Résultats : 57 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 146-150
ARGUMENT Proposé à Mr Colbert d'Ormoy, apres l'Acte public de Philosophie qu'il a soûtenu, n'ayant que treize ans, sous Monsieur l'Abbé Colbert son Frere.
Début :
Voicy des Vers qui ont esté faits sur ce sujet / Aimable Enfant, jeune Merveille, [...]
Mots clefs :
Esprit, Mémoire, Enfant, Philosophe, Jugement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARGUMENT Proposé à Mr Colbert d'Ormoy, apres l'Acte public de Philosophie qu'il a soûtenu, n'ayant que treize ans, sous Monsieur l'Abbé Colbert son Frere.
Voicydes Vers quiont eſté faits fur ce ſujet , & qui font dans une eſtime generale.
ARGUMENT
Propoſé à Monfieur Colbert d'Or- moy,apres l'Acte public de Phi- loſophie qu'il a ſoûtenu , n'ayant que treize ans : ſous Monfieur l'Abbé Colbert ſon Frere.
A
:
Imable Enfant , jeune Mer- veille
Vouss avez charmé tout Paris ,
I
GALANT 103 Etlesplus Sagesſontſurpris Devoſtre ActionSans pareille.
En vous l'esprites l'Agrément ,
LaMemoire &le lugement,
Font une parfaite harmonie :
Souffrezdoncqu'avec liberté ,
Lepropose àce beau Génie Encore une difficulté.
Faites moy , s'il vousplaist , com prendre
:
Parquel compduCiel ou du Sort
Vous avez un Efpritfifort Dans un Corpsſi jeune &fi tendre!
Eſtre Philosophe àtreize ans !
N'est-ce passemoquerdu temps ?
VnEnfantsçavoirtantde choses !
Lelevoy,maisj'ay beaule voir,
Ievous endemande les caufes,
Etje n'y puis rien concevoir ,
Dans tout ce que l'Histoire af
۲۰
femble
Etramaffede tous costez,
Succés,prodiges, nouveautez,
Ienevoy rienqui vous reſſemble.
Ieaberche dans le cours des temps I j
104 LE MERCVRE Quelque Philosophe à treize ans Enqui je trouve vos lumieres.
Ierencontre effez de vieux Fous ,
Mais pourdes Sages impuberes ,
On n'en vit jamais avant vous.
Quoy donc , vous aurez fçen ré- pondre Avantl'âge depuberté Atoute l'Univerſité ,
Et rien n'aura pù vousconfondre ?
Iefoûtiensque cette Action Eft une contradition ,
Etvoicy comment je raiſonne Voſtre Esprit en ce nouveau Cas ,
Napoint eu l'exemple qu'ildenne Doncildonne ce qu'il n'apas.
C
L
Avoſtre âgeparler en Maître Del' Ame &deſes mouvemens!
Voir le fonds des raiſonnemens !
Difcourir des Canſes de l'Etre !
Répondre à tout , &tout prouver !
Cela ne sçauroit arriver Queparquelque métempsicose.
Nousn'en croyons point parmy nous Maisenfin,quoy quel'onm'opose
1 ازو
GALANT. τος Vostre Esprit est plus vieuxquevous.
Mais pourquoy ( dit la voixpubli
que)
N'auroit-il pas toûjours raison ,
Puis qu'il est decette Maison
Où la Science eft domestique ?
Ilfautque fur tout il ſoit preft,
Estant Disciple comme it l'eft ,
D'unſi docte & fifage Frere... C'est ce qu'on dit de toutes parts
Outre que vostre Illustre Pere
Eftle Pere mesme des Arts.
C
Il est vray; maisje vous confeſſe Quejenesçaurois concevoir Comment si jeune on peut avoir Lesplus beaux fruits de la vieilleſſe,
Hé comment donc avez-vous fait ?
Quelest ce merveilleuxfecret ,
Dejoindre au Printemps un Automne?
Voilatonte ma Question ,
Etje ne croy pas que personne Enſcache laſolution.
ARGUMENT
Propoſé à Monfieur Colbert d'Or- moy,apres l'Acte public de Phi- loſophie qu'il a ſoûtenu , n'ayant que treize ans : ſous Monfieur l'Abbé Colbert ſon Frere.
A
:
Imable Enfant , jeune Mer- veille
Vouss avez charmé tout Paris ,
I
GALANT 103 Etlesplus Sagesſontſurpris Devoſtre ActionSans pareille.
En vous l'esprites l'Agrément ,
LaMemoire &le lugement,
Font une parfaite harmonie :
Souffrezdoncqu'avec liberté ,
Lepropose àce beau Génie Encore une difficulté.
Faites moy , s'il vousplaist , com prendre
:
Parquel compduCiel ou du Sort
Vous avez un Efpritfifort Dans un Corpsſi jeune &fi tendre!
Eſtre Philosophe àtreize ans !
N'est-ce passemoquerdu temps ?
VnEnfantsçavoirtantde choses !
Lelevoy,maisj'ay beaule voir,
Ievous endemande les caufes,
Etje n'y puis rien concevoir ,
Dans tout ce que l'Histoire af
۲۰
femble
Etramaffede tous costez,
Succés,prodiges, nouveautez,
Ienevoy rienqui vous reſſemble.
Ieaberche dans le cours des temps I j
104 LE MERCVRE Quelque Philosophe à treize ans Enqui je trouve vos lumieres.
Ierencontre effez de vieux Fous ,
Mais pourdes Sages impuberes ,
On n'en vit jamais avant vous.
Quoy donc , vous aurez fçen ré- pondre Avantl'âge depuberté Atoute l'Univerſité ,
Et rien n'aura pù vousconfondre ?
Iefoûtiensque cette Action Eft une contradition ,
Etvoicy comment je raiſonne Voſtre Esprit en ce nouveau Cas ,
Napoint eu l'exemple qu'ildenne Doncildonne ce qu'il n'apas.
C
L
Avoſtre âgeparler en Maître Del' Ame &deſes mouvemens!
Voir le fonds des raiſonnemens !
Difcourir des Canſes de l'Etre !
Répondre à tout , &tout prouver !
Cela ne sçauroit arriver Queparquelque métempsicose.
Nousn'en croyons point parmy nous Maisenfin,quoy quel'onm'opose
1 ازو
GALANT. τος Vostre Esprit est plus vieuxquevous.
Mais pourquoy ( dit la voixpubli
que)
N'auroit-il pas toûjours raison ,
Puis qu'il est decette Maison
Où la Science eft domestique ?
Ilfautque fur tout il ſoit preft,
Estant Disciple comme it l'eft ,
D'unſi docte & fifage Frere... C'est ce qu'on dit de toutes parts
Outre que vostre Illustre Pere
Eftle Pere mesme des Arts.
C
Il est vray; maisje vous confeſſe Quejenesçaurois concevoir Comment si jeune on peut avoir Lesplus beaux fruits de la vieilleſſe,
Hé comment donc avez-vous fait ?
Quelest ce merveilleuxfecret ,
Dejoindre au Printemps un Automne?
Voilatonte ma Question ,
Etje ne croy pas que personne Enſcache laſolution.
Fermer
Résumé : ARGUMENT Proposé à Mr Colbert d'Ormoy, apres l'Acte public de Philosophie qu'il a soûtenu, n'ayant que treize ans, sous Monsieur l'Abbé Colbert son Frere.
Le texte relate un dialogue admiratif et interrogatif concernant un jeune prodige, probablement issu de la famille Colbert, qui a soutenu un acte public de philosophie à l'âge de treize ans. L'interlocuteur exprime son étonnement face à cette performance intellectuelle, soulignant que l'enfant a charmé tout Paris et surpris même les plus sages. Il se demande comment un esprit si fort peut résider dans un corps si jeune et tendre, et s'interroge sur les causes de ce phénomène exceptionnel. L'interlocuteur explore l'histoire à la recherche de précédents similaires, mais ne trouve que des 'vieux fous' et aucun sage impubère comparable. Il exprime son incrédulité face à la capacité du jeune prodige de répondre à toute l'Université sans être confondu, qualifiant cette action de contradiction. Il suggère que cela pourrait être dû à une métempsycose, bien qu'il n'y croie pas. Le dialogue se poursuit en admettant que l'esprit du jeune prodige est plus vieux que lui, et que cela pourrait être dû à son environnement familial, où la science est domestique. L'interlocuteur reconnaît l'influence de son frère, l'abbé Colbert, et de son père, le père des Arts, mais reste perplexe quant à la manière dont un si jeune âge peut produire les fruits de la vieillesse. Il conclut en avouant qu'il ne croit pas que quelqu'un puisse résoudre cette énigme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 71-81
POUR LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. IDILLE.
Début :
Je joins à ces deux Sonnets, l'Idille de Madame des / L'Amour pressé d'une douleur amere, [...]
Mots clefs :
Académie, Amour, Enfant, Jaloux, Gloire, Louis, Prince
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POUR LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. IDILLE.
Je joins à ces deux Sonnets,
l'Idille de Madame des
Houlieres, dont le bruit doit
estreallé jusqua vous, par
les applaudissemens qu'il a
reçeus àla Cour & a Paris.
Il y a tant de délicatesse, de
bon goust, & de bon sens,
dans tout ce qui part de
cette illustre Personne, que si l'usage estoit que les Femmes
fussentreçeuës à l'Académie,
on préviendroit ses
souhaits) pour luy offrir place
gdanslceUtte céleébré.Compa-
POUR
POUR.
LA NAISSANCE
DE MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
IDILLE. LAmourpressed'une douleur
sincre,
Età'a(on FlambeAU,rewp'Jes
Traits
Et parle Six jure àfk Mere
JÇu'tlnes*appat[ra jamais.
Toutse ressont desa colere,
Déjà les Oiseaux dans les Bois
Nefont plusentendre leurs rvoixJI
Et déjà le Berger néglige sa Bergere.
Ce matin lesJeux &les Ris,
De l'Amour lesseuls Favoris, 4
M'ont découvert ce qui le désespere.
Voicy ce qu'ilsm'en ont appris.
Un divin Enfant vient de naître,
M'ont-ils dit, à qui les Mortels
Avec empressement élevent des Autels,
Et pour qui pms regret nom quittons
nostreMaistre.
Sil'Amour est jaloux des honneurs
qu'on luy rend,
Ill'est encorplus deses charmes;
En vainpouressuyerses larmes,
Vénussursesgenouxleprend,
Luyfait honte desesfoibleffess
Et quandpardetendrescaresses
Elle croitl'avoiradoucy,
D'un ton plus ferme elle luyparle
diuflVous
avez,fourny de matiere
Aumalheurdontvous vous plaignez;
L'aimable Enfant que vous craignez,
Sans vous n'eut pointveu lalumière,
Maù consolez-vous-en, luy qui vom rendjaloux,
Unjoursoûmis àvostreEmpire,
£htoy que la Gloireenpuisse dire,
Fera de 10s plaisirsson bonheur le
plus doux.
Reprenez, donc vostreArc; J^oy^moit
Fils,seriez, vous
Aux ordres des Destins rebelle?
Songez- que vous devez, vossoins 4
l'Univers,
.f<.!!epttr VOM toutse renouvelle;
Que dans le vastesein des Mers,
.f<!!,estr lA Terre & cAns les Airs,
La Nature àsonaide en tout temps
vous appelle.
Ha ! s'écria l'Amour,je veux me
vangerd'elle;
Contre elle avec raison je mefins-
animé;
Avecde trop grandssoins cette [11.
grateaformé
Cet Enfant, ce Rival dema gloire
immortelle.
Concevez-vous quelle est ma douleur,
neon effroy?
Il estdéjà beau commemoy;
Maisjusqu'où les Mortels portent-ils
l'insolence?
Sans respectermonpouvoir, ny mort
rang,
On ose comparerson sangavec mon
sangs
On faitplus,surlemien ila lapréferences
On ne craint point pour luy la eélefit
vangcancc;
lid dans son Ayeul un trop puissant
| Appuy. Ji>uel DieupourlaValeur, J^utlDu#
pour la Prudence,
Pourroit avec LOVISdisputer diijourd'huy?
liefuis qu'ilfutdonné pour le bien de
la France,
On n'a plus adoré que luy.
De l' Univers, il regle lafortunes
Parunprodigeilest tout-à-la-fois
Mars,Apollon, Jupiter & Neptune;
Ses bontez,sessoins, ses exploits,
Font la félicité commune.
Au dela de luy-mesmeilporteson bonheur,
Asonauguste Filsluy-mesmesert de
guide;
On voit ce Fils brûler d'une héroïque
ardeur,
Etde Gloire en tout temps avide,
DAns lêfeinmesme de 14 Paix,
Auxfrivoles plaisirs ne s'arrester jamais.
î1fcplaiflàlaChasse, image de 14
Guerre,
Ilsi plaifla dompter d'indomptables
Chevaux,
En attendant lejourqu'armédefin
Tonnerre,
LoriS en triomphant du reste de la
Terre,
JroumiJJe asa Valeur de plus nobles
travANX.
Sien que de la Beauté voussoyez, la
VousnDelleujfyi,
eauferiez, ny transports,
Heureux&digneEpouxd'une jeune
Trinceffe,
J^uimérite tousses soûpirs,
Il ne daigne tournerses regardssur
les autres;
lAsischarmesail(si quels charmes
sontégaux?
Elle a les yeux aussi doux que les
vostres,
Etn'a pas un de vos défauts.
Vénusalors rougit de honte,
EtlançantsursonFils desregards
enflâmez,
cf!0oJ donc, dit-elle, à vostre conte
UneMortellemesurmonte?
Hé-bien, l'illustre Enfantdont vous
vous alarmez,
Pres demoy tiendra vostreplace;
Je veux ( & le Destin ne m'en dédira
pas )
,tueqtioy qu'ildise, ou quoy qu'il
fassi)
On y trouve toûjours une nouvelle
Grace;
Toutes vontpar mon ordre accompagnerses
pas.
L Amouttnmble à cette menace, IlveutfiâttrVenus ; mais Vénus s
cesmots,
Sejette dansson Char, (jp noie t1 vers
Paphos.
nllnsfin coeur la colereà lahonte
s'assemble.
Le chagrin de l'Amouri'accroifl par
ce couroux,
Etcommelechagrindrnoué
Ne pouvons demeurer ensemble,
Nous avons résolu d'abandonner
l'Amour,
Pour venirfairenostre cour
Au beau Prince qui,luy ressemble.
Voilacceqoue lnes Rtisé&l;es^uxm'ont
Ce Prince estsi charmant, qu'on les en
peut bien croire;
L'Amour estaujourd'huijalouxdesa
beauté,
À
nj.o#rtli.cnirdque Mays leserade
sagloire,
pHÎjft-t-ilteneursgrand, estresonjours
keureuxi ThïJjc * lejuste Ciel accorder à nos
vaux
Fourluy denotnbreuefséttneesi
Jfïjt'il«pl/Jlè des Héros les Exploits Mt quunjour, s'ilse peut,sesgrandts
destinées
Egalent celles de LOVIS.
l'Idille de Madame des
Houlieres, dont le bruit doit
estreallé jusqua vous, par
les applaudissemens qu'il a
reçeus àla Cour & a Paris.
Il y a tant de délicatesse, de
bon goust, & de bon sens,
dans tout ce qui part de
cette illustre Personne, que si l'usage estoit que les Femmes
fussentreçeuës à l'Académie,
on préviendroit ses
souhaits) pour luy offrir place
gdanslceUtte céleébré.Compa-
POUR
POUR.
LA NAISSANCE
DE MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
IDILLE. LAmourpressed'une douleur
sincre,
Età'a(on FlambeAU,rewp'Jes
Traits
Et parle Six jure àfk Mere
JÇu'tlnes*appat[ra jamais.
Toutse ressont desa colere,
Déjà les Oiseaux dans les Bois
Nefont plusentendre leurs rvoixJI
Et déjà le Berger néglige sa Bergere.
Ce matin lesJeux &les Ris,
De l'Amour lesseuls Favoris, 4
M'ont découvert ce qui le désespere.
Voicy ce qu'ilsm'en ont appris.
Un divin Enfant vient de naître,
M'ont-ils dit, à qui les Mortels
Avec empressement élevent des Autels,
Et pour qui pms regret nom quittons
nostreMaistre.
Sil'Amour est jaloux des honneurs
qu'on luy rend,
Ill'est encorplus deses charmes;
En vainpouressuyerses larmes,
Vénussursesgenouxleprend,
Luyfait honte desesfoibleffess
Et quandpardetendrescaresses
Elle croitl'avoiradoucy,
D'un ton plus ferme elle luyparle
diuflVous
avez,fourny de matiere
Aumalheurdontvous vous plaignez;
L'aimable Enfant que vous craignez,
Sans vous n'eut pointveu lalumière,
Maù consolez-vous-en, luy qui vom rendjaloux,
Unjoursoûmis àvostreEmpire,
£htoy que la Gloireenpuisse dire,
Fera de 10s plaisirsson bonheur le
plus doux.
Reprenez, donc vostreArc; J^oy^moit
Fils,seriez, vous
Aux ordres des Destins rebelle?
Songez- que vous devez, vossoins 4
l'Univers,
.f<.!!epttr VOM toutse renouvelle;
Que dans le vastesein des Mers,
.f<!!,estr lA Terre & cAns les Airs,
La Nature àsonaide en tout temps
vous appelle.
Ha ! s'écria l'Amour,je veux me
vangerd'elle;
Contre elle avec raison je mefins-
animé;
Avecde trop grandssoins cette [11.
grateaformé
Cet Enfant, ce Rival dema gloire
immortelle.
Concevez-vous quelle est ma douleur,
neon effroy?
Il estdéjà beau commemoy;
Maisjusqu'où les Mortels portent-ils
l'insolence?
Sans respectermonpouvoir, ny mort
rang,
On ose comparerson sangavec mon
sangs
On faitplus,surlemien ila lapréferences
On ne craint point pour luy la eélefit
vangcancc;
lid dans son Ayeul un trop puissant
| Appuy. Ji>uel DieupourlaValeur, J^utlDu#
pour la Prudence,
Pourroit avec LOVISdisputer diijourd'huy?
liefuis qu'ilfutdonné pour le bien de
la France,
On n'a plus adoré que luy.
De l' Univers, il regle lafortunes
Parunprodigeilest tout-à-la-fois
Mars,Apollon, Jupiter & Neptune;
Ses bontez,sessoins, ses exploits,
Font la félicité commune.
Au dela de luy-mesmeilporteson bonheur,
Asonauguste Filsluy-mesmesert de
guide;
On voit ce Fils brûler d'une héroïque
ardeur,
Etde Gloire en tout temps avide,
DAns lêfeinmesme de 14 Paix,
Auxfrivoles plaisirs ne s'arrester jamais.
î1fcplaiflàlaChasse, image de 14
Guerre,
Ilsi plaifla dompter d'indomptables
Chevaux,
En attendant lejourqu'armédefin
Tonnerre,
LoriS en triomphant du reste de la
Terre,
JroumiJJe asa Valeur de plus nobles
travANX.
Sien que de la Beauté voussoyez, la
VousnDelleujfyi,
eauferiez, ny transports,
Heureux&digneEpouxd'une jeune
Trinceffe,
J^uimérite tousses soûpirs,
Il ne daigne tournerses regardssur
les autres;
lAsischarmesail(si quels charmes
sontégaux?
Elle a les yeux aussi doux que les
vostres,
Etn'a pas un de vos défauts.
Vénusalors rougit de honte,
EtlançantsursonFils desregards
enflâmez,
cf!0oJ donc, dit-elle, à vostre conte
UneMortellemesurmonte?
Hé-bien, l'illustre Enfantdont vous
vous alarmez,
Pres demoy tiendra vostreplace;
Je veux ( & le Destin ne m'en dédira
pas )
,tueqtioy qu'ildise, ou quoy qu'il
fassi)
On y trouve toûjours une nouvelle
Grace;
Toutes vontpar mon ordre accompagnerses
pas.
L Amouttnmble à cette menace, IlveutfiâttrVenus ; mais Vénus s
cesmots,
Sejette dansson Char, (jp noie t1 vers
Paphos.
nllnsfin coeur la colereà lahonte
s'assemble.
Le chagrin de l'Amouri'accroifl par
ce couroux,
Etcommelechagrindrnoué
Ne pouvons demeurer ensemble,
Nous avons résolu d'abandonner
l'Amour,
Pour venirfairenostre cour
Au beau Prince qui,luy ressemble.
Voilacceqoue lnes Rtisé&l;es^uxm'ont
Ce Prince estsi charmant, qu'on les en
peut bien croire;
L'Amour estaujourd'huijalouxdesa
beauté,
À
nj.o#rtli.cnirdque Mays leserade
sagloire,
pHÎjft-t-ilteneursgrand, estresonjours
keureuxi ThïJjc * lejuste Ciel accorder à nos
vaux
Fourluy denotnbreuefséttneesi
Jfïjt'il«pl/Jlè des Héros les Exploits Mt quunjour, s'ilse peut,sesgrandts
destinées
Egalent celles de LOVIS.
Fermer
Résumé : POUR LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. IDILLE.
Le texte est une lettre accompagnant deux sonnets et une idylle de Madame des Houlières, reconnue pour ses œuvres littéraires. L'auteur exprime son admiration pour la délicatesse, le bon goût et le bon sens de Madame des Houlières, suggérant qu'elle mériterait une place à l'Académie française si les femmes y étaient admises. L'idylle célèbre la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne. L'Amour, éprouvant une douleur sincère, voit ses traits marqués par la colère. Les oiseaux et les bergers ressentent cette colère, et les jeux de l'Amour sont interrompus. L'Amour apprend qu'un divin enfant est né, pour qui les mortels élèvent des autels, et qu'il doit quitter son maître. Vénus tente de consoler l'Amour, lui rappelant que l'enfant ne serait pas né sans lui et qu'un jour, l'enfant sera soumis à son empire. L'Amour, jaloux et animé par la colère, exprime sa douleur et son effroi face à la beauté et à la gloire de l'enfant. Il décrit les exploits et les qualités de l'enfant, comparant ses talents à ceux des dieux et soulignant son rôle dans le bonheur de la France. Vénus, honteuse, reconnaît que l'enfant surpassera l'Amour en beauté et en grâce. L'Amour et Vénus décident d'abandonner leur querelle et de se rendre à la cour du prince, admirant sa beauté et sa gloire. Ils espèrent que le ciel accordera à l'enfant des exploits héroïques et des destinées grandioses, égales à celles de Louis.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 154-156
STANCES.
Début :
Le Sort ayant favorisé dans ces jours de Réjouïssance, une / Aimable Enfant, on vient de dire, [...]
Mots clefs :
Enfant, Empire, Rois, Sort, Sang, Nature, Domination, Amour, Clémence, Cruauté, Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : STANCES.
Le Sort ayant favorisé dans
ces jours de Réjouiffance , une
fort jeune Perfonne qui eft d'une
tres grande beauté , & dont la
Mere n'a pas moins de charmes ,
un Cavalier fort fpirituel prit de
là occafion de faire ces Vers.
A
STANCE S.
Imable Enfant , on vient de
dire,
Que le Sort par un juste choix
Vous a fait prefent d'un Empire,
Le jour qu'il peut faire des Roys :
Mais faloit il prendre la peine
De faire declarer le Sort,
GALANT . 155
Et chacun d'un commun accord
Ne vous auroit - il pas fait Reyne ?
Le Sang dont vous tirez naiffance
Eut toûjours droit de dominer;
Et pourquoy donc dés vostre enfance
Ne vous verroit - on pas regner ?
La Nature vous a fait naître
Avec certain je- ne -fçay quoy,
Qui ne nous fait que trop connoître
Que nous vivrons fous voftre Loy.
Mais il court certain bruit critique
De vostre Domination ,
C'est que celles de voftre nom
Sont de Race un peu tyrannique.
Ma belle
De fuivre ces cruels modeles ;
Pour avoir des Sujets fidèles,
Attachez- les d'un doux lien.
Enfant ,gardez- vous bien
Serez-vous pas plus fatisfaite
De vous voir fervir par amour,
G 6
156
MERCURE
Que de voir toujours voftre Cour
De mille chagrins inquiete ?
Songe qu'il vous feroit honteux ,
Que dans le monde l'on puft dire,
Que vous faites de voftre Empire
Un Empire de Malheureux.
<
Que ce foit toûjours la clemence
Qui conduife tous vos projets.
Helas ! un peu de complaifance
Contentera tous vos Sujets.
Mais , entre nous , je me défie
De ce que cache voftre coeur ;
Celle dont vous tene la vie
Ne panche point vers la douccur.
Soyez plitoft , s'il fe peut faire,
Dans voftre Souveraineté,
Moins charmante que vostre Mere;
Mais ayez moins de cruauté.
que
les charmes
Ne prenez d'elle
Qui peuvent enchanter les coeurs;
Mais n'en prenez point les rigueurs
Qui nous oat coûté tant d'alarmes.
ces jours de Réjouiffance , une
fort jeune Perfonne qui eft d'une
tres grande beauté , & dont la
Mere n'a pas moins de charmes ,
un Cavalier fort fpirituel prit de
là occafion de faire ces Vers.
A
STANCE S.
Imable Enfant , on vient de
dire,
Que le Sort par un juste choix
Vous a fait prefent d'un Empire,
Le jour qu'il peut faire des Roys :
Mais faloit il prendre la peine
De faire declarer le Sort,
GALANT . 155
Et chacun d'un commun accord
Ne vous auroit - il pas fait Reyne ?
Le Sang dont vous tirez naiffance
Eut toûjours droit de dominer;
Et pourquoy donc dés vostre enfance
Ne vous verroit - on pas regner ?
La Nature vous a fait naître
Avec certain je- ne -fçay quoy,
Qui ne nous fait que trop connoître
Que nous vivrons fous voftre Loy.
Mais il court certain bruit critique
De vostre Domination ,
C'est que celles de voftre nom
Sont de Race un peu tyrannique.
Ma belle
De fuivre ces cruels modeles ;
Pour avoir des Sujets fidèles,
Attachez- les d'un doux lien.
Enfant ,gardez- vous bien
Serez-vous pas plus fatisfaite
De vous voir fervir par amour,
G 6
156
MERCURE
Que de voir toujours voftre Cour
De mille chagrins inquiete ?
Songe qu'il vous feroit honteux ,
Que dans le monde l'on puft dire,
Que vous faites de voftre Empire
Un Empire de Malheureux.
<
Que ce foit toûjours la clemence
Qui conduife tous vos projets.
Helas ! un peu de complaifance
Contentera tous vos Sujets.
Mais , entre nous , je me défie
De ce que cache voftre coeur ;
Celle dont vous tene la vie
Ne panche point vers la douccur.
Soyez plitoft , s'il fe peut faire,
Dans voftre Souveraineté,
Moins charmante que vostre Mere;
Mais ayez moins de cruauté.
que
les charmes
Ne prenez d'elle
Qui peuvent enchanter les coeurs;
Mais n'en prenez point les rigueurs
Qui nous oat coûté tant d'alarmes.
Fermer
Résumé : STANCES.
Le poème est adressé à une jeune femme d'une grande beauté, dont la mère est également charmante. Composé par un cavalier spirituel lors d'une fête, il célèbre la beauté et la noblesse de la jeune femme, soulignant que son sang royal lui confère le droit de régner. Cependant, il met en garde contre la tyrannie, rappelant la cruauté des ancêtres de la jeune femme. Le cavalier conseille à la jeune femme de gouverner avec clémence et amour pour éviter les chagrins et les malheurs. Il exprime des doutes sur la véritable nature de la jeune femme, craignant qu'elle n'hérite pas de la douceur de sa mère. Le poème se termine par un avertissement contre la cruauté, exhortant la jeune femme à ne pas reproduire les erreurs de ses ancêtres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
4
p. 72-76
Lettre en Vers, [titre d'après la table]
Début :
L'autre Lettre a esté écrite par l'Autheur à un de ses Amis, / Mon cher Lisis, j'ay receu le Billet [...]
Mots clefs :
Naissance, Mardi gras, Coeur, Joie, Père, Fils, Enfant, Honneur, Festin, Réjouissances
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre en Vers, [titre d'après la table]
L'autre Lettre a efté écrite.
par l'Autheur à un de fes
Amis,
GALANT. 73
Amis , de qui la Femme accoucha
d'un Garçon le jour
du Mardy Gras.
On cher Lifis , j'ay receu le
Billet
Mo
Que m'aporta ton verdoyant Valet;
Et quoy qu'ennuy de tous coffez m'aboye,
Moncoeur pourtant a treffailly de joye,
Pour avoirfçu que ta chere Moitié,
Apres douleurs qui font moult grand
pitié,
Enfin t'avoit de rechefrendu Père.
l'heureux Fils ! ©fortune profpere!
o Cielbenin , que de contentement
Vous promettez à ce nouvel Enfant!
Un Mardy- Gras éclairefa naiſſances
Les Ieux, les ris, les Feftins, & la
Dance,
Semblent par tout venirfaire la cour
Mars 1685. G
74 MERCURE
Au bel Enfant qui par toy voit lejour.
O qu'ilfera grand amateur d'Epices!
Langues de Boeuf, Saucissons & San
ciffes,
Iambonsfumez, gros & courts Cervelas
Feront unjour l'honneur de fes Repas?
Goute de vin ne lairra dans fa Couppe,
Agrosmonceaux mettra lefel en Soupe,
Et neferajamais dansfon Tonneau,
Pour le remplir,y répandre de l'eau.
Plante, croy-moy , pour cet Enfant infigne
Le meilleurplan de la meilleure Vigne
O quel transport ! O quel plaifant
foulas,
Quand ii verra courber les Echalas
Sous le fardeau de mainte & mainte
Grappe,
Etgros Flacons arangezfur la Nappe!
Mais garde- toy que celle qui nourrit
GALANT. 75
Cet Enfançon à qui Mardy- Grasrit,
Faffe Carefme, & mange de Molüe.
Prens les Chapons les plus gras de la
Müe,
Iarret de Veau, longe, éclanche &
roignon,
Fais fairefauce, ou d'Ail , ou - bien
d'Oignon,
Et
Et fois certain que cette nourriture
Aide beaucoup à la bonne nature,
que l'Enfant qui fucce de ce lait ,
Un temps viendraferamaître Poulet,
Etneferapar amour d'abftinence,
Affront aujour qui luy donna naif-
Sance.
Mais j'en dis trop pour un Homme
chagrin,
Quipourrimer n'eft pas en trop bon
train.
Un malde dents, douleur des plus
cruelle,
Gij
76 MERCURE
Quejour, que nuit me devore & bou
relle .
Atends ; adicu. Si j'obtiens guériſon,
I'iray te voir en ta belle Maifon,
M'yfaluft - il courre à beaupiedfans
Lance;
Onquesje n'eus tant de réjouissance,
Quej'en auray de prendre entre mes
... bras
Ce bel Enfant, ce Fils du Mardy-
Gras.
par l'Autheur à un de fes
Amis,
GALANT. 73
Amis , de qui la Femme accoucha
d'un Garçon le jour
du Mardy Gras.
On cher Lifis , j'ay receu le
Billet
Mo
Que m'aporta ton verdoyant Valet;
Et quoy qu'ennuy de tous coffez m'aboye,
Moncoeur pourtant a treffailly de joye,
Pour avoirfçu que ta chere Moitié,
Apres douleurs qui font moult grand
pitié,
Enfin t'avoit de rechefrendu Père.
l'heureux Fils ! ©fortune profpere!
o Cielbenin , que de contentement
Vous promettez à ce nouvel Enfant!
Un Mardy- Gras éclairefa naiſſances
Les Ieux, les ris, les Feftins, & la
Dance,
Semblent par tout venirfaire la cour
Mars 1685. G
74 MERCURE
Au bel Enfant qui par toy voit lejour.
O qu'ilfera grand amateur d'Epices!
Langues de Boeuf, Saucissons & San
ciffes,
Iambonsfumez, gros & courts Cervelas
Feront unjour l'honneur de fes Repas?
Goute de vin ne lairra dans fa Couppe,
Agrosmonceaux mettra lefel en Soupe,
Et neferajamais dansfon Tonneau,
Pour le remplir,y répandre de l'eau.
Plante, croy-moy , pour cet Enfant infigne
Le meilleurplan de la meilleure Vigne
O quel transport ! O quel plaifant
foulas,
Quand ii verra courber les Echalas
Sous le fardeau de mainte & mainte
Grappe,
Etgros Flacons arangezfur la Nappe!
Mais garde- toy que celle qui nourrit
GALANT. 75
Cet Enfançon à qui Mardy- Grasrit,
Faffe Carefme, & mange de Molüe.
Prens les Chapons les plus gras de la
Müe,
Iarret de Veau, longe, éclanche &
roignon,
Fais fairefauce, ou d'Ail , ou - bien
d'Oignon,
Et
Et fois certain que cette nourriture
Aide beaucoup à la bonne nature,
que l'Enfant qui fucce de ce lait ,
Un temps viendraferamaître Poulet,
Etneferapar amour d'abftinence,
Affront aujour qui luy donna naif-
Sance.
Mais j'en dis trop pour un Homme
chagrin,
Quipourrimer n'eft pas en trop bon
train.
Un malde dents, douleur des plus
cruelle,
Gij
76 MERCURE
Quejour, que nuit me devore & bou
relle .
Atends ; adicu. Si j'obtiens guériſon,
I'iray te voir en ta belle Maifon,
M'yfaluft - il courre à beaupiedfans
Lance;
Onquesje n'eus tant de réjouissance,
Quej'en auray de prendre entre mes
... bras
Ce bel Enfant, ce Fils du Mardy-
Gras.
Fermer
Résumé : Lettre en Vers, [titre d'après la table]
Dans une lettre adressée à un ami, l'auteur célèbre la naissance d'un garçon le jour du Mardi Gras. Malgré son ennui et ses soucis, il exprime une grande joie. Il imagine un avenir prospère pour l'enfant, le voyant devenir un grand amateur de mets délicats et de vin. L'auteur recommande à son ami de bien nourrir l'enfant pour qu'il devienne robuste et évite les privations. Cependant, il mentionne souffrir d'une douleur dentaire intense qui le tourmente continuellement. Il conclut en exprimant son désir de rendre visite à son ami et de voir l'enfant dès qu'il sera guéri.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 71-73
Galanteries sur l'accouchement de Madame la Duchesse de Richelieu. [titre d'après la table]
Début :
La joye que vous me marquastes quand je vous appris / Chef-d'oeuvre des chastes Amours [...]
Mots clefs :
Joie, Accouchement, Duchesse, Duc de Richelieu, Enfant, Beauté, Amour, Berceau, Grâces
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Galanteries sur l'accouchement de Madame la Duchesse de Richelieu. [titre d'après la table]
La joye que vous me marquaftes
quand je vous appris
leMariage de Mademoi
felle Dacigné , avec M. le
Duc deRichelieu , me perſuade
que vous n'en aurez pas
moins , quand vous fçaurez
que cette Ducheffe accoucha
d'une Fille le 22. du mois
72 MERCURE
paffé. Jamais Enfant n'a fait
voir tant de beauté & tant
de blancheur dés le premier
jour de fa naiffance . C'eft
ce qui a donné lieu à ce Madrigal
de M. Vignier , dont
vous connoiffez l'attachement
pour les interefts de
M. le Duc & de Madame la
Ducheffe de Richelieu.
Hef - d'oeuvre des chaftes AChef
mours
De noftre Duc & de noftre Ducheffe,
Que déja tu fais voir d'adreſſe
D'avoir pour te montrer choifi de fi
beauxjours!
Pour ta beauté qui paroiſt fans ſeconde,
Il
GALANT. 73
Il falloit un riche Berceau .
Les Graces en venant au monde
N'en trouverent pas unfibeàu.
quand je vous appris
leMariage de Mademoi
felle Dacigné , avec M. le
Duc deRichelieu , me perſuade
que vous n'en aurez pas
moins , quand vous fçaurez
que cette Ducheffe accoucha
d'une Fille le 22. du mois
72 MERCURE
paffé. Jamais Enfant n'a fait
voir tant de beauté & tant
de blancheur dés le premier
jour de fa naiffance . C'eft
ce qui a donné lieu à ce Madrigal
de M. Vignier , dont
vous connoiffez l'attachement
pour les interefts de
M. le Duc & de Madame la
Ducheffe de Richelieu.
Hef - d'oeuvre des chaftes AChef
mours
De noftre Duc & de noftre Ducheffe,
Que déja tu fais voir d'adreſſe
D'avoir pour te montrer choifi de fi
beauxjours!
Pour ta beauté qui paroiſt fans ſeconde,
Il
GALANT. 73
Il falloit un riche Berceau .
Les Graces en venant au monde
N'en trouverent pas unfibeàu.
Fermer
Résumé : Galanteries sur l'accouchement de Madame la Duchesse de Richelieu. [titre d'après la table]
Le 22 septembre 1772, une fille naît du mariage entre Mademoiselle d'Acigné et le Duc de Richelieu. Exceptionnellement belle et blanche, elle inspire un madrigal de M. Vignier. Ce poème compare sa naissance à celle des Grâces, soulignant sa beauté et sa grâce.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
6
p. 38-65
SENTIMENS SUR LES QUESTIONS du dernier Extraordinaire.
Début :
Lequel de deux Amans aime le plus, celuy qui souhaite [...]
Mots clefs :
Amants, Maîtresse, Petite vérole, Laideur, Disgrâce, Maux, Souffrance, Outrage, Amour, Mort, Passion, Amour conjugal, Transport érotique, Jalousie, Pardon, Monstres, Gloire, Corps, Enfant, Nature, Imagination
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SENTIMENS SUR LES QUESTIONS du dernier Extraordinaire.
SENTIMENS
SUR LES QUESTIONS
du dernier Extraordinaire.
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la
pe.
tite Verole à la Maîtreffe, pour
luy faire voir que la laideur fe
roit incapable de le faire changer
, ou celuy qui aime mieux
qu'elle doute de fon amour, que
de luy voir arriver une pareille
difgrace.
Ans le vray, cela me defole ,
Duand
on me vient
parler de petite
verole ,
Ce mal injurieux & plein de cruauté ,
du
Mercure Galant.
39
Qui met en interdit les charmes de Cli
mene.
Fy de cette preuve inhumaine
Qui coufte tant à la beauté.
Eft-ce cherir une Maîtreſſe ,
Eft-ce une marque de tendreffe
Que de luyfouhaiter une infame laideur ?
Il vaut mieux paffer pour Autruche
Que de faire un fouhait fi cruche
Aux dépens d'un Objet qui nous touche
le coeur.
Un Amant fouffre à voir qu'on doute de
fa flame :
Mais fi de fa fidelité
Malgré tout fon amour fa Maitreffe a
douté ,
Pour le moins il fera garanti de tout bläme
,
N'ayant jamais rien ſouhaité
Qui puiffe faire aucun outrage
Aux attraits de ce beau vifage
Dont fon coeurfe trouve enchanté
40 Extraordinaire
Une affection bienfenfée
Doit eftre defintereffée.
Si l'on peut mourir d'amour.
Oute pafion vehemente
Eft pire qu'une fiévre lente s
Car fes paroxifmes font tels
Qu'elle peut mettre dans la Biere ,
Et dans le fond d'un Cimetiere
Le plus vigoureux des mortels.
L'amour eft de cette nature
Quand fon transport eft violent ,
C'est un Miferere , c'est un Trouffegalant
Qui vous met dans la fepulture :
Ce trifte & tenebreux fejour ,
Où l'on n'entre jamais qu'il n'en coûte
la vie.
Si donc l'on peut mourir de colere ou d'envie
,
On
peut
auffi
mourir
d'amour
?
3
Alceste Reynefort jolie ,
1
du Mercure Galant.
41
1
Femme d'un Roy de Theffalie ,
N'eut point de peine à fe priver du jour
Pour fatisfaire à ſon amour.
83
Que diray-je de Cleopatre ,
Dont Antoine fut idolatre ,
Voulut- elle pour un moment
Survivre à fan fidelle Amant ?
Pour le fuivre fa feule envie
Fut de décamper de la vie .
Afpic , vous fuftes l'inftrument
D'un fi fubit décampement.
Que diray-je auffi de Panthée
Qui d'un chaste amour enchantée,
Ayant appris que fon Mary
Eftoir dans la guerre pery's
Se perça fein d'une le fein d'une dague ,
En difant , la Parque j'incague ,"
Et je veux prévenir les coups
Pour me rejoindre à mon Epoux.
Attends-moy , mon cher Abradatte,
Toy qui fus le premier en datte
Ecrit & gravé fur mon coeur ,
Recoy ma mourante langueur-
2. d'Octobre 1685.-
D
412
Extraordinaire
Pour mieux conferver ta memoire.
Je te fuis jufqu'à l'Onde noire..
CA
De vous icy , que dira- t- on,
Illuftre Fille de Caton ,
Genereufe Femme de Brute ?
Portia , vous fuftes la butte
Des plus formidables revers
Qu'on peut craindre dans l'Univers.
Vous perdiftes ce galant Homme
Qui s'efforça d'affranchir Rome,
Mais toujours l'intrepidité
Se rangea de vostre costé.
Auffi, generenfe Romaine ,
'Dont l'Histoire le nom promene ,
Du malheur qui vous outragea,
Un charbon brûlant vous vanges.
Vous fiftes voir, Princeſſe illuftre,
De voftre Sexe le beau luftre ,
Que l'amour reftant dans fon fort ,
Eft auffi puiffant que la mort.
Plautie allant en Idumée
Avec une puiffante Armée,
Fit bien voir qu'il n'eft rien d'égal ,
du Mercure Galant,
43
Au feu de l'amour conjugal;
Car comme au milieu des Batailles
On celebroit les funerailles
De fa Femme , dont la beauté
Avoit tout fon coeur enchanté.
Luy dans un transport erotique
D'un poignard aceré fe pique ,
Se bleffe , fe perce le flanc ,
D'où coulent deux ruiffeaux de fang,
Qui bien toft fon corps affoibliffent .
Et fa vigueur aneantiffent.
Ce grand coup de defefpere
Fut par fon amour procuré.
E
Il eft rapporté chez Plutarque ,
Homme d'efprit , homme de marque,
Qu'Emilius joune Chaffeur,
Ayant en challant par malheur
Tue fa Femme & belle & riche,
Penfant mettre à mort une Biche,
Fut tonché changeant de couleur
D'une fifenfible douleur,"
Que pour la mettre en évidence,
Et pour punirfon imprudence
-
Dij
'44
Extraordinaire
Sur luy fans aucune pitié ,
Il vangea fa chafte Moitié.
Voilà ce que l'amour fçait faire
Lors qu'il pretend fe fatisfaire .
Nous lifons dans un certain lieu
Qui traite de l'amour de Dieu,
Oeuvre de Saint François de Sales ,
Lu par plus de mille Veſtales ,
Qu'un Gentilhomme Voyageur
Fort devot envers le Sauveur ,
S'attendriffant fur nos Myfteres ,
Quitta fon Pays & fes Freres
Sans fon entreprise éventer ,
Et mit fa joye à visiter ,
Pouffe par
la grace divine ,
Les beaux lieux de la Palestine,
Où reverant avec ferveur
Les divers tourmens du Sauveur,
Et les Theatres memorables
De fes fouffrances adorables,
Il pouffa mille ardens foûpirs
Qui marquoient fes brûlans defirs
Lors qu'il eut noyé de fes larmes
du Mercure Galant,
45.
Ces lieux qui faifoient tous fes charmes,
Eftant dans ce devot ſejour,
Il mourut par un trait d'amour.
Ce fut fur le Mont des Olives
Que de fes douleurs exceffives
Ne pouvant plus fouffrir l'effort ,
Ilfut le butin de la mort ,
S'il faut que mort on vous appelle ,
Paffage à la Vie eternelle .
Heureufe tranfmigration,
Voyage à la fainte Sion .
Enfans d'une aimable détreſſe,
Effets d'une fainte trifteffe ,
Adorables reffentimens ,
Sanglots , douloureux mouvemens
Avouez fans vous méconnoistre
Que c'est l'amour qui vous fit naiftre ,
Mais un amour chafte & divin
Qui n'a rien de fade & de vain
Mais une flame toute pure
Incompatible avec l'ordure.
46
Extraordinaire
Si l'on peut aimer fans jaloufie. -
L n'est presque point de ſaiſon
Où l'amour cede à la raifon ;
La paffion d'aimer trouble mille cervelles,
Elle fait des bourus , des aveugles , des
fous.
Elle fait mefme des jaloux
Qui ne peuvent fouffrir qu'on approcha
leurs belles.
Si par hazard dans leur appartement
İl entre fort innocemment
Un papillon ou quelque mouche ,
Le jaloux inquiet qui tourne tout en mal,
Devenu refveur & farouche,
Veut fçavoir de quel fexe eft ce pauvre.
animal.
**
S'il eft dufeminin fa bonté luy pardonne,
Et le laiffe entrer en riant.
S'il eft du mafculin il l'excite & bâtonne,
Toûjours grondant , toûjours criant.
Ilfaut pour des gens de la forte
Une complaisance bien forte.
du Mercure Galant.
47:
$ 3
Pour fe faire à l'extravagance
D'un homme fi fort hebeté,
C'est peu que de la complaisances ,
On a befoin d'infenfibilité ;
Mais en aimant eft- il poffible
De garder un coeur infenfible ??
03
On a bean dire à cet Amant
Qu'il agit tropfeverement ,
Qu'il faut changer de tablature ;
Il s'obftine à vouloir que fa chere Philis
Avec fes rozes & fes lis,
Ne regarde jamais les hommes qu'en
peinture.
Cela dégoûte étrangement
Et voilà cependant voftre temperament,
Habitans d'Aufonie & de l'Andaloufie,
Tous nefont paspourtant façonnez fur ce
tour ;
Comme on peut vivrefans amour,
On peut aimerfans jalousie.
L.
BOUCHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy.
48 Extraordinaire
De l'Origine des Monftres..
Celuy
qui d'une seule main
Soutient & le Ciel & la Terre,
Celuy qui lance le Tonnerre ,
Par foisfur tout le genre humain,
Celuyfous qui tremblent les Anges,
Celuy de qui les Ckerubins
Les Thrones & les Seraphins
Sans ceffe entonnent les Louanges,
Celuy de qui les plus grands Rois
Adorent l'effence & les Loix
Celuy qui des foux fait des Sages ,
Celuy qui tout fçait , qui tout pent.
Peut fans alterer (es Ouvrages
Faire des Monftres quand il veut.
63
Il en fait parfois pour fa gloire
Comme il fit en l'Aveugle né ,
Guery par le Verbe Incarné.
Ce que nous affurons fur la foy de l'hifoire
A qui nous devons tous la Veneration ,
Eftant
du Mercure Galant.
49
Eftant veritable , eftant fainte.
D'autresfois ilfait par indignation ,
Ce quifait le fujet de noftre jufte crainte.
Ca
Meffieurs les Medecins plus habiles
que moy
Diront furcefujer ce que Secolle en pense
Cependant le défaut ou l'excez de femence
Engendre les Monftres , je croy.
03
Mais pour mieux expliquer les chofes ,
Voyons les naturelles caufes
Quifont voir aux Monftres le jour
Dans ce periffable fejour.
03
Aux productions ordinaires
Plufieurs chofes font neceffaires.
Le tout eftant bien confulté
Laformatricefaculté ,
Cette ingenienfe puissance
Qui travaille parfa prefence ,
Et par qui tout eft difpofe
Dans le Phyfique compofe..
Q. d'Octobre 1685.
E
Extraordinaire
So
Adjoûtez encore la matiere ,
Qui quoy que portion groffiere ,
Fait cependant du bastiment
Le plus folide fondement.
Car de rien rien l'on ne peut faire
Selon l' Axiome vulguaire
Eft-ce tout ? Non il faut de plus
Le receptacle du Fetus ,
Puis aprés le jufte Triage
Et l'indifpenfable affemblage
De quatre maistreffes bontez ,
Quatre premieres qualitez
Le froid , le chaud , le fec , l'humide ,
Sans quoy tout feroit infipide ,
Vn air doux & delicieux
Avec l'influence des Cieux.
Ces cing fecours unis ensemble
Font des merveilles , ce me femble ;
Car la fabrique d'un vray Corps,
Voit les dedans & les débors..
Si l'une de ces chofes manque,
A Paris comme à Salamanque ,
Hors de doute un Monstre fe fait ,
du Mercure Galant.
Au lieu d'un Animal parfait .
Si donc la Vertuformatrice
Eft atteinte de quelque vice,
Eft foible , eft rude , & ne peut pas
Articuler jambes & bras ,
Enforte que tout ſe deſpece,
Il s'en engendre une autre espece ,
In monftreux enfantement ,
Au lieu d'un Homme , unefument ,
Quelqu'autre vile Creature :
Car enfin lorfque la Nature
Ne peut pas bien felonfon gré,
Monter jufqu'au dernier degré
D'artifice & de politeffe :
Où tendoit fa délicateffe .
Elle eft contente en fes efbats,
De defcendre un degré plus bas,
Et de faire voir un defordre
Où devoit regner le bel ordre.
Auffi parfois par ce deffaut ,
Qui meriteroit l'Echaffaut,
On voit le foye au cofté gauche,
La ratte au droit , quelle débauche !
Quelle erreur ! quel aveuglement !
E ij
52
Extraordinaire
C'eft auffi par ce manquement
Que la facultéformatrice ,
Voulant par un fatal caprice ,
Egal pouvoir , égal effort
Former un Enfant vif & fort
Qui fous double Sexe milite
Met au monde un Hermaphrodite,
Quiparfes deux fexes divers
Fait horreur à tout l'Vnivers ,
Comme feroit une Phenomene
Qui mille difgraces amene.
C'eft fous le Regne de Neron ,
Prince inhumain , Prince larron,
Prince amateur de la Cuifine,
Qu'on vid le premier Androgine.
Plus de cent mille Curieux
Ouvrirent la bourse & les yeux
Pour aller voir ce grand (pectacle
Qu'on admiroit comme un miracle ,
Carpour dire la verité
Avec toute fineerité ,
On n'avoit jamais veu dans Rome
Vn demy femme , un demy homme,
Ou plûtoft un objet hydeux
du Mercure Galant. 53
Fait & formé de tous les deux.
SA
Il faut par deffaut de Matiere ,
Que la Nature dégenere,
Et qu'elle demeure en chemin :
Ainfi l' Embryon vient fans main,
Sans jambe , fans cuiffe , oufans tefte ,
Ce qui grand déplaifir aprefte,
Et caufe un mortel defaroy
Quand on ades Monftres chezfoy,
Et qu'on voit affis à fa Table ,
Le modelle d'un Incurable.
*
Que fi par contraire fuccez ,
Nature peche par excez,
On voit des Enfans qui font honte,
Et dont on ne fait pas grand compte .
Des quatre jambes , des trois pieds,
Des Enfans tout eftropiez ,
Deux Chefs & quatre Clavicules.
On les prendroit pour des Hercules ,
Qui vont combattre Gerion
lufques aux portes de Riom .
Cependant ce n'eft rien qui vaille ;
E j
$4
Extraordinaire.
Car deux Enfans de cette taille,
A peine ont-ils jamais veſcu
L'âge d'un demy cart d'écu ,
Les genitures erronnées
Vivant toûjours fort peu d'années.
,
Mais en examinant ce poinct ,
Dites- moy ne pourroit- on point
Tirer la bafque à Nicephore ,
Dont l'Efcrit nous affure encore
Qu'on a veu dans certain Canton
Vn Nain qu'on nommoit Ragolon ,
Cela paffe le vray -femblable ,
Encore plus le veritable,
Petit entre les plus petits
Et pasplus grand' qu'une Perdris ?
RA
,
Que fi dans des heures perduës ,
Les femencesfont confonduës
De deux efpeces d' Animaux
Quece mélange fait de maux!
Que ce mélange pen modefte ,
Eft honteux , eft falle & funefte :
Qu'il marque de fon activité
du Mercure Galant .
$5.
3
Vne bruflante volupté ,
Vn embrafement de Gomorre ,
Vn emportement de Pherore,
Vn fond de fenfualité ,
Qui choque la Divinité.
De ce commerce insupportable
Qu'en peut- il naiftre d'admirable ,
Que des Capripedes cornus ,
Que des Satyres inconnus
Que des affreux hyppocentaures,
Moitié hommes , moitié pecores,
le vid à livre ouvert
Saint Antoine dans fon Défert.
Tels
que
>
Pourquoy dit-on Monftre d' Affrique ,
C'est parce qu'en ce lieu lubrique,
Chaud ardent , brûlé du Soleil ,
Se fait un amasfans pareil
D'Animaux de toutes efpeces
De Lyons , Pantheres , Tygreffes ,
Elephans , Buffles , Leopards
Qui viennent là de toutes parts,
S'affemblant auprés des Rivieres ,
Et des Fontaines les plus claires
.
E iij
56 Extraordinaire
Pour guerir la double chaleur
Qui brûle & confume leur coeur.
C'eft en ce lien que chaque Brutte
Sans choix & fans diftinction,
Sans qu'un mauvais gouft la rebutte,
Appaife avec la foiffon inclination.
Dans cette liberté commune ,
Chaque Animal prend fa cbacune,
Et s'abandonne fans retour
A la pente de fon amour.
De la des Monfires à centaines
S'engrendrent prés de ces Fontaines ,
Qui font qu'on ne peut fans danger
Dans ce noir climat Voyager.
Il n'eft aucun Autheur Claffique
Qui neparle ainfi de l' Affrique.
Si le réceptacle eft eftrait
Plus
que Nature ne voudroit ,
Il s'enfait un Monstre, un prodiges
Deux teftesfortent d'une tige
Ou deux corps n'en compoſent qu'un
Ce qui faierefver un chacun.
De là viennent les Vnipodes
Les Monocules, les Apodes,
du Mercure Galant. 57
Et d'autres Monftres differens,
Les uns morts , les autres mourans ,
Dautres jouiſſant d'une vie
Digne de pitié , non d'envie.
C'est ce que nous ont déclaré
Boiftuan , Vefulle , Paré,
Qui de femblables Creatures ,
Nous ont donné maintes figures.
Quand il arrive meſmement
Quelque notable changement ,
Aux quatre qualitez premieres ,
Plutoft qu'aux quatre fins dernieres.
Un Monftre fefait voir auffi ,
Pline en refte tout éclaircy .
Une éclatante intemperie >
Qui ne peut pas eftre guerie ,
Par tout les remedes de l'Art
Fait par fois qu'on paroift Vieillard ,
Eftant encore à la bavette,
Et faifant encore la difnette.
Semblable Monftre de mon temps
Parut environ le Printemps ,
Non au Climat de l'Aufonie,
58
Extraordinaire
Mais bien dans la Lufitanie.
Un Enfant encore au tetton
Portant de la barbe au menton ,
Mais une barbe une archi-barbe
Plus épaiffe qu'une joubarbe ;
Et nous avons veu dans Paris ,
Où regnent les jeux & les ris ,
Qu'on appelle autrement Lutece,
Une Femme ( elle eftoit Suiffeffe )
Qui portoit jufques fur le fein
Une barbe de Capucin .
Ce qui faifoit dans la Nature
Vne affez plaifante figures
D'où vient cette difformité?
D'abondance , d'humidité ,
Ou d'une chaleur exceffive
Quife trouvant & forte & vive ,
Pouffe au débors des excremens
Qui font d'étranges changemens ,
Et des vapeurs fuligineufes
Pires que des Caliginenfes ,
Qui font an dedans & dehors
Divers effets deffus les Corps.
De fait je veux que l'on me berne
du Mercure Galant. 59
Sil' excel de chaleur interne ,
N'efleve en certaines Saifons
De greffieres exhalaifons ,
Qui jufques au débors pouffees
Et violemment déchaffees ,
Font fortir le poil & les dens
Aux Enfans mefme avant le temps..
80
Adjoutons l'imaginative ,
Puiffance forte & fenfitive ,
Mais bouillante & pleine defeu ,
Qui s'attache & fe fait un jeu
D'imprimer en gros caracteres
Mille Chasteaux , mille chimeres
Sur le Corps du petit Pallot
Dont Lamnias fait le cachot.
Pour entretenir bien cette chofe
Qui Monftres & Prodige caufe,
Il faut fçavoir que l'Embrion
Au temps de fa Conception ,
Eft dans le ventre de fa Mere
D'une auffi flexible matiere ,
Qu'une cira molle , & qu'ilprend
(Ce qui fans doute nous surprend
60 Extraordinaire
Telle impreffion que luy donne
Celle qui le porte en perfonne ,
Si l'experience enfait foy,
On peut bien dire, je le croy .
93
L'Empereur Charles quatrième
Vid defes yeux & par luy-meſme ,
Un grand fujet d'étonnement
Vne espece d'enchantement
Vne Fille non mammeluë
,
Mais par le corps toute veluë ,
Comme un Ours qui n'a rien de beau.
D'où venoit cét objet nouveau ,
D'où procedoit cette avanture ,
En voicy la raifon je jure.
C'eft que fa Mere innocemment
Avoit regardé fixement
Vne image belle , mais trifte ›
Du Précurfeur Saint Iean- Baptifte ,
Du Iourdain , proche un Hameau
Veftu d'une peau de Chameau.
De cet objet la fantaisie
Eftant enyvrée & faifie ,
Deus la femelle Embrion
du Mercure Galant. 61
Avoit fait fon impreffion
De telle forte que Bodille
La defavonoit pourfa Fille ,
Et rejettoit avec fureur ;
Mais il fortit de ſon erreur,
Quand il eut apperceu l'image
Du Saint qui caufa cet Ouvrage.
N'avons- nous pas vû dans Nogent,
Prefque le mefme fans argent.
Vne Fille avecque deux teftes
Propres à faire des conqueftes ,
C'est à dire d'une Beauté
A peindre , & d'une majesté
Propre à faire une Souveraine,
Si l'on fouffre un Monstre fans peine.
D'où venoit la dupplicité
De cette irregularité?
Voicy d'où ; C'est qu'un jour la Mere
Priant Dieu dans un Monaftere,
Avec une diftraction
Qui partageoit fon action ,
Elle jetta quelques aillades
Sur deux teftes d'Anges dorez
62 Extraordinaire
Artiftement élabourez ,
Plaquez deffus une Corniche
Egalement brillante & riche ,
Qui femblent dedans ce faint lieu
S'entrexciter à louer Dieu;
Puis elle eut certain jour de Fefle
Une Pucelle à double tefte.
Qui ne voit la relation
De fon imagination
Avec la chofe imaginée?
Voilà quelle eft la destinée ,
Voilà l'inévitable fort
D'une Femme que je plains fort ,
Qui dans le temps de fa groffeffe
N'eft pas de fon efprit maîtreffe,
Mais s'abandonne impunément
Au cours de fon aveuglement ,
Et ne garde aucune meſure
Pour les yeux pour la pasture. &
69
Mais tâchons de dire comment
Ce monftrueux enfantement,
Eft l'effet de la tyrannie
D'une monstrueufe manie,
du Mercure Galant.
63
t
Et par queis degrez un foetus
Devient effroyable ou perclus .
Degenerant de fon efpece
Ont mutilé de quelques pieces.
Primò. L'imagination
Agit par fon impreffion ,
Puis elle prefente à la Femme
Un objet qui touche fon ame ,
Et le plus fouvent l'abrutit ;
Qui meut la puiſſance matrice
De fon vouloir l'executrice ;
Celle-là dans fes actions
N'executant fes fonctions
Que par les efprits qu'elle mene,
Qu'elle roule, & qu'elle promene
Par tous lesfibres du cerveau ,
Où ces efprits ont leur berceau
Sur lequel cerveau les Phantofmes ,
Moins vifibles que des Atomes ,
Sont gravez plus profondément
Que fur l'or & le diamant ;
Arrive que la Femme groffe,
Prefte affezfouvent de lafoffe,
64
Extraordinaire
Ayant l'imagination
Ou la reprefentation
De ce qu'elle appette & defire.
Les efprits fouples comme cire
Sur qui ce Portrait eft gravé
Avec un gouft fort dépravé ,
Venant à fortir de la lice
Par cette faculté matrice
En fe débandant de leur gros,
Qui garde au cerveau fon repos
Par une espece de Magie
Traifnent aprés eux l'effigie
De ce Phantofme dominant
Qui n'a rien que de furprenant ,
Et cette imperieufe image,
Qui fur le corps marque fa rage ;
Et c'eft-là la gradation
De voftre generation ,
Prodiges qui faites l'injure
Et l'opprobre de la Nature ,
Monftres que dans cet Univers
On n'appercent que de travers.
ཀ
Par fois des Monftres l'origine
du Mercure Galant. 65
Vient de la fuftice divine ,
Juftice aimable en fes bienfaits ,
Mais redoutable en fes effets ,
Mais en fes fugemens terrible ,
Et fouvent incomprehenfible ,
Si bien qu'un Monftre quelquefois
Par fon trifte & factieux minois
Montre prédit comme un Comette
Quelque accident , quelque défaite ,
Une mutation d'Eftat ,
Ou le deftin
Vous don d'un Potentat.
Eclypfes de Nature ,
Vous Oifeaux de mauvaise augure
A moins que Dieu le veuille ainfi ,
Monftres , écartez- vous d'icy.
L.
BouGHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy
SUR LES QUESTIONS
du dernier Extraordinaire.
Lequel de deux Amans aime le
plus , celuy qui fouhaite la
pe.
tite Verole à la Maîtreffe, pour
luy faire voir que la laideur fe
roit incapable de le faire changer
, ou celuy qui aime mieux
qu'elle doute de fon amour, que
de luy voir arriver une pareille
difgrace.
Ans le vray, cela me defole ,
Duand
on me vient
parler de petite
verole ,
Ce mal injurieux & plein de cruauté ,
du
Mercure Galant.
39
Qui met en interdit les charmes de Cli
mene.
Fy de cette preuve inhumaine
Qui coufte tant à la beauté.
Eft-ce cherir une Maîtreſſe ,
Eft-ce une marque de tendreffe
Que de luyfouhaiter une infame laideur ?
Il vaut mieux paffer pour Autruche
Que de faire un fouhait fi cruche
Aux dépens d'un Objet qui nous touche
le coeur.
Un Amant fouffre à voir qu'on doute de
fa flame :
Mais fi de fa fidelité
Malgré tout fon amour fa Maitreffe a
douté ,
Pour le moins il fera garanti de tout bläme
,
N'ayant jamais rien ſouhaité
Qui puiffe faire aucun outrage
Aux attraits de ce beau vifage
Dont fon coeurfe trouve enchanté
40 Extraordinaire
Une affection bienfenfée
Doit eftre defintereffée.
Si l'on peut mourir d'amour.
Oute pafion vehemente
Eft pire qu'une fiévre lente s
Car fes paroxifmes font tels
Qu'elle peut mettre dans la Biere ,
Et dans le fond d'un Cimetiere
Le plus vigoureux des mortels.
L'amour eft de cette nature
Quand fon transport eft violent ,
C'est un Miferere , c'est un Trouffegalant
Qui vous met dans la fepulture :
Ce trifte & tenebreux fejour ,
Où l'on n'entre jamais qu'il n'en coûte
la vie.
Si donc l'on peut mourir de colere ou d'envie
,
On
peut
auffi
mourir
d'amour
?
3
Alceste Reynefort jolie ,
1
du Mercure Galant.
41
1
Femme d'un Roy de Theffalie ,
N'eut point de peine à fe priver du jour
Pour fatisfaire à ſon amour.
83
Que diray-je de Cleopatre ,
Dont Antoine fut idolatre ,
Voulut- elle pour un moment
Survivre à fan fidelle Amant ?
Pour le fuivre fa feule envie
Fut de décamper de la vie .
Afpic , vous fuftes l'inftrument
D'un fi fubit décampement.
Que diray-je auffi de Panthée
Qui d'un chaste amour enchantée,
Ayant appris que fon Mary
Eftoir dans la guerre pery's
Se perça fein d'une le fein d'une dague ,
En difant , la Parque j'incague ,"
Et je veux prévenir les coups
Pour me rejoindre à mon Epoux.
Attends-moy , mon cher Abradatte,
Toy qui fus le premier en datte
Ecrit & gravé fur mon coeur ,
Recoy ma mourante langueur-
2. d'Octobre 1685.-
D
412
Extraordinaire
Pour mieux conferver ta memoire.
Je te fuis jufqu'à l'Onde noire..
CA
De vous icy , que dira- t- on,
Illuftre Fille de Caton ,
Genereufe Femme de Brute ?
Portia , vous fuftes la butte
Des plus formidables revers
Qu'on peut craindre dans l'Univers.
Vous perdiftes ce galant Homme
Qui s'efforça d'affranchir Rome,
Mais toujours l'intrepidité
Se rangea de vostre costé.
Auffi, generenfe Romaine ,
'Dont l'Histoire le nom promene ,
Du malheur qui vous outragea,
Un charbon brûlant vous vanges.
Vous fiftes voir, Princeſſe illuftre,
De voftre Sexe le beau luftre ,
Que l'amour reftant dans fon fort ,
Eft auffi puiffant que la mort.
Plautie allant en Idumée
Avec une puiffante Armée,
Fit bien voir qu'il n'eft rien d'égal ,
du Mercure Galant,
43
Au feu de l'amour conjugal;
Car comme au milieu des Batailles
On celebroit les funerailles
De fa Femme , dont la beauté
Avoit tout fon coeur enchanté.
Luy dans un transport erotique
D'un poignard aceré fe pique ,
Se bleffe , fe perce le flanc ,
D'où coulent deux ruiffeaux de fang,
Qui bien toft fon corps affoibliffent .
Et fa vigueur aneantiffent.
Ce grand coup de defefpere
Fut par fon amour procuré.
E
Il eft rapporté chez Plutarque ,
Homme d'efprit , homme de marque,
Qu'Emilius joune Chaffeur,
Ayant en challant par malheur
Tue fa Femme & belle & riche,
Penfant mettre à mort une Biche,
Fut tonché changeant de couleur
D'une fifenfible douleur,"
Que pour la mettre en évidence,
Et pour punirfon imprudence
-
Dij
'44
Extraordinaire
Sur luy fans aucune pitié ,
Il vangea fa chafte Moitié.
Voilà ce que l'amour fçait faire
Lors qu'il pretend fe fatisfaire .
Nous lifons dans un certain lieu
Qui traite de l'amour de Dieu,
Oeuvre de Saint François de Sales ,
Lu par plus de mille Veſtales ,
Qu'un Gentilhomme Voyageur
Fort devot envers le Sauveur ,
S'attendriffant fur nos Myfteres ,
Quitta fon Pays & fes Freres
Sans fon entreprise éventer ,
Et mit fa joye à visiter ,
Pouffe par
la grace divine ,
Les beaux lieux de la Palestine,
Où reverant avec ferveur
Les divers tourmens du Sauveur,
Et les Theatres memorables
De fes fouffrances adorables,
Il pouffa mille ardens foûpirs
Qui marquoient fes brûlans defirs
Lors qu'il eut noyé de fes larmes
du Mercure Galant,
45.
Ces lieux qui faifoient tous fes charmes,
Eftant dans ce devot ſejour,
Il mourut par un trait d'amour.
Ce fut fur le Mont des Olives
Que de fes douleurs exceffives
Ne pouvant plus fouffrir l'effort ,
Ilfut le butin de la mort ,
S'il faut que mort on vous appelle ,
Paffage à la Vie eternelle .
Heureufe tranfmigration,
Voyage à la fainte Sion .
Enfans d'une aimable détreſſe,
Effets d'une fainte trifteffe ,
Adorables reffentimens ,
Sanglots , douloureux mouvemens
Avouez fans vous méconnoistre
Que c'est l'amour qui vous fit naiftre ,
Mais un amour chafte & divin
Qui n'a rien de fade & de vain
Mais une flame toute pure
Incompatible avec l'ordure.
46
Extraordinaire
Si l'on peut aimer fans jaloufie. -
L n'est presque point de ſaiſon
Où l'amour cede à la raifon ;
La paffion d'aimer trouble mille cervelles,
Elle fait des bourus , des aveugles , des
fous.
Elle fait mefme des jaloux
Qui ne peuvent fouffrir qu'on approcha
leurs belles.
Si par hazard dans leur appartement
İl entre fort innocemment
Un papillon ou quelque mouche ,
Le jaloux inquiet qui tourne tout en mal,
Devenu refveur & farouche,
Veut fçavoir de quel fexe eft ce pauvre.
animal.
**
S'il eft dufeminin fa bonté luy pardonne,
Et le laiffe entrer en riant.
S'il eft du mafculin il l'excite & bâtonne,
Toûjours grondant , toûjours criant.
Ilfaut pour des gens de la forte
Une complaisance bien forte.
du Mercure Galant.
47:
$ 3
Pour fe faire à l'extravagance
D'un homme fi fort hebeté,
C'est peu que de la complaisances ,
On a befoin d'infenfibilité ;
Mais en aimant eft- il poffible
De garder un coeur infenfible ??
03
On a bean dire à cet Amant
Qu'il agit tropfeverement ,
Qu'il faut changer de tablature ;
Il s'obftine à vouloir que fa chere Philis
Avec fes rozes & fes lis,
Ne regarde jamais les hommes qu'en
peinture.
Cela dégoûte étrangement
Et voilà cependant voftre temperament,
Habitans d'Aufonie & de l'Andaloufie,
Tous nefont paspourtant façonnez fur ce
tour ;
Comme on peut vivrefans amour,
On peut aimerfans jalousie.
L.
BOUCHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy.
48 Extraordinaire
De l'Origine des Monftres..
Celuy
qui d'une seule main
Soutient & le Ciel & la Terre,
Celuy qui lance le Tonnerre ,
Par foisfur tout le genre humain,
Celuyfous qui tremblent les Anges,
Celuy de qui les Ckerubins
Les Thrones & les Seraphins
Sans ceffe entonnent les Louanges,
Celuy de qui les plus grands Rois
Adorent l'effence & les Loix
Celuy qui des foux fait des Sages ,
Celuy qui tout fçait , qui tout pent.
Peut fans alterer (es Ouvrages
Faire des Monftres quand il veut.
63
Il en fait parfois pour fa gloire
Comme il fit en l'Aveugle né ,
Guery par le Verbe Incarné.
Ce que nous affurons fur la foy de l'hifoire
A qui nous devons tous la Veneration ,
Eftant
du Mercure Galant.
49
Eftant veritable , eftant fainte.
D'autresfois ilfait par indignation ,
Ce quifait le fujet de noftre jufte crainte.
Ca
Meffieurs les Medecins plus habiles
que moy
Diront furcefujer ce que Secolle en pense
Cependant le défaut ou l'excez de femence
Engendre les Monftres , je croy.
03
Mais pour mieux expliquer les chofes ,
Voyons les naturelles caufes
Quifont voir aux Monftres le jour
Dans ce periffable fejour.
03
Aux productions ordinaires
Plufieurs chofes font neceffaires.
Le tout eftant bien confulté
Laformatricefaculté ,
Cette ingenienfe puissance
Qui travaille parfa prefence ,
Et par qui tout eft difpofe
Dans le Phyfique compofe..
Q. d'Octobre 1685.
E
Extraordinaire
So
Adjoûtez encore la matiere ,
Qui quoy que portion groffiere ,
Fait cependant du bastiment
Le plus folide fondement.
Car de rien rien l'on ne peut faire
Selon l' Axiome vulguaire
Eft-ce tout ? Non il faut de plus
Le receptacle du Fetus ,
Puis aprés le jufte Triage
Et l'indifpenfable affemblage
De quatre maistreffes bontez ,
Quatre premieres qualitez
Le froid , le chaud , le fec , l'humide ,
Sans quoy tout feroit infipide ,
Vn air doux & delicieux
Avec l'influence des Cieux.
Ces cing fecours unis ensemble
Font des merveilles , ce me femble ;
Car la fabrique d'un vray Corps,
Voit les dedans & les débors..
Si l'une de ces chofes manque,
A Paris comme à Salamanque ,
Hors de doute un Monstre fe fait ,
du Mercure Galant.
Au lieu d'un Animal parfait .
Si donc la Vertuformatrice
Eft atteinte de quelque vice,
Eft foible , eft rude , & ne peut pas
Articuler jambes & bras ,
Enforte que tout ſe deſpece,
Il s'en engendre une autre espece ,
In monftreux enfantement ,
Au lieu d'un Homme , unefument ,
Quelqu'autre vile Creature :
Car enfin lorfque la Nature
Ne peut pas bien felonfon gré,
Monter jufqu'au dernier degré
D'artifice & de politeffe :
Où tendoit fa délicateffe .
Elle eft contente en fes efbats,
De defcendre un degré plus bas,
Et de faire voir un defordre
Où devoit regner le bel ordre.
Auffi parfois par ce deffaut ,
Qui meriteroit l'Echaffaut,
On voit le foye au cofté gauche,
La ratte au droit , quelle débauche !
Quelle erreur ! quel aveuglement !
E ij
52
Extraordinaire
C'eft auffi par ce manquement
Que la facultéformatrice ,
Voulant par un fatal caprice ,
Egal pouvoir , égal effort
Former un Enfant vif & fort
Qui fous double Sexe milite
Met au monde un Hermaphrodite,
Quiparfes deux fexes divers
Fait horreur à tout l'Vnivers ,
Comme feroit une Phenomene
Qui mille difgraces amene.
C'eft fous le Regne de Neron ,
Prince inhumain , Prince larron,
Prince amateur de la Cuifine,
Qu'on vid le premier Androgine.
Plus de cent mille Curieux
Ouvrirent la bourse & les yeux
Pour aller voir ce grand (pectacle
Qu'on admiroit comme un miracle ,
Carpour dire la verité
Avec toute fineerité ,
On n'avoit jamais veu dans Rome
Vn demy femme , un demy homme,
Ou plûtoft un objet hydeux
du Mercure Galant. 53
Fait & formé de tous les deux.
SA
Il faut par deffaut de Matiere ,
Que la Nature dégenere,
Et qu'elle demeure en chemin :
Ainfi l' Embryon vient fans main,
Sans jambe , fans cuiffe , oufans tefte ,
Ce qui grand déplaifir aprefte,
Et caufe un mortel defaroy
Quand on ades Monftres chezfoy,
Et qu'on voit affis à fa Table ,
Le modelle d'un Incurable.
*
Que fi par contraire fuccez ,
Nature peche par excez,
On voit des Enfans qui font honte,
Et dont on ne fait pas grand compte .
Des quatre jambes , des trois pieds,
Des Enfans tout eftropiez ,
Deux Chefs & quatre Clavicules.
On les prendroit pour des Hercules ,
Qui vont combattre Gerion
lufques aux portes de Riom .
Cependant ce n'eft rien qui vaille ;
E j
$4
Extraordinaire.
Car deux Enfans de cette taille,
A peine ont-ils jamais veſcu
L'âge d'un demy cart d'écu ,
Les genitures erronnées
Vivant toûjours fort peu d'années.
,
Mais en examinant ce poinct ,
Dites- moy ne pourroit- on point
Tirer la bafque à Nicephore ,
Dont l'Efcrit nous affure encore
Qu'on a veu dans certain Canton
Vn Nain qu'on nommoit Ragolon ,
Cela paffe le vray -femblable ,
Encore plus le veritable,
Petit entre les plus petits
Et pasplus grand' qu'une Perdris ?
RA
,
Que fi dans des heures perduës ,
Les femencesfont confonduës
De deux efpeces d' Animaux
Quece mélange fait de maux!
Que ce mélange pen modefte ,
Eft honteux , eft falle & funefte :
Qu'il marque de fon activité
du Mercure Galant .
$5.
3
Vne bruflante volupté ,
Vn embrafement de Gomorre ,
Vn emportement de Pherore,
Vn fond de fenfualité ,
Qui choque la Divinité.
De ce commerce insupportable
Qu'en peut- il naiftre d'admirable ,
Que des Capripedes cornus ,
Que des Satyres inconnus
Que des affreux hyppocentaures,
Moitié hommes , moitié pecores,
le vid à livre ouvert
Saint Antoine dans fon Défert.
Tels
que
>
Pourquoy dit-on Monftre d' Affrique ,
C'est parce qu'en ce lieu lubrique,
Chaud ardent , brûlé du Soleil ,
Se fait un amasfans pareil
D'Animaux de toutes efpeces
De Lyons , Pantheres , Tygreffes ,
Elephans , Buffles , Leopards
Qui viennent là de toutes parts,
S'affemblant auprés des Rivieres ,
Et des Fontaines les plus claires
.
E iij
56 Extraordinaire
Pour guerir la double chaleur
Qui brûle & confume leur coeur.
C'eft en ce lien que chaque Brutte
Sans choix & fans diftinction,
Sans qu'un mauvais gouft la rebutte,
Appaife avec la foiffon inclination.
Dans cette liberté commune ,
Chaque Animal prend fa cbacune,
Et s'abandonne fans retour
A la pente de fon amour.
De la des Monfires à centaines
S'engrendrent prés de ces Fontaines ,
Qui font qu'on ne peut fans danger
Dans ce noir climat Voyager.
Il n'eft aucun Autheur Claffique
Qui neparle ainfi de l' Affrique.
Si le réceptacle eft eftrait
Plus
que Nature ne voudroit ,
Il s'enfait un Monstre, un prodiges
Deux teftesfortent d'une tige
Ou deux corps n'en compoſent qu'un
Ce qui faierefver un chacun.
De là viennent les Vnipodes
Les Monocules, les Apodes,
du Mercure Galant. 57
Et d'autres Monftres differens,
Les uns morts , les autres mourans ,
Dautres jouiſſant d'une vie
Digne de pitié , non d'envie.
C'est ce que nous ont déclaré
Boiftuan , Vefulle , Paré,
Qui de femblables Creatures ,
Nous ont donné maintes figures.
Quand il arrive meſmement
Quelque notable changement ,
Aux quatre qualitez premieres ,
Plutoft qu'aux quatre fins dernieres.
Un Monftre fefait voir auffi ,
Pline en refte tout éclaircy .
Une éclatante intemperie >
Qui ne peut pas eftre guerie ,
Par tout les remedes de l'Art
Fait par fois qu'on paroift Vieillard ,
Eftant encore à la bavette,
Et faifant encore la difnette.
Semblable Monftre de mon temps
Parut environ le Printemps ,
Non au Climat de l'Aufonie,
58
Extraordinaire
Mais bien dans la Lufitanie.
Un Enfant encore au tetton
Portant de la barbe au menton ,
Mais une barbe une archi-barbe
Plus épaiffe qu'une joubarbe ;
Et nous avons veu dans Paris ,
Où regnent les jeux & les ris ,
Qu'on appelle autrement Lutece,
Une Femme ( elle eftoit Suiffeffe )
Qui portoit jufques fur le fein
Une barbe de Capucin .
Ce qui faifoit dans la Nature
Vne affez plaifante figures
D'où vient cette difformité?
D'abondance , d'humidité ,
Ou d'une chaleur exceffive
Quife trouvant & forte & vive ,
Pouffe au débors des excremens
Qui font d'étranges changemens ,
Et des vapeurs fuligineufes
Pires que des Caliginenfes ,
Qui font an dedans & dehors
Divers effets deffus les Corps.
De fait je veux que l'on me berne
du Mercure Galant. 59
Sil' excel de chaleur interne ,
N'efleve en certaines Saifons
De greffieres exhalaifons ,
Qui jufques au débors pouffees
Et violemment déchaffees ,
Font fortir le poil & les dens
Aux Enfans mefme avant le temps..
80
Adjoutons l'imaginative ,
Puiffance forte & fenfitive ,
Mais bouillante & pleine defeu ,
Qui s'attache & fe fait un jeu
D'imprimer en gros caracteres
Mille Chasteaux , mille chimeres
Sur le Corps du petit Pallot
Dont Lamnias fait le cachot.
Pour entretenir bien cette chofe
Qui Monftres & Prodige caufe,
Il faut fçavoir que l'Embrion
Au temps de fa Conception ,
Eft dans le ventre de fa Mere
D'une auffi flexible matiere ,
Qu'une cira molle , & qu'ilprend
(Ce qui fans doute nous surprend
60 Extraordinaire
Telle impreffion que luy donne
Celle qui le porte en perfonne ,
Si l'experience enfait foy,
On peut bien dire, je le croy .
93
L'Empereur Charles quatrième
Vid defes yeux & par luy-meſme ,
Un grand fujet d'étonnement
Vne espece d'enchantement
Vne Fille non mammeluë
,
Mais par le corps toute veluë ,
Comme un Ours qui n'a rien de beau.
D'où venoit cét objet nouveau ,
D'où procedoit cette avanture ,
En voicy la raifon je jure.
C'eft que fa Mere innocemment
Avoit regardé fixement
Vne image belle , mais trifte ›
Du Précurfeur Saint Iean- Baptifte ,
Du Iourdain , proche un Hameau
Veftu d'une peau de Chameau.
De cet objet la fantaisie
Eftant enyvrée & faifie ,
Deus la femelle Embrion
du Mercure Galant. 61
Avoit fait fon impreffion
De telle forte que Bodille
La defavonoit pourfa Fille ,
Et rejettoit avec fureur ;
Mais il fortit de ſon erreur,
Quand il eut apperceu l'image
Du Saint qui caufa cet Ouvrage.
N'avons- nous pas vû dans Nogent,
Prefque le mefme fans argent.
Vne Fille avecque deux teftes
Propres à faire des conqueftes ,
C'est à dire d'une Beauté
A peindre , & d'une majesté
Propre à faire une Souveraine,
Si l'on fouffre un Monstre fans peine.
D'où venoit la dupplicité
De cette irregularité?
Voicy d'où ; C'est qu'un jour la Mere
Priant Dieu dans un Monaftere,
Avec une diftraction
Qui partageoit fon action ,
Elle jetta quelques aillades
Sur deux teftes d'Anges dorez
62 Extraordinaire
Artiftement élabourez ,
Plaquez deffus une Corniche
Egalement brillante & riche ,
Qui femblent dedans ce faint lieu
S'entrexciter à louer Dieu;
Puis elle eut certain jour de Fefle
Une Pucelle à double tefte.
Qui ne voit la relation
De fon imagination
Avec la chofe imaginée?
Voilà quelle eft la destinée ,
Voilà l'inévitable fort
D'une Femme que je plains fort ,
Qui dans le temps de fa groffeffe
N'eft pas de fon efprit maîtreffe,
Mais s'abandonne impunément
Au cours de fon aveuglement ,
Et ne garde aucune meſure
Pour les yeux pour la pasture. &
69
Mais tâchons de dire comment
Ce monftrueux enfantement,
Eft l'effet de la tyrannie
D'une monstrueufe manie,
du Mercure Galant.
63
t
Et par queis degrez un foetus
Devient effroyable ou perclus .
Degenerant de fon efpece
Ont mutilé de quelques pieces.
Primò. L'imagination
Agit par fon impreffion ,
Puis elle prefente à la Femme
Un objet qui touche fon ame ,
Et le plus fouvent l'abrutit ;
Qui meut la puiſſance matrice
De fon vouloir l'executrice ;
Celle-là dans fes actions
N'executant fes fonctions
Que par les efprits qu'elle mene,
Qu'elle roule, & qu'elle promene
Par tous lesfibres du cerveau ,
Où ces efprits ont leur berceau
Sur lequel cerveau les Phantofmes ,
Moins vifibles que des Atomes ,
Sont gravez plus profondément
Que fur l'or & le diamant ;
Arrive que la Femme groffe,
Prefte affezfouvent de lafoffe,
64
Extraordinaire
Ayant l'imagination
Ou la reprefentation
De ce qu'elle appette & defire.
Les efprits fouples comme cire
Sur qui ce Portrait eft gravé
Avec un gouft fort dépravé ,
Venant à fortir de la lice
Par cette faculté matrice
En fe débandant de leur gros,
Qui garde au cerveau fon repos
Par une espece de Magie
Traifnent aprés eux l'effigie
De ce Phantofme dominant
Qui n'a rien que de furprenant ,
Et cette imperieufe image,
Qui fur le corps marque fa rage ;
Et c'eft-là la gradation
De voftre generation ,
Prodiges qui faites l'injure
Et l'opprobre de la Nature ,
Monftres que dans cet Univers
On n'appercent que de travers.
ཀ
Par fois des Monftres l'origine
du Mercure Galant. 65
Vient de la fuftice divine ,
Juftice aimable en fes bienfaits ,
Mais redoutable en fes effets ,
Mais en fes fugemens terrible ,
Et fouvent incomprehenfible ,
Si bien qu'un Monftre quelquefois
Par fon trifte & factieux minois
Montre prédit comme un Comette
Quelque accident , quelque défaite ,
Une mutation d'Eftat ,
Ou le deftin
Vous don d'un Potentat.
Eclypfes de Nature ,
Vous Oifeaux de mauvaise augure
A moins que Dieu le veuille ainfi ,
Monftres , écartez- vous d'icy.
L.
BouGHET ,
ancien Curé de Nogent le Roy
Fermer
Résumé : SENTIMENS SUR LES QUESTIONS du dernier Extraordinaire.
Le texte 'Sentimens sur les questions du dernier Extraordinaire' examine divers aspects de l'amour et ses manifestations extrêmes. Il critique la jalousie excessive, qualifiée d'inhumaine, et discute de la possibilité de mourir d'amour, citant des exemples historiques tels qu'Alceste Reinefort, Cléopâtre, Portia, et Plautie. Il mentionne également des cas où l'amour pousse à des actes extrêmes, comme le suicide d'Émilie après un accident fatal. Un gentilhomme dévot, mourant d'amour sur le Mont des Oliviers après un pèlerinage, illustre comment même un amour chaste peut provoquer des émotions intenses et irrationnelles. Le texte, issu du 'Mercure Galant', est divisé en plusieurs sections. La première décrit la jalousie excessive d'un homme envers sa partenaire, comparée à un papillon ou une mouche entrant dans leur appartement. La deuxième section traite de la création des monstres par Dieu, soit pour Sa gloire, soit par indignation, et souligne l'importance des facteurs naturels pour la formation correcte des êtres humains. La troisième section explique que les monstres apparaissent lorsque ces facteurs sont absents ou en excès, citant des exemples de malformations. Le texte aborde également la brièveté de la vie des enfants malformés et pose des questions sur les conclusions tirées de cas exceptionnels. Il traite des monstres et anomalies naturelles, souvent attribués à des mélanges contre nature ou à des influences extérieures pendant la grossesse. Des exemples incluent des unions contre nature entre espèces animales et des monstres africains. Il explore les causes possibles des monstres humains, comme les excès de chaleur, d'humidité ou d'imagination maternelle, et mentionne des cas historiques spécifiques. Le texte conclut en soulignant l'influence de l'imagination maternelle sur la formation des monstres, considérés comme des oiseaux de mauvais augure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
7
p. 57-95
Lettre d'Argentan, qui contient des faits fort singuliers, [titre d'après la table]
Début :
Le nombre des personnes dont je vous apprens tous les [...]
Mots clefs :
Argentan, Médecin, Enfant, Femme, Grossesse, Corps, Animaux, Mamelles, Aliments, Ventricule
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre d'Argentan, qui contient des faits fort singuliers, [titre d'après la table]
Le nombre des perfonnes.
dont je vous apprens tous les
mois la mort eft fi grand
quoyque je ne vous parle que
> des perfonnes diftinguées par
leur naiffances , par leur fçavoir , par leur emplois , ou par
quelque autres qualitez remarquables , qu'on a lieu de croite
que je devrois vous parler
encore d'un plus grand nombre. Eneffet plus on confidere
la conftruction du corps des
58 MERCURE
hommes , plus on voit qu'il
n'y a point de moment où le
dérangement de l'une du
grand nombre des parties
dont il eft compofé , les peut
faire mourir fubitement , ce
qui arrive tous les jours même
aux perfonnes qui paroiffent
fe porter le mieux. Voila ce
qui regarde leur mort qui eft
toujours certaine puifque
leur vietient à fi peu de chofe
fans compter les differentes
maladies qui triomphent avec
plus ou moins de temps des
plus robuftes , & de ceux dont
là fanté paroît la mieux établie.
>
GALANT 59
A l'égard de leur entrée
dans le monde , elle paroiſt
plus certaine. Les femmes
portent generalement neuf
mois leur enfant dans leur
fein ; c'eſt le terme fixé , à
moins qu'il n'arrive quelques
accidens avant la fin de ces
neuf mois qui faffent mourir
ces enfans dans le corps de leur
mere , & quelques fois même
la mere & l'enfant ; mais il
arrive fouvent des chofes qui
femblent changer l'ordre de
ce qui a efté réfolu de toute
éternité ; & l'on voit des enfans
venir avec autant de peine au
60 MERCURE
monde que les hommes en
fortent facilement , & aprés
avoir demeuré dans le fein de
leur mere même pendant plufieurs années , comme vous
verrez dans un fort grand
nombre d'exemples tres curieux , & qui font raportez
dans la fin de la Lettre que
vous allez lire ; elle eft de Mr
de Forges Medecin , à Argen.
tan en Normandie , dattée
du 17 Decembre dernier.
Cette Lettre à laquelle je ne
changerayrien ,vous paroiftra
remplie de faits curieux &
finguliers.
,
с
GALANT 61
a
Tous les Etres vivans fouhaitent naturellement la confervation de leur efpece ; ily en apeu
qui n'aiment à accomplir le Commandement que Dieu leur fit
aprés les avoircréez , Crefcite &
multiplicamini. ( Genef. ch. 1.)
l'homme comme leplus parfait
des animaux , ajoute au penchant
naturel qui luy eft commun avec
сих la raifon dont Dieu le
favorifa , pour conferver la plus
noble creature , & l'Ouvrage le
plus parfait qui foit forti des
des mainsdu Createur.
Ilfaut en effet que cette raison ,
ce penchant donné par la
62 MERCURE
nature , ayent un grand empire
fur luy , & fpecialementfur la
femme , pour leur faire preferer
le plaifir de fe conferver dans
leurs defcendans , à la peine que
Dienattacha à cette confervation
aprés que leur défobéiffance eut
meritéfa haine , multiplicabo
crumnas tuas...in dolore paries filios ( Genef. Ch. 3. )
nous voyons cependant que malgré les douleurs & les incommoditez quiaccompagnent infeparablement la multiplication de
l'efpece ; laplusgrande partie des
femmes méprife genereusement
les perils qui la fuivent , pour
GALANT 63
transmetre avec une heroïque
affeurance à leurs defcendans , la
vie qu'elles doivent à l'intrepi
dité de leurs meres ; plus malheureufes que les femelles des autres
animaux elles font fujetes àmille
incommoditez dont les autres
font exemptes ; expiant par là
les fuites funeftes du peché de
leur premiere ayeule. La feule
nature délivre celles - là du pefant
fardeau qu'elles portent dans
leurs flancs , celles- cy ont besoin
dufecours de l'Art du miniftere empruntédes Sages-femmes:
auffi-toft que les brutes ont produit leur fruit , le lieu qui les
64 MERCURE
contenoit retourne en fon premier
eftat ; les femmes s'apperçoivent
aprés leur accouchement qu'elles
fontplus infirmes que les brutes ,
& qu'elles ont befoin des purgations qui purifient leurfang , &
qui les déchargent de toutes les
impuretez qu'elles ont amaffées
pendant leur groffeffe.
Lefruit des brutes eft à peine
forti de la prifon où il eftoit enfermépendant le temps deftiné à la
perfection de fes organes , que
fon inftinct luy fait trouver le
lieu où eft l'aliment destiné àfa
confervation & à fon accroiffement ; le fruit des femmes refte
GALANY 65
dans l'inaction & dépourveu des
connoiffances & des forces necefJaires pour trouver luy - même la
nourriture dont il a befoin , attend
qu'une main étrangere luy préte
fon fecours , pour luy faciliter les
moyens de fuccer le lait qui doit
que la naluyfervir d'aliment.
Vous diriez même
ture plus foigneufe de conferver le
foetus des brutes qué celuy des
femmes, apris un foin particuiler
de leur fournir ce qui eft neceſſaire pour les deffendre des injures des
corps étrangers ; elle envelope le
fruit des premieresdans trois membranes , n'en a donnéque deux
Mars 1710. F
66 MERCURE
pour couvrir lefruit desfecondes;
maispour faire mieux voir la
preference que la nature a donnée
femelles des brutes , examinons le temps qu'elle a mesurépour
la portée de leursfruits , &pour
la groffeffe desfemmes.
Elle a établi un terme fixepour
celles - là , en forte qu'elles fe délivrent neceffairement de leurs petits dans le moment qu'elle leur
limité, & qu'on neles voitjamais
paffer les bornes qu'elle leur aprefcrites ; ainfi on voit que la Colombe employe vignt jours & la
femelle du Lapin vingt - cinq
avant que de donner lejourà leurs.
GALANT 67
petits; la Fumentproduitfon Pou
lain aprés onze mois , & l'Elephant aprés deux ans ; on ne voit
point de changement dans cesproductions , une regle conftante &
invariable les conduit ; une main
exempte de déreglement les gouverne ; les femmes dans un eſtat
plus fâcheux que les brutes , ignorent le terme qui doit finir leur
groffeffe ; e vivant dans une affligeante incertitude , ne connoiffent point le temps de leur délivrance ; les unes agréablement
furprifes le trouvent au bout de
Sept mois , ordinairement de neuf:
les autres attendant plus longFij
68 MERCURE
temps le momentperilleux , paſſent
quelquefois le dixième , l'onzième
& quelquefois le quatorziéme
mois , avant que de donner lejour
à la creature qu'elles portent.
Qu'on ne m'oppofepoint la ridicule objection que quelques- uns
font , que les femmes ignorant le
moment de leur conception , fe
trompent dans le calcul qu'elles
font du temps de leur groffeffe
qu'ainfi elles croyent quelquefois
eftre groffes de huit mois , lorfqu'-
elles ne le font que de quatre , que
l'on ne doit donc point s'étonnerfi
elles affurentquelquefois eftregroffes de treize on quatorze mois
MERCURE 69.
quoy qu'elles ne le foient que
neuf.
de
On voit desfemmes d'une vertu auftere qui eftant demeurées
groffes lors du decés de leurs époux,
ont resté quatorze ou quinze mois
aprésfans accoucher; les Autheurs
font pleins d'exemplesfemblables ,
mais fans allerfeuilleter leurs livres pour les trouver ; en voicy
un arrivé depuis quinze jours ,
c'est ce qui donne occafion aux reflexions prefentes.
Au mois d'Aoust 1708. la
femmed'un Artifande cetteVille ,
qui avoiteu déjaplufieurs enfans,
s'apperçut des accidens qui avoient
70 MERCURE
accompagné fes premieres groffef
fes , les dégoufts , les nauzées , la
fuppreffion des incommoditez ordinaires aufexe; maisfur tout l'enAlure & la douleur des mamelles
ne luy laifferent aucunement douter qu'elle nefût groffe , mais elle
enfut certainement affurée quelques mois aprés , puifqu'elle fentit remuerfon enfant : elle atten.
dit donc avec la patience requife
dans le cas le temps dans lequel
elle devoit accoucher ; ce devoit
eftre vers la fin du mois d'Avril
1709. Ce terme eftant venu elle
avoit preparé tout ce qui eftoit
neceffairepaurrecevoirfon enfant
GALANT 71..
maisfonheure n'eftoit pas venues.
elle foupira inutilement aprésfaz
liberation un mois fe paffa ,
trois mois , cinq mois s'ecoulerent fans qu'elle pût élargir fon:
prifonnier ; elle en fut extremement inquiéte , & cela d'autant
plus que fon ventre n'eftoit pas
plus enflé au bout des quinze·
mois , qu'il avoit efté aufeptiéme. Au milieu des triftes réflexions qu'elle faifoitfur le déplorable eftat dans lequel elle fe trouvoit , elle fut furprise d'une
fiévreputride continue au commencement de Novembre ; elle manda
Monfieur ... ancien Medecin
72 MERCURE
de cette Ville , homme auffi recom
mandable parſa vertu que parfa
doctrine ; elle fit venir une Sagefemme avec ce Medecin ; deux
jours aprés j'y fus appellé , ou
ayant conferé avec noftre Ancien
Sur l'eftat prefent de la maladie ,
nous la trouvâmes tresfâcheufe :
elle nous dit que depuis deuxjours
elle ne fentoit plus les mouvemens
dont elle s'eftoit apperçuë depuis fi
longtemps ; les remedes dont nous
nous fervimes n'ayant point empêchéque les accidens defa maladie n'augmentaffent , elle mourut
aprés avoir fouffert des conv ul -
fions épou ventables.
Preffez
GALANT 73
•
Preffez d'une loüable curiofité
Monfieur moy, nousla
fines ouvrir le jour d'aprés ; nous
trouvâmes un enfant mort tout
entier , qui n'eftoit pas plus grand
que s'il n'euft eu que cinq mois ;
il avoitla tefte extraordinairement
groffe par rapport aux autresparties defon corps; le cordon n'avoit
dix poulces de long que buit ои
mais il en avoit plus d'un de groffeur , le placenta eftoit beaucoup
plus petit qu'il n'auroit dû eſtre ;
cet enfant avoit la tefte en haut
&le visage tourné vers le dos
de fa mere. Nous fimes encore ouvrir quelques autres parMars 1710.
G
74 MERCURE
1
ties , nous trouvâmes dans lecœur
de la mere un polype long comme la main , qui avoit un de
fes bouts dans la veine cave ,
l'autredans le ventricule droit
du cœur; fatisfaits de cece que nous
venions de voir , nous n'en viſitâmes point davantage , & nous
nous retirâmes.
&
Voilafans doute un événement
qui n'eft pas inoui , mais qui ne
Taiffe pas d'eftre rare ; quelquesuns élevez dans les principes de la
bonne phyfique , n'ont point depeine à le croire ; d'autres moins inftruits des bizarres fantaifies de la
nature , nesçauroientfe perfuader
GALANT 75
d'un fait dont ils ne peuvent penetrer la raison pour confirmer
les premiers pourdétromper les
feconds , voici commeje raiſonne.
Pendant que le foetus demeure
dans le fein defa mere, il y a un
commerce reciproque entre elle
luy ; le chyle qu'elle fait circulant
avecfonfang, une partie de cette
liqueur laiteufe fe filtre par les
glandes de la M………dans le placenta , y eft reçuepar les orifices
despetites branches de la veine umbilicale qui s'y diſtribuë ; de là elle
eft portée par cette même veine
dans le foye du fœtus , où ellefe
jette dans la veine cave afcendanGij
76 MERCURE
te qui luy fert de canal pour eftre
porté dans le ventricule droit du
cœur , d'où elle paße par le trou
botal dans le gauche pour eſtre
enfuite diftribuée par les arteres
mammaires dans les glandes des
mammelles; trouvant là des pores
proportionnez à fon diametre , elle
s'y filtre , tombe dans le baffin de
la mamelle ; & eft enfuite verfée
par le mamelon dans cette mem
brane que l'on appelle Amnios qui eft fon envelope immediate : c'est c'eft alors
Succe & l'avale ,pour eftre enfuite
que
propre nourriture du fœtus il la
diftribuée par les veines lactées les
devenue la
GALANT 77
glandes d'Azellius , le receptacle
de Peket , les canaux thorachiques ,la veinefouclavieregauche ,
la veine cave defcendante & le
ventricule droit du cœur, & circuler tout de nouveau pour devenir alors le fang & la nourriture
de l'embryon , le refidu eft reporté
auplacenta par les arteres umbilicales.
I
C'eft icy une opinion qai fans
doute va foulever contre moy un
grand nombre de Medecins & de
Phyficiens , qui ne manqueront
pas de rejetter cefentiment comme
une nouveautécondamnable ; mais
qu'ilsfe détrompent, ces Meffieurs;
G iij
78 MERCURE
plufieurs Medecins d'une authorité confiderable , croyent que c'eſt
là le mechanifme de la naturepour
la nourriture & l'accroiffement du
fœtus ; en effet de quel ufageferoient les mamelles des malesfielles
n'eftoient destinées àceluy- ci ? il eft
für que Dieu n'afabriqué aucune
partie du corps qui nefoit propre
quelque fonction particuliere ; il
faut donc que les mamelles des
malesfoientfaites pour celle - cy
puifqu'elles nefontpoint propres à
d'autres ; j'ajoûte à cette preuve
icy une autre qui n'eft pas moins
convainquante , c'est que l'on trouve dans les mamelles des petits en-
GALANT 79
fans qui naiffent, une liqueur toutefemblable àcelle de l'amnios; on
en trouve dans la bouche & dans
l'eftomach de ceux qui meurent qui
a la même odeur , la même couleur la même confiftance ; on
doit donc conclure que c'est la même ; orfi cela est ainfi il faut neceffairement que les mamelles foient
l'organe de cette filtration , puifqu'il n'y en apoint d'autre par
ce fuc nourricier puiffe fe couler
°outter enfuite dans l'Amnios.
où
Fay cru qu'il eftoit neceſſaire
d'entrer dans ce détail pour expliquer avecplus de netteté &faire
f
G
iiij
80 MERCURE
comprendre avec plus de facilité
les raifons par lesquelles cet enfant eft refte fi longtemps
dans le fein defa mere..
enfermé
La nutrition & l'augmentation fe font de la même maniere
dans les animaux , dans les vegetaux dans les mineraux.
Dans ceux- cy uneportion de la
terre fe trouvant fixée par quelques acides , unematiere àpeuprés
de même nature conduite par
ou par l'eau fefiche dans lespores ,
les écarte , les étend , s'y incorpore
augmentefon volume ; de là
font formezfelon les differens degrez de la fermentation , les mél'air
GALANT 81
taux, les mineraux , les pierres
precieuſes , &c.
Dans les vegetaux une humidité onctueufe chargée de quelques
fels ,penetrant l'écorce de la racine
de la plante , fe diftribuë dans fes
fibres , s'y rarefie & fert à l'augmentation defes parties , celles qui
font les plus fubtiles eftant volatilifees par la chaleur du Soleil
de la terre , montent avec rapidité jufqu'au baut de la plante,
où eftant enfuite fixées par le nitre de l'air ellesproduisent lesfleurs
les fruits ; celles qui ont moins
de fubtilité nourriffent les branches , les feuilles & les racines .
82 MERCURE
&les plus groffieresfont deflinées
pour former l'écorce & produire
les mouffes.
Dans les animaux les parties
les plus déliées de ce fue que l'on
appelle Chyle , formédes alimens
qu'ils ont avalez , paffant dans
la maffe du fang circulent avec
luy ,jufqu'àce qu'elles ayent trouvé des pares proportionnez à leur
volume ; c'eft alors que s'y enga
geant elles écartent les fibres du
corps &augmentent fon diametre. Comme les alimens font com
pofez de parties differentes & que
pores ducorps ont auffides configurations diverfes , chacune de
les
GALANT 83
ces petites molecules trouve oùfe
placer , & ainfi toutes les parties
du corps eftant également partagées , doivent croître dans le même temps avec la même proportion.
Les anciens Medecins ont cru
que le fœtus nefe nourriffoit pas
de la même maniere , dans les entrailles defa mere que lorsqu'il a
briſe ſa priſon ; quelques- uns le
croyent encore aujourd'huy ; ils s'imaginent quela mereprepare affez
les alimens qu'elle doit partager
avec fon enfant , pour que cette
tendre creature puiffe s'en accommoder , fans qu'ils ayent befoin
84 MERCURE
d'une digeftion nouvelle ; mais
nous avons fait voir qu'il digere
encore lefucquefa mere luy tranf
met par la veine umbilicale , puifqu'on luy en trouve prefque tou.
jours la bouche & l'estomach
pleins.
que
Quand une mere eftbien nourrie , qu'elle vit d'alimens fucculens , qu'ellejouit d'unefantéproportionnée à l'estat defa groffiffe ,
rien ne trouble le repos de fa
vie , que la tranquilité regne dans
fon ame , qu'elle eft unie à un
épouxjeune & plein defanté, on
voit ordinairement naître fon
fantdansle terme accoûtumé, c'eften
GALANT 85
à dire dans neufmois ; comme la
digeftion eftparfaite , que le chyle
eft abondante loüable, il estporté
au foetus dans une quantitéfuffifante, tousfes membresfont abreu༧༩ར de ce fuc , la fermentationy
eft grande , par confequentfes parties reçoivent unegrande étenduë,
comme un arbre planté dans
une terre graffe & fertile croît
avecpromptitude & facilité , de
même un enfant qui eft dans le
fein de fa mere, telle que je viens
de la décrire doit dans le terme de
neufmois ou auparavant attein.
dre la perfection neceſſaire pour
fortir de foncachot.
86 MERCURE
Au contraire une femme qui
compte fes jours par fes peines ,
qu'une affreuse multitude de douleurs accable , qui eft jointe à un
maryfoible languiffant , qui
eft dans une difette universelle des
chofes même neceffaires à la vie ,
ne digere qu'avecpeine le peu d'alimens qu'elle avale ; fon chyle
crud & vifqueux paſſe dans la
maffe dufang , y excite unefermentation dereglée , eft quelquefois même trop groffierpourpaffer
pores étroits du placenta ;
devons- nous donc nous étonnerfi
lefruit qui eft attaché à cet arbre
nemeuritpoint ? devons-nous eftre
par
les
GALANT 87
furprisfi les membres de cette petite creature infortunée dés les premiers inftans de fa vie , ne croif- .
fentpoint & neparviennentpoint
à la force neceffaire pour rompre
leurs liens ? comme le fuc qui doit
les nourrir pêche parfa quantité
mediocre & parfa mauvaiſe qualité , pourquoy admirer le retardement qui enprovient ? pourquoy
douter qu'un tel fœtus ne puiffe
démeurer douze , quinze , vingt
mois &mêmeplus longtemps dans
les entrailles de fa mere ?
N'eft pas ce qui eft arrivé à
i la femme dont il s'agit , reduite
depuis plus de deux ans dans une
83 MERCURE
pour les gapauvreté honteuse , elle n'a vécu
que pourfouffrir ; les alimens les
plus neceffairespour la confervation defa vie luy ont manqué ;
il a fallu travailler
gner , à peine avoit elle un lit
pourfe délaffer des fatigues du
travail , fujette en mefme temps
à la peine que Dieu impofa à
l'homme pour le punir de la
plaifance qu'il eut pour(afemme,
in fudore vultus tui vefceris
pane, (Genef. ch. 3. ) &fujette
en mefme temps à la douleur
Dieu attacha à la groffeffe pour
punir la femme de fa con lefcendance auxfourberies du ferpent ,
comque
CALANT 89
Cum dolore paries filios
( Genef. ch. 3. ) elle réuniffoit
en elle feule les peines deües aux
deuxfexes , & paffoit ainſifes
jours dans la mifere & dans
Pafliction ; qu'elle difficultéy at-il donc à comprendre , pourquoy
cette femme ne mettoit point au
monde le fruit qu'elle portoit depuis quinze mois ; ne voit on pas
que la mere ayant à peine dequoy
Je foutenir ne pouvoit pas communiquer àfon enfant unegrande
quantité de nouriture ; ne voit on
pas que les efprits de la mere
eftant débiles & fans forces ,
ceux de l'enfant cftoient incapaMars 1710.
H
90 MERCURE
bles d'étendrefesfibres & defaire
fermenterfes liqueurs ? ne voit- on
pas que le peu defuc nourricier que
cet embryon recevoit de fa mere ,
eftantcraffe & groffier , nepouvoit
paspenetrerjufqu'aux extremitez
de fes parties ? le polype que la
mere avoit dans le cœur , eft une
preuve que fes liqueurs eftoient
tres- es- épaiffes , celles de l'enfant ne
pouvoient donc eftre bien animez ?
Les efprits qui en eftoient formez
ne pouvoient donc eftre quefoibles
& énervez ? il ne pouvoit donc
pas avoir affez de force pour brifer fes chaines , pour déchirer les
membranes qui l'enveloppoient ,
GALANT gr
ny pour ouvrir la barriere qui
s'oppofoit àfafortie ?
Voilà ce mefemble des raifons
capables de détromper ceux qui
font dans l'erreur , & de leurfaire
voir qu'une femme peut eftre
groffe plusde neufmois , &qu'il
n'y a pas tant lieu de s'eftonner
quand elle paffe le quinziéme ;
mais afin que rien ne manque aux
preuves que j'ay apportées icy j'y
ajoute l'authorité& l'experience.
Hippocrate dans for livre
de feptimeftri partu , dit qu'il
faut en croire les femmes fur leur
parole ; & qu'il faut ajouter
foy à ce qu'elles difent touchant
Hij
92 MERCURE
l'estat de leurgroffeffe ,parce que
dit cet Auteur , on à beau raifonner fur l'eftat où elles fontalors , ce qu'ellesfententles perfuade bien mieux que tout ce qu'on
pourroit leur dire.
Ariftote au liv. 7. del'Hiftoire
des Animaux , chap. 4. dit que.
tous les animaux ont un terme
certain pour leur naiſſance , que
l'homme feul n'en à point..
Pline dit la même choſe.
Harvée dans la page 3.58° de
Jon Ouvrage , de exercitatione
de partu ,
dit qu'une femme de
fon Pays fut groffe pendant plus
defeize mois. Maynard lib. 4.
GALANT 93
decifionum , dit que lafemme
du fieur Tardet accoucha d'un
fils à lafin du douzième mois
&d'une fille à lafin du feiziéme;
le même Auteur dans le même.
livre , dit que lafemme de Tibere
fille de Scipion , accoucha defon
premier enfant aprés douze mois.
Thionneau , Medecin de Tours,
raporte l'Hiftoire d'un enfant que
fa mere porta vingt trois mois.
Aventinus dit que lafemmed'un
3
Ducdes Vandales qui fut groffe
pendant deux ans accoucha
d'un enfantqui marchoit & qui
parloit ;je doute de cecy , car quel
langage auroit parlé un enfant
94 MERCURI
qui n'en avoit jamais entendu
aucuns. Mercurial dit qu'une
femme qui avoit efté mariée deux
foispendantfeize ans ,fans avoir
eu d'enfants époufa un troifiéme
mary dont elle en eut un qu'elle
porta quatre ans &qui vêcut.
Jepourrois encore ajouter
autoritez celles de plufieurs
Auteurs comme de Skenkius ,
>
de Deufingajus , &c.
à ces
Nous avons dans noftre Pays
affez d'exemples femblables , entr'autres celuy d'une femme de
qualité proche de Faleze , d'une
de Caën , d'une d'Auney , ainfi la
Taifon ,l'autorité, l'experience
GALANT 95
confirmant lefait dont il s'agit
on nepeut nier qu'il ne foitpoffible, &par confequent c'estfans
fondementque plufieurs ont revoqué en doute celuy dont il s'agit
aujourd'huy
dont je vous apprens tous les
mois la mort eft fi grand
quoyque je ne vous parle que
> des perfonnes diftinguées par
leur naiffances , par leur fçavoir , par leur emplois , ou par
quelque autres qualitez remarquables , qu'on a lieu de croite
que je devrois vous parler
encore d'un plus grand nombre. Eneffet plus on confidere
la conftruction du corps des
58 MERCURE
hommes , plus on voit qu'il
n'y a point de moment où le
dérangement de l'une du
grand nombre des parties
dont il eft compofé , les peut
faire mourir fubitement , ce
qui arrive tous les jours même
aux perfonnes qui paroiffent
fe porter le mieux. Voila ce
qui regarde leur mort qui eft
toujours certaine puifque
leur vietient à fi peu de chofe
fans compter les differentes
maladies qui triomphent avec
plus ou moins de temps des
plus robuftes , & de ceux dont
là fanté paroît la mieux établie.
>
GALANT 59
A l'égard de leur entrée
dans le monde , elle paroiſt
plus certaine. Les femmes
portent generalement neuf
mois leur enfant dans leur
fein ; c'eſt le terme fixé , à
moins qu'il n'arrive quelques
accidens avant la fin de ces
neuf mois qui faffent mourir
ces enfans dans le corps de leur
mere , & quelques fois même
la mere & l'enfant ; mais il
arrive fouvent des chofes qui
femblent changer l'ordre de
ce qui a efté réfolu de toute
éternité ; & l'on voit des enfans
venir avec autant de peine au
60 MERCURE
monde que les hommes en
fortent facilement , & aprés
avoir demeuré dans le fein de
leur mere même pendant plufieurs années , comme vous
verrez dans un fort grand
nombre d'exemples tres curieux , & qui font raportez
dans la fin de la Lettre que
vous allez lire ; elle eft de Mr
de Forges Medecin , à Argen.
tan en Normandie , dattée
du 17 Decembre dernier.
Cette Lettre à laquelle je ne
changerayrien ,vous paroiftra
remplie de faits curieux &
finguliers.
,
с
GALANT 61
a
Tous les Etres vivans fouhaitent naturellement la confervation de leur efpece ; ily en apeu
qui n'aiment à accomplir le Commandement que Dieu leur fit
aprés les avoircréez , Crefcite &
multiplicamini. ( Genef. ch. 1.)
l'homme comme leplus parfait
des animaux , ajoute au penchant
naturel qui luy eft commun avec
сих la raifon dont Dieu le
favorifa , pour conferver la plus
noble creature , & l'Ouvrage le
plus parfait qui foit forti des
des mainsdu Createur.
Ilfaut en effet que cette raison ,
ce penchant donné par la
62 MERCURE
nature , ayent un grand empire
fur luy , & fpecialementfur la
femme , pour leur faire preferer
le plaifir de fe conferver dans
leurs defcendans , à la peine que
Dienattacha à cette confervation
aprés que leur défobéiffance eut
meritéfa haine , multiplicabo
crumnas tuas...in dolore paries filios ( Genef. Ch. 3. )
nous voyons cependant que malgré les douleurs & les incommoditez quiaccompagnent infeparablement la multiplication de
l'efpece ; laplusgrande partie des
femmes méprife genereusement
les perils qui la fuivent , pour
GALANT 63
transmetre avec une heroïque
affeurance à leurs defcendans , la
vie qu'elles doivent à l'intrepi
dité de leurs meres ; plus malheureufes que les femelles des autres
animaux elles font fujetes àmille
incommoditez dont les autres
font exemptes ; expiant par là
les fuites funeftes du peché de
leur premiere ayeule. La feule
nature délivre celles - là du pefant
fardeau qu'elles portent dans
leurs flancs , celles- cy ont besoin
dufecours de l'Art du miniftere empruntédes Sages-femmes:
auffi-toft que les brutes ont produit leur fruit , le lieu qui les
64 MERCURE
contenoit retourne en fon premier
eftat ; les femmes s'apperçoivent
aprés leur accouchement qu'elles
fontplus infirmes que les brutes ,
& qu'elles ont befoin des purgations qui purifient leurfang , &
qui les déchargent de toutes les
impuretez qu'elles ont amaffées
pendant leur groffeffe.
Lefruit des brutes eft à peine
forti de la prifon où il eftoit enfermépendant le temps deftiné à la
perfection de fes organes , que
fon inftinct luy fait trouver le
lieu où eft l'aliment destiné àfa
confervation & à fon accroiffement ; le fruit des femmes refte
GALANY 65
dans l'inaction & dépourveu des
connoiffances & des forces necefJaires pour trouver luy - même la
nourriture dont il a befoin , attend
qu'une main étrangere luy préte
fon fecours , pour luy faciliter les
moyens de fuccer le lait qui doit
que la naluyfervir d'aliment.
Vous diriez même
ture plus foigneufe de conferver le
foetus des brutes qué celuy des
femmes, apris un foin particuiler
de leur fournir ce qui eft neceſſaire pour les deffendre des injures des
corps étrangers ; elle envelope le
fruit des premieresdans trois membranes , n'en a donnéque deux
Mars 1710. F
66 MERCURE
pour couvrir lefruit desfecondes;
maispour faire mieux voir la
preference que la nature a donnée
femelles des brutes , examinons le temps qu'elle a mesurépour
la portée de leursfruits , &pour
la groffeffe desfemmes.
Elle a établi un terme fixepour
celles - là , en forte qu'elles fe délivrent neceffairement de leurs petits dans le moment qu'elle leur
limité, & qu'on neles voitjamais
paffer les bornes qu'elle leur aprefcrites ; ainfi on voit que la Colombe employe vignt jours & la
femelle du Lapin vingt - cinq
avant que de donner lejourà leurs.
GALANT 67
petits; la Fumentproduitfon Pou
lain aprés onze mois , & l'Elephant aprés deux ans ; on ne voit
point de changement dans cesproductions , une regle conftante &
invariable les conduit ; une main
exempte de déreglement les gouverne ; les femmes dans un eſtat
plus fâcheux que les brutes , ignorent le terme qui doit finir leur
groffeffe ; e vivant dans une affligeante incertitude , ne connoiffent point le temps de leur délivrance ; les unes agréablement
furprifes le trouvent au bout de
Sept mois , ordinairement de neuf:
les autres attendant plus longFij
68 MERCURE
temps le momentperilleux , paſſent
quelquefois le dixième , l'onzième
& quelquefois le quatorziéme
mois , avant que de donner lejour
à la creature qu'elles portent.
Qu'on ne m'oppofepoint la ridicule objection que quelques- uns
font , que les femmes ignorant le
moment de leur conception , fe
trompent dans le calcul qu'elles
font du temps de leur groffeffe
qu'ainfi elles croyent quelquefois
eftre groffes de huit mois , lorfqu'-
elles ne le font que de quatre , que
l'on ne doit donc point s'étonnerfi
elles affurentquelquefois eftregroffes de treize on quatorze mois
MERCURE 69.
quoy qu'elles ne le foient que
neuf.
de
On voit desfemmes d'une vertu auftere qui eftant demeurées
groffes lors du decés de leurs époux,
ont resté quatorze ou quinze mois
aprésfans accoucher; les Autheurs
font pleins d'exemplesfemblables ,
mais fans allerfeuilleter leurs livres pour les trouver ; en voicy
un arrivé depuis quinze jours ,
c'est ce qui donne occafion aux reflexions prefentes.
Au mois d'Aoust 1708. la
femmed'un Artifande cetteVille ,
qui avoiteu déjaplufieurs enfans,
s'apperçut des accidens qui avoient
70 MERCURE
accompagné fes premieres groffef
fes , les dégoufts , les nauzées , la
fuppreffion des incommoditez ordinaires aufexe; maisfur tout l'enAlure & la douleur des mamelles
ne luy laifferent aucunement douter qu'elle nefût groffe , mais elle
enfut certainement affurée quelques mois aprés , puifqu'elle fentit remuerfon enfant : elle atten.
dit donc avec la patience requife
dans le cas le temps dans lequel
elle devoit accoucher ; ce devoit
eftre vers la fin du mois d'Avril
1709. Ce terme eftant venu elle
avoit preparé tout ce qui eftoit
neceffairepaurrecevoirfon enfant
GALANT 71..
maisfonheure n'eftoit pas venues.
elle foupira inutilement aprésfaz
liberation un mois fe paffa ,
trois mois , cinq mois s'ecoulerent fans qu'elle pût élargir fon:
prifonnier ; elle en fut extremement inquiéte , & cela d'autant
plus que fon ventre n'eftoit pas
plus enflé au bout des quinze·
mois , qu'il avoit efté aufeptiéme. Au milieu des triftes réflexions qu'elle faifoitfur le déplorable eftat dans lequel elle fe trouvoit , elle fut furprise d'une
fiévreputride continue au commencement de Novembre ; elle manda
Monfieur ... ancien Medecin
72 MERCURE
de cette Ville , homme auffi recom
mandable parſa vertu que parfa
doctrine ; elle fit venir une Sagefemme avec ce Medecin ; deux
jours aprés j'y fus appellé , ou
ayant conferé avec noftre Ancien
Sur l'eftat prefent de la maladie ,
nous la trouvâmes tresfâcheufe :
elle nous dit que depuis deuxjours
elle ne fentoit plus les mouvemens
dont elle s'eftoit apperçuë depuis fi
longtemps ; les remedes dont nous
nous fervimes n'ayant point empêchéque les accidens defa maladie n'augmentaffent , elle mourut
aprés avoir fouffert des conv ul -
fions épou ventables.
Preffez
GALANT 73
•
Preffez d'une loüable curiofité
Monfieur moy, nousla
fines ouvrir le jour d'aprés ; nous
trouvâmes un enfant mort tout
entier , qui n'eftoit pas plus grand
que s'il n'euft eu que cinq mois ;
il avoitla tefte extraordinairement
groffe par rapport aux autresparties defon corps; le cordon n'avoit
dix poulces de long que buit ои
mais il en avoit plus d'un de groffeur , le placenta eftoit beaucoup
plus petit qu'il n'auroit dû eſtre ;
cet enfant avoit la tefte en haut
&le visage tourné vers le dos
de fa mere. Nous fimes encore ouvrir quelques autres parMars 1710.
G
74 MERCURE
1
ties , nous trouvâmes dans lecœur
de la mere un polype long comme la main , qui avoit un de
fes bouts dans la veine cave ,
l'autredans le ventricule droit
du cœur; fatisfaits de cece que nous
venions de voir , nous n'en viſitâmes point davantage , & nous
nous retirâmes.
&
Voilafans doute un événement
qui n'eft pas inoui , mais qui ne
Taiffe pas d'eftre rare ; quelquesuns élevez dans les principes de la
bonne phyfique , n'ont point depeine à le croire ; d'autres moins inftruits des bizarres fantaifies de la
nature , nesçauroientfe perfuader
GALANT 75
d'un fait dont ils ne peuvent penetrer la raison pour confirmer
les premiers pourdétromper les
feconds , voici commeje raiſonne.
Pendant que le foetus demeure
dans le fein defa mere, il y a un
commerce reciproque entre elle
luy ; le chyle qu'elle fait circulant
avecfonfang, une partie de cette
liqueur laiteufe fe filtre par les
glandes de la M………dans le placenta , y eft reçuepar les orifices
despetites branches de la veine umbilicale qui s'y diſtribuë ; de là elle
eft portée par cette même veine
dans le foye du fœtus , où ellefe
jette dans la veine cave afcendanGij
76 MERCURE
te qui luy fert de canal pour eftre
porté dans le ventricule droit du
cœur , d'où elle paße par le trou
botal dans le gauche pour eſtre
enfuite diftribuée par les arteres
mammaires dans les glandes des
mammelles; trouvant là des pores
proportionnez à fon diametre , elle
s'y filtre , tombe dans le baffin de
la mamelle ; & eft enfuite verfée
par le mamelon dans cette mem
brane que l'on appelle Amnios qui eft fon envelope immediate : c'est c'eft alors
Succe & l'avale ,pour eftre enfuite
que
propre nourriture du fœtus il la
diftribuée par les veines lactées les
devenue la
GALANT 77
glandes d'Azellius , le receptacle
de Peket , les canaux thorachiques ,la veinefouclavieregauche ,
la veine cave defcendante & le
ventricule droit du cœur, & circuler tout de nouveau pour devenir alors le fang & la nourriture
de l'embryon , le refidu eft reporté
auplacenta par les arteres umbilicales.
I
C'eft icy une opinion qai fans
doute va foulever contre moy un
grand nombre de Medecins & de
Phyficiens , qui ne manqueront
pas de rejetter cefentiment comme
une nouveautécondamnable ; mais
qu'ilsfe détrompent, ces Meffieurs;
G iij
78 MERCURE
plufieurs Medecins d'une authorité confiderable , croyent que c'eſt
là le mechanifme de la naturepour
la nourriture & l'accroiffement du
fœtus ; en effet de quel ufageferoient les mamelles des malesfielles
n'eftoient destinées àceluy- ci ? il eft
für que Dieu n'afabriqué aucune
partie du corps qui nefoit propre
quelque fonction particuliere ; il
faut donc que les mamelles des
malesfoientfaites pour celle - cy
puifqu'elles nefontpoint propres à
d'autres ; j'ajoûte à cette preuve
icy une autre qui n'eft pas moins
convainquante , c'est que l'on trouve dans les mamelles des petits en-
GALANT 79
fans qui naiffent, une liqueur toutefemblable àcelle de l'amnios; on
en trouve dans la bouche & dans
l'eftomach de ceux qui meurent qui
a la même odeur , la même couleur la même confiftance ; on
doit donc conclure que c'est la même ; orfi cela est ainfi il faut neceffairement que les mamelles foient
l'organe de cette filtration , puifqu'il n'y en apoint d'autre par
ce fuc nourricier puiffe fe couler
°outter enfuite dans l'Amnios.
où
Fay cru qu'il eftoit neceſſaire
d'entrer dans ce détail pour expliquer avecplus de netteté &faire
f
G
iiij
80 MERCURE
comprendre avec plus de facilité
les raifons par lesquelles cet enfant eft refte fi longtemps
dans le fein defa mere..
enfermé
La nutrition & l'augmentation fe font de la même maniere
dans les animaux , dans les vegetaux dans les mineraux.
Dans ceux- cy uneportion de la
terre fe trouvant fixée par quelques acides , unematiere àpeuprés
de même nature conduite par
ou par l'eau fefiche dans lespores ,
les écarte , les étend , s'y incorpore
augmentefon volume ; de là
font formezfelon les differens degrez de la fermentation , les mél'air
GALANT 81
taux, les mineraux , les pierres
precieuſes , &c.
Dans les vegetaux une humidité onctueufe chargée de quelques
fels ,penetrant l'écorce de la racine
de la plante , fe diftribuë dans fes
fibres , s'y rarefie & fert à l'augmentation defes parties , celles qui
font les plus fubtiles eftant volatilifees par la chaleur du Soleil
de la terre , montent avec rapidité jufqu'au baut de la plante,
où eftant enfuite fixées par le nitre de l'air ellesproduisent lesfleurs
les fruits ; celles qui ont moins
de fubtilité nourriffent les branches , les feuilles & les racines .
82 MERCURE
&les plus groffieresfont deflinées
pour former l'écorce & produire
les mouffes.
Dans les animaux les parties
les plus déliées de ce fue que l'on
appelle Chyle , formédes alimens
qu'ils ont avalez , paffant dans
la maffe du fang circulent avec
luy ,jufqu'àce qu'elles ayent trouvé des pares proportionnez à leur
volume ; c'eft alors que s'y enga
geant elles écartent les fibres du
corps &augmentent fon diametre. Comme les alimens font com
pofez de parties differentes & que
pores ducorps ont auffides configurations diverfes , chacune de
les
GALANT 83
ces petites molecules trouve oùfe
placer , & ainfi toutes les parties
du corps eftant également partagées , doivent croître dans le même temps avec la même proportion.
Les anciens Medecins ont cru
que le fœtus nefe nourriffoit pas
de la même maniere , dans les entrailles defa mere que lorsqu'il a
briſe ſa priſon ; quelques- uns le
croyent encore aujourd'huy ; ils s'imaginent quela mereprepare affez
les alimens qu'elle doit partager
avec fon enfant , pour que cette
tendre creature puiffe s'en accommoder , fans qu'ils ayent befoin
84 MERCURE
d'une digeftion nouvelle ; mais
nous avons fait voir qu'il digere
encore lefucquefa mere luy tranf
met par la veine umbilicale , puifqu'on luy en trouve prefque tou.
jours la bouche & l'estomach
pleins.
que
Quand une mere eftbien nourrie , qu'elle vit d'alimens fucculens , qu'ellejouit d'unefantéproportionnée à l'estat defa groffiffe ,
rien ne trouble le repos de fa
vie , que la tranquilité regne dans
fon ame , qu'elle eft unie à un
épouxjeune & plein defanté, on
voit ordinairement naître fon
fantdansle terme accoûtumé, c'eften
GALANT 85
à dire dans neufmois ; comme la
digeftion eftparfaite , que le chyle
eft abondante loüable, il estporté
au foetus dans une quantitéfuffifante, tousfes membresfont abreu༧༩ར de ce fuc , la fermentationy
eft grande , par confequentfes parties reçoivent unegrande étenduë,
comme un arbre planté dans
une terre graffe & fertile croît
avecpromptitude & facilité , de
même un enfant qui eft dans le
fein de fa mere, telle que je viens
de la décrire doit dans le terme de
neufmois ou auparavant attein.
dre la perfection neceſſaire pour
fortir de foncachot.
86 MERCURE
Au contraire une femme qui
compte fes jours par fes peines ,
qu'une affreuse multitude de douleurs accable , qui eft jointe à un
maryfoible languiffant , qui
eft dans une difette universelle des
chofes même neceffaires à la vie ,
ne digere qu'avecpeine le peu d'alimens qu'elle avale ; fon chyle
crud & vifqueux paſſe dans la
maffe dufang , y excite unefermentation dereglée , eft quelquefois même trop groffierpourpaffer
pores étroits du placenta ;
devons- nous donc nous étonnerfi
lefruit qui eft attaché à cet arbre
nemeuritpoint ? devons-nous eftre
par
les
GALANT 87
furprisfi les membres de cette petite creature infortunée dés les premiers inftans de fa vie , ne croif- .
fentpoint & neparviennentpoint
à la force neceffaire pour rompre
leurs liens ? comme le fuc qui doit
les nourrir pêche parfa quantité
mediocre & parfa mauvaiſe qualité , pourquoy admirer le retardement qui enprovient ? pourquoy
douter qu'un tel fœtus ne puiffe
démeurer douze , quinze , vingt
mois &mêmeplus longtemps dans
les entrailles de fa mere ?
N'eft pas ce qui eft arrivé à
i la femme dont il s'agit , reduite
depuis plus de deux ans dans une
83 MERCURE
pour les gapauvreté honteuse , elle n'a vécu
que pourfouffrir ; les alimens les
plus neceffairespour la confervation defa vie luy ont manqué ;
il a fallu travailler
gner , à peine avoit elle un lit
pourfe délaffer des fatigues du
travail , fujette en mefme temps
à la peine que Dieu impofa à
l'homme pour le punir de la
plaifance qu'il eut pour(afemme,
in fudore vultus tui vefceris
pane, (Genef. ch. 3. ) &fujette
en mefme temps à la douleur
Dieu attacha à la groffeffe pour
punir la femme de fa con lefcendance auxfourberies du ferpent ,
comque
CALANT 89
Cum dolore paries filios
( Genef. ch. 3. ) elle réuniffoit
en elle feule les peines deües aux
deuxfexes , & paffoit ainſifes
jours dans la mifere & dans
Pafliction ; qu'elle difficultéy at-il donc à comprendre , pourquoy
cette femme ne mettoit point au
monde le fruit qu'elle portoit depuis quinze mois ; ne voit on pas
que la mere ayant à peine dequoy
Je foutenir ne pouvoit pas communiquer àfon enfant unegrande
quantité de nouriture ; ne voit on
pas que les efprits de la mere
eftant débiles & fans forces ,
ceux de l'enfant cftoient incapaMars 1710.
H
90 MERCURE
bles d'étendrefesfibres & defaire
fermenterfes liqueurs ? ne voit- on
pas que le peu defuc nourricier que
cet embryon recevoit de fa mere ,
eftantcraffe & groffier , nepouvoit
paspenetrerjufqu'aux extremitez
de fes parties ? le polype que la
mere avoit dans le cœur , eft une
preuve que fes liqueurs eftoient
tres- es- épaiffes , celles de l'enfant ne
pouvoient donc eftre bien animez ?
Les efprits qui en eftoient formez
ne pouvoient donc eftre quefoibles
& énervez ? il ne pouvoit donc
pas avoir affez de force pour brifer fes chaines , pour déchirer les
membranes qui l'enveloppoient ,
GALANT gr
ny pour ouvrir la barriere qui
s'oppofoit àfafortie ?
Voilà ce mefemble des raifons
capables de détromper ceux qui
font dans l'erreur , & de leurfaire
voir qu'une femme peut eftre
groffe plusde neufmois , &qu'il
n'y a pas tant lieu de s'eftonner
quand elle paffe le quinziéme ;
mais afin que rien ne manque aux
preuves que j'ay apportées icy j'y
ajoute l'authorité& l'experience.
Hippocrate dans for livre
de feptimeftri partu , dit qu'il
faut en croire les femmes fur leur
parole ; & qu'il faut ajouter
foy à ce qu'elles difent touchant
Hij
92 MERCURE
l'estat de leurgroffeffe ,parce que
dit cet Auteur , on à beau raifonner fur l'eftat où elles fontalors , ce qu'ellesfententles perfuade bien mieux que tout ce qu'on
pourroit leur dire.
Ariftote au liv. 7. del'Hiftoire
des Animaux , chap. 4. dit que.
tous les animaux ont un terme
certain pour leur naiſſance , que
l'homme feul n'en à point..
Pline dit la même choſe.
Harvée dans la page 3.58° de
Jon Ouvrage , de exercitatione
de partu ,
dit qu'une femme de
fon Pays fut groffe pendant plus
defeize mois. Maynard lib. 4.
GALANT 93
decifionum , dit que lafemme
du fieur Tardet accoucha d'un
fils à lafin du douzième mois
&d'une fille à lafin du feiziéme;
le même Auteur dans le même.
livre , dit que lafemme de Tibere
fille de Scipion , accoucha defon
premier enfant aprés douze mois.
Thionneau , Medecin de Tours,
raporte l'Hiftoire d'un enfant que
fa mere porta vingt trois mois.
Aventinus dit que lafemmed'un
3
Ducdes Vandales qui fut groffe
pendant deux ans accoucha
d'un enfantqui marchoit & qui
parloit ;je doute de cecy , car quel
langage auroit parlé un enfant
94 MERCURI
qui n'en avoit jamais entendu
aucuns. Mercurial dit qu'une
femme qui avoit efté mariée deux
foispendantfeize ans ,fans avoir
eu d'enfants époufa un troifiéme
mary dont elle en eut un qu'elle
porta quatre ans &qui vêcut.
Jepourrois encore ajouter
autoritez celles de plufieurs
Auteurs comme de Skenkius ,
>
de Deufingajus , &c.
à ces
Nous avons dans noftre Pays
affez d'exemples femblables , entr'autres celuy d'une femme de
qualité proche de Faleze , d'une
de Caën , d'une d'Auney , ainfi la
Taifon ,l'autorité, l'experience
GALANT 95
confirmant lefait dont il s'agit
on nepeut nier qu'il ne foitpoffible, &par confequent c'estfans
fondementque plufieurs ont revoqué en doute celuy dont il s'agit
aujourd'huy
Fermer
Résumé : Lettre d'Argentan, qui contient des faits fort singuliers, [titre d'après la table]
Le texte aborde la mortalité et la naissance des êtres humains, en mettant l'accent sur les individus distingués par leur naissance, leur savoir, leurs emplois ou d'autres qualités remarquables. La mort est présentée comme certaine et imprévisible, pouvant survenir subitement en raison du dérèglement d'une partie du corps. La naissance, bien que généralement certaine après neuf mois de grossesse, peut être sujette à des accidents. Des cas exceptionnels sont mentionnés, où des enfants restent dans le sein de leur mère pendant plusieurs années. Tous les êtres vivants souhaitent naturellement la conservation de leur espèce. L'homme, en tant qu'animal parfait, est doté de raison pour accomplir ce commandement divin. Malgré les douleurs et les inconvénients accompagnant la multiplication de l'espèce, la plupart des femmes préfèrent transmettre la vie à leurs descendants. Les femmes sont soumises à diverses incommodités dont les animaux sont exempts et nécessitent l'aide des sages-femmes pour accoucher. Le texte compare la gestation des animaux à celle des femmes. Les animaux ont un terme fixe pour leur portée, tandis que les femmes ignorent le moment exact de leur délivrance, pouvant accoucher entre sept et quatorze mois. Un exemple est donné d'une femme restée enceinte pendant quinze mois avant de décéder, révélant un enfant mort dans son sein. Le mécanisme de la nutrition du fœtus est également expliqué. Les mamelles des femmes jouent un rôle crucial dans ce processus, bien que cette opinion soit controversée. Cette explication permet de comprendre pourquoi un enfant peut rester longtemps dans le sein de sa mère. Le texte traite également des processus de nutrition et de croissance chez les animaux, les végétaux et les minéraux. Chez les végétaux, une humidité chargée de sels pénètre les racines, se distribue dans les fibres et, sous l'effet de la chaleur du Soleil et du nitre de l'air, produit des fleurs et des fruits. Les parties les plus subtiles montent vers le haut de la plante, tandis que les plus grossières forment l'écorce et les mousses. Chez les animaux, les parties les plus déliées du chyle, formé des aliments avalés, circulent dans le sang jusqu'à ce qu'elles trouvent des pores proportionnés à leur volume. Elles s'y engagent, écartent les fibres du corps et augmentent leur diamètre, permettant ainsi une croissance proportionnée de toutes les parties du corps. Les anciens médecins croyaient que le fœtus ne se nourrissait pas de la même manière avant et après la naissance. Cependant, il a été démontré que le fœtus digère le suc transmis par la veine ombilicale, comme en témoignent la bouche et l'estomac pleins du fœtus. Le texte décrit également les conditions favorisant une grossesse normale : une mère bien nourrie, en bonne santé, et vivant dans la tranquillité, voit généralement son enfant naître au terme de neuf mois. En revanche, une mère souffrant de malnutrition, de douleurs et de misère peut voir sa grossesse se prolonger bien au-delà de neuf mois. Plusieurs cas historiques et contemporains de grossesses prolongées sont mentionnés, citant des auteurs comme Hippocrate, Aristote, Pline, et d'autres médecins. Ces exemples montrent que des grossesses de douze, quinze, vingt mois, voire plus, sont possibles en raison de conditions défavorables affectant la digestion et la nutrition du fœtus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
8
p. 125-134
JUGEMENT du Procés de la petite fille à deux meres, dont j'ai parlé dans le Mercure de Novembre. De Lion ce 20 Fevrier.
Début :
De Lion ce 20 Fevrier. Il seroit inutile de vous envoyer un dispositif [...]
Mots clefs :
Procès, Lyon, Enfant, Mères, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JUGEMENT du Procés de la petite fille à deux meres, dont j'ai parlé dans le Mercure de Novembre. De Lion ce 20 Fevrier.
IIIe PARTIE
DU MERCURE.
HISTORIETTES
& autres Amusemens.
JUGEMENT du
Procés de la petitefille
à deuxmeres
,
dont
j'aiparlédansle Mercure
de Novembre.
De Lion ce 20 Fevrier.
'i Ilseroitinutiledevous
envoyer un dispositifennuïeux
de la Sentenceren
duë au sujet de la petite
fille à deux meres ,
suffit
de vous dire que la mere
mariéea estéreceuë à
prouver les faits par elle
articulezauprocés ;sçavoirquelle
avoit esté
grosse
,
quelle avoit à
laitél'enfant,&c. mais
par provision l'enfant a
estéremis entre les mains
de la merefille, qui le reclamoit,
& cela termine
le procés ; parce que la
mere mariée ditqu'ellen'a
pas le moyen depoursuivre,
& l'on Ifllit dans
la Ville, qu'outre qu'elle
riapas de preuvessuffisantes,
le pere qui estoit
si curieux d'avoir ligneé,,
n'aplusdegoustpourun
enfantéquivoque;&ainsi
l'on croit que leschoses
en demeureront là : au
reste
, vous m'avcZ-J demandé
avec instance les
particularitéssecrettesde
ce que vous appcfteZ-J dans
vostre Mercure. La circonfiance
la plus étcnante
de toute l'Histoire
,
l'on a vû la timide
Angelique cacher
en tremblant les suites de
son mariage secret, &on
la voit à present reclamer
publiquement le témoin
desa faute. Ellenecraint
plus de publier sa honte;
ce changement ne paroît
pas vrai-semblable, &c.
Je vous envoye, MonsieuryUsratjonssecrettes
qui rendentcet éclat vraipmblahLs,
y vousajufie-,
rez ces vevïtez^ak refle de
l'Histoire. Jesuis, &c.
FIN
De l'Histoire de Cleonte
& d*Angclique*
Angeliquenavoit aucunes eu aucunes nnoouuvveelllleess de ffbann
cherCleonte,depuis qu'el
le l'avoit vû partir pour
aller obtenir de son pere
la permission d'achever
ce mariage dont le commencement
avoitesté
trop précipité; Cleonte
en partant de Lion estoit
rempli d'amour & de
reconnoissance ; mais
tout cela se refroidit un
peu sur les chemins ; il y
a cent lieuës de Lion à
Paris, peu de jeunes
Cleontes peuvent porter
Ci loin un violent
amour sans en rien perdre
, &surtout un amour
heureux, celui-ci
aimoit pourtant encore
Angelique en arrivant à
Paris J mais il y trouva
son pere mort, il salut
heriter de cent mil écus ;
il fut sioccupé du plaisir
&de soins de cette grosse
succession,quiln'eut pas
leloisirde penser davantageàAngelique.
-
Aprés un oubli de quelques
années --;. Cleonte
tombamalade de la maladiedontil
mourut,&
avant sa more un de ses
amis lui aprit qu'il estoit
ressé à la pauvre Angélique
un gage vivant de
l'amour qu'elle avoiteu
pour lui ; il eftoiç honneste
homme à l'inconscontance
prés, & de plus
il alloitmourir ; il écrivitde
sa mainune espece
de Testament,par lequel
il époufoit Angelique
,
en laissant vingt mille
livres, dont la mere joüira
jusqu'a la majorité de
l'enfant, & de plus, une
forte pension à la mere
sa vie durant.
Cleonte mourut ensuite,
& surcette nouvelle,
Angelique fut agitée de
divers mouvemens,elle
apprend que son cher
Cleonte est mort ; mais
elle lavoit cru inconstant;
c'est encore pis
pour une femme; joignez
à cela le mariage posthume
qui reparc son
honneur, elle doit estre
un peu consolée ; quoi
qu'il en fair, ces raisons
l'ont obligée à reclamer
la petite fille, & à faire
cet éclat qui ne paroissoit
pas vrai-semblable dans
une fille sage & modèle.
DU MERCURE.
HISTORIETTES
& autres Amusemens.
JUGEMENT du
Procés de la petitefille
à deuxmeres
,
dont
j'aiparlédansle Mercure
de Novembre.
De Lion ce 20 Fevrier.
'i Ilseroitinutiledevous
envoyer un dispositifennuïeux
de la Sentenceren
duë au sujet de la petite
fille à deux meres ,
suffit
de vous dire que la mere
mariéea estéreceuë à
prouver les faits par elle
articulezauprocés ;sçavoirquelle
avoit esté
grosse
,
quelle avoit à
laitél'enfant,&c. mais
par provision l'enfant a
estéremis entre les mains
de la merefille, qui le reclamoit,
& cela termine
le procés ; parce que la
mere mariée ditqu'ellen'a
pas le moyen depoursuivre,
& l'on Ifllit dans
la Ville, qu'outre qu'elle
riapas de preuvessuffisantes,
le pere qui estoit
si curieux d'avoir ligneé,,
n'aplusdegoustpourun
enfantéquivoque;&ainsi
l'on croit que leschoses
en demeureront là : au
reste
, vous m'avcZ-J demandé
avec instance les
particularitéssecrettesde
ce que vous appcfteZ-J dans
vostre Mercure. La circonfiance
la plus étcnante
de toute l'Histoire
,
l'on a vû la timide
Angelique cacher
en tremblant les suites de
son mariage secret, &on
la voit à present reclamer
publiquement le témoin
desa faute. Ellenecraint
plus de publier sa honte;
ce changement ne paroît
pas vrai-semblable, &c.
Je vous envoye, MonsieuryUsratjonssecrettes
qui rendentcet éclat vraipmblahLs,
y vousajufie-,
rez ces vevïtez^ak refle de
l'Histoire. Jesuis, &c.
FIN
De l'Histoire de Cleonte
& d*Angclique*
Angeliquenavoit aucunes eu aucunes nnoouuvveelllleess de ffbann
cherCleonte,depuis qu'el
le l'avoit vû partir pour
aller obtenir de son pere
la permission d'achever
ce mariage dont le commencement
avoitesté
trop précipité; Cleonte
en partant de Lion estoit
rempli d'amour & de
reconnoissance ; mais
tout cela se refroidit un
peu sur les chemins ; il y
a cent lieuës de Lion à
Paris, peu de jeunes
Cleontes peuvent porter
Ci loin un violent
amour sans en rien perdre
, &surtout un amour
heureux, celui-ci
aimoit pourtant encore
Angelique en arrivant à
Paris J mais il y trouva
son pere mort, il salut
heriter de cent mil écus ;
il fut sioccupé du plaisir
&de soins de cette grosse
succession,quiln'eut pas
leloisirde penser davantageàAngelique.
-
Aprés un oubli de quelques
années --;. Cleonte
tombamalade de la maladiedontil
mourut,&
avant sa more un de ses
amis lui aprit qu'il estoit
ressé à la pauvre Angélique
un gage vivant de
l'amour qu'elle avoiteu
pour lui ; il eftoiç honneste
homme à l'inconscontance
prés, & de plus
il alloitmourir ; il écrivitde
sa mainune espece
de Testament,par lequel
il époufoit Angelique
,
en laissant vingt mille
livres, dont la mere joüira
jusqu'a la majorité de
l'enfant, & de plus, une
forte pension à la mere
sa vie durant.
Cleonte mourut ensuite,
& surcette nouvelle,
Angelique fut agitée de
divers mouvemens,elle
apprend que son cher
Cleonte est mort ; mais
elle lavoit cru inconstant;
c'est encore pis
pour une femme; joignez
à cela le mariage posthume
qui reparc son
honneur, elle doit estre
un peu consolée ; quoi
qu'il en fair, ces raisons
l'ont obligée à reclamer
la petite fille, & à faire
cet éclat qui ne paroissoit
pas vrai-semblable dans
une fille sage & modèle.
Fermer
Résumé : JUGEMENT du Procés de la petite fille à deux meres, dont j'ai parlé dans le Mercure de Novembre. De Lion ce 20 Fevrier.
Le texte décrit un procès impliquant Angelique et son enfant, né d'une relation secrète avec Cleonte. Deux mères se disputent la garde : la mère biologique, Angelique, et la mère adoptive. Angelique n'a pas pu prouver sa grossesse et l'allaitement, ce qui a conduit à la garde de l'enfant par la mère adoptive. Angelique a abandonné le procès, probablement en raison du manque de preuves et du désintérêt de Cleonte. La relation entre Angelique et Cleonte a commencé par un mariage secret, mais Cleonte a changé d'avis en route vers Paris, où il a hérité d'une fortune et oublié Angelique. Des années plus tard, malade, Cleonte a reconnu Angelique et leur fille dans un testament, leur laissant une somme d'argent et une pension. Après sa mort, Angelique a réclamé l'enfant, déclenchant le procès.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
9
p. 51-52
CHANSON NOUVELLE.
Début :
L'aveugle Enfant pour exercer sa rage [...]
Mots clefs :
Aveugle, Enfant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON NOUVELLE.
CHANSON NOVVELLE.
L'Aveugle
Enfant
pour exercer sarage
Un jour lança mille
traits dans mon fein:
Ah!sij'en meurs, Filis,
cest vôtre ouvrage; Car japperçus qu'avec
un ris malin
Du pelir Dieu vous
conduisiez la
main. ,
Réponflfúr les mimes
Rimm.
L'aveugle Enfant n'exerce
point [a rage
En vous lançant mille
traits dans: le sein,
Si vous mourrez,Tirsis,
c'est vôtre ouvrage ;
Car contre moy du petit
Dieu malin
Sans y penser je conduifois
la main.
L'Aveugle
Enfant
pour exercer sarage
Un jour lança mille
traits dans mon fein:
Ah!sij'en meurs, Filis,
cest vôtre ouvrage; Car japperçus qu'avec
un ris malin
Du pelir Dieu vous
conduisiez la
main. ,
Réponflfúr les mimes
Rimm.
L'aveugle Enfant n'exerce
point [a rage
En vous lançant mille
traits dans: le sein,
Si vous mourrez,Tirsis,
c'est vôtre ouvrage ;
Car contre moy du petit
Dieu malin
Sans y penser je conduifois
la main.
Fermer
10
p. 135-139
De Toulouse. A M. LE COMTE de Fumel. Plainte de l'Amour sur la naissance du jeune Comte.
Début :
Comte, l'Amour à tire-d'aîle, [...]
Mots clefs :
Amour, Chagrin, Plainte, Enfant, Menace
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De Toulouse. A M. LE COMTE de Fumel. Plainte de l'Amour sur la naissance du jeune Comte.
DeToulouse. .-
A M. LECOMTE
deFumel. I k PUintt de Aironr surl*naissance
,
dnjet*neContre. *
> COmte, l'Amourà tid,
re-d'aile9
Plein de remord gJ de
fouet3
Revoie vers Paphos
oufin chagrin l'appelle
Pour y ne plusrevenir ici.
&air a retenti desa
1
plainte
Les prompts échos troublel
de crainte
Ont enfinrépété cecsi.
Cruel effetde mon ouvrages
Pui/fentf.1 la la
rage Ser.
Servir a fâmais mon
courroux
Contre un illufire hymen,
quefai rendu
trop doux.
A mongrand regret j'enruOlSna/
Itl re
Vn enfantplus beau que
le jour,
Que tout sempreffe a recoftnoltre
Et qu'on „ trouve déja
plus charmant que
l'Amour.
Quel outrage on mefaitr
nonje ne fraurois
feindre,
Cette erreur m'inquiète
elle fiait 9
malarmer,
Et jevais mefaireplus
craindre3
Qj£il ne ftaurasi faire aimer.
FVMELjje ris de
fin audace5
Ce petit Dieu fait au.
jourd'hui
Leschofisde mauvaifi
grâce.
t
Voyant une telle tnenace
Les Amours ne l'ont
poijitJuiviî
Ils jurent de changer de
maître
S'il ne calnme puasfiisse.n-
S'ils faifiient ce que je
vous diss
Vous pouvez, aisément
connoître
Qujls prefereroientvotre
fils.
A M. LECOMTE
deFumel. I k PUintt de Aironr surl*naissance
,
dnjet*neContre. *
> COmte, l'Amourà tid,
re-d'aile9
Plein de remord gJ de
fouet3
Revoie vers Paphos
oufin chagrin l'appelle
Pour y ne plusrevenir ici.
&air a retenti desa
1
plainte
Les prompts échos troublel
de crainte
Ont enfinrépété cecsi.
Cruel effetde mon ouvrages
Pui/fentf.1 la la
rage Ser.
Servir a fâmais mon
courroux
Contre un illufire hymen,
quefai rendu
trop doux.
A mongrand regret j'enruOlSna/
Itl re
Vn enfantplus beau que
le jour,
Que tout sempreffe a recoftnoltre
Et qu'on „ trouve déja
plus charmant que
l'Amour.
Quel outrage on mefaitr
nonje ne fraurois
feindre,
Cette erreur m'inquiète
elle fiait 9
malarmer,
Et jevais mefaireplus
craindre3
Qj£il ne ftaurasi faire aimer.
FVMELjje ris de
fin audace5
Ce petit Dieu fait au.
jourd'hui
Leschofisde mauvaifi
grâce.
t
Voyant une telle tnenace
Les Amours ne l'ont
poijitJuiviî
Ils jurent de changer de
maître
S'il ne calnme puasfiisse.n-
S'ils faifiient ce que je
vous diss
Vous pouvez, aisément
connoître
Qujls prefereroientvotre
fils.
Fermer
Résumé : De Toulouse. A M. LE COMTE de Fumel. Plainte de l'Amour sur la naissance du jeune Comte.
L'auteur adresse une lettre poétique à M. Lecomte de Fumel, exprimant des remords et une rage envers une union matrimoniale jugée trop douce. Il évoque la naissance d'un enfant décrit comme 'plus beau que le jour' et 'plus charmant que l'Amour', ce qui le préoccupe et l'inquiète. L'auteur craint que cet enfant ne devienne un rival en amour et que les Amours (les dieux de l'amour) ne changent de maître pour préférer le fils de M. Lecomte. La lettre se conclut par une menace implicite et une réflexion sur l'audace de cet enfant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
11
p. 217-241
Extrait curieux d'un Procès qui a esté depuis peu plaidé au grand Conseil, [titre d'après la table]
Début :
Je suis fort redevable à Mr L. V. du present qu'on [...]
Mots clefs :
Enfant, Mariage, Père, Époux, Épouse, Naissance, Province, Gendre, Procès, Chagrin, Mari
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait curieux d'un Procès qui a esté depuis peu plaidé au grand Conseil, [titre d'après la table]
Je fuis fort redevable à
Mr L. V. du present qu'on
vient de me faire de sa part,
& je ne doute point que
tout le monde ne luy fçaJ
che autant de gré que moy
; de la peine qu'il a prise de
décacher tous les Articles
; principaux d'un procez extraordinaire
qui vient d'cc.
trejugéà un des premiers
tribunaux de Paris, pouren
composer(sans s'écarter de
la vérité) l'histoire qui suit
sur les pieces originales qui
en font la matiere.
Mademoiselle Nassulvaved
estnée dans une des
plus considerables provinces
du Royaume; ses parens
qui y tenoient les premiers
rangs dans la robe, & qui
possedoient de grands
biens, luy donnerent une
éducation conforme à sa
naissance, leurs foins ne furent
pas infructueux. Elle
eut a peine quinze ansquelle
fut l'admiration de toute
sa province, les plus honnestes
gens luy rendirent
des soins; sa beauté, sa ieunesse,
& son esprit au dessus
de son âgeluy attirerent
bien-tost une grosse cour. De tous ceux qui s'empresserent
à la servir, le
seul Emselad son parent fut
celuy qui trouva le secret de
la rendre sensible
,
le libre
accez qu'il avoit dans la
maison de son pere ,
luy
fit faire en peu de temps
un progrez considerable
sur son coeur. Les premierres
inclinations sont viol
lentes, on oublie facilement
le devoir pour ne suivre
que les mouvements
d'unepassion agreable.
La pauvre Demoiselle fen*
tit bien-tost avec douleur;
ce que Forcez de sa complaisance
alloit lyy couster;
lacrainte que sa hontene;
le:, decouvrist, l'accabla
d'horreur & de tristiesse,
elle pressa, mais inutilement
,Emcelad à la demander
en mariage, des raisons
de famille luy servirent de
prpérétetexxttee ppoouurr ll''eesnlooii~gnneerr de
cette proposition. Lnnnuii
autre parti se presenta, ce
fut Lezariu magistrat illustre,
riche &connu, particulierement
du pere de
Nassulvaved, quifutécoute
ir- favorablement.Le pere
sans consulter sa fille regle
avec luy, & les conditions
Ôc le temps du mariage.
Quel coup de foudre pour
cette tendre amante ! de
quels mouvements ne futelle
pointagitée quand elle
,~
apprit cette fatale resolution.
Il falloit renoncer
pour cousjours à la feule
r personne qui luy estoirchere,
s'engager avec une àurre
qu'elle ne pouvoit souffris,
& plus que cela, s'exporer
à l'accablante confusion de
voir découvrir parun
les fuites d'un commerce
qu'elle auroit fouhairé pouvoir
se cacker à elle-mesme.
Quellesituation 1 daps le
fort de sa douleur, elle chercha
de la consolation dans
les conseils de ses alTIies.,
elles luy proposerent ( entre
autres une Religieuse )
de se jetter aux pieds de son
pere, & deluy avoüer l'estac
où elle estoit
, pour ledé-
-
tourner du dessein qu'il
avoit formé, enÍÙite de ne
pas s'éloigner, au cas que Lezariu
fit quelques démarches
pour obtenir des
1. faveurs,& enfin de prendre
desremedes qu'elle s'offrit
de luy faire avoir pour
| empescher raccroiflement,
, ou plustost pour étouffer le
fruit de son premier amour;
; mais s'estanttrouvédes ob
tfaclesinfurmontablesàcecexpedient,
ktrifte Nassulvaved
se determinaà envo-
: yer chercher Emcelad,elle
,
l'informa de ce qui se pas-
> soit,Iuy peignitsontion
avec les traits les plus
vifs)le conjura de rompre l'engagement que l'on avoit
projetté, & quiestoit sur le
point de se conclure. Ses
prieres& ses larmes furent
sans effet,cet amant lasche,
infidele
, ou degousté, demeura
dans l'inaction, la
victime fut menée à l'aucel,
& le mariage célébré avec
Lezariu, sans qu'Emcelad
fit le moindre mouvement
pours'y opposer.
Les premiers jours de ce
mariage qui paroissoit si
convenable,& qui l'estoit
si peu, se passerent en apparence
asseztranquillement
; mais ce calme dura
peu, l'époux s'a pperceut du
malheur de son épouse
,
il
s'abandonna aux fureurs de
la plus noire jalousîe,& de
la plus violente colere, il la
força de luy avouër son crime,
luy fit nommer son seducteur,&
Tengageaàfaire
le mesme aveu devant son
pere, qu'il avoit fait venir
chez luy pour cela. Le pere
au desespoir porta son resfentimeot
jusqu'à vouloir
faire enfermer sa fille; mais
le mary qui prévit l'éclat
que cela feroit dans lemonde,
& que la honte en réjailliroit
sur luy, prit le par.
ty que tous les hommes sages
devroient prendre en
pareille occasion
;
il opposa
la puissance maritale à la
paternelle,pria son beaupere
d'écouffer son chagrin,
& exigea feulement de luy
que l'enfant qui naistroit
de son épouse ne sust point
confideré comme le sien;
on prit sur cela des temperaments,
oti convint quimmediatement
après la naissance
de l'enfant, il feroit
secretement exposé
, &
qu'on feroit ensorte qu'il
ignorast toujours son origine.
-
Le mary cependant qui
portoit tousjours dans le
coeur le trait de la jalousie
dont il avoit esté blessé
n'eut depuis , pour son epouse
qu'un extrêmeéloignement.
Il ne la voulut plus
voir pendant plus de six
mois, il fit plusieurs voyages
,
fut prendre les eaux,
trop heureux s'il eust peu
trouver celles de l'oubli.
Dans le septiéme mois du
mariage, sonépouse accoucha
d'une fille à une maison
de campagne de son
mary; l'enfant fut misaussitost
dans un panier, &por.
téàdix lieuësde là par un
laquais chez une nourrice
qui s'en chargea, &le fit
baptiser le lendemain fous
lenom de Catherine ccinime
un enfant trouvé; il ne
fut point parlé du nom hy
du pere ny de la mere , on
tut mesmejusqu'à celuy du
parain & de la maraine, ce
furent deux enfans de paysans
quien servirent.
Le pere de l'épouse, qui
par un principe de charité
n'avoit pu le déterminerà
faire exposer l'enfant,voulutCependant
rassurer Tépouxsur
la creance qu'il auroit
eue,s'ilavoit seeu qu'on
lefit secretement élever,il
luy écrivit le mesme jour des
couches qu'ilpouvoir se
tranquiliser
, que l'enfant
estoit mort en naissant.Cela
luy fut confirmé à son retour
par tous les domestiques,
& toutes les personnes
Iqui pouvoient avoir con-
»rçoifTance des couches; le
mary qui
,
le croyoit fince-
'; rement n'enparla plus depuis,
il fut trois ans sans s'en
»
informer.
Le beaupere cependant
qui vouloit empescher quon
ne sceut quel estoit l'ensant,
le fit pendant ces trois
annéespromenerde province
en province, de village
en village, & enfin il
le fit revenir dans le lieu de
sa naissance. Tout cela se
fit tousjours avec un exrréme
mystere ,& ce ne fut
qu'à des personnes de la lie
du peuple,&en dernier lieu
à des femmes de mauvâise
vie que son éducation fut
confiée.
L'épouse qui ne voyoit
point de retour sincere pour
elle dans son époux,avait
paffé tout ce temps dans
une langueur qui ne luy laisfoit
qu'une santé fort imparfaite,
le temps ne diminuoit
rien de la violence de
son chagrin, il sembloit au
contraire l'augmenter: elle
en fut si accablée qu'elle
tomba malade,& mourut
sans avoir lainea sonmary
aucun autre enfant de son
mariage
Elle estoit une des plus riches
heritieres de la province.
