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1
p. 21-35
Arrests & Declarations. [titre d'après la table]
Début :
Comme depuis plusieurs années ce Prince a fait sa [...]
Mots clefs :
Prince, Abus, Prétendus réformés, Religion, Édits, Déclarations, Arrêts, Démolition, Temple, Religion catholique, Conseil d'État, Ministre, Bailliages, Consistoire, Sedan
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texteReconnaissance textuelle : Arrests & Declarations. [titre d'après la table]
Comme depuis plufieufs an
nées ce Prince a fait fa principale
occupation de regler
les Abus qui s'eftoient glif
fez dans les Affaires de la
Religion Prétenduë Réformée,
& de les remettre en
·
22 MERCURE
F'état où elles eftoient ayant
les contraventions faites
aux Edits des Roys fes Prédeceffeurs
, & qu'il a fait
plufieurs Declarations , &
donné divers Arrefts fur ce
fujet. Le Parlement de
Rouen , voyant que les Re
ligionnaires avoient con
trevenu à ces Arreſts & à
ces Declarations , a ordonné
la démolition du Temple de
Quevilly , qui eft à une lieuë
de la Ville. Sa Majesté donná
quelque temps aprés une
Declararion , portant , Que
Les Temples où ilfera celebré des
GALANT. 23
Mariages entre des Catholiques
des gens de la Religion Pretenduë
Reformée , & ceux où il
fera tenu des difcours feditieux
dans les Prefches , feront démolis..
Cette Declaration fait voir
que le Roy a une bonté
vrayment Paternelle , auffibien
pour ceux de fes Sujers
qui fe font écartez de la ve
ritable Eglife, que pour ceux
qui font profeffion de la Re
ligion Catholique , puis qu'
ayant donné dés l'année
1680. un Edit qui portoit ces
mefmes peines, il a bien voulu
fermer les yeux depuis ce
24 MERCURE
temps -là , fur les contraventions
que l'on y a faites
Il y a un autre Arreſt.du
Confeil d'Eftat , donné le 2.
de ce mois , qui fait connoître
par la maniere dont il a
efté rendu, que les Religionnaires
mefme font perfuadez
que Sa Majeſté ne fait
jamais rien qui ne foit jufte.
Les Miniftres & Anciens des
Pretendus Reformez desVille
& Bailliage de Sedan , eftant
pourſuivis à la Requeſte
du Procureur du Roy , pour
avoir contrevenu aux Declarations
de Sa Majefté ; &
appreGALANT.
25
apprehendant d'encourir les
peines qui y font portées , fi
les faits dont ils eftoient accuſez
pouvoient ſe juſtifier ,
crurent ne pouvoir rien faire
de mieux pour fe mettre
à couvert de toutes pourfuites
, ny de plus agreable à ce
pieux & fage Monarque ,
dont l'équité leur eftoit connuë
, que de ſe refoudre à fe
fe
condamner
eux-mefmes, en
conſentant
a la ſuppreſſion
de quelques - uns des Lieux
d'exercice de l'étendue de
ce Bailliage , & meſme à la
tranflation du Principal
Juillet 1685.
C
26 MERCURE
Pour cet effet, ils convoquerent
extraordinairemét leur
Confiftoire le 14. du dernier
mois , en preſence de
M. Jacqueffon , Preſident &
Lieutenant General de Sedan
, Commiffaire nommé
par le Roy , & fur la permif
fion du Commandant de la
Ville, ils s'affemblerent avec
trente des plus Notables de
la meſme Religion. Le Refultat
de leur Affemblée fut
de confentir que Sa Majesté
difpofaft, tant du Temple de
Sedan , que de ceux de Rau-
Court & de Givonne, en leur
GALANT. 27
fai- affignant un lieu pour y
re l'exercice pour tout le
Bailliage , & y ajoûtant telle
autre grace qu'Elle jugeroit
à propos pour leur feureté
particuliere , & la liberté &
facilité de cet exercice . Ils
donnerent pour cela leur
pouvoir fpecial à des Deputez
du Confiftoire ; & ces
Actes ayant efté veus par Sa
Majefté, Elle a interdit pour
toûjours l'Exercice de la Religion
Pretenduë Reformée
en la Ville de Sedan, & dans
les lieux de Raucourt & de
Givonne ; & a ordonné à l'é-
4
Cij
28 MERCURE
gard de Raucourt & de Givonne
, que les Temples de
ces lieux feront inceffam
ment démolis , & que celuy
de la Ville de Sedan demeurera
en l'eftat où il eft prefentement
, affecté pour jamais
aux Catholiques
, qui
s'en ferviront felon qu'il fera
ordonné par M. l'Archevefque
de Reims . Cependant
Sa Majefté voulant traiter
favorablement les Mintftres
& Anciens de la Religion
Pretenduë Reformée
des Ville & Bailliage de Sedan
, en confideration de la
GALANT.
29
foumiffion qu'ils ont eue
leur a permis de conſtruire
un Temple dans le Fauxbourg
du Rivage de la Ville,
avec un petit logement à
cofté pour les perfonnes qui
en auront la garde , & un
mur de cloture qui environnera
le tout , & cela au lieu,
que leur
verneur de Sedan , ou ccluy,
qui y commande en fon abfence
, affifté du Lieutenant
General, & en preſence du
Syndic duDiocefe de Reims.
Comme la conftruction de;
ce nouveau Temple deman
marquera
le Gou-
Cij
30 MERCURE
de du temps , le Roy permet
aux Pretendus Reformez de
faire l'exercice de leur Religion
dans celuy de la Ville
de Sedan , jufqu'au dernier .
jour deDecembre prochain ,
aprés quoy il fera continué
dans le nouveau Temple
que l'on doit conftruire,fans
qu'il puiffe eftre fait à l'avenir
en aucun autre lieu du
Bailliage de Sedan ; & quant
aux lieux de Raucourt & de
Givonne , l'intention de Sa
Majefté eft qu'il y ceffe dés à
prefent . Les Pretendus Reformez
de Sedan joüiront ,
GALANT. 31
non feulement de la maiſon
où ils avoient accouftumé
d'affembler
leur Confiftor
re , & dans laquelle Sa Majeſté
leur permet de le continuer
, juſqu'à ce qu'Elle en
ait ordonneautrement ; mais
encore des places fur lefquelles
font baftis les Temples
des lieux de Raucourt
& de Givonne , des baftimens
& heritages qui en dé
pendent , & de leurs autres
effets , pour en difpofer comme
de leur propre , à la re
ferve des Cloches de ces mê
mes Temples , qui demeu
C iiij
32 MERCURE
reront pour l'ufage de l'Eglife
Catholique , & de la
maiſon où logeoit le Miniftre
de Raucourt
, qui avec
fon enceinte
& precloture
demeurera- affectée à perpetuité
au Prefbytere de ce
lieu , fans que les Pretendus
Reformez
en puiffent pretendre
aucun dédommagement
ny recompenfe. Sa
Majesté leur permet de retirer
du Caveau du Temple
de Sedan les corps qui y
font , pour les tranſporter
avec leurs cercueils dans
leur nouveau Temple. Elle
GALANT 33
C
permet auffi aux Habitans
de la Religion Pretenduë
Reformée
des lieux de Raucourt
& de Givonne , de continuer
d'enterrer leurs morts
dans leurs cimetieres
, ainfi
qu'ils ont fait juſques a prefent
; mais ils ne pourront
y
tenir aucune Ecole . A l'é
gard de la Ville de Sedan , Sa
Majefté veut que les Religionnaires
n'en puiffent tenir
qu'une pour lire , écrire ,
chiffrer & calculer , dans le
Fauxbourg du Rivage feulement
, fans qu'il en puiffe
eftre tenu dans la Ville.
