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1
p. 102-105
« Le Chevalier s'apprestoit à poursuivre, lors que la Duchesse [...] »
Début :
Le Chevalier s'apprestoit à poursuivre, lors que la Duchesse [...]
Mots clefs :
Galanterie, Louanges, Louer, Conversation, Lecture, Cahiers
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texteReconnaissance textuelle : « Le Chevalier s'apprestoit à poursuivre, lors que la Duchesse [...] »
Le Chevalier s’apprelloit
à pourfùivre, lors que la
DuchefTe luy dit de n’aller
pas fi ville ; que cette Galanterie méritoit bienqu’on
y fift quelque réflexion, &
que les Vers en efloient fort
naturels. Il ellvray, répondit la Marquife, & j’ay fait
une remarque en l ‘écoutant lire,à laquelleperfonne
n’a peut-ellre penfé. Nous
parlions tan to ll, pourfuivit-elle, delà maniéré de
louer le Roy, & je trouve
que les louanges que nous
en venons d’entendre font
V
4
•-* K
G A L A N T . 103
fort ingénieufement données: elles entrent fi naturellement dans cette Piece,
qu’il neparoiftpas mefmcs
qu’on ait defléin de le
■loiier; & tout ce que l’Amour dit à fa gloire, n’eft
qu'en fe plaignant de luy.
La remarque eft jufte, reprir une autre Perlonne de
la Compagnie ; & quand
on loué ainfi quelqu’un, il
faut que ce que l’on en
dit foit fi vray, que perfonne ne l’ignore. Il n’eft
pas fi facile que l’on penle
de louer ainfi, intérompic
)
io4
LE MERCURE
la Ducheffe ; & tous ces
Efprits guindez & peu galants qui ne peuvent louer
les grands Hommes qu’en
les comparant aux Aléxandres & aux Ce'fars, n ’en
viendraient pas facilement
a bout. Elles alloient encor pouffer cette Converfation, lors qu’elles jetteront les yeux fur le Chevalier qui regardoit les Cahiers qu’il tenoit avec une
attention qui leur fit connoiftre qu’il fouhaitoit de
pourfuivre la leélure qu’il
avoit commencée j ce qui
I
G A L A N T , joy
les obligea de fe taire. Elles
eurent à peine celfé de parler , qu’il continua de la
forte. Puis que nous fommes
fur le Chapitre de l’Amour,
il fcroit mal-aile de trouver
un endroit plus propre
pour parler des Mariages
qu’il a fait, faire depuis peu;
car il faut toujours croire
que c’eft luy feul qui unit
tous ceux qui fe marient,
& que la Politique ne fe
melle jamais des chofes
dont l 'Amour doit feul
eftre le maiftre.
à pourfùivre, lors que la
DuchefTe luy dit de n’aller
pas fi ville ; que cette Galanterie méritoit bienqu’on
y fift quelque réflexion, &
que les Vers en efloient fort
naturels. Il ellvray, répondit la Marquife, & j’ay fait
une remarque en l ‘écoutant lire,à laquelleperfonne
n’a peut-ellre penfé. Nous
parlions tan to ll, pourfuivit-elle, delà maniéré de
louer le Roy, & je trouve
que les louanges que nous
en venons d’entendre font
V
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•-* K
G A L A N T . 103
fort ingénieufement données: elles entrent fi naturellement dans cette Piece,
qu’il neparoiftpas mefmcs
qu’on ait defléin de le
■loiier; & tout ce que l’Amour dit à fa gloire, n’eft
qu'en fe plaignant de luy.
La remarque eft jufte, reprir une autre Perlonne de
la Compagnie ; & quand
on loué ainfi quelqu’un, il
faut que ce que l’on en
dit foit fi vray, que perfonne ne l’ignore. Il n’eft
pas fi facile que l’on penle
de louer ainfi, intérompic
)
io4
LE MERCURE
la Ducheffe ; & tous ces
Efprits guindez & peu galants qui ne peuvent louer
les grands Hommes qu’en
les comparant aux Aléxandres & aux Ce'fars, n ’en
viendraient pas facilement
a bout. Elles alloient encor pouffer cette Converfation, lors qu’elles jetteront les yeux fur le Chevalier qui regardoit les Cahiers qu’il tenoit avec une
attention qui leur fit connoiftre qu’il fouhaitoit de
pourfuivre la leélure qu’il
avoit commencée j ce qui
I
G A L A N T , joy
les obligea de fe taire. Elles
eurent à peine celfé de parler , qu’il continua de la
forte. Puis que nous fommes
fur le Chapitre de l’Amour,
il fcroit mal-aile de trouver
un endroit plus propre
pour parler des Mariages
qu’il a fait, faire depuis peu;
car il faut toujours croire
que c’eft luy feul qui unit
tous ceux qui fe marient,
& que la Politique ne fe
melle jamais des chofes
dont l 'Amour doit feul
eftre le maiftre.
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Résumé : « Le Chevalier s'apprestoit à poursuivre, lors que la Duchesse [...] »
Un Chevalier souhaite poursuivre la lecture d'un texte, mais la Duchesse l'interrompt, estimant que les vers sont naturels et méritent réflexion. La Marquise apprécie l'intégration ingénieuse des louanges au Roi, qui semblent naturelles. Un autre convive approuve, soulignant que les louanges doivent être vraies et évidentes. La Duchesse ajoute que louer quelqu'un de cette manière n'est pas facile, surtout en comparant les grands hommes à des figures historiques comme Alexandre ou César. La conversation est interrompue lorsque le Chevalier, absorbé par ses cahiers, exprime son désir de continuer la lecture. Les personnes présentes se taisent, et le Chevalier reprend en parlant des mariages, affirmant que l'Amour est le seul maître en la matière, excluant toute influence politique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 206-208
Conversation qui sert de Conclusion à ce Volume. [titre d'après la table]
Début :
Il est vray, dit la Duchesse quand le Chevalier eut [...]
Mots clefs :
Mercure, Conversation, Auteur, Instruire, Envoyer
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texteReconnaissance textuelle : Conversation qui sert de Conclusion à ce Volume. [titre d'après la table]
une Nomination étrangère.
Il eft vray, dit la Duchefle
quand le Chevalier eut achevé
de lire, qu’on aprend dans le
Mercure mille petites chofes
GA L A N T. 2,07
particulières qu’on ne pourroic
mettre autre-part}
fie ce que je
viens d’entendre m’oblige'encore plus fortement à me déclarer pour ce Livre, que je n’avois fait auparavant. Mais dites. moy, je vous prie, continuat-elle en s’adrefl'ant au Chevalier , comment faudra-t-il faire
pour inftruire l’Autheur de certaines choies qu’il ne pourra fçavoir, à moins de quelques Avis
particuliers? 11 ne faudra , répondit lcChevalicr, qu’envoyer
les Mémoires qu’on voudra luy
faire tenir, dans la Salle neuve • *
du Palais, à l’image S.Loüis.
Mais,interrompit la Marquilè
en hauflant la voix, d’où vient
qu’il n’a point parlé des Modes
nouvelles? C’eft, luy repartit le
208 LE MERC. GAL.
Chevalier, parce que le temps
de jubilé n’elloit pas propre
pour cette matière j mais vous
ferez fatisfaitelà-deflùsdans le
premier Volume, où l’Autheur
doit mettre une Galanterie affez agréable qui commence à
courir dans le monde, intitulée
la M aladie de T jlmotir, Corn-
. me il eftoit déjà tard , on ne
joüa point, & la Compagnie fe
fepara apres avoir finy laConverfation par où elle avoir efté
commencée, c’eft à dire par les
IS ou velles de la Guerre.
Il eft vray, dit la Duchefle
quand le Chevalier eut achevé
de lire, qu’on aprend dans le
Mercure mille petites chofes
GA L A N T. 2,07
particulières qu’on ne pourroic
mettre autre-part}
fie ce que je
viens d’entendre m’oblige'encore plus fortement à me déclarer pour ce Livre, que je n’avois fait auparavant. Mais dites. moy, je vous prie, continuat-elle en s’adrefl'ant au Chevalier , comment faudra-t-il faire
pour inftruire l’Autheur de certaines choies qu’il ne pourra fçavoir, à moins de quelques Avis
particuliers? 11 ne faudra , répondit lcChevalicr, qu’envoyer
les Mémoires qu’on voudra luy
faire tenir, dans la Salle neuve • *
du Palais, à l’image S.Loüis.
Mais,interrompit la Marquilè
en hauflant la voix, d’où vient
qu’il n’a point parlé des Modes
nouvelles? C’eft, luy repartit le
208 LE MERC. GAL.
Chevalier, parce que le temps
de jubilé n’elloit pas propre
pour cette matière j mais vous
ferez fatisfaitelà-deflùsdans le
premier Volume, où l’Autheur
doit mettre une Galanterie affez agréable qui commence à
courir dans le monde, intitulée
la M aladie de T jlmotir, Corn-
. me il eftoit déjà tard , on ne
joüa point, & la Compagnie fe
fepara apres avoir finy laConverfation par où elle avoir efté
commencée, c’eft à dire par les
IS ou velles de la Guerre.
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Résumé : Conversation qui sert de Conclusion à ce Volume. [titre d'après la table]
Lors d'une conversation, la Duchesse, le Chevalier et la Marquise discutent d'un livre récemment lu. La Duchesse, après avoir reçu des informations supplémentaires, exprime son soutien à l'ouvrage. Elle demande au Chevalier comment informer l'auteur de certains détails qu'il ne pourrait pas connaître sans avis particuliers. Le Chevalier propose d'envoyer des mémoires à l'image de Saint-Louis dans la salle neuve du Palais. La Marquise interrompt pour s'enquérir de l'absence des modes nouvelles dans le livre. Le Chevalier explique que le sujet ne convenait pas au moment du jubilé, mais que le premier volume traitera d'une galanterie intitulée 'la Maladie de l'esprit'. La conversation se conclut par des nouvelles de la guerre, après quoi la compagnie se sépare.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 46-61
« Je devrois estre déja devant S. Omer; mais je ne puis [...] »
Début :
Je devrois estre déja devant S. Omer; mais je ne puis [...]
Mots clefs :
Aventure, Cavalier, Dame, Conversation, Repas, Vin, Dormir, Dents
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texteReconnaissance textuelle : « Je devrois estre déja devant S. Omer; mais je ne puis [...] »
Je devrois eſtre déja devant
S. Omer ; mais je ne puis me defendre de m'arreſter encor un
momenticy, pourvous faire rire d'une Avanture dont unCavalier , que vous connoiffez toutes les peines du monde àſe conſoler: c'eſt celuy , qui au dernier Voyage que vous fiſtes icy, vousdittant d'agreablesBa- gatelles aux Tuilleries. Vous
ſçavez , Madame , combienſa converſation eſt enjoüée. C'eſt un talent merveilleux pour ſe faire ſouhaiterpar tout. Il dit les chofes finement , fait un Conte
GALAN T. 31
1.
1%
۲۰
nt
me
in
re
aaefe
au
es
aUS
fa
eft
fe
es
te
debonne grace, & il feroit pref- que fans defaut , s'il n'avoit pas celuy de ſe mettre quelquefois de trop bonne humeur , quand il reçoit un Défy dans la Dé- bauche. Il s'oublie pourtant af- ſez rarement la-deſſus &s'ilne
s'en corrige pas tout à fait, c'eſt parce , qu'iln'a que cequi s'ap- pelleunVingay,&que ſe don- nant ſeulement tout à la joye , il ne s'en eſt jamais fait d'affaires,
que celle que je vous vais con- ter. On l'avoit mis d'un fort
grandRepas chez Bergerat. Vn Comte & un Marquis de fes plus particuliers Amis s'y trou- verent : ils eſtoient tous deux de
ſa confidence , &ils avoient habitudel'un & l'autre chez une
Damequi ne montroit pas d'in- difference pour luy. La Dame eftoit digne de ſes ſoins , jeune,
Biv
32 LE MERCVRE
aimable , mais d'une fierté à
gronder long- tempspourpeude chofe. Toutes ces circonstances.
font àſçavoir pour l'intelligence de l'Histoire. On ſe metà Table , on rit, on chante , on dit
des folies , & le Cavalier porte fi loin la joye , qu'il la fait aller juſqu'a l'excés. Il boit la ſanté des Belles , exagere leur merite,
&laiſſe égarer ſa raiſon à force de vouloir raifonner Apresquel- ques rafadesun peu trop large- mentréïterées , il ſe jette ſur un Lit de repos , l'aſſoupiſſement l'y prend,&il eſt tel que l'heu- rede ſe ſeparer arrive avantqu'il aitceffé dedormir. Ses Amis ſe
croyent obligez d'en prendre foin. On le porte dans le Car- roffe du Comte , qui le fait me- ner chez luy. Ses Laquais le des- habillét,on le couche fans qu'il
GALAN T. 33
e
es
ce
aHit
te
Jer
1
te
te,
ce
el
eun
ent
ell1
fe
Hre
ares
faffe autre choſe qu'ouvrir un peu les yeux &ſe rendormir. Ce long oubly de luy-meſme mer leComte en humeurde luy fai- re piece. Il oblige une de ſes Amies d'aller chez la Dame ,
dont je vous ay fait la peinture.
Elle la met ſur le chapitre du Cavalier , &luy demande fi elle eſtoit broüillée avec luy , parce qu'il s'eſtoit trouvé en lieu où il n'avoit pas parlé d'elle comme il devoit. La Dame eſtoit fiere,
elle prend feu , & luy prepare une froideur plus propre à le chagriner que ne pourroient faire ſes plaintes. C'eſtoit là ce que le Comtevouloit. Il va trou- ver le Marquis leur Amycom- mun , & concerte avec luy le perſonnage qu'il doit joüer. La nuit ſe paſſe , le Cavaliers'éveil- le ,&eft fort furpris de ſe trou
Bv
34 LE MERCVRE
ver chez le Comte , qui entre un
moment apresdans ſaChambre.
Il s'informe de l'enchantement
qui l'amis oùil ſe voit. Le Com- te foûrit , &luydemandes'il ne ſeſouvient plus detoutes les fo-- lies qu'il a faites depuis le Repas de Bergerat. Il luy fait croire qu'il l'avoit trouvé chez une Ducheſſe d'où il l'avoir ramené
chez luy , parce qu'iln'eſtoit pas dans ſon bon ſens. Il adjoûte qu'il venoitde ſçavoirqu'il avoit rendu viſite àſon Amie , à qui il avoitdit force impertinences;, qu'on ne luy avoit pû dire pré- cifément ce que c'eſtoit , mais qu'elle en eſtoit fort indignée,
&d'autant plus que c'eſtoit en preſence du Marquis qu'il luy avoitdit toutes les choſes deſobligeantes dont elleſe plaignoit.. LeCavalier ne ſçaitoù il en eſt.
GALAN T. 35
t
-
e
0-
as
re
ne
ne
Das
ite
oit
qui
es;
reais
ée,
en
Juy
-fooit
eft.
Il ſe ſouvient duRepas deBer- gerat. Mais il neſe ſouvient de rien autre choſe. Il ne laiſſe pas d'eſtre perfuadé , que comme il eſt venu coucher chez le Comte ſans s'en eftre apperçeu, il peutbien avoir fait toutes lesex- travagances dont on l'accufe. W
courtchez le Marquis. LeMar٦١٨
*
quis , qui estoit inftruit, débute
auec luy par une grande Mercu- riale. Il luy ditqu'il ne comprend point comment il a pû s'oublier au point qu'il a fait , qu'on ne traite point une Femme qu'on eftime , comme il a traité ſon
Amie , & qu'il meritoit bien qu'elle ne renoüât jamais avec luy. Le Cavalier veut ſçavoir fon crime ; ce crime eſt qu'il a
reproché à la Dame devant luy qu'elle avoit de fauffe Dents,
qu'il ne s'eſt pas contenté de le Bvj
36 LE MERCVRE dire une fois qu'il l'a repeté , &.
qu'elle en eſt dans une fi grande colere, qu'il fera bien d'allerl'ap-- paiſerſur l'heure, afin qu'elle ne s'affermiſſe pas dans la refolutionde ne luy pardonner jamais:
Je ne vous puis dire , Madame,
ſi le Marquis crut ſuppoſer ce defaut àla Belle,où s'il ſçavoit qu'il fuſt effectif, mais la verité eſt que toutes ſes Dents n'ef- toient point à elle. Le malheur de les perdre eſt inévitable à
bien de Gens , & on n'eſt point:
blamable d'y remedier ; mais les Dames qui le cachent avec ſoin,
nefontpas bien aiſes qu'on s'ens apperçoive , & il faut toûjours avoir la difcretion de n'en rien
voir. Le Cavalier aimoit la Dame , il donne dans le panneau,
va chez elle , apres avoir quitté le Marquis ; & ne jugeant pas
GALANT. 37
e
1-
S:
e,
ce
Dis
ite
efeur
int
les
Din,
S'en
urs
ien
Daalus
itte
pas
qu'une injure de faufſes Dents reprochées ſoit difficile à ou blier , parce qu'il ne croit pas qu'elle en airde fauffes , il com- mence par des excuſes genera- lesd'avoir laiſſe échapper quel- que choſe quiluy air deplû. La Damequ'on eſtoit venue aver- tir dupeu de confideration qu'il avoit montré pour elle , répond fierement qu'elle semettoit fort peu en peine de ce qu'il avoit pû dire ſur ſon chapitre , que c'e- ſtoit tantpis pour luy ,&qu'elle ſe croyoit à couvertde toute for- te de cenfures , fi on ne diſoit
que des veritez . C'eſt parlà que le Cavalier pretend qu'on luy doit aifément pardonner , puis qu'eſtantdansuneſtat à ne ſça- voir pas trop bien ce qu'il diſoit,
il l'avoit accufée d'avoirde faufſes Dents , elle qui les avoit fi
38 LE MERCVRE belles & fi bien rangées par la Nature. La Dame qui ſe ſent attaquée par ſon foible ne peut plus ſe retenir ; elle croit qu'a- pres avoir mal parlé d'elle , il a
encor l'infolence de la venir infulter. Elle éclate; & plus elle marque de colere , plus il de- mande ce qu'ily a de criminel dans l'article ſuposé des fauſſes Dents. Elle le chaſſe, il s'obſtine
àdemeurer , revient encor à ſes
Dents , &la met dans une telle
impatience qu'elle le quitte, &
va s'enfermer dans ſon Cabinet..
Le Cavalier demeure dans une
furpriſe inconcevable. Il s'addreſſe à ſa Suivante , & veut
l'employer à faire ſa paix. La Suivante l'entreprend , luy de- mande dequoy il s'eſt aviſé de parlerdes Dents de ſa Maiſtref fe , & luy ayant dit qu'elle ne
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a
ut
ala
nelle
Henel
Tes
-ine
fes
elle
, &
et
ane
adeur
La
dede
ref
ne
doit compte àperſonne ſi elle en a d'appliquées ou non, elle luy fait enfinſoupçonnerqu'il pour- roit avoir dit vray en n'y pen- ſant pas. Cependant il eſt obli- gé de fortir ſans avoir pû faire fatisfaction à la Dame. Ileſt retourné dix fois chez elle depuis ce temps-là , & elle ne l'a point encore voulu recevoir. Voilà ,
Madame, en quel eſtat font les choſes. LeCavalier à découvert
depuis deux jours la piece que fesAmisluy avoient joüée , il en eſt fort piqué, &ily aura peut- eſtre de la ſuite que je neman- queray pas à vous apprendre.
S. Omer ; mais je ne puis me defendre de m'arreſter encor un
momenticy, pourvous faire rire d'une Avanture dont unCavalier , que vous connoiffez toutes les peines du monde àſe conſoler: c'eſt celuy , qui au dernier Voyage que vous fiſtes icy, vousdittant d'agreablesBa- gatelles aux Tuilleries. Vous
ſçavez , Madame , combienſa converſation eſt enjoüée. C'eſt un talent merveilleux pour ſe faire ſouhaiterpar tout. Il dit les chofes finement , fait un Conte
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debonne grace, & il feroit pref- que fans defaut , s'il n'avoit pas celuy de ſe mettre quelquefois de trop bonne humeur , quand il reçoit un Défy dans la Dé- bauche. Il s'oublie pourtant af- ſez rarement la-deſſus &s'ilne
s'en corrige pas tout à fait, c'eſt parce , qu'iln'a que cequi s'ap- pelleunVingay,&que ſe don- nant ſeulement tout à la joye , il ne s'en eſt jamais fait d'affaires,
que celle que je vous vais con- ter. On l'avoit mis d'un fort
grandRepas chez Bergerat. Vn Comte & un Marquis de fes plus particuliers Amis s'y trou- verent : ils eſtoient tous deux de
ſa confidence , &ils avoient habitudel'un & l'autre chez une
Damequi ne montroit pas d'in- difference pour luy. La Dame eftoit digne de ſes ſoins , jeune,
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32 LE MERCVRE
aimable , mais d'une fierté à
gronder long- tempspourpeude chofe. Toutes ces circonstances.
font àſçavoir pour l'intelligence de l'Histoire. On ſe metà Table , on rit, on chante , on dit
des folies , & le Cavalier porte fi loin la joye , qu'il la fait aller juſqu'a l'excés. Il boit la ſanté des Belles , exagere leur merite,
&laiſſe égarer ſa raiſon à force de vouloir raifonner Apresquel- ques rafadesun peu trop large- mentréïterées , il ſe jette ſur un Lit de repos , l'aſſoupiſſement l'y prend,&il eſt tel que l'heu- rede ſe ſeparer arrive avantqu'il aitceffé dedormir. Ses Amis ſe
croyent obligez d'en prendre foin. On le porte dans le Car- roffe du Comte , qui le fait me- ner chez luy. Ses Laquais le des- habillét,on le couche fans qu'il
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dont je vous ay fait la peinture.
Elle la met ſur le chapitre du Cavalier , &luy demande fi elle eſtoit broüillée avec luy , parce qu'il s'eſtoit trouvé en lieu où il n'avoit pas parlé d'elle comme il devoit. La Dame eſtoit fiere,
elle prend feu , & luy prepare une froideur plus propre à le chagriner que ne pourroient faire ſes plaintes. C'eſtoit là ce que le Comtevouloit. Il va trou- ver le Marquis leur Amycom- mun , & concerte avec luy le perſonnage qu'il doit joüer. La nuit ſe paſſe , le Cavaliers'éveil- le ,&eft fort furpris de ſe trou
Bv
34 LE MERCVRE
ver chez le Comte , qui entre un
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Il s'informe de l'enchantement
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chez luy , parce qu'iln'eſtoit pas dans ſon bon ſens. Il adjoûte qu'il venoitde ſçavoirqu'il avoit rendu viſite àſon Amie , à qui il avoitdit force impertinences;, qu'on ne luy avoit pû dire pré- cifément ce que c'eſtoit , mais qu'elle en eſtoit fort indignée,
&d'autant plus que c'eſtoit en preſence du Marquis qu'il luy avoitdit toutes les choſes deſobligeantes dont elleſe plaignoit.. LeCavalier ne ſçaitoù il en eſt.
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Amie , & qu'il meritoit bien qu'elle ne renoüât jamais avec luy. Le Cavalier veut ſçavoir fon crime ; ce crime eſt qu'il a
reproché à la Dame devant luy qu'elle avoit de fauffe Dents,
qu'il ne s'eſt pas contenté de le Bvj
36 LE MERCVRE dire une fois qu'il l'a repeté , &.
qu'elle en eſt dans une fi grande colere, qu'il fera bien d'allerl'ap-- paiſerſur l'heure, afin qu'elle ne s'affermiſſe pas dans la refolutionde ne luy pardonner jamais:
Je ne vous puis dire , Madame,
ſi le Marquis crut ſuppoſer ce defaut àla Belle,où s'il ſçavoit qu'il fuſt effectif, mais la verité eſt que toutes ſes Dents n'ef- toient point à elle. Le malheur de les perdre eſt inévitable à
bien de Gens , & on n'eſt point:
blamable d'y remedier ; mais les Dames qui le cachent avec ſoin,
nefontpas bien aiſes qu'on s'ens apperçoive , & il faut toûjours avoir la difcretion de n'en rien
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que des veritez . C'eſt parlà que le Cavalier pretend qu'on luy doit aifément pardonner , puis qu'eſtantdansuneſtat à ne ſça- voir pas trop bien ce qu'il diſoit,
il l'avoit accufée d'avoirde faufſes Dents , elle qui les avoit fi
38 LE MERCVRE belles & fi bien rangées par la Nature. La Dame qui ſe ſent attaquée par ſon foible ne peut plus ſe retenir ; elle croit qu'a- pres avoir mal parlé d'elle , il a
encor l'infolence de la venir infulter. Elle éclate; & plus elle marque de colere , plus il de- mande ce qu'ily a de criminel dans l'article ſuposé des fauſſes Dents. Elle le chaſſe, il s'obſtine
àdemeurer , revient encor à ſes
Dents , &la met dans une telle
impatience qu'elle le quitte, &
va s'enfermer dans ſon Cabinet..
Le Cavalier demeure dans une
furpriſe inconcevable. Il s'addreſſe à ſa Suivante , & veut
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Madame, en quel eſtat font les choſes. LeCavalier à découvert
depuis deux jours la piece que fesAmisluy avoient joüée , il en eſt fort piqué, &ily aura peut- eſtre de la ſuite que je neman- queray pas à vous apprendre.
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Résumé : « Je devrois estre déja devant S. Omer; mais je ne puis [...] »
Le texte narre une aventure impliquant un cavalier réputé pour son talent de conversation et son humour, mais également pour son tempérament impulsif après avoir consommé de l'alcool. Lors d'un repas chez Bergerat, le cavalier se laisse emporter par la joie et, après s'être endormi, est ramené chez un comte par ses amis. Le comte et un marquis, amis du cavalier, décident de profiter de la situation pour le punir d'une offense imaginaire. Ils lui font croire qu'il a insulté une dame en lui reprochant d'avoir de fausses dents, ce qui est en réalité faux. Le cavalier, ignorant la supercherie, tente de se justifier auprès de la dame, mais elle le chasse, furieuse. Le cavalier, perplexe, essaie de se racheter sans succès. Il découvre finalement la vérité deux jours plus tard et est contrarié par la plaisanterie de ses amis.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 93-111
LE PERROQUET ET LA GUENUCHE. FABLE. A MADEMOISELLE DE M**
Début :
Il nous arriva hier de Lisbonne une Barque chargée de [...]
Mots clefs :
Perroquet, Guenuche, Amour, Animaux, Galanterie, Berger, Conversation, Belle, Laide, Inconstance, Métamorphose, Portugal, Histoire, Morale
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texteReconnaissance textuelle : LE PERROQUET ET LA GUENUCHE. FABLE. A MADEMOISELLE DE M**
LE
PERROQUET
ET LA GUENUCHE.
7
FABLE.
A MADEMOISELLE DE M**
1
Lnous arriva hier de Lisbonneune
Barque chargéedeSinges &de Per- roquets. Vousjugezbien, Mademoiselle,
GALANT 61
que je n'ay pas perduune si belle occa- fion devous tenirparole. F'aychoisipar- my cegrand nombre un Perroquet d'un plumage tres particulier , &une Gue- nuche d'une petiteſſefort rare. Ce qu'il yade fâcheux , c'est que le Perroquet
neparle point François , que la Guenu- che ne sçait point danser , &que mesme elle est encore habillée à la Portugaise;
mais vous serez peut-estre bien aise d'estre leur Maiſtreſſe en toutes façons.
Vos Leçons leur apprendront la belle maniere. Tous les autres Perroquets ne Sçavent prononcerque des injures grof- fieres , & quand vous aurezinſtruit le voſtre , il sçaura dire des malices inge- nieuses. A voſtre Ecole la Guenuche
apprendra bien- toft la Bourrée & le
Menuët ; &fi vous avezſoin de l'ha biller à la mode & de voſtremain ,je
gage qu'on la trouvera plus propre &
demeilleur air que vostre petite laide Voisine. Cependant comme vous n'en- tendrez point d'abord le jargon ny de la Guenuche ny du Perroquet , je me crois obligé en vous les envoyant, d'estre aupres de vous leur Interprete. SansSça-
62 LE MERCVRE
voir la Langue de leur Pays, j'ay bien- toft compris leurs discours, parce qu'ils estoient tendres &amoureux..
Entendre àdemymotfut toûjoursmon
partage;
Si- toſt que l'on parle d'amour ,
Iln'eſt point pour moy de langage Qui ne foit clair comme le jour.
Pour vous ma , jeune Demoiselle,
Quand memes en François l'amour fertd'entretien ,
Malgré tout voſtre Eſprit , vous ne ré- pondez rien Et vousn'entendez pas la langue ma- ternelle;
Vous voila cependant dans la belle ſaiſon ,
Vous avez quatorze ans, à cet âge, ma Belle,
N'entendre pas l'Amour , mafoy cela s'appelle N'entendre pas raiſon.
Jeveux aujourd'huy tâcher devous rendre raisonnable , en vous faisant comprendre l'Histoire amoureuse de
GALAN T. 63 vostre Guenuche & de vostre Perroquet.
Aufſi- toft que ces deux petits Animauxfurent entre mes mains , ils parle- rent entr'eux certain jargon Moresque,
&j'entendis quele Perroquet reprochoit àla Guenucheſes ſingeries , & la Gue- nuche luy reprochoitſon caquet. Comme leursdiscours meſemblerent aſſez plai- Sans, j'entray dans leur conversation.
Ils enfurent d'abordsurpris , mais en- fin nous devinſmes familiers &fûmes bien toſt ſi grands Amis , que je les obligeay àme conter leurHistoire. Le Perroquet , comme le plus grand Cau- feur , voulut estre l'Historien ; &vo cy en François àpeu pres comme il pliqua en Moresque.. *
LYON
1893-
MaMere me donna le jour
Dans un Climat de la Guinée ,
Où le Soleil joint à l'Amour ,
Enflame tout toute l'année.
L'on n'y voit point de Cœur glacé,
N'yde Bergere indiferente;
Quand unBerger eſt empreſſé LaBergere ſe montre ardente.
64 LE MERCVRE
Là je vivois jadis enBerger fort coquet,
Aujourd'huyje ſuis Perroquet,
Car , helas ! ma Coqueterie ,
Queje nommois Galanterie ,
Choqua le cruel Cupidon ,
Qui ſans m'accorder de pardon ,
Fit de moy la Métamorphoſe ,
Queje vais vous conter en Profe.
Sur les bords du Fleuve Niger on ne fait pas l'amour ainſi que fur les bords de la Seine on du Rhône. On m'a dit
qu'icyla constance paſſe pour une vertu,
là elle paſſeroit pour un vice : En France un Amant bien reglé n'a beſoin que d'une Amante , &ſouvent en ayant une , il en a trop ; mais en Ethiopie les Galans ont beſoin de diverſes Maiſtref.
Ses , &nostre miserable Roy qui mourut ilyaquelque temps dans ce Royaume,
pourroit estre un témoin de cette verité.
Estant Berger je voyois ſuivant noftre coustume diverſesBergeres , &je témoi gnois à toutes beaucoup d'amour,mais àlaveritéje n'en reſſentois queres. Dans ma conversation, dans mes Chansons
GALANT. 65 dans mes Billets , je paroiſſois l' Amant du monde leplus ardent , &dans mon cœur ie mesentois fort tranquille; enfin tout mon amour n'estoit que du caquet.
Mais,helas ! depuis ce temps j'ay bien appris que Cupidon est un Dieu qui pu- nit cruellement le mensonge. Pour com.
mencer àse vanger demoy , il me fit devenir trop veritablement amoureux d'une petite Laide , plus volage &plus.
coquette que je n'estois , &c'est iuste.
ment Dame Guenuche que vous voyez là , qui a esté Bergere dans le temps que i'estois Berger. Apresavoir trompé tant de Perſonnes parmesfaux Sermens , ie ne pûs pas mesine perfuader mapetite Laide par des veritez tres- constantes.
Cependantpour mefaire mieux enrager,
au commencement elle fit mine de m'aimer, elle affecta toutes les petites ma- nieres d'une Perſonnefort paſſionnée, &
quand elle me vit bien ſenſiblement tou- ché , elle me fit cent malices & mequit- ta enfin pour un autre Bergerauffi laid qu'un vieux Singe.
Dieux ! qu'un Berger vivroit content
66 LE MERCVRE
Silchangeoit auffi-toft que changeſon Amante !
Mais,helas ! que de maux nous cauſe
une Inconftante,
Quandon ne peut être inconſtant !
L'amourque ieſentois pour mapetite Ingrate , & la haine que i'avois pour mon laid Rival , me mirent dans untel
deſeſpoir , que ie quitay mes Moutons,
&laſocietédes autres Bergers. Je m'en allay comme un furieux ,errant dans lesDeserts : ie déchiray mes habits , ie me couvris defeüilles d'arbres , &enfin
icdevins tout-à-fait infensé. L'Amour alors me voyantdans une Forest en estat demourir ,voulut meſauver la vie , &
ie nesçay si cefutparpitiéouparven- geance. Il changea mapeau &monha- bit en plumesde la couteur des feüilles
qui me couvroient , ma bouche en bec ,
mes bras en cuiſſes , &ainfi du reſte de
mon Corps. Voila comme ie me trouvay Perroquet , &ie vousiureque ien'en ay point confervé de regret.
Nehaïſſant plus monRival,
GALANT. 67 Etn'aimantplus mon Inconſtante Je ſens monAme plus contente ,
D'animer pour toûjours le Corps d'un Animal ,
Que celuy d'un Berger ,quand l'A- mour le tourmente.
Mapetite Laide ne demeura pas auſſiſans châtiment , parce qu'elle n'a- voit aiméqu'en apparence, & que toute fa tendreſſe n'avoit esté que fingerie ;
l'Amour n'ayant point esté trompépar ſes grimaces , voulut punirfonhipocri fie ,comme il avoit puny mon liberti- nage. Il la changea donc en Guenuche ; &comme c'estoit unepetite Berge- re fort laide &fort malicieuse , il n'eut
pas beaucoup depeine àfaire ce changement.
Depuis cette double Metamorphose nousavons vescu, maMaiſtreſſe &moy,
dans les Solitudes & dans les Forests.
Cependant nous n'eſtions pas tout -à-fait Sauvages , & cela est si vray que nous noussommes laislé prendre aux premiers Hommes qui ſeſont preſentez. D'abord onnous mena en Portugal , où l'humeur
68 LE MERCVRE
de la Nation ne nous plaiſoit gueres,
parcequele caquet &les fingeriesn'y ont pas tant de coursqu'en France , ou i'ap- prens que nous sommes auiourd'huy.
Nous nousyplaifons ſans doute ,parce que nous avons encoreconfervéquelque choſe de nostre premier caractere. Pour moy quipendantque i'estois Berger di- fois centfleurettesfans penser àce queie difois,iedis encore eftant Perroquet cent parolesfanssçavoir ce que ie dis. Pour ma Maistreffe , qui estant Bergerecon- trefaisoit l' Amante ſansſentird'amour,
&qui de plusfaisoit tous les jours mil- temalices , estant Guenuche elle enfait
encore, & contrefait mille choſesqu'elle voit faire.
Voila , me dit le Perroquet , noſtre Histoireiusques icy : c'est àvous, Mon- fieur, ànous apprendre le reſte. Dites- nous pourquoy nous sommes entre vos mains , &àquoy nousſommes deſtinez,
puis que vous nousfaitespartirpourun SecondVoyage. Acette question i'ay ré- pondude cettemaniere.
Allez trop heureux Animaux ,
GALAN T. 69
Voicy la fin de tous vos maux :
Aprenez que l'on vous deſtine Pour aller faire les plaiſirs D'une belle & jeune Blondine ,
Quidonne mille ardens defirs,
Etqui cauſe mille ſoûpirs Amille Amans qui n'oſent dire ,
Belle, c'est pour vous qu'on ſoûpire;
Vous, Peroquet , & nuit &jour ,
Vous luy pourrez parler d'amour ;
Vous pourrez dire , ie vous aime,
Sans vous attirer ſon courroux.
Que mon bonheur ſeroit extrême
Si j'ofois parler comme vous !
Vous Guenuche, VOS fingeries LYON
Loin de luy donnerdu chagrin,
La charmeront ſoir & matin ;
ODieux ! que'mes Galanteries N'ont-elles le meſmedeſtin !
C'est ainsi , Mademoiselle , que finit la conversation que i'ay cue avecvostre Perroquet & vostre Guenuche. L'ay crû que ie devois vous enfaire part,
quevousferiez bien aiſe deſçavoir leurs
Avantures, le pourrois bien tirer de cette Hiftoire une belle Morale en faveur de
70 LE MERCVRE l'Amour; mais belas ,je n'oferoisavec vous moraliſerſur cette matiere.
De Marſeille.
PERROQUET
ET LA GUENUCHE.
7
FABLE.
A MADEMOISELLE DE M**
1
Lnous arriva hier de Lisbonneune
Barque chargéedeSinges &de Per- roquets. Vousjugezbien, Mademoiselle,
GALANT 61
que je n'ay pas perduune si belle occa- fion devous tenirparole. F'aychoisipar- my cegrand nombre un Perroquet d'un plumage tres particulier , &une Gue- nuche d'une petiteſſefort rare. Ce qu'il yade fâcheux , c'est que le Perroquet
neparle point François , que la Guenu- che ne sçait point danser , &que mesme elle est encore habillée à la Portugaise;
mais vous serez peut-estre bien aise d'estre leur Maiſtreſſe en toutes façons.
Vos Leçons leur apprendront la belle maniere. Tous les autres Perroquets ne Sçavent prononcerque des injures grof- fieres , & quand vous aurezinſtruit le voſtre , il sçaura dire des malices inge- nieuses. A voſtre Ecole la Guenuche
apprendra bien- toft la Bourrée & le
Menuët ; &fi vous avezſoin de l'ha biller à la mode & de voſtremain ,je
gage qu'on la trouvera plus propre &
demeilleur air que vostre petite laide Voisine. Cependant comme vous n'en- tendrez point d'abord le jargon ny de la Guenuche ny du Perroquet , je me crois obligé en vous les envoyant, d'estre aupres de vous leur Interprete. SansSça-
62 LE MERCVRE
voir la Langue de leur Pays, j'ay bien- toft compris leurs discours, parce qu'ils estoient tendres &amoureux..
Entendre àdemymotfut toûjoursmon
partage;
Si- toſt que l'on parle d'amour ,
Iln'eſt point pour moy de langage Qui ne foit clair comme le jour.
Pour vous ma , jeune Demoiselle,
Quand memes en François l'amour fertd'entretien ,
Malgré tout voſtre Eſprit , vous ne ré- pondez rien Et vousn'entendez pas la langue ma- ternelle;
Vous voila cependant dans la belle ſaiſon ,
Vous avez quatorze ans, à cet âge, ma Belle,
N'entendre pas l'Amour , mafoy cela s'appelle N'entendre pas raiſon.
Jeveux aujourd'huy tâcher devous rendre raisonnable , en vous faisant comprendre l'Histoire amoureuse de
GALAN T. 63 vostre Guenuche & de vostre Perroquet.
Aufſi- toft que ces deux petits Animauxfurent entre mes mains , ils parle- rent entr'eux certain jargon Moresque,
&j'entendis quele Perroquet reprochoit àla Guenucheſes ſingeries , & la Gue- nuche luy reprochoitſon caquet. Comme leursdiscours meſemblerent aſſez plai- Sans, j'entray dans leur conversation.
Ils enfurent d'abordsurpris , mais en- fin nous devinſmes familiers &fûmes bien toſt ſi grands Amis , que je les obligeay àme conter leurHistoire. Le Perroquet , comme le plus grand Cau- feur , voulut estre l'Historien ; &vo cy en François àpeu pres comme il pliqua en Moresque.. *
LYON
1893-
MaMere me donna le jour
Dans un Climat de la Guinée ,
Où le Soleil joint à l'Amour ,
Enflame tout toute l'année.
L'on n'y voit point de Cœur glacé,
N'yde Bergere indiferente;
Quand unBerger eſt empreſſé LaBergere ſe montre ardente.
64 LE MERCVRE
Là je vivois jadis enBerger fort coquet,
Aujourd'huyje ſuis Perroquet,
Car , helas ! ma Coqueterie ,
Queje nommois Galanterie ,
Choqua le cruel Cupidon ,
Qui ſans m'accorder de pardon ,
Fit de moy la Métamorphoſe ,
Queje vais vous conter en Profe.
Sur les bords du Fleuve Niger on ne fait pas l'amour ainſi que fur les bords de la Seine on du Rhône. On m'a dit
qu'icyla constance paſſe pour une vertu,
là elle paſſeroit pour un vice : En France un Amant bien reglé n'a beſoin que d'une Amante , &ſouvent en ayant une , il en a trop ; mais en Ethiopie les Galans ont beſoin de diverſes Maiſtref.
Ses , &nostre miserable Roy qui mourut ilyaquelque temps dans ce Royaume,
pourroit estre un témoin de cette verité.
Estant Berger je voyois ſuivant noftre coustume diverſesBergeres , &je témoi gnois à toutes beaucoup d'amour,mais àlaveritéje n'en reſſentois queres. Dans ma conversation, dans mes Chansons
GALANT. 65 dans mes Billets , je paroiſſois l' Amant du monde leplus ardent , &dans mon cœur ie mesentois fort tranquille; enfin tout mon amour n'estoit que du caquet.
Mais,helas ! depuis ce temps j'ay bien appris que Cupidon est un Dieu qui pu- nit cruellement le mensonge. Pour com.
mencer àse vanger demoy , il me fit devenir trop veritablement amoureux d'une petite Laide , plus volage &plus.
coquette que je n'estois , &c'est iuste.
ment Dame Guenuche que vous voyez là , qui a esté Bergere dans le temps que i'estois Berger. Apresavoir trompé tant de Perſonnes parmesfaux Sermens , ie ne pûs pas mesine perfuader mapetite Laide par des veritez tres- constantes.
Cependantpour mefaire mieux enrager,
au commencement elle fit mine de m'aimer, elle affecta toutes les petites ma- nieres d'une Perſonnefort paſſionnée, &
quand elle me vit bien ſenſiblement tou- ché , elle me fit cent malices & mequit- ta enfin pour un autre Bergerauffi laid qu'un vieux Singe.
Dieux ! qu'un Berger vivroit content
66 LE MERCVRE
Silchangeoit auffi-toft que changeſon Amante !
Mais,helas ! que de maux nous cauſe
une Inconftante,
Quandon ne peut être inconſtant !
L'amourque ieſentois pour mapetite Ingrate , & la haine que i'avois pour mon laid Rival , me mirent dans untel
deſeſpoir , que ie quitay mes Moutons,
&laſocietédes autres Bergers. Je m'en allay comme un furieux ,errant dans lesDeserts : ie déchiray mes habits , ie me couvris defeüilles d'arbres , &enfin
icdevins tout-à-fait infensé. L'Amour alors me voyantdans une Forest en estat demourir ,voulut meſauver la vie , &
ie nesçay si cefutparpitiéouparven- geance. Il changea mapeau &monha- bit en plumesde la couteur des feüilles
qui me couvroient , ma bouche en bec ,
mes bras en cuiſſes , &ainfi du reſte de
mon Corps. Voila comme ie me trouvay Perroquet , &ie vousiureque ien'en ay point confervé de regret.
Nehaïſſant plus monRival,
GALANT. 67 Etn'aimantplus mon Inconſtante Je ſens monAme plus contente ,
D'animer pour toûjours le Corps d'un Animal ,
Que celuy d'un Berger ,quand l'A- mour le tourmente.
Mapetite Laide ne demeura pas auſſiſans châtiment , parce qu'elle n'a- voit aiméqu'en apparence, & que toute fa tendreſſe n'avoit esté que fingerie ;
l'Amour n'ayant point esté trompépar ſes grimaces , voulut punirfonhipocri fie ,comme il avoit puny mon liberti- nage. Il la changea donc en Guenuche ; &comme c'estoit unepetite Berge- re fort laide &fort malicieuse , il n'eut
pas beaucoup depeine àfaire ce changement.
Depuis cette double Metamorphose nousavons vescu, maMaiſtreſſe &moy,
dans les Solitudes & dans les Forests.
Cependant nous n'eſtions pas tout -à-fait Sauvages , & cela est si vray que nous noussommes laislé prendre aux premiers Hommes qui ſeſont preſentez. D'abord onnous mena en Portugal , où l'humeur
68 LE MERCVRE
de la Nation ne nous plaiſoit gueres,
parcequele caquet &les fingeriesn'y ont pas tant de coursqu'en France , ou i'ap- prens que nous sommes auiourd'huy.
Nous nousyplaifons ſans doute ,parce que nous avons encoreconfervéquelque choſe de nostre premier caractere. Pour moy quipendantque i'estois Berger di- fois centfleurettesfans penser àce queie difois,iedis encore eftant Perroquet cent parolesfanssçavoir ce que ie dis. Pour ma Maistreffe , qui estant Bergerecon- trefaisoit l' Amante ſansſentird'amour,
&qui de plusfaisoit tous les jours mil- temalices , estant Guenuche elle enfait
encore, & contrefait mille choſesqu'elle voit faire.
Voila , me dit le Perroquet , noſtre Histoireiusques icy : c'est àvous, Mon- fieur, ànous apprendre le reſte. Dites- nous pourquoy nous sommes entre vos mains , &àquoy nousſommes deſtinez,
puis que vous nousfaitespartirpourun SecondVoyage. Acette question i'ay ré- pondude cettemaniere.
Allez trop heureux Animaux ,
GALAN T. 69
Voicy la fin de tous vos maux :
Aprenez que l'on vous deſtine Pour aller faire les plaiſirs D'une belle & jeune Blondine ,
Quidonne mille ardens defirs,
Etqui cauſe mille ſoûpirs Amille Amans qui n'oſent dire ,
Belle, c'est pour vous qu'on ſoûpire;
Vous, Peroquet , & nuit &jour ,
Vous luy pourrez parler d'amour ;
Vous pourrez dire , ie vous aime,
Sans vous attirer ſon courroux.
Que mon bonheur ſeroit extrême
Si j'ofois parler comme vous !
Vous Guenuche, VOS fingeries LYON
Loin de luy donnerdu chagrin,
La charmeront ſoir & matin ;
ODieux ! que'mes Galanteries N'ont-elles le meſmedeſtin !
C'est ainsi , Mademoiselle , que finit la conversation que i'ay cue avecvostre Perroquet & vostre Guenuche. L'ay crû que ie devois vous enfaire part,
quevousferiez bien aiſe deſçavoir leurs
Avantures, le pourrois bien tirer de cette Hiftoire une belle Morale en faveur de
70 LE MERCVRE l'Amour; mais belas ,je n'oferoisavec vous moraliſerſur cette matiere.
De Marſeille.
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Résumé : LE PERROQUET ET LA GUENUCHE. FABLE. A MADEMOISELLE DE M**
La fable 'Le Perroquet et la Guenuche' est adressée à Mademoiselle de M**. L'auteur décrit l'arrivée d'une barque de Lisbonne transportant des singes et des perroquets. Parmi eux, il choisit un perroquet au plumage particulier et une guenuche de petite taille. Cependant, le perroquet ne parle pas français et la guenuche ne sait pas danser, étant encore vêtue à la portugaise. L'auteur espère que la demoiselle pourra leur apprendre les bonnes manières, la danse et les habits à la mode. L'auteur raconte ensuite l'histoire amoureuse du perroquet et de la guenuche. Originaires de Guinée, ils vivaient autrefois comme bergers. Le perroquet, coquet et galant, séduisait plusieurs bergères sans ressentir de véritable amour. Cupidon le punit en le rendant amoureux d'une laide et volage bergère, la guenuche. Après avoir été trompé, le perroquet tomba dans le désespoir et fut transformé en perroquet. La guenuche, punie pour son hypocrisie, fut transformée en guenuche. Les deux animaux vécurent ensuite dans les solitudes et les forêts avant d'être capturés et emmenés au Portugal, puis en France. L'auteur les destine à la demoiselle, espérant qu'ils pourront lui parler d'amour et la charmer par leurs danses et leurs grimaces.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 157-168
Abjurations, [titre d'après la table]
Début :
Si l'Abjuration de Monsieur Vignes, Ministre de Grenoble, a fait [...]
Mots clefs :
Abjuration, Monsieur Vignes, Seigneur, Noblesse, Dauphiné, Religion prétendue réformée, Roi de Navarre, Maison d'Arbaud, Charges, Église catholique, Archevêque, Duc de Noailles, Honnêteté, Conversation, Pasteur, Erreur, Compliments
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texteReconnaissance textuelle : Abjurations, [titre d'après la table]
Si l'Abjuration de Monfieur
Vignes , Miniftre de Grenoble,
a fait grand bruit dans le Dauphiné
, celle de Monfieur d'Ar
baud , Seigneur de Blanfac, originaire
d'Arles , n'en a pas moins
fait dans le Languedoc . Ce Gentilhomme
, qui eft d'une fort ancienne
Nobleffe , demeuroit à
Nifmes , à caufe qui faifoit profeffion
de la Religion Pretenduë
Réformée. Ses Prédeceffeurs qui
faifoient la mefme Profeffion , s'y
êtoient êtablis depuis cent ans.
Son Ayeul , né Catholique, avoit
changé de Religion , par l'engagement
qu'il avoit pris dans le
party du Roy de Navarre, qui fut
depois Roy de France , fous le
nom de Henry IV. Il fut honoré
par ce Monarque , de belles
& importantes Commiffions
, &
le fuivit en plufieurs Exploits.