Lemary qui par cette
mort estoit obligé de restituer
une dote considerable
qu'il avoit touchée:, & qui
d'un autre cofté se voyoit
privé de l'esperance des successions
opulentes de son
beaupere ou de sa bellemere,
marqua un extrême chagrin
de n'avoir point d'enfants.
Quelques uns desesamis
à qui il en parla, s'eftonnerent
du motifqu'il donnoit
a son chagrin, luy dirent
qu'il avoit un enfant, luy
indiquèrent le lieu oùil estoit.
Transporté de joye, il
«
le
le fut prendre, &le remit
dans la maison paternelle,
oùilademeuré tranquillement
pendant plusieurs-années.
•-Le beaupere devoit à l'époux
une rente pour le restant
de la dote de son épouse
qu'il navoit pas payé, il
en estoit esheu quelques
années d'arrerages, l'époux
.-les luy demanda, & faute
de payement le-fît ensuite
ussigner pourestrecondarn
aie à les luy payer*^ :
Uninterest aussi leger Ici
broüilla ensemble;le beaupere
que loin de
riendevoir à son gendre,
c'estoit son gendre qui luy
devoir, que la mort de sa
femme sans enfants le met.
toit dans l'obligation de restituer
sa doc.
< - Cela fit une contestation
entre eux, qui fut portée
dans un tribunal de la province.
Le gendre surpris de
la prétention de son beaupere,
soustint qu'elle n'estoit
pas légitime, il dit fay
un enfant,il le representa
ce fut , celuy dont nous
avons parlé.) il futquestion
:en premier lieu de sçavoir
si cet enfant representé eC:
toit celuy dont l'épouse estoit
accouchée,& duquel on
avoit si fort enveloppé la
naissance dans les trois premieres
années de sa vie;
mais ce systeme ayant été
abandonné par le beaupere.
il se retrancha ensuite à dire
que l'enfant n'estoit pas legiume,
parce qu'il avoit
esle conceu d'un autre que
de l'époux deux mois avant
son mariage. Cela donna
lieu à des enquestesqui furentfaites
de part &d autre,
plusieurs tesmoins y déposerent,
les uns qu'avant le
mariage la femme leur avoit
confié les chagrins qus-t
elle avoit au sujet de sa grossesse,
quelle leur en avoit
nommél'auteur
,
qu'elle
leur avoit dit que c'estoit
Emcelad son parentqui restoit
; d'autres dirent luy
avoir ouy dire ce qui s'estoit
passéà ce sujet immédiatement
après son mariage entre
son pere, son époux &
elle, & d'autres enfin expliquèrent
ce qui est arrive
dans le temps & depuis les
couches. Dit ces differentes
depositions on prétendoit
tirer la consequence que
¡ l'enfant n'estoitpaslegitime.
L'époux n'avoit pour
asseurer l'estat de l'enfant
que sa naissance dans le septiéme
mois du mariage, &
la possession où elle estoit
de sonestat dans la maison
;apanternnelleédepeuisspl.usieurs
Les premiers Juges ne
trouvèrent pas que ce fust
assez pour l'époux de justi-
1.
fier que l'enfant estoit né
dans le septiéme mois du
mariage, ils luy ordonnerent
de faire preuve qu'il
estoit conceu dumariage &
pendant le mariage
,
c'esta
dire de luy & depuis son
mariage.
Une pareille preuve n'estoit
pas facile,elle ne pouvoit
estre ny demandée ny
ordonnée;l'époux a interjette
appel de ce jugement.
Le tribunal auguste où cet
appel a esté porté,est composé
de Magistrarstrès-éclairez,
& justes dispensateurs
de la justice. En vain
on y a renouvelle fous le
nom de tierces personnes le
systemedesupposicion qu'-
onavoiraban donné devanr
les premiers Juges, inutilement
on a voulu employer
le testament du beaupere
,
& un écrit qu'il avoit fait
avant sa mort pour prouver
riitegicimice de l'enfant,
pour faire voir qu'il la tousjours
regardé comme tel,
qu'il la privé de sa succes-
, sion; on ya employé avec
aussipeu de succez les paroles
foudroyantes addressées
par le beaupere au gendre
un moment avant sa mort à
l'occasion de la renonciation
qu'on vouloir quise fit
entre eux: Je vous fAfidonne
en dieu, luy dit-il, mais je
ne vous pardonne point leton
que vous faites a ma famille
,
je vous adjourne devant Dieu,
il nous jugera jal/és.jè riay
,plus rien a vous dire. L'éloquence
& l'art des orateurs
,na pu faire d'impression sur
cesesprits su blimes,unique-.
mentattachez à l'observance
des loix
,
ils ontjudicieusement
separé tout ce qui
contre le droit public& la
saintetédu mariage , pouvoit
voit aller à faire douter de
lalegitimité de l'enfant; &
par un Arrest celebre ils ont
aÍfeuré l'estat de l'enfant,en
le déclarant légitimé.
Tout Paris, toute la pro-.
vince, attentifs à cette decision,
luy ont donné toutes
les loüanges qu'elle merireJ
& cette jeune, &belle
fille qui a prés de quatorze
ans, va estre un des riches
Mr L. V. du present qu'on
vient de me faire de sa part,
& je ne doute point que
tout le monde ne luy fçaJ
che autant de gré que moy
; de la peine qu'il a prise de
décacher tous les Articles
; principaux d'un procez extraordinaire
qui vient d'cc.
trejugéà un des premiers
tribunaux de Paris, pouren
composer(sans s'écarter de
la vérité) l'histoire qui suit
sur les pieces originales qui
en font la matiere.
Mademoiselle Nassulvaved
estnée dans une des
plus considerables provinces
du Royaume; ses parens
qui y tenoient les premiers
rangs dans la robe, & qui
possedoient de grands
biens, luy donnerent une
éducation conforme à sa
naissance, leurs foins ne furent
pas infructueux. Elle
eut a peine quinze ansquelle
fut l'admiration de toute
sa province, les plus honnestes
gens luy rendirent
des soins; sa beauté, sa ieunesse,
& son esprit au dessus
de son âgeluy attirerent
bien-tost une grosse cour. De tous ceux qui s'empresserent
à la servir, le
seul Emselad son parent fut
celuy qui trouva le secret de
la rendre sensible
,
le libre
accez qu'il avoit dans la
maison de son pere ,
luy
fit faire en peu de temps
un progrez considerable
sur son coeur. Les premierres
inclinations sont viol
lentes, on oublie facilement
le devoir pour ne suivre
que les mouvements
d'unepassion agreable.
La pauvre Demoiselle fen*
tit bien-tost avec douleur;
ce que Forcez de sa complaisance
alloit lyy couster;
lacrainte que sa hontene;
le:, decouvrist, l'accabla
d'horreur & de tristiesse,
elle pressa, mais inutilement
,Emcelad à la demander
en mariage, des raisons
de famille luy servirent de
prpérétetexxttee ppoouurr ll''eesnlooii~gnneerr de
cette proposition. Lnnnuii
autre parti se presenta, ce
fut Lezariu magistrat illustre,
riche &connu, particulierement
du pere de
Nassulvaved, quifutécoute
ir- favorablement.Le pere
sans consulter sa fille regle
avec luy, & les conditions
Ôc le temps du mariage.
Quel coup de foudre pour
cette tendre amante ! de
quels mouvements ne futelle
pointagitée quand elle
,~
apprit cette fatale resolution.
Il falloit renoncer
pour cousjours à la feule
r personne qui luy estoirchere,
s'engager avec une àurre
qu'elle ne pouvoit souffris,
& plus que cela, s'exporer
à l'accablante confusion de
voir découvrir parun
les fuites d'un commerce
qu'elle auroit fouhairé pouvoir
se cacker à elle-mesme.
Quellesituation 1 daps le
fort de sa douleur, elle chercha
de la consolation dans
les conseils de ses alTIies.,
elles luy proposerent ( entre
autres une Religieuse )
de se jetter aux pieds de son
pere, & deluy avoüer l'estac
où elle estoit
, pour ledé-
-
tourner du dessein qu'il
avoit formé, enÍÙite de ne
pas s'éloigner, au cas que Lezariu
fit quelques démarches
pour obtenir des
1. faveurs,& enfin de prendre
desremedes qu'elle s'offrit
de luy faire avoir pour
| empescher raccroiflement,
, ou plustost pour étouffer le
fruit de son premier amour;
; mais s'estanttrouvédes ob
tfaclesinfurmontablesàcecexpedient,
ktrifte Nassulvaved
se determinaà envo-
: yer chercher Emcelad,elle
,
l'informa de ce qui se pas-
> soit,Iuy peignitsontion
avec les traits les plus
vifs)le conjura de rompre l'engagement que l'on avoit
projetté, & quiestoit sur le
point de se conclure. Ses
prieres& ses larmes furent
sans effet,cet amant lasche,
infidele
, ou degousté, demeura
dans l'inaction, la
victime fut menée à l'aucel,
& le mariage célébré avec
Lezariu, sans qu'Emcelad
fit le moindre mouvement
pours'y opposer.
Les premiers jours de ce
mariage qui paroissoit si
convenable,& qui l'estoit
si peu, se passerent en apparence
asseztranquillement
; mais ce calme dura
peu, l'époux s'a pperceut du
malheur de son épouse
,
il
s'abandonna aux fureurs de
la plus noire jalousîe,& de
la plus violente colere, il la
força de luy avouër son crime,
luy fit nommer son seducteur,&
Tengageaàfaire
le mesme aveu devant son
pere, qu'il avoit fait venir
chez luy pour cela. Le pere
au desespoir porta son resfentimeot
jusqu'à vouloir
faire enfermer sa fille; mais
le mary qui prévit l'éclat
que cela feroit dans lemonde,
& que la honte en réjailliroit
sur luy, prit le par.
ty que tous les hommes sages
devroient prendre en
pareille occasion
;
il opposa
la puissance maritale à la
paternelle,pria son beaupere
d'écouffer son chagrin,
& exigea feulement de luy
que l'enfant qui naistroit
de son épouse ne sust point
confideré comme le sien;
on prit sur cela des temperaments,
oti convint quimmediatement
après la naissance
de l'enfant, il feroit
secretement exposé
, &
qu'on feroit ensorte qu'il
ignorast toujours son origine.
-
Le mary cependant qui
portoit tousjours dans le
coeur le trait de la jalousie
dont il avoit esté blessé
n'eut depuis , pour son epouse
qu'un extrêmeéloignement.
Il ne la voulut plus
voir pendant plus de six
mois, il fit plusieurs voyages
,
fut prendre les eaux,
trop heureux s'il eust peu
trouver celles de l'oubli.
Dans le septiéme mois du
mariage, sonépouse accoucha
d'une fille à une maison
de campagne de son
mary; l'enfant fut misaussitost
dans un panier, &por.
téàdix lieuësde là par un
laquais chez une nourrice
qui s'en chargea, &le fit
baptiser le lendemain fous
lenom de Catherine ccinime
un enfant trouvé; il ne
fut point parlé du nom hy
du pere ny de la mere , on
tut mesmejusqu'à celuy du
parain & de la maraine, ce
furent deux enfans de paysans
quien servirent.
Le pere de l'épouse, qui
par un principe de charité
n'avoit pu le déterminerà
faire exposer l'enfant,voulutCependant
rassurer Tépouxsur
la creance qu'il auroit
eue,s'ilavoit seeu qu'on
lefit secretement élever,il
luy écrivit le mesme jour des
couches qu'ilpouvoir se
tranquiliser
, que l'enfant
estoit mort en naissant.Cela
luy fut confirmé à son retour
par tous les domestiques,
& toutes les personnes
Iqui pouvoient avoir con-
»rçoifTance des couches; le
mary qui
,
le croyoit fince-
'; rement n'enparla plus depuis,
il fut trois ans sans s'en
»
informer.
Le beaupere cependant
qui vouloit empescher quon
ne sceut quel estoit l'ensant,
le fit pendant ces trois
annéespromenerde province
en province, de village
en village, & enfin il
le fit revenir dans le lieu de
sa naissance. Tout cela se
fit tousjours avec un exrréme
mystere ,& ce ne fut
qu'à des personnes de la lie
du peuple,&en dernier lieu
à des femmes de mauvâise
vie que son éducation fut
confiée.
L'épouse qui ne voyoit
point de retour sincere pour
elle dans son époux,avait
paffé tout ce temps dans
une langueur qui ne luy laisfoit
qu'une santé fort imparfaite,
le temps ne diminuoit
rien de la violence de
son chagrin, il sembloit au
contraire l'augmenter: elle
en fut si accablée qu'elle
tomba malade,& mourut
sans avoir lainea sonmary
aucun autre enfant de son
mariage
Elle estoit une des plus riches
heritieres de la province.
Lemary qui par cette
mort estoit obligé de restituer
une dote considerable
qu'il avoit touchée:, & qui
d'un autre cofté se voyoit
privé de l'esperance des successions
opulentes de son
beaupere ou de sa bellemere,
marqua un extrême chagrin
de n'avoir point d'enfants.
Quelques uns desesamis
à qui il en parla, s'eftonnerent
du motifqu'il donnoit
a son chagrin, luy dirent
qu'il avoit un enfant, luy
indiquèrent le lieu oùil estoit.
Transporté de joye, il
«
le
le fut prendre, &le remit
dans la maison paternelle,
oùilademeuré tranquillement
pendant plusieurs-années.
•-Le beaupere devoit à l'époux
une rente pour le restant
de la dote de son épouse
qu'il navoit pas payé, il
en estoit esheu quelques
années d'arrerages, l'époux
.-les luy demanda, & faute
de payement le-fît ensuite
ussigner pourestrecondarn
aie à les luy payer*^ :
Uninterest aussi leger Ici
broüilla ensemble;le beaupere
que loin de
riendevoir à son gendre,
c'estoit son gendre qui luy
devoir, que la mort de sa
femme sans enfants le met.
toit dans l'obligation de restituer
sa doc.
< - Cela fit une contestation
entre eux, qui fut portée
dans un tribunal de la province.
Le gendre surpris de
la prétention de son beaupere,
soustint qu'elle n'estoit
pas légitime, il dit fay
un enfant,il le representa
ce fut , celuy dont nous
avons parlé.) il futquestion
:en premier lieu de sçavoir
si cet enfant representé eC:
toit celuy dont l'épouse estoit
accouchée,& duquel on
avoit si fort enveloppé la
naissance dans les trois premieres
années de sa vie;
mais ce systeme ayant été
abandonné par le beaupere.
il se retrancha ensuite à dire
que l'enfant n'estoit pas legiume,
parce qu'il avoit
esle conceu d'un autre que
de l'époux deux mois avant
son mariage. Cela donna
lieu à des enquestesqui furentfaites
de part &d autre,
plusieurs tesmoins y déposerent,
les uns qu'avant le
mariage la femme leur avoit
confié les chagrins qus-t
elle avoit au sujet de sa grossesse,
quelle leur en avoit
nommél'auteur
,
qu'elle
leur avoit dit que c'estoit
Emcelad son parentqui restoit
; d'autres dirent luy
avoir ouy dire ce qui s'estoit
passéà ce sujet immédiatement
après son mariage entre
son pere, son époux &
elle, & d'autres enfin expliquèrent
ce qui est arrive
dans le temps & depuis les
couches. Dit ces differentes
depositions on prétendoit
tirer la consequence que
¡ l'enfant n'estoitpaslegitime.
L'époux n'avoit pour
asseurer l'estat de l'enfant
que sa naissance dans le septiéme
mois du mariage, &
la possession où elle estoit
de sonestat dans la maison
;apanternnelleédepeuisspl.usieurs
Les premiers Juges ne
trouvèrent pas que ce fust
assez pour l'époux de justi-
1.
fier que l'enfant estoit né
dans le septiéme mois du
mariage, ils luy ordonnerent
de faire preuve qu'il
estoit conceu dumariage &
pendant le mariage
,
c'esta
dire de luy & depuis son
mariage.
Une pareille preuve n'estoit
pas facile,elle ne pouvoit
estre ny demandée ny
ordonnée;l'époux a interjette
appel de ce jugement.
Le tribunal auguste où cet
appel a esté porté,est composé
de Magistrarstrès-éclairez,
& justes dispensateurs
de la justice. En vain
on y a renouvelle fous le
nom de tierces personnes le
systemedesupposicion qu'-
onavoiraban donné devanr
les premiers Juges, inutilement
on a voulu employer
le testament du beaupere
,
& un écrit qu'il avoit fait
avant sa mort pour prouver
riitegicimice de l'enfant,
pour faire voir qu'il la tousjours
regardé comme tel,
qu'il la privé de sa succes-
, sion; on ya employé avec
aussipeu de succez les paroles
foudroyantes addressées
par le beaupere au gendre
un moment avant sa mort à
l'occasion de la renonciation
qu'on vouloir quise fit
entre eux: Je vous fAfidonne
en dieu, luy dit-il, mais je
ne vous pardonne point leton
que vous faites a ma famille
,
je vous adjourne devant Dieu,
il nous jugera jal/és.jè riay
,plus rien a vous dire. L'éloquence
& l'art des orateurs
,na pu faire d'impression sur
cesesprits su blimes,unique-.
mentattachez à l'observance
des loix
,
ils ontjudicieusement
separé tout ce qui
contre le droit public& la
saintetédu mariage , pouvoit
voit aller à faire douter de
lalegitimité de l'enfant; &
par un Arrest celebre ils ont
aÍfeuré l'estat de l'enfant,en
le déclarant légitimé.
Tout Paris, toute la pro-.
vince, attentifs à cette decision,
luy ont donné toutes
les loüanges qu'elle merireJ
& cette jeune, &belle
fille qui a prés de quatorze
ans, va estre un des riches
Fermer
Résumé : Extrait curieux d'un Procès qui a esté depuis peu plaidé au grand Conseil, [titre d'après la table]
Le texte relate une histoire judiciaire complexe impliquant trois personnages principaux : Mademoiselle Nassulvaved, Emcelad, et Lezariu. Nassulvaved, issue d'une famille influente et riche d'une province du Royaume, attire l'attention de nombreux prétendants à l'âge de quinze ans. Emcelad, son parent, parvient à gagner son affection, mais elle se retrouve forcée d'épouser Lezariu, un magistrat riche et connu, à la demande de son père. Nassulvaved, désespérée, tente en vain de convaincre Emcelad de l'épouser. Après le mariage, Lezariu découvre la grossesse de Nassulvaved et, dans un accès de jalousie, la force à avouer sa relation avec Emcelad. Lezariu exige que l'enfant soit exposé et élevé secrètement. L'enfant, une fille nommée Catherine, est confiée à une nourrice et élevée dans le secret. Nassulvaved meurt quelques années plus tard sans avoir eu d'autres enfants. Lezariu, ignorant la survie de l'enfant, la récupère après avoir été informé de son existence. Une dispute éclate entre Lezariu et le père de Nassulvaved concernant la légitimité de l'enfant et la restitution de la dot. Le tribunal, après avoir examiné les témoignages et les preuves, déclare l'enfant légitime, confirmant ainsi son statut dans la famille.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
12
p. 199-205
Copie d'une Lettre de Beauvais.
Début :
Vous venez, Monsieur, de nous donner pour Histoire, ce qu'on [...]
Mots clefs :
Femme, Mari, Enfant, Procès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Copie d'une Lettre de Beauvais.
Copie d'une Lettre dfB-'tuïvais.
Vous venez,Mdnficur,
de nous donner pour HiftoU
re, cequ'onne peur regarder
que comme une agreable fiction
; quand on veut supposer
un Arrest ,ilfaut au moins
imaginer une questionfoûce*.
nable sur laquelle les Juges
ayentpûprononcer. L'Auto
theur de cette Nouvellecralante
nous prend-il pour des
Gruës ? Pour loüer un Tribunal
Supérieur,faut il déni*
grçr les JugesdeProvintc.!
Quelleasnerie seroit-ce que
d'appointer les Parties comme
contraires à verifier chacun
à leurs fins; le Mary
,
qu'un enfant né dans le septieme
mois de son mariage,
est son fils;& le Beau pere,
que sa fille n'a point estécruelle
; l'Enqueste seroit digne
d'allonger le chapitre de Rabelais,
où il est parlé de Dandin,
qui à cause de cet axiome
de Droit aléa judiciorum,mettoit
aux deux bouts d'une table
les productions des Parties
,&tiroir une chance pour
le Demandeur, &une pour le
Deffendeur. Vous me direz,
peut-estre, que lachose n'est
point sans exemple ; en Dauphiné
une femme accouche
après trois mois de mariage
d'unenfant qui avoit tous les
signes de vie; au Jugement
des Connoisseurs, il avoit au
moins neuf mois. Le Mary
ne peut se mettre en reste que
ce fruit fut un effet de la seule
imagination de sa femme, &
que Junon luy eust appris son
secret; c'estoit un ignorant qui
ne sçavoit point la Mythologie
: D'ailleurs il ne se croyoit
pas si habile pour un ouvrage
si avancé, il murmure illâctà.
te,comme il ne fc trouve
quetrop degens pour faire
enrager les autres,on luy insinue
qu'un certain Capitaine
a eu une accointance fort libre
avec sa femme,&qu'il
pourroic bien avoir humanisé
savertu; la femmeen cause
avoüe quelle n'a point voulu
chagriner cet Officier,&qu"»-
ellese seroit fait un fcrupulc
de l'éconduire, tant qu'il paroissoit
luy demander de bon
coeur ses bonnes grâces; le
Mary poursuit le Cavalier,il
avoüe franchement ce quis'est
passédans la chaleur de la conversation
;tout calcul fait, il
reconnoist que l'enfantest de
sa saqon ; ou au moins qu'il
n'y a pas nuy;par Arrest l'enfant
estadjugéau Capitaine..
Où trouveriez vousàpresent
un Petit Maistre qui voulûr avoüer
la dette, on auroit beau
s'écrier, ôtempora!ô mores! en
pareilcas on rejette volontiersle
fardeau sur son voisin;
tout sert en ménage,aussi les
Juges qui connoissent le train
du monde,n'ont garde d'ordonner
une pareille preuve
elleseroit illusoire,il faudroit
des témoins oculaires, & la
bonne foy est trop rare : mais
cc n'est paslàcequiôteà l'histoire
toute la vray- semblance,
c'estl'habileté prodigieuse du
mary & la bêtise inoüie dela
femme. Le mary plus penetrant
que cet Argonaute
,
qui
voyoit distinctement les objets
jusqu'au fonds de la mer, >
découvre dans lesein de sa
femme un enfant,qui àpeine a
la vie; ilcrie,il rempeste,comme
si la chose etoit démontr ée
ou palpable, & la femme a-
Vbüe ingenuëment les complaisances
outrées qu'elle a
cuës pour songalant : ou en
ttrroouuvvee--tt--oonnddeessii nneeuuvveess?? oouù
entrouve-t-on desiindiscrettes
?ne sçavent-elles pas tomberàpropos,&
manque t-on
de Medecins ou officieux ou
ignorans qui refusentleurs
suffrages à une supercherie
impenetrable aux plus avisez?
Appresteznous un Conte qui
soit mieux assaisonné, &ou
se trouve levrai
-
semblable.
L'Italien dit
,
se nom è veto,
è ben travato : cette histoire
n'est ny l'un ny l'autre. Je fuis,
Monsieur,tout à vous.
Vous venez,Mdnficur,
de nous donner pour HiftoU
re, cequ'onne peur regarder
que comme une agreable fiction
; quand on veut supposer
un Arrest ,ilfaut au moins
imaginer une questionfoûce*.
nable sur laquelle les Juges
ayentpûprononcer. L'Auto
theur de cette Nouvellecralante
nous prend-il pour des
Gruës ? Pour loüer un Tribunal
Supérieur,faut il déni*
grçr les JugesdeProvintc.!
Quelleasnerie seroit-ce que
d'appointer les Parties comme
contraires à verifier chacun
à leurs fins; le Mary
,
qu'un enfant né dans le septieme
mois de son mariage,
est son fils;& le Beau pere,
que sa fille n'a point estécruelle
; l'Enqueste seroit digne
d'allonger le chapitre de Rabelais,
où il est parlé de Dandin,
qui à cause de cet axiome
de Droit aléa judiciorum,mettoit
aux deux bouts d'une table
les productions des Parties
,&tiroir une chance pour
le Demandeur, &une pour le
Deffendeur. Vous me direz,
peut-estre, que lachose n'est
point sans exemple ; en Dauphiné
une femme accouche
après trois mois de mariage
d'unenfant qui avoit tous les
signes de vie; au Jugement
des Connoisseurs, il avoit au
moins neuf mois. Le Mary
ne peut se mettre en reste que
ce fruit fut un effet de la seule
imagination de sa femme, &
que Junon luy eust appris son
secret; c'estoit un ignorant qui
ne sçavoit point la Mythologie
: D'ailleurs il ne se croyoit
pas si habile pour un ouvrage
si avancé, il murmure illâctà.
te,comme il ne fc trouve
quetrop degens pour faire
enrager les autres,on luy insinue
qu'un certain Capitaine
a eu une accointance fort libre
avec sa femme,&qu'il
pourroic bien avoir humanisé
savertu; la femmeen cause
avoüe quelle n'a point voulu
chagriner cet Officier,&qu"»-
ellese seroit fait un fcrupulc
de l'éconduire, tant qu'il paroissoit
luy demander de bon
coeur ses bonnes grâces; le
Mary poursuit le Cavalier,il
avoüe franchement ce quis'est
passédans la chaleur de la conversation
;tout calcul fait, il
reconnoist que l'enfantest de
sa saqon ; ou au moins qu'il
n'y a pas nuy;par Arrest l'enfant
estadjugéau Capitaine..
Où trouveriez vousàpresent
un Petit Maistre qui voulûr avoüer
la dette, on auroit beau
s'écrier, ôtempora!ô mores! en
pareilcas on rejette volontiersle
fardeau sur son voisin;
tout sert en ménage,aussi les
Juges qui connoissent le train
du monde,n'ont garde d'ordonner
une pareille preuve
elleseroit illusoire,il faudroit
des témoins oculaires, & la
bonne foy est trop rare : mais
cc n'est paslàcequiôteà l'histoire
toute la vray- semblance,
c'estl'habileté prodigieuse du
mary & la bêtise inoüie dela
femme. Le mary plus penetrant
que cet Argonaute
,
qui
voyoit distinctement les objets
jusqu'au fonds de la mer, >
découvre dans lesein de sa
femme un enfant,qui àpeine a
la vie; ilcrie,il rempeste,comme
si la chose etoit démontr ée
ou palpable, & la femme a-
Vbüe ingenuëment les complaisances
outrées qu'elle a
cuës pour songalant : ou en
ttrroouuvvee--tt--oonnddeessii nneeuuvveess?? oouù
entrouve-t-on desiindiscrettes
?ne sçavent-elles pas tomberàpropos,&
manque t-on
de Medecins ou officieux ou
ignorans qui refusentleurs
suffrages à une supercherie
impenetrable aux plus avisez?
Appresteznous un Conte qui
soit mieux assaisonné, &ou
se trouve levrai
-
semblable.
L'Italien dit
,
se nom è veto,
è ben travato : cette histoire
n'est ny l'un ny l'autre. Je fuis,
Monsieur,tout à vous.
Fermer
Résumé : Copie d'une Lettre de Beauvais.
La lettre critique une nouvelle présentant une situation invraisemblable : un mari accuse sa femme d'adultère après la naissance d'un enfant sept mois après leur mariage. L'auteur compare ce cas à une affaire en Dauphiné où une femme accouche trois mois après son mariage, et le mari accuse un capitaine. La lettre met en lumière l'absurdité de telles accusations et la difficulté de prouver la paternité sans preuves solides. L'auteur dénonce la tendance à rejeter la responsabilité sur autrui et la rareté de la bonne foi. Il conclut que l'histoire manque de vraisemblance et de crédibilité, et est mal construite.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
13
p. 177-182
ODE.
Début :
Amour étant sur le sein de Venus [...]
Mots clefs :
Amour, Vénus, Épouse, Enfant, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE.
ODE.
Amour étant ſur leſein de
Venus
D'Agesilas vit l'Epouse
n'a quere ,
Et luy trouvant des graces
tant &plus
Vola vers elle , en disant
c'estmamere.
Piquée au vif, la Reine de
Cithere
178 MERCURE
Voulut d'abord frapper le
deferteur ,
Luy prompt ſe ſauve aux
cheveux de la belle,
Lafetapit , Venus entre en
fureur ,
Et nepouvant ſouffrir qis
unemortelle
Ofe luy faire un ſiſanglant
affront ,
Luy faute aux yeux dans
l'excés de farage,
Et luy portant les ongles
au visage ,
Luy defigure&la jouë&
lefront ,
)
GALANT. 179
Nyplus ny moins qu'aprés
un grand orage ,
Dans un parterre on voit
- roses&lys
En maint endroitspar la
grelle meurtris.
Lepauvre amour caufe de
cet outrage ,
Menoit grand deüil , perçoit
l'air deſes cris ;
Mais quand Venus aprés
ce bel ouvrage
S'enfut partie , &qu'il vit
le ravage
Qu'elle avoit fait , ce fut
encore pis.
180 MERCURE
Saifi d'horreur de l'affreuſe
vengeance ,
Il en fremit , bien avisé
pourtant ,
Pas ne s'en tint à longue
doleance,
Mù de pitié , l'officieux
enfant
Prés de la Dame uſe de
doux langage ,
La rafraîchit du vent de
Son plumage ,
D'un doigt leger en quiſe
depinceau
Ilapplanit les fillons de la
peau
GALANT. 181
Puis appellantpar un dira
nier remede
Lespetits Dieux ſesfreres
àfon aide ,
Artiſtement les niche dans
les trous
Qu'avoitcreuſez,la Déeſſe
en courroux.
Quile croiroit ! o curefans
pareille ?
Laimable Epouse aux
yeux defon Epoux
Plus que jamais parut
fraîche &vermeille ,
Et pour furcroît de bon
beur mit au jour
182 MERCURE .
Un bel enfant tout femblable
à l' Amour.
Amour étant ſur leſein de
Venus
D'Agesilas vit l'Epouse
n'a quere ,
Et luy trouvant des graces
tant &plus
Vola vers elle , en disant
c'estmamere.
Piquée au vif, la Reine de
Cithere
178 MERCURE
Voulut d'abord frapper le
deferteur ,
Luy prompt ſe ſauve aux
cheveux de la belle,
Lafetapit , Venus entre en
fureur ,
Et nepouvant ſouffrir qis
unemortelle
Ofe luy faire un ſiſanglant
affront ,
Luy faute aux yeux dans
l'excés de farage,
Et luy portant les ongles
au visage ,
Luy defigure&la jouë&
lefront ,
)
GALANT. 179
Nyplus ny moins qu'aprés
un grand orage ,
Dans un parterre on voit
- roses&lys
En maint endroitspar la
grelle meurtris.
Lepauvre amour caufe de
cet outrage ,
Menoit grand deüil , perçoit
l'air deſes cris ;
Mais quand Venus aprés
ce bel ouvrage
S'enfut partie , &qu'il vit
le ravage
Qu'elle avoit fait , ce fut
encore pis.
180 MERCURE
Saifi d'horreur de l'affreuſe
vengeance ,
Il en fremit , bien avisé
pourtant ,
Pas ne s'en tint à longue
doleance,
Mù de pitié , l'officieux
enfant
Prés de la Dame uſe de
doux langage ,
La rafraîchit du vent de
Son plumage ,
D'un doigt leger en quiſe
depinceau
Ilapplanit les fillons de la
peau
GALANT. 181
Puis appellantpar un dira
nier remede
Lespetits Dieux ſesfreres
àfon aide ,
Artiſtement les niche dans
les trous
Qu'avoitcreuſez,la Déeſſe
en courroux.
Quile croiroit ! o curefans
pareille ?
Laimable Epouse aux
yeux defon Epoux
Plus que jamais parut
fraîche &vermeille ,
Et pour furcroît de bon
beur mit au jour
182 MERCURE .
Un bel enfant tout femblable
à l' Amour.
Fermer
Résumé : ODE.
Le poème relate une dispute entre Vénus et Amour. Attiré par la beauté de l'épouse d'Agesilas, Amour se présente à elle en se prétendant son fils. Vénus, offensée, décide de punir Amour, qui se réfugie auprès de la femme. Dans un accès de rage, Vénus aveugle Amour et lui lacère le visage. Horrifié, Amour est ensuite consolé par Mercure. Ce dernier apaise la douleur de l'épouse d'Agesilas en utilisant le vent de son plumage et lisse sa peau avec ses doigts. Il convoque également ses frères, les petits dieux, pour réparer les dommages causés par Vénus. Grâce à ces soins, l'épouse d'Agesilas retrouve une apparence fraîche et vermeille et donne naissance à un enfant beau comme Amour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
14
p. 68-80
Autre Histoire veritable & passablement bonne. [titre d'après la table]
Début :
Le Parterre va sans doute dire de moy ce qu'il dit aux [...]
Mots clefs :
Fables, Homme, Nature, Oiseau, Enfant, Tailleur, Nature, Grenier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Autre Histoire veritable & passablement bonne. [titre d'après la table]
Le Parterre va ſans doute
dire demoycequ'il dit aux
premieres repreſentations
de la Comedie des Fables
d'Eſope de M. Bourfault :
Quoy toûjours des Fables !
Quoy toûjours des Hiſtoires
!Cependant , malgré la
cabale , ces Fables furent
applaudies ,
applaudies , cette hiſtoire
le ſera auſſi , ſi elle le me.
rite.
Y
GALANTA 9
sije croy qu'il n'y a pers
ſonne au monde qui ne ſe
foitimaginé quelquefois en
ſa vie ce que pourroit être
un homme élevéjuſqu'àun
certain âge ſans avoir ja
mais vû d'hommes comme
lui, quels feroient ſes defirs,
fon regard,ſon gefte& fon
langage ; ce que pourroit
enun mot produire la pure
nature. Je ne ſçai ſi ſur cet
article la curiofité a jamais
été bien fatisfaite : mais je
fçai du moins que ce que
j'en vais dire peut contri.
buer à détruire bien des
701
MERCURE
préjugez.J'ai vû des ſçavans
difputer ſur cette matiere,
&foûtenir par conjecture ,
aux dépens de cent mauvaiſes
raiſons , qu'un hom
me qui aurapafſéles quinze
premieres années de fa vie
dans un defert , nourri du
lait des animaux , & enfuite
d'herbes , ou des fruits fautvages
qu'on trouve dans
les bois ; ou dés le berceau
enfermé entre quatre murailles
,&recevant par un
trou des alimens que l'inſtinct
lui fait prendre , ſans
voirjamais aucune creature
GALANTM σε
vivante , parlera naturellement
ſa langue maternelle,
ou tout du moins Hebreux,
parce que c'eſt le premier
idiome du monde av
ATrente , vill,e celebre
par ce fameux Concile qui
y fut tenu l'an 1545. on me
montra , il y a quelques
années , un homme de
cette eſpece. J'étois dans la
compagnie d'un noble Venitien
, d'un Docteur de
l'Univerſité de Padouë , &
d'un Cavalier François.
Nous mîmes tout en uſage
pour lui faire deſſerrer les
72 MERCURE
dents ; nous lui preſentâmes
des viandes cuites & crues';
nous lui donnâmes enfin
des legumes & des fruits ,
qu'il emporta , & qu'il fút
manger dans un coin de la
chambre où on le tenoit
enfermé. En un mot nous
ne pûmes arracher de lui
que des cris , dont les ſons
ne reſſembloient à rien. Cependant
il nous parut ſenfible
à la douleur & aux careffes,
comme les animaux :
mais nous ne découvrîmes
en lui aucun inſtinct ni de
pudeur , ni de raifon.
Je
GALANT . 73.
Je ne fais point ici le naturaliſte
, Meſſieurs ; je
n'invente pas , à l'exemple
dePline, des monſtres dans
la nature ,&je ſçai auſſi peu
faire des prodiges que des
panegyriques : mais j'avouë
quejecroiraidebonne foy,
juſqu'à ce qu'on me dé.
trompe , qu'un homme
comme celui dont je viens
de parler n'eſt ni plus , ni
moins ( l'eſpece à part )
qu'un cheval , ou qu'un
chien, ſauvages. En voici
la preuve.
Ondécouvrit il y a quel
Νου. 1714. G
74 MERCURE
ques mois , aux environsde
Senlis , un enfant de neuf
ans au moins , à qui depuis
qu'il eſt au monde on avoit
donné la même éducation
qu'à mon Trentin.
Celui - là eſt le fils d'un
Tailleur de Senlis , ou des
environs. On dit que dés
qu'il eut vû le jour , la mere
balança à le lui ôter : mais
la nature , plus forte encore
en elle, que ledefir de commettre
un fi grand crime ,
la determina à lui laiſſer la
vie.Cependant la haine qu'-
elle avoit conçûë pour cet
१५
GALANT. 75
)
enfant capitula avec ſon
indulgence, elle le ſevra de
fon lait dés ſa naiſſance , &
ne lui donna que du lait de
vaches ou de chevres , jufqu'à
ce qu'il fût en âge de
prendre d'autres nourritures.
L'été elle le tenoit dans
un grenier , où toutes les
pieces & les decoupures des
étofes qui paſſoienr par les
mainsde fon mari ſervoient
de lit à ce malheureux enfant
, auprés de qui tous les
foirs elle avoit la bonté de
mettre du pain & de l'eau.
L'hyver , pour le garantir
Gij
76 MERCURE 77
de la rigueur de la ſaiſon,
elle le portoit à la cave , &
deux fois l'année regulierement
elle le faiſoit ainſi
changer d'air.
Vers la fin du mois de
Septembre dernier , les
jours étant encore affez
beaux pour ne le pas tranf
porter fitôt du grenier à la
cave ,une voiſine de cette
femme , qui , par je ne ſçai
quel endroit , s'étoit mife
en tête contr'elle quelque
choſe d'extraordinaire , &
qui lavoit même ſouvent
entendu fortir de la maiſon
CO GALANT. 77
C
du Tailleur des cris qui
n'étoient pas communs,
voulut en ſçavoir davantage.
Après avoir longtemps
cherché des expediens
pour venir à bout du
deſſein qu'elle avoit formé
de viſiter toute la maiſon
de ſa voiſine , elle feignit
enfin d'avoir laiſſé envoler
de ſa cage un oiſeau , quelleavoit
ſur ſa fenêtre. Elle
courut chez la Tailleu
ſe , ſuivie de deux ou
trois perſonnes , qu'elle venoit
de prier de l'aider à
rattraper ſon oiſeau, qu'elle
Giij
78 MERCURE
foûtenoit avoir vû entrer
par la lucarne du grenier ,
où elle afſuroit qu'il étoit.
La Tailleuſe eut beau lui
dire que cela ne pouvoit
pas être , ou que , fi cela
étoit , elle alloit le chercher
elle- même , la voiſfine
lui répondit toûjours affirmativement
qu'elle vouloit
y aller avec elle. L'autren'y
voulut conſentir; on en vint
aux injures , aux menaces ,
aux coups même. Tout le
quartier s'aſſembla, & enfin
il fut arrêté qu'on iroit , en
dépit du Tailleur & de ſa
GALANT. 79
femme , chercher l'oiſeau
dans le grenier. On y fut
en effet : mais au lieu de
l'animal qui avoit excité
tant de rumeur, on en trouva
un autre qui , dés qu'il
eut entendu ouvrir la porte
de ſa taniere , ſe traîna à
quatre pattes juſques dans
un tas de chifons , où il
s'efforça de ſe cacher com .
me un lapin dans ſon trou.
Les affiſtans étonnez de ce
ſpectacle , tirerent ce monſtre
de ce miferable azile ;
ils l'examinerent , & trouverent
un petit garçon , qui
Giiij
80 MERCURE
د
n'avoit rien d'humain que
la figure : il marchoit com
me un chien , il bûvoit &
mangeoit de même, il n'articuloit
pas une ſeule parole
, n'entendoit aucun
figne , & ne sçavoit qu'a
boyer. On ſaiſit auffitôt ſon
pere & fa mere , & on les
mena à Senlis , où ils font
en prifon , en attendant les
concluſions de leur procés.
dire demoycequ'il dit aux
premieres repreſentations
de la Comedie des Fables
d'Eſope de M. Bourfault :
Quoy toûjours des Fables !
Quoy toûjours des Hiſtoires
!Cependant , malgré la
cabale , ces Fables furent
applaudies ,
applaudies , cette hiſtoire
le ſera auſſi , ſi elle le me.
rite.
Y
GALANTA 9
sije croy qu'il n'y a pers
ſonne au monde qui ne ſe
foitimaginé quelquefois en
ſa vie ce que pourroit être
un homme élevéjuſqu'àun
certain âge ſans avoir ja
mais vû d'hommes comme
lui, quels feroient ſes defirs,
fon regard,ſon gefte& fon
langage ; ce que pourroit
enun mot produire la pure
nature. Je ne ſçai ſi ſur cet
article la curiofité a jamais
été bien fatisfaite : mais je
fçai du moins que ce que
j'en vais dire peut contri.
buer à détruire bien des
701
MERCURE
préjugez.J'ai vû des ſçavans
difputer ſur cette matiere,
&foûtenir par conjecture ,
aux dépens de cent mauvaiſes
raiſons , qu'un hom
me qui aurapafſéles quinze
premieres années de fa vie
dans un defert , nourri du
lait des animaux , & enfuite
d'herbes , ou des fruits fautvages
qu'on trouve dans
les bois ; ou dés le berceau
enfermé entre quatre murailles
,&recevant par un
trou des alimens que l'inſtinct
lui fait prendre , ſans
voirjamais aucune creature
GALANTM σε
vivante , parlera naturellement
ſa langue maternelle,
ou tout du moins Hebreux,
parce que c'eſt le premier
idiome du monde av
ATrente , vill,e celebre
par ce fameux Concile qui
y fut tenu l'an 1545. on me
montra , il y a quelques
années , un homme de
cette eſpece. J'étois dans la
compagnie d'un noble Venitien
, d'un Docteur de
l'Univerſité de Padouë , &
d'un Cavalier François.
Nous mîmes tout en uſage
pour lui faire deſſerrer les
72 MERCURE
dents ; nous lui preſentâmes
des viandes cuites & crues';
nous lui donnâmes enfin
des legumes & des fruits ,
qu'il emporta , & qu'il fút
manger dans un coin de la
chambre où on le tenoit
enfermé. En un mot nous
ne pûmes arracher de lui
que des cris , dont les ſons
ne reſſembloient à rien. Cependant
il nous parut ſenfible
à la douleur & aux careffes,
comme les animaux :
mais nous ne découvrîmes
en lui aucun inſtinct ni de
pudeur , ni de raifon.
Je
GALANT . 73.
Je ne fais point ici le naturaliſte
, Meſſieurs ; je
n'invente pas , à l'exemple
dePline, des monſtres dans
la nature ,&je ſçai auſſi peu
faire des prodiges que des
panegyriques : mais j'avouë
quejecroiraidebonne foy,
juſqu'à ce qu'on me dé.
trompe , qu'un homme
comme celui dont je viens
de parler n'eſt ni plus , ni
moins ( l'eſpece à part )
qu'un cheval , ou qu'un
chien, ſauvages. En voici
la preuve.
Ondécouvrit il y a quel
Νου. 1714. G
74 MERCURE
ques mois , aux environsde
Senlis , un enfant de neuf
ans au moins , à qui depuis
qu'il eſt au monde on avoit
donné la même éducation
qu'à mon Trentin.
Celui - là eſt le fils d'un
Tailleur de Senlis , ou des
environs. On dit que dés
qu'il eut vû le jour , la mere
balança à le lui ôter : mais
la nature , plus forte encore
en elle, que ledefir de commettre
un fi grand crime ,
la determina à lui laiſſer la
vie.Cependant la haine qu'-
elle avoit conçûë pour cet
१५
GALANT. 75
)
enfant capitula avec ſon
indulgence, elle le ſevra de
fon lait dés ſa naiſſance , &
ne lui donna que du lait de
vaches ou de chevres , jufqu'à
ce qu'il fût en âge de
prendre d'autres nourritures.
L'été elle le tenoit dans
un grenier , où toutes les
pieces & les decoupures des
étofes qui paſſoienr par les
mainsde fon mari ſervoient
de lit à ce malheureux enfant
, auprés de qui tous les
foirs elle avoit la bonté de
mettre du pain & de l'eau.
L'hyver , pour le garantir
Gij
76 MERCURE 77
de la rigueur de la ſaiſon,
elle le portoit à la cave , &
deux fois l'année regulierement
elle le faiſoit ainſi
changer d'air.
Vers la fin du mois de
Septembre dernier , les
jours étant encore affez
beaux pour ne le pas tranf
porter fitôt du grenier à la
cave ,une voiſine de cette
femme , qui , par je ne ſçai
quel endroit , s'étoit mife
en tête contr'elle quelque
choſe d'extraordinaire , &
qui lavoit même ſouvent
entendu fortir de la maiſon
CO GALANT. 77
C
du Tailleur des cris qui
n'étoient pas communs,
voulut en ſçavoir davantage.
Après avoir longtemps
cherché des expediens
pour venir à bout du
deſſein qu'elle avoit formé
de viſiter toute la maiſon
de ſa voiſine , elle feignit
enfin d'avoir laiſſé envoler
de ſa cage un oiſeau , quelleavoit
ſur ſa fenêtre. Elle
courut chez la Tailleu
ſe , ſuivie de deux ou
trois perſonnes , qu'elle venoit
de prier de l'aider à
rattraper ſon oiſeau, qu'elle
Giij
78 MERCURE
foûtenoit avoir vû entrer
par la lucarne du grenier ,
où elle afſuroit qu'il étoit.
La Tailleuſe eut beau lui
dire que cela ne pouvoit
pas être , ou que , fi cela
étoit , elle alloit le chercher
elle- même , la voiſfine
lui répondit toûjours affirmativement
qu'elle vouloit
y aller avec elle. L'autren'y
voulut conſentir; on en vint
aux injures , aux menaces ,
aux coups même. Tout le
quartier s'aſſembla, & enfin
il fut arrêté qu'on iroit , en
dépit du Tailleur & de ſa
GALANT. 79
femme , chercher l'oiſeau
dans le grenier. On y fut
en effet : mais au lieu de
l'animal qui avoit excité
tant de rumeur, on en trouva
un autre qui , dés qu'il
eut entendu ouvrir la porte
de ſa taniere , ſe traîna à
quatre pattes juſques dans
un tas de chifons , où il
s'efforça de ſe cacher com .
me un lapin dans ſon trou.
Les affiſtans étonnez de ce
ſpectacle , tirerent ce monſtre
de ce miferable azile ;
ils l'examinerent , & trouverent
un petit garçon , qui
Giiij
80 MERCURE
د
n'avoit rien d'humain que
la figure : il marchoit com
me un chien , il bûvoit &
mangeoit de même, il n'articuloit
pas une ſeule parole
, n'entendoit aucun
figne , & ne sçavoit qu'a
boyer. On ſaiſit auffitôt ſon
pere & fa mere , & on les
mena à Senlis , où ils font
en prifon , en attendant les
concluſions de leur procés.
Fermer
Résumé : Autre Histoire veritable & passablement bonne. [titre d'après la table]
Le texte traite de la représentation de la pièce 'La Comédie des Fables d'Ésope' par M. Bourfault, qui a rencontré un certain succès malgré des critiques. L'auteur explore ensuite la question de l'impact de l'isolement sur le développement humain en évoquant le cas d'un individu, probablement élevé sans contact humain, qui ne manifestait ni langage ni raison. Un autre exemple est celui d'un enfant de neuf ans découvert à Senlis, élevé dans des conditions similaires. Cet enfant, fils d'un tailleur, avait été confiné dans un grenier ou une cave et se nourrissait de lait animal et de pain. À sa découverte, il était vivant mais dépourvu de capacités humaines développées. Ses parents ont été arrêtés et attendent leur procès en prison.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
15
p. 3-169
JOURNAL HISTORIQUE DU VOYAGE DE L'AMBASSADEUR DE PERSE EN FRANCE.
Début :
Je vous entends, Messieurs, raisonner tous les jours les jours [...]
Mots clefs :
Journal historique, Roi, Ambassadeur de Perse, Enfant, Arméniens, Évêque, Seigneurs, Femmes, Logis, Roi de Perse, Fille, Mains, Corps, Hommes, Honneur, Cheval, Religion, Ambassadeur, Mort, Femme, Époux, Europe, Peuple, Qualité, Officiers, Cérémonie, Audience, Ville, Lettres, Empereur, Enfants, Baptême, Garçon, Constantinople, Marchands, Voyage, Yeux, Sultan, Commerce, Palais, Mahométans, Mosquée, Prince, Marbre, Vin, Discours, Chevaux, Arménie, Bruit, Ennemis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JOURNAL HISTORIQUE DU VOYAGE DE L'AMBASSADEUR DE PERSE EN FRANCE.
JOURNAL
Ceyl
Godel HISTORIQUE 10.14 55
88594
DU VOYAGE
DE L'AMBASSADEUR
DE PERSE
EN FRANCE.
E vous entends,Mef.
fieurs , raifonner tous
les jours fur lesmotifs
qui peuvent avoir porté le
Roy de Perſe à envoyer un
Ambaſſadeur au ROY. C'eſt
A ij
7 JOURNAL
une choſe ſi rare qu'on n'en
trouve preſque point d'exemples
dans l'Histoire de cette
Monarchic. Enfin toutes vos
converſations roulent ſur les
honneurs qu'on luyfait ,& fur
les preſens qu'il apporte
Quoyque toutes ces cire
conſtances , dont nous n'avons
parlé juſqu'à preſent
que par conjectures , ſemblent
nous occuper d'une façon extraordinaire
, & quoy que
nous en tirions de grandes
conſequences de Commerce
&d'Union entre les Perſes &
nous ;permettez -moy de vous
HISTORIQUE.
fade.
dire que je n'y vois rienderare
que la nouveauté de l'Ambafob
onchlil ans alq
Unpareil évenement pourra
paroître plus merveilleux ,
lorſqu'il y aura quelque pa
ralelle à faire entre les autres
Rois de la terre & le noftre ;
mais le prodige ceſſe, puiſque
dans le fond cet hommage eft
tine eſpece de dette dont il
ſemble que les Maiſtres du
monde s'aquittent avec le
plus grand des Rois . 22
Jeme garderois bien ,Mef.
fieurs , d'approcher une main
profane de ce Modele fouve
A ij .
JOURNAL
rain de Grandeur & de Majeſté
, s'il n'eſtoit pas naturel
d'entendre les loüanges des
Dieux dans la bouche des
hommes : &j'entreprendrois
peut eltre, aprés tout le genre
humain, de le peindre tel
qu'il eſt ànos yeux , fi mes expreſſions
, quelques fortes qu'-
elles puiffent eſtre , l'eſtoient
affez pour vous retracer l'idée
que vous avez de ſes vertus.
En un mor , quelque veneration
, & quelque amour que
confervent pour luy les ſiecles
les plus reculez, ſon regne eſt
fibrillant,& fi neceflaire , que
HISTORIQUE.
le plus grand malheur de fes
Pouples , eft , qu'il ne puiffe
eftre immortel , que dans la
menoire des hommes. 國
. Mais il me ſemble vous
voir, Meffieurs , me reprocher
l'audace avec laquelle je vous
étale l'image de ces veritez.
Qu'avois -je de moins à dire ?
Mercure , dites-vous , doit
garder plus de meſures ; cet
auguſte tableau ne doit
point avoir de place dans ſes
ouvrages , & ce n'eſt que par
un excés d'indulgence , qu'on
luy permet d'en parler quelquefois
, fimplement enHif
torien. Aiiij
JOURNAUH
22 Je vous crois ,& je me tais
avechumilité ; mais jepenſeen
même temps que la pluſpart
de ceuxqui ſe mêlent dechanter
ces louanges , devroient ſe
taire avec la même humilité
quemoy
L'Ambaſſadeur de Perſe a
voit donné lieu au diſcours
que vous venez d'interrompre
; mais je n'ay pas de rancune
: & je vous demande ſeulement
en grace ( ſi vousvoulez
entendre le recit de ſes
avantures ) de me laiſſer réprendre
l'article qui le concerne,
aprés néanmoins vous
HISTORIQUE.
avoir entretenu en peu de
mots de l'Etat preſent de la
Perfolg it cop aquos 50
Le Royde Perſe , fils du
Sultan Soliman ,petit- fils du
Grand Sephi , s'appelle Sultan
Uſſain : Il eſt Souverain de
plus de douze Royaumes fort
vaſtes & tres - celebres dans
l'antiquité. Il ne prend que le
nom de Châ, qui veut dire
Roy, mais Roy par excellence.
Ses Sujets le croyent le plus
magnifique , le plus puiſſant ,
&leplus abſolu Prince de toute
l'Afic.
Ils l'appellent auſli Alum
10 JOURNAL
Pena , qui veut dire l'Ombre
duMonde , ou l'azile affuré de
toutes les Nations . Il a environ
trente huit ans, ſa taille eft
noble& belle, ſa phyfionomie
grande & majestueuse , & fon
air le diftingue de tous les
grands Seigneurs de la Perfe.
Il eſt doux , affable , il aime les
Errangers , & leur fait du
bien, & il eſt tellement ennemi
de la cruauté , qu'il n'a fait
encore mourir perfonne depuis
qu'il regne. Il y a prés de
vingt cinq ans qu'il eſt fur le
Trône.
Sa Cour eſt à peu prés dans
HISTORIQUE. IT
lemême état qu'elle étoit fous
le Regne de fon pere: mais
comme malgré les relations
des gens qui ont voyagé
dans ce Royaume , il ſe peut
faire , qu'au deffaut d'un évenement
auſſi extraordinaire
que celuy cy , peu de perfon
nes ayent été curieuſes de les
lire , j'ay crû , faifant naturellement
, & par la qualité
de mon employ , profeffion
d'etre plagiaire , que vous ne
me blameriez pas de piller
pour l'amour de vous quel
ques unes des principales re
principales
marques de ces Voyageurs,&
12 JOURNALH
de vous les donner comme
des chofes nouvelles , fur la
foy des témoins que vous
avez à préſent des veritez que
vous allez lire.
Le premier Pontife de Per
fe ,qui est la premiere perfonne
aprés le Roy , s'appelle
Sadré Caffa , c'est-à-dire , le
Pontifeprincipal : il eſt leChef
Spirituel de tout l'Empire ;
mais il ne s'occupe qu'à Gou
verner la confcience du Roy,
&à regler la Cour & la Ville
d'Hispahan ſelon les regles de
Alcoran.
La ſeconde perſonne dans
HISTORIQUE. 13
le ſpirituel s'appelle , Sadré
Elnan Alek ,il fait dans tout
le Royaume ceque le premier
Pontife ne fait quedans laMaiſonduRoy
,&dans le diſtrict
d'Hifpahan.
LetroifiémePontife de Per
ſe ſe nomme Akond , c'elt- àdire
, le Sçavent par excellence
, le Vieillard , ou le Venerable
de la Loy Mahometan
ne; il connoiſt des cauſes des
Pupilles, desVeuves, desContrats
, & des autres matieres
Civiles.. さい
Il y a fix Miniſtres d'Etat
dans la Perfe , que l'on appel-
1
14 JOURNALI
le Rohna Dolvet , c'eſt à dire,
les Colonnes qui ſoutiennent
l'Empire : fi vous eſtes curieux
d'apprendre quels font leurs
rangs & leur autorité , voyez
Chardin , & un autre Livre
qui a pour titre l'Etat preſent
de la Perſe. Mais il y a auprés
du Roy de Perſe des gens revêtus
de Charges , dont les
emplois ſont ſi extraordinaires
que jevous prie de mepermettre
de vous en dire quelque
chole ; par exemple.
Le Monadgen- Bachi , c'eſtà-
dire , le Grand Aftrologue
eſt toûjours placé fort prés du
HISTORIQUE. 15
Roy pour luy dire à chaque
inſtant ſa bonne ou ſa mauvaife
avanture; ſes predictions
font reſpectées comme des
Oracles ; le Roy n'entreprend
rien ſans l'avoir conſulté.
Le Hakim-Bachi , ou premierMedecin
eſt toujoursaflis
àcoſtédu Roy quand il mange
pour luy indiquer les viandes
qui luy font neceſſaires ,
il eſt celuy de tous les Officiers
de la Couronne qui a le plus
de credit , d'honneur ,& de
profit ; mais ſa Charge n'a
pas lieude faire envie ,car on
Ie rend reſponſabledela mort
16 JOURNAL
du Roy ,& fa vie paye toujours
pour celle du Prince.
C'eſt une Matrone du fond
du Haram * qui applique le
ſceau du Roy fur toutes les
Requeftes. Il y a dans la Perſe
un Ordre de gens qu'on appelle
l'Ordre des Sephi , ils
eſtoient autrefois en grande
veneration ; mais ils ſont
maintenant dans le dernier
mépris , parce qu'on les accuſe
de tenir des affemblées
nocturnes dont la pudeur
ne permet pas de parler.
L'appartement des Femmes.
Lcs
HISTORIQUE. 17
LesReligieux de cetOrdre ne
fervent plus que de portiers
& d'executeurs de Justice ;
cependant tous les Grands
Seigneurs en font ; le Roy en
eſtGrandMaitre; & c'eſt pour
cela que les Etrangers l'appel.
lent le Grand Sephi , je dis les
Etrangers , car cenom ferois
fort mal reçû en Perſe.
Quoyque les bâtiments de
Perſe n'ayent pas tant de jufteſſe
dans leur ſtructure que
ceux d'Europe , ils ont neanmoins
un certain agrément
qui donne de l'admiration aux
Européens même ,& il n'y en
Février 1715. B
18 JOURNAL
a pas un qui ait veu le Palais
du Roy de Perſe , fans avoir
été frappé de fabeauté. Il eſt
bâti à l'Occident d'une grande
place appellée Meidan ,
c'eſt à dire , Marché. Cette
place eſt la piece la plus curieufedu
Levant. Elle est fort vaſte
& plus longue que large ; fa
longueur eft tirée par des Angles
paralelles de fept cent
pas ordinaires de long ſurtrois
cent de largeur ; les quatre
coſtez ſont bâtis en Portiques
dela même ſtructure que les
aîles de l'entrée du Palais
comme on le peut voir dans
১
fo
HISTORIQUE. 19
le deſſeinqu'on en a tiré. Les
jeunes Seigneurs de Perſe s'e
xercent dans cette place à
joüer au Mail à cheval , à
jetter la lance , & la ramaffer
fans quitter l'un des étriers ,
&àtirer la fleche par deriere
en fuyant à toute bride felon
l'ancienne coûtume des Parthes.
Ils tirent au blanc de
cette maniere dans une affiere
d'or quel'on met au boutd'une
grande perche qui eftdref
fée au milieu de la place. Le
Royquivoit cet exercice de fa
Salle d'Audiance , donne un
Prix avec l'afficte d'or , à ce-
Bij
20 JOURNAUH
luyqui la met bas. Il luy ens
voye auffi quatre cent écus
pourune collation que leRoy
luy faitl'honneur d'aller prendre
chez luy ,& tous les Scigneursle
vont feliciter fur fon
adrefle , & fur l'honneur que
leRoy luy a fair. 1 zor
A l'Orient de cette place
vis à vis le Palais du Roy ,
paroiſt uneMoſquée dont le
Dôme eſt une piece tres hardie
à cauſe de ſa grande largeur
; les dehors de ce Dôme
font peints en Porcelaines ; il
eft entouré d'une ceinture
blanche , large de plus de
HISTORIQUE.
deux pieds; fur laquelle paroif
fent de gros caracteres Per
fans. La Pomme ,& le Croiſ
fant qui font au bout , font
dorez ; fon Portique eft de
Marbre, il eſt enrichi de plu
fieurs beaux ouvrages .
Dans l'un des bouts de
cette place du côté du Midy
eſt la grandeMoſquée du Roy
dediée par Cha- Abbas , le
GrandAmethi , le dernier des
douze Imams , ou Saints de
Perfe. Ils l'appellent Sahab
Zarman ,c'eſt à- dire , le Maî
tre du temps. Ils diſent qu'il
a été enlevé vivant comme
22 JOURNAL
Enoch , &qu'il doit venir à la
fin du monde , juger toutes
les Nations , aprés les avoir
parcouruës ,monté ſur le cheval
Duldul , qui étoit la monture
ordinaire de Mortus Ali.
Le Portail de cette Moſquée
eſt une piece qui pourroit donner
de l'admiration aux plus
habiles Architectes del Euro
pe. Il eſt d'une hauteur extraordinaire;
le bas a juſques à
trois toiſes de haut. Il eſtd'un
Marbre de pluſieurs couleurs;
& cette ceinture de marbre
continue dans les Portiques ,
&dans le corps de la Mof-
1
HISTORIQUE. 23 :
quée. Toute la façade eſt pein
re d'azur verniffé , elle est mêlangée
de pluſieurs feüillages ,
&feftons dorezen demi relief.
Le couronnement du frontif
pice eſt d'un plâtre relevé en
boſſes rondes marquetéesd'or,
travaillées d'une maniere ſidélicate
qu'ileſt difficile de mieux
employer le plâtre en aucun
autre lieu. La porte eſt couverte
de groſſes lames de vermeil
doré.On entre dans cette cour
fort vaſte , entourée de galeries
, dont les colomnes font
demarbre granite. Les chapiteaux,
la corniche , & la frife
L
*4 JOURNAL
de ces galeries ſont azurées ,
&dorées. Les Perſes font leurs.
prieres deflous , aprés avoir
fait leurs purifications dansde
grands baſſins de marbre , qui
font au milieu de cette Cour ;
la Moſquée eſt à droite; ony
entre par une arcade fort exhauffee,
embellie , peinte , &
dorée de la même maniere que
les galeries. Le corps de la
Moſquée est fort vaſte ; elle a
un double Dôme de lamême
ſtructure que celuy de laMofquée
precedente.
Il y a devant ces Dômes
deux Minarés couverts d'ouvrages
HISTORIQUE. is
vrages de marqueteric ; ce
font des eſpeces de petits clochers
bâtis de brique , qui
font fi hauts &fi menus ,
qu'on a de la peine à concevoir
comme un ſi petit bâtiment
peut foutenir une fi
grande hauteur. Ils ne contiennent
qu'un Eſcalier à vis,
qui tourne en ligne ſpirale ;
les degrez en ſont ſi étroits
qu'à peine un hommey peut
monter ,&le reſte fait l'épaiffeur
de la muraille qui ne paroît
pas plus large au piedqu'à
lapointe .LesOttomans font
crier leurs Mollas , qui font
Février 1715. C
26 JOURNAL
comme leurs Preſtres , ſur ces
Minarés,pour appeller le peuple
à la priere ; mais les Perſes
les font crier en bas , de peur
qu'ils ne voyent leurs femmes
dans leurs Jardins. Il faudroit
qu'elles fuſſent d'une grofleur
prodigieuſe , ou que ces
Crieurs euffent de bonnes lunettes
d'approche pour les regarder
de ſi haut, car ces Minarés
ne ſont pas moins élevez
que les plus hauts clochers de
France.
A
Je ne puis m'empêcher de
faire une digreſſion à l'occafion
de ces Crieurs deMofHISTORIQUE.
27
quée.Un d'entr'eux avoit mal,
traité un Chrêtien , & aprés
luy avoir fait ſouffrir de rudes
baſtonnades , il luy fit
faire une groſſe avanic par le
Gouverneur. Le Chrétien
pour ſe vanger de luy, attendit
qu'il fut monté au haut
du Minarés la nuit. Il y mon,
ta aprés luy , & il embarraſſa
le chemin deverres,&debouteilles
,&d'autres choſes propres
à faire une bonne collation.
Le Molla en defcendant
caſſa les bouteilles ,& répandit
le vin,& fit une gliſſade
qui luy fracaſſa le corps. Les
Cij
18 JOURNALH
cris qu'il fit obligerent les
Mahometans d'aller voir co
qui luy étoit arrivé als le
trouverent étendu dans le vin,
ils l'emporterent au Bacha qui
le condamna commeun pro
fanateur de Moſquée , & on
interdit leMinarés, de maniére
qu'on n'y monte plus pour
appeller le peuple à la priero.
- Au Nord de la place dont
on a parlé cy- deſſus , eſt une
galerie magnifique , dans la
quelle les Joücurs d'inftruments
du Roy joüent tous
les jours au Soleil couchant ,
deux heures aprés minuit &
:
HISTORIQUE
àmidy. Mais les jours deFeſtes
ils continuent leurs tintamarres
, car ils font plus de foixante
qui joüent pêle - mêle ,
les uns battent de gros tambours
, les autres des timbales,
d'autres joüent du hautbois,&
d'autres crient à pleine
gorgedans lestrompettes parlantes
, qui font des marques
dePrincipauté.
Le Palaisdu Roy eſt àl'Occident
delaplace. On y entre
par deux portes qui font auffi
magnifiques que l'entrée de la
Moſquée dont on vient de
parler.On a rangé entre ces
Cij
30 JOURNAALL
deux portes un grand nombre
de canons , que Cha-Abbas fit
apporter de la Ville d'Ormus ,
lorſqu'il l'eût priſe ſur les Portugais
; mais ils font fi mal
montez qu'on ne pourroit
pas s'en ſervir.
Laporte principale par
où on entre chez le Roy, s'appelle
Alla- Kapi, c'eſt à dire la
Porte de Dieu , parce qu'elle
eſt un lieu de refuge , d'où on
ne peut tirer aucun criminel
fans un ordre exprés de Sa
Majefté. Il y a deffus cette
porte un bâtiment de pluficurs
étages qui forment
HISTORIQUE . 31
beaucoup de chambres , de
forte qu'en la voyant de loin ,
on la prendroit pour unegrofſe
Tour environnée de galeries
dorées qui regnent autour
de tous les étages.
Le dernier étageforme une
tres-belle , & tres -grande Salle
qui commande toute la place.
Le Roy y tient toûjours Alſemblée
le premier jour du
Printemps , pour y recevoir
les Etrenes des Seigneurs , &
pour prendre le divertiſſement
des jeux , & des courſes des
chevaux , que les enfans de
qualité font en ſa prefence.
\
Cij
32. JOURNAL
Cette Salle eft affez ſpaticuſe
pour contenir cent Conviez ,
fans y comprendre les Gentilshommes
ſervans , & les Officiers
de guerrequi ſetiennent
debout derriere ceux qui ſont
affis. Elle eſt ouverte de trois
côtez , le plat- fond eſt d'un
bois bien travaillé , & bien
doré ; le lambris qui eſt dans
l'enfoncement , eſt d'un ouvrage
tres-delicat. Il y a beaucoupde
peintures ſur la muraille
; mais elles auroient beſoin
d'un bon peintrepour les
rendre regulieres. Leplat- fond
eſt ſouſtenu par douze colom
HISTORIQUE. 35
nesdorées enrelief, ce qui lui
donne un grand éclat du côté
de la place. La Salle eſt preſque
quarréc , & n'a pas moins de
ſoixante pieds de longueur. Il
ya au milicu un grand baſſin
de marbre; &quelque grande
que foit ſon élevation , elle
n'empêche pas qu'on ne faſſe
joüer des jets d'eau dans ce
baſſin par le moyen des pompes.
Il ya trois autres Sallesd'Audiances
dans l'interieur du
Palais , qui ſont beaucoup
plus vaſtes ,& plus magnifi
ques que celles-cy ; mais par34
JOURNAL
ce que je ne me ſuis propoſé
que de donner une idée legere
de la magnificenceduPalais du
Roy de Perſe , je ne m'engage
pas à en faire la deſcription ,
non plus que de fes maiſons
deplaiſance, qui font des lieux
enchantez , & fimagnifiques
qu'on ne voit rien d'approchant
dans l'Afie.
L'uſage des feſtins publics
eſtbien ancien en Perſe ; puifque
le Livre d'Esther fait mention
de la ſomptuoſité du
banquetd'Afluerus; mais ceux
qu'ony fait maintenant ſont
plutôt des feſtins d'Audiances,
HISTORIQUE. 35
quedesbanquets de réjoüiflances;
car c'eſt ences feſtins que
le Roy traite des affaires d'Esat
, qu'il donne Audiance
aux Miniſtres des Princes des
Etrangers ; ily en ad'ordinaire
qu'on fait les jours de grandes
fêtes , & des extraordinaires ,
qui ſont comme une convocation
des Etats pour quelques
affaires preffantes ; mais
dans quelque temps qu'on les
faffe , ils font toujours tres.
fuperbes ,&tres magnifiques,
parce qu'on y étale tout ce
qu'il ya de plus precieux dans
la maiſon du Roy ; tout y
1
36 JOURNALI
brille , les tapis ſur lesquels on
s'affeoit ſont de grand prix ,
les nappes qu'on étend deſſus
font de brocard . On fert le
Roy dansun vaſe d'or pur de
plus de trois piedsdediametre;
le couvercle ,& le cadenat
ſous lequel la portion du Roy
eft renfermée, font de la même
matiere , & on porte ce vaſe
en ceremonie ſur une eſpece
de civiere ornée de lames d'or .
L'Ecuyer tranchant ouvre le
cadenat devant Sa Majefté ,
il ſe met à genoux aprés en
avoir fait l'épreuve , & il fert
les mets dans pluſieurs plats
HISTORIQUE . 37
d'or qu'il remplit avec une
cücilliere ,&une longue fourchetic
d'or , qu'il porte à fon
côté , comme les marques qui
diftinguent faCharge.On fert
au Roy le vin dans des bouteilles
ſcellées; le Grand Maître
les ouvre devant luy , il en
fait l'épreuve avec les mêmes
ceremonies que l'Ecuyer tranchant
luy ſert ſon plat
Aprés qu'on a ſervi leRoy ,
on fert aux conviez le ris , le
boüilli ,& le rôti dans plus de
cent cinquante platsd'or avec
leurs couvercles qui peſent
deux fois autant; chaque plat
38 JOURNALLH
n'apas moins d'un pied& demy
de diametre. Les plats
d'entremets ſont d'or , & auparavant
qu'on ait fervi en
or, on adéja ſervi les confitures
en vaiſſelled'argent , & de
porcelaines. Le ſervice des
confitures&fucreries precede
toujours le repas. On les fert
aux conviez pendant que le
Roy donne les Audiances ; &
c'eſt auſſi dans ce temps que
leRoy fait donner duvin aux
Seigneurs de ſa Cour. Les
bouteilles & les taſſes dans
leſquelles onle ſert , ſont d'or
émaillé garnide pierrerics.On
HISTORIQUE. 39
lesrange ſur les bords du baffin
de marbre , qui eſt au milieu
de la Salle ; & on place
aux coins de ce baſſin quatre
petits tonneaux d'or & quatre
d'argent , qui peſent chacun
la charge d'un homme. On
les met en ordre avec les bouteilles
, les taſſes , les caſſolettes
,&les pots de fleurs qui
ſont tous d'or , ce qui faitune
agreable ſymmetrie.
On met en parade devant
la Salle quantité d'Elephans ,
de Lions , de Tigres , de Leopards
,& toutes les bêtes rares
de la Ménagèric. Les chat40
JOURNALS
nes ,& les cloux avec lesquels
on les attache ſont d'or , &
chacun de ces animaux a de
vant foy deux cuvettes d'or ,
dans l'une deſquelles eſt ſa
boiſſon , & dans l'autre fa
nourriture. Mais il n'y a rien
qui approche de la magnificence
de dix huit chevaux de
main , qu'on expoſe devant
cette Salle ; chaque cheval
vautun tréſor , les étriers ſont
d'or , les brides , les poitraux ,
les devants ,&les derrieres des
felles font d'or émaillé garni
de pierres precieuſes , auffibien
que les houffes qui font
fort
HISTORIQUE. 41
fort amples. Leharnois de l'un
eſt garni de diamans , de l'autre
d'émeraudes , de rubis , de
faphirs, detres groſſes perles ,
&de toutes fortes de joyaux
d'une groffeur ,& d'unebeauté
enchantée. Chaque cheval
a auſſi devant ſoy deux cuvertes
d'or , comme les autres
animaux dont je viens de parler.
On range quelquefoisparmi
tes chevaux des aſnes ſauvages.
Un Miſſionnaire Eſpagnol
ſe trouvant en cetteCour
poury preſenter au Roy unc
Lettre du Roy de Pologne
Fevrier 1715. D
42 JOURNAL
furpris de voir des ânes ſi bien
ornez , & fi richement couverts
, perdit ſa gravité ,& ne
pût s'empêcher de rire. Un
Officier de la Cour s'approcha
de luy , & luy demanda
fort civilement ce qui luy donnoit
occaſion de rire. Il répondit
, qu'il rioit de voir traiter
avec tant de distinction
des animaux qu'on traitoit
avec le dernier mépris en Efpagne.
L'Officier luy repliqua
avec efprit , c'est que les afnes
font communs en voſtre Pays,
nous en faiſons grand cas dans le
noſtre ; parce qu'ilsyfont rares,
HISTORIQUE. 43
Le Roy eſt dans l'enfoncement
de la Salle , affis fur une
Eſtrade , environnéed'un Corridor
doré. Il eſt aſſis les jambes
pliées ſur une efpece de
lit qu'on couvre d'un brocard
précieux. Il s'appuye fur un
carreau fort riche. Il n'y aque
luy qui en ait ,&qui foit affis
les jambes pliées ; les autres
Seigneurs font affis fur leurs
talons , qui eſt la maniere de
s'affeoir la plus reſpectueuſe.
Les Enfans du Serrail font debout
dans l'enfoncement de
P'Alcove Il y en a toûjours
deux qui rafraîchiffent l'ais
Dij
44 JOURNAL
autour, avec de longs éventails
faits de queuës de Paons. Ils
ont tous quelque Office auprés
de Sa Majeſté. L'un luy
fert le Goblet , l'autre le Tabac,
leCaffé, & le Baffin pour
laver aprés le repas. Les principaux
Eunuques ſont debout
aux coſtez du Roy , & les
Officiers d'armes forment une
ligne oblique depuis le basde
l'Eſtrade ou du Trônejuſques
aux deux premieres colomnes.
de la Salle.
* L'Ermadaulet eſt aſſis à la
premiere colomne du coſté
*Premier Ministre.
HISTORIQUE . 45
gauche qui eſt le colté d'honneur
dans la Perſe. Le Generaliſſime
des Troupes eſt à
droite ; & aprés luy les Miniſtres
d'Etat , les Valis , les
Kans, les Ambaſſadeurs ,&les
Hoſtes du Roy ſont affis en
ligne paralelle juſques au bas
de la Salle..
Les Muſiciens forment une
autre ligne , & rempliffent le
côté de la Salle qui eſt vis-à vis
le Trône du Roy.
Leur muſique & leur fymphonie
continuë durant l'Audiance
qui precede le repas :
On le fait cxprés afin que les
46 JOURNAL
)
conviez n'entendent pas ce qui
ſe dit auprés du Roy. Les
quarante Maiſtres d'Hoſtel
d'honneur appuyez fur leurs
baſtons , font un cercle devant
luy , qui empêche auſſi les
conviez de voir distinctement
ce qui ſe paſſe dans les Audiances
Il n'y a rien de plus beau
que de voir une ſi belle , & fi
nombreuſe aſſemblée de Scigneurs
dans leurs habits de
ceremonie ; car leur maniere
d'habillement eſt leſte , & approche
fort de celle des Ancicas
Romains. Leur coëffure
HISTORIQUE . 47
leur donne un fi grand air
que le Turban des Ottomans
paroift ridicule en comparaifon
de celuy qu'ils portent.
Deux aigrettes d'or s'élevent
pardeſſus , & c'eſt à cauſe de
cela qu'on les appelle Kzel -
Baches ; c'est-à-dire teſtes d'or
ou teſtes rouges. Leurs veſtes
de deſſous brillent merveilleuſement.
Elles ſont d'un brocard
à fond d'or ou à fond
d'argent , auffi bien que leurs
écharpes. Leurs cafaques font
garnies de peaux de zibelines,
& les deſſus ſont d'un drap
écarlate chamarré de paffe
48 JOURNAL
ments d'or , ou bien ils font
des plus précieux brocards de
Perle ,& un Kzel Bache ſe
contentera de pain , & de lait
aigre pour ſa nourriture , afin
de menager de quoy ſe bien
vêtir ,& entretenir , & orner
fon cheval .
Il ſemble que le Roy pour
mieux faire paroître l'éclat , &&
lebrillant des habits de ſesOfficiers
, veüille faire parmi cux
ce que font les ombres dans
un Tableau. Il affecte de le
vêtur d'une maniere ſimple ; il
n'y a que l'aigrette qu'il porte
fur lecôté gauche de ſonTurban
2
HISTORIQUE. 4
ban , qui le diftingue par les
pierreries dont elle eſt ornée ,
qui font de grand prix...
Sous le Regne du feuRoy,
les Perſes imitoient affez la
magnificence d'Aſſuerus dans
leurs feſtins ; mais ils n'imitoient
pas la temperance , &
la moderation que ce Prince
vouloit qu'on gardât dans les
fiens . Car on y forçoit les
Grands de boire juſques à un
excés qui avoit ſouvent des
fuites defagreables; cependant
le Roy l'ordonnoit par politi
que ; car le vin tiroit de leur
bouche bien des veritez qu'ils
qu'ils
Février 1715. E
So JOURNALE
luy auroient cáché étant fobres.
Il le faifoit auſſi pour ſe
divertir ; car fon plus grand
divertiſſement étoit de les voir
emporter hors du feſtin, comme
des corps morts. Il les réduiſoit
bientôt dans l'état où
il les vouloit mettre , pour ſe
divertir; car il les faifoit boire
dans une eſpece de gobelet à
manche , fait en forme d'une
cuilliere à pot , qui tenoit au
moins une bonne pinte de Paris.
Ils appellent ce genre de
gobelet Hazar Pecha , c'està-
dire , mille meſtiers , parce
qu'ils diſent que ceux qui le
HISTORIQUE. SI
vuident deux ou trois fois ,
peuvent parler à l'avanture do
mille fortes d'arts , & de profeffions
. On ne leur fert rien
qui corrige le vin , car ils le
boivent durant les Audiances,
lorſqu'on n'a encore ſervy que
< des ſuccreries , & des fruits .
Les Européens qui ont
l'honneur d'être appellez à
ces feſtins, y trouvent dequoy
fatisfaire leur appetit ; parce
que ce qu'on y ſert eſt bien
exquis , & bien apprêté ; mais
ils font fortembarraffez quand
il faut manger le ris à pleing
main , &déchirer le boüilli ,
E ij
52 JOURNAL
1-
& le rôti avec les doigts ; car
onn'y fert ny couteaux , ny
fourchettes ,& pas même des
ferviettes . On fert des cuillieres
de buis ; mais c'eſt pour
boire une certaine liqueur
compoſée d'eau roſe , de vin
cuit , & de verjus , qu'on boit
en mangeant leris. On ne peut
s'en ſervir pour manger , parce
qu'elles font fort larges , &
fort creuſes , de maniere qu'on
n'y peut prendre avec les levres
que la ſuperficie de ce qui
n'eſt pas liquide , le reſte demeurant
au fond.
La modeſtie , le refpect ,&
HISTORIQUE . SS
la retenue des Officiers eft
merveilleuſe ,& on n'obſerva
jamais mieux le Silence dans
les Communautez les
gulieres de l'Europe ,qu'on les
garde aux feſtins du Roy de
Perſe ; mais on ne s'y contraint
pas long temps ; car
mangeant toutes chofesàplei
nes mains , leur repas eft fi
court qu'à peine a ton achevé
de fervir àceux qui font en
bas , qu'on commence de
lever de devant ceux qui font
enhaut.
La magnificence du Roy
de Perſe paroiſt encore dans
Eij
54 JOURNAL
le grand nombre de Princes
Etrangers qu'il entretient à ſa
Cour. Le Prince de Georgie
&pluſieurs Princes Yuzbegues
avecleur Cour y vivent maintenant
à ſes dépens. Les Ambaffadeurs
, les Envoyez ,& les
Porteurs de Lettres des Princes
de l'Europe , & de l'Afic
qu'ony confond tous ſous le
nom d'Hôtes , ſont logez ,
meublez , & entretenus par la
liberalité du Roy , qui ne les
congedie jamais fans leur faire
un preſent d'argent , de brocard
, & d'étoffe de foye travaillées
dans ſes manufactures.
HISTORIQUE. 55
Il n'y arien de plus obligeant
que la maniere avec laquelle il
les reçoit Dés qu'ils font ar
rivez fur les confins , & qu'ils
ont fait ſçavoir au premier
Gouverneur qu'ils portent des
Dépêches au Roy de la part
des Princesquiles envoyent ,
leGouverneur leur donne des
chevauxpourmonter leur fuite
; & il leur fournit autant
de mulets , & de chameaux
qu'ilen faut pour porter leurs
bagages. Il envoye des Offi
ciers de fa maiſon pour les
conduire , avec un ordre de
leur faire donner une maiſon ,
Eiiij
36 JOURNALH
&leur dépenſe de bauche de
journée en journée , juſques à
cequ'ils arrivent à la Capita
let,&quand ils y font arrivez ,
ces Conducteurs les placent
dans une maiſon dans le Fauxbourg
,& ils vont donner avis
au Roy de leur arrivée. Le
Roy les reçoit au nombre de
ſes Hoſtes , il ordonne à l'Introducteur
des Ambaſſadeurs
de leur en porter la nouvelle
de ſa part , de leur preparer
une maiſon ,& des meubles,
&de les y introduire avechon
neur. L'Introducteur les va
complimenter dans le Faux
HISTORIQUE. ST
bourg,ilcompte ceux deleur
fuite,il en vient faire fon rapport
au Roy, qui leur affigne
des appointemens à propor
tion des gens qu'ils ont à leur
ſervice. Aprés cela l'Introduc
teur les vatrouver ,& les me
ne dans l'appartement qui leur
a eſté preparé. Il leur donne
un certain nombre de Gardes
du Roy qui ſe tiennent àla
porte pour empêcher qu'on
n'interrompe les Hoſtes de Sa
Majesté , & qu'on ne faſſe pas
d'inſulte à leurs Domeſtiques.
Il leur donne leurs appointemens
pour un mois , &il con
58 JOURNAL
tinuë de les leur apporter au
commencement de chaque
Lune. Illes viſite ſouvent pour
s'informer deleur ſanté,&de
leurs beſoins ,afin d'en informer
le Roy. Il les conduit à
toutes les audiances ,&à tous audiances
les feſtins publics , où ils ont
leur place avecdiſtinction ; ils
font honorez , & refpectez
par tout ; & ce ſeroit toucher
le Roy à la prunelle de ſes
yeux que de donner la moindre
occaſion de chagrin à fes
Hoſtes. Il a beaucoup d'égard
pour eux, il les défraye par le
chemin quand il les a congeHISTORIQUE.
رو
diez de la même maniere qu'il
les-a reçus.
Pour ce qui regarde les affai
res duConſeil du Roy , tout y
eft reglé. Ses Conſeillers de
Religion , d'Epée & de Robe
y font en nombre égal , tous
gens choiſis , d'eſprit & d'experience.
Ils ont de la pené
tration , & beaucoup de vivacité;
ils conçoivent aisément ,
ils donnent aux affaires toute
l'attention qu'elles meritent ,
&ne forment leurs déciſions .
que ſur des reflexions exactes .
Ils deliberent meurement ,&
ne ſe hâtent pas de decider.
60 JOURNAL
Ils ont cette maxime que le
temps fait plus qu'une année ,
&que ſçavoir temporifer
c'eſt ſçavoir vaincre fans peril.
Le ſecret eſt ſi grand dans
le Conſeil , qu'on a remarqué
qu'un pere ne revele pas à fon
fils les meſures qu'il fçait qu'on
ya priſes contre la vie.
Le Conſeil Privé eſt compofé
des principaux Eunuques
, & c'eſt dans ce Conſeil
que font decidées les affaires
les plus importantes del Erat.
Le premier Miniſtre ,& Isautres
Seigneurs ne ſçavent rien
de ce qui s'y paffe. Ces EunuHISTORIQUE.
GI
ques poſſedent les premieres
Charges , ils font gens de tête ,
& le Roy ſe repoſe ſur leur
fidelité.
Le Royaume des Perſans eſt
ſi vaſte & fi puiſſant , que tous
leurs voiſins qui ſont d'une
Secte Mahometane, differente
de la leur , conçoivent tant d'averſion
pour eux , que le Roy
eſt obligé d'entretenir des
Troupes nombreuſes pour
couvrir ſes Frontieres. Il a toûjours
au moins 12000. hommes
dans la Province de Kandahar
, qui confine au Grand
Mogol : 20000. dans le Ko62
JOURNAL
tasan , qui confine auxTartares
de Balk, Bokara, & Samarkand
: 15000.dans le Mazandran
, & le Guilan , qui confine
aux Moscovites , & aux Coſaques
par la Mer Caſpienne :
12000. dans le Derband , & le
Chiwan,qui confinent auxmêmes
Peuples , auffi bien qu'à la
Circaffie , à la Georgie , & à la
Colchide : 20000. dans laMedie
, dont la partie ſupericure
confine à la Turcomanie , &
l'inferieur auCurdiſtan: 12000.
à Erivan qui confine aux Etats
du Grand Seigneur , vers l'Armenie
Mineure : 12000. dans
HISTORIQUE. 63
le Laureſtan qui confine à Babylone
: 15000. dans la Su
ziene qui confine à l'Arabie ,
& 12000. dans l'anciennePerſe
, & la Caramanie qui s'étendent
depuis le Sein Perfique,
juſqu'au Fleuve del Inde.
Ces Troupes avec la Maiſon
du Roy ne font guere
moins de cent cinquante mil
hommes , fans y comprendre
les Garniſons des Villes qui
font dans le coeur du Royaume.
:
Le Roy de Perſe n'a pas
d'Infanterie ; parce qu'elle ne
pourroit pas ſouſtenir les fati64
JOURNAL
gues des Deferts & des Montagnes
dont la Perſe eſt remplie.
Ils ne ſe ſervent pas d'artillerie
pour la même raiſon.
Ils n'en ont pas beſoin pour
deffendre leursVilles, qui n'ont
ni murailles , ni fortifications.
Il n'a point de force fur
Mer , quoyqu'il ne tienne qu'à
luy d'entretenir de belles Flottes
, de ſe rendre le maître du
Golphe d'Ormus , de la Mer
d'Arabie , & de la Mer Cafpienne
: mais les Perſans n'aiment
point la navigation , ils
en ont même tant d'horreur
qu'ils appellent , Nacoda, c'està-
dire
HISTORIQUE . 65
à dire Athées , ceux qui expoſent
leur vie ſur un élement fi
peu fûr. Cela fait plaifir aux
Armeniens qui font tout le
commerce du Royaume.
Jecroy , Meffieurs , que ce
que vous venez de lire de la
Perſe ſuffit pour vous donner
une idée generale de ceRoyau.
me : finon la fidele Relation
que je vais vous faire du voyage
de ſon Ambaſſadeur , va
achever de remplir ce qui peut
manquer à votre curiofité ;
mais je penſe qu'il eſt à propos
de remonter , s'il eſt poſſible ,
à l'origine des chofes , pour
pour
Février 1715.
66 JOURNAL
vous mettre mieux au fait de =
cette Ambaſſade.
M. de Feriol étant Ambaffadeur
du Roy à la Porte , la
Cour envoya M. Fabre en
Perſe. M. Fabre dont l'hiſtoire
& le nom offrent à ma
memoire une des plus fingulie.
res& des plus galantes épiſodes
du monde & dont je
pourray vous entretenir ail-
Ieurs , alla juſtement mourir à
Erivan , en Armenie , Ville
Capitale de la Province de ce
nom ,& qui eſt le plus grand
Gouvernement de la Perſe.
Aprés ſa mort , M. Michel
HISTORIQUE. 67
aujourd'huy Conſul d'Alep ,
& qui étoit alors à Conſtantinople
, fut choiſi par la Cour
pour luy fuccéder dans ſa
Miſſion : il ſe rendit auſſitôt à
Erivan, & de là à Hifpahan ,
où il fit un Traité de Commerce
, par lequel Traité la
Courde Perſe confirmoit tous
les Privileges qui avoient éré
accordez juſqu'alorsen faveur
desMarchands & des Miffion
naires à la confideration de
l'Empereur de France.
Peu de temps aprés qu'il ſe
fût acquitté de la Commiffion
avec honneur , & qu'il fur
Fij
68 JOURNAL
parti de la Perſe , les Armeniens
firent tous leurs efforts.
pour rompre les meſures qu'il
avoit priſes pour l'affermiſſement
deſdits Privileges. Ils
maltraiterent les Marchands
François , ils accuſerent les
Miffionnaires , de toutes fortes
de crimes , & ils joignirent
àleurs impoſtures une Requête
dans laquelle ils repreſenterent
au Roy , que , non contents
d'enlever leurs femmes ,
& leurs enfants , ils pretendoient
encore les contraindre
à changer de Religion. Cette
Requête fut foutenuë par des
HISTORIQUE 69
Grands de la Cour qu'ils mi
rent dans leurs intereſts à force
depreſents ,& qui par furpriſe
, obtintent du Roy un
Commandement contradictoire
aux principaux articles
du Traité. En vertu dece
Commandement , les Marchands
& les Miſſionnaires répandus
dans les Provinces de
ce grand Royaume ,, curent
beaucoup àſouffrir ſur tout à
Amadan, l'ancienne Suſe, autrefoisla
Capitalede la Perfe ,&
leséjour de fes Roys , où l'on
affeure encore que deuxTombeaux
Superbes que les Juifsy confer70
JOURNAL
vent de tout temps, avec beau
coup deſoin & de veneration ,
font ceux d'Esther &de Mardochée.
Ils efſuyerent de pareils
traitements à Tauris , ( l'ancienne
Ecbatanne , où la vraye
Croixfut 14 ans entre les mains
de Cofroës , e jusqu'à ce que
Empereur Heraclius l'eûtobligé
de la luy rendre aprés une grande
Victoire qu'il gagna fur luy ; il
la porta ensuite en triomphe à
Ferufalem Ils n'curent pas
moins à fouffrir à Chamakée ,
Ville confiderable au Nord de la
Perfevers la Mer Cafpienne ,
où le Pere ChampionJefuite &
HISTORIQUE. 71
Son Compagnon furent misfous
lebâton,,&&eennsuite exilez. Ec
enfin àGandga autre Ville entre
Chamakée Tiflis Capitale
de la Georgie , où le Superieurdes
Capucins recent à differentes repriſes
,plus de deux mille coups
de bâtons ,&auroit eſté martyrifé
,fi on ne l'avoit délivré à
force d'argent. Tout cela cependant
s'étoit paflé contre
les intentions du Royde Perſe.
Voilà l'état où étoient les
affaires des Marchands & des
MiſſionnairesFrançois dans ce
Royaume,
Royaume , lorſque M. de
GaliſſonEvêque d'Agathople &
72 JOURNAL
Coadjuteur de M. Pidou de
S. Olon Evêque de Babylone ,
arriva en Armenie . D'abord
pour arrêter cette perfecution
, il déclara au Can * d'Erivan
, qu'il étoit chargé
d'une Lettre du Roy de France
pour l'Empereur de Perſe :
le Can en donna autfitoft avis
à la Cour , & aprés trois mois
de ſejour à Erivan , il le fic
conduire avec honneur à Hafpahan
, où on luy affigna foixante
écus par jour , quoyqu'on
ſcoûr qu'il n'avoit
* Ce Can s'appelle Beglerbay , on
Seigneur des Seigneurs
aucun
HISTORIQUE. 73
aucun Caractere. Mais ces
bienfaits , quelques confiderables
quils ſoient , font en uſa
ge chez les Rois de Perſe , &
ils ont tant de confideration
pour les Princes Etrangers ,
& fur tout pour les Rois de
France , qu'il ſuffit d'eſtre porteur
d'une Lettre de leur part ,
pour eſtre receu au nombre
delours Hoftes .
M. l'Evêque d'Agathople
eſtant arrivé àHifpahan , s'appliqua
uniquement à détromper
la Cour ſur les calomnies
qu'on avoit repanduës contre
les Miffionnaires & les Mar-
Février 1715 . G
74 JOURNAL
chands François qui estoient
alors en Perſe . Il chercha les
cauſes &les motifs de leurs impoſtures
dans leur commerce
&dans leur Religion.
Dans le commerce il découvrit
la haine & la jaloufie
des Armeniens liguez avec les
Anglois & les Hollandois
contre les Marchands de nôtre
Nation.
La guerre eſtoit alors allumée
dans toute l'Europe , ou
pour mieux dire les plus grandes
Puiſſances de l'Europe
avoient juré la ruine de la
France ; & le fuccés ne ré-
:
ま
A
HISTORIQUE. 75
pondant pas toûjours àl'équité
de nôtre cauſe, nos Ennemis
avoient ſoin de porter jufqu'aux
extremitez du monde
l'apparence de leur triomphe
avec le bruit de leurs menaces.
LesLettres&les diſcours qu'ils
ſemoient en tous lieux , produiſoient
alors des effets dont
nous nous reſſentions par
tout. Du coſté de la Religion,
il reconnut que les Armeniens
&fur tout leur Patriarche ef
toient les ennemis déclarez
des Miſſionnaires . Permettezmoy
icy , Meſſieurs, deux lignes
de digreſſion ſur la Reli
Gij
76 JOURNAL
gion des Armeniens. Vous
Içavez , ou vous ne ſçavez pas
ſans doute , qu'ils rejettent le
Concile de Calcedoine , qu'ils
excommunient tous les ans
S. Leon , & qu'ils ſuivent les
Dogmes d'Utuches qui ne reconnoiſſoit
qu'une nature en
J C. fans compter les autres
erreurs dont ils ſont infectez .
Mais ce n'eſtoit pas tout à fait
de cela qu'il eſtoit queſtion ,
& le Patriarche qui animoit
les Armeniens contre nos Mif
ſionnaires ne ſe ſeroit peutêtre
guere mis en peine du
changement qu'ils vouloient
HISTORIQUE. 77
leur inſpirer , s'il y avoit également
trouvé ſon compte du
côté de l'intereſt.
Ces découvertes faites , M.
l'Evêque d'Agathople travailla
au fuccés des deſſeins qu'il
avoit formez pour le ſervice
de tant de gens qui avoient
beſoin de ſon ſecours ; mais
malheureuſement la mort ne
luy laiſſa pas le loiſit d'y travailler
long- temps ,& il eût à
peine les yeux fermez que les
choſes retomberent dans la
confufion oùil les avoit trouvées.
M. Richard Miffionnaire
Gij
78 JOURNAL
des Millions Etrangeres
homme ſage & éclairé , ſe
trouva alors à Erivan , où l'Evêque
de Babylone luy écrivit
pluſieurs Lettres qui le
déterminerent enfin à ſe rendre
à Hifpahan , où quelque
temps aprés ſon arrivée, il fût
affez heureux pour pouvoir
faire preſenter une Requête
au Sultan Usſſain ,qui fut fi
touché du détail des choſes
qu'elle contenoit qu'il luy fic
donner deux mille cinq cens
écus , pour en payer huit cens
que devoit l'Evêque d'Agathople
en mourant ,&le refte
HISTORIQUE. 9
:
pour ſa ſubſiſtance Il luy fic
affigner_enſuite dix écus par
jour , le fit loger , & le receut
au nombre de ſes Hôtes .
Sur ces entrefaites M. Defalleures
Ambaſſadeur du Roy
à Conſtantinople envoya à
Hifpahan , les nouvelles imprimées
de la défaite entiere
des Ennemis à Marchiennes
&à Deſnain , & celle de la
levée du Siege de Landrecy ,
avec tout le détail des grandes
circonstances de cette memorable
Journée. Le Courier
chargé de ces Lettres , les remit
entre les mains de M. Ri-
Giiij
80 JOURNAL
chard qui les fit auffitôt traduire
en Perfien & preſenter
le lendemain à la Porte , où
l'Etmadaulet * accompagné
des plus grands Seigneurs de
la Perſe donnoit alors à ſon
ordinaire une Audiance publique.
Il n'eût pas plutôt
apperceu le Porteur de ce
paquet , qu'il demanda de
quoy il étoit queſtion. Seigneur
, luy dit il , ce ſont des
nouvelles d'une grande Victoire
que l'Empereur des Fran
çois a remporté de puis peu
fur ſes ennemis . Hâtez-vous ,
* C'est le nom du premier Ministre.
HISTORIQUE. 81
luy répondit ce Miniſtre ,
tranſporté de zele & de joye ,
hâtez vous , d'en faire la lecture.
Ce qu'on n'eût pas le
temps d'achever , parce que le
Sultan averti que l'Aúdiance
venoit d'eſtre rompuë par un
évenement fingulier , en envoya
demander la cauſe. L'Etmadaulet
fit donner auſſitôt à
P'Eunuque que le Sultan avoit
dépêche vers luy , le paquet
queM. Richard luy avoit envoyé.
Le Roy de Perfe non
moins impatient que ſon Miniſtre
, s'en fit ſur le champ
82 JOURNAL
faire la lecture, en preſence de
toutes lesFemmes &de ſes Eunuques
, & en reconnoiffance
du plaiſir qu'il avoit ſenti au
recit d'une ſigrande nouvelle,
il fit donner àM. Richard un
preſent de la valeur de plus de
deux cens écus.
Les affaires des François
changerent alors entierement
de face en Perſe , & il ne s'y
tint preſque plus de Conſeil
où il ne fut agité de quelle maniere
on s'y prendroit pour
envoyer inceſſammentunAmbaffadeur
en France, Enfin
malgré la longueur du voya
HISTORIQUE. 83
ge ,& les difficultez des paſſages
par la Turquie , ou par la
Moſcovie; en un mot malgré
tous les obſtacles preſque invincibles
qui parurent oppoſez
à ce deſſein , il fut cependant
executé de la maniereque
vous l'allez lire.
Il étoit important de ne
point donner d'ombrage à la
Porte Othomane ; &le ſecret
de cette Negociation étoit -
d'une ſigrande conſequence ,
qu'il y alloit de la viede l'Ambaffadeur
à être ſoupçonné
d'une Ambaſſade de cette nature
, juſqu'à ce qu'il fut hors
84 JOURNAL
des Etats du Grand Seigneur.
Les motifs de cette crainte
fondée ſur des principes tresraiſonnables
( que le Journal
de Verdun vous développera
de reſte , le mois qui vient )
determinerent le Premier Mi
niſtre de Perſe , à confier au
nom du Roy , à M. Richard ,
les Lettres& le treforde cette
Ambaffade, pour les remettre
au Can d Erivan. Ce qui fut
executé en la forme fuivante.
M.Richard reçût des Miniſtres
de Perſe , ſes inſtructions
pour ſon voyage vers
Lamy Carême 1713. Il fut
1
HISTORIQUE. 85
chargé des Lettres & des Preſents
du Roy le premier May
de la même année ; & le jour
de l'Afcenfion , avec une ef
corte de quarante hommes ,
il prit la route de l'Armenie.
Il courut pluſieurs grands perils
en chemin ,& il fut efcarmouché
par des gens des montagnes
qui ne ſubſiſtent que
des dépoüilles des gens qu'ils
pillent ; mais heureuſement
un petit defilé dont il s'empata
avant qu'ils puſſent y être ,
ou pour mieux dire ,un quart
d'heure de diligence , le ſauva
de leurs mains. Enfin aprés
86 JOURNAL
cinquante jours de marche , il
arriva à Erivan , où il alla d'abord
viſiter le Can , avec la
Lettre du Roy de Perſe dont
il étoit chargé pour luy , & en
même temps avec les Lettres
&les Prefents que ce Monarque
envoye au Roy.
Dés que le Can d'Erivan
eût receu ſur cette affaire les
ordres de ſon Maître , il laiſſa
à M. Richard la liberté de
paffer en Europe par où il le
jugeroit à propos , ce qu'il fit
par la Georgie , la Mingrelie ,
& la Mer Noire , pendant que
ceGouverneur prenoitde ſon
HISTORIQUE. 87
coſté, toutes les meſures qu'il
croyoit les plus juſtes pour
s'acquitter avec honneur dela
Commiſſion dont on ſe repoſoit
fur luy.
La Lettre que M. Richard
luy avoit renduë portoit en
ſubſtance, qu'il convenoit aux
intereſts de ſon Maiſtre qu'il
jettât les yeux ſur un des plus
éclairez & des premiers Seigneurs
de ſon Gouvernement,
pour l'envoyer , d'une maniere
convenable , à l'Empereur de
France , avec la qualité d'Ambaffadeur
de l'Empereur des
Perfes.
88 JOURNAL
Ce Can trouva alors dans
MehemetRıza Beg, Intendant
de la Province d'Erivan , Perfan
de Nation , & aprés luy la
premiere perſonne de fon
Gouvernement , un ſujet capable
de répondre par ſon
merite , & par l'éclat de ſon
Ambaſſade , à la haute idée
que les Peuples de l'Europe
ont des Souverains de l'Afie ,
&particulierement duRoyde
Perſe. En effet , dés qu'il l'eût
chargé de la part de ſon Maître
, de cette importanteCommiſſion
, il ſe diſpoſa à partir
avec un grand nombre de
chameaux ,
HISTORIQUE. 89
chameaux , de tantes ,debagages
, en un mot avec un
équipage auſſi ſuperbe qu'en
puiſſe avoir aucun des plus
grands Seigneurs de l'Afie.
Pendant que Mehemet RizaBegpreparoit
tout l'appareil
de ſon voyage , le Can
d'Erivan prenoit de ſon côté
toutes ſes précautions , pour
aſſurer le tranſport des preſens
du Roy de Perſe auRoy
de France.
Acob Jean , Armenien de
Nation , & le plus riche Marchand
de cette Contrée fuc
choiſi pour cette effet , & fon
Février 1715 . H
१० JOURNAL
bien , ſa femme, &les enfants
ſervirent d'ôrages pour la ſeu
reté de ce Treſor , dont on
luy confia particulierement &
la garde& les clefs.Enfin il partit
d'Erivan le 15. Mars 17 14 .
avec l'Ambaſſadeur , & ils prirent
enſemble la route de l'Eu .
rope , par la Natolie ; mais
pendant qu'ils traverſent ces
grands Deſerts qui font entre
la Turquie & la Perſe , où il
ne leur arrive rien qui ſoit
dignes de remarque , fouffrez ,
Meſſicurs , que pour vous donner
une juſte idée , ou plutôt
pour vous rafraîchir la me-
C
ま
HISTORIQUE.
moire de la maniere dont les
Armeniens vivent en Perſe ,
je vous preſente à leur ſujet
un extrait de quelques Chapitres
tirez des meilleurs Memoires
qui traitent des Etats
du Sephi.
Je vous ay dit dans un autre
endroit de ce Journal
quelle eſt en peu de mots , la
Religion qu'ils profeſſent.
Maintenant je croy que vous
ne me blâmerez pas de vous
dire quelque choſe des Ceremonies
de leurs Baptêmes , de
leurs Mariages , de leurs Enserrements
,& de la conſtan-
Hijy
92 JOURNAL
ce avec laquelle ils s'expoſent
aux plus affreux fupplices ,
plûtôt que de renier leur Religion.
C'eſt la coûtume des Armeniens
de baptifer les enfans
le Dimanche , & s'ils en
bapriſent quelques-uns dans
la ſemaine , c'eſt qu'ils ſe trouvent
en danger de mort. La
ceremonie ſe fait de cette maniere.
La Sage- femme prend
l'enfant qu'elle porte dans l'Eglife
, & le tient ſur ſes bras ,
juſqu'à ce que l'Archevêque ,
l'Evêque , ou le Prêtre qui lo
doit baptifer , ait die une par
HISTORIQUE. 9
tie de la Liturgie du Baptême.
Alors celuy qui baptife prend
l'enfant qui eſt nud , le plonge
dans l'eau , & l'en ayant retiré
le met ſur lesbras du Parrain ,
& lit encore quelques prieres.
Pendant qu'il les lit , il tient
ducoton dans ſes mains , qu'il
tord , & dont il fait un filet
de demie - aune de long. Il en
fait un autre de même longueur
d'une foye rouge qui
eſt plate , &de ces deux filets
qu'il tortille enſemble , il fait
un petit cordon qu'il met au
col de l'enfant. Ils diſent que
ce cordon fait de deux fils dif
94 JOURNAL
* ferens , l'un de coton blanc
l'autre de ſoye rouge , ſignifie
le ſang , & l'eau qui fortit du
Corps de JESUS CHRIST ,
lorſqu'il fut percé d'un coup
de lance à la Croix. Aprés ce
cordon noüé au col de l'enfant
, il prend de la Sainte
Huile pour l'en oindre en plufieurs
endroits du corps , en
faiſant le Signede laCroix fur
chaque endroit où il met de
l'huile , & prononçant à chaque
fois ces paroles :Je te baptiſe
au nom du Pere,du Fils,
du S. Efprit Il commence
l'onction par le front , de-là
HISTORIQUE.
au menton , puis il vient à l'eftomac,
aux aiffelles,aux mains,
& aux pieds.
La ceremonie du Baptême
étant achevée , le Parrain fort
de l'Eglife , ayant l'enfant fur
ſes bras ,& dans chaque main
un cierge de cire blanche allumé
, felon la qualité du pere
de l'enfant. On fort de l'Egliſe
au fon des tambours
des trompettes , des hautbois
, & d'autres fortes d'inſtrumens
du Pays qui vont
devant l'enfant qu'ils accom
pagnent juſques au logis , où
eſtant arrivez , le Parrain
JOURNAL
les remet entre les mains
de la mere. Elle ſe proſterne
enmême temps devant le Par
rain luy baiſant les pieds , &
pendant qu'elle eſt en cette
poſture , le Parrain luy baiſe
le deſſus de la tête. Le Pere ,
ni le Parrain ne donnent jamais
le nom à l'enfant ; mais
celuy qui le baptiſe luy donne
le nom du Saint dont la Fête
ſe rencontre le Dimanche du
Baptême. Si par hazard il n'y
a point de Saint dans leurCalendrier
ce jour de Dimanche ,
il prend le nom du premier
Saint qui vient dans la ſemai
ne
HISTORIQUE. 97
ne ,&de la forte, il n'y a point
parmy eux de nom affecté.
L'Enfant étant de retour au
logis , il s'y fait aſſemblée de
bien des gens , & le feſtin eſt
preparé pour les parents &
amis , & pour celuy quia baptiſé
l'Enfant , & qui eſt ſuivi
d'ordinaire de la plus grande
partie des Preſtres & Moines
du Convent , ou de la Paroifſe
où le Baptême s'eſt fait. Le
petit peuple s'engage tellement
pour ces fortes de feftins
, non ſeulement auxBaptêmes
, mais auſſi aux mariages
, & aux enterremens , que
Février 1715 . I
JOURNAL
le plus ſouvent dés le lendemain,
il n'ont plus de quoy
vivre, & qu'ils ne peuvent
payer ce qu'ils ont emprunté
pour cette inutile dépenſe.
C'eſt la coûtume en Perſe de
fairedonner aux coins des ruës
des coups de bâton à ceux qui
doivent , & qui ne peuvent
payer ; & ils font quelquefois
fi maltraitez ( car cela ſe fait
deux ou trois fois la ſemaine,)
que les ongles leur tombent
des pieds , & qu'ils ne peuvent
plus ſe ſoûtenir. Les creanciers
en uſent de la forte
,
afin que les parents & amis du
HISTORIQUE.
debiteur enayent compaſſion,
&luy donnent de quoypayet
ſes dettes ; mais ils trouvent
le moyen de ſe dérober à ce
fupplice , & quand ils voyent
qu'ils fontinſolvables,ils ſe retirent
dans le Alicapi,c'eſt àdire,
la porte de leur Prophete , qui
eſtun lieude retraite pour tous
ceux dont les affaires vont
mal , & qui ne peuvent ſatiſ
faire leurs creanciers. Ces lieux
là ſont ſi privilegiez , que le
Roymême ne peut les en tirer
& ils font nourris des rentes
anciennes qui ſont affectées
aux mêmes licux , & des au-
I ij
100 JOURNALI
mônes que l'on y fait tous les
jours. LesArmeniens qui ſont
pauvres ,& qui ne veulent pas
s'endetter pour les feſtins d'un
Baptême,ont introduit depuis
peu une coûtume , pour ſe
mettre à couvert de la honte
qu'ils croyent qu'il y a, de ne
pas faire grande chere à fes
amis dans cette rencontre. Ils
font baptifer l'enfant dans la
ſemaine, ce qui fait croire que
l'enfant eſt fort malade , d'au
tant plus qu'ils vont en hâte à
l'Egliſe ſans nulle cerémonie ,
&qu'ils ne ceffent de dire en
pleurant que l'enfant s'en va
mourir.
-
HISTORIQUE. FOT
Si une femme eft accouchée
quinze, ou vingt jours , &même
deux mois avant Noël , ils
different leBaptêmedel'enfant
juſqu'à cette Feſte , pourvû
toutefois que l'enfant ne de.
vienne pas malade. Voicy
qu'elle eſt la cérémonie que
l'on fait d'ordinaire à ce Baptême.
Dans toutes les Villes ,
ou Villages , où il y a des Armeniens
, & où il paſſe une
riviere, ou qu'ils'y trouvequelque
érang , ils ont deux ou
trois bâteaux plats couverts de
tapis fur quoy on marche , &
onydreſſe le jour de Noël unc
I ij
102 JOURNAL
maniere d'Autel. Le matindés
queSoleil ſe leve, tout leCler
gé Armenien, tant du licu ,
que des lieux circonvoiſins ,
ſe rend fur ces mêmes bâ
teaux vêtus defes orne
mens, avec les Croix , & les
Bannieres. Ils trempent la
Croix par trois fois dans l'eau,
&àchaque fois ils y jettent de
de la Sainte Huile. Aprés ils
liſent la Liturgie ordinaire du
Baptême , & l'Evêque , ou le
Preſtre prenant l'enfant il le
plonge dans l'étang , ou dans
la riviere juſqu'à trois fois , en
diſant les paroles ordinaires
HISTORIQUE. 103 .
Je tebaptise aunom du Pete,&c.
en l'oignant d'huile , comme
j'ay dit cy-deſſus. C'eſt une
merveille que la pluſpart de
ces enfants ne meurent de
froid , quand la ſaiſon eſtun
peu rude. Le Roy de Perfe
ſe trouve d'ordinaire à cette
cérémonie quand il eſt à Hifpahan
,&il ſe rend à cheval
au bord de la riviere avec les
Grands de ſa Cour. Laceremonie
achevée , il va àZulpha
au logis du Kalenter, qui eſt le
Gouverneur ou Juge des Armeniens
, chez lequel le diné
eſt preparé. Il n'y a point de
I iiij
104 JOURNAL
lieu au monde où l'on puiſſe
traiter un Roy avec moins de
peine que dans la Perſe;car ſi
un particulier prie le Roy à
manger chez luy ,& fi Sa Majeſté
veut luy faire cet honneur
, il n'a qu'à aller trouver
le Chef des Officiers , & luy
porter vingt tomans , qui font
environ trois cent écus, en luy
diſant que Sa Majesté vient
prendre un repas dans la maiſon
de ſon Eſclave ; alors
moyennant cette ſomme de
vingt tomans , leChefdes Officiers
eſt tenu d'envoyer au
logis de celuy qui traite leRoy ,
HISTORIQUE. 105
tout cequi eft neceſſaire pour
le repas ; fans cela c'eſt une
choſe qu'on ne pourroit entre
prendre, le Roy ne mangeant
jamais que dans de la vaifſelle
d'or , ce qu'un particulier
ne pourroit fournir. A l'iffuë
du repas on apporte au Roy
le preſent qu'on luy fait toûjours
dans ces rencontres , &
qui d'ordinaire eſt quelquegalanterie
qui vient d'Europe ,
& qui ne vaut gueres moins
de quatre ou cinq mille écus.
Quandils n'ont rien de galant
à luy preſenter , ils mettent
pareille valeur dans un baffin
106 1 JOURNAL
en Ducats d'or de Veniſe , &
l'offrent à Sa Majesté avec de
grandes foumiffions ; ils font
auſſi des prefens à quelques
Seigneurs , & aux principaux
Eunuques qui font à ſa ſuite,
fans compter ce qu'ils envoyent
à la mere du Roy s'il
en aune , aux Sultanes ſes femmes
,& à ſes foeurs. Ainfi ce
feſtin ſe faiſant ſans embarras
du coſté du traitement , ne ſe
fait pas du coſté de la bourſe
fans grande dépenſe ; mais les
Armeniens deZulpha peuvent
aisément la ſupporter.
Les Armeniens marient
HISTORIQUE. 107
d'ordinaire leurs enfants ſans
que les deux parties ſe foient
vûës ; & même ſans que les
peres ny les freres en ſçachent
rien. Il faut que ceux qu'on
veut marier ſe rapporte à ce
que les peres , ou les parens
leur endiſent. Aprés que les
meres ont conclu entr'elles le
mariage , elles en parlent à
leurs maris qui approuvent ce
qu'elles ont fait. Sur cette approbation
la mere du garçon
avec deux vieilles femmes ,&
un Prêtre vient au logis
de la mere de la fille ,& luy
preſente unebague de la part
108 JOURNAL
de celuy avec qui on veut la
fiancer. Le garçon paroît enfuite
, le Prêtre lit quelque
choſe de l'Evangile pour be
nir les deux parties , aprés
quoy on luy donne quelque
argent ſelon le bien qu'a le
pere de lafille. Puis on prefente
à boire à la compagnie ; &
cela s'appelle les fiançailles,
Quelquefois ils accordent les
enfants quand ils n'ont que
deux ou trois ans ; & même
lorſque deux femmes qui font
amics ſe trouvent enceintes
enmême temps,elles ſe promettent
de faire un malige
*1
HISTORIQUE. 109
,
des deux enfants qu'elle portent
, s'il arrive que l'une ait
un garçon & l'autre une fille.
Cela étant on les accorde dés
qu'ils font nez ; & depuis que
le garçon a donné la bague
quandil ſeroit vingt ans fans
ſe marier ,il eſt obligé d'envoyer
tous les ans le jour de
Pâques unhabit à ſa Maîtreſſe
avec tout l'afſſortiment ſelon
la qualité de la fille. Trois
jours avant que de celebrer le
mariage le pere & la mere du
garçon font préparer un feftin
qu'ils font porter chez le pere
&la mere de la fille , où fo
rro JOURNAL
trouvent les deux familles des
deux parties. Les hommes
font dans un licu àpart , & les
femmes dans un autre ; car ils
ne mangent jamais enſemble
dans des réjoüiſſances publi+
ques. La veille des nôces l'époux
envoye des habits à fon
épouſe , & quelque temps
aprés il vient prendre ce que
la mere de l'épouſe luy donne
de ſon côté. Que ſi l'époufe
n'a plus de mere , c'eſt quelque
vieille de ces plus proches
parentes qui habille l'époux.
Enſuite l'époux monte ſur un
cheval , & l'épouſe ſur un
:
HISTORIQUE. MI
autre , qui ont de magnifiques
harnois avec des brides d'or
&d'argent ſi ce ſont gens riches
;&ceux qui font pauvres,
&qui n'ont point de chevaux
àeux , ont recours auxGrands
qui leur en prêtent volontiers
pour cette Ceremonic. En
fortant du logis de la fille l'époux
va devant ; & a fur fa
tête un voile de gaze incarnate
, ou d'un retz d'or & d'argent
, dont les mailles font
fort preffées ; &qui le couvre
juſqu'àl'eſtomac. Il tient à ſa
main le bout d'une ceinture
qui a trois ou quatre aunes de
112 JOURNAL
long ; & l'épouſe qui vient
derriereà cheval tient l'autre
bout. Elle eſt auſſi couverte
d'un grand voile blanc depuis
la têtejuſqu'aux pieds , & le
cheval en eſt auſſi à moitié
couvert ; elle eſt ſi cachée ſous
ce voile , qui reſſemble plûtôt
àun grand linceul , qu'on ne
luy voit que les yeux. Deux
hommes marchent à côté de
chaque cheval pour tenir les
rênes ; & quand ce ſont des
enfants de trois ou quatre ans
(car on les marie quelquefois
dans ce bas âge ) il y a trois
ou quatre hommes pour les
tenir
:
HISTORIQUE. 113
tenir ſur la felle , ſelon la qualité
de leurs parents. Quantité
de jeunes hommes , tant des
parens , que desamis des deux
coſtez viennent à la ſuite , les
uns à cheval, les autres à pied,
avec un cierge à la main
comme s'ils alloient en proceffion
; & d'ailleurs les tambours,
les trompettes , les
haut bois , & autres inftrumens
à la mode du Pays , fuivent
toute la compagnie jufques
àl'Eglife. Quand ils ont
mis pied à terre , chacun fait
place à l'époux & à l'épouse ,
qui ſe vont rendre au pied de
Février 1715 K
114 JOURNAL
l'Autel tenant toûjours laceinture
; & il faut remarquer en
paſſant que dans chaque Egliſe
les Armeniens n'ont qu'un
Autel. Les époux ſe joignent
alors , & s'appuyent le front
l'un contre l'autre , puis le
Prêtre vient& tourne le dos à
l'Autel , aprés quoy prenant
laBible il la met ſur leurs têtes
qui luy ſervent de pupitre ;
&qui enfont affez chargées ,
parce que c'eſt d'ordinaire un
gros in folio affez peſant. Il y
demeure pendant qu'on lit le
formulaire du mariage , &
c'eſt le plus ſouvent un Eve
:
11.5 HISTORIQUE
que ou unArchevêque qui en
fait l'office. Ce formulaire eſt
fort approchant du noſtre.
L'Evêque demande à l'époux
Ne prenez - vous pas une telle
pour vostre Epouse ? & àl'époule:
Ne prenez- vous pas un tel
pour vostre mary ? & ils répondent
tous deux d'un ſigne de
teſte. La benediction matri
moniale étant faite , ils enten
dent la Meſſe , aprés quoy ils
retournent tous enſemble au
logis de la fille dans le même
ordre qu'ils en ſont partis . Les
nôces durent trois jours ,& il
ya , comme j'ay dit , depau
Kij
116 JOURNAL
vres gens qui ſe ruinent ences
occaſions ,& qui ne ſe peuvent
jamais remettre de la dépenſe
qu'ils y ont faite. Il ſe
boit plus de vin aux feſtins des
femmes qu'à ceux des hommes.
Lemary ſecouche lepremier,
la femme luy tire ſes bas,
& n'ôte ſon voile qu'aprés
avoir éteint ſa chandele. En
quelque temps que ce ſoit les
femmes ſe levent avant le jour.
Il y a tel Armenien qui depuis
dix ans qu'il eſt marié n'a jamais
vu le viſage de ſa femme
, & ne l'a jamais oüi parler
, car quoyque le mary luy
HISTORIQUE. 117
puiffe dire ,& tous les patens ,
elle ne répond que de la tête.
Elles ne mangent point avec
leurs maris, & file mariregale
ſes amis aujourd'huy , la femme
traite ſes amies le lendemain.
Dés qu'une perſonne eſt
decedée , un homme deſtiné
aux ſervices mortuaires va
promptementà l'Egliſe queris
un pot d'eau benite ,&l'ayant
apporté au logis du deffunt ,
il la jette dans un grand vaifſeau
plein d'eau , dans lequel
ils mettent le corps mort.Cer
homme s'appelle Mordichou ,
118 JOURNAL
c'eſtà dire celuy qui lave les
morts,& ces Mordichous ſont
en telle horreur parmi le peuple
, quec'eſt un infamie d'avoir
mange avec ces fortes de
gens. Tout ce qui ſe trouve
fur le mort lors de ſon decés
luy appartient,fur ce quelque
belle bague ,&c'eſtla couſtume
dans le Levant de coucher
avec le caleçon , la chemiſe ,
& la camiſole , parce qu'on
ne ſe ſert point dedraps.Aprés
que le morta eſté lavé , on le
revêt d'une chemiſe blanche ,
d'un caleçon , d'une camiſole,
&d'une toque ,& il faut que
HISTORIQUE. 119
letout ſoit neuf, ſans avoirjamais
ſervi à aucun autre. Puis
on le met dans un grand fac
de toile neuve ,& ils coufent
enfuite la bouche du ſac. Cela
étant fait , les Preſtres viennent
prendre le corps pour le
porter à l'Eglife ,& il eſt accompagnéde
tous les parents,
&amis du deffunt qui tiennent
tous un cierge à lamain.
Quand ils font à l'Egliſe ils
poſentle corps devant l'Autel
où le Preſtre dit quelques prieres
, puis on allume des cierges
autour du corps,&on le
laiffe en cet état toute lanuit.
εδωμέναι
120 JOURNALI
Le lendemain matin un Eveque
, ou un ſimple Preſtre dis
la Meſſe , à l'iſſuë de laquelle
on porte le corps devant la
porte de l'Archevêque , ou de
l'Evêque du lieu , où il eſt accompagné
de ſes parens , &
amis , & de tout le peuple qui
s'eſt trouvé à l'Eglife , la plû
partayantun cierge à la main,
Etant arrivez devantcetteporte
, l'Evêque fort de fon logis,
&vient direun Paterpour
Pame du deffunt. Cet acte fi
ni , la plupart de ceux qui ont
accompagné le corps depuis
l'Eglife juſques à la porte de
l'Evêque,
HISTORIQUE, 12t
l'Evêque, ſe retirent chez eux,
&il ne reſte que les parens ,&
quelques amis. Alors l'Evêque
,& les Preſtres font prendre
le corps par huit ou dix
pauvres qui ſe trouventlà ,&
qui le portent au Cimetiere.
Le long du chemin on chante
quelques Oraiſons , que les
Preſtres continuënt en dévalant
le corps dans la foſſe.Puis
l'Evêque prend de la terre par
trois fois , en diſant ces mots :
Tu es venu de terre ,& turetourneras
en terre,&demeures-y
jusqu'à ce que nostre Seigneur
vienne. Ces paroles dites on
Février 1715 . L
122 JOURNAL
remplit la foſſe. Ceux des parents
& amis qui veulent retourner
au logis du deffunt , y
trouvent le dîné prêt ; & même
s'il ſe preſente quelques
autres gens ,ils ne ſont pas refuſez.
Ils ont auſſi accoûtumé
de donner à dîner , & à ſouper
pendant ſept jours à quelques
Preſtres , & à quantité de pauvres
quand ils en ont le moïen.
Ils ne croyent pas que- l'ame
du deffunt ſoit ſauvée , s'ils ne
font cette dépenſe quand ils
le peuvent , & c'eſt d'où procede
que la pluſpart de ceux
dumenu peuple ſont toûjours
HISTORIQUE. 123
miferables,&comme eſclaves
des Mahometans , à cauſe de
l'argent qu'ils empruntent ,&
qu'ils ne peuvent payer.
1 Quand un Archevêque ou
un Evêque meurt ,ils fontcecy
de plus qu'à un Seculier.
Quand la Meſſe eſt dite , un
Archevêque , ou un Evêque
qui ſe trouve là écrit un billet
,& coupant le ſac où eſt le
mort , luy met dans la main le
billet où ſont écrits ces mots :
Souviens- toy que tu es venu de
terre , &que tu retourneras en
terre.
Si l'un de leurs Eſclaves
Lij
124 JOURNAL
meurt avant que ſon Maiſtre
luy ait donné ſa hberté,quand
le corps eft dans l'Eglife , le
Maiſtre écrit un billet fur lequel
il met ces mots : Qu'il
n'ait point de regret , je le tiens
franc ,&luy donne la liberté.
Car ils croyent qu'en l'autre .
monde on luy reprocheroit
qu'il feroit Eſclave , & que
fon ame en pourroit fouffrir
quelque douleur. Que fi l Ef
clave n'a point de Maiſtre , la
Maiſtreſſe , ou à ſon deffaut ,
les enfans font le billet.Quand
il arrive qu'un Armenien ſe
défait lay-même , on ne fait
HISTORIQUE. 125
point fortir le corps par la
porte du logis , mais on fait
un trou dans quelque endroit
du mur qu'on trouve le plus
commode pour mettre le
corps dehors , & delà il eſt
porté en terre fans nulle ce-
Temonie .
En general les Armeniens
font fort attachez à leurs coû
tumes , &à leurs ceremonies ,
&bien qu'il y en ait parmy
eux qui embraſſent le Mahometiſme
pour les interêts du
monde ces exemples font fort
Tares,& il s'en trouve au contraire
d'affez fermes & conf
L iij
126 JOURNAL
tans quand il faut ſoûtenir leur
Religion contre les perfecutions
des Mahometans. Le
Chapitre ſuivant en donnera
des exemples.
S'il y a des Armeniens qui
ont la foibleſſe de quitter
quelquefois leur Religion , ou
par quelque dépit , ou par
quelque honteux intereſt qui
les y pouſſe , la pluſpart y reviennent
par une ſerieuſe repentance
, & il s'en voit peu
qui ſe rangent pour jamais du
parti Mahometan. Quand un
Armenien qui eſt tombéde la
forte ,veut revenir à l'Eglife
HISTORIQUE. 127
pour reconnoiſtre la faute , il
n'en peut avoir l'abfolution
quedans le même lieu où fon
abjuration a été faite ,& on la
luy refuſeroit en toute autre
Ville ou Village où il la voudroit
demander. Ce qui les
porte le plus ſouvent à ce
changement , eft lorſqu'il y a
de jeunes gens qui ontdepensé
leur bien , & que le pere ne
leur en veut plus donner pour
leconfumer dans ladébauche,
Alors quelques uns ſe vont
faire Mahometans pour joür
du benefice de la Loy d'Ali ,
qui porte que quand unChe
Lij
128 JOURNAL
tien s'eſt rendu Mahometan ,
tout le bien de fon pere luy
doit appartenir , fans que fes
freres y puiffent avoir part.
Quand même il ne feroit que
coufin il prend alors le bien
de fon oncle , & il faut remarquer
que cette regle ne s'obſerve
que pour les Chrétiens
Sujets du Roy de Perſe. Mais
depuis quelques années les Armeniens
ont pourvû en quel
que maniere à empêcher ce
defordre. Car quand ils voyent
dans la Famille quelque debauché
, le pere , ou l'oncle
fait de bonne heure une feinte
HISTORIQUE. 129
vendition de ſes biens à quelqu'un
de ſes fideles amis. Il
faut que le contrat ſoit paffé
pardevant le Moufti ouleCadi
qui voyent bien que ce n'eſt
qu'une feinte ; mais qui toutefois
n'en difent mot ; & cela
eſt cauſe que peu de ces jeunes
Armeniens changent aujourd'huy.
Il y en eût un qui étoit venu
à Smyrne avec quantité de
marchandises, & pour en fruftrer
ſon pere , & fes freres ,
ſe rendit Mahometan. Aprés
avoir dépenſé en débauches
une partie de fon bien, il re130
JOURNAL
vint aux trois Eglifes où le
Grand Patriarche fait fa refidence
, pour avoir abſolution
de ſa faute ; mais il ne la
pût obtenir , &le Patriarche
luy dit qu'il falloit neceffairement
qu'il rétournât au
lieu où il avoit fait l'abjuration,
& qu'il reconnut fa faute
devant l'Evêque de Smyrne,
étant touché d'une veritable
repentance , il fit ce que le
Patriarche luy ordonnoit , &
quelques jours aprés avoir fait
la penitence qui luy fût en
jointe , & donné aux pauvres
la plus grande partie de ce qui
HISTORIQUE. 13t
luy reſtoitde bien , il futtrouver
le Cadi , à qui il tint ce
diſcours avec une reſolution
admirable , σου πω
Tu ſçais , luy dit-il , qu'ily a
quelques années que je me suis
fait Mahometan , je viens de
déclarerque je m'ensuis répenty ,
quejem'en repens, comme d'une
mauvaiſe Loy que j'avois embraßée
en reniant le Sauveur du
monde , e qu'ainſi je n'ay que
trop merité laMort. D'abord le
Cadi erut que c'eſtoit quel
que trait de folie dont il le
pouvoit guerir , & tachat de
le ramener doucement par de
132 JOURNALI
belles eſperances, mais voyant
que l'Armenien perfiſtoit
dans fa declaration , & s'emportoit
en des blafphemes
contreMahomet, il le fit mener
à la place, où il fut incontinent
mis en pieces à coups
de fabres ,&de fleches qui luy
percerentde corps. On peut
dire à la loüange des Armeniens
, que bien qu'ils foient
affez ignorans & malinſtruies
dans leur Religion , toutefois
quand il leur arrive quelque
disgrace , & qu'il faut qu'ils
meurent pour leur Foy, ils
vont au fupplice courageuſeHISTORIQUE.
133
ment& avec joie.
L'an 1651 dans Diarbekir
Ville de la Mesopotamie , il
ſe fit un mariage d'un jeune
Turc avec une fille de ſa Nation.
La mere de l'Epoux étoit
grande amie d'une Armenienne
des premieres de la Ville,&
cette femme n'avoit qu'un fils
de dix à douze ans . Elle fut
priée aux nôces du Turc
& elle ne pût refuſer de s'y
trouver , aprés lesgrandes follicitations
de fon amie. L'enfant
de l'Armenienne qui
avoit été preſent lorſque la
mere de l'Epoux vint inviter
$34 JOURNAL
la ſienne, ſouhaitta d'eſtre auffi
à cette feſte ,& demanda à ſa
mere ſi elle ne l'y meneroit
pas. Cette femme qui n'ignoroit
pas les coûtumes du Païs ,
dit à fon fils que cela ne ſe
pouvoit faire , & qu'au deſſus
de l'âge de cinq ou fix ans it
n'étoit pas permis à aucun
garçon de ſe meſler parmy les
femmes,& fillesTurqueſques,
L'Enfant ne ceſſa pas pour cela
de prier encore ſa mere de
lemener avec elle ,&une tante
qui ſe trouva là pour complaire
à ſon neveu , dit qu'elle
l'habilleroit en fille , & qu'on
HISTORIQUE. 135
n'y prendroit pas garde. En
un mot la mere ſe laiſſa perfuader
par la tante ,& par l'enfant,&
le jour venu , elle le
mena avec elle traveſti en fille.
Les noces en Turquie durent
au moins ordinairement trois
jours , & il ſe trouva en celles-
là une vieille femme qui
avoit tousjours l'oeil ſur l'enfant
de l'Armenienne , qu'elle
trouvoit trop adroit , &
trop agile pour une fille , particulierement
quand il danfoit.
Le ſoir les conviez s'étant
retirez , cette vieille pric
àpart la mere du marié ,&luy
136 JOURNAL
dit qu'elle ne croyoit pas que
l'Armenienne ſon amie eût
amené une fille ;& qu'à toutes
ſes actions elle jugeoit que
c'étoit un garçon que l'on
avoit deguiſé : le lendemain
toute la compagnie s'étant
raſſemblée , la vieille Turque
vint faire le même diſcours à
la mere ,& à la tante du jeune
Armenien , & ces deux femmes
témoignant d'en être fort
offenfees ; & affirmant que
c'étoit une fille , la Turque
pour n'en avoir pas le démenti
trouva moyen de prendre l'enfant
, & l'ayant mené dans la
chambre
HISTORIQUE. 137
chambre des Eſclaves de la
mariée;elles luy abatirent ſon
caleçon(car les filles en portent
dansle Levant de même que
les garçons )& elles trouverent
que la vicille ne s'étoit pas
trompée dans ſon jugement.
Le bruit s'en répandit auffitôt
dans le logis ,& ce bruit fut
ſuivi d'un grand tumulte.
Tous les gens de la noce crierent
que les chambres étoient
foüillées , & que l'Armenienne
avoit fait cela pour ſe mocquer
d'eux, & en dériſion de
leur Loy. Sur ces entrefaites
pluſieurs des principaux Ma-
Février 1715.
1
M
138 JOURNAL
hometans de la Ville accou
rurent au logis du marié;&fe
faiſifiant de la mere , de la
tante , & de l'enfant , les me
nerent au Bacha , afin qu'il en
fit juſtice. Le Bacha renvoya
les deux femmes &garda l'enfant
ſept ou huit jours croyant
que le peuple ſe pourroit appaiſer.
Mais il eût beau flacter
cette populace , & luy
remontrer que ce n'étoit
qu'un enfant, le pere
vaindedonner la moitié de ce
offit en
qu'il peſoit en or ; tout ce que
l'on put faire ,&dire ne fervit
de Fien , & le Bacha qui fe
HISTORIQUE. 139
vit preffe du peuple , ne voulant
pas donner Sentence de
mort contre l'enfant , le remit
entre les mains des parens
du marié , qui exercerent fur
luy des cruautez inoüies : ils
menerent ce pauvre enfant au
milieu de la grande place de
la Ville ; & l'ayant dépoüillé
nudàla reſervede fon caleçon
ils commencerent à l'écorcher
vif depuis le col juſques à la
ceinture , ne luy oſtant pour
ce jour- là que la peau du dos.
L'ayant laiſſe là toute lanuit
avec bonne garde, ils revinrent
le lendemain pour luy
Mij
140 JOURNAL
écorcher l'eſtomac, &les bras
Le Cadi , &le Moullah , &
pluſieurs des principaux Mahometans
de la Ville exhor
toient l'enfant à embraſſer
leur Loy ,& à ne fouffrir pas
qu'on luy fit plus de mal. Sa
mere y vint auffi ,& l'embrafſant
tendrement le conjura
d'avoir pitié d'elle & de luymême
,&de ſe rendre Maho
metan pour ſauver ſa vie ;
mais ni ſes Jarmes , ni toutes
les paroles les plus touchantes
que la douleur luy mit à la
bouche ne furent pas capables
d'ébranler la conſtance de
HISTORIQUE. 141
د
l'enfant. Ilrépondit à ſa mere
d'une voix ferme qu'il avoit
fouffert patiemment , & qu'il
fouffriroit encore , que les
tourmens ne luy faifoient
point de peur ; mais que fa
plus grande douleur étoit que
ſa propre mere le ſollicitoit à
renier fon Sauveur , ce qu'il
ne feroit pas. Les Turcs im
pitoyables au lieu d'être tou
chez de la conſtance de cet enfant
continuerent de luy
écorcher les bras, &l'eſtomac,
& aprés cette cruelle action le
laifferent encore là ſous bonne
garde juſques au lende
142 JOURNAL
main ; car ils avoient deſſein
de luy écorcher tous les jours
quelque partiede ſon corps ,
juſqu'à ce qu'il expirat. Enfin
le Bacha ayant horreur de ces
cruautez , vint le lendemain
de grand matin à la place avec
ſes Gardes ,&luy fit couper la
tête. On croit qu'il eût ſous
main quelque ſomme d'argent
pour ſauver l'enfant des
nouveaux fupplices qu'on luy
préparoit.
J'aurois abregé confiderablement
ce que j'ay tiré
d'Olearius , de Tavernier , de
Chardin & des autres Voya
HISTORIQUE. 143
geurs , fi aprés m'eſtre informé
exactement de la Religion
& des Moeurs des Perfans &
des Armeniens par ceux mêmes
qui font icy , ce que j'en
ay appris ne m'avoit pas parû
trop conforme à ce qu'on
nous en a laiſſé par écrit, pour
oferl'écrire moy-même,d'une
façon nouvelle ; fauf neanmoins
à ceux qui l'avoient lû
ailleurs , à s'épargner la peine
dele lire icy. Mais retournons
s'il vous plaiſt , Meffieurs , à
noſtre Ambaſſadeur.
Il partit d'Erivan comme
nous l'avons dit plus haut
744 JOURNALH
&
le . Mats pour fe
rendre à Smyrne , où aprés
quarante jours de marche,il
arriva le 28. Avril de la même
année , avec Ayoubehant
toute la fuite qui alors étoit
fort nombreuſe. Il fit auffi
toft avertir fecretement de
CatMfhoneMode Fontenu
Gonful François à Smyrne
Il loy recommanda la diligen
ce&lefecretpour fonembarquement:
illuy confiavecles
Lettres,les Preſents du Roy
fonMaſtre , qu'il fit embaler
dans desabales de foye , &
embarquer en même temps
fur
HISTORIQUE. 145
ſur un Navire François qui ſe
trouva dans le Port , preſt à
mettre à la voile ; & qui en
effet ſe hâta de prendre la
route de Marſeille , où il arri
va heureuſement.
Quatre ou cinq jours aprés
Agoubebant deguifé en matelot
, s'embarqua dans un autre
Navire , & ſuivit ſes Preſens.
Cependant legrand Doüa.
nier ſe méfiant du Perſan ,
&jugeant par le grand nombre
de Domestiques qu'il
avoit , qu'il n'étoit rien moins
qu'un Marchand, commed'abord
le bruit en avoit couru ,
Février 1715. N
4
746 JOURNALI
& encore moins un Pelerin
qui alloit à la Mecque ycom
me il le diſoitluy même, foupçonna
que tous les difcours
qui couroient fur ce ſujet,renfermoient
quelques myſteres,
il forma le defſſein de s'en éclaircir
, & pour cet effet , il mic
de tous les coſtez des Eſpions
en campagne pour examiner
les actions du faux Pelerin, &
pour empêcher qu'il ne pût
Juy échapper par Mer , ni par
Terre. En même temps il donna
avis de ſes ſoupçons à la
Porte.
Cependant Mehemet Riza
HISTORIQUE. 147
:
Beg aprés avoir refté vinge
ſept jours à Smyrne,& recon
nu l'impoſſibilité où il étoit
des'y embarquer pour laFran+
ce , ſe détermina à prendre la
routedeConſtantinople, dans
l'eſperance d'en pouvoir for.
tir plus facilement que de
Smyrne , & d'y demeurer du
moins inconnu juſqu'à ce que
M. Defalleurs pût luy facili
ter les moyens de ſe tirer des
mains des Turcs.
Il mit onze jours à ſe rens
dre de Smyrne à Brufſe , où il
séjourna fix jours , pour at
tendre la réponſe d'un Exprés
Nij
148 JOURNALH ,
qu'il avoit ſecretement dépêché
vers M. Defalleurs , afin
de luy donner avis de ſon ar
rivée dans cetteVillegg hop
Le Sieur Padery Secretaire
Interprete du Roy , Athenien
de Nation , fut choifi par M.
Deſalleurs pour aller luy rendre
la réponſe qu'il attendoit
à Bruſſe , pour luy dire qu'il
jugeoit à propos qu'il ne vint
pas avec tout fon monde , à
Conſtantinople , & qu'il fe
contentat ſeulement d'y
amener un ou deux de fes
Domeſtiques. Le Perfan ne
fut pas de cet avis , parce qu'il
HISTORIQUE. 149
croyoit avoir lieu de ſe méfier
de pluſieurs de ſes gens , craignant,
s'il les quittoit , que ce
qu'ils pourroient dire de luy
aprés ſon départ , ne luy fût
plus nuiſible , que cette marche
derobée , ne luy pourroit
être utile. Ainſi au licu
d'accepter cette propofition ,
il envoya à l'Ambaſſadeur
de France , Paderi, &fon Lieutenant
nommé Kadinchain
Perfan deNation , homme ex
pert dans les affaires , pour luy
remontrer que les difficultez
qu'il luy objectait eſtoient infurmontables
, qu'il falloit au
Niij
SO JOURNALH
contraire qu'ilarrivaravectout
fonmondeà Conſtantinople ,
&qu'on ne s'attachât uniquement
qu'à luy trouver une
maiſon écartée , où il pur ſe
diſpoſer on ſeureté à profi
ter du premier embarquementqui
ſe preſenteroit; que
c'étoit là en un mot la ſeule
choſe qu'il demandoit. Neanmoins
avant de ſuivre co
deſſein, Monfieur Defalleurs
luy fit propoſer encore
par le meſme Kadinchain de
venir à Conſtantinople de
guiſé ſous la figure d'un Marchand
&de ſe rendre dans
HISTORIQUE. ISI
un Camp comme le font ordinairement
les Marchands
Perfans. Que là il feroit plus
facile de trouver des expedients
pour ſon évaſion.Cette
propoſtion fut encore moins
goûtée que la premiere ,& en
confequence des inconveniens
dontelle parut environnée ,le
Kadinchain remontra à l'Ambaffadeur
deFrance, qu'il étoit
impoſſible de riſquer de s'expoſer
dans un Camp deMarchands
, fans courir le danger
d'eſtre reconnu à chaque inf
Lieu d'Assemblée pour les Marchands
Armeniens& Perfans.
Ninj
SA JOURIN A LIH
tant parades Armeniens ou
Perſans qui arrivent tous les
jours à Conftantinoplejoice
qui feroit trés préjudiciable à
l'Ambaffadeur de Perfe , veu
les avis qu'on avoitreceus à la
Portedetoutes parts ,& prin
cipalement du Grand Doüa
nier de Smyrne , qui le croyoin
plutôt ce qu'il étoit veritablement
, oudu moinsun Eſpion
dépêché pour enlever le frere
du Roy de Perſo , ou celuy
qui prend cette qualité , qui
eſt entre les mains des Turcs à
Lemnos ,que pourunJoü allier
ou un Pelerin comme on le
1
HISTORIQUE. S
publioit.Toutes ces objec
tions bien examinées ,M. Dofalleurs
duy fit offrit un afyle
dans ſon Palais ; mais Kadinchain
s'oppoſa à cet avis , en-
• core plus fortement qu'iln'avoit
fait aux autres. Il remon
tra que cette demarche ſuffis
roit pour attirer des affaires
trés-fâcheuſes à ſon Maiſtre ,
non ſeulement par rapport à
fa fuite nombreuſe , mais en
core parce qu'il ſçavoit que le
Doüanier de Smyrne avoit de
taché aprés luy deux Efpions
qui l'avoient ſuivy juſqu'à
Bruffe,&qui ne manqueroient
254 JOURNALHI
pas de le ſuivre juſqu'à Conf
rantinople. Enfin il fut arrêté
qu'il defcendroitdansunemai
fon , fur le Canal de la Mer
Noire,dans le quartier nommé
Kourouchechemée aufh-tô la
Veuve LoürfeBerot,Françoife,
Maiſtreſſe de la maiſon qu'on
luy choifit, eût ordred'en met
tre en poffeffion le St Paderi ,
qui endonnales clefs auKadına
chain pour y introduire ſon
Maistre incognito.op 21 ףילכ
Le ſecond jourde fon arri
vée M. Defalleurs députa
Paderi pour aller le comp
plimenter de la part , & luy
HISTORIQUE. ISS
dire que tout étoit prêt pour
fon embarquement , qu'il ſe
difpofât à partir le lendemain
au matin pour ſe rendre fecretement
au Port de Troye;
( c'est maintenant un Portdefert,
au lieu même où l'on dit que fût
l'ancienne &fameuse Ville de
Troye , qui a fait ,&quifait
encore àpreſent tant de bruitdans
lemonde. ) qu'il y trouveroit
laBarque nommée la Vierge
de Grace commandée par le
Capitaine Eſtiennede Cuges ,
& que Paderi l'y attendroit ,
qu'au reſte il ne luy recom
mandoit de gagner cette rade
15G JOURNALIH
en diligence , que pour préve
nir les dangers qu'il trouvoit
àle faire embarquer à Conf
tantinople.co
Mehemet Riza Beg , dit à
Paderi ,après avoir receu le
compliment del'Ambaffadeur
de France , qu'il enverroit
avantde partir , fon Lieutenant
, le remercier des foins
qu'il ſe donnoit pour luy.
Mais malheureuſement il fut
arrêté le même ſoir dans ſa
maifon par un ordre du
Grand Seigneur qui fut executé
par les gens du * Chaoux
*Grand Prevost 3
HISTORIQUE.
Bachi , du a Bostangi Bachi ,
& du grand Doüanier , chez
qui il fut mené d'abord avec
fon Secretaire Akond & lon
Kadinchain , où il fut interrogé
, & de la transferé chez le
Chaoux Bachi , de chez le
Chaoux Bachi, chez les b Reys
Effendi, où il fut encore interrogé
en prefence du grand
Tefterdar , dudKiaia duVifir,
&de pluſieurs autres grands
Officiers de la Porte , qui luy
foutinrent qu'ils avoient des
Grand fardinieregise bari
b ChefdeFruftice.nepal.
c Grand Treforier.
d Lieutenant du grand Vifir
4
5S JOURNALIH
avis certains qu'il étoit Am
baſſadeur du Roy de Perfo
& qu'il alloit en Franceplib
écouta tranquillement tout ce
qu'ils depoſerent contre luy ,
&leur répondit d'un air fimple
& ingenu , qu'il n'étoit
rien moins que ce qu'ils
croyoient , que le Roy de
Perſe avoit trop de ſujets
illuſtres par leur naiſſance &
par leur dignité ,& dignes de
porter les grands titres qu'ils
luy fuppofoient , pour l'honorer,
luy chetive creature,de
la qualité de ſon Ambaſſadeur
auprés de l'Empereur de FranHISTORIQUE.
159
un
cerCependant ſe ſentantvive.
ment preffé il leur fiton
difcours plein de feu & d'éloquence
,qu'il finit par un ferment
qu'il n'étoit ni Marchandini
Ambaſſadeur ; mais
un Pelerin , un fidele Mahometan
, un Muſſulman zelé ,
& qu'il alloit à la Mecque ,
pour accomplir , s'il pouvoit ,
Je voeuqu'il avoit fait de voir
le Tombeau du Prophete
avant de mourir. En un mot
il répondit à toutes les queftions
qu'ils luy firent avec tant
de force , de juſtefle , & de
preſenec d'esprit qu'il leur.
TOURNTUH
ferma la Bouche. W fut neang
moins remis entre les mains
du Chioux Bacchhii qui eur ors
dre de le garder avec fon
Akond , fon Kadinchain &
deux autres domeſtiques qui
le fervoient.
Le lendemain on fut viſiter
ſa maiſon , ton équipage .
fes hardes , ſes papiers ,& on
arreſta tous ſes gens qui furent
mis dans les prifons de la
Doüane ; mais il avoit fi bien
pris ſes meſures à Smyrne ,
qu'on ne trouva rien qui pût
dépoſer contre luy. Cependant
quoyque toutes ces ap
parences
HISTORIQUE. 161
parences luy fuffent favorablleess
,, on l'amena le même ſoir
avec fon Secretaire dans une
grande chambre , où on les
viſita encore juſques dans les
plis les plus fecrets de leurs vêremens.
Il avoit heureuſement
eu la précaution de donner le
Sceau de fes Armes , ou celuy
de fa Charge , à fon Secretaire
qui l'avoit enterré dans un
trou de la chambre où on
l'avoit enfermé la veille. Ce
qu'il y cût de plus fâcheux
pour luydans la rigueur de fes
perquiſicions , ce fut de ſe voir
obligé de déchirer & avaller
Février 1715.
162 JOURNALIHI
dix une Lettre de change de
mille piſtoles que le Kan d'Erivan
luy avoit donnée à prendre
, ſur le compte d'un gros
Marchand Armenien, nommé
Agabap , pour en recevoir la
valeur d'un de ſes neveux à
Conſtantinople.
à force
Paderi qui fut informé de
tout ce qui ſe paſſoit
de diligence & de ſoins , &
qu'on alloit refferrer encore
plus étroitement qu'on n'avoit
fait , Mehemet Riza Beg , fut
apprendre ces facheuſes nouvelles
àM. Defalleurs qui en
fut allarmé ,& qui luy donna
HISTORIQUE. 163
2010
la deffus ordre de redoubler
fes attentions , pour s'informer
directement , ou indirec
rement de ce qu'il deviendroit.
Il mit en effet tout en uſage,
pour s'mftruire du fort qu'on
luy deſtinoit , il přit toute for
re de figures , il te déguifa de
routes les manieres, tantoften
Juif, tantoſt en Armenien ,
tantoſt en Eſclave. A la fa
veur de ces déguiſemens , il
s'introduiſit chez les Grands ,
il ſe meſla avec leurs domeftiques
, en un mot il s'y prit fi
bien , que chaque jour , on
lay contoit , comme à un
Oij
264 JOURNALIH
homme fans conſequence st
toutes les circonstances d'une
affaire dont on ne le croyoit
pas fort curieux. Tantoſt on
luy diſoit que le Perfan qui
étoitdans la priſon duChaoux
Bachi , étoit reconnu pour
Eſpion , & que fon procés
étoit fait, tantoſt qu'on alloit
l'exiler , ou l'envoyer aux gale.
res , lorſqu'enfin on luyjura ,
qu'on étoit fûr qu'il étoit Ambaffadeurdu
Roy de Perſe en
France , qu'il étoit convaincu
d'avoir voulu traverſer les
Erats du Grand Seigneur
fans faire partde ſa Miſſion à
HISTORIQUE. 168
la Porte,qu'il alloit eſtre travé
comme un Elpion ; & qu'il
ne pouvoit plus en un mot
éviter la mort que fon attentat
meritoit. Il fut là-deſſus
rendre compte à M. Delalleurs
de tout ce qui le paſſoit.
Le peril étoit extrême , il y falloit
un prompt remede , ou le
Perfan alloit perir. Auffi ne
negligea til tien pour le tirer
d'un pas fi dangereux. Il cmploya
ſes ſoins , les preſents ,
For l'argent& ſes amis ,tout
enfin pour luy procurer fon
élargiſſement.
Sur ces entrefaites Paderi
166 JOURNALH
qui ne pouvoit nullement en
trer dans la maison duChaoux
Bachi , quoy qu'il fut de fes
amis , parce qu'il y étoit trop
connu , trouva le moyen de
s'aboucher avec un des Do
meſtiques de Mehemet Riza
Beg, qui (par grace fingulière )
alloit & venoir dans la Ville,
pourit acheter les provifions
neceſſaires à ſonMaiſtre. Il luy
donna plufieurs rendez vous ,
&receut de luy un détail de la
façon dont on traitoit l'Ambaffadeur.
En même temps
Paderi luy apprit tout ce que
M. Defafleurs faifoir pour fa
HISTORIQUE. 167
délivrance , & luy recommanda
de l'en informer pour l'encourager
: mais quelques jours
aprés luy avoir donné ces efperances
, les affaires de Mehemet
parurent encore plus
deſeſperées que jamais . Le même
Domestique vint dire à
Paderi qu'on devoit inceſſamment
faire mourir fon Maiftre;
que tous les jours ſes gens
étoient horriblement tourmentez
, qu'oonn les aſſommoit
de coups de bâton , qu'on les
menaçoit du feu , & qu'on les
appliquoit à la queſtion , pour
los obliger à déclarer ce qu'il
168 JOURNAL
étoit. Cependant nul d'entre
cux n'en voulut jamais rien
faire , ny par promelles , ny
par menaces.
(Un pareil exemple de conftance&
de fidelité , ſeroit , fr
je ne me trompe , bien rare
en France. )
Alors Paderi qui crût qu'il
n'y avoit plus rien à en efperer
, fut dire à M. Defalleurs
ce qu'il en penfoir. M. Defalleurs
auffi rôt le chargea d'un
double billet qu'il luy commanda
de donner au Domef
tique de l'Ambaſfadeur , afin
qu'il le remit entre les mains
de
1
HISTORIQQUUEE.. 169
de ſon Maiſtre , à qui l'un de
ces deux billets devoit apprendre
l'uſage qu'il pouvoit faire
de l'autre.
Ceyl
Godel HISTORIQUE 10.14 55
88594
DU VOYAGE
DE L'AMBASSADEUR
DE PERSE
EN FRANCE.
E vous entends,Mef.
fieurs , raifonner tous
les jours fur lesmotifs
qui peuvent avoir porté le
Roy de Perſe à envoyer un
Ambaſſadeur au ROY. C'eſt
A ij
7 JOURNAL
une choſe ſi rare qu'on n'en
trouve preſque point d'exemples
dans l'Histoire de cette
Monarchic. Enfin toutes vos
converſations roulent ſur les
honneurs qu'on luyfait ,& fur
les preſens qu'il apporte
Quoyque toutes ces cire
conſtances , dont nous n'avons
parlé juſqu'à preſent
que par conjectures , ſemblent
nous occuper d'une façon extraordinaire
, & quoy que
nous en tirions de grandes
conſequences de Commerce
&d'Union entre les Perſes &
nous ;permettez -moy de vous
HISTORIQUE.
fade.
dire que je n'y vois rienderare
que la nouveauté de l'Ambafob
onchlil ans alq
Unpareil évenement pourra
paroître plus merveilleux ,
lorſqu'il y aura quelque pa
ralelle à faire entre les autres
Rois de la terre & le noftre ;
mais le prodige ceſſe, puiſque
dans le fond cet hommage eft
tine eſpece de dette dont il
ſemble que les Maiſtres du
monde s'aquittent avec le
plus grand des Rois . 22
Jeme garderois bien ,Mef.
fieurs , d'approcher une main
profane de ce Modele fouve
A ij .
JOURNAL
rain de Grandeur & de Majeſté
, s'il n'eſtoit pas naturel
d'entendre les loüanges des
Dieux dans la bouche des
hommes : &j'entreprendrois
peut eltre, aprés tout le genre
humain, de le peindre tel
qu'il eſt ànos yeux , fi mes expreſſions
, quelques fortes qu'-
elles puiffent eſtre , l'eſtoient
affez pour vous retracer l'idée
que vous avez de ſes vertus.
En un mor , quelque veneration
, & quelque amour que
confervent pour luy les ſiecles
les plus reculez, ſon regne eſt
fibrillant,& fi neceflaire , que
HISTORIQUE.
le plus grand malheur de fes
Pouples , eft , qu'il ne puiffe
eftre immortel , que dans la
menoire des hommes. 國
. Mais il me ſemble vous
voir, Meffieurs , me reprocher
l'audace avec laquelle je vous
étale l'image de ces veritez.
Qu'avois -je de moins à dire ?
Mercure , dites-vous , doit
garder plus de meſures ; cet
auguſte tableau ne doit
point avoir de place dans ſes
ouvrages , & ce n'eſt que par
un excés d'indulgence , qu'on
luy permet d'en parler quelquefois
, fimplement enHif
torien. Aiiij
JOURNAUH
22 Je vous crois ,& je me tais
avechumilité ; mais jepenſeen
même temps que la pluſpart
de ceuxqui ſe mêlent dechanter
ces louanges , devroient ſe
taire avec la même humilité
quemoy
L'Ambaſſadeur de Perſe a
voit donné lieu au diſcours
que vous venez d'interrompre
; mais je n'ay pas de rancune
: & je vous demande ſeulement
en grace ( ſi vousvoulez
entendre le recit de ſes
avantures ) de me laiſſer réprendre
l'article qui le concerne,
aprés néanmoins vous
HISTORIQUE.
avoir entretenu en peu de
mots de l'Etat preſent de la
Perfolg it cop aquos 50
Le Royde Perſe , fils du
Sultan Soliman ,petit- fils du
Grand Sephi , s'appelle Sultan
Uſſain : Il eſt Souverain de
plus de douze Royaumes fort
vaſtes & tres - celebres dans
l'antiquité. Il ne prend que le
nom de Châ, qui veut dire
Roy, mais Roy par excellence.
Ses Sujets le croyent le plus
magnifique , le plus puiſſant ,
&leplus abſolu Prince de toute
l'Afic.
Ils l'appellent auſli Alum
10 JOURNAL
Pena , qui veut dire l'Ombre
duMonde , ou l'azile affuré de
toutes les Nations . Il a environ
trente huit ans, ſa taille eft
noble& belle, ſa phyfionomie
grande & majestueuse , & fon
air le diftingue de tous les
grands Seigneurs de la Perfe.
Il eſt doux , affable , il aime les
Errangers , & leur fait du
bien, & il eſt tellement ennemi
de la cruauté , qu'il n'a fait
encore mourir perfonne depuis
qu'il regne. Il y a prés de
vingt cinq ans qu'il eſt fur le
Trône.
Sa Cour eſt à peu prés dans
HISTORIQUE. IT
lemême état qu'elle étoit fous
le Regne de fon pere: mais
comme malgré les relations
des gens qui ont voyagé
dans ce Royaume , il ſe peut
faire , qu'au deffaut d'un évenement
auſſi extraordinaire
que celuy cy , peu de perfon
nes ayent été curieuſes de les
lire , j'ay crû , faifant naturellement
, & par la qualité
de mon employ , profeffion
d'etre plagiaire , que vous ne
me blameriez pas de piller
pour l'amour de vous quel
ques unes des principales re
principales
marques de ces Voyageurs,&
12 JOURNALH
de vous les donner comme
des chofes nouvelles , fur la
foy des témoins que vous
avez à préſent des veritez que
vous allez lire.
Le premier Pontife de Per
fe ,qui est la premiere perfonne
aprés le Roy , s'appelle
Sadré Caffa , c'est-à-dire , le
Pontifeprincipal : il eſt leChef
Spirituel de tout l'Empire ;
mais il ne s'occupe qu'à Gou
verner la confcience du Roy,
&à regler la Cour & la Ville
d'Hispahan ſelon les regles de
Alcoran.
La ſeconde perſonne dans
HISTORIQUE. 13
le ſpirituel s'appelle , Sadré
Elnan Alek ,il fait dans tout
le Royaume ceque le premier
Pontife ne fait quedans laMaiſonduRoy
,&dans le diſtrict
d'Hifpahan.
LetroifiémePontife de Per
ſe ſe nomme Akond , c'elt- àdire
, le Sçavent par excellence
, le Vieillard , ou le Venerable
de la Loy Mahometan
ne; il connoiſt des cauſes des
Pupilles, desVeuves, desContrats
, & des autres matieres
Civiles.. さい
Il y a fix Miniſtres d'Etat
dans la Perfe , que l'on appel-
1
14 JOURNALI
le Rohna Dolvet , c'eſt à dire,
les Colonnes qui ſoutiennent
l'Empire : fi vous eſtes curieux
d'apprendre quels font leurs
rangs & leur autorité , voyez
Chardin , & un autre Livre
qui a pour titre l'Etat preſent
de la Perſe. Mais il y a auprés
du Roy de Perſe des gens revêtus
de Charges , dont les
emplois ſont ſi extraordinaires
que jevous prie de mepermettre
de vous en dire quelque
chole ; par exemple.
Le Monadgen- Bachi , c'eſtà-
dire , le Grand Aftrologue
eſt toûjours placé fort prés du
HISTORIQUE. 15
Roy pour luy dire à chaque
inſtant ſa bonne ou ſa mauvaife
avanture; ſes predictions
font reſpectées comme des
Oracles ; le Roy n'entreprend
rien ſans l'avoir conſulté.
Le Hakim-Bachi , ou premierMedecin
eſt toujoursaflis
àcoſtédu Roy quand il mange
pour luy indiquer les viandes
qui luy font neceſſaires ,
il eſt celuy de tous les Officiers
de la Couronne qui a le plus
de credit , d'honneur ,& de
profit ; mais ſa Charge n'a
pas lieude faire envie ,car on
Ie rend reſponſabledela mort
16 JOURNAL
du Roy ,& fa vie paye toujours
pour celle du Prince.
C'eſt une Matrone du fond
du Haram * qui applique le
ſceau du Roy fur toutes les
Requeftes. Il y a dans la Perſe
un Ordre de gens qu'on appelle
l'Ordre des Sephi , ils
eſtoient autrefois en grande
veneration ; mais ils ſont
maintenant dans le dernier
mépris , parce qu'on les accuſe
de tenir des affemblées
nocturnes dont la pudeur
ne permet pas de parler.
L'appartement des Femmes.