34 MERCURE
Quant aux Miniftres qui fervoient
aux lieux de Reaucourt
& de Givonne, Sa Majefté
leur enjoint de s'en retirer
, leur permettant neanmoins
par grace de faire leur
demeure dans la Ville de Sedan
, à condition d'y vivre
en particuliers , & de ne
point s'ingerer du Miniſtere
, le tout à peine de punition
. Les Sieurs Gantois &
Saint Maurice , Miniftres de
la Ville de Sedan , y pourront
continuer leur Miniftere
pendant leur vie , fans
la permiſſion qu'on leur en
que
GALANT. 35
donne tire à confequence
pour ceux qui leur fuccederont
dans ce mefme Minif
tere , Sa Majefté ayant bien
voulu déroger à leur égard
à tous les Reglemens contraires
. Par ce moyen toutes
les pourſuites & actions qui
ont efté faites & intentées.
jufqu'à aujourd'huy pour
contraventions aux Edits &
Declarations
de Sa Majefté,
de la part des Miniftres &
Anciens de la Religion pre
tenduë Reformée des Ville
& Bailliage de Sedan , demeurent
nulles & comme
non avenuës .
nées ce Prince a fait fa principale
occupation de regler
les Abus qui s'eftoient glif
fez dans les Affaires de la
Religion Prétenduë Réformée,
& de les remettre en
·
22 MERCURE
F'état où elles eftoient ayant
les contraventions faites
aux Edits des Roys fes Prédeceffeurs
, & qu'il a fait
plufieurs Declarations , &
donné divers Arrefts fur ce
fujet. Le Parlement de
Rouen , voyant que les Re
ligionnaires avoient con
trevenu à ces Arreſts & à
ces Declarations , a ordonné
la démolition du Temple de
Quevilly , qui eft à une lieuë
de la Ville. Sa Majesté donná
quelque temps aprés une
Declararion , portant , Que
Les Temples où ilfera celebré des
GALANT. 23
Mariages entre des Catholiques
des gens de la Religion Pretenduë
Reformée , & ceux où il
fera tenu des difcours feditieux
dans les Prefches , feront démolis..
Cette Declaration fait voir
que le Roy a une bonté
vrayment Paternelle , auffibien
pour ceux de fes Sujers
qui fe font écartez de la ve
ritable Eglife, que pour ceux
qui font profeffion de la Re
ligion Catholique , puis qu'
ayant donné dés l'année
1680. un Edit qui portoit ces
mefmes peines, il a bien voulu
fermer les yeux depuis ce
24 MERCURE
temps -là , fur les contraventions
que l'on y a faites
Il y a un autre Arreſt.du
Confeil d'Eftat , donné le 2.
de ce mois , qui fait connoître
par la maniere dont il a
efté rendu, que les Religionnaires
mefme font perfuadez
que Sa Majeſté ne fait
jamais rien qui ne foit jufte.
Les Miniftres & Anciens des
Pretendus Reformez desVille
& Bailliage de Sedan , eftant
pourſuivis à la Requeſte
du Procureur du Roy , pour
avoir contrevenu aux Declarations
de Sa Majefté ; &
appreGALANT.
25
apprehendant d'encourir les
peines qui y font portées , fi
les faits dont ils eftoient accuſez
pouvoient ſe juſtifier ,
crurent ne pouvoir rien faire
de mieux pour fe mettre
à couvert de toutes pourfuites
, ny de plus agreable à ce
pieux & fage Monarque ,
dont l'équité leur eftoit connuë
, que de ſe refoudre à fe
fe
condamner
eux-mefmes, en
conſentant
a la ſuppreſſion
de quelques - uns des Lieux
d'exercice de l'étendue de
ce Bailliage , & meſme à la
tranflation du Principal
Juillet 1685.
C
26 MERCURE
Pour cet effet, ils convoquerent
extraordinairemét leur
Confiftoire le 14. du dernier
mois , en preſence de
M. Jacqueffon , Preſident &
Lieutenant General de Sedan
, Commiffaire nommé
par le Roy , & fur la permif
fion du Commandant de la
Ville, ils s'affemblerent avec
trente des plus Notables de
la meſme Religion. Le Refultat
de leur Affemblée fut
de confentir que Sa Majesté
difpofaft, tant du Temple de
Sedan , que de ceux de Rau-
Court & de Givonne, en leur
GALANT. 27
fai- affignant un lieu pour y
re l'exercice pour tout le
Bailliage , & y ajoûtant telle
autre grace qu'Elle jugeroit
à propos pour leur feureté
particuliere , & la liberté &
facilité de cet exercice . Ils
donnerent pour cela leur
pouvoir fpecial à des Deputez
du Confiftoire ; & ces
Actes ayant efté veus par Sa
Majefté, Elle a interdit pour
toûjours l'Exercice de la Religion
Pretenduë Reformée
en la Ville de Sedan, & dans
les lieux de Raucourt & de
Givonne ; & a ordonné à l'é-
4
Cij
28 MERCURE
gard de Raucourt & de Givonne
, que les Temples de
ces lieux feront inceffam
ment démolis , & que celuy
de la Ville de Sedan demeurera
en l'eftat où il eft prefentement
, affecté pour jamais
aux Catholiques
, qui
s'en ferviront felon qu'il fera
ordonné par M. l'Archevefque
de Reims . Cependant
Sa Majefté voulant traiter
favorablement les Mintftres
& Anciens de la Religion
Pretenduë Reformée
des Ville & Bailliage de Sedan
, en confideration de la
GALANT.
29
foumiffion qu'ils ont eue
leur a permis de conſtruire
un Temple dans le Fauxbourg
du Rivage de la Ville,
avec un petit logement à
cofté pour les perfonnes qui
en auront la garde , & un
mur de cloture qui environnera
le tout , & cela au lieu,
que leur
verneur de Sedan , ou ccluy,
qui y commande en fon abfence
, affifté du Lieutenant
General, & en preſence du
Syndic duDiocefe de Reims.
