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1
p. 230-233
TROISIEME BALLADE DE MADAME DES HOULIERES, A Mr le Duc de S. Aignan.
Début :
Los immortel que parfait héroïque [...]
Mots clefs :
Chevalerie, Hommes, Opinion, Arlequin, Musulman
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texteReconnaissance textuelle : TROISIEME BALLADE DE MADAME DES HOULIERES, A Mr le Duc de S. Aignan.
ROISIEME BALLADE
DE MADAME
DES HOULIERES
AMile Duc de S. Aignar.
Osimmortelqueparfaithéroï.- Lo
que
Chevalerieentouslieux acqueroit,
Vousfait aimer ce tempshyperbolique,
Quantest de moy, cequiplus mien
plairait,
Cen'estcombat, vesture magnifique,
Tournoyfameux , mais bien Amour
antique,
Donitrifte mortfeule voyoit le bour.
Ben Chevalier , que tout craint& revére,
Ainfile monde enfentimens difere
Opinion chez les Hommes fait
tout.
GALANT 231
Sa
L'antitde tout ; l'autre mélancolique
D'Arlequin mefine en mille ans ne riaaroitsUNOH,284
L'unpourjouerfaitdevenir hétique
Son train & luy Pautre ne tracqueroit
Pourmines d'orfa verve Poëtique.
L'un detoute œuvre entreprend la Critique,
Etfaitfouventconte à dormir debout,
L'autre àfon gréréglanile Miniftere,
Deferéglerne s'embaraffe guére;
Opinion chez les Hommesfait
tout.
S&
Espoirdegainfaitfaire auxflots la
nique,
Défir de gloire enpérilleux endroit
ConduitGuerriers.. Naturepacifique
AuxMagiftrats met en tefte le Droit.
Ambitionfait que le coffre onpique.
232 MERCURE
Vanitefait que Philofopheexplique
Commenttoutvient , en quoy routfe
réfout.
Chaque Mortelcoiffédefa chimère,
Croit à part-foy que mieux onnepeut
faire;
Opinion chez les Hommes fait
tour. A hos SOLE SHOT
$2
kreolderh
Nonmoinsdiverfe enchaque République
Eftla Coûtume; icypunir on voit
Sœur avecquifon Frereprévarique,
Et la Perfane enfon Lit le reçoit.
Germainsfontcas delaliqueur Bặchique,
Le Musulman en défendlapratique.
Subtil larcin Lacedémone alyour.
Où le Soleilmontefur l'Hémisphere ,
Parpiété le Fils meurtritfon Peres
Opinion chez les Hommes fait
tout.
GALANT. 233
tot (on SEN VOYEU
DrC, dontle los vole dufein Perfique
Iufqu'où Phébusfinitſon touroblique,
De mon Germainpoint nefçavezle
goût.
Groffe Abbaie à la Mitre ilpréfere,
Trop lourd, dit- it, eftfacréCaractere.
Opinion chez les Hommes fait
tour
DE MADAME
DES HOULIERES
AMile Duc de S. Aignar.
Osimmortelqueparfaithéroï.- Lo
que
Chevalerieentouslieux acqueroit,
Vousfait aimer ce tempshyperbolique,
Quantest de moy, cequiplus mien
plairait,
Cen'estcombat, vesture magnifique,
Tournoyfameux , mais bien Amour
antique,
Donitrifte mortfeule voyoit le bour.
Ben Chevalier , que tout craint& revére,
Ainfile monde enfentimens difere
Opinion chez les Hommes fait
tout.
GALANT 231
Sa
L'antitde tout ; l'autre mélancolique
D'Arlequin mefine en mille ans ne riaaroitsUNOH,284
L'unpourjouerfaitdevenir hétique
Son train & luy Pautre ne tracqueroit
Pourmines d'orfa verve Poëtique.
L'un detoute œuvre entreprend la Critique,
Etfaitfouventconte à dormir debout,
L'autre àfon gréréglanile Miniftere,
Deferéglerne s'embaraffe guére;
Opinion chez les Hommesfait
tout.
S&
Espoirdegainfaitfaire auxflots la
nique,
Défir de gloire enpérilleux endroit
ConduitGuerriers.. Naturepacifique
AuxMagiftrats met en tefte le Droit.
Ambitionfait que le coffre onpique.
232 MERCURE
Vanitefait que Philofopheexplique
Commenttoutvient , en quoy routfe
réfout.
Chaque Mortelcoiffédefa chimère,
Croit à part-foy que mieux onnepeut
faire;
Opinion chez les Hommes fait
tour. A hos SOLE SHOT
$2
kreolderh
Nonmoinsdiverfe enchaque République
Eftla Coûtume; icypunir on voit
Sœur avecquifon Frereprévarique,
Et la Perfane enfon Lit le reçoit.
Germainsfontcas delaliqueur Bặchique,
Le Musulman en défendlapratique.
Subtil larcin Lacedémone alyour.
Où le Soleilmontefur l'Hémisphere ,
Parpiété le Fils meurtritfon Peres
Opinion chez les Hommes fait
tout.
GALANT. 233
tot (on SEN VOYEU
DrC, dontle los vole dufein Perfique
Iufqu'où Phébusfinitſon touroblique,
De mon Germainpoint nefçavezle
goût.
Groffe Abbaie à la Mitre ilpréfere,
Trop lourd, dit- it, eftfacréCaractere.
Opinion chez les Hommes fait
tour
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Résumé : TROISIEME BALLADE DE MADAME DES HOULIERES, A Mr le Duc de S. Aignan.
La 'Deuxième Ballade' de Madame des Houlières est dédiée au duc de Saint-Aignan et explore les diverses opinions humaines et leurs influences sur les comportements et les actions. Le poème commence par évoquer l'admiration pour la chevalerie et l'amour antique, contrastant avec les combats et les tournois. Il met en lumière la diversité des opinions, certains préférant la galanterie, d'autres la mélancolie. Les hommes ont des avis variés sur la critique, la poésie et la critique constructive. L'ambition, l'espoir de gain et le désir de gloire motivent les actions des guerriers et des magistrats. La vanité pousse les philosophes à expliquer l'origine de toutes choses. Chaque individu est influencé par ses propres chimères, croyant agir au mieux. Les coutumes varient selon les républiques, influençant les punitions et les comportements, comme le montrent les exemples des Germains et des Musulmans. Le poème se conclut par une réflexion sur les différences culturelles et les goûts personnels, illustrées par un dialogue sur les préférences architecturales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 193-210
Lettre du P. l'E. J. [titre d'après la table]
Début :
Messieurs de Trevoux doivent mettre dans leur Journal du mois [...]
Mots clefs :
Empire, Capitale, Monuments, Inscription, Peuples, Opinion, Antiquité
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texteReconnaissance textuelle : Lettre du P. l'E. J. [titre d'après la table]
Messieurs de Trevoux
doivent mettre
dans leur Journal du
mois prochain une
Dissertation en forme
de Lettre dont je vais
vous donner l'extrait,
sur lafoyque j'ay du
bon choix qu'ils sçavent
faire des Pieces
,
car je n'ay par moymesme
nulleérudition
sur les Monuments ,&
sur les InfcriptiowKantiques.
Cette Lettre cft
du P.fE.J.
-.
J'ay V€U.,Monjteurxles
Monuments etantiquitéde la
capitale desLeuquois, qu'on a
trouvez prés de Leucey dans
le pays des anciens Leucois ou
Leuciens ; & à' ce nom de
Leucey
3
je vous avoue que
j'ay cru avoir trouvé la capi.
tale decepeupleGaulois qu'on
cherche encore AUjourd'huy
Pour rendre mon systême
probable, aprés avoir
avoüé que Toul étoit la premiere
Ville de Leuciens du
temps dePtolemée 3je montrerois
quellen'est devenuë leur
capitale que par laruine d'une
Villeplusancienne qui portoit
leur nom.
N'est-ce pasainsi que nous
prouvons que Treves étoit la
capitale du pays Trevois ?
Met!{j de celuy quon nom-
tnoit Mediomatrices;
Reims, des Rémois, Soisson),
des Sucssonnois ,
Amiens
,
des Ambianois
, Chartres,des Carnutes, Le
Mans
,
des Cenomans, Pa-
- ris,desParisiens,Sens
,
des
Senonois, & Langres, des
Lingonois? Toutes les capitales,
disons-nous, ont pris le
nom de leurs Peuples,excepté
celles de la Province Romaine.
& les Villes voisines (font les
Romains avoientfixéou changé
le nom, comme Aquæ
Sextiæ, Lugdunum, Vesontio
,
Augustodunum.
Puisdonc que noustrouvons
au milieu du Peuple appellé
anciennementLeuci un lieu
nommé Leucey , ne devonsnous
doncpascroire que le Lieu
quiporte le nom du Peuple qui
l'environne
, en estla capitale
?
Le P. l£ refuteenfuite
l'opinion de feu
Mrl'AbbéRiquet.
Ilavoitdonné, dit-il,aux
Leuquois une Capitale qui
n'étoitpas mesmede leur Pays,
car si noussuivons la division
des anciens Dioceses qui a esté faite Sur Ii division
des anciens Peuples del'Empire
,
Gran devoit estre du
Pays de Langres, parce qu'-
elle a esté long-temps du mesme
Diocese.
Gardez-vous bien de croire
ne nmoins, Monsieur, que le
donnedans cette illusion; ou--*
tre que les Capitales n'ont pris
le norll de leurs Peuples que
quand leurs Tyrans leur ont
oste le leurpropre,& en un
temps où elles ne pouvoient
tftre ni connues aux Geographes,
ni mesme aux Geographes
du bas Empire ,
fuis
qu'elles ont gardé leur nom
jtiféJu'à ce temps-là.
L'Auteur soutient
ensuite le caractere
d'un veritable Sçavant,
qui ne refute
point l'opinion des autres
par l'envied'établir
les siennes.
Je n'aime point
,
dit-il
, à changer les bornes que nos
peres ont posées; re puisque
Toul a toûjours esle la Capitale
des Lo ucois, je ne luy disputeray
point ce nom. Je
conviendray que ma regle n'cft
pasgenerale,&que les Mandubiens
,
les Nerviens
,
les
Menapiens, &plusieurs autres
Peuples avoient des Capitales
à qui ils n'ont paslaissé
leur nom; que l'Analogie du
nom est une preuvelegere lorsquellerieftpasappuyéed-
'ail*
leurs; & qu'enfin quand on
auroit trouvé à Lucey mesme
les Monuments d'antiquité
qu'on a trovuez auxenvirons,
je ne prétendrons point me signaler
par une nouvelle OPInion
capable de m'attirer tous
les Antiquairessur les bras.
LeP.l'E.propose
sansopiniastreté une
opinion nouvelle;c'est
ce qui la rend plus
probable. Un Sçavant
qui n'est point aveuglé
par ses préventions.,
voit plus clairqu'un
autre.
Il rassure ensuite un
de ses Amis sur un
doute qu'il a.
Vous craigne^ fort, luy
dit-il
, que les Monuments
qu'on a trouvez cbek vous ne
soientpasantiques,parce qu'il
ne vous paroist pas que certaines
Lettres qu'on voitsur une
petite Urne lachrymale qui
fait une partie de ces Monuments,
soient de la beauté que
font ordinairement les Lettre.s.-
Romaines dans les Inscriptions
antiques Pensez-vous
quil n'y paiffi avoir d'Inscription
antique si elle n'efi bien
écrite?
Je vous avoüeray que j'ay
estémoy-mesme en cette erreur.
Lapremierefois que je vissur
les Medailles d'Albin des A.
qui navoient pasla simplicité
ordinaire aux Lettres Ramai.
nes ,
j'enfussurpris.A la vûe
d'une Inscription sur Bronze
pour la Déesse du Peuple Bi - bractin,laquelleestconservée
dans le Cabinet de Mr Moreau
de Mautour, où je remarquay
de pareilles Lettres.
Je doutay de l'antiquité de i'Jnjcriptwn; mais lorsquej'eus
prisgarde que nous avionsplusieurs
MedaillesConsulaires
dont les Legendes n'estoientpas
si bien écrites que celles des
Medailles du haut Empire
fr compris qu'une Inscription
pourvoitestre antique & malécrite
tout ensemble, & que
souventmesme la difformité de
ces Lettres étoit une marque
dune plusgrande antiquité.
Maislorsque je vis les
Tombeaux des Soldats de lahuitième
Legion qui furent
trouvez àStrasbourgen1663.
e,,,7 dontBebel fait la description
,
je connus qu'une Inscription
pouvoit estre mal écrite
~& avoir estéfaite dans le
haut Empire, c'est-à-dire, au
temps qui nous a laissé les pltiè
telles Inscriptions
, car enfin
voilà lesEpitaphes dont ils*a*
gif.-
On lit sur les trois
premiers Tombeaux.
LEG. VIII. AVG.
Sur le quatriéme
Tombeau.
LEG.VIII. AG.
L'Impression n'a pû
imiter icy les Caracteres
malformez de ces
InscriptionsJe suisfasché
de diminuer en cela
le
-
plaisir des Curieux,
plaisir que j'approuve
,puisque la curiositéantique
est une
espece de joüissancedu
tempspassé. Si quelqu'un
deces Sçavants
a citationsGrecques &C
Latines
,
blasme l'incertitude
qu'on voit
chez les Antiquaires,
je luy répondrais volontiers:
Des Livres Grecsoriginaux
Vous croyez, concevoir les
objcurespensées
Mais souvert elles sont
encorpluseffacées
Que les Inscriptionsqu'on
trouve aux vieux Tombeaux.
L'Auteur prouve enfuite
que ces Inlcrip-^
tiens quoyque mal
écrites, sont neanmoins
du temps de la
plus belle Antiquité.
Premierement , dit - il,
elles Ifr-sontpointdu bas EriJpire,
car il n'yavoit en ce
tempslà que deux Legions
d'August
,
l'une en Thrace
> &l'autre dans [Jllllirie
, encore
partoit-elle le nom de Pre-
~torienne,d''Etrangère,
nomque celle-cyneporte pas.
Elles sont donc du hau-
Empire jCT mesme du comt
mencement del'Empire,carce
riefîoit qu'en ce temps-là qu'il
y avoit une huitième Legion
qui porta le nom d'Auguste.
Nous la voyons en quartier
sur le bord duRhin dans le
Pays des Vangions & des
Tribocces t1
,
pendant l'Empire
de Tibere,& nous Ij voyons
encore sousl'Empire d'Antoninaurapport
de Ptolemée,
aprés que L'histoire n'en parle plus.
Les Soldats de cette Legion
furent donc enterrez à Strasbourg,
bourg, ou sous l'Empire de
Tibere ousous l'Empire d'An-:
tonin. Desçavoir precisement
le temps de leur sepulture
,
je
crois que ce riefl pas une chose
aisée.