Lcs
HISTORIQUE. 17
LesReligieux de cetOrdre ne
fervent plus que de portiers
& d'executeurs de Justice ;
cependant tous les Grands
Seigneurs en font ; le Roy en
eſtGrandMaitre; & c'eſt pour
cela que les Etrangers l'appel.
lent le Grand Sephi , je dis les
Etrangers , car cenom ferois
fort mal reçû en Perſe.
Quoyque les bâtiments de
Perſe n'ayent pas tant de jufteſſe
dans leur ſtructure que
ceux d'Europe , ils ont neanmoins
un certain agrément
qui donne de l'admiration aux
Européens même ,& il n'y en
Février 1715. B
18 JOURNAL
a pas un qui ait veu le Palais
du Roy de Perſe , fans avoir
été frappé de fabeauté. Il eſt
bâti à l'Occident d'une grande
place appellée Meidan ,
c'eſt à dire , Marché. Cette
place eſt la piece la plus curieufedu
Levant. Elle est fort vaſte
& plus longue que large ; fa
longueur eft tirée par des Angles
paralelles de fept cent
pas ordinaires de long ſurtrois
cent de largeur ; les quatre
coſtez ſont bâtis en Portiques
dela même ſtructure que les
aîles de l'entrée du Palais
comme on le peut voir dans
১
fo
HISTORIQUE. 19
le deſſeinqu'on en a tiré. Les
jeunes Seigneurs de Perſe s'e
xercent dans cette place à
joüer au Mail à cheval , à
jetter la lance , & la ramaffer
fans quitter l'un des étriers ,
&àtirer la fleche par deriere
en fuyant à toute bride felon
l'ancienne coûtume des Parthes.
Ils tirent au blanc de
cette maniere dans une affiere
d'or quel'on met au boutd'une
grande perche qui eftdref
fée au milieu de la place. Le
Royquivoit cet exercice de fa
Salle d'Audiance , donne un
Prix avec l'afficte d'or , à ce-
Bij
20 JOURNAUH
luyqui la met bas. Il luy ens
voye auffi quatre cent écus
pourune collation que leRoy
luy faitl'honneur d'aller prendre
chez luy ,& tous les Scigneursle
vont feliciter fur fon
adrefle , & fur l'honneur que
leRoy luy a fair. 1 zor
A l'Orient de cette place
vis à vis le Palais du Roy ,
paroiſt uneMoſquée dont le
Dôme eſt une piece tres hardie
à cauſe de ſa grande largeur
; les dehors de ce Dôme
font peints en Porcelaines ; il
eft entouré d'une ceinture
blanche , large de plus de
HISTORIQUE.
deux pieds; fur laquelle paroif
fent de gros caracteres Per
fans. La Pomme ,& le Croiſ
fant qui font au bout , font
dorez ; fon Portique eft de
Marbre, il eſt enrichi de plu
fieurs beaux ouvrages .
Dans l'un des bouts de
cette place du côté du Midy
eſt la grandeMoſquée du Roy
dediée par Cha- Abbas , le
GrandAmethi , le dernier des
douze Imams , ou Saints de
Perfe. Ils l'appellent Sahab
Zarman ,c'eſt à- dire , le Maî
tre du temps. Ils diſent qu'il
a été enlevé vivant comme
22 JOURNAL
Enoch , &qu'il doit venir à la
fin du monde , juger toutes
les Nations , aprés les avoir
parcouruës ,monté ſur le cheval
Duldul , qui étoit la monture
ordinaire de Mortus Ali.
Le Portail de cette Moſquée
eſt une piece qui pourroit donner
de l'admiration aux plus
habiles Architectes del Euro
pe. Il eſt d'une hauteur extraordinaire;
le bas a juſques à
trois toiſes de haut. Il eſtd'un
Marbre de pluſieurs couleurs;
& cette ceinture de marbre
continue dans les Portiques ,
&dans le corps de la Mof-
1
HISTORIQUE. 23 :
quée. Toute la façade eſt pein
re d'azur verniffé , elle est mêlangée
de pluſieurs feüillages ,
&feftons dorezen demi relief.
Le couronnement du frontif
pice eſt d'un plâtre relevé en
boſſes rondes marquetéesd'or,
travaillées d'une maniere ſidélicate
qu'ileſt difficile de mieux
employer le plâtre en aucun
autre lieu. La porte eſt couverte
de groſſes lames de vermeil
doré.On entre dans cette cour
fort vaſte , entourée de galeries
, dont les colomnes font
demarbre granite. Les chapiteaux,
la corniche , & la frife
L
*4 JOURNAL
de ces galeries ſont azurées ,
&dorées. Les Perſes font leurs.
prieres deflous , aprés avoir
fait leurs purifications dansde
grands baſſins de marbre , qui
font au milieu de cette Cour ;
la Moſquée eſt à droite; ony
entre par une arcade fort exhauffee,
embellie , peinte , &
dorée de la même maniere que
les galeries. Le corps de la
Moſquée est fort vaſte ; elle a
un double Dôme de lamême
ſtructure que celuy de laMofquée
precedente.
Il y a devant ces Dômes
deux Minarés couverts d'ouvrages
HISTORIQUE. is
vrages de marqueteric ; ce
font des eſpeces de petits clochers
bâtis de brique , qui
font fi hauts &fi menus ,
qu'on a de la peine à concevoir
comme un ſi petit bâtiment
peut foutenir une fi
grande hauteur. Ils ne contiennent
qu'un Eſcalier à vis,
qui tourne en ligne ſpirale ;
les degrez en ſont ſi étroits
qu'à peine un hommey peut
monter ,&le reſte fait l'épaiffeur
de la muraille qui ne paroît
pas plus large au piedqu'à
lapointe .LesOttomans font
crier leurs Mollas , qui font
Février 1715. C
26 JOURNAL
comme leurs Preſtres , ſur ces
Minarés,pour appeller le peuple
à la priere ; mais les Perſes
les font crier en bas , de peur
qu'ils ne voyent leurs femmes
dans leurs Jardins. Il faudroit
qu'elles fuſſent d'une grofleur
prodigieuſe , ou que ces
Crieurs euffent de bonnes lunettes
d'approche pour les regarder
de ſi haut, car ces Minarés
ne ſont pas moins élevez
que les plus hauts clochers de
France.
A
Je ne puis m'empêcher de
faire une digreſſion à l'occafion
de ces Crieurs deMofHISTORIQUE.
27
quée.Un d'entr'eux avoit mal,
traité un Chrêtien , & aprés
luy avoir fait ſouffrir de rudes
baſtonnades , il luy fit
faire une groſſe avanic par le
Gouverneur. Le Chrétien
pour ſe vanger de luy, attendit
qu'il fut monté au haut
du Minarés la nuit. Il y mon,
ta aprés luy , & il embarraſſa
le chemin deverres,&debouteilles
,&d'autres choſes propres
à faire une bonne collation.
Le Molla en defcendant
caſſa les bouteilles ,& répandit
le vin,& fit une gliſſade
qui luy fracaſſa le corps. Les
Cij
18 JOURNALH
cris qu'il fit obligerent les
Mahometans d'aller voir co
qui luy étoit arrivé als le
trouverent étendu dans le vin,
ils l'emporterent au Bacha qui
le condamna commeun pro
fanateur de Moſquée , & on
interdit leMinarés, de maniére
qu'on n'y monte plus pour
appeller le peuple à la priero.
- Au Nord de la place dont
on a parlé cy- deſſus , eſt une
galerie magnifique , dans la
quelle les Joücurs d'inftruments
du Roy joüent tous
les jours au Soleil couchant ,
deux heures aprés minuit &
:
HISTORIQUE
àmidy. Mais les jours deFeſtes
ils continuent leurs tintamarres
, car ils font plus de foixante
qui joüent pêle - mêle ,
les uns battent de gros tambours
, les autres des timbales,
d'autres joüent du hautbois,&
d'autres crient à pleine
gorgedans lestrompettes parlantes
, qui font des marques
dePrincipauté.
Le Palaisdu Roy eſt àl'Occident
delaplace. On y entre
par deux portes qui font auffi
magnifiques que l'entrée de la
Moſquée dont on vient de
parler.On a rangé entre ces
Cij
30 JOURNAALL
deux portes un grand nombre
de canons , que Cha-Abbas fit
apporter de la Ville d'Ormus ,
lorſqu'il l'eût priſe ſur les Portugais
; mais ils font fi mal
montez qu'on ne pourroit
pas s'en ſervir.
Laporte principale par
où on entre chez le Roy, s'appelle
Alla- Kapi, c'eſt à dire la
Porte de Dieu , parce qu'elle
eſt un lieu de refuge , d'où on
ne peut tirer aucun criminel
fans un ordre exprés de Sa
Majefté. Il y a deffus cette
porte un bâtiment de pluficurs
étages qui forment
HISTORIQUE . 31
beaucoup de chambres , de
forte qu'en la voyant de loin ,
on la prendroit pour unegrofſe
Tour environnée de galeries
dorées qui regnent autour
de tous les étages.
Le dernier étageforme une
tres-belle , & tres -grande Salle
qui commande toute la place.
Le Roy y tient toûjours Alſemblée
le premier jour du
Printemps , pour y recevoir
les Etrenes des Seigneurs , &
pour prendre le divertiſſement
des jeux , & des courſes des
chevaux , que les enfans de
qualité font en ſa prefence.
\
Cij
32. JOURNAL
Cette Salle eft affez ſpaticuſe
pour contenir cent Conviez ,
fans y comprendre les Gentilshommes
ſervans , & les Officiers
de guerrequi ſetiennent
debout derriere ceux qui ſont
affis. Elle eſt ouverte de trois
côtez , le plat- fond eſt d'un
bois bien travaillé , & bien
doré ; le lambris qui eſt dans
l'enfoncement , eſt d'un ouvrage
tres-delicat. Il y a beaucoupde
peintures ſur la muraille
; mais elles auroient beſoin
d'un bon peintrepour les
rendre regulieres. Leplat- fond
eſt ſouſtenu par douze colom
HISTORIQUE. 35
nesdorées enrelief, ce qui lui
donne un grand éclat du côté
de la place. La Salle eſt preſque
quarréc , & n'a pas moins de
ſoixante pieds de longueur. Il
ya au milicu un grand baſſin
de marbre; &quelque grande
que foit ſon élevation , elle
n'empêche pas qu'on ne faſſe
joüer des jets d'eau dans ce
baſſin par le moyen des pompes.
Il ya trois autres Sallesd'Audiances
dans l'interieur du
Palais , qui ſont beaucoup
plus vaſtes ,& plus magnifi
ques que celles-cy ; mais par34
JOURNAL
ce que je ne me ſuis propoſé
que de donner une idée legere
de la magnificenceduPalais du
Roy de Perſe , je ne m'engage
pas à en faire la deſcription ,
non plus que de fes maiſons
deplaiſance, qui font des lieux
enchantez , & fimagnifiques
qu'on ne voit rien d'approchant
dans l'Afie.
L'uſage des feſtins publics
eſtbien ancien en Perſe ; puifque
le Livre d'Esther fait mention
de la ſomptuoſité du
banquetd'Afluerus; mais ceux
qu'ony fait maintenant ſont
plutôt des feſtins d'Audiances,
HISTORIQUE. 35
quedesbanquets de réjoüiflances;
car c'eſt ences feſtins que
le Roy traite des affaires d'Esat
, qu'il donne Audiance
aux Miniſtres des Princes des
Etrangers ; ily en ad'ordinaire
qu'on fait les jours de grandes
fêtes , & des extraordinaires ,
qui ſont comme une convocation
des Etats pour quelques
affaires preffantes ; mais
dans quelque temps qu'on les
faffe , ils font toujours tres.
fuperbes ,&tres magnifiques,
parce qu'on y étale tout ce
qu'il ya de plus precieux dans
la maiſon du Roy ; tout y
1
36 JOURNALI
brille , les tapis ſur lesquels on
s'affeoit ſont de grand prix ,
les nappes qu'on étend deſſus
font de brocard . On fert le
Roy dansun vaſe d'or pur de
plus de trois piedsdediametre;
le couvercle ,& le cadenat
ſous lequel la portion du Roy
eft renfermée, font de la même
matiere , & on porte ce vaſe
en ceremonie ſur une eſpece
de civiere ornée de lames d'or .
L'Ecuyer tranchant ouvre le
cadenat devant Sa Majefté ,
il ſe met à genoux aprés en
avoir fait l'épreuve , & il fert
les mets dans pluſieurs plats
HISTORIQUE . 37
d'or qu'il remplit avec une
cücilliere ,&une longue fourchetic
d'or , qu'il porte à fon
côté , comme les marques qui
diftinguent faCharge.On fert
au Roy le vin dans des bouteilles
ſcellées; le Grand Maître
les ouvre devant luy , il en
fait l'épreuve avec les mêmes
ceremonies que l'Ecuyer tranchant
luy ſert ſon plat
Aprés qu'on a ſervi leRoy ,
on fert aux conviez le ris , le
boüilli ,& le rôti dans plus de
cent cinquante platsd'or avec
leurs couvercles qui peſent
deux fois autant; chaque plat
38 JOURNALLH
n'apas moins d'un pied& demy
de diametre. Les plats
d'entremets ſont d'or , & auparavant
qu'on ait fervi en
or, on adéja ſervi les confitures
en vaiſſelled'argent , & de
porcelaines. Le ſervice des
confitures&fucreries precede
toujours le repas. On les fert
aux conviez pendant que le
Roy donne les Audiances ; &
c'eſt auſſi dans ce temps que
leRoy fait donner duvin aux
Seigneurs de ſa Cour. Les
bouteilles & les taſſes dans
leſquelles onle ſert , ſont d'or
émaillé garnide pierrerics.On
HISTORIQUE. 39
lesrange ſur les bords du baffin
de marbre , qui eſt au milieu
de la Salle ; & on place
aux coins de ce baſſin quatre
petits tonneaux d'or & quatre
d'argent , qui peſent chacun
la charge d'un homme. On
les met en ordre avec les bouteilles
, les taſſes , les caſſolettes
,&les pots de fleurs qui
ſont tous d'or , ce qui faitune
agreable ſymmetrie.
On met en parade devant
la Salle quantité d'Elephans ,
de Lions , de Tigres , de Leopards
,& toutes les bêtes rares
de la Ménagèric. Les chat40
JOURNALS
nes ,& les cloux avec lesquels
on les attache ſont d'or , &
chacun de ces animaux a de
vant foy deux cuvettes d'or ,
dans l'une deſquelles eſt ſa
boiſſon , & dans l'autre fa
nourriture. Mais il n'y a rien
qui approche de la magnificence
de dix huit chevaux de
main , qu'on expoſe devant
cette Salle ; chaque cheval
vautun tréſor , les étriers ſont
d'or , les brides , les poitraux ,
les devants ,&les derrieres des
felles font d'or émaillé garni
de pierres precieuſes , auffibien
que les houffes qui font
fort
HISTORIQUE. 41
fort amples. Leharnois de l'un
eſt garni de diamans , de l'autre
d'émeraudes , de rubis , de
faphirs, detres groſſes perles ,
&de toutes fortes de joyaux
d'une groffeur ,& d'unebeauté
enchantée. Chaque cheval
a auſſi devant ſoy deux cuvertes
d'or , comme les autres
animaux dont je viens de parler.
On range quelquefoisparmi
tes chevaux des aſnes ſauvages.
Un Miſſionnaire Eſpagnol
ſe trouvant en cetteCour
poury preſenter au Roy unc
Lettre du Roy de Pologne
Fevrier 1715. D
42 JOURNAL
furpris de voir des ânes ſi bien
ornez , & fi richement couverts
, perdit ſa gravité ,& ne
pût s'empêcher de rire. Un
Officier de la Cour s'approcha
de luy , & luy demanda
fort civilement ce qui luy donnoit
occaſion de rire. Il répondit
, qu'il rioit de voir traiter
avec tant de distinction
des animaux qu'on traitoit
avec le dernier mépris en Efpagne.
L'Officier luy repliqua
avec efprit , c'est que les afnes
font communs en voſtre Pays,
nous en faiſons grand cas dans le
noſtre ; parce qu'ilsyfont rares,
HISTORIQUE. 43
Le Roy eſt dans l'enfoncement
de la Salle , affis fur une
Eſtrade , environnéed'un Corridor
doré. Il eſt aſſis les jambes
pliées ſur une efpece de
lit qu'on couvre d'un brocard
précieux. Il s'appuye fur un
carreau fort riche. Il n'y aque
luy qui en ait ,&qui foit affis
les jambes pliées ; les autres
Seigneurs font affis fur leurs
talons , qui eſt la maniere de
s'affeoir la plus reſpectueuſe.
Les Enfans du Serrail font debout
dans l'enfoncement de
P'Alcove Il y en a toûjours
deux qui rafraîchiffent l'ais
Dij
44 JOURNAL
autour, avec de longs éventails
faits de queuës de Paons. Ils
ont tous quelque Office auprés
de Sa Majeſté. L'un luy
fert le Goblet , l'autre le Tabac,
leCaffé, & le Baffin pour
laver aprés le repas. Les principaux
Eunuques ſont debout
aux coſtez du Roy , & les
Officiers d'armes forment une
ligne oblique depuis le basde
l'Eſtrade ou du Trônejuſques
aux deux premieres colomnes.
de la Salle.
* L'Ermadaulet eſt aſſis à la
premiere colomne du coſté
*Premier Ministre.
HISTORIQUE . 45
gauche qui eſt le colté d'honneur
dans la Perſe. Le Generaliſſime
des Troupes eſt à
droite ; & aprés luy les Miniſtres
d'Etat , les Valis , les
Kans, les Ambaſſadeurs ,&les
Hoſtes du Roy ſont affis en
ligne paralelle juſques au bas
de la Salle..
Les Muſiciens forment une
autre ligne , & rempliffent le
côté de la Salle qui eſt vis-à vis
le Trône du Roy.
Leur muſique & leur fymphonie
continuë durant l'Audiance
qui precede le repas :
On le fait cxprés afin que les
46 JOURNAL
)
conviez n'entendent pas ce qui
ſe dit auprés du Roy. Les
quarante Maiſtres d'Hoſtel
d'honneur appuyez fur leurs
baſtons , font un cercle devant
luy , qui empêche auſſi les
conviez de voir distinctement
ce qui ſe paſſe dans les Audiances
Il n'y a rien de plus beau
que de voir une ſi belle , & fi
nombreuſe aſſemblée de Scigneurs
dans leurs habits de
ceremonie ; car leur maniere
d'habillement eſt leſte , & approche
fort de celle des Ancicas
Romains. Leur coëffure
HISTORIQUE . 47
leur donne un fi grand air
que le Turban des Ottomans
paroift ridicule en comparaifon
de celuy qu'ils portent.
Deux aigrettes d'or s'élevent
pardeſſus , & c'eſt à cauſe de
cela qu'on les appelle Kzel -
Baches ; c'est-à-dire teſtes d'or
ou teſtes rouges. Leurs veſtes
de deſſous brillent merveilleuſement.
Elles ſont d'un brocard
à fond d'or ou à fond
d'argent , auffi bien que leurs
écharpes. Leurs cafaques font
garnies de peaux de zibelines,
& les deſſus ſont d'un drap
écarlate chamarré de paffe
48 JOURNAL
ments d'or , ou bien ils font
des plus précieux brocards de
Perle ,& un Kzel Bache ſe
contentera de pain , & de lait
aigre pour ſa nourriture , afin
de menager de quoy ſe bien
vêtir ,& entretenir , & orner
fon cheval .
Il ſemble que le Roy pour
mieux faire paroître l'éclat , &&
lebrillant des habits de ſesOfficiers
, veüille faire parmi cux
ce que font les ombres dans
un Tableau. Il affecte de le
vêtur d'une maniere ſimple ; il
n'y a que l'aigrette qu'il porte
fur lecôté gauche de ſonTurban
2
HISTORIQUE. 4
ban , qui le diftingue par les
pierreries dont elle eſt ornée ,
qui font de grand prix...
Sous le Regne du feuRoy,
les Perſes imitoient affez la
magnificence d'Aſſuerus dans
leurs feſtins ; mais ils n'imitoient
pas la temperance , &
la moderation que ce Prince
vouloit qu'on gardât dans les
fiens . Car on y forçoit les
Grands de boire juſques à un
excés qui avoit ſouvent des
fuites defagreables; cependant
le Roy l'ordonnoit par politi
que ; car le vin tiroit de leur
bouche bien des veritez qu'ils
qu'ils
Février 1715. E
So JOURNALE
luy auroient cáché étant fobres.
Il le faifoit auſſi pour ſe
divertir ; car fon plus grand
divertiſſement étoit de les voir
emporter hors du feſtin, comme
des corps morts. Il les réduiſoit
bientôt dans l'état où
il les vouloit mettre , pour ſe
divertir; car il les faifoit boire
dans une eſpece de gobelet à
manche , fait en forme d'une
cuilliere à pot , qui tenoit au
moins une bonne pinte de Paris.
Ils appellent ce genre de
gobelet Hazar Pecha , c'està-
dire , mille meſtiers , parce
qu'ils diſent que ceux qui le
HISTORIQUE. SI
vuident deux ou trois fois ,
peuvent parler à l'avanture do
mille fortes d'arts , & de profeffions
. On ne leur fert rien
qui corrige le vin , car ils le
boivent durant les Audiances,
lorſqu'on n'a encore ſervy que
< des ſuccreries , & des fruits .
Les Européens qui ont
l'honneur d'être appellez à
ces feſtins, y trouvent dequoy
fatisfaire leur appetit ; parce
que ce qu'on y ſert eſt bien
exquis , & bien apprêté ; mais
ils font fortembarraffez quand
il faut manger le ris à pleing
main , &déchirer le boüilli ,
E ij
52 JOURNAL
1-
& le rôti avec les doigts ; car
onn'y fert ny couteaux , ny
fourchettes ,& pas même des
ferviettes . On fert des cuillieres
de buis ; mais c'eſt pour
boire une certaine liqueur
compoſée d'eau roſe , de vin
cuit , & de verjus , qu'on boit
en mangeant leris. On ne peut
s'en ſervir pour manger , parce
qu'elles font fort larges , &
fort creuſes , de maniere qu'on
n'y peut prendre avec les levres
que la ſuperficie de ce qui
n'eſt pas liquide , le reſte demeurant
au fond.
La modeſtie , le refpect ,&
HISTORIQUE . SS
la retenue des Officiers eft
merveilleuſe ,& on n'obſerva
jamais mieux le Silence dans
les Communautez les
gulieres de l'Europe ,qu'on les
garde aux feſtins du Roy de
Perſe ; mais on ne s'y contraint
pas long temps ; car
mangeant toutes chofesàplei
nes mains , leur repas eft fi
court qu'à peine a ton achevé
de fervir àceux qui font en
bas , qu'on commence de
lever de devant ceux qui font
enhaut.
La magnificence du Roy
de Perſe paroiſt encore dans
Eij
54 JOURNAL
le grand nombre de Princes
Etrangers qu'il entretient à ſa
Cour. Le Prince de Georgie
&pluſieurs Princes Yuzbegues
avecleur Cour y vivent maintenant
à ſes dépens. Les Ambaffadeurs
, les Envoyez ,& les
Porteurs de Lettres des Princes
de l'Europe , & de l'Afic
qu'ony confond tous ſous le
nom d'Hôtes , ſont logez ,
meublez , & entretenus par la
liberalité du Roy , qui ne les
congedie jamais fans leur faire
un preſent d'argent , de brocard
, & d'étoffe de foye travaillées
dans ſes manufactures.
HISTORIQUE. 55
Il n'y arien de plus obligeant
que la maniere avec laquelle il
les reçoit Dés qu'ils font ar
rivez fur les confins , & qu'ils
ont fait ſçavoir au premier
Gouverneur qu'ils portent des
Dépêches au Roy de la part
des Princesquiles envoyent ,
leGouverneur leur donne des
chevauxpourmonter leur fuite
; & il leur fournit autant
de mulets , & de chameaux
qu'ilen faut pour porter leurs
bagages. Il envoye des Offi
ciers de fa maiſon pour les
conduire , avec un ordre de
leur faire donner une maiſon ,
Eiiij
36 JOURNALH
&leur dépenſe de bauche de
journée en journée , juſques à
cequ'ils arrivent à la Capita
let,&quand ils y font arrivez ,
ces Conducteurs les placent
dans une maiſon dans le Fauxbourg
,& ils vont donner avis
au Roy de leur arrivée. Le
Roy les reçoit au nombre de
ſes Hoſtes , il ordonne à l'Introducteur
des Ambaſſadeurs
de leur en porter la nouvelle
de ſa part , de leur preparer
une maiſon ,& des meubles,
&de les y introduire avechon
neur. L'Introducteur les va
complimenter dans le Faux
HISTORIQUE. ST
bourg,ilcompte ceux deleur
fuite,il en vient faire fon rapport
au Roy, qui leur affigne
des appointemens à propor
tion des gens qu'ils ont à leur
ſervice. Aprés cela l'Introduc
teur les vatrouver ,& les me
ne dans l'appartement qui leur
a eſté preparé. Il leur donne
un certain nombre de Gardes
du Roy qui ſe tiennent àla
porte pour empêcher qu'on
n'interrompe les Hoſtes de Sa
Majesté , & qu'on ne faſſe pas
d'inſulte à leurs Domeſtiques.
Il leur donne leurs appointemens
pour un mois , &il con
58 JOURNAL
tinuë de les leur apporter au
commencement de chaque
Lune. Illes viſite ſouvent pour
s'informer deleur ſanté,&de
leurs beſoins ,afin d'en informer
le Roy. Il les conduit à
toutes les audiances ,&à tous audiances
les feſtins publics , où ils ont
leur place avecdiſtinction ; ils
font honorez , & refpectez
par tout ; & ce ſeroit toucher
le Roy à la prunelle de ſes
yeux que de donner la moindre
occaſion de chagrin à fes
Hoſtes. Il a beaucoup d'égard
pour eux, il les défraye par le
chemin quand il les a congeHISTORIQUE.
رو
diez de la même maniere qu'il
les-a reçus.
Pour ce qui regarde les affai
res duConſeil du Roy , tout y
eft reglé. Ses Conſeillers de
Religion , d'Epée & de Robe
y font en nombre égal , tous
gens choiſis , d'eſprit & d'experience.
Ils ont de la pené
tration , & beaucoup de vivacité;
ils conçoivent aisément ,
ils donnent aux affaires toute
l'attention qu'elles meritent ,
&ne forment leurs déciſions .
que ſur des reflexions exactes .
Ils deliberent meurement ,&
ne ſe hâtent pas de decider.
60 JOURNAL
Ils ont cette maxime que le
temps fait plus qu'une année ,
&que ſçavoir temporifer
c'eſt ſçavoir vaincre fans peril.
Le ſecret eſt ſi grand dans
le Conſeil , qu'on a remarqué
qu'un pere ne revele pas à fon
fils les meſures qu'il fçait qu'on
ya priſes contre la vie.
Le Conſeil Privé eſt compofé
des principaux Eunuques
, & c'eſt dans ce Conſeil
que font decidées les affaires
les plus importantes del Erat.
Le premier Miniſtre ,& Isautres
Seigneurs ne ſçavent rien
de ce qui s'y paffe. Ces EunuHISTORIQUE.
GI
ques poſſedent les premieres
Charges , ils font gens de tête ,
& le Roy ſe repoſe ſur leur
fidelité.
Le Royaume des Perſans eſt
ſi vaſte & fi puiſſant , que tous
leurs voiſins qui ſont d'une
Secte Mahometane, differente
de la leur , conçoivent tant d'averſion
pour eux , que le Roy
eſt obligé d'entretenir des
Troupes nombreuſes pour
couvrir ſes Frontieres. Il a toûjours
au moins 12000. hommes
dans la Province de Kandahar
, qui confine au Grand
Mogol : 20000. dans le Ko62
JOURNAL
tasan , qui confine auxTartares
de Balk, Bokara, & Samarkand
: 15000.dans le Mazandran
, & le Guilan , qui confine
aux Moscovites , & aux Coſaques
par la Mer Caſpienne :
12000. dans le Derband , & le
Chiwan,qui confinent auxmêmes
Peuples , auffi bien qu'à la
Circaffie , à la Georgie , & à la
Colchide : 20000. dans laMedie
, dont la partie ſupericure
confine à la Turcomanie , &
l'inferieur auCurdiſtan: 12000.
à Erivan qui confine aux Etats
du Grand Seigneur , vers l'Armenie
Mineure : 12000. dans
HISTORIQUE. 63
le Laureſtan qui confine à Babylone
: 15000. dans la Su
ziene qui confine à l'Arabie ,
& 12000. dans l'anciennePerſe
, & la Caramanie qui s'étendent
depuis le Sein Perfique,
juſqu'au Fleuve del Inde.
Ces Troupes avec la Maiſon
du Roy ne font guere
moins de cent cinquante mil
hommes , fans y comprendre
les Garniſons des Villes qui
font dans le coeur du Royaume.
:
Le Roy de Perſe n'a pas
d'Infanterie ; parce qu'elle ne
pourroit pas ſouſtenir les fati64
JOURNAL
gues des Deferts & des Montagnes
dont la Perſe eſt remplie.
Ils ne ſe ſervent pas d'artillerie
pour la même raiſon.
Ils n'en ont pas beſoin pour
deffendre leursVilles, qui n'ont
ni murailles , ni fortifications.
Il n'a point de force fur
Mer , quoyqu'il ne tienne qu'à
luy d'entretenir de belles Flottes
, de ſe rendre le maître du
Golphe d'Ormus , de la Mer
d'Arabie , & de la Mer Cafpienne
: mais les Perſans n'aiment
point la navigation , ils
en ont même tant d'horreur
qu'ils appellent , Nacoda, c'està-
dire
HISTORIQUE . 65
à dire Athées , ceux qui expoſent
leur vie ſur un élement fi
peu fûr. Cela fait plaifir aux
Armeniens qui font tout le
commerce du Royaume.
Jecroy , Meffieurs , que ce
que vous venez de lire de la
Perſe ſuffit pour vous donner
une idée generale de ceRoyau.
me : finon la fidele Relation
que je vais vous faire du voyage
de ſon Ambaſſadeur , va
achever de remplir ce qui peut
manquer à votre curiofité ;
mais je penſe qu'il eſt à propos
de remonter , s'il eſt poſſible ,
à l'origine des chofes , pour
pour
Février 1715.
66 JOURNAL
vous mettre mieux au fait de =
cette Ambaſſade.
M. de Feriol étant Ambaffadeur
du Roy à la Porte , la
Cour envoya M. Fabre en
Perſe. M. Fabre dont l'hiſtoire
& le nom offrent à ma
memoire une des plus fingulie.
res& des plus galantes épiſodes
du monde & dont je
pourray vous entretenir ail-
Ieurs , alla juſtement mourir à
Erivan , en Armenie , Ville
Capitale de la Province de ce
nom ,& qui eſt le plus grand
Gouvernement de la Perſe.
Aprés ſa mort , M. Michel
HISTORIQUE. 67
aujourd'huy Conſul d'Alep ,
& qui étoit alors à Conſtantinople
, fut choiſi par la Cour
pour luy fuccéder dans ſa
Miſſion : il ſe rendit auſſitôt à
Erivan, & de là à Hifpahan ,
où il fit un Traité de Commerce
, par lequel Traité la
Courde Perſe confirmoit tous
les Privileges qui avoient éré
accordez juſqu'alorsen faveur
desMarchands & des Miffion
naires à la confideration de
l'Empereur de France.
Peu de temps aprés qu'il ſe
fût acquitté de la Commiffion
avec honneur , & qu'il fur
Fij
68 JOURNAL
parti de la Perſe , les Armeniens
firent tous leurs efforts.
pour rompre les meſures qu'il
avoit priſes pour l'affermiſſement
deſdits Privileges. Ils
maltraiterent les Marchands
François , ils accuſerent les
Miffionnaires , de toutes fortes
de crimes , & ils joignirent
àleurs impoſtures une Requête
dans laquelle ils repreſenterent
au Roy , que , non contents
d'enlever leurs femmes ,
& leurs enfants , ils pretendoient
encore les contraindre
à changer de Religion. Cette
Requête fut foutenuë par des
HISTORIQUE 69
Grands de la Cour qu'ils mi
rent dans leurs intereſts à force
depreſents ,& qui par furpriſe
, obtintent du Roy un
Commandement contradictoire
aux principaux articles
du Traité. En vertu dece
Commandement , les Marchands
& les Miſſionnaires répandus
dans les Provinces de
ce grand Royaume ,, curent
beaucoup àſouffrir ſur tout à
Amadan, l'ancienne Suſe, autrefoisla
Capitalede la Perfe ,&
leséjour de fes Roys , où l'on
affeure encore que deuxTombeaux
Superbes que les Juifsy confer70
JOURNAL
vent de tout temps, avec beau
coup deſoin & de veneration ,
font ceux d'Esther &de Mardochée.
Ils efſuyerent de pareils
traitements à Tauris , ( l'ancienne
Ecbatanne , où la vraye
Croixfut 14 ans entre les mains
de Cofroës , e jusqu'à ce que
Empereur Heraclius l'eûtobligé
de la luy rendre aprés une grande
Victoire qu'il gagna fur luy ; il
la porta ensuite en triomphe à
Ferufalem Ils n'curent pas
moins à fouffrir à Chamakée ,
Ville confiderable au Nord de la
Perfevers la Mer Cafpienne ,
où le Pere ChampionJefuite &
HISTORIQUE. 71
Son Compagnon furent misfous
lebâton,,&&eennsuite exilez. Ec
enfin àGandga autre Ville entre
Chamakée Tiflis Capitale
de la Georgie , où le Superieurdes
Capucins recent à differentes repriſes
,plus de deux mille coups
de bâtons ,&auroit eſté martyrifé
,fi on ne l'avoit délivré à
force d'argent. Tout cela cependant
s'étoit paflé contre
les intentions du Royde Perſe.
Voilà l'état où étoient les
affaires des Marchands & des
MiſſionnairesFrançois dans ce
Royaume,
Royaume , lorſque M. de
GaliſſonEvêque d'Agathople &
72 JOURNAL
Coadjuteur de M. Pidou de
S. Olon Evêque de Babylone ,
arriva en Armenie . D'abord
pour arrêter cette perfecution
, il déclara au Can * d'Erivan
, qu'il étoit chargé
d'une Lettre du Roy de France
pour l'Empereur de Perſe :
le Can en donna autfitoft avis
à la Cour , & aprés trois mois
de ſejour à Erivan , il le fic
conduire avec honneur à Hafpahan
, où on luy affigna foixante
écus par jour , quoyqu'on
ſcoûr qu'il n'avoit
* Ce Can s'appelle Beglerbay , on
Seigneur des Seigneurs
aucun
HISTORIQUE. 73
aucun Caractere. Mais ces
bienfaits , quelques confiderables
quils ſoient , font en uſa
ge chez les Rois de Perſe , &
ils ont tant de confideration
pour les Princes Etrangers ,
& fur tout pour les Rois de
France , qu'il ſuffit d'eſtre porteur
d'une Lettre de leur part ,
pour eſtre receu au nombre
delours Hoftes .
M. l'Evêque d'Agathople
eſtant arrivé àHifpahan , s'appliqua
uniquement à détromper
la Cour ſur les calomnies
qu'on avoit repanduës contre
les Miffionnaires & les Mar-
Février 1715 . G
74 JOURNAL
chands François qui estoient
alors en Perſe . Il chercha les
cauſes &les motifs de leurs impoſtures
dans leur commerce
&dans leur Religion.
Dans le commerce il découvrit
la haine & la jaloufie
des Armeniens liguez avec les
Anglois & les Hollandois
contre les Marchands de nôtre
Nation.
La guerre eſtoit alors allumée
dans toute l'Europe , ou
pour mieux dire les plus grandes
Puiſſances de l'Europe
avoient juré la ruine de la
France ; & le fuccés ne ré-
:
ま
A
HISTORIQUE. 75
pondant pas toûjours àl'équité
de nôtre cauſe, nos Ennemis
avoient ſoin de porter jufqu'aux
extremitez du monde
l'apparence de leur triomphe
avec le bruit de leurs menaces.
LesLettres&les diſcours qu'ils
ſemoient en tous lieux , produiſoient
alors des effets dont
nous nous reſſentions par
tout. Du coſté de la Religion,
il reconnut que les Armeniens
&fur tout leur Patriarche ef
toient les ennemis déclarez
des Miſſionnaires . Permettezmoy
icy , Meſſieurs, deux lignes
de digreſſion ſur la Reli
Gij
76 JOURNAL
gion des Armeniens. Vous
Içavez , ou vous ne ſçavez pas
ſans doute , qu'ils rejettent le
Concile de Calcedoine , qu'ils
excommunient tous les ans
S. Leon , & qu'ils ſuivent les
Dogmes d'Utuches qui ne reconnoiſſoit
qu'une nature en
J C. fans compter les autres
erreurs dont ils ſont infectez .
Mais ce n'eſtoit pas tout à fait
de cela qu'il eſtoit queſtion ,
& le Patriarche qui animoit
les Armeniens contre nos Mif
ſionnaires ne ſe ſeroit peutêtre
guere mis en peine du
changement qu'ils vouloient
HISTORIQUE. 77
leur inſpirer , s'il y avoit également
trouvé ſon compte du
côté de l'intereſt.
Ces découvertes faites , M.
l'Evêque d'Agathople travailla
au fuccés des deſſeins qu'il
avoit formez pour le ſervice
de tant de gens qui avoient
beſoin de ſon ſecours ; mais
malheureuſement la mort ne
luy laiſſa pas le loiſit d'y travailler
long- temps ,& il eût à
peine les yeux fermez que les
choſes retomberent dans la
confufion oùil les avoit trouvées.
M. Richard Miffionnaire
Gij
78 JOURNAL
des Millions Etrangeres
homme ſage & éclairé , ſe
trouva alors à Erivan , où l'Evêque
de Babylone luy écrivit
pluſieurs Lettres qui le
déterminerent enfin à ſe rendre
à Hifpahan , où quelque
temps aprés ſon arrivée, il fût
affez heureux pour pouvoir
faire preſenter une Requête
au Sultan Usſſain ,qui fut fi
touché du détail des choſes
qu'elle contenoit qu'il luy fic
donner deux mille cinq cens
écus , pour en payer huit cens
que devoit l'Evêque d'Agathople
en mourant ,&le refte
HISTORIQUE. 9
:
pour ſa ſubſiſtance Il luy fic
affigner_enſuite dix écus par
jour , le fit loger , & le receut
au nombre de ſes Hôtes .
Sur ces entrefaites M. Defalleures
Ambaſſadeur du Roy
à Conſtantinople envoya à
Hifpahan , les nouvelles imprimées
de la défaite entiere
des Ennemis à Marchiennes
&à Deſnain , & celle de la
levée du Siege de Landrecy ,
avec tout le détail des grandes
circonstances de cette memorable
Journée. Le Courier
chargé de ces Lettres , les remit
entre les mains de M. Ri-
Giiij
80 JOURNAL
chard qui les fit auffitôt traduire
en Perfien & preſenter
le lendemain à la Porte , où
l'Etmadaulet * accompagné
des plus grands Seigneurs de
la Perſe donnoit alors à ſon
ordinaire une Audiance publique.
Il n'eût pas plutôt
apperceu le Porteur de ce
paquet , qu'il demanda de
quoy il étoit queſtion. Seigneur
, luy dit il , ce ſont des
nouvelles d'une grande Victoire
que l'Empereur des Fran
çois a remporté de puis peu
fur ſes ennemis . Hâtez-vous ,
* C'est le nom du premier Ministre.
HISTORIQUE. 81
luy répondit ce Miniſtre ,
tranſporté de zele & de joye ,
hâtez vous , d'en faire la lecture.
Ce qu'on n'eût pas le
temps d'achever , parce que le
Sultan averti que l'Aúdiance
venoit d'eſtre rompuë par un
évenement fingulier , en envoya
demander la cauſe. L'Etmadaulet
fit donner auſſitôt à
P'Eunuque que le Sultan avoit
dépêche vers luy , le paquet
queM. Richard luy avoit envoyé.
Le Roy de Perfe non
moins impatient que ſon Miniſtre
, s'en fit ſur le champ
82 JOURNAL
faire la lecture, en preſence de
toutes lesFemmes &de ſes Eunuques
, & en reconnoiffance
du plaiſir qu'il avoit ſenti au
recit d'une ſigrande nouvelle,
il fit donner àM. Richard un
preſent de la valeur de plus de
deux cens écus.
Les affaires des François
changerent alors entierement
de face en Perſe , & il ne s'y
tint preſque plus de Conſeil
où il ne fut agité de quelle maniere
on s'y prendroit pour
envoyer inceſſammentunAmbaffadeur
en France, Enfin
malgré la longueur du voya
HISTORIQUE. 83
ge ,& les difficultez des paſſages
par la Turquie , ou par la
Moſcovie; en un mot malgré
tous les obſtacles preſque invincibles
qui parurent oppoſez
à ce deſſein , il fut cependant
executé de la maniereque
vous l'allez lire.
Il étoit important de ne
point donner d'ombrage à la
Porte Othomane ; &le ſecret
de cette Negociation étoit -
d'une ſigrande conſequence ,
qu'il y alloit de la viede l'Ambaffadeur
à être ſoupçonné
d'une Ambaſſade de cette nature
, juſqu'à ce qu'il fut hors
84 JOURNAL
des Etats du Grand Seigneur.
Les motifs de cette crainte
fondée ſur des principes tresraiſonnables
( que le Journal
de Verdun vous développera
de reſte , le mois qui vient )
determinerent le Premier Mi
niſtre de Perſe , à confier au
nom du Roy , à M. Richard ,
les Lettres& le treforde cette
Ambaffade, pour les remettre
au Can d Erivan. Ce qui fut
executé en la forme fuivante.
M.Richard reçût des Miniſtres
de Perſe , ſes inſtructions
pour ſon voyage vers
Lamy Carême 1713. Il fut
1
HISTORIQUE. 85
chargé des Lettres & des Preſents
du Roy le premier May
de la même année ; & le jour
de l'Afcenfion , avec une ef
corte de quarante hommes ,
il prit la route de l'Armenie.
Il courut pluſieurs grands perils
en chemin ,& il fut efcarmouché
par des gens des montagnes
qui ne ſubſiſtent que
des dépoüilles des gens qu'ils
pillent ; mais heureuſement
un petit defilé dont il s'empata
avant qu'ils puſſent y être ,
ou pour mieux dire ,un quart
d'heure de diligence , le ſauva
de leurs mains. Enfin aprés
86 JOURNAL
cinquante jours de marche , il
arriva à Erivan , où il alla d'abord
viſiter le Can , avec la
Lettre du Roy de Perſe dont
il étoit chargé pour luy , & en
même temps avec les Lettres
&les Prefents que ce Monarque
envoye au Roy.
Dés que le Can d'Erivan
eût receu ſur cette affaire les
ordres de ſon Maître , il laiſſa
à M. Richard la liberté de
paffer en Europe par où il le
jugeroit à propos , ce qu'il fit
par la Georgie , la Mingrelie ,
& la Mer Noire , pendant que
ceGouverneur prenoitde ſon
HISTORIQUE. 87
coſté, toutes les meſures qu'il
croyoit les plus juſtes pour
s'acquitter avec honneur dela
Commiſſion dont on ſe repoſoit
fur luy.
La Lettre que M. Richard
luy avoit renduë portoit en
ſubſtance, qu'il convenoit aux
intereſts de ſon Maiſtre qu'il
jettât les yeux ſur un des plus
éclairez & des premiers Seigneurs
de ſon Gouvernement,
pour l'envoyer , d'une maniere
convenable , à l'Empereur de
France , avec la qualité d'Ambaffadeur
de l'Empereur des
Perfes.
88 JOURNAL
Ce Can trouva alors dans
MehemetRıza Beg, Intendant
de la Province d'Erivan , Perfan
de Nation , & aprés luy la
premiere perſonne de fon
Gouvernement , un ſujet capable
de répondre par ſon
merite , & par l'éclat de ſon
Ambaſſade , à la haute idée
que les Peuples de l'Europe
ont des Souverains de l'Afie ,
&particulierement duRoyde
Perſe. En effet , dés qu'il l'eût
chargé de la part de ſon Maître
, de cette importanteCommiſſion
, il ſe diſpoſa à partir
avec un grand nombre de
chameaux ,
HISTORIQUE. 89
chameaux , de tantes ,debagages
, en un mot avec un
équipage auſſi ſuperbe qu'en
puiſſe avoir aucun des plus
grands Seigneurs de l'Afie.
Pendant que Mehemet RizaBegpreparoit
tout l'appareil
de ſon voyage , le Can
d'Erivan prenoit de ſon côté
toutes ſes précautions , pour
aſſurer le tranſport des preſens
du Roy de Perſe auRoy
de France.
Acob Jean , Armenien de
Nation , & le plus riche Marchand
de cette Contrée fuc
choiſi pour cette effet , & fon
Février 1715 . H
१० JOURNAL
bien , ſa femme, &les enfants
ſervirent d'ôrages pour la ſeu
reté de ce Treſor , dont on
luy confia particulierement &
la garde& les clefs.Enfin il partit
d'Erivan le 15. Mars 17 14 .
avec l'Ambaſſadeur , & ils prirent
enſemble la route de l'Eu .
rope , par la Natolie ; mais
pendant qu'ils traverſent ces
grands Deſerts qui font entre
la Turquie & la Perſe , où il
ne leur arrive rien qui ſoit
dignes de remarque , fouffrez ,
Meſſicurs , que pour vous donner
une juſte idée , ou plutôt
pour vous rafraîchir la me-
C
ま
HISTORIQUE.
moire de la maniere dont les
Armeniens vivent en Perſe ,
je vous preſente à leur ſujet
un extrait de quelques Chapitres
tirez des meilleurs Memoires
qui traitent des Etats
du Sephi.
Je vous ay dit dans un autre
endroit de ce Journal
quelle eſt en peu de mots , la
Religion qu'ils profeſſent.
Maintenant je croy que vous
ne me blâmerez pas de vous
dire quelque choſe des Ceremonies
de leurs Baptêmes , de
leurs Mariages , de leurs Enserrements
,& de la conſtan-
Hijy
92 JOURNAL
ce avec laquelle ils s'expoſent
aux plus affreux fupplices ,
plûtôt que de renier leur Religion.
C'eſt la coûtume des Armeniens
de baptifer les enfans
le Dimanche , & s'ils en
bapriſent quelques-uns dans
la ſemaine , c'eſt qu'ils ſe trouvent
en danger de mort. La
ceremonie ſe fait de cette maniere.
La Sage- femme prend
l'enfant qu'elle porte dans l'Eglife
, & le tient ſur ſes bras ,
juſqu'à ce que l'Archevêque ,
l'Evêque , ou le Prêtre qui lo
doit baptifer , ait die une par
HISTORIQUE. 9
tie de la Liturgie du Baptême.
Alors celuy qui baptife prend
l'enfant qui eſt nud , le plonge
dans l'eau , & l'en ayant retiré
le met ſur lesbras du Parrain ,
& lit encore quelques prieres.
Pendant qu'il les lit , il tient
ducoton dans ſes mains , qu'il
tord , & dont il fait un filet
de demie - aune de long. Il en
fait un autre de même longueur
d'une foye rouge qui
eſt plate , &de ces deux filets
qu'il tortille enſemble , il fait
un petit cordon qu'il met au
col de l'enfant. Ils diſent que
ce cordon fait de deux fils dif
94 JOURNAL
* ferens , l'un de coton blanc
l'autre de ſoye rouge , ſignifie
le ſang , & l'eau qui fortit du
Corps de JESUS CHRIST ,
lorſqu'il fut percé d'un coup
de lance à la Croix. Aprés ce
cordon noüé au col de l'enfant
, il prend de la Sainte
Huile pour l'en oindre en plufieurs
endroits du corps , en
faiſant le Signede laCroix fur
chaque endroit où il met de
l'huile , & prononçant à chaque
fois ces paroles :Je te baptiſe
au nom du Pere,du Fils,
du S. Efprit Il commence
l'onction par le front , de-là
HISTORIQUE.
au menton , puis il vient à l'eftomac,
aux aiffelles,aux mains,
& aux pieds.
La ceremonie du Baptême
étant achevée , le Parrain fort
de l'Eglife , ayant l'enfant fur
ſes bras ,& dans chaque main
un cierge de cire blanche allumé
, felon la qualité du pere
de l'enfant. On fort de l'Egliſe
au fon des tambours
des trompettes , des hautbois
, & d'autres fortes d'inſtrumens
du Pays qui vont
devant l'enfant qu'ils accom
pagnent juſques au logis , où
eſtant arrivez , le Parrain
JOURNAL
les remet entre les mains
de la mere. Elle ſe proſterne
enmême temps devant le Par
rain luy baiſant les pieds , &
pendant qu'elle eſt en cette
poſture , le Parrain luy baiſe
le deſſus de la tête. Le Pere ,
ni le Parrain ne donnent jamais
le nom à l'enfant ; mais
celuy qui le baptiſe luy donne
le nom du Saint dont la Fête
ſe rencontre le Dimanche du
Baptême. Si par hazard il n'y
a point de Saint dans leurCalendrier
ce jour de Dimanche ,
il prend le nom du premier
Saint qui vient dans la ſemai
ne
HISTORIQUE. 97
ne ,&de la forte, il n'y a point
parmy eux de nom affecté.
L'Enfant étant de retour au
logis , il s'y fait aſſemblée de
bien des gens , & le feſtin eſt
preparé pour les parents &
amis , & pour celuy quia baptiſé
l'Enfant , & qui eſt ſuivi
d'ordinaire de la plus grande
partie des Preſtres & Moines
du Convent , ou de la Paroifſe
où le Baptême s'eſt fait. Le
petit peuple s'engage tellement
pour ces fortes de feftins
, non ſeulement auxBaptêmes
, mais auſſi aux mariages
, & aux enterremens , que
Février 1715 . I
JOURNAL
le plus ſouvent dés le lendemain,
il n'ont plus de quoy
vivre, & qu'ils ne peuvent
payer ce qu'ils ont emprunté
pour cette inutile dépenſe.
C'eſt la coûtume en Perſe de
fairedonner aux coins des ruës
des coups de bâton à ceux qui
doivent , & qui ne peuvent
payer ; & ils font quelquefois
fi maltraitez ( car cela ſe fait
deux ou trois fois la ſemaine,)
que les ongles leur tombent
des pieds , & qu'ils ne peuvent
plus ſe ſoûtenir. Les creanciers
en uſent de la forte
,
afin que les parents & amis du
HISTORIQUE.
debiteur enayent compaſſion,
&luy donnent de quoypayet
ſes dettes ; mais ils trouvent
le moyen de ſe dérober à ce
fupplice , & quand ils voyent
qu'ils fontinſolvables,ils ſe retirent
dans le Alicapi,c'eſt àdire,
la porte de leur Prophete , qui
eſtun lieude retraite pour tous
ceux dont les affaires vont
mal , & qui ne peuvent ſatiſ
faire leurs creanciers. Ces lieux
là ſont ſi privilegiez , que le
Roymême ne peut les en tirer
& ils font nourris des rentes
anciennes qui ſont affectées
aux mêmes licux , & des au-
I ij
100 JOURNALI
mônes que l'on y fait tous les
jours. LesArmeniens qui ſont
pauvres ,& qui ne veulent pas
s'endetter pour les feſtins d'un
Baptême,ont introduit depuis
peu une coûtume , pour ſe
mettre à couvert de la honte
qu'ils croyent qu'il y a, de ne
pas faire grande chere à fes
amis dans cette rencontre. Ils
font baptifer l'enfant dans la
ſemaine, ce qui fait croire que
l'enfant eſt fort malade , d'au
tant plus qu'ils vont en hâte à
l'Egliſe ſans nulle cerémonie ,
&qu'ils ne ceffent de dire en
pleurant que l'enfant s'en va
mourir.
-
HISTORIQUE. FOT
Si une femme eft accouchée
quinze, ou vingt jours , &même
deux mois avant Noël , ils
different leBaptêmedel'enfant
juſqu'à cette Feſte , pourvû
toutefois que l'enfant ne de.
vienne pas malade. Voicy
qu'elle eſt la cérémonie que
l'on fait d'ordinaire à ce Baptême.
Dans toutes les Villes ,
ou Villages , où il y a des Armeniens
, & où il paſſe une
riviere, ou qu'ils'y trouvequelque
érang , ils ont deux ou
trois bâteaux plats couverts de
tapis fur quoy on marche , &
onydreſſe le jour de Noël unc
I ij
102 JOURNAL
maniere d'Autel. Le matindés
queSoleil ſe leve, tout leCler
gé Armenien, tant du licu ,
que des lieux circonvoiſins ,
ſe rend fur ces mêmes bâ
teaux vêtus defes orne
mens, avec les Croix , & les
Bannieres. Ils trempent la
Croix par trois fois dans l'eau,
&àchaque fois ils y jettent de
de la Sainte Huile. Aprés ils
liſent la Liturgie ordinaire du
Baptême , & l'Evêque , ou le
Preſtre prenant l'enfant il le
plonge dans l'étang , ou dans
la riviere juſqu'à trois fois , en
diſant les paroles ordinaires
HISTORIQUE. 103 .
Je tebaptise aunom du Pete,&c.
en l'oignant d'huile , comme
j'ay dit cy-deſſus. C'eſt une
merveille que la pluſpart de
ces enfants ne meurent de
froid , quand la ſaiſon eſtun
peu rude. Le Roy de Perfe
ſe trouve d'ordinaire à cette
cérémonie quand il eſt à Hifpahan
,&il ſe rend à cheval
au bord de la riviere avec les
Grands de ſa Cour. Laceremonie
achevée , il va àZulpha
au logis du Kalenter, qui eſt le
Gouverneur ou Juge des Armeniens
, chez lequel le diné
eſt preparé. Il n'y a point de
I iiij
104 JOURNAL
lieu au monde où l'on puiſſe
traiter un Roy avec moins de
peine que dans la Perſe;car ſi
un particulier prie le Roy à
manger chez luy ,& fi Sa Majeſté
veut luy faire cet honneur
, il n'a qu'à aller trouver
le Chef des Officiers , & luy
porter vingt tomans , qui font
environ trois cent écus, en luy
diſant que Sa Majesté vient
prendre un repas dans la maiſon
de ſon Eſclave ; alors
moyennant cette ſomme de
vingt tomans , leChefdes Officiers
eſt tenu d'envoyer au
logis de celuy qui traite leRoy ,
HISTORIQUE. 105
tout cequi eft neceſſaire pour
le repas ; fans cela c'eſt une
choſe qu'on ne pourroit entre
prendre, le Roy ne mangeant
jamais que dans de la vaifſelle
d'or , ce qu'un particulier
ne pourroit fournir. A l'iffuë
du repas on apporte au Roy
le preſent qu'on luy fait toûjours
dans ces rencontres , &
qui d'ordinaire eſt quelquegalanterie
qui vient d'Europe ,
& qui ne vaut gueres moins
de quatre ou cinq mille écus.
Quandils n'ont rien de galant
à luy preſenter , ils mettent
pareille valeur dans un baffin
106 1 JOURNAL
en Ducats d'or de Veniſe , &
l'offrent à Sa Majesté avec de
grandes foumiffions ; ils font
auſſi des prefens à quelques
Seigneurs , & aux principaux
Eunuques qui font à ſa ſuite,
fans compter ce qu'ils envoyent
à la mere du Roy s'il
en aune , aux Sultanes ſes femmes
,& à ſes foeurs. Ainfi ce
feſtin ſe faiſant ſans embarras
du coſté du traitement , ne ſe
fait pas du coſté de la bourſe
fans grande dépenſe ; mais les
Armeniens deZulpha peuvent
aisément la ſupporter.
Les Armeniens marient
HISTORIQUE. 107
d'ordinaire leurs enfants ſans
que les deux parties ſe foient
vûës ; & même ſans que les
peres ny les freres en ſçachent
rien. Il faut que ceux qu'on
veut marier ſe rapporte à ce
que les peres , ou les parens
leur endiſent. Aprés que les
meres ont conclu entr'elles le
mariage , elles en parlent à
leurs maris qui approuvent ce
qu'elles ont fait. Sur cette approbation
la mere du garçon
avec deux vieilles femmes ,&
un Prêtre vient au logis
de la mere de la fille ,& luy
preſente unebague de la part
108 JOURNAL
de celuy avec qui on veut la
fiancer. Le garçon paroît enfuite
, le Prêtre lit quelque
choſe de l'Evangile pour be
nir les deux parties , aprés
quoy on luy donne quelque
argent ſelon le bien qu'a le
pere de lafille. Puis on prefente
à boire à la compagnie ; &
cela s'appelle les fiançailles,
Quelquefois ils accordent les
enfants quand ils n'ont que
deux ou trois ans ; & même
lorſque deux femmes qui font
amics ſe trouvent enceintes
enmême temps,elles ſe promettent
de faire un malige
*1
HISTORIQUE. 109
,
des deux enfants qu'elle portent
, s'il arrive que l'une ait
un garçon & l'autre une fille.
Cela étant on les accorde dés
qu'ils font nez ; & depuis que
le garçon a donné la bague
quandil ſeroit vingt ans fans
ſe marier ,il eſt obligé d'envoyer
tous les ans le jour de
Pâques unhabit à ſa Maîtreſſe
avec tout l'afſſortiment ſelon
la qualité de la fille. Trois
jours avant que de celebrer le
mariage le pere & la mere du
garçon font préparer un feftin
qu'ils font porter chez le pere
&la mere de la fille , où fo
rro JOURNAL
trouvent les deux familles des
deux parties. Les hommes
font dans un licu àpart , & les
femmes dans un autre ; car ils
ne mangent jamais enſemble
dans des réjoüiſſances publi+
ques. La veille des nôces l'époux
envoye des habits à fon
épouſe , & quelque temps
aprés il vient prendre ce que
la mere de l'épouſe luy donne
de ſon côté. Que ſi l'époufe
n'a plus de mere , c'eſt quelque
vieille de ces plus proches
parentes qui habille l'époux.
Enſuite l'époux monte ſur un
cheval , & l'épouſe ſur un
:
HISTORIQUE. MI
autre , qui ont de magnifiques
harnois avec des brides d'or
&d'argent ſi ce ſont gens riches
;&ceux qui font pauvres,
&qui n'ont point de chevaux
àeux , ont recours auxGrands
qui leur en prêtent volontiers
pour cette Ceremonic. En
fortant du logis de la fille l'époux
va devant ; & a fur fa
tête un voile de gaze incarnate
, ou d'un retz d'or & d'argent
, dont les mailles font
fort preffées ; &qui le couvre
juſqu'àl'eſtomac. Il tient à ſa
main le bout d'une ceinture
qui a trois ou quatre aunes de
112 JOURNAL
long ; & l'épouſe qui vient
derriereà cheval tient l'autre
bout. Elle eſt auſſi couverte
d'un grand voile blanc depuis
la têtejuſqu'aux pieds , & le
cheval en eſt auſſi à moitié
couvert ; elle eſt ſi cachée ſous
ce voile , qui reſſemble plûtôt
àun grand linceul , qu'on ne
luy voit que les yeux. Deux
hommes marchent à côté de
chaque cheval pour tenir les
rênes ; & quand ce ſont des
enfants de trois ou quatre ans
(car on les marie quelquefois
dans ce bas âge ) il y a trois
ou quatre hommes pour les
tenir
:
HISTORIQUE. 113
tenir ſur la felle , ſelon la qualité
de leurs parents. Quantité
de jeunes hommes , tant des
parens , que desamis des deux
coſtez viennent à la ſuite , les
uns à cheval, les autres à pied,
avec un cierge à la main
comme s'ils alloient en proceffion
; & d'ailleurs les tambours,
les trompettes , les
haut bois , & autres inftrumens
à la mode du Pays , fuivent
toute la compagnie jufques
àl'Eglife. Quand ils ont
mis pied à terre , chacun fait
place à l'époux & à l'épouse ,
qui ſe vont rendre au pied de
Février 1715 K
114 JOURNAL
l'Autel tenant toûjours laceinture
; & il faut remarquer en
paſſant que dans chaque Egliſe
les Armeniens n'ont qu'un
Autel. Les époux ſe joignent
alors , & s'appuyent le front
l'un contre l'autre , puis le
Prêtre vient& tourne le dos à
l'Autel , aprés quoy prenant
laBible il la met ſur leurs têtes
qui luy ſervent de pupitre ;
&qui enfont affez chargées ,
parce que c'eſt d'ordinaire un
gros in folio affez peſant. Il y
demeure pendant qu'on lit le
formulaire du mariage , &
c'eſt le plus ſouvent un Eve
:
11.5 HISTORIQUE
que ou unArchevêque qui en
fait l'office. Ce formulaire eſt
fort approchant du noſtre.
L'Evêque demande à l'époux
Ne prenez - vous pas une telle
pour vostre Epouse ? & àl'époule:
Ne prenez- vous pas un tel
pour vostre mary ? & ils répondent
tous deux d'un ſigne de
teſte. La benediction matri
moniale étant faite , ils enten
dent la Meſſe , aprés quoy ils
retournent tous enſemble au
logis de la fille dans le même
ordre qu'ils en ſont partis . Les
nôces durent trois jours ,& il
ya , comme j'ay dit , depau
Kij
116 JOURNAL
vres gens qui ſe ruinent ences
occaſions ,& qui ne ſe peuvent
jamais remettre de la dépenſe
qu'ils y ont faite. Il ſe
boit plus de vin aux feſtins des
femmes qu'à ceux des hommes.
Lemary ſecouche lepremier,
la femme luy tire ſes bas,
& n'ôte ſon voile qu'aprés
avoir éteint ſa chandele. En
quelque temps que ce ſoit les
femmes ſe levent avant le jour.
Il y a tel Armenien qui depuis
dix ans qu'il eſt marié n'a jamais
vu le viſage de ſa femme
, & ne l'a jamais oüi parler
, car quoyque le mary luy
HISTORIQUE. 117
puiffe dire ,& tous les patens ,
elle ne répond que de la tête.
Elles ne mangent point avec
leurs maris, & file mariregale
ſes amis aujourd'huy , la femme
traite ſes amies le lendemain.
Dés qu'une perſonne eſt
decedée , un homme deſtiné
aux ſervices mortuaires va
promptementà l'Egliſe queris
un pot d'eau benite ,&l'ayant
apporté au logis du deffunt ,
il la jette dans un grand vaifſeau
plein d'eau , dans lequel
ils mettent le corps mort.Cer
homme s'appelle Mordichou ,
118 JOURNAL
c'eſtà dire celuy qui lave les
morts,& ces Mordichous ſont
en telle horreur parmi le peuple
, quec'eſt un infamie d'avoir
mange avec ces fortes de
gens. Tout ce qui ſe trouve
fur le mort lors de ſon decés
luy appartient,fur ce quelque
belle bague ,&c'eſtla couſtume
dans le Levant de coucher
avec le caleçon , la chemiſe ,
& la camiſole , parce qu'on
ne ſe ſert point dedraps.Aprés
que le morta eſté lavé , on le
revêt d'une chemiſe blanche ,
d'un caleçon , d'une camiſole,
&d'une toque ,& il faut que
HISTORIQUE. 119
letout ſoit neuf, ſans avoirjamais
ſervi à aucun autre. Puis
on le met dans un grand fac
de toile neuve ,& ils coufent
enfuite la bouche du ſac. Cela
étant fait , les Preſtres viennent
prendre le corps pour le
porter à l'Eglife ,& il eſt accompagnéde
tous les parents,
&amis du deffunt qui tiennent
tous un cierge à lamain.
Quand ils font à l'Egliſe ils
poſentle corps devant l'Autel
où le Preſtre dit quelques prieres
, puis on allume des cierges
autour du corps,&on le
laiffe en cet état toute lanuit.
εδωμέναι
120 JOURNALI
Le lendemain matin un Eveque
, ou un ſimple Preſtre dis
la Meſſe , à l'iſſuë de laquelle
on porte le corps devant la
porte de l'Archevêque , ou de
l'Evêque du lieu , où il eſt accompagné
de ſes parens , &
amis , & de tout le peuple qui
s'eſt trouvé à l'Eglife , la plû
partayantun cierge à la main,
Etant arrivez devantcetteporte
, l'Evêque fort de fon logis,
&vient direun Paterpour
Pame du deffunt. Cet acte fi
ni , la plupart de ceux qui ont
accompagné le corps depuis
l'Eglife juſques à la porte de
l'Evêque,
HISTORIQUE, 12t
l'Evêque, ſe retirent chez eux,
&il ne reſte que les parens ,&
quelques amis. Alors l'Evêque
,& les Preſtres font prendre
le corps par huit ou dix
pauvres qui ſe trouventlà ,&
qui le portent au Cimetiere.
Le long du chemin on chante
quelques Oraiſons , que les
Preſtres continuënt en dévalant
le corps dans la foſſe.Puis
l'Evêque prend de la terre par
trois fois , en diſant ces mots :
Tu es venu de terre ,& turetourneras
en terre,&demeures-y
jusqu'à ce que nostre Seigneur
vienne. Ces paroles dites on
Février 1715 . L
122 JOURNAL
remplit la foſſe. Ceux des parents
& amis qui veulent retourner
au logis du deffunt , y
trouvent le dîné prêt ; & même
s'il ſe preſente quelques
autres gens ,ils ne ſont pas refuſez.
Ils ont auſſi accoûtumé
de donner à dîner , & à ſouper
pendant ſept jours à quelques
Preſtres , & à quantité de pauvres
quand ils en ont le moïen.
Ils ne croyent pas que- l'ame
du deffunt ſoit ſauvée , s'ils ne
font cette dépenſe quand ils
le peuvent , & c'eſt d'où procede
que la pluſpart de ceux
dumenu peuple ſont toûjours
HISTORIQUE. 123
miferables,&comme eſclaves
des Mahometans , à cauſe de
l'argent qu'ils empruntent ,&
qu'ils ne peuvent payer.
1 Quand un Archevêque ou
un Evêque meurt ,ils fontcecy
de plus qu'à un Seculier.
Quand la Meſſe eſt dite , un
Archevêque , ou un Evêque
qui ſe trouve là écrit un billet
,& coupant le ſac où eſt le
mort , luy met dans la main le
billet où ſont écrits ces mots :
Souviens- toy que tu es venu de
terre , &que tu retourneras en
terre.
Si l'un de leurs Eſclaves
Lij
124 JOURNAL
meurt avant que ſon Maiſtre
luy ait donné ſa hberté,quand
le corps eft dans l'Eglife , le
Maiſtre écrit un billet fur lequel
il met ces mots : Qu'il
n'ait point de regret , je le tiens
franc ,&luy donne la liberté.
Car ils croyent qu'en l'autre .
monde on luy reprocheroit
qu'il feroit Eſclave , & que
fon ame en pourroit fouffrir
quelque douleur. Que fi l Ef
clave n'a point de Maiſtre , la
Maiſtreſſe , ou à ſon deffaut ,
les enfans font le billet.Quand
il arrive qu'un Armenien ſe
défait lay-même , on ne fait
HISTORIQUE. 125
point fortir le corps par la
porte du logis , mais on fait
un trou dans quelque endroit
du mur qu'on trouve le plus
commode pour mettre le
corps dehors , & delà il eſt
porté en terre fans nulle ce-
Temonie .
En general les Armeniens
font fort attachez à leurs coû
tumes , &à leurs ceremonies ,
&bien qu'il y en ait parmy
eux qui embraſſent le Mahometiſme
pour les interêts du
monde ces exemples font fort
Tares,& il s'en trouve au contraire
d'affez fermes & conf
L iij
126 JOURNAL
tans quand il faut ſoûtenir leur
Religion contre les perfecutions
des Mahometans. Le
Chapitre ſuivant en donnera
des exemples.
S'il y a des Armeniens qui
ont la foibleſſe de quitter
quelquefois leur Religion , ou
par quelque dépit , ou par
quelque honteux intereſt qui
les y pouſſe , la pluſpart y reviennent
par une ſerieuſe repentance
, & il s'en voit peu
qui ſe rangent pour jamais du
parti Mahometan. Quand un
Armenien qui eſt tombéde la
forte ,veut revenir à l'Eglife
HISTORIQUE. 127
pour reconnoiſtre la faute , il
n'en peut avoir l'abfolution
quedans le même lieu où fon
abjuration a été faite ,& on la
luy refuſeroit en toute autre
Ville ou Village où il la voudroit
demander. Ce qui les
porte le plus ſouvent à ce
changement , eft lorſqu'il y a
de jeunes gens qui ontdepensé
leur bien , & que le pere ne
leur en veut plus donner pour
leconfumer dans ladébauche,
Alors quelques uns ſe vont
faire Mahometans pour joür
du benefice de la Loy d'Ali ,
qui porte que quand unChe
Lij
128 JOURNAL
tien s'eſt rendu Mahometan ,
tout le bien de fon pere luy
doit appartenir , fans que fes
freres y puiffent avoir part.
Quand même il ne feroit que
coufin il prend alors le bien
de fon oncle , & il faut remarquer
que cette regle ne s'obſerve
que pour les Chrétiens
Sujets du Roy de Perſe. Mais
depuis quelques années les Armeniens
ont pourvû en quel
que maniere à empêcher ce
defordre. Car quand ils voyent
dans la Famille quelque debauché
, le pere , ou l'oncle
fait de bonne heure une feinte
HISTORIQUE. 129
vendition de ſes biens à quelqu'un
de ſes fideles amis. Il
faut que le contrat ſoit paffé
pardevant le Moufti ouleCadi
qui voyent bien que ce n'eſt
qu'une feinte ; mais qui toutefois
n'en difent mot ; & cela
eſt cauſe que peu de ces jeunes
Armeniens changent aujourd'huy.
Il y en eût un qui étoit venu
à Smyrne avec quantité de
marchandises, & pour en fruftrer
ſon pere , & fes freres ,
ſe rendit Mahometan. Aprés
avoir dépenſé en débauches
une partie de fon bien, il re130
JOURNAL
vint aux trois Eglifes où le
Grand Patriarche fait fa refidence
, pour avoir abſolution
de ſa faute ; mais il ne la
pût obtenir , &le Patriarche
luy dit qu'il falloit neceffairement
qu'il rétournât au
lieu où il avoit fait l'abjuration,
& qu'il reconnut fa faute
devant l'Evêque de Smyrne,
étant touché d'une veritable
repentance , il fit ce que le
Patriarche luy ordonnoit , &
quelques jours aprés avoir fait
la penitence qui luy fût en
jointe , & donné aux pauvres
la plus grande partie de ce qui
HISTORIQUE. 13t
luy reſtoitde bien , il futtrouver
le Cadi , à qui il tint ce
diſcours avec une reſolution
admirable , σου πω
Tu ſçais , luy dit-il , qu'ily a
quelques années que je me suis
fait Mahometan , je viens de
déclarerque je m'ensuis répenty ,
quejem'en repens, comme d'une
mauvaiſe Loy que j'avois embraßée
en reniant le Sauveur du
monde , e qu'ainſi je n'ay que
trop merité laMort. D'abord le
Cadi erut que c'eſtoit quel
que trait de folie dont il le
pouvoit guerir , & tachat de
le ramener doucement par de
132 JOURNALI
belles eſperances, mais voyant
que l'Armenien perfiſtoit
dans fa declaration , & s'emportoit
en des blafphemes
contreMahomet, il le fit mener
à la place, où il fut incontinent
mis en pieces à coups
de fabres ,&de fleches qui luy
percerentde corps. On peut
dire à la loüange des Armeniens
, que bien qu'ils foient
affez ignorans & malinſtruies
dans leur Religion , toutefois
quand il leur arrive quelque
disgrace , & qu'il faut qu'ils
meurent pour leur Foy, ils
vont au fupplice courageuſeHISTORIQUE.
133
ment& avec joie.
L'an 1651 dans Diarbekir
Ville de la Mesopotamie , il
ſe fit un mariage d'un jeune
Turc avec une fille de ſa Nation.
La mere de l'Epoux étoit
grande amie d'une Armenienne
des premieres de la Ville,&
cette femme n'avoit qu'un fils
de dix à douze ans . Elle fut
priée aux nôces du Turc
& elle ne pût refuſer de s'y
trouver , aprés lesgrandes follicitations
de fon amie. L'enfant
de l'Armenienne qui
avoit été preſent lorſque la
mere de l'Epoux vint inviter
$34 JOURNAL
la ſienne, ſouhaitta d'eſtre auffi
à cette feſte ,& demanda à ſa
mere ſi elle ne l'y meneroit
pas. Cette femme qui n'ignoroit
pas les coûtumes du Païs ,
dit à fon fils que cela ne ſe
pouvoit faire , & qu'au deſſus
de l'âge de cinq ou fix ans it
n'étoit pas permis à aucun
garçon de ſe meſler parmy les
femmes,& fillesTurqueſques,
L'Enfant ne ceſſa pas pour cela
de prier encore ſa mere de
lemener avec elle ,&une tante
qui ſe trouva là pour complaire
à ſon neveu , dit qu'elle
l'habilleroit en fille , & qu'on
HISTORIQUE. 135
n'y prendroit pas garde. En
un mot la mere ſe laiſſa perfuader
par la tante ,& par l'enfant,&
le jour venu , elle le
mena avec elle traveſti en fille.
Les noces en Turquie durent
au moins ordinairement trois
jours , & il ſe trouva en celles-
là une vieille femme qui
avoit tousjours l'oeil ſur l'enfant
de l'Armenienne , qu'elle
trouvoit trop adroit , &
trop agile pour une fille , particulierement
quand il danfoit.
Le ſoir les conviez s'étant
retirez , cette vieille pric
àpart la mere du marié ,&luy
136 JOURNAL
dit qu'elle ne croyoit pas que
l'Armenienne ſon amie eût
amené une fille ;& qu'à toutes
ſes actions elle jugeoit que
c'étoit un garçon que l'on
avoit deguiſé : le lendemain
toute la compagnie s'étant
raſſemblée , la vieille Turque
vint faire le même diſcours à
la mere ,& à la tante du jeune
Armenien , & ces deux femmes
témoignant d'en être fort
offenfees ; & affirmant que
c'étoit une fille , la Turque
pour n'en avoir pas le démenti
trouva moyen de prendre l'enfant
, & l'ayant mené dans la
chambre
HISTORIQUE. 137
chambre des Eſclaves de la
mariée;elles luy abatirent ſon
caleçon(car les filles en portent
dansle Levant de même que
les garçons )& elles trouverent
que la vicille ne s'étoit pas
trompée dans ſon jugement.
Le bruit s'en répandit auffitôt
dans le logis ,& ce bruit fut
ſuivi d'un grand tumulte.
Tous les gens de la noce crierent
que les chambres étoient
foüillées , & que l'Armenienne
avoit fait cela pour ſe mocquer
d'eux, & en dériſion de
leur Loy. Sur ces entrefaites
pluſieurs des principaux Ma-
Février 1715.
1
M
138 JOURNAL
hometans de la Ville accou
rurent au logis du marié;&fe
faiſifiant de la mere , de la
tante , & de l'enfant , les me
nerent au Bacha , afin qu'il en
fit juſtice. Le Bacha renvoya
les deux femmes &garda l'enfant
ſept ou huit jours croyant
que le peuple ſe pourroit appaiſer.
Mais il eût beau flacter
cette populace , & luy
remontrer que ce n'étoit
qu'un enfant, le pere
vaindedonner la moitié de ce
offit en
qu'il peſoit en or ; tout ce que
l'on put faire ,&dire ne fervit
de Fien , & le Bacha qui fe
HISTORIQUE. 139
vit preffe du peuple , ne voulant
pas donner Sentence de
mort contre l'enfant , le remit
entre les mains des parens
du marié , qui exercerent fur
luy des cruautez inoüies : ils
menerent ce pauvre enfant au
milieu de la grande place de
la Ville ; & l'ayant dépoüillé
nudàla reſervede fon caleçon
ils commencerent à l'écorcher
vif depuis le col juſques à la
ceinture , ne luy oſtant pour
ce jour- là que la peau du dos.
L'ayant laiſſe là toute lanuit
avec bonne garde, ils revinrent
le lendemain pour luy
Mij
140 JOURNAL
écorcher l'eſtomac, &les bras
Le Cadi , &le Moullah , &
pluſieurs des principaux Mahometans
de la Ville exhor
toient l'enfant à embraſſer
leur Loy ,& à ne fouffrir pas
qu'on luy fit plus de mal. Sa
mere y vint auffi ,& l'embrafſant
tendrement le conjura
d'avoir pitié d'elle & de luymême
,&de ſe rendre Maho
metan pour ſauver ſa vie ;
mais ni ſes Jarmes , ni toutes
les paroles les plus touchantes
que la douleur luy mit à la
bouche ne furent pas capables
d'ébranler la conſtance de
HISTORIQUE. 141
د
l'enfant. Ilrépondit à ſa mere
d'une voix ferme qu'il avoit
fouffert patiemment , & qu'il
fouffriroit encore , que les
tourmens ne luy faifoient
point de peur ; mais que fa
plus grande douleur étoit que
ſa propre mere le ſollicitoit à
renier fon Sauveur , ce qu'il
ne feroit pas. Les Turcs im
pitoyables au lieu d'être tou
chez de la conſtance de cet enfant
continuerent de luy
écorcher les bras, &l'eſtomac,
& aprés cette cruelle action le
laifferent encore là ſous bonne
garde juſques au lende
142 JOURNAL
main ; car ils avoient deſſein
de luy écorcher tous les jours
quelque partiede ſon corps ,
juſqu'à ce qu'il expirat. Enfin
le Bacha ayant horreur de ces
cruautez , vint le lendemain
de grand matin à la place avec
ſes Gardes ,&luy fit couper la
tête. On croit qu'il eût ſous
main quelque ſomme d'argent
pour ſauver l'enfant des
nouveaux fupplices qu'on luy
préparoit.
J'aurois abregé confiderablement
ce que j'ay tiré
d'Olearius , de Tavernier , de
Chardin & des autres Voya
HISTORIQUE. 143
geurs , fi aprés m'eſtre informé
exactement de la Religion
& des Moeurs des Perfans &
des Armeniens par ceux mêmes
qui font icy , ce que j'en
ay appris ne m'avoit pas parû
trop conforme à ce qu'on
nous en a laiſſé par écrit, pour
oferl'écrire moy-même,d'une
façon nouvelle ; fauf neanmoins
à ceux qui l'avoient lû
ailleurs , à s'épargner la peine
dele lire icy. Mais retournons
s'il vous plaiſt , Meffieurs , à
noſtre Ambaſſadeur.
Il partit d'Erivan comme
nous l'avons dit plus haut
744 JOURNALH
&
le . Mats pour fe
rendre à Smyrne , où aprés
quarante jours de marche,il
arriva le 28. Avril de la même
année , avec Ayoubehant
toute la fuite qui alors étoit
fort nombreuſe. Il fit auffi
toft avertir fecretement de
CatMfhoneMode Fontenu
Gonful François à Smyrne
Il loy recommanda la diligen
ce&lefecretpour fonembarquement:
illuy confiavecles
Lettres,les Preſents du Roy
fonMaſtre , qu'il fit embaler
dans desabales de foye , &
embarquer en même temps
fur
HISTORIQUE. 145
ſur un Navire François qui ſe
trouva dans le Port , preſt à
mettre à la voile ; & qui en
effet ſe hâta de prendre la
route de Marſeille , où il arri
va heureuſement.
Quatre ou cinq jours aprés
Agoubebant deguifé en matelot
, s'embarqua dans un autre
Navire , & ſuivit ſes Preſens.
Cependant legrand Doüa.
nier ſe méfiant du Perſan ,
&jugeant par le grand nombre
de Domestiques qu'il
avoit , qu'il n'étoit rien moins
qu'un Marchand, commed'abord
le bruit en avoit couru ,
Février 1715. N
4
746 JOURNALI
& encore moins un Pelerin
qui alloit à la Mecque ycom
me il le diſoitluy même, foupçonna
que tous les difcours
qui couroient fur ce ſujet,renfermoient
quelques myſteres,
il forma le defſſein de s'en éclaircir
, & pour cet effet , il mic
de tous les coſtez des Eſpions
en campagne pour examiner
les actions du faux Pelerin, &
pour empêcher qu'il ne pût
Juy échapper par Mer , ni par
Terre. En même temps il donna
avis de ſes ſoupçons à la
Porte.
Cependant Mehemet Riza
HISTORIQUE. 147
:
Beg aprés avoir refté vinge
ſept jours à Smyrne,& recon
nu l'impoſſibilité où il étoit
des'y embarquer pour laFran+
ce , ſe détermina à prendre la
routedeConſtantinople, dans
l'eſperance d'en pouvoir for.
tir plus facilement que de
Smyrne , & d'y demeurer du
moins inconnu juſqu'à ce que
M. Defalleurs pût luy facili
ter les moyens de ſe tirer des
mains des Turcs.
Il mit onze jours à ſe rens
dre de Smyrne à Brufſe , où il
séjourna fix jours , pour at
tendre la réponſe d'un Exprés
Nij
148 JOURNALH ,
qu'il avoit ſecretement dépêché
vers M. Defalleurs , afin
de luy donner avis de ſon ar
rivée dans cetteVillegg hop
Le Sieur Padery Secretaire
Interprete du Roy , Athenien
de Nation , fut choifi par M.
Deſalleurs pour aller luy rendre
la réponſe qu'il attendoit
à Bruſſe , pour luy dire qu'il
jugeoit à propos qu'il ne vint
pas avec tout fon monde , à
Conſtantinople , & qu'il fe
contentat ſeulement d'y
amener un ou deux de fes
Domeſtiques. Le Perfan ne
fut pas de cet avis , parce qu'il
HISTORIQUE. 149
croyoit avoir lieu de ſe méfier
de pluſieurs de ſes gens , craignant,
s'il les quittoit , que ce
qu'ils pourroient dire de luy
aprés ſon départ , ne luy fût
plus nuiſible , que cette marche
derobée , ne luy pourroit
être utile. Ainſi au licu
d'accepter cette propofition ,
il envoya à l'Ambaſſadeur
de France , Paderi, &fon Lieutenant
nommé Kadinchain
Perfan deNation , homme ex
pert dans les affaires , pour luy
remontrer que les difficultez
qu'il luy objectait eſtoient infurmontables
, qu'il falloit au
Niij
SO JOURNALH
contraire qu'ilarrivaravectout
fonmondeà Conſtantinople ,
&qu'on ne s'attachât uniquement
qu'à luy trouver une
maiſon écartée , où il pur ſe
diſpoſer on ſeureté à profi
ter du premier embarquementqui
ſe preſenteroit; que
c'étoit là en un mot la ſeule
choſe qu'il demandoit. Neanmoins
avant de ſuivre co
deſſein, Monfieur Defalleurs
luy fit propoſer encore
par le meſme Kadinchain de
venir à Conſtantinople de
guiſé ſous la figure d'un Marchand
&de ſe rendre dans
HISTORIQUE. ISI
un Camp comme le font ordinairement
les Marchands
Perfans. Que là il feroit plus
facile de trouver des expedients
pour ſon évaſion.Cette
propoſtion fut encore moins
goûtée que la premiere ,& en
confequence des inconveniens
dontelle parut environnée ,le
Kadinchain remontra à l'Ambaffadeur
deFrance, qu'il étoit
impoſſible de riſquer de s'expoſer
dans un Camp deMarchands
, fans courir le danger
d'eſtre reconnu à chaque inf
Lieu d'Assemblée pour les Marchands
Armeniens& Perfans.
Ninj
SA JOURIN A LIH
tant parades Armeniens ou
Perſans qui arrivent tous les
jours à Conftantinoplejoice
qui feroit trés préjudiciable à
l'Ambaffadeur de Perfe , veu
les avis qu'on avoitreceus à la
Portedetoutes parts ,& prin
cipalement du Grand Doüa
nier de Smyrne , qui le croyoin
plutôt ce qu'il étoit veritablement
, oudu moinsun Eſpion
dépêché pour enlever le frere
du Roy de Perſo , ou celuy
qui prend cette qualité , qui
eſt entre les mains des Turcs à
Lemnos ,que pourunJoü allier
ou un Pelerin comme on le
1
HISTORIQUE. S
publioit.Toutes ces objec
tions bien examinées ,M. Dofalleurs
duy fit offrit un afyle
dans ſon Palais ; mais Kadinchain
s'oppoſa à cet avis , en-
• core plus fortement qu'iln'avoit
fait aux autres. Il remon
tra que cette demarche ſuffis
roit pour attirer des affaires
trés-fâcheuſes à ſon Maiſtre ,
non ſeulement par rapport à
fa fuite nombreuſe , mais en
core parce qu'il ſçavoit que le
Doüanier de Smyrne avoit de
taché aprés luy deux Efpions
qui l'avoient ſuivy juſqu'à
Bruffe,&qui ne manqueroient
254 JOURNALHI
pas de le ſuivre juſqu'à Conf
rantinople. Enfin il fut arrêté
qu'il defcendroitdansunemai
fon , fur le Canal de la Mer
Noire,dans le quartier nommé
Kourouchechemée aufh-tô la
Veuve LoürfeBerot,Françoife,
Maiſtreſſe de la maiſon qu'on
luy choifit, eût ordred'en met
tre en poffeffion le St Paderi ,
qui endonnales clefs auKadına
chain pour y introduire ſon
Maistre incognito.op 21 ףילכ
Le ſecond jourde fon arri
vée M. Defalleurs députa
Paderi pour aller le comp
plimenter de la part , & luy
HISTORIQUE. ISS
dire que tout étoit prêt pour
fon embarquement , qu'il ſe
difpofât à partir le lendemain
au matin pour ſe rendre fecretement
au Port de Troye;
( c'est maintenant un Portdefert,
au lieu même où l'on dit que fût
l'ancienne &fameuse Ville de
Troye , qui a fait ,&quifait
encore àpreſent tant de bruitdans
lemonde. ) qu'il y trouveroit
laBarque nommée la Vierge
de Grace commandée par le
Capitaine Eſtiennede Cuges ,
& que Paderi l'y attendroit ,
qu'au reſte il ne luy recom
mandoit de gagner cette rade
15G JOURNALIH
en diligence , que pour préve
nir les dangers qu'il trouvoit
àle faire embarquer à Conf
tantinople.co
Mehemet Riza Beg , dit à
Paderi ,après avoir receu le
compliment del'Ambaffadeur
de France , qu'il enverroit
avantde partir , fon Lieutenant
, le remercier des foins
qu'il ſe donnoit pour luy.
Mais malheureuſement il fut
arrêté le même ſoir dans ſa
maifon par un ordre du
Grand Seigneur qui fut executé
par les gens du * Chaoux
*Grand Prevost 3
HISTORIQUE.
Bachi , du a Bostangi Bachi ,
& du grand Doüanier , chez
qui il fut mené d'abord avec
fon Secretaire Akond & lon
Kadinchain , où il fut interrogé
, & de la transferé chez le
Chaoux Bachi , de chez le
Chaoux Bachi, chez les b Reys
Effendi, où il fut encore interrogé
en prefence du grand
Tefterdar , dudKiaia duVifir,
&de pluſieurs autres grands
Officiers de la Porte , qui luy
foutinrent qu'ils avoient des
Grand fardinieregise bari
b ChefdeFruftice.nepal.
c Grand Treforier.
d Lieutenant du grand Vifir
4
5S JOURNALIH
avis certains qu'il étoit Am
baſſadeur du Roy de Perfo
& qu'il alloit en Franceplib
écouta tranquillement tout ce
qu'ils depoſerent contre luy ,
&leur répondit d'un air fimple
& ingenu , qu'il n'étoit
rien moins que ce qu'ils
croyoient , que le Roy de
Perſe avoit trop de ſujets
illuſtres par leur naiſſance &
par leur dignité ,& dignes de
porter les grands titres qu'ils
luy fuppofoient , pour l'honorer,
luy chetive creature,de
la qualité de ſon Ambaſſadeur
auprés de l'Empereur de FranHISTORIQUE.
159
un
cerCependant ſe ſentantvive.
ment preffé il leur fiton
difcours plein de feu & d'éloquence
,qu'il finit par un ferment
qu'il n'étoit ni Marchandini
Ambaſſadeur ; mais
un Pelerin , un fidele Mahometan
, un Muſſulman zelé ,
& qu'il alloit à la Mecque ,
pour accomplir , s'il pouvoit ,
Je voeuqu'il avoit fait de voir
le Tombeau du Prophete
avant de mourir. En un mot
il répondit à toutes les queftions
qu'ils luy firent avec tant
de force , de juſtefle , & de
preſenec d'esprit qu'il leur.
TOURNTUH
ferma la Bouche. W fut neang
moins remis entre les mains
du Chioux Bacchhii qui eur ors
dre de le garder avec fon
Akond , fon Kadinchain &
deux autres domeſtiques qui
le fervoient.
Le lendemain on fut viſiter
ſa maiſon , ton équipage .
fes hardes , ſes papiers ,& on
arreſta tous ſes gens qui furent
mis dans les prifons de la
Doüane ; mais il avoit fi bien
pris ſes meſures à Smyrne ,
qu'on ne trouva rien qui pût
dépoſer contre luy. Cependant
quoyque toutes ces ap
parences
HISTORIQUE. 161
parences luy fuffent favorablleess
,, on l'amena le même ſoir
avec fon Secretaire dans une
grande chambre , où on les
viſita encore juſques dans les
plis les plus fecrets de leurs vêremens.
Il avoit heureuſement
eu la précaution de donner le
Sceau de fes Armes , ou celuy
de fa Charge , à fon Secretaire
qui l'avoit enterré dans un
trou de la chambre où on
l'avoit enfermé la veille. Ce
qu'il y cût de plus fâcheux
pour luydans la rigueur de fes
perquiſicions , ce fut de ſe voir
obligé de déchirer & avaller
Février 1715.
162 JOURNALIHI
dix une Lettre de change de
mille piſtoles que le Kan d'Erivan
luy avoit donnée à prendre
, ſur le compte d'un gros
Marchand Armenien, nommé
Agabap , pour en recevoir la
valeur d'un de ſes neveux à
Conſtantinople.
à force
Paderi qui fut informé de
tout ce qui ſe paſſoit
de diligence & de ſoins , &
qu'on alloit refferrer encore
plus étroitement qu'on n'avoit
fait , Mehemet Riza Beg , fut
apprendre ces facheuſes nouvelles
àM. Defalleurs qui en
fut allarmé ,& qui luy donna
HISTORIQUE. 163
2010
la deffus ordre de redoubler
fes attentions , pour s'informer
directement , ou indirec
rement de ce qu'il deviendroit.
Il mit en effet tout en uſage,
pour s'mftruire du fort qu'on
luy deſtinoit , il přit toute for
re de figures , il te déguifa de
routes les manieres, tantoften
Juif, tantoſt en Armenien ,
tantoſt en Eſclave. A la fa
veur de ces déguiſemens , il
s'introduiſit chez les Grands ,
il ſe meſla avec leurs domeftiques
, en un mot il s'y prit fi
bien , que chaque jour , on
lay contoit , comme à un
Oij
264 JOURNALIH
homme fans conſequence st
toutes les circonstances d'une
affaire dont on ne le croyoit
pas fort curieux. Tantoſt on
luy diſoit que le Perfan qui
étoitdans la priſon duChaoux
Bachi , étoit reconnu pour
Eſpion , & que fon procés
étoit fait, tantoſt qu'on alloit
l'exiler , ou l'envoyer aux gale.
res , lorſqu'enfin on luyjura ,
qu'on étoit fûr qu'il étoit Ambaffadeurdu
Roy de Perſe en
France , qu'il étoit convaincu
d'avoir voulu traverſer les
Erats du Grand Seigneur
fans faire partde ſa Miſſion à
HISTORIQUE. 168
la Porte,qu'il alloit eſtre travé
comme un Elpion ; & qu'il
ne pouvoit plus en un mot
éviter la mort que fon attentat
meritoit. Il fut là-deſſus
rendre compte à M. Delalleurs
de tout ce qui le paſſoit.
Le peril étoit extrême , il y falloit
un prompt remede , ou le
Perfan alloit perir. Auffi ne
negligea til tien pour le tirer
d'un pas fi dangereux. Il cmploya
ſes ſoins , les preſents ,
For l'argent& ſes amis ,tout
enfin pour luy procurer fon
élargiſſement.
Sur ces entrefaites Paderi
166 JOURNALH
qui ne pouvoit nullement en
trer dans la maison duChaoux
Bachi , quoy qu'il fut de fes
amis , parce qu'il y étoit trop
connu , trouva le moyen de
s'aboucher avec un des Do
meſtiques de Mehemet Riza
Beg, qui (par grace fingulière )
alloit & venoir dans la Ville,
pourit acheter les provifions
neceſſaires à ſonMaiſtre. Il luy
donna plufieurs rendez vous ,
&receut de luy un détail de la
façon dont on traitoit l'Ambaffadeur.
En même temps
Paderi luy apprit tout ce que
M. Defafleurs faifoir pour fa
HISTORIQUE. 167
délivrance , & luy recommanda
de l'en informer pour l'encourager
: mais quelques jours
aprés luy avoir donné ces efperances
, les affaires de Mehemet
parurent encore plus
deſeſperées que jamais . Le même
Domestique vint dire à
Paderi qu'on devoit inceſſamment
faire mourir fon Maiftre;
que tous les jours ſes gens
étoient horriblement tourmentez
, qu'oonn les aſſommoit
de coups de bâton , qu'on les
menaçoit du feu , & qu'on les
appliquoit à la queſtion , pour
los obliger à déclarer ce qu'il
168 JOURNAL
étoit. Cependant nul d'entre
cux n'en voulut jamais rien
faire , ny par promelles , ny
par menaces.
(Un pareil exemple de conftance&
de fidelité , ſeroit , fr
je ne me trompe , bien rare
en France. )
Alors Paderi qui crût qu'il
n'y avoit plus rien à en efperer
, fut dire à M. Defalleurs
ce qu'il en penfoir. M. Defalleurs
auffi rôt le chargea d'un
double billet qu'il luy commanda
de donner au Domef
tique de l'Ambaſfadeur , afin
qu'il le remit entre les mains
de
1
HISTORIQQUUEE.. 169
de ſon Maiſtre , à qui l'un de
ces deux billets devoit apprendre
l'uſage qu'il pouvoit faire
de l'autre.
Fermer
16
p. 62-74
HISTOIRE.
Début :
J'ay lû depuis peu, Monsieur, dans un de vos Mercures [...]
Mots clefs :
Homme, Génie, Femme, Vérité, Mari, Fille, Enfant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
HISTOIRE.
J'ay lû depuis peu , Monſieur
, dans un de vos Mercu.
res de l'année paſſée, l'Histoire
d'un homme, qui pour avoir
de l'argent, voulut à corps&à
cry eſtre pere ; c'eſtoit le triomphe
de l'intereſt. Ce mois- cy ,
trouvez bon que je vous conte
l'avanture d'un homme qui
vient d'eſtre pere malgré luy.
GALANT. 63
Le même motif a fait rendre
les deux Atreſts : la forme a
emportéle fond: c'eſt le triomphede
la Juſtice.
Je vous garentis la verité de
l'évenement ; la bienféance
veut que je déguiſe le temps ,
la ſcene & les Acteurs , aprés
cela ne m'en demandez pas
davantage.
A Vic au Comté d'Armagnac
, vivoit , il y a quelques
années , le ſieur de l'Elpinac ,
du temps des Romains , on
l'eût crû deſcendu en droite
ligne d'Harpocrate , tant ce
perſonnage eſtoit filentieux ,
64 MERCURE
vivant paiſiblement de ſon
commerce& de ſon induſtrie ;
il avoit élevé dans la crainte du
Seigneur quatre enfans , dont
deux avoient pris le parti de la
retraite . Le troiſieme eſtoit
homme timide , & de la Religion
des Bramins , un poulet
égorgé luy faifoit horreur , il
ſebannit de ſon Pays , & furvêcut
peu à ſon exil volontaire;
la fille qui reſtoit dans le
monde , eſtoit toute aimable ,
d'une taille petite , mais bien
priſe , elle eſtoit vive , impetueuſe
dans ſes manieres &
dans ſes paſſions ; elle avoit une
phyfionomic
GALANT. 65
On
م
phyſionomie ouverte , beaucoup
de blancheur dans le
tein, affez de regularité dans
les traits , l'eſprit fort amuſant
& le coeur porté àla tendreſſe.
# Parmi ſes Adorateurs , il s'en
trouva un qu'on nommoit le
* Chevalier de la Roque Taillade
, il eſtoit beau , brun , &
bien fait , il avoit peu de fortune
& beaucoup d'eſprit , il
eſtoit ſage , modeſte , poli , en
un mot il n'avoit rien de Gafcon
que l'accent ; au reſte avec
- les Dames c'eſtoit un Cavalier
qui avoit les meilleures qualitez
pour leur plaire ; il n'eûr
Aouft 1715 .
D
F
66 MERCURE
pas jetté les yeux fur Mademoiſelle
de l'Eſpinac, que les
vûës de ſon amour ſympatiſerent
avec celles de ſon établıfſement
: tout concouroit à
l'engager à redoubler ſes ſoins;
auſſi mit- il tout en oeuvre ; enfin
il ſçût s'infinuer ſi efficacement
dans les bonnes graces
de cette belle fille , qu'elle s'ap.
perçût bien-toſtqu'elle ſe ſou
viendroit longtemps de la
violence de ſes empreſſemens :
elle cacha fon accident autant
qu'elle pût , on mit même tout
en uſage pour faire conſentir
le pere au mariage de ces deux
GALANT. 67
:
:
amans ; mais il fut inexorable ,
* il fir pis , il conclut le mariage
de ſa fille avec un certain Mr
de Lourd genie , petit homme
d'un merite des plus minces ,
& qui n'avoit de gros que les
yeux & le bien ; aprés bien des
pleurs inutilement répandus ,
on les unit , l'Epoux n'y fut
pas plus ſçavant que le Roy de
Garbes ; cependant au bout de
quelque temps la mariée fit
des mines comme file mariage
cût operé , ſon cher époux s'en
ſçût le meilleur gré du monde,
&il accabla de ſoins , de carreffes
, & d'attention fadigne
Fij
68 MERCURE
moitié. Un four une colique
violente la ſaiſit :dans l'état où
elle ſe trouvoit , tout eſtoit à
craindre pour elle; mais une
fage & bien faiſante accoucheuſe
,gagnée depuis quelque
temps , avoit répondu à ſes
riſques & perils , du ſuccés de
ce grand évenement : on fut
la chercher dans ce beſoin extrême
; d'abord qu'elle fut
dans la maiſon , elle détacha
le laquais pour aller querir le
Medecin à Auch , & fentant
que le moment fatal appro---
choit , elle envoya Mr de
Lourd genie chez un ApoticaiGALANT.
69
re, enſeveli heureuſement alors
dans un profond fommeil.
| Mr de Lourd genie promit de
l'amener , & même d'attendre
que les remedes fuſſent prépa
rez. La ſervante qui estoit du
complot s'occupoit à bon
compte à la beſogne la plus
preſſée. Pendant l'absence du
mary , le mal redoubla , l'enfant
vint , la Sage-femme l'efcamora
, & courut le porter
- chez une confidente difcrete.
- Le mary de retour en ſa maiſon,
trouve ſa femme fort abbatuë
, de la faufle couche
qu'elle venoit de faire , au de70
MERCURE
3
ſeſpoir d'une ſi cruelle avanture
, il s'arrache les cheveux ,
il pleure , il ſe lamente , cependant
il conſole ſa femme
de ſon mieux , & luy fait efperer
qu'avec le temps il reparera
ce malheur.
L'enfant avoit eſté baptisé
fous fon nom , & fous celuy
de ſon épouſe ; on l'avoit mis
en nourrice à un quart de lieuë
de la Ville. Le lieu où il étoit
fervoit de promenade aux
Bourgeois d'Auch qui s'y rendoient
les jours de Feſtes. La
femme y menoit ſon mary
de temps en temps , & y carGALANT.
71
reſſoit le fils de l'Amour avec
ceux du Payſan.
Un jour pendant la vendange
, Mr de Lourd genie ſe mit
àboire avec un de ſes amis , le
vin les échauffa ,il dit quelques
duretez à fon camarade , qui
pour ripoter , le traita deC ....
&luy reprocha qu'on luy élevoit
un heritier qu'il ne connoufoit
pas , il luy conta de
point en point cette Hiſtoire
- comique pour le Public , &
: tragique pour luy; il eûr beau
démentir cet yvrogne qui parloit
juſte , les coups de poings
volerent, &la verité s'éclaircit.
72 MERCURE
:
Lourd genie pleinement au
fait , forma fa plainte , & fit
informer contre ſa femme en
fuppofition de part ; il obtint
monitoire, appelle commed'abus
au Parlementde Bordeauxr
par Arreft , il eſt dit qu'il n'y a
abus ; on continue l'inftruction
du Procés ; enfin par un
ſecondArreft , Lourd genie eſt
declaré pere malgré luy ; on
luy adjuge l'enfant contre la
verité & contre la notorieté
publique. Le bon ordre le
demande ainfi , il ſeroit d'une
trop perilleuſe conſequence
d'entrer dans ces fortes de difcuſſions;
GALANT. 73
e
:
(
:
n'eût
cuſſions , les loix veulent que
ce qui croît dans nôtre fond
nous appartienne; bien plus
lemêmeArreſt interdit àM.de
Lourdgenie l'alienation de ſes
biens , & même la liberté de
pouvoir les hypotequer; fans
cette lage précaution , il
pasmanquéde les rendre quelques
années aprés. Il meurt ne
pouvant digerer une paternité
forcée , je m'étonne qu'il n'ait
pas pris patience comme bien
d'autres; lafemme de ſon côté
à l'article de la mort , vient de
declarer publiquement la verité
à ſonCuré , ce bon Prê
Aoust 1715 .
G
74 MERCURE
tre plus ſtilé aux rubriques de
ſon Breviaire , qu'inſtruit dans
les maximes du Palais, en dreſſe
un procés verbal qu'il fait figner
à la mourante. Le fils
s'en moque , & fecücille une
fucceſſion opulente.
J'ay lû depuis peu , Monſieur
, dans un de vos Mercu.
res de l'année paſſée, l'Histoire
d'un homme, qui pour avoir
de l'argent, voulut à corps&à
cry eſtre pere ; c'eſtoit le triomphe
de l'intereſt. Ce mois- cy ,
trouvez bon que je vous conte
l'avanture d'un homme qui
vient d'eſtre pere malgré luy.
GALANT. 63
Le même motif a fait rendre
les deux Atreſts : la forme a
emportéle fond: c'eſt le triomphede
la Juſtice.
Je vous garentis la verité de
l'évenement ; la bienféance
veut que je déguiſe le temps ,
la ſcene & les Acteurs , aprés
cela ne m'en demandez pas
davantage.
A Vic au Comté d'Armagnac
, vivoit , il y a quelques
années , le ſieur de l'Elpinac ,
du temps des Romains , on
l'eût crû deſcendu en droite
ligne d'Harpocrate , tant ce
perſonnage eſtoit filentieux ,
64 MERCURE
vivant paiſiblement de ſon
commerce& de ſon induſtrie ;
il avoit élevé dans la crainte du
Seigneur quatre enfans , dont
deux avoient pris le parti de la
retraite . Le troiſieme eſtoit
homme timide , & de la Religion
des Bramins , un poulet
égorgé luy faifoit horreur , il
ſebannit de ſon Pays , & furvêcut
peu à ſon exil volontaire;
la fille qui reſtoit dans le
monde , eſtoit toute aimable ,
d'une taille petite , mais bien
priſe , elle eſtoit vive , impetueuſe
dans ſes manieres &
dans ſes paſſions ; elle avoit une
phyfionomic
GALANT. 65
On
م
phyſionomie ouverte , beaucoup
de blancheur dans le
tein, affez de regularité dans
les traits , l'eſprit fort amuſant
& le coeur porté àla tendreſſe.
# Parmi ſes Adorateurs , il s'en
trouva un qu'on nommoit le
* Chevalier de la Roque Taillade
, il eſtoit beau , brun , &
bien fait , il avoit peu de fortune
& beaucoup d'eſprit , il
eſtoit ſage , modeſte , poli , en
un mot il n'avoit rien de Gafcon
que l'accent ; au reſte avec
- les Dames c'eſtoit un Cavalier
qui avoit les meilleures qualitez
pour leur plaire ; il n'eûr
Aouft 1715 .
D
F
66 MERCURE
pas jetté les yeux fur Mademoiſelle
de l'Eſpinac, que les
vûës de ſon amour ſympatiſerent
avec celles de ſon établıfſement
: tout concouroit à
l'engager à redoubler ſes ſoins;
auſſi mit- il tout en oeuvre ; enfin
il ſçût s'infinuer ſi efficacement
dans les bonnes graces
de cette belle fille , qu'elle s'ap.
perçût bien-toſtqu'elle ſe ſou
viendroit longtemps de la
violence de ſes empreſſemens :
elle cacha fon accident autant
qu'elle pût , on mit même tout
en uſage pour faire conſentir
le pere au mariage de ces deux
GALANT. 67
:
:
amans ; mais il fut inexorable ,
* il fir pis , il conclut le mariage
de ſa fille avec un certain Mr
de Lourd genie , petit homme
d'un merite des plus minces ,
& qui n'avoit de gros que les
yeux & le bien ; aprés bien des
pleurs inutilement répandus ,
on les unit , l'Epoux n'y fut
pas plus ſçavant que le Roy de
Garbes ; cependant au bout de
quelque temps la mariée fit
des mines comme file mariage
cût operé , ſon cher époux s'en
ſçût le meilleur gré du monde,
&il accabla de ſoins , de carreffes
, & d'attention fadigne
Fij
68 MERCURE
moitié. Un four une colique
violente la ſaiſit :dans l'état où
elle ſe trouvoit , tout eſtoit à
craindre pour elle; mais une
fage & bien faiſante accoucheuſe
,gagnée depuis quelque
temps , avoit répondu à ſes
riſques & perils , du ſuccés de
ce grand évenement : on fut
la chercher dans ce beſoin extrême
; d'abord qu'elle fut
dans la maiſon , elle détacha
le laquais pour aller querir le
Medecin à Auch , & fentant
que le moment fatal appro---
choit , elle envoya Mr de
Lourd genie chez un ApoticaiGALANT.
69
re, enſeveli heureuſement alors
dans un profond fommeil.
| Mr de Lourd genie promit de
l'amener , & même d'attendre
que les remedes fuſſent prépa
rez. La ſervante qui estoit du
complot s'occupoit à bon
compte à la beſogne la plus
preſſée. Pendant l'absence du
mary , le mal redoubla , l'enfant
vint , la Sage-femme l'efcamora
, & courut le porter
- chez une confidente difcrete.
- Le mary de retour en ſa maiſon,
trouve ſa femme fort abbatuë
, de la faufle couche
qu'elle venoit de faire , au de70
MERCURE
3
ſeſpoir d'une ſi cruelle avanture
, il s'arrache les cheveux ,
il pleure , il ſe lamente , cependant
il conſole ſa femme
de ſon mieux , & luy fait efperer
qu'avec le temps il reparera
ce malheur.
L'enfant avoit eſté baptisé
fous fon nom , & fous celuy
de ſon épouſe ; on l'avoit mis
en nourrice à un quart de lieuë
de la Ville. Le lieu où il étoit
fervoit de promenade aux
Bourgeois d'Auch qui s'y rendoient
les jours de Feſtes. La
femme y menoit ſon mary
de temps en temps , & y carGALANT.
71
reſſoit le fils de l'Amour avec
ceux du Payſan.
Un jour pendant la vendange
, Mr de Lourd genie ſe mit
àboire avec un de ſes amis , le
vin les échauffa ,il dit quelques
duretez à fon camarade , qui
pour ripoter , le traita deC ....
&luy reprocha qu'on luy élevoit
un heritier qu'il ne connoufoit
pas , il luy conta de
point en point cette Hiſtoire
- comique pour le Public , &
: tragique pour luy; il eûr beau
démentir cet yvrogne qui parloit
juſte , les coups de poings
volerent, &la verité s'éclaircit.
72 MERCURE
:
Lourd genie pleinement au
fait , forma fa plainte , & fit
informer contre ſa femme en
fuppofition de part ; il obtint
monitoire, appelle commed'abus
au Parlementde Bordeauxr
par Arreft , il eſt dit qu'il n'y a
abus ; on continue l'inftruction
du Procés ; enfin par un
ſecondArreft , Lourd genie eſt
declaré pere malgré luy ; on
luy adjuge l'enfant contre la
verité & contre la notorieté
publique. Le bon ordre le
demande ainfi , il ſeroit d'une
trop perilleuſe conſequence
d'entrer dans ces fortes de difcuſſions;
GALANT. 73
e
:
(
:
n'eût
cuſſions , les loix veulent que
ce qui croît dans nôtre fond
nous appartienne; bien plus
lemêmeArreſt interdit àM.de
Lourdgenie l'alienation de ſes
biens , & même la liberté de
pouvoir les hypotequer; fans
cette lage précaution , il
pasmanquéde les rendre quelques
années aprés. Il meurt ne
pouvant digerer une paternité
forcée , je m'étonne qu'il n'ait
pas pris patience comme bien
d'autres; lafemme de ſon côté
à l'article de la mort , vient de
declarer publiquement la verité
à ſonCuré , ce bon Prê
Aoust 1715 .
G
74 MERCURE
tre plus ſtilé aux rubriques de
ſon Breviaire , qu'inſtruit dans
les maximes du Palais, en dreſſe
un procés verbal qu'il fait figner
à la mourante. Le fils
s'en moque , & fecücille une
fucceſſion opulente.
Fermer
17
p. 172-182
EXTRAIT FRANCOIS d'un Poëme Latin intitulé, Annus-In cunis, l'Année au berceau, dedié & presenté par M. l'Abbé Jamoays le premier jour de l'an à Monseigneur le Duc d'Orleans Regent du Royaume.
Début :
Comme le Soleil & la Lune ne font l'année par leur mouvement [...]
Mots clefs :
Poème, Amour, Auteur, Duc d'Orléans, Peuples, Enfant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT FRANCOIS d'un Poëme Latin intitulé, Annus-In cunis, l'Année au berceau, dedié & presenté par M. l'Abbé Jamoays le premier jour de l'an à Monseigneur le Duc d'Orleans Regent du Royaume.
EXTRAIT FRANCOIS
d'un Poëme Latin intitulé,
Annus-In cunis, l'Année au
berceau , dedié & preſenté
parM. l'AbbéJamoays lepremier
jour de l'an à Monfeigneur
leDuc d'Orleans Regent
du Royaume.
Comme le Soleil & la LuGALANT.
173
ne font l'année par leurmouvement,
le Poete fait du nouvel
An un petit Dieu.
Le Ciel change de face,
s'ouvre tout à coup, & le nouvel
An deſcend dans un berceau
au Palais Royal .
Ce divin enfant , ce fils ai .
mable de l'Aſtre du jour , &
de l'Aſtre qui préſide à la nuit,
témoigne ſon empreſſement
pour ſaluer un Prince , qui eft
l'auteur du ſalut des François.
Il eſt porté par l'amour des
peuples , & par ces heures précieuſes
, que S. A. R. veut
bien facrifier au rétabliſſement
Piij
174 MERCURE
i
&au bonheur de la France.
L'amour grave ſur le berceau
avec des traits de flammes
les plus ardentes les vertus
, les qualités ſupericures&
lesbelles actions du Prince.
On voit d'abord un en
fant fur le Trône * que
Monſeigneur le Duc d'Orleans
ſoutient de la main.
La crainte & la fraude ſont
bannies du Troſne. Thémis
ſeule y préſide : la Pieté , la Fidelité
, la Foy & la Religion
tiennent la balance :la Liberté
en garde l'entrée.
* Loüis XV.
GALANT. 175
Les lis, les roſes &les fleurs
lesplus agréables naiſſent ſous
les pas deS.A.
Laclemence , les graces , la
candeur , la force & la faveur
avec un viſage prévenant, l'accompagnent
par tout.
J
L'honneur le plus bel enfant
des Dieux ,& qui eſt luymême
le pere des beautez ,
marche à la teſte ſuivi de la
renommée , de la gloire & des
loüanges.
On voit gravé ſur le berceau
en caracteres brillans d'or
ce jour cet heureux jour ,
auquel le Regent accompa-
Piiij
176 MERCURE
gné de la Famille Royale &
des Grands , entre au Parle
ment aux applaudiffemens de
ce Corps illuftre & des Parifiens.
Le Parlement admire l'air
majestueux du Prince,& tous
les traits d'éloquence , qui partent
de ſa bouche. Aftrée revient
inceſſamment du Ciel ,
pour luy mettre en main les
reſnes d'un puiſſant Empire ,
qu'il tenoit déja par la naiſſance
, &par ſon merite connu
depuis fi long-temps.
La Renommée vole avec
rapidité de ville en ville , pour
GALANT. 877
annoncer unenouvelle,que les
François dans leur douleur
attendoient avec impatience ,
&cli
Il faudroit traduire toute
Thiſtoire de ce Poëme , pour
endonner uneplus juſte idée;
mais l'Auteur pourroit ne me
ſçavoir aucun gré de ma traduction
qui ne ſerviroit peuteſtre
qu'à affoiblir les beautez
de l'Original qu'on trouvera
àParis , chez le Sieur Simon
Langlois,dans la rue S. Eſtienne
des Grez , à l'Enſeigne du
Bon Pasteur. 159
M. l'Abbé Jamoays , qui
178 MERCURE
۱
en eftl'Auteur , a fait le pres
mier Poeme ſur la mort du
Roy fur le nouveau Regne
&la Regence ,& a cû l'honneur
de le preſenter au jeune
Roy , & à Monſeigneur le
Duc d'Orleans. J'en ay parlé
au mois de Decembre dernier ;
il eſt intitulé;Ludovicus moriens,
Louismourant,
C'eſt encore icy le premier
Poeme, qui ait paru fur S. A.
R. depuis qu'elle tient les rênes
de l'Empire,le même Auteur
acû auffi Phonneur de le luy
preſenter &à Monfeigneur le
Ducde Chartres. L'un& l'au-
1
GALANT. 172
1
tre ont été également goûtez
de la Cour , & applaudis du
publicquoique dans un genre
different.
La premier eſt un enfantde
douleur , né parmi les larmes ,
&les ſoupirs.
Le ſecond eſt un enfant de
l'Amour ; mais d'un amour
pur , fincere & ardent des
peuples , & d'une tendreſſe
refpectueuſe du Pocte pour
S. A. R.
Celui làeſt dans le grand ;
la douceur , & la délicateſſe
font le caractere dominant de
celui- cy : les plaiſirs , la joye ,
180 MERCURE
Ies ris , les jeux innocens , ont
preſidéà fa naiſſance.
Ledeffein en eſt nouveau&
tres ingenieux, depuis le commencement
juſqu'à la fin la
nature y joue avec l'art , &
l'art avec la nature.
* L'Hiſtoire , la Fable , la
Theologie desAnciens,les ont
répanduesde toutes parts dans
cet Ouvrage , & par de continuelles
allégories on voit
renaître la France ſous le nouveau
Regne & la Regenee.
LeCiel , qui change tout à
coup de face , le nouvel an ,
fon berceau , les heures de S.
GALANT. 181
A. R. l'amour des peuples, font
autant de Symboles , à la ſuite
deſquels le Pocte fait paroître
une grande varieté d'images
peintes avec nobleſſe. Il s'elevepourtant
detemps en temps
fur tout dans l'épiſode des Sieges
,,des Batailles , & des Victoires
de S. A. R. &c.
e
Comme un Poeme Latin
perd dans un Extrait, ou Traduction
, cette vivacité, ce feu,
quien font l'ame , & ces couleurs
naturelles , qui le font
briller avec éclat , j'ay jugé à
propos de ne donner qu'une
idée de l'Ouvrage , & de ren182
MERCURE
voyer les Curieux à l'Ouvrage
Latin.
d'un Poëme Latin intitulé,
Annus-In cunis, l'Année au
berceau , dedié & preſenté
parM. l'AbbéJamoays lepremier
jour de l'an à Monfeigneur
leDuc d'Orleans Regent
du Royaume.
Comme le Soleil & la LuGALANT.
173
ne font l'année par leurmouvement,
le Poete fait du nouvel
An un petit Dieu.
Le Ciel change de face,
s'ouvre tout à coup, & le nouvel
An deſcend dans un berceau
au Palais Royal .
Ce divin enfant , ce fils ai .
mable de l'Aſtre du jour , &
de l'Aſtre qui préſide à la nuit,
témoigne ſon empreſſement
pour ſaluer un Prince , qui eft
l'auteur du ſalut des François.
Il eſt porté par l'amour des
peuples , & par ces heures précieuſes
, que S. A. R. veut
bien facrifier au rétabliſſement
Piij
174 MERCURE
i
&au bonheur de la France.
L'amour grave ſur le berceau
avec des traits de flammes
les plus ardentes les vertus
, les qualités ſupericures&
lesbelles actions du Prince.
On voit d'abord un en
fant fur le Trône * que
Monſeigneur le Duc d'Orleans
ſoutient de la main.
La crainte & la fraude ſont
bannies du Troſne. Thémis
ſeule y préſide : la Pieté , la Fidelité
, la Foy & la Religion
tiennent la balance :la Liberté
en garde l'entrée.
* Loüis XV.
GALANT. 175
Les lis, les roſes &les fleurs
lesplus agréables naiſſent ſous
les pas deS.A.
Laclemence , les graces , la
candeur , la force & la faveur
avec un viſage prévenant, l'accompagnent
par tout.
J
L'honneur le plus bel enfant
des Dieux ,& qui eſt luymême
le pere des beautez ,
marche à la teſte ſuivi de la
renommée , de la gloire & des
loüanges.
On voit gravé ſur le berceau
en caracteres brillans d'or
ce jour cet heureux jour ,
auquel le Regent accompa-
Piiij
176 MERCURE
gné de la Famille Royale &
des Grands , entre au Parle
ment aux applaudiffemens de
ce Corps illuftre & des Parifiens.
Le Parlement admire l'air
majestueux du Prince,& tous
les traits d'éloquence , qui partent
de ſa bouche. Aftrée revient
inceſſamment du Ciel ,
pour luy mettre en main les
reſnes d'un puiſſant Empire ,
qu'il tenoit déja par la naiſſance
, &par ſon merite connu
depuis fi long-temps.
La Renommée vole avec
rapidité de ville en ville , pour
GALANT. 877
annoncer unenouvelle,que les
François dans leur douleur
attendoient avec impatience ,
&cli
Il faudroit traduire toute
Thiſtoire de ce Poëme , pour
endonner uneplus juſte idée;
mais l'Auteur pourroit ne me
ſçavoir aucun gré de ma traduction
qui ne ſerviroit peuteſtre
qu'à affoiblir les beautez
de l'Original qu'on trouvera
àParis , chez le Sieur Simon
Langlois,dans la rue S. Eſtienne
des Grez , à l'Enſeigne du
Bon Pasteur. 159
M. l'Abbé Jamoays , qui
178 MERCURE
۱
en eftl'Auteur , a fait le pres
mier Poeme ſur la mort du
Roy fur le nouveau Regne
&la Regence ,& a cû l'honneur
de le preſenter au jeune
Roy , & à Monſeigneur le
Duc d'Orleans. J'en ay parlé
au mois de Decembre dernier ;
il eſt intitulé;Ludovicus moriens,
Louismourant,
C'eſt encore icy le premier
Poeme, qui ait paru fur S. A.
R. depuis qu'elle tient les rênes
de l'Empire,le même Auteur
acû auffi Phonneur de le luy
preſenter &à Monfeigneur le
Ducde Chartres. L'un& l'au-
1
GALANT. 172
1
tre ont été également goûtez
de la Cour , & applaudis du
publicquoique dans un genre
different.
La premier eſt un enfantde
douleur , né parmi les larmes ,
&les ſoupirs.
Le ſecond eſt un enfant de
l'Amour ; mais d'un amour
pur , fincere & ardent des
peuples , & d'une tendreſſe
refpectueuſe du Pocte pour
S. A. R.
Celui làeſt dans le grand ;
la douceur , & la délicateſſe
font le caractere dominant de
celui- cy : les plaiſirs , la joye ,
180 MERCURE
Ies ris , les jeux innocens , ont
preſidéà fa naiſſance.
Ledeffein en eſt nouveau&
tres ingenieux, depuis le commencement
juſqu'à la fin la
nature y joue avec l'art , &
l'art avec la nature.
* L'Hiſtoire , la Fable , la
Theologie desAnciens,les ont
répanduesde toutes parts dans
cet Ouvrage , & par de continuelles
allégories on voit
renaître la France ſous le nouveau
Regne & la Regenee.
LeCiel , qui change tout à
coup de face , le nouvel an ,
fon berceau , les heures de S.
GALANT. 181
A. R. l'amour des peuples, font
autant de Symboles , à la ſuite
deſquels le Pocte fait paroître
une grande varieté d'images
peintes avec nobleſſe. Il s'elevepourtant
detemps en temps
fur tout dans l'épiſode des Sieges
,,des Batailles , & des Victoires
de S. A. R. &c.
e
Comme un Poeme Latin
perd dans un Extrait, ou Traduction
, cette vivacité, ce feu,
quien font l'ame , & ces couleurs
naturelles , qui le font
briller avec éclat , j'ay jugé à
propos de ne donner qu'une
idée de l'Ouvrage , & de ren182
MERCURE
voyer les Curieux à l'Ouvrage
Latin.
Fermer
18
p. 5-11
AVANTURE. Au Mans le 23. Janvier 1716.
Début :
Il ne vous déplaira peut-être pas d'apprendre une petite [...]
Mots clefs :
Cheval, Equipage, Enfant, Valet, Selle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVANTURE. Au Mans le 23. Janvier 1716.
AVAIVTURE.
J4h Mans le 13. Janvier 1716.
Il ne vous déplaira peutêtre
pas d'apprendre une petite
avanture de Carnaval aussi veritable
que recente ,
arrivée à
un Officierdecette Ville donc
le caractere n'est pas moins bizarre&
extravagant, que son
humeur eli flegmatique &
sombre.
C'est un Eleu nouvellement
supprimé
,
qui est veuf avec
deux filles, donc l'aînée peut
avoir environ huit à neufans,
qu'il aime si passionnément,
qu'il ne sçait quel plaisir luy
procurer.
Cet enfant est son unique
oücc
, a toute sa tendresse, &
fait tout son amusement.
Un jour voulant la divertir,
il la prit par la main, la mena
dans sa sale, & fit venir son
Valet à qui il ordonna d'apporter
la selle de son cheval
avec la bride, à quoy le Valet
obéït ; il en fit ôter la vieille
housse
>
& y fit mettre son
plusbel équipage, avec le caparaçon
;ensuite se mettant à
quatre pieds par terre, son Valet
luy jetta la selle sur le dos,
&le sangla,mais voyant que
la bride ne convenoit point à
sa tête,il luy mit le licol du
Cheval, & mit en felle la jeune
enfant,qui charmée de ce divertissement,
prit la bride d'une
main & un foüet de l'autre,
pour animer de tems en tems
sa monture. Pendant qu'il caracoloit
& faisoit ce manegc
autour de la chambre, le Va';
1er qui rioit du tout forç coeur*
de voir son Maître si bienenharnaché,
&mécontentd'en,
avoir étémaltraitélematin,
d'ailleurs à la veille de sortir
de chez luy, souhaitoit ardemment
qu'il vint quelqu'un de
dehors
,
se promettant bien
demontrer fondit Maître au
premier venu dans ce plaisant
équipage. Sur cette eintrefaite onàlaporte, il y court.
Sajoye nefut pas petite quand
il vit queses souh ms.c&Q!cn&
exaucez,& que c'estoit un des
principaux Magistrats de la
Villequi venoit rendre une.
visire de commencementd'année
à son Maistre. Illeconduisità
laSalle,oùestant arrivé,
il fut surpris de voir Mr l'Elu
dans un tel équipage. Dansle
temps qu'il le consideroit &
qu'il ne pouvoit en estre apperceu
estant derriere luy, le
cheval crioit à sa fille : Manon ,
ma.ci)cYe Fille,tire-moy la bride,
tire fort,tire, fin cjue je megourme.
Aces mots leMagistrat &
le Valet ne pouvant se tenir i
jetterent un éclat de rire qui
donna occasion au cheval de se
retourner, & de fc lever avec
tant de précipitation qu'iljetta
sa fîtfe à l'autre bout de la Salle;
la pauvre enfant eut la tefie
cassée de cettechûte, & malgré
l'amitié qu'avoit pour cil.
Monsieur son pere, il fut si
interdit qu'il demeura debout,
ta selle sur le dos, & bridé,sans
pouvoir ni secourir son enfant,
ny répondre à sa visite , cequi
obligea-nostreMagistrat ébaï,
charmé de ce r(Xaacle,de laïC
fer MonsïeurleCheval dans
son exrase.
Quelques jours aprés il fut
dessiné sur un carton, sellé &
bridé, & au-dessus écrit en
gros caracteres:Icy on monte à
Cheval',ôc au-dessous : drade»
mie de l'Election; cc qui fut mis
à sa porte ;d'autres envoyerent
dire au Marêchal qu'il eut à luy
porter desclous à glace à cause
du mauvais temps: on y envoya
aussi le Sellier &l'Eperonnier,
qu'il receut fort mal.
Presentement quand on a befoin
de chevaux de loüage on
s'entr'envoye chez ledit Sieur.
Voila l'histoire.
J4h Mans le 13. Janvier 1716.
Il ne vous déplaira peutêtre
pas d'apprendre une petite
avanture de Carnaval aussi veritable
que recente ,
arrivée à
un Officierdecette Ville donc
le caractere n'est pas moins bizarre&
extravagant, que son
humeur eli flegmatique &
sombre.
C'est un Eleu nouvellement
supprimé
,
qui est veuf avec
deux filles, donc l'aînée peut
avoir environ huit à neufans,
qu'il aime si passionnément,
qu'il ne sçait quel plaisir luy
procurer.
Cet enfant est son unique
oücc
, a toute sa tendresse, &
fait tout son amusement.
Un jour voulant la divertir,
il la prit par la main, la mena
dans sa sale, & fit venir son
Valet à qui il ordonna d'apporter
la selle de son cheval
avec la bride, à quoy le Valet
obéït ; il en fit ôter la vieille
housse
>
& y fit mettre son
plusbel équipage, avec le caparaçon
;ensuite se mettant à
quatre pieds par terre, son Valet
luy jetta la selle sur le dos,
&le sangla,mais voyant que
la bride ne convenoit point à
sa tête,il luy mit le licol du
Cheval, & mit en felle la jeune
enfant,qui charmée de ce divertissement,
prit la bride d'une
main & un foüet de l'autre,
pour animer de tems en tems
sa monture. Pendant qu'il caracoloit
& faisoit ce manegc
autour de la chambre, le Va';
1er qui rioit du tout forç coeur*
de voir son Maître si bienenharnaché,
&mécontentd'en,
avoir étémaltraitélematin,
d'ailleurs à la veille de sortir
de chez luy, souhaitoit ardemment
qu'il vint quelqu'un de
dehors
,
se promettant bien
demontrer fondit Maître au
premier venu dans ce plaisant
équipage. Sur cette eintrefaite onàlaporte, il y court.
Sajoye nefut pas petite quand
il vit queses souh ms.c&Q!cn&
exaucez,& que c'estoit un des
principaux Magistrats de la
Villequi venoit rendre une.
visire de commencementd'année
à son Maistre. Illeconduisità
laSalle,oùestant arrivé,
il fut surpris de voir Mr l'Elu
dans un tel équipage. Dansle
temps qu'il le consideroit &
qu'il ne pouvoit en estre apperceu
estant derriere luy, le
cheval crioit à sa fille : Manon ,
ma.ci)cYe Fille,tire-moy la bride,
tire fort,tire, fin cjue je megourme.
Aces mots leMagistrat &
le Valet ne pouvant se tenir i
jetterent un éclat de rire qui
donna occasion au cheval de se
retourner, & de fc lever avec
tant de précipitation qu'iljetta
sa fîtfe à l'autre bout de la Salle;
la pauvre enfant eut la tefie
cassée de cettechûte, & malgré
l'amitié qu'avoit pour cil.
Monsieur son pere, il fut si
interdit qu'il demeura debout,
ta selle sur le dos, & bridé,sans
pouvoir ni secourir son enfant,
ny répondre à sa visite , cequi
obligea-nostreMagistrat ébaï,
charmé de ce r(Xaacle,de laïC
fer MonsïeurleCheval dans
son exrase.
Quelques jours aprés il fut
dessiné sur un carton, sellé &
bridé, & au-dessus écrit en
gros caracteres:Icy on monte à
Cheval',ôc au-dessous : drade»
mie de l'Election; cc qui fut mis
à sa porte ;d'autres envoyerent
dire au Marêchal qu'il eut à luy
porter desclous à glace à cause
du mauvais temps: on y envoya
aussi le Sellier &l'Eperonnier,
qu'il receut fort mal.
Presentement quand on a befoin
de chevaux de loüage on
s'entr'envoye chez ledit Sieur.
Voila l'histoire.
Fermer
19
p. 266-268
AUTRE. / ENIGME.
Début :
De la composition du Parisien Parisien, qui n'a pas jugé / Des fruits dont la nature orne toute la Terre [...]
Mots clefs :
Enfant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE. / ENIGME.
AUTRE.
De la compoſition du Parifien
Parifien , qui n'a pas jugé
à propos de m'en envoyer
GALANT 267
le mot , & que je n'ay pas jugé
à propos de deviner : celles
que je recevray doreſnavane
de cette façon , n'auront point
de place dans le Mercure.
ENIGME.
Desfruits dont la nature orne
toute la Terre
Je suis le plus commun; mais
auſſi le plus beau.
Jesuis de tous Pays,Perfe,France
,Angleterre ,
Continent , Ifle ou Roc je viens
même ſur l'eau.
Mais un prodigeſurprenant ,
Zij
268 MERCURE
2
C'est que n'étant planté de la
main d'aucun homme ,
L'on me ſeme à Paris, &l'on
me cücille à Rome.
Eft il rien de plus étonnant?
Souvent je viens tout seul,fouvent
ilfaut m'aider ;
Maisfipour m'arracherde l'arbrequi
meporte
Par unfer aßaffin tu l'ofes ha-
Zarder,
Tu ne tiens rien alors , & ma
racine est morte.
De la compoſition du Parifien
Parifien , qui n'a pas jugé
à propos de m'en envoyer
GALANT 267
le mot , & que je n'ay pas jugé
à propos de deviner : celles
que je recevray doreſnavane
de cette façon , n'auront point
de place dans le Mercure.
ENIGME.
Desfruits dont la nature orne
toute la Terre
Je suis le plus commun; mais
auſſi le plus beau.
Jesuis de tous Pays,Perfe,France
,Angleterre ,
Continent , Ifle ou Roc je viens
même ſur l'eau.
Mais un prodigeſurprenant ,
Zij
268 MERCURE
2
C'est que n'étant planté de la
main d'aucun homme ,
L'on me ſeme à Paris, &l'on
me cücille à Rome.
Eft il rien de plus étonnant?
Souvent je viens tout seul,fouvent
ilfaut m'aider ;
Maisfipour m'arracherde l'arbrequi
meporte
Par unfer aßaffin tu l'ofes ha-
Zarder,
Tu ne tiens rien alors , & ma
racine est morte.
Fermer
20
p. 127-130
FABLE Sur la Grossesse de S. A. S. MADAME LA PRINCESSE DE CONTY. PAR M. FUSELIER.
Début :
Hier Mercure annonça dans les Cieux, [...]
Mots clefs :
Princesse, Héros, Grâces, Déesse, Princesse de Conti, Enfant, Famille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FABLE Sur la Grossesse de S. A. S. MADAME LA PRINCESSE DE CONTY. PAR M. FUSELIER.
FABLE
Sur la Groſſeſſe de S. A. S...
MADAME
LA PRINCESSE DE CONTY,
PAR M. FUSELIER.. :
Ier Mercure annonça dans les
Cieux ,
Qu'une Princesse aussi fage que
belle ,
Qui compte autant de Heros que .
d'Ayeux;
Alloit encor à laTige immortelle
De Sa Maison , donner Branche
nouvelle :
123 LE MERCURE
-
Dans ce Récit , ſes Traits victorieux
,
Soûris , Regards , Graces enchantereffes
Il n'oublia : Du pouvoirdeſes Yeux
Dans ce moment , s'entretinrent les
Dieux,
Et ce moment ennuyales Déesses.
Marsfeul pensif, dans son Casque
enfoncé,
Du Rejetton par Mercure annoncé,
Ja dans un coin méditoit la culture ,
Minerve auffi : Ce glorieux emploi,
S'écria Mars,n'est reservéqu'à moi;
CONTIS chez Mars ont tous pris
Nourriture.
Qu'on n'aitfouci de quel Sexe viendra
Le Noble Enfant : Atout on pour-
Voira.
Si Fille vient,faiteſera pour plaire ,
Je lui promets touteforte d'Appas ,
Graces , je croi , ne lui manquerontpas
:
J'ai du crédit à la Cour de Cithére..
LesAdoni vousSupplantent parfois
Interrompit la Patróne d'Athenes ,
DE JUILLET. 129
En foûriant ; mais revenons aux
Droits
Que prétendez ; ce font Chimeres
vaines..
N'avancez plus que CONTIS
Sous vos Loix
Se font formez un coeur de gloire
avide;
Lies vraisHéros ne ſuivent que ma
Voix ,
Mars les entraine , & Minerve les
guide.
Ace discours quibleſſoitsafierte,
Le Dieu de Thrace ût , peut-être ,
éclatté;
MaisJupiter, parſa ſeule préſence,
De fon couroux réprima la licence :
Près deſon Roy l'Olimpe s'aſſembla;
Ilfit un geste,& l'Univers trembla.
Les Contestans lui dirent leur af
faire,
Mars montramoins de droit que de
colere.
Sage Minerve , & vous Dieu des -
Combats ,
DitJupiter, ceffez de vains Débats ;
Je Sçai le point qui fait vôtre dif-...
pute :
120 LE MERCURE
Or , aprenez qu'entre vous ſe difcute
Cas important oùn'avez interêt ;
Que de CONTI naiſſe Garçon ou
Fille ,
Pour les former , le Modéle est tout
prêt ,
Pasne faudrafortir de la Famille.
Sur la Groſſeſſe de S. A. S...
MADAME
LA PRINCESSE DE CONTY,
PAR M. FUSELIER.. :
Ier Mercure annonça dans les
Cieux ,
Qu'une Princesse aussi fage que
belle ,
Qui compte autant de Heros que .
d'Ayeux;
Alloit encor à laTige immortelle
De Sa Maison , donner Branche
nouvelle :
123 LE MERCURE
-
Dans ce Récit , ſes Traits victorieux
,
Soûris , Regards , Graces enchantereffes
Il n'oublia : Du pouvoirdeſes Yeux
Dans ce moment , s'entretinrent les
Dieux,
Et ce moment ennuyales Déesses.
Marsfeul pensif, dans son Casque
enfoncé,
Du Rejetton par Mercure annoncé,
Ja dans un coin méditoit la culture ,
Minerve auffi : Ce glorieux emploi,
S'écria Mars,n'est reservéqu'à moi;
CONTIS chez Mars ont tous pris
Nourriture.
Qu'on n'aitfouci de quel Sexe viendra
Le Noble Enfant : Atout on pour-
Voira.
Si Fille vient,faiteſera pour plaire ,
Je lui promets touteforte d'Appas ,
Graces , je croi , ne lui manquerontpas
:
J'ai du crédit à la Cour de Cithére..
LesAdoni vousSupplantent parfois
Interrompit la Patróne d'Athenes ,
DE JUILLET. 129
En foûriant ; mais revenons aux
Droits
Que prétendez ; ce font Chimeres
vaines..
N'avancez plus que CONTIS
Sous vos Loix
Se font formez un coeur de gloire
avide;
Lies vraisHéros ne ſuivent que ma
Voix ,
Mars les entraine , & Minerve les
guide.
Ace discours quibleſſoitsafierte,
Le Dieu de Thrace ût , peut-être ,
éclatté;
MaisJupiter, parſa ſeule préſence,
De fon couroux réprima la licence :
Près deſon Roy l'Olimpe s'aſſembla;
Ilfit un geste,& l'Univers trembla.
Les Contestans lui dirent leur af
faire,
Mars montramoins de droit que de
colere.
Sage Minerve , & vous Dieu des -
Combats ,
DitJupiter, ceffez de vains Débats ;
Je Sçai le point qui fait vôtre dif-...
pute :
120 LE MERCURE
Or , aprenez qu'entre vous ſe difcute
Cas important oùn'avez interêt ;
Que de CONTI naiſſe Garçon ou
Fille ,
Pour les former , le Modéle est tout
prêt ,
Pasne faudrafortir de la Famille.
Fermer
21
p. 557-567
Les Vocations forcées. Piece d'un Acte, [titre d'après la table]
Début :
Le Père Porée, Jesuite, celebre Professeur de Rhétorique, fit representer le mois passé par [...]
Mots clefs :
Comédie latine, Homme, Enfant, Famille, Frère, Ciel, Magistrat, Coeur, Homme de robe, Les vocations forcées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Les Vocations forcées. Piece d'un Acte, [titre d'après la table]
E Père Porée , Jefuite , celebre Profeffeur de
Rhétorique , fit reprefenter le mois paffé par
les Rhétoriciens du College de Louis le Grand ,
une petite Piece Latine , d'un Acte , intitulée : les
Vocations forcées. Le deffein de l'Auteur a été
de faire voir qu'il eft d'une extrémne confequence
de laiffer à un jeune homme la liberté de fe choifir
le genre de vie auquel Dieu l'appelie , foit par
attrait , foit par raifon , ou plutôt par l'un &
Pautre tout à la fois.
PROA
158 MERCURE DE FRANCE.
+
PROLOGUE.
Le Ciel , en nous donnant la vie ,
Nous affervit aux mêmes lois ,
Mais pour le bien de la Patrie ,
Il nous forme à divers emplois.
L'un doit , à couvert des allarmes ,
Dicter les Arrêts de Thémis ;
L'autre , par la force des armes ,
Repouffer nos fiers ennemis .
Celui-ci , pour donner l'exemple ,
Revêtu d'un honneur facré ,
Doit faire réverer le Temple ,.
Où lui-même il eſt reveré.
Celui-là dans la folitude ,
Où l'Amour Divin la conduit ,
Doit mettre toute ſon étude ,
A fuir le monde qui le fuit.
En marquant ces routes diverſes ,
Le Ciel nous y veut faire entrer ,
Mais que nos volontez perverſes ,.
Font d'efforts pour nous égarer !
Nous entrons fouvent par caprice ,
Dans le chemin le plus battu ;
Et nous commençons par le vice ,.
Pour arriver à la vertu .
Souvent une force étrangère ,
Captive notre liberté ;
E
MARS.
1730. $59
Et l'on eft
par
le choix d'un Pere,
Ce qu'on n'auroit jamais été.
Encor fi ce choix étoit ſage ;
Mais , helas ! que confulte-t-on !
Le hazard , l'interêt , l'ufage ,
Et prefque jamais la raiſon.
En vain le Ciel & la Nature ,
Condamnent cet aveugle choix ;
En vain notre coeur en murmure
On n'en écoute point la voix .
Ainfi voit-on l'Enfant timide ,
Qui fur les lys devroit s'affeoir ,
Forcé par un ordre homicide ,
Porter la main à l'Encenſoir.
Ainfi l'on voit croupir fans gloire ,
Dans le crime ou dans le repos ,
Le Magiftrat que la victoire ,
Eût compté parmi fes Heros .
Ici,j'apperçois l'innocence .
Qu'on arrache aux facrez Autels ;
Et qu'une injufte violence ,
Immole à des Dieux criminels.
Là, je vois marcher la Victime,
Qu'on facrifie à l'interêt :
Une autorité légitime ,
Porte un illegitime Arrêt.
Peres cruels & parricides ,
Sufpendez un coupable effort
Songez que vous êtes nos guides ,
Nor
360 MERCURE DE FRANCE.
Non les maîtres de notre fort.
Vous pouvez nous montrer la route,
Où nous devons porter nos pas ;
La raifon veut qu'on vous écoute
Mais conduifez , ne forcez pás.
Un choix dont les périls extrêmes ,
Nous menacent bien plus que vous ;
Un choix qui fe fait
pour nous-mêmes
Ne doit pas fe faire fans nous.
Tels font les avis falutairės
Que nous allons donner ici.
Eft- ce à nous d'inftruire nos Peres
Ils s'inftruiront & nous auffi.
Noms & Perfonnages des Altars.
Thémifte , Homme de Robe. Claude Teffier.
Antinous , fils aîné de Thémifte. Emmanuel
de Duras.
Agathocle , fecond fils de Thémiste. Vincent.
Michel Magnons
Philocles , Officier , frere de Thémifte. Michel
Larcher.
Deuterophile , autre Homme de Robe. Jacques
Galland.
Théophile , fils de Deuterophile. Louis - Marie de
la Salle.
Théobule , faux Dévot & faux Sçavant. Eugene
Blondel d'Aubert.
André de Creil . Himaturgus , Tailleur.
Diaphanes , Valet de Thémiſte. Louis Déſpreménil.
Thémifte , ancien Magiftrat , a deux fils , Anfinous
MARS. 17307 561
tinous & Agathocle ; le premier eft de ces jeunes
gens qui à la vivacité de l'efprit , à la franchiſe
du coeur , à la nobleffe des fentimens & à l'aifance
des manieres , ne joignent que trop ordinairement
un fond de legereté , d'impétuofité ,
d'inapplication & d'opiniâtreté qui les rend en
nemis du travail & de la contrainte. Le fecond à
des moeurs plus douces , un naturel heureux , de
la pieté même & de la Religion , mais il appréhende
de s'engager dans un état qui demande
une vocation particuliere , & pour lequel il ne fe
fent aucun attrait . Le Pere cependant deſtine Antinous
à la Robe , quelqu'oppofée qu'elle foit à
fes penchants & à les qualitez naturelles. Il eft
Paîné , il faut qu'il entre dans la Magiftrature,
Agathocle fuivroit volontiers le Barreau & feroit
un fort bon Juge,le refpect au contraire dont il eft
penetré pour le facré Miniftere , lui en fait redouter
les faintes & pénibles fonctions. N'importe
, Thémifte ne confulte ni fon goût , ni fes
répugnances ; il eft cadet , il faut qu'il foit établi
dans l'Eglife. Leur fort eft ainfi reglé , de
Pavis d'un certain Théobule , homme adroit &
rufé , fourbe & impofteur , gagnant & imperieux
qui abufe de la confiance de Thémifte , & qui
fous le mafque d'une pieté apparente & d'un attachement
fimulé , cache la malice de l'ame la
plus baffe , la plus intereffée & la plus ambitieuſe.
Antinous & Agathocle , qui fçavent l'empire que
ce faux dévot a fur l'efprit de leur pere , ne peuvent
fe réfoudre à obéir dans fa perfonne à un
vifionnaire qu'ils déteftent. Ils ont recours à la
fageffe & à la tendreffe de leur oncle Philocles.
Ce brave Officier qui foutient dans toute la Piece
un caractere de probité , d'honneur & de zele
auquel l'Affemblée a donné de frequents applau
diffements , combat les préjugez de ſon frere fur
la
662 MERCURE DE FRANCE.
la deſtination de fes neveux. Thémiſte ſe récrie
d'abord à l'impieté , à la rebellion & au defordre;
il en appelle à la Nature , à la raiſon & à l'uſage.
Philocles a beau lui repréfenter que la Nature
defavouë , que la raifon condamne & que l'ufage
ne juftifie point le pere qui facrifie le bonheur de
fon fils à la cupidité ou à l'ambition ; que le
meilleur fujet devient fouvent dans une vocation
forcée , inutile à l'Etat & plus fouvent encore
à fa famille qu'il deshonore : le bon vieillard prévenu
& féduit , ne conçoit pas comment dans
une famille Patricienne l'aîné des enfans n'appartient
pas de droit naturel à la Robbe & le
cadet au Sacerdoce. Philocles en le quittant déplore
fon aveugle entêtement , & tâche de lui
infpirer quelque défiance fur la vertu , la droiture
& la doctrine prétenduë celeſte de fon Confident.
D
Théobule arrive dans ce moment & d'un coup
d'oeil jetté amoureufement vers le Ciel , accompagné
d'un foupir dévotement ménagé , il détruit
tout ce que Philocles à pú avancer ; puis prenant
un ton fententieux & emphatique : Le Ciel , dit-il
à Thémiftes , exige de vous en cette occafion
un coup d'autorité. Vous êtes pere , il est vrai ,
quand vos enfans font foumis à vos volontez
mais quand ils fe départent du respect & de
Fobéiffance , vous devez agir en maître & en
fouverain.Le Magiftrat pouffé par les fuggeſtions
de cet homme frauduleux , fait comparoître devant
lui Antinous . & Agathocles. Il dit à l'Aîné
qu'il veut & prétend qu'il foit homme de Robe
& déclare au cadet qu'il va inceffamment le confacrer
au fervice des Autels. Les deux freres font
confternez , & paroiffent comme frappez de la
foudre. L'aîné parle ferme & refifte. Le cadet
fond en larmes , & reprefente. Tous deux , après
Pavoir affuré du refpect infini qu'ils ont pour les
$
ordres
MARS. 1730. 563
ordres , le conjurent de pefer mûrement ce qu'il
eft en droit de leur commander , & ce que de
leur côté ils peuvent ou doivent executer. Cet endroit
, qui eſt un des plus critiques de toute la
Piece , eft manié avec tant d'art , de fineffe & de
difcretion , que les peres ne fçauroient s'en offenfer
, ni les enfans s'en prévaloir.
Thémifte , irrité du refus opinâtre d'Antinous,
le chaffe de fa prefence , & lui deffend de paroîtte
devant fes yeux. Celui-ci prend cet ordre rigoureux
à la lettre , & fonge déja à fuir loin de la
maifon paternelle . On en avertit fon oncle , qui
l'arrête & le mene chez un de fes amis , où il le
fait garder, Cependant le pere donne fes ordres à
Diaphanes , fon Valet , de faire venir promptement
le Tailleur pour prendre la meſure d'un
habit Ecclefiaftique à fon fils Agathocle . Enſuite
il fe retire dans fon Appartement , où en ouvrant
de Livre divin dont Théobule lui a fi fort recommandé
la lecture , il trouve une Lettre que fon
fils Antinous avoit inferée avant que
y
de partir;
elle eft conçue en ces tetmes : J'obéis enfin , mor
pere, & puifque vous me le commandez , je
dérobe à votre colere un fils qui a le malheur
de vous déplaire. Eloigné de vous .. Thémiſte
ne fe donne pas le temps de lire la Lettre toute
entiere , & retourne auffi - tôt fur le Théatre , où
il rencontre Agatocle , triftement occupé des préparatifs
de fa nouvelle métamorphofe ; dans le
trouble où il eft , il ne fe fouvient plus de l'ordre
qu'il a donné , & renvoye le Tailleur . Il demande
des nouvelles d'Antinous , & perfonne ne peut
lui apprendre ni quand , ni comment , ni en quel
lieu il s'eft enfui. Agatocle demande auffi-tôt la
permiffion de l'aller chercher. Diaphanes eft chargé
de cette commiffion. Le pere lit une feconde
fois la Lettre , & peint fur fon vifage, en la lifant,
?.
•
aufli
564 MERCURE DE FRANCE .
uffi - bien que dans les paroles qui lui échappént,
l'amour , la colere , la crainte , l'efperance , l'indignation
& la pitié qui l'agitent tour à tour.
Ici l'Auteur Dramatique triomphe & fe fert
avec avantage de la connoiffance qu'il a du coeur
humain. Philocles arrive fur ces entrefaites &
profite de Perreur de fon frere pour lui faire de
juftes reproches fur fon infenfibilité , ſa ſimplicité
& fa prévention. Allez maintenant , lui ditil,
allez vous confoler avec votre cher Théobule,
fuivez encore fes bons confeils , vous en voyez
le fruit , &c. Enfin après l'avoir amené au point
de repentir & de docilité neceffaire pour en être
écouté favorablement , il lui déclare que le jeune
Deferteur n'eft pas fi loin qu'il fe l'imagine ; mais
qu'il ne peut le lui rendre qu'à deux conditions.
La premiere, qu'il ne le forcera point d'embraffer
un genre de vie pour lequel il marque tant de répugnance.
La feconde condition eft que l'entrée
de fa maifon fera interdite à ce brouillon , qui y
met le trouble & la divifion . Ce fecond article
fouffre quelque difficulté de la part de Thémiſte
qui n'y foufcrit qu'avec peine; mais que ne fait- on
pas pour recouvrer un fils que l'on chérit tendrement
! Thémiſte promet tout , confent à tout.
A peine fa parole en eft -elle donnée , que Diaphanes
vient annoncer Théobule. Rien de plus
comique que l'embarras du Maître en ce moment
le laiffera -t-il entrer ou lui fera-t-il dire
qu'il ne peut le voir ? Il veut & ne veut pas ;
ofe & n'ofe point. Philocles fe divertit de fa foibleffe
, & puis pour fe donner un autre plaifir ,
non moins fenfible , qui eft de faire connoître
à un fourbe que l'on n'eft point fa duppe , il or
donne à Diaphanes d'introduire Théobule. Le
benin perfonnage s'avance d'un air modeſte &
falue les deux freres avec un compliment qui s'adreg
il
MARS. 1730. 566
reffe à l'un & à l'autre ; l'Officier y répond par
une grande réverence , & entre d'abord en matiere
fur des connoiffances qu'il a eues par le
Valet. Il fait à l'homme de bien plufieurs queftions
qui le furprennent & l'inquietent. Sa furprife
& fon trouble augmentent , lorfqu'il apperçoit
qu'on eft inftruit du revenu de certain Benefice
qu'il avoit envie de faire réfigner à Agathocles
, & du partage , fans doute , qu'il fe propofoit
d'en faire. Confus &-outré de douleur de
voir la mine éventée , il fe plaint qu'on l'outrage
qu'on le prend pour quelqu'autre , que l'on infulte
à fa Religion , & là -deffus il fe retire.
le
Théobule étant ainfi congedié , Thémifte &
Philocles raiſonnent enſemble, & conviennent que
puifque Paîné ne veut point de la Charge que
pere exerce , il faut la faire paffer à fon frere
Agathocle , & laiffer prendre le parti des Armes
à Antinous. Ils confultent l'inclination d'Agathocle
, & la trouvent conforme à leur arrangement.
Philocles va chercher lui -même Antinous,
qui fe jette en entrant aux pieds de fon pere pour
fui demander pardon de la faute qu'il a commife.
Thémifte le releve , & après une legere répri
mande qu'il n'a pas même le courage de lui faire
il accorde au coupable fa grace , & l'interroge
fçavoir , s'il confent à ce que fon cadet ait la
Charge qui lui étoit deftinée , comme à l'aîné
de la famille. Antinous protefte qu'il en eft ravi ;
qu'il aime fon frere , & qu'il ne défire rien tant
que de le voir heureux. Thémifte voudroit auffi
lui annoncer fon fort & le fonder fur la profeffon
militaire ; mais Philocles qui fçait combien
la licence des armes eft pour de jeunes coeurs un
appas féduifant , détourne la converfation & fait
Agne à fon neveu de réiterer fes excufes & fes
zemercimens. Themifte embraffe fes deux fils, &
?
Jep
366 MERCURE DE FRANCE .
les renvoye contens , & charmez de leur nouvelle
deftinée. Le Magiftrat plus content qu'eux d'avoir
fi aifément & fi naturellement procuré leur
felicité , rend graces à fon frere de la joye & de la
paix qu'il goute ; il lui promet de ne plus fuivre à
l'avenir d'autres avis que les fiens . Philocles profite
de ce dernier moment d'une action ſi inſtructive
pour lui donner les leçons les plus fenſées fur la
Vocation des enfans . Enfin adreffant la parole à
ceux-cy , il les avertit de ne point s'engager témerairement
dans aucun état , d'en remplir conftammint
tous les devoirs lorfqu'ils s'y feront engagez
& de juftifier par leur perfeverance le
choix qu'ils auront fait prudemment , librement
& courageufement.
Pour ne rien omettre de ce qui regarde les vocations
forcées , l'Auteur a introduit dans fa
Piece deux Perfonnages épifodiques. L'un eft
d'un jeune homme , ( Théophile ) qui ayant
beaucoup d'agrémens exterieurs & de qualitez
capables de briller aux yeux du monde , fonge
à la retraite pour laquelle il fe fent un attrait puiffant
; l'autre, du pere de ce jeune homme, ( Ďeuterophile
) qui voudroit le retenir dans le monde
& qui ne feroit pas fàché que fon fils aîné prît le
parti de la folitude , parce qu'il n'a pas certains
avantages du corps , quoi qu'il ait tous les talens
de l'efprit toutes les qualitez du coeur neceffaires
pour faire un bon Citoyen , utile à fa famille
& à fa Patrie . Thémifte lui donne fur cela des
avis fages , & fait voir que tel qui penſe mal fur
la deftination de fes propres enfans , peut raifonner
jufte fur ce qui regarde l'établiſſement des
enfans d'autrui.
On peut dire que cette Comedie Latine qui a
merité les éloges d'un grand nombre de Conaoiffeurs
, n'a rien perdu de fa beauté dans la ré
préſentation
1"
候
MAR S. 1720.
F
7
préfentation. Elle a été précedée d'une espece de
Paftorale fur la Naiflance de Monfeigneur le
Dauphin. Ce fujet fut celebré dans plufieurs Idyles
récitées par des Bergers. Il feroit à fouhaiter
que ceux d'entre les Rhetoriciens qui ont le plus
travaillé à ces Poëfies , vouluffent bien en faire
part au Public , & prendre déja leur place fur le
Parnaffe. En attendant nous tirerons du Programe
imprimé les Vers qui ont été chantez après
les Idyles ,fur un Air compofé par M. Campra
qu'on trouvera ici gravé.
Rhétorique , fit reprefenter le mois paffé par
les Rhétoriciens du College de Louis le Grand ,
une petite Piece Latine , d'un Acte , intitulée : les
Vocations forcées. Le deffein de l'Auteur a été
de faire voir qu'il eft d'une extrémne confequence
de laiffer à un jeune homme la liberté de fe choifir
le genre de vie auquel Dieu l'appelie , foit par
attrait , foit par raifon , ou plutôt par l'un &
Pautre tout à la fois.
PROA
158 MERCURE DE FRANCE.
+
PROLOGUE.
Le Ciel , en nous donnant la vie ,
Nous affervit aux mêmes lois ,
Mais pour le bien de la Patrie ,
Il nous forme à divers emplois.
L'un doit , à couvert des allarmes ,
Dicter les Arrêts de Thémis ;
L'autre , par la force des armes ,
Repouffer nos fiers ennemis .
Celui-ci , pour donner l'exemple ,
Revêtu d'un honneur facré ,
Doit faire réverer le Temple ,.
Où lui-même il eſt reveré.
Celui-là dans la folitude ,
Où l'Amour Divin la conduit ,
Doit mettre toute ſon étude ,
A fuir le monde qui le fuit.
En marquant ces routes diverſes ,
Le Ciel nous y veut faire entrer ,
Mais que nos volontez perverſes ,.
Font d'efforts pour nous égarer !
Nous entrons fouvent par caprice ,
Dans le chemin le plus battu ;
Et nous commençons par le vice ,.
Pour arriver à la vertu .
Souvent une force étrangère ,
Captive notre liberté ;
E
MARS.
1730. $59
Et l'on eft
par
le choix d'un Pere,
Ce qu'on n'auroit jamais été.
Encor fi ce choix étoit ſage ;
Mais , helas ! que confulte-t-on !
Le hazard , l'interêt , l'ufage ,
Et prefque jamais la raiſon.
En vain le Ciel & la Nature ,
Condamnent cet aveugle choix ;
En vain notre coeur en murmure
On n'en écoute point la voix .
Ainfi voit-on l'Enfant timide ,
Qui fur les lys devroit s'affeoir ,
Forcé par un ordre homicide ,
Porter la main à l'Encenſoir.
Ainfi l'on voit croupir fans gloire ,
Dans le crime ou dans le repos ,
Le Magiftrat que la victoire ,
Eût compté parmi fes Heros .
Ici,j'apperçois l'innocence .
Qu'on arrache aux facrez Autels ;
Et qu'une injufte violence ,
Immole à des Dieux criminels.
Là, je vois marcher la Victime,
Qu'on facrifie à l'interêt :
Une autorité légitime ,
Porte un illegitime Arrêt.
Peres cruels & parricides ,
Sufpendez un coupable effort
Songez que vous êtes nos guides ,
Nor
360 MERCURE DE FRANCE.
Non les maîtres de notre fort.
Vous pouvez nous montrer la route,
Où nous devons porter nos pas ;
La raifon veut qu'on vous écoute
Mais conduifez , ne forcez pás.
Un choix dont les périls extrêmes ,
Nous menacent bien plus que vous ;
Un choix qui fe fait
pour nous-mêmes
Ne doit pas fe faire fans nous.
Tels font les avis falutairės
Que nous allons donner ici.
Eft- ce à nous d'inftruire nos Peres
Ils s'inftruiront & nous auffi.
Noms & Perfonnages des Altars.
Thémifte , Homme de Robe. Claude Teffier.
Antinous , fils aîné de Thémifte. Emmanuel
de Duras.
Agathocle , fecond fils de Thémiste. Vincent.
Michel Magnons
Philocles , Officier , frere de Thémifte. Michel
Larcher.
Deuterophile , autre Homme de Robe. Jacques
Galland.
Théophile , fils de Deuterophile. Louis - Marie de
la Salle.
Théobule , faux Dévot & faux Sçavant. Eugene
Blondel d'Aubert.
André de Creil . Himaturgus , Tailleur.
Diaphanes , Valet de Thémiſte. Louis Déſpreménil.
Thémifte , ancien Magiftrat , a deux fils , Anfinous
MARS. 17307 561
tinous & Agathocle ; le premier eft de ces jeunes
gens qui à la vivacité de l'efprit , à la franchiſe
du coeur , à la nobleffe des fentimens & à l'aifance
des manieres , ne joignent que trop ordinairement
un fond de legereté , d'impétuofité ,
d'inapplication & d'opiniâtreté qui les rend en
nemis du travail & de la contrainte. Le fecond à
des moeurs plus douces , un naturel heureux , de
la pieté même & de la Religion , mais il appréhende
de s'engager dans un état qui demande
une vocation particuliere , & pour lequel il ne fe
fent aucun attrait . Le Pere cependant deſtine Antinous
à la Robe , quelqu'oppofée qu'elle foit à
fes penchants & à les qualitez naturelles. Il eft
Paîné , il faut qu'il entre dans la Magiftrature,
Agathocle fuivroit volontiers le Barreau & feroit
un fort bon Juge,le refpect au contraire dont il eft
penetré pour le facré Miniftere , lui en fait redouter
les faintes & pénibles fonctions. N'importe
, Thémifte ne confulte ni fon goût , ni fes
répugnances ; il eft cadet , il faut qu'il foit établi
dans l'Eglife. Leur fort eft ainfi reglé , de
Pavis d'un certain Théobule , homme adroit &
rufé , fourbe & impofteur , gagnant & imperieux
qui abufe de la confiance de Thémifte , & qui
fous le mafque d'une pieté apparente & d'un attachement
fimulé , cache la malice de l'ame la
plus baffe , la plus intereffée & la plus ambitieuſe.