158
MERCURE
Comme cette Maifon , fort confiderée
dans Arles , auffi bien
qu'en Languedoc , avoit toûjours
eû un zele ardent pour tout ce
qui regardoit le culte de Dieu ,
elle avoit laiffé des marques de
fa pieté dans les Eglifes fur les
Autels . Ainfi fes Armes paroiffoient
encore en beaucoup d'endroits
, jufque fur des Croix de
Marbre expofées en public , &
par des fondations de Chapelles ,
conftrutions de Tombeaux de
Marbre , & autres fondations
dans l'Eglife Cathedrale , & chez
les Dominicains. Ces objets qui
frapérent ce Gentilhomme dans
fajeuneffe , furent en quelque
maniére effacez par le fois,
qu'apportérent fes Parens & les
Miniftres de Nifmes , à le fortifier
dans les erreurs de Calvin . Il
étoit alors feul de fa maiſon , ayam
1
GALANT.
159
perdu un Frere aîné , mort au Service
du Roy en Italie , Capitaine
dans le Regiment de montpefat.
Il aimoit les belles Lettres , &
avoit acquis la plupart des Connoiffances
qui font recherchées
par les Perfonnes d'efprit . Cela
fut caufe que Meffieurs de l'Académie
Royale d'Arles , jetterent
les yeux fur luy , pour l'affocier
dans leur Compagnie . Cet engagement
ne fut pas un petit
motif, pour luy faire reprendre
les premiéres impreffions , qui
Juy avoient donné qulque penchant
pour l'Eglife Catholique ,
qui étoit la Religion de fes anceftres
& celle de quantité de
Parens qu'il avoit , & qu'il a encore
, parmy lefquels il y a des
Commandeurs de Malte , comme
il y a eû parmy fes Prédeceffeurs
plufieurs Evefques, & autres
160 MERCURE
que
Perſonnes reveftuës de Charges
confidérables dans Arles , telle
celle de Premiers Conful.
On compre dans cette Maiſon
jufqu'à quatre Confulats . On
peut joindre à tout cela le commerce
de devoir & d'honnefteté
qu'il avoit avec Monfieur
l'Archevefque d'Arles . Ce fçavant
Prélat , qui a toûjours efté
fi fidelle à fon Prince , & à la Religion
Catholique , ne perdoit
pas les occafions de l'exhorter à
ouvrir les yeux à la verité , & il
le faifoit d'une manière fi Apoftolique,&
fi remplie de douceur,
que Monfieur d'Arbaud a depuis
avoüé que fes follicitations , accompagnées
de fa pieté & de fon
exemple , avoient fort contribué
à le retirer de fes erreurs. Il eftoit
dans ces favorables difpofitions ,
lors qu'il alla à Montpellier auffiGALANT.
161
bien
que les autres Gentilshommes
du Languedoc , rendre fes
devoirs à Monfieur le Duc de
Noailles qui avoit eſté nommé
par le Roy pour commander en
Chef dans cette Province . Ce
Duc à qui l'on apprit la Religion
dont il eftoit , luy fit beaucoup
de careffes , & le pria de penfer
ferieufement au peril où l'avoit
mis le malheur de fa naiffance .
Cette entrevue fe paffa en complimens
; & lors que Monfieur
d'Arbaud prenoit congé de Mr
le Duc de Noailles , Monfieur
l'Evefque de Mirepoix qui eftoit
dans la Chambre avec plufieurs
autres Prélats , trouva moyen
d'engager avec luy une converfation
qui dura trois heures. Monfieur
le Comte du Roure , Monfieur
le Vicomte de Polignac ,
Monfieur le Comte de Luffan , &c
160
MERCURE
autres Perſonnes de qualité , y
affiftérent avec Meffieurs les Evêques.
On n'y agita que des matieres
de Controverfes , mais avec
beaucoup d'honnefteré & de
douceur. Cette converfation fut
fuivie de trois ou quatre autres ,
dans la Maiſon de Monfieur l'Evefque
de Mirepoix . Les raifons
que luy apporta ce Prélat furent
fi fortes, qu'ayant commencé dés
ce temps - là à eftre cenvaincu de
la verité, il le fut entierement par
les Lettres que Monfieur l'Evef
que de Mirepoix luy écrivit enfuite
fur fes doutes , & aufquelles
Monfieur d'Arbaud répondoit ,
foutenant toûjours fa Religion ,
fans pourtant fe déclarer Catholique
, quoy qu'il le fuft en effet ,
n'y ayant plus que le feul refpect
humain qui le retinſt . Il laiſſa páffer
encore deux ans ; & enfin ne
GALANT. 1161
pouvant plus résister à la Grace ,
il fit fçavoir à Monfieur de Mirepoix
, qui s'étoit rendu aux derniers
Etats de Languedoc
, qu'étant
incommodé
, il luy étoit impoffible
d'aller fi tofgle trouver à
Montpellier
; mais qu'avant la fin
des Etats , il auroit l'honneur de
le voir , pour recevoir fa Benediction
, en luy declarant qu'il vouloit
vivre & mourir Catholique.
Il fit part de cette nouvelle à
Monfieur le Cardinal de Bonfy &
à Monfieur l'Intendant
, & dés
qu'il eut un peu de ſanté , il alla
à Arles communiquer
ſon deſſein
à Monfieur l'Archevefque
, & à
Monfieur le Coadjuteur
. De là il
fe rendit à Montpellier
, où il
efperoit trouver Monfieur l'Evef
que de Nifmes , & Monfieur l'Evefque
d'Ufés , qui font fes Pafteurs
, auffi bien Monfieur
que
164
MERCURE
l'Archevefque d'Arles , puis qu'il
eft domicilié à Nifmes , & qu'il a
du Bien dans le Diocefe d'Ufés ;
mais Monfieur de Nifmes ne s'y
étant point rencontré , il n'y eut
que Monfieur d'Ufés qui reçeut
fon abjuration comme fon Pafteur
, en prefence de Monfieur
l'Evefque de Mirepoix , & de
Monfieur de Plantade Confeiller
à la Cour des Aydes , Oncle de
Madame d'Arbaud fa Femme. Le
lendemain de cette action qui fe
fit dans la Chapelle des Penitens
blancs , ce fut une réjouiffance
publique dans Montpellier du côté
des Catholiques , & une mortification
inexprimable pour tous
les Prétendus Réformez. La perte
qu'ils font enluy eft d'autant plus
grande , que connoiffant parfaitement
leur Religion , il connoiſt
préfentement toutes les erreurs
GALANT. 165
qui les devroient obliger à la
quitter. Il avoit paffé par toutes
les Claffes de ceux de fon party,
comme font Confiftoire , Deputations,
Synodes , & autres Affemblées
generales , particulieres &
fecretes qu'ils ont accoûtumé de
faire , quand le Roy le leur permet
, pour l'obfervation de leur
Difcipline . Il a paru dans toutes
avec beaucoup d'efprit & de fçavoir
, & fes grandes qualitez appuyées
du bien & de la naiffance ,
Je faifoient confiderer parmi eux
comme un Chefde leur Religion ,
dans les Villes de Nifmes d'Ufés,
& de Montpellier . Ce qui les afflige
davantage , c'est qu'outre la
crainte qu'ils ont de voir fuivre
fon exemple, il a dix Enfans qu'il
efpere ramener à l'Eglife , y en
ayant déja trois ou quatre , qui par
leur âge font devenus Catholi164
MERCURE
ques , fuivant la Declaration du
Roy. D'ailleurs l'exercice public
de la Religion Pretenduë Refor
mée , eft étably dans fa Terre de
Blanfae , où il fait fon plus ordinaire
fejour ; & comme il y a un
grand nombre de Vaffaux de
cette Religion, il pretend qu'avec
le fecours de Monfieur l'Evêque
d'Ulés,dans le Dioceſe duquel eft
cette Terre , fon exemple ne fera
pas fans fruit pour ces Devoyez .
L'accablement des vifites luy
ayant fait quitter Montpellier , il
alla à Nifmes rendre les refpects à
Monfieur l'Evêque. J'aurois peine
à exprimer les honneurs qu'il y
reçut. Meffieurs du Chapitre auffi
bien que Meffieurs du Prefidial ,
vinrent le complimenter
, ce que
firent auffi Meffieurs les Confuls
en Chaperon , avec le Corps de
Ville. On le reçut de la meſme
GALANT. 165
forte à Arles . Toute la Nobleffe,
Tous les Convens , tous les Religieux,
tous les Ordres, & prefque
tout le Peuple , allerent le vifiter.
Le Chapitre luy fit compliment
en Deputation , pour fe réjouir
avec luy de fon retour à l'Eglife ;
& Meffieurs de l'Academie Roya
le,aprés l'avoir vû chacun en particulier
, allerent en Corps luy
marquer leur joye de l'acquifition
que faifoit leur Compagnie,
d'un Confrere nouvellement converty.
Meffieurs les Confuls luy
firent le mefme honneur, en Chaperon
, & avec le Corps de Ville,
compofé d'une Nobleffe illuftre,
& l'affurérent de la fatisfaction
que le Public recevoit , de le voir
revenir enfin au fein de fa mere,
& reparer le fcandale que fes
Predeceffeurs avoient caufé à la
Ville d'Arles, & à l'Eglife Catho168
MERCURE
lique . La joye que tout le monde
a reçûë de cette Converfion , a
obligé Monfieur Sabatier,Gentilhomme
d'un merite fingulier , &
qui n'eft pas un des moindres ornemens
de l'Academie Royale
d'Arles , de faire éclater la fienne
par cette Epître .
Vignes , Miniftre de Grenoble,
a fait grand bruit dans le Dauphiné
, celle de Monfieur d'Ar
baud , Seigneur de Blanfac, originaire
d'Arles , n'en a pas moins
fait dans le Languedoc . Ce Gentilhomme
, qui eft d'une fort ancienne
Nobleffe , demeuroit à
Nifmes , à caufe qui faifoit profeffion
de la Religion Pretenduë
Réformée. Ses Prédeceffeurs qui
faifoient la mefme Profeffion , s'y
êtoient êtablis depuis cent ans.
Son Ayeul , né Catholique, avoit
changé de Religion , par l'engagement
qu'il avoit pris dans le
party du Roy de Navarre, qui fut
depois Roy de France , fous le
nom de Henry IV. Il fut honoré
par ce Monarque , de belles
& importantes Commiffions
, &
le fuivit en plufieurs Exploits.
158
MERCURE
Comme cette Maifon , fort confiderée
dans Arles , auffi bien
qu'en Languedoc , avoit toûjours
eû un zele ardent pour tout ce
qui regardoit le culte de Dieu ,
elle avoit laiffé des marques de
fa pieté dans les Eglifes fur les
Autels . Ainfi fes Armes paroiffoient
encore en beaucoup d'endroits
, jufque fur des Croix de
Marbre expofées en public , &
par des fondations de Chapelles ,
conftrutions de Tombeaux de
Marbre , & autres fondations
dans l'Eglife Cathedrale , & chez
les Dominicains. Ces objets qui
frapérent ce Gentilhomme dans
fajeuneffe , furent en quelque
maniére effacez par le fois,
qu'apportérent fes Parens & les
Miniftres de Nifmes , à le fortifier
dans les erreurs de Calvin . Il
étoit alors feul de fa maiſon , ayam
1
GALANT.
159
perdu un Frere aîné , mort au Service
du Roy en Italie , Capitaine
dans le Regiment de montpefat.
Il aimoit les belles Lettres , &
avoit acquis la plupart des Connoiffances
qui font recherchées
par les Perfonnes d'efprit . Cela
fut caufe que Meffieurs de l'Académie
Royale d'Arles , jetterent
les yeux fur luy , pour l'affocier
dans leur Compagnie . Cet engagement
ne fut pas un petit
motif, pour luy faire reprendre
les premiéres impreffions , qui
Juy avoient donné qulque penchant
pour l'Eglife Catholique ,
qui étoit la Religion de fes anceftres
& celle de quantité de
Parens qu'il avoit , & qu'il a encore
, parmy lefquels il y a des
Commandeurs de Malte , comme
il y a eû parmy fes Prédeceffeurs
plufieurs Evefques, & autres
160 MERCURE
que
Perſonnes reveftuës de Charges
confidérables dans Arles , telle
celle de Premiers Conful.
On compre dans cette Maiſon
jufqu'à quatre Confulats . On
peut joindre à tout cela le commerce
de devoir & d'honnefteté
qu'il avoit avec Monfieur
l'Archevefque d'Arles . Ce fçavant
Prélat , qui a toûjours efté
fi fidelle à fon Prince , & à la Religion
Catholique , ne perdoit
pas les occafions de l'exhorter à
ouvrir les yeux à la verité , & il
le faifoit d'une manière fi Apoftolique,&
fi remplie de douceur,
que Monfieur d'Arbaud a depuis
avoüé que fes follicitations , accompagnées
de fa pieté & de fon
exemple , avoient fort contribué
à le retirer de fes erreurs. Il eftoit
dans ces favorables difpofitions ,
lors qu'il alla à Montpellier auffiGALANT.
161
bien
que les autres Gentilshommes
du Languedoc , rendre fes
devoirs à Monfieur le Duc de
Noailles qui avoit eſté nommé
par le Roy pour commander en
Chef dans cette Province . Ce
Duc à qui l'on apprit la Religion
dont il eftoit , luy fit beaucoup
de careffes , & le pria de penfer
ferieufement au peril où l'avoit
mis le malheur de fa naiffance .
Cette entrevue fe paffa en complimens
; & lors que Monfieur
d'Arbaud prenoit congé de Mr
le Duc de Noailles , Monfieur
l'Evefque de Mirepoix qui eftoit
dans la Chambre avec plufieurs
autres Prélats , trouva moyen
d'engager avec luy une converfation
qui dura trois heures. Monfieur
le Comte du Roure , Monfieur
le Vicomte de Polignac ,
Monfieur le Comte de Luffan , &c
160
MERCURE
autres Perſonnes de qualité , y
affiftérent avec Meffieurs les Evêques.
On n'y agita que des matieres
de Controverfes , mais avec
beaucoup d'honnefteré & de
douceur. Cette converfation fut
fuivie de trois ou quatre autres ,
dans la Maiſon de Monfieur l'Evefque
de Mirepoix . Les raifons
que luy apporta ce Prélat furent
fi fortes, qu'ayant commencé dés
ce temps - là à eftre cenvaincu de
la verité, il le fut entierement par
les Lettres que Monfieur l'Evef
que de Mirepoix luy écrivit enfuite
fur fes doutes , & aufquelles
Monfieur d'Arbaud répondoit ,
foutenant toûjours fa Religion ,
fans pourtant fe déclarer Catholique
, quoy qu'il le fuft en effet ,
n'y ayant plus que le feul refpect
humain qui le retinſt . Il laiſſa páffer
encore deux ans ; & enfin ne
GALANT. 1161
pouvant plus résister à la Grace ,
il fit fçavoir à Monfieur de Mirepoix
, qui s'étoit rendu aux derniers
Etats de Languedoc
, qu'étant
incommodé
, il luy étoit impoffible
d'aller fi tofgle trouver à
Montpellier
; mais qu'avant la fin
des Etats , il auroit l'honneur de
le voir , pour recevoir fa Benediction
, en luy declarant qu'il vouloit
vivre & mourir Catholique.
Il fit part de cette nouvelle à
Monfieur le Cardinal de Bonfy &
à Monfieur l'Intendant
, & dés
qu'il eut un peu de ſanté , il alla
à Arles communiquer
ſon deſſein
à Monfieur l'Archevefque
, & à
Monfieur le Coadjuteur
. De là il
fe rendit à Montpellier
, où il
efperoit trouver Monfieur l'Evef
que de Nifmes , & Monfieur l'Evefque
d'Ufés , qui font fes Pafteurs
, auffi bien Monfieur
que
164
MERCURE
l'Archevefque d'Arles , puis qu'il
eft domicilié à Nifmes , & qu'il a
du Bien dans le Diocefe d'Ufés ;
mais Monfieur de Nifmes ne s'y
étant point rencontré , il n'y eut
que Monfieur d'Ufés qui reçeut
fon abjuration comme fon Pafteur
, en prefence de Monfieur
l'Evefque de Mirepoix , & de
Monfieur de Plantade Confeiller
à la Cour des Aydes , Oncle de
Madame d'Arbaud fa Femme. Le
lendemain de cette action qui fe
fit dans la Chapelle des Penitens
blancs , ce fut une réjouiffance
publique dans Montpellier du côté
des Catholiques , & une mortification
inexprimable pour tous
les Prétendus Réformez. La perte
qu'ils font enluy eft d'autant plus
grande , que connoiffant parfaitement
leur Religion , il connoiſt
préfentement toutes les erreurs
GALANT. 165
qui les devroient obliger à la
quitter. Il avoit paffé par toutes
les Claffes de ceux de fon party,
comme font Confiftoire , Deputations,
Synodes , & autres Affemblées
generales , particulieres &
fecretes qu'ils ont accoûtumé de
faire , quand le Roy le leur permet
, pour l'obfervation de leur
Difcipline . Il a paru dans toutes
avec beaucoup d'efprit & de fçavoir
, & fes grandes qualitez appuyées
du bien & de la naiffance ,
Je faifoient confiderer parmi eux
comme un Chefde leur Religion ,
dans les Villes de Nifmes d'Ufés,
& de Montpellier . Ce qui les afflige
davantage , c'est qu'outre la
crainte qu'ils ont de voir fuivre
fon exemple, il a dix Enfans qu'il
efpere ramener à l'Eglife , y en
ayant déja trois ou quatre , qui par
leur âge font devenus Catholi164
MERCURE
ques , fuivant la Declaration du
Roy. D'ailleurs l'exercice public
de la Religion Pretenduë Refor
mée , eft étably dans fa Terre de
Blanfae , où il fait fon plus ordinaire
fejour ; & comme il y a un
grand nombre de Vaffaux de
cette Religion, il pretend qu'avec
le fecours de Monfieur l'Evêque
d'Ulés,dans le Dioceſe duquel eft
cette Terre , fon exemple ne fera
pas fans fruit pour ces Devoyez .
L'accablement des vifites luy
ayant fait quitter Montpellier , il
alla à Nifmes rendre les refpects à
Monfieur l'Evêque. J'aurois peine
à exprimer les honneurs qu'il y
reçut. Meffieurs du Chapitre auffi
bien que Meffieurs du Prefidial ,
vinrent le complimenter
, ce que
firent auffi Meffieurs les Confuls
en Chaperon , avec le Corps de
Ville. On le reçut de la meſme
GALANT. 165
forte à Arles . Toute la Nobleffe,
Tous les Convens , tous les Religieux,
tous les Ordres, & prefque
tout le Peuple , allerent le vifiter.
Le Chapitre luy fit compliment
en Deputation , pour fe réjouir
avec luy de fon retour à l'Eglife ;
& Meffieurs de l'Academie Roya
le,aprés l'avoir vû chacun en particulier
, allerent en Corps luy
marquer leur joye de l'acquifition
que faifoit leur Compagnie,
d'un Confrere nouvellement converty.
Meffieurs les Confuls luy
firent le mefme honneur, en Chaperon
, & avec le Corps de Ville,
compofé d'une Nobleffe illuftre,
& l'affurérent de la fatisfaction
que le Public recevoit , de le voir
revenir enfin au fein de fa mere,
& reparer le fcandale que fes
Predeceffeurs avoient caufé à la
Ville d'Arles, & à l'Eglife Catho168
MERCURE
lique . La joye que tout le monde
a reçûë de cette Converfion , a
obligé Monfieur Sabatier,Gentilhomme
d'un merite fingulier , &
qui n'eft pas un des moindres ornemens
de l'Academie Royale
d'Arles , de faire éclater la fienne
par cette Epître .
Fermer
Résumé : Abjurations, [titre d'après la table]
Le texte relate l'abjuration de Monsieur d'Arbaud, Seigneur de Blanfac, originaire d'Arles, qui a marqué le Languedoc. Ce gentilhomme, issu d'une ancienne famille noble, résidait à Nîmes et pratiquait la Religion Prétendue Réformée, comme ses prédécesseurs établis dans la région depuis un siècle. Son aïeul, initialement catholique, avait changé de religion en rejoignant le parti du roi de Navarre, devenu Henri IV. La famille d'Arbaud, respectée à Arles et en Languedoc, avait laissé des marques de sa piété dans les églises locales. Monsieur d'Arbaud, unique survivant de sa maison après la mort de son frère aîné au service du roi, était épris de belles-lettres et avait acquis des connaissances appréciées par les membres de l'Académie Royale d'Arles, qui souhaitaient l'y associer. Cette perspective, ainsi que les encouragements de l'archevêque d'Arles et de l'évêque de Mirepoix, l'incitèrent à reconsidérer sa foi. Lors d'une visite à Montpellier pour rencontrer le duc de Noailles, il eut plusieurs conversations avec des prélats qui le convainquirent progressivement de la vérité de la foi catholique. Après deux années de réflexion, il annonça son intention d'abjurer sa foi réformée et de se convertir au catholicisme. Il informa l'évêque de Mirepoix, le cardinal de Bonzy et l'intendant de sa décision. Il se rendit ensuite à Arles pour en parler avec l'archevêque et le coadjuteur, avant de se rendre à Montpellier où il abjura publiquement en présence de l'évêque d'Uzès et de l'évêque de Mirepoix. Cette conversion fut accueillie avec joie par les catholiques et avec consternation par les réformés, qui voyaient en lui un leader respecté. Monsieur d'Arbaud espérait également convertir ses dix enfants, plusieurs d'entre eux étant déjà catholiques. Il reçut des honneurs à Nîmes et à Arles, où toute la noblesse et le peuple vinrent le féliciter pour son retour à l'Église catholique. L'Académie Royale d'Arles exprima également sa joie d'accueillir un nouveau converti parmi ses membres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 23-93
CONVERSATION ACADEMIQUE dans laquelle il est traité de l'Origine des Tombeaux, & des magnifiques Sepultures. A MADAME LA COMTESSE DE C. H. C.
Début :
Quoy que vous ayez veu un Traité des Sepultures dans le dernier / La mort de la Reyne, de glorieuse & de pieuse [...]
Mots clefs :
Tombeau, Mort, Cendres, Sépulture, Chevalier, Épitaphes, Marquis, Honneur, Corps, Mémoire, Conversation, Vénération, Monument, Origine, Peuple, Vertus, Funérailles, Dieux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONVERSATION ACADEMIQUE dans laquelle il est traité de l'Origine des Tombeaux, & des magnifiques Sepultures. A MADAME LA COMTESSE DE C. H. C.
Jgttdy que vous aJtz veu un
Traité dcs Sépultures dans le dernier
Extraordinaire
,• UOUÔ neferez,
pas finfihéc quen vais renouvelle
cette Matière,quand je vous aufay
appris que la ConverjctimJcadcmiquequiftit
,
efi de M. de la Fe-
? vrc/ie. Elle est diverfifée par tant
j
d*agreables chefes
}
6'-v par des re..
< marques sipropres 4 rendrel'esprit
> content, qu'enpeutdire que leseul
i nom de Tombeau,est ce quelle a de
lugubre.
CONVERSATION
A CADEMI QJJ E
dans laquelle il est traité
de l'Origine des Tombeaux
,ôc des magnifiques
Sepultures.
A MADAME
LA COMTESSEDE,C.H.C.
: LA mort de laReyne, de glorieuse
& de pieuse memoi-
-
re ,
puis qu'elle est en benediction
chez tous les Peuples, a
touché sensiblement toute la
France, mais particulierement
nostre IllustreAbbé. Outre qu'il.:
est bon sujet, & fidelle serviteur du
du Roy, vous savez, Madame,
qu'ilavoir encore d'autres raisons
d'en estre affligé. Ses Amis
prirent parc à sa douleur, mais sur
toutlapetite Troupe choisie, vint
mesler ses larmes avec les siennes.
Comme il estoit alors en
cette Province, elle tâcha de le
consoler par ses frequentes visites,
& elle n'oublia rien pour le
divertir, & pour chasser la mélancolie
que cette mort, & son
indisposition ordinaire luy causoient
dans ce tem ps-là.
Un jour qu'elle estoit venue à
ce dessein
,
& qu'elle commençoit
un Entretien un peu plus gay
qu'à l'ordinaire, elle fut interrompuë
par une Lettre que l'on
aporta à nostre Abbé, de la part
du Reverend Pere de Soria. Vous
sçavez encore, Madame
,
les liaifons
étroites qu'il avoir avec ce
digne Confesseur de la Reyne.
Il nous enfit la lecture, ce qui redoubla
nos regrets, & engagea
la Compagnie dans une Conversation
bien plus serieuse qu'elle
n'avoit crû. On y fit le Panegyrique
de cette Auguste Princesse
en diverses façons, & chacun
s'efforça de marquer le respect
& la veneration qu'il avoit pour
toutes ses vertus. On parla enfuite
de la Ceremonie qu'on devoit
faire pour elle, àNostre-Da
me, & à Saint Denys, & voila,
Madame,ce qui donna sujet, de
traiter dans cette Conversation
de l'Origine des Tombeaux, &
des magnifiques Sepultures.
Que cette matiere ne vous effraye
point, Madame. Toute lugubre
& triste qu'elle est
,
j'ose
vous asseurer qu'elle ne vous inspirera
rien de sombre & de mélancolique
; & mesme qu'elle
vous defennuyëra quelque temps,
comme elle fit nostre Illustre Abbé
qui y prit plaisir, &quiasouhaitéqueje
vousfille part de céc
Entrerien. Il n'y a point icy de
Spectres, & de Fantômes
,
de
Squelettes & de Cadavres rongez
des Vers. L'Or, le Marbre,
leJaspe
, &, le Porphire couvrent
tout cela; & l'Art par ses embellissemens,
donne icy l'Immortalité
à ceux que la Nature avoit
abandonnez à la corruption.
Aussi-tost que le premier Homme
eut peché
,
dit le Dodeur, il
fut condamné à la mort, & dés
ce moment il ne songea plus qu'à
mourir,&, à faire son Tombeau.
Il commença de s'ensevelir en
couvrant sa nudité, & il ne fit
qu'un pas du Paradis terrestre au
Sepulchre, maisdessçavoiroùfut
basti ce Sepulchre, c'est ce qu'on
ne peutdire. Ilesttoujourscertain
que ce ne fut point dans lisle
de Cylon aux Indes Orientales,
comme le croyent quelques Indiens
, auraport d'un Voyageur,
qui nous a faitmention du Tombeau
, & de l'Epitaphe de nostre
premier Pere. Une Epitaphe
d'Adam, s'écria le Chevalier!
Oüy,Monsieur, repartit le Docteur,
& une Epitaphe qui est
dans une Langue,qu'on peutapeller
justement la Langue matrice.
Le Public vous seroit fort obli.
gé, répliqua le Chevalier,si vous
vouliez l'expliquer, car personne
que je sçache, n'a encore pû en venir about. C'est un jeu d'esprit
de l'Auteur, dit le Marquis, qui
aplutost faitun Roman, qu'une
veritable Relation de ses Voyages.
Quoyqu'il en soit, reprit le
Docteur, l'usage desTombeaux
est très ancien, puis que nous
voyons, dans la Genese, que les
Hethéens, ausquels Abraham demanda
le droit de Sepulture pour
sa femme Sara, en avoient de
tres magnifiques. In electissepulchris-
nostris sepeli mortuum tuum,
repondit ce Peuple à Abraham.
Mais il me semble qu'on a mal
traduitelectis en nostre langne,
parbeaux&exquis. Car electis en
cet endroit, veut,dire choisis,,
comme si ce Peuple eustdit,Ensevelijftz,
ce Mort dans les Tombeaux,
que nous avons shoisis pour mus &
nostre famille. D'où vientque
nous disons ordinairement
, ild
thoifïsa. Sepulture en un tel lits.
Mais enfin Abrahamne voulut
pas accepter cette offre, & souhaitra
qu'on kuy vendist un
Champ de terre, & une Caverne
pour y bastir un Tombeau;non
seulement pour Sara& pour luy,
mais encore pour toute sa PoIle,,.
rité. D-iteinibijussepulchrivobif-
Cttm ,& confirmants est ager & antrum
quoderat in eobrabein pqfsessionem
mmumenti àfiliïshetb.
Voila donc un usage & un droit
de Sepulture,le plus ancien qui
soitau Monde, & ce fut suivant
ce droit, & cette coustume, que
Jacob voulut apres la mort en
Egypte
,
qu'on rapportait son
corps dans ce Tombeau d'Abraham.
Sepelite me, ditil à ses Ensans
, campatribus meis in spelunca
duplici (jujt est in agro Ephron, quant
emit Abrahaminpossessionem Sepulchri.
L'Origine des Tombeaux n'est
pas moins ancienne chez les
Pavens, puis que leur grand Dieu
Jupiter avoit son Sepulchre en
l'Islede Crete , &nos Voyageurs
asseurent qu'on voit encore aujourd'huy
cet antique Monument.
Oüy, mais interrompit le
Chevalier, un vieux Poëtea dit,
Les Crétins ont dressé,fowvtrain
Roy, ta Tombe,
Mais ton Efire divin à la mort ne
fuccombe*
Quoy qu'en dise nostre Poëte,
Jupiter estoit mortel
,
reprit le
Docteur. Mais sans nous arrester
là-dessus, c'est à la Grece qu'on
doit l'usage des Charniers, & des
Voutes souterraines, où l'on mertoit
les Corps & les cendres des
Défunts; car les Grecs estoient
fort curieux de la Sépulture des
Morts, en sorte mesme que l'on
croit que toutes ces Grotes qu'on
voit en Candie, n'estoient autre
chose que des Tombeaux. Mais
les Egyptiensont estésans doute
les premiers Inventeurs de ces
Magnifiques Sepultures, & les
premiers Peuples qui ont embaumé
les Corp s ;
fondez sur cette
opinion
, que l'ame estoit aurant
de temps immortelle,que le corps
demeuroir sans corruption. Il ne
faut donc pas s'éronner
,
s'ils
avoientun grand soindebastir à
leurs Morts, de superbes Tombeaux
pour y conserver leurs Momies
, puis que le Monument, se-
Ion qu'il estoit somptueux & magnifique
,rendoit la memoire du
défunt plusillustre& plusglorieu.
se. Qui a rendu immortels Semiramis
, & les Rois d'Egypte?
leurs Pyramides & leurs Tombeaux.
Leur mort a esté plus
éclatante que leur vie, & ils n'ont
esté celebres, &. n'ont survècu
jusqu'à laPosterité
, que par où
les autres Roys de la terre meurent
& ensevelissent toute leur
gloire dans un oubli éternel.
A propos de ces Momies
,
interrompit
le President
, un de
nos Voyageurs prétend que le
Bitume qui croist dans laMermorte,
servoit autrefois à embaumer
les Corps des Egyptiens,& que:
cette poix est un véritable
-
Baume,
pour conserver les Corps en
leur entier. Il estvray, dit Je Marquis
,que Villamont &, quelques
autres, ont avancé cela; mais je
ne fuis pas de leur avis. Lesveri-
-
tables Momies estoientembaumées
d'une miniere bien plusexquife,
& ce n'est que par l'excellence
des matières Aromatiquesqu'on
y employoit, qu'ellessont
pn^ieufes* propresàla gueri- l' son de tant de maladies,C5 Q!.JC;:
n'auroit pas la vertu du Bitule."
qui peur bien exempter un Corps
de pourriture, mais nonpas en
faire une veritable Momie;car
ce mot ne-veut pas dire fiinpléJ:
ment unCorpsentier & embaumé
; mais quelque chose de plus
excellent. Quoy qu'il en soit,
tout ce qu'on peut asseurer du
Bitume de la Mer morte, est que
c'estoit le Baume du vulgaire, &
du simple Peuple de ce Pays-là
car dansles Momies qu'on a découvertes
s on a trouvé qu'elles
font pleines de parfuns les plus
exquis. Cette maniere d'inhumer
les Morts estoit d'une grande dépense.
J'ay lû
,
dit le Chevalier
, une méthode d'enterrer les
Corps, & de leur bâtirdes Tombeaux
, qui efl bien plus facile, &
qui se fait à bien moins de frais.
Les Anciens la pratiquoient pour
tous ceux qui manquoientdeSepulture.
C'est de répeter par trois
fois le nom du Mort. Toute la
Compagnie se prit à rire, & le
Chevalier mesmeavoitde la peine
à s'en em pescher.Vous riez,
leur dit-il d'un air serieux
; c'est
pourtant de Daviry que je riens
cesecret, & jenetrouvepas qu'il
y ait tantà rire; lesPauvres qu'on
jettoit à Rome dans des Puys
apres leurmort,avoient besoin
d'un pareil Tombeau. On avoit
encore trouvé ce secret pour ensevelir
honorablement, & promptement
les Morts qu'on rencontroit
sans Scpulture par le chemin
;car ce devoir estoit si étroitementpratiqué
chez les Anciens
, que l'on se tenoit poilu si
on rencontroitun Mort, qui ne
fust pasenseveli, à moins que de
jetter dessus un peu de terre ou
de poussiere
, ou de répeter trois
fois son nom. Mais quand on ne
le sçavoit pas, ditle Marquis?
Mon Dieu, vous me faites toûjours
des affaires, reprit le Chevalier
, on jettoit de la terre dessus.
Mais que dites vous de Varron,
continua-t-il, pour se tirer
de l'embarras, où le Marquis l'a.
voitmis? Il voulut qu'on le mÍÍt
apres sa mort dans un grand Vaisseau
de terre cuite, avec des
feüillesdeMeurte, d'Olivier, &
de Pavot: tous Symboles de la
paix, du repos, & de la tranquilité
de l'Ame
,
si peut estre vous ne
trouvez finesses dans cette forte
d Inhumation, car Varron estoit
un Sçavant, qu'on peut soupçonner
de Science secrete & de cabale.
Quoy qu'il en soit, les Riches
de Rome estoient inhumez
dans leurs maisons
,
& nonobstans
la coustume de brusler les
Corps en ce temps-là, Popéefut
embaumée,&, portée au Tombeau
des Jules, ce qui me fait
croire, que le Bucher n'estoit pas
la Sepulture de toutes les personnes
de qualité, particulierement
- des femmes; mais seulement des
grands Hommes qu'on vouloit
mettre au rang des Dieux, comme
un moyen plus facile d'élever
leur ame au Ciel, & de faire leur
Apotheose. J'approuve vostre
conjecture, dit l'Abbé, car Néron
n'épargna rien pour les funérailles
de Popée, & il eust fait
brûler son corps, s'il eust creu
rendre par là, un plus grand hon. neuràladéfunte. Ilaimoitlefeu,
comme voussçavez,jusqu'à brûler
Rome, pour s'en faire un divertisement.
Cependanton brûloitde
ce temps,là les Corps des
Empereurs& des personnes considérables
,
dont on conservoit
fore soigneusement les cendres.
Vous me demanderez peut estre
de quelle maniere on recüeilloit
ces cendres ? car elles pouvoient
estre meslées avec celles du bois
qui confumoit le Corps. Pline
vous aprendra cela comme moy,
mais pour vous épargner la peine
de le consulter là dessus, voicy
ce qu'il en dit autant que je puis
m'en souvenir. On donnoit aux
Empereurs & aux personnes de
qualité qu'on devoir brûler,des
chemises faites d'un certain lin
des Indes qui est incombustible,
ce qui rendoit ce lin fort rare, &
tort précieux, ou bien on enfermoit
le Corps dans un coffre de
fer qui estoit percé, de façon que
l'humidité pouvoit s'exhaler,sàns
que la cendre sortist. On mectoit
après cela ces cendres dans
des Urnes d'argent, d'or, ou
d'agathe. On les arofoit de vin,
& d'eaux de senteurs, on les parfumoit,
& souvent on pofoit sur
ces Urnes des Couronnes précieuses
, ensuite dequoy on les
mettoit en dépost dans le Tombeau
de la famille
; & voila de
quelle forte on inhumoit les
Grands à Rome. si
Pour moy, dit le Président, je
croy que la vénération qu'on a
toujours euë pour les cendres des
Morts, vient de ce que la cendre
de chaque chose, contient sa forme
Se sa figure, comme l'experience
nous le fait voir dans la
cendredes Plantes.
Secret dont on comprend que quoy que
le corps meure,
La forme faitpourtantaux cendres
sa demeure.
a dit un grand homme
,
qui prétend
que les cendres des Trépassez
qu'on voitsouvent dans
les Cimetieres font naturelles,
puis qu'elles ont la forme & la
figure extérieure des Cor ps,
qu'on a enterrez en ces lieux; ôc
que ce ne font pas leurs ames, ou
des fantômes representez par les
Démos, comme le croit le simple
Peuple;Car enfin quoyque lecorps
foit réduit en poudre, la figure
ne se perd point. Mais cela se
voit encore mieux dans le champ
d'uneBataille nouvellement don- -
née; & voicy comme la chose feé
fait. Cesfiguresfontexcitées,&
élevées en partie parla chaleur
internede la terre, &, des Mourans,
& en partie parla chaleurs
externe du Soleil & du Canon
<]ui a échauffé l'air. Voila une?
plaisante opération de chimie, dit
Je Chevalier.Elleestnaturelle,
repond le Docteur
,
& c'ell: une
très-bellevision de quelques Rabins
Talmudistes, dont Monsieur
le Président a fait une fort heureuse
aplication, aux devoirs queai
nous rendons à la cendre des
morts, en leurdonnant desTombeaux
magnifiques. C'est [OÛ--J
jours une vision, reprit leChevalier
, mais Monsieur le Docteur, (,
continua-t-l,ditesnousun peus'il
xfy a point de différence entre
ces termes d'Ensevelir
, d'InhkmtY,
d'Enterrer, que nous confondons
si souvent? Il y a quelque différence
entre ces termes, répondit
le Docteur, mais elle n'est pas
grande, &. elle est plus propre à
un Grammairien qu'a un Philosophe,
car tout le monde entend
par-là,la mesme chose. Qui est
inhumé, est enterré, qui est l'un
& l'autre,est enfevely. Choisissez-
- lequel il vous plaira, Le Traducteur
de Pline s'est lourdement
trompé, en voulant faire cette
distinction; car il dit que les Latins
appelloient un homme enfevely,
dequelque maniere qu'il fust
enterré; & qu'il estoit inhumé,
lors qu'on mettoit son corpsen
terre. Je vous demande un peu la..
différence qu'il y a entre un corps
mis en terre, & un corps enterré ? Vous voyez bien que cela est ridicule.
Mais tout ce que je puis
vous direest que lemotd'ensevelir
,
se doit entendre principalement
des Corps qu'on embaume
,& qu'on met en déport dans
des caves, & inhumer de ceux
qu'on laisse pourrir dans la terre
& les uns & les aurres, ayant des
Tombeaux, & des sepultures,
on peut dire indifféremment inhumer
, & ensevelir les Morts.
Pline dans le Chapitre qui fuit ce.
luyque je vous ay cité, s'explique
de maniere qu'il entend toujours
par le mot d'enfevely, un
homme qui est inhumé, &qui
est dans leTombeau;ce quesignifie
conduits que son Traducteur a
mal rendu en nostre langue, par
enterré en quelqueforte que ce
foire
Mais pour ne pas nous éloigner
de nostre sujet, continua le
Docteur, Thevet dans sa Cosmographie
universelle
,
dit que
les Anciens, ôc sur tout les Romains,
firent faire des Tombeaux
& des Monumens publics, aussi
bien pour les pauvres que pour
les riches, voulant montrer parlà
,
dit cet Auteur., que l'h omme
capable deraison est préférable
aux bestes, & que nos corp s doivent
estre ensevelis, & enterrez
en memoire de la condition humaine.
LesentimentdeThevet
est raisonnable, dit l'Abbé, mais
nous y devons remarquer trois
choses. Premièrement les Romains
n'ont élevé des Monument
publics à la memoire des Morrs.
qu'en faveur de leur vercu;6c
alors il est vray , que les pauvres
en ont esté honorez aussi bien que:
les riches;mais avec quelque distinction.
Secondement on a éri.
gé à des bestes de superbes Tombeaux
, comme on le peut voir
dans l'Histoire;&cesTombeaux
les ont élevez au dessus de la condition
humaine; & en troisiéme
lieu le méprisdes honneurs funèbres
,& de nostre sepulture apres
la mort, a esté respecté
,
& approuvé
des plusSages. Lucien a
ditapres Homere, que celuy qui
a un superbeTombeau, est comme
celuyqui n'en a point, & que
chez les Morts on ne rend pas
plus d'honneur à Agamemnon,
qu'à son valet, à Achille, qu'à
Therfite.
De n'eflre enfevely ce n'cftpM grande
perte.
dit Virgile, ou comme a dit cét
autre.
Le Ciel couvre celuy qui na point de
Tombeau.
Seneque méprisa les honneurs
funébres apres sa mort, 6c l'ordonna
expres par son Testament,
cequi fit qu'on brûla son corps,
sans aucunes cérémonies. Il ne
faut point nous mesurer par l'inégalité
des Tombeaux, disoit-il
pendant sa vie. La cendre nous
égale tous. La naissance est inégale,
mais la mort estpareille. Il
raporte que Mécenas avoit de
coustume de dire
je n'ay point de soucy qu'un Sepulçbre
on me drtjfe.
r
Saint AugustinaprèsSeneque,
nous avertit de mépriser ces choses,
& nous asseure qu'elles regardent
plûtost la consolation
des Vivans, que le besoin des
Morts. Laissons doncce foin là,
à nos Parens & à nos Amis,ausquels
il est glorieux de s'en souvenir
& honteux de l'oublier;
Maiscommedit Moiitaecne111 y a
des gens qui pendant leur vie
veulent jouir de l'ordre, & de
l'honneur de leur sepulture, &
qui se plaisent devoir en Marbre
leur morte contenance. Tel est
mon bon homme de pere, dit le
Chevalier, dontje vous veux con- teruneloire surce sujet.
Il est, comme vous sçavez
,
de
bonne & de ferme constitution,
& la mort ne l'épouvante guere.
CepenCependant
il a fongé à faire lou
Tombeau,& il ya quelque temps,
qu'il commença de faire tirer les
pierres qu'il y veut employer;
mais parce que la Carriere luy
apartient, & qu'il ne prétend pas
qu'il soit achevé plûtost qu'en
l'annéequatrevingt seize de son
âge, ne comptant que soixante ôc
dixhuitaine presse point l'executiondetondessein,
& le Public
n'en seroit point informé
,
si des,
Chartiers passant à vuide prés de
cette Carriere
,
An avoient pris
quelques pierres déja taillées, ôc
qui leur semblerent propres 8c
commodes pour faire quelques
jambages de fenestresà leur maison
de village. CVft l'excuse qu'ils
en ont donnée avecoffres de les
payer au double, ou de les raporter
bien humblement à la Carriere.
Mais Mr le Conseillernes'en
contente pas, &ces pauvres Païsans
sont furieusement embarrasfez.
Il y a plainte contre eux, information
, & confrontation de
témoins. Je ne raille point, mon
Pere crie au voleur, & à l'assasin,
& ne prétend pas qu'ils soient
moins coupables que des Sacrileges,
qui auroient violé son Tombeau,
& troublé ses cendres. Son
beau fils, à qui l'un de ces Chartiers
appartiens, le folicite fort
pour sa grâce, mais il ne l'écoute
non plus qu'un Mort, & agittoujours
en Juge severe
,
& terrible
vivant. Le Procez de-ces Chartiers
, fera fait comme à des Voleurs
de grand chemin
,
& le
moins qui leur en puisse arriver,
je dis par grâce, 6c par accommodement
,
c'e st qu'i ls front
condamnez aux depens du Tombeau
toutentier. Ne voila t.il pas
des Chartiers bien redressez
,
ez
ne vaudroit - il pas mieux qu'ils
eussent versé vingt fois? Mais
n'cft-ce pas une bonne fortune
& une heureuse rencontre pour
Mr le Conseiller, d'épargner de
son vivant, la dépense de son
Tombeau. Celle néanmoins de
l'Epitaphen'y fera pas comprise,
&il a besoin de trouver d'autres
Orateurs pour faire son Oraison
funèbre. Dieu garde quelque
pauvre Poëte de tomber entre
ses mains, interrompit le Marquis,
il ne manqueroit pas de le
faire condamner à composer son
Epitaphe,afin d'avoir son Tombeau
complet, au dépens du public.
Mais ne pourroit - on point
direàvostrePere, ce qu'Horace
ditsi à propos aux Viellards
Tufecanda marmora j
Locassubipsumftwus, &ftpulchri.
Jmmtmer ferais domos.
Car il est grand batisseur
,
&
songe bien plus volontiers à sa
Bergerie, qu'à son Tombeau,
quoy qu'il sedispose si glorieusement
a vous laisser la place, 3e
qu'il dise souvent contre son gré.
rixi, & tjuem dederatcursumfortufla,
percgi.
Maisjeveux vous conter quelque
chose d'assez plaisant du Receveur
du Marquis de. Vous
sçavez que cét homme avoitesté
autrefois son Précepteur,& que
ce Marquis avoit beaucoup de
confiance en luy. Il voulut en
mourant reconnoistre ses services,&
il luy donna cinq ou six
mille livres par son Testament.
Comme il mourut en cette Province
, Madame sa femme laissa
a cét homme le foin du Tombeau
de son Mary, mais bien loin de
s'en acquiter d'une maniere proportionnée
à la qualité & aux
grandsbiens dudéfunt, pours'épargner
un Loüis d'or, que luy
Revoit couder une pierre pour
mettre sur le corps de son disciple
,
& de ion bienfaicteur; il remarqua
une vieilleTable d'Autel,
quiestoitabandonnée en un coin
lel'Eglise, où le Marquis estoit
nhumé;il la fit prendre aussi. tost
parun Maçon,sans autre formaité
,
& sans écourer les plaintes
du Curé, & des Marguilliers, &
en sir faire un Tombeau à ce pauvre
Marquis. Er sur ce que ses
Amis luy representoient, que cette
pierre estoit trop cherive
,
&
mesme trop petite, illeur répondoit
, qu'il s'en servoit pardignité
,à cause de l'usageauquel elle
avoirestéemployée, qu'elleestoit
plus noble, & plus précieuse que,
le Marbre & le Jaspe
,
& allé,
guoit sans cesse ce Vers de Virgile.
Condidimm terra moefkafque facravimusaras.
Il ajoûtoit encore que les
Tombeaux des Saines dans la
primitive Eglise
,
servoient dAu':'
tels pour offrir le Sacrifice; .&'
que les Tombeaux & les Autels,
estoient presquela-mesmechose,
lA l'égarddes Héros, dans les cecrémonies
qu'on faisoità leur memoire,
Eji vérité vous me surprenez
,
dir le President, je croyois que
cor Receveur estoit honneste
homme ,& il me sembloit qu'il
avoit de l'esprit. Mais qu'elle mesquinerie
, &quelleingratitude!
Voila comme on est trompé de
ceux en qui l'on se confiele plus.
N'en soyez pas surpris, Mrrepartit
le Marquis, si on ne garde pas
la foy aux vivans, comment voulez
vous qu'on la garde aux morts.
Nos femmes & nos enfans nous
sourbentmesme en ce temps-là.
Vous avez connu cette Dame qui
dans un petitcorps, avoit l'esprit
d'un grand homme;quand je dis,
d'ungrand homme,j'entens d'un
habille homme
5 car dans les Affait
es, elle auroit confondu Cujas
& Berthole, ou pour ne pas m'éloigner
des Loix de sa Province,
elle auroit commenté Beraut, &
corrigé Banage. Mais ce qui fait
àmon sujet, elle estoit sage &aimoit
son Mary, cependant elle
n'a fait faireson Tombeau,&n'a
execuré son Testament qu'en faisant
le fk-n. Et le Monument de
-
ce pieux Chevalier, estoit quatre
mille francs qu'il donnoit aux
pauvres, & à l'Eglise de sa Pa- -
roisse. Il ne falloit pointlà
,
de
Steficrate, ny de Æsyphon ; il
ne falloit qu'un Homme de bien
qui scût compter. On néglige
facilement les morts, pour peu -
de foin que l'on, prenne des vivans.
C'est pourquoy je conclus
Idettour ce que nous avons dit,,
oque c'est une chose frivole de
t'embarrasser pendant sa vie de
~on Tombeau, & desa Sepulrure.
Il y aura toujours quelque Coquin
de Charrier, qui interrompra
nostredessein, on quelque
Receveur qui fruftrera nostre attenté.
Scaliger, continua le Marquis,
sevantefort desTombeaux
deses Ancestres qui font à Verone,
& il s'étonne de ce qu'ils
n'ont pasestédémolis. Mais ilne
s'en soucie point, ditil, & (i ce
n'estoit la Résurrection
,
il ne se
mettroit pas en peine de si Sepulture.
Il ne m'importe où je seray
ensevely quand je feray
*
mort
Mon corps fera comme le corps
d'un Asne. Il y en a qui ne veulent
pas que d'autr(es soient mis
dans leurs Sepultures, mais dans
nostre Religion
, il n'en doit pas
estreainsi.
Voila, interrompit le Docteur,
les beaux sentimens que le Calvinisme
avoitinspirez à ce grand
homme : qui avoit la teste bien
meilleure que le coeur, & plus
d'esprit que de Religion ; beaucoup
de suffisance & peu de pieré.
J'avoue que quelques-uns ont
fait peu de cas des Honneurs sunébres,
& les ont défendus en
mourant ,
mais la pluspart l'ont
fait, pour paroistre après leur
port , ce qu'ils estoient pendant
leur vie, & peurestre ce qu'ils n'étoient
pas, c'est à dire,humbles,
sans orgueil, & sans vanité. Mais
ce n'est pas en cela que consîste
l'a-ff'dire. Un orgueilleux sans
Tombeau
,
&. sans honneurs funèbres
demeure toujours orgueilleux
Il y a mesmede la vanité
à mépriser
,
& à rejetter ces
~ortes de devoirs, autant qu'à les
pendier, & à les rechercher avec
frep de soin.Tela fait plus de
ruit sansTorches, & sans Ecufons
; que sion luy avoit fait les
unérailles d'un Empereur Romain.