LesInscriptions de la Republique
ancienne oudu bas
Empiresontmalécrites parce
qu'au temps de Republique l'écriture
Romainen'avoit pas
encoresa perfection
, &qu'au
temps du bas Empire, elle l'avoit
perduë C'estainsi
que les Medaillesd'Albinfrapées
dans les Gaules ont des
A. Gaulois : que l'Inscription
de la Déeffi de Bibraaé., a
des R. &des T Gaulois, &
que lesEpitaphes de Strasbourg
dont nous venons de parler
,
ont des Lettres toutes Gauloises.
Nevoyons-nouspas encore
aujourd'huy que les Allemands
qui ont retenu quelques-unes
des manieresGauloisesnesçauroientformerune
Lettre Romainesans
en alterer lasimplicité.
Ils nepeuventse resoudre
àfaireunI. qui estlaplussimple
de toutes les Lettres,sans
y ajouster quelque ornement.
Je suis,Monsieur
,
vostre ,
Cm,r.
doivent mettre
dans leur Journal du
mois prochain une
Dissertation en forme
de Lettre dont je vais
vous donner l'extrait,
sur lafoyque j'ay du
bon choix qu'ils sçavent
faire des Pieces
,
car je n'ay par moymesme
nulleérudition
sur les Monuments ,&
sur les InfcriptiowKantiques.
Cette Lettre cft
du P.fE.J.
-.
J'ay V€U.,Monjteurxles
Monuments etantiquitéde la
capitale desLeuquois, qu'on a
trouvez prés de Leucey dans
le pays des anciens Leucois ou
Leuciens ; & à' ce nom de
Leucey
3
je vous avoue que
j'ay cru avoir trouvé la capi.
tale decepeupleGaulois qu'on
cherche encore AUjourd'huy
Pour rendre mon systême
probable, aprés avoir
avoüé que Toul étoit la premiere
Ville de Leuciens du
temps dePtolemée 3je montrerois
quellen'est devenuë leur
capitale que par laruine d'une
Villeplusancienne qui portoit
leur nom.
N'est-ce pasainsi que nous
prouvons que Treves étoit la
capitale du pays Trevois ?
Met!{j de celuy quon nom-
tnoit Mediomatrices;
Reims, des Rémois, Soisson),
des Sucssonnois ,
Amiens
,
des Ambianois
, Chartres,des Carnutes, Le
Mans
,
des Cenomans, Pa-
- ris,desParisiens,Sens
,
des
Senonois, & Langres, des
Lingonois? Toutes les capitales,
disons-nous, ont pris le
nom de leurs Peuples,excepté
celles de la Province Romaine.
& les Villes voisines (font les
Romains avoientfixéou changé
le nom, comme Aquæ
Sextiæ, Lugdunum, Vesontio
,
Augustodunum.
Puisdonc que noustrouvons
au milieu du Peuple appellé
anciennementLeuci un lieu
nommé Leucey , ne devonsnous
doncpascroire que le Lieu
quiporte le nom du Peuple qui
l'environne
, en estla capitale
?
Le P. l£ refuteenfuite
l'opinion de feu
Mrl'AbbéRiquet.
Ilavoitdonné, dit-il,aux
Leuquois une Capitale qui
n'étoitpas mesmede leur Pays,
car si noussuivons la division
des anciens Dioceses qui a esté faite Sur Ii division
des anciens Peuples del'Empire
,
Gran devoit estre du
Pays de Langres, parce qu'-
elle a esté long-temps du mesme
Diocese.
Gardez-vous bien de croire
ne nmoins, Monsieur, que le
donnedans cette illusion; ou--*
tre que les Capitales n'ont pris
le norll de leurs Peuples que
quand leurs Tyrans leur ont
oste le leurpropre,& en un
temps où elles ne pouvoient
tftre ni connues aux Geographes,
ni mesme aux Geographes
du bas Empire ,
fuis
qu'elles ont gardé leur nom
jtiféJu'à ce temps-là.
L'Auteur soutient
ensuite le caractere
d'un veritable Sçavant,
qui ne refute
point l'opinion des autres
par l'envied'établir
les siennes.
Je n'aime point
,
dit-il
, à changer les bornes que nos
peres ont posées; re puisque
Toul a toûjours esle la Capitale
des Lo ucois, je ne luy disputeray
point ce nom. Je
conviendray que ma regle n'cft
pasgenerale,&que les Mandubiens
,
les Nerviens
,
les
Menapiens, &plusieurs autres
Peuples avoient des Capitales
à qui ils n'ont paslaissé
leur nom; que l'Analogie du
nom est une preuvelegere lorsquellerieftpasappuyéed-
'ail*
leurs; & qu'enfin quand on
auroit trouvé à Lucey mesme
les Monuments d'antiquité
qu'on a trovuez auxenvirons,
je ne prétendrons point me signaler
par une nouvelle OPInion
capable de m'attirer tous
les Antiquairessur les bras.
LeP.l'E.propose
sansopiniastreté une
opinion nouvelle;c'est
ce qui la rend plus
probable. Un Sçavant
qui n'est point aveuglé
par ses préventions.,
voit plus clairqu'un
autre.
Il rassure ensuite un
de ses Amis sur un
doute qu'il a.
Vous craigne^ fort, luy
dit-il
, que les Monuments
qu'on a trouvez cbek vous ne
soientpasantiques,parce qu'il
ne vous paroist pas que certaines
Lettres qu'on voitsur une
petite Urne lachrymale qui
fait une partie de ces Monuments,
soient de la beauté que
font ordinairement les Lettre.s.-
Romaines dans les Inscriptions
antiques Pensez-vous
quil n'y paiffi avoir d'Inscription
antique si elle n'efi bien
écrite?
Je vous avoüeray que j'ay
estémoy-mesme en cette erreur.
Lapremierefois que je vissur
les Medailles d'Albin des A.
qui navoient pasla simplicité
ordinaire aux Lettres Ramai.
nes ,
j'enfussurpris.A la vûe
d'une Inscription sur Bronze
pour la Déesse du Peuple Bi - bractin,laquelleestconservée
dans le Cabinet de Mr Moreau
de Mautour, où je remarquay
de pareilles Lettres.
Je doutay de l'antiquité de i'Jnjcriptwn; mais lorsquej'eus
prisgarde que nous avionsplusieurs
MedaillesConsulaires
dont les Legendes n'estoientpas
si bien écrites que celles des
Medailles du haut Empire
fr compris qu'une Inscription
pourvoitestre antique & malécrite
tout ensemble, & que
souventmesme la difformité de
ces Lettres étoit une marque
dune plusgrande antiquité.
Maislorsque je vis les
Tombeaux des Soldats de lahuitième
Legion qui furent
trouvez àStrasbourgen1663.
e,,,7 dontBebel fait la description
,
je connus qu'une Inscription
pouvoit estre mal écrite
~& avoir estéfaite dans le
haut Empire, c'est-à-dire, au
temps qui nous a laissé les pltiè
telles Inscriptions
, car enfin
voilà lesEpitaphes dont ils*a*
gif.-
On lit sur les trois
premiers Tombeaux.
LEG. VIII. AVG.
Sur le quatriéme
Tombeau.
LEG.VIII. AG.
L'Impression n'a pû
imiter icy les Caracteres
malformez de ces
InscriptionsJe suisfasché
de diminuer en cela
le
-
plaisir des Curieux,
plaisir que j'approuve
,puisque la curiositéantique
est une
espece de joüissancedu
tempspassé. Si quelqu'un
deces Sçavants
a citationsGrecques &C
Latines
,
blasme l'incertitude
qu'on voit
chez les Antiquaires,
je luy répondrais volontiers:
Des Livres Grecsoriginaux
Vous croyez, concevoir les
objcurespensées
Mais souvert elles sont
encorpluseffacées
Que les Inscriptionsqu'on
trouve aux vieux Tombeaux.
L'Auteur prouve enfuite
que ces Inlcrip-^
tiens quoyque mal
écrites, sont neanmoins
du temps de la
plus belle Antiquité.
Premierement , dit - il,
elles Ifr-sontpointdu bas EriJpire,
car il n'yavoit en ce
tempslà que deux Legions
d'August
,
l'une en Thrace
> &l'autre dans [Jllllirie
, encore
partoit-elle le nom de Pre-
~torienne,d''Etrangère,
nomque celle-cyneporte pas.
Elles sont donc du hau-
Empire jCT mesme du comt
mencement del'Empire,carce
riefîoit qu'en ce temps-là qu'il
y avoit une huitième Legion
qui porta le nom d'Auguste.
Nous la voyons en quartier
sur le bord duRhin dans le
Pays des Vangions & des
Tribocces t1
,
pendant l'Empire
de Tibere,& nous Ij voyons
encore sousl'Empire d'Antoninaurapport
de Ptolemée,
aprés que L'histoire n'en parle plus.
Les Soldats de cette Legion
furent donc enterrez à Strasbourg,
bourg, ou sous l'Empire de
Tibere ousous l'Empire d'An-:
tonin. Desçavoir precisement
le temps de leur sepulture
,
je
crois que ce riefl pas une chose
aisée.
LesInscriptions de la Republique
ancienne oudu bas
Empiresontmalécrites parce
qu'au temps de Republique l'écriture
Romainen'avoit pas
encoresa perfection
, &qu'au
temps du bas Empire, elle l'avoit
perduë C'estainsi
que les Medaillesd'Albinfrapées
dans les Gaules ont des
A. Gaulois : que l'Inscription
de la Déeffi de Bibraaé., a
des R. &des T Gaulois, &
que lesEpitaphes de Strasbourg
dont nous venons de parler
,
ont des Lettres toutes Gauloises.
Nevoyons-nouspas encore
aujourd'huy que les Allemands
qui ont retenu quelques-unes
des manieresGauloisesnesçauroientformerune
Lettre Romainesans
en alterer lasimplicité.
Ils nepeuventse resoudre
àfaireunI. qui estlaplussimple
de toutes les Lettres,sans
y ajouster quelque ornement.
Je suis,Monsieur
,
vostre ,
Cm,r.
Fermer
Résumé : Lettre du P. l'E. J. [titre d'après la table]
Dans une lettre adressée aux Messieurs de Trevoux, l'auteur, le P. l'E.J., sollicite la publication d'une dissertation dans leur journal. Ne possédant pas d'érudition personnelle sur les monuments et inscriptions antiques, il propose une hypothèse sur la capitale des Leuquois, un peuple gaulois. Selon lui, Leucey, un lieu où des monuments antiques ont été découverts, pourrait être cette capitale. Pour étayer cette théorie, il compare avec d'autres capitales gauloises dont les noms correspondent à ceux de leurs peuples respectifs. L'auteur conteste ensuite l'opinion de l'abbé Riquet, qui situait la capitale des Leuquois en dehors de leur territoire. Il explique que les capitales gauloises portaient souvent le nom de leurs peuples, à l'exception de celles des provinces romaines. Il reconnaît cependant que cette règle n'est pas universelle et que certains peuples avaient des capitales sans lien nominal avec leur nom. L'auteur introduit une opinion nouvelle concernant les inscriptions antiques. Il affirme que ces inscriptions peuvent être mal écrites mais authentiques. Il cite des exemples de médailles et inscriptions anciennes mal orthographiées, comme celles des tombeaux des soldats de la huitième légion trouvés à Strasbourg. Il conclut que ces inscriptions datent du haut Empire romain, une période où l'écriture romaine n'était pas encore parfaitement standardisée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 755-757
Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Début :
Il paroît un Livre nouveau intitulé, Traité de l'Opinion ou Mémoire pour servir à l'Histoire [...]
Mots clefs :
Opinion, Esprit humain, Pyrrhonisme, Histoire, Astronomie, Physique, Descartes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Il paroît un Livre nouveau intitulé , Traité
de l'Opinion ou Mémoire pour servir à l'Histoire
de l'Esprit humain . Le point de vûë de cet
Ouvrage est la Science de douter à propos , et
une sage défiance également éloignée de la crédulité
et du Pyrrhonisme. L'Auteur qui ne s'est
point nommé , execute ce Projet , en suivant les
Sciences prophanes , et en faisant voir par les
sentimens des Anciens et des Modernes , à quel
point l'opinion regne dans ces Sciences. Le premier
Livre roule sur les Belles - Lettres , les differens
Jugemens des Critiques , le Pyrrhonisme de
l'Histoire , les difficultez les plus celebres de la
Chronologie. Le second Livre est une Histoire
de toutes les Sectes Philosophiques ; Histoire , qui
selon l'Auteur , est proprement celle de l'opinion.
Le troisiéme renferme les questions les plus
importantes de la Métaphisique , les égaremens
de l'Idolâtrie , les prétendus Miracles du Paganisme
, les contradictions des Philosophes sur les
ames , sur les bêtes ; les divinations fondées sur
le commerce des Esprits par la Magie , la cabale,
les augures , présages , songes et autres moyens ,
dont on a souvent abusé pour séduire les esprits
faibles
56 MERCURE DE FRANCE
foibles Le quatriéme Livre traite de la Physique,
de l'Astronomie , de la Medecine , de la Chimie,
de l'Astronomie Judiciaire , et autres divinations
prétendues naturelles , les Fables débitées par les
Naturalistes y servent d'exemples de la licence
des Auteurs. Une contradiction du Systême de
Descartes est relevée dans le Chapitre de la Physique
, où l'on trouve en même-temps une réforme
de ce Systême , qui en y rétablissant l'uniformité
conserve tout ce que l'idée des Tourbillons
de Descartes a de brillant et de magnifique.
Le cinquiéme Livie contient deux . Chapitres ,
P'un sur les diferentes especes de Gouvernemens ,
Pantre sur les maximes politiques. La veritable
constitution du Gouvernement de France y est
expliquée , avec des Dissertations importantes
sur les Parlemens et Etats Generaux . Le sixiéme
Livre est un précis des pensées les plus remarqua
bles des Anciens sur la Morale. Les diferentes
Loix et Coûtumes des Peuples y sont exposées.
Tout l'Ouvrage est rempli d'une parfaite connoissance
de l'Antiquité et d'une profonde érudition
; le style en est clair et poli ; tant de sujets
si diversifiez contiennent des recherches immenses
en tous genres , chaque Science y est
traitée suivant son caractere particulier , et il en
résulte un assemblage d'excellens Mémoires pour
servir à l'Hist. de l'Esprit humain , qui peut égale
ment y reconnoître ses erreurs et y considerer les
monumens de ses Travaux les plus illustres.
Ce Livre est en six volumes in 12, dont
le dernier renferme quatre Tables très- amples ,
la premiere , des Chapitres ; la seconde, des noms
propres ; la troisiéme , des Mutieres , et la quatrieme
, des Aureurs citez . Le Prix est de 15. liv.
relié et de 12 liv.12. sols broché. Il se vend
chez
AVRIL. 1733.. 757
chez Guillaume de Bure , le pere , sur le Quay
des Augustins , à l'Image Saint Claude ; chez
Charles Osmons , ruë S. Jacques , à l'Olivier , et
chez Grégoire- Antoine du Puis , au Palais, à l'Enseigne
du S. Esprit.
