Résultats : 268 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
151
p. 907-915
RÉFLÉXIONS sur les termes d'Invention et de sentiment, par rapport aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de réponse à la Question proposée sur ce sujet, dans le Mercure de Janvier 1733.
Début :
Les termes d'Invention et de Sentiment expriment avec exactitude ce [...]
Mots clefs :
Sentiment, Invention , Esprit, Coeur, Imagination, Sentiments, Ouvrages d'esprit, Question
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉFLÉXIONS sur les termes d'Invention et de sentiment, par rapport aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de réponse à la Question proposée sur ce sujet, dans le Mercure de Janvier 1733.
REFLEXIONS sur les termes
d'Invention et de sentiment , par rapport
aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de
réponse à la Question proposée sur ce
sujet , dans le Mercure de Janvier
1733.
LE
Es termes d'Invention et de Sentiment
expriment avec exactitude ce
qu'il y a de plus beau , de plus fin , de
plus délicat dans les Ouvrages d'esprit.
Le Nouveau qui plaît , et le Sensible qui
touche ; deux parties essentielles qui en
font tout le mérite et toute la perfection
.
En effet , un Ouvrage d'efprit n'est
estimable qu'autant qu'il flatte agréablement
l'imagination , qu'il a quelque choses
qui frappe , qui réveille , qui saisit
par sa nouveauté ; soit dans le choix du
sujet , soit dans l'ordonnance des parties,
ou dans la vivacité des pensées , la finesse
du tour , le feu et la surprenante
variété des expressions , c'est alors qu'il
D iij plaît
908 MERCURE DE FRANCE
plaît ; et voilà ce qu'on entend par l'Invention.
Il charme encore plus ; si outre l'Agréable
et le Nouveau , il touche par des
Images sensibles ; s'il peint naïvement
les passions , s'il s'insinuë adroitement
dans le coeur , et donne le mouvement
à ses ressorts secrets , avec tant de délicatesse
, de légéreté et de force en mêmetemps
, que personne ne puisse s'en deffendre
, et que chacun à la simple lecture
, se sente interieurement ému , ébranlé
, emporté par une douce violence C'est
ce qui s'appelle Sentiment , dans un Ouvrage
d'esprit.
L'Invention est distinguée du Sentiment
, en ce que l'une s'arrête à l'esprit
et à l'imagination , et que l'autre va droit
au coeur. L'Invention pourra convaincre,
mais il n'appartient qu'au Sentiment de
persuader , parce que pour persuader , il
faut emporter.le coeur , au lieu que pour
convaincre , il suffit d'éclaires P'efprit et
de lui plaire. Une personne sera forcée de
se rendre à l'évidence , mais il faut que le
sentiment la détermine à suivre volontiers
ses lumieres. L'Invention éblouit
par son brillant, le Sentiment échauffe et
anime par un feu d'autant plus vif qu'il
est plus couvert , et qu'on s'en donne
moins
MAY. 1733. 909
moins de garde . L'Invention ne montre
que des fleurs qui ont leur agrément , le
Sentiment produit des fruits que l'on
goûte avec délices.
>
Delà il est aisé de juger combien le
Sentiment l'emporte sur l'Invention .Celleci
quand elle est toute seule , a toujours ,
malgré ses charmes , quelque chose de
froid , de sec , d'insiple ; au lieu que
celui - la répand dans le fond de l'homme
une onction dont la douceur le ravit ,
l'anime , et se fait mieux sentir , qu'on ne
la peut exprimer.
Quand donc on dit qu'il y a de l'Invention
dans un Traité , dans un Discours
, dans un Poëme, c'est-à- dire, qu'il y
a du nouveau et du beau , soit dans le
choix de la matiere , soit dans l'arrangement
et la fécondité des preuves , soit
dans le tour et la vivacité des figures e
des expressions ; qu'on y admire des traits
brillans , d'heureuses saillies , en un mot,
tout ce qui peut flitter l'esprit et charmer
l'imagination.
Au contraire , un Ouvrage sans Invention
, n'a rien qui picque la curiosité et
qui attire l'attention ; rien que de commun
et de trivial. Un Discours , ou un
Poëme peut être régulier dans toutes ses
parties , châtié , exact , avoir même quel
Dij ques
910 MERCURE DE FRANCE
ques ornemens , sans qu'on y trouve de
Invention , lorsqu'il n'est pas assaisonné
d'un certain sel qui le releveroit , lorsqu'il
n'a pas cet air de nouveauté qui
plaît , lors qu'il n'enchérit pas sur ce
qu'on a pû voir ailleurs dans le même
genre.
Il ne faut pas cependant confondre
l'Invention avec l'affectation , toujours
déplaisante , sur tout dans un Ouvrage
d'esprit. L'Art y doit être tellement couvert
et si -bien ajusté , qu'il imite le plus
beau naturel, qu'il se fasse chercher avant
que d'être apperçu , et qu'il ne se montre
qu'autant qu'il faut pour se faire estimer.
Ainsi l'Invention telle que l'on doit l'entendre
icy , ne consiste pas dans les pointes
, dans les jeux de mots, dans certaines
petites fleurs qui n'ont qu'un faux éclat ,
ni dans une élevation à perte de vûë . Il
faut de vraies beautés , capables de satisfaire
l'Esprit , encore plus que de l'amuser
et le divertir.
Ces beautés de l'Invention qui contentent
l'Esprit , veulent être soutenuës
et animées par le Sentiment qui pénétre
le coeur. Il y a du Sentiment dans un
Ouvrage d'Efprit , lorsqu'il fait en nous
certaines impressions ausquelles on ne
peut se refuser , qu'il emporte la persuasion
,
MA Y. 1733 . 911
sion , et qu'il produit des mouvemens intérieurs
conformes à ceux qu'il represente
, ou qui en sont les effets naturels , de
sorte qu'on se sent touché , émû , attendri
, sans sçavoir comment , ni pouvoir
rendre raison de ce qui se passe dans le
coeur.
>
Ce terme de Sentiment parmi le beau
Monde , se prend encore dans une signi
fication plus étroite , pour la tendresse
que des personnes qui s'aiment expriment
mutuellement dans leurs Ecrits, ou
qui regne dans les Pieces composées exprès
pour l'exciter , mais je m'en tiens à
la signification generale qui renferme
celle cy.
Abondance de Sentiment ne gâte ja
mais un Ouvrage ; au contraire , le trop
d'Invention ou d'Esprit est un deffaut
sur tout dans les sujets passionnez , parce
qu'il n'y a rien qui garde moins d'ordre ,
de mesures , qui s'étudie moins que les
passions un peu violentes. Quide, dit- on ,
est trop ingénieux dans la douleur , il fait
voir de l'Esprit , quand vous n'attendez que
du Sentiment. On remarque dans de trèshabiles
Orateurs , comme dans l'Illustre
M. Fléchier , cet excès d'Invention ou
d'Esprit , des tours un peu trop recherchez
, des figures qui reviennent trop
Dv SOU
9t2 MERCURE DE FRANCE
Souvent, ou qui sont poussées au delà des
bornes . Mais on ne se plaindra jamais de
trouver dans un Auteur trop de Sentimens
, chacun en est insatiable . Plus une
Piéce est animée , touchante, pathétique ,
et plus on la dévore avec avidité.
·Dans une Lettre , dit une personne bien
capable d'en juger , il faut plus de Sentiment
que d'Esprit . En effet , le Sentiment
consiste dans une expression simple et
naturelle , mais en même- temps , noble ,
vive , pénétrante , qui ne donne à l'Espit
qu'autant qu'il faut pour gagner le
coeur , et c'est justement ce qui forme le
style de Lettre ..
Les compositions qui demandent da
sublime , veulent aussi plus d'Invention ;
mais elle doit être tellement ménagée ,
qu'elle n'étouff : pas le sentiment. Il faut
moins , il est vrai de celui cy dans
certains sujets où l'on se propose plus de
plaire et de divertir, que de toucher mais
len fur toujours , et on ne sçauroit jamais.
risquer d'en mettre autant que le
sujet en peut porter. Je ne pense pas
que dans une Piéce , de quelque étendue,
on doive ja nais s'arrêter à l'Esprit , sans
aller au coeur , il est même fort difficile
de plaire qu'on ne s'y insinue par quelque
endroit
L'InvenMAY.
1733. 913
L'Invention et le Sentiment se trouvent
admirablement unis et maniez avec
une adresse incomparable dans l'Enéïde ,
sur tout dans le second Livre , qui represente
les furieux transports de Didon ..
L'Esprit y brille sans affectation , et les
Sentimens y sont copiez d'après nature ;
il semble qu'on voit sous ses yeux le
Spectacle de cette Reine désesperée , au
départ du Héros qu'une genereuse résolution
éloigne à jamais de sa personne .
Il semble qu'on entend ses tendres reproches
, qu'on la voit monter sur le Bucher
, er s'enfoncer le Poignard dans le
sein ; on admire Enée , on plaint Didon ;
PEsprit est charmé , le coeur s'interesse ;:
différentes affections se succedent ; c'est
une espece de ravissement qu'on éprou
ve , à moins que d'être stupide et insensible..
L'Ectiture Sainte dans sa noble simplicité
, montre quelquefois de l'Invention
; on y trouve des figures , des couleurs
, des traits aussi frappans , qu'on en
puisse désirer. Peut- on rien de plus vif
et de plus brillant , par exemple , que la
Description du Cheval , dans le 39 ch ..
de Jobs Il y a certainement de quoi satis
faire l'esprit et l'imagination ..
Mais ces. Livres divins sont sur tout
D.vj
admi
914 MERCURE DE FRANCE
admirabl s par les Sentimens ; c'est en
quoi ils excellent ; les sujets y sont touchez
d'une maniere si naturelle , si insinuante
; les caracteres y sont si justes
les Portraits si parlans , qu'on ne peut se
deffendre d'en ressentir les secretes impressions.
3
Quoi de plus sensible et de plus touchant
que l'histoire de Joseph , r connu
par ses Freres , telle que nous la voyons
décrite dans la Genese ? Toutes les cir
constances y sont amenées avec tant de
justesse et placées dans un jour si favorable
, qu'elles saisissent le coeur et tirent
presque les larmes des yeux . On sent l'embarras
, l'inquietude , les agitations des
freres ; on p´netre le trouble et les remords
d une conscience qui se reveille
dans l'adversité , et qui les force de se reprocher
un crime dont ils reconnoissent
la juste punition . On entre naturellement
dans le coeur de Joseph ; on y découvre
la droiture , la piété , la tendre affection
des freres si dénaturez . On s'imagipour
ne entendre ces paroles qui sont pour
eux , comme un coup de foudre : Je suis
Joseph que vous avez vendu en Egypte.
on diroit que les voilà abbattus , prosternez
, n'osant lever les yeux, se jugeant
des victimes destinées à la mort , pouvant
MAY. 17337
915
vant à peine se rassurer par la douceur
et la bonté de celui dont ils redoutent
la vengeance. Voilà ce que c'est que les
Sentimens dans une narration , qui paroît
toute simple et sans art.
Tel est encore le jugement de Salomon .
La nature même y parle , et c'est la nature
qui produit le sentiment , ou plutôt
qui en est la source feconde ; c'est delà
qu'il se puise , et on ne le trouve point
ailleurs ; de sorte qu'une Piéce , qu'un
Livre où il n'y auroit point de naturek,
n'auroit aussi ni goût ni sentiment.
Voilà , ce me semble , l'idée qu'on attache
communément aux termes d'Invention
et de Sentiment , lorsqu'on parle
des Ouvrages d'Esprit ; c'est l'usage et
Fapplication qu'on voit les personnes
de mérite et éclairées en faire dans les
conversations ou dans leurs Ecrits.
S. L. SIMONNET , Prieur ,
Curé d'Heurgevilly.
Ce 21 Mars 1733 .
d'Invention et de sentiment , par rapport
aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de
réponse à la Question proposée sur ce
sujet , dans le Mercure de Janvier
1733.
LE
Es termes d'Invention et de Sentiment
expriment avec exactitude ce
qu'il y a de plus beau , de plus fin , de
plus délicat dans les Ouvrages d'esprit.
Le Nouveau qui plaît , et le Sensible qui
touche ; deux parties essentielles qui en
font tout le mérite et toute la perfection
.
En effet , un Ouvrage d'efprit n'est
estimable qu'autant qu'il flatte agréablement
l'imagination , qu'il a quelque choses
qui frappe , qui réveille , qui saisit
par sa nouveauté ; soit dans le choix du
sujet , soit dans l'ordonnance des parties,
ou dans la vivacité des pensées , la finesse
du tour , le feu et la surprenante
variété des expressions , c'est alors qu'il
D iij plaît
908 MERCURE DE FRANCE
plaît ; et voilà ce qu'on entend par l'Invention.
Il charme encore plus ; si outre l'Agréable
et le Nouveau , il touche par des
Images sensibles ; s'il peint naïvement
les passions , s'il s'insinuë adroitement
dans le coeur , et donne le mouvement
à ses ressorts secrets , avec tant de délicatesse
, de légéreté et de force en mêmetemps
, que personne ne puisse s'en deffendre
, et que chacun à la simple lecture
, se sente interieurement ému , ébranlé
, emporté par une douce violence C'est
ce qui s'appelle Sentiment , dans un Ouvrage
d'esprit.
L'Invention est distinguée du Sentiment
, en ce que l'une s'arrête à l'esprit
et à l'imagination , et que l'autre va droit
au coeur. L'Invention pourra convaincre,
mais il n'appartient qu'au Sentiment de
persuader , parce que pour persuader , il
faut emporter.le coeur , au lieu que pour
convaincre , il suffit d'éclaires P'efprit et
de lui plaire. Une personne sera forcée de
se rendre à l'évidence , mais il faut que le
sentiment la détermine à suivre volontiers
ses lumieres. L'Invention éblouit
par son brillant, le Sentiment échauffe et
anime par un feu d'autant plus vif qu'il
est plus couvert , et qu'on s'en donne
moins
MAY. 1733. 909
moins de garde . L'Invention ne montre
que des fleurs qui ont leur agrément , le
Sentiment produit des fruits que l'on
goûte avec délices.
>
Delà il est aisé de juger combien le
Sentiment l'emporte sur l'Invention .Celleci
quand elle est toute seule , a toujours ,
malgré ses charmes , quelque chose de
froid , de sec , d'insiple ; au lieu que
celui - la répand dans le fond de l'homme
une onction dont la douceur le ravit ,
l'anime , et se fait mieux sentir , qu'on ne
la peut exprimer.
Quand donc on dit qu'il y a de l'Invention
dans un Traité , dans un Discours
, dans un Poëme, c'est-à- dire, qu'il y
a du nouveau et du beau , soit dans le
choix de la matiere , soit dans l'arrangement
et la fécondité des preuves , soit
dans le tour et la vivacité des figures e
des expressions ; qu'on y admire des traits
brillans , d'heureuses saillies , en un mot,
tout ce qui peut flitter l'esprit et charmer
l'imagination.
Au contraire , un Ouvrage sans Invention
, n'a rien qui picque la curiosité et
qui attire l'attention ; rien que de commun
et de trivial. Un Discours , ou un
Poëme peut être régulier dans toutes ses
parties , châtié , exact , avoir même quel
Dij ques
910 MERCURE DE FRANCE
ques ornemens , sans qu'on y trouve de
Invention , lorsqu'il n'est pas assaisonné
d'un certain sel qui le releveroit , lorsqu'il
n'a pas cet air de nouveauté qui
plaît , lors qu'il n'enchérit pas sur ce
qu'on a pû voir ailleurs dans le même
genre.
Il ne faut pas cependant confondre
l'Invention avec l'affectation , toujours
déplaisante , sur tout dans un Ouvrage
d'esprit. L'Art y doit être tellement couvert
et si -bien ajusté , qu'il imite le plus
beau naturel, qu'il se fasse chercher avant
que d'être apperçu , et qu'il ne se montre
qu'autant qu'il faut pour se faire estimer.
Ainsi l'Invention telle que l'on doit l'entendre
icy , ne consiste pas dans les pointes
, dans les jeux de mots, dans certaines
petites fleurs qui n'ont qu'un faux éclat ,
ni dans une élevation à perte de vûë . Il
faut de vraies beautés , capables de satisfaire
l'Esprit , encore plus que de l'amuser
et le divertir.
Ces beautés de l'Invention qui contentent
l'Esprit , veulent être soutenuës
et animées par le Sentiment qui pénétre
le coeur. Il y a du Sentiment dans un
Ouvrage d'Efprit , lorsqu'il fait en nous
certaines impressions ausquelles on ne
peut se refuser , qu'il emporte la persuasion
,
MA Y. 1733 . 911
sion , et qu'il produit des mouvemens intérieurs
conformes à ceux qu'il represente
, ou qui en sont les effets naturels , de
sorte qu'on se sent touché , émû , attendri
, sans sçavoir comment , ni pouvoir
rendre raison de ce qui se passe dans le
coeur.
>
Ce terme de Sentiment parmi le beau
Monde , se prend encore dans une signi
fication plus étroite , pour la tendresse
que des personnes qui s'aiment expriment
mutuellement dans leurs Ecrits, ou
qui regne dans les Pieces composées exprès
pour l'exciter , mais je m'en tiens à
la signification generale qui renferme
celle cy.
Abondance de Sentiment ne gâte ja
mais un Ouvrage ; au contraire , le trop
d'Invention ou d'Esprit est un deffaut
sur tout dans les sujets passionnez , parce
qu'il n'y a rien qui garde moins d'ordre ,
de mesures , qui s'étudie moins que les
passions un peu violentes. Quide, dit- on ,
est trop ingénieux dans la douleur , il fait
voir de l'Esprit , quand vous n'attendez que
du Sentiment. On remarque dans de trèshabiles
Orateurs , comme dans l'Illustre
M. Fléchier , cet excès d'Invention ou
d'Esprit , des tours un peu trop recherchez
, des figures qui reviennent trop
Dv SOU
9t2 MERCURE DE FRANCE
Souvent, ou qui sont poussées au delà des
bornes . Mais on ne se plaindra jamais de
trouver dans un Auteur trop de Sentimens
, chacun en est insatiable . Plus une
Piéce est animée , touchante, pathétique ,
et plus on la dévore avec avidité.
·Dans une Lettre , dit une personne bien
capable d'en juger , il faut plus de Sentiment
que d'Esprit . En effet , le Sentiment
consiste dans une expression simple et
naturelle , mais en même- temps , noble ,
vive , pénétrante , qui ne donne à l'Espit
qu'autant qu'il faut pour gagner le
coeur , et c'est justement ce qui forme le
style de Lettre ..
Les compositions qui demandent da
sublime , veulent aussi plus d'Invention ;
mais elle doit être tellement ménagée ,
qu'elle n'étouff : pas le sentiment. Il faut
moins , il est vrai de celui cy dans
certains sujets où l'on se propose plus de
plaire et de divertir, que de toucher mais
len fur toujours , et on ne sçauroit jamais.
risquer d'en mettre autant que le
sujet en peut porter. Je ne pense pas
que dans une Piéce , de quelque étendue,
on doive ja nais s'arrêter à l'Esprit , sans
aller au coeur , il est même fort difficile
de plaire qu'on ne s'y insinue par quelque
endroit
L'InvenMAY.
1733. 913
L'Invention et le Sentiment se trouvent
admirablement unis et maniez avec
une adresse incomparable dans l'Enéïde ,
sur tout dans le second Livre , qui represente
les furieux transports de Didon ..
L'Esprit y brille sans affectation , et les
Sentimens y sont copiez d'après nature ;
il semble qu'on voit sous ses yeux le
Spectacle de cette Reine désesperée , au
départ du Héros qu'une genereuse résolution
éloigne à jamais de sa personne .
Il semble qu'on entend ses tendres reproches
, qu'on la voit monter sur le Bucher
, er s'enfoncer le Poignard dans le
sein ; on admire Enée , on plaint Didon ;
PEsprit est charmé , le coeur s'interesse ;:
différentes affections se succedent ; c'est
une espece de ravissement qu'on éprou
ve , à moins que d'être stupide et insensible..
L'Ectiture Sainte dans sa noble simplicité
, montre quelquefois de l'Invention
; on y trouve des figures , des couleurs
, des traits aussi frappans , qu'on en
puisse désirer. Peut- on rien de plus vif
et de plus brillant , par exemple , que la
Description du Cheval , dans le 39 ch ..
de Jobs Il y a certainement de quoi satis
faire l'esprit et l'imagination ..
Mais ces. Livres divins sont sur tout
D.vj
admi
914 MERCURE DE FRANCE
admirabl s par les Sentimens ; c'est en
quoi ils excellent ; les sujets y sont touchez
d'une maniere si naturelle , si insinuante
; les caracteres y sont si justes
les Portraits si parlans , qu'on ne peut se
deffendre d'en ressentir les secretes impressions.
3
Quoi de plus sensible et de plus touchant
que l'histoire de Joseph , r connu
par ses Freres , telle que nous la voyons
décrite dans la Genese ? Toutes les cir
constances y sont amenées avec tant de
justesse et placées dans un jour si favorable
, qu'elles saisissent le coeur et tirent
presque les larmes des yeux . On sent l'embarras
, l'inquietude , les agitations des
freres ; on p´netre le trouble et les remords
d une conscience qui se reveille
dans l'adversité , et qui les force de se reprocher
un crime dont ils reconnoissent
la juste punition . On entre naturellement
dans le coeur de Joseph ; on y découvre
la droiture , la piété , la tendre affection
des freres si dénaturez . On s'imagipour
ne entendre ces paroles qui sont pour
eux , comme un coup de foudre : Je suis
Joseph que vous avez vendu en Egypte.
on diroit que les voilà abbattus , prosternez
, n'osant lever les yeux, se jugeant
des victimes destinées à la mort , pouvant
MAY. 17337
915
vant à peine se rassurer par la douceur
et la bonté de celui dont ils redoutent
la vengeance. Voilà ce que c'est que les
Sentimens dans une narration , qui paroît
toute simple et sans art.
Tel est encore le jugement de Salomon .
La nature même y parle , et c'est la nature
qui produit le sentiment , ou plutôt
qui en est la source feconde ; c'est delà
qu'il se puise , et on ne le trouve point
ailleurs ; de sorte qu'une Piéce , qu'un
Livre où il n'y auroit point de naturek,
n'auroit aussi ni goût ni sentiment.
Voilà , ce me semble , l'idée qu'on attache
communément aux termes d'Invention
et de Sentiment , lorsqu'on parle
des Ouvrages d'Esprit ; c'est l'usage et
Fapplication qu'on voit les personnes
de mérite et éclairées en faire dans les
conversations ou dans leurs Ecrits.
S. L. SIMONNET , Prieur ,
Curé d'Heurgevilly.
Ce 21 Mars 1733 .
Fermer
Résumé : RÉFLÉXIONS sur les termes d'Invention et de sentiment, par rapport aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de réponse à la Question proposée sur ce sujet, dans le Mercure de Janvier 1733.
Le texte 'Réflexions sur les termes d'Invention et de sentiment, par rapport aux Ouvrages d'esprit' publié dans le Mercure de Janvier 1733 examine les concepts d'invention et de sentiment dans les œuvres littéraires. L'invention désigne un élément nouveau et agréable qui stimule l'imagination, tandis que le sentiment touche le cœur par des images sensibles et des passions représentées de manière naïve. L'invention convainc l'esprit, mais seul le sentiment persuade en emportant le cœur. Sans le sentiment, l'invention peut sembler froide et sèche, tandis que le sentiment ravive et anime profondément le lecteur. Un ouvrage sans invention manque de curiosité et d'attention, mais un excès d'invention peut être déplaisant, surtout dans les sujets passionnés. Le sentiment, en revanche, ne gâte jamais une œuvre. Le texte distingue l'invention de l'affectation, soulignant que l'art doit imiter le naturel. Les beautés de l'invention doivent être soutenues par le sentiment pour toucher le cœur. Le sentiment est particulièrement crucial dans les lettres et les compositions sublimes, bien que l'invention soit également nécessaire. L'Énéide de Virgile et l'Écriture Sainte sont cités comme exemples d'œuvres où l'invention et le sentiment sont admirablement unis. Le texte conclut en affirmant que le sentiment est essentiel pour donner du goût et de la profondeur à une œuvre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
152
p. 935-943
LETTRE à M. de la R. contenant quelques particularitez sur la personne et la Vie de M. Aubert, Doyen des Avocats de Lyon.
Début :
MONSIEUR, L'éxactitude scrupuleuse que vous faites paroître dans l'Ouvrage [...]
Mots clefs :
Lyon, Lettres, Dictionnaire de Richelet, Gloire, Esprit, Avocat, Célèbre, Mémoire, Pierre Aubert, République des Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. de la R. contenant quelques particularitez sur la personne et la Vie de M. Aubert, Doyen des Avocats de Lyon.
LETTRE à M. de la R. contenant
quelques particularitez sur la personne
et la Vie de M. Aubert , Doyen des
Avocats de Lyon.
MONS ONSIEUR ,
L'éxactitude scrupuleuse que vous fai
tes paroître dans l'Ouvrage périodique
qui attire l'attention du Public et des
Gens de Lettres , depuis que vous y
donnez vos soins , m'engage à vous addresser
quelques Memoires sur la Vie de
M. Aubert , dont vous nous annoncez la
mort dans le Mercure du mois de Mars
dernier. J'ose me flatter que vous vou
drez bien leur donner une place dans
celui que vous avez actuellement sous la
presse. Persuadé , comme je le suis , Monsieur
, que l'article inseré dans votre dernier
Mercure à son sujet , ne peut venir
que de quelque personne qui n'est
pas bien au fait de ce qui regarde cet
homme célebre , sur la vie duquel j'ai
l'honneur de vous adresser le Mémoire
cy-joint ; j'oserai relever quelques endroits
de ce même article de votre Jour-
E v nal
936 MERCURE DE FRANCE
Il
nal du mois dernier , qui m'ont parû
répréhensibles , par rapport à l'exactitude
qui n'y est pas tout à fait observée.
1°. M. Aubert est mort à 91. ans et
non pas à 94. en voici la
preuve.
est né , comme je le dis dans mon Mémoire
, le 9. Février 1642. et il est mort
le 18. Février 1733. Voyez son article
dans la Bibliotheque des Aureurs , mise
à la tête du Richelet.
2. On ne doit pas dire qu'il ait commencé
à travailler aux augmentations du
Dictionnaire de Richeler à l'âge de 90.
ans. Comment , en effer , cela pourroit
il être , puisque ce Livre étoit déja sous la
presse dès la fin de l'année 1723. quoi,
qu'il n'ait été achevé d'imprimer qu'en
1728 ? Il est clair par la date de sa naissance
, que je viens de citer , qu'en 1723,
il n'avoit que 8r. ans , et il n'est pas
moins certain , puisque c'est de lui- même
que je le tiens , qu'il a commencé à tra
vailler aux augmentations de ce Diction
naire plus de 15 ans auparavant qu'il le
donnât à l'Imprimeur. Par conséquent il
n'avoit guéres que 65. lorsqu'il entreprit
ce travail. Une pareille erreur seroit capable
, si elle n'étoit pas relevée , de décréditer
un Livre aussi important qu'est
le Dictionnaire de Richelet ; en un mor,
une
MAY. 1733 937
une Encyclopédie de la Langue Françoise
, qui sera toûjours estimée des personnes
doctes et de tous les gens de bon
goût. Je suis avec toute la considération
possible , &c.
A Paris de 12. Avril 1733 .
L. B. D.
PIERRE AUBERT , Avocat , nâquic
à Lyon le 9. Février 1642. Ses premieres
études de Grammaire et de Rhétorique
commencerent à développer son
génie , et ses heureuses dispositions pa
furent bien-tôt dans tout leur jour. Quoique
fort jeune, l'amour des Belles-Lettres
qu'il possedoit au souverain degré
, lui faisoit dévorer tous les Livres
nouveaux qui paroissoient alors , et par
un jugement déja formé , il y prenoit
tout ce qui pouvoit contribuer à la po
litesse de son style et à lui inspirer des
pensées également vives et délicates . La
Poësie même l'amusa pendant quelque
temps . A l'âge de 16. à 17. ans , il vit
par hazard un Roman intitulé , le Voyage
de l'Isle d'Amour , qui lui fit bien -tôc
concevoir l'idée d'en écrire le Retour. I
ne s'étoit proposé de communiquer ce
petit travail qu'à ses plus chers amis ,
E vj mais
938 MERCURE DE FRANCE
mais l'évenement ne répondit point à ses
intentions ; car après le cours de ses études
, ayant quitté pour quelque temps
la Province , afin de puiser le bon goût
dans la Capitale du Royaume , qui est la
source de la belle Litterature , son pere
profita de son départ , et de concert avec
ses amis , fit imprimer cette legere ébauche
de l'esprit d'un jeune homme , qui
dans la suite a fait l'ornement et la gloire
d'un Corps dont il étoit un si digne
Membre.
De retour à Lyon , il donna toute son
application à l'étude du Droit , et prit
ensuite le parti du Barreau . Le succès des
premieres Causes qu'il plaida sembloit
l'inviter à continuer , mais une santé foible
et délicate interrompit sa course et
l'obligea de prendre une autre roure pour
parvenir à une gloire qui n'est pas solide.
Ce seroit sans doute ici le lieu de
rapporter quelques traits singuliers de la
vivacité de génie et de la présence d'esprit
de ce célebre Avocat Consultant ;
mais comme je me suis seulement proposé
de donner des Mémoires sur les
principales actions de la vie d'un homme
qui m'a honoré de son amitié , je me
restreindrai donc à en rapporter ici les
circonstances les plus essentielles , persuade
MAY. 17337 939
suadé qu'elles ne pourront qu'être bien
reçûës de ceux qui ne se sont point laissé
prévenir par de faux préjugez , ou par
une jalousie indigne des veritables gens
de Lettres .
Il fit pendant plusieurs années la fonction
de Procureur du Roy dans la Jurisdiction
de la Conservation des Privileges
des Foires de Lyon , si fameuses
même parmi les Etrangers . Son esprit
et sa capacité lui mériterent la protection
de la Maison de Villeroy , et une
amitié mêlée de beaucoup de déférence
de la part du dernier Maréchal de ce
nom . Ce fut aussi ce même mérite qui
engagea la Ville de Lyon à le choisir
en 1700. pour un de ses Echevins . Il
fut nommé quelque temps après Procureur
du Roy de la Police de la même
Ville , Charge qu'il a exercée jusqu'à sa
mort , de même que celle de Juge de
l'Archevêché et du Comté de Lyon.
Malgré les grandes et pénibles occupations
que lui procuroient ces differens
Emplois , l'amour de l'étude étoit trop
profondément enraciné dans son esprit ,
pour ne lui pas donner les intervales de
temps que pouvoient lui laisser les fréquentes
Audiances qu'il étoit obligé d'accorder
à ceux qui venoient le consulter,
C'étoit
940 MERCURE DE FRANCE
C'étoit donc cette violente , mais louable
passion pour les Lettres , qui lui fit
acquerir à grands frais cette Bibliothe
que aussi nombreuse que bien choisie
qui a toujours été ouverre à ses amis
et qui est aujourd'hui , pour ainsi dire
l'héritage de tous les Amateurs des Sciences
, par le soin qu'il a pris de la rendre
publique.
Revenons à ses Ouvrages. H publia
en 1710. son Recueil de Factums , imprimé
à Lyon , chez Anisson , en deux vomes
in 4. Il a été du nombre de ceux
qui commencerent à faire des Assemblées
Académiques , qui furent en 1725. établies
en forme d'Académie reglée par
Lettres Patentes du Roy , sous le titre
d'Académie des Sciences et des Belles-
Lettres.
En 1728. parut son Dictionnaire de
Richelet , avec des Additions d'Histoire
de Grammaire , de Critique et de Jurisprudence
, en 3. volumes in folie , imprimé
chez Duplain . On trouve à la tête
de cet Ouvrage le sentiment de M. Lancelot
sur cette nouvelle Edition du Dictionnaire
de Richelet , où ce célebre Académicien
rend à notre Auteur un témoi
gnage qui fera toujours honneur à sa
mémoire. On y voit aussi un Abregé de
la
MAY. 17337 940
la Vie des Auteurs citez dans ce Dictionnaire
, recueilli par M. Laurent le
Clerc de S. Sulpice de Lyon , connû
dans la République des Lettres par un
grand nombre d'augmentations qu'il a
données pour le Dictionnaire de Moréry,
et par plusieurs autres Ouvrages :
En 1731. se voyant dans un âge trèsavancé
, et son esprit n'ayant encore reçû
aucune atteinte par le grand nombre
d'années , il prit une résolution qui rendra
sa mémoire chere à ceux qui aiment
véritablement le bien et la gloire de leur
Patrie.
Dans l'appréhension où il étoit que
parmi les embarras d'une succession , ses
Climenes , ( c'est ainsi qu'il appelloit ses
Livres ) ne se vissent dans la dure né
cessité de la division , il prit le parti de
proposer à Mrs du Consulat , sa Biblio
theque pour la rendre publique.
Il manquoit depuis trop long- temps.
la gloire de cette seconde Ville du Royau
me , un Monument qui la rendît en quel
que sorte supérieure à une infinité d'autres
Villes , en alliant dans son sein les
Muses et le Commerce , pour qu'une proposition
si importante et si digne des
sentimens d'un parfait Cytoyen , pût être
rejettée par des personnes qui doivent
Se
942 MERCURE DE FRANCE
pu .
se montrer sur tous les autres , jaloux
d'un si beau titre. Elle fut donc reçûë
avec la joye et la reconnoissance que
méritoit un si grand attachement à la
Patrie. Mrs les Echevins , et à leur tête
M. Perrichon , que son mérite personnel
a élevé à la Place de Prévôt des Mar>
chands , et que son zele pour P'utilité
blique , rend cher aux differens Corps de
Négocians qui travaillent avec succès sous
ses auspices , assignerent à notre Auteur
2000. livres de pension pendant sa vie
et 5oo. écus de rente après sa mort à
M. Duchol son Neveu. Ils laissereng
néanmoins au premier le reste de ses
jours , la joissance de ces mêmes Livres,
qui avoient fait les délices de sa jeune se ,
et sa consolation dans un âge plus avancé.
Enfin ayant mis sa chere Bibliotheque
hors d'état d'être jamais divisée , il ne
songea plus qu'à finir en paix sa carriere
dans la retraite de son Cabinet , donnant
toutefois quelques heures de son temps à
ses amis et aux Gens de lettres qui ont
continué de lui rendre visite jusqu'à sa
mort , qui arriva le 18. Février 1733-
Si la Ville de Lyon a l'avantage de recueillir
les fruits du travail de notre célebre
Avocat , par l'utilité qu'elle retire
de ce bel établissement , elle ne pouvoit
mieux
MAY. 94% 1733.
qu'en
mieux marquer sa reconnoissance ,
choisissant , comme elle a fait , pour son
Bibliothequaire un homme versé dans l'a
connoissance des Livres , aussi distingué
dans le Barreau par la profession d'Avocat
, qu'il éxerce avec honneur , que
connu dans la République des Lettres
par les Notes curieuses qu'il a données
sur les Oeuvres de Despreaux , et en
dernier lieu sur celles de Regnier. C'est
par les sages avis et l'étroite amitié dont
il étoit lié avec M. Aubert , que la Ville
de Lyon possede un si riche et si utile
Présent , ensorte que l'on peut dire à
bon droit que cet habile Commentateur
partage la gloire d'un don si précieux
avec le Bienfaicteur même.
*
L. B. D.
* M. Claude Brosset , Avocat au Présidial de
Lyon.
quelques particularitez sur la personne
et la Vie de M. Aubert , Doyen des
Avocats de Lyon.
MONS ONSIEUR ,
L'éxactitude scrupuleuse que vous fai
tes paroître dans l'Ouvrage périodique
qui attire l'attention du Public et des
Gens de Lettres , depuis que vous y
donnez vos soins , m'engage à vous addresser
quelques Memoires sur la Vie de
M. Aubert , dont vous nous annoncez la
mort dans le Mercure du mois de Mars
dernier. J'ose me flatter que vous vou
drez bien leur donner une place dans
celui que vous avez actuellement sous la
presse. Persuadé , comme je le suis , Monsieur
, que l'article inseré dans votre dernier
Mercure à son sujet , ne peut venir
que de quelque personne qui n'est
pas bien au fait de ce qui regarde cet
homme célebre , sur la vie duquel j'ai
l'honneur de vous adresser le Mémoire
cy-joint ; j'oserai relever quelques endroits
de ce même article de votre Jour-
E v nal
936 MERCURE DE FRANCE
Il
nal du mois dernier , qui m'ont parû
répréhensibles , par rapport à l'exactitude
qui n'y est pas tout à fait observée.
1°. M. Aubert est mort à 91. ans et
non pas à 94. en voici la
preuve.
est né , comme je le dis dans mon Mémoire
, le 9. Février 1642. et il est mort
le 18. Février 1733. Voyez son article
dans la Bibliotheque des Aureurs , mise
à la tête du Richelet.
2. On ne doit pas dire qu'il ait commencé
à travailler aux augmentations du
Dictionnaire de Richeler à l'âge de 90.
ans. Comment , en effer , cela pourroit
il être , puisque ce Livre étoit déja sous la
presse dès la fin de l'année 1723. quoi,
qu'il n'ait été achevé d'imprimer qu'en
1728 ? Il est clair par la date de sa naissance
, que je viens de citer , qu'en 1723,
il n'avoit que 8r. ans , et il n'est pas
moins certain , puisque c'est de lui- même
que je le tiens , qu'il a commencé à tra
vailler aux augmentations de ce Diction
naire plus de 15 ans auparavant qu'il le
donnât à l'Imprimeur. Par conséquent il
n'avoit guéres que 65. lorsqu'il entreprit
ce travail. Une pareille erreur seroit capable
, si elle n'étoit pas relevée , de décréditer
un Livre aussi important qu'est
le Dictionnaire de Richelet ; en un mor,
une
MAY. 1733 937
une Encyclopédie de la Langue Françoise
, qui sera toûjours estimée des personnes
doctes et de tous les gens de bon
goût. Je suis avec toute la considération
possible , &c.
A Paris de 12. Avril 1733 .
L. B. D.
PIERRE AUBERT , Avocat , nâquic
à Lyon le 9. Février 1642. Ses premieres
études de Grammaire et de Rhétorique
commencerent à développer son
génie , et ses heureuses dispositions pa
furent bien-tôt dans tout leur jour. Quoique
fort jeune, l'amour des Belles-Lettres
qu'il possedoit au souverain degré
, lui faisoit dévorer tous les Livres
nouveaux qui paroissoient alors , et par
un jugement déja formé , il y prenoit
tout ce qui pouvoit contribuer à la po
litesse de son style et à lui inspirer des
pensées également vives et délicates . La
Poësie même l'amusa pendant quelque
temps . A l'âge de 16. à 17. ans , il vit
par hazard un Roman intitulé , le Voyage
de l'Isle d'Amour , qui lui fit bien -tôc
concevoir l'idée d'en écrire le Retour. I
ne s'étoit proposé de communiquer ce
petit travail qu'à ses plus chers amis ,
E vj mais
938 MERCURE DE FRANCE
mais l'évenement ne répondit point à ses
intentions ; car après le cours de ses études
, ayant quitté pour quelque temps
la Province , afin de puiser le bon goût
dans la Capitale du Royaume , qui est la
source de la belle Litterature , son pere
profita de son départ , et de concert avec
ses amis , fit imprimer cette legere ébauche
de l'esprit d'un jeune homme , qui
dans la suite a fait l'ornement et la gloire
d'un Corps dont il étoit un si digne
Membre.
De retour à Lyon , il donna toute son
application à l'étude du Droit , et prit
ensuite le parti du Barreau . Le succès des
premieres Causes qu'il plaida sembloit
l'inviter à continuer , mais une santé foible
et délicate interrompit sa course et
l'obligea de prendre une autre roure pour
parvenir à une gloire qui n'est pas solide.
Ce seroit sans doute ici le lieu de
rapporter quelques traits singuliers de la
vivacité de génie et de la présence d'esprit
de ce célebre Avocat Consultant ;
mais comme je me suis seulement proposé
de donner des Mémoires sur les
principales actions de la vie d'un homme
qui m'a honoré de son amitié , je me
restreindrai donc à en rapporter ici les
circonstances les plus essentielles , persuade
MAY. 17337 939
suadé qu'elles ne pourront qu'être bien
reçûës de ceux qui ne se sont point laissé
prévenir par de faux préjugez , ou par
une jalousie indigne des veritables gens
de Lettres .
Il fit pendant plusieurs années la fonction
de Procureur du Roy dans la Jurisdiction
de la Conservation des Privileges
des Foires de Lyon , si fameuses
même parmi les Etrangers . Son esprit
et sa capacité lui mériterent la protection
de la Maison de Villeroy , et une
amitié mêlée de beaucoup de déférence
de la part du dernier Maréchal de ce
nom . Ce fut aussi ce même mérite qui
engagea la Ville de Lyon à le choisir
en 1700. pour un de ses Echevins . Il
fut nommé quelque temps après Procureur
du Roy de la Police de la même
Ville , Charge qu'il a exercée jusqu'à sa
mort , de même que celle de Juge de
l'Archevêché et du Comté de Lyon.
Malgré les grandes et pénibles occupations
que lui procuroient ces differens
Emplois , l'amour de l'étude étoit trop
profondément enraciné dans son esprit ,
pour ne lui pas donner les intervales de
temps que pouvoient lui laisser les fréquentes
Audiances qu'il étoit obligé d'accorder
à ceux qui venoient le consulter,
C'étoit
940 MERCURE DE FRANCE
C'étoit donc cette violente , mais louable
passion pour les Lettres , qui lui fit
acquerir à grands frais cette Bibliothe
que aussi nombreuse que bien choisie
qui a toujours été ouverre à ses amis
et qui est aujourd'hui , pour ainsi dire
l'héritage de tous les Amateurs des Sciences
, par le soin qu'il a pris de la rendre
publique.
Revenons à ses Ouvrages. H publia
en 1710. son Recueil de Factums , imprimé
à Lyon , chez Anisson , en deux vomes
in 4. Il a été du nombre de ceux
qui commencerent à faire des Assemblées
Académiques , qui furent en 1725. établies
en forme d'Académie reglée par
Lettres Patentes du Roy , sous le titre
d'Académie des Sciences et des Belles-
Lettres.
En 1728. parut son Dictionnaire de
Richelet , avec des Additions d'Histoire
de Grammaire , de Critique et de Jurisprudence
, en 3. volumes in folie , imprimé
chez Duplain . On trouve à la tête
de cet Ouvrage le sentiment de M. Lancelot
sur cette nouvelle Edition du Dictionnaire
de Richelet , où ce célebre Académicien
rend à notre Auteur un témoi
gnage qui fera toujours honneur à sa
mémoire. On y voit aussi un Abregé de
la
MAY. 17337 940
la Vie des Auteurs citez dans ce Dictionnaire
, recueilli par M. Laurent le
Clerc de S. Sulpice de Lyon , connû
dans la République des Lettres par un
grand nombre d'augmentations qu'il a
données pour le Dictionnaire de Moréry,
et par plusieurs autres Ouvrages :
En 1731. se voyant dans un âge trèsavancé
, et son esprit n'ayant encore reçû
aucune atteinte par le grand nombre
d'années , il prit une résolution qui rendra
sa mémoire chere à ceux qui aiment
véritablement le bien et la gloire de leur
Patrie.
Dans l'appréhension où il étoit que
parmi les embarras d'une succession , ses
Climenes , ( c'est ainsi qu'il appelloit ses
Livres ) ne se vissent dans la dure né
cessité de la division , il prit le parti de
proposer à Mrs du Consulat , sa Biblio
theque pour la rendre publique.
Il manquoit depuis trop long- temps.
la gloire de cette seconde Ville du Royau
me , un Monument qui la rendît en quel
que sorte supérieure à une infinité d'autres
Villes , en alliant dans son sein les
Muses et le Commerce , pour qu'une proposition
si importante et si digne des
sentimens d'un parfait Cytoyen , pût être
rejettée par des personnes qui doivent
Se
942 MERCURE DE FRANCE
pu .
se montrer sur tous les autres , jaloux
d'un si beau titre. Elle fut donc reçûë
avec la joye et la reconnoissance que
méritoit un si grand attachement à la
Patrie. Mrs les Echevins , et à leur tête
M. Perrichon , que son mérite personnel
a élevé à la Place de Prévôt des Mar>
chands , et que son zele pour P'utilité
blique , rend cher aux differens Corps de
Négocians qui travaillent avec succès sous
ses auspices , assignerent à notre Auteur
2000. livres de pension pendant sa vie
et 5oo. écus de rente après sa mort à
M. Duchol son Neveu. Ils laissereng
néanmoins au premier le reste de ses
jours , la joissance de ces mêmes Livres,
qui avoient fait les délices de sa jeune se ,
et sa consolation dans un âge plus avancé.
Enfin ayant mis sa chere Bibliotheque
hors d'état d'être jamais divisée , il ne
songea plus qu'à finir en paix sa carriere
dans la retraite de son Cabinet , donnant
toutefois quelques heures de son temps à
ses amis et aux Gens de lettres qui ont
continué de lui rendre visite jusqu'à sa
mort , qui arriva le 18. Février 1733-
Si la Ville de Lyon a l'avantage de recueillir
les fruits du travail de notre célebre
Avocat , par l'utilité qu'elle retire
de ce bel établissement , elle ne pouvoit
mieux
MAY. 94% 1733.
qu'en
mieux marquer sa reconnoissance ,
choisissant , comme elle a fait , pour son
Bibliothequaire un homme versé dans l'a
connoissance des Livres , aussi distingué
dans le Barreau par la profession d'Avocat
, qu'il éxerce avec honneur , que
connu dans la République des Lettres
par les Notes curieuses qu'il a données
sur les Oeuvres de Despreaux , et en
dernier lieu sur celles de Regnier. C'est
par les sages avis et l'étroite amitié dont
il étoit lié avec M. Aubert , que la Ville
de Lyon possede un si riche et si utile
Présent , ensorte que l'on peut dire à
bon droit que cet habile Commentateur
partage la gloire d'un don si précieux
avec le Bienfaicteur même.
*
L. B. D.
* M. Claude Brosset , Avocat au Présidial de
Lyon.
Fermer
Résumé : LETTRE à M. de la R. contenant quelques particularitez sur la personne et la Vie de M. Aubert, Doyen des Avocats de Lyon.
La lettre adressée à M. de la R. corrige plusieurs informations erronées concernant la vie de Pierre Aubert, Doyen des Avocats de Lyon. Pierre Aubert est né le 9 février 1642 à Lyon et est décédé le 18 février 1733 à l'âge de 91 ans, contrairement à ce que le Mercure de France avait publié. L'auteur de la lettre rectifie également l'âge d'Aubert lorsqu'il a commencé à travailler aux augmentations du Dictionnaire de Richelet, affirmant qu'il avait 65 ans et non 90 ans. Pierre Aubert a démontré très tôt un talent pour les lettres et la poésie. À l'âge de 16 ou 17 ans, il a écrit un roman intitulé 'Le Retour de l'Isle d'Amour'. Après ses études de droit, il a exercé la profession d'avocat mais a dû abandonner en raison de sa santé fragile. Il a ensuite occupé plusieurs postes administratifs à Lyon, notamment celui de Procureur du Roi et d'Échevin. Aubert était également un érudit passionné par les lettres et les sciences. Il a publié plusieurs ouvrages, dont un Recueil de Factums en 1710 et une édition augmentée du Dictionnaire de Richelet en 1728. En 1731, il a décidé de léguer sa bibliothèque à la ville de Lyon pour en faire une bibliothèque publique. Cette proposition a été acceptée avec reconnaissance, et Aubert a reçu une pension de 2000 livres pendant sa vie et une rente de 500 écus pour son neveu après sa mort. La bibliothèque, riche et bien choisie, est devenue un héritage pour tous les amateurs des sciences. Aubert a passé ses dernières années dans la retraite, recevant des amis et des gens de lettres jusqu'à sa mort.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
153
p. 950-961
Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Début :
Nous avons promis dans le dernier Mercure de donner des Notions [...]
Mots clefs :
Chapitre, Histoire, Auteur, Esprit, Opinions, Temps, Livre, Philosophie, Hommes, Opinion
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Ous avons promis dans le dernier
Mercure de donner des Notions
plus étendues du Traité de l'opinion.
C'est satisfaire à cet engagement
,
que nous allons insérer icy une partie de
l'Extrait de cet Ouvrage déja devenu célébre.
Le Titre est heureux et bien rempli
; la variété des matiéres et l'abondance
des recherches fournissent d'excellens
Mémoires pour servir à l'Histoire de
'Esprit humain ; et ces Mémoires tendent
naturellement à nous convaincre
que l'opinion domine dans le plus grand
nombre des travaux que l'efprit entreprend
MAY. 1733
951
prend. Ce Traité contient le précis des
opinions les plus remarquables sur chaque
science , joint à des réfléxions d'un
grand discernement , et à plusieurs choses
nouvelles. D'un côté , les découvertes et
les progrès de l'esprit humain embellissent
son histoire ; de l'autre , les sentimens
les plus outrez , les faits les moins
honorables à l'esprit sont tournez à son
instruction et à son avantage par le but
général que cette lecture lui propose; les
sciences occultes sont tirées de l'obscurité
où elles affectent de se cacher. » Un
» Poëte moderne , dit l'Auteur , a appel-
» lé les Bibliothéques :
Des sottises de l'homme orgueilleuses archives:
» L'Esprit verra icy au contraire les tres-
» humbles archives d'un grand nombre
» de ses égaremens ; le moyen de répri-
» mer une curiosité illicite , c'est de la dé-
» sabuser pleinement , et pour ainsi dire,
» de l'assouvir.
L'Auteur avertit à la fin du premier
Chapitre , qu'il citera simplement par
leurs noms tous les Auteurs décédez ; et
c'est un exemple qui peut affranchir les
Gens de lettres de la bizarrerie d'un usage
, qui sans aucun fondement , traite
certains noms avec plus de distinction et
F de
952 MERCURE
DE FRANCE
de politesse les uns que les autres.
Après plusieurs réfléxions très-sensées
sur l'usage de la Science , on trouve une
Dissertation curieuse sur les Auteurs.Les
exemples des Souverains et des Grands
Seigneurs qui ont composé desOuvrages,
font connoître que les Lettres n'ont pas
toujours été regardées comme un obstacle
aux vertus militaires.
Le quatrième Chapitre prouve que
l'Eloquence consiste dans l'opinion . Le
sentiment de Longin et de Montagne ,
que l'Eloquence ne se forme que dans les
Képubliques , y est réfuté. Le Chapitre
qui suit , expose les reproches faits à la
Poësie et sa deffense ; il est principalement
rempli des jugemens contraires des
Critiques , des caprices , des productions
de l'esprit , et des variations du goût. Le.
sixième Chapitre contient plusieurs exemples
du Pyrrhonisme de l'Histoire, sur les
faits les plus importans. On trouve dans
le dernier Chapitre un précis des Opinions
Chronologiques , et de la supputation
du temps chez différents peuples.
L'explication des Périodes Julienne et
Louise , dont la premiere est de l'invention
de Joseph Scaliger , et la seconde
du Pere Jean-Louis d'Amiens Capucin
finit par cette réfléxion . » Il ne manque à
» la
MAY. 1733 1959
5 la seconde Période, qu'un nouveau Sca-
» liger , pour lui donner cours ; car ce
» qui est présenté avec humilité et mo-
» destie , et qui n'est point revêtu de l'é-
» clat de l'autorité ou de la réputation
» n'a guéres plus de succès dans l'Empire
» des Lettres , que dans celui de la fortu
» ne , et l'opinion , à cet égard , domine
» presqu'autant sur les Sçavans , que sur
» le Peuple.
Le premier Chapitre du second Livre
remonte à la source de l'Histoire de la
Philosophie , et fait voir qu'elle a commencé
avec le monde . L'Auteur pénétre
dans l'Antiquité la plus reculée , pour
sauver du naufrage des temps ce qu'on
peut apprendre de la Philosophie des
Patriarches , des Egyptiens , des Chaldéens
, des Gymnosophistes , des Phéni
ciens , des Perses , des Libyens , des Chinois
, des Thraces , des Druides ; les différentes
opinions sur Mercure Trismégis
te et sur Zoroastre y sont exposées , et le
Chapitre est terminé par une Histoire
succinte des Sages de la Grèce.
Dans le second Chapitre , l'Auteur décrit
le commencement de la Philosophie
chez les Grecs ; sa division dans les
deux Ecoles , Jonienne et Italique , et
' Histoite de la Philosophie , depuis que
Fij Thales
954 MERCURE DE FRANCE
Thalés établit l'Ecole Jonienne à Miler
jusqu'à ce qu'Anaxagore la transféra à
Athénes .
Dans le troisiéme Chapitre , les temps
lumineux de la Philosophie commencent
par Socrate. Il y est trairé des cinq Sectes
, sorties de l'Ecole de Socrate , de Platon
et de ses disciples , des cinq Académies
, des plus célébres Platoniciens , et
des diverses opinions qui en différens
temps ont eu cours sur la Philosophic
Platonicienne.
L'Histoire d'Aristote , les louanges excessives
données à ce Philosophe , une
Dissertation sur la Logique, et les Révolutions
de la Secte Péripatéticienne remplissent
le quatrième Chapitre ..
Les Chapitres suivans contiennent
l'Histoire des Cyrénaïques , des Sectes
Erétrique et de Mégare , des Cyniques ,
des Stoïciens , des Pyrrhoniens , des Pythagoriciens
, de la Secte Eléate, des Epicuriens
, de la Secte Eclectique , de la
Phylosophie moderne ; et les deux derniers
Chapitres sur l'Histoire de l'Astronomie
et de la Médecine rendent cette
Histoire de la Philosophie complette et
tres-curieuse.
Dans le Chapitre quatorziéme, qui trai
te de la Philosophie moderne , il est ob
*
servé
MAY. 1733 955
>
servé que les Sciences ons passé trois fois
de la Gréce dans l'Occident ; la premiere
, lorsque les Romains les puisérent en
Gréce ; la seconde , lorsque les François ,
après avoir pris Constantinople , rapportérent
du Levant les Ecrits d'Aristote , avec
les Commentaires des Arabes ; la troisiéme
, lorsqu'après la destruction de l'Empire
d'Orient par Turcs les , les Sçavans
e de la Grèce chercherent une retraite en
Italie.
>>>
Nous nous servirons ( ajoute le judi-
» cieux Auteur ) de cette Epoque du ré-
» tablissement des Lettres , après la prise
» de Constantinople par les Turcs , dans
» le milieu du quinziéme siécle , comme
» d'une Epoque fixe , propre à séparer les
e » Anciens des Modernes, donnant la qualité
d'Anciens à tous ceux qui ont précédé
ce terme , et celle de Modernes à
>> ceux qui ont paru depuis.
-
Pour donner une idée du style de l'Oui
vrage , insérons icy ce Passage , tiré du
seizième Chapitre qui contient l'Histoire
de la Médecine. » Dans le même temps
» florissoit Asclepiade , originaire de Bithynie.
Nous avons observé que les des-
» cendans d'Esculape s'appelloient Asclépiades.
Ils portoient ce nom , comme
» issus d'Asclepius , qui est le nom Grec
>>
F iij
d'Es956
MERCURE DE FRANCE
d'Esculape. Asclepiade , originaire de
" Bithynie , n'eut rien de commun avec
cette famille , que sa profession et son
nom. Il vint s'établir à Rome ; il pro-
» mettoit de guérir sûrement , prompte.
» ment et agréablement ; c'est ce qui se-
» roit à souhaiter , dit Celse ; mais il y
» a ordinairement du danger à vouloir
» guérir trop vite , et à ne se servir que
» de remédes agréables. Asclepiade rejet-
» toit toute la doctrine d'Hippocrate ,
» qu'il appelloit une Méditation de mort.
» Il se faisoit un principe d'accommoder
» ses ordonnances aux désirs de ses mala-
» des ; il profita de l'exemple d'Archagantus
, qui s'étoit rendu odieux , environ
cent ans auparavant , par une Méthode
rigoureuse. Il suivit une route entiere-
» ment opposée ; il n'ordonnoit que des
choses faciles et communes , comme la
» diéte, l'abstinence du vin, le frottement
» du corps , l'exercice ; il mit en usage la
boisson rafraîchie , et se faisoit honneur
d'un titre , qui signifie le Médecin de
»la fraîcheur. Il - inventa des lits suspen-
» dus , où il faisoit bercer les malades
›
pour les exciter au sommeil ; il faisoit
aussi suspendre les bains , pour les rendre
plus salutaires et plus agréables par
le mouvement.Il évitoit soigneusement
les
MAY. 1733. 957
» les remedes pour lesquels la nature à
quelque aversion ; et au lieu que le com
» mun des Médecins traitoit la nature ,
» avec la sévérité d'un Ecuyer qui châtie
>> un Cheval qui bronche , Asclepiade en
» la flattant continuellement , l'invitoit à
>> reprendre son cours , & c.
Le troisiéme Livre , qui roule sur la
Métaphysique , retrace à l'esprit sa propre
Histoire concernant les opinions sur
substances spirituelles . Ce Livre commence
par les opinions monstrueuses de
l'idolatrie. L'Auteur établit ensuite qu'il
ne peut y avoir d'Athée de conviction ,
Il réfute les objections opposées à la preu
ve de la Divinité qui résulte du consentement
general des hommes à la recon
noître. Il examine le raisonnement que
Descartes a donné pour une démonstration
de l'Existence de Dieu , et la pensée
de Pascal sur le danger de ne point croi
re. On trouve à la fin du Chapitre une
exposition sommaire des preuves inving
cibles de la Religion Chrétienne .
Dans le Chapitre des Démons le récit
des Prodiges débitez par le Paganisme
tend au but general de l'Auteur, de montrer
à quel point on s'est joué dans tous
les temps de la crédulité des hommes..
L'Auteur indique seulement les sources
F iiij gene958
MERCURE DE FRANCE
generales de ces opinions . » Dans le grand
» nombre de faits merveilleux , dit- il
» racontez par l'Histoire prophane, et qui
» y sont traitez de Miracles , il est aisé de
»connoître que le plus grand nombre
» doit son origine à la politique des hom-
» mes d'Etat , à la flatterie des Courtisans
, aux artifices des Prêtres des faux
»Dieux , à la crédulité des Historiens , à
» la superstition des Peuples ; mais il est
»aussi tres- vrai- semblable que les Esprits
» de tenebres , occupez sans cesse à trom
per les hommes et à leur tendre des
piéges , ont suscité de temps en temps
» quelques illusions . Tout ce que les an-
» ciens Auteurs ont débité en ce genre ,
» peut être rapporté à ces différentes cau-
» ses . Je me contenterai d'assembler icy
>> les plus celebres de ces faits , laissant au
» Lecteur le choix des conjectures.
Le troisiéme Chapitre considere le
monde par rapport à sa création , à sa durée
, à la Providence qui le gouverne , et
autres objets immatériels. La Doctrine
des idées de Platon y est expliquée , et on
y voit eh abrégé les Mondes imaginaires
des Philosophes. La question si le monde
a été créé pour l'homme , y est tresdiserrement
trai ée , et les objections contre
la Providence réfutées. Le quatrième
ChaMAY.
1733. 959
Chapitre contient les trois Hypothéses
des modernes sur la communication qui
est entre l'esprit et le corps , les différens
sistêmes sur les propriétez de l'ame , sur
le lieu de sa résidence , les preuves de son
immortalité , les sentimens des Philosophes
sur l'état des ames après leur séparation
de leurs corps . L'Auteur examine
l'opinion de La Chambre sur la maniere
dont les substances spirituelles occupent
l'espace . Il met icy la plus subtile
Métaphysique à portée de tous les Lecteurs.
Le cinquiéme Chapitre eft une exposition
des opinions Philosophiques sur les
Bêtes , et des exemples de leur fidélité ,
de leur industrie et de leurs autres bonnes
qualitez . L'Auteur passe ensuite aux
Sciences occultes
Métaphysiques , ou
fondées sur le commerce des Esprits. Il
traite de la Magie , de la Cabale et des
Nombres ; des Oracles et des Sibylles ,
des Augures , des Présages , des Songes.
Il dévoile tous ces ridicules Mysteres
dont il rapporte les Préceptes et les Exemples.
Voicy entr'autres quelques Réflé
xions qu'il fait sur la Cabale. » Les noms
» des soixante et douze Anges et les Prié
res mystérieuses de la Cabale, sont dans'
» le troisiéme Livre de l'Art Cabaliste de
Fv » Reuchlin
960 MERCURE DE FRANCE
2
» Reuchlin , dédié au Pape Leon X. et
» dans les neuf cens propositions de Jean
» Pic, Comte de la Mirandole, dont les 72
dernieres roulent sur la Cabale , et il
finit par celle-cy : Que comme la veri-
» table Astrologie est la science de lire
» dans le Livre du ciel ; la véritable ca-
» bale est la science de lire dans le livre
de la Loy. Quel sujet d'étonnement
» que les hommes les plus sçavans de
»leur siécle , le Comte de la Mirandole ,
» Agrippa , Reuchlin ayent employé les
plus laborieuses recherches à des chi-
» meres si peu dignes de leur attention ?
» Le premier a été l'admiration de l'Uni-
» vers , par la vaste étendue des connoissances
qu'il avoit acquises à un âge aussi
» peu
avancé
que le sien. C'étoit
un Prin-
» ce Souverain
d'Italie
, qui
ne peut
être
soupçonné
d'avoir
voulu
dupper
des
esprits
foibles
, curieux
et crédules
; au
>> contraire
, il défrayoit
magnifique-
» ment
les Sçavans
qui venoient
de toutes
les Parties
du monde
disputer
contre
» lui sur les neuf
cens
propositions
qu'il
»soûtenoit
à Rome
; et il a été un pro-
» dige
sans
deffaut
. On ne peut
pas ce
pendant
l'exempter
à cet égard
de la
» vanité
de l'esprit
humain
qui
s'attache
avolontiers
à tout
ce qu'il
y a de plus
fri-
» vole
MAY. 1733. 961
» vole , pourvû qu'il soit misterieux et
inconnu aux autres hommes. C'est lui
de le ga-
» rendre un grand service que
rentir de cet écueil ; et c'est en quoi
consiste l'utilité de mettre au jour des
» choses qui ne mériteroient pas par elles
» mêmes d'être publiées.
Le dernier Chapitre du troisiéme Livre
est une Dissertation très-curieuse
concernant la Fortune et le Destin . Deux
principales qualitez d'un Ouvrage sont
d'épuiser les matiéres du côté du sçavoir,
er de donner à penser encore plus qu'il
n'exprime. L'Auteur du Traité de l'O
pinion si dans Fun et dans l'autre
genre.
Cet Ouvrage se débite aujourd'hui chez
Briasson , rue S. Jacques , 6 vol. in 12.
1733.
La suite dans le Mercure prochain.
Mercure de donner des Notions
plus étendues du Traité de l'opinion.
C'est satisfaire à cet engagement
,
que nous allons insérer icy une partie de
l'Extrait de cet Ouvrage déja devenu célébre.
Le Titre est heureux et bien rempli
; la variété des matiéres et l'abondance
des recherches fournissent d'excellens
Mémoires pour servir à l'Histoire de
'Esprit humain ; et ces Mémoires tendent
naturellement à nous convaincre
que l'opinion domine dans le plus grand
nombre des travaux que l'efprit entreprend
MAY. 1733
951
prend. Ce Traité contient le précis des
opinions les plus remarquables sur chaque
science , joint à des réfléxions d'un
grand discernement , et à plusieurs choses
nouvelles. D'un côté , les découvertes et
les progrès de l'esprit humain embellissent
son histoire ; de l'autre , les sentimens
les plus outrez , les faits les moins
honorables à l'esprit sont tournez à son
instruction et à son avantage par le but
général que cette lecture lui propose; les
sciences occultes sont tirées de l'obscurité
où elles affectent de se cacher. » Un
» Poëte moderne , dit l'Auteur , a appel-
» lé les Bibliothéques :
Des sottises de l'homme orgueilleuses archives:
» L'Esprit verra icy au contraire les tres-
» humbles archives d'un grand nombre
» de ses égaremens ; le moyen de répri-
» mer une curiosité illicite , c'est de la dé-
» sabuser pleinement , et pour ainsi dire,
» de l'assouvir.
L'Auteur avertit à la fin du premier
Chapitre , qu'il citera simplement par
leurs noms tous les Auteurs décédez ; et
c'est un exemple qui peut affranchir les
Gens de lettres de la bizarrerie d'un usage
, qui sans aucun fondement , traite
certains noms avec plus de distinction et
F de
952 MERCURE
DE FRANCE
de politesse les uns que les autres.
Après plusieurs réfléxions très-sensées
sur l'usage de la Science , on trouve une
Dissertation curieuse sur les Auteurs.Les
exemples des Souverains et des Grands
Seigneurs qui ont composé desOuvrages,
font connoître que les Lettres n'ont pas
toujours été regardées comme un obstacle
aux vertus militaires.
Le quatrième Chapitre prouve que
l'Eloquence consiste dans l'opinion . Le
sentiment de Longin et de Montagne ,
que l'Eloquence ne se forme que dans les
Képubliques , y est réfuté. Le Chapitre
qui suit , expose les reproches faits à la
Poësie et sa deffense ; il est principalement
rempli des jugemens contraires des
Critiques , des caprices , des productions
de l'esprit , et des variations du goût. Le.
sixième Chapitre contient plusieurs exemples
du Pyrrhonisme de l'Histoire, sur les
faits les plus importans. On trouve dans
le dernier Chapitre un précis des Opinions
Chronologiques , et de la supputation
du temps chez différents peuples.
L'explication des Périodes Julienne et
Louise , dont la premiere est de l'invention
de Joseph Scaliger , et la seconde
du Pere Jean-Louis d'Amiens Capucin
finit par cette réfléxion . » Il ne manque à
» la
MAY. 1733 1959
5 la seconde Période, qu'un nouveau Sca-
» liger , pour lui donner cours ; car ce
» qui est présenté avec humilité et mo-
» destie , et qui n'est point revêtu de l'é-
» clat de l'autorité ou de la réputation
» n'a guéres plus de succès dans l'Empire
» des Lettres , que dans celui de la fortu
» ne , et l'opinion , à cet égard , domine
» presqu'autant sur les Sçavans , que sur
» le Peuple.
Le premier Chapitre du second Livre
remonte à la source de l'Histoire de la
Philosophie , et fait voir qu'elle a commencé
avec le monde . L'Auteur pénétre
dans l'Antiquité la plus reculée , pour
sauver du naufrage des temps ce qu'on
peut apprendre de la Philosophie des
Patriarches , des Egyptiens , des Chaldéens
, des Gymnosophistes , des Phéni
ciens , des Perses , des Libyens , des Chinois
, des Thraces , des Druides ; les différentes
opinions sur Mercure Trismégis
te et sur Zoroastre y sont exposées , et le
Chapitre est terminé par une Histoire
succinte des Sages de la Grèce.
Dans le second Chapitre , l'Auteur décrit
le commencement de la Philosophie
chez les Grecs ; sa division dans les
deux Ecoles , Jonienne et Italique , et
' Histoite de la Philosophie , depuis que
Fij Thales
954 MERCURE DE FRANCE
Thalés établit l'Ecole Jonienne à Miler
jusqu'à ce qu'Anaxagore la transféra à
Athénes .
Dans le troisiéme Chapitre , les temps
lumineux de la Philosophie commencent
par Socrate. Il y est trairé des cinq Sectes
, sorties de l'Ecole de Socrate , de Platon
et de ses disciples , des cinq Académies
, des plus célébres Platoniciens , et
des diverses opinions qui en différens
temps ont eu cours sur la Philosophic
Platonicienne.
L'Histoire d'Aristote , les louanges excessives
données à ce Philosophe , une
Dissertation sur la Logique, et les Révolutions
de la Secte Péripatéticienne remplissent
le quatrième Chapitre ..
Les Chapitres suivans contiennent
l'Histoire des Cyrénaïques , des Sectes
Erétrique et de Mégare , des Cyniques ,
des Stoïciens , des Pyrrhoniens , des Pythagoriciens
, de la Secte Eléate, des Epicuriens
, de la Secte Eclectique , de la
Phylosophie moderne ; et les deux derniers
Chapitres sur l'Histoire de l'Astronomie
et de la Médecine rendent cette
Histoire de la Philosophie complette et
tres-curieuse.
Dans le Chapitre quatorziéme, qui trai
te de la Philosophie moderne , il est ob
*
servé
MAY. 1733 955
>
servé que les Sciences ons passé trois fois
de la Gréce dans l'Occident ; la premiere
, lorsque les Romains les puisérent en
Gréce ; la seconde , lorsque les François ,
après avoir pris Constantinople , rapportérent
du Levant les Ecrits d'Aristote , avec
les Commentaires des Arabes ; la troisiéme
, lorsqu'après la destruction de l'Empire
d'Orient par Turcs les , les Sçavans
e de la Grèce chercherent une retraite en
Italie.
>>>
Nous nous servirons ( ajoute le judi-
» cieux Auteur ) de cette Epoque du ré-
» tablissement des Lettres , après la prise
» de Constantinople par les Turcs , dans
» le milieu du quinziéme siécle , comme
» d'une Epoque fixe , propre à séparer les
e » Anciens des Modernes, donnant la qualité
d'Anciens à tous ceux qui ont précédé
ce terme , et celle de Modernes à
>> ceux qui ont paru depuis.
-
Pour donner une idée du style de l'Oui
vrage , insérons icy ce Passage , tiré du
seizième Chapitre qui contient l'Histoire
de la Médecine. » Dans le même temps
» florissoit Asclepiade , originaire de Bithynie.
Nous avons observé que les des-
» cendans d'Esculape s'appelloient Asclépiades.
Ils portoient ce nom , comme
» issus d'Asclepius , qui est le nom Grec
>>
F iij
d'Es956
MERCURE DE FRANCE
d'Esculape. Asclepiade , originaire de
" Bithynie , n'eut rien de commun avec
cette famille , que sa profession et son
nom. Il vint s'établir à Rome ; il pro-
» mettoit de guérir sûrement , prompte.
» ment et agréablement ; c'est ce qui se-
» roit à souhaiter , dit Celse ; mais il y
» a ordinairement du danger à vouloir
» guérir trop vite , et à ne se servir que
» de remédes agréables. Asclepiade rejet-
» toit toute la doctrine d'Hippocrate ,
» qu'il appelloit une Méditation de mort.
» Il se faisoit un principe d'accommoder
» ses ordonnances aux désirs de ses mala-
» des ; il profita de l'exemple d'Archagantus
, qui s'étoit rendu odieux , environ
cent ans auparavant , par une Méthode
rigoureuse. Il suivit une route entiere-
» ment opposée ; il n'ordonnoit que des
choses faciles et communes , comme la
» diéte, l'abstinence du vin, le frottement
» du corps , l'exercice ; il mit en usage la
boisson rafraîchie , et se faisoit honneur
d'un titre , qui signifie le Médecin de
»la fraîcheur. Il - inventa des lits suspen-
» dus , où il faisoit bercer les malades
›
pour les exciter au sommeil ; il faisoit
aussi suspendre les bains , pour les rendre
plus salutaires et plus agréables par
le mouvement.Il évitoit soigneusement
les
MAY. 1733. 957
» les remedes pour lesquels la nature à
quelque aversion ; et au lieu que le com
» mun des Médecins traitoit la nature ,
» avec la sévérité d'un Ecuyer qui châtie
>> un Cheval qui bronche , Asclepiade en
» la flattant continuellement , l'invitoit à
>> reprendre son cours , & c.
Le troisiéme Livre , qui roule sur la
Métaphysique , retrace à l'esprit sa propre
Histoire concernant les opinions sur
substances spirituelles . Ce Livre commence
par les opinions monstrueuses de
l'idolatrie. L'Auteur établit ensuite qu'il
ne peut y avoir d'Athée de conviction ,
Il réfute les objections opposées à la preu
ve de la Divinité qui résulte du consentement
general des hommes à la recon
noître. Il examine le raisonnement que
Descartes a donné pour une démonstration
de l'Existence de Dieu , et la pensée
de Pascal sur le danger de ne point croi
re. On trouve à la fin du Chapitre une
exposition sommaire des preuves inving
cibles de la Religion Chrétienne .
Dans le Chapitre des Démons le récit
des Prodiges débitez par le Paganisme
tend au but general de l'Auteur, de montrer
à quel point on s'est joué dans tous
les temps de la crédulité des hommes..
L'Auteur indique seulement les sources
F iiij gene958
MERCURE DE FRANCE
generales de ces opinions . » Dans le grand
» nombre de faits merveilleux , dit- il
» racontez par l'Histoire prophane, et qui
» y sont traitez de Miracles , il est aisé de
»connoître que le plus grand nombre
» doit son origine à la politique des hom-
» mes d'Etat , à la flatterie des Courtisans
, aux artifices des Prêtres des faux
»Dieux , à la crédulité des Historiens , à
» la superstition des Peuples ; mais il est
»aussi tres- vrai- semblable que les Esprits
» de tenebres , occupez sans cesse à trom
per les hommes et à leur tendre des
piéges , ont suscité de temps en temps
» quelques illusions . Tout ce que les an-
» ciens Auteurs ont débité en ce genre ,
» peut être rapporté à ces différentes cau-
» ses . Je me contenterai d'assembler icy
>> les plus celebres de ces faits , laissant au
» Lecteur le choix des conjectures.
Le troisiéme Chapitre considere le
monde par rapport à sa création , à sa durée
, à la Providence qui le gouverne , et
autres objets immatériels. La Doctrine
des idées de Platon y est expliquée , et on
y voit eh abrégé les Mondes imaginaires
des Philosophes. La question si le monde
a été créé pour l'homme , y est tresdiserrement
trai ée , et les objections contre
la Providence réfutées. Le quatrième
ChaMAY.
1733. 959
Chapitre contient les trois Hypothéses
des modernes sur la communication qui
est entre l'esprit et le corps , les différens
sistêmes sur les propriétez de l'ame , sur
le lieu de sa résidence , les preuves de son
immortalité , les sentimens des Philosophes
sur l'état des ames après leur séparation
de leurs corps . L'Auteur examine
l'opinion de La Chambre sur la maniere
dont les substances spirituelles occupent
l'espace . Il met icy la plus subtile
Métaphysique à portée de tous les Lecteurs.
Le cinquiéme Chapitre eft une exposition
des opinions Philosophiques sur les
Bêtes , et des exemples de leur fidélité ,
de leur industrie et de leurs autres bonnes
qualitez . L'Auteur passe ensuite aux
Sciences occultes
Métaphysiques , ou
fondées sur le commerce des Esprits. Il
traite de la Magie , de la Cabale et des
Nombres ; des Oracles et des Sibylles ,
des Augures , des Présages , des Songes.
Il dévoile tous ces ridicules Mysteres
dont il rapporte les Préceptes et les Exemples.
Voicy entr'autres quelques Réflé
xions qu'il fait sur la Cabale. » Les noms
» des soixante et douze Anges et les Prié
res mystérieuses de la Cabale, sont dans'
» le troisiéme Livre de l'Art Cabaliste de
Fv » Reuchlin
960 MERCURE DE FRANCE
2
» Reuchlin , dédié au Pape Leon X. et
» dans les neuf cens propositions de Jean
» Pic, Comte de la Mirandole, dont les 72
dernieres roulent sur la Cabale , et il
finit par celle-cy : Que comme la veri-
» table Astrologie est la science de lire
» dans le Livre du ciel ; la véritable ca-
» bale est la science de lire dans le livre
de la Loy. Quel sujet d'étonnement
» que les hommes les plus sçavans de
»leur siécle , le Comte de la Mirandole ,
» Agrippa , Reuchlin ayent employé les
plus laborieuses recherches à des chi-
» meres si peu dignes de leur attention ?
» Le premier a été l'admiration de l'Uni-
» vers , par la vaste étendue des connoissances
qu'il avoit acquises à un âge aussi
» peu
avancé
que le sien. C'étoit
un Prin-
» ce Souverain
d'Italie
, qui
ne peut
être
soupçonné
d'avoir
voulu
dupper
des
esprits
foibles
, curieux
et crédules
; au
>> contraire
, il défrayoit
magnifique-
» ment
les Sçavans
qui venoient
de toutes
les Parties
du monde
disputer
contre
» lui sur les neuf
cens
propositions
qu'il
»soûtenoit
à Rome
; et il a été un pro-
» dige
sans
deffaut
. On ne peut
pas ce
pendant
l'exempter
à cet égard
de la
» vanité
de l'esprit
humain
qui
s'attache
avolontiers
à tout
ce qu'il
y a de plus
fri-
» vole
MAY. 1733. 961
» vole , pourvû qu'il soit misterieux et
inconnu aux autres hommes. C'est lui
de le ga-
» rendre un grand service que
rentir de cet écueil ; et c'est en quoi
consiste l'utilité de mettre au jour des
» choses qui ne mériteroient pas par elles
» mêmes d'être publiées.
Le dernier Chapitre du troisiéme Livre
est une Dissertation très-curieuse
concernant la Fortune et le Destin . Deux
principales qualitez d'un Ouvrage sont
d'épuiser les matiéres du côté du sçavoir,
er de donner à penser encore plus qu'il
n'exprime. L'Auteur du Traité de l'O
pinion si dans Fun et dans l'autre
genre.
Cet Ouvrage se débite aujourd'hui chez
Briasson , rue S. Jacques , 6 vol. in 12.
1733.
La suite dans le Mercure prochain.
Fermer
Résumé : Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente un extrait du 'Mercure' de mai 1733, annonçant le 'Traité de l'opinion', un ouvrage déjà célèbre qui explore la domination de l'opinion dans les travaux de l'esprit humain. Ce traité inclut des mémoires sur l'histoire de l'esprit humain, des opinions remarquables sur chaque science, des réflexions discernantes et des découvertes nouvelles. Il aborde également les sciences occultes, les égarements de l'esprit et les curiosités illicites. Le traité est structuré en plusieurs chapitres. Le premier chapitre traite des opinions sur les sciences et des réflexions sur l'usage de la science. Le quatrième chapitre prouve que l'éloquence repose sur l'opinion, réfutant des sentiments de Longin et de Montaigne. Le cinquième chapitre discute des reproches faits à la poésie et de sa défense, en mettant en avant les jugements contraires des critiques. Le sixième chapitre présente des exemples de pyrrhonisme historique, et le dernier chapitre offre un précis des opinions chronologiques et de la supputation du temps chez différents peuples. Le second livre commence par l'histoire de la philosophie, remontant à ses origines avec les Patriarches, les Égyptiens, les Chaldéens et d'autres civilisations anciennes. Il décrit ensuite le début de la philosophie chez les Grecs, sa division en écoles, et l'histoire des principales sectes philosophiques, comme les Platoniciens, les Péripatéticiens, les Stoïciens et les Épicuriens. Le quatorzième chapitre observe que les sciences ont traversé trois périodes de transfert de la Grèce vers l'Occident. Le troisième livre traite de la métaphysique, des opinions sur les substances spirituelles et des preuves de la religion chrétienne. Il aborde également les démons, les prodiges du paganisme et les opinions philosophiques sur les animaux et les sciences occultes. Le dernier chapitre de ce livre traite de la fortune et du destin. L'auteur se distingue par deux principales qualités : épuiser les matières du côté du savoir et inciter à la réflexion au-delà de ce qui est exprimé. Le livre est disponible en six volumes in-12 chez Briasson, rue Saint-Jacques, et a été publié en 1733. Certaines parties du texte sont jugées peu dignes d'être publiées. La suite de l'information sera publiée dans le prochain numéro du Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
154
p. 1079-1089
REFLEXIONS.
Début :
Les Grands ne réfléchiront-ils jamais sérieusement sur eux-mêmes ? Ils ont [...]
Mots clefs :
Conversation, Esprit, Hommes, Faute, Monde, Valet, Homme du monde, Punir, Crainte, Grands
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS.
L'érieusement sur eux - mêmes ? Ils ont
beau s'étourdir par la
sensualité et par
la délicatesse poussée à l'excès , courir de
plaisirs en plaisirs , donner tout ce qu'ils
ont
d'attention aux voluptez des sens ,
s'ébloüir à la vûë de la pompe qui les
environne et de l'éclat de leur fortune ,
ne faire aucun compte ni des fatigues
ni du sang des autres hommes , n'être
point compatissans
à leurs souffrances ,
les faire servir à leurs fins et les sacri
fier à leurs interêts , comme s'ils étoient
des Etres d'une espece differente et toute
inferieure et nez pour s'user à leur service
; les laisser accablez de besoins , pendant
qu'ils s'accablent eux - mêmes de suerflus
; une voix secrette se fait entenre
chez eux et malgré eux , et les avertit
sans cesse qu'ils sont fort éloignez de
l'état où ils devroient être.
Es Grands ne réfléchiront -ils jamais
Le
mauvais.exemple enseigne le mal
à ceux qui l'ignorent , et le persuade à
ceux qui en ont naturellement horreur ;
I. Vol.
ensorte
1080 MERCURE DE FRANCE
ensorte qu'on a souvent honte d'être in
nocent parmi les coupables .
Les exemples des Princes sont comme
des Edits qui se publient sans Hérauts ,
et ausquels on obéït sans attendre des
Commissaires , ni des Lettres Patentes.
L'inclination a souvent peu de
·
part aux
choses
qu'on fait par crainte
, par res- pect humain
, ou seulement
parce qu'on les voit faire.
Les mesures que prennent les usurpa
teurs , pour assurer leurs possessions à.
leurs descendans , ne prévalent pas d'ordinaire
à l'exemple qu'ils ont donné.
Le mauvais exemple excite plus à faire
le mal , que le bon à faire le bien , parce
qu'il a notre inclination naturelle de son
côté.
Il faut tout voir , car plus les yeux ont
vu , plus la raison est en état de voir
elle- même.
Les exemples du temps passé nous
touchent
incomparablement plus que
ceux de notre siecle. On s'accoûtume
1. Vol. insenJUIN.
1733. 1033
insensiblement à tout ce qu'on voit , et
selon le Cardinal de Retz , on peut raisonnablement
douter que le Consulat du
Cheval de Caligula , nous eût si extraordinairement
surpris , si cet évenement
s'étoit passé de nos jours.
L'experience , mais l'experience exacte
et bien faite , est toujours l'écueil des
vieux préjugez.
Bien que la punition ne semble marcher
qu'à pas lents , on voit rarement
qu'elle manque de tomber sur les coupables
, quoiqu'ils paroissent aller plus .
vîte qu'elle.
Rarò antecedentem scele stum
Deseruit pede poena claudo .
Il faut punir le méchant , de crainte
d'en être puni.
Il est dangereux de pardonner certains
crimes ; la justice est interessée à ce qu'on
punisse exemplairement , pour faire respecter
le Souverain dans ceux dont il se
sert pour gouverner ses Peuples.
C'est nuire aux bons , que de pardonner
aux méchans. Bonis nocet quisquis
pepercerit malis.
I. Vol. Dans
1082 MERCURE DE FRANCE
Dans les châtimens dont on punit les
méchants , on a moins dessein de les faire
périr et d'augmenter leurs souffrances ,
que de retenir les esprits pervers par
la
crainte du supplice. Supplicium de iis sumendum
non tam ut ipsi pereant , quàm
ut alios pereundo deterreant. Seneque .
Pour punir les hommes , Dieu n'a souvent
besoin que de leurs propres passions.
On doit presque également punir un
General victorieux , qui ne profite pas
de sa victoire , et un General négligent
qui se laisse surprendre.
On ne devient pas tout d'un coup très
criminel , mais défiez- vous de la plus
petite faute , car elle peut être le premier
degré pour vous conduire aux plus
grands desordres . Nemo repente fuit turpissimus.
Une faute en attire souvent plusieurs ,
et la distance qui est entre la vertu et
le vice , n'est quelquefois que le chemin
peu de jours . de
Q
On doit plaindre par pitié et blâmer
par raison , ceux qui sont malheureux
1
par leur faute.
JUIN. 1733. 1083
On n'est pas sot pour faire une sottise,
puisque le sage même est sujet à faire des
fautes ; mais c'est être sot que de ne pas
sçavoir cacher ses sottises et de vouloir
les excuser.
Il est d'un plus grand homme de sçavoir
avoüer sa faute , que de sçavoir ne
la pas faire.
Il n'y a rien qui fasse agir plus efficacement
les honnêtes gens qui ont fait
quelques fautes, que le desir ardent qu'ils
ont de les réparer et de les faire oublier
par de bons procedez.
La source la plus ordinaire du manquement
des hommes , est qu'ils s'effrayent
trop du présent et qu'ils ne s'effrayent
pas assez de l'avenir.
C'est un rare talent que celui d'éviter
jusqu'aux plus petites fautes . Je ne sçai
si celui d'avouer ingénument celles que
l'on fait , est en certain cas de beaucoup
inferieur.
Le colpé presenti invalidano le scuse
passate. Per una volta si puo esser
cativo e mantenersi l'opinione di buono :
1, Vol.
la
1084 MERCURE DE FRANCE
la replicatione deglatti vitiosi facredere
che nascono dalla mala natura degli ho...
mini , è non dalle necessita delle occa
sione.
Il divider da un huomo la dominatione
, è cosa molto più spaventevole , che
la separatione dell'anima dal corpo.
Levare il Regno , è lasciar vivo il Re
è una crudela pieta.
Un Pirate disoit à Alexandre , parce
que je ravage la Mer avec une Barque on
m'appelle voleur ; et parce que vous le
faites avec une grandé Flotte on vous
appelle Roy.
:
Les hommes veulent être esclaves quelque
part , et puiser là de quoi dominer
ailleurs en effet , ils rampent et sentent
durement le poids de ceux qui peuvent
servir à leur élévation , mais ils le rendent
bien à leurs inférieurs. On se forme
ainsi à l'hypocrisie et à l'inhumanité , et
on passe sa vie à souffrir et à faire souffrir.
Il mestiere di comandare è cosi piace
vole , è gustoso , che non mi stanche-
I.Vol. rei
JUIN. 1733. 1085
rei mai di farmi obedire , disoit un Italien.
Il est très-naturel à ceux qui ont dans
l'esprit quelque impression dominante ,
d'y faire venir toutes leurs autres pen
sées.
Ce qui plaît au Prince tient lieu de
loy, parce que par la Loy Royale qui
l'a établi , le peuple a transferé et mis en
sa personne toute l'autorité , la volonté
et le pouvoir qu'il avoit.
On n'est pas digne de commander , si
on n'est meilleur que ceux à qui on commande.
Il arrive rarement de conserver son au
torité et son crédit autant que sa vie.
Le valet scelerat est quelquefois un
mauvais indice contre le Maître .
Aucune servitude n'est plus honteuse
que d'être valet d'un valet ; c'est cependant
le sort de la plupart des Grands , રે
qui il arrive de se laisser gouverner par
quelques Domestiques.
1. Vol. Le
1086 MERCURE DE FRANCE
Le changement de nos affections vient
souvent de celui de notre tempéramment
, dont il entre toujours quelque
chose dans les desseins les plus concertez.
,
On ne doit pas croire qu'une chose
est à soi , quand elle peut changer de
maître , dit Publius Syrus , Nil proprium
cas quod mutarier potest.
C'est particulierement l'instabilité qui
produit l'ingratitude , parce que l'avidité
qu'on a pour les biens qu'on ne possede
pas , fait compter pour rien ceux qu'on
possede.
Parmi la plûpart des hommes , le goût
'des meilleures choses change ayant qu'el
les ayent changé.
Il est aussi ordinaire à l'homme de
s'affliger du mal , que de se lasser du
bien .
La Coûtume est la maîtresse des Usages
, c'est elle qui fait qu'ils choquent ,
ou qu'ils ne choquent point.
Toutes les choses du monde , sans en
I. Vol. exJUI
N.
1087 •
1733 .
excepter aucunes , sont sujettes à diverses
révolutions qui les rendent fort estimées
en un tems , puis méprisées et ridicules
en l'autre , font monter aujourd'hui
ce qui doit tomber demain , et tourner
ainsi perpétuellement cette grande rouë
des siècles , qui fait paroître , mourir et
renaître chacun à son tour sur le Théatre
du monde. Les Sciences , les Empires
les Opinions , le Monde même n'est pas.
exempt de cette vicissitude.
Usque adeò in rebus solidi nihil esse videtur
!
Ordinairement la confiance fournit
plus à la conversation que l'esprit.
L'entretien sert de nourriture à l'ame,
rend le coeur content , réveille les esprits
, endort les peines , applanit les
chemins et les accourcit , et par une excellence
encore plus particuliere , met
poz ainsi dire , à cheval ceux qui sont à
pied.
Dans la conversation on ne doit point
tant affecter de bien dire et de bien pencomme
de faire bien dire , et bien
ser ,
penser
aux
autres
; car
nous
sommes
tou-
I. Vol, jours
1088 MERCURE DE FRANCE
jours très- agréables à ceux à qui nous
donnons occasion de l'être.
Un esprit médiocre qui parle juste et à
propos , plait davantage dans la conversation,
qu'un esprit sublime qui ne cherche
qu'à briller , et qui dit des choses.
extraordinaires , et seulement propres à
te faire admirer.
Il est bien difficile d'être toujours
agréable dans l'entretien sans être un
peu bouffon : et il est encore plus difficile
de soutenir ce dernier caractere sans
être souvent plat. C'est l'Etude qui augmente
les talens de la nature , mais c'est
la conversation qui les met en oeuvre.
La conversation est le grand Livre du
Monde , qui apprend l'usage des autres
Livres sans elle la Science est sauvage
et sans agrément.
L'usage de l'esprit de l'homme se fait
particulierement sentir dans la conversation
, parce qu'il s'y trouve obligé de
répondre juste et de parler juste. Dans le
Cabinet , l'esprit raisonne sans contrainte
, comme il veut , et sur ce qu'il veut ;
il ne trouve personne qui lui contredise :
I. Vol.
dans
JUIN. 1733. 1089:
dans la conversation , il doit être prêt à
raisonner sur tout , et à soutenir ses rai
sonnemens contre tous .
Ordinairement dans la conversation
les uns sont fort di straits , et les autres
ont une attention si importune , qu'au
moindre mot qui échappe , ils le releyent
, badinant autour , y trouvent un
mistere que les autres n'y voyent pas , et
y cherchent de la finesse et de la subti
lité , seulement pour avoir occasion de
placer la leur.
L'érieusement sur eux - mêmes ? Ils ont
beau s'étourdir par la
sensualité et par
la délicatesse poussée à l'excès , courir de
plaisirs en plaisirs , donner tout ce qu'ils
ont
d'attention aux voluptez des sens ,
s'ébloüir à la vûë de la pompe qui les
environne et de l'éclat de leur fortune ,
ne faire aucun compte ni des fatigues
ni du sang des autres hommes , n'être
point compatissans
à leurs souffrances ,
les faire servir à leurs fins et les sacri
fier à leurs interêts , comme s'ils étoient
des Etres d'une espece differente et toute
inferieure et nez pour s'user à leur service
; les laisser accablez de besoins , pendant
qu'ils s'accablent eux - mêmes de suerflus
; une voix secrette se fait entenre
chez eux et malgré eux , et les avertit
sans cesse qu'ils sont fort éloignez de
l'état où ils devroient être.
Es Grands ne réfléchiront -ils jamais
Le
mauvais.exemple enseigne le mal
à ceux qui l'ignorent , et le persuade à
ceux qui en ont naturellement horreur ;
I. Vol.
ensorte
1080 MERCURE DE FRANCE
ensorte qu'on a souvent honte d'être in
nocent parmi les coupables .
Les exemples des Princes sont comme
des Edits qui se publient sans Hérauts ,
et ausquels on obéït sans attendre des
Commissaires , ni des Lettres Patentes.
L'inclination a souvent peu de
·
part aux
choses
qu'on fait par crainte
, par res- pect humain
, ou seulement
parce qu'on les voit faire.
Les mesures que prennent les usurpa
teurs , pour assurer leurs possessions à.
leurs descendans , ne prévalent pas d'ordinaire
à l'exemple qu'ils ont donné.
Le mauvais exemple excite plus à faire
le mal , que le bon à faire le bien , parce
qu'il a notre inclination naturelle de son
côté.
Il faut tout voir , car plus les yeux ont
vu , plus la raison est en état de voir
elle- même.
Les exemples du temps passé nous
touchent
incomparablement plus que
ceux de notre siecle. On s'accoûtume
1. Vol. insenJUIN.
1733. 1033
insensiblement à tout ce qu'on voit , et
selon le Cardinal de Retz , on peut raisonnablement
douter que le Consulat du
Cheval de Caligula , nous eût si extraordinairement
surpris , si cet évenement
s'étoit passé de nos jours.
L'experience , mais l'experience exacte
et bien faite , est toujours l'écueil des
vieux préjugez.
Bien que la punition ne semble marcher
qu'à pas lents , on voit rarement
qu'elle manque de tomber sur les coupables
, quoiqu'ils paroissent aller plus .
vîte qu'elle.
Rarò antecedentem scele stum
Deseruit pede poena claudo .
Il faut punir le méchant , de crainte
d'en être puni.
Il est dangereux de pardonner certains
crimes ; la justice est interessée à ce qu'on
punisse exemplairement , pour faire respecter
le Souverain dans ceux dont il se
sert pour gouverner ses Peuples.
C'est nuire aux bons , que de pardonner
aux méchans. Bonis nocet quisquis
pepercerit malis.
I. Vol. Dans
1082 MERCURE DE FRANCE
Dans les châtimens dont on punit les
méchants , on a moins dessein de les faire
périr et d'augmenter leurs souffrances ,
que de retenir les esprits pervers par
la
crainte du supplice. Supplicium de iis sumendum
non tam ut ipsi pereant , quàm
ut alios pereundo deterreant. Seneque .
Pour punir les hommes , Dieu n'a souvent
besoin que de leurs propres passions.
On doit presque également punir un
General victorieux , qui ne profite pas
de sa victoire , et un General négligent
qui se laisse surprendre.
On ne devient pas tout d'un coup très
criminel , mais défiez- vous de la plus
petite faute , car elle peut être le premier
degré pour vous conduire aux plus
grands desordres . Nemo repente fuit turpissimus.
Une faute en attire souvent plusieurs ,
et la distance qui est entre la vertu et
le vice , n'est quelquefois que le chemin
peu de jours . de
Q
On doit plaindre par pitié et blâmer
par raison , ceux qui sont malheureux
1
par leur faute.
JUIN. 1733. 1083
On n'est pas sot pour faire une sottise,
puisque le sage même est sujet à faire des
fautes ; mais c'est être sot que de ne pas
sçavoir cacher ses sottises et de vouloir
les excuser.
Il est d'un plus grand homme de sçavoir
avoüer sa faute , que de sçavoir ne
la pas faire.
Il n'y a rien qui fasse agir plus efficacement
les honnêtes gens qui ont fait
quelques fautes, que le desir ardent qu'ils
ont de les réparer et de les faire oublier
par de bons procedez.
La source la plus ordinaire du manquement
des hommes , est qu'ils s'effrayent
trop du présent et qu'ils ne s'effrayent
pas assez de l'avenir.
C'est un rare talent que celui d'éviter
jusqu'aux plus petites fautes . Je ne sçai
si celui d'avouer ingénument celles que
l'on fait , est en certain cas de beaucoup
inferieur.
Le colpé presenti invalidano le scuse
passate. Per una volta si puo esser
cativo e mantenersi l'opinione di buono :
1, Vol.
la
1084 MERCURE DE FRANCE
la replicatione deglatti vitiosi facredere
che nascono dalla mala natura degli ho...
mini , è non dalle necessita delle occa
sione.
Il divider da un huomo la dominatione
, è cosa molto più spaventevole , che
la separatione dell'anima dal corpo.
Levare il Regno , è lasciar vivo il Re
è una crudela pieta.
Un Pirate disoit à Alexandre , parce
que je ravage la Mer avec une Barque on
m'appelle voleur ; et parce que vous le
faites avec une grandé Flotte on vous
appelle Roy.
:
Les hommes veulent être esclaves quelque
part , et puiser là de quoi dominer
ailleurs en effet , ils rampent et sentent
durement le poids de ceux qui peuvent
servir à leur élévation , mais ils le rendent
bien à leurs inférieurs. On se forme
ainsi à l'hypocrisie et à l'inhumanité , et
on passe sa vie à souffrir et à faire souffrir.
Il mestiere di comandare è cosi piace
vole , è gustoso , che non mi stanche-
I.Vol. rei
JUIN. 1733. 1085
rei mai di farmi obedire , disoit un Italien.
Il est très-naturel à ceux qui ont dans
l'esprit quelque impression dominante ,
d'y faire venir toutes leurs autres pen
sées.
Ce qui plaît au Prince tient lieu de
loy, parce que par la Loy Royale qui
l'a établi , le peuple a transferé et mis en
sa personne toute l'autorité , la volonté
et le pouvoir qu'il avoit.
On n'est pas digne de commander , si
on n'est meilleur que ceux à qui on commande.
Il arrive rarement de conserver son au
torité et son crédit autant que sa vie.
Le valet scelerat est quelquefois un
mauvais indice contre le Maître .
Aucune servitude n'est plus honteuse
que d'être valet d'un valet ; c'est cependant
le sort de la plupart des Grands , રે
qui il arrive de se laisser gouverner par
quelques Domestiques.
1. Vol. Le
1086 MERCURE DE FRANCE
Le changement de nos affections vient
souvent de celui de notre tempéramment
, dont il entre toujours quelque
chose dans les desseins les plus concertez.
,
On ne doit pas croire qu'une chose
est à soi , quand elle peut changer de
maître , dit Publius Syrus , Nil proprium
cas quod mutarier potest.
C'est particulierement l'instabilité qui
produit l'ingratitude , parce que l'avidité
qu'on a pour les biens qu'on ne possede
pas , fait compter pour rien ceux qu'on
possede.
Parmi la plûpart des hommes , le goût
'des meilleures choses change ayant qu'el
les ayent changé.
Il est aussi ordinaire à l'homme de
s'affliger du mal , que de se lasser du
bien .
La Coûtume est la maîtresse des Usages
, c'est elle qui fait qu'ils choquent ,
ou qu'ils ne choquent point.
Toutes les choses du monde , sans en
I. Vol. exJUI
N.
1087 •
1733 .
excepter aucunes , sont sujettes à diverses
révolutions qui les rendent fort estimées
en un tems , puis méprisées et ridicules
en l'autre , font monter aujourd'hui
ce qui doit tomber demain , et tourner
ainsi perpétuellement cette grande rouë
des siècles , qui fait paroître , mourir et
renaître chacun à son tour sur le Théatre
du monde. Les Sciences , les Empires
les Opinions , le Monde même n'est pas.
exempt de cette vicissitude.
Usque adeò in rebus solidi nihil esse videtur
!
Ordinairement la confiance fournit
plus à la conversation que l'esprit.
L'entretien sert de nourriture à l'ame,
rend le coeur content , réveille les esprits
, endort les peines , applanit les
chemins et les accourcit , et par une excellence
encore plus particuliere , met
poz ainsi dire , à cheval ceux qui sont à
pied.
Dans la conversation on ne doit point
tant affecter de bien dire et de bien pencomme
de faire bien dire , et bien
ser ,
penser
aux
autres
; car
nous
sommes
tou-
I. Vol, jours
1088 MERCURE DE FRANCE
jours très- agréables à ceux à qui nous
donnons occasion de l'être.
Un esprit médiocre qui parle juste et à
propos , plait davantage dans la conversation,
qu'un esprit sublime qui ne cherche
qu'à briller , et qui dit des choses.
extraordinaires , et seulement propres à
te faire admirer.
Il est bien difficile d'être toujours
agréable dans l'entretien sans être un
peu bouffon : et il est encore plus difficile
de soutenir ce dernier caractere sans
être souvent plat. C'est l'Etude qui augmente
les talens de la nature , mais c'est
la conversation qui les met en oeuvre.
La conversation est le grand Livre du
Monde , qui apprend l'usage des autres
Livres sans elle la Science est sauvage
et sans agrément.
L'usage de l'esprit de l'homme se fait
particulierement sentir dans la conversation
, parce qu'il s'y trouve obligé de
répondre juste et de parler juste. Dans le
Cabinet , l'esprit raisonne sans contrainte
, comme il veut , et sur ce qu'il veut ;
il ne trouve personne qui lui contredise :
I. Vol.
dans
JUIN. 1733. 1089:
dans la conversation , il doit être prêt à
raisonner sur tout , et à soutenir ses rai
sonnemens contre tous .
Ordinairement dans la conversation
les uns sont fort di straits , et les autres
ont une attention si importune , qu'au
moindre mot qui échappe , ils le releyent
, badinant autour , y trouvent un
mistere que les autres n'y voyent pas , et
y cherchent de la finesse et de la subti
lité , seulement pour avoir occasion de
placer la leur.
Fermer
Résumé : REFLEXIONS.
Le texte examine la moralité et les comportements humains, particulièrement chez les personnes de pouvoir. Il note que les individus, même distraits, ressentent un malaise face à leur écart par rapport à l'idéal moral. Les dirigeants influencent souvent par la peur et le respect plutôt que par une inclination naturelle. Le mauvais exemple a plus d'impact négatif que le bon exemple positif, et les expériences passées influencent davantage que les contemporaines. La punition des méchants est nécessaire pour dissuader les autres et protéger les bons. Le texte met en garde contre les petites fautes, qui peuvent mener à des désordres plus graves, et insiste sur l'importance de reconnaître et réparer ses erreurs. Il critique également l'hypocrisie et l'inhumanité des hommes, qui cherchent à dominer et à exploiter les autres. Le pouvoir du prince est légitimé par la loi royale, et sa capacité à commander repose sur sa supériorité morale. La stabilité du pouvoir est rare, et les serviteurs peuvent influencer négativement leurs maîtres. Les affections humaines changent avec le tempérament, menant souvent à l'ingratitude. Les goûts des hommes évoluent rapidement, et ils se lassent facilement des biens qu'ils possèdent. La coutume régit les usages et les perceptions sociales. Toutes les choses, y compris les sciences, les empires et les opinions, sont soumises à des révolutions et des changements cycliques. La conversation est essentielle pour nourrir l'âme, apaiser les peines et rendre les chemins plus faciles. Elle permet de mettre en pratique les talents naturels et acquis. Un esprit médiocre mais pertinent est souvent plus apprécié qu'un esprit brillant mais égocentrique. La conversation exige de répondre et de penser juste, contrairement à la réflexion solitaire. Elle oblige l'esprit à être prêt à raisonner sur divers sujets et à soutenir ses arguments. Certains interlocuteurs peuvent être trop critiques ou attentifs, cherchant des significations cachées dans chaque mot.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
155
p. 1101-1125
TROISIÈME LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. A. C. D. S. T. au sujet du Marquis de Rosny, depuis Duc de Sully, &c. contenant quelques Remarques Historiques.
Début :
Vous me marquez, Monsieur, quelque satisfaction des Eclaircissemens contenus dans [...]
Mots clefs :
Marquis de Rosny, Prince, Artillerie, Religion, Duc de Sully, Duc de Savoie, Médaille, Mémoires, Seigneur, Dieu, Corps, Esprit, Enfants, Béthune, Melun
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TROISIÈME LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. A. C. D. S. T. au sujet du Marquis de Rosny, depuis Duc de Sully, &c. contenant quelques Remarques Historiques.
TROISIEME LETTRE de M. D. L.
R. écrite à M. A. C. D. S.T.au sujet du
Marquis de Rosny , depuis Duc de Sully
, &c. contenant quelques Remarques
Historiques.
Ous me Monsieur
quelque satisfaction des Eclaircissemens
contenus dans mes deux Lettres
précédentes , sur la premiere Question
que vous m'avez faite , au sujet du
Marquis de Rosny , premier Ministre
du Roi Henri Le Grand. Cela m'engage
de redoubler mes soins pour répondre
avec la même éxactitude et le même succès
aux autres demandes que vous me
faites sur ce sujet.
و
Instruit par P'Histoire de l'ancienneté
et de la Catholicité de la Maison de Bethune
dont le Marquis de Rosny se
trouvoit le Chef , vous êtes surpris que
ce Seigneur n'ait pas persevere dans la
Religion de ses Ancêtres vous me demandez
la cause de ce changement , à
quoi vous ajoutez deux ou trois autres
Questions , dont la Réponse fera tout le
sujet de cette Lettre.:
1. Fol. Cvi Da1102
MERCURE DE FRANCE
D'abord il est bon de vous dire , Monsieur
, que ce n'est pas le Marquis de
Rosny qui fait la premiere cause de cette
variation . Pour en être bien instruit , il
faut remonter jusqu'à Jean de Bethune
IV. du nom son Ayeul , lequel étant
encore assez jeune épousa Anne de Melun
, qui lui apporta en dot la Baronie
de Rosny , &c. Il en eut plusieurs Enfans
, lesquels eurent un double malheur
; le premier de perdre leur Mere
dans leur bas âge , et le second de voir
remarier leur Pere avec une simple Demoiselle
sans biens. Un troisiéme malheur
, suite des premiers , voulut que
Jean de Bethune n'eut ni ordre , ni oeconomie
dans ses affaires , qu'il s'endetta -
beaucoup , et qu'en mourant enfin retiré
au Château de Coucy , après avoir
aliené ses plus beaux Domaines
il ne
laissa presque rien à ses Enfans : de sorte
que François de Bethune son fils aîné ,
dépouillé de tous les grands biens de ses
Ancêtres , et ne jouissant que de ceux
d'Anne de Melun sa Mere , est comparé
par un Historien au Prince * Jean , surnommé
sans Terre , qui étant fils de Roi ,
se trouva presque sans aucune possession
, & c.
D
* Jean , fils de Henri II . Roi d'Angleterre .
1. Vol.
Ce
JUIN. 1733- 1103
Ce fils aîné épousa en 1557. Charlotte
Dauvet , qui lui donna sept Enfans. Il
s'attacha de bonne heure à Louis de Bourbon
, Prince de Condé , qui étoit alors
le Chef des Huguenots , et fit Profession
de la nouvelle Religion , à l'imitation de
plusieurs Grands Seigneurs , séduits par
les opinions des Novateurs , ou par des
motifs humains. En courant toutes les
fortunes du Prince il se trouva à la Bataille
de Jarnac , où il fut fait Prisonnier ;
j'omets le reste de son histoire pour marquer
seulement qu'en mourant en l'année
1577. il laissa pour Chef de sa Maison
Maximilien de Bethune, son Fils puisné ,
dont il s'agit particulierement ici .
Ce Seigneur suivit les traces de Fran
çois de Bethune son Pere , tant pour la
Religion dans laquelle il étoit né , que
du côté de la Fortune; il pourroit fournir
seul la matière d'une longue Histoire ,
que j'avois eu autrefois dessein d'entreprendre
ce Pere homme vertueux
de bon esprit , et brûlant du
loüable désir de relever sa Maison , avoit
jetté les yeux sur notre Maximilien , le
second des quatre fils qu'il eut de Charlotte
Dauvet.
,
د
Il avoit remarqué en lui non - seulement
une grande vigueur de corps et
I. Vol. d'es
1104 MERCURE DE FRANCE
d'esprit , mais encore une grande inclination
à la vertu , et une forte aversion
pour le vice , ce qui lui ayant fait concevoir
une grande espérance , il le fit appeller
un jour , disent les Mémoires qui
portent son nom , dans sa Chambre de
la Haute Tour , et en la seule présence
de la Durandiere , son Précepteur, il lui
tint un discours que sa briéveté et l'importance
du sujet m'engagent de rappor
ter ici.
» Maximilian , puisque la Coûtume
ne me permet pas de vous faire le prin-
» cipal Héritier de mes biens , je veux en
» récompense essayer de vous enrichir
» de vertus , et par le moyen d'icelles
» comme on me l'a prédit , j'espere que
» vous serez un jour quelque chose . Pré-
» parez- vous donc à supporter avec cou-
» rage , toutes les traverses et difficultez
» que vous rencontrerez dans le monde ,
» ct en les surmontant genereusement ,
acquerez- vous l'estime des gens d'hon-
» neur , et particulierement celle du
» Maître à qui je veux vous donner ; au
Service duquel je vous commande de
» vivre et mourir. Et quand je serai sur
mon partement pour aller à Vendôme
>> trouver la Reine de Navarre , et Mon-
» sieur le Prince son fils , auquel je veux
»
1. Vol. » Yous
JUIN. 1733- 1109
» vous donner , disposez-vous à venir
» avec moi , et vous préparer par une
Harangue à lui offrir votre service
» lors que je lui présenterai votre -Per-
» sonne .
la
Ce Discours pathétique et sensé , écou
té avec attention par un fils né pour
vertu , eut dans les suites tout le succès
que l'affection et la prévoyance d'un sage
Pere pouvoient esperer. Le Pere et le
Fils se rendirent bien-tôt auprès de la
Reine de Navarre , et le jeune Rosny
fut présenté au Prince son Fils , qui étoit
aussi fort jeune.
»
*
» Cela se fit , disent les Auteurs des
» Mémoires , en présence de la Reine sa
mere , avec des protestations que
» vous lui seriez à jamais très - fidele er
n très- obéïssant serviteur : ee que vous.
» lui jurâtes aussi , en si beaux termes
» avec tant de grace et d'assûrance
>> et un ton de voix si agréable , qu'il
conçût dès lors de bonnes espérances de
» vous. Et vous ayant relevé ( car vous
>> étiez à genoux , ) il vous embrassa deux
» fois , et vous dit : qu'il admiroit votre
gentillesse , vû votre âge , qui n'étoit
"
ת
La parole est ici adressée au Marquis de
Rosny , comme dans tout le corps de l'Ouvrage.
I. Vol.
» que
1106 MERCURE DE FRANCE
>>
que de onze années , et que lui aviés
» présenté votre service avec une si gran-
» de facilité , et étiés de si bonne race
» qu'il ne doutoit point qu'un jour vous
» n'en fissiés paroître les effets en vrai
» Gentilhomme . Et aussi vous promit il
» en foi de Prince , qu'en vous recevant
» de fort bon coeur , il vous aimeroit tou-
» jours , et qu'il ne se présenteroit jamais
» occasion de vous faire acquerir du bien
>> et de l'honneur , qu'il ne s'y employât
» de tout son coeur. Tous lesquels dis-
» cours , qui n'étoient lors que par com-
» plimens , ont eu depuis des Evénemens.
» plus avantageux que vous n'aviez ´es-
» péré.
Ces Evénemens que les mêmes Auteurs
ont rapporté fort au long , furent précédez
et mêlez de bien des traversés. La
Religion surtout , dont ce jeune Seigneur
faisoit profession , et qui fait le
principal article de vos demandes , pensa
lui coûter cher , dans la fatale journée
qui vit couler tant de sang François , au
milieu d'une profonde paix. Sa conservation
a quelque chose de singulier et de
merveilleux : elle merite bien que j'en
place ici le petit détail , tiré des mêmes
Mémoires .
» Voici ce que nous vous en avons
1. Vol. » oui
JUIN. 1733. 1107
noui conter : à sçavoir que vous ayant
» fait dessein d'aller faire votre Cour ce
» jour là , vous vous étiés couché la veille
de bonne heure , et que sur les trois
>> heures du matin , vous vous réveillâ-
» tes au bruit de plusieurs cris de peu-
» ples , et des allarmes que l'on sonnoit
» dans tous les Clochers. Le sieur de
» S. Julien , votre Gouverneur , et votre
» Valet de Chambre , ( qui s'étoient aussi
» éveillés au bruit , ) étant sortis de vo-
» tre logis , pour apprendre ce que c'é-
» toit , n'y rentrerent point ; et n'avez-
» vous jamais sçû ce qu'ils étoient deve-
» nus. De sorte qu'étant réduit vous
>> seul dans votre chambre et votre
» Hôte qui étoit de la Religion , vous
» pressant d'aller avec lui à la Messe , afin
» de garantir sa vie et sa maison de sac-
» cagement , vous vous résolûtes d'es-
» sayer à vous sauver dans le College de
Bourgogne.
"3
,
>> Pour ce faire,yous prîtes votre Robbe
>> d'Ecolier , un Livre sous votre bras , et
» vous vous mîtes en chemin . Par les
» ruës vous rencontrâtes trois Corps de
» Garde , l'un à celle de S. Jacques , un
>> autre à celle de la Harpe , et l'autre à
» l'issue du Cloître de S. Benoît. Au pre
» mier ayant été arrêté et rudoyé par
1. Vol. >> ceux
108 MERCURE DE FRANCE
» ceux de la Garde , un d'entr'eux pre
> nant votre Livre , et voyant que , de
» bonheur pour vous , c'étoit de grosses'
» Heures , vous fit passer , ce qui vous
» servit de passeport aux autres. En al-
>> lant vous vîtes enfoncer et piller des
» maisons , massacrer hommes , femmes .
» et enfans , avec les cris de tuë , tuë , ô
»Huguenot , ô Huguenot , ce qui vous
» faisoit souhaiter avec impatience d'être
» arrivé à la porte du College , où enfin
>> Dieu vous accompagna , sans qu'il vous
>> fût arrivé autre mal que la peur.
»
» A l'abord , le Portier vous refusa deux
» fois l'entrée de la porte mais enfin
» moyennant quatre Testons que vous
» lui donnâtes , il alla dire au Principal ,
» nommé la Faye , que vous étiés à la
» porte , et ce que vous demandiez , lequel
aussi- tôt meu de compassion
» étant votre particulier ami , vous vint
» faire entrer , empêché toutefois de ce
» qu'il feroit de vous , à cause de deux
» Ecclésiastiques qui étoient dans sa
» chambre , et qui disoient y avoir des-
» sein formé de tuer tous les Huguenots ,
» jusqu'aux enfans à la mammelle , et ce
à l'exemple des Vêpres Siciliennes .
» Néanmoins , par pitié , ce bon Personnage
vous mit dans une chambre fort
"
I. Vol. ≫ seJUIN.
1733.
1109
» secrette , dans laquelle personne n'en-
» trât que son Valet , qui vous y por-
» toit des vivres , et vous y servît trois
» jours durant , au bout desquels il se
» fit une publication de par le Roi , por-
" tant deffenses de plus tuer ni saccager
>> personne.
» Alors deux Archers de la Garde, Vas-
» saux de M. votre Pere , l'un nommé
» Ferrieres , et l'autre la Vieville , vin-
» rent avec leurs Hocquetons , et Halle-
» bardes à ce College , pour s'enquerir de
» vos nouvelles , et les mander à M. vo-
» tre Pere , qui étoit fort en peine de
» vous , duquel vous reçûtes une Lettre
» trois jours après , par laquelle il vous
mandoit de demeurer à Paris , et d'y
» continuer vos Etudes comme auparavant.
Et pour ce faire il jugeoit bien
qu'il vous faudroit aller à la Messe , à
» quoi il vous falloit résoudre , aussi-
» bien avoit fait votre Maître et beau-
>> coup d'autres : et que sur tout il vou-
» loit que vous courussiez toutes les for-
» tunes de ce Prince jusqu'à la mort
» afin que l'on ne vous pût reprocher de
l'avoir quitté en son adversité : à quoi
» vous vous rendîtes si soigneux , que
» vous en acquires l'estime d'un chacun .
Tout le monde sçait avec quelle exac-
I. Vol. titude
1110 MERCURE DE FRANCE
titude et quelle constante fidelité ce dernier
commandement de courir toutes les
fortunes de ce grand Prince fut éxécuté.
On en peut voir la preuve dans l'Histoire
, et sur tout dans les Mémoires des
Ecrivains que nous avons citez , lesquels
remarquent particulierement qu'au milieu
de toutes ses assiduitez auprès du
Prince , dans ces premiers tems de trouble
et de confusion , le jeune Rosny s'appliquoit
toujours à cultiver son esprit
par des connoissances solides. Ils parlent
en ces termes de cette circonstance ; en
» quelque condition que vous fussiés
» vous preniés toujours le tems de conti-
» nuer vos Etudes , sur tout de l'Histoi
de laquelle vous faisiés déja des Ex-
>> traits , tant pour les moeurs , que pour
» les choses naturelles ; et des Mathéma
>> re ,
tiques , lesquelles occupations fai-
» soient paroître votre inclination à la
>> vertu .
Dans la suite il se présenta une occasion
qui auroit pû , si Dieu l'avoit permis
, servir à éclairer ce jeune Seigneur
et à le faire rentrer dans la Religion de
ses Ancêtres. Il n'avoit qu'environ vingtdeux
ans , lorsqu'en l'année 1581. il lui
prit envie de faire un petit voyage en
Flandres , principalement pour y visiter
la
矍
1
•
M•
DEL
SVLLY
HO
DVC
•DE
NAHL
FDE
BETHUN
01
SA
SSA
JUIN. 1733 1111
la Comtesse de Mastin sa Tante . Cette
Tante et le Vicomte de Gand son Ayeul
maternel , et son Parrain , l'avoient deshérité
, lui et François de Bethune son-
Pere , à cause de la Religion, Il partit
muni d'un Passe- port du Comte * de
Barlemont , son Parent et se rendit à
la Bassée , où demeuroit cette Dame. Il
en fut accueilli assez froidement , préve
nuë sur son sujet de la maniere que nous
allons le voir,
ར་ ་ .
Le lendemain matin elle mena son Ne
veu dans la grande Eglise de l'Abbaye
qu'elle avoit fondée , pour lui faire voir
les Sépultures de Marbre de ses Ancêtres,
qu'elle y avoit fait construire ; et entre
les autres celles d'Helene de Melun , femme
de Robert d'Artois , d'Hugues de
Melun , son Ayeul , le même qui l'avoit
deshérité , et d'Anne de Melun son Ayeule
, celle enfin qu'elle avoit fait élever
pour elle-même. Elle lui dit alors , ayant
les larmes aux yeux : » hélas ! mon Ne-
» veu , mon ami , que mon Pere votre
» Ayeul , et ma Soeur votre Grand mere,
* Le Comte de Barlemont étoit Président du
Conseil Royal des Finances , Gouverneur de Namur
Chevalier de la Toison d'Or , &c. J'ai
une Médaille de ce Seigneur frapée en 1576. selon
Laquelle il faut lire BERLAYMONT.
>
"
» s'ils
1112 MERCURE DE FRANCE
» s'ils étoient en vie , jetteroient de lar-
>> mes , et ressentiroient de déplaisirs ,
» aussi-bien que moi , de voir en vous
» l'un de leurs Enfans , ne point croire
» en Dieu , ni en sa Messe , et n'adresser
» ses Prieres qu'à l'ennemi d'enfer , qui
» vous renal ennemi des bonnes oeuvres ,
» ainsi que je l'ai entendu dire à nos bons
>> Peres ! & c.
"
•
Le jeune Neveu étrangement surpris ,
s'écria là- dessus : » Vrai Dieu , ma Tan-
» te , que dites - vous ? Jesus ! seroit- il
> bien possible que vous disiés ceci à bon
» escient , et qu'il y ait eu des gens si
pleins d'impostures et de calomnies
» que de vous avoir voulu persuader tel-
» les éxécrations , qui nous rendroient
indignes de vivre sur la terre ? 11 lui fit
ensuite un détail de sa Créance, lui récita
même l'Oraison Dominicale , le Symbole
, &c. Tout cela fait un Dialogue qui
mérite d'être lû dans le 18. Chap. du pre
mier Tome des Mémoires , on en jugera
par la fin , qui est telle. La Dame écou
ta fort attentivement cette récitation
sans rien repondre , tant que le Neveu
ne parla que de Dieu , de Jesus-Christ
et du S. Esprit , mais lorsqu'il dit qui est
né de la Vierge Marie , et ensuite , je crois
Ja Communion des Saints , & c. Elle se mit
JUIN. 1733. 1113
à crier , » hélas ! mon Neveu , mon ami ,
» est- il possible qu'en vos Oraisons vous
» parliés de la bonne Dame , et fassiés
» mention des Saints Bienheureux ? Or
» venez m'embrasser , puisque cela est :
» car je vous aime comme mon bon Ne-
» veu , et me semble en vous voyant , et
" vous oyant parler , que ma pauvre soeur
» est encore en vie : ô que j'ai de déplai-
» sir que mon Neveu votre Parrain et
» moi , vous avons deshérité : vrayement
je veux essayer à rompre tout cela , et
» vous le jure par la Sainte Vierge : les
» effets néanmoins ne suivirent pas les
» paroles , &c.
>>
t
Il faut convenir , Monsieur , qu'une
telle occasion de parler de la nouvelle
Religion , mieux ménagée , auroit pû
produire quelque bon effet sur l'esprit
du jeune Parent , mais ce n'étoit pas le
moyen sans doute de le faire entrer dans
la bonne voye , que d'employer de pareils
argumens , on ne corrige point l'erreur
par
d'autres erreurs .
Quoiqu'il en soit , le Marquis de Rosny
, en quittant la Dame sa Tante prit
le chemin de Bethune , Ville qu'il avoit
toujours souhaité de voir , et où malgré
sa Religion , opposée à la grande Catholicité
de ses Ancêtres , à celle des Fla-
S
I. Vol. mands
1114 MERCURE DE FRANCE
mands en général , et aux circonstances
du tems , il fut parfaitement bien reçû
régalé du vin de Ville , et honoré en plu
sieurs manieres comme descendu de
l'antique Maison des anciens Seigneurs
de Bethune. Il vit tout ce qui étoit à
voir dans cette Ville , et visita principalement
les Eglises où sont les Mausolées
de ces Seigneurs , d'où il revint en droi
ture à Rosny. 7
L'ordre des tems , qui s'accorde avec
celui de vos demandes , me fait passer ,
Monsicur , de la Religion de Maximilien
de Bethune , à laquelle j'aurai occasion
de revenir , à ses grandeurs temporelles
, récompense de son mérite et de
son attachement à la fortune et aux interêts
d'un grand Prince. Vous voulez
sçavoir d'abord quand et comment il fût
pourvû de la Charge de Grand - Maître
de l'Artillerie , et comment il en fût destitué
après la mort de son cher Maître.
Je crois d'abord trouver la premiere
origine de son élévation à cette Charge
dans l'Evénement de la Bataille de Coutras
, donnée le 20 Octobre 1587. entre
l'Armée Royale , ou plutôt de la Ligue ,
commandée par M. de Joyeuse , et celle
du Roi de Navarre , commandée par ce
Prince en personne , accompagné du
I. Vol. Prince
JUI N. 1733 : 1115
·
Prince de Condé , du Comte de Soissons
; et d'un nombre de Seigneurs des
plus qualifiez , qui suivoient sa Religion
et sa fortune . Le Marquis de Rosny
étoit non seulement des premiers
dans ce nombre ; mais le Roy son
Maître lui commit dans cette importante
journée le soin de tout ce qui regardoit
l'Artillerie , quoiqu'il ne fût encore
âgé que de 28 ans .
>>
,
Je n'oublierai pas ici ce que lui dit ce
vaillant Prince , au moment qu'il se sépara
de sa Personne pour aller éxécuter
ses ordres. » Mon ami Rosny ,
» c'est à ce coup qu'il faut faire paroî-
» tre votre esprit et votre diligence , qui
» nous est mille fois plus nécessaire
» qu'elle n'étoit hier , à cause que le
» corps nous presse , et que de l'Artillerie
bien logée , bien munie et bien exploitée
, dépendra en grande partie le
» gain de la bataille , lequelj'attends de
» Dieu , & c. Les Mémoires qui ont conservé
ce trait , marquent aussi de quelle
maniere le Marquis de Rosny éxécuta
les ordres du Roi , ils détaillent particulierement
l'opération de deux Canons et
d'une Coulevrine , placées et employées
» si à propos , qu'elles firent des mer-
» veilles , ne tirant une seule volée
I. Vol. D » qu'ils
1116 MERCURE DE FRANCE
» qu'ils ne fissent des rues dans les Es
» cadrons et Bataillons du Camp ennemi
, qui étoient jonchées de douze
» quinze , vingt , et quelquefois jusqu'à
vingt- cinq corps d'hommes et
» chevaux ; si bien que les ennemis , &c .
Le reste du Narré mene au gain entier
de la Bataille , dû en bonne partie
à cette vigoureuse canonade , ainsi que
le Roi l'avoit prédit.
Les Auteurs en finissant ce Narré
ajoûtent une circonstance qui ne doit
pas être omise , et qui confirme d'ailleurs
ce que je viens de dire au sujet de
l'Artillerie.
39 Si- tôt que vous vîtes les ennemis
» en déroute ( c'est toujours à M、de
» Rosny qu'ils parlent ) et que sans
» doute la Bataille étant gagnée , vous
» n'aviez plus que faire au Canon : Vous
» montâtes sur votre grand Cheval d'Es-
» pagne Bay , lequel M. de Bois- Breuil
>> vous faisoit tenir prêt derriere les Pié-
» ces , pour essayer d'apprendre des
> nouvelles de Mrs vos Freres que vous
cuidiés être avec M. de Joyeuse , er
» sçavoir aussi en quel état le Roy de
» Navarre étoit , lequel vous rencontrâ-
» tes. par- delà la Garenne , l'épée toute
sanglante au poing , poursuivant la
>>
1. Vol.
vicJUIN.
1733. 1117
>
» victoire et si- tôt qu'il vous apper-
» çût , vous cría ; et bien , mon ami
c'est à ce coup que nous ferons per-
»> dre l'opinion que l'on avoit prise
» que les Huguenots ne gagnoient jamais
de Batailles ; car en celle- ci la
» victoire est toute entiere.... et faut
>> confesser qu'à Dieu seul en appar-
" tient la gloire , car ils étoient deux
» fois aussi forts que nous ; et s'il en
» faut attribuer quelque chose aux hom-
» mes , croyez que M. de Clermont
» vous , et Bois du Lys , y devez avoir
» bonne part ; car vos Piéces ont fait
» merveilles aussi vous promets- je que
» je n'oublierai jamais le service que vous
» m'y avez rendu .
C'est ainsi que lui parla ce Prince
incomparable , et on peut dire qu'il
tint magnifiquement sa parole Royale :
car dès qu'il fût Roi de France , ce
qui arriva deux ans après , il eut une
attention particulière sur la fortune
d'un homme qui le servoit si bien , et
qui ne le quitta pas d'un pas , surtout
aux Batailles d'Arques et d'Ivry qui
suivirent , où l'Artillerie fit encore des
merveilles , et où M. de Rosny emporté
par sa valeur , fut percé de coups.
Enfin , le Roi après l'avoir fait suc-
1. Vol. Dij ces
1118 MERCURE DE FRANCE
· ,
>
après
cessivement Grand Voyer de France
Sur Intendant des Finances
avoir érigé la Baronie de Rosny en
Marquisat , lui accorda en l'année 1599.
la Charge de Grand - Maître de l'Artillerie
, sur la démission de M. d'Etrées
avec la qualité d'Officier de la Couronne
, Charge que ce Prince lui ménageoit
depuis long- tems , et dont il y a lieu de
croire que
la journée de Coutras avoit
été comme le gage. Il fut presque en
même- tems pourvû de la Sur- Intendance
des Bâtimens et de celles des Fortifications
, qui furent suivies du Gouverne
ment de la Bastille , de la grande Maîtrise
des Ports et Havres du Royaume
et du Gouvernement de Poictou,
L'Artillerie avoit asşûrément besoin
d'un Grand - Maître aussi entendu et
aussi vigilant , que l'étoit le Marquis
de Rosny. Tout étoit en désordre à cer
égard dans les Provinces , où il fut obligé
de casser près de 500 Officiers , inuti
les ou mal - intentionnez , et l'Arcenal
étoit dénué presque de toutes choses
quand il en prit possession . Le Roi l'y
vint voir quinze jours après. Il reçût ensuite
un pareil honneur de Charles Emanuel
, Duc de Savoye , qui étoit venu
en France pour traiter en pe sonne d'af-
>
faires importantes.
JUIN. 1733 1119
T
Les Mémoires qui font le détail de
cette visite , marquent une circonstance
qui doit avoir icy sa place.
» Comme M. de Savoye fût arrivé à
» l'Arsenac, il vous demanda aussi- tôt où
» étoient toutes vos Armes , Munitions
» et Artilleries; sur quoi vous vous trouvâtes
bien empêché , ayant honte de
» lui faire voir une Maison si pauvre et
» dénuée de toutes ces choses , qu'étoit
» l'Arsenac ; tellement qu'au lieu d'aller
aux Magazins, vous le menates aux At-
» teliers , ausquels vous faisiez ouvrer à
» puissance; et lors voyant quelques qua-
» rante affuts et rouage , ésquels on tra
» vailloit ; vingt Canons , nouvellement
» fondus , et des provisions et préparatifs
pour en fondre encore autant ; il
» vous demanda que c'est que vous vou-
» liez faire de tant d'Artillerie nouvelle-
» ment fonduë ? Vous lui répondites en
» riant : Monsieur , c'est pour prendre
" Mont-Mélian. Lors il vous demanda
y avez vous été ? Non, Monsieur , dit-
» tes-vous ; vraiement je le vois bien , ré-
' pondit- il , car vous ne diriez pas cela ;
>> Mont-Mélian ne se peut prendre. Bien ,
>> bien , Monsieur , dittes - vous , je vous
» en crois , neanmoins ne mettez pas le
» Roy en cette peine ; s'il me l'avoit
I.Vol. Diij >> com1120
MERCURE DE FRANCE
» commandé j'en viendrois bien à bout
>> mais je veux croire qu'il n'en sera point
» besoin, et que le Roy et vous, vous sé-
»parerez bien contens l'un de l'autre, & c. .
M. de Rosny avoit sans doute ses raisons
pour parler ainsi au Duc de Savoye ,
qui n'oublia rien pour le mettre dans ses
interêts. C'est en partie la matiere du 93
chap. dans le second volume des Mémoires
, où l'on voit que si ce Seigneur refusa
, de la part du Prince , une Boëte de
Diamans , et jusqu'à son Portrait , enrichi
de Pierreries , de trop grand prix , il
ne manqua en rien à son égard du côté
des bienséances et de la politesse . Dans le
même jour que se passa ce que je viens
de rapporter ; il eût l'honneur de traiter
splendidement à souper, dans l'Arsenal ,le
Roy , le Duc de Savoye , les Dames et les
Seigneurs les plus qualifiez de la Cour :
mais revenons à l'Artillerie.
Elle changea absolument de face sous
sa conduite , et l'Arsenal cy - devant si
dépourvu, qu'on n'osoit presque le laisser
voir aux Etrangers , devint , pour ainsi
dire , sous le nouveau Grand- Maître , la
terreur des Ennemis de la France , et cela
dans moins d'une année. Le premier
Prince , à qui la vigilance du Marquis de
Rosny devint fatale fut le Duc de Sa-
1. Vol.
voye
JUIN. 1733. 1121
voye même , et ce qui s'étoit dit dans
l'Arsenal entre ce Prince et le Grand
Maître , par maniere d'entretien et de
plaisanterie , au sujet de Mont - Mélian' ,
devint une affaire sérieuse et une verité
dont les circonstances sont marquées
dans l'Histoire.
»
Je n'en rapporterai icy qu'une. Le Duc
de Savoye refufant d'exécuter le Traité
conclu à Paris , le Roy lui déclara la Guerre
, marcha en personne avec deux corps
d'Armée , qui firent des Exploits rapides
dans la Savoye et dans la Bresse; et Montmélian
, Place prétendue imprénable ,
fut prise ; le Marquis de Rosny se signala
en plusieurs manieres dans cette Expedi
tion , et fit plus que le devoir de sa Charge
, en ne s'exposant que trop par tout.
La diligence de Rosny , dit Mezerai ;
» pourvût. si bien aux Munitions et à
» l'Artillerie , les ayant fait charrier par
» les Rivieres,qu'à la fin de Juillet(1600)
» il eût en ce Païs-là 40 Piéces de Canon
>> et de quoi tirer quarante mille coups.
» Aussi n'oublia -t - il rien en cette occa-
»sion pour se montrer digne de la Char-
>> ge de Grand- Maître de l'Artillerie, dont
» le Roy venoit de l'honorer , l'ayant
» même érigée en Charge de la Couron-
» ne. Deux ans auparavant il lui avoit
-
I. Vol.
D iiij » aussi
Î122 MERCURE DE FRANCE
» aussi donné celle de Grand -Voyer, con-
» noissant qu'il étoit Homme d'ordre et
qu'il pourvoiroit soigneusement à la
» réparation et à l'entretenement des
» Chemins, pour la commodité du Char-
» roy , dont en effet il s'acquitta fort
» bien. Entre autres choses , il obligea les
» Particuliers de planter des Ormes de
» distance en distance dans leurs Terres ,
» sur les bords des grands Chemins , pour
» fournir un jour de bois de Charonage
au roulage de l'Artillerie. On appelle
» encore aujourd'hui ces Arbres des
» Rosnys.
>
C'est à cette occasion de la Guerre de
Savoye , que fût frappée une belle Médaille
d'Henri IV. en opposition et pour
répondre à la Médaille satyrique , que les-
Courtisans du Duc de Savoye firent fraper
peu de temps après qu'il se fût emparé
du Marquisat de Saluces , en profitant
des Troubles de la Ligue. Sur celle - cy on
voyoit d'un côté la tête du Prince , avec
cette Légende : CAR . EM. D.G.Dux Sab .
P. PED . Et sur le Revers , un Centaure
qui en décochant une Fléche pose le pied
sur une Couronne renversée ; ce seul mot
OPPORTUNE se lisoit autour ; et dans
l'Exergue M. D. LXXXVIII . Dans la Médaille
du Roy , la face étoit chargée du
>
I.Vol. Buste
JUIN. 1733. 1123
Buste de ce grand Prince , la tête ceinte
de Laurier, et les épaules couvertes d'une
Peau de Lyon , avec cette Inscription :
ALCIDES HIC NOVUS OR BI . Au revers ,
le Roy , armé d'une Massuë , paroît assommer
d'une main le Centaure abbatu ,"
sur lequel est posé l'un des pieds du Vainqueur
, qui de l'autre main releve une
Couronne , avec ce seul mot : OPPORTUNIUS
. Cette Médaille qui n'est chargée.
d'aucune datte , doit avoir été frappée
dans le courant de l'année 1600.ou avant
le Traité de Paix conclu entre les deux
Princes , en l'année 1601.
Le Marquis de Rosny , qui avoit eu tant
de part aux travaux de son Maître dans
cette Guerre , eut aussi part à sa gloire ; car
quelque tems après on lui frappa une Médaille,
où l'on voit d'un côté sonBuste, avec
cette Légende : MAXI. DE BETHUNE , DUC
DE SULLY.G.M.DE L'ART.DE F.Et sur le revers
, une Aigle élevée dans les Airs , la
tête tournée vers le ciel , tenant dans ses
Serres la Foudre de Jupiter , dont ilsemble
attendre les ordres pour la lancer
avec ces mots : Quo JUSSA Jovis . Dans
l'Exergue M. DC. VII. Cette Devise semble
faire allusion à ce que notre Grand
Maître répondit au Duc de Savoye , au
sujet de Mont-Mélian : Si le Roy m'avoit
1.Vol DY
Ccm1124
MERCURE DE FRANCE
commandé de le prendre,j'en viendrois bien- '
tôt à bout , &c. L'Evenement justifia cette
réponse.» Le Gouverneur de cette Place,
» dit Mezeray , triompha d'abord en pa-
» roles , parce qu'il ne croyoit pas.qu'on
put dresser des Batteries pour l'attaquer;
» mais quand Rosny eut trouvé moyen
» d'en planter à cinq ou six endroits (car
que ne peuvent l'argent et le travail ) sa
» fierté s'amollit tout d'un coup ; il per-
» mit que sa femme nouât conversation
avec celle de Rosny , et ses craintes
» s'augmentant d'heure en heure , il ca-
» pitula le 14 Octobre , &c.
»
Maximilien de Bethune .est qualifié
Duc de Sully sur cette Médaille , parce
qu'en l'année précédente 1606. le Roy
avoit érigé la Baronie de Sully en Duché
et Pairie ; sa reception fut des plus magnifiques
, le Roy ayant assisté au Festin ,
qui fut donné à l'Arsenal , &c. Ce Grand-
Prince lui donna aussi la même année , la
Charge de Capitaine - Lieutenant de deux
cent Hommes d'Armes de la Reine.
Comme la Médaille de ce premier Duc
'de Sully , Grand- Maître de l'Artillerie ,
&c. est assez rare , je vous envoïe la gra
vure , que j'en ai fait faire par une ha-
* Anne de Courtenay , Epouse du Marquis de
Rosny , qui l'avoit suivi dans cette Guerre.
I.Vol bile
JUIN. 1733. 1125
bile main , sur l'Original du Cabinet de
M. le Duc de Sully , que ce Seigneur a
bien voulu me communiquer. Cet Original
est des mieux conservez , et si beau
que je le crois de Germain Dupré , cxcellent
Graveur de ce temps-là , dont
nous avons de tres - belles Médailles. Les
deux autres Médailles dont je viens de
vous parler,de Henry le Grand et du Duc
de Savoye , sont dans mon Cabinet .Vous
pourrez les voir quand vous viendrez à
Paris.
Je suis forcé de renvoyer à une autre
Lettre ce qui me reste à vous dire pour
satisfaire pleinement à toutes vos demandes
, et pour ne point allonger celle - ci
lavantage. Je suis toujours , Monsieur ,
& c .
A Paris , le 25 Avril 1733 .
R. écrite à M. A. C. D. S.T.au sujet du
Marquis de Rosny , depuis Duc de Sully
, &c. contenant quelques Remarques
Historiques.
Ous me Monsieur
quelque satisfaction des Eclaircissemens
contenus dans mes deux Lettres
précédentes , sur la premiere Question
que vous m'avez faite , au sujet du
Marquis de Rosny , premier Ministre
du Roi Henri Le Grand. Cela m'engage
de redoubler mes soins pour répondre
avec la même éxactitude et le même succès
aux autres demandes que vous me
faites sur ce sujet.
و
Instruit par P'Histoire de l'ancienneté
et de la Catholicité de la Maison de Bethune
dont le Marquis de Rosny se
trouvoit le Chef , vous êtes surpris que
ce Seigneur n'ait pas persevere dans la
Religion de ses Ancêtres vous me demandez
la cause de ce changement , à
quoi vous ajoutez deux ou trois autres
Questions , dont la Réponse fera tout le
sujet de cette Lettre.:
1. Fol. Cvi Da1102
MERCURE DE FRANCE
D'abord il est bon de vous dire , Monsieur
, que ce n'est pas le Marquis de
Rosny qui fait la premiere cause de cette
variation . Pour en être bien instruit , il
faut remonter jusqu'à Jean de Bethune
IV. du nom son Ayeul , lequel étant
encore assez jeune épousa Anne de Melun
, qui lui apporta en dot la Baronie
de Rosny , &c. Il en eut plusieurs Enfans
, lesquels eurent un double malheur
; le premier de perdre leur Mere
dans leur bas âge , et le second de voir
remarier leur Pere avec une simple Demoiselle
sans biens. Un troisiéme malheur
, suite des premiers , voulut que
Jean de Bethune n'eut ni ordre , ni oeconomie
dans ses affaires , qu'il s'endetta -
beaucoup , et qu'en mourant enfin retiré
au Château de Coucy , après avoir
aliené ses plus beaux Domaines
il ne
laissa presque rien à ses Enfans : de sorte
que François de Bethune son fils aîné ,
dépouillé de tous les grands biens de ses
Ancêtres , et ne jouissant que de ceux
d'Anne de Melun sa Mere , est comparé
par un Historien au Prince * Jean , surnommé
sans Terre , qui étant fils de Roi ,
se trouva presque sans aucune possession
, & c.
D
* Jean , fils de Henri II . Roi d'Angleterre .
1. Vol.
Ce
JUIN. 1733- 1103
Ce fils aîné épousa en 1557. Charlotte
Dauvet , qui lui donna sept Enfans. Il
s'attacha de bonne heure à Louis de Bourbon
, Prince de Condé , qui étoit alors
le Chef des Huguenots , et fit Profession
de la nouvelle Religion , à l'imitation de
plusieurs Grands Seigneurs , séduits par
les opinions des Novateurs , ou par des
motifs humains. En courant toutes les
fortunes du Prince il se trouva à la Bataille
de Jarnac , où il fut fait Prisonnier ;
j'omets le reste de son histoire pour marquer
seulement qu'en mourant en l'année
1577. il laissa pour Chef de sa Maison
Maximilien de Bethune, son Fils puisné ,
dont il s'agit particulierement ici .
Ce Seigneur suivit les traces de Fran
çois de Bethune son Pere , tant pour la
Religion dans laquelle il étoit né , que
du côté de la Fortune; il pourroit fournir
seul la matière d'une longue Histoire ,
que j'avois eu autrefois dessein d'entreprendre
ce Pere homme vertueux
de bon esprit , et brûlant du
loüable désir de relever sa Maison , avoit
jetté les yeux sur notre Maximilien , le
second des quatre fils qu'il eut de Charlotte
Dauvet.
,
د
Il avoit remarqué en lui non - seulement
une grande vigueur de corps et
I. Vol. d'es
1104 MERCURE DE FRANCE
d'esprit , mais encore une grande inclination
à la vertu , et une forte aversion
pour le vice , ce qui lui ayant fait concevoir
une grande espérance , il le fit appeller
un jour , disent les Mémoires qui
portent son nom , dans sa Chambre de
la Haute Tour , et en la seule présence
de la Durandiere , son Précepteur, il lui
tint un discours que sa briéveté et l'importance
du sujet m'engagent de rappor
ter ici.
» Maximilian , puisque la Coûtume
ne me permet pas de vous faire le prin-
» cipal Héritier de mes biens , je veux en
» récompense essayer de vous enrichir
» de vertus , et par le moyen d'icelles
» comme on me l'a prédit , j'espere que
» vous serez un jour quelque chose . Pré-
» parez- vous donc à supporter avec cou-
» rage , toutes les traverses et difficultez
» que vous rencontrerez dans le monde ,
» ct en les surmontant genereusement ,
acquerez- vous l'estime des gens d'hon-
» neur , et particulierement celle du
» Maître à qui je veux vous donner ; au
Service duquel je vous commande de
» vivre et mourir. Et quand je serai sur
mon partement pour aller à Vendôme
>> trouver la Reine de Navarre , et Mon-
» sieur le Prince son fils , auquel je veux
»
1. Vol. » Yous
JUIN. 1733- 1109
» vous donner , disposez-vous à venir
» avec moi , et vous préparer par une
Harangue à lui offrir votre service
» lors que je lui présenterai votre -Per-
» sonne .
la
Ce Discours pathétique et sensé , écou
té avec attention par un fils né pour
vertu , eut dans les suites tout le succès
que l'affection et la prévoyance d'un sage
Pere pouvoient esperer. Le Pere et le
Fils se rendirent bien-tôt auprès de la
Reine de Navarre , et le jeune Rosny
fut présenté au Prince son Fils , qui étoit
aussi fort jeune.
»
*
» Cela se fit , disent les Auteurs des
» Mémoires , en présence de la Reine sa
mere , avec des protestations que
» vous lui seriez à jamais très - fidele er
n très- obéïssant serviteur : ee que vous.
» lui jurâtes aussi , en si beaux termes
» avec tant de grace et d'assûrance
>> et un ton de voix si agréable , qu'il
conçût dès lors de bonnes espérances de
» vous. Et vous ayant relevé ( car vous
>> étiez à genoux , ) il vous embrassa deux
» fois , et vous dit : qu'il admiroit votre
gentillesse , vû votre âge , qui n'étoit
"
ת
La parole est ici adressée au Marquis de
Rosny , comme dans tout le corps de l'Ouvrage.
I. Vol.
» que
1106 MERCURE DE FRANCE
>>
que de onze années , et que lui aviés
» présenté votre service avec une si gran-
» de facilité , et étiés de si bonne race
» qu'il ne doutoit point qu'un jour vous
» n'en fissiés paroître les effets en vrai
» Gentilhomme . Et aussi vous promit il
» en foi de Prince , qu'en vous recevant
» de fort bon coeur , il vous aimeroit tou-
» jours , et qu'il ne se présenteroit jamais
» occasion de vous faire acquerir du bien
>> et de l'honneur , qu'il ne s'y employât
» de tout son coeur. Tous lesquels dis-
» cours , qui n'étoient lors que par com-
» plimens , ont eu depuis des Evénemens.
» plus avantageux que vous n'aviez ´es-
» péré.
Ces Evénemens que les mêmes Auteurs
ont rapporté fort au long , furent précédez
et mêlez de bien des traversés. La
Religion surtout , dont ce jeune Seigneur
faisoit profession , et qui fait le
principal article de vos demandes , pensa
lui coûter cher , dans la fatale journée
qui vit couler tant de sang François , au
milieu d'une profonde paix. Sa conservation
a quelque chose de singulier et de
merveilleux : elle merite bien que j'en
place ici le petit détail , tiré des mêmes
Mémoires .
» Voici ce que nous vous en avons
1. Vol. » oui
JUIN. 1733. 1107
noui conter : à sçavoir que vous ayant
» fait dessein d'aller faire votre Cour ce
» jour là , vous vous étiés couché la veille
de bonne heure , et que sur les trois
>> heures du matin , vous vous réveillâ-
» tes au bruit de plusieurs cris de peu-
» ples , et des allarmes que l'on sonnoit
» dans tous les Clochers. Le sieur de
» S. Julien , votre Gouverneur , et votre
» Valet de Chambre , ( qui s'étoient aussi
» éveillés au bruit , ) étant sortis de vo-
» tre logis , pour apprendre ce que c'é-
» toit , n'y rentrerent point ; et n'avez-
» vous jamais sçû ce qu'ils étoient deve-
» nus. De sorte qu'étant réduit vous
>> seul dans votre chambre et votre
» Hôte qui étoit de la Religion , vous
» pressant d'aller avec lui à la Messe , afin
» de garantir sa vie et sa maison de sac-
» cagement , vous vous résolûtes d'es-
» sayer à vous sauver dans le College de
Bourgogne.
"3
,
>> Pour ce faire,yous prîtes votre Robbe
>> d'Ecolier , un Livre sous votre bras , et
» vous vous mîtes en chemin . Par les
» ruës vous rencontrâtes trois Corps de
» Garde , l'un à celle de S. Jacques , un
>> autre à celle de la Harpe , et l'autre à
» l'issue du Cloître de S. Benoît. Au pre
» mier ayant été arrêté et rudoyé par
1. Vol. >> ceux
108 MERCURE DE FRANCE
» ceux de la Garde , un d'entr'eux pre
> nant votre Livre , et voyant que , de
» bonheur pour vous , c'étoit de grosses'
» Heures , vous fit passer , ce qui vous
» servit de passeport aux autres. En al-
>> lant vous vîtes enfoncer et piller des
» maisons , massacrer hommes , femmes .
» et enfans , avec les cris de tuë , tuë , ô
»Huguenot , ô Huguenot , ce qui vous
» faisoit souhaiter avec impatience d'être
» arrivé à la porte du College , où enfin
>> Dieu vous accompagna , sans qu'il vous
>> fût arrivé autre mal que la peur.
»
» A l'abord , le Portier vous refusa deux
» fois l'entrée de la porte mais enfin
» moyennant quatre Testons que vous
» lui donnâtes , il alla dire au Principal ,
» nommé la Faye , que vous étiés à la
» porte , et ce que vous demandiez , lequel
aussi- tôt meu de compassion
» étant votre particulier ami , vous vint
» faire entrer , empêché toutefois de ce
» qu'il feroit de vous , à cause de deux
» Ecclésiastiques qui étoient dans sa
» chambre , et qui disoient y avoir des-
» sein formé de tuer tous les Huguenots ,
» jusqu'aux enfans à la mammelle , et ce
à l'exemple des Vêpres Siciliennes .
» Néanmoins , par pitié , ce bon Personnage
vous mit dans une chambre fort
"
I. Vol. ≫ seJUIN.
1733.
1109
» secrette , dans laquelle personne n'en-
» trât que son Valet , qui vous y por-
» toit des vivres , et vous y servît trois
» jours durant , au bout desquels il se
» fit une publication de par le Roi , por-
" tant deffenses de plus tuer ni saccager
>> personne.
» Alors deux Archers de la Garde, Vas-
» saux de M. votre Pere , l'un nommé
» Ferrieres , et l'autre la Vieville , vin-
» rent avec leurs Hocquetons , et Halle-
» bardes à ce College , pour s'enquerir de
» vos nouvelles , et les mander à M. vo-
» tre Pere , qui étoit fort en peine de
» vous , duquel vous reçûtes une Lettre
» trois jours après , par laquelle il vous
mandoit de demeurer à Paris , et d'y
» continuer vos Etudes comme auparavant.
Et pour ce faire il jugeoit bien
qu'il vous faudroit aller à la Messe , à
» quoi il vous falloit résoudre , aussi-
» bien avoit fait votre Maître et beau-
>> coup d'autres : et que sur tout il vou-
» loit que vous courussiez toutes les for-
» tunes de ce Prince jusqu'à la mort
» afin que l'on ne vous pût reprocher de
l'avoir quitté en son adversité : à quoi
» vous vous rendîtes si soigneux , que
» vous en acquires l'estime d'un chacun .
Tout le monde sçait avec quelle exac-
I. Vol. titude
1110 MERCURE DE FRANCE
titude et quelle constante fidelité ce dernier
commandement de courir toutes les
fortunes de ce grand Prince fut éxécuté.
On en peut voir la preuve dans l'Histoire
, et sur tout dans les Mémoires des
Ecrivains que nous avons citez , lesquels
remarquent particulierement qu'au milieu
de toutes ses assiduitez auprès du
Prince , dans ces premiers tems de trouble
et de confusion , le jeune Rosny s'appliquoit
toujours à cultiver son esprit
par des connoissances solides. Ils parlent
en ces termes de cette circonstance ; en
» quelque condition que vous fussiés
» vous preniés toujours le tems de conti-
» nuer vos Etudes , sur tout de l'Histoi
de laquelle vous faisiés déja des Ex-
>> traits , tant pour les moeurs , que pour
» les choses naturelles ; et des Mathéma
>> re ,
tiques , lesquelles occupations fai-
» soient paroître votre inclination à la
>> vertu .
Dans la suite il se présenta une occasion
qui auroit pû , si Dieu l'avoit permis
, servir à éclairer ce jeune Seigneur
et à le faire rentrer dans la Religion de
ses Ancêtres. Il n'avoit qu'environ vingtdeux
ans , lorsqu'en l'année 1581. il lui
prit envie de faire un petit voyage en
Flandres , principalement pour y visiter
la
矍
1
•
M•
DEL
SVLLY
HO
DVC
•DE
NAHL
FDE
BETHUN
01
SA
SSA
JUIN. 1733 1111
la Comtesse de Mastin sa Tante . Cette
Tante et le Vicomte de Gand son Ayeul
maternel , et son Parrain , l'avoient deshérité
, lui et François de Bethune son-
Pere , à cause de la Religion, Il partit
muni d'un Passe- port du Comte * de
Barlemont , son Parent et se rendit à
la Bassée , où demeuroit cette Dame. Il
en fut accueilli assez froidement , préve
nuë sur son sujet de la maniere que nous
allons le voir,
ར་ ་ .
Le lendemain matin elle mena son Ne
veu dans la grande Eglise de l'Abbaye
qu'elle avoit fondée , pour lui faire voir
les Sépultures de Marbre de ses Ancêtres,
qu'elle y avoit fait construire ; et entre
les autres celles d'Helene de Melun , femme
de Robert d'Artois , d'Hugues de
Melun , son Ayeul , le même qui l'avoit
deshérité , et d'Anne de Melun son Ayeule
, celle enfin qu'elle avoit fait élever
pour elle-même. Elle lui dit alors , ayant
les larmes aux yeux : » hélas ! mon Ne-
» veu , mon ami , que mon Pere votre
» Ayeul , et ma Soeur votre Grand mere,
* Le Comte de Barlemont étoit Président du
Conseil Royal des Finances , Gouverneur de Namur
Chevalier de la Toison d'Or , &c. J'ai
une Médaille de ce Seigneur frapée en 1576. selon
Laquelle il faut lire BERLAYMONT.
>
"
» s'ils
1112 MERCURE DE FRANCE
» s'ils étoient en vie , jetteroient de lar-
>> mes , et ressentiroient de déplaisirs ,
» aussi-bien que moi , de voir en vous
» l'un de leurs Enfans , ne point croire
» en Dieu , ni en sa Messe , et n'adresser
» ses Prieres qu'à l'ennemi d'enfer , qui
» vous renal ennemi des bonnes oeuvres ,
» ainsi que je l'ai entendu dire à nos bons
>> Peres ! & c.
"
•
Le jeune Neveu étrangement surpris ,
s'écria là- dessus : » Vrai Dieu , ma Tan-
» te , que dites - vous ? Jesus ! seroit- il
> bien possible que vous disiés ceci à bon
» escient , et qu'il y ait eu des gens si
pleins d'impostures et de calomnies
» que de vous avoir voulu persuader tel-
» les éxécrations , qui nous rendroient
indignes de vivre sur la terre ? 11 lui fit
ensuite un détail de sa Créance, lui récita
même l'Oraison Dominicale , le Symbole
, &c. Tout cela fait un Dialogue qui
mérite d'être lû dans le 18. Chap. du pre
mier Tome des Mémoires , on en jugera
par la fin , qui est telle. La Dame écou
ta fort attentivement cette récitation
sans rien repondre , tant que le Neveu
ne parla que de Dieu , de Jesus-Christ
et du S. Esprit , mais lorsqu'il dit qui est
né de la Vierge Marie , et ensuite , je crois
Ja Communion des Saints , & c. Elle se mit
JUIN. 1733. 1113
à crier , » hélas ! mon Neveu , mon ami ,
» est- il possible qu'en vos Oraisons vous
» parliés de la bonne Dame , et fassiés
» mention des Saints Bienheureux ? Or
» venez m'embrasser , puisque cela est :
» car je vous aime comme mon bon Ne-
» veu , et me semble en vous voyant , et
" vous oyant parler , que ma pauvre soeur
» est encore en vie : ô que j'ai de déplai-
» sir que mon Neveu votre Parrain et
» moi , vous avons deshérité : vrayement
je veux essayer à rompre tout cela , et
» vous le jure par la Sainte Vierge : les
» effets néanmoins ne suivirent pas les
» paroles , &c.
>>
t
Il faut convenir , Monsieur , qu'une
telle occasion de parler de la nouvelle
Religion , mieux ménagée , auroit pû
produire quelque bon effet sur l'esprit
du jeune Parent , mais ce n'étoit pas le
moyen sans doute de le faire entrer dans
la bonne voye , que d'employer de pareils
argumens , on ne corrige point l'erreur
par
d'autres erreurs .
Quoiqu'il en soit , le Marquis de Rosny
, en quittant la Dame sa Tante prit
le chemin de Bethune , Ville qu'il avoit
toujours souhaité de voir , et où malgré
sa Religion , opposée à la grande Catholicité
de ses Ancêtres , à celle des Fla-
S
I. Vol. mands
1114 MERCURE DE FRANCE
mands en général , et aux circonstances
du tems , il fut parfaitement bien reçû
régalé du vin de Ville , et honoré en plu
sieurs manieres comme descendu de
l'antique Maison des anciens Seigneurs
de Bethune. Il vit tout ce qui étoit à
voir dans cette Ville , et visita principalement
les Eglises où sont les Mausolées
de ces Seigneurs , d'où il revint en droi
ture à Rosny. 7
L'ordre des tems , qui s'accorde avec
celui de vos demandes , me fait passer ,
Monsicur , de la Religion de Maximilien
de Bethune , à laquelle j'aurai occasion
de revenir , à ses grandeurs temporelles
, récompense de son mérite et de
son attachement à la fortune et aux interêts
d'un grand Prince. Vous voulez
sçavoir d'abord quand et comment il fût
pourvû de la Charge de Grand - Maître
de l'Artillerie , et comment il en fût destitué
après la mort de son cher Maître.
Je crois d'abord trouver la premiere
origine de son élévation à cette Charge
dans l'Evénement de la Bataille de Coutras
, donnée le 20 Octobre 1587. entre
l'Armée Royale , ou plutôt de la Ligue ,
commandée par M. de Joyeuse , et celle
du Roi de Navarre , commandée par ce
Prince en personne , accompagné du
I. Vol. Prince
JUI N. 1733 : 1115
·
Prince de Condé , du Comte de Soissons
; et d'un nombre de Seigneurs des
plus qualifiez , qui suivoient sa Religion
et sa fortune . Le Marquis de Rosny
étoit non seulement des premiers
dans ce nombre ; mais le Roy son
Maître lui commit dans cette importante
journée le soin de tout ce qui regardoit
l'Artillerie , quoiqu'il ne fût encore
âgé que de 28 ans .
>>
,
Je n'oublierai pas ici ce que lui dit ce
vaillant Prince , au moment qu'il se sépara
de sa Personne pour aller éxécuter
ses ordres. » Mon ami Rosny ,
» c'est à ce coup qu'il faut faire paroî-
» tre votre esprit et votre diligence , qui
» nous est mille fois plus nécessaire
» qu'elle n'étoit hier , à cause que le
» corps nous presse , et que de l'Artillerie
bien logée , bien munie et bien exploitée
, dépendra en grande partie le
» gain de la bataille , lequelj'attends de
» Dieu , & c. Les Mémoires qui ont conservé
ce trait , marquent aussi de quelle
maniere le Marquis de Rosny éxécuta
les ordres du Roi , ils détaillent particulierement
l'opération de deux Canons et
d'une Coulevrine , placées et employées
» si à propos , qu'elles firent des mer-
» veilles , ne tirant une seule volée
I. Vol. D » qu'ils
1116 MERCURE DE FRANCE
» qu'ils ne fissent des rues dans les Es
» cadrons et Bataillons du Camp ennemi
, qui étoient jonchées de douze
» quinze , vingt , et quelquefois jusqu'à
vingt- cinq corps d'hommes et
» chevaux ; si bien que les ennemis , &c .
Le reste du Narré mene au gain entier
de la Bataille , dû en bonne partie
à cette vigoureuse canonade , ainsi que
le Roi l'avoit prédit.
Les Auteurs en finissant ce Narré
ajoûtent une circonstance qui ne doit
pas être omise , et qui confirme d'ailleurs
ce que je viens de dire au sujet de
l'Artillerie.
39 Si- tôt que vous vîtes les ennemis
» en déroute ( c'est toujours à M、de
» Rosny qu'ils parlent ) et que sans
» doute la Bataille étant gagnée , vous
» n'aviez plus que faire au Canon : Vous
» montâtes sur votre grand Cheval d'Es-
» pagne Bay , lequel M. de Bois- Breuil
>> vous faisoit tenir prêt derriere les Pié-
» ces , pour essayer d'apprendre des
> nouvelles de Mrs vos Freres que vous
cuidiés être avec M. de Joyeuse , er
» sçavoir aussi en quel état le Roy de
» Navarre étoit , lequel vous rencontrâ-
» tes. par- delà la Garenne , l'épée toute
sanglante au poing , poursuivant la
>>
1. Vol.
vicJUIN.
1733. 1117
>
» victoire et si- tôt qu'il vous apper-
» çût , vous cría ; et bien , mon ami
c'est à ce coup que nous ferons per-
»> dre l'opinion que l'on avoit prise
» que les Huguenots ne gagnoient jamais
de Batailles ; car en celle- ci la
» victoire est toute entiere.... et faut
>> confesser qu'à Dieu seul en appar-
" tient la gloire , car ils étoient deux
» fois aussi forts que nous ; et s'il en
» faut attribuer quelque chose aux hom-
» mes , croyez que M. de Clermont
» vous , et Bois du Lys , y devez avoir
» bonne part ; car vos Piéces ont fait
» merveilles aussi vous promets- je que
» je n'oublierai jamais le service que vous
» m'y avez rendu .
C'est ainsi que lui parla ce Prince
incomparable , et on peut dire qu'il
tint magnifiquement sa parole Royale :
car dès qu'il fût Roi de France , ce
qui arriva deux ans après , il eut une
attention particulière sur la fortune
d'un homme qui le servoit si bien , et
qui ne le quitta pas d'un pas , surtout
aux Batailles d'Arques et d'Ivry qui
suivirent , où l'Artillerie fit encore des
merveilles , et où M. de Rosny emporté
par sa valeur , fut percé de coups.
Enfin , le Roi après l'avoir fait suc-
1. Vol. Dij ces
1118 MERCURE DE FRANCE
· ,
>
après
cessivement Grand Voyer de France
Sur Intendant des Finances
avoir érigé la Baronie de Rosny en
Marquisat , lui accorda en l'année 1599.
la Charge de Grand - Maître de l'Artillerie
, sur la démission de M. d'Etrées
avec la qualité d'Officier de la Couronne
, Charge que ce Prince lui ménageoit
depuis long- tems , et dont il y a lieu de
croire que
la journée de Coutras avoit
été comme le gage. Il fut presque en
même- tems pourvû de la Sur- Intendance
des Bâtimens et de celles des Fortifications
, qui furent suivies du Gouverne
ment de la Bastille , de la grande Maîtrise
des Ports et Havres du Royaume
et du Gouvernement de Poictou,
L'Artillerie avoit asşûrément besoin
d'un Grand - Maître aussi entendu et
aussi vigilant , que l'étoit le Marquis
de Rosny. Tout étoit en désordre à cer
égard dans les Provinces , où il fut obligé
de casser près de 500 Officiers , inuti
les ou mal - intentionnez , et l'Arcenal
étoit dénué presque de toutes choses
quand il en prit possession . Le Roi l'y
vint voir quinze jours après. Il reçût ensuite
un pareil honneur de Charles Emanuel
, Duc de Savoye , qui étoit venu
en France pour traiter en pe sonne d'af-
>
faires importantes.
JUIN. 1733 1119
T
Les Mémoires qui font le détail de
cette visite , marquent une circonstance
qui doit avoir icy sa place.
» Comme M. de Savoye fût arrivé à
» l'Arsenac, il vous demanda aussi- tôt où
» étoient toutes vos Armes , Munitions
» et Artilleries; sur quoi vous vous trouvâtes
bien empêché , ayant honte de
» lui faire voir une Maison si pauvre et
» dénuée de toutes ces choses , qu'étoit
» l'Arsenac ; tellement qu'au lieu d'aller
aux Magazins, vous le menates aux At-
» teliers , ausquels vous faisiez ouvrer à
» puissance; et lors voyant quelques qua-
» rante affuts et rouage , ésquels on tra
» vailloit ; vingt Canons , nouvellement
» fondus , et des provisions et préparatifs
pour en fondre encore autant ; il
» vous demanda que c'est que vous vou-
» liez faire de tant d'Artillerie nouvelle-
» ment fonduë ? Vous lui répondites en
» riant : Monsieur , c'est pour prendre
" Mont-Mélian. Lors il vous demanda
y avez vous été ? Non, Monsieur , dit-
» tes-vous ; vraiement je le vois bien , ré-
' pondit- il , car vous ne diriez pas cela ;
>> Mont-Mélian ne se peut prendre. Bien ,
>> bien , Monsieur , dittes - vous , je vous
» en crois , neanmoins ne mettez pas le
» Roy en cette peine ; s'il me l'avoit
I.Vol. Diij >> com1120
MERCURE DE FRANCE
» commandé j'en viendrois bien à bout
>> mais je veux croire qu'il n'en sera point
» besoin, et que le Roy et vous, vous sé-
»parerez bien contens l'un de l'autre, & c. .
M. de Rosny avoit sans doute ses raisons
pour parler ainsi au Duc de Savoye ,
qui n'oublia rien pour le mettre dans ses
interêts. C'est en partie la matiere du 93
chap. dans le second volume des Mémoires
, où l'on voit que si ce Seigneur refusa
, de la part du Prince , une Boëte de
Diamans , et jusqu'à son Portrait , enrichi
de Pierreries , de trop grand prix , il
ne manqua en rien à son égard du côté
des bienséances et de la politesse . Dans le
même jour que se passa ce que je viens
de rapporter ; il eût l'honneur de traiter
splendidement à souper, dans l'Arsenal ,le
Roy , le Duc de Savoye , les Dames et les
Seigneurs les plus qualifiez de la Cour :
mais revenons à l'Artillerie.
Elle changea absolument de face sous
sa conduite , et l'Arsenal cy - devant si
dépourvu, qu'on n'osoit presque le laisser
voir aux Etrangers , devint , pour ainsi
dire , sous le nouveau Grand- Maître , la
terreur des Ennemis de la France , et cela
dans moins d'une année. Le premier
Prince , à qui la vigilance du Marquis de
Rosny devint fatale fut le Duc de Sa-
1. Vol.
voye
JUIN. 1733. 1121
voye même , et ce qui s'étoit dit dans
l'Arsenal entre ce Prince et le Grand
Maître , par maniere d'entretien et de
plaisanterie , au sujet de Mont - Mélian' ,
devint une affaire sérieuse et une verité
dont les circonstances sont marquées
dans l'Histoire.
»
Je n'en rapporterai icy qu'une. Le Duc
de Savoye refufant d'exécuter le Traité
conclu à Paris , le Roy lui déclara la Guerre
, marcha en personne avec deux corps
d'Armée , qui firent des Exploits rapides
dans la Savoye et dans la Bresse; et Montmélian
, Place prétendue imprénable ,
fut prise ; le Marquis de Rosny se signala
en plusieurs manieres dans cette Expedi
tion , et fit plus que le devoir de sa Charge
, en ne s'exposant que trop par tout.
La diligence de Rosny , dit Mezerai ;
» pourvût. si bien aux Munitions et à
» l'Artillerie , les ayant fait charrier par
» les Rivieres,qu'à la fin de Juillet(1600)
» il eût en ce Païs-là 40 Piéces de Canon
>> et de quoi tirer quarante mille coups.
» Aussi n'oublia -t - il rien en cette occa-
»sion pour se montrer digne de la Char-
>> ge de Grand- Maître de l'Artillerie, dont
» le Roy venoit de l'honorer , l'ayant
» même érigée en Charge de la Couron-
» ne. Deux ans auparavant il lui avoit
-
I. Vol.
D iiij » aussi
Î122 MERCURE DE FRANCE
» aussi donné celle de Grand -Voyer, con-
» noissant qu'il étoit Homme d'ordre et
qu'il pourvoiroit soigneusement à la
» réparation et à l'entretenement des
» Chemins, pour la commodité du Char-
» roy , dont en effet il s'acquitta fort
» bien. Entre autres choses , il obligea les
» Particuliers de planter des Ormes de
» distance en distance dans leurs Terres ,
» sur les bords des grands Chemins , pour
» fournir un jour de bois de Charonage
au roulage de l'Artillerie. On appelle
» encore aujourd'hui ces Arbres des
» Rosnys.
>
C'est à cette occasion de la Guerre de
Savoye , que fût frappée une belle Médaille
d'Henri IV. en opposition et pour
répondre à la Médaille satyrique , que les-
Courtisans du Duc de Savoye firent fraper
peu de temps après qu'il se fût emparé
du Marquisat de Saluces , en profitant
des Troubles de la Ligue. Sur celle - cy on
voyoit d'un côté la tête du Prince , avec
cette Légende : CAR . EM. D.G.Dux Sab .
P. PED . Et sur le Revers , un Centaure
qui en décochant une Fléche pose le pied
sur une Couronne renversée ; ce seul mot
OPPORTUNE se lisoit autour ; et dans
l'Exergue M. D. LXXXVIII . Dans la Médaille
du Roy , la face étoit chargée du
>
I.Vol. Buste
JUIN. 1733. 1123
Buste de ce grand Prince , la tête ceinte
de Laurier, et les épaules couvertes d'une
Peau de Lyon , avec cette Inscription :
ALCIDES HIC NOVUS OR BI . Au revers ,
le Roy , armé d'une Massuë , paroît assommer
d'une main le Centaure abbatu ,"
sur lequel est posé l'un des pieds du Vainqueur
, qui de l'autre main releve une
Couronne , avec ce seul mot : OPPORTUNIUS
. Cette Médaille qui n'est chargée.
d'aucune datte , doit avoir été frappée
dans le courant de l'année 1600.ou avant
le Traité de Paix conclu entre les deux
Princes , en l'année 1601.
Le Marquis de Rosny , qui avoit eu tant
de part aux travaux de son Maître dans
cette Guerre , eut aussi part à sa gloire ; car
quelque tems après on lui frappa une Médaille,
où l'on voit d'un côté sonBuste, avec
cette Légende : MAXI. DE BETHUNE , DUC
DE SULLY.G.M.DE L'ART.DE F.Et sur le revers
, une Aigle élevée dans les Airs , la
tête tournée vers le ciel , tenant dans ses
Serres la Foudre de Jupiter , dont ilsemble
attendre les ordres pour la lancer
avec ces mots : Quo JUSSA Jovis . Dans
l'Exergue M. DC. VII. Cette Devise semble
faire allusion à ce que notre Grand
Maître répondit au Duc de Savoye , au
sujet de Mont-Mélian : Si le Roy m'avoit
1.Vol DY
Ccm1124
MERCURE DE FRANCE
commandé de le prendre,j'en viendrois bien- '
tôt à bout , &c. L'Evenement justifia cette
réponse.» Le Gouverneur de cette Place,
» dit Mezeray , triompha d'abord en pa-
» roles , parce qu'il ne croyoit pas.qu'on
put dresser des Batteries pour l'attaquer;
» mais quand Rosny eut trouvé moyen
» d'en planter à cinq ou six endroits (car
que ne peuvent l'argent et le travail ) sa
» fierté s'amollit tout d'un coup ; il per-
» mit que sa femme nouât conversation
avec celle de Rosny , et ses craintes
» s'augmentant d'heure en heure , il ca-
» pitula le 14 Octobre , &c.
»
Maximilien de Bethune .est qualifié
Duc de Sully sur cette Médaille , parce
qu'en l'année précédente 1606. le Roy
avoit érigé la Baronie de Sully en Duché
et Pairie ; sa reception fut des plus magnifiques
, le Roy ayant assisté au Festin ,
qui fut donné à l'Arsenal , &c. Ce Grand-
Prince lui donna aussi la même année , la
Charge de Capitaine - Lieutenant de deux
cent Hommes d'Armes de la Reine.
Comme la Médaille de ce premier Duc
'de Sully , Grand- Maître de l'Artillerie ,
&c. est assez rare , je vous envoïe la gra
vure , que j'en ai fait faire par une ha-
* Anne de Courtenay , Epouse du Marquis de
Rosny , qui l'avoit suivi dans cette Guerre.
I.Vol bile
JUIN. 1733. 1125
bile main , sur l'Original du Cabinet de
M. le Duc de Sully , que ce Seigneur a
bien voulu me communiquer. Cet Original
est des mieux conservez , et si beau
que je le crois de Germain Dupré , cxcellent
Graveur de ce temps-là , dont
nous avons de tres - belles Médailles. Les
deux autres Médailles dont je viens de
vous parler,de Henry le Grand et du Duc
de Savoye , sont dans mon Cabinet .Vous
pourrez les voir quand vous viendrez à
Paris.
Je suis forcé de renvoyer à une autre
Lettre ce qui me reste à vous dire pour
satisfaire pleinement à toutes vos demandes
, et pour ne point allonger celle - ci
lavantage. Je suis toujours , Monsieur ,
& c .
A Paris , le 25 Avril 1733 .
Fermer
Résumé : TROISIÈME LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. A. C. D. S. T. au sujet du Marquis de Rosny, depuis Duc de Sully, &c. contenant quelques Remarques Historiques.
La troisième lettre de M. D. L. à M. A. C. D. S. T. traite de la vie et de la conversion religieuse du Marquis de Rosny, devenu Duc de Sully. L'auteur répond à des questions sur les raisons de cette conversion et sur l'histoire de la famille Bethune. Jean de Bethune IV, ancêtre de Rosny, avait épousé Anne de Melun, apportant ainsi la Baronie de Rosny en dot. Après la mort de sa première épouse, il se remaria et dilapida ses biens, laissant ses enfants dans une situation précaire. François de Bethune, fils aîné de Jean, épousa Charlotte Dauvet et eut sept enfants. Il s'attacha au Prince de Condé et adopta la religion protestante. Son fils Maximilien, futur Marquis de Rosny, suivit ses traces. François, conscient des qualités de Maximilien, le prépara à servir le Prince de Condé, futur Henri IV. Maximilien fut présenté au Prince et jura fidélité, débutant ainsi une carrière marquée par la fidélité et l'excellence. Lors du massacre de la Saint-Barthélemy, Maximilien échappa à la mort en se déguisant et en se réfugiant au Collège de Bourgogne. Il continua ses études et servit fidèlement Henri IV, cultivant son esprit par des connaissances solides en histoire et en mathématiques. En 1581, il visita sa tante en Flandres, mais celle-ci, en raison de sa religion, l'accueillit froidement. Malgré les tentatives de retour à la foi catholique, Maximilien resta protestant et continua à servir Henri IV avec dévouement. La carrière militaire de Rosny fut marquée par des événements cruciaux, notamment la bataille de Coutras en 1587, où il dirigea l'artillerie pour le Roi de Navarre. Cette victoire fut en grande partie due à l'efficacité de l'artillerie dirigée par Rosny. Après la bataille, le Roi de Navarre exprima sa gratitude et reconnut l'importance de Rosny dans la victoire. Rosny reçut plusieurs charges et honneurs, notamment celle de Grand Maître de l'Artillerie en 1599, après avoir été successivement Grand Voyer de France et Surintendant des Finances. Il réorganisa l'artillerie, cassa des officiers inutiles ou mal intentionnés, et modernisa l'arsenal. Sa gestion fut si efficace que l'arsenal devint une terreur pour les ennemis de la France. Lors de la guerre contre le Duc de Savoie, Rosny joua un rôle clé en assurant les munitions et l'artillerie, contribuant à la prise de Montmélian. Sa diligence et son organisation furent saluées par Mezeray. Rosny avait également été chargé de la réparation et de l'entretien des chemins, obligeant les particuliers à planter des ormes pour le charroi de l'artillerie. Ces arbres sont encore appelés 'les Rosnys' de nos jours. Maximilien de Bethune fut élevé au rang de Duc de Sully en 1606, et reçut la charge de Capitaine-Lieutenant de deux cents hommes d'armes de la Reine la même année.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
156
p. 1309-1322
REFLÉXIONS sur la Nature et la source du Sublime dans le Discours : sur le vrai philosophique du Discours Poëtique, et sur l'Analogie qui est la clef des Découvertes. Par L. P. C. J.
Début :
I. Ce Titre paroît annoncer des sujets fort differens. Mals la Philosophie [...]
Mots clefs :
Sublime, Vérité, Vrai, Pensée, Bien, Poète, Philosophe, Virgile, Beau, Esprit, Rapport, Analogie, Découverte, Sens, Traits
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLÉXIONS sur la Nature et la source du Sublime dans le Discours : sur le vrai philosophique du Discours Poëtique, et sur l'Analogie qui est la clef des Découvertes. Par L. P. C. J.
REFLEXIONS sur la Nature et la
source du Sublime dans le Discours : sur
le vrai philosophique du Discours Poëtique
, et sur l'Analogie qui est la clef
des Découvertes. Par L. P. C. J.
€
I.
C
E Titre paroît annoncer des sujets
fort differens . Mais la Philosophie
raproche souvent les extrémitez
en ramenant la multitude des apparences
à la réalité d'un Principe très- simple. Et
c'est par l'Analogie que la Philosophie
II. Vol. Cilj atteint
1310 MERCURE DE FRANCE
atteint à cette simplicité féconde de la
Nature.
2. En general cette Analogie nous apprend
, que s'il y a bien des Sciences et
des Arts , il n'y a pourtant qu'une verité ,
dont ces Arts et ces Sciences ne sont
,
que les differens points- de- vûë , les divers
aspects. La Poësie en particulier et
la Philosophie , quelque irréconciliables
qu'elles paroissent , ne different que par
là , par le point- de- vûë , par l'expression.
3. Le Poëte pense et parle. Le Philosophe
refléchit
raisonne et discourt ;
c'est- à- dire , le Poëte enveloppe dans une
pensée et souvent dans un mot le raisonnement
du Philosophe , et le Philophe
dans un raisonnement étendu , developpe
la pensée , le mot du Poëte.
C'est cet enveloppement et ce développement
seuls qui caracterisent les deux
genres , relativement l'un à l'autre.
4. Mais c'est toujours le même objet ,
la même nature , la même vérité , que
le Poëte et le Philosophe peignent également
, l'un en grand, l'autre en racour
ci et comme en miniature.
5. Lorsque cet objet est nouveau ,
merveilleux
élevé , interessant , qu'il
donne à penser , qu'il étend les vûës de
l'esprit , le Raisonnement philosophique
II. Vol.
JUIN. 1733 1311
que qui le développe , prend le nom de
Découverte , la pensée poetique qui le
révele , prend celui de Pensée sublime.
Venons à des Exemples.
6. Mais auparavant je dois poser comme
un Principe , cette maxime sublime
elle- même , de Despreaux , que
Rien n'est beau que le vrai, le vrai feul est aimable ,
Il doit degner par tout et même dans la Fable.
En effet la découverte du faux ne
peut être une vraye decouverte ; car découvrir
ce qui n'est pas, c'est bien pis que
de ne rien découvrir ; et une pensée fausse
ne sera jamais une belle pensée .
7. Cela supposé , Virgile peint la nuit,
en disant qu'elle ôte aux choses leurs
couleurs , rebus nox abstulit atra colores.
Cette idée est sublime , belle du moins ,
car je ne veux point de dispute. Or qu'estce
qui en fait la beauté ? Je le demande
aux Commentateurs. Mais que nous en
ont ils dit ? Des Tropes , des figures , des
allégories , des métaphores. Je ne connois
point tout cela. Mais je demande
encore si c'est du vrai , si c'est du faux
que Virgile nous donne- là.
8. Aristote nous a tracé les vrayes regles
de la Poëtique et même de la Rhéto
rique. Ce sera donc un Philosophe , ce
sera Descartes qui nous apprendra que
11. Vol
CY les
1212 MERCURE DE FRANCE
les couleurs n'étant qu'une lumiere mo
difiée , la nuit en chassant la lumiere a
chassé les couleurs ; et qu'ainsi la pensée de
Virgile a tous les caracteres du sublime
du grand , du beau , étant d'abord vraye ,
et ensuite nouvelle , merveilleuse,profonde
paradoxe même , et contraire au préjugé.
9. Car je pense que c'est par rapport
à nous et pour nous qu'une pensée est
sublime , c'est-à- dire , comme placée en
un lieu sublime , escarpé , difficile à atteindre
, et par là très - merveilleuse et
toute aimable , lorsqu'elle daigne en quel
que sorte s'abaisser jusqu'à nous qui n'aurions
pû , sans le secours du Poëte comme
inspiré et sans une espece
de secours
divin , nous élever jusqu'à elle.
10. Virgile dit ailleurs :
Provehimur portu terraque urbesque receduns.
"Nous sortons du Port , et nous voyons
les terres et les Villes se retirer . Cette image
est magnifique; mais ce n'est que parce
qu'elle est d'après nature et qu'elle renferme
une verité philosophique que le tems
nous a revelée , quoiqu'elle soit encore toute
paradoxe , toute sublime , toute poëtique
; Car l'Auteur n'est pas encore dans
le cas du sublatam ex oculis , & c. d'Horace .
11. Quelle est donc cette verité ? C'est
11. Vol.
eelle
JUIN. 1733. 1313
celle de la nature du mouvement , qui
n'a d'absolu que son existence , et dont
l'essence consiste dans un simple chan
gement de rapport de distance de divers
termes , dont l'un ne peut se mou .
voir sans qué les autres se meuvent aussi
je m'éloigne du Port , le Port s'éloigne
de moi , je fuis les terres et les Villes ,
les terres et les Villes me fuyent .
12. Cela est fort ; car les voila toujours
à la même place. Oui , les unes
par rapport aux autres ; et dans ce sens
me voila immobile moi- même à la même
place dans le Vaisseau qui m'emporte.-
Mais par rapport à ce Vaisseau et par
rapport à moi , tout l'Univers se remuë
lorsque nous nous remuons. La Rame ;
repousse le rivage ou Feau ; l'eau ou le
rivage repousse la Rame et le Vaisseau ;*
l'action et la réaction sont égales , la séparation
est réciproque. Mais ce siecle ..
n'a droit de jouir que des découvertes ›
du précedent , qui s'en mocquoit..
13. Laissons les discussions philosophi
ques écoutons les Commentateurs. Vous
êtes , me disent- ils , vous êtes duppe de
votre imagination. Il est vrai que les .
terres et les Villes semblent fuir . On s'imagine
qu'elles fuyent , c'est tout comme
si elles fayoient ; mais elles ne fuyent pass
II.. Vol. Cvjs poure
1314 M'ERCURE DE FRANCE
pour cela. L'expression de Virgile n'est
qu'une comparai on , une Analogie sousentendue
, une allégorie , une, métaphore.
Fort bien .
14. Mais je reviens à ma Regle , qui
n'est pas e imagination , et qui est ,
ce me semble , la plus solide Regie de
bon sens qu'on puisse consulter. Cela
est -il vrai ? cela est - il faux ? Virgile
ment-il? Virgile dit- il la vérité? S'il ment,
si sa pensée est fausse , elle n'est donc
pas belle , elle est frivole , sophistique ,
miserable ; fi elle est belle , admirable
sublime , comme on l'a cru jusqu'icy ,
je reviens à Despreaux , et je dis avec lui,
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul
&c. est ,
15. Je puis me tromper , mais il me
semble que bien des gens se repaissent
de choses vagues et qu'ils aiment à s'en
repaître , même dans les Sciences , et
sur tout dans ce qui s'appelle Belles- Lettres
. Tout y est plein de je ne sçai quoi
On diroir
que la précision des idées les
gêne , les contraint , leur paroît insup
portable. Ils sont toûjours en garde et
prets à combattre contre cette précision ,
comme les Romains pour leur liberté.
C'est la liberté d'esprit , en effet , qu'on
retrouve dans ces idées vagues qui le
II. Val. ber
JUIN. 1733 . ·1315
bercent doucement et le balancent entre
le oui et le non , entre le vrai et le faux.
Il en coûte , et il faut une espece d'effort
d'esprit pour se fixer à une verité
précise et indivisible.
"
16. Outre la paresse de l'esprit , il y a
encore un interêt de coeur , qui fait qu'on
aime à se tenir comme neutre entre la
plupart des veritez et des erreurs qui
leur sont opposées. Moyennant cette nou
tralité que l'inattention de l'esprit rend
facile , on est toujours prêt à se ranger
au parti que la passion du coeur rend le
plus agréable. Mais c'est là de la moralité .
17. Victrix causa Diis placuit, fed victa Catoni ,
dit Lucain , que Brebeuf,a rendu parc vers
Les Dieux servent Cesar , mais Caton fuit Pom
péc.
Cette pensée a eû des Approbateurs et
des Critiques. Les uns en ont fait un modele
de sublime , les autres l'ont cruë fausse
et purement enflée. C'est bien pis , d'autres.
l'ont traitée d'impie et de sacrilege . La
Philosophie seule a droit d'en décider .
18. Rien n'est plus simple que le fond
de verité philosophique , morale même
et presque théologique , que ce Vers de
Lucain renferme ou suppose. Les Dieux
ou plutôt Dieu tout miséricordieux et très
lent à punir , laisse souvent prosperer le
II. Vol. crime
T316 MERCURE DE FRANCE
crime dans cette vie et pour un temps.
Et bien nous en prend à tous ; que deviendrions-
nous si la peine suivoit de si
près le peché? Il n'en est pas de- même
des hommes ; il leur est expressément
enjoint de s'attacher immuablement au
parti de la justice ou de la verité connuë
,, sans en juger par les apparences
ni par aucune sorte d'évenement. Le
Commentaire est donc facile désormais.
Les Dieux servent César parce qu'il leur
plaît , placuit. Caton suit Pompée, parce
qu'il le doit.
19. Lucain est outré , dit-on ; cela se
peut quelquefois ; mais quelquefois il
peut n'
n'être que fort élevé , fort sublime..
Une verité n'est pas toujours mûre , même
pour la Poësie . Corneille n'a pas
laissé de meurir quelque traits de Lucain;
mais Corneille lui - même passe pour être
souvent guindé.
20. Ces quatre Vers ont été fort cri
tiquez.
Pleurez , pleurez mes yeux , et fondez - vous en eau,
La moitié de ma vie à mis l'autre au tombeau ,
Et me laisse à venger après ce coup funeste ,
Celle queje n'ai plus sur cellè qui me reste.
Je ne disconviendrai pas que la Poësie ,
sur tout la Dramatique , étant faite pour
II. Vol.
tout
JUI N. 1733. 1317
tout le monde , et ses beautez devant
consister dans des traits détachez et commeimperceptibles
plutôt que dans desRaisonnemens
Philosophiques un peu étendus
et développez . il n'y ait du trop dansces
Vers de Corneille.
21. Si le Poëte avoit pû renfermer lesmêmes
beautez dans un seul Vers ou deux
tout au plus , en jettant même un petit
nuage sur des veritez qu'il a renduës
trop sensibles , trop précises , trop dogmatiques
, rien n'auroit été plus sublime .
Car du reste je ne conviendrai pas qu'il
y ait du faux dans sa pensée . Chimene
peut regarder la vie de son Pere comme
la moitié de sa vie , aussi bien que celle
de son mari futur , puisque , selon l'Ecriture
, erunt duo in carne una. Et il n'y
a rien d'outré à dire qu'une fille se
partage entre ce Pere et ce Mari , et que
toute sa vie dépend des deux. Oui , mais
-H y en a donc trois parties ; celle du Pere,
celle du Mari et la sienne ? Et ce sont
des tiers et non des moitiez. Mauvaise
plaisanterie que celle-là . Chimene ne vit
plus en elle-même dès qu'elle se partage
ainsi Ce qui est si vrai , que si son Perc
et Rodrigue meurent , on ne s'attend
qu'à la voir mourir . Mais la verité ellemême
dépend de l'expression .
II. Vol.
22.
7318 MERCURE DE FRANCE
22. En géneral toute verité a droit de
plaire ; mais toute verité nouvelle , profonde,
sublime , éblouit et révolte même l'esprit
et souvent le coeur. Pour la faire
goûter il faut en temperer l'éclat. Or on
tempere cet éclat en l'enveloppant et ne
le laissant qu'entrevoir à demi comme
un trait vif qui perce et qui disparoît. Et
voilà le devoir et l'avantage de la Poësie.
23. Naturellement elle enveloppe et
elle doit envelopper les véritez. Double
avantage du Poëte . Sous cette enveloppe
et sous cet air mysterieux , qui n'est
qu'une affaire d'expression , les veritez
communes deviennent souvent nouvelles
et sublimes ; et les veritez nouvelles
et sublimes par elles mêmes, brillent toujours
assez sans ébloüir. L'enveloppe picque
toujours la curiosité , d'autant plus
qu'elle la satisfait moins.
24. Toute la gloire du Philosophe consiste
dans la découverte de la verité . Mais
une verité toute découverte , lorsqu'elle
est neuve , blesse la vûë et réveille souvent
la jalousie contre son Auteur. Un
génie à découvertes , comme un Descartes
, devroit , s'il étoit bien consulté , ne
proposer son sistême que sous l'envelope
de la Poësie et de la fiction. Il n'y perdroit
rien ; car tout nouveau sistême est
II. Vol.
toujours
JUIN. 1733 1319
toujours traité de fiction et de Roman ;
il y gagneroit même beaucoup. On court
après une verité qui se dérobe ; et un
bon Commentaire feroit bien - tôt adopter
comme philosophiques des veritez
qu'on auroit goûtées d'abord comme Poëtiques.
C'est par la fiction , c'est - à- dire ,
par l'invention qu'on est Poëte ; et lorsqu'on
est né Poëte , les Vers ou la Profe
ne sont plus que des formalitez , des expressions
arbitraires . Mais ces refléxions
viennent quelquefois trop tard .
25. Cependant la gloire du Philosophe
paroît l'emporter en un sens sur celle du
Poete. Celui cy a beau semer les plus
profondes veritez , il n'est jamais censé
parvenir jusqu'à la découverte , qui est
presque l'unique gloire de l'esprit humain.
Il n'y parvient pas non - plus ; il ne
voit la verité que comme il la présente
sous le voile , dans le nuage. C'est par
une espece d'instinct ou d'enthousiasme
et à la pointe de l'esprit , qu'il la saisiť
comme en passant. C'est inspiration , c'est
révélation , si l'on veut . Mais les Prophetes
ne comprennent pas toujours tout ce
que Dieu révele par leur organe à l'Univers.
Virgile , après avoir dit que la
nuit emporte les couleurs , auroit bien
pû n'être pas Cartésien sur l'article.
II. Vol. 26.
1320 MERCURE DE FRANCE
26. Mais comme c'est toujours la Nature
que le Poëte peint , le Philosophe
ne sçauroit trop méditer le sens profond
de tous les traits véritablement sublimes
qui sont répandus chez les Poëtes plus
que chez aucune autre sorte d'Ecrivains.
C'est- là le véritable emploi du Philosophe
, de comprendre ce que les autres
ne font que sentir , de tourner l'instinct
en pensée , la pensée en refléxion , la refléxion
en raisonnement. Je regarde tous
ces grands traits qu'on admire dans les
Poëtes comme autant de semences de dé-
Couvertes.
27. Or c'est l'Analogie qui rend ces
traits poëtiques , féconds en découvertes
Car ce qu'on appelle chez les Poëtes ou
chez les Orateurs , Métaphore, similitude ,
allégorie , figure ; un Philosophe , un
Géometre non hérissé l'appelle Analogie,
proportion , rapport. Toutes nos décou
vertes , toutes nos veritez scientifiques ,
ne sont que des veritez de rapport . Et
par là souvent le sens figuré dégenere
en sens propre , et la figure en réalité.
28. Je dirai quelle est ma regle en ce
point. Lorsque je rencontre quelqu'un de
ces traits poëtiques ou autres , concernant
la Nature , ou tout autre objet philosophique
, et que ce trait me paroît
1. Vol. beau
JUIN. 1733. 1321
beau et sublime , sur tout s'il paroît tel
au commun des Lecteurs , je commence
selon la Méthode de l'Analise géométrique,
par le supposer vrai , même litteralement
vrai. Ensuite par les conséquences
que j'en tire selon les regles du même
Art , je le vérifie . Et enfin après me l'être
démontré à moi -même , je me mets
en état de le démontrer aux autres.
29. Par exemple , tout ce que je viens
de dire , je crois le devoir à la maxime
de Despreaux ; que rien n'est beau que le
vrai. Ce Vers m'a bien mieux appris ce
que c'est que le sublime que tout le
Traité de Longin , traduit par le même
Despreaux ; Traité que j'avoue qui m'a
toujours paru fort beau , mais un peu
vague , un peu oratoire , et plus enflé
de discours , que nourri d'explication et
d'idées philosophiques.
30. Au lieu qu'en supposant la Maxime
en question , et partant de -là , il m'a
été facile de conclure que le sublime
consistoit dans une verité toute neuve
en elle même , ou dans son point-de- vûë,
ou par son expression , et présentée sous
une espece d'envelope qui en rehausse
l'éclat en le temperant. Le Fiat bux que
Longin trouve si sublime , ne l'est que par
le vrai nouveau , profond , merveilleux.
L.
II. Vol. 3L.
1322 MERCURE DE FRANCE
31. Qu'on parle d'un Ouvrage des
hommes , il faut bien des paroles , des
discours , des descriptions pour en faire
connoître la façon . Pour les Ouvrages
de Dieu , comme il n'a fallu qu'un mot
pour les faire , dixit et facta sunt , il ne
faut qu'un mot pour les peindre , et cette
peinture est toujours sublime , parce
qu'elle est extraordinaire , unique , divine.
source du Sublime dans le Discours : sur
le vrai philosophique du Discours Poëtique
, et sur l'Analogie qui est la clef
des Découvertes. Par L. P. C. J.
€
I.
C
E Titre paroît annoncer des sujets
fort differens . Mais la Philosophie
raproche souvent les extrémitez
en ramenant la multitude des apparences
à la réalité d'un Principe très- simple. Et
c'est par l'Analogie que la Philosophie
II. Vol. Cilj atteint
1310 MERCURE DE FRANCE
atteint à cette simplicité féconde de la
Nature.
2. En general cette Analogie nous apprend
, que s'il y a bien des Sciences et
des Arts , il n'y a pourtant qu'une verité ,
dont ces Arts et ces Sciences ne sont
,
que les differens points- de- vûë , les divers
aspects. La Poësie en particulier et
la Philosophie , quelque irréconciliables
qu'elles paroissent , ne different que par
là , par le point- de- vûë , par l'expression.
3. Le Poëte pense et parle. Le Philosophe
refléchit
raisonne et discourt ;
c'est- à- dire , le Poëte enveloppe dans une
pensée et souvent dans un mot le raisonnement
du Philosophe , et le Philophe
dans un raisonnement étendu , developpe
la pensée , le mot du Poëte.
C'est cet enveloppement et ce développement
seuls qui caracterisent les deux
genres , relativement l'un à l'autre.
4. Mais c'est toujours le même objet ,
la même nature , la même vérité , que
le Poëte et le Philosophe peignent également
, l'un en grand, l'autre en racour
ci et comme en miniature.
5. Lorsque cet objet est nouveau ,
merveilleux
élevé , interessant , qu'il
donne à penser , qu'il étend les vûës de
l'esprit , le Raisonnement philosophique
II. Vol.
JUIN. 1733 1311
que qui le développe , prend le nom de
Découverte , la pensée poetique qui le
révele , prend celui de Pensée sublime.
Venons à des Exemples.
6. Mais auparavant je dois poser comme
un Principe , cette maxime sublime
elle- même , de Despreaux , que
Rien n'est beau que le vrai, le vrai feul est aimable ,
Il doit degner par tout et même dans la Fable.
En effet la découverte du faux ne
peut être une vraye decouverte ; car découvrir
ce qui n'est pas, c'est bien pis que
de ne rien découvrir ; et une pensée fausse
ne sera jamais une belle pensée .
7. Cela supposé , Virgile peint la nuit,
en disant qu'elle ôte aux choses leurs
couleurs , rebus nox abstulit atra colores.
Cette idée est sublime , belle du moins ,
car je ne veux point de dispute. Or qu'estce
qui en fait la beauté ? Je le demande
aux Commentateurs. Mais que nous en
ont ils dit ? Des Tropes , des figures , des
allégories , des métaphores. Je ne connois
point tout cela. Mais je demande
encore si c'est du vrai , si c'est du faux
que Virgile nous donne- là.
8. Aristote nous a tracé les vrayes regles
de la Poëtique et même de la Rhéto
rique. Ce sera donc un Philosophe , ce
sera Descartes qui nous apprendra que
11. Vol
CY les
1212 MERCURE DE FRANCE
les couleurs n'étant qu'une lumiere mo
difiée , la nuit en chassant la lumiere a
chassé les couleurs ; et qu'ainsi la pensée de
Virgile a tous les caracteres du sublime
du grand , du beau , étant d'abord vraye ,
et ensuite nouvelle , merveilleuse,profonde
paradoxe même , et contraire au préjugé.
9. Car je pense que c'est par rapport
à nous et pour nous qu'une pensée est
sublime , c'est-à- dire , comme placée en
un lieu sublime , escarpé , difficile à atteindre
, et par là très - merveilleuse et
toute aimable , lorsqu'elle daigne en quel
que sorte s'abaisser jusqu'à nous qui n'aurions
pû , sans le secours du Poëte comme
inspiré et sans une espece
de secours
divin , nous élever jusqu'à elle.
10. Virgile dit ailleurs :
Provehimur portu terraque urbesque receduns.
"Nous sortons du Port , et nous voyons
les terres et les Villes se retirer . Cette image
est magnifique; mais ce n'est que parce
qu'elle est d'après nature et qu'elle renferme
une verité philosophique que le tems
nous a revelée , quoiqu'elle soit encore toute
paradoxe , toute sublime , toute poëtique
; Car l'Auteur n'est pas encore dans
le cas du sublatam ex oculis , & c. d'Horace .
11. Quelle est donc cette verité ? C'est
11. Vol.
eelle
JUIN. 1733. 1313
celle de la nature du mouvement , qui
n'a d'absolu que son existence , et dont
l'essence consiste dans un simple chan
gement de rapport de distance de divers
termes , dont l'un ne peut se mou .
voir sans qué les autres se meuvent aussi
je m'éloigne du Port , le Port s'éloigne
de moi , je fuis les terres et les Villes ,
les terres et les Villes me fuyent .
12. Cela est fort ; car les voila toujours
à la même place. Oui , les unes
par rapport aux autres ; et dans ce sens
me voila immobile moi- même à la même
place dans le Vaisseau qui m'emporte.-
Mais par rapport à ce Vaisseau et par
rapport à moi , tout l'Univers se remuë
lorsque nous nous remuons. La Rame ;
repousse le rivage ou Feau ; l'eau ou le
rivage repousse la Rame et le Vaisseau ;*
l'action et la réaction sont égales , la séparation
est réciproque. Mais ce siecle ..
n'a droit de jouir que des découvertes ›
du précedent , qui s'en mocquoit..
13. Laissons les discussions philosophi
ques écoutons les Commentateurs. Vous
êtes , me disent- ils , vous êtes duppe de
votre imagination. Il est vrai que les .
terres et les Villes semblent fuir . On s'imagine
qu'elles fuyent , c'est tout comme
si elles fayoient ; mais elles ne fuyent pass
II.. Vol. Cvjs poure
1314 M'ERCURE DE FRANCE
pour cela. L'expression de Virgile n'est
qu'une comparai on , une Analogie sousentendue
, une allégorie , une, métaphore.
Fort bien .
14. Mais je reviens à ma Regle , qui
n'est pas e imagination , et qui est ,
ce me semble , la plus solide Regie de
bon sens qu'on puisse consulter. Cela
est -il vrai ? cela est - il faux ? Virgile
ment-il? Virgile dit- il la vérité? S'il ment,
si sa pensée est fausse , elle n'est donc
pas belle , elle est frivole , sophistique ,
miserable ; fi elle est belle , admirable
sublime , comme on l'a cru jusqu'icy ,
je reviens à Despreaux , et je dis avec lui,
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul
&c. est ,
15. Je puis me tromper , mais il me
semble que bien des gens se repaissent
de choses vagues et qu'ils aiment à s'en
repaître , même dans les Sciences , et
sur tout dans ce qui s'appelle Belles- Lettres
. Tout y est plein de je ne sçai quoi
On diroir
que la précision des idées les
gêne , les contraint , leur paroît insup
portable. Ils sont toûjours en garde et
prets à combattre contre cette précision ,
comme les Romains pour leur liberté.
C'est la liberté d'esprit , en effet , qu'on
retrouve dans ces idées vagues qui le
II. Val. ber
JUIN. 1733 . ·1315
bercent doucement et le balancent entre
le oui et le non , entre le vrai et le faux.
Il en coûte , et il faut une espece d'effort
d'esprit pour se fixer à une verité
précise et indivisible.
"
16. Outre la paresse de l'esprit , il y a
encore un interêt de coeur , qui fait qu'on
aime à se tenir comme neutre entre la
plupart des veritez et des erreurs qui
leur sont opposées. Moyennant cette nou
tralité que l'inattention de l'esprit rend
facile , on est toujours prêt à se ranger
au parti que la passion du coeur rend le
plus agréable. Mais c'est là de la moralité .
17. Victrix causa Diis placuit, fed victa Catoni ,
dit Lucain , que Brebeuf,a rendu parc vers
Les Dieux servent Cesar , mais Caton fuit Pom
péc.
Cette pensée a eû des Approbateurs et
des Critiques. Les uns en ont fait un modele
de sublime , les autres l'ont cruë fausse
et purement enflée. C'est bien pis , d'autres.
l'ont traitée d'impie et de sacrilege . La
Philosophie seule a droit d'en décider .
18. Rien n'est plus simple que le fond
de verité philosophique , morale même
et presque théologique , que ce Vers de
Lucain renferme ou suppose. Les Dieux
ou plutôt Dieu tout miséricordieux et très
lent à punir , laisse souvent prosperer le
II. Vol. crime
T316 MERCURE DE FRANCE
crime dans cette vie et pour un temps.
Et bien nous en prend à tous ; que deviendrions-
nous si la peine suivoit de si
près le peché? Il n'en est pas de- même
des hommes ; il leur est expressément
enjoint de s'attacher immuablement au
parti de la justice ou de la verité connuë
,, sans en juger par les apparences
ni par aucune sorte d'évenement. Le
Commentaire est donc facile désormais.
Les Dieux servent César parce qu'il leur
plaît , placuit. Caton suit Pompée, parce
qu'il le doit.
19. Lucain est outré , dit-on ; cela se
peut quelquefois ; mais quelquefois il
peut n'
n'être que fort élevé , fort sublime..
Une verité n'est pas toujours mûre , même
pour la Poësie . Corneille n'a pas
laissé de meurir quelque traits de Lucain;
mais Corneille lui - même passe pour être
souvent guindé.
20. Ces quatre Vers ont été fort cri
tiquez.
Pleurez , pleurez mes yeux , et fondez - vous en eau,
La moitié de ma vie à mis l'autre au tombeau ,
Et me laisse à venger après ce coup funeste ,
Celle queje n'ai plus sur cellè qui me reste.
Je ne disconviendrai pas que la Poësie ,
sur tout la Dramatique , étant faite pour
II. Vol.
tout
JUI N. 1733. 1317
tout le monde , et ses beautez devant
consister dans des traits détachez et commeimperceptibles
plutôt que dans desRaisonnemens
Philosophiques un peu étendus
et développez . il n'y ait du trop dansces
Vers de Corneille.
21. Si le Poëte avoit pû renfermer lesmêmes
beautez dans un seul Vers ou deux
tout au plus , en jettant même un petit
nuage sur des veritez qu'il a renduës
trop sensibles , trop précises , trop dogmatiques
, rien n'auroit été plus sublime .
Car du reste je ne conviendrai pas qu'il
y ait du faux dans sa pensée . Chimene
peut regarder la vie de son Pere comme
la moitié de sa vie , aussi bien que celle
de son mari futur , puisque , selon l'Ecriture
, erunt duo in carne una. Et il n'y
a rien d'outré à dire qu'une fille se
partage entre ce Pere et ce Mari , et que
toute sa vie dépend des deux. Oui , mais
-H y en a donc trois parties ; celle du Pere,
celle du Mari et la sienne ? Et ce sont
des tiers et non des moitiez. Mauvaise
plaisanterie que celle-là . Chimene ne vit
plus en elle-même dès qu'elle se partage
ainsi Ce qui est si vrai , que si son Perc
et Rodrigue meurent , on ne s'attend
qu'à la voir mourir . Mais la verité ellemême
dépend de l'expression .
II. Vol.
22.
7318 MERCURE DE FRANCE
22. En géneral toute verité a droit de
plaire ; mais toute verité nouvelle , profonde,
sublime , éblouit et révolte même l'esprit
et souvent le coeur. Pour la faire
goûter il faut en temperer l'éclat. Or on
tempere cet éclat en l'enveloppant et ne
le laissant qu'entrevoir à demi comme
un trait vif qui perce et qui disparoît. Et
voilà le devoir et l'avantage de la Poësie.
23. Naturellement elle enveloppe et
elle doit envelopper les véritez. Double
avantage du Poëte . Sous cette enveloppe
et sous cet air mysterieux , qui n'est
qu'une affaire d'expression , les veritez
communes deviennent souvent nouvelles
et sublimes ; et les veritez nouvelles
et sublimes par elles mêmes, brillent toujours
assez sans ébloüir. L'enveloppe picque
toujours la curiosité , d'autant plus
qu'elle la satisfait moins.
24. Toute la gloire du Philosophe consiste
dans la découverte de la verité . Mais
une verité toute découverte , lorsqu'elle
est neuve , blesse la vûë et réveille souvent
la jalousie contre son Auteur. Un
génie à découvertes , comme un Descartes
, devroit , s'il étoit bien consulté , ne
proposer son sistême que sous l'envelope
de la Poësie et de la fiction. Il n'y perdroit
rien ; car tout nouveau sistême est
II. Vol.
toujours
JUIN. 1733 1319
toujours traité de fiction et de Roman ;
il y gagneroit même beaucoup. On court
après une verité qui se dérobe ; et un
bon Commentaire feroit bien - tôt adopter
comme philosophiques des veritez
qu'on auroit goûtées d'abord comme Poëtiques.
C'est par la fiction , c'est - à- dire ,
par l'invention qu'on est Poëte ; et lorsqu'on
est né Poëte , les Vers ou la Profe
ne sont plus que des formalitez , des expressions
arbitraires . Mais ces refléxions
viennent quelquefois trop tard .
25. Cependant la gloire du Philosophe
paroît l'emporter en un sens sur celle du
Poete. Celui cy a beau semer les plus
profondes veritez , il n'est jamais censé
parvenir jusqu'à la découverte , qui est
presque l'unique gloire de l'esprit humain.
Il n'y parvient pas non - plus ; il ne
voit la verité que comme il la présente
sous le voile , dans le nuage. C'est par
une espece d'instinct ou d'enthousiasme
et à la pointe de l'esprit , qu'il la saisiť
comme en passant. C'est inspiration , c'est
révélation , si l'on veut . Mais les Prophetes
ne comprennent pas toujours tout ce
que Dieu révele par leur organe à l'Univers.
Virgile , après avoir dit que la
nuit emporte les couleurs , auroit bien
pû n'être pas Cartésien sur l'article.
II. Vol. 26.
1320 MERCURE DE FRANCE
26. Mais comme c'est toujours la Nature
que le Poëte peint , le Philosophe
ne sçauroit trop méditer le sens profond
de tous les traits véritablement sublimes
qui sont répandus chez les Poëtes plus
que chez aucune autre sorte d'Ecrivains.
C'est- là le véritable emploi du Philosophe
, de comprendre ce que les autres
ne font que sentir , de tourner l'instinct
en pensée , la pensée en refléxion , la refléxion
en raisonnement. Je regarde tous
ces grands traits qu'on admire dans les
Poëtes comme autant de semences de dé-
Couvertes.
27. Or c'est l'Analogie qui rend ces
traits poëtiques , féconds en découvertes
Car ce qu'on appelle chez les Poëtes ou
chez les Orateurs , Métaphore, similitude ,
allégorie , figure ; un Philosophe , un
Géometre non hérissé l'appelle Analogie,
proportion , rapport. Toutes nos décou
vertes , toutes nos veritez scientifiques ,
ne sont que des veritez de rapport . Et
par là souvent le sens figuré dégenere
en sens propre , et la figure en réalité.
28. Je dirai quelle est ma regle en ce
point. Lorsque je rencontre quelqu'un de
ces traits poëtiques ou autres , concernant
la Nature , ou tout autre objet philosophique
, et que ce trait me paroît
1. Vol. beau
JUIN. 1733. 1321
beau et sublime , sur tout s'il paroît tel
au commun des Lecteurs , je commence
selon la Méthode de l'Analise géométrique,
par le supposer vrai , même litteralement
vrai. Ensuite par les conséquences
que j'en tire selon les regles du même
Art , je le vérifie . Et enfin après me l'être
démontré à moi -même , je me mets
en état de le démontrer aux autres.
29. Par exemple , tout ce que je viens
de dire , je crois le devoir à la maxime
de Despreaux ; que rien n'est beau que le
vrai. Ce Vers m'a bien mieux appris ce
que c'est que le sublime que tout le
Traité de Longin , traduit par le même
Despreaux ; Traité que j'avoue qui m'a
toujours paru fort beau , mais un peu
vague , un peu oratoire , et plus enflé
de discours , que nourri d'explication et
d'idées philosophiques.
30. Au lieu qu'en supposant la Maxime
en question , et partant de -là , il m'a
été facile de conclure que le sublime
consistoit dans une verité toute neuve
en elle même , ou dans son point-de- vûë,
ou par son expression , et présentée sous
une espece d'envelope qui en rehausse
l'éclat en le temperant. Le Fiat bux que
Longin trouve si sublime , ne l'est que par
le vrai nouveau , profond , merveilleux.
L.
II. Vol. 3L.
1322 MERCURE DE FRANCE
31. Qu'on parle d'un Ouvrage des
hommes , il faut bien des paroles , des
discours , des descriptions pour en faire
connoître la façon . Pour les Ouvrages
de Dieu , comme il n'a fallu qu'un mot
pour les faire , dixit et facta sunt , il ne
faut qu'un mot pour les peindre , et cette
peinture est toujours sublime , parce
qu'elle est extraordinaire , unique , divine.
Fermer
Résumé : REFLÉXIONS sur la Nature et la source du Sublime dans le Discours : sur le vrai philosophique du Discours Poëtique, et sur l'Analogie qui est la clef des Découvertes. Par L. P. C. J.
Le texte 'Réflexions sur la Nature et la source du Sublime dans le Discours' examine la relation entre la poésie et la philosophie, soulignant que ces deux disciplines, bien que différentes dans leur expression, partagent une même vérité. Le poète et le philosophe se distinguent par leur manière de présenter cette vérité : le poète l'enveloppe dans une pensée ou un mot, tandis que le philosophe la développe dans un raisonnement étendu. Les deux disciplines peignent le même objet, la même nature, mais différemment. Le texte insiste sur l'importance de la vérité dans la création poétique, citant la maxime de Boileau : 'Rien n'est beau que le vrai'. Il utilise des exemples, comme un vers de Virgile décrivant la nuit, pour illustrer comment une pensée poétique peut être sublime si elle est vraie et nouvelle. La philosophie, représentée par Descartes, explique que la pensée de Virgile est sublime car elle est basée sur une vérité scientifique. Le texte critique ceux qui préfèrent les idées vagues aux idées précises, soulignant que la vérité, même si elle est nouvelle et profonde, doit être enveloppée pour être appréciée. La poésie a ainsi le devoir d'envelopper les vérités pour les rendre sublimes et accessibles. La gloire du philosophe réside dans la découverte de la vérité, mais le poète, par son instinct et son enthousiasme, saisit la vérité de manière inspirée. Le philosophe doit méditer les traits sublimes des poètes pour en comprendre le sens profond. L'auteur décrit sa méthode pour vérifier les traits poétiques ou philosophiques. Lorsqu'il rencontre un trait beau et sublime, il le suppose vrai et le vérifie par les conséquences qu'il en tire. Par exemple, la maxime de Boileau 'rien n'est beau que le vrai' a mieux enseigné à l'auteur le sublime que le traité de Longin, jugé vague et oratoire. Le sublime est défini comme une vérité nouvelle, soit en elle-même, soit par son expression, présentée sous une forme qui en rehausse l'éclat. Pour les œuvres de Dieu, un seul mot suffit pour les décrire de manière sublime, car elles sont extraordinaires et divines.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
157
p. 1559-1571
LETTRE CRITIQUE de M... sur une nouvelle Histoire Universelle d'Angleterre, entreprise par une Societé de Gens de Lettres.
Début :
Voici, Monsieur, de quoi entretenir notre commerce litteraire. Il est [...]
Mots clefs :
Histoire, Histoire universelle, Angleterre, Ouvrage, Esprit, Sujet, Égyptiens, Matières, Égypte, Érudition
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE CRITIQUE de M... sur une nouvelle Histoire Universelle d'Angleterre, entreprise par une Societé de Gens de Lettres.
LETTRE CRITIQUE de M...
sur une nouvelle Histoire Universelle
d'Angleterre , entreprise par une Societé
de Gens de Lettres.
Oici , Monsieur , de quoi entretenir
Voic notre commerce litteraire . Il est
arrivé d Angleterre ces jours passez le
Commencement d'une Histoire Universelle
, entreprise par une Societé de Gens
de Lettres , dont on dit qu'il y aura 24.
Volumes in 4. et je n'en doute pas sur
le plan et la méthode que suivent ces
Messieurs . Le premier volume contient
la Création du Monde , la chute d'Adam
et des Anges , l'Histoire Sacrée et Profane
des temps qui ont précedé le Dé
luge , la dispersion des Peuples , l'Histoire
des Egyptiens et des anciens Asia
tiques. Je l'ai lû avec empressement , par
l'idée avantageuse que j'ai des Sçavans
d'Angleterre ; mais je vous confesse d'avance
que je n'y ai pas trouvé ce que
me promettoit mon ancienne prévention .
On n'a gueres vû jusqu'à présent , disoit
M. de la Bruyere , un chef- d'oeuvre
d'esprit qui fût l'ouvrage de plusieurs.
Homere
1560 MERCURE DE FRANCE
Homere a composé l'Iliade , Virgile l'Enéïde
, Tite- Live ses Décades , et l'Orateur
Romain ses Oraisons ; s'il y avoit
une exception à cette Regle , elle seroit
préferablement en faveur de l'Histoire ,
où l'étenduë du sujet et la dispersion des
matieres , paroissent demander plusieurs
esprits qui y travaillent , et qui recueillent
les Mémoires et les Anecdotes répandus
dans une infinité d'Auteurs anciens
et modernes. Ce secours néanmoins
fait sentir ses inconvéniens dans celui qui
est chargé de rédiger l'Ouvrage lorsqu'il
en faut venir à l'éxecution . Quelqu'attention
qu'ayent eu les Compilateurs de
se réunir dans un même point , il est impossible
qu'ils ne soient frappez et conduits
par des idées particulieres , qui leur
semblent appartenir , ou pouvoir entrer
dans le sujet; ils grossissent ainsi leurs collections
de matieres indirectes et obliques,
propres à faire de gros volumes et rarement
des Ouvrages parfaits.
C'est l'écüeil où vient nécessairement
échouer celui qui doit rédiger leurs
compilations , à moins qu'il ne soit d'un
goût et d'un discernement incapable de
s'écarter ou d'être induit en erreur. Le
piege se présente sans cesse à son esprit.
Frappé par la lecture des matériaux qu'on
P
1
lui
JUILLET. 1733. 1561
lui donne , il entre imperceptiblement
dans les pensées de chacun de ses Compilateurs
; il est séduit par les approches ,
les ressemblances ou les rapports de leurs
idées au sujet principal ; elles l'entraînent
malgré lui ; l'envie de montrer de l'érudition
, les lui fait adopter ; la crainte
de désobliger ceux qui les lui donnent ,
l'engage à ne les pas omettre. Il insere
donc une infinité de matieres et de circonstances
naturellement étrangeres , et
qu'on n'y glisse qu'à force de transitions
ou de liaisons contraintes , toujours propres
à interrompre le fil du discours . C'est
ainsi qu'on multiplie les volumes et que
l'on ôte à l'Ouvrage ce naturel et cette
netteté qui en doivent être un des premiers
caracteres .
Celui qui a rédigé cette nouvelle Histoire
Universelle , a donné en plein dans
ce deffaur. L'Ouvrage est , sans contredit
, le plus sçavant Recueil qu'il y ait
en ce genre ; et la profonde érudition
qui y est répanduë , devient l'occasion
de ses défectuositez. Vous n'y verrez par
tout qu'un amas des sentimens , des faussetez
ou des erreurs de differens Ecrivains
sur le même sujet . Le volume in 12. que
l'on a donné pour servir d'Introduction ,
rapporte tout ce que les anciens Philo
E sophes
1562 MERCURE DE FRANCE
sophes ont jamais pensé sur la nature et
la création du Monde. Imaginez , s'il ett
possible , combien d'écarts et de rêveries ;
vous les trouverez exactement dans ce
Préliminaire. Pour le renfermer dans ses
justes bornes , il faudroit le réduire tout
au plus à la dixième partie. Alors il seroit
intelligible ; l'esprit du Lecteur ne
seroit pas surchargé d'une quantité de
faits qui dégénerent en questions personnelles
sur des Auteurs ausquels on ne
s'interesse plus guére , et on sçauroit
du moins à quoi s'en tenir. Au lieu qu'on
ne s'est appliqué qu'à nous dire ce qu'ont
pensé les autres dans leurs idées folles
et bizares , sans nous apprendre ce que
nous devons penser nous - mêmes .
Le même goût domine dans tout le
corps de l'Histoire. L'Auteur a meux aimé
rapporter les sentimens d'autrui , ou
faire voir qu'il les connoissoit , que
d'établir
les siens . Quelquefois il les donne
tous comme probables , d'autres fois il en
fait sentir la fausseté , sans en adopter
aucun, A chaque page il établit et il détruit.
Méthode d'un Pyrronisme continuel
qui dit beaucoup de choses sans rien
apprendre qu'à douter de tout , même
des faits les plus certains , parce qu'ils
sont mis à côté des plus douteux , sans
que
JUILLET. 1733. 1563
que l'on détermine lequel il faut croire.
Quelque persuadé que je sois qu'il n'a
pas travaillé uniquement pour faire de
gros volumes et en grande quantité , je
ne sçaurois cependant m'empêcher de dire
, que quand il auroit eu ce dessein , il
ne l'auroit pas mieux executé. Où est le
sçavant aujourd'hui qui prenne la moindre
part ou qui ajoûte la plus legere
croyance à ce que les Caldéens , les Egyptiens
, quelques Juifs ou autres Orientaux
, nous débitent sur l'Histoire Profane
qui a précedé le Déluge ? Le commun
des Lecteurs s'en embarasse encore
moins puisque la foi et la raison dé
montrent la fausseté de ces Monumens
apocrifes. Je m'attends bien que dans
le volume suivant on verra tout au long
les Généalogies et la Chronique de Bérose.
L'Auteur recueille soigneusement
toutes ces imaginations ; il y revient plusieurs
fois , et dit sérieusement qu'il faisseroit
quelque chose à desirer pour la
perfection de son Ouvrage , s'il osoit les
omettre.
C'est dans cet esprit qu'il commence
l'Histoire des Rois d'Egypte par ce conte
ennuyeux d'Osiris et d'Isis , qui occupe
cinq ou six pages , et qui est l'Endroit le
plus fabuleux , le plus mal concerté et
E ij le
1564 MERCURE DE FRANCE
le moins intéressant de toute la Mytologie.
A ce long détail succede l'Histoire
de Menès , qui tient un long espace pour
y renfermer très - peu de chose. Je crois
qu'elle est de neuf ou dix pages , dont
huit n'ont chacune que deux lignes , le
reste est rempli de Notes en caractere
fort petit , où se trouve la dispute de Perizonius
, de Mrs Newton et Whiston ,
pour sçavoir si Menès , reconnu pour fils
de Cham , a succedé aux Mestrai. Encore
l'Auteur se flate- t'il de nous faire grace
sur la brieveté. M.Whiston , dit-il , page
453. allegue treize argumens , dont nous
sauterons les neuf premiers pour venir au
dixième. N'est - ce pas avoir conspiré contre
la patience et la bourse du Public en
faveur des Libraires ?
A ces inutilitez fastidieuses joignez les
indécences qui s'y trouvent assez fréquemment,
Pour peu qu'on ait lû les Ancicas,
on sçait que leur Morale est moins qu'e
purée , Ils croyoient égayer leur stile par
ces sortes de libertez qu'ils regardoient
comme des amusemens indifferens . D'ailleurs
il faut convenir que quand la chose
ne va pas jusqu'à l'obscène , elle choque
beaucoup moins dans le Grec et le Latin
que dans notre Langue . L'Auteur n'a pas
été si scrupuleux ; il a regardé comme
des
JUILLET. 1733. 1565:
des embellissemens à son Histoire , ces
actions et ses discours qui offensent la
modestie et la politesse , quoiqu'il n'aille
pas jusqu'aux salletez ; en voici quelques
exemples , où je ne ferai qu'indiquer les
sujets . Ils sont tirez de la seule Histoire
d'Egypte , que j'ai lûe avec un peu plus.
d'attention , et cela dans l'espace de vingt
pages.
L'Histoire de Phéron , page 466. qui ,
pour guérir ses yeux , cherchoit , selon
l'Oracle , l'urine d'une femme fidele à
son mari. La Reine et quelques autres
lui ayant parû suspectes par cette raison ,
il les fit toutes mourir.
La fille de Chops , prostituée par son
Pere , qui bâtit une grande Piramide des
pierres que lui apportoient ses Amans ,
quoique chacun ne lui en donnât qu'une.
Celle de la fille de Micerin .... Quelle
pitoyable observation de faire remarquer
la differente attitude des hommes et des
femmes en Egypte pour satisfaire au
moindre besoin de la Nature .
Les Soldats de Psammetiques , qui disoient
en se découvrant d'une maniere
honteuse ; nous n'avons pas peur de manquer
de femmes , ni d'enfans.
Le nouveau Roy qui étoit assis à cheval
, se leya tant soit peu et répondit à
E iij
cette
1566 MERCURE DE FRANCE
cette sommation par un vent toujours
impoli , qu'il pria l'Ambassadeur de reporter
à son Maître , pag . 484
La Statue faite par Amasis , de la Cuvette
où les Egyptiens avoient souvent
vomi , lavé leurs pieds et fait de l'eau ,
pag. 485.
Enfin l'indécent récit de l'impuissance
d'Amasis et de ses circonstances , p . 488.
J'ai lû plusieurs fois Hérodote et Diodore
, et je ne crois pas que l'Auteur ait
rien omis en ce genre de ce qui regarde
'Histoire des Egyptiens. Il faut cependant
avouer que parmi ces traits il en
est quelques - uns qui pourroient se raconter
en prenant les précautions que
demande la bienséance , comme l'Apo- '
logue d'Amasis pour la Cuvette. Mais
c'est à quoi l'Auteur ne s'est point applique.
Il auroit pû prendre exemple sur
M. Rollin , qu'il avoit devant les yeux ,
puisqu'il le cite quelquefois. Cet Ecrivain
judicieux avoit puisé dans les mêmes
sources , sans y prendre indifferemment
tous ces mauvais contes qui ne font
rien à l'Histoire que de la rendre basse
et rampante . Il les a omis ; dira- t'on
que c'est un deffaut et un vuide qui dépare
son Histoire ?
Mais bien loin que l'Auteur qui a rédigé
JUILLET. 1733. 1567
gé cette Histoire Universelle , ait assez de
Tégéreté dans le stile , pour toucher adroitement
ces Endroits délicats ; il s'en faut
bien qu'il n'en ait assez pour entreprendre
de donner une bonne Histoire .Après
les grands modeles que nous avons et qui
ont rendu le Public si difficile , si l'on
n'est pas obligé d'écrire parfaitement, du
moins l'on n'est plus recevable à le faire
si mal. J'y remarque deux fautes essentielles
; la superfluité des matiéres , et le
deffaut d'arrangement dans les faits .
M. l'Abbé Fleury disoit avec esprit
que l'Histoire ressemble à un Bâtiment
qu'on ne peut élever qu'avec des Echafauds
, des Cordes , des Poulies et une infinité
d'Outils ; mais que rien de tout cela
ne devoit plus paroître quand la Maison
étoit achevée. C'est à quoi l'Auteur dont
je vous parle , n'a pas fait attention . Il
nous a donné à lire son Ouvrage seulement
ébauché , avec toutes les discussions
, les doutes , les matériaux informes,
et, pour ainsi dire , tous les instrumens
dont il s'est servi pour le composer.
On y voit presque à chaque article
quelque Ecrivain nommé ou désigné par
ces mots : Quelques- uns disent... D'autres
soutiennent.... Il y en a qui prétendent....
Après quoi il ajoutera : Mais
E iiij
tout
1568 MERCURE DE FRANCE
tout cela n'est point vrai. Il n'étoit donc
pas nécessaire de le dire ; si ce n'est pour
faire parade d'érudition , ou pour ne pas
désobliger ceux qui avoient fourni les
Mémoires , à qui celui qui rédige est
comtable jusqu'à un certain point. Ce
stile seroit tout au plus supportable dans
la Dissertation ou dans le Recueil.
Enfin les faits y sont mis avec si peu
d'ordre que souvent l'Auteur y empiéte
d'un Regne à l'autre , et revient ensuite
sur ses pas ; où il lui est très- ordinaire de
perdre
son sujet de vue par des incidens
étangers , que l'envie de tout mettre lui
fait insérer dans le corps de l'Histoire ;
après lesquels vous l'entendez si - souvent
dire: Mais revenons. Deux Phrases qui
lui sont encore favorites sont celles ci ,
comme nous l'avons dit plus haut, ou, comme
nous le dirons plus bas. Cela n'est plus
d'usage dans les bons Ecrivains.Ce qu'on
a déja dit , il faut rendre la justice au Lecteur
, de croire qu'il s'en souvient ; et
qu'il sçaura bien rapprocher ce qu'il
trouvera dans la suite.
Ces deffauts de l'Historien Anglois
sont encore malheureusement augmentez
et mis dans tout leur jour par son
Traducteur. J'ai de la peine à croire qu'il
soit François d'origine , du moins il ne
conJUILLET.
1733 1569
connoît pas assez , je ne dis pas l'élégance
, mais la pureté de notre langue, pour
tenter d'écrire ; aujourd'hui , que les personnes
même du commun , exigent de
Pexactitude et de la délicatesse ; sans être
critique , vous ne lirez pas trois Phrases
sans en trouver une de louche . En voici
quelques- unes qu'il ne m'a pas été difficile
de trouver , car tout y est plein d'expressions
basses et vicieuses .
Ensuite notre Auteur allégue treize
Argumens , dont nous sautons les neuf
premiers , pour venir au dixiéme
453.
, page
Finalement , Mycérinus , est dit avoir
bâti une Piramide , page 474.
Mais avant que d'entrer
dans le détail
du regne de Sabacco , faisons
quelques
pas
en arriere , et jettons la vue sur les trois
Regnes
que nous venons
de parcourir
.
Ce coup d'oeil nous convaincra
, ... page
475. Ce retour
consiste
en quatorze
lignes
, après lesquelles
on dit : Mais revenons
à Sabacco
.
Somme-toute , le Roy lui donna sa fille
en mariage. 471 .
La mort de sa fille ne fut pas le seul
malheur qui accueillit Mycerinus.
Psammetique mit fin au Duodecim- virat.
473. 478 .
E v Les
1570 MERCURE DE FRANCE
Les Expéditions des Flottes de Néchus,
și tant est qu'elles en ayent fait , ne se
trouvent écrite nulle part , que nous sçachions.
480 .
On conte qu'en guise de monument de
sa bonne fortune . 481 .
Psammis demanda aux Ambassadeurs
Eléens si leurs propres Citoïens étoient
admis aux Jeux Olympiques : Question
à laquelle ils répondirent qu'oüi. 482 .
Le petit nombre qui échapa , revint
tout en fureur contre Apriès, comme si ce
Roy les avoit envoyés à la boucherie . 484 .
La clémence est mal employée envers les
ennemis . 485.
Mais avant que l'Orage crevat , Amasis
mourut , et son corps mort fut embaumé.491 .
La Muraille blanche de Memphis , qui
servoit d'une seconde enceinte , y est appellée
une Paroi- blanche . 494 .
Mais Nectanebe pourvut si- bien à la
sûreté de la Ville, qu'il n'y eut pas moïen
d'y mordre ; et d'un autre côté , les Commandans
ne firent rien qui vaille. 497.
Plinius tâcha de déloger Nicostrate de ses
retranchemens
. 459.
Les Grecs demanderent un Pour-parler,
avec Lacharès . 500 .
En voilà assez , Monsieur , car je vous
prie d'observer que je vais de page en
page
JUILLET. 1733. 1571
page. Au premier ordinaire je vous parlerai
de là Chronologie de l'Auteur , et
en particulier de son Histoire d'Egypte.
Je suis , Monsieur , &c.
A Paris , ce 20 May 1733 •
sur une nouvelle Histoire Universelle
d'Angleterre , entreprise par une Societé
de Gens de Lettres.
Oici , Monsieur , de quoi entretenir
Voic notre commerce litteraire . Il est
arrivé d Angleterre ces jours passez le
Commencement d'une Histoire Universelle
, entreprise par une Societé de Gens
de Lettres , dont on dit qu'il y aura 24.
Volumes in 4. et je n'en doute pas sur
le plan et la méthode que suivent ces
Messieurs . Le premier volume contient
la Création du Monde , la chute d'Adam
et des Anges , l'Histoire Sacrée et Profane
des temps qui ont précedé le Dé
luge , la dispersion des Peuples , l'Histoire
des Egyptiens et des anciens Asia
tiques. Je l'ai lû avec empressement , par
l'idée avantageuse que j'ai des Sçavans
d'Angleterre ; mais je vous confesse d'avance
que je n'y ai pas trouvé ce que
me promettoit mon ancienne prévention .
On n'a gueres vû jusqu'à présent , disoit
M. de la Bruyere , un chef- d'oeuvre
d'esprit qui fût l'ouvrage de plusieurs.
Homere
1560 MERCURE DE FRANCE
Homere a composé l'Iliade , Virgile l'Enéïde
, Tite- Live ses Décades , et l'Orateur
Romain ses Oraisons ; s'il y avoit
une exception à cette Regle , elle seroit
préferablement en faveur de l'Histoire ,
où l'étenduë du sujet et la dispersion des
matieres , paroissent demander plusieurs
esprits qui y travaillent , et qui recueillent
les Mémoires et les Anecdotes répandus
dans une infinité d'Auteurs anciens
et modernes. Ce secours néanmoins
fait sentir ses inconvéniens dans celui qui
est chargé de rédiger l'Ouvrage lorsqu'il
en faut venir à l'éxecution . Quelqu'attention
qu'ayent eu les Compilateurs de
se réunir dans un même point , il est impossible
qu'ils ne soient frappez et conduits
par des idées particulieres , qui leur
semblent appartenir , ou pouvoir entrer
dans le sujet; ils grossissent ainsi leurs collections
de matieres indirectes et obliques,
propres à faire de gros volumes et rarement
des Ouvrages parfaits.
C'est l'écüeil où vient nécessairement
échouer celui qui doit rédiger leurs
compilations , à moins qu'il ne soit d'un
goût et d'un discernement incapable de
s'écarter ou d'être induit en erreur. Le
piege se présente sans cesse à son esprit.
Frappé par la lecture des matériaux qu'on
P
1
lui
JUILLET. 1733. 1561
lui donne , il entre imperceptiblement
dans les pensées de chacun de ses Compilateurs
; il est séduit par les approches ,
les ressemblances ou les rapports de leurs
idées au sujet principal ; elles l'entraînent
malgré lui ; l'envie de montrer de l'érudition
, les lui fait adopter ; la crainte
de désobliger ceux qui les lui donnent ,
l'engage à ne les pas omettre. Il insere
donc une infinité de matieres et de circonstances
naturellement étrangeres , et
qu'on n'y glisse qu'à force de transitions
ou de liaisons contraintes , toujours propres
à interrompre le fil du discours . C'est
ainsi qu'on multiplie les volumes et que
l'on ôte à l'Ouvrage ce naturel et cette
netteté qui en doivent être un des premiers
caracteres .
Celui qui a rédigé cette nouvelle Histoire
Universelle , a donné en plein dans
ce deffaur. L'Ouvrage est , sans contredit
, le plus sçavant Recueil qu'il y ait
en ce genre ; et la profonde érudition
qui y est répanduë , devient l'occasion
de ses défectuositez. Vous n'y verrez par
tout qu'un amas des sentimens , des faussetez
ou des erreurs de differens Ecrivains
sur le même sujet . Le volume in 12. que
l'on a donné pour servir d'Introduction ,
rapporte tout ce que les anciens Philo
E sophes
1562 MERCURE DE FRANCE
sophes ont jamais pensé sur la nature et
la création du Monde. Imaginez , s'il ett
possible , combien d'écarts et de rêveries ;
vous les trouverez exactement dans ce
Préliminaire. Pour le renfermer dans ses
justes bornes , il faudroit le réduire tout
au plus à la dixième partie. Alors il seroit
intelligible ; l'esprit du Lecteur ne
seroit pas surchargé d'une quantité de
faits qui dégénerent en questions personnelles
sur des Auteurs ausquels on ne
s'interesse plus guére , et on sçauroit
du moins à quoi s'en tenir. Au lieu qu'on
ne s'est appliqué qu'à nous dire ce qu'ont
pensé les autres dans leurs idées folles
et bizares , sans nous apprendre ce que
nous devons penser nous - mêmes .
Le même goût domine dans tout le
corps de l'Histoire. L'Auteur a meux aimé
rapporter les sentimens d'autrui , ou
faire voir qu'il les connoissoit , que
d'établir
les siens . Quelquefois il les donne
tous comme probables , d'autres fois il en
fait sentir la fausseté , sans en adopter
aucun, A chaque page il établit et il détruit.
Méthode d'un Pyrronisme continuel
qui dit beaucoup de choses sans rien
apprendre qu'à douter de tout , même
des faits les plus certains , parce qu'ils
sont mis à côté des plus douteux , sans
que
JUILLET. 1733. 1563
que l'on détermine lequel il faut croire.
Quelque persuadé que je sois qu'il n'a
pas travaillé uniquement pour faire de
gros volumes et en grande quantité , je
ne sçaurois cependant m'empêcher de dire
, que quand il auroit eu ce dessein , il
ne l'auroit pas mieux executé. Où est le
sçavant aujourd'hui qui prenne la moindre
part ou qui ajoûte la plus legere
croyance à ce que les Caldéens , les Egyptiens
, quelques Juifs ou autres Orientaux
, nous débitent sur l'Histoire Profane
qui a précedé le Déluge ? Le commun
des Lecteurs s'en embarasse encore
moins puisque la foi et la raison dé
montrent la fausseté de ces Monumens
apocrifes. Je m'attends bien que dans
le volume suivant on verra tout au long
les Généalogies et la Chronique de Bérose.
L'Auteur recueille soigneusement
toutes ces imaginations ; il y revient plusieurs
fois , et dit sérieusement qu'il faisseroit
quelque chose à desirer pour la
perfection de son Ouvrage , s'il osoit les
omettre.
C'est dans cet esprit qu'il commence
l'Histoire des Rois d'Egypte par ce conte
ennuyeux d'Osiris et d'Isis , qui occupe
cinq ou six pages , et qui est l'Endroit le
plus fabuleux , le plus mal concerté et
E ij le
1564 MERCURE DE FRANCE
le moins intéressant de toute la Mytologie.
A ce long détail succede l'Histoire
de Menès , qui tient un long espace pour
y renfermer très - peu de chose. Je crois
qu'elle est de neuf ou dix pages , dont
huit n'ont chacune que deux lignes , le
reste est rempli de Notes en caractere
fort petit , où se trouve la dispute de Perizonius
, de Mrs Newton et Whiston ,
pour sçavoir si Menès , reconnu pour fils
de Cham , a succedé aux Mestrai. Encore
l'Auteur se flate- t'il de nous faire grace
sur la brieveté. M.Whiston , dit-il , page
453. allegue treize argumens , dont nous
sauterons les neuf premiers pour venir au
dixième. N'est - ce pas avoir conspiré contre
la patience et la bourse du Public en
faveur des Libraires ?
A ces inutilitez fastidieuses joignez les
indécences qui s'y trouvent assez fréquemment,
Pour peu qu'on ait lû les Ancicas,
on sçait que leur Morale est moins qu'e
purée , Ils croyoient égayer leur stile par
ces sortes de libertez qu'ils regardoient
comme des amusemens indifferens . D'ailleurs
il faut convenir que quand la chose
ne va pas jusqu'à l'obscène , elle choque
beaucoup moins dans le Grec et le Latin
que dans notre Langue . L'Auteur n'a pas
été si scrupuleux ; il a regardé comme
des
JUILLET. 1733. 1565:
des embellissemens à son Histoire , ces
actions et ses discours qui offensent la
modestie et la politesse , quoiqu'il n'aille
pas jusqu'aux salletez ; en voici quelques
exemples , où je ne ferai qu'indiquer les
sujets . Ils sont tirez de la seule Histoire
d'Egypte , que j'ai lûe avec un peu plus.
d'attention , et cela dans l'espace de vingt
pages.
L'Histoire de Phéron , page 466. qui ,
pour guérir ses yeux , cherchoit , selon
l'Oracle , l'urine d'une femme fidele à
son mari. La Reine et quelques autres
lui ayant parû suspectes par cette raison ,
il les fit toutes mourir.
La fille de Chops , prostituée par son
Pere , qui bâtit une grande Piramide des
pierres que lui apportoient ses Amans ,
quoique chacun ne lui en donnât qu'une.
Celle de la fille de Micerin .... Quelle
pitoyable observation de faire remarquer
la differente attitude des hommes et des
femmes en Egypte pour satisfaire au
moindre besoin de la Nature .
Les Soldats de Psammetiques , qui disoient
en se découvrant d'une maniere
honteuse ; nous n'avons pas peur de manquer
de femmes , ni d'enfans.
Le nouveau Roy qui étoit assis à cheval
, se leya tant soit peu et répondit à
E iij
cette
1566 MERCURE DE FRANCE
cette sommation par un vent toujours
impoli , qu'il pria l'Ambassadeur de reporter
à son Maître , pag . 484
La Statue faite par Amasis , de la Cuvette
où les Egyptiens avoient souvent
vomi , lavé leurs pieds et fait de l'eau ,
pag. 485.
Enfin l'indécent récit de l'impuissance
d'Amasis et de ses circonstances , p . 488.
J'ai lû plusieurs fois Hérodote et Diodore
, et je ne crois pas que l'Auteur ait
rien omis en ce genre de ce qui regarde
'Histoire des Egyptiens. Il faut cependant
avouer que parmi ces traits il en
est quelques - uns qui pourroient se raconter
en prenant les précautions que
demande la bienséance , comme l'Apo- '
logue d'Amasis pour la Cuvette. Mais
c'est à quoi l'Auteur ne s'est point applique.
Il auroit pû prendre exemple sur
M. Rollin , qu'il avoit devant les yeux ,
puisqu'il le cite quelquefois. Cet Ecrivain
judicieux avoit puisé dans les mêmes
sources , sans y prendre indifferemment
tous ces mauvais contes qui ne font
rien à l'Histoire que de la rendre basse
et rampante . Il les a omis ; dira- t'on
que c'est un deffaut et un vuide qui dépare
son Histoire ?
Mais bien loin que l'Auteur qui a rédigé
JUILLET. 1733. 1567
gé cette Histoire Universelle , ait assez de
Tégéreté dans le stile , pour toucher adroitement
ces Endroits délicats ; il s'en faut
bien qu'il n'en ait assez pour entreprendre
de donner une bonne Histoire .Après
les grands modeles que nous avons et qui
ont rendu le Public si difficile , si l'on
n'est pas obligé d'écrire parfaitement, du
moins l'on n'est plus recevable à le faire
si mal. J'y remarque deux fautes essentielles
; la superfluité des matiéres , et le
deffaut d'arrangement dans les faits .
M. l'Abbé Fleury disoit avec esprit
que l'Histoire ressemble à un Bâtiment
qu'on ne peut élever qu'avec des Echafauds
, des Cordes , des Poulies et une infinité
d'Outils ; mais que rien de tout cela
ne devoit plus paroître quand la Maison
étoit achevée. C'est à quoi l'Auteur dont
je vous parle , n'a pas fait attention . Il
nous a donné à lire son Ouvrage seulement
ébauché , avec toutes les discussions
, les doutes , les matériaux informes,
et, pour ainsi dire , tous les instrumens
dont il s'est servi pour le composer.
On y voit presque à chaque article
quelque Ecrivain nommé ou désigné par
ces mots : Quelques- uns disent... D'autres
soutiennent.... Il y en a qui prétendent....
Après quoi il ajoutera : Mais
E iiij
tout
1568 MERCURE DE FRANCE
tout cela n'est point vrai. Il n'étoit donc
pas nécessaire de le dire ; si ce n'est pour
faire parade d'érudition , ou pour ne pas
désobliger ceux qui avoient fourni les
Mémoires , à qui celui qui rédige est
comtable jusqu'à un certain point. Ce
stile seroit tout au plus supportable dans
la Dissertation ou dans le Recueil.
Enfin les faits y sont mis avec si peu
d'ordre que souvent l'Auteur y empiéte
d'un Regne à l'autre , et revient ensuite
sur ses pas ; où il lui est très- ordinaire de
perdre
son sujet de vue par des incidens
étangers , que l'envie de tout mettre lui
fait insérer dans le corps de l'Histoire ;
après lesquels vous l'entendez si - souvent
dire: Mais revenons. Deux Phrases qui
lui sont encore favorites sont celles ci ,
comme nous l'avons dit plus haut, ou, comme
nous le dirons plus bas. Cela n'est plus
d'usage dans les bons Ecrivains.Ce qu'on
a déja dit , il faut rendre la justice au Lecteur
, de croire qu'il s'en souvient ; et
qu'il sçaura bien rapprocher ce qu'il
trouvera dans la suite.
Ces deffauts de l'Historien Anglois
sont encore malheureusement augmentez
et mis dans tout leur jour par son
Traducteur. J'ai de la peine à croire qu'il
soit François d'origine , du moins il ne
conJUILLET.
1733 1569
connoît pas assez , je ne dis pas l'élégance
, mais la pureté de notre langue, pour
tenter d'écrire ; aujourd'hui , que les personnes
même du commun , exigent de
Pexactitude et de la délicatesse ; sans être
critique , vous ne lirez pas trois Phrases
sans en trouver une de louche . En voici
quelques- unes qu'il ne m'a pas été difficile
de trouver , car tout y est plein d'expressions
basses et vicieuses .
Ensuite notre Auteur allégue treize
Argumens , dont nous sautons les neuf
premiers , pour venir au dixiéme
453.
, page
Finalement , Mycérinus , est dit avoir
bâti une Piramide , page 474.
Mais avant que d'entrer
dans le détail
du regne de Sabacco , faisons
quelques
pas
en arriere , et jettons la vue sur les trois
Regnes
que nous venons
de parcourir
.
Ce coup d'oeil nous convaincra
, ... page
475. Ce retour
consiste
en quatorze
lignes
, après lesquelles
on dit : Mais revenons
à Sabacco
.
Somme-toute , le Roy lui donna sa fille
en mariage. 471 .
La mort de sa fille ne fut pas le seul
malheur qui accueillit Mycerinus.
Psammetique mit fin au Duodecim- virat.
473. 478 .
E v Les
1570 MERCURE DE FRANCE
Les Expéditions des Flottes de Néchus,
și tant est qu'elles en ayent fait , ne se
trouvent écrite nulle part , que nous sçachions.
480 .
On conte qu'en guise de monument de
sa bonne fortune . 481 .
Psammis demanda aux Ambassadeurs
Eléens si leurs propres Citoïens étoient
admis aux Jeux Olympiques : Question
à laquelle ils répondirent qu'oüi. 482 .
Le petit nombre qui échapa , revint
tout en fureur contre Apriès, comme si ce
Roy les avoit envoyés à la boucherie . 484 .
La clémence est mal employée envers les
ennemis . 485.
Mais avant que l'Orage crevat , Amasis
mourut , et son corps mort fut embaumé.491 .
La Muraille blanche de Memphis , qui
servoit d'une seconde enceinte , y est appellée
une Paroi- blanche . 494 .
Mais Nectanebe pourvut si- bien à la
sûreté de la Ville, qu'il n'y eut pas moïen
d'y mordre ; et d'un autre côté , les Commandans
ne firent rien qui vaille. 497.
Plinius tâcha de déloger Nicostrate de ses
retranchemens
. 459.
Les Grecs demanderent un Pour-parler,
avec Lacharès . 500 .
En voilà assez , Monsieur , car je vous
prie d'observer que je vais de page en
page
JUILLET. 1733. 1571
page. Au premier ordinaire je vous parlerai
de là Chronologie de l'Auteur , et
en particulier de son Histoire d'Egypte.
Je suis , Monsieur , &c.
A Paris , ce 20 May 1733 •
Fermer
Résumé : LETTRE CRITIQUE de M... sur une nouvelle Histoire Universelle d'Angleterre, entreprise par une Societé de Gens de Lettres.
La lettre critique examine une nouvelle 'Histoire Universelle d'Angleterre' en 24 volumes, dont le premier traite de la Création du Monde, de la chute d'Adam et des Anges, et de l'histoire des temps antérieurs au Déluge. L'auteur de la lettre, bien que favorablement impressionné par la réputation des savants anglais, trouve l'ouvrage décevant. Il souligne que les grandes œuvres sont généralement l'œuvre d'un seul auteur et que la collaboration peut entraîner des inconvénients, tels que l'inclusion de matières indirectes et l'interruption du fil du discours. L''Histoire Universelle' est décrite comme un recueil savant mais encombré de sentiments, de faussetés et d'erreurs provenant de divers écrivains. Le volume d'introduction rapporte les pensées des anciens philosophes sur la création du Monde, ce qui alourdit le texte sans apporter de clarté. L'auteur de l''Histoire Universelle' rapporte souvent les sentiments d'autrui sans établir les siens, adoptant une méthode pyrrhonienne qui sème le doute. La lettre critique mentionne également des inutilités fastidieuses et des indécences fréquentes dans le texte, comme des récits obscènes ou indécents tirés de l'histoire des Égyptiens. L'auteur de l''Histoire Universelle' n'a pas pris les précautions nécessaires pour éviter ces inconvénients, contrairement à d'autres historiens comme M. Rollin. Enfin, la lettre souligne deux fautes essentielles dans l'ouvrage : la superfluité des matières et le défaut d'arrangement dans les faits. L'auteur de l''Histoire Universelle' n'a pas su masquer les discussions, les doutes et les matériaux informes utilisés pour composer l'ouvrage, rendant la lecture confuse et désordonnée. Le traducteur français aggrave ces défauts par une mauvaise maîtrise de la langue. Le texte traite également de divers événements historiques liés à l'Égypte antique. Mycerinus connut plusieurs malheurs, dont la mort de sa fille. Psammétique mit fin au Duodecimvirat, un conseil de douze membres. Les expéditions des flottes de Néchus ne sont pas documentées. Psammis interrogea les ambassadeurs éléens sur la participation de leurs citoyens aux Jeux Olympiques, à quoi ils répondirent affirmativement. Après une défaite, les survivants accusèrent le roi Apriès de les avoir envoyés à la mort. Amasis mourut avant une tempête, et son corps fut embaumé. La muraille blanche de Memphis est décrite comme une seconde enceinte. Nectanébo renforça la sécurité de la ville, rendant toute attaque impossible. Plinius tenta de déloger Nicostrate de ses positions. Les Grecs demandèrent un pourparler avec Lacharès. Le texte se conclut par une mention de la chronologie de l'auteur et de son histoire de l'Égypte, datée du 20 mai 1733 à Paris.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
158
p. 1581-1592
Anecdotes de la Cour de Phil. Auguste, [titre d'après la table]
Début :
Nous avons donné dans le second Volume du Mercure du mois de [...]
Mots clefs :
Alix de Rosoit, Comte de Rethel, Philippe Auguste, Coeur, Esprit, Coucy, Grâces, Beauté, Cour, Passion
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Anecdotes de la Cour de Phil. Auguste, [titre d'après la table]
Ous avons donné dans le second
Volume du Mercure du mois de
Juin , page 1376. un Extrait circonstancié
et assez étendu des Anecdotes de la
Cour de Philippe Augustes il nous est revenu
que le Lecteur en a été très- satisfait
, mais qu'il auroit désiré qu'en rendant
1582 MERCURE DE FRANCE
dant compte de cet Ouvrage on fut entré
un peu plus dans le détail des situations
interessantes , qu'on eut donné
quelques Portraits , quelques Fragmens
de conversations , quelques refléxions et
enfin quelques morceaux qui pûssent faire
connoître non- seulement le génie de
l'Auteur , mais encore ses sentimens , ses
lumieres et son stile. Nous allons tâcher
de satisfaire à ce qu'on éxige de
nous.
Dans la Cour et au Camp du Duc de
Bourgogne à Dijon , le Comte de Rethel
et le Sire de Couci s'attiroient l'attention
generale. Cette distinction étoit le fruit
de leurs conversations ; tantôt avec le
Duc , tantôt avec les personnes les plus
graves de sa Cour. On ne sçavoit en faveur
de qui des deux l'on devoit décider :
la solidité de leur esprit , l'étenduë de
leurs lumieres , l'usage moderé qu'ils en
faisoient , les rendoient égaux en mérite.
Ils ne conservoient pas cette même égalité
chez les Dames. Raoul de Couci y
étoit toujours vif , léger et galant ; Roger
de Rechel , étoit plus sérieux et plusretenu.
La joye animoit tous les discours
de l'un ; un air réservé , qui tenoit plus
de la tristesse que de la timidité , rendoit
tout ce que l'autre disoit moins brillant.
Les
JUILLET . 1733- 1583
·
Les Dames jouissoient de tout l'esprit de
Raoul , et se plaignoient de ne pas jouir
de tout l'esprit de Roger : dans le peu
qu'il disoit , elles sentoient combien il
en avoit , et elles étoient curieuses de pénétrer
ce qui pouvoit l'empêcher d'en
faire le même usage que Raoul. Malgré
cette difference, elles disputoient avec
chaleur qui des deux étoit supérieur à
l'autre , mais sans jamais pouvoir terminer
le différent. L'amour propre , peutêtre
, assez bien fondé , persuade au beau
Sexe qu'il lui appartient de juger du mérite
des hommes ; et de prévoir même
les succès que leur promettent les grandes
qualitez qu'elles apperçoivent en
eux. Cependant malgré le privilege que
les Dames s'arrogent en ce genre , elles
n'osoient prononcer entre Roger et
Raoul : elles convenoient de bonne foi
que la simple sympathie pouvoit déterminer
pour l'un ou pour l'autre ; car si
Roger avoit l'avantage d'être mieux fait
que Raoul , si sa phisionomie avoit quelque
chose de plus tendre , Raoul avoit
F'esprit plus brillant , et l'imagination
plus vive , source de son goût pour la
Poësie. L'esprit de galanterie , et l'amour
délicat , le forcerent à faire des Vers , et
il se trouva grand et excellent Poëte , sans
avoir
1584 MERCURE DE FRANCE
avoir jamais songé à le devenir. Il céda
avec d'autant moins de peine à ce penchant
, que dans ces tems reculez , les
personnes de la plus haute qualité se faisoient
un mérite de bien faire des Vers ,
et pouvoient , sans rougir , se donner
pour Auteurs en ce genre. Ce talent le
rendoit agréable au Roi , à la Reine Adélaïde
de Champagne , Mere de Philippe ,
et à la jeune Reine Elisabeth de Henaût.
Roger et Raoul s'aimoient dès leur enfance
; la plus tendre amitié leur avoit
presque fait oublier qu'ils étoient unis
par le sang , & c.
Enguerrand de Couci , surnommé le
Grand , avoit été Favori de Louis le
Jeune : il en étoit digne par l'étenduë de
son génie , par sa prudence , par sa profonde
politique , par une fermeté d'ame
héroïque , enfin par sa probité. Ennemi
de la flaterie , il osoit montrer à son Roi
la verité quelque désagréable qu'elle
fut , il la présentoit toute nue , quand
sa vuë devoit produire un effet , ou utile
ou glorieux , comme il sçavoit la cacher
lorsque son aspect ne pouvoit causer que
des désirs impuissans , ou des regrets superflus
, &c.
A la page 63 de ce premier vol . Roger
parle dans son entretien avec Raoul ,
du
JUILLET. 1733. 1585
du séjour qu'il fit à Rethel , des visites
qu'il rendit à ses voisins ; je vis de vieux
Seigneurs , dit- il , herissés de leur noblesse
, de leur probité , et de leurs Forteresses
, où ils se croyoient de petits
Souverains je vis des Meres fieres de la
beauté de leurs filles , sans être humiliées
de la perte de la leur : je vis des filles belles
sans agrémens , dont les figures et
l'esprit manquoient de graces. Mon Pere,
à qui je disois librement ce que je pensois
m'écoutoit , rioit , et alloit toujours
en avant. Nous arrivâmes enfin
chez le Seigneur de Rosoi , j'y trouvai
l'opposé de tout ce que j'avois vû . Je vis
un vieux Seigneur , qui laissoit aux
autres le soin de se souvenir de ce qu'il
étoit ; qui avoit cette politesse et cette
fine galanterie , dont la Cour est l'unique
Ecole ; qui avoit l'esprit vif et moderé.
Je vis une Mere , qui , sans être hamiliée
de la beauté surprenante de sa fille ,
étoit fiere de la sienne.
>
Le Comte de Rethel , passionément
amoureux d'Alix de Rosoi , lui parle en
ces termes : la permission que vous avez ,
Mademoiselle , de ne me point haïr , ne
vous donne-t'elle pas celle de me laisser
voir si je suis assez heureux pour que
votre coeur ne murmure point contre la
>
F VO1586
MERCURE DE FRANCE
volonté d'un Pere ? Voyant qu'elle rou.
gissoit , que son embarras étoit extrême ,
que même elle cherchoit à m'échapper ,
j'ajoûtai d'un ton plus animé : Hé ! quoi ,
Madlle , vous n'osez répondre ! Vous
pouvez rompre ce cruel silence sans
crime ; et vous le gardez sans pitié ! Ah !
yous craignés , sans doute ,de m'apprendre
que je suis le plus malheureux de tous
les hommes. Vous craignés par cet aveu
de montrer de la désobeïssance à un Pere :
hé bien Mademoiselle , je vais lui dire
que vous me haïssez , et qu'il nous remdroit,
infortunez en nous unissant. Arrêtez
, me dit Alix , n'allez pas abuser mon
Pere , et m'attirer un ressentiment que
je ne mérite pas. Ces paroles prononcées
avec émotion me causerent un transport
si vif , que je me jettai aux pieds d'Alix ,
dont je pris une main que j'osai baiser ,
Dans cet instant , Mad . de Rosoi entra ;
elle parut surprise et offensée de me trouver
aux genoux de sa fille ; elle nous regarda
d'un oeil severe. Alix , dont le désordre
avoit encore augmenté à la vuë
de sa Mere , fût à elle , et en se jettant à
ses pieds , elle lui dit toute tremblante :
Aurois-je fait un crime , de laisser voir
au Comte de Rethel que j'obéïrai sans
répugnance à vos ordres et à ceux de
mon
JUILLET . 1733. 1587
mon Pere ? Mad . de Rooi , avec un air
froid , dit à sa fille : je croi qu'il auroit
suffi d'instruire de vos sentimens ceux qui
vous ont permis de ne pas les combattre :
la modestie ne vous le deffendoit pas ;
mais elle devoit vous faire désaprouver
l'action trop passionnée de Monsieur
qui manque par cette licence au respect
qu'il vous doit.
Le Comte de Rethel s'exprime ainsi
en apprenant que Mad. de Rosoi est la
Rivale d'Alix , sa fille : mon désespoir
se change en une douleur si accablante
qu'il me reste à peine la force de mè
plaindre. Non , je ne vois plus les maux
dont me menace une Mere insensée ; je
ne vois que Mile de Rosoi victime de
notre innocente tendresse. Helas ! pourquoi
est- elle sensible à ma passion ? Qu'il
va lui en coûter cher ! Hé bien ! divine
Alix , reprenez ce coeur , qui seul peut
faire ma felicité. Affreuse situation ! m'écriai-
je en adorant Alix , l'Amour même
me force à désirer son indifférence.
Voici les exclamations de Mad . de
Rosoi : Que je suis injuste ! Que je suis
barbare ! Quoi! J'exige de ma fille plus
que je ne puis obtenir de moi- même ! Je
veux qu'elle renonce à ce qu'elle aime !
Fij Quel
1538 MERCURE DE FRANC
Quel est son malheur ! ou plutôt quel est
le mien ! Ce qu'elle aime est l'objet que
j'adore , et je nel'adore que pour porter ,
à l'un et à l'autre , le poignard dans le
sein. Roger part désesperé , l'excès de sa
passion , que je n'ai que trop vû , ne me
permet aucune espérance. En qul état
affreux mon injustice nous plonge- t'elle
tous les trois ? Quoi ! ne pourrai- je étouf
fer ma tendresse , quand ma gloire , mon
repos , celui de ma fille , l'impossibilité
d'être jamais heureuse , et le bonheur de
ce que j'aime , m'en font voir la dure nécessité.
Que dis - je ! la vertu de ma fille
ne devoit elle pás me suffire
der la mienne , & c.
pour rappel-
C'étoit moins la beauté de Mad. de
Camplit qui l'avoit renduë maîtresse absolue
du coeur et de l'esprit de Hugues de
Bourgogne , que beaucoup d'habileté :
ses manieres caressantes , un badinage léger
, une raillerie fine , des saillies heureuses
, un pinceau vif et brillant , pour
peindre ou les caracteres ou les ridicules ,
des idées singulieres , et singulierement
renduës ; tout cela réuni ensemble , en
faisoit une femme charmante. Elle étoit
trop attentive à conserver sa conquête
pour laisser le Duc de Bourgogne dans
une tranquillité dangereuses aussi ne
s'arJUILLET.
1735 1589
s'armoit- elle jamais d'une sincerité qui
auroit éloigné ceux que ses appas captivoient.
Elle vouloit des victimes toujours
toutes prêtes à immoler à la jalousie
du Duc ; jalousie qu'elle sçavoit faire
naître , nourrir et arrêter , selon qu'elle
le jugeoit à propos. Son grand art étoit
de ne jamais paroître exiger rien de lui ,
que pour sa propre gloire ; son interêt se
tenoit toujours caché sous le voile de celui
du Duc de Bourgogne . Elle se servoit
du prétexte d'aimer les Fêtes et les Spectacles
, pour l'amuser sans cesse. Ce Prince
croyoit s'acquerir des créatures , en
répandant des graces ; mais ces mêmes
graces affermissoient toujours le pouvoir
de Mad. de Camplit , qui seule , malgré
le juste discernement de Hugues
décidoit qui le meritoit le mieux : ainsi
le sujet revêtu d'une nouvelle dignité
ou accablé des liberalitez du Duc,croyoit
tout tenir de Mad. de Camplit.
La Belle Gabrielle de Vergi manquoit
à cette brillante et superbe Assemblée
pour lui donner le dernier éclat. Les femmes
ne la regrettoient point : sa présence
les humilioit , et sa modestie qui rehaussoit
de beaucoup tous ses charmes naissans
, leur sembloit un Censeur muet de
leur dissipation . Enfin , Gabrielle de Ver-
F iij
,
gi
1590 MERCURE DE FRANCE
gi parut , ses graces naturelles et simples,
sa beauté , qu'elle sembloit ignorer , sa
douceur noble et importante , attacherent
d'abord tous les yeux sur elle . Le
Sire de Couci , occupé seulement du
plaisir d'amuser Madame de Camplit ,
ne la remarqua que très - légerement ;
mais le Seigneur de Fajel , malgré les
efforts qu'il faisoit pour dissimuler , et
peut-être pour se vaincre , ne pouvoit
s'empêcher de l'admirer.
Cependant je lui sçais gré d'avoir pû
vous taire sa passion , disoit le Sire de
Couci au Comte de Rethel , en lui
parlant de Mad . de Rosoi. La mienne ,
dont elle voyoit toute la violence , reprit
le Comte , l'horreur que la sienne
m'auroit inspirée , les reproches outrageans
qu'elle craignoit d'essuyer ; la honte
de prononcer un je vous aime , au moment
que j'étois àses pieds pour lui demander
Alix, ou la mort ; sa vanité enfin ,
qui la soutenoit contre sa propre foiblesse
voilà les raisons qui ont donné
à Mad . de Rosoi la force de se taire......
Sans se croire Reine , on peut avoüer
qu'on aime , si nous croyons ce que nous
aimons libre de tout engagements alors
l'espérance triomphe de la vanité : mais
la certitude d'une forte passion dans le
coeur
JUILLET. 1733. 1591
coeur de ce que nous adorons , en irritant
la nôtre , nous donne la force de nous
taire.
Pendant l'absence de Roger , Philippe
Auguste trouva occasion de dire bas à
Alix , Mlle , nous veillons ensemble à la
conservation de deux choses bien précieuses
pour le Comte de Rethel ; je lui
garde votre main , et vous lui gardés votre
coeur. Qu'il sera heureux quand il
possedera l'un et l'autre ! Votre Majesté ,
répondit Mlle de Rosoi , avec une noble
modestie , ne s'occupe que du soin de
faire des heureux .
Le Comte de Rethel au comble de ses
voeux , s'écrioit avec transport , en ap
percevant les murailles de Nantes : je vais
voir Alix ; je vais la voir , maîtresse de
me rendre le plus fortuné des hommes :
il la vit , cette charmante Alix . Qu'elle
lui parut belle ! L'habit simple et lugubre
dont elle étoit revêtuë , sembloit imposer
à tous deux la dure loi de retenir
leurs transports. Comment faire sentir
quels furent ces heureux transports ?
Comment rendre des discours sans ordre
Ces discours n'ont de charmes que
pour ceux qui les tiennent . Questions
réponses , souvent peu justes , et plus
souvent interrompues ; regards , embar
?
Fiii! ras
>
>
1592 MERCURE DE FRANCE
ras , silence , tout dans cette premiere
entrevuë , les assura mutuellement de la
plus vive tendresse , sans que le mot de
je vous aime fut prononcé ni par l'un ni
par l'autre.
Nous ne croyons pas devoir pousser
cet Extrait plus loin , quelque attrayante
que soit la matiere ; le second et le troisiéme
Volume sont encore plus interessans
, et le stile en est aussi brillant et
aussi sage. Ce Livre en trois vol . in 12 .
a un fort grand débit , chez la veuve
Pissot , Quai de Conti , à la Croix d'or.
Volume du Mercure du mois de
Juin , page 1376. un Extrait circonstancié
et assez étendu des Anecdotes de la
Cour de Philippe Augustes il nous est revenu
que le Lecteur en a été très- satisfait
, mais qu'il auroit désiré qu'en rendant
1582 MERCURE DE FRANCE
dant compte de cet Ouvrage on fut entré
un peu plus dans le détail des situations
interessantes , qu'on eut donné
quelques Portraits , quelques Fragmens
de conversations , quelques refléxions et
enfin quelques morceaux qui pûssent faire
connoître non- seulement le génie de
l'Auteur , mais encore ses sentimens , ses
lumieres et son stile. Nous allons tâcher
de satisfaire à ce qu'on éxige de
nous.
Dans la Cour et au Camp du Duc de
Bourgogne à Dijon , le Comte de Rethel
et le Sire de Couci s'attiroient l'attention
generale. Cette distinction étoit le fruit
de leurs conversations ; tantôt avec le
Duc , tantôt avec les personnes les plus
graves de sa Cour. On ne sçavoit en faveur
de qui des deux l'on devoit décider :
la solidité de leur esprit , l'étenduë de
leurs lumieres , l'usage moderé qu'ils en
faisoient , les rendoient égaux en mérite.
Ils ne conservoient pas cette même égalité
chez les Dames. Raoul de Couci y
étoit toujours vif , léger et galant ; Roger
de Rechel , étoit plus sérieux et plusretenu.
La joye animoit tous les discours
de l'un ; un air réservé , qui tenoit plus
de la tristesse que de la timidité , rendoit
tout ce que l'autre disoit moins brillant.
Les
JUILLET . 1733- 1583
·
Les Dames jouissoient de tout l'esprit de
Raoul , et se plaignoient de ne pas jouir
de tout l'esprit de Roger : dans le peu
qu'il disoit , elles sentoient combien il
en avoit , et elles étoient curieuses de pénétrer
ce qui pouvoit l'empêcher d'en
faire le même usage que Raoul. Malgré
cette difference, elles disputoient avec
chaleur qui des deux étoit supérieur à
l'autre , mais sans jamais pouvoir terminer
le différent. L'amour propre , peutêtre
, assez bien fondé , persuade au beau
Sexe qu'il lui appartient de juger du mérite
des hommes ; et de prévoir même
les succès que leur promettent les grandes
qualitez qu'elles apperçoivent en
eux. Cependant malgré le privilege que
les Dames s'arrogent en ce genre , elles
n'osoient prononcer entre Roger et
Raoul : elles convenoient de bonne foi
que la simple sympathie pouvoit déterminer
pour l'un ou pour l'autre ; car si
Roger avoit l'avantage d'être mieux fait
que Raoul , si sa phisionomie avoit quelque
chose de plus tendre , Raoul avoit
F'esprit plus brillant , et l'imagination
plus vive , source de son goût pour la
Poësie. L'esprit de galanterie , et l'amour
délicat , le forcerent à faire des Vers , et
il se trouva grand et excellent Poëte , sans
avoir
1584 MERCURE DE FRANCE
avoir jamais songé à le devenir. Il céda
avec d'autant moins de peine à ce penchant
, que dans ces tems reculez , les
personnes de la plus haute qualité se faisoient
un mérite de bien faire des Vers ,
et pouvoient , sans rougir , se donner
pour Auteurs en ce genre. Ce talent le
rendoit agréable au Roi , à la Reine Adélaïde
de Champagne , Mere de Philippe ,
et à la jeune Reine Elisabeth de Henaût.
Roger et Raoul s'aimoient dès leur enfance
; la plus tendre amitié leur avoit
presque fait oublier qu'ils étoient unis
par le sang , & c.
Enguerrand de Couci , surnommé le
Grand , avoit été Favori de Louis le
Jeune : il en étoit digne par l'étenduë de
son génie , par sa prudence , par sa profonde
politique , par une fermeté d'ame
héroïque , enfin par sa probité. Ennemi
de la flaterie , il osoit montrer à son Roi
la verité quelque désagréable qu'elle
fut , il la présentoit toute nue , quand
sa vuë devoit produire un effet , ou utile
ou glorieux , comme il sçavoit la cacher
lorsque son aspect ne pouvoit causer que
des désirs impuissans , ou des regrets superflus
, &c.
A la page 63 de ce premier vol . Roger
parle dans son entretien avec Raoul ,
du
JUILLET. 1733. 1585
du séjour qu'il fit à Rethel , des visites
qu'il rendit à ses voisins ; je vis de vieux
Seigneurs , dit- il , herissés de leur noblesse
, de leur probité , et de leurs Forteresses
, où ils se croyoient de petits
Souverains je vis des Meres fieres de la
beauté de leurs filles , sans être humiliées
de la perte de la leur : je vis des filles belles
sans agrémens , dont les figures et
l'esprit manquoient de graces. Mon Pere,
à qui je disois librement ce que je pensois
m'écoutoit , rioit , et alloit toujours
en avant. Nous arrivâmes enfin
chez le Seigneur de Rosoi , j'y trouvai
l'opposé de tout ce que j'avois vû . Je vis
un vieux Seigneur , qui laissoit aux
autres le soin de se souvenir de ce qu'il
étoit ; qui avoit cette politesse et cette
fine galanterie , dont la Cour est l'unique
Ecole ; qui avoit l'esprit vif et moderé.
Je vis une Mere , qui , sans être hamiliée
de la beauté surprenante de sa fille ,
étoit fiere de la sienne.
>
Le Comte de Rethel , passionément
amoureux d'Alix de Rosoi , lui parle en
ces termes : la permission que vous avez ,
Mademoiselle , de ne me point haïr , ne
vous donne-t'elle pas celle de me laisser
voir si je suis assez heureux pour que
votre coeur ne murmure point contre la
>
F VO1586
MERCURE DE FRANCE
volonté d'un Pere ? Voyant qu'elle rou.
gissoit , que son embarras étoit extrême ,
que même elle cherchoit à m'échapper ,
j'ajoûtai d'un ton plus animé : Hé ! quoi ,
Madlle , vous n'osez répondre ! Vous
pouvez rompre ce cruel silence sans
crime ; et vous le gardez sans pitié ! Ah !
yous craignés , sans doute ,de m'apprendre
que je suis le plus malheureux de tous
les hommes. Vous craignés par cet aveu
de montrer de la désobeïssance à un Pere :
hé bien Mademoiselle , je vais lui dire
que vous me haïssez , et qu'il nous remdroit,
infortunez en nous unissant. Arrêtez
, me dit Alix , n'allez pas abuser mon
Pere , et m'attirer un ressentiment que
je ne mérite pas. Ces paroles prononcées
avec émotion me causerent un transport
si vif , que je me jettai aux pieds d'Alix ,
dont je pris une main que j'osai baiser ,
Dans cet instant , Mad . de Rosoi entra ;
elle parut surprise et offensée de me trouver
aux genoux de sa fille ; elle nous regarda
d'un oeil severe. Alix , dont le désordre
avoit encore augmenté à la vuë
de sa Mere , fût à elle , et en se jettant à
ses pieds , elle lui dit toute tremblante :
Aurois-je fait un crime , de laisser voir
au Comte de Rethel que j'obéïrai sans
répugnance à vos ordres et à ceux de
mon
JUILLET . 1733. 1587
mon Pere ? Mad . de Rooi , avec un air
froid , dit à sa fille : je croi qu'il auroit
suffi d'instruire de vos sentimens ceux qui
vous ont permis de ne pas les combattre :
la modestie ne vous le deffendoit pas ;
mais elle devoit vous faire désaprouver
l'action trop passionnée de Monsieur
qui manque par cette licence au respect
qu'il vous doit.
Le Comte de Rethel s'exprime ainsi
en apprenant que Mad. de Rosoi est la
Rivale d'Alix , sa fille : mon désespoir
se change en une douleur si accablante
qu'il me reste à peine la force de mè
plaindre. Non , je ne vois plus les maux
dont me menace une Mere insensée ; je
ne vois que Mile de Rosoi victime de
notre innocente tendresse. Helas ! pourquoi
est- elle sensible à ma passion ? Qu'il
va lui en coûter cher ! Hé bien ! divine
Alix , reprenez ce coeur , qui seul peut
faire ma felicité. Affreuse situation ! m'écriai-
je en adorant Alix , l'Amour même
me force à désirer son indifférence.
Voici les exclamations de Mad . de
Rosoi : Que je suis injuste ! Que je suis
barbare ! Quoi! J'exige de ma fille plus
que je ne puis obtenir de moi- même ! Je
veux qu'elle renonce à ce qu'elle aime !
Fij Quel
1538 MERCURE DE FRANC
Quel est son malheur ! ou plutôt quel est
le mien ! Ce qu'elle aime est l'objet que
j'adore , et je nel'adore que pour porter ,
à l'un et à l'autre , le poignard dans le
sein. Roger part désesperé , l'excès de sa
passion , que je n'ai que trop vû , ne me
permet aucune espérance. En qul état
affreux mon injustice nous plonge- t'elle
tous les trois ? Quoi ! ne pourrai- je étouf
fer ma tendresse , quand ma gloire , mon
repos , celui de ma fille , l'impossibilité
d'être jamais heureuse , et le bonheur de
ce que j'aime , m'en font voir la dure nécessité.
Que dis - je ! la vertu de ma fille
ne devoit elle pás me suffire
der la mienne , & c.
pour rappel-
C'étoit moins la beauté de Mad. de
Camplit qui l'avoit renduë maîtresse absolue
du coeur et de l'esprit de Hugues de
Bourgogne , que beaucoup d'habileté :
ses manieres caressantes , un badinage léger
, une raillerie fine , des saillies heureuses
, un pinceau vif et brillant , pour
peindre ou les caracteres ou les ridicules ,
des idées singulieres , et singulierement
renduës ; tout cela réuni ensemble , en
faisoit une femme charmante. Elle étoit
trop attentive à conserver sa conquête
pour laisser le Duc de Bourgogne dans
une tranquillité dangereuses aussi ne
s'arJUILLET.
1735 1589
s'armoit- elle jamais d'une sincerité qui
auroit éloigné ceux que ses appas captivoient.
Elle vouloit des victimes toujours
toutes prêtes à immoler à la jalousie
du Duc ; jalousie qu'elle sçavoit faire
naître , nourrir et arrêter , selon qu'elle
le jugeoit à propos. Son grand art étoit
de ne jamais paroître exiger rien de lui ,
que pour sa propre gloire ; son interêt se
tenoit toujours caché sous le voile de celui
du Duc de Bourgogne . Elle se servoit
du prétexte d'aimer les Fêtes et les Spectacles
, pour l'amuser sans cesse. Ce Prince
croyoit s'acquerir des créatures , en
répandant des graces ; mais ces mêmes
graces affermissoient toujours le pouvoir
de Mad. de Camplit , qui seule , malgré
le juste discernement de Hugues
décidoit qui le meritoit le mieux : ainsi
le sujet revêtu d'une nouvelle dignité
ou accablé des liberalitez du Duc,croyoit
tout tenir de Mad. de Camplit.
La Belle Gabrielle de Vergi manquoit
à cette brillante et superbe Assemblée
pour lui donner le dernier éclat. Les femmes
ne la regrettoient point : sa présence
les humilioit , et sa modestie qui rehaussoit
de beaucoup tous ses charmes naissans
, leur sembloit un Censeur muet de
leur dissipation . Enfin , Gabrielle de Ver-
F iij
,
gi
1590 MERCURE DE FRANCE
gi parut , ses graces naturelles et simples,
sa beauté , qu'elle sembloit ignorer , sa
douceur noble et importante , attacherent
d'abord tous les yeux sur elle . Le
Sire de Couci , occupé seulement du
plaisir d'amuser Madame de Camplit ,
ne la remarqua que très - légerement ;
mais le Seigneur de Fajel , malgré les
efforts qu'il faisoit pour dissimuler , et
peut-être pour se vaincre , ne pouvoit
s'empêcher de l'admirer.
Cependant je lui sçais gré d'avoir pû
vous taire sa passion , disoit le Sire de
Couci au Comte de Rethel , en lui
parlant de Mad . de Rosoi. La mienne ,
dont elle voyoit toute la violence , reprit
le Comte , l'horreur que la sienne
m'auroit inspirée , les reproches outrageans
qu'elle craignoit d'essuyer ; la honte
de prononcer un je vous aime , au moment
que j'étois àses pieds pour lui demander
Alix, ou la mort ; sa vanité enfin ,
qui la soutenoit contre sa propre foiblesse
voilà les raisons qui ont donné
à Mad . de Rosoi la force de se taire......
Sans se croire Reine , on peut avoüer
qu'on aime , si nous croyons ce que nous
aimons libre de tout engagements alors
l'espérance triomphe de la vanité : mais
la certitude d'une forte passion dans le
coeur
JUILLET. 1733. 1591
coeur de ce que nous adorons , en irritant
la nôtre , nous donne la force de nous
taire.
Pendant l'absence de Roger , Philippe
Auguste trouva occasion de dire bas à
Alix , Mlle , nous veillons ensemble à la
conservation de deux choses bien précieuses
pour le Comte de Rethel ; je lui
garde votre main , et vous lui gardés votre
coeur. Qu'il sera heureux quand il
possedera l'un et l'autre ! Votre Majesté ,
répondit Mlle de Rosoi , avec une noble
modestie , ne s'occupe que du soin de
faire des heureux .
Le Comte de Rethel au comble de ses
voeux , s'écrioit avec transport , en ap
percevant les murailles de Nantes : je vais
voir Alix ; je vais la voir , maîtresse de
me rendre le plus fortuné des hommes :
il la vit , cette charmante Alix . Qu'elle
lui parut belle ! L'habit simple et lugubre
dont elle étoit revêtuë , sembloit imposer
à tous deux la dure loi de retenir
leurs transports. Comment faire sentir
quels furent ces heureux transports ?
Comment rendre des discours sans ordre
Ces discours n'ont de charmes que
pour ceux qui les tiennent . Questions
réponses , souvent peu justes , et plus
souvent interrompues ; regards , embar
?
Fiii! ras
>
>
1592 MERCURE DE FRANCE
ras , silence , tout dans cette premiere
entrevuë , les assura mutuellement de la
plus vive tendresse , sans que le mot de
je vous aime fut prononcé ni par l'un ni
par l'autre.
Nous ne croyons pas devoir pousser
cet Extrait plus loin , quelque attrayante
que soit la matiere ; le second et le troisiéme
Volume sont encore plus interessans
, et le stile en est aussi brillant et
aussi sage. Ce Livre en trois vol . in 12 .
a un fort grand débit , chez la veuve
Pissot , Quai de Conti , à la Croix d'or.
Fermer
Résumé : Anecdotes de la Cour de Phil. Auguste, [titre d'après la table]
Le Mercure de France de juillet 1733 présente un extrait des 'Anecdotes de la Cour de Philippe Auguste', où les lecteurs expriment leur désir de plus de détails sur les situations intéressantes, les portraits, les conversations et les réflexions sur le style de l'auteur. Le texte se concentre sur la cour du Duc de Bourgogne à Dijon, mettant en lumière le Comte de Rethel et le Sire de Couci. Raoul de Couci est décrit comme vif et galant, tandis que Roger de Rethel est plus sérieux et réservé. Les dames de la cour apprécient l'esprit de Raoul mais sont intriguées par la retenue de Roger. Raoul est également un poète talentueux, apprécié par le roi et les reines. Enguerrand de Couci, favori de Louis le Jeune, est connu pour sa prudence, sa politique et sa probité. Roger de Rethel partage ses impressions sur les visites aux seigneurs voisins et leurs manières. Le Comte de Rethel est amoureux d'Alix de Rosoi, ce qui conduit à une scène tendue avec la mère d'Alix, Madame de Rosoi, également amoureuse du Comte. Cette situation est complexe et douloureuse pour les trois personnages. Le texte mentionne également Madame de Camplit, maîtresse du Duc de Bourgogne, et Gabrielle de Vergi, admirée pour sa modestie et sa beauté. Le Sire de Couci et le Comte de Rethel discutent des passions et des silences des dames de la cour. Philippe Auguste assure Alix de Rosoi de sa protection jusqu'au retour de Roger de Rethel. Leur première rencontre est marquée par une tendresse muette. Le texte se conclut en mentionnant la disponibilité des volumes du livre chez la veuve Pissot.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
159
p. 1630-1634
Le Temple du Goût, Comédie, [titre d'après la table]
Début :
Les Comédiens Italiens représenterent le 11 Juillet une petite Piéce en un Acte, [...]
Mots clefs :
Temple du goût, Goût, Dieu, Critique, Sens, Esprit, Comédiens-Italiens, Lélio, Arlequin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Temple du Goût, Comédie, [titre d'après la table]
Les Comédiens Italiens représenterent
le 11 Juillet une petite Piéce en un Acte ,
et en Vers libres , intitulée : le Temple
du Goût , ornée d'un Divertissement :
nous n'en donnerons qu'une légere idée
en attendant que l'impression nous donne
lieu d'en détacher quelques fragmens.
ACTEURS.
Le Dieu du Goût ,
La Critique ,
le Sr Romagnesi.
la Dlle Belmont.
Une Habitante du Temple du Goût
la Dile Sylvia.
L'EsJUILLET.
1733. 1631
la même.
L'Esprit ,
Le bon Sens
Arlequin.
Le Faux Goût ,
le Sr Dominique.
le Sr Lelio.
La Scene est dans le Temple du Goût.
Le Théatre représente d'abord le nouyeau
Temple du Goût. Une Habitante du
Temple , surprise du changement qu'on
y a fait en son absence , s'en plaint à la
Critique , à qui elle attribue cette nouvelle
métamorphose : la Critique lui répond
qu'elle n'y a point de part , et que
c'est l'ouvrage de sa soeur la Raillerie
qui à inspiré cette réforme à un Génie du
premier ordre.
: Le Dieu du Goût arrive , tout instruit
de ce qui s'est passé ; il rétablit son premier
Temple , et charge la Critique d'y
introduire ceux qu'elles en trouvera dignes.
Le bon Sens et l'Esprit y sont les premiers
introduits ; comme ils entrent en
se querellant , le Dieu du Goût les prend
pour un mari et sa femme. Ils se font
connoître à lui pour ce qu'ils sont en
effet , et lui font réciproquement leurs
plaintes. Le Dieu du Goût les écoute
avec douceur , et n'oublie rien pour les
réunir , attendu qu'ils ne peuvent rien
faire
1632 MERCURE DE FRANCE
faire de bon l'un sans l'autre ; il leur
dit que l'Esprit est Métaphisicien , et le
bon Sens Geometre. L'Esprit s'obstine à
ne vouloir point de commerce avec le
bon Sens ; il méprise la décision du Dieu
du Goût; il se retire , le bon Sens le suit
pésamment , et comme l'Esprit est fémelle
, il dit au bon Sens qu'il faut être
plus léger pour attraper les Belles.
Arlequin est introduit le second dans
le Temple rétabli ; il est étonné de l'honneur
que la Critique lui a fait de lui en
ouvrir l'entrée ; le Dieu du Goût lui dit
obligeamment qu'il est plus digne qu'il
ne pense d'y occuper une place ; Arlequin
lui avoue qu'il est venu dans son Temple
sans le sçavoir ; il ajoûte qu'il jouit
d'un heureux loisir depuis qu'il a quitté
son métier de Comédien..Le Dieu du
Goût lui demande d'où vient qu'il a
quitté un Théatré dont il faisoir le prin
cipal ornement . Arlequin lui répond ;
qu'il n'y faisoit plus rien , attendu la
désertion presque generale des Spectateurs
; il prie le Dieu du Goût de lui
donner quelques Piéces qui ramenent le
Public chez ses Camarades , s'il veut qu'il
les aille rejoindres le Dieu lui dit qu'il
juge des Ouvrages , mais qu'il n'en fait
point ; il lui annonce qu'il trouvera sur
le
JUILLET. 1733 1635
* {
le Theatre qu'il a quitté une Piéce nouvelle
qui pourra lui attirer de nouvelles
Pratiques , mais qu'il ne répond pas die
succès, flatté de cette espérance, toute incertaine
qu'elle est ; il sort du Temple
pour aller reparoître sur son Théatre.
Le faux Goût en arrivant , ordonne
aux Danseurs et aux Chanteurs de sa
suite , de se tenir prêts pour la Fête nouvelle
qu'il veur célébrer dans son nouveau
Temple ; il est très - étonné de trouver
toutes choses dans leur premier état ;
il s'en plaint au Dieu du Goût , qui lui
reproche la temerité qu'il a euë de vouloir
réformer son Temple : cette Scene
donne licu à des traits décochez de part
et d'autre le Faux Goût se retiré pour
åller rassembler ses Chanteurs et ses Danseurs.
·
La Critique vient rendre compte au
Dieu du Goût du soin qu'elle a pris d'e
xécuter ses ordres , et finit la Piéce par
une Fable , qui pour prouver trop ne
prouve rien. Elle suppose dans cette Fable
que dans les premiers tems Jupiter
donna tous les talens à ceux qui se présenterent
à lui , et ne donna aux derniers
venus que la bonne opinion d'euxmêmes,
2012
Au reste cette Piéce est bien repré-
H seni
1634 MERCURE DE FRANCE
sentée , et le Public la voit avec beau
coup de satisfaction. Il y a plusieurs
traits de critiques répandus dans l'Ouvrage.
Le sieur Lélio , à la tête du Di,
vertissement , danse une Entrée avec la
Dile Rolland , avec autant de justesse que
de vivacité et après plusieurs Danses figurées,
la Fête est terminée par une autre
Entrée , dansée par la Dile Sylvia , et le
sigur Romagnesy , qui est très - applaudie.
La Décoration de l'ancien Temple du
Goût , éxecutée par le sieur le Maire
est très- bien caracterisée et goûtée des
Connoisseurs on en ppaarrlleerraa plus au
long.
le 11 Juillet une petite Piéce en un Acte ,
et en Vers libres , intitulée : le Temple
du Goût , ornée d'un Divertissement :
nous n'en donnerons qu'une légere idée
en attendant que l'impression nous donne
lieu d'en détacher quelques fragmens.
ACTEURS.
Le Dieu du Goût ,
La Critique ,
le Sr Romagnesi.
la Dlle Belmont.
Une Habitante du Temple du Goût
la Dile Sylvia.
L'EsJUILLET.
1733. 1631
la même.
L'Esprit ,
Le bon Sens
Arlequin.
Le Faux Goût ,
le Sr Dominique.
le Sr Lelio.
La Scene est dans le Temple du Goût.
Le Théatre représente d'abord le nouyeau
Temple du Goût. Une Habitante du
Temple , surprise du changement qu'on
y a fait en son absence , s'en plaint à la
Critique , à qui elle attribue cette nouvelle
métamorphose : la Critique lui répond
qu'elle n'y a point de part , et que
c'est l'ouvrage de sa soeur la Raillerie
qui à inspiré cette réforme à un Génie du
premier ordre.
: Le Dieu du Goût arrive , tout instruit
de ce qui s'est passé ; il rétablit son premier
Temple , et charge la Critique d'y
introduire ceux qu'elles en trouvera dignes.
Le bon Sens et l'Esprit y sont les premiers
introduits ; comme ils entrent en
se querellant , le Dieu du Goût les prend
pour un mari et sa femme. Ils se font
connoître à lui pour ce qu'ils sont en
effet , et lui font réciproquement leurs
plaintes. Le Dieu du Goût les écoute
avec douceur , et n'oublie rien pour les
réunir , attendu qu'ils ne peuvent rien
faire
1632 MERCURE DE FRANCE
faire de bon l'un sans l'autre ; il leur
dit que l'Esprit est Métaphisicien , et le
bon Sens Geometre. L'Esprit s'obstine à
ne vouloir point de commerce avec le
bon Sens ; il méprise la décision du Dieu
du Goût; il se retire , le bon Sens le suit
pésamment , et comme l'Esprit est fémelle
, il dit au bon Sens qu'il faut être
plus léger pour attraper les Belles.
Arlequin est introduit le second dans
le Temple rétabli ; il est étonné de l'honneur
que la Critique lui a fait de lui en
ouvrir l'entrée ; le Dieu du Goût lui dit
obligeamment qu'il est plus digne qu'il
ne pense d'y occuper une place ; Arlequin
lui avoue qu'il est venu dans son Temple
sans le sçavoir ; il ajoûte qu'il jouit
d'un heureux loisir depuis qu'il a quitté
son métier de Comédien..Le Dieu du
Goût lui demande d'où vient qu'il a
quitté un Théatré dont il faisoir le prin
cipal ornement . Arlequin lui répond ;
qu'il n'y faisoit plus rien , attendu la
désertion presque generale des Spectateurs
; il prie le Dieu du Goût de lui
donner quelques Piéces qui ramenent le
Public chez ses Camarades , s'il veut qu'il
les aille rejoindres le Dieu lui dit qu'il
juge des Ouvrages , mais qu'il n'en fait
point ; il lui annonce qu'il trouvera sur
le
JUILLET. 1733 1635
* {
le Theatre qu'il a quitté une Piéce nouvelle
qui pourra lui attirer de nouvelles
Pratiques , mais qu'il ne répond pas die
succès, flatté de cette espérance, toute incertaine
qu'elle est ; il sort du Temple
pour aller reparoître sur son Théatre.
Le faux Goût en arrivant , ordonne
aux Danseurs et aux Chanteurs de sa
suite , de se tenir prêts pour la Fête nouvelle
qu'il veur célébrer dans son nouveau
Temple ; il est très - étonné de trouver
toutes choses dans leur premier état ;
il s'en plaint au Dieu du Goût , qui lui
reproche la temerité qu'il a euë de vouloir
réformer son Temple : cette Scene
donne licu à des traits décochez de part
et d'autre le Faux Goût se retiré pour
åller rassembler ses Chanteurs et ses Danseurs.
·
La Critique vient rendre compte au
Dieu du Goût du soin qu'elle a pris d'e
xécuter ses ordres , et finit la Piéce par
une Fable , qui pour prouver trop ne
prouve rien. Elle suppose dans cette Fable
que dans les premiers tems Jupiter
donna tous les talens à ceux qui se présenterent
à lui , et ne donna aux derniers
venus que la bonne opinion d'euxmêmes,
2012
Au reste cette Piéce est bien repré-
H seni
1634 MERCURE DE FRANCE
sentée , et le Public la voit avec beau
coup de satisfaction. Il y a plusieurs
traits de critiques répandus dans l'Ouvrage.
Le sieur Lélio , à la tête du Di,
vertissement , danse une Entrée avec la
Dile Rolland , avec autant de justesse que
de vivacité et après plusieurs Danses figurées,
la Fête est terminée par une autre
Entrée , dansée par la Dile Sylvia , et le
sigur Romagnesy , qui est très - applaudie.
La Décoration de l'ancien Temple du
Goût , éxecutée par le sieur le Maire
est très- bien caracterisée et goûtée des
Connoisseurs on en ppaarrlleerraa plus au
long.
Fermer
Résumé : Le Temple du Goût, Comédie, [titre d'après la table]
Le 11 juillet 1733, les Comédiens Italiens ont présenté 'Le Temple du Goût', une pièce en un acte et en vers libres, accompagnée d'un divertissement. L'action se déroule dans le Temple du Goût, où une habitante, surprise par les modifications effectuées en son absence, s'en plaint à la Critique. Cette dernière révèle que la réforme a été réalisée par la Raillerie, inspirée par un génie du premier ordre. Le Dieu du Goût rétablit alors son temple et charge la Critique d'y introduire les personnes dignes. Le bon Sens et l'Esprit sont les premiers introduits, mais ils se disputent. Le Dieu du Goût les réconcilie en soulignant leur complémentarité. L'Esprit, obstiné, se retire, suivi par le bon Sens. Ensuite, Arlequin est introduit et exprime sa surprise d'être admis dans le temple. Il explique avoir quitté le théâtre en raison de la désertion des spectateurs et demande des pièces pour ramener le public. Le Dieu du Goût lui annonce qu'une nouvelle pièce pourrait attirer de nouvelles pratiques. Le faux Goût arrive ensuite, ordonnant des préparatifs pour une fête dans son nouveau temple, mais il trouve tout restauré à l'état initial. Le Dieu du Goût lui reproche sa témérité. La Critique rend compte de ses actions et conclut la pièce par une fable. La représentation est bien accueillie par le public, avec des danses et des entrées applaudies. La décoration de l'ancien Temple du Goût, exécutée par le sieur Le Maire, est particulièrement appréciée des connaisseurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
160
p. 1831-1834
Le Temple du Goût, Comédie, &c. [titre d'après la table]
Début :
LE TEMPLE DU GOUST, Comédie en un Acte, en vers, représentée pour la premiere [...]
Mots clefs :
Temple du goût, Esprit, Bonne opinion, Coeur, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Temple du Goût, Comédie, &c. [titre d'après la table]
LE TEMPLE DU GOUST , Comédie en un .
'Acte, en vers, représentée pour la premiere
fois par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roy , le 11 Juillet 1733 A Paris
, ruë S. Jacques , chez Briasson , in 8.
Nous avons donné un petit Extrait de
cette Piece dans le Mercure du mois dernier
, lors de sa Représentation , pour satisfaire
aux engagemens que nous avons
pris d'en donner quelques fagmens
quand elle seroit imprimée ; pour faire
connoître le génie et le stile de l'Auteur,
voici quelques traits qui suffiront. Dans
la IVe Scene , l'Esprit en parlant au bon
Sens , s'exprime ainsi :
L'Homme n'est point doüé de l'esprit véritable
;
Son orgueil l'en rend incapable ;
Nous le voïons obscur dans ses discours ;
G Ke12
MERCURE DE FRANCE
Recherché dans son stile , affecté dans ses
tours
Nous assommer d'un pompeux verbiage :
A forg. le grands mots , il barne son sçavoir.
Cynique malheureux , et qui se dédommage ,
Du talent qu'il n'a point , et qu'il voudroit
avoir,
En versant du poison sur le plus bel ouvrage.
Le véritable esprit est simple , affable , doux ,
Galant sans flatterie , et railleur sans médire ;
Du fond de l'ame il vous fait rire ;
Son entretien est fait pour tous.
Il parle avec clarté ; l'ignorant peut l'entendre.
Il est léger , il est vif , il est tendre .
Au sein de la nature , il puise sa splendeur
;
Toujours brillant , quoiqu'un peu variable ;
Et sur tout ne se croit aimable ,
Qu'autant qu'il sçait toucher le coeur.
Le bon Sens se plaint au Guût de l'Esprit.
De tout Ouvrage il veut m'exclure ,
dit- il , à quoi l'Esprit répond :
C'est qu'il y veut toujours primer.
Lui seul , sans mon secours , veut d'une Commédie
,
Faire mouvoir les principaux ressorts ;
Son Comique est froid , il ennuie ,
Pour
AOUS T. 1733. 1833
Pour amuser , il fait de vains efforts ;
Qu'il moralise , chacun bâille ,
Moi , je plais , j'instruis et je rlle ;
Mes discours sont legers , tous les siens sont
pesans ;
Mes Portraits quelquefois ne sont pas vrai semblables
,
Mais ils sont vifs et séduisans ;
Les siens sont justes , raisonnables ;
Mais toujours froids et languissans ,
Il m'exceae , il me désespere , &c.
En parlant de la Peinture , le Goût
s'exprime ainsi :
C'est pourtant un Art merveilleux
D'une Amante éloignée il adoucit l'absence ;、
Et les traits d'une aimable et juste ressemblance,
Consolent le coeur par les yeux.
En parlant des gens d'un mérite distingué
, on lit dans la VI Scene , entre
le Goût et le faux goût : c'est le dernier
Personnage qui parle :
Sans que là- dessus je m'explique ;
On ne respecte point ces demi Dieux mortels ,
L'Envie , au regard fanatique ,
Souille et renverse leurs Autels ;
Font- ils un Livre , on le critique.
Ces Parodistes éternels ,
Gij Dont
1834 MERCURE DE FRANCE
Dont je voudrois exterminer la Clique ;
Portent les coups les plus cruels
Aux endroits les plus beaux d'un Sujet dramatique
;
Et ce même Public , facile à s'égarer ,
Après avoir donné des larmes ,
A ces endroits qu'il devroit révérer ,
A rire à leurs dépens , trouve les mêmes
charmes ,
Qu'il trouvoit à les admirer,
La Critique termine la Piece par cette
Fable , sous le titre de la bonne Opinion.
Le Souverain des Dieux , aux premiers ans da
monde ,
Pour rendre les Mortels fortunez et contens ,
Produisit d'une main féconde ,
Et les vertus et les talens .
Pour les chercher , chacun court et s'empresse ;
Le Sçavoir , le bon Goût , l'Esprit et la Finesse ,
Des premiers arrivez , furent bien tôt la part ;
Tous les autres humains vinrent un peu trop
tard ,
Il ne restoit plus rien , mais pour les satisfaire ,
Jupiter leur donna la bonne opinion ,
Tous se crurent parfaits , tous crurent sçavoir
plaire ;
Cette heureuse présomption ,
Les dédommagea du contraire,
'Acte, en vers, représentée pour la premiere
fois par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roy , le 11 Juillet 1733 A Paris
, ruë S. Jacques , chez Briasson , in 8.
Nous avons donné un petit Extrait de
cette Piece dans le Mercure du mois dernier
, lors de sa Représentation , pour satisfaire
aux engagemens que nous avons
pris d'en donner quelques fagmens
quand elle seroit imprimée ; pour faire
connoître le génie et le stile de l'Auteur,
voici quelques traits qui suffiront. Dans
la IVe Scene , l'Esprit en parlant au bon
Sens , s'exprime ainsi :
L'Homme n'est point doüé de l'esprit véritable
;
Son orgueil l'en rend incapable ;
Nous le voïons obscur dans ses discours ;
G Ke12
MERCURE DE FRANCE
Recherché dans son stile , affecté dans ses
tours
Nous assommer d'un pompeux verbiage :
A forg. le grands mots , il barne son sçavoir.
Cynique malheureux , et qui se dédommage ,
Du talent qu'il n'a point , et qu'il voudroit
avoir,
En versant du poison sur le plus bel ouvrage.
Le véritable esprit est simple , affable , doux ,
Galant sans flatterie , et railleur sans médire ;
Du fond de l'ame il vous fait rire ;
Son entretien est fait pour tous.
Il parle avec clarté ; l'ignorant peut l'entendre.
Il est léger , il est vif , il est tendre .
Au sein de la nature , il puise sa splendeur
;
Toujours brillant , quoiqu'un peu variable ;
Et sur tout ne se croit aimable ,
Qu'autant qu'il sçait toucher le coeur.
Le bon Sens se plaint au Guût de l'Esprit.
De tout Ouvrage il veut m'exclure ,
dit- il , à quoi l'Esprit répond :
C'est qu'il y veut toujours primer.
Lui seul , sans mon secours , veut d'une Commédie
,
Faire mouvoir les principaux ressorts ;
Son Comique est froid , il ennuie ,
Pour
AOUS T. 1733. 1833
Pour amuser , il fait de vains efforts ;
Qu'il moralise , chacun bâille ,
Moi , je plais , j'instruis et je rlle ;
Mes discours sont legers , tous les siens sont
pesans ;
Mes Portraits quelquefois ne sont pas vrai semblables
,
Mais ils sont vifs et séduisans ;
Les siens sont justes , raisonnables ;
Mais toujours froids et languissans ,
Il m'exceae , il me désespere , &c.
En parlant de la Peinture , le Goût
s'exprime ainsi :
C'est pourtant un Art merveilleux
D'une Amante éloignée il adoucit l'absence ;、
Et les traits d'une aimable et juste ressemblance,
Consolent le coeur par les yeux.
En parlant des gens d'un mérite distingué
, on lit dans la VI Scene , entre
le Goût et le faux goût : c'est le dernier
Personnage qui parle :
Sans que là- dessus je m'explique ;
On ne respecte point ces demi Dieux mortels ,
L'Envie , au regard fanatique ,
Souille et renverse leurs Autels ;
Font- ils un Livre , on le critique.
Ces Parodistes éternels ,
Gij Dont
1834 MERCURE DE FRANCE
Dont je voudrois exterminer la Clique ;
Portent les coups les plus cruels
Aux endroits les plus beaux d'un Sujet dramatique
;
Et ce même Public , facile à s'égarer ,
Après avoir donné des larmes ,
A ces endroits qu'il devroit révérer ,
A rire à leurs dépens , trouve les mêmes
charmes ,
Qu'il trouvoit à les admirer,
La Critique termine la Piece par cette
Fable , sous le titre de la bonne Opinion.
Le Souverain des Dieux , aux premiers ans da
monde ,
Pour rendre les Mortels fortunez et contens ,
Produisit d'une main féconde ,
Et les vertus et les talens .
Pour les chercher , chacun court et s'empresse ;
Le Sçavoir , le bon Goût , l'Esprit et la Finesse ,
Des premiers arrivez , furent bien tôt la part ;
Tous les autres humains vinrent un peu trop
tard ,
Il ne restoit plus rien , mais pour les satisfaire ,
Jupiter leur donna la bonne opinion ,
Tous se crurent parfaits , tous crurent sçavoir
plaire ;
Cette heureuse présomption ,
Les dédommagea du contraire,
Fermer
Résumé : Le Temple du Goût, Comédie, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente 'Le Temple du Goût', une comédie en un acte représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roy le 11 juillet 1733 à Paris. L'œuvre a été publiée chez Briasson et un extrait a été publié dans le Mercure du mois précédent. Dans la quatrième scène, l'Esprit dialogue avec le bon Sens, critiquant l'orgueil humain qui empêche l'accès à l'esprit véritable. L'Esprit est décrit comme simple, affable, doux et capable de toucher le cœur. Le bon Sens se plaint d'être exclu des œuvres par l'Esprit, qui affirme que le bon Sens ne sait pas amuser ou instruire de manière légère et vive. La peinture est louée pour adoucir l'absence et consoler le cœur. Dans la sixième scène, le faux goût critique les gens de mérite, soulignant l'envie et la critique excessive. La pièce se termine par une fable sur la bonne opinion, où Jupiter donne aux mortels cette qualité pour les satisfaire après la distribution des vertus et des talents.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
161
p. 1843-1850
Morts de Personnes Illustres.
Début :
Si nous n'étions pas dans l'usage de rendre certains devoirs à la Mémoire des Personnes celebres [...]
Mots clefs :
Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, Personnes célèbres, Mort, Esprit, Lieutenant, Roi, Paris, Seigneur, Gouverneur, Église, Jean-François Félibien, Jacques Leullier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Morts de Personnes Illustres.
Mors de Personnes Illustres.
Si nous n'étions pas dans l'usage de rendre
certains devoirs à la Mémoire des Personnes ce- i
lebres que la mort nous enleve , nous commencerions
par la Marquise de Lambert , décedée à
Paris le 12 . Juillet 1733. dans la 86.année de son
âge , géneralment regrettée , à cause des grandes
qualitez de son coeur et de son esprit. Nous
avons d'elle un excellent Ouvrage sous ce titre :
Avi
1814 MERCURE DE FRANCE
Avis d'une Mere à son Fils et à sa Fille , imprimé
à Paris chez Ganeau en 1728. 1. vol . in 12.
et des Refléxions sur les Femmes , dont il y a une
Edition de Hollande.
La Marquise le Lambert, qui se nommoit Anne-
Therese de Marguenat de Courcelles , étoit
Fille unique d'Etienne de Marguenat, Seigneur de
Courcelles , Maître ordinaire en la Chambre des
Comptes, mort le 22. May 1650. et de Monique
Passart , morte le 21. Juillet 1692. alors
femme en secondes Nôces de François le Coigneux
, Seigneur de la Rocheturpin et de Bachau-:
mont , celebre par son bel esprit . Elle avoit été
mariée le 22. Février 1666. avec Henri de Lambert
, Marquis de S. Bris en Auxerrois , Baron de
Chitry et Augy , alors Capitaine au Régiment
Royal , et depuis Mestre de Camp d'un Régiment
de Cavalerie , fait Brigadier en 1674. Maréchal
de Camp le 25. Février 1677. Commandant de
Fribourg en Brisgaw, au mois de Novembre suivant
, Gouverneur de Longwy , et Lieutenant
General des Armées du Roy , au mois de Juillet
1682. et enfin Gouverneur et Lieutenant Gene
ral de la Ville et Duché de Luxembourg , au
mois de Juin 1684. mort au mois de Juillet 686.
Elle en avoit eu , outre deux Filles mortes en
bas âge , un Fils et une autre Fille , le Fils est
Henry- François de Lambert , Mirquis de saint
Eris , né le 13. Décembre 1677. Lieutenant general
des Armées du Roy du 30. Mars 1720. et
Gouverneur de la Ville d'Auxerre , autrefois Colonel
du Régiment de Périgord. Il a été marié le
12. Janvier 1725. avec Angélique de Lariam de
Rochefort , veuve de Louis- François du Parc ,
Marquis de Loëmmaria , Lieutenant General des
Armées du Roy, mort le 4. Octobre 1709. la
Fille
AOUS T. 1733. 1815
Fille de la Marquise de Lambert étoit Marie-Thérese
de Lambert , qui avoit été mariée en 1703 .
avec Louis de Beaupoil , Comte de S. Aulaire
Seigneur de la Porcherie et de la Grenellerie ,
Colonel - Lieutenant du Régiment d'Enguien ,
Infanterie , tué au Combat de Ramersheim , dans
la haute Alsace , le 26. Août 1709. elle est morte
le 13. Juillet 1731. âgée de 52. ans , ayant laissé
une File unique nommée Therese- Eulalie de
Beaupoil de S. Aulaire , mariée le 7. révrier
1725. avec Anne - Pierre d'Harcourt , Marquis de
Beuvron , Seigneur de Tourneville , Lieutenant
General pour le Roy au Gouvernement de Normandie
, Gouverneur du vieux Palais de Roun
et Mestre de Camp de Cavalerie , Frere du Duc
d'Harcourt.
La Mere de la Marquise de Lambert , épousa ,
comme on l'a dit , M. de Bachaumont , qui nonseulement
faisoit fort agréablement des Vers
comme tout le monde sçait par le fameux vorge
dont il partagea la gloire avec la Chapelle , mais
qui de plus étoit homme de beaucoup d'esprit et
de plus encore , homme de très- bonne compagnie
, dans un temps où la bonne et la mauvaise
se mêloient beaucoup moins , et où l'on y étoit
bien plus difficile. Il s'affectionna à sa Belle fille ,
presque encore enfant , cause des dispositions
heureuses qu'il découvrit bien - tôt en elle et
il s'appliqua à les cultiver , tant par lui-mêmeque
par le monde choisi qui venoit dans sa maison
, et dont elle apprenoit sa Langue comme
on fait la Langue maternelle.
a
Elle se déroboit souvent aux plaisirs de son
age pour aller ire en son particulier , et elle s'accoûtuma
dès lors , de son propre mouvement , à
faire de petits Extraits de ce qui la frappoit le
plus
1846 MERCURE DE FRANCE
plus. C'étoient déja, ou des reflexions fines sur le
coeur humain , ou des tours d'expressions ingenieux
, mais le plus souvent des réfléxions .
Ce goût ne la quitta, ni quand elle fut obligée
de représenter à Luxembourg, dont M. le Marquis
de Lambert étoit Gouverneur , ni quand
après sa mort elle eut à essuyer de longs et
cruels Procès où il s'agissoit de toute sa fortune ;
enfin quand elle les eut conduits et gagnez avec
toute la capacité d'une personne qui n'eut point
eu d'autre talent ; libre enfin et Maîtresse d'un
bien assez considerable qu'elle avoit presque conquis
, elle établit dans Paris une Maison où il
étoit honorable d'être reçû. C'étoit la seule , à un
petit nombre d'exceptions près , qui se fût préservée
de la maladie Epidémique du jeu ; la seule
où l'on se trouvât pour se parler raisonnab ement
les uns les autres , et même avec esprit , selon
l'occasion . Aussi ceux qui avoient leurs raisons
pour trouver mauvais qu'il y eût encore de la
Conversation que que part , lançoient - ils , quand
ils le pouvoient , quelques traits malins contre
la Maison de Madame de Lambert , et Mme de
Lambert elle- même , très-délicate sur les discours
et sur l'opinion du Public , craignoit quelquefois
de donner trop à son goût ; elle avoit le
soin de se rassurer, en faisant refléxion , que
cette même Maison , si accusée d'esprit , elle y
faisoit une dépense très - noble et y recevoit beaucoup
plus de gens du Monde et de condition que
de gens illustres dans les Lettres ..
dans
Son extrême sensibilité sur les discours du Public
, fut mise à une bien plus rude épreuve . Elle
s'amusoit volontiers à écrire pour elle seule , et
elle voulut bien lire ses Ecrits à un très - petit
nombre d'amis particuliers ; car quoiqu'on n'écrive
A O UST. 1733. 1847
crive que pour soi , on écrit aussi un peu pour
les autres sans s'en douter . Elle fit plus , elle
laissa sortir ses papiers de ses mains , sous les
sermens les plus forts qu'on lui fit de la fidelité
la plus exacte. On viola les sermens ; des Auteurs
ne crurent point qu'une modestie d'Auteur pûr
être sincere ; is prirent des copies qui ne manquerent
pas d'échapper. Voilà les Avis d'une
Mere à son Fils , les Avis à sa Fille , imprimez ,
et elle se croit deshonorée . Une Femme de condition
faire des Livres , comment soutenir cette
infamie !
Le Public sentit bien cependant le mérite de
ces Ouvrages , la beauté du stile , la finesse et
l'élevation des sentimens , le ton aimable de vertu
qui y regne par tout. Il s'en fit en peu de temps
plusieurs Editions , soit en France , soit ailleurs ,
et ils furent traduits en Anglois. Mais Mme de
Lambert ne se consoloit point ; et on n'auroit
pas la hardiesse d'assurer ici une chose si peu
vrai-semblable , si après ces succès , on ne lui
avoit vû retirer de chez un Libraire , et payer au
prix qu'il voulut , toute l'Edition qu'il venoit de
faire d'un autre Ouvrage qu'on lui avoit dérobé.
Les qualitez de l'ame p us importantes , et
plus rares , surpassoient encore en elle les qualitez
de l'esprit. Elle étoit née courageuse , peu
susceptible d'aucune crainte , si ce n'étoit sur la
gloire; incapable de se rendre aux obstacles dang
une entreprise nécessaire ou vertueuse . Elle n'étoit
pas seulement ardente à servir ses amis sans
attendre leurs prieres , ni l'exposition , souvent
humiliante de leurs besoins , mais une bonne
action à faire , même en faveur des personnes
indifférentes , la tentoit toujours vivement , et il
falloit que les circonstances fussent bien contraires
,
1818 FRCURE DE FRANCE
traires , si elle n'y succomboit pas . Quelque
mauvais succès de ses générositez ne l'en avoient
point corrigée , et elle étoit toujours également
prête à hazarder de faire le bien . Ele fut fort
infirme pendant tout le cours de sa vie . Ses dernieres
années furent accablées de souffrances
pour lesquelles son courage naturel n'eût pas
suffi sans le secours de toute sa Religion.
Jean-François Felibien , Ecuyer , Sieur des Awaux
et de Javercy , Conseiller et Historiographe
du Roy , et de ses Bâtimens, Arts et Manufactures
de France , et Garde du Cabinet Royal
des Antiques , Secretaire de l'Académie Royale
d'Architecture , et cy- devant l'un des Pensionnaires
et Trésorier perpétuel de l'Académie des
Inscriptions et Biles Lettres , mourut à Paris le
23 Juin 1733 âgé d'environ 75 ans . Il étoit d'une
Famille fort connue dans la République des Lettres
. André Félibien , son pere , auquel il avoit
succedé en 1695.dans la place d'Historiographe
des Bâtimens et de Garde du Cabinet des Antiques,
a donné au public un grand nombre d'Ouvrages
, comme on peut le voir dans son éloge ,
rapporté d'aprés le trente- neuviéme Journal des
Sçavans , de l'année 695. dans le Dictionnaire
Historique , éditions de 1715 et 1732. Jacques
Fé ibien , son oncle , Chanoine et Archidiacre
de Vendôme , en l'Eglise de Chartres , mort
le 25 Novembre 1716. dans la 80 année de son
âge ; et Dom Michel Fél bien son frere , Bénédictin
, de la Congrégation de S. Maur, mort
le 25 Septembre 1719. Se sont aussi rendus célébres
par leurs Ouvrages . Il s'est fait connoître
aussi par les sens dont les principaux sont un
Recueil Historique de la Vie et des Ouvrages
des plus célebres Architectes ; les Plans des Mai-
1
1
sons
AOUS T. 1733. 1849
sons de Pline et leur Description ; la Description
de Versailles , et de celle de l'Eglise des Invalides.
Il s'étoit marié le 1 Septembre 1712 , avec
Caterine-Elizabeth Minet , fille de Louis Minet ,
Conseiller , Secretaire du Roy , et Avocat aux
Conseils, et d'Elizabeth Moufle.Il en avoit eu 11
enfans,mais ils sont tous morts jeunes ; de sorte
qu'il ne laisse pour héritiere qu'une Soeur , sçavoir
Marie- Anne Fé.ibien , veuve de Joachim
de Bruet , Chevalier , Seigneur de la Chesnais,
qui avoit commandé la Noblesse de la Provin
ce d'Orleans , Chartres et Pais Blésois , Vendômois
, Montargis , Estampes , Gien et Amboise
pendant les cinq dernieres années de la guerre
qui a été terminée psr la Paix de Risvvich.
Jacques Lullier , Prêtre, Docteur et Doyen de
de Faculté de Théologie de Paris , dont il avoit
reçu le Bonnet le 10 Juin 1675. Sénieur de la
Maison de Sorbonne , et ancien Curé de la Paroisse
de S. Louis en l'Isle Notre Dame mourut
en Sorbonne le 30 Juin , âgé d'environ 86
ans , son corps ayant été porté à S. Louis en
FIsle , il y fut inhumé le 2 Juillet . Il étoit le
quatriéme Curé de cette Paroisse , ayant succedé à
Bernard Crosse,mort le 6 Avril 1693 , à l'exemple
de ses Prédecesseurs qui avoient déja fait construire
le Choeur de l'Eglise de S.Louis , il entreprit
d'en continuer le Bâtiment , et vint à bout
de faire édifier la Nef , avec son Jubé, la Voute
de la Croisée , et une tres - belle Chapelle de la
Communion . Ce fut par ses soins que cette
nouvelle Eglise fut , cor sacrée le 14 Juillet 1726
par l'Evêque de Grenoble. Après avoir gouverné
cette Paroisse pendant plus de 33 ans , il résigna
sa Cure à Jacques- Barthelemi de la Broise
Curé de Notre-Dame de Bonnes Nouvelles, quì
en
1810 MERCURE DE FRANCE
en prit possession le 3 Novembre 1726. Voyez
touchant la cérémonie de la consécration de la
nouvelle Eglise de S. Louis , le Mercure du mois
d'Août 1726. pag. 1787.
Si nous n'étions pas dans l'usage de rendre
certains devoirs à la Mémoire des Personnes ce- i
lebres que la mort nous enleve , nous commencerions
par la Marquise de Lambert , décedée à
Paris le 12 . Juillet 1733. dans la 86.année de son
âge , géneralment regrettée , à cause des grandes
qualitez de son coeur et de son esprit. Nous
avons d'elle un excellent Ouvrage sous ce titre :
Avi
1814 MERCURE DE FRANCE
Avis d'une Mere à son Fils et à sa Fille , imprimé
à Paris chez Ganeau en 1728. 1. vol . in 12.
et des Refléxions sur les Femmes , dont il y a une
Edition de Hollande.
La Marquise le Lambert, qui se nommoit Anne-
Therese de Marguenat de Courcelles , étoit
Fille unique d'Etienne de Marguenat, Seigneur de
Courcelles , Maître ordinaire en la Chambre des
Comptes, mort le 22. May 1650. et de Monique
Passart , morte le 21. Juillet 1692. alors
femme en secondes Nôces de François le Coigneux
, Seigneur de la Rocheturpin et de Bachau-:
mont , celebre par son bel esprit . Elle avoit été
mariée le 22. Février 1666. avec Henri de Lambert
, Marquis de S. Bris en Auxerrois , Baron de
Chitry et Augy , alors Capitaine au Régiment
Royal , et depuis Mestre de Camp d'un Régiment
de Cavalerie , fait Brigadier en 1674. Maréchal
de Camp le 25. Février 1677. Commandant de
Fribourg en Brisgaw, au mois de Novembre suivant
, Gouverneur de Longwy , et Lieutenant
General des Armées du Roy , au mois de Juillet
1682. et enfin Gouverneur et Lieutenant Gene
ral de la Ville et Duché de Luxembourg , au
mois de Juin 1684. mort au mois de Juillet 686.
Elle en avoit eu , outre deux Filles mortes en
bas âge , un Fils et une autre Fille , le Fils est
Henry- François de Lambert , Mirquis de saint
Eris , né le 13. Décembre 1677. Lieutenant general
des Armées du Roy du 30. Mars 1720. et
Gouverneur de la Ville d'Auxerre , autrefois Colonel
du Régiment de Périgord. Il a été marié le
12. Janvier 1725. avec Angélique de Lariam de
Rochefort , veuve de Louis- François du Parc ,
Marquis de Loëmmaria , Lieutenant General des
Armées du Roy, mort le 4. Octobre 1709. la
Fille
AOUS T. 1733. 1815
Fille de la Marquise de Lambert étoit Marie-Thérese
de Lambert , qui avoit été mariée en 1703 .
avec Louis de Beaupoil , Comte de S. Aulaire
Seigneur de la Porcherie et de la Grenellerie ,
Colonel - Lieutenant du Régiment d'Enguien ,
Infanterie , tué au Combat de Ramersheim , dans
la haute Alsace , le 26. Août 1709. elle est morte
le 13. Juillet 1731. âgée de 52. ans , ayant laissé
une File unique nommée Therese- Eulalie de
Beaupoil de S. Aulaire , mariée le 7. révrier
1725. avec Anne - Pierre d'Harcourt , Marquis de
Beuvron , Seigneur de Tourneville , Lieutenant
General pour le Roy au Gouvernement de Normandie
, Gouverneur du vieux Palais de Roun
et Mestre de Camp de Cavalerie , Frere du Duc
d'Harcourt.
La Mere de la Marquise de Lambert , épousa ,
comme on l'a dit , M. de Bachaumont , qui nonseulement
faisoit fort agréablement des Vers
comme tout le monde sçait par le fameux vorge
dont il partagea la gloire avec la Chapelle , mais
qui de plus étoit homme de beaucoup d'esprit et
de plus encore , homme de très- bonne compagnie
, dans un temps où la bonne et la mauvaise
se mêloient beaucoup moins , et où l'on y étoit
bien plus difficile. Il s'affectionna à sa Belle fille ,
presque encore enfant , cause des dispositions
heureuses qu'il découvrit bien - tôt en elle et
il s'appliqua à les cultiver , tant par lui-mêmeque
par le monde choisi qui venoit dans sa maison
, et dont elle apprenoit sa Langue comme
on fait la Langue maternelle.
a
Elle se déroboit souvent aux plaisirs de son
age pour aller ire en son particulier , et elle s'accoûtuma
dès lors , de son propre mouvement , à
faire de petits Extraits de ce qui la frappoit le
plus
1846 MERCURE DE FRANCE
plus. C'étoient déja, ou des reflexions fines sur le
coeur humain , ou des tours d'expressions ingenieux
, mais le plus souvent des réfléxions .
Ce goût ne la quitta, ni quand elle fut obligée
de représenter à Luxembourg, dont M. le Marquis
de Lambert étoit Gouverneur , ni quand
après sa mort elle eut à essuyer de longs et
cruels Procès où il s'agissoit de toute sa fortune ;
enfin quand elle les eut conduits et gagnez avec
toute la capacité d'une personne qui n'eut point
eu d'autre talent ; libre enfin et Maîtresse d'un
bien assez considerable qu'elle avoit presque conquis
, elle établit dans Paris une Maison où il
étoit honorable d'être reçû. C'étoit la seule , à un
petit nombre d'exceptions près , qui se fût préservée
de la maladie Epidémique du jeu ; la seule
où l'on se trouvât pour se parler raisonnab ement
les uns les autres , et même avec esprit , selon
l'occasion . Aussi ceux qui avoient leurs raisons
pour trouver mauvais qu'il y eût encore de la
Conversation que que part , lançoient - ils , quand
ils le pouvoient , quelques traits malins contre
la Maison de Madame de Lambert , et Mme de
Lambert elle- même , très-délicate sur les discours
et sur l'opinion du Public , craignoit quelquefois
de donner trop à son goût ; elle avoit le
soin de se rassurer, en faisant refléxion , que
cette même Maison , si accusée d'esprit , elle y
faisoit une dépense très - noble et y recevoit beaucoup
plus de gens du Monde et de condition que
de gens illustres dans les Lettres ..
dans
Son extrême sensibilité sur les discours du Public
, fut mise à une bien plus rude épreuve . Elle
s'amusoit volontiers à écrire pour elle seule , et
elle voulut bien lire ses Ecrits à un très - petit
nombre d'amis particuliers ; car quoiqu'on n'écrive
A O UST. 1733. 1847
crive que pour soi , on écrit aussi un peu pour
les autres sans s'en douter . Elle fit plus , elle
laissa sortir ses papiers de ses mains , sous les
sermens les plus forts qu'on lui fit de la fidelité
la plus exacte. On viola les sermens ; des Auteurs
ne crurent point qu'une modestie d'Auteur pûr
être sincere ; is prirent des copies qui ne manquerent
pas d'échapper. Voilà les Avis d'une
Mere à son Fils , les Avis à sa Fille , imprimez ,
et elle se croit deshonorée . Une Femme de condition
faire des Livres , comment soutenir cette
infamie !
Le Public sentit bien cependant le mérite de
ces Ouvrages , la beauté du stile , la finesse et
l'élevation des sentimens , le ton aimable de vertu
qui y regne par tout. Il s'en fit en peu de temps
plusieurs Editions , soit en France , soit ailleurs ,
et ils furent traduits en Anglois. Mais Mme de
Lambert ne se consoloit point ; et on n'auroit
pas la hardiesse d'assurer ici une chose si peu
vrai-semblable , si après ces succès , on ne lui
avoit vû retirer de chez un Libraire , et payer au
prix qu'il voulut , toute l'Edition qu'il venoit de
faire d'un autre Ouvrage qu'on lui avoit dérobé.
Les qualitez de l'ame p us importantes , et
plus rares , surpassoient encore en elle les qualitez
de l'esprit. Elle étoit née courageuse , peu
susceptible d'aucune crainte , si ce n'étoit sur la
gloire; incapable de se rendre aux obstacles dang
une entreprise nécessaire ou vertueuse . Elle n'étoit
pas seulement ardente à servir ses amis sans
attendre leurs prieres , ni l'exposition , souvent
humiliante de leurs besoins , mais une bonne
action à faire , même en faveur des personnes
indifférentes , la tentoit toujours vivement , et il
falloit que les circonstances fussent bien contraires
,
1818 FRCURE DE FRANCE
traires , si elle n'y succomboit pas . Quelque
mauvais succès de ses générositez ne l'en avoient
point corrigée , et elle étoit toujours également
prête à hazarder de faire le bien . Ele fut fort
infirme pendant tout le cours de sa vie . Ses dernieres
années furent accablées de souffrances
pour lesquelles son courage naturel n'eût pas
suffi sans le secours de toute sa Religion.
Jean-François Felibien , Ecuyer , Sieur des Awaux
et de Javercy , Conseiller et Historiographe
du Roy , et de ses Bâtimens, Arts et Manufactures
de France , et Garde du Cabinet Royal
des Antiques , Secretaire de l'Académie Royale
d'Architecture , et cy- devant l'un des Pensionnaires
et Trésorier perpétuel de l'Académie des
Inscriptions et Biles Lettres , mourut à Paris le
23 Juin 1733 âgé d'environ 75 ans . Il étoit d'une
Famille fort connue dans la République des Lettres
. André Félibien , son pere , auquel il avoit
succedé en 1695.dans la place d'Historiographe
des Bâtimens et de Garde du Cabinet des Antiques,
a donné au public un grand nombre d'Ouvrages
, comme on peut le voir dans son éloge ,
rapporté d'aprés le trente- neuviéme Journal des
Sçavans , de l'année 695. dans le Dictionnaire
Historique , éditions de 1715 et 1732. Jacques
Fé ibien , son oncle , Chanoine et Archidiacre
de Vendôme , en l'Eglise de Chartres , mort
le 25 Novembre 1716. dans la 80 année de son
âge ; et Dom Michel Fél bien son frere , Bénédictin
, de la Congrégation de S. Maur, mort
le 25 Septembre 1719. Se sont aussi rendus célébres
par leurs Ouvrages . Il s'est fait connoître
aussi par les sens dont les principaux sont un
Recueil Historique de la Vie et des Ouvrages
des plus célebres Architectes ; les Plans des Mai-
1
1
sons
AOUS T. 1733. 1849
sons de Pline et leur Description ; la Description
de Versailles , et de celle de l'Eglise des Invalides.
Il s'étoit marié le 1 Septembre 1712 , avec
Caterine-Elizabeth Minet , fille de Louis Minet ,
Conseiller , Secretaire du Roy , et Avocat aux
Conseils, et d'Elizabeth Moufle.Il en avoit eu 11
enfans,mais ils sont tous morts jeunes ; de sorte
qu'il ne laisse pour héritiere qu'une Soeur , sçavoir
Marie- Anne Fé.ibien , veuve de Joachim
de Bruet , Chevalier , Seigneur de la Chesnais,
qui avoit commandé la Noblesse de la Provin
ce d'Orleans , Chartres et Pais Blésois , Vendômois
, Montargis , Estampes , Gien et Amboise
pendant les cinq dernieres années de la guerre
qui a été terminée psr la Paix de Risvvich.
Jacques Lullier , Prêtre, Docteur et Doyen de
de Faculté de Théologie de Paris , dont il avoit
reçu le Bonnet le 10 Juin 1675. Sénieur de la
Maison de Sorbonne , et ancien Curé de la Paroisse
de S. Louis en l'Isle Notre Dame mourut
en Sorbonne le 30 Juin , âgé d'environ 86
ans , son corps ayant été porté à S. Louis en
FIsle , il y fut inhumé le 2 Juillet . Il étoit le
quatriéme Curé de cette Paroisse , ayant succedé à
Bernard Crosse,mort le 6 Avril 1693 , à l'exemple
de ses Prédecesseurs qui avoient déja fait construire
le Choeur de l'Eglise de S.Louis , il entreprit
d'en continuer le Bâtiment , et vint à bout
de faire édifier la Nef , avec son Jubé, la Voute
de la Croisée , et une tres - belle Chapelle de la
Communion . Ce fut par ses soins que cette
nouvelle Eglise fut , cor sacrée le 14 Juillet 1726
par l'Evêque de Grenoble. Après avoir gouverné
cette Paroisse pendant plus de 33 ans , il résigna
sa Cure à Jacques- Barthelemi de la Broise
Curé de Notre-Dame de Bonnes Nouvelles, quì
en
1810 MERCURE DE FRANCE
en prit possession le 3 Novembre 1726. Voyez
touchant la cérémonie de la consécration de la
nouvelle Eglise de S. Louis , le Mercure du mois
d'Août 1726. pag. 1787.
Fermer
Résumé : Morts de Personnes Illustres.
Le texte rend hommage à plusieurs personnalités décédées, en mettant particulièrement en lumière la Marquise de Lambert. Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, connue sous le nom de Marquise de Lambert, est décédée à Paris le 12 juillet 1733 à l'âge de 86 ans. Elle était réputée pour ses grandes qualités de cœur et d'esprit. Parmi ses œuvres notables figurent 'Avis d'une Mère à son Fils et à sa Fille' et 'Réflexions sur les Femmes'. Née fille unique d'Étienne de Marguenat et de Monique Passart, elle épousa Henri de Lambert, un militaire distingué qui atteignit le grade de Lieutenant Général des Armées du Roi. La Marquise de Lambert eut un fils, Henri-François de Lambert, et une fille, Marie-Thérèse de Lambert, mariée à Louis de Beaupoil, Comte de Saint-Aulaire. La mère de la Marquise, Monique Passart, se remaria avec François Le Coigneux, connu pour son esprit et sa compagnie agréable. La Marquise de Lambert était également connue pour sa maison parisienne, où elle recevait des personnes de qualité, et pour ses écrits, qui furent publiés malgré ses réticences. Elle était également reconnue pour son courage et sa générosité. Le texte mentionne également la mort de Jean-François Felibien, historien et architecte, et de Jacques Lullier, doyen de la Faculté de Théologie de Paris.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
162
p. 1990-2002
REFLEXIONS.
Début :
Les hommes ne sçavent ni donner ni perdre à propos. [...]
Mots clefs :
Hommes, Mal, Mérite, Beauté, Politesse, Bienfaits, Esprit, Homme, Femmes, Justice, Grandeur, Paraître, Vertu, Réflexions, Défauts, Monde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS.
Lperdre à
propos .
Es hommes ne sçavent ni donner ni
Pecuniam in loco negligere , maximum interdum
lucrum est. Terence . Adelph.
L'esprit de l'homme se connoît à ses
paroles et sa naissance ou son éducation
à ses actions.
C'est le destin de l'homme de ne jamais
SEPTEMBRE . 1733. 1991
mais connoîce Son vrai bien , et de chercher
courant à être plus mal , pour vou
mieux.
Il est plus aisé d'abuser les hommes
par une narration où il entre du merveilleux
, que de les instruire par un
récit simple et naïf.
Nous sommes presque tous de telle
condition , que nous sommes fâchez d'être
ce que nous sommes.
On ne doit jamais parler de soi ni en
bien , parce qu'on ne nous croit point ,
ni en mal , parce qu'on en croit plus
qu'on n'en dit.
Les hommes prétendent que les femmes
leur sont fort inferieures en mérite , cependant
ils ne veulent leur passer aucun
défaut , et ils éclatent en mauvaise
humeur quand elles en remarquent quelqu'un
marqué en eux . Ils devroient opter
, s'appliquer à avoir moins de défauts
qu'elles , ou avoir moins de sévérité pour
les leurs.
Un homme toujours satisfait de luimême
, l'est peu souvent des autres ; rarement
on l'est de lui.
On
1992 MERCURE DE FRANCE
On trouve bien des hommes qui s'avoient
avares , vindicatifs , yvrognes ,
orgueilleux , poltrons même ; mais l'en
vie et l'ingratitude sont des passions si
lâches et si odieuses, que jamais personne
n'en demeura d'accord. Il n'y a point
de vertus compatibles avec les vices , et
point de crimes ausquels elles ne puissent
conduire.
La plupart des hommes ont bien plus
d'affectation et d'adresse pour excuser
leurs fautes , que d'attention pour n'en
point commettre.
Quand on paroît aimable aux yeux
des hommes , on paroît à leur esprit
tout ce qu'on veut .
Il n'est pas plus dangereux de faire du
mal à la plupart des hommes , que de
leur faire trop de bien .
Les hommes ont plus d'interêt à cor
riger les défauts de l'esprit , que ceux du
corps ; ils agissent cependant comme s'ile
étoi.nt persuadez du contraire.
Les hommes ont une application continuelle
à cacher et à déguiser leurs vices
СБ
SEPTEMBRE. 1733. 1993
et leurs défauts ; ils auroient peut- être
moins de peine à s'en corriger.
La vertu est souvent voilée par la modestie
, et le vice par l'hypocrisie ; ainsi
il est bien difficile de pouvoir penetrer
l'interieur des hommes.
Il est aussi avantageux aux hommes
de publier les bienfaits qu'ils reçoivent,
u'il leur est desavantageux de se plaindre
de leurs disgraces.
qu'il
Les hommes sont aveugles dans leurs
desirs , leurs pensées sont trompeuses ,
leurs discours et leurs esperances folles ,
et leurs apétits dereglez. Omnes decipimur
specie recti , dit Horace . Car à plusieurs
une blessure a procuré la santé ,
et l'on s'est trouvé quelquefois au comble
de la gloire , quand on ne devoit attendre
que l'infamie ou la mort.
Les hommes ne sont pas obligez d'être
bien faits , d'êtres riches ; ils sont obligez
d'avoir de la probité et de l'honneur,
Les hommes trouvent presque toujours
la peine , quand ils la fuyent avec
trop d'empressement.
Etre
1994 MERCURE DE FRANCE
Etre utile au Public , est un call tere
brillant ; ne nuire à personne , est un
état de vertu obscur , mais for rava Il
faudroit que les hommes avant que d'êtres
utiles au Public , cessassent de nuire
à qui que ce soit.
On doit plaindre presque également
un homme riche qui n'a qu'une bonne table
, et un pauvre qui n'a que de l'apétit.
C'est une grande foiblesse à un Prince
de n'oser refuser justement ce qu'on ose
bien lui demander sans avoir égard à
la justice.
Les Grands , pour l'ordinaire , se contentent
de sentir qu'on leur est agréàble
, sans approfondir si on mérite de
l'être. Leur plus importante occupation
cependant devroit être de connoître les
hommes , puisqu'ils veulent passer pour
les images de la divinité ; mais ils craignent
en cela de se détromper , de peur
de trouver souvent leurs Favoris indignes
de leurs bontez , et les autres hommes
qu'ils ne regardent pas , dignes de
plus de distinction .
Les Souverains se picquent d'ordinaire
de
SEPTEMBRE. 1733. 1995
7
de constance ; ils condamneroient plutôt
leurs propres Enfans que de blâmer
un Sujet choisi de leur main . Ils ne crais
tant de paroître malheureux
dat leur famille
Pears
jugemens.
, que mal- habiles dans
Ifatti de Principi , hanno ogn'altra facsia
che la vera.
Il est bien rare que les Grands n'abusent
pas de leur grandeur.
Il y a cette difference entre le Peuple
et les Grands ; que celui - là perd fa- .
cilement le souvenir des bienfaits et des
injures , au lieu que celui- cy oublie facilement
les plaisirs reçûs , et se souvient
toujours des injures.
Plusieurs méprisent la grandeur , afin
de s'élever dans leur imagination audessus
des Grands et de se bâtir ainsi une
grandeur imaginaire. De même qu'en
méprisant les richesses, c'est souvent pour
se faire un petit trésor de vanité , qui
tienne lieu de ce qu'on n'a pas.
Les Princes doivent être extrémement
attentifs à moderer tellement , même
leurs
1996 MERCURE DE FRANCE
à
leurs vertus , que l'une ne nuise pas
l'autre par son excès . Prendre garde sur
tout que leur justice et leur bonté ne
s'entre- détruise ; car à vouloir êne trop
juste , on devient odieux ; à vouloir être
trop bon , on devient méprisable.
L'estime des Grands est quelquefois
facile à acquerir , mais elle est toujours
difficile à conserver.
Selon le sentiment d'Epicure , il doit
être plus agréable de donner que de recevoir.
L'ingratitude même ne doit pas nous
empêcher de faire du bien , car il vaut
encore mieux que les bienfaits se perdent
dans les mains des ingrats , que
dans les nôtres.
Rien ne s'achette plus cherement que
ce qu'on achette par les prieres.
L'avidité de recevoir un nouveau bien--
fait , fait oublier celui qu'on a déja reçû .
Cupiditas accipiendorum oblivionem facit
acceptorum. Seneq .
Nous traçons sur la poussiere les bienfaits
SEPTEMBRE . 1733. 1997
faits que nous recevons , et nous gravons
sur le marbre le mal qu'on nous
fait , dit un Ancien.
Un bienfait desaprouvé n'est gra
ce que pour un seul , et c'est une injure
pour plusieurs.
Le bienfait n'est tel que par le bon
usage qu'en fait celui qui le reçoit .
De toutes les choses du monde , celle
qui vieillit le plus aisément et le plu
tôt , c'est le bienfair.
- Plusieurs sçavent perdre leurs biens ;
mais peu les sçavent donner .
Faire du bien aux méchants
souvent faire du mal aux bons.
c'est
Presque toujours lorsque les bienfaits
vont trop loin , la haine prend la place
de la reconnoissance.
Il y a des plaisirs dont on se paye par
ses mains ; celui d'en faire aux autres
est de cette nature.
I Beneficii ordinariamente si vedono
E contra
1998 MERCURE DE FRANCE
sontra cambiati , con ingratitudine infinita ;
più per l'impertinenza che il Benef
usa nell'esigere la gratitudine del of
altrui , che per la discortesia di d
il beneficio.
Gli Beneficii si ricevano sempre volentieri
, ma non sempre volentieri si vede il
Benefattore.
Nous sommes toujours extrémement
agréables à ceux à qui nous donnons
occasion de l'être.
Une femme ne trouve rien de si diffi
cile à faire que de s'accoûtumer à n'être
plus belle , quand elle l'a été pare
faitement,
Il n'y a pas de femme , si laide soitelle
, qui ne se trouve quelque trait de
beauté.
Sibi quaque videtur amanda,
Pessima sit , nulli non sua forma placet.
Ovid. de Art. Am. L. 23
La beauté dans le Sexe expose à tant
de périls , qu'il est bien difficile qu'on
ne succombe pas à quelques- uns .
Les
SEPTEMBRE. 1733. 1999
gou-
Les femmes ont souvent raison de vouloir
, à quelque prix que ce soit , paroître
belies, puisque c'est tout ce que les hommes
leur ont laissé ; car , point de
vernement pour elles , point d'autorité
absoluë , point de conduite d'ames , point
de pouvoir dans l'Eglise , point de possession
de Charges , point d'entrée dans
le Secret des affaires d'Etat.Il semble même
qu'on leur veuille ôter jusqu'à l'esprit
, en traitant de précieuses celles qui
en font paroître. Laissons -leur donc la
beauté , et quand elles n'en ont point ,
laissons - leur du moins le plaisir de croire
qu'elles en ont.
La laideur fait quelquefois présumer la
vertu où elle n'est pas ; et la beauté a
cela de funeste , qu'on croit les belles
personnes capables de toutes les foiblesses
qu'elles causent .
La beauté sans la grace, est un apas sans
hameçon.
En désirant trop ardemment de plaire,
on ne se rend pas plus aimable.
La réputation qui vient de la beauté
est quelque chose de si délicat parmi les
E ij
Fem-
885481
2000 MERCURE DE FRANCE
Femmes, qu'encore qu'elles ayent la plus
grande indifférence du monde pour quel
qu'un , jamais pourtant cette indirerence
n'ira jusqu'à vouloir que ce quelqu'un
porte ailleurs ses hommages et ses soupirs.
Tant de fierté qu'on voudra , une
belle personne regarde toujours la fuite
d'un amant sans mérite si on veut , et
qu'elle n'estime pas , comme autant de
diminué sur son empire.
Il
y
des beautez si engageantes , que
si on ne fuit , sans hésiter, on ne fuit pas
loin. On ne peut aller tout au plus que
de la longueur de ses chaînes.
Le véritable Efprit de Politesse consiste
dans une certaine attention à faire ensorte
que par nos paroles et par nos manieres
, les autres soient contens de nous
et d'eux -mêmes.
L'incivilité n'est pas un vice de l'ame ;
elle est l'effet de plusieurs vices ; de la
sotte vanité , de l'ignorance de ses devoirs
, de la paresse , de la stupidité , de
la distraction , du mépris des autres de
la jalousie , & c.
Rien n'est plus contraire à la véritable
poSEPTEMDA
E. *733• 2001
politesse et à la bienséance , que
de l'observer
avec trop d'affectation ; c'est s'incommoder
, c'est s'embarrasser , pour incommoder
, pour embarrasser les autres.
Il eft presqu'autant contre la bienséance
de se cachet en faisant le bien , que de
chercher à se faire voir en faisant le mal.
Tel croit mériter le nom de Poli , qui
ne mérite que celui de Dameret ou de
Pindariseur. La vraie Politesse est souvent
confondue avec des qualitez qui
méritent plus de blâme que de loüange.
On doit obeir sans cesse à la Loy des
usages et des bienséances ; il n'y a que
les Loix de la necessité qui nous dispensent
de toutes les autres.
On voit beaucoup de gens qui sçavent
comme on vit , mais fort peu qui sçachent
vivre ; c'est qu'on est trop curieux
de sçavoir ce que le monde fait , et qu'on
ne l'est pas assez de ce qu'il devroit
Faire.
La Politesse ne donne pas le mérite ,
mais elle le rend agréable , sans elle ildevient
presque insupportable , car il est
farauche et sans agrément. E iij
2002 MERCURE DE FRANCE
"
On perd presque tout le mérite du
bien,si on le fait sans Politesse ; unc mauvaise
maniere gâte tout , elle, défigure
même la justice et la raison .
Le chef- d'oeuvre de la Politesse est de
n'insulter jamais à ceux qui en manquent,
et de se contenter de les instruire par
l'exemple , sans rien faire davantage .
Lperdre à
propos .
Es hommes ne sçavent ni donner ni
Pecuniam in loco negligere , maximum interdum
lucrum est. Terence . Adelph.
L'esprit de l'homme se connoît à ses
paroles et sa naissance ou son éducation
à ses actions.
C'est le destin de l'homme de ne jamais
SEPTEMBRE . 1733. 1991
mais connoîce Son vrai bien , et de chercher
courant à être plus mal , pour vou
mieux.
Il est plus aisé d'abuser les hommes
par une narration où il entre du merveilleux
, que de les instruire par un
récit simple et naïf.
Nous sommes presque tous de telle
condition , que nous sommes fâchez d'être
ce que nous sommes.
On ne doit jamais parler de soi ni en
bien , parce qu'on ne nous croit point ,
ni en mal , parce qu'on en croit plus
qu'on n'en dit.
Les hommes prétendent que les femmes
leur sont fort inferieures en mérite , cependant
ils ne veulent leur passer aucun
défaut , et ils éclatent en mauvaise
humeur quand elles en remarquent quelqu'un
marqué en eux . Ils devroient opter
, s'appliquer à avoir moins de défauts
qu'elles , ou avoir moins de sévérité pour
les leurs.
Un homme toujours satisfait de luimême
, l'est peu souvent des autres ; rarement
on l'est de lui.
On
1992 MERCURE DE FRANCE
On trouve bien des hommes qui s'avoient
avares , vindicatifs , yvrognes ,
orgueilleux , poltrons même ; mais l'en
vie et l'ingratitude sont des passions si
lâches et si odieuses, que jamais personne
n'en demeura d'accord. Il n'y a point
de vertus compatibles avec les vices , et
point de crimes ausquels elles ne puissent
conduire.
La plupart des hommes ont bien plus
d'affectation et d'adresse pour excuser
leurs fautes , que d'attention pour n'en
point commettre.
Quand on paroît aimable aux yeux
des hommes , on paroît à leur esprit
tout ce qu'on veut .
Il n'est pas plus dangereux de faire du
mal à la plupart des hommes , que de
leur faire trop de bien .
Les hommes ont plus d'interêt à cor
riger les défauts de l'esprit , que ceux du
corps ; ils agissent cependant comme s'ile
étoi.nt persuadez du contraire.
Les hommes ont une application continuelle
à cacher et à déguiser leurs vices
СБ
SEPTEMBRE. 1733. 1993
et leurs défauts ; ils auroient peut- être
moins de peine à s'en corriger.
La vertu est souvent voilée par la modestie
, et le vice par l'hypocrisie ; ainsi
il est bien difficile de pouvoir penetrer
l'interieur des hommes.
Il est aussi avantageux aux hommes
de publier les bienfaits qu'ils reçoivent,
u'il leur est desavantageux de se plaindre
de leurs disgraces.
qu'il
Les hommes sont aveugles dans leurs
desirs , leurs pensées sont trompeuses ,
leurs discours et leurs esperances folles ,
et leurs apétits dereglez. Omnes decipimur
specie recti , dit Horace . Car à plusieurs
une blessure a procuré la santé ,
et l'on s'est trouvé quelquefois au comble
de la gloire , quand on ne devoit attendre
que l'infamie ou la mort.
Les hommes ne sont pas obligez d'être
bien faits , d'êtres riches ; ils sont obligez
d'avoir de la probité et de l'honneur,
Les hommes trouvent presque toujours
la peine , quand ils la fuyent avec
trop d'empressement.
Etre
1994 MERCURE DE FRANCE
Etre utile au Public , est un call tere
brillant ; ne nuire à personne , est un
état de vertu obscur , mais for rava Il
faudroit que les hommes avant que d'êtres
utiles au Public , cessassent de nuire
à qui que ce soit.
On doit plaindre presque également
un homme riche qui n'a qu'une bonne table
, et un pauvre qui n'a que de l'apétit.
C'est une grande foiblesse à un Prince
de n'oser refuser justement ce qu'on ose
bien lui demander sans avoir égard à
la justice.
Les Grands , pour l'ordinaire , se contentent
de sentir qu'on leur est agréàble
, sans approfondir si on mérite de
l'être. Leur plus importante occupation
cependant devroit être de connoître les
hommes , puisqu'ils veulent passer pour
les images de la divinité ; mais ils craignent
en cela de se détromper , de peur
de trouver souvent leurs Favoris indignes
de leurs bontez , et les autres hommes
qu'ils ne regardent pas , dignes de
plus de distinction .
Les Souverains se picquent d'ordinaire
de
SEPTEMBRE. 1733. 1995
7
de constance ; ils condamneroient plutôt
leurs propres Enfans que de blâmer
un Sujet choisi de leur main . Ils ne crais
tant de paroître malheureux
dat leur famille
Pears
jugemens.
, que mal- habiles dans
Ifatti de Principi , hanno ogn'altra facsia
che la vera.
Il est bien rare que les Grands n'abusent
pas de leur grandeur.
Il y a cette difference entre le Peuple
et les Grands ; que celui - là perd fa- .
cilement le souvenir des bienfaits et des
injures , au lieu que celui- cy oublie facilement
les plaisirs reçûs , et se souvient
toujours des injures.
Plusieurs méprisent la grandeur , afin
de s'élever dans leur imagination audessus
des Grands et de se bâtir ainsi une
grandeur imaginaire. De même qu'en
méprisant les richesses, c'est souvent pour
se faire un petit trésor de vanité , qui
tienne lieu de ce qu'on n'a pas.
Les Princes doivent être extrémement
attentifs à moderer tellement , même
leurs
1996 MERCURE DE FRANCE
à
leurs vertus , que l'une ne nuise pas
l'autre par son excès . Prendre garde sur
tout que leur justice et leur bonté ne
s'entre- détruise ; car à vouloir êne trop
juste , on devient odieux ; à vouloir être
trop bon , on devient méprisable.
L'estime des Grands est quelquefois
facile à acquerir , mais elle est toujours
difficile à conserver.
Selon le sentiment d'Epicure , il doit
être plus agréable de donner que de recevoir.
L'ingratitude même ne doit pas nous
empêcher de faire du bien , car il vaut
encore mieux que les bienfaits se perdent
dans les mains des ingrats , que
dans les nôtres.
Rien ne s'achette plus cherement que
ce qu'on achette par les prieres.
L'avidité de recevoir un nouveau bien--
fait , fait oublier celui qu'on a déja reçû .
Cupiditas accipiendorum oblivionem facit
acceptorum. Seneq .
Nous traçons sur la poussiere les bienfaits
SEPTEMBRE . 1733. 1997
faits que nous recevons , et nous gravons
sur le marbre le mal qu'on nous
fait , dit un Ancien.
Un bienfait desaprouvé n'est gra
ce que pour un seul , et c'est une injure
pour plusieurs.
Le bienfait n'est tel que par le bon
usage qu'en fait celui qui le reçoit .
De toutes les choses du monde , celle
qui vieillit le plus aisément et le plu
tôt , c'est le bienfair.
- Plusieurs sçavent perdre leurs biens ;
mais peu les sçavent donner .
Faire du bien aux méchants
souvent faire du mal aux bons.
c'est
Presque toujours lorsque les bienfaits
vont trop loin , la haine prend la place
de la reconnoissance.
Il y a des plaisirs dont on se paye par
ses mains ; celui d'en faire aux autres
est de cette nature.
I Beneficii ordinariamente si vedono
E contra
1998 MERCURE DE FRANCE
sontra cambiati , con ingratitudine infinita ;
più per l'impertinenza che il Benef
usa nell'esigere la gratitudine del of
altrui , che per la discortesia di d
il beneficio.
Gli Beneficii si ricevano sempre volentieri
, ma non sempre volentieri si vede il
Benefattore.
Nous sommes toujours extrémement
agréables à ceux à qui nous donnons
occasion de l'être.
Une femme ne trouve rien de si diffi
cile à faire que de s'accoûtumer à n'être
plus belle , quand elle l'a été pare
faitement,
Il n'y a pas de femme , si laide soitelle
, qui ne se trouve quelque trait de
beauté.
Sibi quaque videtur amanda,
Pessima sit , nulli non sua forma placet.
Ovid. de Art. Am. L. 23
La beauté dans le Sexe expose à tant
de périls , qu'il est bien difficile qu'on
ne succombe pas à quelques- uns .
Les
SEPTEMBRE. 1733. 1999
gou-
Les femmes ont souvent raison de vouloir
, à quelque prix que ce soit , paroître
belies, puisque c'est tout ce que les hommes
leur ont laissé ; car , point de
vernement pour elles , point d'autorité
absoluë , point de conduite d'ames , point
de pouvoir dans l'Eglise , point de possession
de Charges , point d'entrée dans
le Secret des affaires d'Etat.Il semble même
qu'on leur veuille ôter jusqu'à l'esprit
, en traitant de précieuses celles qui
en font paroître. Laissons -leur donc la
beauté , et quand elles n'en ont point ,
laissons - leur du moins le plaisir de croire
qu'elles en ont.
La laideur fait quelquefois présumer la
vertu où elle n'est pas ; et la beauté a
cela de funeste , qu'on croit les belles
personnes capables de toutes les foiblesses
qu'elles causent .
La beauté sans la grace, est un apas sans
hameçon.
En désirant trop ardemment de plaire,
on ne se rend pas plus aimable.
La réputation qui vient de la beauté
est quelque chose de si délicat parmi les
E ij
Fem-
885481
2000 MERCURE DE FRANCE
Femmes, qu'encore qu'elles ayent la plus
grande indifférence du monde pour quel
qu'un , jamais pourtant cette indirerence
n'ira jusqu'à vouloir que ce quelqu'un
porte ailleurs ses hommages et ses soupirs.
Tant de fierté qu'on voudra , une
belle personne regarde toujours la fuite
d'un amant sans mérite si on veut , et
qu'elle n'estime pas , comme autant de
diminué sur son empire.
Il
y
des beautez si engageantes , que
si on ne fuit , sans hésiter, on ne fuit pas
loin. On ne peut aller tout au plus que
de la longueur de ses chaînes.
Le véritable Efprit de Politesse consiste
dans une certaine attention à faire ensorte
que par nos paroles et par nos manieres
, les autres soient contens de nous
et d'eux -mêmes.
L'incivilité n'est pas un vice de l'ame ;
elle est l'effet de plusieurs vices ; de la
sotte vanité , de l'ignorance de ses devoirs
, de la paresse , de la stupidité , de
la distraction , du mépris des autres de
la jalousie , & c.
Rien n'est plus contraire à la véritable
poSEPTEMDA
E. *733• 2001
politesse et à la bienséance , que
de l'observer
avec trop d'affectation ; c'est s'incommoder
, c'est s'embarrasser , pour incommoder
, pour embarrasser les autres.
Il eft presqu'autant contre la bienséance
de se cachet en faisant le bien , que de
chercher à se faire voir en faisant le mal.
Tel croit mériter le nom de Poli , qui
ne mérite que celui de Dameret ou de
Pindariseur. La vraie Politesse est souvent
confondue avec des qualitez qui
méritent plus de blâme que de loüange.
On doit obeir sans cesse à la Loy des
usages et des bienséances ; il n'y a que
les Loix de la necessité qui nous dispensent
de toutes les autres.
On voit beaucoup de gens qui sçavent
comme on vit , mais fort peu qui sçachent
vivre ; c'est qu'on est trop curieux
de sçavoir ce que le monde fait , et qu'on
ne l'est pas assez de ce qu'il devroit
Faire.
La Politesse ne donne pas le mérite ,
mais elle le rend agréable , sans elle ildevient
presque insupportable , car il est
farauche et sans agrément. E iij
2002 MERCURE DE FRANCE
"
On perd presque tout le mérite du
bien,si on le fait sans Politesse ; unc mauvaise
maniere gâte tout , elle, défigure
même la justice et la raison .
Le chef- d'oeuvre de la Politesse est de
n'insulter jamais à ceux qui en manquent,
et de se contenter de les instruire par
l'exemple , sans rien faire davantage .
Fermer
Résumé : REFLEXIONS.
Le texte examine divers aspects de la nature humaine et des comportements sociaux. Les hommes ont tendance à rechercher ce qui les rend malheureux et à éviter de reconnaître leurs véritables besoins. Les récits merveilleux trompent plus facilement que les récits simples. La plupart des gens sont insatisfaits de leur condition et évitent de discuter de leurs défauts ou qualités. Les hommes critiquent les femmes tout en étant intolérants à leurs propres défauts. L'hypocrisie et la modestie masquent souvent respectivement le vice et la vertu, rendant difficile la compréhension des individus. Les hommes préfèrent cacher leurs défauts plutôt que de les corriger. Le texte critique les erreurs de jugement des désirs humains et souligne la nécessité de la probité et de l'honneur. Les souverains sont reprochés pour leur manque de discernement et leur abus de pouvoir. Les princes doivent équilibrer leurs vertus pour éviter de devenir odieux ou méprisables. L'ingratitude ne doit pas dissuader les bienfaits, souvent oubliés rapidement. Le texte aborde également les bienfaits et la politesse. Les bienfaits sont vite oubliés, tandis que les méfaits sont mieux mémorisés. Un bienfait non apprécié peut être perçu comme une injure. Les bienfaits doivent être donnés à bon escient et peuvent se déprécier. Offrir des bienfaits aux méchants peut nuire aux bons, et une reconnaissance excessive peut se transformer en haine. Le plaisir de faire du bien est unique, mais les bénéfices sont souvent mal reçus en raison de l'impatience du bénéficiaire ou de l'indiscrétion du bienfaiteur. La beauté chez les femmes est également discutée, soulignant les dangers et les attentes associées. Les femmes cherchent à paraître belles en raison des limitations sociales. La beauté sans grâce est comparée à un appât sans hameçon, et la réputation liée à la beauté est délicate. Enfin, la politesse est définie comme une attention à rendre les autres contents d'eux-mêmes et de nous. L'incivilité résulte de divers vices, et observer la politesse avec affectation est contraire à la bienséance. La politesse rend le mérite agréable et insupportable sans elle. Elle ne doit pas être utilisée pour insulter ceux qui en manquent, mais pour les instruire par l'exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
163
p. 2115-2120
L'UTILITÉ DES PRIX ACADEMIQUES. ODE qui a remporté le Prix de l'Académie de Marseille. Par M. d'Ardene.
Début :
Elide, jadis si chantée, [...]
Mots clefs :
Académie de Marseille, Utilité des prix académiques, Jeux, Ignorance, Esprit, Gloire, Succès, Vices
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'UTILITÉ DES PRIX ACADEMIQUES. ODE qui a remporté le Prix de l'Académie de Marseille. Par M. d'Ardene.
L'UTILITE'
DES PRIX ACADEMIQUES.
ODE qui a remporté le Prix de l'Académie
de Marseille. Par M. d'Ardene.
EE
Lide , jadis si chantée ,
Non ,je ne puis goûter tes Jeux ,
Leur pompe a beau m'être van
tée ,.
Qu'est-ce qu'un prix souvent douteux ?
Dans un tourbillon ( a ) de poussiere ,
( a ) Course des Chariots.
A ij Un
2116 MER CURE DE FRANCE
Un Char vole dans la carriere ,
Plus prompt que l'oeil du Spectateurs
A ses côtez suit la Victoire ;
Qui va-t'elle couvrir de gloire ,
Des Coursiers ou du Conducteur ?
Quels objets surprenans m'attirent ,
Des Rivaux courent (a) s'embrasser !
Ah Ciel ! j'en vois ( b ) qui ne respirent ,
Que le sang qu'ils content verser
Il coule ; quelle barbarie !
La Nature émuë , attendrie ,
I ;
En frémit; m'arrache à ces Lieux,
A ces Spectacles tu présides ,
Alecton , des Jeux homicides ,
Sont dignes d'amuser tes yeux.
Nos combats sont bien plus tranquiles.;
Minerve en dicta le projet.
Nobles , interessans , utiles ,
L'esprit en est l'ame et l'objet.
A le former nos Jeux aspirent ,
Ils nous enflamment , nous inspirent ;
Chaque instant hâte les succès.
La regle instruit ; l'exemple pique ;
( a ) La Lutte.
(b ) Les Gladiateurs.
L'Espr
OCTOBRE . 1733 2117
1733..
L'Esprit au loin se communique ;
Tout ressent de ses progrès.
Je te conçois , heureux prodige !
Un seul prix arme cent Rivaux.
C'est le point fixe qui dirige ,
Leur ambition , leurs travaux .
Tous animez par l'Esperance
Un d'entre eux plus hardi s'élance ,
Touche au but , se fait couronner.
Ces Emules qu'on voit paroître ,
Suivent de près le Char du Maître ;
Mais ne sont là que pour l'orner,
52
Calmez-vous , Troupe impatiente ,
Vos efforts ne sont pas déçûs.
Non , le triomphe que je chante ,
Sert le Vainqueur , er lês Vaincus.
Tel que ce Géant ( a ) formidable
Qui devenoit plus redoutable ,
Chaque fois qu'il fut terrassé ;
Mes chutes même m'affermissent.
Sur l'aréne , à mes pieds frémissent
Ceux par qui je fus renversé.
Heureuse à jamais la Contrée ,
(a ) Anthée.
A iij Qu'itj
2118 MERCURE DE FRANCE
Qu'illustrent de tels Combattans !
L'ignorance fuit éplorée ,
Du milieu de ses Habitans.
La Gloire avec fierté l'en chasse ,
Un sçavoir brillant la remplace ;
Que le génie est different !
Où l'on rougissoit de s'instruire ,
Un espoir flatteur n'a qu'à luire ,
On y rougit d'être ignorant.
M
L'Eloquence et la Poësie ,
Nos Jeux les ravirent aux Cieux.
D'un noble feu l'ame saisie ,
Nous parlons la Langue des Dieux.
Mais j'admire d'autres merveilles.
Nul secret n'échappe à nos veilles
Les voiles tombent devant nous.
Prodige obscur , hardi systême ,
Tout s'arrange , l'Olympe même ,
De nos lumieres est jaloux.
O vous de qui l'intelligence ,
Eut les succès les plus brillans ,
Nos Couronnes sont la semence ,
(a ) Differentes Académies qui par le prix qu'elles
distribuent , perfectionnent les Sciences les plus
utiles.
Qui
OCTOBRE
1 . 1733. 2119
Qui fit éclore vos talens .
C'est l'aiguillon qui les anime.
Que ne peut la soif et l'estime?
L'Univers lui doit sa splendeur.
Héros , Guerriers , ou Pacifiques ,
Arts utiles et magnifiques ,
Cette soif fit votre grandeur .
Quels changemens vois - je paroître !
L'esprit orné polit les moeurs. ,
La lumiere vient - elle à croître ?
Les Vertus germent dans les coeurs.]
La nuit sombre de l'ignorance ,
Des vices accroit la licence ,
Elle enfante l'égarement .
A l'aide de nos exercices ,
Et de l'ignorance et des vices ,
Nous triomphons également.
Villars , de qui la Terre ențiere ,
Admire et vante la valeur ,
Qui domptant ton ardeur guerriere ,
Sçus calmer l'Europe en fureur ,
Tu voulus pour combler ta gloire ,
*
* M. le Marechal de Villars vient de fonder
perpetuité le Prix qu'il fournissoit tous les ans
Académie de Marseille , dont il est Protecteur .
A j Aux
2120 MERCURE DE FRANCE
Aux doctes Filles de mémoire
Prêter un appui généreux ;
Les dons faits à ces Immortelles ,
Tu les rends immortels comme elles ,
Ton nom ne peut durer moins qu'eux.
L'Académie de Marseille a fait dé
clarer par son Secretaire , à l'Auteur de
cette Ode , lequel remporta les Prix de
Prose et de. Poësie de la même Académie
en 1931. de vouloir bien ne plus
travailler pour ces Prix.
DES PRIX ACADEMIQUES.
ODE qui a remporté le Prix de l'Académie
de Marseille. Par M. d'Ardene.
EE
Lide , jadis si chantée ,
Non ,je ne puis goûter tes Jeux ,
Leur pompe a beau m'être van
tée ,.
Qu'est-ce qu'un prix souvent douteux ?
Dans un tourbillon ( a ) de poussiere ,
( a ) Course des Chariots.
A ij Un
2116 MER CURE DE FRANCE
Un Char vole dans la carriere ,
Plus prompt que l'oeil du Spectateurs
A ses côtez suit la Victoire ;
Qui va-t'elle couvrir de gloire ,
Des Coursiers ou du Conducteur ?
Quels objets surprenans m'attirent ,
Des Rivaux courent (a) s'embrasser !
Ah Ciel ! j'en vois ( b ) qui ne respirent ,
Que le sang qu'ils content verser
Il coule ; quelle barbarie !
La Nature émuë , attendrie ,
I ;
En frémit; m'arrache à ces Lieux,
A ces Spectacles tu présides ,
Alecton , des Jeux homicides ,
Sont dignes d'amuser tes yeux.
Nos combats sont bien plus tranquiles.;
Minerve en dicta le projet.
Nobles , interessans , utiles ,
L'esprit en est l'ame et l'objet.
A le former nos Jeux aspirent ,
Ils nous enflamment , nous inspirent ;
Chaque instant hâte les succès.
La regle instruit ; l'exemple pique ;
( a ) La Lutte.
(b ) Les Gladiateurs.
L'Espr
OCTOBRE . 1733 2117
1733..
L'Esprit au loin se communique ;
Tout ressent de ses progrès.
Je te conçois , heureux prodige !
Un seul prix arme cent Rivaux.
C'est le point fixe qui dirige ,
Leur ambition , leurs travaux .
Tous animez par l'Esperance
Un d'entre eux plus hardi s'élance ,
Touche au but , se fait couronner.
Ces Emules qu'on voit paroître ,
Suivent de près le Char du Maître ;
Mais ne sont là que pour l'orner,
52
Calmez-vous , Troupe impatiente ,
Vos efforts ne sont pas déçûs.
Non , le triomphe que je chante ,
Sert le Vainqueur , er lês Vaincus.
Tel que ce Géant ( a ) formidable
Qui devenoit plus redoutable ,
Chaque fois qu'il fut terrassé ;
Mes chutes même m'affermissent.
Sur l'aréne , à mes pieds frémissent
Ceux par qui je fus renversé.
Heureuse à jamais la Contrée ,
(a ) Anthée.
A iij Qu'itj
2118 MERCURE DE FRANCE
Qu'illustrent de tels Combattans !
L'ignorance fuit éplorée ,
Du milieu de ses Habitans.
La Gloire avec fierté l'en chasse ,
Un sçavoir brillant la remplace ;
Que le génie est different !
Où l'on rougissoit de s'instruire ,
Un espoir flatteur n'a qu'à luire ,
On y rougit d'être ignorant.
M
L'Eloquence et la Poësie ,
Nos Jeux les ravirent aux Cieux.
D'un noble feu l'ame saisie ,
Nous parlons la Langue des Dieux.
Mais j'admire d'autres merveilles.
Nul secret n'échappe à nos veilles
Les voiles tombent devant nous.
Prodige obscur , hardi systême ,
Tout s'arrange , l'Olympe même ,
De nos lumieres est jaloux.
O vous de qui l'intelligence ,
Eut les succès les plus brillans ,
Nos Couronnes sont la semence ,
(a ) Differentes Académies qui par le prix qu'elles
distribuent , perfectionnent les Sciences les plus
utiles.
Qui
OCTOBRE
1 . 1733. 2119
Qui fit éclore vos talens .
C'est l'aiguillon qui les anime.
Que ne peut la soif et l'estime?
L'Univers lui doit sa splendeur.
Héros , Guerriers , ou Pacifiques ,
Arts utiles et magnifiques ,
Cette soif fit votre grandeur .
Quels changemens vois - je paroître !
L'esprit orné polit les moeurs. ,
La lumiere vient - elle à croître ?
Les Vertus germent dans les coeurs.]
La nuit sombre de l'ignorance ,
Des vices accroit la licence ,
Elle enfante l'égarement .
A l'aide de nos exercices ,
Et de l'ignorance et des vices ,
Nous triomphons également.
Villars , de qui la Terre ențiere ,
Admire et vante la valeur ,
Qui domptant ton ardeur guerriere ,
Sçus calmer l'Europe en fureur ,
Tu voulus pour combler ta gloire ,
*
* M. le Marechal de Villars vient de fonder
perpetuité le Prix qu'il fournissoit tous les ans
Académie de Marseille , dont il est Protecteur .
A j Aux
2120 MERCURE DE FRANCE
Aux doctes Filles de mémoire
Prêter un appui généreux ;
Les dons faits à ces Immortelles ,
Tu les rends immortels comme elles ,
Ton nom ne peut durer moins qu'eux.
L'Académie de Marseille a fait dé
clarer par son Secretaire , à l'Auteur de
cette Ode , lequel remporta les Prix de
Prose et de. Poësie de la même Académie
en 1931. de vouloir bien ne plus
travailler pour ces Prix.
Fermer
Résumé : L'UTILITÉ DES PRIX ACADEMIQUES. ODE qui a remporté le Prix de l'Académie de Marseille. Par M. d'Ardene.
Le texte est une ode qui a remporté le Prix de l'Académie de Marseille et traite de l'utilité des prix académiques. L'auteur, M. d'Ardene, compare les jeux académiques aux jeux anciens, violents et barbares, pour souligner la tranquillité et l'utilité des compétitions intellectuelles modernes. Ces jeux, inspirés par Minerve, visent à former l'esprit et à stimuler les progrès intellectuels. Un prix académique motive de nombreux concurrents, dirigés par l'ambition et l'espoir de la victoire. Même la défaite est bénéfique, car elle affermit les participants. Les prix académiques illustrent une contrée en chassant l'ignorance et en remplaçant la honte de s'instruire par un espoir flatteur. L'éloquence et la poésie sont ravies aux cieux par ces jeux. Les académies, par les prix qu'elles distribuent, perfectionnent les sciences utiles et animent les talents. La soif de connaissance et d'estime pousse les héros, guerriers ou pacifiques, à atteindre la grandeur. Les exercices académiques triomphent de l'ignorance et des vices, polit les mœurs et font croître la lumière. Le maréchal de Villars, protecteur de l'Académie de Marseille, a fondé un prix perpétuel pour soutenir les doctes filles de mémoire, rendant ainsi son nom immortel. L'Académie de Marseille a déclaré à l'auteur de cette ode, lauréat des prix de prose et de poésie en 1731, de ne plus travailler pour ces prix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
164
p. 2337-2353
RÉPONSE de l'Auteur du Projet, sur Montaigne, à la Lettre de Mademoiselle de Malcrais de la Vigne, imprimée dans le Mercure de Septembre 1733.
Début :
MADEMOISELLE, Je vous dois des remercimens, et pour l'honneur [...]
Mots clefs :
Montaigne, Essais, Ouvrage, Auteur, Pascal, Traduire, Esprit, Raison, Vieux langage, Projet, Traduction, Pensées, Voltaire, Style, La Bruyère, Malebranche
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de l'Auteur du Projet, sur Montaigne, à la Lettre de Mademoiselle de Malcrais de la Vigne, imprimée dans le Mercure de Septembre 1733.
REPONSE de l'Auteur du Projet , sur
Montaigne , à la Lettre de Mademoiselle
de Malcrais de la Vigne , imprimée
dans le Mercure de Septembre 1733 .
MA
ADEMOISELLE ,
Je vous dois des remercimens, et pour
Phonneur que vous m'avez fait de me
critiquer , et pour la politesse dont vous
avez assaisonné votre Critique . C'est déja
quelque chose de bien flateur pour moi
que mon Projet sur Montaigne ait attiré
votre attention , et que vous ayez pris la
peine de l'examiner . Que ne vous dois je
donc point pour les louanges que vous
m'avez données : Vous , MADEMOISELLE
que tant de Plumes ont célébrée à l'envi
Vous , l'Héroïne de ce Poëte fameux , si
avare de son encens a . Quel poids n'ajoute
point à l'éloge qu'il a fait de vos talens
, le jugement rigoureux qu'il a prononcé
dans son Temple du goût , contre
tant d'illustres Auteurs ? Le Public s'est
a Voyez l'Epitre de M. de Voltaire à Mlle Malerais
de la Vigne , dans le Mercure de Decembre,
8. vol. 1732.
Ay qu'il
2338 MERCURE DE FRANCE
révolté contre cet Ouvrage , tout ami
qu'il est de la Critique , mais il n'a rien
trouvé à dire à la belle Epître que M. de
Voltaire vous a adressée , tout ennemi qu'il
est des Panégiriques. M. de Voltaire a déplu
au Public , quand il a combattu l'opinion
publique ; il lui a plû quand il s'y
est conformé
Mais pourquoi ne vous a- t- il pas donné
une place honorable dans son Temple du
goût? Pourquoi au moins ne vous a- t- il
pas mise avec Madame Deshoulieres , à la
quelle il vous avoit comparée ? Je crois
Mademoiselle , que je ne suis pas le premier
qui vous fais cette question . Quoi
qu'il en soit des raisons qu'a pû avoir
M. de Voltaire , et dans lesquelles je n'ose
entrer , je vous puis assurer , Mademoiselle
, qu'il y a bien des Auteurs qui ont
été charmez de ne point trouver votre
nom dans cet Ouvrage , parce qu'ils s'attendoienr
à y trouver le leur . Le silence
de M. de Voltaire sur votre sujet les a consolez
de l'exclusion qu'il leur a donnée .
Quand onleur demande pourquoi M. de
-Voltaire n'a fait aucune mention d'eux
dans son Temple dugoût , ils répondent
qu'il en a usé de même à votre égard , et
ils croient par-là l'avoir convaincu d'une
injustice qui doit lui ôter toute autorité
dans la République des Lettres.
NOVEMBRE. 1733. 2339
Vous n'approuvez pas mon projet sur
Montaigne , et vous croyez sans doute
que je vais le soutenir contre vous.
Non , Mademoiselle , je l'abandonne
sans peine ; il n'est pas plus de mon
goût que du vôtre ; et je n'ai jamais eû
une intention bien sérieuse de l'éxecuter.
Ce travail serbit assez désagréable , et
quand même l'Ouvrage réüssiroit , il en
reviendroit peu de gloire , parce qu'on
ne s'imagineroit pas qu'il eût dû beaucoup
coûter.
Mais quoique je sois très - déterminé à
laisser Montaigne tel qu'il est,il me semble
cependant que les raisons que vous appor
tez contre mon Projet, ne sont pas absolument
sans réplique.Voyons donc ce qu'on
y pourroit opposer . Cela nous amusera
peut-être vous et moi , et d'ailleurs je
suis trop flatté de l'occasion de rompre
une lance avec vous , pour la laisser
échapper.
Je conviens d'abord que le mot de
Traduction dont je me suis servi , n'est
pas tout-à- fait exact , et ne dit pas précisément
ce que je veux faire entendre ;
mais je ne l'ai employé qu'au deffaut d'au
tre et pour abréger . Dailleurs j'ai expliqué
plus d'une fois en quel sens je le
prenois.
A vj
29
2340 MERCURE DE FRANCE
>
2º. Je suis Traducteur , et Traducteur
proprement dit en quelques endroits
de l'échantillon que j'ai donné de mon
travail , et c'est lorsque je change entierement
les tours et les mots de Montaigne
, parce que ces tours et ces mots
sont tellement vieillis qu'ils ne sont plus
françois. Traduire , c'est rendre en une
autre Langue les pensées d'un Auteur ;
j'admets la définition. Or la Langue dans
laquelle je rends les pensées de Montaigne
, est quelquefois une autre Langue
que celle qu'il a parlée. Celle- cy est ce
qu'on appelle communément du Gaulois.
Or mettre du Gaulois en François ,
c'est à la lettre , traduire. Ces mots Gaulois
ont été jadis François ; mais aujour
d'hui ils ne le sont pas plus que des mots
Italiens ou Espagnols, si on en excepte la
terminaison qui est toujours Françoise .
Le plus souvent , je l'avoue , je ne fais
que corriger Montaigne ; quelquefois aussi
je le traduits.
3°. Le projet de mettre en François
moderne un Ouvrage écrit en vieux Fran .
çois il y a environ 150. ans , n'est pas
d'une espece aussi singuliere qu'on pour
roit le croire d'abord. On a traduit ou
corrigé quelques Ouvrages de S. François
de Sales , à peu près comme je voudrois
traduire
NOVEMBRE. 1733. 234x
traduire ou corriger les Essais de Montaigne.
Cependant S. François de Sales
n'est mort qu'en 1622. mais pourquoi
les a- t'on traduits ? C'est parce que ces
Ouvrages si propres à inspirer le goût
de la pieté et à en faire connoître l'esprit
et les regles , n'étoient presque plus
lûs par ceux mêmes qui s'occupent le
plus de la lecture des Livres spirituels.
Je conviens , car il faut être de bonne
foi , qu'il y avoit une raison de traduire
S. François de Sales , qui est peut- être
une raison de ne point traduire Monaigne.
Cette raison , c'est que le vieux
stile de S. François de Sales jette un certain
plaisant et un certain comique sur
ses pensées qui est tout près du ridicule
et qui par conséquent est diamétralement
opposé à l'effet sérieux qu'elles doivent
produire. Or ce plaisant et ce comique
est tout- à- fait à sa place dans Montaigne.
Bien loin de gâter ses pensées et
d'en empêcher l'effet , il y ajoute une
nouvelle grace et une nouvelle force ,
ensorte que son stile est agréable , nonseulement
parce qu'il est vif , léger , & c.
mais encore parce qu'il est vieux . Peutêtre
étoit-il moins agréable à ses Contemporains.
Telle phrase de Montaigne ,
qui aujourd'hui déride le front du Lecteur
2342 MERCURE DE FRANCE
teur le plus sévere , étoit lûë il y a 150.
ans avec le plus grand sérieux , et on étoit
bien éloigné d'y trouver le mot pour
rire. Nous rions en lisant nos vieux Auteurs
, comme nous rions en voyant les
Portraits de nos grands- peres habillez à
la maniere de leur temps . La naïveté est
un des principaux caracteres de Montaigne;
on aime beaucoup cette naïveté et
on lui en fait un grand mérite. Mais si
on y prend garde , on verra qu'elle consiste
en grande partie dans son vieux.
langage. Montaigne paroissoit autrefois
moins naïf qu'il ne le paroît aujourd'hui .
Nous voyons dans cet Auteur ce qui
n'y est point , ou du moins ce qu'il n'y
a point mis. Nous attribuons à l'Ouvrier
ce qui n'est que l'effet du temps
qui a passé sur son Ouvrage. Ou si l'on
veut encore , nous attribuons à l'Auteur
et au Livre ce qui n'est qu'en nous- mêmes.
C'est une vraye piperie et une sorte
de prestige ; voila pourquoi le vieux
langage , le stile Marotique est si pro
pre aux Ouvrages qui doivent être naïfs
et plaisants , comme les Epigrammes ,
les Contes , les Fables , &c. Il y a tel
Vers de la Fontaine , de Rousseau , à qui
Vous ôteriez tout son sel en changeant
sculement un mot Gaulois en un mot
François.
NOVEMBRE. 1733. 2343
François . On comprend assez pourquoi
le vieux langage nous paroît plaisant et
naïf; c'est une espece de mascarade . Ce
langage est encore en grande partie celui
des gens de la campagne et du Peuple
, surtout dans les Provinces les plus
éloignées de Paris. Mais par la même
raison il doit paroître bas plutôt que
naïf , et ridicule plutôt que plaisant à
plusieurs personnes. Il faut donc le réformer
dans les anciens Livres ; il faut
y substituer le langage moderne , si l'on
yeut que ces personnes les lisent avec
plaisir . C'est pour elles que je voudrois
traduire ou corriger Montaigne.
On niera peut- être l'existence de ces
personnes , ou du moins qu'elles soient
en grand nombre. Mais on se trompe
souvent cn jugeant des autres par soimême,
ou par quelques amis qui pensent
comme nous. Pour moi , Mademoiselle ,
je puis vous assurer que je connois plusieurs
gens de fort bon esprit , à qui
j'ai voulu faire lire Montaigne , et quelques
autres de nos vieux Ecrivains en
Vers et en Prose , et qui m'ont dit qu'ils
ne pouvoient soutenir cette lecture. Ce
vieux langage , comme je l'ai dit , leur
paroît bas , ridicule , souvent même inintelligible.
Mais
2344 MERCURE DE FRANCE
Mais les Essais de Montaigne , corrigez
et réformez comme les trois Chapitres
qu'on a vûs dans le Mercure , plairoient-
ils à ces personnes dont je viens
de parler ? Seroit- ce pour elles une lec
ture agréable ? Voilà le point essentiel
de la question , car il ne s'agit pas de
ceux qui lisent avec plaisir Montaigne tel
qu'il est. J'aurois quelque lieu de le croire
, Mademoiselle , si mon stile étoit
digne des loüanges que vous lui avez
données. Il est pur , dites - vous , elegant ,
harmonieux. Vous ajoûtez que si la France
n'eût point vû naître un Montaigne avant
moi , je pourrois en continuant sur le méme
ton , prétendre au même rang. Ce n'est
là , sans doute , qu'une politesse dont il
faut rabatre beaucoup , et en ce cas je
n'en puis rien conclure ; mais si vous
m'avez parlé sincerement , je puis me flater
que mon Ouvrage auroir quelque
succès. Montaigne n'est point né , il n'existe
point pour ceux qui ne le lisent
point , et qui ne peuvent même le lire.
Or , je le repete , ils sont en grand nombre
, surtout parmi les femmes . Il en est
fort peu , qui comme vous , Mademoiselle
, joignent le sçavoir à l'esprit ; la
plupart même sont extrémement ignorantes
, et beaucoup d'hommes ne le
sont
NOVEMBRE. 1733 2345
sont pas moins qu'elles. Or il faut au
moins quelque teinture de litterature
pour lire Montaigne avec plaisir.
cet
On pourroit me faire une autre objection
à laquelle je serois plus embar
rassé de répondre. Traducteur de Montaigne
, j'ai loué , j'ai éxalté mon Original
, mais ne l'ai-je point trop loüé ? Ne
faudroit- il point distinguer ici l'Auteur
et le Livre , Montaigne et ses Essais ,
le 16. siecle et le 18. Montaigne étoit
un excellent esprit , un rare génie , mais
ses Essais sont- ils réellement un excellent
Livre ? Cet Ouvrage égal ou supérieur
à tous ceux qui l'ont précedé dans
le même genre , l'est- il de même à tous
ceux qui l'ont suivi ? En un mot ,
Ouvrage admirable par le temps où il
a parû , l'est- il aussi pour le temps où
nous vivons ? Je connois des gens d'esprit
bien éloignez de le croire . Beaucoup
de pensées , nouvelles quand Montaigne
les a écrites , sont dans la suite devenuës
très communes. Mille Ecrivains les ont
répetées. Aujourd'hui elles appartiennent
à tout le monde. Elle leur sont familieres.
Aussi les bons Auteurs qui écrivent
sur les matieres ausquelles ces pensées
ont rapport , ne les répetent plus. Ils les
supposent comme suffisamment connuës ,
et
2346 MERCURE DE FRANCE
et partent de - là pour aller à des veritez
nouvelles. Si Pascal , la Bruyere , la Rochefoucault
, ont pris beaucoup de choses
dans Montaigne , ils y en ont ajoûté une
infinité d'autres. En un mot , les Esprits
se sont bien rafinez depuis 15o. ans . Ils
sont bien avancez aujourd'hui du côté
des refléxions sur l'Homme; et le Livre si
vanté de Montaigne paroîtroit peut- être
dans ma Traduction un Livre assez com .
mun et assez vuide , un Livre où ceux
qui connoissent ce qui s'est fait de meil
leur depuis 60. ou 80. ans , ne trouveroient
presque rien à apprendre et qui
fût nouveau pour eux. Ainsi il arrive .
roit à Montaigne ce qui est arrivé à quel.
ques Auteurs Grecs et Latins , dont la
réputation est beaucoup diminuée depuis
qu'ils sont traduits. Voilà ce que
m'ont dit des Personnes de mérite , et
je suis très- porté à croire qu'elles ont
raison.
On me fait encore une objection à laquelle
j'avoue que j'étois assez simple
pour ne me pas rendre. Vous voulez
supprimer dans votre Traduction , m'at'on
dit , tout ce qu'il y a de trop libre.
dans Montaigne , tout ce qui s'y trouve
de contraire à la foi et aux bonnes moeurs,
et on ne peut que vous en loüer.Mais dèslors
NOVEMBRE. 1733. 2347
lors ce n'est plus Montaigne que vous nous
donnez. On n'aime point ces Auteurs
mutilez ; ils ne sont bons que pour les
Colleges ; et outre que ce que vous retrancherez
dans votre Traduction , fait
une partie considerable de l'Original ,
c'est peut -être la plus agréable pour une
infinité de gens. Quoiqu'il en soit , on
veut qu'une Traduction représente l'Original
en son entier ; on veut avoir le
bon et le mauvais , l'utile et le dange
reux , parce qu'on veut avoir tout. J'ay
peur encore que cette objection ne soit
fort bonne ; elle m'est venuë de bien
des endroits.
J'ai été encore très-frappé d'une de
vos Remarques , Mademoiselle , et j'en
ai même éprouvé la vérité depuis l'impression
de mon Projet. C'est que plu
sieurs de ceux qui avoüent qu'il y a beau
coup d'Endroits dans Montaigne qu'ils
■'entendent point , seroient les premiers
à se dédire lorsque ma Traduction leur
auroit éclairci ces passages difficiles.
Enfin ,je suis persuadé que les graces de
Montaigne consistent principalementdans
son stile , et vous ne paroissez pas vousmême
, Mademoiselle , fort éloignée de
certe opinion. Or j'avoue que c'est une
entreprise bien hardie que de traduire un
Auteur de ce caractere.
2348 MERCURE DE FRANCE
Vous dites , Mademoiselle , que mon
stile n'a point de rapport à celui de Montaigne.
D'autres ont trouvé qu'il n'en
avoit que trop , qu'il n'étoit pas assez
original , assez moderne. Il vous arrivera,
m'ont-ils dit,si vous n'y prenez garde, que
Montaigne vous gagnera insensiblement.
Vous vous familiariserez avec son vieux
langage et vous l'adopterez sans y penser.
Je suis entierement de leur avis , et
si je continuois ma Traduction , je m'éloignerois
beaucoup plus de mon Ori
ginal que je n'ai fait.
Vous aimez Montaigne, Mademoiselle, er
vous avez raison de l'aimer.Mais permet
tez- moi de vous dire que votre goût
pour cet Auteur vous a emportée trop
loin.Il vous a rendue injuste à l'égard de
ceux qui l'ont critiqué. M. Nicole, M. Pas
cal , et le Pere Mallebranche , dites-vous,
devoient parler avec plus de circonspection
duMaître qui leur apprêt à penser. Mais vous
même , Mademoiselle , avez- vous parlé
en cet Endroit avec assez de circonspec
tion ? Ceux qui ne connoîtroient pas ces
grands Hommes que vous nommez , ne
les prendroient- ils pas pour quelques - uns
de nos médiocres Ecrivains. Certainement
un grand Génie , tel qu'étoient ces
Messieurs , n'apprend à penser de personne
NUVEM BKE. 1733. 2349
sonne . Ceux-cy auroient été de grands
Auteurs , quand même Montaigne n'eût
jamais existé. Il est vrai , comme je l'ai
dit , qu'ils ont emprunté de lui beaucoup
de choses , mais je ne doute point
qu'ils ne les eussent bien trouvées
d'eux-mêmes , si elles avoient encore été
à trouver. Ils ont fait preuve d'invention
et d'originalité . Cette façon de parler
, Montaigne est le Maître qui leur apprit
à penser, a un air de mépris , et il
ne conviendroit tout au plus de s'en servir
que par rapport à des Auteurs du second
ordre . Or ceux dont il s'agit ici
sont , sans contredit , du premier rang
parmi les Auteurs du premier ordre.
Ce que vous ajoûtez une page plus bas ,
que c'étoit la jalousie du métier qui forçoit
Mallebranche et Pascal à rabaisserMontaigne
, m'a fait encore de la peine. C'est du
moins un jugement témeraire, et un jugement
témeraire en matiere grave. On ne
rabaisse guéres par jalousie de métier un
Auteur mort, et mort il y a long- tems. On
l'éleve plutôt pour rabaisser ses Contem
porains. D'ailleurs lePereMalebranche n'a
pas écrit dans le même genre que Montaigne.
Celui-cy est un Philosophe Moral
encore faut- il prendre le nom de Philosophe
dans un sens fort étendu , si on
yeut
་་་
veut qu'il lui convienne. Quant au Perc
Mallebranche , c'est principalement un
Philosophe Métaphysicien , et en cette
qualité un Ecrivain ami de l'exacte jus
tesse et dont la sorte d'esprit étoit trèsdifferente
de celle de Montaigne . Il n'est
donc pas étonnant qu'il l'ait peu goûté ;
et c'est la vraye raison du jugement peu
avantageux qu'il en á porté , plutôt que
ia jalousie du métier. Le genre dans - lequel
a écrit M. Pascal , a plus de rapport
avec celui de Montaigne . Ils ont l'un et
l'autre etudié et peint l'Homme. D'ailleurs
bien des gens n'auroient pas peine à soupçonner
M. Pascal d'avoir quelquefois écrit
par passion. Mais la vérité est qu'il n'a
point rabaissé Montaigne entant qu'Ecrivain.
Au contraire personne ne l'a
plus loüé que lui du côté de l'esprit.
Il ne l'a rabaissé que du côté du coeur
et des moeurs. Rappellez vous , s'il vous
plaît, Mademoiselle, le Passage de M.Pascal
, que j'ai cité dans mon Projet.
Je ne crois donc pas que M. de la
Bruyere l'ait eu en vûë , non plus que le
Pere Mallebranche , dans i'endroit de ses
caracteres qui commence par ces paroles
: Deux Ecrivains ont blamé Montaigne
, &c. L'un , dit- il , ne pensoit pas
assez pourgoûter un Auteur qui pense beaucoup
;
coup ; l'autre pense trop subtilement pour
s'accommoder des pensées qui sont naturelles
Peut-on reconnoître- là le Pere Mallebran
che , et M. Pascal ? Duquel des deux peuton
dire qu'il ne pense pas assez ? On
s'éloigneroit moins de la vrai - semblance,
en disant qu'ils pensent l'un et l'autre
trop subtilement. Je croirois donc plutot
que M. de la Bruyere a voulu désigner
Balzac et la Mothe le Vayer. Bal
zac ne pense et ne s'exprime pas assez
naturellement. La Mothe le Vayer ne
pense gueres ; ce n'est presque qu'un
Compilateur. Ce qui me fait pourtant
douter de la verité de cette conjecture ,
c'est que je ne vois pas pourquoi M. de
le Bruyere n'auroit pas nommé ces Auteurs
, au lieu de se contenter de les désigner
, puisqu'ils étoient morts il y avoit
longtemps lorsqu'il écrivoit. Au reste ,
si M. de la Bruyere a eu en vûë le Pere
Mallebranche et M. Pascal , il faut dire
qu'il a entierement méconnu leur caractere
, ce qui n'est pas aisé à croire d'un
Ecrivain aussi judicieux que lui ; mais
quand même il auroit bien caracterisé
ces Auteurs , il ne s'ensuivroit pas de- là
qu'ils eusent blâmé Montaigne par jalousie
de métier , puisqu'on trouvoit une
raison suffisante de leur improbation et
de
2352 MERCURE DE FRANCE
de leurs critiques dans la difference de
leur goût et de leur tour d'esprit.
Vous avez la bonté de me dire , Mademoiselle
, que vous me croyez en état
de donner au Public quelque Ouvrage
digne de lui plaire. J'accepte l'augure.
Cet encouragement est venu fort à propos.
Je pense depuis quelque temps à
faire imprimer plusieurs petits Ecrits que
j'ai composez sur diverses matieres , et
vous avez achevé de me déterminer. Ce
Recueil aura pour titre : Essais sur divers
sujets de Litterature et de Morale.
C'est un mêlange de plusieurs choses
assez differentes , et il regnera du moins
une grande varieté dans cet Ouvrage.
J'y suis tour à tour Montaigne , Pascal ,
la Bruyere , Saint Evremont , &c. Vous
croyez bien , Mademoiselle , que je n'entens
parler que de la forme que j'ai donnée
aux differens morceaux qui composent
mon Recueil . On y trouvera de
petites Dissertations , des caracteres ,
des
maximes , &c. Ces Ecrits ont été pour
moi les intermedes d'occupations plus
suivies et d'Etudes plus sérieuses. La plupart
des Gens de Lettres , des Sçavans de
profession , ont toujours sur leur table
quelques- uns de ces Livres qui ne demandent
point d'être lûs de suite , et qu'on
feut
NOVEMBRE . 1733 2353
peut prendre et laisser quand on le veut.
Ils interrompent leur travail pour en
lire quelques pages , et ils retrouvent dans
ce délassement de nouvelles forces pour
le continuer. Heureux si je pouvois enrichir
la République des Lettres d'un
nouveau Livre de ce genre , d'unLivre qui
ouvert au hazard, presentât toujours quelque
chose d'agréable , et qu'on fût bien
aise de trouver sous sa main , lorsqu'on
voudroit se distraire pour quelques momens
d'une application pénible. Je suis,
Mademoiselle , & c.
Montaigne , à la Lettre de Mademoiselle
de Malcrais de la Vigne , imprimée
dans le Mercure de Septembre 1733 .
MA
ADEMOISELLE ,
Je vous dois des remercimens, et pour
Phonneur que vous m'avez fait de me
critiquer , et pour la politesse dont vous
avez assaisonné votre Critique . C'est déja
quelque chose de bien flateur pour moi
que mon Projet sur Montaigne ait attiré
votre attention , et que vous ayez pris la
peine de l'examiner . Que ne vous dois je
donc point pour les louanges que vous
m'avez données : Vous , MADEMOISELLE
que tant de Plumes ont célébrée à l'envi
Vous , l'Héroïne de ce Poëte fameux , si
avare de son encens a . Quel poids n'ajoute
point à l'éloge qu'il a fait de vos talens
, le jugement rigoureux qu'il a prononcé
dans son Temple du goût , contre
tant d'illustres Auteurs ? Le Public s'est
a Voyez l'Epitre de M. de Voltaire à Mlle Malerais
de la Vigne , dans le Mercure de Decembre,
8. vol. 1732.
Ay qu'il
2338 MERCURE DE FRANCE
révolté contre cet Ouvrage , tout ami
qu'il est de la Critique , mais il n'a rien
trouvé à dire à la belle Epître que M. de
Voltaire vous a adressée , tout ennemi qu'il
est des Panégiriques. M. de Voltaire a déplu
au Public , quand il a combattu l'opinion
publique ; il lui a plû quand il s'y
est conformé
Mais pourquoi ne vous a- t- il pas donné
une place honorable dans son Temple du
goût? Pourquoi au moins ne vous a- t- il
pas mise avec Madame Deshoulieres , à la
quelle il vous avoit comparée ? Je crois
Mademoiselle , que je ne suis pas le premier
qui vous fais cette question . Quoi
qu'il en soit des raisons qu'a pû avoir
M. de Voltaire , et dans lesquelles je n'ose
entrer , je vous puis assurer , Mademoiselle
, qu'il y a bien des Auteurs qui ont
été charmez de ne point trouver votre
nom dans cet Ouvrage , parce qu'ils s'attendoienr
à y trouver le leur . Le silence
de M. de Voltaire sur votre sujet les a consolez
de l'exclusion qu'il leur a donnée .
Quand onleur demande pourquoi M. de
-Voltaire n'a fait aucune mention d'eux
dans son Temple dugoût , ils répondent
qu'il en a usé de même à votre égard , et
ils croient par-là l'avoir convaincu d'une
injustice qui doit lui ôter toute autorité
dans la République des Lettres.
NOVEMBRE. 1733. 2339
Vous n'approuvez pas mon projet sur
Montaigne , et vous croyez sans doute
que je vais le soutenir contre vous.
Non , Mademoiselle , je l'abandonne
sans peine ; il n'est pas plus de mon
goût que du vôtre ; et je n'ai jamais eû
une intention bien sérieuse de l'éxecuter.
Ce travail serbit assez désagréable , et
quand même l'Ouvrage réüssiroit , il en
reviendroit peu de gloire , parce qu'on
ne s'imagineroit pas qu'il eût dû beaucoup
coûter.
Mais quoique je sois très - déterminé à
laisser Montaigne tel qu'il est,il me semble
cependant que les raisons que vous appor
tez contre mon Projet, ne sont pas absolument
sans réplique.Voyons donc ce qu'on
y pourroit opposer . Cela nous amusera
peut-être vous et moi , et d'ailleurs je
suis trop flatté de l'occasion de rompre
une lance avec vous , pour la laisser
échapper.
Je conviens d'abord que le mot de
Traduction dont je me suis servi , n'est
pas tout-à- fait exact , et ne dit pas précisément
ce que je veux faire entendre ;
mais je ne l'ai employé qu'au deffaut d'au
tre et pour abréger . Dailleurs j'ai expliqué
plus d'une fois en quel sens je le
prenois.
A vj
29
2340 MERCURE DE FRANCE
>
2º. Je suis Traducteur , et Traducteur
proprement dit en quelques endroits
de l'échantillon que j'ai donné de mon
travail , et c'est lorsque je change entierement
les tours et les mots de Montaigne
, parce que ces tours et ces mots
sont tellement vieillis qu'ils ne sont plus
françois. Traduire , c'est rendre en une
autre Langue les pensées d'un Auteur ;
j'admets la définition. Or la Langue dans
laquelle je rends les pensées de Montaigne
, est quelquefois une autre Langue
que celle qu'il a parlée. Celle- cy est ce
qu'on appelle communément du Gaulois.
Or mettre du Gaulois en François ,
c'est à la lettre , traduire. Ces mots Gaulois
ont été jadis François ; mais aujour
d'hui ils ne le sont pas plus que des mots
Italiens ou Espagnols, si on en excepte la
terminaison qui est toujours Françoise .
Le plus souvent , je l'avoue , je ne fais
que corriger Montaigne ; quelquefois aussi
je le traduits.
3°. Le projet de mettre en François
moderne un Ouvrage écrit en vieux Fran .
çois il y a environ 150. ans , n'est pas
d'une espece aussi singuliere qu'on pour
roit le croire d'abord. On a traduit ou
corrigé quelques Ouvrages de S. François
de Sales , à peu près comme je voudrois
traduire
NOVEMBRE. 1733. 234x
traduire ou corriger les Essais de Montaigne.
Cependant S. François de Sales
n'est mort qu'en 1622. mais pourquoi
les a- t'on traduits ? C'est parce que ces
Ouvrages si propres à inspirer le goût
de la pieté et à en faire connoître l'esprit
et les regles , n'étoient presque plus
lûs par ceux mêmes qui s'occupent le
plus de la lecture des Livres spirituels.
Je conviens , car il faut être de bonne
foi , qu'il y avoit une raison de traduire
S. François de Sales , qui est peut- être
une raison de ne point traduire Monaigne.
Cette raison , c'est que le vieux
stile de S. François de Sales jette un certain
plaisant et un certain comique sur
ses pensées qui est tout près du ridicule
et qui par conséquent est diamétralement
opposé à l'effet sérieux qu'elles doivent
produire. Or ce plaisant et ce comique
est tout- à- fait à sa place dans Montaigne.
Bien loin de gâter ses pensées et
d'en empêcher l'effet , il y ajoute une
nouvelle grace et une nouvelle force ,
ensorte que son stile est agréable , nonseulement
parce qu'il est vif , léger , & c.
mais encore parce qu'il est vieux . Peutêtre
étoit-il moins agréable à ses Contemporains.
Telle phrase de Montaigne ,
qui aujourd'hui déride le front du Lecteur
2342 MERCURE DE FRANCE
teur le plus sévere , étoit lûë il y a 150.
ans avec le plus grand sérieux , et on étoit
bien éloigné d'y trouver le mot pour
rire. Nous rions en lisant nos vieux Auteurs
, comme nous rions en voyant les
Portraits de nos grands- peres habillez à
la maniere de leur temps . La naïveté est
un des principaux caracteres de Montaigne;
on aime beaucoup cette naïveté et
on lui en fait un grand mérite. Mais si
on y prend garde , on verra qu'elle consiste
en grande partie dans son vieux.
langage. Montaigne paroissoit autrefois
moins naïf qu'il ne le paroît aujourd'hui .
Nous voyons dans cet Auteur ce qui
n'y est point , ou du moins ce qu'il n'y
a point mis. Nous attribuons à l'Ouvrier
ce qui n'est que l'effet du temps
qui a passé sur son Ouvrage. Ou si l'on
veut encore , nous attribuons à l'Auteur
et au Livre ce qui n'est qu'en nous- mêmes.
C'est une vraye piperie et une sorte
de prestige ; voila pourquoi le vieux
langage , le stile Marotique est si pro
pre aux Ouvrages qui doivent être naïfs
et plaisants , comme les Epigrammes ,
les Contes , les Fables , &c. Il y a tel
Vers de la Fontaine , de Rousseau , à qui
Vous ôteriez tout son sel en changeant
sculement un mot Gaulois en un mot
François.
NOVEMBRE. 1733. 2343
François . On comprend assez pourquoi
le vieux langage nous paroît plaisant et
naïf; c'est une espece de mascarade . Ce
langage est encore en grande partie celui
des gens de la campagne et du Peuple
, surtout dans les Provinces les plus
éloignées de Paris. Mais par la même
raison il doit paroître bas plutôt que
naïf , et ridicule plutôt que plaisant à
plusieurs personnes. Il faut donc le réformer
dans les anciens Livres ; il faut
y substituer le langage moderne , si l'on
yeut que ces personnes les lisent avec
plaisir . C'est pour elles que je voudrois
traduire ou corriger Montaigne.
On niera peut- être l'existence de ces
personnes , ou du moins qu'elles soient
en grand nombre. Mais on se trompe
souvent cn jugeant des autres par soimême,
ou par quelques amis qui pensent
comme nous. Pour moi , Mademoiselle ,
je puis vous assurer que je connois plusieurs
gens de fort bon esprit , à qui
j'ai voulu faire lire Montaigne , et quelques
autres de nos vieux Ecrivains en
Vers et en Prose , et qui m'ont dit qu'ils
ne pouvoient soutenir cette lecture. Ce
vieux langage , comme je l'ai dit , leur
paroît bas , ridicule , souvent même inintelligible.
Mais
2344 MERCURE DE FRANCE
Mais les Essais de Montaigne , corrigez
et réformez comme les trois Chapitres
qu'on a vûs dans le Mercure , plairoient-
ils à ces personnes dont je viens
de parler ? Seroit- ce pour elles une lec
ture agréable ? Voilà le point essentiel
de la question , car il ne s'agit pas de
ceux qui lisent avec plaisir Montaigne tel
qu'il est. J'aurois quelque lieu de le croire
, Mademoiselle , si mon stile étoit
digne des loüanges que vous lui avez
données. Il est pur , dites - vous , elegant ,
harmonieux. Vous ajoûtez que si la France
n'eût point vû naître un Montaigne avant
moi , je pourrois en continuant sur le méme
ton , prétendre au même rang. Ce n'est
là , sans doute , qu'une politesse dont il
faut rabatre beaucoup , et en ce cas je
n'en puis rien conclure ; mais si vous
m'avez parlé sincerement , je puis me flater
que mon Ouvrage auroir quelque
succès. Montaigne n'est point né , il n'existe
point pour ceux qui ne le lisent
point , et qui ne peuvent même le lire.
Or , je le repete , ils sont en grand nombre
, surtout parmi les femmes . Il en est
fort peu , qui comme vous , Mademoiselle
, joignent le sçavoir à l'esprit ; la
plupart même sont extrémement ignorantes
, et beaucoup d'hommes ne le
sont
NOVEMBRE. 1733 2345
sont pas moins qu'elles. Or il faut au
moins quelque teinture de litterature
pour lire Montaigne avec plaisir.
cet
On pourroit me faire une autre objection
à laquelle je serois plus embar
rassé de répondre. Traducteur de Montaigne
, j'ai loué , j'ai éxalté mon Original
, mais ne l'ai-je point trop loüé ? Ne
faudroit- il point distinguer ici l'Auteur
et le Livre , Montaigne et ses Essais ,
le 16. siecle et le 18. Montaigne étoit
un excellent esprit , un rare génie , mais
ses Essais sont- ils réellement un excellent
Livre ? Cet Ouvrage égal ou supérieur
à tous ceux qui l'ont précedé dans
le même genre , l'est- il de même à tous
ceux qui l'ont suivi ? En un mot ,
Ouvrage admirable par le temps où il
a parû , l'est- il aussi pour le temps où
nous vivons ? Je connois des gens d'esprit
bien éloignez de le croire . Beaucoup
de pensées , nouvelles quand Montaigne
les a écrites , sont dans la suite devenuës
très communes. Mille Ecrivains les ont
répetées. Aujourd'hui elles appartiennent
à tout le monde. Elle leur sont familieres.
Aussi les bons Auteurs qui écrivent
sur les matieres ausquelles ces pensées
ont rapport , ne les répetent plus. Ils les
supposent comme suffisamment connuës ,
et
2346 MERCURE DE FRANCE
et partent de - là pour aller à des veritez
nouvelles. Si Pascal , la Bruyere , la Rochefoucault
, ont pris beaucoup de choses
dans Montaigne , ils y en ont ajoûté une
infinité d'autres. En un mot , les Esprits
se sont bien rafinez depuis 15o. ans . Ils
sont bien avancez aujourd'hui du côté
des refléxions sur l'Homme; et le Livre si
vanté de Montaigne paroîtroit peut- être
dans ma Traduction un Livre assez com .
mun et assez vuide , un Livre où ceux
qui connoissent ce qui s'est fait de meil
leur depuis 60. ou 80. ans , ne trouveroient
presque rien à apprendre et qui
fût nouveau pour eux. Ainsi il arrive .
roit à Montaigne ce qui est arrivé à quel.
ques Auteurs Grecs et Latins , dont la
réputation est beaucoup diminuée depuis
qu'ils sont traduits. Voilà ce que
m'ont dit des Personnes de mérite , et
je suis très- porté à croire qu'elles ont
raison.
On me fait encore une objection à laquelle
j'avoue que j'étois assez simple
pour ne me pas rendre. Vous voulez
supprimer dans votre Traduction , m'at'on
dit , tout ce qu'il y a de trop libre.
dans Montaigne , tout ce qui s'y trouve
de contraire à la foi et aux bonnes moeurs,
et on ne peut que vous en loüer.Mais dèslors
NOVEMBRE. 1733. 2347
lors ce n'est plus Montaigne que vous nous
donnez. On n'aime point ces Auteurs
mutilez ; ils ne sont bons que pour les
Colleges ; et outre que ce que vous retrancherez
dans votre Traduction , fait
une partie considerable de l'Original ,
c'est peut -être la plus agréable pour une
infinité de gens. Quoiqu'il en soit , on
veut qu'une Traduction représente l'Original
en son entier ; on veut avoir le
bon et le mauvais , l'utile et le dange
reux , parce qu'on veut avoir tout. J'ay
peur encore que cette objection ne soit
fort bonne ; elle m'est venuë de bien
des endroits.
J'ai été encore très-frappé d'une de
vos Remarques , Mademoiselle , et j'en
ai même éprouvé la vérité depuis l'impression
de mon Projet. C'est que plu
sieurs de ceux qui avoüent qu'il y a beau
coup d'Endroits dans Montaigne qu'ils
■'entendent point , seroient les premiers
à se dédire lorsque ma Traduction leur
auroit éclairci ces passages difficiles.
Enfin ,je suis persuadé que les graces de
Montaigne consistent principalementdans
son stile , et vous ne paroissez pas vousmême
, Mademoiselle , fort éloignée de
certe opinion. Or j'avoue que c'est une
entreprise bien hardie que de traduire un
Auteur de ce caractere.
2348 MERCURE DE FRANCE
Vous dites , Mademoiselle , que mon
stile n'a point de rapport à celui de Montaigne.
D'autres ont trouvé qu'il n'en
avoit que trop , qu'il n'étoit pas assez
original , assez moderne. Il vous arrivera,
m'ont-ils dit,si vous n'y prenez garde, que
Montaigne vous gagnera insensiblement.
Vous vous familiariserez avec son vieux
langage et vous l'adopterez sans y penser.
Je suis entierement de leur avis , et
si je continuois ma Traduction , je m'éloignerois
beaucoup plus de mon Ori
ginal que je n'ai fait.
Vous aimez Montaigne, Mademoiselle, er
vous avez raison de l'aimer.Mais permet
tez- moi de vous dire que votre goût
pour cet Auteur vous a emportée trop
loin.Il vous a rendue injuste à l'égard de
ceux qui l'ont critiqué. M. Nicole, M. Pas
cal , et le Pere Mallebranche , dites-vous,
devoient parler avec plus de circonspection
duMaître qui leur apprêt à penser. Mais vous
même , Mademoiselle , avez- vous parlé
en cet Endroit avec assez de circonspec
tion ? Ceux qui ne connoîtroient pas ces
grands Hommes que vous nommez , ne
les prendroient- ils pas pour quelques - uns
de nos médiocres Ecrivains. Certainement
un grand Génie , tel qu'étoient ces
Messieurs , n'apprend à penser de personne
NUVEM BKE. 1733. 2349
sonne . Ceux-cy auroient été de grands
Auteurs , quand même Montaigne n'eût
jamais existé. Il est vrai , comme je l'ai
dit , qu'ils ont emprunté de lui beaucoup
de choses , mais je ne doute point
qu'ils ne les eussent bien trouvées
d'eux-mêmes , si elles avoient encore été
à trouver. Ils ont fait preuve d'invention
et d'originalité . Cette façon de parler
, Montaigne est le Maître qui leur apprit
à penser, a un air de mépris , et il
ne conviendroit tout au plus de s'en servir
que par rapport à des Auteurs du second
ordre . Or ceux dont il s'agit ici
sont , sans contredit , du premier rang
parmi les Auteurs du premier ordre.
Ce que vous ajoûtez une page plus bas ,
que c'étoit la jalousie du métier qui forçoit
Mallebranche et Pascal à rabaisserMontaigne
, m'a fait encore de la peine. C'est du
moins un jugement témeraire, et un jugement
témeraire en matiere grave. On ne
rabaisse guéres par jalousie de métier un
Auteur mort, et mort il y a long- tems. On
l'éleve plutôt pour rabaisser ses Contem
porains. D'ailleurs lePereMalebranche n'a
pas écrit dans le même genre que Montaigne.
Celui-cy est un Philosophe Moral
encore faut- il prendre le nom de Philosophe
dans un sens fort étendu , si on
yeut
་་་
veut qu'il lui convienne. Quant au Perc
Mallebranche , c'est principalement un
Philosophe Métaphysicien , et en cette
qualité un Ecrivain ami de l'exacte jus
tesse et dont la sorte d'esprit étoit trèsdifferente
de celle de Montaigne . Il n'est
donc pas étonnant qu'il l'ait peu goûté ;
et c'est la vraye raison du jugement peu
avantageux qu'il en á porté , plutôt que
ia jalousie du métier. Le genre dans - lequel
a écrit M. Pascal , a plus de rapport
avec celui de Montaigne . Ils ont l'un et
l'autre etudié et peint l'Homme. D'ailleurs
bien des gens n'auroient pas peine à soupçonner
M. Pascal d'avoir quelquefois écrit
par passion. Mais la vérité est qu'il n'a
point rabaissé Montaigne entant qu'Ecrivain.
Au contraire personne ne l'a
plus loüé que lui du côté de l'esprit.
Il ne l'a rabaissé que du côté du coeur
et des moeurs. Rappellez vous , s'il vous
plaît, Mademoiselle, le Passage de M.Pascal
, que j'ai cité dans mon Projet.
Je ne crois donc pas que M. de la
Bruyere l'ait eu en vûë , non plus que le
Pere Mallebranche , dans i'endroit de ses
caracteres qui commence par ces paroles
: Deux Ecrivains ont blamé Montaigne
, &c. L'un , dit- il , ne pensoit pas
assez pourgoûter un Auteur qui pense beaucoup
;
coup ; l'autre pense trop subtilement pour
s'accommoder des pensées qui sont naturelles
Peut-on reconnoître- là le Pere Mallebran
che , et M. Pascal ? Duquel des deux peuton
dire qu'il ne pense pas assez ? On
s'éloigneroit moins de la vrai - semblance,
en disant qu'ils pensent l'un et l'autre
trop subtilement. Je croirois donc plutot
que M. de la Bruyere a voulu désigner
Balzac et la Mothe le Vayer. Bal
zac ne pense et ne s'exprime pas assez
naturellement. La Mothe le Vayer ne
pense gueres ; ce n'est presque qu'un
Compilateur. Ce qui me fait pourtant
douter de la verité de cette conjecture ,
c'est que je ne vois pas pourquoi M. de
le Bruyere n'auroit pas nommé ces Auteurs
, au lieu de se contenter de les désigner
, puisqu'ils étoient morts il y avoit
longtemps lorsqu'il écrivoit. Au reste ,
si M. de la Bruyere a eu en vûë le Pere
Mallebranche et M. Pascal , il faut dire
qu'il a entierement méconnu leur caractere
, ce qui n'est pas aisé à croire d'un
Ecrivain aussi judicieux que lui ; mais
quand même il auroit bien caracterisé
ces Auteurs , il ne s'ensuivroit pas de- là
qu'ils eusent blâmé Montaigne par jalousie
de métier , puisqu'on trouvoit une
raison suffisante de leur improbation et
de
2352 MERCURE DE FRANCE
de leurs critiques dans la difference de
leur goût et de leur tour d'esprit.
Vous avez la bonté de me dire , Mademoiselle
, que vous me croyez en état
de donner au Public quelque Ouvrage
digne de lui plaire. J'accepte l'augure.
Cet encouragement est venu fort à propos.
Je pense depuis quelque temps à
faire imprimer plusieurs petits Ecrits que
j'ai composez sur diverses matieres , et
vous avez achevé de me déterminer. Ce
Recueil aura pour titre : Essais sur divers
sujets de Litterature et de Morale.
C'est un mêlange de plusieurs choses
assez differentes , et il regnera du moins
une grande varieté dans cet Ouvrage.
J'y suis tour à tour Montaigne , Pascal ,
la Bruyere , Saint Evremont , &c. Vous
croyez bien , Mademoiselle , que je n'entens
parler que de la forme que j'ai donnée
aux differens morceaux qui composent
mon Recueil . On y trouvera de
petites Dissertations , des caracteres ,
des
maximes , &c. Ces Ecrits ont été pour
moi les intermedes d'occupations plus
suivies et d'Etudes plus sérieuses. La plupart
des Gens de Lettres , des Sçavans de
profession , ont toujours sur leur table
quelques- uns de ces Livres qui ne demandent
point d'être lûs de suite , et qu'on
feut
NOVEMBRE . 1733 2353
peut prendre et laisser quand on le veut.
Ils interrompent leur travail pour en
lire quelques pages , et ils retrouvent dans
ce délassement de nouvelles forces pour
le continuer. Heureux si je pouvois enrichir
la République des Lettres d'un
nouveau Livre de ce genre , d'unLivre qui
ouvert au hazard, presentât toujours quelque
chose d'agréable , et qu'on fût bien
aise de trouver sous sa main , lorsqu'on
voudroit se distraire pour quelques momens
d'une application pénible. Je suis,
Mademoiselle , & c.
Fermer
Résumé : RÉPONSE de l'Auteur du Projet, sur Montaigne, à la Lettre de Mademoiselle de Malcrais de la Vigne, imprimée dans le Mercure de Septembre 1733.
L'auteur répond à une critique de Mademoiselle de Malcrais de la Vigne concernant son projet de traduction des œuvres de Montaigne, paru dans le Mercure de Septembre 1733. Il exprime sa gratitude pour les compliments et l'attention portée à son travail. Il mentionne que Voltaire, bien que critique, a été apprécié pour une épître adressée à Mademoiselle de Malcrais de la Vigne. L'auteur décide d'abandonner son projet sur Montaigne, le jugeant désagréable et peu glorieux. Cependant, il accepte de discuter des raisons contre son projet. L'auteur explique que son utilisation du terme 'traduction' vise à moderniser le langage vieilli de Montaigne pour le rendre accessible à un public moderne. Il reconnaît que le style ancien de Montaigne ajoute une grâce particulière à ses écrits, mais note que ce style peut sembler ridicule ou bas à certains lecteurs modernes. Il cite des exemples de traductions ou corrections d'œuvres de Saint-François de Sales pour illustrer la nécessité de moderniser le langage. L'auteur admet que son projet pourrait supprimer des passages libres ou contraires à la foi, ce qui pourrait déplaire à certains lecteurs. Il reconnaît également que sa traduction pourrait éclaircir des passages difficiles, mais que certains lecteurs pourraient ensuite prétendre comprendre l'original. L'auteur mentionne que certains ont trouvé son style trop similaire à celui de Montaigne, manquant d'originalité. Il exprime son admiration pour Montaigne tout en critiquant l'opinion de son interlocutrice, qui juge sévèrement les critiques de Montaigne par des auteurs comme Nicole, Pascal et Malebranche. Il argue que ces auteurs sont des génies à part entière et que leurs critiques ne sont pas motivées par la jalousie, mais par des différences de goût et de style. Enfin, l'auteur évoque son projet de publier un recueil intitulé 'Essais sur divers sujets de Littérature et de Morale', qui inclura des dissertations, des caractères et des maximes, inspirés par des auteurs comme Montaigne, Pascal et La Bruyère. Ce recueil est destiné à offrir un délassement aux lecteurs tout en enrichissant la République des Lettres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
165
p. 2409-2410
SONNET ENIGMATIQUE.
Début :
Cher Lecteur, sans que rien m'engage, [...]
Mots clefs :
Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SONNET ENIGMATIQUE.
SONNET ENIGMATIQUE.
CHer Lecteur , sans que rien m'engage `; ,
Je parcours ce vaste Univers ;
Et suis fort souvent dans les airs
Malgré la tempête et l'orage.
Sans craindre jamais le naufrage ;
Je traverse toutes les Mers ,
Et quand je descends aux Enfers
Rien ne s'oppose à mon passage..
Tel qui fouille dans l'avenir ,
Ne sçaura jamais définir ,
Day NI
2410 MERCURE DE FRANCE
Ni ma couleur , ni mon allure.
Enfin quoiqu'invisible aux yeux ,
Sans corps , sans forme et sans figure ;
Je suis le chef- d'oeuvre des Cieux .
BLEZIN , d'Arles:
CHer Lecteur , sans que rien m'engage `; ,
Je parcours ce vaste Univers ;
Et suis fort souvent dans les airs
Malgré la tempête et l'orage.
Sans craindre jamais le naufrage ;
Je traverse toutes les Mers ,
Et quand je descends aux Enfers
Rien ne s'oppose à mon passage..
Tel qui fouille dans l'avenir ,
Ne sçaura jamais définir ,
Day NI
2410 MERCURE DE FRANCE
Ni ma couleur , ni mon allure.
Enfin quoiqu'invisible aux yeux ,
Sans corps , sans forme et sans figure ;
Je suis le chef- d'oeuvre des Cieux .
BLEZIN , d'Arles:
Fermer
166
p. 2647
« La Rime et l'Esprit, sont les Mots des deux Enigmes du mois dernier. On a dû [...] »
Début :
La Rime et l'Esprit, sont les Mots des deux Enigmes du mois dernier. On a dû [...]
Mots clefs :
Rime, Esprit, Marguerite, Miracle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « La Rime et l'Esprit, sont les Mots des deux Enigmes du mois dernier. On a dû [...] »
La Rime et l'Esprit , sont les Mots des
deux Enigmes du mois dernier. On a dû
expliquer les Logogryphes par Margnerite
et Miracle.
deux Enigmes du mois dernier. On a dû
expliquer les Logogryphes par Margnerite
et Miracle.
Fermer
167
p. 2759-2776
LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
Début :
Il est tres-vrai, comme vous le dites, MADAME, qu'un véritable Ami est [...]
Mots clefs :
Amour, Amitié, Amants, Sentiments, Coeur, Charmes, Beauté, Mérite, Esprit, Honneur, Qualités, Personnes, Monde, Vertu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
LETTRE de M. de Ponsan , Trésorier
de France , à Toulouse , à Madame
* * * sur l' Amitié préférable à l'Amours
Inë dans l'Académie des Jeux Floraux.
I'
L est tres - vrai , comme vous le dites ,
MADAME , qu'un véritable Ami est
d'une grande ressource pour soulager nos
peines et nos maux , c'est le trésor le plus
précieux et le plus rare , sur tout pour les
personnes de votre Sexe ; celles qui ont
assez de mérite pour dédaigner l'amour.
craignent , avec raison , en se livrant à
l'amitié , les jugemens du public , ce Tribunal
redoutable , qui ne voit rien qu'il
ne croye être de sa compétence , et qui
décide de tout sans examen ; la plupart
II. Vol. A iiij
des
2760 MERCURE DE FRANCE
gens sont toujours disposez à former des
soupçons injurieux , sur les sentimens
qu'on a pour les Dames ; j'ai éprouvé
cette injustice ; peu s'en est fallu qu'elle
ne m'ait été funeste auprès de vous ; tout
le monde en ces occasions , fait le tort à
l'amitié de la prendre pour l'amour ;
les Dames favorisent une erreur qui les
flatte du côté de leurs charmes et de leur
beauté,pourroient - elles éviter cet Ecueil?
Une vanité mal entendue les engage à
sapplaudir , de grossir le nombre des vils
Esclaves de l'Amour , aux dépens des illustres
sujets de l'Amitié ; plusieurs qui
ne peuvent avoir que des Amans, se font
honneur de confondre avec elles ces
personnes distinguées , qui ont sçu s'attacher
un ami fidele ; une infinité d'Experiences
n'ont pû les convaincre que l'amour
qu'elles inspirent ne suppose en
elles aucun mérite , et ne peut pas même
leur répondre qu'elles ayent de la beauté;
les vûës de leurs Adorateurs , et les motifs
qui les animent , devroient faire regarder
leurs empressemens avec mépris ,
et rendre l'amitié plus chere et plus respectable
; ses plaisirs sont purs , tranquiles
et innocens ; elle n'en goute ni n'en
recherche jamais d'autres ; la générosité
en est la source féconde ; Venus a les
11. Vol. GraDECEMBRE.
1733. 2761
Graces pour compagnes , et l'Amitié les
vertus ; mais ce qui marque bien la supériorité
de celle- cy , et qui fait le plus
éclater son triomphe , c'est que l'Amour
emprunte quelquefois son langage et se
cache sous ses dehors ; il a recours à ce
tour rafiné quand il a épuisé toutes ses
ruses et toutes ses supercheries. Ce déguisement
est l'hipocrisie de l'amour , il
aime mieux alors se trahir lui- même plutôt
que d'échoüer ; ' sa défiance décéle sa
foiblesse et sa honte ; il en fait par là un
aveu forcé N'est - ce pas un hommage
qu'il rend à l'Amitié ? Rappellez - vous ,
Madame , la belle ( 1 ) Sentence de M.de
la Rochefoucaut , que vous avez si souvent
admirée ; vous remarquerez , avec
plaisir , que ce qu'il dit du vice et de la
vertu , convient parfaitement à mon sujet
; cette conformité est aussi honteuse
pour l'amour , qu'elle est glorieuse pour
l'amitié ; elle justifie d'une maniere victorieuse
l'équité de mes invectives et de
mes éloges.
Pour s'assurer d'un accueil favorable
auprès des personnes les plus vertueuses
, l'Amitié n'a qu'à se présenter ; ce
qu'elle a de plus à craindre , c'est d'être
(1) L'Hypocrisie est un hommage que le vice:
rend à la vertu,
II.Vol. A v prise
2762 MERCURE DE FRANCE
prise pour l'Amour, et de devenir la victime
de cette erreur ; cette seule méprise
lui attire toutes les brusqueries qu'el
le essuye ; glorieuses humiliations ! Il lui
suffit d'étre reconnuë, et que tous les honneurs
soient pour elle. Tâchez , Madame,
de la distinguer à des traits certains , pour
vous épargner le chagrin où vous seriez
de lui avoir fait quelque affront; vous remarquerez
dans ses heureux favoris un
merveilleux assemblage des principales
qualitez du coeur et de l'esprit. Un Poëte
distingué a dit hardiment qu'un sot
ne sçauroit être un honnête homme ;
qualité inséparable d'un bon Ami .
Les liaisons d'une tendre amitié sont
entretenues par un commerce doux et
tranquille ; ses attentions , ses bons offices.
s'étendent aux choses importantes et sériuses
, sans oublier ni négliger les bagatelles
, ni les absences , ni les changemens
de fortune ne diminuent en rien
son ardeur ; les pertes de la beauté et de
la jeunesse serrent ses noeuds ; les vrais
amis soulagent leur douleur à la vûë
de ces infortunes per les occasions qu'elles
leur fournissent de signaler leur affection
, et de faire éclater leur tendresse.
Bien opposé à cet aimable caractère , le
temeraire Amour est toujours orageux
H.Vd. C'est
DECEMBRE. 1733. 2763
c'est le Dieu des Catastrophes , son origine
est des plus honteuses ; il doit sa
naissance à l'amour propre , source féconde
de la corruption du coeur , et des
travers de l'esprit ; digne fils d'un tel
Pere , il ne dégenere. pas ; il est aussi pervers
que son principe ; la fourberie , la
supercherie , et l'imposture sont les ressorts
cachez de toutes ses entreprises; tous
ses projets sont des crimes ; l'amitié illustre
et immortalise ses sujets , l'amour
déshonore et dégrade ses Esclaves , il est
P'ennemi irréconciliable de la bonne foy ;
leurs démêlez violens et journaliers les
ont forcez de jurer entre eux un divorce
éternel ; l'amour pur est une chimere ,
' où s'il en fut jamais , ce Phénix n'a pû
jouir du privilege de sa cendre ; on l'a
comparé justement à l'apparition des Esprits
dont tout le monde parle , quoique
personne n'en ait vu ; l'amour enfin est
le partage de la jeunesse , c'est la passion
favorite de cet âge , qui s'est arrogé
le droit d'être relevé de ses fautes, et qui
a la hardiesse de qualifier du nom d'amusemens
excusables , ses attentats les
plus criminels ; peu de gens , sans rien
cacher , ni déguiser , seroient en état ,
après leur jeunesse , de fournir une Enquête
honorable de vie et moeurs. Jose
11. Vol
A vi le
2764 MERCURE DE FRANCE
le dire , après vous , Madame , combien
d'hommes , si tous les mysteres d'iniquité
étoient expo ez au grand jour , seroient
obligez d'implorer lá clemence du
Prince pour ne pas subir la tigurur des
Loix ! Et n'oubliez pas , en faveur de votre
sexe , le sens general du nom d'homme
; la multitude des coupables leur
procure l'impunité , plusieurs abusant de
ce privilege honteux , perpétuent leur
minorité , et se rendent par là d'autant
plus criminels qu'il ne leur reste plus ni
frivoles prétextes , ni indignes excuses ;
je ne dois pas craindre de faire tort à l'amour
en le chargeant de tous les crimes
de la jeunesse , il en est presque toujours
l'auteur ou le complice..
?
La divine Amitié , ce présent du ciel ,
est de tous les âges , et de tous les Etats ;
elle en fit la gloire de tout temps ; ses far
yeurs inépuisables ne sont jamais accompagnées
de dégoûts ;, avec elle on n'a pas
à craindre de parvenir à la derniere ; les
présentes en annoncent toujours de nouvelles
, dont elles sont les infaillibles ga
rans, rien n'est capable d'en fixer le nom
bre, ni d'en borner le cours ; les vrais amis
trouvent à tous momens de nouveaux
charmes dans leur douce société ; mille
sujets interressans soutiennent et animent
II. Vola
leurs
DECEMBRE. 1733. 2765
leurs entretiens ; la délicieuse confiance
fournit toujours sans s'épuiser ; cette ressource
est plus sûre et plus grande que
celle de l'esprit. En tout genre ce qui
mérite le mépris est plus commun que ce
qui est digne d'estime ; ce caractere , matque
infaillible de leur véritable valeur
manque bien moins aux Amis qu'aux
Amans ; rien n'est plus ordinaire que l'amour
, même violent ; rien ne l'est moins
que l'amitié , même médiocre ; on peut
dire à l'honneur de celle cy qu'elle est
tout au moins aussi rare que la vertu ; ce
n'est pas- là le seul rapport qui la rend digne
de cette glorieuse comparaison.
·
Tout retentit des Eloges magnifiques
qu'on donne de toutes parts à l'Amitié ;
permettez- moy , de grace , Madame , de
les appeller des Eloges funébres , puisque
peu s'en faut qu'on ne parle d'une chose
qui n'existe plus ; on ne sçauroit , il
est vrai , faire un plus juste et plus noble
usage de la loüange ; mais l'amour propre,
qui trouve par tout des droits à exercer ,
ne s'oublie pas dans cette occasion ; le Panégiriste
, en publiant des sentimens d'estime
et de vénération pour elle , pense
souvent à s'illustrer lui - même ; on croit
se rendre recommandable par le cas
qu'on fait de cette vertu ; stériles éloges !
II. Vol. puis
2766 MERCURE DE FRANCE
puisqu'on ne voit que tres- peu de gens
qui connoissent les devoirs de l'amitié, et
bien moins qui les observent !
3
Tout le monde se glorifie de posseder
les qualitez propres à former un bon
ami , si nous en croyons les hommes sur
leur parole , il ne manque à chacun
d'eux , pour devenir des modeles de l'amitié
la plus parfaite , que de trouver
quelqu'un qui veuille les seconder dans
leurs prétendues dispositions ; ils souffrent
de ne pouvoir pas mettre en oeuvre
leurs sentimiens ; ceux dont le coeur est le
moins compatissant et le plus dur, livrez
à l'idolatrie la plus honteuse , qui est celle
de soi- même , dont l'interêt et l'amour
propre dirigent toutes les démarches 3
sont ordinairement ceux mêmes qui forment
sur cette matiere les regrets les plus
fréquens ; ils ont même le front de se
déchaîner contre les ingrats que leur
aveuglement est étrange ! où sont les
malheureux que leurs bons offices ont
prévenus et soulagez ? Sur qui se sont
répandus leurs bienfaits ? Qu'ils attendent
du moins , pour être en droit de
déclamer contre l'ingratitude et la dureté
, qu'il y ait quelqu'un dans l'Univers
qui puisse être ingrat à leur égard et qui
ait éprouvé leur sensibilité.
11. Vol
Ов
DECEMBRE. 1733. 2767
On trouve des gens qui voudroient
faire entendre que ce qui les arrête , et les
empêche de suivre leur panchant , c'est
la craipte d'être trompez , ou le danger
de faire des avances , auxquelles on ne
réponde pas ; ne soyons pas les dupes de
ces réfléxions trop prévoyantes ; quand
on est si prudent et si circonspect sur
cette matiere à s'assurer des premiers pas,
on n'est guere disposé à fiire les seconds ;
qui ne sçait point être généreux , ne sera
jamais reconnoissant; ces vertus adorables.
marchent toujours ensemble ; c'est les
détruire que de les séparer.
Vous me fournissez Madame , la
preuve de cette verité ; toutes les qualitez
d'une solide Amie se trouvent
réunies en vous ; à peine en eû je fair
l'heureuse découverte que ce merveil
leux assemblage me remplit d'admiration
, et détourna mes yeux de ce qui
attire d'abord sur vous ceux de tout le
monde , il me parut que ce seroit avilir
votre beauté d'en fire usage pour inspirer
des passions ; c'étoit une chose trop
aisée lui faire honneur , je voyois
pour
en vous avec complaisance tout ce qui
pouvoit servir de lustre à l'amitié , et lui
faire remporter sur l'amour la victoire la
plus éclatante ce ne fut pas sans des
II. Vol
efforts.
2768 MERCURE DE FRANCE
efforts puissants et redoublez que je
m'obstinai à approfondir ces idées ; les
réfléxions que je fis là- dessus furent le
plus sublime effort de ma Philosophie ;
sans leur secours j'aurois éprouvé le sort
commun , et vous m'auriez infailliblement
vû langur , comme mille autres, au
nombre de vos Amans , si vous ne m'aviez
paru mériter quelque chose de mieux
que de l'amour ; dès que je connus votre
coeur et toutes les qualitez qui le rendent
propre à faire gouter les douceurs et les
charmes de l'amitié , j'aurois rougi du
seul projet d'en faire un autre usage ; je
me suis mille fois glorifié de mon choix,
je lui do's l'heureuse préférence dont
vous m'avez honoré , et je vois bien que
c'étoit par là seulement que je pouvois
en obtenir de vous.
Mes soins assidus firent prendre le
change à vos Amans ; ils m'ont honoré
de leur jalousie , les plus clair- voyans, reconnoissant
la méprise , crurent être en
droit de faire peu de cas de mes sentimens
et de m'en faire un crime ; ils ignoroient
qu'on pouvoit vous rendre un
hommage plus digne de vous que les
leurs ; je ne me suis point allarmé , et ne
leur ai cédé en rien ; l'attachement que
j'avois pour vous étoit en état de soute-
II. Vol. Dis
DECEMBRE. 1733. 2769
nir toute comparaison ; mon amitié a
souvent fait rougir leur amour ; le vain
titre d'Amans dont ils faisoient tant de
gloire ,, a perdu tout son éclat à l'aspect
d'un véritable
ami ; ce parallele
en a détruit
tout le faux brillant.
Le succès n'ayant pas répondu à leur
attente , ils ont malicieusement affecté
de me traiter en Rival ; leur feinte jalousie
a tenté de vous faire entrer en défiance
sur mes sentimens. Ils ont essayé d'allarmer
votre délicatesse sur les jugemens
du public. C'est sur les choses qui
peuvent avoir quelque rapport à la galanterie
, que la licence des soupçons et
des propos est la plus effrénée ; le mensonge
et la médisance , la calomnie et l'imposture
s'exercent à l'envi sur cette matiere
, c'est là leur sujet favori ; ce champ
est le plus vaste qu'elles ayent pour triom
pher de l'innocence , parce qu'il est souvant
difficile de se justifier avec évidence
; les indices équivoques , les soupçons
injustes tiennent lieu de preuves completes
; le petit nombre de ceux qui tâ,
chent de sauver les apparences , tire peu
de fruit de leur contrainte, on aime mieux
tout croire étourdiment que de souffrir
que quelqu'un jouisse du fruit de ses
attentions.
II. Vol. Mal
2770 MERCURE DE FRANCE
Malgré cette funeste disposition , le
public , chez qui l'avis le plus favorable
n'a jimais prévalu , a été forcé , après
avoir quelque temps varié dans ses ju
gemens , de rendre témoignage à la vérité
; il s'est fait la violence de déclarer
que l'amitié seule formoit les noeuds qui
nous unfssoient ; cette décision fur pour
moi une victoire éclatante ; rarement on
en obtient de pareille devant un Juge
qui met ordinairement les apparences et
les préventions à la place des lumieres.
Vos Amans déconcertez se sont répandus
en murmures , ils ont donné à votre
coeur des qualifications injurieuses ; ils
l'ont traité d'insensible et de dur ; pour
ménager leur orgueil ils ont voulu vous
faire un crime du peu de cas que vous
ávez fait de leur amour ; injuste accusation
! Ils n'ont jamais été fondez à vous
reprocher votre prétendue insensibilité ,
vous vous êtes à cet égard pleinement
justifiée en faisant voir que vous réserviez
vos sentimens pour un plus digne
et plus noble usage que celui qu'ils leur
destinoient ; mal à propos ils ont appellé
dureté ce qui étoit en vous l'effet de la
glorieuse préférence que vous avez toujours
donnée à l'amitié Pour mériter et
pour obtenir toutes ses faveurs , vous lui
II. Vol. avez
DECEMBR E. 1733. 2771
avez offert les prémices de votre coeur ;
pour vous conserver digne d'elle , vous
n'avez jamais voulu la compromettre
avec l'amour ; vous avez la gloire , Madame
, d'avoir commencé par où bien
d'autres personnes de votre sexe ne peu
vent pas même finir ; leurs charmes et
avec eux leurs Amans les abandonnentils!
elles ne peuvent abandonner l'amour :
les dégoûts qu'elles ont alors à essuyer
les informent fréquemment que le temps
de plaire est passé ; s'il leur restoit quelque
mérite après avoir perdu leur beau.
elles pourroient se dédommager de
leurs pertes par le secours de l'amitié ; elles
n'auroient rien à regreter, si du débris de
leurs adorateurs elles avoient pû se ménager
un bon et fidele Arai , leur bonheur
seroit grand de connoître le prix
d'un échange si avantageux.
Ce parti ne sera jamais celui du grand
nombre ; les éclats souvent scandaleux ,
sont les dénouemens ordinaires des.commerces
galans : par le funeste panchant
des choses d'ic bas , tout tend à la corruption
, bien- plutôt qu'à la perfection ;
On voit souvent que l'amitié dégénére en
amour , mais il est bien rare que l'amour
ait la gloire de se convertir en amitié ;
cette route détournée et peu frayée a ton-
II. Vol.
jours
2772 MERCURE DE FRANCE
jours supposé d'excellentes qualitez dans
les personnes qui l'ont suivie avec succès;
revenus de la passion qui les aveugloit ,
les Amans conservent difficilement l'estime
mutuelle , sans laquelle l'amitié ne
sçauroit subsister; ceux qui ont cet avantage
ont sans doute un mérite éminent ;
on peut dire d'eux qu'ils étoient faits
pour l'amitié , quoiqu'ils ayent commencé
par l'amour ; ils méritent qu'on les
excuse d'avoir marché quelque temps
dans un sentier dont le terme a été aussi
heureux ; on doit croire , en leur faveur
qu'il y a eu de la surprise ; l'amour qui
ne connoît pas de meilleur titre que Pu
surpation pour étendre son empire , n'a
pas manqué de s'approprier des sujets de
Pamitié , qui s'étoient égarez , et a sçû
même quelquefois abuser de leur erreur ;
il n'a jamais été délicat sur les moyens de
parvenir à ses fins ; mais dès que ces
Amans privilégiez ont reconnu la méprise
, ils sont rentrez dans leur chemin ;
l'amitié leur a offert une retraite honorable
, elle a été pour eux un port tranquille
et assuré où ils ont goûté mille
délices et prévenu ou réparé de dangereux
naufrages.
Etes vous satisfaite , Madame ? trou
vez - vous que j'aye assez dégradé l'amour
II. Vol. et
DECEMBRE . 1733. 2773
pas
et exalté l'amitié ? Convenez que je n'ai
été inutilement à votre école ; si j'ai
quelques idées saines sur cette matiere
c'est à vous à qui je les dois , vos judisieuses
et profondes reflexions m'ont soutenu
dans mes sentimens ; vous m'avez
appris par vos discours la Theorie de la
Philosophie , et j'en ai appris la pratique
par les efforts que j'ai faits pour me borner
en vous voyant à la simple admiration
on est doublement Philosophe
quand on le devient auprès de vous ; vos
yeux sont de pressantes objections contre
les principes d'une science , qui fait consister
sa plus grande gloire à gourmander
les passions ; votre présence donne beau
coup d'éclat au mépris qu'on a pour l'amour
; vous sçavez qu'il a été mille fois
le funeste écueil des Philosophes les plus
aguerris , et que leur confiance n'a guere
été impunément temeraire ; mais , j'ose
le dire , je suis assuré de vous faire par là
ma cour; les charmes de vos discours ont
vaincu ceux de votre personne ; toutes
ces difficultez ont cedé à la solidité de
yos raisonnemens ; votre éloquence a
triomphe de votre beauté , nouveau genre
de victoire et le seul auquel vous êtes
sensible ! N'esperez pas que cet exemple
soit suivi ; vous êtes la premiere , et vous
11. Vol. screz
2774 MERCURE DE FRANCE
serez peut- être la derniere de votre sexe ,
qui , comblée des libéralitez de la nature,
emploira toute la finesse et la force d'un
génie heureux à faire comprendre aux
hommes que la beauté ne merite pas
leurs hommages ; ceux qui s'obstinent ,
malgré vous , à la regarder avec trop
d'admiration , vous paroissent manquer
de jugement, il a fallu pour mériter votre
estime , prendre la seule route que vous
offriez ; j'ai fuï ce que vous de extiez ,
j'ai haï l'amour , parce que vous haissiez
les Amans ; le souverain mépris que
vous marquez pour eux , m'a rendu ce
titre odieux ; mais vous m'avez appris
que je devois faire par raison , ce que je
ne faisois que pour me conformer à vos
idées .
Pardonnez , Madame , la liberté que je
me donne de parler de vos charmes , ils
font trop d'honneur à vos sentimens pour
pouvoir s'en dispenser ; vous devez même
me passer une espece de galanterie ,
qui se borne à peindre les obstacles que
j'ai eu à surmonter , pour me conserver
à vos yeux , digne de quelque preference
; vous m'avez permis de me parer du
glorieux titre de votre conquête , mais je
n'ai obtenu cette faveur qu'au nom de
l'amitié que vous sçavez être de tous les
11. Vol.
temps,
DECEM DAD. * 755° 4775
temps , au rang des vertus. Ceux qui
ont interessé l'amour auprès de vous se
sont bien- tôt apperçus du peu de crédit
qu'il avoit sur votre esprit; vous ne leur
avez pas laissé ignorer qu'étant compris
dans la liste des passions , vous n'hésitiez
pas de le mettre au rang des vices.
Je m'apperçois un peu tard,Madame
que je vais vous engager à une lecture
bien longue ; mais n'oubliez pas mon
excuse ; souvenez - vous que vous m'avez
demandé un volume , plaignez- vous si
vous voulez d'être trop obéïe ; pour moi
je ferai toujours gloire de me conformer
à vos volontez ; il m'importe d'ailleurs
que vous ne soyez pas obligée , pour vous
amuser plus long temps , de lire ma Lettre
plus d'une fois , comme vous m'en
aviez menacé , vous pourrez du moins
tirer un avantage de son excessive longueur,
elle vous servira à vous vanger de
Pennui que vous causent vos voisins ; il
ne faut pour cela que les obliger de la
lire.
इ VICT S
Sans doute , Madame , qu'à l'avenir
vous serez plus réservée à me demander
de longues Lettres vous voyez qu'il ne
faut pas se jouer à moy , je suis determi
né à executer aveuglément tout ce que
vous souhaiterez à mes périls et fortu-
11. Vol. ne
2776 MERCURE DE FRANCE
ne ; je n'ignore pas qu'en vous écrivant
aussi longuement je sacrifie les interêts
de mon esprit à ceux de mon coeur ; faites
moi la grace de croire que ce sacrifice
ne me coûte pas bien cher ; je me sens
disposé à vous en faire de beaucoup plus
considérables ; soyez persuadée que je
Vous aurai une obligation infinie toutes
les fois que vous voudrez bien me fournir
les occasions de vous donner de nouvelles
preuves du respectueux et sincere
attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être , &c.
de France , à Toulouse , à Madame
* * * sur l' Amitié préférable à l'Amours
Inë dans l'Académie des Jeux Floraux.
I'
L est tres - vrai , comme vous le dites ,
MADAME , qu'un véritable Ami est
d'une grande ressource pour soulager nos
peines et nos maux , c'est le trésor le plus
précieux et le plus rare , sur tout pour les
personnes de votre Sexe ; celles qui ont
assez de mérite pour dédaigner l'amour.
craignent , avec raison , en se livrant à
l'amitié , les jugemens du public , ce Tribunal
redoutable , qui ne voit rien qu'il
ne croye être de sa compétence , et qui
décide de tout sans examen ; la plupart
II. Vol. A iiij
des
2760 MERCURE DE FRANCE
gens sont toujours disposez à former des
soupçons injurieux , sur les sentimens
qu'on a pour les Dames ; j'ai éprouvé
cette injustice ; peu s'en est fallu qu'elle
ne m'ait été funeste auprès de vous ; tout
le monde en ces occasions , fait le tort à
l'amitié de la prendre pour l'amour ;
les Dames favorisent une erreur qui les
flatte du côté de leurs charmes et de leur
beauté,pourroient - elles éviter cet Ecueil?
Une vanité mal entendue les engage à
sapplaudir , de grossir le nombre des vils
Esclaves de l'Amour , aux dépens des illustres
sujets de l'Amitié ; plusieurs qui
ne peuvent avoir que des Amans, se font
honneur de confondre avec elles ces
personnes distinguées , qui ont sçu s'attacher
un ami fidele ; une infinité d'Experiences
n'ont pû les convaincre que l'amour
qu'elles inspirent ne suppose en
elles aucun mérite , et ne peut pas même
leur répondre qu'elles ayent de la beauté;
les vûës de leurs Adorateurs , et les motifs
qui les animent , devroient faire regarder
leurs empressemens avec mépris ,
et rendre l'amitié plus chere et plus respectable
; ses plaisirs sont purs , tranquiles
et innocens ; elle n'en goute ni n'en
recherche jamais d'autres ; la générosité
en est la source féconde ; Venus a les
11. Vol. GraDECEMBRE.
1733. 2761
Graces pour compagnes , et l'Amitié les
vertus ; mais ce qui marque bien la supériorité
de celle- cy , et qui fait le plus
éclater son triomphe , c'est que l'Amour
emprunte quelquefois son langage et se
cache sous ses dehors ; il a recours à ce
tour rafiné quand il a épuisé toutes ses
ruses et toutes ses supercheries. Ce déguisement
est l'hipocrisie de l'amour , il
aime mieux alors se trahir lui- même plutôt
que d'échoüer ; ' sa défiance décéle sa
foiblesse et sa honte ; il en fait par là un
aveu forcé N'est - ce pas un hommage
qu'il rend à l'Amitié ? Rappellez - vous ,
Madame , la belle ( 1 ) Sentence de M.de
la Rochefoucaut , que vous avez si souvent
admirée ; vous remarquerez , avec
plaisir , que ce qu'il dit du vice et de la
vertu , convient parfaitement à mon sujet
; cette conformité est aussi honteuse
pour l'amour , qu'elle est glorieuse pour
l'amitié ; elle justifie d'une maniere victorieuse
l'équité de mes invectives et de
mes éloges.
Pour s'assurer d'un accueil favorable
auprès des personnes les plus vertueuses
, l'Amitié n'a qu'à se présenter ; ce
qu'elle a de plus à craindre , c'est d'être
(1) L'Hypocrisie est un hommage que le vice:
rend à la vertu,
II.Vol. A v prise
2762 MERCURE DE FRANCE
prise pour l'Amour, et de devenir la victime
de cette erreur ; cette seule méprise
lui attire toutes les brusqueries qu'el
le essuye ; glorieuses humiliations ! Il lui
suffit d'étre reconnuë, et que tous les honneurs
soient pour elle. Tâchez , Madame,
de la distinguer à des traits certains , pour
vous épargner le chagrin où vous seriez
de lui avoir fait quelque affront; vous remarquerez
dans ses heureux favoris un
merveilleux assemblage des principales
qualitez du coeur et de l'esprit. Un Poëte
distingué a dit hardiment qu'un sot
ne sçauroit être un honnête homme ;
qualité inséparable d'un bon Ami .
Les liaisons d'une tendre amitié sont
entretenues par un commerce doux et
tranquille ; ses attentions , ses bons offices.
s'étendent aux choses importantes et sériuses
, sans oublier ni négliger les bagatelles
, ni les absences , ni les changemens
de fortune ne diminuent en rien
son ardeur ; les pertes de la beauté et de
la jeunesse serrent ses noeuds ; les vrais
amis soulagent leur douleur à la vûë
de ces infortunes per les occasions qu'elles
leur fournissent de signaler leur affection
, et de faire éclater leur tendresse.
Bien opposé à cet aimable caractère , le
temeraire Amour est toujours orageux
H.Vd. C'est
DECEMBRE. 1733. 2763
c'est le Dieu des Catastrophes , son origine
est des plus honteuses ; il doit sa
naissance à l'amour propre , source féconde
de la corruption du coeur , et des
travers de l'esprit ; digne fils d'un tel
Pere , il ne dégenere. pas ; il est aussi pervers
que son principe ; la fourberie , la
supercherie , et l'imposture sont les ressorts
cachez de toutes ses entreprises; tous
ses projets sont des crimes ; l'amitié illustre
et immortalise ses sujets , l'amour
déshonore et dégrade ses Esclaves , il est
P'ennemi irréconciliable de la bonne foy ;
leurs démêlez violens et journaliers les
ont forcez de jurer entre eux un divorce
éternel ; l'amour pur est une chimere ,
' où s'il en fut jamais , ce Phénix n'a pû
jouir du privilege de sa cendre ; on l'a
comparé justement à l'apparition des Esprits
dont tout le monde parle , quoique
personne n'en ait vu ; l'amour enfin est
le partage de la jeunesse , c'est la passion
favorite de cet âge , qui s'est arrogé
le droit d'être relevé de ses fautes, et qui
a la hardiesse de qualifier du nom d'amusemens
excusables , ses attentats les
plus criminels ; peu de gens , sans rien
cacher , ni déguiser , seroient en état ,
après leur jeunesse , de fournir une Enquête
honorable de vie et moeurs. Jose
11. Vol
A vi le
2764 MERCURE DE FRANCE
le dire , après vous , Madame , combien
d'hommes , si tous les mysteres d'iniquité
étoient expo ez au grand jour , seroient
obligez d'implorer lá clemence du
Prince pour ne pas subir la tigurur des
Loix ! Et n'oubliez pas , en faveur de votre
sexe , le sens general du nom d'homme
; la multitude des coupables leur
procure l'impunité , plusieurs abusant de
ce privilege honteux , perpétuent leur
minorité , et se rendent par là d'autant
plus criminels qu'il ne leur reste plus ni
frivoles prétextes , ni indignes excuses ;
je ne dois pas craindre de faire tort à l'amour
en le chargeant de tous les crimes
de la jeunesse , il en est presque toujours
l'auteur ou le complice..
?
La divine Amitié , ce présent du ciel ,
est de tous les âges , et de tous les Etats ;
elle en fit la gloire de tout temps ; ses far
yeurs inépuisables ne sont jamais accompagnées
de dégoûts ;, avec elle on n'a pas
à craindre de parvenir à la derniere ; les
présentes en annoncent toujours de nouvelles
, dont elles sont les infaillibles ga
rans, rien n'est capable d'en fixer le nom
bre, ni d'en borner le cours ; les vrais amis
trouvent à tous momens de nouveaux
charmes dans leur douce société ; mille
sujets interressans soutiennent et animent
II. Vola
leurs
DECEMBRE. 1733. 2765
leurs entretiens ; la délicieuse confiance
fournit toujours sans s'épuiser ; cette ressource
est plus sûre et plus grande que
celle de l'esprit. En tout genre ce qui
mérite le mépris est plus commun que ce
qui est digne d'estime ; ce caractere , matque
infaillible de leur véritable valeur
manque bien moins aux Amis qu'aux
Amans ; rien n'est plus ordinaire que l'amour
, même violent ; rien ne l'est moins
que l'amitié , même médiocre ; on peut
dire à l'honneur de celle cy qu'elle est
tout au moins aussi rare que la vertu ; ce
n'est pas- là le seul rapport qui la rend digne
de cette glorieuse comparaison.
·
Tout retentit des Eloges magnifiques
qu'on donne de toutes parts à l'Amitié ;
permettez- moy , de grace , Madame , de
les appeller des Eloges funébres , puisque
peu s'en faut qu'on ne parle d'une chose
qui n'existe plus ; on ne sçauroit , il
est vrai , faire un plus juste et plus noble
usage de la loüange ; mais l'amour propre,
qui trouve par tout des droits à exercer ,
ne s'oublie pas dans cette occasion ; le Panégiriste
, en publiant des sentimens d'estime
et de vénération pour elle , pense
souvent à s'illustrer lui - même ; on croit
se rendre recommandable par le cas
qu'on fait de cette vertu ; stériles éloges !
II. Vol. puis
2766 MERCURE DE FRANCE
puisqu'on ne voit que tres- peu de gens
qui connoissent les devoirs de l'amitié, et
bien moins qui les observent !
3
Tout le monde se glorifie de posseder
les qualitez propres à former un bon
ami , si nous en croyons les hommes sur
leur parole , il ne manque à chacun
d'eux , pour devenir des modeles de l'amitié
la plus parfaite , que de trouver
quelqu'un qui veuille les seconder dans
leurs prétendues dispositions ; ils souffrent
de ne pouvoir pas mettre en oeuvre
leurs sentimiens ; ceux dont le coeur est le
moins compatissant et le plus dur, livrez
à l'idolatrie la plus honteuse , qui est celle
de soi- même , dont l'interêt et l'amour
propre dirigent toutes les démarches 3
sont ordinairement ceux mêmes qui forment
sur cette matiere les regrets les plus
fréquens ; ils ont même le front de se
déchaîner contre les ingrats que leur
aveuglement est étrange ! où sont les
malheureux que leurs bons offices ont
prévenus et soulagez ? Sur qui se sont
répandus leurs bienfaits ? Qu'ils attendent
du moins , pour être en droit de
déclamer contre l'ingratitude et la dureté
, qu'il y ait quelqu'un dans l'Univers
qui puisse être ingrat à leur égard et qui
ait éprouvé leur sensibilité.
11. Vol
Ов
DECEMBRE. 1733. 2767
On trouve des gens qui voudroient
faire entendre que ce qui les arrête , et les
empêche de suivre leur panchant , c'est
la craipte d'être trompez , ou le danger
de faire des avances , auxquelles on ne
réponde pas ; ne soyons pas les dupes de
ces réfléxions trop prévoyantes ; quand
on est si prudent et si circonspect sur
cette matiere à s'assurer des premiers pas,
on n'est guere disposé à fiire les seconds ;
qui ne sçait point être généreux , ne sera
jamais reconnoissant; ces vertus adorables.
marchent toujours ensemble ; c'est les
détruire que de les séparer.
Vous me fournissez Madame , la
preuve de cette verité ; toutes les qualitez
d'une solide Amie se trouvent
réunies en vous ; à peine en eû je fair
l'heureuse découverte que ce merveil
leux assemblage me remplit d'admiration
, et détourna mes yeux de ce qui
attire d'abord sur vous ceux de tout le
monde , il me parut que ce seroit avilir
votre beauté d'en fire usage pour inspirer
des passions ; c'étoit une chose trop
aisée lui faire honneur , je voyois
pour
en vous avec complaisance tout ce qui
pouvoit servir de lustre à l'amitié , et lui
faire remporter sur l'amour la victoire la
plus éclatante ce ne fut pas sans des
II. Vol
efforts.
2768 MERCURE DE FRANCE
efforts puissants et redoublez que je
m'obstinai à approfondir ces idées ; les
réfléxions que je fis là- dessus furent le
plus sublime effort de ma Philosophie ;
sans leur secours j'aurois éprouvé le sort
commun , et vous m'auriez infailliblement
vû langur , comme mille autres, au
nombre de vos Amans , si vous ne m'aviez
paru mériter quelque chose de mieux
que de l'amour ; dès que je connus votre
coeur et toutes les qualitez qui le rendent
propre à faire gouter les douceurs et les
charmes de l'amitié , j'aurois rougi du
seul projet d'en faire un autre usage ; je
me suis mille fois glorifié de mon choix,
je lui do's l'heureuse préférence dont
vous m'avez honoré , et je vois bien que
c'étoit par là seulement que je pouvois
en obtenir de vous.
Mes soins assidus firent prendre le
change à vos Amans ; ils m'ont honoré
de leur jalousie , les plus clair- voyans, reconnoissant
la méprise , crurent être en
droit de faire peu de cas de mes sentimens
et de m'en faire un crime ; ils ignoroient
qu'on pouvoit vous rendre un
hommage plus digne de vous que les
leurs ; je ne me suis point allarmé , et ne
leur ai cédé en rien ; l'attachement que
j'avois pour vous étoit en état de soute-
II. Vol. Dis
DECEMBRE. 1733. 2769
nir toute comparaison ; mon amitié a
souvent fait rougir leur amour ; le vain
titre d'Amans dont ils faisoient tant de
gloire ,, a perdu tout son éclat à l'aspect
d'un véritable
ami ; ce parallele
en a détruit
tout le faux brillant.
Le succès n'ayant pas répondu à leur
attente , ils ont malicieusement affecté
de me traiter en Rival ; leur feinte jalousie
a tenté de vous faire entrer en défiance
sur mes sentimens. Ils ont essayé d'allarmer
votre délicatesse sur les jugemens
du public. C'est sur les choses qui
peuvent avoir quelque rapport à la galanterie
, que la licence des soupçons et
des propos est la plus effrénée ; le mensonge
et la médisance , la calomnie et l'imposture
s'exercent à l'envi sur cette matiere
, c'est là leur sujet favori ; ce champ
est le plus vaste qu'elles ayent pour triom
pher de l'innocence , parce qu'il est souvant
difficile de se justifier avec évidence
; les indices équivoques , les soupçons
injustes tiennent lieu de preuves completes
; le petit nombre de ceux qui tâ,
chent de sauver les apparences , tire peu
de fruit de leur contrainte, on aime mieux
tout croire étourdiment que de souffrir
que quelqu'un jouisse du fruit de ses
attentions.
II. Vol. Mal
2770 MERCURE DE FRANCE
Malgré cette funeste disposition , le
public , chez qui l'avis le plus favorable
n'a jimais prévalu , a été forcé , après
avoir quelque temps varié dans ses ju
gemens , de rendre témoignage à la vérité
; il s'est fait la violence de déclarer
que l'amitié seule formoit les noeuds qui
nous unfssoient ; cette décision fur pour
moi une victoire éclatante ; rarement on
en obtient de pareille devant un Juge
qui met ordinairement les apparences et
les préventions à la place des lumieres.
Vos Amans déconcertez se sont répandus
en murmures , ils ont donné à votre
coeur des qualifications injurieuses ; ils
l'ont traité d'insensible et de dur ; pour
ménager leur orgueil ils ont voulu vous
faire un crime du peu de cas que vous
ávez fait de leur amour ; injuste accusation
! Ils n'ont jamais été fondez à vous
reprocher votre prétendue insensibilité ,
vous vous êtes à cet égard pleinement
justifiée en faisant voir que vous réserviez
vos sentimens pour un plus digne
et plus noble usage que celui qu'ils leur
destinoient ; mal à propos ils ont appellé
dureté ce qui étoit en vous l'effet de la
glorieuse préférence que vous avez toujours
donnée à l'amitié Pour mériter et
pour obtenir toutes ses faveurs , vous lui
II. Vol. avez
DECEMBR E. 1733. 2771
avez offert les prémices de votre coeur ;
pour vous conserver digne d'elle , vous
n'avez jamais voulu la compromettre
avec l'amour ; vous avez la gloire , Madame
, d'avoir commencé par où bien
d'autres personnes de votre sexe ne peu
vent pas même finir ; leurs charmes et
avec eux leurs Amans les abandonnentils!
elles ne peuvent abandonner l'amour :
les dégoûts qu'elles ont alors à essuyer
les informent fréquemment que le temps
de plaire est passé ; s'il leur restoit quelque
mérite après avoir perdu leur beau.
elles pourroient se dédommager de
leurs pertes par le secours de l'amitié ; elles
n'auroient rien à regreter, si du débris de
leurs adorateurs elles avoient pû se ménager
un bon et fidele Arai , leur bonheur
seroit grand de connoître le prix
d'un échange si avantageux.
Ce parti ne sera jamais celui du grand
nombre ; les éclats souvent scandaleux ,
sont les dénouemens ordinaires des.commerces
galans : par le funeste panchant
des choses d'ic bas , tout tend à la corruption
, bien- plutôt qu'à la perfection ;
On voit souvent que l'amitié dégénére en
amour , mais il est bien rare que l'amour
ait la gloire de se convertir en amitié ;
cette route détournée et peu frayée a ton-
II. Vol.
jours
2772 MERCURE DE FRANCE
jours supposé d'excellentes qualitez dans
les personnes qui l'ont suivie avec succès;
revenus de la passion qui les aveugloit ,
les Amans conservent difficilement l'estime
mutuelle , sans laquelle l'amitié ne
sçauroit subsister; ceux qui ont cet avantage
ont sans doute un mérite éminent ;
on peut dire d'eux qu'ils étoient faits
pour l'amitié , quoiqu'ils ayent commencé
par l'amour ; ils méritent qu'on les
excuse d'avoir marché quelque temps
dans un sentier dont le terme a été aussi
heureux ; on doit croire , en leur faveur
qu'il y a eu de la surprise ; l'amour qui
ne connoît pas de meilleur titre que Pu
surpation pour étendre son empire , n'a
pas manqué de s'approprier des sujets de
Pamitié , qui s'étoient égarez , et a sçû
même quelquefois abuser de leur erreur ;
il n'a jamais été délicat sur les moyens de
parvenir à ses fins ; mais dès que ces
Amans privilégiez ont reconnu la méprise
, ils sont rentrez dans leur chemin ;
l'amitié leur a offert une retraite honorable
, elle a été pour eux un port tranquille
et assuré où ils ont goûté mille
délices et prévenu ou réparé de dangereux
naufrages.
Etes vous satisfaite , Madame ? trou
vez - vous que j'aye assez dégradé l'amour
II. Vol. et
DECEMBRE . 1733. 2773
pas
et exalté l'amitié ? Convenez que je n'ai
été inutilement à votre école ; si j'ai
quelques idées saines sur cette matiere
c'est à vous à qui je les dois , vos judisieuses
et profondes reflexions m'ont soutenu
dans mes sentimens ; vous m'avez
appris par vos discours la Theorie de la
Philosophie , et j'en ai appris la pratique
par les efforts que j'ai faits pour me borner
en vous voyant à la simple admiration
on est doublement Philosophe
quand on le devient auprès de vous ; vos
yeux sont de pressantes objections contre
les principes d'une science , qui fait consister
sa plus grande gloire à gourmander
les passions ; votre présence donne beau
coup d'éclat au mépris qu'on a pour l'amour
; vous sçavez qu'il a été mille fois
le funeste écueil des Philosophes les plus
aguerris , et que leur confiance n'a guere
été impunément temeraire ; mais , j'ose
le dire , je suis assuré de vous faire par là
ma cour; les charmes de vos discours ont
vaincu ceux de votre personne ; toutes
ces difficultez ont cedé à la solidité de
yos raisonnemens ; votre éloquence a
triomphe de votre beauté , nouveau genre
de victoire et le seul auquel vous êtes
sensible ! N'esperez pas que cet exemple
soit suivi ; vous êtes la premiere , et vous
11. Vol. screz
2774 MERCURE DE FRANCE
serez peut- être la derniere de votre sexe ,
qui , comblée des libéralitez de la nature,
emploira toute la finesse et la force d'un
génie heureux à faire comprendre aux
hommes que la beauté ne merite pas
leurs hommages ; ceux qui s'obstinent ,
malgré vous , à la regarder avec trop
d'admiration , vous paroissent manquer
de jugement, il a fallu pour mériter votre
estime , prendre la seule route que vous
offriez ; j'ai fuï ce que vous de extiez ,
j'ai haï l'amour , parce que vous haissiez
les Amans ; le souverain mépris que
vous marquez pour eux , m'a rendu ce
titre odieux ; mais vous m'avez appris
que je devois faire par raison , ce que je
ne faisois que pour me conformer à vos
idées .
Pardonnez , Madame , la liberté que je
me donne de parler de vos charmes , ils
font trop d'honneur à vos sentimens pour
pouvoir s'en dispenser ; vous devez même
me passer une espece de galanterie ,
qui se borne à peindre les obstacles que
j'ai eu à surmonter , pour me conserver
à vos yeux , digne de quelque preference
; vous m'avez permis de me parer du
glorieux titre de votre conquête , mais je
n'ai obtenu cette faveur qu'au nom de
l'amitié que vous sçavez être de tous les
11. Vol.
temps,
DECEM DAD. * 755° 4775
temps , au rang des vertus. Ceux qui
ont interessé l'amour auprès de vous se
sont bien- tôt apperçus du peu de crédit
qu'il avoit sur votre esprit; vous ne leur
avez pas laissé ignorer qu'étant compris
dans la liste des passions , vous n'hésitiez
pas de le mettre au rang des vices.
Je m'apperçois un peu tard,Madame
que je vais vous engager à une lecture
bien longue ; mais n'oubliez pas mon
excuse ; souvenez - vous que vous m'avez
demandé un volume , plaignez- vous si
vous voulez d'être trop obéïe ; pour moi
je ferai toujours gloire de me conformer
à vos volontez ; il m'importe d'ailleurs
que vous ne soyez pas obligée , pour vous
amuser plus long temps , de lire ma Lettre
plus d'une fois , comme vous m'en
aviez menacé , vous pourrez du moins
tirer un avantage de son excessive longueur,
elle vous servira à vous vanger de
Pennui que vous causent vos voisins ; il
ne faut pour cela que les obliger de la
lire.
इ VICT S
Sans doute , Madame , qu'à l'avenir
vous serez plus réservée à me demander
de longues Lettres vous voyez qu'il ne
faut pas se jouer à moy , je suis determi
né à executer aveuglément tout ce que
vous souhaiterez à mes périls et fortu-
11. Vol. ne
2776 MERCURE DE FRANCE
ne ; je n'ignore pas qu'en vous écrivant
aussi longuement je sacrifie les interêts
de mon esprit à ceux de mon coeur ; faites
moi la grace de croire que ce sacrifice
ne me coûte pas bien cher ; je me sens
disposé à vous en faire de beaucoup plus
considérables ; soyez persuadée que je
Vous aurai une obligation infinie toutes
les fois que vous voudrez bien me fournir
les occasions de vous donner de nouvelles
preuves du respectueux et sincere
attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
La lettre de M. de Ponsan, Trésorier de France à Toulouse, adressée à une dame, met en avant la supériorité de l'amitié sur l'amour. L'auteur souligne que l'amitié est une ressource précieuse, particulièrement pour les femmes méritantes qui craignent les jugements publics. Il observe que l'amour et l'amitié sont souvent confondus, ce qui peut nuire à l'amitié. L'amour est motivé par la vanité et la beauté, tandis que l'amitié repose sur la générosité et les vertus. L'auteur note que l'amour peut emprunter le langage de l'amitié par hypocrisie. Il insiste sur la pureté et la tranquillité des plaisirs de l'amitié, contrastant avec les tumultes de l'amour. L'amitié persiste à travers les épreuves et les changements de fortune, renforçant les liens entre les amis. En revanche, l'amour est décrit comme orageux et corrupteur, né de l'amour-propre et source de crimes. L'auteur admire les qualités de la dame, qui incarnent une amitié solide et véritable, et se félicite de son choix de préférer l'amitié à l'amour. Il mentionne également les jaloux qui ont tenté de semer la défiance, mais son amitié est restée inébranlable. La lettre, publiée dans le Mercure de France en décembre 1733, exalte l'amitié comme seule capable de former des liens authentiques. L'auteur relate comment le public, après des jugements variés, a finalement reconnu la supériorité de l'amitié. Elle décrit les réactions de ses anciens amants, qui l'ont accusée d'insensibilité et de dureté, mais se justifie en expliquant qu'elle réservait ses sentiments pour un usage plus noble. L'auteur souligne que l'amitié est souvent compromise par l'amour, mais que l'inverse est rare. Elle loue les personnes capables de transformer leur amour en amitié, les qualifiant de méritantes. Elle exprime sa gratitude envers une dame dont les réflexions philosophiques l'ont influencée. Elle admire cette dame pour son intelligence et sa beauté, mais surtout pour son mépris de l'amour et son attachement à l'amitié. L'auteur conclut en affirmant son dévouement et son respect pour cette dame, prêt à sacrifier ses intérêts pour lui prouver son attachement sincère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
168
p. 24-29
EPITRE. A M. Ferré, Brigadier, sur son Manteau ; par Mlle de Malcrais de la Vigne.
Début :
Brigadier non d'armée, ains d'un corps de Maltote, [...]
Mots clefs :
Manteau, Manteau bleu, Corps, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE. A M. Ferré, Brigadier, sur son Manteau ; par Mlle de Malcrais de la Vigne.
EPITRE .
A M. Ferré , Brigadier , sur son Mantean
; par Mile de Malcrais de la Vigne.
B Rigadier non d'armée , ains d'un corps
Maitote ,
Malheureux Commandant , fragile Brigadier ,
Qu'un Directeur qu'il faut à genoux supplier
Et qui sur un bibus chipote ,
Eléve , abaisse , remet ,
ôte ,
Change et fait voler à son gré ,
Comme une légére balote ,
Que j'en veux au Destin , contre toi conjuré ,
Qui t'a par malice acoutré ,
D'une maniere si falote !
Tu méritois au moins d'être Auditeur de Rote.
de
Mais qu'y faire il faut vivre , et l'ame est bien
capote ,
Quand le corps n'est point restauré,
Traduction Françoise , qui a été imprimée à Ox
fort , 1733 chez Vvanecipsen , Libraire de l'Uni
versité , et la Planche gravée , fol. 132.
EI
JANVIER .
25 1734.
Et qu'il ne trouve à la Gargote ,
Ni pain, ni boeuf , ni gélinote ,
Ni Vin , ni Cidre , ni Poiré ,
Ni Choux , ni Rave , ni Carotte ,
Ni même la moindre Echalotte ;
C'est alors qu'un teint empourpre ,
Devient sec , pâle , ou sulphuré ,
Qu'en hyver sans cesse on grélote ,
Quand un habit tout délabré ,
Vaguement sur l'échine flote.
Loyal Garçon , pauvre Ferré ,
Si de la probité qui par tout t'accompagne ,
Les humains respectoient les droits ,
Tu choisirois sur les emplois ,
Dont nos riches Traitans disposent en Bretagne,
Certes , s'il dépendoit de moi ,
Je t'en donnerois un au païs de Cocagne.
Je considére et prise en toi ;
Cet esprit qui ne doit qu'à la seule nature
Les graces dont il est doté ,
Sans que l'étude ait ajoûté
Le moindre fard à sa parure.
Ton discours n'est point affecté ,
Il coule avec facilité ,
Amusant , badin , pathétique ,
Le véritable sel attique
S'y mêle avec aménité.
Tu sçais faire un conte à merveille ,
Ов
26 MERCURE DE FRANCE .
On croit voir tout ce que tu dis.
Il faut assurément que les jeux et les ris ,
Te parlent sans cesse à l'oreille ,
Aussi pour ton gentil esprit ,
Et non pour ton emploi petit ,
Tu vois la bonne compagnie ,
D'où par tes mots joyeux,la tristesse est bannie.
Que tu badines finement !
Que tu peins agréablement !
Mais voyons si ma Poësie
Sçaura peindre à son tour cet antique Manteau ,
Dont tu t'es par un tour nouveau ,
Attiré la galanterie ,
Un Railleur , s'il a bon cerveau
Doit entendre la raillerie ,
›
Approche , tire le Rideau ,
Regarde , voici le Tableau.
Ton Manteau jadis bleu , ne craint plus la vergette
.
Ses vieux ans qui l'ont annobli ,
Comme une Glace l'on poli.
Les subtils vermisseaux y trouvant leur cachette,
Broderent à points de chainette
Le drap et d'une et d'autre part.
L'adroite mitte encore y dessine avec art
Mainte délicate vignette.
FloJANVIER
. 1734. 、27
Flottant , garni de fleurs , sombrement azuré ,
L'ail s'y trompe , et le prend pour un satin
gaufré.
Ce Manteau dont ici tout le monde caquette
Suivant ce qu'un grand Clerc de ces cantons en
dit ,
Docteur mur et profond , Antiquaire en crédit ,
Fut le Manteau Royal de la Reine Gillette .
D'autres prétendent qu'il couvrit
Saint Antoine l'Anachotette ;
D'autres qu'il servit au Prophete
Qui sur un Char brulant fut en corps, en esprit ,
Porté du séjour de la Terre
Jusqu'aux lieux d'où part le Tonnerre.
De ce Manteau dont gens de poids
Ont à l'envi cherché l'origine secrette ,
Chacun jase , raisonne à sa guise . Or je crois ,
Que cette houpelande est faite .
De la grande moitié du Manteau qu'autrefois ,
Doué de charité parfaite ,
Monseigneur Saint Martin jetta sur le Sournois,
Le Truant déguisé qu'il trouva sans jacquette ,
Grelotant , soufflant dans ses doigts ,
Et qui cachoit un fin matois
Sous la mine la plus doucette .
Mais ce qui rend encore à tes yeux ce Manteau
Incomparablement plus beau ,
C'est que sans débourser , tu sçus en faire em-
· plette :
Enfin
28 MERCURE DE FRANCE
Enfin c'est un présent d'ami ,
Qui n'est point , comme on voit , libéral à demi.
Ce Manteau te sert de lorgnette ,
Par les trous dont il est rempli
De couverture à la couchette
A la Fenêtre de chassis ,
Housse sur ton Cheval , sur la table tapis ,
A la Cuisine il fait l'office
De passe purée ou coulis ,
Au plus fort de l'Eté le Zéphir qui s'y glisse
Folâtre en tapinois , et souleve ses plis ,
Dont quelques uns sont désunis.
On en fait , quand on veut , un Epervier pous
prendre
Les Poissons dans le sein des Eaux ,
Quelquefois au besoin, un Filet pour surprendre
La folle troupe des Oiseaux ;
Crible pour la récolte,il sert pendant l'Automner
A couvrir le panier , où coule du Pressoir
L'onde vineuse qui bouillonne ,
Ou bien le fond de l'Antonnoir ,
Pour empêcher les grains de passer dans la
tonne.
Manteau dont la posterité
Portera jusqu'aux Cieux le souvenir durable ,
O Manteau des Manteaux ! vêtement admirable
!
Qui , Ferré, ton Manteau , ce Manteau si vanté ,
Get Etendart de friperie ,
Dont
JANVIER 29 1734
Dont la possession a flatté ton envie ,
Peut-être , si tu veux , bon à tout , excepté
Pour garantir du froid , du vent et de la pluye,
A M. Ferré , Brigadier , sur son Mantean
; par Mile de Malcrais de la Vigne.
B Rigadier non d'armée , ains d'un corps
Maitote ,
Malheureux Commandant , fragile Brigadier ,
Qu'un Directeur qu'il faut à genoux supplier
Et qui sur un bibus chipote ,
Eléve , abaisse , remet ,
ôte ,
Change et fait voler à son gré ,
Comme une légére balote ,
Que j'en veux au Destin , contre toi conjuré ,
Qui t'a par malice acoutré ,
D'une maniere si falote !
Tu méritois au moins d'être Auditeur de Rote.
de
Mais qu'y faire il faut vivre , et l'ame est bien
capote ,
Quand le corps n'est point restauré,
Traduction Françoise , qui a été imprimée à Ox
fort , 1733 chez Vvanecipsen , Libraire de l'Uni
versité , et la Planche gravée , fol. 132.
EI
JANVIER .
25 1734.
Et qu'il ne trouve à la Gargote ,
Ni pain, ni boeuf , ni gélinote ,
Ni Vin , ni Cidre , ni Poiré ,
Ni Choux , ni Rave , ni Carotte ,
Ni même la moindre Echalotte ;
C'est alors qu'un teint empourpre ,
Devient sec , pâle , ou sulphuré ,
Qu'en hyver sans cesse on grélote ,
Quand un habit tout délabré ,
Vaguement sur l'échine flote.
Loyal Garçon , pauvre Ferré ,
Si de la probité qui par tout t'accompagne ,
Les humains respectoient les droits ,
Tu choisirois sur les emplois ,
Dont nos riches Traitans disposent en Bretagne,
Certes , s'il dépendoit de moi ,
Je t'en donnerois un au païs de Cocagne.
Je considére et prise en toi ;
Cet esprit qui ne doit qu'à la seule nature
Les graces dont il est doté ,
Sans que l'étude ait ajoûté
Le moindre fard à sa parure.
Ton discours n'est point affecté ,
Il coule avec facilité ,
Amusant , badin , pathétique ,
Le véritable sel attique
S'y mêle avec aménité.
Tu sçais faire un conte à merveille ,
Ов
26 MERCURE DE FRANCE .
On croit voir tout ce que tu dis.
Il faut assurément que les jeux et les ris ,
Te parlent sans cesse à l'oreille ,
Aussi pour ton gentil esprit ,
Et non pour ton emploi petit ,
Tu vois la bonne compagnie ,
D'où par tes mots joyeux,la tristesse est bannie.
Que tu badines finement !
Que tu peins agréablement !
Mais voyons si ma Poësie
Sçaura peindre à son tour cet antique Manteau ,
Dont tu t'es par un tour nouveau ,
Attiré la galanterie ,
Un Railleur , s'il a bon cerveau
Doit entendre la raillerie ,
›
Approche , tire le Rideau ,
Regarde , voici le Tableau.
Ton Manteau jadis bleu , ne craint plus la vergette
.
Ses vieux ans qui l'ont annobli ,
Comme une Glace l'on poli.
Les subtils vermisseaux y trouvant leur cachette,
Broderent à points de chainette
Le drap et d'une et d'autre part.
L'adroite mitte encore y dessine avec art
Mainte délicate vignette.
FloJANVIER
. 1734. 、27
Flottant , garni de fleurs , sombrement azuré ,
L'ail s'y trompe , et le prend pour un satin
gaufré.
Ce Manteau dont ici tout le monde caquette
Suivant ce qu'un grand Clerc de ces cantons en
dit ,
Docteur mur et profond , Antiquaire en crédit ,
Fut le Manteau Royal de la Reine Gillette .
D'autres prétendent qu'il couvrit
Saint Antoine l'Anachotette ;
D'autres qu'il servit au Prophete
Qui sur un Char brulant fut en corps, en esprit ,
Porté du séjour de la Terre
Jusqu'aux lieux d'où part le Tonnerre.
De ce Manteau dont gens de poids
Ont à l'envi cherché l'origine secrette ,
Chacun jase , raisonne à sa guise . Or je crois ,
Que cette houpelande est faite .
De la grande moitié du Manteau qu'autrefois ,
Doué de charité parfaite ,
Monseigneur Saint Martin jetta sur le Sournois,
Le Truant déguisé qu'il trouva sans jacquette ,
Grelotant , soufflant dans ses doigts ,
Et qui cachoit un fin matois
Sous la mine la plus doucette .
Mais ce qui rend encore à tes yeux ce Manteau
Incomparablement plus beau ,
C'est que sans débourser , tu sçus en faire em-
· plette :
Enfin
28 MERCURE DE FRANCE
Enfin c'est un présent d'ami ,
Qui n'est point , comme on voit , libéral à demi.
Ce Manteau te sert de lorgnette ,
Par les trous dont il est rempli
De couverture à la couchette
A la Fenêtre de chassis ,
Housse sur ton Cheval , sur la table tapis ,
A la Cuisine il fait l'office
De passe purée ou coulis ,
Au plus fort de l'Eté le Zéphir qui s'y glisse
Folâtre en tapinois , et souleve ses plis ,
Dont quelques uns sont désunis.
On en fait , quand on veut , un Epervier pous
prendre
Les Poissons dans le sein des Eaux ,
Quelquefois au besoin, un Filet pour surprendre
La folle troupe des Oiseaux ;
Crible pour la récolte,il sert pendant l'Automner
A couvrir le panier , où coule du Pressoir
L'onde vineuse qui bouillonne ,
Ou bien le fond de l'Antonnoir ,
Pour empêcher les grains de passer dans la
tonne.
Manteau dont la posterité
Portera jusqu'aux Cieux le souvenir durable ,
O Manteau des Manteaux ! vêtement admirable
!
Qui , Ferré, ton Manteau , ce Manteau si vanté ,
Get Etendart de friperie ,
Dont
JANVIER 29 1734
Dont la possession a flatté ton envie ,
Peut-être , si tu veux , bon à tout , excepté
Pour garantir du froid , du vent et de la pluye,
Fermer
Résumé : EPITRE. A M. Ferré, Brigadier, sur son Manteau ; par Mlle de Malcrais de la Vigne.
L'épître est adressée à M. Ferré, brigadier, et met en lumière la condition précaire de son manteau. L'auteur exprime sa compassion pour Ferré, qui doit solliciter des faveurs auprès de son directeur et vit dans des conditions difficiles, sans accès à des aliments de base. Malgré ces épreuves, Ferré est reconnu pour sa probité et son esprit naturel, qui lui permettent de charmer la bonne compagnie par ses contes et son humour. Le texte décrit ensuite en détail le manteau de Ferré, soulignant son état délabré mais aussi sa polyvalence. Le manteau, autrefois bleu, est brodé par les vermisseaux et orné de vignettes. Il est comparé à des vêtements historiques, comme celui de la Reine Gillette ou de Saint Martin. Ferré utilise ce manteau pour diverses fonctions pratiques, allant de la couverture à la lorgnette, en passant par des usages domestiques et agricoles. L'épître se termine en exaltant le manteau de Ferré, le qualifiant de 'vêtement admirable' et d''étendard de friperie', bien que celui-ci ne protège pas du froid ou de la pluie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
169
p. 59-72
LETTRE à M*** au sujet d'un Livre qui a pour titre : Réfléxions sur la Poësie en général, sur l'Eglogue, sur la Fable, sur l'Elegie, sur la Satyre, sur l'Ode, et sur les autres petits Poëmes.
Début :
Vous me demandés, Monsieur, ce que c'est qu'un Livre nouveau, intitulé [...]
Mots clefs :
Auteur, Fontenelle, Imagination, Poésie, Ouvrage, Raison, Esprit, Idées, La Motte, Goût, Sentiment, Sublime, Images, Plaisir, Ode
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M*** au sujet d'un Livre qui a pour titre : Réfléxions sur la Poësie en général, sur l'Eglogue, sur la Fable, sur l'Elegie, sur la Satyre, sur l'Ode, et sur les autres petits Poëmes.
LETTRE à M *** au sujet d'un Livre
qui a pour titre : Réfléxions sur la Poësie
en général , sur l'Eglogue , sur la Fa
ble, sur l'Elegie, sur la Satyre, sur l'Ode,
et sur les autres petits Poëmes.
Vous
'Ous me demandés , Monsieur , ce
que c'est qu'un Livre nouveau , intitulé
: Réfléxions , &c ?C'est un Ouvrage
singulier, qui ne ressemble à rien de tout
ce que vous connoissez . L'Auteur tresdésinteressé
sur sa propre réputation
n'évite peut-être point assez le stile qu'il
condamne , il se tenoit en garde , mais
imperceptiblement et à son insçû, la contagion
l'aura gagné.
Le dessein de l'Auteur est de traitter
de la Poësie en général et des différens
genres de Poësie ; vous vous imaginez
peut- être qu'il se borne à en donner les
préceptes et les régles ; il va plus loin , il
remontejusqu'aux sources de notre plaisir. Se
flatte-t- il de les avoir découvertes ? Il s'égaye
en présentant toujours force images
Dij
et
to MERCURE DE FRANCE
et de temps à autre quelques idées qui lui
sont particulieres,
Le seul mot de Poësie le met d'abord .
en enthousiasme. Au nom de la Poësie
ne voyez vous pas s'animer tout ce qui
existe dans la nature ? L'Auteur qui croit
en devoir parler poëtiquement envoye
audevant de son Lecteur les Faunes et les
Dryades. Le murmure des Ruisseaux
vient se joindre à une autre sorte de concert
formé par les habitans des Airs . D'un
autre côté par respect et pour ne pas déplaire
, se retirent les Bêtes meurtrieres ,
qui ne veulent pas troubler nos plaisirs.
Tels sont les Privileges de la Poësie .
Ce n'étoit pas - là notre premier langage
; nous prîmes d'abord la forme de
nous exprimer la plus simple , mais il
nous falloit un langage de fête. La Poësie
nous en a servi . Elle devient pour nous
un plaisir de convention , que l'on ne goute
qu'à mesure que l'on se fait à la lecture
des Vers. Naissent en foule les images,
toujours agréables par deux endroits.
Elles servent à fixer nos idées , elles réveillent
nos passions ; la premiere de ces
raisons de notre plaisir , nous la sçavions;
la seconde , qui n'est pas connue de tout
le monde,est peut- être un peu trop aprofondie
par comparaison , avec le reste de
J'OuJANVIER.
1734
Zi
Ouvrage. Ne vous en étonnez pas ;
1'Auteur qui raporte tout au sentiment,
n'a voulu que sentir , et s'est moins sou
cié de raisonner.
Mais à l'égard de cet avantage de réveiller
les passions que l'on attribuë à la
Poësie et à ses images ; l'éloquence le partage
avec elle ; elle a ses peintures et ses
mouvemens. Quel est donc le grand plaisir
que produit la Poësie ? Celui de voir
la difficulté vaincuë. Un Poëte se gêne et
se contraint pour rendre ses idées , et malgré
la contrainte il parvient à les rendre ;
nous partageons avec lui cette petite victoire.
Que dis - je ? Petite victoire , c'est
une conquête importante , et c'étoit sagesse
de la part du Poëte de risquer à ce
prix le sacrifice de tout ce que l'imagi
nation et le génie pouvoient lui fournir.
Les Grands Poëtes ne perdront rien à la
gêne , l'Auteur s'en rend la caution. Mal
propos M. de la Motte se plaint- il de
ce que pour lui donner des Vers , on lui
enlève le plus souvent la justesse , la précision
, l'agrément , les convenances. L'Auteur
des Réfléxions veut des Vers à quelque
prix que ce soit , et sur sa parole vous
pouvez croire que c'est le propre du
grand Poëte de ne se ressentir en rien de
la gêne des Vers.
Diij Mais
62 MERCURE DE FRANCE!
Mais il y a Vers et Vers ; sa folie c'ese
l'Eglogue, et son malheur, c'est de n'en paint
trouver d'assez bonnes ; il aime les Prez ,
les Bois , les Fontaines ; il confesse sa foiblesse
, si vous en aviez envie , vous le séduiriez
avec le murmure d'une Fontaine.
Accourez Bergers et Bergeres , mais pre
nez bien garde au ton que vous allez
donner à vos Chalumeaux ; on ne veut
point de vos Airs rustiques, encore moins
de ces Airs rafinez que l'on chante dans
les Villes. Eloignez - vous également de
l'un et de l'autre ton , et vous aurez trouvé
le véritable . Rien que du sentiment ,
voilà tout ce qu'il nous faut. Si vous pouviez
ne faire que respirer , ce seroit encore
mieux; le fond de vos conversations ',
il est aisé de le regler . M. de Fontenelle
vous a fait parler de vos amours et de
votre tranquillité : ce ne sont point les
détails de la vie champêtre que nous aimons
; entretenez nous de votre bonheur
et de la paix profonde où vous vivez .
Quoique l'Auteur copie M. de Fontenelle
, ne croyez pas qu'il en soit trop épris,
il a fait l'anatomie de ses Eglogues ; ellos
lui avoient d'abord paru tendres , mais
il s'étoit trompé , ce n'est que le ton qui en
est tendre. Tout le monde en est la dupe,
l'Auteur en convient ; mais il nous avertit
JANVIER. 1734. 3
tit que nous nous méprenons, que nous
ne sentons point , que nous croyons sentir.
M. de Fontenelle va changer de
nom , ce n'est plus un grand Poëte , ce
n'est plus un esprit facile , tendre , naïf ,
délicat , sublime ; c'est un grand sorcier ,
qui a pris tous ces différens tons - là; l'Auteur
lui accorde seulement d'avoir dit des
choses fines et lui reproche de les avoir
dites trop fines pour l'Eglogue. Une chose
m'embarasse , c'est que la plupart des
femmes apprennent par coeur ces Eglogues
; elles qui se connoissent en sentiment
, pour le moins aussi bien que
nous, y sont trompées toutes les premiéres
; et loin de vouloir être désabusées ,
elles prient Messieurs les Auteurs de les
tromper toujours de la même façon.
De l'Eglogue , l'Auteur passe à la Fable,
c'est un genre de Poëme, où doit sur-tout
regner le naïf. Il faut choisir une verité
agréable, qui fasse un fond gay; que le récit
ne soit ni trop court, ni trop long. Semez-
le , si vous voulez , de réfléxions , mais
de réfléxions vives , et qui naissent du fond
du sujet.Sur tout, ayezgrand soin du choix
de vos personnages, car l'Auteur ne pardonne
point à M. de la Motte d'avoir fait parler
Dom Jugement , Dame Mémoire et
Demoiselle Imagination ; on ne sçait de
Diiij quelle
64 MERCURE DE FRANCE
quelle couleur les habiller. M. de la Motre
a eu grand tort de ne pas habiller Demoiselle
Imagination en couleur de Rose,
il auroit un procès de moins à essuyer
aussi l'Auteur aime t'il la Lime pour personnage
dans une Fable , parce qu'il connoît
la couleur d'une Lime . Pour ce qui est
de placer la Moralité , l'Auteur vous en
laisse le maître ; le commencement , la
fin de la Fable , toute place lui est également
bonne ; si vous placez la moralité
à la fin , chaque circonstance du fait sert
à l'annoncer ; si vous la placez au commencement
, au lieu de la deviner , on en
fait l'application à mesure que l'on avance
dans le fait , ce qui est une autre sorte
de plaisir . Par occasion , l'Auteur parle
des Contes , où il voudroit de la finesse,
mais ils en auroient plus de poison . A titre
de Philosophe , il nous conseille de
nous en passer.
C'est bien à regret que l'Auteur nous
parle de ces vilains petits Poëmes que l'on
appelle Elegies ; une bonne raison pour
laquelle il ne les goute point , c'est qu'il
veut vivre et qu'il ne veut point que les autres
meurent. La belle chanson que celle d'un
homme qui dit continuellement en vers qu'il
va mourir. Encore l'Elegie est- elle si courte
que l'on n'a pas le tems de faire connoisJANVIER
1734 65
noissance avec lui , et de devenir sensible
à ses maux ; du moins dans une Tragédie
où s'interresse davantage au sort de celui
qui gémit, parce qu'on le connoît et que
l'on a tout le cours de la piéce pour s'attendrir.
L'Auteur trouve un grand défaut
dans les Elegies , même les plus estimées
, c'est que l'on y répand des images
trop fortes et trop énergiques , il voudroit
plus de molesse dans le stile parce
qu'il présume que la douleur affoiblit le
plaignant.
,
L'Auteur glisse sur la Satyre , il y veut
du feu , du sel même des agrémens
étrangers,car peut s'en faut , dit l'Auteur,
qu'à l'égard de ce genre d'ouvrage , notre
inconstance ne l'emporte sur notre malignité
et que nous ne demandions des Satyres qui
ne soient plus satyres.
› Chemin faisant , il faut s'arrêter au sublime
avec l'Auteur , il en parle à propos
de l'Ode, et il n'en connoît que de deux
sortes , celui des Images et celui des Tours.
Ici il copie Boileau pendant plus de trois
pages pour le dédommager de ce qu'il
avoit dit de lui sur la Satyre , qu'il manquoit
de délicatesse. Le sublime des Images
c'est les differentes peintures qu'elles
présentent ; celui - ci ne lui paroît rien
par comparaison avec le sublime des Tours,
Dy 1212
66 MERCURE DE FRANCE
un qu'il mourût de Corneille lui paroît
un tour sublime,voyez ,je vous prie, comme
nous nous trompions . Vous croyez que'
lorsque l'on rapporte à Horace le pere la
fuite de son fils , que vous le voyez dans
l'indignation et qu'interrogé sur le parti'
qu'eut dû prendre le fils , le pere répond
qu'il mourut , vous croyez que c'est le
sentiment que vous admirez , point du
tout : c'est le tour. Que reste - t- il à dire
de l'Ode à présent , le sublime en fait
partie , on ne fait plus qu'attaquer les
Odes méthodiques , on y veut des écarts,
et ces écarts, au gré de l'Auteur, valent bien
tout ce que la raison peut produire avec tout
son orgueil ; à vous dire mon avis , j'avois
toujours crû l'imagination aussi orgüeilleuse
que la raison, mais que voulez vous ?
l'Auteur feint de se brouiller avec la raison.
Des écarts surtout, des écarts , voilà ce
qu'il demande à un Poëte lyrique. L'ordre
de l'Ode c'est le désordre, si M. de la Motte
revenoit , il auroit beau s'écrier , je voudrois
dans une Ode de la raison et du
feu. L'Auteur répondroit , je préfere mon
feu à toute votre raison. L'Auteur admet
par complaisance des Odes anacréontiques
, mais il y veut encore du désordre ,
il n'y a , selon lui , qu'une façon d'écrire
lans chaque genre , point d'Eglogue , si
elle
JANVIER 1734. 67
>
elle n'est simple , point de fable si elle
n'est naïve point d'Ode si vous n'y
mettez des écarts et si la foule des di
gressions n'y surpasse le fond de la chose .
D'un vol leger l'Auteur a couru sur
tous les genres ; voyez le se rabattre sur
les petits Poëmes , à commencer par le
Sonnet, et celui - ci c'est son favori , il a ,
si vous l'en croyez ,un raport parfait avec
Mlle Camargo ; comme elle , il est asservi
à la contrainte,et son mérite est d'être
libre comme elle. Vous craignez pour
l'Auteur et pour la Danseuse et l'un et
l'autre vous surprennent par les graces ;
par la même raison le Rondeau , la Ballade
et les Triolets lui plaisent infiniment , les
Stances ont le même avantage . Il est dif
ficile de réussir dans ces sortes d'ouvrages,
mais l'Auteur aimeroit mieux avoir fait
Pun des moindres d'entre ces petits Poëmes
que deux Ouvrages entiers de raisonnement ,
que quatre Tragédies. Il n'oublie le
Madrigal et l'Epigramme , et dans ces nouveaux
Poëmes- ci , l'Auteur veut encore
du naïf ; il nous surprend ce naïf , et il
n'est jamais l'effet de la colere ; par là il
porte des coups plus certains les Cantates
ne sont point du gout de l'Auteur
il passeroit les piéces marotiques , si elles
n'étoient pas en stile marotique.
D vj . Vous
pas
>
6.8 MERCURE DE FRANCE
६
Vous ne vous plaindrez pas , Monsieur,
d'être accablé par le grand nombre de
principes ; l'Auteur nous a instruit , le
voilà en droit de nous dire son avis sur
les causes de la corruption du gout.
Il en parle historiquement dans une
premiere lettre.Chez les Romains , comme
parmi nous la Paix a été l'époque de la
naissance et des progrez du gout ; et parmi
nous , comme chez les Romains , la
guerre a été le tombeau du gout . Mais
comme dit l'Auteur , après la décadence
du gout , l'ignorance est le grand remede
apparemment elle emporte les mauvaises
impressions de l'esprit , comme le grand
remede emporte le mauvais sang. Ne nous
chicannez pas, je vous prie , sur la comparaison
, car c'est ce que j'ai vû de plus
énergique dans l'ouvrage.
Dans une seconde lettre l'Auteur se
propose de parler philosophiquement ,
écoutez le Philosophe. Un homme a gâté
le gout chez les Romains , c'est Seneque,
et c'est parce qu'il avoit beaucoup d'esprit
qu'il a gâté le gout en fait d'éloquence ,
comme Ovide l'avoit gâté avant lui en
fait de Poësie ; les Seneques et les Ovides
de nôtre tems, c'est, dit- on , M. de Fontenelle
et M. de la Motte . M. de Fontenelle,
à ce que dit l'Auteur, a beaucoup de
délicatesse
JANVIER 17345 69
délicatesse dans l'imagination ; il ne dit pas
dans l'esprit. Vous me dites quelquefois
que M. de Fontenelle est sans contredit
un des plus grands Génies et un des plus
beaux Esprits que les siècles ayent produit
; l'Auteur ne lui en accorde pas tant,
il dit seulement que M. de Fontenelle est
capable de s'élever aux premiers principes ,
de mener à la verité par le chemin le plus
court et de semer ce chemin de fleurs . M. de
Fontenelle a de l'imagination et s'en rend le
maître , ce qui est un défaut selon l'Auteur
, car ce qui constitue le grand Génie ,
c'est de se laisser emporter par son imagination,
dès- là, point de chaleur chez M. de
Fontenelle et en supposant avec l'Auteur
que le sentiment dans un ouvrage doive
passer avant les vûës , on pourroit conclure
que tout ouvrage qui ne s'étayera
pas du sentiment, petilla t '-il de lumieres
philosophiques , ne doit pas tenir un
grand rang parmi les Ouvrages d'esprit.
Mais ce qui manque à M. de Fontenelle
du côté du désordre des idées , il le gagne du
côté de la précision , il surprend continuellement
et par ses idées et par le tour heureux
qu'il donne à ses idées : il en a de neuves et
de communes qu'il fait passer pour neuves ,
qu'il habille en paradoxes . L'Auteur a
jugé des paradoxes de M. de Fontenelle.
par
70
MERCURE
DE FRANCE
par comparaison
avec les siens . Ceux
qu'il a donnez au Public ont été trouvez
plus ingenieux que solides , et en lisant
ceux de M. de Fontenelle , on croit ne
faire qu'ouvrir les yeux sur un pays connu
; et vous entendez quel défaut c'est en
fait d'ouvrage d'esprit , de s'accorder avec
le Lecteur. Ce n'est pas là tout le merite
de M. de Fontenelle ; chez lui l'Art est
si caché, que quand vous attendez de lui
des ornemens , il vous donne des choses
simples qui vous surprennent
plus que
les ornemens n'eussent fait , et qu'en revanche
vous retrouvez avec la parure des
matieres qui sembloient ne la pas comporter.
En effet, quelle est l'idée de M. de
Fontenelle de badiner avec la Mort ? de
montrer de l'imagination
et même de la
plus enjouée dans une Oraison funebre ?
il a beau produire par son enjoument
l'effet qu'il lui demande , on seroit bien
plus content de voir M. de Fontenelle
gémir sur le sort d'un ami , cela feroit
preuve du bon coeur. Encore en matiere
de Géometrie les fleurs révoltent : M. de
Fontenelle réduit les Scavans au niveau
des autres hommes , qui, attirez par les
idées sensibles , se trouvent avoir recueilli
les principes comme les Géometres mêmes.
Tout le corps des Géometres devroit
s'élever
JANVIER 1734 71
s'élever contre un pareil attentat . M. de
Fontenelle a encore grand tort de tailler
une idée comme on taille un diamant ; on
l'aimeroit mieux brutte et moins brillante,
on le quitte de ses agrémens , c'est un
plaisir qu'il procure , à la verité , mais
c'est une illusion qu'il cause .
L'Auteur n'est pas plus favorable à M.
de la Motte , il ne manque pas d'esprit ,
mais l'Auteur trouve qu'il manque de
gout. Et il est à propos de faire une bonne
fois le procès à ce Public , qui a mis les
Odes de M. de la Motte à côté de celles
de Rousseau , qui a comparé ses Fables
à celles de la Fontaine , ses Tragédies à
celles des Corneilles et des Racines, et ses
Operas à ceux de Quinault , et qui a encore
assigné à ses discours l'éloquence et
à toute sa Frose une classe à part pour ne
le comparer en ce point qu'à lui - même .
Ce Public a le gout gâté, corrompu. Prenez
vous en à M. de Fontenelle que l'Auteur
compare à un Cuisinier. Et surquoi
fondée la comparaison? sur ce que M. de
Fontenelle a introduit dans le pays des
Lettres le gout de la précision , sur ce
qu'il a semé les Analises en tout genre.
d'ouvrages, et sur ce qu'il a réduit l'imagination
à n'aller jamais que de pair avec
la raison. M. de la Motte a aussi tourné
du
72
MERCURE DE FRANCE
›
du côté de cette Logique incommode , il
a été habile à tirer les conséquences , et c'étoit
sur le choix des principes qu'il falloit
l'être : éclairé par l'Auteur , il eut mieux
fait et n'eut cependant pas si bien réussi,
parce que le Public avoit le gout gâtẻ.
La conclusion de cet Ouvrage c'est
que nous devons consulter le sentiment ,
et ne pas nous en raporter à notre raison,
qui n'est par elle - même que sécheresse .
C'est dans notre coeur qu'est la source du
gout , et mal- à - propos à- t'on regardé
jusqu'ici le discernement comme une
qualité de l'esprit.
L'Auteur dans une troisiéme et derniere
Lettre observe heureusement qu'une des
causes de la corruption du gout , c'est
l'esprit de manege aujourd'hui , trop à la
mode parmi les gens de Lettres . Ce malheureux
talent énerve les qualitez de
Fame. Cette souplesse qui fait de bons
courtisans ne nous éleve point assez l'imagination
et nous rend au contraire incapables
de ces grandes et sublimes idées
qui n'appartiennent qu'à une imagination
indépendante. Je suis & c.
Je me propose de vous entretenir par
une seconde Lettre , des détails de l'Ouvrage
, et de rendre justice aux beautez
qui y sont répanduës, sans en dissimuler les
défauts
qui a pour titre : Réfléxions sur la Poësie
en général , sur l'Eglogue , sur la Fa
ble, sur l'Elegie, sur la Satyre, sur l'Ode,
et sur les autres petits Poëmes.
Vous
'Ous me demandés , Monsieur , ce
que c'est qu'un Livre nouveau , intitulé
: Réfléxions , &c ?C'est un Ouvrage
singulier, qui ne ressemble à rien de tout
ce que vous connoissez . L'Auteur tresdésinteressé
sur sa propre réputation
n'évite peut-être point assez le stile qu'il
condamne , il se tenoit en garde , mais
imperceptiblement et à son insçû, la contagion
l'aura gagné.
Le dessein de l'Auteur est de traitter
de la Poësie en général et des différens
genres de Poësie ; vous vous imaginez
peut- être qu'il se borne à en donner les
préceptes et les régles ; il va plus loin , il
remontejusqu'aux sources de notre plaisir. Se
flatte-t- il de les avoir découvertes ? Il s'égaye
en présentant toujours force images
Dij
et
to MERCURE DE FRANCE
et de temps à autre quelques idées qui lui
sont particulieres,
Le seul mot de Poësie le met d'abord .
en enthousiasme. Au nom de la Poësie
ne voyez vous pas s'animer tout ce qui
existe dans la nature ? L'Auteur qui croit
en devoir parler poëtiquement envoye
audevant de son Lecteur les Faunes et les
Dryades. Le murmure des Ruisseaux
vient se joindre à une autre sorte de concert
formé par les habitans des Airs . D'un
autre côté par respect et pour ne pas déplaire
, se retirent les Bêtes meurtrieres ,
qui ne veulent pas troubler nos plaisirs.
Tels sont les Privileges de la Poësie .
Ce n'étoit pas - là notre premier langage
; nous prîmes d'abord la forme de
nous exprimer la plus simple , mais il
nous falloit un langage de fête. La Poësie
nous en a servi . Elle devient pour nous
un plaisir de convention , que l'on ne goute
qu'à mesure que l'on se fait à la lecture
des Vers. Naissent en foule les images,
toujours agréables par deux endroits.
Elles servent à fixer nos idées , elles réveillent
nos passions ; la premiere de ces
raisons de notre plaisir , nous la sçavions;
la seconde , qui n'est pas connue de tout
le monde,est peut- être un peu trop aprofondie
par comparaison , avec le reste de
J'OuJANVIER.
1734
Zi
Ouvrage. Ne vous en étonnez pas ;
1'Auteur qui raporte tout au sentiment,
n'a voulu que sentir , et s'est moins sou
cié de raisonner.
Mais à l'égard de cet avantage de réveiller
les passions que l'on attribuë à la
Poësie et à ses images ; l'éloquence le partage
avec elle ; elle a ses peintures et ses
mouvemens. Quel est donc le grand plaisir
que produit la Poësie ? Celui de voir
la difficulté vaincuë. Un Poëte se gêne et
se contraint pour rendre ses idées , et malgré
la contrainte il parvient à les rendre ;
nous partageons avec lui cette petite victoire.
Que dis - je ? Petite victoire , c'est
une conquête importante , et c'étoit sagesse
de la part du Poëte de risquer à ce
prix le sacrifice de tout ce que l'imagi
nation et le génie pouvoient lui fournir.
Les Grands Poëtes ne perdront rien à la
gêne , l'Auteur s'en rend la caution. Mal
propos M. de la Motte se plaint- il de
ce que pour lui donner des Vers , on lui
enlève le plus souvent la justesse , la précision
, l'agrément , les convenances. L'Auteur
des Réfléxions veut des Vers à quelque
prix que ce soit , et sur sa parole vous
pouvez croire que c'est le propre du
grand Poëte de ne se ressentir en rien de
la gêne des Vers.
Diij Mais
62 MERCURE DE FRANCE!
Mais il y a Vers et Vers ; sa folie c'ese
l'Eglogue, et son malheur, c'est de n'en paint
trouver d'assez bonnes ; il aime les Prez ,
les Bois , les Fontaines ; il confesse sa foiblesse
, si vous en aviez envie , vous le séduiriez
avec le murmure d'une Fontaine.
Accourez Bergers et Bergeres , mais pre
nez bien garde au ton que vous allez
donner à vos Chalumeaux ; on ne veut
point de vos Airs rustiques, encore moins
de ces Airs rafinez que l'on chante dans
les Villes. Eloignez - vous également de
l'un et de l'autre ton , et vous aurez trouvé
le véritable . Rien que du sentiment ,
voilà tout ce qu'il nous faut. Si vous pouviez
ne faire que respirer , ce seroit encore
mieux; le fond de vos conversations ',
il est aisé de le regler . M. de Fontenelle
vous a fait parler de vos amours et de
votre tranquillité : ce ne sont point les
détails de la vie champêtre que nous aimons
; entretenez nous de votre bonheur
et de la paix profonde où vous vivez .
Quoique l'Auteur copie M. de Fontenelle
, ne croyez pas qu'il en soit trop épris,
il a fait l'anatomie de ses Eglogues ; ellos
lui avoient d'abord paru tendres , mais
il s'étoit trompé , ce n'est que le ton qui en
est tendre. Tout le monde en est la dupe,
l'Auteur en convient ; mais il nous avertit
JANVIER. 1734. 3
tit que nous nous méprenons, que nous
ne sentons point , que nous croyons sentir.
M. de Fontenelle va changer de
nom , ce n'est plus un grand Poëte , ce
n'est plus un esprit facile , tendre , naïf ,
délicat , sublime ; c'est un grand sorcier ,
qui a pris tous ces différens tons - là; l'Auteur
lui accorde seulement d'avoir dit des
choses fines et lui reproche de les avoir
dites trop fines pour l'Eglogue. Une chose
m'embarasse , c'est que la plupart des
femmes apprennent par coeur ces Eglogues
; elles qui se connoissent en sentiment
, pour le moins aussi bien que
nous, y sont trompées toutes les premiéres
; et loin de vouloir être désabusées ,
elles prient Messieurs les Auteurs de les
tromper toujours de la même façon.
De l'Eglogue , l'Auteur passe à la Fable,
c'est un genre de Poëme, où doit sur-tout
regner le naïf. Il faut choisir une verité
agréable, qui fasse un fond gay; que le récit
ne soit ni trop court, ni trop long. Semez-
le , si vous voulez , de réfléxions , mais
de réfléxions vives , et qui naissent du fond
du sujet.Sur tout, ayezgrand soin du choix
de vos personnages, car l'Auteur ne pardonne
point à M. de la Motte d'avoir fait parler
Dom Jugement , Dame Mémoire et
Demoiselle Imagination ; on ne sçait de
Diiij quelle
64 MERCURE DE FRANCE
quelle couleur les habiller. M. de la Motre
a eu grand tort de ne pas habiller Demoiselle
Imagination en couleur de Rose,
il auroit un procès de moins à essuyer
aussi l'Auteur aime t'il la Lime pour personnage
dans une Fable , parce qu'il connoît
la couleur d'une Lime . Pour ce qui est
de placer la Moralité , l'Auteur vous en
laisse le maître ; le commencement , la
fin de la Fable , toute place lui est également
bonne ; si vous placez la moralité
à la fin , chaque circonstance du fait sert
à l'annoncer ; si vous la placez au commencement
, au lieu de la deviner , on en
fait l'application à mesure que l'on avance
dans le fait , ce qui est une autre sorte
de plaisir . Par occasion , l'Auteur parle
des Contes , où il voudroit de la finesse,
mais ils en auroient plus de poison . A titre
de Philosophe , il nous conseille de
nous en passer.
C'est bien à regret que l'Auteur nous
parle de ces vilains petits Poëmes que l'on
appelle Elegies ; une bonne raison pour
laquelle il ne les goute point , c'est qu'il
veut vivre et qu'il ne veut point que les autres
meurent. La belle chanson que celle d'un
homme qui dit continuellement en vers qu'il
va mourir. Encore l'Elegie est- elle si courte
que l'on n'a pas le tems de faire connoisJANVIER
1734 65
noissance avec lui , et de devenir sensible
à ses maux ; du moins dans une Tragédie
où s'interresse davantage au sort de celui
qui gémit, parce qu'on le connoît et que
l'on a tout le cours de la piéce pour s'attendrir.
L'Auteur trouve un grand défaut
dans les Elegies , même les plus estimées
, c'est que l'on y répand des images
trop fortes et trop énergiques , il voudroit
plus de molesse dans le stile parce
qu'il présume que la douleur affoiblit le
plaignant.
,
L'Auteur glisse sur la Satyre , il y veut
du feu , du sel même des agrémens
étrangers,car peut s'en faut , dit l'Auteur,
qu'à l'égard de ce genre d'ouvrage , notre
inconstance ne l'emporte sur notre malignité
et que nous ne demandions des Satyres qui
ne soient plus satyres.
› Chemin faisant , il faut s'arrêter au sublime
avec l'Auteur , il en parle à propos
de l'Ode, et il n'en connoît que de deux
sortes , celui des Images et celui des Tours.
Ici il copie Boileau pendant plus de trois
pages pour le dédommager de ce qu'il
avoit dit de lui sur la Satyre , qu'il manquoit
de délicatesse. Le sublime des Images
c'est les differentes peintures qu'elles
présentent ; celui - ci ne lui paroît rien
par comparaison avec le sublime des Tours,
Dy 1212
66 MERCURE DE FRANCE
un qu'il mourût de Corneille lui paroît
un tour sublime,voyez ,je vous prie, comme
nous nous trompions . Vous croyez que'
lorsque l'on rapporte à Horace le pere la
fuite de son fils , que vous le voyez dans
l'indignation et qu'interrogé sur le parti'
qu'eut dû prendre le fils , le pere répond
qu'il mourut , vous croyez que c'est le
sentiment que vous admirez , point du
tout : c'est le tour. Que reste - t- il à dire
de l'Ode à présent , le sublime en fait
partie , on ne fait plus qu'attaquer les
Odes méthodiques , on y veut des écarts,
et ces écarts, au gré de l'Auteur, valent bien
tout ce que la raison peut produire avec tout
son orgueil ; à vous dire mon avis , j'avois
toujours crû l'imagination aussi orgüeilleuse
que la raison, mais que voulez vous ?
l'Auteur feint de se brouiller avec la raison.
Des écarts surtout, des écarts , voilà ce
qu'il demande à un Poëte lyrique. L'ordre
de l'Ode c'est le désordre, si M. de la Motte
revenoit , il auroit beau s'écrier , je voudrois
dans une Ode de la raison et du
feu. L'Auteur répondroit , je préfere mon
feu à toute votre raison. L'Auteur admet
par complaisance des Odes anacréontiques
, mais il y veut encore du désordre ,
il n'y a , selon lui , qu'une façon d'écrire
lans chaque genre , point d'Eglogue , si
elle
JANVIER 1734. 67
>
elle n'est simple , point de fable si elle
n'est naïve point d'Ode si vous n'y
mettez des écarts et si la foule des di
gressions n'y surpasse le fond de la chose .
D'un vol leger l'Auteur a couru sur
tous les genres ; voyez le se rabattre sur
les petits Poëmes , à commencer par le
Sonnet, et celui - ci c'est son favori , il a ,
si vous l'en croyez ,un raport parfait avec
Mlle Camargo ; comme elle , il est asservi
à la contrainte,et son mérite est d'être
libre comme elle. Vous craignez pour
l'Auteur et pour la Danseuse et l'un et
l'autre vous surprennent par les graces ;
par la même raison le Rondeau , la Ballade
et les Triolets lui plaisent infiniment , les
Stances ont le même avantage . Il est dif
ficile de réussir dans ces sortes d'ouvrages,
mais l'Auteur aimeroit mieux avoir fait
Pun des moindres d'entre ces petits Poëmes
que deux Ouvrages entiers de raisonnement ,
que quatre Tragédies. Il n'oublie le
Madrigal et l'Epigramme , et dans ces nouveaux
Poëmes- ci , l'Auteur veut encore
du naïf ; il nous surprend ce naïf , et il
n'est jamais l'effet de la colere ; par là il
porte des coups plus certains les Cantates
ne sont point du gout de l'Auteur
il passeroit les piéces marotiques , si elles
n'étoient pas en stile marotique.
D vj . Vous
pas
>
6.8 MERCURE DE FRANCE
६
Vous ne vous plaindrez pas , Monsieur,
d'être accablé par le grand nombre de
principes ; l'Auteur nous a instruit , le
voilà en droit de nous dire son avis sur
les causes de la corruption du gout.
Il en parle historiquement dans une
premiere lettre.Chez les Romains , comme
parmi nous la Paix a été l'époque de la
naissance et des progrez du gout ; et parmi
nous , comme chez les Romains , la
guerre a été le tombeau du gout . Mais
comme dit l'Auteur , après la décadence
du gout , l'ignorance est le grand remede
apparemment elle emporte les mauvaises
impressions de l'esprit , comme le grand
remede emporte le mauvais sang. Ne nous
chicannez pas, je vous prie , sur la comparaison
, car c'est ce que j'ai vû de plus
énergique dans l'ouvrage.
Dans une seconde lettre l'Auteur se
propose de parler philosophiquement ,
écoutez le Philosophe. Un homme a gâté
le gout chez les Romains , c'est Seneque,
et c'est parce qu'il avoit beaucoup d'esprit
qu'il a gâté le gout en fait d'éloquence ,
comme Ovide l'avoit gâté avant lui en
fait de Poësie ; les Seneques et les Ovides
de nôtre tems, c'est, dit- on , M. de Fontenelle
et M. de la Motte . M. de Fontenelle,
à ce que dit l'Auteur, a beaucoup de
délicatesse
JANVIER 17345 69
délicatesse dans l'imagination ; il ne dit pas
dans l'esprit. Vous me dites quelquefois
que M. de Fontenelle est sans contredit
un des plus grands Génies et un des plus
beaux Esprits que les siècles ayent produit
; l'Auteur ne lui en accorde pas tant,
il dit seulement que M. de Fontenelle est
capable de s'élever aux premiers principes ,
de mener à la verité par le chemin le plus
court et de semer ce chemin de fleurs . M. de
Fontenelle a de l'imagination et s'en rend le
maître , ce qui est un défaut selon l'Auteur
, car ce qui constitue le grand Génie ,
c'est de se laisser emporter par son imagination,
dès- là, point de chaleur chez M. de
Fontenelle et en supposant avec l'Auteur
que le sentiment dans un ouvrage doive
passer avant les vûës , on pourroit conclure
que tout ouvrage qui ne s'étayera
pas du sentiment, petilla t '-il de lumieres
philosophiques , ne doit pas tenir un
grand rang parmi les Ouvrages d'esprit.
Mais ce qui manque à M. de Fontenelle
du côté du désordre des idées , il le gagne du
côté de la précision , il surprend continuellement
et par ses idées et par le tour heureux
qu'il donne à ses idées : il en a de neuves et
de communes qu'il fait passer pour neuves ,
qu'il habille en paradoxes . L'Auteur a
jugé des paradoxes de M. de Fontenelle.
par
70
MERCURE
DE FRANCE
par comparaison
avec les siens . Ceux
qu'il a donnez au Public ont été trouvez
plus ingenieux que solides , et en lisant
ceux de M. de Fontenelle , on croit ne
faire qu'ouvrir les yeux sur un pays connu
; et vous entendez quel défaut c'est en
fait d'ouvrage d'esprit , de s'accorder avec
le Lecteur. Ce n'est pas là tout le merite
de M. de Fontenelle ; chez lui l'Art est
si caché, que quand vous attendez de lui
des ornemens , il vous donne des choses
simples qui vous surprennent
plus que
les ornemens n'eussent fait , et qu'en revanche
vous retrouvez avec la parure des
matieres qui sembloient ne la pas comporter.
En effet, quelle est l'idée de M. de
Fontenelle de badiner avec la Mort ? de
montrer de l'imagination
et même de la
plus enjouée dans une Oraison funebre ?
il a beau produire par son enjoument
l'effet qu'il lui demande , on seroit bien
plus content de voir M. de Fontenelle
gémir sur le sort d'un ami , cela feroit
preuve du bon coeur. Encore en matiere
de Géometrie les fleurs révoltent : M. de
Fontenelle réduit les Scavans au niveau
des autres hommes , qui, attirez par les
idées sensibles , se trouvent avoir recueilli
les principes comme les Géometres mêmes.
Tout le corps des Géometres devroit
s'élever
JANVIER 1734 71
s'élever contre un pareil attentat . M. de
Fontenelle a encore grand tort de tailler
une idée comme on taille un diamant ; on
l'aimeroit mieux brutte et moins brillante,
on le quitte de ses agrémens , c'est un
plaisir qu'il procure , à la verité , mais
c'est une illusion qu'il cause .
L'Auteur n'est pas plus favorable à M.
de la Motte , il ne manque pas d'esprit ,
mais l'Auteur trouve qu'il manque de
gout. Et il est à propos de faire une bonne
fois le procès à ce Public , qui a mis les
Odes de M. de la Motte à côté de celles
de Rousseau , qui a comparé ses Fables
à celles de la Fontaine , ses Tragédies à
celles des Corneilles et des Racines, et ses
Operas à ceux de Quinault , et qui a encore
assigné à ses discours l'éloquence et
à toute sa Frose une classe à part pour ne
le comparer en ce point qu'à lui - même .
Ce Public a le gout gâté, corrompu. Prenez
vous en à M. de Fontenelle que l'Auteur
compare à un Cuisinier. Et surquoi
fondée la comparaison? sur ce que M. de
Fontenelle a introduit dans le pays des
Lettres le gout de la précision , sur ce
qu'il a semé les Analises en tout genre.
d'ouvrages, et sur ce qu'il a réduit l'imagination
à n'aller jamais que de pair avec
la raison. M. de la Motte a aussi tourné
du
72
MERCURE DE FRANCE
›
du côté de cette Logique incommode , il
a été habile à tirer les conséquences , et c'étoit
sur le choix des principes qu'il falloit
l'être : éclairé par l'Auteur , il eut mieux
fait et n'eut cependant pas si bien réussi,
parce que le Public avoit le gout gâtẻ.
La conclusion de cet Ouvrage c'est
que nous devons consulter le sentiment ,
et ne pas nous en raporter à notre raison,
qui n'est par elle - même que sécheresse .
C'est dans notre coeur qu'est la source du
gout , et mal- à - propos à- t'on regardé
jusqu'ici le discernement comme une
qualité de l'esprit.
L'Auteur dans une troisiéme et derniere
Lettre observe heureusement qu'une des
causes de la corruption du gout , c'est
l'esprit de manege aujourd'hui , trop à la
mode parmi les gens de Lettres . Ce malheureux
talent énerve les qualitez de
Fame. Cette souplesse qui fait de bons
courtisans ne nous éleve point assez l'imagination
et nous rend au contraire incapables
de ces grandes et sublimes idées
qui n'appartiennent qu'à une imagination
indépendante. Je suis & c.
Je me propose de vous entretenir par
une seconde Lettre , des détails de l'Ouvrage
, et de rendre justice aux beautez
qui y sont répanduës, sans en dissimuler les
défauts
Fermer
Résumé : LETTRE à M*** au sujet d'un Livre qui a pour titre : Réfléxions sur la Poësie en général, sur l'Eglogue, sur la Fable, sur l'Elegie, sur la Satyre, sur l'Ode, et sur les autres petits Poëmes.
La lettre traite d'un ouvrage intitulé 'Réflexions sur la Poésie en général, sur l'Églogue, sur la Fable, sur l'Élégie, sur la Satyre, sur l'Ode, et sur les autres petits Poëmes'. L'auteur de la lettre répond à une demande concernant ce livre, qu'il décrit comme singulier et différent de tout ce que le destinataire connaît. L'auteur de l'ouvrage, bien que désintéressé par sa propre réputation, ne parvient pas toujours à éviter le style qu'il critique. L'ouvrage examine la poésie en général et ses différents genres. Contrairement à une simple présentation de préceptes et de règles, l'auteur explore les sources du plaisir poétique. Il utilise des images et des idées personnelles pour illustrer ses points, souvent avec enthousiasme. La poésie est présentée comme un langage de fête, un plaisir de convention qui fixe les idées et réveille les passions. L'auteur discute des privilèges de la poésie, qui anime la nature et contraint le poète à exprimer ses idées malgré les difficultés. Il critique certains poètes, comme M. de la Motte, pour leur manque de justesse et de précision dans les vers. Il apprécie les églogues, les fables, les odes et les petits poèmes, chacun ayant ses propres règles et contraintes. Par exemple, il préfère les églogues simples et les fables naïves, et il critique les élégies pour leur style trop énergique. L'auteur aborde également la corruption du goût, attribuant cette décadence à des figures comme Sénèque et Ovide chez les Romains, et à des contemporains comme M. de Fontenelle et M. de la Motte. Il conclut en discutant des causes historiques et philosophiques de cette corruption, soulignant l'impact de la paix et de la guerre sur le goût littéraire. Le texte critique les œuvres de M. de Fontenelle et M. de la Motte, tout en discutant du goût littéraire du public. M. de Fontenelle est loué pour sa précision et son habileté à surprendre par ses idées, mais ses paradoxes sont jugés plus ingénieux que solides. Son art est si caché qu'il surprend par des choses simples plutôt que par des ornements. Cependant, son enjouement dans une oraison funèbre et ses fleurs en géométrie sont critiqués. L'auteur compare M. de Fontenelle à un cuisinier, introduisant la précision et l'analyse dans les lettres. M. de la Motte est jugé manquant de goût, malgré son esprit. Le public est accusé d'avoir un goût corrompu, comparant les œuvres de M. de la Motte à celles de grands auteurs. La conclusion est que le goût réside dans le cœur et non dans la raison. L'auteur critique également l'esprit de manège parmi les gens de lettres, qui énerve les qualités de l'imagination.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
170
p. 186-187
REMERCIMENT de Madame la Comtesse du R..... Gouvernante de la Ville du S. Esprit.
Début :
Sensible à votre politesse, [...]
Mots clefs :
Phébus, Madame, Esprit, Dieu, Lyre, Célébrer, Ciel, Bonnefons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REMERCIMENT de Madame la Comtesse du R..... Gouvernante de la Ville du S. Esprit.
REMERCIMENTde Madame la
Comtesse du R..... Gouvernante de la
Ville du S. Esprit.
S Ensible à votre politesse ,
Que ne puis-je grimpant au séjour de Phebus ;
Emprunter son secours ; mais aux bords de
Permesse
Les pas que nous faisons sont souvent pas
perdus.
Ah ! si ce Dieu daignoit me confier sa Lyre :
Pour célébrer vos rares qualitez ,
Mes Vers enfans heureux du plus noble délire
Sur les aîles des vents nous seroient apportez ,
Castellane d'abord se présente à ma vûë ,
Et cette Mere aux charmes les plus doux
Ne peut être mieux reconnuë 群
Qu'au digne fruit des feux de son Epour ,
Cazeneuve avec Prat partageront ensemble
Ces Eloges qui leur sont dûs ;
Le Ciel en toutes deux avec éclat rassemble
Ce qu'il a de plus rare , esprit , attraits , vertus ¿
Parmi la troupe respectable
Par le mérite et par le sang ,
La Perdris peut ainsi qu'à table
Occuper noblement son rang.
• Madame de Villeperdrix ,fille de M. le Mar.
quis de Lachaux de Montauban .
Je
JANVIER. 1734. 187
Je chanterois sur même note ,
Mille objets enchanteurs , sources de l'agrément,
Cavaillon et Piolene , Vanel , Bernard , Lamotte ,
Lirac et Lysleroy , Pourcet également ;
Mais Ciel ! je vois Phebus sur un Trône de nues
Les doctes Soeurs parfument sts Autels;
Autour de lui les jeux , les graces ingenuës
Forment des Concerts immortels ;
J'approuve, me dit - il,le zele qui t'inspire ,
Mais donne le Bouquet au galant Bonnefons
Ii est connu dans mon Empire ;
Il te servira ; j'en répons.
C'est ainsi qu'a parlé le Maître du Parnasse :
Bonnefons voudroit-il faire mentir ce Dieu ?
Non , sans doute , il sçait trop que de pareille
audace
On se souvient en temps et lieu ;
Déja sa veine est animée ,
Il nous chante , j'entens les sons harmonieux
De cette Lyre accoutumée
A célébrer les Belles et les Dieux ;
Quoiqu'il fasse pour vous , oui, j'ose ici le dire ,
Ce que vous méritez est encore au- dessus :
Et pour le bien d'écrire
Ce ne seroit pas trop que d'implorer Phébus.
Comtesse du R..... Gouvernante de la
Ville du S. Esprit.
S Ensible à votre politesse ,
Que ne puis-je grimpant au séjour de Phebus ;
Emprunter son secours ; mais aux bords de
Permesse
Les pas que nous faisons sont souvent pas
perdus.
Ah ! si ce Dieu daignoit me confier sa Lyre :
Pour célébrer vos rares qualitez ,
Mes Vers enfans heureux du plus noble délire
Sur les aîles des vents nous seroient apportez ,
Castellane d'abord se présente à ma vûë ,
Et cette Mere aux charmes les plus doux
Ne peut être mieux reconnuë 群
Qu'au digne fruit des feux de son Epour ,
Cazeneuve avec Prat partageront ensemble
Ces Eloges qui leur sont dûs ;
Le Ciel en toutes deux avec éclat rassemble
Ce qu'il a de plus rare , esprit , attraits , vertus ¿
Parmi la troupe respectable
Par le mérite et par le sang ,
La Perdris peut ainsi qu'à table
Occuper noblement son rang.
• Madame de Villeperdrix ,fille de M. le Mar.
quis de Lachaux de Montauban .
Je
JANVIER. 1734. 187
Je chanterois sur même note ,
Mille objets enchanteurs , sources de l'agrément,
Cavaillon et Piolene , Vanel , Bernard , Lamotte ,
Lirac et Lysleroy , Pourcet également ;
Mais Ciel ! je vois Phebus sur un Trône de nues
Les doctes Soeurs parfument sts Autels;
Autour de lui les jeux , les graces ingenuës
Forment des Concerts immortels ;
J'approuve, me dit - il,le zele qui t'inspire ,
Mais donne le Bouquet au galant Bonnefons
Ii est connu dans mon Empire ;
Il te servira ; j'en répons.
C'est ainsi qu'a parlé le Maître du Parnasse :
Bonnefons voudroit-il faire mentir ce Dieu ?
Non , sans doute , il sçait trop que de pareille
audace
On se souvient en temps et lieu ;
Déja sa veine est animée ,
Il nous chante , j'entens les sons harmonieux
De cette Lyre accoutumée
A célébrer les Belles et les Dieux ;
Quoiqu'il fasse pour vous , oui, j'ose ici le dire ,
Ce que vous méritez est encore au- dessus :
Et pour le bien d'écrire
Ce ne seroit pas trop que d'implorer Phébus.
Fermer
Résumé : REMERCIMENT de Madame la Comtesse du R..... Gouvernante de la Ville du S. Esprit.
En janvier 1734, la Comtesse du R..... Gouvernante de la Ville du Saint-Esprit, adresse un remerciement. Elle exprime son admiration pour plusieurs personnes, notamment Castellane, Cazeneuve et Prat, qu'elle loue pour leur esprit, leurs attraits et leurs vertus. Elle mentionne également Madame de Villeperdrix, fille du Marquis de Lachaux de Montauban, ainsi que Cavaillon, Piolene, Vanel, Bernard, Lamotte, Lirac, Lysleroy et Pourcet. L'auteur évoque le dieu Phébus, qui lui conseille de remettre un bouquet à Bonnefons, reconnu dans son domaine. Inspiré par Phébus, Bonnefons se prépare à célébrer les belles et les dieux. L'auteur conclut en affirmant que les mérites des personnes citées surpassent ce que Bonnefons pourrait écrire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
171
p. 219-222
A MLLE DE MALCRAIS. EPITRE.
Début :
Une plume plus délicate [...]
Mots clefs :
Coeur, Plume, Malcrais, Écrits, Gloire, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MLLE DE MALCRAIS. EPITRE.
A MLLE DE MALCRAIS.
EPITRE.
Une plume plus délicate
Que n'est celle qui vous écrit ,
Et dont l'encens chatouille et flate
Le coeur , et satisfait l'esprit .
Cette plume à jamais celebre
Depuis la Seine jusqu'à l'Ebre ,
Depuis l'Ebre jusques aux bords
Qu'arrose la Tamise altiere ;
Enfin dont les nobles essors ,
Jusqu'aux lieux où naît la lumiere
Bientôt se feront admirer ;
Cette plume ajoute à sa gloire
La gloire de vous célébrer ;
Par-là croyant mieux s'assurer
Un nom d'éternelle mémoire
Voltaire en tous lieux si vanté
Unit son nom avec le vôtre ,
Et vous charmerez l'un et l'autre
La derniere posterité,
Touché de cet exemple illustre ,
Malcrais , que ne puis -je à mon nom
Assurer un aussi beau lustre
En
220 MERCURE DE FRANCE
C
En celebrant votre renom ?
Jusques-ici dans le silence ,
Content d'admirer vos Ecrits ,
Et charmé que toute la France
Vous en donnât le juste prix ,
J'ai sçû résister à l'envie ,
A l'ardeur de vous exalter ,
Mais enfin mon ame ravie
Ne sçauroit plus y résister.
Je veux d'une Muze nouvelle
Chanter les admirables traits ;
Et la Déesse la plus belle
Pour mon coeur auroit moins d'attrain ,
Que n'en à l'illustre Immortelle
Qui porte le nom de Malcrais.
Son esprit me la represente
Vive , gracieuse , amusante ;
De ses beaux yeux le feu charmant
Fenetre jusqu'au fond de l'ame s
Qui la voit , l'entend un moment ,
Ressent la plus ardente flame ,
Et fait en soi-même serment
De l'aimer éternellement.
Il fait ce serment en soi- même,
Non à l'objet de son ardeur ;
C'est en secret qu'il faut qu'on l'aime ,
Renonçant au bonheur extrême
De
FEVRIER 1734 . 228
De triompher de sa rigueur ;
Sa raison est saloy suprême ,
Et son esprit défend son coeur.
Oui , telle est l'adorable idée
Que je me fais de vous, Malcrais ,
Et ma plume s'est hazardée
A vous en tracer tous les traits.
Je jurerois qu'ils vous ressemblent ;
Vos charmants Ecrits les rassemblent,
Par-là , justement admirez ;
C'est d'eux que je les ai tirez.
Un Auteur a beau se contraindre :
Digne d'estime ou de mépris ,
La nature dans ses Ecrits
Le force toûjours à se peindre.
Quelque sujet que vous traitiez ,
Par tout on vous trouve admirable ,
Et quelque ton que vous preniez ,
Vous paroissez toûjours aimable.
Que l'on celebre vos talens
Du Couchant jusques à l'Aurore ;
Qu'on vous admire , j'y consens ;
Moi , je faisplus , je vous adore.
De mon coeur acceptez le don.
Pour que votre gloire y consente ,
De celui qui vous le présente ,
Je prétends vous cacher le nom .
L'ignorant , vous croirez peut-être
2
B Que
ނ
222 MERCURE DE FRANCE
Que ce don pourroit vous flater ,
Au lieu que me faisant connoître ,
Il pourroit bien vous irriter.
Ne pressez donc point ma disgrace ,
Et contentez-vous de sçavoir
Que se prêtant à mon audace ,
Vos neuf Soeurs sur le Mont Parnassé
Daignent par fois me recevoir.
Calliope ni Melpomene
N'ont jamais élevé mes sons ,
Quoique parmi ses nourriçons
Phoebus m'ait placé sur la Scene.
Voltaire plein d'un feu divin
Chausse le Cothurne tragique :
Ma Muse naïve et comique ,
Ne chausse que le Brodequin.
N. D.
EPITRE.
Une plume plus délicate
Que n'est celle qui vous écrit ,
Et dont l'encens chatouille et flate
Le coeur , et satisfait l'esprit .
Cette plume à jamais celebre
Depuis la Seine jusqu'à l'Ebre ,
Depuis l'Ebre jusques aux bords
Qu'arrose la Tamise altiere ;
Enfin dont les nobles essors ,
Jusqu'aux lieux où naît la lumiere
Bientôt se feront admirer ;
Cette plume ajoute à sa gloire
La gloire de vous célébrer ;
Par-là croyant mieux s'assurer
Un nom d'éternelle mémoire
Voltaire en tous lieux si vanté
Unit son nom avec le vôtre ,
Et vous charmerez l'un et l'autre
La derniere posterité,
Touché de cet exemple illustre ,
Malcrais , que ne puis -je à mon nom
Assurer un aussi beau lustre
En
220 MERCURE DE FRANCE
C
En celebrant votre renom ?
Jusques-ici dans le silence ,
Content d'admirer vos Ecrits ,
Et charmé que toute la France
Vous en donnât le juste prix ,
J'ai sçû résister à l'envie ,
A l'ardeur de vous exalter ,
Mais enfin mon ame ravie
Ne sçauroit plus y résister.
Je veux d'une Muze nouvelle
Chanter les admirables traits ;
Et la Déesse la plus belle
Pour mon coeur auroit moins d'attrain ,
Que n'en à l'illustre Immortelle
Qui porte le nom de Malcrais.
Son esprit me la represente
Vive , gracieuse , amusante ;
De ses beaux yeux le feu charmant
Fenetre jusqu'au fond de l'ame s
Qui la voit , l'entend un moment ,
Ressent la plus ardente flame ,
Et fait en soi-même serment
De l'aimer éternellement.
Il fait ce serment en soi- même,
Non à l'objet de son ardeur ;
C'est en secret qu'il faut qu'on l'aime ,
Renonçant au bonheur extrême
De
FEVRIER 1734 . 228
De triompher de sa rigueur ;
Sa raison est saloy suprême ,
Et son esprit défend son coeur.
Oui , telle est l'adorable idée
Que je me fais de vous, Malcrais ,
Et ma plume s'est hazardée
A vous en tracer tous les traits.
Je jurerois qu'ils vous ressemblent ;
Vos charmants Ecrits les rassemblent,
Par-là , justement admirez ;
C'est d'eux que je les ai tirez.
Un Auteur a beau se contraindre :
Digne d'estime ou de mépris ,
La nature dans ses Ecrits
Le force toûjours à se peindre.
Quelque sujet que vous traitiez ,
Par tout on vous trouve admirable ,
Et quelque ton que vous preniez ,
Vous paroissez toûjours aimable.
Que l'on celebre vos talens
Du Couchant jusques à l'Aurore ;
Qu'on vous admire , j'y consens ;
Moi , je faisplus , je vous adore.
De mon coeur acceptez le don.
Pour que votre gloire y consente ,
De celui qui vous le présente ,
Je prétends vous cacher le nom .
L'ignorant , vous croirez peut-être
2
B Que
ނ
222 MERCURE DE FRANCE
Que ce don pourroit vous flater ,
Au lieu que me faisant connoître ,
Il pourroit bien vous irriter.
Ne pressez donc point ma disgrace ,
Et contentez-vous de sçavoir
Que se prêtant à mon audace ,
Vos neuf Soeurs sur le Mont Parnassé
Daignent par fois me recevoir.
Calliope ni Melpomene
N'ont jamais élevé mes sons ,
Quoique parmi ses nourriçons
Phoebus m'ait placé sur la Scene.
Voltaire plein d'un feu divin
Chausse le Cothurne tragique :
Ma Muse naïve et comique ,
Ne chausse que le Brodequin.
N. D.
Fermer
Résumé : A MLLE DE MALCRAIS. EPITRE.
L'épître est dédiée à Mlle de Malcrais, célébrant ses talents littéraires et sa personnalité. L'auteur admire sa renommée, qui s'étend de la Seine à l'Ebre et jusqu'à la Tamise. Voltaire est mentionné comme un allié littéraire, prédisant que leurs noms charmeront la postérité. L'auteur exprime son désir de célébrer le renom de Mlle de Malcrais, qu'il décrit comme vive, gracieuse et amusante. Il admire ses écrits, qui révèlent son esprit et son cœur. Quel que soit le sujet traité, Mlle de Malcrais apparaît toujours admirable et aimable. L'auteur conclut en déclarant son adoration pour elle, tout en restant anonyme pour éviter de l'irriter. Il se décrit comme un poète modeste, préférant le brodequin comique au cothurne tragique, contrairement à Voltaire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
172
p. 336-341
RECEPTION de MM. de Moncrif et Dupré de Saint Maur, à l'Académie Françoise le 29. Décembre 1733.
Début :
Mr de Moncrif commença son Discours par exposer l'utilité et les avantages de [...]
Mots clefs :
Académie française, Éloge, Discours, Cardinal Richelieu, Gloire, Académicien, Louis XIV, Esprit, Orateur, Nicolas-François Dupré de Saint-Maur, François-Augustin Paradis de Moncrif
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RECEPTION de MM. de Moncrif et Dupré de Saint Maur, à l'Académie Françoise le 29. Décembre 1733.
RECEPTION de M M. de Moncrif
et Dupré de Saint Maur , à l'Académie
Françoise le 29. Décembre 1733 .
M
R de Moncrif commença son Discours
par exposer l'utilité et les avantages de
P'Académie Françoise , non - seulement pour la
perfection de la Langue, mais même pour le progrès
de l'esprit, » Fixer le sens veritable de cha
mqua
FEVRIER. 1734. 337
5 ) que mot ... faire connoître en quoi consistent
ces tours heureux d'où naissent et la force et
P'agrément du langage , n'est- ce pas , dit - il ,
guider l'esprit ? ... n'est - ce pas lui donner lieu
de s'étendre et de se perfectionner ? » L'Orateur
fit ensuite successivement l'Eloge de l'illustre
Fondateur de cette Académie le Cardinal de Richelieu
, celui de M. Seguier , de Louis XIV . de
M. de Caumartin , dont M. de Montcrif remplit
la place vacante, de M.le Cardinal de Fleury,
de M. le Maréchal de Villars , et M. le Comte
de Clermont. Qu'il nous soit permis de toucher
quelques traits de ces Eloges .
ກ
En parlant du Cardinal de Richelieu , » Ce
» Cardinal dont le génie également vaste et su-
» blime , fit sentir à toute l'Europe que pour por-
» ter la France au plus haut degré de splendeur ,
» il ne falloit que lui apprendre à se connoître; Armand
, dis - je , après avoir étendu les limites
» et multiplié les avantages interieurs de l'Etat ,
s'empressa d'y ajoûter ce Monument , qui de-
» voit en accroître la gloire ... Richelieu voulut
former un établissement , qui dès sa naissance
présentât toute son utilité , il fonda l'Académie
Françoise. L'effet répondit à son attente
; l'Ouvrage parut , il étoit perfectionné ...
» C'étoit le siecle des prodiges. Louis XIV . regnoit
... Tout devoit marquer l'ascendant de'
Louis XIV . devenu votre Protecteur , il sembla
» qu'il avoit applani les routes pénibles que les
59
3
so talents et la science avoient été forcez de suivre
>> jusqu'alors.
5
Après avoir fait l'éloge de M. de Caumartin ,
le nouvel Académicien ajoûta en parlant de PAcadémie
; il est des objets de notre admiration ,
qui bien loin de perdre à être examinez de près, ၁၁
>> neus
338 MERCURE DE FRANCE
1
nous frappent au contraire plus vivement et
s'embellissent à mesure qu'on peut les distinguer
et les connoître davantage. Le Prince *à qui
"J'ai l'honneur d'être attaché, me le fait éprou-
» ver tous les jours . Il semble par l'habitude de
l'approcher (et il est bien rare que de l'habitude
» naissent des sujets d'éloge ) il semble , dis je ,
soit que qu'en lui l'éclat du rang ne la récompense
des qualitez personnelles , & c,
20
Le Discours de M. Dupré de Saint Maur
eut aussi des traits d'une éloquence variée ,
vive et animée . Il exposa le progrès de la Langue
Françoise , par les soins et les travaux
des illustres Membres de cette Académie dès
le temps même de sa fondation , c'est-à- dire ,
sous l'illustre Cardinal de Richelieu. » Ce sublime
génie , dit- il , semblable à ces intelligences
qui président aux destins des Empires ,
et sous le Chancelier Seguier , qui acheva cer
établissement. L'Académicien fit ensuite l'Eloge
de son Prédecesseur M. l'Evêque de Langres.
Après avoir touché son illustre naissance et fait
appercevoir l'étendue de ses connoissances : » Des
talens si distinguez , ajouta - t'il , lui mériterent
» l'honneur de votre adoption , mais la douceur
» qu'il goûtoit dans vos Exercices , ne prévalut
point sur ses devoirs. L'Episcopat vous l'enleva
» et sa résidence dans son Diocèse , où il s'ense-
» velit jusqu'à la mort consomme son Eloge.
"
&
L'Orateur témoigna ensuite modestement qu'il
n'attribuoit point à sa Traduction du Poëme de
Milton , l'honneur qu'il avoit de remplacer l'il-
Justre Academicien dont il venoit de faire l'Eloge
mais plutôt au souvenir que l'Académie a cor❤
Son A. S. Monseigneur le Comte de Clermons.
servé
'
FEVRIER . 1734. 339
"
servé de feu M.de Valincourt, auquel il avoit été
uni par le sang. L'Eloge de Louis XIV . fut court
mais très- bien manié. » France , dit - il , ta splendeur
est l'ouvrage de cet auguste Monarque ;
»tu lui dois plus , tu lui dois un Prince dans le
quel tu vois revivre toutes ses vertus , son zele
pour la Religion , son amour pour la justice ,
» sa tendresse pour ses Peuples et cette prudence
consommée , qui dans l'âge des passions
» le rend aussi maître de lui-même , qu'impenetrable
dans ses secrets, Nous passons plusieurs
traits de cet Eloge , où l'Orateur , en parlant des
nouvelles conquêtes du Roy , invite l'Académie
à les publier. Continuez , Messieurs , dit- il en
finissant son Discours , de transmettre à la
posterité les louanges de ce grand Roy. Vous y
" joindrez celles d'un Ministre vertueux , modes.
» te , équitable , occupé du bien public , négli
"}
まる
gent sa propre grandeur , et qui dans le plus
» haut rang, n'a d'autres richesses en partage que
» la confiance de son Maître et la veneration des
hommes . Les sages principes par lesquels il
» se conduit , n'ont jamais varié , et les sentimens
qu'il a imprimez à notre jeune Monarque
" assurent notre felicité .
ן כ
M. de Boze, Directeur de l'Academie, répondit
aux deux nouveaux Académiciens par un Discours
où l'éloquence et la délicatesse se trouvent réunis.
Après avoir fait remarquer que quelque douleur
dont l'Académie soit penetrée en perdant
d'illustres Confreres , il y auroit de l'injustice à
ne cesser de s'y livrer , puisqu'après tout sans ces
révolutions l'Académie n'auroit pas eu l'avantage
de posseder depuis son établissement tout ce que
France a produit de plus distingué par l'éru
dition , le goût et la politesse , il fit l'éloge de
feu
340 MERCURE DE FRANCE
*
feu M. l'Evêque de Blois ; et en s'adressant ensuite-
à M. de Montcrif : » Achevez , dit - il , de le
remplacer par vos sentimens pour l'Académie...
et , si nous sommes en droit d'exiger quelque
chose de plus , par votre empressement à marquer
au Prince qui vous honore d'une protection
si distinguee , notre respect , notre reconnoissance
et notre admiration . Les Muses
seules sembloient le disputer aux Graces. Un
bruit de guerre se fait entendre et il vole à la
gloire. Objet d'étonnement pour le vulgaire ,
qui croit que la Gloire , les Graces et les Muses
sont autant de Rivales , jalouses de former
» séparément des Héros qui leur appartiennent
en propre , au lieu qu'elles y travaillent de
concert dans le sang de Condé , et que la Religion
même s'interesse au succès ...
»
20
Pour vous , M en s'adressant à M. de S.Maur,
digne heritier de l'esprit et de la tendresse d'un
Confrere dont le souvenir nous sera toujours
cher , ce n'est ni à ce titre - là que vous avez
sollicité nos suffrages , ni la premiere fois que
vous y avez cû part ; ce qui mena à l'Eloge de
feu M. P'Evêque de Langres. Il dit ensuite ;
Que ne devons- nous pas attendre de vous
après l'élégante Traduction que vous nous
avez donnée de ce Poëme ,
que l'Angleterre
met au- dessus d'Homere et de Virgile , et que
nous leur préfererions , comme elle, si nous ne
consultions que le choix , l'interêt et la grandeur
du Sujet.
*
Nous passons plusieurs autres Refléxions de ce
goût , resserrez par nos bornes , pour rapporter
* S. A. S. M. le Comte de Clermont.
Le Paradis per du de Milton .
un
FEVRIER. 1734. 341
Endroit qui termine le Discours. Après avoir
exposé le but de l'Académie Françoise dans ses
travaux et l'attentlon de la Posterité qu'elle se
propose de mériter , autant par la délicatesse du
Pinceau , que par l'importance et la majesté du
Sujet , l'illustre Académicien ajoûta : Nous
» avions à lui apprendre qu'il est des Peuples assez
heureux pour n'admettre aucune difference
entre le zele et le devoir ; entre l'amour de la
» Patrie et la gloire du Souverain , qu'il est des
Ministres sages et puissants , simples , affables
set tranquilles au milieu du mouvement qu'ils
" donnent à l'Univers entier , qu'il est des Rois
" magnanimes , qui sacrifient leurs plus grands
interêts au repos et à la tranquillité publique,
" et que rien n'arrête dès qu'il faut venger la
splendeur du Trône qu'on offense , ou se-
"courir des Alliez qu'on opprime , des Rois en-
" fin , qui ne veulent être couronnez par les
"mains de la Victoire , qu'après l'avoir été par
» celles de la Justice et de la Picté .
et Dupré de Saint Maur , à l'Académie
Françoise le 29. Décembre 1733 .
M
R de Moncrif commença son Discours
par exposer l'utilité et les avantages de
P'Académie Françoise , non - seulement pour la
perfection de la Langue, mais même pour le progrès
de l'esprit, » Fixer le sens veritable de cha
mqua
FEVRIER. 1734. 337
5 ) que mot ... faire connoître en quoi consistent
ces tours heureux d'où naissent et la force et
P'agrément du langage , n'est- ce pas , dit - il ,
guider l'esprit ? ... n'est - ce pas lui donner lieu
de s'étendre et de se perfectionner ? » L'Orateur
fit ensuite successivement l'Eloge de l'illustre
Fondateur de cette Académie le Cardinal de Richelieu
, celui de M. Seguier , de Louis XIV . de
M. de Caumartin , dont M. de Montcrif remplit
la place vacante, de M.le Cardinal de Fleury,
de M. le Maréchal de Villars , et M. le Comte
de Clermont. Qu'il nous soit permis de toucher
quelques traits de ces Eloges .
ກ
En parlant du Cardinal de Richelieu , » Ce
» Cardinal dont le génie également vaste et su-
» blime , fit sentir à toute l'Europe que pour por-
» ter la France au plus haut degré de splendeur ,
» il ne falloit que lui apprendre à se connoître; Armand
, dis - je , après avoir étendu les limites
» et multiplié les avantages interieurs de l'Etat ,
s'empressa d'y ajoûter ce Monument , qui de-
» voit en accroître la gloire ... Richelieu voulut
former un établissement , qui dès sa naissance
présentât toute son utilité , il fonda l'Académie
Françoise. L'effet répondit à son attente
; l'Ouvrage parut , il étoit perfectionné ...
» C'étoit le siecle des prodiges. Louis XIV . regnoit
... Tout devoit marquer l'ascendant de'
Louis XIV . devenu votre Protecteur , il sembla
» qu'il avoit applani les routes pénibles que les
59
3
so talents et la science avoient été forcez de suivre
>> jusqu'alors.
5
Après avoir fait l'éloge de M. de Caumartin ,
le nouvel Académicien ajoûta en parlant de PAcadémie
; il est des objets de notre admiration ,
qui bien loin de perdre à être examinez de près, ၁၁
>> neus
338 MERCURE DE FRANCE
1
nous frappent au contraire plus vivement et
s'embellissent à mesure qu'on peut les distinguer
et les connoître davantage. Le Prince *à qui
"J'ai l'honneur d'être attaché, me le fait éprou-
» ver tous les jours . Il semble par l'habitude de
l'approcher (et il est bien rare que de l'habitude
» naissent des sujets d'éloge ) il semble , dis je ,
soit que qu'en lui l'éclat du rang ne la récompense
des qualitez personnelles , & c,
20
Le Discours de M. Dupré de Saint Maur
eut aussi des traits d'une éloquence variée ,
vive et animée . Il exposa le progrès de la Langue
Françoise , par les soins et les travaux
des illustres Membres de cette Académie dès
le temps même de sa fondation , c'est-à- dire ,
sous l'illustre Cardinal de Richelieu. » Ce sublime
génie , dit- il , semblable à ces intelligences
qui président aux destins des Empires ,
et sous le Chancelier Seguier , qui acheva cer
établissement. L'Académicien fit ensuite l'Eloge
de son Prédecesseur M. l'Evêque de Langres.
Après avoir touché son illustre naissance et fait
appercevoir l'étendue de ses connoissances : » Des
talens si distinguez , ajouta - t'il , lui mériterent
» l'honneur de votre adoption , mais la douceur
» qu'il goûtoit dans vos Exercices , ne prévalut
point sur ses devoirs. L'Episcopat vous l'enleva
» et sa résidence dans son Diocèse , où il s'ense-
» velit jusqu'à la mort consomme son Eloge.
"
&
L'Orateur témoigna ensuite modestement qu'il
n'attribuoit point à sa Traduction du Poëme de
Milton , l'honneur qu'il avoit de remplacer l'il-
Justre Academicien dont il venoit de faire l'Eloge
mais plutôt au souvenir que l'Académie a cor❤
Son A. S. Monseigneur le Comte de Clermons.
servé
'
FEVRIER . 1734. 339
"
servé de feu M.de Valincourt, auquel il avoit été
uni par le sang. L'Eloge de Louis XIV . fut court
mais très- bien manié. » France , dit - il , ta splendeur
est l'ouvrage de cet auguste Monarque ;
»tu lui dois plus , tu lui dois un Prince dans le
quel tu vois revivre toutes ses vertus , son zele
pour la Religion , son amour pour la justice ,
» sa tendresse pour ses Peuples et cette prudence
consommée , qui dans l'âge des passions
» le rend aussi maître de lui-même , qu'impenetrable
dans ses secrets, Nous passons plusieurs
traits de cet Eloge , où l'Orateur , en parlant des
nouvelles conquêtes du Roy , invite l'Académie
à les publier. Continuez , Messieurs , dit- il en
finissant son Discours , de transmettre à la
posterité les louanges de ce grand Roy. Vous y
" joindrez celles d'un Ministre vertueux , modes.
» te , équitable , occupé du bien public , négli
"}
まる
gent sa propre grandeur , et qui dans le plus
» haut rang, n'a d'autres richesses en partage que
» la confiance de son Maître et la veneration des
hommes . Les sages principes par lesquels il
» se conduit , n'ont jamais varié , et les sentimens
qu'il a imprimez à notre jeune Monarque
" assurent notre felicité .
ן כ
M. de Boze, Directeur de l'Academie, répondit
aux deux nouveaux Académiciens par un Discours
où l'éloquence et la délicatesse se trouvent réunis.
Après avoir fait remarquer que quelque douleur
dont l'Académie soit penetrée en perdant
d'illustres Confreres , il y auroit de l'injustice à
ne cesser de s'y livrer , puisqu'après tout sans ces
révolutions l'Académie n'auroit pas eu l'avantage
de posseder depuis son établissement tout ce que
France a produit de plus distingué par l'éru
dition , le goût et la politesse , il fit l'éloge de
feu
340 MERCURE DE FRANCE
*
feu M. l'Evêque de Blois ; et en s'adressant ensuite-
à M. de Montcrif : » Achevez , dit - il , de le
remplacer par vos sentimens pour l'Académie...
et , si nous sommes en droit d'exiger quelque
chose de plus , par votre empressement à marquer
au Prince qui vous honore d'une protection
si distinguee , notre respect , notre reconnoissance
et notre admiration . Les Muses
seules sembloient le disputer aux Graces. Un
bruit de guerre se fait entendre et il vole à la
gloire. Objet d'étonnement pour le vulgaire ,
qui croit que la Gloire , les Graces et les Muses
sont autant de Rivales , jalouses de former
» séparément des Héros qui leur appartiennent
en propre , au lieu qu'elles y travaillent de
concert dans le sang de Condé , et que la Religion
même s'interesse au succès ...
»
20
Pour vous , M en s'adressant à M. de S.Maur,
digne heritier de l'esprit et de la tendresse d'un
Confrere dont le souvenir nous sera toujours
cher , ce n'est ni à ce titre - là que vous avez
sollicité nos suffrages , ni la premiere fois que
vous y avez cû part ; ce qui mena à l'Eloge de
feu M. P'Evêque de Langres. Il dit ensuite ;
Que ne devons- nous pas attendre de vous
après l'élégante Traduction que vous nous
avez donnée de ce Poëme ,
que l'Angleterre
met au- dessus d'Homere et de Virgile , et que
nous leur préfererions , comme elle, si nous ne
consultions que le choix , l'interêt et la grandeur
du Sujet.
*
Nous passons plusieurs autres Refléxions de ce
goût , resserrez par nos bornes , pour rapporter
* S. A. S. M. le Comte de Clermont.
Le Paradis per du de Milton .
un
FEVRIER. 1734. 341
Endroit qui termine le Discours. Après avoir
exposé le but de l'Académie Françoise dans ses
travaux et l'attentlon de la Posterité qu'elle se
propose de mériter , autant par la délicatesse du
Pinceau , que par l'importance et la majesté du
Sujet , l'illustre Académicien ajoûta : Nous
» avions à lui apprendre qu'il est des Peuples assez
heureux pour n'admettre aucune difference
entre le zele et le devoir ; entre l'amour de la
» Patrie et la gloire du Souverain , qu'il est des
Ministres sages et puissants , simples , affables
set tranquilles au milieu du mouvement qu'ils
" donnent à l'Univers entier , qu'il est des Rois
" magnanimes , qui sacrifient leurs plus grands
interêts au repos et à la tranquillité publique,
" et que rien n'arrête dès qu'il faut venger la
splendeur du Trône qu'on offense , ou se-
"courir des Alliez qu'on opprime , des Rois en-
" fin , qui ne veulent être couronnez par les
"mains de la Victoire , qu'après l'avoir été par
» celles de la Justice et de la Picté .
Fermer
Résumé : RECEPTION de MM. de Moncrif et Dupré de Saint Maur, à l'Académie Françoise le 29. Décembre 1733.
Le 29 décembre 1733, M. de Moncrif et M. Dupré de Saint Maur furent accueillis à l'Académie Française. M. de Moncrif, dans son discours, mit en avant l'importance de l'Académie pour la perfection de la langue et le progrès de l'esprit. Il rendit hommage à plusieurs personnalités marquantes, notamment le Cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie, et Louis XIV, protecteur de l'Académie. Richelieu fut salué pour son génie ayant conduit la France à son apogée en lui permettant de se connaître. Louis XIV fut loué pour avoir favorisé les talents et la science. M. de Moncrif mentionna également M. Seguier, M. de Caumartin, le Cardinal de Fleury, le Maréchal de Villars et le Comte de Clermont. M. Dupré de Saint Maur, dans son allocution, souligna également le progrès de la langue française grâce aux travaux des membres de l'Académie depuis Richelieu et sous le Chancelier Seguier. Il exprima sa gratitude envers son prédécesseur, l'Évêque de Langres, et attribua son élection à la traduction du poème de Milton plutôt qu'à l'œuvre elle-même. Il rendit hommage à Louis XIV et à son successeur pour leurs vertus et leur engagement envers la religion et la justice. M. de Boze, Directeur de l'Académie, répondit aux nouveaux académiciens en soulignant que, malgré les pertes subies, l'Académie avait toujours su honorer les plus distingués par leur érudition et leur politesse. Il fit l'éloge de l'Évêque de Blois et encouragea M. de Moncrif à honorer le Prince par son dévouement. Il loua également M. Dupré de Saint Maur pour sa traduction élégante du poème de Milton. Le discours se conclut par une réflexion sur les valeurs de l'Académie et les qualités des souverains et ministres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
173
p. 431-447
SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
Début :
Quoy ! dira-t-on, un état de Pauvreté où l'on voit tant de grossiereté, [...]
Mots clefs :
Pauvreté, Riche, Sagesse, Éducation, Monde, Riches, Passions, Esprit, Coeur, Hommes, Vie, Homme, Sage, Parents, Grands
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
SUITE des Réfléxions de M. Simonnet
sur la Question proposée dans le Mercure
d'Août.
! dira- t- on , un état de Pauvreté
où l'on voit tant de grossiereté
, de rusticité , qui n'a que des оссира-
tions basses et terrestres sans presque
aucun des secours qui forment l'esprit et
cultivent les moeurs , cet état sera plus
propre
à la Sagesse que celui des Riches ,
où l'on trouve les avantages de la politesse
de la vie aisée et sur tout de l'Edu-
QUoy
!dira-t- on
cat on ?
Qu'on allegue tout ce qu'on voudra ;
l'expérience plus sûre et plus incontestable
que tous les raisonnemens, décide en
faveur du Pauvre : elle le montre presque
toujours plus moderé dans ses désirs,
plus reglé dans ses moeurs et moins escla
ve des passions ; par conséquent plus
Sage , ou du moins plus propre à le devenir
, que le Riche.
La politesse dont se flattent les personnes
du Monde , le dégagement des
Occupations viles et mécaniques , le train
d'une vie douce et commode , ne sont
pas d'un grand secours pour l'acquisition
de
432 MERCURE DE FRANCE
de la Sagesse. Peut - être trouvera t on
qu'ils y sont plus nuisibles , que profitables.
Il n'est pas facile de se persuader
que cet extérieur si mondain , souvent si
effeminé, qui fait le bel air et la politesse
du siécle ; que ce qu'on appelle vie aisée ,
c'est-à- dire vie molle et inutile , vie de
bonne chere , de jeu , de plaisirs , de divertissemens
, ou vie uniquement occu
pée d'intrigues , de projets ambitieux
de vûës d'interêt ; que tout cela soit plus
propre à devenir Sage qu'une vie simple
, innocente , rustique , laborieuse
dont les occupatious , toutes basses et
terrestres qu'elles paroissent , n'ont rien
que de loüable rien qui dissipe trop
l'esprit et le coeur , rien qui favorise les
déreglemens , rien qui ne mortifie les
inclinations vicieuses:
3
Les anciens Patriarches , ces hommes
choisis , ces favoris de Dieu , ces parfaits
modeles de Sagesse , s'il y en cut
jamais sur la Terre , n'avoient ni nos manieres
de politesse , ni tant de commoditez
s'ils paroissoient dans le Monde
avec leur extérieur simple , et leur vie
dure , nous ne manquerions pas de les
prendre pour
des gens grossiers , impolis
, peu propres à la societé et au commerce
du beau Monde; en un mot, pour
de
MARS 1734.
433
de bons Villageois . A les voir eux et leurs
Enfans ,de l'un et de l'autre sexe, occupez
à conduire eux -mêmes leurs Troupeaux ;
à chercher des eaux et des pâturages en
différents cantons avec des peines infinies ,
sans posseder en propre un pouce de
terre ; obligez de parcourir diverses Provinces
, de s'exposer à mille dangers
d'errer dans des Pays deserts et inconnus,
où ils se trouvoient quelquefois contraints
par la famine de se retirer ; à les
voir avec un pareil train et dans un tel
équipage, qui s'imagineroit que ce fussent
les plus Sages de tous les Hommes ? Ils
l'étoient cependant , et ils ne se démentirent
jamais ; au lieu que Salomon avec
toute la pompe et la magnificence du
plus puissant et du plus riche des Rois ,
avec tous les avantages d'une vie à laquelle
rien ne manquoit , n'eut pas la
force de se soutenir , et tomba du plus
haut dégré de Sagesse dans les plus
honteux excès ? tant il est vrai que la
vie dure et laborieuse du Pauvre est plus
propre à la Sagesse , que la vie du Kiche
avec tous ses aises et toutes ses commoditez
.
On dira peut-être que les Patriarches
n'étoient pas Pauvres Ils n'avoient cependant
ni fonds ni demeure assurée ; ils
:
B se
1
434 MERCURE DE FRANCE
se trouvoient souvent réduits à des états
fort tristes. Avec tout ce qu'ils pouvoient
avoir , ils essuyoient les plus facheux
inconveniens de la Pauvreté, et la
protection du Tout- puissant étoit leur
unique ressource . Si les Riches de nos
jours menoient communément une vie
aussi innocente et aussi penible , on ne
diroit pas que leur état fut peu propre à
acquerir la Sagesse : mais quelle énorme
différence entre leur maniere de vivre
et celle de ces Saints Personnages !
Au reste, il ne s'agit pas ici de l'extrême
indigence dont un ingenieux Auteur'a
dit qu'elle est la mere des crimes , et qu'elle
ne donne jamais que de mauvais conseils ;
mais d'une honnête Pauvreté qui excite
l'industrie et oblige au travail , où l'ơn
ne manque pas absolument de tout ;
mais où l'on n'a pas tout ce qu'il faut
pour vivre sans se donner de la peine et
du mouvement. Dans une Pauvreté excessive
on n'a guere vû de Sages de
quelque réputation , qu'un Diogene
admiré par un Alexandre , ( si cependant
il doit passer pour tel ) mais l'un et l'autre
étoient des hommes si singuliers en
différents genres , qu'ils ne peuvent
preuve , ni servis d'exemple.
faire
preuve ,
Il ne faut pas non plus confondre la
PauMARS
1734 435
,
Pauvreté dont nous parlons , avec la médiocrité
, où l'on a dequoi vivre commodément
, en se renfermant dans les
bornes de son état , sans aspirer à rien de
plus. Telle est la situation de quelques
Personnes qui avec un bien modique ,
filent tranquillement leurs jours dans une
molle oisiveté , et perdent agréablement
dans les jeux et les délices , un tems
précieux qu'ils devroient mettre à profit.
Un état où l'on n'a rien qui réveille
, qui anime , qui exerce l'esprit
et qui mette en oeuvre les heureux talens
qu'on a reçûs de la nature ; cet état engendre
naturellement la nonchalance et
la paresse , auxquelles le penchant ordinaire
entraîne ; et l'on sent assez combien
un tel Etat est peu propre à la Sagesse.
Rien au contraire ne lui est plus favorable
que la Pauvreté qui met l'homme
dans l'heureuse necessité d'agir , de s'occuper
utilement , de mettre en exercice
toutes ses forces , et de tirer de son fond
´tout ce qu'il peut produire de meilleur.
- 迪
et
En effet d'où amenoit - t'on ces grands
hommes ces illustres Romains qui
gouvernerent avec tant de Sagesse ,
qui deffendirent également par leur prudence
et par leur courage la République
dans les tems les plus difficiles et les plus
Bij
ora436
MERCURE DE FRANCE
و
orageux ? ce n'étoit ni de la sombre retraite
d'une pitoyable mendicité , ni du
somptueux éclat de l'abondance et du
luxe , ni du sein de la molesse et d'une
oisive mediocrité ; on venoit prendre ces
fameux Dictateurs à la charuë d'autres
fois on les trouvoit la Bêche à la main ,
exposez aux ardeurs du Soleil et aux injures
des Saisons , cultivant un petit bien
qui faisoit toute leur fortune: et ces hommes
rompus au travail , endurcis à toutes
les fatigues d'une vie champêtre , accoutumez
à la temperance et à la sobrieté,
sans passions , sans vices , alloient prendre
d'une main robuste et vigoureuse le
gouvernail de l'Etat , et le conduisoient
par leur profonde Sagesse à un Port assuré.
On ne s'arrêtoit pas à ces manieres
si polies , à cette vie douce et commode
qu'on préconise de nos jours. On cherchoit
le Sage où il se trouve ; dans une
vie Pauvre et laborieuse. Que les tems et
les moeurs sont changez le fond des
choses est toujours le même , et il n'en
est pas moins vrai qu'autrefois que les
avantages qu'on suppose dans les Riches,
nuisent plus à la Sagesse, qu'ils ne lui sont
utilės.
Mais ,dira - t- on, qui peut mieux y con
tribuer que l'Education ? Les Riches
n'ont
MARS 1734.
437
n'ont - ils pas ce privilége sur les Pauvres
? On leur choisit les plus excellens
Maîtres , on ne les quitte point de vûë ,
on les dresse avec beaucoup de soins et
de dépenses à tous les exercices convenables
; on porte l'attention jusqu'aux
premiers momens de leur naissance pour
en écarter tous les présages funestes , ou
les accidens facheux; on regarde avec une
attention scrupuleuse au lait qu'ils succent
, aux nourritures qu'ils prennent ,
à l'air qu'ils respirent : que ne fait t -on
pas pour les disposer de bonne heure à
soutenir honorablement les illustres Emplois
, les Dignitez éminentes ausquels ils
sont destinez ?
Voilà assurément de grandes précau-,
tions : mais enfin à quoi aboutissent elles ?
Les Riches , les Puissans du siècle avec
tout ce bel appareil d'Education , sont- ils
plus moderez , plus pieux , plus modestes,
plus exacts à leurs devoirs , plus équita-
Bles , plus humains , plus judicieux ; en
un mot , plus sages pour l'ordinaire, que
le reste des hommes ? Il ne s'en voit point
de si vains , de si fiers , de si emportez ,
de si vindicatifs , de si injustes, de si peu
maîtres d'eux- mêmes , de si
à la Religion , de si
gations de leur état ,
peu attachez
peu fideles
aux obliet
par conséquent
Bij
de
438 MERCURE DE FRANCE
de si éloignez de la Sagesse . A quoi sert
donc toute l'Education qu'on leur donne?
Il faut malgré tant de soins que l'on
prend , qu'ils soient bien mal cultivez
ou que l'arbre soit bien sauvage pour
produire de si mauvais fruits. L'un et
l'autre n'arrive que trop souvent .
,
Beaucoup de Riches sortent d'une Race
infectée , pleine de concussions et de rapines
, corrompue par les funestes impressions
du vice , qui se perpetue de génerations
en génerations. Ils tiennent
tantôt des inclinations d'une mere voluptueuse
, sensuelle , intempérante , qui ne
respire que luxe et que vanité ; tantôt du
mauvais coeur d'un pere injuste , avare ,
ambitieux , perfide , inhumain ; quelquefois
ils tirent de tous les deux une mauvaise
seve qui se trouve ensuite animée
de la parole et de l'exemple : on se donnera
des peines infinies pour exterminer
› le naturel ; il revient presque toujours ;
malgré les instructions , les remontrances
, les efforts même d'une juste severité
c'est un grand hazard s'il ne prend le
dessus , et s'il ne secoue le joug de toute
autorité qui le gêne.
;
D'un autre côté l'Education des Riches
est- elle si excellente qu'on se l'imagine ?
Plusieurs sont idolatres de leurs Enfans
св
MARS 1734:
439
et les perdent à force de les flatter. On
commence par leur souffrir tout ; on se
fait un jeu , un plaisir, un divertissement
de leurs passions naissantes , et on ne
prend pas garde que si l'on n'a soin de les
réprimer de bonne heure , on le tentera
inutilement, ou que l'on ne les domptera
qu'avec des peines extrêmes , quand une
fois elles se seront fortifiées avec l'âge,
Bien loin d'étouffer les passions dès leur
naissance , quoi de plus commun parmi
les Riches que de les faire naître et de les
amorcer à peine les premieres lueurs
d'une foible raison commencent à paroître
dans les Enfans , qu'on prend à tâche
de leur inspirer la vanité , l'amour propre
, la mollesse , l'attachement aux plaisirs,
qui les seduit avant même qu'ils ayent -
assez de jugement pour en connoître le
danger. On ne fait que leur souffler le
venin des fausses et dangereuses maximes
du monde , qui deviennent pour eux des
principes sur lesquels roulera toute la
conduite de leur vie. On ne manque pas
de leur apprendre toutes les loix les plus
bizarres d'une certaine bienséance ; on
leur fait étudier les modes ridicules et les
usages du monde. L'imagination, l'esprit,
le coeur de ces tendres Enfans sont obsedez
par le vain éclat des honneurs , du
B iiij
faste,
440 MERCURE DE FRANCE .
faste , et de la pompe du siècle : pendant
ce tems là rien ne les rapelle à la raison,
au sentiment , à la regle , à l'esprit de
Religion . Ainsi se passe l'Enfance de la
plupart des Riches. N'est- ce pas là un
grand acheminement pour la Sagesse ?
Les Pauvres dans leur simplicité ont
communément l'avantage de naître de
parens moins vicieux , qui leur inspirent.
l'horreur de bien des déreglemens , dont
le beau monde ne se fait pas tant de scrupule
. On les laisse dans l'innocence de
feur âge , sans les corrompre par les funestes
attraits du vice. On les éleve mieux
parce qu'on les ménage moins , et qu'on
ne les flatte pas tant. Ils commencent
dès -lors à sentir que l'homme est né pour
la peine et le travail , comme l'oiseau
pour voler ; ils ne regardent toutes les
grandeurs du Monde qu'en éloignements
et avec indifférence ; la droite raison se
forme , la Religion entre et s'établit plus
aisément dans ces petits coeurs où les
impressions étrangeres et les passions dangereuses
n'ont point fait tant de ravages ,
et moins ils sont élevez pour le Monde ,
plus ils ont de disposition à la Sagesse .
Les Riches ne se chargent pas beaucoup
, ni longtems de l'Education de
leurs Enfans , ils s'en rapportent à des
DoMARS
1734.
447
>
Domestiques, le plus souvent déréglez ;
ils la confient à des Gouverneurs des
Maîtres et des Précepteurs : mais la diffi-.
culté est d'en trouver de bons . Rien de
plus commun que les personnes qui se
mêlent d'élever la jeunesse , et rien de
plus rare que ceux qui ont toutes les
qualitcz requises pour un emploi si important.
Il faut du sçavoir , avec beaucoup
de probité ; de la prudence , du
désinteressement. On en trouve ass zqui
ont de la science : ils sont habiles Grammairiens
, grands Poëtes , fameux Orateurs
, versez dans toutes les subtilitez
de la Dialectique et de la plus fine Métaphysique,
ils connoissent parfaitement
toutes les expériences et pénetrent les
secrets de la nature . Ils sçavent l'Histoire ,
la Géographie , le Blason , quelquefois la
Géometrie et les Mathématiques : c'est
ce qui les fait briller , ce qui ébloüit
et ce qui leur procure la confiance des
Grands et des Riches : cependant ce
n'est là que la moindre qualité , et avec
tous ces beaux talens ils peuvent être de
très-mauvais Maîtres.
S'ils manquent de probité , comment
s'acquiteront- ils de la principale partie
de l'éducation , qui consiste à inspirer à
leurs disciples. l'horreur du vice et l'a
B. v mour
442 MERCURE DE FRANCE
mour de la vertu ? Pourvû que ces jeunes
Eleves se forment aux études , qu'ils apprennent
à bégayer un peu de Latin et de
Grec , à tourner des Vers , à construire
des Periodes et des Figures , à former des
Syllogismes , à disputer , à se tirer tant
bien que mal d'un raisonnement captieux;
le Maître les laissera tranquillement suivre
les funestes penchans de leur coeur
se plonger quelquefois dans les plus affreux
déreglemens , et Dieu veuille qu'il
n'en soit pas lui même ou le complice ,
où l'Auteur ?
,
2
S'il est en défaut du côté de la prudence
: avec tout le Grec et le Latin dont
il sera hérissé avec son enthousiasme
Poëtique , ou le pompeux étalage de son
Eloquence , avec les rafinemens de sa
Dialectique , il ne sera peut- être qu'un .
étourdi , un emporté, un esprit bourru
un homme sans raison , qui grondera à
tort et à travers , qui outragera mal- àpropos
ses disciples , et les accablera sans
discrétion de mauvais traitemens , plus
capable de les décourager et de les déde
l'étude et de la vertu que de
gouter
les y porters ou par un autre caprice
laura pour eux une douceur meurtriere ,
et sous prétexte de les ménager , il les
perdra par de lâches complaisances.
و
Un
MARS 1734. 443
Un Maître interessé qui n'a en vuë
qu'un gain sordide , ne sera guere capable
d'inspirer des sentimens d'honneur
et l'amour du devoir à ses disciples . Une
ame mercenaire n'entre point dans ces
dispositions , et n'a pas même la pensée
d'y faire entrer ses Eleves. Un homme
qui ne cherche qu'à faire fortune auprès
des Riches , comme il y en a beaucoup
, les flattera et les entretiendra
dans les inclinations vicieuses , pour se
ménager leurs faveurs . Il craindroit de
les irriter , s'il étoit plus ferme . On en
trouve peu qui agissent avec des vuës
aussi pures que le fameux Arsene , Précepteur
d'Arcadius , et qui aiment .
mieux , comme lui , s'exposer à perdre
leur Place et leurs espérances , que de
mollir dans les occasions , où la rigueur
est nécessaire .
Qu'il est rare dans le monde que les
Parens fassent un aussi heureux choix
en fait de Précepteur , que celui du Grand
Théodose ! qu'ils confient leurs Enfans à
un homme tel qu'Arsene ! qu'ils leur ordonnent
la même déférence , le même respect
pour leur Maître ! et qu'ils entrent
dans les sentimens de ce Religieux Empereur
, qui répetoit souvent , que les
Princes sesEnfans seroient veritablement di-
B-vj gness
444 MERCURE DE FRANCE
gnes de l'Empire, s'ils sçavoient joindre la¸
piété avecla science !
La plupart des Parens riches , ou ne se
donnent pas la peine de chercher de
bons Maîtres , ou n'ont pas le bonheur
de les trouver , et prennent pour tels
ceux qui brillent par de grands talens
pour les sciences , quoique tout le reste
leur manque ; ou enfin les Parens n'ont
pas eux- mêmes le goût de la bonne éducation
; ils se plaisent à étouffer les semences
de vertu que les Maîtres ont jettées
dans l'ame des Enfans , et à leur inspirer
la fureur des Jeux , des Bals , des Spectacles
, et de tout ce qui gâte l'esprit et corrompt
le coeur.
A quoi se réduit donc la belle éducation
dont les Riches se vantent? A parler
passablement quelques langues mortes , à
prendre quelque légere teinture de Philosophie
, de Jurisprudence ; à sçavoir
Danser , Escrimer , Monter à Cheval ;
mais dequoi sert tout cela pour acquerir
la sagesse ? Cela tout seul, n'est bon qu'à
rendre vain , présomptueux , entêté d'un
faux mérite , à donner du ressort aux passions
et à les rendre plus fougueuses ; ce
sont des armes entre les mains d'un furieux.
Du côté des moeurs et de la Religion,
les Pauvres ont tout l'avantage , on
les
MARS. 1734 445
les y forme presque toujours avec plus de
soin que les Riches ; c'est le principal et
l'essentiel de leur éducation qui n'est pas
si sujette à être corrompue et infectée par
le mauvais levain des plaisirs sensuels .
Quand on supposeroit même que les
Riches ont la plus parfaite éducation , elle
se perd bien- tôt dans l'air contagieux du
monde. Ils se regardent sous la discipline
des Maîtres, comme dans un triste esclavage
, et au sortir des études ils ne
font usage d'une trop grande liberté
qu'on leur laisse , ou qu'ils prennent de
vive force , que pout se dédommager en
quelque sorte de la contrainte et de la
gêne où ils ont vécu . Bien - tôt ils se donnent
carriere , et trouvant tout favorable
aux penchans de leur coeur, ils se livrent,
comme le jeune Augustin , à un affreux
libertinage. Le pas est glissant , on tombe
aisément dans le précipice ; mais il est
difficile de s'en retirer. Il fallut un miracle
pour convertir Augustin.
Voilà donc l'Education des Riches , le
plus souvent tres mauvaise dès l'Enfance,
confiée ensuite à des mains ou peu capables
, ou infidelles , qui n'en cultivent
que la moindre partie, et enfin gâtée dans.
ce qu'elle pourroit avoir de bon , par la.
Saute des Parens, et par le pernicieux usa--
gc
447 MERCURE DE FRANCE
ge du monde. Qu'attendre d'une pareille
éducation ? et quel fond y faire pour l'acquisition
de la sagesse ?
Je ne dis pas qu'il n'y ait eu dans tous
les siécles , et qu'il n'y ait encore des sages
parmi les Grands et les Riches ; nous
en avons d'illustres exemples devant les
yeux.
J'ai avancé que la Sagesse est de tous les
Etats , de toutes les conditions ; mais je
prétends que les Richesses d'elles - mêmes
ne fournissent pas plus de moyens pour
Pacquerir , qué la pauvreté , et qu'elles y
sont plutôt un grand obstacle , soit pour
l'avidité insatiable avec laquelle on les recherche
, et le trop grand attachement ,
qui en est presque inséparable ; soit par la
vie molle et sensuelle qu'elles fomentent ;
soit par la facilité qu'elles donnent à assouvir
les passions. C'est une vraie gloire
de les posséder sans attache , de se deffendre
de leurs séductions , et de conserver
dans une riche abondance toute la modération
de la sagesse ; mais cette gloire
n'est pas commune , parce qu'il est beaucoup
plus difficile d'y atteindre , que d'ê
tre sage dans les bornes étroites d'une
honnête pauvreté.Il est si vrai que ce dernier
état est plus propre à la sagesse ; que
le riche lui - même ne peut être sage ,
qu'au
MARS. 1734.
447
qu'autant qu'il est pauvre dans le coeur ;
c'est-à dire , qu'il approche des dispositions
du Pauvre et de son indifférence à
l'égard des biens périssables.
sur la Question proposée dans le Mercure
d'Août.
! dira- t- on , un état de Pauvreté
où l'on voit tant de grossiereté
, de rusticité , qui n'a que des оссира-
tions basses et terrestres sans presque
aucun des secours qui forment l'esprit et
cultivent les moeurs , cet état sera plus
propre
à la Sagesse que celui des Riches ,
où l'on trouve les avantages de la politesse
de la vie aisée et sur tout de l'Edu-
QUoy
!dira-t- on
cat on ?
Qu'on allegue tout ce qu'on voudra ;
l'expérience plus sûre et plus incontestable
que tous les raisonnemens, décide en
faveur du Pauvre : elle le montre presque
toujours plus moderé dans ses désirs,
plus reglé dans ses moeurs et moins escla
ve des passions ; par conséquent plus
Sage , ou du moins plus propre à le devenir
, que le Riche.
La politesse dont se flattent les personnes
du Monde , le dégagement des
Occupations viles et mécaniques , le train
d'une vie douce et commode , ne sont
pas d'un grand secours pour l'acquisition
de
432 MERCURE DE FRANCE
de la Sagesse. Peut - être trouvera t on
qu'ils y sont plus nuisibles , que profitables.
Il n'est pas facile de se persuader
que cet extérieur si mondain , souvent si
effeminé, qui fait le bel air et la politesse
du siécle ; que ce qu'on appelle vie aisée ,
c'est-à- dire vie molle et inutile , vie de
bonne chere , de jeu , de plaisirs , de divertissemens
, ou vie uniquement occu
pée d'intrigues , de projets ambitieux
de vûës d'interêt ; que tout cela soit plus
propre à devenir Sage qu'une vie simple
, innocente , rustique , laborieuse
dont les occupatious , toutes basses et
terrestres qu'elles paroissent , n'ont rien
que de loüable rien qui dissipe trop
l'esprit et le coeur , rien qui favorise les
déreglemens , rien qui ne mortifie les
inclinations vicieuses:
3
Les anciens Patriarches , ces hommes
choisis , ces favoris de Dieu , ces parfaits
modeles de Sagesse , s'il y en cut
jamais sur la Terre , n'avoient ni nos manieres
de politesse , ni tant de commoditez
s'ils paroissoient dans le Monde
avec leur extérieur simple , et leur vie
dure , nous ne manquerions pas de les
prendre pour
des gens grossiers , impolis
, peu propres à la societé et au commerce
du beau Monde; en un mot, pour
de
MARS 1734.
433
de bons Villageois . A les voir eux et leurs
Enfans ,de l'un et de l'autre sexe, occupez
à conduire eux -mêmes leurs Troupeaux ;
à chercher des eaux et des pâturages en
différents cantons avec des peines infinies ,
sans posseder en propre un pouce de
terre ; obligez de parcourir diverses Provinces
, de s'exposer à mille dangers
d'errer dans des Pays deserts et inconnus,
où ils se trouvoient quelquefois contraints
par la famine de se retirer ; à les
voir avec un pareil train et dans un tel
équipage, qui s'imagineroit que ce fussent
les plus Sages de tous les Hommes ? Ils
l'étoient cependant , et ils ne se démentirent
jamais ; au lieu que Salomon avec
toute la pompe et la magnificence du
plus puissant et du plus riche des Rois ,
avec tous les avantages d'une vie à laquelle
rien ne manquoit , n'eut pas la
force de se soutenir , et tomba du plus
haut dégré de Sagesse dans les plus
honteux excès ? tant il est vrai que la
vie dure et laborieuse du Pauvre est plus
propre à la Sagesse , que la vie du Kiche
avec tous ses aises et toutes ses commoditez
.
On dira peut-être que les Patriarches
n'étoient pas Pauvres Ils n'avoient cependant
ni fonds ni demeure assurée ; ils
:
B se
1
434 MERCURE DE FRANCE
se trouvoient souvent réduits à des états
fort tristes. Avec tout ce qu'ils pouvoient
avoir , ils essuyoient les plus facheux
inconveniens de la Pauvreté, et la
protection du Tout- puissant étoit leur
unique ressource . Si les Riches de nos
jours menoient communément une vie
aussi innocente et aussi penible , on ne
diroit pas que leur état fut peu propre à
acquerir la Sagesse : mais quelle énorme
différence entre leur maniere de vivre
et celle de ces Saints Personnages !
Au reste, il ne s'agit pas ici de l'extrême
indigence dont un ingenieux Auteur'a
dit qu'elle est la mere des crimes , et qu'elle
ne donne jamais que de mauvais conseils ;
mais d'une honnête Pauvreté qui excite
l'industrie et oblige au travail , où l'ơn
ne manque pas absolument de tout ;
mais où l'on n'a pas tout ce qu'il faut
pour vivre sans se donner de la peine et
du mouvement. Dans une Pauvreté excessive
on n'a guere vû de Sages de
quelque réputation , qu'un Diogene
admiré par un Alexandre , ( si cependant
il doit passer pour tel ) mais l'un et l'autre
étoient des hommes si singuliers en
différents genres , qu'ils ne peuvent
preuve , ni servis d'exemple.
faire
preuve ,
Il ne faut pas non plus confondre la
PauMARS
1734 435
,
Pauvreté dont nous parlons , avec la médiocrité
, où l'on a dequoi vivre commodément
, en se renfermant dans les
bornes de son état , sans aspirer à rien de
plus. Telle est la situation de quelques
Personnes qui avec un bien modique ,
filent tranquillement leurs jours dans une
molle oisiveté , et perdent agréablement
dans les jeux et les délices , un tems
précieux qu'ils devroient mettre à profit.
Un état où l'on n'a rien qui réveille
, qui anime , qui exerce l'esprit
et qui mette en oeuvre les heureux talens
qu'on a reçûs de la nature ; cet état engendre
naturellement la nonchalance et
la paresse , auxquelles le penchant ordinaire
entraîne ; et l'on sent assez combien
un tel Etat est peu propre à la Sagesse.
Rien au contraire ne lui est plus favorable
que la Pauvreté qui met l'homme
dans l'heureuse necessité d'agir , de s'occuper
utilement , de mettre en exercice
toutes ses forces , et de tirer de son fond
´tout ce qu'il peut produire de meilleur.
- 迪
et
En effet d'où amenoit - t'on ces grands
hommes ces illustres Romains qui
gouvernerent avec tant de Sagesse ,
qui deffendirent également par leur prudence
et par leur courage la République
dans les tems les plus difficiles et les plus
Bij
ora436
MERCURE DE FRANCE
و
orageux ? ce n'étoit ni de la sombre retraite
d'une pitoyable mendicité , ni du
somptueux éclat de l'abondance et du
luxe , ni du sein de la molesse et d'une
oisive mediocrité ; on venoit prendre ces
fameux Dictateurs à la charuë d'autres
fois on les trouvoit la Bêche à la main ,
exposez aux ardeurs du Soleil et aux injures
des Saisons , cultivant un petit bien
qui faisoit toute leur fortune: et ces hommes
rompus au travail , endurcis à toutes
les fatigues d'une vie champêtre , accoutumez
à la temperance et à la sobrieté,
sans passions , sans vices , alloient prendre
d'une main robuste et vigoureuse le
gouvernail de l'Etat , et le conduisoient
par leur profonde Sagesse à un Port assuré.
On ne s'arrêtoit pas à ces manieres
si polies , à cette vie douce et commode
qu'on préconise de nos jours. On cherchoit
le Sage où il se trouve ; dans une
vie Pauvre et laborieuse. Que les tems et
les moeurs sont changez le fond des
choses est toujours le même , et il n'en
est pas moins vrai qu'autrefois que les
avantages qu'on suppose dans les Riches,
nuisent plus à la Sagesse, qu'ils ne lui sont
utilės.
Mais ,dira - t- on, qui peut mieux y con
tribuer que l'Education ? Les Riches
n'ont
MARS 1734.
437
n'ont - ils pas ce privilége sur les Pauvres
? On leur choisit les plus excellens
Maîtres , on ne les quitte point de vûë ,
on les dresse avec beaucoup de soins et
de dépenses à tous les exercices convenables
; on porte l'attention jusqu'aux
premiers momens de leur naissance pour
en écarter tous les présages funestes , ou
les accidens facheux; on regarde avec une
attention scrupuleuse au lait qu'ils succent
, aux nourritures qu'ils prennent ,
à l'air qu'ils respirent : que ne fait t -on
pas pour les disposer de bonne heure à
soutenir honorablement les illustres Emplois
, les Dignitez éminentes ausquels ils
sont destinez ?
Voilà assurément de grandes précau-,
tions : mais enfin à quoi aboutissent elles ?
Les Riches , les Puissans du siècle avec
tout ce bel appareil d'Education , sont- ils
plus moderez , plus pieux , plus modestes,
plus exacts à leurs devoirs , plus équita-
Bles , plus humains , plus judicieux ; en
un mot , plus sages pour l'ordinaire, que
le reste des hommes ? Il ne s'en voit point
de si vains , de si fiers , de si emportez ,
de si vindicatifs , de si injustes, de si peu
maîtres d'eux- mêmes , de si
à la Religion , de si
gations de leur état ,
peu attachez
peu fideles
aux obliet
par conséquent
Bij
de
438 MERCURE DE FRANCE
de si éloignez de la Sagesse . A quoi sert
donc toute l'Education qu'on leur donne?
Il faut malgré tant de soins que l'on
prend , qu'ils soient bien mal cultivez
ou que l'arbre soit bien sauvage pour
produire de si mauvais fruits. L'un et
l'autre n'arrive que trop souvent .
,
Beaucoup de Riches sortent d'une Race
infectée , pleine de concussions et de rapines
, corrompue par les funestes impressions
du vice , qui se perpetue de génerations
en génerations. Ils tiennent
tantôt des inclinations d'une mere voluptueuse
, sensuelle , intempérante , qui ne
respire que luxe et que vanité ; tantôt du
mauvais coeur d'un pere injuste , avare ,
ambitieux , perfide , inhumain ; quelquefois
ils tirent de tous les deux une mauvaise
seve qui se trouve ensuite animée
de la parole et de l'exemple : on se donnera
des peines infinies pour exterminer
› le naturel ; il revient presque toujours ;
malgré les instructions , les remontrances
, les efforts même d'une juste severité
c'est un grand hazard s'il ne prend le
dessus , et s'il ne secoue le joug de toute
autorité qui le gêne.
;
D'un autre côté l'Education des Riches
est- elle si excellente qu'on se l'imagine ?
Plusieurs sont idolatres de leurs Enfans
св
MARS 1734:
439
et les perdent à force de les flatter. On
commence par leur souffrir tout ; on se
fait un jeu , un plaisir, un divertissement
de leurs passions naissantes , et on ne
prend pas garde que si l'on n'a soin de les
réprimer de bonne heure , on le tentera
inutilement, ou que l'on ne les domptera
qu'avec des peines extrêmes , quand une
fois elles se seront fortifiées avec l'âge,
Bien loin d'étouffer les passions dès leur
naissance , quoi de plus commun parmi
les Riches que de les faire naître et de les
amorcer à peine les premieres lueurs
d'une foible raison commencent à paroître
dans les Enfans , qu'on prend à tâche
de leur inspirer la vanité , l'amour propre
, la mollesse , l'attachement aux plaisirs,
qui les seduit avant même qu'ils ayent -
assez de jugement pour en connoître le
danger. On ne fait que leur souffler le
venin des fausses et dangereuses maximes
du monde , qui deviennent pour eux des
principes sur lesquels roulera toute la
conduite de leur vie. On ne manque pas
de leur apprendre toutes les loix les plus
bizarres d'une certaine bienséance ; on
leur fait étudier les modes ridicules et les
usages du monde. L'imagination, l'esprit,
le coeur de ces tendres Enfans sont obsedez
par le vain éclat des honneurs , du
B iiij
faste,
440 MERCURE DE FRANCE .
faste , et de la pompe du siècle : pendant
ce tems là rien ne les rapelle à la raison,
au sentiment , à la regle , à l'esprit de
Religion . Ainsi se passe l'Enfance de la
plupart des Riches. N'est- ce pas là un
grand acheminement pour la Sagesse ?
Les Pauvres dans leur simplicité ont
communément l'avantage de naître de
parens moins vicieux , qui leur inspirent.
l'horreur de bien des déreglemens , dont
le beau monde ne se fait pas tant de scrupule
. On les laisse dans l'innocence de
feur âge , sans les corrompre par les funestes
attraits du vice. On les éleve mieux
parce qu'on les ménage moins , et qu'on
ne les flatte pas tant. Ils commencent
dès -lors à sentir que l'homme est né pour
la peine et le travail , comme l'oiseau
pour voler ; ils ne regardent toutes les
grandeurs du Monde qu'en éloignements
et avec indifférence ; la droite raison se
forme , la Religion entre et s'établit plus
aisément dans ces petits coeurs où les
impressions étrangeres et les passions dangereuses
n'ont point fait tant de ravages ,
et moins ils sont élevez pour le Monde ,
plus ils ont de disposition à la Sagesse .
Les Riches ne se chargent pas beaucoup
, ni longtems de l'Education de
leurs Enfans , ils s'en rapportent à des
DoMARS
1734.
447
>
Domestiques, le plus souvent déréglez ;
ils la confient à des Gouverneurs des
Maîtres et des Précepteurs : mais la diffi-.
culté est d'en trouver de bons . Rien de
plus commun que les personnes qui se
mêlent d'élever la jeunesse , et rien de
plus rare que ceux qui ont toutes les
qualitcz requises pour un emploi si important.
Il faut du sçavoir , avec beaucoup
de probité ; de la prudence , du
désinteressement. On en trouve ass zqui
ont de la science : ils sont habiles Grammairiens
, grands Poëtes , fameux Orateurs
, versez dans toutes les subtilitez
de la Dialectique et de la plus fine Métaphysique,
ils connoissent parfaitement
toutes les expériences et pénetrent les
secrets de la nature . Ils sçavent l'Histoire ,
la Géographie , le Blason , quelquefois la
Géometrie et les Mathématiques : c'est
ce qui les fait briller , ce qui ébloüit
et ce qui leur procure la confiance des
Grands et des Riches : cependant ce
n'est là que la moindre qualité , et avec
tous ces beaux talens ils peuvent être de
très-mauvais Maîtres.
S'ils manquent de probité , comment
s'acquiteront- ils de la principale partie
de l'éducation , qui consiste à inspirer à
leurs disciples. l'horreur du vice et l'a
B. v mour
442 MERCURE DE FRANCE
mour de la vertu ? Pourvû que ces jeunes
Eleves se forment aux études , qu'ils apprennent
à bégayer un peu de Latin et de
Grec , à tourner des Vers , à construire
des Periodes et des Figures , à former des
Syllogismes , à disputer , à se tirer tant
bien que mal d'un raisonnement captieux;
le Maître les laissera tranquillement suivre
les funestes penchans de leur coeur
se plonger quelquefois dans les plus affreux
déreglemens , et Dieu veuille qu'il
n'en soit pas lui même ou le complice ,
où l'Auteur ?
,
2
S'il est en défaut du côté de la prudence
: avec tout le Grec et le Latin dont
il sera hérissé avec son enthousiasme
Poëtique , ou le pompeux étalage de son
Eloquence , avec les rafinemens de sa
Dialectique , il ne sera peut- être qu'un .
étourdi , un emporté, un esprit bourru
un homme sans raison , qui grondera à
tort et à travers , qui outragera mal- àpropos
ses disciples , et les accablera sans
discrétion de mauvais traitemens , plus
capable de les décourager et de les déde
l'étude et de la vertu que de
gouter
les y porters ou par un autre caprice
laura pour eux une douceur meurtriere ,
et sous prétexte de les ménager , il les
perdra par de lâches complaisances.
و
Un
MARS 1734. 443
Un Maître interessé qui n'a en vuë
qu'un gain sordide , ne sera guere capable
d'inspirer des sentimens d'honneur
et l'amour du devoir à ses disciples . Une
ame mercenaire n'entre point dans ces
dispositions , et n'a pas même la pensée
d'y faire entrer ses Eleves. Un homme
qui ne cherche qu'à faire fortune auprès
des Riches , comme il y en a beaucoup
, les flattera et les entretiendra
dans les inclinations vicieuses , pour se
ménager leurs faveurs . Il craindroit de
les irriter , s'il étoit plus ferme . On en
trouve peu qui agissent avec des vuës
aussi pures que le fameux Arsene , Précepteur
d'Arcadius , et qui aiment .
mieux , comme lui , s'exposer à perdre
leur Place et leurs espérances , que de
mollir dans les occasions , où la rigueur
est nécessaire .
Qu'il est rare dans le monde que les
Parens fassent un aussi heureux choix
en fait de Précepteur , que celui du Grand
Théodose ! qu'ils confient leurs Enfans à
un homme tel qu'Arsene ! qu'ils leur ordonnent
la même déférence , le même respect
pour leur Maître ! et qu'ils entrent
dans les sentimens de ce Religieux Empereur
, qui répetoit souvent , que les
Princes sesEnfans seroient veritablement di-
B-vj gness
444 MERCURE DE FRANCE
gnes de l'Empire, s'ils sçavoient joindre la¸
piété avecla science !
La plupart des Parens riches , ou ne se
donnent pas la peine de chercher de
bons Maîtres , ou n'ont pas le bonheur
de les trouver , et prennent pour tels
ceux qui brillent par de grands talens
pour les sciences , quoique tout le reste
leur manque ; ou enfin les Parens n'ont
pas eux- mêmes le goût de la bonne éducation
; ils se plaisent à étouffer les semences
de vertu que les Maîtres ont jettées
dans l'ame des Enfans , et à leur inspirer
la fureur des Jeux , des Bals , des Spectacles
, et de tout ce qui gâte l'esprit et corrompt
le coeur.
A quoi se réduit donc la belle éducation
dont les Riches se vantent? A parler
passablement quelques langues mortes , à
prendre quelque légere teinture de Philosophie
, de Jurisprudence ; à sçavoir
Danser , Escrimer , Monter à Cheval ;
mais dequoi sert tout cela pour acquerir
la sagesse ? Cela tout seul, n'est bon qu'à
rendre vain , présomptueux , entêté d'un
faux mérite , à donner du ressort aux passions
et à les rendre plus fougueuses ; ce
sont des armes entre les mains d'un furieux.
Du côté des moeurs et de la Religion,
les Pauvres ont tout l'avantage , on
les
MARS. 1734 445
les y forme presque toujours avec plus de
soin que les Riches ; c'est le principal et
l'essentiel de leur éducation qui n'est pas
si sujette à être corrompue et infectée par
le mauvais levain des plaisirs sensuels .
Quand on supposeroit même que les
Riches ont la plus parfaite éducation , elle
se perd bien- tôt dans l'air contagieux du
monde. Ils se regardent sous la discipline
des Maîtres, comme dans un triste esclavage
, et au sortir des études ils ne
font usage d'une trop grande liberté
qu'on leur laisse , ou qu'ils prennent de
vive force , que pout se dédommager en
quelque sorte de la contrainte et de la
gêne où ils ont vécu . Bien - tôt ils se donnent
carriere , et trouvant tout favorable
aux penchans de leur coeur, ils se livrent,
comme le jeune Augustin , à un affreux
libertinage. Le pas est glissant , on tombe
aisément dans le précipice ; mais il est
difficile de s'en retirer. Il fallut un miracle
pour convertir Augustin.
Voilà donc l'Education des Riches , le
plus souvent tres mauvaise dès l'Enfance,
confiée ensuite à des mains ou peu capables
, ou infidelles , qui n'en cultivent
que la moindre partie, et enfin gâtée dans.
ce qu'elle pourroit avoir de bon , par la.
Saute des Parens, et par le pernicieux usa--
gc
447 MERCURE DE FRANCE
ge du monde. Qu'attendre d'une pareille
éducation ? et quel fond y faire pour l'acquisition
de la sagesse ?
Je ne dis pas qu'il n'y ait eu dans tous
les siécles , et qu'il n'y ait encore des sages
parmi les Grands et les Riches ; nous
en avons d'illustres exemples devant les
yeux.
J'ai avancé que la Sagesse est de tous les
Etats , de toutes les conditions ; mais je
prétends que les Richesses d'elles - mêmes
ne fournissent pas plus de moyens pour
Pacquerir , qué la pauvreté , et qu'elles y
sont plutôt un grand obstacle , soit pour
l'avidité insatiable avec laquelle on les recherche
, et le trop grand attachement ,
qui en est presque inséparable ; soit par la
vie molle et sensuelle qu'elles fomentent ;
soit par la facilité qu'elles donnent à assouvir
les passions. C'est une vraie gloire
de les posséder sans attache , de se deffendre
de leurs séductions , et de conserver
dans une riche abondance toute la modération
de la sagesse ; mais cette gloire
n'est pas commune , parce qu'il est beaucoup
plus difficile d'y atteindre , que d'ê
tre sage dans les bornes étroites d'une
honnête pauvreté.Il est si vrai que ce dernier
état est plus propre à la sagesse ; que
le riche lui - même ne peut être sage ,
qu'au
MARS. 1734.
447
qu'autant qu'il est pauvre dans le coeur ;
c'est-à dire , qu'il approche des dispositions
du Pauvre et de son indifférence à
l'égard des biens périssables.
Fermer
Résumé : SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
Le texte 'Suite des Réflexions de M. Simonnet' examine la question de savoir si la pauvreté ou la richesse favorise davantage la sagesse. L'auteur affirme que la pauvreté, malgré ses inconvénients, est plus propice à la sagesse. Les pauvres, modérés dans leurs désirs et mieux régulés dans leurs mœurs, sont moins esclaves des passions et donc plus sages que les riches. La politesse et les avantages de la vie aisée des riches sont jugés nuisibles pour l'acquisition de la sagesse. L'auteur compare les anciens Patriarches, modèles de sagesse, à Salomon, qui, malgré sa richesse et sa puissance, tomba dans des excès honteux. Les Patriarches, souvent réduits à des états tristes, trouvaient leur sagesse dans une vie dure et laborieuse. L'auteur distingue la pauvreté honnête, qui incite à l'industrie et au travail, de l'extrême indigence ou de la médiocrité qui engendre la nonchalance et la paresse. Le texte mentionne que les grands hommes de Rome, tels que les dictateurs, provenaient souvent de milieux pauvres et laborieux, ce qui les préparait à gouverner avec sagesse. L'éducation des riches est souvent corrompue par des influences vicieuses et des passions dangereuses. Les pauvres, élevés dans la simplicité et l'innocence, ont plus de dispositions à la sagesse. L'auteur déplore la difficulté de trouver des éducateurs compétents et probes pour les enfants riches. Les précepteurs doivent posséder des talents académiques, de la probité et de la prudence pour inspirer la vertu. Un précepteur défaillant peut laisser ses élèves suivre leurs penchants vicieux ou les décourager par des traitements injustes ou des complaisances excessives. Les parents riches ne cherchent pas toujours de bons précepteurs ou n'ont pas le goût de la bonne éducation, préférant étouffer les semences de vertu et encourager des activités frivoles. L'éducation des riches se réduit souvent à l'apprentissage de langues mortes, de philosophie, de jurisprudence, et de compétences sociales, mais cela ne conduit pas à la sagesse. Les pauvres reçoivent une éducation plus morale et moins corrompue. Le texte conclut que les richesses peuvent être un obstacle à l'acquisition de la sagesse en raison de l'avidité, de la vie sensuelle et de la facilité à assouvir les passions. La véritable sagesse réside dans la modération et l'indifférence aux biens matériels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
174
p. 524-526
EXTRAIT d'une Lettre sur un livre de Pieté imprimé depuis peu.
Début :
Le Livre que vous voulez connoître est intitulé LES PSEAUMES DE DAVID, [...]
Mots clefs :
Psaumes de David, Prière, Auteur, Esprit, Approbation, Censeurs, Dogme, Morale
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre sur un livre de Pieté imprimé depuis peu.
EXTRAIT d'une Lettre sur un Livre de
Pieté imprimé depuis peu.
Le Livre que vous voulez connoître
est intitulé LES PSEAUMES DE DAVID ,
selon l'Esprit , ou les Pseaumes en forme
de Prieres Chrétiennes . Dédiées à la
Reine , seconde Edition , revûë et corrigée
par M. L. L. R. A Paris , rue Saint
Jacques , de l'Imprimerie de facques Co-
Lombat 1733. in 12. de 479. pages , sans
P'Epître , l'Avertissement et les Tables .
Quoique plusieurs Pseaumes soient en
effet des Prieres
› puisque l'Eglise en
com-
>
MARS. 1734. 525
L
compose ses Offices, l'Auteur ayant trouvé
qu'il y en a beaucoup d'autres d'Historiques
, de Dogmatiques et de Moraux,
il a appliqué l'Histoire , le Dogme et la
Morale à celui qui les prononce , et il
lui fait trouver le défaut ou la rectitude
de sa conduite dans l'Histoire sa foy
dans le Dogme , ses vices ou ses vertus
dans la Morale , en lui rendant propre
et particulier ce que le Prophete dit de
lui même , ou des autres en general .
,
>
Mon dessein est uniquement de reveiller
la foy , dit l'Auteur ( a ) à la fin de
son Avertissement et de ranimer la
pieté des fideles par les sentimens pleins
de zele et de confiance en Dieu que je
mets dans leur bouche. Daigne celui qui
les a inspirez autrefois au S. Prophete ,
les imprimer de nouveau dans leur ame,
et leur en faire produire des fruits dignes
de l'Eternité !
Ce peu de lignes suffiront pour vous
faire connoître le caractére de l'Auteur
de ce Livre. Pour l'idée generale de l'Ouvrage
, on peut la prendre dans l'Approbation
des deux Censcurs. Le premier
s'exprime ainsi. Ces Paraphrases des Pseaumes
m'ont paru propres à donner l'idée , et
( a ) M. J. B. Vassoult , Confesseur et Predica
teur ordinaire de la Maison du Roy.
326 MERCURE DE FRANCE
inspirer le gout de la sublimité de ce Livre
Divin ; et d'autant , plus utile
→ que la
plupart de ceux qui lisent et qui récitent les
Pseaumes , les récitent et les lisent sans gout,
faute de comprendre les touchantes veritez
et les saintes et humbles Prieres qui y sont
renfermées. A Paris le 16 Septembre 1726
Signé De Villiers.
La seconde Approbation signée LeRouge,
et datée du 18 Avril 1730. contient ces
mots. On ne pouvoit gueres donner sur cette
matiere , rien de plus pieux et qui fut plus
à la portée des fideles. Dans quelque état et
quelque situation que chacun se rencontre
il trouvera dans ce Livre d'excellentes Prieres
conformes à ses besoins et à ceux de l'Eglise.
La pureté du stile avec lequel elles
sont écrites , n'ôte rien à l'Onction et à l'esprit
du Pseaume d'où elles sont tirées , l'Auteur
ayant sçu parfaitement alier l'un avec
l'autre. C'est le témoignage que j'ai cru devoir
porter de cet Ouvrage qui ne contient
rien que de très-orthodoxe.
Pieté imprimé depuis peu.
Le Livre que vous voulez connoître
est intitulé LES PSEAUMES DE DAVID ,
selon l'Esprit , ou les Pseaumes en forme
de Prieres Chrétiennes . Dédiées à la
Reine , seconde Edition , revûë et corrigée
par M. L. L. R. A Paris , rue Saint
Jacques , de l'Imprimerie de facques Co-
Lombat 1733. in 12. de 479. pages , sans
P'Epître , l'Avertissement et les Tables .
Quoique plusieurs Pseaumes soient en
effet des Prieres
› puisque l'Eglise en
com-
>
MARS. 1734. 525
L
compose ses Offices, l'Auteur ayant trouvé
qu'il y en a beaucoup d'autres d'Historiques
, de Dogmatiques et de Moraux,
il a appliqué l'Histoire , le Dogme et la
Morale à celui qui les prononce , et il
lui fait trouver le défaut ou la rectitude
de sa conduite dans l'Histoire sa foy
dans le Dogme , ses vices ou ses vertus
dans la Morale , en lui rendant propre
et particulier ce que le Prophete dit de
lui même , ou des autres en general .
,
>
Mon dessein est uniquement de reveiller
la foy , dit l'Auteur ( a ) à la fin de
son Avertissement et de ranimer la
pieté des fideles par les sentimens pleins
de zele et de confiance en Dieu que je
mets dans leur bouche. Daigne celui qui
les a inspirez autrefois au S. Prophete ,
les imprimer de nouveau dans leur ame,
et leur en faire produire des fruits dignes
de l'Eternité !
Ce peu de lignes suffiront pour vous
faire connoître le caractére de l'Auteur
de ce Livre. Pour l'idée generale de l'Ouvrage
, on peut la prendre dans l'Approbation
des deux Censcurs. Le premier
s'exprime ainsi. Ces Paraphrases des Pseaumes
m'ont paru propres à donner l'idée , et
( a ) M. J. B. Vassoult , Confesseur et Predica
teur ordinaire de la Maison du Roy.
326 MERCURE DE FRANCE
inspirer le gout de la sublimité de ce Livre
Divin ; et d'autant , plus utile
→ que la
plupart de ceux qui lisent et qui récitent les
Pseaumes , les récitent et les lisent sans gout,
faute de comprendre les touchantes veritez
et les saintes et humbles Prieres qui y sont
renfermées. A Paris le 16 Septembre 1726
Signé De Villiers.
La seconde Approbation signée LeRouge,
et datée du 18 Avril 1730. contient ces
mots. On ne pouvoit gueres donner sur cette
matiere , rien de plus pieux et qui fut plus
à la portée des fideles. Dans quelque état et
quelque situation que chacun se rencontre
il trouvera dans ce Livre d'excellentes Prieres
conformes à ses besoins et à ceux de l'Eglise.
La pureté du stile avec lequel elles
sont écrites , n'ôte rien à l'Onction et à l'esprit
du Pseaume d'où elles sont tirées , l'Auteur
ayant sçu parfaitement alier l'un avec
l'autre. C'est le témoignage que j'ai cru devoir
porter de cet Ouvrage qui ne contient
rien que de très-orthodoxe.
Fermer
Résumé : EXTRAIT d'une Lettre sur un livre de Pieté imprimé depuis peu.
Le livre 'Les Pseaumes de David, selon l'Esprit, ou les Pseaumes en forme de Prieres Chrétiennes' a été publié en 1733 à Paris par Jacques Colombat. L'ouvrage, de 479 pages, est dédié à la Reine et contient des paraphrases des Psaumes adaptées pour les fidèles. L'auteur, M. J. B. Vassoult, confesseur et prédicateur ordinaire de la Maison du Roy, vise à réveiller la foi et ranimer la piété des lecteurs. Il transforme les Psaumes historiques, dogmatiques et moraux en prières personnelles, permettant aux lecteurs de réfléchir sur leur conduite, leur foi et leurs vertus. Deux censeurs approuvent l'ouvrage : De Villiers souligne que les paraphrases aident à comprendre et apprécier la sublimité des Psaumes, souvent lus sans goût ni compréhension. LeRouge loue la piété et l'accessibilité des prières, adaptées à divers besoins et situations, tout en conservant l'onction et l'esprit originaux des Psaumes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
175
p. 960-967
EXTRAIT de la Comédie de l'Apologie du siécle, ou Momus corrigé, représenté au Theatre Italien le premier Avril.
Début :
Tout le monde convient que l'ironie n'a jamais été employée avec plus de finesse [...]
Mots clefs :
Momus, Ironie, Génie du siècle, Philinte, Actrice, Esprit, Candeur, Vertus, Modestie , Constance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de la Comédie de l'Apologie du siécle, ou Momus corrigé, représenté au Theatre Italien le premier Avril.
EXTRAIT de la Comédie de l'Apolo
gie du siècle , on Momus corrigé , représenté
au Theatre Italien le premier
Avril.
Tout le monde convient que l'ironie
n'a jamais été employée avec plus de fidans
cette Piéce ; en voici les
nesse que
Acteurs.
Momus ,
Une Actrice ;
Philinte
L'indifferent ;
Le Génie du siécle,
Terpsicore
›
le sieur Romagnesi.
la Dlle Belmont.
le sieur Ricoboni.
le sieur Dominique.
la Dlle Silvia.
la Dlle Roland.
Momus ouvre la Scéne , un bouquet à
la main , au lieu de Marote : une Actrice
le suit , et lui témoigne la surprise où son
nouvel attribut la jette ; et comme ce censeur
des Hommes & des Dieux lui dit
qu'il
MAY. 1734. 961
qu'il est corrigé et qu'au lieu de tout
blâmer , il veut tout loüer , elle lui répond
:
Allons , Seigneur ; vous vous mocquez de moi ;
On sçait que vous aimez à rire ;
Et l'encens de Momus est un trait de Satyre.
Momus persiste dans son hipocrisie
on le peut voir dans cette tirade , qui
lui tient lieu d'attestation.
Depuis qu'en bien tout le monde est changé ,
Scachez que je suis corrigé ;
De la douceur que je respire ,
Ces fleurs sont un garant qu'on ne peut contre
dire :
La Critique est hors de saison
Et le siécle vit de façon ,
Qu'il ne convient plus d'en médire
Il fait voir tant d'esprit , de candeur , de raison,
Qu'en dépit qu'on en ait il faut bien qu'on l'ad
mire.
Plein de sagesse , exemt d'abus ,
De ridicules , d'injustices
Il m'oblige à changer d'humeur & d'attributs
A l'avenir je ne dois plus
Faire la Satyre des vices
Que par l'éloge de vertus .
Cette résolution de Momus fait trembler
l'Actrice , et l'oblige à lui répondre.
FV
Mais
262 MERCURE DE FRANCES
Mais jamais au panegirique
Ces lieux ne furent consacrez ;
Et de tout temps sur la Critique
Nos revenus sont assurez ;
Sans elle serviteur au Theatre italique.
A cette Actrice succede Philinte , lo
plus mordicant de tous les hommes.
Momus le blâme malignement de l'implacable
haine qu'il a concuë contre tout
le genre humain ; pour prouver la mali
gnité de Momus , il n'y a qu'à jetter les
yeux sur ce fragment de Dialogue :
Philinte .
Pour m'enseigner cet art où vous semblez primer
Apprenez moi d'abord comment je dois nommer
Une frippone , une coquette ,
Dont la bouche me jure un amour sans égal
Et qui l'instant d'après me trahit en cachette
Et favorise mon Rival &
Momus.
Mais on l'appelle une femme ordinaire &
Philinte .
Et l'Ami déloyal qui m'enleve la Belle ;
Et qui m'emprunte mon argent
Pour triompher de l'infidelle ,
Comment l'appelle- t'ondans ce siécle charmane
MoMA
Ÿ . 1734. 963
Momus.
Un Ami foible et que l'amour emporte ;
On doit avoir pitié d'un homme de la sorte,
Philinte.
Momus est bien compatissant.
Et de quelle façon est - ce qu'il qualifie
Un Procureur avide et qui sans modestie
De toutes mains reçoit double valeur
Et qui me vend à ma Partie ?
Momus.
Mais , je l'appelle un Procureur.
Après avoir fait passer en revûë plu
sieurs autres professions , voici par quel
trait Momus finit ses prétendus correctifss
Philinte .
Pour finir en un mot : comment est- ce qu'om
nomme
L'animal vicieux , esclave des plaisiss
Qui manque
à tous ses devoirs.
Momus.
Phomme & c.
Cet Extrait passeroit les bornes que
nous nous sommes pre crites , si nous
mettions tous les traits aillants qui ‹ ortent
de cette Piece. Nous finirons par
F vj que34
MERCURE DE FRANCE
quelques traits des deux plus bellesScenes ,
la premiere est entre Momus et un Indifferent
de profession , qui ne veut ni blamer
, ni admirer . Voici comme il parle à
la fin de sa Scene :
Que l'on possede un mince , ou bien un grand.
génie ,
Je ne méprise pas , mais je n'admire point.
Un malheureux , à qui la nature cruelle
A même refusé sa plus simple faveur ,
En est assez puni par la douleur mortelle
Que lui cause en secret cet excès de rigueur
Qui l'avilit à ses yeux, même
Sans que j'aille ajouter encor à son maiheur,
En l'accablant du poids de mon mépris extrême,
En le perçant d'un ris mocqueur.
Un triomphe si bas et qu'on obtient sans peine
Deshonore l'esprit et fair outrage au coeur
Alors , plus la victoire est pleine ,
Plus son éclat honteux dégrade le vainqueur
Quant à celui sur qui le sort propice
A liberalement versé
Tous les dons séducteurs qu'accorde son caprice
N'en est - il pas assez recompensé ,
Par ces mêmes présents de son étoile heureuse
Et la comparaison fatteuse
Qu'il fait de son mérite avec celui d'autrui ?
Il ne le sent que trop ce mérite suprême ,
Et nous pouvons nous reposer sur lui
Du
MAY.
964
1734.
Du soin de s'applaudir lui même.
La derniere Scene dont on vient de
parler , est entre le Génie du siécle & Momus
; voici le portrait que ce Génie fait
de lui-même :
Du siécle en moi vous voyez le Génie ;
Remplissant l'Univers de nouvelles clartez,
J'ai des vieux préjugez banni la tyrannic ,
De nos Ayeux bornez corrigé les abus
D'une constance ridicule
Affranchi les Amours qui ne soupirent plus ,
Degagé l'amitié des devoirs superflus ,
La probité du poids d'un vain scrupule
Et j'ai créé d'autres vertus .
Momus lui répond d'un ton ironique a
Cette reforme est des plus belles
On fait tout ce qu'on veut , quand on a de l'èsprit
;
Mais les vieilles vertus n'ont donc plus de crédits
Le Génie.
Non ; j'ai sur leur rüine établi les nouvelles
Ces controleuses éternelles ,
Etoient dures à vivre et d'un sot entretien.
Momus.
De m'avertir vous faites bien ;
Car j'aurois dans mon ignorance ,
Loüié
966 MERCURE DE FRANCE
Loué bêtement la constance :
La candeur , la fi lelité ,
La modestie et la franchise
La bonne foi , l'integrité
Le Génie.
Vous auriez fait une insigne méprise.
Apprenez qu'aujourd'hui la candeur est sottise
La constance fadeur , ou défaut d'agréments ,
La modestie un vice des plus grands ,
Qui par la crainte qu'elle excite ;
Ote la grace , étouffe les talents ,
Et fait souvent un sot d'un homme de merite
La bonne foi produit les plus petits Esprits,
Qui n'osant s'écarter de la marche commune ,
Ne font jamais un pas vers la fortune ;
L'integrité , des Gens durs , impolis ,
Sur qui ne peuvent rien les Parens , les Amis ,
Et qui refusent tout aux Dames ;
La franchise des Etourdis ,
Et la fidelité fait les plus sottes femmes..
Il fiur avouer que l'Auteur a tour
Isprit du monde ; mais il est quelque
fois dangereux d'n trop voir et tout
le monde convient que le siécle dont il
prétend fire l'apo ogie , n'est pas mieux
traité dans cette Piéce qui dans Srprise
de la haine ; le Lecteur en pourra juger
en
MAY. 1734. 967
en examinant certe derniere tirade. Voici
le Vaudeville qui termine l'Ouvrage :
Regardons en beau le Monde ,
Trop poli pour qu'on le fronde
Approuvons également :
Qu'on pardonne , ou qu'on se vange
L'un est juste , et l'autre est grand
Tout est digne de loüange.
Qu'à sa guise chacun aime ;
Ne b'âmons aucun systême ,
On doit suivre son penchant ;
C'est sagesse , quand on change .
Vertu , quand on est constant,
Tout est digne de loüange.
Cette Piéce qui est de la composition de
M. de Boissy, a été reçûe très favorablement
du Public ; elle est parfaitement
bien représentée.
gie du siècle , on Momus corrigé , représenté
au Theatre Italien le premier
Avril.
Tout le monde convient que l'ironie
n'a jamais été employée avec plus de fidans
cette Piéce ; en voici les
nesse que
Acteurs.
Momus ,
Une Actrice ;
Philinte
L'indifferent ;
Le Génie du siécle,
Terpsicore
›
le sieur Romagnesi.
la Dlle Belmont.
le sieur Ricoboni.
le sieur Dominique.
la Dlle Silvia.
la Dlle Roland.
Momus ouvre la Scéne , un bouquet à
la main , au lieu de Marote : une Actrice
le suit , et lui témoigne la surprise où son
nouvel attribut la jette ; et comme ce censeur
des Hommes & des Dieux lui dit
qu'il
MAY. 1734. 961
qu'il est corrigé et qu'au lieu de tout
blâmer , il veut tout loüer , elle lui répond
:
Allons , Seigneur ; vous vous mocquez de moi ;
On sçait que vous aimez à rire ;
Et l'encens de Momus est un trait de Satyre.
Momus persiste dans son hipocrisie
on le peut voir dans cette tirade , qui
lui tient lieu d'attestation.
Depuis qu'en bien tout le monde est changé ,
Scachez que je suis corrigé ;
De la douceur que je respire ,
Ces fleurs sont un garant qu'on ne peut contre
dire :
La Critique est hors de saison
Et le siécle vit de façon ,
Qu'il ne convient plus d'en médire
Il fait voir tant d'esprit , de candeur , de raison,
Qu'en dépit qu'on en ait il faut bien qu'on l'ad
mire.
Plein de sagesse , exemt d'abus ,
De ridicules , d'injustices
Il m'oblige à changer d'humeur & d'attributs
A l'avenir je ne dois plus
Faire la Satyre des vices
Que par l'éloge de vertus .
Cette résolution de Momus fait trembler
l'Actrice , et l'oblige à lui répondre.
FV
Mais
262 MERCURE DE FRANCES
Mais jamais au panegirique
Ces lieux ne furent consacrez ;
Et de tout temps sur la Critique
Nos revenus sont assurez ;
Sans elle serviteur au Theatre italique.
A cette Actrice succede Philinte , lo
plus mordicant de tous les hommes.
Momus le blâme malignement de l'implacable
haine qu'il a concuë contre tout
le genre humain ; pour prouver la mali
gnité de Momus , il n'y a qu'à jetter les
yeux sur ce fragment de Dialogue :
Philinte .
Pour m'enseigner cet art où vous semblez primer
Apprenez moi d'abord comment je dois nommer
Une frippone , une coquette ,
Dont la bouche me jure un amour sans égal
Et qui l'instant d'après me trahit en cachette
Et favorise mon Rival &
Momus.
Mais on l'appelle une femme ordinaire &
Philinte .
Et l'Ami déloyal qui m'enleve la Belle ;
Et qui m'emprunte mon argent
Pour triompher de l'infidelle ,
Comment l'appelle- t'ondans ce siécle charmane
MoMA
Ÿ . 1734. 963
Momus.
Un Ami foible et que l'amour emporte ;
On doit avoir pitié d'un homme de la sorte,
Philinte.
Momus est bien compatissant.
Et de quelle façon est - ce qu'il qualifie
Un Procureur avide et qui sans modestie
De toutes mains reçoit double valeur
Et qui me vend à ma Partie ?
Momus.
Mais , je l'appelle un Procureur.
Après avoir fait passer en revûë plu
sieurs autres professions , voici par quel
trait Momus finit ses prétendus correctifss
Philinte .
Pour finir en un mot : comment est- ce qu'om
nomme
L'animal vicieux , esclave des plaisiss
Qui manque
à tous ses devoirs.
Momus.
Phomme & c.
Cet Extrait passeroit les bornes que
nous nous sommes pre crites , si nous
mettions tous les traits aillants qui ‹ ortent
de cette Piece. Nous finirons par
F vj que34
MERCURE DE FRANCE
quelques traits des deux plus bellesScenes ,
la premiere est entre Momus et un Indifferent
de profession , qui ne veut ni blamer
, ni admirer . Voici comme il parle à
la fin de sa Scene :
Que l'on possede un mince , ou bien un grand.
génie ,
Je ne méprise pas , mais je n'admire point.
Un malheureux , à qui la nature cruelle
A même refusé sa plus simple faveur ,
En est assez puni par la douleur mortelle
Que lui cause en secret cet excès de rigueur
Qui l'avilit à ses yeux, même
Sans que j'aille ajouter encor à son maiheur,
En l'accablant du poids de mon mépris extrême,
En le perçant d'un ris mocqueur.
Un triomphe si bas et qu'on obtient sans peine
Deshonore l'esprit et fair outrage au coeur
Alors , plus la victoire est pleine ,
Plus son éclat honteux dégrade le vainqueur
Quant à celui sur qui le sort propice
A liberalement versé
Tous les dons séducteurs qu'accorde son caprice
N'en est - il pas assez recompensé ,
Par ces mêmes présents de son étoile heureuse
Et la comparaison fatteuse
Qu'il fait de son mérite avec celui d'autrui ?
Il ne le sent que trop ce mérite suprême ,
Et nous pouvons nous reposer sur lui
Du
MAY.
964
1734.
Du soin de s'applaudir lui même.
La derniere Scene dont on vient de
parler , est entre le Génie du siécle & Momus
; voici le portrait que ce Génie fait
de lui-même :
Du siécle en moi vous voyez le Génie ;
Remplissant l'Univers de nouvelles clartez,
J'ai des vieux préjugez banni la tyrannic ,
De nos Ayeux bornez corrigé les abus
D'une constance ridicule
Affranchi les Amours qui ne soupirent plus ,
Degagé l'amitié des devoirs superflus ,
La probité du poids d'un vain scrupule
Et j'ai créé d'autres vertus .
Momus lui répond d'un ton ironique a
Cette reforme est des plus belles
On fait tout ce qu'on veut , quand on a de l'èsprit
;
Mais les vieilles vertus n'ont donc plus de crédits
Le Génie.
Non ; j'ai sur leur rüine établi les nouvelles
Ces controleuses éternelles ,
Etoient dures à vivre et d'un sot entretien.
Momus.
De m'avertir vous faites bien ;
Car j'aurois dans mon ignorance ,
Loüié
966 MERCURE DE FRANCE
Loué bêtement la constance :
La candeur , la fi lelité ,
La modestie et la franchise
La bonne foi , l'integrité
Le Génie.
Vous auriez fait une insigne méprise.
Apprenez qu'aujourd'hui la candeur est sottise
La constance fadeur , ou défaut d'agréments ,
La modestie un vice des plus grands ,
Qui par la crainte qu'elle excite ;
Ote la grace , étouffe les talents ,
Et fait souvent un sot d'un homme de merite
La bonne foi produit les plus petits Esprits,
Qui n'osant s'écarter de la marche commune ,
Ne font jamais un pas vers la fortune ;
L'integrité , des Gens durs , impolis ,
Sur qui ne peuvent rien les Parens , les Amis ,
Et qui refusent tout aux Dames ;
La franchise des Etourdis ,
Et la fidelité fait les plus sottes femmes..
Il fiur avouer que l'Auteur a tour
Isprit du monde ; mais il est quelque
fois dangereux d'n trop voir et tout
le monde convient que le siécle dont il
prétend fire l'apo ogie , n'est pas mieux
traité dans cette Piéce qui dans Srprise
de la haine ; le Lecteur en pourra juger
en
MAY. 1734. 967
en examinant certe derniere tirade. Voici
le Vaudeville qui termine l'Ouvrage :
Regardons en beau le Monde ,
Trop poli pour qu'on le fronde
Approuvons également :
Qu'on pardonne , ou qu'on se vange
L'un est juste , et l'autre est grand
Tout est digne de loüange.
Qu'à sa guise chacun aime ;
Ne b'âmons aucun systême ,
On doit suivre son penchant ;
C'est sagesse , quand on change .
Vertu , quand on est constant,
Tout est digne de loüange.
Cette Piéce qui est de la composition de
M. de Boissy, a été reçûe très favorablement
du Public ; elle est parfaitement
bien représentée.
Fermer
Résumé : EXTRAIT de la Comédie de l'Apologie du siécle, ou Momus corrigé, représenté au Theatre Italien le premier Avril.
L'extrait de la Comédie de l'Apolo, intitulée 'Momus corrigé', a été représenté au Théâtre Italien le 1er avril. La pièce est appréciée pour son ironie et son utilisation fidèle de ce ton. Les rôles principaux sont interprétés par Momus, joué par une actrice, Philinte par le sieur Ricoboni, et le Génie du siècle par le sieur Dominique. Momus, tenant un bouquet à la place de la marotte, annonce qu'il est corrigé et souhaite louer plutôt que blâmer, ce qui surprend une actrice. Momus persiste dans son hypocrisie, affirmant que le siècle est plein d'esprit, de candeur et de raison, ce qui justifie son changement d'attitude. L'actrice réagit en soulignant que le théâtre italien repose sur la critique. Philinte, décrit comme le plus mordant des hommes, est blâmé par Momus pour sa haine implacable envers le genre humain. Momus utilise des dialogues pour illustrer sa vision des vices et des vertus du siècle. Une scène notable oppose Momus à un Indifférent, qui refuse de blâmer ou d'admirer, préférant éviter le mépris et le ris moqueur. La pièce se termine par une scène entre le Génie du siècle et Momus. Le Génie décrit les nouvelles vertus qu'il a créées, remplaçant les anciennes. Momus répond ironiquement, soulignant que les vieilles vertus n'ont plus de crédit. Le Génie explique que la candeur, la constance, la modestie, la bonne foi, l'intégrité et la franchise sont désormais perçues négativement. La pièce, composée par M. de Boissy, a été bien reçue par le public et est parfaitement représentée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
176
p. 1074-1081
EPITRE A M.... sur le danger de produire ses Ouvrages.
Début :
Donneurs d'avis sont toujours indiscrets, [...]
Mots clefs :
Ouvrages, Ami, Auteur, Goût, Public, Sens, Écrire, Sujet, Gloire, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M.... sur le danger de produire ses Ouvrages.
EPITRE
A M.... sur le danger de produire
ses Ouvrages.
D Onneurs d'avis sont toujours indiscrets ,
Et sur ce ton l'on prône sans succès ;
Mais ne m'en chaut , et sans craindre votre ire
I. Vol. Vous
JUIN. 1075 1734.
Vous dirai net que faites mal , beau Sire ,
De vous livrer à l'attrait séducteur ,
Que vous présente un dangereux honneur.
Du bel esprit la brillante carriere ,
Vous éblouit ; un jeune témeraire ,
De gloire avide , affronteur de dangers ,
Jà d'Hélicon moissonnez les Lauriers ;
Puis tout d'un trait , près d'Ovide et d'Horace ,
Modestement assignez votre place.
Moi , direz- vous , quoi ! d'un projet si vain .. ↓
Je vous entends , ne disputons en vain .
Eh bien ! je veux , que content de la gloire ,
Qui suit l'aveu des Filles de mémoire ,
N'ayez pour but que de vous faire un nom ;
Et de loger sur le penchant de Mont.
C'est sur ce plan que consentez d'écrire ;
Mais vous voulez que toujours on admire ;
Ou qu'on se taise ? ami , ne croyez point
Que le Public vous accorde ce point.
Oui , le Public , ce Juge si severe ,
Qui rit par fois du siflet du Parterre ,
A sa balance ajustant vos Ecrits ,
'Verra vos soins peut - être avec mépris.
Si ne craignez un revers si funeste ,
Craignez du moins la dangereuse peste
Des Calotins , qui par monts et par vaux ,
S'en vont semant leurs quolibets brutaux
Sur tout Auteur qui n'a l'art de leur plaire ;
1. Vol. B iiij Trou076
MERCURE DE FRANCE
Troupe félonne , engeance de Vipere ,
Sont le poison plus caustique et plus noir
Alambiqué dans leur obscur manoir ,
A la Vertu , non moins qu'à la Science ,
A tant de fois fait sentir sa puissance.
Heureux encor si n'aviez pour Censeurs
Que cet amas d'intraitables Rimeurs !
Mais par méchef si d'humeur satyrique ,
Quelque Sçavant , à vous tancer s'applique ,
( Car il en est qui traitent en Rival ,
Quiconque a l'heur d'écrire un peu moins mal
Que le commun , ) lors verrez , pauvre haire ,
Tantôt traité d'indigne plagiaire ,
De mince Auteur d'antithèse cousu
Tantôt taxé de style morfondu ,
Vuide de sens , abondant en paroles ,
Farci sans goût de flasques hyperboles ,
Bref , piece à piece épluché , contredit , ;
Ce que l'on gagne à produire un Ecrit .
Vous aurez beau crier à l'injustice ,
Moins écouté qu'en Chapitre un Novice ,
Serez réduit à ronger votre frein ;
Lors des Grimauds le fanatique Essain ,
Tombant sur vous avec brusque incartade ,
Vous portera mainte et mainte estocade .
Quel Ecrivain ! diront - ils à l'instant ;
Concevez- vous rien de plus rebutant ?
Informe amas de preuves surannées ,
I. Vol.
Tant
JUIN. 1734. 1977
Tant bien que mal au sujet aménées ;
Exorde sec , dessein embarassé :
Le pauvre Auteur , pour fuir le ton glacé ,
Sans cesse court après la métaphore ,
Prêt à changer Méduse en Terpsicore
Puis , remarquez de ces transitions ,
Le peu d'adresse , et des refléxions ,
Le vuide affreux . Voila pour votre Prose.
Venons aux Vers , verrez bien autre chose.
Oh ! pour le coup eussiez - vous d'Apollon ,
Surpris la Lyre et saisi le vrai ton ,
Tout d'une voix la Troupe pédantesque ,
Vous renverroit par un Arrêt burlesque ;
Pour n'avoir pris la route de Breboeuf ,
A vous louer aux Chantres du Pont-Neuf.
Eh ? d'où nous vient cet énervé Poëte ?
Onc sur le Pinde on n'a vû tel Athlete ,
De ces Gloseurs c'est le commun Roller ;
Mais ne sçavez peut - être le sujet ,
Qui de fureur contre vous les anime ?
'De traits malins s'accomode la Rime.
Ecoutez-les dans le pressant danger ,
C'est fait de nous , si, lents à nous venger ,
Nous attendons que sa verve insolente ,
A nous pincer en secret se tourmente ,
Ou si gardant un silence niais ,
De son Essai couronnons le succès.
Qu'ainsi ne soit , avares de loüange ,
I. Vol
BV Quand
1078 MEKUUKE DE FRANCE
Quand un Auteur , jusqu'aux rives du Gange →
Auroit porté la gloire de son nom ,
€
Ne craignons point de flétrir son renom .
Sur tout aux Vers faisons mortelle guerre ;
Car d'un Rimeur dangereuse est la serre :
Si que par fois le croyez déconfit,
Honni , berné , tandis qu'en son réduit ,
Il vous asséne riant dans son ame ,
Couplet mordant ou traitresse Epigramme
Puis les Rieurs désertant vos Drapeaux ,
Vous font payer les frais de vos bons mots.
Allons , amis , sauvons notre Guirlande ;
A ce Rimeur donnons la sarabande
Tant que lassé d'essuyer nos rebuts
Force lui soit de ne rimailler plus.
Pour ce ne faut que matiere à critique
Si peu que rien , un Vers qui soit étique
Nous suffira . Bon un , deux , quatre ,
C'en est assez , le reste est encor pis.
Nulle cadence , ici vrai pleonasme ;
Froide épithete , aucun entousiasme ;
2 2 ..
Par tout où trouve un sens entortillé ,
Et pas un Vers qui ne soit chevillé .
Mais , direz vous , craindrai je le murmure
Des Idiots ? Eh , que peut leur censure è
Vit- on jamais un Ouvrage applaudi
Des gens de goût demeurer dans l'oubli
Par les clameurs de ces esprits obliques ?
I. Vol
Mais
JUIN. 1734. 1079
Bien plus craindrois leurs éloges rustiques
S'ils en donnoient. Qu'ils jasent , j'y consens.
Pour le Public , qui , toujours des Sçavans
Prend le ton , soit , vous avourai sans peine ,
Que sa rigueur engourdiroit ma veine ,
Si ne sçavois , qu'ami de l'équité ,
Jamais du bon il ne fut irrité.
Heureux , qui peut meriter le suffrage
D'un Tribunal si respecté , si sage!
C'est-là le point. Noble est votre projet :
Mais , entre nous , êtes- vous un sujet
Propre à remplir son immense étendue ?
Tenez , lisez , la liste est répanduë .
Tout bel esprit , sera Grammairien ,
Bon Orateur , Poëte , Historien.
Item , sçaura les calculs de l'Algébre
pour compasser une Oraison Funebre.
Item , dita de chaque région
Les qualités , moeurs et Religion.
Item , il doit user du télescope ,
Pour au besoin tirer une horoscope.
Item , sera nouveau Physicien ,
Sans ignorer nul systême ancien,
Item , sera sçavant Chronologiste ,
Bon Géographe , Antiquaire , Chimiste:
Item , des loix percera le cahos
Pour policer les Auteurs Ostrogots,
Item , sçaura Fable , Mythologie ,
I.Vol. B vj Pour
1080 MERCURE DE FRANCE
Pour dévoiler d'Homere la Magie.
Item , sçaura le Grec et le Latin ,
L'Hebreu bien plus que n'en sçût Calepin .'
Enfin sçaura de tout Art et Science
Le vrai , le fin , telle est notre ordonnance.
La tâche est bonne , Ami, qu'en pensez- vous
Et si pourtant sans entrer en couroux ,
Dût cet avis vous glacer vous abattre ,
Tenez pour sûr , qu'on n'en veut rien rabattre
A rire d'eux , comme vous , je suis prêt ,
Et cependant concluez de l'arrêt ,
Que telles gens , toujours sur le qui vive ;
Pour vos Ecrits n'auront , quoiqu'il arrive ,
Que du dégoût. Soyez loyal et franc ,
Juste , pieux , genereux , complaisant ;
De douces moeurs , ami tendre et sincere ,
Officieux , d'aimable caractere ;
Diront , soit fait , sans trop vous chicanner.
Mais , pour l'esprit , il y faut renoncer.
Et la raison ? La voici très- solide.
Hors leur cerveau , le bon sens ne reside:
Aussi voyons , sans cesse , à leur tripot ,
Que tout Auteur est inepte et fallot .
Et ne prenez ceci pour badinage.
Qui dit jaloux , dit pis qu'Antropophage.
Or il n'est rien qui fasse des jaloux ,
Plus furieux , plus forcenés , plus foux ,
Que de briguer la faveur de Minerve .
I. Vol.
JUIN. 1734. 108 1
Or sus , Ami , réprimez votre verve ,
Ou bien comptez , si pouvez , les brocards
Qui vont pleuvoir sur vous de toutes parts.
Je ne dis rien de tant d'autres Illustres ,
Si reverés depuis plus de dix lustres ,
Que , maintenant , on proscrit sans pudeur ;
L'allusion vous feroit trop d'honneur.
Qu'esperez- vous , d'un goût si difficile ,
Qui , pour un rien , dégraderoit Virgile ?
Non , qu'après tout le nouveau goût si fin ;
A nos neveux ne paroisse mutin ;
Mais toujours. Quoi ? faut- il donc vous le direș
Pour n'être lû , n'est la peine d'écrire.
A M.... sur le danger de produire
ses Ouvrages.
D Onneurs d'avis sont toujours indiscrets ,
Et sur ce ton l'on prône sans succès ;
Mais ne m'en chaut , et sans craindre votre ire
I. Vol. Vous
JUIN. 1075 1734.
Vous dirai net que faites mal , beau Sire ,
De vous livrer à l'attrait séducteur ,
Que vous présente un dangereux honneur.
Du bel esprit la brillante carriere ,
Vous éblouit ; un jeune témeraire ,
De gloire avide , affronteur de dangers ,
Jà d'Hélicon moissonnez les Lauriers ;
Puis tout d'un trait , près d'Ovide et d'Horace ,
Modestement assignez votre place.
Moi , direz- vous , quoi ! d'un projet si vain .. ↓
Je vous entends , ne disputons en vain .
Eh bien ! je veux , que content de la gloire ,
Qui suit l'aveu des Filles de mémoire ,
N'ayez pour but que de vous faire un nom ;
Et de loger sur le penchant de Mont.
C'est sur ce plan que consentez d'écrire ;
Mais vous voulez que toujours on admire ;
Ou qu'on se taise ? ami , ne croyez point
Que le Public vous accorde ce point.
Oui , le Public , ce Juge si severe ,
Qui rit par fois du siflet du Parterre ,
A sa balance ajustant vos Ecrits ,
'Verra vos soins peut - être avec mépris.
Si ne craignez un revers si funeste ,
Craignez du moins la dangereuse peste
Des Calotins , qui par monts et par vaux ,
S'en vont semant leurs quolibets brutaux
Sur tout Auteur qui n'a l'art de leur plaire ;
1. Vol. B iiij Trou076
MERCURE DE FRANCE
Troupe félonne , engeance de Vipere ,
Sont le poison plus caustique et plus noir
Alambiqué dans leur obscur manoir ,
A la Vertu , non moins qu'à la Science ,
A tant de fois fait sentir sa puissance.
Heureux encor si n'aviez pour Censeurs
Que cet amas d'intraitables Rimeurs !
Mais par méchef si d'humeur satyrique ,
Quelque Sçavant , à vous tancer s'applique ,
( Car il en est qui traitent en Rival ,
Quiconque a l'heur d'écrire un peu moins mal
Que le commun , ) lors verrez , pauvre haire ,
Tantôt traité d'indigne plagiaire ,
De mince Auteur d'antithèse cousu
Tantôt taxé de style morfondu ,
Vuide de sens , abondant en paroles ,
Farci sans goût de flasques hyperboles ,
Bref , piece à piece épluché , contredit , ;
Ce que l'on gagne à produire un Ecrit .
Vous aurez beau crier à l'injustice ,
Moins écouté qu'en Chapitre un Novice ,
Serez réduit à ronger votre frein ;
Lors des Grimauds le fanatique Essain ,
Tombant sur vous avec brusque incartade ,
Vous portera mainte et mainte estocade .
Quel Ecrivain ! diront - ils à l'instant ;
Concevez- vous rien de plus rebutant ?
Informe amas de preuves surannées ,
I. Vol.
Tant
JUIN. 1734. 1977
Tant bien que mal au sujet aménées ;
Exorde sec , dessein embarassé :
Le pauvre Auteur , pour fuir le ton glacé ,
Sans cesse court après la métaphore ,
Prêt à changer Méduse en Terpsicore
Puis , remarquez de ces transitions ,
Le peu d'adresse , et des refléxions ,
Le vuide affreux . Voila pour votre Prose.
Venons aux Vers , verrez bien autre chose.
Oh ! pour le coup eussiez - vous d'Apollon ,
Surpris la Lyre et saisi le vrai ton ,
Tout d'une voix la Troupe pédantesque ,
Vous renverroit par un Arrêt burlesque ;
Pour n'avoir pris la route de Breboeuf ,
A vous louer aux Chantres du Pont-Neuf.
Eh ? d'où nous vient cet énervé Poëte ?
Onc sur le Pinde on n'a vû tel Athlete ,
De ces Gloseurs c'est le commun Roller ;
Mais ne sçavez peut - être le sujet ,
Qui de fureur contre vous les anime ?
'De traits malins s'accomode la Rime.
Ecoutez-les dans le pressant danger ,
C'est fait de nous , si, lents à nous venger ,
Nous attendons que sa verve insolente ,
A nous pincer en secret se tourmente ,
Ou si gardant un silence niais ,
De son Essai couronnons le succès.
Qu'ainsi ne soit , avares de loüange ,
I. Vol
BV Quand
1078 MEKUUKE DE FRANCE
Quand un Auteur , jusqu'aux rives du Gange →
Auroit porté la gloire de son nom ,
€
Ne craignons point de flétrir son renom .
Sur tout aux Vers faisons mortelle guerre ;
Car d'un Rimeur dangereuse est la serre :
Si que par fois le croyez déconfit,
Honni , berné , tandis qu'en son réduit ,
Il vous asséne riant dans son ame ,
Couplet mordant ou traitresse Epigramme
Puis les Rieurs désertant vos Drapeaux ,
Vous font payer les frais de vos bons mots.
Allons , amis , sauvons notre Guirlande ;
A ce Rimeur donnons la sarabande
Tant que lassé d'essuyer nos rebuts
Force lui soit de ne rimailler plus.
Pour ce ne faut que matiere à critique
Si peu que rien , un Vers qui soit étique
Nous suffira . Bon un , deux , quatre ,
C'en est assez , le reste est encor pis.
Nulle cadence , ici vrai pleonasme ;
Froide épithete , aucun entousiasme ;
2 2 ..
Par tout où trouve un sens entortillé ,
Et pas un Vers qui ne soit chevillé .
Mais , direz vous , craindrai je le murmure
Des Idiots ? Eh , que peut leur censure è
Vit- on jamais un Ouvrage applaudi
Des gens de goût demeurer dans l'oubli
Par les clameurs de ces esprits obliques ?
I. Vol
Mais
JUIN. 1734. 1079
Bien plus craindrois leurs éloges rustiques
S'ils en donnoient. Qu'ils jasent , j'y consens.
Pour le Public , qui , toujours des Sçavans
Prend le ton , soit , vous avourai sans peine ,
Que sa rigueur engourdiroit ma veine ,
Si ne sçavois , qu'ami de l'équité ,
Jamais du bon il ne fut irrité.
Heureux , qui peut meriter le suffrage
D'un Tribunal si respecté , si sage!
C'est-là le point. Noble est votre projet :
Mais , entre nous , êtes- vous un sujet
Propre à remplir son immense étendue ?
Tenez , lisez , la liste est répanduë .
Tout bel esprit , sera Grammairien ,
Bon Orateur , Poëte , Historien.
Item , sçaura les calculs de l'Algébre
pour compasser une Oraison Funebre.
Item , dita de chaque région
Les qualités , moeurs et Religion.
Item , il doit user du télescope ,
Pour au besoin tirer une horoscope.
Item , sera nouveau Physicien ,
Sans ignorer nul systême ancien,
Item , sera sçavant Chronologiste ,
Bon Géographe , Antiquaire , Chimiste:
Item , des loix percera le cahos
Pour policer les Auteurs Ostrogots,
Item , sçaura Fable , Mythologie ,
I.Vol. B vj Pour
1080 MERCURE DE FRANCE
Pour dévoiler d'Homere la Magie.
Item , sçaura le Grec et le Latin ,
L'Hebreu bien plus que n'en sçût Calepin .'
Enfin sçaura de tout Art et Science
Le vrai , le fin , telle est notre ordonnance.
La tâche est bonne , Ami, qu'en pensez- vous
Et si pourtant sans entrer en couroux ,
Dût cet avis vous glacer vous abattre ,
Tenez pour sûr , qu'on n'en veut rien rabattre
A rire d'eux , comme vous , je suis prêt ,
Et cependant concluez de l'arrêt ,
Que telles gens , toujours sur le qui vive ;
Pour vos Ecrits n'auront , quoiqu'il arrive ,
Que du dégoût. Soyez loyal et franc ,
Juste , pieux , genereux , complaisant ;
De douces moeurs , ami tendre et sincere ,
Officieux , d'aimable caractere ;
Diront , soit fait , sans trop vous chicanner.
Mais , pour l'esprit , il y faut renoncer.
Et la raison ? La voici très- solide.
Hors leur cerveau , le bon sens ne reside:
Aussi voyons , sans cesse , à leur tripot ,
Que tout Auteur est inepte et fallot .
Et ne prenez ceci pour badinage.
Qui dit jaloux , dit pis qu'Antropophage.
Or il n'est rien qui fasse des jaloux ,
Plus furieux , plus forcenés , plus foux ,
Que de briguer la faveur de Minerve .
I. Vol.
JUIN. 1734. 108 1
Or sus , Ami , réprimez votre verve ,
Ou bien comptez , si pouvez , les brocards
Qui vont pleuvoir sur vous de toutes parts.
Je ne dis rien de tant d'autres Illustres ,
Si reverés depuis plus de dix lustres ,
Que , maintenant , on proscrit sans pudeur ;
L'allusion vous feroit trop d'honneur.
Qu'esperez- vous , d'un goût si difficile ,
Qui , pour un rien , dégraderoit Virgile ?
Non , qu'après tout le nouveau goût si fin ;
A nos neveux ne paroisse mutin ;
Mais toujours. Quoi ? faut- il donc vous le direș
Pour n'être lû , n'est la peine d'écrire.
Fermer
Résumé : EPITRE A M.... sur le danger de produire ses Ouvrages.
L'épître met en garde contre les dangers de publier des œuvres littéraires. L'auteur avertit son destinataire des risques associés à la quête de gloire littéraire, soulignant que le public et les critiques peuvent être sévères et injustes. Il mentionne les 'Calotins' et les 'Sçavans' qui critiquent sans merci, taxant les auteurs de plagiat, de style médiocre ou de manque de sens. L'auteur décrit également les attaques personnelles et les moqueries auxquelles un écrivain peut être soumis, même si son œuvre est acclamée par des gens de goût. Il liste les nombreuses compétences requises pour être un 'bel esprit', allant de la grammaire à la poésie, en passant par l'astronomie et la chimie. L'épître se conclut par un avertissement sur la jalousie des rivaux littéraires et la difficulté de plaire à un public exigeant et critique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
177
p. 1175-1182
Bibliotheque Germanique, &c. [titre d'après la table]
Début :
BIBLIOTHEQUE GERMANIQUE, &c. Année M. DCC. XXIX. Tome XVII. et [...]
Mots clefs :
Édition, Enfant, Temps, Ouvrage, Dessein, Allemand, Relation, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Bibliotheque Germanique, &c. [titre d'après la table]
BIBLIOTHEQUE GERMANIQUE , & c. Année
M. DCC . XXIX . Tome XVII . et
XVIII. 1. vol . 12. A Amsterdam , chez
Pierre Humbert M. DCC . XXIX .
On trouve dans le III . Article du premier
de ces deux Tomes , dequoi se dedommager
de la secheresse et du peu d'interêts
qui règne dans la plupart des autres
Articles . On y rend compte d'un Livre
Allemand , dont le Titre rendu François
, est RELATION d'un Enfant extraordinairement
avancé pour son âge , &c. vol.
in 4. A Leipsic , 1728. Cette Relation
contient aussi d'autres exemples d'Enfans
extraordinaires et distingués par leur sça-
F vj voit 1Vol.
T176 MERCURE DE FRANCE
voir , et des observations utiles et inte
ressantes sur le même sujet.
Jean - Philippe Baratier , Fils de M. Baratier
, Pasteur de la R. P. R. de Schwabach
, dans le Marquisat d'Anspach , est
le principal sujet de la Relation dont le
Pere même est l'Auteur ; mais comme
il a déja été parlé de cet Enfant dans notre
Mercure , nous passerons à un autre
qui paroîtra encore plus extraordinaire.
,
C'est Chrétien Henri Heinecken , fils
d'un Peintre de Lubeck , lequel nâquit
dans cette Ville- là le 6. Fevrier 1721.et
mourut le 27. Juin 1725. Dans ce court
espace de quatre ans et près de cinq mois ,
il donna des preuves si extraordinaires de
son esprit et de sa memoire , qu'on ne
pourroit presque se resoudre à les croire
si elles n'étoient pas attestées par unghd
nombre de témoins éclairés qui ont
eux-mêmes vû et admiré cet Enfant. Ce
fut à dix mois qu'il commença à parler ,
et cela à l'occasion de diverses figures
dont il parut souhaiter l'explication ; on
la lui donna , et tout d'un coup on remarqua
qu'il observoit avec une attention
fixe les mouvemens des levres de ceux
qui lui parloient , et il vint à bout , non
sans effort , de prononcer syllabe après
syllabe ce qu'on lui disoit. Ces progrès
IVol.
furent
JUI N. 1734 1177
furent depuis ce tems - là très- rapides ,
puisqu'à un an il sçavoit les principaux
évenemens du Pentateuque; à treize mois,
l'Histoire de l'Ancien Testament ,
quatorze celle du Nouveau .
et à
Au mois de Septembre 1723. le petit
Heinecken avoit acquis une connoissance
si exacte de l'Histoire ancienne et moderne
, et de la Géographie , qu'il répondoit
pertinemment aux questions qu'on lui
faisoit sur des sujets diversifiés. Il chargea
aussi sa memoire d'une grande quantité de
mots Latins , de sorte qu'il parvint à parler
cette Langue avec facilité , et il apprit
parcoeur en cette Langue les Institutes de
Justinien. Quelque tems après il apprit
aussi passablement le François , et avant
sa quatrième année il étoit bien avancé
dal connoissance de la Genealogie des
principales Maisons de l'Europe. Jamais
onne vit plus d'ardeur à acquerir de nouvelles
connoissances , et cela même est une
preuve du genie de cet Enfant. L'Auteur
de sa vie rapporte d'ailleurs un assez bon
nombre de traits qui marquent et de l'esprit
et du jugement ; l'un et l'autre paroissent
sur tout dans l'application qu'il
faisoit des Sentences et des Passages de
Ecriture Sainte qu'il avoit appris , aux
diverses circonstances où il se trouvoit.
1. Vol. Une
1178 MERCURE DE FRANCE
Une bonne partie de sa quatrième année
fut employée au voyage de Danemarck,
où il fut admiré de toute la Cour ; il harangua
de fort bonne grace le Roi et les
Princes du Sang . De retour à Lubeck il
y apprit à écrire en fort peu de tems ,
quoiqu'il eût à peine la force de tenir sa
plume. Enfin après avoir langui quelques
mois il mourut dans le tems marqué cidessus.
C'est une chose remarquable que cet
Enfant si extraordinaire , par rapport aux
talens de son esprit , fût en même - tems
d'une complexion très - délicate. Il est
d'autant plus étonnant qu'il sçût tant de
choses que des maladies très-fâcheuses qui
se suivirent de près , lui auroient dû ,
ce semble , ôter presque tout moyen de
bien apprendre. L'Auteur de sa vie attri
bue ses infirmités presque continuelles
et sa mort prématurée à sa délicatesse natutelle
, et aux passions de sa Nourrice ,
qui eurent plus d'influences sur lui qu'elles
n'en auroient eu sur un autre , parce
qu'il ne fut sevré que quelques mois avant
sa mort , ayant témoigné beaucoup de répugnance
pour toutes sortes d'alimens
excepté le lait , et en particulier celui
de cette Nourrice . Cette repugnance fut
cause qu'il ne mâchoit qu'avec une extrê
me difficulté. Au
JUIN. 1734
1179
Au reste , la maniere sage et chrétienne
dont le petit Heincken envisagea la
mort , est à proportion aussi extraordi
naire pour son âge , que le sont les connoissances
qu'il avoit acquises pendant sa
vie.
Extrait des Nouvelles Litteraires
du XVII. Tome.
fille
De Strasbourg. Madame Linck
et femme de deux Professeurs en Droit
de cette Ville , a publié une Traduction
du Polyeucte de Corneille , en vers Allemands.
De Nuremberg. On débite une Brochu
re en forme de Dictionnaire , qui contient
la liste de tous les Bains et des Eaux
Minerales , sous le titre de Bibliotheca
cum Lexico Hydrologico.
M. Frederic Bothscholtz a formé le
projet de rassembler en deux Volumes in
folio , tous les Ouvrages qui traitent de
la Librairie et de l'Imprimerie. Chacun
paroîtra tel qu'il est , et même dans la
Langue où il a été imprimé , ou si c'est
un Ouvrage Manuscrit , dans celle où il
aura été composé.
D'Altorf.M. le Professeur Koehler, publie
toutes les semaines une Feuille qui
contient, l'explication et le dessein de
I. Vol. quel1180MERCURE
DE FRANCE
quelque Medaille. C'est à Nuremberg
que s'imprime ce nouvel Ouvrage Periodique
en Allemand .
De Goettingen. M. le Docteur Heumaun ,
Inspecteur du College de cette Ville , publiera
incessamment l'Ouvrage de Charlemagne
contre le second Concile de Nicée
, sur l'Edition que Jean du Tillet Evêque
de Meaux publia à Paris en 1549.
sans nom d'Auteur , et sans marquer le
lieu de l'impression . Cette Edition étoit
devenue extrêmement rare . M. Heumaun
joindra ses propres remarques aux corrections
de du Tillet et de Goldstat , et le
tout sera précedé d'une Dissertation dont
le dessein est de prouver que ce Traité
est de Charlemagne , et contient ses veritables
sentimens , tout au moins de la même
maniere que la Confession d'Ausbourg
doit être attribuée aux Princes qui la fignerent.
De Leipsic DISSERTATIO Epistolica ad
Eminentissimam atque Reverendissimum
Dominum Christianum Wormium , Diaceseos
Sialandica in Danuâ Episcopum, &c.
de scriptis quibusdam integris , fragmentisque
hactenus ineditis , que in itinere Gallico-
Anglico, atque Germanico reperire contigit et
nunc in lucem publicam edenda parat, virosque
eruditos insimul ad conferendas symbolas
IVol. humanisJUIN.
1734: 1181
humanissimè invitat Magnus Crusius Sles-
Wicensis V. D. M.
C'est le titre d'une Brochure de neuf
feuilles que
Gleditsch a imprimé . On
voit par ce titre que M. Crusius , ci- devant
Chapelain de l'Ambassade Danoise
en France et connu par la vie de Duplessis
Mornay qu'il a mis au jour sous ce titre:
Memorabilia Plessiaca , a ramassé de bons
materiaux dans ces voyages , et qu'il a
dessein de les communiquer au Public.
Le détail de ses acquisitions et de ses projets
se trouve dans la Lettre même . Il y
parle , entr'autres , d'une continuation
du Spicilegium Patrum de Grabe ; d'une
nouvelle Edition de S. Irenée , recommandable
par plusieurs Pieces , non imprimées
, de cet ancien Docteur , et par
des Remarques nouvelles de Thomas Aisler
, d'Edouard Bernard , de François du
Jon ou Junius , de Daniel Heinsius , et
de quelques autres Sçavans. M. Crusius
nous promet encore une Edition beaucoup
plus ample que les précedentes , des
Annales de Nicetas Choniate ; une Edition
d'Arnobe contre les Gentils , avec
'des notes de plusieurs Sçavans , lesquelles
n'ont point encore vû le jour ; et une
Histoire du Lutheranisme en France .
De Dresde. M. Mathieu Daniel Poep-
I. Vol.
pelmaun
1182 MERCURE DE FRANCE
pelmaun , Architecte du Roi de Pologne
, a publié une Description de divers
Bâtimens magnifiques de cette Ville et
des environs appartenans à Sa Majesté .
La Description est en Allemand et en
François , accompagnée de quantité de
figures qui font le principal de cet Ouvrage.
On y voit aussi le dessein de la
grande Cuve qu'on a placée depuis peu
à Koenigstein , et qui tient environ deux
cens Bariques de plus que celle de Heidelberg.
>
De Crossen. M. Samuel Ledel , Docteur
en Medecine , travaille à une Histoire de
Monstres. Il a aussi considerablement augmenté
la Centauriologia curiosa Ouvrage
que feu M. son Pere fit imprimer en
1694. à Francfort sur le Mein , et il a
dessein d'en publier une nouvelle Edition
,
M. DCC . XXIX . Tome XVII . et
XVIII. 1. vol . 12. A Amsterdam , chez
Pierre Humbert M. DCC . XXIX .
On trouve dans le III . Article du premier
de ces deux Tomes , dequoi se dedommager
de la secheresse et du peu d'interêts
qui règne dans la plupart des autres
Articles . On y rend compte d'un Livre
Allemand , dont le Titre rendu François
, est RELATION d'un Enfant extraordinairement
avancé pour son âge , &c. vol.
in 4. A Leipsic , 1728. Cette Relation
contient aussi d'autres exemples d'Enfans
extraordinaires et distingués par leur sça-
F vj voit 1Vol.
T176 MERCURE DE FRANCE
voir , et des observations utiles et inte
ressantes sur le même sujet.
Jean - Philippe Baratier , Fils de M. Baratier
, Pasteur de la R. P. R. de Schwabach
, dans le Marquisat d'Anspach , est
le principal sujet de la Relation dont le
Pere même est l'Auteur ; mais comme
il a déja été parlé de cet Enfant dans notre
Mercure , nous passerons à un autre
qui paroîtra encore plus extraordinaire.
,
C'est Chrétien Henri Heinecken , fils
d'un Peintre de Lubeck , lequel nâquit
dans cette Ville- là le 6. Fevrier 1721.et
mourut le 27. Juin 1725. Dans ce court
espace de quatre ans et près de cinq mois ,
il donna des preuves si extraordinaires de
son esprit et de sa memoire , qu'on ne
pourroit presque se resoudre à les croire
si elles n'étoient pas attestées par unghd
nombre de témoins éclairés qui ont
eux-mêmes vû et admiré cet Enfant. Ce
fut à dix mois qu'il commença à parler ,
et cela à l'occasion de diverses figures
dont il parut souhaiter l'explication ; on
la lui donna , et tout d'un coup on remarqua
qu'il observoit avec une attention
fixe les mouvemens des levres de ceux
qui lui parloient , et il vint à bout , non
sans effort , de prononcer syllabe après
syllabe ce qu'on lui disoit. Ces progrès
IVol.
furent
JUI N. 1734 1177
furent depuis ce tems - là très- rapides ,
puisqu'à un an il sçavoit les principaux
évenemens du Pentateuque; à treize mois,
l'Histoire de l'Ancien Testament ,
quatorze celle du Nouveau .
et à
Au mois de Septembre 1723. le petit
Heinecken avoit acquis une connoissance
si exacte de l'Histoire ancienne et moderne
, et de la Géographie , qu'il répondoit
pertinemment aux questions qu'on lui
faisoit sur des sujets diversifiés. Il chargea
aussi sa memoire d'une grande quantité de
mots Latins , de sorte qu'il parvint à parler
cette Langue avec facilité , et il apprit
parcoeur en cette Langue les Institutes de
Justinien. Quelque tems après il apprit
aussi passablement le François , et avant
sa quatrième année il étoit bien avancé
dal connoissance de la Genealogie des
principales Maisons de l'Europe. Jamais
onne vit plus d'ardeur à acquerir de nouvelles
connoissances , et cela même est une
preuve du genie de cet Enfant. L'Auteur
de sa vie rapporte d'ailleurs un assez bon
nombre de traits qui marquent et de l'esprit
et du jugement ; l'un et l'autre paroissent
sur tout dans l'application qu'il
faisoit des Sentences et des Passages de
Ecriture Sainte qu'il avoit appris , aux
diverses circonstances où il se trouvoit.
1. Vol. Une
1178 MERCURE DE FRANCE
Une bonne partie de sa quatrième année
fut employée au voyage de Danemarck,
où il fut admiré de toute la Cour ; il harangua
de fort bonne grace le Roi et les
Princes du Sang . De retour à Lubeck il
y apprit à écrire en fort peu de tems ,
quoiqu'il eût à peine la force de tenir sa
plume. Enfin après avoir langui quelques
mois il mourut dans le tems marqué cidessus.
C'est une chose remarquable que cet
Enfant si extraordinaire , par rapport aux
talens de son esprit , fût en même - tems
d'une complexion très - délicate. Il est
d'autant plus étonnant qu'il sçût tant de
choses que des maladies très-fâcheuses qui
se suivirent de près , lui auroient dû ,
ce semble , ôter presque tout moyen de
bien apprendre. L'Auteur de sa vie attri
bue ses infirmités presque continuelles
et sa mort prématurée à sa délicatesse natutelle
, et aux passions de sa Nourrice ,
qui eurent plus d'influences sur lui qu'elles
n'en auroient eu sur un autre , parce
qu'il ne fut sevré que quelques mois avant
sa mort , ayant témoigné beaucoup de répugnance
pour toutes sortes d'alimens
excepté le lait , et en particulier celui
de cette Nourrice . Cette repugnance fut
cause qu'il ne mâchoit qu'avec une extrê
me difficulté. Au
JUIN. 1734
1179
Au reste , la maniere sage et chrétienne
dont le petit Heincken envisagea la
mort , est à proportion aussi extraordi
naire pour son âge , que le sont les connoissances
qu'il avoit acquises pendant sa
vie.
Extrait des Nouvelles Litteraires
du XVII. Tome.
fille
De Strasbourg. Madame Linck
et femme de deux Professeurs en Droit
de cette Ville , a publié une Traduction
du Polyeucte de Corneille , en vers Allemands.
De Nuremberg. On débite une Brochu
re en forme de Dictionnaire , qui contient
la liste de tous les Bains et des Eaux
Minerales , sous le titre de Bibliotheca
cum Lexico Hydrologico.
M. Frederic Bothscholtz a formé le
projet de rassembler en deux Volumes in
folio , tous les Ouvrages qui traitent de
la Librairie et de l'Imprimerie. Chacun
paroîtra tel qu'il est , et même dans la
Langue où il a été imprimé , ou si c'est
un Ouvrage Manuscrit , dans celle où il
aura été composé.
D'Altorf.M. le Professeur Koehler, publie
toutes les semaines une Feuille qui
contient, l'explication et le dessein de
I. Vol. quel1180MERCURE
DE FRANCE
quelque Medaille. C'est à Nuremberg
que s'imprime ce nouvel Ouvrage Periodique
en Allemand .
De Goettingen. M. le Docteur Heumaun ,
Inspecteur du College de cette Ville , publiera
incessamment l'Ouvrage de Charlemagne
contre le second Concile de Nicée
, sur l'Edition que Jean du Tillet Evêque
de Meaux publia à Paris en 1549.
sans nom d'Auteur , et sans marquer le
lieu de l'impression . Cette Edition étoit
devenue extrêmement rare . M. Heumaun
joindra ses propres remarques aux corrections
de du Tillet et de Goldstat , et le
tout sera précedé d'une Dissertation dont
le dessein est de prouver que ce Traité
est de Charlemagne , et contient ses veritables
sentimens , tout au moins de la même
maniere que la Confession d'Ausbourg
doit être attribuée aux Princes qui la fignerent.
De Leipsic DISSERTATIO Epistolica ad
Eminentissimam atque Reverendissimum
Dominum Christianum Wormium , Diaceseos
Sialandica in Danuâ Episcopum, &c.
de scriptis quibusdam integris , fragmentisque
hactenus ineditis , que in itinere Gallico-
Anglico, atque Germanico reperire contigit et
nunc in lucem publicam edenda parat, virosque
eruditos insimul ad conferendas symbolas
IVol. humanisJUIN.
1734: 1181
humanissimè invitat Magnus Crusius Sles-
Wicensis V. D. M.
C'est le titre d'une Brochure de neuf
feuilles que
Gleditsch a imprimé . On
voit par ce titre que M. Crusius , ci- devant
Chapelain de l'Ambassade Danoise
en France et connu par la vie de Duplessis
Mornay qu'il a mis au jour sous ce titre:
Memorabilia Plessiaca , a ramassé de bons
materiaux dans ces voyages , et qu'il a
dessein de les communiquer au Public.
Le détail de ses acquisitions et de ses projets
se trouve dans la Lettre même . Il y
parle , entr'autres , d'une continuation
du Spicilegium Patrum de Grabe ; d'une
nouvelle Edition de S. Irenée , recommandable
par plusieurs Pieces , non imprimées
, de cet ancien Docteur , et par
des Remarques nouvelles de Thomas Aisler
, d'Edouard Bernard , de François du
Jon ou Junius , de Daniel Heinsius , et
de quelques autres Sçavans. M. Crusius
nous promet encore une Edition beaucoup
plus ample que les précedentes , des
Annales de Nicetas Choniate ; une Edition
d'Arnobe contre les Gentils , avec
'des notes de plusieurs Sçavans , lesquelles
n'ont point encore vû le jour ; et une
Histoire du Lutheranisme en France .
De Dresde. M. Mathieu Daniel Poep-
I. Vol.
pelmaun
1182 MERCURE DE FRANCE
pelmaun , Architecte du Roi de Pologne
, a publié une Description de divers
Bâtimens magnifiques de cette Ville et
des environs appartenans à Sa Majesté .
La Description est en Allemand et en
François , accompagnée de quantité de
figures qui font le principal de cet Ouvrage.
On y voit aussi le dessein de la
grande Cuve qu'on a placée depuis peu
à Koenigstein , et qui tient environ deux
cens Bariques de plus que celle de Heidelberg.
>
De Crossen. M. Samuel Ledel , Docteur
en Medecine , travaille à une Histoire de
Monstres. Il a aussi considerablement augmenté
la Centauriologia curiosa Ouvrage
que feu M. son Pere fit imprimer en
1694. à Francfort sur le Mein , et il a
dessein d'en publier une nouvelle Edition
,
Fermer
Résumé : Bibliotheque Germanique, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente un compte rendu de la Bibliothèque Germanique, publié en 1729 à Amsterdam. Le troisième article du premier tome mentionne un livre allemand intitulé 'Relation d'un Enfant extraordinairement avancé pour son âge', publié à Leipzig en 1728. Ce livre relate les exploits de Jean-Philippe Baratier et de Chrétien Henri Heinecken, deux enfants prodiges. Chrétien Henri Heinecken, né à Lübeck le 6 février 1721 et décédé le 27 juin 1725, a démontré des capacités intellectuelles exceptionnelles. À dix mois, il a commencé à parler et a rapidement acquis des connaissances en histoire, géographie, et langues (latin et français). À quatre ans, il maîtrisait les Institutes de Justinien en latin et avait des connaissances en généalogie européenne. Malgré une santé fragile, il a continué à apprendre et à impressionner par son esprit et son jugement. Heinecken est décédé à l'âge de quatre ans et demi, après avoir été admiré par la cour danoise et avoir appris à écrire. Le texte mentionne également diverses publications et projets littéraires, notamment une traduction du 'Polyeucte' de Corneille en allemand par Madame Linck, un dictionnaire des bains et eaux minérales, et plusieurs ouvrages académiques et historiques en préparation ou récemment publiés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
178
p. 1291-1306
DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
Début :
Les Sciences ont leurs révolutions aussi bien que les Empires, il est un [...]
Mots clefs :
Charlemagne, Sciences, Discours critique, Génie, Goût, Maîtres, Savants, Langue, Arts, Hommes, Peuples, Esprit, Jeunesse, Nature, Lumières, Conciles, Sang, Esprits, Politesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
DISCOURS CRITIQUE ,
sur l'état des Sciences dans l'étendue de
la Monarchie Françoise , sous Charlemagne.
L
"
Es Sciences ont leurs révolutions
aussi bien que les Empires , il est un
tems où elles sont florissantes ce tems
passé , elles ne font plus que languir ;
quelquefois elles se relevent et se soutiennent
avec assez d'honneur ; et quelquefois
aussi elles tombent pour ne se
relever jamais . Elles ont comme le Soleil
leurs solstices et leurs périodes ; elles
aiment à passer de climats en climats
et souvent après avoir éclairé quelques
IL. Vol.
B.vj
Con
و
1292 MERCURE DE FRANCE
contrées , elles se plongent , pour ainst
dire , dans l'abîme , et vont porter leurs
lumieres à des peuples nouveaux. Ainsi
après avoir autrefois parcouru les plus
belles régions de l'Orient où elles prirent
naissance , les vit- on passer dans la Grece
d'où elles se répandirent dans quelques
Provinces de l'Empire Romain ; et par
tout elles éprouverent des changemens
considérables er des alternatives , qui les
firent souvent paroître sous des faces differentes.
Quelle est la cause de ces révolutions a
est- ce l'influence des Astres ? la température
de l'air ou la qualité des esprits ,
dont nos corps sont animés et qui changent
avec les genérations et les aspects
du Soleil ? tout cela peut y contribuer :
mais tout cela n'explique pas d'une maniere
assez sensible la cause de ces fre
quentes vicissitudes ; il en est une plus
simple , et qui servira de baze à tout
ce que je dirai dans ce Discours . La
Science est attachée au gout des peuples
qui la cultivent , c'est le gout qui lui
donne sa qualité , son prix , son excellence
; or le gout se conforme toujours
au génie , le génie se regle ordinairement
sur les maximes , et les maximes changent
avec les circonstances des tems et
11. Vel. des
JUIN. 1734. 1293
des lieux. D'ailleurs , et c'est ici le point
capital , ce gout exquis , ce génie vaste
et sublime , si nécessaires à la perfection
des Sciences , sont des dons que le Ciel ne
répand pas toujours sur la terre , et qu'il
ne communique qu'à un petit nombre
d'hommes privilegiez .
En faut il davantage pour prouver
que la Science doit se ressentir de l'instabilité
propre à toutes les choses humaines
? C'est sur ce plan , que je vais exposer
aujourd'hui l'état où se trouvoient
les Sciences dans l'étendue de la Monarchie
Françoise au tems de Charlemagne .
Le gout pour lors étoit si corrompu , que
jamais on ne put le rectifier , le génie
tenoit beaucoup du barbare , et les maxime
n'avoient rien de noble ni de délicat.
Quel étoit donc l'état où se trouvoient
les Sciences ? Il ne pouvoit guere être
plus pitoyable. Je n'en veux point d'autres
preuves que ce qui nous reste de monumens
de ces tems qu'on peut dire
malheureux . Si ce que je dirai ne fait pas
beaucoup d'honneur au siécle de Charlemagne
, il en fera du moins à la verité ,
et c'est tout ce que je me proposé dans
ce Discours.
Depuis que les Gots, les Bourguignons.
et les Francs s'étoient établis dans les
11 Vol.
Gall
1294 MERCURE DE FRANCE
Gaules , la ferocité de ces peuples barbares
s'étoit communiquée aux naturels du
pays,qui ne firentplus avec leurs nouveaux
maîtres , qu'une même et seule nation .
Nos Gaulois changerent de maximes en
changeant de Souverains , la douceur de
leur génie s'altéra bien - tôt , et du mélange
qui se fit de leur sang avec le -sang
Germanique se forma un génie singulier
plus barbare que poli ; les travaux Militaires
qui furent assez long - tems leur
principal exercice , firent disparoître avec
le peu de politesse qu'on avoit puisé dans
le commerce des Romains , le gout des
Sciences et l'amour de l'étude ; on ne
suspendit ces travaux que pour se jetter
dais le sein de la mollesse ; les esprits
incultes n'étant animez d'aucun noble
motif s'énerverent bien- tôt , et l'on se
plongea dans un assoupissement si profond
, qu'il n'y eut que les désordres affreux
dont les Sarazins d'Espagne inondérent
la France sous Charles Martel et sous
Pepin qui pussent les reveiller ; le besoin
pressant et la necessité les animérent
plutôt qu'une noble émulation ; la gloire
avec tous ses appas ne pouvoit toucher
des hommes à demi barbares ; elle auroit
élevé les esprits en les polissant . On vôla
tout à coup aux armes , on se couvrit de
II. Val. sang
JUIN. 1734 1295
sang et de poussiere dans les champs de
Mars , et personne ou presque personne
ne songcoit à cultiver son esprit ; depuis
l'embouchure du Rhône , jusques à celle
du Rhin , des Alpes aux Pirenées , à peine
pouvoit- on trouver quelques vestiges des
Sciences ; il n'en étoit pas même resté la
moindre trace dans ces belles Provinces
( a ) si fécondes autrefois en Sçavans
Hommes.
"
L'Eglise depuis très-long- tems leur
avoit servi d'azile les Ministres des
Autels étoient devenus les dépositaires
de ces précieux Trésors : mais cette Eglise
étoit elle-même entierement défigurée ;
tout le Clergé croupissoit dans la plus
profonde ignorance. Qu'il me soit permis
d'exposer en peu de mots la triste.
situation où se trouvoit l'Ordre de l'Etat
le plus Saint et le plus éclairé.. Les Chanoines
suivant la regle de Grodegang
leur Réformateur n'étoient obligez qu'à
chanter les louanges de Dieu , et le reste
de leur tems ils devoient le donner au
travail de leurs mains ; c'étoit toute l'occupation
des plus réguliers ; la regle
n'exigeoit rien davantage , et tout nous
porte à croire qu'ils se renfermoient étroitement
dans les bornes de leurs obliga-
( a ) Ly Gaule Aquitanique et la Lyonnoise..
II. Vol. tions.
1296 MERCURE DE FRA CE
tions. Les Moines malgré le premier esprit
de leur Institut , avoient presque
toujours fait profession de cultiver les
Sciences ; ils s'étoient sur ce point conformez
en Occident à la sage pratique
des Orientaux , et leurs maisons étoient
devenuës les Séminaires où se formoient
les plus Saints et les plus Sçavans Ministres
de l'Eglise : mais depuis près d'un
siécle ces saintes retraites étoient , sur
tout en France , le centre de l'oisiveté.
Les Moines loin de s'enrichir des dépoüilles
des Peres , dont ils étoient les
possesseurs , se contentoient de les sçavoir
lire et copier , les plus éclairez parvenoient
jusqu'à les comprendre , aucun
n'osoit prendre l'essor ni marcher sur les
traces de ces grands Modéles ; le respect
m'empêche de parler de l'Episcopat destiné
particulierement à éclairer les peuples
; les Capitulaires de Charlemagne ,
et les Actes des Conciles Provinciaux qui
se tinrent dans ces tems - là ne publient
que trop la honte de ce Corps respectable.
Pour tout dire en deux mots , le sel
de la terre avoit perdu sa force , l'or
s'étoit obscurci , les horreurs de la guerre,
et la mollesse avoient , comme à l'envi ,
porté la désolation dans l'Etat , la corruption
dans les moeurs , et la grossiereté
II. Vol. dars
JUIN 1734. 1297
dans les esprits. Achevons de mettre ce
tableau dans tout son jour . Deux ou trois
traits des plus marquez lui donneront
cet air de ressemblance dont il a besoin
pour être veritable...
Les beaux Arts sont , comme tout le
monde sçait , une partie essentielle de la
Science, ils en sont la baze et l'ornement.
Ces Arts, fondés sur la nature , mais que
la nature n'apprend pas , étoient presque
entierement ignorés ; on ne les enseigna
dans aucun endroit du Royaume avant
Charlemagne , dit une ancienne Cronique
des Rois de France . Ante ipsum enim
Dominum Regem Carolum in Gallia nullibi
studiumfuerat liberalium Artium . Appuions.
un témoignage si fort et si décisif des
preuves les plus autentiques ; elles sont
tirées des ordres réïterés du Prince pour
l'établissement des Ecoles ; je vais les
exposer simplement telles qu'on les lit
dans le Receuil des Conciles de France.
Charlemagne au retour de son troisiéme
Voyage d'Italie l'an787, par une( 1 ) Lettre
circulaire adressée à tous les Evêques et
aux Abbez ( Lettre que je voudrois pou-.
voir rapporter ici toute entiere , mais
que je me contenterai de citer plus d'une
fois ) leur recommande d'établir dans
( 1 ) Tome 2. Conc. Gall. p. 32 .
II. Vol. des
1298 MERCURE DE FRANCE
leurs Chapitres et dans leurs Monasteres
des Ecoles où l'on forme la jeunesse à
l'Etude des Lettres et à la pięté . Et par
le Capitulaire soixante - douzième d'Aixla
Chapelle , il veut que dans ces mêmes
maisons on apprenne aux jeunes gens à
lire , à psalmodier , à écrire , à compter ,
et les regles de la Grammaire. Ut scola
Legentium puerorum fiant psalmos * notas
computum , Grammaticam , per singula Monasteria
et Episcopia discant . Les Conciles
Provinciaux qui se tinrent sous ce même
*
* Notas. Je crois qu'il faut entendre ce terme
de l'Ecriture , pour deux raisons . 1º . Parce qu'il
s'agit dans cet endroit de ce qu'il faut apprendre à
la jeunesse ; il est fait mention de la lecture , de
la psalmodie ou du chant , de la Grammaire ;
pourquoi auroit -on obmis l'Ecriture également nécessaire
à la jeunesse . 2. Ces caractéres nets et
distincts, qui sans jamais changer, diversifient par
leur mélange les differens objets qu'ils représentent,
n'étoient pas alors fort en usage ; ils n'étoient connus
que des Sçavans ; Charlemagne lui- même, si
nous en croyons Eginard, n'apprit que très tard et
presque sans succès à les former. Tentabat scribere .
sed parum prosperè successit labor præposterus
ac sero inchoatus. L'Ecriture commune consistoit
dans de grands traits informes , arbitraires pour la
plupart , et sujets au changement. C'est ce qui paroit
par les anciennes Chartres et par quelques monumens
lapidaires et metalliques , qui sont parvenus
jusqu'à nous sur quoi on peut consulter la Diplo
matique du P. Mabillon .
II Vol.
EmJUIN.
1734. 1299
Empereur, les s'expliquent à peu près dans
les mêmes termes. Les Arts qui sont la
partie des Sciences la plus simple et la
plus facile , n'étoient donc pas enseignési
et par une suite nécessaire , ils étoient
ignorez d'une nation qui n'avoit ni disposition
pour s'y former de soi- même ,
ni la volonté de les apprendre. Que devons-
nous penser des hautes Sciences ,
des Sciences abstraites et difficiles , si celles
qui sont plus aisées , cellesqui sont la baze,
n'étoient pas connus , Encore un nouveau
trait; il achevera de mettre ce que nous
venons de dire dans la derniere évidence.
Les Langues sont l'instrument general
des Sciences , l'organe de l'esprit , l'image
de la pensée , l'interprete du goût , et
le theatre où le genie se développe . La
Langue Teutonique , rude et grossiere
étoit celle de nos nouveaux Maîtres , conforme
à leur genie ; elle n'a rien de cette
douceur ni de cette politesse que demandent
les Sciences. La Grecque ,harmonieuse
, douce et énergique ne me paroît pas
avoir été bien connue au Sçavant Alcuin ,
et j'ai peine à croire sur le seul témoignage
d'Eginard , Charlemagne lait
jamais bien comprise ; toutes les apparencescombattent
l'un et l'autre fair.La Langue
Latine avoit été long - tems dominan-
11. Vol. tc
100 MERCURE DE FRANCE
te dans les Gaules , les Francs l'avoient
adoptée pour les Actes publics ; elle étoit
sur tout destinée aux Ouvrages d'esprit:
mais cette Langue si noble , si polie étoit
devenue la proye du barbarisme , le genie
et le tour de la Teutonique s'étoient glissés
dans l'idiome Romain , et de ce lliage
s'étoit formé un langage dur , sans
cadence , sans pureté , sans ortographe
Il falloit, sans doute, qu'il fut défectueux
au suprême dégré pour blesser les oreilles
de Charlemagne , que l'on ne peut pas
dire avoir été trop délicates.
Ecoutons ce Prince parler dans la Lettre
que nous avons déja citée aux Evêques
et Abbés , c'est -à - dire, aux plus Sçavans
hommes de son Royaume. J'ai reconnu
, leur dit- il , dans la plûpart des
Ecrits que vous m'avez envoyés assez de
justesse dans les sentimens , et beaucoup de
grossiereté dans le langage; et j'ai compris
que pour avoir négligé de vous instruire
Vous avez peine à exprimer les pieus
reflexions que vous avez puisées dans
Meditation . Ce ne fut qu'avec le
>
* Cognovimus in plerisque prafatis conscript
bus vestris eorumdem et sensus rectos et serr.
incultos , quia quod pia devotio interius fidelite
tabat , hoc exterius propter negligentiam dis
lingua inerudita exprimere sine reprehensi: •
alebat.
JUIN. 1734. 1301
cours des Maîtres de Grammaire qui vinrent
d'Italie , qu'on épura la Langue
Latine , et qu'on en banit les expressions
Teutoniques dont elle étoit infectée;
elles se refugierent dans le Romain ou Latin
vulgaire , qui s'étant peu à peu purifié
et poli est devenu depuis une des plus
belle Langue du monde. Mais on ne
réussit pas à rendre à la Langue Latine sa
beauté naturelle , on exprima toujours
grossierement ce que l'on pensoit sans
délicatesse . Il est inutile d'entrer dans un
plus long détail ; ce que nous avons dit
est plus que suffisant pour prouver combien
étoit triste la situation des Sciences
quand Charlemagne entreprit de les rétatablir.
Voyons comment il s'y prit , quels
Maîtres il employa pour seconder son
dessein , quel en fut les succès.
Charles , surnommé le Grand, pour ses
grandes qualités encore plus que pour ses
grandes actions , fut un de ces hommes
rares , que la Nature se plaît de tems en
tems à former et sur qui la fortune ou
pour parler plus juste , la Providence divine,
répand ses faveurs avec complaisan
ce ; genie superieur , hardi , ferme , pénétrant
, il ne lui manqua du côté de l'esprit
que ce que son siecle ne pouvoit lui
donner , je veux dire la politesse et le
II. Vol.
bon
`
1302 MERCURE DE FRANCE
bon goût. Les vertus qui font les veritables
Heros , sembloient nées avec lui ;
la magnanimité , la droiture , là prudence
, la bonté , la Religion faisoient son
caractere , et se déployoient dans toutes
ses actions ; Maître d'une partie considerable
de l'Europe , cheri particulierement
de ses Sujets, admiré de tout l'Univers ,
il songea encore à immortaliser son nom
en banissant l'ignorance de ses Etats ; entreprise
glorieuse et digne du plus grand
Prince qui fût alors au monde , elle auroit
eu, sans doute,un succès entier et par-
' fait , si le mauvais goût n'eût infecté les
Maîtres aussi bien que les Disciples . Il se
presenta des obstacles presques insurmontables
, il ne s'en rebuta pas , il eut recours
à sa prudence, et rien n'étoit au-dessus de
ses lumieres. Non content d'animer ses
Peuples par son exemple et par ses bienfaits
, il se servit encore de son autorité
pour engager ceux qui par leur profession
devoient avoir quelque teinture de Scien-'
ces à les cultiver , et à en faire pare au ;
reste de ses Sujets . Mais comment trouver
dans toute la France des Maîtres capables
de former la jeunesse ? L'ignorance
, la grossiereté avoient , comme nous
avons dit , pénétré jusques dans le Sanctuaire
, les moins ignorans étoient les
II. Vol. seuls
JUI N. 1734 1303
seuls qui pussent passer pour Sçavans ,
Charlemagne y pourvoit , et pour suppléer
àlce deffaut il rassemble de toute
l'Europe ce qu'il pût trouver d'hommes
versés dans les Sciences ; il fait venir d'Italiele
PoëteThéodulphe , Pierre de Pise ,
Grammairien ; Paul Diacre , fameux Historiographe
, le Fape: Adrien lui envoye
deux Maîtres de Chant , deux Antiphoniers
et les sept Arts Liberaux , comme
dit Eginard. Mais de tous les Ecrivains
qu'il reçût dans ses Etats il n'en est aucun
qui puisse être comparé au Sçavant Alcuin
, Anglois de naissance et Saxon d'origine.
Alcuin étoit un de ces Sçavans qui
remplacent par la multitude de leurs connoissances
ce qui leur manque de perfection
et de singularité dans le genie , Grammairien
, Poëte , Rheteur , Dialecticien ,
Historiographe , Astronome , Théologien
, il fut l'oracle de son siecle , et il
merita de l'être ; ce fut lui qui inspira l'amour
des Lettres aux François , et qui
contribua plus que personne à répandre
ces semences précieuses , qui commencerent
bientôt à fructifier. La Cour fut le
premiet théatre où il parut , et il eut la
gloire de voir le Souverain et les Princesses
ses Filles au nombre de ses Disciples.
II. Vol. A
1304 MERCURE DE FRANCE
A leur exemple toute la France pleine
d'admiration pour son merite , conçût
de l'amour pour l'étude , et tâcha de profiter
de ses lumieres ; mais ce vaste genie
n'eut ni assez de force , ni assez de sublimité
pour s'élever au dessus du mauvais
goût de son siecle , il s'y laissa malheureusement
entraîner , il y entretint ses
éleves et par cette raison seule il laissa
son Ouvrage imparfait. Pour le connoître
il ne faut que jetter les yeux sur ses Ecrits,
il s'y est peint lui -même on voit par
tout un esprit fécond , mais âpre et diffùs ,
une grande étendue de connoissances , et
peu
•
de critiques , plus de subtilité que
de politesse ; son stile n'est assaisonné
d'aucun de ces traits nobles, vifs , et déli→
cats , qui élevent l'esprit et qui le frappent
par l'éclat de leurs lumieres ; il ins
truit sans persuader , il convainc sans
plaire ; le travail paroît en lui avoir surpassé
la nature , et l'art qui le forma
étoit lui même imparfait. On ne sçauroit
cependant lui refuser la loüange qu'il
mérite , d'avoir été par l'étendue de son
sçavoir le Photius des Latins ; moins
poli , moins chatié , moins profond que
le Patriarche Grec il le surpasse de
beaucoup par les belles qualitez qui font
l'honnête homme et par les vertus solides,
II. Vol, .qui
JUIN. 1734 1305
qui font le véritable Chrétien . Ce grand
Personnage après avoir suivi la Cour
pendant quelques années , se retira enfin
à Tours auprès du tombeau de Saint
Martin ; mais cette retraite ne fut pas
lui un lieu de repos ,
pour
il n'enfouit
pas dans une honteuse oisiveté les talens
qui l'avoient fait briller ; il sçavoit ce
qu'il devoir à Dieu et à l'Etat ainsi rapellant
dans cet aimable séjour ce qu'il·
avoit de connoissances , il s'appliqua de
nouveau à former des éleves qui se dispersant
dans plusieurs Monasteres de
T'Empire François , renouvellérent les
Sciences, et répandirent par tout l'esprit
de leur Maître
Je n'entreprens pas de refuter ici l'opinion
de quelques ( a ) Auteurs , qui ont
prétendu qu'Alcuin avoit jetté les fondemens
de l'Université de Paris , devenuë
depuis si fameuse dans toute l'Europe
le silence des Ectivains de ces tems - là
suffit pour en démontrer la fausseté . Ce
qu'il y a de certain , c'est que ce fut à
Tours , à Saint Denis en France , à Corbie
, à Fulde , à Richenou , et dans quelques
autres Monasteres , que l'on commença
dès- lors à enseigner les hautes
Sciences ; on y enseigna aussi Is beaux
( a ) Raban, Simeon, Sigulphe, Amalarius ¿e.
II. Vol. C Arts
1308 MERCURE DE FRANCE
,
Arts , et les Ecoles établies dans chaque
Diocèse conformément aux Statuts des
Conciles Provinciaux , et aux Capitulaires
de Charlemagne concourant à la
même fin ; on vit bien- tôt les Sciences
prendre une face nouvelle dans toute la
Monarchie Françoise. Mais quel en fut
le progrès à quel degré de perfection
arrivérent elles ? c'est ce qui nous restę
à examiner.
?
La suite pour le Mercure prochain.
sur l'état des Sciences dans l'étendue de
la Monarchie Françoise , sous Charlemagne.
L
"
Es Sciences ont leurs révolutions
aussi bien que les Empires , il est un
tems où elles sont florissantes ce tems
passé , elles ne font plus que languir ;
quelquefois elles se relevent et se soutiennent
avec assez d'honneur ; et quelquefois
aussi elles tombent pour ne se
relever jamais . Elles ont comme le Soleil
leurs solstices et leurs périodes ; elles
aiment à passer de climats en climats
et souvent après avoir éclairé quelques
IL. Vol.
B.vj
Con
و
1292 MERCURE DE FRANCE
contrées , elles se plongent , pour ainst
dire , dans l'abîme , et vont porter leurs
lumieres à des peuples nouveaux. Ainsi
après avoir autrefois parcouru les plus
belles régions de l'Orient où elles prirent
naissance , les vit- on passer dans la Grece
d'où elles se répandirent dans quelques
Provinces de l'Empire Romain ; et par
tout elles éprouverent des changemens
considérables er des alternatives , qui les
firent souvent paroître sous des faces differentes.
Quelle est la cause de ces révolutions a
est- ce l'influence des Astres ? la température
de l'air ou la qualité des esprits ,
dont nos corps sont animés et qui changent
avec les genérations et les aspects
du Soleil ? tout cela peut y contribuer :
mais tout cela n'explique pas d'une maniere
assez sensible la cause de ces fre
quentes vicissitudes ; il en est une plus
simple , et qui servira de baze à tout
ce que je dirai dans ce Discours . La
Science est attachée au gout des peuples
qui la cultivent , c'est le gout qui lui
donne sa qualité , son prix , son excellence
; or le gout se conforme toujours
au génie , le génie se regle ordinairement
sur les maximes , et les maximes changent
avec les circonstances des tems et
11. Vel. des
JUIN. 1734. 1293
des lieux. D'ailleurs , et c'est ici le point
capital , ce gout exquis , ce génie vaste
et sublime , si nécessaires à la perfection
des Sciences , sont des dons que le Ciel ne
répand pas toujours sur la terre , et qu'il
ne communique qu'à un petit nombre
d'hommes privilegiez .
En faut il davantage pour prouver
que la Science doit se ressentir de l'instabilité
propre à toutes les choses humaines
? C'est sur ce plan , que je vais exposer
aujourd'hui l'état où se trouvoient
les Sciences dans l'étendue de la Monarchie
Françoise au tems de Charlemagne .
Le gout pour lors étoit si corrompu , que
jamais on ne put le rectifier , le génie
tenoit beaucoup du barbare , et les maxime
n'avoient rien de noble ni de délicat.
Quel étoit donc l'état où se trouvoient
les Sciences ? Il ne pouvoit guere être
plus pitoyable. Je n'en veux point d'autres
preuves que ce qui nous reste de monumens
de ces tems qu'on peut dire
malheureux . Si ce que je dirai ne fait pas
beaucoup d'honneur au siécle de Charlemagne
, il en fera du moins à la verité ,
et c'est tout ce que je me proposé dans
ce Discours.
Depuis que les Gots, les Bourguignons.
et les Francs s'étoient établis dans les
11 Vol.
Gall
1294 MERCURE DE FRANCE
Gaules , la ferocité de ces peuples barbares
s'étoit communiquée aux naturels du
pays,qui ne firentplus avec leurs nouveaux
maîtres , qu'une même et seule nation .
Nos Gaulois changerent de maximes en
changeant de Souverains , la douceur de
leur génie s'altéra bien - tôt , et du mélange
qui se fit de leur sang avec le -sang
Germanique se forma un génie singulier
plus barbare que poli ; les travaux Militaires
qui furent assez long - tems leur
principal exercice , firent disparoître avec
le peu de politesse qu'on avoit puisé dans
le commerce des Romains , le gout des
Sciences et l'amour de l'étude ; on ne
suspendit ces travaux que pour se jetter
dais le sein de la mollesse ; les esprits
incultes n'étant animez d'aucun noble
motif s'énerverent bien- tôt , et l'on se
plongea dans un assoupissement si profond
, qu'il n'y eut que les désordres affreux
dont les Sarazins d'Espagne inondérent
la France sous Charles Martel et sous
Pepin qui pussent les reveiller ; le besoin
pressant et la necessité les animérent
plutôt qu'une noble émulation ; la gloire
avec tous ses appas ne pouvoit toucher
des hommes à demi barbares ; elle auroit
élevé les esprits en les polissant . On vôla
tout à coup aux armes , on se couvrit de
II. Val. sang
JUIN. 1734 1295
sang et de poussiere dans les champs de
Mars , et personne ou presque personne
ne songcoit à cultiver son esprit ; depuis
l'embouchure du Rhône , jusques à celle
du Rhin , des Alpes aux Pirenées , à peine
pouvoit- on trouver quelques vestiges des
Sciences ; il n'en étoit pas même resté la
moindre trace dans ces belles Provinces
( a ) si fécondes autrefois en Sçavans
Hommes.
"
L'Eglise depuis très-long- tems leur
avoit servi d'azile les Ministres des
Autels étoient devenus les dépositaires
de ces précieux Trésors : mais cette Eglise
étoit elle-même entierement défigurée ;
tout le Clergé croupissoit dans la plus
profonde ignorance. Qu'il me soit permis
d'exposer en peu de mots la triste.
situation où se trouvoit l'Ordre de l'Etat
le plus Saint et le plus éclairé.. Les Chanoines
suivant la regle de Grodegang
leur Réformateur n'étoient obligez qu'à
chanter les louanges de Dieu , et le reste
de leur tems ils devoient le donner au
travail de leurs mains ; c'étoit toute l'occupation
des plus réguliers ; la regle
n'exigeoit rien davantage , et tout nous
porte à croire qu'ils se renfermoient étroitement
dans les bornes de leurs obliga-
( a ) Ly Gaule Aquitanique et la Lyonnoise..
II. Vol. tions.
1296 MERCURE DE FRA CE
tions. Les Moines malgré le premier esprit
de leur Institut , avoient presque
toujours fait profession de cultiver les
Sciences ; ils s'étoient sur ce point conformez
en Occident à la sage pratique
des Orientaux , et leurs maisons étoient
devenuës les Séminaires où se formoient
les plus Saints et les plus Sçavans Ministres
de l'Eglise : mais depuis près d'un
siécle ces saintes retraites étoient , sur
tout en France , le centre de l'oisiveté.
Les Moines loin de s'enrichir des dépoüilles
des Peres , dont ils étoient les
possesseurs , se contentoient de les sçavoir
lire et copier , les plus éclairez parvenoient
jusqu'à les comprendre , aucun
n'osoit prendre l'essor ni marcher sur les
traces de ces grands Modéles ; le respect
m'empêche de parler de l'Episcopat destiné
particulierement à éclairer les peuples
; les Capitulaires de Charlemagne ,
et les Actes des Conciles Provinciaux qui
se tinrent dans ces tems - là ne publient
que trop la honte de ce Corps respectable.
Pour tout dire en deux mots , le sel
de la terre avoit perdu sa force , l'or
s'étoit obscurci , les horreurs de la guerre,
et la mollesse avoient , comme à l'envi ,
porté la désolation dans l'Etat , la corruption
dans les moeurs , et la grossiereté
II. Vol. dars
JUIN 1734. 1297
dans les esprits. Achevons de mettre ce
tableau dans tout son jour . Deux ou trois
traits des plus marquez lui donneront
cet air de ressemblance dont il a besoin
pour être veritable...
Les beaux Arts sont , comme tout le
monde sçait , une partie essentielle de la
Science, ils en sont la baze et l'ornement.
Ces Arts, fondés sur la nature , mais que
la nature n'apprend pas , étoient presque
entierement ignorés ; on ne les enseigna
dans aucun endroit du Royaume avant
Charlemagne , dit une ancienne Cronique
des Rois de France . Ante ipsum enim
Dominum Regem Carolum in Gallia nullibi
studiumfuerat liberalium Artium . Appuions.
un témoignage si fort et si décisif des
preuves les plus autentiques ; elles sont
tirées des ordres réïterés du Prince pour
l'établissement des Ecoles ; je vais les
exposer simplement telles qu'on les lit
dans le Receuil des Conciles de France.
Charlemagne au retour de son troisiéme
Voyage d'Italie l'an787, par une( 1 ) Lettre
circulaire adressée à tous les Evêques et
aux Abbez ( Lettre que je voudrois pou-.
voir rapporter ici toute entiere , mais
que je me contenterai de citer plus d'une
fois ) leur recommande d'établir dans
( 1 ) Tome 2. Conc. Gall. p. 32 .
II. Vol. des
1298 MERCURE DE FRANCE
leurs Chapitres et dans leurs Monasteres
des Ecoles où l'on forme la jeunesse à
l'Etude des Lettres et à la pięté . Et par
le Capitulaire soixante - douzième d'Aixla
Chapelle , il veut que dans ces mêmes
maisons on apprenne aux jeunes gens à
lire , à psalmodier , à écrire , à compter ,
et les regles de la Grammaire. Ut scola
Legentium puerorum fiant psalmos * notas
computum , Grammaticam , per singula Monasteria
et Episcopia discant . Les Conciles
Provinciaux qui se tinrent sous ce même
*
* Notas. Je crois qu'il faut entendre ce terme
de l'Ecriture , pour deux raisons . 1º . Parce qu'il
s'agit dans cet endroit de ce qu'il faut apprendre à
la jeunesse ; il est fait mention de la lecture , de
la psalmodie ou du chant , de la Grammaire ;
pourquoi auroit -on obmis l'Ecriture également nécessaire
à la jeunesse . 2. Ces caractéres nets et
distincts, qui sans jamais changer, diversifient par
leur mélange les differens objets qu'ils représentent,
n'étoient pas alors fort en usage ; ils n'étoient connus
que des Sçavans ; Charlemagne lui- même, si
nous en croyons Eginard, n'apprit que très tard et
presque sans succès à les former. Tentabat scribere .
sed parum prosperè successit labor præposterus
ac sero inchoatus. L'Ecriture commune consistoit
dans de grands traits informes , arbitraires pour la
plupart , et sujets au changement. C'est ce qui paroit
par les anciennes Chartres et par quelques monumens
lapidaires et metalliques , qui sont parvenus
jusqu'à nous sur quoi on peut consulter la Diplo
matique du P. Mabillon .
II Vol.
EmJUIN.
1734. 1299
Empereur, les s'expliquent à peu près dans
les mêmes termes. Les Arts qui sont la
partie des Sciences la plus simple et la
plus facile , n'étoient donc pas enseignési
et par une suite nécessaire , ils étoient
ignorez d'une nation qui n'avoit ni disposition
pour s'y former de soi- même ,
ni la volonté de les apprendre. Que devons-
nous penser des hautes Sciences ,
des Sciences abstraites et difficiles , si celles
qui sont plus aisées , cellesqui sont la baze,
n'étoient pas connus , Encore un nouveau
trait; il achevera de mettre ce que nous
venons de dire dans la derniere évidence.
Les Langues sont l'instrument general
des Sciences , l'organe de l'esprit , l'image
de la pensée , l'interprete du goût , et
le theatre où le genie se développe . La
Langue Teutonique , rude et grossiere
étoit celle de nos nouveaux Maîtres , conforme
à leur genie ; elle n'a rien de cette
douceur ni de cette politesse que demandent
les Sciences. La Grecque ,harmonieuse
, douce et énergique ne me paroît pas
avoir été bien connue au Sçavant Alcuin ,
et j'ai peine à croire sur le seul témoignage
d'Eginard , Charlemagne lait
jamais bien comprise ; toutes les apparencescombattent
l'un et l'autre fair.La Langue
Latine avoit été long - tems dominan-
11. Vol. tc
100 MERCURE DE FRANCE
te dans les Gaules , les Francs l'avoient
adoptée pour les Actes publics ; elle étoit
sur tout destinée aux Ouvrages d'esprit:
mais cette Langue si noble , si polie étoit
devenue la proye du barbarisme , le genie
et le tour de la Teutonique s'étoient glissés
dans l'idiome Romain , et de ce lliage
s'étoit formé un langage dur , sans
cadence , sans pureté , sans ortographe
Il falloit, sans doute, qu'il fut défectueux
au suprême dégré pour blesser les oreilles
de Charlemagne , que l'on ne peut pas
dire avoir été trop délicates.
Ecoutons ce Prince parler dans la Lettre
que nous avons déja citée aux Evêques
et Abbés , c'est -à - dire, aux plus Sçavans
hommes de son Royaume. J'ai reconnu
, leur dit- il , dans la plûpart des
Ecrits que vous m'avez envoyés assez de
justesse dans les sentimens , et beaucoup de
grossiereté dans le langage; et j'ai compris
que pour avoir négligé de vous instruire
Vous avez peine à exprimer les pieus
reflexions que vous avez puisées dans
Meditation . Ce ne fut qu'avec le
>
* Cognovimus in plerisque prafatis conscript
bus vestris eorumdem et sensus rectos et serr.
incultos , quia quod pia devotio interius fidelite
tabat , hoc exterius propter negligentiam dis
lingua inerudita exprimere sine reprehensi: •
alebat.
JUIN. 1734. 1301
cours des Maîtres de Grammaire qui vinrent
d'Italie , qu'on épura la Langue
Latine , et qu'on en banit les expressions
Teutoniques dont elle étoit infectée;
elles se refugierent dans le Romain ou Latin
vulgaire , qui s'étant peu à peu purifié
et poli est devenu depuis une des plus
belle Langue du monde. Mais on ne
réussit pas à rendre à la Langue Latine sa
beauté naturelle , on exprima toujours
grossierement ce que l'on pensoit sans
délicatesse . Il est inutile d'entrer dans un
plus long détail ; ce que nous avons dit
est plus que suffisant pour prouver combien
étoit triste la situation des Sciences
quand Charlemagne entreprit de les rétatablir.
Voyons comment il s'y prit , quels
Maîtres il employa pour seconder son
dessein , quel en fut les succès.
Charles , surnommé le Grand, pour ses
grandes qualités encore plus que pour ses
grandes actions , fut un de ces hommes
rares , que la Nature se plaît de tems en
tems à former et sur qui la fortune ou
pour parler plus juste , la Providence divine,
répand ses faveurs avec complaisan
ce ; genie superieur , hardi , ferme , pénétrant
, il ne lui manqua du côté de l'esprit
que ce que son siecle ne pouvoit lui
donner , je veux dire la politesse et le
II. Vol.
bon
`
1302 MERCURE DE FRANCE
bon goût. Les vertus qui font les veritables
Heros , sembloient nées avec lui ;
la magnanimité , la droiture , là prudence
, la bonté , la Religion faisoient son
caractere , et se déployoient dans toutes
ses actions ; Maître d'une partie considerable
de l'Europe , cheri particulierement
de ses Sujets, admiré de tout l'Univers ,
il songea encore à immortaliser son nom
en banissant l'ignorance de ses Etats ; entreprise
glorieuse et digne du plus grand
Prince qui fût alors au monde , elle auroit
eu, sans doute,un succès entier et par-
' fait , si le mauvais goût n'eût infecté les
Maîtres aussi bien que les Disciples . Il se
presenta des obstacles presques insurmontables
, il ne s'en rebuta pas , il eut recours
à sa prudence, et rien n'étoit au-dessus de
ses lumieres. Non content d'animer ses
Peuples par son exemple et par ses bienfaits
, il se servit encore de son autorité
pour engager ceux qui par leur profession
devoient avoir quelque teinture de Scien-'
ces à les cultiver , et à en faire pare au ;
reste de ses Sujets . Mais comment trouver
dans toute la France des Maîtres capables
de former la jeunesse ? L'ignorance
, la grossiereté avoient , comme nous
avons dit , pénétré jusques dans le Sanctuaire
, les moins ignorans étoient les
II. Vol. seuls
JUI N. 1734 1303
seuls qui pussent passer pour Sçavans ,
Charlemagne y pourvoit , et pour suppléer
àlce deffaut il rassemble de toute
l'Europe ce qu'il pût trouver d'hommes
versés dans les Sciences ; il fait venir d'Italiele
PoëteThéodulphe , Pierre de Pise ,
Grammairien ; Paul Diacre , fameux Historiographe
, le Fape: Adrien lui envoye
deux Maîtres de Chant , deux Antiphoniers
et les sept Arts Liberaux , comme
dit Eginard. Mais de tous les Ecrivains
qu'il reçût dans ses Etats il n'en est aucun
qui puisse être comparé au Sçavant Alcuin
, Anglois de naissance et Saxon d'origine.
Alcuin étoit un de ces Sçavans qui
remplacent par la multitude de leurs connoissances
ce qui leur manque de perfection
et de singularité dans le genie , Grammairien
, Poëte , Rheteur , Dialecticien ,
Historiographe , Astronome , Théologien
, il fut l'oracle de son siecle , et il
merita de l'être ; ce fut lui qui inspira l'amour
des Lettres aux François , et qui
contribua plus que personne à répandre
ces semences précieuses , qui commencerent
bientôt à fructifier. La Cour fut le
premiet théatre où il parut , et il eut la
gloire de voir le Souverain et les Princesses
ses Filles au nombre de ses Disciples.
II. Vol. A
1304 MERCURE DE FRANCE
A leur exemple toute la France pleine
d'admiration pour son merite , conçût
de l'amour pour l'étude , et tâcha de profiter
de ses lumieres ; mais ce vaste genie
n'eut ni assez de force , ni assez de sublimité
pour s'élever au dessus du mauvais
goût de son siecle , il s'y laissa malheureusement
entraîner , il y entretint ses
éleves et par cette raison seule il laissa
son Ouvrage imparfait. Pour le connoître
il ne faut que jetter les yeux sur ses Ecrits,
il s'y est peint lui -même on voit par
tout un esprit fécond , mais âpre et diffùs ,
une grande étendue de connoissances , et
peu
•
de critiques , plus de subtilité que
de politesse ; son stile n'est assaisonné
d'aucun de ces traits nobles, vifs , et déli→
cats , qui élevent l'esprit et qui le frappent
par l'éclat de leurs lumieres ; il ins
truit sans persuader , il convainc sans
plaire ; le travail paroît en lui avoir surpassé
la nature , et l'art qui le forma
étoit lui même imparfait. On ne sçauroit
cependant lui refuser la loüange qu'il
mérite , d'avoir été par l'étendue de son
sçavoir le Photius des Latins ; moins
poli , moins chatié , moins profond que
le Patriarche Grec il le surpasse de
beaucoup par les belles qualitez qui font
l'honnête homme et par les vertus solides,
II. Vol, .qui
JUIN. 1734 1305
qui font le véritable Chrétien . Ce grand
Personnage après avoir suivi la Cour
pendant quelques années , se retira enfin
à Tours auprès du tombeau de Saint
Martin ; mais cette retraite ne fut pas
lui un lieu de repos ,
pour
il n'enfouit
pas dans une honteuse oisiveté les talens
qui l'avoient fait briller ; il sçavoit ce
qu'il devoir à Dieu et à l'Etat ainsi rapellant
dans cet aimable séjour ce qu'il·
avoit de connoissances , il s'appliqua de
nouveau à former des éleves qui se dispersant
dans plusieurs Monasteres de
T'Empire François , renouvellérent les
Sciences, et répandirent par tout l'esprit
de leur Maître
Je n'entreprens pas de refuter ici l'opinion
de quelques ( a ) Auteurs , qui ont
prétendu qu'Alcuin avoit jetté les fondemens
de l'Université de Paris , devenuë
depuis si fameuse dans toute l'Europe
le silence des Ectivains de ces tems - là
suffit pour en démontrer la fausseté . Ce
qu'il y a de certain , c'est que ce fut à
Tours , à Saint Denis en France , à Corbie
, à Fulde , à Richenou , et dans quelques
autres Monasteres , que l'on commença
dès- lors à enseigner les hautes
Sciences ; on y enseigna aussi Is beaux
( a ) Raban, Simeon, Sigulphe, Amalarius ¿e.
II. Vol. C Arts
1308 MERCURE DE FRANCE
,
Arts , et les Ecoles établies dans chaque
Diocèse conformément aux Statuts des
Conciles Provinciaux , et aux Capitulaires
de Charlemagne concourant à la
même fin ; on vit bien- tôt les Sciences
prendre une face nouvelle dans toute la
Monarchie Françoise. Mais quel en fut
le progrès à quel degré de perfection
arrivérent elles ? c'est ce qui nous restę
à examiner.
?
La suite pour le Mercure prochain.
Fermer
Résumé : DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
Le texte 'Discours critique sur l'état des Sciences dans l'étendue de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne' analyse les fluctuations historiques des sciences, comparées aux révolutions des empires. Les sciences connaissent des périodes de floraison et de déclin, influencées par divers facteurs tels que le goût des peuples, le génie et les maximes de chaque époque. Sous Charlemagne, le goût était corrompu et le génie barbare, ce qui a conduit à un état pitoyable des sciences. Les Gaulois, après l'établissement des Goths, des Bourguignons et des Francs, ont adopté des maximes barbares, perdant ainsi leur douceur et leur goût pour les sciences. Les travaux militaires et la mollesse ont contribué à cet assoupissement intellectuel. L'Église, bien que refuge des sciences, était elle-même plongée dans l'ignorance. Les chanoines et les moines, malgré leurs rôles initiaux, étaient devenus oisifs et ne cultivaient plus les sciences. Les beaux-arts, essentiels aux sciences, étaient presque inconnus avant Charlemagne. Charlemagne a tenté de rétablir les sciences en établissant des écoles dans les chapitres et monastères pour enseigner la lecture, la psalmodie, l'écriture, le calcul et la grammaire. Cependant, les langues, instruments des sciences, étaient également corrompues. La langue latine, autrefois noble, était infectée par des expressions teutoniques, rendant difficile l'expression délicate des pensées. Le texte décrit Charlemagne comme un homme exceptionnel, doté d'un génie supérieur, de hardiesse, de fermeté et de pénétration. Bien que son époque ne lui ait pas permis d'acquérir la politesse et le bon goût, il possédait des vertus héroïques telles que la magnanimité, la droiture, la prudence, la bonté et la religion. Maître d'une partie considérable de l'Europe, il était chéri de ses sujets et admiré dans l'univers. Il entreprit de bannir l'ignorance de ses États, une initiative glorieuse mais confrontée à des obstacles dus au mauvais goût des maîtres et des disciples. Pour pallier l'ignorance et la grossièreté, il fit venir des savants de toute l'Europe, notamment Alcuin, un érudit anglo-saxon versé dans de nombreuses disciplines. Alcuin inspira l'amour des lettres à la cour et dans toute la France, mais son œuvre resta imparfaite en raison du mauvais goût de son siècle. Après avoir suivi la cour, Alcuin se retira à Tours où il continua à former des élèves, contribuant ainsi à la renaissance des sciences dans l'Empire franc. Le texte mentionne également l'établissement d'écoles dans divers monastères et diocèses, conformément aux statuts des conciles provinciaux et aux capitulaires de Charlemagne, marquant le début d'une nouvelle ère pour les sciences dans la monarchie franque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
179
p. 1307-1308
SECOND Remerciment de M. de Claville à M. de Boissé.
Début :
C'est trop revenir à la charge ; [...]
Mots clefs :
Remerciement, Charge, Coeur, Esprit, Louer, M. de Boissé
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SECOND Remerciment de M. de Claville à M. de Boissé.
SECOND Remerciment de M. de
Claville à M. de Boissé.
C'Est 'Est trop revenir à la charge ,
Vous me louez en long, vous me loüez en large ;
Votre Monsieur Purgon sera donc bien content,
Si je prends vos douceurs pour de l'argent
comptant. "
Mais il faut avec vous que mon coeur se dé
charge ,
Je les avale en tremblotant ;
Je crains trop l'orgueil ; et partant
Je mettrai, s'il vous plaît, mes deffauts à la marge.
Ah ! je n'ai que trop combatu ;
Tant de parfum de fraîche date ,
Rappelle à mon esprit ce Vers de Tiridate ;
Il est comme à la vie un terme à la vertu ,
tendresse
Vous m'encensez par politesse ;
J'aimerois bien autant que ce fut par
En ce cas nous verrions beau jeu .
Aujourd'hui tout n'est que grimace ;
Quand l'esprit paroît tout de feu ,
Souvent le coeur est tout de glace.
Boissé , je vous crois franc , incapable de fard
J'ai donc à votre estime une petite part ;
Il faut que je vous dédommage ,
Mais vous ferai je un étalage
D'inutiles désirs et de voeux impuissants ?
II Vol C ij HA
1308 MERCURE DE FRANCE
Hé ! vous avez tout en partage,
Un autre point me décourage ;
Quand vous me chatouillez par de si doux accent
Je ne puis démêler dans tout ce que je sens ,
Ce qui me flate davantage ,
De l'Encensoir ou de l'encens.
Claville à M. de Boissé.
C'Est 'Est trop revenir à la charge ,
Vous me louez en long, vous me loüez en large ;
Votre Monsieur Purgon sera donc bien content,
Si je prends vos douceurs pour de l'argent
comptant. "
Mais il faut avec vous que mon coeur se dé
charge ,
Je les avale en tremblotant ;
Je crains trop l'orgueil ; et partant
Je mettrai, s'il vous plaît, mes deffauts à la marge.
Ah ! je n'ai que trop combatu ;
Tant de parfum de fraîche date ,
Rappelle à mon esprit ce Vers de Tiridate ;
Il est comme à la vie un terme à la vertu ,
tendresse
Vous m'encensez par politesse ;
J'aimerois bien autant que ce fut par
En ce cas nous verrions beau jeu .
Aujourd'hui tout n'est que grimace ;
Quand l'esprit paroît tout de feu ,
Souvent le coeur est tout de glace.
Boissé , je vous crois franc , incapable de fard
J'ai donc à votre estime une petite part ;
Il faut que je vous dédommage ,
Mais vous ferai je un étalage
D'inutiles désirs et de voeux impuissants ?
II Vol C ij HA
1308 MERCURE DE FRANCE
Hé ! vous avez tout en partage,
Un autre point me décourage ;
Quand vous me chatouillez par de si doux accent
Je ne puis démêler dans tout ce que je sens ,
Ce qui me flate davantage ,
De l'Encensoir ou de l'encens.
Fermer
Résumé : SECOND Remerciment de M. de Claville à M. de Boissé.
Dans une lettre de remerciement, M. de Claville exprime sa gratitude à M. de Boissé pour les louanges reçues, tout en manifestant une certaine gêne face à leur ampleur. Il craint que ces compliments ne nourrissent son orgueil et préfère mettre en avant ses défauts. Il compare les louanges à un parfum récent, rappelant un vers de Tiridate sur la brièveté de la vertu. M. de Claville suggère que les éloges de M. de Boissé pourraient être motivés par la politesse plutôt que par une sincère admiration. Il reconnaît la franchise de M. de Boissé et apprécie son estime, mais se sent incapable de répondre adéquatement à tant de générosité. Il exprime son incertitude quant à la sincérité des louanges, se demandant si elles viennent d'un encensoir ou de l'encens lui-même.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
180
p. 1787-1803
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le Marquis de B. sur l'Apologie des Normands, &c.
Début :
IL y a, M. quelques-tems qu'en me faisant plusieurs questions au sujet de mon [...]
Mots clefs :
Normands, Orateur, Normandie, Nation, Esprit, Évêque de Bayeux, Caen, Vertus, Province, Pierre Corneille, Apologie, Compatriotes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le Marquis de B. sur l'Apologie des Normands, &c.
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le
Marquis de B. fur l'Apologie des
Normands , & c.
Lya , M. quelque tems qu'en me fai-
I fant plufieurs questions au fujet de mon
Voyage Litteraire de Normandie , dont vous
avez depuis lû tout le Manuſcrit , vous me
fîtes auffi l'honneur de me propofer de donner
dans cet ouvrage un mot d'Apologie de
la Nation Normande ; je n'ignore pas le
bien & le mal qu'on en a dit & qu'on en dit
encore tous les jours , Nation , dis-je , fi in- .
genieufe , fi fage , fi vertueufe. Je pris , M.
la liberté de répondre que je me garderois
bien de me donner cette peine , & qu'elle
n'en a pas béfoin , pour détruire , une prévention
des plus mal fondées. Si j'avois été
alors mieux inftruit , ma réponſe auroit été
plus précife & plus fatisfaiſante. Oüi , M.
j'ignorois alors qu'un habile Profeffeur de
Rhétorique du Collège des Jéfuites de Caën
avoit prononcé un fort beau Difcours fur
ce fujet au mois de Novembre 1743.J'ignorois
en même-tems qu'un de mes amis de
cette Ville m'en avoit envoyé , peu de jours
après la prononciation , un fort bon Extrait,
Dij le1788
MERCURE DE FRANCE .
lequel Extrait je n'ai cependant reçû qu'au
commencement de ce mois d'Août. Je vais
M. le mettre ici fous vos yeux , perfuadé
que vous en ferez content , & que le Public ,
& toute la Nation , fi folidement juſtifiée ,
m'en fçauront gré.
APOLOGIE DES NORMANDS , par le
R. P. Du Parc , Profeffeur de Rhétorique
an College des Jéfuites de Caën , prononcée
au mois de Novembre 1743 .
que
dit
L'Orateur n'en veut qu'à des Cenfeurs
l'Envie arme contre les Normands : adverfus
invidos Normannorum Cenfores , c'eſt
le Titre de fa Harangue : pour le juftifier
il s'appuye de l'autorité d'un Ancien , qui a
que l'Envie s'élève toujours contre la fupériorité
du inérite , ou du rang . Non moins
étonné de la patience inépuifable de fes Compatriotes
, que de l'acharnement de leurs
Cenfeurs , il remonte jufqu'à l'origine de
ces injuftes préventions , & il en fixe l'Epoque
( que peut-être on pourroit reculer
un peu plus loin ) à ces Siècles où les Normands
, unis aux Neuftriens , effrayoient
également la France & l'Allemagne , l'Italie
& la Sicile. Les Peuples vaincus ne fe vengerent
de leurs défaites , qu'en faifant paffer
la bravoure de ces Vainqueurs pour fureur
barAOUST.
17440 1789
› barbare & leur Sageffe pour fourberie
odieufe. Depuis ces Siècles fameux , on n'a
point rendu juftice aux Normands ; on a
décrié ou diffimulé leurs Vertus , on a groffi
leurs défauts. L'Orateur entreprend , 1º. de
venger ce mérite calomnié ; 2 °. d'excufer
ces défauts exagerés.
Par la fimplicité de ce début , on voit
bien qu'on n'aura point à effuyer les clameurs
& l'enthoufiafme d'un Apologiſte
outré. Trop fage & trop judicieux pour
fuppofer que la Patrie ait befoin d'une
Apologie fort véhémente , l'Orateur laiffe
fentir , fans le dire , que le Préjugé qu'il
attaque , n'eft plus gueres que populaire ; il
mefure fes efforts à la foibleffe de fon ennemi.
PREMIERE PARTIE.
La valeur dans la Guerre , le fuccès dans
les Arts Liberaux , la ferveur dans la Piété
& dans la Religion , voilà les Vertus don't
nos differentes Provinces ont fait entr'elles
un partage abfolu , à l'exclufion de la Normandie
, à qui on n'a laiffé d'autre mérite
que celui d'une frauduleufe induſtrie &
d'une mauvaiſe foi , contraires aux Loix de
la Société. L'Orateur , pour faire fentir Finjuftice
d'une excluſion fi honteuſe à fa Pa-
Diij trie
1790 MERCURE DE FRANCE.
trie , commence par établir fon droit aux
Vertus Militaires.
Les hauts faits d'Armes du fameux Guifcard
, qui n'avoit pour efcorte que dix braves
Normands ; les Exploits merveilleux de
Guillaume le Conquérant , du vaillant Richard
, & de l'intrépide Robert , Ducs de
Normandie , font des Titres immortels &
inconteftables de la bravoure Normande.
Le P. Du Parc joint ici une ingénieux recit
d'une Expédition , dans laquelle de jeunes
Normands défirent une troupe nombreuſe
& formidable de Brigands. Les Camillis
les d'Eftampes , les d'Harcourts , les Louvignis
, les Brezés , les Tourvilles ne font pas
oubliés , non plus que M. de Guerchois
Eléve de Vendôme , & Compagnon de
Villars , & le Maréchal de Coigny , le
Vainqueur de Guaftalle. Quoique l'Encens ,
que l'on donne ici à ces Héros , ne doive
brûler qu'en l'honneur de leur Province
cependant la vapeur en eft fi douce , qu'ils
ne fçauroient manquer d'y être fenfibles.
>
Des Champs de Mars , l'Orateur paffe
dans les Temples de Pallas & des Muſes , où
fes Compatriotes ne figurent pas avec moins
d'avantage. On décrit ici le caractere de la
plupart des Auteurs , qui ont illuftré la Normandie
, Alexandre , Daniel , Legendre
Vertot, Brébeuf, les deux Corneilles, Porée,
FonAOUST.
1744. 1791
,
Fontenelle , &c. font repréfentés fi heureu
fement , qu'on ne fçait lequel on doit le
plus admirer , ou l'Erudition & l'Intelli-
-gence , ou le Pinceau & le Coloris du Peintre
Orateur. Voici le Parallele qu'on y fait
des Peres Alexandre & Daniel. Les gens
inftruits connoiffent le mérite fupérieur
quoiqu'inégal ,de ces deux Rivaux ; on fera
charmé de les voir péfés dans la même Balance
, & plus encore de voir que fi elle
panche d'un côté , c'eft une Critique fage &
éclairée qui l'y détermine , fans recevoir le
poids qu'un intérêt particulier auroit pû y
jetter.
Si je gardois le filence fur ces deux cé-
» lébres Ecrivains , l'Hiftoire s'en plaindroit
» avec juftice. L'un fut un prodige incroya
» ble de Mémoire & d'Erudition ; fon ftyle
>> eft auffi grave que fon fujet ; toujours vaf-
» te , toujours fécond dans fes fçavantes élu-
>> cubrations , il ne lui a manqué que d'être
»toujours également fain dans fa Doctrine ,
de forte que fi on retranchoit quelque
chofe de fon Ouvrage , ce feroit en aug-
»menter le prix. L'autre eft un Sçavant ,
>> dont le goût eft sûr , le jugement exquis ,
» l'efprit net , & l'érudition bien digerée .
» Sincére dans fon Hiftoire , en rendant
juftice au mérite des François , il n'a fait
»aucune grace à leurs défauts. Partout il
>>
Diiij »>y
1792 MERCURE DE FRANCE.
» y porte fi loin la précifion & l'exacti-
» tude , qu'on ne peut y rien ajoûter ,
» ni en rien retrancher , fans que la Vé-
» rité en fouffre . Ces deux. Grands Hom-
: mes méfurerent leurs forces dans un Combat
fingulier , l'Action für vive , & fit
honneur aux deux Rivaux. L'un comptoit
moins fur la bonté de fes armes , que fur fa
vigueur perfonnelle ; l'autre, avec autant de
courage , & plus de précaution , combattoit
fans frayeur , comme il triomphoit fans
fafte ; auffi étoit- ce un Athléte éprouvé ,
dont la Philofophie & la Théologie avoient
fouvent couronné la valeur & l'adreffe ..
L'Orateur , en nous difant que l'un des
deux Athlétes fe défioit de fes propres armes
, veut fans doute , excufer le premier ,
& nous infinuer qu'étant voilé par état à un
Systême , il donnoit nécellairement trop de
prix à fon Emule , qui pour prendre mieux
fon avantage
s'étoit fagement borné à
comparer Systême à Systême , & à oppoſer
principe à principe , conféquence à confé-
-quence .
Après l'Hiftoire & l'Epopée , le P. Du
Parc introduit la Tragédie. " Ellc me re-
» procheroit , dit -il , ce filence injurieux au
grand Corneille , cet Illuftre Normand ,
dont le mérite eft trop élevé , pour que
nos Eloges ou nos Cenfures puiffent l'at-
» teindre.
A OUST. 1744. 1793
>>
>>
, י
» teindre. D'autres ont peut-être la Verfifi-
» cation plus coulante , l'expreffion plus pu--
» re , le ftyle plus chatié , mais aucun n'a ,
» comme lui , cette grandeur dans les idées ,
>> cette élévation dans les fentimens , cette
>> nobleffe dans les Maximes , cette variété
» dans les Intrigues , qui frappe l'efprit ,
» étonne l'imagination , ébranle l'ame toute
» entiere , & tranfporte un Lecteur hors de
»lui-même ,fans qu'il puiffe réfifter au mou
» vement qui l'entraîne. Quelle vivacité ,
quelle richeffe dans les couleurs qu'il em
»ploye pour peindre les Héros ! Non que
»fes Portraits foient , comme on le lui a re-
>> proché , l'Ouvrage d'une heureufe Imagi
» nation , qui repréfente les Perfonnages ,
» moins tels qu'ils furent , que tels qu'ils
» dûrent être. Le Pinceau de Corneille est
>> fi vrai , fes traits conviennent fi-bien au
caractere de chaque Nation , qu'en lifant
fes Tragédies , on fe croit dans la compa-
>> gnie des Héros qu'il fait parler. Rome &
»Carthage exiftent dans l'efprit du Lecteus ,
»ou plûtôt fon coeur devient le Théatre des
>>>Guerres cruelles , que la Rivalité alluma
entre ces Républiques ennemies , & des
» Combats furieux , où leur haine invétérée
» s'affouvit de fang. Corneille trouva la Scé-
»ne Françoife fouillée par la licence , déf
» gurée par la barbarie , dégradée par lar
D.Yv Druf
1794 MERCURE DE FRANCE .
"
&
» rufticité . On ne peut lui difputer la gloire
» d'en avoir été le Pere , en la purgeant
» la délivrant de ces monftres , & d'y avoir
» ramené la pudeur , la décence & le bon
goût , en prenant pour modéle le févére
» & vertueux Sophocle . Corneille fçavoit
» que l'Amour , quand il joue le premier
» rôle au Théatre , ne peut s'y affujettir aux
» régles de la bienféance , & qu'il prétend
» y tyrannifer toutes les autres paffions ; loin
» de flater fon injurieufe molleffe , il ofa lui
arracher fon flambeau , dont l'ardeur avoit
déja commencé fes ravages fur la Scéne..
» Parmi plufieurs avantages finguliers , ce
génie fublime & divin a celui de s'élever
» haut , quand il prend fon effor , que fi
"perfonne ne peut en approcher , & celui
""
de nous forcer à l'admirer , fouvent même
» jufques dans fa chûte ou dans fes écarts.
» Le Frere du Grand Corneille ne lui fut
» pas plus uni par les liens du fang , que par
» la conformité d'inclinations. Nulle diffe-
» rence entre leur caractere ; dans le com-
» merce de la vie ils avoient l'efprit auff
plein de droiture & d'équité , que de fail-
»lies & d'agrémens dans leurs ingénieufes
»fictions ; leurs talens cependant ne font
»pas comparables. L'un , né pour le Tragi-
» que , fait fur le Théatre trembler le vice-
» au bruit de fon tonnerre. L'autre , Comi-
99
» que
AOUST. 1744.
1795
*99*
que & enjoué, l'y fait rougir & fe cacher
» à l'éclat des rifées , qui l'y accueillent .
» Cependant l'un n'a pas feulement plus de
magnificence & de majesté que l'autre , il
» a encore plus de nerf & de force . On di-
» roit que la Nature a partagé les talens entre
les deux Corneilles , comme la Coûtu-
» me de Normandie partage les biens entre
les freres uniquement jaloufe de bien
» pourvoir les aînés , elle laiffe le foin des
»cadets & de leur fortune à leur travail &
» à leur induſtrie. "
La troifiéme Subdivifion roule fur la Piété
des Normands . Le P. D. s'y trouve trop
chargé de matiere , pour pouvoir s'étendre
beaucoup . L'Eglife eft aflés magnifique dans
les Edifices & affés riche dans les revenus
qu'elle poffede en Normandie , pour qu'on
ne puiffe refufer aux Normands la gloire
d'une Piété généreufe & folide. L'Orateur ,
fans prefque s'y arrêter , à l'occafion des
inondations qui défolerent cette Province:
il y a peu d'années, rappelle à fes auditeurs
le fouvenir des pieufes contributions , que
M. l'Evêque de Bayeux , par la voye de
l'exemple & du zéle , impofa fur l'opulence
charitable de fes Diocèfains. On croiroit
voir l'ardeur de l'Illuftre Prélat , dont le
zéle tendre , humble , actif , univerfel , fent
toutes les miſéres , defcend dans tous les dé-
D vj
tails ,
#796 MERCURE DE FRANCE.
tails , fe multiplie dans tous les Lieux ,
pourvoit à tous les befoins ..
&
On pourroit demander pourquoi l'Orateur
ne s'étend pas davantage fur les loiianges
de M .. l'Evêque de Bayeux ; il avoit
prévenu cette objection ; il en parle dans
I'Epitre dédiée à ce Prélar , dans laquelle il
paroît craindre & la mauvaiſe humeur de
quelques Cenfeurs chagrins , qui lui feront
un crime d'avoir trop vanté la Normandie ,
& la foibleffe de quelques Normands , qui
penferont peut- être qu'il devoit prendre
fes intérêts de fa Patrie avec plus de chaleur
, & ne pas fe contenter de l'excufer en
badinant..
Il vient enſuite à un autre reproche qu'il
appréhende, plus que tout le refte . Ĉ'eſt
d'avoir paffé fous filence dans le Compliment
qu'il fit à M. l'Evêque de Bayeux.,
Illuftre Maifon de Luynes , les : Grands
Hommes qu'elle a produits , leurs actions ,
leurs vertus , les qualités du coeur & de l'efprit
qui la diftinguent ; de n'avoir rien dit
de M. le Duc de Chevreufe , fi connu au
Siége de Prague par fa générofité , ſa libéralité
, fon courage , & par quatre bleffures
qu'il y reçût ; de n'avoir pas fait mention
de cette fermeté d'ame , jointe à la plus folide
piété , qui rend M. de Bayeux le foûtien
& l'appui de la Religion , dont il venge les
droits ,
A O UST. 1744. 1797
droits , fans aigreur & fans amertume , mais
conftamment & fans foibleffe ; de cette Eloquence
douce & infinuante , qui a ramené
plus d'une fois au fein de la Vérité les Efprits
les plus opiniâtres ; de cette affabilité
charmante , qui lui gagne tous les coeurs ,
& donne un nouveau prix à fes bienfaits ;
de cette vigilance Paftorale , de ce zéle pur
& univerfel , qui fe livre aux petits comme
aux grands , qui porte l'Illuftre Pafteur à
prêcher fon peuple jufqu'au milieu même
des Campagnes , expofé aux injures de l'Air,
& uniquement occupé des intérêts de fon
Troupeau : voilà , dit le P. D. ce qu'on me
reprochera , fans doute , d'avoir oublié
mais pour louer fi dignement une . Maifon
fi diftinguée , un Prélat d'un fi rare mérite ,
un Difcours auroit- il fuffi ? Et que feroit
alors devenue la Caufe des Normands ? Il
ajoûte encore une autre raifon qui doit l'exeufer
, c'eft que M. de Luynes , malgré cette
bonté facile , qui le rend fi affable envers
tout le monde , n'écoute pas volontiers ceux.
qui le loüent , & qu'il eft auffi attentif à
éviter les louanges qu'à les mériter. Ainfi il
y avoit deux écueils à craindre ; s'étendre
fur les louanges de ce digne Prélát , c'étoit
vouloir lui déplaire ; omettre des Vertus ,
fi univerfellement eftimées , c'étoit s'attirer
L'indignation du Public. Le P. D. a uſé de
i
l'à
1798 MERCURE DE FRANCE.
L
Padreffe ordinaire des Orateurs , pour tromper
la modeftie de M. de Luynes ; fon zéle ,
fa vigilance , fa bonté , fa charité , fes talens
Académiques , toutes ces qualités font
loüées fans affectation par des traits répandus
dans la premiere & dans la feconde
Partie ainfi " dans l'Epitre Dédicatoire.
que
Cette premiere Partie finit par l'Eloge de
'de M. le Cardinal de Fleury , que M. de
Bayeux a fi dignement remplacé à l'Acadé
mie Françoife , & dont la mémoire fera
toujours chere à la Ville de Caën , par les
aumônes que S. E. y répandoit , & par la
protection dont elle honoroit tous les Ordres
de la Province , & en particulier l'Univerfité
de Caën. Les fleurs que l'Orateur
jette en paffant fur le Tombeau de ce Miniftre
, font affés choifies être mêlées:
pour
aux plus belles dont on ait orné ſon Maufolée.
SECONDE PARTIE
En changeant de matiere , le P. D. change
de ton . Jufqu'ici il nous a enchanté ,
maintenant il va nous amufer . Pour loüer
fes Compatriotes , il a déployé les charmes
du génie le plus gracieux ; pour les excufer ,
il prodigue le fel de l'efprit le plus enjoué.
Là , c'eft un Difcours rempli de gravité &
de
AOUST. 1744. 1799
"
"
de nobleſſe ; ici , ce n'eft qu'une converſation
, j'ai prefque dit un badinage , plein de
légéreté & de fineffe. Ces genres , ſí éloignés
& fi oppofés , femblent fe rapprocher
& fe réconcilier pour prendre l'air élégant
& agréable , que l'Auteur donne à tous fes:
Portraits. On trouve celui d'un Normand
tiré d'après l'idée que s'en font les Cenfeurs
qu'on va confondre . « Ils le repréfentent
»ce Normand , toujours élevé fur une Rouë
»mobile , d'où il obferve de quel côté ſouf-
»fle le vent de la fortune ; les fraudes volti
»gent à l'entour de fa tête , & font rétentir
» à fes oreilles un bruit flateur ; la diffimula-
»tion compofe l'air de fon vifage , & régle
» le mouvement de fa langue ; la fineffe di-
» rige tous les regards , & préfide au jeu des
» muſcles moteurs , d'où dépend l'action ,
»ou plûtôt le langage des yeux , dociles aux
impreffions qu'elle leur tranfmet. Ceux ci
parlent & fe taifent à fon gré , fans jamais
trahir le fécret des fentimens & des pen-
» fées , dont ils font les interprétes naturels.
»Formé à l'école de la flaterie & de la poli-
» telſe , ſon coeur reçoit de l'une le miel
» qu'il diſtille , & de l'autre le mafque dont
»il fe couvre : Mercure y joint fes bons offi-
» ces , qui ne font pas indifferens ; ce Dieu ,
» d'un vol careffant , jouë & folâtre fans
»ceffe près du cher nourriffon ; il fecoue
»
66
» fur
1800 MERCURE DE FRANCE.
fur lui fes aîles légères , & en fait tomber
une pluye de rufes & d'artifices , dont
"Pavide Normand ne laiffe rien échaper.
Ici , on trouve en détail les differens défauts
qu'on reproche aux Normands ; pour
montrer la fauffeté de ces préjugés , le P. D.
fe contente d'en indiquer la vraye fource.
Les Normands , plus actifs qu'aucun autre
Peuple pour amaffer du bien , plus attentifs
à le conferver , plus habiles à l'augmenter ,
ont fertilifé jufqu'aux Rocs arides de leurs
Montagnes , & par la commodité de leurs.
Ports ont rendu leur Province le Magaſin
de l'Europe , & le centre de fon Commerce.
Voilà tout le fondement du reproched'intérêt
, dont on les a chargés.
On fe plaint que dans la Société ils ne
font ni affés francs , ni affés ouverts ; qu'en
amitié ils font froids ou infidéles. La plus
rapide excurfion en leurs Villes feroit bientôt
rendre juſtice à leur exacte politeffe & .à
leur louable fincerité. On ne fçauroit leur
en demander davantage , fans exiger ou plus
de rufticité , ou moins de difcrétion dans
leurs manieres.
On les accufe encore d'être peu fcrupuleux
fur les intérêts de la bonne- foi & de la
vérité , accufation fondée uniquement fur
leur attention à ne point parler d'eux - mêmes
, ni de leurs affaires , & à éviter par là
less
AOUST. 1744. 1801
les difputes où l'on s'expofe , en fatisfaiſant
une curiofité fotte & déplacée .
Sont-ils donc fi ennemis de la difpute &
des Procès ? Oui fans doute , & ce n'eft que
pour les éviter que toutes leurs affaires fe
traitent & fe terminent en Juftice réglée.
C'est ici que F'Orateur touche finement l'article
des témoins de Normandie , en faisant
obferver que nulle part ils ne s'expliquent
avec plus de jufteffe , de reſpect & de Religion
, & que pulle part leurs fautes ne
font punies avec tant de févérité que dans
la Jurifprudence Normande.
Enfin l'air de la Normandie eft , dit- on ,
fi contagieux , qu'aucun Etranger ne peut y
féjourner , fans gagner le mal du Pays . Mais
ce prétendu mal eft un vrai bien pour ces
Etrangers. En Normandie les Bretons deviennent
plus laborieux & plus induſtrieux;
les Gafcons plus modeftes , & moins fanfarons
, les Champenois plus fins & plus déliés
, &c.
A propos des préventions que les Parifiens
, malgré leur bonté naturelle , ne laiffent
pas de conferver contre les Normands ,
le P.D. nous fait le Portrait de certains Seigneurs
de cette Capitale , qui font leur féjour
en Normandie , & qui font exempts
des préjugés populaires.
22 Nous les voyons , dit-il , auffi élevés
í
»par
1802 MERCURE DE FRANCE
•
»
par leur Dignité qué par leur Naiffance.
»L'éclat qui les couvre eft fi temperé par la
bonté de leur caractere & par la douceur
de leurs manieres , qu'il nous eft permis
»de les approcher avec confiance , & de
jouir , fans contrainte , des charmes de
» leur commerce. Nous admirons dans leurs
»difcours & dans leurs Ecrits l'Erudition la
plus recherchée , qui s'y produit avec ces
graces faciles & aifées , qui ne coulent
» qu'avec le fang des Dieux dans les plus
»beaux génies ; nous y fentons ces tours.
>> heureux qu'une noble fimplicité leur four-
» nit , pour éclaircir les plus fombres matieres
, & pour embellir les plus abftraites.
»L'Orateur avoue qu'ils ne doivent point
»ces belles qualités au féjour de la Normandie
, mais qu'ils les ont apportées avec
» eux.
A ces traits , il eft aifé de reconnoître M.
l'Evêque de Bayeux , quoique le P. D. ne
l'ait pas nommé ; furtout l'Académie de
Caën , dont il eft le reftaurateur , ne peut
s'y méprendre.
Mais encore , d'où vient cette réputation
de duplicité , qu'on nous reproche , dit l'Orateur
? Apparemment de l'alliance des Normands
avec les Neuftriens , alliance qui forma
entre eux une union fi étroite , qu'un
Normand & un Neuftrien fembloient ne
faire
A O UST. 1744. 1803
faire qu'une même perfonne. Je fuis fâché
d'être obligé d'omettre dans cet Extrait les
beautés d'un Difcours , qui n'eft pas fufceptible
d'abrégé ; j'en demande pardon au P.
du Parc , fi ennemi de la diffufion & de la
prolixité , & en même- tems fi jaloux de la
propreté & du bon goût , qu'on diroit qu'en
Pere fage & oeconome, il ne refuſe à aucune
des idées qu'il enfante , la parure qui lui ,
convient le mieux , mais fans vouloir y
ajoûter aucun de ces ornemens qui , fans relever
une véritable beauté , ne peuvent flater
qu'une vanité capricieufe. On doit juger
de- là quels font le choix & la pureté du
Latin , la clarté & l'exactitude du ſtyle .
Le fuccès de cette Piéce prouve que le
goût de la faine Antiquité a encore des Partifans.
Je crois , M. en finiffant ma Lettre , que
non feulement vous conviendrez de cette
vérité , mais que vous avonerez qu'on ne
peut pas difculper plus avantageufement
une Nation , dont le mérite ne vous est pas
inconnu , vous , MM.. qquuii poffedez des Domaines
confidérables dans cette belle &
grande Province , qui d'ailleurs n'avez jamais
donné dans les Préjugés vulgaires , &
qui êtes également équitable & éclairé.
J'ai l'honneur d'être , M. &c.
A Paris ,le 14 Août 1744.
Marquis de B. fur l'Apologie des
Normands , & c.
Lya , M. quelque tems qu'en me fai-
I fant plufieurs questions au fujet de mon
Voyage Litteraire de Normandie , dont vous
avez depuis lû tout le Manuſcrit , vous me
fîtes auffi l'honneur de me propofer de donner
dans cet ouvrage un mot d'Apologie de
la Nation Normande ; je n'ignore pas le
bien & le mal qu'on en a dit & qu'on en dit
encore tous les jours , Nation , dis-je , fi in- .
genieufe , fi fage , fi vertueufe. Je pris , M.
la liberté de répondre que je me garderois
bien de me donner cette peine , & qu'elle
n'en a pas béfoin , pour détruire , une prévention
des plus mal fondées. Si j'avois été
alors mieux inftruit , ma réponſe auroit été
plus précife & plus fatisfaiſante. Oüi , M.
j'ignorois alors qu'un habile Profeffeur de
Rhétorique du Collège des Jéfuites de Caën
avoit prononcé un fort beau Difcours fur
ce fujet au mois de Novembre 1743.J'ignorois
en même-tems qu'un de mes amis de
cette Ville m'en avoit envoyé , peu de jours
après la prononciation , un fort bon Extrait,
Dij le1788
MERCURE DE FRANCE .
lequel Extrait je n'ai cependant reçû qu'au
commencement de ce mois d'Août. Je vais
M. le mettre ici fous vos yeux , perfuadé
que vous en ferez content , & que le Public ,
& toute la Nation , fi folidement juſtifiée ,
m'en fçauront gré.
APOLOGIE DES NORMANDS , par le
R. P. Du Parc , Profeffeur de Rhétorique
an College des Jéfuites de Caën , prononcée
au mois de Novembre 1743 .
que
dit
L'Orateur n'en veut qu'à des Cenfeurs
l'Envie arme contre les Normands : adverfus
invidos Normannorum Cenfores , c'eſt
le Titre de fa Harangue : pour le juftifier
il s'appuye de l'autorité d'un Ancien , qui a
que l'Envie s'élève toujours contre la fupériorité
du inérite , ou du rang . Non moins
étonné de la patience inépuifable de fes Compatriotes
, que de l'acharnement de leurs
Cenfeurs , il remonte jufqu'à l'origine de
ces injuftes préventions , & il en fixe l'Epoque
( que peut-être on pourroit reculer
un peu plus loin ) à ces Siècles où les Normands
, unis aux Neuftriens , effrayoient
également la France & l'Allemagne , l'Italie
& la Sicile. Les Peuples vaincus ne fe vengerent
de leurs défaites , qu'en faifant paffer
la bravoure de ces Vainqueurs pour fureur
barAOUST.
17440 1789
› barbare & leur Sageffe pour fourberie
odieufe. Depuis ces Siècles fameux , on n'a
point rendu juftice aux Normands ; on a
décrié ou diffimulé leurs Vertus , on a groffi
leurs défauts. L'Orateur entreprend , 1º. de
venger ce mérite calomnié ; 2 °. d'excufer
ces défauts exagerés.
Par la fimplicité de ce début , on voit
bien qu'on n'aura point à effuyer les clameurs
& l'enthoufiafme d'un Apologiſte
outré. Trop fage & trop judicieux pour
fuppofer que la Patrie ait befoin d'une
Apologie fort véhémente , l'Orateur laiffe
fentir , fans le dire , que le Préjugé qu'il
attaque , n'eft plus gueres que populaire ; il
mefure fes efforts à la foibleffe de fon ennemi.
PREMIERE PARTIE.
La valeur dans la Guerre , le fuccès dans
les Arts Liberaux , la ferveur dans la Piété
& dans la Religion , voilà les Vertus don't
nos differentes Provinces ont fait entr'elles
un partage abfolu , à l'exclufion de la Normandie
, à qui on n'a laiffé d'autre mérite
que celui d'une frauduleufe induſtrie &
d'une mauvaiſe foi , contraires aux Loix de
la Société. L'Orateur , pour faire fentir Finjuftice
d'une excluſion fi honteuſe à fa Pa-
Diij trie
1790 MERCURE DE FRANCE.
trie , commence par établir fon droit aux
Vertus Militaires.
Les hauts faits d'Armes du fameux Guifcard
, qui n'avoit pour efcorte que dix braves
Normands ; les Exploits merveilleux de
Guillaume le Conquérant , du vaillant Richard
, & de l'intrépide Robert , Ducs de
Normandie , font des Titres immortels &
inconteftables de la bravoure Normande.
Le P. Du Parc joint ici une ingénieux recit
d'une Expédition , dans laquelle de jeunes
Normands défirent une troupe nombreuſe
& formidable de Brigands. Les Camillis
les d'Eftampes , les d'Harcourts , les Louvignis
, les Brezés , les Tourvilles ne font pas
oubliés , non plus que M. de Guerchois
Eléve de Vendôme , & Compagnon de
Villars , & le Maréchal de Coigny , le
Vainqueur de Guaftalle. Quoique l'Encens ,
que l'on donne ici à ces Héros , ne doive
brûler qu'en l'honneur de leur Province
cependant la vapeur en eft fi douce , qu'ils
ne fçauroient manquer d'y être fenfibles.
>
Des Champs de Mars , l'Orateur paffe
dans les Temples de Pallas & des Muſes , où
fes Compatriotes ne figurent pas avec moins
d'avantage. On décrit ici le caractere de la
plupart des Auteurs , qui ont illuftré la Normandie
, Alexandre , Daniel , Legendre
Vertot, Brébeuf, les deux Corneilles, Porée,
FonAOUST.
1744. 1791
,
Fontenelle , &c. font repréfentés fi heureu
fement , qu'on ne fçait lequel on doit le
plus admirer , ou l'Erudition & l'Intelli-
-gence , ou le Pinceau & le Coloris du Peintre
Orateur. Voici le Parallele qu'on y fait
des Peres Alexandre & Daniel. Les gens
inftruits connoiffent le mérite fupérieur
quoiqu'inégal ,de ces deux Rivaux ; on fera
charmé de les voir péfés dans la même Balance
, & plus encore de voir que fi elle
panche d'un côté , c'eft une Critique fage &
éclairée qui l'y détermine , fans recevoir le
poids qu'un intérêt particulier auroit pû y
jetter.
Si je gardois le filence fur ces deux cé-
» lébres Ecrivains , l'Hiftoire s'en plaindroit
» avec juftice. L'un fut un prodige incroya
» ble de Mémoire & d'Erudition ; fon ftyle
>> eft auffi grave que fon fujet ; toujours vaf-
» te , toujours fécond dans fes fçavantes élu-
>> cubrations , il ne lui a manqué que d'être
»toujours également fain dans fa Doctrine ,
de forte que fi on retranchoit quelque
chofe de fon Ouvrage , ce feroit en aug-
»menter le prix. L'autre eft un Sçavant ,
>> dont le goût eft sûr , le jugement exquis ,
» l'efprit net , & l'érudition bien digerée .
» Sincére dans fon Hiftoire , en rendant
juftice au mérite des François , il n'a fait
»aucune grace à leurs défauts. Partout il
>>
Diiij »>y
1792 MERCURE DE FRANCE.
» y porte fi loin la précifion & l'exacti-
» tude , qu'on ne peut y rien ajoûter ,
» ni en rien retrancher , fans que la Vé-
» rité en fouffre . Ces deux. Grands Hom-
: mes méfurerent leurs forces dans un Combat
fingulier , l'Action für vive , & fit
honneur aux deux Rivaux. L'un comptoit
moins fur la bonté de fes armes , que fur fa
vigueur perfonnelle ; l'autre, avec autant de
courage , & plus de précaution , combattoit
fans frayeur , comme il triomphoit fans
fafte ; auffi étoit- ce un Athléte éprouvé ,
dont la Philofophie & la Théologie avoient
fouvent couronné la valeur & l'adreffe ..
L'Orateur , en nous difant que l'un des
deux Athlétes fe défioit de fes propres armes
, veut fans doute , excufer le premier ,
& nous infinuer qu'étant voilé par état à un
Systême , il donnoit nécellairement trop de
prix à fon Emule , qui pour prendre mieux
fon avantage
s'étoit fagement borné à
comparer Systême à Systême , & à oppoſer
principe à principe , conféquence à confé-
-quence .
Après l'Hiftoire & l'Epopée , le P. Du
Parc introduit la Tragédie. " Ellc me re-
» procheroit , dit -il , ce filence injurieux au
grand Corneille , cet Illuftre Normand ,
dont le mérite eft trop élevé , pour que
nos Eloges ou nos Cenfures puiffent l'at-
» teindre.
A OUST. 1744. 1793
>>
>>
, י
» teindre. D'autres ont peut-être la Verfifi-
» cation plus coulante , l'expreffion plus pu--
» re , le ftyle plus chatié , mais aucun n'a ,
» comme lui , cette grandeur dans les idées ,
>> cette élévation dans les fentimens , cette
>> nobleffe dans les Maximes , cette variété
» dans les Intrigues , qui frappe l'efprit ,
» étonne l'imagination , ébranle l'ame toute
» entiere , & tranfporte un Lecteur hors de
»lui-même ,fans qu'il puiffe réfifter au mou
» vement qui l'entraîne. Quelle vivacité ,
quelle richeffe dans les couleurs qu'il em
»ploye pour peindre les Héros ! Non que
»fes Portraits foient , comme on le lui a re-
>> proché , l'Ouvrage d'une heureufe Imagi
» nation , qui repréfente les Perfonnages ,
» moins tels qu'ils furent , que tels qu'ils
» dûrent être. Le Pinceau de Corneille est
>> fi vrai , fes traits conviennent fi-bien au
caractere de chaque Nation , qu'en lifant
fes Tragédies , on fe croit dans la compa-
>> gnie des Héros qu'il fait parler. Rome &
»Carthage exiftent dans l'efprit du Lecteus ,
»ou plûtôt fon coeur devient le Théatre des
>>>Guerres cruelles , que la Rivalité alluma
entre ces Républiques ennemies , & des
» Combats furieux , où leur haine invétérée
» s'affouvit de fang. Corneille trouva la Scé-
»ne Françoife fouillée par la licence , déf
» gurée par la barbarie , dégradée par lar
D.Yv Druf
1794 MERCURE DE FRANCE .
"
&
» rufticité . On ne peut lui difputer la gloire
» d'en avoir été le Pere , en la purgeant
» la délivrant de ces monftres , & d'y avoir
» ramené la pudeur , la décence & le bon
goût , en prenant pour modéle le févére
» & vertueux Sophocle . Corneille fçavoit
» que l'Amour , quand il joue le premier
» rôle au Théatre , ne peut s'y affujettir aux
» régles de la bienféance , & qu'il prétend
» y tyrannifer toutes les autres paffions ; loin
» de flater fon injurieufe molleffe , il ofa lui
arracher fon flambeau , dont l'ardeur avoit
déja commencé fes ravages fur la Scéne..
» Parmi plufieurs avantages finguliers , ce
génie fublime & divin a celui de s'élever
» haut , quand il prend fon effor , que fi
"perfonne ne peut en approcher , & celui
""
de nous forcer à l'admirer , fouvent même
» jufques dans fa chûte ou dans fes écarts.
» Le Frere du Grand Corneille ne lui fut
» pas plus uni par les liens du fang , que par
» la conformité d'inclinations. Nulle diffe-
» rence entre leur caractere ; dans le com-
» merce de la vie ils avoient l'efprit auff
plein de droiture & d'équité , que de fail-
»lies & d'agrémens dans leurs ingénieufes
»fictions ; leurs talens cependant ne font
»pas comparables. L'un , né pour le Tragi-
» que , fait fur le Théatre trembler le vice-
» au bruit de fon tonnerre. L'autre , Comi-
99
» que
AOUST. 1744.
1795
*99*
que & enjoué, l'y fait rougir & fe cacher
» à l'éclat des rifées , qui l'y accueillent .
» Cependant l'un n'a pas feulement plus de
magnificence & de majesté que l'autre , il
» a encore plus de nerf & de force . On di-
» roit que la Nature a partagé les talens entre
les deux Corneilles , comme la Coûtu-
» me de Normandie partage les biens entre
les freres uniquement jaloufe de bien
» pourvoir les aînés , elle laiffe le foin des
»cadets & de leur fortune à leur travail &
» à leur induſtrie. "
La troifiéme Subdivifion roule fur la Piété
des Normands . Le P. D. s'y trouve trop
chargé de matiere , pour pouvoir s'étendre
beaucoup . L'Eglife eft aflés magnifique dans
les Edifices & affés riche dans les revenus
qu'elle poffede en Normandie , pour qu'on
ne puiffe refufer aux Normands la gloire
d'une Piété généreufe & folide. L'Orateur ,
fans prefque s'y arrêter , à l'occafion des
inondations qui défolerent cette Province:
il y a peu d'années, rappelle à fes auditeurs
le fouvenir des pieufes contributions , que
M. l'Evêque de Bayeux , par la voye de
l'exemple & du zéle , impofa fur l'opulence
charitable de fes Diocèfains. On croiroit
voir l'ardeur de l'Illuftre Prélat , dont le
zéle tendre , humble , actif , univerfel , fent
toutes les miſéres , defcend dans tous les dé-
D vj
tails ,
#796 MERCURE DE FRANCE.
tails , fe multiplie dans tous les Lieux ,
pourvoit à tous les befoins ..
&
On pourroit demander pourquoi l'Orateur
ne s'étend pas davantage fur les loiianges
de M .. l'Evêque de Bayeux ; il avoit
prévenu cette objection ; il en parle dans
I'Epitre dédiée à ce Prélar , dans laquelle il
paroît craindre & la mauvaiſe humeur de
quelques Cenfeurs chagrins , qui lui feront
un crime d'avoir trop vanté la Normandie ,
& la foibleffe de quelques Normands , qui
penferont peut- être qu'il devoit prendre
fes intérêts de fa Patrie avec plus de chaleur
, & ne pas fe contenter de l'excufer en
badinant..
Il vient enſuite à un autre reproche qu'il
appréhende, plus que tout le refte . Ĉ'eſt
d'avoir paffé fous filence dans le Compliment
qu'il fit à M. l'Evêque de Bayeux.,
Illuftre Maifon de Luynes , les : Grands
Hommes qu'elle a produits , leurs actions ,
leurs vertus , les qualités du coeur & de l'efprit
qui la diftinguent ; de n'avoir rien dit
de M. le Duc de Chevreufe , fi connu au
Siége de Prague par fa générofité , ſa libéralité
, fon courage , & par quatre bleffures
qu'il y reçût ; de n'avoir pas fait mention
de cette fermeté d'ame , jointe à la plus folide
piété , qui rend M. de Bayeux le foûtien
& l'appui de la Religion , dont il venge les
droits ,
A O UST. 1744. 1797
droits , fans aigreur & fans amertume , mais
conftamment & fans foibleffe ; de cette Eloquence
douce & infinuante , qui a ramené
plus d'une fois au fein de la Vérité les Efprits
les plus opiniâtres ; de cette affabilité
charmante , qui lui gagne tous les coeurs ,
& donne un nouveau prix à fes bienfaits ;
de cette vigilance Paftorale , de ce zéle pur
& univerfel , qui fe livre aux petits comme
aux grands , qui porte l'Illuftre Pafteur à
prêcher fon peuple jufqu'au milieu même
des Campagnes , expofé aux injures de l'Air,
& uniquement occupé des intérêts de fon
Troupeau : voilà , dit le P. D. ce qu'on me
reprochera , fans doute , d'avoir oublié
mais pour louer fi dignement une . Maifon
fi diftinguée , un Prélat d'un fi rare mérite ,
un Difcours auroit- il fuffi ? Et que feroit
alors devenue la Caufe des Normands ? Il
ajoûte encore une autre raifon qui doit l'exeufer
, c'eft que M. de Luynes , malgré cette
bonté facile , qui le rend fi affable envers
tout le monde , n'écoute pas volontiers ceux.
qui le loüent , & qu'il eft auffi attentif à
éviter les louanges qu'à les mériter. Ainfi il
y avoit deux écueils à craindre ; s'étendre
fur les louanges de ce digne Prélát , c'étoit
vouloir lui déplaire ; omettre des Vertus ,
fi univerfellement eftimées , c'étoit s'attirer
L'indignation du Public. Le P. D. a uſé de
i
l'à
1798 MERCURE DE FRANCE.
L
Padreffe ordinaire des Orateurs , pour tromper
la modeftie de M. de Luynes ; fon zéle ,
fa vigilance , fa bonté , fa charité , fes talens
Académiques , toutes ces qualités font
loüées fans affectation par des traits répandus
dans la premiere & dans la feconde
Partie ainfi " dans l'Epitre Dédicatoire.
que
Cette premiere Partie finit par l'Eloge de
'de M. le Cardinal de Fleury , que M. de
Bayeux a fi dignement remplacé à l'Acadé
mie Françoife , & dont la mémoire fera
toujours chere à la Ville de Caën , par les
aumônes que S. E. y répandoit , & par la
protection dont elle honoroit tous les Ordres
de la Province , & en particulier l'Univerfité
de Caën. Les fleurs que l'Orateur
jette en paffant fur le Tombeau de ce Miniftre
, font affés choifies être mêlées:
pour
aux plus belles dont on ait orné ſon Maufolée.
SECONDE PARTIE
En changeant de matiere , le P. D. change
de ton . Jufqu'ici il nous a enchanté ,
maintenant il va nous amufer . Pour loüer
fes Compatriotes , il a déployé les charmes
du génie le plus gracieux ; pour les excufer ,
il prodigue le fel de l'efprit le plus enjoué.
Là , c'eft un Difcours rempli de gravité &
de
AOUST. 1744. 1799
"
"
de nobleſſe ; ici , ce n'eft qu'une converſation
, j'ai prefque dit un badinage , plein de
légéreté & de fineffe. Ces genres , ſí éloignés
& fi oppofés , femblent fe rapprocher
& fe réconcilier pour prendre l'air élégant
& agréable , que l'Auteur donne à tous fes:
Portraits. On trouve celui d'un Normand
tiré d'après l'idée que s'en font les Cenfeurs
qu'on va confondre . « Ils le repréfentent
»ce Normand , toujours élevé fur une Rouë
»mobile , d'où il obferve de quel côté ſouf-
»fle le vent de la fortune ; les fraudes volti
»gent à l'entour de fa tête , & font rétentir
» à fes oreilles un bruit flateur ; la diffimula-
»tion compofe l'air de fon vifage , & régle
» le mouvement de fa langue ; la fineffe di-
» rige tous les regards , & préfide au jeu des
» muſcles moteurs , d'où dépend l'action ,
»ou plûtôt le langage des yeux , dociles aux
impreffions qu'elle leur tranfmet. Ceux ci
parlent & fe taifent à fon gré , fans jamais
trahir le fécret des fentimens & des pen-
» fées , dont ils font les interprétes naturels.
»Formé à l'école de la flaterie & de la poli-
» telſe , ſon coeur reçoit de l'une le miel
» qu'il diſtille , & de l'autre le mafque dont
»il fe couvre : Mercure y joint fes bons offi-
» ces , qui ne font pas indifferens ; ce Dieu ,
» d'un vol careffant , jouë & folâtre fans
»ceffe près du cher nourriffon ; il fecoue
»
66
» fur
1800 MERCURE DE FRANCE.
fur lui fes aîles légères , & en fait tomber
une pluye de rufes & d'artifices , dont
"Pavide Normand ne laiffe rien échaper.
Ici , on trouve en détail les differens défauts
qu'on reproche aux Normands ; pour
montrer la fauffeté de ces préjugés , le P. D.
fe contente d'en indiquer la vraye fource.
Les Normands , plus actifs qu'aucun autre
Peuple pour amaffer du bien , plus attentifs
à le conferver , plus habiles à l'augmenter ,
ont fertilifé jufqu'aux Rocs arides de leurs
Montagnes , & par la commodité de leurs.
Ports ont rendu leur Province le Magaſin
de l'Europe , & le centre de fon Commerce.
Voilà tout le fondement du reproched'intérêt
, dont on les a chargés.
On fe plaint que dans la Société ils ne
font ni affés francs , ni affés ouverts ; qu'en
amitié ils font froids ou infidéles. La plus
rapide excurfion en leurs Villes feroit bientôt
rendre juſtice à leur exacte politeffe & .à
leur louable fincerité. On ne fçauroit leur
en demander davantage , fans exiger ou plus
de rufticité , ou moins de difcrétion dans
leurs manieres.
On les accufe encore d'être peu fcrupuleux
fur les intérêts de la bonne- foi & de la
vérité , accufation fondée uniquement fur
leur attention à ne point parler d'eux - mêmes
, ni de leurs affaires , & à éviter par là
less
AOUST. 1744. 1801
les difputes où l'on s'expofe , en fatisfaiſant
une curiofité fotte & déplacée .
Sont-ils donc fi ennemis de la difpute &
des Procès ? Oui fans doute , & ce n'eft que
pour les éviter que toutes leurs affaires fe
traitent & fe terminent en Juftice réglée.
C'est ici que F'Orateur touche finement l'article
des témoins de Normandie , en faisant
obferver que nulle part ils ne s'expliquent
avec plus de jufteffe , de reſpect & de Religion
, & que pulle part leurs fautes ne
font punies avec tant de févérité que dans
la Jurifprudence Normande.
Enfin l'air de la Normandie eft , dit- on ,
fi contagieux , qu'aucun Etranger ne peut y
féjourner , fans gagner le mal du Pays . Mais
ce prétendu mal eft un vrai bien pour ces
Etrangers. En Normandie les Bretons deviennent
plus laborieux & plus induſtrieux;
les Gafcons plus modeftes , & moins fanfarons
, les Champenois plus fins & plus déliés
, &c.
A propos des préventions que les Parifiens
, malgré leur bonté naturelle , ne laiffent
pas de conferver contre les Normands ,
le P.D. nous fait le Portrait de certains Seigneurs
de cette Capitale , qui font leur féjour
en Normandie , & qui font exempts
des préjugés populaires.
22 Nous les voyons , dit-il , auffi élevés
í
»par
1802 MERCURE DE FRANCE
•
»
par leur Dignité qué par leur Naiffance.
»L'éclat qui les couvre eft fi temperé par la
bonté de leur caractere & par la douceur
de leurs manieres , qu'il nous eft permis
»de les approcher avec confiance , & de
jouir , fans contrainte , des charmes de
» leur commerce. Nous admirons dans leurs
»difcours & dans leurs Ecrits l'Erudition la
plus recherchée , qui s'y produit avec ces
graces faciles & aifées , qui ne coulent
» qu'avec le fang des Dieux dans les plus
»beaux génies ; nous y fentons ces tours.
>> heureux qu'une noble fimplicité leur four-
» nit , pour éclaircir les plus fombres matieres
, & pour embellir les plus abftraites.
»L'Orateur avoue qu'ils ne doivent point
»ces belles qualités au féjour de la Normandie
, mais qu'ils les ont apportées avec
» eux.
A ces traits , il eft aifé de reconnoître M.
l'Evêque de Bayeux , quoique le P. D. ne
l'ait pas nommé ; furtout l'Académie de
Caën , dont il eft le reftaurateur , ne peut
s'y méprendre.
Mais encore , d'où vient cette réputation
de duplicité , qu'on nous reproche , dit l'Orateur
? Apparemment de l'alliance des Normands
avec les Neuftriens , alliance qui forma
entre eux une union fi étroite , qu'un
Normand & un Neuftrien fembloient ne
faire
A O UST. 1744. 1803
faire qu'une même perfonne. Je fuis fâché
d'être obligé d'omettre dans cet Extrait les
beautés d'un Difcours , qui n'eft pas fufceptible
d'abrégé ; j'en demande pardon au P.
du Parc , fi ennemi de la diffufion & de la
prolixité , & en même- tems fi jaloux de la
propreté & du bon goût , qu'on diroit qu'en
Pere fage & oeconome, il ne refuſe à aucune
des idées qu'il enfante , la parure qui lui ,
convient le mieux , mais fans vouloir y
ajoûter aucun de ces ornemens qui , fans relever
une véritable beauté , ne peuvent flater
qu'une vanité capricieufe. On doit juger
de- là quels font le choix & la pureté du
Latin , la clarté & l'exactitude du ſtyle .
Le fuccès de cette Piéce prouve que le
goût de la faine Antiquité a encore des Partifans.
Je crois , M. en finiffant ma Lettre , que
non feulement vous conviendrez de cette
vérité , mais que vous avonerez qu'on ne
peut pas difculper plus avantageufement
une Nation , dont le mérite ne vous est pas
inconnu , vous , MM.. qquuii poffedez des Domaines
confidérables dans cette belle &
grande Province , qui d'ailleurs n'avez jamais
donné dans les Préjugés vulgaires , &
qui êtes également équitable & éclairé.
J'ai l'honneur d'être , M. &c.
A Paris ,le 14 Août 1744.
Fermer
181
p. 1936-1948
LA SUPERIORITÉ des Dames sur les Hommes. Extrait d'un Discours de M. La Coste, le Cadet.
Début :
Si les Hommes paroissent quelquefois injustes dans leurs décisions, c'est, surtout, [...]
Mots clefs :
Dames, Hommes, Esprit, Homme, Sexe, Femme, Femmes, Nature, Raison, Supériorité, Monde, Tous les jours, Éducation, Art, Conversation, Défendre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA SUPERIORITÉ des Dames sur les Hommes. Extrait d'un Discours de M. La Coste, le Cadet.
LA SUPERIORITE' des Dames fur
les Hommes. Extrait d'un Difcours de
M. La Cofte , le Cadet.
Hommes paroiffent quelquefois
Sinjuftes dans leurs décifions , c'eft , furtout
, à l'égard des Dames. La Nature ayant
donné aux premiers un corps plus robufte ,
ils ont crû que la raifon du plus fort étoit
la meilleure : convaincus de la Superiorité
d'un Sexe qu'ils eftimoiert hier , qu'ils mépriſent
aujourd'hui , & qu'ils adorent tous
les jours , ils ont voulu , pour autorifer
leurs caprices , obtenir de la force , ce que
le mérite leur refufoit. Fiers du Defpotifme
qu'ils ont ufurpé , ils s'imaginent que les
Dames doivent foufcrire à des Loix , où jamais
elles n'ont eu de
•
part.
,
Quoique le préjugé & la mode me foyent
favorables , la vérité m'excite à prendre la
défenſe d'un Sexe , qui fe feroit déja juſtifié
, fi nous n'avions eû foin d'écarter de fon
éducation l'Art d'écrire. Il falloit en venir
là. En effet , il auroit bien - tôt recouvré la
place qui lui avoit été marquée par la Sageffe
, mais dont nous l'avons chaffé , fi on
lui avoit enfeigné l'Art de fe défendre
com-
1
SEPTEMBRE . 1744 . 1937
comme on nous a inftruit dans la maniere
de l'attaquer.
Nous ne pouvons afpirer à la Superiorité
fur les Dames , que par l'Efprit & par le
Coeur. La force eft étrangere au mérite ,
parce qu'elle ne dépend pas de nous . D'ailleurs
, la Beauté étant le partage des Dames ,
& l'écueil où vient échouer tous les jours
l'orgueil de l'Homme , nous n'avons jufqu'ici
aucun reproche à leur faire. Au contraire
, fi moins robuftes que nous , elles ont
pris un afcendant fur notre fexe , cela caracteriſe
allés notre foibleffe .
Je vais donc tâcher d'établir que les Da
mes ont beaucoup plus d'Efprit , & les fentimens
plus nobles que les Hommes. Ces
deux Propofitions feront l'economie de ce
Difcours. Je ne me fervirai que du Raiſonnement
, laiffant la pitié à l'écart ; le coupable
l'employe comme le jufte , & ce feroit
deshonorer l'innocent que de le juftifier
par des moyens qui lui feroient communs
avec le criminel . D'ailleurs , l'Homme eſt
trop endurci fur ce point , pour ſe laiffer
fléchir ; heureux fi la Raifon peut encore ſe
faire entendre , & fi on ne l'étouffe pas ,
avant qu'elle prenne la parole !
- PREMIERE PARTIE.
Une Perfonne qui a l'imagination vive ,
A v les
1938 MERCURE DE FRANCE.
les penfées fines , les expreffions naturelles ,
polies & délicates , peut paffer pour avoir
de l'Efprit. La Science , l'Erudition , la Litterature
s'acquierent avec le tems . Il ne faut
pas beaucoup de génie , pour être Jurifconfulte
, encore moins , pour fçavoir l'Hiſtoire
, & peut- être point du tout , pour devenir
grand Géométre . L'Etude eft la Mere
des Connoiffances. On pourroit même penfer
de quelques Sçavans, ce que difoit Scarron
des Sots , qu'ils mourront fans rendre
l'efprit .
Qu'est- ce qu'Efprit ? Raiſon aſſaiſonnée.
Efprit fans fel eft fade nourriture ;
Sel fans Raifon eft folide pâture ;
De tous les deux fe forme Eſprit parfait ,
De l'un fans l'autre un Monftre contrefait.
Or , 1. il n'eft pas douteux que les Dames
n'ayent beaucoup plus de fel & de prudence
que les Hommes. Ayant les fibres plus
déliées , elles doivent avoir les faillies plus
agréables que nous . Auffi voit- on tous les
jours que les Hommes ne fçavent ce qu'on
appelle bien vivre , que lorfque les Dames
s'en font mêlées. Le Monde eft une Ecole
où l'on apprend à faire ufage de ce que l'on
a vû dans les Livres ; cependant , fans les
Dames,où en feroient la plupart de nos Sçavans
,
SEPTEMBRE. 1744. 1939
" vans , renfermés dans leur mifantropie
n'ayant pour régle que leurs caprices ? On
les verroit comme les anciens Humains
Errants au gré de la Nature ,
Avec les Ours difputer la pâture .
Leur génie qui , felon S. Evremond , eſt
ennuyeux & péfant , connoîtroit-il ce que
c'eft que l'Amitié , la Douceur , la Politeffe ?
L'Homme , né pour la Société , l'éviteroit
comme fa perte , fi fes bizarreries n'étoient
temperées par les manieres gracieufes d'un
objet qu'il croit inférieur à lui . 11 ne frequenteroit
point fes pareils , ou bien - tôt le
flambeau de la Difcorde romproit une union ,
qui ne peut être bien cimentée que par le
Commerce des Dames..
A peine un jeune Homme a-t'il du monde
, qu'il s'imagine s'acquerir l'eftime du
Public , en déchirant un Sexe qui l'a formé.
D'autres accufent les Dames d'être comme
imbecilles , parce qu'elles ne font ni impies
, ni dépourvûës de fens commun ; ces
traits partent des prétendus efprits forts.
Les Dames , accoûtumées à parler d'un air
poli , ingénieufes à relever leurs penfées par
des expreffions vives , s'abftiennent avec
foin de ces termes équivoques , de ces paroles
groffieres , dont fe fervent nos jeunes
Libertins. La modeftie des Dames , loin de
A vj
les
1940 MERCURE DE FRANCE.
les juftifier , paroît un crime. Elles font açcufées
de n'avoir point d'efprit par ceux ,
qui n'en ayant pas
affés pour
voir qu'ils en
manquent , ne font pas Juges compétens en
pareille matiere.
Si l'Esprit doit briller quelque part , c'eſt
fans doute dans la converfation . Les entretiens
familiers , quoiqu'ils ne doivent pas
occuper toute notre vie , fervent beaucoup
à maintenir la Société. En effet , la converfation
, comme le remarque Balzac , a du
rapport au Gouvernement Populaire ; chacun
y a droit de fuffrages ; tous y jouiffent
de la liberté. On peut dire avec S. Evremont
, que fi l'Etude augmente les talens de
la Nature , c'eſt la converfation qui les met
en oeuvre & qui les perfectionne.
Combien d'avantages les Dames n'ontelles
pas fur nous dans ce lien de la Société ?
Avec quelle énergie leurs Efprits fe communiquent-
ils leurs penfées ? Avec quelles graces
leurs coeurs expriment- ils leurs mouvemens
? Les Doctes n'avancent rien qui ne
foit étudié ; les Ignorans difent tout au hazard
; l'Efprit & la Nature parlent avec les
Dames .
C'eſt peu d'être agréable & charmant dans un Livre;
Il faut fçavoir encor & converfer & vivre.
Auffi , pour fuivre le Précepte de Boileau,
Legifte ,
SEPTEMBRE. 1744. 1941
Legifte , Cadet , Moufquetaire , Robin , tout
vient à l'Ecole des Dames. Ciceron avouë
que , quoiqu'il eût étudié l'Eloquence fous
Molon , la Poëfie fous Archias , la Jurifprudence
fous Scævola , que quoiqu'il eut
eû pour Maîtres de Philofophie Phédre ,
Philon & Diodore le Stoicien , il eft en partie
redevable de fon fuccès dans l'Art oratoire
au Commerce qu'il a eû avec la Mere
de Gracchus , la fille de Caïus , l'Epoufe de
Craffus , & les deux Licinies.
N'est- ce pas manquer de prudence , que
de faire profeffion de ne point eftimer les
Dames , quand on fent qu'on peut les aimer?
Auffi arrive-t'il fouvent qu'on eft puni de
fon imprudence. Les Dames font ignorantes
pour la plûpart ; je l'avouë ; mais , injuftes
que nous fommes , n'avons- nous pas
eû foin d'éloigner de leur éducation les
Maîtres , qui auroient pû leur donner les
lumieres que nous avons acquifes ? Nous
avons borné leur Science à être belles ; l'Etude
nous les rendroit infupportables .
>
Il s'eft cependant trouvé des Dames , qui
ont percé l'obscurité des ténébres dont
nous avions eû foin de les envelopper.
Quelle Erudition dans une Chriftine ! Quelle
délicateffe dans les Poëfies d'une Deshoulieres
& d'une Villedieu ! Quelle legereté dans
la plume d'une la Suze , d'une Scudery !
1
20%
1942 MERCURE DE FRANCE.
2º. Une des preuves les plus convaincantes
de l'Eſprit des Dames ,
c'est que dépourvûës
de la force & de la Science , avec
ces Braffelets , ces Coëffures , ces Coliers ,
ces foibles armes que nous méprifons , elles
enchaînent les plus redoutables Guerriers ,
ces Hommes dont le bras étoit invaincu
& dont le coeur eut été invincible , s'il n'y
eut point eû de femmes. Le Philofophe s'at
tendrit ; la Raifon s'égare , elle autorife fouvent
une Paffion qu'elle condamnoit , avant
que de la connoître .
Si nous aimons les Femmes avec leurs dé
fauts , fi la Coquetterie même n'eſt pas un
antitode fouverain contre nos foibleffes
ou il y a dans le Sexe quelque chofe de fupérieur
, qui nous attire , ou les plus honteufes
Paffions nous dominent . De quelque
côté que l'Homme fe tourne , il trouvera
dans ce Dilemme une preuve de fon infériorité.
D'ailleurs , il eft sûr que les Dames ont
naturellement plus de retenuë que les Hommes
; fi donc nous rampons devant celles
qui ont perdu ce caractere pour mener une
vie licentieufe , à plus forte raiſon devonsnous
fléchir le genou devant celles , qui joignent
aux dons de la Nature une Vertu à
toute épreuve. Le contraire , dit- on , arrive
jourSEPTEMBRE.
1744. 1943
journellement ; je l'avoue , & c'eft en cela
que nous faifons paroître moins d'Efprit &
de Raifon que le beau Sexe . Les Hommes
préférent les Concubines à des femmes reſpectables
; les Dames préférent les Hommes
vertueux aux débauchés , quelle difference
de goût !
Une troifiéme preuve de l'Efprit des Dames
, c'eft que , plus foibles que nous , elles
viennent plûtôt à bout de leurs entrepriſes.
Sçais- tu bien ce que peut une femme en fureur è
S'écrie l'expérience avec Corneille ; auffi
lorfque la Confidente de Medée lui dit :
Votre Pays vous hait ; votre Epoux eft fans foi
Dans ce revers fatal que vous refte- t'il ?
Medée répond :
Moi.
Quel reffort , quelle adreffe dans une
Femme qui aime !
Thefée eut été immolé aux Manes d'Andragée,
fans le fecours d'Ariane , & s'il fortit
du Labyrinthe , c'eft que cette Princeſſe
lui confeilla d'attacher un fil dès l'entrée ,
qui le conduifit dans tous les détours & le
reconduifit ,
Un
1944 MERCURE DE FRANCE .
Un jeune Homme , magnifique au dehors,
petit en lui-même , extravagant par tout ,
refufera dans fes fottes décifions la Superiorité
aux Dames pour l'Efprit , mais s'il eft
encore capable de refléxions , il embraffera
le fentiment contraire ; ce n'eft pas à dire
qu'il n'en eft point qui n'en foient dépourvues
, mais en général les Dames ont plus
de faillies , & en même-tems plus de retenuë
, plus de prudence que les Hommes.
Parce que dans une Ville il fe trouvera peutêtre
vingt Femmes , qui n'auront jamais
penfé délicatement , il ne faut pas que l'affront
rejailliffe fur tout le Sexe.
SECONDE PARTIE.
Doit- on refufer le Courage aux Dames ?
Non fans doute. Sémiramis ajoûta aux Conquêtes
de Ninus la Lybie , la Perfe , l'Egypte
; elle recula les Frontieres de fon Empire
jufqu'à l'Inde. Babylone lui dût fes Jardins
admirables & en quelque façon fufpendus ,
la triple enceinte de fes Murs , ces fameufes
Tours , qui l'emportoient fur celle de Ninive
, & les so Portes d'Airain maffif. La fier-
50
témodefte de Syfigambis rendit refpectueux
le redoutable vainqueur de Darius. Avec
quel courage Polixéne brava- t'elle la fureur
du
SEPTEMBRE. 1744. 1945
du fils d'Achille , qui l'immola aux Mânes
de fon Pere ! L'intrépide Judith , en abattant
la tête coupable d'Holopherne , délivra
Béthulie , que le Général Affyrien , envoyé
par Nabuchodonofor , tenoit affiégée . Le
corps enfanglanté de Lucrece chaffa les Tarquins
de Rome , & cette Dame violée , en
fe donnant la mort , affranchit fa Patrie de
l'esclavage où l'avoient tenu ſept Rois confécutifs
. Coriolan , ayant battu plufieurs fois
les Romains , alloit réduire leur Capitale
en cendres , fi fa Mere n'eût parlé. Elle
adoucit l'humeur de fon fils ; le vainqueur
admire fon courage ; Rome eft délivrée , &
les Volfques fe retirent. Paroiffez Illuftre
Matrone , qui dans une pareille conjoncture,
fauvâtes votre Patrie, en parlant en Mere
courroucée à votre fils rebelle . Dans peu
fe feroit emparé de Babylone , fi Balthazar
eût hérité de la grandeur d'Ame de Nitocris
?
il
J'avoue que les Dames n'étant pas dans
l'ufage d'aller à la guerre , leurs exploits
font plus rares , mais fi les Hommes font
chargés du foin de défendre les Etats , ce
font eux qui les ont troublés. L'ambition
de vaincre fes pareils , eft le partage des Héros.
Les femmes s'attachent à donner de l'éducation
à leurs enfans , à entretenir la paix
dans
1946 MERCURE DE FRANCE.
dans leur famille , voilà où fe borne leur
ambition. Le tumulte des affaires , l'horreur
que les armes entraînent après elles , ne troublent
point leur vie paifible, mais auffi lorfqu'elles
font forcées à fe défendre , quelle
intrépidité ! Sans aller chercher dans l'Hiftoire
ces Illuftres Héroïnes , qui de leurs
cheveux firent des cordes pour les Machines
de guerre , confultons l'expérience . Repréfentons-
nous ces Meres furieufes , arrachant
leurs filles tremblantes des mains effrenées
d'un Soldat qui s'eft emparé d'une
Ville , & c.
La véritable grandeur d'Ame confifte à
vaincre fes Paflions , à triompher du vice ,
à remplir les devoirs de l'Amitié , à pratiquer
les Vertus Morales ; on accorde auffi
aux Dames , avec l'Eglife , la Dévotion .
Rien n'eft d'ailleurs plus héroïque que la
fidélité dont fe pique une Dame de 15 à
20 ans , envers un Mari plus que fexagenaire.
La choſe arrive cependant tous les jours.
L'intérêt eft ordinairement l'origine & la
baze de la fidélité dans les Hommes. Maffiniffa
, vaincu par les charmes de l'Epouſe
de Syphax , auroit peut-être toujours aimé
Sophoniſbe , fi l'intérêt n'eût agi fur lui .
Allié des Romains , il leur immola le foir
de fes nôces cette Princeffe Africaine.
Les
SEPTEMBRE. 1744. 1947
Les femmes ont naturellement le coeur
plus tendre que nous. Nul objet férieux ne
les attache , auffi rempliffent- elles , mieux que
les hommes , les devoirs de l'Amitié . Ce
fuperbe Monument , qu'érigea Artemife en
l'honneur de fon cher Maufole , ne fubfifte
plus , quoiqu'il fût une des fept Merveilles
du Monde , mais la tendreffe de cette Reine
de Carie a bravé les injures du tems , & nous
a mieux fait connoître le Roi , fon Epoux
que l'Eloquence d'Ifocrate & de Théopompe.
Toutes les Dames font bien aifes de plaire,
mais c'eſt un effet de l'amour propre, auquel
les hommes font moins fujets , parce
qu'ils ont plus d'occupations.
On n'a peut-être jamais vû de femme qui
fe foit glorifiée du titre d'Athée ou de Déifte
, tandis qu'on voit de jeunes Gens , encore
couverts de la pouffiere des Bancs , qui
donnent dans ces abominables Principes.
་
Les Dames ont ordinairement plus de
foin de l'honneur de leurs Maris , que les
Hommes n'en ont de celui de leurs Epouſes.
Elles s'efforcent de fe cacher à elles- mêmes
leurs défauts , qu'elles dérobent aux yeux
du Public. Un Jaloux inftruit tout le monde
de fes foupçons mal fondés ; il s'expofe
par- là à la rifée publique; fa femme , dit- on,
en eft la caufe ; fuppofons un inftant qu'elle
1948 MERCURE DE FRANCE.
sûr ,
le fût coquette ; l'Homme , à coup
manque plus fouvent à fes engagemens que
la Femme , Quelle Loi lui accorde ce Privilége
?
Enfin il s'écoula fept cent ans , fans qu'au
cune Femme de l'Ile de Chio eût donné le
moindre foupçon fur fa vertu . Les Matrônes
Grecques poufferent fi loin la fageffe & la
chafteté , que Pétrone , n'en trouvant aucune
à qui il pût reprocher quelque incontinence
, fut forcé d'inventer l'Hiftoire de
la Matrône d'Ephéfe . Je ferois infini , fi
j'entreprenois de rapporter ici tout ce qui
peut entrer dans la défenſe des Dames , que
je crois , en général , fupérieures aux Hommes.
A Dijon le 6 Juin 1744.
les Hommes. Extrait d'un Difcours de
M. La Cofte , le Cadet.
Hommes paroiffent quelquefois
Sinjuftes dans leurs décifions , c'eft , furtout
, à l'égard des Dames. La Nature ayant
donné aux premiers un corps plus robufte ,
ils ont crû que la raifon du plus fort étoit
la meilleure : convaincus de la Superiorité
d'un Sexe qu'ils eftimoiert hier , qu'ils mépriſent
aujourd'hui , & qu'ils adorent tous
les jours , ils ont voulu , pour autorifer
leurs caprices , obtenir de la force , ce que
le mérite leur refufoit. Fiers du Defpotifme
qu'ils ont ufurpé , ils s'imaginent que les
Dames doivent foufcrire à des Loix , où jamais
elles n'ont eu de
•
part.
,
Quoique le préjugé & la mode me foyent
favorables , la vérité m'excite à prendre la
défenſe d'un Sexe , qui fe feroit déja juſtifié
, fi nous n'avions eû foin d'écarter de fon
éducation l'Art d'écrire. Il falloit en venir
là. En effet , il auroit bien - tôt recouvré la
place qui lui avoit été marquée par la Sageffe
, mais dont nous l'avons chaffé , fi on
lui avoit enfeigné l'Art de fe défendre
com-
1
SEPTEMBRE . 1744 . 1937
comme on nous a inftruit dans la maniere
de l'attaquer.
Nous ne pouvons afpirer à la Superiorité
fur les Dames , que par l'Efprit & par le
Coeur. La force eft étrangere au mérite ,
parce qu'elle ne dépend pas de nous . D'ailleurs
, la Beauté étant le partage des Dames ,
& l'écueil où vient échouer tous les jours
l'orgueil de l'Homme , nous n'avons jufqu'ici
aucun reproche à leur faire. Au contraire
, fi moins robuftes que nous , elles ont
pris un afcendant fur notre fexe , cela caracteriſe
allés notre foibleffe .
Je vais donc tâcher d'établir que les Da
mes ont beaucoup plus d'Efprit , & les fentimens
plus nobles que les Hommes. Ces
deux Propofitions feront l'economie de ce
Difcours. Je ne me fervirai que du Raiſonnement
, laiffant la pitié à l'écart ; le coupable
l'employe comme le jufte , & ce feroit
deshonorer l'innocent que de le juftifier
par des moyens qui lui feroient communs
avec le criminel . D'ailleurs , l'Homme eſt
trop endurci fur ce point , pour ſe laiffer
fléchir ; heureux fi la Raifon peut encore ſe
faire entendre , & fi on ne l'étouffe pas ,
avant qu'elle prenne la parole !
- PREMIERE PARTIE.
Une Perfonne qui a l'imagination vive ,
A v les
1938 MERCURE DE FRANCE.
les penfées fines , les expreffions naturelles ,
polies & délicates , peut paffer pour avoir
de l'Efprit. La Science , l'Erudition , la Litterature
s'acquierent avec le tems . Il ne faut
pas beaucoup de génie , pour être Jurifconfulte
, encore moins , pour fçavoir l'Hiſtoire
, & peut- être point du tout , pour devenir
grand Géométre . L'Etude eft la Mere
des Connoiffances. On pourroit même penfer
de quelques Sçavans, ce que difoit Scarron
des Sots , qu'ils mourront fans rendre
l'efprit .
Qu'est- ce qu'Efprit ? Raiſon aſſaiſonnée.
Efprit fans fel eft fade nourriture ;
Sel fans Raifon eft folide pâture ;
De tous les deux fe forme Eſprit parfait ,
De l'un fans l'autre un Monftre contrefait.
Or , 1. il n'eft pas douteux que les Dames
n'ayent beaucoup plus de fel & de prudence
que les Hommes. Ayant les fibres plus
déliées , elles doivent avoir les faillies plus
agréables que nous . Auffi voit- on tous les
jours que les Hommes ne fçavent ce qu'on
appelle bien vivre , que lorfque les Dames
s'en font mêlées. Le Monde eft une Ecole
où l'on apprend à faire ufage de ce que l'on
a vû dans les Livres ; cependant , fans les
Dames,où en feroient la plupart de nos Sçavans
,
SEPTEMBRE. 1744. 1939
" vans , renfermés dans leur mifantropie
n'ayant pour régle que leurs caprices ? On
les verroit comme les anciens Humains
Errants au gré de la Nature ,
Avec les Ours difputer la pâture .
Leur génie qui , felon S. Evremond , eſt
ennuyeux & péfant , connoîtroit-il ce que
c'eft que l'Amitié , la Douceur , la Politeffe ?
L'Homme , né pour la Société , l'éviteroit
comme fa perte , fi fes bizarreries n'étoient
temperées par les manieres gracieufes d'un
objet qu'il croit inférieur à lui . 11 ne frequenteroit
point fes pareils , ou bien - tôt le
flambeau de la Difcorde romproit une union ,
qui ne peut être bien cimentée que par le
Commerce des Dames..
A peine un jeune Homme a-t'il du monde
, qu'il s'imagine s'acquerir l'eftime du
Public , en déchirant un Sexe qui l'a formé.
D'autres accufent les Dames d'être comme
imbecilles , parce qu'elles ne font ni impies
, ni dépourvûës de fens commun ; ces
traits partent des prétendus efprits forts.
Les Dames , accoûtumées à parler d'un air
poli , ingénieufes à relever leurs penfées par
des expreffions vives , s'abftiennent avec
foin de ces termes équivoques , de ces paroles
groffieres , dont fe fervent nos jeunes
Libertins. La modeftie des Dames , loin de
A vj
les
1940 MERCURE DE FRANCE.
les juftifier , paroît un crime. Elles font açcufées
de n'avoir point d'efprit par ceux ,
qui n'en ayant pas
affés pour
voir qu'ils en
manquent , ne font pas Juges compétens en
pareille matiere.
Si l'Esprit doit briller quelque part , c'eſt
fans doute dans la converfation . Les entretiens
familiers , quoiqu'ils ne doivent pas
occuper toute notre vie , fervent beaucoup
à maintenir la Société. En effet , la converfation
, comme le remarque Balzac , a du
rapport au Gouvernement Populaire ; chacun
y a droit de fuffrages ; tous y jouiffent
de la liberté. On peut dire avec S. Evremont
, que fi l'Etude augmente les talens de
la Nature , c'eſt la converfation qui les met
en oeuvre & qui les perfectionne.
Combien d'avantages les Dames n'ontelles
pas fur nous dans ce lien de la Société ?
Avec quelle énergie leurs Efprits fe communiquent-
ils leurs penfées ? Avec quelles graces
leurs coeurs expriment- ils leurs mouvemens
? Les Doctes n'avancent rien qui ne
foit étudié ; les Ignorans difent tout au hazard
; l'Efprit & la Nature parlent avec les
Dames .
C'eſt peu d'être agréable & charmant dans un Livre;
Il faut fçavoir encor & converfer & vivre.
Auffi , pour fuivre le Précepte de Boileau,
Legifte ,
SEPTEMBRE. 1744. 1941
Legifte , Cadet , Moufquetaire , Robin , tout
vient à l'Ecole des Dames. Ciceron avouë
que , quoiqu'il eût étudié l'Eloquence fous
Molon , la Poëfie fous Archias , la Jurifprudence
fous Scævola , que quoiqu'il eut
eû pour Maîtres de Philofophie Phédre ,
Philon & Diodore le Stoicien , il eft en partie
redevable de fon fuccès dans l'Art oratoire
au Commerce qu'il a eû avec la Mere
de Gracchus , la fille de Caïus , l'Epoufe de
Craffus , & les deux Licinies.
N'est- ce pas manquer de prudence , que
de faire profeffion de ne point eftimer les
Dames , quand on fent qu'on peut les aimer?
Auffi arrive-t'il fouvent qu'on eft puni de
fon imprudence. Les Dames font ignorantes
pour la plûpart ; je l'avouë ; mais , injuftes
que nous fommes , n'avons- nous pas
eû foin d'éloigner de leur éducation les
Maîtres , qui auroient pû leur donner les
lumieres que nous avons acquifes ? Nous
avons borné leur Science à être belles ; l'Etude
nous les rendroit infupportables .
>
Il s'eft cependant trouvé des Dames , qui
ont percé l'obscurité des ténébres dont
nous avions eû foin de les envelopper.
Quelle Erudition dans une Chriftine ! Quelle
délicateffe dans les Poëfies d'une Deshoulieres
& d'une Villedieu ! Quelle legereté dans
la plume d'une la Suze , d'une Scudery !
1
20%
1942 MERCURE DE FRANCE.
2º. Une des preuves les plus convaincantes
de l'Eſprit des Dames ,
c'est que dépourvûës
de la force & de la Science , avec
ces Braffelets , ces Coëffures , ces Coliers ,
ces foibles armes que nous méprifons , elles
enchaînent les plus redoutables Guerriers ,
ces Hommes dont le bras étoit invaincu
& dont le coeur eut été invincible , s'il n'y
eut point eû de femmes. Le Philofophe s'at
tendrit ; la Raifon s'égare , elle autorife fouvent
une Paffion qu'elle condamnoit , avant
que de la connoître .
Si nous aimons les Femmes avec leurs dé
fauts , fi la Coquetterie même n'eſt pas un
antitode fouverain contre nos foibleffes
ou il y a dans le Sexe quelque chofe de fupérieur
, qui nous attire , ou les plus honteufes
Paffions nous dominent . De quelque
côté que l'Homme fe tourne , il trouvera
dans ce Dilemme une preuve de fon infériorité.
D'ailleurs , il eft sûr que les Dames ont
naturellement plus de retenuë que les Hommes
; fi donc nous rampons devant celles
qui ont perdu ce caractere pour mener une
vie licentieufe , à plus forte raiſon devonsnous
fléchir le genou devant celles , qui joignent
aux dons de la Nature une Vertu à
toute épreuve. Le contraire , dit- on , arrive
jourSEPTEMBRE.
1744. 1943
journellement ; je l'avoue , & c'eft en cela
que nous faifons paroître moins d'Efprit &
de Raifon que le beau Sexe . Les Hommes
préférent les Concubines à des femmes reſpectables
; les Dames préférent les Hommes
vertueux aux débauchés , quelle difference
de goût !
Une troifiéme preuve de l'Efprit des Dames
, c'eft que , plus foibles que nous , elles
viennent plûtôt à bout de leurs entrepriſes.
Sçais- tu bien ce que peut une femme en fureur è
S'écrie l'expérience avec Corneille ; auffi
lorfque la Confidente de Medée lui dit :
Votre Pays vous hait ; votre Epoux eft fans foi
Dans ce revers fatal que vous refte- t'il ?
Medée répond :
Moi.
Quel reffort , quelle adreffe dans une
Femme qui aime !
Thefée eut été immolé aux Manes d'Andragée,
fans le fecours d'Ariane , & s'il fortit
du Labyrinthe , c'eft que cette Princeſſe
lui confeilla d'attacher un fil dès l'entrée ,
qui le conduifit dans tous les détours & le
reconduifit ,
Un
1944 MERCURE DE FRANCE .
Un jeune Homme , magnifique au dehors,
petit en lui-même , extravagant par tout ,
refufera dans fes fottes décifions la Superiorité
aux Dames pour l'Efprit , mais s'il eft
encore capable de refléxions , il embraffera
le fentiment contraire ; ce n'eft pas à dire
qu'il n'en eft point qui n'en foient dépourvues
, mais en général les Dames ont plus
de faillies , & en même-tems plus de retenuë
, plus de prudence que les Hommes.
Parce que dans une Ville il fe trouvera peutêtre
vingt Femmes , qui n'auront jamais
penfé délicatement , il ne faut pas que l'affront
rejailliffe fur tout le Sexe.
SECONDE PARTIE.
Doit- on refufer le Courage aux Dames ?
Non fans doute. Sémiramis ajoûta aux Conquêtes
de Ninus la Lybie , la Perfe , l'Egypte
; elle recula les Frontieres de fon Empire
jufqu'à l'Inde. Babylone lui dût fes Jardins
admirables & en quelque façon fufpendus ,
la triple enceinte de fes Murs , ces fameufes
Tours , qui l'emportoient fur celle de Ninive
, & les so Portes d'Airain maffif. La fier-
50
témodefte de Syfigambis rendit refpectueux
le redoutable vainqueur de Darius. Avec
quel courage Polixéne brava- t'elle la fureur
du
SEPTEMBRE. 1744. 1945
du fils d'Achille , qui l'immola aux Mânes
de fon Pere ! L'intrépide Judith , en abattant
la tête coupable d'Holopherne , délivra
Béthulie , que le Général Affyrien , envoyé
par Nabuchodonofor , tenoit affiégée . Le
corps enfanglanté de Lucrece chaffa les Tarquins
de Rome , & cette Dame violée , en
fe donnant la mort , affranchit fa Patrie de
l'esclavage où l'avoient tenu ſept Rois confécutifs
. Coriolan , ayant battu plufieurs fois
les Romains , alloit réduire leur Capitale
en cendres , fi fa Mere n'eût parlé. Elle
adoucit l'humeur de fon fils ; le vainqueur
admire fon courage ; Rome eft délivrée , &
les Volfques fe retirent. Paroiffez Illuftre
Matrone , qui dans une pareille conjoncture,
fauvâtes votre Patrie, en parlant en Mere
courroucée à votre fils rebelle . Dans peu
fe feroit emparé de Babylone , fi Balthazar
eût hérité de la grandeur d'Ame de Nitocris
?
il
J'avoue que les Dames n'étant pas dans
l'ufage d'aller à la guerre , leurs exploits
font plus rares , mais fi les Hommes font
chargés du foin de défendre les Etats , ce
font eux qui les ont troublés. L'ambition
de vaincre fes pareils , eft le partage des Héros.
Les femmes s'attachent à donner de l'éducation
à leurs enfans , à entretenir la paix
dans
1946 MERCURE DE FRANCE.
dans leur famille , voilà où fe borne leur
ambition. Le tumulte des affaires , l'horreur
que les armes entraînent après elles , ne troublent
point leur vie paifible, mais auffi lorfqu'elles
font forcées à fe défendre , quelle
intrépidité ! Sans aller chercher dans l'Hiftoire
ces Illuftres Héroïnes , qui de leurs
cheveux firent des cordes pour les Machines
de guerre , confultons l'expérience . Repréfentons-
nous ces Meres furieufes , arrachant
leurs filles tremblantes des mains effrenées
d'un Soldat qui s'eft emparé d'une
Ville , & c.
La véritable grandeur d'Ame confifte à
vaincre fes Paflions , à triompher du vice ,
à remplir les devoirs de l'Amitié , à pratiquer
les Vertus Morales ; on accorde auffi
aux Dames , avec l'Eglife , la Dévotion .
Rien n'eft d'ailleurs plus héroïque que la
fidélité dont fe pique une Dame de 15 à
20 ans , envers un Mari plus que fexagenaire.
La choſe arrive cependant tous les jours.
L'intérêt eft ordinairement l'origine & la
baze de la fidélité dans les Hommes. Maffiniffa
, vaincu par les charmes de l'Epouſe
de Syphax , auroit peut-être toujours aimé
Sophoniſbe , fi l'intérêt n'eût agi fur lui .
Allié des Romains , il leur immola le foir
de fes nôces cette Princeffe Africaine.
Les
SEPTEMBRE. 1744. 1947
Les femmes ont naturellement le coeur
plus tendre que nous. Nul objet férieux ne
les attache , auffi rempliffent- elles , mieux que
les hommes , les devoirs de l'Amitié . Ce
fuperbe Monument , qu'érigea Artemife en
l'honneur de fon cher Maufole , ne fubfifte
plus , quoiqu'il fût une des fept Merveilles
du Monde , mais la tendreffe de cette Reine
de Carie a bravé les injures du tems , & nous
a mieux fait connoître le Roi , fon Epoux
que l'Eloquence d'Ifocrate & de Théopompe.
Toutes les Dames font bien aifes de plaire,
mais c'eſt un effet de l'amour propre, auquel
les hommes font moins fujets , parce
qu'ils ont plus d'occupations.
On n'a peut-être jamais vû de femme qui
fe foit glorifiée du titre d'Athée ou de Déifte
, tandis qu'on voit de jeunes Gens , encore
couverts de la pouffiere des Bancs , qui
donnent dans ces abominables Principes.
་
Les Dames ont ordinairement plus de
foin de l'honneur de leurs Maris , que les
Hommes n'en ont de celui de leurs Epouſes.
Elles s'efforcent de fe cacher à elles- mêmes
leurs défauts , qu'elles dérobent aux yeux
du Public. Un Jaloux inftruit tout le monde
de fes foupçons mal fondés ; il s'expofe
par- là à la rifée publique; fa femme , dit- on,
en eft la caufe ; fuppofons un inftant qu'elle
1948 MERCURE DE FRANCE.
sûr ,
le fût coquette ; l'Homme , à coup
manque plus fouvent à fes engagemens que
la Femme , Quelle Loi lui accorde ce Privilége
?
Enfin il s'écoula fept cent ans , fans qu'au
cune Femme de l'Ile de Chio eût donné le
moindre foupçon fur fa vertu . Les Matrônes
Grecques poufferent fi loin la fageffe & la
chafteté , que Pétrone , n'en trouvant aucune
à qui il pût reprocher quelque incontinence
, fut forcé d'inventer l'Hiftoire de
la Matrône d'Ephéfe . Je ferois infini , fi
j'entreprenois de rapporter ici tout ce qui
peut entrer dans la défenſe des Dames , que
je crois , en général , fupérieures aux Hommes.
A Dijon le 6 Juin 1744.
Fermer
182
p. 1949-1956
EPITRE, De M. Nericault Destouches, à M. Frigot.
Début :
Qu'exiges-tu de ma veine assoupie ? [...]
Mots clefs :
Esprit, Zèle, Impie, Dieu, Chrétien, Orgueil, Vérité, Pierre Bayle, Ridicule, Incrédule
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE, De M. Nericault Destouches, à M. Frigot.
EPITRE ,
De M. Nericault Deftouches , à M. Frigot.
Qu'exiges-tu de ma veine afſoupie ?
Que je l'excite à combattre l'Impie
Veux-tu toujours que ma Profe & mes Vers ,
Pour l'attaquer , parcourent l'Univers ?
N'eft-il pas tems de finir cette guerre ?
Si l'Incrédule affronte le Tonnerre
Si du fophifme il ofe fe munir,
Pour braver Dieu, toûjours lent à punir ,
Quelle recette affés bien préparée
Pourra guérir la raiſon égarée ,
Et
Y
Ouvrir les yeux bleffés par le grand jour ,
que l'erreur a fermés fans retour ?
A de tels maux il n'eft point de remede ,
Que d'implorer la Grace à qui tout cede
Pour obtenir qu'elle daigne frapper
Un coeur ingrat , qui lui veut échapper.
Qu'opéreront nos argumens fans elle ?
Sans ce fecours l'ardeur du plus beau zéle
Eft ridicule aux yeux d'un vain Docteur ,
Fier partifan d'un orgueil impofteur
Qui le fafcine , & qui lui perfuade
Que tout Chrétien eft un efprit malade ,
- Un vil eſclave au ſcrupule enchaîné ,
Pat
1950 MERCURE DE FRANCE
Par les frayeurs follement entraîné .
Oui , plus l'Impie au Ciel eft redevable ,
Plus il s'efforce à fe rendre coupable ;
Efprit , talens , fçavoir , fagacité ,
Tout s'arme en lui contre la Vérité ;
Pour l'obfcurcir fans ceffe il les déploye ;
La décrier eft fa plus douce joye,
Son vrai triomphe , & fon parfait bonheur.
Il fait le faire un malheureux honneur
De s'illuftrer par de fameux blafphêmes:
Charmé d'un nom , fruit de cent anathêmes ,
Il s'applaudit de ſe voir révéré
Par mille fous dont il eft entouré.
Comment matter cet efprit frénétique ?
Contre les Faits il n'eft point de répliques`
Tout doit s'y rendre avec foumiffion ,
Mais rien n'impoſe à la préfomption,
Qui ne connoît aucune Loi fuptême ,
Que les decrets qu'elle dicte elle- même.
Tu vois , ami , qu'à cet aveuglement
En vain j'oppofe un zele véhément ;
D'un fol orgueil l'Incrédule s'enyvre ;
La Providence à lui - même le livre ,
Terrible prix de fa témérité ,
Qui loin de lui fait fair la Vérité.
Déplore donc fon aveugle manie ,
Sans exiger que mon foible génie ,
Quifit contre elle un aflés vain effort ,
Pour
SEPTEMBRE. 1744. 1951
Pour la dompter prenne un nouvel effor .
Que m'ont produit mon ardeur & mon zéle
Mille ennemis : Querelle fur querelle.
Mes amis même entre eux ont murmuré ,
Quand ils m'ont vû d'un viſage aſſûré
Livrer bataille à la Raifon perverfe ,
Qui contre Dieu dans ce fiéclé s'exerce ,
Et fur la foi de Bayle , fon Docteur ,
Ofe douter de fon divin Auteur ;
Car le Démon , pour vaincre mon courage ,
Toujours fur moi fait tomber quelque orage ,
Et pour venger fes fideles fuppôts ,
Uſe ſes traits à troubler mon repos.
Tantôt d'un Poëte , impudent Anonyme ,
Et froid railleur , il exerce la rime
Pour m'infulter , & veut faire d'un fot ,
D'un ignorant , un Singe de Marot.
Tantôt il pouffe un rêveur lunatique
A m'excéder de ſa Métaphysique ,
Dont il oppofe à mes raiſonnemens
La profondeur & les fins argumens ,
Amas confus de chimeres fubtiles ,
Contre les Faits reffources inutiles.
Une autrefois il me fait
envoyer
Un vil monceau du plus fale papier ,
Affaifonné d'un billet , qui me marque
Que ce papier , digne d'un Ariſtarque ,
Et d'un Prêcheur auffi profond que moi ,
Mérite bien que j'en faffe l'emploi,
Pour
1952 MERCURE DE FRANCE.
Pour fignaler mon efprit fec & trifte ,
Contre l'Impie & contre le Déifte .
Ce n'eft pas tout. Il fufcite un pié plat ,
Efprit Normand , qui pourtant n'eſt qu'un fat ,
( Si par le ftyle on connoît la perfonne )
Pour m'attefter que chacun me foupçonne
De n'être au fond qu'un hypocrite altier ;
Que contre Bayle en vain j'oſe crier ,
Que je ne fuis qu'un Nain pufillanime ,
Près d'un Géant , qu'une éternelle eftime
Fera paffer pour le plus bel efprit ,
→
Et le plus grand , qui jamais ait écrit ;
Que s'il vivoit , fa plume , comme un foudre,
Dupremier coup me réduiroit en poudre ,
Prompt châtiment par moi trop mérité
Par mon audace & par ma vanité ;
Qu'en mes Ecrits mon orgueil fe décelle ,
Quoique caché fous le mafque du zéle ;
so Et taifez-vous , plat Théologien ,
» Laiffez en paix vivre l'anti - Chrétien
Ajoûte-t'il ; & d'un ftyle folâtre ,
» Allez plûtôt prêcher fur le Théâtre ,
>> Où quelquefois on vous a fupporté.
Fixez-vous-là . Votre zéle emporté
» Contre l'Impie & contre l'Incrédule ,
>> Paroît en vous un tic fort ridicule ,
» Loin d'impoſer , vous nous faites pitié.
Suis je , Frigot ,
affés humilié
יכ
C.x
SEPTEMBRE. 1744.
1953
Car chaque jour, par cent routes obfcures ,
Il pleut fur moi des volumes d'injures ;
Tous les matins c'eft mon plus doux régal.
Mes ennemis n'endurciffent au mal .
De tant d'efforts tu vois la récompenfe ;
Voilà les traits que le Démon me lance ,
Pour le venger de mes vives clameurs ,
Contre l'effain de fes noirs Sectateurs ,
Que tour à tour en fecret il déchaîne ,
Pour amortir le zéle qui m'entraîne ,
Et me forcer à reprendre un métier ,
Que malgré lui , j'ai fait voeu d'oublier.
Eh ! plût à Dieu qu'un rayon de lumiere
M'eût fait moins tard fortir d'une carriere ,
Où , trop jaloux d'un frivole talent ,
Je n'ai jamais couru qu'en chancelant ,
Pour acquérir , avide de fumée ,
Le foible éclat d'un peu de renommée!
A ce trait-ci , mes ennemis fecrets
Vont s'écrier : D'hypocrites regrets
Notre Précheur veut faire en vain parade ¿
Son air pieux n'eft qu'une maſcarade,
Pour impoſer aux crédules Dévots ,
Sots Partifans de fes maigres travaux :
Son Orviétan n'eft fait que pour des gruësi
Qu'il le débite à tous les coins des ruës,
Où la canaille en fera fon profit; ·
Mais quant à nous,que la Naturefit ,
>
3
B Grace
1954 MERCURE DE FRANCE.
Grace au hazard , d'une plus fine étoffe
Nous voyons tout d'un oeil trop philoſophe ,
Pour nous laiffer éblouir aujargon
De ce Tartuffe. Il lui faut un Orgon ,
Pour favourer fes fades balivernes.
2. 71.
Gens , tels que nous, ne vont point fans lanternes.
Nous voyons clair dans la plus fombre nuit.
Un beau dehors jamais ne nous féduit ;
Le moindrefard nous frappe , nous irrite,
Et de cent pas nous flairons l'hypocrite.
Eh ! par quel art peut-on venir à bout
De nous tromper , nous qui doutons de tout?
Doute éclairé: fource du Pyrrhonisme ,
Tu fais regner tout au moins le Déiſme !
Doute charmant , par qui la Vérité ,
S'il en eft une eft dans l'obſcurité ,.
Pénétre nous jufqu'en nos moindres fibres ,
Et fais de nous des Etres toujours libres ,
Aux préjugés, aux vulgaires fraycurs ,
Par ton pouvoir toujoursfupérieurs ,
Et le que nom de Bayle notre Maître ,
Vive à jamais ,pour t'avoir fait renaître..
Un tel propos te furprend & t'aigrit ,
Cu tu le crois un jeu de mon efprit ;
Non , cher ami , c'eft le fuc d'une Lettre
Qu'on s'empreffa de me faire remettre ,
Huit jours après que je t'eus répondu
Par le Mercure, & qui m'eût confondu ,
S'il
SEPTEMBRE. 1744. 1955
S'il étoit vrai que mon orgueil fantafque
D'un vrai Chrétien m'eût fait prendre le mafque ,,:
Pour ajoûter au vain titre d'Auteur,
L'air d'un Sçavant , & d'un Prédicateur.
Heureufement, ma candeur eft connuë ,
Et mon humeur n'eft que trop ingénuë.
Mon coeur ouvert m'a fouvent compromis ,
Et m'a privé d'un grand nombre d'amis.
Si Bayle en moi trouve un vif Adverfaire ,
C'eft que j'ai crû cet effor néceffaire ,
Pour décrier un Philofophe adroit ,
Qui croit douteux tout ce qu'un Chrétien croit
Differtateur d'autant plus redoutable ,
Qu'il cache mieux fon venin déteftable ,
Et que le ton qu'il prend , quand il écrit,
Corrompt le coeur , en amulant l'efprit
J'en fis d'abord l'épreuve malheureuſe.
Duppe , autrefois de fa candeur trompeuſe ,
Je me jettai , le fuivant pas à pas ,
Dans un bourbier que je ne voyois pas ;
Heureux enfin d'avoir ſçû reconnoître
L'objet affreux d'un fi dangereux Maître ;
Mais non content de l'avoir déteſté ,
Je fis la guerre au Docteur empeſté ,
Dont les talens , féduifant l'innocence ,
Jettent partout le doute & la licence ,
Et d'un Chrétien, peu précautionné ,
Font un impie , au vice abandonné.
Bij Oui ,
1956 MERCURE DE FRANCE.
Oui ; je l'ai dit , & je le dis encore ,
Un faux fçavant le révére , l'adore ,
Mais un coeur pur , muni d'un vrai fçavoir ,
Ne voit en lui qu'un efprit fouple & noir ,
Qui toujours cache & vomit le blafphême ,
Et j'oferois l'en convaincre lui -même ,
En m'expofant à ſon foudre irrité.
Quand pour appui l'on a la Vérité ,
Qu'a-t'on à craindre ? un Nain très- ridicule,
Peut avec elle attaquer un Hercule.
Après m'avoir enfeigné mon chemin ,
Elle m'a mis les armes à la main ,
Pour la défendre , & rempli d'un vrai zéle ,
J'ai rifqué tout, en combattant pour elle.
Et plût au Ciel qu'un auffi long débat ,
Eût mis enfin l'impie hors de Combat !
Mais à Dieu feul appartient cette gloire ;
C'eft de Dieu feul que j'attends la victoire,
Pour me venger de mes Perfécuteurs ,
Je la demande à ce Maître des coeurs.
De M. Nericault Deftouches , à M. Frigot.
Qu'exiges-tu de ma veine afſoupie ?
Que je l'excite à combattre l'Impie
Veux-tu toujours que ma Profe & mes Vers ,
Pour l'attaquer , parcourent l'Univers ?
N'eft-il pas tems de finir cette guerre ?
Si l'Incrédule affronte le Tonnerre
Si du fophifme il ofe fe munir,
Pour braver Dieu, toûjours lent à punir ,
Quelle recette affés bien préparée
Pourra guérir la raiſon égarée ,
Et
Y
Ouvrir les yeux bleffés par le grand jour ,
que l'erreur a fermés fans retour ?
A de tels maux il n'eft point de remede ,
Que d'implorer la Grace à qui tout cede
Pour obtenir qu'elle daigne frapper
Un coeur ingrat , qui lui veut échapper.
Qu'opéreront nos argumens fans elle ?
Sans ce fecours l'ardeur du plus beau zéle
Eft ridicule aux yeux d'un vain Docteur ,
Fier partifan d'un orgueil impofteur
Qui le fafcine , & qui lui perfuade
Que tout Chrétien eft un efprit malade ,
- Un vil eſclave au ſcrupule enchaîné ,
Pat
1950 MERCURE DE FRANCE
Par les frayeurs follement entraîné .
Oui , plus l'Impie au Ciel eft redevable ,
Plus il s'efforce à fe rendre coupable ;
Efprit , talens , fçavoir , fagacité ,
Tout s'arme en lui contre la Vérité ;
Pour l'obfcurcir fans ceffe il les déploye ;
La décrier eft fa plus douce joye,
Son vrai triomphe , & fon parfait bonheur.
Il fait le faire un malheureux honneur
De s'illuftrer par de fameux blafphêmes:
Charmé d'un nom , fruit de cent anathêmes ,
Il s'applaudit de ſe voir révéré
Par mille fous dont il eft entouré.
Comment matter cet efprit frénétique ?
Contre les Faits il n'eft point de répliques`
Tout doit s'y rendre avec foumiffion ,
Mais rien n'impoſe à la préfomption,
Qui ne connoît aucune Loi fuptême ,
Que les decrets qu'elle dicte elle- même.
Tu vois , ami , qu'à cet aveuglement
En vain j'oppofe un zele véhément ;
D'un fol orgueil l'Incrédule s'enyvre ;
La Providence à lui - même le livre ,
Terrible prix de fa témérité ,
Qui loin de lui fait fair la Vérité.
Déplore donc fon aveugle manie ,
Sans exiger que mon foible génie ,
Quifit contre elle un aflés vain effort ,
Pour
SEPTEMBRE. 1744. 1951
Pour la dompter prenne un nouvel effor .
Que m'ont produit mon ardeur & mon zéle
Mille ennemis : Querelle fur querelle.
Mes amis même entre eux ont murmuré ,
Quand ils m'ont vû d'un viſage aſſûré
Livrer bataille à la Raifon perverfe ,
Qui contre Dieu dans ce fiéclé s'exerce ,
Et fur la foi de Bayle , fon Docteur ,
Ofe douter de fon divin Auteur ;
Car le Démon , pour vaincre mon courage ,
Toujours fur moi fait tomber quelque orage ,
Et pour venger fes fideles fuppôts ,
Uſe ſes traits à troubler mon repos.
Tantôt d'un Poëte , impudent Anonyme ,
Et froid railleur , il exerce la rime
Pour m'infulter , & veut faire d'un fot ,
D'un ignorant , un Singe de Marot.
Tantôt il pouffe un rêveur lunatique
A m'excéder de ſa Métaphysique ,
Dont il oppofe à mes raiſonnemens
La profondeur & les fins argumens ,
Amas confus de chimeres fubtiles ,
Contre les Faits reffources inutiles.
Une autrefois il me fait
envoyer
Un vil monceau du plus fale papier ,
Affaifonné d'un billet , qui me marque
Que ce papier , digne d'un Ariſtarque ,
Et d'un Prêcheur auffi profond que moi ,
Mérite bien que j'en faffe l'emploi,
Pour
1952 MERCURE DE FRANCE.
Pour fignaler mon efprit fec & trifte ,
Contre l'Impie & contre le Déifte .
Ce n'eft pas tout. Il fufcite un pié plat ,
Efprit Normand , qui pourtant n'eſt qu'un fat ,
( Si par le ftyle on connoît la perfonne )
Pour m'attefter que chacun me foupçonne
De n'être au fond qu'un hypocrite altier ;
Que contre Bayle en vain j'oſe crier ,
Que je ne fuis qu'un Nain pufillanime ,
Près d'un Géant , qu'une éternelle eftime
Fera paffer pour le plus bel efprit ,
→
Et le plus grand , qui jamais ait écrit ;
Que s'il vivoit , fa plume , comme un foudre,
Dupremier coup me réduiroit en poudre ,
Prompt châtiment par moi trop mérité
Par mon audace & par ma vanité ;
Qu'en mes Ecrits mon orgueil fe décelle ,
Quoique caché fous le mafque du zéle ;
so Et taifez-vous , plat Théologien ,
» Laiffez en paix vivre l'anti - Chrétien
Ajoûte-t'il ; & d'un ftyle folâtre ,
» Allez plûtôt prêcher fur le Théâtre ,
>> Où quelquefois on vous a fupporté.
Fixez-vous-là . Votre zéle emporté
» Contre l'Impie & contre l'Incrédule ,
>> Paroît en vous un tic fort ridicule ,
» Loin d'impoſer , vous nous faites pitié.
Suis je , Frigot ,
affés humilié
יכ
C.x
SEPTEMBRE. 1744.
1953
Car chaque jour, par cent routes obfcures ,
Il pleut fur moi des volumes d'injures ;
Tous les matins c'eft mon plus doux régal.
Mes ennemis n'endurciffent au mal .
De tant d'efforts tu vois la récompenfe ;
Voilà les traits que le Démon me lance ,
Pour le venger de mes vives clameurs ,
Contre l'effain de fes noirs Sectateurs ,
Que tour à tour en fecret il déchaîne ,
Pour amortir le zéle qui m'entraîne ,
Et me forcer à reprendre un métier ,
Que malgré lui , j'ai fait voeu d'oublier.
Eh ! plût à Dieu qu'un rayon de lumiere
M'eût fait moins tard fortir d'une carriere ,
Où , trop jaloux d'un frivole talent ,
Je n'ai jamais couru qu'en chancelant ,
Pour acquérir , avide de fumée ,
Le foible éclat d'un peu de renommée!
A ce trait-ci , mes ennemis fecrets
Vont s'écrier : D'hypocrites regrets
Notre Précheur veut faire en vain parade ¿
Son air pieux n'eft qu'une maſcarade,
Pour impoſer aux crédules Dévots ,
Sots Partifans de fes maigres travaux :
Son Orviétan n'eft fait que pour des gruësi
Qu'il le débite à tous les coins des ruës,
Où la canaille en fera fon profit; ·
Mais quant à nous,que la Naturefit ,
>
3
B Grace
1954 MERCURE DE FRANCE.
Grace au hazard , d'une plus fine étoffe
Nous voyons tout d'un oeil trop philoſophe ,
Pour nous laiffer éblouir aujargon
De ce Tartuffe. Il lui faut un Orgon ,
Pour favourer fes fades balivernes.
2. 71.
Gens , tels que nous, ne vont point fans lanternes.
Nous voyons clair dans la plus fombre nuit.
Un beau dehors jamais ne nous féduit ;
Le moindrefard nous frappe , nous irrite,
Et de cent pas nous flairons l'hypocrite.
Eh ! par quel art peut-on venir à bout
De nous tromper , nous qui doutons de tout?
Doute éclairé: fource du Pyrrhonisme ,
Tu fais regner tout au moins le Déiſme !
Doute charmant , par qui la Vérité ,
S'il en eft une eft dans l'obſcurité ,.
Pénétre nous jufqu'en nos moindres fibres ,
Et fais de nous des Etres toujours libres ,
Aux préjugés, aux vulgaires fraycurs ,
Par ton pouvoir toujoursfupérieurs ,
Et le que nom de Bayle notre Maître ,
Vive à jamais ,pour t'avoir fait renaître..
Un tel propos te furprend & t'aigrit ,
Cu tu le crois un jeu de mon efprit ;
Non , cher ami , c'eft le fuc d'une Lettre
Qu'on s'empreffa de me faire remettre ,
Huit jours après que je t'eus répondu
Par le Mercure, & qui m'eût confondu ,
S'il
SEPTEMBRE. 1744. 1955
S'il étoit vrai que mon orgueil fantafque
D'un vrai Chrétien m'eût fait prendre le mafque ,,:
Pour ajoûter au vain titre d'Auteur,
L'air d'un Sçavant , & d'un Prédicateur.
Heureufement, ma candeur eft connuë ,
Et mon humeur n'eft que trop ingénuë.
Mon coeur ouvert m'a fouvent compromis ,
Et m'a privé d'un grand nombre d'amis.
Si Bayle en moi trouve un vif Adverfaire ,
C'eft que j'ai crû cet effor néceffaire ,
Pour décrier un Philofophe adroit ,
Qui croit douteux tout ce qu'un Chrétien croit
Differtateur d'autant plus redoutable ,
Qu'il cache mieux fon venin déteftable ,
Et que le ton qu'il prend , quand il écrit,
Corrompt le coeur , en amulant l'efprit
J'en fis d'abord l'épreuve malheureuſe.
Duppe , autrefois de fa candeur trompeuſe ,
Je me jettai , le fuivant pas à pas ,
Dans un bourbier que je ne voyois pas ;
Heureux enfin d'avoir ſçû reconnoître
L'objet affreux d'un fi dangereux Maître ;
Mais non content de l'avoir déteſté ,
Je fis la guerre au Docteur empeſté ,
Dont les talens , féduifant l'innocence ,
Jettent partout le doute & la licence ,
Et d'un Chrétien, peu précautionné ,
Font un impie , au vice abandonné.
Bij Oui ,
1956 MERCURE DE FRANCE.
Oui ; je l'ai dit , & je le dis encore ,
Un faux fçavant le révére , l'adore ,
Mais un coeur pur , muni d'un vrai fçavoir ,
Ne voit en lui qu'un efprit fouple & noir ,
Qui toujours cache & vomit le blafphême ,
Et j'oferois l'en convaincre lui -même ,
En m'expofant à ſon foudre irrité.
Quand pour appui l'on a la Vérité ,
Qu'a-t'on à craindre ? un Nain très- ridicule,
Peut avec elle attaquer un Hercule.
Après m'avoir enfeigné mon chemin ,
Elle m'a mis les armes à la main ,
Pour la défendre , & rempli d'un vrai zéle ,
J'ai rifqué tout, en combattant pour elle.
Et plût au Ciel qu'un auffi long débat ,
Eût mis enfin l'impie hors de Combat !
Mais à Dieu feul appartient cette gloire ;
C'eft de Dieu feul que j'attends la victoire,
Pour me venger de mes Perfécuteurs ,
Je la demande à ce Maître des coeurs.
Fermer
183
p. 2-41
AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Début :
L'Ouvrage périodique auquel vous avez dessein de travailler, Monsieur, peut [...]
Mots clefs :
Philosophie, Histoire, Comédie, Tragédie, Poésie, Littérature, Anecdotes littéraires, Langues, Style, Journaliste, Pièces, Public, Goût, Ouvrages, Auteurs, Français, Art, Monde, Hommes, Lettres, Esprit, Théâtre, Roi, Pièce, Auteur, Journal, Livres, Gens, Sujet, Molière, Mérite, Jean Racine, Ouvrage, Pays, Beau, Pierre Corneille, Lecteurs, Europe, Nation, Idées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
AVIS à un Journaliste , 10 Mai 1737.
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
Fermer
Résumé : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Dans une lettre datée du 10 mai 1737, l'auteur donne des conseils à un journaliste pour la création d'un journal périodique. Il insiste sur l'impartialité et la diversité des genres littéraires à inclure, tels que les mathématiques, la poésie, les pièces de théâtre et les œuvres poétiques. Pour les articles philosophiques, il suggère de résumer les opinions et les vérités historiques, en illustrant les évolutions des idées à travers les contributions de philosophes et scientifiques comme Épicure, Newton, Aristote et Galilée. En histoire, il recommande de traiter les sujets avec soin, en évitant les critiques excessives, et met en avant l'importance de l'histoire récente, marquée par des événements comme la prise de Constantinople et la découverte de l'Amérique. L'auteur exprime également son désir de rédiger l'histoire du siècle de Louis XIV. Concernant les œuvres théâtrales, il préconise une critique équilibrée, reconnaissant la valeur des œuvres modernes tout en respectant les classiques. Il critique ceux qui refusent de reconnaître la valeur des œuvres contemporaines et souligne l'importance de l'intérêt et de la moralité dans les pièces de théâtre. Pour la tragédie, il reconnaît la difficulté et la supériorité de cet art, mentionnant des auteurs comme Corneille et Racine. Il encourage à comparer les œuvres françaises avec celles des pays étrangers pour enrichir la critique. Le texte met également en lumière la littérature théâtrale française, en particulier les comédies et tragédies. L'auteur admire les œuvres modernes comme 'Le Préjugé à la mode' et 'Le Glorieux', tout en reconnaissant la valeur des pièces de Molière. Il valorise la diversité des œuvres littéraires et encourage à apprécier les livres pour leur capacité à divertir et à enrichir l'esprit. Il insiste sur l'importance de comparer les idées des auteurs pour encourager l'innovation et l'émulation. L'auteur critique l'ignorance générale concernant l'histoire mondiale et encourage la maîtrise de plusieurs langues pour accéder à des œuvres non traduites. Il prône un style journalistique digne et élégant, comparable à celui de Cicéron, Malebranche et Locke, et met en garde contre les abus linguistiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
185
p. 119
ENIGME.
Début :
Je suis un être tout divin, [...]
Mots clefs :
Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ΜΕ .
E ſuis un être tout divin ,
Du bien , du mal , ſource féconde ;
Etpartout où je ſuis , je plais à tout le monded
Eſt- il un plus noble deſtin ?
7. F. Guichard,
E ſuis un être tout divin ,
Du bien , du mal , ſource féconde ;
Etpartout où je ſuis , je plais à tout le monded
Eſt- il un plus noble deſtin ?
7. F. Guichard,
Fermer
186
p. 82-97
Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
Début :
L'Académie des Sciences & Belles Lettres de Dijon, adjugea le 23. du mois [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Sciences, Moeurs, Fièvre, Esprit, Prévention, Arts, Jean-Jacques Rousseau, Lettres, Savants, Science, Hommes, Épurer les moeurs, Faveur, Maladie, Vices, Monsieur l'Abbé de Repas, Corps, Cerveau, Monsieur l'Abbé Talbert
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
'Académie des Sciences & Belles Let
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
Fermer
Résumé : Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
Le 23 août 1750, l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon a décerné le Prix de Morale à Jean-Jacques Rousseau. Lors de la cérémonie, l'abbé de Repas a ouvert la séance en critiquant les préventions des savants, qu'il a comparées à des 'maladies de l'esprit'. Il a identifié quatre types de 'fièvres de l'esprit' : une fièvre personnelle, une fièvre épidémique, une fièvre chaude causant des querelles, et une fièvre continue et incurable, illustrant ces points avec des exemples de savants influencés par leurs préjugés. Rousseau a abordé la question de l'impact des arts et des sciences sur les mœurs. Il a soutenu que, bien que les arts et les sciences puissent épurer les mœurs, ils n'y sont pas parvenus et ont même contribué à leur corruption. Il a cité des exemples historiques tels que l'Égypte, la Grèce, Rome, Constantinople et la Chine. Rousseau a également critiqué les écrivains obscurs et les lettrés oisifs, accusant les arts d'entraîner le luxe et la chute des valeurs morales. L'Académie a reconnu que les découvertes scientifiques ont apporté de grands avantages, mais a noté que le rétablissement des arts et des sciences n'a pas épuré les mœurs. Du Chastelat a appuyé la position de Rousseau, affirmant que la corruption des mœurs s'est généralisée depuis le rétablissement des sciences. L'abbé Talbert a présenté une dissertation en faveur des sciences, mais l'Académie a jugé sa démonstration insuffisante, soulignant que les sciences ont souvent produit plus de mal que de bien. Le texte conclut en réfléchissant sur la persistance des vices malgré les avancées des lettres et des sciences, soulignant que la perversité ou la rectitude du cœur déterminent les mœurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
187
p. 63-84
REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Début :
Le Discours du Citoyen de Genéve a de quoi surprendre, & l'on sera [...]
Mots clefs :
Sciences, Esprit, Moeurs, Vertu, Hommes, Temps, Ignorance, Nature, Savants, Religion, Citoyen de Genève, Homme, Vices, Arts, Coeur, Vertueux, Science, Vérité, Vertus, Vrai, Raison, Force, Innocence, Lumières, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
REPONSE
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Fermer
Résumé : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Le texte critique un discours primé par l'Académie de Dijon sur l'impact des sciences et des arts sur les mœurs. L'auteur conteste les arguments du discours, soulignant des contradictions entre la science et la vertu. Il affirme que les sciences permettent de connaître le vrai, le bon et l'utile, et devraient ainsi améliorer les mœurs. Le discours est critiqué pour avoir loué à la fois la raison et la simplicité des hommes ignorants. L'auteur insiste sur l'importance des sciences pour découvrir les beautés de la nature et élargir l'esprit humain. Sans raison et sciences, l'homme serait limité à des fonctions organiques basiques. Les sciences régulent l'usage des choses sensibles, corrigent les erreurs des sens et guident l'âme vers la connaissance de ses devoirs. Elles contribuent à la prospérité de l'État et à l'amélioration des professions telles que l'artisanat, l'agriculture, la médecine, le droit et la gouvernance. Le texte réfute l'idée que l'ignorance soit une vertu, affirmant que connaître le mal permet de mieux le combattre. Il critique ceux qui attribuent les différences de mœurs à l'absence de sciences, préférant expliquer ces différences par le climat, les lois et les coutumes. L'auteur met en garde contre les excès dans les sociétés où les plaisirs ne sont pas régulés. Le texte explore également la relation entre religion, vertu et sciences. La religion, bien comprise, est essentielle pour triompher des erreurs et des vices. L'étude de la nature et des sciences naturelles conduit à l'admiration du Tout-Puissant. L'auteur dénonce l'abus de l'érudition et les préjugés, tout en soulignant que les savants vivent souvent dans la modestie et la retraite. Les arts et les sciences sont souvent exploités par les riches, qui en profitent sans contribuer à leur développement. Les guerres modernes sont moins fréquentes mais plus justes grâce à l'esprit d'ordre et de justice apporté par les sciences.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
188
p. 25-64
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Début :
On est désabusé depuis long-tems de la chimére de l'âge d'or : par tout la [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Arts, Esprit, Lettres, Moeurs, Vertus, Vertu, Gloire, Homme, Lois, Monde, Idées, Nature, Terre, Passions, Philosophes, État, Philosophie, Connaissances, Vie, Ignorance, Vérité, Peuples, Peuple, Histoire, Bonheur, Citoyens, Corruption, Biens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
DISCOURS
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Fermer
Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Le discours sur les avantages des Sciences et des Arts, prononcé à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon en 1751, examine l'évolution des sociétés humaines. Initialement, la barbarie a poussé les hommes à se regrouper et à établir des lois. Les premiers dirigeants étaient soit des bienfaiteurs, soit des tyrans, et la superstition ainsi que le despotisme ont engendré de nouveaux malheurs. La Grèce antique se distingue par son esprit et ses contributions culturelles. Les philosophes grecs ont formé les mœurs et donné des lois, utilisant les arts et les sciences pour améliorer la société. Sparte, connue pour ses soldats vertueux, avait des lois dures et des mœurs féroces qui ont conduit à sa décadence. Athènes, malgré ses corruptions, a été un berceau d'arts et de talents. Le texte aborde la décadence des institutions et des mœurs dans les cités antiques, soulignant que la prospérité a corrompu ces sociétés. Les sciences et les arts ont enrichi l'humanité en transmettant des connaissances et des œuvres philosophiques. La critique selon laquelle les sciences et les arts corrompent les mœurs est contestée. La France est présentée comme un modèle de richesse, de puissance militaire et de savoir, avec des transformations positives des mœurs grâce à l'éducation. Le luxe est vu comme résultant des richesses plutôt que des sciences et des arts. La politesse, introduite par les lettres, est considérée comme un précieux présent, exprimant une âme douce et bienfaisante. La curiosité humaine, faculté divine, a conduit à des avancées majeures comme l'agriculture et les technologies. Elle est essentielle pour découvrir la vérité et améliorer la condition humaine. Le discours valorise les sciences et les arts, critiquant ceux qui prétendent tout savoir. Il affirme que les sciences naissent du loisir mais combattent l'oisiveté, développant le raisonnement et élevant moralement. Les arts sont essentiels à la perfection des mœurs, permettant de se libérer des passions et de promouvoir une vie vertueuse et heureuse. Ils introduisent les plaisirs de l'âme, dignes de l'homme, et promouvoient l'amour de la vérité et des vertus. Différents arts, comme la sculpture, la peinture, la musique et la poésie, exaltent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et servent de sources d'émulation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
189
p. 84-96
LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Début :
C'est, Monsieur, avec raison qu'on a remarqué que vos Journaux vont [...]
Mots clefs :
Usage, Sciences, Arts, Abus, Esprit, Question, Réponse, Hommes, Moeurs, Vertu, Connaître, Religion, Discours, Nature, Savants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
LETTRE
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
Fermer
Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Une lettre loue un discours publié dans le Mercure de septembre, qui répond au discours couronné par l'Académie de Dijon sur les arts et les sciences. L'auteur de la lettre apprécie la manière polie et bienveillante avec laquelle le discours réfute les idées de Rousseau, tout en reconnaissant que la question de savoir si les sciences ont épuré les mœurs reste indécise. L'académicien observe que les arguments des partisans des sciences reposaient davantage sur le droit que sur les faits, et que les sciences ont adouci les mœurs sans nécessairement rendre les hommes plus vertueux. Le texte met également en avant les avantages des sciences pour diverses professions et la curiosité naturelle de l'homme pour la connaissance. En novembre 1751, un autre texte aborde l'histoire, la morale et les sciences, soulignant que l'ignorance du mal n'est pas une vertu et que l'histoire offre des exemples de remèdes contre les vices. Il compare les peuples et les époques, notant que les nations non policées sont moins cupides mais plus sujettes à des passions violentes. La superstition, l'hérésie, le pyrrhonisme et l'incrédulité sont attribués à des facteurs tels que le faux bel esprit et l'ignorance présomptueuse. Le texte affirme que l'étude de la nature élève les sentiments et régule la conduite, inspirant admiration et reconnaissance envers son auteur. Les savants découvrent des traces de puissance, de sagesse et d'intelligence infinies, les conduisant vers leur principe et leur fin dernière. En réponse aux arguments sur la corruption des mœurs par les arts et les sciences, le texte cite des exemples de législateurs et de sages célèbres, affirmant que le luxe et la mollesse sont le fait des riches oisifs, non des savants. Il distingue le véritable courage des nations policées de la férocité des peuples non cultivés et condamne l'abus des sciences, citant Socrate comme exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
190
p. 6-26
REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
Début :
Quoique la Physique des Anciens ne fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi [...]
Mots clefs :
Fluides, Corps, Théorie, Résistance, Lois, Fluide, Principes, Nature, Particules, Matière, Mouvement, Calcul, Parties, Résistance des fluides, Difficile, Doute, Géométrie, Isaac Newton, Esprit, Académie des sciences
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
REFLEXIONS
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Fermer
191
p. 47-55
Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Début :
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que ces premiers hommes antediluviens vivoient [...]
Mots clefs :
Arts, Esprit, Sciences, Grecs, Temps, Moïse, Pères, Vrai, Dégradation, Juifs, Humanité, Histoire des arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire
des Arts.
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que
ces premiers hommes antediluviens vivoient
des neuf cens ans? C'étoient les
Pattiarches de l'humanité, des Fondateurs
des Nations, les Peres des Arts. Moyse
n'étoit pas Grec, & ne se piquoit pas d'un
beau discours oratoire, historique, bril-
lant, fleuri, il ne se piquoit que de vérité,
& par conséquent de la simple propriété
des termes clairs & précis. Car quoiqu'il
dût devenit un objet de foi pat le cœeut,
il vouloit, je crois, être aussi un objet
d'intelligence par l'esprit, tant la raison
peut s'accorder facilement avec la foi,
dans ceux en qui le cœur s'accorde volon-
tiers avec l'esprit.
Moyse donc, en parlant des premiers
Inventeurs des Aris, les appelle commu-
nément Peres de ces Arts. Jabel fuit Pater
habitantium in tentatoriis atque Pastorum.
En passant, je ne vois pas pourquoi je
48 MERCUREDE FRANCE.
chercherois chez les Grecs ni ailleurs, l'In-
venteur de la vie campante & militaire,
& celui de la vie Pastorale & champêtre.
Dissertez à l'infini, & vous trouverez que
la moitié de la terre est couverte, depuis
le commencement, de tentes & de cam-
peurs, comme les Scyrhes, Sarmates, Tar-
tares, Mongoux, Manteheoux, &c, &
l'autre moitie, de villes & de villages,
avec des habitans civils, ou agrestes, ou
bergers. Moyse dans la noble simplicité,
entend les divisions, sous divisions, défi-
nitionis & énumerations des choses, des
Arts mêmes. Cain invente des villes, Ja-
bel la vie de la campagne, cela est clait &
précis dans l'Histoire des Arts.
De même Jubal fuit Pater canentium cy-
thara & organo. Ces premiers peres des Arts
devoient a eux tous régler, mettre en
regle toute la marche de l'humanité sur la
terre, quant au temporel & au spirituel.
Aussi Enos est il marqué comme l'Inven-
teur du culte religieux & public du Sci-
gneur. Iste caepit invocare nomen Domini.
Moyse n est esclave d'aucune expression.
Il na pas pu vouloir dire que Enos pria
Dieu le premier; son pere Seth, qui étoit
si juste, si saiut, & même son grand-pere
Adam, l'ayant fait avant lui, selon tous
les Saints Peres, & selon Moyse même :
JANVIER. 1752.
49
& le mot invocare, selon tout le monde
exprime une priere à haute voix, publi-
que, & en régle, en chant même, puis-
que Jubal chantoit alors, & jouoit même
de toutes sortes d'instrumens, des orgues
même si vous voulez, tant je prends avec
simplicité ce que Moyse dit avec simpli-
cué. De quoi s'agit- il, si ce n'est du vrai ?
Est ce que nous ne voulons pas sortir
de l'ignorance ou des fables Grecques? est-
ce que nous ne voulons pas lire, étudier.
citer le livre seul qui dit tout cela? & qui
nous l'apprend avec une certitude qui
vaut, je crois, celle de la Géometrie,
avec une précision même & une netteté
d'expression, qui ne nous donne la peine
que d'en pénétret ou même simplement
saisit les termes, simples & sans ambi-
guité.
Qu'y a- t'il donc la de si difficile à saisir,
à pénétrer pour des hommes? quand on
leur dit que l'homme est né tout fait,
tout orna des qualités & des arts, d'esprit,
de coeui, de corps, & que si depuis ce
tems là on trouve des Barbates, des Sau-
vages, des Monstres, des Avortons d'hu-
manité, c'est par dégradation qu'ils en
sont venus là, & que les arts, par les guer-
res, les transmigrations, les miséres
l'abrégement de la vie, &c. se sont dégra-
I. Vol.
jitized by Goc
50 MERCUREDEFRANCE.
des réellement partout, un peu & beau-
coup, & plus ou moins ici & la, en ve-
nant de là jusquici.
Avec cette clef toute simple, & non-
seulement toute vraye, mais toute vrais-
semblable, on peut marquer nettement
toutes les époques de cette dégradation
des arts & de l'humanité. La sortie du Pa-
radis Terrestre est la premiere époque, le
déluge la seconde. Les Juifs fortant de
l'Egypte sont peut-être la troisiéme. L'Em-
pire des Perses, non à Cyrus, mais à son
fils Cambyse, peut faire la quatriéme,
Alexandre la cinquiéme.
Là cependant les arts commencent à re-
monter par les Grecs mêmes, pour arriver
aux Romains aptès lesquels ils tombent,
ils remontent, ils retombent, &c. Il y a
bien des choses à dire sur cette derniere
époque, qui fut en effet la derniere pour
l'Orient, d'où les arts passerent en Occi-
dent pour subir toutes ces alternatives de
chûtes & de rechûtes, qui ne legselevent
jamais au pair de l'Orient, & les préci-
pitent toujours de plus bas en plus bas,
même en Occident.
J'excepte l'art des arts, la Réligion qui
qui ne fut parfaite qu'à J. C. centte & prin-
cipe de celle qui avoit été auparavant de-
puis Adam, par Seth, Enos, Enoch, Noë,
Dustues vO
.
JANVIER. 1752.
51
Sem, Abraham & les Juifs, & de celle
qui est venue jusqu'à nous par l'Eglise Ro-
maine, incapable de dégradation en elle-
même, mais sujette à bien des altérations
chez les divers Peuples, qui la protestent
au gré de leurs variations d'esprit, de
coeur, & de leurs aris profanes & souvent
criminels.
Les Grecs avoient leurs fables & leur.
idolattie qui embrouilloient furieusement
l'histoire des arts. Notre Réligion, la Bi-
ble seule débrouille assez bien ce cahos
antérieur à J. C. Mais nous avons aussi
nos idolatries, soit d'erreurs, soit d'amour
propre, qui forment bien une autre espéce
de cahos plus difficile, je vous l'avoue,
à debrouiller; pour moi au moins, je me
contente de vous insinuer ici une nou-
velle clef de tout cela, surtout depuis les
Grecs.
Car je veux pourtant faire ma cour aux
Sçavans, & aux beaux esprits qui pren-
nent le dessus des Sçavans mêmes. Peut-
etre me melai je d'être un peu l'un & l'au-
tre par le brillant du stile & par le fonds
du discours.
Quand je parle des arts, je ne parle que
des arts & non des sciences. Ce ne sont
pas les sciences qui se dégradent, ni à
plus forte raison le bel esprit. Ces deux
Cij
52 MERCUREDE FRANCE.
especes au contraire renaissent depuis les
Grecs, comme des cendres des arts. Je
me reconcilie avec les Grecs. Ils sont les
vrais & propres inventeurs des sciences,
un peu de concert avec les Arabes, qui
peuvent leur en disputer plusieurs, en
genre même de bel esprit.
Voici le fait. Ars longa, vita brevis.
Les arts sont trop longs a apprendre par
voye de pratique, & notre vie est trop
courte depuis les Grecs, ou plutôt depuis
les premiers hommes postdiluviens, tant
Egyptiens qu'Asiatiques. C'est dans les
premiers tems après le déluge, que les
Sems, les Japhets, les Chams surtout,
vivant encore des deux, ou trois, ou qua-
tre cens ans, fonderent eux ou leurs en-
fans immédiats, les arts à Babylone, à
Ninive, à Tyr, à Sidon, & surtout en
Egypte.
Ils en dresserent toutes sortes d'atteliers
& de monumens, jusqu'à Sesostris, en
Egypte, ou aux Pharaons persécuteurs des
Juifs, & jusqu'à Nabuchodonosor, & à
Cyrus en Chaldée, en Assyrie, en Syrie,
en Perse, en Médie, jusqu'à la dispersion
mème des Juifs qui avoient hérissé les arts
profanes des Egyptiens, jusqu'à Salomon
au moins
Dans ce tems-là ou jusqu'à ce tems-là,
17521
JANVIER.
les arts alloient comme tous seuls au gré
des Artistes & des Princes qui les faisoient
aller, la vie s'étoit abregée, les passions
& les guerres, & les invasions détruisi-
rent tout. Les miséres & les nécessités de la
vie prirent le dessus. On n'eut plus le tems
de pratiquer les arts ou même de les ap-
prendre en les pratiquant. Il fallut avoit
recours à des voyes abregées, à la Théo-
rie.
Fabricando fit faber, dit on pourtant
toujours. Mais cen est plus cela. Il a fallu
compendier les arts, les rédiger en Doc-
trine, en régles, en principes, en Méta-
physique, en bel esprit. On les apprend
plus vite par là, si toutes fois on les ap-
prend, ou si même on ne les oublie d'au-
tant. Enfin il est vrai qu'au défaut des
atts, nous avons les sciences, comme au
défaut des sciences nous aurons tôt ou tard
le simple bel esprit; derniere ressource de
lhumanité qui pourra cependant se vanter
que son dernier soupir fut un soupire illus-
tre.
Comptez que je suis l'historique de tout.
On na plus même trop le tems d'étudier
les sciences, & c'est un gout d'économie
qu'on ne sçauroit trop encouraget, que de
rout couper & découper en articses déta-
chés, en Tables, en Dictionnaires. L'hu-
Ciij
jitized by Goo
—.—
54 MERCURE DE FRANCE.
manité n'a presque plus le tems. Les cours
d'étude s'abrégent naturellement dans les
Colléges, dans les Universités. On y met
les enfans dès la bavette, on les en retire
dès la premiere lueur de raison, malgré
les passions qui arrivent en ce moment.
Ce goût meme de Géométrie, d'Algébre
qui nous gagne, est encore une affaire d'é-
conomie très politique, très humaine du
moins, pour parer à l'entière dégradation
des arts. C'est une grande perfection d'a-
voir réduit les arts en science & les scien-
ces en bel esprit. On est plutôt bel esprit
qu autre chose. Les Dictionnaires qui dé-
coupent tout, & mettent tout à la main
arts, sciences & bel esprit, à l'aide des
simples 24 lettres de l'alfabeth, A,B,
C, D, &c. forment un second ou un troi-
sième perfectionnement, pour me servir du
terme commode de mon ami feu l'Abbé de
St. Pierre.
L'Algébre perfectionne le perfection-
nement même, & est la quintessence de
toutes les perfections des sciences, des
arts, ou bel esprit, des Dictionnaires mê-
mes, que par son moyen on pourra tout
à l'heure resserrer beaucoup, car elle a le
secret de réduire vingt arts à une Science,
vingt sciences à un livre, vingt livres à un
chapitre, vingt chapitres à un article, vinge
Itized by Goog
JANVIER.
1752.
31
articles à une ligne, vingt lignes à un mot,
vingt mots à une syllable, vingt syllables à
une lettre, vingt lettres à rien, a zero.
Mais tout le monde n entend pas cela,
& bien des gens peuvent croire que j'exa-
gere, ou ce qui seroit pis, que je ne parlepas
sérieusement. Je parle très-sérieusement,
& je crois dire vrai. Le goût inême des Al-
manachs, très petits livrets, où l'on rédige
l'histoite, & déja même les Mathémati-
ques, & dont même la premiere partie du
Calendrier rédige l'Astronomie, & est
toute en chiffres & en symboles Algébri-
ques, me fait espérer que vous convien-
drez que le Fabricando fu faber n est plus
de saison, & que le Ars longa, vita brevis
est le vrai proverbe du jour désormais.
Je suis, &c.
des Arts.
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que
ces premiers hommes antediluviens vivoient
des neuf cens ans? C'étoient les
Pattiarches de l'humanité, des Fondateurs
des Nations, les Peres des Arts. Moyse
n'étoit pas Grec, & ne se piquoit pas d'un
beau discours oratoire, historique, bril-
lant, fleuri, il ne se piquoit que de vérité,
& par conséquent de la simple propriété
des termes clairs & précis. Car quoiqu'il
dût devenit un objet de foi pat le cœeut,
il vouloit, je crois, être aussi un objet
d'intelligence par l'esprit, tant la raison
peut s'accorder facilement avec la foi,
dans ceux en qui le cœur s'accorde volon-
tiers avec l'esprit.
Moyse donc, en parlant des premiers
Inventeurs des Aris, les appelle commu-
nément Peres de ces Arts. Jabel fuit Pater
habitantium in tentatoriis atque Pastorum.
En passant, je ne vois pas pourquoi je
48 MERCUREDE FRANCE.
chercherois chez les Grecs ni ailleurs, l'In-
venteur de la vie campante & militaire,
& celui de la vie Pastorale & champêtre.
Dissertez à l'infini, & vous trouverez que
la moitié de la terre est couverte, depuis
le commencement, de tentes & de cam-
peurs, comme les Scyrhes, Sarmates, Tar-
tares, Mongoux, Manteheoux, &c, &
l'autre moitie, de villes & de villages,
avec des habitans civils, ou agrestes, ou
bergers. Moyse dans la noble simplicité,
entend les divisions, sous divisions, défi-
nitionis & énumerations des choses, des
Arts mêmes. Cain invente des villes, Ja-
bel la vie de la campagne, cela est clait &
précis dans l'Histoire des Arts.
De même Jubal fuit Pater canentium cy-
thara & organo. Ces premiers peres des Arts
devoient a eux tous régler, mettre en
regle toute la marche de l'humanité sur la
terre, quant au temporel & au spirituel.
Aussi Enos est il marqué comme l'Inven-
teur du culte religieux & public du Sci-
gneur. Iste caepit invocare nomen Domini.
Moyse n est esclave d'aucune expression.
Il na pas pu vouloir dire que Enos pria
Dieu le premier; son pere Seth, qui étoit
si juste, si saiut, & même son grand-pere
Adam, l'ayant fait avant lui, selon tous
les Saints Peres, & selon Moyse même :
JANVIER. 1752.
49
& le mot invocare, selon tout le monde
exprime une priere à haute voix, publi-
que, & en régle, en chant même, puis-
que Jubal chantoit alors, & jouoit même
de toutes sortes d'instrumens, des orgues
même si vous voulez, tant je prends avec
simplicité ce que Moyse dit avec simpli-
cué. De quoi s'agit- il, si ce n'est du vrai ?
Est ce que nous ne voulons pas sortir
de l'ignorance ou des fables Grecques? est-
ce que nous ne voulons pas lire, étudier.
citer le livre seul qui dit tout cela? & qui
nous l'apprend avec une certitude qui
vaut, je crois, celle de la Géometrie,
avec une précision même & une netteté
d'expression, qui ne nous donne la peine
que d'en pénétret ou même simplement
saisit les termes, simples & sans ambi-
guité.
Qu'y a- t'il donc la de si difficile à saisir,
à pénétrer pour des hommes? quand on
leur dit que l'homme est né tout fait,
tout orna des qualités & des arts, d'esprit,
de coeui, de corps, & que si depuis ce
tems là on trouve des Barbates, des Sau-
vages, des Monstres, des Avortons d'hu-
manité, c'est par dégradation qu'ils en
sont venus là, & que les arts, par les guer-
res, les transmigrations, les miséres
l'abrégement de la vie, &c. se sont dégra-
I. Vol.
jitized by Goc
50 MERCUREDEFRANCE.
des réellement partout, un peu & beau-
coup, & plus ou moins ici & la, en ve-
nant de là jusquici.
Avec cette clef toute simple, & non-
seulement toute vraye, mais toute vrais-
semblable, on peut marquer nettement
toutes les époques de cette dégradation
des arts & de l'humanité. La sortie du Pa-
radis Terrestre est la premiere époque, le
déluge la seconde. Les Juifs fortant de
l'Egypte sont peut-être la troisiéme. L'Em-
pire des Perses, non à Cyrus, mais à son
fils Cambyse, peut faire la quatriéme,
Alexandre la cinquiéme.
Là cependant les arts commencent à re-
monter par les Grecs mêmes, pour arriver
aux Romains aptès lesquels ils tombent,
ils remontent, ils retombent, &c. Il y a
bien des choses à dire sur cette derniere
époque, qui fut en effet la derniere pour
l'Orient, d'où les arts passerent en Occi-
dent pour subir toutes ces alternatives de
chûtes & de rechûtes, qui ne legselevent
jamais au pair de l'Orient, & les préci-
pitent toujours de plus bas en plus bas,
même en Occident.
J'excepte l'art des arts, la Réligion qui
qui ne fut parfaite qu'à J. C. centte & prin-
cipe de celle qui avoit été auparavant de-
puis Adam, par Seth, Enos, Enoch, Noë,
Dustues vO
.
JANVIER. 1752.
51
Sem, Abraham & les Juifs, & de celle
qui est venue jusqu'à nous par l'Eglise Ro-
maine, incapable de dégradation en elle-
même, mais sujette à bien des altérations
chez les divers Peuples, qui la protestent
au gré de leurs variations d'esprit, de
coeur, & de leurs aris profanes & souvent
criminels.
Les Grecs avoient leurs fables & leur.
idolattie qui embrouilloient furieusement
l'histoire des arts. Notre Réligion, la Bi-
ble seule débrouille assez bien ce cahos
antérieur à J. C. Mais nous avons aussi
nos idolatries, soit d'erreurs, soit d'amour
propre, qui forment bien une autre espéce
de cahos plus difficile, je vous l'avoue,
à debrouiller; pour moi au moins, je me
contente de vous insinuer ici une nou-
velle clef de tout cela, surtout depuis les
Grecs.
Car je veux pourtant faire ma cour aux
Sçavans, & aux beaux esprits qui pren-
nent le dessus des Sçavans mêmes. Peut-
etre me melai je d'être un peu l'un & l'au-
tre par le brillant du stile & par le fonds
du discours.
Quand je parle des arts, je ne parle que
des arts & non des sciences. Ce ne sont
pas les sciences qui se dégradent, ni à
plus forte raison le bel esprit. Ces deux
Cij
52 MERCUREDE FRANCE.
especes au contraire renaissent depuis les
Grecs, comme des cendres des arts. Je
me reconcilie avec les Grecs. Ils sont les
vrais & propres inventeurs des sciences,
un peu de concert avec les Arabes, qui
peuvent leur en disputer plusieurs, en
genre même de bel esprit.
Voici le fait. Ars longa, vita brevis.
Les arts sont trop longs a apprendre par
voye de pratique, & notre vie est trop
courte depuis les Grecs, ou plutôt depuis
les premiers hommes postdiluviens, tant
Egyptiens qu'Asiatiques. C'est dans les
premiers tems après le déluge, que les
Sems, les Japhets, les Chams surtout,
vivant encore des deux, ou trois, ou qua-
tre cens ans, fonderent eux ou leurs en-
fans immédiats, les arts à Babylone, à
Ninive, à Tyr, à Sidon, & surtout en
Egypte.
Ils en dresserent toutes sortes d'atteliers
& de monumens, jusqu'à Sesostris, en
Egypte, ou aux Pharaons persécuteurs des
Juifs, & jusqu'à Nabuchodonosor, & à
Cyrus en Chaldée, en Assyrie, en Syrie,
en Perse, en Médie, jusqu'à la dispersion
mème des Juifs qui avoient hérissé les arts
profanes des Egyptiens, jusqu'à Salomon
au moins
Dans ce tems-là ou jusqu'à ce tems-là,
17521
JANVIER.
les arts alloient comme tous seuls au gré
des Artistes & des Princes qui les faisoient
aller, la vie s'étoit abregée, les passions
& les guerres, & les invasions détruisi-
rent tout. Les miséres & les nécessités de la
vie prirent le dessus. On n'eut plus le tems
de pratiquer les arts ou même de les ap-
prendre en les pratiquant. Il fallut avoit
recours à des voyes abregées, à la Théo-
rie.
Fabricando fit faber, dit on pourtant
toujours. Mais cen est plus cela. Il a fallu
compendier les arts, les rédiger en Doc-
trine, en régles, en principes, en Méta-
physique, en bel esprit. On les apprend
plus vite par là, si toutes fois on les ap-
prend, ou si même on ne les oublie d'au-
tant. Enfin il est vrai qu'au défaut des
atts, nous avons les sciences, comme au
défaut des sciences nous aurons tôt ou tard
le simple bel esprit; derniere ressource de
lhumanité qui pourra cependant se vanter
que son dernier soupir fut un soupire illus-
tre.
Comptez que je suis l'historique de tout.
On na plus même trop le tems d'étudier
les sciences, & c'est un gout d'économie
qu'on ne sçauroit trop encouraget, que de
rout couper & découper en articses déta-
chés, en Tables, en Dictionnaires. L'hu-
Ciij
jitized by Goo
—.—
54 MERCURE DE FRANCE.
manité n'a presque plus le tems. Les cours
d'étude s'abrégent naturellement dans les
Colléges, dans les Universités. On y met
les enfans dès la bavette, on les en retire
dès la premiere lueur de raison, malgré
les passions qui arrivent en ce moment.
Ce goût meme de Géométrie, d'Algébre
qui nous gagne, est encore une affaire d'é-
conomie très politique, très humaine du
moins, pour parer à l'entière dégradation
des arts. C'est une grande perfection d'a-
voir réduit les arts en science & les scien-
ces en bel esprit. On est plutôt bel esprit
qu autre chose. Les Dictionnaires qui dé-
coupent tout, & mettent tout à la main
arts, sciences & bel esprit, à l'aide des
simples 24 lettres de l'alfabeth, A,B,
C, D, &c. forment un second ou un troi-
sième perfectionnement, pour me servir du
terme commode de mon ami feu l'Abbé de
St. Pierre.
L'Algébre perfectionne le perfection-
nement même, & est la quintessence de
toutes les perfections des sciences, des
arts, ou bel esprit, des Dictionnaires mê-
mes, que par son moyen on pourra tout
à l'heure resserrer beaucoup, car elle a le
secret de réduire vingt arts à une Science,
vingt sciences à un livre, vingt livres à un
chapitre, vingt chapitres à un article, vinge
Itized by Goog
JANVIER.
1752.
31
articles à une ligne, vingt lignes à un mot,
vingt mots à une syllable, vingt syllables à
une lettre, vingt lettres à rien, a zero.
Mais tout le monde n entend pas cela,
& bien des gens peuvent croire que j'exa-
gere, ou ce qui seroit pis, que je ne parlepas
sérieusement. Je parle très-sérieusement,
& je crois dire vrai. Le goût inême des Al-
manachs, très petits livrets, où l'on rédige
l'histoite, & déja même les Mathémati-
ques, & dont même la premiere partie du
Calendrier rédige l'Astronomie, & est
toute en chiffres & en symboles Algébri-
ques, me fait espérer que vous convien-
drez que le Fabricando fu faber n est plus
de saison, & que le Ars longa, vita brevis
est le vrai proverbe du jour désormais.
Je suis, &c.
Fermer
192
p. 89-93
ODE Tirée du Pseaume 93.
Début :
Le Seigneur, le Dieu des vengeances [...]
Mots clefs :
Dieu, Lâche, Esprit, Raison, Seigneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE Tirée du Pseaume 93.
ODE
Tirée du Pseaume 93.
Le Seigneur, le Dieu des vengeances
N'a d'autres Loi que l'Equité;
Notre sang lave ses offenses.
Lom de moi lâche impiété !
J'entens retentir son Tonnerre.
O Dieu !venez jugez la terre.
Montrez vous, en sier Conquérant.
aO
90 MERCURE DE FRANCE.
Plus de pitié pour le superbe
Consumez-le comme un brin d'herbe.
Quand vous lancez la foudre, on vous trouve plus
grand.
Jusqu'à quand verrai- je l'impie
Frauchir devant vous tout écuoil i
Est- ce en médisant qu'il expio
Son injustice & son orgueil:
Ce lache est épris de lui- mê me,
La fortune est le Dien qu'il aime:
Innemi de la vérité,,
L'étranger, l'orphelin, la veuve
Font par leur mort la triste epi euvo-
De son hypocrisie & de sa cruauté.
Sa main se louo à l'avarico
Son coeur avengle sa raison.
Son ame onfante l'injustice,
Et son esprit la trahison.,
Sa soi dépend de ses idoles
Son bonheur des songes frivoles;.
Il craint l'oeil qui le voit de p:ès:
C'est des monstres le plus énormo,
La vertu Iui paroit differme,
Et le vice odieux a pour lui mille auraits.
M3.
FANVIER,
1752.
Dans les accès de sa folie
»Il dit: Dien sçauroit- il me voir?
vA-t'il fait ce qu'on en publie?
»Ai-je à redouter son pouvoir:
» L'effroi réalize un phantôme.
Uu pur esprit n'est qu'un atôme.
Lacrainte lache a falt les Dieux-
Et le Dieu d'Israel lui-même
Est le vain fruit d'un beau système:
Doise eut le secret d'enchantar nos Ayeux.
naen
Antce, quel démon t'apimo-
Haux sage, mortel insensé?
Invain l'esclave est magnanime.
Et brave son mastra offensé.
Cent peodiges to sont contraires,
ka raison détruit tes chimeres,
L'esprit n'oseroit t'approuver.
La fureur t'offre un vain refuge,
Et veut anéantir le juge
Qui devra te proscrire en vonlant to sanver.
N
Le peuple t'érige en otacle,
Et l'on te surnomme esprit fort.
Tu te crois toi-même un miracle
Des nobles caprices du sort.
Ion solide intét et me touclae-
92
92 MERCURE DEFRANCE.
La raison parle par ma bouche,
» Quoi ! l'artisan ingénieux
„ Qui par une double merveille
„ Eclaitoit l'œil, ouvroit l'oreille,
»Est il lui-même aveugle, est il sourd à tes
seux?
Dieu voit de nos folles penséeo
La ridicule vanité.
La voix. de nos fureurs passées
Se plaint à lui de sa bonté.
Heureux les cours en qui Dieu regne !
Heureux ceux que ce maître enseigne.
Ils souftrent les maux dévorans
Saus verser une seule larme,
Jusqu'au jour où sa main les charme
En faisant à leur yeux expiter leurs Tirasa.
N
* *. *
Ce Pasteur visite ses ouaillos:
Loin de lui les loups triomphans
L'amour attendrit ses entrailles.
Tous les agneaux sont ses enfans,
Je le vois ce vainqueur terrible
L'oeil sanglant, le cour infléxible,
Poursuivre ces loups fastueux,
a
JANVIER. 1752.
At dans leurs geules enflammées
J'entens les soudtes t'allumées
Vanger, en éclattant, le Troupeau vertueux.
e.
Quel mortel rempli d'héroisme
Viendra combattre à mon côté
LLe hétos du lache Athéisme.
Monstre paitri de vanité?
Sur les lévres de l'imposture
Vangeons l'honneur de la Nature,
Le Seigneur a pris mon parti
Nous allons le réduire en cendre:
Justes, vous le voyez descendre
Dans le sein du néant dont-il étoit sorti.
Trobat de l'Anglade.
Tirée du Pseaume 93.
Le Seigneur, le Dieu des vengeances
N'a d'autres Loi que l'Equité;
Notre sang lave ses offenses.
Lom de moi lâche impiété !
J'entens retentir son Tonnerre.
O Dieu !venez jugez la terre.
Montrez vous, en sier Conquérant.
aO
90 MERCURE DE FRANCE.
Plus de pitié pour le superbe
Consumez-le comme un brin d'herbe.
Quand vous lancez la foudre, on vous trouve plus
grand.
Jusqu'à quand verrai- je l'impie
Frauchir devant vous tout écuoil i
Est- ce en médisant qu'il expio
Son injustice & son orgueil:
Ce lache est épris de lui- mê me,
La fortune est le Dien qu'il aime:
Innemi de la vérité,,
L'étranger, l'orphelin, la veuve
Font par leur mort la triste epi euvo-
De son hypocrisie & de sa cruauté.
Sa main se louo à l'avarico
Son coeur avengle sa raison.
Son ame onfante l'injustice,
Et son esprit la trahison.,
Sa soi dépend de ses idoles
Son bonheur des songes frivoles;.
Il craint l'oeil qui le voit de p:ès:
C'est des monstres le plus énormo,
La vertu Iui paroit differme,
Et le vice odieux a pour lui mille auraits.
M3.
FANVIER,
1752.
Dans les accès de sa folie
»Il dit: Dien sçauroit- il me voir?
vA-t'il fait ce qu'on en publie?
»Ai-je à redouter son pouvoir:
» L'effroi réalize un phantôme.
Uu pur esprit n'est qu'un atôme.
Lacrainte lache a falt les Dieux-
Et le Dieu d'Israel lui-même
Est le vain fruit d'un beau système:
Doise eut le secret d'enchantar nos Ayeux.
naen
Antce, quel démon t'apimo-
Haux sage, mortel insensé?
Invain l'esclave est magnanime.
Et brave son mastra offensé.
Cent peodiges to sont contraires,
ka raison détruit tes chimeres,
L'esprit n'oseroit t'approuver.
La fureur t'offre un vain refuge,
Et veut anéantir le juge
Qui devra te proscrire en vonlant to sanver.
N
Le peuple t'érige en otacle,
Et l'on te surnomme esprit fort.
Tu te crois toi-même un miracle
Des nobles caprices du sort.
Ion solide intét et me touclae-
92
92 MERCURE DEFRANCE.
La raison parle par ma bouche,
» Quoi ! l'artisan ingénieux
„ Qui par une double merveille
„ Eclaitoit l'œil, ouvroit l'oreille,
»Est il lui-même aveugle, est il sourd à tes
seux?
Dieu voit de nos folles penséeo
La ridicule vanité.
La voix. de nos fureurs passées
Se plaint à lui de sa bonté.
Heureux les cours en qui Dieu regne !
Heureux ceux que ce maître enseigne.
Ils souftrent les maux dévorans
Saus verser une seule larme,
Jusqu'au jour où sa main les charme
En faisant à leur yeux expiter leurs Tirasa.
N
* *. *
Ce Pasteur visite ses ouaillos:
Loin de lui les loups triomphans
L'amour attendrit ses entrailles.
Tous les agneaux sont ses enfans,
Je le vois ce vainqueur terrible
L'oeil sanglant, le cour infléxible,
Poursuivre ces loups fastueux,
a
JANVIER. 1752.
At dans leurs geules enflammées
J'entens les soudtes t'allumées
Vanger, en éclattant, le Troupeau vertueux.
e.
Quel mortel rempli d'héroisme
Viendra combattre à mon côté
LLe hétos du lache Athéisme.
Monstre paitri de vanité?
Sur les lévres de l'imposture
Vangeons l'honneur de la Nature,
Le Seigneur a pris mon parti
Nous allons le réduire en cendre:
Justes, vous le voyez descendre
Dans le sein du néant dont-il étoit sorti.
Trobat de l'Anglade.
Fermer
193
p. 94-101
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
Début :
Puisque les éloges que vous avez entendu faire partout de Madame la [...]
Mots clefs :
Marie-Madeleine-Angélique de La Brousse de Verteillac, Vertillac, Mérite, Esprit, Amis, Comtesse, Vie, Femme, Périgord, Gouverneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
Fermer
194
p. 79-83
JANUS, ALLÉGORIE. A M. de Vaumale, Commissaire des Guerres. Par M. l'Abbé Clément, Chanoine de St. Louis du Louvre.
Début :
Voici le tems où la cérémonie, [...]
Mots clefs :
Janus, Voix, Coeur, Esprit, M. de Vacon, Mort
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JANUS, ALLÉGORIE. A M. de Vaumale, Commissaire des Guerres. Par M. l'Abbé Clément, Chanoine de St. Louis du Louvre.
JANUS,
ALLÉGORIE.
A M. de Vaumale, Commissaire des Guerres.
Par M. l'Abbé Clément, Chanoine
de St. Louis du Louvre.
Voici le tems où la cérémonie,
Renouvellant son antique manie
Va cajoler la Ville & les Fauxbourgs
Par l'art caché qui regne en ses discours:
Vous la verrez feitile en fariboles
Vous amorcer pat miéleuses paroles
Et debiter pour métal précieux
Tout le clinquant qu'elle étale à vos yeux:
Amour coquet, préside à sa toilette,
Et les couleurs qu'en secret elle achette,
D'un teint ridé remplissant les fossés,
Font refleurir ses attraits effacés.
Galans atours composent sa parure
Robbe garnie & brillante guipure,
Fine dentelle & scarboncles de Stias*
Lui tieunent lieu de jeunesse & d'appas.
Sa voix flatteuse, organe de la feinte
De la candeur a si bien pris l'empreinte
Que les plus fins se verroient attrapés
Fameux Compositeur de fausses pierras,
Dii
80 MERCUREDE FRANCE.
A ses propos de louanges jaspés
S'ils ne sçavoient qu'en ces jours hypocrites
Avec la fraude elle fait ses visites
Et que ses vœux ne sont qu'un complimeni
Quo l'esprit dicte & que le cœur dément.
Du vieux Janus qui l'a tient à ses gages
Avec le ton elle a les deux visages;
L'un gracieux vous fera les yeux doux,
L'autre sournois se mocquera de vous:
Tout est masqué dans ce qui la compose,
Pointe au-dedans, au-dehors tout est rose:
Dans tous les lieux où l'orgueil l'introduit
Vieux Ecuyer, l'usage la conduit.
Fatuité la précéde & l'annonce
Patelinage apprête sa réponse
L'ennui sectet, l'embarras, le dédain,
Vont à sa suite & grossissent son train.
A ses côtés marche la courtoisie
Qui distillant l'insipide ambroisie
Dont l'Italie inventa le secret,
A tout venant en fait boire à long trait;
Malheur à ceux que seduit son yvresse,
Ils seront pris aux pièges qu'elle dresse:
Défiez vous, ami, de sa boisson
Sous la douceur est caché le poison.
La Déité dont elle est le cortège
De longue main la fit à ce manége:
Sous un tel maitre on n'apprend que trop biei
zed by
FEVRIER.
1752.
A déguiser sa voix & son maintien.
Ses favoris qu'elle traite en esclaves
Lui sont soumis & portent ses entraves;
Polis comnie elle & comme elle menteurs,
De son jargon parfaits imitateurs
Aux complimens ils joignent les caresses,
Et le serment garantit leurs promesses,
Mais au besoin éprouvez ces amis,
Ils ne font rien de ce qu'ils ont promis.
De telles gens ce monde ici fourmille,
Et moins d'épics tombent sous la faucille,
Lorsque Cerés ordonne la Moisson;
Grands & petits parlent à l'unisson.
Quoy! direz-vous, ce temps périodique
N'est- il donc fait que pour la politique
Et l'artifice animant les Mortels
Les force-t-il d'abattre tes Autels
Sincérité non, la bonté céleste
N'a pas permis cet attentat funeste:
Sous ses parvis la naive candeur
D'un peu d'encens reçoit encore l'odeur,
S'il est des cœurs couvetts d'enluminure
Tous ne sont pas livrés à l'imposture:
Nous possedons de ses hommes sans faud
Dont la vertu ne connoît point d'écart,
Qui Sectateurs du vrai qui les maxtise
Sont révoltés au seul nom de furptise,
Et des humains une foible moitié
DV
30
gitized by
81
82 MERCUREDE FRANCE.
Marche soumise aux loix de l'amitié;
On lit encor dans ses courtes annales
Les tendres noms des C. ... des Vaumales,
Dont la franchise & la sincérité
Font le procès à la duplicité.
Depuis long-temps ses plus saintes maximes
De leur esprit ont passe dans leurs rimes;
La vérité simple dans leuis discours
En a banni les obliques détours:
Aujourd'hui même & leur voix & leur plume
Suivent le cœur & non pas la coutume:
De leurs souhaits le Ciel même est garant
L'estime en eux les reçoit & les rend:
Avec le vrai toujours d'intelligence
Leur bouche dit ce que leur esprit pense.
Dès leur jeunesse un illustre Pasteur
Par ses bontés avoit gagné leur cœur;
De l'écouter se faisant une étude,
Ils nourtissoient pour lui leur gratitude;
Le Ciel jaloux vient de les désunir,
Vacon n'est plus: leurs plaisirs vont finit,
Dans ce Prelat ils regrettent un Pere,
Un ami tendre, un Conseiller sincere,
Leur ame entiere en proie au sentiment
Dans les soupirs cherche un soulagement:
Leur triste voix que la douleur rend tendre
Par ses accens va téveiller sa cendre.
M. de Vacon, Eveque d'Apt mort au mois de
Decembre 1751.
oogle
FEVRIER
1752.
Que maint ingrat dans sa fourbe nourri,
Qui du vivant de ce Prélat chéri
Préconisoit ses bienfaits & sa gloire,
Lors qu'il est mort, attaque sa memoire !
L'horreur publique & nos justes mépris
De sa noirceur doivent erre le prix:
Tant do vertus, un zele si sublime
Dans ses progrès artentoient trop le crime;
Vacon expire, ah! l'obstacle est levé
Le vice éclate, il n'est plus observé.
Tristes climats, 6 ma chere Patrie
Dont sa tendresse excitoit l'industrie
Par les secours que sa prodigue main
Sécretement répandoit dans ton sein.
Qui désormais touché de ta misere
Dans tes besoins te tiendra lieu de Pere)
En attendant qu'un digne Successeur
Dans ses vertus nous retrace son cœur,
Par l'amitié rassemblés l'un & l'autre
Sur le tombeau de ce nouvel Apôtre
Qii de la mort vient de subit les lois,
A la douleur consacrons notre voiz,
ALLÉGORIE.
A M. de Vaumale, Commissaire des Guerres.
Par M. l'Abbé Clément, Chanoine
de St. Louis du Louvre.
Voici le tems où la cérémonie,
Renouvellant son antique manie
Va cajoler la Ville & les Fauxbourgs
Par l'art caché qui regne en ses discours:
Vous la verrez feitile en fariboles
Vous amorcer pat miéleuses paroles
Et debiter pour métal précieux
Tout le clinquant qu'elle étale à vos yeux:
Amour coquet, préside à sa toilette,
Et les couleurs qu'en secret elle achette,
D'un teint ridé remplissant les fossés,
Font refleurir ses attraits effacés.
Galans atours composent sa parure
Robbe garnie & brillante guipure,
Fine dentelle & scarboncles de Stias*
Lui tieunent lieu de jeunesse & d'appas.
Sa voix flatteuse, organe de la feinte
De la candeur a si bien pris l'empreinte
Que les plus fins se verroient attrapés
Fameux Compositeur de fausses pierras,
Dii
80 MERCUREDE FRANCE.
A ses propos de louanges jaspés
S'ils ne sçavoient qu'en ces jours hypocrites
Avec la fraude elle fait ses visites
Et que ses vœux ne sont qu'un complimeni
Quo l'esprit dicte & que le cœur dément.
Du vieux Janus qui l'a tient à ses gages
Avec le ton elle a les deux visages;
L'un gracieux vous fera les yeux doux,
L'autre sournois se mocquera de vous:
Tout est masqué dans ce qui la compose,
Pointe au-dedans, au-dehors tout est rose:
Dans tous les lieux où l'orgueil l'introduit
Vieux Ecuyer, l'usage la conduit.
Fatuité la précéde & l'annonce
Patelinage apprête sa réponse
L'ennui sectet, l'embarras, le dédain,
Vont à sa suite & grossissent son train.
A ses côtés marche la courtoisie
Qui distillant l'insipide ambroisie
Dont l'Italie inventa le secret,
A tout venant en fait boire à long trait;
Malheur à ceux que seduit son yvresse,
Ils seront pris aux pièges qu'elle dresse:
Défiez vous, ami, de sa boisson
Sous la douceur est caché le poison.
La Déité dont elle est le cortège
De longue main la fit à ce manége:
Sous un tel maitre on n'apprend que trop biei
zed by
FEVRIER.
1752.
A déguiser sa voix & son maintien.
Ses favoris qu'elle traite en esclaves
Lui sont soumis & portent ses entraves;
Polis comnie elle & comme elle menteurs,
De son jargon parfaits imitateurs
Aux complimens ils joignent les caresses,
Et le serment garantit leurs promesses,
Mais au besoin éprouvez ces amis,
Ils ne font rien de ce qu'ils ont promis.
De telles gens ce monde ici fourmille,
Et moins d'épics tombent sous la faucille,
Lorsque Cerés ordonne la Moisson;
Grands & petits parlent à l'unisson.
Quoy! direz-vous, ce temps périodique
N'est- il donc fait que pour la politique
Et l'artifice animant les Mortels
Les force-t-il d'abattre tes Autels
Sincérité non, la bonté céleste
N'a pas permis cet attentat funeste:
Sous ses parvis la naive candeur
D'un peu d'encens reçoit encore l'odeur,
S'il est des cœurs couvetts d'enluminure
Tous ne sont pas livrés à l'imposture:
Nous possedons de ses hommes sans faud
Dont la vertu ne connoît point d'écart,
Qui Sectateurs du vrai qui les maxtise
Sont révoltés au seul nom de furptise,
Et des humains une foible moitié
DV
30
gitized by
81
82 MERCUREDE FRANCE.
Marche soumise aux loix de l'amitié;
On lit encor dans ses courtes annales
Les tendres noms des C. ... des Vaumales,
Dont la franchise & la sincérité
Font le procès à la duplicité.
Depuis long-temps ses plus saintes maximes
De leur esprit ont passe dans leurs rimes;
La vérité simple dans leuis discours
En a banni les obliques détours:
Aujourd'hui même & leur voix & leur plume
Suivent le cœur & non pas la coutume:
De leurs souhaits le Ciel même est garant
L'estime en eux les reçoit & les rend:
Avec le vrai toujours d'intelligence
Leur bouche dit ce que leur esprit pense.
Dès leur jeunesse un illustre Pasteur
Par ses bontés avoit gagné leur cœur;
De l'écouter se faisant une étude,
Ils nourtissoient pour lui leur gratitude;
Le Ciel jaloux vient de les désunir,
Vacon n'est plus: leurs plaisirs vont finit,
Dans ce Prelat ils regrettent un Pere,
Un ami tendre, un Conseiller sincere,
Leur ame entiere en proie au sentiment
Dans les soupirs cherche un soulagement:
Leur triste voix que la douleur rend tendre
Par ses accens va téveiller sa cendre.
M. de Vacon, Eveque d'Apt mort au mois de
Decembre 1751.
oogle
FEVRIER
1752.
Que maint ingrat dans sa fourbe nourri,
Qui du vivant de ce Prélat chéri
Préconisoit ses bienfaits & sa gloire,
Lors qu'il est mort, attaque sa memoire !
L'horreur publique & nos justes mépris
De sa noirceur doivent erre le prix:
Tant do vertus, un zele si sublime
Dans ses progrès artentoient trop le crime;
Vacon expire, ah! l'obstacle est levé
Le vice éclate, il n'est plus observé.
Tristes climats, 6 ma chere Patrie
Dont sa tendresse excitoit l'industrie
Par les secours que sa prodigue main
Sécretement répandoit dans ton sein.
Qui désormais touché de ta misere
Dans tes besoins te tiendra lieu de Pere)
En attendant qu'un digne Successeur
Dans ses vertus nous retrace son cœur,
Par l'amitié rassemblés l'un & l'autre
Sur le tombeau de ce nouvel Apôtre
Qii de la mort vient de subit les lois,
A la douleur consacrons notre voiz,
Fermer
195
p. 148-153
« DISCOURS sur la facilité & l'utilité des Mathématiques, prononcé par M. [...] »
Début :
DISCOURS sur la facilité & l'utilité des Mathématiques, prononcé par M. [...]
Mots clefs :
Deux sexes, Femmes, Sexe, Esprit, Mathématiques, Étude, Secours, Sciences
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DISCOURS sur la facilité & l'utilité des Mathématiques, prononcé par M. [...] »
DISCOURS sur la facilité & l'utilité
des Mathématiques, prononcé par M.
Digard à l'ouverture de ses Conférences
publiques, le 12 Decembre 1751. A
Paris chez Ballard, rue S. Jean de Beau-
vais 1751.
M. Digard ne porte pas seulement jus-
qu'à la démonstration, la vérité des deux
propositions qu'il avance, il réfute encore
très-solidement les objections quon est
dans l'usage de faire contr'elles. Voici la fin
de son discours dans lequel il a jetté plus
d'agrément qu'on n'étoit en droit d'en
attendre.
Ce seroit sans doute un nouvel hidre
à combattre que le sentiment de ceux qui
en reconnoissant l'utilité des Mathémati-
ques, réservent pour notre sexe une étude
qu'ils supposent inutileà l'autre. Cette con-
duite a-t elle sa source dans un intérêt per-
sonnel? Est-elle une preuve de notre esti-
me ou une suite de nos ménagemens pour
les Dames? Prétendroit-on que leur es-
prit aussi juste que délicat, parvient sans
aucun secours, où le notre n'arrive qu'a
près beaucoup de travail? Quoique cette
opinion ne manque pas de sectateurs, je
crois pouyoir la rejetter sans manquer au
FEVRIER.
1752.
149
respect que je dois aux Dames; plus elles
auront de dispositions, moins elles s'ima-
gineront posséder les Sciences infuses; la
Nature prépare les matieres, l'Art seul
peut les mettre en œeuvre.
Supposera-t. on que par égard pour leur
foiblesse, on doit leur épargner des tra-
vaux au dessus de leurs forces? N'avons-
nous pas des femmes Illustes dans tous-
les genres? Les exemples connus qu'il
seroit aisé de citer & les épreuves particu-
lieres que j'ai faites en plusieurs occasions,
m ont convaincu que les dispositions sont
aumoins égales. Rien n'est moins fondé que
ce reproche de foiblesse. Je m'étonne qu un
préjugé si contraire à nos moeurs, ait pu
trouver créance auprès d'une Nation aussi
judicieuse que la nôtre. Qui sommes nous
donc, nous François, qui nous glori-
fions de suivre les impressions de ce sexe
prétendu foible & de lui devoir certe poli-
tesse qui nous distingue des autres Peuples,
& qn ide toutes nos prétentions est la moius
contestée. Eh, Messieurs, par vanité mé-
nagons nos vainqueurs; ne fût-ce que
pour diminuer la honte de notre défaite,
si toutefois ont doit rougir de céder à
la douceur qui fait le principal méri-
te de ce sexe & le charme de la So-
ciété.
Giij
zed by Goc
170 MERCURE DE FRANCE.
Ce n est donc pas pat amour propte
ou par jalousie quon a exclu les femmes
de l'étude des Mathématiques. Serons- nous
toujours en opposition avec nous mêmes?
Quoi! nous prétendons assés gratuitement
que l'esprit des femmes, en genétal, man-
que de justesse, & nous leur refuserions les
secours capables de le fixer. Quelle' injusti-
celje dis plus, notre intérêt personnel exige
que l'étude soit commune aux deux sexes,
cette proposi.ion se trouve dans plus d'un
Auteur; mais fût-elle entiérement nou-
velle, ce n'est pas chez les François que
la nouveauté d'une opinion doit sembler
un motif pour la rejetter. Cette nonveau-
té même, si Pon en croit nos voisins, est
un titre suffisant pour nous la faire adop-
ter. Quoi qu'il en soit, quelques réfle-
xions assez simples nous mettront en état
de juger de son mérite.
Les deux sexes sont destinés à vivre
ensemble, mais leur liaison ne peut sub-
sister qu'autant qu elle est fondée sur l'esti-
me & qu elle suppose entre eux une sorte
d'égalité. Que la beauté de l'un compense
la force de l'autre, à la bonne heure;
mais il n'est personne assez aveugle pour
penser que l'Auteur ait borné le mérite
de l'un des deux sexes, aux qualités ex-
térieures. La certitude que nous avons de
FEVRIER. 1752.
151
sa justice, doit au contraire nous assuret
que ce Pere équitable a pa tagé ses bien-
faits également entre eux: or comment
cette égalité se soutiendra-t'elle si l'un des
deux abusant du pouvoir qui ne lui a été
confié que pour faire le bonheut de l'au-
tre, cesse d'être son protecteur & devient
son tiran ? s'il se réserve le droit exclusif
aux qualités essentielles à toutes les con-
noissances capables de perfectionner les
dons de la Nature, & charge l'autre de
ridicules & de frivolités ? Oui, Mes-
sieurs, c'est à nous mêmes, c'est à la
mauvaise éducation qu on donne aux fem-
mes, que nous devons imputer le peu
de capacité, que nous leur supposons
pout les Sciences. L'esprit n'a point de
sexe.
On feroit un raisonnement faux en di-
sant que les femmes ne sont destinées ni
à l'exercice des Arts, ni aux emplois qui
exigent des connoissances supérieures.
Nont-elles pas comme vous une ame, un
cœur, un esprit? Vous convenez qu'il
est nécessaire d'éclairer leur ame par le
flambeau de la religion; pourquoi leur
refuser le secours de la morale pour diriger
les mouvemens de leur cœeur & celui
des Mathématiques, pour donner la justes-
Giiij
ized by Goc
—
152 MERCURE DEFRANCE.
se à leur esprit? C'est le seul moyen de
rétablir l'égalité.
Cet équilibre conforme aux vœux de
de la Nature est nécessaire au bonheur des
deux sexes. On ne peut l'assuret sans aug-
menter l'émulation, & contribuer aux
progrès des Sciences, sans répandre un
agrément de plus dans le commerce de la
vie, sans se ménager une ressource nou-
velle contre l'ennui qui nous assiège.
C'est multiplier ses plaisirs, que d'étendre
l'empire de la raison.
Vainement m'objecteroit- on que le
Térence du dernier siécle a répandu sur
les femmes) instruites, un vernis de ridicu-
le qui ne s'effacera jamais. Cet Auteur étoit
lui-même trop éclairé pour jouer les fem-
me quise distinguent par leurs talens. Quel-
le est la fable de son Poëme. Il veut prou-
ver, comme il le fait dire par son Clitan-
dre, que de deux sott, le plus sçavant est le
plus sot. Qu'on y prenne garde. Les Vadius &
les Trissotins de son tems qui éblouissent par
de grands mots, des femmes vraiment igno-
rantes; l'abus que foni ces mêmes femmes
de ces mots dont elles ne connoissent pas la
valeut; l'affectation, & la fatire de ces
pédans des deux sexes, forment la base &
le jeu de sa Comédie. Il devoit donc l'inti-
gines
FEVRIER. 1752.
153
tuler les Pédans, puisque le titre de femmes
scavantes ne convient en aucune maniere
aux Philam intes & aux Belises qu'il y in-
troduit; mais ce titre n'auroit pas in-
téressé la multitude. Le point capital étoit
de lui plaire; le succès de sa Piéce en dé-
pendoit; & dans cette occasion comme
dans quelques autres, Moliere s'est vû
contraint de sacrifier à la raison, à l'intérent.
Quand on supposeroit, pour un mo-
ment, qu'entramé par le préjugé, Mo-
liere a réellement prétendu ridiculiser
les femmes qui fortant de la létargie où
notre injustice les a plongées, se rendent
célebres par leurs lumieres; qu'en résul-
teroit. il? Je n'y vois pour elles, aucun
sujet de honte. Pourrions-nous en dire
autant de l'Ecrivain? Socrate étoit un
grand-homme; le fut-il moins après
qu'Aristophane l'ent joué ? Réfléchissez-y,
Messieurs, & prononcez.
des Mathématiques, prononcé par M.
Digard à l'ouverture de ses Conférences
publiques, le 12 Decembre 1751. A
Paris chez Ballard, rue S. Jean de Beau-
vais 1751.
M. Digard ne porte pas seulement jus-
qu'à la démonstration, la vérité des deux
propositions qu'il avance, il réfute encore
très-solidement les objections quon est
dans l'usage de faire contr'elles. Voici la fin
de son discours dans lequel il a jetté plus
d'agrément qu'on n'étoit en droit d'en
attendre.
Ce seroit sans doute un nouvel hidre
à combattre que le sentiment de ceux qui
en reconnoissant l'utilité des Mathémati-
ques, réservent pour notre sexe une étude
qu'ils supposent inutileà l'autre. Cette con-
duite a-t elle sa source dans un intérêt per-
sonnel? Est-elle une preuve de notre esti-
me ou une suite de nos ménagemens pour
les Dames? Prétendroit-on que leur es-
prit aussi juste que délicat, parvient sans
aucun secours, où le notre n'arrive qu'a
près beaucoup de travail? Quoique cette
opinion ne manque pas de sectateurs, je
crois pouyoir la rejetter sans manquer au
FEVRIER.
1752.
149
respect que je dois aux Dames; plus elles
auront de dispositions, moins elles s'ima-
gineront posséder les Sciences infuses; la
Nature prépare les matieres, l'Art seul
peut les mettre en œeuvre.
Supposera-t. on que par égard pour leur
foiblesse, on doit leur épargner des tra-
vaux au dessus de leurs forces? N'avons-
nous pas des femmes Illustes dans tous-
les genres? Les exemples connus qu'il
seroit aisé de citer & les épreuves particu-
lieres que j'ai faites en plusieurs occasions,
m ont convaincu que les dispositions sont
aumoins égales. Rien n'est moins fondé que
ce reproche de foiblesse. Je m'étonne qu un
préjugé si contraire à nos moeurs, ait pu
trouver créance auprès d'une Nation aussi
judicieuse que la nôtre. Qui sommes nous
donc, nous François, qui nous glori-
fions de suivre les impressions de ce sexe
prétendu foible & de lui devoir certe poli-
tesse qui nous distingue des autres Peuples,
& qn ide toutes nos prétentions est la moius
contestée. Eh, Messieurs, par vanité mé-
nagons nos vainqueurs; ne fût-ce que
pour diminuer la honte de notre défaite,
si toutefois ont doit rougir de céder à
la douceur qui fait le principal méri-
te de ce sexe & le charme de la So-
ciété.
Giij
zed by Goc
170 MERCURE DE FRANCE.
Ce n est donc pas pat amour propte
ou par jalousie quon a exclu les femmes
de l'étude des Mathématiques. Serons- nous
toujours en opposition avec nous mêmes?
Quoi! nous prétendons assés gratuitement
que l'esprit des femmes, en genétal, man-
que de justesse, & nous leur refuserions les
secours capables de le fixer. Quelle' injusti-
celje dis plus, notre intérêt personnel exige
que l'étude soit commune aux deux sexes,
cette proposi.ion se trouve dans plus d'un
Auteur; mais fût-elle entiérement nou-
velle, ce n'est pas chez les François que
la nouveauté d'une opinion doit sembler
un motif pour la rejetter. Cette nonveau-
té même, si Pon en croit nos voisins, est
un titre suffisant pour nous la faire adop-
ter. Quoi qu'il en soit, quelques réfle-
xions assez simples nous mettront en état
de juger de son mérite.
Les deux sexes sont destinés à vivre
ensemble, mais leur liaison ne peut sub-
sister qu'autant qu elle est fondée sur l'esti-
me & qu elle suppose entre eux une sorte
d'égalité. Que la beauté de l'un compense
la force de l'autre, à la bonne heure;
mais il n'est personne assez aveugle pour
penser que l'Auteur ait borné le mérite
de l'un des deux sexes, aux qualités ex-
térieures. La certitude que nous avons de
FEVRIER. 1752.
151
sa justice, doit au contraire nous assuret
que ce Pere équitable a pa tagé ses bien-
faits également entre eux: or comment
cette égalité se soutiendra-t'elle si l'un des
deux abusant du pouvoir qui ne lui a été
confié que pour faire le bonheut de l'au-
tre, cesse d'être son protecteur & devient
son tiran ? s'il se réserve le droit exclusif
aux qualités essentielles à toutes les con-
noissances capables de perfectionner les
dons de la Nature, & charge l'autre de
ridicules & de frivolités ? Oui, Mes-
sieurs, c'est à nous mêmes, c'est à la
mauvaise éducation qu on donne aux fem-
mes, que nous devons imputer le peu
de capacité, que nous leur supposons
pout les Sciences. L'esprit n'a point de
sexe.
On feroit un raisonnement faux en di-
sant que les femmes ne sont destinées ni
à l'exercice des Arts, ni aux emplois qui
exigent des connoissances supérieures.
Nont-elles pas comme vous une ame, un
cœur, un esprit? Vous convenez qu'il
est nécessaire d'éclairer leur ame par le
flambeau de la religion; pourquoi leur
refuser le secours de la morale pour diriger
les mouvemens de leur cœeur & celui
des Mathématiques, pour donner la justes-
Giiij
ized by Goc
—
152 MERCURE DEFRANCE.
se à leur esprit? C'est le seul moyen de
rétablir l'égalité.
Cet équilibre conforme aux vœux de
de la Nature est nécessaire au bonheur des
deux sexes. On ne peut l'assuret sans aug-
menter l'émulation, & contribuer aux
progrès des Sciences, sans répandre un
agrément de plus dans le commerce de la
vie, sans se ménager une ressource nou-
velle contre l'ennui qui nous assiège.
C'est multiplier ses plaisirs, que d'étendre
l'empire de la raison.
Vainement m'objecteroit- on que le
Térence du dernier siécle a répandu sur
les femmes) instruites, un vernis de ridicu-
le qui ne s'effacera jamais. Cet Auteur étoit
lui-même trop éclairé pour jouer les fem-
me quise distinguent par leurs talens. Quel-
le est la fable de son Poëme. Il veut prou-
ver, comme il le fait dire par son Clitan-
dre, que de deux sott, le plus sçavant est le
plus sot. Qu'on y prenne garde. Les Vadius &
les Trissotins de son tems qui éblouissent par
de grands mots, des femmes vraiment igno-
rantes; l'abus que foni ces mêmes femmes
de ces mots dont elles ne connoissent pas la
valeut; l'affectation, & la fatire de ces
pédans des deux sexes, forment la base &
le jeu de sa Comédie. Il devoit donc l'inti-
gines
FEVRIER. 1752.
153
tuler les Pédans, puisque le titre de femmes
scavantes ne convient en aucune maniere
aux Philam intes & aux Belises qu'il y in-
troduit; mais ce titre n'auroit pas in-
téressé la multitude. Le point capital étoit
de lui plaire; le succès de sa Piéce en dé-
pendoit; & dans cette occasion comme
dans quelques autres, Moliere s'est vû
contraint de sacrifier à la raison, à l'intérent.
Quand on supposeroit, pour un mo-
ment, qu'entramé par le préjugé, Mo-
liere a réellement prétendu ridiculiser
les femmes qui fortant de la létargie où
notre injustice les a plongées, se rendent
célebres par leurs lumieres; qu'en résul-
teroit. il? Je n'y vois pour elles, aucun
sujet de honte. Pourrions-nous en dire
autant de l'Ecrivain? Socrate étoit un
grand-homme; le fut-il moins après
qu'Aristophane l'ent joué ? Réfléchissez-y,
Messieurs, & prononcez.
Fermer
196
p. 30-51
REFLEXIONS Sur l'exil écrites en François par Mylord Bolingbroke, mort en Angleterre le 26 Décembre 1751.
Début :
La dissipation de l'esprit & la longueur du temps sont les remedes ausquels [...]
Mots clefs :
Exil, Homme, Vertu, Pays, Hommes, Heureux, Fortune, Place, Monde, Mal, Brutus , Mort, Esprit, Perte, Marcellus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS Sur l'exil écrites en François par Mylord Bolingbroke, mort en Angleterre le 26 Décembre 1751.
REFLEXIONS
Sur l'exil écrites en François par Mylord
Bolingbroke, mort en Angleterre le 26
Décembre 1751.
La dissipation de l'esprit & la longueur
du temps sont les remedes ausquels
la plupart des hommes ont recours dans
leurs afflictions; mais le premier n'ope-
re que pour un temps, le second a un ef-
set tardif: l'un & l'autre sont indignes
d'un homme sage.
Nous fuirons-nous nous-mêmes pour
fuit nos infortunes, & nous imagine-
rons-nous follement que le mal est gué-
ri, parce que nous trouvons quelques
momens de relâche dans nos peines?
Nous lamenterons-nous jusquau dernier
soupir, & pleurerons-nous, jusqu'à ce
que nos yeux ne puissent plus fournir des
larmes? Attendrons-nous du temps une
délivrance languissante & incertaine?
différerons-nous à être heureux jusqu'à
ce que nous ayons oublié que nous som-
mes misérables, & donnerons-nous à la
foiblesse de nos facultés une tranquilité
qui doit être l'effet de leurs forces? Met-
MARS. 1752.
31
tons au contraire toutes nos afflictions
passées & présentes à la fois devant
nos yeux.
Résolvons-nous de les surmonter plu-
tôt que de les fuir, & au lieu d'en user
le sentiment par une longue & ignomi-
nieuse patience, cherchons le fond de la
playe, & opérons une cure immédiate
& radicale.
Laissons les soupirs, les pleurs, les foi-
blesses & l'accablement sous les moindres
coups de la mauvaise fortune, à ces mal-
heureux, dont les esprits tendres & déli-
cats ont été énervés par un long cours
de prospérités; que ceux qui ont passé
des années de calamité surmontent le
poids des plus rudes coups avec une
immuable & noble constance.
Les malheurs non interrompus pro-
duisent ce salutaire effet: ils endurcis-
sent. Vous me demanderez si je prétends
être arrivé à la perfection, de la vertu
Stoîque: je vous répondrai que non.
Foible & connoissant ma foiblesse,
je ne présume pas de ma force; ję suis
l'avis que l'Oracle donna à Zenon, &
soumis à la conduite de la Philosophie,
j'en emprunte la force dont j'ai besoin,
& j'y trouve un port assuré contre les
orages de la fortune.
Biiij
Itized by Goog
32 MERCUREDE FRANCE.
Il est vrai que la Philosophie a ses
fanfarons aussi bien que la guerre, &
c'est une raisonnable précaution, que de
prendre garde que, pendant que nous
visons à nous élever audessus de l'hom-
me, nous ne tombions au dessous.
Mais fi évitant avec soin le merveil-
leux & toutes les extravagances du Por-
tique, nous adhérons aux seules doc-
trines ausquelles notre raison exempte
de préjugés se soumet avec plaisir; nous
nous mettrons dans une heureuse indépen-
dance, & deviendrons supérieurs aux
infortunes de la vie.
Pour parvenir à cette grande fin, il
est nécessaire que nous soyons attentifs
à découvrir les secrettes ruses, & les at-
taques ouvertes de la fortune, avant
qu'elles nous atteignent: lorsqu'elles
tombent sans être attendues, il est diffi-
cile de leur résister; mais ceux qui les
attendent les repousseront aisément.
L'invasion soudaine d'un ennemi ren-
verse ceux qui ne sont pas fur leurs gar-
des, mais quiconque prévoit la guerre &
s'y prépare, soutiendra sans difficulté
la plus rude attaque. J'ai appris depuis
long. tems cette importante leçon, & ne
me suis jamais fié à la fortune, quand
même elle sembloit être en paix avec
0
MARS. 1752.
33
moi. J'ai placé les richesses, les hon-
neurs, la réputation & tous les avanta-
ges que la perfide indulgence versoit
sur moi, de façon qu'elle pût les re-
prendre sans me causer de trouble. J'ai
mis un intervale entr'eux & moi;
elle les a pris, mais elle n'a pu me les
arracher.
Nul homme ne souffre par la mau-
vaise fortune que celui qui a été dé-
çu par la bonne: si nous nous passion-
nons pour ses dons; si nous nous imagi-
nons qu'ils nous appartienent, & qu'ils
doivent nous rester perpetuellement;
si nous nous appuyons sur eux, & que
nous fondions en eux notre considéra-
tion, nous nous abimerons dans tou-
te l'amertume du chagrin, aussi-tôt que
nous aurons perdu ces biens faux & pas-
sagers, & notre vain & puérile esprit
vuide de solides plaisirs se trouvera des-
titué de ceux mêmes qui sont imaginai-
res; mais si nous ne nous laissons point
emporter à la prospérité, l'adversité ne
pourra nous abbattre. Notre ame sera à
l'épreuve des dangers de l'une & de l'au-
tre. Ayant sondé nos forces, nous en
serons surs, & nous aurons appris au
milieu de la félicité à soutenir l'infor-
tune.
BV
3o
34 MERCURE DE FRANCE.
Il est beaucoup plus difficile d'exa-
miner & de juger par soi-même que de
former ses opinions sur la parole d'autrui;
c'est pourquoi la plupart des hommes
empruntent des autres celles qu'ils ont
sur toutes les affaires de la vie & de la
mort: de-là vient qu'ils sont si unani-
mement ardens à la poursuite des cho-
ses qui n ont qu'un spécieux & trom-
peur éclat. De-là vient aussi que dans
les choses qui font appellées des mal-
heurs, il n'y a rien qui soit aussi dur &
aussi terrible que le cri général nous le
fait entendre. Le mot d'exil, par exem-
ple, patoîit rude, parce que la multi-
tude en a ainsi ordonné; mais ce juge-
ment sera abrogé aux yeux du Sage qui
ne juge pas des choses par les apparen-
ces, mais par ce qu'elles sont: c est un
point que nous allons discuter.
Quest-ce que l'exil? C'est un change-
mentde place, & pour que vous ne disiez
pas que je diminue le mal, j'ajoûterai
que ce changement de place est fréquem-
ment accompagné de beaucoup d'autres
inconvéniens, de la perte des biens
dont vous jouissiez, du rang que vous
teniez, du pouvoir que vous exerciez,
de la séparation de votre famille & de
vos amis, du mépris dans lequel vous
MARS.
=35
1752.
pouvez tomber, de l'ignominie dont
ceux qui vous ont chassé, efsayeront de
noircir votre innocence. Je parlerai dans
la suite en détail de toutes ces choses.
Présentement considérons quel mal-
heur il y a dans un changement de place
solitairement pris & en lui-même.
Vivre éloigné de sa Patrie est un in-
convénient qui vous paroit intolérable;
mais si cela est ainsi, comment arrive-
t-il à un nombre infini de gens de passer
leur vie par choix hors de leur pro-
pre Pays.
Considérez combien les rues de Lon-
dres & de Paris sont remplies; appel-
lez ces millions d'hommes par leur nom,
& leur demandez de quel Pays ils
sont: combien en trouverez-vous de dif-
férentes parties de la tetre qui sont ve-
nus habiter ces grandes Villes, lesquelles
fournissent la plus grande dissipation &
les plus grands encouragemens de vertu
& de vices. Quelques-uns y font attirés
par l'ambition, & quelques autres
sont conduits par le devoir. Plusieurs se
rendent là pour perfectionner leur ef-
prit, & plusieurs pour augmenter leur
fortune. Les uns apportent leur beauté
& les autres leur éloquence au marché.
Allez plus loin, & examinez les zones
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
brûlantes & glacées, les extrêmités les
plus reculées de l'Orient & du Couchant:
visitez les Nations sauvages de l'Afrique,
ou les plus barbares régions du Nord,
vous ne trouverez point de climat si
mauvais, ni de Pays si sauvage, où
il ny ait quelques gens qui viennent
l'habiter par choix.
Parmi les innombrables extravagances
qui passent par l'esprit des hommes,
nous pouvons justement compter l'idée
d'une sécrerte affection indépendante &
supérieure à notre raison, que nous sup-
posons avoir pour notre pays, comme
s'il y avoit quelque vertu physique en
chaque canton de terre qui produisît su-
rement cet effet en ceux qui y naissent.
L'amour de la Patrie est plus puissant que
la raison, & comme si le Heimrey étoit
une maladie universelle inséparable d'un
corps humain & non particuliere aux Suis-
ses qui semblent n avoir été faits que pour
leurs montagnes, comme leurs montagnes
pour eux.
Cette notion peut avoir contribué à
la sureté & à la grandeur des Etats, &
pour cet effet elle a été habilement cul-
tivée & appuyée des préjugés de l'édu-
cacation. Il est atrivé aux hommes sur
ce sujet ce qui leur arrive sur plusieurs
MARS.
1752.
37
autres; à force d'entendre dire qu'une cho-
se doit être, ils parviennent à persua-
der aux autres & à croire eux mêmes
qu elle est.
Nous aimons le pays dans lequel
nous sommes nés à cause des biens par-
ticuliers que nous en recevons, & que
nous pourrions aussi-bien recevoir d'un
autre. Un homme sage se regarde
comme citoyen du monde, & quand
vous lui demandez où est son Pays, ain-
si qu'Anaxagoras, il vous montre le
Ciel.
Il y a encore d'autres personnes qui
ont imaginé que comme tout l'Univers
souffre une continuelle rotation, & que
la Nature semble se délecter ou se con-
server par cette révolution perpétuelle,
de inême il y a dans les esprits des hom-
mes une naturelle inquiétude laquelle les
porte à changer de place & d'habitation.
Cette opinion a au moins une apparen-
ce de vérité dont les autres manquent,
& est autant favorisée par l'expérience,
que l'autre en est contredite.
Mais quelques soient les raisons qui
ont du varier infiniment en un nom-
bre infini d'occasions & en un espace de
tems immense; c est un fait vrai que les
familles & les Nations du monde ont été
38 MERCURE DEFRANCE.
dans une continuelle agitation autour de
la face du globe, chassant & étant chas-
sées tour à tour. Quel nombre de Colo-
nies l'Asie a-t-elle envoyé à l'Europe;
les Phéniciens ont planté les côtes de
la mer méditerrannée, & poussé leurs éta-
blissemens même dans l'Océan. Les Etru-
riens étoient Asiatiques d'extraction, &
sans aller plus loin, les Romains, ces
Maîtres du Monde, reconnoistoient un
Troyen exilé pour Fondateur de leur
Empire.
Combien de transmigrations ont été
en retour de celle ci d'Europe en Afie
elles ne pourroient être nombrées. Car
outre l'Eolique, l'lonique & d'au-
tres à peu près d'égale renommée, les
Grecs, durant plusieurs fiècles firent de
continuelles expéditions, & bâtirent des
Villes en plusieurs parties de l'Asie: les
Gaulois y pénétrerent aussi, & y éta-
blirent un Royaume. Les Scythes Euro-
péens passerent dans ces vastes Provin-
ces, & porterent leurs armes jusqu'aux
confins de l'Egypte. Alexandre subjugua
tout depuis l'Hélespont jusqu'à l'Inde, ba-
tit des villes, & établit des Colonies pour
assurer ces conquêtes & éterniser son nom.
L'Afrique a reçu de l'une & de l'autre de
ces parties du Monde des Habitans &
MARS. 1752.
39
des Maîtres. Comme elle en a reçu,
elle en a donné: les Tyriens bâtirent
la Ville, & fonderent la République de
Carthage, & le grec a été le langage
d'Egypte.
Dans l'Antiquité la plus reculée nous
entendons parler de Belus en Caldée, &
de Sésostris, établissant ces Colonies ba-
za nées dans Colchos. L'Espagne n'a-t-
elle pas été dans ces derniers siécles
sous la domination des Maures.
Si nous venons à l'Histoire Runic,
nous trouverons nos Peres les Gots con-
duits par Woden & par Thors premie-
ment leur Héros & ensuite leurs Divi-
nités, de la Tartarie Asiatique en Eu-
rope; & qui peut nous assurer que c'é-
toit leur premiere transmigration? ils re-
vinrent peut-être en Asie par l'Est du
continent auquel leur fils ont depuis na-
vigé de l'Europe par le Woust; & ainsi
dans la progression de trois ou quatre
mille ans la même race d'homme a
poussé ses conquêtes & ses habitations
autour du globe.
Le monde est un grand désert où tous
les hommes ont erré & joûté l'un con-
tre l'autre depuis la création. Quelques-
uns ont changé de place par nécessité, &
quelques autres par choix. Une nation
40 MERCUREDEFRANCE.
a désiré de se faisir de ce qu'une autre
étoit lasse de posséder, & il seroit dif-
ficile de marquer quel Pays est aujour-
d'hui entre les mains de ses premiers
Habitans.
Ainsi le Destin a ordonné que rien
ne peut être long-temps dans le même
état; & que sont toutes ces transplan-
tations de Peuples, sinon autant d'exils:
Varon le plus sçavant des Romains di-
soit que, puisque la Nature est la même
par tout, il ne devoit y avoir rien de
fâcheux dans un changement de place
pris en lui-même, & dépouillé des au-
tres inconvéniens qui suivent l'exil. Mar-
cus Brutus ajoûtoit, que puisqu'on ne
peut empêcher ceux qui vont dans un
banissement de porter leur vertu par-
tout, on ne peut les rendre malheu-
reux. Que si quelqu'un croit que chacu-
ne de ces consolations prise séparément
ne suffit pas, il doit avouer au moins
que l'une & l'autre jointes ensemble
sont un grand acheminement à dissiper les
terreurs de l'exil. Car ne devons-nous pas
regarder comme des bagatelles tout ce
que nous laissons derriere nous, en com-
paraison des deux plus précieuses choses
dont les hommes puissent jouir, & que
nous sommes assurés qu'ils nous sui-
41
MARS.
1752.
vront par tout où nous tournerons nos
pas, la même nature & notre propre
vertu ? Croyez-moi; la Providence a eta-
bli un tel ordre dans le monde que,
de tout ce qui nous appartient, la moins
estimable part peut scule tomber sous la
volonté des autres, la meilleure est hors
de la portée du pouvoir humain.
Ainsi marchant intrépidement la tête
haute par tout où nous serons menés par
le cours des accidens humains, en quel-
que licu qu'ils nous conduisent, sur
quelque côte que nous soyons jettés
nous ne nous trouverons pas absolument
étrangers; nous rencontrerons des hom-
mes, créatures de la même espéce,
doués des mêmes facultés, & nés sous
les mêmes loix de nature: nous ver-
rons les mêmes vertus & les mêmes vi-
ces partir des mêmes principes géné-
raux, mais variés en mille façons diffé-
rentes & contraires, selon cette infinité
de loix & de coutumes qui sont établies
pour la même fin universelle, c'est-
a-dire pour la conservation de la So-
ciété. Nous ressentirons la même révolu-
tion de faisons, le même Soleil, la mê-
me lune; cette même voûte azurée &
parsemée d'étoiles, sera par tout éten-
due sur notre tête. Il ny a point de
42 MERCURE DE FRANCE.
partie du Monde, d'où nous ne puis-
sions admirer, ces planettes qui roulent
comme la nôtre en différens orbites au-
tout du même Soleil, & tandis que je
suis ravi par de telles contemplations,
tandis que mon ame est ainsi élevée au
ciel, que m'importe quelle terre je fou-
le à mes pieds. Brutus rapportoit dans
le livre qu'il a écrit sur la vertu, qu'il
avoit vu Marcellus en exil à Mitilene
vivant dans tout le bonheur dont la na-
ture humaine est capable, & cultivant
avec autant d'assiduité que jamais, toutes
sortes de louables connoissances; il ajoû-
toit que ce spectacle lui fit croire que,
s'en retournant sans Marcellus, c'étoit
lui même, & non ce dernier qui étoit
banni.
O Marcellus beaucoup plus heureux
quand Brutus approuva ton exil, que
quand la Répubiique approuva ton Con-
sulat! Quelle plus forte preuve du mé-
rite de ce grand homme, que de voir
que ceux qui le laissoient en exil, se re-
gardoient eux-mêmes comme bannis, &
qu'il s'attiroit l'admiration de celui qui
paroissoit un objet d'admiration à son
Caton même!
Brutus rapportoit encore que Cesat
passa sans s'arrêter à Mitilene, parce
MARS.
1752.
43
qu'il ne pouvoit soutenir la vue de Mar-
cellus dans un état si indigne de lui.
Son rétablissement fut enfin obtenu pat
la publique intercession du Senat entier,
qui étoit tellement affligé, que tous les
Senateurs paroissoient avoir les mêmes
sentimens que Brutus, & au lieu de les
supplier pour Marcellus, supplier pour
eux mêmes, ils regardoient comme un exil
de vivre plus long tems sans Marcellus; il
s'en retournoit dans son pays avec hon-
neur, mais surement il demeuroit en exil
avec un plus grand honneur encore,
lorsque Brutus ne pouvoit le résondre à
le quitter, ni Cesar à le voir. L'un &
l'autre portoient témoignage à son méri-
te: Brutus affligé, & Cesar rougissant
d'aller à Rome sans lui.
Métellus Numidicus avoir éprouvé la
même destinée quelques années aupara-
vant. Pendant que le peuple qui est tou-
jours le plus sûr instrument de sa propre
servitude étoit occupé à passer sous la con-
duite de Marius, les fondemens de cette
tyrannie qui fut achevée par Cesar
Métellus seul, au milieu d'un Senat ti-
mide & d'une insolente populace, refu-
sa de confirmer les pernicieuses Loix du
Tribun Saturninus; fa constance devint
ion crime, & l'exil sa punition, une Fac-
Digsinad vo 009
44 MERCURE DE FRANCE.
tion effrenée prévalant contre lui. Les
meilleurs Citoyens armés pour sa défen-
se, étoient prêts à donner leur vie pour
conserver tant de vertu à leur Républi-
que; mais ayant manqué de la persua-
der, il ne trouva pas juste de la con-
traindre: il jugea dans cette phrénésie
de la République Romaine, comme le
divin Platon jugea dans la décadence de
celle d'Athenes. Métellus sçavoit que
si ses Citoyens se corrigeoient, il seroit
rappellé, & s'ils ne se corrigeoient pas
qu'il ne pouvoit être nulle part plus mal
qu'à Rome: il alla volontairement en
exil, & par tout où il passoit, il por-
toit avec lui les symptômes d'un Gouver-
nement malade, & le prognostic d'une
République expirante. L'esprit qui l'ani-
ma pendant son exil paroitra mieux pat
un fragment d'une de ses Lettres, qu'Au-
lugelle, pour l'amour du mot Amilcar
nous a conservé dans une pédantes-
que compilation de phrases usitées par
l'Analiste Claudius, illi verò omni jure
atque honestate interdicti, ego neque aquâ
neque igne careo & summâ gloriâ tru-
niscor.
Heureux Métellus, heureux en ta
propre vertu, heureux en ton pieux fils,
& en cet ami qui te ressembloit en mé-
MARS.
1752.
45
rite & en fortune. Rutillius avoit défen-
fendu l'Asie contre les exactions des Pu-
blicains, conformément à l'étroite justi-
ce dont il faisoit profession. Cette pro-
bité l'avoit rendu odieux à la faction de
Marius; cette haine fit jurer sa perte.
L'homme le plus intègre fut accusé de
corruption, le plus vertueux fut pour-
suivi par le méprisable Apicius, nom
dévoué à l'infamie. Ceux qui avoient
suscité la fausse accusation étoient les Ju-
ges, & prononcerent l'injuste sentence
contre lui: à peine daigna-t-il défendre
sa cause, mais il se retira dans l'Orient,
où la vertu Romaine, que Rome ne
pouvoit plus soutenir, fut reçue avec
honneur: or Rutillius sera-t il réputé
avoir été malheureux? quand ceux qui
le condamnerent, ont été par cette ac-
tion transmis comme des criminels au tri-
bunal de la postérité; quand il fut plus
facile de l'obliger à quitter son Pays
que de l'obliger à souffrir que son exil
finit; quand lui scul osa refuser le Dic-
tateur Silla, & étant rappellé chez lui
non-seulement refusa d'y aller, mais s'en
éloigna encore davantage. Vous me di-
rez, que vous proposez- vous par ces exem-
ples dont une multitude peut être re-
cueillie dans l'Histoire des siécles passés:
46 MERCUREDEFRANCE.
Je me propose de montrer que com-
me le changement de place considéré en
lui-même ne peut cendre nul homme
malheureux: ainsi les autres maux qui
sont généralement reprochés à l'exil ne
peuvent arriver aux hommes sages &
vertueux, où s'ils leur arrivent, ne peu-
vent les rendre misérables. L'effet de ces
maux dépend non de leur propre natu-
re, mais du caractere de celui auquel
ils tombent en partage.
Les pierres sont dures, les glaçons
sont froids, & tous ceux qui les tou-
chent les sentent de même; mais les
bons ou les mauvais évenemens de la for,
tune se font sentir par rapport aux qua-
lités qui sont en nous: ils sont en eux-
mêmes indifférens, & ne sont que des
accidens communs. Ils n acquierent des
forces que par notre vice ou par notre
foiblesse, la fortune ne speut dispenser ni
félicités ni malheurs, à moins que nous
ne coopérions avec esse.
L'homme qui est malheureux par la
perte de son bien, ne seroit pas heureux
en le possédant.
Ceux qui méritent de jouir des avanta-
ges qu'ôte l'exil, ne seront point mal-
heureux quand ils en seront privés. Je
suis fâché de faire une exception à cette
MARS. 1752.
47
régle: mais Ciceron en est un exemple
si remarquable, qu'il ne peut être ni ca-
ché ni passé sous silence. Ce grand hom-
me qui avoit sauvé sa Patrie, qui
n'avoit craint en soutenant cette cause,
ni les insultes d'un parti furieux, ni les
poignards des Assassins, quand il vint à
soufftir pour cette même cause, succom-
ba sous le poids, il deshonora ce ba-
nissement que l'indulgente Providence
destinoit comme un moyen de rendre
sa gloire complette: incertain où il iroit
& ce qu'il feroit; craintif comme une
femme, ou chagrin comme un enfant,
il lamentoit la perte de son rang, de ses
richesses, de sa considération: son élo-
quence ne servoit qu'à peindre son igno-
minie avec de plus vives couleurs, il
pleuroit sur les ruines de sa belle maison
que Clodius avoit démolie: & sa sépa-
ration de Térentia qu'il répudia peu de
temps après, étoit peut-être une afflic-
tion pour lui dans ce moment.
Tout devient insoutenable à l'homme
qui est une fois subjugué par la dou-
leut; il regrette ce dont il jouissoit sans
plaisir, & surchargé déja, il succombe
sous le poids le plus léger: enfin cette
conduite de Ciceron fut telle que ses
amis, aussi-bien que ses ennemis, crurent
48 MERCURE DE FRANCE.
crurent qu'il avoit perdu le sens. Cesar
voyoit avec une sécrette satisfaction
l'homme qui avoit refusé d'être son Lieu-
tenant pleurer sous la verge de Clodius:
Pompée esperoit de trouver quelque ex-
cuse à son, ingratitude, dans le mépris
auquel s'exposoit l'ami qu'il avoit aban-
donné: Atticus même le trouva trop
misérablement attaché à sa premiere for-
tune, & le lui reprocha: Atticus de qui
les plus grands talens étoient l'usure &
l'art de se ménager entre les deux par-
tis; qui plaçoit son principal mérite à
être riche, & qui auroit été noté d'in-
famie à Athenes pour garder des mesures
avec les deux partis. Atticus même rougis-
soit pour Ciceron, & l'homme le moins
sincere qui vêcunt prit le style de Caton,
J'ai insisté sur cet exemple qui auto-
rise la vérité que nous venons d'établir
& qui nous en enseigne une autre de
grande importance.
Les hommes sages sont certainement
supérieurs à tous les maux de l'exil,
mais dans un étroit & stoique sens. Ce-
lui qui a laissé dans son ame une seule
passion sans être subjuguée, ne peut mé-
riter ce nom. Ce n'est pas assez que nous
ayons étudié tous les devoirs de la vie
publique & privée, que nous les ayons
parfaitement
MARS. 1752.
49
parfaitement connus, & qu'aux yeux
du monde nous vivions conformément
à ces devoirs. Une passion qui n est
qu'assoupie dans le coeur, & qui a échap-
pé à notre examen, ou que nous avons
regardée avec indulgence comme pardon-
nable, ou même que nous avons peut-
etre encouragée comme un principe pro-
pre à exciter notre vertu, peut dans un
tems ou daus l'autre détrusre, notre tran-
quilité, & gâter notre caractere entier.
Quand la vertu a encuirassé l'ame de tous
côntés, s'il m'est permis de me servir de
cetre expression, nous sommes de tous
contés in vulnerables, mais Achille fut bles-
sé au talon.
La moindre partie qui ne sera pas
apperçue ou qui sera négligée, peut nous
exposer à une blessure mortelle. La rai-
son ne peut obtenir l'absolue domina-
tion de nos ames par une seule victoire.
Le vice a plusieurs corps de réserve
qu'il faut battre, plusieurs forteresses
qu'il faut emporter. Nous pouvons résis-
ter aux plus rudes attaques de la fortu-
ne, & céder aux plus foibles. Nous pou-
vons avoir gagné le dessus de l'avarice,
la plus générale maladie de l'esprit, &
néanmoins être esclave de l'ambition.
Nous pouvons avoir délivré notre ame
C
50 MERCUREDEFRANCE.
de la peur de la mort, & néammoine
quesqu'autre peur pourra se cacher en
elle. C'étoit le cas de Ciceron: la vanité
étoit son vice capital. Cette vanité avoit
échauffé son zéle, animé son habileté;
encouragé l'amout de son Pays, & sou-
tenu sa constance contre Catilina; mais
elle donna à Clodius une entiere victoi-
re sur lui, il n'etoit pas effrayé de per-
dre la vie, & de quitter biens, hon-
neurs & toutes les choses dont il pleu-
toit la perte, mais il étoit efftayé de
vivre & d'en être privé: il auroit pro-
bablement vû la mort dans certe occasion
avec la même fermeté avec laquelle il
dit à Nopilius Lenas, son Client & son
meurtrier: Approche véteran, & si au
moins tu peux faire ceci, coupe-moi la
tête; mais il ne pouvoit soutenit de se
voir lui même & diêtre vû par d'autres,
dépouillé de ces ornemens dont il avoit
accoutumé d'etre entouté: ce qui le fit
se répandre ainsi en plusieurs honteuses
expressions.
Possum oblivisci qui fuerim; non sentire
qui sim; quo caream honore, quâ gloriâ.
Et parlant à son frere, citavi ne vide-
rem, ne aut illius luctum squalloremque aspi-
cerem, aut me perditum illi afflictumque
efferrem. Il avoit pensé à la mort, il y
MARS. 1752.
avoit préparé son esprit; il y avoit eu
même des occasions, où sa vanité auroit
été flattée par cette mort. La même va-
nité l'avoit empêché dans la prospérité
de supposer qu'un pareil revers put lui
arriver, celui-ci arrivant, le surprit &
le frappa d'étonnement. Il étoit encore
entêté de la pompe & du tracas de Ro-
me, fumum & opes strepitumque Romae. Il
étoit encorę attaché à toutes ces choses
que l'habitude rend nécessaites, & que
la nature a laissées indifférentes: nous
en avons fait l'énumération ci-dessus
il est tems de descendre à un examen
plus particulier.
La suite dans le prochain Mercure,
Sur l'exil écrites en François par Mylord
Bolingbroke, mort en Angleterre le 26
Décembre 1751.
La dissipation de l'esprit & la longueur
du temps sont les remedes ausquels
la plupart des hommes ont recours dans
leurs afflictions; mais le premier n'ope-
re que pour un temps, le second a un ef-
set tardif: l'un & l'autre sont indignes
d'un homme sage.
Nous fuirons-nous nous-mêmes pour
fuit nos infortunes, & nous imagine-
rons-nous follement que le mal est gué-
ri, parce que nous trouvons quelques
momens de relâche dans nos peines?
Nous lamenterons-nous jusquau dernier
soupir, & pleurerons-nous, jusqu'à ce
que nos yeux ne puissent plus fournir des
larmes? Attendrons-nous du temps une
délivrance languissante & incertaine?
différerons-nous à être heureux jusqu'à
ce que nous ayons oublié que nous som-
mes misérables, & donnerons-nous à la
foiblesse de nos facultés une tranquilité
qui doit être l'effet de leurs forces? Met-
MARS. 1752.
31
tons au contraire toutes nos afflictions
passées & présentes à la fois devant
nos yeux.
Résolvons-nous de les surmonter plu-
tôt que de les fuir, & au lieu d'en user
le sentiment par une longue & ignomi-
nieuse patience, cherchons le fond de la
playe, & opérons une cure immédiate
& radicale.
Laissons les soupirs, les pleurs, les foi-
blesses & l'accablement sous les moindres
coups de la mauvaise fortune, à ces mal-
heureux, dont les esprits tendres & déli-
cats ont été énervés par un long cours
de prospérités; que ceux qui ont passé
des années de calamité surmontent le
poids des plus rudes coups avec une
immuable & noble constance.
Les malheurs non interrompus pro-
duisent ce salutaire effet: ils endurcis-
sent. Vous me demanderez si je prétends
être arrivé à la perfection, de la vertu
Stoîque: je vous répondrai que non.
Foible & connoissant ma foiblesse,
je ne présume pas de ma force; ję suis
l'avis que l'Oracle donna à Zenon, &
soumis à la conduite de la Philosophie,
j'en emprunte la force dont j'ai besoin,
& j'y trouve un port assuré contre les
orages de la fortune.
Biiij
Itized by Goog
32 MERCUREDE FRANCE.
Il est vrai que la Philosophie a ses
fanfarons aussi bien que la guerre, &
c'est une raisonnable précaution, que de
prendre garde que, pendant que nous
visons à nous élever audessus de l'hom-
me, nous ne tombions au dessous.
Mais fi évitant avec soin le merveil-
leux & toutes les extravagances du Por-
tique, nous adhérons aux seules doc-
trines ausquelles notre raison exempte
de préjugés se soumet avec plaisir; nous
nous mettrons dans une heureuse indépen-
dance, & deviendrons supérieurs aux
infortunes de la vie.
Pour parvenir à cette grande fin, il
est nécessaire que nous soyons attentifs
à découvrir les secrettes ruses, & les at-
taques ouvertes de la fortune, avant
qu'elles nous atteignent: lorsqu'elles
tombent sans être attendues, il est diffi-
cile de leur résister; mais ceux qui les
attendent les repousseront aisément.
L'invasion soudaine d'un ennemi ren-
verse ceux qui ne sont pas fur leurs gar-
des, mais quiconque prévoit la guerre &
s'y prépare, soutiendra sans difficulté
la plus rude attaque. J'ai appris depuis
long. tems cette importante leçon, & ne
me suis jamais fié à la fortune, quand
même elle sembloit être en paix avec
0
MARS. 1752.
33
moi. J'ai placé les richesses, les hon-
neurs, la réputation & tous les avanta-
ges que la perfide indulgence versoit
sur moi, de façon qu'elle pût les re-
prendre sans me causer de trouble. J'ai
mis un intervale entr'eux & moi;
elle les a pris, mais elle n'a pu me les
arracher.
Nul homme ne souffre par la mau-
vaise fortune que celui qui a été dé-
çu par la bonne: si nous nous passion-
nons pour ses dons; si nous nous imagi-
nons qu'ils nous appartienent, & qu'ils
doivent nous rester perpetuellement;
si nous nous appuyons sur eux, & que
nous fondions en eux notre considéra-
tion, nous nous abimerons dans tou-
te l'amertume du chagrin, aussi-tôt que
nous aurons perdu ces biens faux & pas-
sagers, & notre vain & puérile esprit
vuide de solides plaisirs se trouvera des-
titué de ceux mêmes qui sont imaginai-
res; mais si nous ne nous laissons point
emporter à la prospérité, l'adversité ne
pourra nous abbattre. Notre ame sera à
l'épreuve des dangers de l'une & de l'au-
tre. Ayant sondé nos forces, nous en
serons surs, & nous aurons appris au
milieu de la félicité à soutenir l'infor-
tune.
BV
3o
34 MERCURE DE FRANCE.
Il est beaucoup plus difficile d'exa-
miner & de juger par soi-même que de
former ses opinions sur la parole d'autrui;
c'est pourquoi la plupart des hommes
empruntent des autres celles qu'ils ont
sur toutes les affaires de la vie & de la
mort: de-là vient qu'ils sont si unani-
mement ardens à la poursuite des cho-
ses qui n ont qu'un spécieux & trom-
peur éclat. De-là vient aussi que dans
les choses qui font appellées des mal-
heurs, il n'y a rien qui soit aussi dur &
aussi terrible que le cri général nous le
fait entendre. Le mot d'exil, par exem-
ple, patoîit rude, parce que la multi-
tude en a ainsi ordonné; mais ce juge-
ment sera abrogé aux yeux du Sage qui
ne juge pas des choses par les apparen-
ces, mais par ce qu'elles sont: c est un
point que nous allons discuter.
Quest-ce que l'exil? C'est un change-
mentde place, & pour que vous ne disiez
pas que je diminue le mal, j'ajoûterai
que ce changement de place est fréquem-
ment accompagné de beaucoup d'autres
inconvéniens, de la perte des biens
dont vous jouissiez, du rang que vous
teniez, du pouvoir que vous exerciez,
de la séparation de votre famille & de
vos amis, du mépris dans lequel vous
MARS.
=35
1752.
pouvez tomber, de l'ignominie dont
ceux qui vous ont chassé, efsayeront de
noircir votre innocence. Je parlerai dans
la suite en détail de toutes ces choses.
Présentement considérons quel mal-
heur il y a dans un changement de place
solitairement pris & en lui-même.
Vivre éloigné de sa Patrie est un in-
convénient qui vous paroit intolérable;
mais si cela est ainsi, comment arrive-
t-il à un nombre infini de gens de passer
leur vie par choix hors de leur pro-
pre Pays.
Considérez combien les rues de Lon-
dres & de Paris sont remplies; appel-
lez ces millions d'hommes par leur nom,
& leur demandez de quel Pays ils
sont: combien en trouverez-vous de dif-
férentes parties de la tetre qui sont ve-
nus habiter ces grandes Villes, lesquelles
fournissent la plus grande dissipation &
les plus grands encouragemens de vertu
& de vices. Quelques-uns y font attirés
par l'ambition, & quelques autres
sont conduits par le devoir. Plusieurs se
rendent là pour perfectionner leur ef-
prit, & plusieurs pour augmenter leur
fortune. Les uns apportent leur beauté
& les autres leur éloquence au marché.
Allez plus loin, & examinez les zones
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
brûlantes & glacées, les extrêmités les
plus reculées de l'Orient & du Couchant:
visitez les Nations sauvages de l'Afrique,
ou les plus barbares régions du Nord,
vous ne trouverez point de climat si
mauvais, ni de Pays si sauvage, où
il ny ait quelques gens qui viennent
l'habiter par choix.
Parmi les innombrables extravagances
qui passent par l'esprit des hommes,
nous pouvons justement compter l'idée
d'une sécrerte affection indépendante &
supérieure à notre raison, que nous sup-
posons avoir pour notre pays, comme
s'il y avoit quelque vertu physique en
chaque canton de terre qui produisît su-
rement cet effet en ceux qui y naissent.
L'amour de la Patrie est plus puissant que
la raison, & comme si le Heimrey étoit
une maladie universelle inséparable d'un
corps humain & non particuliere aux Suis-
ses qui semblent n avoir été faits que pour
leurs montagnes, comme leurs montagnes
pour eux.
Cette notion peut avoir contribué à
la sureté & à la grandeur des Etats, &
pour cet effet elle a été habilement cul-
tivée & appuyée des préjugés de l'édu-
cacation. Il est atrivé aux hommes sur
ce sujet ce qui leur arrive sur plusieurs
MARS.
1752.
37
autres; à force d'entendre dire qu'une cho-
se doit être, ils parviennent à persua-
der aux autres & à croire eux mêmes
qu elle est.
Nous aimons le pays dans lequel
nous sommes nés à cause des biens par-
ticuliers que nous en recevons, & que
nous pourrions aussi-bien recevoir d'un
autre. Un homme sage se regarde
comme citoyen du monde, & quand
vous lui demandez où est son Pays, ain-
si qu'Anaxagoras, il vous montre le
Ciel.
Il y a encore d'autres personnes qui
ont imaginé que comme tout l'Univers
souffre une continuelle rotation, & que
la Nature semble se délecter ou se con-
server par cette révolution perpétuelle,
de inême il y a dans les esprits des hom-
mes une naturelle inquiétude laquelle les
porte à changer de place & d'habitation.
Cette opinion a au moins une apparen-
ce de vérité dont les autres manquent,
& est autant favorisée par l'expérience,
que l'autre en est contredite.
Mais quelques soient les raisons qui
ont du varier infiniment en un nom-
bre infini d'occasions & en un espace de
tems immense; c est un fait vrai que les
familles & les Nations du monde ont été
38 MERCURE DEFRANCE.
dans une continuelle agitation autour de
la face du globe, chassant & étant chas-
sées tour à tour. Quel nombre de Colo-
nies l'Asie a-t-elle envoyé à l'Europe;
les Phéniciens ont planté les côtes de
la mer méditerrannée, & poussé leurs éta-
blissemens même dans l'Océan. Les Etru-
riens étoient Asiatiques d'extraction, &
sans aller plus loin, les Romains, ces
Maîtres du Monde, reconnoistoient un
Troyen exilé pour Fondateur de leur
Empire.
Combien de transmigrations ont été
en retour de celle ci d'Europe en Afie
elles ne pourroient être nombrées. Car
outre l'Eolique, l'lonique & d'au-
tres à peu près d'égale renommée, les
Grecs, durant plusieurs fiècles firent de
continuelles expéditions, & bâtirent des
Villes en plusieurs parties de l'Asie: les
Gaulois y pénétrerent aussi, & y éta-
blirent un Royaume. Les Scythes Euro-
péens passerent dans ces vastes Provin-
ces, & porterent leurs armes jusqu'aux
confins de l'Egypte. Alexandre subjugua
tout depuis l'Hélespont jusqu'à l'Inde, ba-
tit des villes, & établit des Colonies pour
assurer ces conquêtes & éterniser son nom.
L'Afrique a reçu de l'une & de l'autre de
ces parties du Monde des Habitans &
MARS. 1752.
39
des Maîtres. Comme elle en a reçu,
elle en a donné: les Tyriens bâtirent
la Ville, & fonderent la République de
Carthage, & le grec a été le langage
d'Egypte.
Dans l'Antiquité la plus reculée nous
entendons parler de Belus en Caldée, &
de Sésostris, établissant ces Colonies ba-
za nées dans Colchos. L'Espagne n'a-t-
elle pas été dans ces derniers siécles
sous la domination des Maures.
Si nous venons à l'Histoire Runic,
nous trouverons nos Peres les Gots con-
duits par Woden & par Thors premie-
ment leur Héros & ensuite leurs Divi-
nités, de la Tartarie Asiatique en Eu-
rope; & qui peut nous assurer que c'é-
toit leur premiere transmigration? ils re-
vinrent peut-être en Asie par l'Est du
continent auquel leur fils ont depuis na-
vigé de l'Europe par le Woust; & ainsi
dans la progression de trois ou quatre
mille ans la même race d'homme a
poussé ses conquêtes & ses habitations
autour du globe.
Le monde est un grand désert où tous
les hommes ont erré & joûté l'un con-
tre l'autre depuis la création. Quelques-
uns ont changé de place par nécessité, &
quelques autres par choix. Une nation
40 MERCUREDEFRANCE.
a désiré de se faisir de ce qu'une autre
étoit lasse de posséder, & il seroit dif-
ficile de marquer quel Pays est aujour-
d'hui entre les mains de ses premiers
Habitans.
Ainsi le Destin a ordonné que rien
ne peut être long-temps dans le même
état; & que sont toutes ces transplan-
tations de Peuples, sinon autant d'exils:
Varon le plus sçavant des Romains di-
soit que, puisque la Nature est la même
par tout, il ne devoit y avoir rien de
fâcheux dans un changement de place
pris en lui-même, & dépouillé des au-
tres inconvéniens qui suivent l'exil. Mar-
cus Brutus ajoûtoit, que puisqu'on ne
peut empêcher ceux qui vont dans un
banissement de porter leur vertu par-
tout, on ne peut les rendre malheu-
reux. Que si quelqu'un croit que chacu-
ne de ces consolations prise séparément
ne suffit pas, il doit avouer au moins
que l'une & l'autre jointes ensemble
sont un grand acheminement à dissiper les
terreurs de l'exil. Car ne devons-nous pas
regarder comme des bagatelles tout ce
que nous laissons derriere nous, en com-
paraison des deux plus précieuses choses
dont les hommes puissent jouir, & que
nous sommes assurés qu'ils nous sui-
41
MARS.
1752.
vront par tout où nous tournerons nos
pas, la même nature & notre propre
vertu ? Croyez-moi; la Providence a eta-
bli un tel ordre dans le monde que,
de tout ce qui nous appartient, la moins
estimable part peut scule tomber sous la
volonté des autres, la meilleure est hors
de la portée du pouvoir humain.
Ainsi marchant intrépidement la tête
haute par tout où nous serons menés par
le cours des accidens humains, en quel-
que licu qu'ils nous conduisent, sur
quelque côte que nous soyons jettés
nous ne nous trouverons pas absolument
étrangers; nous rencontrerons des hom-
mes, créatures de la même espéce,
doués des mêmes facultés, & nés sous
les mêmes loix de nature: nous ver-
rons les mêmes vertus & les mêmes vi-
ces partir des mêmes principes géné-
raux, mais variés en mille façons diffé-
rentes & contraires, selon cette infinité
de loix & de coutumes qui sont établies
pour la même fin universelle, c'est-
a-dire pour la conservation de la So-
ciété. Nous ressentirons la même révolu-
tion de faisons, le même Soleil, la mê-
me lune; cette même voûte azurée &
parsemée d'étoiles, sera par tout éten-
due sur notre tête. Il ny a point de
42 MERCURE DE FRANCE.
partie du Monde, d'où nous ne puis-
sions admirer, ces planettes qui roulent
comme la nôtre en différens orbites au-
tout du même Soleil, & tandis que je
suis ravi par de telles contemplations,
tandis que mon ame est ainsi élevée au
ciel, que m'importe quelle terre je fou-
le à mes pieds. Brutus rapportoit dans
le livre qu'il a écrit sur la vertu, qu'il
avoit vu Marcellus en exil à Mitilene
vivant dans tout le bonheur dont la na-
ture humaine est capable, & cultivant
avec autant d'assiduité que jamais, toutes
sortes de louables connoissances; il ajoû-
toit que ce spectacle lui fit croire que,
s'en retournant sans Marcellus, c'étoit
lui même, & non ce dernier qui étoit
banni.
O Marcellus beaucoup plus heureux
quand Brutus approuva ton exil, que
quand la Répubiique approuva ton Con-
sulat! Quelle plus forte preuve du mé-
rite de ce grand homme, que de voir
que ceux qui le laissoient en exil, se re-
gardoient eux-mêmes comme bannis, &
qu'il s'attiroit l'admiration de celui qui
paroissoit un objet d'admiration à son
Caton même!
Brutus rapportoit encore que Cesat
passa sans s'arrêter à Mitilene, parce
MARS.
1752.
43
qu'il ne pouvoit soutenir la vue de Mar-
cellus dans un état si indigne de lui.
Son rétablissement fut enfin obtenu pat
la publique intercession du Senat entier,
qui étoit tellement affligé, que tous les
Senateurs paroissoient avoir les mêmes
sentimens que Brutus, & au lieu de les
supplier pour Marcellus, supplier pour
eux mêmes, ils regardoient comme un exil
de vivre plus long tems sans Marcellus; il
s'en retournoit dans son pays avec hon-
neur, mais surement il demeuroit en exil
avec un plus grand honneur encore,
lorsque Brutus ne pouvoit le résondre à
le quitter, ni Cesar à le voir. L'un &
l'autre portoient témoignage à son méri-
te: Brutus affligé, & Cesar rougissant
d'aller à Rome sans lui.
Métellus Numidicus avoir éprouvé la
même destinée quelques années aupara-
vant. Pendant que le peuple qui est tou-
jours le plus sûr instrument de sa propre
servitude étoit occupé à passer sous la con-
duite de Marius, les fondemens de cette
tyrannie qui fut achevée par Cesar
Métellus seul, au milieu d'un Senat ti-
mide & d'une insolente populace, refu-
sa de confirmer les pernicieuses Loix du
Tribun Saturninus; fa constance devint
ion crime, & l'exil sa punition, une Fac-
Digsinad vo 009
44 MERCURE DE FRANCE.
tion effrenée prévalant contre lui. Les
meilleurs Citoyens armés pour sa défen-
se, étoient prêts à donner leur vie pour
conserver tant de vertu à leur Républi-
que; mais ayant manqué de la persua-
der, il ne trouva pas juste de la con-
traindre: il jugea dans cette phrénésie
de la République Romaine, comme le
divin Platon jugea dans la décadence de
celle d'Athenes. Métellus sçavoit que
si ses Citoyens se corrigeoient, il seroit
rappellé, & s'ils ne se corrigeoient pas
qu'il ne pouvoit être nulle part plus mal
qu'à Rome: il alla volontairement en
exil, & par tout où il passoit, il por-
toit avec lui les symptômes d'un Gouver-
nement malade, & le prognostic d'une
République expirante. L'esprit qui l'ani-
ma pendant son exil paroitra mieux pat
un fragment d'une de ses Lettres, qu'Au-
lugelle, pour l'amour du mot Amilcar
nous a conservé dans une pédantes-
que compilation de phrases usitées par
l'Analiste Claudius, illi verò omni jure
atque honestate interdicti, ego neque aquâ
neque igne careo & summâ gloriâ tru-
niscor.
Heureux Métellus, heureux en ta
propre vertu, heureux en ton pieux fils,
& en cet ami qui te ressembloit en mé-
MARS.
1752.
45
rite & en fortune. Rutillius avoit défen-
fendu l'Asie contre les exactions des Pu-
blicains, conformément à l'étroite justi-
ce dont il faisoit profession. Cette pro-
bité l'avoit rendu odieux à la faction de
Marius; cette haine fit jurer sa perte.
L'homme le plus intègre fut accusé de
corruption, le plus vertueux fut pour-
suivi par le méprisable Apicius, nom
dévoué à l'infamie. Ceux qui avoient
suscité la fausse accusation étoient les Ju-
ges, & prononcerent l'injuste sentence
contre lui: à peine daigna-t-il défendre
sa cause, mais il se retira dans l'Orient,
où la vertu Romaine, que Rome ne
pouvoit plus soutenir, fut reçue avec
honneur: or Rutillius sera-t il réputé
avoir été malheureux? quand ceux qui
le condamnerent, ont été par cette ac-
tion transmis comme des criminels au tri-
bunal de la postérité; quand il fut plus
facile de l'obliger à quitter son Pays
que de l'obliger à souffrir que son exil
finit; quand lui scul osa refuser le Dic-
tateur Silla, & étant rappellé chez lui
non-seulement refusa d'y aller, mais s'en
éloigna encore davantage. Vous me di-
rez, que vous proposez- vous par ces exem-
ples dont une multitude peut être re-
cueillie dans l'Histoire des siécles passés:
46 MERCUREDEFRANCE.
Je me propose de montrer que com-
me le changement de place considéré en
lui-même ne peut cendre nul homme
malheureux: ainsi les autres maux qui
sont généralement reprochés à l'exil ne
peuvent arriver aux hommes sages &
vertueux, où s'ils leur arrivent, ne peu-
vent les rendre misérables. L'effet de ces
maux dépend non de leur propre natu-
re, mais du caractere de celui auquel
ils tombent en partage.
Les pierres sont dures, les glaçons
sont froids, & tous ceux qui les tou-
chent les sentent de même; mais les
bons ou les mauvais évenemens de la for,
tune se font sentir par rapport aux qua-
lités qui sont en nous: ils sont en eux-
mêmes indifférens, & ne sont que des
accidens communs. Ils n acquierent des
forces que par notre vice ou par notre
foiblesse, la fortune ne speut dispenser ni
félicités ni malheurs, à moins que nous
ne coopérions avec esse.
L'homme qui est malheureux par la
perte de son bien, ne seroit pas heureux
en le possédant.
Ceux qui méritent de jouir des avanta-
ges qu'ôte l'exil, ne seront point mal-
heureux quand ils en seront privés. Je
suis fâché de faire une exception à cette
MARS. 1752.
47
régle: mais Ciceron en est un exemple
si remarquable, qu'il ne peut être ni ca-
ché ni passé sous silence. Ce grand hom-
me qui avoit sauvé sa Patrie, qui
n'avoit craint en soutenant cette cause,
ni les insultes d'un parti furieux, ni les
poignards des Assassins, quand il vint à
soufftir pour cette même cause, succom-
ba sous le poids, il deshonora ce ba-
nissement que l'indulgente Providence
destinoit comme un moyen de rendre
sa gloire complette: incertain où il iroit
& ce qu'il feroit; craintif comme une
femme, ou chagrin comme un enfant,
il lamentoit la perte de son rang, de ses
richesses, de sa considération: son élo-
quence ne servoit qu'à peindre son igno-
minie avec de plus vives couleurs, il
pleuroit sur les ruines de sa belle maison
que Clodius avoit démolie: & sa sépa-
ration de Térentia qu'il répudia peu de
temps après, étoit peut-être une afflic-
tion pour lui dans ce moment.
Tout devient insoutenable à l'homme
qui est une fois subjugué par la dou-
leut; il regrette ce dont il jouissoit sans
plaisir, & surchargé déja, il succombe
sous le poids le plus léger: enfin cette
conduite de Ciceron fut telle que ses
amis, aussi-bien que ses ennemis, crurent
48 MERCURE DE FRANCE.
crurent qu'il avoit perdu le sens. Cesar
voyoit avec une sécrette satisfaction
l'homme qui avoit refusé d'être son Lieu-
tenant pleurer sous la verge de Clodius:
Pompée esperoit de trouver quelque ex-
cuse à son, ingratitude, dans le mépris
auquel s'exposoit l'ami qu'il avoit aban-
donné: Atticus même le trouva trop
misérablement attaché à sa premiere for-
tune, & le lui reprocha: Atticus de qui
les plus grands talens étoient l'usure &
l'art de se ménager entre les deux par-
tis; qui plaçoit son principal mérite à
être riche, & qui auroit été noté d'in-
famie à Athenes pour garder des mesures
avec les deux partis. Atticus même rougis-
soit pour Ciceron, & l'homme le moins
sincere qui vêcunt prit le style de Caton,
J'ai insisté sur cet exemple qui auto-
rise la vérité que nous venons d'établir
& qui nous en enseigne une autre de
grande importance.
Les hommes sages sont certainement
supérieurs à tous les maux de l'exil,
mais dans un étroit & stoique sens. Ce-
lui qui a laissé dans son ame une seule
passion sans être subjuguée, ne peut mé-
riter ce nom. Ce n'est pas assez que nous
ayons étudié tous les devoirs de la vie
publique & privée, que nous les ayons
parfaitement
MARS. 1752.
49
parfaitement connus, & qu'aux yeux
du monde nous vivions conformément
à ces devoirs. Une passion qui n est
qu'assoupie dans le coeur, & qui a échap-
pé à notre examen, ou que nous avons
regardée avec indulgence comme pardon-
nable, ou même que nous avons peut-
etre encouragée comme un principe pro-
pre à exciter notre vertu, peut dans un
tems ou daus l'autre détrusre, notre tran-
quilité, & gâter notre caractere entier.
Quand la vertu a encuirassé l'ame de tous
côntés, s'il m'est permis de me servir de
cetre expression, nous sommes de tous
contés in vulnerables, mais Achille fut bles-
sé au talon.
La moindre partie qui ne sera pas
apperçue ou qui sera négligée, peut nous
exposer à une blessure mortelle. La rai-
son ne peut obtenir l'absolue domina-
tion de nos ames par une seule victoire.
Le vice a plusieurs corps de réserve
qu'il faut battre, plusieurs forteresses
qu'il faut emporter. Nous pouvons résis-
ter aux plus rudes attaques de la fortu-
ne, & céder aux plus foibles. Nous pou-
vons avoir gagné le dessus de l'avarice,
la plus générale maladie de l'esprit, &
néanmoins être esclave de l'ambition.
Nous pouvons avoir délivré notre ame
C
50 MERCUREDEFRANCE.
de la peur de la mort, & néammoine
quesqu'autre peur pourra se cacher en
elle. C'étoit le cas de Ciceron: la vanité
étoit son vice capital. Cette vanité avoit
échauffé son zéle, animé son habileté;
encouragé l'amout de son Pays, & sou-
tenu sa constance contre Catilina; mais
elle donna à Clodius une entiere victoi-
re sur lui, il n'etoit pas effrayé de per-
dre la vie, & de quitter biens, hon-
neurs & toutes les choses dont il pleu-
toit la perte, mais il étoit efftayé de
vivre & d'en être privé: il auroit pro-
bablement vû la mort dans certe occasion
avec la même fermeté avec laquelle il
dit à Nopilius Lenas, son Client & son
meurtrier: Approche véteran, & si au
moins tu peux faire ceci, coupe-moi la
tête; mais il ne pouvoit soutenit de se
voir lui même & diêtre vû par d'autres,
dépouillé de ces ornemens dont il avoit
accoutumé d'etre entouté: ce qui le fit
se répandre ainsi en plusieurs honteuses
expressions.
Possum oblivisci qui fuerim; non sentire
qui sim; quo caream honore, quâ gloriâ.
Et parlant à son frere, citavi ne vide-
rem, ne aut illius luctum squalloremque aspi-
cerem, aut me perditum illi afflictumque
efferrem. Il avoit pensé à la mort, il y
MARS. 1752.
avoit préparé son esprit; il y avoit eu
même des occasions, où sa vanité auroit
été flattée par cette mort. La même va-
nité l'avoit empêché dans la prospérité
de supposer qu'un pareil revers put lui
arriver, celui-ci arrivant, le surprit &
le frappa d'étonnement. Il étoit encore
entêté de la pompe & du tracas de Ro-
me, fumum & opes strepitumque Romae. Il
étoit encorę attaché à toutes ces choses
que l'habitude rend nécessaites, & que
la nature a laissées indifférentes: nous
en avons fait l'énumération ci-dessus
il est tems de descendre à un examen
plus particulier.
La suite dans le prochain Mercure,
Fermer
197
p. 73-83
EPITRE De M. Angliviel de la Beaumelle, à M. le Colonel Comte de Schmettow.
Début :
Il n'est rien tel que la bouteille [...]
Mots clefs :
Comte, Âme, Aimable, Esprit, Plaisirs, Gloire, Goût, Enjouement, Champagne, Volupté
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE De M. Angliviel de la Beaumelle, à M. le Colonel Comte de Schmettow.
EPITRE
De M. Angliviel de la Beaumelle, à
M. le Colonel Comte de Schmettow.
Il n'est rien tel que la bouteille
Pour inspirer des vers charmans;
Un Poëte gris fait merveille;
Que les vers sont viss & coulans,
Quand le Dieu badin de la treille
Est l'Apollon de nos accens !
Le Champagne échauffe & réveille
Mon expirante gayeté;
De sang froid, mon ame sommeille
Gris, j'ai de la vivacité.
Avec quel plaisir je me livre
Aux charmes de la volupté :
Boire du Champagne, c'est vivre:
Bacchus, à tes loix révolté,
Je n'ai pas encor sçu te suivre;
J'abjure ma sobrieté,
Et je préfere, en vérité
Au plaisir de faire un beau livre
La séve d'un nectar vanté:
Dieux! que ne suis- je toujours yvre!
74 MERCURE DEFRANCE.
Eleve du grand Lowendabl.
Eleve de l'aimable Horace,
COMTE, qui sçais d'un pas égal
Suivre l'un & l'autre à la trace;
Aujourd'hui, tu n'es que rival
Du Poete & du Maréchal;
Un jour au sommet du Parnasse,
A côté de La Fare, occupant une place,
Nous te verrons. assis en grave Général.
Pour en venir là, le mérite
En ce siécle, ne suffit pas,
Et voilà ce qui me dépite
C'est l'âge qui régle nos pas.
Tout prêt à descendre au Cocyte
Commencerions.nous d'être heureux ?
L'âge, de la gloire est l'arbitre;
Quand l'âge a blanchi nos cheveux;
Quand, risibles à plus d'un titre
Nous somnues tristes & gouteux:
La gloire lente ment couronne
De nos jeunes aus les succès
Dans la saison, où ses attraits
Ne flattent le goût de personne.
De ses inutiles lauriers
Permets que sa main environne
Le front ridé de ces guerriers,
. . * * *
MARS.
1752.
75
Grands cœurs, esprits faux, que Bellone
Occupa vingt lustres entiers.
Pour toi dont l'ame ambitionne
Deux gentes de gloire à la fois
Toi, qui joins au coeur militaire
L'esprit, le sçavoir, l'art de plaire,
Toi, qui suis tour à tout les loix
Des folâtres plaisirs & du bon sens austère
Sans que la Sagesse severe
Empiete jamais sur les droits
De cette volupté légere,
Fruit de ton goût, fruit de ton choix,
En attendant que la vieillesse
Trop tôt propice à tes desirs,
En t'anéantissant soutienne ta foiblesse
En égalant ton nom aux plus beaux, noms de
Gréce,
Use des précieux loisirs
De la fugitive jeunesse;
Nos jours coulent avec vitesse;
Qu'ils soient du moins filés par les mains des
plaisirs!
On a toujours assez de gloire,
Toujours trop peu d'amusemens;
On arrive assez tôt au Temple de Mémoire,
Et la saison des agrèmens
Cet âge, où l'on se plait à folâtrer, à boire,
N'est qu'un tissu de courts momens,
Dij
76 MERCURE DEFRANCE.
Qui; dusses-tu ne pas m'en croire;
De ces vins mousseux, petillans.
Qui chassent de l'esprit toute humeur sombre &
noire
J'en préfere deux doigts au gain d'une victoire.
Que servent les succès brillans?
S'ils fixoient la course du tems
S'ils faisoient exister ailleurs que dans l'histoire,
J'adorerois les conquérans.
Mais est- ce un plaisir que l'encens?
Le titre de foudre de guerre
Fait- il de ces Héros qui font trembler la terre
Des Etres heureux & contens !
L'espoir de l'obtenir en trente ou quarante ans
Peut en imposer au vulgaire
Mais l'etreur n'indemnise guére
Ces valeureux extravagans,
Qui, trop épris d'une chimère,
Vont lui sacrifier le rapide printems
D'une existence passagére.
Est-on grand? on est respecté,
Couru, courtisé, je l'avoue;
Mais que m'importe qu'on me love)
Que m'importe d'être flatté
Par gens qui, dans l'adversité,
Me feroient peut-être la moue ?
Je dirois volontiers à ces ames de boue;
„ Flattez ma sensualité
Digires boLOO
MARS.
1752.
»Et laissez-là ma vanité;
»Messieurs, qui m'encense me joue.
» Tel, qui d'un éloge appiêté
„ Veut que mon cœur soit enchanté,
»Rira, quand, du haut de sa roue
»La Fortune, à mon tour, m'aura précipité.
Et puis, quel triste personnage
Soutient-on, quand du haut étage
D'une héroique gravité,
e On est presque nécessité
A proscrire le badinage
Le goût, l'esprit, l'aménité,
Les graces & la liberté;
A s'honorer de l'esclavage
D'une insipide urbanité;
A rire avec austérité;
A faire un grotesque étalage
D'un cordon bien cher acheté
Et souvent très-peu mérité:
A se donner l'air, le langage,
Le ton d'une Sérénité;
A se sillonner le visage
Au moindre trait de gayeté,
A former un épais nuage
Entre soi & la volupté?
Le respectable, en vérité,
Joue un ennuyeux personnage.
Diij
77.
78 MERCURE DEFRANCE.
Qu'il est dur de se refuser,
COMTE, aux vrais plaisirs de la vie!
Entre les bras de la folie
Ah: qu'il est doux de reposer !
A la sombre misantropie
La sombre raison nous conduit,
Et, dès que son flambeau nous luit,
Imene à la mélancolie.
C'est dans les écarts de l'esptit,
Que la félicité refide,
Boit-on ? La fortune nous rit,
Et Caton même se déride;
Un repas où Bacclius préside
De tous nos chagrius nous guérit.
Choisit-on le bon seus pour guide:
En nous, que d'erreurs il nourrit!
Soucis, projets, vapeurs, dépit
Assiégent notre ame timide,
Et la tourmentent jour & nuit.
La raison du bonheur avide.
Envain le cherche & le pourfuit,
Elle croit le tenir; il fuis
Et vole sur l'aile rapide
Du moment qui s'évanouit.
L'Epicurien seul est Sage,
L'Epicurien seul jouit
Du tems, dont il sçait faire usage
MARS. 1752.
Seul il sçait recueillir le fruit:
.. . . .
De son aimable compagnie
L'ennui volontiers se bannit;
Couvert des alles de la nuit,
Le Dieu de la plaisanterie,
Momus, sans fracas & sans bruit,
De son sel, de sa raillerie,
Y cherche & trouve le débit.
Alors, suivant que l'ambroisie
Dans les veines circule, agit,
Ou l'on chante, ou l'on s'assoupit;
O Dieux! la douce létargie!
On est tout glace, ou tout génie,
Tout sentiment, ou tout esprit.
Au naturel on s'abandonne,
Tout plait, tout rit, tout est sans fard,
Chaque propos est un écarr
Et l'enjoument est sur le trône;
Ces riens, dont soi-même on s'étonne,
Ces riens, l'ouvrage du hazard,
Sont créés sans suite & sans art:
On s'amuse, on jase, on raisonne,
Suivant que d'Ai le nectar
Dans le sang plus ou moins bouillonne.
A Copenhague peu connus,
Innocens plaifirs de la table
D iij
9
80 MERCUREDE FRANCE.
Vous formez des cœurs ingénus,
Vous rendez l'homme sociable,
La férocité de ses mours
Par vos leçons est adoucie:
Plaisirs délicats, sur la vie
Vous répandez mille douceurs.
Que j'aime à marcher sur les fleurs,
Dont votre route est embellie !
Et que je hais la frénésie
De ces esprits chagrins réveurs,
Qui pensent, qu'une ame amollie
A suivre vos drapeaux vainqueurs
Ne vaut pas celle, où la folie
Fait naître de tristes erreurs,
Noirs enfans des pâles vapeurs!
Instruit à votre école aimable;
Le paresseux devient actif;
Vous déridez l'homme pensif,
Vous chassez l'ennui qui l'accable:
Par vous le quinteux est affable,
Et le laborieux, oisif:
A votre ton persuasif,
Plaisirs, quand on est attentif,
Ah! qu'il est aisé d'être aimable!
C'est vous qui formates Chapelle,
Ce délicat voluptueux,
Qui tonjours à vos loix sidelo,
MARS. 1752.
Vécut content, mourut heureux.
A Deshouliere, à Fontenelle
Aux La Fontaines, aux Rousseaux
Vous avez de mille bons mots
Dicté l'amusante Kirielle.
C'est vous, qui sur le ton naif
De Chaulieu montâtes la lyre;
Par vous, il eut, jusqu'au délire,
Le teint frais, l'air galant, l'oil vif;
Quand du nocher rebarbatif
Ce bon vieillard passa l'esquif,
C'est par vous qu'il se prit à rire.
Vous rallumez les feux divers
D'un esprit qui s'éteint, qui s'use;
Que Voltaire vous doit de vers !
Qu'à table, oubliant l'univers,
Il étoit facile à la Suse
De préluder de jolis airs!
C'est vous qui créâtes la Muse
Du pere du charmant Ververs.
C'est vous.... Quoi! ma verve est glacee
Mon feu se seroit- il éteint ?....
Avec les vapeurs du bon vin
Hélas! ma chaleur est passée.
Ma tête est libre. Après demain
Le Champagne à ma veine usée
Donnera cet air enfantin,
DV
30
81
84
MERCURE DEFRANCE,
Ce brillant, cette grace aifée,
Ce ton quelquefois libertin.
Tiranit un peu sur l'Aretin.
..
. . .
* * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * *
Encore un mot, & j'ai fini:
Aimable COMTE, chez Le Maite
Nous nous reverrons vendredi.
Donne aux grands maitres de la guerre,
A Puységur, Folard, Quincy,
Congé jusques à samedi.
Viens animer la bonne cheré;
Les bagatelles & les riens
(Soit dit en passant sans déplaire
A ton Volfianisme austère)
Sont l'ame des bons entretiens.
Ces diners de cérémonie
Magnisiques, mais dégosstans,
Où pompeusement on s'ennuie,
Où les cordons réglent les rangs.
Où l'Excellence, à chaque instant,
Vient frapper l'oreille étourdie,
COMTE, te plaitoient- ils autant,
Que ceux où Le Maire associe
A l'élégance l'enjoument?
- *
MARS. 1752.
Cet enjoument auquel s'allie
La réflexion, le bon sens,
Le goût, & de rares talens
Essentiels à la Patrie.
Cet enjoument, qui de sa vie
Transforme les jours en momens.
Venez, Monsieur le Militaire,
N . . . . . .
* * .
L. . . * * * * * * *
C.. . ........
F. . . . . . . . . . .
D.... . . . . . . .
Venez, vous verrez en Le Maire
Et l'honnête homme & l'homme heureus,
Que puis je vous offrir: rien qui puisse vous plaire:
Mais à coup sur en moi vous verrez sans mistere
Le serviteur de tous les deux.
A Copenhague mois de Janvier.
De M. Angliviel de la Beaumelle, à
M. le Colonel Comte de Schmettow.
Il n'est rien tel que la bouteille
Pour inspirer des vers charmans;
Un Poëte gris fait merveille;
Que les vers sont viss & coulans,
Quand le Dieu badin de la treille
Est l'Apollon de nos accens !
Le Champagne échauffe & réveille
Mon expirante gayeté;
De sang froid, mon ame sommeille
Gris, j'ai de la vivacité.
Avec quel plaisir je me livre
Aux charmes de la volupté :
Boire du Champagne, c'est vivre:
Bacchus, à tes loix révolté,
Je n'ai pas encor sçu te suivre;
J'abjure ma sobrieté,
Et je préfere, en vérité
Au plaisir de faire un beau livre
La séve d'un nectar vanté:
Dieux! que ne suis- je toujours yvre!
74 MERCURE DEFRANCE.
Eleve du grand Lowendabl.
Eleve de l'aimable Horace,
COMTE, qui sçais d'un pas égal
Suivre l'un & l'autre à la trace;
Aujourd'hui, tu n'es que rival
Du Poete & du Maréchal;
Un jour au sommet du Parnasse,
A côté de La Fare, occupant une place,
Nous te verrons. assis en grave Général.
Pour en venir là, le mérite
En ce siécle, ne suffit pas,
Et voilà ce qui me dépite
C'est l'âge qui régle nos pas.
Tout prêt à descendre au Cocyte
Commencerions.nous d'être heureux ?
L'âge, de la gloire est l'arbitre;
Quand l'âge a blanchi nos cheveux;
Quand, risibles à plus d'un titre
Nous somnues tristes & gouteux:
La gloire lente ment couronne
De nos jeunes aus les succès
Dans la saison, où ses attraits
Ne flattent le goût de personne.
De ses inutiles lauriers
Permets que sa main environne
Le front ridé de ces guerriers,
. . * * *
MARS.
1752.
75
Grands cœurs, esprits faux, que Bellone
Occupa vingt lustres entiers.
Pour toi dont l'ame ambitionne
Deux gentes de gloire à la fois
Toi, qui joins au coeur militaire
L'esprit, le sçavoir, l'art de plaire,
Toi, qui suis tour à tout les loix
Des folâtres plaisirs & du bon sens austère
Sans que la Sagesse severe
Empiete jamais sur les droits
De cette volupté légere,
Fruit de ton goût, fruit de ton choix,
En attendant que la vieillesse
Trop tôt propice à tes desirs,
En t'anéantissant soutienne ta foiblesse
En égalant ton nom aux plus beaux, noms de
Gréce,
Use des précieux loisirs
De la fugitive jeunesse;
Nos jours coulent avec vitesse;
Qu'ils soient du moins filés par les mains des
plaisirs!
On a toujours assez de gloire,
Toujours trop peu d'amusemens;
On arrive assez tôt au Temple de Mémoire,
Et la saison des agrèmens
Cet âge, où l'on se plait à folâtrer, à boire,
N'est qu'un tissu de courts momens,
Dij
76 MERCURE DEFRANCE.
Qui; dusses-tu ne pas m'en croire;
De ces vins mousseux, petillans.
Qui chassent de l'esprit toute humeur sombre &
noire
J'en préfere deux doigts au gain d'une victoire.
Que servent les succès brillans?
S'ils fixoient la course du tems
S'ils faisoient exister ailleurs que dans l'histoire,
J'adorerois les conquérans.
Mais est- ce un plaisir que l'encens?
Le titre de foudre de guerre
Fait- il de ces Héros qui font trembler la terre
Des Etres heureux & contens !
L'espoir de l'obtenir en trente ou quarante ans
Peut en imposer au vulgaire
Mais l'etreur n'indemnise guére
Ces valeureux extravagans,
Qui, trop épris d'une chimère,
Vont lui sacrifier le rapide printems
D'une existence passagére.
Est-on grand? on est respecté,
Couru, courtisé, je l'avoue;
Mais que m'importe qu'on me love)
Que m'importe d'être flatté
Par gens qui, dans l'adversité,
Me feroient peut-être la moue ?
Je dirois volontiers à ces ames de boue;
„ Flattez ma sensualité
Digires boLOO
MARS.
1752.
»Et laissez-là ma vanité;
»Messieurs, qui m'encense me joue.
» Tel, qui d'un éloge appiêté
„ Veut que mon cœur soit enchanté,
»Rira, quand, du haut de sa roue
»La Fortune, à mon tour, m'aura précipité.
Et puis, quel triste personnage
Soutient-on, quand du haut étage
D'une héroique gravité,
e On est presque nécessité
A proscrire le badinage
Le goût, l'esprit, l'aménité,
Les graces & la liberté;
A s'honorer de l'esclavage
D'une insipide urbanité;
A rire avec austérité;
A faire un grotesque étalage
D'un cordon bien cher acheté
Et souvent très-peu mérité:
A se donner l'air, le langage,
Le ton d'une Sérénité;
A se sillonner le visage
Au moindre trait de gayeté,
A former un épais nuage
Entre soi & la volupté?
Le respectable, en vérité,
Joue un ennuyeux personnage.
Diij
77.
78 MERCURE DEFRANCE.
Qu'il est dur de se refuser,
COMTE, aux vrais plaisirs de la vie!
Entre les bras de la folie
Ah: qu'il est doux de reposer !
A la sombre misantropie
La sombre raison nous conduit,
Et, dès que son flambeau nous luit,
Imene à la mélancolie.
C'est dans les écarts de l'esptit,
Que la félicité refide,
Boit-on ? La fortune nous rit,
Et Caton même se déride;
Un repas où Bacclius préside
De tous nos chagrius nous guérit.
Choisit-on le bon seus pour guide:
En nous, que d'erreurs il nourrit!
Soucis, projets, vapeurs, dépit
Assiégent notre ame timide,
Et la tourmentent jour & nuit.
La raison du bonheur avide.
Envain le cherche & le pourfuit,
Elle croit le tenir; il fuis
Et vole sur l'aile rapide
Du moment qui s'évanouit.
L'Epicurien seul est Sage,
L'Epicurien seul jouit
Du tems, dont il sçait faire usage
MARS. 1752.
Seul il sçait recueillir le fruit:
.. . . .
De son aimable compagnie
L'ennui volontiers se bannit;
Couvert des alles de la nuit,
Le Dieu de la plaisanterie,
Momus, sans fracas & sans bruit,
De son sel, de sa raillerie,
Y cherche & trouve le débit.
Alors, suivant que l'ambroisie
Dans les veines circule, agit,
Ou l'on chante, ou l'on s'assoupit;
O Dieux! la douce létargie!
On est tout glace, ou tout génie,
Tout sentiment, ou tout esprit.
Au naturel on s'abandonne,
Tout plait, tout rit, tout est sans fard,
Chaque propos est un écarr
Et l'enjoument est sur le trône;
Ces riens, dont soi-même on s'étonne,
Ces riens, l'ouvrage du hazard,
Sont créés sans suite & sans art:
On s'amuse, on jase, on raisonne,
Suivant que d'Ai le nectar
Dans le sang plus ou moins bouillonne.
A Copenhague peu connus,
Innocens plaifirs de la table
D iij
9
80 MERCUREDE FRANCE.
Vous formez des cœurs ingénus,
Vous rendez l'homme sociable,
La férocité de ses mours
Par vos leçons est adoucie:
Plaisirs délicats, sur la vie
Vous répandez mille douceurs.
Que j'aime à marcher sur les fleurs,
Dont votre route est embellie !
Et que je hais la frénésie
De ces esprits chagrins réveurs,
Qui pensent, qu'une ame amollie
A suivre vos drapeaux vainqueurs
Ne vaut pas celle, où la folie
Fait naître de tristes erreurs,
Noirs enfans des pâles vapeurs!
Instruit à votre école aimable;
Le paresseux devient actif;
Vous déridez l'homme pensif,
Vous chassez l'ennui qui l'accable:
Par vous le quinteux est affable,
Et le laborieux, oisif:
A votre ton persuasif,
Plaisirs, quand on est attentif,
Ah! qu'il est aisé d'être aimable!
C'est vous qui formates Chapelle,
Ce délicat voluptueux,
Qui tonjours à vos loix sidelo,
MARS. 1752.
Vécut content, mourut heureux.
A Deshouliere, à Fontenelle
Aux La Fontaines, aux Rousseaux
Vous avez de mille bons mots
Dicté l'amusante Kirielle.
C'est vous, qui sur le ton naif
De Chaulieu montâtes la lyre;
Par vous, il eut, jusqu'au délire,
Le teint frais, l'air galant, l'oil vif;
Quand du nocher rebarbatif
Ce bon vieillard passa l'esquif,
C'est par vous qu'il se prit à rire.
Vous rallumez les feux divers
D'un esprit qui s'éteint, qui s'use;
Que Voltaire vous doit de vers !
Qu'à table, oubliant l'univers,
Il étoit facile à la Suse
De préluder de jolis airs!
C'est vous qui créâtes la Muse
Du pere du charmant Ververs.
C'est vous.... Quoi! ma verve est glacee
Mon feu se seroit- il éteint ?....
Avec les vapeurs du bon vin
Hélas! ma chaleur est passée.
Ma tête est libre. Après demain
Le Champagne à ma veine usée
Donnera cet air enfantin,
DV
30
81
84
MERCURE DEFRANCE,
Ce brillant, cette grace aifée,
Ce ton quelquefois libertin.
Tiranit un peu sur l'Aretin.
..
. . .
* * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * *
Encore un mot, & j'ai fini:
Aimable COMTE, chez Le Maite
Nous nous reverrons vendredi.
Donne aux grands maitres de la guerre,
A Puységur, Folard, Quincy,
Congé jusques à samedi.
Viens animer la bonne cheré;
Les bagatelles & les riens
(Soit dit en passant sans déplaire
A ton Volfianisme austère)
Sont l'ame des bons entretiens.
Ces diners de cérémonie
Magnisiques, mais dégosstans,
Où pompeusement on s'ennuie,
Où les cordons réglent les rangs.
Où l'Excellence, à chaque instant,
Vient frapper l'oreille étourdie,
COMTE, te plaitoient- ils autant,
Que ceux où Le Maire associe
A l'élégance l'enjoument?
- *
MARS. 1752.
Cet enjoument auquel s'allie
La réflexion, le bon sens,
Le goût, & de rares talens
Essentiels à la Patrie.
Cet enjoument, qui de sa vie
Transforme les jours en momens.
Venez, Monsieur le Militaire,
N . . . . . .
* * .
L. . . * * * * * * *
C.. . ........
F. . . . . . . . . . .
D.... . . . . . . .
Venez, vous verrez en Le Maire
Et l'honnête homme & l'homme heureus,
Que puis je vous offrir: rien qui puisse vous plaire:
Mais à coup sur en moi vous verrez sans mistere
Le serviteur de tous les deux.
A Copenhague mois de Janvier.
Fermer
198
p. 13-33
Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord Bolinbroke.
Début :
Un changement de place peut donc être supporté par tout homme ; il [...]
Mots clefs :
Homme, Esprit, Exil, Nature, Maux, Hommes, Rang, Pauvreté, Pays, Vie, Fortune, Perte, Pouvoir, Mérite, Vérité, Avantages, Monde, Grands, Zénon, Malheurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord Bolinbroke.
Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être supporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs; mais qui
peut soutenir les maux qui accompagnent
l'exil? Vous-mêmes qui en faites la ques-
tion, pouvez les soutenir. Tous ceux qui
les considerent tels qu'ils sont en eux mê-
mes; au lieu de les regarder au travers du
voise que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi. Vous avez perdu votre bien
réduisez vos désirs, & vous vous trouverez
aussi riche que jamais, avec cet avantage
que vos soins seront diminués. Les besoins
réels de la Nature sont renfermés en d'étroi-
res bornes, mais ceuxque l'éducation & l'ha-
bitude ont créés, n en ontaucunes. La vérité
a un circuit fixé & petit; mais l'erreur n'en
a point. C'est pourquoi si vous laissez écha-
per vos désirs au-delà de ce circuit, ils er-
reront éternellement. Nous devenons né-
cessiteux au milieu de l'abondance, &
notre pauvreté augmente avec nos riches-
fes. Réduisez vos défirs, pout être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquel
Erasme étoit prêt d'adresser ses prieres:
14 MERCURE DE FRANCE.
quàm mul is ipse non egeo? Banissez de vo-
tre exil tous les besoins imaginaires, &
vous n'en souffrirez aucuns réels, le pe-
rit filet d'eau qui vous est laissé, suffira
pour étancher la soif de la Nature, & si
elle ne peut être étanchée, ce n'est pas
une soif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuses de votre esprit & non-
la suite de l'exil. Combien de gens sou-
tiennent la même pauvreté gayment, par-
ce qu'ils y ont été élevés, & y sont ac-
coutumés: ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raison & par la réflexion
ce que le moindre artisan possede par ha-
bitude; ceux qui ont tant d'avantages au-
dessus de lui, seront-ils les esclaves des
besoins & des nécessités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être satisfaits, ni par les productions de
tout un pays, ni même par celles d'une
partie du Monde, pour lesquels le Globe
entier est pillé, pour lesquels les Carava-
nes du Levant sont continuellement en
marche, & les Mers les plus reculés cou-
vertes de vaisseaux: ces hommes volup-
tueux rassasiés par la superfluité, sont
fouvent bien aise d'habiter dans une hum-
ble demeure, & de faire un repas simple.
Insensés qu'ils sont, ils vivent toujours
dans la crainte de de qu'ils souhaitent
AVRIL.
1752.
1§.
quesquefois, & fuyent une vie qu'ils imi-
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere sur ces
grands hommes qui vivorent dans les sié-
cles de vertu, de simplicité & de frugali-
té, & rougissons de penser que nous jouis-
sons dans le banissement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi-
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi-
nons-nous que nous voyons un grand Dic-
tateur donnant audience aux Ambassadeurs
Samnites, & préparant sur le foyer son-
médiocre repas de la même main de la-
quelle il avoit si souvent subjugué les en-
nemis de la République, & porté le lau-
rier triomphal au Capitole. Souvenons-
nous que Platon n avoit que trois valets,
& que Zenon n'en avoit point: Socrate,
le Réformateur de son pays, fut nourri,
& Menenius Agripa, l'arbitre du sien, fut,
enseveli aux dépens de la République.
Pendant qu Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique, la fuire de fon
valet de charue réduisit chez lui sa famil-
le à la mendicité, & le labourage de sa
petite ferme, devint l'objet des soins pu-
blics. Scipion mourut sans laisser de
quor marier ses filles, & leur dot fut
payée du trésor de l'Etat. Car il étoit
bien juste que le Peuple de Rome, payât
16 MERCURE DEFRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel sur Carthage. Après de
rels exemples, pourrons-nous être effrayés
de la pauvreté, & dédaignerons nous d'ê-
tre adoptés dans une famille qui a tant
d'illustres Ancêtres: nous plaindrons-nous
du banissement, parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philosophes, & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut-être mauvais, &
regarderez comme un artifice que je consi-
dere séparément des malheurs qui tom-
bent tous ensemble sur un homme exilé,
& l'accablent sous leurs poids réuni. Vous
supporteriez, direz- vous, le change-
ment de place, s'il n'étoit pas accompa-
gné de la pauvreté, ou la pauvreté si elle
n'étoit pas accompagnée de la séparation
de votre famille & de vos amis, de la
perte de votre rang, de votre considé-
ration & de votre pouvoir, du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raisonne de cette maniere,
qu'il se fasse la reponse suivante. La plus
petite de ces circonstances en particulier
est suffisante pour rendre misérable l'hom-
me qui ny est pas préparé, qui ne s'est
pas dépouillé de cette passion, sur laquel-
ie elle est propre à agir, mais celui qui
AVRIL. 1752.
17
est venu à bont de maîtriser toutes ses
passions; celui qui a prévu tous ces ac-
cidens, & qui a préparé son esprit à les
endurer, nous sera supérieur à tous, & à
tous à la fois, aussi-bien qu'à chacun en
particulier. Il ne supportera pas la perte
de son rang, parce qu'il pourra sup-
porter la perte de son bien, mais il sup-
portera l'un & l'autre, parce qu'il est pré-
paré à l'un & à l'autre, & parce qu'il est
libre d'ambition, aussi-bien que d'avarice.
Vous êtes séparé de votre famille & de
vos amis, faites-en la liste, considérez-la:
combien peu en trouverez-vous dans vo-
tre famille qui méritent le nom d'amis, &
combien peu parmi ceux-ci qui soient réel-
lement tels. Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas rester dans ce rôle, & le gros
catalogue sera bientôt réduit à un bien pe-
tit volume. Regrettez, si vous voulez,
votre séparation de ce petit reste: car,
Dieu ne plaise, que je veuille bannir le
sentiment d'une amitié vertueufe, quand
je déclame contre une honteuse & vicieu-
se foiblesse de l'esprit. Regrettez votre
féparation de vos amis, regrettez-la com-
me un homme qui mérite d'être le leur:
ceci est force & non foiblesse d'esprit:
c est vertu & non vice; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que
18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions est ignominieuse. Il nya
point de rang estimable parmi les hom-
mes que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms, &
instituer des cérémonies & en exiger l'ob-
servation. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur, &
avec des emblêmes de sagesse & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritable-
ment supérieur à un autre sans un mérite
supérieur, & ce rang ne sçauroit non
plus nous être ôté, que le mérite qui l'é-
rablit.
L'autorité suprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux espéces d'or
& d'argent: c'est pourquoi elles nont
pas le même cours en tout tems & en tous
lieux; mais la valeur réelle reste invaria-
ble, & l'homme prévoyant se défait aus-
si-tôt qu'il peut de ses pieces légeres, &
amasse le bon argent. Ainsi le mérite ne
peut procurer la même considération uni-
versellement, mais le titre à cette consi-
dération est le même, & sera reconnu le
même en chaque circonstance par ceux
qui sont sages & vertueux; s'il n'est pas
reconnu par ceux qui ne sont ni sages ni
vertueux, rien cependant ne nous est ôté.
Nous navons pas raison de nous plain-
dre: ces derniers nous considéroient pour
AVRIL. 1752.
19.
un ratig que nous avions pour notre ti-
tre, non pour notre valeur intrinseque.
Nous n'avons plus ce rang, ce titre; ils
ne nous considerent plus: ils admiroient
en nous ce que nous nadmirions pas
nous mêmes: s'ils apprennent à nous né-
gliger, apprenons à avoir pitié d'eux;
ieur assiduité étoit importune: ne nous-
plaignons pas du repos que leur change-
ment nous procure; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir, le-
quel semblable à un jour de Soleil, pour-
roit ramener ces insectes, & les faire four-
miller autout de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il est possible est
inséparable d'une ame vertueuse; mais
l'homme sage se contente lui-même,
quand il en fait autant que sa situation lui
permet d'en faire, & il n'y a point de si-
tuation dans laquelle nous n'en puissions
faire beaucoup; il se console d'être privé.
d'un plus grand pouvoir, de faire le
bien, parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-
lé, n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à soutenir par un homme sage &
vertueux, & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peu-
vent jamais tomber dans son lot. Il est im-
10. MERCUREDE FRANCE.
possible que celui qui se respecte lui-men-
me, puisse être méprisé par les autres, &
comment l'ignominie peut elle intéresser
un homme qui rassemble toutes ses forces
en lui-même, qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunal, & vit
indépendant du genre humain & des ac-
cidens de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Consul. Y a-t-il personne assez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent desho-
noré un si grand homme. La dignité de
ces deux Magistratures auroit été augmen-
tée, s'il en eut été révêtu: elles en souf
frirent, non Caton.
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen; vous vous êtes fidelement acqui-
tez de ce qui vous avoit été confié; vous
avez suivi les intérets de votre pays, sans
regarder aux ennemis que vous vous fai-
fiez, & aux dangers qui vous entour-
roient: votre pays recueille le bénéfice
de ces services, & vous souffrez pout les
avoir rendus: les personnes malgrez les-
quelles vous serviez ou même sauviez le
Public, conspirent & achevent votre rui-
ne particuliere; ils sont vos accusateurs,
& la foule inconstante & ingrate est vo-
tre juge, votre nom est suspendu dans les
tables de proscription, & l'artifice joint
AVRIL.
1752.
21
à la malice entreptend de faire passer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation: pour cet effet,
la sacrée voix du Sénat est obligée de pro-
noncer un mensonge, & ces Registres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité, deviennent les témoins de l'im-
posture & de la calomnie.
Vous croyez que de telles circonstances
sont intollérables, & vous préféreriez la
mort à un exil si ignominieux: ne vous y
trompez pas, l'ignominie reste sur ceux qui
persécutent injustement, & non sur celui
qui souffre une injuste persécution.
Supposé que dans l'acte qui vous ban-
nit, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieuse, ou que vous êtes
bossu ou défiguré; ceci rendroit les Légis-
lateurs ridicules, l'autre les rend infâmes.
Mais nul des deux ne peut intéresser un
homme, qui dans un corps sain & bien
proportionné, jouit d'une conscience net-
te de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour,
en supposant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & poursuivi
avec acharnement, parce que vous sépa-
riez les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent, & de ses
voisins: ceux que vous empêchi:z de
itredy0O
22 MERCURE DEFRANCE.
triompher plus long tems à ses dépens, se
rangent aux vôtres. Voudriez-vous re-
tourner chez vous, à condition de ne
donner que la troisième place aux intérêts
de votre Patrie, de prostituer son pouvoir
à l'ambition des autres Puissances, sous
prétexte de la sauver des dangers imaginai-
res, & à condition de faire passer les ri-
chesses entre les mains des plus vils & des
plus méprisables de ses concitoyens, sous
l'apparence de payer les dettes réelles. Si
vous pouvez vous soumettre à une aussi
infâme composition, vousn'êtes pas l'hom-
me auquel j adresse mon discours, mais si
vous avez assez de vertu pour la mépriser
pourquoi vous repentiriez-vous de l'autre
alternative; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonstances, c'est être dé-
livré de prison. Diogene fut chassé de
Royaume du Pont pour avoit contrefait
la monoye du Prince; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être faussaire, pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous, vous avez obtenu votre li-
berté pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies, une mort ignominieuse
est censée la plus grande; & néanmoins
quel est le blasphémateur qui osera diffa-
mer la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prison avec la même ferme-
AVRIL. 1752.
23
té avec laquelle il réduisit les trente Ty-
rans, & il rendit ce lieu respectable: car
comment eût-il été une infâme prison,
quand Socrate y étoit.
Le banissement avec toute la suite de
meaux qui l'accompagnent, loin d'être la
cause du mépris rend respectable celui
qui le supporte avec un esprit ferme. Pen-
dant que tant d'autres en sont abattus
celui- ci érige sur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation; car tel est la dis-
position de notre esprit que rien ne le frap-
pe avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune. Lors-
qu'Aristide fut mené au supplice tous ceux
qui rencontroient cette triste marche bais-
soient les yeux, & le cœeur serré pleuroient,
non l'homme innocent, mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui:
néanmoins il se trouva là un misérable,
car les monstres sont quelquefois produits
contre les regles de la nature, qui lui
cracha au visage, Aristide essuya sa joue,
sourit & se tournant vers le Magistrat:
admonestés, lui dit-il, cet homme pour
qu'il ne soit pas si sale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
sur la vertu; car la vertu est en chaque
condition la même, & exige le même res-
pect; nous applaudissons le monde quand
24 MERCUREDE FRANCE.
elle prospere, & quand elle tomnbe dans
l'adversité nous l'applaudissons elle- même:
semblable aux temples des Dieux elle est
vénérable même dans ses ruines.
Ceci posé, n'est-ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les seu-
les armes capables de nous défendre con-
tre les attaques ausquelles nous sommes à
chaque moment exposés. Lebonheur de no-
tre vieillessedépend de la manieredont nous
avons passé notre jeunesse, & nous som-
mes heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune, selon que nous
avons joui de notre prospérité. Si nous
nous sommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la sagesse & à la pratique de
la vertu, ces maux deviendront indiffé-
rens: si nous avons négligé de le faire ils
deviendront pesans: dans ce premier cas
ils ne sont pas des maux, & dans le se-
cond, ils sont des remedes à de plus
grands maux.
Zénon se rejouissoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté sur les côtes d'Athenes: il
dut à la perte de sa fortune l'acquisition de
la vertu de la sagesse & de l'immortalité. Il
y a de bons & de mauvais airs pour l'esprit
aussi-bien que pour le corps: souvent la
prospérité irrite nos maladies habituelles,
& nous laisse sans esperance de trouver de
spécifique
AVRIL.
1752.
25
spécisique que dans l'adversité: dans ce
cas le bannissement est semblable à un
changement d'air, & les maux que nous
y souffrons, semb ables à autant de médeci-
nes appliquées à des maladies invétérées.
Ce qu'Anacharsis disoit de la vigne,
peut être dit de la prospérité: elle porte
les trois grapes, de plaisir, d'yvresse & de
chagrin. Heureux est celui que la derniere
peut guérir du mas qu'ont opéré les deux
autres; mais si l'affliction manque d'avoir
ce salutaire effet, le cas est desespêré: cat
le dernier remede dont l'indulgente Pro-
vidence use envers nous, s'il manque,
nous languirons & mourrons dans la mi-
sere & dans le mépris.
Hommes vains que nous sommes! Com-
bien rarement Içavons-nous que souhai-
ter ou que demander: quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs, &
quand nous les craignons le plus, nous en
avons le plus de besoin. C'étoit par cette
raison que Pythagore défendit à ses Dis-
ciples de demander à Dieu aucune chose
en particulier, la meilleure & la plus cour-
te priere que nous puissions adresser a ce-
Jui qui connoît nos besoins & notre igno-
rance dans nos demandes est celle- ci: ta
volonté soit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de ses
26 MERCURE DEFRANCE.
Ouvrages que, comme le bonheur est l'ob-
jet de toute Philosophie, les disputes par-
mi les Philosophes proviennent de leurs
différentes idées du souverain bien. Ré-
conciliez-les en ce point, vous les récon-
cilirez dans le reste. L'Ecole de Zénon
plaçoit le souverain bien dans la vertu
nue. Il poussa ce principe au-delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un esprit d'opposition à une autre doc-
trine qui devint en grande vogue, pen-
dant que Zénon étoit à la mode, pou-
voit être l'ocasion de cet excès.
Epicure plaçoit le souverain bien daus
la volupté; ces termes volontairement, ou
par hazard mal entendus par ses Secta-
teurs pouvoient aider à pervertir sa Doc-
trine; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
dispute; car en vérité il n'y a pas si grande
différence qu'on se l'imagine entre le
Sroicisme réduit à des termes raisonnables
& intelligibles, & le vrai & ortodoxe
Epicurisme. Le felicis animi immota tran-
quillitas du premier; & le voluptas de
l'autre sont proches alliés, & je doute si
le plus ferme Héros du Portique auroit
supporté un accès de pierre sur les princi-
pes de Zénon, avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure sur ceux de
sa propre Philosophie. Cependant Aristo-
AVRIL.
1752.
27
te prit un milieu, on s'expliqua mieux, il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
ensemble, ceux de l'esprit ceux du corps
& ceux de la fortune, ils sont raisonna-
blement joints; mais il est certain qu'ils
ne doivent pas être placés sur un pied
égal. Nous pouvons beaucoup mieux sup-
porter la privation des dernieres que celle
des autres, & la pauvreté même de laquel-
le le genre humain est si effrayé, est sute-
ment moins fâcheuse que la folie ou la
pierre, quoiqu en pensât Chrisipe, qui di-
soit quil étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le bannissement donc, en nous ôtant
les avantages de la fortune, ne peut nous
oter des avantages plus précieux, qui sont
ceux de l'esprit & du corps, & si cet
accident est capable quand nous les possé-
dons, de nous les rendre quand nous les
avons perdus: le bannissement est un
léger malheur pour ceux qui sont déja
sous la domination de la raison, & un
très-grand bien pour ceux qui sont encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la santé du corps & de l'esprit. L'exil doit
être souhaité comme une faveur par ceux-
ci, & ne doit être craint par personne, si
nous sommes dans ce cas, secondons les
desleins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCUREDE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa-
sions, en ne laissant pas échapper la der-
niere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir, & à
mesure que nous prendrons le dessus sur
nos passions desordonnées, & sur nos vi-
cieuses habitudes, nous sentirons nos pei-
nes diminuer à proportion. Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu est
consolant. Avec combien de joie l'hom-
me qui prosite de ses malheurs en cette
maniere découvrira-t. il que ces maux qu'il
attribue à son exil, n'avoient leur source
que dans la vanité & la folie, & disparois-
sent avec elles.
Il verra que dans sa premiere disposi-
tion d'esprit, il ressembloit à ce Prince ef-
féminé qui ne vouloit nulle autrę eau que
celle de la riviere de Choaspes, ou à cette
sotte Reine, qui dans une des Tragédies
d'Euripide, se plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale, &
que la riviere Ismeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de son fils.
La vûe d'un état si humiliant lui en fera
souhaiter un autre; lorsqu'il y sera atrivé,
il sera convaincu par sa propre expérien-
ce, la plus forte de toutes les preuves,
qu il étoit malheureux, parce qu'il étoit vi-
AVRIL. 1752.
29
cieux & non parcequ'il étoit banni. Si je ne
traignois qu on ne dit que c'est trop rafi-
ner, je me garderois de parler ici de quel-
ques avantages de la fortune, qui nous
sont donnés pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes, & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes,
devint premier Ministre du Roi d'Agyp-
te, & Thémistoeles fut si bien reçu a la
Cour de Perse, qu'il disoit que sa fortu-
ne auroit été perdue, s'il n'avoit pas été
ruiné, mais Démétrius s'exposa par sa fa-
veur, sous le premier Ptolomée, à une
nouvelle disgrace; & sous le second
Thémistocles qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre, devint le vassal du
Prince qu'il avoit lui-même batu. Ne vaut-
il' pas mieux jouir de l'avantage qui est
propre à l'exil, & vivre pour nous-mê-
mes, quand nous ne sommes plus obliges
de vivre pour autrui,
Si vous êtes sage, votre loisir sera uti-
lement employé, & votre retraite ajou-
tera un nouveau lustre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace, ou Xé-
nophon dans fa petite ferme à Sillus; dans
une telle retraite, vous pourrez vous éta-
blit comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeux Olympiques, sans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
part: loin de l'embaras du monde & pres-
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une viè publique, ce que vous deviez au
fiécle présent payes dans une vie privée
te que vous deviez à la postérité.
Eorivez comme vous vivez, sans pas-
tion, & établisses votte réputation, com-
me vous établissen cotre bonheur sur les
fondemens de la vérité: s'il vous manque
les talens, l'inclination ou les matériaun
nécessaires pour de tels Ouvrages; ne
tombez pas pourtant dans l'oisiveté, tâ-
chea de eopier l'exemple de Scipion à l'In-
ternum, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias, doctam-
que quietem 3 j'aime les plaisirs innocens;
& le sçavant repos.
Les amusemens rustiques & les médita-
tions Philosophiques feront couler douce-
ment vos heures; & si la bonté du Ciel
vous à donné un ami semblable à Lelius,
rien ne manquera à votre parfait bonheur.
Ce sont. là quelques unes des réflexions
qui peuvent servir à fortifier l'esprit con-
tre l'exil & contre les autres malheurs de la
vie ausquels chaque homme a intérêt de se
préparer, parce qu'ils sont communs à tous
les hommes: je dis qu'ils sont communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y sont également exposés. Les dards de la
AVRIL. 1732.
3
mauvaise fortune sont toujourspointés con-
tre nos tentes: quesques uns nous attrapent:
quelques autres glissent sur nous, & s'en-
volent pour blesser nos voisins; c'est pour-
quoi tenons notre esprit dans une égale
disposition, & payons sans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité: l'hy-
ver apporte le froid, & nous sommes
glacés: l'Eté ramene la chaleur, & nous
brulons: l'intempérance de l'air dérange
notre santé: ici nous sommes exposés aux
bêtes sauvages, & là à des hommes plus
sauvages que les bêtes, & si nous écha-
pons aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu: il
n est pas en notre pouvoit de changer cet
ordre des choses qui est établi; mais il est
en notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
liommes sages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les ac-
cidens de la vie, & de nous conformer
aux ordres de la Nature: or la Nature
gouverne son grand Royaume, le monde
par de continuelles mutations, les nuées
se dispersent, & le firmament devient clair.
Le calme succede à l'orage, & l'orage au
calme: les vents soufflent à leur tour de
chaque côté: les jours suivent les nuits,
& les nuits suivent les jours: les planet-
B iiij
32 MERCUREDE FRANCE.
tes se levent & se couchent selon leurs
différens cours; & ainsi l'éternité est con-
nue par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci est l'ordre auquel nous
de vons conformer nos esprits; suivons-
le, soumettons-nous y, pensons que tout
ce qui arrive doit arriver, & ne soyons
jamais assez fous pour nous plaindre de la
Nature: la meilleure résolution que nous
puissions pendre, est de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer, & de suivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chose, nous a marquée;
car ce n'est pas assez de la suivre, & ce-
lui-là, est un mauvais soldat qui soupire
& marche avec répugnance: nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gaye-
té, & ne pas chercher à échaper du poste
qui nous est assigné dans ce bel ordre, &
cette belle disposition des choses dont nos
fouffrances mêmes font une partie néces-
saire: adressons-nous à Dieu qui gouver-
ne tout, comme Cléante fit dans ces ad-
mirables vers, qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans ma
Traduction.
Pere de la Nature, maître du monde,
tu vois mes pas se tourner avec une joyeu-
se résignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1752.
33
La Destinée mêne ceux qui marchent
volontairement, & entraîne ceux qui ré-
sistent.
Pourquoi pleurerois je quand malgré
mes pleurs il faut souffrir.
Ou pourquoi recevrai-je sans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant.
Parlons & agissons ainsi, la résignation
à la Providence est la véritable magnani-
mité, mais la marque d'un esprit bas &
pusillanisme est de cenfurer les ordres de
Dieu, & au lieu de rectifier notre propre
conduite, de nous élever contre celle de
notre Créateur.
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être supporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs; mais qui
peut soutenir les maux qui accompagnent
l'exil? Vous-mêmes qui en faites la ques-
tion, pouvez les soutenir. Tous ceux qui
les considerent tels qu'ils sont en eux mê-
mes; au lieu de les regarder au travers du
voise que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi. Vous avez perdu votre bien
réduisez vos désirs, & vous vous trouverez
aussi riche que jamais, avec cet avantage
que vos soins seront diminués. Les besoins
réels de la Nature sont renfermés en d'étroi-
res bornes, mais ceuxque l'éducation & l'ha-
bitude ont créés, n en ontaucunes. La vérité
a un circuit fixé & petit; mais l'erreur n'en
a point. C'est pourquoi si vous laissez écha-
per vos désirs au-delà de ce circuit, ils er-
reront éternellement. Nous devenons né-
cessiteux au milieu de l'abondance, &
notre pauvreté augmente avec nos riches-
fes. Réduisez vos défirs, pout être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquel
Erasme étoit prêt d'adresser ses prieres:
14 MERCURE DE FRANCE.
quàm mul is ipse non egeo? Banissez de vo-
tre exil tous les besoins imaginaires, &
vous n'en souffrirez aucuns réels, le pe-
rit filet d'eau qui vous est laissé, suffira
pour étancher la soif de la Nature, & si
elle ne peut être étanchée, ce n'est pas
une soif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuses de votre esprit & non-
la suite de l'exil. Combien de gens sou-
tiennent la même pauvreté gayment, par-
ce qu'ils y ont été élevés, & y sont ac-
coutumés: ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raison & par la réflexion
ce que le moindre artisan possede par ha-
bitude; ceux qui ont tant d'avantages au-
dessus de lui, seront-ils les esclaves des
besoins & des nécessités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être satisfaits, ni par les productions de
tout un pays, ni même par celles d'une
partie du Monde, pour lesquels le Globe
entier est pillé, pour lesquels les Carava-
nes du Levant sont continuellement en
marche, & les Mers les plus reculés cou-
vertes de vaisseaux: ces hommes volup-
tueux rassasiés par la superfluité, sont
fouvent bien aise d'habiter dans une hum-
ble demeure, & de faire un repas simple.
Insensés qu'ils sont, ils vivent toujours
dans la crainte de de qu'ils souhaitent
AVRIL.
1752.
1§.
quesquefois, & fuyent une vie qu'ils imi-
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere sur ces
grands hommes qui vivorent dans les sié-
cles de vertu, de simplicité & de frugali-
té, & rougissons de penser que nous jouis-
sons dans le banissement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi-
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi-
nons-nous que nous voyons un grand Dic-
tateur donnant audience aux Ambassadeurs
Samnites, & préparant sur le foyer son-
médiocre repas de la même main de la-
quelle il avoit si souvent subjugué les en-
nemis de la République, & porté le lau-
rier triomphal au Capitole. Souvenons-
nous que Platon n avoit que trois valets,
& que Zenon n'en avoit point: Socrate,
le Réformateur de son pays, fut nourri,
& Menenius Agripa, l'arbitre du sien, fut,
enseveli aux dépens de la République.
Pendant qu Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique, la fuire de fon
valet de charue réduisit chez lui sa famil-
le à la mendicité, & le labourage de sa
petite ferme, devint l'objet des soins pu-
blics. Scipion mourut sans laisser de
quor marier ses filles, & leur dot fut
payée du trésor de l'Etat. Car il étoit
bien juste que le Peuple de Rome, payât
16 MERCURE DEFRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel sur Carthage. Après de
rels exemples, pourrons-nous être effrayés
de la pauvreté, & dédaignerons nous d'ê-
tre adoptés dans une famille qui a tant
d'illustres Ancêtres: nous plaindrons-nous
du banissement, parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philosophes, & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut-être mauvais, &
regarderez comme un artifice que je consi-
dere séparément des malheurs qui tom-
bent tous ensemble sur un homme exilé,
& l'accablent sous leurs poids réuni. Vous
supporteriez, direz- vous, le change-
ment de place, s'il n'étoit pas accompa-
gné de la pauvreté, ou la pauvreté si elle
n'étoit pas accompagnée de la séparation
de votre famille & de vos amis, de la
perte de votre rang, de votre considé-
ration & de votre pouvoir, du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raisonne de cette maniere,
qu'il se fasse la reponse suivante. La plus
petite de ces circonstances en particulier
est suffisante pour rendre misérable l'hom-
me qui ny est pas préparé, qui ne s'est
pas dépouillé de cette passion, sur laquel-
ie elle est propre à agir, mais celui qui
AVRIL. 1752.
17
est venu à bont de maîtriser toutes ses
passions; celui qui a prévu tous ces ac-
cidens, & qui a préparé son esprit à les
endurer, nous sera supérieur à tous, & à
tous à la fois, aussi-bien qu'à chacun en
particulier. Il ne supportera pas la perte
de son rang, parce qu'il pourra sup-
porter la perte de son bien, mais il sup-
portera l'un & l'autre, parce qu'il est pré-
paré à l'un & à l'autre, & parce qu'il est
libre d'ambition, aussi-bien que d'avarice.
Vous êtes séparé de votre famille & de
vos amis, faites-en la liste, considérez-la:
combien peu en trouverez-vous dans vo-
tre famille qui méritent le nom d'amis, &
combien peu parmi ceux-ci qui soient réel-
lement tels. Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas rester dans ce rôle, & le gros
catalogue sera bientôt réduit à un bien pe-
tit volume. Regrettez, si vous voulez,
votre séparation de ce petit reste: car,
Dieu ne plaise, que je veuille bannir le
sentiment d'une amitié vertueufe, quand
je déclame contre une honteuse & vicieu-
se foiblesse de l'esprit. Regrettez votre
féparation de vos amis, regrettez-la com-
me un homme qui mérite d'être le leur:
ceci est force & non foiblesse d'esprit:
c est vertu & non vice; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que
18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions est ignominieuse. Il nya
point de rang estimable parmi les hom-
mes que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms, &
instituer des cérémonies & en exiger l'ob-
servation. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur, &
avec des emblêmes de sagesse & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritable-
ment supérieur à un autre sans un mérite
supérieur, & ce rang ne sçauroit non
plus nous être ôté, que le mérite qui l'é-
rablit.
L'autorité suprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux espéces d'or
& d'argent: c'est pourquoi elles nont
pas le même cours en tout tems & en tous
lieux; mais la valeur réelle reste invaria-
ble, & l'homme prévoyant se défait aus-
si-tôt qu'il peut de ses pieces légeres, &
amasse le bon argent. Ainsi le mérite ne
peut procurer la même considération uni-
versellement, mais le titre à cette consi-
dération est le même, & sera reconnu le
même en chaque circonstance par ceux
qui sont sages & vertueux; s'il n'est pas
reconnu par ceux qui ne sont ni sages ni
vertueux, rien cependant ne nous est ôté.
Nous navons pas raison de nous plain-
dre: ces derniers nous considéroient pour
AVRIL. 1752.
19.
un ratig que nous avions pour notre ti-
tre, non pour notre valeur intrinseque.
Nous n'avons plus ce rang, ce titre; ils
ne nous considerent plus: ils admiroient
en nous ce que nous nadmirions pas
nous mêmes: s'ils apprennent à nous né-
gliger, apprenons à avoir pitié d'eux;
ieur assiduité étoit importune: ne nous-
plaignons pas du repos que leur change-
ment nous procure; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir, le-
quel semblable à un jour de Soleil, pour-
roit ramener ces insectes, & les faire four-
miller autout de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il est possible est
inséparable d'une ame vertueuse; mais
l'homme sage se contente lui-même,
quand il en fait autant que sa situation lui
permet d'en faire, & il n'y a point de si-
tuation dans laquelle nous n'en puissions
faire beaucoup; il se console d'être privé.
d'un plus grand pouvoir, de faire le
bien, parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-
lé, n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à soutenir par un homme sage &
vertueux, & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peu-
vent jamais tomber dans son lot. Il est im-
10. MERCUREDE FRANCE.
possible que celui qui se respecte lui-men-
me, puisse être méprisé par les autres, &
comment l'ignominie peut elle intéresser
un homme qui rassemble toutes ses forces
en lui-même, qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunal, & vit
indépendant du genre humain & des ac-
cidens de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Consul. Y a-t-il personne assez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent desho-
noré un si grand homme. La dignité de
ces deux Magistratures auroit été augmen-
tée, s'il en eut été révêtu: elles en souf
frirent, non Caton.
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen; vous vous êtes fidelement acqui-
tez de ce qui vous avoit été confié; vous
avez suivi les intérets de votre pays, sans
regarder aux ennemis que vous vous fai-
fiez, & aux dangers qui vous entour-
roient: votre pays recueille le bénéfice
de ces services, & vous souffrez pout les
avoir rendus: les personnes malgrez les-
quelles vous serviez ou même sauviez le
Public, conspirent & achevent votre rui-
ne particuliere; ils sont vos accusateurs,
& la foule inconstante & ingrate est vo-
tre juge, votre nom est suspendu dans les
tables de proscription, & l'artifice joint
AVRIL.
1752.
21
à la malice entreptend de faire passer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation: pour cet effet,
la sacrée voix du Sénat est obligée de pro-
noncer un mensonge, & ces Registres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité, deviennent les témoins de l'im-
posture & de la calomnie.
Vous croyez que de telles circonstances
sont intollérables, & vous préféreriez la
mort à un exil si ignominieux: ne vous y
trompez pas, l'ignominie reste sur ceux qui
persécutent injustement, & non sur celui
qui souffre une injuste persécution.
Supposé que dans l'acte qui vous ban-
nit, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieuse, ou que vous êtes
bossu ou défiguré; ceci rendroit les Légis-
lateurs ridicules, l'autre les rend infâmes.
Mais nul des deux ne peut intéresser un
homme, qui dans un corps sain & bien
proportionné, jouit d'une conscience net-
te de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour,
en supposant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & poursuivi
avec acharnement, parce que vous sépa-
riez les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent, & de ses
voisins: ceux que vous empêchi:z de
itredy0O
22 MERCURE DEFRANCE.
triompher plus long tems à ses dépens, se
rangent aux vôtres. Voudriez-vous re-
tourner chez vous, à condition de ne
donner que la troisième place aux intérêts
de votre Patrie, de prostituer son pouvoir
à l'ambition des autres Puissances, sous
prétexte de la sauver des dangers imaginai-
res, & à condition de faire passer les ri-
chesses entre les mains des plus vils & des
plus méprisables de ses concitoyens, sous
l'apparence de payer les dettes réelles. Si
vous pouvez vous soumettre à une aussi
infâme composition, vousn'êtes pas l'hom-
me auquel j adresse mon discours, mais si
vous avez assez de vertu pour la mépriser
pourquoi vous repentiriez-vous de l'autre
alternative; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonstances, c'est être dé-
livré de prison. Diogene fut chassé de
Royaume du Pont pour avoit contrefait
la monoye du Prince; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être faussaire, pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous, vous avez obtenu votre li-
berté pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies, une mort ignominieuse
est censée la plus grande; & néanmoins
quel est le blasphémateur qui osera diffa-
mer la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prison avec la même ferme-
AVRIL. 1752.
23
té avec laquelle il réduisit les trente Ty-
rans, & il rendit ce lieu respectable: car
comment eût-il été une infâme prison,
quand Socrate y étoit.
Le banissement avec toute la suite de
meaux qui l'accompagnent, loin d'être la
cause du mépris rend respectable celui
qui le supporte avec un esprit ferme. Pen-
dant que tant d'autres en sont abattus
celui- ci érige sur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation; car tel est la dis-
position de notre esprit que rien ne le frap-
pe avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune. Lors-
qu'Aristide fut mené au supplice tous ceux
qui rencontroient cette triste marche bais-
soient les yeux, & le cœeur serré pleuroient,
non l'homme innocent, mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui:
néanmoins il se trouva là un misérable,
car les monstres sont quelquefois produits
contre les regles de la nature, qui lui
cracha au visage, Aristide essuya sa joue,
sourit & se tournant vers le Magistrat:
admonestés, lui dit-il, cet homme pour
qu'il ne soit pas si sale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
sur la vertu; car la vertu est en chaque
condition la même, & exige le même res-
pect; nous applaudissons le monde quand
24 MERCUREDE FRANCE.
elle prospere, & quand elle tomnbe dans
l'adversité nous l'applaudissons elle- même:
semblable aux temples des Dieux elle est
vénérable même dans ses ruines.
Ceci posé, n'est-ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les seu-
les armes capables de nous défendre con-
tre les attaques ausquelles nous sommes à
chaque moment exposés. Lebonheur de no-
tre vieillessedépend de la manieredont nous
avons passé notre jeunesse, & nous som-
mes heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune, selon que nous
avons joui de notre prospérité. Si nous
nous sommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la sagesse & à la pratique de
la vertu, ces maux deviendront indiffé-
rens: si nous avons négligé de le faire ils
deviendront pesans: dans ce premier cas
ils ne sont pas des maux, & dans le se-
cond, ils sont des remedes à de plus
grands maux.
Zénon se rejouissoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté sur les côtes d'Athenes: il
dut à la perte de sa fortune l'acquisition de
la vertu de la sagesse & de l'immortalité. Il
y a de bons & de mauvais airs pour l'esprit
aussi-bien que pour le corps: souvent la
prospérité irrite nos maladies habituelles,
& nous laisse sans esperance de trouver de
spécifique
AVRIL.
1752.
25
spécisique que dans l'adversité: dans ce
cas le bannissement est semblable à un
changement d'air, & les maux que nous
y souffrons, semb ables à autant de médeci-
nes appliquées à des maladies invétérées.
Ce qu'Anacharsis disoit de la vigne,
peut être dit de la prospérité: elle porte
les trois grapes, de plaisir, d'yvresse & de
chagrin. Heureux est celui que la derniere
peut guérir du mas qu'ont opéré les deux
autres; mais si l'affliction manque d'avoir
ce salutaire effet, le cas est desespêré: cat
le dernier remede dont l'indulgente Pro-
vidence use envers nous, s'il manque,
nous languirons & mourrons dans la mi-
sere & dans le mépris.
Hommes vains que nous sommes! Com-
bien rarement Içavons-nous que souhai-
ter ou que demander: quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs, &
quand nous les craignons le plus, nous en
avons le plus de besoin. C'étoit par cette
raison que Pythagore défendit à ses Dis-
ciples de demander à Dieu aucune chose
en particulier, la meilleure & la plus cour-
te priere que nous puissions adresser a ce-
Jui qui connoît nos besoins & notre igno-
rance dans nos demandes est celle- ci: ta
volonté soit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de ses
26 MERCURE DEFRANCE.
Ouvrages que, comme le bonheur est l'ob-
jet de toute Philosophie, les disputes par-
mi les Philosophes proviennent de leurs
différentes idées du souverain bien. Ré-
conciliez-les en ce point, vous les récon-
cilirez dans le reste. L'Ecole de Zénon
plaçoit le souverain bien dans la vertu
nue. Il poussa ce principe au-delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un esprit d'opposition à une autre doc-
trine qui devint en grande vogue, pen-
dant que Zénon étoit à la mode, pou-
voit être l'ocasion de cet excès.
Epicure plaçoit le souverain bien daus
la volupté; ces termes volontairement, ou
par hazard mal entendus par ses Secta-
teurs pouvoient aider à pervertir sa Doc-
trine; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
dispute; car en vérité il n'y a pas si grande
différence qu'on se l'imagine entre le
Sroicisme réduit à des termes raisonnables
& intelligibles, & le vrai & ortodoxe
Epicurisme. Le felicis animi immota tran-
quillitas du premier; & le voluptas de
l'autre sont proches alliés, & je doute si
le plus ferme Héros du Portique auroit
supporté un accès de pierre sur les princi-
pes de Zénon, avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure sur ceux de
sa propre Philosophie. Cependant Aristo-
AVRIL.
1752.
27
te prit un milieu, on s'expliqua mieux, il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
ensemble, ceux de l'esprit ceux du corps
& ceux de la fortune, ils sont raisonna-
blement joints; mais il est certain qu'ils
ne doivent pas être placés sur un pied
égal. Nous pouvons beaucoup mieux sup-
porter la privation des dernieres que celle
des autres, & la pauvreté même de laquel-
le le genre humain est si effrayé, est sute-
ment moins fâcheuse que la folie ou la
pierre, quoiqu en pensât Chrisipe, qui di-
soit quil étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le bannissement donc, en nous ôtant
les avantages de la fortune, ne peut nous
oter des avantages plus précieux, qui sont
ceux de l'esprit & du corps, & si cet
accident est capable quand nous les possé-
dons, de nous les rendre quand nous les
avons perdus: le bannissement est un
léger malheur pour ceux qui sont déja
sous la domination de la raison, & un
très-grand bien pour ceux qui sont encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la santé du corps & de l'esprit. L'exil doit
être souhaité comme une faveur par ceux-
ci, & ne doit être craint par personne, si
nous sommes dans ce cas, secondons les
desleins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCUREDE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa-
sions, en ne laissant pas échapper la der-
niere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir, & à
mesure que nous prendrons le dessus sur
nos passions desordonnées, & sur nos vi-
cieuses habitudes, nous sentirons nos pei-
nes diminuer à proportion. Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu est
consolant. Avec combien de joie l'hom-
me qui prosite de ses malheurs en cette
maniere découvrira-t. il que ces maux qu'il
attribue à son exil, n'avoient leur source
que dans la vanité & la folie, & disparois-
sent avec elles.
Il verra que dans sa premiere disposi-
tion d'esprit, il ressembloit à ce Prince ef-
féminé qui ne vouloit nulle autrę eau que
celle de la riviere de Choaspes, ou à cette
sotte Reine, qui dans une des Tragédies
d'Euripide, se plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale, &
que la riviere Ismeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de son fils.
La vûe d'un état si humiliant lui en fera
souhaiter un autre; lorsqu'il y sera atrivé,
il sera convaincu par sa propre expérien-
ce, la plus forte de toutes les preuves,
qu il étoit malheureux, parce qu'il étoit vi-
AVRIL. 1752.
29
cieux & non parcequ'il étoit banni. Si je ne
traignois qu on ne dit que c'est trop rafi-
ner, je me garderois de parler ici de quel-
ques avantages de la fortune, qui nous
sont donnés pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes, & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes,
devint premier Ministre du Roi d'Agyp-
te, & Thémistoeles fut si bien reçu a la
Cour de Perse, qu'il disoit que sa fortu-
ne auroit été perdue, s'il n'avoit pas été
ruiné, mais Démétrius s'exposa par sa fa-
veur, sous le premier Ptolomée, à une
nouvelle disgrace; & sous le second
Thémistocles qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre, devint le vassal du
Prince qu'il avoit lui-même batu. Ne vaut-
il' pas mieux jouir de l'avantage qui est
propre à l'exil, & vivre pour nous-mê-
mes, quand nous ne sommes plus obliges
de vivre pour autrui,
Si vous êtes sage, votre loisir sera uti-
lement employé, & votre retraite ajou-
tera un nouveau lustre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace, ou Xé-
nophon dans fa petite ferme à Sillus; dans
une telle retraite, vous pourrez vous éta-
blit comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeux Olympiques, sans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
part: loin de l'embaras du monde & pres-
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une viè publique, ce que vous deviez au
fiécle présent payes dans une vie privée
te que vous deviez à la postérité.
Eorivez comme vous vivez, sans pas-
tion, & établisses votte réputation, com-
me vous établissen cotre bonheur sur les
fondemens de la vérité: s'il vous manque
les talens, l'inclination ou les matériaun
nécessaires pour de tels Ouvrages; ne
tombez pas pourtant dans l'oisiveté, tâ-
chea de eopier l'exemple de Scipion à l'In-
ternum, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias, doctam-
que quietem 3 j'aime les plaisirs innocens;
& le sçavant repos.
Les amusemens rustiques & les médita-
tions Philosophiques feront couler douce-
ment vos heures; & si la bonté du Ciel
vous à donné un ami semblable à Lelius,
rien ne manquera à votre parfait bonheur.
Ce sont. là quelques unes des réflexions
qui peuvent servir à fortifier l'esprit con-
tre l'exil & contre les autres malheurs de la
vie ausquels chaque homme a intérêt de se
préparer, parce qu'ils sont communs à tous
les hommes: je dis qu'ils sont communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y sont également exposés. Les dards de la
AVRIL. 1732.
3
mauvaise fortune sont toujourspointés con-
tre nos tentes: quesques uns nous attrapent:
quelques autres glissent sur nous, & s'en-
volent pour blesser nos voisins; c'est pour-
quoi tenons notre esprit dans une égale
disposition, & payons sans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité: l'hy-
ver apporte le froid, & nous sommes
glacés: l'Eté ramene la chaleur, & nous
brulons: l'intempérance de l'air dérange
notre santé: ici nous sommes exposés aux
bêtes sauvages, & là à des hommes plus
sauvages que les bêtes, & si nous écha-
pons aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu: il
n est pas en notre pouvoit de changer cet
ordre des choses qui est établi; mais il est
en notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
liommes sages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les ac-
cidens de la vie, & de nous conformer
aux ordres de la Nature: or la Nature
gouverne son grand Royaume, le monde
par de continuelles mutations, les nuées
se dispersent, & le firmament devient clair.
Le calme succede à l'orage, & l'orage au
calme: les vents soufflent à leur tour de
chaque côté: les jours suivent les nuits,
& les nuits suivent les jours: les planet-
B iiij
32 MERCUREDE FRANCE.
tes se levent & se couchent selon leurs
différens cours; & ainsi l'éternité est con-
nue par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci est l'ordre auquel nous
de vons conformer nos esprits; suivons-
le, soumettons-nous y, pensons que tout
ce qui arrive doit arriver, & ne soyons
jamais assez fous pour nous plaindre de la
Nature: la meilleure résolution que nous
puissions pendre, est de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer, & de suivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chose, nous a marquée;
car ce n'est pas assez de la suivre, & ce-
lui-là, est un mauvais soldat qui soupire
& marche avec répugnance: nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gaye-
té, & ne pas chercher à échaper du poste
qui nous est assigné dans ce bel ordre, &
cette belle disposition des choses dont nos
fouffrances mêmes font une partie néces-
saire: adressons-nous à Dieu qui gouver-
ne tout, comme Cléante fit dans ces ad-
mirables vers, qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans ma
Traduction.
Pere de la Nature, maître du monde,
tu vois mes pas se tourner avec une joyeu-
se résignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1752.
33
La Destinée mêne ceux qui marchent
volontairement, & entraîne ceux qui ré-
sistent.
Pourquoi pleurerois je quand malgré
mes pleurs il faut souffrir.
Ou pourquoi recevrai-je sans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant.
Parlons & agissons ainsi, la résignation
à la Providence est la véritable magnani-
mité, mais la marque d'un esprit bas &
pusillanisme est de cenfurer les ordres de
Dieu, & au lieu de rectifier notre propre
conduite, de nous élever contre celle de
notre Créateur.
Fermer
199
p. 80-102
DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Début :
MESSIEURS, Il n'est rien de si généralement reconnu que [...]
Mots clefs :
Académie des Jeux floraux, Lettres, Compagnie, Qualités, Académies, Esprit, Moeurs, Homme, Mérite, Académie, Confrères, Sujet, Compagnies littéraires, Homme sociable, Avantages, Honneur, Égards, Offenses, Paroles, Belles-lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
DISCOURS
Qui a été lû dans une Séance de l'Académie
des Jeux Floraux, tenuë le 2 1 Mars 1752.
pour la réception de M. Rafin , Confeiller
au Parlement ; par M. de Ponfan , Tréſorier
de France , un des Académiciens.
MESSIEURS ,
Il n'eft rien de fi géneralement reconnu
que l'utilité des Académies ; on a fait voir
dans plufieurs Ouvrages que les Corps Litteraires
procurent de grands avantages à
l'Empire des Lettres , & ce qu'on a dit fur
ce fujet fe juftifie tous les jours par autant
d'experiences qu'il y a d'Académies . Mais
plus l'utilité des Académies eft démontrée,
plus il importe de foutenir les exercices
d'où naiffent tous ces avantages.
Pour y parvenir dans cette Compagnie,
il faut fur-tout s'attacher à réparer folidement
nos trop fréquentes pertes. Il n'eft
rien de plus effentiel pour maintenir l'ancien
éclat de cette Académie , que de nommer
des fujets dignes de fuccéder aux Confreres
qu'elle a le malheur de perdre ; fans
cette attention tout ce qu'on pourroit faire
JUILLET. 1752. 8 &
à fon avantage feroit entierement inutile ;
fe négliger fur cet article important , c'eft
anéantir ce Corps litteraire & le faper par
les fondemens.
Ces réflexions m'ont déterminé d'examiner
aujourd'hui quelles font les qualités
que doivent avoir les fujets propres à remplir
les places de Mainteneurs.
Je me flate , Meffieurs , de mériter votre
attention par l'importance & la nouveauté
de cette matiere ; perfonne que je fçache
ne l'a encore traitée.
Si l'Académie pouvoit efperer d'être auffi
heureufe à l'avenir fur le choix de fes
Confreres qu'elle l'a été jufqu'à préfent ,
rien ne feroit plus évidemment inutile que
de parler fur ce fujer. Les dernieres nominations
fourniffent de nouvelles preuves de
fon extrême bonheur dans les élections .
Le génie qui depuis plus de quatre fiécles
foutient avec honneur cette célébre
Compagnie , ne l'abandonne jamais dans
ces occafions importantes ; il a toujours
écarté malgré les follicitations & les brigues
tout ce qui auroit pû ternir fa gloire.
Nous éprouvons en ce jour les utiles , les
agréables effets de fa favorable protection ;
en fournirois avec plaifir des preuves
victorieufes s'il m'étoit permis d'empiétes
fur les droits de M. le Modérateur.
D.Y
82 MERCURE DE FRANCE.
Continuons , Meffieurs , de faire de bons
choix , il importe beaucoup de ne pas nous.
laiffer furprendre par des apparences quelquefois
trompeufes , les méprifes font fur
cette matiere d'une grande conféquence
elles deviennent irréparables.
Aucune confidération ne doit nous empêcher
d'examiner fi les Prétendans ont
toutes les qualités néceffaires pour être
admis dans cette Compagnie.
Mais , me dira-t'on , quelles font ces
qualités ne fuffit- il pas d'avoir cultivé
les Belles Lettres & de les aimer ?
Non , Meffieurs , cela ne fuffit pas ; vous
fçavez mieux que moi qu'il faut encore
avoir des moeurs douces & faciles , & polféder
ce qu'on appelle dans le monde le
fçavoir vivres fcience rare , plus difficile
à acquerir & tout au moins auffi néceffaire
dans les Compagnies académiques
que le bon goût & les connoiffances hu
maines.
On peut à tout âge fe perfectionner
dans l'étude des Belles- Lettres ; mais la
politeffe ne s'acquiert gueres que dans la
jeuneffe , c'est le fruit d'une heureuſe naiffance
, accompagnée d'une excellente édu
cation , bien difficile à prendre fi l'on ne
fréquente un peu jeune les, bonnes compagnies.
JUILLET.
1732 83:
Ce n'eſt
que par l'ufage du monde qu'on
peut acquerir des manieres de vivre , d'a
gir & de parler , civiles , polies & honnê
tes ; fans ce fecours on conferve prefque
Foujours des moeurs rudes & groffieres ,
on manque aux égards & aux bienséances ;,
on s'oublie jufqu'à tenir à fes confreres
des difcours defobligeans , qui les déterminent
quelquefois à s'éloigner de nos
affemblées .
Les perfonnes les mieux élevées font:
fouvent peu endurantes ; remplies d'atten
tions envers tout le monde , elles ont droit
d'être plus fenfibles quand on les offenſe .
Il faut remarquer , Meffieurs , qu'aucun
motif intéreffant n'engage à l'affiduité dans
les Académies ; de là vient qu'on prend
aifément le parti de fair les occafions d'ef
fuyer des propos impolis : un homme
fage & délicat ne veut s'expofer ni à les
fouffrir , ni à la néceffité de les repouffer .
Cet objet a paru fi important à notre
fage Légiflateur , dont la bonté , la douceur
&la politeffe faifoit le caractere dominant ,
qu'il a jugé néceffaire d'établir une Loi
bien rigoureufe. Voici comment il s'explique
à l'article 22 des Statuts qu'il a dreffés
pour cette Compagnie , & que Louis XIV.
a autorifés par fes Lettres Patentes.
Si quelqu'un de ce Corps offenfe le Chan-
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE.
celier ou un des Mainteneurs ou des Maîtres,
il pourra être exclu du Corps.
Vous voyez , Meffieurs , que pour des
paroles outrageufes on encourt une peine
des plus griéves , que feroit- ce fi cette of
fenfe étoit fous les yeux du Public ?
M. de Laloubere n'a pas prévu ce cas ,
il a cru fans doute qu'il n'étoit pas poffible
qu'un Membre de cette Compagnie pût jamais
être Auteur d'un Ecrit injurieux , it
n'a craint que ce qui peut quelquefois
échaper dans la vivacité & le feu de la
difpute.
Le prudent Réformateur de nos Jeux a
cru également inutile d'exclure du nombre
des Propofés pour remplir une place vacante
, tous ceux qui auroient eu la témérité
de parler ou d'écrire contre la Compagnie
ou contre quelqu'un de ceux qui
la compofent ; il a fans doute jugé que
la fage Loi qui exclut du Corps celui qui
offenfe le Chancelier ou un des Mainteneurs
, en interdit l'entrée à toutes les perfonnes
qui feroient tombées dans un des
cas que je viens d'expofer. Pourroit- on
penfer d'y admettre un fujet qui devroit en
être exclu s'il en étoit ?
Mais fi l'Anteur d'une offenfe publique
contre une Académie ou quelqu'un des
Académiciens.ofoit y folliciter une place,
JUILLET. 1752. 85
he feroit-on pas bien furpris de fon au
dace ? Tous les Membres de cette Compagnie
fe croiroient fans doute obligés d'en
défendre les intérêts , & d'époufer ceux
d'un Confrere offenfé ; ils feroient fes vengeurs
s'il avoit la générofité d'étouffer fon
jufte reffentiment.
L'honneur du Corps & les égards que ſe
doivent les Particuliers qui le compofent,.
fuffiroient non feulement pour refufer les
fuffrages à ce téméraire Prétendant , mais.
pour l'exclure à jamais du nombre des
Propofés.
Etre en pareil cas favorable à l'offenfeur,
ce feroit lui applaudir & fe déclarer complice
de fa faute , ce feroit lui accorder
une grace dans le tems qu'il mériteroit
répréhension , ce feroit faire une nouvelle
injure à un Confrere à laquelle il devroit
être plus fenfible qu'à la premiere , & qui
le banniroir fans doute pour toujours des
Séances Académiques.
Gardons- nous , Meffieurs , de donner entrée
dans cette Compagnie à des Sujets
qui puiffent être incompatibles avec quel
qu'un ou plufieurs de nous. En acquerant
de nouveaux Mainteneurs , ne manquons
jamais à ce qui eft dû aux anciens; évitons
avec foin de multiplier les moyens de perdre
nos. Confreres ; ne nous privons pas.
86 MERCURE DE FRANCE.
de leur préfence, tandis que nous pouvons
enjouir, l'inexorable mort doit feule nous .
en féparer.
Pour prévenir les divifions dans les
Corps Littéraires , on doit être extrêmement
attentif à n'y donner entrée qu'à des
Sujets dont l'efprit foit d'un bon caractere,
& qui aient des moeurs faciles & agréables ; -
ees précieufes qualités font dans toutes les
Académies auffi effentielles que les talens.
Aucun motif ne doit engager d'intro--
duire dans ces afyles de la douceur & de
la paix , ni les faifeurs de Libelles , ni ces›
perfonnes dont les propos indifcrets &
hardis peuvent faire craindre de voir naî→
tre des diffentions & des troubles ; la faute
la plus legere doit allarmer ; tour peut être
en ce genre fuffifant pour donner l'exclufron.
Y a- t'il rien à ménager pour ne pas
courir le rifque de fe trouver un jour
dans la cruelle néceffité de procéder extraor
dinairement contre un Confrere ?
$
Il eft de la prudence des Académies de
n'expofer pas à ce danger ces efprits critiques
& malins ; c'eft un bonheur pour
eux & pour toutes les Sociétés Littéraires
qu'ils ayent fait connoître leur caractere.
avant d'y être reçus. Il vaut bien mieux
n'être pas admis dans un Corps que d'en
être retranché , car fuivant la penſée d'Q--
vide ,
JUILLET. 87 1752 1952 .
Turpiùs ejicitur quàm non admittitur hofpes..
Pour fixer nos idées d'une maniere exacte
& préciſe fur tout ce que nous devons
confiderer dans le choix de nos Confreres,,
il faut faire attention à ce qui nous a été
preferit fur ce fujet important dans l'arti
cle 26 de nos Statuts , il s'explique en ces
termes ::
La place d'un Mainteneur doit être remplie
par un homme de mérite , fociable
aimant les Lettres.
Ce peu de paroles renferment un grand
fens ; elles comprennent tout ce qu'on..
peut defirer dans un excellent Académi
cien , il ne faut qu'en pénétrer toute l'étenduë
Un homme de mérite digne d'occuper:
une place dans cette Compagnie , eft un
homme qui poffède un heureux affemblage..
des principales qualités naturelles & ac-.
quifes de l'efprit & du coeur.
Cette définition renferme tout ce qu'on
doit entendre par un homme de mérite
relativement à tous les Corps Académiques.
Il y a des qualités qui font un riche pré
fent de la Nature , & que nous tenons de
fa liberalité ; il en eft d'autres dont nous
fommes redevables au travail & à l'étude ; ,
88 MERCURE DE FRANCE.
elles fe prêtent toutes de mutuels fecours
l'art perfectionne les qualités naturelles
mais fes préceptes feroient vains & inutiles
s'ils n'étoient pas fecondés par d'heureufes
difpofitions. L'efprit eft une pierre
précieufe qui a befoin de la main du Lapidaire
pour jetter tout fon feu.
Ce que je dis des qualités de l'efprit , on
peut le dire également de celles du coeur ,
les unes & les autres doivent être mifes
en oeuvre pour briller de tout fon éclat.
C'est le concours & l'affemblage de tout
tes ces qualités bien cultivées qui forment
cet homme de mérite , propre à remplir
la place d'un Mainteneur , & c'eft ce qui
doit déterminer les fuffrages dans tous
les Corps Littéraires pour en réparer dignement
les pertes.
Notre Législateur ajoûte que cet homme
de mérite doit être fociable , qualité qui
en fuppofe un grand nombre d'autres.
Pour être fociable dans une Académie ib
faut fur-tout avoir des moeurs , c'eft le premier
fondement de toute fociété parmi les
honnêtes gens. Il faut avoir les inclinations
bierifaifantes , une humeur affable , un ef◄
prit doux , un naturel facile & complai
fant, qui tend toujours d'un bon & agréas
ble commerce.
Un homme fociable eft celui qui pofléde
JUILLET. 1752. 89
le précieux fecret de fçavoir vivre avec
les perfonnes qui ne le font pas , & de ſe
ménager avec toutes fortes de caracteres ;
fes manieres font toujours accompagnées
d'égards , & les difcours remplis de politeffe
.
Il fçait combattre le fentiment de fes
Confreres fans altercation ; il eft auffi fatisfait
de fe rendre à leur avis que de les
ramener au fien , la vérité ne l'offenfe
jamais , il l'écoute toujours avec plaifir ,
elle lui eft également précieufe , foit qu'on
la lui faffe connoître , foit qu'il la découvre
; il l'embraffe avec le même empreffement
d'où qu'elle parte ; il ne difpute que
pour l'éclaircir & la faire briller de tout
fon éclat.
Un homme fociable eft fur- tout l'ennemi
juré de toutes fortes de malignité , il détefte
la médiſance & la calomnie , jamais
il ne lui échape ni dans fes paroles ni
dans les écrits des traits piquans & injurieux.
La qualité d'homme fociable ne fçauroit
compâtir avec les vices qui troublent
le repos public , & dont la peine eft d'être
banni de la fociété.
Enfin , Meffieurs , cet homme de mérite
fociable , pour être digne d'occuper une
place dans cette Compagnie , doit aimer
les Lettres.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quoique ce goût bien cultivé foit ef
fentiellement ce qui conftitue un véritable
Académicien , il faut remarquer que c'eſt
néanmoins la derniere chofe dont il eft
ici parlé.
Notre Légiflateur plein de droiture &
de probité , a eu l'attention de placer les
qualités de l'ame à la tête du portrait qu'il
nous a tracé d'un Mainteneur digne de
ce titre ; il a voulu fans doute nous faire
entendre par là qu'elles doivent tenir par
tout le premier rang , & que dans nos
élections l'amour & la connoiffance des
Lettres ne peuvent fixer notre choix que
lorfque ces avantages fe trouvent heureutement
raffemblés dans le même fujet avec
les vertus de l'ame & les qualités du
coeur.
Je ne puis , Meffieurs , me difpenfer pour
l'honneur de toutes les Académies de rapporter
ici ce qu'a dit à leur avantage l'Au
teur du Difcours couronné à Dijon l'année
derniere.
Ce bel efprit qui a répandu & prodigué
tant d'éloquence pour décrier les Sciences,
a fait voir feulement d'une maniere brillante
qu'on peut abufer des meilleures cho-.
fes. Mais voulant rendre juftice aux Compagnies
Académiques , il s'eft expliqué en
Ces termes..
JUILLET. 1752. 9%
Les Sociétés Littéraires , dit- il , font
chargées à la fois du dangereux dépôt
» des connoiffances humaines & du dépôt
» facré des moeurs ; elles ont attention d'en
» maintenir chez elles toute la pureté , &
» de l'exiger dans les Membres qu'elles,
» reçoivent.
"
»
» Ces fages inftitutions , ajoûte-t'il , fervent
de frein aux gens de lettres ; afpirant
tous à l'honneur d'être admis dans.
les Académies , ils veilleront fur eux-
» mêmes , & tâcheront de s'en rendre di
» gnes par des ouvrages utiles , & furtout
par des moeurs irréprochables.
M. Rouffeau malgré fon déchaînement
contre les Arts & les Sciences , a épargné
les Corps Littéraires , en faveur de leur
utilité pour les bonnes moeurs ; ſes ménagemens
& les égards pour les Académies
ne pouvoient pas avoir une caufe ni plus:
honorable ni plus glorieufe.
N'oublions donc jamais , Meffieurs , en
nommant aux places. vacantes , que nous
#devons conferver avec foin ce dépôt facré
des moeurs dont nous fommes dépofitaires
, ne le confions qu'en de mains fûres ,
évitons de nous relâcher fur cet article
capital .
3
La crainte d'émouffer ce précieux frein
qui contient les Gens de fettres ,, & qui
92 MERCURE DE FRANCE...
les oblige de veiller fur eux- mêmes, doit
exciter toute notre attention pour refufer
conftamment l'entrée de cette Compagnie
à tous les Sujets que ce puiffant frein n'a
pas été capable de contenir .
Ne perdons jamais de vûë , que les con
noiffances humaines ne peuvent mériter
notre attention qu'autant qu'elles fe trouvent
réunies avec des moeurs irréprocha
bles , avec beaucoup de prudence , de difcrétion
& de fagetle dans les écrits , dans
les paroles & dans les actions.
Ces maximes ont toujours été inviolables
dans toutes les Académies , elles en
ont exclu de nos jours un Littérateur périodique,
de beaucoup de mérite , mais noté
par fon indifcrétion & fa malignité.
Ce petit épiſode ne me fait pas oublier,
Meffieurs , qu'il me reste à vous parler de
cette partie effentielle d'un Académicien,
qui confifte à fe connoître en Eloquence
& en Poëfie.
M. de Laloubere s'eft contenté de dire
que pour mériter une place de Mainteneur
il faut aimer les Lettres. Ce peu de
paroles lui ont paru fuffifantes , parce qu'il
n'ignotoit pas que quand on aime ces précieux
Arts , il n'eft rien de plus attrayant
que le plaifir de les cultiver , & que cette
culture dirigée par de bonnes études , eft
JUILLET. 1752. .9 $
E rarement infructueufe ; les vrais amateurs
des Lettres font toujours d'excellens Académiciens.
ད་
Cette inclination eft ordinairement accompagnée
des talens néceffaires pour faire
de grands progrès dans les Sciences ; ces
progrès donnent de nouvelles forces à ce
noble penchant , on s'attache malgré foi
à ce que l'on entend , on n'abandonne jamais
ce que l'on aime.
pour N'apréhendons pas que l'affection
les Belles -Lettres foit volage & paffagere
chez les perfonnes de goût & de génie ,
il feroit plutôt à craindre qu'elles s'y adonnaffent
avec trop d'ardeur , & jufqu'à négliger
les Sciences de leur état.
Tout ce que notre Législateur nous à
preferit fur le choix d'un Mainteneur at
toujours été très- fidelement obfervé dans
cette Compagnie , nous n'aurions rien à
défirer fi nous pouvions jouir de tous nos
Confreres , mais nous voyons avec regret
que quelques- uns ne font par leur abfence
utiles à l'Académie que pour décorer fa
lifte , & lui faire honneur dans les villes
où ils ont fixé leur féjour. Plufieurs autres
que nous voyons rarement o nt de très- légitimes
excufes , les raifons qui nous privent
de leur préfence font des éloges pour:
sux ; les fonctions de leurs charges rem96
MERCURE DEFRANCE.
guliere érudition que par leur profond fça
voir dans la ſcience du Droit & de la Ju
risprudence.
Les noms des Minuts , des Dufaurs , des
Bertiers , des Catels , des Fieubets , & d'un
grand nombre d'autres font gravés dans le
Temple de Mémoire , ils ont été célébrés
par tous les Auteurs qui ont élevé des
monumens à la gloire des amateurs des
Lettres.
Ces refpectables & fçavans Magiftrats qui
étoient des Aigles aauu PPaallaaiiss ,, auroient pû
être en même tems des ornemens de l'A-
- cadémie Françoife , ils auroient tenu leur
place avec diftinction & dans l'Areopage
& fur le Parnaffe. Themis & les Mufes les
occupoient tour à tour dès leurs plus tendres
années .
Car , Meffieurs, l'étude des Belles Lettres
dans laquelle on peut toujours le perfectionner,
ne sçauroit être commencée dans
cet âge fait pour jouir des avantages qu'elle
procure ; il faut en avoir pris dans la jeuneffe
le goût & les principes , il feroit fans,
cela bien difficile d'y faire des progrès dans
un âge un peu avancé , l'ignorance déter- .
mine alors à regarder comme peu néceffaire
un art dont on ignore les premiers
élemens. On fait ordinairement peu de cas
des Sciences pour lesquelles on ne fe fent
aucune
JUILLET.
17528 97
aucune difpofition ni aptitude , & dont
on n'a aucune teinture.
•
Mais le don de la parole , l'art d'écrire
avec quelque pureté de ftile & de diction
feroient des avantages vains , quelquefois
dangereux , s'ils n'étoient pas accompagnés
de beaucoup de capacité ; les armes trèsnéceffaires
pour combattre font d'un foible
fecours fans la force & le courage.
>
J'ajoute , Meffieurs , que le profond fçavoir
fourniroit des alimens à l'erreur , s'il
n'étoit pas dirigé par la jufteffe de l'efptit.
Cette précieufe qualité eft plus rare que
les talens , il eft plus difficile de l'acquerir
que les connoiffances , c'eft un riche préfent
de la Nature dont elle n'eft pas prodigue.
Tout le monde croit le poffeder
parce que perfonne n'en peut fentir la
privation. L'efprit faux ne fe connoit pas
lui - même s'il fe connoiffoit , il cefferoit
d'être faux , fes lumieres font trop
bornées ou trop vaftes , le jour ne l'éclaire
pas , ou il l'offufque & l'éblouit , la lenteur
& la fougue de l'efprit égarent également,
l'un n'arrive pas au terme , l'autre va audelà
, & lorſqu'on paffe le but , dit Montagne
, on y touche auffi peu , que quand
on n'y arrive pas .
Ce défaut eft la fource d'une infinité de
défordres dans la fociété , il fe fair princi-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
palement fentir dans les corps , & plus ils
font nombreux ,plus il y devient dominant .
C'eft la fauffeté de l'efprit qui fait fourmiller
les procès , & qui fournit du travail
à toutes les Jurifdictions , ce défaut
eft caule qu'on foutient les droits les plus
injuftes , & que les Arrêts juftifient fouvent
la témérité des plaideurs.
Dans toutes les Compagnies quelquesuns
des Membres , faute de juſteſſe , n'en
connoiffent pas les véritables intérêts ,
quelques autres en les connoiffant les facrifient
à des intérêts particuliers . Ceux
qui ont de bonnes vues & une volonté
conftante de les fuivre fe trouvant en petit
nombre , on ne doit pas être furpris que
les corps prennent rarement le bon parti
dans leurs délibérations ; de- là vient que.
la République Romaine dans les tems les
plus difficiles remettoit toute l'autorité
entre les mains d'un Dictateur.
Quand on a reçu de la Nature ce précieux
fondement de toute forte de connoiffances
, qui confifte dans la jufſteſſe de
l'efprit , on ne doit rien négliger pour entretenir
& fortifier cette heureufe difpofition.
Il feroit aifé de faire voir combien les
Belles - Lettres peuvent être utiles à cet
ufage ; on s'accoutume en les cultivant à >
JUILLET. 1752. 99
former des raifonnemens qui faffenr fenur
la jufte liaifon que les conféquences ont
avec les principes : ce n'eft pas là ou les
termes de l'art peuvent tenir lieu de preuves
, il n'eft pas permis de s'envelopper
dans de mifterieufes obfcurités. La clarté
& l'évidence eft ce qu'on exige principalement
dans les ouvrages d'efprit & de
littérature , tout ce qui manque de cette
qualité effentielle eft toujours réprouvé.
J'abandonne brufquement cette matiére
qu'il feroit très important d'approfondir
pour l'avantage de ces perfonnes que leur
mérite rend très- dignes d'être défabufées
de leurs préventions ; mais ce fujet mêneroit
aujourd'hui trop loin , & je ne puis
me difpenfer de dire encore un mot de nos
élections qui font mon principal objet
dans cette féance .
J'ai parlé , Meffieurs , des qualités néceffaires
pour être admis dans les Académies,
& de celles qui en doivent exclure , j'ajoute
qu'aucun de nous ne devroit le déterminer
fur le choix d'un fujet & prendre
à coeur fon élection , fans être affuré
que ce fujet eft en général agréable & à la
Compagnie & à celui qui en remplit la
premiere place . Conviendroit-il à un particulier
d'entreprendre de nous donner un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Confrere fans avoir pris cette fage précaution.
Permettez moi , Meffieurs , d'obferver
encore que quand on nomme dans un jour
d'élection les afpirans à une place vacante,
on ne parle que de leurs bonnes qualités ,
mille confidérations engagent alors à garder
le filence fur tout ce qui ne feroit pas
à leur avantage
.
Les circonfpections & les égards ont
fait des progrès dans nos moeurs , à mefure
que les chofes dignes de blâme le font
multipliées ; à proportion qu'il y a eu à cacher,
on a étendu les bienféances de déguifer
& de fe taire , ce qu'on condamne en
fecret eft fouvent la matiére des éloges
publics.
•
De- là vient , Meffieurs , que nous ne devons
pas nous attendre un jour d'élection
d'être informés de ce qu'il conviendroit
de fçavoir fur les fujets propofés. C'eſt à
chacun de nous en particulier de découvrir
à l'avance par des informations fecrettes
leurs inclinations & leur caractere , tâchons
de les connoître avant de les nommer.
Gardons-nous fur tout , je le répete encore
une fois , gardons- nous , Meffieurs , de
nous laiffer impofer par les qualités de
JUILLET . 1752. ΤΟΥ
l'efprit , par les lumieres & les connoiffan
ces , n'héfitons pas de compter pour rien
tous ces avantages quand ils ne contribuent
pas à la beauté de l'ame..N'oublions jamais
que dans tous les Corps l'enquête de vie &
moeurs précede toujours l'examen du réci
piendaire.
Les Compagnies littéraires , fur tout
celles qui ont les mêmes occupations que
l'Académie Françoife , ont toujours été expofées
aux railleries indifcretes & aux
iniques improbations. Sur cet article la.
Province & la Capitale éprouvent le même
fort , nous ne pouvons éviter , autant
qu'il eft poffible , la cenfure du Public
qu'en nommant aux places vacantes des
perfonnes dignes de l'eftime publique &
par leurs vertus & par leurs talens .
Les Académies qui fe multiplient tous
les jours au grand avantage des lettres , ſont
les feuls Corps dans lefquels la vénalité ne
s'eft pas encore introduite ; ils ont par là
un grand avantage pour
être bien compofés
, & s'ils ne l'étoient pas , ils ne pourroient
l'imputer qu'à eux mêmes , & en
cela le blâme & la critique du Public ne
feroient pas injuftes à leur égard .
Pour rappeller en finiffant toutes nos
obligations fur le choix d'un Académicien
digne de ce titre , il fuffit de dire que nous
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
devons avoir une grande attention d'élire
des Sujets que la Nature ait favorisés des
biens de l'efprit , mais furtout des biens de
l'ame , & qui ayent donné avec fuccès tous
leurs foins à cultiver ces précieux biens.
C'eft la Loi qu'on doit fuivre dans toutes
les Académies ; elle a été obſervée juſqu'au
jour prefent avec beaucoup d'exactitude
dans cette Compagnie. Vous en
fourniffez , Meffieurs, les preuves victorieufes
, & je fournis l'exception qui confirme
cette belle régle.
Qui a été lû dans une Séance de l'Académie
des Jeux Floraux, tenuë le 2 1 Mars 1752.
pour la réception de M. Rafin , Confeiller
au Parlement ; par M. de Ponfan , Tréſorier
de France , un des Académiciens.
MESSIEURS ,
Il n'eft rien de fi géneralement reconnu
que l'utilité des Académies ; on a fait voir
dans plufieurs Ouvrages que les Corps Litteraires
procurent de grands avantages à
l'Empire des Lettres , & ce qu'on a dit fur
ce fujet fe juftifie tous les jours par autant
d'experiences qu'il y a d'Académies . Mais
plus l'utilité des Académies eft démontrée,
plus il importe de foutenir les exercices
d'où naiffent tous ces avantages.
Pour y parvenir dans cette Compagnie,
il faut fur-tout s'attacher à réparer folidement
nos trop fréquentes pertes. Il n'eft
rien de plus effentiel pour maintenir l'ancien
éclat de cette Académie , que de nommer
des fujets dignes de fuccéder aux Confreres
qu'elle a le malheur de perdre ; fans
cette attention tout ce qu'on pourroit faire
JUILLET. 1752. 8 &
à fon avantage feroit entierement inutile ;
fe négliger fur cet article important , c'eft
anéantir ce Corps litteraire & le faper par
les fondemens.
Ces réflexions m'ont déterminé d'examiner
aujourd'hui quelles font les qualités
que doivent avoir les fujets propres à remplir
les places de Mainteneurs.
Je me flate , Meffieurs , de mériter votre
attention par l'importance & la nouveauté
de cette matiere ; perfonne que je fçache
ne l'a encore traitée.
Si l'Académie pouvoit efperer d'être auffi
heureufe à l'avenir fur le choix de fes
Confreres qu'elle l'a été jufqu'à préfent ,
rien ne feroit plus évidemment inutile que
de parler fur ce fujer. Les dernieres nominations
fourniffent de nouvelles preuves de
fon extrême bonheur dans les élections .
Le génie qui depuis plus de quatre fiécles
foutient avec honneur cette célébre
Compagnie , ne l'abandonne jamais dans
ces occafions importantes ; il a toujours
écarté malgré les follicitations & les brigues
tout ce qui auroit pû ternir fa gloire.
Nous éprouvons en ce jour les utiles , les
agréables effets de fa favorable protection ;
en fournirois avec plaifir des preuves
victorieufes s'il m'étoit permis d'empiétes
fur les droits de M. le Modérateur.
D.Y
82 MERCURE DE FRANCE.
Continuons , Meffieurs , de faire de bons
choix , il importe beaucoup de ne pas nous.
laiffer furprendre par des apparences quelquefois
trompeufes , les méprifes font fur
cette matiere d'une grande conféquence
elles deviennent irréparables.
Aucune confidération ne doit nous empêcher
d'examiner fi les Prétendans ont
toutes les qualités néceffaires pour être
admis dans cette Compagnie.
Mais , me dira-t'on , quelles font ces
qualités ne fuffit- il pas d'avoir cultivé
les Belles Lettres & de les aimer ?
Non , Meffieurs , cela ne fuffit pas ; vous
fçavez mieux que moi qu'il faut encore
avoir des moeurs douces & faciles , & polféder
ce qu'on appelle dans le monde le
fçavoir vivres fcience rare , plus difficile
à acquerir & tout au moins auffi néceffaire
dans les Compagnies académiques
que le bon goût & les connoiffances hu
maines.
On peut à tout âge fe perfectionner
dans l'étude des Belles- Lettres ; mais la
politeffe ne s'acquiert gueres que dans la
jeuneffe , c'est le fruit d'une heureuſe naiffance
, accompagnée d'une excellente édu
cation , bien difficile à prendre fi l'on ne
fréquente un peu jeune les, bonnes compagnies.
JUILLET.
1732 83:
Ce n'eſt
que par l'ufage du monde qu'on
peut acquerir des manieres de vivre , d'a
gir & de parler , civiles , polies & honnê
tes ; fans ce fecours on conferve prefque
Foujours des moeurs rudes & groffieres ,
on manque aux égards & aux bienséances ;,
on s'oublie jufqu'à tenir à fes confreres
des difcours defobligeans , qui les déterminent
quelquefois à s'éloigner de nos
affemblées .
Les perfonnes les mieux élevées font:
fouvent peu endurantes ; remplies d'atten
tions envers tout le monde , elles ont droit
d'être plus fenfibles quand on les offenſe .
Il faut remarquer , Meffieurs , qu'aucun
motif intéreffant n'engage à l'affiduité dans
les Académies ; de là vient qu'on prend
aifément le parti de fair les occafions d'ef
fuyer des propos impolis : un homme
fage & délicat ne veut s'expofer ni à les
fouffrir , ni à la néceffité de les repouffer .
Cet objet a paru fi important à notre
fage Légiflateur , dont la bonté , la douceur
&la politeffe faifoit le caractere dominant ,
qu'il a jugé néceffaire d'établir une Loi
bien rigoureufe. Voici comment il s'explique
à l'article 22 des Statuts qu'il a dreffés
pour cette Compagnie , & que Louis XIV.
a autorifés par fes Lettres Patentes.
Si quelqu'un de ce Corps offenfe le Chan-
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE.
celier ou un des Mainteneurs ou des Maîtres,
il pourra être exclu du Corps.
Vous voyez , Meffieurs , que pour des
paroles outrageufes on encourt une peine
des plus griéves , que feroit- ce fi cette of
fenfe étoit fous les yeux du Public ?
M. de Laloubere n'a pas prévu ce cas ,
il a cru fans doute qu'il n'étoit pas poffible
qu'un Membre de cette Compagnie pût jamais
être Auteur d'un Ecrit injurieux , it
n'a craint que ce qui peut quelquefois
échaper dans la vivacité & le feu de la
difpute.
Le prudent Réformateur de nos Jeux a
cru également inutile d'exclure du nombre
des Propofés pour remplir une place vacante
, tous ceux qui auroient eu la témérité
de parler ou d'écrire contre la Compagnie
ou contre quelqu'un de ceux qui
la compofent ; il a fans doute jugé que
la fage Loi qui exclut du Corps celui qui
offenfe le Chancelier ou un des Mainteneurs
, en interdit l'entrée à toutes les perfonnes
qui feroient tombées dans un des
cas que je viens d'expofer. Pourroit- on
penfer d'y admettre un fujet qui devroit en
être exclu s'il en étoit ?
Mais fi l'Anteur d'une offenfe publique
contre une Académie ou quelqu'un des
Académiciens.ofoit y folliciter une place,
JUILLET. 1752. 85
he feroit-on pas bien furpris de fon au
dace ? Tous les Membres de cette Compagnie
fe croiroient fans doute obligés d'en
défendre les intérêts , & d'époufer ceux
d'un Confrere offenfé ; ils feroient fes vengeurs
s'il avoit la générofité d'étouffer fon
jufte reffentiment.
L'honneur du Corps & les égards que ſe
doivent les Particuliers qui le compofent,.
fuffiroient non feulement pour refufer les
fuffrages à ce téméraire Prétendant , mais.
pour l'exclure à jamais du nombre des
Propofés.
Etre en pareil cas favorable à l'offenfeur,
ce feroit lui applaudir & fe déclarer complice
de fa faute , ce feroit lui accorder
une grace dans le tems qu'il mériteroit
répréhension , ce feroit faire une nouvelle
injure à un Confrere à laquelle il devroit
être plus fenfible qu'à la premiere , & qui
le banniroir fans doute pour toujours des
Séances Académiques.
Gardons- nous , Meffieurs , de donner entrée
dans cette Compagnie à des Sujets
qui puiffent être incompatibles avec quel
qu'un ou plufieurs de nous. En acquerant
de nouveaux Mainteneurs , ne manquons
jamais à ce qui eft dû aux anciens; évitons
avec foin de multiplier les moyens de perdre
nos. Confreres ; ne nous privons pas.
86 MERCURE DE FRANCE.
de leur préfence, tandis que nous pouvons
enjouir, l'inexorable mort doit feule nous .
en féparer.
Pour prévenir les divifions dans les
Corps Littéraires , on doit être extrêmement
attentif à n'y donner entrée qu'à des
Sujets dont l'efprit foit d'un bon caractere,
& qui aient des moeurs faciles & agréables ; -
ees précieufes qualités font dans toutes les
Académies auffi effentielles que les talens.
Aucun motif ne doit engager d'intro--
duire dans ces afyles de la douceur & de
la paix , ni les faifeurs de Libelles , ni ces›
perfonnes dont les propos indifcrets &
hardis peuvent faire craindre de voir naî→
tre des diffentions & des troubles ; la faute
la plus legere doit allarmer ; tour peut être
en ce genre fuffifant pour donner l'exclufron.
Y a- t'il rien à ménager pour ne pas
courir le rifque de fe trouver un jour
dans la cruelle néceffité de procéder extraor
dinairement contre un Confrere ?
$
Il eft de la prudence des Académies de
n'expofer pas à ce danger ces efprits critiques
& malins ; c'eft un bonheur pour
eux & pour toutes les Sociétés Littéraires
qu'ils ayent fait connoître leur caractere.
avant d'y être reçus. Il vaut bien mieux
n'être pas admis dans un Corps que d'en
être retranché , car fuivant la penſée d'Q--
vide ,
JUILLET. 87 1752 1952 .
Turpiùs ejicitur quàm non admittitur hofpes..
Pour fixer nos idées d'une maniere exacte
& préciſe fur tout ce que nous devons
confiderer dans le choix de nos Confreres,,
il faut faire attention à ce qui nous a été
preferit fur ce fujet important dans l'arti
cle 26 de nos Statuts , il s'explique en ces
termes ::
La place d'un Mainteneur doit être remplie
par un homme de mérite , fociable
aimant les Lettres.
Ce peu de paroles renferment un grand
fens ; elles comprennent tout ce qu'on..
peut defirer dans un excellent Académi
cien , il ne faut qu'en pénétrer toute l'étenduë
Un homme de mérite digne d'occuper:
une place dans cette Compagnie , eft un
homme qui poffède un heureux affemblage..
des principales qualités naturelles & ac-.
quifes de l'efprit & du coeur.
Cette définition renferme tout ce qu'on
doit entendre par un homme de mérite
relativement à tous les Corps Académiques.
Il y a des qualités qui font un riche pré
fent de la Nature , & que nous tenons de
fa liberalité ; il en eft d'autres dont nous
fommes redevables au travail & à l'étude ; ,
88 MERCURE DE FRANCE.
elles fe prêtent toutes de mutuels fecours
l'art perfectionne les qualités naturelles
mais fes préceptes feroient vains & inutiles
s'ils n'étoient pas fecondés par d'heureufes
difpofitions. L'efprit eft une pierre
précieufe qui a befoin de la main du Lapidaire
pour jetter tout fon feu.
Ce que je dis des qualités de l'efprit , on
peut le dire également de celles du coeur ,
les unes & les autres doivent être mifes
en oeuvre pour briller de tout fon éclat.
C'est le concours & l'affemblage de tout
tes ces qualités bien cultivées qui forment
cet homme de mérite , propre à remplir
la place d'un Mainteneur , & c'eft ce qui
doit déterminer les fuffrages dans tous
les Corps Littéraires pour en réparer dignement
les pertes.
Notre Législateur ajoûte que cet homme
de mérite doit être fociable , qualité qui
en fuppofe un grand nombre d'autres.
Pour être fociable dans une Académie ib
faut fur-tout avoir des moeurs , c'eft le premier
fondement de toute fociété parmi les
honnêtes gens. Il faut avoir les inclinations
bierifaifantes , une humeur affable , un ef◄
prit doux , un naturel facile & complai
fant, qui tend toujours d'un bon & agréas
ble commerce.
Un homme fociable eft celui qui pofléde
JUILLET. 1752. 89
le précieux fecret de fçavoir vivre avec
les perfonnes qui ne le font pas , & de ſe
ménager avec toutes fortes de caracteres ;
fes manieres font toujours accompagnées
d'égards , & les difcours remplis de politeffe
.
Il fçait combattre le fentiment de fes
Confreres fans altercation ; il eft auffi fatisfait
de fe rendre à leur avis que de les
ramener au fien , la vérité ne l'offenfe
jamais , il l'écoute toujours avec plaifir ,
elle lui eft également précieufe , foit qu'on
la lui faffe connoître , foit qu'il la découvre
; il l'embraffe avec le même empreffement
d'où qu'elle parte ; il ne difpute que
pour l'éclaircir & la faire briller de tout
fon éclat.
Un homme fociable eft fur- tout l'ennemi
juré de toutes fortes de malignité , il détefte
la médiſance & la calomnie , jamais
il ne lui échape ni dans fes paroles ni
dans les écrits des traits piquans & injurieux.
La qualité d'homme fociable ne fçauroit
compâtir avec les vices qui troublent
le repos public , & dont la peine eft d'être
banni de la fociété.
Enfin , Meffieurs , cet homme de mérite
fociable , pour être digne d'occuper une
place dans cette Compagnie , doit aimer
les Lettres.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quoique ce goût bien cultivé foit ef
fentiellement ce qui conftitue un véritable
Académicien , il faut remarquer que c'eſt
néanmoins la derniere chofe dont il eft
ici parlé.
Notre Légiflateur plein de droiture &
de probité , a eu l'attention de placer les
qualités de l'ame à la tête du portrait qu'il
nous a tracé d'un Mainteneur digne de
ce titre ; il a voulu fans doute nous faire
entendre par là qu'elles doivent tenir par
tout le premier rang , & que dans nos
élections l'amour & la connoiffance des
Lettres ne peuvent fixer notre choix que
lorfque ces avantages fe trouvent heureutement
raffemblés dans le même fujet avec
les vertus de l'ame & les qualités du
coeur.
Je ne puis , Meffieurs , me difpenfer pour
l'honneur de toutes les Académies de rapporter
ici ce qu'a dit à leur avantage l'Au
teur du Difcours couronné à Dijon l'année
derniere.
Ce bel efprit qui a répandu & prodigué
tant d'éloquence pour décrier les Sciences,
a fait voir feulement d'une maniere brillante
qu'on peut abufer des meilleures cho-.
fes. Mais voulant rendre juftice aux Compagnies
Académiques , il s'eft expliqué en
Ces termes..
JUILLET. 1752. 9%
Les Sociétés Littéraires , dit- il , font
chargées à la fois du dangereux dépôt
» des connoiffances humaines & du dépôt
» facré des moeurs ; elles ont attention d'en
» maintenir chez elles toute la pureté , &
» de l'exiger dans les Membres qu'elles,
» reçoivent.
"
»
» Ces fages inftitutions , ajoûte-t'il , fervent
de frein aux gens de lettres ; afpirant
tous à l'honneur d'être admis dans.
les Académies , ils veilleront fur eux-
» mêmes , & tâcheront de s'en rendre di
» gnes par des ouvrages utiles , & furtout
par des moeurs irréprochables.
M. Rouffeau malgré fon déchaînement
contre les Arts & les Sciences , a épargné
les Corps Littéraires , en faveur de leur
utilité pour les bonnes moeurs ; ſes ménagemens
& les égards pour les Académies
ne pouvoient pas avoir une caufe ni plus:
honorable ni plus glorieufe.
N'oublions donc jamais , Meffieurs , en
nommant aux places. vacantes , que nous
#devons conferver avec foin ce dépôt facré
des moeurs dont nous fommes dépofitaires
, ne le confions qu'en de mains fûres ,
évitons de nous relâcher fur cet article
capital .
3
La crainte d'émouffer ce précieux frein
qui contient les Gens de fettres ,, & qui
92 MERCURE DE FRANCE...
les oblige de veiller fur eux- mêmes, doit
exciter toute notre attention pour refufer
conftamment l'entrée de cette Compagnie
à tous les Sujets que ce puiffant frein n'a
pas été capable de contenir .
Ne perdons jamais de vûë , que les con
noiffances humaines ne peuvent mériter
notre attention qu'autant qu'elles fe trouvent
réunies avec des moeurs irréprocha
bles , avec beaucoup de prudence , de difcrétion
& de fagetle dans les écrits , dans
les paroles & dans les actions.
Ces maximes ont toujours été inviolables
dans toutes les Académies , elles en
ont exclu de nos jours un Littérateur périodique,
de beaucoup de mérite , mais noté
par fon indifcrétion & fa malignité.
Ce petit épiſode ne me fait pas oublier,
Meffieurs , qu'il me reste à vous parler de
cette partie effentielle d'un Académicien,
qui confifte à fe connoître en Eloquence
& en Poëfie.
M. de Laloubere s'eft contenté de dire
que pour mériter une place de Mainteneur
il faut aimer les Lettres. Ce peu de
paroles lui ont paru fuffifantes , parce qu'il
n'ignotoit pas que quand on aime ces précieux
Arts , il n'eft rien de plus attrayant
que le plaifir de les cultiver , & que cette
culture dirigée par de bonnes études , eft
JUILLET. 1752. .9 $
E rarement infructueufe ; les vrais amateurs
des Lettres font toujours d'excellens Académiciens.
ད་
Cette inclination eft ordinairement accompagnée
des talens néceffaires pour faire
de grands progrès dans les Sciences ; ces
progrès donnent de nouvelles forces à ce
noble penchant , on s'attache malgré foi
à ce que l'on entend , on n'abandonne jamais
ce que l'on aime.
pour N'apréhendons pas que l'affection
les Belles -Lettres foit volage & paffagere
chez les perfonnes de goût & de génie ,
il feroit plutôt à craindre qu'elles s'y adonnaffent
avec trop d'ardeur , & jufqu'à négliger
les Sciences de leur état.
Tout ce que notre Législateur nous à
preferit fur le choix d'un Mainteneur at
toujours été très- fidelement obfervé dans
cette Compagnie , nous n'aurions rien à
défirer fi nous pouvions jouir de tous nos
Confreres , mais nous voyons avec regret
que quelques- uns ne font par leur abfence
utiles à l'Académie que pour décorer fa
lifte , & lui faire honneur dans les villes
où ils ont fixé leur féjour. Plufieurs autres
que nous voyons rarement o nt de très- légitimes
excufes , les raifons qui nous privent
de leur préfence font des éloges pour:
sux ; les fonctions de leurs charges rem96
MERCURE DEFRANCE.
guliere érudition que par leur profond fça
voir dans la ſcience du Droit & de la Ju
risprudence.
Les noms des Minuts , des Dufaurs , des
Bertiers , des Catels , des Fieubets , & d'un
grand nombre d'autres font gravés dans le
Temple de Mémoire , ils ont été célébrés
par tous les Auteurs qui ont élevé des
monumens à la gloire des amateurs des
Lettres.
Ces refpectables & fçavans Magiftrats qui
étoient des Aigles aauu PPaallaaiiss ,, auroient pû
être en même tems des ornemens de l'A-
- cadémie Françoife , ils auroient tenu leur
place avec diftinction & dans l'Areopage
& fur le Parnaffe. Themis & les Mufes les
occupoient tour à tour dès leurs plus tendres
années .
Car , Meffieurs, l'étude des Belles Lettres
dans laquelle on peut toujours le perfectionner,
ne sçauroit être commencée dans
cet âge fait pour jouir des avantages qu'elle
procure ; il faut en avoir pris dans la jeuneffe
le goût & les principes , il feroit fans,
cela bien difficile d'y faire des progrès dans
un âge un peu avancé , l'ignorance déter- .
mine alors à regarder comme peu néceffaire
un art dont on ignore les premiers
élemens. On fait ordinairement peu de cas
des Sciences pour lesquelles on ne fe fent
aucune
JUILLET.
17528 97
aucune difpofition ni aptitude , & dont
on n'a aucune teinture.
•
Mais le don de la parole , l'art d'écrire
avec quelque pureté de ftile & de diction
feroient des avantages vains , quelquefois
dangereux , s'ils n'étoient pas accompagnés
de beaucoup de capacité ; les armes trèsnéceffaires
pour combattre font d'un foible
fecours fans la force & le courage.
>
J'ajoute , Meffieurs , que le profond fçavoir
fourniroit des alimens à l'erreur , s'il
n'étoit pas dirigé par la jufteffe de l'efptit.
Cette précieufe qualité eft plus rare que
les talens , il eft plus difficile de l'acquerir
que les connoiffances , c'eft un riche préfent
de la Nature dont elle n'eft pas prodigue.
Tout le monde croit le poffeder
parce que perfonne n'en peut fentir la
privation. L'efprit faux ne fe connoit pas
lui - même s'il fe connoiffoit , il cefferoit
d'être faux , fes lumieres font trop
bornées ou trop vaftes , le jour ne l'éclaire
pas , ou il l'offufque & l'éblouit , la lenteur
& la fougue de l'efprit égarent également,
l'un n'arrive pas au terme , l'autre va audelà
, & lorſqu'on paffe le but , dit Montagne
, on y touche auffi peu , que quand
on n'y arrive pas .
Ce défaut eft la fource d'une infinité de
défordres dans la fociété , il fe fair princi-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
palement fentir dans les corps , & plus ils
font nombreux ,plus il y devient dominant .
C'eft la fauffeté de l'efprit qui fait fourmiller
les procès , & qui fournit du travail
à toutes les Jurifdictions , ce défaut
eft caule qu'on foutient les droits les plus
injuftes , & que les Arrêts juftifient fouvent
la témérité des plaideurs.
Dans toutes les Compagnies quelquesuns
des Membres , faute de juſteſſe , n'en
connoiffent pas les véritables intérêts ,
quelques autres en les connoiffant les facrifient
à des intérêts particuliers . Ceux
qui ont de bonnes vues & une volonté
conftante de les fuivre fe trouvant en petit
nombre , on ne doit pas être furpris que
les corps prennent rarement le bon parti
dans leurs délibérations ; de- là vient que.
la République Romaine dans les tems les
plus difficiles remettoit toute l'autorité
entre les mains d'un Dictateur.
Quand on a reçu de la Nature ce précieux
fondement de toute forte de connoiffances
, qui confifte dans la jufſteſſe de
l'efprit , on ne doit rien négliger pour entretenir
& fortifier cette heureufe difpofition.
Il feroit aifé de faire voir combien les
Belles - Lettres peuvent être utiles à cet
ufage ; on s'accoutume en les cultivant à >
JUILLET. 1752. 99
former des raifonnemens qui faffenr fenur
la jufte liaifon que les conféquences ont
avec les principes : ce n'eft pas là ou les
termes de l'art peuvent tenir lieu de preuves
, il n'eft pas permis de s'envelopper
dans de mifterieufes obfcurités. La clarté
& l'évidence eft ce qu'on exige principalement
dans les ouvrages d'efprit & de
littérature , tout ce qui manque de cette
qualité effentielle eft toujours réprouvé.
J'abandonne brufquement cette matiére
qu'il feroit très important d'approfondir
pour l'avantage de ces perfonnes que leur
mérite rend très- dignes d'être défabufées
de leurs préventions ; mais ce fujet mêneroit
aujourd'hui trop loin , & je ne puis
me difpenfer de dire encore un mot de nos
élections qui font mon principal objet
dans cette féance .
J'ai parlé , Meffieurs , des qualités néceffaires
pour être admis dans les Académies,
& de celles qui en doivent exclure , j'ajoute
qu'aucun de nous ne devroit le déterminer
fur le choix d'un fujet & prendre
à coeur fon élection , fans être affuré
que ce fujet eft en général agréable & à la
Compagnie & à celui qui en remplit la
premiere place . Conviendroit-il à un particulier
d'entreprendre de nous donner un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Confrere fans avoir pris cette fage précaution.
Permettez moi , Meffieurs , d'obferver
encore que quand on nomme dans un jour
d'élection les afpirans à une place vacante,
on ne parle que de leurs bonnes qualités ,
mille confidérations engagent alors à garder
le filence fur tout ce qui ne feroit pas
à leur avantage
.
Les circonfpections & les égards ont
fait des progrès dans nos moeurs , à mefure
que les chofes dignes de blâme le font
multipliées ; à proportion qu'il y a eu à cacher,
on a étendu les bienféances de déguifer
& de fe taire , ce qu'on condamne en
fecret eft fouvent la matiére des éloges
publics.
•
De- là vient , Meffieurs , que nous ne devons
pas nous attendre un jour d'élection
d'être informés de ce qu'il conviendroit
de fçavoir fur les fujets propofés. C'eſt à
chacun de nous en particulier de découvrir
à l'avance par des informations fecrettes
leurs inclinations & leur caractere , tâchons
de les connoître avant de les nommer.
Gardons-nous fur tout , je le répete encore
une fois , gardons- nous , Meffieurs , de
nous laiffer impofer par les qualités de
JUILLET . 1752. ΤΟΥ
l'efprit , par les lumieres & les connoiffan
ces , n'héfitons pas de compter pour rien
tous ces avantages quand ils ne contribuent
pas à la beauté de l'ame..N'oublions jamais
que dans tous les Corps l'enquête de vie &
moeurs précede toujours l'examen du réci
piendaire.
Les Compagnies littéraires , fur tout
celles qui ont les mêmes occupations que
l'Académie Françoife , ont toujours été expofées
aux railleries indifcretes & aux
iniques improbations. Sur cet article la.
Province & la Capitale éprouvent le même
fort , nous ne pouvons éviter , autant
qu'il eft poffible , la cenfure du Public
qu'en nommant aux places vacantes des
perfonnes dignes de l'eftime publique &
par leurs vertus & par leurs talens .
Les Académies qui fe multiplient tous
les jours au grand avantage des lettres , ſont
les feuls Corps dans lefquels la vénalité ne
s'eft pas encore introduite ; ils ont par là
un grand avantage pour
être bien compofés
, & s'ils ne l'étoient pas , ils ne pourroient
l'imputer qu'à eux mêmes , & en
cela le blâme & la critique du Public ne
feroient pas injuftes à leur égard .
Pour rappeller en finiffant toutes nos
obligations fur le choix d'un Académicien
digne de ce titre , il fuffit de dire que nous
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
devons avoir une grande attention d'élire
des Sujets que la Nature ait favorisés des
biens de l'efprit , mais furtout des biens de
l'ame , & qui ayent donné avec fuccès tous
leurs foins à cultiver ces précieux biens.
C'eft la Loi qu'on doit fuivre dans toutes
les Académies ; elle a été obſervée juſqu'au
jour prefent avec beaucoup d'exactitude
dans cette Compagnie. Vous en
fourniffez , Meffieurs, les preuves victorieufes
, & je fournis l'exception qui confirme
cette belle régle.
Fermer
Résumé : DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Le discours de M. de Ponfan, Trésorier de France, prononcé à l'Académie des Jeux Floraux le 21 mars 1752, met en lumière l'importance des académies et la nécessité de maintenir leur excellence. Les académies apportent de grands avantages à l'Empire des Lettres, et leur utilité est régulièrement confirmée par les expériences. Pour préserver cet éclat, il est crucial de remplacer dignement les membres décédés par des successeurs compétents, dotés de compétences littéraires, de mœurs douces et d'un savoir-vivre. M. de Ponfan insiste sur la sélection de candidats possédant des qualités morales essentielles, développées durant la jeunesse grâce à une bonne éducation et à la fréquentation de bonnes compagnies. Une loi rigoureuse, approuvée par Louis XIV, prévoit l'exclusion des membres offensants pour garantir le respect et la politesse au sein de l'académie. Les critères de sélection mettent en avant la protection de l'honneur et de la paix au sein de l'institution. Les talents seuls ne suffisent pas ; les qualités morales, telles que la sociabilité, la bienveillance et la douceur, sont essentielles. Les statuts de l'Académie stipulent que les membres doivent être des hommes de mérite, sociables et aimant les lettres. Le texte souligne également l'importance de la probité, de la sociabilité et de l'amour des lettres. Les sociétés littéraires doivent maintenir la pureté des connaissances humaines et des mœurs, incitant les littérateurs à produire des œuvres utiles et à avoir des mœurs irréprochables. Les élections académiques doivent privilégier la beauté de l'âme et la moralité des candidats. Le texte aborde les défis rencontrés par les compagnies littéraires et les académies face aux moqueries et aux critiques injustifiées. Pour éviter la censure publique, il est essentiel de désigner des personnes dignes et talentueuses pour occuper les postes disponibles. Les académies, bien que nombreuses et bénéfiques pour les lettres, doivent rester exemptes de corruption afin de préserver leur intégrité. Leur composition repose sur leur propre vigilance, et toute critique publique serait légitime en cas de mauvais choix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
200
p. 56-66
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Dijon.
Début :
L'Académie tint sa Séance publique le 19 Août[.] Elle fut ouverte par M. ***, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, Gaulois, Moeurs des Gaulois, Séance publique, Vie, Peuple, Nation, Esprit, Peuples, Auteurs, Médecine, Grecs, Romains, Rapport, Mémoire, Femmes, Inclination, Inégalité, Prix de morale, Loi naturelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Dijon.
SEANCE PUBLIQUE
L
De l'Académie de Dijon.
'Académie tint ſa Séance publique le
19 Août.Eile fut ouverte par M. ***
Académicien honoraire , qui lut un Difcours
ou amusement littéraire , ſurun ſpécifique
contre la triſtelle & les chagrins
dela vie.
Si le corps a ſes maladies , l'eſprit a fes
indifpofitions qu'il eſt plus difficile encore
de prévenir. En effet , il n'eſt aucun
régime qui puiffe nous garantir du chagrin
; ce bourreau de l'homme , qui répand
dans l'ame le poiſon & l'amertume , rend
la vie même à charge. L'impoſſibilité de
prévenir ,& la difficulté de détruire cette
indiſpoſition , ne nous laiſſe de reſſource
qued'en affoiblir le ſentiment : quels en
feront les moyens ? La Médecine , cet art
lumineux & ſecourable , ne nous en offre
que très peu ſur leſquels on puiſſe fonder
quelque eſpérance. Homere , cet ami des
jeux& des ris , parle d'une plante dont il
vante l'efficacité ; mais la graine en eſt
peut- être à jamais perdue , du moins ne
croît-elle plusdans nos jardins. Un Poëte
NOVEMBRE. 1753 . 57
, de la Franconie Orientale , Conrad Celte
nous offre en forme de dédommagement ,
quatre ſpécifiques , qu'il nomme les véhicules
de la vie ; le vin , le ſommeil , un
ami , la Philoſophie. En adoptant ce ſentiment
, on ſe propoſe de faire voir que
l'on peut trouver un adouciſſement aux
chagrins de la vie , dans l'uſage modéré
d'un vin exquis , dans les douceurs du
fommeil , dans les agrémens d'une amitié
fincere & réciproque , & dans les maximes
de la Philoſophie. L'Auteur convient
que l'on ne peut regarder ceci que comine
un purbadinage; mais ſansunpeu d'amuſement
( dit il ) un Orateur n'eſt ſouvent
qu'un ingénieux artiſan d'ennui . Ce Difcours
fut ſuivi de celui de M. Lantin ,
contre les mercenaires de la Littérature ,
qui travaillant pour les Académies , ſont
plus ſenſibles à l'intérêt fordide qui les
dévore , qu'à la réputation &à la gloire
d'avoir bien fait..
M. l'Abbé Richard lut enſuite un Mémoirefur
les moeurs des Gaulcis.
Les actions du particulier , ſa façon de
vivre & ſes inclinations , caractériſent un
peuple ; on peut juger des moeurs d'une
nation pat pluſieurs de ces caracteres ralſemblés&
comparés. C'eſt par cette méthode
que l'on est parvenu à nous faire
Cy
58 MERCURE DEFRANCE .
connoître les moeurs des Grecs & des Romains
, c'eſt ainſi que les voyageurs modernes
nous ont ſi bien expliqué le goût
& le génie particulier des peuples des Indes
& de l'Amérique , dont la plupart
font ſauvages par rapport ànous , qu'il
n'y auroit que le premier abord de ces
peuples qui nous étonnât ; ce que nous en
aurions lû , ce que l'on nous en auroitdit,
nous mettroit bientôt au fait de ce que
nous en aurions à craindre ou à eſpérer.
Mais où trouver des mémoires pour
nous inſtruire de ce qui regarde les Gaulois
, aufli parfaitement que nous le ſommes
, de ce qui ſe rapporte aux Romains
& aux Grecs ? Les mêmes Auteurs qui ont
écrit l'hiſtoire de ces peuples fameux , nous
apprendront à connoître nos ancêtres.
Diodore de Sicile , Paufanias , Plutarque
, Athenée , Tite- Live , Ceſar , Tacite ,
Strabon , Pomponius Mela , Aulagelle ,
Clément d'Alexandrie ; les Philofophes
même & les Poëtes , Platon , Ariftote ,
Ciceron , Juvenal , Martial ; on trouve
dans leurs écrits une infinitéde traits qui
nous mettent au fait des moeurs des Gaulois
: c'eſt d'après eux que l'Auteur du Mémoire
a travaillé.
Il n'avance rien de poſitif ſur l'origine
desGaulois . Nous ne trouvons rien , dir-
,
NOVEMBRE, 1753 . 59
il , qui nous faſſe connoître leur établiſfementdans
la partie de l'Europe qu'ils occuperent.
Les Auteurs les plus anciens en
parlent comme d'un peuple connu depuis
long-tems , & vivant ſelon ſes loix. Les
différentes émigrations des Gaulois qui ſe
répandirent de tous côtés pour y former
des établiſſemens nouveaux , qui s'emparerent
d'une grande partie de l'Italie& de
l'Eſpagne , qui pénétrerent juſqu'en Afie
qui peuplerent lesIſles voiſinesde l'Europe,
devinrent la tigede pluſieurs peuples qui
confervent encore aujourd'hui leur nom.
Toutes ces circonstances raſſemblées dépoſent
en faveur de l'antiquité des Gaulois .
د
On dit un mot de leur nom , que l'on'
croit, avec Bodin , pouvoir tirer du pays
même qu'il habitoient , & du mot Wal ,
qui en langue Celtique ſignifie Forest. Du
mot Wal on a fait Walli , & fuivant la prononciation
Romaine qui employe le Gau
lieu du double W, on a dit Galli , Ganlois
, ou habitans des forêts. Hova
L'Auteur donne enſuite une idée de la
conformation extérieure desGaulois ,qui ,
au rapport de Paufanias , étoient les plus
grands , les plus forts , & les mieux faits
de tous les hommes. Ils naiſſoient avecdes
cheveux blonds ; cette couleur leur paroiffoit
trop fade ,& ils avoient une attention
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
particuliere à ſe rendre roux; ils s'imagi
noient que cette couleur ſanglante les rendroit
plus formidables à la guerre. La façon
même dont ils tournoient leurs cheveux
avoit quelque choſe d'horrible. Ils ſe rafoient
le menton& conſervoient de longues
moustaches qui retomboient juſques
fur la poitrine ; les principaux de lanation
les regardoient comme une parure auffi
néceflaire qu'agréable.
Leurs habillemens n'étoient pas toujours
les mêmes ; on en diftinguoit de trois efpéces.
La ſaye , ou le vêtement long &
large , avec lequel on paroiſſoit dans les
affemblées publiques ; la braye ( Bracca )
étoit un juſte-an-corps ferré & court , on
le portoitdans les voyages & à la guerre ,
la tunique , le plus léger de tous , fervoit
au peuple & aux ouvriers. L'habillement
des femmes reffembloit beaucoup à celui
des hommes ; il étoit de toile ou d'étoffede
laine fort légere , il étoit taillé de façon
qu'elles avoient les épaules , les bras &
la gorge preſqu'entierement à découvert.
L'uſage de l'or étoit commun parmi eux ,
ils ſçavoient le fondre & l'employer à leur
parure , pour laquelle la nation a toujours
eu un goût décidé ; on en trouve une
preuve fans réplique dans l'hiſtoire de TitusManlius
, qui enleva le colier d'or du
NOVEMBRE. 1753 . 61
Gaulois qu'il vainquit ſur le pont du Teveron
, & qui en prit le nom de Torquatus.
Mais c'eſt par un examen plus important
ducoeur & de l'eſprit desGaulois , de leur
façon d'agir & de penſer dans ce qui regarde
les principes fondamentaux de la
fociété , & ce qui en aſſure le repos & la
gloire , que l'on doit ſe former une idée
des moeurs des Gaulois.On commence par
l'éducation de la jeuneſſe .
Quel étoit parmi eux le ton de l'éducationeil
ſe rapportoit tout au bien de l'Etat
, & il en faifoit en partie la conftitution.
Les Egyptiens & les Spartiates n'ont
rien eu dans ce genre qui leur mérite la
préférence. Les Gaulois, il eſt vrai , ne
formoient ni Sçavans ni Artiſtes , mais ils
formoient des hommes , & les élevoient
reſpectivement les uns pour les autres.
Leur eſprit ſe développoit à peine , qu'ils
étoient perfuadés de ce principe impor
tant , qu'on ne peut trouver ſon avantage
particulier que dans le bien général. C'eſt
de ce tems qu'il eſt permis de dire qu'il ne
naiſſoit pas plus de bons hommes que de
bons patriotes Que fon nerévoque point
en doute ce que l'on raconte de ces tems
éloignés. Le confentement unanime des
Hiſtoriens dépoſe en faveur d'une vérivé
62 MERCURE DE FRANCE.
que l'on ne refuſe d'admettre que parce
que l'on eſt intéreſſé à ſe perfuader que les
hommes de tous les récles ſe ſont reſſemblés
, & que les mêmes cauſes ont toujours
du produire les mêmes effets. Un
détail exact& ſuivi prouve le contraire.
La nourriture de la jeuneſſe , ſes exerci
ces , ſes jeux , le ſoin que l'on avoit de ſes
moeurs , l'exactitude de ſes maîtres , & la
ſévérité des châtimens , concouroient à
en former des citoyens robuftes& fideles à
l'Etat .
On parle de leurs mariages , des cérémonies
qui s'y obſervoient , des conventions
matrimoniales, de l'autorité deſpotique
des maris ſur les femmes& les enfans
, du rang que les femmes tenoient
dans la fociété. Les coutumes n'étoient
pas les mêmes à ce ſujet dans toutes les
Gaules ; on en rapporte les différences
confirmées par les témoignages des Hiſtoriens
qui en ont écrir.
D'autres uſages nous préſentent les
moeurs des Gaulois ſous un aſpect plusheureux.
Nous y trouvons avecplaifir une inclination
marquée pour le bien , & un
amour décidé pour Thumanité ; ils exer.
çoient l'hoſpitalité avec un déſintéreffement
& un zele qui leur étoit unique. Ils
établirent en faveur de leurs hôtes une loi
NOVEMBRE. 1753. 6
qui fait honneur à l'humanité. On parle
de l'Architecture civile , des feſtins , & des
meubles des Gaulois. Ces détails forment
un tableau agréable , varié , & d'autant
plus inſtructif , que malgré les changemens
que les révolutions des ſiécles ont néceffairement
introduit , nous retrouvons dans
nos uſages mille traits qui ſe rapportent à
cequepratiquoient anciennement lesGaulois;
& plus nous remontons dans les fiécles
paflés , plus nous voyons augmenter
le nombredes rapports ; de forte qu'iln'eſt
pas impoffible de former une chaîne qui
remonte depuis nous juſqu'à l'antiquité
la plus reculée.
Le Mémoire eſt terminé par ce qui regarde
les qualités de l'eſprit national des
Gaulois. Les Auteurs étrangers les ont taxé
d'inconſtance & de légereté ; ceux qui les
ontmieux connus , ont trouvé la cauſe de
ces défauts prétendus ,dans la vivacité de
l'inclination des Gaulois , & dans leur facilité
à réfondre ſur le champ ce qui convenoit
aux circonstances du tems. On leur
a reproché une curioſité infupportable aux
étrangers ; c'étoit le vice de la nation ,
que l'on ne peut jamais détruire , & qui
ſouvent lui fut préjudiciable , attendu ſon
inclination à croire tout ce qu'on lui racontoitdesdeffeins
de ſes ennemis ou de
64 MERCURE DE FRANCE.
fes voiſins. Le Gouvernement ne trouva
d'autre moyen de l'arrêter , qu'en défendant
ſous des peines très féveres , de s'entretenir
en publicdes nouvelles étrangeres
,& de prendre en conféquence aucune
réſolution ſans l'ordre du Conſeil national
, auquel on devoit rapporter tout
ce que l'on auroit entendu dire , pour ſuivre
fes ordres fur les précautions qu'il y
auroit à prendre.
Ils avoient beaucoup de vanité , & fe
eroyoient invincibles. Les Romains leur
apprisent le contraire , quoiqu'il ſoit vrai
de dire que de toutes leurs conquêtes ,
aucune ne leur a autant coûté , & qu'il a
falu la valeur & le génie ſupérieur de Céfar
pour en venir à bout.
On s'eſt mocqué de leur crédulité , elle
paffa en proverbe à Rome , & les Grecs
regarderent les Gaulois comme un peuple
fans efprit& fans difcernement ; & pourquoi
? c'eſt qu'ils n'avoient jamais trompé
perfonne ,& qu'ils ne croyoient pas qu'on
pût les tromper. Ils ne mirent pas la défiance
au rang des vertus. Une fi grande
crédulité eſt peut-être un défaut ; mais
quand c'eſt celui de la nation , & qu'il a
pour principe la fimplicité des moeurs &
l'ingénuité du coeur , ce défaut même devient
honorable à la nation , que l'on ne
NOVEMBRE. 1753. 65
doit regarder que comme un peuple chez
lequel la vérité ſeule a le droit de ſe faire
entendre , & qui n'ajamais imaginé que
ta diffimulation & la fraude puffent entrer
dans le commerce ordinaire de la vie .
Le Prix qui avoit été remis l'an paſſé ,
lesAuteurs n'ayant pas rempli les vûes de
l'Académie fur le ſujet fuivant; sçavoir ,
fi la température de l'air d'un climat influe
fur le tempéramem & la force de ses habitans
, a été adjugé à M. Gravier , Docteur
en Médecine , à Paray en Charolois , qui
s'eſt annoncé l'Auteur du Mémoire Nº. 20
qui a pour deviſe , mutas omnia coli tempe
ries .
Programmes proposés.
Le Prix de morale pour l'année 1754 ,
conſiſtant en une médaille d'or de la valeur
de trente piſtoles , ſera adjugé à celui
qui aura le mieux réſolu le Problême furvant
: Quelle est la ſource de l'inégalué parmi
les hommes , &fi elle est autorisée par la loi
naturelle.
Il ſera libre d'écrire en François ou en
Latin , il ne faut pas que la lecture excéde
trois quarts d'heure. Les Mémoires ,
francs de pore , feront adreſſés à M. Petit ,
Secrétaire de l'Académie , rue du Vieux
Marché , à Dijon , qui n'en receyra point
66 MERCURE DE FRANCE .
paílé le premier Avril. Il en ſera ufé de
même à l'avenir à l'égard des paquets
adreſſés à l'Académie ; elle n'en recevra
aucun , dont le port n'ait été acquité aux
Bureaux d'où ils font partis.
L'Académie déſirant donner aux Auteurs
le tems de travailler leurs ouvrages
&de faire les recherches néceſſaires , s'eſt
déterminée à annoncer les ſujets un an
plutôt qu'elle n'avoit coutume de faire.
Celui de Médecine pour l'année 1755 ,
conſiſte à déterminer la maniere d'agir du
bain aqueuxſimple , fes avantages &ses inconvéniens
, par rapport aux différens tempėrammens
, & en particulier dans quelgenre
de maladies il peut être utile. Lesouvrages
qui n'excéderont pas une heure de lecture
feront reçus ſous les mêmes conditions que
ci-deſſus , juſqu'au premier Avril 1755.
L
De l'Académie de Dijon.
'Académie tint ſa Séance publique le
19 Août.Eile fut ouverte par M. ***
Académicien honoraire , qui lut un Difcours
ou amusement littéraire , ſurun ſpécifique
contre la triſtelle & les chagrins
dela vie.
Si le corps a ſes maladies , l'eſprit a fes
indifpofitions qu'il eſt plus difficile encore
de prévenir. En effet , il n'eſt aucun
régime qui puiffe nous garantir du chagrin
; ce bourreau de l'homme , qui répand
dans l'ame le poiſon & l'amertume , rend
la vie même à charge. L'impoſſibilité de
prévenir ,& la difficulté de détruire cette
indiſpoſition , ne nous laiſſe de reſſource
qued'en affoiblir le ſentiment : quels en
feront les moyens ? La Médecine , cet art
lumineux & ſecourable , ne nous en offre
que très peu ſur leſquels on puiſſe fonder
quelque eſpérance. Homere , cet ami des
jeux& des ris , parle d'une plante dont il
vante l'efficacité ; mais la graine en eſt
peut- être à jamais perdue , du moins ne
croît-elle plusdans nos jardins. Un Poëte
NOVEMBRE. 1753 . 57
, de la Franconie Orientale , Conrad Celte
nous offre en forme de dédommagement ,
quatre ſpécifiques , qu'il nomme les véhicules
de la vie ; le vin , le ſommeil , un
ami , la Philoſophie. En adoptant ce ſentiment
, on ſe propoſe de faire voir que
l'on peut trouver un adouciſſement aux
chagrins de la vie , dans l'uſage modéré
d'un vin exquis , dans les douceurs du
fommeil , dans les agrémens d'une amitié
fincere & réciproque , & dans les maximes
de la Philoſophie. L'Auteur convient
que l'on ne peut regarder ceci que comine
un purbadinage; mais ſansunpeu d'amuſement
( dit il ) un Orateur n'eſt ſouvent
qu'un ingénieux artiſan d'ennui . Ce Difcours
fut ſuivi de celui de M. Lantin ,
contre les mercenaires de la Littérature ,
qui travaillant pour les Académies , ſont
plus ſenſibles à l'intérêt fordide qui les
dévore , qu'à la réputation &à la gloire
d'avoir bien fait..
M. l'Abbé Richard lut enſuite un Mémoirefur
les moeurs des Gaulcis.
Les actions du particulier , ſa façon de
vivre & ſes inclinations , caractériſent un
peuple ; on peut juger des moeurs d'une
nation pat pluſieurs de ces caracteres ralſemblés&
comparés. C'eſt par cette méthode
que l'on est parvenu à nous faire
Cy
58 MERCURE DEFRANCE .
connoître les moeurs des Grecs & des Romains
, c'eſt ainſi que les voyageurs modernes
nous ont ſi bien expliqué le goût
& le génie particulier des peuples des Indes
& de l'Amérique , dont la plupart
font ſauvages par rapport ànous , qu'il
n'y auroit que le premier abord de ces
peuples qui nous étonnât ; ce que nous en
aurions lû , ce que l'on nous en auroitdit,
nous mettroit bientôt au fait de ce que
nous en aurions à craindre ou à eſpérer.
Mais où trouver des mémoires pour
nous inſtruire de ce qui regarde les Gaulois
, aufli parfaitement que nous le ſommes
, de ce qui ſe rapporte aux Romains
& aux Grecs ? Les mêmes Auteurs qui ont
écrit l'hiſtoire de ces peuples fameux , nous
apprendront à connoître nos ancêtres.
Diodore de Sicile , Paufanias , Plutarque
, Athenée , Tite- Live , Ceſar , Tacite ,
Strabon , Pomponius Mela , Aulagelle ,
Clément d'Alexandrie ; les Philofophes
même & les Poëtes , Platon , Ariftote ,
Ciceron , Juvenal , Martial ; on trouve
dans leurs écrits une infinitéde traits qui
nous mettent au fait des moeurs des Gaulois
: c'eſt d'après eux que l'Auteur du Mémoire
a travaillé.
Il n'avance rien de poſitif ſur l'origine
desGaulois . Nous ne trouvons rien , dir-
,
NOVEMBRE, 1753 . 59
il , qui nous faſſe connoître leur établiſfementdans
la partie de l'Europe qu'ils occuperent.
Les Auteurs les plus anciens en
parlent comme d'un peuple connu depuis
long-tems , & vivant ſelon ſes loix. Les
différentes émigrations des Gaulois qui ſe
répandirent de tous côtés pour y former
des établiſſemens nouveaux , qui s'emparerent
d'une grande partie de l'Italie& de
l'Eſpagne , qui pénétrerent juſqu'en Afie
qui peuplerent lesIſles voiſinesde l'Europe,
devinrent la tigede pluſieurs peuples qui
confervent encore aujourd'hui leur nom.
Toutes ces circonstances raſſemblées dépoſent
en faveur de l'antiquité des Gaulois .
د
On dit un mot de leur nom , que l'on'
croit, avec Bodin , pouvoir tirer du pays
même qu'il habitoient , & du mot Wal ,
qui en langue Celtique ſignifie Forest. Du
mot Wal on a fait Walli , & fuivant la prononciation
Romaine qui employe le Gau
lieu du double W, on a dit Galli , Ganlois
, ou habitans des forêts. Hova
L'Auteur donne enſuite une idée de la
conformation extérieure desGaulois ,qui ,
au rapport de Paufanias , étoient les plus
grands , les plus forts , & les mieux faits
de tous les hommes. Ils naiſſoient avecdes
cheveux blonds ; cette couleur leur paroiffoit
trop fade ,& ils avoient une attention
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
particuliere à ſe rendre roux; ils s'imagi
noient que cette couleur ſanglante les rendroit
plus formidables à la guerre. La façon
même dont ils tournoient leurs cheveux
avoit quelque choſe d'horrible. Ils ſe rafoient
le menton& conſervoient de longues
moustaches qui retomboient juſques
fur la poitrine ; les principaux de lanation
les regardoient comme une parure auffi
néceflaire qu'agréable.
Leurs habillemens n'étoient pas toujours
les mêmes ; on en diftinguoit de trois efpéces.
La ſaye , ou le vêtement long &
large , avec lequel on paroiſſoit dans les
affemblées publiques ; la braye ( Bracca )
étoit un juſte-an-corps ferré & court , on
le portoitdans les voyages & à la guerre ,
la tunique , le plus léger de tous , fervoit
au peuple & aux ouvriers. L'habillement
des femmes reffembloit beaucoup à celui
des hommes ; il étoit de toile ou d'étoffede
laine fort légere , il étoit taillé de façon
qu'elles avoient les épaules , les bras &
la gorge preſqu'entierement à découvert.
L'uſage de l'or étoit commun parmi eux ,
ils ſçavoient le fondre & l'employer à leur
parure , pour laquelle la nation a toujours
eu un goût décidé ; on en trouve une
preuve fans réplique dans l'hiſtoire de TitusManlius
, qui enleva le colier d'or du
NOVEMBRE. 1753 . 61
Gaulois qu'il vainquit ſur le pont du Teveron
, & qui en prit le nom de Torquatus.
Mais c'eſt par un examen plus important
ducoeur & de l'eſprit desGaulois , de leur
façon d'agir & de penſer dans ce qui regarde
les principes fondamentaux de la
fociété , & ce qui en aſſure le repos & la
gloire , que l'on doit ſe former une idée
des moeurs des Gaulois.On commence par
l'éducation de la jeuneſſe .
Quel étoit parmi eux le ton de l'éducationeil
ſe rapportoit tout au bien de l'Etat
, & il en faifoit en partie la conftitution.
Les Egyptiens & les Spartiates n'ont
rien eu dans ce genre qui leur mérite la
préférence. Les Gaulois, il eſt vrai , ne
formoient ni Sçavans ni Artiſtes , mais ils
formoient des hommes , & les élevoient
reſpectivement les uns pour les autres.
Leur eſprit ſe développoit à peine , qu'ils
étoient perfuadés de ce principe impor
tant , qu'on ne peut trouver ſon avantage
particulier que dans le bien général. C'eſt
de ce tems qu'il eſt permis de dire qu'il ne
naiſſoit pas plus de bons hommes que de
bons patriotes Que fon nerévoque point
en doute ce que l'on raconte de ces tems
éloignés. Le confentement unanime des
Hiſtoriens dépoſe en faveur d'une vérivé
62 MERCURE DE FRANCE.
que l'on ne refuſe d'admettre que parce
que l'on eſt intéreſſé à ſe perfuader que les
hommes de tous les récles ſe ſont reſſemblés
, & que les mêmes cauſes ont toujours
du produire les mêmes effets. Un
détail exact& ſuivi prouve le contraire.
La nourriture de la jeuneſſe , ſes exerci
ces , ſes jeux , le ſoin que l'on avoit de ſes
moeurs , l'exactitude de ſes maîtres , & la
ſévérité des châtimens , concouroient à
en former des citoyens robuftes& fideles à
l'Etat .
On parle de leurs mariages , des cérémonies
qui s'y obſervoient , des conventions
matrimoniales, de l'autorité deſpotique
des maris ſur les femmes& les enfans
, du rang que les femmes tenoient
dans la fociété. Les coutumes n'étoient
pas les mêmes à ce ſujet dans toutes les
Gaules ; on en rapporte les différences
confirmées par les témoignages des Hiſtoriens
qui en ont écrir.
D'autres uſages nous préſentent les
moeurs des Gaulois ſous un aſpect plusheureux.
Nous y trouvons avecplaifir une inclination
marquée pour le bien , & un
amour décidé pour Thumanité ; ils exer.
çoient l'hoſpitalité avec un déſintéreffement
& un zele qui leur étoit unique. Ils
établirent en faveur de leurs hôtes une loi
NOVEMBRE. 1753. 6
qui fait honneur à l'humanité. On parle
de l'Architecture civile , des feſtins , & des
meubles des Gaulois. Ces détails forment
un tableau agréable , varié , & d'autant
plus inſtructif , que malgré les changemens
que les révolutions des ſiécles ont néceffairement
introduit , nous retrouvons dans
nos uſages mille traits qui ſe rapportent à
cequepratiquoient anciennement lesGaulois;
& plus nous remontons dans les fiécles
paflés , plus nous voyons augmenter
le nombredes rapports ; de forte qu'iln'eſt
pas impoffible de former une chaîne qui
remonte depuis nous juſqu'à l'antiquité
la plus reculée.
Le Mémoire eſt terminé par ce qui regarde
les qualités de l'eſprit national des
Gaulois. Les Auteurs étrangers les ont taxé
d'inconſtance & de légereté ; ceux qui les
ontmieux connus , ont trouvé la cauſe de
ces défauts prétendus ,dans la vivacité de
l'inclination des Gaulois , & dans leur facilité
à réfondre ſur le champ ce qui convenoit
aux circonstances du tems. On leur
a reproché une curioſité infupportable aux
étrangers ; c'étoit le vice de la nation ,
que l'on ne peut jamais détruire , & qui
ſouvent lui fut préjudiciable , attendu ſon
inclination à croire tout ce qu'on lui racontoitdesdeffeins
de ſes ennemis ou de
64 MERCURE DE FRANCE.
fes voiſins. Le Gouvernement ne trouva
d'autre moyen de l'arrêter , qu'en défendant
ſous des peines très féveres , de s'entretenir
en publicdes nouvelles étrangeres
,& de prendre en conféquence aucune
réſolution ſans l'ordre du Conſeil national
, auquel on devoit rapporter tout
ce que l'on auroit entendu dire , pour ſuivre
fes ordres fur les précautions qu'il y
auroit à prendre.
Ils avoient beaucoup de vanité , & fe
eroyoient invincibles. Les Romains leur
apprisent le contraire , quoiqu'il ſoit vrai
de dire que de toutes leurs conquêtes ,
aucune ne leur a autant coûté , & qu'il a
falu la valeur & le génie ſupérieur de Céfar
pour en venir à bout.
On s'eſt mocqué de leur crédulité , elle
paffa en proverbe à Rome , & les Grecs
regarderent les Gaulois comme un peuple
fans efprit& fans difcernement ; & pourquoi
? c'eſt qu'ils n'avoient jamais trompé
perfonne ,& qu'ils ne croyoient pas qu'on
pût les tromper. Ils ne mirent pas la défiance
au rang des vertus. Une fi grande
crédulité eſt peut-être un défaut ; mais
quand c'eſt celui de la nation , & qu'il a
pour principe la fimplicité des moeurs &
l'ingénuité du coeur , ce défaut même devient
honorable à la nation , que l'on ne
NOVEMBRE. 1753. 65
doit regarder que comme un peuple chez
lequel la vérité ſeule a le droit de ſe faire
entendre , & qui n'ajamais imaginé que
ta diffimulation & la fraude puffent entrer
dans le commerce ordinaire de la vie .
Le Prix qui avoit été remis l'an paſſé ,
lesAuteurs n'ayant pas rempli les vûes de
l'Académie fur le ſujet fuivant; sçavoir ,
fi la température de l'air d'un climat influe
fur le tempéramem & la force de ses habitans
, a été adjugé à M. Gravier , Docteur
en Médecine , à Paray en Charolois , qui
s'eſt annoncé l'Auteur du Mémoire Nº. 20
qui a pour deviſe , mutas omnia coli tempe
ries .
Programmes proposés.
Le Prix de morale pour l'année 1754 ,
conſiſtant en une médaille d'or de la valeur
de trente piſtoles , ſera adjugé à celui
qui aura le mieux réſolu le Problême furvant
: Quelle est la ſource de l'inégalué parmi
les hommes , &fi elle est autorisée par la loi
naturelle.
Il ſera libre d'écrire en François ou en
Latin , il ne faut pas que la lecture excéde
trois quarts d'heure. Les Mémoires ,
francs de pore , feront adreſſés à M. Petit ,
Secrétaire de l'Académie , rue du Vieux
Marché , à Dijon , qui n'en receyra point
66 MERCURE DE FRANCE .
paílé le premier Avril. Il en ſera ufé de
même à l'avenir à l'égard des paquets
adreſſés à l'Académie ; elle n'en recevra
aucun , dont le port n'ait été acquité aux
Bureaux d'où ils font partis.
L'Académie déſirant donner aux Auteurs
le tems de travailler leurs ouvrages
&de faire les recherches néceſſaires , s'eſt
déterminée à annoncer les ſujets un an
plutôt qu'elle n'avoit coutume de faire.
Celui de Médecine pour l'année 1755 ,
conſiſte à déterminer la maniere d'agir du
bain aqueuxſimple , fes avantages &ses inconvéniens
, par rapport aux différens tempėrammens
, & en particulier dans quelgenre
de maladies il peut être utile. Lesouvrages
qui n'excéderont pas une heure de lecture
feront reçus ſous les mêmes conditions que
ci-deſſus , juſqu'au premier Avril 1755.
Fermer