Le Chancelier de Lhospitalmëprisa
cette pompe funèbre,
mais comme vous sçavez, plus Huguenot, en qu'en veritable Catholique;&
j-si ce que vous venez
dedire avoir liéu
,
il n'y a point
clé Calviniste qui ne remportai
en cela, sur tous les Philosophes
re la'Grcce sur tout les Marfrsdel'Eglise,
je me promenois un jour dans
leJardin d'une personne dela premiere
qualité,de la Religion Prétendue
Reformée. J'apperçeus au
bouc d'une Allée qu'on fréquentoit
peu; parce quelleestoit fort
négligée;j'apperçeus, dis-je, au
travers des brossailles, uneespece
de caverne toute ouverte ,
d'où
il me fcmbJa voir quelque figures
en bosse
, comme si ce lieu eust
esté autre fois une Chapelle, &
en effet ce caveau estoit au dessous
de l'ancienne Chapelle de la
maison. J'y entray donc par curiosité
,
& malgré la puanteur qui
en sortoit, j'y remarquay quatre
coffres de plôb, dont il yen avoic
deux rangez de leur hauteur contre
la muraille, & les deux autres
couchez à terre. Mais ce
qui estoit remarquable,& qui
causa masurprise, est que ces
Coffres estoient faits selon la forme
du Corps. Que je considéray
bien dans ce moment, le peu que
c'est des grands Hommes apres
leur mort! C'estoient les Corps
des quatre plus considérables
Heros de cette Illustre Famille,
qui estoient là gisans parmy les
Crapaux, dans un Cloaque d'ordures.
Voila quelle esthumilité
Huguenotte touchant les Tombeaux,
&. la Sépulture des Morts.
Il faut au reste n'estre guere persuadé
de la Resurrection des
Corps, pour en faire si peu de
cas, ç'a pourtant esté cette
creance, quia introduit l'usage
des Urnes & des Tombeaux
,
où
l'on conserve soigneusement
,
&
dans nos Eglises mesme, leurs
Cendres &: leurs Reliques.--
Detoutes les Religionsqui ont
esté au Monde, dit l'Abbé,iln'y
a que la Chrestienne, qui-ait permis
la Sépulture des Morts dans
les Temples:car ny chez lesJuifs,
ny chez les Payens,ny chez les
Mahometans, nul homme, non
pas mesme leurs Héros&.leurs
demy-Dieux n'a eu cér avantage.
Ilmesemble pourtant, dit le
Chevalier, que quelques-unsont
esté mis apres leurmort, dans les
Temples des Payens, -& je me
souviensd'avoir leu que les cendres
d'Hypocrare
,
furent mises
dans un Temple de Junon. IL est
vray ,
repartit l'Abbé
, que les
Payens ontaccordé cet honneur
aux cendres de quelques-uns de
leurs Héros, & de leurs demyDieux
,qui pouvoient eux mesmes
avoir un jour des Temples
& des Autels; mais je parle seulement
de la Sepulture
,
ôc il est
constans qu'elle n'a esté pratiquée
dans aucune autre Religion)
que la Chrestienne
,
&. la raison
est, que les Anciens craignoient
l'infection des Morts; ce qui les
obligeoit de les enterrer en des
lieux fort éloignez, ou de les
brusler,& de n'çn conserver que
les cendres. En effet, la putrefaction
des Corps peut nuire à la
santé, sur tout dans les Pays
chauds. Ainsi les Juifs, dont la
Famille des Prestres & des Sacrificateurs
demeuroit dans leur
Temple; ôcles Mahometans qui
vont cinq fois par jour àlapriere
dans leurs Mosquées, ont eu raiion
d'éloigner la Sépulture des
Morts. Mais outre cette raison,
continua l'Abbé, les Juifs estoient
respectueux jusqu'à la Superstition
, & adoroient un Dieu trop
pur, &. trop majestueux
, pour
souffrir rien de fale & de corronjpu
dans leurTemple. Quoy qu'ils
attendisssent le Messie qui dévoit
élever nostre Nature jusqu'à la
Divinité,ils ignoroientun culte
quiestrelatifàcetteNature, par
le moyen d'un Dieu fait Homme.
Il falloit que Dieu prist nostre
Chair, & fust devenu nostre Frere
, avant que nous eussîons parc
icy basà son Heritage. Et comme
cét Herirage,étoit un Champ
de terre, qui luy servit de Cimetiere
, & qui fut payé du prix de
tout son Sang, il a bien voulu que
'ufa
nous fumons ensevelis auprès de
luy
,
& que les Tombeaux des
Fidelles fussent nu pied de ses Autels.
Le Chrestien est trop uny
avec le Sauveur du Monde,pour
en estre separé après la mort. II
n'en est pas comme du Juif ôc du
Mahometan, qui n'ont eu qu'une
relation servile avec leurs Pro.
phetes. Le Sauveur s'est fait comme
un de nous. C'est un Dieu
quis'est abaissé jusqu'àestredela
maniere d'un Mort au Sacrement
de l'Autel, Se comme ensevely
fous les Especes. Nos Tabernacles
&nos Eglises fontde veritables
Tombeaux, qui renferment
son Corps; & comme le Tombeauest
un héritage commun à
toute la famille, il est juste que
nous sovonsinhumez avec lUYt,
puis qu'il est nostre Pere
,
& itre no- Frere aussï bien que nostre
Dieu. Ainsi le Chrestien a seul,
céravantaged'estreinhumé Jans
le Temple de son Dieu, dont il
est membre & partie. Pardonnez
moy, Meilleurs, si je vous parle
de la sorte, & devant un Docteur
; mais il est difficile de ne
laisser pas écha per quelques traits
du métier. Toute la Compagnie
qui avoit esté fort attentive à
tout ce que l'Abbé avoit dit, luy
marqua qu'elle en estoit tres satisfaire,
& le Docteur mesme,
ce qui l'obligea de continuer
ainsi.
Au commencement du Christianisme
les Fidelles s'assembloient
où Iton avoit inhumé les
Martyrs,car alors l'Eglise avoit
déja des Tombeaux,&n'avoit
pas encor de Temples. Or es
Tombeaux, quoy que souterrains&
cachez, estoient grands,
& fpaciux ; en sorte que les premiers
Chrestiens y faisoient leurs
Cérémonies, & offraient le Saint
Sacrifice sur les Corps des Martyrs
, dont le Tombeau servoit
d'Autel; d'où est encore venu
l'usage de dire la Messe pour les
Morts, & à l'honneur des Saints,
parce que le Prestre faisoit toujours
Commémoration du Défunt
sur le Tombeau duquel, il
célébroit le Sacrifice. Voila donc
é mon sens, ce quiaintroduit, êc.
autorisé la Coustume d'enterrer
les Morts dans nos Eglises
,
mais
enfin l'usage des Tombeaux est
aussi commun, qu'il est ancien
parmy toutes les Nations du
Monde. Ce qui est admirable,
c'est que l'usage de ces Tom.
beaux, qui ont presque toujours
esté embellis des Ornemens de
l'Architecture ait devancé l'Architecture
mesme. L'Ordre Corinthien
apris son Origine du
Tombeau Rustique, qu'une charitable
Nourriceavoit élevé félon
la Mode du Pays, à la Mé.
moire d'une jeune fillede Corinthe.
Et pour ce qui est des autres
Ordres d'Archicedure, il est certain
qu'ils font postérieurs aux
Sepulchres, & aux Tombeaux
qu'on a bastis pour les Morts;mais
il est certain aussi, que ces Monumens
n'ont paru avec éclat, Se
n'ont esté célébres, que depuis
que l'Architecture a esté dans sa
ferfcâion,comme c'est dans les
Tombeaux où elle a fait des chef
pdjoeuvres
,
& montré ce qu'elle
avoir de plus rare & de plus ex-
[ quis.
J'ay lu, interrompit le Chevalier,
dans les Relations des Indes
Orjen[ales, une.aÍfe-z plaisante
maniere deTombeaux
,
qu'on
:bârit pour le Vulgaire,dans lesquels
le Mary & la Femme sont
ensevelis. C'est un simple Mur
en rond ,ou en quarré
,
qui les
renferme tous deux,&qu'on éleve
de la hauteur d'un homme
taffis, car c'est ainsi qu'on enterre
4es Morts en ce pays-là. On en-
:terre la Femme vivante au genoux
de son Mary;&; on luy tord
le cou lors que la muraille est bâtic
àsahauteur. Apres quoy on
la couvre, & on termine ce Sepulchre.
Il n'y a pas là grande Architecture
, ny grande dépense,
mais aussi il y a moins d'orgueil,
& de vanité.Je me souviens à propos
de cela,dit le Marquis, que
dans le premier Voyage que je fis
en Flandre avec le Roy,j'estois
surpris de voir plusieurs monceaux
de pierre,qu'on appelle en
ce pays-là des Tombes. On me
dit que c'estoient les Tombeaux
de quelquesAnciens Capitaines,,
qui avoientesté tuez en ces lieuxlà,
où l'on avoir autrefois donné
Bataille. En eff t je n'en vis que
dans quelquesPlaines,qui étoient
propres pour combattre, &pour
ranger une Armée. Il va peu de
ces Sepulchres Rustiques qui
soient considérables. Il me fem
ble
,
Monsieur le Docteur
, que
j'ay leu quelque choie de pareil
dans l'Ecriture Sainte. Vous y
avez leu la mort d'Absalon
,
réponditle
Docteur, auquel on fit
un semblable Tombeau
,
d'un
grand nombre de pierres qu'on
j;¡rra sur safosse. Cependant ce
Prince tout jeune qu'il estoit,
avoit déjà fait construire son
Tombeau. Porro Absalon crexerat
sibi cum adhuc vivent,titulum qui
eft-invdleReçis. Or titulum veut
direicy la mesmechose que tumuluin.
Et on voit encore aujourd'huy
ce Tombeaud'Absalon,
presqueensonentier. Mais vous
remarquerez que cet amas de
pierres que l'on jettoit sur les
Morts, estoitsouvent une marque
de punition & d'infamie,
comme a l'égard d'Abialon dont
on ne combla la foÍfe de pierres,
que pour chastiment d'avoir esté
Rebelle, & pris les Armes contre
son Pere; ce que l'on pratique
aussi envers les Scelerats & les
Criminels. Cen'est pasàceux-là,
dit le Chevalier, qu'on doit souhaiter
que la terre leur foit légere.
Sit tibi terra levis
,
mollique tegaris
arena.
Les Tombeaux del'Antiquité,
& ceux mesme d'aprefent
,
sont
Ils legers pour les Morts?Je voudrois
bien, Monsieur le Docteur,
que vous m'eussiez expliqué ce
terra,levisde Marrial, dansl'Epitaphe
de Philenis. Martial n'est
pas le seul qui parle de cette sorte,
répondit le Docteur.C'estle
langage ordinaire des Poëres.
Ovide
Ovide fait dire à Procris mourante,
uinte dicm morior, fcd nnUâ yellict
Ufa.,
HQC faciet fofit* te mihi, terra,, le-
V(M.
Et tout cela ne veut dire autre
chose que les attaches & les affections
de la terre qui nous retiennent
icy-bas, & qui nous empeschenr
de nous éleverau Ciel. Les
Anciens, dont plusieursn'estoient
pas persuadez de la Resurrection
des Morts, l'estoientneanmoins
d'une certaine Transmigration
des Ameshors desTombeaux,qui
se communiquoient aux hommes,
& qui habicoient dans les Cimetieres.
Or ils croyoient que les
corps qui estoient privez de sepulture,
empeschoientlepassage des
Aines; 6c c'est pourquoy ils estoient
si soigneuxdeladonneraux
Morrs; mais aussi ils leur souhaitoient
une terre legere, afin que
leur Tombeau ne fust pas un obstacle
à cette communication.
Voilà laraison des Tombeaux légers,
Monsieur le Chevalier, &
pourquoy vous avez accordé si
obligeamment la Sepulture au fameux
Archytas. Vous voudrez
bien faire part à la Compagnie de
cette Ode d'Horace,que vous
avez si heureusement imitèe. A
quoy m'engagez-vous, Monsieur
le Docteur, répondit le Cheva.
lier? C'est l'amusement d'une aprés
dinée, quinevautpaslapeine
qu'on s'en souvienne. Cependant
pour ne pas nous faire acheter
si peu de chose, & augmenter
par là vostre curiosité, voicy ce
quec'est.
JZjtoy, la Terre e la Mer vous manquent,
Archytts
, Et vous estes sans Sepulture;
Vous qui cent & centfois d'un artisse
compas,
Avez, pris leur mestre ?
Bien loin que le bel art vous rendifi
immortel,
Vous payez, comme noué un tribut à
Nature
Jjhtand elle nous doit un Autel.
Il est vray jesaù mort ,
mais U
Geometrie
, Non plUJ que la Phitofophié
N'ontjamaisfaitdes Immirtds.
Connoijlre le Ciel & la Terre,
Nejùrer leur contour, & tout ce qu'il
enferre,
Merite des Autels;
Mais il n'exempte point de payer a
NAture
Ce tribut odieux,
Dont la loy rigoureuse & dure,
S'étendjusques aux demy. Dieux.
Tout le monde estfijtt à cette loysevere,
Le Fils meurt ainjî que le Pere;
Soit en courant les Mers, foit parmy
les Combats,
Par tout, la mort cruelle, inexorable
d-Jiere,
Leurfait, rencontrer le trépan.
PJlagore, Tyton, Radamante, Tantait,
Pour vivre en differens état>,
Ontpourtant unefn égale
A celle du pauvre Archytas.
Peur tftre tout-a-fait comme eux,
Cher Pafant,exîucemesvoeux,
En me donnant la Sepulture;
J'ayperysur la Merj mais d4nscette
avanture,
c!i¿ui peut avoir un fort piu* beau
.!l!..uc le mien, si tes mains- me dref-
-
fent un Tombeau?
Le Chevalier, pour ne pas donner
le temps à la Compagnie de
l'aplaudir sur cette Picce
,
conti.
nuadela sorte. Mon Dieu, dit-il,
que les Funerailles de Pompée
font belles dans Lucain! Voyezvous
ce Soldat officieux qui parcourt
le Nil,pour trouver le corps
desonMaistre?Et qui enfinl'ayant
trouvé, le brûle à un petit Bucher
qu'on avoit allumé pour le corps
d'tt1 pauvre Pescheur. Cela vaut
mieux chez lePoëte, que toutes
lesPompes funebresdesRomains;
& ce Monument simple & rustique,
semble braver icy l'orgueil
des Tombeaux & des Pyramides
des Rois d'Egypte. Son Epitaphe
est cavaliere, permettez - moy ce
mot,mais elle est digne d'un grand
Capitaine, &. je la préféré à tout
ce que les Grecs & les Latins ont
fait sur ce fbjer.
-
Jlgrave sur JI., roche, & dure à*
mal coulée;
Adoreicy ,
FaJJknt, Us cendres de
Pùmpée.
Les Epitaphes, dit le President,
sont desTombeaux spirituels, de
peu de dépense à la vérité,mais
qui honorent quelquefois davanrage,
que les plus superbes Mausolées.
Tous les Poëtes&les Gens
de lettres, qui ont dordinaire
plus de réputation que de richesses
, en ont élevé de semblables à
leur memoire, de leur propre façon
,
S: ont fait leur Epitaphe avant
leur mort. Voulant du moins
qu'on leust dans leurs Ecrits, ce
qu'on ne pourroit pas voir sur leur
Sepulrure. Ils en ont mesme ho..
noré leursAmis,croyant leur donner
par là, une glorieuse immortalité;&
en effet,tel à qui le temps
ou la fortune a renversé leTombeau,
& dissipé les cendres,trouve
encore tout entier, & son nom,
& sa memoire dans leursLivres.
Les Anciens, &. sur tout les Peuples
de Syrie,ont esté fort curieux
d'Epitaphes&d'Inscriptions pour
les Défunts. Il me semble qu'on
les néglige aujourd'huy, & qu'on
envoie peu deconsiderableshor
mis dans les Livres. On a fait plusieurs
Recüeils d'Epitaphes,où il
s'en trouve deplaisantes. Caron
en a fait de ridiculesaussi bien que
de funebres. Surquoy Marot fait
direàun certain Fou dans son Epitaphe.
- Jguand quelque fage homme
Viendra mon EpitApbe lire,
lyi oorr"d{o)nnnnee ss''-ilsee'fJr'{e'nnud à rire, A, il{oit rtri, des FousMaifire pall:
Faut-ilrire d'un Trêpassé?
Il avoit raison, dit le-Docteur,
il ne faut pas s'arrester à gloser sur
les Morts. Cela est indigne d'un
bonnette homme, &. sur tout d'un
Chrestien. On peut avec justice
crier dans nos Temples, à ces railleurs
curieux, hors d'icy, Propbanes.
Pour moy je ne puis souffrir dans
ces lieux-là, d'Epitaphes plaisantes-
Se ridicules, & j'admire jusqu'où
aesté l'impudence de quelques
Chrétiens, ou plurostleur
ignorance & leur simplicite
,
d'avoir
gravé leurs fades railleries
dans nos Eglises, & jusque dans
le Sanctuaire. Il y a mesme plusieurs
de ces Epiraphes impies, &
plusdignes d'unathée Sed'un Li-»
bertin, que d'un Chrestien& d'un
Fidele. Mais pour quitter cette
Morale, je veux vous dire que
c'est à Symonides qu'on doit cette
invention, d'honorer les Tombeaux
des Morts, d'Epitaphes
pleines de leurs louanges;&Ronsard
nous asseure que ces devoirs
& çes éloges agréent beaucoup
aux Manes des Defunts.
Tel bien memoratifallege leurfoucy,
Etse plaisènt de lire en sipetit espace
) 1
Leurs Noms & leurs Surnoms, leurs
Villes & leur Race..
Mais quel ressentimenten peut
avoir unChien ou unCheval,pour
qui on a fait des Tombeaux &. des
Epitaphes? Et quel honneur en
doivent attendre ceux qu'une lâche
complaisance abaisse à cette
ridicule flaterie?Vous retombez
toujours dans vostre Morale.,
Monueur le Docteur, dit le Marquis.
Pour y faire diversion, vous
me permettrez de vous dire, que
les Turcs sontfort curieux de leur
Sepulture, & qu'iln'y a si miferableparmy
eux,qui n'ait son Tombeau
&. son Epitaphe. Ceux qui
n'en peuvent pas avoir d'embellis
d'Architecture, prennent foin de
les orner tous les jours de fleurs.
C'est pourquoy ils les entourent
d'un parterre, où il yen a des plus
belles & des plus odoriferentes.
Ils s'inclinent devant ces Tombeaux,
& les ont en si grande
vénération, qu'aucun n'oseroit
parler à cheval dçvant un Sepulchre,
sans mettre pied à terre, ou
se resoudre à souffrir hl. bastonnade.
Cela fait que mefjne ils respechem
ceux des Fideles, & s'en servent
de la pluspart pour leurs
Mosquées,comme des
Tombeaux
des plus grands Prophetes, &de
quelques Rois deJudée, pour qui
ils ont de la vénération. La beauté
de ces Tombeaux,qui sontspacieux5cmagnifiques,
les obligeà
cela; mais ils le fontsuffi, pour la
reputation des personnes qui y
ont esté inhumées, afin que les
lieux où ils font leurs Prieres,
soient plus célébrés & plus dignes
de la grandeur de leur Prophere.
Ils font encore fort jaloux
de leurs Tombeaux,&conservent
cxachemenc en cela
,
l'honneur&
l'interest de leurs familles, ne permettant
pas qu'aucun Etranger y soitinhumé.lisontimitélesGrecs
& les Romains, quiestoientaussi
fort jaloux de leurs Sepultures.
Cependant leurs Tombeaux n'étoient
pas tellement reservez pour
Jes Familles, qu'on n'y enterraft
ses Amis, & ceux dont on honoroit
le mérité &la vertu. Ennuis
fut mis dans le Tombeau de Scipion
, parce que ce Poëte avoit,
écrit dans ses Vers, la seconde
Guerre Punique. Nous en usons
delalorte,& de nos jours, le brave
& judicieux Prince de Turenne
a elle inhumé à Saint Denys,
qui est le Tombeau & la Sepulture
de nos Rois , honneur qu'on
avoit fait autrefois au genereux
Connestable du Guesclin.
Ces Monumens publics qu'on
dresse à la memoire des Defunts,
produisent toujours de bons effets,
die le Doéteur. Ils avertiffent
les jeunes & les vieux, les
Grands & le Peuple, que nous
sommes tous mortels, &: que nous
ne ferons un jour que cendre &
que poussiere
; mais ils nous excitenten
mesme temps à pratiquer
les vertus qui ont rendu celebres
ces grands Hommes, dont nous
honorons si chèrement les cendres.
Eneffet,selon les Grammairiens
& les Etimologisteun Monument
est un ressouvenir 5c un
avertissement public, qui nous inspire
une parfaite resignation à la
mort, & un grand desir de mourir
en homme de bien, puis qu'on
n'accorde cet honneur qu'à ceux
qui ont eu du mérité &de la vertu.
Ceux qui se tuënr, perdent, selon
les Loix, l'honneur avec la vie;
car il n'appartient pas à tout le
monde de faire le Caton, ccuxlà,
dis.je,font privez de Sepulrure
& de Tombeau, parce que ce sont
des marques d'honneur qu'on
donne à la memoire du Defunr.
Mais ces magnifiques Tombeaux
font quelquefois toute la gloire
des Morts; & tel qui a mené une
viefortobscure, devient célébré
par ses funerailles, l'or & le marbre
quile couvrent, font la ma.
riere-aussi-bien que l'éloge de les
vertus. UnTombeau somptueux
nous donne une grande idée de la
personne qu'il renferme;& quoy
lIue nous sçachions qu'on peut
dater en Tombeaux,comme-en
Panégyriques,& qu'on peut cor- , rompre le ciseau des Architectes,
mauiti-bien que la langue des Orateurs,
on se laisse plus aisément
prévenir par ces forces de Monumens,
& on ne sçauroit croire que
les cendres d'un fat, soient conservées
dans une Urne de Jaspeou
d'Agathe. Il nous souvient de la
Fourmyembaumée dans de l'ambre,
dont parle Martial; vous me
permettrez bien de vous rapporter
icy cette jolie Epigramme, de
LaTraduccion de Marot. Elle ne
vous déplaira pas dans son vieux
fiile, qui pour n'estre pas fort juste
dans les rimes, l'est beaucoup
dans le sens.
DeJfeuAl'arbre oul'ambre dégoûte
La petite Fourmisalla :
Siur elle en tomba une goulet tout à coup se congela:
Dent la Fourmis demeura la
Au milieu de l'ambreenfermée. j
Ainsi la bejle déprisée
,
j
Et peu prisée quandvivoit,
Easinadsa mortfort eflimée si beau Sepulchre on lay
voit.
Il feroit aisé d'appliquer cette
Morale à plusieurs de ce fïecljj*
mais l'honnesteté m'empesche de
la pouffer plus loin. J'aime mieux
vous dire, que comme les Tom- *
beaux des Anciens estoientbâcisi
sur les grands chemins, de u uc
venuë la coutume de mettre'.ans
les Epitaphes,Staviator.0 1. ion
'.veut, on prouvera de cet-2 en -
tume, que les Tombeaux estoit c
bâtis aucrefois sur les grand s ch -
mins. Cette voye Appia, ouc? voye qu'Appius Ciaudiusnc faite
quiduroit depuis Rome juÍq;'iei
Brindes, c'est à dire six grandes
journées, n'estoit prefquc qu'on
Cimeriere remply deTombeaux., Ce fut là que l'on trouva sous le
Pontificat d'Alexandre VI. le'
corps de Tullia fille de Ciceron,
encor tout entier, après treize fiecles.
Et ce futdans son Tombeau
)où l'on trouva une de ces Lampes
imerveilleufes
,
dont les Anciens
1fe servoient pour éclairer leurs
iîSepulchres, parce qu'elles étoienc
inextinguibles, pourveu qu'elles
ne recceuseèntaucun air. Maisap..
prouvez-vous, dit le Chevalier, le
procedé de ce Pape, qui fit jetter
le corps de cette illustre Fille dans
leTibre? Pourmoy jeluy en veux
mal, &jefçay tjpngréau Conservateur
de Rome, qui la fit porter
au Capitole, comme une Relique
rare & precieuse5 c'estoit garder
le respect qui est deu aux Morts.
Mais ce Pape ne devoit pas ainti
violer les Tombeaux, & traiter de
la forte ce que l'aruigultéavoitde
plus venerable. Il devoit respecter
les Mânes de la fille de Ciceron,
ou du moins ne les pas diffamer.
Ce Pape,dit le Marquis, eftoic
cruel, & n'avoit aucun égard pour
personne.Maisremarquezje vous
prie, combien le foin de la Sepulture
eit inutile, queiqae precaution
qu'on puisse prendre pour
conservernoscendrcs. Jadmire
ces gens qui craignent de mourir
ailleurs que chez eux, parce qu'on
negligeroit leurs Obseques. Socrate
préféra la mortàl'exil, luy
qui le disoit Citoyen du Monde-,
parce qu'il craignoitde porter Tes
os ailleurs) & qu'il vouloirquele
lieude son Berceau, fust celuy de
son Sepulchre; c'est qu'il vouloic
mourir entre les brasdesa. Nourice,
dit le Chevalier. Quoyqu'il
en fait, reprit le Marquis;on die
qu'il n'avait jamais mis le pied
hors le territoire d'Afrique. Montagne
dit de Juy. mesme, que s'il
croyoit mourir en autre lieu que
celuy de sa naissance, il ne fortiroit
pas sans effrov hors de (a Paroisse.
Cependant il alfeure ailleurs,
que s'il suivoitsa volonté,
il voudrait mourir horsde sa maison
, & loin des Gens; m;is enfin
la nature est toûjours plus forte
que la raison, & nos inclinations
ne manquent jamais de s'opposer
ànos raisonnemens.Socrateaima
mieux mourir à Athenes, que de
vivreàSparte. Pour moy j'aimea
vivre par rour, &il m'importe peu
en quel lieu je dois mourir. AIna
ne croyez pas que j'ambitionne la
gloire d'avoir un Tombeau superbe
& magnifique. Mais il est
tard, &, nous abuions de la patience
de Monlieur 1.Abbé. A ces
mots il prit congé, & toute la
Compagnie se separa.
Jevous ay tenu parole, Madame,
vous n'avez rien trouvédans
ce Recit de terrible-& de lugubre.
Le serieux y est temperé d'un honneste
enjouement ; car les genies
qui habitent ces Tombeaux, sont
bons & agréables, & n'inspirent
que la joye & la consolation à
ceux qui les Frequentent. C'estce
qui me fair esperer, Madame, que
vous agréerez cette Conversation
,
& le soin que j'ay pris de
satisfaire vostre curiosite. Je fuis
vostre, &c. DE LA FEVRERlE.
Traité dcs Sépultures dans le dernier
Extraordinaire
,• UOUÔ neferez,
pas finfihéc quen vais renouvelle
cette Matière,quand je vous aufay
appris que la ConverjctimJcadcmiquequiftit
,
efi de M. de la Fe-
? vrc/ie. Elle est diverfifée par tant
j
d*agreables chefes
}
6'-v par des re..
< marques sipropres 4 rendrel'esprit
> content, qu'enpeutdire que leseul
i nom de Tombeau,est ce quelle a de
lugubre.
CONVERSATION
A CADEMI QJJ E
dans laquelle il est traité
de l'Origine des Tombeaux
,ôc des magnifiques
Sepultures.
A MADAME
LA COMTESSEDE,C.H.C.
: LA mort de laReyne, de glorieuse
& de pieuse memoi-
-
re ,
puis qu'elle est en benediction
chez tous les Peuples, a
touché sensiblement toute la
France, mais particulierement
nostre IllustreAbbé. Outre qu'il.:
est bon sujet, & fidelle serviteur du
du Roy, vous savez, Madame,
qu'ilavoir encore d'autres raisons
d'en estre affligé. Ses Amis
prirent parc à sa douleur, mais sur
toutlapetite Troupe choisie, vint
mesler ses larmes avec les siennes.
Comme il estoit alors en
cette Province, elle tâcha de le
consoler par ses frequentes visites,
& elle n'oublia rien pour le
divertir, & pour chasser la mélancolie
que cette mort, & son
indisposition ordinaire luy causoient
dans ce tem ps-là.
Un jour qu'elle estoit venue à
ce dessein
,
& qu'elle commençoit
un Entretien un peu plus gay
qu'à l'ordinaire, elle fut interrompuë
par une Lettre que l'on
aporta à nostre Abbé, de la part
du Reverend Pere de Soria. Vous
sçavez encore, Madame
,
les liaifons
étroites qu'il avoir avec ce
digne Confesseur de la Reyne.
Il nous enfit la lecture, ce qui redoubla
nos regrets, & engagea
la Compagnie dans une Conversation
bien plus serieuse qu'elle
n'avoit crû. On y fit le Panegyrique
de cette Auguste Princesse
en diverses façons, & chacun
s'efforça de marquer le respect
& la veneration qu'il avoit pour
toutes ses vertus. On parla enfuite
de la Ceremonie qu'on devoit
faire pour elle, àNostre-Da
me, & à Saint Denys, & voila,
Madame,ce qui donna sujet, de
traiter dans cette Conversation
de l'Origine des Tombeaux, &
des magnifiques Sepultures.
Que cette matiere ne vous effraye
point, Madame. Toute lugubre
& triste qu'elle est
,
j'ose
vous asseurer qu'elle ne vous inspirera
rien de sombre & de mélancolique
; & mesme qu'elle
vous defennuyëra quelque temps,
comme elle fit nostre Illustre Abbé
qui y prit plaisir, &quiasouhaitéqueje
vousfille part de céc
Entrerien. Il n'y a point icy de
Spectres, & de Fantômes
,
de
Squelettes & de Cadavres rongez
des Vers. L'Or, le Marbre,
leJaspe
, &, le Porphire couvrent
tout cela; & l'Art par ses embellissemens,
donne icy l'Immortalité
à ceux que la Nature avoit
abandonnez à la corruption.
Aussi-tost que le premier Homme
eut peché
,
dit le Dodeur, il
fut condamné à la mort, & dés
ce moment il ne songea plus qu'à
mourir,&, à faire son Tombeau.
Il commença de s'ensevelir en
couvrant sa nudité, & il ne fit
qu'un pas du Paradis terrestre au
Sepulchre, maisdessçavoiroùfut
basti ce Sepulchre, c'est ce qu'on
ne peutdire. Ilesttoujourscertain
que ce ne fut point dans lisle
de Cylon aux Indes Orientales,
comme le croyent quelques Indiens
, auraport d'un Voyageur,
qui nous a faitmention du Tombeau
, & de l'Epitaphe de nostre
premier Pere. Une Epitaphe
d'Adam, s'écria le Chevalier!
Oüy,Monsieur, repartit le Docteur,
& une Epitaphe qui est
dans une Langue,qu'on peutapeller
justement la Langue matrice.
Le Public vous seroit fort obli.
gé, répliqua le Chevalier,si vous
vouliez l'expliquer, car personne
que je sçache, n'a encore pû en venir about. C'est un jeu d'esprit
de l'Auteur, dit le Marquis, qui
aplutost faitun Roman, qu'une
veritable Relation de ses Voyages.
Quoyqu'il en soit, reprit le
Docteur, l'usage desTombeaux
est très ancien, puis que nous
voyons, dans la Genese, que les
Hethéens, ausquels Abraham demanda
le droit de Sepulture pour
sa femme Sara, en avoient de
tres magnifiques. In electissepulchris-
nostris sepeli mortuum tuum,
repondit ce Peuple à Abraham.
Mais il me semble qu'on a mal
traduitelectis en nostre langne,
parbeaux&exquis. Car electis en
cet endroit, veut,dire choisis,,
comme si ce Peuple eustdit,Ensevelijftz,
ce Mort dans les Tombeaux,
que nous avons shoisis pour mus &
nostre famille. D'où vientque
nous disons ordinairement
, ild
thoifïsa. Sepulture en un tel lits.
Mais enfin Abrahamne voulut
pas accepter cette offre, & souhaitra
qu'on kuy vendist un
Champ de terre, & une Caverne
pour y bastir un Tombeau;non
seulement pour Sara& pour luy,
mais encore pour toute sa PoIle,,.
rité. D-iteinibijussepulchrivobif-
Cttm ,& confirmants est ager & antrum
quoderat in eobrabein pqfsessionem
mmumenti àfiliïshetb.
Voila donc un usage & un droit
de Sepulture,le plus ancien qui
soitau Monde, & ce fut suivant
ce droit, & cette coustume, que
Jacob voulut apres la mort en
Egypte
,
qu'on rapportait son
corps dans ce Tombeau d'Abraham.
Sepelite me, ditil à ses Ensans
, campatribus meis in spelunca
duplici (jujt est in agro Ephron, quant
emit Abrahaminpossessionem Sepulchri.
L'Origine des Tombeaux n'est
pas moins ancienne chez les
Pavens, puis que leur grand Dieu
Jupiter avoit son Sepulchre en
l'Islede Crete , &nos Voyageurs
asseurent qu'on voit encore aujourd'huy
cet antique Monument.
Oüy, mais interrompit le
Chevalier, un vieux Poëtea dit,
Les Crétins ont dressé,fowvtrain
Roy, ta Tombe,
Mais ton Efire divin à la mort ne
fuccombe*
Quoy qu'en dise nostre Poëte,
Jupiter estoit mortel
,
reprit le
Docteur. Mais sans nous arrester
là-dessus, c'est à la Grece qu'on
doit l'usage des Charniers, & des
Voutes souterraines, où l'on mertoit
les Corps & les cendres des
Défunts; car les Grecs estoient
fort curieux de la Sépulture des
Morts, en sorte mesme que l'on
croit que toutes ces Grotes qu'on
voit en Candie, n'estoient autre
chose que des Tombeaux. Mais
les Egyptiensont estésans doute
les premiers Inventeurs de ces
Magnifiques Sepultures, & les
premiers Peuples qui ont embaumé
les Corp s ;
fondez sur cette
opinion
, que l'ame estoit aurant
de temps immortelle,que le corps
demeuroir sans corruption. Il ne
faut donc pas s'éronner
,
s'ils
avoientun grand soindebastir à
leurs Morts, de superbes Tombeaux
pour y conserver leurs Momies
, puis que le Monument, se-
Ion qu'il estoit somptueux & magnifique
,rendoit la memoire du
défunt plusillustre& plusglorieu.
se. Qui a rendu immortels Semiramis
, & les Rois d'Egypte?
leurs Pyramides & leurs Tombeaux.
Leur mort a esté plus
éclatante que leur vie, & ils n'ont
esté celebres, &. n'ont survècu
jusqu'à laPosterité
, que par où
les autres Roys de la terre meurent
& ensevelissent toute leur
gloire dans un oubli éternel.
A propos de ces Momies
,
interrompit
le President
, un de
nos Voyageurs prétend que le
Bitume qui croist dans laMermorte,
servoit autrefois à embaumer
les Corps des Egyptiens,& que:
cette poix est un véritable
-
Baume,
pour conserver les Corps en
leur entier. Il estvray, dit Je Marquis
,que Villamont &, quelques
autres, ont avancé cela; mais je
ne fuis pas de leur avis. Lesveri-
-
tables Momies estoientembaumées
d'une miniere bien plusexquife,
& ce n'est que par l'excellence
des matières Aromatiquesqu'on
y employoit, qu'ellessont
pn^ieufes* propresàla gueri- l' son de tant de maladies,C5 Q!.JC;:
n'auroit pas la vertu du Bitule."
qui peur bien exempter un Corps
de pourriture, mais nonpas en
faire une veritable Momie;car
ce mot ne-veut pas dire fiinpléJ:
ment unCorpsentier & embaumé
; mais quelque chose de plus
excellent. Quoy qu'il en soit,
tout ce qu'on peut asseurer du
Bitume de la Mer morte, est que
c'estoit le Baume du vulgaire, &
du simple Peuple de ce Pays-là
car dansles Momies qu'on a découvertes
s on a trouvé qu'elles
font pleines de parfuns les plus
exquis. Cette maniere d'inhumer
les Morts estoit d'une grande dépense.
J'ay lû
,
dit le Chevalier
, une méthode d'enterrer les
Corps, & de leur bâtirdes Tombeaux
, qui efl bien plus facile, &
qui se fait à bien moins de frais.
Les Anciens la pratiquoient pour
tous ceux qui manquoientdeSepulture.
C'est de répeter par trois
fois le nom du Mort. Toute la
Compagnie se prit à rire, & le
Chevalier mesmeavoitde la peine
à s'en em pescher.Vous riez,
leur dit-il d'un air serieux
; c'est
pourtant de Daviry que je riens
cesecret, & jenetrouvepas qu'il
y ait tantà rire; lesPauvres qu'on
jettoit à Rome dans des Puys
apres leurmort,avoient besoin
d'un pareil Tombeau. On avoit
encore trouvé ce secret pour ensevelir
honorablement, & promptement
les Morts qu'on rencontroit
sans Scpulture par le chemin
;car ce devoir estoit si étroitementpratiqué
chez les Anciens
, que l'on se tenoit poilu si
on rencontroitun Mort, qui ne
fust pasenseveli, à moins que de
jetter dessus un peu de terre ou
de poussiere
, ou de répeter trois
fois son nom. Mais quand on ne
le sçavoit pas, ditle Marquis?
Mon Dieu, vous me faites toûjours
des affaires, reprit le Chevalier
, on jettoit de la terre dessus.
Mais que dites vous de Varron,
continua-t-il, pour se tirer
de l'embarras, où le Marquis l'a.
voitmis? Il voulut qu'on le mÍÍt
apres sa mort dans un grand Vaisseau
de terre cuite, avec des
feüillesdeMeurte, d'Olivier, &
de Pavot: tous Symboles de la
paix, du repos, & de la tranquilité
de l'Ame
,
si peut estre vous ne
trouvez finesses dans cette forte
d Inhumation, car Varron estoit
un Sçavant, qu'on peut soupçonner
de Science secrete & de cabale.
Quoy qu'il en soit, les Riches
de Rome estoient inhumez
dans leurs maisons
,
& nonobstans
la coustume de brusler les
Corps en ce temps-là, Popéefut
embaumée,&, portée au Tombeau
des Jules, ce qui me fait
croire, que le Bucher n'estoit pas
la Sepulture de toutes les personnes
de qualité, particulierement
- des femmes; mais seulement des
grands Hommes qu'on vouloit
mettre au rang des Dieux, comme
un moyen plus facile d'élever
leur ame au Ciel, & de faire leur
Apotheose. J'approuve vostre
conjecture, dit l'Abbé, car Néron
n'épargna rien pour les funérailles
de Popée, & il eust fait
brûler son corps, s'il eust creu
rendre par là, un plus grand hon. neuràladéfunte. Ilaimoitlefeu,
comme voussçavez,jusqu'à brûler
Rome, pour s'en faire un divertisement.
Cependanton brûloitde
ce temps,là les Corps des
Empereurs& des personnes considérables
,
dont on conservoit
fore soigneusement les cendres.
Vous me demanderez peut estre
de quelle maniere on recüeilloit
ces cendres ? car elles pouvoient
estre meslées avec celles du bois
qui confumoit le Corps. Pline
vous aprendra cela comme moy,
mais pour vous épargner la peine
de le consulter là dessus, voicy
ce qu'il en dit autant que je puis
m'en souvenir. On donnoit aux
Empereurs & aux personnes de
qualité qu'on devoir brûler,des
chemises faites d'un certain lin
des Indes qui est incombustible,
ce qui rendoit ce lin fort rare, &
tort précieux, ou bien on enfermoit
le Corps dans un coffre de
fer qui estoit percé, de façon que
l'humidité pouvoit s'exhaler,sàns
que la cendre sortist. On mectoit
après cela ces cendres dans
des Urnes d'argent, d'or, ou
d'agathe. On les arofoit de vin,
& d'eaux de senteurs, on les parfumoit,
& souvent on pofoit sur
ces Urnes des Couronnes précieuses
, ensuite dequoy on les
mettoit en dépost dans le Tombeau
de la famille
; & voila de
quelle forte on inhumoit les
Grands à Rome. si
Pour moy, dit le Président, je
croy que la vénération qu'on a
toujours euë pour les cendres des
Morts, vient de ce que la cendre
de chaque chose, contient sa forme
Se sa figure, comme l'experience
nous le fait voir dans la
cendredes Plantes.
Secret dont on comprend que quoy que
le corps meure,
La forme faitpourtantaux cendres
sa demeure.
a dit un grand homme
,
qui prétend
que les cendres des Trépassez
qu'on voitsouvent dans
les Cimetieres font naturelles,
puis qu'elles ont la forme & la
figure extérieure des Cor ps,
qu'on a enterrez en ces lieux; ôc
que ce ne font pas leurs ames, ou
des fantômes representez par les
Démos, comme le croit le simple
Peuple;Car enfin quoyque lecorps
foit réduit en poudre, la figure
ne se perd point. Mais cela se
voit encore mieux dans le champ
d'uneBataille nouvellement don- -
née; & voicy comme la chose feé
fait. Cesfiguresfontexcitées,&
élevées en partie parla chaleur
internede la terre, &, des Mourans,
& en partie parla chaleurs
externe du Soleil & du Canon
<]ui a échauffé l'air. Voila une?
plaisante opération de chimie, dit
Je Chevalier.Elleestnaturelle,
repond le Docteur
,
& c'ell: une
très-bellevision de quelques Rabins
Talmudistes, dont Monsieur
le Président a fait une fort heureuse
aplication, aux devoirs queai
nous rendons à la cendre des
morts, en leurdonnant desTombeaux
magnifiques. C'est [OÛ--J
jours une vision, reprit leChevalier
, mais Monsieur le Docteur, (,
continua-t-l,ditesnousun peus'il
xfy a point de différence entre
ces termes d'Ensevelir
, d'InhkmtY,
d'Enterrer, que nous confondons
si souvent? Il y a quelque différence
entre ces termes, répondit
le Docteur, mais elle n'est pas
grande, &. elle est plus propre à
un Grammairien qu'a un Philosophe,
car tout le monde entend
par-là,la mesme chose. Qui est
inhumé, est enterré, qui est l'un
& l'autre,est enfevely. Choisissez-
- lequel il vous plaira, Le Traducteur
de Pline s'est lourdement
trompé, en voulant faire cette
distinction; car il dit que les Latins
appelloient un homme enfevely,
dequelque maniere qu'il fust
enterré; & qu'il estoit inhumé,
lors qu'on mettoit son corpsen
terre. Je vous demande un peu la..
différence qu'il y a entre un corps
mis en terre, & un corps enterré ? Vous voyez bien que cela est ridicule.
Mais tout ce que je puis
vous direest que lemotd'ensevelir
,
se doit entendre principalement
des Corps qu'on embaume
,& qu'on met en déport dans
des caves, & inhumer de ceux
qu'on laisse pourrir dans la terre
& les uns & les aurres, ayant des
Tombeaux, & des sepultures,
on peut dire indifféremment inhumer
, & ensevelir les Morts.
Pline dans le Chapitre qui fuit ce.
luyque je vous ay cité, s'explique
de maniere qu'il entend toujours
par le mot d'enfevely, un
homme qui est inhumé, &qui
est dans leTombeau;ce quesignifie
conduits que son Traducteur a
mal rendu en nostre langue, par
enterré en quelqueforte que ce
foire
Mais pour ne pas nous éloigner
de nostre sujet, continua le
Docteur, Thevet dans sa Cosmographie
universelle
,
dit que
les Anciens, ôc sur tout les Romains,
firent faire des Tombeaux
& des Monumens publics, aussi
bien pour les pauvres que pour
les riches, voulant montrer parlà
,
dit cet Auteur., que l'h omme
capable deraison est préférable
aux bestes, & que nos corp s doivent
estre ensevelis, & enterrez
en memoire de la condition humaine.
LesentimentdeThevet
est raisonnable, dit l'Abbé, mais
nous y devons remarquer trois
choses. Premièrement les Romains
n'ont élevé des Monument
publics à la memoire des Morrs.
qu'en faveur de leur vercu;6c
alors il est vray , que les pauvres
en ont esté honorez aussi bien que:
les riches;mais avec quelque distinction.
Secondement on a éri.
gé à des bestes de superbes Tombeaux
, comme on le peut voir
dans l'Histoire;&cesTombeaux
les ont élevez au dessus de la condition
humaine; & en troisiéme
lieu le méprisdes honneurs funèbres
,& de nostre sepulture apres
la mort, a esté respecté
,
& approuvé
des plusSages. Lucien a
ditapres Homere, que celuy qui
a un superbeTombeau, est comme
celuyqui n'en a point, & que
chez les Morts on ne rend pas
plus d'honneur à Agamemnon,
qu'à son valet, à Achille, qu'à
Therfite.
De n'eflre enfevely ce n'cftpM grande
perte.
dit Virgile, ou comme a dit cét
autre.
Le Ciel couvre celuy qui na point de
Tombeau.
Seneque méprisa les honneurs
funébres apres sa mort, 6c l'ordonna
expres par son Testament,
cequi fit qu'on brûla son corps,
sans aucunes cérémonies. Il ne
faut point nous mesurer par l'inégalité
des Tombeaux, disoit-il
pendant sa vie. La cendre nous
égale tous. La naissance est inégale,
mais la mort estpareille. Il
raporte que Mécenas avoit de
coustume de dire
je n'ay point de soucy qu'un Sepulçbre
on me drtjfe.
r
Saint AugustinaprèsSeneque,
nous avertit de mépriser ces choses,
& nous asseure qu'elles regardent
plûtost la consolation
des Vivans, que le besoin des
Morts. Laissons doncce foin là,
à nos Parens & à nos Amis,ausquels
il est glorieux de s'en souvenir
& honteux de l'oublier;
Maiscommedit Moiitaecne111 y a
des gens qui pendant leur vie
veulent jouir de l'ordre, & de
l'honneur de leur sepulture, &
qui se plaisent devoir en Marbre
leur morte contenance. Tel est
mon bon homme de pere, dit le
Chevalier, dontje vous veux con- teruneloire surce sujet.
Il est, comme vous sçavez
,
de
bonne & de ferme constitution,
& la mort ne l'épouvante guere.
CepenCependant
il a fongé à faire lou
Tombeau,& il ya quelque temps,
qu'il commença de faire tirer les
pierres qu'il y veut employer;
mais parce que la Carriere luy
apartient, & qu'il ne prétend pas
qu'il soit achevé plûtost qu'en
l'annéequatrevingt seize de son
âge, ne comptant que soixante ôc
dixhuitaine presse point l'executiondetondessein,
& le Public
n'en seroit point informé
,
si des,
Chartiers passant à vuide prés de
cette Carriere
,
An avoient pris
quelques pierres déja taillées, ôc
qui leur semblerent propres 8c
commodes pour faire quelques
jambages de fenestresà leur maison
de village. CVft l'excuse qu'ils
en ont donnée avecoffres de les
payer au double, ou de les raporter
bien humblement à la Carriere.
Mais Mr le Conseillernes'en
contente pas, &ces pauvres Païsans
sont furieusement embarrasfez.
Il y a plainte contre eux, information
, & confrontation de
témoins. Je ne raille point, mon
Pere crie au voleur, & à l'assasin,
& ne prétend pas qu'ils soient
moins coupables que des Sacrileges,
qui auroient violé son Tombeau,
& troublé ses cendres. Son
beau fils, à qui l'un de ces Chartiers
appartiens, le folicite fort
pour sa grâce, mais il ne l'écoute
non plus qu'un Mort, & agittoujours
en Juge severe
,
& terrible
vivant. Le Procez de-ces Chartiers
, fera fait comme à des Voleurs
de grand chemin
,
& le
moins qui leur en puisse arriver,
je dis par grâce, 6c par accommodement
,
c'e st qu'i ls front
condamnez aux depens du Tombeau
toutentier. Ne voila t.il pas
des Chartiers bien redressez
,
ez
ne vaudroit - il pas mieux qu'ils
eussent versé vingt fois? Mais
n'cft-ce pas une bonne fortune
& une heureuse rencontre pour
Mr le Conseiller, d'épargner de
son vivant, la dépense de son
Tombeau. Celle néanmoins de
l'Epitaphen'y fera pas comprise,
&il a besoin de trouver d'autres
Orateurs pour faire son Oraison
funèbre. Dieu garde quelque
pauvre Poëte de tomber entre
ses mains, interrompit le Marquis,
il ne manqueroit pas de le
faire condamner à composer son
Epitaphe,afin d'avoir son Tombeau
complet, au dépens du public.
Mais ne pourroit - on point
direàvostrePere, ce qu'Horace
ditsi à propos aux Viellards
Tufecanda marmora j
Locassubipsumftwus, &ftpulchri.
Jmmtmer ferais domos.
Car il est grand batisseur
,
&
songe bien plus volontiers à sa
Bergerie, qu'à son Tombeau,
quoy qu'il sedispose si glorieusement
a vous laisser la place, 3e
qu'il dise souvent contre son gré.
rixi, & tjuem dederatcursumfortufla,
percgi.