Comme la conftruction de;
ce nouveau Temple deman
marquera
le Gou-
Cij
30 MERCURE
de du temps , le Roy permet
aux Pretendus Reformez de
faire l'exercice de leur Religion
dans celuy de la Ville
de Sedan , jufqu'au dernier .
jour deDecembre prochain ,
aprés quoy il fera continué
dans le nouveau Temple
que l'on doit conftruire,fans
qu'il puiffe eftre fait à l'avenir
en aucun autre lieu du
Bailliage de Sedan ; & quant
aux lieux de Raucourt & de
Givonne , l'intention de Sa
Majefté eft qu'il y ceffe dés à
prefent . Les Pretendus Reformez
de Sedan joüiront ,
GALANT. 31
non feulement de la maiſon
où ils avoient accouftumé
d'affembler
leur Confiftor
re , & dans laquelle Sa Majeſté
leur permet de le continuer
, juſqu'à ce qu'Elle en
ait ordonneautrement ; mais
encore des places fur lefquelles
font baftis les Temples
des lieux de Raucourt
& de Givonne , des baftimens
& heritages qui en dé
pendent , & de leurs autres
effets , pour en difpofer comme
de leur propre , à la re
ferve des Cloches de ces mê
mes Temples , qui demeu
C iiij
32 MERCURE
reront pour l'ufage de l'Eglife
Catholique , & de la
maiſon où logeoit le Miniftre
de Raucourt
, qui avec
fon enceinte
& precloture
demeurera- affectée à perpetuité
au Prefbytere de ce
lieu , fans que les Pretendus
Reformez
en puiffent pretendre
aucun dédommagement
ny recompenfe. Sa
Majesté leur permet de retirer
du Caveau du Temple
de Sedan les corps qui y
font , pour les tranſporter
avec leurs cercueils dans
leur nouveau Temple. Elle
GALANT 33
C
permet auffi aux Habitans
de la Religion Pretenduë
Reformée
des lieux de Raucourt
& de Givonne , de continuer
d'enterrer leurs morts
dans leurs cimetieres
, ainfi
qu'ils ont fait juſques a prefent
; mais ils ne pourront
y
tenir aucune Ecole . A l'é
gard de la Ville de Sedan , Sa
Majefté veut que les Religionnaires
n'en puiffent tenir
qu'une pour lire , écrire ,
chiffrer & calculer , dans le
Fauxbourg du Rivage feulement
, fans qu'il en puiffe
eftre tenu dans la Ville.
34 MERCURE
Quant aux Miniftres qui fervoient
aux lieux de Reaucourt
& de Givonne, Sa Majefté
leur enjoint de s'en retirer
, leur permettant neanmoins
par grace de faire leur
demeure dans la Ville de Sedan
, à condition d'y vivre
en particuliers , & de ne
point s'ingerer du Miniſtere
, le tout à peine de punition
. Les Sieurs Gantois &
Saint Maurice , Miniftres de
la Ville de Sedan , y pourront
continuer leur Miniftere
pendant leur vie , fans
la permiſſion qu'on leur en
que
GALANT. 35
donne tire à confequence
pour ceux qui leur fuccederont
dans ce mefme Minif
tere , Sa Majefté ayant bien
voulu déroger à leur égard
à tous les Reglemens contraires
. Par ce moyen toutes
les pourſuites & actions qui
ont efté faites & intentées.
jufqu'à aujourd'huy pour
contraventions aux Edits &
Declarations
de Sa Majefté,
de la part des Miniftres &
Anciens de la Religion pre
tenduë Reformée des Ville
& Bailliage de Sedan , demeurent
nulles & comme
non avenuës .
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Résumé : Arrests & Declarations. [titre d'après la table]
Le texte décrit les actions entreprises par un prince pour réguler les pratiques de la Religion Prétendue Réformée et rétablir l'ordre conformément aux édits royaux. Le Parlement de Rouen a ordonné la démolition du temple de Quevilly suite à des infractions aux déclarations royales. Le roi a publié une déclaration exigeant la démolition des temples où des mariages mixtes ou des discours séditieux avaient eu lieu, tout en affirmant sa bienveillance envers tous ses sujets. En juillet 1685, les ministres et anciens des villes et bailliages de Sedan ont accepté la suppression de certains lieux de culte et le transfert des activités religieuses principales vers un seul lieu. Le roi a interdit l'exercice de la Religion Prétendue Réformée à Sedan, Raucourt et Givonne, et ordonné la démolition des temples de ces lieux. Malgré cela, les protestants de Sedan ont pu construire un nouveau temple dans un faubourg et continuer leurs pratiques religieuses jusqu'à la fin décembre. Les biens des temples démolis ont été attribués aux catholiques sans compensation pour les protestants. Les habitants de Raucourt et Givonne pouvaient continuer à enterrer leurs morts dans leurs cimetières, mais ne pouvaient y tenir d'école. À Sedan, les protestants ne pouvaient tenir d'école sauf une dédiée à l'apprentissage de la lecture, de l'écriture, du chiffrage et du calcul. Les ministres protestants de Raucourt et Givonne devaient quitter ces lieux mais pouvaient résider à Sedan en tant que particuliers. Les ministres actuels de Sedan pouvaient continuer leur ministère jusqu'à leur décès, mais leurs successeurs n'auraient pas cette permission. Toutes les poursuites judiciaires contre les ministres et anciens de la religion prétendue réformée de Sedan ont été annulées.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 121-153
A MADEMOISELLE de P*** Sur la bonté du cœur.
Début :
Depuis l'instant que j'eus l'honneur de vous voir pour [...]
Mots clefs :
Cœur, Pénétration, Innocence, Faiblesses, Vertus, Abus, Excès, Pitoyable, Équité, Complaisance, Sincérité, Gens de bien, Bonté du cœur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MADEMOISELLE de P*** Sur la bonté du cœur.
A MADEMOISELLE
deP***
Sur la bonté du coeur.., DEpuis l'instant que j'eus
l'honneur de vous voir pour
la premiere fois, je vous ai
si souvent entendu parler
de la bonté du
-
coeur, que
je me fuis enfin determiné
à
-
approfondir une matiere
qfourit.semble vous occuper si
Souffrez que je vous
fasse part de mes reflexions;
non que je pretende ajoûter
par là quelque chose à
vos lumieres. Je sçai trop
que rien n'échape à vôtre
penetration: mais si vous
ne trouvez rien ici que vous
n'ayez déja apperçû de
vous-même, du moins ne
ferez-vous pas fâchée de
voir dans tout ce que je dirai
de la bonté du coeur,
une fidelle peinture du Vô-" trc.1 A mesure que les honw
mes se sont éloignez de la
première innocence, H%
ont perdu peuà peu lideQ
des vertusqui pouvoient les
y maintenir. Ils n'en ont
confervé que quelques apparences
dont ils ont fait
des marques à leurs désauts,
& ont enfin donné
à leurs foiblesses ainsi marquées
le nom des vertus
qu'ils ne connoissent plus,
& qui semblent n'oser paroîtrecequelles
sont, de
pmeur d'êétrepen brutteiàsleu.rs
Ils ont porté cet abus à
un tel excés, que je craindrois
devoir par-tout desa
voüer la bonté du coeur,
lorsque je la produirai sous
sa veritable figure, si je
n'appercevois en vous de
quoy justifier ce que je vais
dire à son sujet. Consuiltez
vous, confrontez vôtre in-i
terieur avec le portrait que
je vous donne
; Ôc s'ils se
rapportent, vous conviendrez
que je n'ai pas entier
rement participé à l'extrê-*
me aveuglement de laplû
part des hommes.
La bonté du coeur est ur
tendre sentiment de l'ame,
fondé sur la raison ôç sur la
vertu.
ld
Je dis, fondé sur la raison
& sur la vertu, parce
que, comme je le ferai voir
dans la suite, si l'un & l'autre
ne s'accompagnent pas,
le tendre sentiment n'est
qu'une foiblesse du temperamment,
dont on n'est pas
maître, & qu'on doit éviter
avec foin comme un
mauvais guide, capable de
nousfaire tomber dans de
grands inconveniens.
Pouravoir lecoeur veritablement
bon, il faut être
pitoyable envers tout le
monde:mais il ne suffit pas
de
-
compâtir aux peines
d'autrui ; ces sentimensde
pieté doivent encore nous
porter à chercher les
moyens de les faire cesser,,
sans examiner ce qu'il pour?
roit nous en coûterde démarches,
de soins, de veilles
, & de bien ruqinesi
nous étionsenétatd'en
employer à un si belusage:
&pour que ces sentimens
ayent toute leur pureté,il
est necessairequ'ils soient
desinteresseèz à unpoint ;
que nous nenvifàgiàâsdans
toutce qu'il nous faut faû
te1.que le bien &le repos
».
-
de ceux que nous voulons
obliger, sans avoir égard à
nous-mêmes, tant que no*,
tre innocence ne court aucun
risque.
Cette situation emporte
infailliblement avec elle k
reconnoissance, la generosité,
la discretion,l'équité,
la docilité, la complaisance
, la sincerité
,
& toutes
les autres qualitez qui nous
rendent propres à la societé
des gens de bien:elles sont
tellement enchaînées ensemble,
qu'on n'en peut séparer
aucune, sans altérer
& détruiremême toutes les
autres ; & si l'on, fait bien
attention a toutes ces circonfiances,
on trouvera
que la bonté du coeur qui
elles déterminent n'est au.
trechose que la charité elle-
même,à qui l'on a donné
un nom plusàl'usagedu monde.
Que cette peinture est
différente de l'idée qu'on a
aujourd'hui de la bonté du
coeur! Pour peu qu'on se
sente, une ame tendre &',
facile, on se l'attribuë, ont
s'en fait gloire,&on l'accporde
arux aiutrexs au m.ême Que Cloris, dit-on, a le
coeur bon! les chagrins de
ses amis la touchent comme
les siens propres, &elle
en est si affligée, que bien
loin d'être en état de se consoler
alors,elle a besoin el
le-mêmedeconsolation.
Elle est d'une douceur qui
charme, & sa complaisance
passe l'imagination.
Je l'avouë : mais qu'on
l'examine sans la perdre de
vûe. La raison & lavertu
accompagnentelles la sensibilité
qu'on lui voit pôiïï
ses amis? s'empresse-t-elle
à les soulager après les a
voirplaints ? & la voit-or
dans l'occasionprévenu
leurs demandes par des ser,
vices effectifs, danssedes
fein de leur épargner la
mortification & l'embarra
oùl'on se trouve, lors qu'
on est contraint par neceÍ;
sité d'avoir recours à se
amis? Si c'est là la conduit
de Cloris, qu'elle a le coeur
bon! que son procedé esrare!
Mais si elle s'en tien
aux pleurs & aux gemisse
mens sans passer outre, loin
que cette sensibilitéson guil
dée par la raison & la ver-*
tu, & parte de la bonté du
coeur, ce n'est en effet qu*
punneesseennssiibbiliiltiétéddeerteemrnppee--
ramment, une émotion na*
turelle causéepar la fynu
patie, & de la nature de
celles qu'excite en nous la
tenture de quelque avanT
cure touchante. Tant que
lesobjets sont presensà noa
yeux ou a nôtre Imagina.
tion,ils nous frapent &
nous interessent : mais à
peine font-ilsdisparusyqu€
nôtreémotion cesse&;
que nous en perdonsjusqu'à
la moindre idée. Doit.
ocn apopellerccelaubontrédu 1 Cette grande douceur
3! cette complaisanceaveugle
qu'on écoute dans Cloris,
font
des fuites de sa foifolefle
y- & pourlesdéfini
ju ftcs^ ce sontdes effets involontaires
d'une indolen.
ce naturelle qui la suitdans
toutes lesavionsde savie
ôc qu'on doit bannir dela
societé
, comme n'étant
d'aucun ufàge»
Mes amis me font si
chers, dit Doronte, que je
voudrois les voir parvenus
à la dernicre perfection.Je
souffre une peine extrême,
quand j'apperçois en eux
quelques défauts capables
de leur faire tort dans le
monde, & je voudrois les
en pouvoir corriger à quelque
prix que ce fût. Un tel,
par exemple, que je cheris
plus que moy-même) est à
la vérité recommandable
par mille belles qualitez:
mais certainesfoiblesses
viennent par malheur de*>
truire la belle idée qu'onen
pouvoit concevoir. Je l'eravertis
souvent avec douleur
, & il ne tient pas
moy qu'il ne s'en défasse
Est-il un meilleur CoeUJi
dans le monde,s'ecrient
alors ceux qui l'entendent
est-il un ami plus véritable?
Mais le sage, que ce:
apparences & ces détour
ne peuvent surprendre, de
couvre dans ce discours
un grand fond de malice
pu beaucoup de sotises dind<iscIre.tion.
-
Eneffet,siDoronteche
chepar là à décrier celui,
ont il paroîtavoir les incrêts
si fort à coeur, c'est
ne medisance, & une ma- ignité d'autant pluspernitieuse,
qu'elle cit plus eculiée
,
& qu'elle s'insinuë
pus lesapparences de l'anitié
la plus sincere & si
[ans le fond c'est sans desein
sans intention mauaise
qu'il parle; s'U ne fait
p.te suivre l'habitude qu'il.
contractée de dire tout.
ce qui lui est venu à la connoissance,
c'est une stups.,
jticé, une sotise & une indiscretion,
qu'on ne doit
pas moins bannirde la fo;
cieté que s'il pechoit par
malice, puisque les suites
en font les mêmes, & qu'i.
laisse les mêmesimpressions
dans l'esprit de ceux
qui l'écoutent. >h Quiconque a le coeur
bon regarde les défauts de
ses amis avec une pitié tendre
,il les cache,&pâlis
s'ils sont connus. Il n'en
parle jamais qu'à eux-mêmes
} encore lors qu'ille
en avertit, il le faitavec
discretion & retenue pour
; menaiilenager:
leur amour pr0
pre , qui pourroit les revolterys'ilallait
leur dire
ero face qu'il a remarqué
leurs foiblesses.
,,
Voila la route qu'on de-
~vroit tenir, au lieu d'aller.
comme Doronte dire tout,
~haut en publicyqu'on est
au desespoir de s'être apperçu
detels & tels défauts
en tels & tels amis, parce
qu'ils pourroient nuire à
teur réputation,s'ils ve*-
~loient à être connus dans
monde..
Cependant Doronte a
dit-on, leccciirïucles léj
vres; il est sincere ildit
tout ce qu'il pense, même
jusqu'a ses défauts&l'on
conclut de là qu'il alecoeur
bon:mais cette ouverture
cette sincerité apparente
cet aveu de sesdéfauts,
qu'on accribue à labonté
defon coeur,se trouveront
sion les examine- deAmples
effetsde sa maliceou
de sa forife; & quel quece
soit de ces deux principes
qui fasse parlerDoronte, il~
est toujours ou à crainte om
àIl mé,p"ris.
Si Doronte avoüoit les
défauts par bonté de coeue,
il en rougiroit;ce feroit un
retour qu'il feroit sur luimême
par repentir & par
"Vertui & cette même vertu
'le porteroit à s'en corriger,
pour n'avoir plus à en rout
gir : mais il a toujours la
iiriême confidence à faire
Ar ses foiblesses; au lieu,
d'amendement on n'ap-
~perçoit en lui que plus de
~fermeté, &plus d'art dans
d'aveu de ses foiblesses. Il
~faut donc qu'il le fasse par
d'autres motifs, & tout autre
motif que le repentir
& lavertu dans cette occa
fion ne peut partir quede
sa malice oude sa forife.
S'il agit par malice, c'est
un piegequ'il tend pour
acquerir la confiance par
cette fausse sincerité, afin
de s'établir sur le pied d'un
homme amateur dela verité,
à qui l'on doit ajouter
foy lors qu'il fait le portrait
d'autrui. En effet, si l'on
fait atention , on remarquera
qu'ilpassetoujours
de ses défauts à ceux des
aUJrcs) & qu'il fait si bien *
en forte, que lorsque l'on
en vient insensiblement au
parallele,on le regardé
comme un Saint à canoniser,
en comparaison de
ceux dont il a parlé.
Si ce n'est pas dans cette
vue qu'il declare fifouvenr
ses foiblesses, on doit peiu
ser que c'est un vicieuxen-L.
durci qui veut par là que le
monde se familiarise avec
elles) & s'accoûtume à le*
lui faire connoître, parce
qfu'ail nie rveeut p.as s'en dé-
Enfin si c'estpar [oti[e"
on doit en accuserune facilité&
une foiblesse natifc
relle qui le rend infaillible.
ment aussi indiscret pour
les autres que pour lui-même
; ôc toute indiscretion
tft contraire au commerce
des honnêtes gens. Voilà
cependant le plus grandindice
par lequel on doit connoître
la bonté du coeur
Onse laisse éblouir par ses
confessions étudiées, Ôcc
n'est dans le fond rien
moins que ce qu'on s'imagine.
Damis rend service
K\itlefihoridequand il
se peut ; il topeà tout; il
faittout ce qu'on veut, &:
l'on n'en doit jamaiscraint
dreun refus,';quelqtiepropositionqu'on
lui fasse,
Voila ce qui s'appelle un
toncoeurà, touteép, reuve.
juges indiscrets,entrezplus
toàric danslesdémarches
de Damis, pour décider des
sentimens de son coeur.Il
rend service
,
il est vrai:
mais il va par tout faire
fruitde sa generosité il
appelle à témoins, ceuxqui
lui ont obligation,&fait
voir par là qu'ilcherche
plus à passer pour obligeant
& genereux, qu'à l'être en effet. D'ailleurs, quandl'occafion
s'enpresente, il sacrifie
les amis & leurs intérêtsà
ses pallions & à ses plaisirs
& ne fait pas difficulté d'exiger
deux le pardon de
son procedé,. pour reconnoissance
de quelques services
peu considerables qu'-^
il leur a rendus lors qu'il
n'avoit rien de meilleur à
faire. , : Il tope à tout,OÎIneDOIÇ
1 jamais.
Jamais craindre de refus,
quelque propofirion qu'on
lui fasse , j'en conviens:
mais les libertins ont sur
luile même privilege. Il
consent à donner dans le
viceaussi-bien que dans la
vertu; la raison ni la vertu
ne font point ses guides, 6c
ce que vous appeliez bonté
du coeur est une molesse,
une facilité, une foiblesse
de temperamment, qui est
sausequ'il se laisse indifféremment
entraîner par tous
les objets qui le sollicitent,
quels qu'ils puissent être.
co'.
Si je voulois poursuivre
sur ce ton, & montrer dans
leur vrai jour les actions de
la plupart des hommes ,
qu'on attribueàla bonté du
coeur,au lieu de quelques
reflexions en passant, il me
faudroit entreprendreune
histoire universelle, qui,
loin de vous amuser, vou|
deviendroit ennuyeuse. Il
me suffirad'avoir fait que
ques portraits au naturel
& d'avoir par là tracé un
chemin pourdécouvrir la
vérité des intentions quofl
a trouvé le secret de déguiser
sous de fidelles ap- parences. -c '1'';"n;)
Il me reste encoreà vous
dire que la fausse idéeque
bous avons de la bontédu
coeur cause presque tous les
desordres qui arrivent dans
la societé civile. Comme
peu de choses nous persuadent
que nous avons cette
bonté du coeur-, peu de
choses aussi nous la déterminent
dans les autres,&
voici ce qui en arrive.
On entend diretous les
jours dans le monde : J'ai
fait une nouvelleconnois
sance,la perfonnc en question
me paroît avoir un bon
coeur , je veux en faire un
bon usage. Fondé sur ce
principe, on lie commerce
des deux cotez, on se confie
, on s'abandonne; &:
comme les simples apparences
de la bonté du coeur
font les feules liaisons de
cet assemblage, unnoeud
si foible ne subsiste pas
long-temps sans se rompre;
onne trouve par-tou
(
que des demonstration.
r
d'amitié, Se point d'amis.
Tous les hommes son
ssir le même pied; ils le
trompent également dans
les dispositions qu'ils apportent
à leur societé
; &ç
après s'être unis sans diverscemrent,
ilsse confient sans i& font réciproquement
la dupe les uns
des autres. Ils s'en apperçoivent
bientôt à la vérité:
mais aucund'eux ne veut
s'en attribuer la faute -, elle
est pourtant commune, &
telle prévention injuste les
desunit,les aigrit,& les rend
incapables de reconnoîgtre
leurs erreurs, & c'est ce
qui s'oppose a une union
plus solide.
Si quelqu'un veut ne pas
se tromper dans le choix de
ceux avec lesquels il pretend
s'associer il doit commencer
par rectifier ses
sentimens & pour avoir
une veritable idée de lai
bontédu coeur, s'empresser à l'acquerir selon le modele
quej'en ai donné. IL
examinera enfuite à leur
insçû la conduite de ceux,,
sur lesquels il aura jetté la
vûe. Il confrontera leurs
démarches avec le modele
qu'il aura gravé dans son
ame; & s'illes crquvçiçpn,
formes dans le temps qu'ils
n'auronr pris aucun soinde
se contraindre & de se déguifer,
voila ce qu'il cherche,
il peut s'y abandon
ner avec confiance.
Je croisenavoir dit aI:
fez, pour vous faire convenir
qu'on prostituë sans
ceIfe le titre de bonté du
eaur, en l'appropriant à des
Situations qui lui sont toutà-
fait opposées.Vous-verrez
aussi
par mes reflexions
l'aveuglement: où L'on, est
aujourd'hui, & le desordre
quiregne dans le eoejir de
la plûpart des hommes.
Comme le vôtre en este
xempt, & qu'il est venta,,
blement bon, vous en con
-cevez unepitié charitable.
Ce tendre sentiment fera
fondésur laraison & lavertu
comme ildoitl'être,
ainsi que je l'aifait voit
dans ma définition ,afin
qu'on puisse avec justice
l'attribuer à la bonté du
coeur; ôclifant dans le mien
..fan', être abusée, vous con- noîtrez que mes protesia
tions sont sinceres
,
lorsque
je vous jureque je fuis
avec zele & respect, &:.c.
deP***
Sur la bonté du coeur.., DEpuis l'instant que j'eus
l'honneur de vous voir pour
la premiere fois, je vous ai
si souvent entendu parler
de la bonté du
-
coeur, que
je me fuis enfin determiné
à
-
approfondir une matiere
qfourit.semble vous occuper si
Souffrez que je vous
fasse part de mes reflexions;
non que je pretende ajoûter
par là quelque chose à
vos lumieres. Je sçai trop
que rien n'échape à vôtre
penetration: mais si vous
ne trouvez rien ici que vous
n'ayez déja apperçû de
vous-même, du moins ne
ferez-vous pas fâchée de
voir dans tout ce que je dirai
de la bonté du coeur,
une fidelle peinture du Vô-" trc.1 A mesure que les honw
mes se sont éloignez de la
première innocence, H%
ont perdu peuà peu lideQ
des vertusqui pouvoient les
y maintenir. Ils n'en ont
confervé que quelques apparences
dont ils ont fait
des marques à leurs désauts,
& ont enfin donné
à leurs foiblesses ainsi marquées
le nom des vertus
qu'ils ne connoissent plus,
& qui semblent n'oser paroîtrecequelles
sont, de
pmeur d'êétrepen brutteiàsleu.rs
Ils ont porté cet abus à
un tel excés, que je craindrois
devoir par-tout desa
voüer la bonté du coeur,
lorsque je la produirai sous
sa veritable figure, si je
n'appercevois en vous de
quoy justifier ce que je vais
dire à son sujet. Consuiltez
vous, confrontez vôtre in-i
terieur avec le portrait que
je vous donne
; Ôc s'ils se
rapportent, vous conviendrez
que je n'ai pas entier
rement participé à l'extrê-*
me aveuglement de laplû
part des hommes.
La bonté du coeur est ur
tendre sentiment de l'ame,
fondé sur la raison ôç sur la
vertu.
ld
Je dis, fondé sur la raison
& sur la vertu, parce
que, comme je le ferai voir
dans la suite, si l'un & l'autre
ne s'accompagnent pas,
le tendre sentiment n'est
qu'une foiblesse du temperamment,
dont on n'est pas
maître, & qu'on doit éviter
avec foin comme un
mauvais guide, capable de
nousfaire tomber dans de
grands inconveniens.
Pouravoir lecoeur veritablement
bon, il faut être
pitoyable envers tout le
monde:mais il ne suffit pas
de
-
compâtir aux peines
d'autrui ; ces sentimensde
pieté doivent encore nous
porter à chercher les
moyens de les faire cesser,,
sans examiner ce qu'il pour?
roit nous en coûterde démarches,
de soins, de veilles
, & de bien ruqinesi
nous étionsenétatd'en
employer à un si belusage:
&pour que ces sentimens
ayent toute leur pureté,il
est necessairequ'ils soient
desinteresseèz à unpoint ;
que nous nenvifàgiàâsdans
toutce qu'il nous faut faû
te1.que le bien &le repos
».
-
de ceux que nous voulons
obliger, sans avoir égard à
nous-mêmes, tant que no*,
tre innocence ne court aucun
risque.
Cette situation emporte
infailliblement avec elle k
reconnoissance, la generosité,
la discretion,l'équité,
la docilité, la complaisance
, la sincerité
,
& toutes
les autres qualitez qui nous
rendent propres à la societé
des gens de bien:elles sont
tellement enchaînées ensemble,
qu'on n'en peut séparer
aucune, sans altérer
& détruiremême toutes les
autres ; & si l'on, fait bien
attention a toutes ces circonfiances,
on trouvera
que la bonté du coeur qui
elles déterminent n'est au.
trechose que la charité elle-
même,à qui l'on a donné
un nom plusàl'usagedu monde.
Que cette peinture est
différente de l'idée qu'on a
aujourd'hui de la bonté du
coeur! Pour peu qu'on se
sente, une ame tendre &',
facile, on se l'attribuë, ont
s'en fait gloire,&on l'accporde
arux aiutrexs au m.ême Que Cloris, dit-on, a le
coeur bon! les chagrins de
ses amis la touchent comme
les siens propres, &elle
en est si affligée, que bien
loin d'être en état de se consoler
alors,elle a besoin el
le-mêmedeconsolation.
Elle est d'une douceur qui
charme, & sa complaisance
passe l'imagination.
Je l'avouë : mais qu'on
l'examine sans la perdre de
vûe. La raison & lavertu
accompagnentelles la sensibilité
qu'on lui voit pôiïï
ses amis? s'empresse-t-elle
à les soulager après les a
voirplaints ? & la voit-or
dans l'occasionprévenu
leurs demandes par des ser,
vices effectifs, danssedes
fein de leur épargner la
mortification & l'embarra
oùl'on se trouve, lors qu'
on est contraint par neceÍ;
sité d'avoir recours à se
amis? Si c'est là la conduit
de Cloris, qu'elle a le coeur
bon! que son procedé esrare!
Mais si elle s'en tien
aux pleurs & aux gemisse
mens sans passer outre, loin
que cette sensibilitéson guil
dée par la raison & la ver-*
tu, & parte de la bonté du
coeur, ce n'est en effet qu*
punneesseennssiibbiliiltiétéddeerteemrnppee--
ramment, une émotion na*
turelle causéepar la fynu
patie, & de la nature de
celles qu'excite en nous la
tenture de quelque avanT
cure touchante. Tant que
lesobjets sont presensà noa
yeux ou a nôtre Imagina.
tion,ils nous frapent &
nous interessent : mais à
peine font-ilsdisparusyqu€
nôtreémotion cesse&;
que nous en perdonsjusqu'à
la moindre idée. Doit.
ocn apopellerccelaubontrédu 1 Cette grande douceur
3! cette complaisanceaveugle
qu'on écoute dans Cloris,
font
des fuites de sa foifolefle
y- & pourlesdéfini
ju ftcs^ ce sontdes effets involontaires
d'une indolen.
ce naturelle qui la suitdans
toutes lesavionsde savie
ôc qu'on doit bannir dela
societé
, comme n'étant
d'aucun ufàge»
Mes amis me font si
chers, dit Doronte, que je
voudrois les voir parvenus
à la dernicre perfection.Je
souffre une peine extrême,
quand j'apperçois en eux
quelques défauts capables
de leur faire tort dans le
monde, & je voudrois les
en pouvoir corriger à quelque
prix que ce fût. Un tel,
par exemple, que je cheris
plus que moy-même) est à
la vérité recommandable
par mille belles qualitez:
mais certainesfoiblesses
viennent par malheur de*>
truire la belle idée qu'onen
pouvoit concevoir. Je l'eravertis
souvent avec douleur
, & il ne tient pas
moy qu'il ne s'en défasse
Est-il un meilleur CoeUJi
dans le monde,s'ecrient
alors ceux qui l'entendent
est-il un ami plus véritable?