Antinous & Agathocle , qui fçavent l'empire que
ce faux dévot a fur l'efprit de leur pere , ne peuvent
fe réfoudre à obéir dans fa perfonne à un
vifionnaire qu'ils déteftent. Ils ont recours à la
fageffe & à la tendreffe de leur oncle Philocles.
Ce brave Officier qui foutient dans toute la Piece
un caractere de probité , d'honneur & de zele
auquel l'Affemblée a donné de frequents applau
diffements , combat les préjugez de ſon frere fur
la
662 MERCURE DE FRANCE.
la deſtination de fes neveux. Thémiſte ſe récrie
d'abord à l'impieté , à la rebellion & au defordre;
il en appelle à la Nature , à la raiſon & à l'uſage.
Philocles a beau lui repréfenter que la Nature
defavouë , que la raifon condamne & que l'ufage
ne juftifie point le pere qui facrifie le bonheur de
fon fils à la cupidité ou à l'ambition ; que le
meilleur fujet devient fouvent dans une vocation
forcée , inutile à l'Etat & plus fouvent encore
à fa famille qu'il deshonore : le bon vieillard prévenu
& féduit , ne conçoit pas comment dans
une famille Patricienne l'aîné des enfans n'appartient
pas de droit naturel à la Robbe & le
cadet au Sacerdoce. Philocles en le quittant déplore
fon aveugle entêtement , & tâche de lui
infpirer quelque défiance fur la vertu , la droiture
& la doctrine prétenduë celeſte de fon Confident.
D
Théobule arrive dans ce moment & d'un coup
d'oeil jetté amoureufement vers le Ciel , accompagné
d'un foupir dévotement ménagé , il détruit
tout ce que Philocles à pú avancer ; puis prenant
un ton fententieux & emphatique : Le Ciel , dit-il
à Thémiftes , exige de vous en cette occafion
un coup d'autorité. Vous êtes pere , il est vrai ,
quand vos enfans font foumis à vos volontez
mais quand ils fe départent du respect & de
Fobéiffance , vous devez agir en maître & en
fouverain.Le Magiftrat pouffé par les fuggeſtions
de cet homme frauduleux , fait comparoître devant
lui Antinous . & Agathocles. Il dit à l'Aîné
qu'il veut & prétend qu'il foit homme de Robe
& déclare au cadet qu'il va inceffamment le confacrer
au fervice des Autels. Les deux freres font
confternez , & paroiffent comme frappez de la
foudre. L'aîné parle ferme & refifte. Le cadet
fond en larmes , & reprefente. Tous deux , après
Pavoir affuré du refpect infini qu'ils ont pour les
$
ordres
MARS. 1730. 563
ordres , le conjurent de pefer mûrement ce qu'il
eft en droit de leur commander , & ce que de
leur côté ils peuvent ou doivent executer. Cet endroit
, qui eſt un des plus critiques de toute la
Piece , eft manié avec tant d'art , de fineffe & de
difcretion , que les peres ne fçauroient s'en offenfer
, ni les enfans s'en prévaloir.
Thémifte , irrité du refus opinâtre d'Antinous,
le chaffe de fa prefence , & lui deffend de paroîtte
devant fes yeux. Celui-ci prend cet ordre rigoureux
à la lettre , & fonge déja à fuir loin de la
maifon paternelle . On en avertit fon oncle , qui
l'arrête & le mene chez un de fes amis , où il le
fait garder, Cependant le pere donne fes ordres à
Diaphanes , fon Valet , de faire venir promptement
le Tailleur pour prendre la meſure d'un
habit Ecclefiaftique à fon fils Agathocle . Enſuite
il fe retire dans fon Appartement , où en ouvrant
de Livre divin dont Théobule lui a fi fort recommandé
la lecture , il trouve une Lettre que fon
fils Antinous avoit inferée avant que
y
de partir;
elle eft conçue en ces tetmes : J'obéis enfin , mor
pere, & puifque vous me le commandez , je
dérobe à votre colere un fils qui a le malheur
de vous déplaire. Eloigné de vous .. Thémiſte
ne fe donne pas le temps de lire la Lettre toute
entiere , & retourne auffi - tôt fur le Théatre , où
il rencontre Agatocle , triftement occupé des préparatifs
de fa nouvelle métamorphofe ; dans le
trouble où il eft , il ne fe fouvient plus de l'ordre
qu'il a donné , & renvoye le Tailleur . Il demande
des nouvelles d'Antinous , & perfonne ne peut
lui apprendre ni quand , ni comment , ni en quel
lieu il s'eft enfui. Agatocle demande auffi-tôt la
permiffion de l'aller chercher. Diaphanes eft chargé
de cette commiffion. Le pere lit une feconde
fois la Lettre , & peint fur fon vifage, en la lifant,
?.
•
aufli
564 MERCURE DE FRANCE .
uffi - bien que dans les paroles qui lui échappént,
l'amour , la colere , la crainte , l'efperance , l'indignation
& la pitié qui l'agitent tour à tour.
Ici l'Auteur Dramatique triomphe & fe fert
avec avantage de la connoiffance qu'il a du coeur
humain. Philocles arrive fur ces entrefaites &
profite de Perreur de fon frere pour lui faire de
juftes reproches fur fon infenfibilité , ſa ſimplicité
& fa prévention. Allez maintenant , lui ditil,
allez vous confoler avec votre cher Théobule,
fuivez encore fes bons confeils , vous en voyez
le fruit , &c. Enfin après l'avoir amené au point
de repentir & de docilité neceffaire pour en être
écouté favorablement , il lui déclare que le jeune
Deferteur n'eft pas fi loin qu'il fe l'imagine ; mais
qu'il ne peut le lui rendre qu'à deux conditions.
La premiere, qu'il ne le forcera point d'embraffer
un genre de vie pour lequel il marque tant de répugnance.
La feconde condition eft que l'entrée
de fa maifon fera interdite à ce brouillon , qui y
met le trouble & la divifion . Ce fecond article
fouffre quelque difficulté de la part de Thémiſte
qui n'y foufcrit qu'avec peine; mais que ne fait- on
pas pour recouvrer un fils que l'on chérit tendrement
! Thémiſte promet tout , confent à tout.
A peine fa parole en eft -elle donnée , que Diaphanes
vient annoncer Théobule. Rien de plus
comique que l'embarras du Maître en ce moment
le laiffera -t-il entrer ou lui fera-t-il dire
qu'il ne peut le voir ? Il veut & ne veut pas ;
ofe & n'ofe point. Philocles fe divertit de fa foibleffe
, & puis pour fe donner un autre plaifir ,
non moins fenfible , qui eft de faire connoître
à un fourbe que l'on n'eft point fa duppe , il or
donne à Diaphanes d'introduire Théobule. Le
benin perfonnage s'avance d'un air modeſte &
falue les deux freres avec un compliment qui s'adreg
il
MARS. 1730. 566
reffe à l'un & à l'autre ; l'Officier y répond par
une grande réverence , & entre d'abord en matiere
fur des connoiffances qu'il a eues par le
Valet. Il fait à l'homme de bien plufieurs queftions
qui le furprennent & l'inquietent. Sa furprife
& fon trouble augmentent , lorfqu'il apperçoit
qu'on eft inftruit du revenu de certain Benefice
qu'il avoit envie de faire réfigner à Agathocles
, & du partage , fans doute , qu'il fe propofoit
d'en faire. Confus &-outré de douleur de
voir la mine éventée , il fe plaint qu'on l'outrage
qu'on le prend pour quelqu'autre , que l'on infulte
à fa Religion , & là -deffus il fe retire.
le
Théobule étant ainfi congedié , Thémifte &
Philocles raiſonnent enſemble, & conviennent que
puifque Paîné ne veut point de la Charge que
pere exerce , il faut la faire paffer à fon frere
Agathocle , & laiffer prendre le parti des Armes
à Antinous. Ils confultent l'inclination d'Agathocle
, & la trouvent conforme à leur arrangement.
Philocles va chercher lui -même Antinous,
qui fe jette en entrant aux pieds de fon pere pour
fui demander pardon de la faute qu'il a commife.
Thémifte le releve , & après une legere répri
mande qu'il n'a pas même le courage de lui faire
il accorde au coupable fa grace , & l'interroge
fçavoir , s'il confent à ce que fon cadet ait la
Charge qui lui étoit deftinée , comme à l'aîné
de la famille. Antinous protefte qu'il en eft ravi ;
qu'il aime fon frere , & qu'il ne défire rien tant
que de le voir heureux. Thémifte voudroit auffi
lui annoncer fon fort & le fonder fur la profeffon
militaire ; mais Philocles qui fçait combien
la licence des armes eft pour de jeunes coeurs un
appas féduifant , détourne la converfation & fait
Agne à fon neveu de réiterer fes excufes & fes
zemercimens. Themifte embraffe fes deux fils, &
?
Jep
366 MERCURE DE FRANCE .
les renvoye contens , & charmez de leur nouvelle
deftinée. Le Magiftrat plus content qu'eux d'avoir
fi aifément & fi naturellement procuré leur
felicité , rend graces à fon frere de la joye & de la
paix qu'il goute ; il lui promet de ne plus fuivre à
l'avenir d'autres avis que les fiens . Philocles profite
de ce dernier moment d'une action ſi inſtructive
pour lui donner les leçons les plus fenſées fur la
Vocation des enfans . Enfin adreffant la parole à
ceux-cy , il les avertit de ne point s'engager témerairement
dans aucun état , d'en remplir conftammint
tous les devoirs lorfqu'ils s'y feront engagez
& de juftifier par leur perfeverance le
choix qu'ils auront fait prudemment , librement
& courageufement.
Pour ne rien omettre de ce qui regarde les vocations
forcées , l'Auteur a introduit dans fa
Piece deux Perfonnages épifodiques. L'un eft
d'un jeune homme , ( Théophile ) qui ayant
beaucoup d'agrémens exterieurs & de qualitez
capables de briller aux yeux du monde , fonge
à la retraite pour laquelle il fe fent un attrait puiffant
; l'autre, du pere de ce jeune homme, ( Ďeuterophile
) qui voudroit le retenir dans le monde
& qui ne feroit pas fàché que fon fils aîné prît le
parti de la folitude , parce qu'il n'a pas certains
avantages du corps , quoi qu'il ait tous les talens
de l'efprit toutes les qualitez du coeur neceffaires
pour faire un bon Citoyen , utile à fa famille
& à fa Patrie . Thémifte lui donne fur cela des
avis fages , & fait voir que tel qui penſe mal fur
la deftination de fes propres enfans , peut raifonner
jufte fur ce qui regarde l'établiſſement des
enfans d'autrui.
On peut dire que cette Comedie Latine qui a
merité les éloges d'un grand nombre de Conaoiffeurs
, n'a rien perdu de fa beauté dans la ré
préſentation
1"
候
MAR S. 1720.
F
7
préfentation. Elle a été précedée d'une espece de
Paftorale fur la Naiflance de Monfeigneur le
Dauphin. Ce fujet fut celebré dans plufieurs Idyles
récitées par des Bergers. Il feroit à fouhaiter
que ceux d'entre les Rhetoriciens qui ont le plus
travaillé à ces Poëfies , vouluffent bien en faire
part au Public , & prendre déja leur place fur le
Parnaffe. En attendant nous tirerons du Programe
imprimé les Vers qui ont été chantez après
les Idyles ,fur un Air compofé par M. Campra
qu'on trouvera ici gravé.
Fermer
Résumé : Les Vocations forcées. Piece d'un Acte, [titre d'après la table]
Le Père Porée, jésuite et professeur de rhétorique, a supervisé la représentation de la pièce latine 'Les Vocations forcées' par les rhétoriciens du Collège de Louis le Grand. Cette œuvre met en avant l'importance de laisser à un jeune homme la liberté de choisir son mode de vie, que ce soit par attrait, raison ou les deux à la fois. La pièce commence par un prologue où le Ciel est présenté comme formant les individus à divers emplois pour le bien de la patrie. Cependant, les volontés perverses et les forces étrangères peuvent égarer les individus, les poussant à choisir des voies qui ne leur conviennent pas. Le texte critique les choix imposés par les pères, souvent influencés par le hasard, l'intérêt ou l'usage, plutôt que par la raison. L'histoire se concentre sur Thémiste, un ancien magistrat, et ses deux fils, Antinous et Agathocle. Thémiste, influencé par un faux dévot nommé Théobule, destine Antinous à la robe et Agathocle au sacerdoce, malgré leurs inclinations contraires. Antinous, vif et impétueux, refuse cette voie, tandis qu'Agathocle, pieux mais craintif, redoute les fonctions sacerdotales. Leur oncle Philocles, un officier probe et zélé, tente de raisonner Thémiste, mais ce dernier reste obstiné. La pièce atteint son point critique lorsque Thémiste, irrité par la résistance d'Antinous, le chasse. Antinous songe à fuir, mais est arrêté par son oncle. Thémiste, après avoir lu une lettre d'Antinous, se radoucit et accepte les conditions de Philocles : ne pas forcer Antinous à embrasser une vie qui lui répugne et exclure Théobule de sa maison. Thémiste accepte finalement de laisser Antinous choisir la voie des armes et Agathocle la charge de magistrat. La pièce se termine par la réconciliation et la joie des deux fils, ainsi que par les remerciements de Thémiste à son frère pour la paix retrouvée. Philocles profite de ce moment pour donner des leçons sur la vocation des enfants. Le texte mentionne également deux personnages épisodiques : Théophile, un jeune homme charmant et talentueux qui choisit de se retirer du monde malgré ses qualités, et Deuterophile, son père, qui souhaite le retenir dans le monde. Thémiste donne des conseils sages à Deuterophile, montrant que ses jugements sur ses propres enfants peuvent être différents de ceux concernant les enfants des autres. La comédie, qui a reçu les éloges de nombreux connaisseurs, a été représentée en mars 1720 et a été précédée d'une pastorale célébrant la naissance du Dauphin. Cette pastorale, composée de plusieurs idylles récitées par des bergers, a été suivie de vers chantés sur un air composé par M. Campra. Le texte exprime le souhait que les rhétoriciens ayant travaillé à ces poèmes les partagent avec le public.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
22
p. 2117-2141
CINQUIÈME LÈTRE sur l'usage des Cartes pour l'essaì du rudiment pratique de la langue latine, &c.
Début :
J'aprens avec bien du plaisir, Monsieur, que vous ètes à présent un peut au faìt. [...]
Mots clefs :
Mots, Enfants, Enfant, Cartes, Méthode, Verbes, Pratique de la langue latine, Collège, Écoliers, Exercice, Langue, Dictionnaire, A, B, C Latin, Français, Ignorance, Savant, Conjugaison, Pratique, Règles, Expérience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CINQUIÈME LÈTRE sur l'usage des Cartes pour l'essaì du rudiment pratique de la langue latine, &c.
CINQUIE'ME LETRE sur l'usage des
Caries pour l'essai du rudiment pratique
de la langue latine , &c.
J'
'Aprens avec bien du plaisir,Monsieur,
que vous ètes à present un peu au fait
du bureau tipografique . L'auteur donera
encore bien des reflexions et des instruc-
A iij
tions
2118 MERCURE DE FRANCE
tions préliminaires sur la suite de l'atirail
literaire d'un enfant ; et le livre sur les
cinquante leçons des trois A , B , C latins
achevera de mètre cette métode dans
un plus grand jour : en atendant ce petit
ouvrage, voici quelques reflexions sur l'usage
des cartes , pour le rudiment pratique
de la langue latine. C'est l'auteur qui
parle.
La métode que j'ai donée pour montrer
les premiers élémens des lètres à un enfant
de 2 à 3 ans , peut également servir pour
lui enseigner ensuite les rudimens pratiques
de la langue latine ou de quelque
autre langue. Il faut toujours continuer
l'usage inftructif des cartes , et varier ce
jeu de tant de manieres , que l'enfant puisse
aprendre beaucoup en ne croyant que se
divertir. Ceus qui feront l'essai de ce jeu.
literaire en conoitront bientot l'utilité.
On a de la peine à s'écarter des vieilles
routes , et à s'éloigner des ancienes méto
des . On montre come l'on a été enseigné
soi-même , et l'on croit ordinaire-,
ment avoir été bien enseigné. Un sofisme
trivial d'autorité et d'imitation tient lieu
de raison : on suit aveuglément la pratique
des autres , au lieu de prendre de
tems en tems des voies diferentes. Que
risqueroit on dans cet essaì ? De perdre
tout au plus quelques anées : on auroit
cela
OCTOBRE . 1730. 2119
cela de comun avec la plupart des écoliers
enseignés selon les métodes vulgat→
res . Mais bien loin de perdre son tems
sans avoir apris ni les choses , ni la maniere
de les étudier , on sera étoné de voir
la rapidité des progrès d'un enfant exercé
suivant la métode du bureau tipografique.
On trouve bien des écoliers qui aïant
étudié des dis et douse ans sous d'habiles
maîtres , travaillé jour et nuit pour
ètre des premiers de leur classe , reçu
bien des pris et des aplaudissemens ; ne
laissent pas néanmoins ensuite de s'apercevoir
de leur ignorance et qu'ils ont mal
employé le tems pendant le long cours de
leurs classes. On doit conciure , par respect
pour les regens , qu'abusés par les métodes
ordinaires , l'abus passoit ensuite sur
leurs écoliers ; le tout de bone foi de la
part des uns , et selon le préjugé de la
part des autres. On se passione ordinairement
contre toutes les nouveles métodes ;
on les condane par provision et sans aucun
examen. Est - ce injustice , est- ce ignorance
; c'est peut-ètre quelquefois l'un et
l'autre ensemble.
Pour faire usage des cartes , on doit les
numeroter
, chifrer ou coter ,
chifrer ou coter , come étant
les feuillets
du livre de l'enfant : ce chifre
sert à ranger les cartes selon le jeu de la
A iiij
suite
2120 MERCURE DE FRANCE
suite grammaticale de l'article , des déclinaisons
, des noms , et des pronoms , et
de la conjugaison du verbe substantif
Sum ( je suis ), et des autres verbes qu'on
trouvera dans l'essal du rudiment pratique.
L'enfant aprendra donc à ranger sur
quelque table les déclinaisons et les conjugaisons
, mais il est mieus qu'il aprene
à les ranger sur le bureau tipografique.
On poura batre et mèler de tems en tems
ces petits jeus de cartes , afin que l'enfant
s'exerce à les remetre lui - mème dans
leur ordre ; ce qu'il fera aisément par le
moyen des chifres dont elles sont marquées.
Il faut qu'il lise ou recite ces cartes
à mesure qu'il les rangera ; et l'on aura
soin de lui doner en abregé les termes de
singulier, pluriel , nominat. gen. dat. ac.
voc. ablat. par les seules letres initiales :
S. P. N. G. D. A.V. Ab . metant sur une
carte en sis colones , les nombres , les cas ,
le mot latin , & c. en sorte que tout parolsse
distingué par les colones , les couleurs
, ou la diference des caracteres
Nom . Lun-a la Lune.
Gen. Lun- a de la Lune.
Dat. Lund à la Lune,&c.
Un enfant peut ensuite décliner les
cinq paradigmes des déclinaisons ou les
seules
OCTOBRE . 1730. 2121
seules terminaisons latines , tantot avec
françois , tantot sans françois , pour va
rier le jeu et se rendre plus fort sur cet
exercice ; il pratiquera la mème chose
pour le jeu des pronoms et des nombres.
Il faudra aussi imprimer ou écrire en
abregé sur des cartes les termes des tems,
des modes , des gerondifs , des supins , et
des participes ; les terminaisons actives et
passives des verbes latins et des verbes
françois , de mème que l'on a doné les
terminaisons des noms et des pronoms ;
ce qui joint à la totalité des combinai
sons des lètres , des sons , des chifres , et
des signes dont on se sert pour la ponctuation
, l'accentuation et la quantité ,
done l'abondance necessaire pour la casse
de l'imprimerie ; ainsi qu'onpoura le voir
dans la planche gravée exprès , et dans
l'article de la garniture du bureau .
>
Pour varier les jeus de cartes on poura
doner celui des déclinaisons avec les
scules terminaisons des cas , le mot latin
et le mot françois étant mis seulement
une fois come un titre , au haut de la
carte, partagée en deus colones , une moitié
pour le sing. et l'autre pour le plur.avec
l'article ou sans l'article pour les noms et
pour les pronoms. Exemple ,
A v Rofa
2122 MERCURE DE FRANCE
Rofa
Sing.
N ...
·
• a
la rose.
Plur.
arum
G.
D.
·
A.
V
&
am as ....
a
â is Ab ...
On fera la mème chose pour les tems
de l'Indicatif et du Subjonctif des verbes
, ne metant le françois qu'à la premiere
persone.
IND .
Pref.
SUB J.
S. S.
Amo , j'aime
Amem , que j'aime,
as
es
et at
P.
amus
atis
ant
P.
emus
etis
ent
Ces jeus de cartes doivent aussi ètre numerotés,
afin que l'enfant puisse les ranger
en une seule colone , les voir d'un coup
d'euil et les lire ou les reciter facilement
de suite , à mesure qu'il les rangera sur la
table du bureau , ou qu'il les parcoûra les
tenant dans sa main. Quand l'enfant saura
bien
OCTOBRE. 1730 , 2123
bien les terminaisons des noms et des
verbes , il déclinera et conjuguera tous
les mots qu'on lui donera. On ne sauroit
trop insister sur cet article , et l'on
poura pour lors se servir utilement des
tables analitiques et à crochets , faites
pour faciliter l'usage des declinaisons et
des conjugaisons , et pour orner le cabinet
d'un enfant .
Lorsqu'on voudra interoger l'écolier
sur les déclinaisons et sur les conjugaisons
, il ne faut pas suivre la métode
peu judicieuse de ces maitres qui demandent
trop tot , par exemple : Coment fait
Musa à l'acusatif plur? Quel est le genit.
plur. de Dominus ? Quelle est la troisiéme
persone du futur indicatif du verbe Amo ?
coment dit-on en latin , ils auroient aimé ?
&c. Ceux-là ne raisonent pas mieus , qui
demandent aus enfans : Combien y a -t - il
de sortes de noms ,
pronoms , de verbes ,
&c. Combien y a-t- il de terminaisons à la
troisiéme déclinaison , &c. Il est visible
que ces questions sont inutiles et hors la
portée d'un petit enfant . D'ailleurs c'est
une erreur de s'imaginer que parce qu'un
enfant aura apris par coeur et de suite un
rudiment latin françois pour la version
, il doiveensuite répondre sur le
champ à des questions détachées ; ou , ce
qui est encore plus dificile , à des quesde
A vj
tions
2124 MERCURE DE FRANCE
tions qui regardent la composition ; il
faudroit pour cet éfet qu'il ût vu et étudié
un rudiment françois- latin , et encore
seroit - il embarassé pour répondre
sur des questions détachées ou de purc
téorie: il est surprenant de voir que l'expérience
n'alt pas désabusé la plupart des
måltres.
Pour examiner un enfant et l'interoger
à propos , il faut lui faciliter la rêponse
, autrement cela le dégoute et le
dépite. On preche trop tot aus enfans la
doctrine de téorie ; on insiste mème trop
là dessus , il sufit de la debiter dansa
pratique et d'en faire sentir pour lors l'usage
et l'aplication ; l'experience demontre
la verité de cete remarque. On peut
aisément embarasser non seulement un
enfant , mais un savant , s'il est permis
d'interoger à sa fantaisie. Ce que je dis à
l'égard des noms , des pronoms , et des
verbes , n'est pas moins vraì à l'égard des
genres , des déclinaisons , des conjugalsons
, de la sintaxe , de toute la grammaire
, et mème de toutes les siénces : savoir
une regle par coeur , la chose est aisée ;
en faire l'aplication , c'est l'éfort de l'esprit
humain. Bien des savans latinistes
seroient peut être embarassés sur le champ,
si on leur demandoit , par exemple :
Quelle est la treisième lètre de l'A , B , C ;
pourquoi
OCTOBRE. 1730. 2125
pourquoi les anciens ont mis le B après l'A
dans l'ordre des lètres pourquoi les mots
dies , facies , &c. ont été apelés de la cinquième
declinaison ; pourquoi l'on a choisi
pour l'exemple de la premiere conjugaison ,
le verbe amo ( j'aime ) , plutôt que canto
(je chante) où le pronom je est sans élision;
ce que fignifient les mots gerondifs, supins .
&c. on doit donc menager un peu plus
les enfans.
Dès que l'enfant a décliné et conjugué
avec des cartes , selon le jeu du rudiment
pratique , il lui sera aisé de composer
sur la table du bureau les tèmes
qu'on lui donera mot à mot sur des cartes
, selon la métode des textes interlinaires
, le françois en noir , et le latin en
rouge , en caractere italique , et encore
mieus , en caractere de bèle écriture pour
instruire et disposer utilement l'imagination
de l'enfant , en atendant qu'il
aprene à former sur le papie. les caracteres
avec lesquels il se sera familiarisé
sur la table de son bureau . C'est pour
lors que l'enfant comencera à se servir
des terminaisons des noms , des pronoms,
et des verbes , en atendant le dictionaire
fait aussi en colombier , dans les
celules duquel on metra les mots écrits.
sur autant de cartes seulement quand
l'enfant en aura besoin ; c'est - à - dire D.
qu'il
2126 MERCURE DE FRANCE
qu'il verra croitre et augmenter son dictionaire
à mesure qu'il croitra lui- mème
en age et en sience , et à mesure qu'il
aprendra sa propre langue.
>
Quoique l'enfant ait le latin de son
tème sur une carte , il ne laisse pas de
faire un exercice qui aproche de la veritable
composition ; car s'il a , par exemple
, dans son tème oramus deum , il
trouvera le mot oro dans la logete des
verbes de la colone O , et le mot deus
à la logete des noms apellatifs de la colone
D; mais il sera obligé de chercher
et de prendre amus dans la logète des
tems où des terminaisons des verbes , etc.
ce que l'on vèra d'une manière sensible
au bas de la planche que j'ai fait graver
exprès. Les cartes des logetes étant étiquetées
, l'enfant aprend d'abord par pratique
et par sentiment le jeu des déclinaisons
, des conjugaisons , et des parties d'oraison
, et se met par là en état de passer
bientot à l'explication d'un texte aisé ,
ou de ses propres tèmes , dont le françois
et le latin sont copiés mot à mot
P'un sous l'autre , et ensuite recopiés sans
aucun françois sous le latin.
L'on peut prendre pour texte des tèmes
, l'abregé historique de la bible , l'abregé
du petit catechisme historique et
de la doctrine cretiène , en latin et en
françois
OCTOBRE . 1730. 2127
françois , l'apendix de la fable du pere
de Jouvenci , l'extrait du Pantheum du
P. Pomey . On poura aussi prendre des
tèmes dans le rudiment pratique sur les
parties d'oraison , en choisissant toujours
les mots du plus grand usage. Les Au
teurs expliqués et construits selon la métode
de M. du Marsais seront d'un grand
secours au comancement pour la lecture
pour l'explication , et pour la composition
dans les deus langues.
termes , pour
D
En suivant la métode du bureau tipografique
, un enfant se voit bientot en
état d'expliquer le latin du nouveau testament
et de l'imitation de Jesus - Christ ;
ce latin sufit pour doner l'abondance des
former l'oreille aus terminaisons
des noms , des pronoms ,, des verbes
, etc. sans que l'on doive craindre
l'impression de la mauvaise latinité sur
l'oreille d'un enfant qui n'est ocupé qu'à
retenir des mots et nulement à charger
sa mémoire d'un stile ou d'un genie auquel
il n'est pas encore sensible ; car je
parle d'un enfant de quatre à cinq ans ,
et quand il en auroit davantage , le nouveau
testament et l'imitation de Jesus-
Christ ne sont pas indignes de ce petit
sacrifice , malgré la fausse délicatesse de
certains, latinistes qui en fesant parade de
leur esprit , manquent souvent de jugement.
On
2128 MERCURE DE FRANCE
On trouvera dans peu l'enfant assés
fort pour lui faire entreprendre la lecture
et la version des fables de Phèdre
dont le texte est numeroté pour la construction
des parties d'oraison ; ou bien
pour lui faire expliquer les textes interlineaires
et construits selon le métode de
M. du Marsais ; l'experience de cet exercice
sur un enfant de cinq à sis ans qui
voyoit Phèdre pour la segonde fois , m'oblige
d'en conseiller l'essai et la pratique
aus maitres non prévenus. Quand je dis
néanmoins que cète métode est simple et
aisée , cela doit s'entendre des principes
dont elle fait usage : la composition et la
multiplicité des outils literaires divertit
et instruit l'enfant ; la peine ne regarde
le maitre et l'ouvrier de tout l'atirail
que l'on done à l'écolier : il n'y est lui
que pour le plaisir varié et instructif de
passer agréablement d'un objet à un autre
en changeant de cartes , de jeu , et de sujet;
ce qui est d'un mérite conu du seuł
artisan et des seuls témoins capables de
juger de l'ouvrage et des progrès . Un
livre alarme un enfant , au lieu que par le
jeu des cartes il ne voit que les pages des
leçons courantes , il forme son livre luimème
, ce qui augmente sa curiosité
bien loin de le dégoûter.
que
Beaucoup de maitres blament cependant
OCTOBRE . 1730. 2129
›
dant l'usage des textes interlinéaires ou
des textes construits et numerotés , et
pretendent que l'esprit des enfans aïant
moins à faire , cela les retarde de beaucoup
: les persones rigides qui veulent
laisser toutes les dificultés aus enfans,bien
loin de leur en épargner ou diminuer
quelqu'une , ne craignent èles pas de les
trop fatiguer, et de les rebuter ? le fruit des
colèges et du grand nombre en
peut décider
; il est plus aisé de blamer l'usage
de certaines métodes , que d'en inventer
de meilleures . On peut voir là dessus ce
qu'en a écrit M. du Marsais dans l'exposition
de sa métode raifonée , et faire en
mème tems réflexion que les métodes interlineaires
ont toujours été utilement
pratiquées , non seulement pour des en-
Fans , mais pour des homes , quand on a
voulu abreger la peine à ceux qui étudient
quelque langue morte ou vivante .
Nous avons l'ancien testament avec l'interpretation
en latin mot à mot sous l'ebreu
; nous avons de mème le nouveau
testament grec & latin , une langue sous
l'autre mot à mot : j'ai vu une gramatre
imprimée à Lisbone en 1535 dans laquèle
le latin et le portugais , et ensuite l'espagnol
et le portugais , sont une langue
sous l'autre. On a autrefois imprimé à
Strasbourg le parlement nouveau ou centurie
2130 MERCURE DE FRANCE
rie interlinéaire de DANIEL MARTIN LINGUISTE
, dans lequel livre on trouve l'aleman
pur dans une colone et le pur
françois dans l'autre , avec le mot aleman
sous chaque mot françois , et c'est peut
ètre ainsi qu'on devroit le pratiquer ou
l'essayer quelquefois pour la langue latine
, en métant le mot françols du dictionaire
sous chaque mot du pur texte
latin , ce qui au comancement épargneroit
à l'enfant le tems qu'il perd à chercher
les mots dans un dictionaire : exem
ple :
Numquam est fidelis cum potente focietas.
Jamais ètre fidele avec puissant societé.
Si des Téologiens ont cru tirer quel
que utilité de la glose ordinaire de la
bible de Nicolas de Lira , et de l'interprétation
interlinéaire d'Arias Montanus,
pourquoi les enfans doivent ils ètre privés
des livres classiques à glose interlinéaire
s'il est permis de condaner un
usage parcequ'il ne produit pas toujours
le bon éfet dont on s'étoit flaté , il y en
aura bien peu à l'abri de cète critique :
les écoles publiques ne produisent pas
des éfets proportionés au cours des anées
d'étude. S'agit il de nouvele métode , on
deOCTOBRE.
1730. 2131
demande à voir des exemples dans une
pratique continuée : nous en voyons tous
les jours de ces exemples dans les écoles
et dans les coleges ; le grand nombre des
écoliers. ne profite pas ; on auroit tort
cependant d'en conclure l'inferiorité des
éducations publiques ou la superiorité
des éducations particulieres. Il faut com
parer, raisoner, et examiner avant que de
prononcer pour ou contre une métode
qui regarde le coeur et l'esprit.
On poura voir les ouvrages de M. du
Marsals sur les articles 52 & 53 des mémoires
de Trévoux du mois de mai 1723
au sujet de l'interprétation interliné re
page 35. Nous avons aussi , dit ce filosofe
gramairien , quelques interprétations inter
linéaires du latin avec le françois , entr'autres
cèle de M. Waflard , fous le titre de
Premiers fondemens de biblioteque royale
à Paris chés Boulanger , dans les premieres
anées de la minorité de LourS
XIV. mais ces traductions sont fort mal exe•
cutées dans un petit in 12 ° , où les mots sont
fort prèssés , et où le françois qui n'eft qưéquivalant
ne fe trouve jamais juste sous le
latin. Il en est de mème de la version interlinéaire
des fables de Fédre , imprimée en
1654 , chés Benard , libraire du colege des
RR. P P. Jesuites &c.
›
C'est aux maitres au reste à voir
quand
2132 MERCURE DE FRANCE
quand il faudra oter à un enfant les gloses
interlinéaires : le plu-tot ne sera que
le mieus , si l'écolier peut s'en passer. La
pratique et l'experience guideront plus
surement que les vains raisonemens sur
cet exercice. Lorsque l'enfant faura expliquer
un texte construit ou numeroté
pour la construction , il faut quelques
jours après lui redoner le mème texte
qui ne soit ni construit ni numeroté : c'est
le moyen de juger des progrès de l'enfint,
et de l'utilité des textes interlinéaires ,
ou de la glose proposée et pratiquée pour
les premiers livres classiques que l'on fait
voir à un enfant ; la glose paroit plus necessaire
dans une classe de cent écoliers
pour un seul regent que dans une chambre
où l'enfant a un maitre pour lui seul .
C'est pourtant le regent à la tète de cent
écoliers qui afecte de mépriser le secours
de la glose interlinéaire , pendant qu'un
precepteur s'en acomode chargé d'un
seul enfant ; est - ce sience ou vanité dans
l'un , et paresse ou ignorance dans l'autre ?
La repugnance et le dégout que font
paroitre la plupart des enfans dans l'étude
du latin , du grec, et des langues mor
tes , prouvent en même tems qu'il y a
dans cet exercice literaire ou dans les métodes
vulgaires quelque chose d'étrange
et de contraire au naturel des enfans ; la
graOCTOBRE
. 1730. 2133
gramaire des écoles et leur maniere d'enseigner
la langue latine ont quelque chose
de rebutant et de peu convenable à
l'age et à la portée des enfans ; les rudimens
vulgaires sont ordinairement trop
abstraits ; il faut du sensible , et c'est ce
qu'on pouroit faire dans un rudiment
pratique j'en done l'essai en atendant
qu'un gramairien filosofe et métodiste
veuille bien y travailler lui mème , pendant
que d'autres latinistes s'amuseront
à augmenter le nombre des pieces d'éloquence
qui expirent en naissant , come
celes de téatre qu'on ne represente qu'une
fois.
n'en
On reprend mile et mile fois un enfant
sur la mème regle avant que de le
metre en état de ne plus faire le mème
solecisme : d'où vient cela ? est - ce faute
de mémoire ? les enfans , dit on ,
manquent pas ; ils aprènent facilement
par coeur des centaines de vers et de régles
; il faut donc conclure qu'aprendre
par coeur une régle , ou la metre en pratique
, sont deus choses très diferentes ;
l'une ne dépend que de la mémoire , et
l'autre dépend de l'aplication et de la sagacité
d'un home fait : je l'ai dit bien des
fois ; on peut savoir les régles d'aritmé
tique , d'algebre , 'de géometrie , de logique
etc. et ètre très ignorant dans la pratique
2134 MERCURE DE FRANCE
tique de ces mèmes régles : pourquoi
donc demander tant de sience pratique
dans un enfant qui n'a encore perdu que
sis mois ou un an à aprendre par coeur
quelques régles de gramaìre latine ? n'est
ce pas ignorance ou injustice d'atendre
et d'exiger d'un enfant l'éfort de genie
dont nous somes souvent incapables nous
mèmes.
A l'exemple des prédicateurs , je redis
souvent les mèmes choses , et je risque
come eus de ne persuader que peu de
persones. J'ignore le sort et le succès de
cet ouvrage ,
il me sufit le
pour present
de voir que mon déssein est louable et
utile , et de souhaiter , si cela est vrai ,
que le public en pense de mème. Il semble
que peu à peu je m'éloigne de mon sujet ,
quoique je ne perde jamais de vue la meilleure
route à suivre pour avancer les enfans
dans les exercices literaires . Je reviens
donc aus jeus de cartes : on peut
en doner pour les déclinaisons des noms
grecs , come pour cèles des noms latins ;
on peut doner sur des cartes la liste des
mots latins que l'enfant sait , et y metre
le grec au lieu du françois. Dans la suite
on poura y metre le mot ebreu il ne
s'agit d'abord que de lire ; mais à force
de lecture , l'enfant aprend les termes en
l'une & en l'autre langue , come il aprend
sa
OCTOBRE. 1730. 213.5
sa langue maternele à force d'actes réiterés
, et c'est à quoi les maîtres ne font
pas assés d'atention . On poura aussi metre
sur la longueur des cartes , et en trois
colones , le positif , le comparatif, et le
superlatif de quelques adjectifs réguliers,
et ensuite des réguliers de plusieurs
langues , et toujours simplement pour li
re et pour composer sur le bureau tipografique
, afin que l'enfant comance de
bone heure à voir et à sentir un peu le
raport , le genie , et l'esprit diferent des
langues sur chaque partie d'oraison .
Quand on voudra tenir dans une mème
logete du dictionaire des mots latins , des
mots françois , des mots grecs , et des
mots ebreus on poura , come il a été
dit , séparer les especes diferentes avec de
doubles , de triples cartes , ou de petits
cartons afın l'enfant
que puisse tenir en
ordre et trouver plus facilement toutes les
cartes dont il aura besoin , ainsi qu'on l'a
pratiqué pour séparer les cartes des letres
noires et des letres rouges lorsqu'on a été
obligé de les tenir dans le même trou ,
et que l'on a voulu multiplier la casse de
l'imprimerie pour l'usage du françois
du latin , du grec , de l'ebreu , de l'arabe
etc.
>
>
Quoique l'enfant soit en état d'expliquer
un livre , et de faire la plume à la
main
2136 MERCURE
DE FRANCE
main , un petit tème de composition en
latin , il ne doit pas pour
cela renoncer
à l'exercice du bureau tipografique ; il
poura y travailler seul pendant l'absence
du maître , et suivre pour le grec et l'ebreu
la métode pratiquée pour le latin :
c'est le moyen le plus facile pour faire
entretenir la lecture et l'étude de ces
quatre langues, et pour s'assurerdel'ocupation
d'un enfant , bien loin de l'abandoner
à lui mème et à l'oisiveté trop tolerée
dans enfance ; cète oisiveté produit
la fainéantise et le dégout , pour ne
pas dire l'aversion invincible que
que font
roitre pour l'étude la plupart des enfans
livrés à des domestiques. Tel parle ensuite
de punir les enfans, qui est plus coupable
qu'eus , faute de s'y être pris de bone
heure et d'une maniere plus judicieuse.
Quand on veut redresser un arbre , ou
dresser un animal , on , on profite de leurs
premieres anées : pourquoi ne fait on pas
de mème à l'égard des enfans ? à quoi
veut on les ocuper depuis deus jusqu'à
sis & sèt ans ? c'est là le premier , le vrai,
et souvent l'unique tems qui promete ,
qui produise , et qui assure les succès et le
fruit de l'éducation tant desirée par les
parens.
pa-
Tout le monde convient assés que les
études de colege se réduiroie ntàpeu de
chose
OCTOBRE. 1730. 2137
:
chose si l'on n'avoit ensuite l'art ou la
maniere d'étudier seul avec le secours des
livres et la conversation des savans , il est
donc très important de doner de bone
heure à la jeunesse cet art d'étudier seul,
et enfin ce gout pour les livres et pour
les savans , gout que peu d'écoliers ont
au sortir des classes : ils n'aspirent la plupart
qu'à ètre delivrés de l'esclavage , et
à sortir de leur prétendue galère d'où
peut donc naitre une si grande aversion ?
ce ne sauroit ètre le fruit d'une noble
émulation : mais d'où vient d'un autre
coté que les études domestiques et particulieres
ne produisent pas , ce semble
dans les enfans le dégout que produisent
l'esprit et la métode des coleges ? bien des
enfans au sortir des classes vendent ou
donent leurs livres come des meubles inu-.
tiles et des objets odieus ; ceus qui étudient
dans la maison paternele raisonent
un peu plus sensément , et ne regardent
ordinairement come un martire leurs
exercices literaires ; ils conoissent un peu
plus le monde dans lequel ils vivents au
lieu les enfans des coleges regardent
que
souvent come un suplice d'ètre obligés
de vivre ensemble sequestrés loin du monde
; ils n'ont de bon tems selon eus que
celui du refectoir , de la recréation et de
l'eglise ; ils trouvent mauvais qu'on les
pas
B aille
2138 MERCURE DE FRANCE
aille voir pendant leur recréation ; ils
aiment mieus qu'on les demande pendant
qu'ils sont en classe , afin d'en abreger le
tems ; un enfant qui travaille au bureau
tipografique est animé de tout autre esprit
quèle est donc la cause de cète
grande diference ? la voici :
Si avant que d'envoyer un enfant aus
écoles et en classe , sous pretexte de jeunesse
, de vivacité et de santé , on lui a
laissé aprendre pendant bien des anées le
métier de fainéant , de vaurien et de petit
libertin , il n'est pas extraordinaire de
trouver qu'ensuite il ne veuille pas quiter
ses habitudes , ni changer ses amusemens
frivoles pour d'autres exercices plus
penibles ou moins agréables . On met souvent
et avec injustice sur le conte des coleges
la faute des parens qui n'envoient
leurs enfans en cinquième ou en quatrième
qu'à l'age de 13 à 14 ans , age où ils
se dégoutent facilement des études , et où
ils sentent la honte de se voir au milieu
de bien des écoliers plus petits , plus
jeunes et plus avancés qu'eus. Chacun sait
que quand on veut élever des animaus
ou redresser des plantes , il faut s'y prendre
de bone heure : ignore t'on que c'est
aussi la vraie et la seule manière de réussir
dans l'éducation des enfans le jeu du
bureau tipografique done cète manière
dans
?
OCTOBRE. 1730. 2139
› dans toute son étendue ; il amuse il
instruit les enfans , et les met en état de
faire plu-tot leur entrée honorable au pays
latin , et d'y gouter avec plus de fruit et
moins d'ennui les bones instructions des
habiles maîtres ; enfin le bureau est le
chemin qui conduit à la porte des écoles
publiques , et le bureau formera toujours
de bons sujets capables de faire honeur
aus parens , aus regens , aus coleges et à
l'état. Je n'entre point ici dans la question
indecise sur la préference des éducations
publiques ou particulieres ; on peut
lire là dessus les principaus auteurs qui en
ont parlé depuis Quintilien jusqu'à M.
Rollin et à M. l'abé de S. Pière. Mais
on ne sauroit disconvenir de la necessité
et de l'utilité des écoles publiques ; il
semble mème qu'en general les enfans
destinés à l'eglise ou à la robe devroient
tous passer par les coleges : à l'égard des
gens d'épée ou des enfans destinés à la
guère , il me semble que pour les bien
élever on pouroit s'y prendre d'une autre
manière , et en atendant l'établissement
de quelque colege politique et militaire
, la pratique du bureau me paroit
la meilleure à suivre ; elle abregera bien
du tems à la jeune noblesse , et lui permetra
l'étude de beaucoup de choses inutiles
à un prètre , à un avocat et à un me
Bij decia
2140 MERCURE DE FRANCE
decin , mais qu'il est honteus à un guerier
d'ignorer ; c'est pourquoi je me flate
que la métode du bureau tipografique
sera tot ou tard aprouvée non seulement
des gens du monde , mais encore des plus
savans professeurs de l'université , suposé
qu'ils veuillent bien prendre la peine
d'en aler voir l'usage et l'exercice dans
un de leurs fameus coleges . Si après cela ,
quelque persone desaprouve le ton de
confiance que l'amour du bien public et
de la verité me permet de prendre , j'avoûrai
ingénûment ma faute devant nos
maitres qui enseignant les letres font aussi
profession de cète mème verité ; et je
soumets dès à present avec une déference
respectueuse mes idées et mes raisonemens
à leur examen et à leur décision.
Pour revenir à la métode du bureau
je dis donc qu'èle est propre à doner du
gout pour l'étude , à metre bientot un
enfant en état de travailler seul avec les
livres , avantage si considerable qu'il n'en
faudroit pas d'autres pour lui doner la superiorité
sur toutes les métodes vulgaires.
On comence de bone heure à lui montrer
les letres , les sons , l'art d'épeler
de lire et de composer sur le bureau ; on
lit avec lui , on s'assure peu à peu de
l'intelligence de l'enfant , on l'instruit ,
on l'interoge à propos , on lui ' faît un
jeu
OCTOBRE . 1730. 214: 1
jeu et un vrai badinage de toutes les
questions , on lui enseigne la maniere de
fe fervir des livres françois , et sur tout
des tables des livres qui servent d'introduction
à l'histoire , à la géografie , à la
cronologie , au blason , et enfin aus siences
et aus arts dont il faut avoir quelque
conoissance , come des livres d'élemens
de principes , d'essais , de métodes , d'instituts
, afin de pouvoir passer ensuite aus
meilleurs traités des meilleurs auteurs
sur chaque matière , mais principalement
sur la profession qu'un enfant doit embrasser
, et à laquelle on le destine . Les
savans se fesant toujours un plaisir de
faire part de leurs lumières à ceus qui
les consultent , on ne doit jamais perdre
l'ocasion favorable de les voir et de les
entendre. Quand les parens au reste en
ont les moyens , ils ne doivent jamais
épargner ce qu'il en coute pour choisir
et se procurer les meilleurs maîtres , er
tous les secours possibles dans quelque
vile que l'on se trouve , cela influe dans
toute la vie qui doit être une étude continuèle
, si l'on veut s'aquiter de son devoir
, de quelque condition que l'on soit,
et quelque profession que l'on ait embrassée.
Je fuis etc.
Caries pour l'essai du rudiment pratique
de la langue latine , &c.
J'
'Aprens avec bien du plaisir,Monsieur,
que vous ètes à present un peu au fait
du bureau tipografique . L'auteur donera
encore bien des reflexions et des instruc-
A iij
tions
2118 MERCURE DE FRANCE
tions préliminaires sur la suite de l'atirail
literaire d'un enfant ; et le livre sur les
cinquante leçons des trois A , B , C latins
achevera de mètre cette métode dans
un plus grand jour : en atendant ce petit
ouvrage, voici quelques reflexions sur l'usage
des cartes , pour le rudiment pratique
de la langue latine. C'est l'auteur qui
parle.
La métode que j'ai donée pour montrer
les premiers élémens des lètres à un enfant
de 2 à 3 ans , peut également servir pour
lui enseigner ensuite les rudimens pratiques
de la langue latine ou de quelque
autre langue. Il faut toujours continuer
l'usage inftructif des cartes , et varier ce
jeu de tant de manieres , que l'enfant puisse
aprendre beaucoup en ne croyant que se
divertir. Ceus qui feront l'essai de ce jeu.
literaire en conoitront bientot l'utilité.
On a de la peine à s'écarter des vieilles
routes , et à s'éloigner des ancienes méto
des . On montre come l'on a été enseigné
soi-même , et l'on croit ordinaire-,
ment avoir été bien enseigné. Un sofisme
trivial d'autorité et d'imitation tient lieu
de raison : on suit aveuglément la pratique
des autres , au lieu de prendre de
tems en tems des voies diferentes. Que
risqueroit on dans cet essaì ? De perdre
tout au plus quelques anées : on auroit
cela
OCTOBRE . 1730. 2119
cela de comun avec la plupart des écoliers
enseignés selon les métodes vulgat→
res . Mais bien loin de perdre son tems
sans avoir apris ni les choses , ni la maniere
de les étudier , on sera étoné de voir
la rapidité des progrès d'un enfant exercé
suivant la métode du bureau tipografique.
On trouve bien des écoliers qui aïant
étudié des dis et douse ans sous d'habiles
maîtres , travaillé jour et nuit pour
ètre des premiers de leur classe , reçu
bien des pris et des aplaudissemens ; ne
laissent pas néanmoins ensuite de s'apercevoir
de leur ignorance et qu'ils ont mal
employé le tems pendant le long cours de
leurs classes. On doit conciure , par respect
pour les regens , qu'abusés par les métodes
ordinaires , l'abus passoit ensuite sur
leurs écoliers ; le tout de bone foi de la
part des uns , et selon le préjugé de la
part des autres. On se passione ordinairement
contre toutes les nouveles métodes ;
on les condane par provision et sans aucun
examen. Est - ce injustice , est- ce ignorance
; c'est peut-ètre quelquefois l'un et
l'autre ensemble.
Pour faire usage des cartes , on doit les
numeroter
, chifrer ou coter ,
chifrer ou coter , come étant
les feuillets
du livre de l'enfant : ce chifre
sert à ranger les cartes selon le jeu de la
A iiij
suite
2120 MERCURE DE FRANCE
suite grammaticale de l'article , des déclinaisons
, des noms , et des pronoms , et
de la conjugaison du verbe substantif
Sum ( je suis ), et des autres verbes qu'on
trouvera dans l'essal du rudiment pratique.
L'enfant aprendra donc à ranger sur
quelque table les déclinaisons et les conjugaisons
, mais il est mieus qu'il aprene
à les ranger sur le bureau tipografique.
On poura batre et mèler de tems en tems
ces petits jeus de cartes , afin que l'enfant
s'exerce à les remetre lui - mème dans
leur ordre ; ce qu'il fera aisément par le
moyen des chifres dont elles sont marquées.
Il faut qu'il lise ou recite ces cartes
à mesure qu'il les rangera ; et l'on aura
soin de lui doner en abregé les termes de
singulier, pluriel , nominat. gen. dat. ac.
voc. ablat. par les seules letres initiales :
S. P. N. G. D. A.V. Ab . metant sur une
carte en sis colones , les nombres , les cas ,
le mot latin , & c. en sorte que tout parolsse
distingué par les colones , les couleurs
, ou la diference des caracteres
Nom . Lun-a la Lune.
Gen. Lun- a de la Lune.
Dat. Lund à la Lune,&c.
Un enfant peut ensuite décliner les
cinq paradigmes des déclinaisons ou les
seules
OCTOBRE . 1730. 2121
seules terminaisons latines , tantot avec
françois , tantot sans françois , pour va
rier le jeu et se rendre plus fort sur cet
exercice ; il pratiquera la mème chose
pour le jeu des pronoms et des nombres.
Il faudra aussi imprimer ou écrire en
abregé sur des cartes les termes des tems,
des modes , des gerondifs , des supins , et
des participes ; les terminaisons actives et
passives des verbes latins et des verbes
françois , de mème que l'on a doné les
terminaisons des noms et des pronoms ;
ce qui joint à la totalité des combinai
sons des lètres , des sons , des chifres , et
des signes dont on se sert pour la ponctuation
, l'accentuation et la quantité ,
done l'abondance necessaire pour la casse
de l'imprimerie ; ainsi qu'onpoura le voir
dans la planche gravée exprès , et dans
l'article de la garniture du bureau .
>
Pour varier les jeus de cartes on poura
doner celui des déclinaisons avec les
scules terminaisons des cas , le mot latin
et le mot françois étant mis seulement
une fois come un titre , au haut de la
carte, partagée en deus colones , une moitié
pour le sing. et l'autre pour le plur.avec
l'article ou sans l'article pour les noms et
pour les pronoms. Exemple ,
A v Rofa
2122 MERCURE DE FRANCE
Rofa
Sing.
N ...
·
• a
la rose.
Plur.
arum
G.
D.
·
A.
V
&
am as ....
a
â is Ab ...
On fera la mème chose pour les tems
de l'Indicatif et du Subjonctif des verbes
, ne metant le françois qu'à la premiere
persone.
IND .
Pref.
SUB J.
S. S.
Amo , j'aime
Amem , que j'aime,
as
es
et at
P.
amus
atis
ant
P.
emus
etis
ent
Ces jeus de cartes doivent aussi ètre numerotés,
afin que l'enfant puisse les ranger
en une seule colone , les voir d'un coup
d'euil et les lire ou les reciter facilement
de suite , à mesure qu'il les rangera sur la
table du bureau , ou qu'il les parcoûra les
tenant dans sa main. Quand l'enfant saura
bien
OCTOBRE. 1730 , 2123
bien les terminaisons des noms et des
verbes , il déclinera et conjuguera tous
les mots qu'on lui donera. On ne sauroit
trop insister sur cet article , et l'on
poura pour lors se servir utilement des
tables analitiques et à crochets , faites
pour faciliter l'usage des declinaisons et
des conjugaisons , et pour orner le cabinet
d'un enfant .
Lorsqu'on voudra interoger l'écolier
sur les déclinaisons et sur les conjugaisons
, il ne faut pas suivre la métode
peu judicieuse de ces maitres qui demandent
trop tot , par exemple : Coment fait
Musa à l'acusatif plur? Quel est le genit.
plur. de Dominus ? Quelle est la troisiéme
persone du futur indicatif du verbe Amo ?
coment dit-on en latin , ils auroient aimé ?
&c. Ceux-là ne raisonent pas mieus , qui
demandent aus enfans : Combien y a -t - il
de sortes de noms ,
pronoms , de verbes ,
&c. Combien y a-t- il de terminaisons à la
troisiéme déclinaison , &c. Il est visible
que ces questions sont inutiles et hors la
portée d'un petit enfant . D'ailleurs c'est
une erreur de s'imaginer que parce qu'un
enfant aura apris par coeur et de suite un
rudiment latin françois pour la version
, il doiveensuite répondre sur le
champ à des questions détachées ; ou , ce
qui est encore plus dificile , à des quesde
A vj
tions
2124 MERCURE DE FRANCE
tions qui regardent la composition ; il
faudroit pour cet éfet qu'il ût vu et étudié
un rudiment françois- latin , et encore
seroit - il embarassé pour répondre
sur des questions détachées ou de purc
téorie: il est surprenant de voir que l'expérience
n'alt pas désabusé la plupart des
måltres.
Pour examiner un enfant et l'interoger
à propos , il faut lui faciliter la rêponse
, autrement cela le dégoute et le
dépite. On preche trop tot aus enfans la
doctrine de téorie ; on insiste mème trop
là dessus , il sufit de la debiter dansa
pratique et d'en faire sentir pour lors l'usage
et l'aplication ; l'experience demontre
la verité de cete remarque. On peut
aisément embarasser non seulement un
enfant , mais un savant , s'il est permis
d'interoger à sa fantaisie. Ce que je dis à
l'égard des noms , des pronoms , et des
verbes , n'est pas moins vraì à l'égard des
genres , des déclinaisons , des conjugalsons
, de la sintaxe , de toute la grammaire
, et mème de toutes les siénces : savoir
une regle par coeur , la chose est aisée ;
en faire l'aplication , c'est l'éfort de l'esprit
humain. Bien des savans latinistes
seroient peut être embarassés sur le champ,
si on leur demandoit , par exemple :
Quelle est la treisième lètre de l'A , B , C ;
pourquoi
OCTOBRE. 1730. 2125
pourquoi les anciens ont mis le B après l'A
dans l'ordre des lètres pourquoi les mots
dies , facies , &c. ont été apelés de la cinquième
declinaison ; pourquoi l'on a choisi
pour l'exemple de la premiere conjugaison ,
le verbe amo ( j'aime ) , plutôt que canto
(je chante) où le pronom je est sans élision;
ce que fignifient les mots gerondifs, supins .
&c. on doit donc menager un peu plus
les enfans.
Dès que l'enfant a décliné et conjugué
avec des cartes , selon le jeu du rudiment
pratique , il lui sera aisé de composer
sur la table du bureau les tèmes
qu'on lui donera mot à mot sur des cartes
, selon la métode des textes interlinaires
, le françois en noir , et le latin en
rouge , en caractere italique , et encore
mieus , en caractere de bèle écriture pour
instruire et disposer utilement l'imagination
de l'enfant , en atendant qu'il
aprene à former sur le papie. les caracteres
avec lesquels il se sera familiarisé
sur la table de son bureau . C'est pour
lors que l'enfant comencera à se servir
des terminaisons des noms , des pronoms,
et des verbes , en atendant le dictionaire
fait aussi en colombier , dans les
celules duquel on metra les mots écrits.
sur autant de cartes seulement quand
l'enfant en aura besoin ; c'est - à - dire D.
qu'il
2126 MERCURE DE FRANCE
qu'il verra croitre et augmenter son dictionaire
à mesure qu'il croitra lui- mème
en age et en sience , et à mesure qu'il
aprendra sa propre langue.
>
Quoique l'enfant ait le latin de son
tème sur une carte , il ne laisse pas de
faire un exercice qui aproche de la veritable
composition ; car s'il a , par exemple
, dans son tème oramus deum , il
trouvera le mot oro dans la logete des
verbes de la colone O , et le mot deus
à la logete des noms apellatifs de la colone
D; mais il sera obligé de chercher
et de prendre amus dans la logète des
tems où des terminaisons des verbes , etc.
ce que l'on vèra d'une manière sensible
au bas de la planche que j'ai fait graver
exprès. Les cartes des logetes étant étiquetées
, l'enfant aprend d'abord par pratique
et par sentiment le jeu des déclinaisons
, des conjugaisons , et des parties d'oraison
, et se met par là en état de passer
bientot à l'explication d'un texte aisé ,
ou de ses propres tèmes , dont le françois
et le latin sont copiés mot à mot
P'un sous l'autre , et ensuite recopiés sans
aucun françois sous le latin.
L'on peut prendre pour texte des tèmes
, l'abregé historique de la bible , l'abregé
du petit catechisme historique et
de la doctrine cretiène , en latin et en
françois
OCTOBRE . 1730. 2127
françois , l'apendix de la fable du pere
de Jouvenci , l'extrait du Pantheum du
P. Pomey . On poura aussi prendre des
tèmes dans le rudiment pratique sur les
parties d'oraison , en choisissant toujours
les mots du plus grand usage. Les Au
teurs expliqués et construits selon la métode
de M. du Marsais seront d'un grand
secours au comancement pour la lecture
pour l'explication , et pour la composition
dans les deus langues.
termes , pour
D
En suivant la métode du bureau tipografique
, un enfant se voit bientot en
état d'expliquer le latin du nouveau testament
et de l'imitation de Jesus - Christ ;
ce latin sufit pour doner l'abondance des
former l'oreille aus terminaisons
des noms , des pronoms ,, des verbes
, etc. sans que l'on doive craindre
l'impression de la mauvaise latinité sur
l'oreille d'un enfant qui n'est ocupé qu'à
retenir des mots et nulement à charger
sa mémoire d'un stile ou d'un genie auquel
il n'est pas encore sensible ; car je
parle d'un enfant de quatre à cinq ans ,
et quand il en auroit davantage , le nouveau
testament et l'imitation de Jesus-
Christ ne sont pas indignes de ce petit
sacrifice , malgré la fausse délicatesse de
certains, latinistes qui en fesant parade de
leur esprit , manquent souvent de jugement.
On
2128 MERCURE DE FRANCE
On trouvera dans peu l'enfant assés
fort pour lui faire entreprendre la lecture
et la version des fables de Phèdre
dont le texte est numeroté pour la construction
des parties d'oraison ; ou bien
pour lui faire expliquer les textes interlineaires
et construits selon le métode de
M. du Marsais ; l'experience de cet exercice
sur un enfant de cinq à sis ans qui
voyoit Phèdre pour la segonde fois , m'oblige
d'en conseiller l'essai et la pratique
aus maitres non prévenus. Quand je dis
néanmoins que cète métode est simple et
aisée , cela doit s'entendre des principes
dont elle fait usage : la composition et la
multiplicité des outils literaires divertit
et instruit l'enfant ; la peine ne regarde
le maitre et l'ouvrier de tout l'atirail
que l'on done à l'écolier : il n'y est lui
que pour le plaisir varié et instructif de
passer agréablement d'un objet à un autre
en changeant de cartes , de jeu , et de sujet;
ce qui est d'un mérite conu du seuł
artisan et des seuls témoins capables de
juger de l'ouvrage et des progrès . Un
livre alarme un enfant , au lieu que par le
jeu des cartes il ne voit que les pages des
leçons courantes , il forme son livre luimème
, ce qui augmente sa curiosité
bien loin de le dégoûter.
que
Beaucoup de maitres blament cependant
OCTOBRE . 1730. 2129
›
dant l'usage des textes interlinéaires ou
des textes construits et numerotés , et
pretendent que l'esprit des enfans aïant
moins à faire , cela les retarde de beaucoup
: les persones rigides qui veulent
laisser toutes les dificultés aus enfans,bien
loin de leur en épargner ou diminuer
quelqu'une , ne craignent èles pas de les
trop fatiguer, et de les rebuter ? le fruit des
colèges et du grand nombre en
peut décider
; il est plus aisé de blamer l'usage
de certaines métodes , que d'en inventer
de meilleures . On peut voir là dessus ce
qu'en a écrit M. du Marsais dans l'exposition
de sa métode raifonée , et faire en
mème tems réflexion que les métodes interlineaires
ont toujours été utilement
pratiquées , non seulement pour des en-
Fans , mais pour des homes , quand on a
voulu abreger la peine à ceux qui étudient
quelque langue morte ou vivante .
Nous avons l'ancien testament avec l'interpretation
en latin mot à mot sous l'ebreu
; nous avons de mème le nouveau
testament grec & latin , une langue sous
l'autre mot à mot : j'ai vu une gramatre
imprimée à Lisbone en 1535 dans laquèle
le latin et le portugais , et ensuite l'espagnol
et le portugais , sont une langue
sous l'autre. On a autrefois imprimé à
Strasbourg le parlement nouveau ou centurie
2130 MERCURE DE FRANCE
rie interlinéaire de DANIEL MARTIN LINGUISTE
, dans lequel livre on trouve l'aleman
pur dans une colone et le pur
françois dans l'autre , avec le mot aleman
sous chaque mot françois , et c'est peut
ètre ainsi qu'on devroit le pratiquer ou
l'essayer quelquefois pour la langue latine
, en métant le mot françols du dictionaire
sous chaque mot du pur texte
latin , ce qui au comancement épargneroit
à l'enfant le tems qu'il perd à chercher
les mots dans un dictionaire : exem
ple :
Numquam est fidelis cum potente focietas.
Jamais ètre fidele avec puissant societé.
Si des Téologiens ont cru tirer quel
que utilité de la glose ordinaire de la
bible de Nicolas de Lira , et de l'interprétation
interlinéaire d'Arias Montanus,
pourquoi les enfans doivent ils ètre privés
des livres classiques à glose interlinéaire
s'il est permis de condaner un
usage parcequ'il ne produit pas toujours
le bon éfet dont on s'étoit flaté , il y en
aura bien peu à l'abri de cète critique :
les écoles publiques ne produisent pas
des éfets proportionés au cours des anées
d'étude. S'agit il de nouvele métode , on
deOCTOBRE.
1730. 2131
demande à voir des exemples dans une
pratique continuée : nous en voyons tous
les jours de ces exemples dans les écoles
et dans les coleges ; le grand nombre des
écoliers. ne profite pas ; on auroit tort
cependant d'en conclure l'inferiorité des
éducations publiques ou la superiorité
des éducations particulieres. Il faut com
parer, raisoner, et examiner avant que de
prononcer pour ou contre une métode
qui regarde le coeur et l'esprit.
On poura voir les ouvrages de M. du
Marsals sur les articles 52 & 53 des mémoires
de Trévoux du mois de mai 1723
au sujet de l'interprétation interliné re
page 35. Nous avons aussi , dit ce filosofe
gramairien , quelques interprétations inter
linéaires du latin avec le françois , entr'autres
cèle de M. Waflard , fous le titre de
Premiers fondemens de biblioteque royale
à Paris chés Boulanger , dans les premieres
anées de la minorité de LourS
XIV. mais ces traductions sont fort mal exe•
cutées dans un petit in 12 ° , où les mots sont
fort prèssés , et où le françois qui n'eft qưéquivalant
ne fe trouve jamais juste sous le
latin. Il en est de mème de la version interlinéaire
des fables de Fédre , imprimée en
1654 , chés Benard , libraire du colege des
RR. P P. Jesuites &c.
›
C'est aux maitres au reste à voir
quand
2132 MERCURE DE FRANCE
quand il faudra oter à un enfant les gloses
interlinéaires : le plu-tot ne sera que
le mieus , si l'écolier peut s'en passer. La
pratique et l'experience guideront plus
surement que les vains raisonemens sur
cet exercice. Lorsque l'enfant faura expliquer
un texte construit ou numeroté
pour la construction , il faut quelques
jours après lui redoner le mème texte
qui ne soit ni construit ni numeroté : c'est
le moyen de juger des progrès de l'enfint,
et de l'utilité des textes interlinéaires ,
ou de la glose proposée et pratiquée pour
les premiers livres classiques que l'on fait
voir à un enfant ; la glose paroit plus necessaire
dans une classe de cent écoliers
pour un seul regent que dans une chambre
où l'enfant a un maitre pour lui seul .
C'est pourtant le regent à la tète de cent
écoliers qui afecte de mépriser le secours
de la glose interlinéaire , pendant qu'un
precepteur s'en acomode chargé d'un
seul enfant ; est - ce sience ou vanité dans
l'un , et paresse ou ignorance dans l'autre ?
La repugnance et le dégout que font
paroitre la plupart des enfans dans l'étude
du latin , du grec, et des langues mor
tes , prouvent en même tems qu'il y a
dans cet exercice literaire ou dans les métodes
vulgaires quelque chose d'étrange
et de contraire au naturel des enfans ; la
graOCTOBRE
. 1730. 2133
gramaire des écoles et leur maniere d'enseigner
la langue latine ont quelque chose
de rebutant et de peu convenable à
l'age et à la portée des enfans ; les rudimens
vulgaires sont ordinairement trop
abstraits ; il faut du sensible , et c'est ce
qu'on pouroit faire dans un rudiment
pratique j'en done l'essai en atendant
qu'un gramairien filosofe et métodiste
veuille bien y travailler lui mème , pendant
que d'autres latinistes s'amuseront
à augmenter le nombre des pieces d'éloquence
qui expirent en naissant , come
celes de téatre qu'on ne represente qu'une
fois.
n'en
On reprend mile et mile fois un enfant
sur la mème regle avant que de le
metre en état de ne plus faire le mème
solecisme : d'où vient cela ? est - ce faute
de mémoire ? les enfans , dit on ,
manquent pas ; ils aprènent facilement
par coeur des centaines de vers et de régles
; il faut donc conclure qu'aprendre
par coeur une régle , ou la metre en pratique
, sont deus choses très diferentes ;
l'une ne dépend que de la mémoire , et
l'autre dépend de l'aplication et de la sagacité
d'un home fait : je l'ai dit bien des
fois ; on peut savoir les régles d'aritmé
tique , d'algebre , 'de géometrie , de logique
etc. et ètre très ignorant dans la pratique
2134 MERCURE DE FRANCE
tique de ces mèmes régles : pourquoi
donc demander tant de sience pratique
dans un enfant qui n'a encore perdu que
sis mois ou un an à aprendre par coeur
quelques régles de gramaìre latine ? n'est
ce pas ignorance ou injustice d'atendre
et d'exiger d'un enfant l'éfort de genie
dont nous somes souvent incapables nous
mèmes.
A l'exemple des prédicateurs , je redis
souvent les mèmes choses , et je risque
come eus de ne persuader que peu de
persones. J'ignore le sort et le succès de
cet ouvrage ,
il me sufit le
pour present
de voir que mon déssein est louable et
utile , et de souhaiter , si cela est vrai ,
que le public en pense de mème. Il semble
que peu à peu je m'éloigne de mon sujet ,
quoique je ne perde jamais de vue la meilleure
route à suivre pour avancer les enfans
dans les exercices literaires . Je reviens
donc aus jeus de cartes : on peut
en doner pour les déclinaisons des noms
grecs , come pour cèles des noms latins ;
on peut doner sur des cartes la liste des
mots latins que l'enfant sait , et y metre
le grec au lieu du françois. Dans la suite
on poura y metre le mot ebreu il ne
s'agit d'abord que de lire ; mais à force
de lecture , l'enfant aprend les termes en
l'une & en l'autre langue , come il aprend
sa
OCTOBRE. 1730. 213.5
sa langue maternele à force d'actes réiterés
, et c'est à quoi les maîtres ne font
pas assés d'atention . On poura aussi metre
sur la longueur des cartes , et en trois
colones , le positif , le comparatif, et le
superlatif de quelques adjectifs réguliers,
et ensuite des réguliers de plusieurs
langues , et toujours simplement pour li
re et pour composer sur le bureau tipografique
, afin que l'enfant comance de
bone heure à voir et à sentir un peu le
raport , le genie , et l'esprit diferent des
langues sur chaque partie d'oraison .
Quand on voudra tenir dans une mème
logete du dictionaire des mots latins , des
mots françois , des mots grecs , et des
mots ebreus on poura , come il a été
dit , séparer les especes diferentes avec de
doubles , de triples cartes , ou de petits
cartons afın l'enfant
que puisse tenir en
ordre et trouver plus facilement toutes les
cartes dont il aura besoin , ainsi qu'on l'a
pratiqué pour séparer les cartes des letres
noires et des letres rouges lorsqu'on a été
obligé de les tenir dans le même trou ,
et que l'on a voulu multiplier la casse de
l'imprimerie pour l'usage du françois
du latin , du grec , de l'ebreu , de l'arabe
etc.
>
>
Quoique l'enfant soit en état d'expliquer
un livre , et de faire la plume à la
main
2136 MERCURE
DE FRANCE
main , un petit tème de composition en
latin , il ne doit pas pour
cela renoncer
à l'exercice du bureau tipografique ; il
poura y travailler seul pendant l'absence
du maître , et suivre pour le grec et l'ebreu
la métode pratiquée pour le latin :
c'est le moyen le plus facile pour faire
entretenir la lecture et l'étude de ces
quatre langues, et pour s'assurerdel'ocupation
d'un enfant , bien loin de l'abandoner
à lui mème et à l'oisiveté trop tolerée
dans enfance ; cète oisiveté produit
la fainéantise et le dégout , pour ne
pas dire l'aversion invincible que
que font
roitre pour l'étude la plupart des enfans
livrés à des domestiques. Tel parle ensuite
de punir les enfans, qui est plus coupable
qu'eus , faute de s'y être pris de bone
heure et d'une maniere plus judicieuse.
Quand on veut redresser un arbre , ou
dresser un animal , on , on profite de leurs
premieres anées : pourquoi ne fait on pas
de mème à l'égard des enfans ? à quoi
veut on les ocuper depuis deus jusqu'à
sis & sèt ans ? c'est là le premier , le vrai,
et souvent l'unique tems qui promete ,
qui produise , et qui assure les succès et le
fruit de l'éducation tant desirée par les
parens.
pa-
Tout le monde convient assés que les
études de colege se réduiroie ntàpeu de
chose
OCTOBRE. 1730. 2137
:
chose si l'on n'avoit ensuite l'art ou la
maniere d'étudier seul avec le secours des
livres et la conversation des savans , il est
donc très important de doner de bone
heure à la jeunesse cet art d'étudier seul,
et enfin ce gout pour les livres et pour
les savans , gout que peu d'écoliers ont
au sortir des classes : ils n'aspirent la plupart
qu'à ètre delivrés de l'esclavage , et
à sortir de leur prétendue galère d'où
peut donc naitre une si grande aversion ?
ce ne sauroit ètre le fruit d'une noble
émulation : mais d'où vient d'un autre
coté que les études domestiques et particulieres
ne produisent pas , ce semble
dans les enfans le dégout que produisent
l'esprit et la métode des coleges ? bien des
enfans au sortir des classes vendent ou
donent leurs livres come des meubles inu-.
tiles et des objets odieus ; ceus qui étudient
dans la maison paternele raisonent
un peu plus sensément , et ne regardent
ordinairement come un martire leurs
exercices literaires ; ils conoissent un peu
plus le monde dans lequel ils vivents au
lieu les enfans des coleges regardent
que
souvent come un suplice d'ètre obligés
de vivre ensemble sequestrés loin du monde
; ils n'ont de bon tems selon eus que
celui du refectoir , de la recréation et de
l'eglise ; ils trouvent mauvais qu'on les
pas
B aille
2138 MERCURE DE FRANCE
aille voir pendant leur recréation ; ils
aiment mieus qu'on les demande pendant
qu'ils sont en classe , afin d'en abreger le
tems ; un enfant qui travaille au bureau
tipografique est animé de tout autre esprit
quèle est donc la cause de cète
grande diference ? la voici :
Si avant que d'envoyer un enfant aus
écoles et en classe , sous pretexte de jeunesse
, de vivacité et de santé , on lui a
laissé aprendre pendant bien des anées le
métier de fainéant , de vaurien et de petit
libertin , il n'est pas extraordinaire de
trouver qu'ensuite il ne veuille pas quiter
ses habitudes , ni changer ses amusemens
frivoles pour d'autres exercices plus
penibles ou moins agréables . On met souvent
et avec injustice sur le conte des coleges
la faute des parens qui n'envoient
leurs enfans en cinquième ou en quatrième
qu'à l'age de 13 à 14 ans , age où ils
se dégoutent facilement des études , et où
ils sentent la honte de se voir au milieu
de bien des écoliers plus petits , plus
jeunes et plus avancés qu'eus. Chacun sait
que quand on veut élever des animaus
ou redresser des plantes , il faut s'y prendre
de bone heure : ignore t'on que c'est
aussi la vraie et la seule manière de réussir
dans l'éducation des enfans le jeu du
bureau tipografique done cète manière
dans
?
OCTOBRE. 1730. 2139
› dans toute son étendue ; il amuse il
instruit les enfans , et les met en état de
faire plu-tot leur entrée honorable au pays
latin , et d'y gouter avec plus de fruit et
moins d'ennui les bones instructions des
habiles maîtres ; enfin le bureau est le
chemin qui conduit à la porte des écoles
publiques , et le bureau formera toujours
de bons sujets capables de faire honeur
aus parens , aus regens , aus coleges et à
l'état. Je n'entre point ici dans la question
indecise sur la préference des éducations
publiques ou particulieres ; on peut
lire là dessus les principaus auteurs qui en
ont parlé depuis Quintilien jusqu'à M.
Rollin et à M. l'abé de S. Pière. Mais
on ne sauroit disconvenir de la necessité
et de l'utilité des écoles publiques ; il
semble mème qu'en general les enfans
destinés à l'eglise ou à la robe devroient
tous passer par les coleges : à l'égard des
gens d'épée ou des enfans destinés à la
guère , il me semble que pour les bien
élever on pouroit s'y prendre d'une autre
manière , et en atendant l'établissement
de quelque colege politique et militaire
, la pratique du bureau me paroit
la meilleure à suivre ; elle abregera bien
du tems à la jeune noblesse , et lui permetra
l'étude de beaucoup de choses inutiles
à un prètre , à un avocat et à un me
Bij decia
2140 MERCURE DE FRANCE
decin , mais qu'il est honteus à un guerier
d'ignorer ; c'est pourquoi je me flate
que la métode du bureau tipografique
sera tot ou tard aprouvée non seulement
des gens du monde , mais encore des plus
savans professeurs de l'université , suposé
qu'ils veuillent bien prendre la peine
d'en aler voir l'usage et l'exercice dans
un de leurs fameus coleges . Si après cela ,
quelque persone desaprouve le ton de
confiance que l'amour du bien public et
de la verité me permet de prendre , j'avoûrai
ingénûment ma faute devant nos
maitres qui enseignant les letres font aussi
profession de cète mème verité ; et je
soumets dès à present avec une déference
respectueuse mes idées et mes raisonemens
à leur examen et à leur décision.
Pour revenir à la métode du bureau
je dis donc qu'èle est propre à doner du
gout pour l'étude , à metre bientot un
enfant en état de travailler seul avec les
livres , avantage si considerable qu'il n'en
faudroit pas d'autres pour lui doner la superiorité
sur toutes les métodes vulgaires.
On comence de bone heure à lui montrer
les letres , les sons , l'art d'épeler
de lire et de composer sur le bureau ; on
lit avec lui , on s'assure peu à peu de
l'intelligence de l'enfant , on l'instruit ,
on l'interoge à propos , on lui ' faît un
jeu
OCTOBRE . 1730. 214: 1
jeu et un vrai badinage de toutes les
questions , on lui enseigne la maniere de
fe fervir des livres françois , et sur tout
des tables des livres qui servent d'introduction
à l'histoire , à la géografie , à la
cronologie , au blason , et enfin aus siences
et aus arts dont il faut avoir quelque
conoissance , come des livres d'élemens
de principes , d'essais , de métodes , d'instituts
, afin de pouvoir passer ensuite aus
meilleurs traités des meilleurs auteurs
sur chaque matière , mais principalement
sur la profession qu'un enfant doit embrasser
, et à laquelle on le destine . Les
savans se fesant toujours un plaisir de
faire part de leurs lumières à ceus qui
les consultent , on ne doit jamais perdre
l'ocasion favorable de les voir et de les
entendre. Quand les parens au reste en
ont les moyens , ils ne doivent jamais
épargner ce qu'il en coute pour choisir
et se procurer les meilleurs maîtres , er
tous les secours possibles dans quelque
vile que l'on se trouve , cela influe dans
toute la vie qui doit être une étude continuèle
, si l'on veut s'aquiter de son devoir
, de quelque condition que l'on soit,
et quelque profession que l'on ait embrassée.
Je fuis etc.
Fermer
Résumé : CINQUIÈME LÈTRE sur l'usage des Cartes pour l'essaì du rudiment pratique de la langue latine, &c.
Le texte présente une méthode pédagogique pour l'apprentissage de la langue latine à travers l'usage de cartes, adaptée aux enfants dès l'âge de 2 à 3 ans. Cette approche vise à rendre l'apprentissage ludique et efficace. Les cartes, numérotées et organisées, structurent l'apprentissage des déclinaisons, conjugaisons et autres éléments grammaticaux. L'enfant apprend à ranger et à réciter ces cartes, facilitant ainsi la mémorisation et la compréhension. L'auteur critique les méthodes traditionnelles, jugées inefficaces et trop théoriques, et prône une approche pratique et interactive. Les cartes sont également utilisées pour des exercices variés et progressifs, comme la déclinaison des paradigmes et la conjugaison des verbes. Elles servent aussi pour des exercices de composition et de version, en s'appuyant sur des textes historiques ou religieux. Cette méthode prépare l'enfant à des lectures plus complexes, comme le Nouveau Testament ou les fables de Phèdre, tout en évitant de surcharger sa mémoire. Le texte discute également des jeux de cartes pour rendre l'apprentissage plus agréable et instructif, permettant aux enfants de passer d'un sujet à un autre sans se lasser. Les livres peuvent alarmer les enfants, mais les cartes leur permettent de créer leur propre livre, augmentant ainsi leur curiosité. Certains maîtres critiquent l'usage des textes interlinéaires, mais l'auteur note leur utilité pour apprendre des langues mortes ou vivantes, citant des exemples comme l'Ancien et le Nouveau Testament avec des interprétations mot à mot. L'auteur critique les méthodes traditionnelles d'enseignement du latin et du grec, les trouvant trop abstraites et rebutantes pour les enfants. Il propose des rudiments pratiques et l'utilisation de cartes pour enseigner les déclinaisons et les adjectifs. Il insiste sur l'importance de commencer tôt l'éducation des enfants et de leur apprendre à étudier seul. Le texte compare également les écoles publiques et les éducations privées, notant que les premières ne produisent pas toujours des résultats proportionnés aux années d'étude. Il critique les méthodes vulgaires d'enseignement et propose des approches plus adaptées à l'âge et à la portée des enfants. Enfin, l'auteur souligne la différence entre apprendre par cœur des règles et les appliquer en pratique, insistant sur la nécessité de méthodes éducatives plus judicieuses dès le jeune âge.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
23
p. 2336-2363
SISIEME LETRE sur la bibliotèque des enfans et sur l'essaì du rudiment pratique de la langue latine.
Début :
MONSIEUR, Je done ici l'essaì du rudiement pratique de la langue latine pour abreger le [...]
Mots clefs :
Enfant, Verbes, Pratique, Latin, Méthode, Substantif, Écoles, Syntaxe, Dictionnaire, Conjugaison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SISIEME LETRE sur la bibliotèque des enfans et sur l'essaì du rudiment pratique de la langue latine.
SISIE ME LETRE surla bibliotèque
des enfans et sur l'essai du rudiment
pratique de la langue latine .
MONSIE ONSIEUR ,
Je done ici l'essai du rudiment pratique
de la langue latine pour abreger le
tems que les enfans emploient , et épargner
celui que la plupart perdent à aprendre
par coeur bien des paradigmes , des
exemples , et des règles inutiles quand ils
comencent leurs études . J'ai cru que dans
la grammaire , come dans la géometrie ,
en devoit chercher une liaison pour pas
ser du simple au composé ; et c'est ce qui
m'a déterminé à comencer par les parties
d'oraison ou du discours , adverbiales et
indéclinables, soit qu'elles éxigent des cas
come les prépositions , soit qu'elles n'en
demandent point come les adverbes , etc.
On ne sauroit donc mieus faire que de
doner abécédiquement ou d'une autre
manière en latin et en françois, en françois
eten latin , les principales particules indéclinables
par ordre de qualité. On pouroit,
par exemple , doner les interjections de
joie , d'afliction , etc. les conjonctions copulatives,
NOVEMBRE. 1730. 2337
pulatives , disjonctives , etc. les adverbes
d'afirmation , de négation , etc. les prépositions
et les particules sans cas et avec.
leurs cas ; metant à part celes qui régissent
ou demandent le nominatif , le genitif,
le datif, l'acusatif , le vocatif, ou l'ablatif.
On comprend dans les lectures ou dans
les leçons des indéclinables , les petites
frases adverbiales , proverbiales , modifiées
par des particules, mais dont la construction
est toujours la même. Enfin on
peut doner dans la leçon des indeclina
bles tous les modificatifs transitifs , et toutes
les transitions déclinables ou indéclinables
, lorsqu'elles sont employées come
de simples adverbes, ou come des mots
adverbialement composés de plusieurs autres
mots .
Après que l'enfant auralu,relu, et composé
sur son bureau ce qui regarde les
parties du discours indéclinables, il faudra
ensuite le faire passer aus parties déclinables,
et doner peu àpeu à chaque déclina
son la liste des principaus noms substantifs
et adjectifs, de mème que les pronoms
et les noms de nombre à mesure qu'ils passeront
dans les tèmes de l'enfant , et dans
son dictionaire pratique . On poura essayer
de mètre quelquefois dans ces listes la terminaison
du genitif, et le genre du nom
par exemple , luna , a , f. ( la lune ) ca
Av
2
dame
2338 MERCURE DE FRANCE
dans une autre liste , la lune ( luna , æ, f. }
afin d'avoir une liste pour la version et
une autre pour la composition : ce sera un
peu plus de peine pour le maître en atendant
qu'on ait de bons rudimens pratiques
; mais il en sera bientot dédomagé
par la rapidité des progrès qu'il vêra faire
à son petit éleve .
Je ne sais s'il seroit mieus de doner une
liste des mots déclinables par ordre abécédique
, ou par ordre des matières , et
de qualité , etc. peut- ètre ne doit-on suivre
au comencement que l'ordre et la
suite des lectures , et joindre chaque jour
aus listes comencées les mots qu'on rencontrera
pour la première fois dans les
lectures ordinaires. quand les listes seront
longues , on sera forcé de suivre l'ordre
abécédique , pour ne pas recopier souvent
les mèmes mots ; desorte qu'il sera mieus
pourlors d'avoir la liste générale et suivie
des mots que fourniront les diverses
lectures , pour en former après cela avec
plus d'exactitude et fans répétition , les
diverses listes des mots par ordre abécédique.
On ne doit copier les listes des
mots par ordre abécédique , que lorsque
l'enfant en sait par coeur plusieurs cenraines.
On le pratica ainsi pour le petit
Candiac , agé de cinq ans : il avoit pour
la version d'un texte , une facilité qu'on
auroit
NOVEMBRE . 1730. 2339
auroit peine à croire , à moins que de
l'avoir vu , ce qu'ont fait bien des savans
et des curieus que je pourois citer en faveur
de la métode pratique du bureau :
ils l'ont admirée, aprouvée, et en rendent
par tout le mème témoignage. Pour métre
facilement les mots des tèmes , des versions
, et des lectures dans l'ordre abécédique
du dictionaire du bureau , il faut
prendre une feuille pour chaque lètre de
l'a b c, diviser la page en quatre colones ,
savoir , la première pour les verbes , la
segonde pour les noms adjectifs , la troisieme
pour les noms apellatifs , et la
quatrieme pour les particules indéclinables
, qu'on écrit à mesure qu'on en augmente
le dictionaire. On suivra enfin l'ordre
qu'on voudra , à l'égard des noms
propres on poura les copier separément
sur dautres feuilles , historiques et non
grammaticales. En atendant cète liste , il
sufit que les noms propres soient à leur
rang de logètes dans le dictionaire pratique.
Pour faire décliner les noms d'une manière
pratique et sensible , il faut joindre
chaque cas avec un mot indéclinable , ou
déclinable , qui exige ou régisse le cas ,
par exemple , en luna ( voilà la lune ) figura
luna ( la figure de la lune , etc. ) métode
qu'il faudra suivre dans chaque dé
A vj cli
2340 MERCURE DE FRANCE
clinaison des noms et des pronoms , err
combinant et variant les termes , autant
que l'exercice des déclinaisons poura le
permetre ; c'est pourquoi il faudra changer
de nom , de préposition , d'adverbe ,
ou enfin de mot regissant , pour varier
ce jeu et le rendre plus instructif et
moins ennuyant ; car il ne faut pas quiter
les déclinaisons que l'enfant ne conoisse
et ne sente bien l'usage et la distinction
des cas , des nombres , de Particle , des
terminaisons , et la diference des genres.
›
On suivra le meme ordre en passant
du jeu des mots déclinables au jeu ou à
Pexercice des mots conjugables , en començant
par le verbe substantif sum ( je
suis) et continuant par les conjugaisons active
et passive, avant que de passer à cèle
des verbes déponens , neutres , irreguliers
etc. observant de joindre à chaque persone
du verbe , une petite frase contenant
quelque indéclinable et quelque déclinable
, pour entretenir et augmenter
la conoissance aquise des adverbes , des
prépositions , des noms , des pronoms ,
et généralement de tout ce qui regarde
l'indéclinable et le déclinable , c'est- àdire
, qu'il faut faire entrer dans la frase
courante et du jour , les dificultés des petites
frases qui ont déja passé , avec les
nouvèles dificultés que le maitre souhaite
doner
NOVEMBRE . 1730. 234T
doner à l'enfant, et j'apèle cela imiter dans
un sens la métode des géometres.Par exem.
je suis toujours devant le seigneur, etc.
ego sum femper coram domino , etc.
L'enfant qui saura lire le latin et le
françois poura composer ensuite au bureau
tipografique, les petites frases sur les
sis cas des noms déclinés avec les combinaisons
des parties du discours : par exemple
, ecce authorÆsopus auctor ; ego auctor,
doctus auctors sum auctor ; amor auctor, etc.
L'enfant passera peu- à-peu des petites frases
aus plus longues de cèles que l'on peut
doner en glose mot- à-mot en latin er en
françois après quoi viendra le recueil des
petites frases choisies d'usage courant et
journalier purement latines , qu'on ne
peur traduire mot- à- mot sans latînismes ,
et de celles qu'on ne peut composer en
latin mot-à-mot sans gallicismes. Le rudiment
pratique doit comprendre tous les
mots qui sont employés dans ces frases ;
et outre ce recueil pratique, il ne sera peutêtre
pas mal d'avoir encore une nomenclature
ou un vocabulaire par ordre des
matieres , afin que l'enfant de trois ans
lisant et relisant les mots de ce livre jusqu'à
sis ans , et les composant sur son bureau
tipografique , soit plu- tot en état de
passer à la lecture des bons originaus
avec le secours du maître , qui doit lut
tenir
*
2342 MERCURE DE FRANCE
tenir lieu de téorie , de grammaire , de
dictionaìre , etc. et qui doit lui expliquer
à propos les principes nécessaires pour
l'intelligence et le génie des langues .
Quoique le rudiment pratique contiè
ne des exemples sur toutes les concordances
et sur la sintaxe , le maitre fera
bien de doner de petites frases sur les dificultés
des genres , des déclinaisons , des
conjugaisons, et de la sintaxe ; en comançant
par les frases du nominatif , et continuant
à son chois , ou au chois de l'enfant,
par celle de tous les cas et des nombres
des mots déclinables , soit noms ou
pronoms , avec la pratique des mots indéclinables
ou déclinables , qui exigent
ou régissent quelque cas. il ne sera point
mal de doner des frases proportionées à
l'age et à la capacité de l'enfant, de mème
qu'à l'état auquel les parens le destinent.
Ôn fera la mème chose à l'égard des verbes
pour les tems , les modes , les participes
, etc. employant les pronoms personels
, réciproques , rélatifs , absolus , démonstratifs
, interogatifs , responsifs ,
possessifs , etc. avec la pratique continuèle
des mots indéclinables ou déclinables , et
quelquefois avec cèle des questions de
lieu , de tems , de mesure , etc. Tout ce
qui s'apèle particule , doit se trouver dans
les frases sur les verbes , tems pour tems ,
mode
NOVEMBRE . 1730. 23 43
mode pour mode , observant quelque ordre
, quoique libre , dans toute cete métode
pratique . Au comencement chaque
mot latin doit ètre sous le mot françois ,
selon la méthode de M. du Marsais , en
atendant que l'enfant soit en état de
рон-
voir se contenter d'une ligne de françois
sous une ligne de latin , mais non mot à
mot ; ou qu'il puisse se servir d'un pur
texte , dont la construction soit chifrée
et numerotée come le texte des fables de
Phèdre , que l'enfant peut mètre sur son
bureau , en suivant l'ordre des chifres qui
I 2 3.
leg uident , par exemple : Lupus et agnus
4 5 7 8
compulsi siti venerant ad eundem rivum , etc.
Les maltres qui ne sont pas en état de
bien montrer par eus-mèmes , auront recours
à la méthode de P. R. et encore
mieus à celle de M. du Marsais ; sans acabler
de regles , ni embarasser les enfans
qui ont plu - tot besoin de pratique que
de réorie , ainsi qu'ils le démontrent eus
mèmes par la facilité avec laquelle ils aprè
nent la langue maternèle : cète facilité que
la pratique done , permetra aussi d'accentuer
le latin du rudiment et des tèmes
, come on le fait ordinairement dans
les livres d'église ; c'est le moyen de former
de bone heure l'oreille de l'enfant ,
au moins à la quantité des pénultièmes
silabes
2344 MERCURE DE FRANCE
silabes , en atendant qu'il puisse apren
dre cèle des autres silabes , par la pratique
des compositions au bureau tipografique
, et par la lecture ou par l'étude
des poëtes.
Quand l'enfant saura écrire on ne
sauroit mieus faire que de lui montrer à
copier les listes des noms et des verbes
dans l'ordre abécédique initial ou final ,
come celui du dictionaire des rimes >
pour faire observer les terminaisons , les
genres , les prétérits et les supins , en donant
peu à peu , et toujours à propos , la
doctrine des règles et des exceptions , bien
loin d'en acabler d'abord l'enfant , selon
la métode vulgaire des écoles et de la
plupart des maitres .
:) On
Il faudra copier les listes des verbes ,
et en avoir une particulière pour chaque
conjugaison , et ensuite la liste gé-,
nerale de tous les verbes ; par exemple :
amare , amo , amavi , amatum.
aimer, j'aime, j'ai aimé, aler aimer. On
poura doubler les listes des verbes come
on a fait cèle des noms, c'est - à- dire qu'on
poura les faire en latin et en françois , ec
ensuite en françois et en latin , le tout
sans oublier les verbes déponens , les verbes
neutres , les défectifs , les irreguliers ,
les impersonels , etc.
S
NOVEMBRE. 1730. 234.5
§ . 1. Déclinaison des noms.
On peut suivre sur les déclinaisons des
noms la métode proposée pour montrer
à lire à un enfant de deus à trois ans . il
faut au comencement avoir des cartes
pour les nombres , les cas , les mots à décliners
pour les terminaisons , l'article et
le mot françois , come pour le mot latin ,
et enfin pour chaque espece diferente de
nom , afin que l'enfant puisse sans embaras
et d'un coup d'euil , voir le jeu des déclinaisons.
cet exercice sera plus amusant
et plus instructif , si l'on observe avec
soin d'écrire en rouge ou d'un caractere
diferent les colones principales et alternatives
des déclinaisons , que l'on metra
sur des cartes exemple : N. lun a , la
lune , etc. il sufit de faire lire à l'enfant
un nom décliné pour chaque déclinaison :
par exemple,Musa ( la Muse ) pour la 1º,
dominus , (le seigneur ) pour la 2 : pater
( le pere ) pour la 3.fructus ( le fruit ) pour
la 4. dies ( le jour ) pour la 5. Les grammairiens
apèlent les mots ainsi déclinés
paradigmes , prototipes , c'est-à dire modè
les ou exemples , parce que ces mots servent
de règle pour décliner tous les noms
de la mème déclinaison , à quelque dife
rence près dont l'usage et la suite des lectures
, des versions , et des compositions
ins
2346 MERCURE DE FRANCE
instruiront mieus que les plus lons rudimens
des écoles. S'il arive que l'enfant
s'embrouille par les diferentes déclinaisons
, il faut le tenir plus lon -tems sur la
mème ; avant que de le faire passer à une
autre, et lui faire reciter ou lire plusieurs
noms à l'inspection du paradigme de l'exemplequ'il
sait , ou des simples terminaìsons,
ensorte qu'il lise ou qu'il récite rosa
( la rose) porta la porte , figura ( la figure)
fenestra ( la fenètre , corona ( la courone )
etc. à l'inspection de la carte de Mușa ,
ou de ses seules terminaisons ; ce que l'on
pratiquera dans chaque déclinaison , aïant
l'atention de choisir des mots faciles , et
dont le latin et le françois , soient presque
les mèmes , à la terminaison près.
Cependant si cette trop grande ressemblance
embrouilloit l'enfant , il faudroit
prendre d'autres mots , come menfa ( la
table ) ara ( l'autel ) etc. ne suivant aucune
métode qu'on ne soit prèt d'abandoner
pour une meilleure.
Lorsqu'on trouvera l'enfant trop jeune
et trop vif pour ètre mis sur des livres
ou sur des cartes de rudiment , on poura
essayer de lui faire aprendre en Eco et par
l'oreille seule le jeu des terminalsons; mais
il sera toujours beaucoup mieus que les
feus soient de la partie . Il semble au reste
le mot Musa ( la мuse ) n'ait que pas
été
trop
NOVEMBRE 1730. 2347
-
pre- bien choisi pour le paradigme de la
miere déclinaison ; car le mot Muse ou
Bliari , est à peu près la mème chose
pour un petit enfant : il est donc mieus
de ne doner aus enfans que des mots
conus et sensibles , afin de les lier plus
facilement avec l'idée des terminaisons :
c'est pourquoi rosa ( la rose ) luna ( la
lune ) etc. étant des mots , sensibles et
familiers à un enfant , doivent ètre préferés
dans le rudiment pratique au mot
Musa ; quelque petites et méprisables:
que ces remarques puissent paroitre ; le
lecteur non prévenu , fesant un mellleur
usage de son jugement , sera moins
esclave des défauts des anciènes métodes.
Quand l'enfant saura une déclinaison ,
on poura donc lui doner de petits tèmes
sur chaque cas , avec un adverbe , une
préposition , ou quelque mot déclinable
qui le régisse. On sera souvent obligé
d'employer des noms substantifs ou adjectifs
, faute de trouver assés d'indéclina
bles régissant les diferens cas , et l'on
observera d'écrire en noir le mot françois
et en rouge ou d'un caractere diferent
le mot latin , l'un sous l'autre et sur
des cartes à jouer , pour continuer d'entretenir
le badinage literaire , et éloigner
tout ce qui a l'air d'une étude en forme.
On
2348 MERCURE DE FRANCE
On ne doit point embarasser les enfans
de la déclinaison des mots Æneas ( Enée )
Penelope ( Penelope , la femme d'Ulisse )
ni d'Anchises ( Anchise , le pere d'Enée)
il faut renvoyer l'usage de cete doctrine
à un tems plus convenable et où l'on pou
ra parler des règles et des exceptions de
chaque déclinaison , à mesure que l'enfant
en aura besoin , et non pas plu -tot ,
malgré l'usage et la pratique contraire des
écoles. Le mot dominus ( le seigneur ) pour
le paradigme de la segonde déclinaison, est
peut- être moins propre que celui de lupus
(le loup : ) on doit soulager et menager
autant qu'on le peut , la memoire de l'enfant
et n'exiger d'abord de lui que le jeu
des terminaisons. C'est mal fait encore
de tenir lon- tems et inutilement les enfans
sur les déclinaisons des mots Virgi
lius ( Virgile ) magister ( le maitre ) vir
( l'home ) Orpheus ( Orphée ) templum ( lẹ
temple ) et mème sur les adjectifs , bonus ,
bona , bonum , ( le bon , la bone , le bon )
pulcher, pulchra, pulchrum ( le beau , la bèle,
le beau ) etc. On doit diferer l'usage de
cète doctrine pour le tems auquel
tems auquel on aura
lieu de parler des déclinaisons des noms
neutres et des noms adjectifs. il faut suivre
tant que la métode pratique
des langues vivantes , et ne faire
aprendre les choses qu'à proportion de
l'on
poura
Page
NOVEMBRE. 1730. 2349
de l'age , des idées aquises , et du besoin
courant de ces mèmes choses.
Il semble que les grammairiens n'ont
guère aporté de soin dans le chois qu'ils
ont fait des paradigmes des premieres déclinaisons
; car le mot pater ( le pere ) fe
sant au genitif patris , au lieu de pateris ,
il y a une espece de contraction qui paroit
une irregularité pour le paradigme,
ou l'exemple de cète déclinaison ; c'est
pourquoi j'ai préferé le mot soror ( la soeur)
qui restant entier dans tous les cas , done
des idées plus justes des terminaisons ajoutées
au nominatif ; il n'est pas non plus
necessaire de faire aprendre par coeur onze
paradigmes pour les onze terminaisons
nominatives des noms de cète déclinaison
, ni les noms neutres encore moins
les noms adjectifs : tout cela veut ètre réservé
pour le cours de doctrine que l'on
doit ensuite expliquer à l'enfant , selon
l'ocasion et selon le tems sans le surcharger
au comencement. On observera
la mème chose dans la quatrième et dans
la cinquième déclinaison , où il semble
que le motfacies ( la face ) conviene micus
que celui de dies ( le jour ) dont le latin
et le françois ont moins de raport ensemble.
Lorsque l'enfant saura décliner
les cinq noms ou paradigmes des cinq
déclinaisons, on poura essayer de lui faire
déclner
,
2350 MERCURE DE FRANCE
>
décliner le nom substantif avec l'adjectif,
selon la rime des terminaisons de la première
et de la segonde déclinaison ; et
ensuite peu à peu le faire passer aus autres
déclinaisons : par exemplesmusa bona,
dominus bonus , pater bonus , soror bona
fructus bonus , dies bona , etc. on pouroit
faire décliner les cinq paradigmes ensemble
pour en doner une idée plus précise
ou plus raprochée , suposé que cela n'embrouillât
pas l'enfant après quoi viendroit
le tour des noms neutres et des noms
adjectifs avec la doctrine qui les concerne
, en passant peu à peu du simple au
composé , et des règles les plus générales
aus moins générales , et aus exceptions
sur lesquelles on doit ètre fort sobre
, bien loin de jeter l'enfant dans le
caos par l'entassement de règle sur règle
avant le tems , selon l'usage abusif du
préjugé vulgaire et de prèsque toutes les
écoles.
En recomençant les déclinaisons , on
poura aussi essayer de faire décliner des
noms positifs , des comparatifs , et des superlatifs
, plu-tot pour fortifier l'enfant
sur les déclinaisons , que pour l'instruire
des degrés de comparaison : cète doctrine
ne doit ètre débitée qu'à mesure que l'enfant
en aura besoin , soit en lisant , en
explicant , ou en composant. On doit obexpli
NOVEMBRE. 1730. 235I
à
server la mème chose à l'égard des mots
Athena , Athenarum ( la vile d'Athenes )
Parisii , Parisiorum , ( la vile de Paris )
etc. chaque semaine on augmentera peu
peu l'étendue periodique du jeu ou de
l'exercice pratique des déclinaisons , en
fesant remarquer et sentir à l'enfant la
diference des nombres , des genres , et des.
cas ; la diference des terminaisons et des
déclinaisons , sur lesqueles il faut laisser
lon- tems un enfant avant que de le faire
passer aus verbes ; et cela d'autant mieus ,
qu'avec les seules déclinaisons pratiques
on peut doner des tèmes à l'enfant , et
l'exercer sur la composition et sur la version
des deus langues , ce qui ne paroitra
ridicule et absurde qu'à des esprits
prévenus et esclaves des métodes vulgaires.
On doit bien plus conter sur la prati
que que sur la téorie. A peine l'étude des
regles aprises par coeur done telle à l'enfant
quelque avantage sur celui qui ne les
aprend point, par coeur , mais qui les entend
seulement expliquer quand il lit.
qu'il traduit , ou qu'il compose. Un colège
où l'on ne parleroit jamais que bon
latin , feroit en peu de tems de bons écoliers
; il ne s'agit que de faire revivre l'usage
d'une langue morte , pourquoi ne le
fait on pas c'est parce qu'on suit celui
dos
2352 MERCURE DE FRANCE
des vieilles métodes et qu'on se prévient
contre les projets de toutes les nouvèles.
Un enfant vêra donc encore superficielement
les déclinaisons des nombres et des
degrés de comparaison; on lui fera remarquer
avec soin que toutes les déclinaisons
se raportent aus cinq paradigmes qu'on
lui aura fait voir ; les exceptions s'aprendront
ensuite par l'usage et cela est si vrai,
que sans l'usage on oublîroit mème les paradigmes.
Cependant je ne blâme point
l'ordre des nouveaus rudimens de la langue
latine : bien loin de là , je l'aprouve
fort, pourvu que l'enfant ne soit pas obligé
d'aprendre d'abord tout par coeur , et
qu'il ne se serve de ces rudimens que
pour la lecture , pour la version , et pour
la composition. On doit doner ce livre
come le repertoire des tables , des declinaisons
, et des conjugaisons , etc, dont
l'enfant peut avoir besoin , et dont il
aprendra à se servir jusqu'à ce qu'il soit
en état de s'en passer , et de se contenter
de l'usage d'un dictionaìre.
§. 2. Declinaison des Pronoms.
La metode que l'enfant a suivie en déclinant
les noms , indique cèle qu'il doit
suivre pour aprendre la pratique des pronoms.
il faut d'abord se contenter de la
declinaison des pronoms ego ( moi , on je )
174
NOVEMBRE . 1730. 2 3 5 3
tu ( toi on tu ) ille , illa , illud ( il , elle , )
etc. qui servent à conjuguer les verbes .
Ensuite à loisir viendra le tour du pronom
ou de l'article hic , hac , hoc ( ce ,
cet, cette) et lorsque l'enfant le saura passablement
, il poura essayer quelquefois
de joindre le genre aus noms qu'il déclinera
; suposé néanmoins que cela ne
l'embrouille pas , car cète pratique n'est
point absolument necessaire , malgré le
vieus préjugé de plusieurs écoles . Quand
l'enfant saura ces quatre pronoms , on lui
fera aprendre à loisir le pronom relatif ,
qui , que , quod ( qui , lequel , laquelle )
etc. mais il faut s'en tenir là , et laisser
l'étude des autres pronoms pour le tems
des lectures des versions , et des compositions
proportionées aus idées aquises dans
la langue latine; car je supose qu'on done
toujours à l'enfant des exemples en latin
et en françois, à mesure qu'il avance dans
les simples déclinaisons : on trouvera
quantité de ces exemples dans le rudiment
pratique , mais il est toujours mieus
d'en doner sur des choses relatives à l'enfant
, familieres , sensibles , que le hazard
fournit souvent bien plus à propos que
les livres.
5. 3. Conjugaison des verbes.
Aïant remarqué que les enfans oublient
B ordi2354
MERCURE DE FRANCE
ordinairement une leçon en passant à une
autre , j'ai cru que pour remedier à cet
inconvenient , il faloit tâcher de réduire
les déclinaisons et les conjugaisons à toute
la simplicité possible , afin de n'en faire
dans la suite qu'une leçon abregée ou un
brevia`re grammatical que l'enfantpourolt
réciter tous les jours jusqu'à ce qu'il ût
aquis l'habitude" que les seuls actes réiterés
peuvent lui donér. rour aprendre la
conjugaison des verbes , il faut comancer
par la table des terminaisons actives , et
doner , par le moyen des indéclinables ,
une idée sensible des trois tems qu'on
apèle passé , present, et à venir , ou futur ;
exemple, fe lus hier ce que je lis aujourdui ,
etje le relirai demain : ensuite bien loin de
s'amuser à faire aprendre par coeur les rè
gles en vers françois de la métode P. R.
encore moins les règles latines du Despautere,
il faut faire lire le verbe sum ( je
suis ) et faire remarquer à l'enfant le jeu
des figuratives ou des terminalsons actives
dont le verbe substantif sum fournit des
exemples pour les trois persones du singulier
et du plurier . L'essentiel est que
les terminaisons semblables des tems diferens
se raportent les unes aus autres
come par exemple : am , as , at ; amus , atis
ant,se raportent aus tems d'eram, de fueram,
etc, et cela servira pour les conjugaisons
›
actives
NOVEMBRE. 1730. 2355
actives , come pour cèle du verbe substantif.
Il sera bon aussi , pour rendre sensible
àun enfant ce qu'on apèle mode indica if,
mode fubjonctif, etc. de lui faire conjuguer
l'un après l'autre chaque tems de l'indicatif,
avec le même tems du subjonctif,
et de lui faire sentir également la diference
du mode et cèle de la terminaison ;
c'est au maitre ingenieus à chercher et à
varier les tours d'expression qui peuvent
produire l'efet qu'il en atend : je crois
cependant qu'on doit faire aprendre les
tems de l'indicatif avant ceus d'un fubjonctif,
la simplicité semble l'exiger de
la sorte ; mais quand l'enfant aura apris
l'indicatif et le subjonctif , il ne sera pas
mal de diversifier le jeu ou la manerede
conjug les tems de chaque mode , selon
l'age, le progrès , et le gout de l'enfant.
On poura donc pour lors faire conjuguer
alternativement chaque tems de l'indicatif
avec celui du subjonctif , ou bien le
maitre et l'enfant réciteront chacun leur
tems , et changeront de mode tour à tour.
A mesure que l'enfant avance dans la
conoissance sensible des parties du discours
, le maître doit lui doner à lire des
frases qui aient toujours raport à la doctrine
de chaque jour,en passant de l'indéclinable
au déclinable , et du déclinable
Bij au
2356 MERCURE DE FRANCE
:
au conjugable ; et pour cet efet il faut
lui doner des exemples qui contienent la
doctrine courante du jour pour l'ajouter
à cèle qui a déja été donée le jour précédent
le seul verbe substantif sum ( je
suis ) avec les indéclinables et les déclinables
, fournit peut- être des exemples
sur plus de la moitié de la sintaxe: pratique
préferable à cèle qui acable les enfans
condanés à aprendre par coeur toutes les
déclinaisons et toutes les conjugaisons
avant que d'en pratiquer la premiere .
L'école croit ce tems bien employé ,
quand l'enfant ne sait pas écrire , parce
qu'elle supose la nécessité d'aprendre par
coeur des principes avant que de les mettre
en pratique ; mais selon la métode du
bureau l'enfant sans savoir écrire ne laisse
pas de pratiquer l'exercice des tèmes , des
versions , et des compositions qu'on lui
done sur des cartes ; et c'est- là peut ètre
la meilleure manière d'ense`gner un enfant
, puisque dès le premier jour la téorie
et la pratique peuvent aler ensemble :
Fourlors un enfant est bientot mis en état
de s'amuser utilement , et agréablement ;
c'est là un avantage inconu aus auteurs
des métodes vulga res , qui dégoutent les
enfans dans la premiere étude des langues.
Je supose donc qu'on a déja un peu
parlé à l'enfant de la nature de l'adverbe,
de
NOVEMBRE . 1730. 2357
de la préposition , de la conjonction , et de
l'interjection: on doit peu à peu en alonger
et en varier les petites frases composées
d'une seule proposition , par exemple : la
viole angloise et harmonieuse de mon chér
frère Louis Jean Batiste , sera toujours , sans
contredit, l'instrument favori des amateurs de
La bone musique, etc. En suivant cète route,
on fait pratiquer les règles avant que de les
faire étudier , ou pour mieus dire , on
les pratique et on les étudie dans le mème
tems ; les progrès en seront beaucoup
plus grans , sur tout si au comancement
on fait lire et traduire des textes interlineaìres
, selon la métode de M. du Marsais
, et si l'on a soin , come l'enseigne
cet ingénieus Grammairien , d'expliquer
et de faire remarquer à l'enfant le sujet
et l'atribut , l'afirmation ou la négation
de chaque proposition .
Quoique le verbe substantif Sum ( je
suis ) soit le premier par où l'enfant doit
comancer les conjugaisons , il y a bien
des rudimens qui ne le metent qu'apr's
les verbes actifs , les verbes passifs , les
verbes déponens , et mème qu'après les
verbes neutres , à cause de son irrégularité
; cependant quand le verbe passif
n'auroit pas besoin de ce verbe auxiliaire
dans sa conjugaison , il seroit toujours
plus simple et plus régulier de co-
Biij man2358
MERCURE DE FRANCE
rancer les conjugaisons par cèle du verbe
Sum , que par cèles des verbes actifs ;
on est avant que d'agir : d'ailleurs le
verbe substantif representant tous les
verbes, permet une infinité de frases avec
le seul nominatif , ou avec d'autres cas ,
ce qui sufit pour l'usage de diverses concordances
aisées à concevoir et à retenir.
Les rudimens les plus sensés et les plus
métodiques qui ont comancé par la conjugaison
du verbe sum ( je suis ) , n'ont
pas immédiatement après doné cèles de
ses composés possum , prosum , adsum
desum , absum , intersum , obsum , &c.
Ces rudimens ont passé d'abord du verbe
substantif au verbe actif , et il semble
que par la mème raison ces grammairiens
auroient pu et du se contenter d'un seul
paradigme dans chaque declinaison , renvoyant
plus loin les irregularités des
noms , come on a coutume de le faire à
l'égard de cèles des verbes.
e
Si les rudimens ne sont donés aus enfans
que come un repertoire , contenant
la suite des conjugaisons du verbe actif ,
du verbe passif , et du verbe deponent
des 1ere , 2º , 3º , et 4° conjugaison , on
ne peut qu'aprouver cet ordre de livre et
de téorie ; mais si on oblige les enfans à
les aprendre d'abord tout de suite par
coeur , je doute qu'ils en soient plus
avancés
NOVEMBRE. 1730. 23 59
avancés que s'ils n'aprenoient qu'une
seule conjugaison active , sur laquelle on
epuiseroit toutes les frases de la sintaxe
dont le verbe amo ( j'aime ) . Par exemple
est susceptible , et cèles qu'on doneroit
avec tous les principaus verbes de la premiere
conjugaison qui se conjuguent come
le verbe amo , et qui regissent le
mème cas.
Je ne crois pas que l'enfant doive passer
à la conjugaison des verbes passifs ,
qu'il ne sache parfaitement cèle des verbes
actifs , où il est bon de le tenir lontems
et sans impatience ; car s'il paroit
que l'enfant en soit retardé , on vèra dans
la suite avec étonement qu'il en est au
contraire alé plus vite ; la raison seule
pouroit le démontrer à des esprits atentifs
et non prevenus , mais on veut bien
s'en raporter à la seule experience; le maitre
tâchera de varier et d'alonger toujours
le jeu des petites frases dans lesquelles il
fera entrer les parties du discours indeclinables
, les declinables , et les conjugables
du verbe substantif sum ( je suis )
et des verbes actifs conjugués come amo
( j'aime ). Exemple. Etant aujourd'hui un
·écolier diligent et laborieus , je lis avec bien
du plaisir dans les bèles éditions corectes de
l'imprimerie royale du Louvre.
Quand l'enfant saura bien décliner et
Bij con
2360 MERCURE DE FRANCE
conjuguer , il faudra l'instruire un peu
plus et de vive vois sur les parties du discours
qui composent les frases qu'on lui
done.On peut essayer de lui expliquer les
concordances et les règles de la sintaxe
si on s'aperçoit qu'il entende et qu'il sente
ce qu'on lui dit. Il faut, premierement lui
expliquer toutes les parties du discours
dans sa propre langue , avant que de passer
à cèlès des langues mortes : à force de
varier les exemples sur les noms , sur les
pronoms, et sur les verbes , l'enfant aquèra
en françois une espèce de routine et
de pratique qui le disposera à mieus comprendre
dans la suite toute la doctrine
des rudimens latins. On aura soin
de changer les parties du discours et
d'une frase , lorsque l'enfant saura les
mots de cèles qu'on lui aura donées auparavant
; c'est là le vrai et le seul moyen
d'avoir bientot present et d'entretenir le
cours des declinaisons et des conjugaisons
; et c'est peut ètre aussi l'unique ressource
avec les enfans des princes et des
grands seigneurs ; la pratique leur fera
tolerer la téorie , si le maitre a le talent
de se fire gouter lui même.
Lorsque l'enfant sera férme sur la première
conjugaison active , il sera aisé de
lui faire aprendre les autres conjugaisons ,
en fesant remarquer le jeu des terminalsons
NOVEMBRE . 1730. 2361
sons , et la diference d'une conjugaison à
une autre.Quoique l'enfant paroisse savoir
les quatre conjugaisons actives , il ne faut
pas pour cela le mètre encore aus conjugaisons
passives , parce qu'elles sont
trop dificiles , et que la plupart de leurs
tems n'ont aucun raport avec ceus des
verbes de la langue françoise ; cète langue
n'aïant point de verbe passif simple,
se sert du verbe substantif et du participe
passif, de mème que la langue latine
le pratique pour les tems du prétérit
parfait , du plusque parfait de l'indicatif
et du subjonctif , et pour le futur du
mème subjonctif ; de sorte que le verbe
passif n'a proprement de tems simples
que ceus present , de l'imparfait, et du
futur de l'indicatif , et ceus du present ,
et de l'imparfait du subjonctif ; c'est aus
savans latinistes à nous dire pourquoi de
amo, amabam , amavi, amaveram , amabo ,
etc..on n'a pas également formé amor ,
amabar, amavir , amaverar , amabor , etc.
du
Pour faire voir à l'enfant la conjugaison
passive , il faut d'abord comancer par
le jeu des simples terminaisons or , aris
´ou are , atur ; amur , amini , antur , etc. et
suivre la métode qu'on a pratiquée pour
la conjugaison du verbe substantif sum
je suis ) et cèle du verbe actif amo
( j'aime ) ; c'est pourquoi jutra tenir
B lon2362
MERCURE DE FRANCE
Ion-tems un enfant sur la premiere conjugaison
passive , avant que de le faire
passer aus autres , et à cèles des verbes
déponens , des verbes neutres , des verbes
irréguliers , etc. l'usage , la pratique ,
et les lectures continuèles fournissent assés
d'ocasions pour instruire un enfant et
pour le mètre en état de se servir du livre
des rudimens come d'un repertoire qu'on
aprend par coeur à force de le lire ou de
le feuilleter.
Nota. Fe me flate , Monfieur , qu'après
avoir û la patience de me lirejusqu'ici, malgré
l'essai d'une ortografe passagere , v015
voudrés bien me parloner encore l'exemple
de cèle qui suit , j'en rendrai conte dans quel
qu'autre lètre.
En treuue entre aultres choufes des Caietz ou
Les Feuilles adjouxtées ensemble , lefquelles
par leur haulteur forment des Libures ou des
Tables Analytiques à Columpnes & a Crochetz
grauces fur Cuybure pour lufaige de chaifquune-
Declinaifon & de chaifque ConjuGuaifon felon la
purité de la Langue Latyne. Jl fauldra faire
congnoiftre fongneufement a ung Enfant les.
Leczons de ces neuueaulx ieux qui feruiront
de nourreture a fon Efperit . Ie vouldroye que
les Parentz pour le perfect Exercice des Lettres
uoulfiffent auoir foing dVfer des Tiltres faicts
par des Maiftres Efcripuaintz ou encore myeulx
par des Paynctres ces Efcripteaulx porroient
aorner
NOVEMBRE. 1730. 2363
aorner les Couftez du CaBinet dung ieune Enfant
affin quayant a fa PhanTalie & fouant
foubz les deux oueilz le toutal de ces Obie&z
inftructifs & gratieulx jl iouaffe auecques ces
mefmes Obiectz qujl les apprenfist par cuer &
quil en fift fon prouffit car fijl les fcayet bien lire
de fon Chyef naiez pas paour quil commecte des
faultes fur les DeClinaifons & fur les ConiuGuaifons
pource quil ne porra plus eftre embarraſſe
ladeffus & ie doubte mefme quil aduiengne iamais
quil aye befoin quung aultre præpofe pour cela ou
le Varlet fyen luy chifflent la premiere Perfonne
des differentz temps quif doibt cheoifir pour
ConiuGuer. Le ieu des TerMinaifons donnant
les aultres. La-difficulte feuanoyt Ceulx des Pre-
Cepteurs auyfez qui uouldroyent foubftenir que
cela ne peult eftre ainfyn ie porroye le leur faire
ueoir euidentement en leur donnant de beaulx
argumentz & des faicts preuuez qui deburoyent
faire congnoyftre a tous les Perfo nnaiges du
Royaulme la uerite du fubiect que ie metoy e
faultre iour fur le Papier J uauldroit mieul, x
que les Criticqs foufpeconneulx vienfiffent aue c
doulceur ueoir de leurs yeulx lvfaige du Burea
TyPoGraphyque pour garir fehurement leu
Efperit pluftoft que de calumpnier ou de con
dampner trop legierement des TesMoings fa n
reprouche. le fuis , &c.
des enfans et sur l'essai du rudiment
pratique de la langue latine .
MONSIE ONSIEUR ,
Je done ici l'essai du rudiment pratique
de la langue latine pour abreger le
tems que les enfans emploient , et épargner
celui que la plupart perdent à aprendre
par coeur bien des paradigmes , des
exemples , et des règles inutiles quand ils
comencent leurs études . J'ai cru que dans
la grammaire , come dans la géometrie ,
en devoit chercher une liaison pour pas
ser du simple au composé ; et c'est ce qui
m'a déterminé à comencer par les parties
d'oraison ou du discours , adverbiales et
indéclinables, soit qu'elles éxigent des cas
come les prépositions , soit qu'elles n'en
demandent point come les adverbes , etc.
On ne sauroit donc mieus faire que de
doner abécédiquement ou d'une autre
manière en latin et en françois, en françois
eten latin , les principales particules indéclinables
par ordre de qualité. On pouroit,
par exemple , doner les interjections de
joie , d'afliction , etc. les conjonctions copulatives,
NOVEMBRE. 1730. 2337
pulatives , disjonctives , etc. les adverbes
d'afirmation , de négation , etc. les prépositions
et les particules sans cas et avec.
leurs cas ; metant à part celes qui régissent
ou demandent le nominatif , le genitif,
le datif, l'acusatif , le vocatif, ou l'ablatif.
On comprend dans les lectures ou dans
les leçons des indéclinables , les petites
frases adverbiales , proverbiales , modifiées
par des particules, mais dont la construction
est toujours la même. Enfin on
peut doner dans la leçon des indeclina
bles tous les modificatifs transitifs , et toutes
les transitions déclinables ou indéclinables
, lorsqu'elles sont employées come
de simples adverbes, ou come des mots
adverbialement composés de plusieurs autres
mots .
Après que l'enfant auralu,relu, et composé
sur son bureau ce qui regarde les
parties du discours indéclinables, il faudra
ensuite le faire passer aus parties déclinables,
et doner peu àpeu à chaque déclina
son la liste des principaus noms substantifs
et adjectifs, de mème que les pronoms
et les noms de nombre à mesure qu'ils passeront
dans les tèmes de l'enfant , et dans
son dictionaire pratique . On poura essayer
de mètre quelquefois dans ces listes la terminaison
du genitif, et le genre du nom
par exemple , luna , a , f. ( la lune ) ca
Av
2
dame
2338 MERCURE DE FRANCE
dans une autre liste , la lune ( luna , æ, f. }
afin d'avoir une liste pour la version et
une autre pour la composition : ce sera un
peu plus de peine pour le maître en atendant
qu'on ait de bons rudimens pratiques
; mais il en sera bientot dédomagé
par la rapidité des progrès qu'il vêra faire
à son petit éleve .
Je ne sais s'il seroit mieus de doner une
liste des mots déclinables par ordre abécédique
, ou par ordre des matières , et
de qualité , etc. peut- ètre ne doit-on suivre
au comencement que l'ordre et la
suite des lectures , et joindre chaque jour
aus listes comencées les mots qu'on rencontrera
pour la première fois dans les
lectures ordinaires. quand les listes seront
longues , on sera forcé de suivre l'ordre
abécédique , pour ne pas recopier souvent
les mèmes mots ; desorte qu'il sera mieus
pourlors d'avoir la liste générale et suivie
des mots que fourniront les diverses
lectures , pour en former après cela avec
plus d'exactitude et fans répétition , les
diverses listes des mots par ordre abécédique.
On ne doit copier les listes des
mots par ordre abécédique , que lorsque
l'enfant en sait par coeur plusieurs cenraines.
On le pratica ainsi pour le petit
Candiac , agé de cinq ans : il avoit pour
la version d'un texte , une facilité qu'on
auroit
NOVEMBRE . 1730. 2339
auroit peine à croire , à moins que de
l'avoir vu , ce qu'ont fait bien des savans
et des curieus que je pourois citer en faveur
de la métode pratique du bureau :
ils l'ont admirée, aprouvée, et en rendent
par tout le mème témoignage. Pour métre
facilement les mots des tèmes , des versions
, et des lectures dans l'ordre abécédique
du dictionaire du bureau , il faut
prendre une feuille pour chaque lètre de
l'a b c, diviser la page en quatre colones ,
savoir , la première pour les verbes , la
segonde pour les noms adjectifs , la troisieme
pour les noms apellatifs , et la
quatrieme pour les particules indéclinables
, qu'on écrit à mesure qu'on en augmente
le dictionaire. On suivra enfin l'ordre
qu'on voudra , à l'égard des noms
propres on poura les copier separément
sur dautres feuilles , historiques et non
grammaticales. En atendant cète liste , il
sufit que les noms propres soient à leur
rang de logètes dans le dictionaire pratique.
Pour faire décliner les noms d'une manière
pratique et sensible , il faut joindre
chaque cas avec un mot indéclinable , ou
déclinable , qui exige ou régisse le cas ,
par exemple , en luna ( voilà la lune ) figura
luna ( la figure de la lune , etc. ) métode
qu'il faudra suivre dans chaque dé
A vj cli
2340 MERCURE DE FRANCE
clinaison des noms et des pronoms , err
combinant et variant les termes , autant
que l'exercice des déclinaisons poura le
permetre ; c'est pourquoi il faudra changer
de nom , de préposition , d'adverbe ,
ou enfin de mot regissant , pour varier
ce jeu et le rendre plus instructif et
moins ennuyant ; car il ne faut pas quiter
les déclinaisons que l'enfant ne conoisse
et ne sente bien l'usage et la distinction
des cas , des nombres , de Particle , des
terminaisons , et la diference des genres.
›
On suivra le meme ordre en passant
du jeu des mots déclinables au jeu ou à
Pexercice des mots conjugables , en començant
par le verbe substantif sum ( je
suis) et continuant par les conjugaisons active
et passive, avant que de passer à cèle
des verbes déponens , neutres , irreguliers
etc. observant de joindre à chaque persone
du verbe , une petite frase contenant
quelque indéclinable et quelque déclinable
, pour entretenir et augmenter
la conoissance aquise des adverbes , des
prépositions , des noms , des pronoms ,
et généralement de tout ce qui regarde
l'indéclinable et le déclinable , c'est- àdire
, qu'il faut faire entrer dans la frase
courante et du jour , les dificultés des petites
frases qui ont déja passé , avec les
nouvèles dificultés que le maitre souhaite
doner
NOVEMBRE . 1730. 234T
doner à l'enfant, et j'apèle cela imiter dans
un sens la métode des géometres.Par exem.
je suis toujours devant le seigneur, etc.
ego sum femper coram domino , etc.
L'enfant qui saura lire le latin et le
françois poura composer ensuite au bureau
tipografique, les petites frases sur les
sis cas des noms déclinés avec les combinaisons
des parties du discours : par exemple
, ecce authorÆsopus auctor ; ego auctor,
doctus auctors sum auctor ; amor auctor, etc.
L'enfant passera peu- à-peu des petites frases
aus plus longues de cèles que l'on peut
doner en glose mot- à-mot en latin er en
françois après quoi viendra le recueil des
petites frases choisies d'usage courant et
journalier purement latines , qu'on ne
peur traduire mot- à- mot sans latînismes ,
et de celles qu'on ne peut composer en
latin mot-à-mot sans gallicismes. Le rudiment
pratique doit comprendre tous les
mots qui sont employés dans ces frases ;
et outre ce recueil pratique, il ne sera peutêtre
pas mal d'avoir encore une nomenclature
ou un vocabulaire par ordre des
matieres , afin que l'enfant de trois ans
lisant et relisant les mots de ce livre jusqu'à
sis ans , et les composant sur son bureau
tipografique , soit plu- tot en état de
passer à la lecture des bons originaus
avec le secours du maître , qui doit lut
tenir
*
2342 MERCURE DE FRANCE
tenir lieu de téorie , de grammaire , de
dictionaìre , etc. et qui doit lui expliquer
à propos les principes nécessaires pour
l'intelligence et le génie des langues .
Quoique le rudiment pratique contiè
ne des exemples sur toutes les concordances
et sur la sintaxe , le maitre fera
bien de doner de petites frases sur les dificultés
des genres , des déclinaisons , des
conjugaisons, et de la sintaxe ; en comançant
par les frases du nominatif , et continuant
à son chois , ou au chois de l'enfant,
par celle de tous les cas et des nombres
des mots déclinables , soit noms ou
pronoms , avec la pratique des mots indéclinables
ou déclinables , qui exigent
ou régissent quelque cas. il ne sera point
mal de doner des frases proportionées à
l'age et à la capacité de l'enfant, de mème
qu'à l'état auquel les parens le destinent.
Ôn fera la mème chose à l'égard des verbes
pour les tems , les modes , les participes
, etc. employant les pronoms personels
, réciproques , rélatifs , absolus , démonstratifs
, interogatifs , responsifs ,
possessifs , etc. avec la pratique continuèle
des mots indéclinables ou déclinables , et
quelquefois avec cèle des questions de
lieu , de tems , de mesure , etc. Tout ce
qui s'apèle particule , doit se trouver dans
les frases sur les verbes , tems pour tems ,
mode
NOVEMBRE . 1730. 23 43
mode pour mode , observant quelque ordre
, quoique libre , dans toute cete métode
pratique . Au comencement chaque
mot latin doit ètre sous le mot françois ,
selon la méthode de M. du Marsais , en
atendant que l'enfant soit en état de
рон-
voir se contenter d'une ligne de françois
sous une ligne de latin , mais non mot à
mot ; ou qu'il puisse se servir d'un pur
texte , dont la construction soit chifrée
et numerotée come le texte des fables de
Phèdre , que l'enfant peut mètre sur son
bureau , en suivant l'ordre des chifres qui
I 2 3.
leg uident , par exemple : Lupus et agnus
4 5 7 8
compulsi siti venerant ad eundem rivum , etc.
Les maltres qui ne sont pas en état de
bien montrer par eus-mèmes , auront recours
à la méthode de P. R. et encore
mieus à celle de M. du Marsais ; sans acabler
de regles , ni embarasser les enfans
qui ont plu - tot besoin de pratique que
de réorie , ainsi qu'ils le démontrent eus
mèmes par la facilité avec laquelle ils aprè
nent la langue maternèle : cète facilité que
la pratique done , permetra aussi d'accentuer
le latin du rudiment et des tèmes
, come on le fait ordinairement dans
les livres d'église ; c'est le moyen de former
de bone heure l'oreille de l'enfant ,
au moins à la quantité des pénultièmes
silabes
2344 MERCURE DE FRANCE
silabes , en atendant qu'il puisse apren
dre cèle des autres silabes , par la pratique
des compositions au bureau tipografique
, et par la lecture ou par l'étude
des poëtes.
Quand l'enfant saura écrire on ne
sauroit mieus faire que de lui montrer à
copier les listes des noms et des verbes
dans l'ordre abécédique initial ou final ,
come celui du dictionaire des rimes >
pour faire observer les terminaisons , les
genres , les prétérits et les supins , en donant
peu à peu , et toujours à propos , la
doctrine des règles et des exceptions , bien
loin d'en acabler d'abord l'enfant , selon
la métode vulgaire des écoles et de la
plupart des maitres .
:) On
Il faudra copier les listes des verbes ,
et en avoir une particulière pour chaque
conjugaison , et ensuite la liste gé-,
nerale de tous les verbes ; par exemple :
amare , amo , amavi , amatum.
aimer, j'aime, j'ai aimé, aler aimer. On
poura doubler les listes des verbes come
on a fait cèle des noms, c'est - à- dire qu'on
poura les faire en latin et en françois , ec
ensuite en françois et en latin , le tout
sans oublier les verbes déponens , les verbes
neutres , les défectifs , les irreguliers ,
les impersonels , etc.
S
NOVEMBRE. 1730. 234.5
§ . 1. Déclinaison des noms.
On peut suivre sur les déclinaisons des
noms la métode proposée pour montrer
à lire à un enfant de deus à trois ans . il
faut au comencement avoir des cartes
pour les nombres , les cas , les mots à décliners
pour les terminaisons , l'article et
le mot françois , come pour le mot latin ,
et enfin pour chaque espece diferente de
nom , afin que l'enfant puisse sans embaras
et d'un coup d'euil , voir le jeu des déclinaisons.
cet exercice sera plus amusant
et plus instructif , si l'on observe avec
soin d'écrire en rouge ou d'un caractere
diferent les colones principales et alternatives
des déclinaisons , que l'on metra
sur des cartes exemple : N. lun a , la
lune , etc. il sufit de faire lire à l'enfant
un nom décliné pour chaque déclinaison :
par exemple,Musa ( la Muse ) pour la 1º,
dominus , (le seigneur ) pour la 2 : pater
( le pere ) pour la 3.fructus ( le fruit ) pour
la 4. dies ( le jour ) pour la 5. Les grammairiens
apèlent les mots ainsi déclinés
paradigmes , prototipes , c'est-à dire modè
les ou exemples , parce que ces mots servent
de règle pour décliner tous les noms
de la mème déclinaison , à quelque dife
rence près dont l'usage et la suite des lectures
, des versions , et des compositions
ins
2346 MERCURE DE FRANCE
instruiront mieus que les plus lons rudimens
des écoles. S'il arive que l'enfant
s'embrouille par les diferentes déclinaisons
, il faut le tenir plus lon -tems sur la
mème ; avant que de le faire passer à une
autre, et lui faire reciter ou lire plusieurs
noms à l'inspection du paradigme de l'exemplequ'il
sait , ou des simples terminaìsons,
ensorte qu'il lise ou qu'il récite rosa
( la rose) porta la porte , figura ( la figure)
fenestra ( la fenètre , corona ( la courone )
etc. à l'inspection de la carte de Mușa ,
ou de ses seules terminaisons ; ce que l'on
pratiquera dans chaque déclinaison , aïant
l'atention de choisir des mots faciles , et
dont le latin et le françois , soient presque
les mèmes , à la terminaison près.
Cependant si cette trop grande ressemblance
embrouilloit l'enfant , il faudroit
prendre d'autres mots , come menfa ( la
table ) ara ( l'autel ) etc. ne suivant aucune
métode qu'on ne soit prèt d'abandoner
pour une meilleure.
Lorsqu'on trouvera l'enfant trop jeune
et trop vif pour ètre mis sur des livres
ou sur des cartes de rudiment , on poura
essayer de lui faire aprendre en Eco et par
l'oreille seule le jeu des terminalsons; mais
il sera toujours beaucoup mieus que les
feus soient de la partie . Il semble au reste
le mot Musa ( la мuse ) n'ait que pas
été
trop
NOVEMBRE 1730. 2347
-
pre- bien choisi pour le paradigme de la
miere déclinaison ; car le mot Muse ou
Bliari , est à peu près la mème chose
pour un petit enfant : il est donc mieus
de ne doner aus enfans que des mots
conus et sensibles , afin de les lier plus
facilement avec l'idée des terminaisons :
c'est pourquoi rosa ( la rose ) luna ( la
lune ) etc. étant des mots , sensibles et
familiers à un enfant , doivent ètre préferés
dans le rudiment pratique au mot
Musa ; quelque petites et méprisables:
que ces remarques puissent paroitre ; le
lecteur non prévenu , fesant un mellleur
usage de son jugement , sera moins
esclave des défauts des anciènes métodes.
Quand l'enfant saura une déclinaison ,
on poura donc lui doner de petits tèmes
sur chaque cas , avec un adverbe , une
préposition , ou quelque mot déclinable
qui le régisse. On sera souvent obligé
d'employer des noms substantifs ou adjectifs
, faute de trouver assés d'indéclina
bles régissant les diferens cas , et l'on
observera d'écrire en noir le mot françois
et en rouge ou d'un caractere diferent
le mot latin , l'un sous l'autre et sur
des cartes à jouer , pour continuer d'entretenir
le badinage literaire , et éloigner
tout ce qui a l'air d'une étude en forme.
On
2348 MERCURE DE FRANCE
On ne doit point embarasser les enfans
de la déclinaison des mots Æneas ( Enée )
Penelope ( Penelope , la femme d'Ulisse )
ni d'Anchises ( Anchise , le pere d'Enée)
il faut renvoyer l'usage de cete doctrine
à un tems plus convenable et où l'on pou
ra parler des règles et des exceptions de
chaque déclinaison , à mesure que l'enfant
en aura besoin , et non pas plu -tot ,
malgré l'usage et la pratique contraire des
écoles. Le mot dominus ( le seigneur ) pour
le paradigme de la segonde déclinaison, est
peut- être moins propre que celui de lupus
(le loup : ) on doit soulager et menager
autant qu'on le peut , la memoire de l'enfant
et n'exiger d'abord de lui que le jeu
des terminaisons. C'est mal fait encore
de tenir lon- tems et inutilement les enfans
sur les déclinaisons des mots Virgi
lius ( Virgile ) magister ( le maitre ) vir
( l'home ) Orpheus ( Orphée ) templum ( lẹ
temple ) et mème sur les adjectifs , bonus ,
bona , bonum , ( le bon , la bone , le bon )
pulcher, pulchra, pulchrum ( le beau , la bèle,
le beau ) etc. On doit diferer l'usage de
cète doctrine pour le tems auquel
tems auquel on aura
lieu de parler des déclinaisons des noms
neutres et des noms adjectifs. il faut suivre
tant que la métode pratique
des langues vivantes , et ne faire
aprendre les choses qu'à proportion de
l'on
poura
Page
NOVEMBRE. 1730. 2349
de l'age , des idées aquises , et du besoin
courant de ces mèmes choses.
Il semble que les grammairiens n'ont
guère aporté de soin dans le chois qu'ils
ont fait des paradigmes des premieres déclinaisons
; car le mot pater ( le pere ) fe
sant au genitif patris , au lieu de pateris ,
il y a une espece de contraction qui paroit
une irregularité pour le paradigme,
ou l'exemple de cète déclinaison ; c'est
pourquoi j'ai préferé le mot soror ( la soeur)
qui restant entier dans tous les cas , done
des idées plus justes des terminaisons ajoutées
au nominatif ; il n'est pas non plus
necessaire de faire aprendre par coeur onze
paradigmes pour les onze terminaisons
nominatives des noms de cète déclinaison
, ni les noms neutres encore moins
les noms adjectifs : tout cela veut ètre réservé
pour le cours de doctrine que l'on
doit ensuite expliquer à l'enfant , selon
l'ocasion et selon le tems sans le surcharger
au comencement. On observera
la mème chose dans la quatrième et dans
la cinquième déclinaison , où il semble
que le motfacies ( la face ) conviene micus
que celui de dies ( le jour ) dont le latin
et le françois ont moins de raport ensemble.
Lorsque l'enfant saura décliner
les cinq noms ou paradigmes des cinq
déclinaisons, on poura essayer de lui faire
déclner
,
2350 MERCURE DE FRANCE
>
décliner le nom substantif avec l'adjectif,
selon la rime des terminaisons de la première
et de la segonde déclinaison ; et
ensuite peu à peu le faire passer aus autres
déclinaisons : par exemplesmusa bona,
dominus bonus , pater bonus , soror bona
fructus bonus , dies bona , etc. on pouroit
faire décliner les cinq paradigmes ensemble
pour en doner une idée plus précise
ou plus raprochée , suposé que cela n'embrouillât
pas l'enfant après quoi viendroit
le tour des noms neutres et des noms
adjectifs avec la doctrine qui les concerne
, en passant peu à peu du simple au
composé , et des règles les plus générales
aus moins générales , et aus exceptions
sur lesquelles on doit ètre fort sobre
, bien loin de jeter l'enfant dans le
caos par l'entassement de règle sur règle
avant le tems , selon l'usage abusif du
préjugé vulgaire et de prèsque toutes les
écoles.
En recomençant les déclinaisons , on
poura aussi essayer de faire décliner des
noms positifs , des comparatifs , et des superlatifs
, plu-tot pour fortifier l'enfant
sur les déclinaisons , que pour l'instruire
des degrés de comparaison : cète doctrine
ne doit ètre débitée qu'à mesure que l'enfant
en aura besoin , soit en lisant , en
explicant , ou en composant. On doit obexpli
NOVEMBRE. 1730. 235I
à
server la mème chose à l'égard des mots
Athena , Athenarum ( la vile d'Athenes )
Parisii , Parisiorum , ( la vile de Paris )
etc. chaque semaine on augmentera peu
peu l'étendue periodique du jeu ou de
l'exercice pratique des déclinaisons , en
fesant remarquer et sentir à l'enfant la
diference des nombres , des genres , et des.
cas ; la diference des terminaisons et des
déclinaisons , sur lesqueles il faut laisser
lon- tems un enfant avant que de le faire
passer aus verbes ; et cela d'autant mieus ,
qu'avec les seules déclinaisons pratiques
on peut doner des tèmes à l'enfant , et
l'exercer sur la composition et sur la version
des deus langues , ce qui ne paroitra
ridicule et absurde qu'à des esprits
prévenus et esclaves des métodes vulgaires.
On doit bien plus conter sur la prati
que que sur la téorie. A peine l'étude des
regles aprises par coeur done telle à l'enfant
quelque avantage sur celui qui ne les
aprend point, par coeur , mais qui les entend
seulement expliquer quand il lit.
qu'il traduit , ou qu'il compose. Un colège
où l'on ne parleroit jamais que bon
latin , feroit en peu de tems de bons écoliers
; il ne s'agit que de faire revivre l'usage
d'une langue morte , pourquoi ne le
fait on pas c'est parce qu'on suit celui
dos
2352 MERCURE DE FRANCE
des vieilles métodes et qu'on se prévient
contre les projets de toutes les nouvèles.
Un enfant vêra donc encore superficielement
les déclinaisons des nombres et des
degrés de comparaison; on lui fera remarquer
avec soin que toutes les déclinaisons
se raportent aus cinq paradigmes qu'on
lui aura fait voir ; les exceptions s'aprendront
ensuite par l'usage et cela est si vrai,
que sans l'usage on oublîroit mème les paradigmes.
Cependant je ne blâme point
l'ordre des nouveaus rudimens de la langue
latine : bien loin de là , je l'aprouve
fort, pourvu que l'enfant ne soit pas obligé
d'aprendre d'abord tout par coeur , et
qu'il ne se serve de ces rudimens que
pour la lecture , pour la version , et pour
la composition. On doit doner ce livre
come le repertoire des tables , des declinaisons
, et des conjugaisons , etc, dont
l'enfant peut avoir besoin , et dont il
aprendra à se servir jusqu'à ce qu'il soit
en état de s'en passer , et de se contenter
de l'usage d'un dictionaìre.
§. 2. Declinaison des Pronoms.
La metode que l'enfant a suivie en déclinant
les noms , indique cèle qu'il doit
suivre pour aprendre la pratique des pronoms.
il faut d'abord se contenter de la
declinaison des pronoms ego ( moi , on je )
174
NOVEMBRE . 1730. 2 3 5 3
tu ( toi on tu ) ille , illa , illud ( il , elle , )
etc. qui servent à conjuguer les verbes .
Ensuite à loisir viendra le tour du pronom
ou de l'article hic , hac , hoc ( ce ,
cet, cette) et lorsque l'enfant le saura passablement
, il poura essayer quelquefois
de joindre le genre aus noms qu'il déclinera
; suposé néanmoins que cela ne
l'embrouille pas , car cète pratique n'est
point absolument necessaire , malgré le
vieus préjugé de plusieurs écoles . Quand
l'enfant saura ces quatre pronoms , on lui
fera aprendre à loisir le pronom relatif ,
qui , que , quod ( qui , lequel , laquelle )
etc. mais il faut s'en tenir là , et laisser
l'étude des autres pronoms pour le tems
des lectures des versions , et des compositions
proportionées aus idées aquises dans
la langue latine; car je supose qu'on done
toujours à l'enfant des exemples en latin
et en françois, à mesure qu'il avance dans
les simples déclinaisons : on trouvera
quantité de ces exemples dans le rudiment
pratique , mais il est toujours mieus
d'en doner sur des choses relatives à l'enfant
, familieres , sensibles , que le hazard
fournit souvent bien plus à propos que
les livres.
5. 3. Conjugaison des verbes.
Aïant remarqué que les enfans oublient
B ordi2354
MERCURE DE FRANCE
ordinairement une leçon en passant à une
autre , j'ai cru que pour remedier à cet
inconvenient , il faloit tâcher de réduire
les déclinaisons et les conjugaisons à toute
la simplicité possible , afin de n'en faire
dans la suite qu'une leçon abregée ou un
brevia`re grammatical que l'enfantpourolt
réciter tous les jours jusqu'à ce qu'il ût
aquis l'habitude" que les seuls actes réiterés
peuvent lui donér. rour aprendre la
conjugaison des verbes , il faut comancer
par la table des terminaisons actives , et
doner , par le moyen des indéclinables ,
une idée sensible des trois tems qu'on
apèle passé , present, et à venir , ou futur ;
exemple, fe lus hier ce que je lis aujourdui ,
etje le relirai demain : ensuite bien loin de
s'amuser à faire aprendre par coeur les rè
gles en vers françois de la métode P. R.
encore moins les règles latines du Despautere,
il faut faire lire le verbe sum ( je
suis ) et faire remarquer à l'enfant le jeu
des figuratives ou des terminalsons actives
dont le verbe substantif sum fournit des
exemples pour les trois persones du singulier
et du plurier . L'essentiel est que
les terminaisons semblables des tems diferens
se raportent les unes aus autres
come par exemple : am , as , at ; amus , atis
ant,se raportent aus tems d'eram, de fueram,
etc, et cela servira pour les conjugaisons
›
actives
NOVEMBRE. 1730. 2355
actives , come pour cèle du verbe substantif.
Il sera bon aussi , pour rendre sensible
àun enfant ce qu'on apèle mode indica if,
mode fubjonctif, etc. de lui faire conjuguer
l'un après l'autre chaque tems de l'indicatif,
avec le même tems du subjonctif,
et de lui faire sentir également la diference
du mode et cèle de la terminaison ;
c'est au maitre ingenieus à chercher et à
varier les tours d'expression qui peuvent
produire l'efet qu'il en atend : je crois
cependant qu'on doit faire aprendre les
tems de l'indicatif avant ceus d'un fubjonctif,
la simplicité semble l'exiger de
la sorte ; mais quand l'enfant aura apris
l'indicatif et le subjonctif , il ne sera pas
mal de diversifier le jeu ou la manerede
conjug les tems de chaque mode , selon
l'age, le progrès , et le gout de l'enfant.
On poura donc pour lors faire conjuguer
alternativement chaque tems de l'indicatif
avec celui du subjonctif , ou bien le
maitre et l'enfant réciteront chacun leur
tems , et changeront de mode tour à tour.
A mesure que l'enfant avance dans la
conoissance sensible des parties du discours
, le maître doit lui doner à lire des
frases qui aient toujours raport à la doctrine
de chaque jour,en passant de l'indéclinable
au déclinable , et du déclinable
Bij au
2356 MERCURE DE FRANCE
:
au conjugable ; et pour cet efet il faut
lui doner des exemples qui contienent la
doctrine courante du jour pour l'ajouter
à cèle qui a déja été donée le jour précédent
le seul verbe substantif sum ( je
suis ) avec les indéclinables et les déclinables
, fournit peut- être des exemples
sur plus de la moitié de la sintaxe: pratique
préferable à cèle qui acable les enfans
condanés à aprendre par coeur toutes les
déclinaisons et toutes les conjugaisons
avant que d'en pratiquer la premiere .
L'école croit ce tems bien employé ,
quand l'enfant ne sait pas écrire , parce
qu'elle supose la nécessité d'aprendre par
coeur des principes avant que de les mettre
en pratique ; mais selon la métode du
bureau l'enfant sans savoir écrire ne laisse
pas de pratiquer l'exercice des tèmes , des
versions , et des compositions qu'on lui
done sur des cartes ; et c'est- là peut ètre
la meilleure manière d'ense`gner un enfant
, puisque dès le premier jour la téorie
et la pratique peuvent aler ensemble :
Fourlors un enfant est bientot mis en état
de s'amuser utilement , et agréablement ;
c'est là un avantage inconu aus auteurs
des métodes vulga res , qui dégoutent les
enfans dans la premiere étude des langues.
Je supose donc qu'on a déja un peu
parlé à l'enfant de la nature de l'adverbe,
de
NOVEMBRE . 1730. 2357
de la préposition , de la conjonction , et de
l'interjection: on doit peu à peu en alonger
et en varier les petites frases composées
d'une seule proposition , par exemple : la
viole angloise et harmonieuse de mon chér
frère Louis Jean Batiste , sera toujours , sans
contredit, l'instrument favori des amateurs de
La bone musique, etc. En suivant cète route,
on fait pratiquer les règles avant que de les
faire étudier , ou pour mieus dire , on
les pratique et on les étudie dans le mème
tems ; les progrès en seront beaucoup
plus grans , sur tout si au comancement
on fait lire et traduire des textes interlineaìres
, selon la métode de M. du Marsais
, et si l'on a soin , come l'enseigne
cet ingénieus Grammairien , d'expliquer
et de faire remarquer à l'enfant le sujet
et l'atribut , l'afirmation ou la négation
de chaque proposition .
Quoique le verbe substantif Sum ( je
suis ) soit le premier par où l'enfant doit
comancer les conjugaisons , il y a bien
des rudimens qui ne le metent qu'apr's
les verbes actifs , les verbes passifs , les
verbes déponens , et mème qu'après les
verbes neutres , à cause de son irrégularité
; cependant quand le verbe passif
n'auroit pas besoin de ce verbe auxiliaire
dans sa conjugaison , il seroit toujours
plus simple et plus régulier de co-
Biij man2358
MERCURE DE FRANCE
rancer les conjugaisons par cèle du verbe
Sum , que par cèles des verbes actifs ;
on est avant que d'agir : d'ailleurs le
verbe substantif representant tous les
verbes, permet une infinité de frases avec
le seul nominatif , ou avec d'autres cas ,
ce qui sufit pour l'usage de diverses concordances
aisées à concevoir et à retenir.
Les rudimens les plus sensés et les plus
métodiques qui ont comancé par la conjugaison
du verbe sum ( je suis ) , n'ont
pas immédiatement après doné cèles de
ses composés possum , prosum , adsum
desum , absum , intersum , obsum , &c.
Ces rudimens ont passé d'abord du verbe
substantif au verbe actif , et il semble
que par la mème raison ces grammairiens
auroient pu et du se contenter d'un seul
paradigme dans chaque declinaison , renvoyant
plus loin les irregularités des
noms , come on a coutume de le faire à
l'égard de cèles des verbes.
e
Si les rudimens ne sont donés aus enfans
que come un repertoire , contenant
la suite des conjugaisons du verbe actif ,
du verbe passif , et du verbe deponent
des 1ere , 2º , 3º , et 4° conjugaison , on
ne peut qu'aprouver cet ordre de livre et
de téorie ; mais si on oblige les enfans à
les aprendre d'abord tout de suite par
coeur , je doute qu'ils en soient plus
avancés
NOVEMBRE. 1730. 23 59
avancés que s'ils n'aprenoient qu'une
seule conjugaison active , sur laquelle on
epuiseroit toutes les frases de la sintaxe
dont le verbe amo ( j'aime ) . Par exemple
est susceptible , et cèles qu'on doneroit
avec tous les principaus verbes de la premiere
conjugaison qui se conjuguent come
le verbe amo , et qui regissent le
mème cas.
Je ne crois pas que l'enfant doive passer
à la conjugaison des verbes passifs ,
qu'il ne sache parfaitement cèle des verbes
actifs , où il est bon de le tenir lontems
et sans impatience ; car s'il paroit
que l'enfant en soit retardé , on vèra dans
la suite avec étonement qu'il en est au
contraire alé plus vite ; la raison seule
pouroit le démontrer à des esprits atentifs
et non prevenus , mais on veut bien
s'en raporter à la seule experience; le maitre
tâchera de varier et d'alonger toujours
le jeu des petites frases dans lesquelles il
fera entrer les parties du discours indeclinables
, les declinables , et les conjugables
du verbe substantif sum ( je suis )
et des verbes actifs conjugués come amo
( j'aime ). Exemple. Etant aujourd'hui un
·écolier diligent et laborieus , je lis avec bien
du plaisir dans les bèles éditions corectes de
l'imprimerie royale du Louvre.
Quand l'enfant saura bien décliner et
Bij con
2360 MERCURE DE FRANCE
conjuguer , il faudra l'instruire un peu
plus et de vive vois sur les parties du discours
qui composent les frases qu'on lui
done.On peut essayer de lui expliquer les
concordances et les règles de la sintaxe
si on s'aperçoit qu'il entende et qu'il sente
ce qu'on lui dit. Il faut, premierement lui
expliquer toutes les parties du discours
dans sa propre langue , avant que de passer
à cèlès des langues mortes : à force de
varier les exemples sur les noms , sur les
pronoms, et sur les verbes , l'enfant aquèra
en françois une espèce de routine et
de pratique qui le disposera à mieus comprendre
dans la suite toute la doctrine
des rudimens latins. On aura soin
de changer les parties du discours et
d'une frase , lorsque l'enfant saura les
mots de cèles qu'on lui aura donées auparavant
; c'est là le vrai et le seul moyen
d'avoir bientot present et d'entretenir le
cours des declinaisons et des conjugaisons
; et c'est peut ètre aussi l'unique ressource
avec les enfans des princes et des
grands seigneurs ; la pratique leur fera
tolerer la téorie , si le maitre a le talent
de se fire gouter lui même.
Lorsque l'enfant sera férme sur la première
conjugaison active , il sera aisé de
lui faire aprendre les autres conjugaisons ,
en fesant remarquer le jeu des terminalsons
NOVEMBRE . 1730. 2361
sons , et la diference d'une conjugaison à
une autre.Quoique l'enfant paroisse savoir
les quatre conjugaisons actives , il ne faut
pas pour cela le mètre encore aus conjugaisons
passives , parce qu'elles sont
trop dificiles , et que la plupart de leurs
tems n'ont aucun raport avec ceus des
verbes de la langue françoise ; cète langue
n'aïant point de verbe passif simple,
se sert du verbe substantif et du participe
passif, de mème que la langue latine
le pratique pour les tems du prétérit
parfait , du plusque parfait de l'indicatif
et du subjonctif , et pour le futur du
mème subjonctif ; de sorte que le verbe
passif n'a proprement de tems simples
que ceus present , de l'imparfait, et du
futur de l'indicatif , et ceus du present ,
et de l'imparfait du subjonctif ; c'est aus
savans latinistes à nous dire pourquoi de
amo, amabam , amavi, amaveram , amabo ,
etc..on n'a pas également formé amor ,
amabar, amavir , amaverar , amabor , etc.
du
Pour faire voir à l'enfant la conjugaison
passive , il faut d'abord comancer par
le jeu des simples terminaisons or , aris
´ou are , atur ; amur , amini , antur , etc. et
suivre la métode qu'on a pratiquée pour
la conjugaison du verbe substantif sum
je suis ) et cèle du verbe actif amo
( j'aime ) ; c'est pourquoi jutra tenir
B lon2362
MERCURE DE FRANCE
Ion-tems un enfant sur la premiere conjugaison
passive , avant que de le faire
passer aus autres , et à cèles des verbes
déponens , des verbes neutres , des verbes
irréguliers , etc. l'usage , la pratique ,
et les lectures continuèles fournissent assés
d'ocasions pour instruire un enfant et
pour le mètre en état de se servir du livre
des rudimens come d'un repertoire qu'on
aprend par coeur à force de le lire ou de
le feuilleter.
Nota. Fe me flate , Monfieur , qu'après
avoir û la patience de me lirejusqu'ici, malgré
l'essai d'une ortografe passagere , v015
voudrés bien me parloner encore l'exemple
de cèle qui suit , j'en rendrai conte dans quel
qu'autre lètre.
En treuue entre aultres choufes des Caietz ou
Les Feuilles adjouxtées ensemble , lefquelles
par leur haulteur forment des Libures ou des
Tables Analytiques à Columpnes & a Crochetz
grauces fur Cuybure pour lufaige de chaifquune-
Declinaifon & de chaifque ConjuGuaifon felon la
purité de la Langue Latyne. Jl fauldra faire
congnoiftre fongneufement a ung Enfant les.
Leczons de ces neuueaulx ieux qui feruiront
de nourreture a fon Efperit . Ie vouldroye que
les Parentz pour le perfect Exercice des Lettres
uoulfiffent auoir foing dVfer des Tiltres faicts
par des Maiftres Efcripuaintz ou encore myeulx
par des Paynctres ces Efcripteaulx porroient
aorner
NOVEMBRE. 1730. 2363
aorner les Couftez du CaBinet dung ieune Enfant
affin quayant a fa PhanTalie & fouant
foubz les deux oueilz le toutal de ces Obie&z
inftructifs & gratieulx jl iouaffe auecques ces
mefmes Obiectz qujl les apprenfist par cuer &
quil en fift fon prouffit car fijl les fcayet bien lire
de fon Chyef naiez pas paour quil commecte des
faultes fur les DeClinaifons & fur les ConiuGuaifons
pource quil ne porra plus eftre embarraſſe
ladeffus & ie doubte mefme quil aduiengne iamais
quil aye befoin quung aultre præpofe pour cela ou
le Varlet fyen luy chifflent la premiere Perfonne
des differentz temps quif doibt cheoifir pour
ConiuGuer. Le ieu des TerMinaifons donnant
les aultres. La-difficulte feuanoyt Ceulx des Pre-
Cepteurs auyfez qui uouldroyent foubftenir que
cela ne peult eftre ainfyn ie porroye le leur faire
ueoir euidentement en leur donnant de beaulx
argumentz & des faicts preuuez qui deburoyent
faire congnoyftre a tous les Perfo nnaiges du
Royaulme la uerite du fubiect que ie metoy e
faultre iour fur le Papier J uauldroit mieul, x
que les Criticqs foufpeconneulx vienfiffent aue c
doulceur ueoir de leurs yeulx lvfaige du Burea
TyPoGraphyque pour garir fehurement leu
Efperit pluftoft que de calumpnier ou de con
dampner trop legierement des TesMoings fa n
reprouche. le fuis , &c.
Fermer
Résumé : SISIEME LETRE sur la bibliotèque des enfans et sur l'essaì du rudiment pratique de la langue latine.
En novembre 1730, un auteur présente un essai sur un rudiment pratique de la langue latine visant à accélérer l'apprentissage des enfants. Il critique la méthode traditionnelle qui consiste à apprendre par cœur de nombreux paradigmes, exemples et règles inutiles. L'auteur propose une approche structurée commençant par les parties du discours indéclinables (prépositions, adverbes, etc.) et les classant par ordre de qualité. Ensuite, l'enfant doit passer aux parties déclinables, en apprenant les noms, adjectifs, pronoms et nombres par listes. L'auteur suggère de créer des listes de mots déclinables soit par ordre alphabétique, soit par ordre des matières, et de les enrichir au fur et à mesure des lectures. Les noms propres peuvent être copiés séparément. Pour rendre l'apprentissage des déclinaisons plus pratique, chaque cas doit être associé à un mot indéclinable ou déclinable qui le régit. L'enfant doit également pratiquer la conjugaison des verbes, en commençant par le verbe 'sum' et en progressant vers les verbes déponens et irréguliers. Le rudiment pratique doit inclure des exemples sur les concordances et la syntaxe, et le maître doit expliquer les principes nécessaires à l'intelligence des langues. L'enfant doit également apprendre à écrire en copiant les listes de noms et de verbes dans l'ordre alphabétique, en observant les terminaisons, les genres et les préterits. Les déclinaisons des noms peuvent être enseignées à l'aide de cartes pour les nombres, les cas et les terminaisons, rendant l'exercice plus amusant et instructif. L'auteur recommande d'utiliser des mots latins et français similaires pour faciliter l'apprentissage des déclinaisons, comme 'rosa' (la rose) ou 'luna' (la lune), plutôt que des mots abstraits comme 'Musa' (la muse). Pour les jeunes enfants, il est suggéré d'apprendre les terminaisons par l'oreille et de rendre l'apprentissage ludique. Le texte critique l'usage de mots complexes comme 'Æneas' ou 'Penelope' et préconise de différer l'enseignement des règles et des exceptions jusqu'à ce que l'enfant en ait besoin. Il propose d'utiliser des cartes à jouer pour rendre l'étude plus amusante et d'éviter de surcharger l'enfant avec trop de règles dès le début. L'apprentissage des verbes doit commencer par la table des terminaisons actives et utiliser le verbe 'sum' (être) pour illustrer les différents temps. L'apprentissage des modes indicatif et subjonctif doit être progressif et adapté à l'âge et aux capacités de l'enfant. Le maître doit varier les méthodes d'enseignement pour maintenir l'intérêt de l'enfant et progresser de manière logique et sensible.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
24
p. 2770-2800
SUITE de la setième lètre, sur la bibliotèque des enfans, etc.
Début :
§. 7. Casseau portatif de sis celules. En augmentant peu à peu les meubles [...]