Maisjeveux vous conter quelque
chose d'assez plaisant du Receveur
du Marquis de. Vous
sçavez que cét homme avoitesté
autrefois son Précepteur,& que
ce Marquis avoit beaucoup de
confiance en luy. Il voulut en
mourant reconnoistre ses services,&
il luy donna cinq ou six
mille livres par son Testament.
Comme il mourut en cette Province
, Madame sa femme laissa
a cét homme le foin du Tombeau
de son Mary, mais bien loin de
s'en acquiter d'une maniere proportionnée
à la qualité & aux
grandsbiens dudéfunt, pours'épargner
un Loüis d'or, que luy
Revoit couder une pierre pour
mettre sur le corps de son disciple
,
& de ion bienfaicteur; il remarqua
une vieilleTable d'Autel,
quiestoitabandonnée en un coin
lel'Eglise, où le Marquis estoit
nhumé;il la fit prendre aussi. tost
parun Maçon,sans autre formaité
,
& sans écourer les plaintes
du Curé, & des Marguilliers, &
en sir faire un Tombeau à ce pauvre
Marquis. Er sur ce que ses
Amis luy representoient, que cette
pierre estoit trop cherive
,
&
mesme trop petite, illeur répondoit
, qu'il s'en servoit pardignité
,à cause de l'usageauquel elle
avoirestéemployée, qu'elleestoit
plus noble, & plus précieuse que,
le Marbre & le Jaspe
,
& allé,
guoit sans cesse ce Vers de Virgile.
Condidimm terra moefkafque facravimusaras.
Il ajoûtoit encore que les
Tombeaux des Saines dans la
primitive Eglise
,
servoient dAu':'
tels pour offrir le Sacrifice; .&'
que les Tombeaux & les Autels,
estoient presquela-mesmechose,
lA l'égarddes Héros, dans les cecrémonies
qu'on faisoità leur memoire,
Eji vérité vous me surprenez
,
dir le President, je croyois que
cor Receveur estoit honneste
homme ,& il me sembloit qu'il
avoit de l'esprit. Mais qu'elle mesquinerie
, &quelleingratitude!
Voila comme on est trompé de
ceux en qui l'on se confiele plus.
N'en soyez pas surpris, Mrrepartit
le Marquis, si on ne garde pas
la foy aux vivans, comment voulez
vous qu'on la garde aux morts.
Nos femmes & nos enfans nous
sourbentmesme en ce temps-là.
Vous avez connu cette Dame qui
dans un petitcorps, avoit l'esprit
d'un grand homme;quand je dis,
d'ungrand homme,j'entens d'un
habille homme
5 car dans les Affait
es, elle auroit confondu Cujas
& Berthole, ou pour ne pas m'éloigner
des Loix de sa Province,
elle auroit commenté Beraut, &
corrigé Banage. Mais ce qui fait
àmon sujet, elle estoit sage &aimoit
son Mary, cependant elle
n'a fait faireson Tombeau,&n'a
execuré son Testament qu'en faisant
le fk-n. Et le Monument de
-
ce pieux Chevalier, estoit quatre
mille francs qu'il donnoit aux
pauvres, & à l'Eglise de sa Pa- -
roisse. Il ne falloit pointlà
,
de
Steficrate, ny de Æsyphon ; il
ne falloit qu'un Homme de bien
qui scût compter. On néglige
facilement les morts, pour peu -
de foin que l'on, prenne des vivans.
C'est pourquoy je conclus
Idettour ce que nous avons dit,,
oque c'est une chose frivole de
t'embarrasser pendant sa vie de
~on Tombeau, & desa Sepulrure.
Il y aura toujours quelque Coquin
de Charrier, qui interrompra
nostredessein, on quelque
Receveur qui fruftrera nostre attenté.
Scaliger, continua le Marquis,
sevantefort desTombeaux
deses Ancestres qui font à Verone,
& il s'étonne de ce qu'ils
n'ont pasestédémolis. Mais ilne
s'en soucie point, ditil, & (i ce
n'estoit la Résurrection
,
il ne se
mettroit pas en peine de si Sepulture.
Il ne m'importe où je seray
ensevely quand je feray
*
mort
Mon corps fera comme le corps
d'un Asne. Il y en a qui ne veulent
pas que d'autr(es soient mis
dans leurs Sepultures, mais dans
nostre Religion
, il n'en doit pas
estreainsi.
Voila, interrompit le Docteur,
les beaux sentimens que le Calvinisme
avoitinspirez à ce grand
homme : qui avoit la teste bien
meilleure que le coeur, & plus
d'esprit que de Religion ; beaucoup
de suffisance & peu de pieré.
J'avoue que quelques-uns ont
fait peu de cas des Honneurs sunébres,
& les ont défendus en
mourant ,
mais la pluspart l'ont
fait, pour paroistre après leur
port , ce qu'ils estoient pendant
leur vie, & peurestre ce qu'ils n'étoient
pas, c'est à dire,humbles,
sans orgueil, & sans vanité. Mais
ce n'est pas en cela que consîste
l'a-ff'dire. Un orgueilleux sans
Tombeau
,
&. sans honneurs funèbres
demeure toujours orgueilleux
Il y a mesmede la vanité
à mépriser
,
& à rejetter ces
~ortes de devoirs, autant qu'à les
pendier, & à les rechercher avec
frep de soin.Tela fait plus de
ruit sansTorches, & sans Ecufons
; que sion luy avoit fait les
unérailles d'un Empereur Romain.
Le Chancelier de Lhospitalmëprisa
cette pompe funèbre,
mais comme vous sçavez, plus Huguenot, en qu'en veritable Catholique;&
j-si ce que vous venez
dedire avoir liéu
,
il n'y a point
clé Calviniste qui ne remportai
en cela, sur tous les Philosophes
re la'Grcce sur tout les Marfrsdel'Eglise,
je me promenois un jour dans
leJardin d'une personne dela premiere
qualité,de la Religion Prétendue
Reformée. J'apperçeus au
bouc d'une Allée qu'on fréquentoit
peu; parce quelleestoit fort
négligée;j'apperçeus, dis-je, au
travers des brossailles, uneespece
de caverne toute ouverte ,
d'où
il me fcmbJa voir quelque figures
en bosse
, comme si ce lieu eust
esté autre fois une Chapelle, &
en effet ce caveau estoit au dessous
de l'ancienne Chapelle de la
maison. J'y entray donc par curiosité
,
& malgré la puanteur qui
en sortoit, j'y remarquay quatre
coffres de plôb, dont il yen avoic
deux rangez de leur hauteur contre
la muraille, & les deux autres
couchez à terre. Mais ce
qui estoit remarquable,& qui
causa masurprise, est que ces
Coffres estoient faits selon la forme
du Corps. Que je considéray
bien dans ce moment, le peu que
c'est des grands Hommes apres
leur mort! C'estoient les Corps
des quatre plus considérables
Heros de cette Illustre Famille,
qui estoient là gisans parmy les
Crapaux, dans un Cloaque d'ordures.
Voila quelle esthumilité
Huguenotte touchant les Tombeaux,
&. la Sépulture des Morts.
Il faut au reste n'estre guere persuadé
de la Resurrection des
Corps, pour en faire si peu de
cas, ç'a pourtant esté cette
creance, quia introduit l'usage
des Urnes & des Tombeaux
,
où
l'on conserve soigneusement
,
&
dans nos Eglises mesme, leurs
Cendres &: leurs Reliques.--
Detoutes les Religionsqui ont
esté au Monde, dit l'Abbé,iln'y
a que la Chrestienne, qui-ait permis
la Sépulture des Morts dans
les Temples:car ny chez lesJuifs,
ny chez les Payens,ny chez les
Mahometans, nul homme, non
pas mesme leurs Héros&.leurs
demy-Dieux n'a eu cér avantage.
Ilmesemble pourtant, dit le
Chevalier, que quelques-unsont
esté mis apres leurmort, dans les
Temples des Payens, -& je me
souviensd'avoir leu que les cendres
d'Hypocrare
,
furent mises
dans un Temple de Junon. IL est
vray ,
repartit l'Abbé
, que les
Payens ontaccordé cet honneur
aux cendres de quelques-uns de
leurs Héros, & de leurs demyDieux
,qui pouvoient eux mesmes
avoir un jour des Temples
& des Autels; mais je parle seulement
de la Sepulture
,
ôc il est
constans qu'elle n'a esté pratiquée
dans aucune autre Religion)
que la Chrestienne
,
&. la raison
est, que les Anciens craignoient
l'infection des Morts; ce qui les
obligeoit de les enterrer en des
lieux fort éloignez, ou de les
brusler,& de n'çn conserver que
les cendres. En effet, la putrefaction
des Corps peut nuire à la
santé, sur tout dans les Pays
chauds. Ainsi les Juifs, dont la
Famille des Prestres & des Sacrificateurs
demeuroit dans leur
Temple; ôcles Mahometans qui
vont cinq fois par jour àlapriere
dans leurs Mosquées, ont eu raiion
d'éloigner la Sépulture des
Morts. Mais outre cette raison,
continua l'Abbé, les Juifs estoient
respectueux jusqu'à la Superstition
, & adoroient un Dieu trop
pur, &. trop majestueux
, pour
souffrir rien de fale & de corronjpu
dans leurTemple. Quoy qu'ils
attendisssent le Messie qui dévoit
élever nostre Nature jusqu'à la
Divinité,ils ignoroientun culte
quiestrelatifàcetteNature, par
le moyen d'un Dieu fait Homme.
Il falloit que Dieu prist nostre
Chair, & fust devenu nostre Frere
, avant que nous eussîons parc
icy basà son Heritage. Et comme
cét Herirage,étoit un Champ
de terre, qui luy servit de Cimetiere
, & qui fut payé du prix de
tout son Sang, il a bien voulu que
'ufa
nous fumons ensevelis auprès de
luy
,
& que les Tombeaux des
Fidelles fussent nu pied de ses Autels.
Le Chrestien est trop uny
avec le Sauveur du Monde,pour
en estre separé après la mort. II
n'en est pas comme du Juif ôc du
Mahometan, qui n'ont eu qu'une
relation servile avec leurs Pro.
phetes. Le Sauveur s'est fait comme
un de nous. C'est un Dieu
quis'est abaissé jusqu'àestredela
maniere d'un Mort au Sacrement
de l'Autel, Se comme ensevely
fous les Especes. Nos Tabernacles
&nos Eglises fontde veritables
Tombeaux, qui renferment
son Corps; & comme le Tombeauest
un héritage commun à
toute la famille, il est juste que
nous sovonsinhumez avec lUYt,
puis qu'il est nostre Pere
,
& itre no- Frere aussï bien que nostre
Dieu. Ainsi le Chrestien a seul,
céravantaged'estreinhumé Jans
le Temple de son Dieu, dont il
est membre & partie. Pardonnez
moy, Meilleurs, si je vous parle
de la sorte, & devant un Docteur
; mais il est difficile de ne
laisser pas écha per quelques traits
du métier. Toute la Compagnie
qui avoit esté fort attentive à
tout ce que l'Abbé avoit dit, luy
marqua qu'elle en estoit tres satisfaire,
& le Docteur mesme,
ce qui l'obligea de continuer
ainsi.
Au commencement du Christianisme
les Fidelles s'assembloient
où Iton avoit inhumé les
Martyrs,car alors l'Eglise avoit
déja des Tombeaux,&n'avoit
pas encor de Temples. Or es
Tombeaux, quoy que souterrains&
cachez, estoient grands,
& fpaciux ; en sorte que les premiers
Chrestiens y faisoient leurs
Cérémonies, & offraient le Saint
Sacrifice sur les Corps des Martyrs
, dont le Tombeau servoit
d'Autel; d'où est encore venu
l'usage de dire la Messe pour les
Morts, & à l'honneur des Saints,
parce que le Prestre faisoit toujours
Commémoration du Défunt
sur le Tombeau duquel, il
célébroit le Sacrifice. Voila donc
é mon sens, ce quiaintroduit, êc.
autorisé la Coustume d'enterrer
les Morts dans nos Eglises
,
mais
enfin l'usage des Tombeaux est
aussi commun, qu'il est ancien
parmy toutes les Nations du
Monde. Ce qui est admirable,
c'est que l'usage de ces Tom.
beaux, qui ont presque toujours
esté embellis des Ornemens de
l'Architecture ait devancé l'Architecture
mesme. L'Ordre Corinthien
apris son Origine du
Tombeau Rustique, qu'une charitable
Nourriceavoit élevé félon
la Mode du Pays, à la Mé.
moire d'une jeune fillede Corinthe.
Et pour ce qui est des autres
Ordres d'Archicedure, il est certain
qu'ils font postérieurs aux
Sepulchres, & aux Tombeaux
qu'on a bastis pour les Morts;mais
il est certain aussi, que ces Monumens
n'ont paru avec éclat, Se
n'ont esté célébres, que depuis
que l'Architecture a esté dans sa
ferfcâion,comme c'est dans les
Tombeaux où elle a fait des chef
pdjoeuvres
,
& montré ce qu'elle
avoir de plus rare & de plus ex-
[ quis.
J'ay lu, interrompit le Chevalier,
dans les Relations des Indes
Orjen[ales, une.aÍfe-z plaisante
maniere deTombeaux
,
qu'on
:bârit pour le Vulgaire,dans lesquels
le Mary & la Femme sont
ensevelis. C'est un simple Mur
en rond ,ou en quarré
,
qui les
renferme tous deux,&qu'on éleve
de la hauteur d'un homme
taffis, car c'est ainsi qu'on enterre
4es Morts en ce pays-là. On en-
:terre la Femme vivante au genoux
de son Mary;&; on luy tord
le cou lors que la muraille est bâtic
àsahauteur. Apres quoy on
la couvre, & on termine ce Sepulchre.
Il n'y a pas là grande Architecture
, ny grande dépense,
mais aussi il y a moins d'orgueil,
& de vanité.Je me souviens à propos
de cela,dit le Marquis, que
dans le premier Voyage que je fis
en Flandre avec le Roy,j'estois
surpris de voir plusieurs monceaux
de pierre,qu'on appelle en
ce pays-là des Tombes. On me
dit que c'estoient les Tombeaux
de quelquesAnciens Capitaines,,
qui avoientesté tuez en ces lieuxlà,
où l'on avoir autrefois donné
Bataille. En eff t je n'en vis que
dans quelquesPlaines,qui étoient
propres pour combattre, &pour
ranger une Armée. Il va peu de
ces Sepulchres Rustiques qui
soient considérables. Il me fem
ble
,
Monsieur le Docteur
, que
j'ay leu quelque choie de pareil
dans l'Ecriture Sainte. Vous y
avez leu la mort d'Absalon
,
réponditle
Docteur, auquel on fit
un semblable Tombeau
,
d'un
grand nombre de pierres qu'on
j;¡rra sur safosse. Cependant ce
Prince tout jeune qu'il estoit,
avoit déjà fait construire son
Tombeau. Porro Absalon crexerat
sibi cum adhuc vivent,titulum qui
eft-invdleReçis. Or titulum veut
direicy la mesmechose que tumuluin.
Et on voit encore aujourd'huy
ce Tombeaud'Absalon,
presqueensonentier. Mais vous
remarquerez que cet amas de
pierres que l'on jettoit sur les
Morts, estoitsouvent une marque
de punition & d'infamie,
comme a l'égard d'Abialon dont
on ne combla la foÍfe de pierres,
que pour chastiment d'avoir esté
Rebelle, & pris les Armes contre
son Pere; ce que l'on pratique
aussi envers les Scelerats & les
Criminels. Cen'est pasàceux-là,
dit le Chevalier, qu'on doit souhaiter
que la terre leur foit légere.
Sit tibi terra levis
,
mollique tegaris
arena.
Les Tombeaux del'Antiquité,
& ceux mesme d'aprefent
,
sont
Ils legers pour les Morts?Je voudrois
bien, Monsieur le Docteur,
que vous m'eussiez expliqué ce
terra,levisde Marrial, dansl'Epitaphe
de Philenis. Martial n'est
pas le seul qui parle de cette sorte,
répondit le Docteur.C'estle
langage ordinaire des Poëres.
Ovide
Ovide fait dire à Procris mourante,
uinte dicm morior, fcd nnUâ yellict
Ufa.,
HQC faciet fofit* te mihi, terra,, le-
V(M.
Et tout cela ne veut dire autre
chose que les attaches & les affections
de la terre qui nous retiennent
icy-bas, & qui nous empeschenr
de nous éleverau Ciel. Les
Anciens, dont plusieursn'estoient
pas persuadez de la Resurrection
des Morts, l'estoientneanmoins
d'une certaine Transmigration
des Ameshors desTombeaux,qui
se communiquoient aux hommes,
& qui habicoient dans les Cimetieres.
Or ils croyoient que les
corps qui estoient privez de sepulture,
empeschoientlepassage des
Aines; 6c c'est pourquoy ils estoient
si soigneuxdeladonneraux
Morrs; mais aussi ils leur souhaitoient
une terre legere, afin que
leur Tombeau ne fust pas un obstacle
à cette communication.
Voilà laraison des Tombeaux légers,
Monsieur le Chevalier, &
pourquoy vous avez accordé si
obligeamment la Sepulture au fameux
Archytas. Vous voudrez
bien faire part à la Compagnie de
cette Ode d'Horace,que vous
avez si heureusement imitèe. A
quoy m'engagez-vous, Monsieur
le Docteur, répondit le Cheva.
lier? C'est l'amusement d'une aprés
dinée, quinevautpaslapeine
qu'on s'en souvienne. Cependant
pour ne pas nous faire acheter
si peu de chose, & augmenter
par là vostre curiosité, voicy ce
quec'est.
JZjtoy, la Terre e la Mer vous manquent,
Archytts
, Et vous estes sans Sepulture;
Vous qui cent & centfois d'un artisse
compas,
Avez, pris leur mestre ?
Bien loin que le bel art vous rendifi
immortel,
Vous payez, comme noué un tribut à
Nature
Jjhtand elle nous doit un Autel.
Il est vray jesaù mort ,
mais U
Geometrie
, Non plUJ que la Phitofophié
N'ontjamaisfaitdes Immirtds.
Connoijlre le Ciel & la Terre,
Nejùrer leur contour, & tout ce qu'il
enferre,
Merite des Autels;
Mais il n'exempte point de payer a
NAture
Ce tribut odieux,
Dont la loy rigoureuse & dure,
S'étendjusques aux demy. Dieux.
Tout le monde estfijtt à cette loysevere,
Le Fils meurt ainjî que le Pere;
Soit en courant les Mers, foit parmy
les Combats,
Par tout, la mort cruelle, inexorable
d-Jiere,
Leurfait, rencontrer le trépan.
PJlagore, Tyton, Radamante, Tantait,
Pour vivre en differens état>,
Ontpourtant unefn égale
A celle du pauvre Archytas.
Peur tftre tout-a-fait comme eux,
Cher Pafant,exîucemesvoeux,
En me donnant la Sepulture;
J'ayperysur la Merj mais d4nscette
avanture,
c!i¿ui peut avoir un fort piu* beau
.!l!..uc le mien, si tes mains- me dref-
-
fent un Tombeau?
Le Chevalier, pour ne pas donner
le temps à la Compagnie de
l'aplaudir sur cette Picce
,
conti.
nuadela sorte. Mon Dieu, dit-il,
que les Funerailles de Pompée
font belles dans Lucain! Voyezvous
ce Soldat officieux qui parcourt
le Nil,pour trouver le corps
desonMaistre?Et qui enfinl'ayant
trouvé, le brûle à un petit Bucher
qu'on avoit allumé pour le corps
d'tt1 pauvre Pescheur. Cela vaut
mieux chez lePoëte, que toutes
lesPompes funebresdesRomains;
& ce Monument simple & rustique,
semble braver icy l'orgueil
des Tombeaux & des Pyramides
des Rois d'Egypte. Son Epitaphe
est cavaliere, permettez - moy ce
mot,mais elle est digne d'un grand
Capitaine, &. je la préféré à tout
ce que les Grecs & les Latins ont
fait sur ce fbjer.
-
Jlgrave sur JI., roche, & dure à*
mal coulée;
Adoreicy ,
FaJJknt, Us cendres de
Pùmpée.
Les Epitaphes, dit le President,
sont desTombeaux spirituels, de
peu de dépense à la vérité,mais
qui honorent quelquefois davanrage,
que les plus superbes Mausolées.
Tous les Poëtes&les Gens
de lettres, qui ont dordinaire
plus de réputation que de richesses
, en ont élevé de semblables à
leur memoire, de leur propre façon
,
S: ont fait leur Epitaphe avant
leur mort. Voulant du moins
qu'on leust dans leurs Ecrits, ce
qu'on ne pourroit pas voir sur leur
Sepulrure. Ils en ont mesme ho..
noré leursAmis,croyant leur donner
par là, une glorieuse immortalité;&
en effet,tel à qui le temps
ou la fortune a renversé leTombeau,
& dissipé les cendres,trouve
encore tout entier, & son nom,
& sa memoire dans leursLivres.
Les Anciens, &. sur tout les Peuples
de Syrie,ont esté fort curieux
d'Epitaphes&d'Inscriptions pour
les Défunts. Il me semble qu'on
les néglige aujourd'huy, & qu'on
envoie peu deconsiderableshor
mis dans les Livres. On a fait plusieurs
Recüeils d'Epitaphes,où il
s'en trouve deplaisantes. Caron
en a fait de ridiculesaussi bien que
de funebres. Surquoy Marot fait
direàun certain Fou dans son Epitaphe.
- Jguand quelque fage homme
Viendra mon EpitApbe lire,
lyi oorr"d{o)nnnnee ss''-ilsee'fJr'{e'nnud à rire, A, il{oit rtri, des FousMaifire pall:
Faut-ilrire d'un Trêpassé?
Il avoit raison, dit le-Docteur,
il ne faut pas s'arrester à gloser sur
les Morts. Cela est indigne d'un
bonnette homme, &. sur tout d'un
Chrestien. On peut avec justice
crier dans nos Temples, à ces railleurs
curieux, hors d'icy, Propbanes.
Pour moy je ne puis souffrir dans
ces lieux-là, d'Epitaphes plaisantes-
Se ridicules, & j'admire jusqu'où
aesté l'impudence de quelques
Chrétiens, ou plurostleur
ignorance & leur simplicite
,
d'avoir
gravé leurs fades railleries
dans nos Eglises, & jusque dans
le Sanctuaire. Il y a mesme plusieurs
de ces Epiraphes impies, &
plusdignes d'unathée Sed'un Li-»
bertin, que d'un Chrestien& d'un
Fidele. Mais pour quitter cette
Morale, je veux vous dire que
c'est à Symonides qu'on doit cette
invention, d'honorer les Tombeaux
des Morts, d'Epitaphes
pleines de leurs louanges;&Ronsard
nous asseure que ces devoirs
& çes éloges agréent beaucoup
aux Manes des Defunts.
Tel bien memoratifallege leurfoucy,
Etse plaisènt de lire en sipetit espace
) 1
Leurs Noms & leurs Surnoms, leurs
Villes & leur Race..
Mais quel ressentimenten peut
avoir unChien ou unCheval,pour
qui on a fait des Tombeaux &. des
Epitaphes? Et quel honneur en
doivent attendre ceux qu'une lâche
complaisance abaisse à cette
ridicule flaterie?Vous retombez
toujours dans vostre Morale.,
Monueur le Docteur, dit le Marquis.
Pour y faire diversion, vous
me permettrez de vous dire, que
les Turcs sontfort curieux de leur
Sepulture, & qu'iln'y a si miferableparmy
eux,qui n'ait son Tombeau
&. son Epitaphe. Ceux qui
n'en peuvent pas avoir d'embellis
d'Architecture, prennent foin de
les orner tous les jours de fleurs.
C'est pourquoy ils les entourent
d'un parterre, où il yen a des plus
belles & des plus odoriferentes.
Ils s'inclinent devant ces Tombeaux,
& les ont en si grande
vénération, qu'aucun n'oseroit
parler à cheval dçvant un Sepulchre,
sans mettre pied à terre, ou
se resoudre à souffrir hl. bastonnade.
Cela fait que mefjne ils respechem
ceux des Fideles, & s'en servent
de la pluspart pour leurs
Mosquées,comme des
Tombeaux
des plus grands Prophetes, &de
quelques Rois deJudée, pour qui
ils ont de la vénération. La beauté
de ces Tombeaux,qui sontspacieux5cmagnifiques,
les obligeà
cela; mais ils le fontsuffi, pour la
reputation des personnes qui y
ont esté inhumées, afin que les
lieux où ils font leurs Prieres,
soient plus célébrés & plus dignes
de la grandeur de leur Prophere.
Ils font encore fort jaloux
de leurs Tombeaux,&conservent
cxachemenc en cela
,
l'honneur&
l'interest de leurs familles, ne permettant
pas qu'aucun Etranger y soitinhumé.lisontimitélesGrecs
& les Romains, quiestoientaussi
fort jaloux de leurs Sepultures.
Cependant leurs Tombeaux n'étoient
pas tellement reservez pour
Jes Familles, qu'on n'y enterraft
ses Amis, & ceux dont on honoroit
le mérité &la vertu. Ennuis
fut mis dans le Tombeau de Scipion
, parce que ce Poëte avoit,
écrit dans ses Vers, la seconde
Guerre Punique. Nous en usons
delalorte,& de nos jours, le brave
& judicieux Prince de Turenne
a elle inhumé à Saint Denys,
qui est le Tombeau & la Sepulture
de nos Rois , honneur qu'on
avoit fait autrefois au genereux
Connestable du Guesclin.
Ces Monumens publics qu'on
dresse à la memoire des Defunts,
produisent toujours de bons effets,
die le Doéteur. Ils avertiffent
les jeunes & les vieux, les
Grands & le Peuple, que nous
sommes tous mortels, &: que nous
ne ferons un jour que cendre &
que poussiere
; mais ils nous excitenten
mesme temps à pratiquer
les vertus qui ont rendu celebres
ces grands Hommes, dont nous
honorons si chèrement les cendres.
Eneffet,selon les Grammairiens
& les Etimologisteun Monument
est un ressouvenir 5c un
avertissement public, qui nous inspire
une parfaite resignation à la
mort, & un grand desir de mourir
en homme de bien, puis qu'on
n'accorde cet honneur qu'à ceux
qui ont eu du mérité &de la vertu.
Ceux qui se tuënr, perdent, selon
les Loix, l'honneur avec la vie;
car il n'appartient pas à tout le
monde de faire le Caton, ccuxlà,
dis.je,font privez de Sepulrure
& de Tombeau, parce que ce sont
des marques d'honneur qu'on
donne à la memoire du Defunr.
Mais ces magnifiques Tombeaux
font quelquefois toute la gloire
des Morts; & tel qui a mené une
viefortobscure, devient célébré
par ses funerailles, l'or & le marbre
quile couvrent, font la ma.
riere-aussi-bien que l'éloge de les
vertus. UnTombeau somptueux
nous donne une grande idée de la
personne qu'il renferme;& quoy
lIue nous sçachions qu'on peut
dater en Tombeaux,comme-en
Panégyriques,& qu'on peut cor- , rompre le ciseau des Architectes,
mauiti-bien que la langue des Orateurs,
on se laisse plus aisément
prévenir par ces forces de Monumens,
& on ne sçauroit croire que
les cendres d'un fat, soient conservées
dans une Urne de Jaspeou
d'Agathe. Il nous souvient de la
Fourmyembaumée dans de l'ambre,
dont parle Martial; vous me
permettrez bien de vous rapporter
icy cette jolie Epigramme, de
LaTraduccion de Marot. Elle ne
vous déplaira pas dans son vieux
fiile, qui pour n'estre pas fort juste
dans les rimes, l'est beaucoup
dans le sens.
DeJfeuAl'arbre oul'ambre dégoûte
La petite Fourmisalla :
Siur elle en tomba une goulet tout à coup se congela:
Dent la Fourmis demeura la
Au milieu de l'ambreenfermée. j
Ainsi la bejle déprisée
,
j
Et peu prisée quandvivoit,
Easinadsa mortfort eflimée si beau Sepulchre on lay
voit.
Il feroit aisé d'appliquer cette
Morale à plusieurs de ce fïecljj*
mais l'honnesteté m'empesche de
la pouffer plus loin. J'aime mieux
vous dire, que comme les Tom- *
beaux des Anciens estoientbâcisi
sur les grands chemins, de u uc
venuë la coutume de mettre'.ans
les Epitaphes,Staviator.0 1. ion
'.veut, on prouvera de cet-2 en -
tume, que les Tombeaux estoit c
bâtis aucrefois sur les grand s ch -
mins. Cette voye Appia, ouc? voye qu'Appius Ciaudiusnc faite
quiduroit depuis Rome juÍq;'iei
Brindes, c'est à dire six grandes
journées, n'estoit prefquc qu'on
Cimeriere remply deTombeaux., Ce fut là que l'on trouva sous le
Pontificat d'Alexandre VI. le'
corps de Tullia fille de Ciceron,
encor tout entier, après treize fiecles.
Et ce futdans son Tombeau
)où l'on trouva une de ces Lampes
imerveilleufes
,
dont les Anciens
1fe servoient pour éclairer leurs
iîSepulchres, parce qu'elles étoienc
inextinguibles, pourveu qu'elles
ne recceuseèntaucun air. Maisap..
prouvez-vous, dit le Chevalier, le
procedé de ce Pape, qui fit jetter
le corps de cette illustre Fille dans
leTibre? Pourmoy jeluy en veux
mal, &jefçay tjpngréau Conservateur
de Rome, qui la fit porter
au Capitole, comme une Relique
rare & precieuse5 c'estoit garder
le respect qui est deu aux Morts.
Mais ce Pape ne devoit pas ainti
violer les Tombeaux, & traiter de
la forte ce que l'aruigultéavoitde
plus venerable. Il devoit respecter
les Mânes de la fille de Ciceron,
ou du moins ne les pas diffamer.
Ce Pape,dit le Marquis, eftoic
cruel, & n'avoit aucun égard pour
personne.Maisremarquezje vous
prie, combien le foin de la Sepulture
eit inutile, queiqae precaution
qu'on puisse prendre pour
conservernoscendrcs. Jadmire
ces gens qui craignent de mourir
ailleurs que chez eux, parce qu'on
negligeroit leurs Obseques. Socrate
préféra la mortàl'exil, luy
qui le disoit Citoyen du Monde-,
parce qu'il craignoitde porter Tes
os ailleurs) & qu'il vouloirquele
lieude son Berceau, fust celuy de
son Sepulchre; c'est qu'il vouloic
mourir entre les brasdesa. Nourice,
dit le Chevalier. Quoyqu'il
en fait, reprit le Marquis;on die
qu'il n'avait jamais mis le pied
hors le territoire d'Afrique. Montagne
dit de Juy. mesme, que s'il
croyoit mourir en autre lieu que
celuy de sa naissance, il ne fortiroit
pas sans effrov hors de (a Paroisse.
Cependant il alfeure ailleurs,
que s'il suivoitsa volonté,
il voudrait mourir horsde sa maison
, & loin des Gens; m;is enfin
la nature est toûjours plus forte
que la raison, & nos inclinations
ne manquent jamais de s'opposer
ànos raisonnemens.Socrateaima
mieux mourir à Athenes, que de
vivreàSparte. Pour moy j'aimea
vivre par rour, &il m'importe peu
en quel lieu je dois mourir. AIna
ne croyez pas que j'ambitionne la
gloire d'avoir un Tombeau superbe
& magnifique. Mais il est
tard, &, nous abuions de la patience
de Monlieur 1.Abbé. A ces
mots il prit congé, & toute la
Compagnie se separa.
Jevous ay tenu parole, Madame,
vous n'avez rien trouvédans
ce Recit de terrible-& de lugubre.
Le serieux y est temperé d'un honneste
enjouement ; car les genies
qui habitent ces Tombeaux, sont
bons & agréables, & n'inspirent
que la joye & la consolation à
ceux qui les Frequentent. C'estce
qui me fair esperer, Madame, que
vous agréerez cette Conversation
,
& le soin que j'ay pris de
satisfaire vostre curiosite. Je fuis
vostre, &c. DE LA FEVRERlE.
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Résumé : CONVERSATION ACADEMIQUE dans laquelle il est traité de l'Origine des Tombeaux, & des magnifiques Sepultures. A MADAME LA COMTESSE DE C. H. C.
Le texte décrit une conversation académique sur les origines et les pratiques des tombeaux et des sépultures, inspirée par la mort d'une reine. Les participants évoquent l'importance des sépultures pour la mémoire des défunts et les pratiques variées observées dans différentes cultures. Les Grecs et les Égyptiens sont mentionnés pour leurs méthodes élaborées, telles que l'embaumement et la construction de monuments somptueux. Les Égyptiens croyaient en l'immortalité de l'âme et conservaient les corps pour les rendre illustres. Les Romains, quant à eux, inhumaient souvent les riches dans leurs maisons et incinéraient les empereurs, vénérant ensuite leurs cendres. La discussion clarifie les termes 'ensevelir', 'inhumer' et 'enterrer', notant que les Anciens érigeaient des monuments pour tous, indépendamment du statut social. Des sages comme Sénèque et Saint Augustin critiquaient les honneurs funèbres, affirmant que la mort égalise tous les hommes. Deux anecdotes illustrent des conflits liés à la construction de tombeaux, révélant des comportements futiles. Le texte explore également les attitudes envers les honneurs funéraires et les sépultures à travers diverses religions. Les chrétiens permettent les sépultures dans les temples, contrairement aux Juifs, Païens et Mahométans. Les pratiques funéraires évoluent, et l'architecture des tombeaux précède souvent celle des bâtiments. Les épitaphes sont vues comme des tombeaux spirituels qui honorent les défunts mieux que les mausolées. Enfin, l'auteur d'une lettre assure à une dame qu'il a respecté sa promesse de traiter le sujet avec légèreté, présentant les esprits des tombeaux comme bons et agréables. Il espère que la dame appréciera cette conversation et le soin apporté à satisfaire sa curiosité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 21-28
Visite renduë par M. Colbert de Croissy aux Ambassadeurs avec toute leur Conversation, [titre d'après la table]
Début :
Je viens à la suite du Journal. Les Ambassadeurs ayant [...]
Mots clefs :
Charles Colbert de Croissy, Conversation, Croissy, Ambassadeurs, Ministre, Majesté, Ambassadeur, Abbé de Lionne, Religion
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texteReconnaissance textuelle : Visite renduë par M. Colbert de Croissy aux Ambassadeurs avec toute leur Conversation, [titre d'après la table]
Je viens à la fuire du Journal.
Les Ambaſſadeurs ayant
rendu viſite à Mede Croiſſy ,
Miniſtre & Secretaire d'Etat ,
dans ſon Hoſtel à Paris , ce
Miniſtre leur rendit cette
viſite le 24. Septembre , à
'Hoſtel des Ambaſladeurs
Extraordinaires , où ils font
A
togez . Si toſt qu'il fut entré
desAmb. de Siam . z
rs
er
dans la court , fix Mandarins
deſcendirent pour le receue
voir à la deſcente de ſon Caerroffe
, & les Ambaſſadeurs.
l'attendirent au haut du de-
& gré. Ils paſſerent enſuite dans.
bu la Chambre de parade , fous
le Dais de laquelle il y avoit
ur quatre Fauteüils préparez ;
ant ſçavoir un à la droite ,& les
Ty, trois autres vis à vis de ce
at, Fauteüil. M. de Croiſſy ſe
ce mit dans le premier , & les
ette Ambaſſadeurs ſe placerent
, dans les autres. Ce Miniftre
eus leur dit qu'il n'avoit pasen-
Con core eu le temps de s'acquiter de
La visite qui leur de voir qu'ik AAN
২
Biij
22
t
Suite duVoyage
mé
avoit rendu compte à Sa Majesté
de la Lettre que leRoyde Siam
luy avoit fait l'honneur de luy
écrire , & qu'il l'avoit trouvée
diſpoſee à entretenir l'alliance qui
eſtoit entre les deux Rois ,
me à la fortifier ; que SaMajeſté
avoit souvent ouy parler de
leur esprit , &qu'elle avoit reconnu
qu'ils en avoient beaucoup
parles choses qu'on luy avoit rapportées
cequi luy avoitfaitplaifir;
qu'au refte. Elle estoit tres-
Satisfaite de leur conduitte ,puis
qu'ils n'avoient fait aucune dé
marche depuis qu'ils estoient en
France, qui ne luy eust esté agréa
ble. L'Ambaſſadeur répondit
des Amb. de Siam.
23
favec la maniere honneſte &
am fpirituelle , qui luy a attiré
( Teſtime de tous ceux qui ont
cudes affaires avec luy , ou
qu occaſion de luy parler. Il remt
mercia M² deCroiſſy de ce
daje qu'il avoit dit au Roy , &
marqua une ſenſible joye de
t ce qu'on étoit content d'eux.
400 L dit , Que tout ce qu'il avoient
rap fait , n'estoit que pourse conformer
plat aux ordres du Royleur Maistre
trer qu'ils avoient táché deſuivre en
plus exactement qu'il leur
Jede avoit esté poſſible ; qu'il les avoirs
mt a fur tout chargez de se gouverner
de maniere, qu'il puiffent estre a
و ر
grew
pi tout le
Sindi gréables au Roy , qu'ils y met24
Suite du Voyage
toient toute leur application, qu'ils
voudroient avoir le bonheur de
plaire jusqu'au moindre François,
&qu'ils s'y attacheroient avec
tant de ſoin fi les Coutumes de
France leur estoient mieux connuës
, qu'ils se tiendroient feur
d'y réüffir. Mr de Croiſſy leur
dit enſuite , Que le plusgrand
plaisir que le Roy de Siam pust
faire à Sa Majesté , es la plus
grande marque d'amitié qu'ilpuſt
luy donner , c'estoit nonſeulement
de proteger les Miſſionaires François
qui estoient enſes Estats,mais
auſſi les siamois qui se feroient
Catholiques. L'Ambaſſadeur
répondit , Que leRoyfonMai-
Stre
des Amb. de Siam,
25
-d
stre avoit déja fait tout ce que le
da Roy Souhaitoit de luy là-deſſus ;
ith & il en prit à témoin M'l'Abbé
de Lionne , qui ſervoit
d'Interprete en cette Converſation.
Il ajoûta , Qu'il ne
fem doutoit point que l'amitié des deux
cut Rois eftant augmentée par toutes
and les preuves que ces deux Souvepu
rains s'estoient données d'uneforte
pla &fincere eftime , elle nefist augmenter
auffi la protection que le
met Roy fon Maistre donnoit aux
rah Mißionnaires & aux Catholimai
ques qui estoient dans ſes Estats.
with Cette Converfation , qui fue
Hew publique , attira des applaus
Mar diffemens de tous ceux qui
C
26 Snite du Voyage
l'entendirent , & chacun ſe
récria ſur le diſcours que fit
Mr de Croiſſy en faveurde la
Religion. Mais ce Miniſtre
ayant là - deffus l'efprit du
Roy , dont il ſeconde les intontions
en toutes chofes ,
eſtoit animé d'un zele trop
fincere & trop ardent pour
oublier rien de ce qu'on pouvoit
attendre de luy. Il finit
endiſant aux Ambaffadeurs,
Que ce jour- là eftant un jour de
divertißement pour eux, puis qu'il
devoient aller à l'Opera , il ne
vouloit pas pouffer plus loin la
Conversation , de crainte de reculer
leurs plaisirs. Ils l'accompades
Amb. de Siam.
27
gnerent juſqu'au bas du degré
avec tous les Mandarins
de leur fuire.
Les Ambaſſadeurs ayant
rendu viſite à Mede Croiſſy ,
Miniſtre & Secretaire d'Etat ,
dans ſon Hoſtel à Paris , ce
Miniſtre leur rendit cette
viſite le 24. Septembre , à
'Hoſtel des Ambaſladeurs
Extraordinaires , où ils font
A
togez . Si toſt qu'il fut entré
desAmb. de Siam . z
rs
er
dans la court , fix Mandarins
deſcendirent pour le receue
voir à la deſcente de ſon Caerroffe
, & les Ambaſſadeurs.
l'attendirent au haut du de-
& gré. Ils paſſerent enſuite dans.
bu la Chambre de parade , fous
le Dais de laquelle il y avoit
ur quatre Fauteüils préparez ;
ant ſçavoir un à la droite ,& les
Ty, trois autres vis à vis de ce
at, Fauteüil. M. de Croiſſy ſe
ce mit dans le premier , & les
ette Ambaſſadeurs ſe placerent
, dans les autres. Ce Miniftre
eus leur dit qu'il n'avoit pasen-
Con core eu le temps de s'acquiter de
La visite qui leur de voir qu'ik AAN
২
Biij
22
t
Suite duVoyage
mé
avoit rendu compte à Sa Majesté
de la Lettre que leRoyde Siam
luy avoit fait l'honneur de luy
écrire , & qu'il l'avoit trouvée
diſpoſee à entretenir l'alliance qui
eſtoit entre les deux Rois ,
me à la fortifier ; que SaMajeſté
avoit souvent ouy parler de
leur esprit , &qu'elle avoit reconnu
qu'ils en avoient beaucoup
parles choses qu'on luy avoit rapportées
cequi luy avoitfaitplaifir;
qu'au refte. Elle estoit tres-
Satisfaite de leur conduitte ,puis
qu'ils n'avoient fait aucune dé
marche depuis qu'ils estoient en
France, qui ne luy eust esté agréa
ble. L'Ambaſſadeur répondit
des Amb. de Siam.
23
favec la maniere honneſte &
am fpirituelle , qui luy a attiré
( Teſtime de tous ceux qui ont
cudes affaires avec luy , ou
qu occaſion de luy parler. Il remt
mercia M² deCroiſſy de ce
daje qu'il avoit dit au Roy , &
marqua une ſenſible joye de
t ce qu'on étoit content d'eux.
400 L dit , Que tout ce qu'il avoient
rap fait , n'estoit que pourse conformer
plat aux ordres du Royleur Maistre
trer qu'ils avoient táché deſuivre en
plus exactement qu'il leur
Jede avoit esté poſſible ; qu'il les avoirs
mt a fur tout chargez de se gouverner
de maniere, qu'il puiffent estre a
و ر
grew
pi tout le
Sindi gréables au Roy , qu'ils y met24
Suite du Voyage
toient toute leur application, qu'ils
voudroient avoir le bonheur de
plaire jusqu'au moindre François,
&qu'ils s'y attacheroient avec
tant de ſoin fi les Coutumes de
France leur estoient mieux connuës
, qu'ils se tiendroient feur
d'y réüffir. Mr de Croiſſy leur
dit enſuite , Que le plusgrand
plaisir que le Roy de Siam pust
faire à Sa Majesté , es la plus
grande marque d'amitié qu'ilpuſt
luy donner , c'estoit nonſeulement
de proteger les Miſſionaires François
qui estoient enſes Estats,mais
auſſi les siamois qui se feroient
Catholiques. L'Ambaſſadeur
répondit , Que leRoyfonMai-
Stre
des Amb. de Siam,
25
-d
stre avoit déja fait tout ce que le
da Roy Souhaitoit de luy là-deſſus ;
ith & il en prit à témoin M'l'Abbé
de Lionne , qui ſervoit
d'Interprete en cette Converſation.
Il ajoûta , Qu'il ne
fem doutoit point que l'amitié des deux
cut Rois eftant augmentée par toutes
and les preuves que ces deux Souvepu
rains s'estoient données d'uneforte
pla &fincere eftime , elle nefist augmenter
auffi la protection que le
met Roy fon Maistre donnoit aux
rah Mißionnaires & aux Catholimai
ques qui estoient dans ſes Estats.
with Cette Converfation , qui fue
Hew publique , attira des applaus
Mar diffemens de tous ceux qui
C
26 Snite du Voyage
l'entendirent , & chacun ſe
récria ſur le diſcours que fit
Mr de Croiſſy en faveurde la
Religion. Mais ce Miniſtre
ayant là - deffus l'efprit du
Roy , dont il ſeconde les intontions
en toutes chofes ,
eſtoit animé d'un zele trop
fincere & trop ardent pour
oublier rien de ce qu'on pouvoit
attendre de luy. Il finit
endiſant aux Ambaffadeurs,
Que ce jour- là eftant un jour de
divertißement pour eux, puis qu'il
devoient aller à l'Opera , il ne
vouloit pas pouffer plus loin la
Conversation , de crainte de reculer
leurs plaisirs. Ils l'accompades
Amb. de Siam.
27
gnerent juſqu'au bas du degré
avec tous les Mandarins
de leur fuire.
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Résumé : Visite renduë par M. Colbert de Croissy aux Ambassadeurs avec toute leur Conversation, [titre d'après la table]
Le texte décrit une visite diplomatique entre les ambassadeurs de Siam et M. de Croissy, Ministre et Secrétaire d'État, à Paris. Le 24 septembre, M. de Croissy se rendit à l'hôtel des ambassadeurs. À son arrivée, des mandarins descendirent pour l'accueillir, et les ambassadeurs l'attendirent en haut des marches. Ils se dirigèrent ensuite vers la chambre de parade, où quatre fauteuils étaient préparés. M. de Croissy s'assit dans le premier fauteuil, et les ambassadeurs se placèrent dans les autres. M. de Croissy expliqua qu'il n'avait pas encore eu le temps de rendre compte au roi de France de la lettre du roi de Siam, mais que Sa Majesté était disposée à entretenir et renforcer l'alliance entre les deux royaumes. Il exprima également sa satisfaction quant à la conduite des ambassadeurs depuis leur arrivée en France. L'ambassadeur de Siam répondit avec honneur et esprit, remerciant M. de Croissy et exprimant sa joie de voir que leur conduite était appréciée. Il souligna que leurs actions étaient conformes aux ordres du roi de Siam et qu'ils cherchaient à plaire au roi de France et à tous les Français. M. de Croissy mentionna que la plus grande marque d'amitié que le roi de Siam pouvait offrir au roi de France était de protéger les missionnaires français et les Siamois catholiques dans ses États. L'ambassadeur de Siam assura que le roi de Siam avait déjà pris des mesures en ce sens et que l'amitié entre les deux rois se renforcerait par la protection des missionnaires et des catholiques. La conversation, qui fut publique, reçut des applaudissements pour le discours de M. de Croissy en faveur de la religion. Ce dernier conclut en souhaitant aux ambassadeurs de profiter de leur journée de divertissement à l'opéra, mettant ainsi fin à la conversation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 68-70
Visite & conversation de Me de Sully. [titre d'après la table]
Début :
Pendant le séjour qu'ils ont fait à Paris, depuis leur retour [...]
Mots clefs :
Duchesse de Sully, Paris, Premier ambassadeur, Conversation, Hôtel de Sully
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texteReconnaissance textuelle : Visite & conversation de Me de Sully. [titre d'après la table]
Pendant le féjour qu'ils ont
fait à Paris, depuis leur retour
de Verſailles juſqu'à leur dé
partpour Flandres, ils ont re
des Amb. de Siam. 69
çûplaſieurs viſites des perfonnes
de la premiere qualité, &
entr'autres de Madame la Duchefſe
du Sully , qui leur dit ,
qu'elle avoit oüy dire tant de
bien d'eux, que quand elle devroit
leur estre incommode, elle ne pouvoit
s'empeſcher d'avoir l'hon
neur de les voir. Le premier
Ambaſſadeur répondit , que
lesſeules bontezqu'on avoit pour
eux, leur attiroient cet honneur.
Enſuite on lia une converſation
affez longue ſur ce qui
regarde la France, & particulierement
Paris ; & le premier
Ambaſſadeur marqua , qu'il
70 III . P. du Voyage
ſeſouvenoit d'avoir vù le jour
de ſon Entrée l'Hostel de Sully
dans la rüe S. Antoine. La converſation
fut longue, & il eft
aisé de s'imaginer qu'elle ne
pouvoit languir entre des perfonnes
d'efprit. Les Ambaffadeurs
ont fait voir depuis
qu'ils font en France , qu'ils
en ont beaucoup , & il y a
longtemps que celuy deMadame
deSully eft connu.
fait à Paris, depuis leur retour
de Verſailles juſqu'à leur dé
partpour Flandres, ils ont re
des Amb. de Siam. 69
çûplaſieurs viſites des perfonnes
de la premiere qualité, &
entr'autres de Madame la Duchefſe
du Sully , qui leur dit ,
qu'elle avoit oüy dire tant de
bien d'eux, que quand elle devroit
leur estre incommode, elle ne pouvoit
s'empeſcher d'avoir l'hon
neur de les voir. Le premier
Ambaſſadeur répondit , que
lesſeules bontezqu'on avoit pour
eux, leur attiroient cet honneur.
Enſuite on lia une converſation
affez longue ſur ce qui
regarde la France, & particulierement
Paris ; & le premier
Ambaſſadeur marqua , qu'il
70 III . P. du Voyage
ſeſouvenoit d'avoir vù le jour
de ſon Entrée l'Hostel de Sully
dans la rüe S. Antoine. La converſation
fut longue, & il eft
aisé de s'imaginer qu'elle ne
pouvoit languir entre des perfonnes
d'efprit. Les Ambaffadeurs
ont fait voir depuis
qu'ils font en France , qu'ils
en ont beaucoup , & il y a
longtemps que celuy deMadame
deSully eft connu.