Mais le sage, que ce:
apparences & ces détour
ne peuvent surprendre, de
couvre dans ce discours
un grand fond de malice
pu beaucoup de sotises dind<iscIre.tion.
-
Eneffet,siDoronteche
chepar là à décrier celui,
ont il paroîtavoir les incrêts
si fort à coeur, c'est
ne medisance, & une ma- ignité d'autant pluspernitieuse,
qu'elle cit plus eculiée
,
& qu'elle s'insinuë
pus lesapparences de l'anitié
la plus sincere & si
[ans le fond c'est sans desein
sans intention mauaise
qu'il parle; s'U ne fait
p.te suivre l'habitude qu'il.
contractée de dire tout.
ce qui lui est venu à la connoissance,
c'est une stups.,
jticé, une sotise & une indiscretion,
qu'on ne doit
pas moins bannirde la fo;
cieté que s'il pechoit par
malice, puisque les suites
en font les mêmes, & qu'i.
laisse les mêmesimpressions
dans l'esprit de ceux
qui l'écoutent. >h Quiconque a le coeur
bon regarde les défauts de
ses amis avec une pitié tendre
,il les cache,&pâlis
s'ils sont connus. Il n'en
parle jamais qu'à eux-mêmes
} encore lors qu'ille
en avertit, il le faitavec
discretion & retenue pour
; menaiilenager:
leur amour pr0
pre , qui pourroit les revolterys'ilallait
leur dire
ero face qu'il a remarqué
leurs foiblesses.
,,
Voila la route qu'on de-
~vroit tenir, au lieu d'aller.
comme Doronte dire tout,
~haut en publicyqu'on est
au desespoir de s'être apperçu
detels & tels défauts
en tels & tels amis, parce
qu'ils pourroient nuire à
teur réputation,s'ils ve*-
~loient à être connus dans
monde..
Cependant Doronte a
dit-on, leccciirïucles léj
vres; il est sincere ildit
tout ce qu'il pense, même
jusqu'a ses défauts&l'on
conclut de là qu'il alecoeur
bon:mais cette ouverture
cette sincerité apparente
cet aveu de sesdéfauts,
qu'on accribue à labonté
defon coeur,se trouveront
sion les examine- deAmples
effetsde sa maliceou
de sa forife; & quel quece
soit de ces deux principes
qui fasse parlerDoronte, il~
est toujours ou à crainte om
àIl mé,p"ris.
Si Doronte avoüoit les
défauts par bonté de coeue,
il en rougiroit;ce feroit un
retour qu'il feroit sur luimême
par repentir & par
"Vertui & cette même vertu
'le porteroit à s'en corriger,
pour n'avoir plus à en rout
gir : mais il a toujours la
iiriême confidence à faire
Ar ses foiblesses; au lieu,
d'amendement on n'ap-
~perçoit en lui que plus de
~fermeté, &plus d'art dans
d'aveu de ses foiblesses. Il
~faut donc qu'il le fasse par
d'autres motifs, & tout autre
motif que le repentir
& lavertu dans cette occa
fion ne peut partir quede
sa malice oude sa forife.
S'il agit par malice, c'est
un piegequ'il tend pour
acquerir la confiance par
cette fausse sincerité, afin
de s'établir sur le pied d'un
homme amateur dela verité,
à qui l'on doit ajouter
foy lors qu'il fait le portrait
d'autrui. En effet, si l'on
fait atention , on remarquera
qu'ilpassetoujours
de ses défauts à ceux des
aUJrcs) & qu'il fait si bien *
en forte, que lorsque l'on
en vient insensiblement au
parallele,on le regardé
comme un Saint à canoniser,
en comparaison de
ceux dont il a parlé.
Si ce n'est pas dans cette
vue qu'il declare fifouvenr
ses foiblesses, on doit peiu
ser que c'est un vicieuxen-L.
durci qui veut par là que le
monde se familiarise avec
elles) & s'accoûtume à le*
lui faire connoître, parce
qfu'ail nie rveeut p.as s'en dé-
Enfin si c'estpar [oti[e"
on doit en accuserune facilité&
une foiblesse natifc
relle qui le rend infaillible.
ment aussi indiscret pour
les autres que pour lui-même
; ôc toute indiscretion
tft contraire au commerce
des honnêtes gens. Voilà
cependant le plus grandindice
par lequel on doit connoître
la bonté du coeur
Onse laisse éblouir par ses
confessions étudiées, Ôcc
n'est dans le fond rien
moins que ce qu'on s'imagine.
Damis rend service
K\itlefihoridequand il
se peut ; il topeà tout; il
faittout ce qu'on veut, &:
l'on n'en doit jamaiscraint
dreun refus,';quelqtiepropositionqu'on
lui fasse,
Voila ce qui s'appelle un
toncoeurà, touteép, reuve.
juges indiscrets,entrezplus
toàric danslesdémarches
de Damis, pour décider des
sentimens de son coeur.Il
rend service
,
il est vrai:
mais il va par tout faire
fruitde sa generosité il
appelle à témoins, ceuxqui
lui ont obligation,&fait
voir par là qu'ilcherche
plus à passer pour obligeant
& genereux, qu'à l'être en effet. D'ailleurs, quandl'occafion
s'enpresente, il sacrifie
les amis & leurs intérêtsà
ses pallions & à ses plaisirs
& ne fait pas difficulté d'exiger
deux le pardon de
son procedé,. pour reconnoissance
de quelques services
peu considerables qu'-^
il leur a rendus lors qu'il
n'avoit rien de meilleur à
faire. , : Il tope à tout,OÎIneDOIÇ
1 jamais.
Jamais craindre de refus,
quelque propofirion qu'on
lui fasse , j'en conviens:
mais les libertins ont sur
luile même privilege. Il
consent à donner dans le
viceaussi-bien que dans la
vertu; la raison ni la vertu
ne font point ses guides, 6c
ce que vous appeliez bonté
du coeur est une molesse,
une facilité, une foiblesse
de temperamment, qui est
sausequ'il se laisse indifféremment
entraîner par tous
les objets qui le sollicitent,
quels qu'ils puissent être.
co'.
Si je voulois poursuivre
sur ce ton, & montrer dans
leur vrai jour les actions de
la plupart des hommes ,
qu'on attribueàla bonté du
coeur,au lieu de quelques
reflexions en passant, il me
faudroit entreprendreune
histoire universelle, qui,
loin de vous amuser, vou|
deviendroit ennuyeuse. Il
me suffirad'avoir fait que
ques portraits au naturel
& d'avoir par là tracé un
chemin pourdécouvrir la
vérité des intentions quofl
a trouvé le secret de déguiser
sous de fidelles ap- parences. -c '1'';"n;)
Il me reste encoreà vous
dire que la fausse idéeque
bous avons de la bontédu
coeur cause presque tous les
desordres qui arrivent dans
la societé civile. Comme
peu de choses nous persuadent
que nous avons cette
bonté du coeur-, peu de
choses aussi nous la déterminent
dans les autres,&
voici ce qui en arrive.
On entend diretous les
jours dans le monde : J'ai
fait une nouvelleconnois
sance,la perfonnc en question
me paroît avoir un bon
coeur , je veux en faire un
bon usage. Fondé sur ce
principe, on lie commerce
des deux cotez, on se confie
, on s'abandonne; &:
comme les simples apparences
de la bonté du coeur
font les feules liaisons de
cet assemblage, unnoeud
si foible ne subsiste pas
long-temps sans se rompre;
onne trouve par-tou
(
que des demonstration.
r
d'amitié, Se point d'amis.
Tous les hommes son
ssir le même pied; ils le
trompent également dans
les dispositions qu'ils apportent
à leur societé
; &ç
après s'être unis sans diverscemrent,
ilsse confient sans i& font réciproquement
la dupe les uns
des autres. Ils s'en apperçoivent
bientôt à la vérité:
mais aucund'eux ne veut
s'en attribuer la faute -, elle
est pourtant commune, &
telle prévention injuste les
desunit,les aigrit,& les rend
incapables de reconnoîgtre
leurs erreurs, & c'est ce
qui s'oppose a une union
plus solide.
Si quelqu'un veut ne pas
se tromper dans le choix de
ceux avec lesquels il pretend
s'associer il doit commencer
par rectifier ses
sentimens & pour avoir
une veritable idée de lai
bontédu coeur, s'empresser à l'acquerir selon le modele
quej'en ai donné. IL
examinera enfuite à leur
insçû la conduite de ceux,,
sur lesquels il aura jetté la
vûe. Il confrontera leurs
démarches avec le modele
qu'il aura gravé dans son
ame; & s'illes crquvçiçpn,
formes dans le temps qu'ils
n'auronr pris aucun soinde
se contraindre & de se déguifer,
voila ce qu'il cherche,
il peut s'y abandon
ner avec confiance.
Je croisenavoir dit aI:
fez, pour vous faire convenir
qu'on prostituë sans
ceIfe le titre de bonté du
eaur, en l'appropriant à des
Situations qui lui sont toutà-
fait opposées.Vous-verrez
aussi
par mes reflexions
l'aveuglement: où L'on, est
aujourd'hui, & le desordre
quiregne dans le eoejir de
la plûpart des hommes.
Comme le vôtre en este
xempt, & qu'il est venta,,
blement bon, vous en con
-cevez unepitié charitable.
Ce tendre sentiment fera
fondésur laraison & lavertu
comme ildoitl'être,
ainsi que je l'aifait voit
dans ma définition ,afin
qu'on puisse avec justice
l'attribuer à la bonté du
coeur; ôclifant dans le mien
..fan', être abusée, vous con- noîtrez que mes protesia
tions sont sinceres
,
lorsque
je vous jureque je fuis
avec zele & respect, &:.c.
Fermer
Résumé : A MADEMOISELLE de P*** Sur la bonté du cœur.
La lettre examine la véritable nature de la bonté du cœur, soulignant que les hommes, en s'éloignant de leur innocence originelle, ont perdu le sens des vertus, les remplaçant par des apparences trompeuses. La bonté du cœur est définie comme un sentiment tendre de l'âme, fondé sur la raison et la vertu, et doit être désintéressé et actif, visant à soulager les peines d'autrui sans attendre de reconnaissance. L'auteur critique les fausses manifestations de la bonté du cœur, telles que les pleurs et les lamentations sans actions concrètes. Il analyse les comportements de personnages comme Cloris, Doronte et Damis pour révéler leur manque de véritable bonté. Cloris est émotive mais ne passe pas à l'action, Doronte utilise ses aveux de défauts pour manipuler les autres, et Damis rend service pour être perçu comme généreux mais sacrifie ses amis pour ses plaisirs. La fausse idée de la bonté du cœur cause des désordres dans la société civile, menant à des relations superficielles et à la méfiance. Pour éviter ces erreurs, l'auteur recommande de rectifier ses sentiments et d'examiner la conduite des autres à la lumière du véritable modèle de bonté du cœur. Il exprime également une pitié charitable envers le destinataire, dont le cœur est exempt de défauts et est véritablement bon. Le texte vise à clarifier les sentiments et les intentions de l'auteur, en se basant sur des réflexions personnelles et des définitions de la bonté et de la vertu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 84-96
LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Début :
C'est, Monsieur, avec raison qu'on a remarqué que vos Journaux vont [...]
Mots clefs :
Usage, Sciences, Arts, Abus, Esprit, Question, Réponse, Hommes, Moeurs, Vertu, Connaître, Religion, Discours, Nature, Savants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
LETTRE
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
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Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Une lettre loue un discours publié dans le Mercure de septembre, qui répond au discours couronné par l'Académie de Dijon sur les arts et les sciences. L'auteur de la lettre apprécie la manière polie et bienveillante avec laquelle le discours réfute les idées de Rousseau, tout en reconnaissant que la question de savoir si les sciences ont épuré les mœurs reste indécise. L'académicien observe que les arguments des partisans des sciences reposaient davantage sur le droit que sur les faits, et que les sciences ont adouci les mœurs sans nécessairement rendre les hommes plus vertueux. Le texte met également en avant les avantages des sciences pour diverses professions et la curiosité naturelle de l'homme pour la connaissance. En novembre 1751, un autre texte aborde l'histoire, la morale et les sciences, soulignant que l'ignorance du mal n'est pas une vertu et que l'histoire offre des exemples de remèdes contre les vices. Il compare les peuples et les époques, notant que les nations non policées sont moins cupides mais plus sujettes à des passions violentes. La superstition, l'hérésie, le pyrrhonisme et l'incrédulité sont attribués à des facteurs tels que le faux bel esprit et l'ignorance présomptueuse. Le texte affirme que l'étude de la nature élève les sentiments et régule la conduite, inspirant admiration et reconnaissance envers son auteur. Les savants découvrent des traces de puissance, de sagesse et d'intelligence infinies, les conduisant vers leur principe et leur fin dernière. En réponse aux arguments sur la corruption des mœurs par les arts et les sciences, le texte cite des exemples de législateurs et de sages célèbres, affirmant que le luxe et la mollesse sont le fait des riches oisifs, non des savants. Il distingue le véritable courage des nations policées de la férocité des peuples non cultivés et condamne l'abus des sciences, citant Socrate comme exemple.
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