Mots clefs :
Enfant, Enfants, Cartes, Jeu, Méthode, Apprentissage, Verbes, Déclinaison, Exercice, Dictionnaire, Bureau typographique, Bureau, Exemple, Latin, Français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la setième lètre, sur la bibliotèque des enfans, etc.
SUITE de la setième lètre , sur la
bibliotèque des enfans , etc ..
§. 7. Casseau portatif de sis celules.
Ebles literaires de l'enfant , on augaugmentant
peu à peu les meumonte
en même tems le nombre de ses
idées ; on passe du simple au composé, et
du facile au dificile , ou au moins facile.
L'enfant reçoit encore avec plaisir un casseau
portatifde sis celules , trois en haut
et trois en bas , pour les tèmes à lire ou
à faire ; savoir , deus celules pour les
tèmes françois , deus pour les tèmes latins,
II.Vol
et
DECEMBRE. 1730. 2771
et deus pour les tèmes en caractères itafiques
ou manuscrits. Ce casseau poura
entrer dans la cassète , et servir à tenir
les premières cartes donées à l'enfant , et
mème à tenir ensuite le jeu des declinaisons
et des conjugaisons .
Il faut avoir soin de retirer de ces sis
logètes , et en l'absence de l'enfant, les tèmes
qu'il a bien lus, bien faits , et en faire
de petits jeus , dans lesquels on poura de
tems en tems le faire relire après avoir
batu , melé et doné à couper les cartes ,
come l'on a fait en lui montrant à conoltre
les lètres ; cète aparence de jeu
réussit toujours. D'ailleurs , si l'on ne retiroit
de tems en tems quelques tèmes
de ces log tes , le grand nombre pourolt
fatiguer l'élève et mème le dégouter. On
doit y laisser cependant les tèmes historiques
, conus et afectionés ; de peur de
facher l'enfant . très - sensible à l'enlevement
de ses petits éfets. Tout est digne
d'atention , quand on veut voir de grans
progrès , tels qu'on les a vus dans un enfant
qui à trois ans , et sans épeler ,
lisoit bien dans plusieurs livres latins et
françois, et mème dans des manuscrits .
On n'auroit jamais cru que dans quel
ques mois de plus , il ût pris plaísir à séparer
lui- mème les tèmes qu'il savoit bien
Lire , d'avec les autres , et de les mètre
13
II. Vola
dans .
2772 MERCURE DE FRANCE
dans des celules diférentes . L'enfant lisoit
seul distinctement et à haute vois , dans
divers petits livres et sur des cartons ,
pendant des heures entieres , et toujours
avec plaisir et en badinant , si l'on avoit
voulu le suivre il auroit lassé les autres ,
plutot que de se lasser lui- mème , il aìmolt
à lire à haute vois , quoique seul ; le
petit Guillot fait à peu près la mème chose
dans le fameus colège où il est à present
, avec son bureau tipografique. La
plupart des écoliers ne lisent pas volontiers
seuls , ils ont d'ailleurs peine à lire ,
faute d'avoir été bien montrés , ou pour
avoir été rebutés par les épines de la métode
vulgaire , ou faute d'habitude à pouvoir
lire à livre ouvert toute sorte de livres
françois et latins , en prose et en vers.
Au moindre dégout ou ennui qu'on apercevoit
dans le petit Candiac , on le menoit
d'abord ailleurs , et ce n'étoit que
par récompense qu'une autrefois on le remetoit
en possession de son cabinet ; on
ne le menaçoit de l'en faire fortir .que
pour le punir de quelque faute morale ,
et non literaire ; ce qui produisoit tout
l'éfet possible : le bureau étoit toujours
inocent , et cheri de l'enfant.
§ . 8. Porte-tèmes , sac , etc.
La métode du bureau tipografique est
II. Vol.
si
DECEMBRE . 1730. 2773
si amusante dans le plus fort de son instruction
, qu'elle fournit tous les jours
quelque idée nouvele et ingénieuse pour
augmenter le nombre des éfets et des
idées literaires de l'enfant. Il faudra lui
doner un petit sac dans lequel il puisse
tenir une centaine de cartes numerotées ,
qui seront autant de tèmes choisis sur
l'histoire et sur la fable. On poura aussi
faire à l'enfant un joli porte- tèmes de sis
poches , numerotées de bas en haut , I.
2. 3. 4. 5. 6. pour y tenir les tèmes d'une,
de deus , de trois , de quatre , de cinq
et de sis lignes. Ce porte- tèmes fait de
quelque étofe , peut être pendu à un
clou , à un crochet , et à la hauteur de
l'enfant, qui y tiendra ses tèmes les plus
beaus. Cète espece de trousse servira aussi
ensuite pour les sis cas des terminaisons ,
des noms , ou des declinaisons ; pour les
modes et les tems des verbes conjugués ,
etc. Le bureau de l'imprimerie devenant
familier à l'enfant , on doit songer à celui
du rudiment pratique , et à celui du dictionaire
que l'on ppeeuutt aussi réduire en
casserins , pour suivre la rapidité des progrès
literaires de l'enfant amusé et ocupé
des jeus tipografiques.
§. 9. Rudiment pratique.
Le rudiment composé d'un casseau
II.Vol.
de
1774 MERCURE DE FRANCE
de deus rans de cassetins , met aus cinq
premiers d'en bas les cinq declinaisons ,
ou les cas et leurs terminaisons a , a, am,
â; arum , abus , is , as , etc. us , i , 0,um,
eorum , is , os , etc. et au 6 cassetin on.
met encore de semblables terminaisons
pour les noms des cinq declinaisons ;
aus cinq logètes d'en haut on met les
cinq pronoms, ego, tu , ille, hic,qui, en latin
et en françois , chaque cas séparement
sur des cartes en noir et en rouge ou en
caractére manuscrit ; et à la 6 , les ter
minaisons enclitiques des pronoms.Exem
ple en latin ; nam , libet , etc. exemple en
françois , ci , la , - meme , etc..
Les cinq logètes suivantes sont pour
présent , l'imparfait , le passé ou le prétérit
parfait , le plusque parfait, et le fu
tur de l'indicatif ; et les cinq logètes d'en
bas sont pour les mèmes tems du subjonctif;
les deus suivantes d'en haut sont
l'une pour l'impératif , l'autre pour le
gérondif et les supins ; les deus d'en bas,
Fune pour l'infinitif et l'autre. pour les
participes actifs et passifs . Ensuite en haut
les figuratives ou les terminaisons actives
; et en bas les terminaisons passives
des verbes , quoiqu'il y en ait déja de distribuées
dans les logètes de tous les tems
de chaque mode.
· -
**
le
Les quatre logètes suivantes en haut et
.
II. Vol. en
DECEMBRE. 1730. 2775
en bas sont pour mètre des exemples des
verbes comuns , déponens , neutres , irégu
liers ,fubstantifs , vocatifs , défectifs , impersonels
, réciproques, etc. selon l'ordre que
chacun jugera le plus convenable , sans
s'asservir à aucun . On doit encore dire ici
que metant toutes les parties du discours
dans des logètes , c'est moins pour faciliter
à l'enfant l'expedition de son tème
que pour lui aprendre à conoìtre et
sentir l'usage de toutes ces diferentes parties
du discours , et cela dans un age propre
à saisir plutot par pratique que par
téorie le distinctif et la nature de tous
les mots apelés vulgairement parties d'oraison.
Si les maitres se flatent de pouvoir
bien endoctriner leurs élèves avec ·
ła seule métode des rudimens vulgaires;
à plus forte raison doivent- ils esperer de
le faire encore mieux , plus facilement
et plutot avec le nouveau secours du
bureau tipografique à cent quatre- vint
bouches toujours ouvertes pour l'ins
truction de l'enfant.
La logète suivante qui est à la colone
T, contient en haut les terminaisons
françoises des verbes, et en bas les terminaisons
françoises des noms , et des
et des pronoms.
Quand l'enfant saura distinguer les
verbes substantifs et auxiliaires je suis ,
etc. j'ai , etc. il faudra les distribuer dans
11. Vol..
Ies
2776 MERCURE DE FRANCE
و
les logètes des tems , de l'indicatif et du
fubjonctif, afin qu'il aprene à mieus connoitre
par pratique et par sentiment ,
les modes , les tems , les persones , et les
nombres des verbes. Des dis logètes suivantes
, la ie en haut contient le verbe
auxiliaire françois , je suis , tu es , il est ,
etc. et en bas le verbe auxiliaire ; j'ai ,
tu as , il a , etc. la 2º en haut , contient des
noms substantifs et en bas , l'article
françois le , la , les , etc. Cète logète de
l'article françois est d'un grand usage et
instruit de bone heure l'enfant , la 3e en
haut , contient des adjectifs , des positifs,
des comparatifs , et des superlatifs ; et
en bas , des terminaisons pour les dégrés
de comparaison ; exemp. ïor, ïus , ssimus ,
etc. la 4 , haut et bas , toute sorte de
pronoms , françois et latins , démonstratifs
et possessifs ; la se en haut , des verbes
françois ; et en bas , des participes
françois le 6 en haut est pour les participes
, les questions de lieu , les indéclinables
, adverbes , prépositions , conjonctions
, et interjections en latin; et en
bas pour
les mèmes mots françois, c'est-àdire
que les particules séparables et inséparables
pouront aussi y avoir place. Ces
mèmes mots passeront ensuite dans les
logètes du dictionaire , selon l'ordre abécédique.
Les quatre logètes suivantes en
;
II. Vol. haut
DECEMBRE. 1730. 2777
haut , sont pour les genres , les déclinaisons
, les conjugaisons
, et la sintaxe. On
peut y mètre bien des noms , des verbes
et les principales
regles de la métode de
MM. de P.R. ou de meilleures, en prose et
non en vers;ce qui fournira le sujet de plus
sieurs petits tèmes élementaires
, en latin
et en françois , en glose , mot à mot , ou
en interlinéaire
. Les quatre derniéres
logètes
d'en bas sont pour doner des exemples
de toutes ces regles , et de toutes ces
espèces
exemple
: Hic homo , inis. amo ,
avi. ego amo deum , etc. ce qui seroit trop
long à détailler
ici ; on prendra donc là
peine d'aler voir la garniture
et l'assortiment
de quelque bureau complet et ent
plein exercice,come celui du petit Guillot,
qui en sis mois , a apris à lire le latin
le françois , et le grec , et qui sans savoir
écrire s'ocupe
avec succès à la version
et à la composition
des tèmes qu'on lui
done sur des cartes ou sur des livres , et
qu'on tache de lui rendre sensibles par
la doctrine
tipografique
, et par la prati
que journalière
de la version interlinéaire
.
§ .10. Dictionaire
de sis rans de cassetins.
Le dictionaire composé d'un casseau de
sis rangées de 22 ou de go celules chacune ,
metra abecediquement dans la 1 rangée
en bas les verbes et les participes ; dans la
II.Vol.
2de
2778 MERCURE DE FRANCE
2 de, en montant on metra les noms adjec
tifs ; dans la 3e les noms apellatifs ; dans
la 4. les indeclinables , come adverbes ,
prépositions, conjonctions, interjections ;
dans la s . les noms propres qui sont autant
de racines historiques qu'il faut do
her et prodiguer à l'enfant selon son age ,
son état , sa condition et surtout relativement
à la profession à laquelle on le
destine. Dans la 6 rangée on y tiendra le
magasin abécedique des mots de toute
partie du discours , l'étiquete des rangées
sera mise perpendiculairement sur le bois
du premier montant à la tête de chaque
rang ; et l'on metra les letres de l'A , B
Chorisontalement au haut de chaque
colone sur le bois de la plus haute traver
, la letre K sera mise à coté du Qan
haut de sa colone , et les letres X , Y , Z
feront l'étiquete de la 22° colone qui est
la derniere du dictionaìre ; on pouroit se
passer des autres huit colones, suposé que
l'endroit ne permit pas toute la longueur
du dictionaire ou de la bibliotèque de
l'enfant. Les montans et les traversans
du dictionaire ne sont que de trois à
quatre
lignes d'épaisseur , excepté ceus de la
caisse ou du bâtis exterieur qui seront de
neuf lignes ou de la hauteur du corps
des lètres capitales qui doivent servir à
étiqueter les rans et les colones des cassetins.
Pour
DECEMBRE. 1730. 2779
Pour profiter des huit dernières logètes
de chaque rang , on poura mètre au haut
de la colone de la 23 logète , et sur le
bois de la traverse , l'étiquète du mot
noms ; et au bas de la colone sur le bois
de la plus basse travèrse on metra la lètre
a pour indiquer la logète de la 1 ° declinaison
; les autres trous de la colone
pouront également servir pour les autres
declinaisons ; et la 6. logète de cète colone
sera pour les noms de nombre. La
24. colone en haut sera marquée du mot
pronoms et le bas de la colone sera marqué
du mot ego ; les autres logètes de la colone
étant pour toute sorte de pronoms.
Les 25 et 26 colones en haut seront
marquées des mots verbes , verbes ; et au
plus bas elles seront marquées des mots
indicatif, subjonctif; ces logètes serviront
de suplément et de magasin pour tenir
les cartes qui ne pouront plus ètre mises
ou contenues dans les logètes du rudiment
, etc.
,
,
Les quatre dernieres colones en haut
et sur le bois de la traverse , seront marquées
des mots histoire , fable , géografie
cronologie quand le mot ne poura pas
ètre mis tout au long , on le metra en
abregé ou simplement en petites lètres
initiales ; au bas de ces quatre colones et
sur le bois de la traverse on metra les
mots
2-780 MERCURE DE FRANCE
mots bible , mitologie , sphere , époques , en
petites lètres initiales , files capitales ocupent
trop d'espace. La caisse de ce dictionaire
sera mise en long ou d'une maniere
brisée et en plusieurs lignes vis- àvis
du bureau tipografique , ou à coté
ou deriere et adossée selon que le lieu et
les fenètres de la chambre le permetront.
§ . 11. Claffes du bureau tipografique.
Je divise en quatre classes l'exercice du
bureau tipografique
,
Premiere classe.
Pour le jeu de la première classe , je
tire au hazard de la cassete abécédique
les cartes X , M , C , T , S , P , F , G , J
etc. après quoi je montre à un enfant de
deus à trois ans , ou à sa gouvernante la
manière de ranger ces mèmes cartes sur
la table du premier bureau abécédique
c'est à dire de les présenter et de les poser
vis à vis la mème letre ou figure marquée
sur chaque carte. Je mets donc la
carte X vis à vis la letre ou caractère X ,
la carte M vis à vis la letre M ; je fais
la mème chose des autres cartes tirées au
hazard , et je les présente tout le long de
1'4 BC etc. qui regne imprimé sur le lia
b c
2
II. Vol. teau ,
DECEMBRE. 1730. 2781
prateau
, la tringle ou la regle de bois qui
indique vis à vis de l'enfant le deriere
de la table abécédique , come on le
tique en province aus bureaus de la poste,
L'enfant qui ne sait pas encore le nom des
letres poura cependant présenter , et ranger
les cartes vis à vis les signes dont elles
sont marquées , en atendant qu'il sache
leur nom et leur vraie dénomination , ce
qui doit ètre estimé environ la moitié de
la silabisation . un enfant sourd et muet
peut être mis de bone heure à l'exercice
du bureau tipografique , et y aprendre
par les ieus la plupart des choses que les
autres aprènent par l'oreille.
2º Claffe.
Un enfant qui conoìt bien la figure
le vrai nom et la valeur réèle et efective
des letres doit ètre mis à l'exercice de la
segonde classe du bureau latin composé
de deus rans de logetes , l'un pour l'usage
des letres capitales , et l'autre pour
celui des petites letres . Je montre donc à
l'enfant et à son domestique la manière
de ranger , de composer , d'imprimer ou
d'écrire sur la table du bureau tipografique
les 16 cartes ou les 16 letres nécessaires
pour former la ligne des deus mots
latins dominus dominorum , et ensuite les
yint et une cartes ou letres nécessaires
44. Vol
pour
2781 MERCURE DE FRANCE
former une autre ligne composée
pour
de ces sis mots françois mon dieu , je vous
aime bien. Je fais pratiquer la mème chose
à l'égard des autres mots latins ou
françois , c'est à dire que l'enfant les imprime
et les écrit en quelque manière par
le moyen de l'ABC mouvant , en employant
, etrange ant sur la table en une
ligne autant de cartes qu'il y a de letres
dans chaque mot , ou dans chaque frase
qu'on lui done à imprimer.
fais
3º Claffe.
Lorsque l'enfant a travaillé avec succès
à l'exercice de la segonde classe , je le
passer au plutot au jeu de la troisième
classe ou du bureau françois latin , et je
lui montre pour lors la manière d'imprimer
les mots et les frases , non seulement
letre à letre , come le pratiquent
les imprimeurs ordinaires , mais encore
selon le sistème des sons de la langue françoise
; c'est à dire , que je lui enseigne à
chercher métodiquement les 16. cartes ou
les 16 letres nécessaires pour former la
mème ligne déja imprimée en 21. letres,
mon dieu , je vous aime bien , et c'est ici la
véritable et la principale classe où l'enfant
aprend par pratique et par téorie l'usage
des letres , des sons , des chifres , et des
signes employés dans l'impression des
II. Vollivres
DECEMBRE.
1730.
2791
livres ; c'est ici qu'il se forme dabord à
l'ortografe des sons et de l'oreille , en
atendant qu'il aprene l'ortografe des ieus
ou de l'usage vulgaire.
4. Classe.
Quand
l'enfant sait
imprimer letre
letre , et selon les sons de la langue , les
mots et les lignes qu'on lui dicte ou qu'on
lui done sur une carte , je le mets à la
quatrième classe . C'est cèle du casseau du
rudiment
pratique , et je lui montre à
imprimer non seulement letre à letre,sonà
son , mais encore mot à mot ,
employant
par exemple ,sis cartes pour former la mè
me ligne ci dessus ,mon dieu , je vous aime
bien , et ainsi des autres lignes en latin et
en
françois , come on l'a fait en composant
le tème gravé au bas de la planche
du bureau
tipografique §. 12 .
L'avantage des deus premieres classes
consiste à pouvoir amuser et instruire les
enfans de bone heure ; et par une métode
plus agréable , plus courte , plus facile et
plus sure que la métode vulgaire .
L'avantage de la troisième classe est de
mètre les petits enfans en état non seulement
de
travailler utilement seuls et en
l'absence des maitres , mais encore d'aprendre
de bone heure à conoìtre , à sentir,
et à distinguer les sons de chaque mot,
II. Vol.
Co
2792 MERCURE DE FRANCE
ce que bien des gramaìriens , s'il m'est
permis de le dire , ignorent toute leur vie.
L'avantage de la quatrième classe est de
metre un enfant en état d'aprendre les
langues mortes,avant que de savoir écrire,
en imprimant sur la table du bureau les
mots , les lignes et les tèmes qu'on lui aura
dictés ou qu'on lui aura donés sur des
cartes. Or tous ces avantages incomparablement
plus grans que les avantages des
métodes et des rudimens vulgaires, doivent
nécessairement influer en bien sur
la suite des études et même sur toute
la vie ; car par là on préserve les enfans:
de l'oisiveté , de la fénéantise etc. et on
leur épargne les dégouts et l'amertume
des métodes vulgaires , en un mot , on
leur done de bone heure le gout du travail
, du devoir , et des bones choses , ce
que l'experience a déja heureusement
confirmé sur plusieurs enfans.
,
§. 12. Exemple de deus petits tèmes gravés
sur laplanche de la bibliotèque des enfans,
et donés sur une carte à un enfant qui
doit les composer sur la table du les bure an
tipografique.
L'enfant aïant lu et relu ces tèmes ;
poura ensuite les composer sur la table
du bureau , de la mème maniere qu'il l'a
II. Vol.
praz
DECEMBRE. 1730 2793
pratiqué à l'égard des lètres , et des
mieres combinaisons en latin et en françois.
9
ab bo fli pru Bb
Dd Pp Qq & f
§ J'aime Dieu , parce qu'il
¶ Ego amo Deum , quia ille
eft bo ainfi foit - il.
eft bon Amen
A Paris ce 29. Jui
Parifiis die XXIX . Junii
1730. &c. Fin.
M. DCC. XXX. &c. Finis.
pre-
Pour lui montrer cet exercice , je prens
dans sa cassete les deus crois de pardieu
ou de Jesus , les dis combinaisons des
lètres qui ont servi de premier amusement
literaire , je range surla table les
dis cartes de ces dis combinaisons élementaires
; mais pour le tème interlinéaire
latin-françois , j'ai recours au
F
4
1
II. Vol Bij grand
2794 MERCURE DE FRANCE
·
grand bureau , et je prens dans les lọ-
gètes des signes le paragrafe §.et le pié de
mouche , ensuite je cherche le J' ou
lej capital apostrofé dans la celule du
J , ou dans cèle du pronom de la première
persone ( Ego ) J' , je du rudiment
pratique , que je continue toujours d'expliquer
à l'enfant. Je prens la diftongue
oculaire ai dans la troisième colone ou
celule des è ouverts composés de plusieurs
lètres et au- dessous de la celule des chifres
VII 7. ensuite le m et l'e muet dans leurs
celules , ce qui me done le premier mot
en quatre sons et en quatre cartes , que
je range à l'ordinaire . Ce seroit, par exemple
, une faute tipografique dans cète
classe , d'avoir employé les deus cartes a
pour le seul son de l'è ouvert du
et i
mot j'aime.
Pour le latin j'opère de- mème , je prens
en caracteres rouges italiques ou diferens
et manuscrits , le pronom Ego, dans la lo- gète
des pronoms
de la premiere
perso- ne et le mot amo dans le rudiment
ou
dans le dictionaire
pratique
, à la logète
des verbes ; ce que je montre
et explique
peu à peu à l'enfant , pour lui rendre
sensibles
toutes les parties du discours
. Dn poura composer
le françois
tout de
suite , et après cela le latin , ou chaque
langue mot à mot, ce qui fera plus d'im-
II. Vol. pres
DECEMBRE. 1730. 2795
de pression à l'enfant , et lui permetra
bien espacer les lètres et les mots , mais
il sera bon de pratiquer l'une et l'autre
manière pour varier l'exercice du jeu tipografique.
Je
prens le D capital
, la voyele
i et la
diftongue
oculaire
eu , dans
leurs
celules
,
et je range
ensuite
les trois
cartes
des trois
sons
du mot
Dien. Ce seroit
une faute
tipografique
dans
cette
classe
, d'employer
les deus
cartes
e et u pour
le seul son de
l'e françois
soutenu
en ; l'enfant
qui ,dans
la segonde
classe
, comence
d'imprimer
ou de composer
avec
le seul
premier
bureau
latin
, suivra
le sistème
des lètres
,
come
les imprimeurs
ordinaires
, mais
dès.
que l'enfant
sera mis au bureau
françoislatin
de la troisième
classe
, il doit
ètre
enseigné
et montré
selon
le sistème
des
sons. Je prens
le mot
Deus
dans
le dictionaire
à la celule
D des
noms
apellatifs
, et je mets un m sur le s du mot
Deus,
ou bien
je prens
um dans
la logète
des
terminaisons
des noms
, et je le mets
sur l'us
du mème
mot
Deus , ou bien
je prens
le
D , l'e et l'um
dans
leurs
logètes
, de mème
que les virgules
.
Je trouverai parceque dans le dictionalre
à la celule P des indéclinables , ou les
trois silabes par , ce , qu' , dans trois logètes
diferentes , savoir par , dans la lo-
II. Vol. B iij gète
2796 MERCURE DE FRANCE
gète des indeclinables du bureau tipografique;
ce, dans la celule du pronom hic, et
le qu'apostrofé dans cèle du pronom relatif
qui ou dans la troisiéme celule de la colone
q composé. Je trouve également il dans la
celule du pronom de la troisiéme persone.
La setiéme celule du plus haut rang où
est le tems present de l'indicatif , done
le verbe est , à moins qu'il ne soit encore
dans la celule du verbe substantif, qui est
dans le mème rang. Le mot bo , se prend
dans la logète du b , et dans cèle de la
voyele nazale , en deus cartes pour les
deus sons , au lieu d'en doner trois , qui
d'abord pourolent induire l'enfant en erreur
et lui faire lire b , o , ne , au lieu de
b, ō; ce qui est important pour faire bien
distinguer le n consone et le n nazal ;
distinction utile , qui ne doit point scandaliser
les témoins de cet exercice literaire
, puisque les voyeles nazales á , é ,
í , õ , ũ , où les voyeles à titres se trouvent
non - seulement dans de vieus livres,
mais encore dans des breviaires et dans
des HEURES de l'anée courante. Le latìn
se compose de mème , on prend quia
dans la celule des indéclinables du bureau
ou du dictionaire , et ille , est dans
leurs celules come en françois , de mème
que pour le mot bonus , qu'on trouvera
dans la celule B des noms adjectifs , ou
II.Vol.
bien
DECEMBRE. 1730. 2797
bien on prendra les lètres b , o , n , dans
leurs celules , et le bus ou le petit abregé
dans la troisième celule de la colone u .
Pour le mot composé ainsi soit- il , je
prens un ai d'une seule carte dans les
celules des voyèles nazales ; si , s , oit,-il,
dans leurs logères ; savoir , si , dans la
troisiéme logète de la colone f, qui me
done le s ; oit , dans les terminaisons des
verbes françois ; le tiret apelé division ,
dans les logères des signes , et il dans
cèle de la troisiéme persone . Le mot latin
amen , se trouvera dans la celule A des
indéclinables du dictionaire tipografique ;
les poins dans leur logète ; là accentué
dans la troisième logète de la colone a ;
pour le mot Paris , on cherchera et l'on
a toutes les lètres de ce mot ,a moins
qu'on ne l'ut mis dans la logète des noms
substantifs , dans la logète géografique , ou
dans la logète des noms propres à la lètre
P du dictionìare ; ce, dans la celule du
pronom hit ; 29. et 1730. en latin et en
françois dans la logète du livrèt , ou dans
la derniere des chifres . Ju , en trois cartes
pour les trois sons pris dans les trois celules
du J , u , 7 : etc. dans la troisieme
celule de la colone ; fi en deus cartes
pour les deus sons f, i , pris dans leurs celules
, et le mot finis dans la logète F
des mots apellatifs du dictionaire tipo-
1.
II. Vol. Bilj gra2798
MERCURE DE FRANCE
grafique. Le mot die latin est pris dans la
logète des paradigmes ou des exemples
de la cinquieme déclinaison , etc.
la
On voit par la composition de ce petit
tème , de quelle naniere on doit s'y prendre
pour tous les autres , l'essentiel est
de bien expliquer et de bien faire sentir
à l'enfant la nature , l'usage de chaque
partie du discours , en començant par
langue françoise et passant ensuite à la
langue latine , c'est ainsi qu'on montrera
peu à peu et en mème tems les raports
d'une langue à l'autre. Quand l'enfant
aura plusieurs fois le mème mot dans
son tème , il ne le trouvera qu'une fois
dans le dictionaìre de son bureau , et cela
sufit , ensuite il composera les autres avec
les lètres et les sons de l'A B C mouvant ,
selon les règles de la segonde et de la troisième
classe , je dis ceci par raport aus
mots de moins d'usage , et non pour les
verbes auxiliaires , les pronoms , les prépositions
, l'article et autres mots qui revienent
souvent. J'oubliois de dire que
quand le mot latin sera le mème que le
mot françois , à la terminaison près , il
sufira d'ajouter cète terminaison latine
sous le mot françois ; par exemple : pour
metre à l'acusatif les mots action , immortalité
, etc. on aprendra à l'enfant qu'il
sufit de metre les cartes onem sous l'o d'ac
II. Vol.
tion
DECEMBRE . 1730. 279 9
tion , et cèles d'atem , sous l'é du mot immortalité,
ce qui doit s'entendre et se pra
tiquer pour toutes les parties du discours
déclinables , indéclinables et conjugables,
qui ne seront distinguées du latin que
par les seules terminaisons , et c'est ici
que l'enfant comence de bone heure à
mieus apercevoir les raports et les diferences
de la langue latine et de la langue
françoise avantage téorique et pratique,
que ne peuvent doner aussi - tot les
rudimens ordinaires , fussent- ils tous les
jours articulés et récités sans faute depuis
le comencement jusqu'à la fin.
En voilà , je pense , bien assés pour
metre au fait les maitres judicieus et non
prévenus , qui n'ignorent pas tout à-fait
la doctrine des sons de la langue françoise ,
ceus qui n'en ont aucune conoìssance
pouront lire les essais de M. l'Abé de Dangeau
, et la grammaire du R. P. Buffier
suposé que ces maitres aiment l'analise des
choses et les reflexions sur cète matiere ,
sans quoi ils ne pouront jamais savoir ces
minuties à fond, l'étude én est cependant
nécessaire aus bons maitres qui se piquent
de bien montrer ; l'indiference ou le mépris
sur cet article ne peut jamais leur
faire honeur. Quelques petites que puissent
paroître ces minuties et ces reflexions
aus ïeus de ceus de certaines persones in-
II.Vel.
Bv Ca
2800 MERCURE DE FRANCE
capables de juger du pris et du vraì mérite
des petites choses , il n'en est pas
moins vrai que les maltres , les régens , et
les professeurs payés pour enseigner les
enfans , doivent ètre des premiers à
aprouver la métode du bureau tipografique
suposé qu'elle produise les efets
avantageus que je lui atribue , et qu'elle
alt en bien des choses la superiorité que
je luidone sur toute autre métode conue,
verité que je vais démontrer dans la huitiélètre
et que je ne crains point de publier
tous les jours au centre mème du pays latin,
en faveur des enfans de notre Empire et
des enfans de toute l'Europe . Je suis , etc.
Nota. Les persones curieuses de lire toutes
Les letres sur la biblioteque des enfans , prendront
la peine d'en comencer la lecture dans
le segond volume du Mercure du mois de
Juin 1730 .
On trouvera dans le Mereure de Janvier
un abregé somaire , ou une récapitulation de
tous les avantages de la métode du bureau.
pografique.
bibliotèque des enfans , etc ..
§. 7. Casseau portatif de sis celules.
Ebles literaires de l'enfant , on augaugmentant
peu à peu les meumonte
en même tems le nombre de ses
idées ; on passe du simple au composé, et
du facile au dificile , ou au moins facile.
L'enfant reçoit encore avec plaisir un casseau
portatifde sis celules , trois en haut
et trois en bas , pour les tèmes à lire ou
à faire ; savoir , deus celules pour les
tèmes françois , deus pour les tèmes latins,
II.Vol
et
DECEMBRE. 1730. 2771
et deus pour les tèmes en caractères itafiques
ou manuscrits. Ce casseau poura
entrer dans la cassète , et servir à tenir
les premières cartes donées à l'enfant , et
mème à tenir ensuite le jeu des declinaisons
et des conjugaisons .
Il faut avoir soin de retirer de ces sis
logètes , et en l'absence de l'enfant, les tèmes
qu'il a bien lus, bien faits , et en faire
de petits jeus , dans lesquels on poura de
tems en tems le faire relire après avoir
batu , melé et doné à couper les cartes ,
come l'on a fait en lui montrant à conoltre
les lètres ; cète aparence de jeu
réussit toujours. D'ailleurs , si l'on ne retiroit
de tems en tems quelques tèmes
de ces log tes , le grand nombre pourolt
fatiguer l'élève et mème le dégouter. On
doit y laisser cependant les tèmes historiques
, conus et afectionés ; de peur de
facher l'enfant . très - sensible à l'enlevement
de ses petits éfets. Tout est digne
d'atention , quand on veut voir de grans
progrès , tels qu'on les a vus dans un enfant
qui à trois ans , et sans épeler ,
lisoit bien dans plusieurs livres latins et
françois, et mème dans des manuscrits .
On n'auroit jamais cru que dans quel
ques mois de plus , il ût pris plaísir à séparer
lui- mème les tèmes qu'il savoit bien
Lire , d'avec les autres , et de les mètre
13
II. Vola
dans .
2772 MERCURE DE FRANCE
dans des celules diférentes . L'enfant lisoit
seul distinctement et à haute vois , dans
divers petits livres et sur des cartons ,
pendant des heures entieres , et toujours
avec plaisir et en badinant , si l'on avoit
voulu le suivre il auroit lassé les autres ,
plutot que de se lasser lui- mème , il aìmolt
à lire à haute vois , quoique seul ; le
petit Guillot fait à peu près la mème chose
dans le fameus colège où il est à present
, avec son bureau tipografique. La
plupart des écoliers ne lisent pas volontiers
seuls , ils ont d'ailleurs peine à lire ,
faute d'avoir été bien montrés , ou pour
avoir été rebutés par les épines de la métode
vulgaire , ou faute d'habitude à pouvoir
lire à livre ouvert toute sorte de livres
françois et latins , en prose et en vers.
Au moindre dégout ou ennui qu'on apercevoit
dans le petit Candiac , on le menoit
d'abord ailleurs , et ce n'étoit que
par récompense qu'une autrefois on le remetoit
en possession de son cabinet ; on
ne le menaçoit de l'en faire fortir .que
pour le punir de quelque faute morale ,
et non literaire ; ce qui produisoit tout
l'éfet possible : le bureau étoit toujours
inocent , et cheri de l'enfant.
§ . 8. Porte-tèmes , sac , etc.
La métode du bureau tipografique est
II. Vol.
si
DECEMBRE . 1730. 2773
si amusante dans le plus fort de son instruction
, qu'elle fournit tous les jours
quelque idée nouvele et ingénieuse pour
augmenter le nombre des éfets et des
idées literaires de l'enfant. Il faudra lui
doner un petit sac dans lequel il puisse
tenir une centaine de cartes numerotées ,
qui seront autant de tèmes choisis sur
l'histoire et sur la fable. On poura aussi
faire à l'enfant un joli porte- tèmes de sis
poches , numerotées de bas en haut , I.
2. 3. 4. 5. 6. pour y tenir les tèmes d'une,
de deus , de trois , de quatre , de cinq
et de sis lignes. Ce porte- tèmes fait de
quelque étofe , peut être pendu à un
clou , à un crochet , et à la hauteur de
l'enfant, qui y tiendra ses tèmes les plus
beaus. Cète espece de trousse servira aussi
ensuite pour les sis cas des terminaisons ,
des noms , ou des declinaisons ; pour les
modes et les tems des verbes conjugués ,
etc. Le bureau de l'imprimerie devenant
familier à l'enfant , on doit songer à celui
du rudiment pratique , et à celui du dictionaire
que l'on ppeeuutt aussi réduire en
casserins , pour suivre la rapidité des progrès
literaires de l'enfant amusé et ocupé
des jeus tipografiques.
§. 9. Rudiment pratique.
Le rudiment composé d'un casseau
II.Vol.
de
1774 MERCURE DE FRANCE
de deus rans de cassetins , met aus cinq
premiers d'en bas les cinq declinaisons ,
ou les cas et leurs terminaisons a , a, am,
â; arum , abus , is , as , etc. us , i , 0,um,
eorum , is , os , etc. et au 6 cassetin on.
met encore de semblables terminaisons
pour les noms des cinq declinaisons ;
aus cinq logètes d'en haut on met les
cinq pronoms, ego, tu , ille, hic,qui, en latin
et en françois , chaque cas séparement
sur des cartes en noir et en rouge ou en
caractére manuscrit ; et à la 6 , les ter
minaisons enclitiques des pronoms.Exem
ple en latin ; nam , libet , etc. exemple en
françois , ci , la , - meme , etc..
Les cinq logètes suivantes sont pour
présent , l'imparfait , le passé ou le prétérit
parfait , le plusque parfait, et le fu
tur de l'indicatif ; et les cinq logètes d'en
bas sont pour les mèmes tems du subjonctif;
les deus suivantes d'en haut sont
l'une pour l'impératif , l'autre pour le
gérondif et les supins ; les deus d'en bas,
Fune pour l'infinitif et l'autre. pour les
participes actifs et passifs . Ensuite en haut
les figuratives ou les terminaisons actives
; et en bas les terminaisons passives
des verbes , quoiqu'il y en ait déja de distribuées
dans les logètes de tous les tems
de chaque mode.
· -
**
le
Les quatre logètes suivantes en haut et
.
II. Vol. en
DECEMBRE. 1730. 2775
en bas sont pour mètre des exemples des
verbes comuns , déponens , neutres , irégu
liers ,fubstantifs , vocatifs , défectifs , impersonels
, réciproques, etc. selon l'ordre que
chacun jugera le plus convenable , sans
s'asservir à aucun . On doit encore dire ici
que metant toutes les parties du discours
dans des logètes , c'est moins pour faciliter
à l'enfant l'expedition de son tème
que pour lui aprendre à conoìtre et
sentir l'usage de toutes ces diferentes parties
du discours , et cela dans un age propre
à saisir plutot par pratique que par
téorie le distinctif et la nature de tous
les mots apelés vulgairement parties d'oraison.
Si les maitres se flatent de pouvoir
bien endoctriner leurs élèves avec ·
ła seule métode des rudimens vulgaires;
à plus forte raison doivent- ils esperer de
le faire encore mieux , plus facilement
et plutot avec le nouveau secours du
bureau tipografique à cent quatre- vint
bouches toujours ouvertes pour l'ins
truction de l'enfant.
La logète suivante qui est à la colone
T, contient en haut les terminaisons
françoises des verbes, et en bas les terminaisons
françoises des noms , et des
et des pronoms.
Quand l'enfant saura distinguer les
verbes substantifs et auxiliaires je suis ,
etc. j'ai , etc. il faudra les distribuer dans
11. Vol..
Ies
2776 MERCURE DE FRANCE
و
les logètes des tems , de l'indicatif et du
fubjonctif, afin qu'il aprene à mieus connoitre
par pratique et par sentiment ,
les modes , les tems , les persones , et les
nombres des verbes. Des dis logètes suivantes
, la ie en haut contient le verbe
auxiliaire françois , je suis , tu es , il est ,
etc. et en bas le verbe auxiliaire ; j'ai ,
tu as , il a , etc. la 2º en haut , contient des
noms substantifs et en bas , l'article
françois le , la , les , etc. Cète logète de
l'article françois est d'un grand usage et
instruit de bone heure l'enfant , la 3e en
haut , contient des adjectifs , des positifs,
des comparatifs , et des superlatifs ; et
en bas , des terminaisons pour les dégrés
de comparaison ; exemp. ïor, ïus , ssimus ,
etc. la 4 , haut et bas , toute sorte de
pronoms , françois et latins , démonstratifs
et possessifs ; la se en haut , des verbes
françois ; et en bas , des participes
françois le 6 en haut est pour les participes
, les questions de lieu , les indéclinables
, adverbes , prépositions , conjonctions
, et interjections en latin; et en
bas pour
les mèmes mots françois, c'est-àdire
que les particules séparables et inséparables
pouront aussi y avoir place. Ces
mèmes mots passeront ensuite dans les
logètes du dictionaire , selon l'ordre abécédique.
Les quatre logètes suivantes en
;
II. Vol. haut
DECEMBRE. 1730. 2777
haut , sont pour les genres , les déclinaisons
, les conjugaisons
, et la sintaxe. On
peut y mètre bien des noms , des verbes
et les principales
regles de la métode de
MM. de P.R. ou de meilleures, en prose et
non en vers;ce qui fournira le sujet de plus
sieurs petits tèmes élementaires
, en latin
et en françois , en glose , mot à mot , ou
en interlinéaire
. Les quatre derniéres
logètes
d'en bas sont pour doner des exemples
de toutes ces regles , et de toutes ces
espèces
exemple
: Hic homo , inis. amo ,
avi. ego amo deum , etc. ce qui seroit trop
long à détailler
ici ; on prendra donc là
peine d'aler voir la garniture
et l'assortiment
de quelque bureau complet et ent
plein exercice,come celui du petit Guillot,
qui en sis mois , a apris à lire le latin
le françois , et le grec , et qui sans savoir
écrire s'ocupe
avec succès à la version
et à la composition
des tèmes qu'on lui
done sur des cartes ou sur des livres , et
qu'on tache de lui rendre sensibles par
la doctrine
tipografique
, et par la prati
que journalière
de la version interlinéaire
.
§ .10. Dictionaire
de sis rans de cassetins.
Le dictionaire composé d'un casseau de
sis rangées de 22 ou de go celules chacune ,
metra abecediquement dans la 1 rangée
en bas les verbes et les participes ; dans la
II.Vol.
2de
2778 MERCURE DE FRANCE
2 de, en montant on metra les noms adjec
tifs ; dans la 3e les noms apellatifs ; dans
la 4. les indeclinables , come adverbes ,
prépositions, conjonctions, interjections ;
dans la s . les noms propres qui sont autant
de racines historiques qu'il faut do
her et prodiguer à l'enfant selon son age ,
son état , sa condition et surtout relativement
à la profession à laquelle on le
destine. Dans la 6 rangée on y tiendra le
magasin abécedique des mots de toute
partie du discours , l'étiquete des rangées
sera mise perpendiculairement sur le bois
du premier montant à la tête de chaque
rang ; et l'on metra les letres de l'A , B
Chorisontalement au haut de chaque
colone sur le bois de la plus haute traver
, la letre K sera mise à coté du Qan
haut de sa colone , et les letres X , Y , Z
feront l'étiquete de la 22° colone qui est
la derniere du dictionaìre ; on pouroit se
passer des autres huit colones, suposé que
l'endroit ne permit pas toute la longueur
du dictionaire ou de la bibliotèque de
l'enfant. Les montans et les traversans
du dictionaire ne sont que de trois à
quatre
lignes d'épaisseur , excepté ceus de la
caisse ou du bâtis exterieur qui seront de
neuf lignes ou de la hauteur du corps
des lètres capitales qui doivent servir à
étiqueter les rans et les colones des cassetins.
Pour
DECEMBRE. 1730. 2779
Pour profiter des huit dernières logètes
de chaque rang , on poura mètre au haut
de la colone de la 23 logète , et sur le
bois de la traverse , l'étiquète du mot
noms ; et au bas de la colone sur le bois
de la plus basse travèrse on metra la lètre
a pour indiquer la logète de la 1 ° declinaison
; les autres trous de la colone
pouront également servir pour les autres
declinaisons ; et la 6. logète de cète colone
sera pour les noms de nombre. La
24. colone en haut sera marquée du mot
pronoms et le bas de la colone sera marqué
du mot ego ; les autres logètes de la colone
étant pour toute sorte de pronoms.
Les 25 et 26 colones en haut seront
marquées des mots verbes , verbes ; et au
plus bas elles seront marquées des mots
indicatif, subjonctif; ces logètes serviront
de suplément et de magasin pour tenir
les cartes qui ne pouront plus ètre mises
ou contenues dans les logètes du rudiment
, etc.
,
,
Les quatre dernieres colones en haut
et sur le bois de la traverse , seront marquées
des mots histoire , fable , géografie
cronologie quand le mot ne poura pas
ètre mis tout au long , on le metra en
abregé ou simplement en petites lètres
initiales ; au bas de ces quatre colones et
sur le bois de la traverse on metra les
mots
2-780 MERCURE DE FRANCE
mots bible , mitologie , sphere , époques , en
petites lètres initiales , files capitales ocupent
trop d'espace. La caisse de ce dictionaire
sera mise en long ou d'une maniere
brisée et en plusieurs lignes vis- àvis
du bureau tipografique , ou à coté
ou deriere et adossée selon que le lieu et
les fenètres de la chambre le permetront.
§ . 11. Claffes du bureau tipografique.
Je divise en quatre classes l'exercice du
bureau tipografique
,
Premiere classe.
Pour le jeu de la première classe , je
tire au hazard de la cassete abécédique
les cartes X , M , C , T , S , P , F , G , J
etc. après quoi je montre à un enfant de
deus à trois ans , ou à sa gouvernante la
manière de ranger ces mèmes cartes sur
la table du premier bureau abécédique
c'est à dire de les présenter et de les poser
vis à vis la mème letre ou figure marquée
sur chaque carte. Je mets donc la
carte X vis à vis la letre ou caractère X ,
la carte M vis à vis la letre M ; je fais
la mème chose des autres cartes tirées au
hazard , et je les présente tout le long de
1'4 BC etc. qui regne imprimé sur le lia
b c
2
II. Vol. teau ,
DECEMBRE. 1730. 2781
prateau
, la tringle ou la regle de bois qui
indique vis à vis de l'enfant le deriere
de la table abécédique , come on le
tique en province aus bureaus de la poste,
L'enfant qui ne sait pas encore le nom des
letres poura cependant présenter , et ranger
les cartes vis à vis les signes dont elles
sont marquées , en atendant qu'il sache
leur nom et leur vraie dénomination , ce
qui doit ètre estimé environ la moitié de
la silabisation . un enfant sourd et muet
peut être mis de bone heure à l'exercice
du bureau tipografique , et y aprendre
par les ieus la plupart des choses que les
autres aprènent par l'oreille.
2º Claffe.
Un enfant qui conoìt bien la figure
le vrai nom et la valeur réèle et efective
des letres doit ètre mis à l'exercice de la
segonde classe du bureau latin composé
de deus rans de logetes , l'un pour l'usage
des letres capitales , et l'autre pour
celui des petites letres . Je montre donc à
l'enfant et à son domestique la manière
de ranger , de composer , d'imprimer ou
d'écrire sur la table du bureau tipografique
les 16 cartes ou les 16 letres nécessaires
pour former la ligne des deus mots
latins dominus dominorum , et ensuite les
yint et une cartes ou letres nécessaires
44. Vol
pour
2781 MERCURE DE FRANCE
former une autre ligne composée
pour
de ces sis mots françois mon dieu , je vous
aime bien. Je fais pratiquer la mème chose
à l'égard des autres mots latins ou
françois , c'est à dire que l'enfant les imprime
et les écrit en quelque manière par
le moyen de l'ABC mouvant , en employant
, etrange ant sur la table en une
ligne autant de cartes qu'il y a de letres
dans chaque mot , ou dans chaque frase
qu'on lui done à imprimer.
fais
3º Claffe.
Lorsque l'enfant a travaillé avec succès
à l'exercice de la segonde classe , je le
passer au plutot au jeu de la troisième
classe ou du bureau françois latin , et je
lui montre pour lors la manière d'imprimer
les mots et les frases , non seulement
letre à letre , come le pratiquent
les imprimeurs ordinaires , mais encore
selon le sistème des sons de la langue françoise
; c'est à dire , que je lui enseigne à
chercher métodiquement les 16. cartes ou
les 16 letres nécessaires pour former la
mème ligne déja imprimée en 21. letres,
mon dieu , je vous aime bien , et c'est ici la
véritable et la principale classe où l'enfant
aprend par pratique et par téorie l'usage
des letres , des sons , des chifres , et des
signes employés dans l'impression des
II. Vollivres
DECEMBRE.
1730.
2791
livres ; c'est ici qu'il se forme dabord à
l'ortografe des sons et de l'oreille , en
atendant qu'il aprene l'ortografe des ieus
ou de l'usage vulgaire.
4. Classe.
Quand
l'enfant sait
imprimer letre
letre , et selon les sons de la langue , les
mots et les lignes qu'on lui dicte ou qu'on
lui done sur une carte , je le mets à la
quatrième classe . C'est cèle du casseau du
rudiment
pratique , et je lui montre à
imprimer non seulement letre à letre,sonà
son , mais encore mot à mot ,
employant
par exemple ,sis cartes pour former la mè
me ligne ci dessus ,mon dieu , je vous aime
bien , et ainsi des autres lignes en latin et
en
françois , come on l'a fait en composant
le tème gravé au bas de la planche
du bureau
tipografique §. 12 .
L'avantage des deus premieres classes
consiste à pouvoir amuser et instruire les
enfans de bone heure ; et par une métode
plus agréable , plus courte , plus facile et
plus sure que la métode vulgaire .
L'avantage de la troisième classe est de
mètre les petits enfans en état non seulement
de
travailler utilement seuls et en
l'absence des maitres , mais encore d'aprendre
de bone heure à conoìtre , à sentir,
et à distinguer les sons de chaque mot,
II. Vol.
Co
2792 MERCURE DE FRANCE
ce que bien des gramaìriens , s'il m'est
permis de le dire , ignorent toute leur vie.
L'avantage de la quatrième classe est de
metre un enfant en état d'aprendre les
langues mortes,avant que de savoir écrire,
en imprimant sur la table du bureau les
mots , les lignes et les tèmes qu'on lui aura
dictés ou qu'on lui aura donés sur des
cartes. Or tous ces avantages incomparablement
plus grans que les avantages des
métodes et des rudimens vulgaires, doivent
nécessairement influer en bien sur
la suite des études et même sur toute
la vie ; car par là on préserve les enfans:
de l'oisiveté , de la fénéantise etc. et on
leur épargne les dégouts et l'amertume
des métodes vulgaires , en un mot , on
leur done de bone heure le gout du travail
, du devoir , et des bones choses , ce
que l'experience a déja heureusement
confirmé sur plusieurs enfans.
,
§. 12. Exemple de deus petits tèmes gravés
sur laplanche de la bibliotèque des enfans,
et donés sur une carte à un enfant qui
doit les composer sur la table du les bure an
tipografique.
L'enfant aïant lu et relu ces tèmes ;
poura ensuite les composer sur la table
du bureau , de la mème maniere qu'il l'a
II. Vol.
praz
DECEMBRE. 1730 2793
pratiqué à l'égard des lètres , et des
mieres combinaisons en latin et en françois.
9
ab bo fli pru Bb
Dd Pp Qq & f
§ J'aime Dieu , parce qu'il
¶ Ego amo Deum , quia ille
eft bo ainfi foit - il.
eft bon Amen
A Paris ce 29. Jui
Parifiis die XXIX . Junii
1730. &c. Fin.
M. DCC. XXX. &c. Finis.
pre-
Pour lui montrer cet exercice , je prens
dans sa cassete les deus crois de pardieu
ou de Jesus , les dis combinaisons des
lètres qui ont servi de premier amusement
literaire , je range surla table les
dis cartes de ces dis combinaisons élementaires
; mais pour le tème interlinéaire
latin-françois , j'ai recours au
F
4
1
II. Vol Bij grand
2794 MERCURE DE FRANCE
·
grand bureau , et je prens dans les lọ-
gètes des signes le paragrafe §.et le pié de
mouche , ensuite je cherche le J' ou
lej capital apostrofé dans la celule du
J , ou dans cèle du pronom de la première
persone ( Ego ) J' , je du rudiment
pratique , que je continue toujours d'expliquer
à l'enfant. Je prens la diftongue
oculaire ai dans la troisième colone ou
celule des è ouverts composés de plusieurs
lètres et au- dessous de la celule des chifres
VII 7. ensuite le m et l'e muet dans leurs
celules , ce qui me done le premier mot
en quatre sons et en quatre cartes , que
je range à l'ordinaire . Ce seroit, par exemple
, une faute tipografique dans cète
classe , d'avoir employé les deus cartes a
pour le seul son de l'è ouvert du
et i
mot j'aime.
Pour le latin j'opère de- mème , je prens
en caracteres rouges italiques ou diferens
et manuscrits , le pronom Ego, dans la lo- gète
des pronoms
de la premiere
perso- ne et le mot amo dans le rudiment
ou
dans le dictionaire
pratique
, à la logète
des verbes ; ce que je montre
et explique
peu à peu à l'enfant , pour lui rendre
sensibles
toutes les parties du discours
. Dn poura composer
le françois
tout de
suite , et après cela le latin , ou chaque
langue mot à mot, ce qui fera plus d'im-
II. Vol. pres
DECEMBRE. 1730. 2795
de pression à l'enfant , et lui permetra
bien espacer les lètres et les mots , mais
il sera bon de pratiquer l'une et l'autre
manière pour varier l'exercice du jeu tipografique.
Je
prens le D capital
, la voyele
i et la
diftongue
oculaire
eu , dans
leurs
celules
,
et je range
ensuite
les trois
cartes
des trois
sons
du mot
Dien. Ce seroit
une faute
tipografique
dans
cette
classe
, d'employer
les deus
cartes
e et u pour
le seul son de
l'e françois
soutenu
en ; l'enfant
qui ,dans
la segonde
classe
, comence
d'imprimer
ou de composer
avec
le seul
premier
bureau
latin
, suivra
le sistème
des lètres
,
come
les imprimeurs
ordinaires
, mais
dès.
que l'enfant
sera mis au bureau
françoislatin
de la troisième
classe
, il doit
ètre
enseigné
et montré
selon
le sistème
des
sons. Je prens
le mot
Deus
dans
le dictionaire
à la celule
D des
noms
apellatifs
, et je mets un m sur le s du mot
Deus,
ou bien
je prens
um dans
la logète
des
terminaisons
des noms
, et je le mets
sur l'us
du mème
mot
Deus , ou bien
je prens
le
D , l'e et l'um
dans
leurs
logètes
, de mème
que les virgules
.
Je trouverai parceque dans le dictionalre
à la celule P des indéclinables , ou les
trois silabes par , ce , qu' , dans trois logètes
diferentes , savoir par , dans la lo-
II. Vol. B iij gète
2796 MERCURE DE FRANCE
gète des indeclinables du bureau tipografique;
ce, dans la celule du pronom hic, et
le qu'apostrofé dans cèle du pronom relatif
qui ou dans la troisiéme celule de la colone
q composé. Je trouve également il dans la
celule du pronom de la troisiéme persone.
La setiéme celule du plus haut rang où
est le tems present de l'indicatif , done
le verbe est , à moins qu'il ne soit encore
dans la celule du verbe substantif, qui est
dans le mème rang. Le mot bo , se prend
dans la logète du b , et dans cèle de la
voyele nazale , en deus cartes pour les
deus sons , au lieu d'en doner trois , qui
d'abord pourolent induire l'enfant en erreur
et lui faire lire b , o , ne , au lieu de
b, ō; ce qui est important pour faire bien
distinguer le n consone et le n nazal ;
distinction utile , qui ne doit point scandaliser
les témoins de cet exercice literaire
, puisque les voyeles nazales á , é ,
í , õ , ũ , où les voyeles à titres se trouvent
non - seulement dans de vieus livres,
mais encore dans des breviaires et dans
des HEURES de l'anée courante. Le latìn
se compose de mème , on prend quia
dans la celule des indéclinables du bureau
ou du dictionaire , et ille , est dans
leurs celules come en françois , de mème
que pour le mot bonus , qu'on trouvera
dans la celule B des noms adjectifs , ou
II.Vol.
bien
DECEMBRE. 1730. 2797
bien on prendra les lètres b , o , n , dans
leurs celules , et le bus ou le petit abregé
dans la troisième celule de la colone u .
Pour le mot composé ainsi soit- il , je
prens un ai d'une seule carte dans les
celules des voyèles nazales ; si , s , oit,-il,
dans leurs logères ; savoir , si , dans la
troisiéme logète de la colone f, qui me
done le s ; oit , dans les terminaisons des
verbes françois ; le tiret apelé division ,
dans les logères des signes , et il dans
cèle de la troisiéme persone . Le mot latin
amen , se trouvera dans la celule A des
indéclinables du dictionaire tipografique ;
les poins dans leur logète ; là accentué
dans la troisième logète de la colone a ;
pour le mot Paris , on cherchera et l'on
a toutes les lètres de ce mot ,a moins
qu'on ne l'ut mis dans la logète des noms
substantifs , dans la logète géografique , ou
dans la logète des noms propres à la lètre
P du dictionìare ; ce, dans la celule du
pronom hit ; 29. et 1730. en latin et en
françois dans la logète du livrèt , ou dans
la derniere des chifres . Ju , en trois cartes
pour les trois sons pris dans les trois celules
du J , u , 7 : etc. dans la troisieme
celule de la colone ; fi en deus cartes
pour les deus sons f, i , pris dans leurs celules
, et le mot finis dans la logète F
des mots apellatifs du dictionaire tipo-
1.
II. Vol. Bilj gra2798
MERCURE DE FRANCE
grafique. Le mot die latin est pris dans la
logète des paradigmes ou des exemples
de la cinquieme déclinaison , etc.
la
On voit par la composition de ce petit
tème , de quelle naniere on doit s'y prendre
pour tous les autres , l'essentiel est
de bien expliquer et de bien faire sentir
à l'enfant la nature , l'usage de chaque
partie du discours , en començant par
langue françoise et passant ensuite à la
langue latine , c'est ainsi qu'on montrera
peu à peu et en mème tems les raports
d'une langue à l'autre. Quand l'enfant
aura plusieurs fois le mème mot dans
son tème , il ne le trouvera qu'une fois
dans le dictionaìre de son bureau , et cela
sufit , ensuite il composera les autres avec
les lètres et les sons de l'A B C mouvant ,
selon les règles de la segonde et de la troisième
classe , je dis ceci par raport aus
mots de moins d'usage , et non pour les
verbes auxiliaires , les pronoms , les prépositions
, l'article et autres mots qui revienent
souvent. J'oubliois de dire que
quand le mot latin sera le mème que le
mot françois , à la terminaison près , il
sufira d'ajouter cète terminaison latine
sous le mot françois ; par exemple : pour
metre à l'acusatif les mots action , immortalité
, etc. on aprendra à l'enfant qu'il
sufit de metre les cartes onem sous l'o d'ac
II. Vol.
tion
DECEMBRE . 1730. 279 9
tion , et cèles d'atem , sous l'é du mot immortalité,
ce qui doit s'entendre et se pra
tiquer pour toutes les parties du discours
déclinables , indéclinables et conjugables,
qui ne seront distinguées du latin que
par les seules terminaisons , et c'est ici
que l'enfant comence de bone heure à
mieus apercevoir les raports et les diferences
de la langue latine et de la langue
françoise avantage téorique et pratique,
que ne peuvent doner aussi - tot les
rudimens ordinaires , fussent- ils tous les
jours articulés et récités sans faute depuis
le comencement jusqu'à la fin.
En voilà , je pense , bien assés pour
metre au fait les maitres judicieus et non
prévenus , qui n'ignorent pas tout à-fait
la doctrine des sons de la langue françoise ,
ceus qui n'en ont aucune conoìssance
pouront lire les essais de M. l'Abé de Dangeau
, et la grammaire du R. P. Buffier
suposé que ces maitres aiment l'analise des
choses et les reflexions sur cète matiere ,
sans quoi ils ne pouront jamais savoir ces
minuties à fond, l'étude én est cependant
nécessaire aus bons maitres qui se piquent
de bien montrer ; l'indiference ou le mépris
sur cet article ne peut jamais leur
faire honeur. Quelques petites que puissent
paroître ces minuties et ces reflexions
aus ïeus de ceus de certaines persones in-
II.Vel.
Bv Ca
2800 MERCURE DE FRANCE
capables de juger du pris et du vraì mérite
des petites choses , il n'en est pas
moins vrai que les maltres , les régens , et
les professeurs payés pour enseigner les
enfans , doivent ètre des premiers à
aprouver la métode du bureau tipografique
suposé qu'elle produise les efets
avantageus que je lui atribue , et qu'elle
alt en bien des choses la superiorité que
je luidone sur toute autre métode conue,
verité que je vais démontrer dans la huitiélètre
et que je ne crains point de publier
tous les jours au centre mème du pays latin,
en faveur des enfans de notre Empire et
des enfans de toute l'Europe . Je suis , etc.
Nota. Les persones curieuses de lire toutes
Les letres sur la biblioteque des enfans , prendront
la peine d'en comencer la lecture dans
le segond volume du Mercure du mois de
Juin 1730 .
On trouvera dans le Mereure de Janvier
un abregé somaire , ou une récapitulation de
tous les avantages de la métode du bureau.
pografique.
Fermer
Résumé : SUITE de la setième lètre, sur la bibliotèque des enfans, etc.
Le texte présente diverses méthodes pédagogiques pour enseigner la lecture et l'écriture aux enfants, en utilisant des outils et techniques spécifiques. Un casseau portatif de six cellules permet d'organiser les thèmes à lire ou à faire, avec des cellules dédiées aux thèmes en français, en latin, et en caractères italiques ou manuscrits. Ce casseau peut également contenir des cartes et des jeux éducatifs. Les enfants reçoivent des thèmes à lire ou à compléter, et les thèmes bien réussis sont retirés pour éviter la fatigue et le dégoût. Les thèmes historiques, connus et appréciés, sont conservés pour ne pas frustrer l'enfant. L'apprentissage est rendu amusant et les progrès sont récompensés. D'autres outils mentionnés incluent un porte-thèmes avec six poches numérotées pour organiser les thèmes par nombre de lignes, et un rudiment pratique composé de deux rangées de cassetins pour apprendre les déclinaisons, les pronoms et les conjugaisons. Le dictionnaire est organisé en six rangées de cellules pour classer les verbes, les noms, les adjectifs, les indéclinables, les noms propres et divers mots de la langue. Le texte insiste sur l'importance de la pratique et de l'amusement dans l'apprentissage. Il mentionne des exemples d'enfants ayant rapidement appris à lire et à écrire grâce à ces méthodes. Les classes d'exercice du bureau typographique sont divisées en quatre catégories pour structurer l'apprentissage. La première classe permet aux enfants d'associer des cartes à des lettres ou des figures sur une table abécédique. La deuxième classe introduit l'usage des lettres capitales et petites pour composer des mots latins et français. La troisième classe enseigne la composition des mots selon les sons de la langue française, formant ainsi une base solide en orthographe. La quatrième classe permet aux enfants d'imprimer des mots et des phrases entières, en latin et en français, en utilisant des cartes et des sons. Le texte souligne également l'importance de la maîtrise des rudiments de la langue française pour les enseignants. Il recommande la lecture des essais de l'Abbé de Dangeau et de la grammaire du Père Buffier pour ceux qui ignorent la doctrine des sons de la langue française. Les enseignants doivent apprécier l'analyse et la réflexion sur cette matière pour en maîtriser les détails. La méthode du bureau typographique est présentée comme supérieure aux autres, et ses avantages sont détaillés dans la huitième lettre. Le texte se conclut par une invitation à consulter les lettres sur la bibliothèque des enfants dans le second volume du Mercure de juin 1730, et un abrégé des avantages de la méthode dans le Mercure de janvier.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
25
p. 75-80
LETTRE Apologétique adressée à Mlle. de Malcrais de la Vigne, par M. Carrelet d'Hautefeuille, au sujet d'une Ode faite sur M. Bouhier, Evêque de Dijon, inserée dans le Mercure de Novembre 1731. et souscrite par ces lettres c. r. c. v. s. e.
Début :
Mademoiselle, Croiriez-vous qu'on a volé un homme qui n'a [...]
Mots clefs :
Lettre apologétique, Estime, Antoine Houdard de la Motte, Éloge, Enfant, Bouhier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE Apologétique adressée à Mlle. de Malcrais de la Vigne, par M. Carrelet d'Hautefeuille, au sujet d'une Ode faite sur M. Bouhier, Evêque de Dijon, inserée dans le Mercure de Novembre 1731. et souscrite par ces lettres c. r. c. v. s. e.
LETTRE Apologétique adressée à Mlle..
deMalerais dela Vigne, par M. Carrelet
d'Hautefeuille , au sujet d'une Ode faite
sur M. Bouhier , Evêque de Dijon , inserés dans le Mercure de Novembre 1731..
et souscrite par ces lettres c. r. c. v. s. c.
MADEMOISELLE ,
Croiriez-vous qu'on a volé un homme
qui n'a pour tout bien , que du respect
pour les Dieux , et de l'estime pour vous ¡
vous allez d'abord demander ce qu'on lui
76 MERCURE DE FRANCE
a pris , il est juste de vous le dire ; un
' malheureux ne cherche qu'à se plaindre ,
et c'est un grand soulagement de dire son
mal , quand une personne comme vous
veut bien l'écouter.
Vous sçaurez donc qu'il y a cinq ou six
ans , lorsque Monsieur Bouhier fut nommé Evéque de Dijon , Ville dont je suis
Citoyen , je fis en secret une petite Ode
sur ce Prélat , uniquement pour satisfaire
mon cœur , qui sentoit trop pour ne rien
exprimer ; une jeune timidité avoit enseveli ce petit ouvrage , et je le mettois an
nombre de ces Enfans mornés qui n'ont
pas merité de voir le jour. Quelque humain charitable a trouvé sa sépulture ,
on l'a déterré , on l'a réchauffé enfin
on lui a rendu la vie , ensuite on lui a
fait faire un tour de France , si bien que ,
depuis quelques jours , le hazard l'a presenté à mes yeux dans une autre Province
que la mienne ; il étoit un peu changé
mais il n'étoit point enlaidy ; je l'ay reconnu je l'ay embrassé ; c'est le premier mouvement d'un Pere , et si vous
en doutiez , je pourrois vous dire comme
cette belle Veuve , presque, unique dans
sa fidelité.
»Si vous ne le sçavez , attendez ; quelque jour ,
Vous sçaurez pour un fils jusqu'où va notre amour...
Mais
JANVIER. 17320
Mais , Mademoiselle , le croirez- vous?
Get Enfant m'a méconnu ; le sang n'a
point parlé en lui ; c'est maintenant le
goût du siecle ; les Peres aiment par amour et les Enfans les mieux nez n'aiment que par devoir ou par réconneissance.
→ Je puis vous aimer , je le doi :
»Je le dois ; ô supplice extrême !
Aimer parce qu'il faut qu'on aime,
Qui le peut quand c'est une loy !
>
E
Voilà ce que me dit ce fils ingrat , après
que je lui eûs appris son âge , son Pays
et sa naissance ; il avoit peine à me croire les préjugés de l'éducation le retenoient toujours , et lui persuadoient que
son Pere putatif étoit son veritable Pere ;
la tendresse paternelle est curieuse , je lui
demandai le nom de celui qu'il croyoit
son Pere , il ne put jamais m'en dire que
quelques caracteres misterieusement tracez comme les voilà. c. r. c. v. s. e. J'au
rois cependant desiré de connoître celui
qui faisoit voyager cet Enfant ; il avoit
sans doute , fait les frais du Voyage ,
mais au moins il devoit,avec moi, en partager le mérite.
» Hos ego versiculos feci , tulit alter honores ;
» Sic vos non vobis &c.
Ce
78 MERCURE DE FRANCE
Ce n'est point par un retour d'amour
propre que je m'en plains , c'est uniquement afin que mon illustre et digne Prélat approuve le respect et la sincerité de
mes sentimens dont on m'a derobé les
-expressions.
les autres , et me metVous , Mademoiselle , qui joignez à
d'heureux talens ce bon goût , qui vient
de la justesse de l'esprit , et de la délicatesse du cœur , peut être me plaindrezvous moins que
trez- vous au rang de ces Peres prévenus
qui admirent leurs Enfans , parce qu'ils
les aiment , tandis que le Public les haït ,
parce qu'il les méprise , vous me rendriez
peu de justice , puisque vous venez de
fire le motif qui m'anime icy's d'autant
plus , comme vous pouvez le sçavoir ,
que j'ai dit aux Muses un éternel adieu.
Unjour dans un lointain j'apperçus la raison.
Arrête , me dit-elle , écoute ma leçon.
D'un famelique honneur méprise la fumée ,
Et sçache que la Rénommée ,
Par cent bouches qu'elle a , ne produit que du son.
L'air n'est pas nourrissant , il te faut du solide ,
Travaille dans tes jeunes ans
A détruire l'horreur du vuide ,
Ou te fais arracher les dents.
Je
JANVIER. 79 1732.
Je compris qu'il falloit qu'un cadet de famille ,
Pour faire une fortune égale à son état ,
En fit l'ouvriere cheville.
Comme de tous les Dieux l'amour est le plu
fat >
Celui qui tient chez lui la plus mince cuisine ,
Est Phébus , Dieu des Vers et de la Medecine.
» Il va l'Eté sans linge , et l'Hyver sans manteau ,
Et jamais à sa table on ne
On
boit que de l'ean.
peut de temps en temps s'amuser à la rime ,
Mais d'en faire un métier s'il m'arrivoit encore,
Il faudra qu'un travail fructueux , légitime ,
Me mette dans le cas de bien rimer en or.
Il est tems , Mademoiselle , de passer
du badinage au serieux , le fameux M. de
la Motthe est mort , la Republique des
Lettres a fait en lui une de ces pertes,qu'il
faut un siecle pourréparers ceux qui n'ont
connu que ses ouvrages le regretteront
long-tems , mais ceux qui l'ont connu , lui
même , le regretteront toujours ; comme
j'étois assés heureux pour être du nombre,
je lui dis un jour que je venois de lire une
Piéce infiniment délicate et spirituelle, et
qu'il falloit qu'il en fût l'Auteur ou M. de
Fontenelle ; un moment après il me répondit par l'impromptu suivant , avec ces
graces
to MERCURE DE FRANCE
graces modestes qui accompagnent tous
jours le vrai mérite.
199
»Vous louez délicatement
Une Piéce délicate peu
»Vous méritez que je la datte
»Dujour de votre compliment.
J'avoue qu'en le repetant ici , mon amour
propre y a autant de párt que ma reconnoissance. Mais quoique je sois par là obligé de rendre mes regrets publics , ma sensibilité me force de les renfermer dans
mon cœur.
Cura leves loquuntur ; ingentes stupem.
Son éloge est d'ailleurs audessus de mes
expressions , c'est à vous de répandre sur
son tombeau des fleurs immortelles, quant
à moi je n'y répandrai jamais que des l'armes J'ai l'honneur d'être , Mademoiselle , &c.
ANevers ce 10. Janvier 1730.
deMalerais dela Vigne, par M. Carrelet
d'Hautefeuille , au sujet d'une Ode faite
sur M. Bouhier , Evêque de Dijon , inserés dans le Mercure de Novembre 1731..
et souscrite par ces lettres c. r. c. v. s. c.
MADEMOISELLE ,
Croiriez-vous qu'on a volé un homme
qui n'a pour tout bien , que du respect
pour les Dieux , et de l'estime pour vous ¡
vous allez d'abord demander ce qu'on lui
76 MERCURE DE FRANCE
a pris , il est juste de vous le dire ; un
' malheureux ne cherche qu'à se plaindre ,
et c'est un grand soulagement de dire son
mal , quand une personne comme vous
veut bien l'écouter.
Vous sçaurez donc qu'il y a cinq ou six
ans , lorsque Monsieur Bouhier fut nommé Evéque de Dijon , Ville dont je suis
Citoyen , je fis en secret une petite Ode
sur ce Prélat , uniquement pour satisfaire
mon cœur , qui sentoit trop pour ne rien
exprimer ; une jeune timidité avoit enseveli ce petit ouvrage , et je le mettois an
nombre de ces Enfans mornés qui n'ont
pas merité de voir le jour. Quelque humain charitable a trouvé sa sépulture ,
on l'a déterré , on l'a réchauffé enfin
on lui a rendu la vie , ensuite on lui a
fait faire un tour de France , si bien que ,
depuis quelques jours , le hazard l'a presenté à mes yeux dans une autre Province
que la mienne ; il étoit un peu changé
mais il n'étoit point enlaidy ; je l'ay reconnu je l'ay embrassé ; c'est le premier mouvement d'un Pere , et si vous
en doutiez , je pourrois vous dire comme
cette belle Veuve , presque, unique dans
sa fidelité.
»Si vous ne le sçavez , attendez ; quelque jour ,
Vous sçaurez pour un fils jusqu'où va notre amour...
Mais
JANVIER. 17320
Mais , Mademoiselle , le croirez- vous?
Get Enfant m'a méconnu ; le sang n'a
point parlé en lui ; c'est maintenant le
goût du siecle ; les Peres aiment par amour et les Enfans les mieux nez n'aiment que par devoir ou par réconneissance.
→ Je puis vous aimer , je le doi :
»Je le dois ; ô supplice extrême !
Aimer parce qu'il faut qu'on aime,
Qui le peut quand c'est une loy !
>
E
Voilà ce que me dit ce fils ingrat , après
que je lui eûs appris son âge , son Pays
et sa naissance ; il avoit peine à me croire les préjugés de l'éducation le retenoient toujours , et lui persuadoient que
son Pere putatif étoit son veritable Pere ;
la tendresse paternelle est curieuse , je lui
demandai le nom de celui qu'il croyoit
son Pere , il ne put jamais m'en dire que
quelques caracteres misterieusement tracez comme les voilà. c. r. c. v. s. e. J'au
rois cependant desiré de connoître celui
qui faisoit voyager cet Enfant ; il avoit
sans doute , fait les frais du Voyage ,
mais au moins il devoit,avec moi, en partager le mérite.
» Hos ego versiculos feci , tulit alter honores ;
» Sic vos non vobis &c.
Ce
78 MERCURE DE FRANCE
Ce n'est point par un retour d'amour
propre que je m'en plains , c'est uniquement afin que mon illustre et digne Prélat approuve le respect et la sincerité de
mes sentimens dont on m'a derobé les
-expressions.
les autres , et me metVous , Mademoiselle , qui joignez à
d'heureux talens ce bon goût , qui vient
de la justesse de l'esprit , et de la délicatesse du cœur , peut être me plaindrezvous moins que
trez- vous au rang de ces Peres prévenus
qui admirent leurs Enfans , parce qu'ils
les aiment , tandis que le Public les haït ,
parce qu'il les méprise , vous me rendriez
peu de justice , puisque vous venez de
fire le motif qui m'anime icy's d'autant
plus , comme vous pouvez le sçavoir ,
que j'ai dit aux Muses un éternel adieu.
Unjour dans un lointain j'apperçus la raison.
Arrête , me dit-elle , écoute ma leçon.
D'un famelique honneur méprise la fumée ,
Et sçache que la Rénommée ,
Par cent bouches qu'elle a , ne produit que du son.
L'air n'est pas nourrissant , il te faut du solide ,
Travaille dans tes jeunes ans
A détruire l'horreur du vuide ,
Ou te fais arracher les dents.
Je
JANVIER. 79 1732.
Je compris qu'il falloit qu'un cadet de famille ,
Pour faire une fortune égale à son état ,
En fit l'ouvriere cheville.
Comme de tous les Dieux l'amour est le plu
fat >
Celui qui tient chez lui la plus mince cuisine ,
Est Phébus , Dieu des Vers et de la Medecine.
» Il va l'Eté sans linge , et l'Hyver sans manteau ,
Et jamais à sa table on ne
On
boit que de l'ean.
peut de temps en temps s'amuser à la rime ,
Mais d'en faire un métier s'il m'arrivoit encore,
Il faudra qu'un travail fructueux , légitime ,
Me mette dans le cas de bien rimer en or.
Il est tems , Mademoiselle , de passer
du badinage au serieux , le fameux M. de
la Motthe est mort , la Republique des
Lettres a fait en lui une de ces pertes,qu'il
faut un siecle pourréparers ceux qui n'ont
connu que ses ouvrages le regretteront
long-tems , mais ceux qui l'ont connu , lui
même , le regretteront toujours ; comme
j'étois assés heureux pour être du nombre,
je lui dis un jour que je venois de lire une
Piéce infiniment délicate et spirituelle, et
qu'il falloit qu'il en fût l'Auteur ou M. de
Fontenelle ; un moment après il me répondit par l'impromptu suivant , avec ces
graces
to MERCURE DE FRANCE
graces modestes qui accompagnent tous
jours le vrai mérite.
199
»Vous louez délicatement
Une Piéce délicate peu
»Vous méritez que je la datte
»Dujour de votre compliment.
J'avoue qu'en le repetant ici , mon amour
propre y a autant de párt que ma reconnoissance. Mais quoique je sois par là obligé de rendre mes regrets publics , ma sensibilité me force de les renfermer dans
mon cœur.
Cura leves loquuntur ; ingentes stupem.
Son éloge est d'ailleurs audessus de mes
expressions , c'est à vous de répandre sur
son tombeau des fleurs immortelles, quant
à moi je n'y répandrai jamais que des l'armes J'ai l'honneur d'être , Mademoiselle , &c.
ANevers ce 10. Janvier 1730.
Fermer
Résumé : LETTRE Apologétique adressée à Mlle. de Malcrais de la Vigne, par M. Carrelet d'Hautefeuille, au sujet d'une Ode faite sur M. Bouhier, Evêque de Dijon, inserée dans le Mercure de Novembre 1731. et souscrite par ces lettres c. r. c. v. s. e.
Dans sa lettre apologétique adressée à Mlle de Malerais de la Vigne, M. Carrelet d'Hautefeuille relate la découverte fortuite d'une ode qu'il avait écrite en l'honneur de M. Bouhier, évêque de Dijon, cinq ou six ans auparavant. Cette ode, conservée secrètement par timidité, a été publiée dans le Mercure de Novembre 1731 sans son consentement. L'auteur exprime son étonnement et sa douleur de voir son œuvre publiée sans son accord, comparant cette situation à celle d'un père méconnu par son enfant. Il déplore que son œuvre ait été reconnue et honorée par d'autres sans qu'il en tire lui-même bénéfice ou reconnaissance. L'auteur aborde également la vanité de la renommée et la nécessité de travailler pour assurer son avenir. Il évoque la mort de M. de la Mothe, une perte significative pour la République des Lettres. Il partage un souvenir personnel de cet homme, soulignant sa modestie et son mérite. La lettre se conclut par des regrets sincères pour la perte de M. de la Mothe, tout en reconnaissant que son éloge dépasse ses capacités d'expression.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
26
p. 2573-2577
CANTATE. SUR LA NAISSANCE DE JESUS-CHRIST.
Début :
La Fille du grand Roi que Bethléem vit naître, [...]
Mots clefs :
Naissance de Jésus-Christ, Puissance, Enfant, Univers, Adorer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CANTATE. SUR LA NAISSANCE DE JESUS-CHRIST.
CANTAT E.
SUR LA NAISSANCE
DE JESUS- CHRIST.
LA Fille du grand Roi que Betlhéem vit naître
La fille de David , Pere de tant de Rois ,
Dans sa propre Patrie en vain se fait connoître ,
P
I. Vol. Citij L'in
2574 MERCURE DE FRANCE
L'ingrate Betlhéem se rend sourde à sa voix.
Tandis que l'Etranger chez l'Etranger tranquile ,
Ygoûte les douceurs d'un paisible repos ,
La Mere de celui qui vient finir nos maux ,
Erre loin de ses murs , pour chercher un azile ;
Un voile tenebreux lui cache l'Univers.
Lejour depuis long-tems se reposoit dans l'Onde,
A ses pas égarez une Grote profonde ,
Où regnent les sombres Hyvers ,
Parmi de vils Troupeaux offre un triste réfuge :
C'est-là qu'un Dieu Sauveur oubliant qu'il est
Juge ,
Oubliant nos forfaits , et son juste courroux ,
Vient de naître et commence à
s'immoler pour
•
nous.
Air.
Volez, Zéphirs , que votre haleine ,
Dans cet Antre profond ramene ,
La douce chaleur du Printemps.
Pere du jour , avant le temps ,
Recommencez votre carriere ,
Chassez les ombres de la nuit ;
L'Univers étonné languit ,
Dans l'attente de la lumiere :
Chassez les ombres de la nuit.
Quels prodiges divers ! la terre est agitée ,
Elle tremble et frémit d'allegresse et d'effroi :
1. Vol.
La
DECEMBRE. 1732. 2575
La Mer, comme autrefois, craintive, épouvantée,
Suspend ses flots bruyans , pour adorer son Roi ,
Dans un Enfant plein de foiblesse.
Le jour , le plus beau jour à paroître s'empresse :
Dévoilez , cher Enfant , l'éternelle beauté ;
Trop long- temps votre Mere a souffert de vos larmes :
Montrez-vous , soulagez ses mortelles allarmes.
Vous , qui de cet Enfant craignez la Majesté ,
Et qui vous nourissez dans le Ciel de ses charmes,
Heureux Esprits , chantez , découvrez- nous l'amour
Qui l'anime pour nous en cet affreux séjour.
Ecoutons ; le Ciel s'ouvre , un Chœur d'Anges
s'apprête
Acelebrer dans les airs une Fête.
Air.
Le Verbe s'est fait chair pour sauver les Mortels;
Dans ses abaissemens éternisons sa gloire :
Il triomphe des cœurs, pour prix de sa victoire,
Il se verra sans cesse élever des Autels ;
Toujours de sa bonté durera la memoire.
Heureux Mortels , recevez les bienfaits ,
Qu'il vient répandre sur la Terre ;
Déja sa main écarte le Tonnerre ;
Il pleure vos forfaits ,
Il vous offre la paix ,
Et replonge aux Enfers l'impitoyable guerre.
I. Vol CY .Heu-
2576 MERCURE DE FRANCE
Heureux Mortels, recevez les bienfaits
Qu'il vient répandre sur la Terre.
On mêle à ces Concerts de rust ques accens ;
De vigilans Bergers accourus vers l'Etable ,
Y portent des cœurs innocens ,
Et forment au Sauveur la Cour la plus aimable ;'
Tandis que pleins d'amour ils pleurent ses dou- leurs ,
L'un d'eux forme ces sons , qu'interrompent
ses pleurs.
Air.
Foible Enfant, Puissance suprême ,
Je vous adore et je vous aime.
Vous soulagez tous nos besoins ,
Tout m'annonce vos tendres soins ,
Et vous vous oubliez vous- même
Vous êtes plus pauvre que nous ,
Et tout l'Univers est à vous
Foible Enfant, Puissance suprême
Je vous adore et je vous aime.
Votre main soutient l'Univers.
Elle transporte les Montagnes ;
Elle fait naître en nos Campagnes ,
Et nourrit mille fruits divers.
Votre voix ramene l'Aurore ,
Qui nous éclaire chaque jour ,
1. Vol. Et
DECEMBRE. 1732. 2577
Et les fleurs qu'elle fait éclore ,
Sont les présens de votre amour.
Foible Enfant , Puissance suprême ,
Je vous adore et je vous aime
SUR LA NAISSANCE
DE JESUS- CHRIST.
LA Fille du grand Roi que Betlhéem vit naître
La fille de David , Pere de tant de Rois ,
Dans sa propre Patrie en vain se fait connoître ,
P
I. Vol. Citij L'in
2574 MERCURE DE FRANCE
L'ingrate Betlhéem se rend sourde à sa voix.
Tandis que l'Etranger chez l'Etranger tranquile ,
Ygoûte les douceurs d'un paisible repos ,
La Mere de celui qui vient finir nos maux ,
Erre loin de ses murs , pour chercher un azile ;
Un voile tenebreux lui cache l'Univers.
Lejour depuis long-tems se reposoit dans l'Onde,
A ses pas égarez une Grote profonde ,
Où regnent les sombres Hyvers ,
Parmi de vils Troupeaux offre un triste réfuge :
C'est-là qu'un Dieu Sauveur oubliant qu'il est
Juge ,
Oubliant nos forfaits , et son juste courroux ,
Vient de naître et commence à
s'immoler pour
•
nous.
Air.
Volez, Zéphirs , que votre haleine ,
Dans cet Antre profond ramene ,
La douce chaleur du Printemps.
Pere du jour , avant le temps ,
Recommencez votre carriere ,
Chassez les ombres de la nuit ;
L'Univers étonné languit ,
Dans l'attente de la lumiere :
Chassez les ombres de la nuit.
Quels prodiges divers ! la terre est agitée ,
Elle tremble et frémit d'allegresse et d'effroi :
1. Vol.
La
DECEMBRE. 1732. 2575
La Mer, comme autrefois, craintive, épouvantée,
Suspend ses flots bruyans , pour adorer son Roi ,
Dans un Enfant plein de foiblesse.
Le jour , le plus beau jour à paroître s'empresse :
Dévoilez , cher Enfant , l'éternelle beauté ;
Trop long- temps votre Mere a souffert de vos larmes :
Montrez-vous , soulagez ses mortelles allarmes.
Vous , qui de cet Enfant craignez la Majesté ,
Et qui vous nourissez dans le Ciel de ses charmes,
Heureux Esprits , chantez , découvrez- nous l'amour
Qui l'anime pour nous en cet affreux séjour.
Ecoutons ; le Ciel s'ouvre , un Chœur d'Anges
s'apprête
Acelebrer dans les airs une Fête.
Air.
Le Verbe s'est fait chair pour sauver les Mortels;
Dans ses abaissemens éternisons sa gloire :
Il triomphe des cœurs, pour prix de sa victoire,
Il se verra sans cesse élever des Autels ;
Toujours de sa bonté durera la memoire.
Heureux Mortels , recevez les bienfaits ,
Qu'il vient répandre sur la Terre ;
Déja sa main écarte le Tonnerre ;
Il pleure vos forfaits ,
Il vous offre la paix ,
Et replonge aux Enfers l'impitoyable guerre.
I. Vol CY .Heu-
2576 MERCURE DE FRANCE
Heureux Mortels, recevez les bienfaits
Qu'il vient répandre sur la Terre.
On mêle à ces Concerts de rust ques accens ;
De vigilans Bergers accourus vers l'Etable ,
Y portent des cœurs innocens ,
Et forment au Sauveur la Cour la plus aimable ;'
Tandis que pleins d'amour ils pleurent ses dou- leurs ,
L'un d'eux forme ces sons , qu'interrompent
ses pleurs.
Air.
Foible Enfant, Puissance suprême ,
Je vous adore et je vous aime.
Vous soulagez tous nos besoins ,
Tout m'annonce vos tendres soins ,
Et vous vous oubliez vous- même
Vous êtes plus pauvre que nous ,
Et tout l'Univers est à vous
Foible Enfant, Puissance suprême
Je vous adore et je vous aime.
Votre main soutient l'Univers.
Elle transporte les Montagnes ;
Elle fait naître en nos Campagnes ,
Et nourrit mille fruits divers.
Votre voix ramene l'Aurore ,
Qui nous éclaire chaque jour ,
1. Vol. Et
DECEMBRE. 1732. 2577
Et les fleurs qu'elle fait éclore ,
Sont les présens de votre amour.
Foible Enfant , Puissance suprême ,
Je vous adore et je vous aime
Fermer
Résumé : CANTATE. SUR LA NAISSANCE DE JESUS-CHRIST.
Le poème relate la naissance de Jésus-Christ à Bethléem, la ville natale du roi David. Marie, sa mère, cherche un refuge et trouve abri dans une grotte sombre. Jésus, un Dieu Sauveur, naît en oubliant ses pouvoirs pour se sacrifier pour l'humanité. La terre tremble de joie et la mer suspend ses flots pour adorer le nouveau roi. Le jour le plus beau se hâte d'apparaître, et les anges célèbrent cet événement dans les airs. Le Verbe s'est fait chair pour sauver les mortels, et sa bonté durera éternellement. Les bergers, pleins d'amour, accourent vers l'étable pour adorer le Sauveur. Un berger exprime son admiration et son amour pour cet enfant puissant et humble, reconnaissant que sa main soutient l'univers et qu'il est l'auteur de toutes les bénédictions.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
27
p. 5-18
QUESTION NOTABLE, jugée par Arrêt du Parlement de Dijon.
Début :
Si une Veuve qui se remarie après l'an du deüil, et qui accouche dans le Septième [...]
Mots clefs :
Enfant, Mois, Deuil, Loi, Mariage, Catherine Morlot, Mari, Septième mois, Veuve, Naissance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUESTION NOTABLE, jugée par Arrêt du Parlement de Dijon.
QUESTION NOTABLE , jugée
par Arrêt du Parlement de Dijon.
‘q l une Veuve qui se remarie après l'au
q. du deuil , et qui accouche dan: le S ep
tiéme mois après le deuil , n'ait Être reputée
‘ avoir vêcu impudiquement dans l'an du
deuil , et être déclarée indigne dîme dona
tion mutuelle d’entre elle et son premier
Mari 3 '
‘FAIT.
Jacques Pouflîer , Boulanger â Nuys ÿ
et Catherine Morlot , sa femme , se firent
une donation de tous leurs biens men)
bles cr immeubles le I7 Mai 172.8. Le
mari mourut le z Avril I729. sans laisser
des cnfans; sa veuve fir homologuer le
"don mutuel. Elle passe un Contrat de
Mariage avec Pierre Oudot , GarçonBou
langer et son Ç mpagnon le 24. Février
1750. elle l’êp' se le 1.8 Mai suivant , et
accouche d’un enfant bien formé et vi-î
gourcux le 9 Octobre de la même année ,‘
ctsr-à-dire, quatre mois et onze jours
aptes son manage , et 51x mois et sept
jours depuis la. fin de son deüil. Les pa
cens
à MERCURE DE FRANCE
rens collateraux de son premier mari ap
pclllent de Phomologarion du don mu-g‘
tue . r = -
Me De la Motte , Avocat , plaidant
pour la ‘veuve , dit que les mêmes motifs
sur lesquels on déclare légitime un enfant
\ né dans le septiême mois, concourent a 7
faire rejctter l'accusation dïndigniré con
tre la mere; parce qu'en toute question
d’Etat,on se détermine par le parti le
plus favorable ; de sorte qu'il suHît qu’ou
y trouve de la possibilité ,_pour en l΀VC-_
nir à la présomption de la Loi.
La Loi I 2. fi. de statu_hominum est pré
cise en faveur des cnfans nez dans le sep
tième mois. Et afin qu'on ne croye‘ pas
yqu’cllc parle de sept mois complets, ce
qui entrevoit dans le huitième mois, la.
Loi 3. j. 12. fi. de suis et legit. hiered. dé
cide qu’il suflit que Penfanr naisse au 1S2.‘
jour , pour être tiéclaré viable et. né dans
4 un terme naturel et légal tout ensemble.
Cathcrine Morlot étoit affranchie de la
servitude du dcüil ct de la Loi penale ,
renfermée dans le même terme , 1l y
avoir dêja 190. jours, ct la Loi n’cn re
quiert que 182. qui font six mois lunai
V rcs et cinq jours, au lieu que les 190.
composent six mois lunaires et quatorze
jours ,
\
JANVIER. i733. 9
jours , ou six mois solaires et sept ou huit
jours
Dans Pcspêce qui se présente, il y:
trutant moins de diflîculté à prendre ce
parti que le second mariage ayant un effet
rétroactif pour mettre l'enfant à l'abri de
tous reproches d’une conception illégiti;
me , la. considération du nouvel état de
la merc doit pareillement la garantir des
mêmes reproches.
Ajoutons que la circonstance du Con-a
ttat passé avec le sccond mari , la rendoit
en quelque sorte excusable , joint à l'oc.
casion d'un même domicile devenu né
cessaire par rapport â sa Profession.
Enfin , ce sont des Collateraux qui la
oursuivent, à qui il sied moins de flétrir
lîhonneur de son mariage , et de censurer
sa conduite en cherchantà la confondre
avec les femmes qui auroient vêcu dans
le désordre : moins encore leur convient
il d’cnvier à cette femme tresse: d'une
donation mittucllc, qui par Pincertitude
de Pévenement participe du titre oné-j
reux.
M. Davot puîné , Avocat pourles heà
ritiers collateraux , rêponcloit quelcs do
nations mutucllessont regardées comme
de véritables v libcralitez par toutes les
‘Coutumegqui interdisent aux conjoints
le
O
""8 MERCURE DE FRANCE
le pouvoir de disposer en faveur l'un de
l'autre. v. Depringlcs , dans sa Note sur
l'art. 7. tit.4. de la Cour. de Bourgogne.
Taisand , sur le même article. Ricard,
en son Traité du Dom mutuel , chap. 5.
lect. 5. du Moulin, dans sa Note, sur
Part. 87. de la Coutume de Chartrcs.
- Selon la Loy dernicre,C.de revoe. donat.
toutes sortes de Donations peuvent être
révoquées pour cause (l'ingratitude. Or
l'incontinence de Cathcrine Morlot est
une injure faire à la mémoire de son ma
ri ; les injures sont une des ingratitudes
que les Loix condamnent, elle doit donc
perdre le fruit de la donation de Jacques
Pouflier. Enfin c’cst en conséquence dcla
volonté de‘ son mari qu'elle joüit de tous
les biens qu’il a délaissez, et selon la Loi,
une Veuve incontinente est indigne de
profiter de ces sortes dävantages. L. 2.
C. de secundis Nupt.
vOn ne doit point présumer , sans preu.
vc'ou sans des raisons trcs-fortes , qu’un
enfant est né dans le septième mois , par
ce que , suivant le sentiment des Mede
cins,lcs accouchemens à sept mois sont
tares, contraires à la nature , et ne pro
duisent que des cnfans {dont la foiblessc
et Pimperfcction est une preuve quîls ne
devaient pas encore voir le jour , selpn
es
moe.
5ANVIER. 173;.‘ ‘f
l
les tegles ordinaires. C’est le sentiment
dflippocrate , dans son Livre - D: par!»
teptimextri ; de Galien , dans le Commen
taire qu’il a fait sur cet Ouvrage sd’Ari9
rote , dans PHistoire des Animaux, liv.7.
ch. 4. dejDulaurens, liv. 8. quest. 3o. de
Fernel, Conseil 55. de Paul Zachias, dans
ses uest. Medicolegales, llVL/I.tlt.2..(1ucSlÎ.
3. ou il rapporte les imperfections aus
quelles sont sujets les enfans nez à seps
. mois‘. Ces accouchemens sont contre l’or
drc ct Pintention de la nature 3 car,.selon
Hippocrare , de naturâ puerperii , l’accou
chement tfest causé que par le deflàut
d’alimens; quand Faliment manque par
un accident ou par quelque maladie ,
c'est contre lîintention et l’ordre de la na-,
turc; les Enfans à se t mois sont encore
petits , foibles et ma formez; c’est donc
par une maladie, ou par une violence ex
traordinaire que leur naissancea été pré.
cipitée. v. Paul Zachias, queshg. tlt.z.l.r.*
Or puisque ces sortes däccouchemens
sont si rares et si contraires à la nature ,
on ne doitlpas les supposer sans des preu
ves convaincantes ou des motifs tres
Puissans , c’est le sentiment de Menoch ,
Je Pmmmpt. lib. 6. P7193. 52..
Catherine «Morlot étant forcée d’a-'
ÿoüer que son Enfant est le fruit d’un
_ .q fi 60m3
3o M ERCURE DE FRÂNCË.‘
commerce illégitime , ne peut employer
en sa faveur les Loix qui présument quïm
Enfant cll: né à 7 mois , parce que ces
Loix n’ont eu en vuë que d'assister la 1c’
gitimité des Enfans, et de les sauver de la.
servitude; c'est ce qui ell; prouvé par; les
termes mêmes, des Loix qu’elle allegue,
La Loi 12. de Statu hominum , ÿexplique
ainsi zSeptimo monse nascipetftectum partum
jam reeeptum esgpropter auctaritatem doctisgj.
mi viriHippocratisget ide?) aredendum est mm
qui ex justis septirno nuptii: mense natu: est,
justum filium esse. OEoique Calherine
Morlot ait voulu ‘se servir de la premier-e
Partie de cette Loi pour établir qu’un
Enfant peut naître parfait à 7 mois,il est
certain qu’elle n’en peut tiret aucun
avantage , parce que’ le J urisconsulte n'a
fait que‘ transcrire la décision dT-Iippo
crarc ,et qtfainsi c’est par le sentiment
de ce grand Medecin , que l’on doit ju.
5er des Enfansqui naissent dans le se
1ième mois. Or , selon Hippocratc me
mqdans le Livre: De natures puerperii, le
a septième mois ne fait qu’apportet e com
mencement de la perfection au Foetus;
donc il n’est pas encore parfait dans ce
temps -, il est seulement assez formé pour
rïêtrc pas incapable de vie 5 mais il n’a
pas encore acquis la force ni la perfecar’
* -’ ‘* tien
JANVIER. I733‘; Il‘.
tien ue naturellementil doit avoir avant
que e naître. Il paroi: évidemment par
_ le Passage du même Auteur, qui se trou
vc dans son Traité de S eptimestri partu ,
que ce n'est que d’une simple possibilité de
‘ vivre qu’il a parlé, en disant que l’Enfant -
naît parfaità 7 mois,puisqu'il assure qu’il
en naît peu l; que de ce peu , il en meurt‘
lusieurs e qu’ils sont tous foibles et ma
lîtdxfs s ce seroit donc supposer une con:
(radiation manifeste dans ces difiercns
passages cH-Iippocrate, que cl’expliqucr
celui qui est rapporté par la Loi , d’une
façon diiÏerehte de celle qui vient d'être
exposée. . .
La seconde partie de la Loi cy-dessus
citée , est absolument contraire aux pré:
tentions de Cathxrine Morlot; ce n'est
qu’en faveur d’un Enfant né d’un maria
ge illégitime; que la Loi admet sa pré; *
somption -, FEnFant de Catherine Morlot
est le fruit d'un commerce illegitimeia
Loi nÎest donc plus applicable. _
Et qu’on ne dise pas que l’on ne doit.’
point présumer un crime tel qu’est Pin
continence d'une Veuve , pendant Pan!
née de son Deuil, sur de simples appa;
rences, et que ce n’est que par des'preu—
vcs convaincantes que l'on peut détruire
la présomption de la naissance de son En
r B fang
u: MERCURE DE FRANCE:
fant à 7 mois. Ce raisonnement pourroit
avoir lieu si Pimpudicité de Catherine
Morlor n'étoit pas avérée; mais sa pro
‘ re confession , et la naissance de son En
Ëint en sont des preuves invinciblesll ne
‘s'agir donc plus que de fixer la datte de
son crime; elle ne doit pas attendre que
pour la placer a son gré , on admette une
supposition contre nature , et u1 n’est
reçuë par les Loix qu’en faveur . c la lé
gitimité ou de la liberté des Enfans. Il se
roit absurde de penser que cette Veuve
‘eut passé son année de Deuil dans la con
tinence , et que dès le lendemain elle se
fut abandonnée , et eût accouché au bout
de six mois d’un Enfant aussi vigoureux
que le sont ordinairement ceux qui nais
sent à neufmois,avec toute la perfection
=que l’on peut espere: dans un age aussi
tendre, p
La Loi I3. de suis et lcgit, kami. n’est
pas non plus favorable àCatherine Mor
ot; ce n’est qu’en faveur de la liberté de
PEnfant , qu’elle présume sa naissance à
sept mois. Catherine Motlot ne peut as
employer cette présomption pour el e ;
et puisque l’on n’attaque point la liberty’
de son Enfant, elle n'a pas dû regarde:
comme une servitude , la nécessité de pas
ser son veuvage dans la continence.
l‘: KL
\
JANVÏER. 173;: 2;“
C’est‘sans aucune apparence de raison
‘qu'elle a recours à une fiction de Droit ,'
c’est à-dire ,à lïffet rétroactif du maria
ge, pour en conclure qu’elle est bien’
fondée à employer la présomption que
les Loix ont introduite; ce n'est pas sur
une fiction , mais sur une réalité que l’on
doit fixer 1a date d'un mariage °, ce n’est
que par une indulgence des loix qu'il a un
effet rétroactif pour la légitimation des
enfans; mais il ne peut donner lieu à la
présomptionde sa naissance dans le sep
tiéme mois , parce que ce_ n'est qu’en con
séquence d’un signe certain que l’on doit
admettre les présomptions des Loix.
Voyez Menoch. De PmsumpLliv. 1. ch. 8.
Qand un Enfant est né dans le sep
tiéme mois d’un mariage légitime , ce
mariage est le signe certain et légal qui
fait présumer le temps au uel il a-été
conçu 3 mais Catherine Moflot n’a que la.
naissance de son Enfant qui puisse déter
miner le temps’de la conception; elle
n’esr dans aucun des cas ‘prévûs par les‘
Loix , on n'en doit donc juger que selon
le cours ordinaire de la nature; et la pré:
somption lui devient contraire, puisqu'il.
n'y a rien icy de certain que son incon
tinence , dont il faut fixer Pépoque.
i Enfin Catherine Morlot prouveroit
B inu-j
‘r4 MERCURE DEVFRANCE:
inutilement que son Enfant n’a été con-î
çu qifaprês Pexpiation de son année de
Deuil; dès qu’il est le fruit d'un commer
ce illicite , elle ne peut éviter de subir les
mêmes peines quïme Veuve qui se seroit
remariée dans Pannée qui suit le décès de
son mari. Tantquïme Femme n'est point
remariée, elle ioüit de tous les avantages
que son mari lui avoit procurez, puisque
son mariage est censé subsister , elle ne
peut s'abandonner sans commrttre une
espece d’adultere; son impudicité désho
normt davantage la mémoire de son mari
qu’un mariage trop précipité; elle ne
doit pas ê.re punie moinsseverement
u'une Veuve qui se remarie dans l’an
du DeuiLCtla suffit pour établir que l’in
continence de Catherine Morlot pendant
son année de Deuil est suflisamment preu
vée,par la naissance de son Enfant, et que
uand elle ne le seroit pas, dès qu’elle est:
forcée d’avoücr son commerce criminel
avec Jacques Oudot, elle ne peut éviter
sa condamnation. .
On répliqua pour Catherine Morlot;
qu’envain voudroit-on affoiblir Pautho
tiré de la Loy , en citant Dulaurent et
' Paul Zachias;1’un qui prétend qu’I-Iip
pocrate a varié, et l’au‘tre qui s’ingere de
le censurer. Paul Zachias après avoir dit
que.
I
«ÏANVIER». 1733.‘ r;
que le terme de sept mois n’esr pas coma
mun , avoue‘ néanmoins , au nombre 63.‘
età Pendroit même qu’ont obfecté ‘les
Heritiers collateraux de Jacques Pouflier,‘
que lesepziéme mois ne laisse pas d’être
un terme légitime : Exindè concludendttm '
minimè est amnes septima mens: mua: illegiq
rima: me , si vivant. Er cela suffit pour
sauver l’Enfant , la Mere et le second
mari de Popprobre dont on veut les char
ger. Mais ce qui doit faire rejetter les sub
tilitez cle ces deux Medecins, est que s’iI
s'agissait de Fétara. d'un Enfant , il ifest
personne qui osât le lui contester dans
e septième mois , sous le prétexte ‘des
variations que Dulaurent impute à Hip
pocrare , ou des conjectures hazardées
par Zachias , dès qu’on a_ contfeux la dé—
cision de la Loi , afFermie encore par une
Jurisprudence uniforme et universelle
en faveur de Yllnfant né dans le septié-g‘
me mois. p
Alphonse de Caranza, Jurisconsulte
du dernier sieclc,dans un Traité de Pur-m,
ui est n'es-estimé , nous donne la Liste
des erreurs du hlcdecin Zachias , su:
cette matiere: Ego cartè cttm Hippocmt:
ferfictianis Jmrtûs principium- tvgttlariter
constitua, ira ut parfactus mm foetus asse in
çtjziat 146i dimidtb axttata arma particttlam
B alla:
u? MERCURE DE FÎÏANCËJ‘
"décidé' pour l’état de l’Enfant né
alterna: atrigerit , quasi evenit principio sepl
timi mensis, quo tempare, ut caeteramm Me
dicorumSchalu afirmeit , muturus jum foetus
pelliculas eulcizmtu disrumpit, et purtmh fieri
nutum cagil. M. Cujas, liv.‘ 4.. des Répon
ses de Papinien , s’explique de la même
maniere : Si querutur un is sit metturus qui
4d initia septimi mensis natus est, dimm
esse muturum , ut putu si nntus sit r82. die,
quiet 182. dits septimum mensem attingunt.
Le Brun , des Success. ch. 4.. Sect. I. n. 6.
7.8.et 9. observe qu’il suiiit que le septié
me mois lunaire soit commencé. Dunod
des Prescriptions, part. z. ch. r 5. pag. zzo.
atteste la même maxime; à quoi il faut
ajoûrer les Arrêts rapporrez par Brodeau,
lettre E. Som. 5. n. r;.par Boniface, tom.
zrpatt. z. liv. 3. tir, 8. ch. 3.dans M.May
nard , et dans Charondas. Or ce cciulian‘s eslte
septiéme mois,'doit l'être également pour
la Mere remariée, parce que Popprobre
de la Mere rejaillit sur son enfant, ct sur
son mariageâ parce que les motifs d’hu
manité sont les mêmes s parce que les
.I.oix pénales sont toujours à restraindre ,
\
jamais a présumer le crime, ou qu’en tout
cas , on présume les moindres foiblesses
les plus pardonnablesfl, les plus faciles à ré
parer; parce qu’enfin la reglc est une, inq
variable sur le septième mois.
‘ CI!
JANVIER. 173;.‘ "x71
Un n’a garde de disconvenir que la Veu-l
vc qui vit dans le désordre ne soir infini
ment plus punissable que celle qui se re
marie; aussi la punit-on , dans les Parle-Ï
lemcns même où l’on excuse le mariage
durant le deuil; mais il ne s'ensuit pas, ni
Hue la peine doive s’étendre sur ce qui se
passe après le deuil, ni qu'il failIe donner
aux faiblesses par où aura pû commencer
1e mariage, un effet rétroactif pour les
réputer commises dans l’an même du deuil,
lorsque par la décision de la Loi il reste
assez de temps après le deuil, pour que
yPEnfant soir réputé conçu hors du temps
de prohibition. _
»- Qfil y aît eu un Contrat de mariage
dans l’an du deull , c’est une circonstance
ui" excuse les foiblesses posrerieures au
deuil, sans ‘qu’on doive les reporter ä.
cette époque; il faut se renfermer dans la
présomption des Loix. Le second maria
ge a un eñiet ‘rétroactif au temps où l’on
doit présumer: la conception de PEnfanr,
pour légitimer PEnfant et itistifier la Me
re, c’est après le deuil ; dès que ce temps
suffit pour se retrouver dans le septiéme
mois , et l’on s’y trouve icy de i4. jours;
car au reste ilén’y a pas de reproches à fai
re sur ce quevle Contrat est dans l’an du
deuil , la prohibition ni les peines ne s’y_
‘ ' B v_ éreng
t8 MERCURE DE FRANCE.‘
étendirent jamais ; la Loi a même prévû‘
ce cas et a condamné l'extension des pei—
«nes qu'une rigueur outrée tentetoit d'y
appliquer : Qge virum elugwt , sponsumfuis
a‘: non noce: , no. 10.5. 1.35‘: de 19j; 7mm.
tuntur infumiii.
M‘ Genreau , Avocat General , ayant
conclu avec beaucoup de solid té et avec
son éloquence ordinaire, en faveur de
Catherine Morlot. LA COUR , par Arrêt
rendu a l’Audience publique,du r7 Juil
let 173:. confirma la donation mutuelle,
par Arrêt du Parlement de Dijon.
‘q l une Veuve qui se remarie après l'au
q. du deuil , et qui accouche dan: le S ep
tiéme mois après le deuil , n'ait Être reputée
‘ avoir vêcu impudiquement dans l'an du
deuil , et être déclarée indigne dîme dona
tion mutuelle d’entre elle et son premier
Mari 3 '
‘FAIT.
Jacques Pouflîer , Boulanger â Nuys ÿ
et Catherine Morlot , sa femme , se firent
une donation de tous leurs biens men)
bles cr immeubles le I7 Mai 172.8. Le
mari mourut le z Avril I729. sans laisser
des cnfans; sa veuve fir homologuer le
"don mutuel. Elle passe un Contrat de
Mariage avec Pierre Oudot , GarçonBou
langer et son Ç mpagnon le 24. Février
1750. elle l’êp' se le 1.8 Mai suivant , et
accouche d’un enfant bien formé et vi-î
gourcux le 9 Octobre de la même année ,‘
ctsr-à-dire, quatre mois et onze jours
aptes son manage , et 51x mois et sept
jours depuis la. fin de son deüil. Les pa
cens
à MERCURE DE FRANCE
rens collateraux de son premier mari ap
pclllent de Phomologarion du don mu-g‘
tue . r = -
Me De la Motte , Avocat , plaidant
pour la ‘veuve , dit que les mêmes motifs
sur lesquels on déclare légitime un enfant
\ né dans le septiême mois, concourent a 7
faire rejctter l'accusation dïndigniré con
tre la mere; parce qu'en toute question
d’Etat,on se détermine par le parti le
plus favorable ; de sorte qu'il suHît qu’ou
y trouve de la possibilité ,_pour en l΀VC-_
nir à la présomption de la Loi.
La Loi I 2. fi. de statu_hominum est pré
cise en faveur des cnfans nez dans le sep
tième mois. Et afin qu'on ne croye‘ pas
yqu’cllc parle de sept mois complets, ce
qui entrevoit dans le huitième mois, la.
Loi 3. j. 12. fi. de suis et legit. hiered. dé
cide qu’il suflit que Penfanr naisse au 1S2.‘
jour , pour être tiéclaré viable et. né dans
4 un terme naturel et légal tout ensemble.
Cathcrine Morlot étoit affranchie de la
servitude du dcüil ct de la Loi penale ,
renfermée dans le même terme , 1l y
avoir dêja 190. jours, ct la Loi n’cn re
quiert que 182. qui font six mois lunai
V rcs et cinq jours, au lieu que les 190.
composent six mois lunaires et quatorze
jours ,
\
JANVIER. i733. 9
jours , ou six mois solaires et sept ou huit
jours
Dans Pcspêce qui se présente, il y:
trutant moins de diflîculté à prendre ce
parti que le second mariage ayant un effet
rétroactif pour mettre l'enfant à l'abri de
tous reproches d’une conception illégiti;
me , la. considération du nouvel état de
la merc doit pareillement la garantir des
mêmes reproches.
Ajoutons que la circonstance du Con-a
ttat passé avec le sccond mari , la rendoit
en quelque sorte excusable , joint à l'oc.
casion d'un même domicile devenu né
cessaire par rapport â sa Profession.
Enfin , ce sont des Collateraux qui la
oursuivent, à qui il sied moins de flétrir
lîhonneur de son mariage , et de censurer
sa conduite en cherchantà la confondre
avec les femmes qui auroient vêcu dans
le désordre : moins encore leur convient
il d’cnvier à cette femme tresse: d'une
donation mittucllc, qui par Pincertitude
de Pévenement participe du titre oné-j
reux.
M. Davot puîné , Avocat pourles heà
ritiers collateraux , rêponcloit quelcs do
nations mutucllessont regardées comme
de véritables v libcralitez par toutes les
‘Coutumegqui interdisent aux conjoints
le
O
""8 MERCURE DE FRANCE
le pouvoir de disposer en faveur l'un de
l'autre. v. Depringlcs , dans sa Note sur
l'art. 7. tit.4. de la Cour. de Bourgogne.
Taisand , sur le même article. Ricard,
en son Traité du Dom mutuel , chap. 5.
lect. 5. du Moulin, dans sa Note, sur
Part. 87. de la Coutume de Chartrcs.
- Selon la Loy dernicre,C.de revoe. donat.
toutes sortes de Donations peuvent être
révoquées pour cause (l'ingratitude. Or
l'incontinence de Cathcrine Morlot est
une injure faire à la mémoire de son ma
ri ; les injures sont une des ingratitudes
que les Loix condamnent, elle doit donc
perdre le fruit de la donation de Jacques
Pouflier. Enfin c’cst en conséquence dcla
volonté de‘ son mari qu'elle joüit de tous
les biens qu’il a délaissez, et selon la Loi,
une Veuve incontinente est indigne de
profiter de ces sortes dävantages. L. 2.
C. de secundis Nupt.
vOn ne doit point présumer , sans preu.
vc'ou sans des raisons trcs-fortes , qu’un
enfant est né dans le septième mois , par
ce que , suivant le sentiment des Mede
cins,lcs accouchemens à sept mois sont
tares, contraires à la nature , et ne pro
duisent que des cnfans {dont la foiblessc
et Pimperfcction est une preuve quîls ne
devaient pas encore voir le jour , selpn
es
moe.
5ANVIER. 173;.‘ ‘f
l
les tegles ordinaires. C’est le sentiment
dflippocrate , dans son Livre - D: par!»
teptimextri ; de Galien , dans le Commen
taire qu’il a fait sur cet Ouvrage sd’Ari9
rote , dans PHistoire des Animaux, liv.7.
ch. 4. dejDulaurens, liv. 8. quest. 3o. de
Fernel, Conseil 55. de Paul Zachias, dans
ses uest. Medicolegales, llVL/I.tlt.2..(1ucSlÎ.
3. ou il rapporte les imperfections aus
quelles sont sujets les enfans nez à seps
. mois‘. Ces accouchemens sont contre l’or
drc ct Pintention de la nature 3 car,.selon
Hippocrare , de naturâ puerperii , l’accou
chement tfest causé que par le deflàut
d’alimens; quand Faliment manque par
un accident ou par quelque maladie ,
c'est contre lîintention et l’ordre de la na-,
turc; les Enfans à se t mois sont encore
petits , foibles et ma formez; c’est donc
par une maladie, ou par une violence ex
traordinaire que leur naissancea été pré.
cipitée. v. Paul Zachias, queshg. tlt.z.l.r.*
Or puisque ces sortes däccouchemens
sont si rares et si contraires à la nature ,
on ne doitlpas les supposer sans des preu
ves convaincantes ou des motifs tres
Puissans , c’est le sentiment de Menoch ,
Je Pmmmpt. lib. 6. P7193. 52..
Catherine «Morlot étant forcée d’a-'
ÿoüer que son Enfant est le fruit d’un
_ .q fi 60m3
3o M ERCURE DE FRÂNCË.‘
commerce illégitime , ne peut employer
en sa faveur les Loix qui présument quïm
Enfant cll: né à 7 mois , parce que ces
Loix n’ont eu en vuë que d'assister la 1c’
gitimité des Enfans, et de les sauver de la.
servitude; c'est ce qui ell; prouvé par; les
termes mêmes, des Loix qu’elle allegue,
La Loi 12. de Statu hominum , ÿexplique
ainsi zSeptimo monse nascipetftectum partum
jam reeeptum esgpropter auctaritatem doctisgj.
mi viriHippocratisget ide?) aredendum est mm
qui ex justis septirno nuptii: mense natu: est,
justum filium esse. OEoique Calherine
Morlot ait voulu ‘se servir de la premier-e
Partie de cette Loi pour établir qu’un
Enfant peut naître parfait à 7 mois,il est
certain qu’elle n’en peut tiret aucun
avantage , parce que’ le J urisconsulte n'a
fait que‘ transcrire la décision dT-Iippo
crarc ,et qtfainsi c’est par le sentiment
de ce grand Medecin , que l’on doit ju.
5er des Enfansqui naissent dans le se
1ième mois. Or , selon Hippocratc me
mqdans le Livre: De natures puerperii, le
a septième mois ne fait qu’apportet e com
mencement de la perfection au Foetus;
donc il n’est pas encore parfait dans ce
temps -, il est seulement assez formé pour
rïêtrc pas incapable de vie 5 mais il n’a
pas encore acquis la force ni la perfecar’
* -’ ‘* tien
JANVIER. I733‘; Il‘.
tien ue naturellementil doit avoir avant
que e naître. Il paroi: évidemment par
_ le Passage du même Auteur, qui se trou
vc dans son Traité de S eptimestri partu ,
que ce n'est que d’une simple possibilité de
‘ vivre qu’il a parlé, en disant que l’Enfant -
naît parfaità 7 mois,puisqu'il assure qu’il
en naît peu l; que de ce peu , il en meurt‘
lusieurs e qu’ils sont tous foibles et ma
lîtdxfs s ce seroit donc supposer une con:
(radiation manifeste dans ces difiercns
passages cH-Iippocrate, que cl’expliqucr
celui qui est rapporté par la Loi , d’une
façon diiÏerehte de celle qui vient d'être
exposée. . .
La seconde partie de la Loi cy-dessus
citée , est absolument contraire aux pré:
tentions de Cathxrine Morlot; ce n'est
qu’en faveur d’un Enfant né d’un maria
ge illégitime; que la Loi admet sa pré; *
somption -, FEnFant de Catherine Morlot
est le fruit d'un commerce illegitimeia
Loi nÎest donc plus applicable. _
Et qu’on ne dise pas que l’on ne doit.’
point présumer un crime tel qu’est Pin
continence d'une Veuve , pendant Pan!
née de son Deuil, sur de simples appa;
rences, et que ce n’est que par des'preu—
vcs convaincantes que l'on peut détruire
la présomption de la naissance de son En
r B fang
u: MERCURE DE FRANCE:
fant à 7 mois. Ce raisonnement pourroit
avoir lieu si Pimpudicité de Catherine
Morlor n'étoit pas avérée; mais sa pro
‘ re confession , et la naissance de son En
Ëint en sont des preuves invinciblesll ne
‘s'agir donc plus que de fixer la datte de
son crime; elle ne doit pas attendre que
pour la placer a son gré , on admette une
supposition contre nature , et u1 n’est
reçuë par les Loix qu’en faveur . c la lé
gitimité ou de la liberté des Enfans. Il se
roit absurde de penser que cette Veuve
‘eut passé son année de Deuil dans la con
tinence , et que dès le lendemain elle se
fut abandonnée , et eût accouché au bout
de six mois d’un Enfant aussi vigoureux
que le sont ordinairement ceux qui nais
sent à neufmois,avec toute la perfection
=que l’on peut espere: dans un age aussi
tendre, p
La Loi I3. de suis et lcgit, kami. n’est
pas non plus favorable àCatherine Mor
ot; ce n’est qu’en faveur de la liberté de
PEnfant , qu’elle présume sa naissance à
sept mois. Catherine Motlot ne peut as
employer cette présomption pour el e ;
et puisque l’on n’attaque point la liberty’
de son Enfant, elle n'a pas dû regarde:
comme une servitude , la nécessité de pas
ser son veuvage dans la continence.
l‘: KL
\
JANVÏER. 173;: 2;“
C’est‘sans aucune apparence de raison
‘qu'elle a recours à une fiction de Droit ,'
c’est à-dire ,à lïffet rétroactif du maria
ge, pour en conclure qu’elle est bien’
fondée à employer la présomption que
les Loix ont introduite; ce n'est pas sur
une fiction , mais sur une réalité que l’on
doit fixer 1a date d'un mariage °, ce n’est
que par une indulgence des loix qu'il a un
effet rétroactif pour la légitimation des
enfans; mais il ne peut donner lieu à la
présomptionde sa naissance dans le sep
tiéme mois , parce que ce_ n'est qu’en con
séquence d’un signe certain que l’on doit
admettre les présomptions des Loix.
Voyez Menoch. De PmsumpLliv. 1. ch. 8.
Qand un Enfant est né dans le sep
tiéme mois d’un mariage légitime , ce
mariage est le signe certain et légal qui
fait présumer le temps au uel il a-été
conçu 3 mais Catherine Moflot n’a que la.
naissance de son Enfant qui puisse déter
miner le temps’de la conception; elle
n’esr dans aucun des cas ‘prévûs par les‘
Loix , on n'en doit donc juger que selon
le cours ordinaire de la nature; et la pré:
somption lui devient contraire, puisqu'il.
n'y a rien icy de certain que son incon
tinence , dont il faut fixer Pépoque.
i Enfin Catherine Morlot prouveroit
B inu-j
‘r4 MERCURE DEVFRANCE:
inutilement que son Enfant n’a été con-î
çu qifaprês Pexpiation de son année de
Deuil; dès qu’il est le fruit d'un commer
ce illicite , elle ne peut éviter de subir les
mêmes peines quïme Veuve qui se seroit
remariée dans Pannée qui suit le décès de
son mari. Tantquïme Femme n'est point
remariée, elle ioüit de tous les avantages
que son mari lui avoit procurez, puisque
son mariage est censé subsister , elle ne
peut s'abandonner sans commrttre une
espece d’adultere; son impudicité désho
normt davantage la mémoire de son mari
qu’un mariage trop précipité; elle ne
doit pas ê.re punie moinsseverement
u'une Veuve qui se remarie dans l’an
du DeuiLCtla suffit pour établir que l’in
continence de Catherine Morlot pendant
son année de Deuil est suflisamment preu
vée,par la naissance de son Enfant, et que
uand elle ne le seroit pas, dès qu’elle est:
forcée d’avoücr son commerce criminel
avec Jacques Oudot, elle ne peut éviter
sa condamnation. .
On répliqua pour Catherine Morlot;
qu’envain voudroit-on affoiblir Pautho
tiré de la Loy , en citant Dulaurent et
' Paul Zachias;1’un qui prétend qu’I-Iip
pocrate a varié, et l’au‘tre qui s’ingere de
le censurer. Paul Zachias après avoir dit
que.
I
«ÏANVIER». 1733.‘ r;
que le terme de sept mois n’esr pas coma
mun , avoue‘ néanmoins , au nombre 63.‘
età Pendroit même qu’ont obfecté ‘les
Heritiers collateraux de Jacques Pouflier,‘
que lesepziéme mois ne laisse pas d’être
un terme légitime : Exindè concludendttm '
minimè est amnes septima mens: mua: illegiq
rima: me , si vivant. Er cela suffit pour
sauver l’Enfant , la Mere et le second
mari de Popprobre dont on veut les char
ger. Mais ce qui doit faire rejetter les sub
tilitez cle ces deux Medecins, est que s’iI
s'agissait de Fétara. d'un Enfant , il ifest
personne qui osât le lui contester dans
e septième mois , sous le prétexte ‘des
variations que Dulaurent impute à Hip
pocrare , ou des conjectures hazardées
par Zachias , dès qu’on a_ contfeux la dé—
cision de la Loi , afFermie encore par une
Jurisprudence uniforme et universelle
en faveur de Yllnfant né dans le septié-g‘
me mois. p
Alphonse de Caranza, Jurisconsulte
du dernier sieclc,dans un Traité de Pur-m,
ui est n'es-estimé , nous donne la Liste
des erreurs du hlcdecin Zachias , su:
cette matiere: Ego cartè cttm Hippocmt:
ferfictianis Jmrtûs principium- tvgttlariter
constitua, ira ut parfactus mm foetus asse in
çtjziat 146i dimidtb axttata arma particttlam
B alla:
u? MERCURE DE FÎÏANCËJ‘
"décidé' pour l’état de l’Enfant né
alterna: atrigerit , quasi evenit principio sepl
timi mensis, quo tempare, ut caeteramm Me
dicorumSchalu afirmeit , muturus jum foetus
pelliculas eulcizmtu disrumpit, et purtmh fieri
nutum cagil. M. Cujas, liv.‘ 4.. des Répon
ses de Papinien , s’explique de la même
maniere : Si querutur un is sit metturus qui
4d initia septimi mensis natus est, dimm
esse muturum , ut putu si nntus sit r82. die,
quiet 182. dits septimum mensem attingunt.
Le Brun , des Success. ch. 4.. Sect. I. n. 6.
7.8.et 9. observe qu’il suiiit que le septié
me mois lunaire soit commencé. Dunod
des Prescriptions, part. z. ch. r 5. pag. zzo.
atteste la même maxime; à quoi il faut
ajoûrer les Arrêts rapporrez par Brodeau,
lettre E. Som. 5. n. r;.par Boniface, tom.
zrpatt. z. liv. 3. tir, 8. ch. 3.dans M.May
nard , et dans Charondas. Or ce cciulian‘s eslte
septiéme mois,'doit l'être également pour
la Mere remariée, parce que Popprobre
de la Mere rejaillit sur son enfant, ct sur
son mariageâ parce que les motifs d’hu
manité sont les mêmes s parce que les
.I.oix pénales sont toujours à restraindre ,
\
jamais a présumer le crime, ou qu’en tout
cas , on présume les moindres foiblesses
les plus pardonnablesfl, les plus faciles à ré
parer; parce qu’enfin la reglc est une, inq
variable sur le septième mois.
‘ CI!
JANVIER. 173;.‘ "x71
Un n’a garde de disconvenir que la Veu-l
vc qui vit dans le désordre ne soir infini
ment plus punissable que celle qui se re
marie; aussi la punit-on , dans les Parle-Ï
lemcns même où l’on excuse le mariage
durant le deuil; mais il ne s'ensuit pas, ni
Hue la peine doive s’étendre sur ce qui se
passe après le deuil, ni qu'il failIe donner
aux faiblesses par où aura pû commencer
1e mariage, un effet rétroactif pour les
réputer commises dans l’an même du deuil,
lorsque par la décision de la Loi il reste
assez de temps après le deuil, pour que
yPEnfant soir réputé conçu hors du temps
de prohibition. _
»- Qfil y aît eu un Contrat de mariage
dans l’an du deull , c’est une circonstance
ui" excuse les foiblesses posrerieures au
deuil, sans ‘qu’on doive les reporter ä.
cette époque; il faut se renfermer dans la
présomption des Loix. Le second maria
ge a un eñiet ‘rétroactif au temps où l’on
doit présumer: la conception de PEnfanr,
pour légitimer PEnfant et itistifier la Me
re, c’est après le deuil ; dès que ce temps
suffit pour se retrouver dans le septiéme
mois , et l’on s’y trouve icy de i4. jours;
car au reste ilén’y a pas de reproches à fai
re sur ce quevle Contrat est dans l’an du
deuil , la prohibition ni les peines ne s’y_
‘ ' B v_ éreng
t8 MERCURE DE FRANCE.‘
étendirent jamais ; la Loi a même prévû‘
ce cas et a condamné l'extension des pei—
«nes qu'une rigueur outrée tentetoit d'y
appliquer : Qge virum elugwt , sponsumfuis
a‘: non noce: , no. 10.5. 1.35‘: de 19j; 7mm.
tuntur infumiii.
M‘ Genreau , Avocat General , ayant
conclu avec beaucoup de solid té et avec
son éloquence ordinaire, en faveur de
Catherine Morlot. LA COUR , par Arrêt
rendu a l’Audience publique,du r7 Juil
let 173:. confirma la donation mutuelle,
Fermer
Résumé : QUESTION NOTABLE, jugée par Arrêt du Parlement de Dijon.
Le texte relate une affaire judiciaire impliquant Catherine Morlot, veuve de Jacques Pouflier, un boulanger de Nuys. En 1728, Jacques et Catherine avaient fait une donation mutuelle de leurs biens. Jacques mourut en avril 1729 sans enfants. Catherine se remaria avec Pierre Oudot en mai 1730 et accoucha d'un enfant en octobre de la même année, soit six mois et sept jours après la fin de son deuil. Les parents collatéraux de Jacques contestèrent l'homologation de la donation mutuelle, arguant de l'incontinence de Catherine. Me De la Motte, avocat de Catherine, défendit sa cliente en se basant sur les lois qui présument la légitimité des enfants nés dans le septième mois. Il souligna que Catherine était affranchie de la servitude du deuil et de la loi pénale, ayant attendu 190 jours, soit six mois lunaires et quatorze jours, au-delà des 182 jours requis. M. Davot, avocat des héritiers collatéraux, répliqua que les donations mutuelles étaient souvent considérées comme des libéralités et que l'incontinence de Catherine constituait une injure à la mémoire de son premier mari. Il cita plusieurs auteurs juridiques pour soutenir que Catherine devait perdre les avantages de la donation. Les débats portèrent également sur la légitimité des enfants nés dans le septième mois, avec des références à Hippocrate et d'autres médecins. Les héritiers collatéraux affirmèrent que de tels accouchements étaient rares et contraires à la nature, nécessitant des preuves convaincantes pour être admis. Les arguments se concentrèrent sur la présomption de légitimité des enfants nés dans le septième mois et sur la nécessité de preuves solides pour établir l'incontinence de Catherine. Les deux parties présentèrent des arguments juridiques et médicaux pour soutenir leurs positions respectives. Le texte traite également de la légitimité d'un enfant né au septième mois après le décès du premier époux, en se basant sur des sources juridiques et historiques. Alphonse de Caranza, juriste du dernier siècle, critique les erreurs du médecin Zachias concernant la durée de la grossesse. Plusieurs auteurs, dont Cujas et Le Brun, affirment que le septième mois lunaire est crucial pour déterminer la légitimité de l'enfant. Dunod et d'autres juristes confirment cette règle, soulignant que les lois pénales doivent être interprétées de manière restrictive. Le texte aborde le cas d'une veuve remariée, précisant que les motifs d'humanité et les lois pénales doivent être appliqués de manière à ne pas présumer le crime. Il est mentionné que les faiblesses commises après le deuil ne doivent pas être rétroactivement considérées comme ayant eu lieu pendant le deuil, si suffisamment de temps s'est écoulé pour que la conception soit présumée légitime. Enfin, la Cour a confirmé une donation mutuelle en faveur de Catherine Morlot, après une conclusion solide de l'Avocat Général Genreau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
28
p. 300-310
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. D... au sujet d'une Lampe Antique, trouvée en Provence, au mois de Juillet dernier.
Début :
Vous m'avez fait, Monsieur, beaucoup de plaisir en m'envoïant, avec une [...]
Mots clefs :
Lampe antique, Amour, Pied, Enfant, Provence, Antiques, Vénus, Monument, Planche, Ornements, Antiquaires, Cupidon, Figure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. D... au sujet d'une Lampe Antique, trouvée en Provence, au mois de Juillet dernier.
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M.
·D... au sujet d'une Lampe Antique ,
trouvée en Provence , au mois de fuillet
dernier.
V
Ous m'avez fait , Monsieur , beaucoup
de plaisir en m'envoïant, avec
une de vos Lettres , dattée de Marseille
le 4 Août, le dessein de votre façon d'une
Lampe Antique , trouvée depuis peu par
un Païsan , dans le Territoire de la Ville
d'Apt , auprès du Village de Caseneuve.
Ce Monument que vous me marquez être
de la grandeur du Dessein , et qui représente
un pied , couvert d'une simple Sandale,
FEVRIER . 1733. 301
dale , avec quelques ornemens aux Courroyes,&
c. a cinq à six pouces de longueur,
depuis le Talon jusqu'à l'autre extrêmité
du pied , d'où sort une espece de Bec ,
que vous appellez Corne d'abondance, par
lequel on versoit de l'Huile dans la Lampe
, et où l'on mettoit la Méche . Au dessus
du cou du pied , terminé par un Orle
en maniere de petites perles , s'éleve une
espece de petit Rocher ,sur lequel est assis
un Enfant nud et aîlé , qui semble pleu
rer et tenir quelque chose dans ses mains.
Le tout fait une hauteur d'environ trois
pouces.Je n'oublie pas l'Anse qui déborde
au delà de la longueur du pied , du côté
du Talon, ayant à son extrémité un Anneau.
Il y a un autre Anneau au commencement
du gros doigt du pied , et voilà,
je crois , une Description exacte de ce
Monument.
Vous me marquez , Monsieur , que
l'Enfanr aîlé a les aîles et un brasselet
d'argent , et que le Pied qui forme la
Lampe a les ongles , et les petits Ornemens
des Courroyes aussi d'argent. Vous
ajoûtez que la Lampe est de Métail de
Corinthe , parfaitement bien conservée.
Ces circonstances sont curieuses et remarquables.
Pour ce qui est de l'explication conte-
E v nue
302 MERCURE DE FRANCE
nue dans votre Lettre , qui fait de cette
Lampe le Pied de Venus , qu'on pendoit ,
ajoutez - vous, par les deux Anneaux dans
le Temple de cette Déesse , en prenant
l'Enfant aîlé pour l'Amour , et par les au
tres convenances que vous trouvez . Cette
Explication , dis- je , me paroît ingénieu
se , fortifiée mêine par la figure du Rocher,
sur lequel l'Amour prétendu est assis,
Venus , érant , comme vous le sçavez, née
dans le sein de la Mer , &c. Mais à vous
parler sincerement , je ne trouve rien de
bien plausible dans cette Explication , qui
est , selon moi , toute conjecturale .
Ce que vous me marquez dans une se
conde Lettre plus réfléchie , du premier
de ce mois , prouve ce que je viens de dire.
Cela prouve aussi , Monsieur , que vous
n'êtes pas de ces Curieux entêtez qui ne
démordent jamais de leur premier sentiment.
Vous me dires qu'il vous est venu
une autre pensée sur ce Monument antique
et que des amis connoisseurs
l'ont
trouvée plus plausible que la premiere.
C'est icy , continuez- vous , le pied de
Psyché plutôt que celui de Venus. Une
Lampe fut fatale à Psyché aussi bien qu'à
l'Amour , représenté sur la nôtre , faisant
une triste figure ; ce qui explique assez ,
dires- vous , la pensée qui vous est venuë,
& c.
PerFEVRIER.
1733. 303
Permettez-moi d'être encore un peu
incrédule sur cette nouvelle explication
en donnant à votre sincérité toute la loüange
qu'elle mérite , lorsque dans le même
temps vous convenez que dénué de preuves
et d'autoritez vous laissez aux Antiquaires
la gloire de deviner cette Enigme ,
si c'en est une.
Je dis , si c'en est une , car il y a longtemps
que je suis persuadé que les Ouvriers
de l'Antiquité, en fabriquant la plus
part des Morceaux qui nous restent de
leur façon , n'ont le plus souvent suivi
que leur caprice ou leur goût particulier ,
celui quelquefois des personnes qui les
leur commandoient , sans s'embarrasser
de la Mythologie , sans y entendre , disje
, d'autre finesse . Si ma proposition est
vraie en general , ou a beaucoup d'égards ,
je crois qu'on peut l'appliquer particuliement
à la fabrique des Lampes ; c'est en
effet de tous les Monumens Antiques celui
dont on a découvert un plus grand
nombre , et dont on a le plus varié la
forme et les ornemens.Vous pouvez, Monsieur
, vous en convaincre , en parcourant
le Livre entier de F. Liceti , sur les
Lampes des Anciens et les différens Ouvrages
des Antiquaires qui ont écrit depuis
Liceti , à la tête desquels il faut mettre le
beau
E vj
3.4 MERCURE DE FRANCE.
beau et vaste Recueil du R. P. de Mont
faucon .
>
Les Lampes tiennent un rang considé
rable dans le Recueil , et occupent en Iz
Chapitres tout le second Livre de la seconde
Partie du se tome. On y en voit de
tres singulieres et de tres bizares , comme
le sont celles des 3 premiers Chapitres
totes la plupart de pur caprice. Les plus
belles , les plus chargées d'ornemens , et
qui paroissent manifestement symboliques
, et appartenir à la Mythologie , ou
aux Coutumes du Pagnanisme , se trouvent
dans les Chapitres suivans. Tout ce
que le Sçavant Auteur dit des unes et
des autres est fort sensé et fort instructif.
Il s'en faut bien qu'il n'adopte toutes les
idées et toutes les conjectures de Liceti ,
et de quelques autres Antiquaires sur ce
sujet.
Une Planche entiere , c'est la 148. contient
quatre Lampes en forme de Pied et
de Sandale, comme la vôtre, avec quelque
petite difference entr'elles pour les ornemens.
La 3 est la plus remarquable , à
cause de la Semele de la Sandale , gravée
séparément , qui est toute couverte de têtes
de clous. La 4º, a pour Anse un Serpent
entortillé , et differe un peu des autres
et de la vôtre dans la forme. Une autre
FEVRIER. 1733 305
tre Lampe représentée dans la Planche
d'après , dont l'Original est dans le Cabinet
du Duc de Médina - Celi , est toute
semblable à la vôtre ; pareil Pied , pareille
Sandale , mêmes dimensions . De plus
il y a,comme sur la vôtre , un Enfant aîlé
élevé au dessus du Talon.Cet Enfant tient
d'une main un Oyseau , et de l'autre , quelque
chose qu'on ne sçauroit discerner.
L'Enfant de votre Lampe paroît aussi
tenir quelque chose . Si vous avicz pris
garde à la Semele de la vôtre , vous y
auriez peut-être vû au dessous les mêmes
curieux ornemens qui sont sur celle de
Medina- Celi , que le Graveur a représentée
séparément. Je dis le dessous de la
Semele , dans la même Planche.
Je puis ajoûter une sixième Lampe de
meme forme , de même fabrique , de
même métal , en un mot, toute semblable
à la vôtre , que le R. P. de Montfaucon
m'a montrée dans son Cabinet , et qui
lui est venue depuis l'impression de son
Ouvrage , comme il lui arrive tous les
jours des Monumens d'Antiquité de toute
espece.
Mais , me direz-vous , dans ce grand
nombre de Lampes rapportées et représentées
dans cet Ouvrage, n'en trouve- t'on
point quelqu'une qui paroisse manifestement
305 MERCURE DE FRANCE.
ment avoir été consacrée à Venus , ou à
l'Amour ! Oui , Monsieur , il s'en trouve ;
mais ce n'est aucune de celles qui ressem
blent à la vôtre. Les Planches 170. et 172.
du même Livre , en présentent deux consacrées
à Venus par des Symboles qu'on
ne sçauroit méconnoître. La premiere a
la forme d'une Colombe , Oyseaur favori
de cette Déesse , qu'elle portoit à la main,
qu'elle attachoit à son Char , &c. La scconde
dont la forme est assez singuliere ,
porte au lieu de Symboles , l'Image mêm
de Venus en relief avec fort peu de Draperie
, &c. Deux autres Lampes gravées
dans les mêmes Planches appartiennent
visiblement à Cupidon . Sur l'une , outre
ses ailes , il est désigné par son flambeau
allumé qu'il tient à la main , et sur l'autre
il tient d'une main un Bouclier , et
porte l'autre main sur une cotte d'armes
, ayant désarmé Mars , &c. comme
le dit Lucrece , &c. sans parler de deux
autres Lampes aussi curieuses ; l'une de
Cupidon Marin , et l'autre de Cupidon et
Psyché ensemble qui s'embrassent , Planche
161. du même Vol . ausquelles on
peut joindre par Analogie une trèsbelle
Lampe des trois Graces , Planche
171.
Au reste , Monsieur , un Enfant nud
repréFEVRIER.
1733. 307
A
représenté avec des aîles , accompagné
même de quelques Symboles , sur des
Monumens Antiques,ne signifie pas toujours
Cupidon ou l'Amour , comme je
l'ai déja insinué. La preuve de cette verité
me meneroit trop loin , et ma Lettre
est déja assez longue : souffrés que je vous
renvoye pour cela à une pareille figure
d'Enfant aîlé , qui est sur un Monument
Antique de Bronze découvert dans la
Basse Normandie , du tems que j'y séjournois
, et que j'ai donné gravée avec le
Monument entier dans le Journal de
Trevoux , du mois de Sept. 1713.p.1536.
Cet Enfant , qui tient d'une main une
Bourse , et de l'autre un Oyseau par le
col , n'est pas Cupidon , malgré l'ingénieuse
explication qu'en a prétendu faire
P'Auteur du Journal , qui assûre que l'Enigme
de cet Enfant n'est pas difficile à
deviner. Voyez pour en juger ce qui est
dit dans le même Journal ( Octobre 1714.
pag. 1778. ) et surtout la Citation d'une
Médaille de Lucille , fille de Marc- Aurele
, rapportée dans le Selectiora Numismata
de Vaillant , où l'on voit deux Enfans
nuds et aîlez , semblables à celui dont
il est question dans le Monument de Normandie
, et qui ne sont assûrément pas
l'Amour. Voyez aussi la Figure aîlée ,
gravée
308 MERCURE DE FRANCE
gravée dans le même Journal ( Juillet
1715. p.1969. ) du Cabinet de M. Rigord,
qui accompagne une Lettre de ce Sçavant.
Vous y verrez que si c'est l'Amour,
ce qui est assez équivoque , ce n'est pas
l'Amour tout seul , puisque , selon M. R.
c'est en même- tems Harpocrate , Minerve
, la Déesse de la Santé , celle de l'Abondance
, la Fermeté , la Pudeur , et le
Dieu Orus , c'est-à- dire , dans le langage
des Antiquaires , une Figure Panthée.
Je vous cire , au reste, un Livre ( le Jour
nal de Trévoux ) que je crois familier dans
votre Ville , car vous me surprenez beaucoup
en disant que le seul Livre que vous
y avez trouvé pour chercher quelque lumiere
au sujet de votre Lampe , est le
Trésor de Brandebourg , ou la Description
des Antiquitez du Cabinet du Roi de
Prusse , par Beger , dans lequel encore
vous n'avez rien appris à cet égard .
C'est aussi par cette raison que je me suis
un peu étendu pour vous procurer les
éclaircissemens qu'il me paroît que vous
cherchez de bonne foi , et sans attachement
à votre opinion particuliere .
J'ai oublié de vous dire au sujet des
Enfans aîlez , pris communément pour
l'Amour quand on les trouve sur des Monu
FEVRIER . 1733. 309
numens Antiques , que dans le Recüell
des Lampes de Liceti il s'en trouve une
assez singuliere , faite en forme de Calice
, et soutenue par trois Garçons allez
qui ne sont pas plus l'Amour que les autres
figures ailées dont je viens de parler.
Liceti leur donne en effet une autre signification
, les expliquant par les trois
temps , le présent , le passé , le futar
explication gratuite et toute idéale , refutée
par le Pere de Montfaucon , qui
croit avec raison que ce n'est là qu'un
pur caprice d'ouvrier : mais on pourroit
demander pourquoi dans cette supposi
tion , il a néanmoins placé cette Lampe
parmi celles qui dans son Livre appartiennent
à la Mithologie et aux divers
usages du Paganisme. Ön la trouve en effet
en ce rang dans la même Planche 170.
ci-devant citée , &c. -
Je reviens à la Lettre de M. Rigord
dont j'ai parlé plus haut , pour finir la
mienne par une refléxion qui y est contenuë,
et qui vient ici naturellement . » Le
Métier d'un Antiquaire seroit , dit- il ,
» bien pénible , si parce qu'il est Anti-
» quaire , on vouloit l'obliger de donner
» raison de certains desseins que l'Ou-
» vrier a faits sans raison , et par caprice.
Il avoit dit un peu auparavant qu'en
cer
310 MERCURE DE FRANCE
certain cas l'Ouvrier pouvoit , comme
» on fait aujourd'hui , suivre son capri-
» ce , et par là préparer des tortures aux
» Antiquaires à venir. Je m'en tiens à
cette pensée d'un homme éclairé qui avoit
vieilli dans l'étude des Antiques , et conforme
en cela au sentiment des plus habiles.
Continuez -moi cependant , Monsieur ;
votre obligeante attention , en me faisant
part de tout ce que vous pourrez découvrir
de remarquable en ce genre , en prenant
la peine de les dessiner vous -même
avec cette précision et ce goût qui vous
sontnaturels . Les belles Figures Antiques
de Marbre trouvées dans le même Terris
toire que votre Lampe , transportées à Paris
, et dont il est parlé dans le Mercure
d'Août dernier , p. 1809. ont enfin trouvé
maître. J'ai toujours passionnément
souhaitté qu'un pareil Trésor pût rester
ici , mais j'apprens avec chagrin que ces
rares Monumens de la plus belle Antiquité
vont passer la Mer sans retour. Je
suis , & c.
A Paris , le 15 Septembre 1732 .
·D... au sujet d'une Lampe Antique ,
trouvée en Provence , au mois de fuillet
dernier.
V
Ous m'avez fait , Monsieur , beaucoup
de plaisir en m'envoïant, avec
une de vos Lettres , dattée de Marseille
le 4 Août, le dessein de votre façon d'une
Lampe Antique , trouvée depuis peu par
un Païsan , dans le Territoire de la Ville
d'Apt , auprès du Village de Caseneuve.
Ce Monument que vous me marquez être
de la grandeur du Dessein , et qui représente
un pied , couvert d'une simple Sandale,
FEVRIER . 1733. 301
dale , avec quelques ornemens aux Courroyes,&
c. a cinq à six pouces de longueur,
depuis le Talon jusqu'à l'autre extrêmité
du pied , d'où sort une espece de Bec ,
que vous appellez Corne d'abondance, par
lequel on versoit de l'Huile dans la Lampe
, et où l'on mettoit la Méche . Au dessus
du cou du pied , terminé par un Orle
en maniere de petites perles , s'éleve une
espece de petit Rocher ,sur lequel est assis
un Enfant nud et aîlé , qui semble pleu
rer et tenir quelque chose dans ses mains.
Le tout fait une hauteur d'environ trois
pouces.Je n'oublie pas l'Anse qui déborde
au delà de la longueur du pied , du côté
du Talon, ayant à son extrémité un Anneau.
Il y a un autre Anneau au commencement
du gros doigt du pied , et voilà,
je crois , une Description exacte de ce
Monument.
Vous me marquez , Monsieur , que
l'Enfanr aîlé a les aîles et un brasselet
d'argent , et que le Pied qui forme la
Lampe a les ongles , et les petits Ornemens
des Courroyes aussi d'argent. Vous
ajoûtez que la Lampe est de Métail de
Corinthe , parfaitement bien conservée.
Ces circonstances sont curieuses et remarquables.
Pour ce qui est de l'explication conte-
E v nue
302 MERCURE DE FRANCE
nue dans votre Lettre , qui fait de cette
Lampe le Pied de Venus , qu'on pendoit ,
ajoutez - vous, par les deux Anneaux dans
le Temple de cette Déesse , en prenant
l'Enfant aîlé pour l'Amour , et par les au
tres convenances que vous trouvez . Cette
Explication , dis- je , me paroît ingénieu
se , fortifiée mêine par la figure du Rocher,
sur lequel l'Amour prétendu est assis,
Venus , érant , comme vous le sçavez, née
dans le sein de la Mer , &c. Mais à vous
parler sincerement , je ne trouve rien de
bien plausible dans cette Explication , qui
est , selon moi , toute conjecturale .
Ce que vous me marquez dans une se
conde Lettre plus réfléchie , du premier
de ce mois , prouve ce que je viens de dire.
Cela prouve aussi , Monsieur , que vous
n'êtes pas de ces Curieux entêtez qui ne
démordent jamais de leur premier sentiment.
Vous me dires qu'il vous est venu
une autre pensée sur ce Monument antique
et que des amis connoisseurs
l'ont
trouvée plus plausible que la premiere.
C'est icy , continuez- vous , le pied de
Psyché plutôt que celui de Venus. Une
Lampe fut fatale à Psyché aussi bien qu'à
l'Amour , représenté sur la nôtre , faisant
une triste figure ; ce qui explique assez ,
dires- vous , la pensée qui vous est venuë,
& c.
PerFEVRIER.
1733. 303
Permettez-moi d'être encore un peu
incrédule sur cette nouvelle explication
en donnant à votre sincérité toute la loüange
qu'elle mérite , lorsque dans le même
temps vous convenez que dénué de preuves
et d'autoritez vous laissez aux Antiquaires
la gloire de deviner cette Enigme ,
si c'en est une.
Je dis , si c'en est une , car il y a longtemps
que je suis persuadé que les Ouvriers
de l'Antiquité, en fabriquant la plus
part des Morceaux qui nous restent de
leur façon , n'ont le plus souvent suivi
que leur caprice ou leur goût particulier ,
celui quelquefois des personnes qui les
leur commandoient , sans s'embarrasser
de la Mythologie , sans y entendre , disje
, d'autre finesse . Si ma proposition est
vraie en general , ou a beaucoup d'égards ,
je crois qu'on peut l'appliquer particuliement
à la fabrique des Lampes ; c'est en
effet de tous les Monumens Antiques celui
dont on a découvert un plus grand
nombre , et dont on a le plus varié la
forme et les ornemens.Vous pouvez, Monsieur
, vous en convaincre , en parcourant
le Livre entier de F. Liceti , sur les
Lampes des Anciens et les différens Ouvrages
des Antiquaires qui ont écrit depuis
Liceti , à la tête desquels il faut mettre le
beau
E vj
3.4 MERCURE DE FRANCE.
beau et vaste Recueil du R. P. de Mont
faucon .
>
Les Lampes tiennent un rang considé
rable dans le Recueil , et occupent en Iz
Chapitres tout le second Livre de la seconde
Partie du se tome. On y en voit de
tres singulieres et de tres bizares , comme
le sont celles des 3 premiers Chapitres
totes la plupart de pur caprice. Les plus
belles , les plus chargées d'ornemens , et
qui paroissent manifestement symboliques
, et appartenir à la Mythologie , ou
aux Coutumes du Pagnanisme , se trouvent
dans les Chapitres suivans. Tout ce
que le Sçavant Auteur dit des unes et
des autres est fort sensé et fort instructif.
Il s'en faut bien qu'il n'adopte toutes les
idées et toutes les conjectures de Liceti ,
et de quelques autres Antiquaires sur ce
sujet.
Une Planche entiere , c'est la 148. contient
quatre Lampes en forme de Pied et
de Sandale, comme la vôtre, avec quelque
petite difference entr'elles pour les ornemens.
La 3 est la plus remarquable , à
cause de la Semele de la Sandale , gravée
séparément , qui est toute couverte de têtes
de clous. La 4º, a pour Anse un Serpent
entortillé , et differe un peu des autres
et de la vôtre dans la forme. Une autre
FEVRIER. 1733 305
tre Lampe représentée dans la Planche
d'après , dont l'Original est dans le Cabinet
du Duc de Médina - Celi , est toute
semblable à la vôtre ; pareil Pied , pareille
Sandale , mêmes dimensions . De plus
il y a,comme sur la vôtre , un Enfant aîlé
élevé au dessus du Talon.Cet Enfant tient
d'une main un Oyseau , et de l'autre , quelque
chose qu'on ne sçauroit discerner.
L'Enfant de votre Lampe paroît aussi
tenir quelque chose . Si vous avicz pris
garde à la Semele de la vôtre , vous y
auriez peut-être vû au dessous les mêmes
curieux ornemens qui sont sur celle de
Medina- Celi , que le Graveur a représentée
séparément. Je dis le dessous de la
Semele , dans la même Planche.
Je puis ajoûter une sixième Lampe de
meme forme , de même fabrique , de
même métal , en un mot, toute semblable
à la vôtre , que le R. P. de Montfaucon
m'a montrée dans son Cabinet , et qui
lui est venue depuis l'impression de son
Ouvrage , comme il lui arrive tous les
jours des Monumens d'Antiquité de toute
espece.
Mais , me direz-vous , dans ce grand
nombre de Lampes rapportées et représentées
dans cet Ouvrage, n'en trouve- t'on
point quelqu'une qui paroisse manifestement
305 MERCURE DE FRANCE.
ment avoir été consacrée à Venus , ou à
l'Amour ! Oui , Monsieur , il s'en trouve ;
mais ce n'est aucune de celles qui ressem
blent à la vôtre. Les Planches 170. et 172.
du même Livre , en présentent deux consacrées
à Venus par des Symboles qu'on
ne sçauroit méconnoître. La premiere a
la forme d'une Colombe , Oyseaur favori
de cette Déesse , qu'elle portoit à la main,
qu'elle attachoit à son Char , &c. La scconde
dont la forme est assez singuliere ,
porte au lieu de Symboles , l'Image mêm
de Venus en relief avec fort peu de Draperie
, &c. Deux autres Lampes gravées
dans les mêmes Planches appartiennent
visiblement à Cupidon . Sur l'une , outre
ses ailes , il est désigné par son flambeau
allumé qu'il tient à la main , et sur l'autre
il tient d'une main un Bouclier , et
porte l'autre main sur une cotte d'armes
, ayant désarmé Mars , &c. comme
le dit Lucrece , &c. sans parler de deux
autres Lampes aussi curieuses ; l'une de
Cupidon Marin , et l'autre de Cupidon et
Psyché ensemble qui s'embrassent , Planche
161. du même Vol . ausquelles on
peut joindre par Analogie une trèsbelle
Lampe des trois Graces , Planche
171.
Au reste , Monsieur , un Enfant nud
repréFEVRIER.
1733. 307
A
représenté avec des aîles , accompagné
même de quelques Symboles , sur des
Monumens Antiques,ne signifie pas toujours
Cupidon ou l'Amour , comme je
l'ai déja insinué. La preuve de cette verité
me meneroit trop loin , et ma Lettre
est déja assez longue : souffrés que je vous
renvoye pour cela à une pareille figure
d'Enfant aîlé , qui est sur un Monument
Antique de Bronze découvert dans la
Basse Normandie , du tems que j'y séjournois
, et que j'ai donné gravée avec le
Monument entier dans le Journal de
Trevoux , du mois de Sept. 1713.p.1536.
Cet Enfant , qui tient d'une main une
Bourse , et de l'autre un Oyseau par le
col , n'est pas Cupidon , malgré l'ingénieuse
explication qu'en a prétendu faire
P'Auteur du Journal , qui assûre que l'Enigme
de cet Enfant n'est pas difficile à
deviner. Voyez pour en juger ce qui est
dit dans le même Journal ( Octobre 1714.
pag. 1778. ) et surtout la Citation d'une
Médaille de Lucille , fille de Marc- Aurele
, rapportée dans le Selectiora Numismata
de Vaillant , où l'on voit deux Enfans
nuds et aîlez , semblables à celui dont
il est question dans le Monument de Normandie
, et qui ne sont assûrément pas
l'Amour. Voyez aussi la Figure aîlée ,
gravée
308 MERCURE DE FRANCE
gravée dans le même Journal ( Juillet
1715. p.1969. ) du Cabinet de M. Rigord,
qui accompagne une Lettre de ce Sçavant.
Vous y verrez que si c'est l'Amour,
ce qui est assez équivoque , ce n'est pas
l'Amour tout seul , puisque , selon M. R.
c'est en même- tems Harpocrate , Minerve
, la Déesse de la Santé , celle de l'Abondance
, la Fermeté , la Pudeur , et le
Dieu Orus , c'est-à- dire , dans le langage
des Antiquaires , une Figure Panthée.
Je vous cire , au reste, un Livre ( le Jour
nal de Trévoux ) que je crois familier dans
votre Ville , car vous me surprenez beaucoup
en disant que le seul Livre que vous
y avez trouvé pour chercher quelque lumiere
au sujet de votre Lampe , est le
Trésor de Brandebourg , ou la Description
des Antiquitez du Cabinet du Roi de
Prusse , par Beger , dans lequel encore
vous n'avez rien appris à cet égard .
C'est aussi par cette raison que je me suis
un peu étendu pour vous procurer les
éclaircissemens qu'il me paroît que vous
cherchez de bonne foi , et sans attachement
à votre opinion particuliere .
J'ai oublié de vous dire au sujet des
Enfans aîlez , pris communément pour
l'Amour quand on les trouve sur des Monu
FEVRIER . 1733. 309
numens Antiques , que dans le Recüell
des Lampes de Liceti il s'en trouve une
assez singuliere , faite en forme de Calice
, et soutenue par trois Garçons allez
qui ne sont pas plus l'Amour que les autres
figures ailées dont je viens de parler.
Liceti leur donne en effet une autre signification
, les expliquant par les trois
temps , le présent , le passé , le futar
explication gratuite et toute idéale , refutée
par le Pere de Montfaucon , qui
croit avec raison que ce n'est là qu'un
pur caprice d'ouvrier : mais on pourroit
demander pourquoi dans cette supposi
tion , il a néanmoins placé cette Lampe
parmi celles qui dans son Livre appartiennent
à la Mithologie et aux divers
usages du Paganisme. Ön la trouve en effet
en ce rang dans la même Planche 170.
ci-devant citée , &c. -
Je reviens à la Lettre de M. Rigord
dont j'ai parlé plus haut , pour finir la
mienne par une refléxion qui y est contenuë,
et qui vient ici naturellement . » Le
Métier d'un Antiquaire seroit , dit- il ,
» bien pénible , si parce qu'il est Anti-
» quaire , on vouloit l'obliger de donner
» raison de certains desseins que l'Ou-
» vrier a faits sans raison , et par caprice.
Il avoit dit un peu auparavant qu'en
cer
310 MERCURE DE FRANCE
certain cas l'Ouvrier pouvoit , comme
» on fait aujourd'hui , suivre son capri-
» ce , et par là préparer des tortures aux
» Antiquaires à venir. Je m'en tiens à
cette pensée d'un homme éclairé qui avoit
vieilli dans l'étude des Antiques , et conforme
en cela au sentiment des plus habiles.
Continuez -moi cependant , Monsieur ;
votre obligeante attention , en me faisant
part de tout ce que vous pourrez découvrir
de remarquable en ce genre , en prenant
la peine de les dessiner vous -même
avec cette précision et ce goût qui vous
sontnaturels . Les belles Figures Antiques
de Marbre trouvées dans le même Terris
toire que votre Lampe , transportées à Paris
, et dont il est parlé dans le Mercure
d'Août dernier , p. 1809. ont enfin trouvé
maître. J'ai toujours passionnément
souhaitté qu'un pareil Trésor pût rester
ici , mais j'apprens avec chagrin que ces
rares Monumens de la plus belle Antiquité
vont passer la Mer sans retour. Je
suis , & c.
A Paris , le 15 Septembre 1732 .
Fermer
Résumé : LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. D... au sujet d'une Lampe Antique, trouvée en Provence, au mois de Juillet dernier.
La lettre de M. D. L. R. à M. D... traite de la découverte d'une lampe antique en Provence, près du village de Caseneuve, dans le territoire de la ville d'Apt. Cette lampe, illustrée par un dessin envoyé par M. D..., mesure environ cinq à six pouces de longueur et trois pouces de hauteur. Fabriquée en métal de Corinthe, elle est ornée d'un pied avec une sandale, d'une corne d'abondance et d'un enfant ailé pleurant. La lampe possède deux anneaux, l'un à l'extrémité de l'anse et l'autre au début du gros orteil. M. D... suggère que cette lampe pourrait représenter le pied de Vénus, avec l'enfant ailé symbolisant l'Amour. Cependant, M. D. L. R. trouve cette interprétation conjecturale et propose une autre hypothèse : la lampe pourrait être liée à Psyché, en raison de la présence de l'enfant ailé et de la lampe fatale à Psyché. M. D. L. R. souligne que les lampes antiques étaient souvent fabriquées selon les caprices des ouvriers ou les goûts particuliers des commanditaires, sans nécessairement suivre la mythologie. Il cite divers ouvrages sur les lampes antiques, notamment ceux de Liceti et du Père de Montfaucon, qui décrivent une grande variété de formes et d'ornements. La lettre se conclut par une réflexion sur la difficulté du métier d'antiquaire, qui doit souvent interpréter des objets créés sans raison particulière par les artisans antiques. M. D. L. R. exprime également son regret que des figures antiques en marbre découvertes dans la même région que la lampe soient envoyées à l'étranger.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
29
p. 1694-1709
LETTRE de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur le Droit de Viduité, le Doüaire, le Don mobile, et les autres avantages des gens mariez en Normandie.
Début :
Vous voulez absolument, Monsieur, que je vous explique ce que [...]
Mots clefs :
Lois, Droit, Loi, Parents, Enfant, Époux, Droits, Filles, Partie, Épouse, Père, Succession, Alleuds, Portion, Héritage, Terres, Normandie, Possession, Mariage, Viduité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur le Droit de Viduité, le Doüaire, le Don mobile, et les autres avantages des gens mariez en Normandie.
LETTRE de M. Clerot, Avocat au Par
lement de Rollen , sur le Droit de Viduité
le Donaire , le Don mobile , et les autres
avantages des gens mariez en Nor
mandie.
V
-
7 :6 7
Ous voulez absolument Monsieur
, que je vous explique ce que
c'est que notre Droit de Viduité , et vous
souhaitez qu'en même temps je vous
donne quelque idée des autres Droits des
Gens mariez en notre Province ; vous allez
être satisfait : Voici sur cela mes Observations.
Selon l'article 382. de notre
Coutume : Homme ayant eu un enfant , né
vif de sa femme , jouit par usufruit , tant
qu'il se tient en viduité , de tout le revenu
appartenant à saditte femme , lors de son
décès , encore que l'enfant soit mort avant la
dissolution du mariage.
Les Auteurs sont partagez sur l'origine
, l'essence , et les effets de ce Droit.
1. Les Anglois prétendent qu'il a pris
naissance chez eux : Litleton assurant
même qu'il étoit appellé Curtesie d'Angleterre
, parce que l'on n'en use en aucun
autre réalme , fors que tant seulement en Engleterre.