Nous donnerons un Extrait plus étendu de cet
Ouvrage , que nous n'avons encore fait que parcourir.
de l'Opinion ou Mémoire pour servir à l'Histoire
de l'Esprit humain . Le point de vûë de cet
Ouvrage est la Science de douter à propos , et
une sage défiance également éloignée de la crédulité
et du Pyrrhonisme. L'Auteur qui ne s'est
point nommé , execute ce Projet , en suivant les
Sciences prophanes , et en faisant voir par les
sentimens des Anciens et des Modernes , à quel
point l'opinion regne dans ces Sciences. Le premier
Livre roule sur les Belles - Lettres , les differens
Jugemens des Critiques , le Pyrrhonisme de
l'Histoire , les difficultez les plus celebres de la
Chronologie. Le second Livre est une Histoire
de toutes les Sectes Philosophiques ; Histoire , qui
selon l'Auteur , est proprement celle de l'opinion.
Le troisiéme renferme les questions les plus
importantes de la Métaphisique , les égaremens
de l'Idolâtrie , les prétendus Miracles du Paganisme
, les contradictions des Philosophes sur les
ames , sur les bêtes ; les divinations fondées sur
le commerce des Esprits par la Magie , la cabale,
les augures , présages , songes et autres moyens ,
dont on a souvent abusé pour séduire les esprits
faibles
56 MERCURE DE FRANCE
foibles Le quatriéme Livre traite de la Physique,
de l'Astronomie , de la Medecine , de la Chimie,
de l'Astronomie Judiciaire , et autres divinations
prétendues naturelles , les Fables débitées par les
Naturalistes y servent d'exemples de la licence
des Auteurs. Une contradiction du Systême de
Descartes est relevée dans le Chapitre de la Physique
, où l'on trouve en même-temps une réforme
de ce Systême , qui en y rétablissant l'uniformité
conserve tout ce que l'idée des Tourbillons
de Descartes a de brillant et de magnifique.
Le cinquiéme Livie contient deux . Chapitres ,
P'un sur les diferentes especes de Gouvernemens ,
Pantre sur les maximes politiques. La veritable
constitution du Gouvernement de France y est
expliquée , avec des Dissertations importantes
sur les Parlemens et Etats Generaux . Le sixiéme
Livre est un précis des pensées les plus remarqua
bles des Anciens sur la Morale. Les diferentes
Loix et Coûtumes des Peuples y sont exposées.
Tout l'Ouvrage est rempli d'une parfaite connoissance
de l'Antiquité et d'une profonde érudition
; le style en est clair et poli ; tant de sujets
si diversifiez contiennent des recherches immenses
en tous genres , chaque Science y est
traitée suivant son caractere particulier , et il en
résulte un assemblage d'excellens Mémoires pour
servir à l'Hist. de l'Esprit humain , qui peut égale
ment y reconnoître ses erreurs et y considerer les
monumens de ses Travaux les plus illustres.
Ce Livre est en six volumes in 12, dont
le dernier renferme quatre Tables très- amples ,
la premiere , des Chapitres ; la seconde, des noms
propres ; la troisiéme , des Mutieres , et la quatrieme
, des Aureurs citez . Le Prix est de 15. liv.
relié et de 12 liv.12. sols broché. Il se vend
chez
AVRIL. 1733.. 757
chez Guillaume de Bure , le pere , sur le Quay
des Augustins , à l'Image Saint Claude ; chez
Charles Osmons , ruë S. Jacques , à l'Olivier , et
chez Grégoire- Antoine du Puis , au Palais, à l'Enseigne
du S. Esprit.
Nous donnerons un Extrait plus étendu de cet
Ouvrage , que nous n'avons encore fait que parcourir.
Fermer
Résumé : Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente un ouvrage intitulé 'Traité de l'Opinion ou Mémoire pour servir à l'Histoire de l'Esprit humain', écrit par un auteur anonyme. Cet ouvrage explore la science du doute raisonnable, évitant à la fois la crédulité et le pyrrhonisme. Structuré en six livres, il aborde divers sujets. Le premier livre traite des Belles-Lettres, des jugements critiques, du pyrrhonisme de l'histoire et des difficultés chronologiques. Le second livre examine les sectes philosophiques comme l'histoire de l'opinion. Le troisième livre couvre des questions métaphysiques, l'idolâtrie, les miracles païens, et les contradictions philosophiques sur les âmes et les bêtes, ainsi que les divinations par la magie et la cabale. Le quatrième livre critique la physique, l'astronomie, la médecine, la chimie et les divinations naturelles, notamment le système de Descartes. Le cinquième livre discute des formes de gouvernement et des maximes politiques, expliquant la constitution du gouvernement français et les Parlements. Le sixième livre présente un précis des pensées morales des Anciens et expose les lois et coutumes des peuples. L'ouvrage est caractérisé par une profonde érudition et un style clair, offrant une vaste connaissance de l'antiquité et des recherches approfondies dans divers domaines. Il est disponible en six volumes in-12, avec des tables des chapitres, des noms propres, des matières et des auteurs cités, au prix de 15 livres relié et 12 livres 12 sols broché. Il est en vente chez Guillaume de Bure, Charles Osmons et Grégoire-Antoine du Puis.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
4
p. 950-961
Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Début :
Nous avons promis dans le dernier Mercure de donner des Notions [...]
Mots clefs :
Chapitre, Histoire, Auteur, Esprit, Opinions, Temps, Livre, Philosophie, Hommes, Opinion
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Ous avons promis dans le dernier
Mercure de donner des Notions
plus étendues du Traité de l'opinion.
C'est satisfaire à cet engagement
,
que nous allons insérer icy une partie de
l'Extrait de cet Ouvrage déja devenu célébre.
Le Titre est heureux et bien rempli
; la variété des matiéres et l'abondance
des recherches fournissent d'excellens
Mémoires pour servir à l'Histoire de
'Esprit humain ; et ces Mémoires tendent
naturellement à nous convaincre
que l'opinion domine dans le plus grand
nombre des travaux que l'efprit entreprend
MAY. 1733
951
prend. Ce Traité contient le précis des
opinions les plus remarquables sur chaque
science , joint à des réfléxions d'un
grand discernement , et à plusieurs choses
nouvelles. D'un côté , les découvertes et
les progrès de l'esprit humain embellissent
son histoire ; de l'autre , les sentimens
les plus outrez , les faits les moins
honorables à l'esprit sont tournez à son
instruction et à son avantage par le but
général que cette lecture lui propose; les
sciences occultes sont tirées de l'obscurité
où elles affectent de se cacher. » Un
» Poëte moderne , dit l'Auteur , a appel-
» lé les Bibliothéques :
Des sottises de l'homme orgueilleuses archives:
» L'Esprit verra icy au contraire les tres-
» humbles archives d'un grand nombre
» de ses égaremens ; le moyen de répri-
» mer une curiosité illicite , c'est de la dé-
» sabuser pleinement , et pour ainsi dire,
» de l'assouvir.
L'Auteur avertit à la fin du premier
Chapitre , qu'il citera simplement par
leurs noms tous les Auteurs décédez ; et
c'est un exemple qui peut affranchir les
Gens de lettres de la bizarrerie d'un usage
, qui sans aucun fondement , traite
certains noms avec plus de distinction et
F de
952 MERCURE
DE FRANCE
de politesse les uns que les autres.
Après plusieurs réfléxions très-sensées
sur l'usage de la Science , on trouve une
Dissertation curieuse sur les Auteurs.Les
exemples des Souverains et des Grands
Seigneurs qui ont composé desOuvrages,
font connoître que les Lettres n'ont pas
toujours été regardées comme un obstacle
aux vertus militaires.
Le quatrième Chapitre prouve que
l'Eloquence consiste dans l'opinion . Le
sentiment de Longin et de Montagne ,
que l'Eloquence ne se forme que dans les
Képubliques , y est réfuté. Le Chapitre
qui suit , expose les reproches faits à la
Poësie et sa deffense ; il est principalement
rempli des jugemens contraires des
Critiques , des caprices , des productions
de l'esprit , et des variations du goût. Le.
sixième Chapitre contient plusieurs exemples
du Pyrrhonisme de l'Histoire, sur les
faits les plus importans. On trouve dans
le dernier Chapitre un précis des Opinions
Chronologiques , et de la supputation
du temps chez différents peuples.
L'explication des Périodes Julienne et
Louise , dont la premiere est de l'invention
de Joseph Scaliger , et la seconde
du Pere Jean-Louis d'Amiens Capucin
finit par cette réfléxion . » Il ne manque à
» la
MAY. 1733 1959
5 la seconde Période, qu'un nouveau Sca-
» liger , pour lui donner cours ; car ce
» qui est présenté avec humilité et mo-
» destie , et qui n'est point revêtu de l'é-
» clat de l'autorité ou de la réputation
» n'a guéres plus de succès dans l'Empire
» des Lettres , que dans celui de la fortu
» ne , et l'opinion , à cet égard , domine
» presqu'autant sur les Sçavans , que sur
» le Peuple.
Le premier Chapitre du second Livre
remonte à la source de l'Histoire de la
Philosophie , et fait voir qu'elle a commencé
avec le monde . L'Auteur pénétre
dans l'Antiquité la plus reculée , pour
sauver du naufrage des temps ce qu'on
peut apprendre de la Philosophie des
Patriarches , des Egyptiens , des Chaldéens
, des Gymnosophistes , des Phéni
ciens , des Perses , des Libyens , des Chinois
, des Thraces , des Druides ; les différentes
opinions sur Mercure Trismégis
te et sur Zoroastre y sont exposées , et le
Chapitre est terminé par une Histoire
succinte des Sages de la Grèce.
Dans le second Chapitre , l'Auteur décrit
le commencement de la Philosophie
chez les Grecs ; sa division dans les
deux Ecoles , Jonienne et Italique , et
' Histoite de la Philosophie , depuis que
Fij Thales
954 MERCURE DE FRANCE
Thalés établit l'Ecole Jonienne à Miler
jusqu'à ce qu'Anaxagore la transféra à
Athénes .
Dans le troisiéme Chapitre , les temps
lumineux de la Philosophie commencent
par Socrate. Il y est trairé des cinq Sectes
, sorties de l'Ecole de Socrate , de Platon
et de ses disciples , des cinq Académies
, des plus célébres Platoniciens , et
des diverses opinions qui en différens
temps ont eu cours sur la Philosophic
Platonicienne.
L'Histoire d'Aristote , les louanges excessives
données à ce Philosophe , une
Dissertation sur la Logique, et les Révolutions
de la Secte Péripatéticienne remplissent
le quatrième Chapitre ..
Les Chapitres suivans contiennent
l'Histoire des Cyrénaïques , des Sectes
Erétrique et de Mégare , des Cyniques ,
des Stoïciens , des Pyrrhoniens , des Pythagoriciens
, de la Secte Eléate, des Epicuriens
, de la Secte Eclectique , de la
Phylosophie moderne ; et les deux derniers
Chapitres sur l'Histoire de l'Astronomie
et de la Médecine rendent cette
Histoire de la Philosophie complette et
tres-curieuse.
Dans le Chapitre quatorziéme, qui trai
te de la Philosophie moderne , il est ob
*
servé
MAY. 1733 955
>
servé que les Sciences ons passé trois fois
de la Gréce dans l'Occident ; la premiere
, lorsque les Romains les puisérent en
Gréce ; la seconde , lorsque les François ,
après avoir pris Constantinople , rapportérent
du Levant les Ecrits d'Aristote , avec
les Commentaires des Arabes ; la troisiéme
, lorsqu'après la destruction de l'Empire
d'Orient par Turcs les , les Sçavans
e de la Grèce chercherent une retraite en
Italie.
>>>
Nous nous servirons ( ajoute le judi-
» cieux Auteur ) de cette Epoque du ré-
» tablissement des Lettres , après la prise
» de Constantinople par les Turcs , dans
» le milieu du quinziéme siécle , comme
» d'une Epoque fixe , propre à séparer les
e » Anciens des Modernes, donnant la qualité
d'Anciens à tous ceux qui ont précédé
ce terme , et celle de Modernes à
>> ceux qui ont paru depuis.
-
Pour donner une idée du style de l'Oui
vrage , insérons icy ce Passage , tiré du
seizième Chapitre qui contient l'Histoire
de la Médecine. » Dans le même temps
» florissoit Asclepiade , originaire de Bithynie.
Nous avons observé que les des-
» cendans d'Esculape s'appelloient Asclépiades.
Ils portoient ce nom , comme
» issus d'Asclepius , qui est le nom Grec
>>
F iij
d'Es956
MERCURE DE FRANCE
d'Esculape. Asclepiade , originaire de
" Bithynie , n'eut rien de commun avec
cette famille , que sa profession et son
nom. Il vint s'établir à Rome ; il pro-
» mettoit de guérir sûrement , prompte.
» ment et agréablement ; c'est ce qui se-
» roit à souhaiter , dit Celse ; mais il y
» a ordinairement du danger à vouloir
» guérir trop vite , et à ne se servir que
» de remédes agréables. Asclepiade rejet-
» toit toute la doctrine d'Hippocrate ,
» qu'il appelloit une Méditation de mort.
» Il se faisoit un principe d'accommoder
» ses ordonnances aux désirs de ses mala-
» des ; il profita de l'exemple d'Archagantus
, qui s'étoit rendu odieux , environ
cent ans auparavant , par une Méthode
rigoureuse. Il suivit une route entiere-
» ment opposée ; il n'ordonnoit que des
choses faciles et communes , comme la
» diéte, l'abstinence du vin, le frottement
» du corps , l'exercice ; il mit en usage la
boisson rafraîchie , et se faisoit honneur
d'un titre , qui signifie le Médecin de
»la fraîcheur. Il - inventa des lits suspen-
» dus , où il faisoit bercer les malades
›
pour les exciter au sommeil ; il faisoit
aussi suspendre les bains , pour les rendre
plus salutaires et plus agréables par
le mouvement.Il évitoit soigneusement
les
MAY. 1733. 957
» les remedes pour lesquels la nature à
quelque aversion ; et au lieu que le com
» mun des Médecins traitoit la nature ,
» avec la sévérité d'un Ecuyer qui châtie
>> un Cheval qui bronche , Asclepiade en
» la flattant continuellement , l'invitoit à
>> reprendre son cours , & c.
Le troisiéme Livre , qui roule sur la
Métaphysique , retrace à l'esprit sa propre
Histoire concernant les opinions sur
substances spirituelles . Ce Livre commence
par les opinions monstrueuses de
l'idolatrie. L'Auteur établit ensuite qu'il
ne peut y avoir d'Athée de conviction ,
Il réfute les objections opposées à la preu
ve de la Divinité qui résulte du consentement
general des hommes à la recon
noître. Il examine le raisonnement que
Descartes a donné pour une démonstration
de l'Existence de Dieu , et la pensée
de Pascal sur le danger de ne point croi
re. On trouve à la fin du Chapitre une
exposition sommaire des preuves inving
cibles de la Religion Chrétienne .
Dans le Chapitre des Démons le récit
des Prodiges débitez par le Paganisme
tend au but general de l'Auteur, de montrer
à quel point on s'est joué dans tous
les temps de la crédulité des hommes..
