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1
p. 56-66
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Dijon.
Début :
L'Académie tint sa Séance publique le 19 Août[.] Elle fut ouverte par M. ***, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, Gaulois, Moeurs des Gaulois, Séance publique, Vie, Peuple, Nation, Esprit, Peuples, Auteurs, Médecine, Grecs, Romains, Rapport, Mémoire, Femmes, Inclination, Inégalité, Prix de morale, Loi naturelle
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texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Dijon.
SEANCE PUBLIQUE
L
De l'Académie de Dijon.
'Académie tint ſa Séance publique le
19 Août.Eile fut ouverte par M. ***
Académicien honoraire , qui lut un Difcours
ou amusement littéraire , ſurun ſpécifique
contre la triſtelle & les chagrins
dela vie.
Si le corps a ſes maladies , l'eſprit a fes
indifpofitions qu'il eſt plus difficile encore
de prévenir. En effet , il n'eſt aucun
régime qui puiffe nous garantir du chagrin
; ce bourreau de l'homme , qui répand
dans l'ame le poiſon & l'amertume , rend
la vie même à charge. L'impoſſibilité de
prévenir ,& la difficulté de détruire cette
indiſpoſition , ne nous laiſſe de reſſource
qued'en affoiblir le ſentiment : quels en
feront les moyens ? La Médecine , cet art
lumineux & ſecourable , ne nous en offre
que très peu ſur leſquels on puiſſe fonder
quelque eſpérance. Homere , cet ami des
jeux& des ris , parle d'une plante dont il
vante l'efficacité ; mais la graine en eſt
peut- être à jamais perdue , du moins ne
croît-elle plusdans nos jardins. Un Poëte
NOVEMBRE. 1753 . 57
, de la Franconie Orientale , Conrad Celte
nous offre en forme de dédommagement ,
quatre ſpécifiques , qu'il nomme les véhicules
de la vie ; le vin , le ſommeil , un
ami , la Philoſophie. En adoptant ce ſentiment
, on ſe propoſe de faire voir que
l'on peut trouver un adouciſſement aux
chagrins de la vie , dans l'uſage modéré
d'un vin exquis , dans les douceurs du
fommeil , dans les agrémens d'une amitié
fincere & réciproque , & dans les maximes
de la Philoſophie. L'Auteur convient
que l'on ne peut regarder ceci que comine
un purbadinage; mais ſansunpeu d'amuſement
( dit il ) un Orateur n'eſt ſouvent
qu'un ingénieux artiſan d'ennui . Ce Difcours
fut ſuivi de celui de M. Lantin ,
contre les mercenaires de la Littérature ,
qui travaillant pour les Académies , ſont
plus ſenſibles à l'intérêt fordide qui les
dévore , qu'à la réputation &à la gloire
d'avoir bien fait..
M. l'Abbé Richard lut enſuite un Mémoirefur
les moeurs des Gaulcis.
Les actions du particulier , ſa façon de
vivre & ſes inclinations , caractériſent un
peuple ; on peut juger des moeurs d'une
nation pat pluſieurs de ces caracteres ralſemblés&
comparés. C'eſt par cette méthode
que l'on est parvenu à nous faire
Cy
58 MERCURE DEFRANCE .
connoître les moeurs des Grecs & des Romains
, c'eſt ainſi que les voyageurs modernes
nous ont ſi bien expliqué le goût
& le génie particulier des peuples des Indes
& de l'Amérique , dont la plupart
font ſauvages par rapport ànous , qu'il
n'y auroit que le premier abord de ces
peuples qui nous étonnât ; ce que nous en
aurions lû , ce que l'on nous en auroitdit,
nous mettroit bientôt au fait de ce que
nous en aurions à craindre ou à eſpérer.
Mais où trouver des mémoires pour
nous inſtruire de ce qui regarde les Gaulois
, aufli parfaitement que nous le ſommes
, de ce qui ſe rapporte aux Romains
& aux Grecs ? Les mêmes Auteurs qui ont
écrit l'hiſtoire de ces peuples fameux , nous
apprendront à connoître nos ancêtres.
Diodore de Sicile , Paufanias , Plutarque
, Athenée , Tite- Live , Ceſar , Tacite ,
Strabon , Pomponius Mela , Aulagelle ,
Clément d'Alexandrie ; les Philofophes
même & les Poëtes , Platon , Ariftote ,
Ciceron , Juvenal , Martial ; on trouve
dans leurs écrits une infinitéde traits qui
nous mettent au fait des moeurs des Gaulois
: c'eſt d'après eux que l'Auteur du Mémoire
a travaillé.
Il n'avance rien de poſitif ſur l'origine
desGaulois . Nous ne trouvons rien , dir-
,
NOVEMBRE, 1753 . 59
il , qui nous faſſe connoître leur établiſfementdans
la partie de l'Europe qu'ils occuperent.
Les Auteurs les plus anciens en
parlent comme d'un peuple connu depuis
long-tems , & vivant ſelon ſes loix. Les
différentes émigrations des Gaulois qui ſe
répandirent de tous côtés pour y former
des établiſſemens nouveaux , qui s'emparerent
d'une grande partie de l'Italie& de
l'Eſpagne , qui pénétrerent juſqu'en Afie
qui peuplerent lesIſles voiſinesde l'Europe,
devinrent la tigede pluſieurs peuples qui
confervent encore aujourd'hui leur nom.
Toutes ces circonstances raſſemblées dépoſent
en faveur de l'antiquité des Gaulois .
د
On dit un mot de leur nom , que l'on'
croit, avec Bodin , pouvoir tirer du pays
même qu'il habitoient , & du mot Wal ,
qui en langue Celtique ſignifie Forest. Du
mot Wal on a fait Walli , & fuivant la prononciation
Romaine qui employe le Gau
lieu du double W, on a dit Galli , Ganlois
, ou habitans des forêts. Hova
L'Auteur donne enſuite une idée de la
conformation extérieure desGaulois ,qui ,
au rapport de Paufanias , étoient les plus
grands , les plus forts , & les mieux faits
de tous les hommes. Ils naiſſoient avecdes
cheveux blonds ; cette couleur leur paroiffoit
trop fade ,& ils avoient une attention
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
particuliere à ſe rendre roux; ils s'imagi
noient que cette couleur ſanglante les rendroit
plus formidables à la guerre. La façon
même dont ils tournoient leurs cheveux
avoit quelque choſe d'horrible. Ils ſe rafoient
le menton& conſervoient de longues
moustaches qui retomboient juſques
fur la poitrine ; les principaux de lanation
les regardoient comme une parure auffi
néceflaire qu'agréable.
Leurs habillemens n'étoient pas toujours
les mêmes ; on en diftinguoit de trois efpéces.
La ſaye , ou le vêtement long &
large , avec lequel on paroiſſoit dans les
affemblées publiques ; la braye ( Bracca )
étoit un juſte-an-corps ferré & court , on
le portoitdans les voyages & à la guerre ,
la tunique , le plus léger de tous , fervoit
au peuple & aux ouvriers. L'habillement
des femmes reffembloit beaucoup à celui
des hommes ; il étoit de toile ou d'étoffede
laine fort légere , il étoit taillé de façon
qu'elles avoient les épaules , les bras &
la gorge preſqu'entierement à découvert.
L'uſage de l'or étoit commun parmi eux ,
ils ſçavoient le fondre & l'employer à leur
parure , pour laquelle la nation a toujours
eu un goût décidé ; on en trouve une
preuve fans réplique dans l'hiſtoire de TitusManlius
, qui enleva le colier d'or du
NOVEMBRE. 1753 . 61
Gaulois qu'il vainquit ſur le pont du Teveron
, & qui en prit le nom de Torquatus.