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Résumé : Visite & conversation de Me de Sully. [titre d'après la table]
Pendant leur séjour à Paris, après leur retour de Versailles et avant leur départ pour la Flandre, les ambassadeurs de Siam ont reçu plusieurs visites de personnalités influentes, dont Madame la Duchesse du Sully. Cette dernière a exprimé son admiration pour les ambassadeurs, déclarant qu'elle avait entendu beaucoup de bien à leur sujet et souhaitait les rencontrer malgré l'inconfort que cela pourrait lui causer. L'ambassadeur principal a répondu que seules les bontés qu'on leur témoignait leur valaient cet honneur. La conversation a porté sur la France et particulièrement sur Paris. L'ambassadeur a mentionné avoir vu l'Hôtel de Sully lors de son entrée dans la rue Saint-Antoine. La discussion a été longue et animée, reflétant l'esprit des personnes présentes. Les ambassadeurs ont démontré leur intelligence et leur esprit durant leur séjour en France, et la visite de Madame de Sully est bien connue depuis longtemps.
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9
p. 3-9
Contre le silentieux
Début :
La conversation fait tout l'agrément & l'utilité de la table. [...]
Mots clefs :
Table, Silence, Compagnie, Société, Conversation
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texteReconnaissance textuelle : Contre le silentieux
RESPONSE
à la premiere Queſtion
du Mercuredernier.
S'il eft plus dangereux £5.
plus blamable de parler trop à table, que d'y
parler trop peu.
Juillet 1712.
A ij
MERCURE
Contre le filentieux,
LA converfation fait
tout l'agrément & l'uti
lité de la table. Souper
du ventre non, de l'ame
& de l'efprit , felon l'expreffion de Plutarque ,
c'eſt ſouper en beſte. La
table femble n'avoir efté
inftituée que pour la converfation ; s'affemble-t'on
pour ſe voir repaiſtre les
uns les autres ? le groffier
fpectacle ! Ciceron en
1
GALANT.
fon traité de la Vieilleffe ,
parle de ſes converfations
& de fes foupers avec les
gens de fon âge, & avec
les jeunes gens , comme
de la chofe du monde
qui luy faifoit le plus de
plaifir , & qui luy eftoit
le plus utile. Le filentieux femble fefouftraire
à l'utile & à l'agreable
que la focieté procure ,
femble mefprifer les au
tres , parce qu'il croit fe
fuffire à luy mefme. S'il
it
A iij
MERCURE
les écoute il femble leur
declarer par fon filence
qu'il les croit faits pour
le réjouir comme muſiciens à gages , qu'on fait
chanter aux repas d.s
grands.
Peut-on trop recommander l'uſage des converfations de table , c'eſt
ce qui met en mouve
ment & en évidence tout
ce qu'il y ade joye , de
fincérité & d'amitié dans
l'ame , qui en fait forti
GALANT,
tous les fentimens que la
politique , la bienfeance ,
& l'hypocrifie , fouvent
neceffaire , contraignent
& refferrent le reste du
temps ; c'eſt la converfation de table , qui amoliffant & attendriffant les
cœurs , les rend fufceptibles d'une amitié reciproque, & fait par là le plus
doux lien de la focieté.
La table eftant donc le
lieu affigné à la franchife , le taciturne qui n'y
A iiij
营 MERCURE
dit mot, & n'y découvre
fon cœur en aucune façon , y eft regardé com
meun efpion ou comme
unfot & un ſtupide. Socrate dans Xenophon interroge un femblable taciturne, & luy demande
ce que c'eft que fe mat
gouverner dans unrepas;
c'eft faire quelque chofe
de defagreable à la com
pagnie , refpond le taciturne forcé dans fon retranchement. Voilà juſ
GALANT.
tement , dit Socrate , ce
que vous faites en nous
choquant tous par voſtre
filence.
à la premiere Queſtion
du Mercuredernier.
S'il eft plus dangereux £5.
plus blamable de parler trop à table, que d'y
parler trop peu.
Juillet 1712.
A ij
MERCURE
Contre le filentieux,
LA converfation fait
tout l'agrément & l'uti
lité de la table. Souper
du ventre non, de l'ame
& de l'efprit , felon l'expreffion de Plutarque ,
c'eſt ſouper en beſte. La
table femble n'avoir efté
inftituée que pour la converfation ; s'affemble-t'on
pour ſe voir repaiſtre les
uns les autres ? le groffier
fpectacle ! Ciceron en
1
GALANT.
fon traité de la Vieilleffe ,
parle de ſes converfations
& de fes foupers avec les
gens de fon âge, & avec
les jeunes gens , comme
de la chofe du monde
qui luy faifoit le plus de
plaifir , & qui luy eftoit
le plus utile. Le filentieux femble fefouftraire
à l'utile & à l'agreable
que la focieté procure ,
femble mefprifer les au
tres , parce qu'il croit fe
fuffire à luy mefme. S'il
it
A iij
MERCURE
les écoute il femble leur
declarer par fon filence
qu'il les croit faits pour
le réjouir comme muſiciens à gages , qu'on fait
chanter aux repas d.s
grands.
Peut-on trop recommander l'uſage des converfations de table , c'eſt
ce qui met en mouve
ment & en évidence tout
ce qu'il y ade joye , de
fincérité & d'amitié dans
l'ame , qui en fait forti
GALANT,
tous les fentimens que la
politique , la bienfeance ,
& l'hypocrifie , fouvent
neceffaire , contraignent
& refferrent le reste du
temps ; c'eſt la converfation de table , qui amoliffant & attendriffant les
cœurs , les rend fufceptibles d'une amitié reciproque, & fait par là le plus
doux lien de la focieté.
La table eftant donc le
lieu affigné à la franchife , le taciturne qui n'y
A iiij
营 MERCURE
dit mot, & n'y découvre
fon cœur en aucune façon , y eft regardé com
meun efpion ou comme
unfot & un ſtupide. Socrate dans Xenophon interroge un femblable taciturne, & luy demande
ce que c'eft que fe mat
gouverner dans unrepas;
c'eft faire quelque chofe
de defagreable à la com
pagnie , refpond le taciturne forcé dans fon retranchement. Voilà juſ
GALANT.
tement , dit Socrate , ce
que vous faites en nous
choquant tous par voſtre
filence.
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Résumé : Contre le silentieux
Le texte du Mercure de juillet 1712 met en avant l'importance de la conversation à table. Selon Plutarque, manger sans converser est comparable à un comportement animal. Cicéron appréciait les conversations et les soupers pour leur plaisir et leur utilité. Le texte critique les personnes taciturnes, qui refusent la conversation utile et agréable, se suffisant à elles-mêmes et méprisant les autres. La conversation à table est essentielle pour exprimer la joie, la sincérité et l'amitié, adoucissant les cœurs et favorisant une amitié réciproque. Le taciturne est perçu comme un espion ou un sot, choquant la compagnie par son silence. Xenophon illustre cela à travers un exemple où Socrate interroge un taciturne.
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10
p. 3-32
AVANTURE nouvelle. Le Mariage par dépit.
Début :
Un homme de condition, entre deux âges, homme d'un [...]
Mots clefs :
Mariage, Damis, Lucile, Bague, Amour, Mère, Conversation, Mépris, Rendez-vous, Beauté, Voyage, Dépit, Paris, Aventure, Soupirs, Ami
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texteReconnaissance textuelle : AVANTURE nouvelle. Le Mariage par dépit.
AVANTURE
nouvelle.
Le Mariage par dépit.
UNhomme de condition , entre deux
âges , homme d'un cſOctob. 1712. A ij
4 MERCURE
prit enjoüé , mais un peu
vain , avoit été fi heureux dans fes amours
jufqu'àl'âge de quarante
ans , qu'il s'imaginoit
devoir l'être encore à
foixante. Il étoit garçon,
& difoit quelquefois , en
plaifantant , qu'il fe marieroit quand il auroit
enfin trouvé une cruela
le ; car pour lors , diſoitil , je commencerai à juger par fes mépris que
je ne fuis plus affez jeu-
GALANT 5
ne pour briller dans la
galanterie : & c'eft alors
qu'un homme fait comme moy doit penſer au
mariage.
Cet homme, que nous
appellerons Damis , vir
chez un Preſident , qu'il
alloit folliciter , une jeune & belle perfonne avec
fa mere ; elles follicitoient auffi de leur côté.
Appellons cette jeune
perfonne Lucile.
Damis fut fi frapé de
A iij
6 MERCURE
la beauté de Lucile , qu'il
ne voulut point faire ſa
follicitation ce jour-là ,
pour avoir occafion de
revoir le lendemain cette
beauté , parce qu'il entendit dire à fa mere
qu'elle reviendroit lę
lendemain aporter quelques papiers qu'elle avoit oubliez ce jour- là.
Le lendemain Damiş
Fut affez heureux pour
retrouver Lucile & fa
mere chez le Prefident ,,
GALANT 7
qui revint fort tard du
Palais , enforte qu'il eut
tout le loifir , en l'attendant , de lier converfation avec la mere , que
l'envie de parler de fon
procés rendit fort acceffible. Il fçut qu'elle étoit
Bretonne , & qu'elle
pourfuivoit à Paris une
affaire où il s'agiffoit de
tout fon bien. Il faifit
l'occafion , il offre de la
protection & des amis ,
que la mere eût accepté
Aiiij
8 MERCURE
d'abord : mais Lucile refufoit tout avec une po
liteffe fi froide , que Damis defefpera de pouvoir
jamais s'en faire écouter ;
& comme il n'étoit pas.
d'humeur à foûpirer en
vain , il refolut d'en demeurer là : mais fa refo
lution ne l'empêcha pas
de s'informer plus à fond
qui elles étoient. En fortant il apprit de leur laquais leur nom, leur famille, leur logis, & leurs
و .GALANT
, &
moyens. Quand il fçut
que Lucile avoit à peine
de quoy fubfifter
qu'elle étoit logée tréspetitement , il s'étonna
de l'avoir trouvée ſi fiere :mais il efpera que s'il
pouvoit faire naître l'oc
cafion de lui offrir des
fecours confiderables , il
pourroit enfuite parler
de fon amour.
Il ufa de cent détours
polis & delicats pour
-faire connoître qu'il é--
Do MERCURE
toit liberal, & qu'il avoit
le moyen de l'être : mais
fitôt qu'il touchoit cette
corde, il voyoit redou--
bler les mépris de LuciTe ; & l'on lui eût. Tans
doute défendu la maifon , fila mere , que fon
procés tenoit fort au
cœur , & qui avoit déja
reçû des fervices de Damis , cuſt pu fe refoudre
à perdre un ami qui lui
étoit fi neceffaire.
Les choſes en étoient
GALANT:
là , lors qu'un des amis.
de Damis revint d'un.
voyage qu'il avoit fait
en Bretagne. Cet ami
lui ayant rendu viſite ,
il lui fit une ample confidence du malheureux
fuccés de fon avanture ,
& c'étoit la premiere
qu'il lui euft faite de cette espece ; car depuis dix
ans qu'ils étoient amis.
il l'importunoit fans.
ceffe des détails de fes.
bonnes fortunes. Au tri--
12 MERCURE
fte recit qu'il lui fit de là
maniereméprifantedont
Lucile l'avoit receu , aux
plaintes & aux ſoupirs
dont il accompagna ce
recit , l'ami lui répondit,,
pour toute confolation ::
Le Ciel fout loué ; je te fe--
licite d'avoir enfin rencon
tré la cruelle que tu attendois pour dire fage : fes
mépris l'avertiffent que tu
dt viens moins aimable.
Tu m'as promis de te
marier quandtu ne ferois
いき
GALANT. 13
plus bon qu'à cela , il eſt
temps d'y penfer ; on te
méprife, c'est le fignal de
la retraite , penfes -y feruufement.
A plufieurs plaifanteries pareilles , que Damis écouta avec douleur,
il ne put répondre que
par un foupir. Helas !
dit -il , je n'ai pourtant
encore que quarante ans,
Hé morbleu , reprit brufquement l'ami , un homme àla mode eft vieux à
14 MERCURE
₹
trente. Mais quittons cet
entretien , continua-t-il,
il n'eft pas agreable pour
toy. C'à , mon ami , il
s'agit de me rendre un
ſervice important. Tu
fçais qu'avant mon
voyage mon pere vouloit me marier à uneperfonne qui ne me convient point ; j'apprens à
mon retour que ma famille eft d'accord avec la
fienne : il faut que tu
m'aides à rompre ce mas
GALANT. I
riage ; & pour y parvenir , je fuis convenu avec
elle , qui a auſſi ſes raifons pour le rompre ,
qu'elle feindra d'avoir
de l'inclination pourtoy.
Ses parens font intereffez , ils te croyent trésriche; en un mot il faut
que tu fecondes nôtre
projet , & que tu viennes avec moy chez elle
dés aujourd'hui. Damis
convint de faire tout ce
qu'il faudroit pour fer-
16 MERCURE
vir ſon ami , dont le vrai
deffein étoit de marier
Damis à celle qu'on lui
vouloit donner. Elle avoit tout le merite poffible , & beaucoup d'inclination pour Damis
qu'elle avoit veu plufieurs fois. Laliaifon qui
fe forma entre Damis &
cette aimable perſonne ,
donna infenfiblement à
Damis beaucoup d'eſtime pour elle : mais il é
toit piqué au jeu pour
Luci,
GALANT. 17
Lucile. Unjour que fon
ami lui propofa trés ſerieuſement de penſer au
mariage , il lui répondit
qu'il ne defeſperoit
:
pas
encore de fe faire aimer
de Lucile mais que du
moins s'il ne reüffiffoit
pas auprés d'elle , il étoit
feur que perfonne n'y
reüffiroit. Oc'est trop fe
flater , lui dit fon ami ,
& je veux attaquer ta
vanité jufques dans fes
derniers retranchemens ,
Octobre 1712. B
18 MERCURE
en te faiſant voir que :
Lucilen'a de la fierté que
pour toy ; & la raiſon en
eft toute naturelle , c'eft
que de tous les amans
que je lui connois , tu es
le moins jeune, & qu'en,
fin, moncher ami, ileft
temps que tu te rendes
juſtice , puifque les Dames te la rendent.
que
Damis crut d'abord
fon ami plaifantoit.
Tout ce qu'il lui put dire
de Lucile lui parut in
& privebo
GALANT. 19
croyable ; il la voyoit
tous les jours , elle ne
recevoit perfonne chez
elle , ne fortoit que rarement & avec fa mere , qui l'accompagnoit
prefque toujours dans
fes follicitations. Enfin
il défia fon ami de lui
donner la moindre preuvé de tout ce qu'il lui
avançoit. Par exemple ,
lui difoit-il, je l'ai mife
à toute épreuve fur les
prefens , & il m'a été im
Bij
20 MERCURE
1
poſſible de lui faire ſeulement écouter mes offres. Je fuis ravi , répondit l'ami , d'avoir juftementoccafion de te convaincre fur cet article ;;
car je fuis le confident
d'un cavalier de qui elle
doit recevoir une bague
dés demain. Nous la vîmes enſemble hier, nous
la marchandons , & fitu
yeux venir avec moy
tantôt, je te la ferai voir.
Damis accepta le parti ;
GALANT.. 211
& fon ami , aprés lui
avoir fait examiner la
bague à loifir chez le
Joüailler ; lui dit en fortant, qu'apparemment ib
la verroit dans quelques
jours au doigt de Lucile , & que celui qui lui
en vouloit faire prefent
ne fe tenoit qu'à peu de
choſe.
ศ
Quelle fut la furpriſe
de Damis , dorfque dés
le lendemain il recon--
nut la bague au doigt de
22: MERCURE
Lucile ! Il en pâlit , ik
fut troublé mais il n'ofa
éclater ; car il avoit promis à fon ami une difcretion inviolable furi
les chofes qu'il lui confioit. Ilne put pourtant
s'empêcherde faire compliment à la mere fur la
beauté de la bague de fa
fille.
A quoy la mere ré--
pondit froidement , que
c'étoit uneancienne pier--
se à elle qu'elle avoit fait
GALANT. 232;
remonter. Cemenfonge
ne fit que confirmer les
foupçons de Damis , qui
fortit dans le moment,.,
pour aller témoigner à
fon ami combien il étoit
piqué : mais il n'eut de
lui,, pour toute confolation , que le confeil qu'ib
en avoit déja receu. Ma-.
rie-toy , lui dit- il , marie-toy au plus vîte , &
renonce de bonne grace.
à la vanité de donner de
Famour, puifque tu n'es
24 MERCURE
plus affez jeune même
pour faire accepter tes
prefens. Je ne fuis point
bien convaincu fur la
bague , répondit Damis ,
& il faut qu'il y ait là--
deffous quelque mal en--
tendu ; car , felon tout
ce qu'on m'a dit de Lucile ,& felon tout ce que
j'en ai vû , c'eſt la plus
vertueufe perfonne du
monde , & je l'ai bien
éprouvé par moy- même. Fort bien, repliqua
}
Tami,
GALANT. 23
T'ami , dans ta jeuneffe ,
lorfque quelques femmes avoient de la foibleffe pour toy , tu t'imaginois que toutes étoient foibles ; & tu vas
croire à prefent qu'elles
font toutes des femmes
fortes , parce qu'elles te
refifteront toutes. Cà,
mon ami , que diras- tu
fi dans un certain temps ,
que je prendrai pour
faire connoiffance avec
Lucile, je puis parvenir
Octob. 1712.
C
16 MERCURE
m'en faire aimer : Oh
pour lors , repliqua l'ami , je croirai que je ne
fois plus fait pour être
aimé. Damis donna un
mois detemps àfon ami:
mais en moins de quinze jours ilfut bien receu
dans la maifon, & ſevan
ta même à fon ami d'avoir déja fait quelques
progrés dans le cœur de
Lucile. Mais quel fut
l'étonnement & le dépit
de nôtre amant mépri-
GALANT
27
fe , quand l'autre lui affura ,
quelque temps a
prés , que Lucile lui avoit promis de ſe dérober de fa mere pour l'aller voir chez lui ! Il ne
put le croire d'abord :
mais fon ami l'ayant caché dans fon cabinet le
jour du rendez- vous , il
fut témoin de l'entrevue ; & la converfation
fut fi paffionnée , que
Damis ne fe poffedant
plus fortit brufqueCij
28 MERCURE
ment du cabinet. Lu
cile fe fauva dans la
chambre prochaine. L'ami parut fi irrité de cette
indifcretion , que Damis
lui en demanda pardon,
& comprit , pour la premiere fois defave, qu'i
Le pouvoit faire qu'ung
femme trés - fufceptible
d'amour pour un autre
eût du mépris pour lui.
Son ami profita de fon
dépit ; & pour le determinerà conclure fon
GALANT. 29
mariage, il lui declará
qu'il étoit marié lui- mêThe fecretement depuis
trois mois. Dés le lendemain , le contrát de
Damis étant figné , fon
ami voulut abfolument
lui donner à fouper chez
fuit Comme les nouveaux mariez étoient
prefts à le mettre à table , it leur dit que fa
femme vouloit eftre du
fouper. Quelle fut la furprife de Damis, quand il
C.iij
30 MERCURE
vit fortir d'un cabinet
Lucile avec fa mere ,
qui vinrent le plaiſanter furce qu'il avoit voulu fe faire aimer de la
femmede fon ami. Vous
ne ſcaviez pas , lui ditLucile, qu'en follicitant
nôtre procés vous rendiez fervice à vâtre ami;
en recompenfe il vous a
bien marié, & vous n'euffiez jamais pû vous y
refoudre , s'il ne vous eût
fait comprendre, par les
GALANT. .31
mépris affectez qu'il
m'a ordonné d'avoir
pour vous , qu'il faloit
en éviter de réels , que
vous euffiez peut - eftre
pû vous attirer dans
quelques années , yous
cuffiez arrendu plus long
tempsà vous marier. Tu
n'es plus étonné , lui dit
l'ami , ni du diamant , ni
du rendez-vous que je
donnai ici à mon époufe ? Apprens que le voyage que j'ai fait en Bre
C.iiij
32 MERCURE
tagne a donné occafionà
mon mariage; & quema
femme étant ' arrivée la
premiere à Paris , elle a
profité de cette avantu
re, pour te refoudre à ce
qu'elle fcavoit que je
fouhaitois fi fort , c'eft à.
dire à te voir marié auffi
heureuſement que je le
fuis.
nouvelle.
Le Mariage par dépit.
UNhomme de condition , entre deux
âges , homme d'un cſOctob. 1712. A ij
4 MERCURE
prit enjoüé , mais un peu
vain , avoit été fi heureux dans fes amours
jufqu'àl'âge de quarante
ans , qu'il s'imaginoit
devoir l'être encore à
foixante. Il étoit garçon,
& difoit quelquefois , en
plaifantant , qu'il fe marieroit quand il auroit
enfin trouvé une cruela
le ; car pour lors , diſoitil , je commencerai à juger par fes mépris que
je ne fuis plus affez jeu-
GALANT 5
ne pour briller dans la
galanterie : & c'eft alors
qu'un homme fait comme moy doit penſer au
mariage.
Cet homme, que nous
appellerons Damis , vir
chez un Preſident , qu'il
alloit folliciter , une jeune & belle perfonne avec
fa mere ; elles follicitoient auffi de leur côté.
Appellons cette jeune
perfonne Lucile.
Damis fut fi frapé de
A iij
6 MERCURE
la beauté de Lucile , qu'il
ne voulut point faire ſa
follicitation ce jour-là ,
pour avoir occafion de
revoir le lendemain cette
beauté , parce qu'il entendit dire à fa mere
qu'elle reviendroit lę
lendemain aporter quelques papiers qu'elle avoit oubliez ce jour- là.
Le lendemain Damiş
Fut affez heureux pour
retrouver Lucile & fa
mere chez le Prefident ,,
GALANT 7
qui revint fort tard du
Palais , enforte qu'il eut
tout le loifir , en l'attendant , de lier converfation avec la mere , que
l'envie de parler de fon
procés rendit fort acceffible. Il fçut qu'elle étoit
Bretonne , & qu'elle
pourfuivoit à Paris une
affaire où il s'agiffoit de
tout fon bien. Il faifit
l'occafion , il offre de la
protection & des amis ,
que la mere eût accepté
Aiiij
8 MERCURE
d'abord : mais Lucile refufoit tout avec une po
liteffe fi froide , que Damis defefpera de pouvoir
jamais s'en faire écouter ;
& comme il n'étoit pas.
d'humeur à foûpirer en
vain , il refolut d'en demeurer là : mais fa refo
lution ne l'empêcha pas
de s'informer plus à fond
qui elles étoient. En fortant il apprit de leur laquais leur nom, leur famille, leur logis, & leurs
و .GALANT
, &
moyens. Quand il fçut
que Lucile avoit à peine
de quoy fubfifter
qu'elle étoit logée tréspetitement , il s'étonna
de l'avoir trouvée ſi fiere :mais il efpera que s'il
pouvoit faire naître l'oc
cafion de lui offrir des
fecours confiderables , il
pourroit enfuite parler
de fon amour.
Il ufa de cent détours
polis & delicats pour
-faire connoître qu'il é--
Do MERCURE
toit liberal, & qu'il avoit
le moyen de l'être : mais
fitôt qu'il touchoit cette
corde, il voyoit redou--
bler les mépris de LuciTe ; & l'on lui eût. Tans
doute défendu la maifon , fila mere , que fon
procés tenoit fort au
cœur , & qui avoit déja
reçû des fervices de Damis , cuſt pu fe refoudre
à perdre un ami qui lui
étoit fi neceffaire.
Les choſes en étoient
GALANT:
là , lors qu'un des amis.
de Damis revint d'un.
voyage qu'il avoit fait
en Bretagne. Cet ami
lui ayant rendu viſite ,
il lui fit une ample confidence du malheureux
fuccés de fon avanture ,
& c'étoit la premiere
qu'il lui euft faite de cette espece ; car depuis dix
ans qu'ils étoient amis.
il l'importunoit fans.
ceffe des détails de fes.
bonnes fortunes. Au tri--
12 MERCURE
fte recit qu'il lui fit de là
maniereméprifantedont
Lucile l'avoit receu , aux
plaintes & aux ſoupirs
dont il accompagna ce
recit , l'ami lui répondit,,
pour toute confolation ::
Le Ciel fout loué ; je te fe--
licite d'avoir enfin rencon
tré la cruelle que tu attendois pour dire fage : fes
mépris l'avertiffent que tu
dt viens moins aimable.
Tu m'as promis de te
marier quandtu ne ferois
いき
GALANT. 13
plus bon qu'à cela , il eſt
temps d'y penfer ; on te
méprife, c'est le fignal de
la retraite , penfes -y feruufement.
A plufieurs plaifanteries pareilles , que Damis écouta avec douleur,
il ne put répondre que
par un foupir. Helas !
dit -il , je n'ai pourtant
encore que quarante ans,
Hé morbleu , reprit brufquement l'ami , un homme àla mode eft vieux à
14 MERCURE
₹
trente. Mais quittons cet
entretien , continua-t-il,
il n'eft pas agreable pour
toy. C'à , mon ami , il
s'agit de me rendre un
ſervice important. Tu
fçais qu'avant mon
voyage mon pere vouloit me marier à uneperfonne qui ne me convient point ; j'apprens à
mon retour que ma famille eft d'accord avec la
fienne : il faut que tu
m'aides à rompre ce mas
GALANT. I
riage ; & pour y parvenir , je fuis convenu avec
elle , qui a auſſi ſes raifons pour le rompre ,
qu'elle feindra d'avoir
de l'inclination pourtoy.
Ses parens font intereffez , ils te croyent trésriche; en un mot il faut
que tu fecondes nôtre
projet , & que tu viennes avec moy chez elle
dés aujourd'hui. Damis
convint de faire tout ce
qu'il faudroit pour fer-
16 MERCURE
vir ſon ami , dont le vrai
deffein étoit de marier
Damis à celle qu'on lui
vouloit donner. Elle avoit tout le merite poffible , & beaucoup d'inclination pour Damis
qu'elle avoit veu plufieurs fois. Laliaifon qui
fe forma entre Damis &
cette aimable perſonne ,
donna infenfiblement à
Damis beaucoup d'eſtime pour elle : mais il é
toit piqué au jeu pour
Luci,
GALANT. 17
Lucile. Unjour que fon
ami lui propofa trés ſerieuſement de penſer au
mariage , il lui répondit
qu'il ne defeſperoit
:
pas
encore de fe faire aimer
de Lucile mais que du
moins s'il ne reüffiffoit
pas auprés d'elle , il étoit
feur que perfonne n'y
reüffiroit. Oc'est trop fe
flater , lui dit fon ami ,
& je veux attaquer ta
vanité jufques dans fes
derniers retranchemens ,
Octobre 1712. B
18 MERCURE
en te faiſant voir que :
Lucilen'a de la fierté que
pour toy ; & la raiſon en
eft toute naturelle , c'eft
que de tous les amans
que je lui connois , tu es
le moins jeune, & qu'en,
fin, moncher ami, ileft
temps que tu te rendes
juſtice , puifque les Dames te la rendent.
que
Damis crut d'abord
fon ami plaifantoit.
Tout ce qu'il lui put dire
de Lucile lui parut in
& privebo
GALANT. 19
croyable ; il la voyoit
tous les jours , elle ne
recevoit perfonne chez
elle , ne fortoit que rarement & avec fa mere , qui l'accompagnoit
prefque toujours dans
fes follicitations. Enfin
il défia fon ami de lui
donner la moindre preuvé de tout ce qu'il lui
avançoit. Par exemple ,
lui difoit-il, je l'ai mife
à toute épreuve fur les
prefens , & il m'a été im
Bij
20 MERCURE
1
poſſible de lui faire ſeulement écouter mes offres. Je fuis ravi , répondit l'ami , d'avoir juftementoccafion de te convaincre fur cet article ;;
car je fuis le confident
d'un cavalier de qui elle
doit recevoir une bague
dés demain. Nous la vîmes enſemble hier, nous
la marchandons , & fitu
yeux venir avec moy
tantôt, je te la ferai voir.
Damis accepta le parti ;
GALANT.. 211
& fon ami , aprés lui
avoir fait examiner la
bague à loifir chez le
Joüailler ; lui dit en fortant, qu'apparemment ib
la verroit dans quelques
jours au doigt de Lucile , & que celui qui lui
en vouloit faire prefent
ne fe tenoit qu'à peu de
choſe.
ศ
Quelle fut la furpriſe
de Damis , dorfque dés
le lendemain il recon--
nut la bague au doigt de
22: MERCURE
Lucile ! Il en pâlit , ik
fut troublé mais il n'ofa
éclater ; car il avoit promis à fon ami une difcretion inviolable furi
les chofes qu'il lui confioit. Ilne put pourtant
s'empêcherde faire compliment à la mere fur la
beauté de la bague de fa
fille.
A quoy la mere ré--
pondit froidement , que
c'étoit uneancienne pier--
se à elle qu'elle avoit fait
GALANT. 232;
remonter. Cemenfonge
ne fit que confirmer les
foupçons de Damis , qui
fortit dans le moment,.,
pour aller témoigner à
fon ami combien il étoit
piqué : mais il n'eut de
lui,, pour toute confolation , que le confeil qu'ib
en avoit déja receu. Ma-.
rie-toy , lui dit- il , marie-toy au plus vîte , &
renonce de bonne grace.
à la vanité de donner de
Famour, puifque tu n'es
24 MERCURE
plus affez jeune même
pour faire accepter tes
prefens. Je ne fuis point
bien convaincu fur la
bague , répondit Damis ,
& il faut qu'il y ait là--
deffous quelque mal en--
tendu ; car , felon tout
ce qu'on m'a dit de Lucile ,& felon tout ce que
j'en ai vû , c'eſt la plus
vertueufe perfonne du
monde , & je l'ai bien
éprouvé par moy- même. Fort bien, repliqua
}
Tami,
GALANT. 23
T'ami , dans ta jeuneffe ,
lorfque quelques femmes avoient de la foibleffe pour toy , tu t'imaginois que toutes étoient foibles ; & tu vas
croire à prefent qu'elles
font toutes des femmes
fortes , parce qu'elles te
refifteront toutes. Cà,
mon ami , que diras- tu
fi dans un certain temps ,
que je prendrai pour
faire connoiffance avec
Lucile, je puis parvenir
Octob. 1712.
C
16 MERCURE
m'en faire aimer : Oh
pour lors , repliqua l'ami , je croirai que je ne
fois plus fait pour être
aimé. Damis donna un
mois detemps àfon ami:
mais en moins de quinze jours ilfut bien receu
dans la maifon, & ſevan
ta même à fon ami d'avoir déja fait quelques
progrés dans le cœur de
Lucile. Mais quel fut
l'étonnement & le dépit
de nôtre amant mépri-
GALANT
27
fe , quand l'autre lui affura ,
quelque temps a
prés , que Lucile lui avoit promis de ſe dérober de fa mere pour l'aller voir chez lui ! Il ne
put le croire d'abord :
mais fon ami l'ayant caché dans fon cabinet le
jour du rendez- vous , il
fut témoin de l'entrevue ; & la converfation
fut fi paffionnée , que
Damis ne fe poffedant
plus fortit brufqueCij
28 MERCURE
ment du cabinet. Lu
cile fe fauva dans la
chambre prochaine. L'ami parut fi irrité de cette
indifcretion , que Damis
lui en demanda pardon,
& comprit , pour la premiere fois defave, qu'i
Le pouvoit faire qu'ung
femme trés - fufceptible
d'amour pour un autre
eût du mépris pour lui.
Son ami profita de fon
dépit ; & pour le determinerà conclure fon
GALANT. 29
mariage, il lui declará
qu'il étoit marié lui- mêThe fecretement depuis
trois mois. Dés le lendemain , le contrát de
Damis étant figné , fon
ami voulut abfolument
lui donner à fouper chez
fuit Comme les nouveaux mariez étoient
prefts à le mettre à table , it leur dit que fa
femme vouloit eftre du
fouper. Quelle fut la furprife de Damis, quand il
C.iij
30 MERCURE
vit fortir d'un cabinet
Lucile avec fa mere ,
qui vinrent le plaiſanter furce qu'il avoit voulu fe faire aimer de la
femmede fon ami. Vous
ne ſcaviez pas , lui ditLucile, qu'en follicitant
nôtre procés vous rendiez fervice à vâtre ami;
en recompenfe il vous a
bien marié, & vous n'euffiez jamais pû vous y
refoudre , s'il ne vous eût
fait comprendre, par les
GALANT. .31
mépris affectez qu'il
m'a ordonné d'avoir
pour vous , qu'il faloit
en éviter de réels , que
vous euffiez peut - eftre
pû vous attirer dans
quelques années , yous
cuffiez arrendu plus long
tempsà vous marier. Tu
n'es plus étonné , lui dit
l'ami , ni du diamant , ni
du rendez-vous que je
donnai ici à mon époufe ? Apprens que le voyage que j'ai fait en Bre
C.iiij
32 MERCURE
tagne a donné occafionà
mon mariage; & quema
femme étant ' arrivée la
premiere à Paris , elle a
profité de cette avantu
re, pour te refoudre à ce
qu'elle fcavoit que je
fouhaitois fi fort , c'eft à.
dire à te voir marié auffi
heureuſement que je le
fuis.
Fermer
Résumé : AVANTURE nouvelle. Le Mariage par dépit.
Le texte raconte l'histoire de Damis, un homme d'une quarantaine d'années, vaniteux et jouisseur, qui souhaite se marier avec une femme capable de le mépriser. Il rencontre Lucile, une jeune femme belle et fière, lors d'une sollicitation chez un président. Damis est immédiatement séduit par Lucile mais se heurte à son mépris. Malgré ses efforts pour l'aider dans ses démarches judiciaires, Lucile reste froide et distante. Damis apprend qu'elle vit dans des conditions modestes, ce qui le surprend mais lui donne espoir de la séduire par des offres généreuses. Un ami de Damis, de retour de Bretagne, lui conseille de se marier après avoir entendu les mésaventures de Damis avec Lucile. Cet ami organise une rencontre avec une jeune femme qui accepte de feindre de l'incliner pour Damis afin de rompre un mariage arrangé. Damis, bien que toujours attiré par Lucile, commence à apprécier cette nouvelle femme. Son ami lui révèle que Lucile n'a de la fierté que pour lui et qu'elle est susceptible d'accepter les avances d'un autre homme. Damis, incrédule, défie son ami de prouver ses dires. L'ami lui montre une bague destinée à Lucile, que Damis reconnaît le lendemain au doigt de Lucile. La mère de Lucile explique que la bague est une ancienne pièce remontée. Damis est troublé mais garde le secret. Son ami lui conseille de se marier rapidement. Damis, toujours sceptique, donne un mois à son ami pour tenter sa chance avec Lucile. L'ami réussit rapidement à gagner les faveurs de Lucile, ce qui plonge Damis dans le désespoir. Finalement, Damis assiste à une rencontre secrète entre Lucile et son ami, confirmant ses soupçons. L'ami révèle alors qu'il est secrètement marié à Lucile depuis trois mois. Le lendemain, Damis signe son contrat de mariage avec la jeune femme que son ami lui avait présentée. Lors du dîner de noces, Damis découvre que Lucile et sa mère sont présentes, révélant que tout avait été orchestré pour le pousser à se marier.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 168-231
HISTOIRE.
Début :
On m'a conté une Avanture du Carnaval, qui vous [...]
Mots clefs :
Cavalier, Financier, Amour, Fortune, Engagement, Mariage, Obstacle, Conversation, Billet, Carnaval
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
HISTOIRE.
ON m'a conté une Avanture
du Carnaval , qui
vous fera voir que le
ve
ritable amour n'eft point
volontaire . Une Veuve
tres - bien faite , n'ayant
point d'Enfans , & eftant
encore dans ſes plus belles
années , joüiffoit avec
plaifir de la liberté que
luy donnoit le Veuvage.
Parmy ceux qui la voyoient
, un Cavalier d'un
fort
GALANT. 169
fort grand mérite , luy
rendoit des foins affez
affidus . Il avoit beaucoup
d'efprit , & fortoit d'une
Maiſon qu'une ancienne
Nobleffe égaloit aux plus
illuftres. La Dame , à qui
fon attachement eftoit
gloricùx , ſe fit un honneur
d'entreprendre fa
conquefte ; & pour ne la
manquer pas , elle cut
pour luy des manieres
engageantes
, qui luy firent
prendre un com-
Fanvier 1713 .
P
170 MERCURE
mencement d'amour. Il
luy conta des douceurs ,
luy dit cent fois qu'elle
eftoit aimable ; & le plaifir
de la voir luy eſtant :
fenfible , il crut l'aimer
tout de bon , & fans prendre
foin de bien connoiftre
fon coeur , il l'abandonna
à un penchant indifcret
qui l'obligea enfin
de fe déclarer. Cette
déclaration
fut receue
avec plaifir. On la fouhaittoit
depuis longGALANT
. 171 :
temps , & le Cavalier
plaiſant
à la Dame , l'affaire
euft efté prompte-
:
ment concluë
, fans l'obftacle
d'un vieil Oncle
dont il heritoit , & qui
s'eftoit mis en tefte de le
marier à fa fantaiſie. Cet
Oncle eftoit un Gentilhomme
d'Anjou , qui
pour retenir le Cavalier.
dans fon voifinage , taf
choit de luy ménager un
Party fort riche . La Demoiſelle
qu'il euft bien :
A
P ij
172 MERCURE
voulu luy faire époufer ,
n'avoit pas encore treize
ans. Elle eftoit laide
donnoit peu de marques
d'avoir un jour de l'efprit
, & tout fon mérite
eftant dans fon Bien , ce
feul avantage ne pouvoit
fuffire au Cavalier ,
pour qui la beauté eſtoit
un grand charme. Il dit
à la Dame qu'elle devoit
peu s'inquiéter d'une recherche
que l'on faifoit
malgré luy , & dans laGALANT.
73
quelle quantité de Concurrens
le traverſoient.
Il fut réfolu
, que pour
empefcher qu'elle n'euft
des fuites , il fe rendroit
auprés du vieil Oncle, &
que fans luy découvrir
qu'il cuft de l'engagement
, il le prieroit de le
laiffer libre dans le choix
d'une Maiftreffe . Il fit ce
voyage , & négocia fi
bien , que les Parens de
la Demoiſelle diférant
toûjours à s'expliquer
Piij
174 MERCURE
afin d'avoir à choisir entre
plus de Prétendans ,
le vieil Oncle luy permit
de fe marier felon
fon coeur. Il le quitta ,
fort ravi de ce fuccés:
fans luy avoir parlé de
la Dame , & à fon retour
il alla coucher chez un
Gentilhomme de fes
Amis , qui faifoit ſon ordinaire
fejour dans une
fort belle Terre à dix ou
douze lieues de Paris. Le
Gentilhomme le retint le
GALANT. 175
lendemain , & pour l'obliger
à ne point partir ,
il le pria d'un Soupé qu'il
donnoit ce jour - là mẹfme
à une fort belle Compagnie
, l'affurant qu'il
verroit des Dames d'un
affez bon air , & entr'autres
une tres aimable Parifienne
, en faveur de qui
il ne vouloit point le prévenir.
L'Aſſemblée eftoit
de dix ou douze Perfonnes
, de l'un & de l'autre
fexe . La Belle , dont
Piiij
176 MERCURE
le
Gentilhomme luy
avoit parlé , s'y trouva
avec fa Mere. C'eftoit
une grande Brune , dont
tous les traits eftoient
animez , & qui brilloit
d'un éclat que les plus indifferens
ne
fouftenoient
qu'avec
peine . Son ef
prit refpondoit
à ſa beauté.
Elle l'avoit délicat
& vif , & tant d'agrément
eftoit joint à fes
manieres , qu'elle ne difoit
ni ne faifoit rien qui
GALANT. 177
ne donnaft lieu de l'admirer.
Le Cavalier qui
avoit beaucoup d'uſage
du monde , trouva mo
yen d'entrer avec elle
dans une maniere de
converfation galante ; &
fi fa perfonne luy avoit
d'abord paru toute aimable
, il fut charmé de
fon entretien . Elle parloit
finement , & ſes reponfes
à ce qu'on luy
difoit d'obligeant , ef
toient accompagnées de
178 MERCURE
certains
regards qui pe
nétroient
juſqu'au
coeur,
Tant que dura le Soupé
, il eut les yeux attachez
fur elle ; & quand
il fut ſeul avec ſon Amy,
il ne luy put parler d'autre
choſe. Comme
il
il avoit fçu fon nom , il
luy demanda
dans quel
Quartier elle logeoit à
Paris ; fi elle y feroit
bientoft de retour , & fi
fa Famille eftoit fort confidérable.
Son Amy qui
GALANT . 179
remarqua fon empreffement
à s'informer d'elle ,
luy dit en riant
prift garde à luy , que la
Demoiſelle
eftoit dangereufe
, & qu'il devoit
› qu'il
bien fe confulter avant
que chercher à la mieux
connoiftre . Il adjouſta
qu'elle paffoit ordinairement
tout l'Eté à la
Campagne , qu'elle ef
toit d'une Maiſon plus
noble que riche › que
s'il l'alloit voir on le re180
MERCURE
cevroit la premiere fois
avec beaucoup de civilité
, mais qu'aſſurément
on l'obligeroit de s'expliquer
dés la feconde vifite,
fa Mere vivant dans
la plus exacte régularité ,
& s'alarmant auffi- tost
de la veuë d'un Homme
, qui rendoit des foins
fans parler de Mariage .
Le Cavalier refva un
moment , & ne voulut
plus fçavoir où logeoit
la Belle. Il partit le jour
GALANT: 181
fuivant , & quoy qu'il
puft faire pour bannir
l'image qu'il en conſervoit
, il n'en fceut venir
à bout. Cette charmante
Perfonne luy eftoit toufjours
préfente , & il rêntra
à Paris l'efprit remply
d'elle. La Dame
pour qui il avoit fait
ce voyage , fçavoit à peu
prés jour de fon arriv
ée , & comme en le
revoyant elle avoit lieu
d'attendre de luy de
182 MERCURE
grandes marques de
joye , il fe trouvoit fort
embaraſſé de ne pouvoir
fe montrer à elle qu'avec
un eſprit diftrait . Il alla
la voir fi toft qu'il fut de .
retour , & fans trop fçavoir
pourquoy
,
cacha qu'il eut gagné
le vieil Oncle , & fe contenta
de dire qu'ayant
commencé de l'ébranler,
il avoit laiffé auprés de
luy des Gens qui feroient
le refte. Il gagnoit du
il
luy
GALANT . 183
temps par là , & fi quelquefois
il luy efchapoit
quelque refverie , il s'en
excufoit fur les nouvelles
qu'il difoit avoir receues
moins favorables
que fa paffion ne ſe les
eftoit promifes. Cependant
par la maniere dont
fon coeur eftoit touché ,
pour avoir veu une ſeule
fois la belle Brune , il
ouvrit les yeux fur le
faux amour qu'il avoit
pris pour la Dame , &
184 MERCURE
ne fentant point pour
elle la force de ce panchant
, qui l'entraifnoit
malgré luy vers l'autre
il commença
de trembler
de l'engagement où
il s'eſtoit mis . La Dam
qui s'ennuyoit du retardement
, luy dit plufieurs
fois qu'elle avoit
du Bien pour lui , &
elle , & que l'intéreſt
n'ayant point de
part à fon amour , elle
eftoit preſte à lui en donpour
elle
ner
GALANT. 185 .
ner des preuves fenfibles,
en l'époufant fans l'aveu
de l'Oncle. Le Cavalier
oppofoit tousjours que
ce feroit renoncer à une
importante Succeffion ,
& qu'il valoit mieux fe
contraindre encore pendant
quelque temps , que
de s'expoſer
à faire une
pertè fi confiderable
. La
belle faifon finit , & le
Cavalier , guéry enfin
par le temps d'une idée
flateufe qui l'avoit trop
Tanvier
1713. Q
186 MERCURE
occupé , fe préparoit à
dire à la Dame que fon
amour n'avoit plus d'obftacle
, lors qu'eftantvenu
un matin chez elle , il vit
entrer tout d'un coup
une Perfonne affez né
gligée , qui la courant
embraffer , en fut embraffée
de mefme avec
de fort tendres marques
d'une amitié réciproque
.
C'eftoit juſtement la bel
le Brune , qui eftant arrivée
de la Campagne
le
GALANT. 187
föir précedent , avoit
voulu la furprendre fans
luy faire faire aucun meſfage.
Elle demeuroit dans
fa mefme rue , & ce voi,
finage avoit donné lieu à
leur amitié. Jugez de l'étonnement
du Cavalier ,
quifrappéencore plus vi
vement par cette feconde
yeuë , eut de la peine à
cacher fon trouble. Il fit
compliment à cette belle
Perfonne ; & de la maniere
qu'il le fit, la Dame
Q ij
188 MERCURE
connut que ce n'eftoit
pas la premiere fois qu'ils
fe voyoient. Elle apprit
la rencontre du Soupé ,
& dit au Cavalier en
riant , que comme il verroit
ſouvent fon Amie
chez elle , c'eſtoit à luy à
ſe munir de fidelité pour
fe fauver de fes charmes .
On plaifanta là - deffus
& la converfation devint
tres- fpirituelle . Le Cavalier
qui reprit foudain
fon premier feu , réfolur
GALANT. 189
plus que jamais de faire
valoir l'obftacle de l'Oncle.
Rompre avec la Da
me , fe faire aimer de la
Belle , & obtenir l'une
fans ſe la voir diſputer
par l'autre, c'eſtoient des
chofes qui luy paroif
foient comme impoffi
bles ; mais il aimoit }
& quelques difficultez
qu'on ait à combatre , il
pour
fe
fuffit qu'on aime
mettre en tefte que l'on
peut furmonter tout!
190 MERCURE
L'affiduité qu'il avoit de
puis long - temps auprés
de la Dame , luy donnoit
occafion de fe rencontrer
chez elle dans les heures
que la Belle choififfoit
pour la venir voir . Il en
manqua peu , & s'obfer
va avec tant de foin , que
s'il tâchoit de luy paroiftre
agreable , c'eftoitfeu
lement par un enjoüe→
ment d'efprit , auquel il
fembloit que le coeur
n'euft point de part. L
GALANT . 191
faifoit des Vers . La Belle
en faifoit auffi d'affez naturels
; & comme il luy
en donnoit devant la
Dame , qui marquoient
avec des expreſſions trespaſſionnées
, combien il
tiroit de gloire du choix
qu'il avoit fait pour ai
mer , elle ne faifoit aucune
façon d'en apporter
d'autres quelques jours
aprés , qui l'exhortoient
à eftre fidelle à la Perfonne
du monde qui meri192
MERCURE
toit le mieux d'eftre aimée.
Tous les Vers du
Cavalier eftant faits d'u
ne maniere qui les faiſoit
appliquer à l'engagement
qu'il avoit avec la
Dame , elle n'eut aucun
foupçon de cejeu d'efprit
qui fe pratiquoit ouvertement
, & qui paroiffoit
tourner à fon avantage.
Ce fut par là cependant
que le Cavalier vint
à bout de fon deffein . Un
jour que la Dame l'avoit
laiffé
GALANT. 193
>
laiffé feul avec la Belle
il luy dit , en luy jettant
des regards tout pleins
d'amour,qu'il faifoit parfaitement
, ce que fes
Vers luy faifoient connoiftre
qu'elle fouhaitoit
qu'il fit ; c'eſt- à dire qu'il
aimoit
tousjours de plus
en plus la belle Perfonne
pour qui les fiens eftoient
faits. La Belle luy répondit
que fon Amie eftoit
trop aimable
pour n'inf
pirer pas la plus forte
Fanvier 1713. R
194 MERCURE
paffion ; & fur ce qu'il
adjouſta qu'il ne ſe tiendroit
heureux , que quand
fes Vers luy plairoient ,
faits pour une autre que
fon Amie , elle rougit,
demeura embaraſſée,
& quelque effort qu'elle
pour
fit
pour
cacher fon trouble
en détournant
le difcours
, il s'aperceut
aiſément
qu'elle eftoit entrée
dans ce qu'il avoit voulu
luy faire entendre , &
eut grande joye d'avoir
GALANT . 195
fait ce
premier pas. La
Dame rentra , & le Cavalier
demeura fort enjoüé.
Il fit d'autres Vers.
La Belley répondit à fon
ordinaire , & les confeils
qu'elle luy donnoit d'augmentet
tousjours ſa paſfion
, luy faiſant croire
qu'elle confentoit à eſtre
aimée , il réfolut de fe déclarer
fans aucun détour,
& profita pour cela des
moindres
occafions qu'il
cut de luy parler feul,
Rij
196 MERCURE
La Belle le traita d'extravagant
; mais quoy qu'elle
fit des plaifanteries de
tout ce qu'il luy diſoit de
paffionné , elle l'écoutoit
quoy qu'il vouluſt dire ';
ou fi quelquefois la bienféance
l'obligeoit à prendre
fon férieux , en mefme
temps qu'elle luy peignoit
la honte que fon infidelité
luy attireroit , la
douceur de fes regards
l'invitoit fecretement à
eftre infidelle, Comme
GALANT. 197
des
jamais il n'avoit
momens
à l'entretenir
, il
que
ne pouvoit s'expliquer
affez pour luy ofter ſes
fcrupules ; mais c'eftoit
tousjours beaucoup pour
fuy , qu'elle connuſt les
fentimens de fon coeur.
& qu'elle en fift un ſecret
à fon Amie. Tandis
que fa paffion prenoit
d'agreables efpérances
il arriva une choſe qui
luy fit croire que tout
confpiroit à le rendre
,
R iij
198 MERCURE
20
9: heureux. Un Financier ,
Favory de la Fortune ,
& qui fans aucun mérite
eftoit parvenu à de
grands Biens , ayant veu
la Dame en quelque lieu ,
fe laiffa piquer de fon
agrément , & ne doutant
point que le brillant de
fon or n'euft dequoy
charmer les plus délicates
, il la vint voir dés le
lendemain , & débuta
par le mariage. Il n'aimoit
point à languir , &
THEQUE
BEE
GALANT. 12
prompte déclar
une fi
tion luy épargnoit des
cerémonies d'Amant qui
YON
DE
LA
VILLE
n'eftoient point de fon
caractere.Quoy que la
Dame fuft fort incapable
d'eftre
ébloüye par le
Bien , elle crût que fes
affaires n'en iroient que
mieux , fi le Cavalier
craignoit de la perdre ;
& dans cette veuë , elle
répondit avec beaucoup
de reconnoiffance à la déclaration
du Financier ,
R iiij
100
MERCURE
& le pria feulement de
luy accorder un mois ,
pendant lequel ils fe connoiftroient
l'un l'autre.
Leterme eftoit long pour
luy . Il vouloit conclure ;
& fi la Dame l'euft crû ,
deux jours auroient terminé
la chofe . Il falut
pourtant qu'il s'accommodaft
du retardement
.
Elle conta l'avanture au
Cavalier , & la crainte
qu'il devoit avoir d'un
Rival fi
redoutable , ne
GALANT. 201
luy donna point plus
d'empreffement pour l'époufer.
Il dit à la Dame,
que plus la Fortune la
favorifoit , plus il fe
croyoit indigne qu'elle y
renonçaft pour luy , s'il
ne s'affuroit la Succeffion
de l'Oncle ; que cet Oncle
refuſoit tousjours de
s'expliquer , & qu'il falloit
attendre fa mort , qui
ne pouvoit qu'eftre proche
ou que fes Amis
euffent obtenu le confen
402 MERCURE
tement qu'il luy faifoit
demander. Il cruft la rebuter
par cette réponſe ,
& elle de fon cofté demeura
perfuadée qu'en
voyant fouvent le Financier
, elle le rendroit jaloux
, & que craignant
qu'elle ne changeaft ,
égards
il cefferoit d'avoir les
qui
choient de conclure Ainfi
elle fit tousjours bon
vifage au Financier
quoy que fes manieres
>
l'empefGALANT.
203
luy dépluffent ; & le Cavalier
par politique , luy
témoignoit quelquefois
qu'il en eftoit alarmé.
Elle répondoit qu'il avoit
fujet de l'eftre , que les
Femmes n'eftoient pas
tousjours conftantes , &
qu'un Financier qui offroit
toute forte d'avantages
, eftoit un Rival à
craindre. Le Cavalier ñe
fouhaitant rien plus ardemment
que de le voir
infidelle , luy diſoit en
204 MERCURE
ſoûpirant , que s'il arrivoit
que fon Rival fuft
heureux , il ne ſe plaindroitque
de fon malheur.
Pendant ce temps , le Financier
vit la belle Bru
ne. Comme elle plaifoit
à tout le monde , il ne
faut pas s'eftonner fi elle
luy plut. Il apprit qui
elle eftoit , & dit à la
Dame fort naïvement
qu'il eftoit fafché de ne
l'avoir pas connuë avant
elle ; qu'ayant tres - peu
GALANT. 205
de fortune , elle auroit
fur l'heure conſenti à l'efpoufer
, & n'euft pas mis
fon amour à une filongue
efpreuve. Cela luy
donnoit un nouveau prétexte
de preffer la Dame,
qui aprés pluſieurs remifes
eftoit fort embaraffée
de fe voir enfin dans les
derniers jours du Carnaval.
Le Financier prenoit
pour affront qu'elle prétendit
le faire encore attendre
aprés Pafques ; &
206 MERCURE
comme le temps qu'il
avoit efté contraint de
luy accorder , étoit expiré
depuis plus de quinze
jours , il vouloit abfolument
terminer ou
rompre
. Les chofes
eftoient
en cet eftat, quand
le Cavalier flaté des marques
d'estime qu'il rece,
voit de la belle Brune ,
crut qu'il y alloit de tout
fon bonheur de s'expliquer
avec elle plus pré:
cifément qu'il n'avoit
GALANT . 207
fait . Il l'attendit à l'Egli .
fe, d'où il revint plufieurs
fois fans luy parler , parce
qu'elle accompagnoit
fa Mere ; & enfin l'ayant
un jour trouvée feule , il
l'arrefta dans le temps
qu'elle en fortoit. La
Belle , à qui les occafions
de l'efcouter n'eftoient
pas tousjours préfentes ,
receut affez agreablement
tout ce qu'il luy dit
de fon amour ; & commeil
la preffoit de ſe dé208
MERCURE
clarer , elle répondit que
lors qu'il feroit fans engagement,
il n'auroit pas
lieu de fe plaindre d'elle.
L'inquiétude qu'elle fit
paroiftre d'eftre dans un
Lieu où elle pouvoit eſtre
obfervée , l'obligea de la
prier de luy en marquer
un autre , où il puſt en
liberté luy faire connoiftre
qu'elle n'avoit rien à
craindre d'un engagement
qui eftoit preſt de
finir. Elle ne luy fit aucune
GALANT . 209
cune réponſe , ſon Amie
ayant paru dans le mefme
temps. Elle venoit à
l'Eglife , & les avoit apperceus
de loin. L'action
avec laquelle
ils parloient
, luy ayant eſté
fufpecte , elle fut furpri
fe , quand elle aborda
la Belle , de la voir embaraffée.
Elle feignit de
ne le point remarquer ,
& aprés quelques paroles
des plus obligeantes ,
elle la quitta , & donna
Fanvier 1-13.
S
210 MERCURE
la main au Cavalier. Ils
entrerent à l'Eglife , &
la Belle alla chez elle . La
Dame eut déslors quelque
foupçon de l'amour
du Cavalier , & l'impatience
de s'en éclaircir ne
luy coufta pas de longues
peines , puifque le
hazard la fatisfit dés le
lendemain
. Elle régaloit
le foir une belle Compagnie
; & le Cavalier
qui s'eftoit rendu chez
elle avant tous les autres ,
,
GALANT. 211
laiffa tomber un Billet.
Elle mit le pied deſſus
fans qu'il y prift garde ,
& fe baiffantcomme pour
remedier à un Soulier
qui l'incommodoit , elle
s'en faifit adroitement.
& l'alla lire fi-toft qu'il
fut venu d'autre monde,
Elle reconnut foudain
l'écriture de la Belle. Le
Billet portoit , que s'il
vouloit continuer la converfation
dans laquelle
ils avoient efté interrom-
S ij
212 MERCURE
pus le jour précedent , il
pouvoit fe rendre fur les
onze heures du foir chez
Madame la Marquiſe de..
à qui on donnoit le Bal ;
que cette Maiſon eſtant
tres- voifine , elle y viendroit
en Egyptienne , &
qu'il pourroit luy faire
connoiftre s'il eftoit vray
que fa bonne fortune dépendiſt
d'elle. La lecture
de ce Billet convainquit
la Dame de l'intelligence
du Cavalier & de fon
GALANT . 213
Amie. Pour mieux fçavoir
jufqu'où elle alloit ,
elle fongea auffi - toſt à
prendre la place , ne dou
tant point que l'amourne
rendift le Cavalier dili
gent , & qu'elle ne puft
prévenir la Belle , en ve
nant au lieu marqué avant
l'heure qu'elle luy a
voit donné. Elles eftoient
toutes deux de la mefme
taille , & fous un mafque
, elle pouvoit déguifer
fa voix. Ce deffein ef
214 MERCURE
tant formé , elle donna
ordre à fa Suivante , de
luy tenir preſt un Habit
d'Egyptienne , & vint
retrouver la Compagnie
dans un enjoüement qui
ne pouvoit mieux cacher
qu'elle euft quelque chofe
en tefte . On foupa , &
incontinent aprés , elle
propofa diverfes tables de
Jeu. Elle fe mit d'une partie
d'Hombre; & leCavalier
qui avoit prié qu'on
le difpenfaft d'en eftre ,
1
GALANT . 215
fe retira dans le mefme
temps qu'il luy vit tenir
des Cartes. La Dame n'en
perdit point. Elle obligea
une Amie de prendre fon
Jeu pendant une heure ,
& eftant montée dans
fon Cabinet , elle s'habilla
fort
promptement
, &
courut au rendez - vous .
Elle eut bien- toft apperçeu
le Cavalier , qui
dans fon impatience obfervoit
tous les Maſques
qui entroient , & qui
216 MERCURE
voyant une Egyptienne ,
fut aifément trompé par
fa taille. Elle luy dit , en
le tirant un peu à l'écart ,
que fa ponctualité luy
devoit faire connoiftre
combien elle avoit trou
vé de charmes dans la
converfation qu'elle venoit
luy donner moyen
de pourfuivre. Les remercimens
du Cavalier furent
meflez de mille affurances
du plus tendre amour
, & aprés qu'il en
eur
GALANT. 217
cut exageré toute la force
, il luy dit qu'elle devoit
avoit l'efprit en repos
fur les reproches qui
lui
paroiffoient à craindre
du cofté de fon .
Amie ; qu'eftant réfolu
de ne
l'efpoufer jamais ,
il s'en
défendoit depuis
plus de quatre mois , fur
le prétendu obftacle d'un
Oncle qui ne lui cauſoit
aucun
embarras ; que rebutée
des
longueurs de
cet obftacle
Fanvier 1713 .
elle avoit
T
418 MERCURE
prefté l'oreille à un Financier
, dont le grand
Bien commençoit
à l'ébloüir
qu'il fe conduiroit
de fortequ'il l'obligeroit
enfin à ne pas laiffer
efchaper une fi grande
fortune ; & que quand
le Financier l'auroit efpoufée
, rien ne s'oppo
fant à leur amour , il leur
feroit fort aifé de le faire
réuffir , fans que l'un ny
l'autre en receuffent aus
cun blâme. La Dame
GALANT. (-119
feignit d'eftre fort contente
, & dit que pour
veu qu'il fuft conftant ,
elle voyoit tout à efperers
mais qu'il prift bien garde...
Il ne fouffrit point
"
qu'elle achevaft , & mille
fermens qui luy firent
voir la plus violente paffion
, furent la fin de cet
entretien
. La Dame parlant
tousjours au nom de
la Belle , témoigna craindre
que fa Mere qu'elle
-diſoit avoir laiffée endor-
Tij
240 MERCURE
mie , ne la demandaſt fi
elle venoit à s'éveiller ,
& elle fe hafta de fortir
fous ce prétexte. Le Ca-
-valier voulut la condui
re ; mais elle ufa d'une
autorité fi abfoluë pour
le faire demeurer , qu'il
fut contraint de luy
obeïr. Il refta peu dans
cette Aflemblée , & alla
chez luy refver en repos
à fon bonheur. La Belle
n'eftant venue qu'à minuit
, parce que fa Mere
GALANT. 12 #
s'eftoit couchée tard , l'at
tendit jufqu'à une heure,
& s'en retourna pleine
de dépit qu'il euft fäit ſi
peu de cas du feul rendez-
vous qu'il avoit eu
d'elle. Ce que je viens de
yous dire arriva le Jeudy
gras. Le lendemain , le
foin de la Dame fut d'e
•
xécuter ce qu'elle avoit
médité toute la nuit . Le
Financier vint la voir ; &
la preffa , comme il avoit
déja fait plus d'une fois ,
Tiij
22 MERCURE
de luy déclarer détermi
nement ce qu'elle avoit
réfolu de faire. Quelque
Bien qu'il euft , elle ne
balançoit point à demeurer
tousjours Veuve
plutoft que de faire un
choix qui gefnaft ſon
coeur , mais le Financier
luy eftoit utile pour la
yangeance qu'elle s'eſtoit
propolée. Elle connoiffoit
fon foible , & le
.
yoyant
dans l'enteſte
..
ment de ſe marier
avant
GALANT. 223
le Carefme , elle affecta
une bonne foy dont il
n'avoit aucun intéreſt à
développer
la caufe,
Aprés lui avoir marqué
grande paffion de le voit
tousjours de fes Amis
elle luy dit qu'elle avoit
tafché de rompre un engagement
fecret que le
Cavalier & elle avoient
pris enfemble , & què
n'en pouvant
venir à
4
bout , elle le prioit , puis
qu'il eftoit impoffible
Tiiij
124 MERCURE
qu'elle fe donnaft à lui ;.
de vouloir bien eſpouſer
une autre elle- mefme ;
qu'il connoiffoit fon Ame
; qu'elle eftoit tresbelle
, avoit mille bonnes
qualitez , & qu'en failant
la fortune d'une Fille de
naiffance , il trouvoit &
moyen de fe rendre heu
reux. Le Financier , dont
les yeux régloient l'amour
, n'eut aucune per
ne à confentir à l'échange.
Il répondit que la.
GALANT. 223
a
Demoiſelle luy plaifoit
affez , mais qu'il ne vou
doit donner aucune paro
le , à moins qu'on ne
Faffuraft que le Mariage
fe feroit en vingt- quatre
heures. La Dame qui ne
fouhaitoit rien tant que
la promptitude , fe chargea
du foin de cette affaire
, & luy demanda
le refte du jour pour la
propofer à la Mere de la
Belle. Jamais propofition
ne pouvoit donner plus :
226 MERCURE
de joye à cette Meré . II
fut arrefté qu'on garderoit
le fecret , & que 122
Fille elle mefme n'apren--
droit rien de ce Mariage
,
que dans le moment qu'il
faudroit qu'elle fignaft.
Le jour fuivant , qui ef
toit le Samedi , la Dame
amena le Financier chez
la Mere. Il l'entretint en
particuliers Le Notaire :
vint , & l'on fit alors fçavoir
à la Belle pourquoy
onl'avoit mandé . Le ton
GALANT . 227
abfolu dont fa Mere luy
parla , la haute fortune
que lui affuroit ce Maria!
ge , & le fujet qu'elle
croyoit avoir de fe plain
dre des mépris du Cava
lier , tout cela lui fit une
impreffion fi forte , qu'el
le figna comme on le
voulut. Le Financier
plein de joie , alla donner
ordre aux Bans , &
en fit publier un le lendemain
à la grande Mef
fe , aprés laquelle on les
28 MERCURE
maria . La Cerémonie ver
noit d'eftre faite , quand
le Cavalier entra dans
l'Eglife . Il connut bientoft
par l'empreffement
des Curieux , qu'il y
avoit une Mariće ; & en
tendant dire qu'elle eftoit
de qualité , il s'avança
pour la voir. Quel coup
de foudre quand il remarqua
la Belle ! Il fit
un cry qui furprit tous
ceux qui l'entendirent .
La Dame , qui eftoit du
n..
GALANT. 229
Mariage , tourna la teſte
vers luy , & fe fépara de
la Compagnie
, pour fe
donner le plaifir d'aller
infulter à fa douleur.
Ah , Madame , qu'ay-je
veu , lui dit- il tout conf-
-terné ? Sa réponſe fut
qu'elle eftoit contente ,
puis que le chagrin où il
eſtoit luy faifoit connoiftre
que rien ne manquoit
-à fa vangeance. Alors
elle luy parla du Billet
trouvé , de fon Perfon-
*
250 MERCURE
#
nage d'Egyptienne , du
bonheur qu'elle avoit eu
de marier promptement
la Belle ; & aprés luy
avoir dit qu'il pouvoit
donner fon coeur fans
appréhender qu'elle y
miſt obſtacle , elle le quita
, en luy défendant de
la voir jamais. Il demeura
abîmé dans fa douleur,
& le defefpoir d'avoir
perdu par fon imprudence
la feule perfonne qu'il
fe fentoit capable d'aiGALANT
. 431
mer , le rendant i confolable
, il abandonna Paris
, pour cacher à ſes
Amis l'accablement où
il fe trouvoit. On ne m'a
point dit fila fierté de la
Dame l'a guérie de fon
amour. Je fçay ſeulement
que le Financier
adore la Belle , & que
l'abondance où elle eft
de toutes chofes ne
luy laiffe aucun fujet de
regreter ce qu'elle a perdu.
ON m'a conté une Avanture
du Carnaval , qui
vous fera voir que le
ve
ritable amour n'eft point
volontaire . Une Veuve
tres - bien faite , n'ayant
point d'Enfans , & eftant
encore dans ſes plus belles
années , joüiffoit avec
plaifir de la liberté que
luy donnoit le Veuvage.
Parmy ceux qui la voyoient
, un Cavalier d'un
fort
GALANT. 169
fort grand mérite , luy
rendoit des foins affez
affidus . Il avoit beaucoup
d'efprit , & fortoit d'une
Maiſon qu'une ancienne
Nobleffe égaloit aux plus
illuftres. La Dame , à qui
fon attachement eftoit
gloricùx , ſe fit un honneur
d'entreprendre fa
conquefte ; & pour ne la
manquer pas , elle cut
pour luy des manieres
engageantes
, qui luy firent
prendre un com-
Fanvier 1713 .
P
170 MERCURE
mencement d'amour. Il
luy conta des douceurs ,
luy dit cent fois qu'elle
eftoit aimable ; & le plaifir
de la voir luy eſtant :
fenfible , il crut l'aimer
tout de bon , & fans prendre
foin de bien connoiftre
fon coeur , il l'abandonna
à un penchant indifcret
qui l'obligea enfin
de fe déclarer. Cette
déclaration
fut receue
avec plaifir. On la fouhaittoit
depuis longGALANT
. 171 :
temps , & le Cavalier
plaiſant
à la Dame , l'affaire
euft efté prompte-
:
ment concluë
, fans l'obftacle
d'un vieil Oncle
dont il heritoit , & qui
s'eftoit mis en tefte de le
marier à fa fantaiſie. Cet
Oncle eftoit un Gentilhomme
d'Anjou , qui
pour retenir le Cavalier.
dans fon voifinage , taf
choit de luy ménager un
Party fort riche . La Demoiſelle
qu'il euft bien :
A
P ij
172 MERCURE
voulu luy faire époufer ,
n'avoit pas encore treize
ans. Elle eftoit laide
donnoit peu de marques
d'avoir un jour de l'efprit
, & tout fon mérite
eftant dans fon Bien , ce
feul avantage ne pouvoit
fuffire au Cavalier ,
pour qui la beauté eſtoit
un grand charme. Il dit
à la Dame qu'elle devoit
peu s'inquiéter d'une recherche
que l'on faifoit
malgré luy , & dans laGALANT.
73
quelle quantité de Concurrens
le traverſoient.
Il fut réfolu
, que pour
empefcher qu'elle n'euft
des fuites , il fe rendroit
auprés du vieil Oncle, &
que fans luy découvrir
qu'il cuft de l'engagement
, il le prieroit de le
laiffer libre dans le choix
d'une Maiftreffe . Il fit ce
voyage , & négocia fi
bien , que les Parens de
la Demoiſelle diférant
toûjours à s'expliquer
Piij
174 MERCURE
afin d'avoir à choisir entre
plus de Prétendans ,
le vieil Oncle luy permit
de fe marier felon
fon coeur. Il le quitta ,
fort ravi de ce fuccés:
fans luy avoir parlé de
la Dame , & à fon retour
il alla coucher chez un
Gentilhomme de fes
Amis , qui faifoit ſon ordinaire
fejour dans une
fort belle Terre à dix ou
douze lieues de Paris. Le
Gentilhomme le retint le
GALANT. 175
lendemain , & pour l'obliger
à ne point partir ,
il le pria d'un Soupé qu'il
donnoit ce jour - là mẹfme
à une fort belle Compagnie
, l'affurant qu'il
verroit des Dames d'un
affez bon air , & entr'autres
une tres aimable Parifienne
, en faveur de qui
il ne vouloit point le prévenir.
L'Aſſemblée eftoit
de dix ou douze Perfonnes
, de l'un & de l'autre
fexe . La Belle , dont
Piiij
176 MERCURE
le
Gentilhomme luy
avoit parlé , s'y trouva
avec fa Mere. C'eftoit
une grande Brune , dont
tous les traits eftoient
animez , & qui brilloit
d'un éclat que les plus indifferens
ne
fouftenoient
qu'avec
peine . Son ef
prit refpondoit
à ſa beauté.
Elle l'avoit délicat
& vif , & tant d'agrément
eftoit joint à fes
manieres , qu'elle ne difoit
ni ne faifoit rien qui
GALANT. 177
ne donnaft lieu de l'admirer.
Le Cavalier qui
avoit beaucoup d'uſage
du monde , trouva mo
yen d'entrer avec elle
dans une maniere de
converfation galante ; &
fi fa perfonne luy avoit
d'abord paru toute aimable
, il fut charmé de
fon entretien . Elle parloit
finement , & ſes reponfes
à ce qu'on luy
difoit d'obligeant , ef
toient accompagnées de
178 MERCURE
certains
regards qui pe
nétroient
juſqu'au
coeur,
Tant que dura le Soupé
, il eut les yeux attachez
fur elle ; & quand
il fut ſeul avec ſon Amy,
il ne luy put parler d'autre
choſe. Comme
il
il avoit fçu fon nom , il
luy demanda
dans quel
Quartier elle logeoit à
Paris ; fi elle y feroit
bientoft de retour , & fi
fa Famille eftoit fort confidérable.
Son Amy qui
GALANT . 179
remarqua fon empreffement
à s'informer d'elle ,
luy dit en riant
prift garde à luy , que la
Demoiſelle
eftoit dangereufe
, & qu'il devoit
› qu'il
bien fe confulter avant
que chercher à la mieux
connoiftre . Il adjouſta
qu'elle paffoit ordinairement
tout l'Eté à la
Campagne , qu'elle ef
toit d'une Maiſon plus
noble que riche › que
s'il l'alloit voir on le re180
MERCURE
cevroit la premiere fois
avec beaucoup de civilité
, mais qu'aſſurément
on l'obligeroit de s'expliquer
dés la feconde vifite,
fa Mere vivant dans
la plus exacte régularité ,
& s'alarmant auffi- tost
de la veuë d'un Homme
, qui rendoit des foins
fans parler de Mariage .
Le Cavalier refva un
moment , & ne voulut
plus fçavoir où logeoit
la Belle. Il partit le jour
GALANT: 181
fuivant , & quoy qu'il
puft faire pour bannir
l'image qu'il en conſervoit
, il n'en fceut venir
à bout. Cette charmante
Perfonne luy eftoit toufjours
préfente , & il rêntra
à Paris l'efprit remply
d'elle. La Dame
pour qui il avoit fait
ce voyage , fçavoit à peu
prés jour de fon arriv
ée , & comme en le
revoyant elle avoit lieu
d'attendre de luy de
182 MERCURE
grandes marques de
joye , il fe trouvoit fort
embaraſſé de ne pouvoir
fe montrer à elle qu'avec
un eſprit diftrait . Il alla
la voir fi toft qu'il fut de .
retour , & fans trop fçavoir
pourquoy
,
cacha qu'il eut gagné
le vieil Oncle , & fe contenta
de dire qu'ayant
commencé de l'ébranler,
il avoit laiffé auprés de
luy des Gens qui feroient
le refte. Il gagnoit du
il
luy
GALANT . 183
temps par là , & fi quelquefois
il luy efchapoit
quelque refverie , il s'en
excufoit fur les nouvelles
qu'il difoit avoir receues
moins favorables
que fa paffion ne ſe les
eftoit promifes. Cependant
par la maniere dont
fon coeur eftoit touché ,
pour avoir veu une ſeule
fois la belle Brune , il
ouvrit les yeux fur le
faux amour qu'il avoit
pris pour la Dame , &
184 MERCURE
ne fentant point pour
elle la force de ce panchant
, qui l'entraifnoit
malgré luy vers l'autre
il commença
de trembler
de l'engagement où
il s'eſtoit mis . La Dam
qui s'ennuyoit du retardement
, luy dit plufieurs
fois qu'elle avoit
du Bien pour lui , &
elle , & que l'intéreſt
n'ayant point de
part à fon amour , elle
eftoit preſte à lui en donpour
elle
ner
GALANT. 185 .
ner des preuves fenfibles,
en l'époufant fans l'aveu
de l'Oncle. Le Cavalier
oppofoit tousjours que
ce feroit renoncer à une
importante Succeffion ,
& qu'il valoit mieux fe
contraindre encore pendant
quelque temps , que
de s'expoſer
à faire une
pertè fi confiderable
. La
belle faifon finit , & le
Cavalier , guéry enfin
par le temps d'une idée
flateufe qui l'avoit trop
Tanvier
1713. Q
186 MERCURE
occupé , fe préparoit à
dire à la Dame que fon
amour n'avoit plus d'obftacle
, lors qu'eftantvenu
un matin chez elle , il vit
entrer tout d'un coup
une Perfonne affez né
gligée , qui la courant
embraffer , en fut embraffée
de mefme avec
de fort tendres marques
d'une amitié réciproque
.
C'eftoit juſtement la bel
le Brune , qui eftant arrivée
de la Campagne
le
GALANT. 187
föir précedent , avoit
voulu la furprendre fans
luy faire faire aucun meſfage.
Elle demeuroit dans
fa mefme rue , & ce voi,
finage avoit donné lieu à
leur amitié. Jugez de l'étonnement
du Cavalier ,
quifrappéencore plus vi
vement par cette feconde
yeuë , eut de la peine à
cacher fon trouble. Il fit
compliment à cette belle
Perfonne ; & de la maniere
qu'il le fit, la Dame
Q ij
188 MERCURE
connut que ce n'eftoit
pas la premiere fois qu'ils
fe voyoient. Elle apprit
la rencontre du Soupé ,
& dit au Cavalier en
riant , que comme il verroit
ſouvent fon Amie
chez elle , c'eſtoit à luy à
ſe munir de fidelité pour
fe fauver de fes charmes .
On plaifanta là - deffus
& la converfation devint
tres- fpirituelle . Le Cavalier
qui reprit foudain
fon premier feu , réfolur
GALANT. 189
plus que jamais de faire
valoir l'obftacle de l'Oncle.
Rompre avec la Da
me , fe faire aimer de la
Belle , & obtenir l'une
fans ſe la voir diſputer
par l'autre, c'eſtoient des
chofes qui luy paroif
foient comme impoffi
bles ; mais il aimoit }
& quelques difficultez
qu'on ait à combatre , il
pour
fe
fuffit qu'on aime
mettre en tefte que l'on
peut furmonter tout!
190 MERCURE
L'affiduité qu'il avoit de
puis long - temps auprés
de la Dame , luy donnoit
occafion de fe rencontrer
chez elle dans les heures
que la Belle choififfoit
pour la venir voir . Il en
manqua peu , & s'obfer
va avec tant de foin , que
s'il tâchoit de luy paroiftre
agreable , c'eftoitfeu
lement par un enjoüe→
ment d'efprit , auquel il
fembloit que le coeur
n'euft point de part. L
GALANT . 191
faifoit des Vers . La Belle
en faifoit auffi d'affez naturels
; & comme il luy
en donnoit devant la
Dame , qui marquoient
avec des expreſſions trespaſſionnées
, combien il
tiroit de gloire du choix
qu'il avoit fait pour ai
mer , elle ne faifoit aucune
façon d'en apporter
d'autres quelques jours
aprés , qui l'exhortoient
à eftre fidelle à la Perfonne
du monde qui meri192
MERCURE
toit le mieux d'eftre aimée.
Tous les Vers du
Cavalier eftant faits d'u
ne maniere qui les faiſoit
appliquer à l'engagement
qu'il avoit avec la
Dame , elle n'eut aucun
foupçon de cejeu d'efprit
qui fe pratiquoit ouvertement
, & qui paroiffoit
tourner à fon avantage.
Ce fut par là cependant
que le Cavalier vint
à bout de fon deffein . Un
jour que la Dame l'avoit
laiffé
GALANT. 193
>
laiffé feul avec la Belle
il luy dit , en luy jettant
des regards tout pleins
d'amour,qu'il faifoit parfaitement
, ce que fes
Vers luy faifoient connoiftre
qu'elle fouhaitoit
qu'il fit ; c'eſt- à dire qu'il
aimoit
tousjours de plus
en plus la belle Perfonne
pour qui les fiens eftoient
faits. La Belle luy répondit
que fon Amie eftoit
trop aimable
pour n'inf
pirer pas la plus forte
Fanvier 1713. R
194 MERCURE
paffion ; & fur ce qu'il
adjouſta qu'il ne ſe tiendroit
heureux , que quand
fes Vers luy plairoient ,
faits pour une autre que
fon Amie , elle rougit,
demeura embaraſſée,
& quelque effort qu'elle
pour
fit
pour
cacher fon trouble
en détournant
le difcours
, il s'aperceut
aiſément
qu'elle eftoit entrée
dans ce qu'il avoit voulu
luy faire entendre , &
eut grande joye d'avoir
GALANT . 195
fait ce
premier pas. La
Dame rentra , & le Cavalier
demeura fort enjoüé.
Il fit d'autres Vers.
La Belley répondit à fon
ordinaire , & les confeils
qu'elle luy donnoit d'augmentet
tousjours ſa paſfion
, luy faiſant croire
qu'elle confentoit à eſtre
aimée , il réfolut de fe déclarer
fans aucun détour,
& profita pour cela des
moindres
occafions qu'il
cut de luy parler feul,
Rij
196 MERCURE
La Belle le traita d'extravagant
; mais quoy qu'elle
fit des plaifanteries de
tout ce qu'il luy diſoit de
paffionné , elle l'écoutoit
quoy qu'il vouluſt dire ';
ou fi quelquefois la bienféance
l'obligeoit à prendre
fon férieux , en mefme
temps qu'elle luy peignoit
la honte que fon infidelité
luy attireroit , la
douceur de fes regards
l'invitoit fecretement à
eftre infidelle, Comme
GALANT. 197
des
jamais il n'avoit
momens
à l'entretenir
, il
que
ne pouvoit s'expliquer
affez pour luy ofter ſes
fcrupules ; mais c'eftoit
tousjours beaucoup pour
fuy , qu'elle connuſt les
fentimens de fon coeur.
& qu'elle en fift un ſecret
à fon Amie. Tandis
que fa paffion prenoit
d'agreables efpérances
il arriva une choſe qui
luy fit croire que tout
confpiroit à le rendre
,
R iij
198 MERCURE
20
9: heureux. Un Financier ,
Favory de la Fortune ,
& qui fans aucun mérite
eftoit parvenu à de
grands Biens , ayant veu
la Dame en quelque lieu ,
fe laiffa piquer de fon
agrément , & ne doutant
point que le brillant de
fon or n'euft dequoy
charmer les plus délicates
, il la vint voir dés le
lendemain , & débuta
par le mariage. Il n'aimoit
point à languir , &
THEQUE
BEE
GALANT. 12
prompte déclar
une fi
tion luy épargnoit des
cerémonies d'Amant qui
YON
DE
LA
VILLE
n'eftoient point de fon
caractere.Quoy que la
Dame fuft fort incapable
d'eftre
ébloüye par le
Bien , elle crût que fes
affaires n'en iroient que
mieux , fi le Cavalier
craignoit de la perdre ;
& dans cette veuë , elle
répondit avec beaucoup
de reconnoiffance à la déclaration
du Financier ,
R iiij
100
MERCURE
& le pria feulement de
luy accorder un mois ,
pendant lequel ils fe connoiftroient
l'un l'autre.
Leterme eftoit long pour
luy . Il vouloit conclure ;
& fi la Dame l'euft crû ,
deux jours auroient terminé
la chofe . Il falut
pourtant qu'il s'accommodaft
du retardement
.
Elle conta l'avanture au
Cavalier , & la crainte
qu'il devoit avoir d'un
Rival fi
redoutable , ne
GALANT. 201
luy donna point plus
d'empreffement pour l'époufer.
Il dit à la Dame,
que plus la Fortune la
favorifoit , plus il fe
croyoit indigne qu'elle y
renonçaft pour luy , s'il
ne s'affuroit la Succeffion
de l'Oncle ; que cet Oncle
refuſoit tousjours de
s'expliquer , & qu'il falloit
attendre fa mort , qui
ne pouvoit qu'eftre proche
ou que fes Amis
euffent obtenu le confen
402 MERCURE
tement qu'il luy faifoit
demander. Il cruft la rebuter
par cette réponſe ,
& elle de fon cofté demeura
perfuadée qu'en
voyant fouvent le Financier
, elle le rendroit jaloux
, & que craignant
qu'elle ne changeaft ,
égards
il cefferoit d'avoir les
qui
choient de conclure Ainfi
elle fit tousjours bon
vifage au Financier
quoy que fes manieres
>
l'empefGALANT.
203
luy dépluffent ; & le Cavalier
par politique , luy
témoignoit quelquefois
qu'il en eftoit alarmé.
Elle répondoit qu'il avoit
fujet de l'eftre , que les
Femmes n'eftoient pas
tousjours conftantes , &
qu'un Financier qui offroit
toute forte d'avantages
, eftoit un Rival à
craindre. Le Cavalier ñe
fouhaitant rien plus ardemment
que de le voir
infidelle , luy diſoit en
204 MERCURE
ſoûpirant , que s'il arrivoit
que fon Rival fuft
heureux , il ne ſe plaindroitque
de fon malheur.
Pendant ce temps , le Financier
vit la belle Bru
ne. Comme elle plaifoit
à tout le monde , il ne
faut pas s'eftonner fi elle
luy plut. Il apprit qui
elle eftoit , & dit à la
Dame fort naïvement
qu'il eftoit fafché de ne
l'avoir pas connuë avant
elle ; qu'ayant tres - peu
GALANT. 205
de fortune , elle auroit
fur l'heure conſenti à l'efpoufer
, & n'euft pas mis
fon amour à une filongue
efpreuve. Cela luy
donnoit un nouveau prétexte
de preffer la Dame,
qui aprés pluſieurs remifes
eftoit fort embaraffée
de fe voir enfin dans les
derniers jours du Carnaval.
Le Financier prenoit
pour affront qu'elle prétendit
le faire encore attendre
aprés Pafques ; &
206 MERCURE
comme le temps qu'il
avoit efté contraint de
luy accorder , étoit expiré
depuis plus de quinze
jours , il vouloit abfolument
terminer ou
rompre
. Les chofes
eftoient
en cet eftat, quand
le Cavalier flaté des marques
d'estime qu'il rece,
voit de la belle Brune ,
crut qu'il y alloit de tout
fon bonheur de s'expliquer
avec elle plus pré:
cifément qu'il n'avoit
GALANT . 207
fait . Il l'attendit à l'Egli .
fe, d'où il revint plufieurs
fois fans luy parler , parce
qu'elle accompagnoit
fa Mere ; & enfin l'ayant
un jour trouvée feule , il
l'arrefta dans le temps
qu'elle en fortoit. La
Belle , à qui les occafions
de l'efcouter n'eftoient
pas tousjours préfentes ,
receut affez agreablement
tout ce qu'il luy dit
de fon amour ; & commeil
la preffoit de ſe dé208
MERCURE
clarer , elle répondit que
lors qu'il feroit fans engagement,
il n'auroit pas
lieu de fe plaindre d'elle.
L'inquiétude qu'elle fit
paroiftre d'eftre dans un
Lieu où elle pouvoit eſtre
obfervée , l'obligea de la
prier de luy en marquer
un autre , où il puſt en
liberté luy faire connoiftre
qu'elle n'avoit rien à
craindre d'un engagement
qui eftoit preſt de
finir. Elle ne luy fit aucune
GALANT . 209
cune réponſe , ſon Amie
ayant paru dans le mefme
temps. Elle venoit à
l'Eglife , & les avoit apperceus
de loin. L'action
avec laquelle
ils parloient
, luy ayant eſté
fufpecte , elle fut furpri
fe , quand elle aborda
la Belle , de la voir embaraffée.
Elle feignit de
ne le point remarquer ,
& aprés quelques paroles
des plus obligeantes ,
elle la quitta , & donna
Fanvier 1-13.
S
210 MERCURE
la main au Cavalier. Ils
entrerent à l'Eglife , &
la Belle alla chez elle . La
Dame eut déslors quelque
foupçon de l'amour
du Cavalier , & l'impatience
de s'en éclaircir ne
luy coufta pas de longues
peines , puifque le
hazard la fatisfit dés le
lendemain
. Elle régaloit
le foir une belle Compagnie
; & le Cavalier
qui s'eftoit rendu chez
elle avant tous les autres ,
,
GALANT. 211
laiffa tomber un Billet.
Elle mit le pied deſſus
fans qu'il y prift garde ,
& fe baiffantcomme pour
remedier à un Soulier
qui l'incommodoit , elle
s'en faifit adroitement.
& l'alla lire fi-toft qu'il
fut venu d'autre monde,
Elle reconnut foudain
l'écriture de la Belle. Le
Billet portoit , que s'il
vouloit continuer la converfation
dans laquelle
ils avoient efté interrom-
S ij
212 MERCURE
pus le jour précedent , il
pouvoit fe rendre fur les
onze heures du foir chez
Madame la Marquiſe de..
à qui on donnoit le Bal ;
que cette Maiſon eſtant
tres- voifine , elle y viendroit
en Egyptienne , &
qu'il pourroit luy faire
connoiftre s'il eftoit vray
que fa bonne fortune dépendiſt
d'elle. La lecture
de ce Billet convainquit
la Dame de l'intelligence
du Cavalier & de fon
GALANT . 213
Amie. Pour mieux fçavoir
jufqu'où elle alloit ,
elle fongea auffi - toſt à
prendre la place , ne dou
tant point que l'amourne
rendift le Cavalier dili
gent , & qu'elle ne puft
prévenir la Belle , en ve
nant au lieu marqué avant
l'heure qu'elle luy a
voit donné. Elles eftoient
toutes deux de la mefme
taille , & fous un mafque
, elle pouvoit déguifer
fa voix. Ce deffein ef
214 MERCURE
tant formé , elle donna
ordre à fa Suivante , de
luy tenir preſt un Habit
d'Egyptienne , & vint
retrouver la Compagnie
dans un enjoüement qui
ne pouvoit mieux cacher
qu'elle euft quelque chofe
en tefte . On foupa , &
incontinent aprés , elle
propofa diverfes tables de
Jeu. Elle fe mit d'une partie
d'Hombre; & leCavalier
qui avoit prié qu'on
le difpenfaft d'en eftre ,
1
GALANT . 215
fe retira dans le mefme
temps qu'il luy vit tenir
des Cartes. La Dame n'en
perdit point. Elle obligea
une Amie de prendre fon
Jeu pendant une heure ,
& eftant montée dans
fon Cabinet , elle s'habilla
fort
promptement
, &
courut au rendez - vous .
Elle eut bien- toft apperçeu
le Cavalier , qui
dans fon impatience obfervoit
tous les Maſques
qui entroient , & qui
216 MERCURE
voyant une Egyptienne ,
fut aifément trompé par
fa taille. Elle luy dit , en
le tirant un peu à l'écart ,
que fa ponctualité luy
devoit faire connoiftre
combien elle avoit trou
vé de charmes dans la
converfation qu'elle venoit
luy donner moyen
de pourfuivre. Les remercimens
du Cavalier furent
meflez de mille affurances
du plus tendre amour
, & aprés qu'il en
eur
GALANT. 217
cut exageré toute la force
, il luy dit qu'elle devoit
avoit l'efprit en repos
fur les reproches qui
lui
paroiffoient à craindre
du cofté de fon .
Amie ; qu'eftant réfolu
de ne
l'efpoufer jamais ,
il s'en
défendoit depuis
plus de quatre mois , fur
le prétendu obftacle d'un
Oncle qui ne lui cauſoit
aucun
embarras ; que rebutée
des
longueurs de
cet obftacle
Fanvier 1713 .
elle avoit
T
418 MERCURE
prefté l'oreille à un Financier
, dont le grand
Bien commençoit
à l'ébloüir
qu'il fe conduiroit
de fortequ'il l'obligeroit
enfin à ne pas laiffer
efchaper une fi grande
fortune ; & que quand
le Financier l'auroit efpoufée
, rien ne s'oppo
fant à leur amour , il leur
feroit fort aifé de le faire
réuffir , fans que l'un ny
l'autre en receuffent aus
cun blâme. La Dame
GALANT. (-119
feignit d'eftre fort contente
, & dit que pour
veu qu'il fuft conftant ,
elle voyoit tout à efperers
mais qu'il prift bien garde...
Il ne fouffrit point
"
qu'elle achevaft , & mille
fermens qui luy firent
voir la plus violente paffion
, furent la fin de cet
entretien
. La Dame parlant
tousjours au nom de
la Belle , témoigna craindre
que fa Mere qu'elle
-diſoit avoir laiffée endor-
Tij
240 MERCURE
mie , ne la demandaſt fi
elle venoit à s'éveiller ,
& elle fe hafta de fortir
fous ce prétexte. Le Ca-
-valier voulut la condui
re ; mais elle ufa d'une
autorité fi abfoluë pour
le faire demeurer , qu'il
fut contraint de luy
obeïr. Il refta peu dans
cette Aflemblée , & alla
chez luy refver en repos
à fon bonheur. La Belle
n'eftant venue qu'à minuit
, parce que fa Mere
GALANT. 12 #
s'eftoit couchée tard , l'at
tendit jufqu'à une heure,
& s'en retourna pleine
de dépit qu'il euft fäit ſi
peu de cas du feul rendez-
vous qu'il avoit eu
d'elle. Ce que je viens de
yous dire arriva le Jeudy
gras. Le lendemain , le
foin de la Dame fut d'e
•
xécuter ce qu'elle avoit
médité toute la nuit . Le
Financier vint la voir ; &
la preffa , comme il avoit
déja fait plus d'une fois ,
Tiij
22 MERCURE
de luy déclarer détermi
nement ce qu'elle avoit
réfolu de faire. Quelque
Bien qu'il euft , elle ne
balançoit point à demeurer
tousjours Veuve
plutoft que de faire un
choix qui gefnaft ſon
coeur , mais le Financier
luy eftoit utile pour la
yangeance qu'elle s'eſtoit
propolée. Elle connoiffoit
fon foible , & le
.
yoyant
dans l'enteſte
..
ment de ſe marier
avant
GALANT. 223
le Carefme , elle affecta
une bonne foy dont il
n'avoit aucun intéreſt à
développer
la caufe,
Aprés lui avoir marqué
grande paffion de le voit
tousjours de fes Amis
elle luy dit qu'elle avoit
tafché de rompre un engagement
fecret que le
Cavalier & elle avoient
pris enfemble , & què
n'en pouvant
venir à
4
bout , elle le prioit , puis
qu'il eftoit impoffible
Tiiij
124 MERCURE
qu'elle fe donnaft à lui ;.
de vouloir bien eſpouſer
une autre elle- mefme ;
qu'il connoiffoit fon Ame
; qu'elle eftoit tresbelle
, avoit mille bonnes
qualitez , & qu'en failant
la fortune d'une Fille de
naiffance , il trouvoit &
moyen de fe rendre heu
reux. Le Financier , dont
les yeux régloient l'amour
, n'eut aucune per
ne à confentir à l'échange.
Il répondit que la.
GALANT. 223
a
Demoiſelle luy plaifoit
affez , mais qu'il ne vou
doit donner aucune paro
le , à moins qu'on ne
Faffuraft que le Mariage
fe feroit en vingt- quatre
heures. La Dame qui ne
fouhaitoit rien tant que
la promptitude , fe chargea
du foin de cette affaire
, & luy demanda
le refte du jour pour la
propofer à la Mere de la
Belle. Jamais propofition
ne pouvoit donner plus :
226 MERCURE
de joye à cette Meré . II
fut arrefté qu'on garderoit
le fecret , & que 122
Fille elle mefme n'apren--
droit rien de ce Mariage
,
que dans le moment qu'il
faudroit qu'elle fignaft.
Le jour fuivant , qui ef
toit le Samedi , la Dame
amena le Financier chez
la Mere. Il l'entretint en
particuliers Le Notaire :
vint , & l'on fit alors fçavoir
à la Belle pourquoy
onl'avoit mandé . Le ton
GALANT . 227
abfolu dont fa Mere luy
parla , la haute fortune
que lui affuroit ce Maria!
ge , & le fujet qu'elle
croyoit avoir de fe plain
dre des mépris du Cava
lier , tout cela lui fit une
impreffion fi forte , qu'el
le figna comme on le
voulut. Le Financier
plein de joie , alla donner
ordre aux Bans , &
en fit publier un le lendemain
à la grande Mef
fe , aprés laquelle on les
28 MERCURE
maria . La Cerémonie ver
noit d'eftre faite , quand
le Cavalier entra dans
l'Eglife . Il connut bientoft
par l'empreffement
des Curieux , qu'il y
avoit une Mariće ; & en
tendant dire qu'elle eftoit
de qualité , il s'avança
pour la voir. Quel coup
de foudre quand il remarqua
la Belle ! Il fit
un cry qui furprit tous
ceux qui l'entendirent .
La Dame , qui eftoit du
n..
GALANT. 229
Mariage , tourna la teſte
vers luy , & fe fépara de
la Compagnie
, pour fe
donner le plaifir d'aller
infulter à fa douleur.
Ah , Madame , qu'ay-je
veu , lui dit- il tout conf-
-terné ? Sa réponſe fut
qu'elle eftoit contente ,
puis que le chagrin où il
eſtoit luy faifoit connoiftre
que rien ne manquoit
-à fa vangeance. Alors
elle luy parla du Billet
trouvé , de fon Perfon-
*
250 MERCURE
#
nage d'Egyptienne , du
bonheur qu'elle avoit eu
de marier promptement
la Belle ; & aprés luy
avoir dit qu'il pouvoit
donner fon coeur fans
appréhender qu'elle y
miſt obſtacle , elle le quita
, en luy défendant de
la voir jamais. Il demeura
abîmé dans fa douleur,
& le defefpoir d'avoir
perdu par fon imprudence
la feule perfonne qu'il
fe fentoit capable d'aiGALANT
. 431
mer , le rendant i confolable
, il abandonna Paris
, pour cacher à ſes
Amis l'accablement où
il fe trouvoit. On ne m'a
point dit fila fierté de la
Dame l'a guérie de fon
amour. Je fçay ſeulement
que le Financier
adore la Belle , & que
l'abondance où elle eft
de toutes chofes ne
luy laiffe aucun fujet de
regreter ce qu'elle a perdu.
Fermer
Résumé : HISTOIRE.
Le texte narre une aventure carnavalesque impliquant une veuve jeune et belle, jouissant de sa liberté, et un cavalier de grande valeur qui lui rend des visites régulières. La veuve, flattée par son attachement, cherche à le conquérir et finit par lui inspirer un début d'amour. Cependant, le cavalier est contraint par un vieil oncle de considérer un mariage avec une jeune fille riche mais laide. Pour éviter cette union, le cavalier négocie avec son oncle et obtient la liberté de choisir sa maîtresse. Lors d'un souper chez un ami, le cavalier rencontre une belle brune qui le charme profondément. De retour à Paris, il est troublé par cette nouvelle rencontre et commence à douter de ses sentiments pour la veuve. La veuve, ignorant ses tourments, lui propose de l'épouser sans l'accord de l'oncle. Le cavalier, de plus en plus épris de la brune, cherche à rompre avec la veuve sans la blesser. Un jour, la brune rend visite à la veuve, et le cavalier, surpris, doit cacher son trouble. Il continue de voir les deux femmes, utilisant des poèmes pour exprimer ses sentiments sans éveiller les soupçons. Finalement, il parvient à déclarer son amour à la brune, qui, bien que troublée, garde le secret. La situation se complique lorsque un financier riche déclare son amour à la veuve, qui accepte de le fréquenter pour rendre le cavalier jaloux. Le cavalier, malgré cette nouvelle menace, reste déterminé à conquérir la brune. La veuve refuse de renoncer à sa relation avec le cavalier tant qu'il ne lui assure pas la succession de son oncle. Cet oncle refuse de s'expliquer, et la veuve espère le rendre jaloux en fréquentant le financier. Le cavalier, de son côté, feint d'être alarmé par cette situation mais espère que la veuve sera infidèle. Le financier, quant à lui, rencontre la belle brune et exprime des regrets de ne pas l'avoir connue plus tôt. La veuve est pressée par le financier de prendre une décision avant Pâques. Pendant ce temps, le cavalier tente de s'expliquer avec la belle brune, qui accepte de l'écouter mais exige qu'il se déclare sans engagement. Leur conversation est interrompue par une amie de la belle brune, qui suspecte une liaison entre eux. La veuve, soupçonnant une relation entre le cavalier et la belle brune, décide de se déguiser en égyptienne pour rencontrer le cavalier à un rendez-vous. Elle apprend ainsi que le cavalier est prêt à épouser la belle brune pour éviter le financier. Pour se venger, la veuve organise rapidement le mariage entre la belle brune et le financier. Lors de la cérémonie de mariage, le cavalier découvre la supercherie et est dévasté. La veuve lui révèle alors comment elle a orchestré la situation et lui interdit de la revoir. Le cavalier, accablé par la perte de la veuve, quitte Paris. La veuve et le financier vivent heureux, et le financier adore la belle brune.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 92-111
HISTORIETTE DEDIEE A MADAME LA COMTESSE DE ***
Début :
J'AY suivi vos conseils, Madame, J'ay été au bal de la Comedie, [...]
Mots clefs :
Chevalier, Cléonice, Amour, Marquis, Bal, Sentiments, Conversation, Coeur, Tendresse, Sincérité, Rivaux, Désirs, Amitié, Perfidie, Esprit, Jalousie, Femmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTORIETTE DEDIEE A MADAME LA COMTESSE DE ***
HISTORIETTE
DEDIE E A MADAME
LA COMTESSE
D.E
***
JAY
AY fuivi vos confeils , Madame ,
J'ay éé au bal de la Comedie
mais je ne ferai point flatteur au point
de vous avouer , que j'y ay reffenti
tout le plaifir que vous m'aviez fair
efperer.Je n'examine point fi la faute
en eft a la nature du fpectacle ou à
mon caractère ; qu'importe quand on
s'ennuye , je prévois que cet aveu e
m'attiera pas beaucoup d'éloges de
la part des petits Mautres, & des o
quettes ; à les en croire , rien de plus
charmant que le bal . C'eft la qu'a
l'ayde d'un iafque , on fe dérobe aux
MERCURE. 25
yeux des jalouz , fans le bal , que d'a
mans favorisés gémiroient encor dans
leurs chaines , que de foupirs pouffés
qui n'eullent jamais ofés naiftre à vi«
fage découvert ; enfin on peut définir
le bal , le veritable Temple de l'Amour
: il y lance fes traits de toutes
parts , & fa puiflance y paroift d'autant
plus grande , qu'il n'y a pas be
foin , comme dans le refte du monde ,
du fecours des appas pour faire de
nouveaux fujets , les maximes ordinaires
y font peu d'uſage , on s'y aime
fans fe connoiftre ,& fans s'être vûs ,
on diroit que tout l'air de ce lieu n'eft
formé que defoupirs , ce portrait peut
être fidele , mais pour peu que je
vouluffe entrer en difpure , que je
trouverois de chofes capables de balancer
ces avantages ! combien de
Maris à l'ayde du mafque ont appris
ce qu'ils enragent de fçavoir , combiende
confpirations amoureuſes dé .
couvertes ! combien d'indifcretions !
combien d'infidelités ! enfin combien
de femmes ont eû le dépit mortel de
perdre le jour, ces conquêtes qu'elles
94 LE NOUVEAU
ne devoient qu'à leur déguiſement .
Frappé de ces contradictions , Madame,
croiriez -vous , que je n'ai été
touché que des malheureux ,fans prendre
la moindre part à la joye des autres
; il ne vous eft pas difficile de juger
qu'avec ces fentimens , je me fuis
fort ennuyé ; cependant j'ai tenu bon ,
j'ai refté jufqu'à cinq heures , &
comme vous m'aviez ordonné ďêtre
toûjours, alerte pour apprendre
quelque hiftoire ;l'envie de vous fatisfaire
m'a déterminé de me mettre dans
une loge à côté de deux Cavaliers , qui
ne faifoient que d'y entrer ; ils avoient
beaucoup danſé à l'envi l'un de l'autre,
avec une Dame fort bien faite qui
venoit de leur faire entendre qu'il
étoit de la bienfeance qu'elle rejoignit
la compagnie , & qu'ils ne la fui
villent pas d'avantage . Je crû dabord
que la jalouſe aſſembloit nos rivaux
, & que leur converfation feroit
des plus vives. Je m'approchay fans
affecter de curiofité , je feignis d'être
fatigué, & de m'endormir. Voici Madame
, ce que j'entendis ; le recit de
MER CURE.
25
leur converfation va commencer
mon hiſtoire ; afin que vous ne foyez
point furprife , que je nomme d'abord
mes deux heros ; vous fçaurez que j'en
reconnus un à ſa voix qu'il déguifoit
mal , & qu'apiés avoir appris ce que
je voulois fçavoir , je me fis connoître
à eux , & eux à moy ; & c'est du
Chevalier mon amy, que j'ay'appris
toute l'intrigue .
Nous fommes amis depuis longtemps
, difoit le Marquis de Polygni
au Chevalier de Lefclache ; ou je me
trompe , ou nous fommes rivaux ,
parlez -moy de bonne foy , eft- ce avec
fincerité que vous avez exprimé vos
défirs à l'aimable inconnuë : je vous
confefle , reprit le Chevalier , que
je n'ay jamais été féduit fi agréablement
, & cependant vous fçavez que
nous n'avons fait qu'entrevoir fon vifage
; ce que j'en ay vû, ne fuffit que
trop, je ferois bien fâché que vous fufiez
auffi enchanté que je le fuis, j'au
rois un Concurrent trop dangereux ,
& ce ne feroit que par mes fentimens
que je pourois difputer le prix , d'un
96 LE NOUVEAU
le
coeur d'où dépend ma felici é , & qui
n'est peut-être pas refervé au plus fincere;
Poligni ne manqua pas à fon tour
de tendres expreffions , il parut auffi
amoureux que fon ami , le Chevalier
l'en auroit cru a moins , la jaloufie
qui accompagne l'amour par tout ,
lui avoit déja perfuadé ; dans ce moment,
il regarda le Marquis avec des
yeux de Rival, il eût peine à fe deffendre
d'un mouvement de dépit , ce qu'il
pût faire , fut de garder un exterieur
tranquille tandis qu'il étoit fi troublé
audedans. La fituation de Poligni
étoit à peu-prés la même , il craignit
que cette égalité de fentimens ne refroidit
leur union , il en parla au Chevalier
, ils fe donnerent de mutuelles
aflurances de s'aimer toûjours , & de
facrifierplûtoft leurs plus tendres défirs
, que de fouffrir dans leur cout ,
la moindre alteration l'un pour l'autre
.
Ces nouvelles proteftations finies,
ils quitterent la loge , ce fut alors
que je me fis reconnoiftre mais
comme je fuis icy un perfonnage peu
neceflaire
>
MERCUR E. 97
neceffaire à la fcene ;je reprends mon
recit , ils parcoururent de nouveau la
fale du bal , re, oignirent leur aima
ble inconnue qu'ils n'avoient point
perdu des yeux , la fuivirent quand
elle forti , & apprirent par un de fes
domestiques qu'ils gratifierent , qui
elle étoit & où elle demeuroit . C'étoit
la belle Cleonice , que l'abfence
d'un mary jaloux rendoit
d'un abord facile ; la nouvelle pouvoit
- elle être plus favorable à
nos ainans , ils s'embrafferent en fe
feparant , Poligni gagna la place des
victoites ,& Lelclache,le taux -bourg
faint Germain .
Je ne vous diray point , Madame, G
no deux amis dormi ent tranquillement
, d'un côté ils étoient amoureux
; de l'autre ils étoient fatigués
par plufieures veilles, ce qui rend leur
repos contr dictoire : ce que je fçais
pofitivement , c'eft que Pol gny s'é.
tant levé à quatre heures du foir , i .
fut beaucoup moins à la toilette q
l'ordinaire, tant il avoit d'impauence
d'aller voir l'objet de fon nouvel a
98 LE NOUVEA
U
mour , il y fut donc à cinq heures ,
& voici comme il debuta ; N'y a t'il'
point d'indifcretion , Madame , à venir
voir de fi prés des appas qui ont
produit cette nuit, de fi tendres effets,
malgré le foin que vous aviez pris
de les cacher , on lui répondit avec'
beaucoup d'efprit & de politefle . J'ef-'
pere , Madame , que vous me fçaurez
bon gré de ne pas charger mon hiftoire
de toute leur converfation ,
Mademoiſelle Scudery ne vous en
tiendroit pas quitte à fi bon marché
pour moy j'aime mieux laiffer à mon
Lecteur, le foin de deviner tout ce qui
peut le dire en pareille occafion , je
m'en fie mieux à fes fentinens qu'à
mes expreffions ; mais voici une circonftance
que je ne puis taire ; dans
le temps que Poligny tâchoit d'exprimer
tout ce qu'il reflentoit ' autant
que la modeftie de Cleonice le pouvoit
permettre , on apporta une Lettre
qu'un Laquais venoit de laif.
fer, lans dire de quelle part , & qui
foudain avoit difparu ; la femme
de chambre fut un peu gronMERCUR
E. 96
99
dée , & on luy défendit felon la coutume,
de fe charger jamais des Lettres
d'un inconnu ; Cleonice la lut cependant
d'abord tout bas , & enfuite à
Poligny; voici ce qu'elle contenoit .
Mon coeur népour aimer fe voyoit
en partage,
Tant de délicateffe , & defineerité ,
Que craignant d'éprouver quelqu'infidelité,
Il cherchoit fon pareil pour fixerfon
hommage:
Dans un nombre infini j'ay trouvé
quelques belles ,
Queje croyois d'abord avoir feduit
fes voeux ,
Mais fur leur peu defoy, bien- toft
ouvrant les yeux,
Fe connoiffois aßez qu'il n'eftoit pas
pour elles.
Je (oupirois toujours apres une avanture
Quim'offrit cet objet que je m'eftois
Forme ;
Cet objet fi charmant of feroir ren
fermé
Tij.
$36007
100
NOUVEAU LE
Le coeur le plus parfait qu'eut produit
la nature ;
Quand vos premiers regardsfont venusmefurprendre,
Sous leurs aimables coups interdit
enchanté ,
Fav vû que mon malheur , ou ma
felicité
Dépendait de la part que vous y
voudrez prendre.
Le Chevalier qui s'attendoit de
voir Cleonice le lendemain , n'avoit
point figné , mais Poligny reconnut
dans le moment, fon file, & fon écriture
, ille nomma pour l'Auteur de
ces vers , & tournant la converfation
fur les Poëtes , il faut avouer , ditil
, que ces Meffieurs là font bien
heureux , ils font de leur imagination
ce qu'ils veulent , ils rellentent des
peines ou des plaifits à leur gré , ils
font aujourdhui une elegie , demain
le caprice qui
un Madrigal, fuiva
les gouverne , je veux croire que mon
ami le Chevalier n'eft point du nombre
de ces Poëtes ; & lors qu'il nous
MERCURE 101
écrit fi tendrement , il faut qu'il reffente
quelque chofe , Cleonice comprit
facilement la fin de ce difcours,
& fans vouloir s'inftruire des fentiméns
du Chevalier , elle repartit
fimplement , qu'il feroit à fouhaiter
que chacun fut Poëte ; puifqu'il n'y
auroit plus de maux réels , & qu'elle
étoit bien perfuadée que tous les Amans
étoient Poëtes en ce lens . Poligni
voulut répliquer , mais quelquesperfonnes
qu'on vint annoncer ,
l'obligerent à garder fa réponſe , &
même à prendre congé de la compagnie
, ce qu'il fit dans le moment.
Un redoublement de tendrefle fur
l'effet de fon entre- vûë , la declaration
du Chevalier ne laifloit pas de
l'inquieter , fon procedé, difoit-il , eſt
plus refpectueux que le mien , il n'a
pas même mis fon nom , l'amour aime
tous ces petits myfteres , & moy
j'ay ofé me prefenter tout d'un coup ;
il eft vray que mon bonheur dépend
du caractere de la perfonne que j'ai
me , prefque tout fon fexe appelle vi
vacité , ardeur , empreffement , ce qui
I iij
102 LE NOUVEAU
il
me paroift une temerité ; un air firetenu
n'eft pas toujours de faifon.
Aprés ces reflexions que j'affure que
fit le Marquis , ou qu'il dût faire ,
alla trouver le Chevalier qui fçavoit
déja fa vifite ; ne me demandez point
Madame , qui l'avoit ſi bien inſtruit ,
fi on vouloit expliquer tous les par
où , & tous les comment des amoureux
, ou n'auroit jamais fait ; il fuffic
de fçavoir une fois, que le Dieu qui
les infpire, eft le plus fubtil, & le plus
ingenieux de tous ; il endort les Ĉerberes
, adoucit les Megeres , c'eft à
dire, en ftyle commun , qu'il gagne les
Suiffes les plus intraitables , & les
femmes de chambre les plus revêches.
Bon jour,mon cher Chevalier, dit
le Marquis, en l'embrallant, fi j'avois
efté auffi pareffeux que toy , tes affaires
ne feroient pas en fi bon train ,
& on ne fçauroit pas que Lefelache
eft un des amans le plus poli qui foit
au monde , & qui s'exprime avec le
plus de délicatelle ; tu ne te ferois jamais
attendu de m'avoir cette obliga.
MERCURE
203
tion; mais quelqu'amoureux que je
fois, mon amitié l'emporte. Que je
m'eſtimerai heureux fi le Chevalier
en agit ainfi avec moy , Lefclache
l'en aflura avec les termes les plus
perfuafifs , il s'informa plus exactement
de l'obligation pretenduë , que
Poligni vouloit qu'il luy eat , il ne fit
nul myftere de fa declaration en vers,
il s'habilla & fortit avec luy , il n'y
eut rien de particulier le refte du
jour .
Le lendemain ils fe trouverent tous
deux chez Cleonice , Poligni qui entra
le dernier, ne pût cacher un peu
de rougeur , tant il eft vray que les
premiers mouvemens de l'amour
font de nous porter à la vengeance,
indiftin&tement contre tout rival , il fe
remit pourtant , & aprés avoir badiné
agréablement fur leur tête à
tête , fur l'Auteur des vers , il examina
en lay même , fi quelques regards
favorables ou quelques réponfes
de la partde Cleonice ,ne marqueroit
point dés ce jour une préference,
car felon luy; l'amour eftoit prompt
104 LE NOUVEAU
às
s'expliquer ; mais qu'il eft difficile
de trouver la verité par un-femblable
examen ; la jaloufie qui eft toujours
de la partie nous tourne l'efprit de
façon, que nous croyons fouvent le
contraire de ce qui eft : ce que je puis
vous affurer, Madame, c'eft que pendant
les cinq ou fix premieres vifites
que firent nos amis rivaux , il eut
efté difficile à un tiers non intereffé ,
de deviner lequel des deux eftoit le
mieux traité .
Les choles en eftoient là ; lorſque
Poligni fongeant à rendre fes petits ,
foins utiles , chercha quelque moyen
pour cela , il ne doutoit point que
l'efprit & le merite du Chevalier ne
fuflent capable defaire diverfion dans
le coeur de Cleonice ; mais il ne vouloit
pas fe brouiller ouvertement, & voici
ce qu'il inventa. Ce trait va vous
donner, Madame,une idée bien deſavantageufe
de nos amans , & je fuis .
für que dés ce moment, ils vont perdre
vostre eftime ; voici donc ce que
Je Marquis propofa auChevalier , &c
comme il s'expliq ua.
MER CURE.
105
Nous nous fommes promis que notre
amitié triompheroit de notre amour
; ce n'eft pas atfez , mon cher,
pour des amis comme nous , il faut
encore que ce qui fert à brociller les
autres , ferve à forufier notre union .
Je vois bien qu'il n'étoit pas poffible
de vivre fans voir Cleonice , j'ai tout
fait pour te faire un facrifice de mes
defirs, fans y pouvoir réullir. Jamais
nous n'avancerons , tant que nous
nous trouverons enfemble chez elle ,
nous nous détrui - ons l'un l'autre , je
te donne le choix .
Le Chevalier fentit la verité de ces
taifons , & s'y rendit .
Ce n'eft pas le tout mon Cher, reprit
Poligni , les femmes font artificieufes
, & l'on peut , fans crime
ufer d'artifices avec elles , il faut que
nous nous diſions reciproquement les
progrès que nous ferons ; devenons,
s'il eft ií
Die , heureux
tous les
deux ; & crainte que notre intelligence
ne parut fufpecte ; rompons - là
ën apparence
; trouvons- nous encore
une fois enfemble
chez Cleonice
;
106 LE NOUVEAU
nous nous y dirons des chofes vives,
& nous finirons , s'il le faut , par un
combat fimulé ; quand ces feintes ne
ferviroient qu'à lui prouver la puiffance
de les attraits ; c'eft toûjours
beaucoup , & je t'aflure que les Dames
aiment mieux voir regner une
petite guerre entre leurs amans, qu'-
une fi parfaite tranquillité ; le Chevalier
eut quelque peine à fe rendre
à ces dernieres propofitions , la delicateffe
de fon amour s'y oppofoit ,
& fon amitié étoit fi fincere , que
l'ombre même de la perfidie , lui faìfoit
horreur ; cependant il les adopta
à la fin. Telle eft , Madame , la raifon
de l'homme , elle ne manque
prefque iamais de lui montrer le vrai ;
mais rarement elle a affez de force
pour l'engager à le prendre , & fa refittance
ne fert, pour l'ordinaire , qu à
rendre plus éclatant , le triomphe de
nos paffions .
Aprés une convention fi étonnante
entre deux perfonnes, qu'on pouvoit
foupçonner d'abord de veritable amour
, ils fongerent à agir en conMERCURE
107 .
>
fequence, ils fe trouverent chez la da
me , le querellerent , fe battirent ,
& la feinte fut fi bien conduite, que
Cleonice les crût irreconciliables, tur
tout quand elle euft éprouvé , que
l'interpofition de les charmes & de
fes difcours n'avoit pû calmer leur tu
reur , ils ne fe trouverent plus chez
elle , ils affecterent même d'y venir
un quart d'heure , l'un aprés l'autre,
afin que celui qui viendroit le dernier,
eut occafion de prouver la continuation
de fon reffentiment , en nevoulant
pas entrer .
La fincerité ne fut pas fi égale dans
les rapports qu'ils fe firent de l -urs
progrez , le Chevalier difoit bonnement
les chofes comme elles fe paffoient
, mais Poligni luy faifoit des
aveux tels qu'il lu plaifoit ; car ils
n'étoient pas d'aprés le vrar , le Chevalier
qui croyoit le Marquis de bon .
ne foy , s'imaginoit qu'il eftoit plus
favorifé que lui , ces jugemens les en
hardilloient , il en devenont plus entreprenant
, Cleonice s'en appercevoit
& reptimoit fon audace ; cela
108 LE NOUVEAU
le defefperoit, dans l'idée qu'il avoit,
que le Marquis eftoit mieux traité
il n'ofoit en faire fes plaintes , crainre
d'indifcretion ; en un mot , il étoit
la dupe de fa franchife: car Poligni en
profitoit , & pour faire la cour a fes
dépens , il rapportoit à Cléonice
tout ce qui fe paffoit entre elle & le
Chevalier , difant , qu'il le faifoit
par vanité. Cela ne pouvoit
manquer de rendre Lefelache odieux ;
il s'en app rçût avec douleur, & fans
penetrer les veritables raifons de la
haine de fa maiftreffe , il s'en prit à
fon étoile , & comme il eft fage jufques
dans le defefpoir , voici ce qu'il
écrivit.
BILLET.
Fe fuis plus perfuadé que ja- .
mais , Madame , qu'il y a une
Dé‹ffe aveugle qui décide ici bas
de notre bonheur , puisqu'avec
les plus tendres fentimens du
monde,je n'aipu meriter le moindre
MERCURE.
189
dre retour de vous ; il y a dans
ma deftinée , je ne fçais quelle
malignité, que je ne conçois pas,
ilfaut lafuivre , Madame , & ne
vous point ennuyer d'avantage ;
c'est le parti que j'ai pris.
Voilà peut eftre, Madame , le premier
Amant qui ait tenu parole en
pareille occafion , il cefla de la voir
en effet ; Poligni triomphoit de fon
fuccès , mais comme la perfidie ne
peut eftre long-tems victorieule. Le
Chevalier fut bien- tôt vangé .
La fatisfaction eft ordinairement enamour
, la fource de l'inconftance ;
Poligny fut beaucoup moins affidu ;
la Dame qui étoit déja prévenuë
contre le Chevalier , foupçonna d'abord
qu'il avoit quelque part dans
ce refroidiffement , fon foupçon` fe
confirma , parce qu'il lui fut rapport
té, qu'ils fe voyoient dans ces idées ;
le dépit luy fit faire ce que l'amour
n'avoit pû exiger , elle luy écrivit en
ces termes.
K
110 LE NOUVEAU
Billet de Cleonice.
Fe fçavois bien , Monfieur ,
que vous eftiezun indifcret , mais
je nefçavoispas que vous euffiez
raffemble en vous, toutes les mauvaifes
qualitez ; je mefouviendrai
long- tems du bal , &je me
garderai des nouvelles connoiffan
ces.
Jamais homme ne fut fi furpris que
le Chevalier , à la lecture de ce
Billet , il fit pour la probité, ce qu'il
avoit refolu de ne plus faire pour
fon amour ; il ne pût fouffrir qu'on
l'outrageat fi injuftement , il fut chez
Cleonice , & aprés une converfation
de trois heures , il ſe juſtifia ſi bien ,
qu'enfin Cleonice lui avoua tout ce
que Poligny avoit dit contre lui , cet
aveu le troubla fi fort qu'il fut un
demi- quart d'heure fans parler ; en
MER CURE. 111
fin ayant rappellé fes fens , il decouvrit
à fon tour toute l'intrigue ; il ne
crût plus rien devoir à un ami fi indigne
, il devint celui de Cleonice , &
l'eft encore aux conditions de part &
d'autre , de ne plus jamais revoir
Poligny ; voici mon hiftoire , Madame,
vous n'y avez point vû de ces
faits furprenants qui étonnent l'efprit
, ni de ces circonftances variées
qui le flatent ; c'est un recit des plus
fimples,tiré d'aprés nature ; mais auffi
vous y voyez la fincerité reconnue
, triompher à la fin de la perfidie.
C'eft voftre vertu favorite que
j'ai voulu couronner , pouvois- je
mieux m'acquiter de l'emploi que
vous m'aviez donné : Je fuis , Madame
,
Voftre trés -humble &
trés-obéiffant ferviteur,
DE BONNEVAL.
DEDIE E A MADAME
LA COMTESSE
D.E
***
JAY
AY fuivi vos confeils , Madame ,
J'ay éé au bal de la Comedie
mais je ne ferai point flatteur au point
de vous avouer , que j'y ay reffenti
tout le plaifir que vous m'aviez fair
efperer.Je n'examine point fi la faute
en eft a la nature du fpectacle ou à
mon caractère ; qu'importe quand on
s'ennuye , je prévois que cet aveu e
m'attiera pas beaucoup d'éloges de
la part des petits Mautres, & des o
quettes ; à les en croire , rien de plus
charmant que le bal . C'eft la qu'a
l'ayde d'un iafque , on fe dérobe aux
MERCURE. 25
yeux des jalouz , fans le bal , que d'a
mans favorisés gémiroient encor dans
leurs chaines , que de foupirs pouffés
qui n'eullent jamais ofés naiftre à vi«
fage découvert ; enfin on peut définir
le bal , le veritable Temple de l'Amour
: il y lance fes traits de toutes
parts , & fa puiflance y paroift d'autant
plus grande , qu'il n'y a pas be
foin , comme dans le refte du monde ,
du fecours des appas pour faire de
nouveaux fujets , les maximes ordinaires
y font peu d'uſage , on s'y aime
fans fe connoiftre ,& fans s'être vûs ,
on diroit que tout l'air de ce lieu n'eft
formé que defoupirs , ce portrait peut
être fidele , mais pour peu que je
vouluffe entrer en difpure , que je
trouverois de chofes capables de balancer
ces avantages ! combien de
Maris à l'ayde du mafque ont appris
ce qu'ils enragent de fçavoir , combiende
confpirations amoureuſes dé .
couvertes ! combien d'indifcretions !
combien d'infidelités ! enfin combien
de femmes ont eû le dépit mortel de
perdre le jour, ces conquêtes qu'elles
94 LE NOUVEAU
ne devoient qu'à leur déguiſement .
Frappé de ces contradictions , Madame,
croiriez -vous , que je n'ai été
touché que des malheureux ,fans prendre
la moindre part à la joye des autres
; il ne vous eft pas difficile de juger
qu'avec ces fentimens , je me fuis
fort ennuyé ; cependant j'ai tenu bon ,
j'ai refté jufqu'à cinq heures , &
comme vous m'aviez ordonné ďêtre
toûjours, alerte pour apprendre
quelque hiftoire ;l'envie de vous fatisfaire
m'a déterminé de me mettre dans
une loge à côté de deux Cavaliers , qui
ne faifoient que d'y entrer ; ils avoient
beaucoup danſé à l'envi l'un de l'autre,
avec une Dame fort bien faite qui
venoit de leur faire entendre qu'il
étoit de la bienfeance qu'elle rejoignit
la compagnie , & qu'ils ne la fui
villent pas d'avantage . Je crû dabord
que la jalouſe aſſembloit nos rivaux
, & que leur converfation feroit
des plus vives. Je m'approchay fans
affecter de curiofité , je feignis d'être
fatigué, & de m'endormir. Voici Madame
, ce que j'entendis ; le recit de
MER CURE.
25
leur converfation va commencer
mon hiſtoire ; afin que vous ne foyez
point furprife , que je nomme d'abord
mes deux heros ; vous fçaurez que j'en
reconnus un à ſa voix qu'il déguifoit
mal , & qu'apiés avoir appris ce que
je voulois fçavoir , je me fis connoître
à eux , & eux à moy ; & c'est du
Chevalier mon amy, que j'ay'appris
toute l'intrigue .
Nous fommes amis depuis longtemps
, difoit le Marquis de Polygni
au Chevalier de Lefclache ; ou je me
trompe , ou nous fommes rivaux ,
parlez -moy de bonne foy , eft- ce avec
fincerité que vous avez exprimé vos
défirs à l'aimable inconnuë : je vous
confefle , reprit le Chevalier , que
je n'ay jamais été féduit fi agréablement
, & cependant vous fçavez que
nous n'avons fait qu'entrevoir fon vifage
; ce que j'en ay vû, ne fuffit que
trop, je ferois bien fâché que vous fufiez
auffi enchanté que je le fuis, j'au
rois un Concurrent trop dangereux ,
& ce ne feroit que par mes fentimens
que je pourois difputer le prix , d'un
96 LE NOUVEAU
le
coeur d'où dépend ma felici é , & qui
n'est peut-être pas refervé au plus fincere;
Poligni ne manqua pas à fon tour
de tendres expreffions , il parut auffi
amoureux que fon ami , le Chevalier
l'en auroit cru a moins , la jaloufie
qui accompagne l'amour par tout ,
lui avoit déja perfuadé ; dans ce moment,
il regarda le Marquis avec des
yeux de Rival, il eût peine à fe deffendre
d'un mouvement de dépit , ce qu'il
pût faire , fut de garder un exterieur
tranquille tandis qu'il étoit fi troublé
audedans. La fituation de Poligni
étoit à peu-prés la même , il craignit
que cette égalité de fentimens ne refroidit
leur union , il en parla au Chevalier
, ils fe donnerent de mutuelles
aflurances de s'aimer toûjours , & de
facrifierplûtoft leurs plus tendres défirs
, que de fouffrir dans leur cout ,
la moindre alteration l'un pour l'autre
.
Ces nouvelles proteftations finies,
ils quitterent la loge , ce fut alors
que je me fis reconnoiftre mais
comme je fuis icy un perfonnage peu
neceflaire
>
MERCUR E. 97
neceffaire à la fcene ;je reprends mon
recit , ils parcoururent de nouveau la
fale du bal , re, oignirent leur aima
ble inconnue qu'ils n'avoient point
perdu des yeux , la fuivirent quand
elle forti , & apprirent par un de fes
domestiques qu'ils gratifierent , qui
elle étoit & où elle demeuroit . C'étoit
la belle Cleonice , que l'abfence
d'un mary jaloux rendoit
d'un abord facile ; la nouvelle pouvoit
- elle être plus favorable à
nos ainans , ils s'embrafferent en fe
feparant , Poligni gagna la place des
victoites ,& Lelclache,le taux -bourg
faint Germain .
Je ne vous diray point , Madame, G
no deux amis dormi ent tranquillement
, d'un côté ils étoient amoureux
; de l'autre ils étoient fatigués
par plufieures veilles, ce qui rend leur
repos contr dictoire : ce que je fçais
pofitivement , c'eft que Pol gny s'é.
tant levé à quatre heures du foir , i .
fut beaucoup moins à la toilette q
l'ordinaire, tant il avoit d'impauence
d'aller voir l'objet de fon nouvel a
98 LE NOUVEA
U
mour , il y fut donc à cinq heures ,
& voici comme il debuta ; N'y a t'il'
point d'indifcretion , Madame , à venir
voir de fi prés des appas qui ont
produit cette nuit, de fi tendres effets,
malgré le foin que vous aviez pris
de les cacher , on lui répondit avec'
beaucoup d'efprit & de politefle . J'ef-'
pere , Madame , que vous me fçaurez
bon gré de ne pas charger mon hiftoire
de toute leur converfation ,
Mademoiſelle Scudery ne vous en
tiendroit pas quitte à fi bon marché
pour moy j'aime mieux laiffer à mon
Lecteur, le foin de deviner tout ce qui
peut le dire en pareille occafion , je
m'en fie mieux à fes fentinens qu'à
mes expreffions ; mais voici une circonftance
que je ne puis taire ; dans
le temps que Poligny tâchoit d'exprimer
tout ce qu'il reflentoit ' autant
que la modeftie de Cleonice le pouvoit
permettre , on apporta une Lettre
qu'un Laquais venoit de laif.
fer, lans dire de quelle part , & qui
foudain avoit difparu ; la femme
de chambre fut un peu gronMERCUR
E. 96
99
dée , & on luy défendit felon la coutume,
de fe charger jamais des Lettres
d'un inconnu ; Cleonice la lut cependant
d'abord tout bas , & enfuite à
Poligny; voici ce qu'elle contenoit .
Mon coeur népour aimer fe voyoit
en partage,
Tant de délicateffe , & defineerité ,
Que craignant d'éprouver quelqu'infidelité,
Il cherchoit fon pareil pour fixerfon
hommage:
Dans un nombre infini j'ay trouvé
quelques belles ,
Queje croyois d'abord avoir feduit
fes voeux ,
Mais fur leur peu defoy, bien- toft
ouvrant les yeux,
Fe connoiffois aßez qu'il n'eftoit pas
pour elles.
Je (oupirois toujours apres une avanture
Quim'offrit cet objet que je m'eftois
Forme ;
Cet objet fi charmant of feroir ren
fermé
Tij.
$36007
100
NOUVEAU LE
Le coeur le plus parfait qu'eut produit
la nature ;
Quand vos premiers regardsfont venusmefurprendre,
Sous leurs aimables coups interdit
enchanté ,
Fav vû que mon malheur , ou ma
felicité
Dépendait de la part que vous y
voudrez prendre.
Le Chevalier qui s'attendoit de
voir Cleonice le lendemain , n'avoit
point figné , mais Poligny reconnut
dans le moment, fon file, & fon écriture
, ille nomma pour l'Auteur de
ces vers , & tournant la converfation
fur les Poëtes , il faut avouer , ditil
, que ces Meffieurs là font bien
heureux , ils font de leur imagination
ce qu'ils veulent , ils rellentent des
peines ou des plaifits à leur gré , ils
font aujourdhui une elegie , demain
le caprice qui
un Madrigal, fuiva
les gouverne , je veux croire que mon
ami le Chevalier n'eft point du nombre
de ces Poëtes ; & lors qu'il nous
MERCURE 101
écrit fi tendrement , il faut qu'il reffente
quelque chofe , Cleonice comprit
facilement la fin de ce difcours,
& fans vouloir s'inftruire des fentiméns
du Chevalier , elle repartit
fimplement , qu'il feroit à fouhaiter
que chacun fut Poëte ; puifqu'il n'y
auroit plus de maux réels , & qu'elle
étoit bien perfuadée que tous les Amans
étoient Poëtes en ce lens . Poligni
voulut répliquer , mais quelquesperfonnes
qu'on vint annoncer ,
l'obligerent à garder fa réponſe , &
même à prendre congé de la compagnie
, ce qu'il fit dans le moment.
Un redoublement de tendrefle fur
l'effet de fon entre- vûë , la declaration
du Chevalier ne laifloit pas de
l'inquieter , fon procedé, difoit-il , eſt
plus refpectueux que le mien , il n'a
pas même mis fon nom , l'amour aime
tous ces petits myfteres , & moy
j'ay ofé me prefenter tout d'un coup ;
il eft vray que mon bonheur dépend
du caractere de la perfonne que j'ai
me , prefque tout fon fexe appelle vi
vacité , ardeur , empreffement , ce qui
I iij
102 LE NOUVEAU
il
me paroift une temerité ; un air firetenu
n'eft pas toujours de faifon.
Aprés ces reflexions que j'affure que
fit le Marquis , ou qu'il dût faire ,
alla trouver le Chevalier qui fçavoit
déja fa vifite ; ne me demandez point
Madame , qui l'avoit ſi bien inſtruit ,
fi on vouloit expliquer tous les par
où , & tous les comment des amoureux
, ou n'auroit jamais fait ; il fuffic
de fçavoir une fois, que le Dieu qui
les infpire, eft le plus fubtil, & le plus
ingenieux de tous ; il endort les Ĉerberes
, adoucit les Megeres , c'eft à
dire, en ftyle commun , qu'il gagne les
Suiffes les plus intraitables , & les
femmes de chambre les plus revêches.
Bon jour,mon cher Chevalier, dit
le Marquis, en l'embrallant, fi j'avois
efté auffi pareffeux que toy , tes affaires
ne feroient pas en fi bon train ,
& on ne fçauroit pas que Lefelache
eft un des amans le plus poli qui foit
au monde , & qui s'exprime avec le
plus de délicatelle ; tu ne te ferois jamais
attendu de m'avoir cette obliga.
MERCURE
203
tion; mais quelqu'amoureux que je
fois, mon amitié l'emporte. Que je
m'eſtimerai heureux fi le Chevalier
en agit ainfi avec moy , Lefclache
l'en aflura avec les termes les plus
perfuafifs , il s'informa plus exactement
de l'obligation pretenduë , que
Poligni vouloit qu'il luy eat , il ne fit
nul myftere de fa declaration en vers,
il s'habilla & fortit avec luy , il n'y
eut rien de particulier le refte du
jour .
Le lendemain ils fe trouverent tous
deux chez Cleonice , Poligni qui entra
le dernier, ne pût cacher un peu
de rougeur , tant il eft vray que les
premiers mouvemens de l'amour
font de nous porter à la vengeance,
indiftin&tement contre tout rival , il fe
remit pourtant , & aprés avoir badiné
agréablement fur leur tête à
tête , fur l'Auteur des vers , il examina
en lay même , fi quelques regards
favorables ou quelques réponfes
de la partde Cleonice ,ne marqueroit
point dés ce jour une préference,
car felon luy; l'amour eftoit prompt
104 LE NOUVEAU
às
s'expliquer ; mais qu'il eft difficile
de trouver la verité par un-femblable
examen ; la jaloufie qui eft toujours
de la partie nous tourne l'efprit de
façon, que nous croyons fouvent le
contraire de ce qui eft : ce que je puis
vous affurer, Madame, c'eft que pendant
les cinq ou fix premieres vifites
que firent nos amis rivaux , il eut
efté difficile à un tiers non intereffé ,
de deviner lequel des deux eftoit le
mieux traité .
Les choles en eftoient là ; lorſque
Poligni fongeant à rendre fes petits ,
foins utiles , chercha quelque moyen
pour cela , il ne doutoit point que
l'efprit & le merite du Chevalier ne
fuflent capable defaire diverfion dans
le coeur de Cleonice ; mais il ne vouloit
pas fe brouiller ouvertement, & voici
ce qu'il inventa. Ce trait va vous
donner, Madame,une idée bien deſavantageufe
de nos amans , & je fuis .
für que dés ce moment, ils vont perdre
vostre eftime ; voici donc ce que
Je Marquis propofa auChevalier , &c
comme il s'expliq ua.
MER CURE.
105
Nous nous fommes promis que notre
amitié triompheroit de notre amour
; ce n'eft pas atfez , mon cher,
pour des amis comme nous , il faut
encore que ce qui fert à brociller les
autres , ferve à forufier notre union .
Je vois bien qu'il n'étoit pas poffible
de vivre fans voir Cleonice , j'ai tout
fait pour te faire un facrifice de mes
defirs, fans y pouvoir réullir. Jamais
nous n'avancerons , tant que nous
nous trouverons enfemble chez elle ,
nous nous détrui - ons l'un l'autre , je
te donne le choix .
Le Chevalier fentit la verité de ces
taifons , & s'y rendit .
Ce n'eft pas le tout mon Cher, reprit
Poligni , les femmes font artificieufes
, & l'on peut , fans crime
ufer d'artifices avec elles , il faut que
nous nous diſions reciproquement les
progrès que nous ferons ; devenons,
s'il eft ií
Die , heureux
tous les
deux ; & crainte que notre intelligence
ne parut fufpecte ; rompons - là
ën apparence
; trouvons- nous encore
une fois enfemble
chez Cleonice
;
106 LE NOUVEAU
nous nous y dirons des chofes vives,
& nous finirons , s'il le faut , par un
combat fimulé ; quand ces feintes ne
ferviroient qu'à lui prouver la puiffance
de les attraits ; c'eft toûjours
beaucoup , & je t'aflure que les Dames
aiment mieux voir regner une
petite guerre entre leurs amans, qu'-
une fi parfaite tranquillité ; le Chevalier
eut quelque peine à fe rendre
à ces dernieres propofitions , la delicateffe
de fon amour s'y oppofoit ,
& fon amitié étoit fi fincere , que
l'ombre même de la perfidie , lui faìfoit
horreur ; cependant il les adopta
à la fin. Telle eft , Madame , la raifon
de l'homme , elle ne manque
prefque iamais de lui montrer le vrai ;
mais rarement elle a affez de force
pour l'engager à le prendre , & fa refittance
ne fert, pour l'ordinaire , qu à
rendre plus éclatant , le triomphe de
nos paffions .
Aprés une convention fi étonnante
entre deux perfonnes, qu'on pouvoit
foupçonner d'abord de veritable amour
, ils fongerent à agir en conMERCURE
107 .
>
fequence, ils fe trouverent chez la da
me , le querellerent , fe battirent ,
& la feinte fut fi bien conduite, que
Cleonice les crût irreconciliables, tur
tout quand elle euft éprouvé , que
l'interpofition de les charmes & de
fes difcours n'avoit pû calmer leur tu
reur , ils ne fe trouverent plus chez
elle , ils affecterent même d'y venir
un quart d'heure , l'un aprés l'autre,
afin que celui qui viendroit le dernier,
eut occafion de prouver la continuation
de fon reffentiment , en nevoulant
pas entrer .
La fincerité ne fut pas fi égale dans
les rapports qu'ils fe firent de l -urs
progrez , le Chevalier difoit bonnement
les chofes comme elles fe paffoient
, mais Poligni luy faifoit des
aveux tels qu'il lu plaifoit ; car ils
n'étoient pas d'aprés le vrar , le Chevalier
qui croyoit le Marquis de bon .
ne foy , s'imaginoit qu'il eftoit plus
favorifé que lui , ces jugemens les en
hardilloient , il en devenont plus entreprenant
, Cleonice s'en appercevoit
& reptimoit fon audace ; cela
108 LE NOUVEAU
le defefperoit, dans l'idée qu'il avoit,
que le Marquis eftoit mieux traité
il n'ofoit en faire fes plaintes , crainre
d'indifcretion ; en un mot , il étoit
la dupe de fa franchife: car Poligni en
profitoit , & pour faire la cour a fes
dépens , il rapportoit à Cléonice
tout ce qui fe paffoit entre elle & le
Chevalier , difant , qu'il le faifoit
par vanité. Cela ne pouvoit
manquer de rendre Lefelache odieux ;
il s'en app rçût avec douleur, & fans
penetrer les veritables raifons de la
haine de fa maiftreffe , il s'en prit à
fon étoile , & comme il eft fage jufques
dans le defefpoir , voici ce qu'il
écrivit.
BILLET.
Fe fuis plus perfuadé que ja- .
mais , Madame , qu'il y a une
Dé‹ffe aveugle qui décide ici bas
de notre bonheur , puisqu'avec
les plus tendres fentimens du
monde,je n'aipu meriter le moindre
MERCURE.
189
dre retour de vous ; il y a dans
ma deftinée , je ne fçais quelle
malignité, que je ne conçois pas,
ilfaut lafuivre , Madame , & ne
vous point ennuyer d'avantage ;
c'est le parti que j'ai pris.
Voilà peut eftre, Madame , le premier
Amant qui ait tenu parole en
pareille occafion , il cefla de la voir
en effet ; Poligni triomphoit de fon
fuccès , mais comme la perfidie ne
peut eftre long-tems victorieule. Le
Chevalier fut bien- tôt vangé .
La fatisfaction eft ordinairement enamour
, la fource de l'inconftance ;
Poligny fut beaucoup moins affidu ;
la Dame qui étoit déja prévenuë
contre le Chevalier , foupçonna d'abord
qu'il avoit quelque part dans
ce refroidiffement , fon foupçon` fe
confirma , parce qu'il lui fut rapport
té, qu'ils fe voyoient dans ces idées ;
le dépit luy fit faire ce que l'amour
n'avoit pû exiger , elle luy écrivit en
ces termes.
K
110 LE NOUVEAU
Billet de Cleonice.
Fe fçavois bien , Monfieur ,
que vous eftiezun indifcret , mais
je nefçavoispas que vous euffiez
raffemble en vous, toutes les mauvaifes
qualitez ; je mefouviendrai
long- tems du bal , &je me
garderai des nouvelles connoiffan
ces.
Jamais homme ne fut fi furpris que
le Chevalier , à la lecture de ce
Billet , il fit pour la probité, ce qu'il
avoit refolu de ne plus faire pour
fon amour ; il ne pût fouffrir qu'on
l'outrageat fi injuftement , il fut chez
Cleonice , & aprés une converfation
de trois heures , il ſe juſtifia ſi bien ,
qu'enfin Cleonice lui avoua tout ce
que Poligny avoit dit contre lui , cet
aveu le troubla fi fort qu'il fut un
demi- quart d'heure fans parler ; en
MER CURE. 111
fin ayant rappellé fes fens , il decouvrit
à fon tour toute l'intrigue ; il ne
crût plus rien devoir à un ami fi indigne
, il devint celui de Cleonice , &
l'eft encore aux conditions de part &
d'autre , de ne plus jamais revoir
Poligny ; voici mon hiftoire , Madame,
vous n'y avez point vû de ces
faits furprenants qui étonnent l'efprit
, ni de ces circonftances variées
qui le flatent ; c'est un recit des plus
fimples,tiré d'aprés nature ; mais auffi
vous y voyez la fincerité reconnue
, triompher à la fin de la perfidie.
C'eft voftre vertu favorite que
j'ai voulu couronner , pouvois- je
mieux m'acquiter de l'emploi que
vous m'aviez donné : Je fuis , Madame
,
Voftre trés -humble &
trés-obéiffant ferviteur,
DE BONNEVAL.
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13
p. 1079-1089
REFLEXIONS.
Début :
Les Grands ne réfléchiront-ils jamais sérieusement sur eux-mêmes ? Ils ont [...]
Mots clefs :
Conversation, Esprit, Hommes, Faute, Monde, Valet, Homme du monde, Punir, Crainte, Grands
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS.
L'érieusement sur eux - mêmes ? Ils ont
beau s'étourdir par la
sensualité et par
la délicatesse poussée à l'excès , courir de
plaisirs en plaisirs , donner tout ce qu'ils
ont
d'attention aux voluptez des sens ,
s'ébloüir à la vûë de la pompe qui les
environne et de l'éclat de leur fortune ,
ne faire aucun compte ni des fatigues
ni du sang des autres hommes , n'être
point compatissans
à leurs souffrances ,
les faire servir à leurs fins et les sacri
fier à leurs interêts , comme s'ils étoient
des Etres d'une espece differente et toute
inferieure et nez pour s'user à leur service
; les laisser accablez de besoins , pendant
qu'ils s'accablent eux - mêmes de suerflus
; une voix secrette se fait entenre
chez eux et malgré eux , et les avertit
sans cesse qu'ils sont fort éloignez de
l'état où ils devroient être.
Es Grands ne réfléchiront -ils jamais
Le
mauvais.exemple enseigne le mal
à ceux qui l'ignorent , et le persuade à
ceux qui en ont naturellement horreur ;
I. Vol.
ensorte
1080 MERCURE DE FRANCE
ensorte qu'on a souvent honte d'être in
nocent parmi les coupables .
Les exemples des Princes sont comme
des Edits qui se publient sans Hérauts ,
et ausquels on obéït sans attendre des
Commissaires , ni des Lettres Patentes.
L'inclination a souvent peu de
·
part aux
choses
qu'on fait par crainte
, par res- pect humain
, ou seulement
parce qu'on les voit faire.
Les mesures que prennent les usurpa
teurs , pour assurer leurs possessions à.
leurs descendans , ne prévalent pas d'ordinaire
à l'exemple qu'ils ont donné.
Le mauvais exemple excite plus à faire
le mal , que le bon à faire le bien , parce
qu'il a notre inclination naturelle de son
côté.
Il faut tout voir , car plus les yeux ont
vu , plus la raison est en état de voir
elle- même.
Les exemples du temps passé nous
touchent
incomparablement plus que
ceux de notre siecle. On s'accoûtume
1. Vol. insenJUIN.
1733. 1033
insensiblement à tout ce qu'on voit , et
selon le Cardinal de Retz , on peut raisonnablement
douter que le Consulat du
Cheval de Caligula , nous eût si extraordinairement
surpris , si cet évenement
s'étoit passé de nos jours.
L'experience , mais l'experience exacte
et bien faite , est toujours l'écueil des
vieux préjugez.
Bien que la punition ne semble marcher
qu'à pas lents , on voit rarement
qu'elle manque de tomber sur les coupables
, quoiqu'ils paroissent aller plus .
vîte qu'elle.
Rarò antecedentem scele stum
Deseruit pede poena claudo .
Il faut punir le méchant , de crainte
d'en être puni.
Il est dangereux de pardonner certains
crimes ; la justice est interessée à ce qu'on
punisse exemplairement , pour faire respecter
le Souverain dans ceux dont il se
sert pour gouverner ses Peuples.
C'est nuire aux bons , que de pardonner
aux méchans. Bonis nocet quisquis
pepercerit malis.
I. Vol. Dans
1082 MERCURE DE FRANCE
Dans les châtimens dont on punit les
méchants , on a moins dessein de les faire
périr et d'augmenter leurs souffrances ,
que de retenir les esprits pervers par
la
crainte du supplice. Supplicium de iis sumendum
non tam ut ipsi pereant , quàm
ut alios pereundo deterreant. Seneque .
Pour punir les hommes , Dieu n'a souvent
besoin que de leurs propres passions.
On doit presque également punir un
General victorieux , qui ne profite pas
de sa victoire , et un General négligent
qui se laisse surprendre.
On ne devient pas tout d'un coup très
criminel , mais défiez- vous de la plus
petite faute , car elle peut être le premier
degré pour vous conduire aux plus
grands desordres . Nemo repente fuit turpissimus.
Une faute en attire souvent plusieurs ,
et la distance qui est entre la vertu et
le vice , n'est quelquefois que le chemin
peu de jours . de
Q
On doit plaindre par pitié et blâmer
par raison , ceux qui sont malheureux
1
par leur faute.
JUIN. 1733. 1083
On n'est pas sot pour faire une sottise,
puisque le sage même est sujet à faire des
fautes ; mais c'est être sot que de ne pas
sçavoir cacher ses sottises et de vouloir
les excuser.
Il est d'un plus grand homme de sçavoir
avoüer sa faute , que de sçavoir ne
la pas faire.
Il n'y a rien qui fasse agir plus efficacement
les honnêtes gens qui ont fait
quelques fautes, que le desir ardent qu'ils
ont de les réparer et de les faire oublier
par de bons procedez.
La source la plus ordinaire du manquement
des hommes , est qu'ils s'effrayent
trop du présent et qu'ils ne s'effrayent
pas assez de l'avenir.
C'est un rare talent que celui d'éviter
jusqu'aux plus petites fautes . Je ne sçai
si celui d'avouer ingénument celles que
l'on fait , est en certain cas de beaucoup
inferieur.
Le colpé presenti invalidano le scuse
passate. Per una volta si puo esser
cativo e mantenersi l'opinione di buono :
1, Vol.
la
1084 MERCURE DE FRANCE
la replicatione deglatti vitiosi facredere
che nascono dalla mala natura degli ho...
mini , è non dalle necessita delle occa
sione.
Il divider da un huomo la dominatione
, è cosa molto più spaventevole , che
la separatione dell'anima dal corpo.
Levare il Regno , è lasciar vivo il Re
è una crudela pieta.
Un Pirate disoit à Alexandre , parce
que je ravage la Mer avec une Barque on
m'appelle voleur ; et parce que vous le
faites avec une grandé Flotte on vous
appelle Roy.
:
Les hommes veulent être esclaves quelque
part , et puiser là de quoi dominer
ailleurs en effet , ils rampent et sentent
durement le poids de ceux qui peuvent
servir à leur élévation , mais ils le rendent
bien à leurs inférieurs. On se forme
ainsi à l'hypocrisie et à l'inhumanité , et
on passe sa vie à souffrir et à faire souffrir.
Il mestiere di comandare è cosi piace
vole , è gustoso , che non mi stanche-
I.Vol. rei
JUIN. 1733. 1085
rei mai di farmi obedire , disoit un Italien.
Il est très-naturel à ceux qui ont dans
l'esprit quelque impression dominante ,
d'y faire venir toutes leurs autres pen
sées.
Ce qui plaît au Prince tient lieu de
loy, parce que par la Loy Royale qui
l'a établi , le peuple a transferé et mis en
sa personne toute l'autorité , la volonté
et le pouvoir qu'il avoit.
On n'est pas digne de commander , si
on n'est meilleur que ceux à qui on commande.
Il arrive rarement de conserver son au
torité et son crédit autant que sa vie.
Le valet scelerat est quelquefois un
mauvais indice contre le Maître .
Aucune servitude n'est plus honteuse
que d'être valet d'un valet ; c'est cependant
le sort de la plupart des Grands , રે
qui il arrive de se laisser gouverner par
quelques Domestiques.
1. Vol. Le
1086 MERCURE DE FRANCE
Le changement de nos affections vient
souvent de celui de notre tempéramment
, dont il entre toujours quelque
chose dans les desseins les plus concertez.
,
On ne doit pas croire qu'une chose
est à soi , quand elle peut changer de
maître , dit Publius Syrus , Nil proprium
cas quod mutarier potest.
C'est particulierement l'instabilité qui
produit l'ingratitude , parce que l'avidité
qu'on a pour les biens qu'on ne possede
pas , fait compter pour rien ceux qu'on
possede.
Parmi la plûpart des hommes , le goût
'des meilleures choses change ayant qu'el
les ayent changé.
Il est aussi ordinaire à l'homme de
s'affliger du mal , que de se lasser du
bien .
La Coûtume est la maîtresse des Usages
, c'est elle qui fait qu'ils choquent ,
ou qu'ils ne choquent point.
Toutes les choses du monde , sans en
I. Vol. exJUI
N.
1087 •
1733 .
excepter aucunes , sont sujettes à diverses
révolutions qui les rendent fort estimées
en un tems , puis méprisées et ridicules
en l'autre , font monter aujourd'hui
ce qui doit tomber demain , et tourner
ainsi perpétuellement cette grande rouë
des siècles , qui fait paroître , mourir et
renaître chacun à son tour sur le Théatre
du monde. Les Sciences , les Empires
les Opinions , le Monde même n'est pas.
exempt de cette vicissitude.
Usque adeò in rebus solidi nihil esse videtur
!
Ordinairement la confiance fournit
plus à la conversation que l'esprit.
L'entretien sert de nourriture à l'ame,
rend le coeur content , réveille les esprits
, endort les peines , applanit les
chemins et les accourcit , et par une excellence
encore plus particuliere , met
poz ainsi dire , à cheval ceux qui sont à
pied.
Dans la conversation on ne doit point
tant affecter de bien dire et de bien pencomme
de faire bien dire , et bien
ser ,
penser
aux
autres
; car
nous
sommes
tou-
I. Vol, jours
1088 MERCURE DE FRANCE
jours très- agréables à ceux à qui nous
donnons occasion de l'être.
Un esprit médiocre qui parle juste et à
propos , plait davantage dans la conversation,
qu'un esprit sublime qui ne cherche
qu'à briller , et qui dit des choses.
extraordinaires , et seulement propres à
te faire admirer.
Il est bien difficile d'être toujours
agréable dans l'entretien sans être un
peu bouffon : et il est encore plus difficile
de soutenir ce dernier caractere sans
être souvent plat. C'est l'Etude qui augmente
les talens de la nature , mais c'est
la conversation qui les met en oeuvre.
La conversation est le grand Livre du
Monde , qui apprend l'usage des autres
Livres sans elle la Science est sauvage
et sans agrément.
L'usage de l'esprit de l'homme se fait
particulierement sentir dans la conversation
, parce qu'il s'y trouve obligé de
répondre juste et de parler juste. Dans le
Cabinet , l'esprit raisonne sans contrainte
, comme il veut , et sur ce qu'il veut ;
il ne trouve personne qui lui contredise :
I. Vol.
dans
JUIN. 1733. 1089:
dans la conversation , il doit être prêt à
raisonner sur tout , et à soutenir ses rai
sonnemens contre tous .
Ordinairement dans la conversation
les uns sont fort di straits , et les autres
ont une attention si importune , qu'au
moindre mot qui échappe , ils le releyent
, badinant autour , y trouvent un
mistere que les autres n'y voyent pas , et
y cherchent de la finesse et de la subti
lité , seulement pour avoir occasion de
placer la leur.
L'érieusement sur eux - mêmes ? Ils ont
beau s'étourdir par la
sensualité et par
la délicatesse poussée à l'excès , courir de
plaisirs en plaisirs , donner tout ce qu'ils
ont
d'attention aux voluptez des sens ,
s'ébloüir à la vûë de la pompe qui les
environne et de l'éclat de leur fortune ,
ne faire aucun compte ni des fatigues
ni du sang des autres hommes , n'être
point compatissans
à leurs souffrances ,
les faire servir à leurs fins et les sacri
fier à leurs interêts , comme s'ils étoient
des Etres d'une espece differente et toute
inferieure et nez pour s'user à leur service
; les laisser accablez de besoins , pendant
qu'ils s'accablent eux - mêmes de suerflus
; une voix secrette se fait entenre
chez eux et malgré eux , et les avertit
sans cesse qu'ils sont fort éloignez de
l'état où ils devroient être.
Es Grands ne réfléchiront -ils jamais
Le
mauvais.exemple enseigne le mal
à ceux qui l'ignorent , et le persuade à
ceux qui en ont naturellement horreur ;
I. Vol.
ensorte
1080 MERCURE DE FRANCE
ensorte qu'on a souvent honte d'être in
nocent parmi les coupables .
Les exemples des Princes sont comme
des Edits qui se publient sans Hérauts ,
et ausquels on obéït sans attendre des
Commissaires , ni des Lettres Patentes.
L'inclination a souvent peu de
·
part aux
choses
qu'on fait par crainte
, par res- pect humain
, ou seulement
parce qu'on les voit faire.
Les mesures que prennent les usurpa
teurs , pour assurer leurs possessions à.
leurs descendans , ne prévalent pas d'ordinaire
à l'exemple qu'ils ont donné.
Le mauvais exemple excite plus à faire
le mal , que le bon à faire le bien , parce
qu'il a notre inclination naturelle de son
côté.
Il faut tout voir , car plus les yeux ont
vu , plus la raison est en état de voir
elle- même.
Les exemples du temps passé nous
touchent
incomparablement plus que
ceux de notre siecle. On s'accoûtume
1. Vol. insenJUIN.
1733. 1033
insensiblement à tout ce qu'on voit , et
selon le Cardinal de Retz , on peut raisonnablement
douter que le Consulat du
Cheval de Caligula , nous eût si extraordinairement
surpris , si cet évenement
s'étoit passé de nos jours.
L'experience , mais l'experience exacte
et bien faite , est toujours l'écueil des
vieux préjugez.
Bien que la punition ne semble marcher
qu'à pas lents , on voit rarement
qu'elle manque de tomber sur les coupables
, quoiqu'ils paroissent aller plus .
vîte qu'elle.
Rarò antecedentem scele stum
Deseruit pede poena claudo .
Il faut punir le méchant , de crainte
d'en être puni.
Il est dangereux de pardonner certains
crimes ; la justice est interessée à ce qu'on
punisse exemplairement , pour faire respecter
le Souverain dans ceux dont il se
sert pour gouverner ses Peuples.
C'est nuire aux bons , que de pardonner
aux méchans. Bonis nocet quisquis
pepercerit malis.
I. Vol. Dans
1082 MERCURE DE FRANCE
Dans les châtimens dont on punit les
méchants , on a moins dessein de les faire
périr et d'augmenter leurs souffrances ,
que de retenir les esprits pervers par
la
crainte du supplice. Supplicium de iis sumendum
non tam ut ipsi pereant , quàm
ut alios pereundo deterreant. Seneque .
Pour punir les hommes , Dieu n'a souvent
besoin que de leurs propres passions.
On doit presque également punir un
General victorieux , qui ne profite pas
de sa victoire , et un General négligent
qui se laisse surprendre.
On ne devient pas tout d'un coup très
criminel , mais défiez- vous de la plus
petite faute , car elle peut être le premier
degré pour vous conduire aux plus
grands desordres . Nemo repente fuit turpissimus.
Une faute en attire souvent plusieurs ,
et la distance qui est entre la vertu et
le vice , n'est quelquefois que le chemin
peu de jours . de
Q
On doit plaindre par pitié et blâmer
par raison , ceux qui sont malheureux
1
par leur faute.
JUIN. 1733. 1083
On n'est pas sot pour faire une sottise,
puisque le sage même est sujet à faire des
fautes ; mais c'est être sot que de ne pas
sçavoir cacher ses sottises et de vouloir
les excuser.
Il est d'un plus grand homme de sçavoir
avoüer sa faute , que de sçavoir ne
la pas faire.
Il n'y a rien qui fasse agir plus efficacement
les honnêtes gens qui ont fait
quelques fautes, que le desir ardent qu'ils
ont de les réparer et de les faire oublier
par de bons procedez.
La source la plus ordinaire du manquement
des hommes , est qu'ils s'effrayent
trop du présent et qu'ils ne s'effrayent
pas assez de l'avenir.
C'est un rare talent que celui d'éviter
jusqu'aux plus petites fautes . Je ne sçai
si celui d'avouer ingénument celles que
l'on fait , est en certain cas de beaucoup
inferieur.
Le colpé presenti invalidano le scuse
passate. Per una volta si puo esser
cativo e mantenersi l'opinione di buono :
1, Vol.
la
1084 MERCURE DE FRANCE
la replicatione deglatti vitiosi facredere
che nascono dalla mala natura degli ho...
mini , è non dalle necessita delle occa
sione.
Il divider da un huomo la dominatione
, è cosa molto più spaventevole , che
la separatione dell'anima dal corpo.
Levare il Regno , è lasciar vivo il Re
è una crudela pieta.
Un Pirate disoit à Alexandre , parce
que je ravage la Mer avec une Barque on
m'appelle voleur ; et parce que vous le
faites avec une grandé Flotte on vous
appelle Roy.
:
Les hommes veulent être esclaves quelque
part , et puiser là de quoi dominer
ailleurs en effet , ils rampent et sentent
durement le poids de ceux qui peuvent
servir à leur élévation , mais ils le rendent
bien à leurs inférieurs. On se forme
ainsi à l'hypocrisie et à l'inhumanité , et
on passe sa vie à souffrir et à faire souffrir.
Il mestiere di comandare è cosi piace
vole , è gustoso , che non mi stanche-
I.Vol. rei
JUIN. 1733. 1085
rei mai di farmi obedire , disoit un Italien.
Il est très-naturel à ceux qui ont dans
l'esprit quelque impression dominante ,
d'y faire venir toutes leurs autres pen
sées.
Ce qui plaît au Prince tient lieu de
loy, parce que par la Loy Royale qui
l'a établi , le peuple a transferé et mis en
sa personne toute l'autorité , la volonté
et le pouvoir qu'il avoit.
On n'est pas digne de commander , si
on n'est meilleur que ceux à qui on commande.
Il arrive rarement de conserver son au
torité et son crédit autant que sa vie.
Le valet scelerat est quelquefois un
mauvais indice contre le Maître .
Aucune servitude n'est plus honteuse
que d'être valet d'un valet ; c'est cependant
le sort de la plupart des Grands , રે
qui il arrive de se laisser gouverner par
quelques Domestiques.
1. Vol. Le
1086 MERCURE DE FRANCE
Le changement de nos affections vient
souvent de celui de notre tempéramment
, dont il entre toujours quelque
chose dans les desseins les plus concertez.
,
On ne doit pas croire qu'une chose
est à soi , quand elle peut changer de
maître , dit Publius Syrus , Nil proprium
cas quod mutarier potest.
C'est particulierement l'instabilité qui
produit l'ingratitude , parce que l'avidité
qu'on a pour les biens qu'on ne possede
pas , fait compter pour rien ceux qu'on
possede.
Parmi la plûpart des hommes , le goût
'des meilleures choses change ayant qu'el
les ayent changé.
Il est aussi ordinaire à l'homme de
s'affliger du mal , que de se lasser du
bien .
La Coûtume est la maîtresse des Usages
, c'est elle qui fait qu'ils choquent ,
ou qu'ils ne choquent point.
Toutes les choses du monde , sans en
I. Vol. exJUI
N.
1087 •
1733 .
excepter aucunes , sont sujettes à diverses
révolutions qui les rendent fort estimées
en un tems , puis méprisées et ridicules
en l'autre , font monter aujourd'hui
ce qui doit tomber demain , et tourner
ainsi perpétuellement cette grande rouë
des siècles , qui fait paroître , mourir et
renaître chacun à son tour sur le Théatre
du monde. Les Sciences , les Empires
les Opinions , le Monde même n'est pas.
exempt de cette vicissitude.
Usque adeò in rebus solidi nihil esse videtur
!
Ordinairement la confiance fournit
plus à la conversation que l'esprit.
L'entretien sert de nourriture à l'ame,
rend le coeur content , réveille les esprits
, endort les peines , applanit les
chemins et les accourcit , et par une excellence
encore plus particuliere , met
poz ainsi dire , à cheval ceux qui sont à
pied.
Dans la conversation on ne doit point
tant affecter de bien dire et de bien pencomme
de faire bien dire , et bien
ser ,
penser
aux
autres
; car
nous
sommes
tou-
I. Vol, jours
1088 MERCURE DE FRANCE
jours très- agréables à ceux à qui nous
donnons occasion de l'être.
Un esprit médiocre qui parle juste et à
propos , plait davantage dans la conversation,
qu'un esprit sublime qui ne cherche
qu'à briller , et qui dit des choses.
extraordinaires , et seulement propres à
te faire admirer.
Il est bien difficile d'être toujours
agréable dans l'entretien sans être un
peu bouffon : et il est encore plus difficile
de soutenir ce dernier caractere sans
être souvent plat. C'est l'Etude qui augmente
les talens de la nature , mais c'est
la conversation qui les met en oeuvre.
La conversation est le grand Livre du
Monde , qui apprend l'usage des autres
Livres sans elle la Science est sauvage
et sans agrément.
L'usage de l'esprit de l'homme se fait
particulierement sentir dans la conversation
, parce qu'il s'y trouve obligé de
répondre juste et de parler juste. Dans le
Cabinet , l'esprit raisonne sans contrainte
, comme il veut , et sur ce qu'il veut ;
il ne trouve personne qui lui contredise :
I. Vol.
dans
JUIN. 1733. 1089:
dans la conversation , il doit être prêt à
raisonner sur tout , et à soutenir ses rai
sonnemens contre tous .
Ordinairement dans la conversation
les uns sont fort di straits , et les autres
ont une attention si importune , qu'au
moindre mot qui échappe , ils le releyent
, badinant autour , y trouvent un
mistere que les autres n'y voyent pas , et
y cherchent de la finesse et de la subti
lité , seulement pour avoir occasion de
placer la leur.
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Résumé : REFLEXIONS.
Le texte examine la moralité et les comportements humains, particulièrement chez les personnes de pouvoir. Il note que les individus, même distraits, ressentent un malaise face à leur écart par rapport à l'idéal moral. Les dirigeants influencent souvent par la peur et le respect plutôt que par une inclination naturelle. Le mauvais exemple a plus d'impact négatif que le bon exemple positif, et les expériences passées influencent davantage que les contemporaines. La punition des méchants est nécessaire pour dissuader les autres et protéger les bons. Le texte met en garde contre les petites fautes, qui peuvent mener à des désordres plus graves, et insiste sur l'importance de reconnaître et réparer ses erreurs. Il critique également l'hypocrisie et l'inhumanité des hommes, qui cherchent à dominer et à exploiter les autres. Le pouvoir du prince est légitimé par la loi royale, et sa capacité à commander repose sur sa supériorité morale. La stabilité du pouvoir est rare, et les serviteurs peuvent influencer négativement leurs maîtres. Les affections humaines changent avec le tempérament, menant souvent à l'ingratitude. Les goûts des hommes évoluent rapidement, et ils se lassent facilement des biens qu'ils possèdent. La coutume régit les usages et les perceptions sociales. Toutes les choses, y compris les sciences, les empires et les opinions, sont soumises à des révolutions et des changements cycliques. La conversation est essentielle pour nourrir l'âme, apaiser les peines et rendre les chemins plus faciles. Elle permet de mettre en pratique les talents naturels et acquis. Un esprit médiocre mais pertinent est souvent plus apprécié qu'un esprit brillant mais égocentrique. La conversation exige de répondre et de penser juste, contrairement à la réflexion solitaire. Elle oblige l'esprit à être prêt à raisonner sur divers sujets et à soutenir ses arguments. Certains interlocuteurs peuvent être trop critiques ou attentifs, cherchant des significations cachées dans chaque mot.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 150-152
ENIGME EN LOGOGRYPHE.
Début :
Je suis du genre feminin, [...]
Mots clefs :
Conversation
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME EN LOGOGRYPHE.
ENIGME EN LOGO GRYPHE.
JE fuis du genre feminin ,
Quelquefois legere & brillante ,
Et d'autres fois platte & pefante ,
Cependant on me tient fans fatiguer fa main.
***
Voici bien un autre miftere.
Sur douze pieds je marche gravement.
DECEMBRE .. 1744. 151
En les prenant conjointement
Les fept premiers vous donneront un frere.
Ce frere ne fera pourtant ni maternel ,
Ni confanguin , ni paternel ,
Mais frere d'une autre maniere .
Quand de moi vous avez ôté
Le premier membre & la lettre huitiéme ,
Si vous retranchez la neuviéme ,
Je fuis fujette à l'infidélité ,
L'Ecolier pareffeux me hait autant qu'un Thême .
Ce premier membre à mon corps rapporté ,
On me prêche , fur- tout à la fin du Carême.
Trois de mes pieds font en degré conjoint
Un animal qui n'en a point.
Le pied qui fuit , crac , me métamorphofe .
Je deviens foudain autre chofe ,
Ayant des pieds quoique ne marchant pas.
Pardon ,fi tout ceci vous caufe
Dans la tête quelque embarras .
Les Efprits les plus délicats ,
Quand fous cet e forme on m'expofe ,
Ne peuvent pas me dire en profe .
Sans faire d'autres changemens ,
Si vous voulez échanger & tranfmettre
Ma quatriéme & ma feptiéme lettre ,
Giiij
$52 MERCURE DE FRANCE.
Vous trouverez que chacun en tout tems
Songe à moi plûtôt qu'à fa femme ,
Qu'à fon Pere , qu'à fes Parens ,
Et quelquefois plus qu'à fon ame.
*3**
C'en eft affés , Belle Iris , devinez ;
Vos appas, votre voix , votre efprit, tout enchante
Avec autant d'attraits,fi vous me foutenez ,
Que je vais paroître charmante !
Par le même,
JE fuis du genre feminin ,
Quelquefois legere & brillante ,
Et d'autres fois platte & pefante ,
Cependant on me tient fans fatiguer fa main.
***
Voici bien un autre miftere.
Sur douze pieds je marche gravement.
DECEMBRE .. 1744. 151
En les prenant conjointement
Les fept premiers vous donneront un frere.
Ce frere ne fera pourtant ni maternel ,
Ni confanguin , ni paternel ,
Mais frere d'une autre maniere .
Quand de moi vous avez ôté
Le premier membre & la lettre huitiéme ,
Si vous retranchez la neuviéme ,
Je fuis fujette à l'infidélité ,
L'Ecolier pareffeux me hait autant qu'un Thême .
Ce premier membre à mon corps rapporté ,
On me prêche , fur- tout à la fin du Carême.
Trois de mes pieds font en degré conjoint
Un animal qui n'en a point.
Le pied qui fuit , crac , me métamorphofe .
Je deviens foudain autre chofe ,
Ayant des pieds quoique ne marchant pas.
Pardon ,fi tout ceci vous caufe
Dans la tête quelque embarras .
Les Efprits les plus délicats ,
Quand fous cet e forme on m'expofe ,
Ne peuvent pas me dire en profe .
Sans faire d'autres changemens ,
Si vous voulez échanger & tranfmettre
Ma quatriéme & ma feptiéme lettre ,
Giiij
$52 MERCURE DE FRANCE.
Vous trouverez que chacun en tout tems
Songe à moi plûtôt qu'à fa femme ,
Qu'à fon Pere , qu'à fes Parens ,
Et quelquefois plus qu'à fon ame.
*3**
C'en eft affés , Belle Iris , devinez ;
Vos appas, votre voix , votre efprit, tout enchante
Avec autant d'attraits,fi vous me foutenez ,
Que je vais paroître charmante !
Par le même,
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15
p. 19-28
CONVERSATION SINGULIERE.
Début :
Je passois en Allemagne, il n'y a pas long-tems. Mes affaires me retinrent [...]
Mots clefs :
Philosophe, Adam, Feuille périodique, Conversation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONVERSATION SINGULIERE.
CONVERSATION SINGULIERE.
E paffois en Allemagne , il n'y a pas
long - tems . Mes affaires me retinrent
quelques jours dans une ville d'Univerfité ,
dont le nom n'importe pas à la choſe. Je
fus introduit dans la plus fine aſſemblée
de la ville : on y parloit François. Le jeune
Atys , avec qui j'avois fait une partie de
mon voyage , y fut auffi conduit : il cherchoit
à rire, & j'obſervois.
L'objet le plus remarquable de la compagnie
étoit le grave & profond Marfonius
, Profeffeur en langues orientales ,
perfonnage refpectable , dont la tête accablée
fous le poids de la ſcience & des années
, étoit ombragée fous le vafte contour
d'un feutre large & détrouffé , qui s'en20
MERCURE DE FRANCE.
fon
fonçoit fur une perruque vénérable par
antiquité. Son menton à triple étage defcendoit
avec grace fur une fraife ample &
craffeufe , qui contraftoit peu avec un habit
dont le tems avoir rendu la couleur
indécife entre le blanc & le noir. Sa fcience
étoit fur-tout reconnoiffable , par la
profonde empreinte qu'avoit laiffée fur fon
nez une paire d'énormes lunettes. 11 eft ,
dit - on , fort érudit. Cela fe peut ; mais làdeffus
il eft fi facile d'en impofer ! Du bon
fens vous en jugerez.
Le refte de la compagnie étoit compofé
d'un affez grand nombre de devots admirateurs
de M. Marfonius , & de deux ou trois
gens d'efprit qui s'en moquoient.
On eut bientôt épuifé les annales du
beau tems , la chronique du quartier & la
littérature des Romans ; car on en parle
même en Allemagne. On propofa des queftions
, on difputa , & le parti de M. Marfonius
fut toujours le plus fort , parce que
les autres raifonnoient , & qu'il citoit des
autorités d'un ton haut & décifif , ce qui
impofoit un filence de pitié aux gens d'efprit
& d'admiration aux fots .
Je ne fçai par quel hazard quelqu'un s'avifa
de parler de la feuille périodique d'Adam
, fils d'Adam . On fe récria fur la bizarrerie
du titre. Que le Spectateur Anglois
DECEMBRE. 1754. 21
fe foit intitulé Socrate moderne , cela eft
raifonnable , Socrate étoit bon obfervateur...
Oui fans doute , interrompit brufquement
Atys , Socrate étoit un habile
homme , je l'entends citer tous les jours :
mais, Adam ! Adam n'étoit pas Philofophe .
Adam n'étoit pas Philofophe ! s'écria notre
Théologien en fureur, & mettant les poings
fur les côtés : où avez - vous pris cela ? Je
vous foutiens avec le fçavant George Hornius
, qu'Adam avoit par infufion toutes
les fciences , tout comme je vous prouverai
auffi que Socrate n'a jamais écrit .
Pour Socrate , répartit vivement Atys ,
je vous l'abandonne ; mais , Monfieur , faites-
moi la grace de me dire fi Adam étoit
Ariftotelicien , Cartéfien , Sceptique , Académicien
, Newtonien , Stoïcien , Pirrhonien
, Pithagoricien , Cynique ? ce qu'il
penfoit du mouvement de la terre , de la
chaleur , du froid , des couleurs , du magnétifme
, des particules organiques , de
l'origine des idées , de l'électricité , des
longitudes & de toutes ces matieres fur lefquelles
nos Philofophes modernes difputent
fans fin .
Notre Sçavant ne fe poffédoit pas pendant
toute cette tirade ; il l'auroit interrompue
plufieurs fois , fi l'impétuofité avec
laquelle elle fut prononcée le lui eût per
22 MERCURE DE FRANCE.
mis ; mais enfin elle fe termina d'ellemême
, & laiffa le tems à M. Marfonius
de refpirer. Oh ! prodige d'ignorance ,
s'écria - t - il , en levant les yeux au ciel ,
Adam pouvoit - il fçavoir ce qui n'a été
trouvé que long-tems après lui ? Pour mon
ignorance , je l'avoue , interrompit le jeune
homme ; mais , Monfieur , il ne s'agit pas
de la mienne , il s'agit d'Adam ; faitesmoi
la grace de me dire ce qu'il fçavoit. Il
fçavoit , répondit le docte Théologien , la
Médecine , l'Hiftoire naturelle , l'Architecture
, les Mathématiques , l'Aftronomie
, l'Aftrologie , l'Agriculture , en un
mot toutes les ſciences . Cela eft fort poffible
& fort vraisemblable , répliqua d'un
ton railleur le jeune étourdi ; mais , Monfieur
, toutes ces fciences ont été inventées
& perfectionnées bien long-tems après le
déluge. O pectora caca ! s'écria M. Marfonius
; cela eft-il poffible ! Je vous dis
iterum atque iterum , que cela eft certain ,
d'une certitude morale , phyfique & métaphyfique
, & que la Philofophie antediluvienne
étoit beaucoup plus avancée que
la nôtre.
Fort bien , répartit Atys , je ne vous
avois pas d'abord compris. Voilà ce que
c'eft que d'expliquer tranquillement fes
raifons , on s'éclaircit toujours. Les PatriarDECEMBRE.
1754. 23
1.
S
ches étoient fans doute de très - fçavans
hommes. Mais , Monfieur , quel fyſtême
fuivoit- on dans ce tems-là ? car il n'eft
pas poffible de s'en paffer. Qu'il y eût un
fyfteme reçu & fuivi , répondit M. le Profeffeur
, c'eft de quoi on ne fçauroit douter.
Tout comme auffi on doit fe perfuader
néceffairement que le fyftême d'Adam
triomphoit comme le plus ancien .
Atys. Adam avoit donc un fyftême ?
Marfonius. Cela eft hors de doute ; car
il étoit non feulement Philofophe , mais
encore Prophete & de plus Théologien :
les Juifs lui attribuent le Pfeaume XCII .
Le Pape Gelafe a connu quelques livres
que les Gnoftiques lui fuppofoient. Le P.
Salian cite là - deffus Mafius , & enfin il eft
certain que les Arabes parlent de plus de
vingt volumes écrits de fa main. Vous pouvez
confulter là- deffus , non 'feulement
Hottinger , mais encore Reland , de religione
Mahumedanâ.
Atys. Ah , Monfieur , des livres d'Adam !
en quelle langue les fit- il imprimer ? n'en
auriez-vous point ? pourriez-vous me les
faire voir ?
Marf. Voilà , voilà les jeunes gens , ils
font toujours dans les extrêmes . Je ne vous
dis
pas que les Juifs , les Gnoftiques , ni
les Arabes en doivent être crus fur leur
24 MERCURE DE FRANCE.
parole , je prétens feulement qu'il y a làdeffus
une tradition conftante qui doit
avoir néceſſairement quelque fondement
réel .
Atys. Oh ! pour votre tradition , Monfieur
, je n'y ai pas la foi ; tout cela font
des rêveries.
Marfonius. Des rêveries. Je crois , petit
mirmidon , que vous prétendez ici m'infulter
; il vous fied bien à votre âge de vous
oppofer au fentiment d'un homme qui étudie
depuis quarante- cinq ans les langues
orientales. Apprenez , jeune préfomptueux ,
que vous devez refpecter ma fcience , mes
cheveux gris & ma charge. Souvenez- vous
qu'avec ce ton décifif & ce petit orgueil ,
Vous courez droit à l'impieté.
Eh ! de grace , M. le Profeffeur , reprit
Atys , d'un ton hypocrite , ne vous fâchez
pas , mon deffein n'étoit pas de vous offenfer
; je recevrai , puifqu'il le faut , la tradition
, non feulement antediluvienne
mais même préadamique.
Marfonius. Je vois avec plaifir que vous
vous rendez à mes raiſons , auffi je veux
bien vous inftruire des véritables argumens
fur lefquels nous nous fondons , pour
croire qu'Adam étoit philofophe. Vous
avez lu la Geneſe ?
Atys. Oui vraiment .
Marf.
DECEMBRE.
1754. 25
Marf. Vous y avez donc lû que le premier
homme fortit parfait des mains du
Créateur ?
Atys . Non , Monfieur.
Marf. Quelle mémoire ! N'y avez - vous
pas lû que le premier homme fut fait à l'image
de Dieu ?
Atys. Affurément.
Marf.Eh bien ! ne s'enfuit-il pas de là
qu'Adam avoit par infufion toutes les
fciences ?
Ays. La conféquence vous paroît - elle
juſte ?
Mars. En doutez-vous ?
Atys. Il faut donc bien la recevoir.
Que je fuis charmé , repartit M. Marfonius
, de vous voir fi docile ! il faut que
je vous embraffe. Là deffus le grave Profeffeur
s'approche , le ferre étroitement
dans fes bras , l'étouffe , le dérange & lui
donne un baifer ; mais un baifer ! ... 11
fe feroit bien paffé de cette accolade ; il la
fouffrit cependant , afin d'être initié dans
tous les myfteres. En effet , quand la gravité
de M. Marfonius eut repris fon équilibre
: voici , dit- il , l'argument des argumens
, la preuve des preuves , en faveur
du fyftême de la Philofophie adamique.
Vous fçavez que Dieu fit paffer en revûe
en préfence d'Adam tous les animaux , &
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'il leur donna à chacun leur nom ?
Atys. Je m'en fouviens très-bien . Et cela
prouve ?..
Marf.Cela prouve. Attendez donc le
fçavant Bochart a fait voir dans un de fes
fermons , que ces noms des animaux défignent
leurs qualités effentielles . Cela ne
prouve-t-il pas qu'Adam avoit une connoiffance
exacte de l'Hiftoire naturelle &
même de la logique , fuivant le ſentiment
d'Eufebe ?
Atys. Eufebe & Bochart ! Cela eft clair ;
il n'y a rien à dire.
Marf. J'ai cependant oui raifonner des
fçavans qui n'étoient pas de ce fentiment ,
& même j'ai là deffus depuis dix ans une
correfpondance fort intéreffante avec un
Profeffeur de .. J'en vais publier l'abrégé
en deux volumes in folio , fous ce titre :
Adami doctrina adverfus reluctantium incurfiones
vindicata, five Mularius confutatus ,
c. Il eft certain qu'il aura du deffous ; car
fes lettres , quoique je les aye mifes toutes
entieres , ne rempliffent pas vingt pages.
L'ouvrage est tout prêt , & il ne s'agit plus
que de trouver un Libraire qui veuille's'en
charger.
Atys. Ce n'eft pas l'embarras mais
Monfieur , que peut répondre votre antagoniſte
à tant de preuves ? Il faut qu'il foit
DECEMBRE. 1754. 27
bien opiniâtre & bien peu fubtil.
Marf.Il dit qu'il n'eft pas certain qu'Adam
parlât Hébreu , que cependant Bochart
a pofé fur ce principe ; peut- être les
animaux n'ont pas pris leur nom des qualités
qu'ils ont , mais que ces qualités ont
été ainſi appellées à caufe des animaux qui
les avoient. Que tout le fyftême porte fur
la fcience des étymologies qui eft i fouvent
chimerique ; il ajoute je ne fçai combien
d'autres fadaifes , qui ne méritent pas
qu'on s'y arrête , d'autant mieux qu'elles
tendent à foutenir une opinion dangereuſe.
Atys. Enforte , Monfieur , que celui qui
attaque la Philofophie d'Adam , attaque
Dieu , la religion , & qui plus eft les fçavans.
Mais jufqu'où , je vous prie , alloit
la fcience de notre premier pere ?
Ce point , répondit Marfonius , en baiffant
les yeux par orgueil , n'eft pas abfolument
décidé. Il y a dans cette question
importante deux principaux écueils à éviter
; l'un où eft tombé Henri de Haffia ,
qui prétend qu'Adam n'étoit pas plus fçavant
qu'Ariftote ; l'autre vers lequel inclinent
les Rabbins , qui mettent Adam audeffus
de Moïfe , de Salomon & des Anges
même. L'un péche en défaut , comme vous
voyez , & l'autre en excès.
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
Atys , qui fe trouvoit tout auffi inftruit
après cette converfation qu'on a coutume
de l'être après une difpute publique , prit
alors le ton d'un écolier qui vient d'oppo
fer à une theſe , & faifant une profonde
revérence : je vous rends grace , dit - il ,
fçavantiffime , illuftriffime , doctiffime ,
vigilantiffime Profeffeur , de ce que vous
avez daigné éclaircir mes doutes ; je continue
à faire des voeux pour la fanté de
votre corps , pour celle de votre efprit &
pour l'heureuſe organiſation de votre cerveau.
M. Marfonius étoit fi content de lui ,
que fans s'appercevoir qu'on le railloit , il
alloit remercier par le compliment le plus
emphatique , lorfqu'il fut déconcerté par
un éclat de rire prodigieux qu'Atys entonna,
& qui fut repété par quelques - uns même
des adorateurs de M. Marfonius. Les
autres regardoient le jeune étranger avec
des yeux de flamme , & méditoient fans
doute une vengeance éclatante , lorſqu'il
prit prudemment le parti de la retraite . Je
le fuivis , & nous vînmes écrire enſemble
ce fingulier dialogue.
E paffois en Allemagne , il n'y a pas
long - tems . Mes affaires me retinrent
quelques jours dans une ville d'Univerfité ,
dont le nom n'importe pas à la choſe. Je
fus introduit dans la plus fine aſſemblée
de la ville : on y parloit François. Le jeune
Atys , avec qui j'avois fait une partie de
mon voyage , y fut auffi conduit : il cherchoit
à rire, & j'obſervois.
L'objet le plus remarquable de la compagnie
étoit le grave & profond Marfonius
, Profeffeur en langues orientales ,
perfonnage refpectable , dont la tête accablée
fous le poids de la ſcience & des années
, étoit ombragée fous le vafte contour
d'un feutre large & détrouffé , qui s'en20
MERCURE DE FRANCE.
fon
fonçoit fur une perruque vénérable par
antiquité. Son menton à triple étage defcendoit
avec grace fur une fraife ample &
craffeufe , qui contraftoit peu avec un habit
dont le tems avoir rendu la couleur
indécife entre le blanc & le noir. Sa fcience
étoit fur-tout reconnoiffable , par la
profonde empreinte qu'avoit laiffée fur fon
nez une paire d'énormes lunettes. 11 eft ,
dit - on , fort érudit. Cela fe peut ; mais làdeffus
il eft fi facile d'en impofer ! Du bon
fens vous en jugerez.
Le refte de la compagnie étoit compofé
d'un affez grand nombre de devots admirateurs
de M. Marfonius , & de deux ou trois
gens d'efprit qui s'en moquoient.
On eut bientôt épuifé les annales du
beau tems , la chronique du quartier & la
littérature des Romans ; car on en parle
même en Allemagne. On propofa des queftions
, on difputa , & le parti de M. Marfonius
fut toujours le plus fort , parce que
les autres raifonnoient , & qu'il citoit des
autorités d'un ton haut & décifif , ce qui
impofoit un filence de pitié aux gens d'efprit
& d'admiration aux fots .
Je ne fçai par quel hazard quelqu'un s'avifa
de parler de la feuille périodique d'Adam
, fils d'Adam . On fe récria fur la bizarrerie
du titre. Que le Spectateur Anglois
DECEMBRE. 1754. 21
fe foit intitulé Socrate moderne , cela eft
raifonnable , Socrate étoit bon obfervateur...
Oui fans doute , interrompit brufquement
Atys , Socrate étoit un habile
homme , je l'entends citer tous les jours :
mais, Adam ! Adam n'étoit pas Philofophe .
Adam n'étoit pas Philofophe ! s'écria notre
Théologien en fureur, & mettant les poings
fur les côtés : où avez - vous pris cela ? Je
vous foutiens avec le fçavant George Hornius
, qu'Adam avoit par infufion toutes
les fciences , tout comme je vous prouverai
auffi que Socrate n'a jamais écrit .
Pour Socrate , répartit vivement Atys ,
je vous l'abandonne ; mais , Monfieur , faites-
moi la grace de me dire fi Adam étoit
Ariftotelicien , Cartéfien , Sceptique , Académicien
, Newtonien , Stoïcien , Pirrhonien
, Pithagoricien , Cynique ? ce qu'il
penfoit du mouvement de la terre , de la
chaleur , du froid , des couleurs , du magnétifme
, des particules organiques , de
l'origine des idées , de l'électricité , des
longitudes & de toutes ces matieres fur lefquelles
nos Philofophes modernes difputent
fans fin .
Notre Sçavant ne fe poffédoit pas pendant
toute cette tirade ; il l'auroit interrompue
plufieurs fois , fi l'impétuofité avec
laquelle elle fut prononcée le lui eût per
22 MERCURE DE FRANCE.
mis ; mais enfin elle fe termina d'ellemême
, & laiffa le tems à M. Marfonius
de refpirer. Oh ! prodige d'ignorance ,
s'écria - t - il , en levant les yeux au ciel ,
Adam pouvoit - il fçavoir ce qui n'a été
trouvé que long-tems après lui ? Pour mon
ignorance , je l'avoue , interrompit le jeune
homme ; mais , Monfieur , il ne s'agit pas
de la mienne , il s'agit d'Adam ; faitesmoi
la grace de me dire ce qu'il fçavoit. Il
fçavoit , répondit le docte Théologien , la
Médecine , l'Hiftoire naturelle , l'Architecture
, les Mathématiques , l'Aftronomie
, l'Aftrologie , l'Agriculture , en un
mot toutes les ſciences . Cela eft fort poffible
& fort vraisemblable , répliqua d'un
ton railleur le jeune étourdi ; mais , Monfieur
, toutes ces fciences ont été inventées
& perfectionnées bien long-tems après le
déluge. O pectora caca ! s'écria M. Marfonius
; cela eft-il poffible ! Je vous dis
iterum atque iterum , que cela eft certain ,
d'une certitude morale , phyfique & métaphyfique
, & que la Philofophie antediluvienne
étoit beaucoup plus avancée que
la nôtre.
Fort bien , répartit Atys , je ne vous
avois pas d'abord compris. Voilà ce que
c'eft que d'expliquer tranquillement fes
raifons , on s'éclaircit toujours. Les PatriarDECEMBRE.
1754. 23
1.
S
ches étoient fans doute de très - fçavans
hommes. Mais , Monfieur , quel fyſtême
fuivoit- on dans ce tems-là ? car il n'eft
pas poffible de s'en paffer. Qu'il y eût un
fyfteme reçu & fuivi , répondit M. le Profeffeur
, c'eft de quoi on ne fçauroit douter.
Tout comme auffi on doit fe perfuader
néceffairement que le fyftême d'Adam
triomphoit comme le plus ancien .
Atys. Adam avoit donc un fyftême ?
Marfonius. Cela eft hors de doute ; car
il étoit non feulement Philofophe , mais
encore Prophete & de plus Théologien :
les Juifs lui attribuent le Pfeaume XCII .
Le Pape Gelafe a connu quelques livres
que les Gnoftiques lui fuppofoient. Le P.
Salian cite là - deffus Mafius , & enfin il eft
certain que les Arabes parlent de plus de
vingt volumes écrits de fa main. Vous pouvez
confulter là- deffus , non 'feulement
Hottinger , mais encore Reland , de religione
Mahumedanâ.
Atys. Ah , Monfieur , des livres d'Adam !
en quelle langue les fit- il imprimer ? n'en
auriez-vous point ? pourriez-vous me les
faire voir ?
Marf. Voilà , voilà les jeunes gens , ils
font toujours dans les extrêmes . Je ne vous
dis
pas que les Juifs , les Gnoftiques , ni
les Arabes en doivent être crus fur leur
24 MERCURE DE FRANCE.
parole , je prétens feulement qu'il y a làdeffus
une tradition conftante qui doit
avoir néceſſairement quelque fondement
réel .
Atys. Oh ! pour votre tradition , Monfieur
, je n'y ai pas la foi ; tout cela font
des rêveries.
Marfonius. Des rêveries. Je crois , petit
mirmidon , que vous prétendez ici m'infulter
; il vous fied bien à votre âge de vous
oppofer au fentiment d'un homme qui étudie
depuis quarante- cinq ans les langues
orientales. Apprenez , jeune préfomptueux ,
que vous devez refpecter ma fcience , mes
cheveux gris & ma charge. Souvenez- vous
qu'avec ce ton décifif & ce petit orgueil ,
Vous courez droit à l'impieté.
Eh ! de grace , M. le Profeffeur , reprit
Atys , d'un ton hypocrite , ne vous fâchez
pas , mon deffein n'étoit pas de vous offenfer
; je recevrai , puifqu'il le faut , la tradition
, non feulement antediluvienne
mais même préadamique.
Marfonius. Je vois avec plaifir que vous
vous rendez à mes raiſons , auffi je veux
bien vous inftruire des véritables argumens
fur lefquels nous nous fondons , pour
croire qu'Adam étoit philofophe. Vous
avez lu la Geneſe ?
Atys. Oui vraiment .
Marf.
DECEMBRE.
1754. 25
Marf. Vous y avez donc lû que le premier
homme fortit parfait des mains du
Créateur ?
Atys . Non , Monfieur.
Marf. Quelle mémoire ! N'y avez - vous
pas lû que le premier homme fut fait à l'image
de Dieu ?
Atys. Affurément.
Marf.Eh bien ! ne s'enfuit-il pas de là
qu'Adam avoit par infufion toutes les
fciences ?
Ays. La conféquence vous paroît - elle
juſte ?
Mars. En doutez-vous ?
Atys. Il faut donc bien la recevoir.
Que je fuis charmé , repartit M. Marfonius
, de vous voir fi docile ! il faut que
je vous embraffe. Là deffus le grave Profeffeur
s'approche , le ferre étroitement
dans fes bras , l'étouffe , le dérange & lui
donne un baifer ; mais un baifer ! ... 11
fe feroit bien paffé de cette accolade ; il la
fouffrit cependant , afin d'être initié dans
tous les myfteres. En effet , quand la gravité
de M. Marfonius eut repris fon équilibre
: voici , dit- il , l'argument des argumens
, la preuve des preuves , en faveur
du fyftême de la Philofophie adamique.
Vous fçavez que Dieu fit paffer en revûe
en préfence d'Adam tous les animaux , &
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'il leur donna à chacun leur nom ?
Atys. Je m'en fouviens très-bien . Et cela
prouve ?..
Marf.Cela prouve. Attendez donc le
fçavant Bochart a fait voir dans un de fes
fermons , que ces noms des animaux défignent
leurs qualités effentielles . Cela ne
prouve-t-il pas qu'Adam avoit une connoiffance
exacte de l'Hiftoire naturelle &
même de la logique , fuivant le ſentiment
d'Eufebe ?
Atys. Eufebe & Bochart ! Cela eft clair ;
il n'y a rien à dire.
Marf. J'ai cependant oui raifonner des
fçavans qui n'étoient pas de ce fentiment ,
& même j'ai là deffus depuis dix ans une
correfpondance fort intéreffante avec un
Profeffeur de .. J'en vais publier l'abrégé
en deux volumes in folio , fous ce titre :
Adami doctrina adverfus reluctantium incurfiones
vindicata, five Mularius confutatus ,
c. Il eft certain qu'il aura du deffous ; car
fes lettres , quoique je les aye mifes toutes
entieres , ne rempliffent pas vingt pages.
L'ouvrage est tout prêt , & il ne s'agit plus
que de trouver un Libraire qui veuille's'en
charger.
Atys. Ce n'eft pas l'embarras mais
Monfieur , que peut répondre votre antagoniſte
à tant de preuves ? Il faut qu'il foit
DECEMBRE. 1754. 27
bien opiniâtre & bien peu fubtil.
Marf.Il dit qu'il n'eft pas certain qu'Adam
parlât Hébreu , que cependant Bochart
a pofé fur ce principe ; peut- être les
animaux n'ont pas pris leur nom des qualités
qu'ils ont , mais que ces qualités ont
été ainſi appellées à caufe des animaux qui
les avoient. Que tout le fyftême porte fur
la fcience des étymologies qui eft i fouvent
chimerique ; il ajoute je ne fçai combien
d'autres fadaifes , qui ne méritent pas
qu'on s'y arrête , d'autant mieux qu'elles
tendent à foutenir une opinion dangereuſe.
Atys. Enforte , Monfieur , que celui qui
attaque la Philofophie d'Adam , attaque
Dieu , la religion , & qui plus eft les fçavans.
Mais jufqu'où , je vous prie , alloit
la fcience de notre premier pere ?
Ce point , répondit Marfonius , en baiffant
les yeux par orgueil , n'eft pas abfolument
décidé. Il y a dans cette question
importante deux principaux écueils à éviter
; l'un où eft tombé Henri de Haffia ,
qui prétend qu'Adam n'étoit pas plus fçavant
qu'Ariftote ; l'autre vers lequel inclinent
les Rabbins , qui mettent Adam audeffus
de Moïfe , de Salomon & des Anges
même. L'un péche en défaut , comme vous
voyez , & l'autre en excès.
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
Atys , qui fe trouvoit tout auffi inftruit
après cette converfation qu'on a coutume
de l'être après une difpute publique , prit
alors le ton d'un écolier qui vient d'oppo
fer à une theſe , & faifant une profonde
revérence : je vous rends grace , dit - il ,
fçavantiffime , illuftriffime , doctiffime ,
vigilantiffime Profeffeur , de ce que vous
avez daigné éclaircir mes doutes ; je continue
à faire des voeux pour la fanté de
votre corps , pour celle de votre efprit &
pour l'heureuſe organiſation de votre cerveau.
M. Marfonius étoit fi content de lui ,
que fans s'appercevoir qu'on le railloit , il
alloit remercier par le compliment le plus
emphatique , lorfqu'il fut déconcerté par
un éclat de rire prodigieux qu'Atys entonna,
& qui fut repété par quelques - uns même
des adorateurs de M. Marfonius. Les
autres regardoient le jeune étranger avec
des yeux de flamme , & méditoient fans
doute une vengeance éclatante , lorſqu'il
prit prudemment le parti de la retraite . Je
le fuivis , & nous vînmes écrire enſemble
ce fingulier dialogue.
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Résumé : CONVERSATION SINGULIERE.
Le texte décrit une conversation qui se déroule en Allemagne, dans une ville universitaire, entre le narrateur, Atys et une assemblée parlant français. La figure centrale de cette assemblée est Marfonius, un professeur de langues orientales respecté pour ses connaissances, mais dont l'apparence et les manières sont ridicules. Marfonius est entouré de dévots admirateurs et de quelques esprits moqueurs. La discussion porte sur la feuille périodique d'Adam, fils d'Adam. Atys critique l'idée qu'Adam était philosophe, ce qui provoque la colère de Marfonius. Ce dernier affirme qu'Adam possédait toutes les sciences par infusion divine. Atys remet en question les connaissances supposées d'Adam sur des sujets modernes à travers une série de questions. Marfonius, irrité, insiste sur la tradition constante qui attribue à Adam une grande érudition. Atys, pour éviter un conflit, feint la soumission et accepte les arguments de Marfonius. Satisfait, Marfonius embrasse Atys et lui expose ses preuves, notamment l'idée que les noms donnés par Adam aux animaux prouvent sa connaissance de l'histoire naturelle et de la logique. Atys, après avoir écouté Marfonius, prend congé en le raillant subtilement. Marfonius, ne s'apercevant pas de la moquerie, est sur le point de le remercier lorsque Atys et le narrateur quittent l'assemblée, laissant derrière eux une atmosphère tendue.
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16
p. 68-69
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Début :
Tour-à-tour cruelle & charmante, [...]
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Conversation
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TOUR- OUR-à- tour cruelle & charmante,
Idole des humains , & des Femmes furtout ,
Souvent je les amuſe , & fouvent les tourmente:
Douze Membres forment mon tout.
Toi qui cherches à me connoître , - *
Tu viens de me quitter peut-être.
J'offre aux regards d'un ceil fripon
De deux freres jumeaux l'agréable priſon ,
Ici je fuis rampant , là je ne dois point l'être.
En me tournant de plus d'une façon ,
Tu vas , Lecteur , voir encore paroître
Un logement obſcur , & fon meuble fibon ,
Un vrai modéle de fageffe ,
Un outil de campagne , un excellent Graveur ,
Ce que porte un Deffinateur ,
Un jour de fête , hélas ! voifin de la triſteſſe ;
Ce qu'empliffent chez eux , ce que vuident ailleurs
Les intéreffés Procureurs ,
Ce dont fe moque la Jeuneffe ,
Une fleur renommée , un fils léger de l'air ,
Ce qu'on ne connoît guére , & qu'on nomme fans
ceffe ,
Un des compagnons de l'hyver.
JUILLET. 1759. 69
Un , deux , trois , quatre , cinq , fix , ſept , dix,
onze , douze .
L'homme qui me retarde étrangement fe blouſe.
DE VILEMONT..
TOUR- OUR-à- tour cruelle & charmante,
Idole des humains , & des Femmes furtout ,
Souvent je les amuſe , & fouvent les tourmente:
Douze Membres forment mon tout.
Toi qui cherches à me connoître , - *
Tu viens de me quitter peut-être.
J'offre aux regards d'un ceil fripon
De deux freres jumeaux l'agréable priſon ,
Ici je fuis rampant , là je ne dois point l'être.
En me tournant de plus d'une façon ,
Tu vas , Lecteur , voir encore paroître
Un logement obſcur , & fon meuble fibon ,
Un vrai modéle de fageffe ,
Un outil de campagne , un excellent Graveur ,
Ce que porte un Deffinateur ,
Un jour de fête , hélas ! voifin de la triſteſſe ;
Ce qu'empliffent chez eux , ce que vuident ailleurs
Les intéreffés Procureurs ,
Ce dont fe moque la Jeuneffe ,
Une fleur renommée , un fils léger de l'air ,
Ce qu'on ne connoît guére , & qu'on nomme fans
ceffe ,
Un des compagnons de l'hyver.
JUILLET. 1759. 69
Un , deux , trois , quatre , cinq , fix , ſept , dix,
onze , douze .
L'homme qui me retarde étrangement fe blouſe.
DE VILEMONT..
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