L'Auteur indique seulement les sources
F iiij gene958
MERCURE DE FRANCE
generales de ces opinions . » Dans le grand
» nombre de faits merveilleux , dit- il
» racontez par l'Histoire prophane, et qui
» y sont traitez de Miracles , il est aisé de
»connoître que le plus grand nombre
» doit son origine à la politique des hom-
» mes d'Etat , à la flatterie des Courtisans
, aux artifices des Prêtres des faux
»Dieux , à la crédulité des Historiens , à
» la superstition des Peuples ; mais il est
»aussi tres- vrai- semblable que les Esprits
» de tenebres , occupez sans cesse à trom
per les hommes et à leur tendre des
piéges , ont suscité de temps en temps
» quelques illusions . Tout ce que les an-
» ciens Auteurs ont débité en ce genre ,
» peut être rapporté à ces différentes cau-
» ses . Je me contenterai d'assembler icy
>> les plus celebres de ces faits , laissant au
» Lecteur le choix des conjectures.
Le troisiéme Chapitre considere le
monde par rapport à sa création , à sa durée
, à la Providence qui le gouverne , et
autres objets immatériels. La Doctrine
des idées de Platon y est expliquée , et on
y voit eh abrégé les Mondes imaginaires
des Philosophes. La question si le monde
a été créé pour l'homme , y est tresdiserrement
trai ée , et les objections contre
la Providence réfutées. Le quatrième
ChaMAY.
1733. 959
Chapitre contient les trois Hypothéses
des modernes sur la communication qui
est entre l'esprit et le corps , les différens
sistêmes sur les propriétez de l'ame , sur
le lieu de sa résidence , les preuves de son
immortalité , les sentimens des Philosophes
sur l'état des ames après leur séparation
de leurs corps . L'Auteur examine
l'opinion de La Chambre sur la maniere
dont les substances spirituelles occupent
l'espace . Il met icy la plus subtile
Métaphysique à portée de tous les Lecteurs.
Le cinquiéme Chapitre eft une exposition
des opinions Philosophiques sur les
Bêtes , et des exemples de leur fidélité ,
de leur industrie et de leurs autres bonnes
qualitez . L'Auteur passe ensuite aux
Sciences occultes
Métaphysiques , ou
fondées sur le commerce des Esprits. Il
traite de la Magie , de la Cabale et des
Nombres ; des Oracles et des Sibylles ,
des Augures , des Présages , des Songes.
Il dévoile tous ces ridicules Mysteres
dont il rapporte les Préceptes et les Exemples.
Voicy entr'autres quelques Réflé
xions qu'il fait sur la Cabale. » Les noms
» des soixante et douze Anges et les Prié
res mystérieuses de la Cabale, sont dans'
» le troisiéme Livre de l'Art Cabaliste de
Fv » Reuchlin
960 MERCURE DE FRANCE
2
» Reuchlin , dédié au Pape Leon X. et
» dans les neuf cens propositions de Jean
» Pic, Comte de la Mirandole, dont les 72
dernieres roulent sur la Cabale , et il
finit par celle-cy : Que comme la veri-
» table Astrologie est la science de lire
» dans le Livre du ciel ; la véritable ca-
» bale est la science de lire dans le livre
de la Loy. Quel sujet d'étonnement
» que les hommes les plus sçavans de
»leur siécle , le Comte de la Mirandole ,
» Agrippa , Reuchlin ayent employé les
plus laborieuses recherches à des chi-
» meres si peu dignes de leur attention ?
» Le premier a été l'admiration de l'Uni-
» vers , par la vaste étendue des connoissances
qu'il avoit acquises à un âge aussi
» peu
avancé
que le sien. C'étoit
un Prin-
» ce Souverain
d'Italie
, qui
ne peut
être
soupçonné
d'avoir
voulu
dupper
des
esprits
foibles
, curieux
et crédules
; au
>> contraire
, il défrayoit
magnifique-
» ment
les Sçavans
qui venoient
de toutes
les Parties
du monde
disputer
contre
» lui sur les neuf
cens
propositions
qu'il
»soûtenoit
à Rome
; et il a été un pro-
» dige
sans
deffaut
. On ne peut
pas ce
pendant
l'exempter
à cet égard
de la
» vanité
de l'esprit
humain
qui
s'attache
avolontiers
à tout
ce qu'il
y a de plus
fri-
» vole
MAY. 1733. 961
» vole , pourvû qu'il soit misterieux et
inconnu aux autres hommes. C'est lui
de le ga-
» rendre un grand service que
rentir de cet écueil ; et c'est en quoi
consiste l'utilité de mettre au jour des
» choses qui ne mériteroient pas par elles
» mêmes d'être publiées.
Le dernier Chapitre du troisiéme Livre
est une Dissertation très-curieuse
concernant la Fortune et le Destin . Deux
principales qualitez d'un Ouvrage sont
d'épuiser les matiéres du côté du sçavoir,
er de donner à penser encore plus qu'il
n'exprime. L'Auteur du Traité de l'O
pinion si dans Fun et dans l'autre
genre.
Cet Ouvrage se débite aujourd'hui chez
Briasson , rue S. Jacques , 6 vol. in 12.
1733.
La suite dans le Mercure prochain.
Mercure de donner des Notions
plus étendues du Traité de l'opinion.
C'est satisfaire à cet engagement
,
que nous allons insérer icy une partie de
l'Extrait de cet Ouvrage déja devenu célébre.
Le Titre est heureux et bien rempli
; la variété des matiéres et l'abondance
des recherches fournissent d'excellens
Mémoires pour servir à l'Histoire de
'Esprit humain ; et ces Mémoires tendent
naturellement à nous convaincre
que l'opinion domine dans le plus grand
nombre des travaux que l'efprit entreprend
MAY. 1733
951
prend. Ce Traité contient le précis des
opinions les plus remarquables sur chaque
science , joint à des réfléxions d'un
grand discernement , et à plusieurs choses
nouvelles. D'un côté , les découvertes et
les progrès de l'esprit humain embellissent
son histoire ; de l'autre , les sentimens
les plus outrez , les faits les moins
honorables à l'esprit sont tournez à son
instruction et à son avantage par le but
général que cette lecture lui propose; les
sciences occultes sont tirées de l'obscurité
où elles affectent de se cacher. » Un
» Poëte moderne , dit l'Auteur , a appel-
» lé les Bibliothéques :
Des sottises de l'homme orgueilleuses archives:
» L'Esprit verra icy au contraire les tres-
» humbles archives d'un grand nombre
» de ses égaremens ; le moyen de répri-
» mer une curiosité illicite , c'est de la dé-
» sabuser pleinement , et pour ainsi dire,
» de l'assouvir.
L'Auteur avertit à la fin du premier
Chapitre , qu'il citera simplement par
leurs noms tous les Auteurs décédez ; et
c'est un exemple qui peut affranchir les
Gens de lettres de la bizarrerie d'un usage
, qui sans aucun fondement , traite
certains noms avec plus de distinction et
F de
952 MERCURE
DE FRANCE
de politesse les uns que les autres.
Après plusieurs réfléxions très-sensées
sur l'usage de la Science , on trouve une
Dissertation curieuse sur les Auteurs.Les
exemples des Souverains et des Grands
Seigneurs qui ont composé desOuvrages,
font connoître que les Lettres n'ont pas
toujours été regardées comme un obstacle
aux vertus militaires.
Le quatrième Chapitre prouve que
l'Eloquence consiste dans l'opinion . Le
sentiment de Longin et de Montagne ,
que l'Eloquence ne se forme que dans les
Képubliques , y est réfuté. Le Chapitre
qui suit , expose les reproches faits à la
Poësie et sa deffense ; il est principalement
rempli des jugemens contraires des
Critiques , des caprices , des productions
de l'esprit , et des variations du goût. Le.
sixième Chapitre contient plusieurs exemples
du Pyrrhonisme de l'Histoire, sur les
faits les plus importans. On trouve dans
le dernier Chapitre un précis des Opinions
Chronologiques , et de la supputation
du temps chez différents peuples.
L'explication des Périodes Julienne et
Louise , dont la premiere est de l'invention
de Joseph Scaliger , et la seconde
du Pere Jean-Louis d'Amiens Capucin
finit par cette réfléxion . » Il ne manque à
» la
MAY. 1733 1959
5 la seconde Période, qu'un nouveau Sca-
» liger , pour lui donner cours ; car ce
» qui est présenté avec humilité et mo-
» destie , et qui n'est point revêtu de l'é-
» clat de l'autorité ou de la réputation
» n'a guéres plus de succès dans l'Empire
» des Lettres , que dans celui de la fortu
» ne , et l'opinion , à cet égard , domine
» presqu'autant sur les Sçavans , que sur
» le Peuple.
Le premier Chapitre du second Livre
remonte à la source de l'Histoire de la
Philosophie , et fait voir qu'elle a commencé
avec le monde . L'Auteur pénétre
dans l'Antiquité la plus reculée , pour
sauver du naufrage des temps ce qu'on
peut apprendre de la Philosophie des
Patriarches , des Egyptiens , des Chaldéens
, des Gymnosophistes , des Phéni
ciens , des Perses , des Libyens , des Chinois
, des Thraces , des Druides ; les différentes
opinions sur Mercure Trismégis
te et sur Zoroastre y sont exposées , et le
Chapitre est terminé par une Histoire
succinte des Sages de la Grèce.
Dans le second Chapitre , l'Auteur décrit
le commencement de la Philosophie
chez les Grecs ; sa division dans les
deux Ecoles , Jonienne et Italique , et
' Histoite de la Philosophie , depuis que
Fij Thales
954 MERCURE DE FRANCE
Thalés établit l'Ecole Jonienne à Miler
jusqu'à ce qu'Anaxagore la transféra à
Athénes .
Dans le troisiéme Chapitre , les temps
lumineux de la Philosophie commencent
par Socrate. Il y est trairé des cinq Sectes
, sorties de l'Ecole de Socrate , de Platon
et de ses disciples , des cinq Académies
, des plus célébres Platoniciens , et
des diverses opinions qui en différens
temps ont eu cours sur la Philosophic
Platonicienne.
L'Histoire d'Aristote , les louanges excessives
données à ce Philosophe , une
Dissertation sur la Logique, et les Révolutions
de la Secte Péripatéticienne remplissent
le quatrième Chapitre ..
Les Chapitres suivans contiennent
l'Histoire des Cyrénaïques , des Sectes
Erétrique et de Mégare , des Cyniques ,
des Stoïciens , des Pyrrhoniens , des Pythagoriciens
, de la Secte Eléate, des Epicuriens
, de la Secte Eclectique , de la
Phylosophie moderne ; et les deux derniers
Chapitres sur l'Histoire de l'Astronomie
et de la Médecine rendent cette
Histoire de la Philosophie complette et
tres-curieuse.
Dans le Chapitre quatorziéme, qui trai
te de la Philosophie moderne , il est ob
*
servé
MAY. 1733 955
>
servé que les Sciences ons passé trois fois
de la Gréce dans l'Occident ; la premiere
, lorsque les Romains les puisérent en
Gréce ; la seconde , lorsque les François ,
après avoir pris Constantinople , rapportérent
du Levant les Ecrits d'Aristote , avec
les Commentaires des Arabes ; la troisiéme
, lorsqu'après la destruction de l'Empire
d'Orient par Turcs les , les Sçavans
e de la Grèce chercherent une retraite en
Italie.
>>>
Nous nous servirons ( ajoute le judi-
» cieux Auteur ) de cette Epoque du ré-
» tablissement des Lettres , après la prise
» de Constantinople par les Turcs , dans
» le milieu du quinziéme siécle , comme
» d'une Epoque fixe , propre à séparer les
e » Anciens des Modernes, donnant la qualité
d'Anciens à tous ceux qui ont précédé
ce terme , et celle de Modernes à
>> ceux qui ont paru depuis.
-
Pour donner une idée du style de l'Oui
vrage , insérons icy ce Passage , tiré du
seizième Chapitre qui contient l'Histoire
de la Médecine. » Dans le même temps
» florissoit Asclepiade , originaire de Bithynie.
Nous avons observé que les des-
» cendans d'Esculape s'appelloient Asclépiades.
Ils portoient ce nom , comme
» issus d'Asclepius , qui est le nom Grec
>>
F iij
d'Es956
MERCURE DE FRANCE
d'Esculape. Asclepiade , originaire de
" Bithynie , n'eut rien de commun avec
cette famille , que sa profession et son
nom. Il vint s'établir à Rome ; il pro-
» mettoit de guérir sûrement , prompte.
» ment et agréablement ; c'est ce qui se-
» roit à souhaiter , dit Celse ; mais il y
» a ordinairement du danger à vouloir
» guérir trop vite , et à ne se servir que
» de remédes agréables. Asclepiade rejet-
» toit toute la doctrine d'Hippocrate ,
» qu'il appelloit une Méditation de mort.
» Il se faisoit un principe d'accommoder
» ses ordonnances aux désirs de ses mala-
» des ; il profita de l'exemple d'Archagantus
, qui s'étoit rendu odieux , environ
cent ans auparavant , par une Méthode
rigoureuse. Il suivit une route entiere-
» ment opposée ; il n'ordonnoit que des
choses faciles et communes , comme la
» diéte, l'abstinence du vin, le frottement
» du corps , l'exercice ; il mit en usage la
boisson rafraîchie , et se faisoit honneur
d'un titre , qui signifie le Médecin de
»la fraîcheur. Il - inventa des lits suspen-
» dus , où il faisoit bercer les malades
›
pour les exciter au sommeil ; il faisoit
aussi suspendre les bains , pour les rendre
plus salutaires et plus agréables par
le mouvement.Il évitoit soigneusement
les
MAY. 1733. 957
» les remedes pour lesquels la nature à
quelque aversion ; et au lieu que le com
» mun des Médecins traitoit la nature ,
» avec la sévérité d'un Ecuyer qui châtie
>> un Cheval qui bronche , Asclepiade en
» la flattant continuellement , l'invitoit à
>> reprendre son cours , & c.
Le troisiéme Livre , qui roule sur la
Métaphysique , retrace à l'esprit sa propre
Histoire concernant les opinions sur
substances spirituelles . Ce Livre commence
par les opinions monstrueuses de
l'idolatrie. L'Auteur établit ensuite qu'il
ne peut y avoir d'Athée de conviction ,
Il réfute les objections opposées à la preu
ve de la Divinité qui résulte du consentement
general des hommes à la recon
noître. Il examine le raisonnement que
Descartes a donné pour une démonstration
de l'Existence de Dieu , et la pensée
de Pascal sur le danger de ne point croi
re. On trouve à la fin du Chapitre une
exposition sommaire des preuves inving
cibles de la Religion Chrétienne .
Dans le Chapitre des Démons le récit
des Prodiges débitez par le Paganisme
tend au but general de l'Auteur, de montrer
à quel point on s'est joué dans tous
les temps de la crédulité des hommes..
L'Auteur indique seulement les sources
F iiij gene958
MERCURE DE FRANCE
generales de ces opinions . » Dans le grand
» nombre de faits merveilleux , dit- il
» racontez par l'Histoire prophane, et qui
» y sont traitez de Miracles , il est aisé de
»connoître que le plus grand nombre
» doit son origine à la politique des hom-
» mes d'Etat , à la flatterie des Courtisans
, aux artifices des Prêtres des faux
»Dieux , à la crédulité des Historiens , à
» la superstition des Peuples ; mais il est
»aussi tres- vrai- semblable que les Esprits
» de tenebres , occupez sans cesse à trom
per les hommes et à leur tendre des
piéges , ont suscité de temps en temps
» quelques illusions . Tout ce que les an-
» ciens Auteurs ont débité en ce genre ,
» peut être rapporté à ces différentes cau-
» ses . Je me contenterai d'assembler icy
>> les plus celebres de ces faits , laissant au
» Lecteur le choix des conjectures.
Le troisiéme Chapitre considere le
monde par rapport à sa création , à sa durée
, à la Providence qui le gouverne , et
autres objets immatériels. La Doctrine
des idées de Platon y est expliquée , et on
y voit eh abrégé les Mondes imaginaires
des Philosophes. La question si le monde
a été créé pour l'homme , y est tresdiserrement
trai ée , et les objections contre
la Providence réfutées. Le quatrième
ChaMAY.
1733. 959
Chapitre contient les trois Hypothéses
des modernes sur la communication qui
est entre l'esprit et le corps , les différens
sistêmes sur les propriétez de l'ame , sur
le lieu de sa résidence , les preuves de son
immortalité , les sentimens des Philosophes
sur l'état des ames après leur séparation
de leurs corps . L'Auteur examine
l'opinion de La Chambre sur la maniere
dont les substances spirituelles occupent
l'espace . Il met icy la plus subtile
Métaphysique à portée de tous les Lecteurs.
Le cinquiéme Chapitre eft une exposition
des opinions Philosophiques sur les
Bêtes , et des exemples de leur fidélité ,
de leur industrie et de leurs autres bonnes
qualitez . L'Auteur passe ensuite aux
Sciences occultes
Métaphysiques , ou
fondées sur le commerce des Esprits. Il
traite de la Magie , de la Cabale et des
Nombres ; des Oracles et des Sibylles ,
des Augures , des Présages , des Songes.
Il dévoile tous ces ridicules Mysteres
dont il rapporte les Préceptes et les Exemples.
Voicy entr'autres quelques Réflé
xions qu'il fait sur la Cabale. » Les noms
» des soixante et douze Anges et les Prié
res mystérieuses de la Cabale, sont dans'
» le troisiéme Livre de l'Art Cabaliste de
Fv » Reuchlin
960 MERCURE DE FRANCE
2
» Reuchlin , dédié au Pape Leon X. et
» dans les neuf cens propositions de Jean
» Pic, Comte de la Mirandole, dont les 72
dernieres roulent sur la Cabale , et il
finit par celle-cy : Que comme la veri-
» table Astrologie est la science de lire
» dans le Livre du ciel ; la véritable ca-
» bale est la science de lire dans le livre
de la Loy. Quel sujet d'étonnement
» que les hommes les plus sçavans de
»leur siécle , le Comte de la Mirandole ,
» Agrippa , Reuchlin ayent employé les
plus laborieuses recherches à des chi-
» meres si peu dignes de leur attention ?
» Le premier a été l'admiration de l'Uni-
» vers , par la vaste étendue des connoissances
qu'il avoit acquises à un âge aussi
» peu
avancé
que le sien. C'étoit
un Prin-
» ce Souverain
d'Italie
, qui
ne peut
être
soupçonné
d'avoir
voulu
dupper
des
esprits
foibles
, curieux
et crédules
; au
>> contraire
, il défrayoit
magnifique-
» ment
les Sçavans
qui venoient
de toutes
les Parties
du monde
disputer
contre
» lui sur les neuf
cens
propositions
qu'il
»soûtenoit
à Rome
; et il a été un pro-
» dige
sans
deffaut
. On ne peut
pas ce
pendant
l'exempter
à cet égard
de la
» vanité
de l'esprit
humain
qui
s'attache
avolontiers
à tout
ce qu'il
y a de plus
fri-
» vole
MAY. 1733. 961
» vole , pourvû qu'il soit misterieux et
inconnu aux autres hommes. C'est lui
de le ga-
» rendre un grand service que
rentir de cet écueil ; et c'est en quoi
consiste l'utilité de mettre au jour des
» choses qui ne mériteroient pas par elles
» mêmes d'être publiées.
Le dernier Chapitre du troisiéme Livre
est une Dissertation très-curieuse
concernant la Fortune et le Destin . Deux
principales qualitez d'un Ouvrage sont
d'épuiser les matiéres du côté du sçavoir,
er de donner à penser encore plus qu'il
n'exprime. L'Auteur du Traité de l'O
pinion si dans Fun et dans l'autre
genre.
Cet Ouvrage se débite aujourd'hui chez
Briasson , rue S. Jacques , 6 vol. in 12.
1733.
La suite dans le Mercure prochain.
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Résumé : Traité de l'Opinion, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente un extrait du 'Mercure' de mai 1733, annonçant le 'Traité de l'opinion', un ouvrage déjà célèbre qui explore la domination de l'opinion dans les travaux de l'esprit humain. Ce traité inclut des mémoires sur l'histoire de l'esprit humain, des opinions remarquables sur chaque science, des réflexions discernantes et des découvertes nouvelles. Il aborde également les sciences occultes, les égarements de l'esprit et les curiosités illicites. Le traité est structuré en plusieurs chapitres. Le premier chapitre traite des opinions sur les sciences et des réflexions sur l'usage de la science. Le quatrième chapitre prouve que l'éloquence repose sur l'opinion, réfutant des sentiments de Longin et de Montaigne. Le cinquième chapitre discute des reproches faits à la poésie et de sa défense, en mettant en avant les jugements contraires des critiques. Le sixième chapitre présente des exemples de pyrrhonisme historique, et le dernier chapitre offre un précis des opinions chronologiques et de la supputation du temps chez différents peuples. Le second livre commence par l'histoire de la philosophie, remontant à ses origines avec les Patriarches, les Égyptiens, les Chaldéens et d'autres civilisations anciennes. Il décrit ensuite le début de la philosophie chez les Grecs, sa division en écoles, et l'histoire des principales sectes philosophiques, comme les Platoniciens, les Péripatéticiens, les Stoïciens et les Épicuriens. Le quatorzième chapitre observe que les sciences ont traversé trois périodes de transfert de la Grèce vers l'Occident. Le troisième livre traite de la métaphysique, des opinions sur les substances spirituelles et des preuves de la religion chrétienne. Il aborde également les démons, les prodiges du paganisme et les opinions philosophiques sur les animaux et les sciences occultes. Le dernier chapitre de ce livre traite de la fortune et du destin. L'auteur se distingue par deux principales qualités : épuiser les matières du côté du savoir et inciter à la réflexion au-delà de ce qui est exprimé. Le livre est disponible en six volumes in-12 chez Briasson, rue Saint-Jacques, et a été publié en 1733. Certaines parties du texte sont jugées peu dignes d'être publiées. La suite de l'information sera publiée dans le prochain numéro du Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 2872-2873
EPIGRAMME, Sur le Traité de l'Opinion de M. le Gendre, Marquis de Saint Aubin sur Loire, cy-devant Maître des Requêtes. Par Mlle de Malcrais de la Vigne du Croisic en Bretagne.
Début :
Le mois passé je marchandois les Livres, [...]
Mots clefs :
Traité, Livres, Opinion, Gaspard, Marquis de Saint-Aubin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPIGRAMME, Sur le Traité de l'Opinion de M. le Gendre, Marquis de Saint Aubin sur Loire, cy-devant Maître des Requêtes. Par Mlle de Malcrais de la Vigne du Croisic en Bretagne.
EPIGRAMME ,
Sur le Traité de l'Opinion de M. le Gendre,
Marquis de Saint Aubin sur Loire , cydevant
Maître des Requêtes.Par Mlle de
Malcrais de la Vigne du Croisic en
Bretagne .
E mois passé je marchandois les Livres ,
Dans lesquels Saint Aubin , ce Sçavant de nos
jours ,
Confond
cours ,
par merveilleux et convainquans dis-
La folle opinion dont nos ames sont yvres ;
Pas un Liard , me dit- on , à . moins de quinze
livres.
II. Vol. Quinze
DECEMDK E , 1733. 2873
Quinze livres , repris - je ; un Traité Vertu
choux ?
Maître Gaspard , y pensez -vous ?
C'est au Mouton plaintif, d'une lame inhumaine.
Couper en verité le cuir avec la laine.
Je le pris cependant ; mais après l'avoir lû ,
En vous remerciant ; vins- je dire au Libraire ;
Certes , ce n'est pas trop vendu ;
Dieu mette en Paradis feu Gaspard votre Pere ;
Mais chez vous la science aujourd'hui n'est point
chére ,
Je croyois pour le prix n'acquetir qu'un Traité
Et je trouve avoir achepté ,
Une Bibliotheque entiere .
Sur le Traité de l'Opinion de M. le Gendre,
Marquis de Saint Aubin sur Loire , cydevant
Maître des Requêtes.Par Mlle de
Malcrais de la Vigne du Croisic en
Bretagne .
E mois passé je marchandois les Livres ,
Dans lesquels Saint Aubin , ce Sçavant de nos
jours ,
Confond
cours ,
par merveilleux et convainquans dis-
La folle opinion dont nos ames sont yvres ;
Pas un Liard , me dit- on , à . moins de quinze
livres.
II. Vol. Quinze
DECEMDK E , 1733. 2873
Quinze livres , repris - je ; un Traité Vertu
choux ?
Maître Gaspard , y pensez -vous ?
C'est au Mouton plaintif, d'une lame inhumaine.
Couper en verité le cuir avec la laine.
Je le pris cependant ; mais après l'avoir lû ,
En vous remerciant ; vins- je dire au Libraire ;
Certes , ce n'est pas trop vendu ;
Dieu mette en Paradis feu Gaspard votre Pere ;
Mais chez vous la science aujourd'hui n'est point
chére ,
Je croyois pour le prix n'acquetir qu'un Traité
Et je trouve avoir achepté ,
Une Bibliotheque entiere .
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Résumé : EPIGRAMME, Sur le Traité de l'Opinion de M. le Gendre, Marquis de Saint Aubin sur Loire, cy-devant Maître des Requêtes. Par Mlle de Malcrais de la Vigne du Croisic en Bretagne.
L'épigramme de Mlle de Malcrais de la Vigne du Croisic évoque le 'Traité de l'Opinion' du Marquis de Saint Aubin, ancien Maître des Requêtes. Elle s'étonne du prix élevé du livre, quinze livres, mais le trouve justifié après lecture. Elle compare l'achat du livre à l'abattage d'un mouton pour sa laine. Elle exprime aussi sa gratitude envers le père du libraire, Maître Gaspard.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 68-84
LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE. SUR le Traité abrégé de PHYSIQUE à l'usage des Écoliers. Par M. DE SAINTIGNON, de la Société Royale des Sciences & Arts de Metz, &c.
Début :
Le but de votre Journal, Monsieur, étant d'annoncer les productions nouvelles [...]
Mots clefs :
Physique systématique, Abrégé, Solidité de la matière, Physique expérimentale, Opinion, Système, Révolutions célestes , Éclipses, Électricité, Attraction
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE. SUR le Traité abrégé de PHYSIQUE à l'usage des Écoliers. Par M. DE SAINTIGNON, de la Société Royale des Sciences & Arts de Metz, &c.
LETTRE A L'AUTEUR DU
MERCURE.
SUR le Traité abrégé de PHYSIQUE
à l'usage des Ecoliers. Par M. DE
SAINTIGNON , de la Société Royale
des Sciences & Arts de Metz , &c.
Le but de votre Journal , Monfieur ,
étant d'annoncer les productions nouvelles
des Sciences & des Arts , & ce
qui n'eſt pas moins utile , de les préfenter
d'une manière qui puiſſe fixer le cas
que le Public en doit faire , j'eſpére que
vous voudrez bien inférer dans le MerJUIN.
1763 . 69
cure prochain l'Analyſe ſuivante d'une
partie du Traité abrégé de Physique à
l'usage des Ecoliers , par M. de Saintignon
, de la Congrégation de Notre Sauveur
, de la Société Royale des Sciences
& Arts de Metz , &c. Si cet Ouvrage
convient à ceux à qui M. de Saintignon
le deſtine , c'eſt un travail précieux
qu'on ne peut trop ſe hater de
faire connoître : dans le cas contraire il
eſt important de leur épargner la perte
d'un temps qu'ils peuvent employer plus
utilement , & de prévenir le tort que
peuvent faire à des têtes neuves, les traces
que laiſſe toujours après foi un
ouvrage élémentaire qui manque d'exa-
Ctitude. Dans l'un & l'autre cas , les remarques
que j'ai l'honneur de vous
adreſſer feront utiles , fi elles font bornées
à ce que renferme véritablement
le Livre de M. de Saintignon. Afin que
le Lecteur n'héſite point à m'accorder.
ſa confiance fur ce point, j'aurai ſoin
de tranfcrire l'ouvrage même le plus
ſouvent que je pourrai.
En lifant dans la Préface du Traité
abrégé de Phyfique la déclaration qu'y
fait M. de Saintignon , qu'il ne prétend
pas fe donner pour Auteur , il n'eſt aucun
Lecteur ſans doute qui ne ſe ſente
70 MERCURE DE FRANCE.
diſpoſé à lui accorder le mérite de la
modeſtie ; on ne ſuppoſe pas volontiers
que quelqu'un entreprenne d'écrire en
fix volumes un abrégé fur cette matière
fans avoir rien de nouveau à donner.
Nous accordons cependant à M. de
Saintignon la vérité de ſa déclaration
dans ce ſens qu'il a copié comme il
l'avoue lui-même , des Ouvrages de
ce genre que tout le monde a entre les
mains ; mais on verra par la ſuite , qu'il
y a hazardé de fon chef beaucoup de
choſes qu'il n'a trouvées nulle-part ,
mais qui auront peine à être reçues.
Parmi les Ouvrages que M. de Saintignona
incorporés dans ſon Livre , l'excellent
traité de Phyſique expérimentale
de M. l'Abbé Nollet eſt celui dont
il paroît avoir tiré plus que de tout autre.
Nous applaudirions à ce choix , fi M.
de Saintignon eût obſervé partout la
même marche qu'il a ſuivie dans un
très-grand nombre d'endroits , celle de
s'en tenir aux expreffions de l'Auteur ;
mais les changemens qu'il s'eſt permis
d'y faire en quelques occaſions ,ne nous
ont point paru avoir ni l'exactitude ni
la clarté qu'on eſt en droit d'éxiger
dans un Ouvrage élémentaire. Par exemple
, M. de Saintignon après avoir penJUIN.
1763 . 71
dant quelques lignes ſuivi M. l'Abbé
Nollet mot à mot ſur les idées qu'il
donne de la ſolidité , au lieu d'adopter
ces expreffions ſi claires & fi exactes
de l'Auteur qu'il copie... » Etre ſolide
>> eſt une propriété non ſeulement com-
» munee, mais même éſſentielle à tous
>>les corps ; c'eſt le ſigne le moins équi-
>>voque de leur éxiſtence , &c. M. de
Saintignon ,dis-je, y ſubſtitue les ſuivantes
, il paroît qu'on peut confondre la
folidité de la matière avec la matière
méme ... La ſolidité eſt une ſuite de l'étendue
folide.
L'uſage des Planches dans les Livres
foit de Mathématique, ſoit de Phyſique ,
eſt d'une utilité généralement reconnue.
Le ſeul motif qui puiſſe engager un
Auteur à s'en paſſer , eſt celui de diminuer
les frais. Mais ce motif eſt il--
luſoire lorſqu'on veut écrire ſur ces
matières pour des commençans. En effet
il eſt aiſéde ſe convaincre queles planches
véritablement néceſſaires n'augmententque
très-médiocrement le prix,
& que leur fuppreffion au contraire
rend le Livre abſolument inutile à ceux
à qui on le deſtine. M. de Saintignon
qui a pris ce dernier parti , a néanmoins
ſenti l'impoffibilité de ſe paſſer entière
72 MERCURE DE FRANCE.
ment de figures ; mais malheureuſement
outre qu'il n'en a employé qu'un trèspetit
nombre , elles manquent d'ailleurs
dans les endroits où elles étoient bien
plus néceſſaires , par exemple dans la
defcription des machines , ou dans l'expoſition
des Phénomènes un peu compofés.
,
M. de Saintignon a tâché de faire
marcher enfemble la Phyſique ſyſtématique
& la Phyſique expérimentale .
Sous ce dernier titre on s'attend à
trouver dans cet ouvrage des expériences
décrites avec netteté & avec
exactitude : elles n'y font cependant
qu'indiquées ou imparfaitement décrites
: nous dirions plutôt que c'eſt une
hiſtoire abrégée de la Phyfique expérimentale.
Quant à la partie fyſtématique,
on la trouve expoſée dans le premier
volume , ſous ce titre : Systéme de M.
de la Periere.
J'avoue que je ne connoiſſois pas le
ſyſtême de M. de la Periere ; ainfi je
ne fuis pas en état de juger fi ce dernier
a lieu d'être content de la manière
dont M. de Saintignon a rendu
ſes idées ; mais ce que je puis afſurer ,
c'eſt que , quoique je ne fois pas neuf
en cette matière , je n'ai pû juſqu'ici
parvenir
JUIN. 1763 . 73
parvenir à entendre ce ſyſtême , je veux
dire à le concilier avec les principes de
la faine méchanique. On en verra par la
fuite quelques échantillons ; obſervons
ſeulement que c'eſt de ce ſyſtême , que
M. de Saintignon entreprend de déduire
l'explication de différens Phénomènes
que la Phyſique conſidére .
C'eſt ſans doute par égard pour la
réputation de Newton , que M. de Saintignon
, après avoir expoſé les avantages
qu'il croit voir dans le ſyſtème de M.
de la Periere , accorde quelques pages
à la réfutation de ce qu'il appelle le
ſyſtême de Newton , qu'il paroît confondre
avec les inepties de quelquesuns
des Sectateurs de ce grand homme .
Nous ne raporterons pas ici cette réfutation
, parce qu'elle eſt longue , &
qu'elle ne plairoit pas même aux Anti-
Newtoniens ; car elle n'intéreſſe aucunement
l'opinion de Newton ; nous
rapporterons cependant la conclufion :
Enfin , dit M. de Saintignon , quand
tout auroit répondu à l'attente des calculateurs
, même pour l'explication des
phénomènes terrestres , on pourroit encore.
n'avoir pas deviné le vrai mechaniſme
du monde , puisqu'il eft incontestable
que le Créateur a été libre dans le choix
D
74 MERCURE DE FRANCE.
des moyens & dans l'exécution.
Si ces raiſons ſont concluantes , elles
le font indifféremment contre tout fyftême
; & M. de Saintignon n'a cependant
pas eu intention , je penſe ,
d'y comprendre celui qu'il adopte. Si
M. de Saintignon avoit moins de dégoût
pour le calcul & les Calculateurs ,
qu'il ne le témoigne dans ſon Livre ,
il auroit trouvé dans la Doctrine des
probabilités , qu'il y a infiniment plus
à parier pour un ſyſtême qui rempliroit
ces conditions , que pour tout autre.
Pour traiter les Newtoniens avec
cette ſévérité , il ne faudroit pas ſe permettre
d'avancer que la matière peut
être réfléchie par le néant. C'eſt cependant
la manière dont M. de Saintignon
ſe tire , dans ſon Ouvrage , de quelques
difficultés qui l'embarraſſent.
M. de Saintignon nous aſſure qu'on
va donner les derniers coups auSystéme
Newtonien , en démontrant que les révolutions
célestes nefont pas des éclipses.
Il ne nomme pas l'Auteur , & cela eft
fort fage , car l'expreſſion ne lui feroit
pas honneur. Mais en attendant que
cette redoutable menace , priſe dans le
ſens que M. de Saintignon avoit deffein
d'exprimer , arrive à l'exécution , paffons
JUIN. 1763 . 75
1
àd'autres choses ; car fans doute le Lecteur
ne nous ſçauroit pas gré de nous appeſantir
ſur toutes les inadvertances qui
échappentà M. de Sain tignon dans cette
prétendue réfutation. Ce feroit affez inutilement
, qu'en tranſcrivant M. de Saintignon
, nous rappellerions les vains efforts
qui ont été faits par ceux qui ont
mieux aimé entreprendre de réfuter
Newton, que de ſe mettre en état de l'entendre.
L'Électricité entre les mains de M.
l'Abbé Nollet , n'a pas un meilleur fort
chez M. de Saintignon que l'Attraction
entre celles de Newton : elle y eft attaquée
de la même manière , c'est-à- dire ,
par la répétition des objections faites par
d'autres. L'équité demandoit que l'on
fit ſuivre les réponſes quiy ont été faites.
Il ſemble qu'on n'a fait mention de ces
deux Sçavans , que pour avoir occafion
de ſubſtituer à leurs raisonnemens , les
idées de M. De la Périere.
J'ai paffé ſous filence les notions que
M. de Saintignon donne de la matière
& de ſes propriétés générales : cela va
quelquefois affez bien quand il tranſcrit;
mais quand il marche ſeul , alors , propriétés
& qualités font la même chose.....
les couleurs , les odeurs , & c , n'existent
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
qu'en apparence.... On ne doit point rai-
Jonner contre l'expérience .... Laifferonsnousà
nos arrières - neveux la commiſſion
de raifonner ?..... Nous ne concluons cependant
pas que l'étendue foit effentielle
aux corps , &c.
On a penfé jufqu'ici en Phyſique que
le feu& la lumière étoient très-élaſtiques
; M. de Saintignon les croit trèscompreffibles
: fans doute , il veut dire
très -élastiques ; mais cette inattention
peut induire en erreur un Ecolier , qui
croit qu'on a ſoin d'employer les mots
felon leur fignification.
Perfonne aujourd'hui ne s'aviſeroit
de confondre l'inertie avec la pefanteur ;
l'expérience & le raiſonnement ont féparé
ces deux propriétés. Quoi qu'il en
foit , M. de Saintignon , nonobſtant le
principe qu'il a porté ci-deſſus , qu'on ne
doit point raifonner contre l'expérience ,
nous affure que l'inertie est la même cho-
Se que la pesanteur , & dans un autre
endroit , que les corps en mouvement
n'ont pas d'inertie. Ceci n'eſt cependant
pas une affaire d'opinions. Voyons quelques-
uns des raiſonnemens de M. de
Saintignon.
L'Attraction , dit M. de Saintignon ,
n'est pas la cause de la force d'inertie.
JUIN. 1763.. 77
On en convient , mais on ne conviendra
pas , je penſe , que le raiſonnement ,
que M. de Saintignon emploie pour le
prouver ,foit concluant ; car , continuet-
il , cette qualité merveilleuse qui agiroitfi
puiſſamment ſur les corps , devroit
empêcher toute évaporation , toute tranfpiration
des corpsſolides ou fluides ; elle
empêcheroit la lune d'attirer les eaux de
l'océan , ou elle ne l'empêcheroit pas d'attirerjusqu'à
elle tous les nuages de notre
Atmosphère.
Non-feulement ce raiſonnement ne
prouve rien de ce qui eft en queſtion ,
mais il paroît qu'en écrivant ceci , M.
de Saintignon a perdu de vue les principes
de la Méchanique. Comment ne
s'est- il pas rappellé , par exemple , qu'une
aiguille ſoumiſe à l'action de deux aimans
prend toujours une fituation telle
que les actions de cesdeuxaimans ſur elle,
ſe font mutuellement équilibre. Si M.
de Saintignon avoit eu moins de répugnance
pour le calcul & les calculateurs
, il auroit vu que la lune peut élever
les eaux de l'Océan , agir fur l'Atmofphère
, & cependant , en vertu de
cette action même , les chofes demeurer
en l'état où elles font actuellement ;
mais malheureuſement tout cela a été
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
prouvé par des Calculateurs , & ne peut
par conféquent contribuer en rien àdégoûter
M. de Saintignon de ces déclamations
, qui d'ailleurs font , ce me femble
, très-déplacées dans un Ouvrage
élémentaire.
La cauſe de la dureté des corps fait
depuis longtemps l'objetdes méditations
des Phyſiciens. M. de Saintignon ſe.
tire aifément de cette queſtion en y
appliquant le prétendu ſyſtême de M.
De la Périere : il est vrai que dans un
endroit , les élémens de la matière ont
une dureté radicale , & dans un autre
, ils ne font points durs par leur nature
, parce qu'ils font matière ; mais
à ces petites contradictions près , il n'y
aplus rien d'obfcur dans la cauſe de la
dureté des corps ; cela eſt évident , car
la cohésion des parties d'un corps eft occafionnéeparla
preſſion extérieure d'une
maſſe prodigieuse de fluides quelconques
plus déliés que l'air que nous ref.
pirons , qui environne tous les corps en
les preſſantplus ou moins perpendiculairement
à leursfurfaces dans la direction
de leur centre parfon reffort , que rien
ne gêne & ne dégrade au-dehors , tandis
que les portions des mémesfluides
*
en-
* Nous avons pris la liberté de mettre engaJUI
N. 1763 . 79
gagées dans les corps y font affoiblies
&plus ou moins dégradées par les chocs ,
les réfléctions, les réfractions que leur oc
fionnent le mélange & la fréquente rencontre
des parties non-élastiques de ces
corps dont il arrive , &c. Combien de
ſuppoſitions dans ce paſſage ? Combien
dedifcours il faudroit pour y répandre
la clarté ? On croira , peut-être , que ce
n'eſt qu'un énoncé dont l'explication &
ladémonstration viendront enſuite ; mais
M. de Saintignon ne les promet & ne
les donne point. Il ne feroit pas voir ,
par exemple , que les corps ſont preffés
tout à la fois perpendiculairement à leurs
furfaces & dans la direction de leurs
centres , ſurtout après avoir attribué aux
parties de la matière une forme non-ſphérique.
La cauſe de la fléxibilité , de la moleffe
, &c, n'eſt pas expliquée plus clairement
, & l'on peut àjuſte titre ſe plaindre
du défaut de méthode ſenſible à chaque
pas , foit dans la ſucceſſion des
matières, ſoit dans le choix des exemples,
gées , affoiblies , dégradées , &c , quoique dans le
Texte de M. de Saintignon tout cela ſoit au mafculin
; cependant comme nous ne nous flatons
pas d'entendre ce Paſſage , ſi M. de Saintignon
penſe que nous avons eu tort , nous conviendrons
que c'eſt pour n'y avoir rien entendu.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
foit enfin dans les définitions même qui
fort ſouvent n'arrivent qu'après qu'on a
fait longtemps uſage des expreffions
qu'elles doivent éclaircir. Il y auroit encore
beaucoup d'autres choſes à remarquer
fur tous ces objets ; tels ſeroient ,
par exemple , un grand nombre de pafſages
de la nature de celui-ci. Lafléxibilité
ne paroît différer de la molleſſe que
du plus au moins , elle peut s'allier avec
une grande dureté.
L'expoſition des loix de l'union de
l'âme & du corps , ainſi que plufieurs
autres queſtions de Métaphyfique ſur lef
quelles Mde Saintignon s'arrête trop ,
& qu'il eſt dangereux d'entreprendre
apres M. de Buffon , n'est pas dans l'Ouvrage
de M. de Saintignon , un tableau
intéreſſant pour les Lecteurs de bon
goût; & nous ne croyons pas qu'ils y
voyent avec plaifir que le cerveau ou le
fiége de l'âme , eft le bureau d'adreſſe où
doivent aboutir les dépêches du dehors.
Que l'âme ſoit là ou ailleurs , cela eſt
fort indifférent; mais nous ne penſons pas
que les dépéches qui arrivent à ce bureau
d'adreſſe de la part des corps odorans ,
s'y annoncent ſelon la raiſon inverſe du
quarré des diſtances. Avec beaucoup
d'abſtractions , cela est vrai , & fe déJUIN.
1763 . 81
montre même d'une manière beaucoup
plus courte que ne l'a fait M. de Saintignon.
Mais eu égard à tout , il n'en eft
pas ainfi , & il eût été bon d'en prévenir
les Ecoliers. Les odeurs & les faveurs
ont encore donné lieu à M. de Saintignon
de joindre à ſa Differtation un
difcours contre la cuiſine moderne que
bien des gens n'approuveront pas .
La plus grande partie de ce qui vient
enfuite fur les fons renferme encore un
grand nombre d'expreffions & d'affertions
de la nature des précédentes .....
La vitesse dufon dépend de la vitelſſfe des
parties founantes , &c. Ceci ſemble fuppofer
un déplacement ſenſible dans les
partiesfonnantes. Ce qu'on ne croit pas
communément en Phyfiques: cette propofition
eſt au moins mal fonnante . Il
en eft de même de cette autre-ci.... Une
pendule de trois pieds huit lignes & demie ,
éxécute une vibration à chaquefeconde
depuis la plus grandejusqu'à la plus petite.
On ne dit point dans le cas préfent
une pendule mais un pendule : & pour
parler plus clairement & plus exactement
, on doit dire un pendule de trois
pieds huit lignes & demie , acheve chacune
de ſes ofcillations en une ſeconde ,
foit que ees ofcillations foient ou ne
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
foient pas d'une égale érendue , pourvu
que cette étendue foit médiocre. Paffons
au mouvement.
Pour faire entendre clairement à ſes
Ecoliers * , que la quantité de mouvement
ſe meſure en multipliant la maffe
par la vîteſſe , M. de Saintignon choiſit
l'exemple ſuivant. Si un homme peut
faire une lieue en une heure , dix hommes
qui marcheroient dix fois moins víte ,
ne laiſſeroient pas de faire entr'eux
une lieue en une heure de temps , car
chacun d'eux feroit la dixième partie
d'une heure.
On voit bien que M. de Saintignon
a voulu dire la dixiéme partie d'une
lieue ; mais approuvera- t-on cette manière
de prouver la propoſition dont il
s'agit ? Pour moi il me semble qu'elle
ne prouve rien. Quand on voit un Auteur
expliquer ainſi les chofes les plus
élémentaires , on ſe ſent de la défiance
pour celles qui exigent de ſa part un
raiſonnement plus fuivi ; ne nous y arrêtons
pas , mais terminons cet Ecrit
par quelques Remarques fur la Pefanteur&
fur la Méchanique.
M. de Saintignon entreprend d'af-
*M. de Saintignon a été Profeſſeur de Philo-
Sophie.
JUI N. 1763 . 83
figner la cauſe de la peſanteur ; il regarde
d'abord avec lesAuteurs qu'il tranfcrit
, cette force comme appliquée à
chacune des parties de la matière ; mais
comme cette manière de conſidérer la
peſanteur ne cadre pas exactement avec
le ſyſtême qu'il a embraffe , quelques
pages après , M. de Saintignon ne la
regarde que comme appliquée à certaines
parties : on ſent bien à quelles conſéquences
cette marche conduit , ſans
compter l'inconféquence à laquelle M.
de Saintignon ſe laiſſe aller. Ce n'eſt
pas que M. de Saintignon ne ſente
bien que cela n'est pas régulier , mais
il répond .... Il n'y a pas de ſyſtême qui
n'aitses défauts , ce qui ne s'explique
pas aujourd'hui , s'expliquera peut- être .
par lafuite.
En parlant de l'Accélération dans la
chûte des graves M. de Saintignon dit ,
puisque la viteffe compenfe la masse , ur
corps d'une livre quitombe de vingtpieds
aura autant de mouvement qu'un corps
de cinq livres qui tomberoit de quatre
pieds feulement. Cette propofition eſt
contraire aux notions les plus communes
de laMéchanique. M. de Saintignon
appelle Phénomène la loi des eſpaces que
décrivent les corps graves. Paffons le
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
terme , mais c'eſt un Phénomène dont
M. de Saintignon n'étoit pas bien frappé
quand il avancé cette propoſition.
Terminons par une Remarque qui
nous diſpenſe évidemment d'aller plus
loin , & diſons que Mde Saintignon
confond à chaque inſtant le ſinus d'un
angle avec l'angle même, en employant
ce dernier au lieu du premier dans l'eſtimation
du rapport des puiſſances dans
l'équilibre .
Je ne puis croire que M. de Saintignon
, qui a profeſſé longtemps , à ce
qu'il dit , la Philofophie , ait fait avec
réfléxions les fautes que ſes expreffions
mettent en droit de lui repréſenter , & je
defire qu'on penſe avec moi , que ſes
inadvertances , ſon peu de méthode &
de clarté viennent du peu de loiſir qu'il
a eu & des affaires étrangères à la Phyfique
, dont il eſt occupé ; mais il n'en
eſt pas moins vrai que fon Livre a beſoin
de beaucoup de corrections avant que
d'être appliquable à l'uſage auquel il
l'a deſtiné.
J'ai l'honneur d'être , &c.
MERCURE.
SUR le Traité abrégé de PHYSIQUE
à l'usage des Ecoliers. Par M. DE
SAINTIGNON , de la Société Royale
des Sciences & Arts de Metz , &c.
Le but de votre Journal , Monfieur ,
étant d'annoncer les productions nouvelles
des Sciences & des Arts , & ce
qui n'eſt pas moins utile , de les préfenter
d'une manière qui puiſſe fixer le cas
que le Public en doit faire , j'eſpére que
vous voudrez bien inférer dans le MerJUIN.
1763 . 69
cure prochain l'Analyſe ſuivante d'une
partie du Traité abrégé de Physique à
l'usage des Ecoliers , par M. de Saintignon
, de la Congrégation de Notre Sauveur
, de la Société Royale des Sciences
& Arts de Metz , &c. Si cet Ouvrage
convient à ceux à qui M. de Saintignon
le deſtine , c'eſt un travail précieux
qu'on ne peut trop ſe hater de
faire connoître : dans le cas contraire il
eſt important de leur épargner la perte
d'un temps qu'ils peuvent employer plus
utilement , & de prévenir le tort que
peuvent faire à des têtes neuves, les traces
que laiſſe toujours après foi un
ouvrage élémentaire qui manque d'exa-
Ctitude. Dans l'un & l'autre cas , les remarques
que j'ai l'honneur de vous
adreſſer feront utiles , fi elles font bornées
à ce que renferme véritablement
le Livre de M. de Saintignon. Afin que
le Lecteur n'héſite point à m'accorder.
ſa confiance fur ce point, j'aurai ſoin
de tranfcrire l'ouvrage même le plus
ſouvent que je pourrai.
En lifant dans la Préface du Traité
abrégé de Phyfique la déclaration qu'y
fait M. de Saintignon , qu'il ne prétend
pas fe donner pour Auteur , il n'eſt aucun
Lecteur ſans doute qui ne ſe ſente
70 MERCURE DE FRANCE.
diſpoſé à lui accorder le mérite de la
modeſtie ; on ne ſuppoſe pas volontiers
que quelqu'un entreprenne d'écrire en
fix volumes un abrégé fur cette matière
fans avoir rien de nouveau à donner.
Nous accordons cependant à M. de
Saintignon la vérité de ſa déclaration
dans ce ſens qu'il a copié comme il
l'avoue lui-même , des Ouvrages de
ce genre que tout le monde a entre les
mains ; mais on verra par la ſuite , qu'il
y a hazardé de fon chef beaucoup de
choſes qu'il n'a trouvées nulle-part ,
mais qui auront peine à être reçues.
Parmi les Ouvrages que M. de Saintignona
incorporés dans ſon Livre , l'excellent
traité de Phyſique expérimentale
de M. l'Abbé Nollet eſt celui dont
il paroît avoir tiré plus que de tout autre.
Nous applaudirions à ce choix , fi M.
de Saintignon eût obſervé partout la
même marche qu'il a ſuivie dans un
très-grand nombre d'endroits , celle de
s'en tenir aux expreffions de l'Auteur ;
mais les changemens qu'il s'eſt permis
d'y faire en quelques occaſions ,ne nous
ont point paru avoir ni l'exactitude ni
la clarté qu'on eſt en droit d'éxiger
dans un Ouvrage élémentaire. Par exemple
, M. de Saintignon après avoir penJUIN.
1763 . 71
dant quelques lignes ſuivi M. l'Abbé
Nollet mot à mot ſur les idées qu'il
donne de la ſolidité , au lieu d'adopter
ces expreffions ſi claires & fi exactes
de l'Auteur qu'il copie... » Etre ſolide
>> eſt une propriété non ſeulement com-
» munee, mais même éſſentielle à tous
>>les corps ; c'eſt le ſigne le moins équi-
>>voque de leur éxiſtence , &c. M. de
Saintignon ,dis-je, y ſubſtitue les ſuivantes
, il paroît qu'on peut confondre la
folidité de la matière avec la matière
méme ... La ſolidité eſt une ſuite de l'étendue
folide.
L'uſage des Planches dans les Livres
foit de Mathématique, ſoit de Phyſique ,
eſt d'une utilité généralement reconnue.
Le ſeul motif qui puiſſe engager un
Auteur à s'en paſſer , eſt celui de diminuer
les frais. Mais ce motif eſt il--
luſoire lorſqu'on veut écrire ſur ces
matières pour des commençans. En effet
il eſt aiſéde ſe convaincre queles planches
véritablement néceſſaires n'augmententque
très-médiocrement le prix,
& que leur fuppreffion au contraire
rend le Livre abſolument inutile à ceux
à qui on le deſtine. M. de Saintignon
qui a pris ce dernier parti , a néanmoins
ſenti l'impoffibilité de ſe paſſer entière
72 MERCURE DE FRANCE.
ment de figures ; mais malheureuſement
outre qu'il n'en a employé qu'un trèspetit
nombre , elles manquent d'ailleurs
dans les endroits où elles étoient bien
plus néceſſaires , par exemple dans la
defcription des machines , ou dans l'expoſition
des Phénomènes un peu compofés.
,
M. de Saintignon a tâché de faire
marcher enfemble la Phyſique ſyſtématique
& la Phyſique expérimentale .
Sous ce dernier titre on s'attend à
trouver dans cet ouvrage des expériences
décrites avec netteté & avec
exactitude : elles n'y font cependant
qu'indiquées ou imparfaitement décrites
: nous dirions plutôt que c'eſt une
hiſtoire abrégée de la Phyfique expérimentale.
Quant à la partie fyſtématique,
on la trouve expoſée dans le premier
volume , ſous ce titre : Systéme de M.
de la Periere.
J'avoue que je ne connoiſſois pas le
ſyſtême de M. de la Periere ; ainfi je
ne fuis pas en état de juger fi ce dernier
a lieu d'être content de la manière
dont M. de Saintignon a rendu
ſes idées ; mais ce que je puis afſurer ,
c'eſt que , quoique je ne fois pas neuf
en cette matière , je n'ai pû juſqu'ici
parvenir
JUIN. 1763 . 73
parvenir à entendre ce ſyſtême , je veux
dire à le concilier avec les principes de
la faine méchanique. On en verra par la
fuite quelques échantillons ; obſervons
ſeulement que c'eſt de ce ſyſtême , que
M. de Saintignon entreprend de déduire
l'explication de différens Phénomènes
que la Phyſique conſidére .
C'eſt ſans doute par égard pour la
réputation de Newton , que M. de Saintignon
, après avoir expoſé les avantages
qu'il croit voir dans le ſyſtème de M.
de la Periere , accorde quelques pages
à la réfutation de ce qu'il appelle le
ſyſtême de Newton , qu'il paroît confondre
avec les inepties de quelquesuns
des Sectateurs de ce grand homme .
Nous ne raporterons pas ici cette réfutation
, parce qu'elle eſt longue , &
qu'elle ne plairoit pas même aux Anti-
Newtoniens ; car elle n'intéreſſe aucunement
l'opinion de Newton ; nous
rapporterons cependant la conclufion :
Enfin , dit M. de Saintignon , quand
tout auroit répondu à l'attente des calculateurs
, même pour l'explication des
phénomènes terrestres , on pourroit encore.
n'avoir pas deviné le vrai mechaniſme
du monde , puisqu'il eft incontestable
que le Créateur a été libre dans le choix
D
74 MERCURE DE FRANCE.
des moyens & dans l'exécution.
Si ces raiſons ſont concluantes , elles
le font indifféremment contre tout fyftême
; & M. de Saintignon n'a cependant
pas eu intention , je penſe ,
d'y comprendre celui qu'il adopte. Si
M. de Saintignon avoit moins de dégoût
pour le calcul & les Calculateurs ,
qu'il ne le témoigne dans ſon Livre ,
il auroit trouvé dans la Doctrine des
probabilités , qu'il y a infiniment plus
à parier pour un ſyſtême qui rempliroit
ces conditions , que pour tout autre.
Pour traiter les Newtoniens avec
cette ſévérité , il ne faudroit pas ſe permettre
d'avancer que la matière peut
être réfléchie par le néant. C'eſt cependant
la manière dont M. de Saintignon
ſe tire , dans ſon Ouvrage , de quelques
difficultés qui l'embarraſſent.
M. de Saintignon nous aſſure qu'on
va donner les derniers coups auSystéme
Newtonien , en démontrant que les révolutions
célestes nefont pas des éclipses.
Il ne nomme pas l'Auteur , & cela eft
fort fage , car l'expreſſion ne lui feroit
pas honneur. Mais en attendant que
cette redoutable menace , priſe dans le
ſens que M. de Saintignon avoit deffein
d'exprimer , arrive à l'exécution , paffons
JUIN. 1763 . 75
1
àd'autres choses ; car fans doute le Lecteur
ne nous ſçauroit pas gré de nous appeſantir
ſur toutes les inadvertances qui
échappentà M. de Sain tignon dans cette
prétendue réfutation. Ce feroit affez inutilement
, qu'en tranſcrivant M. de Saintignon
, nous rappellerions les vains efforts
qui ont été faits par ceux qui ont
mieux aimé entreprendre de réfuter
Newton, que de ſe mettre en état de l'entendre.
L'Électricité entre les mains de M.
l'Abbé Nollet , n'a pas un meilleur fort
chez M. de Saintignon que l'Attraction
entre celles de Newton : elle y eft attaquée
de la même manière , c'est-à- dire ,
par la répétition des objections faites par
d'autres. L'équité demandoit que l'on
fit ſuivre les réponſes quiy ont été faites.
Il ſemble qu'on n'a fait mention de ces
deux Sçavans , que pour avoir occafion
de ſubſtituer à leurs raisonnemens , les
idées de M. De la Périere.
J'ai paffé ſous filence les notions que
M. de Saintignon donne de la matière
& de ſes propriétés générales : cela va
quelquefois affez bien quand il tranſcrit;
mais quand il marche ſeul , alors , propriétés
& qualités font la même chose.....
les couleurs , les odeurs , & c , n'existent
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
qu'en apparence.... On ne doit point rai-
Jonner contre l'expérience .... Laifferonsnousà
nos arrières - neveux la commiſſion
de raifonner ?..... Nous ne concluons cependant
pas que l'étendue foit effentielle
aux corps , &c.
On a penfé jufqu'ici en Phyſique que
le feu& la lumière étoient très-élaſtiques
; M. de Saintignon les croit trèscompreffibles
: fans doute , il veut dire
très -élastiques ; mais cette inattention
peut induire en erreur un Ecolier , qui
croit qu'on a ſoin d'employer les mots
felon leur fignification.
Perfonne aujourd'hui ne s'aviſeroit
de confondre l'inertie avec la pefanteur ;
l'expérience & le raiſonnement ont féparé
ces deux propriétés. Quoi qu'il en
foit , M. de Saintignon , nonobſtant le
principe qu'il a porté ci-deſſus , qu'on ne
doit point raifonner contre l'expérience ,
nous affure que l'inertie est la même cho-
Se que la pesanteur , & dans un autre
endroit , que les corps en mouvement
n'ont pas d'inertie. Ceci n'eſt cependant
pas une affaire d'opinions. Voyons quelques-
uns des raiſonnemens de M. de
Saintignon.
L'Attraction , dit M. de Saintignon ,
n'est pas la cause de la force d'inertie.
JUIN. 1763.. 77
On en convient , mais on ne conviendra
pas , je penſe , que le raiſonnement ,
que M. de Saintignon emploie pour le
prouver ,foit concluant ; car , continuet-
il , cette qualité merveilleuse qui agiroitfi
puiſſamment ſur les corps , devroit
empêcher toute évaporation , toute tranfpiration
des corpsſolides ou fluides ; elle
empêcheroit la lune d'attirer les eaux de
l'océan , ou elle ne l'empêcheroit pas d'attirerjusqu'à
elle tous les nuages de notre
Atmosphère.
Non-feulement ce raiſonnement ne
prouve rien de ce qui eft en queſtion ,
mais il paroît qu'en écrivant ceci , M.
de Saintignon a perdu de vue les principes
de la Méchanique. Comment ne
s'est- il pas rappellé , par exemple , qu'une
aiguille ſoumiſe à l'action de deux aimans
prend toujours une fituation telle
que les actions de cesdeuxaimans ſur elle,
ſe font mutuellement équilibre. Si M.
de Saintignon avoit eu moins de répugnance
pour le calcul & les calculateurs
, il auroit vu que la lune peut élever
les eaux de l'Océan , agir fur l'Atmofphère
, & cependant , en vertu de
cette action même , les chofes demeurer
en l'état où elles font actuellement ;
mais malheureuſement tout cela a été
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
prouvé par des Calculateurs , & ne peut
par conféquent contribuer en rien àdégoûter
M. de Saintignon de ces déclamations
, qui d'ailleurs font , ce me femble
, très-déplacées dans un Ouvrage
élémentaire.
La cauſe de la dureté des corps fait
depuis longtemps l'objetdes méditations
des Phyſiciens. M. de Saintignon ſe.
tire aifément de cette queſtion en y
appliquant le prétendu ſyſtême de M.
De la Périere : il est vrai que dans un
endroit , les élémens de la matière ont
une dureté radicale , & dans un autre
, ils ne font points durs par leur nature
, parce qu'ils font matière ; mais
à ces petites contradictions près , il n'y
aplus rien d'obfcur dans la cauſe de la
dureté des corps ; cela eſt évident , car
la cohésion des parties d'un corps eft occafionnéeparla
preſſion extérieure d'une
maſſe prodigieuse de fluides quelconques
plus déliés que l'air que nous ref.
pirons , qui environne tous les corps en
les preſſantplus ou moins perpendiculairement
à leursfurfaces dans la direction
de leur centre parfon reffort , que rien
ne gêne & ne dégrade au-dehors , tandis
que les portions des mémesfluides
*
en-
* Nous avons pris la liberté de mettre engaJUI
N. 1763 . 79
gagées dans les corps y font affoiblies
&plus ou moins dégradées par les chocs ,
les réfléctions, les réfractions que leur oc
fionnent le mélange & la fréquente rencontre
des parties non-élastiques de ces
corps dont il arrive , &c. Combien de
ſuppoſitions dans ce paſſage ? Combien
dedifcours il faudroit pour y répandre
la clarté ? On croira , peut-être , que ce
n'eſt qu'un énoncé dont l'explication &
ladémonstration viendront enſuite ; mais
M. de Saintignon ne les promet & ne
les donne point. Il ne feroit pas voir ,
par exemple , que les corps ſont preffés
tout à la fois perpendiculairement à leurs
furfaces & dans la direction de leurs
centres , ſurtout après avoir attribué aux
parties de la matière une forme non-ſphérique.
La cauſe de la fléxibilité , de la moleffe
, &c, n'eſt pas expliquée plus clairement
, & l'on peut àjuſte titre ſe plaindre
du défaut de méthode ſenſible à chaque
pas , foit dans la ſucceſſion des
matières, ſoit dans le choix des exemples,
gées , affoiblies , dégradées , &c , quoique dans le
Texte de M. de Saintignon tout cela ſoit au mafculin
; cependant comme nous ne nous flatons
pas d'entendre ce Paſſage , ſi M. de Saintignon
penſe que nous avons eu tort , nous conviendrons
que c'eſt pour n'y avoir rien entendu.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
foit enfin dans les définitions même qui
fort ſouvent n'arrivent qu'après qu'on a
fait longtemps uſage des expreffions
qu'elles doivent éclaircir. Il y auroit encore
beaucoup d'autres choſes à remarquer
fur tous ces objets ; tels ſeroient ,
par exemple , un grand nombre de pafſages
de la nature de celui-ci. Lafléxibilité
ne paroît différer de la molleſſe que
du plus au moins , elle peut s'allier avec
une grande dureté.
L'expoſition des loix de l'union de
l'âme & du corps , ainſi que plufieurs
autres queſtions de Métaphyfique ſur lef
quelles Mde Saintignon s'arrête trop ,
& qu'il eſt dangereux d'entreprendre
apres M. de Buffon , n'est pas dans l'Ouvrage
de M. de Saintignon , un tableau
intéreſſant pour les Lecteurs de bon
goût; & nous ne croyons pas qu'ils y
voyent avec plaifir que le cerveau ou le
fiége de l'âme , eft le bureau d'adreſſe où
doivent aboutir les dépêches du dehors.
Que l'âme ſoit là ou ailleurs , cela eſt
fort indifférent; mais nous ne penſons pas
que les dépéches qui arrivent à ce bureau
d'adreſſe de la part des corps odorans ,
s'y annoncent ſelon la raiſon inverſe du
quarré des diſtances. Avec beaucoup
d'abſtractions , cela est vrai , & fe déJUIN.
1763 . 81
montre même d'une manière beaucoup
plus courte que ne l'a fait M. de Saintignon.
Mais eu égard à tout , il n'en eft
pas ainfi , & il eût été bon d'en prévenir
les Ecoliers. Les odeurs & les faveurs
ont encore donné lieu à M. de Saintignon
de joindre à ſa Differtation un
difcours contre la cuiſine moderne que
bien des gens n'approuveront pas .
La plus grande partie de ce qui vient
enfuite fur les fons renferme encore un
grand nombre d'expreffions & d'affertions
de la nature des précédentes .....
La vitesse dufon dépend de la vitelſſfe des
parties founantes , &c. Ceci ſemble fuppofer
un déplacement ſenſible dans les
partiesfonnantes. Ce qu'on ne croit pas
communément en Phyfiques: cette propofition
eſt au moins mal fonnante . Il
en eft de même de cette autre-ci.... Une
pendule de trois pieds huit lignes & demie ,
éxécute une vibration à chaquefeconde
depuis la plus grandejusqu'à la plus petite.
On ne dit point dans le cas préfent
une pendule mais un pendule : & pour
parler plus clairement & plus exactement
, on doit dire un pendule de trois
pieds huit lignes & demie , acheve chacune
de ſes ofcillations en une ſeconde ,
foit que ees ofcillations foient ou ne
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
foient pas d'une égale érendue , pourvu
que cette étendue foit médiocre. Paffons
au mouvement.
Pour faire entendre clairement à ſes
Ecoliers * , que la quantité de mouvement
ſe meſure en multipliant la maffe
par la vîteſſe , M. de Saintignon choiſit
l'exemple ſuivant. Si un homme peut
faire une lieue en une heure , dix hommes
qui marcheroient dix fois moins víte ,
ne laiſſeroient pas de faire entr'eux
une lieue en une heure de temps , car
chacun d'eux feroit la dixième partie
d'une heure.
On voit bien que M. de Saintignon
a voulu dire la dixiéme partie d'une
lieue ; mais approuvera- t-on cette manière
de prouver la propoſition dont il
s'agit ? Pour moi il me semble qu'elle
ne prouve rien. Quand on voit un Auteur
expliquer ainſi les chofes les plus
élémentaires , on ſe ſent de la défiance
pour celles qui exigent de ſa part un
raiſonnement plus fuivi ; ne nous y arrêtons
pas , mais terminons cet Ecrit
par quelques Remarques fur la Pefanteur&
fur la Méchanique.
M. de Saintignon entreprend d'af-
*M. de Saintignon a été Profeſſeur de Philo-
Sophie.
JUI N. 1763 . 83
figner la cauſe de la peſanteur ; il regarde
d'abord avec lesAuteurs qu'il tranfcrit
, cette force comme appliquée à
chacune des parties de la matière ; mais
comme cette manière de conſidérer la
peſanteur ne cadre pas exactement avec
le ſyſtême qu'il a embraffe , quelques
pages après , M. de Saintignon ne la
regarde que comme appliquée à certaines
parties : on ſent bien à quelles conſéquences
cette marche conduit , ſans
compter l'inconféquence à laquelle M.
de Saintignon ſe laiſſe aller. Ce n'eſt
pas que M. de Saintignon ne ſente
bien que cela n'est pas régulier , mais
il répond .... Il n'y a pas de ſyſtême qui
n'aitses défauts , ce qui ne s'explique
pas aujourd'hui , s'expliquera peut- être .
par lafuite.
En parlant de l'Accélération dans la
chûte des graves M. de Saintignon dit ,
puisque la viteffe compenfe la masse , ur
corps d'une livre quitombe de vingtpieds
aura autant de mouvement qu'un corps
de cinq livres qui tomberoit de quatre
pieds feulement. Cette propofition eſt
contraire aux notions les plus communes
de laMéchanique. M. de Saintignon
appelle Phénomène la loi des eſpaces que
décrivent les corps graves. Paffons le
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
terme , mais c'eſt un Phénomène dont
M. de Saintignon n'étoit pas bien frappé
quand il avancé cette propoſition.
Terminons par une Remarque qui
nous diſpenſe évidemment d'aller plus
loin , & diſons que Mde Saintignon
confond à chaque inſtant le ſinus d'un
angle avec l'angle même, en employant
ce dernier au lieu du premier dans l'eſtimation
du rapport des puiſſances dans
l'équilibre .
Je ne puis croire que M. de Saintignon
, qui a profeſſé longtemps , à ce
qu'il dit , la Philofophie , ait fait avec
réfléxions les fautes que ſes expreffions
mettent en droit de lui repréſenter , & je
defire qu'on penſe avec moi , que ſes
inadvertances , ſon peu de méthode &
de clarté viennent du peu de loiſir qu'il
a eu & des affaires étrangères à la Phyfique
, dont il eſt occupé ; mais il n'en
eſt pas moins vrai que fon Livre a beſoin
de beaucoup de corrections avant que
d'être appliquable à l'uſage auquel il
l'a deſtiné.
J'ai l'honneur d'être , &c.
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Résumé : LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE. SUR le Traité abrégé de PHYSIQUE à l'usage des Écoliers. Par M. DE SAINTIGNON, de la Société Royale des Sciences & Arts de Metz, &c.
La lettre critique le 'Traité abrégé de Physique à l'usage des Écoliers' de M. de Saintignon, membre de la Société Royale des Sciences et Arts de Metz. L'auteur évalue la qualité de cet ouvrage destiné aux élèves, en vérifiant s'il est précis et utile ou s'il risque de nuire aux étudiants par ses inexactitudes. L'auteur reconnaît que M. de Saintignon a principalement copié des œuvres existantes, notamment le traité de physique expérimentale de l'Abbé Nollet, mais critique les modifications apportées, jugées inexactes et peu claires. La lettre déplore l'absence de planches illustratives et note que les expériences sont mal décrites. Le traité combine la physique systématique et expérimentale, mais l'auteur trouve le système de M. de la Perière, utilisé par M. de Saintignon, difficile à comprendre et incompatible avec les principes de la mécanique. La lettre mentionne également une réfutation du système de Newton, jugée inintéressante et non pertinente. M. de Saintignon critique les théories de Newton sur le mécanisme du monde et les phénomènes célestes, affirmant que les calculs n'expliquent pas nécessairement le mécanisme exact du monde. Il attaque l'électricité et l'attraction sans proposer de solutions alternatives solides, répétant des objections déjà formulées. Le texte souligne l'incohérence de M. de Saintignon, qui commet des erreurs conceptuelles comme confondre inertie et pesanteur, et ignore les principes de la mécanique. L'ouvrage contient des explications obscures et mal démontrées sur la dureté des corps et des digressions sur des sujets comme les odeurs et la cuisine moderne. Les explications sur des concepts physiques élémentaires, comme la mesure de la quantité de mouvement et la pesanteur, sont jugées imprécises et incohérentes. L'auteur conclut que l'ouvrage nécessite de nombreuses corrections avant de pouvoir être utilisé de manière appropriée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 171-191
LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
Début :
J'ai lu, Monsieur, dans le second Mercure d'Octobre, que M. Glouck, célèbre par les Opéras [...]
Mots clefs :
Langue, Musique, Son, Chant, Longues, Brèves, Syllabes, Caractère, Français, Jean-Jacques Rousseau, Genre, Ouvrages, Prosodie, Auteur, Goût, Sens, Christoph Willibald Gluck, Paroles, Opinion, Moderne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
LETTRE de M. de Chabanon , fur les
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
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Résumé : LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
La lettre de M. de Chabanon examine les propriétés musicales de la langue française en réponse aux doutes de Jean-Baptiste Rousseau sur son adaptabilité à l'opéra. Chabanon souligne la préférence de Christoph Willibald Gluck pour la langue française et critique les jugements superficiels sur la supériorité des langues. Il compare les langues anciennes comme le latin et le grec et note les contradictions de la langue française, telle que son obscurité due aux pronoms relatifs et sa clarté philosophique. Il cite des écrivains comme La Fontaine, Boileau et Voltaire. Le texte explore trois opinions sur les propriétés musicales de la langue française : son adaptation à la musique de Lully, son inadaptation à l'opéra, et l'impossibilité de créer une bonne musique en français. Il discute de l'évolution de la musique française et italienne au XVIIIe siècle, soulignant l'influence de Corelli sur Lully et la préférence actuelle pour les œuvres de Quinault. Chabanon critique les partisans du goût antique et compare le public à des maris infidèles. Chabanon distingue la musique de l'opéra de celle de la comédie italienne et conteste l'opinion de Jean-Jacques Rousseau sur l'inadaptabilité de la langue française à la musique. Il explore les caractéristiques de la langue française, comme l'élision des syllabes muettes et la prosodie, et critique ceux qui attribuent les défauts de la musique aux caractéristiques linguistiques. Il soutient que la musique est une langue universelle, indépendante des langues parlées, illustrant cela par des exemples de chants universels. L'auteur affirme que la musique peut être appréciée indépendamment de la compréhension de la langue et compare la voix humaine aux instruments. Il soutient que les différences entre le chant italien et français proviennent des styles musicaux plutôt que des langues elles-mêmes. Il mentionne des exemples d'acteurs italiens modifiant leur chant sans que le public s'en rende compte, illustrant ainsi que l'expression musicale dépend davantage de la musique que des paroles. Pour démontrer l'universalité de la beauté musicale, l'auteur propose des expériences et conclut que la musique domine dans l'alliance avec les paroles, justifiant parfois la répétition des paroles pour des raisons musicales. Il reconnaît que la langue peut contraindre la musique, notamment en matière de prosodie, mais que les maîtres savent naviguer ces contraintes. Des exemples de musique infidèle à la prosodie, incluant des œuvres de Rousseau et de Grétry, sont cités. Le texte discute des privilèges de la musique et des langues, soulignant que la musique cherche à se libérer des contraintes linguistiques.
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