Nos Normands au contraire,sur le
texte
AOUST. 1733- 1695
que Texte de l'ancien Coutumier , disent
nous l'avons porté chez les Anglois . Consuetudo
est enim in Normannia ex antiquitate
approbata ; et plusieurs Auteurs François
croient le voir dans les Capitulaires de
nos premiers Rois ; ce qui fait dire à l'un
d'eux contre Cowel, Smith , et Litleton ,
Illa est verè nationis nostra -humanitas.
que
2°. Quelques-uns ont avancé que pour
acquerir par le mari cet avantage , il
suffisoit l'enfant eut été conçû , et que
la mere eût témoigné l'avoir senti remuer
dans ses flancs. Quelques autres ,
au contraire , ont dit que l'enfant devoit
être absolument sorti des entrailles de sa
mere, et que des gens dignes de foy l'eussent
vû vif; plusieurs se sont persuadé
qu'il ne suffisoit pas que l'enfant eut été
vû remuer,mais qu'il falloit encore qu'on
l'eut entendu pleurer ou crier.
3. Il y en a qui pensent que cet usufruit
est acquis par la volonté seule de la
Loy : Beneficio Legis ; d'autres , au contraire
, soutiennent que c'est une possession
à droit successif : Fure hæreditario ;
mais d'une espece particuliere; et plusieurs
représentent ce droit comme une espece
de legs , que la Loy fait faire par la fem- ·
me ,jure nuptiali , à celui qui l'a renduë
féconde. Voici , Monsieur , de quoi vous
Ay Can
1696 MERCURE DE FRANCE
convaincre là dessus. 1 ° .Ce droit, comme
ce qui forme toute notre ancienne Coûtume
, ( je n'en excepte pas même la clameur
de Haro ) vient des Loix des premiers
Rois de France , que nos premiers
Ducs ont adoptées , en y faisant quelques
changemens , et Guillaume le Conquerant
l'a porté en Angleterre , d'où il est
même passé en Ecosse. 2° . A prendre ce
droit dans le sens où il a été introduit , il
ne peut être acquis au mari que quand
l'enfant a été vû remuer , et qu'il a été
entendu crier. 3 ° . Ce même droit dans
son origine étoit une espéce de succession
, il a été ensuite une véritable donation
, et à présent ce n'est ni succession ,
ni donation , mais un avantage de la loy
qui tient de l'une et de l'autre.
Pour faire cette démonstration
par or
dre , et pour vous donner les éclaircissemens
que vous demandés , je vais vous
exposer ici quelles ont été les differentes
espéces de possessions dans les principales
Epoques de la Monarchie.
PREMIER TEMPS.
Les Bourguignons , les Francs , les Saxons
et autres Peuples venus du fond de
l'Allemagne , s'étant emparés de différentes
A OU SI. 1733. 1697
rentes Provinces de la Gaule , leurs Capi- .
caines , et leurs Soldats partagerent nonseulement
les Terres qu'ils venoient de
conquerir , mais encore les dépouilles des
Peuples qu'ils venoient de subjuguer , ce
qu'ils appelloient pour chaque particulier,
sertem , ou ce qui est la même chose,
Allodium , du mot Allemand All , qui
signifie tout , et de Lods , los ou lot , qui
signifie part , portion , ou Partage ; d'où
vient que dans la suite ils ont indistinctement
appelić Allodium tout ce qu'ils
ont possedé comme proprietaires. Je ne
vous citerai sur cela qu'une Lettre du
Pape Jean VIII . où l'on trouve : Proprietates
Bosonis et Engeltrudis quas vos
Alladium dicitis , filiabus eorum hæredibus
restituatis.
Il y avoit une autre sorte de possession
, mais que l'on ne tenoit que de la
grace du Roi, ou de l'élection du peuple ,
ou de la faveur des premiers Officiers de
la Couronne ; c'étoient les D chés pour
léver , conduire et commander les Troupes
de toute une Province . Les Comtés
pour éxécuter les ordres des Ducs , de
ménager les revenus roïaux , et de rendre
la justice dans certains Parlemens , les
Marquisats pour veiller sur les Frontieres
, les Chastellenies pour recevoir nos
A vj
Pria1698
MERCURE DE FRANCE
Princes dans leurs fréquens Voyages , et
cent autres places pareilles qui produisoient
un certain revenu , mais qui ne
passoient point aux héritiers , si ce n'est
dans le cas de ce que nous appellons aujourd'hui
survivance .
La facilité qu'il y eut dans la suite à
avoir de ces Benefices pour les Descendans
, les fit regarder comme des especes
d'héritages ; on en obtint même plusieurs
in Allodium , selon l'interêt ou la bonté
de nos premiers Reis ; et enfin dans de
certaines Révolutions de l'Etat , il en fur
abandonné des plus considérables. Ainsi ,
Monsieur , cette partie de la Neustrie
que nous occupons aujourd'hui , fut- elle
laissée à notre premier Duc Raoul , pour
en jouir comme de son propre bien. Ab
Epia fluviole usque ad mare ut teneat ipse
et successores ejus infundum sempiternum.
>
Jusqu'ici , la maniere de posseder ne
changea point ; on compta toujours les
meubles , les immeubles , les droits et
les actions , dans un seul corps de -possession
, sous le nom d'Aleu. Vous verrez
cela dans plusieurs Titres , et partis
culierement dans celui que je vous al
quelquefois fait voir sur cette matiere
où on lit cette formule : Asserens perjuramentum
suum , res , jura , dominia , et
›
usagia
AOUST. 1733. 1699
usagia inferius annotata ab aliquo non tenere
, sed eadem in Francum purum et libe».
rum Allodium se habere. Examinons maintenant
comment nos premiers François.
divisoient cette possession.
D'abord les Esclaves , les Pierreries , les
Meubles , les Hardes ; ensemble les
Droits , les Actions , et quelquefois même
les Maisons des Villes , faisoient la
premiere partie , sous cette dénomination
Mancipia. Je ne vous citerai point
d'éxemples sur cette portion des Aleuds,
Yous sçavez que dans nos anciennes loix
La maison dans la Ville est souvent mar
quée sous cette dénomination Mancipiata
Casa.
Ensuite les Chevaux , les Boeufs et Va
ches , les Moutons , et generalement tou
tes les bêtes domestiques ; ensemble les
Harnois , les Fourages , les Grains , et
tout ce qui convenoit à ces choses , faisoient
la seconde partie que l'on désignoit
sous ce nom Pecunia. Vous sçavez,
Monsieur , qu'en quelque maniere cela
étoit encore d'usage sous le Regne de notre
Guillaume le Conquerant , puisque
ce Prince deffendant dans le Chap. 9. de
ses Loix , la vente ou l'achapt des bêtes
vives ailleurs que dans les Villes , se sert
de cette expression : Interdicimus ut nulla
peci
1700 MERCURE DE FRANCE
pecunia viva vendatur aut ematur , nisi intra
civitates.
Enfin , les Maisons de Campagne , les
Terres , les Forêts , les Eaux , les Droits
de Chasse et de Parc , formoient la troisiéme
partie que l'on appelloit chez les
Francs Terra Salica sive Francica , parce
qu'en general c'étoit le propre de la valeur
Françoise , et chez les Ripuariens ,
Terra Aviatica , parce qu'ils la tenoient,
non à droit de Conquête , mais au droit
de leurs Ayeux , ausquels les Romains
l'avoient donnée. Voyons présentement
l'ordre de succeder , et à cet égard une
nouvelle division des Aleuds . "
Nos premieres Loix sous le nom hareditas
, font pas er tout en general aux
plus proches parens , mâles , ou femelles
; mais ces mêmes loix portent une
exception pour la Terre : Aviatica , aut
Salica sive Francica , car elles ne veulent
pas que les femmes y ayent aucune
part , et c'est la distinction qu'il ne faut
pas omettre.
>
Ainsi , l'héritage d'une personne , ses
Aleuds , son Patrimoine , forment deux
successions différentes : la premiere , où
l'on comprend tout ce qui est meuble
tout ce qui est héritage de Ville , tout
ce qui est acquêts : la seconde , où sont
renAOUST.
1733. 1708
y renfermées les Terres de Campagnes
ayant fait souche et passé des peres ou
meres aux enfans . Examinez bien , Monsieur
, nos premieres Loix , vous verrez
que cette derniere succession , ou seule
ou jointe à son tout , est appellée hareditatem
paternam aut maternam , et que la
premiere est appellée simplement heredi
tatem. Je passe aux preuves .
La Loy des Ripuariens , au titre de
Alodibus,fait passer en general les Aleuds
aux pere , mere , freres et soeurs , oncles
et tantes , et deinceps usque ad quintumgeniculum
qui proximus fuerit in hæreditatem
succedat. Mais pour cette portion qui est
appeliée Terra Aviatica , tant qu'il y a
des mâles , les filles n'y peuvent rien prétendre.
Sed dum virilis sexus extiterit ,femina
in hæreditatem Aviaticam non suecedat.
Dans les Loix Saliques , au même titre
, nous voyons en general les . Aleuds
passer de même aux pere et mere , freres
et soeurs , oncles et tantes. Si autem nulli
borumfuerint quicumque proximiores fuerint
de paterna generatione ipsi in hæreditatem
succedant. Mais pour cette portion , qui
est appellée Terra Salica , les filles en
sont absolument excluës : De terra verè
Salica nulla portio hæreditatis mulieri veniat,
sed
1702 MERCURE DE FRANCE
•
sed ad virilem sexum tota terra hereditas
perveniat.
ブ
Enfin , Monsieur , dans les Loix de la
Thuringe , ce Païs qui , selon Gregoire
de Tours , avoit été long- tems le séjour
des François , nous trouvons au même
titre de Alodibus , notre distinction d'héritage
, et notre exception en faveur des
mâles clairement établie ; que l'héritage
d'un deffunt , dit cette Loi , soit appréhendé
par le fils , et non par
et non par la fille : si
le deffunt n'a point de fils , que la fille
aye les esclaves , les maisons de Ville , les
troupeaux , l'argent , en un mot ,
cipia et pecunia ; mais que les terres , les
maisons de campagne , les droits de
chasse , en un mot , ce que l'on désigne
sous ce mot terra passe aux plus proches
parens paternels. Hareditatem defuncti filius
, non filia , suscipiat : Si filium non
habuit qui defunctus est , ad filiam pecunia,
et mancipia , terra verò ad proximum paterne
generationis consanguineum pertineat.
man-
C'est dans cette Loy qu'on observe que
quiconque a la Terre , a aussi les équipages
, les droits de la Guerre , et la contribution
dûë par les Vassaux : Ad quemcumque
hæreditas terra pervenerit , ad illum
vestis Bellica , id est Lorica , ultio proximi
et salutio debet pertinere.
C'est
A O UST. 1733. 1703
C'est dans cette Loy qu'on trouve enfin
quel étoit le sort des filles , lorsqu'elles
avoient des freres ; elles n'avoient que
quelques ornemens que leur laissoient
leurs meres , et qui consistoient en Chainettes
, Tresses ou Noeuds , Coliers , Pendans
d'Oreilles , &c. Mater moriens filio
terram , mancipia et pecuniam dimittat , filia
verò spolia colli , id est Murenas , Muscas
, Monilia , Inaures , vestes, Armillas ",
vel quidquid ornamenti proprii videbatur
babuisse.
> Les femmes , comme vous le voyés ;
Monsieur , étoient alors peu avantagées,
car dans ces premiers tems les enfans des
Concubines étant indistinctement appellés
aux successions , avec les enfans des
femmes légitimes , il arrivoit peu que les
successions manquassent de mâles ; cependant
il y avoit des cas où , comme dit
cette Loy , l'héritage passoit de l'Epée à
la Quenouille. Post quintam generationem
filia ex toto, sive de patris , sive matris parte
in hæreditatem succedat ; et tunc demum
hareditas adfusum à lancea transeat.
La liberté que les François , fixés dans
les Gaules par la valeur de Clovis , eurent
de régler le partage de leurs biens
selon les Loix de la Nation , ou les Loix
Romaines , rendit enfin la condition des
fem
1704 MERCURE DE FRANCE
femmes plus avantageuse. On s'accoutu
ma peu à peu aux impressions que les Ecclesiastiques
, qui suivoient le Code de
Théodose , donnoient contre les Loix Saliques
; on poussa même les choses jusqu'à
l'excès , soit en regardant ces Loix comme
détestables , soit en ne mettant aucunes
bornes à la liberté de tester , pour
se soustraire à leurs dispositions.
En effet, nous voïons dans la douzième
Formule de Marculphe , qu'un Pere appelle
l'exclusion des filles en la Terre,
Salique , une Coutume impie : Diuturna
sed impia inter nos consuetudo tenetur , ut de
terrâ paterna sorores cum fratribus portionem
non habeant. Que ce Pere pour cela ordonne
le partage de sa succession entre
ses fils et filles également , sed ego bane
impietatem , &c.
Une femme sous la puissance de son
mari , au point que dans la dix- septiéme
des mêmes Formules , elle l'appelle son
Seigneur et son Maître. Ege ancilla tua
Domine et Jugalis meus , a cependant le
pouvoir de disposer des biens et d'appeller
ses filles à sa succession ; ce qui diminue
encore les avantages que les Loix de
la Nation accordent aux mâles.
-
Enfin dans ce même temps , les Loix
Ecclesiastiques
favorisent encore les femmes
;
AOUST. 1739 : 1705
mes , car elles ordonnent la nécessité de
·les doter ; deffendant même dans le Concile
d'Arles , tenu l'an 524. qu'il ne se
celebre aucun mariage sans dot : Nullum
sine dote fiat conjugium ; décidant ailleurs,
qu'il n'y aura point de dot , où il n'y
aura point de mariage : Ubi nullum omninò
matrimonium ibi nulla dos ; quia opportet
quod constitutio dotis sit facta publicè
et cum solemnitate ad ostium Ecclesia .Voions
présentement les avantages respectifs entre
les mariez.
Lorsqu'il étoit question de contracter ,
on s'assembloit de part et d'autre , en famille
, amis et voisins. D'abord les parens
de l'époux promettoient à la future épouse
une dot qui consistoit alors en quelques
Esclaves , quelques Bestiaux , quelques
meubles et certaine somme d'argent
; ensuite cette convention des parens
se faisoit , comme parlent les Loix
Ripuaires : Per tabularum seu chartarum
instrumenta ; et elle consistoit non-seule
ment en Esclaves , Bestiaux , argent, & c.
mais encore en terres et en richesses considérables
, même des Autels , des Eglises
et des Dixmes.
Le jour des nôces venu , jour qui dans
les premiers- temps arrivoit quelquefois
des années entieres après les fiançailles, er
qui
1706 MERCURE DE FRANCE
;
qui se passoit souvent sans autre cérémo
nie que la conduite de la fiancée chez le
fiancé les parens de l'épouse faisoient
leur présent à l'époux, qui consistoit d'abord
en quelques Flêches , quelque Bou
clier , quelque Cheval , quelque Equipa- ,
ge de Chasse , & c. mais qui dans la suite
a été la possession , ut custos , de tout le
bien de l'Epouse , appellé en ce cas Maritagium
, et la donation d'une partie de
ce même bien , en ce qui consistoit en
meubles ; d'où est venu ce que nous appellons
présentement Don Mobile. Chez
les premiers Saxons , ce qu'on a appellé
depuis Maritagium , étoit nommé Faderfium
, et la portion dont les parens de l'épousée
faisoient présent au mari , et qui
a été appellée Don Mobile, étoit nommée.
dans les premiers temps , Methium, Melphium
ou Mephium.
Lors de la solemnité du mariage ; ad
estium Ecclesia , l'époux donnoit à l'é
pouse la Charte de la dot , arrêtée entre
les deux familles , et ainsi il lui assuroit
en cas de prédécès , ce que l'on a appellé
d'abord Dos , ensuite Dotalitium , enfin
Dotarium , et Doarium , d'où nous avons
fait le mot Donaire , mais qui est bien
different de ce qu'il étoit dans les premiers
temps , puisqu'alors c'étoit réellement
AOUST. 1733
1707
lement la Dot de l'Epouse , donnée par
l'Epoux, selon l'usage , rapporté par Tacite
: Dotem non uxor marito , sed maritus
uxori offert.
Le lendemain, dès le matin , les parens
venans présenter leurs voeux aux nouveaux
mariez , l'Epoux faisoir à l'Epouse,
un présent , appellé d'abord Morgangeba
ou Morgengab en Allemand , et en,
Latin Matutinale donum , enfin osculagium.
aut osculum ; il consistoit en quelques
pierreries , ornemens et hardes. Il est ce
que chez plusieurs on appelle Augment ;
ce que chez d'autres on nomme Onelages;
et ce qu'en Normandie on désigne
Sous le titre de Chambrée , Bagues , et
Joyaux.
"
Les Loix Ripuaires dans le tit. 59.poussent
icy l'attention en faveur de l'Epouse,
jusqu'à fixerà sosols d'or ce qui doit fai
re sa dot , s'il ne lui en a pas été promis ;
elles lui permettent outre cela de retenir
le Morgangeba , et elles luioaccordent
la
tierce partie de ce qui aura été aquis
dans son mariage ; ce qui peut être en
quelque maniere le commencement du
Droit de conquêts, qui , à l'exception de
quelques susages locaux est fixé chez
nous au tiers et tertiam partem de omni res
0
quam
1708 MERCURE DE FRANCE
quam simul conglobaverint sibi studeat vindicare
, vel quicquid ei in Morgangeba tra
ditum fuerat similiterfaciat.
Vous ne voyez encore icy , Monsieur .
que peu de chose en faveur de l'Epoux.
Le Capitulaire de Dagobert , de l'an 630.
ou la Loy des Allemands , tit . 92. va lui
fournir un avantage considérable, en décidant
que si la femme décéde en couche,
et que l'enfant lui survive quelque tems,
la succession maternelle appartiendra au
pere : Siqua Mulier que hæreditatem paternam
habet , post nuptum pragnans peperit
puerum , et in ipsa hori mortua fuerit ,
et infans vivus remanserit aliquanto spatio ,
vel unius hora , ut possit aperire oculos et
videre culmen Domus et quatuor parietes
et posteà defunctus fuerit , hæreditas materna
ad patrem ejus pertineat. Examinez deprès
cette Loy , Monsieur , et vous serez
convaincu qu'elle est la véritable source
de notre Droit de Viduité.
*
Elle ne se contente pas de vouloir que
PEnfant demeure vif une espace ou une
heure de temps ; et infans vivus remanserit
aliquanto spatio vel unius hora ; mais
elle veut que cela soit de telle sorte qu'il
puisse ouvrir les yeux , voir le toît de la
maison , et se tourner vers les quatre
mu
AO
UST.
1733-
1709
murailles ; ut possit aperire oculos et videre
culmen domûs et quatuor parietes. Ce n'est «
pas assez ; la même Loy nous assûre que
ce n'est que quand le pere a des témoins
de toutes ces choses , qu'il peut conserver
son droit. Et tamen si testes habet pater
ejus quod vidissent, illum infantem oculos
aperire et potuisset culmen domus videre et
quatuor parietes , tunc pater ejus habeat li- "
centiam cum lege ipsas res deffendere. Enfin
la Loy ajoute que s'il en est
autrement
celui auquel
appartient la propriété doit
l'emporter Si autem aliter cujus est proprietas
ipse
conquirat. Voilà
expressément ,
Monsieur,les
dispositions que nous trouvons
dans les Loix du Droit de Viduité
en
Angleterre , en Ecosse , en France , en
Normandie , et ailleurs.
La suitepour le Mercure prochain.
lement de Rollen , sur le Droit de Viduité
le Donaire , le Don mobile , et les autres
avantages des gens mariez en Nor
mandie.
V
-
7 :6 7
Ous voulez absolument Monsieur
, que je vous explique ce que
c'est que notre Droit de Viduité , et vous
souhaitez qu'en même temps je vous
donne quelque idée des autres Droits des
Gens mariez en notre Province ; vous allez
être satisfait : Voici sur cela mes Observations.
Selon l'article 382. de notre
Coutume : Homme ayant eu un enfant , né
vif de sa femme , jouit par usufruit , tant
qu'il se tient en viduité , de tout le revenu
appartenant à saditte femme , lors de son
décès , encore que l'enfant soit mort avant la
dissolution du mariage.
Les Auteurs sont partagez sur l'origine
, l'essence , et les effets de ce Droit.
1. Les Anglois prétendent qu'il a pris
naissance chez eux : Litleton assurant
même qu'il étoit appellé Curtesie d'Angleterre
, parce que l'on n'en use en aucun
autre réalme , fors que tant seulement en Engleterre.
Nos Normands au contraire,sur le
texte
AOUST. 1733- 1695
que Texte de l'ancien Coutumier , disent
nous l'avons porté chez les Anglois . Consuetudo
est enim in Normannia ex antiquitate
approbata ; et plusieurs Auteurs François
croient le voir dans les Capitulaires de
nos premiers Rois ; ce qui fait dire à l'un
d'eux contre Cowel, Smith , et Litleton ,
Illa est verè nationis nostra -humanitas.
que
2°. Quelques-uns ont avancé que pour
acquerir par le mari cet avantage , il
suffisoit l'enfant eut été conçû , et que
la mere eût témoigné l'avoir senti remuer
dans ses flancs. Quelques autres ,
au contraire , ont dit que l'enfant devoit
être absolument sorti des entrailles de sa
mere, et que des gens dignes de foy l'eussent
vû vif; plusieurs se sont persuadé
qu'il ne suffisoit pas que l'enfant eut été
vû remuer,mais qu'il falloit encore qu'on
l'eut entendu pleurer ou crier.
3. Il y en a qui pensent que cet usufruit
est acquis par la volonté seule de la
Loy : Beneficio Legis ; d'autres , au contraire
, soutiennent que c'est une possession
à droit successif : Fure hæreditario ;
mais d'une espece particuliere; et plusieurs
représentent ce droit comme une espece
de legs , que la Loy fait faire par la fem- ·
me ,jure nuptiali , à celui qui l'a renduë
féconde. Voici , Monsieur , de quoi vous
Ay Can
1696 MERCURE DE FRANCE
convaincre là dessus. 1 ° .Ce droit, comme
ce qui forme toute notre ancienne Coûtume
, ( je n'en excepte pas même la clameur
de Haro ) vient des Loix des premiers
Rois de France , que nos premiers
Ducs ont adoptées , en y faisant quelques
changemens , et Guillaume le Conquerant
l'a porté en Angleterre , d'où il est
même passé en Ecosse. 2° . A prendre ce
droit dans le sens où il a été introduit , il
ne peut être acquis au mari que quand
l'enfant a été vû remuer , et qu'il a été
entendu crier. 3 ° . Ce même droit dans
son origine étoit une espéce de succession
, il a été ensuite une véritable donation
, et à présent ce n'est ni succession ,
ni donation , mais un avantage de la loy
qui tient de l'une et de l'autre.
Pour faire cette démonstration
par or
dre , et pour vous donner les éclaircissemens
que vous demandés , je vais vous
exposer ici quelles ont été les differentes
espéces de possessions dans les principales
Epoques de la Monarchie.
PREMIER TEMPS.
Les Bourguignons , les Francs , les Saxons
et autres Peuples venus du fond de
l'Allemagne , s'étant emparés de différentes
A OU SI. 1733. 1697
rentes Provinces de la Gaule , leurs Capi- .
caines , et leurs Soldats partagerent nonseulement
les Terres qu'ils venoient de
conquerir , mais encore les dépouilles des
Peuples qu'ils venoient de subjuguer , ce
qu'ils appelloient pour chaque particulier,
sertem , ou ce qui est la même chose,
Allodium , du mot Allemand All , qui
signifie tout , et de Lods , los ou lot , qui
signifie part , portion , ou Partage ; d'où
vient que dans la suite ils ont indistinctement
appelić Allodium tout ce qu'ils
ont possedé comme proprietaires. Je ne
vous citerai sur cela qu'une Lettre du
Pape Jean VIII . où l'on trouve : Proprietates
Bosonis et Engeltrudis quas vos
Alladium dicitis , filiabus eorum hæredibus
restituatis.
Il y avoit une autre sorte de possession
, mais que l'on ne tenoit que de la
grace du Roi, ou de l'élection du peuple ,
ou de la faveur des premiers Officiers de
la Couronne ; c'étoient les D chés pour
léver , conduire et commander les Troupes
de toute une Province . Les Comtés
pour éxécuter les ordres des Ducs , de
ménager les revenus roïaux , et de rendre
la justice dans certains Parlemens , les
Marquisats pour veiller sur les Frontieres
, les Chastellenies pour recevoir nos
A vj
Pria1698
MERCURE DE FRANCE
Princes dans leurs fréquens Voyages , et
cent autres places pareilles qui produisoient
un certain revenu , mais qui ne
passoient point aux héritiers , si ce n'est
dans le cas de ce que nous appellons aujourd'hui
survivance .
La facilité qu'il y eut dans la suite à
avoir de ces Benefices pour les Descendans
, les fit regarder comme des especes
d'héritages ; on en obtint même plusieurs
in Allodium , selon l'interêt ou la bonté
de nos premiers Reis ; et enfin dans de
certaines Révolutions de l'Etat , il en fur
abandonné des plus considérables. Ainsi ,
Monsieur , cette partie de la Neustrie
que nous occupons aujourd'hui , fut- elle
laissée à notre premier Duc Raoul , pour
en jouir comme de son propre bien. Ab
Epia fluviole usque ad mare ut teneat ipse
et successores ejus infundum sempiternum.
>
Jusqu'ici , la maniere de posseder ne
changea point ; on compta toujours les
meubles , les immeubles , les droits et
les actions , dans un seul corps de -possession
, sous le nom d'Aleu. Vous verrez
cela dans plusieurs Titres , et partis
culierement dans celui que je vous al
quelquefois fait voir sur cette matiere
où on lit cette formule : Asserens perjuramentum
suum , res , jura , dominia , et
›
usagia
AOUST. 1733. 1699
usagia inferius annotata ab aliquo non tenere
, sed eadem in Francum purum et libe».
rum Allodium se habere. Examinons maintenant
comment nos premiers François.
divisoient cette possession.
D'abord les Esclaves , les Pierreries , les
Meubles , les Hardes ; ensemble les
Droits , les Actions , et quelquefois même
les Maisons des Villes , faisoient la
premiere partie , sous cette dénomination
Mancipia. Je ne vous citerai point
d'éxemples sur cette portion des Aleuds,
Yous sçavez que dans nos anciennes loix
La maison dans la Ville est souvent mar
quée sous cette dénomination Mancipiata
Casa.
Ensuite les Chevaux , les Boeufs et Va
ches , les Moutons , et generalement tou
tes les bêtes domestiques ; ensemble les
Harnois , les Fourages , les Grains , et
tout ce qui convenoit à ces choses , faisoient
la seconde partie que l'on désignoit
sous ce nom Pecunia. Vous sçavez,
Monsieur , qu'en quelque maniere cela
étoit encore d'usage sous le Regne de notre
Guillaume le Conquerant , puisque
ce Prince deffendant dans le Chap. 9. de
ses Loix , la vente ou l'achapt des bêtes
vives ailleurs que dans les Villes , se sert
de cette expression : Interdicimus ut nulla
peci
1700 MERCURE DE FRANCE
pecunia viva vendatur aut ematur , nisi intra
civitates.
Enfin , les Maisons de Campagne , les
Terres , les Forêts , les Eaux , les Droits
de Chasse et de Parc , formoient la troisiéme
partie que l'on appelloit chez les
Francs Terra Salica sive Francica , parce
qu'en general c'étoit le propre de la valeur
Françoise , et chez les Ripuariens ,
Terra Aviatica , parce qu'ils la tenoient,
non à droit de Conquête , mais au droit
de leurs Ayeux , ausquels les Romains
l'avoient donnée. Voyons présentement
l'ordre de succeder , et à cet égard une
nouvelle division des Aleuds . "
Nos premieres Loix sous le nom hareditas
, font pas er tout en general aux
plus proches parens , mâles , ou femelles
; mais ces mêmes loix portent une
exception pour la Terre : Aviatica , aut
Salica sive Francica , car elles ne veulent
pas que les femmes y ayent aucune
part , et c'est la distinction qu'il ne faut
pas omettre.
>
Ainsi , l'héritage d'une personne , ses
Aleuds , son Patrimoine , forment deux
successions différentes : la premiere , où
l'on comprend tout ce qui est meuble
tout ce qui est héritage de Ville , tout
ce qui est acquêts : la seconde , où sont
renAOUST.
1733. 1708
y renfermées les Terres de Campagnes
ayant fait souche et passé des peres ou
meres aux enfans . Examinez bien , Monsieur
, nos premieres Loix , vous verrez
que cette derniere succession , ou seule
ou jointe à son tout , est appellée hareditatem
paternam aut maternam , et que la
premiere est appellée simplement heredi
tatem. Je passe aux preuves .
La Loy des Ripuariens , au titre de
Alodibus,fait passer en general les Aleuds
aux pere , mere , freres et soeurs , oncles
et tantes , et deinceps usque ad quintumgeniculum
qui proximus fuerit in hæreditatem
succedat. Mais pour cette portion qui est
appeliée Terra Aviatica , tant qu'il y a
des mâles , les filles n'y peuvent rien prétendre.
Sed dum virilis sexus extiterit ,femina
in hæreditatem Aviaticam non suecedat.
Dans les Loix Saliques , au même titre
, nous voyons en general les . Aleuds
passer de même aux pere et mere , freres
et soeurs , oncles et tantes. Si autem nulli
borumfuerint quicumque proximiores fuerint
de paterna generatione ipsi in hæreditatem
succedant. Mais pour cette portion , qui
est appellée Terra Salica , les filles en
sont absolument excluës : De terra verè
Salica nulla portio hæreditatis mulieri veniat,
sed
1702 MERCURE DE FRANCE
•
sed ad virilem sexum tota terra hereditas
perveniat.
ブ
Enfin , Monsieur , dans les Loix de la
Thuringe , ce Païs qui , selon Gregoire
de Tours , avoit été long- tems le séjour
des François , nous trouvons au même
titre de Alodibus , notre distinction d'héritage
, et notre exception en faveur des
mâles clairement établie ; que l'héritage
d'un deffunt , dit cette Loi , soit appréhendé
par le fils , et non par
et non par la fille : si
le deffunt n'a point de fils , que la fille
aye les esclaves , les maisons de Ville , les
troupeaux , l'argent , en un mot ,
cipia et pecunia ; mais que les terres , les
maisons de campagne , les droits de
chasse , en un mot , ce que l'on désigne
sous ce mot terra passe aux plus proches
parens paternels. Hareditatem defuncti filius
, non filia , suscipiat : Si filium non
habuit qui defunctus est , ad filiam pecunia,
et mancipia , terra verò ad proximum paterne
generationis consanguineum pertineat.
man-
C'est dans cette Loy qu'on observe que
quiconque a la Terre , a aussi les équipages
, les droits de la Guerre , et la contribution
dûë par les Vassaux : Ad quemcumque
hæreditas terra pervenerit , ad illum
vestis Bellica , id est Lorica , ultio proximi
et salutio debet pertinere.
C'est
A O UST. 1733. 1703
C'est dans cette Loy qu'on trouve enfin
quel étoit le sort des filles , lorsqu'elles
avoient des freres ; elles n'avoient que
quelques ornemens que leur laissoient
leurs meres , et qui consistoient en Chainettes
, Tresses ou Noeuds , Coliers , Pendans
d'Oreilles , &c. Mater moriens filio
terram , mancipia et pecuniam dimittat , filia
verò spolia colli , id est Murenas , Muscas
, Monilia , Inaures , vestes, Armillas ",
vel quidquid ornamenti proprii videbatur
babuisse.
> Les femmes , comme vous le voyés ;
Monsieur , étoient alors peu avantagées,
car dans ces premiers tems les enfans des
Concubines étant indistinctement appellés
aux successions , avec les enfans des
femmes légitimes , il arrivoit peu que les
successions manquassent de mâles ; cependant
il y avoit des cas où , comme dit
cette Loy , l'héritage passoit de l'Epée à
la Quenouille. Post quintam generationem
filia ex toto, sive de patris , sive matris parte
in hæreditatem succedat ; et tunc demum
hareditas adfusum à lancea transeat.
La liberté que les François , fixés dans
les Gaules par la valeur de Clovis , eurent
de régler le partage de leurs biens
selon les Loix de la Nation , ou les Loix
Romaines , rendit enfin la condition des
fem
1704 MERCURE DE FRANCE
femmes plus avantageuse. On s'accoutu
ma peu à peu aux impressions que les Ecclesiastiques
, qui suivoient le Code de
Théodose , donnoient contre les Loix Saliques
; on poussa même les choses jusqu'à
l'excès , soit en regardant ces Loix comme
détestables , soit en ne mettant aucunes
bornes à la liberté de tester , pour
se soustraire à leurs dispositions.
En effet, nous voïons dans la douzième
Formule de Marculphe , qu'un Pere appelle
l'exclusion des filles en la Terre,
Salique , une Coutume impie : Diuturna
sed impia inter nos consuetudo tenetur , ut de
terrâ paterna sorores cum fratribus portionem
non habeant. Que ce Pere pour cela ordonne
le partage de sa succession entre
ses fils et filles également , sed ego bane
impietatem , &c.
Une femme sous la puissance de son
mari , au point que dans la dix- septiéme
des mêmes Formules , elle l'appelle son
Seigneur et son Maître. Ege ancilla tua
Domine et Jugalis meus , a cependant le
pouvoir de disposer des biens et d'appeller
ses filles à sa succession ; ce qui diminue
encore les avantages que les Loix de
la Nation accordent aux mâles.
-
Enfin dans ce même temps , les Loix
Ecclesiastiques
favorisent encore les femmes
;
AOUST. 1739 : 1705
mes , car elles ordonnent la nécessité de
·les doter ; deffendant même dans le Concile
d'Arles , tenu l'an 524. qu'il ne se
celebre aucun mariage sans dot : Nullum
sine dote fiat conjugium ; décidant ailleurs,
qu'il n'y aura point de dot , où il n'y
aura point de mariage : Ubi nullum omninò
matrimonium ibi nulla dos ; quia opportet
quod constitutio dotis sit facta publicè
et cum solemnitate ad ostium Ecclesia .Voions
présentement les avantages respectifs entre
les mariez.
Lorsqu'il étoit question de contracter ,
on s'assembloit de part et d'autre , en famille
, amis et voisins. D'abord les parens
de l'époux promettoient à la future épouse
une dot qui consistoit alors en quelques
Esclaves , quelques Bestiaux , quelques
meubles et certaine somme d'argent
; ensuite cette convention des parens
se faisoit , comme parlent les Loix
Ripuaires : Per tabularum seu chartarum
instrumenta ; et elle consistoit non-seule
ment en Esclaves , Bestiaux , argent, & c.
mais encore en terres et en richesses considérables
, même des Autels , des Eglises
et des Dixmes.
Le jour des nôces venu , jour qui dans
les premiers- temps arrivoit quelquefois
des années entieres après les fiançailles, er
qui
1706 MERCURE DE FRANCE
;
qui se passoit souvent sans autre cérémo
nie que la conduite de la fiancée chez le
fiancé les parens de l'épouse faisoient
leur présent à l'époux, qui consistoit d'abord
en quelques Flêches , quelque Bou
clier , quelque Cheval , quelque Equipa- ,
ge de Chasse , & c. mais qui dans la suite
a été la possession , ut custos , de tout le
bien de l'Epouse , appellé en ce cas Maritagium
, et la donation d'une partie de
ce même bien , en ce qui consistoit en
meubles ; d'où est venu ce que nous appellons
présentement Don Mobile. Chez
les premiers Saxons , ce qu'on a appellé
depuis Maritagium , étoit nommé Faderfium
, et la portion dont les parens de l'épousée
faisoient présent au mari , et qui
a été appellée Don Mobile, étoit nommée.
dans les premiers temps , Methium, Melphium
ou Mephium.
Lors de la solemnité du mariage ; ad
estium Ecclesia , l'époux donnoit à l'é
pouse la Charte de la dot , arrêtée entre
les deux familles , et ainsi il lui assuroit
en cas de prédécès , ce que l'on a appellé
d'abord Dos , ensuite Dotalitium , enfin
Dotarium , et Doarium , d'où nous avons
fait le mot Donaire , mais qui est bien
different de ce qu'il étoit dans les premiers
temps , puisqu'alors c'étoit réellement
AOUST. 1733
1707
lement la Dot de l'Epouse , donnée par
l'Epoux, selon l'usage , rapporté par Tacite
: Dotem non uxor marito , sed maritus
uxori offert.
Le lendemain, dès le matin , les parens
venans présenter leurs voeux aux nouveaux
mariez , l'Epoux faisoir à l'Epouse,
un présent , appellé d'abord Morgangeba
ou Morgengab en Allemand , et en,
Latin Matutinale donum , enfin osculagium.
aut osculum ; il consistoit en quelques
pierreries , ornemens et hardes. Il est ce
que chez plusieurs on appelle Augment ;
ce que chez d'autres on nomme Onelages;
et ce qu'en Normandie on désigne
Sous le titre de Chambrée , Bagues , et
Joyaux.
"
Les Loix Ripuaires dans le tit. 59.poussent
icy l'attention en faveur de l'Epouse,
jusqu'à fixerà sosols d'or ce qui doit fai
re sa dot , s'il ne lui en a pas été promis ;
elles lui permettent outre cela de retenir
le Morgangeba , et elles luioaccordent
la
tierce partie de ce qui aura été aquis
dans son mariage ; ce qui peut être en
quelque maniere le commencement du
Droit de conquêts, qui , à l'exception de
quelques susages locaux est fixé chez
nous au tiers et tertiam partem de omni res
0
quam
1708 MERCURE DE FRANCE
quam simul conglobaverint sibi studeat vindicare
, vel quicquid ei in Morgangeba tra
ditum fuerat similiterfaciat.
Vous ne voyez encore icy , Monsieur .
que peu de chose en faveur de l'Epoux.
Le Capitulaire de Dagobert , de l'an 630.
ou la Loy des Allemands , tit . 92. va lui
fournir un avantage considérable, en décidant
que si la femme décéde en couche,
et que l'enfant lui survive quelque tems,
la succession maternelle appartiendra au
pere : Siqua Mulier que hæreditatem paternam
habet , post nuptum pragnans peperit
puerum , et in ipsa hori mortua fuerit ,
et infans vivus remanserit aliquanto spatio ,
vel unius hora , ut possit aperire oculos et
videre culmen Domus et quatuor parietes
et posteà defunctus fuerit , hæreditas materna
ad patrem ejus pertineat. Examinez deprès
cette Loy , Monsieur , et vous serez
convaincu qu'elle est la véritable source
de notre Droit de Viduité.
*
Elle ne se contente pas de vouloir que
PEnfant demeure vif une espace ou une
heure de temps ; et infans vivus remanserit
aliquanto spatio vel unius hora ; mais
elle veut que cela soit de telle sorte qu'il
puisse ouvrir les yeux , voir le toît de la
maison , et se tourner vers les quatre
mu
AO
UST.
1733-
1709
murailles ; ut possit aperire oculos et videre
culmen domûs et quatuor parietes. Ce n'est «
pas assez ; la même Loy nous assûre que
ce n'est que quand le pere a des témoins
de toutes ces choses , qu'il peut conserver
son droit. Et tamen si testes habet pater
ejus quod vidissent, illum infantem oculos
aperire et potuisset culmen domus videre et
quatuor parietes , tunc pater ejus habeat li- "
centiam cum lege ipsas res deffendere. Enfin
la Loy ajoute que s'il en est
autrement
celui auquel
appartient la propriété doit
l'emporter Si autem aliter cujus est proprietas
ipse
conquirat. Voilà
expressément ,
Monsieur,les
dispositions que nous trouvons
dans les Loix du Droit de Viduité
en
Angleterre , en Ecosse , en France , en
Normandie , et ailleurs.
La suitepour le Mercure prochain.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur le Droit de Viduité, le Doüaire, le Don mobile, et les autres avantages des gens mariez en Normandie.
La lettre de M. Clerot, avocat au Parlement de Rouen, expose le droit de viduité en Normandie et divers droits des époux dans cette province. Selon l'article 382 de la coutume normande, un homme ayant eu un enfant né vivant de sa femme jouit par usufruit des revenus de la femme décédée, même si l'enfant meurt avant la dissolution du mariage. Les origines et les effets de ce droit sont débattus : les Anglais le revendiquent comme leur, tandis que les Normands affirment l'avoir apporté en Angleterre. Les auteurs divergent également sur les conditions d'acquisition de ce droit, notamment la nécessité que l'enfant soit vu remuer ou entendu crier. Le droit de viduité est perçu différemment selon les auteurs : certains le voient comme une succession, d'autres comme une donation ou un legs fait par la loi. Historiquement, ce droit provient des lois des premiers rois de France, adoptées par les ducs de Normandie et portées en Angleterre par Guillaume le Conquerant. Il a évolué au fil du temps, passant d'une succession à une donation, puis à un avantage légal mixte. Le texte détaille également les différentes formes de possession et de succession dans les principales époques de la monarchie française. Les peuples germaniques, comme les Bourguignons et les Francs, partageaient les terres conquises et les dépouilles des peuples soumis, appelées allodium. Il existait aussi des bénéfices tenus de la grâce du roi ou de l'élection du peuple, qui ne passaient pas aux héritiers sauf en cas de survivance. Ces bénéfices furent progressivement regardés comme des héritages et parfois transformés en allodium. Les possessions étaient divisées en trois parties : les mancipia (esclaves, meubles, droits), la pecunia (bêtes domestiques, harnois, grains), et la terra (terres, forêts, droits de chasse). Les lois saliques et ripuariennes excluaient les femmes de la succession des terres, réservant ces biens aux mâles. Les femmes avaient cependant accès aux meubles et aux biens acquis. Cette distinction entre héritage meuble et héritage foncier est fondamentale dans les lois franques. Les lois ecclésiastiques, telles que celles du Concile d'Arles en 524, imposaient la nécessité d'une dot pour les femmes, stipulant que tout mariage devait inclure une dot. Lors des fiançailles, les parents de l'époux promettaient une dot à la future épouse, composée de biens divers comme des esclaves, du bétail, des meubles et de l'argent. Cette convention était formalisée par des documents légaux. Le jour du mariage, les parents de l'épouse offraient des présents à l'époux, qui pouvaient inclure des armes, des chevaux ou des biens mobiliers. Ces présents évoluèrent pour devenir la possession de l'épouse, appelée Maritagium. L'époux, à son tour, donnait à l'épouse une charte de la dot, lui assurant des biens en cas de prédécès. Les Lois Ripuaires accordaient des protections spécifiques à l'épouse, fixant la valeur de la dot et permettant à l'épouse de conserver certains biens comme le Morgangeba, un présent offert le lendemain du mariage. Elles lui accordaient également un tiers des biens acquis pendant le mariage, précurseur du droit de conquêts. Le Capitulaire de Dagobert, en 630, établissait que si une femme décédait en couches et que l'enfant survivait, la succession maternelle revenait au père. Cette loi est considérée comme la source du droit de viduité, adopté dans plusieurs pays européens, y compris l'Angleterre, l'Écosse, la France et la Normandie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
30
p. 1904-1917
SUITE de la Lettre de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur les avantages des Gens mariez en Normandie, &c. SECOND TEMPS.
Début :
Nos premiers Rois de la seconde Race, préparérent, sans y penser, [...]
Mots clefs :
Droit, Femme, Coutume, Normandie, Biens, Mariage, Enfant, Viduité, Saxons, Partie, Maris, Coutumes, Don, Usufruit, Lois, Peuples
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur les avantages des Gens mariez en Normandie, &c. SECOND TEMPS.
SUITE de la Lettre de M. Clerot
Avocat au Parlement de Rouen , sur
les avantages des Gens mariez en Nor
mandie , &c.
N
SECOND TEMPS..
Os premiers Rois de la seconde
Race , préparérent , sans y penser ,
le changement que la foiblesse des derniers
Rois de cette même Race apporta
dans le Royaume . En effet , Charlemagne
ayant entrepris de dompter , et de
convertir les Saxons , en remplit les différentes
Provinces Les Lombards que ce
Prince mit au nombre de ses sujets , et
qui étoient Saxons d'origine , se répandirent
dans les principales Villes , sous
Louis le Débonnaire ; et les Normands
qui n'étoient autres que Saxons et Danois
, acheverent d'inonder le Royaume
de nouveaux habitans , sous Charles le
Chauve et Charles le Simple.
Il est aisé , Monsieur , de voir dans
l'Histoire , qu'au moins les Côtes Maritimes
, depuis l'extrêmité des Païs - bas,jusques
au fond de la Bretagne , furent
remplies de ces derniers Peuples ; en quoi
1
ils
SEPTEMBRE. 1733. 1905
ils ne firent que se mêler avec leurs an
ciens compatriotes , puisque beaucoup
de Saxons , dans la décadence de l'Empire
, s'étoient emparez de ces Côtes , au
point que notre Païs de Caux , de Ponthieu
, le Boulenois, et autres , en suivent
encore les Loix , que du temps de Grégoire
de Tours , les Habitans de notre
Basse -Normandie étoient encore appellez
Saxons Bayeusains , faisant , comme
je vous le prouverai , partie des Peuples
qui s'allierent aux François , sous le nom
de
Ripuariens , et qui avoient autrefois
porté celui d'Armoriques , c'est-à -dire
Habitans des bords de la Mer.
Ces Peuples avoient entr'eux le Droit
des Fiefs , sur l'origine duquel nos Auteurs
ont tant de peine à s'accorder. Les
Comtes du Palais , dont l'authorité et les
vuës tendoient à usurper la Couronne ,
embrasserent cette nouvelle maniére de
posséder , qui leur paroissoit propre à se
faire des créatures , et delà cette conversion
de Bénéfices en propriétez féodales
, d'où vient enfin la Maxime : Nulle
terre sans Seigneur. Voici comme Beaumanoir
en parle , sur les usages du Beauvoisis
: Vous jugerez par là de quelle maniére
cette maxime s'est introduite.Quand
li Sire , dit cet Auteur , voit aucun de ses
A iiij
SoW
1906 MERCURE DE FRANCE
* Sougiez tenir heritage desquiex il ne rend
nu lui Cens , Rentes ne Redevances, li Sire ,
i peutjetter les mains et tenir comme seu e
propres , car nus , selon notre Coutume , ne
peut pas tenir des Alués , et l'en appelle Al-
Jues ce que l'en tient sans nulle Redevance ,
nu lui ; et se li que s'aperçoit avant que nus
de ses Sougiés , que tel Alues soit tenu en sa
Comtée, il les peut penre comme siens ne n'en
est tenu à rendre ne à répondre à nus de ses
Sougiés, pourche que il est Sire de son Droit
et de tout che que il trouve en Aleux.
La fortune des Seigneurs , et même
des particuliers , devenant plus considérable
, nos Ducs , en embrassant les Loix
Françoises , voulurent que quantité de
biens , qui passoient aux femmes et aux
maris , selon les conventions , ou de la
Loy ou de leurs Contrats, ne fussent plus
possédez qu'à vie ; delà , cette Loy des
Saxons introduite dans le Païs de Caux ,
et qui accordoit la moitié des Conquêts
à la femme en propriété , fut réduite à
l'usufruit , n'ayant plus lieu que pour les
Maisons de Ville , appellées dans notre
vieille Coutume , Biens , in Borgagio ; et
pour les meubles ou effets mobiliers de la
succession : De eo quod vir et mulier simul
conquiserint , mediam portionem mulier acsipiat.
Delà , les Conquêts faits en Coutume
SEPTEMBRE. 1733. 1907
tume générale , qui , selon les Loix Ripuaires
, étoient pour la femme du tiers
en propriété, furent réduits à l'usufruit
sauf , comme nous venons de le dire , les
biens en Bourgage et les meubles , compris
anciennement ; ensemble , sous le
nom d'effets mobiliers , appellez , Catal
la , Catels , Chaptel , Chatels.
Delà le Droit de Viduité du mary ,
qui selon le Capitulaire de Dagobert ,
étoit la propriété des biens que laissoit la
femme , ne fut plus, qu'une possession à
vie : Delà enfin la Dot que les Maris
constituoient en faveur de leurs femmes,
comme ils le trouvoient bon, en donnant
des biens à perpétuité , et en tel nombre
qu'ils vouloient , fut fixée au tiers des
héritages et réduite à un usufruit. Notan
dum ergo est quod relicia in dotem debet
per consuetudinem Normania tertiam partem
totius feodi quod Maritus suus tempore Matrimonii
contracti dinoscitur possidere.
Examinez, Monsieur, le chapitre 102.
de notre ancienne Coutume , et vous y
verrez des exceptions singulières , entre
autres celle- cy : Natandum etiam est quod
nulla mulier Dotem reportabit defeodo Mariti
sui , si inter ipsos divortium fuerit cele
bratum licet pueri ex ipsis procreati hæreditatem
habeant et legitenti reputentur. Ille
A V enim
1908 MERCURE DE FRANCE
enim sola mulier dotanda est de mariti sui
feodo qua in morte cum eodem invenitur
Matrimonio copulata , si autem contracto
Matrimonio maritus decesserit ; nondum ipsis
in simul in eodem receptis cubiculo relictâ
de terrâ suâ nullam Dotempoterit reportare.
Je passe à notre Droit de Viduité , selon
le changement que nous y avons re
marqué.
Une preuve que ce changement est
l'ouvrage de nos premiers Ducs , c'est
que ce droit n'a été introduit en Angleterre
que dans sa restriction d'un Usufruit
; d'où vient que Litleton nous le
rapporte en ces termes : Si lo femme de
vie , le Baron tenra le Fié durant sa vie >
par la Ley d'Angleterre ; d'où vient que
dans le Liv. 2. ch . 58. du Livre appellé
Regiam Majestatem , attribué à David ,
premier Roy d'Ecosse , en 1153. ce droit
est particulierement borné à l'Usufruit :
Si idem vir uxorem suam super vixerit,
sive vixerit hæres , sive non ; illi verò pacificè
in vitâ suâ ,remanebit illa terra;post mortem
verò ejus ad hæredem , si vixerit, vel ad
donatorem vel ejus hæredem terra revertetur.
Dans cette Loy , vous trouverez ;
Monsieur, la preuve que c'est icy le Capitulaire
de Dagobert même , au change
ment près , dont nous venons de parler.
En
SEPTEMBRE . 1733. 1909
En effet , elle veut expressément comme
Capitulaire , que l'Enfant soit entendu
crier et pleurer entre les quatre murailles
: Cum terram aliquam cum uxore sua
quis acceperit in Maritagio et ex eodem haredem
habuerit auditum vel bruyantem inter
quatuorparietes. Ainsi Litleton dit qu'en
Angleterre , où ce droit est appellé Courtoisie
, on prétend qu'il ne peut être acquis
si l'Enfant n'a crié : Ascuns ont dit
que si ne sera tenant par le Curtesie , sinon
que l'Enfant qu'il ad par sa femme soit oye
arier ; car par le crie est prouvé que l'Enfant
né vifve. Ainsi Thomas Smith assure que
L'Enfant doit être vû remuer et entendu
pleurer : Clamando. Passons à présent aux
autres changemens qui ont été apportez
tant à ce Droit qu'aux autres Usages ens
France et en Normandie..
Il s'éleva parmi nous une difficulté ,
sçavoir si le Mari qui se remarioit , conservoit
les effets de ce droit ; il passa qu'il
falloit qu'il restât veuf ; C'est la décision
d'un Arrêt de l'Echiquier , tenu à Falai--
se , au terme de S. Michel , en l'àn 1210 ,
qui s'explique ainsi : Judicatum est quod
maritus qui habuit hæredes de uxore sua:
Maritagium tenebit ejus quandiu erit sine
uxore.
Une autre difficulté s'étoit élevée dans
A vj la:
1910 MERCURE DE FRANCE
le cas où la femme auroit eu un premier
mari ; il paroissoit rude de donner l'Usufruit
du bien de cette femme à un second
mari , tandis qu'elle pouvoit avoir des
enfans du premier : Cela fut terminé à
Paris , dans ce que nous appellons : Etablissemens
de France ; et en Normandie ,
par un Arrêt de l'Echiquier , tenu à Caën,
Pan 1241. au terme de Pâques. Voicy
d'abord comme parlent les Etablissemens,
liv . 1. ch. 11. Gentilhomme tient sa vie ce
que l'en l'y donne aporte de montier en mariage
après la mort de sa femme tout n'ayt
il hoir pour qu'il ait en hoir , qui ait crié
et bret se ainsi est que sa femme li ait été
donnée pucelle . Je ne sçai si cette Loy
exigeoit que les maris fissent paroître
comme chez les Juifs,les témoignages de
la virginité de leurs Epouses ; mais je sçai
que l'Arrêt , dont je viens de parler , ne
nous demande point de preuves si équi
voques ; qu'il se contente d'ordonner
que pour acquerir le droit de viduité il
faut la femme n'ait pas eu de premier
mari. Judicatum est quod si aliquis
bomo ceperit uxorem et non habuerit alterum
virum et habuit hæredes vivos aut mortuos
que
و
>
priùs decessum uxoris sua , tenebit omnem
bareditatem uxoris per totam vitam suam
quandiù vixerit sine uxore. Voilà quelques
SEPTEMBRE . 1733. 1911
ques changemens ; passons aux autres.
La découverte du Droit Justinien , faite
dans le milieu du 12 siécle, ayant porté les
François à embrasser avec chaleur l'étude
des Loix Romaines, il n'est pas croya
ble combien cette étude et l'abus qu'on
en fit , défigura le Droit Municipal : Je ne
vous dirai rien de moi - même ; voyez la
Dissertation que vous avez sur la recep
tion du Droit Civil en France ; voicy
comme elle s'explique : Les subtilitez du
Droit Romain ne servirent qu'à opprimer
la vérité et l'innocence , à faire la guerre
au bon sens et à faire triompher l'injustice
et le mensonge , à chasser peu à peu cette ancienne
probité et simplicité Gauloise , qui
faisoit la félicité des Peuples de France.
}
>
Si vous souhaités , Monsieur , un Auteur
moins suspect , vous pouvez voir
Pierre des Fontaines , Conseiller de saint
Louis et un des Maîtres du Parlement :
Voicy comme cet Auteur qui écrivoit
en 1250 , s'explique : Mais as Coutumes
ke nous avons me truit moult ébabys , purce
que les anchiennes Coutumes ke li prudommes
soloient tenir et usien sient moult anoïenties
, partie per bailliens et per prévos , ki
plus entendent à leur volenté faire, ké a user
des Coutumes, et partie per le volenté à ceux
qui plus sa herdene à leurs avis ke as faits
des
1912 MERCURE DE FRANCE
li
des anchiens ; partie plus par les Rices qui
ont soufiert et depouillés les poures et ores
sont le riches par les poures de pooste. Si ke
Pay's est à bien pres sans coutumes . Si ke
puis n'a pas avis d'ou de quatre ou de trois:
faits est ample de coutumes ki tiegnent , et de
cet al avient il a le fois ke cix en pert ki
gaagnierdent, car li avis est mult perilleux,
kne sient en Loix Ecritte ou Coutume.
éprouvée ; car nulle coutume n'est plus plé
niérement destintée comme de Droit faire si
comme le Loy dit..
Ainsi , pour ne point sortir de notre
espéce , ce que nous appellons la Dot des
femmes, fut nommé leur Douaire fixé en
France , par les chap. 14. des Etablissemens
, comme il avoit été en Normandie
, c'est- à- dire , au tiers à vie . Ce Douaire
dans quelque partie du Royaume a
changé , en conséquence de l'Ordonnance
rendue par Philippe Auguste , en 1214
qui le regle à la moitié également à vie,
sur les biens du mari.
Ce que nous appellions Maritagium ;.
Mariage de la femme , fut appellé Dot
à la maniere des Romains , et dans le cas
où ce mariage n'étoit qu'en deniers , on
le divisa chez nous en deux parties . La
premiere , que le mary assignoit sur un
certain fonds de son Patrimoine, et dont
la
SEPTEMBRE. 1733. 1913
la valeur étoit proportionnée , ce qui fuc
essentiellement la Dot ; et la seconde ,
qui teroit lieu du Present de nôces , .fait
au Mary par la femme ; ce qui fut véritablement
appellé le Don mobile , et qui
consistoit en si peu de chose , que notre
ancienne Coutume et notre nouvelle n'en
ont fait aucune disposition expresse.
Ce que nous appellons Osculagium , à
cause que dans les premiers temps la consommation
de tous les marchez se terminoit
par le Baiser , dont on faisoit
même mention dans la Chartre , appellée
pour cela Libellum Osculi , fut désigné
chez nous sous cette dénomination
Grecque et Latine , Paraphernaux. La cérémonie
du Baiser de paix devint un
Droit féodal , que les Seigneurs se reserverent
; d'où vient ce terme de droit
de Culage , exprimé par corruption , dans
les anciens Aveux , pour Osculage. Vous
sçavez que le Président de la Ferté a plusieurs
Vassaux dans sa Paroisse de Vibeuf,
qui lui doivent encore le droit de Culage.
Quant au droit de Viduité , observez ,
s'il vous plaît , que l'Auteur de notre
vieux Coutumier, peu fidele en plusieurs
articles , a crû pouvoir sur celui - ci retrancher
ce que les anciennes Loix ont
dit de la nécessité d'entendre l'Enfant
crier
1914 MERCURE DE FRANCE
crier , et qu'il ne s'est pas même expliqué
sur l'état de la femme avant son
mariage . Voici comme il parle : Cotiume
est en Normandie de pieça si ung homme
a eu Enfant qui ait été ney vif, jaçoit ce
qu'il ne vive , mais oulle la terre qu'il tenoit
de par sa femme au temps qu'elle mous
rût, lui remaindra tant comme il se tendra
de marier quand il sera mort , ou quand il
sera.marié , la terre qu'il tenoit par la raison
de la veuveté reviendra aux boirs à la femme
à qui elle devoit échoir de la mort.Vous
sçavez , sans doute, que le mot Pieça,a fait
tomber dans l'erreur tous ceux qui n'ont
pas cu le Texte Latin, où nous trouvons :
Consuetudo enim est in Normannia ex antiquitate
approbata.
-
Nous voyons que dans le temps de
Charles VI. le Droit de Viduité avoit en
core quelque vigueur en France, puisque
Bouteiller , Conseiller Maître du Parlement
, et qui vivoit sous le Regne de ce
Prince , nous assure en sa Somme Rurale
, que dans la Prevôté de Paris , à Orléans
, en Anjou et en Touraine , ce Droit
y étoit encore reçû : Sçachez , dit- il , que
Gentilhomme tient durant sa vie ce que don
né lui est en Mariage aporte de Montier
àl'Epousaille faite après la mort de sa femme,
j'açait que nuls enfans n'ait , mais que
beir
SEPTEMBRE . 1733. 1915
hoir maale ait eu qui ait eu vie sur terre et
que la femme l'y ait été donnée Pucelle ; car
Sveuve l'avoit prinse , ou notoirement diffamée
non Pucelle , le don ne tiendroit après
la mort d'icelle. Ce Droit , enfin , à l'exception
de la Normandie , s'est éteint en
France , et nous n'en voyons de vestiges
bien marquez que dans les Coûtumes aux
extrêmitez du Royaume , comme celle de
Bayonne , tit. 19. art. 12. et celle des
Bailliages de Lorraine , art . 12 , 14 et 17.
Ceux qui ont rédigé notre nouvelle
Coûtume , se sont icy attachez scrupu
leusement à l'ancienne , sans s'embarrasser
si l'Auteur a suivi les vrais principes
et en adoptant son erreur grossiere dans
le cas où la femme décédée a des enfans
d'un premier mariage ; ils ont ajoûté que
le mary non-seulement a le droit de viduité
sur les biens de sa femme , encore
bien qu'elle aye été veuve et mere, mais
que ce droit lui est acquis , an préjudice
des Enfans de saditte femme , de quelques
mariages qu'ils soient sortis.
Il ne me reste plus qu'à vous parler du
Don mobile; ce n'étoit encore en ces derniers
tems qu'un simple présent de nôces,
et qui ne consistoit qu'en quelques effets
mobiliers , si peu considérables , que ce
Droit même , comme nous venons de
l'ob1916
MERCURE DE FRANCE
l'observer , n'a pas mérité l'attention de
nos Rédacteurs ; voyons comment il est
devenu important :
D'abord les femmes qui n'ont apporté
en Dot que des héritages , ont fait présent
à leurs maris d'une certaine somme
en Don mobile , à prendre sur leurs immeubles
jusqu'à la concurrence du tiers.
Cela a causé des contestations ; mais les
Arrêts se sont enfin déclarez en faveur
des maris.
>
Ensuite certe Jurisprudence étant bien
affermie , on a fait des Contrats de mariage
, où la femme a donné en Don mobile
le tiers de ses Immeubles ; cela a encore
produit des contestations; mais enfin
les Arrêts ont encore décidé en faveur des
maris , et en 1666 , on en a fait un Reglement
, afin que cela ne formât plus de
difficulté.
Voilà , Monsieur , une partie de ce que
j'ai observé sur les avantages des gens
mariez en notre Province ; si-tôt que je
serai débarrassé de quelques affaires domestiques
, je vous ferai part , pour diversifier
les matieres , de quelques découvertes
singulieres sur notre Païs de Caux,
sur le Royaume d'Ivetot , les Comtez
d'Arques et d'Eu ; les Peuples de Yexmes
et de Bayeux . Je vous donnerai ausși
quelSEPTEMBRE.
1733. 1917
quelques observations sur plusieurs Dignitez
singulieres à la Normandie , et sur
les familles qui les ont possédées ; par
exemple , vous ne seriez peut - être pas
fâché de sçavoir ce que c'étoit que cette
Vicomté de Cotentin , dont étoit Vicomte
le Brave Néel , si fameux dans notre
Histoire; ce que c'est encore que le Titre
de Vidame de Normandie , possédé par
P'Illustre Maison d'Esneval . Je suis,Monsieur
, & c.
Avocat au Parlement de Rouen , sur
les avantages des Gens mariez en Nor
mandie , &c.
N
SECOND TEMPS..
Os premiers Rois de la seconde
Race , préparérent , sans y penser ,
le changement que la foiblesse des derniers
Rois de cette même Race apporta
dans le Royaume . En effet , Charlemagne
ayant entrepris de dompter , et de
convertir les Saxons , en remplit les différentes
Provinces Les Lombards que ce
Prince mit au nombre de ses sujets , et
qui étoient Saxons d'origine , se répandirent
dans les principales Villes , sous
Louis le Débonnaire ; et les Normands
qui n'étoient autres que Saxons et Danois
, acheverent d'inonder le Royaume
de nouveaux habitans , sous Charles le
Chauve et Charles le Simple.
Il est aisé , Monsieur , de voir dans
l'Histoire , qu'au moins les Côtes Maritimes
, depuis l'extrêmité des Païs - bas,jusques
au fond de la Bretagne , furent
remplies de ces derniers Peuples ; en quoi
1
ils
SEPTEMBRE. 1733. 1905
ils ne firent que se mêler avec leurs an
ciens compatriotes , puisque beaucoup
de Saxons , dans la décadence de l'Empire
, s'étoient emparez de ces Côtes , au
point que notre Païs de Caux , de Ponthieu
, le Boulenois, et autres , en suivent
encore les Loix , que du temps de Grégoire
de Tours , les Habitans de notre
Basse -Normandie étoient encore appellez
Saxons Bayeusains , faisant , comme
je vous le prouverai , partie des Peuples
qui s'allierent aux François , sous le nom
de
Ripuariens , et qui avoient autrefois
porté celui d'Armoriques , c'est-à -dire
Habitans des bords de la Mer.
Ces Peuples avoient entr'eux le Droit
des Fiefs , sur l'origine duquel nos Auteurs
ont tant de peine à s'accorder. Les
Comtes du Palais , dont l'authorité et les
vuës tendoient à usurper la Couronne ,
embrasserent cette nouvelle maniére de
posséder , qui leur paroissoit propre à se
faire des créatures , et delà cette conversion
de Bénéfices en propriétez féodales
, d'où vient enfin la Maxime : Nulle
terre sans Seigneur. Voici comme Beaumanoir
en parle , sur les usages du Beauvoisis
: Vous jugerez par là de quelle maniére
cette maxime s'est introduite.Quand
li Sire , dit cet Auteur , voit aucun de ses
A iiij
SoW
1906 MERCURE DE FRANCE
* Sougiez tenir heritage desquiex il ne rend
nu lui Cens , Rentes ne Redevances, li Sire ,
i peutjetter les mains et tenir comme seu e
propres , car nus , selon notre Coutume , ne
peut pas tenir des Alués , et l'en appelle Al-
Jues ce que l'en tient sans nulle Redevance ,
nu lui ; et se li que s'aperçoit avant que nus
de ses Sougiés , que tel Alues soit tenu en sa
Comtée, il les peut penre comme siens ne n'en
est tenu à rendre ne à répondre à nus de ses
Sougiés, pourche que il est Sire de son Droit
et de tout che que il trouve en Aleux.
La fortune des Seigneurs , et même
des particuliers , devenant plus considérable
, nos Ducs , en embrassant les Loix
Françoises , voulurent que quantité de
biens , qui passoient aux femmes et aux
maris , selon les conventions , ou de la
Loy ou de leurs Contrats, ne fussent plus
possédez qu'à vie ; delà , cette Loy des
Saxons introduite dans le Païs de Caux ,
et qui accordoit la moitié des Conquêts
à la femme en propriété , fut réduite à
l'usufruit , n'ayant plus lieu que pour les
Maisons de Ville , appellées dans notre
vieille Coutume , Biens , in Borgagio ; et
pour les meubles ou effets mobiliers de la
succession : De eo quod vir et mulier simul
conquiserint , mediam portionem mulier acsipiat.
Delà , les Conquêts faits en Coutume
SEPTEMBRE. 1733. 1907
tume générale , qui , selon les Loix Ripuaires
, étoient pour la femme du tiers
en propriété, furent réduits à l'usufruit
sauf , comme nous venons de le dire , les
biens en Bourgage et les meubles , compris
anciennement ; ensemble , sous le
nom d'effets mobiliers , appellez , Catal
la , Catels , Chaptel , Chatels.
Delà le Droit de Viduité du mary ,
qui selon le Capitulaire de Dagobert ,
étoit la propriété des biens que laissoit la
femme , ne fut plus, qu'une possession à
vie : Delà enfin la Dot que les Maris
constituoient en faveur de leurs femmes,
comme ils le trouvoient bon, en donnant
des biens à perpétuité , et en tel nombre
qu'ils vouloient , fut fixée au tiers des
héritages et réduite à un usufruit. Notan
dum ergo est quod relicia in dotem debet
per consuetudinem Normania tertiam partem
totius feodi quod Maritus suus tempore Matrimonii
contracti dinoscitur possidere.
Examinez, Monsieur, le chapitre 102.
de notre ancienne Coutume , et vous y
verrez des exceptions singulières , entre
autres celle- cy : Natandum etiam est quod
nulla mulier Dotem reportabit defeodo Mariti
sui , si inter ipsos divortium fuerit cele
bratum licet pueri ex ipsis procreati hæreditatem
habeant et legitenti reputentur. Ille
A V enim
1908 MERCURE DE FRANCE
enim sola mulier dotanda est de mariti sui
feodo qua in morte cum eodem invenitur
Matrimonio copulata , si autem contracto
Matrimonio maritus decesserit ; nondum ipsis
in simul in eodem receptis cubiculo relictâ
de terrâ suâ nullam Dotempoterit reportare.
Je passe à notre Droit de Viduité , selon
le changement que nous y avons re
marqué.
Une preuve que ce changement est
l'ouvrage de nos premiers Ducs , c'est
que ce droit n'a été introduit en Angleterre
que dans sa restriction d'un Usufruit
; d'où vient que Litleton nous le
rapporte en ces termes : Si lo femme de
vie , le Baron tenra le Fié durant sa vie >
par la Ley d'Angleterre ; d'où vient que
dans le Liv. 2. ch . 58. du Livre appellé
Regiam Majestatem , attribué à David ,
premier Roy d'Ecosse , en 1153. ce droit
est particulierement borné à l'Usufruit :
Si idem vir uxorem suam super vixerit,
sive vixerit hæres , sive non ; illi verò pacificè
in vitâ suâ ,remanebit illa terra;post mortem
verò ejus ad hæredem , si vixerit, vel ad
donatorem vel ejus hæredem terra revertetur.
Dans cette Loy , vous trouverez ;
Monsieur, la preuve que c'est icy le Capitulaire
de Dagobert même , au change
ment près , dont nous venons de parler.
En
SEPTEMBRE . 1733. 1909
En effet , elle veut expressément comme
Capitulaire , que l'Enfant soit entendu
crier et pleurer entre les quatre murailles
: Cum terram aliquam cum uxore sua
quis acceperit in Maritagio et ex eodem haredem
habuerit auditum vel bruyantem inter
quatuorparietes. Ainsi Litleton dit qu'en
Angleterre , où ce droit est appellé Courtoisie
, on prétend qu'il ne peut être acquis
si l'Enfant n'a crié : Ascuns ont dit
que si ne sera tenant par le Curtesie , sinon
que l'Enfant qu'il ad par sa femme soit oye
arier ; car par le crie est prouvé que l'Enfant
né vifve. Ainsi Thomas Smith assure que
L'Enfant doit être vû remuer et entendu
pleurer : Clamando. Passons à présent aux
autres changemens qui ont été apportez
tant à ce Droit qu'aux autres Usages ens
France et en Normandie..
Il s'éleva parmi nous une difficulté ,
sçavoir si le Mari qui se remarioit , conservoit
les effets de ce droit ; il passa qu'il
falloit qu'il restât veuf ; C'est la décision
d'un Arrêt de l'Echiquier , tenu à Falai--
se , au terme de S. Michel , en l'àn 1210 ,
qui s'explique ainsi : Judicatum est quod
maritus qui habuit hæredes de uxore sua:
Maritagium tenebit ejus quandiu erit sine
uxore.
Une autre difficulté s'étoit élevée dans
A vj la:
1910 MERCURE DE FRANCE
le cas où la femme auroit eu un premier
mari ; il paroissoit rude de donner l'Usufruit
du bien de cette femme à un second
mari , tandis qu'elle pouvoit avoir des
enfans du premier : Cela fut terminé à
Paris , dans ce que nous appellons : Etablissemens
de France ; et en Normandie ,
par un Arrêt de l'Echiquier , tenu à Caën,
Pan 1241. au terme de Pâques. Voicy
d'abord comme parlent les Etablissemens,
liv . 1. ch. 11. Gentilhomme tient sa vie ce
que l'en l'y donne aporte de montier en mariage
après la mort de sa femme tout n'ayt
il hoir pour qu'il ait en hoir , qui ait crié
et bret se ainsi est que sa femme li ait été
donnée pucelle . Je ne sçai si cette Loy
exigeoit que les maris fissent paroître
comme chez les Juifs,les témoignages de
la virginité de leurs Epouses ; mais je sçai
que l'Arrêt , dont je viens de parler , ne
nous demande point de preuves si équi
voques ; qu'il se contente d'ordonner
que pour acquerir le droit de viduité il
faut la femme n'ait pas eu de premier
mari. Judicatum est quod si aliquis
bomo ceperit uxorem et non habuerit alterum
virum et habuit hæredes vivos aut mortuos
que
و
>
priùs decessum uxoris sua , tenebit omnem
bareditatem uxoris per totam vitam suam
quandiù vixerit sine uxore. Voilà quelques
SEPTEMBRE . 1733. 1911
ques changemens ; passons aux autres.
La découverte du Droit Justinien , faite
dans le milieu du 12 siécle, ayant porté les
François à embrasser avec chaleur l'étude
des Loix Romaines, il n'est pas croya
ble combien cette étude et l'abus qu'on
en fit , défigura le Droit Municipal : Je ne
vous dirai rien de moi - même ; voyez la
Dissertation que vous avez sur la recep
tion du Droit Civil en France ; voicy
comme elle s'explique : Les subtilitez du
Droit Romain ne servirent qu'à opprimer
la vérité et l'innocence , à faire la guerre
au bon sens et à faire triompher l'injustice
et le mensonge , à chasser peu à peu cette ancienne
probité et simplicité Gauloise , qui
faisoit la félicité des Peuples de France.
}
>
Si vous souhaités , Monsieur , un Auteur
moins suspect , vous pouvez voir
Pierre des Fontaines , Conseiller de saint
Louis et un des Maîtres du Parlement :
Voicy comme cet Auteur qui écrivoit
en 1250 , s'explique : Mais as Coutumes
ke nous avons me truit moult ébabys , purce
que les anchiennes Coutumes ke li prudommes
soloient tenir et usien sient moult anoïenties
, partie per bailliens et per prévos , ki
plus entendent à leur volenté faire, ké a user
des Coutumes, et partie per le volenté à ceux
qui plus sa herdene à leurs avis ke as faits
des
1912 MERCURE DE FRANCE
li
des anchiens ; partie plus par les Rices qui
ont soufiert et depouillés les poures et ores
sont le riches par les poures de pooste. Si ke
Pay's est à bien pres sans coutumes . Si ke
puis n'a pas avis d'ou de quatre ou de trois:
faits est ample de coutumes ki tiegnent , et de
cet al avient il a le fois ke cix en pert ki
gaagnierdent, car li avis est mult perilleux,
kne sient en Loix Ecritte ou Coutume.
éprouvée ; car nulle coutume n'est plus plé
niérement destintée comme de Droit faire si
comme le Loy dit..
Ainsi , pour ne point sortir de notre
espéce , ce que nous appellons la Dot des
femmes, fut nommé leur Douaire fixé en
France , par les chap. 14. des Etablissemens
, comme il avoit été en Normandie
, c'est- à- dire , au tiers à vie . Ce Douaire
dans quelque partie du Royaume a
changé , en conséquence de l'Ordonnance
rendue par Philippe Auguste , en 1214
qui le regle à la moitié également à vie,
sur les biens du mari.
Ce que nous appellions Maritagium ;.
Mariage de la femme , fut appellé Dot
à la maniere des Romains , et dans le cas
où ce mariage n'étoit qu'en deniers , on
le divisa chez nous en deux parties . La
premiere , que le mary assignoit sur un
certain fonds de son Patrimoine, et dont
la
SEPTEMBRE. 1733. 1913
la valeur étoit proportionnée , ce qui fuc
essentiellement la Dot ; et la seconde ,
qui teroit lieu du Present de nôces , .fait
au Mary par la femme ; ce qui fut véritablement
appellé le Don mobile , et qui
consistoit en si peu de chose , que notre
ancienne Coutume et notre nouvelle n'en
ont fait aucune disposition expresse.
Ce que nous appellons Osculagium , à
cause que dans les premiers temps la consommation
de tous les marchez se terminoit
par le Baiser , dont on faisoit
même mention dans la Chartre , appellée
pour cela Libellum Osculi , fut désigné
chez nous sous cette dénomination
Grecque et Latine , Paraphernaux. La cérémonie
du Baiser de paix devint un
Droit féodal , que les Seigneurs se reserverent
; d'où vient ce terme de droit
de Culage , exprimé par corruption , dans
les anciens Aveux , pour Osculage. Vous
sçavez que le Président de la Ferté a plusieurs
Vassaux dans sa Paroisse de Vibeuf,
qui lui doivent encore le droit de Culage.
Quant au droit de Viduité , observez ,
s'il vous plaît , que l'Auteur de notre
vieux Coutumier, peu fidele en plusieurs
articles , a crû pouvoir sur celui - ci retrancher
ce que les anciennes Loix ont
dit de la nécessité d'entendre l'Enfant
crier
1914 MERCURE DE FRANCE
crier , et qu'il ne s'est pas même expliqué
sur l'état de la femme avant son
mariage . Voici comme il parle : Cotiume
est en Normandie de pieça si ung homme
a eu Enfant qui ait été ney vif, jaçoit ce
qu'il ne vive , mais oulle la terre qu'il tenoit
de par sa femme au temps qu'elle mous
rût, lui remaindra tant comme il se tendra
de marier quand il sera mort , ou quand il
sera.marié , la terre qu'il tenoit par la raison
de la veuveté reviendra aux boirs à la femme
à qui elle devoit échoir de la mort.Vous
sçavez , sans doute, que le mot Pieça,a fait
tomber dans l'erreur tous ceux qui n'ont
pas cu le Texte Latin, où nous trouvons :
Consuetudo enim est in Normannia ex antiquitate
approbata.
-
Nous voyons que dans le temps de
Charles VI. le Droit de Viduité avoit en
core quelque vigueur en France, puisque
Bouteiller , Conseiller Maître du Parlement
, et qui vivoit sous le Regne de ce
Prince , nous assure en sa Somme Rurale
, que dans la Prevôté de Paris , à Orléans
, en Anjou et en Touraine , ce Droit
y étoit encore reçû : Sçachez , dit- il , que
Gentilhomme tient durant sa vie ce que don
né lui est en Mariage aporte de Montier
àl'Epousaille faite après la mort de sa femme,
j'açait que nuls enfans n'ait , mais que
beir
SEPTEMBRE . 1733. 1915
hoir maale ait eu qui ait eu vie sur terre et
que la femme l'y ait été donnée Pucelle ; car
Sveuve l'avoit prinse , ou notoirement diffamée
non Pucelle , le don ne tiendroit après
la mort d'icelle. Ce Droit , enfin , à l'exception
de la Normandie , s'est éteint en
France , et nous n'en voyons de vestiges
bien marquez que dans les Coûtumes aux
extrêmitez du Royaume , comme celle de
Bayonne , tit. 19. art. 12. et celle des
Bailliages de Lorraine , art . 12 , 14 et 17.
Ceux qui ont rédigé notre nouvelle
Coûtume , se sont icy attachez scrupu
leusement à l'ancienne , sans s'embarrasser
si l'Auteur a suivi les vrais principes
et en adoptant son erreur grossiere dans
le cas où la femme décédée a des enfans
d'un premier mariage ; ils ont ajoûté que
le mary non-seulement a le droit de viduité
sur les biens de sa femme , encore
bien qu'elle aye été veuve et mere, mais
que ce droit lui est acquis , an préjudice
des Enfans de saditte femme , de quelques
mariages qu'ils soient sortis.
Il ne me reste plus qu'à vous parler du
Don mobile; ce n'étoit encore en ces derniers
tems qu'un simple présent de nôces,
et qui ne consistoit qu'en quelques effets
mobiliers , si peu considérables , que ce
Droit même , comme nous venons de
l'ob1916
MERCURE DE FRANCE
l'observer , n'a pas mérité l'attention de
nos Rédacteurs ; voyons comment il est
devenu important :
D'abord les femmes qui n'ont apporté
en Dot que des héritages , ont fait présent
à leurs maris d'une certaine somme
en Don mobile , à prendre sur leurs immeubles
jusqu'à la concurrence du tiers.
Cela a causé des contestations ; mais les
Arrêts se sont enfin déclarez en faveur
des maris.
>
Ensuite certe Jurisprudence étant bien
affermie , on a fait des Contrats de mariage
, où la femme a donné en Don mobile
le tiers de ses Immeubles ; cela a encore
produit des contestations; mais enfin
les Arrêts ont encore décidé en faveur des
maris , et en 1666 , on en a fait un Reglement
, afin que cela ne formât plus de
difficulté.
Voilà , Monsieur , une partie de ce que
j'ai observé sur les avantages des gens
mariez en notre Province ; si-tôt que je
serai débarrassé de quelques affaires domestiques
, je vous ferai part , pour diversifier
les matieres , de quelques découvertes
singulieres sur notre Païs de Caux,
sur le Royaume d'Ivetot , les Comtez
d'Arques et d'Eu ; les Peuples de Yexmes
et de Bayeux . Je vous donnerai ausși
quelSEPTEMBRE.
1733. 1917
quelques observations sur plusieurs Dignitez
singulieres à la Normandie , et sur
les familles qui les ont possédées ; par
exemple , vous ne seriez peut - être pas
fâché de sçavoir ce que c'étoit que cette
Vicomté de Cotentin , dont étoit Vicomte
le Brave Néel , si fameux dans notre
Histoire; ce que c'est encore que le Titre
de Vidame de Normandie , possédé par
P'Illustre Maison d'Esneval . Je suis,Monsieur
, & c.
Fermer
Résumé : SUITE de la Lettre de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur les avantages des Gens mariez en Normandie, &c. SECOND TEMPS.
Le texte explore les transformations juridiques et sociales en Normandie et en France, influencées par les migrations et les évolutions législatives. Les premiers rois de la seconde race, tels que Charlemagne, Louis le Débonnaire, Charles le Chauve et Charles le Simple, ont facilité l'installation de nouveaux peuples comme les Saxons, les Lombards et les Normands, qui ont introduit des droits féodaux et des coutumes modifiant les structures de propriété et de succession. Les comtes du Palais ont adopté le droit des fiefs pour créer des dépendances, aboutissant à la maxime 'Nulle terre sans Seigneur'. Les ducs normands ont adapté les lois franques, réduisant les droits des femmes sur les conquêtes et les dots. Par exemple, la loi saxonne accordant la moitié des conquêtes aux femmes a été réduite à l'usufruit, sauf pour les biens en bourgage et les meubles. Le droit de viduité, initialement une propriété, est devenu une possession à vie. La dot, autrefois constituée librement par les maris, a été fixée au tiers des héritages et réduite à un usufruit. Des arrêts et des coutumes, comme ceux de l'Échiquier de Normandie, ont précisé ces droits, notamment en exigeant que la femme n'ait pas eu de premier mari pour bénéficier de la viduité. La découverte du droit justinien au XIIe siècle a influencé les lois municipales, souvent au détriment des coutumes locales. Des auteurs comme Pierre des Fontaines ont critiqué cette évolution, soulignant la perte de la simplicité gauloise au profit de subtilités romaines. Le texte mentionne également des transformations dans les termes juridiques, comme la dot et le douaire, et des pratiques féodales telles que le droit de culage. En Normandie, le droit de viduité s'est éteint, sauf dans certaines coutumes aux extrémités du royaume, comme celles de Bayonne et des bailliages de Lorraine. Les rédacteurs de la nouvelle coutume ont adopté ce droit, même dans les cas où la femme décédée avait des enfants d'un premier mariage, au préjudice de ces enfants. Le don mobile, initialement un simple présent de noces, est devenu plus important avec le temps, les femmes apportant en dot des héritages et faisant présent à leurs maris d'une somme en don mobile, souvent le tiers de leurs immeubles. Des contestations ont surgi, mais les arrêts ont systématiquement décidé en faveur des maris, aboutissant à un règlement en 1666 pour éviter les difficultés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
31
p. 2021-2025
Causes celebres et interessantes, &c. [titre d'après la table]
Début :
CAUSES CELEBRES et interessantes, avec les Jugemens qui les ont décidées, [...]
Mots clefs :
Causes célèbres, Jugement, Cause, Juges, Public, Enfant, Histoire, Gueux, Urbain Grandier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Causes celebres et interessantes, &c. [titre d'après la table]
CAUSES CELEBRES et interessantes
, avec les Jugemens qui les ont décidées
, recueillies par M*** Avocat au
Parlement. 2. vol. in 12. A Paris , chez
la veuve Delaulne et Cavelier , ruë saint
Facques , et chez le Gras et de Neuilly ,
an Palais , M. DCC . XXXIII.
- Cet Ouvrage est un choix de ces Causes
qui ont excité la curiosité universelle, lorsqu'elles
ont été en mouvement. Elles ont fait
l'empressement du Public , le sujet de l'entretien
des honnêtes gens et du Peuple.
Elles ont attiré la foule aux Audiances ,
et ont laissé les Esprits, en suspens , dans
Pattente du Fugement que les Magistrats
F devoient
2022 MERCURE DE FRANCE
devoient prononcer , et cette suspension les
a occupez et interessez.
•
Les gens du Monde , et sur tout du
beau Monde , n'entreprennent gueres de
lire les Recueils d'Arrêts qu'on a donnés.
au Public ; on y voit des Procès secs et
épineux hérissez des termes de la procédure.
Ces Ouvrages ne sont , ce semble
, destinez qu'aux Jurisconsultes , et à
la Nation des Plaideurs . Mais un Recueil
de ces grandes Causes si suscepti
bles des ornemens de l'Eloquence , d'où
l'on a eû soin d'ôter les épines du Pafais
, ne peut être que d'une agréable
lecture. On a encore l'avantage , comme
parle l'Auteur , d'y découvrir les Mysteres
de la Jurisprudence. Pour réussir
dans un pareil dessein , il faut unir à la
science de l'Avocat , Part d'écrire . Sans
cela on ne peut pas soutenir le poids de
cet Ouvrage. On ne veut point préve
nir ici le Jugement du Public sur le mé
rite de l'Auteur , tout ce que nous dirons
, c'est que ce Livre nous a parû fort
curieux , et les matieres interessantes ,
*
Dans le premier Tome on voit d'a- ·
bord l'Histoire du faux Martin Guerre
le plus impudent peut- être de tous les
imposteurs. C'est un faux Amphitrion
qui dispute au véritable son état. La se
conde
SEPTEMBRE. 1733. 2023
conde , Alcmene , Epouse du second Amphitrion
, étoit sans doute , suivant le
portrait qu'on nous en fait , plus belle
que la premiere.
Dans l'histoire suivante d'une fille qui
sauva la vie à son Amant , on juge que
son Plaidoyer éloquent et pathétique, a
dû attendrir ses Juges.
La Cause du Gueux de Vernon et de
Enfant reclamé par deux Meres , sont
deux sujets très-propres à exercer l'éloquence
des Avocats et les lumieres des
Juges. Toute une Ville veut remplacer
par un Gueux l'Enfant qu'une Bourgeoi
se aisée avoit perdu . Un Enfant de qua
lité , enlevé au moment de sa naissance ,
dénué de tous les titres qui pouvoient
prouver son état , est conservé miracu
leusement , pour ainsi dire , et vient se
jetter entre les bras de sa mere au bout
de neuf ans. Il a le bonheur de prouver
son Etat , quoique la mort air enlevé
ceux qui le lui ont ravi . Ce triomphe
de la verité lui fait beaucoup d'honneur ,
c'est peut-être celui qui a le plus coûté.
N'oublions pas de dire qu'après la Cause
du Gueux de Vernon , il y a un Plaidoyer
de M. Foureroy , en faveur des Médecins,
qui peut bien les dédommager des railleries
de Moliere.
Fij L'His2024
MERCURE DE FRANCE
L'Histoire de la Marquise de Brinvil→
liers est ensuite exposée dans toutes ses
circonstances. Le caractere de cette celebre
Criminelle est prodigieux et horrible
tout à la fois. On traite incidemment
une question fort curieuse sur la
Confession auriculaire.
Le sort funeste du sieur d'Anglade ,
fait le sujet de la derniere Cause du premier
Tome. Il est difficile de refuser des
larmes à la destinée de cet Innocent cons
damné , malgré la droiture et l'intégrité
des Juges, On voudroit pouvoir effacer.
ce Jugement des Archives du Palais et
de la mémoire des hommes. Les Jurisconsultes
trouveront une question bien
approfondie sur les dommages , interêts
dûs à l'innocence proscrite par un Jugement,
Le second Tome ne contient que deux
Causes. La premiere est celle du fameux
Caille. Un Parlement qui le déclare Cail
le , dans son Jugement ; un autre qui le
déclare P. Mege , dans le sien , font voir .
que la vraye décision étoit bien difficile
rencontrer, A la fin de cette Cause
on trouve la Lettre d'une Dame , où
l'on voit dans le Jugement qu'elle porte,
jusqu'où peut aller le bon sens d'une
femme d'esprit.
Le
↑
SEPTEMBRE
. 1733. 2025
Le sort tragique d'Urbain Grandier ;
accusé de Magie , est le sujet de la se
conde Cause . Une cabale puissante , un
grand Ministre , et des Juges Superieurs
mirent ce Grandier dans le rang des Ma→
giciens. Des Religieuses se donnerent
pour possédées de la façon de Grandier ;
elles firent illusion aux gens crédules ,
imposerent silence aux incrédules, et conduisirent
la Picce jusqu'à son dénoüment
, c'est-à-dire , jusqu'à la mort violente
de celui qu'elles avoient travesti en
Magicien.
L'Auteur entreprend une vaste carrie
re ; s'il peut la fournir , sa course durera
long-temps , puisqu'il parcourt tous les
Tribunaux
, et qu'il les regarde tous comme
étant de la compétence
de son Projet.
, avec les Jugemens qui les ont décidées
, recueillies par M*** Avocat au
Parlement. 2. vol. in 12. A Paris , chez
la veuve Delaulne et Cavelier , ruë saint
Facques , et chez le Gras et de Neuilly ,
an Palais , M. DCC . XXXIII.
- Cet Ouvrage est un choix de ces Causes
qui ont excité la curiosité universelle, lorsqu'elles
ont été en mouvement. Elles ont fait
l'empressement du Public , le sujet de l'entretien
des honnêtes gens et du Peuple.
Elles ont attiré la foule aux Audiances ,
et ont laissé les Esprits, en suspens , dans
Pattente du Fugement que les Magistrats
F devoient
2022 MERCURE DE FRANCE
devoient prononcer , et cette suspension les
a occupez et interessez.
•
Les gens du Monde , et sur tout du
beau Monde , n'entreprennent gueres de
lire les Recueils d'Arrêts qu'on a donnés.
au Public ; on y voit des Procès secs et
épineux hérissez des termes de la procédure.
Ces Ouvrages ne sont , ce semble
, destinez qu'aux Jurisconsultes , et à
la Nation des Plaideurs . Mais un Recueil
de ces grandes Causes si suscepti
bles des ornemens de l'Eloquence , d'où
l'on a eû soin d'ôter les épines du Pafais
, ne peut être que d'une agréable
lecture. On a encore l'avantage , comme
parle l'Auteur , d'y découvrir les Mysteres
de la Jurisprudence. Pour réussir
dans un pareil dessein , il faut unir à la
science de l'Avocat , Part d'écrire . Sans
cela on ne peut pas soutenir le poids de
cet Ouvrage. On ne veut point préve
nir ici le Jugement du Public sur le mé
rite de l'Auteur , tout ce que nous dirons
, c'est que ce Livre nous a parû fort
curieux , et les matieres interessantes ,
*
Dans le premier Tome on voit d'a- ·
bord l'Histoire du faux Martin Guerre
le plus impudent peut- être de tous les
imposteurs. C'est un faux Amphitrion
qui dispute au véritable son état. La se
conde
SEPTEMBRE. 1733. 2023
conde , Alcmene , Epouse du second Amphitrion
, étoit sans doute , suivant le
portrait qu'on nous en fait , plus belle
que la premiere.
Dans l'histoire suivante d'une fille qui
sauva la vie à son Amant , on juge que
son Plaidoyer éloquent et pathétique, a
dû attendrir ses Juges.
La Cause du Gueux de Vernon et de
Enfant reclamé par deux Meres , sont
deux sujets très-propres à exercer l'éloquence
des Avocats et les lumieres des
Juges. Toute une Ville veut remplacer
par un Gueux l'Enfant qu'une Bourgeoi
se aisée avoit perdu . Un Enfant de qua
lité , enlevé au moment de sa naissance ,
dénué de tous les titres qui pouvoient
prouver son état , est conservé miracu
leusement , pour ainsi dire , et vient se
jetter entre les bras de sa mere au bout
de neuf ans. Il a le bonheur de prouver
son Etat , quoique la mort air enlevé
ceux qui le lui ont ravi . Ce triomphe
de la verité lui fait beaucoup d'honneur ,
c'est peut-être celui qui a le plus coûté.
N'oublions pas de dire qu'après la Cause
du Gueux de Vernon , il y a un Plaidoyer
de M. Foureroy , en faveur des Médecins,
qui peut bien les dédommager des railleries
de Moliere.
Fij L'His2024
MERCURE DE FRANCE
L'Histoire de la Marquise de Brinvil→
liers est ensuite exposée dans toutes ses
circonstances. Le caractere de cette celebre
Criminelle est prodigieux et horrible
tout à la fois. On traite incidemment
une question fort curieuse sur la
Confession auriculaire.
Le sort funeste du sieur d'Anglade ,
fait le sujet de la derniere Cause du premier
Tome. Il est difficile de refuser des
larmes à la destinée de cet Innocent cons
damné , malgré la droiture et l'intégrité
des Juges, On voudroit pouvoir effacer.
ce Jugement des Archives du Palais et
de la mémoire des hommes. Les Jurisconsultes
trouveront une question bien
approfondie sur les dommages , interêts
dûs à l'innocence proscrite par un Jugement,
Le second Tome ne contient que deux
Causes. La premiere est celle du fameux
Caille. Un Parlement qui le déclare Cail
le , dans son Jugement ; un autre qui le
déclare P. Mege , dans le sien , font voir .
que la vraye décision étoit bien difficile
rencontrer, A la fin de cette Cause
on trouve la Lettre d'une Dame , où
l'on voit dans le Jugement qu'elle porte,
jusqu'où peut aller le bon sens d'une
femme d'esprit.
Le
↑
SEPTEMBRE
. 1733. 2025
Le sort tragique d'Urbain Grandier ;
accusé de Magie , est le sujet de la se
conde Cause . Une cabale puissante , un
grand Ministre , et des Juges Superieurs
mirent ce Grandier dans le rang des Ma→
giciens. Des Religieuses se donnerent
pour possédées de la façon de Grandier ;
elles firent illusion aux gens crédules ,
imposerent silence aux incrédules, et conduisirent
la Picce jusqu'à son dénoüment
, c'est-à-dire , jusqu'à la mort violente
de celui qu'elles avoient travesti en
Magicien.
L'Auteur entreprend une vaste carrie
re ; s'il peut la fournir , sa course durera
long-temps , puisqu'il parcourt tous les
Tribunaux
, et qu'il les regarde tous comme
étant de la compétence
de son Projet.
Fermer
Résumé : Causes celebres et interessantes, &c. [titre d'après la table]
L'ouvrage 'CAUSES CELEBRES et intéressantes' est une compilation de causes judiciaires remarquables, rédigée par un avocat au Parlement. Ces affaires ont suscité une grande curiosité publique et ont été le sujet de discussions tant parmi les honnêtes gens que parmi le peuple. Elles ont attiré une foule nombreuse aux audiences, laissant les esprits en suspens dans l'attente des jugements des magistrats. Contrairement aux recueils d'arrêts traditionnels, souvent secs et techniques, cet ouvrage offre des récits enrichis par l'éloquence et dépourvus du jargon juridique. Il vise à rendre la jurisprudence accessible et agréable à un public plus large, y compris les gens du monde et du beau monde. Le premier tome présente plusieurs causes célèbres, telles que l'histoire du faux Martin Guerre, un imposteur qui usurpa l'identité d'un autre homme. D'autres affaires notables incluent celle d'une fille sauvant la vie de son amant grâce à un plaidoyer éloquent, l'histoire du Gueux de Vernon et d'un enfant réclamé par deux mères. Le tome aborde également la cause de la Marquise de Brinvilliers, une criminelle célèbre, et le sort tragique du sieur d'Anglade, un innocent condamné malgré la droiture des juges. Le second tome contient deux causes : celle du fameux Caille, dont les jugements divergents illustrent la difficulté de la vérité judiciaire, et l'histoire tragique d'Urbain Grandier, accusé de magie et condamné à mort suite à une cabale puissante. L'auteur ambitionne de couvrir toutes les juridictions, rendant son projet vaste et ambitieux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
32
p. 2456-2458
LETTRE écrite de Perigueux à l'Auteur du Bureau Tipographique.
Début :
Il n'y a pas long-tems que j'ai reçû, Monsieur, la troisiéme Classe du Bureau Tipographique, [...]
Mots clefs :
Bureau typographique, Instructions, Enfant, Latin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite de Perigueux à l'Auteur du Bureau Tipographique.
LETTRE écrite de Perigueux à l'Auteu
du Bureau Tipographique.
Il n'y apas long- tems que j'ai reçû, Monsieur,
la troisième Classe du Bureau Tipographique,
que je vous avois prié de m'envoyer . Ce Bureau
m'a
NOVEMBRE. 1733. 2457
m'a paru du premier abord remplir assez bien
l'idée que je m'en étois faite , sur le rapport de
ceux qui en ont vû l'exercice à Paris ; et quoique
j'y aye trouvé plusieurs choses dont j'ignore encore
l'usage , j'espere qu'en voyant les instructions
que vous avez déja données et celles que
vous pourrez donner dans la suite , je comprendrai
facilement tout ce qui me paroît obscur à
present.
Voici les principales difficultez qui m'embarassent
et ausquelles vous me ferez plaisir de répondre
, soit par les éclaircissemens generaux
que vous donnerez au Public dans l'Ouvrage
que vous faites imprimer , soit par les instructions
particulieres que vous m'avez promises .
Premierement , de deux Enfans que j'ai , l'un a
près de quatre ans , et l'autre n'en a pas encore
deux , je conçois , comme vous l'avez dit quelque
part , qu'un Enfant de trois à quatre ans
peut être amusé utilement aux jeux Tipographes
, mais celui de deux ans n'est- il pas encore
trop jeune pour cet exercice !
Secondement , vous conseillez , par rapport à
la lecture , de commencer par celle du Latin plu
tôt que par celle du François , cependant je trouve
bien des gens d'un avis contraire , de même
que sur la nouvelle dénomination des lettres ,
contre laquelle j'ai vû faire d'assez bonnes objec
tions. Autres questions à résoudre ; est- il croya
ble que par le seul moyen du Jeu Tipographique
et sans le secours des Livres , on puisse apprendre
à lire ensuite couramment par tour ? D'un :
autre côté , faut -il qu'un enfant âgé au moins
de sept à huit ans , scache lire avant que d'être
mis à l'écriture ?
Mais ce qui me fait le plus de peine à com- -
By prendre
2458 MERCURE DE FRANCE
prendre , c'est ce que vous nommez le Rudiment
Pratique de la Langue Latine. Il est vrai que je
n'ai point vû cette derniere partie de votre Sistême
, mais je vous avoue franchement que je
ne conçois presque rien à tout ce que l'on m'en
a dit , je ne conçois , dis-je , point , qu'on puisse
faire entrer dans des logettes ou sur des cartes
isolées , les premières notions de la Grammaire
Latine ni d'aucune autre Langue , et vous m'obligerez
fort si vous voulez bien vous donner
la peine de m'expliquer sur cela votre Méthode.
Je suis , Monsieur , & c.
du Bureau Tipographique.
Il n'y apas long- tems que j'ai reçû, Monsieur,
la troisième Classe du Bureau Tipographique,
que je vous avois prié de m'envoyer . Ce Bureau
m'a
NOVEMBRE. 1733. 2457
m'a paru du premier abord remplir assez bien
l'idée que je m'en étois faite , sur le rapport de
ceux qui en ont vû l'exercice à Paris ; et quoique
j'y aye trouvé plusieurs choses dont j'ignore encore
l'usage , j'espere qu'en voyant les instructions
que vous avez déja données et celles que
vous pourrez donner dans la suite , je comprendrai
facilement tout ce qui me paroît obscur à
present.
Voici les principales difficultez qui m'embarassent
et ausquelles vous me ferez plaisir de répondre
, soit par les éclaircissemens generaux
que vous donnerez au Public dans l'Ouvrage
que vous faites imprimer , soit par les instructions
particulieres que vous m'avez promises .
Premierement , de deux Enfans que j'ai , l'un a
près de quatre ans , et l'autre n'en a pas encore
deux , je conçois , comme vous l'avez dit quelque
part , qu'un Enfant de trois à quatre ans
peut être amusé utilement aux jeux Tipographes
, mais celui de deux ans n'est- il pas encore
trop jeune pour cet exercice !
Secondement , vous conseillez , par rapport à
la lecture , de commencer par celle du Latin plu
tôt que par celle du François , cependant je trouve
bien des gens d'un avis contraire , de même
que sur la nouvelle dénomination des lettres ,
contre laquelle j'ai vû faire d'assez bonnes objec
tions. Autres questions à résoudre ; est- il croya
ble que par le seul moyen du Jeu Tipographique
et sans le secours des Livres , on puisse apprendre
à lire ensuite couramment par tour ? D'un :
autre côté , faut -il qu'un enfant âgé au moins
de sept à huit ans , scache lire avant que d'être
mis à l'écriture ?
Mais ce qui me fait le plus de peine à com- -
By prendre
2458 MERCURE DE FRANCE
prendre , c'est ce que vous nommez le Rudiment
Pratique de la Langue Latine. Il est vrai que je
n'ai point vû cette derniere partie de votre Sistême
, mais je vous avoue franchement que je
ne conçois presque rien à tout ce que l'on m'en
a dit , je ne conçois , dis-je , point , qu'on puisse
faire entrer dans des logettes ou sur des cartes
isolées , les premières notions de la Grammaire
Latine ni d'aucune autre Langue , et vous m'obligerez
fort si vous voulez bien vous donner
la peine de m'expliquer sur cela votre Méthode.
Je suis , Monsieur , & c.
Fermer
Résumé : LETTRE écrite de Perigueux à l'Auteur du Bureau Tipographique.
En novembre 1733, une lettre est envoyée à l'auteur du Bureau Tipographique. L'expéditeur, ayant reçu la troisième classe du Bureau Tipographique, la juge conforme à ses attentes mais rencontre des difficultés et pose plusieurs questions. Il s'interroge sur l'âge approprié pour débuter les jeux typographiques, notamment pour un enfant de deux ans. Il demande également des éclaircissements sur la priorité entre l'apprentissage du latin et du français, ainsi que sur la nouvelle dénomination des lettres. L'expéditeur souhaite savoir si le jeu typographique suffit pour apprendre à lire couramment et si un enfant doit savoir lire avant d'apprendre à écrire. Enfin, il exprime sa confusion concernant le 'Rudiment Pratique de la Langue Latine' et demande des explications sur la méthode utilisée pour enseigner la grammaire latine via des logettes ou des cartes isolées.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
33
p. 2615-[2]621
MEMOIRE sur l'Electricité, lû à la derniere Assemblée publique de l'Académie Royale des Sciences.
Début :
Mr Dufay termina la Séance par un Mémoire sur l'Electricité ; il [...]
Mots clefs :
Corps électriques, Électricité, Pieds, Corde, Couleurs, M. Dufay, Planche, Tube, Enfant, Mémoire, Feuilles, Académie royale des sciences
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MEMOIRE sur l'Electricité, lû à la derniere Assemblée publique de l'Académie Royale des Sciences.
MEMOIRE sur l'Electricité , lû à la
derniere Assemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences.
MR
par
R Dufay termina la Séance
un Mémoire sur l'Electricité ; il
rappelle d'abord que dans le premier il a
donné l'Histoire des Découvertes , qui
avoient été faites jusqu'à présent sur PElectricité
; et que dans le second il a fait
voir par un grand nombre d'Expériences
que cette propriété merveilleuse , qu'on
avoit crue jusqu'à ce jour particuliere à
un petit nombre de corps , étoit commune
à toutes les matieres que leur solidité
met en état d'être frottez assez vivement,
à l'exception néanmoins des Métaux qu'il
n'a jamais pû rendre électriques par euxmêmes
, mais.qui le deviennent par communication
, de même que les fluides , et
tous les autres corps , de quelque nature
qu'ils soient.
Dans ce troisiéme Mémoire M. Dufay
examine quels sont les corps qui sont le
plus vivement attirez par les matieres
électriques , et quels sont ceux qui transmettent
le plus facilement et le plus abondamment
les Ecoulemens électriques.
1. Vol, Dij M.
2616 MERCURE DE FRANC
M. Gray avoit dit dans les Transactions
Philosophiques, que les corps devenoient
plus ou moins électriques relativement
à leur couleur ; cette idée a engagé M. D.
à teindre des Rubans de diverses couleurs
et à les présenter au Tube rendu
électriques il a attiré d'abord le noir,
ensuite le blanc , et le rouge a été le dernier
de tous. M. D. teignit ensuite des
Gazes de mêmes couleurs que les Rubans
, et les ayant montées sur de petits
chassis , il s'en servit pour intercepter les
écoulemens électriques , et il s'apperçut
que la Gaze noire et la Gaze blanche, soutenues
au dessus des feuilles d'or , empêchoient
qu'elles ne fussent attirées par le
Tube , et que la Gaze rouge au contraire
et les autres Gazes de couleurs laissoient
passer les Ecoulemens électriques, ensorte
que les feuilles d'or étoient enlevées , et se
venoient appliquer aux Gazes ; ces expériences
le persuaderent d'abord que les
couleurs avoient quelque rapport avee
l'Electricité et que le noir , par exemple ,
s'abbrevoit plus facilement que le rouge,
de la matiére électrique ; ensorte que le
Ruban noir par cette raison étoit attiré
de plus loin que les autres, et que la Gaze
noire arrêtoit cette matiere , et l'empêchoit
de passer jusques aux feuilles d'or ,
I.Vol.
qui
DECEMBRE. 1733 2614°
qui étoient au- delà. M D. avoue que ces
raisons lui avoient paru vrai- semblables
assez long-temps ; mais ayant remarqué
des variétez dans ces Expériences , suivant
la température de l'air , et d'autres
circonstances , il commença à douter de
cet effet des couleurs , comme couleurs ;
enfin il reconnut , à n'en pouvoir douter,
qu'elles n'entroient pour rien dans ces
Phénoménes ; il fit pour cet effet plusieurs
Expériences sur les couleurs des
Corps naturels , sur celles de la lumiere
par le moyen du Prisme ; il fit chauffer
les Gazes et les Rubans de differentes
couleurs , il les mouilla , et il résulta de
cet examen que ces variétez ne venoient
point de la couleur , mais des ingrédiens
qui avoient servi à colorer. Nous ne le
suivrons point dans ce détail , et nous allons
dire un mot de la transmission de la
vertu électrique le long d'une corde , ce
qui est le second objet de ce Mémoire.
M. Gray avoit porté la distance à la--
quelle se peut transmettre l'Electricité par
le moyen
d'une corde jusques à la distance
de 886 pieds Anglois. M. Dufay après
avoir essayé sur une distance de 25 pieds ,
quelles étoient les circonstances nécessaires
pour réussir dans cette Expérience,
le mieux qu'il étoit possible , à trouvé
a
I. Vol.
que Di
2818 MERCURE DE FRANCE
que
l'Electricité étoit encore tres- sensible
à la distance de 1256 pieds , et il ne dou
te point qu'elle ne puisse aller encore
beaucoup plus loin. Voicy la maniere
dont il s'y est pris . Il a tendu des soyes
de 20 pieds en 20 pieds , en les attachano
transversalement d'un Arbre à l'autre ,
dans une allée ; il a posé sur ces soyes
une corde de la grosseur d'un tuyau de
plume ; ayant attaché un bout de corde
à la premiere soye , il a fait revenir la
corde du bout de l'allée sur les mêmes
soyes , l'ayant fait passer dans des boucles
aussi de soye , attachées au bout de
l'allée. Il a fait faire ensuite à la corde le
même chemin dans une autre allée , parallele
à la premietejet ayant ramené dans
une chambre le second bout de cette mê
me corde , à laquelle étoit soutenuë une
Boule de bois , l'Electricité parut tressensible
dans cette Boule , lorsqu'après
avoir frotté le Tube on l'approchoit du
premier bout de la corde qui étoit distant
du second de 1256 pieds il a remarqué
que pour réussir encore plus parfaitement
il falloit moüiller la corde avec
des Eponges , et bien prendre garde de
moüiller les soyes qui la soutiennent ; il
y a encore plusieurs autres circonstances
à observer , mais il ne nous est pas pos
sible d'entter dans ce détail.
DECEMBRE . 1733. 2619
M.Dufay rapporte ensuite ce qui lui est
árrivé , en faisant une Expérience qui se
trouve dans le Mémoire de M. Gray, qui
consiste à rendre électrique le visage d'un
enfant suspendu sur des cordes en approchant
le Tube des pieds de cet enfants
Voici de quelle maniere s'y est pris
M. Dufay ; il a attaché au Plancher deux
cordons de soye par les deux bouts , et
ayant posé une planche sur ces deux especes
de Boucles , il a placé un enfant de
8 à 9 ans sur cette planche, et l'a fait coucher
de son long , en approchant des
pieds de l'enfant le Tube , après l'avoir
bien frotté le visage et les mains de l'enfant
deviennent fort éléctriques , et attirent
de tres- loin les feuilles d'or. La même
chose arrive aux pieds de l'enfant lorsqu'on
approche le Tube de sa tête .
M. Dufay s'est mis ensuite lui - même
sur la planche à la place de l'enfant , et
cela lui a donné lieu de faire plusieurs
découvertes tres- singulieres , entr'autres
il prit à sa main un carton sur lequel
étoient des feuilles d'or , son autre main,
ni son visage ne les attiroient point alors ,
mais si quelque autre personne qui s'étoit
tenuë éloignée , venoit à présenter la main ,
ou un bâton au dessus de ces feuilles , elles
y voloient sur le champ.Un autre fait
1. Vol. D iiij enco2620
MERCURE DE FRANCE
•
encore plus singulier est que tandis qu'il`
étoit assis , ou couché sur la planche , et
que l'on avoit approché le Tube de ses
jambes , ou de l'une de ses mains ; si quelqu'un
venoit à passer la main auprès de
ses bras , de ses jambes , de son visage, ou
de tout son corps , on entendoit sur le
champ un petit bruit , semblable à un pétillement,
qui sortoit de son bras , ou de
sa jambe , et qui venoit frapper la main
de celui qui l'avoit approchée, ce qui causoit
même , tant à lui qu'à la personne
qui avoit approché la main , une petite
douleur semblable à la piqueure d'une
épingle faite brusquement , ou à la brulure
d'une étincelle.Ces pétillemens étoient
en effet de véritables étincelles , lorsque
l'Expérience se faisoit dans l'obscurité , et
elles arrivoient toujours lorsque c'étoit
un homme ou un animal vivant qui étoit
sur la planche ; mais il ne s'en formoit
point lorsque c'étoit un animal mort, ou
quelque autre corps inanimé, comme une
planche , un fagot , une botte de paille ,
&c. quoique ces corps contractassent
l'Electricité à peu près aussi facilement
que les corps animez.
M. Dufay ajoute encore plusieurs autres
faits curicux , indépendemment de
ceux qu'il dit avoir réservez pour les as-
1. Kol.
бел
1
DECEMBRE . 1733. 4621
semblées particulieres , et il finit par annoncer
la découverte de deux principes
nouveaux et tres- simples , qui servent à
expliquer une grande partie de tous ces
faits. Le premier est que les corps Electriques
attirent tous ceux qui ne le sont
point , et les repoussent lorsqu'ils le sont
devenus par communication; et le second
qu'il y a deuxElectricitez distinctes et tresdifférentes
l'une de l'autre , qui font des
effets entierement opposez , et qui sont la
cause des varietez , et des contrariétez apparentes
qui se trouvent dans la plupart
des Expériences de l'Electricité ; mais la
preuve et le détail de ces principes font le
sujet d'un quatriéme Mémoire , qu'il doit
lire incessamment à l'Académie.
derniere Assemblée publique de l'Académie
Royale des Sciences.
MR
par
R Dufay termina la Séance
un Mémoire sur l'Electricité ; il
rappelle d'abord que dans le premier il a
donné l'Histoire des Découvertes , qui
avoient été faites jusqu'à présent sur PElectricité
; et que dans le second il a fait
voir par un grand nombre d'Expériences
que cette propriété merveilleuse , qu'on
avoit crue jusqu'à ce jour particuliere à
un petit nombre de corps , étoit commune
à toutes les matieres que leur solidité
met en état d'être frottez assez vivement,
à l'exception néanmoins des Métaux qu'il
n'a jamais pû rendre électriques par euxmêmes
, mais.qui le deviennent par communication
, de même que les fluides , et
tous les autres corps , de quelque nature
qu'ils soient.
Dans ce troisiéme Mémoire M. Dufay
examine quels sont les corps qui sont le
plus vivement attirez par les matieres
électriques , et quels sont ceux qui transmettent
le plus facilement et le plus abondamment
les Ecoulemens électriques.
1. Vol, Dij M.
2616 MERCURE DE FRANC
M. Gray avoit dit dans les Transactions
Philosophiques, que les corps devenoient
plus ou moins électriques relativement
à leur couleur ; cette idée a engagé M. D.
à teindre des Rubans de diverses couleurs
et à les présenter au Tube rendu
électriques il a attiré d'abord le noir,
ensuite le blanc , et le rouge a été le dernier
de tous. M. D. teignit ensuite des
Gazes de mêmes couleurs que les Rubans
, et les ayant montées sur de petits
chassis , il s'en servit pour intercepter les
écoulemens électriques , et il s'apperçut
que la Gaze noire et la Gaze blanche, soutenues
au dessus des feuilles d'or , empêchoient
qu'elles ne fussent attirées par le
Tube , et que la Gaze rouge au contraire
et les autres Gazes de couleurs laissoient
passer les Ecoulemens électriques, ensorte
que les feuilles d'or étoient enlevées , et se
venoient appliquer aux Gazes ; ces expériences
le persuaderent d'abord que les
couleurs avoient quelque rapport avee
l'Electricité et que le noir , par exemple ,
s'abbrevoit plus facilement que le rouge,
de la matiére électrique ; ensorte que le
Ruban noir par cette raison étoit attiré
de plus loin que les autres, et que la Gaze
noire arrêtoit cette matiere , et l'empêchoit
de passer jusques aux feuilles d'or ,
I.Vol.
qui
DECEMBRE. 1733 2614°
qui étoient au- delà. M D. avoue que ces
raisons lui avoient paru vrai- semblables
assez long-temps ; mais ayant remarqué
des variétez dans ces Expériences , suivant
la température de l'air , et d'autres
circonstances , il commença à douter de
cet effet des couleurs , comme couleurs ;
enfin il reconnut , à n'en pouvoir douter,
qu'elles n'entroient pour rien dans ces
Phénoménes ; il fit pour cet effet plusieurs
Expériences sur les couleurs des
Corps naturels , sur celles de la lumiere
par le moyen du Prisme ; il fit chauffer
les Gazes et les Rubans de differentes
couleurs , il les mouilla , et il résulta de
cet examen que ces variétez ne venoient
point de la couleur , mais des ingrédiens
qui avoient servi à colorer. Nous ne le
suivrons point dans ce détail , et nous allons
dire un mot de la transmission de la
vertu électrique le long d'une corde , ce
qui est le second objet de ce Mémoire.
M. Gray avoit porté la distance à la--
quelle se peut transmettre l'Electricité par
le moyen
d'une corde jusques à la distance
de 886 pieds Anglois. M. Dufay après
avoir essayé sur une distance de 25 pieds ,
quelles étoient les circonstances nécessaires
pour réussir dans cette Expérience,
le mieux qu'il étoit possible , à trouvé
a
I. Vol.
que Di
2818 MERCURE DE FRANCE
que
l'Electricité étoit encore tres- sensible
à la distance de 1256 pieds , et il ne dou
te point qu'elle ne puisse aller encore
beaucoup plus loin. Voicy la maniere
dont il s'y est pris . Il a tendu des soyes
de 20 pieds en 20 pieds , en les attachano
transversalement d'un Arbre à l'autre ,
dans une allée ; il a posé sur ces soyes
une corde de la grosseur d'un tuyau de
plume ; ayant attaché un bout de corde
à la premiere soye , il a fait revenir la
corde du bout de l'allée sur les mêmes
soyes , l'ayant fait passer dans des boucles
aussi de soye , attachées au bout de
l'allée. Il a fait faire ensuite à la corde le
même chemin dans une autre allée , parallele
à la premietejet ayant ramené dans
une chambre le second bout de cette mê
me corde , à laquelle étoit soutenuë une
Boule de bois , l'Electricité parut tressensible
dans cette Boule , lorsqu'après
avoir frotté le Tube on l'approchoit du
premier bout de la corde qui étoit distant
du second de 1256 pieds il a remarqué
que pour réussir encore plus parfaitement
il falloit moüiller la corde avec
des Eponges , et bien prendre garde de
moüiller les soyes qui la soutiennent ; il
y a encore plusieurs autres circonstances
à observer , mais il ne nous est pas pos
sible d'entter dans ce détail.
DECEMBRE . 1733. 2619
M.Dufay rapporte ensuite ce qui lui est
árrivé , en faisant une Expérience qui se
trouve dans le Mémoire de M. Gray, qui
consiste à rendre électrique le visage d'un
enfant suspendu sur des cordes en approchant
le Tube des pieds de cet enfants
Voici de quelle maniere s'y est pris
M. Dufay ; il a attaché au Plancher deux
cordons de soye par les deux bouts , et
ayant posé une planche sur ces deux especes
de Boucles , il a placé un enfant de
8 à 9 ans sur cette planche, et l'a fait coucher
de son long , en approchant des
pieds de l'enfant le Tube , après l'avoir
bien frotté le visage et les mains de l'enfant
deviennent fort éléctriques , et attirent
de tres- loin les feuilles d'or. La même
chose arrive aux pieds de l'enfant lorsqu'on
approche le Tube de sa tête .
M. Dufay s'est mis ensuite lui - même
sur la planche à la place de l'enfant , et
cela lui a donné lieu de faire plusieurs
découvertes tres- singulieres , entr'autres
il prit à sa main un carton sur lequel
étoient des feuilles d'or , son autre main,
ni son visage ne les attiroient point alors ,
mais si quelque autre personne qui s'étoit
tenuë éloignée , venoit à présenter la main ,
ou un bâton au dessus de ces feuilles , elles
y voloient sur le champ.Un autre fait
1. Vol. D iiij enco2620
MERCURE DE FRANCE
•
encore plus singulier est que tandis qu'il`
étoit assis , ou couché sur la planche , et
que l'on avoit approché le Tube de ses
jambes , ou de l'une de ses mains ; si quelqu'un
venoit à passer la main auprès de
ses bras , de ses jambes , de son visage, ou
de tout son corps , on entendoit sur le
champ un petit bruit , semblable à un pétillement,
qui sortoit de son bras , ou de
sa jambe , et qui venoit frapper la main
de celui qui l'avoit approchée, ce qui causoit
même , tant à lui qu'à la personne
qui avoit approché la main , une petite
douleur semblable à la piqueure d'une
épingle faite brusquement , ou à la brulure
d'une étincelle.Ces pétillemens étoient
en effet de véritables étincelles , lorsque
l'Expérience se faisoit dans l'obscurité , et
elles arrivoient toujours lorsque c'étoit
un homme ou un animal vivant qui étoit
sur la planche ; mais il ne s'en formoit
point lorsque c'étoit un animal mort, ou
quelque autre corps inanimé, comme une
planche , un fagot , une botte de paille ,
&c. quoique ces corps contractassent
l'Electricité à peu près aussi facilement
que les corps animez.
M. Dufay ajoute encore plusieurs autres
faits curicux , indépendemment de
ceux qu'il dit avoir réservez pour les as-
1. Kol.
бел
1
DECEMBRE . 1733. 4621
semblées particulieres , et il finit par annoncer
la découverte de deux principes
nouveaux et tres- simples , qui servent à
expliquer une grande partie de tous ces
faits. Le premier est que les corps Electriques
attirent tous ceux qui ne le sont
point , et les repoussent lorsqu'ils le sont
devenus par communication; et le second
qu'il y a deuxElectricitez distinctes et tresdifférentes
l'une de l'autre , qui font des
effets entierement opposez , et qui sont la
cause des varietez , et des contrariétez apparentes
qui se trouvent dans la plupart
des Expériences de l'Electricité ; mais la
preuve et le détail de ces principes font le
sujet d'un quatriéme Mémoire , qu'il doit
lire incessamment à l'Académie.
Fermer
Résumé : MEMOIRE sur l'Electricité, lû à la derniere Assemblée publique de l'Académie Royale des Sciences.
Le mémoire de M. Dufay, présenté à l'Académie Royale des Sciences, explore les propriétés de l'électricité et les corps qu'elle affecte. Dans ce troisième mémoire, Dufay examine quels matériaux sont le plus attirés par les matières électriques et lesquels transmettent le mieux les écoulements électriques. Il réfute l'idée de M. Gray selon laquelle la couleur des corps influence leur capacité à devenir électriques, démontrant que les variations observées dépendent des ingrédients utilisés pour colorer les corps plutôt que des couleurs elles-mêmes. Dufay rapporte également des expériences sur la transmission de l'électricité à longue distance. Il a réussi à transmettre l'électricité sur une distance de 1256 pieds en utilisant une corde mouillée, dépassant ainsi les 886 pieds atteints par M. Gray. Il décrit également une expérience où un enfant, suspendu sur des cordes, devient électrique en approchant un tube frotté de ses pieds, rendant son visage et ses mains électriques. Dufay observe des phénomènes électriques singuliers, tels que des étincelles et des bruits de pétillement, lorsqu'une personne approche sa main de son corps pendant qu'il est sur une planche électrique. Ces phénomènes n'apparaissent pas avec des corps inanimés. Il conclut en annonçant la découverte de deux principes fondamentaux : les corps électriques attirent ceux qui ne le sont pas et repoussent ceux qui le sont par communication. De plus, il existe deux types d'électricité distincts et opposés. Ces principes seront détaillés dans un quatrième mémoire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
34
p. 2873-2875
RÉPONSE à la Lettre de Périgueux, sur le Systême du Bureau Typographique, inséré dans le Mercure du mois de Novembre dernier.
Début :
Je vois Monsieur, par votre Lettre, que vous serez bien-tôt au fait du Systême Typografique, [...]
Mots clefs :
Bureau typographique, Enfants, Système, Enfant, Écriture
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à la Lettre de Périgueux, sur le Systême du Bureau Typographique, inséré dans le Mercure du mois de Novembre dernier.
REPONSE à la Leure de Périgueux , sur
Le Systême du Bureau Typographique, inséré
dans le Mercure du mois de Novem
bre dernier.
J
E vois Monsieur, par votre Lettre , que vous
serez bien-tôt au fait du Systême Typogratique
, et que par le moyen de la troisiéine Clas- ,
se du Bureau que vous avez reçue il vous sera aisé
d'y faire ajouter les deux rangs de la quatrié-,
me Classe , sur tout lorsque vous aurez lû le
Tipografaire qui est dans Particle 9. du premier"
volume de la Biblioteque des enfans , page 68 .
vous trouverez , Monsieur , dans l'Ouvrage du
Systême Tipografique qu'un enfant de deux ans
nest point trop jeune pour être mis à la premiere
et à la seconde Classe du Bureau. Nous avons
II. Vol. F à
2074 MERCURE DE FRANCE
à Paris des enfans de vingt mois , amuzez utilement
par le jeu instructif des lettres , et des enfans
de deux ans qui les connoissent toutes.
Vous trouverez aussi dans le premier , dans le
second et dans le troisiéme volume les raisons
qui doivent obliger les Maîtres à faire commencer
les enfans par la lecture du latin, plutôt que
par celle du françois , et sur tout quand on ne
fait pas usage du Bureau ; car ce sistême met à
profit en même- remps l'exercice journalier en
P'une et en l'autre Langue ; Méthode heureusement
confirmée par l'expérience . Cette vérité est
démontrée dans plusieurs endroits où l'on réfute
les préjugez et la pratique erronnée de la Méthode
vulgaire , qui en garrotant , pour ainsi dire,
les enfans dans une chaise , et en leur mettant
aux mains un Livre et une Touche, pour ne pas
dire des Menottes , les menacent du fouet s'ils
détournent les yeux de dessus leur livre ; quelle
différence pour un enfant qu'on laisse marcher ,
eourir et sauter librement devant la Table de
son Bureau ?
Je croi avoir aussi démontré la bonne dénom .
mination des lettres , dans le premier volume ,
art. 10. page 77. §. 1. 2. 3. 4. 5. 6. un enfant
de 6 à 8 ans , au reste qui ne sçait pas lire , peut
et doit l'apprendre par le moyen de l'écriture ,
ainsi que je l'ai fait remarquer dans le troisiéme
volume , et il est inutile d'attendre qu'il sçathe
lire pour le mettre à l'écriture. A l'égard des
Elemens du Rudiment pratique de la Langue
latine , pourquoi ne pouira- t -on pas les mettre
sur des cartes et sur du bois , comme sur du papier
et sur du carton ? Si la matiere peut avoir
quelque préférence , le Bureau outre l'équivalent
des Livres a l'avanage de l'outil amusant et ins-
II. Vol.
tructif,
DECEMBK E. 1733. 2575
tructif , par un exercice agréable et varié que
ne peut jamais donner le livre le mieux fait . Je
vous prie , M.de vouloir bien parcourir les articles
5. 6. 7. 14. 15. du premier volume, et vous
y trouverez la réponse à toutes vos autres objec¬
tions . J'ai Phonneur d'être , &c.
AVIS. Les Personnes de Bourg en Bresse et
de Neuchatel en Suisse , qui ont fait demander
des Bureaux , pourront à présent les faire faire
chez eux à beaucoup meilleur matché qu'à Paris,
et épargner en même- temps les frais et les droite
de la voiture.
NOTA . Pour rendre plus utile au public les lettres
sur le sisteme du Bureau Tipografique , nous
nous avons jugé à propos de les communiquer a
l'Auteur, afin de les donner dans le même mois avec
·leurs réponses , plntôt que de les séparer dans deux
mois differens , lorsqu'elles seront courtes de part et
d'autre.
Le Systême du Bureau Typographique, inséré
dans le Mercure du mois de Novem
bre dernier.
J
E vois Monsieur, par votre Lettre , que vous
serez bien-tôt au fait du Systême Typogratique
, et que par le moyen de la troisiéine Clas- ,
se du Bureau que vous avez reçue il vous sera aisé
d'y faire ajouter les deux rangs de la quatrié-,
me Classe , sur tout lorsque vous aurez lû le
Tipografaire qui est dans Particle 9. du premier"
volume de la Biblioteque des enfans , page 68 .
vous trouverez , Monsieur , dans l'Ouvrage du
Systême Tipografique qu'un enfant de deux ans
nest point trop jeune pour être mis à la premiere
et à la seconde Classe du Bureau. Nous avons
II. Vol. F à
2074 MERCURE DE FRANCE
à Paris des enfans de vingt mois , amuzez utilement
par le jeu instructif des lettres , et des enfans
de deux ans qui les connoissent toutes.
Vous trouverez aussi dans le premier , dans le
second et dans le troisiéme volume les raisons
qui doivent obliger les Maîtres à faire commencer
les enfans par la lecture du latin, plutôt que
par celle du françois , et sur tout quand on ne
fait pas usage du Bureau ; car ce sistême met à
profit en même- remps l'exercice journalier en
P'une et en l'autre Langue ; Méthode heureusement
confirmée par l'expérience . Cette vérité est
démontrée dans plusieurs endroits où l'on réfute
les préjugez et la pratique erronnée de la Méthode
vulgaire , qui en garrotant , pour ainsi dire,
les enfans dans une chaise , et en leur mettant
aux mains un Livre et une Touche, pour ne pas
dire des Menottes , les menacent du fouet s'ils
détournent les yeux de dessus leur livre ; quelle
différence pour un enfant qu'on laisse marcher ,
eourir et sauter librement devant la Table de
son Bureau ?
Je croi avoir aussi démontré la bonne dénom .
mination des lettres , dans le premier volume ,
art. 10. page 77. §. 1. 2. 3. 4. 5. 6. un enfant
de 6 à 8 ans , au reste qui ne sçait pas lire , peut
et doit l'apprendre par le moyen de l'écriture ,
ainsi que je l'ai fait remarquer dans le troisiéme
volume , et il est inutile d'attendre qu'il sçathe
lire pour le mettre à l'écriture. A l'égard des
Elemens du Rudiment pratique de la Langue
latine , pourquoi ne pouira- t -on pas les mettre
sur des cartes et sur du bois , comme sur du papier
et sur du carton ? Si la matiere peut avoir
quelque préférence , le Bureau outre l'équivalent
des Livres a l'avanage de l'outil amusant et ins-
II. Vol.
tructif,
DECEMBK E. 1733. 2575
tructif , par un exercice agréable et varié que
ne peut jamais donner le livre le mieux fait . Je
vous prie , M.de vouloir bien parcourir les articles
5. 6. 7. 14. 15. du premier volume, et vous
y trouverez la réponse à toutes vos autres objec¬
tions . J'ai Phonneur d'être , &c.
AVIS. Les Personnes de Bourg en Bresse et
de Neuchatel en Suisse , qui ont fait demander
des Bureaux , pourront à présent les faire faire
chez eux à beaucoup meilleur matché qu'à Paris,
et épargner en même- temps les frais et les droite
de la voiture.
NOTA . Pour rendre plus utile au public les lettres
sur le sisteme du Bureau Tipografique , nous
nous avons jugé à propos de les communiquer a
l'Auteur, afin de les donner dans le même mois avec
·leurs réponses , plntôt que de les séparer dans deux
mois differens , lorsqu'elles seront courtes de part et
d'autre.
Fermer
Résumé : RÉPONSE à la Lettre de Périgueux, sur le Systême du Bureau Typographique, inséré dans le Mercure du mois de Novembre dernier.
L'auteur répond à une lettre de Périgueux concernant le système du Bureau Typographique, publié dans le Mercure de France de novembre. Il assure que le destinataire comprendra rapidement le système grâce à la troisième classe du Bureau Typographique et aux informations dans le 'Tipografaire' de la Bibliothèque des enfants. Il cite des exemples d'enfants de vingt mois et de deux ans apprenant les lettres grâce à ce système. L'auteur défend l'idée de commencer l'apprentissage de la lecture par le latin plutôt que par le français, surtout sans le Bureau Typographique, car ce système permet de pratiquer les deux langues simultanément. Cette méthode est appuyée par l'expérience et réfute les pratiques traditionnelles contraignantes pour les enfants. Il souligne l'importance de la bonne dénomination des lettres et suggère que les enfants de 6 à 8 ans peuvent apprendre à lire par l'écriture. L'auteur propose d'utiliser des cartes et du bois pour les éléments de la langue latine, mettant en avant les avantages du Bureau Typographique par rapport aux livres. Il invite le destinataire à consulter les articles spécifiques du premier volume pour des réponses à d'autres objections. Une note mentionne que les personnes de Bourg-en-Bresse et de Neuchâtel peuvent désormais fabriquer les Bureaux Typographiques localement pour économiser les frais de transport.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
35
p. 133-136
RÉPONSE à la Lettre de Clermont en Auvergne, sur le Systême du Bureau Typographique.
Début :
Quand il seroit vrai, M. que l'éducation des Enfans se réduiroit à faire le cours ordinaire [...]
Mots clefs :
Classes, Système du bureau typographique, Enfants, Enfant, Savoir, Article, Exercices, Cours, Première enfance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à la Lettre de Clermont en Auvergne, sur le Systême du Bureau Typographique.
REPONSE à la Lettre de Clermont
en Auvergne , sur le Systême du Burens
Typographique.
Q
Uand il seroit vrai , M. que l'éducation
des Enfans se réduiroit à faire le cours ordinaire
des Classes et à sçavoir un peu le Latin
et de Grec , il ne s'ensuivroit pas qu'il fût inutile
G iij
de
134 MERCURE DE FRANCE
commencer de bonne heure l'institution de la
premiere enfance . Je vous prie de lire dans le
premier volume de la Bibliotheque des Enfans ,
Particle premier et l'article second ; qui traitent
cette question . Les préparatifs et les dépenses
que l'on fait de bons Sujets aux Régens des basses
Classes , influent , n'en doutez pas , dans les
plus hautes , dans tous les exercices et dans toute
la vie . Ne contez - vous pour rien , M. de pouvoir
briller parmi ses Camarades , de pouvoir
remporter les premiers Prix , d'obtenir les premieres
places , et d'avoir ensuite du goût pour
tout ce que l'on fait ? Or un enfant qui aura
appris de bonne heure les élemens des Lettres par
le Systême du Bureau Typographique , cet enfant
sera plutôt en état d'acquerir ce goût , il sera
moins exposé à l'ennui et au dégoût de la plupart
des autres Ecoliers enseignez d'abord par la
Méthode ordinaire , cet enfant instruit de bonne
heure et jeune , sera en état , si les parens les
souhaitent , de doubler quelques Classes pour se
rendre encore plus fort dans tous ses exercices.
On pourra pour lors s'appliquer à bien d'autres
choses qu'à son Latin , et il n'y a point de parens
qui n'en soient bien aises.
Un Ecolier fort et diligent , trouve dans les
basses Classes le temps d'apprendre à écrire et
P'Arithmetique ; dans d'autres Classes le Dessein
le Blason et la Géographie viennent à propos
pour perfectionner l'étude de l'Histoire et de la
Chronologie , qu'on fera dans toutes les Classes ;
les Méchaniques et la Physique experimentale ,
pourront instruire et amuser les enfans, il ne s'agit
que de choisir à propos le temps et les matieres.
Dans le cours de Philosophie le moral conduic
au Droit des Gens et au Droit Public ; l'on trou-
C
20
V
E
ye
JANVIER.
135
1734.
Semaine
ve sur ces matieres et sur les interêts des Princes, >
des Textes Latins et François , propres à occuper,
à instruire et à former un jeune homme pendant
dix ans de College . Vous verrez , M. dans
le premier volume , article XIV . pag. 119.
qu'une Gazette de France , préparée par
est le meilleur Texte François que l'on puisse
donner à un jeune Seigneur. Ce Texte vivant est
le plus instructif , le plus varié et le plus agrable
que l'on puisse trouver pour la réunion et la
complication des idées philosophiques . On passe
peu à peu à la Gazette d'Hollande , au Mercure
Historique , au Mercure de France , au Journal de
Verdun , au Journal des Sçavans , et à tous les
Ouvrages périodiques , que l'on apprendra à par
courir chaque mois , afin que le jeune homme, se
fortifiant peu à peu sur cet exercice , se mette on
état d'en tirer avantage pour toute sa vie . Il est
vrai que puur lors en élevant les enfans on leur
donneroit les premieres notions des Arts et des
Sciences et vous convenez , M. en ce cas là de
toute la bonté du Systême Typographique. Vous
pourrez voir plus au long dans l'article XI. du
premier vol . p . 91. le détail des avantages du
Systême Typographique , vous y trouverez N°.
38. que l'enfant du Bureau Typographique est
mis en état d'aller plutôt et plus sçavant au College
, et parconsequent d'entrer plutôt à l'Académie
pour y faire tous ses exercices ; avantage
considerable pour la jeunesse destinée et appellée
au noble et glorieux métier des Armes. Ce seul
motifpourra déterminer les gens de guerre en fa
veur du nouveau Systême. J'ajoûterai que si les
Ecoles , comme vous le dites , ne visent proprement
.qu'au Latin , et qu'on néglige quasi tout le
reste dans les meilleurs Colleges , on ne doit pas
G iiij être
136 MERCURE DE FRANCE
être surpris de trouver si peu de science et de sçavoir
dans le grand nombre des Etudians , mais à
qui en est la faute ? N'est - ce pas le préjugé de la
Méthode vulgaire qui cause ce malheur ? Il seroit
donc mieux de faire étudier un peu plus les,
choses en faisant étudier les mois , et nous sommes
encore d'accord là - dessus .
A l'égard des Princes et des grands Seigneurs ,
on peut dire qu'ils sentent aujourd'hui plus que
jamais , l'importance de la premieré éducation .
L'esprit méthodique et philosophique a ses Partisans
à la Cour et à la Ville , l'on n'attend plus
l'âge de sept ans pour apprendre aux jeunes Princes
les premiers élemens des Lettres et de l'Histoire
. Il reste au surplus une question importante
à examiner , sçavoir si le choix d'un Précep
teur pour la premiere enfance jusqu'à l'âge de
à 14. 15. ans, est de plus grande importance que
le choix d'un Gouverneur pour unjeune homme
de Is. à 20. ans ; je vous prie d'agréer que ce
soit pour une autre fois, et de me croire avec, & c.
en Auvergne , sur le Systême du Burens
Typographique.
Q
Uand il seroit vrai , M. que l'éducation
des Enfans se réduiroit à faire le cours ordinaire
des Classes et à sçavoir un peu le Latin
et de Grec , il ne s'ensuivroit pas qu'il fût inutile
G iij
de
134 MERCURE DE FRANCE
commencer de bonne heure l'institution de la
premiere enfance . Je vous prie de lire dans le
premier volume de la Bibliotheque des Enfans ,
Particle premier et l'article second ; qui traitent
cette question . Les préparatifs et les dépenses
que l'on fait de bons Sujets aux Régens des basses
Classes , influent , n'en doutez pas , dans les
plus hautes , dans tous les exercices et dans toute
la vie . Ne contez - vous pour rien , M. de pouvoir
briller parmi ses Camarades , de pouvoir
remporter les premiers Prix , d'obtenir les premieres
places , et d'avoir ensuite du goût pour
tout ce que l'on fait ? Or un enfant qui aura
appris de bonne heure les élemens des Lettres par
le Systême du Bureau Typographique , cet enfant
sera plutôt en état d'acquerir ce goût , il sera
moins exposé à l'ennui et au dégoût de la plupart
des autres Ecoliers enseignez d'abord par la
Méthode ordinaire , cet enfant instruit de bonne
heure et jeune , sera en état , si les parens les
souhaitent , de doubler quelques Classes pour se
rendre encore plus fort dans tous ses exercices.
On pourra pour lors s'appliquer à bien d'autres
choses qu'à son Latin , et il n'y a point de parens
qui n'en soient bien aises.
Un Ecolier fort et diligent , trouve dans les
basses Classes le temps d'apprendre à écrire et
P'Arithmetique ; dans d'autres Classes le Dessein
le Blason et la Géographie viennent à propos
pour perfectionner l'étude de l'Histoire et de la
Chronologie , qu'on fera dans toutes les Classes ;
les Méchaniques et la Physique experimentale ,
pourront instruire et amuser les enfans, il ne s'agit
que de choisir à propos le temps et les matieres.
Dans le cours de Philosophie le moral conduic
au Droit des Gens et au Droit Public ; l'on trou-
C
20
V
E
ye
JANVIER.
135
1734.
Semaine
ve sur ces matieres et sur les interêts des Princes, >
des Textes Latins et François , propres à occuper,
à instruire et à former un jeune homme pendant
dix ans de College . Vous verrez , M. dans
le premier volume , article XIV . pag. 119.
qu'une Gazette de France , préparée par
est le meilleur Texte François que l'on puisse
donner à un jeune Seigneur. Ce Texte vivant est
le plus instructif , le plus varié et le plus agrable
que l'on puisse trouver pour la réunion et la
complication des idées philosophiques . On passe
peu à peu à la Gazette d'Hollande , au Mercure
Historique , au Mercure de France , au Journal de
Verdun , au Journal des Sçavans , et à tous les
Ouvrages périodiques , que l'on apprendra à par
courir chaque mois , afin que le jeune homme, se
fortifiant peu à peu sur cet exercice , se mette on
état d'en tirer avantage pour toute sa vie . Il est
vrai que puur lors en élevant les enfans on leur
donneroit les premieres notions des Arts et des
Sciences et vous convenez , M. en ce cas là de
toute la bonté du Systême Typographique. Vous
pourrez voir plus au long dans l'article XI. du
premier vol . p . 91. le détail des avantages du
Systême Typographique , vous y trouverez N°.
38. que l'enfant du Bureau Typographique est
mis en état d'aller plutôt et plus sçavant au College
, et parconsequent d'entrer plutôt à l'Académie
pour y faire tous ses exercices ; avantage
considerable pour la jeunesse destinée et appellée
au noble et glorieux métier des Armes. Ce seul
motifpourra déterminer les gens de guerre en fa
veur du nouveau Systême. J'ajoûterai que si les
Ecoles , comme vous le dites , ne visent proprement
.qu'au Latin , et qu'on néglige quasi tout le
reste dans les meilleurs Colleges , on ne doit pas
G iiij être
136 MERCURE DE FRANCE
être surpris de trouver si peu de science et de sçavoir
dans le grand nombre des Etudians , mais à
qui en est la faute ? N'est - ce pas le préjugé de la
Méthode vulgaire qui cause ce malheur ? Il seroit
donc mieux de faire étudier un peu plus les,
choses en faisant étudier les mois , et nous sommes
encore d'accord là - dessus .
A l'égard des Princes et des grands Seigneurs ,
on peut dire qu'ils sentent aujourd'hui plus que
jamais , l'importance de la premieré éducation .
L'esprit méthodique et philosophique a ses Partisans
à la Cour et à la Ville , l'on n'attend plus
l'âge de sept ans pour apprendre aux jeunes Princes
les premiers élemens des Lettres et de l'Histoire
. Il reste au surplus une question importante
à examiner , sçavoir si le choix d'un Précep
teur pour la premiere enfance jusqu'à l'âge de
à 14. 15. ans, est de plus grande importance que
le choix d'un Gouverneur pour unjeune homme
de Is. à 20. ans ; je vous prie d'agréer que ce
soit pour une autre fois, et de me croire avec, & c.
Fermer
Résumé : RÉPONSE à la Lettre de Clermont en Auvergne, sur le Systême du Bureau Typographique.
Le texte est une réponse à une lettre discutant de l'éducation des enfants et de l'utilité du système du Bureau Typographique. L'auteur affirme que l'éducation des enfants ne doit pas se limiter à l'apprentissage du latin et du grec, mais doit commencer dès le plus jeune âge. Il recommande de consulter la 'Bibliothèque des Enfants' pour des arguments détaillés. Les préparatifs et les dépenses pour les régents des classes inférieures influencent les performances ultérieures des élèves. L'auteur souligne que les enfants instruits tôt par le système typographique acquièrent un goût pour l'apprentissage, évitent l'ennui, et peuvent doubler des classes pour progresser plus rapidement. Un écolier diligent peut ainsi apprendre à écrire, l'arithmétique, le dessin, la géographie, les mécaniques, et la physique expérimentale, en fonction des classes. Dans le cours de philosophie, les matières morales conduisent au droit des gens et au droit public. L'auteur suggère d'utiliser des textes latins et français, comme la Gazette de France, pour instruire et former les jeunes pendant dix ans de collège. Il passe ensuite à d'autres journaux et ouvrages périodiques pour renforcer les compétences des élèves. L'auteur conclut que le système typographique permet aux enfants d'entrer plus tôt à l'Académie et de se préparer au métier des armes. Il critique la méthode vulgaire qui néglige les sciences et les arts, et note que les princes et grands seigneurs reconnaissent aujourd'hui l'importance de la première éducation. Une question importante reste à examiner : l'importance du choix d'un précepteur pour la première enfance par rapport à celle d'un gouverneur pour un jeune homme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
36
p. 351-365
LETTRE écrite de Brest, contenant l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
Début :
Un de mes amis revenu l'année passée de la Chine m'a fait voir une singularité [...]
Mots clefs :
Tragédie chinoise, Médecin, Orphelin, Fils, Tchao-Chi-cou, Mort, Chinois, Princesse, Enfant, Jeune, Tragédie, Histoire, Théâtre, Ministre, Action
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite de Brest, contenant l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
LETTRE écrite de Brest contenant
l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
Un de mes amis revenu l'année passée
de la Chine m'a fait voir une singula-
G vj
rité
352 MERCURE DE FRANCE
rité Littéraire que je me fais un plaisir de
vous annoncer. C'est la Traduction d'une
Tragédie Chinoise. L'Ouvrage en doit être
envoyé à Paris ; si l'idée generale que
vous en prendrez dans l'Extrait que je
vous envoye pique votre curiosité , il
vous sera facile de voir l'Ouvrage entier,
qui doit être remis à M.....
Le Traducteur avertit dans une Préface
que les Tragédies Chinoises ne sont
assujetties à aucune des Regles de nôtre
Théatre moderne , celle des trois unitez
y est absolument inconnue et une Tragédie
Chinoise est proprement une Histoire
mise en Dialogue , dont les différentes
parties sont autant de Scenes détachées
, entre lesquelles il n'y a d'autre
liaison que celle qu'ont entr'elles les diverses
actions particulieres qui forment
la suite de cette Histoire.
Le Lieu change le plus souvent d'une
Scene à l'autre , mais de même que l'Acteur
en se montrant la premiere fois à
soin de dire , je suis un tel , et je viens
telle chose ; de même aussi en
pour
changeant de lieu il a soin d'avertir qu'il
est en un tel endroit, et que c'est là mêine
que va se passer l'action.
> Il en est de même du tems lorsque
l'intervalle d'une Scene à l'autre est un
peu
FEVRIER. 1734. 353
peu considérable,l'Acteur ne manque pas
de le dire et d'ajoûter que depuis un tel
Evenement il s'est écoulé tant de tems .
,
Vous voyez par-là , Monsieur , que
ces Tragédies ont du moins le mérite de
la clarté et que le violement de nos
regles ne cause aucun embarras à l'imagination
des Spectateurs. Les Piéces
Espagnoles , Italiennes , Angloises et
même les Piéces Françoises du commencement
du dernier siécle n'étoient pas
plus régulieres que celle des Chinois ;
mais le violement de la Regle des unitez
, y jettoit une obscurité bien plus
grande,parce que le Spectateur ne sçavoit
jamais dans quel tems et dans quel lieu
il s'étoit transporté, qu'après avoir entendu
une partie de la Scene ; l'embarras
étoit peut être encore plus grand dans
quelques unes de nos Piéces où l'on
cache l'inobservation de l'unité de tems
et de l'unité de lieu au dépens de la vraisemblance
et de la bienséance , comme
dans Cinna.
Il ne paroît pas beaucoup d'art dans
la maniere dont s'annoncent les Personnages
Chinois dans la Piéce que j'ai lûë
mais je ne doute pas que d'autres Piéces
n'en montrent davantage . Si quelqu'un
des Missionnaires Européens vouloit faire
sur
354 MERCURE DE FRANCE
sur le Théatre Chinois , ce que le R. P.
Brumoi a fait sur le Theatre des Grecs ,
nous en donner une Histoire ou une
Notice , je ne doute pas que son Ouvrage
ne fut bien reçu ; et à juger des
Tragédies Chinoises par le caractere general
de cette Nation , et par le ton de
celle-ci , je suis persuadé que l'on y verroit
bien d'autres exemples de vertu et de
courage, que dans les Tragédies Grecques
où la véritable vertu est presque inconnuë
; ou le courage est une passion et
une passion turbulente qui offusque la
raison et bannit la tranquillité de l'Ame ;
où l'orgueil et l'amour de la gloire bien
plus que l'attachement au devoir sont la
Source des grandes actions et où les
crimes ne se punissent presque jamais
que par d'autres crimes .
La Déclamation Chinoise , à ce que
nous apprend le Traducteur , est souvent
entremêlée de chant. Le même Personnage
interrompant sa Déclamation
par quelques paroles chantées, et plaçant
de même au milieu d'une suite de paroles
chantées , quelques paroles simplement
déclamées. Il faudroir avoir les
oreilles bien faites à l'harmonie de la
prononciation Chinoise pour juger de
l'effet que doit produire ce mélange. Il ,
n'est
FEVRIER 1734 359
n'est pas peut être plus ridicule que cette
Déclamation empoulée , ou ce Chant
Tragique , dont les grands Acteurs que
* nous avons perdu depuis peu , ont tenté
inutilement de délivrer nôtre Theatre.
A juger de la Déclamation Chinoise
par l'idée que les Relations nous donnent
de leur prononciation , elle doit être
pour le Chant , ce que le Récitatif de
nos Opéra est pour les grands Airs . La
comparaison est d'autant plus juste que
c'est principalement pour exprimer quetque
sentiment plus vifou quelque mouvement
plus animé que les Acteurs
Chinois ont recours au Chant.
Après ce Préambule je viens à la Tragédie
même qui y a donné occasion . Elle
est intitulée l'Orphelin de sa Maison
THEAO , et il s'agit des Avantures de
cet Enfant depuis sa naissance jusqu'à-ce
qu'il eût vangé ses Parens . Ainsi l'Action
de la Piéce dure environ 20 ans.
Sous le Regne de Cing Cong , Empe.
reur de la Dynastie des Tsine , Tou ngan
Con , Ministre de la Guerre et Theao
Tune , Ministre de la Justice et des Finances
partageoient entr'eux deux le
Gouvernement. Tou ngan Cou , jaloux
du crédit de son Rival , après avoir tenté
différentes voyes pour le faire périr, vint
enfin
356 MERCURE DE FRAN CE
enfin à bout de le rendre suspect à l'Empereur.
Ce Prince persuadé des crimes de
Tehao Tune qui avoit pris la fuite , signa
un ordre pour faire mourir la famille
et les Domestiques de ce Ministre au
nombre de trois cent personnes . Tehaoso ,
Fils du Ministre disgracié , er gendre de
l'Empereur , fut le seul épargné en considération
de son alliance avec la famille
Royale ; Tou ngan Cou , croyant sa vengeance
imparfaite tant qu'il resteroit
quelqu'un de cette Maison , supposa un
ordre de l'Empereur à Tehaoso de se
donner la mort, et le lui envoya porter
avec le fer , le poison et le cordeau , lui
laissant le choix de son supplice. Cette
espece d'Argument de la Pièce est dans
un long Monologue par lequel Ngan
Cou ouvre le Theatre.
Dans la Scene suivante Tehaoso paroît
avec son Epouse , et comme il est per--
suadé qu'on ne l'épargnera pas encore
longtems , il lui donne par avance ses
derniers ordres ; lui recommande le fruit
dont elle est enceinte et veut , qu'il soit
nommé l'Orphelin de Tehao, au cas que
cc soit un Garçon , et qu'il soit élevé
pour être le vengeur de sa famille . Dans
ce moment on apporte l'ordre de l'Empereur
; Tehaoso le reçoit à genoux ,
choiFEVRIER.
1734. 357
choisit le poignard et se frappe après
avoir renouvellé ses derniers ordres .
La Princesse est enfermée dans son Palais
pour être gardée exactement jusqu'à
ses couches . L'introduction au Prologue
nommé Sié tscè , finit - là . Il y a ensuite
cinq Sections ou divisions tchè , que l'on
peut nommer Actes à nôtre maniere.
On apprend dans la premiere partie à
Tougnen Cou , que la Princesse femme
de Tehaoso , est accouchée d'un fils et
qu'elle l'a nommé l'Orphelin de Tehao .
La haine de Ngan Cou , s'irrite à cette
nouvelle ; il jure la mort de cet Enfant ,
et donne des ordres pour redoubler la
garde du Palais de cette Princesse.
Dans la Scene suivante cette Princesse
paroît avec son fils dans ses bras ; elle
déplore ses propres malheurs , ceux de
toute sa Maison : la mort cruelle de son
Mari, le péril auquel son fils est exposé ,
dit qu'elle a envoyé chercher le Médecin
Tehing ing, le seul des 300 Domestiques
de la Maison de son Beau- pere , qui ait
échapé au carnage ; qu'elle connoît sa
vertu , son courage , son affection pour
la Maison Tehao et qu'il est le seul qui
puisse sauver les restes infortunez de
cette Maison.
Tehing ing , arrive dans l'équipage
d'un
358 MERCURE DE FRANCE :
d'un Médecin Chinois , portant avec lui
sa Cassette aux Remedes pendue à son
col . La Princesse lui propose d'emporter
le jeune Tehao , et de se charger du soin
de le cacher. Tehing ing représente à la
Princesse les difficultez et le péril d'une
telle entreprise elle se jette à ses pieds;
Tehing ing la releve , lui proteste qu'il
est prêt à tout entreprendre pour elle ;
mais continue- t-il , si je sauve mon
jeune Maître , comment poutrez - vous
cacher cette action au Tyran ? il vous
arrachera ce secret ; nous périrons moi
et ma famille , et nous périrons sans
sauver vôtre Fils. Tehing ing , dir la
Princesse , ne craignez rien de ma foiblesse
; partez avec mon fils ; son pere
est mort sous le Couteau , c'en est fait,
sa Mere va rejoindre son Epoux , elle va
mourir. En achevant ces mots ; la Prin
cesse qui a détaché sa ceinture , la passe
dans son col et s'étrangle .
Tehing-ing pénétré d'un Spectacle si
touchant prend l'Enfant et le cache
dans son coffre , le couvre de quelques
hardes et l'emporte. Il est arrêté par
Han Koné , Mandarin d'Armes qui garde
les portes du Palais par ordre de Toungan
Cou. Han Koué doit le commencement
de sa fortune à Tebao tune , et
comme
FEVRIER. 1734- 359
, comme il aime la vertu c'est à regret
qu'il obéït à Ngan Cou , dont il déteste
les crimes ; le Mandarin soupçonne bientôt
à l'air inquiet et embarassé du Médecin
, ce qu'il vient de faire , fait retirer
ses Soldats , ouvre le coffre , apperçoit
l'enfant , est attendri à sa vûë , promet
à Tehing de ne le point dénoncer
lui ordonne de l'emporter et de se retirer.
Le Médecin sort et revient se jetter
aux pieds de Han Koué comme s'il eût
craint que tout cela ne fut un piége qu'on
lui tendit ; cette manoeuvre se répete
plusieurs fois Han Koué , reproche à
Tehing ing cette méfiance , si tu n'as pas
le courage d'exposer ta vie , lui dit- il ,
pourquoi t'es- tu engagé dans cette entreprise
? rassures- toi , ajoute-t-il , tų
n'auras rien à craindre de ma part , en
disant ces mots , Han Koué se frappe de
son poignard et tombe mort. Tehing emporte
l'Enfant , et sort en nommant le
lieu qu'il a choisi pour sa retraite.
Vous serez sans doute un peu blessé
Monsieur , de la brusque résolution que
le pauvre Han Koué prend assez legerement
de sortir de la vie pour ôter toute
inquiétude au Médecin ; c'est même- là
une répetition de ce qu'a fait la Princesse.
Il est vrai que ces deux Personnages auroient
360 MERCURE DE FRANCE
roient embarassé dans la suite de la Piéce,
mais la façon de s'en défaire me semble
un peu singuliere apparemment que
. les Chinois, malgré le peu d'opinion que
nous avons de leur bravoure , ne regardent
pas la mort avec crainte et qu'ils
croyent au moins spéculativement qu'il
n'est pas nécessaire d'avoir des raisons
bien fortes pour se la donner. Leur
Histoire confirme cette opinion
crois d'ailleurs que l'on peut juger du
caractere et des opinions d'une Nation
du moins jusqu'à un certain point , par
ses Piéces de Theatre.
و etje
Dans la Division suivante , on apprend
à Tou- ngan Cou , ce qui vient d'arriver ;
il est saisi de fureur et il forme le dessein
de
supposer un nouvel Ordre du Roy
pour se faire apporter tous les Enfans
âgez de six mois , résolu de les poignar
der tous, pour envelopper dans le Massacre
general l'Orphelin de Tehao. Je passe
Monsieur le détail des Scenes difficiles
à abréger et qui ne servent à rien pour
arriver à la quatrième Scene de cette
Section .
Le Médecin Tehing qui a pris la résolution
d'aller chercher un azile pour le
jeune Tehao auprès de Kong Lun , ancien
Ministre, ennemi de Tou -ngan Kou
et
1
FEVRIER 1734. 361
et ami de Tehao - tune , retiré à la Campagne.
Il arrive chez ce vicillard , lui découvre
son secret , et lui remet entre les mains
l'Orphelin de Tehao , et lui apprend la
Loy portée contre tous les Enfans du
Royaume , après quoi il lui déclare qu'il
est résolu de reconnoître les obligations.
qu'il a à ceux de la maison de Theao
et de sauver les jours de tous ces infortunez
condamnez à la mort par l'Arrêt
de Ngan- Kou. J'ai un Fils du même âge
que le jeune Prince , ajoute- t- il , je vais
emporter chez moi ses vêtemens , j'en
couvrirai mon Fils , vous irez me dénoncer
au Tyran comme le dépositaire et
le gardien de l'Orphelin de Tehao ;
j'avouerai touts on prendra mon Fils
pour cet Orphelin , nous mourrons lui
et moi et vous éleverez ce cher Enfant
que je vous confie ; vous l'instruirez de
son sort , et vous l'aiderez à venger
mort de ses Parens .
la
Cong - Lun répond à cela en demandant
à ce Médecin quel âge il a , et il répond
qu'il a 45 ans . Vous avez 45 ans , dit
Cong- Lun ? Il faut attendre au moins
20 ans avant que cet Enfant puisse connoître
son sort et venger sa famille , vous
aurez alors 65 ans , moi j'en aurai alors"
3.
90,
352 MERCURE DE FRANCE
90 , et quand même je pourrois vivre
jusques- là , de quel secours lui serois - je ?
Croyez moi , portez chez vous ce jeune
Orphelin , mettez- le à la place de vôtre
fils ? et puisque vous voulez bien sacrifier
ce ls , apportez - le ici , et m'allez
accuser au Tyran ? il viendra me chercher
, nous périrons vôtre fils et moi
mais vous sauverez l'Orphelin ; allez ?
ce projet est plus sage que le vôtre.
Le Médecin ne se rend qu'après avoir
employé les discours les plus pressans
pour détourner Cong Lun de son dessein ,
et l'on voit que c'est à regret qu'il consent
à sauver ses jours aux dépens de
ceux de ce Vieillard . Une chose qui mérite
d'être remarquée dans cette Scene
c'est la tranquillité avec laquelle ces deux
Hommes déliberent sur le choix de celui
qui doit s'immoler ; l'utilité dont ils
peuvent être à l'Orphelin de Theao , est
la seule chose qu'ils ayent en vûë. Je ne
crois pas que l'imagination puisse aller
au delà, pour donner une idée de l'extrê
me fermeté et de l'extrême courage .
Dans la troisiéme Division le Médecin
va dénoncer Cong- Lun à Tou ngan Cou ;
celui - ci paroît douter de la verité de la
dénonciation , et lui demande les motifs
' qui l'ont porté à la faire. Le Méd.cin
réFEVRIER.
1734. 363
répond que c'est pour sauver les jours
de son propre Fils et ceux de tous les
Enfans condamnez à périr. Ngan Cou le
conduit avec lui chez Cong- Lun. On interroge
celui - ci , on lui confronte le Dénonciateur
, et je ne sçai sur quel fondement
Ngan Cou soupçonnant la bonne
foi du Médecin , et croyant qu'il y a
quelque intelligence entre lui et Cong-
Lun , oblige ce Médecin de lui donner
la Bastonnade ; cette Scene qui ne seroit
guere de notre gout , m'a paru au fond
assez mal imaginée. L'Auteur Chinois a
crû , sans doute , rendre la situation de
Cong Lun plus interessante ; mais il n'a
pas pensé qu'en voulant outrer le Grand,
on tombe dans le Gigantesque , lequel est
toujours voisin du Puerile .
CetteScene est interrompue par l'arrivée
d'un Soldat qui apporte le fils du Médecin
, qu'on prend pour l'Orphelin de
Tehao. Ngan Cou à cette vûë s'abandonne
à la joye et poignarde cette Enfant
aux yeux du Médecin et de Cong - Lun .
Celui- ci après lui avoir reproché tous ses
crimes et déploré la mort du prétendu
Orphelin se précipite du haut d'une Terrasse
et se tuë.
Ngan Cou prend chez lui le Médecin
avec le véritable Orphelin de Tehao,
qu'il
364 MERCURE DE FRANCE
qu'il croit son Fils , et déclare qu'il veut
le combler de biens , et même adopter
le Fils , parce qu'il n'a plus d'espérance
d'en avoir. C'est-là où finit la troisiéme
Section.
L'intervalle de la troisième à la quatriéme
Section , est supposé de 20 ans
entiers , comme ledit Ngan Cou , dans
la Scene qui commence cette Section .
Ce Ministre déclare que prêt à s'emparer
du Trône et à faire périr le Roy , il
va associer ce jeune Homme à son entreprise
.