Mais c'eſt par un examen plus important
ducoeur & de l'eſprit desGaulois , de leur
façon d'agir & de penſer dans ce qui regarde
les principes fondamentaux de la
fociété , & ce qui en aſſure le repos & la
gloire , que l'on doit ſe former une idée
des moeurs des Gaulois.On commence par
l'éducation de la jeuneſſe .
Quel étoit parmi eux le ton de l'éducationeil
ſe rapportoit tout au bien de l'Etat
, & il en faifoit en partie la conftitution.
Les Egyptiens & les Spartiates n'ont
rien eu dans ce genre qui leur mérite la
préférence. Les Gaulois, il eſt vrai , ne
formoient ni Sçavans ni Artiſtes , mais ils
formoient des hommes , & les élevoient
reſpectivement les uns pour les autres.
Leur eſprit ſe développoit à peine , qu'ils
étoient perfuadés de ce principe impor
tant , qu'on ne peut trouver ſon avantage
particulier que dans le bien général. C'eſt
de ce tems qu'il eſt permis de dire qu'il ne
naiſſoit pas plus de bons hommes que de
bons patriotes Que fon nerévoque point
en doute ce que l'on raconte de ces tems
éloignés. Le confentement unanime des
Hiſtoriens dépoſe en faveur d'une vérivé
62 MERCURE DE FRANCE.
que l'on ne refuſe d'admettre que parce
que l'on eſt intéreſſé à ſe perfuader que les
hommes de tous les récles ſe ſont reſſemblés
, & que les mêmes cauſes ont toujours
du produire les mêmes effets. Un
détail exact& ſuivi prouve le contraire.
La nourriture de la jeuneſſe , ſes exerci
ces , ſes jeux , le ſoin que l'on avoit de ſes
moeurs , l'exactitude de ſes maîtres , & la
ſévérité des châtimens , concouroient à
en former des citoyens robuftes& fideles à
l'Etat .
On parle de leurs mariages , des cérémonies
qui s'y obſervoient , des conventions
matrimoniales, de l'autorité deſpotique
des maris ſur les femmes& les enfans
, du rang que les femmes tenoient
dans la fociété. Les coutumes n'étoient
pas les mêmes à ce ſujet dans toutes les
Gaules ; on en rapporte les différences
confirmées par les témoignages des Hiſtoriens
qui en ont écrir.
D'autres uſages nous préſentent les
moeurs des Gaulois ſous un aſpect plusheureux.
Nous y trouvons avecplaifir une inclination
marquée pour le bien , & un
amour décidé pour Thumanité ; ils exer.
çoient l'hoſpitalité avec un déſintéreffement
& un zele qui leur étoit unique. Ils
établirent en faveur de leurs hôtes une loi
NOVEMBRE. 1753. 6
qui fait honneur à l'humanité. On parle
de l'Architecture civile , des feſtins , & des
meubles des Gaulois. Ces détails forment
un tableau agréable , varié , & d'autant
plus inſtructif , que malgré les changemens
que les révolutions des ſiécles ont néceffairement
introduit , nous retrouvons dans
nos uſages mille traits qui ſe rapportent à
cequepratiquoient anciennement lesGaulois;
& plus nous remontons dans les fiécles
paflés , plus nous voyons augmenter
le nombredes rapports ; de forte qu'iln'eſt
pas impoffible de former une chaîne qui
remonte depuis nous juſqu'à l'antiquité
la plus reculée.
Le Mémoire eſt terminé par ce qui regarde
les qualités de l'eſprit national des
Gaulois. Les Auteurs étrangers les ont taxé
d'inconſtance & de légereté ; ceux qui les
ontmieux connus , ont trouvé la cauſe de
ces défauts prétendus ,dans la vivacité de
l'inclination des Gaulois , & dans leur facilité
à réfondre ſur le champ ce qui convenoit
aux circonstances du tems. On leur
a reproché une curioſité infupportable aux
étrangers ; c'étoit le vice de la nation ,
que l'on ne peut jamais détruire , & qui
ſouvent lui fut préjudiciable , attendu ſon
inclination à croire tout ce qu'on lui racontoitdesdeffeins
de ſes ennemis ou de
64 MERCURE DE FRANCE.
fes voiſins. Le Gouvernement ne trouva
d'autre moyen de l'arrêter , qu'en défendant
ſous des peines très féveres , de s'entretenir
en publicdes nouvelles étrangeres
,& de prendre en conféquence aucune
réſolution ſans l'ordre du Conſeil national
, auquel on devoit rapporter tout
ce que l'on auroit entendu dire , pour ſuivre
fes ordres fur les précautions qu'il y
auroit à prendre.
Ils avoient beaucoup de vanité , & fe
eroyoient invincibles. Les Romains leur
apprisent le contraire , quoiqu'il ſoit vrai
de dire que de toutes leurs conquêtes ,
aucune ne leur a autant coûté , & qu'il a
falu la valeur & le génie ſupérieur de Céfar
pour en venir à bout.
On s'eſt mocqué de leur crédulité , elle
paffa en proverbe à Rome , & les Grecs
regarderent les Gaulois comme un peuple
fans efprit& fans difcernement ; & pourquoi
? c'eſt qu'ils n'avoient jamais trompé
perfonne ,& qu'ils ne croyoient pas qu'on
pût les tromper. Ils ne mirent pas la défiance
au rang des vertus. Une fi grande
crédulité eſt peut-être un défaut ; mais
quand c'eſt celui de la nation , & qu'il a
pour principe la fimplicité des moeurs &
l'ingénuité du coeur , ce défaut même devient
honorable à la nation , que l'on ne
NOVEMBRE. 1753. 65
doit regarder que comme un peuple chez
lequel la vérité ſeule a le droit de ſe faire
entendre , & qui n'ajamais imaginé que
ta diffimulation & la fraude puffent entrer
dans le commerce ordinaire de la vie .
Le Prix qui avoit été remis l'an paſſé ,
lesAuteurs n'ayant pas rempli les vûes de
l'Académie fur le ſujet fuivant; sçavoir ,
fi la température de l'air d'un climat influe
fur le tempéramem & la force de ses habitans
, a été adjugé à M. Gravier , Docteur
en Médecine , à Paray en Charolois , qui
s'eſt annoncé l'Auteur du Mémoire Nº. 20
qui a pour deviſe , mutas omnia coli tempe
ries .
Programmes proposés.
Le Prix de morale pour l'année 1754 ,
conſiſtant en une médaille d'or de la valeur
de trente piſtoles , ſera adjugé à celui
qui aura le mieux réſolu le Problême furvant
: Quelle est la ſource de l'inégalué parmi
les hommes , &fi elle est autorisée par la loi
naturelle.
Il ſera libre d'écrire en François ou en
Latin , il ne faut pas que la lecture excéde
trois quarts d'heure. Les Mémoires ,
francs de pore , feront adreſſés à M. Petit ,
Secrétaire de l'Académie , rue du Vieux
Marché , à Dijon , qui n'en receyra point
66 MERCURE DE FRANCE .
paílé le premier Avril. Il en ſera ufé de
même à l'avenir à l'égard des paquets
adreſſés à l'Académie ; elle n'en recevra
aucun , dont le port n'ait été acquité aux
Bureaux d'où ils font partis.
L'Académie déſirant donner aux Auteurs
le tems de travailler leurs ouvrages
&de faire les recherches néceſſaires , s'eſt
déterminée à annoncer les ſujets un an
plutôt qu'elle n'avoit coutume de faire.
Celui de Médecine pour l'année 1755 ,
conſiſte à déterminer la maniere d'agir du
bain aqueuxſimple , fes avantages &ses inconvéniens
, par rapport aux différens tempėrammens
, & en particulier dans quelgenre
de maladies il peut être utile. Lesouvrages
qui n'excéderont pas une heure de lecture
feront reçus ſous les mêmes conditions que
ci-deſſus , juſqu'au premier Avril 1755.
L
De l'Académie de Dijon.
'Académie tint ſa Séance publique le
19 Août.Eile fut ouverte par M. ***
Académicien honoraire , qui lut un Difcours
ou amusement littéraire , ſurun ſpécifique
contre la triſtelle & les chagrins
dela vie.
Si le corps a ſes maladies , l'eſprit a fes
indifpofitions qu'il eſt plus difficile encore
de prévenir. En effet , il n'eſt aucun
régime qui puiffe nous garantir du chagrin
; ce bourreau de l'homme , qui répand
dans l'ame le poiſon & l'amertume , rend
la vie même à charge. L'impoſſibilité de
prévenir ,& la difficulté de détruire cette
indiſpoſition , ne nous laiſſe de reſſource
qued'en affoiblir le ſentiment : quels en
feront les moyens ? La Médecine , cet art
lumineux & ſecourable , ne nous en offre
que très peu ſur leſquels on puiſſe fonder
quelque eſpérance. Homere , cet ami des
jeux& des ris , parle d'une plante dont il
vante l'efficacité ; mais la graine en eſt
peut- être à jamais perdue , du moins ne
croît-elle plusdans nos jardins. Un Poëte
NOVEMBRE. 1753 . 57
, de la Franconie Orientale , Conrad Celte
nous offre en forme de dédommagement ,
quatre ſpécifiques , qu'il nomme les véhicules
de la vie ; le vin , le ſommeil , un
ami , la Philoſophie. En adoptant ce ſentiment
, on ſe propoſe de faire voir que
l'on peut trouver un adouciſſement aux
chagrins de la vie , dans l'uſage modéré
d'un vin exquis , dans les douceurs du
fommeil , dans les agrémens d'une amitié
fincere & réciproque , & dans les maximes
de la Philoſophie. L'Auteur convient
que l'on ne peut regarder ceci que comine
un purbadinage; mais ſansunpeu d'amuſement
( dit il ) un Orateur n'eſt ſouvent
qu'un ingénieux artiſan d'ennui . Ce Difcours
fut ſuivi de celui de M. Lantin ,
contre les mercenaires de la Littérature ,
qui travaillant pour les Académies , ſont
plus ſenſibles à l'intérêt fordide qui les
dévore , qu'à la réputation &à la gloire
d'avoir bien fait..
M. l'Abbé Richard lut enſuite un Mémoirefur
les moeurs des Gaulcis.
Les actions du particulier , ſa façon de
vivre & ſes inclinations , caractériſent un
peuple ; on peut juger des moeurs d'une
nation pat pluſieurs de ces caracteres ralſemblés&
comparés. C'eſt par cette méthode
que l'on est parvenu à nous faire
Cy
58 MERCURE DEFRANCE .
connoître les moeurs des Grecs & des Romains
, c'eſt ainſi que les voyageurs modernes
nous ont ſi bien expliqué le goût
& le génie particulier des peuples des Indes
& de l'Amérique , dont la plupart
font ſauvages par rapport ànous , qu'il
n'y auroit que le premier abord de ces
peuples qui nous étonnât ; ce que nous en
aurions lû , ce que l'on nous en auroitdit,
nous mettroit bientôt au fait de ce que
nous en aurions à craindre ou à eſpérer.
Mais où trouver des mémoires pour
nous inſtruire de ce qui regarde les Gaulois
, aufli parfaitement que nous le ſommes
, de ce qui ſe rapporte aux Romains
& aux Grecs ? Les mêmes Auteurs qui ont
écrit l'hiſtoire de ces peuples fameux , nous
apprendront à connoître nos ancêtres.
Diodore de Sicile , Paufanias , Plutarque
, Athenée , Tite- Live , Ceſar , Tacite ,
Strabon , Pomponius Mela , Aulagelle ,
Clément d'Alexandrie ; les Philofophes
même & les Poëtes , Platon , Ariftote ,
Ciceron , Juvenal , Martial ; on trouve
dans leurs écrits une infinitéde traits qui
nous mettent au fait des moeurs des Gaulois
: c'eſt d'après eux que l'Auteur du Mémoire
a travaillé.
Il n'avance rien de poſitif ſur l'origine
desGaulois . Nous ne trouvons rien , dir-
,
NOVEMBRE, 1753 . 59
il , qui nous faſſe connoître leur établiſfementdans
la partie de l'Europe qu'ils occuperent.
Les Auteurs les plus anciens en
parlent comme d'un peuple connu depuis
long-tems , & vivant ſelon ſes loix. Les
différentes émigrations des Gaulois qui ſe
répandirent de tous côtés pour y former
des établiſſemens nouveaux , qui s'emparerent
d'une grande partie de l'Italie& de
l'Eſpagne , qui pénétrerent juſqu'en Afie
qui peuplerent lesIſles voiſinesde l'Europe,
devinrent la tigede pluſieurs peuples qui
confervent encore aujourd'hui leur nom.
Toutes ces circonstances raſſemblées dépoſent
en faveur de l'antiquité des Gaulois .
د
On dit un mot de leur nom , que l'on'
croit, avec Bodin , pouvoir tirer du pays
même qu'il habitoient , & du mot Wal ,
qui en langue Celtique ſignifie Forest. Du
mot Wal on a fait Walli , & fuivant la prononciation
Romaine qui employe le Gau
lieu du double W, on a dit Galli , Ganlois
, ou habitans des forêts. Hova
L'Auteur donne enſuite une idée de la
conformation extérieure desGaulois ,qui ,
au rapport de Paufanias , étoient les plus
grands , les plus forts , & les mieux faits
de tous les hommes. Ils naiſſoient avecdes
cheveux blonds ; cette couleur leur paroiffoit
trop fade ,& ils avoient une attention
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
particuliere à ſe rendre roux; ils s'imagi
noient que cette couleur ſanglante les rendroit
plus formidables à la guerre. La façon
même dont ils tournoient leurs cheveux
avoit quelque choſe d'horrible. Ils ſe rafoient
le menton& conſervoient de longues
moustaches qui retomboient juſques
fur la poitrine ; les principaux de lanation
les regardoient comme une parure auffi
néceflaire qu'agréable.
Leurs habillemens n'étoient pas toujours
les mêmes ; on en diftinguoit de trois efpéces.
La ſaye , ou le vêtement long &
large , avec lequel on paroiſſoit dans les
affemblées publiques ; la braye ( Bracca )
étoit un juſte-an-corps ferré & court , on
le portoitdans les voyages & à la guerre ,
la tunique , le plus léger de tous , fervoit
au peuple & aux ouvriers. L'habillement
des femmes reffembloit beaucoup à celui
des hommes ; il étoit de toile ou d'étoffede
laine fort légere , il étoit taillé de façon
qu'elles avoient les épaules , les bras &
la gorge preſqu'entierement à découvert.
L'uſage de l'or étoit commun parmi eux ,
ils ſçavoient le fondre & l'employer à leur
parure , pour laquelle la nation a toujours
eu un goût décidé ; on en trouve une
preuve fans réplique dans l'hiſtoire de TitusManlius
, qui enleva le colier d'or du
NOVEMBRE. 1753 . 61
Gaulois qu'il vainquit ſur le pont du Teveron
, & qui en prit le nom de Torquatus.
Mais c'eſt par un examen plus important
ducoeur & de l'eſprit desGaulois , de leur
façon d'agir & de penſer dans ce qui regarde
les principes fondamentaux de la
fociété , & ce qui en aſſure le repos & la
gloire , que l'on doit ſe former une idée
des moeurs des Gaulois.On commence par
l'éducation de la jeuneſſe .
Quel étoit parmi eux le ton de l'éducationeil
ſe rapportoit tout au bien de l'Etat
, & il en faifoit en partie la conftitution.
Les Egyptiens & les Spartiates n'ont
rien eu dans ce genre qui leur mérite la
préférence. Les Gaulois, il eſt vrai , ne
formoient ni Sçavans ni Artiſtes , mais ils
formoient des hommes , & les élevoient
reſpectivement les uns pour les autres.
Leur eſprit ſe développoit à peine , qu'ils
étoient perfuadés de ce principe impor
tant , qu'on ne peut trouver ſon avantage
particulier que dans le bien général. C'eſt
de ce tems qu'il eſt permis de dire qu'il ne
naiſſoit pas plus de bons hommes que de
bons patriotes Que fon nerévoque point
en doute ce que l'on raconte de ces tems
éloignés. Le confentement unanime des
Hiſtoriens dépoſe en faveur d'une vérivé
62 MERCURE DE FRANCE.
que l'on ne refuſe d'admettre que parce
que l'on eſt intéreſſé à ſe perfuader que les
hommes de tous les récles ſe ſont reſſemblés
, & que les mêmes cauſes ont toujours
du produire les mêmes effets. Un
détail exact& ſuivi prouve le contraire.
La nourriture de la jeuneſſe , ſes exerci
ces , ſes jeux , le ſoin que l'on avoit de ſes
moeurs , l'exactitude de ſes maîtres , & la
ſévérité des châtimens , concouroient à
en former des citoyens robuftes& fideles à
l'Etat .
On parle de leurs mariages , des cérémonies
qui s'y obſervoient , des conventions
matrimoniales, de l'autorité deſpotique
des maris ſur les femmes& les enfans
, du rang que les femmes tenoient
dans la fociété. Les coutumes n'étoient
pas les mêmes à ce ſujet dans toutes les
Gaules ; on en rapporte les différences
confirmées par les témoignages des Hiſtoriens
qui en ont écrir.
D'autres uſages nous préſentent les
moeurs des Gaulois ſous un aſpect plusheureux.
Nous y trouvons avecplaifir une inclination
marquée pour le bien , & un
amour décidé pour Thumanité ; ils exer.
çoient l'hoſpitalité avec un déſintéreffement
& un zele qui leur étoit unique. Ils
établirent en faveur de leurs hôtes une loi
NOVEMBRE. 1753. 6
qui fait honneur à l'humanité. On parle
de l'Architecture civile , des feſtins , & des
meubles des Gaulois. Ces détails forment
un tableau agréable , varié , & d'autant
plus inſtructif , que malgré les changemens
que les révolutions des ſiécles ont néceffairement
introduit , nous retrouvons dans
nos uſages mille traits qui ſe rapportent à
cequepratiquoient anciennement lesGaulois;
& plus nous remontons dans les fiécles
paflés , plus nous voyons augmenter
le nombredes rapports ; de forte qu'iln'eſt
pas impoffible de former une chaîne qui
remonte depuis nous juſqu'à l'antiquité
la plus reculée.
Le Mémoire eſt terminé par ce qui regarde
les qualités de l'eſprit national des
Gaulois. Les Auteurs étrangers les ont taxé
d'inconſtance & de légereté ; ceux qui les
ontmieux connus , ont trouvé la cauſe de
ces défauts prétendus ,dans la vivacité de
l'inclination des Gaulois , & dans leur facilité
à réfondre ſur le champ ce qui convenoit
aux circonstances du tems. On leur
a reproché une curioſité infupportable aux
étrangers ; c'étoit le vice de la nation ,
que l'on ne peut jamais détruire , & qui
ſouvent lui fut préjudiciable , attendu ſon
inclination à croire tout ce qu'on lui racontoitdesdeffeins
de ſes ennemis ou de
64 MERCURE DE FRANCE.
fes voiſins. Le Gouvernement ne trouva
d'autre moyen de l'arrêter , qu'en défendant
ſous des peines très féveres , de s'entretenir
en publicdes nouvelles étrangeres
,& de prendre en conféquence aucune
réſolution ſans l'ordre du Conſeil national
, auquel on devoit rapporter tout
ce que l'on auroit entendu dire , pour ſuivre
fes ordres fur les précautions qu'il y
auroit à prendre.
Ils avoient beaucoup de vanité , & fe
eroyoient invincibles. Les Romains leur
apprisent le contraire , quoiqu'il ſoit vrai
de dire que de toutes leurs conquêtes ,
aucune ne leur a autant coûté , & qu'il a
falu la valeur & le génie ſupérieur de Céfar
pour en venir à bout.
On s'eſt mocqué de leur crédulité , elle
paffa en proverbe à Rome , & les Grecs
regarderent les Gaulois comme un peuple
fans efprit& fans difcernement ; & pourquoi
? c'eſt qu'ils n'avoient jamais trompé
perfonne ,& qu'ils ne croyoient pas qu'on
pût les tromper. Ils ne mirent pas la défiance
au rang des vertus. Une fi grande
crédulité eſt peut-être un défaut ; mais
quand c'eſt celui de la nation , & qu'il a
pour principe la fimplicité des moeurs &
l'ingénuité du coeur , ce défaut même devient
honorable à la nation , que l'on ne
NOVEMBRE. 1753. 65
doit regarder que comme un peuple chez
lequel la vérité ſeule a le droit de ſe faire
entendre , & qui n'ajamais imaginé que
ta diffimulation & la fraude puffent entrer
dans le commerce ordinaire de la vie .
Le Prix qui avoit été remis l'an paſſé ,
lesAuteurs n'ayant pas rempli les vûes de
l'Académie fur le ſujet fuivant; sçavoir ,
fi la température de l'air d'un climat influe
fur le tempéramem & la force de ses habitans
, a été adjugé à M. Gravier , Docteur
en Médecine , à Paray en Charolois , qui
s'eſt annoncé l'Auteur du Mémoire Nº. 20
qui a pour deviſe , mutas omnia coli tempe
ries .
Programmes proposés.
Le Prix de morale pour l'année 1754 ,
conſiſtant en une médaille d'or de la valeur
de trente piſtoles , ſera adjugé à celui
qui aura le mieux réſolu le Problême furvant
: Quelle est la ſource de l'inégalué parmi
les hommes , &fi elle est autorisée par la loi
naturelle.
Il ſera libre d'écrire en François ou en
Latin , il ne faut pas que la lecture excéde
trois quarts d'heure. Les Mémoires ,
francs de pore , feront adreſſés à M. Petit ,
Secrétaire de l'Académie , rue du Vieux
Marché , à Dijon , qui n'en receyra point
66 MERCURE DE FRANCE .
paílé le premier Avril. Il en ſera ufé de
même à l'avenir à l'égard des paquets
adreſſés à l'Académie ; elle n'en recevra
aucun , dont le port n'ait été acquité aux
Bureaux d'où ils font partis.
L'Académie déſirant donner aux Auteurs
le tems de travailler leurs ouvrages
&de faire les recherches néceſſaires , s'eſt
déterminée à annoncer les ſujets un an
plutôt qu'elle n'avoit coutume de faire.
Celui de Médecine pour l'année 1755 ,
conſiſte à déterminer la maniere d'agir du
bain aqueuxſimple , fes avantages &ses inconvéniens
, par rapport aux différens tempėrammens
, & en particulier dans quelgenre
de maladies il peut être utile. Lesouvrages
qui n'excéderont pas une heure de lecture
feront reçus ſous les mêmes conditions que
ci-deſſus , juſqu'au premier Avril 1755.
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2
p. 71-77
LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Début :
Je viens, Monsieur, de lire le Discours de M. JEAN-JACQUES ROUSSEAU de [...]
Mots clefs :
Rousseau, Société, Inégalité, Idées, Dieu, Discours, Hommes, Homme
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
LETTRE
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
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Résumé : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Dans une lettre signée Philopolis, citoyen de Genève, publiée dans le Mercure de France en octobre 1755, l'auteur critique le 'Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau. Philopolis admire le style de Rousseau mais rejette ses idées, les jugeant contraires à la vérité et nuisibles au bonheur. Il prédit que le discours suscitera des controverses. Selon Philopolis, la société, née des facultés humaines, est naturelle et critiquer la société revient à critiquer la volonté divine. Rousseau idéalise un 'homme sauvage' que Philopolis considère comme inexistant. Il prône l'acceptation de l'homme tel qu'il est et reconnaît la sagesse divine dans l'ordre du monde. Philopolis compare les critiques de Rousseau à une entreprise chimérique et cite les œuvres de Leibniz et Pope pour justifier la providence. Il s'étonne des contradictions entre les idées de Rousseau sur le gouvernement et celles de son discours, doutant que Rousseau préfère réellement une vie solitaire aux avantages de la société. La lettre pose également des questions sur la pitié, une vertu célébrée par Rousseau, et se termine par des formules de politesse, datées du 25 août 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 119-124
« DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
Début :
DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Inégalité, République de Genève, Hommes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
DISCOURS fur l'origine & les fondemens
110 MERCURE DE FRANCE.
de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-
Jacques Rouffeau de Genève. Non in depravatis
, fed in his quæ benè fecundùm naturam
fe habere , confiderandum eft quid fit
naturale. Ariftot. Polit Lib. 2. A Amfterdam
, chez Marie - Michel Rey , & ſe trouve
à Paris , chez Piffot , quay de Conty.
Cet ouvrage eft auffi bien imprimé qu'il
eft bien écrit. Il eft dédié à la République
de Genève. L'Epître que l'Auteur lui adreffe
, nous a paru de la plus grande beauté.
Après avoir loué la conftitution & la fageffe
du gouvernement de cette République
, il palle à l'éloge de fon pere , & le
peint avec des traits qui font trop remarquables
& trop dignes d'eftime pour ne pas
les citer ici . Je ne me rappelle point , dit
l'auteur , fans la plus douce émotion , la
mémoire du vertueux citoyen de qui j'ai
reçu le jour , & qui fouvent entretint mon
enfance du refpect qui vous étoit dû. Je le
vois encore vivant du travail de fes mains ,
& nourriffant fon ame des vérités les plus
fublimes. Je vois Tacite , Plutarque &
Grotius mêlés devant lui avec les inftrumens
de fon métier : je vois à fes côtés un
fils chéri , recevant avec trop peu de fruitles
tendres inftructions du meilleur des
peres..... Tels font , magnifiques & trèshonorés
Seigneurs , les Citoyens & mêine
les
OCTOBRE . 1755. 121
les fimples habitans nés dans l'Etat que
vous gouvernez . Tels font ces hommes
inftruits & fenfés , dont , fous le nom
d'ouvriers & de peuple , on a chez les autres
Nations des idées fi baffes & fi fauffes.
Mon pere , je l'avoue avec joie , n'étoit
point diftingué parmi fes concitoyens ; il
n'étoit que ce qu'ils font tous , & tel qu'il
étoit , il n'y a point de pays où fa fociété
n'eût été recherchée , cultivée , & même
avec fruit par les plus honnêtes gens.
La peinture qu'il fait enfuite des femmes
de Genève n'eſt pas moins intéreЛlante.
Quelle touche ! quel coloris ! c'est l'Eve
de Milton dans l'état de pure innocence.
Pourrois -je oublier , s'écrie-t- il affectueufement
, cette précieufe moitié de la République
qui fait le bonheur de l'autre , &
dont la douceur & la fageffe y maintiennent
les bonnes moeurs ! Aimables & vertueufes
citoyennes , le fort de votre fexe
fera toujours de gouverner le nôtre ! Heureux
, quand votre chafte pouvoir exercé
feulement dans l'union conjugale , ne
fe fait fentir que pour la gloire de l'état &
le bonheur public ! C'eft ainfi que les femmes
commandoient à Sparte , & c'eft ainfi
que vous méritez de commander à Genève .
Quel homme barbare pouroit réfifter à la
voix de l'honneur & de la raifon dans la
F
122 MERCURE DE FRANCE.
bouché d'une tendre époufe , & qui ne
mépriferoit un vain luxe , en voyant votre
fimple & modefte parure qui , par l'éclat
qu'elle tient de vous , femble être la plus
favorable à la beauté ? c'eſt donc à vous de
maintenir toujours , par votre aimable &
innocent empire , & par votre efprit infinuant
l'amour des loix dans l'état , & la
concorde parmi les citoyens ; de réunir par
d'heureux mariages les familles divifées ;
& fur-tout de corriger par la perfuafive
douceur de vos leçons & par les graces modeftes
de votre entretien , les travers que
nos jeunes gens vont prendre en d'autres
pays , d'où , au lieu de tant de chofes utiles
dont ils pourroient profiter , ils ne rapportent
avec un ton puérile , & des airs
ridicules pris parmi des femmes perdues ,
que l'admiration de je ne fçai quelles prétendues
grandeurs , frivoles dédommagemens
de la fervitude qui ne vaudront jamais
l'augufte liberté. Soyez donc toujours
ce que vous êtes, les chaftes gardiennes des
moeurs & les doux liens de la paix , & conti
nuez de faire valoir en toute occafion les
droits du coeur & de la nature au profit du
devoir & de la vertu .
Qu'une jeuneffe diffolue , ajoute-t- il ,
aille chercher ailleurs des plaifirs faciles &
de longs repentirs. Que les prétendus gens
OCTOBRE. 1755. 123
de goût admirent en d'autres lieux la grandeur
des palais , la beauté des équipages ,
les fuperbes ameublemens , la pompe des
fpectacles , & tous les rafinemens de la
moleffe & du luxe. A Genève on ne trouvera
que des hommes , mais pourtant un
tel fpectacle a bien fon prix , & ceux qui
le rechercheront , vaudront bien les admirateurs
du reſte.
Les bornes que nous nous prefcrivons ,
& les différentes matieres dont nous fommes
preffés , ne nous permettent pas de
nous étendre fur la préface & fur le difcours
qu'a fait naître la queſtion propofée
par l'Académie de Dijon . Quelle est l'origine
de l'inégalité parmi les hommes , &fi
elle eft autorisée par la loi naturelle? M.Rouffeau
a faifi le côté paradoxal . Il eût été à
défirer qu'il eût préféré le fens contraire ,
& qu'il eût employé , pour prouver les
avantages de l'état de Société , cette éloquence
mâle & perfuafive , cette chaleur
de ftyle , & cette force de logique dont il
s'eft fervi pour en montrer les défauts ou
les abus. Un de fes compatriotes ( a ) a
tâché de le combattre. Son zele eft d'autant
plus louable , qu'il eft accompagné de
lumieres & de politeffe. Mais quelque foit
le mérite de ce défenfeur , il a befoin d'être
(a)Dans la lettre qui commence cette partie
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fecondé contre un adverfaire fi fort. Pour
fortifier le bon parti , nous allons joindre
ici une lettre que M. de Voltaire a écrite à
M. Rouſſeau fur ce fujet , & qui eſt datée
du 30 Août 1755. Son badinage eft fouvent
plus philofophique & fait plus d'effet
que le ton férieux des autres .
110 MERCURE DE FRANCE.
de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-
Jacques Rouffeau de Genève. Non in depravatis
, fed in his quæ benè fecundùm naturam
fe habere , confiderandum eft quid fit
naturale. Ariftot. Polit Lib. 2. A Amfterdam
, chez Marie - Michel Rey , & ſe trouve
à Paris , chez Piffot , quay de Conty.
Cet ouvrage eft auffi bien imprimé qu'il
eft bien écrit. Il eft dédié à la République
de Genève. L'Epître que l'Auteur lui adreffe
, nous a paru de la plus grande beauté.
Après avoir loué la conftitution & la fageffe
du gouvernement de cette République
, il palle à l'éloge de fon pere , & le
peint avec des traits qui font trop remarquables
& trop dignes d'eftime pour ne pas
les citer ici . Je ne me rappelle point , dit
l'auteur , fans la plus douce émotion , la
mémoire du vertueux citoyen de qui j'ai
reçu le jour , & qui fouvent entretint mon
enfance du refpect qui vous étoit dû. Je le
vois encore vivant du travail de fes mains ,
& nourriffant fon ame des vérités les plus
fublimes. Je vois Tacite , Plutarque &
Grotius mêlés devant lui avec les inftrumens
de fon métier : je vois à fes côtés un
fils chéri , recevant avec trop peu de fruitles
tendres inftructions du meilleur des
peres..... Tels font , magnifiques & trèshonorés
Seigneurs , les Citoyens & mêine
les
OCTOBRE . 1755. 121
les fimples habitans nés dans l'Etat que
vous gouvernez . Tels font ces hommes
inftruits & fenfés , dont , fous le nom
d'ouvriers & de peuple , on a chez les autres
Nations des idées fi baffes & fi fauffes.
Mon pere , je l'avoue avec joie , n'étoit
point diftingué parmi fes concitoyens ; il
n'étoit que ce qu'ils font tous , & tel qu'il
étoit , il n'y a point de pays où fa fociété
n'eût été recherchée , cultivée , & même
avec fruit par les plus honnêtes gens.
La peinture qu'il fait enfuite des femmes
de Genève n'eſt pas moins intéreЛlante.
Quelle touche ! quel coloris ! c'est l'Eve
de Milton dans l'état de pure innocence.
Pourrois -je oublier , s'écrie-t- il affectueufement
, cette précieufe moitié de la République
qui fait le bonheur de l'autre , &
dont la douceur & la fageffe y maintiennent
les bonnes moeurs ! Aimables & vertueufes
citoyennes , le fort de votre fexe
fera toujours de gouverner le nôtre ! Heureux
, quand votre chafte pouvoir exercé
feulement dans l'union conjugale , ne
fe fait fentir que pour la gloire de l'état &
le bonheur public ! C'eft ainfi que les femmes
commandoient à Sparte , & c'eft ainfi
que vous méritez de commander à Genève .
Quel homme barbare pouroit réfifter à la
voix de l'honneur & de la raifon dans la
F
122 MERCURE DE FRANCE.
bouché d'une tendre époufe , & qui ne
mépriferoit un vain luxe , en voyant votre
fimple & modefte parure qui , par l'éclat
qu'elle tient de vous , femble être la plus
favorable à la beauté ? c'eſt donc à vous de
maintenir toujours , par votre aimable &
innocent empire , & par votre efprit infinuant
l'amour des loix dans l'état , & la
concorde parmi les citoyens ; de réunir par
d'heureux mariages les familles divifées ;
& fur-tout de corriger par la perfuafive
douceur de vos leçons & par les graces modeftes
de votre entretien , les travers que
nos jeunes gens vont prendre en d'autres
pays , d'où , au lieu de tant de chofes utiles
dont ils pourroient profiter , ils ne rapportent
avec un ton puérile , & des airs
ridicules pris parmi des femmes perdues ,
que l'admiration de je ne fçai quelles prétendues
grandeurs , frivoles dédommagemens
de la fervitude qui ne vaudront jamais
l'augufte liberté. Soyez donc toujours
ce que vous êtes, les chaftes gardiennes des
moeurs & les doux liens de la paix , & conti
nuez de faire valoir en toute occafion les
droits du coeur & de la nature au profit du
devoir & de la vertu .
Qu'une jeuneffe diffolue , ajoute-t- il ,
aille chercher ailleurs des plaifirs faciles &
de longs repentirs. Que les prétendus gens
OCTOBRE. 1755. 123
de goût admirent en d'autres lieux la grandeur
des palais , la beauté des équipages ,
les fuperbes ameublemens , la pompe des
fpectacles , & tous les rafinemens de la
moleffe & du luxe. A Genève on ne trouvera
que des hommes , mais pourtant un
tel fpectacle a bien fon prix , & ceux qui
le rechercheront , vaudront bien les admirateurs
du reſte.
Les bornes que nous nous prefcrivons ,
& les différentes matieres dont nous fommes
preffés , ne nous permettent pas de
nous étendre fur la préface & fur le difcours
qu'a fait naître la queſtion propofée
par l'Académie de Dijon . Quelle est l'origine
de l'inégalité parmi les hommes , &fi
elle eft autorisée par la loi naturelle? M.Rouffeau
a faifi le côté paradoxal . Il eût été à
défirer qu'il eût préféré le fens contraire ,
& qu'il eût employé , pour prouver les
avantages de l'état de Société , cette éloquence
mâle & perfuafive , cette chaleur
de ftyle , & cette force de logique dont il
s'eft fervi pour en montrer les défauts ou
les abus. Un de fes compatriotes ( a ) a
tâché de le combattre. Son zele eft d'autant
plus louable , qu'il eft accompagné de
lumieres & de politeffe. Mais quelque foit
le mérite de ce défenfeur , il a befoin d'être
(a)Dans la lettre qui commence cette partie
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fecondé contre un adverfaire fi fort. Pour
fortifier le bon parti , nous allons joindre
ici une lettre que M. de Voltaire a écrite à
M. Rouſſeau fur ce fujet , & qui eſt datée
du 30 Août 1755. Son badinage eft fouvent
plus philofophique & fait plus d'effet
que le ton férieux des autres .
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Résumé : « DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
Le texte présente le 'Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau, publié à Amsterdam et disponible à Paris. Cet ouvrage est bien imprimé et rédigé. Rousseau le dédie à la République de Genève, qu'il admire pour sa constitution et sa sagesse. Dans sa dédicace, il honore son père, qu'il considère comme un modèle de vertu et d'éducation. Il exalte également les femmes de Genève, les comparant à Ève dans son état d'innocence, et les félicite pour leur rôle dans la préservation des bonnes mœurs et de la concorde. Rousseau critique les jeunes gens genevois qui adoptent des comportements frivoles lors de leurs voyages à l'étranger, préférant les valeurs simples et authentiques de Genève. Le texte aborde une question posée par l'Académie de Dijon concernant l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle. Rousseau choisit d'explorer le côté paradoxal de cette question. Un compatriote de Rousseau tente de le contredire, mais son argumentation nécessite un soutien supplémentaire. Pour enrichir le débat, une lettre de Voltaire à Rousseau est incluse, remarquée pour son badinage philosophique et son efficacité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 126-130
« DISCOURS sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, pour servir de réponse [...] »
Début :
DISCOURS sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, pour servir de réponse [...]
Mots clefs :
M. Rousseau, Société, Hommes, Inégalité, Homme, Mal
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DISCOURS sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, pour servir de réponse [...] »
DISCOURS fur l'origine de l'inégalité
parmi les hommes , pour fervir de réponfe
au Difcours que M. Rouffeau , Citoyen de
Geneve , a publié fur le même fujer ; par
M. Jean de Caftillon , Profeſſeur en Philofophie
& Mathématique à Utrecht , &
Membre des Académies royales de Londres
, Berlin & Gottingue , &c. imprimé
à Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple du
Goût. Prix 3 liv. 12 fols , broché .
Il nous a paru que la raifon & la fageffe
fe faifoient fentir dans ce Livre eſtimable.
Les hommes y font examinés dans
leur origine , & portés immédiatement
après les premiers momens de leur enfance
dans la fphere des vices & des vertus ,
c'eft- à - dire fur le théâtre naturel de leurs
actions. Le mal & le bien qu'ils font &
qu'ils peuvent faire , y eſt pefé par la main
équitable de la philofophie , & la conclufion
eft qu'ils méritent plus d'eftime que
de mépris . Le fyftême de l'Auteur eft que
de tout temps l'homme fut , & annonça ce
qu'il devoit être. Il agit , penſa , diſtingua
& inventa. Selon lui , les premiers
DECEMBRE. 1756. 127
Arts touchent aux premiers hommes. Les
premiers befoins firent naître les premieres
idées. Ce raifonnement eſt tout fimple ; en
l'étendant , en paffant de l'examen du
principe à l'examen de l'effet , on voit éclorre
la fociété mais cette fociété formée at'elle
été un bien en elle -même pour les
hommes fi enclins à abufer du bien & du
mieux ? Oui , fans doute : le mal qu'elle a
fait naître ne doit être reproché qu'à
l'homme lui -même ; c'eft lui qui a corrompu
par fes inclinations vicieufes la
fource des avantages qu'elle renfermoit
dans fon fein : mais cet abus du bien &
du mieux n'a détruit que des parties d'un
tout inestimable & inépuifable. Celles que
la nature , la raiſon & la juſtice ont fauvées
du naufrage , fe perfectionnent tous les
jours, & fe feront fentir à jamais. « Où ſont,
» dit-il , ces Brigans qui infeftoient toute
» la terre , & qui exerçoient le courage
» des Hercules & des Théfés ? Où font
» ces Pyrates ( 1 ) qui rendoient la mer plus
dangereufe par leurs armes qu'elle ne
par fes tempêtes Les malheureux
qui éprouvent la fureur des vents & des
" ondes , trouvent des mains fecourables
"fur ces bords , où ils ne rencontroient
» que des mains avides de rapine & de
(1) Ils revivent encore de nos jours , dira M. R.
و ر
» l'eft "
"
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
» carnage. On parcourt tout le globe plus
fûrement qu'autrefois une Province. Les
» meres juſtement glorieufes de leur fé-
» condité , ne craignent plus que les ordres
» d'un époux dénaturé , les privent de leur
»fruit. Au lieu d'enfans expofés aux bêtes
féroces , & de vieillards livrés à leur
» mifere & à leur caducité , on voit par-
» tout des azyles où l'enfance abandonnée
» & la vieilleſſe indigente trouvent des
»peres tendres & éclairés , & des fils
riches & bienfaifans ; des maiſons to
jours prêtes à recevoir les Citoyens languiffans
, pour les rendre à la patrie
» fains & robuftes. Aux marais & aux
glaçons ont fuccédé des Villes magnifi
" ques & peuplées. L'abondance a pris la
place de la ftérilité , qui régnoit fur pref
» que toute la terre. Les hommes menent
» une vie douce & heureufe par les foins
» d'un petit nombre de conducteurs. Il ne
» s'éleve plus de Tyrans dans les Républi
"ques. On ne voit plus fur le trône les
» Nérons & les Caligulas , & bientôt
» l'homme & la fociété feront ce qu'ils
ور
ور
ور
20
و د
ود
peuvent & ce qu'ils doivent être . La
» bonne foi réglera le commerce : l'utilité
» publique dirigera les Arts & les Sciences :
» le Guerrier préférera le falut de fa patrie
» à fa gloire : le Magiftrat , la République
0
C
E
DECEMBRE . 1756 . 129
"
»
"3
"
"
» à fes intérêts ; le peuple , l'utilité com-
» mune à fes avantages . Je vois le mérite
feul faire & maintenir la Nobleffe . Qui-
» conque dégénere , déroge , & ne déroge
» que parce qu'il dégénere. La grandeur
» la plus élevée , la fcience la plus fubli-
» me , les talens les plus rares , eftiment la
» vertu même en guenille , parce que tous
» font vertueux , & ils le font parce qu'ils
refpectent tous la Religion , non pas
» ce fantôme pointilleux qui s'allarme pour
» un Dogme de pure fpéculation , qui per-
» fécute pour un mot mal interprété , mais
» cette fille des Cieux , qui ne refpire que
» le bonheur des hommes & l'avantage
de la fociété , & qui ne reconnoît pour
» fes Miniftres que ceux qui éclairent les
» hommes par leur doctrine , qui les corrigent
par leur exemple , qui mettent
» leur honneur dans la vertu , leur richeffe
dans la modération , leur ambition dans
l'humilité , & c. Nous rendriens un
compte plus exact de cet Ouvrage , fans les
limites étroites où nous fommes obligés
de nous renfermer. Peut -être y trouverat'on
les hommes vus avec autant d'indulgence
, & traités avec autant de faveur
qu'ils ont paru jugés avec févérité dans
celui de M. Rouffeau . Quoi qu'il en foit ,
nous nous bornons à dire que tout le Livre
33
و و
"
ود ע
F'v
130 MERCURE DE FRANCE .
APA
de M. Caftillon porte fur ce « que l'homme
fans fociété eft un être de raifon , qu'on
» peut examiner uniquement pour découvrir
ce que l'homme fe doit à lui -même ;
qu'un de fes premiers devoirs eft de fon-
» der la fociété ; qu'elle exige l'inégalité
» de Souverain & de fujets , de grands &
» de petits diftingués par l'autorité &
ور
"
ود
par la puiffance
; qu'elle
admet
l'inégalité » de nobles
& d'ignobles
; qu'elle
donne » néceſſairement
naiſſance
à l'inégalité
de » riches
& de pauvres
; que le mérite
doit » régler le choix des perfonnes
qu'on
éleve » à la puiffance
, qu'on diftingue
par la
و د
33
»
Nobleffe , qu'on affocie au Gouverne-
» ment ; que toutes ces inégalités autorifées
par le droit naturel , fans qu'il y en
ait une feule autorifée par le feul droit
pofitif, font juftes en elles-mêmes & injuftes
dans leur abus ; que le genre hu-
» main eft auffi heureux que le permet fon
» état préfent , quoique fon bonheur puiffe
» croître à l'infini. »
parmi les hommes , pour fervir de réponfe
au Difcours que M. Rouffeau , Citoyen de
Geneve , a publié fur le même fujer ; par
M. Jean de Caftillon , Profeſſeur en Philofophie
& Mathématique à Utrecht , &
Membre des Académies royales de Londres
, Berlin & Gottingue , &c. imprimé
à Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple du
Goût. Prix 3 liv. 12 fols , broché .
Il nous a paru que la raifon & la fageffe
fe faifoient fentir dans ce Livre eſtimable.
Les hommes y font examinés dans
leur origine , & portés immédiatement
après les premiers momens de leur enfance
dans la fphere des vices & des vertus ,
c'eft- à - dire fur le théâtre naturel de leurs
actions. Le mal & le bien qu'ils font &
qu'ils peuvent faire , y eſt pefé par la main
équitable de la philofophie , & la conclufion
eft qu'ils méritent plus d'eftime que
de mépris . Le fyftême de l'Auteur eft que
de tout temps l'homme fut , & annonça ce
qu'il devoit être. Il agit , penſa , diſtingua
& inventa. Selon lui , les premiers
DECEMBRE. 1756. 127
Arts touchent aux premiers hommes. Les
premiers befoins firent naître les premieres
idées. Ce raifonnement eſt tout fimple ; en
l'étendant , en paffant de l'examen du
principe à l'examen de l'effet , on voit éclorre
la fociété mais cette fociété formée at'elle
été un bien en elle -même pour les
hommes fi enclins à abufer du bien & du
mieux ? Oui , fans doute : le mal qu'elle a
fait naître ne doit être reproché qu'à
l'homme lui -même ; c'eft lui qui a corrompu
par fes inclinations vicieufes la
fource des avantages qu'elle renfermoit
dans fon fein : mais cet abus du bien &
du mieux n'a détruit que des parties d'un
tout inestimable & inépuifable. Celles que
la nature , la raiſon & la juſtice ont fauvées
du naufrage , fe perfectionnent tous les
jours, & fe feront fentir à jamais. « Où ſont,
» dit-il , ces Brigans qui infeftoient toute
» la terre , & qui exerçoient le courage
» des Hercules & des Théfés ? Où font
» ces Pyrates ( 1 ) qui rendoient la mer plus
dangereufe par leurs armes qu'elle ne
par fes tempêtes Les malheureux
qui éprouvent la fureur des vents & des
" ondes , trouvent des mains fecourables
"fur ces bords , où ils ne rencontroient
» que des mains avides de rapine & de
(1) Ils revivent encore de nos jours , dira M. R.
و ر
» l'eft "
"
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
» carnage. On parcourt tout le globe plus
fûrement qu'autrefois une Province. Les
» meres juſtement glorieufes de leur fé-
» condité , ne craignent plus que les ordres
» d'un époux dénaturé , les privent de leur
»fruit. Au lieu d'enfans expofés aux bêtes
féroces , & de vieillards livrés à leur
» mifere & à leur caducité , on voit par-
» tout des azyles où l'enfance abandonnée
» & la vieilleſſe indigente trouvent des
»peres tendres & éclairés , & des fils
riches & bienfaifans ; des maiſons to
jours prêtes à recevoir les Citoyens languiffans
, pour les rendre à la patrie
» fains & robuftes. Aux marais & aux
glaçons ont fuccédé des Villes magnifi
" ques & peuplées. L'abondance a pris la
place de la ftérilité , qui régnoit fur pref
» que toute la terre. Les hommes menent
» une vie douce & heureufe par les foins
» d'un petit nombre de conducteurs. Il ne
» s'éleve plus de Tyrans dans les Républi
"ques. On ne voit plus fur le trône les
» Nérons & les Caligulas , & bientôt
» l'homme & la fociété feront ce qu'ils
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peuvent & ce qu'ils doivent être . La
» bonne foi réglera le commerce : l'utilité
» publique dirigera les Arts & les Sciences :
» le Guerrier préférera le falut de fa patrie
» à fa gloire : le Magiftrat , la République
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» mune à fes avantages . Je vois le mérite
feul faire & maintenir la Nobleffe . Qui-
» conque dégénere , déroge , & ne déroge
» que parce qu'il dégénere. La grandeur
» la plus élevée , la fcience la plus fubli-
» me , les talens les plus rares , eftiment la
» vertu même en guenille , parce que tous
» font vertueux , & ils le font parce qu'ils
refpectent tous la Religion , non pas
» ce fantôme pointilleux qui s'allarme pour
» un Dogme de pure fpéculation , qui per-
» fécute pour un mot mal interprété , mais
» cette fille des Cieux , qui ne refpire que
» le bonheur des hommes & l'avantage
de la fociété , & qui ne reconnoît pour
» fes Miniftres que ceux qui éclairent les
» hommes par leur doctrine , qui les corrigent
par leur exemple , qui mettent
» leur honneur dans la vertu , leur richeffe
dans la modération , leur ambition dans
l'humilité , & c. Nous rendriens un
compte plus exact de cet Ouvrage , fans les
limites étroites où nous fommes obligés
de nous renfermer. Peut -être y trouverat'on
les hommes vus avec autant d'indulgence
, & traités avec autant de faveur
qu'ils ont paru jugés avec févérité dans
celui de M. Rouffeau . Quoi qu'il en foit ,
nous nous bornons à dire que tout le Livre
33
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F'v
130 MERCURE DE FRANCE .
APA
de M. Caftillon porte fur ce « que l'homme
fans fociété eft un être de raifon , qu'on
» peut examiner uniquement pour découvrir
ce que l'homme fe doit à lui -même ;
qu'un de fes premiers devoirs eft de fon-
» der la fociété ; qu'elle exige l'inégalité
» de Souverain & de fujets , de grands &
» de petits diftingués par l'autorité &
ور
"
ود
par la puiffance
; qu'elle
admet
l'inégalité » de nobles
& d'ignobles
; qu'elle
donne » néceſſairement
naiſſance
à l'inégalité
de » riches
& de pauvres
; que le mérite
doit » régler le choix des perfonnes
qu'on
éleve » à la puiffance
, qu'on diftingue
par la
و د
33
»
Nobleffe , qu'on affocie au Gouverne-
» ment ; que toutes ces inégalités autorifées
par le droit naturel , fans qu'il y en
ait une feule autorifée par le feul droit
pofitif, font juftes en elles-mêmes & injuftes
dans leur abus ; que le genre hu-
» main eft auffi heureux que le permet fon
» état préfent , quoique fon bonheur puiffe
» croître à l'infini. »
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Résumé : « DISCOURS sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, pour servir de réponse [...] »
Jean de Castillon critique le 'Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau tout en approuvant sa vision de la nature humaine. Selon Castillon, les hommes méritent estime plutôt que mépris. Il valide l'idée que l'homme a toujours agi, pensé et inventé, ce qui a conduit à la formation de la société. Cependant, il critique l'abus des bienfaits sociaux, qui ont corrompu les avantages initiaux. Castillon reconnaît les progrès apportés par la société, tels que la sécurité, la protection des faibles et l'abondance. Il espère que la vertu, la bonne foi et l'utilité publique guideront les actions humaines et que la noblesse sera basée sur le mérite. Il conclut que Rousseau montre que l'homme, sans société, est un être de raison et que la société nécessite des inégalités justes, bien que celles-ci puissent être abusées. Le texte aborde également les concepts de justice et de bonheur humain, affirmant que certaines actions sont justes en elles-mêmes mais injustes lorsqu'elles sont abusives. Il note que le bonheur humain peut augmenter indéfiniment selon son état présent.
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