Dans la Scene suivante le Médecin Tehing
, paroît un Rouleau à la main , sur
lequel il a fait dépeindre son Histoire
et celle de l'Orphelin . Il veut instruire
l'Orphelin de son sort ; mais pour s'assurer
de ses sentimens il est résolu d'essaïer
l'impression que fera sur lui la vuë de
ces Tableaux et le récit des Evénemens
qu'ils représentent. Cette idée m'a paru
ingenieuse , et malgré le défaut de la
repétition des choses déja connues , qui
se trouve dans la maniere dont cela est
exécuté , je vous avoie que cette Scene
m'a attaché à la Lecture , par la gradation
des sentimens qui s'excitent dans
l'ame du jeune homme , en écoutant une
Histoire à laquelle il croit n'avoir aucun
interêt. Cette
FEVRIER. 1734. 365
Cette Scene occupe toute la quatriéme
Section. La cinquième contient le dénoüement
ou la maniere dont l'Orphe-
"lin de Tebao se découvre au Roy , qui
donne des ordres pour arrêter et punir
Tou- Ngan Cou. L'Action du Médecin est
la même dans cette Tragédie que celle
de Leontine dans celle d'Heraclide . Les
Chinois ont mis en cette Action ce que
Corneille a mis en récit.
Voilà , M. la singularité que je vous
avois promise , mandez - moi ce que vous
et vos amis penseront de cette Tragédie
Chinoise , et si le plaisir qu'elle m'a fait
n'a pas sa source dans la disposition qui
nous porte presque toujours à admirer
les choses extrémement éloignées de nous,
soit par la distance des tems
soit par
celle des lieux. Je suis & c.
l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
Un de mes amis revenu l'année passée
de la Chine m'a fait voir une singula-
G vj
rité
352 MERCURE DE FRANCE
rité Littéraire que je me fais un plaisir de
vous annoncer. C'est la Traduction d'une
Tragédie Chinoise. L'Ouvrage en doit être
envoyé à Paris ; si l'idée generale que
vous en prendrez dans l'Extrait que je
vous envoye pique votre curiosité , il
vous sera facile de voir l'Ouvrage entier,
qui doit être remis à M.....
Le Traducteur avertit dans une Préface
que les Tragédies Chinoises ne sont
assujetties à aucune des Regles de nôtre
Théatre moderne , celle des trois unitez
y est absolument inconnue et une Tragédie
Chinoise est proprement une Histoire
mise en Dialogue , dont les différentes
parties sont autant de Scenes détachées
, entre lesquelles il n'y a d'autre
liaison que celle qu'ont entr'elles les diverses
actions particulieres qui forment
la suite de cette Histoire.
Le Lieu change le plus souvent d'une
Scene à l'autre , mais de même que l'Acteur
en se montrant la premiere fois à
soin de dire , je suis un tel , et je viens
telle chose ; de même aussi en
pour
changeant de lieu il a soin d'avertir qu'il
est en un tel endroit, et que c'est là mêine
que va se passer l'action.
> Il en est de même du tems lorsque
l'intervalle d'une Scene à l'autre est un
peu
FEVRIER. 1734. 353
peu considérable,l'Acteur ne manque pas
de le dire et d'ajoûter que depuis un tel
Evenement il s'est écoulé tant de tems .
,
Vous voyez par-là , Monsieur , que
ces Tragédies ont du moins le mérite de
la clarté et que le violement de nos
regles ne cause aucun embarras à l'imagination
des Spectateurs. Les Piéces
Espagnoles , Italiennes , Angloises et
même les Piéces Françoises du commencement
du dernier siécle n'étoient pas
plus régulieres que celle des Chinois ;
mais le violement de la Regle des unitez
, y jettoit une obscurité bien plus
grande,parce que le Spectateur ne sçavoit
jamais dans quel tems et dans quel lieu
il s'étoit transporté, qu'après avoir entendu
une partie de la Scene ; l'embarras
étoit peut être encore plus grand dans
quelques unes de nos Piéces où l'on
cache l'inobservation de l'unité de tems
et de l'unité de lieu au dépens de la vraisemblance
et de la bienséance , comme
dans Cinna.
Il ne paroît pas beaucoup d'art dans
la maniere dont s'annoncent les Personnages
Chinois dans la Piéce que j'ai lûë
mais je ne doute pas que d'autres Piéces
n'en montrent davantage . Si quelqu'un
des Missionnaires Européens vouloit faire
sur
354 MERCURE DE FRANCE
sur le Théatre Chinois , ce que le R. P.
Brumoi a fait sur le Theatre des Grecs ,
nous en donner une Histoire ou une
Notice , je ne doute pas que son Ouvrage
ne fut bien reçu ; et à juger des
Tragédies Chinoises par le caractere general
de cette Nation , et par le ton de
celle-ci , je suis persuadé que l'on y verroit
bien d'autres exemples de vertu et de
courage, que dans les Tragédies Grecques
où la véritable vertu est presque inconnuë
; ou le courage est une passion et
une passion turbulente qui offusque la
raison et bannit la tranquillité de l'Ame ;
où l'orgueil et l'amour de la gloire bien
plus que l'attachement au devoir sont la
Source des grandes actions et où les
crimes ne se punissent presque jamais
que par d'autres crimes .
La Déclamation Chinoise , à ce que
nous apprend le Traducteur , est souvent
entremêlée de chant. Le même Personnage
interrompant sa Déclamation
par quelques paroles chantées, et plaçant
de même au milieu d'une suite de paroles
chantées , quelques paroles simplement
déclamées. Il faudroir avoir les
oreilles bien faites à l'harmonie de la
prononciation Chinoise pour juger de
l'effet que doit produire ce mélange. Il ,
n'est
FEVRIER 1734 359
n'est pas peut être plus ridicule que cette
Déclamation empoulée , ou ce Chant
Tragique , dont les grands Acteurs que
* nous avons perdu depuis peu , ont tenté
inutilement de délivrer nôtre Theatre.
A juger de la Déclamation Chinoise
par l'idée que les Relations nous donnent
de leur prononciation , elle doit être
pour le Chant , ce que le Récitatif de
nos Opéra est pour les grands Airs . La
comparaison est d'autant plus juste que
c'est principalement pour exprimer quetque
sentiment plus vifou quelque mouvement
plus animé que les Acteurs
Chinois ont recours au Chant.
Après ce Préambule je viens à la Tragédie
même qui y a donné occasion . Elle
est intitulée l'Orphelin de sa Maison
THEAO , et il s'agit des Avantures de
cet Enfant depuis sa naissance jusqu'à-ce
qu'il eût vangé ses Parens . Ainsi l'Action
de la Piéce dure environ 20 ans.
Sous le Regne de Cing Cong , Empe.
reur de la Dynastie des Tsine , Tou ngan
Con , Ministre de la Guerre et Theao
Tune , Ministre de la Justice et des Finances
partageoient entr'eux deux le
Gouvernement. Tou ngan Cou , jaloux
du crédit de son Rival , après avoir tenté
différentes voyes pour le faire périr, vint
enfin
356 MERCURE DE FRAN CE
enfin à bout de le rendre suspect à l'Empereur.
Ce Prince persuadé des crimes de
Tehao Tune qui avoit pris la fuite , signa
un ordre pour faire mourir la famille
et les Domestiques de ce Ministre au
nombre de trois cent personnes . Tehaoso ,
Fils du Ministre disgracié , er gendre de
l'Empereur , fut le seul épargné en considération
de son alliance avec la famille
Royale ; Tou ngan Cou , croyant sa vengeance
imparfaite tant qu'il resteroit
quelqu'un de cette Maison , supposa un
ordre de l'Empereur à Tehaoso de se
donner la mort, et le lui envoya porter
avec le fer , le poison et le cordeau , lui
laissant le choix de son supplice. Cette
espece d'Argument de la Pièce est dans
un long Monologue par lequel Ngan
Cou ouvre le Theatre.
Dans la Scene suivante Tehaoso paroît
avec son Epouse , et comme il est per--
suadé qu'on ne l'épargnera pas encore
longtems , il lui donne par avance ses
derniers ordres ; lui recommande le fruit
dont elle est enceinte et veut , qu'il soit
nommé l'Orphelin de Tehao, au cas que
cc soit un Garçon , et qu'il soit élevé
pour être le vengeur de sa famille . Dans
ce moment on apporte l'ordre de l'Empereur
; Tehaoso le reçoit à genoux ,
choiFEVRIER.
1734. 357
choisit le poignard et se frappe après
avoir renouvellé ses derniers ordres .
La Princesse est enfermée dans son Palais
pour être gardée exactement jusqu'à
ses couches . L'introduction au Prologue
nommé Sié tscè , finit - là . Il y a ensuite
cinq Sections ou divisions tchè , que l'on
peut nommer Actes à nôtre maniere.
On apprend dans la premiere partie à
Tougnen Cou , que la Princesse femme
de Tehaoso , est accouchée d'un fils et
qu'elle l'a nommé l'Orphelin de Tehao .
La haine de Ngan Cou , s'irrite à cette
nouvelle ; il jure la mort de cet Enfant ,
et donne des ordres pour redoubler la
garde du Palais de cette Princesse.
Dans la Scene suivante cette Princesse
paroît avec son fils dans ses bras ; elle
déplore ses propres malheurs , ceux de
toute sa Maison : la mort cruelle de son
Mari, le péril auquel son fils est exposé ,
dit qu'elle a envoyé chercher le Médecin
Tehing ing, le seul des 300 Domestiques
de la Maison de son Beau- pere , qui ait
échapé au carnage ; qu'elle connoît sa
vertu , son courage , son affection pour
la Maison Tehao et qu'il est le seul qui
puisse sauver les restes infortunez de
cette Maison.
Tehing ing , arrive dans l'équipage
d'un
358 MERCURE DE FRANCE :
d'un Médecin Chinois , portant avec lui
sa Cassette aux Remedes pendue à son
col . La Princesse lui propose d'emporter
le jeune Tehao , et de se charger du soin
de le cacher. Tehing ing représente à la
Princesse les difficultez et le péril d'une
telle entreprise elle se jette à ses pieds;
Tehing ing la releve , lui proteste qu'il
est prêt à tout entreprendre pour elle ;
mais continue- t-il , si je sauve mon
jeune Maître , comment poutrez - vous
cacher cette action au Tyran ? il vous
arrachera ce secret ; nous périrons moi
et ma famille , et nous périrons sans
sauver vôtre Fils. Tehing ing , dir la
Princesse , ne craignez rien de ma foiblesse
; partez avec mon fils ; son pere
est mort sous le Couteau , c'en est fait,
sa Mere va rejoindre son Epoux , elle va
mourir. En achevant ces mots ; la Prin
cesse qui a détaché sa ceinture , la passe
dans son col et s'étrangle .
Tehing-ing pénétré d'un Spectacle si
touchant prend l'Enfant et le cache
dans son coffre , le couvre de quelques
hardes et l'emporte. Il est arrêté par
Han Koné , Mandarin d'Armes qui garde
les portes du Palais par ordre de Toungan
Cou. Han Koué doit le commencement
de sa fortune à Tebao tune , et
comme
FEVRIER. 1734- 359
, comme il aime la vertu c'est à regret
qu'il obéït à Ngan Cou , dont il déteste
les crimes ; le Mandarin soupçonne bientôt
à l'air inquiet et embarassé du Médecin
, ce qu'il vient de faire , fait retirer
ses Soldats , ouvre le coffre , apperçoit
l'enfant , est attendri à sa vûë , promet
à Tehing de ne le point dénoncer
lui ordonne de l'emporter et de se retirer.
Le Médecin sort et revient se jetter
aux pieds de Han Koué comme s'il eût
craint que tout cela ne fut un piége qu'on
lui tendit ; cette manoeuvre se répete
plusieurs fois Han Koué , reproche à
Tehing ing cette méfiance , si tu n'as pas
le courage d'exposer ta vie , lui dit- il ,
pourquoi t'es- tu engagé dans cette entreprise
? rassures- toi , ajoute-t-il , tų
n'auras rien à craindre de ma part , en
disant ces mots , Han Koué se frappe de
son poignard et tombe mort. Tehing emporte
l'Enfant , et sort en nommant le
lieu qu'il a choisi pour sa retraite.
Vous serez sans doute un peu blessé
Monsieur , de la brusque résolution que
le pauvre Han Koué prend assez legerement
de sortir de la vie pour ôter toute
inquiétude au Médecin ; c'est même- là
une répetition de ce qu'a fait la Princesse.
Il est vrai que ces deux Personnages auroient
360 MERCURE DE FRANCE
roient embarassé dans la suite de la Piéce,
mais la façon de s'en défaire me semble
un peu singuliere apparemment que
. les Chinois, malgré le peu d'opinion que
nous avons de leur bravoure , ne regardent
pas la mort avec crainte et qu'ils
croyent au moins spéculativement qu'il
n'est pas nécessaire d'avoir des raisons
bien fortes pour se la donner. Leur
Histoire confirme cette opinion
crois d'ailleurs que l'on peut juger du
caractere et des opinions d'une Nation
du moins jusqu'à un certain point , par
ses Piéces de Theatre.
و etje
Dans la Division suivante , on apprend
à Tou- ngan Cou , ce qui vient d'arriver ;
il est saisi de fureur et il forme le dessein
de
supposer un nouvel Ordre du Roy
pour se faire apporter tous les Enfans
âgez de six mois , résolu de les poignar
der tous, pour envelopper dans le Massacre
general l'Orphelin de Tehao. Je passe
Monsieur le détail des Scenes difficiles
à abréger et qui ne servent à rien pour
arriver à la quatrième Scene de cette
Section .
Le Médecin Tehing qui a pris la résolution
d'aller chercher un azile pour le
jeune Tehao auprès de Kong Lun , ancien
Ministre, ennemi de Tou -ngan Kou
et
1
FEVRIER 1734. 361
et ami de Tehao - tune , retiré à la Campagne.
Il arrive chez ce vicillard , lui découvre
son secret , et lui remet entre les mains
l'Orphelin de Tehao , et lui apprend la
Loy portée contre tous les Enfans du
Royaume , après quoi il lui déclare qu'il
est résolu de reconnoître les obligations.
qu'il a à ceux de la maison de Theao
et de sauver les jours de tous ces infortunez
condamnez à la mort par l'Arrêt
de Ngan- Kou. J'ai un Fils du même âge
que le jeune Prince , ajoute- t- il , je vais
emporter chez moi ses vêtemens , j'en
couvrirai mon Fils , vous irez me dénoncer
au Tyran comme le dépositaire et
le gardien de l'Orphelin de Tehao ;
j'avouerai touts on prendra mon Fils
pour cet Orphelin , nous mourrons lui
et moi et vous éleverez ce cher Enfant
que je vous confie ; vous l'instruirez de
son sort , et vous l'aiderez à venger
mort de ses Parens .
la
Cong - Lun répond à cela en demandant
à ce Médecin quel âge il a , et il répond
qu'il a 45 ans . Vous avez 45 ans , dit
Cong- Lun ? Il faut attendre au moins
20 ans avant que cet Enfant puisse connoître
son sort et venger sa famille , vous
aurez alors 65 ans , moi j'en aurai alors"
3.
90,
352 MERCURE DE FRANCE
90 , et quand même je pourrois vivre
jusques- là , de quel secours lui serois - je ?
Croyez moi , portez chez vous ce jeune
Orphelin , mettez- le à la place de vôtre
fils ? et puisque vous voulez bien sacrifier
ce ls , apportez - le ici , et m'allez
accuser au Tyran ? il viendra me chercher
, nous périrons vôtre fils et moi
mais vous sauverez l'Orphelin ; allez ?
ce projet est plus sage que le vôtre.
Le Médecin ne se rend qu'après avoir
employé les discours les plus pressans
pour détourner Cong Lun de son dessein ,
et l'on voit que c'est à regret qu'il consent
à sauver ses jours aux dépens de
ceux de ce Vieillard . Une chose qui mérite
d'être remarquée dans cette Scene
c'est la tranquillité avec laquelle ces deux
Hommes déliberent sur le choix de celui
qui doit s'immoler ; l'utilité dont ils
peuvent être à l'Orphelin de Theao , est
la seule chose qu'ils ayent en vûë. Je ne
crois pas que l'imagination puisse aller
au delà, pour donner une idée de l'extrê
me fermeté et de l'extrême courage .
Dans la troisiéme Division le Médecin
va dénoncer Cong- Lun à Tou ngan Cou ;
celui - ci paroît douter de la verité de la
dénonciation , et lui demande les motifs
' qui l'ont porté à la faire. Le Méd.cin
réFEVRIER.
1734. 363
répond que c'est pour sauver les jours
de son propre Fils et ceux de tous les
Enfans condamnez à périr. Ngan Cou le
conduit avec lui chez Cong- Lun. On interroge
celui - ci , on lui confronte le Dénonciateur
, et je ne sçai sur quel fondement
Ngan Cou soupçonnant la bonne
foi du Médecin , et croyant qu'il y a
quelque intelligence entre lui et Cong-
Lun , oblige ce Médecin de lui donner
la Bastonnade ; cette Scene qui ne seroit
guere de notre gout , m'a paru au fond
assez mal imaginée. L'Auteur Chinois a
crû , sans doute , rendre la situation de
Cong Lun plus interessante ; mais il n'a
pas pensé qu'en voulant outrer le Grand,
on tombe dans le Gigantesque , lequel est
toujours voisin du Puerile .
CetteScene est interrompue par l'arrivée
d'un Soldat qui apporte le fils du Médecin
, qu'on prend pour l'Orphelin de
Tehao. Ngan Cou à cette vûë s'abandonne
à la joye et poignarde cette Enfant
aux yeux du Médecin et de Cong - Lun .
Celui- ci après lui avoir reproché tous ses
crimes et déploré la mort du prétendu
Orphelin se précipite du haut d'une Terrasse
et se tuë.
Ngan Cou prend chez lui le Médecin
avec le véritable Orphelin de Tehao,
qu'il
364 MERCURE DE FRANCE
qu'il croit son Fils , et déclare qu'il veut
le combler de biens , et même adopter
le Fils , parce qu'il n'a plus d'espérance
d'en avoir. C'est-là où finit la troisiéme
Section.
L'intervalle de la troisième à la quatriéme
Section , est supposé de 20 ans
entiers , comme ledit Ngan Cou , dans
la Scene qui commence cette Section .
Ce Ministre déclare que prêt à s'emparer
du Trône et à faire périr le Roy , il
va associer ce jeune Homme à son entreprise
.
Dans la Scene suivante le Médecin Tehing
, paroît un Rouleau à la main , sur
lequel il a fait dépeindre son Histoire
et celle de l'Orphelin . Il veut instruire
l'Orphelin de son sort ; mais pour s'assurer
de ses sentimens il est résolu d'essaïer
l'impression que fera sur lui la vuë de
ces Tableaux et le récit des Evénemens
qu'ils représentent. Cette idée m'a paru
ingenieuse , et malgré le défaut de la
repétition des choses déja connues , qui
se trouve dans la maniere dont cela est
exécuté , je vous avoie que cette Scene
m'a attaché à la Lecture , par la gradation
des sentimens qui s'excitent dans
l'ame du jeune homme , en écoutant une
Histoire à laquelle il croit n'avoir aucun
interêt. Cette
FEVRIER. 1734. 365
Cette Scene occupe toute la quatriéme
Section. La cinquième contient le dénoüement
ou la maniere dont l'Orphe-
"lin de Tebao se découvre au Roy , qui
donne des ordres pour arrêter et punir
Tou- Ngan Cou. L'Action du Médecin est
la même dans cette Tragédie que celle
de Leontine dans celle d'Heraclide . Les
Chinois ont mis en cette Action ce que
Corneille a mis en récit.
Voilà , M. la singularité que je vous
avois promise , mandez - moi ce que vous
et vos amis penseront de cette Tragédie
Chinoise , et si le plaisir qu'elle m'a fait
n'a pas sa source dans la disposition qui
nous porte presque toujours à admirer
les choses extrémement éloignées de nous,
soit par la distance des tems
soit par
celle des lieux. Je suis & c.
Fermer
Résumé : LETTRE écrite de Brest, contenant l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
Un ami de l'auteur, récemment revenu de Chine, lui a montré la traduction d'une tragédie chinoise intitulée 'L'Orphelin de sa Maison Theao'. Cette tragédie relate les aventures d'un enfant depuis sa naissance jusqu'à la vengeance de ses parents, sur une période d'environ 20 ans sous le règne de l'empereur Cing Cong. La pièce ne respecte pas les règles des trois unités (temps, lieu, action) du théâtre moderne. Chaque scène est indépendante et les changements de lieu et de temps sont explicitement annoncés par les acteurs. La pièce est structurée en sections appelées 'tchè', similaires à des actes. L'intrigue principale commence avec la disgrâce du ministre Tehao Tune, accusé à tort par son rival Tou ngan Cou. Tehao Tune est condamné à mort et sa famille massacrée, à l'exception de son fils Tehaoso, épargné en raison de son alliance avec la famille royale. Tou ngan Cou ordonne à Tehaoso de se suicider, ce qu'il fait après avoir donné ses dernières instructions à son épouse enceinte. L'épouse de Tehaoso donne naissance à un fils, nommé 'L'Orphelin de Tehao'. Elle confie l'enfant au médecin Tehing ing, qui le cache et le sauve malgré les obstacles. Plusieurs personnages, comme le mandarin Han Koué et le vieillard Cong Lun, jouent des rôles cruciaux en aidant à protéger l'orphelin. Dans la troisième division, le médecin dénonce Cong-Lun à Tou Ngan Cou pour sauver son fils et d'autres enfants condamnés. Ngan Cou, doutant de la bonne foi du médecin, le fait bastonner. La scène est interrompue par l'arrivée d'un soldat apportant le fils du médecin, pris pour l'orphelin de Tehao. Ngan Cou, croyant avoir retrouvé son fils, poignarde l'enfant devant le médecin et Cong-Lun, qui se suicide ensuite. Ngan Cou adopte alors le véritable orphelin de Tehao, croyant que c'est son fils. Vingt ans plus tard, dans la quatrième section, Ngan Cou, prêt à s'emparer du trône, veut associer le jeune homme à son entreprise. Le médecin Tehing montre à l'orphelin des tableaux représentant son histoire pour tester ses sentiments. La cinquième section révèle comment l'orphelin de Tehao se découvre au roi, qui ordonne l'arrestation et la punition de Tou Ngan Cou. La pièce met en avant des thèmes de courage, de vertu et de sacrifice, caractéristiques de la culture chinoise. La déclamation dans les tragédies chinoises est souvent mélangée de chant, et les acteurs annoncent clairement les changements de lieu et de temps.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
37
p. 451-460
LETTRE de M... à Madame de ... au sujet d'une Idylle sur la Naissance de Jesus Christ, divisée en trois Entrées, mise en Musique par M. Bouvart, et chantée par les Dlles élevées dans la Communauté de l'Enfant Jesus, le 14. Février 1734. dédiée à M. le Curé de S. Sulpice, imprimée à Paris, chez Thibout, 1734. Broch. in 4. de 16 pages.
Début :
Je sçai, Madame, que vous vous interessez pour tout ce qui regarde la [...]
Mots clefs :
Idylle, Naissance de Jésus-Christ, M. Bouvart, Communauté de l'Enfant Jésus, Anges, Bergers, Dieu, Naissance, Gloire, Choeur d'anges, Démons, Univers, Jésus, Enfant, Vers, Adorer, Musique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M... à Madame de ... au sujet d'une Idylle sur la Naissance de Jesus Christ, divisée en trois Entrées, mise en Musique par M. Bouvart, et chantée par les Dlles élevées dans la Communauté de l'Enfant Jesus, le 14. Février 1734. dédiée à M. le Curé de S. Sulpice, imprimée à Paris, chez Thibout, 1734. Broch. in 4. de 16 pages.
LETTRE de M... à Madame de ...
au sujet d'une Idylle sur la Naissance
de Jesus Christ , divisée en trois Entrées,
mise en Musique par M. Bouvart , et
chantée par les Dlles élevées dans la
Communauté de l'Enfant Jesus , le 14 .
Février 1734. dédiée à M. le Curé de
S. Sulpice , imprimée à Paris chez
Thibout , 1734. Broch. in 4. de 16 pages.
J
>
E sçai , Madame , que vous vous in
teressez pour tout ce qui regarde la
Pieté et la Religion ; j'ai crû que vous
ne seriez pas fâchée que je vous fisse
part d'une Idylle sur la Naissance de
N. S. Jesus - Christ , mise en Musique , et
que les Dlles élevées dans la Maison de
l'Enfant Jesus ont chantée ces jours passez
avec tout l'applaudissement possible ;
Vous voyez que M. le Curé de S. Sulpice,
en procurant à ces Dlles une éducation
qui lui fait tant d'honneur , ne se sert.
que de moyens dignes de sa pieté et propres
à former leur coeur et leur esprit
à la vertu et au culte de Dieu . Voici
une idée de ce petit Poëme , dont il n'a
été tiré que peu d'Exemplaires.
L'Idylle
452 MERCURE DE FRANCE
L'Idylle a trois Parties ou Entrées.
La premiere a pour objet l'Empire du
Démon dans le Monde et sur les hommes
jusqu'à la Naissance du Sauveur
qu'un Ange annonce au Démon avec
la destruction, de son Empire. La seconde
, représente les Bergers tout occuppez
à rendre leurs hommages au Sauveur
, dont un Choeur d'Anges vient de
leur apprendre la Naissance. Et la troisiéme
représente l'Adoration des Rois
Mages .
Satan ouvre la premiere Entrée , en
invitant les Démons à se réjouir de la
victoire qu'ils ont remportée sur l'hom
me , et à détruire cet Ouvrage de Dieu
qui est la cause de tous leurs maux. Il
s'exprime en ces termes.
O vous , de mes fureurs Ministres redoutables ,
Vous qui fites trembler les Cieux ,
Vous , des Mortels ennemis implacables ,
Démons , faites briller votre zele à mes yeux.
Les Démons s'unissent à lui pour chanter
leur victoire sur l'homme qu'ils ont
soumis au peché et à la mort. Satan poursuit
en déclarant que c'est pour avoir
refusé d'adorer un Mortel que toute leur
gloire a été changée en une nuit éternelle
; il continue :
Périsse
MARS 1734. 453
Périsse la Race execrable
Qui fut la source de nos maux ;
Ne nous lassons jamais de troubler son repos;
Plus que nous , rendons- la coupable.
Le Choeur des Démons répete les mêmes
Vers. Les Démons font ensuite une
énumeration des maux et des punitions
qu'ils ont attirés sur l'homme ,jusqu'à
faire repentir Dieu de l'avoir créé ; Sa- ,
tan leur ordonne ensuite de se répandre
par tout l'Univers et d'accroître encore
leur Empire et les maux du Genre humain
: en voici les paroles.
Volez de toutes parts , sortez de vos abîmes ;
Dispersez-vous dans les airs ,
Et remplissez l'Univers
De malheurs , de trouble et de crimes.
Les Démons répondent par les mêmes
Vers : Volons de toutes parts , & c, et ils
s'y disposent en effet lorsqu'un Ange ,
précede d'une Symphonie de triomphe ,
les arrête et leur annonce la Naissance
du Sauveur qui doit détruire leur Empire
, rétablir la paix dans l'Univers et
se faire adorer des Nations . Sitan se retire
en prononçant ce blasphême.
Non, non , il veut en vain détruire ma puissance;
454 MERCURE DE FRANCE
En vain il veut sauver les Humains de nos coups;
Eux -mêmes, plus ingrats, plus perfides que nous,
Signaleront bien - tôt leur desobéissance ;
Et seront les premiers à braver son courroux.
Après quoi Satan et ses Démons se
retirent , tandis que l'Ange de Paix conjure
le Liberateur des hommes , qui ne
descend que pour les sauver , de détourner
de dessus eux les malheurs dont ils
sont menacez , et de ne frapper de ses
coups que les têtes superbes de leurs jaloux
ennemis.
Un Choeur d'Anges termine cette Entrée
par ces Vers .
Le Sauveur vient de naître.
Que les Enfers , que la Terre et les Cieux ,
Que tout s'empresse à reconnoître
Cet Enfant glorieux.
La deuxième Entrée est composée de
quatre Bergers , de deux Bergeres , d'un
Choeur de Bergers et d'un Choeur d'Anges.
Les Bergers commencent et se déclarent
mutuellement la surprise où ils
sont de voir la Nature toute changée ;
la nuit éclairée , les agrémens du Printemps
et de l'Automne réunis dans la
saison de Hyver . Les quatre Bergers
s'écrient ensemble :
Comme
MARS. 1734. 455
Comme vous , chers amis , je ne sçaurois comprendre
Le prodige nouveau qui vient frapper nos yeux.
Ces effets surprenans doivent nous faire attendre
Le plus rare bienfait des Cieux.
Ils entendent en effet une Symphonie ,
suivie bien- tôt d'un Choeur d'Anges qui
rendent gloire à Dieu et qui annoncent
la Paix à la Terre , en publiant l'auguste
Naissance du Fils du Très - Haut . La Crêche
paroît en même - temps , et les Bergers
s'entredeniandent quel est cet admirable
Enfant qu'ils apperçoivent couché
dans la Crêche . Ils apprennent d'un
Ange que c'est le Fils de Dieu , le Messie
tant desiré , qui vient porter lui- même
la peine de mort que méritent les hommes.
Il les exhorte ensuite à venir lui
rendre leurs respects.
Bergers , empressez-vous , hâtez - vous d'adores
Celui qui vient vous retirer
D'un triste esclavage.
Sous ces rustiques toîts abbaissant son pouvoir,
C'est de vous qu'il veut recevoir
Le premier hommage.
Le Choeur des Anges et celui des Bergers
répetent :
Ac456
MERCURE DE FRANCE
Accourons , * accourons, hâtons- nous d'adorer
Celui qui vient nous retirer , &c .
Les Bergers et les Bergeres expriment
ensuite leur joye et leurs voeux , et ne
veulent plus chanter que ce Liberateur ,
qui fera desormais l'objet de leursChants,
&c . et ils lui offriront des Sacrifices proportionnez
à leur pouvoir . Cette Entrée
finit par ces Vers d'un Choeur d'Anges
et des Bergers .
'Animons - nous de nouvelles ardeurs
Ne cessons point de chanter la victoire
•
Du Dieu dont la bonté vient finir nos malheurs
;
Que par tout l'Univers on celebre sa gloire ,
Qu'il triomphe de tous les coeurs .
Les trois Mages marquent leur étonnement
, en ouvrant la troisiéme Entrée , de
ne plus voir l'Astre qui les avoit conduits
et qui leur avoit fait esperer de pouvoir
adorer le vrai Dieu devenu Enfant , ils
ajoûtent tous trois :
Mais ici rien ne se présente
Qui puise découvrir sa demeure brillante ;
Les Anges disent , accourez , bátez- vous.& c .
Les Anges disent , animez- vous .
Ni
MARS. 1734. 457
Ni Temple , ni Palais ne s'offrent à nos yeux ;
La pauvreté regne en tous lieux.
Un Ange leur découvre ce Mystere
par ces Vers.
Le Maître tout-puissant de la Terre et de l'Onde,
Par son humilité profonde ,
Vient confondre à jamais les Mortels orgueilleux,
Et dans l'état le plus vil à leurs yeux ,
Il est plus grand que tous les Rois duMonde,
La Crêche reparoît , et les Mages témoignent
qu'ils croyent aux paroles de
l'Ange et au Mystere qu'il leur annonce.
L'Ange leur adresse ensuite ces paroles .
Que ce Dieu si charmant de ses divine's flâmes ,
Embraze désormais vos ames ;
Qu'il regne sur vos coeurs ; qu'à l'envi les Mortels
De toutes parts lui dressent des Autels .
Les Choeurs des Anges et des Rois répetent
la même chose. Chacun des Rois
fait son présent et explique les rapports
qu'il a avec les Mysteres de l'Homme-
Dieu. Après quoi un Ange chante cette
Cantatille pour exhorter les Rois à publier
la gloire de leur Liberateur.
Que tout reconnoisse la gloire
C Du
458
MERCURE
DE
FRANCE
Du seul Maître de l'Univers
Il a remporté la victoire
Sur le Monde et sur les Enfers.
Descendez de vos Trônes ,
Kois , abbaissez vos Sceptres à ses piedss
Si devant lui vous vous humiliez
Il affermira vos Couronnes .
Que tout reconnoisse , &c .
Un autre Ange ajoûte :
Rois fortunez , dont Jesus a fait choix .
Four venir les premiers adorer sa Puissance ;
Avec nous unissez vos voix .
Allez dans l'Univers annoncer la Naissance ,
Et la gloire du Roy des Rois.
Le Choeur des Anges et des Rois finie
lá Piece en répetant ces derniers Vers :
-
Allons dans l'Univers annoncer là Naissance
Et la gloire du Roy des Rois..
Voilà , Madame une idée de cette
Idylle , dont l'Auteur est M. Morand
d'Arles , dont on a vû plusieurs Pieces
dans differens Mercures ; vous connoissez
, sans doute , M. Bouvard , qui a mis
ces Vers en Musique ; il est très - connu
* Les Anges disent , allez , &c.
par
MARS 1734.
459
par beaucoup d'Ouvrages ; l'Opera de
Meduse , de sa composition , eut un
grand succès dans sa nouveauté en 1702.
Il doit , dit- on , être repris l'Automne
prochain. Cet Auteur a cessé depuis
long-temps de travailler pour le Théatre,
et il s'est livré à des occupations plus
Religieuses. Il a fait voir dans cette Idylle
que la Musique n'est jamais plus susceptible
de force et de grandeur que
lorsqu'elle est employée à accompagner
les louanges du Seigneur ; et l'on a admiré
avec justice , que n'ayant que de jeunes
filles à faire chanter , et par consequent
que des voix presque égales , il ait pû
faire des Chours aussi beaux et aussi
travaillez que ceux dont cet Ouvrage est
rempli .
Je n'ai pas besoin , Madame , de vous
parler de l'illustre Pasteur auquel cette
Idylle est dédiée , et de vous informer
du mérite d'un homme universellement
estimé et respecté. Vous sçavez qu'entre
les beaux Etablissemens auxquels sa charité
est occupée tous les jours , celui de
l'Enfant Jesus , où trente Demoiselles de
condition sont élevées de- même qu'à
S. Cyr , tient, sans doute, le second rang,
pour ne rien dire de plus. Permettezmoi
de transcrire ici ce qu'en dit l'Epitre
Cij
Dé
460 MERCURE DE FRANCE
Dédicatoire qui est à la tête de ce petit
Ouvrage. La Maison de l'Enfant Jesus
» attire déja les voeux d'un nombre in-
>> fini de Familles , à qui la fortune n'a
» laissé pour tout bien que le souvenir
» de leur gloire passée. C'est-là , sur tout,
>> que l'on découvre toute l'étenduë de
»ce vaste Génie, qui vous faisant embras-
» ser les plus grandes choses , ne vous
» laisse pas pourtant dédaigner d'entrer
» dans les plus petites . C'est de-là que
» de jeunes Dlles , élevées suivant leur
» naissance , apprennent à préferer les
abbaissemens et l'humilité de la Reli
» gion , au vain éclat et aux fausses gran-
» deurs du Monde , et à n'employer les
» talens dont le Ciel a pû les orner , qu'à
» la gloire du souverain Maître. C'est- là
» que la Poësie et la Musique sanctifiées ,
paroissent dans le même esprit de ceux
» qui ne les ont inventez que pour mieux
celebrer la Grandeur du Très- Haut. Je
suis , Madame , avec respect , &c.
A Paris le 24. Février 1734.
au sujet d'une Idylle sur la Naissance
de Jesus Christ , divisée en trois Entrées,
mise en Musique par M. Bouvart , et
chantée par les Dlles élevées dans la
Communauté de l'Enfant Jesus , le 14 .
Février 1734. dédiée à M. le Curé de
S. Sulpice , imprimée à Paris chez
Thibout , 1734. Broch. in 4. de 16 pages.
J
>
E sçai , Madame , que vous vous in
teressez pour tout ce qui regarde la
Pieté et la Religion ; j'ai crû que vous
ne seriez pas fâchée que je vous fisse
part d'une Idylle sur la Naissance de
N. S. Jesus - Christ , mise en Musique , et
que les Dlles élevées dans la Maison de
l'Enfant Jesus ont chantée ces jours passez
avec tout l'applaudissement possible ;
Vous voyez que M. le Curé de S. Sulpice,
en procurant à ces Dlles une éducation
qui lui fait tant d'honneur , ne se sert.
que de moyens dignes de sa pieté et propres
à former leur coeur et leur esprit
à la vertu et au culte de Dieu . Voici
une idée de ce petit Poëme , dont il n'a
été tiré que peu d'Exemplaires.
L'Idylle
452 MERCURE DE FRANCE
L'Idylle a trois Parties ou Entrées.
La premiere a pour objet l'Empire du
Démon dans le Monde et sur les hommes
jusqu'à la Naissance du Sauveur
qu'un Ange annonce au Démon avec
la destruction, de son Empire. La seconde
, représente les Bergers tout occuppez
à rendre leurs hommages au Sauveur
, dont un Choeur d'Anges vient de
leur apprendre la Naissance. Et la troisiéme
représente l'Adoration des Rois
Mages .
Satan ouvre la premiere Entrée , en
invitant les Démons à se réjouir de la
victoire qu'ils ont remportée sur l'hom
me , et à détruire cet Ouvrage de Dieu
qui est la cause de tous leurs maux. Il
s'exprime en ces termes.
O vous , de mes fureurs Ministres redoutables ,
Vous qui fites trembler les Cieux ,
Vous , des Mortels ennemis implacables ,
Démons , faites briller votre zele à mes yeux.
Les Démons s'unissent à lui pour chanter
leur victoire sur l'homme qu'ils ont
soumis au peché et à la mort. Satan poursuit
en déclarant que c'est pour avoir
refusé d'adorer un Mortel que toute leur
gloire a été changée en une nuit éternelle
; il continue :
Périsse
MARS 1734. 453
Périsse la Race execrable
Qui fut la source de nos maux ;
Ne nous lassons jamais de troubler son repos;
Plus que nous , rendons- la coupable.
Le Choeur des Démons répete les mêmes
Vers. Les Démons font ensuite une
énumeration des maux et des punitions
qu'ils ont attirés sur l'homme ,jusqu'à
faire repentir Dieu de l'avoir créé ; Sa- ,
tan leur ordonne ensuite de se répandre
par tout l'Univers et d'accroître encore
leur Empire et les maux du Genre humain
: en voici les paroles.
Volez de toutes parts , sortez de vos abîmes ;
Dispersez-vous dans les airs ,
Et remplissez l'Univers
De malheurs , de trouble et de crimes.
Les Démons répondent par les mêmes
Vers : Volons de toutes parts , & c, et ils
s'y disposent en effet lorsqu'un Ange ,
précede d'une Symphonie de triomphe ,
les arrête et leur annonce la Naissance
du Sauveur qui doit détruire leur Empire
, rétablir la paix dans l'Univers et
se faire adorer des Nations . Sitan se retire
en prononçant ce blasphême.
Non, non , il veut en vain détruire ma puissance;
454 MERCURE DE FRANCE
En vain il veut sauver les Humains de nos coups;
Eux -mêmes, plus ingrats, plus perfides que nous,
Signaleront bien - tôt leur desobéissance ;
Et seront les premiers à braver son courroux.
Après quoi Satan et ses Démons se
retirent , tandis que l'Ange de Paix conjure
le Liberateur des hommes , qui ne
descend que pour les sauver , de détourner
de dessus eux les malheurs dont ils
sont menacez , et de ne frapper de ses
coups que les têtes superbes de leurs jaloux
ennemis.
Un Choeur d'Anges termine cette Entrée
par ces Vers .
Le Sauveur vient de naître.
Que les Enfers , que la Terre et les Cieux ,
Que tout s'empresse à reconnoître
Cet Enfant glorieux.
La deuxième Entrée est composée de
quatre Bergers , de deux Bergeres , d'un
Choeur de Bergers et d'un Choeur d'Anges.
Les Bergers commencent et se déclarent
mutuellement la surprise où ils
sont de voir la Nature toute changée ;
la nuit éclairée , les agrémens du Printemps
et de l'Automne réunis dans la
saison de Hyver . Les quatre Bergers
s'écrient ensemble :
Comme
MARS. 1734. 455
Comme vous , chers amis , je ne sçaurois comprendre
Le prodige nouveau qui vient frapper nos yeux.
Ces effets surprenans doivent nous faire attendre
Le plus rare bienfait des Cieux.
Ils entendent en effet une Symphonie ,
suivie bien- tôt d'un Choeur d'Anges qui
rendent gloire à Dieu et qui annoncent
la Paix à la Terre , en publiant l'auguste
Naissance du Fils du Très - Haut . La Crêche
paroît en même - temps , et les Bergers
s'entredeniandent quel est cet admirable
Enfant qu'ils apperçoivent couché
dans la Crêche . Ils apprennent d'un
Ange que c'est le Fils de Dieu , le Messie
tant desiré , qui vient porter lui- même
la peine de mort que méritent les hommes.
Il les exhorte ensuite à venir lui
rendre leurs respects.
Bergers , empressez-vous , hâtez - vous d'adores
Celui qui vient vous retirer
D'un triste esclavage.
Sous ces rustiques toîts abbaissant son pouvoir,
C'est de vous qu'il veut recevoir
Le premier hommage.
Le Choeur des Anges et celui des Bergers
répetent :
Ac456
MERCURE DE FRANCE
Accourons , * accourons, hâtons- nous d'adorer
Celui qui vient nous retirer , &c .
Les Bergers et les Bergeres expriment
ensuite leur joye et leurs voeux , et ne
veulent plus chanter que ce Liberateur ,
qui fera desormais l'objet de leursChants,
&c . et ils lui offriront des Sacrifices proportionnez
à leur pouvoir . Cette Entrée
finit par ces Vers d'un Choeur d'Anges
et des Bergers .
'Animons - nous de nouvelles ardeurs
Ne cessons point de chanter la victoire
•
Du Dieu dont la bonté vient finir nos malheurs
;
Que par tout l'Univers on celebre sa gloire ,
Qu'il triomphe de tous les coeurs .
Les trois Mages marquent leur étonnement
, en ouvrant la troisiéme Entrée , de
ne plus voir l'Astre qui les avoit conduits
et qui leur avoit fait esperer de pouvoir
adorer le vrai Dieu devenu Enfant , ils
ajoûtent tous trois :
Mais ici rien ne se présente
Qui puise découvrir sa demeure brillante ;
Les Anges disent , accourez , bátez- vous.& c .
Les Anges disent , animez- vous .
Ni
MARS. 1734. 457
Ni Temple , ni Palais ne s'offrent à nos yeux ;
La pauvreté regne en tous lieux.
Un Ange leur découvre ce Mystere
par ces Vers.
Le Maître tout-puissant de la Terre et de l'Onde,
Par son humilité profonde ,
Vient confondre à jamais les Mortels orgueilleux,
Et dans l'état le plus vil à leurs yeux ,
Il est plus grand que tous les Rois duMonde,
La Crêche reparoît , et les Mages témoignent
qu'ils croyent aux paroles de
l'Ange et au Mystere qu'il leur annonce.
L'Ange leur adresse ensuite ces paroles .
Que ce Dieu si charmant de ses divine's flâmes ,
Embraze désormais vos ames ;
Qu'il regne sur vos coeurs ; qu'à l'envi les Mortels
De toutes parts lui dressent des Autels .
Les Choeurs des Anges et des Rois répetent
la même chose. Chacun des Rois
fait son présent et explique les rapports
qu'il a avec les Mysteres de l'Homme-
Dieu. Après quoi un Ange chante cette
Cantatille pour exhorter les Rois à publier
la gloire de leur Liberateur.
Que tout reconnoisse la gloire
C Du
458
MERCURE
DE
FRANCE
Du seul Maître de l'Univers
Il a remporté la victoire
Sur le Monde et sur les Enfers.
Descendez de vos Trônes ,
Kois , abbaissez vos Sceptres à ses piedss
Si devant lui vous vous humiliez
Il affermira vos Couronnes .
Que tout reconnoisse , &c .
Un autre Ange ajoûte :
Rois fortunez , dont Jesus a fait choix .
Four venir les premiers adorer sa Puissance ;
Avec nous unissez vos voix .
Allez dans l'Univers annoncer la Naissance ,
Et la gloire du Roy des Rois.
Le Choeur des Anges et des Rois finie
lá Piece en répetant ces derniers Vers :
-
Allons dans l'Univers annoncer là Naissance
Et la gloire du Roy des Rois..
Voilà , Madame une idée de cette
Idylle , dont l'Auteur est M. Morand
d'Arles , dont on a vû plusieurs Pieces
dans differens Mercures ; vous connoissez
, sans doute , M. Bouvard , qui a mis
ces Vers en Musique ; il est très - connu
* Les Anges disent , allez , &c.
par
MARS 1734.
459
par beaucoup d'Ouvrages ; l'Opera de
Meduse , de sa composition , eut un
grand succès dans sa nouveauté en 1702.
Il doit , dit- on , être repris l'Automne
prochain. Cet Auteur a cessé depuis
long-temps de travailler pour le Théatre,
et il s'est livré à des occupations plus
Religieuses. Il a fait voir dans cette Idylle
que la Musique n'est jamais plus susceptible
de force et de grandeur que
lorsqu'elle est employée à accompagner
les louanges du Seigneur ; et l'on a admiré
avec justice , que n'ayant que de jeunes
filles à faire chanter , et par consequent
que des voix presque égales , il ait pû
faire des Chours aussi beaux et aussi
travaillez que ceux dont cet Ouvrage est
rempli .
Je n'ai pas besoin , Madame , de vous
parler de l'illustre Pasteur auquel cette
Idylle est dédiée , et de vous informer
du mérite d'un homme universellement
estimé et respecté. Vous sçavez qu'entre
les beaux Etablissemens auxquels sa charité
est occupée tous les jours , celui de
l'Enfant Jesus , où trente Demoiselles de
condition sont élevées de- même qu'à
S. Cyr , tient, sans doute, le second rang,
pour ne rien dire de plus. Permettezmoi
de transcrire ici ce qu'en dit l'Epitre
Cij
Dé
460 MERCURE DE FRANCE
Dédicatoire qui est à la tête de ce petit
Ouvrage. La Maison de l'Enfant Jesus
» attire déja les voeux d'un nombre in-
>> fini de Familles , à qui la fortune n'a
» laissé pour tout bien que le souvenir
» de leur gloire passée. C'est-là , sur tout,
>> que l'on découvre toute l'étenduë de
»ce vaste Génie, qui vous faisant embras-
» ser les plus grandes choses , ne vous
» laisse pas pourtant dédaigner d'entrer
» dans les plus petites . C'est de-là que
» de jeunes Dlles , élevées suivant leur
» naissance , apprennent à préferer les
abbaissemens et l'humilité de la Reli
» gion , au vain éclat et aux fausses gran-
» deurs du Monde , et à n'employer les
» talens dont le Ciel a pû les orner , qu'à
» la gloire du souverain Maître. C'est- là
» que la Poësie et la Musique sanctifiées ,
paroissent dans le même esprit de ceux
» qui ne les ont inventez que pour mieux
celebrer la Grandeur du Très- Haut. Je
suis , Madame , avec respect , &c.
A Paris le 24. Février 1734.
Fermer
Résumé : LETTRE de M... à Madame de ... au sujet d'une Idylle sur la Naissance de Jesus Christ, divisée en trois Entrées, mise en Musique par M. Bouvart, et chantée par les Dlles élevées dans la Communauté de l'Enfant Jesus, le 14. Février 1734. dédiée à M. le Curé de S. Sulpice, imprimée à Paris, chez Thibout, 1734. Broch. in 4. de 16 pages.
La lettre de M... à Madame de... décrit une idylle sur la Naissance de Jésus-Christ, composée en trois parties et mise en musique par M. Bouvart. Cette idylle a été interprétée par les demoiselles de la Communauté de l'Enfant Jésus le 14 février 1734 et dédiée à M. le Curé de Saint-Sulpice. L'œuvre a été imprimée à Paris chez Thibout en 1734 sous forme de brochure in-4 de 16 pages. L'idylle se structure en trois sections. La première partie relate la domination du Démon sur les hommes jusqu'à la venue du Sauveur, annoncée par un ange. La seconde partie met en scène les bergers rendant hommage au Sauveur, dont la naissance est proclamée par un chœur d'anges. La troisième partie illustre l'adoration des Rois Mages. L'auteur de l'idylle est M. Morand d'Arles, et la musique a été composée par M. Bouvart, célèbre pour son opéra 'Méduse'. L'œuvre souligne la puissance de la musique lorsqu'elle est utilisée pour louer le Seigneur. La lettre met également en lumière le mérite de M. le Curé de Saint-Sulpice et l'éducation pieuse des demoiselles de la Maison de l'Enfant Jésus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
37
LETTRE de M... à Madame de ... au sujet d'une Idylle sur la Naissance de Jesus Christ, divisée en trois Entrées, mise en Musique par M. Bouvart, et chantée par les Dlles élevées dans la Communauté de l'Enfant Jesus, le 14. Février 1734. dédiée à M. le Curé de S. Sulpice, imprimée à Paris, chez Thibout, 1734. Broch. in 4. de 16 pages.
38
p. 698-706
LETTRE de ..... à M. Pilleret, Maître d'Ecole à Cousance en Barrois, au sujet du Systême Typographique.
Début :
Enfin, Monsieur, le Systême Typographique paroît en son entier ; il y a des Bureaux, [...]
Mots clefs :
Système typographique, Système, Enfant, Bureau, Maître, Livre, Jouer, Travailler, Enfants, Règles, Beau, Apprendre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de ..... à M. Pilleret, Maître d'Ecole à Cousance en Barrois, au sujet du Systême Typographique.
LETTRE de ..... à M. Pilleret
Maitre d'Ecole à Cousance en Barrois ,
au sujet du Systême Typographique .
Enfin,
Nfin , Monsieur , le Systême Typographique
paroît en son entier ; il y a des Bureaux ,
et nous avons le Livre dans lequel cette matiere
est amplement traitée . Tout préambule à part ,
je vous dirai librement ce que je pense et du Systême
et du Livre.
Un Sçavant du premier ordre dit qu'une des
premieres regles de critique , pour entrer dans l'esprit
d'un Auteur est d'examiner quel caractere il
soutient dans l'Ouvrage dont il est question . Ce
n'est , sans doute , qu'en partant de ce principe
et en s'y tenant fortement attaché , qu'on peut
éviter deux écueils également dangereux , ou de
tout approuver sans discernement , ou de tout
condamner sans réserve . Telle est cependant la
disposition des Partisans et des ennemis du nouveau
Systême , que les premiers suivent aveuglement
toutes les idées de l'Auteur et que les autres
ne veulent y reconnoître rien de bon.
Qu'on se donne donc la peine d'étudier le caractere
de M.D.M.soit dans son Systême , soit dans
ce qu'il en a écrit , on y découvrira par tout cet
esprit de franchise et d'amour pour la Patrie
qui doit toujours être l'ame de ce que nous entreprenons.
On y verra sans peine que c'est uniquement
pour le bien et l'avancement de notre
Jeunesse, qui , après s'être rendu habile dans les
Sciences les plus abstraites et les plus épineuses,
M.
AVRIL. 1734. 699
M. D. ne dédaigne pas de descendre jusqu'à
l'A. B. C. il se montre peu jaloux de l'encens
après lequel nous voyons courir tant de froids
Ecrivains , et que nous prodiguons sottement à
ceux qui pour faire parade d'une vaine érudition
plutôt que pour se rendre utiles au Public , composent
des Ouvrages dont il est vrai que souvent
la lecture est agréable ; mais qui ne contribuent
en rien ni à nous rendre meilleurs , ni à nous
faciliter les moyens de le devenir. Encore si nous
nous contentions de ceux-cy ; mais n'est - il pas
honteux que tant de conteurs de nouveaux riens
et de riens dangereux , enlevent notre estime et
notre approbation , que nous ne devons qu'au
vrai que nous négligeons , que nous méprisons
et que souvent nous combattons.
Nous faisons cas du beau , nous méprisons l'utile .
Voila le mal commun ; et si quelques génies
supérieurs se sont élevez au - dessus et nous en
ont fait voir le danger et le ridicule , nous les
admirons ; mais nous en demeurons-là , nous
persuadant facilement que nous ne sommes pas
dans le cas. Ce qui nous trompe en cela , c'est
que nous prenons le faux pour le vrai , le beau
pour l'utile , le brillant pour le veritable beau ;
que nous croyons veritablement tenir pour le
bon , et que ceux qui ne pensent pas comme
nous sont dans l'erreur . C'est aussi ce qui a suscité
tant d'adversaires aux nouvelles idées de
M. D. qui fait tout revenir dans son Systême ,
au point de vue que se doit proposer tout Auteur
désinteressé, c'est - à - dire , au vrai , à l'utile , au
veritable beau . Des intentions si droites , quand
elles ne se trouveroient pas exactement remplies,
devroient , sans doute , imposer silence à l'envie
D iiij
et
700 MERCURE DE + FRANCE
et à la mauvaise humeur de quelques petits esprits
pleins d'eux- mêmes ; mais dès-lors ils ne
seroient plus ce qu'ils sont,
-
L'usage du Bureau Typographique a de grands
avantages , il en faut convenir ; mais on les trouve
mêlez avec des inconveniens très considerables
qui en ralentiront peut - être encore
long-temps le succès . Je ne parle pas de la dépense
de la machine que tout le monde ne peut
pas faire , ni de la difficulté de trouver des Maîtres
instruits du Systême , ce qu'on a déja objecté
à l'Auteur ; mais il n'est pas facile de comprendre
comment un Maître d'Ecole pourroit
s'en servir utilement . J'ai vu travailler des Enfans
au Bureau , je les ai suivis , et s'il y a un profil réel
dans l'usage de cette Machine , je crois que ce ne
peut être que dans la pratique assidue, le Maître
toujours présent et attentifà ce que fait l'Enfant.
On ne peut faire travailler qu'un Enfant à la fois ;
s'ils sont deux ou trois , ils s'embarassent, ilsjouent
et perdent leur temps. De plus l'étude , pour lui
être utile, doit être d'une heure au moins le matin
et autant le soir. Où en seroit un Maître qui
auroit , je ne dis pas cent , mais seulement quinze
ou vingt Ecoliers ? Comment exercer chacun
d'eux en particulier ? Lui donner une heure le
matin et autant le soir ? Etre présent là pendant
qu'il opere ? Le guider , l'animer , et rire ? Car
tout cela est du Systême. Que feront tous les
autres pendant ce temps-là ? Leur donner des leçons
à apprendre ? Rien n'est plus ridicule selon
le nouveau Systême , c'est même une injustice.On
doit toujours travailler avec l'Enfant , aller au devant
de toutes les difficultez , et étudier avec lui.
Qu'on les oblige d'écouter et de voir celui qui
travaille , cela est , sans doute , impraticable . Il
faudra
AVRIL. 1734 .
701
faudra donc
que tous les autres demeurent oisifs,
tandis qu'un seul sera occupé. Il est vrai que
tous ces inconveniens se trouvent aussi liez avec
la Méthode ordinaire ; mais le nouveau Systême
n'y obviant pas , et ayant même ceci de plus qu'il
coûte et qu'il est d'un grand embarras , je ne
yois pas pourquoi on le préfereroit.
Ce qui fait le fort du Systême Typographi
que , c'est que l'Enfant passant continuellement
d'un objet à un autre , peut bien apprendre avec
plus d'agrément et peut- être avec plus de profit
pour le présent ; mais il y a tout lieu de Graindre
qu'il ne s'y forme un grand fond d'inconstance
et de legereté , ce qui n'est pas un petit défaut.
Je me trouvai un jour chez un des plus zelez
Typographistes , où , après avoir caressé un
Enfant qu'il instruisoit selon le Systême , je lui
témoignai l'envie que j'avois de le voir travailler
au Bureau.La personne qui le conduisoit, s'étant
approchée , m'avertit secrettement de ne point
me servir du mot travailler , mais de jouer ; et
en même-temps prenant la parole , eh bien , mon
fils , dit- il , voulez- vous jouer à present. Comment
un Enfant élevé de cette maniere , passera- t'il à
une étude sérieuse ? Comment en supportera- t'il
la peine et le travail , lui à qui on n'aura jamais
parlé que de jeu ? Comment enfin y apporterat'il
une application qu'on ne lui aura jamais demandée.
C'est pour entretenir dans l'Enfant cet
esprit de satisfaction que lui procure cette pensée
qu'il joue ; qu'il ne faut jamais le contraindre
; que s'il ne lui plaisoir pas de jouer , il
ne faudroit pas l'y forcer. Il faut attendre ses
momens et se conformer à ses petites volontez.
Ces caprices doivent servir de regles , et ce seroit
une injustice que de vouloir que les regles res-
DY traignissent
702 MERCURE DE FRANCE
traignissent ses fantaisies. Dira - t'on que tout
cela n'est rien ; que ce ne sont que préventions ,
que préjugez.
Ce que je crois de plus fort contre le nouveau
Systême , c'est que l'amour propre y est érigé en
premier Maître des Enfans , et que ce vice dangereux
s'y trouve l'ame et le grand mobile de
tout ce qu'on leur fait faire. Leur petite imagination
se repaît agréablement des loüanges qu'il
faut leur prodiguer , ce qui les remplit insensiblement
de sentimens d'estime pour eux - mêmes
et de mépris pour les autres. En voici un trait
que je tiens de personnes non suspectes. On faisoit
jouer un Enfant au Bureau , ou plutôt on
jouoit avec lui . Le pere voulut aussi s'en mêler ;
mais par malheur ayant mis une lettre pour une
autre , un j consone , à ce qu'on m'a dit , pour
un i voyele dans le mot jgnorant au lieu -d'ignorant
; l'enfant se retourna et dit tout bas à l'oreille
de son Maître , je crois que mon cher Pere
est un peu bête ; on l'entendit , mais on jugea à
propos de faire la sourde oreille. Que n'y a t'il
pas à craindre pour des Enfans élevez dans ces
principes ! Ajoutons à cela que la conviction du
Mérite qu'ils s'imaginent avoir , les remplit
de vanité , de hauteur et d'impatience . J'en ai vû
qui écoutoient d'un air dédaigneux et moqueur
d'autres Enfans qui n'avoient pas été élevez
comme eux , et qui railloient des personnes qu'ils
devoient respecter , parce qu'ils prononçoient leslettres
autrement qu'eux . Quand une fois ils ont
fait ce qu'on appelle leurs Thêmes , on n'oseroit
y toucher, c'est -à - dire , y déranger quelque cho
se , sans les irriter. Je fus un jour témoin oculaire
d'un soufflet très - sec qu'un Enfant élevé
selon le Systême , donna à un autre Enfant qui
Dai
AVRIL 1734. 703
lui avoit brouillé un mot qu'il venoit d'imprimer.
Voilà , Monsieur , ce qui a suspendu jusqu'ici
le jugement de plusieurs ; la difficulté ou
plutot l'impossibilité de se servir du Bureau dans
les Ecoles publiques ; la nécessité de la préfence
du Maître à tout ce que fait l'Enfant , si on veut
qu'il avance plus que par la Méthode ordinaire ;
celle de jouer , de badiner et de rire avec l'Enfant,
quand il opere , le danger qu'il y a que l'Enfant
ne retire de tout ce manége , qu'un esprit d'inconstance
et de legereté , et enfin celui de prendre
l'Enfant la vanité et de faire l'amour
par
propre l'ame et le grand mobile de son étude.
Mais venons au Livre.
Tout Livre de Grammaire porte avec soi quelque
chose d'aride , le titre même rebute et ne
rappelle point le Lecteur. Il faut donc , pour
vaincre ce dégoût , présenter cette sorte de matiere
avec quelque apprêt , sans quoi un Livrede.
cette espece ne sera jamais lû que par ceux qui en
ont unbesoin extrême . Beaucoup de gens croyent
en sçavoir assez , et il y en a peu qui en fassent
une étude sérieuse. Le Systême Typographique
a cela de particulier , qu'il ett susceptible d'une
infinité d'agrémens , malgré la secheiesse apparente
des instructions qu'il renferme, et l'Auteur,
par je ne sçai quelles idées , a répandu sur tout
son Ouvrage une mélancolie , une tristesse qui
rebutera bien des Lecteurs ; et par consequent
arrêtera dès le commencement , les progrès de
cette invention . On rencontre presque à chaque
page un M. G. Professeur de l'Université , qui
semble être l'unique objet de l'Auteur , pour qui
ce Régent est une source perpetuelle de chagrin
et de déclamations qui n'éclaircissent en rien le
fond du Systême. C'eût été répondre solidement
D vj
aux
704 MERCURE DE FRANCE.
aux frivoles objections de ce Professeur , que de
garder un silence profond à cet égard ; enfin ôtez
de tout le Livre ce qui regarde cete dispute particuliere
, les redites fréquentes des mêmes choses
, les citations trop réiterées de gens favorables
au Systême et d'Enfans qu'on instruit
par le Bureau , choses qui interessent fort peu lc
Lecteur avide d'être au fait ; voici à quoi se reduit
cet Ouvrage.
i
Il faut , suivant l'Auteur , nommer un C. lé ké;
PF. fé ; le Ph. fé ; le G. gné, guéné ; le H. hê ;
le J. je -ja ; le K. ka- ku ; le L. lé ; le M. mé ; le
Q. qu - ka ; le R. rê ; le S. lé- zé; le T. te-ci ; le
V. vé ; le X. ksé , quézé ; le Y. i- ié , le Z. zé- sé ;
le &t . cté- csi ; le ft. sté ; le &. et ; le æ. é ; le oe . é;
le è. ais ; le ê. ais ; le ch. ché- ké , &c. Il faut remarquer
que ces lettres ausquelles il a donné une
double valeur , comme au C. ne seront appelées
que d'une de ces valeurs , suivant le lieu où elles
se trouveront , par exemple , dans Ciconia , on
dira sé , i , ci : ké , o , co : cico , & c ainsi des
autres.
De-là on vient aux sons , découverte des plus
importantes qu'on ait jamais faites pour faciliter
la lecture et abreger le temps qu'on y employe
ordinairement ; il appelle donc par un seul son
toutes les lettres qui , unies ensemble , n'en font
qu'un. Par exemple , Caux , on l'appelle o simplement.
Les nazales an , en , in , on , un. Ensuite
les autres sons que vous pourrez voir dans son
A. B. C. comme oient , qu'il appelle ais ou ê.
Voilà pour la lecture.
A l'égard des premiers principes de la Langue
Latine ou de la Grecque , car ce seroit la même
chose , il faut donner un thême ou une version
interlineaire à l'Enfant , qu'il imprimera sur le
Bureau
AVRIL 1734 70s
Bureau. Donnons un exemble dans lequel on
peat voit tout le Systême , tant pour apprendre
à lire , que pour apprendre les principes de la
Langue Latine, ou de telle autre qu'on voudra enseigner
à l'Enfant . On pourroit faire un Thême
ou un Exemple dans lequel se trouveroit une
chose de chaque Logette du Bureau. Mais comme
cela nous meneroit trop loin , contentonsnous
de celui - cy : Mon Dieu , je vous aime bienè
Supposons qu'un Enfant connoît déja les lettres
simplement sans les sons , on lui fait ranger sur
le Bureau : m , o , n , D , i , c , u , j , e , v , o , u , s,
a , i , m , e , b e , n. S'il connoît les sons ,
en lui fait ranger de cette sorte ; m, on, D, i , eu,
j , e , v , ou , s , ai , m , e , b , i ,en.
S'il commence à lire , on lui fait ranger par
mots de cette maniere : mon , dans le pronom
possessif. Dieu , dans les noms substantifs . je,
dans le pronom de la premiere personne . vous
dans le pronom de la seconde personne. aime ,
dans les verbes François. bien , dans les indéclinables
François. Voilà pour la Langue Françoise,'
ainsi de même pour le Latin. Car les Logettes
pour le Latin sont aussi dans le Bureau . Il faut
donner le Thême tout fait à l'Enfant ; et en lui
faisant prendre mi dans la Logette des pronoms
possessifs , on lui fait remarquer que s'est le vocatif
: Deus , dans les noms substantifs Latins
&c. on doir en même- temps lui expliquer les
regles de la Sintaxe. Voilà à peu près à quoi se
réduit tout le Systême . L'Auteur ayant une fois
posé ses principes , pouvoit , par le moyen d'un
seul exemple , mettre le Lecteur au fait , et il se
seroit épargné la dépense d'un gros Livre , qui
dans l'état où il est , ne servira qu'à rebuter
ceux qui veulent sçavoir son Systême. J'ai l'hon
neur d'être , Monsieur , &c.
>
706 MERCURE DE FRANCE
Nota. Nous donnerons dans le mois prochain la
Réponse à cette Lettre , que la longueur ne nous
permet pas d'inserer ici . comme nous l'avions déja
promis sur cette matiere.
Maitre d'Ecole à Cousance en Barrois ,
au sujet du Systême Typographique .
Enfin,
Nfin , Monsieur , le Systême Typographique
paroît en son entier ; il y a des Bureaux ,
et nous avons le Livre dans lequel cette matiere
est amplement traitée . Tout préambule à part ,
je vous dirai librement ce que je pense et du Systême
et du Livre.
Un Sçavant du premier ordre dit qu'une des
premieres regles de critique , pour entrer dans l'esprit
d'un Auteur est d'examiner quel caractere il
soutient dans l'Ouvrage dont il est question . Ce
n'est , sans doute , qu'en partant de ce principe
et en s'y tenant fortement attaché , qu'on peut
éviter deux écueils également dangereux , ou de
tout approuver sans discernement , ou de tout
condamner sans réserve . Telle est cependant la
disposition des Partisans et des ennemis du nouveau
Systême , que les premiers suivent aveuglement
toutes les idées de l'Auteur et que les autres
ne veulent y reconnoître rien de bon.
Qu'on se donne donc la peine d'étudier le caractere
de M.D.M.soit dans son Systême , soit dans
ce qu'il en a écrit , on y découvrira par tout cet
esprit de franchise et d'amour pour la Patrie
qui doit toujours être l'ame de ce que nous entreprenons.
On y verra sans peine que c'est uniquement
pour le bien et l'avancement de notre
Jeunesse, qui , après s'être rendu habile dans les
Sciences les plus abstraites et les plus épineuses,
M.
AVRIL. 1734. 699
M. D. ne dédaigne pas de descendre jusqu'à
l'A. B. C. il se montre peu jaloux de l'encens
après lequel nous voyons courir tant de froids
Ecrivains , et que nous prodiguons sottement à
ceux qui pour faire parade d'une vaine érudition
plutôt que pour se rendre utiles au Public , composent
des Ouvrages dont il est vrai que souvent
la lecture est agréable ; mais qui ne contribuent
en rien ni à nous rendre meilleurs , ni à nous
faciliter les moyens de le devenir. Encore si nous
nous contentions de ceux-cy ; mais n'est - il pas
honteux que tant de conteurs de nouveaux riens
et de riens dangereux , enlevent notre estime et
notre approbation , que nous ne devons qu'au
vrai que nous négligeons , que nous méprisons
et que souvent nous combattons.
Nous faisons cas du beau , nous méprisons l'utile .
Voila le mal commun ; et si quelques génies
supérieurs se sont élevez au - dessus et nous en
ont fait voir le danger et le ridicule , nous les
admirons ; mais nous en demeurons-là , nous
persuadant facilement que nous ne sommes pas
dans le cas. Ce qui nous trompe en cela , c'est
que nous prenons le faux pour le vrai , le beau
pour l'utile , le brillant pour le veritable beau ;
que nous croyons veritablement tenir pour le
bon , et que ceux qui ne pensent pas comme
nous sont dans l'erreur . C'est aussi ce qui a suscité
tant d'adversaires aux nouvelles idées de
M. D. qui fait tout revenir dans son Systême ,
au point de vue que se doit proposer tout Auteur
désinteressé, c'est - à - dire , au vrai , à l'utile , au
veritable beau . Des intentions si droites , quand
elles ne se trouveroient pas exactement remplies,
devroient , sans doute , imposer silence à l'envie
D iiij
et
700 MERCURE DE + FRANCE
et à la mauvaise humeur de quelques petits esprits
pleins d'eux- mêmes ; mais dès-lors ils ne
seroient plus ce qu'ils sont,
-
L'usage du Bureau Typographique a de grands
avantages , il en faut convenir ; mais on les trouve
mêlez avec des inconveniens très considerables
qui en ralentiront peut - être encore
long-temps le succès . Je ne parle pas de la dépense
de la machine que tout le monde ne peut
pas faire , ni de la difficulté de trouver des Maîtres
instruits du Systême , ce qu'on a déja objecté
à l'Auteur ; mais il n'est pas facile de comprendre
comment un Maître d'Ecole pourroit
s'en servir utilement . J'ai vu travailler des Enfans
au Bureau , je les ai suivis , et s'il y a un profil réel
dans l'usage de cette Machine , je crois que ce ne
peut être que dans la pratique assidue, le Maître
toujours présent et attentifà ce que fait l'Enfant.
On ne peut faire travailler qu'un Enfant à la fois ;
s'ils sont deux ou trois , ils s'embarassent, ilsjouent
et perdent leur temps. De plus l'étude , pour lui
être utile, doit être d'une heure au moins le matin
et autant le soir. Où en seroit un Maître qui
auroit , je ne dis pas cent , mais seulement quinze
ou vingt Ecoliers ? Comment exercer chacun
d'eux en particulier ? Lui donner une heure le
matin et autant le soir ? Etre présent là pendant
qu'il opere ? Le guider , l'animer , et rire ? Car
tout cela est du Systême. Que feront tous les
autres pendant ce temps-là ? Leur donner des leçons
à apprendre ? Rien n'est plus ridicule selon
le nouveau Systême , c'est même une injustice.On
doit toujours travailler avec l'Enfant , aller au devant
de toutes les difficultez , et étudier avec lui.
Qu'on les oblige d'écouter et de voir celui qui
travaille , cela est , sans doute , impraticable . Il
faudra
AVRIL. 1734 .
701
faudra donc
que tous les autres demeurent oisifs,
tandis qu'un seul sera occupé. Il est vrai que
tous ces inconveniens se trouvent aussi liez avec
la Méthode ordinaire ; mais le nouveau Systême
n'y obviant pas , et ayant même ceci de plus qu'il
coûte et qu'il est d'un grand embarras , je ne
yois pas pourquoi on le préfereroit.
Ce qui fait le fort du Systême Typographi
que , c'est que l'Enfant passant continuellement
d'un objet à un autre , peut bien apprendre avec
plus d'agrément et peut- être avec plus de profit
pour le présent ; mais il y a tout lieu de Graindre
qu'il ne s'y forme un grand fond d'inconstance
et de legereté , ce qui n'est pas un petit défaut.
Je me trouvai un jour chez un des plus zelez
Typographistes , où , après avoir caressé un
Enfant qu'il instruisoit selon le Systême , je lui
témoignai l'envie que j'avois de le voir travailler
au Bureau.La personne qui le conduisoit, s'étant
approchée , m'avertit secrettement de ne point
me servir du mot travailler , mais de jouer ; et
en même-temps prenant la parole , eh bien , mon
fils , dit- il , voulez- vous jouer à present. Comment
un Enfant élevé de cette maniere , passera- t'il à
une étude sérieuse ? Comment en supportera- t'il
la peine et le travail , lui à qui on n'aura jamais
parlé que de jeu ? Comment enfin y apporterat'il
une application qu'on ne lui aura jamais demandée.
C'est pour entretenir dans l'Enfant cet
esprit de satisfaction que lui procure cette pensée
qu'il joue ; qu'il ne faut jamais le contraindre
; que s'il ne lui plaisoir pas de jouer , il
ne faudroit pas l'y forcer. Il faut attendre ses
momens et se conformer à ses petites volontez.
Ces caprices doivent servir de regles , et ce seroit
une injustice que de vouloir que les regles res-
DY traignissent
702 MERCURE DE FRANCE
traignissent ses fantaisies. Dira - t'on que tout
cela n'est rien ; que ce ne sont que préventions ,
que préjugez.
Ce que je crois de plus fort contre le nouveau
Systême , c'est que l'amour propre y est érigé en
premier Maître des Enfans , et que ce vice dangereux
s'y trouve l'ame et le grand mobile de
tout ce qu'on leur fait faire. Leur petite imagination
se repaît agréablement des loüanges qu'il
faut leur prodiguer , ce qui les remplit insensiblement
de sentimens d'estime pour eux - mêmes
et de mépris pour les autres. En voici un trait
que je tiens de personnes non suspectes. On faisoit
jouer un Enfant au Bureau , ou plutôt on
jouoit avec lui . Le pere voulut aussi s'en mêler ;
mais par malheur ayant mis une lettre pour une
autre , un j consone , à ce qu'on m'a dit , pour
un i voyele dans le mot jgnorant au lieu -d'ignorant
; l'enfant se retourna et dit tout bas à l'oreille
de son Maître , je crois que mon cher Pere
est un peu bête ; on l'entendit , mais on jugea à
propos de faire la sourde oreille. Que n'y a t'il
pas à craindre pour des Enfans élevez dans ces
principes ! Ajoutons à cela que la conviction du
Mérite qu'ils s'imaginent avoir , les remplit
de vanité , de hauteur et d'impatience . J'en ai vû
qui écoutoient d'un air dédaigneux et moqueur
d'autres Enfans qui n'avoient pas été élevez
comme eux , et qui railloient des personnes qu'ils
devoient respecter , parce qu'ils prononçoient leslettres
autrement qu'eux . Quand une fois ils ont
fait ce qu'on appelle leurs Thêmes , on n'oseroit
y toucher, c'est -à - dire , y déranger quelque cho
se , sans les irriter. Je fus un jour témoin oculaire
d'un soufflet très - sec qu'un Enfant élevé
selon le Systême , donna à un autre Enfant qui
Dai
AVRIL 1734. 703
lui avoit brouillé un mot qu'il venoit d'imprimer.
Voilà , Monsieur , ce qui a suspendu jusqu'ici
le jugement de plusieurs ; la difficulté ou
plutot l'impossibilité de se servir du Bureau dans
les Ecoles publiques ; la nécessité de la préfence
du Maître à tout ce que fait l'Enfant , si on veut
qu'il avance plus que par la Méthode ordinaire ;
celle de jouer , de badiner et de rire avec l'Enfant,
quand il opere , le danger qu'il y a que l'Enfant
ne retire de tout ce manége , qu'un esprit d'inconstance
et de legereté , et enfin celui de prendre
l'Enfant la vanité et de faire l'amour
par
propre l'ame et le grand mobile de son étude.
Mais venons au Livre.
Tout Livre de Grammaire porte avec soi quelque
chose d'aride , le titre même rebute et ne
rappelle point le Lecteur. Il faut donc , pour
vaincre ce dégoût , présenter cette sorte de matiere
avec quelque apprêt , sans quoi un Livrede.
cette espece ne sera jamais lû que par ceux qui en
ont unbesoin extrême . Beaucoup de gens croyent
en sçavoir assez , et il y en a peu qui en fassent
une étude sérieuse. Le Systême Typographique
a cela de particulier , qu'il ett susceptible d'une
infinité d'agrémens , malgré la secheiesse apparente
des instructions qu'il renferme, et l'Auteur,
par je ne sçai quelles idées , a répandu sur tout
son Ouvrage une mélancolie , une tristesse qui
rebutera bien des Lecteurs ; et par consequent
arrêtera dès le commencement , les progrès de
cette invention . On rencontre presque à chaque
page un M. G. Professeur de l'Université , qui
semble être l'unique objet de l'Auteur , pour qui
ce Régent est une source perpetuelle de chagrin
et de déclamations qui n'éclaircissent en rien le
fond du Systême. C'eût été répondre solidement
D vj
aux
704 MERCURE DE FRANCE.
aux frivoles objections de ce Professeur , que de
garder un silence profond à cet égard ; enfin ôtez
de tout le Livre ce qui regarde cete dispute particuliere
, les redites fréquentes des mêmes choses
, les citations trop réiterées de gens favorables
au Systême et d'Enfans qu'on instruit
par le Bureau , choses qui interessent fort peu lc
Lecteur avide d'être au fait ; voici à quoi se reduit
cet Ouvrage.
i
Il faut , suivant l'Auteur , nommer un C. lé ké;
PF. fé ; le Ph. fé ; le G. gné, guéné ; le H. hê ;
le J. je -ja ; le K. ka- ku ; le L. lé ; le M. mé ; le
Q. qu - ka ; le R. rê ; le S. lé- zé; le T. te-ci ; le
V. vé ; le X. ksé , quézé ; le Y. i- ié , le Z. zé- sé ;
le &t . cté- csi ; le ft. sté ; le &. et ; le æ. é ; le oe . é;
le è. ais ; le ê. ais ; le ch. ché- ké , &c. Il faut remarquer
que ces lettres ausquelles il a donné une
double valeur , comme au C. ne seront appelées
que d'une de ces valeurs , suivant le lieu où elles
se trouveront , par exemple , dans Ciconia , on
dira sé , i , ci : ké , o , co : cico , & c ainsi des
autres.
De-là on vient aux sons , découverte des plus
importantes qu'on ait jamais faites pour faciliter
la lecture et abreger le temps qu'on y employe
ordinairement ; il appelle donc par un seul son
toutes les lettres qui , unies ensemble , n'en font
qu'un. Par exemple , Caux , on l'appelle o simplement.
Les nazales an , en , in , on , un. Ensuite
les autres sons que vous pourrez voir dans son
A. B. C. comme oient , qu'il appelle ais ou ê.
Voilà pour la lecture.
A l'égard des premiers principes de la Langue
Latine ou de la Grecque , car ce seroit la même
chose , il faut donner un thême ou une version
interlineaire à l'Enfant , qu'il imprimera sur le
Bureau
AVRIL 1734 70s
Bureau. Donnons un exemble dans lequel on
peat voit tout le Systême , tant pour apprendre
à lire , que pour apprendre les principes de la
Langue Latine, ou de telle autre qu'on voudra enseigner
à l'Enfant . On pourroit faire un Thême
ou un Exemple dans lequel se trouveroit une
chose de chaque Logette du Bureau. Mais comme
cela nous meneroit trop loin , contentonsnous
de celui - cy : Mon Dieu , je vous aime bienè
Supposons qu'un Enfant connoît déja les lettres
simplement sans les sons , on lui fait ranger sur
le Bureau : m , o , n , D , i , c , u , j , e , v , o , u , s,
a , i , m , e , b e , n. S'il connoît les sons ,
en lui fait ranger de cette sorte ; m, on, D, i , eu,
j , e , v , ou , s , ai , m , e , b , i ,en.
S'il commence à lire , on lui fait ranger par
mots de cette maniere : mon , dans le pronom
possessif. Dieu , dans les noms substantifs . je,
dans le pronom de la premiere personne . vous
dans le pronom de la seconde personne. aime ,
dans les verbes François. bien , dans les indéclinables
François. Voilà pour la Langue Françoise,'
ainsi de même pour le Latin. Car les Logettes
pour le Latin sont aussi dans le Bureau . Il faut
donner le Thême tout fait à l'Enfant ; et en lui
faisant prendre mi dans la Logette des pronoms
possessifs , on lui fait remarquer que s'est le vocatif
: Deus , dans les noms substantifs Latins
&c. on doir en même- temps lui expliquer les
regles de la Sintaxe. Voilà à peu près à quoi se
réduit tout le Systême . L'Auteur ayant une fois
posé ses principes , pouvoit , par le moyen d'un
seul exemple , mettre le Lecteur au fait , et il se
seroit épargné la dépense d'un gros Livre , qui
dans l'état où il est , ne servira qu'à rebuter
ceux qui veulent sçavoir son Systême. J'ai l'hon
neur d'être , Monsieur , &c.
>
706 MERCURE DE FRANCE
Nota. Nous donnerons dans le mois prochain la
Réponse à cette Lettre , que la longueur ne nous
permet pas d'inserer ici . comme nous l'avions déja
promis sur cette matiere.
Fermer
Résumé : LETTRE de ..... à M. Pilleret, Maître d'Ecole à Cousance en Barrois, au sujet du Systême Typographique.
La lettre traite du Système Typographique, récemment publié dans un livre et disponible dans divers bureaux. L'auteur examine les critiques et les partisans du système, notant que les premiers approuvent sans discernement tandis que les seconds ne reconnaissent rien de bon. Il recommande d'évaluer le caractère de l'auteur, M. D. M., qui démontre un esprit de franchise et d'amour pour la patrie, visant à l'avancement de la jeunesse. L'auteur critique les écrivains qui cherchent la reconnaissance plutôt que l'utilité. Il souligne que, bien que le système typographique présente des avantages, il comporte des inconvénients majeurs, notamment la difficulté de son utilisation dans les écoles publiques. Ce système nécessite la présence constante du maître pour chaque élève, ce qui est impraticable avec un grand nombre d'élèves. Le texte mentionne également les dangers de l'inconstance et de la légèreté chez les enfants formés par ce système, ainsi que le risque de développer de la vanité et de l'amour-propre. Les enfants élevés selon ce système peuvent devenir impatients et moqueurs envers ceux qui ne suivent pas la même méthode. Concernant le livre, l'auteur note qu'il est aride et rebutant, malgré les efforts de l'auteur pour le rendre agréable. Le livre contient des disputes inutiles et des redites fréquentes, ce qui le rend peu attrayant pour les lecteurs. Le système typographique propose de nommer les lettres et les sons de manière spécifique pour faciliter la lecture et l'apprentissage des langues. Par exemple, les lettres comme le C peuvent avoir une double valeur selon leur position dans un mot. Le texte fournit un exemple pratique avec la phrase 'Mon Dieu, je vous aime bien' pour illustrer l'application du système. Le texte discute également d'une méthode pédagogique pour enseigner la grammaire latine. L'auteur suggère de présenter directement le thème à l'élève et de lui faire comprendre l'utilisation des pronoms possessifs et du vocatif dans les noms substantifs latins. Il insiste sur l'importance d'expliquer simultanément les règles de la syntaxe. Selon l'auteur, ce système pourrait être expliqué en un seul exemple, rendant ainsi inutile la publication d'un gros livre qui pourrait décourager les lecteurs intéressés par ce système. Le Mercure de France annonce qu'il publiera la réponse à cette lettre dans le mois suivant, en raison de la longueur qui ne permet pas son insertion immédiate.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
39
p. 1175-1182
Bibliotheque Germanique, &c. [titre d'après la table]
Début :
BIBLIOTHEQUE GERMANIQUE, &c. Année M. DCC. XXIX. Tome XVII. et [...]
Mots clefs :
Édition, Enfant, Temps, Ouvrage, Dessein, Allemand, Relation, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Bibliotheque Germanique, &c. [titre d'après la table]
BIBLIOTHEQUE GERMANIQUE , & c. Année
M. DCC . XXIX . Tome XVII . et
XVIII. 1. vol . 12. A Amsterdam , chez
Pierre Humbert M. DCC . XXIX .
On trouve dans le III . Article du premier
de ces deux Tomes , dequoi se dedommager
de la secheresse et du peu d'interêts
qui règne dans la plupart des autres
Articles . On y rend compte d'un Livre
Allemand , dont le Titre rendu François
, est RELATION d'un Enfant extraordinairement
avancé pour son âge , &c. vol.
in 4. A Leipsic , 1728. Cette Relation
contient aussi d'autres exemples d'Enfans
extraordinaires et distingués par leur sça-
F vj voit 1Vol.
T176 MERCURE DE FRANCE
voir , et des observations utiles et inte
ressantes sur le même sujet.
Jean - Philippe Baratier , Fils de M. Baratier
, Pasteur de la R. P. R. de Schwabach
, dans le Marquisat d'Anspach , est
le principal sujet de la Relation dont le
Pere même est l'Auteur ; mais comme
il a déja été parlé de cet Enfant dans notre
Mercure , nous passerons à un autre
qui paroîtra encore plus extraordinaire.
,
C'est Chrétien Henri Heinecken , fils
d'un Peintre de Lubeck , lequel nâquit
dans cette Ville- là le 6. Fevrier 1721.et
mourut le 27. Juin 1725. Dans ce court
espace de quatre ans et près de cinq mois ,
il donna des preuves si extraordinaires de
son esprit et de sa memoire , qu'on ne
pourroit presque se resoudre à les croire
si elles n'étoient pas attestées par unghd
nombre de témoins éclairés qui ont
eux-mêmes vû et admiré cet Enfant. Ce
fut à dix mois qu'il commença à parler ,
et cela à l'occasion de diverses figures
dont il parut souhaiter l'explication ; on
la lui donna , et tout d'un coup on remarqua
qu'il observoit avec une attention
fixe les mouvemens des levres de ceux
qui lui parloient , et il vint à bout , non
sans effort , de prononcer syllabe après
syllabe ce qu'on lui disoit. Ces progrès
IVol.
furent
JUI N. 1734 1177
furent depuis ce tems - là très- rapides ,
puisqu'à un an il sçavoit les principaux
évenemens du Pentateuque; à treize mois,
l'Histoire de l'Ancien Testament ,
quatorze celle du Nouveau .
et à
Au mois de Septembre 1723. le petit
Heinecken avoit acquis une connoissance
si exacte de l'Histoire ancienne et moderne
, et de la Géographie , qu'il répondoit
pertinemment aux questions qu'on lui
faisoit sur des sujets diversifiés. Il chargea
aussi sa memoire d'une grande quantité de
mots Latins , de sorte qu'il parvint à parler
cette Langue avec facilité , et il apprit
parcoeur en cette Langue les Institutes de
Justinien. Quelque tems après il apprit
aussi passablement le François , et avant
sa quatrième année il étoit bien avancé
dal connoissance de la Genealogie des
principales Maisons de l'Europe. Jamais
onne vit plus d'ardeur à acquerir de nouvelles
connoissances , et cela même est une
preuve du genie de cet Enfant. L'Auteur
de sa vie rapporte d'ailleurs un assez bon
nombre de traits qui marquent et de l'esprit
et du jugement ; l'un et l'autre paroissent
sur tout dans l'application qu'il
faisoit des Sentences et des Passages de
Ecriture Sainte qu'il avoit appris , aux
diverses circonstances où il se trouvoit.
1. Vol. Une
1178 MERCURE DE FRANCE
Une bonne partie de sa quatrième année
fut employée au voyage de Danemarck,
où il fut admiré de toute la Cour ; il harangua
de fort bonne grace le Roi et les
Princes du Sang . De retour à Lubeck il
y apprit à écrire en fort peu de tems ,
quoiqu'il eût à peine la force de tenir sa
plume. Enfin après avoir langui quelques
mois il mourut dans le tems marqué cidessus.
C'est une chose remarquable que cet
Enfant si extraordinaire , par rapport aux
talens de son esprit , fût en même - tems
d'une complexion très - délicate. Il est
d'autant plus étonnant qu'il sçût tant de
choses que des maladies très-fâcheuses qui
se suivirent de près , lui auroient dû ,
ce semble , ôter presque tout moyen de
bien apprendre. L'Auteur de sa vie attri
bue ses infirmités presque continuelles
et sa mort prématurée à sa délicatesse natutelle
, et aux passions de sa Nourrice ,
qui eurent plus d'influences sur lui qu'elles
n'en auroient eu sur un autre , parce
qu'il ne fut sevré que quelques mois avant
sa mort , ayant témoigné beaucoup de répugnance
pour toutes sortes d'alimens
excepté le lait , et en particulier celui
de cette Nourrice . Cette repugnance fut
cause qu'il ne mâchoit qu'avec une extrê
me difficulté. Au
JUIN. 1734
1179
Au reste , la maniere sage et chrétienne
dont le petit Heincken envisagea la
mort , est à proportion aussi extraordi
naire pour son âge , que le sont les connoissances
qu'il avoit acquises pendant sa
vie.
Extrait des Nouvelles Litteraires
du XVII. Tome.
fille
De Strasbourg. Madame Linck
et femme de deux Professeurs en Droit
de cette Ville , a publié une Traduction
du Polyeucte de Corneille , en vers Allemands.
De Nuremberg. On débite une Brochu
re en forme de Dictionnaire , qui contient
la liste de tous les Bains et des Eaux
Minerales , sous le titre de Bibliotheca
cum Lexico Hydrologico.
M. Frederic Bothscholtz a formé le
projet de rassembler en deux Volumes in
folio , tous les Ouvrages qui traitent de
la Librairie et de l'Imprimerie. Chacun
paroîtra tel qu'il est , et même dans la
Langue où il a été imprimé , ou si c'est
un Ouvrage Manuscrit , dans celle où il
aura été composé.
D'Altorf.M. le Professeur Koehler, publie
toutes les semaines une Feuille qui
contient, l'explication et le dessein de
I. Vol. quel1180MERCURE
DE FRANCE
quelque Medaille. C'est à Nuremberg
que s'imprime ce nouvel Ouvrage Periodique
en Allemand .
De Goettingen. M. le Docteur Heumaun ,
Inspecteur du College de cette Ville , publiera
incessamment l'Ouvrage de Charlemagne
contre le second Concile de Nicée
, sur l'Edition que Jean du Tillet Evêque
de Meaux publia à Paris en 1549.
sans nom d'Auteur , et sans marquer le
lieu de l'impression . Cette Edition étoit
devenue extrêmement rare . M. Heumaun
joindra ses propres remarques aux corrections
de du Tillet et de Goldstat , et le
tout sera précedé d'une Dissertation dont
le dessein est de prouver que ce Traité
est de Charlemagne , et contient ses veritables
sentimens , tout au moins de la même
maniere que la Confession d'Ausbourg
doit être attribuée aux Princes qui la fignerent.
De Leipsic DISSERTATIO Epistolica ad
Eminentissimam atque Reverendissimum
Dominum Christianum Wormium , Diaceseos
Sialandica in Danuâ Episcopum, &c.
de scriptis quibusdam integris , fragmentisque
hactenus ineditis , que in itinere Gallico-
Anglico, atque Germanico reperire contigit et
nunc in lucem publicam edenda parat, virosque
eruditos insimul ad conferendas symbolas
IVol. humanisJUIN.
1734: 1181
humanissimè invitat Magnus Crusius Sles-
Wicensis V. D. M.
C'est le titre d'une Brochure de neuf
feuilles que
Gleditsch a imprimé . On
voit par ce titre que M. Crusius , ci- devant
Chapelain de l'Ambassade Danoise
en France et connu par la vie de Duplessis
Mornay qu'il a mis au jour sous ce titre:
Memorabilia Plessiaca , a ramassé de bons
materiaux dans ces voyages , et qu'il a
dessein de les communiquer au Public.
Le détail de ses acquisitions et de ses projets
se trouve dans la Lettre même . Il y
parle , entr'autres , d'une continuation
du Spicilegium Patrum de Grabe ; d'une
nouvelle Edition de S. Irenée , recommandable
par plusieurs Pieces , non imprimées
, de cet ancien Docteur , et par
des Remarques nouvelles de Thomas Aisler
, d'Edouard Bernard , de François du
Jon ou Junius , de Daniel Heinsius , et
de quelques autres Sçavans. M. Crusius
nous promet encore une Edition beaucoup
plus ample que les précedentes , des
Annales de Nicetas Choniate ; une Edition
d'Arnobe contre les Gentils , avec
'des notes de plusieurs Sçavans , lesquelles
n'ont point encore vû le jour ; et une
Histoire du Lutheranisme en France .
De Dresde. M. Mathieu Daniel Poep-
I. Vol.
pelmaun
1182 MERCURE DE FRANCE
pelmaun , Architecte du Roi de Pologne
, a publié une Description de divers
Bâtimens magnifiques de cette Ville et
des environs appartenans à Sa Majesté .
La Description est en Allemand et en
François , accompagnée de quantité de
figures qui font le principal de cet Ouvrage.
On y voit aussi le dessein de la
grande Cuve qu'on a placée depuis peu
à Koenigstein , et qui tient environ deux
cens Bariques de plus que celle de Heidelberg.
>
De Crossen. M. Samuel Ledel , Docteur
en Medecine , travaille à une Histoire de
Monstres. Il a aussi considerablement augmenté
la Centauriologia curiosa Ouvrage
que feu M. son Pere fit imprimer en
1694. à Francfort sur le Mein , et il a
dessein d'en publier une nouvelle Edition
,
M. DCC . XXIX . Tome XVII . et
XVIII. 1. vol . 12. A Amsterdam , chez
Pierre Humbert M. DCC . XXIX .
On trouve dans le III . Article du premier
de ces deux Tomes , dequoi se dedommager
de la secheresse et du peu d'interêts
qui règne dans la plupart des autres
Articles . On y rend compte d'un Livre
Allemand , dont le Titre rendu François
, est RELATION d'un Enfant extraordinairement
avancé pour son âge , &c. vol.
in 4. A Leipsic , 1728. Cette Relation
contient aussi d'autres exemples d'Enfans
extraordinaires et distingués par leur sça-
F vj voit 1Vol.
T176 MERCURE DE FRANCE
voir , et des observations utiles et inte
ressantes sur le même sujet.
Jean - Philippe Baratier , Fils de M. Baratier
, Pasteur de la R. P. R. de Schwabach
, dans le Marquisat d'Anspach , est
le principal sujet de la Relation dont le
Pere même est l'Auteur ; mais comme
il a déja été parlé de cet Enfant dans notre
Mercure , nous passerons à un autre
qui paroîtra encore plus extraordinaire.
,
C'est Chrétien Henri Heinecken , fils
d'un Peintre de Lubeck , lequel nâquit
dans cette Ville- là le 6. Fevrier 1721.et
mourut le 27. Juin 1725. Dans ce court
espace de quatre ans et près de cinq mois ,
il donna des preuves si extraordinaires de
son esprit et de sa memoire , qu'on ne
pourroit presque se resoudre à les croire
si elles n'étoient pas attestées par unghd
nombre de témoins éclairés qui ont
eux-mêmes vû et admiré cet Enfant. Ce
fut à dix mois qu'il commença à parler ,
et cela à l'occasion de diverses figures
dont il parut souhaiter l'explication ; on
la lui donna , et tout d'un coup on remarqua
qu'il observoit avec une attention
fixe les mouvemens des levres de ceux
qui lui parloient , et il vint à bout , non
sans effort , de prononcer syllabe après
syllabe ce qu'on lui disoit. Ces progrès
IVol.
furent
JUI N. 1734 1177
furent depuis ce tems - là très- rapides ,
puisqu'à un an il sçavoit les principaux
évenemens du Pentateuque; à treize mois,
l'Histoire de l'Ancien Testament ,
quatorze celle du Nouveau .
et à
Au mois de Septembre 1723. le petit
Heinecken avoit acquis une connoissance
si exacte de l'Histoire ancienne et moderne
, et de la Géographie , qu'il répondoit
pertinemment aux questions qu'on lui
faisoit sur des sujets diversifiés. Il chargea
aussi sa memoire d'une grande quantité de
mots Latins , de sorte qu'il parvint à parler
cette Langue avec facilité , et il apprit
parcoeur en cette Langue les Institutes de
Justinien. Quelque tems après il apprit
aussi passablement le François , et avant
sa quatrième année il étoit bien avancé
dal connoissance de la Genealogie des
principales Maisons de l'Europe. Jamais
onne vit plus d'ardeur à acquerir de nouvelles
connoissances , et cela même est une
preuve du genie de cet Enfant. L'Auteur
de sa vie rapporte d'ailleurs un assez bon
nombre de traits qui marquent et de l'esprit
et du jugement ; l'un et l'autre paroissent
sur tout dans l'application qu'il
faisoit des Sentences et des Passages de
Ecriture Sainte qu'il avoit appris , aux
diverses circonstances où il se trouvoit.
1. Vol. Une
1178 MERCURE DE FRANCE
Une bonne partie de sa quatrième année
fut employée au voyage de Danemarck,
où il fut admiré de toute la Cour ; il harangua
de fort bonne grace le Roi et les
Princes du Sang . De retour à Lubeck il
y apprit à écrire en fort peu de tems ,
quoiqu'il eût à peine la force de tenir sa
plume. Enfin après avoir langui quelques
mois il mourut dans le tems marqué cidessus.
C'est une chose remarquable que cet
Enfant si extraordinaire , par rapport aux
talens de son esprit , fût en même - tems
d'une complexion très - délicate. Il est
d'autant plus étonnant qu'il sçût tant de
choses que des maladies très-fâcheuses qui
se suivirent de près , lui auroient dû ,
ce semble , ôter presque tout moyen de
bien apprendre. L'Auteur de sa vie attri
bue ses infirmités presque continuelles
et sa mort prématurée à sa délicatesse natutelle
, et aux passions de sa Nourrice ,
qui eurent plus d'influences sur lui qu'elles
n'en auroient eu sur un autre , parce
qu'il ne fut sevré que quelques mois avant
sa mort , ayant témoigné beaucoup de répugnance
pour toutes sortes d'alimens
excepté le lait , et en particulier celui
de cette Nourrice . Cette repugnance fut
cause qu'il ne mâchoit qu'avec une extrê
me difficulté. Au
JUIN. 1734
1179
Au reste , la maniere sage et chrétienne
dont le petit Heincken envisagea la
mort , est à proportion aussi extraordi
naire pour son âge , que le sont les connoissances
qu'il avoit acquises pendant sa
vie.
Extrait des Nouvelles Litteraires
du XVII. Tome.
fille
De Strasbourg. Madame Linck
et femme de deux Professeurs en Droit
de cette Ville , a publié une Traduction
du Polyeucte de Corneille , en vers Allemands.
De Nuremberg. On débite une Brochu
re en forme de Dictionnaire , qui contient
la liste de tous les Bains et des Eaux
Minerales , sous le titre de Bibliotheca
cum Lexico Hydrologico.
M. Frederic Bothscholtz a formé le
projet de rassembler en deux Volumes in
folio , tous les Ouvrages qui traitent de
la Librairie et de l'Imprimerie. Chacun
paroîtra tel qu'il est , et même dans la
Langue où il a été imprimé , ou si c'est
un Ouvrage Manuscrit , dans celle où il
aura été composé.
D'Altorf.M. le Professeur Koehler, publie
toutes les semaines une Feuille qui
contient, l'explication et le dessein de
I. Vol. quel1180MERCURE
DE FRANCE
quelque Medaille. C'est à Nuremberg
que s'imprime ce nouvel Ouvrage Periodique
en Allemand .
De Goettingen. M. le Docteur Heumaun ,
Inspecteur du College de cette Ville , publiera
incessamment l'Ouvrage de Charlemagne
contre le second Concile de Nicée
, sur l'Edition que Jean du Tillet Evêque
de Meaux publia à Paris en 1549.
sans nom d'Auteur , et sans marquer le
lieu de l'impression . Cette Edition étoit
devenue extrêmement rare . M. Heumaun
joindra ses propres remarques aux corrections
de du Tillet et de Goldstat , et le
tout sera précedé d'une Dissertation dont
le dessein est de prouver que ce Traité
est de Charlemagne , et contient ses veritables
sentimens , tout au moins de la même
maniere que la Confession d'Ausbourg
doit être attribuée aux Princes qui la fignerent.
De Leipsic DISSERTATIO Epistolica ad
Eminentissimam atque Reverendissimum
Dominum Christianum Wormium , Diaceseos
Sialandica in Danuâ Episcopum, &c.
de scriptis quibusdam integris , fragmentisque
hactenus ineditis , que in itinere Gallico-
Anglico, atque Germanico reperire contigit et
nunc in lucem publicam edenda parat, virosque
eruditos insimul ad conferendas symbolas
IVol. humanisJUIN.
1734: 1181
humanissimè invitat Magnus Crusius Sles-
Wicensis V. D. M.
C'est le titre d'une Brochure de neuf
feuilles que
Gleditsch a imprimé . On
voit par ce titre que M. Crusius , ci- devant
Chapelain de l'Ambassade Danoise
en France et connu par la vie de Duplessis
Mornay qu'il a mis au jour sous ce titre:
Memorabilia Plessiaca , a ramassé de bons
materiaux dans ces voyages , et qu'il a
dessein de les communiquer au Public.
Le détail de ses acquisitions et de ses projets
se trouve dans la Lettre même . Il y
parle , entr'autres , d'une continuation
du Spicilegium Patrum de Grabe ; d'une
nouvelle Edition de S. Irenée , recommandable
par plusieurs Pieces , non imprimées
, de cet ancien Docteur , et par
des Remarques nouvelles de Thomas Aisler
, d'Edouard Bernard , de François du
Jon ou Junius , de Daniel Heinsius , et
de quelques autres Sçavans. M. Crusius
nous promet encore une Edition beaucoup
plus ample que les précedentes , des
Annales de Nicetas Choniate ; une Edition
d'Arnobe contre les Gentils , avec
'des notes de plusieurs Sçavans , lesquelles
n'ont point encore vû le jour ; et une
Histoire du Lutheranisme en France .
De Dresde. M. Mathieu Daniel Poep-
I. Vol.
pelmaun
1182 MERCURE DE FRANCE
pelmaun , Architecte du Roi de Pologne
, a publié une Description de divers
Bâtimens magnifiques de cette Ville et
des environs appartenans à Sa Majesté .
La Description est en Allemand et en
François , accompagnée de quantité de
figures qui font le principal de cet Ouvrage.
On y voit aussi le dessein de la
grande Cuve qu'on a placée depuis peu
à Koenigstein , et qui tient environ deux
cens Bariques de plus que celle de Heidelberg.
>
De Crossen. M. Samuel Ledel , Docteur
en Medecine , travaille à une Histoire de
Monstres. Il a aussi considerablement augmenté
la Centauriologia curiosa Ouvrage
que feu M. son Pere fit imprimer en
1694. à Francfort sur le Mein , et il a
dessein d'en publier une nouvelle Edition
,
Fermer
Résumé : Bibliotheque Germanique, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente un compte rendu de la Bibliothèque Germanique, publié en 1729 à Amsterdam. Le troisième article du premier tome mentionne un livre allemand intitulé 'Relation d'un Enfant extraordinairement avancé pour son âge', publié à Leipzig en 1728. Ce livre relate les exploits de Jean-Philippe Baratier et de Chrétien Henri Heinecken, deux enfants prodiges. Chrétien Henri Heinecken, né à Lübeck le 6 février 1721 et décédé le 27 juin 1725, a démontré des capacités intellectuelles exceptionnelles. À dix mois, il a commencé à parler et a rapidement acquis des connaissances en histoire, géographie, et langues (latin et français). À quatre ans, il maîtrisait les Institutes de Justinien en latin et avait des connaissances en généalogie européenne. Malgré une santé fragile, il a continué à apprendre et à impressionner par son esprit et son jugement. Heinecken est décédé à l'âge de quatre ans et demi, après avoir été admiré par la cour danoise et avoir appris à écrire. Le texte mentionne également diverses publications et projets littéraires, notamment une traduction du 'Polyeucte' de Corneille en allemand par Madame Linck, un dictionnaire des bains et eaux minérales, et plusieurs ouvrages académiques et historiques en préparation ou récemment publiés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
40
p. 1331-1336
QUESTIONS élementaires et pédagogiques tirées du Livre intitulé : La Bibliotheque des Enfans, &c. par M. D. Auteur du Systême Typographique.
Début :
No. I. Les Parens ne laissent-ils pas trop long-temps leurs enfans entre les [...]
Mots clefs :
Système typographique, Enfants, Enfant, Éducation, Bureau typographique, Parents, Méthode, Maîtres, Domestiques
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUESTIONS élementaires et pédagogiques tirées du Livre intitulé : La Bibliotheque des Enfans, &c. par M. D. Auteur du Systême Typographique.
QUESTIONS élementaires et pédagogiques
tirées du Livre intitulé : La
Biblio.heque des Enfans , &c. par
M.D. Auteur du Systême Typographique.
N". I. Es Parens ne laissent-ils pas trop
Llong- temps leurs enfans entre les
mains inhabi.es, et légitimement
suspectes
des
Domestiques
Et comment des gens , la plupart
sans éducation
, vicieux , ignorans et mercenai
res , peuvent-ils être chargez pendant si long-
II. Vol.
Dij temps
1332 MERCURE DE FRANCE
temps d'un pareil soin , à moins qu'ils ne soicue
éprouvez et assujettis selon la méthode des Classes
du Bureau Typographique ? D'où vient même
que tant de parens donnent à leurs chevaux ,
à leurs chiens et à leurs oyseaux , les soins et
l'attention qu'ils refusent à l'éducation de leurs
propres enfans ?
N°. 2. Les Domestiques et les Parens même
ne sont ils pas souvent le plus grand obstacle
que rencontre un bon Maître , dans le plan d'une
excellente éducation ? Et la difficulté de trouver
de bons Domestiques et de bons Maîtres en fait
de pédagogie , et sur tout pour enseigner selon
la Méthode du Bureau Typographique , ne prouve-
t'elle pas l'importance du choix que les Parens
doivent faire des Maîtres , bien loin de s'en
rapporter aveuglément à des témoignages suspects
?
N'. 3. Un grand Seigneur ne doit- il pas
chercher pour ses enfans un bon Précepteur laïque
et Philosophe , plutôt qu'un simple Latiniste
Théologien ? Et en voulant , par oeconomie , un-
Précepteur Aumônier , ne risque- t'on pas souvent
de manquer l'un pour avoir l'autre ? Et
d'où vient qu'aux dépens de l'éducation de l'Enfant
, on prodigue pour la danse , pour la musi
que , &c. l'argent qu'on ne donne qu'avec peine
pour l'institution et la formation de la premiere
enfance ?
No. 4. Que penser des Parens qui ne veulent
pas faire pour leurs enfans plus de dépense qu'on
en a fait pour eux- mêmes , et qui craignent
que leurs enfans trop tôt instruits , ne leur deviennent
à charge , ou qu'ils n'oublient trop vite
ce qu'ils auront appris si tôt ? La vie la
plus longue n'est- elle pas trop courte pour ac- II. Vol.
querir
JUIN. 1734 1333
querir quelque perfection dans le moindre des
Arts La diligence , la paresse ou l'indifference
des parens sur cet article , n'influent - elles point
sur la suite des études ? L'éducation donnée de
bonne heure , est- elle plus nuisible à la santé de
l'enfant , que l'indifference en fait d'instruction?
N°. s. L'éducation differée et que l'on peut
appeller tardive et paresseuse , a - t'elle quelque
avantage sur celle que l'on peut nommer au contraire
diligente et hâtée ? L'une ou l'autre suppose-
t'elle du danger pour les Enfans , et laquelle
des deux en a plus ou moins à tous égards ? A
quelque âge que ce soit , sont- ce les plaisirs ou
les études qui tuent , ou la maniere dont on s'y
livre Les amusemens cessent- ils d'être amusemens,
dès qu'ils sont instructifs ? Un Enfant manque-
t'il d'avertir quand les idées , les sensations
et les objets l'incommodent ?
N°. 6. Y a- t'il à craindre pour la santé d'un
Enfant , parce qu'il est enseigné de bonne heure,
quoiqu'avec autant de douceur et de facilité que
si on lui laissoit passer ses premieres années dans
l'ignorance ? L'ignorance et l'oisiveté promettent-
elles plus de vie et de santé aux enfans , que
la culture du corps et de l'esprit , proportionnée
à l'âge , aux forces et à la capacité de l'Enfant ,
selon la Méthode et le Systême du Bureau Typographique
Les idées basses , communes
fausses et populaires , sont- elles plus salutaires
un enfant , que les idées nobles , vrayes et instructives
? L'augmentation reglée des connoissances
est - elle nuisible par elle-même ? Et l'enfant le
plus négligé est - il un seul instant sans en acquerir
?
N°. 7. L'enfant le plus volontaire et le plus
gâté n'aquiert-il pas tous les jours , au hazard ,
Diij 社II. Vol.
de
1234 MERCURE DE FRANCE
de nouvelles idées , de nouvelles sensations et de
nouvelles connoissances à l'occasion des nouveaux
objets ? Et l'enfant peut - il augmenter ses
connoissances que par la curiosité , par l'attention
, par l'intelligence , par la memoire et à mesure
qu'il sent , qu'il voit et qu'il entendè L'enfant
même qui ne parle pas encore , n'est- il pas
affecté , occupé et souvent malgré lui accablé
d'idées et de sensations ? En un mot , l'enfance
vuide et affamée d'idées , n'en fait -elle pas unt
plus grande provision jour par jour, que l'hom
me le plus studieux ?
No. 8. Quand on veut redresser un arbre , ou
dresser et instruire quelque animal , ne profitet'on
pas de leurs premieres années ? Pourquoi
ne feroit- on pas de même à l'égard des enfans ?
Des enfans de trois à quatre ans ne sont - ils pas
plus dociles , et, pour ainsi dire, plus échos pour
repeter , et plus Singes pour imiter , que des enfans
de cinq à six et à sept ans? A quel âge done
peut-on et doit- on en general montrer à un enfans
les premiers élemens des Lettres ? La maniere
de montrer à lire aux enfans est - elle indifferente
, dans la seule idée qu'il suffit que tôt ou
tard un enfant en vienne à bout ? Un enfant de
deux à trois et à quatre ans sera -t'il plus amusé
et mieux instruit avec un petit livre , une touche,
une page pleine de petits caracteres et avec
l'ancienne dénomination des lettres , qu'avec des
cartes pour chaque lettre et pour chaque son
de la Langue , soit qu'il ait un Bureau , soit qu'il
n'en ait point ?
›
N° 9. L'enfant amusé, touché et instruit par la
varieté des cartes sensibles, sur lesquelles chaque
Lettre sera imprimée , par le jeu du Bureau Typographique,
par l'exercice du petit A. B. C.La
IIVol
JUIN. 1734. 7335
tin et du petit A. B. C. François de la Bibliothe
que des Enfans , et cet enfant , sans alterer sa
santé , ne fera- t'il pas plus de progrès que l'enfant
girotté sur sa petite chaise et les yeux colez
sur son Livre ? L'experience n'est -elle pas encore
assez grande ? Peut- on justifier à présent les
Maîtres d'Ecole indociles , prévenus et entêtez ,
qui ne veulent point quitter l'ancienne et la fausse
dénomination des Lettres , pour faire usage
de la nouvelle et de la veritable ; L'antiquité et
la generalité d'une Méthode quelconque , prout'elle
sa superiorité sur toute autre Méthode
possible ?
N°. 10 L'esprit méthodique et vrayement
philosophique dans un Maître , n'est- il pas préferable
à l'esprit érudit et plein d'éloquence qui ne
sçait guere que parler sans raisonner ? D'où vient
donc qu'il n'y a que les esprits prévenus ou antiphilosophiques
contre le Systême du Bureau Typographyque
? Et que penser des Gouvernantes ,
des Valets de Chambre , et même des Precepteurs
qui craignant que le Systême du Bureau ne lur
enleve une partie de la gloire qu'ils attendent en
suivant la Méthode vulgaire , inspirent à leurs
Enfans du dégoût pour cette ingénieuse Machine?
N° . 11. La faute des éducations manquées ne
vient-elle pas ordinairement des Parens , dès
Domestiques , des Maîtres et des Méthodes plutôt
que des enfans ? D'où vient que les enfans
uniques , les aînez et les enfans les plus chéris ,
sont quelquefois les plus mal élevez ? Un enfant
du commun , élevé par son Pere et sa Mere ,
faute de Domestique , n'a t'il pas souvent le
bonheur d'être préservé des inconveniens et des
vices de l'éducation des enfans riches et de distinction
D'ailleurs les impressions paternelles
II. Vol. Diiijet
1336 MERCURE DE FRANCE
et les impressions de ceux qui donnent à boire
et à manger aux enfans , de ceux qui passent la
journée avec eux ne, sont- elles pas plus fortes que
les impressions des Maîtres externes ?
Nº. 12. D'où vient que les enfans les plus
stupides apprennent sans regle lesLangues vivantes
, plus facilement que les hommes les plus appliquez
n'apprennent par regle les Langues mortes
? Et d'où vient encore qu'il est plus aisé de
rendre un enfant dévot , qu'il n'est aisé de le
rendre sçavant , et pourquoi un enfant perd- il
la pratique de la dévotion plus facilement que
celle des Arts et des Sciences ? La dévotion dispose-
t'elle plus à l'étude des Sciences , que l'étu
de des Sciences ne dispose à la dévotion
tirées du Livre intitulé : La
Biblio.heque des Enfans , &c. par
M.D. Auteur du Systême Typographique.
N". I. Es Parens ne laissent-ils pas trop
Llong- temps leurs enfans entre les
mains inhabi.es, et légitimement
suspectes
des
Domestiques
Et comment des gens , la plupart
sans éducation
, vicieux , ignorans et mercenai
res , peuvent-ils être chargez pendant si long-
II. Vol.
Dij temps
1332 MERCURE DE FRANCE
temps d'un pareil soin , à moins qu'ils ne soicue
éprouvez et assujettis selon la méthode des Classes
du Bureau Typographique ? D'où vient même
que tant de parens donnent à leurs chevaux ,
à leurs chiens et à leurs oyseaux , les soins et
l'attention qu'ils refusent à l'éducation de leurs
propres enfans ?
N°. 2. Les Domestiques et les Parens même
ne sont ils pas souvent le plus grand obstacle
que rencontre un bon Maître , dans le plan d'une
excellente éducation ? Et la difficulté de trouver
de bons Domestiques et de bons Maîtres en fait
de pédagogie , et sur tout pour enseigner selon
la Méthode du Bureau Typographique , ne prouve-
t'elle pas l'importance du choix que les Parens
doivent faire des Maîtres , bien loin de s'en
rapporter aveuglément à des témoignages suspects
?
N'. 3. Un grand Seigneur ne doit- il pas
chercher pour ses enfans un bon Précepteur laïque
et Philosophe , plutôt qu'un simple Latiniste
Théologien ? Et en voulant , par oeconomie , un-
Précepteur Aumônier , ne risque- t'on pas souvent
de manquer l'un pour avoir l'autre ? Et
d'où vient qu'aux dépens de l'éducation de l'Enfant
, on prodigue pour la danse , pour la musi
que , &c. l'argent qu'on ne donne qu'avec peine
pour l'institution et la formation de la premiere
enfance ?
No. 4. Que penser des Parens qui ne veulent
pas faire pour leurs enfans plus de dépense qu'on
en a fait pour eux- mêmes , et qui craignent
que leurs enfans trop tôt instruits , ne leur deviennent
à charge , ou qu'ils n'oublient trop vite
ce qu'ils auront appris si tôt ? La vie la
plus longue n'est- elle pas trop courte pour ac- II. Vol.
querir
JUIN. 1734 1333
querir quelque perfection dans le moindre des
Arts La diligence , la paresse ou l'indifference
des parens sur cet article , n'influent - elles point
sur la suite des études ? L'éducation donnée de
bonne heure , est- elle plus nuisible à la santé de
l'enfant , que l'indifference en fait d'instruction?
N°. s. L'éducation differée et que l'on peut
appeller tardive et paresseuse , a - t'elle quelque
avantage sur celle que l'on peut nommer au contraire
diligente et hâtée ? L'une ou l'autre suppose-
t'elle du danger pour les Enfans , et laquelle
des deux en a plus ou moins à tous égards ? A
quelque âge que ce soit , sont- ce les plaisirs ou
les études qui tuent , ou la maniere dont on s'y
livre Les amusemens cessent- ils d'être amusemens,
dès qu'ils sont instructifs ? Un Enfant manque-
t'il d'avertir quand les idées , les sensations
et les objets l'incommodent ?
N°. 6. Y a- t'il à craindre pour la santé d'un
Enfant , parce qu'il est enseigné de bonne heure,
quoiqu'avec autant de douceur et de facilité que
si on lui laissoit passer ses premieres années dans
l'ignorance ? L'ignorance et l'oisiveté promettent-
elles plus de vie et de santé aux enfans , que
la culture du corps et de l'esprit , proportionnée
à l'âge , aux forces et à la capacité de l'Enfant ,
selon la Méthode et le Systême du Bureau Typographique
Les idées basses , communes
fausses et populaires , sont- elles plus salutaires
un enfant , que les idées nobles , vrayes et instructives
? L'augmentation reglée des connoissances
est - elle nuisible par elle-même ? Et l'enfant le
plus négligé est - il un seul instant sans en acquerir
?
N°. 7. L'enfant le plus volontaire et le plus
gâté n'aquiert-il pas tous les jours , au hazard ,
Diij 社II. Vol.
de
1234 MERCURE DE FRANCE
de nouvelles idées , de nouvelles sensations et de
nouvelles connoissances à l'occasion des nouveaux
objets ? Et l'enfant peut - il augmenter ses
connoissances que par la curiosité , par l'attention
, par l'intelligence , par la memoire et à mesure
qu'il sent , qu'il voit et qu'il entendè L'enfant
même qui ne parle pas encore , n'est- il pas
affecté , occupé et souvent malgré lui accablé
d'idées et de sensations ? En un mot , l'enfance
vuide et affamée d'idées , n'en fait -elle pas unt
plus grande provision jour par jour, que l'hom
me le plus studieux ?
No. 8. Quand on veut redresser un arbre , ou
dresser et instruire quelque animal , ne profitet'on
pas de leurs premieres années ? Pourquoi
ne feroit- on pas de même à l'égard des enfans ?
Des enfans de trois à quatre ans ne sont - ils pas
plus dociles , et, pour ainsi dire, plus échos pour
repeter , et plus Singes pour imiter , que des enfans
de cinq à six et à sept ans? A quel âge done
peut-on et doit- on en general montrer à un enfans
les premiers élemens des Lettres ? La maniere
de montrer à lire aux enfans est - elle indifferente
, dans la seule idée qu'il suffit que tôt ou
tard un enfant en vienne à bout ? Un enfant de
deux à trois et à quatre ans sera -t'il plus amusé
et mieux instruit avec un petit livre , une touche,
une page pleine de petits caracteres et avec
l'ancienne dénomination des lettres , qu'avec des
cartes pour chaque lettre et pour chaque son
de la Langue , soit qu'il ait un Bureau , soit qu'il
n'en ait point ?
›
N° 9. L'enfant amusé, touché et instruit par la
varieté des cartes sensibles, sur lesquelles chaque
Lettre sera imprimée , par le jeu du Bureau Typographique,
par l'exercice du petit A. B. C.La
IIVol
JUIN. 1734. 7335
tin et du petit A. B. C. François de la Bibliothe
que des Enfans , et cet enfant , sans alterer sa
santé , ne fera- t'il pas plus de progrès que l'enfant
girotté sur sa petite chaise et les yeux colez
sur son Livre ? L'experience n'est -elle pas encore
assez grande ? Peut- on justifier à présent les
Maîtres d'Ecole indociles , prévenus et entêtez ,
qui ne veulent point quitter l'ancienne et la fausse
dénomination des Lettres , pour faire usage
de la nouvelle et de la veritable ; L'antiquité et
la generalité d'une Méthode quelconque , prout'elle
sa superiorité sur toute autre Méthode
possible ?
N°. 10 L'esprit méthodique et vrayement
philosophique dans un Maître , n'est- il pas préferable
à l'esprit érudit et plein d'éloquence qui ne
sçait guere que parler sans raisonner ? D'où vient
donc qu'il n'y a que les esprits prévenus ou antiphilosophiques
contre le Systême du Bureau Typographyque
? Et que penser des Gouvernantes ,
des Valets de Chambre , et même des Precepteurs
qui craignant que le Systême du Bureau ne lur
enleve une partie de la gloire qu'ils attendent en
suivant la Méthode vulgaire , inspirent à leurs
Enfans du dégoût pour cette ingénieuse Machine?
N° . 11. La faute des éducations manquées ne
vient-elle pas ordinairement des Parens , dès
Domestiques , des Maîtres et des Méthodes plutôt
que des enfans ? D'où vient que les enfans
uniques , les aînez et les enfans les plus chéris ,
sont quelquefois les plus mal élevez ? Un enfant
du commun , élevé par son Pere et sa Mere ,
faute de Domestique , n'a t'il pas souvent le
bonheur d'être préservé des inconveniens et des
vices de l'éducation des enfans riches et de distinction
D'ailleurs les impressions paternelles
II. Vol. Diiijet
1336 MERCURE DE FRANCE
et les impressions de ceux qui donnent à boire
et à manger aux enfans , de ceux qui passent la
journée avec eux ne, sont- elles pas plus fortes que
les impressions des Maîtres externes ?
Nº. 12. D'où vient que les enfans les plus
stupides apprennent sans regle lesLangues vivantes
, plus facilement que les hommes les plus appliquez
n'apprennent par regle les Langues mortes
? Et d'où vient encore qu'il est plus aisé de
rendre un enfant dévot , qu'il n'est aisé de le
rendre sçavant , et pourquoi un enfant perd- il
la pratique de la dévotion plus facilement que
celle des Arts et des Sciences ? La dévotion dispose-
t'elle plus à l'étude des Sciences , que l'étu
de des Sciences ne dispose à la dévotion
Fermer
Résumé : QUESTIONS élementaires et pédagogiques tirées du Livre intitulé : La Bibliotheque des Enfans, &c. par M. D. Auteur du Systême Typographique.
Le texte 'Questions élémentaires et pédagogiques' extrait de 'La Bibliothèque des Enfants' de M.D., auteur du Système Typographique, aborde diverses questions relatives à l'éducation des enfants et aux responsabilités des parents et des domestiques. Le rôle des domestiques est critiqué, car les parents confient souvent leurs enfants à des domestiques incompétents et mal éduqués, tout en accordant plus d'attention à leurs animaux. Il est recommandé d'éprouver et de former ces domestiques selon la méthode des Classes du Bureau Typographique. Les obstacles à une bonne éducation incluent les domestiques et parfois les parents eux-mêmes. Trouver de bons maîtres, notamment ceux formés à la méthode du Bureau Typographique, est essentiel pour une éducation de qualité. Les grands seigneurs sont encouragés à privilégier des précepteurs laïques et philosophes plutôt que des théologiens. Économiser sur l'éducation au détriment d'autres activités comme la danse ou la musique est critiqué. Certains parents hésitent à investir dans l'éducation de leurs enfants, craignant qu'ils ne deviennent à charge ou n'oublient rapidement ce qu'ils ont appris. Cependant, l'éducation donnée tôt n'est pas nécessairement nuisible à la santé de l'enfant. L'ignorance et l'oisiveté ne garantissent pas une meilleure santé que l'éducation adaptée à l'âge et aux capacités de l'enfant. Les enfants acquièrent des connaissances même lorsqu'ils sont négligés. Les idées nobles et instructives sont préférables aux idées basses et fausses. Les enfants, même très jeunes, acquièrent des idées et des sensations par la curiosité et l'attention, accumulant rapidement des connaissances durant l'enfance. Les méthodes d'enseignement traditionnelles sont jugées moins efficaces que l'utilisation de cartes et de jeux pédagogiques, comme ceux du Bureau Typographique. Les maîtres doivent être ouverts à ces nouvelles méthodes. Un maître méthodique et philosophique est préférable à un maître érudit mais sans esprit critique. Les préjugés contre le Système Typographique sont souvent dus à la peur de perdre de la gloire personnelle. Les échecs éducatifs proviennent souvent des parents, des domestiques, des maîtres et des méthodes utilisées. Les enfants uniques ou chéris ne sont pas toujours mieux élevés. Enfin, les enfants apprennent plus facilement les langues vivantes sans règle que les langues mortes avec règle. La dévotion est plus facile à inculquer que la science, mais elle est plus facilement perdue.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
41
p. 40-50
LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. ODE A Sa Majesté, le Roi de Pologne, Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld, Conseiller de Légation de Sa Majesté, & Membre de l'Académie Royale des Sciences & Belles-Lettres de Prusse. ......... Tu Lodoicus eris.
Début :
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide [...]
Mots clefs :
Rois, Dieux, Dieu, Naissance du duc de Bourgogne, Terre, Enfant, Trône, Ange, Vertus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. ODE A Sa Majesté, le Roi de Pologne, Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld, Conseiller de Légation de Sa Majesté, & Membre de l'Académie Royale des Sciences & Belles-Lettres de Prusse. ......... Tu Lodoicus eris.
LA NAISSANCE
DE MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
ODE
A Sa Majesté, le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld,
Conseiller de Légation de Sa Majeste, &
Membre de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Prusse.
......... Tu Lodoicus eris.
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide
Dépoje a o pies jes écrits
Daignez favoriser l'audace qui me guide,
Digires b.0O
JANVIER. 1752.
41
Et qu' un de vos regards de mes vers soit le prix!
Quand l'Ange des Francois plein d'une ardeur tro
juste
Pour le Fils des Bourbous un former wus les voela,
Un seal les réunit, qu'il soit un autre Auguste!
Et nous n' aurons plus rien à demander aux Dicur.
en.
Cet astre radieux qu'une clatté (*) premiere
Annonçoit par ses feux naissans
Tel qu'un Dieu qui domine en sa vaste carriere
Se leve & darde ensin ses rayons tout puissans;
La Terre à son aspect tressaille d'allégresse,
Le Démon de la nuit rentre dans les enfers:
Et des jeux caressans la troupe enchanteresse
Revient de sa présence embellir l'Univers.
Franco, ainsi cet Enfant, le présent du Ciel même
Qu'il accorde à tes longs désirs
Vient remplir tes climats de sa splendeur suprême,
Et fixer dans ton sein la paix & les plaisira
Sur son divin berceau la flateuse espérance
Déja laisse tomber ses regards amoureux
Le Destin lui sourit, & l'Ange de la France
Comblé des dons du Ciel, lui porte encor ses
vœux.
(*) Madame, sour de Monseigneur le Duc de
Bourgogne.
Disirad hi0
CE MERCURE DE FRANCE.
Ane du grand Rousseau, du sublime Empirée
Où te couronnent les Talens
Abandonnie pour moi la demeure sacrée,
Viens me préter ta flamme & tes nobles élans,
Dans des vers immortels que je puisse redire
Ces vœux qu'un Dieu lui-même a sçu me révéler
Peuples, Rois, écoutez, c'est ce Dieu qui m'ins-
pire,
L'Ange même des lis par ma voix va patler.
»Grands Dieux (*) que jusqu'à vous l'humble &
„sainte priere
»Monte dans les flots de l'encens !
» Qe d'un Peuple enchanté, que de la France
„entiere
»S'élevent à vos pieds les cris reconnoissans !
»L'Héritier des Bourbons est votre auguste ou-
„vrage,
»Déja ses traits naissans décélent sa grandeur
»Mais ce n'est point asses, Dieux! qu'il soit votre
»image
(*) Personne ne doit ignorer que dans la hau-
te Poësie, Minerve ne veut signifier que la sagesse
qu'en un mot on entend par les Dieux & les im-
mortels, les anges & les esprits célestes. L'écriture
même en parlant de Dieu se sert de l'expression
de Dieu des Dieux.
JANVIER.
1752.
45
nSi vous ne l'échauffez d'une céleste ardeur.
wVenez, descendez tous dans l'azur d'un nuage,
»Sur ce berceau si glorieux,
»Qu'autour de cet Enfant votre cœur se partage,
»Qu'il confonde sur lui tous les rayons des Dieux!
» Quand vous voulez donner des Maîtres à la
terre
»Pout former cet ouvrage est-ce trop de vous
»tous?
»Suffit- il que leur bras soit armé du tonnerre,
»C'est la seule vertu qui les met près de vous
»Minerve, hâte toi; de ta divine Egide
» Viens couvrir cet auguste Enfant,
„ Que son premier regard s'attache sur le guide
»Qui doit le soutenir de son bras triomphant!
„ Ne t'écarte jamais de ses traces brillantes
Dans l'hotreur des combats cours, vole à son
»côté;
»Mais par d'autres chemins que les routes san-
„ glantes
» Qu'il s'éleve au sejour de l'immortalité !-
DEsprits même des Dieux, Enfans de la Déesse,
*Beaux arts, entourez son Berceau !
nA ses yeux que le jour offense encore & blesse,
44 MERCUREDEFRANCE.
»Faites déja briller votre immortel flambeau.
„Des vertus dans son sein r épandez les semences,
„ Vous êtes des vertus & l'oracle & l'appui,
»Réunissez vos dons, que vos trésois immenses
»Comme autant de torrens aillent se perdre en
» lui !
» Par vous il apprendra que ces Mastres du monde
»Ne sout dignes de leur éclat
» Que lorsque leur grandeur est la fource féconde
» D'où jaillisse la vie & le bien de l'Etat;
» Que ces Rois qui de sang & de combats avides,
»Font gémir & pleurer la tendre humanité,
»Verront leurs noms pareils à des vapeurs hu-
» mides
» Se dissiper au jour dunt luit la vérité.
Il sçaura pour le pauvre & l'orphelin timide,
» Pour les malheureux éplorés,
»Que les marches d'un trône où l'équité réside
»D'un salutaire autel sont autant de degrés;
„Il sçaura que sa main doit essuyer leurs larmes,
* Qu'un Roi n'est vraiment grand qu'autant qu'il
» est aimé;
„ Que de noms envolés avec le bruit des armes!
»Et du nom de Titus l'univers est charmé.
N
JANVIER.
1752.
45
„Il sçaura que la terre & lui-même ont un mai-
»tre,
„ Devant qui les Rois ne sont rien,
»Qu'il est un Dieu vengeur que tout doit recon,
»noitre,
„De cent mondes divers & l'ame & le soutien;
»Qu'à ce juge éternel tous les Rois sont comp-
ntables
»Des maux comme des biens de leur Trône
»émanés
»Qu'ensin si tous ses pas ne sont point équitables,
„Dans la nuit de la mort il seront entrainés.
» Sous vos ailes ainsi son Enfance chérie
»Comme un beau lys s'élevera,
»Et cette tendre fleur bien loin d'être flétrie
»En un fruit nourrissant par vous se changera.
„Tel un jeune Tilleul l'amour de la nature
„ Qu'un ruisseau bienfaisant abbreuve de ses eaux,
„ Voit tous les jours son front s'enrichir de ver-
„dure
nEt son tronc se répandre en d'utiles rameaux.
N
»Que de sa propre main, Beaux-Arts, il vous
»couronne
„ Près de lui qu'il vous fasse asseoir
»Comie les ornemens & la gloire du Trone,
46 MERCURE DE FRANCE.
» Le germe des vertus & le sceau du pouvoit !
„Louis du monde entier a mérité l'hommage
„En répandant sur vous ses généreux bienfaits,
»Et les vers de Corneille ont illustré son age
„Autant que la splendeur qu'il dut à ses hauts
» faits.
Ne viens point à ses piés, perside calomnie,
„ Soufflet tes feux & tes poisons
„ Dans sa naifsante aurore obscurcit le génie
„ Qui perce tôt ou tard, & darde ses rayons;
»Qu'assis au même rang de Virgile & d'Horace
»Ovide chante Auguste, & son régne immortel;
»La terre au Triumvir sans doute auroit fait
» grace,
„Si le Maître d'Ovide eut été moins cruel.
»Et vous, lâches flatteurs, vous corrupteurs in-
„fâmes
»La honte & l'opprobre des Rois,
»Vous qui portez l'orgueil & la mort dans leurs
»ames,
u Créateurs des Tytans, & destructeurs des loix,
„Fuyez, que le mensonge & la vile imposture
»N'exhalent point ici leur souffle empoisonneur
»Fuyez, n'infectez point une source aussi pure;
ed by G
1752.
JANVIER.
47
„Que l'univers entier y puise son bo iheus
Toi, sainte Vérité, ne crains point sa présence,
„ Et n'écarte pas ton flambeau,
» Toujours, pour qu'il mérite & régle sa puis-
»lance
» Des foiblesses des Rois offre lui le tableau;
»Quand il sçaura porter le sacré Diadême
»Pat un éloge libre ose l'encourager;
»S'il en pouvoit jamais ternir l'éclat suprême,
»Sans adoucir tes traits ose le corriger.
„ En lui faisant aimer cette fille céleste,
»L'immortelle Religion,
»Que sa raison démasque, & que son cœur dé-
po teste
»Le premier des Tyrans, la superstition;
„ Qu'il contemple les maux dont sa trace est
»suivie,
„ Les femmes, les vieillards, les enfaus immolés,
„Les Rois mêmes tombant sous son audace impie,
»Tous les crimes divers de son sein exhalés.
„Qu'il se souvienne enfin qu'étant ce que nous
» sommes,
„Comme nous soumis aux malheurs,
Mes
48 MERCURE DEFRANCE.
„ Autant humiliés que le dernier des hommes-
»Les Rois peuvent du sort épuiser les rigueurs
nMais le Monarque alors déployant sa grande
»ame
» Se met par sa constance au-dessus de l'humain
„ C'est alors qu'il, est Roi, que sa vertu s'enslam-
»me
n Maîttise la fortune & confond le destin.
25
nAinsi le Grand Louis trahi par la victoire,
»A vu le destin irrité
» Disputer à sou front le siège de la Gloire,
„ Ce laurier immortel qu'il avoit mérité.
nEn vain le sort jaloux vieut jusques sur le Trone,
wVient jusques dans ses bras lui ravir ses enfans,
„Aux fléaux conjurés dont l'horreur l'environne,
»Louis oppose encot les regards triomphans.
nOdivine amitié, flamme pure & sacrée
»Que ressentent si peu les Rois
»Transport de la belle ame aux vertus consa-
»crée
»Doux alimens des cours qui chérissent tes loix,
nAu nouveau Marcellus fais gouter tous tes
»charmes,
nA se remplir le cœeur de ses cheres allarmes
Qu'il
by Goo
JANVIER. 1752.
49
Qu'il connoisse en un mot la douceur de pleurer !
„Pour épuiser vos dons, sous les traits de sa
»mere,
„O! Dieux, puisse-t- il receler,
„La solide grandeur & l'ame de son pere;
»Petit fils de Lovis puisse- t- il l'égaler !
„ Mais conservez l'Ayeul votre image fidéle,
„Qu'il vive, s'il se peut, autant que ses bienfaits!
uQue cet enfant des Rois ait toujours un mo-
dele
»Digne du trône, ensin qu'il n'y monte jamais !
L'Ange dit, & soudain un sillon de lumiere
Entr'ouvre l'Olimpe éclairé
La Gloire qui des cieux traverse la carriere,
Couronne le berceau de son laurier sacté;
Sur ce front qui déja sourit à la déesse,
L'enfant reçoit l'éclat d'un immortel rayon.
Le Français s'applaudit transporté d'allégresse
Et plein d'un doux espoir, il attend un Bour-
bon.
N8
Digne fils de * Louis, à qui ta race antique
Doit ce rejetton, son appui,
Monseigneur le Dauphin.
C
II. Vol
Digistrss yL0
50 MERCURE DE FRANCE.
Lis ces vers ajoutés à l'offrande publique
Que la France à tes piés va porter aujourd'hui;:
Comme Français. ma voix a du se faire en-
tendre
Quand du sang des Bourbons le cours est aug.
menté
Comme sage encor plus, il ne peut trop s'éten,
dre
Pour le bien de la terre, & de l'humanité.
DE MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
ODE
A Sa Majesté, le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld,
Conseiller de Légation de Sa Majeste, &
Membre de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Prusse.
......... Tu Lodoicus eris.
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide
Dépoje a o pies jes écrits
Daignez favoriser l'audace qui me guide,
Digires b.0O
JANVIER. 1752.
41
Et qu' un de vos regards de mes vers soit le prix!
Quand l'Ange des Francois plein d'une ardeur tro
juste
Pour le Fils des Bourbous un former wus les voela,
Un seal les réunit, qu'il soit un autre Auguste!
Et nous n' aurons plus rien à demander aux Dicur.
en.
Cet astre radieux qu'une clatté (*) premiere
Annonçoit par ses feux naissans
Tel qu'un Dieu qui domine en sa vaste carriere
Se leve & darde ensin ses rayons tout puissans;
La Terre à son aspect tressaille d'allégresse,
Le Démon de la nuit rentre dans les enfers:
Et des jeux caressans la troupe enchanteresse
Revient de sa présence embellir l'Univers.
Franco, ainsi cet Enfant, le présent du Ciel même
Qu'il accorde à tes longs désirs
Vient remplir tes climats de sa splendeur suprême,
Et fixer dans ton sein la paix & les plaisira
Sur son divin berceau la flateuse espérance
Déja laisse tomber ses regards amoureux
Le Destin lui sourit, & l'Ange de la France
Comblé des dons du Ciel, lui porte encor ses
vœux.
(*) Madame, sour de Monseigneur le Duc de
Bourgogne.
Disirad hi0
CE MERCURE DE FRANCE.
Ane du grand Rousseau, du sublime Empirée
Où te couronnent les Talens
Abandonnie pour moi la demeure sacrée,
Viens me préter ta flamme & tes nobles élans,
Dans des vers immortels que je puisse redire
Ces vœux qu'un Dieu lui-même a sçu me révéler
Peuples, Rois, écoutez, c'est ce Dieu qui m'ins-
pire,
L'Ange même des lis par ma voix va patler.
»Grands Dieux (*) que jusqu'à vous l'humble &
„sainte priere
»Monte dans les flots de l'encens !
» Qe d'un Peuple enchanté, que de la France
„entiere
»S'élevent à vos pieds les cris reconnoissans !
»L'Héritier des Bourbons est votre auguste ou-
„vrage,
»Déja ses traits naissans décélent sa grandeur
»Mais ce n'est point asses, Dieux! qu'il soit votre
»image
(*) Personne ne doit ignorer que dans la hau-
te Poësie, Minerve ne veut signifier que la sagesse
qu'en un mot on entend par les Dieux & les im-
mortels, les anges & les esprits célestes. L'écriture
même en parlant de Dieu se sert de l'expression
de Dieu des Dieux.
JANVIER.
1752.
45
nSi vous ne l'échauffez d'une céleste ardeur.
wVenez, descendez tous dans l'azur d'un nuage,
»Sur ce berceau si glorieux,
»Qu'autour de cet Enfant votre cœur se partage,
»Qu'il confonde sur lui tous les rayons des Dieux!
» Quand vous voulez donner des Maîtres à la
terre
»Pout former cet ouvrage est-ce trop de vous
»tous?
»Suffit- il que leur bras soit armé du tonnerre,
»C'est la seule vertu qui les met près de vous
»Minerve, hâte toi; de ta divine Egide
» Viens couvrir cet auguste Enfant,
„ Que son premier regard s'attache sur le guide
»Qui doit le soutenir de son bras triomphant!
„ Ne t'écarte jamais de ses traces brillantes
Dans l'hotreur des combats cours, vole à son
»côté;
»Mais par d'autres chemins que les routes san-
„ glantes
» Qu'il s'éleve au sejour de l'immortalité !-
DEsprits même des Dieux, Enfans de la Déesse,
*Beaux arts, entourez son Berceau !
nA ses yeux que le jour offense encore & blesse,
44 MERCUREDEFRANCE.
»Faites déja briller votre immortel flambeau.
„Des vertus dans son sein r épandez les semences,
„ Vous êtes des vertus & l'oracle & l'appui,
»Réunissez vos dons, que vos trésois immenses
»Comme autant de torrens aillent se perdre en
» lui !
» Par vous il apprendra que ces Mastres du monde
»Ne sout dignes de leur éclat
» Que lorsque leur grandeur est la fource féconde
» D'où jaillisse la vie & le bien de l'Etat;
» Que ces Rois qui de sang & de combats avides,
»Font gémir & pleurer la tendre humanité,
»Verront leurs noms pareils à des vapeurs hu-
» mides
» Se dissiper au jour dunt luit la vérité.
Il sçaura pour le pauvre & l'orphelin timide,
» Pour les malheureux éplorés,
»Que les marches d'un trône où l'équité réside
»D'un salutaire autel sont autant de degrés;
„Il sçaura que sa main doit essuyer leurs larmes,
* Qu'un Roi n'est vraiment grand qu'autant qu'il
» est aimé;
„ Que de noms envolés avec le bruit des armes!
»Et du nom de Titus l'univers est charmé.
N
JANVIER.
1752.
45
„Il sçaura que la terre & lui-même ont un mai-
»tre,
„ Devant qui les Rois ne sont rien,
»Qu'il est un Dieu vengeur que tout doit recon,
»noitre,
„De cent mondes divers & l'ame & le soutien;
»Qu'à ce juge éternel tous les Rois sont comp-
ntables
»Des maux comme des biens de leur Trône
»émanés
»Qu'ensin si tous ses pas ne sont point équitables,
„Dans la nuit de la mort il seront entrainés.
» Sous vos ailes ainsi son Enfance chérie
»Comme un beau lys s'élevera,
»Et cette tendre fleur bien loin d'être flétrie
»En un fruit nourrissant par vous se changera.
„Tel un jeune Tilleul l'amour de la nature
„ Qu'un ruisseau bienfaisant abbreuve de ses eaux,
„ Voit tous les jours son front s'enrichir de ver-
„dure
nEt son tronc se répandre en d'utiles rameaux.
N
»Que de sa propre main, Beaux-Arts, il vous
»couronne
„ Près de lui qu'il vous fasse asseoir
»Comie les ornemens & la gloire du Trone,
46 MERCURE DE FRANCE.
» Le germe des vertus & le sceau du pouvoit !
„Louis du monde entier a mérité l'hommage
„En répandant sur vous ses généreux bienfaits,
»Et les vers de Corneille ont illustré son age
„Autant que la splendeur qu'il dut à ses hauts
» faits.
Ne viens point à ses piés, perside calomnie,
„ Soufflet tes feux & tes poisons
„ Dans sa naifsante aurore obscurcit le génie
„ Qui perce tôt ou tard, & darde ses rayons;
»Qu'assis au même rang de Virgile & d'Horace
»Ovide chante Auguste, & son régne immortel;
»La terre au Triumvir sans doute auroit fait
» grace,
„Si le Maître d'Ovide eut été moins cruel.
»Et vous, lâches flatteurs, vous corrupteurs in-
„fâmes
»La honte & l'opprobre des Rois,
»Vous qui portez l'orgueil & la mort dans leurs
»ames,
u Créateurs des Tytans, & destructeurs des loix,
„Fuyez, que le mensonge & la vile imposture
»N'exhalent point ici leur souffle empoisonneur
»Fuyez, n'infectez point une source aussi pure;
ed by G
1752.
JANVIER.
47
„Que l'univers entier y puise son bo iheus
Toi, sainte Vérité, ne crains point sa présence,
„ Et n'écarte pas ton flambeau,
» Toujours, pour qu'il mérite & régle sa puis-
»lance
» Des foiblesses des Rois offre lui le tableau;
»Quand il sçaura porter le sacré Diadême
»Pat un éloge libre ose l'encourager;
»S'il en pouvoit jamais ternir l'éclat suprême,
»Sans adoucir tes traits ose le corriger.
„ En lui faisant aimer cette fille céleste,
»L'immortelle Religion,
»Que sa raison démasque, & que son cœur dé-
po teste
»Le premier des Tyrans, la superstition;
„ Qu'il contemple les maux dont sa trace est
»suivie,
„ Les femmes, les vieillards, les enfaus immolés,
„Les Rois mêmes tombant sous son audace impie,
»Tous les crimes divers de son sein exhalés.
„Qu'il se souvienne enfin qu'étant ce que nous
» sommes,
„Comme nous soumis aux malheurs,
Mes
48 MERCURE DEFRANCE.
„ Autant humiliés que le dernier des hommes-
»Les Rois peuvent du sort épuiser les rigueurs
nMais le Monarque alors déployant sa grande
»ame
» Se met par sa constance au-dessus de l'humain
„ C'est alors qu'il, est Roi, que sa vertu s'enslam-
»me
n Maîttise la fortune & confond le destin.
25
nAinsi le Grand Louis trahi par la victoire,
»A vu le destin irrité
» Disputer à sou front le siège de la Gloire,
„ Ce laurier immortel qu'il avoit mérité.
nEn vain le sort jaloux vieut jusques sur le Trone,
wVient jusques dans ses bras lui ravir ses enfans,
„Aux fléaux conjurés dont l'horreur l'environne,
»Louis oppose encot les regards triomphans.
nOdivine amitié, flamme pure & sacrée
»Que ressentent si peu les Rois
»Transport de la belle ame aux vertus consa-
»crée
»Doux alimens des cours qui chérissent tes loix,
nAu nouveau Marcellus fais gouter tous tes
»charmes,
nA se remplir le cœeur de ses cheres allarmes
Qu'il
by Goo
JANVIER. 1752.
49
Qu'il connoisse en un mot la douceur de pleurer !
„Pour épuiser vos dons, sous les traits de sa
»mere,
„O! Dieux, puisse-t- il receler,
„La solide grandeur & l'ame de son pere;
»Petit fils de Lovis puisse- t- il l'égaler !
„ Mais conservez l'Ayeul votre image fidéle,
„Qu'il vive, s'il se peut, autant que ses bienfaits!
uQue cet enfant des Rois ait toujours un mo-
dele
»Digne du trône, ensin qu'il n'y monte jamais !
L'Ange dit, & soudain un sillon de lumiere
Entr'ouvre l'Olimpe éclairé
La Gloire qui des cieux traverse la carriere,
Couronne le berceau de son laurier sacté;
Sur ce front qui déja sourit à la déesse,
L'enfant reçoit l'éclat d'un immortel rayon.
Le Français s'applaudit transporté d'allégresse
Et plein d'un doux espoir, il attend un Bour-
bon.
N8
Digne fils de * Louis, à qui ta race antique
Doit ce rejetton, son appui,
Monseigneur le Dauphin.
C
II. Vol
Digistrss yL0
50 MERCURE DE FRANCE.
Lis ces vers ajoutés à l'offrande publique
Que la France à tes piés va porter aujourd'hui;:
Comme Français. ma voix a du se faire en-
tendre
Quand du sang des Bourbons le cours est aug.
menté
Comme sage encor plus, il ne peut trop s'éten,
dre
Pour le bien de la terre, & de l'humanité.
Fermer
41
42
p. 64-65
AUTRES. Sur l'air ; de mon Berger volage.
Début :
Un Enfant vient de naitre, [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Enfant, Lys
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRES. Sur l'air ; de mon Berger volage.
AUTRES.
Sur l'ait ; de mon Berger volage.
Un Enfant vient de naitre,
Un enfant précieux,
Un Prince qui doit être
Digne de ses Ayeux,
L'augure est favorable,
Il sera notre amour.
Uue Colombe aimable
Produit-elle un Vautour ?
Nous soupirions sans cesse
Aptès ce gage heureux
Le don d'une Princesse
L'assuroit à nos veux;
J'ai vû la Roze éclore,
Le lis naît à son tour,
Une brillante Aurore
Annonçoit un beau jour.
Croissez parmi les graces
Espoir flatteur des lis
Rassemblez sur vos traces
JANVIER.
1752. 65
Les Arts, les Jeux, les Ris,
Si la gloire cruelle
Reclame un jour ses droits
Vous avez un modele
Dans le meilleur des Rois.
Dans le cristal de l'onde
L'azur des Cieux nous luit,
Et le flamheau du monde
S'y peint, s'y reproduit
Plus vivement encore
Par des traits éclatans,
Ce Roi que l'on adore
Se peint dans ses enfans.
Destin qui les fit nastre
Pour regir l'Univers
Conserve notre maître
Ses jours nous sont trop chers;
Mais ils iegnent d'avance,
Ces dignes successeurs
Leur empire commence
Leut trône est dans nos cœurs.
Par M. Favart.
Sur l'ait ; de mon Berger volage.
Un Enfant vient de naitre,
Un enfant précieux,
Un Prince qui doit être
Digne de ses Ayeux,
L'augure est favorable,
Il sera notre amour.
Uue Colombe aimable
Produit-elle un Vautour ?
Nous soupirions sans cesse
Aptès ce gage heureux
Le don d'une Princesse
L'assuroit à nos veux;
J'ai vû la Roze éclore,
Le lis naît à son tour,
Une brillante Aurore
Annonçoit un beau jour.
Croissez parmi les graces
Espoir flatteur des lis
Rassemblez sur vos traces
JANVIER.
1752. 65
Les Arts, les Jeux, les Ris,
Si la gloire cruelle
Reclame un jour ses droits
Vous avez un modele
Dans le meilleur des Rois.
Dans le cristal de l'onde
L'azur des Cieux nous luit,
Et le flamheau du monde
S'y peint, s'y reproduit
Plus vivement encore
Par des traits éclatans,
Ce Roi que l'on adore
Se peint dans ses enfans.
Destin qui les fit nastre
Pour regir l'Univers
Conserve notre maître
Ses jours nous sont trop chers;
Mais ils iegnent d'avance,
Ces dignes successeurs
Leur empire commence
Leut trône est dans nos cœurs.
Par M. Favart.
Fermer
43
p. 35
Feu M. de la Motte avoit fait les deux vers suivans.
Début :
C'est que déja l'enfant est homme, [...]
Mots clefs :
Enfant, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Feu M. de la Motte avoit fait les deux vers suivans.
Feu M. de la Motte avoit fait les
deux vers fuivans .
C
'Eft que déja l'enfant eſt homme ,
Et que l'homme eft encore enfant.
Trouvant difficile de les amener par deux
autres auffi heureux , il invita plufieurs gens
d'efprit à effayer de le faire. Deux Poëtes célebres
lefirent de la maniere ſuivante..
L'homme pour moins que rien , l'enfant pour une
pomme ,
Rit , pleure , attaque & fe défend.
C'eft que déja l'enfant eft homme ,
Et
que l'homme eft encore enfant.
L'enfant fur fes pareils veut emporter la pomme ;
L'homme s'abat pour rien , pour rien eſt triomphant.
.
C'eft que déja l'enfant eft homme ,
i Et que l'homme eft encore enfant.
deux vers fuivans .
C
'Eft que déja l'enfant eſt homme ,
Et que l'homme eft encore enfant.
Trouvant difficile de les amener par deux
autres auffi heureux , il invita plufieurs gens
d'efprit à effayer de le faire. Deux Poëtes célebres
lefirent de la maniere ſuivante..
L'homme pour moins que rien , l'enfant pour une
pomme ,
Rit , pleure , attaque & fe défend.
C'eft que déja l'enfant eft homme ,
Et
que l'homme eft encore enfant.
L'enfant fur fes pareils veut emporter la pomme ;
L'homme s'abat pour rien , pour rien eſt triomphant.
.
C'eft que déja l'enfant eft homme ,
i Et que l'homme eft encore enfant.
Fermer
Résumé : Feu M. de la Motte avoit fait les deux vers suivans.
M. de la Motte a composé deux vers et invité des poètes à les compléter. Deux continuations ont été proposées. La première décrit des réactions opposées entre l'homme et l'enfant. La seconde explore des comportements similaires. Les deux continuations se concluent par les vers initiaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
44
p. 101-111
LETTRE A M. ****.
Début :
MONSIEUR, Je dois à juste titre vous considérer comme le [...]
Mots clefs :
Enfant mort-né, Enfant, Médecin, Sang, Terre, Vie, Mort, Corps, Bois, Raisonnement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A M. ****.
LESTİTRE A M. ****
SHDOS !
MONSIEUR
toutes in-
E dois jufte titre vous confidérer
comme le dépofitaire de toutes les interprétations
de la nature dont les Philofophes
fe croient capables. Il vous appartient
plus d'en juger qu'à tout autre , par
l'attention perpétuelle que vous avez à en
dévoiler les refforts.
Vous n'ignorez pas , Monfieur , le phénomene
, le myftere , qui doit occuper aujourd'hui
les Phyficiens & les Médecins .
Il s'agit d'un enfant né le 18 Janvier
1754 , enterré nud auffi- tôt après fa naiffance
, parce qu'on l'a cru mort- né ; déterré
, dit- on , vivant le 15 Février fuivant
, & baptifé le lendemain , en préſence
de plufieurs perfonnes , lequel enfant a
paru vivre pendant cinq heures après fon
baptême.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Je vais , Monfieur , produire ce que
j'en penfe ' , j'éviterai avec foin tout difcours
fuperflu ; & fi mon raifonnement
ne mérite
pas votre approbation , j'ofe me
flater qu'il ne vous ennuira point par fa
longueur.
PODZ1Q791 910101 ( 5.N
On a cru cet enfant mort né , parce
qu'il étoit fort noir cette ecchymofe confidérable
prouve qu'il a fouffert quelque
étranglement au paffage , capable de forcer
les vaiffeaux capillaires & d'intercepter
un libre commerce de l'air extérieur avec
le poulmon , fans que cependant il foit
devenu la caufe d'une mort complette. La
même chofe arrive aux pendus qui n'ont
point été étranglés jufqu'à ce que mort
s'enfuivit , & qu'on rappelle à la vie &
à la fanté , par le moyen d'une faignée fálutaire
.
Ou l'enfant dont il s'agit n'a point ref
piré avant d'être mis en terre bail³n'a
refpiré que très- foiblement. Dans cendernier
cas , fon fang n'a point totalement
abandonné la route qu'il fuivoie pendant
qu'il n'étoit qu'un foetus . Les arteres pulmonaires
ne font point parvenues à une
dilatation proportionnée à leur diametre ,
le trou ovale a continué de fervir d'entrepôt
ou de canal de communication entre
les artères & les veines ; l'habitude extéAVRIL.
1755. 103
rieure du corps a reçu l'influence aëreréthérée
néceffaire pour perpétuer la raréfaction
vitale. La terre dont il étoit
couvert fe trouvoit apparemment d'une naature
propre à faciliter cette négociation
une fi foible refpiration n'a pu entretenir
qu'une circulation lente , en tout pareille
à celle qui s'obferve dans plufieurs léthargiques
, dont la vie paroît douteufe pendant
un affez long- tems.cs
Dans le premier cas , c'est- à-dire s'il
n'a point refpiré avant d'être mis dans la
foffe , le trou ovale , la bonne qualité du
fang , l'habitude extérieure du corps , &
la nature de la terre , qu'on devroit n'avoir
point omife dans des mémoires d'une
telle importance , font les feules caufes
qui ayent pu concourir à une telle confervation.
Dans l'un & dans l'autre cas , la diffipation
n'a point été grande , les effluences
n'ont point été confidérables , elles ont
exactement répondu à la ratéfaction ou
à la circulation du fang , & elles pou
voient fe réparer fous la terre par des influences
proportionnées , quelque médiocres
qu'elles puffent être.
C'est dans un de ces deux états deux états que l'on
a mis cer enfant au tombeau , prefque au
même moment qu'il a été expofé à l'air ,
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
& il y a confervé fa vie pendant vingt- huit
-jours.
Ce fait me paroît , Monfieur , affez extraordinaire
& affez incroyable pour avoir
mérité d'être conftaté par des perfonnes
'de l'art , qui n'auroient nullement été inréreffées
à faire paffer pour réel ce qui
ne leur auroit préfenté aucune réalité conftante
, ou que des fignés équivoques n'auroient
point été capables de convaincre.
Quelque fingulier que foit ce fait , fi on
le fuppofe vrai , il ne me ppaaroît point
inexpliquable , & mon explication paffera
Tout au plus pour avoir été hazardée
j'entre donc en matiere par une compar
comparaifon
que vous ne jugerez point indifférente.
Tous les bois ne confervent pas également
fous les cendres le feu dont ils font
animés : ceux dont les tiges font propres
à entretenir le feu , ont des branches d'une
même efficacité ; il faut donc que dans la
mere de cet enfant les influences acreréthérées
& chyleufes dont je parlé dans l'analyfe
que j'ai eu l'honneur de vous faire
préfenter , fe foient trouvées conftamment
dans des proportions bien régulieres , puifque
le peu d'air qui fe trouve dans la terre
eft capable de les entretenir ; il faut
que cette mere ait joui d'un bon tempéAVRIL.
1755 : 105
ramment & d'une fanté parfaite , puifque
Ta diftribution du fang & des humeurs
que cet enfant en a reçu , a pû fe foutenir
dans fon petit corps fous un monceau
de terre pendant un filong-tems , & avec
un fi foible fecours.
Si cet enfant a refpiré après fa naiffance
, il n'a pas joui d'une influence aëreréthérée
abondante pendant qu'il fe trouvoit
au milieu de l'air , vû les obſtacles
oppofés à l'infpiration : il a continué de
trouver dans la terre autant d'air qu'il s'en
étoit introduit dans fon poulmon pendant
le peu de féjour qu'on lui a permis de
faire fur la terre. Sa vie n'a point acquis
de nouvelles forces dans le tombeau ; mais
elle s'y eft foutenue tout comme un bois
convenable conferve fon inflammation fous
les cendres , fans que celle-ci y faffe les
mêmes progrès qu'elle feroit fi elle étoit
entretenue par l'affluence d'un nouvel air
auffi wilirbree qu'abondant.
Ces bois propres à conferver le feu font ,
fans contredit , d'une conſiſtance docile à
la raréfaction inflammatoire , puifque le
peu d'air que fourniffent les cendres fuffit
pour l'entretenir : par la même raifon , le
fang que cet enfant avoit reçu de fa mere ;
doit avoir été d'une confiftance très -louable
, docile à la plus foible éthériſation
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
docile à la moindre influence aërer- éthérée
, puifque celle que la terre lui a fourni
pendant vingt-huit jours y a été faffifante
pour maintenir fa fluidité fa raréfaction
, fa progreffion vitale.
Jom QY
Ceux qui ont affiftédocette merveille ,
Monfieur ont fans doute crié au miracle
; en effet , j'en reconnois un dans les
inquiétudes du perei & della merely lef
quelles ont déterminé à déterrer cet enfant
pour lui procurer un fecours fpirituel
, qui eft devenu le fceau de ſa prédeftination.
pan pe al ob zed use
La vie de cet enfant peut avoir été raf
furée dans la foffe par le fango qui s'y eft
extravafé mais qui perd for fang perd
fa vie , & pour un fujet fr délicat , c'étoit
beaucoup attendre que de remettre fon
baptême au lendemain goune telle négli
gence rendroit
ainfi direabfüfpe
&s
rendroit ,
pour
les certificats qui ont été envoyés. si
Il n'y a , ce me femble , que la foi des
perfonnes montées fur le ton de miracle ,
& par conféquent intéreffées à le publier
ou à l'autorifer , qui ait été tranfmife juf
qu'à nous , & cette foi là mêmerend inexcufable
le délai que l'on a apporté au bap
tême. Suppofons cependant le fait vrai ,
& concluons avec juftice que ce que Dieu
a réfolu eft au- deffus de la négligence des
hommes..
AVRIL.'
1755. 107
Je reviens au fang qui avoit été forcé
vers fes plus petits réduits , qui avoit rendu
l'enfant fort noir , & qui avoit déter
miné le pece à l'enterren fur le champ com
me mort. slary toifis folu
Je penferois volontiers , Monfieur , que
la faignée que l'enfant a éprouvée dans le
tombeau par l'hémorragie accufée , lui à
été falutaire. Je croirois également puifqu'on
l'a enterré noin, & qu'on l'a déterré
vermeil sequ'il s'eft fait dans la terre une
réfolution tacite de ce fang , qui fe trouvoit
hors de fa route ordinairego & que le
fang qui formoie cette ecchymose , ainfi
que celui qui a été extravafé dans les premieres
voies , a été pour la maffe entiere
une continuation de nourriture , ou d'influence
reftaurante pareille , quoique infé
rieure à celle dont il étoit avantagé dans
le fein de fa mere. Il faut peu pour fou
tenir la vie d'un enfant , ou pour la détruire
, & la loi générale , qui fert beau
coup dans le cas préfent , eft que la circulation
doit répondre à la refpiration
quelle qu'elle foitusramnod
Les animaux qui vivent un affez longtems
de leur fuif ou d'un fuperflu , donc
ils le font pourvus au- dedans d'eux-mêmes,
favorisent le foupçon que je viens de
mettre enavant. La metamorphofe du noir
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
au vermeil , que les certificats annoncent ,
n'eft pas moins,favorable au raifonnement
ci-devant établi pour expliquer la foible
vie d'un enfant qui a été tout nuddans la
terre pendant vingt-huit jours qui a
paru vivant après avoir été exhumé.luob
Ce raifonnement paroîtra d'autant plus
folide qu'il est dénué de tout fyftême. Il
n'eft fondé que fur l'activitévivifiante d'un
ether univerfellement
reconnu
& avoué
,
& fon activité ne confifte que dans fa furabondance
alternative , ajuée à des organes
bien conftitués , & dreffée à une city
culation vitale par tous des , refforts qui
doivent concourir à l'entretiende la vie.
Ce raifonnement paroîtra fur- tout conforme
à la loi unique & générale de coutes
les mutations , à laquelle je prouve dans
mon analyſe ci - deffus mentionnéesque
toute la matiere a été affujettie par la
volonté infinies & toute puiffantesde fon
Créateur & de fon fouverain Législateur.
+
Il ne me reste plus , Monfieur qu'à
examiner trois circonstances de ce fait autant
mémorable que merveilleux , qui ont
été rapportées dans les mémoires ou certificats
que j'ai lûs , & auxquelles il convient
d'accorder une explication particuliere.
)
1. L'on rapporte les pleurs de l'oeil droit:
0
AVRIL. 1755. 109
11
de cet enfant , au -deffous duquel il il y
avoit une cicatrice d'une playe , qu'une
pierre lui avoir faite en le couvrant de terreba
donc fouffert quelque douleur
dans les premieres infpirations ; mais cette
douleur n'a pas étéo,và beaucoup près , fi
anconfidérables qu'elle left ordinairement
al dans les enfans nés fans aucun obſtacle à
l'entrée de Fair dans leurs poulmons , qui
font par conféquent tout- à coup faifis d'unel
nouvellerinfluence acrer- éthérée , fans
contredit , plus abondante , & moins fupportablé
qu'elle ne peut l'avoir été pour
cet enfant , dont le poulmon ne s'eft épanoui
que peu à peu , & par dégrés .
-Onl'avu , dit-on , bailler après fa
renaiffance corporelle & pendant la fpiri-
2tuelles preuve sinconteftable d'une plus
grande expanfion du poulmon , furvenue
a um très-long fommeil pour fecourir les
shumeurs , pour en accélérer le cours qui
étoit comme engourdi par fa longue détention
fous la terte. Val
*
C
les
3. L'on dit qu'il eft forti quelques
gouttes de fang de fon eftomac , & que
perfonnes qui l'ont exhumé , auroient pû
ramaffer un verre de fang dans la foffe où il avoit été mis. Il auroit , ce me femble
,
convenu d'examiner à quelle partie du
corps répondoit particulierement
ce fang,
110 MERCURE DE FRANCE
Quoiqu'il en foit , je penfe que les vaiffeaux
cutanés ayant été comprimés fans
une entiere deſtruction de la vie , le fang
s'eft porté plus abondamment vers les par
ties internes , & furtout vers les premie
res voies , qui n'étant point garnies d'os
de toute part , comme le font les autres
parties du corps , one cédé plus facilement
à un abord du fang plus confidérable.
Je ne crois cependant point qu'on doive
perdre de vue le meconium , lequel ,
puifqu'il caufe des tranchées fi violentes
aux enfans nouveau - nés , doit avoir p
té les vives impreffions fur les vaiffeaux
des inteftins , ou même à raifon de leur
continuité , fur ceux de l'eftomac , & y
avoir occafionné une hémorragie , peutêtre
falutaire pour un tems , mais au fond
dangereufe & mortelle , n'y ayant eu ni
lait ni huile d'amandes douces pour réprimer
l'activité de pareilles impreffions.
21000
Il eft furprenant qu'on n'ait effayé de
donner quoique ce foit à cet enfant ,
pour le foutenir après fon exhumation , ou
du moins il n'en eft parlé ni dans les mémoires
, ni dans les certificatspog
Voilà , Monfieur , le terme où mes lumieres
ont pû me conduire ; aidées des
vôtres , elles pourront prendre quelque
accroiffement. C'eft dans cette vvuûee queje
AVRIL. 1755. 111
m'empreffe de foumettre mes jugemens
aux vôtres, & de chercher toutes les occafions
de vous prouver que j'ai l'honneur
d'être, &cav minsbaodi
1979 251 2197 100Olivier de Villeneuve.
SHDOS !
MONSIEUR
toutes in-
E dois jufte titre vous confidérer
comme le dépofitaire de toutes les interprétations
de la nature dont les Philofophes
fe croient capables. Il vous appartient
plus d'en juger qu'à tout autre , par
l'attention perpétuelle que vous avez à en
dévoiler les refforts.
Vous n'ignorez pas , Monfieur , le phénomene
, le myftere , qui doit occuper aujourd'hui
les Phyficiens & les Médecins .
Il s'agit d'un enfant né le 18 Janvier
1754 , enterré nud auffi- tôt après fa naiffance
, parce qu'on l'a cru mort- né ; déterré
, dit- on , vivant le 15 Février fuivant
, & baptifé le lendemain , en préſence
de plufieurs perfonnes , lequel enfant a
paru vivre pendant cinq heures après fon
baptême.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Je vais , Monfieur , produire ce que
j'en penfe ' , j'éviterai avec foin tout difcours
fuperflu ; & fi mon raifonnement
ne mérite
pas votre approbation , j'ofe me
flater qu'il ne vous ennuira point par fa
longueur.
PODZ1Q791 910101 ( 5.N
On a cru cet enfant mort né , parce
qu'il étoit fort noir cette ecchymofe confidérable
prouve qu'il a fouffert quelque
étranglement au paffage , capable de forcer
les vaiffeaux capillaires & d'intercepter
un libre commerce de l'air extérieur avec
le poulmon , fans que cependant il foit
devenu la caufe d'une mort complette. La
même chofe arrive aux pendus qui n'ont
point été étranglés jufqu'à ce que mort
s'enfuivit , & qu'on rappelle à la vie &
à la fanté , par le moyen d'une faignée fálutaire
.
Ou l'enfant dont il s'agit n'a point ref
piré avant d'être mis en terre bail³n'a
refpiré que très- foiblement. Dans cendernier
cas , fon fang n'a point totalement
abandonné la route qu'il fuivoie pendant
qu'il n'étoit qu'un foetus . Les arteres pulmonaires
ne font point parvenues à une
dilatation proportionnée à leur diametre ,
le trou ovale a continué de fervir d'entrepôt
ou de canal de communication entre
les artères & les veines ; l'habitude extéAVRIL.
1755. 103
rieure du corps a reçu l'influence aëreréthérée
néceffaire pour perpétuer la raréfaction
vitale. La terre dont il étoit
couvert fe trouvoit apparemment d'une naature
propre à faciliter cette négociation
une fi foible refpiration n'a pu entretenir
qu'une circulation lente , en tout pareille
à celle qui s'obferve dans plufieurs léthargiques
, dont la vie paroît douteufe pendant
un affez long- tems.cs
Dans le premier cas , c'est- à-dire s'il
n'a point refpiré avant d'être mis dans la
foffe , le trou ovale , la bonne qualité du
fang , l'habitude extérieure du corps , &
la nature de la terre , qu'on devroit n'avoir
point omife dans des mémoires d'une
telle importance , font les feules caufes
qui ayent pu concourir à une telle confervation.
Dans l'un & dans l'autre cas , la diffipation
n'a point été grande , les effluences
n'ont point été confidérables , elles ont
exactement répondu à la ratéfaction ou
à la circulation du fang , & elles pou
voient fe réparer fous la terre par des influences
proportionnées , quelque médiocres
qu'elles puffent être.
C'est dans un de ces deux états deux états que l'on
a mis cer enfant au tombeau , prefque au
même moment qu'il a été expofé à l'air ,
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
& il y a confervé fa vie pendant vingt- huit
-jours.
Ce fait me paroît , Monfieur , affez extraordinaire
& affez incroyable pour avoir
mérité d'être conftaté par des perfonnes
'de l'art , qui n'auroient nullement été inréreffées
à faire paffer pour réel ce qui
ne leur auroit préfenté aucune réalité conftante
, ou que des fignés équivoques n'auroient
point été capables de convaincre.
Quelque fingulier que foit ce fait , fi on
le fuppofe vrai , il ne me ppaaroît point
inexpliquable , & mon explication paffera
Tout au plus pour avoir été hazardée
j'entre donc en matiere par une compar
comparaifon
que vous ne jugerez point indifférente.
Tous les bois ne confervent pas également
fous les cendres le feu dont ils font
animés : ceux dont les tiges font propres
à entretenir le feu , ont des branches d'une
même efficacité ; il faut donc que dans la
mere de cet enfant les influences acreréthérées
& chyleufes dont je parlé dans l'analyfe
que j'ai eu l'honneur de vous faire
préfenter , fe foient trouvées conftamment
dans des proportions bien régulieres , puifque
le peu d'air qui fe trouve dans la terre
eft capable de les entretenir ; il faut
que cette mere ait joui d'un bon tempéAVRIL.
1755 : 105
ramment & d'une fanté parfaite , puifque
Ta diftribution du fang & des humeurs
que cet enfant en a reçu , a pû fe foutenir
dans fon petit corps fous un monceau
de terre pendant un filong-tems , & avec
un fi foible fecours.
Si cet enfant a refpiré après fa naiffance
, il n'a pas joui d'une influence aëreréthérée
abondante pendant qu'il fe trouvoit
au milieu de l'air , vû les obſtacles
oppofés à l'infpiration : il a continué de
trouver dans la terre autant d'air qu'il s'en
étoit introduit dans fon poulmon pendant
le peu de féjour qu'on lui a permis de
faire fur la terre. Sa vie n'a point acquis
de nouvelles forces dans le tombeau ; mais
elle s'y eft foutenue tout comme un bois
convenable conferve fon inflammation fous
les cendres , fans que celle-ci y faffe les
mêmes progrès qu'elle feroit fi elle étoit
entretenue par l'affluence d'un nouvel air
auffi wilirbree qu'abondant.
Ces bois propres à conferver le feu font ,
fans contredit , d'une conſiſtance docile à
la raréfaction inflammatoire , puifque le
peu d'air que fourniffent les cendres fuffit
pour l'entretenir : par la même raifon , le
fang que cet enfant avoit reçu de fa mere ;
doit avoir été d'une confiftance très -louable
, docile à la plus foible éthériſation
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
docile à la moindre influence aërer- éthérée
, puifque celle que la terre lui a fourni
pendant vingt-huit jours y a été faffifante
pour maintenir fa fluidité fa raréfaction
, fa progreffion vitale.
Jom QY
Ceux qui ont affiftédocette merveille ,
Monfieur ont fans doute crié au miracle
; en effet , j'en reconnois un dans les
inquiétudes du perei & della merely lef
quelles ont déterminé à déterrer cet enfant
pour lui procurer un fecours fpirituel
, qui eft devenu le fceau de ſa prédeftination.
pan pe al ob zed use
La vie de cet enfant peut avoir été raf
furée dans la foffe par le fango qui s'y eft
extravafé mais qui perd for fang perd
fa vie , & pour un fujet fr délicat , c'étoit
beaucoup attendre que de remettre fon
baptême au lendemain goune telle négli
gence rendroit
ainfi direabfüfpe
&s
rendroit ,
pour
les certificats qui ont été envoyés. si
Il n'y a , ce me femble , que la foi des
perfonnes montées fur le ton de miracle ,
& par conféquent intéreffées à le publier
ou à l'autorifer , qui ait été tranfmife juf
qu'à nous , & cette foi là mêmerend inexcufable
le délai que l'on a apporté au bap
tême. Suppofons cependant le fait vrai ,
& concluons avec juftice que ce que Dieu
a réfolu eft au- deffus de la négligence des
hommes..
AVRIL.'
1755. 107
Je reviens au fang qui avoit été forcé
vers fes plus petits réduits , qui avoit rendu
l'enfant fort noir , & qui avoit déter
miné le pece à l'enterren fur le champ com
me mort. slary toifis folu
Je penferois volontiers , Monfieur , que
la faignée que l'enfant a éprouvée dans le
tombeau par l'hémorragie accufée , lui à
été falutaire. Je croirois également puifqu'on
l'a enterré noin, & qu'on l'a déterré
vermeil sequ'il s'eft fait dans la terre une
réfolution tacite de ce fang , qui fe trouvoit
hors de fa route ordinairego & que le
fang qui formoie cette ecchymose , ainfi
que celui qui a été extravafé dans les premieres
voies , a été pour la maffe entiere
une continuation de nourriture , ou d'influence
reftaurante pareille , quoique infé
rieure à celle dont il étoit avantagé dans
le fein de fa mere. Il faut peu pour fou
tenir la vie d'un enfant , ou pour la détruire
, & la loi générale , qui fert beau
coup dans le cas préfent , eft que la circulation
doit répondre à la refpiration
quelle qu'elle foitusramnod
Les animaux qui vivent un affez longtems
de leur fuif ou d'un fuperflu , donc
ils le font pourvus au- dedans d'eux-mêmes,
favorisent le foupçon que je viens de
mettre enavant. La metamorphofe du noir
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
au vermeil , que les certificats annoncent ,
n'eft pas moins,favorable au raifonnement
ci-devant établi pour expliquer la foible
vie d'un enfant qui a été tout nuddans la
terre pendant vingt-huit jours qui a
paru vivant après avoir été exhumé.luob
Ce raifonnement paroîtra d'autant plus
folide qu'il est dénué de tout fyftême. Il
n'eft fondé que fur l'activitévivifiante d'un
ether univerfellement
reconnu
& avoué
,
& fon activité ne confifte que dans fa furabondance
alternative , ajuée à des organes
bien conftitués , & dreffée à une city
culation vitale par tous des , refforts qui
doivent concourir à l'entretiende la vie.
Ce raifonnement paroîtra fur- tout conforme
à la loi unique & générale de coutes
les mutations , à laquelle je prouve dans
mon analyſe ci - deffus mentionnéesque
toute la matiere a été affujettie par la
volonté infinies & toute puiffantesde fon
Créateur & de fon fouverain Législateur.
+
Il ne me reste plus , Monfieur qu'à
examiner trois circonstances de ce fait autant
mémorable que merveilleux , qui ont
été rapportées dans les mémoires ou certificats
que j'ai lûs , & auxquelles il convient
d'accorder une explication particuliere.
)
1. L'on rapporte les pleurs de l'oeil droit:
0
AVRIL. 1755. 109
11
de cet enfant , au -deffous duquel il il y
avoit une cicatrice d'une playe , qu'une
pierre lui avoir faite en le couvrant de terreba
donc fouffert quelque douleur
dans les premieres infpirations ; mais cette
douleur n'a pas étéo,và beaucoup près , fi
anconfidérables qu'elle left ordinairement
al dans les enfans nés fans aucun obſtacle à
l'entrée de Fair dans leurs poulmons , qui
font par conféquent tout- à coup faifis d'unel
nouvellerinfluence acrer- éthérée , fans
contredit , plus abondante , & moins fupportablé
qu'elle ne peut l'avoir été pour
cet enfant , dont le poulmon ne s'eft épanoui
que peu à peu , & par dégrés .
-Onl'avu , dit-on , bailler après fa
renaiffance corporelle & pendant la fpiri-
2tuelles preuve sinconteftable d'une plus
grande expanfion du poulmon , furvenue
a um très-long fommeil pour fecourir les
shumeurs , pour en accélérer le cours qui
étoit comme engourdi par fa longue détention
fous la terte. Val
*
C
les
3. L'on dit qu'il eft forti quelques
gouttes de fang de fon eftomac , & que
perfonnes qui l'ont exhumé , auroient pû
ramaffer un verre de fang dans la foffe où il avoit été mis. Il auroit , ce me femble
,
convenu d'examiner à quelle partie du
corps répondoit particulierement
ce fang,
110 MERCURE DE FRANCE
Quoiqu'il en foit , je penfe que les vaiffeaux
cutanés ayant été comprimés fans
une entiere deſtruction de la vie , le fang
s'eft porté plus abondamment vers les par
ties internes , & furtout vers les premie
res voies , qui n'étant point garnies d'os
de toute part , comme le font les autres
parties du corps , one cédé plus facilement
à un abord du fang plus confidérable.
Je ne crois cependant point qu'on doive
perdre de vue le meconium , lequel ,
puifqu'il caufe des tranchées fi violentes
aux enfans nouveau - nés , doit avoir p
té les vives impreffions fur les vaiffeaux
des inteftins , ou même à raifon de leur
continuité , fur ceux de l'eftomac , & y
avoir occafionné une hémorragie , peutêtre
falutaire pour un tems , mais au fond
dangereufe & mortelle , n'y ayant eu ni
lait ni huile d'amandes douces pour réprimer
l'activité de pareilles impreffions.
21000
Il eft furprenant qu'on n'ait effayé de
donner quoique ce foit à cet enfant ,
pour le foutenir après fon exhumation , ou
du moins il n'en eft parlé ni dans les mémoires
, ni dans les certificatspog
Voilà , Monfieur , le terme où mes lumieres
ont pû me conduire ; aidées des
vôtres , elles pourront prendre quelque
accroiffement. C'eft dans cette vvuûee queje
AVRIL. 1755. 111
m'empreffe de foumettre mes jugemens
aux vôtres, & de chercher toutes les occafions
de vous prouver que j'ai l'honneur
d'être, &cav minsbaodi
1979 251 2197 100Olivier de Villeneuve.
Fermer
Résumé : LETTRE A M. ****.
La lettre traite d'un cas médical exceptionnel concernant un enfant né le 18 janvier 1754, initialement considéré comme mort-né et enterré. Le 15 février suivant, l'enfant a été retrouvé vivant et baptisé le lendemain, survivant cinq heures après le baptême. L'auteur propose plusieurs explications à ce phénomène. Il suggère que l'enfant pourrait avoir souffert d'un étranglement temporaire lors de sa naissance, causant une coloration noire due à une ecchymose, une condition réversible. Cette situation aurait permis à l'enfant de survivre sous terre pendant vingt-huit jours grâce à une respiration très faible et à une circulation lente du sang. L'auteur compare cette situation à celle des pendus qui peuvent être ramenés à la vie par une fausse suffocation. Il mentionne que le trou ovale dans le cœur de l'enfant, la qualité de son sang et l'habitude extérieure de son corps auraient pu contribuer à sa survie. La nature de la terre dans laquelle il était enterré aurait également facilité une faible respiration. La lettre détaille des observations spécifiques après la résurrection de l'enfant, telles que les pleurs de son œil droit, des bâillements, et la présence de sang dans son estomac et dans la fosse où il était enterré. L'auteur conclut que, bien que le cas soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable et peut être compris à travers des principes médicaux et physiologiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
45
p. 133-138
« METHODE ou maniere d'enseigner à lire par le moyen des cartes imprimées. C'est une [...] »
Début :
METHODE ou maniere d'enseigner à lire par le moyen des cartes imprimées. C'est une [...]
Mots clefs :
Bureau, Lecture, Enseigner à lire, Cartes imprimées, Méthode, Enfants, Enfant, Vocabulaire latin-français, Études latines
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « METHODE ou maniere d'enseigner à lire par le moyen des cartes imprimées. C'est une [...] »
METHODE on maniere d'enſeigner à lire
par le moyen des cartes imprimées. C'est une
deuxieme édition quoique la brochure ne
le porte pas.
Ce que nous annonçons paroît mériter
l'attention des perfonnes qui s'intéreſſent
aux premiers élémens des enfans. La méthode
dont il s'agit , connue déja depuis
long- tems , & très - mal à propos combattue
par ceux qui ne l'entendent pas ou qui ne
l'examinent pas fincerement , produit des
effets furprenans dans les mains de ceux
qui l'entendent. En rendant juftice à feu
M. Dumas , auteur de cette méthode , on
a toujours fouhaité d'en voir diminuer
l'attirail fans s'écarter de ce qu'il a enfei
gné. Un des partifans de ce fyftême a heureufement
réduit avec netteté & précision
le bureau pour la lecture feulement , en
une boëte de la groffeur & de la forme d'un
volume infolio , où font renfermés , par
134 MERCURE DE FRANCE.
ordre alphabétique , tous les caracteres
imprimés fur des cartes . Par ce moyen , un
enfant exécute tout ce qu'on lui demande ,
auffitôt qu'il connoît & qu'il fçait la dénomination
des lettres & des fons ; de forte
qu'il apprend agréablement à lire fans
ennui & en très - peu de tems. Il n'y a rien
de plus aifé & de plus commode. Les peres
& meres , faute de maîtres qui s'y appliquent
, y réuffiffent à fouhait. On n'a rien
changé au fond de la doctrine de M. Dumas
que l'e muet qu'on met à la place de l'é
fermé , pour prononcer les confonnes ;
mais l'inventeur eft toujours refpecté , &
c'eft ainfi qu'on devroit s'appliquer à perfectionner
ce qui eft bon , & non à le détruire.
Il ne s'agit pas ici par conféquent
d'une méthode nouvelle . C'en est une excellente
très - connue qu'on rend plus pratiquable
, ,
que les méthodes nouvelles annoncées
dans le Mercure de Juillet ; fur
quoi l'on peut obferver que , quelques inconvéniens
qu'il y ait dans notre langue ,
( & l'auteur des méthodes nouvelles en a
remarqué judicieufement un très - grand
nombre dans fon livre. ) on peut , dis-je ,
remarquer que les étrangers ne fe rebutent
pas de l'apprendre telle qu'elle eft . Les
cédilles , les points capitaux , &c. que le
réformateur voudroit qu'on introduifit ,
A O UST. 1755 T39
霉
ne l'embelliroient pas aux yeux accoutu →
més à lire tant d'excellens ouvrages que
nous avons. Les moindres abus n'échappent
pas à M. le Curé de .... l'auteur des
nouvelles méthodes : mais s'il s'appuie de
quelques autorités refpectables , if cite des
écrivains plus propres à décréditer fes réformes
qu'à les établir. A force de regles
on multiplie les difficultés. Il faut avoir
bien du courage pour mettre en pratique
fes fyllabaires. C'eft aux connoiffeurs à
juger s'il enfeigne le chemin le plus court.
Les partifans de M. Dumas n'y font pas
tant de façon . Il est démontré dans l'expofition
de la méthode par les cartes imprimées
, que les principes de toute lecture
confiftent en une quarantaine de leçons
fur quarante cartes & non en deux cens
cinquante d'une part , cent fix d'une autre,
& cinquante encore d'une autre , comme
l'ont avancé des écrivains qui n'entendent
pas le fiftême de M. Dumas , approuvé juridiquement
depuis plus de trente ans
Lorfqu'on a voulu compofer un chapitre
de l'expofition de la méthode qui accompagne
le petit bureau , on auroit dû prendre
la nouvelle édition beaucoup plus mé
thodique que la premiere , & ne pas prêter
à l'un des inventions , qui appartiennent à
d'autres , comme la lame de cuivre gravée
136 MERCURE DE FRANCE.
à jour pour enfeigner à écrire. Au reste ;
toutes ces nouvelles méthodes qu'on public
chaque jour , font des démembremens ,
pour la plupart falfifiés , du ſyſtême de
M. Dumas. En approuvant cette admirable
invention , on fe fait plus d'honneur
qu'en la blâmant . Il faut avouer que
les
cartes imprimées du petit bureau , tiennent
lieu par leur mobilité de tous les fyllabaires
immobiles : & le premier jeu élémentaire
des quarante cartes qui le précede ,
renferme les principes de toute lecture poffible
fans embarras & à la portée de tout le
monde.
L'avantage de ce petit bureau , eft de
pouvoir le tranfporter fur une table , fur
un fauteuil , à la portée des enfans , felon
leur âge , & où l'on veut. Cette efpece
d'imprimerie , accompagnée de deux jeux
élémentaires avant que d'ouvrir le bureau ,
& la petite brochure qui donne lieu à cet
article pour guider ceux qui veulent en
faire ufage , fe vendent vingt - quatre livres,
avec privilege & approbation . Il faut s'adreffer
à M. Chompré fils , rue des Carmes ,
à Paris. On y en trouve de plus ornés les
uns que les autres felon la dépense qu'on
veut faire.
A O UST. 1755. 137
Petit cours d'études latines.
Nous ajoutons , comme une fuite de ce
que nous annonçons , que , lorfqu'un enfant
fait lire & écrire on peut le mener
très-loin avec l'Introduction à la langue latine
par la voie de la traduction , dont l'Avertiffement
mérite d'être lu , principalement
par les gens du métier , & avec la collection
des extraits des auteurs connus fous le
titre de felecta latini fermonis exemplaria ,
en fix petites parties latines , dont on a
déja fait plufieurs éditions chez Guérin &
Delatour , à Paris , rue S. Jacques , à S. Tho
mas d'Aquin. La traduction fe vend à part.
Il réſulte , de tout ce qui vient de la même
main , un plan formé avec difcernement
pour commencer agréablement les premieres
études des lettres humaines , fans
s'éloigner de ce qu'on pratique ordinairement
jufqu'aux humanités . On a dans ces
recueils des échantillons non- feulement des
auteurs d'ufage , mais encore des auteurs
prefque totalement abandonnés . On fçait
cependant que ceux- ci , quoique peu lus ,
contiennent la plus grande partie des tréfors
de la plus précieufe latinité , comme
un Plaute , un Columelle , un Vitruve , & c.
qu'on lit ici avec plaifir & fans rifque pour
les bonnes moeurs
138 MERCURE DE FRANCE.
/
Vocabulaire univerfel latin -françois , &C.
Le vocabulaire univerſel , latin - françóis,
achevé d'être imprimé l'année derniere , &
qu'on trouve chez les mêmes libraires ,
procure un fecours qu'on ne peut avoir
d'ailleurs qu'à grands frais.Les amateurs des
belles -lettres latines ont , dans cette espece
de Veni mecum , la fignification des mots
de l'ancienne & de la baffe latinité par le
moyen de la clef qu'en donne l'avertiffement.
Ce travail a du coûter des recherches
de longue difcuffion , & il faudroit être
de mauvaiſe humeur pour ne pas fçavoir
gré , de leurs travaux , aux hommes qui fe
confacrent ainfi à l'utilité publique.
ÉLÉMENS DE LA PHILOSOPHIE NEWTONIENNE
, par M. Pemberton , traduit de
l'anglois , 1 vol. in- 8° avec figures , 1755,
6 liv . relié . A Paris , chez Jombert , rue
Dauphine , à l'image Notre-Dame.
Le même Libraire vient de recevoir
quelques exemplaires de la magnifique
HISTOIRE MILITAIRE du Prince Eugene de
Savoye , du Duc de Malborough , & du
Prince d'Orange & de Naffau- Frife ; enrichie
des cartes & plans néceffaires , en trois
volumes , grand in-folio. Prix 150 livres
reliés.
par le moyen des cartes imprimées. C'est une
deuxieme édition quoique la brochure ne
le porte pas.
Ce que nous annonçons paroît mériter
l'attention des perfonnes qui s'intéreſſent
aux premiers élémens des enfans. La méthode
dont il s'agit , connue déja depuis
long- tems , & très - mal à propos combattue
par ceux qui ne l'entendent pas ou qui ne
l'examinent pas fincerement , produit des
effets furprenans dans les mains de ceux
qui l'entendent. En rendant juftice à feu
M. Dumas , auteur de cette méthode , on
a toujours fouhaité d'en voir diminuer
l'attirail fans s'écarter de ce qu'il a enfei
gné. Un des partifans de ce fyftême a heureufement
réduit avec netteté & précision
le bureau pour la lecture feulement , en
une boëte de la groffeur & de la forme d'un
volume infolio , où font renfermés , par
134 MERCURE DE FRANCE.
ordre alphabétique , tous les caracteres
imprimés fur des cartes . Par ce moyen , un
enfant exécute tout ce qu'on lui demande ,
auffitôt qu'il connoît & qu'il fçait la dénomination
des lettres & des fons ; de forte
qu'il apprend agréablement à lire fans
ennui & en très - peu de tems. Il n'y a rien
de plus aifé & de plus commode. Les peres
& meres , faute de maîtres qui s'y appliquent
, y réuffiffent à fouhait. On n'a rien
changé au fond de la doctrine de M. Dumas
que l'e muet qu'on met à la place de l'é
fermé , pour prononcer les confonnes ;
mais l'inventeur eft toujours refpecté , &
c'eft ainfi qu'on devroit s'appliquer à perfectionner
ce qui eft bon , & non à le détruire.
Il ne s'agit pas ici par conféquent
d'une méthode nouvelle . C'en est une excellente
très - connue qu'on rend plus pratiquable
, ,
que les méthodes nouvelles annoncées
dans le Mercure de Juillet ; fur
quoi l'on peut obferver que , quelques inconvéniens
qu'il y ait dans notre langue ,
( & l'auteur des méthodes nouvelles en a
remarqué judicieufement un très - grand
nombre dans fon livre. ) on peut , dis-je ,
remarquer que les étrangers ne fe rebutent
pas de l'apprendre telle qu'elle eft . Les
cédilles , les points capitaux , &c. que le
réformateur voudroit qu'on introduifit ,
A O UST. 1755 T39
霉
ne l'embelliroient pas aux yeux accoutu →
més à lire tant d'excellens ouvrages que
nous avons. Les moindres abus n'échappent
pas à M. le Curé de .... l'auteur des
nouvelles méthodes : mais s'il s'appuie de
quelques autorités refpectables , if cite des
écrivains plus propres à décréditer fes réformes
qu'à les établir. A force de regles
on multiplie les difficultés. Il faut avoir
bien du courage pour mettre en pratique
fes fyllabaires. C'eft aux connoiffeurs à
juger s'il enfeigne le chemin le plus court.
Les partifans de M. Dumas n'y font pas
tant de façon . Il est démontré dans l'expofition
de la méthode par les cartes imprimées
, que les principes de toute lecture
confiftent en une quarantaine de leçons
fur quarante cartes & non en deux cens
cinquante d'une part , cent fix d'une autre,
& cinquante encore d'une autre , comme
l'ont avancé des écrivains qui n'entendent
pas le fiftême de M. Dumas , approuvé juridiquement
depuis plus de trente ans
Lorfqu'on a voulu compofer un chapitre
de l'expofition de la méthode qui accompagne
le petit bureau , on auroit dû prendre
la nouvelle édition beaucoup plus mé
thodique que la premiere , & ne pas prêter
à l'un des inventions , qui appartiennent à
d'autres , comme la lame de cuivre gravée
136 MERCURE DE FRANCE.
à jour pour enfeigner à écrire. Au reste ;
toutes ces nouvelles méthodes qu'on public
chaque jour , font des démembremens ,
pour la plupart falfifiés , du ſyſtême de
M. Dumas. En approuvant cette admirable
invention , on fe fait plus d'honneur
qu'en la blâmant . Il faut avouer que
les
cartes imprimées du petit bureau , tiennent
lieu par leur mobilité de tous les fyllabaires
immobiles : & le premier jeu élémentaire
des quarante cartes qui le précede ,
renferme les principes de toute lecture poffible
fans embarras & à la portée de tout le
monde.
L'avantage de ce petit bureau , eft de
pouvoir le tranfporter fur une table , fur
un fauteuil , à la portée des enfans , felon
leur âge , & où l'on veut. Cette efpece
d'imprimerie , accompagnée de deux jeux
élémentaires avant que d'ouvrir le bureau ,
& la petite brochure qui donne lieu à cet
article pour guider ceux qui veulent en
faire ufage , fe vendent vingt - quatre livres,
avec privilege & approbation . Il faut s'adreffer
à M. Chompré fils , rue des Carmes ,
à Paris. On y en trouve de plus ornés les
uns que les autres felon la dépense qu'on
veut faire.
A O UST. 1755. 137
Petit cours d'études latines.
Nous ajoutons , comme une fuite de ce
que nous annonçons , que , lorfqu'un enfant
fait lire & écrire on peut le mener
très-loin avec l'Introduction à la langue latine
par la voie de la traduction , dont l'Avertiffement
mérite d'être lu , principalement
par les gens du métier , & avec la collection
des extraits des auteurs connus fous le
titre de felecta latini fermonis exemplaria ,
en fix petites parties latines , dont on a
déja fait plufieurs éditions chez Guérin &
Delatour , à Paris , rue S. Jacques , à S. Tho
mas d'Aquin. La traduction fe vend à part.
Il réſulte , de tout ce qui vient de la même
main , un plan formé avec difcernement
pour commencer agréablement les premieres
études des lettres humaines , fans
s'éloigner de ce qu'on pratique ordinairement
jufqu'aux humanités . On a dans ces
recueils des échantillons non- feulement des
auteurs d'ufage , mais encore des auteurs
prefque totalement abandonnés . On fçait
cependant que ceux- ci , quoique peu lus ,
contiennent la plus grande partie des tréfors
de la plus précieufe latinité , comme
un Plaute , un Columelle , un Vitruve , & c.
qu'on lit ici avec plaifir & fans rifque pour
les bonnes moeurs
138 MERCURE DE FRANCE.
/
Vocabulaire univerfel latin -françois , &C.
Le vocabulaire univerſel , latin - françóis,
achevé d'être imprimé l'année derniere , &
qu'on trouve chez les mêmes libraires ,
procure un fecours qu'on ne peut avoir
d'ailleurs qu'à grands frais.Les amateurs des
belles -lettres latines ont , dans cette espece
de Veni mecum , la fignification des mots
de l'ancienne & de la baffe latinité par le
moyen de la clef qu'en donne l'avertiffement.
Ce travail a du coûter des recherches
de longue difcuffion , & il faudroit être
de mauvaiſe humeur pour ne pas fçavoir
gré , de leurs travaux , aux hommes qui fe
confacrent ainfi à l'utilité publique.
ÉLÉMENS DE LA PHILOSOPHIE NEWTONIENNE
, par M. Pemberton , traduit de
l'anglois , 1 vol. in- 8° avec figures , 1755,
6 liv . relié . A Paris , chez Jombert , rue
Dauphine , à l'image Notre-Dame.
Le même Libraire vient de recevoir
quelques exemplaires de la magnifique
HISTOIRE MILITAIRE du Prince Eugene de
Savoye , du Duc de Malborough , & du
Prince d'Orange & de Naffau- Frife ; enrichie
des cartes & plans néceffaires , en trois
volumes , grand in-folio. Prix 150 livres
reliés.
Fermer
Résumé : « METHODE ou maniere d'enseigner à lire par le moyen des cartes imprimées. C'est une [...] »
Le texte décrit une méthode d'enseignement de la lecture utilisant des cartes imprimées, développée initialement par M. Dumas. Cette méthode, bien que critiquée, produit des résultats positifs lorsqu'elle est correctement appliquée. Un partisan de cette méthode a simplifié le matériel nécessaire en le réduisant à une boîte contenant des cartes alphabétiques, permettant aux enfants d'apprendre à lire rapidement et sans ennui. La méthode respecte les principes originaux de M. Dumas, avec une modification concernant la prononciation des consonnes. Le texte critique également les nouvelles méthodes de lecture, soulignant que les étrangers apprennent le français tel qu'il est, malgré ses inconvénients. Il met en garde contre les réformes qui compliqueraient l'apprentissage. La méthode par cartes imprimées est jugée supérieure aux syllabaires traditionnels et permet une grande mobilité et adaptabilité. En outre, le texte mentionne des ressources pour l'étude du latin, notamment une introduction à la langue latine par la traduction et une collection d'extraits d'auteurs latins. Il loue également un vocabulaire universel latin-français, fruit de longues recherches, et signale la disponibilité de traductions d'ouvrages scientifiques comme les 'Éléments de la philosophie newtonienne' et une 'Histoire militaire' enrichie de cartes et plans.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
46
p. 163-178
EXTRAIT du rapport de M. Hosty, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine de Paris, pendant son séjour à Londres, au sujet de l'Inoculation.
Début :
Ma profession de Médecin, ma qualité de sujet de la Grande Bretagne, [...]
Mots clefs :
Inoculation, Médecin, Faculté de médecine de Paris, Angleterre, Londres, Hôpital, Enfant, Maladie, Petite vérole
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT du rapport de M. Hosty, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine de Paris, pendant son séjour à Londres, au sujet de l'Inoculation.
MEDECINE.
EXTRAIT du rapport de M. Hofty ,
Docteur- Régent de la Faculté de Médeci
ne de Paris , pendant ſon féjour à Londres,
au fujet de l'Inoculation .
Mite de fujet de la Grande Bretagne ,
A profeffion de Médecin , ma qualité
& la connoiffance que j'ai de la langue ,
m'ont procuré l'avantage d'être appellé de164
MERCURE DE FRANCE.
puis la paix par la plupart de més compatriotes
, qui voyagent à Paris , & qui y
font tombés malades , & de m'entretenir
avec eux fur ce qui pouvoit être relatif à
la pratique de la Médecine en Angleterre ;
mais pour me mettre encore plus au fait
j'ai formé le deffein de me tranfporter à
Londres , afin d'y juger par moi- même des
variations arrivées depuis quelques années
en ce pays dans l'art de guérir.
Les fuccès conftans qu'a depuis trente
ans à Londres l'Inoculation de la petite
vérole , & les avantages que la France
pourroit retirer en l'introduifant chez elle ,
m'ont fur-tout déterminé à entreprendre
ce voyage .
J'arrivai à Londres le 12 Mars 1755 .
Mon premier foin fut d'aller voir MM .
Cox Willmod , Médecin du Roi , Hoadly ,
Garnier , Ranby , Mideleton , Hawkins ,
Gataker , Truifdal , Adair , Taylor , Heberdin
, Médecin de la Cour , Shaw , Kirk
Patrick , auteur de l'analyse de l'Inoculation
, le Docteur Maty , auteur du Journal
britannique , M. Pringle , connu par fon
excellent ouvrage fur les maladies des armées
, qui eft en commerce de lettres avec
M. Senac , les Docteurs Clephane , Jarnagagne,
Connel, MM . Bell, Pingfton , Brumfield,
Wal , Chirurgien de l'Hôpital de l'Inocu-
1
A O UST. 1755 : 165
lation , Tompkins , Chirurgien des Enfans
trouvés , M. Morton qui en eft le Médecin.
Je cite tous ces Meffieurs comme autant
de garans de la vérité de ce rapport.
Ce font les praticiens les plus employés à
Londres , & les plus connus en France.
Il n'eft pas poffible de marquer plus de
zéle pour le bien du genre humain qu'ils
en ont fait éclater à mes yeux , ni plus
d'envie de répandre dans toute l'Europe
une pratique qu'ils jugent fi falutaire.
Les facilités qu'ils m'ont procurées pour
l'exécution de mon projet en font des
preuves autentiques .
L'Evêque de Worceſter , fi recommandable
par fa charité envers les pauvres , ce
Prélat qu'on peut regarder comme le fondateur
de l'Hôpital de l'Inoculation dont
il eft actuellemeut Préfident , & qui fans
contrédit eft l'homme d'Angleterre le plus
éclairé fur tous les faits qui concernent
l'Inoculation , s'eft fait un mérite de m'inftruire
de tout ce qui y avoit rapport :
d'ailleurs , la protection dont m'a honoré
M. le Duc de Mirepoix à la recommendation
de M. Rouillé , Miniftre des affaires
étrangeres , & la connoiffance que j'avois
déja faite à Paris de plufieurs Seigneurs
anglois , ne m'ont laiffé rien à defirer fur
ce qui faifoit le principal objet de mon
voyage.
166 MERCURE DE FRANCE.
Pendant le tems que j'ai été à Londres
j'ai fuivi tant aux Hôpitaux qu'en ville
deux cens cinquante-deux perfonnes ino
culées , de différens âges & de conditions
différentes , qui m'ont fourni les obſerva
tions fuivantes . *
Le fujet qu'on veut inoculer étant préparé
, on lui fait une incifion très - légere à
un ou aux deux bras , fuivant l'idée de l'Inoculateur
; on y infére un fil impreigné de
la matiere variolique bien choifie , on
daiffe ce fil dans l'incifion l'efpace de
trente-fix heures , on l'ôte enfuite. Quelques-
uns appliquent fur la plaie une emplâtre
, mais d'autres n'y mettent rien du
tout ; elle paroît ordinairement guérie au
bout de quarante heures ; mais le troifiéme
ou quatrième jour elle s'enflamme de
nouveau , les bords en deviennent rouges,
J'en ai vû inoculer depuis l'âge de trois jufqu'à
vingt-huit , & même jufqu'à trente- fix ans.
&
Il me paroît démontré que les adultes qu'on
voit inoculer à préfent , font les enfans d'autant
de gens autrefois ennemis de cette pratique , qui
ne le font rendus qu'à l'évidence du fuccès ,
qui forment aujourd'hui des preuves éclatantes
du progrès & de la bonté de cette méthode. J'ofe
dire que dans peu d'années il ne ſe trouvera perfonne
en Angleterre , à l'âge de quinze ans , qui
n'ait eu la petite vérole naturellement , ou par
infertion.
A O UST . 1755. 167
fignes prefque certains que l'infertion a
bien pris. Le cinq ou fix on apperçoit une
ligne blanche dans le milieu , l'urine eft
de couleur de citron , indications plus fu
res que les précédentes. Le feptiéme ou le
huitième , le malade qui jufqu'alors n'a
point apperçu de changement dans fon
état , commence à fentir une douleur plus
ou moins vive , à une aiffelle , & quelquefois
aux deux . C'eſt pour l'ordinaire le
premier fymptome , enfuite un malaiſe ,
une fievre plus ou moins forte , un mal
de tête , de reins , des naufées fuivies de
vomiffemens . Le neuvième ou le dixiéme
il paroît une fueur très - abondante , ac
compagnée d'une éruption milliaire par
tout le corps. Ces deux fymptomes prééédent
communément de vingt- quatre heures
, plus ou moins , l'éruption de la petite
verole , & difparoiffent avec les autres , a
mefare que
fe fait cette éruption , qui
arrive pour l'ordinaire vers le dixiéme
jour de l'infertion ; dès qu'elle eft parfaite
le malade ne fouffre plus , il eft cenfé hors
de danger , puifqu'autant que l'expérience
me l'a fait voir , l'on n'a rien à craindre
de la fievre de fuppuration , qui eft fi dangereufe
, & fouvent fi funefte dans cette
maladie , lorfqu'on l'a naturellement . Les
inoculés paffent prefque toujours ce roms
}
16S MERCURE DE FRANCE.
fans fievre & fans accident , ce que les
Médecins regardent comme une preuve
convaincante des avantages de l'inoculation
; la fuppuration finit vers le feizième,
& la deffication vers le vingtiéme . On
purge plufieurs fois le malade , on lui donne
alors des alimens plus folides. Pendant
le cours de la maladie on ne permet que
des végétaux , ou des chofes légeres en
ufage dans le
des
que
pays , telles
des afperges , &c, mais ni viande ni poiffon.
navets
Les ulceres de l'incifion fe dilatent &
fuppurent confidérablement vers l'état de
la maladie ; cette fuppuration continue
quelquefois après le traitement , ce qui
provient principalement de la profondeur
de l'incifion , & n'arrive que très- rarement
depuis qu'on ne fait plus qu'une incifion
très-fuperficielle , ou pour mieux dire une
égratignure ; les fymptomes font quelquefois
fi légers , & le nombre des boutons fi
petit , qu'à la diete près , le malade vit à
fon ordinaire , s'occupe & s'amufe fuivant
fon âge , & n'eft pas obligé de garder
le lit. L'Envoyé de Dannemarck en Angleterre
qui s'eft fait inoculer avec la permiffion
de fa Cour & du confentement de
fa famille , à qui cette maladie a été fouvent
fatale , n'a prefque rien changé à fa
maniere
AOUST. 1755: 169
maniere de vivre accoutumée ; c'eft de
tui-même que j'ai eu le détail journalier
de fon traitement .
Le fils de l'Ambaffadeur de Sardaigne
s'eft foumis avec le même fuccès à cette
pratique.
Je paffe aux effets de cette méthode .
Les deux cens cinquante -deux perſonnes
que j'ai vûes inoculées , ont toutes
été guéries fans aucunes fuites fâcheufes ,
elles m'ont paru fe fortifier après le traitement,
& pas une d'elles n'a été marquée;
mais ce qui m'a bien furpris , c'eft que
ceux - mêmes qui avoient beaucoup de
boutons & fort gros , ne paroiffoient pref
que pas rouges après la deffication , comme
ils le font dans la petite vérole naturelle.
L'avantage de conferver la beauté
n'a pas peu contribué à accréditer cette
méthode , auffi eft-il rare de voir à Londres
quelqu'un au- deffous de vingt ans
défiguré par la petite vérole , à moins que
ce ne foit parmi le bas peuple qui n'a pas
le moyen de fe faire inoculer , où qui conferve
encore les anciens préjugés .
OBSERVATIONS PARTICULIERES.
19. Des deux cens cinquante - deux perfonnes
dont j'ai fuivi l'inoculation , deux
H
170 MERCURE DE FRANCE.
feulement m'ont paru en danger. L'un
étoit le fils du Major Jennings , homme de
condition , fort riche , âgé de trois ans ,
inoculé avec fa foeur , âgée de quatre ans ,
& fa gouvernante âgée de vingt trois. Cet
enfant a eu fix accès de convulfions dans
l'efpace de dix- huit heures , immédiatement
avant l'éruption , ce qui a donné de
vives allarmes à fes parens , mais non aux
Médecins ni aux Chirurgiens ; il a évacué
par le moyen de deux remedes , l'éruption
s'eft bien faite , & auffi- tôt tous les acci
dens ont difparu . Au refte cet enfant eft
fujet à ces accès convulfifs , il en avoit eus
antérieurement dans deux autres maladies.
2°. Il m'a paru que les enfans délicats
& les filles avoient les fymptomes moins
violens , plufieurs praticiens n'ont fait aucunes
obfervations là-deffus .
3°. Les Anglois pour fauver leurs enfans
du danger de cette maladie , m'ont
paru anticiper fur l'âge convénable en les
faifant inoculer à la mammelle & au - def
fous de quatre ans . J'ai obfervé conftamment
que l'âge depuis quatre ans jufqu'à
quinze , étoit le plus propre , & que les
perfonnes au -deffus de quinze fouffroient
moins les enfans au-deffous de quatre que
ans. Cette remarque eft conforme à celles
des gens de l'art.
;
AOUST. 1755. 171
” . J'ai vû des adultes des deux fexes ,
même forts , replets & très- robuftes guérir
fans accident , & d'une façon furprenante,
5°. Quoiqu'on choififfe pour l'inoculation
le tems qui fuit immédiatement les
régles , elles furviennent cependant prefque
toujours dans le cours de la maladie
ont plus ou moins de durée , & finiffent
fans aucun accident.
6°. J'ai vû plufieurs perfonnes n'avoir
que très-peu de boutons , quelquefois feulement
autour de l'incifion , comme la
fille du Comte de Fitz Williams . Un adulte
en eut une douzaine ; le premier lui
vint au gros doigt du pied , remarque curieufe
, & qui prouve inconteftablement
que le virus a circulé par toute la maffe du
fang , quoiqu'il n'y eut que peu de boutons.
Quelquefois la feule fuppuration des
ulceres tient lieu de tout.
7°. Les fymptomes & l'éruption paroiffent
quelquefois fort tard . La fille de Mylord
Dalkitk à qui ils n'ont paru que le
quatorziéme jour après l'infertion , & un
enfant trouvé , dont je parlerai plus bas ,
auquel ils n'ont paru que le vingt-fix en
font des exemples.
8°. Cinq perfonnes n'ont pu prendre la
petite vérole , quoiqu'on eut réitéré l'infertion
; l'un étoit en ville , & les quatre
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
autres aux Hôpitaux ; & quoiqu'ils fuffent
tous cinq expofés pendant le traitement
des autres à l'infection , ils ne la contracterent
pas.
Les deux Hôpitaux dans lefquels fe pra
tique cette méthode , font celui de la petite
verole , ainfi nommé , parce que l'on
n'y traite que cette feule maladie , foit naturelle
, foit artificielle , & celui des Enfans
trouvés. J'ai apporté tout ce qui regarde
l'établiffement & les réglemens de ces Hôpitaux
, auffi - bien que l'hiftoire de l'inoculation
, depuis le jour de leur établiſſement
jufqu'à celui de mon départ , qui m'ont été
remis par ordre du Commité : en voici
le détail . *
Depuis le 26 Septembre 1746 , jour de
l'ouverture de l'Hôpital de l'Inoculation ,
jufqu'au 14 Mai 1755 , il y a eu fix cens
quatre inoculés , y compris quatre- vingtdix-
fept de cette année. Les cinq premieres
années de fon établiſſement cette méthode
Y étant encore dans fon enfance , & l'hôpital
n'étant pas encore en état de fournir
toutes les commodités aux malades , de cent
trente une perfonnes , il en eft mort deux ;
l'une attaquée de vers , l'autre foupçonnée
d'avoir cette maladie naturellement dans
le tems de fon inoculation * . Les quatre
* L'Hôpital pour l'Inoculation eft encore bieg
A O UST. 1755 . 173
dernieres années , de quatre cens foixantetreize
, un feul eft mort ; & fuivant les regiftres
de ce même hôpital , de neuf perfonnes
qui ont la petite vérole naturelle ,
il en meurt deux .
Depuis 1741 , on a inoculé aux Enfans
trouvés deux cens quarante-fept , dont un
feul eft mort , ce que l'on croit , par un
accident étranger à l'inoculation.
à
Total des inoculés dans les deux Hôpitaux
,
Morts ,
851.
4.
La premiere fois que je vifitai l'Hôpital
de l'Inoculation , je fus témoin d'un contrafte
bien frappant. Il y avoit fur le même
quarré deux falles ; l'une deftinée à la
petite vérole naturelle , l'autre à la petite
vérole , qui s'y donne par infertion. Dans
la premiere de ces falles je vis des malades
qui excitoient non feulement la compaffion
, mais la terreur , hideux , gémiffans
, prêts à rendre l'ame ; on les auroit
cru frappés de la maladie la plus cruelle
& la plus dégoûtante. Dans l'autre falle
pauvre , ce qui oblige de mettre les inoculés avec
ceux qui font attaqués de la petite vérole naturelle
ce qui ne peut manquer d'infecter l'air , &
de rendre en cet endroit la pratique de l'inoculation
plus fujette à des accidens qu'ailleurs,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
on n'entendoit ni cris de douleur , ni voix
mourante ; on ne voyoit ni fouffrance ni
accidens , ni même aucun malaiſe : au contraire
les malades étoient gais , & jouoient
entr'eux. Il y avoit vingt-fix filles inocu-
1ées , depuis l'âge de dix ans jufqu'à vingtquatre
, qui n'étoient point alitées , qui
couroient les unes après les autres , & fe
divertiffoient comme on a coutume de le
faire à cet âge , lorfqu'on fe porte bien .
J'eus occafion de faire aux Enfans trou
vés une obfervation très intéreffante fur le
nommé Claringdon , âgé de cinq ans , qui
fe trouva pris de la rougeole , fans que
T'on s'en fût apperçu , dans le tems qu'il fut
inoculé. Le lendemain les fymptomes de
la rougeole fe manifefterent avec affez de
violence pour faire craindre pour fa vie ,
les taches parurent au tems ordinaire ; la
maladie prenant fon cours fe termina heureufement.
Le vingt- fixième jour de l'inoculation
la petite vérole parut en affez
grande quantité , & eut fon cours fans
aucun accident remarquable . Le malade
guérit des deux maladies , ce qui prouve le
peu de danger de cette pratique , & que
l'humeur de la petite vérole eft différente
des autres humeurs , & ne fe mêle point
avec elles.
AOUST. 1755 175
FAITS ET INFORMATIONS.
1º. Je n'ai pu trouver dans tout Londres
un feul Medecin , Chirurgien ou
Apoticaire qui s'oppofât à l'inoculation ,
ils en font au contraire tellement partifans
qu'ils font tous inoculer leurs propres
enfans. Ils regardent cette pratique
comme la plus grande découverte que
l'on ait fait en médecine depuis Hyppocrate
.
J'ai vu inoculer avec fuccès les deux
filles du Docteur Ruffel , l'une âgée de 2 9
ans , l'autre de 23 .
20. M. Ranby , premier chirurgien du
Roy d'Angleterre m'a affuré avoir inoculé
plus de 1600 perfonnes fans qu'il en foit
mort une feule. M. Bell , éleve de M. Morand
, 90 , avec le même fuccès. Enfin
M. Hadow , médecin à Warvick & ami du
docteur Pringle , inocule depuis 18 ans
avec un fuccès furprenant (a) .
( a ) Le Docteur Pringle connu de M. Senac , a
écrit au docteur Hadow pendant mon féjour à
Londres , pour le prier de répondre à quelques
queftions que j'avois faites par écrit . J'ai reçu la
réponse aux trois premieres avec une lettre du
Docteur Pringle , depuis mon arrivée à Paris . J'ajoute
ici la traduction des deux lettres . Ces Mefhieurs
me promettent de répondre aux douze autres
questions.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
3°. Il ne fe trouve pas un feul exemple
qu'une perfonne qui ait eu la petite vérole
bien caractérisée par l'inoculation , l'ait eu
une feconde fois , cela eft fondé fur plu
fieurs expériences réïtérées & bien avérées.
Pour décider que le malade eft à l'abri de
cette infection , ils ne demandent qu'une
preuve non équivoque que le virus a opéré
fur la maffe du fang : quelques boutons fur
le corps , ou la fuppuration des incifions
fans éruption leur fuffifent.
4°. Il ne fe trouve pas d'exemple d'aucune
autre humeur fcorbutique , &c. qui
ait été introduite par l'inoculation , cela
eft même confirmé par quelques expériences
, hardies à la vérité ; auffi l'on ne s'inquiette
plus à cet égard d'ailleurs il eſt
facile par le choix du fujet qui fournit la
matiere d'en éviter le rifque (a).
5. Il ne fe trouve point un médecin à
Londres , autant que je l'ai pû apprendre ,
qui croye que l'on ait la petite vérole plufieurs
fois (b).
(a ) L'exemple de la complication de la rougeole
& de la petite vérole dans l'enfant trouvé
dont je viens de parler , me paroît ne laiffer aucun
doute là -deffus.
(b ) Le docteur Maty , qui avoit eu la petite.
vérole naturelle , voulant fe convaincre de ce fait,
s'eft inoculé lui-même fans pouvoir . ſe la donnen
AOUST. 1755. 177
6. Les Catholiques s'y foumettent ainſi
que les Proteftans , Mylord Dillon a fait
inoculer fon fils & fa fille aînée ; Madame
Chelldon , fa parente , craignant beaucoup
cette maladie , s'eft fait inoculer ce printemps
à l'âge de trente- fix ans , & mere de
douze enfans aufquels elle a ainfi donné
l'exemple du courage.
La fille du Duc de Beaufort , âgée de 15
ans, m'a fourni un fecond exemple de réfolution
, elle s'eft fait inoculer le 25 Avril
dernier de fon propre mouvement . On la
regarde comme la beauté de l'Angleterre ;
tout le monde s'intéreffoit à cet évenement ,
& le fuccès a répondu aux voeux que le
public formoit pour elle. J'ai retardé mon
retour de quinze jours pour affifter à fon
traitement.
Je pourrois citer plufieurs autres obfervations
curieufes & intéreffantes touchant
cette pratique que je tiens de perſonnes
très- dignes de foi , mais voyant que ce
rapport paffe les bornes convenables , &
n'ayant d'autres but que de rapporter fimplement
ce que j'ai vâ , & nullement de
décider la queſtion , je finirai en affurant
que les libéralités des perfonnes prévenues
autrefois contre cette pratique par religion
Ce détail ſe trouve dans fon Journal Britannique
des mois de Novembre & Décembre 1754
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
ou par quelque autre motif, font aujour
d'hui le principal revenu de l'hôpital de
l'inoculation , & que les regiftres font
remplis d'exemples curieux & touchans de
peres & meres qui ayant été maltraités par
la petite vérole naturelle ont eu recours
malgré leurs préjugés à l'inoculation fouvent
pour fe conferver l'unique enfant qui
leur reftoit.
EXTRAIT du rapport de M. Hofty ,
Docteur- Régent de la Faculté de Médeci
ne de Paris , pendant ſon féjour à Londres,
au fujet de l'Inoculation .
Mite de fujet de la Grande Bretagne ,
A profeffion de Médecin , ma qualité
& la connoiffance que j'ai de la langue ,
m'ont procuré l'avantage d'être appellé de164
MERCURE DE FRANCE.
puis la paix par la plupart de més compatriotes
, qui voyagent à Paris , & qui y
font tombés malades , & de m'entretenir
avec eux fur ce qui pouvoit être relatif à
la pratique de la Médecine en Angleterre ;
mais pour me mettre encore plus au fait
j'ai formé le deffein de me tranfporter à
Londres , afin d'y juger par moi- même des
variations arrivées depuis quelques années
en ce pays dans l'art de guérir.
Les fuccès conftans qu'a depuis trente
ans à Londres l'Inoculation de la petite
vérole , & les avantages que la France
pourroit retirer en l'introduifant chez elle ,
m'ont fur-tout déterminé à entreprendre
ce voyage .
J'arrivai à Londres le 12 Mars 1755 .
Mon premier foin fut d'aller voir MM .
Cox Willmod , Médecin du Roi , Hoadly ,
Garnier , Ranby , Mideleton , Hawkins ,
Gataker , Truifdal , Adair , Taylor , Heberdin
, Médecin de la Cour , Shaw , Kirk
Patrick , auteur de l'analyse de l'Inoculation
, le Docteur Maty , auteur du Journal
britannique , M. Pringle , connu par fon
excellent ouvrage fur les maladies des armées
, qui eft en commerce de lettres avec
M. Senac , les Docteurs Clephane , Jarnagagne,
Connel, MM . Bell, Pingfton , Brumfield,
Wal , Chirurgien de l'Hôpital de l'Inocu-
1
A O UST. 1755 : 165
lation , Tompkins , Chirurgien des Enfans
trouvés , M. Morton qui en eft le Médecin.
Je cite tous ces Meffieurs comme autant
de garans de la vérité de ce rapport.
Ce font les praticiens les plus employés à
Londres , & les plus connus en France.
Il n'eft pas poffible de marquer plus de
zéle pour le bien du genre humain qu'ils
en ont fait éclater à mes yeux , ni plus
d'envie de répandre dans toute l'Europe
une pratique qu'ils jugent fi falutaire.
Les facilités qu'ils m'ont procurées pour
l'exécution de mon projet en font des
preuves autentiques .
L'Evêque de Worceſter , fi recommandable
par fa charité envers les pauvres , ce
Prélat qu'on peut regarder comme le fondateur
de l'Hôpital de l'Inoculation dont
il eft actuellemeut Préfident , & qui fans
contrédit eft l'homme d'Angleterre le plus
éclairé fur tous les faits qui concernent
l'Inoculation , s'eft fait un mérite de m'inftruire
de tout ce qui y avoit rapport :
d'ailleurs , la protection dont m'a honoré
M. le Duc de Mirepoix à la recommendation
de M. Rouillé , Miniftre des affaires
étrangeres , & la connoiffance que j'avois
déja faite à Paris de plufieurs Seigneurs
anglois , ne m'ont laiffé rien à defirer fur
ce qui faifoit le principal objet de mon
voyage.
166 MERCURE DE FRANCE.
Pendant le tems que j'ai été à Londres
j'ai fuivi tant aux Hôpitaux qu'en ville
deux cens cinquante-deux perfonnes ino
culées , de différens âges & de conditions
différentes , qui m'ont fourni les obſerva
tions fuivantes . *
Le fujet qu'on veut inoculer étant préparé
, on lui fait une incifion très - légere à
un ou aux deux bras , fuivant l'idée de l'Inoculateur
; on y infére un fil impreigné de
la matiere variolique bien choifie , on
daiffe ce fil dans l'incifion l'efpace de
trente-fix heures , on l'ôte enfuite. Quelques-
uns appliquent fur la plaie une emplâtre
, mais d'autres n'y mettent rien du
tout ; elle paroît ordinairement guérie au
bout de quarante heures ; mais le troifiéme
ou quatrième jour elle s'enflamme de
nouveau , les bords en deviennent rouges,
J'en ai vû inoculer depuis l'âge de trois jufqu'à
vingt-huit , & même jufqu'à trente- fix ans.
&
Il me paroît démontré que les adultes qu'on
voit inoculer à préfent , font les enfans d'autant
de gens autrefois ennemis de cette pratique , qui
ne le font rendus qu'à l'évidence du fuccès ,
qui forment aujourd'hui des preuves éclatantes
du progrès & de la bonté de cette méthode. J'ofe
dire que dans peu d'années il ne ſe trouvera perfonne
en Angleterre , à l'âge de quinze ans , qui
n'ait eu la petite vérole naturellement , ou par
infertion.
A O UST . 1755. 167
fignes prefque certains que l'infertion a
bien pris. Le cinq ou fix on apperçoit une
ligne blanche dans le milieu , l'urine eft
de couleur de citron , indications plus fu
res que les précédentes. Le feptiéme ou le
huitième , le malade qui jufqu'alors n'a
point apperçu de changement dans fon
état , commence à fentir une douleur plus
ou moins vive , à une aiffelle , & quelquefois
aux deux . C'eſt pour l'ordinaire le
premier fymptome , enfuite un malaiſe ,
une fievre plus ou moins forte , un mal
de tête , de reins , des naufées fuivies de
vomiffemens . Le neuvième ou le dixiéme
il paroît une fueur très - abondante , ac
compagnée d'une éruption milliaire par
tout le corps. Ces deux fymptomes prééédent
communément de vingt- quatre heures
, plus ou moins , l'éruption de la petite
verole , & difparoiffent avec les autres , a
mefare que
fe fait cette éruption , qui
arrive pour l'ordinaire vers le dixiéme
jour de l'infertion ; dès qu'elle eft parfaite
le malade ne fouffre plus , il eft cenfé hors
de danger , puifqu'autant que l'expérience
me l'a fait voir , l'on n'a rien à craindre
de la fievre de fuppuration , qui eft fi dangereufe
, & fouvent fi funefte dans cette
maladie , lorfqu'on l'a naturellement . Les
inoculés paffent prefque toujours ce roms
}
16S MERCURE DE FRANCE.
fans fievre & fans accident , ce que les
Médecins regardent comme une preuve
convaincante des avantages de l'inoculation
; la fuppuration finit vers le feizième,
& la deffication vers le vingtiéme . On
purge plufieurs fois le malade , on lui donne
alors des alimens plus folides. Pendant
le cours de la maladie on ne permet que
des végétaux , ou des chofes légeres en
ufage dans le
des
que
pays , telles
des afperges , &c, mais ni viande ni poiffon.
navets
Les ulceres de l'incifion fe dilatent &
fuppurent confidérablement vers l'état de
la maladie ; cette fuppuration continue
quelquefois après le traitement , ce qui
provient principalement de la profondeur
de l'incifion , & n'arrive que très- rarement
depuis qu'on ne fait plus qu'une incifion
très-fuperficielle , ou pour mieux dire une
égratignure ; les fymptomes font quelquefois
fi légers , & le nombre des boutons fi
petit , qu'à la diete près , le malade vit à
fon ordinaire , s'occupe & s'amufe fuivant
fon âge , & n'eft pas obligé de garder
le lit. L'Envoyé de Dannemarck en Angleterre
qui s'eft fait inoculer avec la permiffion
de fa Cour & du confentement de
fa famille , à qui cette maladie a été fouvent
fatale , n'a prefque rien changé à fa
maniere
AOUST. 1755: 169
maniere de vivre accoutumée ; c'eft de
tui-même que j'ai eu le détail journalier
de fon traitement .
Le fils de l'Ambaffadeur de Sardaigne
s'eft foumis avec le même fuccès à cette
pratique.
Je paffe aux effets de cette méthode .
Les deux cens cinquante -deux perſonnes
que j'ai vûes inoculées , ont toutes
été guéries fans aucunes fuites fâcheufes ,
elles m'ont paru fe fortifier après le traitement,
& pas une d'elles n'a été marquée;
mais ce qui m'a bien furpris , c'eft que
ceux - mêmes qui avoient beaucoup de
boutons & fort gros , ne paroiffoient pref
que pas rouges après la deffication , comme
ils le font dans la petite vérole naturelle.
L'avantage de conferver la beauté
n'a pas peu contribué à accréditer cette
méthode , auffi eft-il rare de voir à Londres
quelqu'un au- deffous de vingt ans
défiguré par la petite vérole , à moins que
ce ne foit parmi le bas peuple qui n'a pas
le moyen de fe faire inoculer , où qui conferve
encore les anciens préjugés .
OBSERVATIONS PARTICULIERES.
19. Des deux cens cinquante - deux perfonnes
dont j'ai fuivi l'inoculation , deux
H
170 MERCURE DE FRANCE.
feulement m'ont paru en danger. L'un
étoit le fils du Major Jennings , homme de
condition , fort riche , âgé de trois ans ,
inoculé avec fa foeur , âgée de quatre ans ,
& fa gouvernante âgée de vingt trois. Cet
enfant a eu fix accès de convulfions dans
l'efpace de dix- huit heures , immédiatement
avant l'éruption , ce qui a donné de
vives allarmes à fes parens , mais non aux
Médecins ni aux Chirurgiens ; il a évacué
par le moyen de deux remedes , l'éruption
s'eft bien faite , & auffi- tôt tous les acci
dens ont difparu . Au refte cet enfant eft
fujet à ces accès convulfifs , il en avoit eus
antérieurement dans deux autres maladies.
2°. Il m'a paru que les enfans délicats
& les filles avoient les fymptomes moins
violens , plufieurs praticiens n'ont fait aucunes
obfervations là-deffus .
3°. Les Anglois pour fauver leurs enfans
du danger de cette maladie , m'ont
paru anticiper fur l'âge convénable en les
faifant inoculer à la mammelle & au - def
fous de quatre ans . J'ai obfervé conftamment
que l'âge depuis quatre ans jufqu'à
quinze , étoit le plus propre , & que les
perfonnes au -deffus de quinze fouffroient
moins les enfans au-deffous de quatre que
ans. Cette remarque eft conforme à celles
des gens de l'art.
;
AOUST. 1755. 171
” . J'ai vû des adultes des deux fexes ,
même forts , replets & très- robuftes guérir
fans accident , & d'une façon furprenante,
5°. Quoiqu'on choififfe pour l'inoculation
le tems qui fuit immédiatement les
régles , elles furviennent cependant prefque
toujours dans le cours de la maladie
ont plus ou moins de durée , & finiffent
fans aucun accident.
6°. J'ai vû plufieurs perfonnes n'avoir
que très-peu de boutons , quelquefois feulement
autour de l'incifion , comme la
fille du Comte de Fitz Williams . Un adulte
en eut une douzaine ; le premier lui
vint au gros doigt du pied , remarque curieufe
, & qui prouve inconteftablement
que le virus a circulé par toute la maffe du
fang , quoiqu'il n'y eut que peu de boutons.
Quelquefois la feule fuppuration des
ulceres tient lieu de tout.
7°. Les fymptomes & l'éruption paroiffent
quelquefois fort tard . La fille de Mylord
Dalkitk à qui ils n'ont paru que le
quatorziéme jour après l'infertion , & un
enfant trouvé , dont je parlerai plus bas ,
auquel ils n'ont paru que le vingt-fix en
font des exemples.
8°. Cinq perfonnes n'ont pu prendre la
petite vérole , quoiqu'on eut réitéré l'infertion
; l'un étoit en ville , & les quatre
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
autres aux Hôpitaux ; & quoiqu'ils fuffent
tous cinq expofés pendant le traitement
des autres à l'infection , ils ne la contracterent
pas.
Les deux Hôpitaux dans lefquels fe pra
tique cette méthode , font celui de la petite
verole , ainfi nommé , parce que l'on
n'y traite que cette feule maladie , foit naturelle
, foit artificielle , & celui des Enfans
trouvés. J'ai apporté tout ce qui regarde
l'établiffement & les réglemens de ces Hôpitaux
, auffi - bien que l'hiftoire de l'inoculation
, depuis le jour de leur établiſſement
jufqu'à celui de mon départ , qui m'ont été
remis par ordre du Commité : en voici
le détail . *
Depuis le 26 Septembre 1746 , jour de
l'ouverture de l'Hôpital de l'Inoculation ,
jufqu'au 14 Mai 1755 , il y a eu fix cens
quatre inoculés , y compris quatre- vingtdix-
fept de cette année. Les cinq premieres
années de fon établiſſement cette méthode
Y étant encore dans fon enfance , & l'hôpital
n'étant pas encore en état de fournir
toutes les commodités aux malades , de cent
trente une perfonnes , il en eft mort deux ;
l'une attaquée de vers , l'autre foupçonnée
d'avoir cette maladie naturellement dans
le tems de fon inoculation * . Les quatre
* L'Hôpital pour l'Inoculation eft encore bieg
A O UST. 1755 . 173
dernieres années , de quatre cens foixantetreize
, un feul eft mort ; & fuivant les regiftres
de ce même hôpital , de neuf perfonnes
qui ont la petite vérole naturelle ,
il en meurt deux .
Depuis 1741 , on a inoculé aux Enfans
trouvés deux cens quarante-fept , dont un
feul eft mort , ce que l'on croit , par un
accident étranger à l'inoculation.
à
Total des inoculés dans les deux Hôpitaux
,
Morts ,
851.
4.
La premiere fois que je vifitai l'Hôpital
de l'Inoculation , je fus témoin d'un contrafte
bien frappant. Il y avoit fur le même
quarré deux falles ; l'une deftinée à la
petite vérole naturelle , l'autre à la petite
vérole , qui s'y donne par infertion. Dans
la premiere de ces falles je vis des malades
qui excitoient non feulement la compaffion
, mais la terreur , hideux , gémiffans
, prêts à rendre l'ame ; on les auroit
cru frappés de la maladie la plus cruelle
& la plus dégoûtante. Dans l'autre falle
pauvre , ce qui oblige de mettre les inoculés avec
ceux qui font attaqués de la petite vérole naturelle
ce qui ne peut manquer d'infecter l'air , &
de rendre en cet endroit la pratique de l'inoculation
plus fujette à des accidens qu'ailleurs,
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
on n'entendoit ni cris de douleur , ni voix
mourante ; on ne voyoit ni fouffrance ni
accidens , ni même aucun malaiſe : au contraire
les malades étoient gais , & jouoient
entr'eux. Il y avoit vingt-fix filles inocu-
1ées , depuis l'âge de dix ans jufqu'à vingtquatre
, qui n'étoient point alitées , qui
couroient les unes après les autres , & fe
divertiffoient comme on a coutume de le
faire à cet âge , lorfqu'on fe porte bien .
J'eus occafion de faire aux Enfans trou
vés une obfervation très intéreffante fur le
nommé Claringdon , âgé de cinq ans , qui
fe trouva pris de la rougeole , fans que
T'on s'en fût apperçu , dans le tems qu'il fut
inoculé. Le lendemain les fymptomes de
la rougeole fe manifefterent avec affez de
violence pour faire craindre pour fa vie ,
les taches parurent au tems ordinaire ; la
maladie prenant fon cours fe termina heureufement.
Le vingt- fixième jour de l'inoculation
la petite vérole parut en affez
grande quantité , & eut fon cours fans
aucun accident remarquable . Le malade
guérit des deux maladies , ce qui prouve le
peu de danger de cette pratique , & que
l'humeur de la petite vérole eft différente
des autres humeurs , & ne fe mêle point
avec elles.
AOUST. 1755 175
FAITS ET INFORMATIONS.
1º. Je n'ai pu trouver dans tout Londres
un feul Medecin , Chirurgien ou
Apoticaire qui s'oppofât à l'inoculation ,
ils en font au contraire tellement partifans
qu'ils font tous inoculer leurs propres
enfans. Ils regardent cette pratique
comme la plus grande découverte que
l'on ait fait en médecine depuis Hyppocrate
.
J'ai vu inoculer avec fuccès les deux
filles du Docteur Ruffel , l'une âgée de 2 9
ans , l'autre de 23 .
20. M. Ranby , premier chirurgien du
Roy d'Angleterre m'a affuré avoir inoculé
plus de 1600 perfonnes fans qu'il en foit
mort une feule. M. Bell , éleve de M. Morand
, 90 , avec le même fuccès. Enfin
M. Hadow , médecin à Warvick & ami du
docteur Pringle , inocule depuis 18 ans
avec un fuccès furprenant (a) .
( a ) Le Docteur Pringle connu de M. Senac , a
écrit au docteur Hadow pendant mon féjour à
Londres , pour le prier de répondre à quelques
queftions que j'avois faites par écrit . J'ai reçu la
réponse aux trois premieres avec une lettre du
Docteur Pringle , depuis mon arrivée à Paris . J'ajoute
ici la traduction des deux lettres . Ces Mefhieurs
me promettent de répondre aux douze autres
questions.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
3°. Il ne fe trouve pas un feul exemple
qu'une perfonne qui ait eu la petite vérole
bien caractérisée par l'inoculation , l'ait eu
une feconde fois , cela eft fondé fur plu
fieurs expériences réïtérées & bien avérées.
Pour décider que le malade eft à l'abri de
cette infection , ils ne demandent qu'une
preuve non équivoque que le virus a opéré
fur la maffe du fang : quelques boutons fur
le corps , ou la fuppuration des incifions
fans éruption leur fuffifent.
4°. Il ne fe trouve pas d'exemple d'aucune
autre humeur fcorbutique , &c. qui
ait été introduite par l'inoculation , cela
eft même confirmé par quelques expériences
, hardies à la vérité ; auffi l'on ne s'inquiette
plus à cet égard d'ailleurs il eſt
facile par le choix du fujet qui fournit la
matiere d'en éviter le rifque (a).
5. Il ne fe trouve point un médecin à
Londres , autant que je l'ai pû apprendre ,
qui croye que l'on ait la petite vérole plufieurs
fois (b).
(a ) L'exemple de la complication de la rougeole
& de la petite vérole dans l'enfant trouvé
dont je viens de parler , me paroît ne laiffer aucun
doute là -deffus.
(b ) Le docteur Maty , qui avoit eu la petite.
vérole naturelle , voulant fe convaincre de ce fait,
s'eft inoculé lui-même fans pouvoir . ſe la donnen
AOUST. 1755. 177
6. Les Catholiques s'y foumettent ainſi
que les Proteftans , Mylord Dillon a fait
inoculer fon fils & fa fille aînée ; Madame
Chelldon , fa parente , craignant beaucoup
cette maladie , s'eft fait inoculer ce printemps
à l'âge de trente- fix ans , & mere de
douze enfans aufquels elle a ainfi donné
l'exemple du courage.
La fille du Duc de Beaufort , âgée de 15
ans, m'a fourni un fecond exemple de réfolution
, elle s'eft fait inoculer le 25 Avril
dernier de fon propre mouvement . On la
regarde comme la beauté de l'Angleterre ;
tout le monde s'intéreffoit à cet évenement ,
& le fuccès a répondu aux voeux que le
public formoit pour elle. J'ai retardé mon
retour de quinze jours pour affifter à fon
traitement.
Je pourrois citer plufieurs autres obfervations
curieufes & intéreffantes touchant
cette pratique que je tiens de perſonnes
très- dignes de foi , mais voyant que ce
rapport paffe les bornes convenables , &
n'ayant d'autres but que de rapporter fimplement
ce que j'ai vâ , & nullement de
décider la queſtion , je finirai en affurant
que les libéralités des perfonnes prévenues
autrefois contre cette pratique par religion
Ce détail ſe trouve dans fon Journal Britannique
des mois de Novembre & Décembre 1754
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
ou par quelque autre motif, font aujour
d'hui le principal revenu de l'hôpital de
l'inoculation , & que les regiftres font
remplis d'exemples curieux & touchans de
peres & meres qui ayant été maltraités par
la petite vérole naturelle ont eu recours
malgré leurs préjugés à l'inoculation fouvent
pour fe conferver l'unique enfant qui
leur reftoit.
Fermer
Résumé : EXTRAIT du rapport de M. Hosty, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine de Paris, pendant son séjour à Londres, au sujet de l'Inoculation.
Le Dr. Hofty, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine de Paris, a effectué un séjour à Londres pour étudier l'inoculation de la petite vérole, une pratique médicale couronnée de succès depuis trente ans. Grâce à ses compétences linguistiques et médicales, Hofty a été consulté par de nombreux compatriotes malades à Paris, ce qui l'a incité à se rendre à Londres pour observer les méthodes locales. À Londres, Hofty a rencontré des médecins et chirurgiens éminents, tels que Cox Willmoth, Médecin du Roi, et l'Évêque de Worcester, fondateur de l'Hôpital de l'Inoculation. Il a suivi 252 personnes inoculées, de différents âges et conditions, et a observé les procédures et les symptômes de la maladie. L'inoculation consiste à faire une incision légère sur le bras, y introduire un fil imprégné de matière variolique, et laisser la plaie se guérir. Les symptômes apparaissent généralement entre le troisième et le dixième jour, avec une éruption de boutons qui se résorbe vers le vingtième jour. Hofty a noté que les adultes inoculés étaient souvent des enfants de parents autrefois opposés à cette pratique, mais convaincus par son succès. Il a également observé que les symptômes étaient moins violents chez les enfants délicats et les filles. Les Anglais pratiquent l'inoculation dès l'âge de quatre ans, jugé le plus propice. Les hôpitaux londoniens pratiquant l'inoculation sont l'Hôpital de la petite vérole et celui des Enfants trouvés. Depuis l'ouverture de l'Hôpital de l'Inoculation en 1746, sur 851 inoculés, seulement quatre sont morts, contre deux sur neuf pour la petite vérole naturelle. Hofty a constaté un contraste frappant entre les malades atteints naturellement et ceux inoculés, ces derniers ne montrant presque aucun malaise ou souffrance. En août 1755, un observateur a noté une expérience intéressante concernant un enfant nommé Claringdon, âgé de cinq ans, qui contracta la rougeole peu après avoir été inoculé contre la variole. La rougeole se manifesta violemment le lendemain, mais l'enfant guérit sans complications. Vingt-cinq jours après l'inoculation, la variole apparut en grande quantité et se déroula sans incidents, prouvant ainsi que l'inoculation est peu dangereuse et que l'humeur de la variole ne se mélange pas avec d'autres maladies. À Londres, aucun médecin, chirurgien ou apothicaire ne s'opposait à l'inoculation, la considérant comme une grande découverte médicale. Plusieurs chirurgiens et médecins ont inoculé des centaines de personnes avec succès. Il n'existe aucun cas documenté de réinfection par la variole après une inoculation réussie. Les expériences montrent également que d'autres humeurs morbides, comme le scorbut, ne sont pas introduites par l'inoculation. Les catholiques et les protestants, y compris des nobles comme Mylord Dillon et la fille du Duc de Beaufort, se soumettent à l'inoculation. Les libéralités des personnes autrefois prévenues contre cette pratique contribuent désormais au revenu de l'hôpital de l'inoculation. Les registres de l'hôpital contiennent de nombreux exemples de parents ayant recours à l'inoculation pour protéger leurs enfants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
47
p. 217-239
COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Début :
Ce que nous avions annoncé dans le Mercure d'Octobre au sujet de l'Orphelin / Cette Piece est précédée d'une Epitre ou d'un Discours préliminaire adressé à [...]
Mots clefs :
Comédie-Française, Époux, Rois, Enfant, Orphelin, Mère, Sang, Mort, Maître, Nature, Vainqueur, Répliques, Empereur, Femme, Vertu, Victime, Tragédie, Palais, Gloire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
COMEDIE FRANÇOISE.
E que nous avions annoncé dans le
Mercure d'Octobre au fujet de l'Orphelin
de la Chine , eft exactement arrivé.
L'interruption qu'il a effuyée n'a fervi
qu'à rendre fa repriſe plus brillante . L'im
preffion même nuisible ordinairement
aux pieces de Théâtre , n'a pu faire aucun
tort au fuccès de cette Tragédie. Les
Comédiens François l'ont redonnée pour
la neuvième fois le 22 Octobre , avec un
grand concours & un applaudiffement
général : l'affluence & la réuffite ont été
égales pendant toutes les repréſentations
qui ont été au nombre de dix- fept. Notre
fentiment étoit fondé fur ce qu'un rôle
intéreffant qui domine , & qui eft fupérieurement
joué , eft prefque toujours le
garand fûr d'un fuccès conftant. Il fuffic
même lui feul pour établir une piece à demeure.
Phedre , Ariane & Médée pen-
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
vent fervir d'exemples. Quelque beau cependant
que foit le perfonnage d'Idamé
nous ne prétendons pas qu'il doive exclure
le mérite des autres qui lui font fubordonnés.
L'extrait que nous allons faire
de l'Orphelin , prouvera que nous ne bornons
point fes beautés à celles d'un feul
rôle.
Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Cette Piece eft précédée d'une Epitre
ou d'un Difcours préliminaire adreffé à
M. le Maréchal Duc de Richelieu . L'Auteur
y déclare que l'idée de fa Tragédie
lui eft venue à la lecture de l'Orphelin de
Tchao , Tragédie Chinoife , traduite par
le P. de Prémare , & non pas Brémare ,
comme il eft imprimé dans cette épitre.
La Scene eft dans un Palais des Mandarins
, qui tient au Palais Impérial dans la
la ville de Cambalu , aujourd'hui Pekin .
Les Acteurs font au nombre de ſept. Gen
giskan , EmpereurTartare. Octar , Ofman,
guerriers Tartares. Zamti , Mandarin
lettré. Idamé , femme de Zamti. Affeli ,
attaché à Idamé. Etan , attaché à Zamti.
Idamé ouvre le premier Acte avec Affeli
dans l'inftant où le Catai eft conquis
& faccagé ; elle apprend à fa confidente en
DECEMBRE . 1755. 219
gémiffant que le deftructeur de ce vaſte
Empire
Eft un Scythe , un foldat dans la poudre élevé ,
qui vint autrefois demander un afile dans
ce même Palais , où il porte aujourd'hui
la flamme, & qu'enfin Gengiskan n'eſt autre
que Temugin qui brûla pour elle , &
qui fut rejetté par fes parens. Un refus ,
ajoute-t'elle ,
Un refus a produit les malheurs de la terre :
De nos peuples jaloux tu connois la fierté ,
De nos Arts , de nos Loix , l'augufte antiquité ;
Une Religion de tout tems épurée ,
De cent fecles de gloire une fuite avérée :
Tout nous interdifoit dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les Nations.
Enfin un autre hymen , un plus faint noeud m'engage
:
Le vertueux Zamti mérita mon fuffrage .
Qui l'eût cru dans ces tems de paix & de bonheur
Qu'un Scythe méprifé feroit notre vainqueur !
Voilà ce qui m'allarme , & qui me défefpere ;
J'ai refuſé la main ; je fuis épouſe & mere :
Il ne pardonne pas : il fe vit outrager ;
Et l'univers fçait trop s'il aime à fe vanger.
Affeli veut la confoler , en lui difant
que les Coréens raffemblent une armée ;
mais elle répond que tout accroît fes
frayeurs , qu'elle ignore le deftin de l'Empereur
& de la Reine , & que le dernier
fruit de leur hymen , dont l'enfance eft
confiée à fes foins , redouble encore fa
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
crainte & fa pitié . Un foible rayon d'ef
poir vient luire dans fon ame consternée.
Mon époux , ajoute- t'elle , a porté les pas
au Palais .
Une ombre de refpect pour fon faint miniſtere ,
Peut-être adoucirá ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces Brigands aux meurtres acharnés ,
Qui rempliffent de fang la terre intimidée
Ont d'un Dieu cependant confervé quelque idée ,
Tant la nature même en toute Nation ,
Grava l'Etre fuprême & la Religion.
Zamti qui paroît , vient augmenter les
terreurs de fa femme.
J'entre , dit- il , par des détours ignorés du vulgaire.
Je vois ces vils humains , ces monftres des déferts ,
A notre auguftre maître ofer donner des fers ;
Traîner dans fon palais , d'une main fanguinaire ,
Le pere , les enfans & leur mourante mere ;
Le pillage , le meurtre environnoient ces lieux.
Ce Prince infortuné , tourne vers moi les yeux ;
Il m'appelle , il me dit , dans fa langue facrée
Du Conquérant tartare & du peuple ignorée :
Conferve au moins le jour au dernier de mes fils.
Jugez , fi mes fermens & mon coeur l'ont promis ;
Jugez , de mon devoir , quelle eft la voix preffante.
J'ai fenti ranimer ma force la guiffante,
J'ai revolé vers vous , & c.
Etan entre éperdu. Il leur apprend que
la fuite eft impoffible ; qu'une garde cruelle
y met une barriere infurmontable , &
que tout tremble dans l'esclavage , depuis
DECEMBRE. 1755 .
221
que l'Empereur, fes enfans , & fon épouse,
ont été malfacrés . Octar furvient , & met
le comble à leur effroi par ces terribles
mots qui caractériſent
fi bien un Scythe ,
& qui font toujours applaudis.
Je vous ordonne au nom du vainqueur des humains
De mettre fans tarder cet enfant dans mes mains ;
Je vais l'attendre . Allez , qu'on m'apporte ce gage.
Pour peu que vous tardiez , le fang & le carnage
Vont encore en ces lieux fignaler fon courroux ,
Et la deftruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit . Vous, avant qu'il finiffe,
Si vous aimez la vie , allez , qu'on obéiffe .
Ce perfonnage quoiqu'il agiffe peu , &
qu'il foit fubalterne , frappe plus au Théâ
tre , il a plus de phifionomie que Gengis
fon maître ; il eft vrai que le fieur de Bellecour
le rend très-bien , & fait un beau
Tartare. Idamé tremble pour les jours de
l'enfant de tant de Rois , & dit qu'elle fuivroit
leurs Souverains dans la tombe , fi
elle n'étoit retenue par l'intérêt d'un fils
unique qui a befoin de fa vie . Zamti
s'écrie :
Après l'atrocité de leur indigne fort ,
Qui pourroit redouter & refufer la mort !
Le coupable la craint , le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie , & marche au-devant d'elle ,
Le fage qui l'attend , la reçoit fans regrets.
Idamé lui demande ce qu'il a réfolu ,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon époux lui replique de garder le ferment
qu'il a fait de conferver la vie du
dernier rejetton de la tige royale , & lui
dit d'aller l'attendre auprès de cet enfant.
Zamti refté feul avec Etan , lui confie le.
funefte projet qu'il a conçu de fubftituer
fon fils à la place de l'orphelin , & de facrifier
fon propre fang pour fauver celui
de fes Rois. Après avoir fait jurer à ce
confident qu'il tiendra ce fecret enfeveli ,
il le charge du foin d'aller cacher ce dépôt
précieux dans le fein des tombeaux bâtis
par leurs Empereurs , en attendant qu'il
puiffe faifir l'inftant de le remettre au chef
de la Corée. On ne peut pas mettre plus
d'intérêt dans un premier Acte.
Zamti qui a fermé cet Acte , commence
feul le fecond : fes entrailles font déchirées
; il dis dans fes cruelles allarmes.
O! mon fils , mon cher fils , as-tu perdu le jour à
Aura-t'on confommé ce fatal facrifice ?
Je n'ai pu de ma main te conduire au fupplice.
Etan paroît , & lui apprend qu'il a caché
l'Orphelin dans les tombeaux de fes
peres . Il l'inftruit en même tems que dans
l'abfence d'Idamé , on a conduit fon fils
à leurs vainqueurs barbares. Ah ! s'écrie
alors Zamti qui craint les reproches de
fon épouse .
DECEMBRE. 1755 . 223
Ah ! du moins , cher Etan , fi tu pouvois lui dire
Que nous avons livré l'héritier de l'Empire ,
Que j'ai caché mon fils , qu'il eft en fûreté !
Impofons quelque tems à fa crédulité.
Hélas ! la vérité fi fouvent eft cruelle ;
On l'aime & les humains font malheureux par elle .
On ne peut pas mieux excufer la néceffité
d'un menfonge . Etan fort , Idamé entre
défolée , & forme avec fon mari la
fcene la plus forte & la plus intéreffante :
elle l'eft au point qu'il faudroit la tranſcrire
entiere pour en rendre toutes les beautés
. Eh ! comment rendre d'ailleurs l'action
admirable , & le jeu accompli de l'Acrice
! Il faut voir Mlle Clairon. Il faut l'enrendre
dans ce rôle , pour juger de fa perfection.
Idamé s'écrie en arrivant.
"
Qu'ai-je vu qu'a- t'on fait ? Barbare , eft- il pof
fible ?
L'avez- vous commandé ce facrifice horrible ?
•
Quoi? fur toi , la nature a fi peu de pouvoir?
Zamti répond.
Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir
Et je dois plus au fang de mon malheureux maître,
Qu'à cet enfant obfcur à qui j'ai donné l'être.
1 Idamé réplique.
Non , je ne connois point cette horrible vertu .
J'ai vu nos murs en cendres , & ce trône abattu ;
J'ai pleuré de nos Rois les difgraces affreufes :
Mais par quelles fureurs encor plus douloureuſes ,
Veux- tu de ton époufe , avançant le trépas ,
Kiv ..
124 MERCURE DE FRANCE.
Livrer le fang d'un fils qu'on ne demande pas ?
Ces Rois enfèvelis , difparus dans la poudre ,
Sont-ils pour toi des Dieux dont tu craignes la
foudre ?
A ces dieux impuiffans , dans la tombe endormis
As- tu fait le ferment d'affaffiner ton fils ?
Hélas ! grands & petits , & fujets & Monarques ,
Diftingués un moment par de frivoles marques ,
Egaux par la nature , égaux par le malheur,
Tout mortel eft charge de la propre douleur :
Sa peine lui faffit ; & dans ce grand naufrage ,
Raflembler nos débris , voilà notre partage.
Où ferois- je ? grand dieu ! fi ma crédulité
Eu: tombé dans le piége à mes pas préfenté.
Auprès du fils des Rois fi j'étois demeurée ,
La victime aux bourreaux alloit être livrée :
Je ceffois d'être mere ; & le même couteau ,
Sur le corps de mon fils , me plongeoit au tombeau.
Graces à mon amour , inquiete , troublée ,
A ce fatal berceau l'inftinet m'a rappellée.
J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l'ont arraché des mains des raviſſeurs.
Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle !
J'en ai chargé foudain cette eſclave fidelle ,
Qui foutient de fon lait fes miférables jours,
Ces jours qui périſſoient fans moì , ſans mon ſecours
;
J'ai confervé le fang du fils & de la mere ,
Et j'ofe dire encor de fon malheureux pere.
Zamti perfifte à vouloir immoler fon
fils. Elle s'y oppofe toujours en mere intrepide.
Son mari lui reproche alors de trahir
à la fois , le Ciel , l'Empire . & le fang de
fes Rois. Idamé lui fait cette réponſe admirable.
t
DECEMBRE . 1755. 225
De mes Rois : va , te dis- je , ils n'ont rien à prétendre
,
Je ne dois point mon fang en tribut à leur cendre.
Va , le nom de fujet n'eft pas plus faint pour nous,
Que ces noms fi facrés & de pere & d'époux.
La nature & l'hyinen , voilà les loix premieres ,
Les devoirs , les liens des Nations entieres :
Ces loix viennent des dieux , le reſte eft des humains
.
Ne me fais point hair le fang des Souverains.
Oui , fauvons l'Orphelin d'un vainqueur homicide
,
Mais ne le fauvons pas au prix d'un parricide.
Que les jours de mon fils n'achetent point fes
jours.
Loin de l'abandonner , je vole à fon fecours.
Je prens pitié de lui ; prends pitié de toi- même ,
De ton fils innocent , de la mere qui t'aime.
Je ne menace plus : je tombe à res genoux.
O pere infortuné , cher & cruel époux ,
Pour qui j'ai méprifé , tu t'en fouviens peut être,
Ce mortel qu'aujourd'hui le fort a fait ton maître!
Accorde moi mon fils , accorde moi ce fang
Que le plus pur amour a formé dans mon flanc ;
Et ne réfifte point au cri terrible & ter dre
Qu'à tes fens défolés l'amour a fait entendre.
Le fier Octar vient les interrompre , il
annonce l'arrivée de Gengiskan , & ordons
ne à fes foldats de fuivre les pas du Mandarin
& de fa femme ; de faifir l'enfant
qu'elle a repris , & d'apporter la victime
aux pieds de leur maître. Zamti promet de
la livrer, & Idamé déclare qu'on ne l'obtiendra
qu'avec la vie.
K v
226 MERCURE DE FRANCE.
Gengis paroît environné de fes guer
riers , & leur dit .
Que le glaive fe cache , & que la mort s'arrête ;
Je veux que les vaincus refpirent déformais.
J'envoiai la terreur , & j'apporte la paix :
La mort du fils des Rois fuffit à ma vengeance.
Qu'on ceffe de livrer aux flammes , au pillage ,
Ces archives de loix , ce vafte amas d'écrits ,
Tous ces fruits du génie , obiets de vos mépris .
Si l'erreur les dicta , cette erreur m'eft utile ;
Elle occupe ce peuple , & le rend plus docile.
Il renvoie fa fuite , & demeuré feul
avec Octar , il lui avoue qu'au comble
des grandeurs , le fouvenir d'une femme
qui avoit refufé fa main , lui revient dans
la penfée , qu'elle le pourfuit jufqu'au feint
de la victoire , mais qu'il veur l'oublier.
Ofman vient l'informer que la victime
alloit être égorgée , lorfqu'un événement
imprévu a fufpendu fon trépas. Dans ce
moment , dit-il ,
Une femme éperdue , & de larmes baignée
Arrive , tend les bras à la garde indignée ;
Et nous furprenant tous par fes cris forcenés ,
Arrêtez , c'est mon fils que vous affaffinez .
C'est mon fils , on vous trompe au choix de la
victime.
Cependant fon époux devant nous appellé .
De nos Rois , a - t'il dit , voilà ce qui nous refte
Frappez , voilà le fang que vous me demandez.
DECEMBRE . 1755. 227
Olman ajoute que dans ce doute confus ,
il revient demander à fon Empereur de
nouveaux ordres. Gengis charge Octar
d'interroger ce couple audacieux , & d'arracher
la vérité de leur bouche . Il ordonne
à fes autres guerriers d'aller chacun à
fon pofte , & d'y veiller fidelement de
peur d'une furprife de la part des Coréens.
Ce fecond Acte eft fi plein de chaleur
qu'on en eût fait un beau quatrieme : 'peutêtre
même que l'action y eft trop avancée ,
& qu'elle prend fur celle des Actes fuivans
, qui font un peu vuides , & qui ont
befoin des détails dont ils font embellis.
Gengis rentre pour revenir : il ouvre le
troifieme Acte , & demande à Ofnan fi
l'on a éclairci l'impofture de ces captifs.
Ce dernier lui répond qu'à l'afpect des
tourmens , le Mandarin perfifte dans fon
pemier aveu , & que fa femme , dont les
larmes augmentent la beauté , demande à
fe jetter aux pieds de Gengiskan . Elle paroît
; ce Conquérant eft frappé de fes traits ;
il la reconnoît pour cet objet qu'il a autrefois
adoré. Cette fcene ne tient pas tout ce
qu'elle promet . Gengis dit à Idamé de fe
raffurer ; que fon Empereur oublie l'affront
qu'elle a fait à Temugin ; que le dernier
rejetton d'une race ennemie eft la
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
feule victime qu'il demande ; qu'il faut
qu'on la lui livre , & qu'elle importe à fa
fureté ; qu'ldamé ne doit rien craindre
pour fon fils , & qu'il l'a prend fous fa
garde. Mais , ajoute- t'il , je veux être inftruit
de la vérité .
Quel indigne artifice ofe-t'on m'oppoſer
De vous , de votre époux , qui prétend m'impofer?
Il interroge cet époux qui eft amené devant
lui. Zamti répond qu'il a rempli fon
devoir. Gengis ordonne aux fiens qu'on
faififfe l'enfant que cet efclave a remis en
leurs mains : la tendre Idamé s'y oppofe :
le Tyran impatient , luidit de l'éclaircir fur
l'heure , ou qu'on va immoler la victime .
Eh bien ! s'écrie - t'elle , mon fils l'emporte.
Mon époux a livré ce fils .
Je devois l'imiter , mais enfin je ſuis mere;
Mon ame eft au-deffous d'un fi cruel effort.
Je n'ai pu , de mon fils , confentir à la mort.
Hélas ! au défefpoir que j'ai trop fait paroître ,
Une mere ailément pouvoit fe reconnoître..
Voyez , de cet enfant , le pere confondu ,
Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu .
L'un n'attend fon falut que de fon innocence ,
Et l'autre eft refpectable alors qu'il vous offenfe.
Ne puniffez que moi , qui trahis à la fois
Et l'époux que j'admire , & le fang de nos Rois.
Digne époux , digne objet de toute ma tendreffe,
La pitié maternelle eft ma feule foibleffe ,
Mon fort fera le tien : Je meurs , fi tu péris :
Pardonne-moi du moins d'avoir ſauvé ton fils..
DECEMBRE. 1755. L2F
Je t'ai tout pardonné , lui répond Zamsi
, je n'ai plus rien à craindre pour le
fang de mon Roi. Ses jours font en fureté . Ils
ne le font pas , le récrie Gengis furieux.
Va réparer ton crime , ou fubir le trépas.
Zamti lui fait cette belle réplique.
Le crime eft d'obéir à des ordres injuftes ..
Tu fus notre vainqueur , & tu n'es pas mon Roi.
Si j'étois ton fujet , je te ferois fidelle.
Arrache-moi la vie , & refpecte mon zele.
Je t'ai livré mon fils , j'ai pu te l'immoler.
Penſes-tu que pour moi , je puifle encor trembler ?
Gengis commande qu'on l'entraîne :
Idamé veut le fléchir ; mais il lui ordonne
de fuivre fon mari . Comme elle infifte
il lui dit :
Allez , fi jamais la clémence
Dans mon coeur , malgré moi , pouvoit encor
entrer.
Vousfentez quels affronts il faudroit réparer.
Seul avec Octar , il fait éclater fon dépit
& fon amour. Son confident combat
cette flâme qu'il ne conçoit pas . Ofman
revient lui apprendre qu'Idamé & Zamti
refufent de découvrir l'azyle qui cache.
l'Orphelin , & qu'ils preffent tous deux
que la mort les uniffe. Gengis l'interrompt ,
& lui commande de voler vers Idamé , &c.
de l'affurer que fes jours font facrés & font
230 MERCURE DE FRANCE.
chers à fon maitre. Octar lui demande
quels ordres il veut donner fur cet enfant
des Rois qu'on cache à fa vengeance. Aucun
, répond- t'il .
Je veux qu'Idamé vive ; ordonne tout le refte.
Quel est votre efpoir , lui réplique
Octar ? Gengis termine l'Acte , en lui
difant :
D'être aimé de l'ingrate , ou de me venger d'elle ,
De la punir : tu vois ma foibleffe nouvelle .
Emporté , malgré moi , par de contraires voeux ,
Je frémis & j'ignore encor ce que je veux.
Gengis ouvre encore le quatrieme Acte,
& ordonne aux fiens de fe rendre aux pieds
des murs , en difant que l'infolent Coréen a
proclamé Roi cet enfant malheureux , mais
qu'il va marcher contr'eux fa tête à la main ;
qu'il a trop différé fa mort , & qu'il veut
enfin fans délai que Zamti lui obéiffe. Il
nous paroît que le commencement de cet
Acte fait le cercle , & retourne fur le
troisieme . Octar vient encore dire que le
Mandarin eft inflexible. Gengis s'écrie
étonné .
Quels font donc ces humains que mon bonheur
maîtrife !
A fon Roi qui n'eft plus , immolant la nature ,
L'un voit périr fon fils fans crainte & fans mur
mure ,
DECEMBRE. 1755.234
L'autre pour fon époux eft prête à s'immoler,
Rien ne peut les fléchir , rien ne les fait trembler..
Je vois un peuple antique , induftrieux , immenfes
Ses Rois fur la fageffe ont fondé leur puiffance ;
De leurs voifins foumis , heureux Législateurs ,
Gouvernant fans conquête , & regnant par les
moeurs.
Le ciel ne nous donna que la force en partage.
Nos Arts font les combats , détruire eft notre ou
vrage.
Ah ! de quoi m'ont fervi tant de fuccès divers !
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers !
Nous rougiffons de fang le char de la victoire.
Peut-être qu'en effet il eft une autre gloire.
Mon coeur eft en fecret jaloux de leurs vertus ,
Et vainqueur , je voudrois égaler les vaincus.
Octar combat le fentiment de fon Maître
avec une franchife militaire , & lui dit :
Quel mérite ont des arts , enfans de la moleffe ,
Qui n'ont pu les fauver des fers & de la mort ?
Le foible eft destiné pour fervir le plus fort.
Tout céde fur la terre aux travaux , au courage
Mais c'est vous qui cédez & fouffrez un outrage.
Il ajoute que fes compagnons en murmurent
tout haut : Gengis lui répond :
Que l'on cherche Idamé . Sur ce qu'Octar infifte
: il lui replique en defpote.
Obéis.
De ton zele hardi réprime la rudeffe :
Je veux que mes fujets refpectent ma foibleffe.
Gengis feul , fe livre à tout fon amour ;
en témoignant fon mépris pour les monf232
MERCURE DE FRANCE.
tres cruels qui font à fa fuite. Idamé paroit
, il lui offre fon trône avec fa main.
Le divorce , dit-il , par mes loix eft permis ,
Et le vainqueur du monde à vous feule eft foumis.
S'il vous fut odieux , le trône a quelques charmes;
Et le bandeau des Rois peut effuyer des larmes.
La vertueufe Idamé lui répond avec une
noble ingénuité , que dans le tems qu'il
n'étoit que Temugin , elle auroit accepté
fa main qui étoit pure alors , fi fes parens
l'avoient agréé. Mais , ajoute-t'elle :
Mon hymen eft un noeud formé par le ciel même.
Mon époux m'eft facré ; je dirai plus : Je l'aime :
Je le préfere à vous , au trône , à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu , mais reſpectez nos moeurs :
Ne penfez pas non plus que je mette ma gloire
A remporter fur vous cette illuftre victoire ;
A braver un vainqueur , à tirer vanité
De ces juftes refus qui ne m'ont point couté.
Je remplis mon devoir , & je me rends juftice:
Je ne fais point valoir un pareil facrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me propofez ;
Détachez- vous d'un coeur qui les a méprifez ;
Et puifqu'il faut toujours quidamé vous implore ,
Permettez qu'à jamais mon époux les ignore .
De ce foible triomphe il feroit moins flatté ,
Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité .
Gengis lui dit en la quittant :
Quand tout nous uniffoit , vos loix que je dérefte
Ordonnerent ma honte & votre hymen funefte ;
Je les anéantis , je parle , c'eft affez ;
DECEMBRE 1755. 233
Imitez l'univers , Madame , obéiffez .
Mes ordres font donnés , & votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre Empereur &
vous .
Leurs jours me répondront de votre obéiffance.
Idamé gemit de fa cruelle pofition . Affeli
moins févere , lui confeille de fe relâcher
un peu de cette extrême aufterité
pour affurer les jours de fon mari , &
le bien de l'Empire . Zamti furvient , & lui
déclare qu'elle feule refte à l'Orphelin dans
l'Univers , que c'eft à elle à lui conferver
la vie , ainfi qu'à fon fils. Epoufe le Tyran
, pourſuit il.
Ta ferviras de mere à ton Roi malheureux.
Regne , que ton Roi vive , & que ton époux meure.
Elle l'interrompt , & lui dit :
Me connois-tu ? veux-tu que ce funefte rang
Soit le prix de ma honte , & le prix de ton fanga
Penfes- tu que je fois moins époufe que mere ?
Tu t'abules , cruel , & ta vertu févere
A commis contre toi deux crimes en un jour ,
Qui font frémir tous deux la nature & l'amour.
Barbare envers ton fils , & plus envers moi -même.
Ne te fouviens-tu plus qui je fuis , & qui t'aime ?
Crois-moi : le jufte ciel daigne mieux m'inſpirer ;
Je puis fauver mon Roi fans nous deshonorer.
Soit amour , foit mépris , le Tyran qui m'offenfe,
Sur moi , fur mes deffeins , n'eft pas en défiance:
Dans ces remparts fumans , & de fang abbreuvés,
234 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis libre , & mes pas ne font pas obfervés.
Le Chef des Coréens s'ouvre un fecret paffage
Non loin de ces tombeaux , où ce précieux gage ,
A l'ail qui le pourfuit , fut caché par tes mains.
De ces tombeaux facrés je fçais tous les chemins;
Je cours y ranimer fa languiffante vie,
Le rendre aux défenfeurs armés pour la patrie ;
Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux
,
Comme un préfent d'un Dieu qui combat avec
eux.
Tu mourras , je le fçais ; mais , tout couverts de
gloire
Nous laifferons de nous une illuftre mémoire,
Mettons nos noms obfcurs au rang des plus
grands noms :
Et juge fi mon coeur a fuivi tes leçons .
Zamti tranfporté , s'écrie avec juftice,
Idamé , ta veftu l'emporte ſur la mienne !
En effet , cette vertu eft puifée dans la
nature & dans la raifon. Elle forme le
véritable héroïfme , qui honore l'humanité
fans en fortir. Tout grand qu'il eft ,
nous fentons que notre efpece en eft capable.
La vertu de Zamti tient plus au
préjugé. C'est une grandeur d'ame qui dégenere
en fanatifme , & qui eft d'autant
moins vraie , qu'elle bleffe les loix primitives
, & qu'elle excede nos forces. Voilà
pourquoi le caractere d'Idamé paroît fupérieur
à celui de Zamti , & nous intéreffe
davantage , même à la lecture.
DECEMBRE. 1755. 235
Idamé & Affeli commencent le cinquieme
Acte . Idamé a été arrêtée dans fa fuite
avec l'Orphelin. Elle eft captive une feconde
fois , & n'a plus d'efpoir que dans
la mort . Octar vient lui dire d'attendre,
l'Empereur qui veut lui parler , & qui paroit
un moment après . Gengis éclate en
reproches , & finit par preffer Idamé de
s'unir à lui , ce n'eft qu'à ce prix , dit-il ,
que je puis pardonner , & changer les châtimens
en bienfaits tout dépend d'un mor.
Prononcez fans tarder , fans feinte , fans détour ,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Idamé qui foutient fon noble caractere
jufqu'au bout , lui répond ,
L'un & l'autre aujourd'hui feroit trop condamnable
,
Votre haine eft injufte & votre amour coupable.
Cet amour eft indigne , & de vous & de moi :
Vous me devez juftice ; & fi vous êtes Roi ,
Je la veux , je l'attens pour moi contre vous-mê
me.
Je fuis loin de braver votre grandeur fuprême ;
Je la rappelle en vous , lorfque vous l'oubliez
Et vous-même en fecret vous me juftifiez .
Vous choififfez ma haine , réplique - t'il ,
vous l'aurez .
Votre époux , votre Prince & votre fils , cruelle,
Vont payer de leur fang votre fierté rebelle.
Ce mot , que je voulois , les a tous , condamés.
236 MERCURE DE FRANCE.
C'en est fait , & c'eſt vous qui les affaffinez .
Idamé tombe alors aux pieds de fon
maître , & lui demande une grace à genoux
. Il lui ordonne de fe lever & de déclarer
ce qu'elle veur. Elle le fupplie de
permettre qu'elle ait un entretien fecret
avec fon mari . Gengis le lui accorde , en
difant ;
Non , ce n'étoit pas lui qu'il falloit confulter !
Il m'enleva fon Prince , il vous a poffedée .
Que de crimes ! fa grace eft encore accordée .
Qu'il la tienne de vous , qu'il vous doive fon
fort .
Préfentez à fes yeux le divorce ou la mort.
Il la laiffe . Zamti paroît , elle lui dit :
la mort la plus honteufe t'attend . Ecoutemoi
:
Ne fçavons- nous mourir que par l'ordre d'un Roi ?
Les taureaux aux autels tombent en facrifice ;
Les criminels tremblans font traînés au fupplice
Lés mortels généreux difpofent de leur fort ;
Pourquoi des' mains d'un maître attendre ici la
mort
L'homme étoit -il donc né pour tant de dépendancea
De nos voiſins altiers imitons la conftance.
De la nature humaine ils foutiennent les droits ,
Vivent libres chex eux , & meurent à leur choix .
Un affront leur fuffit pour fortir de la vie ,
Er plus que le néant ils craignent l'infâmie.
Le hardi Japonnois n'attend pas qu'au cercueil
Un Defpote infolent le plonge d'un coup d'oeil.
DECEMBRE. 1755 . 237
Nous avons enfeigné ces braves Infulaires :
Apprenons d'eux enfin des vertus néceffaires .
Scachons mourir comme eux.
Son époux l'approuve ; mais ajoutet'il
, que pouvons - nous feuls & défarmés ?
Idamé tire un poignard qu'elle lui préfente
, en lui difant :
Tiens , fois libre avec moi , frappe , & délivrenous.
J'ai tremblé que ma main , mal affermie encore ,
Ne portât fur moi- même un coup mal affuré,
Enfonce dans ce coeur un bras moins égaré,
Immole avec courage une époufe fidelle ,
Tout couvert de mon fang tombe , & meurs auprès
d'elle.
Qu'à mes derniers momens j'embraffe mon époux;
Que le Tyran le voie , & qu'il en foit jaloux.
Zamti prend le poignard , en tremblant,
il balance ; & comme il veut s'en frapper ,
Gengis arrive à propos pour le défarmer .
O ciel ! s'écrie til , qu'alliez- vous faire ?
Idamé lui replique :
Nous délivrer de toi , finir notre mifere ,
A tant d'atrocités dérober notre fort.
Zamti ajoute :
Veux-tu nous envier juſques à notre mort ?
Oui , lui dit Gengis , que tant de vertu
fubjugue :
Je rougis fur le trône où n'a mis la victoire ,
D'être au- deſſous de vous au milieu de ma gloire;
238 MERCURE DE FRANCE.
En vain par mes exploits j'ai fçu me fignaler :
Vous m'avez avili ; je veux vous égaler.
J'ignorois qu'un mortel pût fe dompter lui-même.
Je l'apprens ; je vous dois cette grandeur fuprême.
Jouiffez de P'honneur d'avoir pu me changer :
Je viens vous réunir , je viens vous protéger.
Veillez , heureux époux , fur l'innocente vie
De l'enfant de vos Rois , que ma main vous con."
fie.
Par le droit des combats j'en pouvois difpofer :
Je vous remets ce droit dont j'allois abuſer.
Croyez qu'à cet enfant heureux dans fa mifere ,
Ainfi qu'à votre fils , je tiendrai lieu de pere .
Vous verrez fi l'on peut fe fier à ma foi.
Je fus un conquerant , vous m'avez fait un Roi.
Zamti pénetré d'un retour fi génereux ,
dit à ce Conquerant :
Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Idamé tranfportée de joie & de furprife
, lui demande à fon tour.
Qui peut vous infpirer ce deffein ?
Gengis lui répond par ce mot , qui termine
le vers & la piece.
Vos vertus.
Ce dénouement eft très - applaudi , &
fait d'autant plus de plaifir qu'il finit la
tragédie fans effufion de fang. On doit dire
à la louange des Comédiens François ,
qu'ils n'ont rien épargné pour la mettre
au théatre avec tout l'éclat qu'elle mérite.
Ils y ont même obſervé le coſtume autant
DECEMBRE . 1755. 239
qu'il eft poffible de le fuivre. Mlle Clairon
faite pour fervir de modele , a ofé la premiere
fupprimer le panier. Mlle Hus à eu
le courage de l'imiter ; elles y ont gagné :
tout Paris a approuvé le changement , &
ne les a trouvées que plus aimables.
Les mêmes Comédiens vont remettre
fucceffivement les Troyennes & Philoctete
de M. de Châteaubrun , en attendant Andromaque
& Aftianax , tragédie nouvelle
du même Auteur. Le cothurne eft riche
cette année , & promet à ce théatre un
heureux hyver.
E que nous avions annoncé dans le
Mercure d'Octobre au fujet de l'Orphelin
de la Chine , eft exactement arrivé.
L'interruption qu'il a effuyée n'a fervi
qu'à rendre fa repriſe plus brillante . L'im
preffion même nuisible ordinairement
aux pieces de Théâtre , n'a pu faire aucun
tort au fuccès de cette Tragédie. Les
Comédiens François l'ont redonnée pour
la neuvième fois le 22 Octobre , avec un
grand concours & un applaudiffement
général : l'affluence & la réuffite ont été
égales pendant toutes les repréſentations
qui ont été au nombre de dix- fept. Notre
fentiment étoit fondé fur ce qu'un rôle
intéreffant qui domine , & qui eft fupérieurement
joué , eft prefque toujours le
garand fûr d'un fuccès conftant. Il fuffic
même lui feul pour établir une piece à demeure.
Phedre , Ariane & Médée pen-
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
vent fervir d'exemples. Quelque beau cependant
que foit le perfonnage d'Idamé
nous ne prétendons pas qu'il doive exclure
le mérite des autres qui lui font fubordonnés.
L'extrait que nous allons faire
de l'Orphelin , prouvera que nous ne bornons
point fes beautés à celles d'un feul
rôle.
Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Cette Piece eft précédée d'une Epitre
ou d'un Difcours préliminaire adreffé à
M. le Maréchal Duc de Richelieu . L'Auteur
y déclare que l'idée de fa Tragédie
lui eft venue à la lecture de l'Orphelin de
Tchao , Tragédie Chinoife , traduite par
le P. de Prémare , & non pas Brémare ,
comme il eft imprimé dans cette épitre.
La Scene eft dans un Palais des Mandarins
, qui tient au Palais Impérial dans la
la ville de Cambalu , aujourd'hui Pekin .
Les Acteurs font au nombre de ſept. Gen
giskan , EmpereurTartare. Octar , Ofman,
guerriers Tartares. Zamti , Mandarin
lettré. Idamé , femme de Zamti. Affeli ,
attaché à Idamé. Etan , attaché à Zamti.
Idamé ouvre le premier Acte avec Affeli
dans l'inftant où le Catai eft conquis
& faccagé ; elle apprend à fa confidente en
DECEMBRE . 1755. 219
gémiffant que le deftructeur de ce vaſte
Empire
Eft un Scythe , un foldat dans la poudre élevé ,
qui vint autrefois demander un afile dans
ce même Palais , où il porte aujourd'hui
la flamme, & qu'enfin Gengiskan n'eſt autre
que Temugin qui brûla pour elle , &
qui fut rejetté par fes parens. Un refus ,
ajoute-t'elle ,
Un refus a produit les malheurs de la terre :
De nos peuples jaloux tu connois la fierté ,
De nos Arts , de nos Loix , l'augufte antiquité ;
Une Religion de tout tems épurée ,
De cent fecles de gloire une fuite avérée :
Tout nous interdifoit dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les Nations.
Enfin un autre hymen , un plus faint noeud m'engage
:
Le vertueux Zamti mérita mon fuffrage .
Qui l'eût cru dans ces tems de paix & de bonheur
Qu'un Scythe méprifé feroit notre vainqueur !
Voilà ce qui m'allarme , & qui me défefpere ;
J'ai refuſé la main ; je fuis épouſe & mere :
Il ne pardonne pas : il fe vit outrager ;
Et l'univers fçait trop s'il aime à fe vanger.
Affeli veut la confoler , en lui difant
que les Coréens raffemblent une armée ;
mais elle répond que tout accroît fes
frayeurs , qu'elle ignore le deftin de l'Empereur
& de la Reine , & que le dernier
fruit de leur hymen , dont l'enfance eft
confiée à fes foins , redouble encore fa
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
crainte & fa pitié . Un foible rayon d'ef
poir vient luire dans fon ame consternée.
Mon époux , ajoute- t'elle , a porté les pas
au Palais .
Une ombre de refpect pour fon faint miniſtere ,
Peut-être adoucirá ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces Brigands aux meurtres acharnés ,
Qui rempliffent de fang la terre intimidée
Ont d'un Dieu cependant confervé quelque idée ,
Tant la nature même en toute Nation ,
Grava l'Etre fuprême & la Religion.
Zamti qui paroît , vient augmenter les
terreurs de fa femme.
J'entre , dit- il , par des détours ignorés du vulgaire.
Je vois ces vils humains , ces monftres des déferts ,
A notre auguftre maître ofer donner des fers ;
Traîner dans fon palais , d'une main fanguinaire ,
Le pere , les enfans & leur mourante mere ;
Le pillage , le meurtre environnoient ces lieux.
Ce Prince infortuné , tourne vers moi les yeux ;
Il m'appelle , il me dit , dans fa langue facrée
Du Conquérant tartare & du peuple ignorée :
Conferve au moins le jour au dernier de mes fils.
Jugez , fi mes fermens & mon coeur l'ont promis ;
Jugez , de mon devoir , quelle eft la voix preffante.
J'ai fenti ranimer ma force la guiffante,
J'ai revolé vers vous , & c.
Etan entre éperdu. Il leur apprend que
la fuite eft impoffible ; qu'une garde cruelle
y met une barriere infurmontable , &
que tout tremble dans l'esclavage , depuis
DECEMBRE. 1755 .
221
que l'Empereur, fes enfans , & fon épouse,
ont été malfacrés . Octar furvient , & met
le comble à leur effroi par ces terribles
mots qui caractériſent
fi bien un Scythe ,
& qui font toujours applaudis.
Je vous ordonne au nom du vainqueur des humains
De mettre fans tarder cet enfant dans mes mains ;
Je vais l'attendre . Allez , qu'on m'apporte ce gage.
Pour peu que vous tardiez , le fang & le carnage
Vont encore en ces lieux fignaler fon courroux ,
Et la deftruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit . Vous, avant qu'il finiffe,
Si vous aimez la vie , allez , qu'on obéiffe .
Ce perfonnage quoiqu'il agiffe peu , &
qu'il foit fubalterne , frappe plus au Théâ
tre , il a plus de phifionomie que Gengis
fon maître ; il eft vrai que le fieur de Bellecour
le rend très-bien , & fait un beau
Tartare. Idamé tremble pour les jours de
l'enfant de tant de Rois , & dit qu'elle fuivroit
leurs Souverains dans la tombe , fi
elle n'étoit retenue par l'intérêt d'un fils
unique qui a befoin de fa vie . Zamti
s'écrie :
Après l'atrocité de leur indigne fort ,
Qui pourroit redouter & refufer la mort !
Le coupable la craint , le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie , & marche au-devant d'elle ,
Le fage qui l'attend , la reçoit fans regrets.
Idamé lui demande ce qu'il a réfolu ,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon époux lui replique de garder le ferment
qu'il a fait de conferver la vie du
dernier rejetton de la tige royale , & lui
dit d'aller l'attendre auprès de cet enfant.
Zamti refté feul avec Etan , lui confie le.
funefte projet qu'il a conçu de fubftituer
fon fils à la place de l'orphelin , & de facrifier
fon propre fang pour fauver celui
de fes Rois. Après avoir fait jurer à ce
confident qu'il tiendra ce fecret enfeveli ,
il le charge du foin d'aller cacher ce dépôt
précieux dans le fein des tombeaux bâtis
par leurs Empereurs , en attendant qu'il
puiffe faifir l'inftant de le remettre au chef
de la Corée. On ne peut pas mettre plus
d'intérêt dans un premier Acte.
Zamti qui a fermé cet Acte , commence
feul le fecond : fes entrailles font déchirées
; il dis dans fes cruelles allarmes.
O! mon fils , mon cher fils , as-tu perdu le jour à
Aura-t'on confommé ce fatal facrifice ?
Je n'ai pu de ma main te conduire au fupplice.
Etan paroît , & lui apprend qu'il a caché
l'Orphelin dans les tombeaux de fes
peres . Il l'inftruit en même tems que dans
l'abfence d'Idamé , on a conduit fon fils
à leurs vainqueurs barbares. Ah ! s'écrie
alors Zamti qui craint les reproches de
fon épouse .
DECEMBRE. 1755 . 223
Ah ! du moins , cher Etan , fi tu pouvois lui dire
Que nous avons livré l'héritier de l'Empire ,
Que j'ai caché mon fils , qu'il eft en fûreté !
Impofons quelque tems à fa crédulité.
Hélas ! la vérité fi fouvent eft cruelle ;
On l'aime & les humains font malheureux par elle .
On ne peut pas mieux excufer la néceffité
d'un menfonge . Etan fort , Idamé entre
défolée , & forme avec fon mari la
fcene la plus forte & la plus intéreffante :
elle l'eft au point qu'il faudroit la tranſcrire
entiere pour en rendre toutes les beautés
. Eh ! comment rendre d'ailleurs l'action
admirable , & le jeu accompli de l'Acrice
! Il faut voir Mlle Clairon. Il faut l'enrendre
dans ce rôle , pour juger de fa perfection.
Idamé s'écrie en arrivant.
"
Qu'ai-je vu qu'a- t'on fait ? Barbare , eft- il pof
fible ?
L'avez- vous commandé ce facrifice horrible ?
•
Quoi? fur toi , la nature a fi peu de pouvoir?
Zamti répond.
Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir
Et je dois plus au fang de mon malheureux maître,
Qu'à cet enfant obfcur à qui j'ai donné l'être.
1 Idamé réplique.
Non , je ne connois point cette horrible vertu .
J'ai vu nos murs en cendres , & ce trône abattu ;
J'ai pleuré de nos Rois les difgraces affreufes :
Mais par quelles fureurs encor plus douloureuſes ,
Veux- tu de ton époufe , avançant le trépas ,
Kiv ..
124 MERCURE DE FRANCE.
Livrer le fang d'un fils qu'on ne demande pas ?
Ces Rois enfèvelis , difparus dans la poudre ,
Sont-ils pour toi des Dieux dont tu craignes la
foudre ?
A ces dieux impuiffans , dans la tombe endormis
As- tu fait le ferment d'affaffiner ton fils ?
Hélas ! grands & petits , & fujets & Monarques ,
Diftingués un moment par de frivoles marques ,
Egaux par la nature , égaux par le malheur,
Tout mortel eft charge de la propre douleur :
Sa peine lui faffit ; & dans ce grand naufrage ,
Raflembler nos débris , voilà notre partage.
Où ferois- je ? grand dieu ! fi ma crédulité
Eu: tombé dans le piége à mes pas préfenté.
Auprès du fils des Rois fi j'étois demeurée ,
La victime aux bourreaux alloit être livrée :
Je ceffois d'être mere ; & le même couteau ,
Sur le corps de mon fils , me plongeoit au tombeau.
Graces à mon amour , inquiete , troublée ,
A ce fatal berceau l'inftinet m'a rappellée.
J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l'ont arraché des mains des raviſſeurs.
Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle !
J'en ai chargé foudain cette eſclave fidelle ,
Qui foutient de fon lait fes miférables jours,
Ces jours qui périſſoient fans moì , ſans mon ſecours
;
J'ai confervé le fang du fils & de la mere ,
Et j'ofe dire encor de fon malheureux pere.
Zamti perfifte à vouloir immoler fon
fils. Elle s'y oppofe toujours en mere intrepide.
Son mari lui reproche alors de trahir
à la fois , le Ciel , l'Empire . & le fang de
fes Rois. Idamé lui fait cette réponſe admirable.
t
DECEMBRE . 1755. 225
De mes Rois : va , te dis- je , ils n'ont rien à prétendre
,
Je ne dois point mon fang en tribut à leur cendre.
Va , le nom de fujet n'eft pas plus faint pour nous,
Que ces noms fi facrés & de pere & d'époux.
La nature & l'hyinen , voilà les loix premieres ,
Les devoirs , les liens des Nations entieres :
Ces loix viennent des dieux , le reſte eft des humains
.
Ne me fais point hair le fang des Souverains.
Oui , fauvons l'Orphelin d'un vainqueur homicide
,
Mais ne le fauvons pas au prix d'un parricide.
Que les jours de mon fils n'achetent point fes
jours.
Loin de l'abandonner , je vole à fon fecours.
Je prens pitié de lui ; prends pitié de toi- même ,
De ton fils innocent , de la mere qui t'aime.
Je ne menace plus : je tombe à res genoux.
O pere infortuné , cher & cruel époux ,
Pour qui j'ai méprifé , tu t'en fouviens peut être,
Ce mortel qu'aujourd'hui le fort a fait ton maître!
Accorde moi mon fils , accorde moi ce fang
Que le plus pur amour a formé dans mon flanc ;
Et ne réfifte point au cri terrible & ter dre
Qu'à tes fens défolés l'amour a fait entendre.
Le fier Octar vient les interrompre , il
annonce l'arrivée de Gengiskan , & ordons
ne à fes foldats de fuivre les pas du Mandarin
& de fa femme ; de faifir l'enfant
qu'elle a repris , & d'apporter la victime
aux pieds de leur maître. Zamti promet de
la livrer, & Idamé déclare qu'on ne l'obtiendra
qu'avec la vie.
K v
226 MERCURE DE FRANCE.
Gengis paroît environné de fes guer
riers , & leur dit .
Que le glaive fe cache , & que la mort s'arrête ;
Je veux que les vaincus refpirent déformais.
J'envoiai la terreur , & j'apporte la paix :
La mort du fils des Rois fuffit à ma vengeance.
Qu'on ceffe de livrer aux flammes , au pillage ,
Ces archives de loix , ce vafte amas d'écrits ,
Tous ces fruits du génie , obiets de vos mépris .
Si l'erreur les dicta , cette erreur m'eft utile ;
Elle occupe ce peuple , & le rend plus docile.
Il renvoie fa fuite , & demeuré feul
avec Octar , il lui avoue qu'au comble
des grandeurs , le fouvenir d'une femme
qui avoit refufé fa main , lui revient dans
la penfée , qu'elle le pourfuit jufqu'au feint
de la victoire , mais qu'il veur l'oublier.
Ofman vient l'informer que la victime
alloit être égorgée , lorfqu'un événement
imprévu a fufpendu fon trépas. Dans ce
moment , dit-il ,
Une femme éperdue , & de larmes baignée
Arrive , tend les bras à la garde indignée ;
Et nous furprenant tous par fes cris forcenés ,
Arrêtez , c'est mon fils que vous affaffinez .
C'est mon fils , on vous trompe au choix de la
victime.
Cependant fon époux devant nous appellé .
De nos Rois , a - t'il dit , voilà ce qui nous refte
Frappez , voilà le fang que vous me demandez.
DECEMBRE . 1755. 227
Olman ajoute que dans ce doute confus ,
il revient demander à fon Empereur de
nouveaux ordres. Gengis charge Octar
d'interroger ce couple audacieux , & d'arracher
la vérité de leur bouche . Il ordonne
à fes autres guerriers d'aller chacun à
fon pofte , & d'y veiller fidelement de
peur d'une furprife de la part des Coréens.
Ce fecond Acte eft fi plein de chaleur
qu'on en eût fait un beau quatrieme : 'peutêtre
même que l'action y eft trop avancée ,
& qu'elle prend fur celle des Actes fuivans
, qui font un peu vuides , & qui ont
befoin des détails dont ils font embellis.
Gengis rentre pour revenir : il ouvre le
troifieme Acte , & demande à Ofnan fi
l'on a éclairci l'impofture de ces captifs.
Ce dernier lui répond qu'à l'afpect des
tourmens , le Mandarin perfifte dans fon
pemier aveu , & que fa femme , dont les
larmes augmentent la beauté , demande à
fe jetter aux pieds de Gengiskan . Elle paroît
; ce Conquérant eft frappé de fes traits ;
il la reconnoît pour cet objet qu'il a autrefois
adoré. Cette fcene ne tient pas tout ce
qu'elle promet . Gengis dit à Idamé de fe
raffurer ; que fon Empereur oublie l'affront
qu'elle a fait à Temugin ; que le dernier
rejetton d'une race ennemie eft la
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
feule victime qu'il demande ; qu'il faut
qu'on la lui livre , & qu'elle importe à fa
fureté ; qu'ldamé ne doit rien craindre
pour fon fils , & qu'il l'a prend fous fa
garde. Mais , ajoute- t'il , je veux être inftruit
de la vérité .
Quel indigne artifice ofe-t'on m'oppoſer
De vous , de votre époux , qui prétend m'impofer?
Il interroge cet époux qui eft amené devant
lui. Zamti répond qu'il a rempli fon
devoir. Gengis ordonne aux fiens qu'on
faififfe l'enfant que cet efclave a remis en
leurs mains : la tendre Idamé s'y oppofe :
le Tyran impatient , luidit de l'éclaircir fur
l'heure , ou qu'on va immoler la victime .
Eh bien ! s'écrie - t'elle , mon fils l'emporte.
Mon époux a livré ce fils .
Je devois l'imiter , mais enfin je ſuis mere;
Mon ame eft au-deffous d'un fi cruel effort.
Je n'ai pu , de mon fils , confentir à la mort.
Hélas ! au défefpoir que j'ai trop fait paroître ,
Une mere ailément pouvoit fe reconnoître..
Voyez , de cet enfant , le pere confondu ,
Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu .
L'un n'attend fon falut que de fon innocence ,
Et l'autre eft refpectable alors qu'il vous offenfe.
Ne puniffez que moi , qui trahis à la fois
Et l'époux que j'admire , & le fang de nos Rois.
Digne époux , digne objet de toute ma tendreffe,
La pitié maternelle eft ma feule foibleffe ,
Mon fort fera le tien : Je meurs , fi tu péris :
Pardonne-moi du moins d'avoir ſauvé ton fils..
DECEMBRE. 1755. L2F
Je t'ai tout pardonné , lui répond Zamsi
, je n'ai plus rien à craindre pour le
fang de mon Roi. Ses jours font en fureté . Ils
ne le font pas , le récrie Gengis furieux.
Va réparer ton crime , ou fubir le trépas.
Zamti lui fait cette belle réplique.
Le crime eft d'obéir à des ordres injuftes ..
Tu fus notre vainqueur , & tu n'es pas mon Roi.
Si j'étois ton fujet , je te ferois fidelle.
Arrache-moi la vie , & refpecte mon zele.
Je t'ai livré mon fils , j'ai pu te l'immoler.
Penſes-tu que pour moi , je puifle encor trembler ?
Gengis commande qu'on l'entraîne :
Idamé veut le fléchir ; mais il lui ordonne
de fuivre fon mari . Comme elle infifte
il lui dit :
Allez , fi jamais la clémence
Dans mon coeur , malgré moi , pouvoit encor
entrer.
Vousfentez quels affronts il faudroit réparer.
Seul avec Octar , il fait éclater fon dépit
& fon amour. Son confident combat
cette flâme qu'il ne conçoit pas . Ofman
revient lui apprendre qu'Idamé & Zamti
refufent de découvrir l'azyle qui cache.
l'Orphelin , & qu'ils preffent tous deux
que la mort les uniffe. Gengis l'interrompt ,
& lui commande de voler vers Idamé , &c.
de l'affurer que fes jours font facrés & font
230 MERCURE DE FRANCE.
chers à fon maitre. Octar lui demande
quels ordres il veut donner fur cet enfant
des Rois qu'on cache à fa vengeance. Aucun
, répond- t'il .
Je veux qu'Idamé vive ; ordonne tout le refte.
Quel est votre efpoir , lui réplique
Octar ? Gengis termine l'Acte , en lui
difant :
D'être aimé de l'ingrate , ou de me venger d'elle ,
De la punir : tu vois ma foibleffe nouvelle .
Emporté , malgré moi , par de contraires voeux ,
Je frémis & j'ignore encor ce que je veux.
Gengis ouvre encore le quatrieme Acte,
& ordonne aux fiens de fe rendre aux pieds
des murs , en difant que l'infolent Coréen a
proclamé Roi cet enfant malheureux , mais
qu'il va marcher contr'eux fa tête à la main ;
qu'il a trop différé fa mort , & qu'il veut
enfin fans délai que Zamti lui obéiffe. Il
nous paroît que le commencement de cet
Acte fait le cercle , & retourne fur le
troisieme . Octar vient encore dire que le
Mandarin eft inflexible. Gengis s'écrie
étonné .
Quels font donc ces humains que mon bonheur
maîtrife !
A fon Roi qui n'eft plus , immolant la nature ,
L'un voit périr fon fils fans crainte & fans mur
mure ,
DECEMBRE. 1755.234
L'autre pour fon époux eft prête à s'immoler,
Rien ne peut les fléchir , rien ne les fait trembler..
Je vois un peuple antique , induftrieux , immenfes
Ses Rois fur la fageffe ont fondé leur puiffance ;
De leurs voifins foumis , heureux Législateurs ,
Gouvernant fans conquête , & regnant par les
moeurs.
Le ciel ne nous donna que la force en partage.
Nos Arts font les combats , détruire eft notre ou
vrage.
Ah ! de quoi m'ont fervi tant de fuccès divers !
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers !
Nous rougiffons de fang le char de la victoire.
Peut-être qu'en effet il eft une autre gloire.
Mon coeur eft en fecret jaloux de leurs vertus ,
Et vainqueur , je voudrois égaler les vaincus.
Octar combat le fentiment de fon Maître
avec une franchife militaire , & lui dit :
Quel mérite ont des arts , enfans de la moleffe ,
Qui n'ont pu les fauver des fers & de la mort ?
Le foible eft destiné pour fervir le plus fort.
Tout céde fur la terre aux travaux , au courage
Mais c'est vous qui cédez & fouffrez un outrage.
Il ajoute que fes compagnons en murmurent
tout haut : Gengis lui répond :
Que l'on cherche Idamé . Sur ce qu'Octar infifte
: il lui replique en defpote.
Obéis.
De ton zele hardi réprime la rudeffe :
Je veux que mes fujets refpectent ma foibleffe.
Gengis feul , fe livre à tout fon amour ;
en témoignant fon mépris pour les monf232
MERCURE DE FRANCE.
tres cruels qui font à fa fuite. Idamé paroit
, il lui offre fon trône avec fa main.
Le divorce , dit-il , par mes loix eft permis ,
Et le vainqueur du monde à vous feule eft foumis.
S'il vous fut odieux , le trône a quelques charmes;
Et le bandeau des Rois peut effuyer des larmes.
La vertueufe Idamé lui répond avec une
noble ingénuité , que dans le tems qu'il
n'étoit que Temugin , elle auroit accepté
fa main qui étoit pure alors , fi fes parens
l'avoient agréé. Mais , ajoute-t'elle :
Mon hymen eft un noeud formé par le ciel même.
Mon époux m'eft facré ; je dirai plus : Je l'aime :
Je le préfere à vous , au trône , à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu , mais reſpectez nos moeurs :
Ne penfez pas non plus que je mette ma gloire
A remporter fur vous cette illuftre victoire ;
A braver un vainqueur , à tirer vanité
De ces juftes refus qui ne m'ont point couté.
Je remplis mon devoir , & je me rends juftice:
Je ne fais point valoir un pareil facrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me propofez ;
Détachez- vous d'un coeur qui les a méprifez ;
Et puifqu'il faut toujours quidamé vous implore ,
Permettez qu'à jamais mon époux les ignore .
De ce foible triomphe il feroit moins flatté ,
Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité .
Gengis lui dit en la quittant :
Quand tout nous uniffoit , vos loix que je dérefte
Ordonnerent ma honte & votre hymen funefte ;
Je les anéantis , je parle , c'eft affez ;
DECEMBRE 1755. 233
Imitez l'univers , Madame , obéiffez .
Mes ordres font donnés , & votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre Empereur &
vous .
Leurs jours me répondront de votre obéiffance.
Idamé gemit de fa cruelle pofition . Affeli
moins févere , lui confeille de fe relâcher
un peu de cette extrême aufterité
pour affurer les jours de fon mari , &
le bien de l'Empire . Zamti furvient , & lui
déclare qu'elle feule refte à l'Orphelin dans
l'Univers , que c'eft à elle à lui conferver
la vie , ainfi qu'à fon fils. Epoufe le Tyran
, pourſuit il.
Ta ferviras de mere à ton Roi malheureux.
Regne , que ton Roi vive , & que ton époux meure.
Elle l'interrompt , & lui dit :
Me connois-tu ? veux-tu que ce funefte rang
Soit le prix de ma honte , & le prix de ton fanga
Penfes- tu que je fois moins époufe que mere ?
Tu t'abules , cruel , & ta vertu févere
A commis contre toi deux crimes en un jour ,
Qui font frémir tous deux la nature & l'amour.
Barbare envers ton fils , & plus envers moi -même.
Ne te fouviens-tu plus qui je fuis , & qui t'aime ?
Crois-moi : le jufte ciel daigne mieux m'inſpirer ;
Je puis fauver mon Roi fans nous deshonorer.
Soit amour , foit mépris , le Tyran qui m'offenfe,
Sur moi , fur mes deffeins , n'eft pas en défiance:
Dans ces remparts fumans , & de fang abbreuvés,
234 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis libre , & mes pas ne font pas obfervés.
Le Chef des Coréens s'ouvre un fecret paffage
Non loin de ces tombeaux , où ce précieux gage ,
A l'ail qui le pourfuit , fut caché par tes mains.
De ces tombeaux facrés je fçais tous les chemins;
Je cours y ranimer fa languiffante vie,
Le rendre aux défenfeurs armés pour la patrie ;
Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux
,
Comme un préfent d'un Dieu qui combat avec
eux.
Tu mourras , je le fçais ; mais , tout couverts de
gloire
Nous laifferons de nous une illuftre mémoire,
Mettons nos noms obfcurs au rang des plus
grands noms :
Et juge fi mon coeur a fuivi tes leçons .
Zamti tranfporté , s'écrie avec juftice,
Idamé , ta veftu l'emporte ſur la mienne !
En effet , cette vertu eft puifée dans la
nature & dans la raifon. Elle forme le
véritable héroïfme , qui honore l'humanité
fans en fortir. Tout grand qu'il eft ,
nous fentons que notre efpece en eft capable.
La vertu de Zamti tient plus au
préjugé. C'est une grandeur d'ame qui dégenere
en fanatifme , & qui eft d'autant
moins vraie , qu'elle bleffe les loix primitives
, & qu'elle excede nos forces. Voilà
pourquoi le caractere d'Idamé paroît fupérieur
à celui de Zamti , & nous intéreffe
davantage , même à la lecture.
DECEMBRE. 1755. 235
Idamé & Affeli commencent le cinquieme
Acte . Idamé a été arrêtée dans fa fuite
avec l'Orphelin. Elle eft captive une feconde
fois , & n'a plus d'efpoir que dans
la mort . Octar vient lui dire d'attendre,
l'Empereur qui veut lui parler , & qui paroit
un moment après . Gengis éclate en
reproches , & finit par preffer Idamé de
s'unir à lui , ce n'eft qu'à ce prix , dit-il ,
que je puis pardonner , & changer les châtimens
en bienfaits tout dépend d'un mor.
Prononcez fans tarder , fans feinte , fans détour ,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Idamé qui foutient fon noble caractere
jufqu'au bout , lui répond ,
L'un & l'autre aujourd'hui feroit trop condamnable
,
Votre haine eft injufte & votre amour coupable.
Cet amour eft indigne , & de vous & de moi :
Vous me devez juftice ; & fi vous êtes Roi ,
Je la veux , je l'attens pour moi contre vous-mê
me.
Je fuis loin de braver votre grandeur fuprême ;
Je la rappelle en vous , lorfque vous l'oubliez
Et vous-même en fecret vous me juftifiez .
Vous choififfez ma haine , réplique - t'il ,
vous l'aurez .
Votre époux , votre Prince & votre fils , cruelle,
Vont payer de leur fang votre fierté rebelle.
Ce mot , que je voulois , les a tous , condamés.
236 MERCURE DE FRANCE.
C'en est fait , & c'eſt vous qui les affaffinez .
Idamé tombe alors aux pieds de fon
maître , & lui demande une grace à genoux
. Il lui ordonne de fe lever & de déclarer
ce qu'elle veur. Elle le fupplie de
permettre qu'elle ait un entretien fecret
avec fon mari . Gengis le lui accorde , en
difant ;
Non , ce n'étoit pas lui qu'il falloit confulter !
Il m'enleva fon Prince , il vous a poffedée .
Que de crimes ! fa grace eft encore accordée .
Qu'il la tienne de vous , qu'il vous doive fon
fort .
Préfentez à fes yeux le divorce ou la mort.
Il la laiffe . Zamti paroît , elle lui dit :
la mort la plus honteufe t'attend . Ecoutemoi
:
Ne fçavons- nous mourir que par l'ordre d'un Roi ?
Les taureaux aux autels tombent en facrifice ;
Les criminels tremblans font traînés au fupplice
Lés mortels généreux difpofent de leur fort ;
Pourquoi des' mains d'un maître attendre ici la
mort
L'homme étoit -il donc né pour tant de dépendancea
De nos voiſins altiers imitons la conftance.
De la nature humaine ils foutiennent les droits ,
Vivent libres chex eux , & meurent à leur choix .
Un affront leur fuffit pour fortir de la vie ,
Er plus que le néant ils craignent l'infâmie.
Le hardi Japonnois n'attend pas qu'au cercueil
Un Defpote infolent le plonge d'un coup d'oeil.
DECEMBRE. 1755 . 237
Nous avons enfeigné ces braves Infulaires :
Apprenons d'eux enfin des vertus néceffaires .
Scachons mourir comme eux.
Son époux l'approuve ; mais ajoutet'il
, que pouvons - nous feuls & défarmés ?
Idamé tire un poignard qu'elle lui préfente
, en lui difant :
Tiens , fois libre avec moi , frappe , & délivrenous.
J'ai tremblé que ma main , mal affermie encore ,
Ne portât fur moi- même un coup mal affuré,
Enfonce dans ce coeur un bras moins égaré,
Immole avec courage une époufe fidelle ,
Tout couvert de mon fang tombe , & meurs auprès
d'elle.
Qu'à mes derniers momens j'embraffe mon époux;
Que le Tyran le voie , & qu'il en foit jaloux.
Zamti prend le poignard , en tremblant,
il balance ; & comme il veut s'en frapper ,
Gengis arrive à propos pour le défarmer .
O ciel ! s'écrie til , qu'alliez- vous faire ?
Idamé lui replique :
Nous délivrer de toi , finir notre mifere ,
A tant d'atrocités dérober notre fort.
Zamti ajoute :
Veux-tu nous envier juſques à notre mort ?
Oui , lui dit Gengis , que tant de vertu
fubjugue :
Je rougis fur le trône où n'a mis la victoire ,
D'être au- deſſous de vous au milieu de ma gloire;
238 MERCURE DE FRANCE.
En vain par mes exploits j'ai fçu me fignaler :
Vous m'avez avili ; je veux vous égaler.
J'ignorois qu'un mortel pût fe dompter lui-même.
Je l'apprens ; je vous dois cette grandeur fuprême.
Jouiffez de P'honneur d'avoir pu me changer :
Je viens vous réunir , je viens vous protéger.
Veillez , heureux époux , fur l'innocente vie
De l'enfant de vos Rois , que ma main vous con."
fie.
Par le droit des combats j'en pouvois difpofer :
Je vous remets ce droit dont j'allois abuſer.
Croyez qu'à cet enfant heureux dans fa mifere ,
Ainfi qu'à votre fils , je tiendrai lieu de pere .
Vous verrez fi l'on peut fe fier à ma foi.
Je fus un conquerant , vous m'avez fait un Roi.
Zamti pénetré d'un retour fi génereux ,
dit à ce Conquerant :
Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Idamé tranfportée de joie & de furprife
, lui demande à fon tour.
Qui peut vous infpirer ce deffein ?
Gengis lui répond par ce mot , qui termine
le vers & la piece.
Vos vertus.
Ce dénouement eft très - applaudi , &
fait d'autant plus de plaifir qu'il finit la
tragédie fans effufion de fang. On doit dire
à la louange des Comédiens François ,
qu'ils n'ont rien épargné pour la mettre
au théatre avec tout l'éclat qu'elle mérite.
Ils y ont même obſervé le coſtume autant
DECEMBRE . 1755. 239
qu'il eft poffible de le fuivre. Mlle Clairon
faite pour fervir de modele , a ofé la premiere
fupprimer le panier. Mlle Hus à eu
le courage de l'imiter ; elles y ont gagné :
tout Paris a approuvé le changement , &
ne les a trouvées que plus aimables.
Les mêmes Comédiens vont remettre
fucceffivement les Troyennes & Philoctete
de M. de Châteaubrun , en attendant Andromaque
& Aftianax , tragédie nouvelle
du même Auteur. Le cothurne eft riche
cette année , & promet à ce théatre un
heureux hyver.
Fermer
Résumé : COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Le texte du Mercure de France de décembre 1755 relate le succès de la pièce de théâtre 'L'Orphelin de la Chine' à Paris. Après une interruption initiale, la tragédie a été jouée avec un grand succès, atteignant dix-sept représentations. Le rôle principal, interprété par un acteur de manière exceptionnelle, a été déterminant pour ce succès. La pièce, précédée d'une épître dédiée au Maréchal Duc de Richelieu, est inspirée de la tragédie chinoise 'L'Orphelin de Tchao', traduite par le Père de Prémare. L'action se déroule dans un palais des mandarins à Cambalu, aujourd'hui Pékin, et met en scène sept personnages, dont l'empereur tartare Gengiskan, des guerriers, des mandarins et leurs serviteurs. L'intrigue commence avec Idamé, femme du mandarin Zamti, qui apprend la conquête de son pays par Gengiskan, un Scythe qu'elle avait autrefois rejeté. Zamti, de retour au palais, décrit les atrocités commises par les conquérants. Octar, un guerrier tartare, ordonne la remise de l'orphelin royal. Zamti décide de sacrifier son propre fils pour sauver l'orphelin, mais Idamé s'y oppose farouchement, préférant sauver son enfant. Gengiskan apparaît ensuite, proclamant la paix et ordonnant la cessation des pillages. Il révèle également son amour non réciproque pour Idamé. La pièce se poursuit avec des révélations et des conflits entre les personnages, notamment autour du sort de l'orphelin et des enfants des souverains. Gengis Khan, après avoir été informé par Ofnan de la confession d'un Mandarin et de la beauté d'Idamé, reconnaît en elle une ancienne flamme. Il lui propose de sauver son fils en échange de la livraison d'un orphelin, dernier rejeton d'une race ennemie. Idamé, malgré sa peur, avoue avoir sauvé son fils et est prête à se sacrifier. Zamti, interrogé par Gengis, affirme avoir agi par devoir et refuse de trahir ses principes, même face à la mort. Gengis, frustré par leur résistance, ordonne leur arrestation et exprime son admiration pour leur courage et leur fidélité. Dans le cinquième acte, Idamé, capturée, refuse les propositions de Gengis et demande à mourir dignement. Elle convainc Zamti de se suicider avec elle pour éviter l'humiliation et la dépendance envers un tyran. Cependant, Zamti et Idamé sont interrompus par Gengis, qui les dissuade de leur geste. Gengis exprime son admiration pour leur vertu et décide de les protéger, leur remettant également le droit de disposer de leur enfant, qu'il considère comme le sien. Zamti et Idamé sont touchés par la générosité de Gengis, qui est motivée par leurs vertus. Le dénouement de la pièce est acclamé pour son absence de violence et son message positif. Les comédiens français, notamment Mlle Clairon et Mlle Hus, sont loués pour leur contribution à la mise en scène et leur respect des costumes. La saison théâtrale promet d'être riche avec plusieurs tragédies prévues, dont 'Andromaque' et 'Astianax' de M. de Châteaubrun.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
48
p. 208-209
Lettre de M. Perrin maître en Chirurgie, & Greffier de M. le premier Chirurgien du Roi, à Vernon en Normandie, à M. Keyser.
Début :
J'ai été longtemps sans vous donner de mes nouvelles, Monsieur, parce qu'avant de rien [...]
Mots clefs :
Remèdes, Efficacité, Enfant, Nourrice, Boutons, Mort, Douleurs, Guérison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre de M. Perrin maître en Chirurgie, & Greffier de M. le premier Chirurgien du Roi, à Vernon en Normandie, à M. Keyser.
Lettre de M. Perrin maître en Chirurgie , & Gref
fier de M. le premier Chirurgien du Roi ,
Vernon en Normandie , à M. Keyfer.
J'ai été longtemps fans vous donner de mes
nouvelles , Monfieur , parce qu'avant de rien pro
noncer fur l'efficacité de vos remedes , & malgré
la quantité des cures que je vous ai vu faire , j'ai
voulu par moi-même être sûr d'une qui fût bien
radicale ; la voici , & je me hâte de vous en faire
part , en vous priant de la faire inférer dans le
Mercure.
Elizabeth Laurent âgée de 35 ans , femme de
Jean Grenier Vigneron de la Paroiffe de Nieville
avoit pris à Paris en 1756 un nourriffon . Quel
que temps après fon retour , cet enfant deving
cruel ce qu'elle attribua à des tranchées , mala
dies affez ordinaires aux enfans nouveaux nés. Auk
mois de mars , il furvint des boutons à cet enfanc
efquels jettoient un pus verdâtre , & ne furent
pas regardés comme des puftules , quoique c'em
étoit bien effectivement. L'on fe contenta de faigner
& purger la nourrice , de lui faire prendre
des plantes rafraichiffantes , ce qui ne ' fit aucun
effer . Les boutons fe multiplierent de plus en plus
AVRIL 1758. 209
furvint des ulceres , l'enfant mourut & fon corps
devint dans une fi grande mortification , qu'on fut
obligé de l'enterrer deux heures après.
La nourrice vers ce même temps fut at aquée
des plus violens maux de tête , des douleurs dans
tous les membres & dans les articulations des démangeaifons
cruelles aux nymphos , des ulceres
& deux chancres , dont il y en avoit un qui conmençoit
à ronger les parties , un condiiôme ; enfin
cette femme étoit dans un état affreux , fans
qu'on eût voulu connoître fon mal , ni que le
Chirurgien qui la foignoit , eût imaginé de lui
donner le Mercure. Dans cet état , elle vint donc
me confulter , je n'eus rien de plus preffé que de
lui confeiller votre remede , je la fis voir à un
Seigneur de notre Ville , qui toujours prêt à fecourir
& protéger les malheureux , voulut bien
écrire à M. le Major des Gardes- Françoiſes , pour
lui procurer le remede qu'elle a pris , & au moyen
de quoi elle eft parfaitement guérie , dormant
bien , & dans le meilleur embonpoint . Je l'ai fuivie
exactement. Aucun fymptôme n'a reparu , &
la femme a accouché depuis très- heureuſement.
Or , quoique votre remede n'ait pas befoin , Monfieur
, de l'authenticité de cette cure pour le faire
adopter , je me ferois reproché de ne l'avoir pas
rendue publique , en certifiant avec vérité que
l'effet de la cure a été prompt & radical , le traitement
fort doux , & que cette malheureuſe n'a
fouffert en aucune maniere. A Vernon , ce 6 décembre
1757. Perrin
fier de M. le premier Chirurgien du Roi ,
Vernon en Normandie , à M. Keyfer.
J'ai été longtemps fans vous donner de mes
nouvelles , Monfieur , parce qu'avant de rien pro
noncer fur l'efficacité de vos remedes , & malgré
la quantité des cures que je vous ai vu faire , j'ai
voulu par moi-même être sûr d'une qui fût bien
radicale ; la voici , & je me hâte de vous en faire
part , en vous priant de la faire inférer dans le
Mercure.
Elizabeth Laurent âgée de 35 ans , femme de
Jean Grenier Vigneron de la Paroiffe de Nieville
avoit pris à Paris en 1756 un nourriffon . Quel
que temps après fon retour , cet enfant deving
cruel ce qu'elle attribua à des tranchées , mala
dies affez ordinaires aux enfans nouveaux nés. Auk
mois de mars , il furvint des boutons à cet enfanc
efquels jettoient un pus verdâtre , & ne furent
pas regardés comme des puftules , quoique c'em
étoit bien effectivement. L'on fe contenta de faigner
& purger la nourrice , de lui faire prendre
des plantes rafraichiffantes , ce qui ne ' fit aucun
effer . Les boutons fe multiplierent de plus en plus
AVRIL 1758. 209
furvint des ulceres , l'enfant mourut & fon corps
devint dans une fi grande mortification , qu'on fut
obligé de l'enterrer deux heures après.
La nourrice vers ce même temps fut at aquée
des plus violens maux de tête , des douleurs dans
tous les membres & dans les articulations des démangeaifons
cruelles aux nymphos , des ulceres
& deux chancres , dont il y en avoit un qui conmençoit
à ronger les parties , un condiiôme ; enfin
cette femme étoit dans un état affreux , fans
qu'on eût voulu connoître fon mal , ni que le
Chirurgien qui la foignoit , eût imaginé de lui
donner le Mercure. Dans cet état , elle vint donc
me confulter , je n'eus rien de plus preffé que de
lui confeiller votre remede , je la fis voir à un
Seigneur de notre Ville , qui toujours prêt à fecourir
& protéger les malheureux , voulut bien
écrire à M. le Major des Gardes- Françoiſes , pour
lui procurer le remede qu'elle a pris , & au moyen
de quoi elle eft parfaitement guérie , dormant
bien , & dans le meilleur embonpoint . Je l'ai fuivie
exactement. Aucun fymptôme n'a reparu , &
la femme a accouché depuis très- heureuſement.
Or , quoique votre remede n'ait pas befoin , Monfieur
, de l'authenticité de cette cure pour le faire
adopter , je me ferois reproché de ne l'avoir pas
rendue publique , en certifiant avec vérité que
l'effet de la cure a été prompt & radical , le traitement
fort doux , & que cette malheureuſe n'a
fouffert en aucune maniere. A Vernon , ce 6 décembre
1757. Perrin
Fermer
Résumé : Lettre de M. Perrin maître en Chirurgie, & Greffier de M. le premier Chirurgien du Roi, à Vernon en Normandie, à M. Keyser.
La lettre de M. Perrin, maître en chirurgie et greffier du premier chirurgien du roi, adressée à M. Keyfer, décrit une cure réussie grâce aux remèdes de ce dernier. M. Perrin a voulu vérifier personnellement l'efficacité des remèdes avant de les recommander. Il relate le cas d'Elizabeth Laurent, âgée de 35 ans, femme de Jean Grenier, vigneron de la paroisse de Nieville. En 1756, Elizabeth Laurent avait pris un nourrisson à Paris, qui tomba malade peu après leur retour. L'enfant développa des boutons purulents, des ulcères, et mourut rapidement. La nourrice contracta ensuite des maux de tête violents, des douleurs articulaires, des démangeaisons, des ulcères et des chancres. Un seigneur de Vernon intervint pour lui procurer le remède de M. Keyfer, qui la guérit parfaitement. M. Perrin certifie que le traitement a été prompt et radical, sans souffrances pour la patiente, qui accoucha ensuite heureusement. La lettre est datée du 6 décembre 1757.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
49
p. 214
NAISSANCE.
Début :
Le 31 Juillet 1759 a été baptisée à S. Nicolas des Champs, Damoiselle Louise [...]
Mots clefs :
Baptême, Fille, Comte, Chevalier, Dame, Comtesse, Enfant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NAISSANCE.
NAISSANCE.
Le 31 Juillet 1759 a été baptifée à S. Nicolas
des Champs , Damoiselle Louife Fortunée, fille de
Monfieur le Comte de Moy , Chevalier non-
Profez de l'Ordre de Malthe dont l'Epouſe eſt
Dame Marie- Anne- Therefe de Chamborant de
la Claviere , Dame de Compagnie de S. A. S.
Madame la Comtelle de la Marche , qui ainfi que
S. A. S. Monfeigneur le Comite de la Marche , ont
fait l'honneur de nommer l'Enfant en Perfonne,
Le 31 Juillet 1759 a été baptifée à S. Nicolas
des Champs , Damoiselle Louife Fortunée, fille de
Monfieur le Comte de Moy , Chevalier non-
Profez de l'Ordre de Malthe dont l'Epouſe eſt
Dame Marie- Anne- Therefe de Chamborant de
la Claviere , Dame de Compagnie de S. A. S.
Madame la Comtelle de la Marche , qui ainfi que
S. A. S. Monfeigneur le Comite de la Marche , ont
fait l'honneur de nommer l'Enfant en Perfonne,
Fermer
50
p. 206
DE MADRID, le 2 Octobre.
Début :
On mande de Badajoz, dans la Province d'Estramadure, que la femme d'un Laboureur [...]
Mots clefs :
Prodige, Enfant, Malformations, Décès, Invention , Machine, Défrichement, Efficience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE MADRID, le 2 Octobre.
De MADRID , le 2 Octobre .
On mande de Badajoz , dans la Province d'Ef
tramadure , que la femme d'un Laboureur y eſt
accouchée d'un enfant qui a quatre bras & quatre
jambes , le vifage à l'ordinaire , & les deux
oreilles derriere la tête . Don Ramon de la Rumbe
, Intendant de cette Province , l'a fait examiner
par les Médecins & les Chirurgiens ; il a
nommé des Peintres pour le deffiner , & des
Sculpteurs pour le modéler: L'enfant eft mort
peu de jours après fa naiffance. On l'a mis dans
de l'efprit-de-vin , & il a été envoyé à la Cour.
Du 10.
Le Pere François Xavier Tranfmontana , Supérieur
des Trinitaires de Burgos , a inventé une
machine très- utile pour le défrichement des terres
incultes de ce Royaume , en faisant uſage des
eaux des fleuves & des rivieres , dont juſqu'à préfent
on n'a pas fçu profiter. Cette machine , dont
la conftruction eft fort fimple , & qui ne demande
pas beaucoup d'efforts , portera l'eau fans dépenfe
fur le fommet des montagnes . Elle peut en
élever un volume très- confidérable , & le verfer
fans interruption.
On mande de Badajoz , dans la Province d'Ef
tramadure , que la femme d'un Laboureur y eſt
accouchée d'un enfant qui a quatre bras & quatre
jambes , le vifage à l'ordinaire , & les deux
oreilles derriere la tête . Don Ramon de la Rumbe
, Intendant de cette Province , l'a fait examiner
par les Médecins & les Chirurgiens ; il a
nommé des Peintres pour le deffiner , & des
Sculpteurs pour le modéler: L'enfant eft mort
peu de jours après fa naiffance. On l'a mis dans
de l'efprit-de-vin , & il a été envoyé à la Cour.
Du 10.
Le Pere François Xavier Tranfmontana , Supérieur
des Trinitaires de Burgos , a inventé une
machine très- utile pour le défrichement des terres
incultes de ce Royaume , en faisant uſage des
eaux des fleuves & des rivieres , dont juſqu'à préfent
on n'a pas fçu profiter. Cette machine , dont
la conftruction eft fort fimple , & qui ne demande
pas beaucoup d'efforts , portera l'eau fans dépenfe
fur le fommet des montagnes . Elle peut en
élever un volume très- confidérable , & le verfer
fans interruption.
Fermer
Résumé : DE MADRID, le 2 Octobre.
Le 2 octobre à Madrid, une nouvelle de Badajoz en Estrémadure rapporte la naissance d'un enfant avec quatre bras et quatre jambes. Né d'une femme de laboureur, l'enfant avait un visage normal et les oreilles situées à l'arrière de la tête. Don Ramon de la Rumbe, l'intendant de la province, a fait examiner l'enfant par des médecins et des chirurgiens, et a mandaté des peintres pour le dessiner et des sculpteurs pour le modéliser. L'enfant est décédé peu après sa naissance et son corps a été conservé dans de l'esprit-de-vin avant d'être envoyé à la cour. Le 10 octobre, le Père François Xavier Transmontana, supérieur des Trinitaires de Burgos, a inventé une machine pour le défrichement des terres incultes du royaume. Cette machine utilise les eaux des fleuves et des rivières, dont on n'avait pas su profiter jusqu'alors. Sa construction est simple et permet de porter l'eau au sommet des montagnes et d'élever un volume considérable d'eau sans interruption.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer