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1
p. 3-76
CONVERSATION ACADEMIQUE, Dans laquelle il est traité des bonnes, & des mauvaises qualitez de l'Air. A Madame la Comtesse de C. R. C.
Début :
Vous m'avez témoigné, Madame, que l'Entretien Académique, dont [...]
Mots clefs :
Air, Docteur, Corps, Vent, Chevalier, Abbé, Pays, Vents, Feu, Hommes, Marquis, Terre, Feu, Lieu, Lieux, Président, Temps, Dieu, Âme, Esprit, Maisons, Qualité, Conversation académique, Raison, Manière, Éléments, Eau, Couleur, Froid, Maladies
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texteReconnaissance textuelle : CONVERSATION ACADEMIQUE, Dans laquelle il est traité des bonnes, & des mauvaises qualitez de l'Air. A Madame la Comtesse de C. R. C.
CONVERSATION
ACADEMIQUE,
Dans laquelle il eſt traité des ,
bonnes , & des mauvaiſes
litez de l'Air.
qua.
AMadame la Comteſſe de C. R. C.
V
Ous m'avez témoigné,
Madame , que l'Entretien
Académique , dont je vous fis
part au mois d'Avril de l'année
1680 , ne vous avoit point déplû,
& vous m'avez mefme demandé
tant de fois des nouvelles de cet
illuftre Abbé , chez qui l'on parla
du fommeil de l'aprefaînée, que
je crois encore vous faire plaifir
7
A ij
4
Extraordinaire
en vous apprenant fon retour,
& ce qui s'eft dit dans une autre
Converfation , où je me ſuis auffi
heureufement trouvé que la premiere
fois. Il y avoit longtemps
que nous n'avions veu cet Abbé
dans la Province ; mais quoy
qu'il foit infirme , il ne laiffe pas
d'entreprendre des Voyages pénibles
pour le fervice du Roy, &
de fes Amis , & d'agir comme s'il
fe partoit bien. Je vous avoue
que fa patience eft merveill‹ uſe;
mais en pratiquant cette excellente
vertu , il croit arriver à
toutes les autres. Pour vous,
Madame , qui ne pouvez foufrir
de retardement à tout ce que
vous fouhaitez , je m'imagine
déja que vous eftes impatiente
de fçavoir fur quoy a roulé noſtre
Entretien.
du Mercure Galant.
S
Je vous diray donc qu'eſtanc
alle voir cet illuftre Abbé , je le
trouvay avec la Troupe choisie,
qui ne l'abandonne pas quand il
eft en ce Païs , & un Confeiller
qui fortit quelque temps apres
que je fus arrivé. Comme ce
Confeiller eft d'une grande pref
tance , cet Homme , dit M' le
Marquis , a l'air d'un veritable
Magiftrat. Oüy , repliqua l'Abbé
, c'eft un Juge fort entendu
dans fa Charge , & plein de
courage pour la juftice , & pour
les intérefts de fa Compagnie. Il
porte cela fur fon vifage , dit le
Chevalier , il n'y a qu'à le voir.
On a quelquefois de la peine à
le retenir , tant il a de feu & de
vivacité , ajoûta le Préfident.
Cette chaleur , dit le Docteur,
7
A iij
6 Extraordinaire-
>
eft un effet de fon tempérament,
qui eftant fanguin le rend
violent & prompt. Il eft vray
que nous devons beaucoup à
noftre complexion , dit l'Abbé ;
& fi l'heureuſe naiffance fait les
bonnes moeurs , il est encore
vray , pour en revenir à l'air dont
nous parlions , qu'il contribuë
extrémement à la fortune des
Hommes. Ifabelle , Reyne d'Eſ
pagne , difoit ordinairement que
la bonne mine leur fervoit d'une
Lettre de recommandation affez
ample. En effet , quand une Perfonne
bien faite vient à nous , fon
air nous prévient d'abord en fa faveur
; & le Duc de Guife , parlant
dans fesMémoires de l'Action hé !
roïque qu'il fit à Naples, lors qu'il
appaifa tout feul une troupe de
du Mercure Galant. ブ
Séditieux , ce Prince dit que les
Gens de qualité ont un je ne.
fçay- quoy dans le vifage , qui fait
peur à la Canaille. Jules Céfar
paroiffant devant les Soldats mutinez
, les ärrefta d'une feule parole
; & Augufte étonna les Lé.
gions d'Antoine par fa préſence .
Dans le temps des Guerres deParis
, le Garde des Sceaux Molé,
en fe montrant fur les Degrez
du Palais , defarma & appaifa le
Peuple qui le cherchoit pour
s'en défaire . Ileft donc conſtant
qu'il y a un certain air dans les
Perfonnes , & un certain caractere
fur le vifage , qui nous infpire
de l'eftime , de la crainte , & de
la venération . Comme auffi il
y
a un certain air , & un certain caradere
qui nous cauſe de la dé-
A iiij
& Extraordinaire
fiance , de l'averfion , & du mé.
pris. De - là viennent ces viſages
favorables , ou malencontreux ,
dont la mine . feule femble nous
annoncer d'abord quelque bonheur
, ou quelque malheur à venir.
Tel eftoit Montagne , qui
fur le fimple crédit de fa préfen- .
ce , & de fon air , nous affure que
des Perfonnes qui ne le connoiffoient
pas , fe fioient en luy , foit
pour leurs propres affaires , ou
pour les fiennes , & que mefme
dans les Païs Etrangers , il en
avoit tiré des faveurs rares &
fingulieres. Il fait quelques petits
contes fur le fujet des chofes qui
luy estoient arrivées , qui font
affez remarquables .
L'Abbé ayant ceffé de parler;
ne peut- on pas ajouter à tous
du Mercure Galant .
9
ces Exemples , dit le Marquis ,
la bonne mine du Roy , fa taille,
fon grand air , & ce caractere
plein de majeſté , & de fageffe
qui l'accompagne toujours ?
C'eft par- là qu'il terraffe les Ennemis
, auffibien que par la force
de fes Armes , & qu'il s'attire
les refpects , & l'amour de tous
ceux qui l'envifagent . On a eu
bien raifon de mettre entre les
Fremieres maximes de regner,
qu'il falloit pour remplir dignement
la Royauté , le port , la
taille , & la bonne mine , qui ne
font autre chofe que le bon air
qui charme par des vertus fe.
crettes de l'ame. Car il ne faut
pas s'imaginer que le corps luy
tienne lieu d'une honteufe prifon
, c'eſt un Temple où cette
10 Extraordinaire
petite Divinité fe plaiſt davanta
ge, plus il eft pur & net au dedans,
& beau & magnifique au dehors.
Neantmoins Scaron a dit ,
Souvent un vilain corps loge un
noble courages
Et c'eft un grand menteur fouvent
que le vifage.
Oh, pour Scaron , interrompit
le
Chevalier qui n'avoit poinɛ
encore parlé , & dont j'admirois
le long filence , il n'avoit garde
de s'expliquer autrement. Il ef
toit trop intereffé à défendre le
party de la laideur , & de la di
formité , car il n'avoit pas le
viſage plus beau que le corps,
& chacun fçait comme il eftoit
fait ; mais M' de Corneille a dit
bien plus vray que M' Scaron ,
quand il affure que tout le mon
du Mercure Galant. 11
de veut eftre beau , & bien fait,
Et quefinous eftions artifans de nous
mefmes,
On ne verroitpar tout que des beautez
Suprémes.
Cela dépend de Dieu , & non
pas de nous , dit l'Abbé, Ipfefecit
nos, & non ipfi nos. Il s'eft réſervé à
luy feul , le fecret de la nailfance
des Hommes , & l'a rendu impénétrable
à leur curiofité . Nous
ne fçaurions donc connoiftre
pourquoy celuy.cy a un air qui
plaiſt , & celuy là un air qui rebute
& qui dégoufte ; mais M ' le
Docteur , dites - nous un peu à
le bien prendre , ce que c'eft que
l'air , car les Orateurs, les Poëtes,
& les Philofophes en parlent diverſement.
L'air , répondit ce Docteur,
12 Extraordinaire
peut eftre confideré en trois manieres,
comme Elément , comme
Température , & comme Mode
ou Maniere . Pour moy , je croy
que c'est l'expreffion des autres
Élémens , & du mouvement , de
to s les Corps , qui participe à
toutes leurs bonnes ou mauvaiſes
- qualitez. Ainfi l'on dit , l'air du
temps , l'airdu feu , prendre l'air,
pour dire recevoir cette tranfpiration
des corps dans fa fource,
& dans toute fon , étendue . On
donne ordinairement le nom
'd'air à toute cette Matiere li
quide & tranfparente dans la.
quelle nous vivons , & qui eft ré .
pandue de tous coftez à l'entour
du Globe , compofé de la terre
& de l'eau. En effet , quelques
Philofophes prétendent que les
du Mercure Galant.
13
Cieux font fluides , comme un
grand air vague & fpatieux,
dans lequel les Etoiles & les
Planetes fe promenent comme
les Poiffons dans la Mer , & les
Oifeaux dans les Nuës ; & le
Philofophe de Cour ( car enfin
il faut raifonner à la mode aujourd'huy
) cet Autheur , dis-je,
veut que les Cieux foient fluides,
& de la nature d'un air tres.fub
til , & tres- purifié . Les Anciens
ont auffi confondu les mots de
Ciel , & d'Air , en parlant de la
Partie que nous voyons ; & l'on
dit tous les jours , apres la Sainte
Ecriture , les Oiseaux du Ciel ,
ils volent dans le Ciel , pour dire,
les Oifeaux de l'air , ils volent
dans l'air. En effet , l'air entre
dans la compofition du Ciel , &
14
Extraordinaire
le Ciel femble eftre un air con
denfé. Un Moderne a eu raiſon
de dire , que l'air eft un étrange
& admirable compofé , & que
pour le bien connoiftre , il faudroit
connoiftre auparavant la
nature de tous les Corps qui entrent
dans fa compofition. Comment
donc le concevoir dans
cette fimplicité qui luy eſt neceffaire
pour eftre Elément ? Car
dans la compofition où il fe trouve
prefque toujours , par le mélange
des autres Elemens , & de
tous les Corps qui s'exhalent.
continuellement de la Terre , on
ne peut dire précisément ce que
c'eft . Le Philofophe de Cour,
dénie à l'air le nom & la qualité
d'Elément , & dit que par fa
fubtilité il eft feulement fembla
du Mercure Galant,
ble au premier Elément des Car
réfiens. Quelques autres difent
que c'est une portion de la
Matiere premiere , débrouillée
& purifiée par la Lumiere. La
penſée de cet Ancien eft jolie,
qui difoit que l'Air eftoit la vître.
rie de l'Univers , par où les Crea.
tures voyent tous les Objets
comme dans un Miroir , par la
refléxion de cetteLumiere. C'eft
luy qui conferve les couleurs invifibles
qui peignent tous les
Objets dans nos yeux , quoy qu'il
foit fans couleurs , puis que tous
les Objets tranfmetent leurs efpeces
en luy , ce qu'ils ne pour
roient pas faire s'il avoit quelque
couleur , comme nous voyons
tout rouge , ou tout jaune , dans
un verre qui eft peint de la fort,
16 Extraordinaire
›
Un Philofophe moderne dit que
l'air n'eft pas vifible , parce qu'il
eft trop délié ; mais qu'autant
qu'on le peut voir par la refpiration
, ou par les Arquebules à
vent , il eft de couleur grifatre,
A propos de la couleur de l'Air,
s'écria le Chevalier , en regar.
dant le Marquis , ne vous fouvient-
il point de ce prétendu Sor
cier , qui nous difoit un jour qu'il
avoit veu le Vent , & qu'il eftoit
rouge , jaune , & bleu ? Il eſt
beaucoup de femblables Viſionnaires
, répondit le Marquis , &
je croy qu'il s'en trouve auffi
parmy les Philofophes ; mais
laiffons parler M' le Docteur, car
il a fans doute de belles chofes à
nous dire . Apres un modefte
fous-rire , le Docteur reprit fon.
du Mercure Galant.
17
Difcours de la forte.
Les Philofophes donnent à
l'Air des figures bien diférentes,
& le mettent en tant de postures,
qu'il eft impoffible de le connoiftre
tel qu'il eft en effet. Quel
ques- uns difent
que les goutes
d'eau & de rolée, qui tombent de
l'air eftant rondes , cer Elément
eft de figure ronde , parce que
les parties doivent avoir l'inclination
du tout , mais en verité, je
trouve cette raifon badine , car
hors la Terre , les autres Elémens
qui font toujours dans l'agitation
, & dans le mouvement ,
n'ont point de figures certaines
& naturelles , Encore s'il eft vray
que la Terre tourne, il faut croire
qu'elle en change de temps en
temps puis qu'elle s'éboule , &
Q. d'Octobre 1683. B
18 Extraordinaire
s'écorne ſouvent , comme par
lent ceux qui fuivent cette opi- .
nion . Ainfi on diſpute fort inutilement
, fi la Terre eft ronde,
ou fphérique ; fi le Feu eft ovale,
ou pyramidal ; fi l'Eau eft plate,
ou fphérique , & fi l'Air eft
rond , ou triangulaire. Les Cartéfiens
difent que le fecond Elément
, auquel ils donnent le nom
d'Air , n'eft autre choſe que les
parties de leur Matiere fubtile,
qui pour eftre plus groffieres s'ar
rondiffent fans ceffe , que l'Air
le plus groffier a la proprieté de
fe dilater beaucoup , & qu'il fe
mefle aisément avec la Matiere
fubtile. Quelque autre affure
qu'il eft droit , quand il eft lenr,
c'eft à dire, dans fa gravité , mais
que lors qu'il eft furieux & turdu
Mercure Galant.
19
•
bulent , & fi vous voulez tourbillon
, il eft un peu courbé , &
d'une figure circulaire , mais je
croy qu'il n'a point d'autres figures
que celles du corps qui le
renferme. Quoy que fa couleur
foit inperceptible , comme nous
avons dit,il eft neantmoins tranf
parens , parce que les parties eftant
toûjours en action , laiffent
un grand vuide entre elles , & ce
vuide eft remply des rayons des
Corps lumineux. L'air que nous
refpirons eft vifible , parce que
ce font les fumées du coeur que
l'air extérieur codenſe & épaiffit,
quand il eft froid ; & plus la Perfoune
eft d'une complexion forte
& robufte , & plus elle pouffe
d'air quand elle eſt agirée ,
principalement en Hyver qu'il
Bij
20 Extraordinaire
·
fort de la bouche à gros flocons.
Pour fon odeur, les Philofophes
que j'ay déja citez , affurent
qu'elle eft fouvent mauvaiſe.
Enfin il eft chaud , humide , &
leger ; mais quelques Modernes
prétendent , qu'il eft froid , &
pelant ; & d'autres , qu'il n'eft
froid , ou chaud , que felon les
divers mouvemens qu'il foufre.
Ainsi, lors qu'on dit qu'il peut
devenir feu , on veut dire qu'il
peut s'échaufer jufqu'à ce fupré
me degré de chaleur, Quoy qu'il
nous paroiffe leger , il ne laiffe
pas d'eftre eftimé pefant , jufque.
là que Reid , docte Medecin , a
démontré qu'il ne l'eft pas moins
que la Terre , mais il eſt certain
qu'il eft médiocre en pefanteur,
plus pefant que le Feu , & plus
du Mercure Galant. 21
leger que l'eau . Pour ſa hauteur, -
finous en croyons M' Rohaut,
elle eft de plus de quatre mille
cinq cens quatre - vingts toifes ;
& il tient qu'il n'y a point de
Montagne affez haute
pour nous
élever au deffus de la plus haute
furface de l'Air, ou de la premiere
Région . Je me fouviens pourtant
, interrompit le Préfident,
que M' Bary raporte dans fa Phy
fique, qu'en Angleterre on monte
d'un certain Tertre jufqu'à
une certaine hauteur , où il n'y a
plus d'air , & qu'à moins d'y
porter des Eponges humectées,
on y meurt. Cela fe peut , reprit
le Docteur , & tout ce que
nous diſons icy , n'eſt pas fi pofitif
qu'on ne le puiffe contre.
dire ; mais pour continuer à vous
22 Extraordinaire
parler de cet Element , on ne
peut changer la veritable confiftence.
Il ne reçoit aucun mélange
, & comme tel , l'Air eft
appellé Elément , mais que celuy
que nous fouflons , que nous
refpirons , que nous voyons , &
qui nous environne , ne foit
qu'un mefme air , exempt d'aucun
mélange , cela ne le peut
foûtenir. L'air que nous refpirons
eſt un ſoufle vital , compofé
de noftre ame & du mouvement
de noftre corps . Celuy que
nous reſpirons , & qui nous en
vironne , eft compofé des vapeurs
, & du mouvement des
corps extérieurs qui nous approchent
; & celuy qui tient
lieu d'Elément , eſt une fubftance
extrémement deliée qui fe
du Mercure Galant.
23 1
fourre par tout , & qui remplit
tous les lieux , d'où les corps fe
def uniffent . Mais M' le Docteur
, dit le Marquis , quelle diférence
mettez- vous entre le
Vent , & l'Air pris comme Elément
? Car felon moy , le Vent
eft un Air agité , & l'Air eft un
Venten repos. Tous les Philofophes
modernes définiffent le
Vent une agitation fenfible de
l'Air , & felon M¹ Bary , le Vent
n'eft autre chofe qu'une agitation
d'air , plus ou moins notable.
L'Air eft encore toûjours
le fujet du Vent , & une de fes
caufes efficientes. Enfin il fert
de Théatre à ces merveilleux
Tourbillons . Ceux qui difpofent
des Vents ( car il y en a qui les
retiennent , & qui les lâchent
24
Extraordinaire
quand il leur plaift , ) ceux -là,
dis - je , obfervent les diférentes
qualitez de l'Air ; & je me ſouviens
d'avoir leu dans Théophrafte
, que les Brachmanes
avoient deux Tonneaux remplis
de Vent , qu'ils ne bouchoient
jamais que l'Air ne fuft fec , &.
tranquille , & qu'ils ne débouchoient
que lors qu'il eftoit hu
mide & tempeftueux . Je fçay,
continua le Marquis , qu'on dit
tous les jours , que les Vents
chaffent & purifient l'Air , mais
cela s'entend de ce que les parties
les plus groffieres de l'Air fe
fubtilifent , & fe raréfient par
cette agitation , & voila ces
Vents qu'il a pleu aux Pilotes
de nommer de noms barbares &
inconnus , felon les lieux où cet
Air
du Mercure Galant. 25
Air eft plus ou moins dans l'agitation
. En verité voſtre Philofophie
eft jolie , s'écria le Che
valier en riant , & elle feroit bien
reçeuë de l'Univerfité . Le Philofophe
de Cour ne raifonne pas
plus férieufement que vous fur
cette matiere , & j'aime autant
voftre Air agité , qui eft l'opinion
de Pline , que fon Météore
composé de deux fou
fres diférens & ennemis , que le
froid condenſe fi fort , que le
Météore creve par cette contrarieté
, & fait le grand fracas
que nous entendons .
Mais pourquoy , Mr le Che.
valier, reprit le Marquis, ne voulez
-vous pas que fous le bon plaifir
de M' le Docteur , je parle du
Vent à ua fantaiſie ? Ne fçavez-
Q. d'Octobre 1683. C
26 Extraordinaire
vous pas que c'eſt une des choſes
inconnues dans le monde ? Quelques-
uns en attribuent la pro.
duction au Soleil , les autres , au
combat que font les atomes ;
les autres , aux vapeurs , & aux
exalaifons ; & enfin il y en a d'autres
qui m'ont fait penfer , que
l'Air fe meut de foy - mefme ; car
je ne fuis fi vifionnaire
que
pas
vous le croyez , ny fi ridicule
fur le fujet des Vents , que celuy
qui difoit que c'eftoient les éter.
nuëmens de ce grand Animal
que nous appellons le Monde,
comme l'Air eftoit fon haleine &
fa refpiration . Cette imagination
eftoit bien digne de Rabelais
, qui dit que le Vent eft le
foufle de Gargantua . Dieu en
´eft l'Autheur , au fentiment d'un
du Mercure Galant.
27
Prophete, & il peut auffibien le
former de l'Air , que d'une autre
matiere. Quoy que Pline que
vous venez de citer , reconnoiffe
plufieurs fortes de Vents , comme
les Vents de Mer & de Terre,
tout cela n'est que l'Air , qquuiiaaggiitt
ou fur l'Eau , ou fur la Terre. Cer
Autheur veut encore que le Vent
foit un efprit vital , par lequel la
Nature produit toutes chofes .
Et ce Vent , ou cet Air dont nous
parlons , ne font- ils pas les mefmes
? Si cela eft , répondit le
Chevalier , je ne m'étonne plus
que les Cavales d'Andaloufie engendrent
par le Vent ; car l'Air
ou le Vent , eft un tréfor qui contient
toutes les femences , fi nous
en croyons Anaxagore . Et ne
croi t-ce point par cette raiſon
C ij
28 Extraordinaire
que nous appellons un Cheval
viſte, un Coureur , & que nous
difons , aller comme le vent ?
Car les Chevaux qui naiffent du
vent , & de telles Cavales , font
je m'imagine d'admirables Coureurs
pour leur legereté & leur
viteffe , & pareils aux Chevaux
volans , dont parle noftre Pline;
mais à l'endroit que vous avez
cité , il compare l'agitation du
Vent dans la nature , à une Femme
groffe , & dit que cet efprit
vital, remuë dans fes flancs com.
me un Enfant dans le ventre de
fa Mere . Ne voila- t-il pas une
belle origine des Vents ? Je ne
puis encore m'empeſcher derire,
qu nd il nous dit qu'ils font plus
mols que fermes. Quoy , les
Vents ont de la molete , eux
du Mercure Galant. 29
3
J.
J
1
1
qui font fi refolus qu'ils attaquent
les plus durs Rochers , &
les Baftimens les plus inėbranlables
, qui arrachent les Forefts ,
qui renverfent les Montagnes ?
Non , non. Je croy que leur tempérament
eft froid & fec , ce qui
marque leur force , & leur courage.
Vous badinez toujours ,
M le Chevalier , interrompit
l'Abbé . Il eft constant qu'il
y a des Vents chauds , & des
Vents humides . Ouy ; mais , reprit
le Chevalier , ce n'eft pas en
eux-mefies qu'ils font tels , mais
par accident , & felon les lieux
où ils fouflent , & la Saifon qu'ils
fe mettent en Campagne . Je
croy que M' le Chevalier a raifon
dit le Marquis , car
quand on dit, ce vent -là amenera
>
C iij
30 Extraordinaire
de la pluye , ce n'eft pas qu'il
foit pluvieux de fa nature , mais
c'cft qu'il amene , & fait tomber
les vapeurs qui fe réſolvent en
pluye. L'Air eft donc un veritable
Caméleon , capable de
toutes fortes d'impreffions . Tout
froid qu'il eft, il devient feu , felon
les divers mouvemens qu'il fou-
Ale ; mais ce qui eft admirable, eft
que ces vents ou ces impreffions
d'Air , comme nous les avons
appellez , ont leur révolution
jufte & périodique , de quatre
ans en quatre ans , vers le commencement
de la Canicule .
Quoy que je m'en tienne à
l'opinion de l'Ecole , dit le Do-
&teur , voyant que le Marquis
s'eftoit teú , qui eft que l'Air
n'eſt pas le Vent , il eſt neantdu
Mercure Galant. jr
moins le Pere des Vents , & le
crible de la Nature , comme
parle un Ancien , mais un Moderne
l'appelle avec plus de raifon
, le Compagnon du Soleil,
parce qu'il concourt avec luy à
la creation de toutes chofes , &
à la formation des plus merveil
Jeux Phénomenes de la Nature .
Il infpire ce que la Lumiere vivifie
, il purifie ce qu'elle dore , &
fert avec elle à éclairer tout l'Univers.
Anaximenés difoit que
Pair eftoit l'efprit du Monde , &
qu'il eftoit à l'Univers ce que
l'ame eft au corps ; que toutes
chofes eftoient engendrées de
l'air , & fe réfolvoient en air.
Enfin on peut dire de l'Air , ce
que S. Paul a dit de Dieu , In quo
vivimus , movemur, & fumus, I
C iiij
32
Extrardinaire
nous fait voir les objets , mais il
nous donne encore l'oüye , &
l'odorat, Par fon moyen nous
fentons , & nous entendons.
Tous nos Inftrumens , & toutes
nos Chanſons , ne font qu'un air
mefuré & harmonieux. Il anime
les uns , il infpire les autres . Une
Chanfon s'appelle un Air , parce
que c'est un Mode , ou une façon
de chanter , mais encore par
ce qu'il faut de l'air pour le chanter
, & que la Mufique rend cet
air harmonieux par les diférentes
notes qui le compofent. En effet,
l'air agité par la voix ,frape agreablement
nos oreilles , ce qui a fait
dire à un Ancien , qu'une belle
Ode , qui eft la mefme chofe
qu'une belle Chanſon , eftoit un
air qui voloit dans les oreilles. II
du Mercure Galant.
33
y a des Païs mefme où l'air fait
les belles Voix , & où tous les
Hommes chantent bien. Vous
demeurerez d'accord de cette
verité , puis que felon Ariftote,
la Voix & les Inftrumens ne font
qu'une répercuffion de l'air infpiré
.
L'air eft encore un excellent
médiateur entre l'eau & le feu.
Il corrige celuy - cy , & tempere
celle- là. Il eſt naturellement
Amy de la Terre , mais ce qui
releve davantage la nobleffe de
cet Elément , c'est que quelques
Philofophes ont crû que fe Dieu
unique & fouverain n'eftoit
autre que l'Air. Le Docteur
ayant ceffé de parler , comme
s'il n'euft eu plus rien à dire ; Oh
je me doutois bien que les An-
>
34
Extraordinaire
ciens en avoient fait un Dieu,
reprit le Chevalier ; mais moy,
je vous dis que c'eſt un Démon
en fubtilité , & en malice , qui
rend tous les corps agiles , & qui
penetre toutes chofes , fans les
rendre plus pefantes lors qu'il les
remplit. C'est un grand faifeur
de Fufées, & de Feux d'artifices,
qui forme les Méteores , & qui
les renferme dans fon fein ,
mais c'eſt auffi un grand tireur
de quinte effences , qui fçait
diftiler avec le feu élémentaire ,
les influences & les proprietez
occultes des Etoiles , & des Planetes
. Peu s'en faut que je ne
l'appelle Soufleur & Charlatan ;
mais enfin il eft le mieux logé de
tous les Elémens , puis qu'il ha.
bite dans trois regions diférentes,
·
du Mercure Galant.
33
& que le Feu , l'Eau & la Terre
demeurent toûjours où Dieu les
a placez . Il devoit ce me femble ,
avoir quatre Régions , afin de
partager les quatres Saifons de
l'année . Ileft chaud dans la haute
région proche du Feu élémentaire
. I eft plus fraichement dans
Ja moyenne , & d'une maniere
plus temperée dans la baffe , puis
que cette Région eft tantoft
chaude , & tantoft froide. Pline
qui connoiffoit cet Elément , &
qui peut eftre en avoit reçeu
quelque incommodité , dit qu'il
eft caufe de tous les malheurs qui
arrivent aux Hommes , & le
compare à un Sujet rebelle qui
fait fans ceffe la guerre à la Nature
. Les Vents qui font les
Soldats de l'Air , font tous les
36
Extraordinaire
ravages qu'il leur commande , &
ne fe retirent jamais de la meflée
fans eftre chargez de butin.
Toute la Compagnie ne pút
s'empefcher de rire de ce qu'avoir
dit le Chevalier ; mais l'Abbé
prit la parole , & s'adreffant au
Docteur d'un air plus férieux,
Mais noftre ame n'eft - elle point
de la nature de l'air , puis que
felon la penſée d'un Ancien , l'air
& l'efprit ne font qu'une mefine
chofe ? Pour moy je croy que
noftre ame eft un air tres fubtil,
& foit qu'elle anime nos corps,
ou qu'elle s'en fépare , elle en a
toute la reffemblance autant
qu'elle peut eftre viſible. Lors
que je la confidere comme fenfitive
ou animale , ou comme immortelle
, je n'en puis avoir naAu
Mercure Galant.
37
turellement d'autre idée . Diogenes
eftoit de voſtre ſentiment,
répondit le Docteur ; & Héraclite
& les Stoïciens eftoient en.
core de cette opinion. Ils vouloient
que noftre ame fuft une
évaporation d'humeurs inceffamment
coulantes , ou un vent.
L'efprit des Infectes , difent les
Chymiftes , eft la plus pure por
tion de l'air , & cette pure portion
de l'air eft le lien qui unit
l'ame avec le corps. L'ame des
Vegétaux eft auffi aërienne , &
c'est pourquoy le corps qu'elle
anime veut toujours s'élever en
l'air. La fainte Ecriture expri
mant de quelle maniere le pre
mier Homme fut animé , dit que
Dieu luy foufla dans le corps un
eſprit de vie. Or qu'eſt- ce qu'une
38
Extraordinaire
evaporation , qu'un vent , qu'un
foufle , finon l'air que nous ref
pirons , ou quelque chofe qui luy
reffemble ? Mais vous fçavez que
M'l'Evefque de Meaux , dans ce
beau Difcours qu'il a fait fur
l'Hiftoire Univerſelle , nous défend
de croire que noftre ame
foit un air fubtil , ny une vapeur
déliée ; parce que le foufle que
Dieu infpire , & qui porte en luymefme
fon image , n'eft ny air
ny vapeur. Je fçay cela , dit
l'Abbé , & d'autres Docteurs me
l'ont appris , mais nous ne parlerons
pas icy fur les Bancs . Quoy
qu'il en foit , reprit le Docteur,
l'air contribue non feulement à
toutes les belles qualitez du
corps & de l'efprit ; il infpire &
regle tous les mouvemens de l'adu
Mercure Galant.
39
me , ce qu'il eft facile de faire
voir , fi nous le confiderons.com.
me température .
L'éloquent Evefque que je
viens de citer , dit que les Elemens
furent alterez par le deluge,
& que l'air chargé d'une humi
dité exceffive , fortifia les principes
de cette corruption ; & ily a
bien de l'apparence que la Nature
fe fentit la premiere de la
corruption des Hommes , qu'elle
fut affoiblie , & qu'il demeura en
elle- mefme une impreffion éternelle
de la vangeance Divine.
Mais enfin , pour que l'air foit fa
lubre , il faut qu'il foit temperé,
ny trop groffier , ny trop fubtil.
Ainfi l'on dit une bonne température
d'air , une bonne contitution
d'air. Sa fubtilité ne
40 Extraordinaire
tait pas fa bonté , il eft auffi dana
gereux trop fubtil , que trop grof
Ler. C'est pourquoy dans la fupérieure
Region , où il eft dans
fa plus grande fubtilité , nous n'y
pourrions pas vivre. Cette fubti
lité rend fes parties trop aiguës,
& trop penétrantes ; & les lieux
trop élevez font contraires aux
poitrines foibles , & délicates. Un
Voyageur nous affure , qu'allant
voirun Hermite fur le Mont Ararath
, dans l'Arménie , il monta
jufques à la Region de l'air, où fe
forment les nuages ; que la plufpart
de ces nuages eftoient obfcurs
& épais , les autres extrémement
froids & pleins de neige,
& qu'il y fût mort , s'il y eût demeuré
encore un quart d'heure.
Lors que l'air eft trop groffier ,
du Mercure Galant.
fes parties trop épaiffes & trop
maſſives engraiſſent & tuënt la
poitrine , & les parties où elles
s'attachent par le moyen de la
refpiration. Il faut donc laiffer
l'air groffier aux Pituiteux , & le
fubtil aux Mélancoliques . Pour
moy , dit le Chevalier , j'aime à
reſpirer le grand air. Outre que
je m'en porte mieux , il me rend
F'efprit plus gay & plus agreable ;
il me donne mefme des penſées
plus nobles & plus relevées , & je
Vous affure que j'y trouve quel--
que chofe de divin & de ſurna.
turel , que je reifens viſiblement
en moy - mefme . Vous eftes du
naturel des Arbres , interrompir
le Préfident , qui aiment beau
coup l'air , ou plûtôt comme ces
Peuples de Siam qui l'adorent, &
2. d'Octobre 1683. D
•42
Extraordinaire
qui n'ont point d'autre tombeau
apres leur mort ,,
que
d'eftre
fuf
pendus
en l'air. Mais
je fuis bien
aife
que
vous
foyez
reconcilié
avec
cet Elément
, depuis
tantôt
.
Il ne s'agir
plus
de nôtre
querelle
,
reprit
le Chevalier
. Je l'aime
quand
il me fait
du bien
, mais
je ne fuis point
Aëriſte
, & je ne
Louhaite
pas que
mes
funérailles
fe faffent
en l'air . Je n'aime
pas
non
plus
ces airs voraces
, qui ren
dent
les Peuples
faméliques
, &
qui
tuënt
la poitrine
, comme
nous
a dit M' le Docteur
, mais
un air comme
celuy
de l'Egypte
,
qui infpire
la fobrieté
& l'abftinence
. Les
Hermites
de l'ancienne
Thebaide
eftoient
de vô.
tre gouft
, dit l'Abbé
, ils avoient
choify
exprés
ce lieu -là pour
leur
du Mercure Galant.
43
1
-
retraite ; auffi eſt- cè un vray païs
d'Hermites. Je vous avouë ma
foibleffe , reprit le Chevalier , ce
n'eft point par le meſme efprit
quej'aime le grand air ; mais c'eft
que je fuis tout différent de moymefme
dans les lieux bas ., obfcurs
&
defagreables ; au lieu que
les belles vûes , les belles Maifons
, les belles Perfonnes , me
charment , & me donnent une
nouvelle vie. Toutes ces chofes
nous infpirent je ne fçay quel air
doux & tendre , qui nous rend de
belle humeur , & de bonne compagnie.
Je ne puis refpirer l'air de ces riches
Plaines ,
Qu'échauffent les Zéphirs , de leurs
tiédes baleines ;
Je ne puis de ces Prez voir l'émail
précieux ,
44
Extraordinaire
Ou tant de vives fleurs éblouiffent
Les yeux i
Entendre de ces caux l'agreable mur.
mure ,
·Contempler de ces Bois la verte chevelure
,
Que je ne fois touché de quelque
fainte horreur,
Et ne fente les traits d'une fainte
furcur.
Cela m'arrive dans tous les
beaux Lieux dont parle ce Poëte,
& principalement en celuy - cy ,
où il me femble que ma vûë s'ë.
chauffe , où vôtre vûë , qui eft
proprement vôtre air , m'anime
& me donne plus d'efprit que je
n'en ay d'ordinaire. Qu'est - ce
qu'un beau jour , pourſuivit - il,
qu'une continuation d'air, que le
Soleil dore & purifie , qui fait
du Mercure Galant. 45
naître & anime toutes choſes ?
Qu'eft.ce auffi qu'une fale journée
, qu'une continuation d'air
corrompu , pareil à ce vilain
brouillard dont parle Ovide dans
fes Metamorphofes , qui eft l'origine
de la pefte , & des maladies
contagieufes ,
PrincipioCalum fpißä caligine terras
Preffit.
Qu'eft ce, dis-je, qu'unejournée
trifte & pluvieufe , finon un
air épais & fumeux , qui veut fuffoquer
toute la Nature , & qui la
rend afinatique , & fans refpiration
, fi j'ofe parler de la forte devant
un Docteur , qui veut qu'on
foit ferieux jufque dans les plus
petites chofes , quand il s'agit de
Philofophie Apres qu'on eut
applaudy d'une maniere un peu
46
Extraordinaire
railleufe à ce que le Chevalier ve
noit de dire , le Docteur repris
ainfi .
Chaque lieu a fon air , qui a
fes proprietez différentes , &
quelquefois merveilleufes. Juvenal
dit que dans une certaine
Contrée de l'Espagne , l'air y
teint naturellement la laine des
Brebis d'une tres belle couleur
, & qui eftoit fort estimée
chez les Romains . Les Peuples
qui habitent divers Climats , ont .
auffi diverfes qualitez . Icy l'air
rend les Hommes triftes & melancoliques
, là gays & éveillez ;
icy fobres , là gourmans , icy lâches
, & ' à genéreux ; icy chaftes,
là débanchez. On attribue le
long âge des Suédois à la pureté
de l'air qu'ils refpirent dans les
du Mercure Galant.
47
Montagnes dont ce Royaume eft
remply. Il y a auffi des Lieux ,
comme Aiguemorte en Languedoc
, où l'on ne vieillit guere , à
caufe de l'intempérie de l'air.
Mais bien plus , ceux qui en ref-
#pirent un autre que le natal,
prennent les moeurs & les complexions
desPeuples avec lesquels
ils habitent. Il eft vray , dit le
EMarquis, & Voiture écrit galamment
à Mademoiſelle Paulet , en
parlant de l'Affrique, où il eftoit,
Ne vous étonnez pas de m'ouir dire
des Galanteries fi ouvertement , l'air
de ce Pais m'a déja donné je ne
Seay quoy de felon , qui fait queje
Vous crains moins ; & quand je
traiteray deformais avec vous , fai-
Les état que c'est de Turc à More.
Vous fçavez , continüe- t- il , que
48
Extraordinaire
l'Afrique eft le Pais de l'Amour , des
emportemens & des violentes paffions
; ainfi il rend les Gensfélons,
amoureux & emportez.
Vous eftes toûjours galant,
M' le Marquis , reprit le Docteur,
mais l'Autheur de la Recherche
de la Verité eft affez de vôtre
fentiment. Il prétend que l'air
fait le mefme effet en nous , que
le fuc des viandes dont nous tirons
notre nourriture . Or chacunfçit
les incommoditez qu'on
reçoit des méchantes viandes que
l'on prend , & combien elles alté
rent le tempérament & la fanté.
Mais cet Autheur va encore plus
loin . Il dit que l'air penétre les
poulmons , & s'infinue dans le
fang , ce qui aporte un tres- grand
changement à nos humeurs & à
nos
du Mercure Galant.
49
de la difnos
inclinations , & que
férence de l'air qu'on refpire en
différens Climats , vient la diffé
rence des efprits . Là où il eft groffier,
gras & pefant, les Hommes y
font plus mous , plus ftupides , &
plus mélancoliques , là où il eſt
pur, fubtil & délié , les Hommes
y font plus enjoüez , plus fpirituels
, & plus agiles. Mais, interrompit
le Préfident , ne peut-on
pas dire que comme il y a quatre
Elémens , qui composent le tempérament
de tous les Hommes ,
il y a auffi quatre fortes d'Efprits , il-y
par raport à ces quatre Elémens ,
les Ignez , les Aériens , les Aquatiques
, & les Terreftres , qui font
encore divifez chacun en deux
ordres. Il y a ceux qui font animez
du feu qui fait briller les
2. d'Octobre 1683. E
So
Extraordinaire
Aftres , ils font courageux , harë
dis , habiles , aimables & bienfaifans
; & ceux qui brûlent du feu
qui embrafe les Cométes , font
malicieux , ambitieux , & cruels.
Il y a ceux qui reffemblent aux
caux pures & claires des Fontaines
, ils font nets , doux & paifi.
bles , les autres , comme ces eaux
croupiffantes & fangeufes des
Marais , font lents , pareffeux,
fales , malicieux & couverts . Les
Terreftres font quelquefois comme
ces belles Plaines fleuries &
tapiffées de verdure , ils font feconds
, agreables , fermes & folides
; les autres qui font plus fouterrains
, font avares , opiniâtres,
impudens , & brûlans. Et pour
1: s Aérins dont vous avez parlé,
les uns font affables , complaifans,
!
du Mercure Galant.
5%
inventifs , agiffans , & de belle
humeur , & de ce genre font les
Perfonnes de Cour, les honneftes
Gens , les jolies Femmes , enfin
les Gens de qualité , d'honneur,
& tous ceux qui compofent ce
qu'on appelle le beau Monde , &
qui font propres à la Converfa.
tion ; ceux- là avec raifon font du
grand air , & font tout de bon
air . Mais ceux qui dégenérent
font grands mangeurs , grands
rieurs , vains flatteurs & diffolus,
pour les autres ; femblables à Pair
agité , à cet air obfcur & nuageux
, qui produit les orages &
les tempeftes , ils font coléres,
ombrageux , impatiens , incon
ftans & brouillons . Ce que vous
venez de dire eft parfaitement
beau,répondit le Docteur, j'ay lu
E ij
32
Extraordinaire
quelque chofe de femblable ; mais
le tour que vous y avez donné
mele fait paroître tout nouveau.
Je fçay peu de Gens qui fe fervent
de leur lecture auffi bien que
vous. Mon Dieu , M` le Docteur,
reprit le Préfident , ne me loüez
pas tant d'un peu de memoire, qui
pour le petit fervice qu'elle me
rend aujourd'huy, me fait tous les
jours mille fupercheries . Le Doc.
teur, pour ne pas pouffer plus loin
le Compliment , reprit ainfi la
parole.
La diverfité de l'air fait la diverfité
des maladies , & on peut
voir là- deffus le Livre qu'Hyppocrate
en a fait. L'air eft quel
quefois fi corrompu , qu'il fait
mourir les Créatures qui le refpirent.
Il y a des Régions où les
du Mercure Galant.
$3
animaux mefme ne peuvent vivre
, & il n'arrive jamais de gran .
des peftes, qu'il n'en meure bean .
coup dans les lieux où eft la contagion.
Perfonne n'ignore fur ce
fujet la délicateffe des Aeurs , &
fur tout des Oeillets, qui meurent
au méchant air. Mais peut- cftre
ne fçavez- vous point , que les
Peuples du Japon font fi prévenus
que l'air eft mal fain , & contraire
à l'Homme , qu'ils ne fouf.
frent pas que leur Dairo ou Empereur
foir jamais découvert à
l'air. Mais bien plus , il y a des
Hommes fidélicats, qu'ils diftinguent
l'air d'une mefine rüe , &
qu'ils affurent que celuy de la
main droite eft plus pur que celuy
de la main gauche , & qui féparent
ainsi l'air en marchant , avec
E iij
34
Extraordinaire
une grande fubtilité . Cette re.
marque eftoit digne de moy , interrompit
le Chevalier ; mais je
veux vous dire quelque chofe de
plus veritable & de plus folide ,
touchant la corruption de l'air.
Vous avez lû les Mémoires de
Pontis , cependant je croy que
vous ne ferez pas fâchez que je
vous faffe reffouvenir d'un accident
fort remarquable
, que raporte
cet Autheur. Il dit qu'apres
qu'on eut levé le fiege de Louvain
, l'Armée cft : nt allée pour
fe rafraîchir vers Ruremonde , it
s'y éleva une fi furicufe tempefte,
avec de fi grands tourbillons, que
comme ce Païs eft extrémement
fablonneux , on n'y refpira pendant
plufieurs jours que du fable
au lieu d'air. Cinq ou fix mille
du Mercure Galant.
S$
Hommes en furent étouffez fubi.
tement , ou moururent -en trespeu
de temps , par I.s maladies
que leur caufoit cette grande corruption.
Non feulement l'air
qu'on refpiroit par le nez , mais
celuy qu'on avaloit avec les viandes
, qui en eftoient toûjours fort.
affaifonnées , formoit une espece
de contagion , qui gâtoit les par
-ties de ceux qui en eftoient attaquez
, il falut que l'air natal chaffât
cet air malin , & redonnât aux
Troupes la fanté qu'il leur avoit
fi étrangement alterée.
Le changement d'air fait de
grands effets , reprit le Docteur,
mais s'il a fes avantages , il a auffi
fes incommoditez . A moins
que
la maladie qu'on a contractée , ne
vienne principalement de l'air où
E iiij
56 Extraordinaire
l'on eft , le changement n'y fait
rien de bien , & fouvent du mal ,
lors qu'il eft une qualité oppoſée
ouà la maladie ou au tépérament
du Malade. Mais il eft admirable
que l'air , qui vivifie toutes les
Créatures , les empoifonne , ou
par fa qualité naturelle , ou par la
malice des Hommes , qui ont
trouvé l'invention de le corrompre,
auffi -bien que les autres Elemens.
Mais enfin , il eft toûjours
bon d'éviter le méchant air , puis
qu'on en attire beaucoup plus
qu'on n'en pouffe , & que prefque
tout l'air qu'on refpire , paffe
&fe convertit en nourriture . L'air
de la Campagne eft auffi plus
pur & plus fain que celuy des Villes
, car outre toutes les vapeurs
des ordures & des immondices,
du Mercure Galant .
59م و
I
5
les Morts qu'on y enterre , y rendent
l'air gras , épais & corrompu
; ce qui caufe de grandes & de
fâcheufes maladies ' , qui fait les
perfonnes languiflantes & de pâle
couleur . Platon qui en connoiffoit
les accidens , veut par fes
Loix que les Cimetieres feient
fituez en forte que les Vivans ne
puiffent eftre incommodez du
mauvais air des Morts . Les Grecs
& les Egyptiens eftoient fort délicats
en cela , ayant des Ifles
éloignées & defertes , où ils faifoient
porter les corps des défunts
. Pour moy , dit le Marquis ,
j'aurois voulu fur tout demeurer
dans l'ifle de Delos , où il eftoit
défendu d'accoucher, & d'enterrer
les Morts . Ce lieu eftoit fans
doute bien agreable & bien fain,
58
Extraordinaire
car l'un ne contribue pas moins
que l'autre à l'infection de l'air.
Vous avez raifon , dit le Docteur,
& ceux deDelos obfervérét cette
loy depuis une furieufe pefte dont
ils furent affligez , qui ne procédoit
que de la puanteur des tombeaux
Les Romains défendoient
de brûler les morts dansla ville , &
Augufte ordonna que ce fût pour
le moins deux milles loin des mu
railles . On remarque meſme dans
l'antiquité , qu'il n'y a eu que les
Tarentins qui ayent enterré les
Morts dans leur Ville , apres que
l'Oracle leur ayant promis beaucoup
d'heureux fuccés , s'ils de.
meuroient avec le plus grand
nombre , ils crûrent que cela devoit
s'entendre des Morts. Mais
la Religion Chrétienne , qui prêdu
Mercure Galant. 59
che la mort & les fouffrances , n'a
pas eu ces égards pour les Fidel .
les ; à joindre que les Prieres pour
les Morts , & la venération pour
leurs Reliques , ont authorifé
cette coutume. Les Corps des
Saints ne fçauroient eftre trop
e prés de nous ; & les autres , dont
les Ames ont besoin de nos fe.
cours fpirituels , feroient peuteftre
negligez , fi les tombeaux
ne nous faifoient reſſouvenir de
leurs neceffitez . Et de plus , dit
le Préfident , les Corps Saints
font tous de bonne odeur , & ils
exhalent quelquefois une douce
vapeur , qui furpaffe les parfums
les plus exquis . Ileft vray , dit le
Chevalier, plufieurs Autheurs en
ont raporté témoignage ; mais
le nombre de ces Corps eft petit,
60 Extraordinaire
& pour un Saint combien de....
Tout beau , dit le Docteur , retirons-
nous de là , cet air nous
feroit contraire , prenons - le autre
part. Vous avez raiſon , dit
l'Abbé , je n'aime pas volontiers
à m'entretenir de Religion , dans
des converfations un peu familieres
, & auffi libres que le font les
nôtres.
Le grand air eft perilleux pour
les convalefcens qui fortent d'un
petit air , ou d'un air renfermé ;
ce n'eft pas qu'un air trop tranquille
eft auffi mal fain , parce
qu'il peut plus aisément fe charger
& s'alterer , que celuy qui eft
agité. C'est pourquoy on dit
l'air pour eftre bon , doit eftre
tantôt mû par le Zéphir qui le
rafraîchit , & tantôt comprimé
que
du Mercure Galant.
par l'Aquilon , qui le purge . L'air
de la Mer guérit de plufieurs maladies
, mais il en donne plufieurs
autres à ceux mefme qui y font
naturalifez ; & on affure que cet
air eft fi corrofif, que les Oiſeaux
qui fréquentent la Mer , ont le
plumage prefque tout rouge.
Mais l'air temperé & purifié d'une
certaine maniere , conferve la
fanté , & la redonne à ceux qui
l'ont perdue. Il prolonge la vie,
& fert mefme de nouriture à quel.
ques Oifeaux ,dit le Préfident . Les
Aftchomes qui font une espéce
d'Hommes , qui n'ont point de
bouche , fe nourriffent de bonnes
odeurs , comme ils meurent s'ils
en fentent de mauvaiſes . Le Caméleon
& les Pluviers vivent
d'air , & il ne faut pas s'en éton62
Extraordinaire
ner , puis que la vie ne confifte
qu'en ces deux qualité de l'air,
qui font le chaud & l'humide.
Si le feu nourrit la Salamandre,
pourquoy l'air qui a des qualitez
bien plus nutritives , ne peut - il
pas nourrir des Oifeaux , à moins
qu'on ne veüille dégraiffer l'air,
& en féparer la rofee , qui n'eft
pas moins une fubftance de cet
Elément , que des vapeurs de la
terre. Ce que vous venez de dire
eft bien imaginé , repartit le Doc
teur ; mais puifque les Pluviers &
les oifeaux deParadis vivent d'air ,
c'est encore une des crédulitez de
Pline . L'air eft bien l'élément des
Oiſeaux, & le lieu qu'ils habitent,
mais il ne peut pas nourir un corps
folide d'une viande fi creufe .
Si on ne trouve point d'alimens
du Mercure Galant
C
E groffiers dans l'eftomac de ces
Qifeaux , c'eft qu'ils la digérent
promptement , qu'ils mangent
peu , & des chofes fort delicates.
Le Caméleon vit de vermine;
mais comme il aime extraordinai.
rement le grand jour , & qu'il devore
le bel air , comme l'on dit,
cela fait croire qu'il vit par la ver
tu de cet Elément . Mais vous fçavez
, reprit le Préfident , combien
l'air que les Enfans foufflent,
& les Perfonnes qui font bien
compofées , eft doux & falubre.
Il en fort un fi grand nombre d'ef
prits , qu'ils communiquent
une
nouvelle
e à ceux qui le refpirent
; & c'est la raifon pourquoy
on a dit que ceux qui enfeignent,
& qui paffent leur vie avec la Jeunede,
vivent plus long- temps que
64
Extraordinaire
les autres , & ont la couleur beaucoup
meilleure. Il en eft au contraire
de ceux qui fréquentent
des Perfonnes mal faines , & qui
ont les parties gâtées, parce qu'el
les communiquent leurs indifpofirions
& leurs maladies. On ne
trouva point de meilleur expédient
pour éloigner le Cardinal
Pancirole d'aupres le Pape Innocent
X. qu'en gagnant fon Medecin
, qui affura fa Sainteté que
ce Cardinal eftoit pulmonique,
& que fon haleine eftoit dange .
reufe & nuifible à fa fanté , par les
fréquens entretiens qu'ils avoient
enfemble .
Le Loup a l'haleine fi mauvaife
, qu'on a raifon d'appeller cet
animal un cloaque animé , mais
la malignité de fon haleine eſt ſi
du Mercure Galant.
65
1
fubtile & fi penétrante , qu'il n'y
a point de chair qu'elle ne corrompe.
Cette Fille dont parle
Galien, qui vivoit de napel , avoit
P'haleine bien pernicieufe , interrompit
le Chevalier , puis qu'elle
faifoit mourir ceux qui l'apro .
choient. Cette autre que cite Albert
le Grand , qui vivoit d'Aragnées
, ne l'avoit pas meilleure,
dit le Marquis ; mais que dirons.
nous de ces haleines excellentes,
dont l'air eft fi doux & agréable ,
continua- t-il? Je me fouviens toûjours
de cette délicate expreffion
du Comte de Buffy parlant d'une
Belle, L'air qu'elle fouffle eft plus
pur que celui qu'elle refpire . Quel
avantage , quel charme pour moy
qui n'aime rien tất, qu'on ne ſente
rien!Mais comme il y en a qui ont
Q. d Octobre 1683.
F
66 Extraordinaire
la fueur parfumée , pour ainfi dire,
' il y en a auffi qui ont la refpiration
admirable , & qui reſſem.
blent aux Abeilles , tout ce qu'el
les mangent & qu'elles prennent
fe convertit en miel , & enfucre,
Mixtura quadam & proprietate fpiritus
fui, & quafi conditura fui.
Elles forment de l'ambrofie &
du nectar dans leurs entrailles , &
de là vient la bonté & la douceur
de leur baleine . Tel eftoit Alexandre
le Grand , dit le Préfident
; mais comme il y a peu de
Perfonnes de cette nature, & qui
ayent toutes les qualitez du tempérament
adpondus , comme parlent
les Medecins , il n'y a point
de choſes au monde où l'on puiffe
s'apliquer plus utilement dans un
Etat , qu'à empêcher la corrup
du Mercure Galant. 67
tion de l'air , ſoit qu'elle vienne
par la méchante haleine des Malades
, par l'infection des immondices
& des ordures qu'on laiffe
amaſſer dans les Villes , ou par
l'inclémence des faifons . On a
donc eu raiſon autrefois de féparer
les Ladres d'avec les autres,
& encore aujourd'huy d'interdire
l'entrée des Villes à ceux qui
viennent des Lieux foupçonnez.
de la pefte , ou de quelque autre
maladie contagieufe , comme la
petite vérole , & tant d'autres
maladies qui fe communiquent
par la corruption de l'air.
Comme le Préfident fait bâtir
à la Campagne , il n'oublia pas à
demander plufieurs avispour rendre
une Maiſon auffi faine qu'agreable
, & là - deffus le Docteur
Fij
68 Extraordinaire
auquel la Compagnie avoit toû
jours deferé , parla de la forte.
Ce n'eft pas d'aujourd'huy
qu'on a de la peine à bien s'habi
tuer. Les Anciens avoient diffé
rentes opinions fur ce fujet . Ils difoient
qu'il ne falloit point choifir
les lieux trop gras , trop bas
& trop humides , parce qu'ils
eftoient mal fains . Ils ajoûtoient
qu'on ne connoiffoit pas toujours
la bonté de l'air d'un Païs , par la
couleur & la bonne difpofition
des Habitans , parce qu'il y en a
qui fe portent bien dans l'air mê .
me de la pefte. Il y a encore des
lieux qui ne font fains qu'en de
certaines faifons de l'année, & qui
font dangereux dans d'autres.
Mais afin qu'un lieu foit jugé
fain, il faut pour le moins en avoir
du Mercure Galant.
79
J
Pexpérience une année entiere.
Les Maifons expofées au Midy,
dans les Païs chauds , font mal
faines , on y devient bilicux &
languiflans , & fujets à des fiévres
tres aigües . Dans les Païs froids,
lesMailons qui font tournées vers
le Septentrion , rendent ceux qui
les habitent fujets aux fluxions &
paralifies. Les Maifons qui regardant
l'Occident , dans les Païs
humides , caufent des foiblefles
d'eftomac & des ulcéres. Les
Maifons qui font placées du côté
de l'Orient , dans les Païs fecs,
rendent les jointures débiles , con
denfent les humeurs , &
> engendrent
de grandes obftructions.
Et où bâtirons.nous donc , s'écria
le Chevalier , puis que dans tous
les cantons du Monde il n'y a que
"
70
Extraordinaire
と
maladies , & pas un lieu qui foit
fain La terre ? eft donc inhabitable.
Non pas , M' le Chevalier,
reprit le Docteur , chaque Païs a
fon terroir , fes eaux , fes afpects
& fes vents , qui luy font ou nui
fibles ou falutaires , il ne faut que
les bien choisir , & alors il n'y a
point de lieu qui ne puiffe eftre
fain , au moins pour les naturels
du Païs , & il n'y a que les Voyageurs
, qui en puiffent recevoir
quelques incommoditez.
Pline qui a écrit fort au long
fur la maniere de bâtir les Maifons
de Campagne , pour les rendrefaines
& logeables , dit que fi le
Climat eft chaud , l'ouverture
doit regarder le Nort ; s'il eft
froid, elle doit regarder le Midy,
& s'il eft temperé, elle doit regar
du Mercure Galant. 71
[
1
der le Levant. Cela eft bon , interrompit
l'Abbé , mais je vou .
drois fçavoir s'il eft neceffaire
pour avoir le bon air , de percer
un Bâtiment par quantité de hau
tes & pleines croifées , comme on
fait aujourdhuy , ou de l'ouvrir
feulement par des feneftres médiocres
, comme on faifoit autrefois.
Ileft aifé de remarquer par
tous les vieux Châteeux , tant dehors
que das le Royaume, que nos
Peres n'aimoient pas le grand air
pour leursMaifons . Tous les vieux
Bâtimens font placez de biais, ou
accompagnez aux coſtez de tourelles,
qui couvrent les jours, afin
de rompre le vent , & de fendre
l'air , qu'ils croyoient nuifible à
la fanté , ſe perfuadant de vivre
plus long -temps , en fe tenans
$2
Extraordinaire
ainfi renfermez ; eftant bien contraires
aux Poiffons , qui aiment
à changer d'air , & qui montrent
fouvent la tefte au deffus de l'eau ,
& meurent fous la glace , fi on n'a
foin de la fendre en Hyver , afin
de leur conferver la vie. Mais
nos Peres difoient que les Maifons
cftoient faites pour fe mettre à
couvert des injures de l'air , &
non pas pour le recevoir par de
grandes ouvertures , que nous
avons inventées pour fatisfaire au
plaifir , & à la vanité . J'ay vû un
Homme plus vieux que fon fiecle
, qui durant les trois mois fâcheux
de l'Hyver ne fort point,
neveut ny voir ny fentir l'air , qu'il
refpire feulement par un petit
jour qui eft au.deffus de la porte
de fa Chambre , foutenant que le
trop
du Mercure Galant.
73
C
trop grand jour tüe. Elifabeth
Reyne d'Angleterre , en allant
voir le Chancelier Bacon , dans
un Château qu'il avoit nouvellement
fait bâtir , & percer de toutes
parts par de belles & grandes
croifées, elle luy demanda où l'on
s'y mettroit l'Hyver , voulant
luy marquer par là , que le trop
d'air n'eft pas toûjours bon ny
commode , & que les feneftres
médiocres font meilleures. Cela
dépend des Climats, & de la coutume
des Peuples , dit le Docteur.
En Angleterre toutes les fenêtres
font fort petites , mefme dans les
Maiſons de plaifance des Princes ,
auffi bien que des Particuliers ,
qui n'ont que des ouvertures
quarrées , fans corniches ; & à
Douvres , il n'y a que quelques
Q. d'Octobre 1683. G
-
74
Extraordinaire
il
vires pourtoutes fenêtres, qu'on
ouvre pour donner de l'air. Les
Maifons de Picardie font prefque
fans feneftres , ou du moins elles
font fipetites, que ces Maifons ne
reffemblent proprement qu'à des
lafnieres. Mais comme les Maifons
fermées & ombragées font
plus froides & plus mal faines,
parce que le Soleil n'y entre pas ,
& quel'air y eft plus humide ,
fait plus froid dans les Villes qu'à
la Campagne. Enfin , outre le
bon air qu'il faut obferver pour
rendre les Maiſons faines & bien
fituées , il ya encore le bel air, &
la maniere de bien bâtir , qui les
rend agreables & commodes ; &
c'eft de ce bel air, priscommemo.
de ou maniere , dont il nous refte
parler , mais je croy que ce que
du Mercure Galant. 75
nousen avons déja dit à l'entrée
de cette Converfation, doit fuffire
, renvoyant les Curieux au
beau Difcours que Mr le Chevalier
a fait de l'air du monde , &
de la veritable policeffe . Cela
s'appelle , interrompit le Chevalier
, renvoyer les Curieux au
Dialogue de la Bonne - Grace d'un de
nos vieux Poëtes. Pardonnezmoy
, Mr le Chevalier , reprit le
Docteur, nous fçavons la différence
qu'il y a entre l'illuftre Autheur
du Mercure Galant , &
Autheur des Apprehenfions Spirituelles.
Le premier n'expoſe rien
au Public , qui ne foit digne de
fon approbation , & de l'eſtine
qu'il s'eft acquife . On ne peut
rien auffi ajoûter à ce que vous
avez dit fur cette matiere , mais
Gij
·75 Extraordinaire
il me femble que c'eit affez battre
l'air, & fi M' l'Abbé le trouve
bon , nous irons prendre l'air de
cette foirée, qui eft fort agreable.
L'Abbé eftant dans le mefme
fentiment , toute la Compagnie
fe leva , & fortit pour aller à la
promenade .
Je croy auffi , Madame , qu'il
eft temps de finir , & de vous retirer
d'une fi longue lecture , pour
Jaquelle j'aurois mille excufes à
vous faire , fi je ne fçavois que
tout ce que je vous écris de cette
illuftre Compagnie, ne vous peut
eftre ennuyeux. C'eft donc avec
cette affurance , & en qualité de
leur fidelle Secretaire , que je
prens la qualité de vôtre , &c.
DE LA FEVRERIE.
ACADEMIQUE,
Dans laquelle il eſt traité des ,
bonnes , & des mauvaiſes
litez de l'Air.
qua.
AMadame la Comteſſe de C. R. C.
V
Ous m'avez témoigné,
Madame , que l'Entretien
Académique , dont je vous fis
part au mois d'Avril de l'année
1680 , ne vous avoit point déplû,
& vous m'avez mefme demandé
tant de fois des nouvelles de cet
illuftre Abbé , chez qui l'on parla
du fommeil de l'aprefaînée, que
je crois encore vous faire plaifir
7
A ij
4
Extraordinaire
en vous apprenant fon retour,
& ce qui s'eft dit dans une autre
Converfation , où je me ſuis auffi
heureufement trouvé que la premiere
fois. Il y avoit longtemps
que nous n'avions veu cet Abbé
dans la Province ; mais quoy
qu'il foit infirme , il ne laiffe pas
d'entreprendre des Voyages pénibles
pour le fervice du Roy, &
de fes Amis , & d'agir comme s'il
fe partoit bien. Je vous avoue
que fa patience eft merveill‹ uſe;
mais en pratiquant cette excellente
vertu , il croit arriver à
toutes les autres. Pour vous,
Madame , qui ne pouvez foufrir
de retardement à tout ce que
vous fouhaitez , je m'imagine
déja que vous eftes impatiente
de fçavoir fur quoy a roulé noſtre
Entretien.
du Mercure Galant.
S
Je vous diray donc qu'eſtanc
alle voir cet illuftre Abbé , je le
trouvay avec la Troupe choisie,
qui ne l'abandonne pas quand il
eft en ce Païs , & un Confeiller
qui fortit quelque temps apres
que je fus arrivé. Comme ce
Confeiller eft d'une grande pref
tance , cet Homme , dit M' le
Marquis , a l'air d'un veritable
Magiftrat. Oüy , repliqua l'Abbé
, c'eft un Juge fort entendu
dans fa Charge , & plein de
courage pour la juftice , & pour
les intérefts de fa Compagnie. Il
porte cela fur fon vifage , dit le
Chevalier , il n'y a qu'à le voir.
On a quelquefois de la peine à
le retenir , tant il a de feu & de
vivacité , ajoûta le Préfident.
Cette chaleur , dit le Docteur,
7
A iij
6 Extraordinaire-
>
eft un effet de fon tempérament,
qui eftant fanguin le rend
violent & prompt. Il eft vray
que nous devons beaucoup à
noftre complexion , dit l'Abbé ;
& fi l'heureuſe naiffance fait les
bonnes moeurs , il est encore
vray , pour en revenir à l'air dont
nous parlions , qu'il contribuë
extrémement à la fortune des
Hommes. Ifabelle , Reyne d'Eſ
pagne , difoit ordinairement que
la bonne mine leur fervoit d'une
Lettre de recommandation affez
ample. En effet , quand une Perfonne
bien faite vient à nous , fon
air nous prévient d'abord en fa faveur
; & le Duc de Guife , parlant
dans fesMémoires de l'Action hé !
roïque qu'il fit à Naples, lors qu'il
appaifa tout feul une troupe de
du Mercure Galant. ブ
Séditieux , ce Prince dit que les
Gens de qualité ont un je ne.
fçay- quoy dans le vifage , qui fait
peur à la Canaille. Jules Céfar
paroiffant devant les Soldats mutinez
, les ärrefta d'une feule parole
; & Augufte étonna les Lé.
gions d'Antoine par fa préſence .
Dans le temps des Guerres deParis
, le Garde des Sceaux Molé,
en fe montrant fur les Degrez
du Palais , defarma & appaifa le
Peuple qui le cherchoit pour
s'en défaire . Ileft donc conſtant
qu'il y a un certain air dans les
Perfonnes , & un certain caractere
fur le vifage , qui nous infpire
de l'eftime , de la crainte , & de
la venération . Comme auffi il
y
a un certain air , & un certain caradere
qui nous cauſe de la dé-
A iiij
& Extraordinaire
fiance , de l'averfion , & du mé.
pris. De - là viennent ces viſages
favorables , ou malencontreux ,
dont la mine . feule femble nous
annoncer d'abord quelque bonheur
, ou quelque malheur à venir.
Tel eftoit Montagne , qui
fur le fimple crédit de fa préfen- .
ce , & de fon air , nous affure que
des Perfonnes qui ne le connoiffoient
pas , fe fioient en luy , foit
pour leurs propres affaires , ou
pour les fiennes , & que mefme
dans les Païs Etrangers , il en
avoit tiré des faveurs rares &
fingulieres. Il fait quelques petits
contes fur le fujet des chofes qui
luy estoient arrivées , qui font
affez remarquables .
L'Abbé ayant ceffé de parler;
ne peut- on pas ajouter à tous
du Mercure Galant .
9
ces Exemples , dit le Marquis ,
la bonne mine du Roy , fa taille,
fon grand air , & ce caractere
plein de majeſté , & de fageffe
qui l'accompagne toujours ?
C'eft par- là qu'il terraffe les Ennemis
, auffibien que par la force
de fes Armes , & qu'il s'attire
les refpects , & l'amour de tous
ceux qui l'envifagent . On a eu
bien raifon de mettre entre les
Fremieres maximes de regner,
qu'il falloit pour remplir dignement
la Royauté , le port , la
taille , & la bonne mine , qui ne
font autre chofe que le bon air
qui charme par des vertus fe.
crettes de l'ame. Car il ne faut
pas s'imaginer que le corps luy
tienne lieu d'une honteufe prifon
, c'eſt un Temple où cette
10 Extraordinaire
petite Divinité fe plaiſt davanta
ge, plus il eft pur & net au dedans,
& beau & magnifique au dehors.
Neantmoins Scaron a dit ,
Souvent un vilain corps loge un
noble courages
Et c'eft un grand menteur fouvent
que le vifage.
Oh, pour Scaron , interrompit
le
Chevalier qui n'avoit poinɛ
encore parlé , & dont j'admirois
le long filence , il n'avoit garde
de s'expliquer autrement. Il ef
toit trop intereffé à défendre le
party de la laideur , & de la di
formité , car il n'avoit pas le
viſage plus beau que le corps,
& chacun fçait comme il eftoit
fait ; mais M' de Corneille a dit
bien plus vray que M' Scaron ,
quand il affure que tout le mon
du Mercure Galant. 11
de veut eftre beau , & bien fait,
Et quefinous eftions artifans de nous
mefmes,
On ne verroitpar tout que des beautez
Suprémes.
Cela dépend de Dieu , & non
pas de nous , dit l'Abbé, Ipfefecit
nos, & non ipfi nos. Il s'eft réſervé à
luy feul , le fecret de la nailfance
des Hommes , & l'a rendu impénétrable
à leur curiofité . Nous
ne fçaurions donc connoiftre
pourquoy celuy.cy a un air qui
plaiſt , & celuy là un air qui rebute
& qui dégoufte ; mais M ' le
Docteur , dites - nous un peu à
le bien prendre , ce que c'eft que
l'air , car les Orateurs, les Poëtes,
& les Philofophes en parlent diverſement.
L'air , répondit ce Docteur,
12 Extraordinaire
peut eftre confideré en trois manieres,
comme Elément , comme
Température , & comme Mode
ou Maniere . Pour moy , je croy
que c'est l'expreffion des autres
Élémens , & du mouvement , de
to s les Corps , qui participe à
toutes leurs bonnes ou mauvaiſes
- qualitez. Ainfi l'on dit , l'air du
temps , l'airdu feu , prendre l'air,
pour dire recevoir cette tranfpiration
des corps dans fa fource,
& dans toute fon , étendue . On
donne ordinairement le nom
'd'air à toute cette Matiere li
quide & tranfparente dans la.
quelle nous vivons , & qui eft ré .
pandue de tous coftez à l'entour
du Globe , compofé de la terre
& de l'eau. En effet , quelques
Philofophes prétendent que les
du Mercure Galant.
13
Cieux font fluides , comme un
grand air vague & fpatieux,
dans lequel les Etoiles & les
Planetes fe promenent comme
les Poiffons dans la Mer , & les
Oifeaux dans les Nuës ; & le
Philofophe de Cour ( car enfin
il faut raifonner à la mode aujourd'huy
) cet Autheur , dis-je,
veut que les Cieux foient fluides,
& de la nature d'un air tres.fub
til , & tres- purifié . Les Anciens
ont auffi confondu les mots de
Ciel , & d'Air , en parlant de la
Partie que nous voyons ; & l'on
dit tous les jours , apres la Sainte
Ecriture , les Oiseaux du Ciel ,
ils volent dans le Ciel , pour dire,
les Oifeaux de l'air , ils volent
dans l'air. En effet , l'air entre
dans la compofition du Ciel , &
14
Extraordinaire
le Ciel femble eftre un air con
denfé. Un Moderne a eu raiſon
de dire , que l'air eft un étrange
& admirable compofé , & que
pour le bien connoiftre , il faudroit
connoiftre auparavant la
nature de tous les Corps qui entrent
dans fa compofition. Comment
donc le concevoir dans
cette fimplicité qui luy eſt neceffaire
pour eftre Elément ? Car
dans la compofition où il fe trouve
prefque toujours , par le mélange
des autres Elemens , & de
tous les Corps qui s'exhalent.
continuellement de la Terre , on
ne peut dire précisément ce que
c'eft . Le Philofophe de Cour,
dénie à l'air le nom & la qualité
d'Elément , & dit que par fa
fubtilité il eft feulement fembla
du Mercure Galant,
ble au premier Elément des Car
réfiens. Quelques autres difent
que c'est une portion de la
Matiere premiere , débrouillée
& purifiée par la Lumiere. La
penſée de cet Ancien eft jolie,
qui difoit que l'Air eftoit la vître.
rie de l'Univers , par où les Crea.
tures voyent tous les Objets
comme dans un Miroir , par la
refléxion de cetteLumiere. C'eft
luy qui conferve les couleurs invifibles
qui peignent tous les
Objets dans nos yeux , quoy qu'il
foit fans couleurs , puis que tous
les Objets tranfmetent leurs efpeces
en luy , ce qu'ils ne pour
roient pas faire s'il avoit quelque
couleur , comme nous voyons
tout rouge , ou tout jaune , dans
un verre qui eft peint de la fort,
16 Extraordinaire
›
Un Philofophe moderne dit que
l'air n'eft pas vifible , parce qu'il
eft trop délié ; mais qu'autant
qu'on le peut voir par la refpiration
, ou par les Arquebules à
vent , il eft de couleur grifatre,
A propos de la couleur de l'Air,
s'écria le Chevalier , en regar.
dant le Marquis , ne vous fouvient-
il point de ce prétendu Sor
cier , qui nous difoit un jour qu'il
avoit veu le Vent , & qu'il eftoit
rouge , jaune , & bleu ? Il eſt
beaucoup de femblables Viſionnaires
, répondit le Marquis , &
je croy qu'il s'en trouve auffi
parmy les Philofophes ; mais
laiffons parler M' le Docteur, car
il a fans doute de belles chofes à
nous dire . Apres un modefte
fous-rire , le Docteur reprit fon.
du Mercure Galant.
17
Difcours de la forte.
Les Philofophes donnent à
l'Air des figures bien diférentes,
& le mettent en tant de postures,
qu'il eft impoffible de le connoiftre
tel qu'il eft en effet. Quel
ques- uns difent
que les goutes
d'eau & de rolée, qui tombent de
l'air eftant rondes , cer Elément
eft de figure ronde , parce que
les parties doivent avoir l'inclination
du tout , mais en verité, je
trouve cette raifon badine , car
hors la Terre , les autres Elémens
qui font toujours dans l'agitation
, & dans le mouvement ,
n'ont point de figures certaines
& naturelles , Encore s'il eft vray
que la Terre tourne, il faut croire
qu'elle en change de temps en
temps puis qu'elle s'éboule , &
Q. d'Octobre 1683. B
18 Extraordinaire
s'écorne ſouvent , comme par
lent ceux qui fuivent cette opi- .
nion . Ainfi on diſpute fort inutilement
, fi la Terre eft ronde,
ou fphérique ; fi le Feu eft ovale,
ou pyramidal ; fi l'Eau eft plate,
ou fphérique , & fi l'Air eft
rond , ou triangulaire. Les Cartéfiens
difent que le fecond Elément
, auquel ils donnent le nom
d'Air , n'eft autre choſe que les
parties de leur Matiere fubtile,
qui pour eftre plus groffieres s'ar
rondiffent fans ceffe , que l'Air
le plus groffier a la proprieté de
fe dilater beaucoup , & qu'il fe
mefle aisément avec la Matiere
fubtile. Quelque autre affure
qu'il eft droit , quand il eft lenr,
c'eft à dire, dans fa gravité , mais
que lors qu'il eft furieux & turdu
Mercure Galant.
19
•
bulent , & fi vous voulez tourbillon
, il eft un peu courbé , &
d'une figure circulaire , mais je
croy qu'il n'a point d'autres figures
que celles du corps qui le
renferme. Quoy que fa couleur
foit inperceptible , comme nous
avons dit,il eft neantmoins tranf
parens , parce que les parties eftant
toûjours en action , laiffent
un grand vuide entre elles , & ce
vuide eft remply des rayons des
Corps lumineux. L'air que nous
refpirons eft vifible , parce que
ce font les fumées du coeur que
l'air extérieur codenſe & épaiffit,
quand il eft froid ; & plus la Perfoune
eft d'une complexion forte
& robufte , & plus elle pouffe
d'air quand elle eſt agirée ,
principalement en Hyver qu'il
Bij
20 Extraordinaire
·
fort de la bouche à gros flocons.
Pour fon odeur, les Philofophes
que j'ay déja citez , affurent
qu'elle eft fouvent mauvaiſe.
Enfin il eft chaud , humide , &
leger ; mais quelques Modernes
prétendent , qu'il eft froid , &
pelant ; & d'autres , qu'il n'eft
froid , ou chaud , que felon les
divers mouvemens qu'il foufre.
Ainsi, lors qu'on dit qu'il peut
devenir feu , on veut dire qu'il
peut s'échaufer jufqu'à ce fupré
me degré de chaleur, Quoy qu'il
nous paroiffe leger , il ne laiffe
pas d'eftre eftimé pefant , jufque.
là que Reid , docte Medecin , a
démontré qu'il ne l'eft pas moins
que la Terre , mais il eſt certain
qu'il eft médiocre en pefanteur,
plus pefant que le Feu , & plus
du Mercure Galant. 21
leger que l'eau . Pour ſa hauteur, -
finous en croyons M' Rohaut,
elle eft de plus de quatre mille
cinq cens quatre - vingts toifes ;
& il tient qu'il n'y a point de
Montagne affez haute
pour nous
élever au deffus de la plus haute
furface de l'Air, ou de la premiere
Région . Je me fouviens pourtant
, interrompit le Préfident,
que M' Bary raporte dans fa Phy
fique, qu'en Angleterre on monte
d'un certain Tertre jufqu'à
une certaine hauteur , où il n'y a
plus d'air , & qu'à moins d'y
porter des Eponges humectées,
on y meurt. Cela fe peut , reprit
le Docteur , & tout ce que
nous diſons icy , n'eſt pas fi pofitif
qu'on ne le puiffe contre.
dire ; mais pour continuer à vous
22 Extraordinaire
parler de cet Element , on ne
peut changer la veritable confiftence.
Il ne reçoit aucun mélange
, & comme tel , l'Air eft
appellé Elément , mais que celuy
que nous fouflons , que nous
refpirons , que nous voyons , &
qui nous environne , ne foit
qu'un mefme air , exempt d'aucun
mélange , cela ne le peut
foûtenir. L'air que nous refpirons
eſt un ſoufle vital , compofé
de noftre ame & du mouvement
de noftre corps . Celuy que
nous reſpirons , & qui nous en
vironne , eft compofé des vapeurs
, & du mouvement des
corps extérieurs qui nous approchent
; & celuy qui tient
lieu d'Elément , eſt une fubftance
extrémement deliée qui fe
du Mercure Galant.
23 1
fourre par tout , & qui remplit
tous les lieux , d'où les corps fe
def uniffent . Mais M' le Docteur
, dit le Marquis , quelle diférence
mettez- vous entre le
Vent , & l'Air pris comme Elément
? Car felon moy , le Vent
eft un Air agité , & l'Air eft un
Venten repos. Tous les Philofophes
modernes définiffent le
Vent une agitation fenfible de
l'Air , & felon M¹ Bary , le Vent
n'eft autre chofe qu'une agitation
d'air , plus ou moins notable.
L'Air eft encore toûjours
le fujet du Vent , & une de fes
caufes efficientes. Enfin il fert
de Théatre à ces merveilleux
Tourbillons . Ceux qui difpofent
des Vents ( car il y en a qui les
retiennent , & qui les lâchent
24
Extraordinaire
quand il leur plaift , ) ceux -là,
dis - je , obfervent les diférentes
qualitez de l'Air ; & je me ſouviens
d'avoir leu dans Théophrafte
, que les Brachmanes
avoient deux Tonneaux remplis
de Vent , qu'ils ne bouchoient
jamais que l'Air ne fuft fec , &.
tranquille , & qu'ils ne débouchoient
que lors qu'il eftoit hu
mide & tempeftueux . Je fçay,
continua le Marquis , qu'on dit
tous les jours , que les Vents
chaffent & purifient l'Air , mais
cela s'entend de ce que les parties
les plus groffieres de l'Air fe
fubtilifent , & fe raréfient par
cette agitation , & voila ces
Vents qu'il a pleu aux Pilotes
de nommer de noms barbares &
inconnus , felon les lieux où cet
Air
du Mercure Galant. 25
Air eft plus ou moins dans l'agitation
. En verité voſtre Philofophie
eft jolie , s'écria le Che
valier en riant , & elle feroit bien
reçeuë de l'Univerfité . Le Philofophe
de Cour ne raifonne pas
plus férieufement que vous fur
cette matiere , & j'aime autant
voftre Air agité , qui eft l'opinion
de Pline , que fon Météore
composé de deux fou
fres diférens & ennemis , que le
froid condenſe fi fort , que le
Météore creve par cette contrarieté
, & fait le grand fracas
que nous entendons .
Mais pourquoy , Mr le Che.
valier, reprit le Marquis, ne voulez
-vous pas que fous le bon plaifir
de M' le Docteur , je parle du
Vent à ua fantaiſie ? Ne fçavez-
Q. d'Octobre 1683. C
26 Extraordinaire
vous pas que c'eſt une des choſes
inconnues dans le monde ? Quelques-
uns en attribuent la pro.
duction au Soleil , les autres , au
combat que font les atomes ;
les autres , aux vapeurs , & aux
exalaifons ; & enfin il y en a d'autres
qui m'ont fait penfer , que
l'Air fe meut de foy - mefme ; car
je ne fuis fi vifionnaire
que
pas
vous le croyez , ny fi ridicule
fur le fujet des Vents , que celuy
qui difoit que c'eftoient les éter.
nuëmens de ce grand Animal
que nous appellons le Monde,
comme l'Air eftoit fon haleine &
fa refpiration . Cette imagination
eftoit bien digne de Rabelais
, qui dit que le Vent eft le
foufle de Gargantua . Dieu en
´eft l'Autheur , au fentiment d'un
du Mercure Galant.
27
Prophete, & il peut auffibien le
former de l'Air , que d'une autre
matiere. Quoy que Pline que
vous venez de citer , reconnoiffe
plufieurs fortes de Vents , comme
les Vents de Mer & de Terre,
tout cela n'est que l'Air , qquuiiaaggiitt
ou fur l'Eau , ou fur la Terre. Cer
Autheur veut encore que le Vent
foit un efprit vital , par lequel la
Nature produit toutes chofes .
Et ce Vent , ou cet Air dont nous
parlons , ne font- ils pas les mefmes
? Si cela eft , répondit le
Chevalier , je ne m'étonne plus
que les Cavales d'Andaloufie engendrent
par le Vent ; car l'Air
ou le Vent , eft un tréfor qui contient
toutes les femences , fi nous
en croyons Anaxagore . Et ne
croi t-ce point par cette raiſon
C ij
28 Extraordinaire
que nous appellons un Cheval
viſte, un Coureur , & que nous
difons , aller comme le vent ?
Car les Chevaux qui naiffent du
vent , & de telles Cavales , font
je m'imagine d'admirables Coureurs
pour leur legereté & leur
viteffe , & pareils aux Chevaux
volans , dont parle noftre Pline;
mais à l'endroit que vous avez
cité , il compare l'agitation du
Vent dans la nature , à une Femme
groffe , & dit que cet efprit
vital, remuë dans fes flancs com.
me un Enfant dans le ventre de
fa Mere . Ne voila- t-il pas une
belle origine des Vents ? Je ne
puis encore m'empeſcher derire,
qu nd il nous dit qu'ils font plus
mols que fermes. Quoy , les
Vents ont de la molete , eux
du Mercure Galant. 29
3
J.
J
1
1
qui font fi refolus qu'ils attaquent
les plus durs Rochers , &
les Baftimens les plus inėbranlables
, qui arrachent les Forefts ,
qui renverfent les Montagnes ?
Non , non. Je croy que leur tempérament
eft froid & fec , ce qui
marque leur force , & leur courage.
Vous badinez toujours ,
M le Chevalier , interrompit
l'Abbé . Il eft constant qu'il
y a des Vents chauds , & des
Vents humides . Ouy ; mais , reprit
le Chevalier , ce n'eft pas en
eux-mefies qu'ils font tels , mais
par accident , & felon les lieux
où ils fouflent , & la Saifon qu'ils
fe mettent en Campagne . Je
croy que M' le Chevalier a raifon
dit le Marquis , car
quand on dit, ce vent -là amenera
>
C iij
30 Extraordinaire
de la pluye , ce n'eft pas qu'il
foit pluvieux de fa nature , mais
c'cft qu'il amene , & fait tomber
les vapeurs qui fe réſolvent en
pluye. L'Air eft donc un veritable
Caméleon , capable de
toutes fortes d'impreffions . Tout
froid qu'il eft, il devient feu , felon
les divers mouvemens qu'il fou-
Ale ; mais ce qui eft admirable, eft
que ces vents ou ces impreffions
d'Air , comme nous les avons
appellez , ont leur révolution
jufte & périodique , de quatre
ans en quatre ans , vers le commencement
de la Canicule .
Quoy que je m'en tienne à
l'opinion de l'Ecole , dit le Do-
&teur , voyant que le Marquis
s'eftoit teú , qui eft que l'Air
n'eſt pas le Vent , il eſt neantdu
Mercure Galant. jr
moins le Pere des Vents , & le
crible de la Nature , comme
parle un Ancien , mais un Moderne
l'appelle avec plus de raifon
, le Compagnon du Soleil,
parce qu'il concourt avec luy à
la creation de toutes chofes , &
à la formation des plus merveil
Jeux Phénomenes de la Nature .
Il infpire ce que la Lumiere vivifie
, il purifie ce qu'elle dore , &
fert avec elle à éclairer tout l'Univers.
Anaximenés difoit que
Pair eftoit l'efprit du Monde , &
qu'il eftoit à l'Univers ce que
l'ame eft au corps ; que toutes
chofes eftoient engendrées de
l'air , & fe réfolvoient en air.
Enfin on peut dire de l'Air , ce
que S. Paul a dit de Dieu , In quo
vivimus , movemur, & fumus, I
C iiij
32
Extrardinaire
nous fait voir les objets , mais il
nous donne encore l'oüye , &
l'odorat, Par fon moyen nous
fentons , & nous entendons.
Tous nos Inftrumens , & toutes
nos Chanſons , ne font qu'un air
mefuré & harmonieux. Il anime
les uns , il infpire les autres . Une
Chanfon s'appelle un Air , parce
que c'est un Mode , ou une façon
de chanter , mais encore par
ce qu'il faut de l'air pour le chanter
, & que la Mufique rend cet
air harmonieux par les diférentes
notes qui le compofent. En effet,
l'air agité par la voix ,frape agreablement
nos oreilles , ce qui a fait
dire à un Ancien , qu'une belle
Ode , qui eft la mefme chofe
qu'une belle Chanſon , eftoit un
air qui voloit dans les oreilles. II
du Mercure Galant.
33
y a des Païs mefme où l'air fait
les belles Voix , & où tous les
Hommes chantent bien. Vous
demeurerez d'accord de cette
verité , puis que felon Ariftote,
la Voix & les Inftrumens ne font
qu'une répercuffion de l'air infpiré
.
L'air eft encore un excellent
médiateur entre l'eau & le feu.
Il corrige celuy - cy , & tempere
celle- là. Il eſt naturellement
Amy de la Terre , mais ce qui
releve davantage la nobleffe de
cet Elément , c'est que quelques
Philofophes ont crû que fe Dieu
unique & fouverain n'eftoit
autre que l'Air. Le Docteur
ayant ceffé de parler , comme
s'il n'euft eu plus rien à dire ; Oh
je me doutois bien que les An-
>
34
Extraordinaire
ciens en avoient fait un Dieu,
reprit le Chevalier ; mais moy,
je vous dis que c'eſt un Démon
en fubtilité , & en malice , qui
rend tous les corps agiles , & qui
penetre toutes chofes , fans les
rendre plus pefantes lors qu'il les
remplit. C'est un grand faifeur
de Fufées, & de Feux d'artifices,
qui forme les Méteores , & qui
les renferme dans fon fein ,
mais c'eſt auffi un grand tireur
de quinte effences , qui fçait
diftiler avec le feu élémentaire ,
les influences & les proprietez
occultes des Etoiles , & des Planetes
. Peu s'en faut que je ne
l'appelle Soufleur & Charlatan ;
mais enfin il eft le mieux logé de
tous les Elémens , puis qu'il ha.
bite dans trois regions diférentes,
·
du Mercure Galant.
33
& que le Feu , l'Eau & la Terre
demeurent toûjours où Dieu les
a placez . Il devoit ce me femble ,
avoir quatre Régions , afin de
partager les quatres Saifons de
l'année . Ileft chaud dans la haute
région proche du Feu élémentaire
. I eft plus fraichement dans
Ja moyenne , & d'une maniere
plus temperée dans la baffe , puis
que cette Région eft tantoft
chaude , & tantoft froide. Pline
qui connoiffoit cet Elément , &
qui peut eftre en avoit reçeu
quelque incommodité , dit qu'il
eft caufe de tous les malheurs qui
arrivent aux Hommes , & le
compare à un Sujet rebelle qui
fait fans ceffe la guerre à la Nature
. Les Vents qui font les
Soldats de l'Air , font tous les
36
Extraordinaire
ravages qu'il leur commande , &
ne fe retirent jamais de la meflée
fans eftre chargez de butin.
Toute la Compagnie ne pút
s'empefcher de rire de ce qu'avoir
dit le Chevalier ; mais l'Abbé
prit la parole , & s'adreffant au
Docteur d'un air plus férieux,
Mais noftre ame n'eft - elle point
de la nature de l'air , puis que
felon la penſée d'un Ancien , l'air
& l'efprit ne font qu'une mefine
chofe ? Pour moy je croy que
noftre ame eft un air tres fubtil,
& foit qu'elle anime nos corps,
ou qu'elle s'en fépare , elle en a
toute la reffemblance autant
qu'elle peut eftre viſible. Lors
que je la confidere comme fenfitive
ou animale , ou comme immortelle
, je n'en puis avoir naAu
Mercure Galant.
37
turellement d'autre idée . Diogenes
eftoit de voſtre ſentiment,
répondit le Docteur ; & Héraclite
& les Stoïciens eftoient en.
core de cette opinion. Ils vouloient
que noftre ame fuft une
évaporation d'humeurs inceffamment
coulantes , ou un vent.
L'efprit des Infectes , difent les
Chymiftes , eft la plus pure por
tion de l'air , & cette pure portion
de l'air eft le lien qui unit
l'ame avec le corps. L'ame des
Vegétaux eft auffi aërienne , &
c'est pourquoy le corps qu'elle
anime veut toujours s'élever en
l'air. La fainte Ecriture expri
mant de quelle maniere le pre
mier Homme fut animé , dit que
Dieu luy foufla dans le corps un
eſprit de vie. Or qu'eſt- ce qu'une
38
Extraordinaire
evaporation , qu'un vent , qu'un
foufle , finon l'air que nous ref
pirons , ou quelque chofe qui luy
reffemble ? Mais vous fçavez que
M'l'Evefque de Meaux , dans ce
beau Difcours qu'il a fait fur
l'Hiftoire Univerſelle , nous défend
de croire que noftre ame
foit un air fubtil , ny une vapeur
déliée ; parce que le foufle que
Dieu infpire , & qui porte en luymefme
fon image , n'eft ny air
ny vapeur. Je fçay cela , dit
l'Abbé , & d'autres Docteurs me
l'ont appris , mais nous ne parlerons
pas icy fur les Bancs . Quoy
qu'il en foit , reprit le Docteur,
l'air contribue non feulement à
toutes les belles qualitez du
corps & de l'efprit ; il infpire &
regle tous les mouvemens de l'adu
Mercure Galant.
39
me , ce qu'il eft facile de faire
voir , fi nous le confiderons.com.
me température .
L'éloquent Evefque que je
viens de citer , dit que les Elemens
furent alterez par le deluge,
& que l'air chargé d'une humi
dité exceffive , fortifia les principes
de cette corruption ; & ily a
bien de l'apparence que la Nature
fe fentit la premiere de la
corruption des Hommes , qu'elle
fut affoiblie , & qu'il demeura en
elle- mefme une impreffion éternelle
de la vangeance Divine.
Mais enfin , pour que l'air foit fa
lubre , il faut qu'il foit temperé,
ny trop groffier , ny trop fubtil.
Ainfi l'on dit une bonne température
d'air , une bonne contitution
d'air. Sa fubtilité ne
40 Extraordinaire
tait pas fa bonté , il eft auffi dana
gereux trop fubtil , que trop grof
Ler. C'est pourquoy dans la fupérieure
Region , où il eft dans
fa plus grande fubtilité , nous n'y
pourrions pas vivre. Cette fubti
lité rend fes parties trop aiguës,
& trop penétrantes ; & les lieux
trop élevez font contraires aux
poitrines foibles , & délicates. Un
Voyageur nous affure , qu'allant
voirun Hermite fur le Mont Ararath
, dans l'Arménie , il monta
jufques à la Region de l'air, où fe
forment les nuages ; que la plufpart
de ces nuages eftoient obfcurs
& épais , les autres extrémement
froids & pleins de neige,
& qu'il y fût mort , s'il y eût demeuré
encore un quart d'heure.
Lors que l'air eft trop groffier ,
du Mercure Galant.
fes parties trop épaiffes & trop
maſſives engraiſſent & tuënt la
poitrine , & les parties où elles
s'attachent par le moyen de la
refpiration. Il faut donc laiffer
l'air groffier aux Pituiteux , & le
fubtil aux Mélancoliques . Pour
moy , dit le Chevalier , j'aime à
reſpirer le grand air. Outre que
je m'en porte mieux , il me rend
F'efprit plus gay & plus agreable ;
il me donne mefme des penſées
plus nobles & plus relevées , & je
Vous affure que j'y trouve quel--
que chofe de divin & de ſurna.
turel , que je reifens viſiblement
en moy - mefme . Vous eftes du
naturel des Arbres , interrompir
le Préfident , qui aiment beau
coup l'air , ou plûtôt comme ces
Peuples de Siam qui l'adorent, &
2. d'Octobre 1683. D
•42
Extraordinaire
qui n'ont point d'autre tombeau
apres leur mort ,,
que
d'eftre
fuf
pendus
en l'air. Mais
je fuis bien
aife
que
vous
foyez
reconcilié
avec
cet Elément
, depuis
tantôt
.
Il ne s'agir
plus
de nôtre
querelle
,
reprit
le Chevalier
. Je l'aime
quand
il me fait
du bien
, mais
je ne fuis point
Aëriſte
, & je ne
Louhaite
pas que
mes
funérailles
fe faffent
en l'air . Je n'aime
pas
non
plus
ces airs voraces
, qui ren
dent
les Peuples
faméliques
, &
qui
tuënt
la poitrine
, comme
nous
a dit M' le Docteur
, mais
un air comme
celuy
de l'Egypte
,
qui infpire
la fobrieté
& l'abftinence
. Les
Hermites
de l'ancienne
Thebaide
eftoient
de vô.
tre gouft
, dit l'Abbé
, ils avoient
choify
exprés
ce lieu -là pour
leur
du Mercure Galant.
43
1
-
retraite ; auffi eſt- cè un vray païs
d'Hermites. Je vous avouë ma
foibleffe , reprit le Chevalier , ce
n'eft point par le meſme efprit
quej'aime le grand air ; mais c'eft
que je fuis tout différent de moymefme
dans les lieux bas ., obfcurs
&
defagreables ; au lieu que
les belles vûes , les belles Maifons
, les belles Perfonnes , me
charment , & me donnent une
nouvelle vie. Toutes ces chofes
nous infpirent je ne fçay quel air
doux & tendre , qui nous rend de
belle humeur , & de bonne compagnie.
Je ne puis refpirer l'air de ces riches
Plaines ,
Qu'échauffent les Zéphirs , de leurs
tiédes baleines ;
Je ne puis de ces Prez voir l'émail
précieux ,
44
Extraordinaire
Ou tant de vives fleurs éblouiffent
Les yeux i
Entendre de ces caux l'agreable mur.
mure ,
·Contempler de ces Bois la verte chevelure
,
Que je ne fois touché de quelque
fainte horreur,
Et ne fente les traits d'une fainte
furcur.
Cela m'arrive dans tous les
beaux Lieux dont parle ce Poëte,
& principalement en celuy - cy ,
où il me femble que ma vûë s'ë.
chauffe , où vôtre vûë , qui eft
proprement vôtre air , m'anime
& me donne plus d'efprit que je
n'en ay d'ordinaire. Qu'est - ce
qu'un beau jour , pourſuivit - il,
qu'une continuation d'air, que le
Soleil dore & purifie , qui fait
du Mercure Galant. 45
naître & anime toutes choſes ?
Qu'eft.ce auffi qu'une fale journée
, qu'une continuation d'air
corrompu , pareil à ce vilain
brouillard dont parle Ovide dans
fes Metamorphofes , qui eft l'origine
de la pefte , & des maladies
contagieufes ,
PrincipioCalum fpißä caligine terras
Preffit.
Qu'eft ce, dis-je, qu'unejournée
trifte & pluvieufe , finon un
air épais & fumeux , qui veut fuffoquer
toute la Nature , & qui la
rend afinatique , & fans refpiration
, fi j'ofe parler de la forte devant
un Docteur , qui veut qu'on
foit ferieux jufque dans les plus
petites chofes , quand il s'agit de
Philofophie Apres qu'on eut
applaudy d'une maniere un peu
46
Extraordinaire
railleufe à ce que le Chevalier ve
noit de dire , le Docteur repris
ainfi .
Chaque lieu a fon air , qui a
fes proprietez différentes , &
quelquefois merveilleufes. Juvenal
dit que dans une certaine
Contrée de l'Espagne , l'air y
teint naturellement la laine des
Brebis d'une tres belle couleur
, & qui eftoit fort estimée
chez les Romains . Les Peuples
qui habitent divers Climats , ont .
auffi diverfes qualitez . Icy l'air
rend les Hommes triftes & melancoliques
, là gays & éveillez ;
icy fobres , là gourmans , icy lâches
, & ' à genéreux ; icy chaftes,
là débanchez. On attribue le
long âge des Suédois à la pureté
de l'air qu'ils refpirent dans les
du Mercure Galant.
47
Montagnes dont ce Royaume eft
remply. Il y a auffi des Lieux ,
comme Aiguemorte en Languedoc
, où l'on ne vieillit guere , à
caufe de l'intempérie de l'air.
Mais bien plus , ceux qui en ref-
#pirent un autre que le natal,
prennent les moeurs & les complexions
desPeuples avec lesquels
ils habitent. Il eft vray , dit le
EMarquis, & Voiture écrit galamment
à Mademoiſelle Paulet , en
parlant de l'Affrique, où il eftoit,
Ne vous étonnez pas de m'ouir dire
des Galanteries fi ouvertement , l'air
de ce Pais m'a déja donné je ne
Seay quoy de felon , qui fait queje
Vous crains moins ; & quand je
traiteray deformais avec vous , fai-
Les état que c'est de Turc à More.
Vous fçavez , continüe- t- il , que
48
Extraordinaire
l'Afrique eft le Pais de l'Amour , des
emportemens & des violentes paffions
; ainfi il rend les Gensfélons,
amoureux & emportez.
Vous eftes toûjours galant,
M' le Marquis , reprit le Docteur,
mais l'Autheur de la Recherche
de la Verité eft affez de vôtre
fentiment. Il prétend que l'air
fait le mefme effet en nous , que
le fuc des viandes dont nous tirons
notre nourriture . Or chacunfçit
les incommoditez qu'on
reçoit des méchantes viandes que
l'on prend , & combien elles alté
rent le tempérament & la fanté.
Mais cet Autheur va encore plus
loin . Il dit que l'air penétre les
poulmons , & s'infinue dans le
fang , ce qui aporte un tres- grand
changement à nos humeurs & à
nos
du Mercure Galant.
49
de la difnos
inclinations , & que
férence de l'air qu'on refpire en
différens Climats , vient la diffé
rence des efprits . Là où il eft groffier,
gras & pefant, les Hommes y
font plus mous , plus ftupides , &
plus mélancoliques , là où il eſt
pur, fubtil & délié , les Hommes
y font plus enjoüez , plus fpirituels
, & plus agiles. Mais, interrompit
le Préfident , ne peut-on
pas dire que comme il y a quatre
Elémens , qui composent le tempérament
de tous les Hommes ,
il y a auffi quatre fortes d'Efprits , il-y
par raport à ces quatre Elémens ,
les Ignez , les Aériens , les Aquatiques
, & les Terreftres , qui font
encore divifez chacun en deux
ordres. Il y a ceux qui font animez
du feu qui fait briller les
2. d'Octobre 1683. E
So
Extraordinaire
Aftres , ils font courageux , harë
dis , habiles , aimables & bienfaifans
; & ceux qui brûlent du feu
qui embrafe les Cométes , font
malicieux , ambitieux , & cruels.
Il y a ceux qui reffemblent aux
caux pures & claires des Fontaines
, ils font nets , doux & paifi.
bles , les autres , comme ces eaux
croupiffantes & fangeufes des
Marais , font lents , pareffeux,
fales , malicieux & couverts . Les
Terreftres font quelquefois comme
ces belles Plaines fleuries &
tapiffées de verdure , ils font feconds
, agreables , fermes & folides
; les autres qui font plus fouterrains
, font avares , opiniâtres,
impudens , & brûlans. Et pour
1: s Aérins dont vous avez parlé,
les uns font affables , complaifans,
!
du Mercure Galant.
5%
inventifs , agiffans , & de belle
humeur , & de ce genre font les
Perfonnes de Cour, les honneftes
Gens , les jolies Femmes , enfin
les Gens de qualité , d'honneur,
& tous ceux qui compofent ce
qu'on appelle le beau Monde , &
qui font propres à la Converfa.
tion ; ceux- là avec raifon font du
grand air , & font tout de bon
air . Mais ceux qui dégenérent
font grands mangeurs , grands
rieurs , vains flatteurs & diffolus,
pour les autres ; femblables à Pair
agité , à cet air obfcur & nuageux
, qui produit les orages &
les tempeftes , ils font coléres,
ombrageux , impatiens , incon
ftans & brouillons . Ce que vous
venez de dire eft parfaitement
beau,répondit le Docteur, j'ay lu
E ij
32
Extraordinaire
quelque chofe de femblable ; mais
le tour que vous y avez donné
mele fait paroître tout nouveau.
Je fçay peu de Gens qui fe fervent
de leur lecture auffi bien que
vous. Mon Dieu , M` le Docteur,
reprit le Préfident , ne me loüez
pas tant d'un peu de memoire, qui
pour le petit fervice qu'elle me
rend aujourd'huy, me fait tous les
jours mille fupercheries . Le Doc.
teur, pour ne pas pouffer plus loin
le Compliment , reprit ainfi la
parole.
La diverfité de l'air fait la diverfité
des maladies , & on peut
voir là- deffus le Livre qu'Hyppocrate
en a fait. L'air eft quel
quefois fi corrompu , qu'il fait
mourir les Créatures qui le refpirent.
Il y a des Régions où les
du Mercure Galant.
$3
animaux mefme ne peuvent vivre
, & il n'arrive jamais de gran .
des peftes, qu'il n'en meure bean .
coup dans les lieux où eft la contagion.
Perfonne n'ignore fur ce
fujet la délicateffe des Aeurs , &
fur tout des Oeillets, qui meurent
au méchant air. Mais peut- cftre
ne fçavez- vous point , que les
Peuples du Japon font fi prévenus
que l'air eft mal fain , & contraire
à l'Homme , qu'ils ne fouf.
frent pas que leur Dairo ou Empereur
foir jamais découvert à
l'air. Mais bien plus , il y a des
Hommes fidélicats, qu'ils diftinguent
l'air d'une mefine rüe , &
qu'ils affurent que celuy de la
main droite eft plus pur que celuy
de la main gauche , & qui féparent
ainsi l'air en marchant , avec
E iij
34
Extraordinaire
une grande fubtilité . Cette re.
marque eftoit digne de moy , interrompit
le Chevalier ; mais je
veux vous dire quelque chofe de
plus veritable & de plus folide ,
touchant la corruption de l'air.
Vous avez lû les Mémoires de
Pontis , cependant je croy que
vous ne ferez pas fâchez que je
vous faffe reffouvenir d'un accident
fort remarquable
, que raporte
cet Autheur. Il dit qu'apres
qu'on eut levé le fiege de Louvain
, l'Armée cft : nt allée pour
fe rafraîchir vers Ruremonde , it
s'y éleva une fi furicufe tempefte,
avec de fi grands tourbillons, que
comme ce Païs eft extrémement
fablonneux , on n'y refpira pendant
plufieurs jours que du fable
au lieu d'air. Cinq ou fix mille
du Mercure Galant.
S$
Hommes en furent étouffez fubi.
tement , ou moururent -en trespeu
de temps , par I.s maladies
que leur caufoit cette grande corruption.
Non feulement l'air
qu'on refpiroit par le nez , mais
celuy qu'on avaloit avec les viandes
, qui en eftoient toûjours fort.
affaifonnées , formoit une espece
de contagion , qui gâtoit les par
-ties de ceux qui en eftoient attaquez
, il falut que l'air natal chaffât
cet air malin , & redonnât aux
Troupes la fanté qu'il leur avoit
fi étrangement alterée.
Le changement d'air fait de
grands effets , reprit le Docteur,
mais s'il a fes avantages , il a auffi
fes incommoditez . A moins
que
la maladie qu'on a contractée , ne
vienne principalement de l'air où
E iiij
56 Extraordinaire
l'on eft , le changement n'y fait
rien de bien , & fouvent du mal ,
lors qu'il eft une qualité oppoſée
ouà la maladie ou au tépérament
du Malade. Mais il eft admirable
que l'air , qui vivifie toutes les
Créatures , les empoifonne , ou
par fa qualité naturelle , ou par la
malice des Hommes , qui ont
trouvé l'invention de le corrompre,
auffi -bien que les autres Elemens.
Mais enfin , il eft toûjours
bon d'éviter le méchant air , puis
qu'on en attire beaucoup plus
qu'on n'en pouffe , & que prefque
tout l'air qu'on refpire , paffe
&fe convertit en nourriture . L'air
de la Campagne eft auffi plus
pur & plus fain que celuy des Villes
, car outre toutes les vapeurs
des ordures & des immondices,
du Mercure Galant .
59م و
I
5
les Morts qu'on y enterre , y rendent
l'air gras , épais & corrompu
; ce qui caufe de grandes & de
fâcheufes maladies ' , qui fait les
perfonnes languiflantes & de pâle
couleur . Platon qui en connoiffoit
les accidens , veut par fes
Loix que les Cimetieres feient
fituez en forte que les Vivans ne
puiffent eftre incommodez du
mauvais air des Morts . Les Grecs
& les Egyptiens eftoient fort délicats
en cela , ayant des Ifles
éloignées & defertes , où ils faifoient
porter les corps des défunts
. Pour moy , dit le Marquis ,
j'aurois voulu fur tout demeurer
dans l'ifle de Delos , où il eftoit
défendu d'accoucher, & d'enterrer
les Morts . Ce lieu eftoit fans
doute bien agreable & bien fain,
58
Extraordinaire
car l'un ne contribue pas moins
que l'autre à l'infection de l'air.
Vous avez raifon , dit le Docteur,
& ceux deDelos obfervérét cette
loy depuis une furieufe pefte dont
ils furent affligez , qui ne procédoit
que de la puanteur des tombeaux
Les Romains défendoient
de brûler les morts dansla ville , &
Augufte ordonna que ce fût pour
le moins deux milles loin des mu
railles . On remarque meſme dans
l'antiquité , qu'il n'y a eu que les
Tarentins qui ayent enterré les
Morts dans leur Ville , apres que
l'Oracle leur ayant promis beaucoup
d'heureux fuccés , s'ils de.
meuroient avec le plus grand
nombre , ils crûrent que cela devoit
s'entendre des Morts. Mais
la Religion Chrétienne , qui prêdu
Mercure Galant. 59
che la mort & les fouffrances , n'a
pas eu ces égards pour les Fidel .
les ; à joindre que les Prieres pour
les Morts , & la venération pour
leurs Reliques , ont authorifé
cette coutume. Les Corps des
Saints ne fçauroient eftre trop
e prés de nous ; & les autres , dont
les Ames ont besoin de nos fe.
cours fpirituels , feroient peuteftre
negligez , fi les tombeaux
ne nous faifoient reſſouvenir de
leurs neceffitez . Et de plus , dit
le Préfident , les Corps Saints
font tous de bonne odeur , & ils
exhalent quelquefois une douce
vapeur , qui furpaffe les parfums
les plus exquis . Ileft vray , dit le
Chevalier, plufieurs Autheurs en
ont raporté témoignage ; mais
le nombre de ces Corps eft petit,
60 Extraordinaire
& pour un Saint combien de....
Tout beau , dit le Docteur , retirons-
nous de là , cet air nous
feroit contraire , prenons - le autre
part. Vous avez raiſon , dit
l'Abbé , je n'aime pas volontiers
à m'entretenir de Religion , dans
des converfations un peu familieres
, & auffi libres que le font les
nôtres.
Le grand air eft perilleux pour
les convalefcens qui fortent d'un
petit air , ou d'un air renfermé ;
ce n'eft pas qu'un air trop tranquille
eft auffi mal fain , parce
qu'il peut plus aisément fe charger
& s'alterer , que celuy qui eft
agité. C'est pourquoy on dit
l'air pour eftre bon , doit eftre
tantôt mû par le Zéphir qui le
rafraîchit , & tantôt comprimé
que
du Mercure Galant.
par l'Aquilon , qui le purge . L'air
de la Mer guérit de plufieurs maladies
, mais il en donne plufieurs
autres à ceux mefme qui y font
naturalifez ; & on affure que cet
air eft fi corrofif, que les Oiſeaux
qui fréquentent la Mer , ont le
plumage prefque tout rouge.
Mais l'air temperé & purifié d'une
certaine maniere , conferve la
fanté , & la redonne à ceux qui
l'ont perdue. Il prolonge la vie,
& fert mefme de nouriture à quel.
ques Oifeaux ,dit le Préfident . Les
Aftchomes qui font une espéce
d'Hommes , qui n'ont point de
bouche , fe nourriffent de bonnes
odeurs , comme ils meurent s'ils
en fentent de mauvaiſes . Le Caméleon
& les Pluviers vivent
d'air , & il ne faut pas s'en éton62
Extraordinaire
ner , puis que la vie ne confifte
qu'en ces deux qualité de l'air,
qui font le chaud & l'humide.
Si le feu nourrit la Salamandre,
pourquoy l'air qui a des qualitez
bien plus nutritives , ne peut - il
pas nourrir des Oifeaux , à moins
qu'on ne veüille dégraiffer l'air,
& en féparer la rofee , qui n'eft
pas moins une fubftance de cet
Elément , que des vapeurs de la
terre. Ce que vous venez de dire
eft bien imaginé , repartit le Doc
teur ; mais puifque les Pluviers &
les oifeaux deParadis vivent d'air ,
c'est encore une des crédulitez de
Pline . L'air eft bien l'élément des
Oiſeaux, & le lieu qu'ils habitent,
mais il ne peut pas nourir un corps
folide d'une viande fi creufe .
Si on ne trouve point d'alimens
du Mercure Galant
C
E groffiers dans l'eftomac de ces
Qifeaux , c'eft qu'ils la digérent
promptement , qu'ils mangent
peu , & des chofes fort delicates.
Le Caméleon vit de vermine;
mais comme il aime extraordinai.
rement le grand jour , & qu'il devore
le bel air , comme l'on dit,
cela fait croire qu'il vit par la ver
tu de cet Elément . Mais vous fçavez
, reprit le Préfident , combien
l'air que les Enfans foufflent,
& les Perfonnes qui font bien
compofées , eft doux & falubre.
Il en fort un fi grand nombre d'ef
prits , qu'ils communiquent
une
nouvelle
e à ceux qui le refpirent
; & c'est la raifon pourquoy
on a dit que ceux qui enfeignent,
& qui paffent leur vie avec la Jeunede,
vivent plus long- temps que
64
Extraordinaire
les autres , & ont la couleur beaucoup
meilleure. Il en eft au contraire
de ceux qui fréquentent
des Perfonnes mal faines , & qui
ont les parties gâtées, parce qu'el
les communiquent leurs indifpofirions
& leurs maladies. On ne
trouva point de meilleur expédient
pour éloigner le Cardinal
Pancirole d'aupres le Pape Innocent
X. qu'en gagnant fon Medecin
, qui affura fa Sainteté que
ce Cardinal eftoit pulmonique,
& que fon haleine eftoit dange .
reufe & nuifible à fa fanté , par les
fréquens entretiens qu'ils avoient
enfemble .
Le Loup a l'haleine fi mauvaife
, qu'on a raifon d'appeller cet
animal un cloaque animé , mais
la malignité de fon haleine eſt ſi
du Mercure Galant.
65
1
fubtile & fi penétrante , qu'il n'y
a point de chair qu'elle ne corrompe.
Cette Fille dont parle
Galien, qui vivoit de napel , avoit
P'haleine bien pernicieufe , interrompit
le Chevalier , puis qu'elle
faifoit mourir ceux qui l'apro .
choient. Cette autre que cite Albert
le Grand , qui vivoit d'Aragnées
, ne l'avoit pas meilleure,
dit le Marquis ; mais que dirons.
nous de ces haleines excellentes,
dont l'air eft fi doux & agréable ,
continua- t-il? Je me fouviens toûjours
de cette délicate expreffion
du Comte de Buffy parlant d'une
Belle, L'air qu'elle fouffle eft plus
pur que celui qu'elle refpire . Quel
avantage , quel charme pour moy
qui n'aime rien tất, qu'on ne ſente
rien!Mais comme il y en a qui ont
Q. d Octobre 1683.
F
66 Extraordinaire
la fueur parfumée , pour ainfi dire,
' il y en a auffi qui ont la refpiration
admirable , & qui reſſem.
blent aux Abeilles , tout ce qu'el
les mangent & qu'elles prennent
fe convertit en miel , & enfucre,
Mixtura quadam & proprietate fpiritus
fui, & quafi conditura fui.
Elles forment de l'ambrofie &
du nectar dans leurs entrailles , &
de là vient la bonté & la douceur
de leur baleine . Tel eftoit Alexandre
le Grand , dit le Préfident
; mais comme il y a peu de
Perfonnes de cette nature, & qui
ayent toutes les qualitez du tempérament
adpondus , comme parlent
les Medecins , il n'y a point
de choſes au monde où l'on puiffe
s'apliquer plus utilement dans un
Etat , qu'à empêcher la corrup
du Mercure Galant. 67
tion de l'air , ſoit qu'elle vienne
par la méchante haleine des Malades
, par l'infection des immondices
& des ordures qu'on laiffe
amaſſer dans les Villes , ou par
l'inclémence des faifons . On a
donc eu raiſon autrefois de féparer
les Ladres d'avec les autres,
& encore aujourd'huy d'interdire
l'entrée des Villes à ceux qui
viennent des Lieux foupçonnez.
de la pefte , ou de quelque autre
maladie contagieufe , comme la
petite vérole , & tant d'autres
maladies qui fe communiquent
par la corruption de l'air.
Comme le Préfident fait bâtir
à la Campagne , il n'oublia pas à
demander plufieurs avispour rendre
une Maiſon auffi faine qu'agreable
, & là - deffus le Docteur
Fij
68 Extraordinaire
auquel la Compagnie avoit toû
jours deferé , parla de la forte.
Ce n'eft pas d'aujourd'huy
qu'on a de la peine à bien s'habi
tuer. Les Anciens avoient diffé
rentes opinions fur ce fujet . Ils difoient
qu'il ne falloit point choifir
les lieux trop gras , trop bas
& trop humides , parce qu'ils
eftoient mal fains . Ils ajoûtoient
qu'on ne connoiffoit pas toujours
la bonté de l'air d'un Païs , par la
couleur & la bonne difpofition
des Habitans , parce qu'il y en a
qui fe portent bien dans l'air mê .
me de la pefte. Il y a encore des
lieux qui ne font fains qu'en de
certaines faifons de l'année, & qui
font dangereux dans d'autres.
Mais afin qu'un lieu foit jugé
fain, il faut pour le moins en avoir
du Mercure Galant.
79
J
Pexpérience une année entiere.
Les Maifons expofées au Midy,
dans les Païs chauds , font mal
faines , on y devient bilicux &
languiflans , & fujets à des fiévres
tres aigües . Dans les Païs froids,
lesMailons qui font tournées vers
le Septentrion , rendent ceux qui
les habitent fujets aux fluxions &
paralifies. Les Maifons qui regardant
l'Occident , dans les Païs
humides , caufent des foiblefles
d'eftomac & des ulcéres. Les
Maifons qui font placées du côté
de l'Orient , dans les Païs fecs,
rendent les jointures débiles , con
denfent les humeurs , &
> engendrent
de grandes obftructions.
Et où bâtirons.nous donc , s'écria
le Chevalier , puis que dans tous
les cantons du Monde il n'y a que
"
70
Extraordinaire
と
maladies , & pas un lieu qui foit
fain La terre ? eft donc inhabitable.
Non pas , M' le Chevalier,
reprit le Docteur , chaque Païs a
fon terroir , fes eaux , fes afpects
& fes vents , qui luy font ou nui
fibles ou falutaires , il ne faut que
les bien choisir , & alors il n'y a
point de lieu qui ne puiffe eftre
fain , au moins pour les naturels
du Païs , & il n'y a que les Voyageurs
, qui en puiffent recevoir
quelques incommoditez.
Pline qui a écrit fort au long
fur la maniere de bâtir les Maifons
de Campagne , pour les rendrefaines
& logeables , dit que fi le
Climat eft chaud , l'ouverture
doit regarder le Nort ; s'il eft
froid, elle doit regarder le Midy,
& s'il eft temperé, elle doit regar
du Mercure Galant. 71
[
1
der le Levant. Cela eft bon , interrompit
l'Abbé , mais je vou .
drois fçavoir s'il eft neceffaire
pour avoir le bon air , de percer
un Bâtiment par quantité de hau
tes & pleines croifées , comme on
fait aujourdhuy , ou de l'ouvrir
feulement par des feneftres médiocres
, comme on faifoit autrefois.
Ileft aifé de remarquer par
tous les vieux Châteeux , tant dehors
que das le Royaume, que nos
Peres n'aimoient pas le grand air
pour leursMaifons . Tous les vieux
Bâtimens font placez de biais, ou
accompagnez aux coſtez de tourelles,
qui couvrent les jours, afin
de rompre le vent , & de fendre
l'air , qu'ils croyoient nuifible à
la fanté , ſe perfuadant de vivre
plus long -temps , en fe tenans
$2
Extraordinaire
ainfi renfermez ; eftant bien contraires
aux Poiffons , qui aiment
à changer d'air , & qui montrent
fouvent la tefte au deffus de l'eau ,
& meurent fous la glace , fi on n'a
foin de la fendre en Hyver , afin
de leur conferver la vie. Mais
nos Peres difoient que les Maifons
cftoient faites pour fe mettre à
couvert des injures de l'air , &
non pas pour le recevoir par de
grandes ouvertures , que nous
avons inventées pour fatisfaire au
plaifir , & à la vanité . J'ay vû un
Homme plus vieux que fon fiecle
, qui durant les trois mois fâcheux
de l'Hyver ne fort point,
neveut ny voir ny fentir l'air , qu'il
refpire feulement par un petit
jour qui eft au.deffus de la porte
de fa Chambre , foutenant que le
trop
du Mercure Galant.
73
C
trop grand jour tüe. Elifabeth
Reyne d'Angleterre , en allant
voir le Chancelier Bacon , dans
un Château qu'il avoit nouvellement
fait bâtir , & percer de toutes
parts par de belles & grandes
croifées, elle luy demanda où l'on
s'y mettroit l'Hyver , voulant
luy marquer par là , que le trop
d'air n'eft pas toûjours bon ny
commode , & que les feneftres
médiocres font meilleures. Cela
dépend des Climats, & de la coutume
des Peuples , dit le Docteur.
En Angleterre toutes les fenêtres
font fort petites , mefme dans les
Maiſons de plaifance des Princes ,
auffi bien que des Particuliers ,
qui n'ont que des ouvertures
quarrées , fans corniches ; & à
Douvres , il n'y a que quelques
Q. d'Octobre 1683. G
-
74
Extraordinaire
il
vires pourtoutes fenêtres, qu'on
ouvre pour donner de l'air. Les
Maifons de Picardie font prefque
fans feneftres , ou du moins elles
font fipetites, que ces Maifons ne
reffemblent proprement qu'à des
lafnieres. Mais comme les Maifons
fermées & ombragées font
plus froides & plus mal faines,
parce que le Soleil n'y entre pas ,
& quel'air y eft plus humide ,
fait plus froid dans les Villes qu'à
la Campagne. Enfin , outre le
bon air qu'il faut obferver pour
rendre les Maiſons faines & bien
fituées , il ya encore le bel air, &
la maniere de bien bâtir , qui les
rend agreables & commodes ; &
c'eft de ce bel air, priscommemo.
de ou maniere , dont il nous refte
parler , mais je croy que ce que
du Mercure Galant. 75
nousen avons déja dit à l'entrée
de cette Converfation, doit fuffire
, renvoyant les Curieux au
beau Difcours que Mr le Chevalier
a fait de l'air du monde , &
de la veritable policeffe . Cela
s'appelle , interrompit le Chevalier
, renvoyer les Curieux au
Dialogue de la Bonne - Grace d'un de
nos vieux Poëtes. Pardonnezmoy
, Mr le Chevalier , reprit le
Docteur, nous fçavons la différence
qu'il y a entre l'illuftre Autheur
du Mercure Galant , &
Autheur des Apprehenfions Spirituelles.
Le premier n'expoſe rien
au Public , qui ne foit digne de
fon approbation , & de l'eſtine
qu'il s'eft acquife . On ne peut
rien auffi ajoûter à ce que vous
avez dit fur cette matiere , mais
Gij
·75 Extraordinaire
il me femble que c'eit affez battre
l'air, & fi M' l'Abbé le trouve
bon , nous irons prendre l'air de
cette foirée, qui eft fort agreable.
L'Abbé eftant dans le mefme
fentiment , toute la Compagnie
fe leva , & fortit pour aller à la
promenade .
Je croy auffi , Madame , qu'il
eft temps de finir , & de vous retirer
d'une fi longue lecture , pour
Jaquelle j'aurois mille excufes à
vous faire , fi je ne fçavois que
tout ce que je vous écris de cette
illuftre Compagnie, ne vous peut
eftre ennuyeux. C'eft donc avec
cette affurance , & en qualité de
leur fidelle Secretaire , que je
prens la qualité de vôtre , &c.
DE LA FEVRERIE.
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Résumé : CONVERSATION ACADEMIQUE, Dans laquelle il est traité des bonnes, & des mauvaises qualitez de l'Air. A Madame la Comtesse de C. R. C.
En 1680, une lettre adressée à Madame la Comtesse de C. R. C. relate une conversation académique impliquant un illustre abbé et plusieurs personnalités. La discussion porte sur les qualités et les défauts des individus en fonction de leur apparence et de leur 'air'. Des exemples historiques, comme Isabelle d'Espagne et le duc de Guise, illustrent comment l'apparence peut inspirer l'estime, la crainte ou le mépris. La conversation aborde également l'importance de la bonne mine et du port royal pour un souverain. Les participants débattent ensuite de la nature de l'air, considéré sous trois aspects : élément, température et manière. Ils explorent les propriétés de l'air, sa composition et ses interactions avec d'autres éléments. Le docteur présente diverses théories philosophiques sur l'air, incluant ses figures, sa couleur, son odeur et sa pesanteur. La discussion se termine par des réflexions sur la hauteur de l'air et les effets de son absence. Le texte distingue l'air élémentaire, pur et exempt de tout mélange, de l'air que nous respirons, composé de vapeurs et du mouvement des corps extérieurs. L'air est décrit comme un souffle vital, lié à l'âme et au mouvement du corps. Le vent est défini comme une agitation de l'air, avec des philosophes modernes le décrivant comme une agitation sensible de l'air. Les vents sont décrits comme ayant des qualités variées, pouvant être chauds, froids ou humides, et leur nature dépend des lieux et des saisons. L'air est comparé à un caméléon, capable de diverses impressions, et joue un rôle crucial dans la création et la formation des phénomènes naturels. Un voyageur partage son expérience sur le mont Ararat, où il a rencontré des nuages épais et froids. Le Chevalier exprime son amour pour le grand air, affirmant qu'il le rend plus gai et inspiré. Le Président compare le Chevalier à des arbres ou à des peuples adorant l'air, comme ceux de Siam. Le Chevalier précise qu'il apprécie l'air lorsqu'il lui fait du bien, mais ne souhaite pas des funérailles en l'air. Il préfère un air comme celui d'Égypte, qui inspire la sobriété et l'abstinence. Le texte mentionne également les ermites de l'ancienne Thébaïde, connus pour leur retraite en Égypte. Le Chevalier explique que les beaux lieux et les belles personnes lui inspirent un air doux et tendre, contrairement aux riches plaines qui lui provoquent une horreur subite. Il compare un beau jour à une continuation d'air purifié par le soleil, et une journée triste à un air corrompu causant des maladies. Le Docteur ajoute que chaque lieu a un air avec des propriétés spécifiques, influençant les qualités des habitants. Par exemple, l'air en Espagne teint naturellement la laine des brebis, et en Suède, il contribue à la longévité. Le Marquis cite Voiture, notant que l'air d'Afrique rend les gens audacieux et amoureux. Le Docteur conclut que l'air pénètre les poumons et altère les humeurs et les inclinations, influençant ainsi les esprits des personnes selon la pureté ou la corruption de l'air. Les interlocuteurs évoquent les prières pour les morts et la vénération des reliques dans la religion chrétienne, soulignant que les corps des saints sont considérés comme bénéfiques et exhalant une douce vapeur. Ils abordent les qualités de l'air, notant que l'air pur et tempéré conserve la santé et prolonge la vie, tandis que l'air corrompu peut transmettre des maladies. Le texte mentionne également des animaux comme les caméléons et les pluviers, qui se nourrissent d'air, et discute des effets de l'haleine des personnes sur leur environnement. Les interlocuteurs débattent des meilleures pratiques pour construire des maisons saines, en tenant compte de l'exposition aux vents et des saisons. Ils concluent que chaque région a ses particularités climatiques et que les maisons doivent être adaptées en conséquence pour assurer la santé des habitants. Le texte se termine par une promenade de la compagnie, appréciant l'air agréable de la soirée.
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2
p. 166-169
Salle du Conseil ou des Festins, [titre d'après la table]
Début :
Le quatriéme jour qui étoit le dernier de ceux qu'on [...]
Mots clefs :
Salle du Conseil, Salle des festins, Salle, Lieu, Bassins, Fossé d'eau, Gazon, Angles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Salle du Conseil ou des Festins, [titre d'après la table]
Le quatrième jour qui étoit
le dernier de ceux qu'on
avoit deſtinez pour leur faire
voir ſeulement ce que renferme
de beau le petit Pare
de Verſailles , on les condui
fit d'abord au Boſquet appellé
la Salle du Conseil , & auquel
pluſieurs donnent auffi
le nom de Salle des Feftins.
C'eſt un lieu dont il eſt malaifé
de faire comprendre la
Figureaàmoins que d'en
donner le deſſein. Cette Salle
452 Suite du Voyage
eſt plus longue que large,
le milieu eft occupé par une
piece de gazon, Autour de
ce gazon eſt un terrain fa
ble , aux quatre coins duquel
on voit quatre Baffins ronds,
& qui avancent ſur un Foffe
d'eau qui environne ce lieu,
Les rebords de ce Foffé font
d'une figure bizare , mais
agreable , & qui comprend
dans ſon pourtour plus de
30. angles faillans , & autant
de rentrans. Ily a en dehors,
quatre Baſſins vis à vis des
quatre milieux de forte que
ces Baſſins joints àceux qui
font aux quatre Angles du
des Amb, deSiam. 153
dedans , font que cette maniere
de Selle en paroiſt en
tourée . Elle l'est toute de
lets d'eau , car outre ceux
quiſont dans ces huit Baffins,
le Foflé d'eau en eſt tout
remply. Chacun de ces lets
tant des Baffins que du Foffé ,
eſt un Groupe d'Enfans dont
les attitudes font differentes
& tous ces Groupes font do
rée. Les Ponts- levis par lef
quels on entre dans ce lieu,
fo retirent fous terre par ung
maniere de reffort ; de forta
qu'on s'y peut trouver enfermé.
le dernier de ceux qu'on
avoit deſtinez pour leur faire
voir ſeulement ce que renferme
de beau le petit Pare
de Verſailles , on les condui
fit d'abord au Boſquet appellé
la Salle du Conseil , & auquel
pluſieurs donnent auffi
le nom de Salle des Feftins.
C'eſt un lieu dont il eſt malaifé
de faire comprendre la
Figureaàmoins que d'en
donner le deſſein. Cette Salle
452 Suite du Voyage
eſt plus longue que large,
le milieu eft occupé par une
piece de gazon, Autour de
ce gazon eſt un terrain fa
ble , aux quatre coins duquel
on voit quatre Baffins ronds,
& qui avancent ſur un Foffe
d'eau qui environne ce lieu,
Les rebords de ce Foffé font
d'une figure bizare , mais
agreable , & qui comprend
dans ſon pourtour plus de
30. angles faillans , & autant
de rentrans. Ily a en dehors,
quatre Baſſins vis à vis des
quatre milieux de forte que
ces Baſſins joints àceux qui
font aux quatre Angles du
des Amb, deSiam. 153
dedans , font que cette maniere
de Selle en paroiſt en
tourée . Elle l'est toute de
lets d'eau , car outre ceux
quiſont dans ces huit Baffins,
le Foflé d'eau en eſt tout
remply. Chacun de ces lets
tant des Baffins que du Foffé ,
eſt un Groupe d'Enfans dont
les attitudes font differentes
& tous ces Groupes font do
rée. Les Ponts- levis par lef
quels on entre dans ce lieu,
fo retirent fous terre par ung
maniere de reffort ; de forta
qu'on s'y peut trouver enfermé.
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Résumé : Salle du Conseil ou des Festins, [titre d'après la table]
Le quatrième et dernier jour de la visite du Petit Parc de Versailles, les visiteurs découvrent le Bosquet de la Salle du Conseil, également nommé Salle des Festins. Cette salle, plus longue que large, est difficile à décrire sans plan. Au centre, une pièce de gazon est entourée d'un terrain sableux avec quatre bassins ronds aux coins. Un fossé d'eau entoure le lieu, avec des rebords présentant plus de 30 angles saillants et autant de rentrants. À l'extérieur, quatre bassins sont situés en face des quatre milieux de forte, formant une structure en tour avec les bassins aux quatre angles intérieurs. La salle est entièrement entourée d'eau, avec des groupes d'enfants sculptés dans les bassins et le fossé, chacun ayant des attitudes différentes et dorés. Des ponts-levis permettent l'accès et peuvent être retirés sous terre par un mécanisme de ressort, permettant de s'y enfermer.
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3
p. 3-35
ETAT PRESENT DES AFFAIRES DE FRANCE, & des Alliez.
Début :
Plus les choses sont rares & extraordinaires, plus elles font [...]
Mots clefs :
France, Ennemis, Alliés, Siège de Namur, Argent, Campagne, Places, Place, Roi, Angleterre, Troupes, Pays, Siège, Hommes, Remporter, Lieu, Prix, Armée, Casale Monferrato, Casal, Guerre, Conquêtes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ETAT PRESENT DES AFFAIRES DE FRANCE, & des Alliez.
ETAT PRESENT
DES AFFAIRES
DE FRANCE,
& des Alliez.
Lus les choses sont ra-
res & extraordinaires,
plus elles font d'impression
sur ceux qui les ont sou-
haitées avec ardeur. Les
Alliez, depuis l'ouverture
a 1)
Etat present
4
de la Guerre presente,
avoient continuellement
perdu des Places & des
Batailles, & un succés de
la nature de celuy de la
Prise de Namur, a este pour
eux une choſe si nouvelle,
que leur joye a de beaucoup
surpassé le cher avan-
tage qu'ils ont remporte.
Toute l'Europe en a retenty;
mais on en a donné
des marques en tant d'E
tats, qu'on n'a pû les faire
paroistre, sans qu'elles fis-
sent connoistre en même
des Affaires, & c.
temps la grandeur de la
France, puis que d'une gloi-
re partagée entre tant de
Souverains, il y en a peu
pour chacun; au lieu que
lorsque la France triomphe,
le Vainqueur remporte seul
toute la gloire, qui n'est
point partagée. Ainsi l'on
peutdire que nos moindres
triomphes sont grands
lors que ceux des Alliez
ne leur sont pas plus ho-
norables, que le seroit la
la Victoire de ceux dont
le nombre seroit grand,
a 11)
Etat present
6
pour accabler une seule
personne; ce qui fait qu'il
y auroit en quelque façon
sujet de dire, que l'avantage
qu'ils ont remporté est
accompagné de honte. Ce-
pendant, cet essay de bon-
heur qui seur a cousté assez
pour leur devoir faire ap-
prehender leur ruine entie-
re, s'ils ſe hazardent encore
à tenter de faire de pareilles
conquestes, les a rendus si
fiers, & les a jettez dans un
tel aveuglement, qu'ils
croyent estre déja maistres
des Affaires, &c.
de Dinant & de Philippeville,
& se voir en Champagne.
On pourroit leur
répondre, que la France
est moins épuisée qu'eux
de Troupes & d'argent;
que toutes nos autres
frontieres sont deffendues
par un grand nombre de
Places ttes fortes, & plus
regulieres que Namur; &
à l'égard de la Champagne,
qu'elle n'est pas tout-a-fait
exposée a leurs courses,
puis qu'elle est encore cou-
verte par dix bonnes Pla-
a 111
8 Etat present
ces, dont il y en a quatre
le long de la Meuſe, ſça
voir, Dinant, Charlemont,
Mezieres & Sedan; quatre
le long de la Sambre, qui
sont, Charleroy, Maubeu-
e, Avesnes, & Landrechies;
& deux entre ces
deux rivieres; sçavoir, Phi-
lippeville & Rocroy.
Ces obstacles sont assez
forts & meriteroient quel-
que reflexion; mais il vaut
mieux examiner si la prise
de Namur est aussi avanta-
geuse aux Alliez qu'ils se l'i-
des Affaires, &c.
maginent, & s' il leur seroit
utile de faire beaucoup de
semblables conquestes.
A la verité, Namur est
considerable par sa situa-
tion au conflans de la Sam-
bre & de la Meuse, & parce
qu'elle met en quelque fa-
çon a couvert le Pays de
Liege, qui est à la gauche
de la Meuse, & une partie
du Brabant Espagnol; mais
comme chaque chose a son
prix, il est certain que cet-
te Place leur coûte plus
qu'elle ne vaut. Les per.
10 Etat present
sonnes les mieux informées
demeurent d'accord que
la dépense de ce Siege va
à plus de trente millions;
qu'ils y ont mis une partie
de leur Artillerie hors d'é-
tat de servir, qu'ils y ont
épuisé leurs Magasins de
munitions & de vivres; &
qu'enfin ils y ont perdu
vingt-cinq à trente mil-
le hommes; ce qui pa-
roist évidemment, en ce
que depuis la prise de cette
Place, leur Armée n’a osé
paroistre devant celle du
des Affaires, &c. II
Roy, qui est demeuree
maiſtreſſe de la Campagne,
consumant les fourages, &
subsistant aux dépens du
Pays ennemi. A l'égard des
Fortifications, elles sont
ruinees de telle sorte, qu'il
faudra employer du moins
cinque millions pour les réta-
blir, puis qu'on a déja de-
mandé quatorze cens mille
florins aux Holsandois pour
leur quote part. Si l'on con-
sidere sans prévention tou-
tes ces circonstances, on
avouëra que les Alliez
Etat present
12
n'ont pas grand sujet de se
réjouir, & qu'il n'y a peut-
estre point de Prince qui
voulust acheter à ce prix
une pareille conqueste. Il
est certain que nous n'a-
vons jamais pris de Places
qui nous ayent tant coûté,
quoy que nos Ennemis
fondassent la ruine de la
France sur ce qu'elles nous
coûtoient si nous en pre-
nions davantage de la mes-
me sorte. Cependant il est
prouvéailleurs, tant par le
procez qu'ils ont fait ou
des Affaires, &c.
13
voulufaire aux Gouverneurs
de leurs Places, & principa-
lement a celuy de Namur
quand le Roy le prit, que
par les recompenses que
nous donnons aux nostres,
que nos Places les ont épuisez
d'argent, ce que n'ont
pas fait a nôre egard celles
que nous avons prises. Ainsi
on leur peut dire avec bien
plus de raison, quils sont
perdus s'ils tâchent encore
d'en prendre a ce mesme
prix. Les Conquestes éloi-
gnées de l'Angleterre sont
Etat present
14
inutiles à la Nation. Il est
pourtant vray que presque
tout ce que l'Angleterre
avoit de vieilles Troupes y
a pery, & que l'Etat s'épuise
d'argent, à cause que l'argent
en sort. Les Anglois
en murmurent, & tout cela
est expliqué dans des écrits
qui se debitent en Angle.
terre. Mais ce n'est pas en-
core tout ce que la con-
queste de Namur leur
coute.
Avant que de commen
cer le Siege, ils attaque
des Affaires, &c. 15
rent le petit Fort de la Kenoque;
mais soit que ce
fust une feinte, ou un des-
sein formé, pour penetrer
vers Furnes & Dunkerque,
ils en furent honteusement
repoussez avec perte d'en-
viron trois mille hommes
tuez ou bleſsez. Pendant le
Siege, on fit sept a huit
cens prisonniers dans trois
Chasteaux au de là de la
Lys. On donna la chaſſe à
l'Armée du Prince de Vaudemont,
& on luy tailla en
pieces deux ou trois Batail-
Etat present
16
lons. On prit Dixmude &
Deinse, avec trente deux
pieces de Canon, des Ma-
gasins de munitions de
guerre, de provisions de
bouche & de fourages, une
infinité de palissades, & on
fit prés de neuf mille pri-
sonniers, dont les deux
tiers ont pris party dans les
Troupes de France. On
obligea ensuite les Alliez
à promettre par un Traité
qu'ils ne fortifieroient plu;
Dixmude. Quelques jours
aprés, on força les Retrandes
Affaires, &c. 17
chemens qui empêchoient
les approches de Bruxelles,
& les Ennemis ayant refusé
de consentir a ne plus bom-
barder les Places qu'on
n'assiegeroit pas, on bom-
barda cette Ville, dont on
brûla les deux tiers, avec
une perte de plus de trente
millions, de l'aveu même
des Habitans. Pendant tout
ce temps là, plus de dix
mille de leurs Soldats sont
venus se rendre, & prendre
parti dans l'Armée de Fran-
ce, qui s'est trouvée plus
Etat present
18
nombreuse a la fin de la
Campagne qu'au commen-
cement, & qui a toujours
subsisté dans le Pays enne-
mi jusqua la distribution
des quartiers d'hiver. On
peut ajoûter a cela qu'on
a levé de grandes contributions
sans en payer au-
cunes; qu'on a fait de nou-
velles Lignes plus fortes
que les précedentes, sur le
rerriroire, & à la vûë des
Ennemis, & qu on a fortifié
Courtray sans qu'ils ayent
pul'empêcher; que les Al
des Affaires, &c19
liez ont besoin de plus de
quarante mille hommes de
recruë aux Pays Bas seule-
ment; que l'argent est fort
rare, & que les vivres sont
fort chers en Angleterre &
en Hollande; que les hom-
mes commencent à man-
quer en Allemagne, & que
les Victoires des Turcs en
Hongrie rendront les le-
vées encore plus difficiles,
parce que l'Empereur aura
besoin d'avoir de grands
renforts de Troupes.
Que si l'on veut consi-
e ij
Etat present
20
derer ce qui s'est fait dans
les autres Frontieres, on
trouvera qu'ils n'ont eu au-
cun avantage sur lequel
ils puissent fonder les es-
perances dont ils se fla-
tent.
En Allemagne, les Ar-
mées de France ont subsi-
ſté une partie de la Campagne
au delà du Rhin, où
elles auroient eu apparem-
ment des succés plus avan-
tageux, sans la maladie de
M le Maréchal Duc de
Lorges qui rompit ses des-
des Affaires, &c. 2.1
feins Elles ont repassé le
Rhiin a la vûë des Armées
du haut & du bas Rhin,
sans qu'elles ayent osé s'y
opposer. Elles ont occupé
tous les passages de cette
Riviere, & sy sont forti-
fiées de telle sorte, que les
Allemans nont pas même
tenté de les fotcer; & enfin
elles ont vêcu le reste
de la Campagne dans le
Palatinat, dans l'Electorat
de Mayence, & dans les
Evêchez de Spire & de
Wormes, toujours dans le
22. Etat present
Pays des Ennemis & à leurs
dépens.
En Italie, la France a
abandonné Casal, mais les
Ennemis n'ont pas forcé
cette Place, & n'en ont
pas profité, puis qu'elle a
esté raſée, & renduë à son
premier Maistre. Le Roy
épargne plus d'un million
qu'il y dépensoit tous les
ans. Il a fait-fortifier tous
les passages & les postes
necessaires pour conserver
une communication libre
entre la France & Pignerol.
des Affaires, &c. 23
On a remporté divers avan-
ges sur les Barbets & leve
les contributions dans le
Piémont. Rien n'a plus
mortifié l'Empereur que le
Traité fait pour la démoli-
tion de Casal, & il a esté
longtemps avant que de se
resoudre a le ratifier, par-
ce qu'il avoit toujours cru
que s'il pouvoit un jour
estre maistre de cette Pla-
ce, il le seroit bientost de
toute l'Italie, ce qui pou-
voit arriver, n'estant pas
impossible que le Roy
Etat present
24.
ayant tantd'Ennemis sur les
bras, perdist une Place, qu'-
on ne pouvoit ravitailler, ny
secourir, qu'en passant au
travers de ses Ennemis.
Ainsi, jamais coup de pru-
dence n'a esté fait plus à
propos. Le Roy na plus
Casal, mais il n'y a plus de
Casal, puisqu'il est démo-
ly. L'Italie délivrée de
crainte, doit au Roy sa dé-
livrance, & les Ennemis
de Sa Majesté sont privez
des avantages que cette
Place pouvoit leur fournir
contre
des affaires, &c.
25
contre ce Monarque, pen-
dant qu'il est delivre du
soin de la garder, ce qu'il ne
pouvoit faire qu’à grands
frais, & en risquant les
hommes & l'argent. qu'on
estoit de temps en temps
obligé d’y envoyer.
En Catalogne, toute la
Campagne a esté glorieu-
se à la France. On a raſé
à la veuë des Ennemis, &
malgré tous les efforts qu-
ils ont faits pour l'empê-
cher. Castelfollit, Sanfeliu
de Quixols, Ostalric, Bla-
Etat presini
26
nes, Tordera, & Palamos,
dont on leur a fait lever le
Siege qu'ils avoient formé
par mer & par terre, & la
démolition de ces Places a
grossi l'Armée, épargné de
grandes sommes, & ou-
vert pour l'avenir l'entrée
en Catalogne.
Les Ennemis ont esté
encore moins heureux par
mer. Ils y ont dépensé
plus de vingt- cinq mil-
lions, sans pouvoir réussir
dans aucun de leurs pro-
jets. Les Bombardemens
des affaires, &c. 2
de Saint Malo, de Grandville
de Dunkerque & de
Calais, ont tous tourné à
leur confusion, & n'ont
servi qu'a nous donner lieu
de mettre pour toujours
nos Costes hors d'insulte.
Ils menaçoient de bom-
barder Toulon & Marseille,
& ils s'en sont ap-
prochez sans oser tenter
aucune chose. Ils mena-
çoient aussi d'assieger Vil-
lefranche, Rose & Pala-
mos; mais ilsn ont assiegé
que cette derniere Place,
1ij
a
28 Etat present
de devant laquelle, comme
on l'a déja remarqué, ils se
sont retirez presque aussi-
tost qu'ils y ont paru, tou-
jours en mer sans rien a-
vancer, toujours agissant
sans rien faire. Ainsi un
armement qui coûte tant
de millions, n'a profite en
rien, & n'a servi qu'à ruiner
la Marine d'Angleterre, le
ver s'estant mis a la plus-
part de leurs Vaisseaux. Ils
ont perdu plus de la moitié
de leurs Equipages, par les
tempestes & par le manque
des Affaires, & c 29
de vivres, ou les mauvais
vivyes, ce qui sera cause
qu'ils manqueront de Ma-
pelors pendant plusieurs
années, l'argent n'en fai-
sant pas trouver quand il
ny en a point. Ily a déja
du temps qu'ils estoient
rares, & cette Campagne
fera qu'il sera impossible
d'en trouver. Les Matelots
manquent aussi en Hollan-
de depuis longtemps C'est
un fait public, & pour en
avoir pour la Guerre, on
retranche des Pêches uti-
1 11)
30 Etat present
les à l'Etat, & une partie
du Commerce.
Les voyages de la Flote
des Alliez dans la Mediterranée,
n'ont abouti qu'à
transporter a grands frais
& fort inutilement quel-
ques Troupes en Catalo-
gne, à ruiner les Vaisseaux
& à faire perir une bonne
partie des Equipages; au
lieu que la France les a amu-
sez & trompez par des fein-
tes, avec fort peu de dépen-
se; & que nos Armateurs
ont fait perdre à leur com-
des Affaires, &c. 31
merce prés de quarante
millions, car des sept Vais-
seaux des Indes Orientales
qu'on attendoit en Angle-
terre, iln en est arrive qu'un
des moins riches. Des six
autres, le Samuel a estè brû-
lé dans la Baye de Dingle
en Irlande; deux autres ont
esté pris par Mr le Marquis
de Nesmond, & les trois
derniers ont esté enlevez
par Mrs de Baubriant l'E-
vesque, & du Guay-Trouin.
Ces six Vaisseaux auroient
valu en Angleterre pres de
32 Etat present
trente millions. Il ne seroit
pas possible de faire le dé-
nombrement de toutes les
prises que nos Armateurs
ont faites dans toutes les
mers voisines, & mesme
dans les Ports de Hollande,
& d'Angleterre, sur les
costes d'Afrique & d'Espa-
gne, aux Isles de l'Ameri-
que, en Groenland, &
dans la Baye de Hudson-
Si on compare ce que
certe Campagne coute aux
Ennemis, avec les avanta-
ges qui leur reviennent de
des Affaires, &c. 33
la Prise de Namur, on
trouvera que leurs pertes
sont infiniment plus gran-
des que les nostres. Elle les
a épuisez de toutes manie-
res, d'hommes & d'argent
par les dépenses, & par les
prises que l'on a faites sur
eux: & si on veut bien faire
reflexion sur ce qu'on vient
de marquer, qui iont des
faits, on trouvera que ja-
mais il ne s'est fait de si
grandes pertes en une seule
Campagne, au lieu que la
France n'a qu'une Ville de
Etat present
34
moins, qui n'estoit pas
à elle, & qu'elle l'a venduë
si cher, qu'elle voudroit
bien que les Alliez se reso-
lussent d'en prendre encore
d'autres à ce prix là. Leurs
rejouissances ne doivent
avoir esté que pour éblouir
les Peuples; & a bien exa-
miner les choses, on n'en
devroit faire que pour
ce qu'on prend, & non
pour ce qu'on reprend sur
ses Ennemis. On ne dit
rien du Journal, puis quon
va le lire; mais on peut
des Affaires, &c.
35
compter qu’on ny verra
rien que de nouveau, parce
qu'il est presque impossible
de bien sçavoir ce qui s' est
passé dans une Place assiegee,
qu'aprés qu'elle est
prise, ou que le Siege est
levé.
DES AFFAIRES
DE FRANCE,
& des Alliez.
Lus les choses sont ra-
res & extraordinaires,
plus elles font d'impression
sur ceux qui les ont sou-
haitées avec ardeur. Les
Alliez, depuis l'ouverture
a 1)
Etat present
4
de la Guerre presente,
avoient continuellement
perdu des Places & des
Batailles, & un succés de
la nature de celuy de la
Prise de Namur, a este pour
eux une choſe si nouvelle,
que leur joye a de beaucoup
surpassé le cher avan-
tage qu'ils ont remporte.
Toute l'Europe en a retenty;
mais on en a donné
des marques en tant d'E
tats, qu'on n'a pû les faire
paroistre, sans qu'elles fis-
sent connoistre en même
des Affaires, & c.
temps la grandeur de la
France, puis que d'une gloi-
re partagée entre tant de
Souverains, il y en a peu
pour chacun; au lieu que
lorsque la France triomphe,
le Vainqueur remporte seul
toute la gloire, qui n'est
point partagée. Ainsi l'on
peutdire que nos moindres
triomphes sont grands
lors que ceux des Alliez
ne leur sont pas plus ho-
norables, que le seroit la
la Victoire de ceux dont
le nombre seroit grand,
a 11)
Etat present
6
pour accabler une seule
personne; ce qui fait qu'il
y auroit en quelque façon
sujet de dire, que l'avantage
qu'ils ont remporté est
accompagné de honte. Ce-
pendant, cet essay de bon-
heur qui seur a cousté assez
pour leur devoir faire ap-
prehender leur ruine entie-
re, s'ils ſe hazardent encore
à tenter de faire de pareilles
conquestes, les a rendus si
fiers, & les a jettez dans un
tel aveuglement, qu'ils
croyent estre déja maistres
des Affaires, &c.
de Dinant & de Philippeville,
& se voir en Champagne.
On pourroit leur
répondre, que la France
est moins épuisée qu'eux
de Troupes & d'argent;
que toutes nos autres
frontieres sont deffendues
par un grand nombre de
Places ttes fortes, & plus
regulieres que Namur; &
à l'égard de la Champagne,
qu'elle n'est pas tout-a-fait
exposée a leurs courses,
puis qu'elle est encore cou-
verte par dix bonnes Pla-
a 111
8 Etat present
ces, dont il y en a quatre
le long de la Meuſe, ſça
voir, Dinant, Charlemont,
Mezieres & Sedan; quatre
le long de la Sambre, qui
sont, Charleroy, Maubeu-
e, Avesnes, & Landrechies;
& deux entre ces
deux rivieres; sçavoir, Phi-
lippeville & Rocroy.
Ces obstacles sont assez
forts & meriteroient quel-
que reflexion; mais il vaut
mieux examiner si la prise
de Namur est aussi avanta-
geuse aux Alliez qu'ils se l'i-
des Affaires, &c.
maginent, & s' il leur seroit
utile de faire beaucoup de
semblables conquestes.
A la verité, Namur est
considerable par sa situa-
tion au conflans de la Sam-
bre & de la Meuse, & parce
qu'elle met en quelque fa-
çon a couvert le Pays de
Liege, qui est à la gauche
de la Meuse, & une partie
du Brabant Espagnol; mais
comme chaque chose a son
prix, il est certain que cet-
te Place leur coûte plus
qu'elle ne vaut. Les per.
10 Etat present
sonnes les mieux informées
demeurent d'accord que
la dépense de ce Siege va
à plus de trente millions;
qu'ils y ont mis une partie
de leur Artillerie hors d'é-
tat de servir, qu'ils y ont
épuisé leurs Magasins de
munitions & de vivres; &
qu'enfin ils y ont perdu
vingt-cinq à trente mil-
le hommes; ce qui pa-
roist évidemment, en ce
que depuis la prise de cette
Place, leur Armée n’a osé
paroistre devant celle du
des Affaires, &c. II
Roy, qui est demeuree
maiſtreſſe de la Campagne,
consumant les fourages, &
subsistant aux dépens du
Pays ennemi. A l'égard des
Fortifications, elles sont
ruinees de telle sorte, qu'il
faudra employer du moins
cinque millions pour les réta-
blir, puis qu'on a déja de-
mandé quatorze cens mille
florins aux Holsandois pour
leur quote part. Si l'on con-
sidere sans prévention tou-
tes ces circonstances, on
avouëra que les Alliez
Etat present
12
n'ont pas grand sujet de se
réjouir, & qu'il n'y a peut-
estre point de Prince qui
voulust acheter à ce prix
une pareille conqueste. Il
est certain que nous n'a-
vons jamais pris de Places
qui nous ayent tant coûté,
quoy que nos Ennemis
fondassent la ruine de la
France sur ce qu'elles nous
coûtoient si nous en pre-
nions davantage de la mes-
me sorte. Cependant il est
prouvéailleurs, tant par le
procez qu'ils ont fait ou
des Affaires, &c.
13
voulufaire aux Gouverneurs
de leurs Places, & principa-
lement a celuy de Namur
quand le Roy le prit, que
par les recompenses que
nous donnons aux nostres,
que nos Places les ont épuisez
d'argent, ce que n'ont
pas fait a nôre egard celles
que nous avons prises. Ainsi
on leur peut dire avec bien
plus de raison, quils sont
perdus s'ils tâchent encore
d'en prendre a ce mesme
prix. Les Conquestes éloi-
gnées de l'Angleterre sont
Etat present
14
inutiles à la Nation. Il est
pourtant vray que presque
tout ce que l'Angleterre
avoit de vieilles Troupes y
a pery, & que l'Etat s'épuise
d'argent, à cause que l'argent
en sort. Les Anglois
en murmurent, & tout cela
est expliqué dans des écrits
qui se debitent en Angle.
terre. Mais ce n'est pas en-
core tout ce que la con-
queste de Namur leur
coute.
Avant que de commen
cer le Siege, ils attaque
des Affaires, &c. 15
rent le petit Fort de la Kenoque;
mais soit que ce
fust une feinte, ou un des-
sein formé, pour penetrer
vers Furnes & Dunkerque,
ils en furent honteusement
repoussez avec perte d'en-
viron trois mille hommes
tuez ou bleſsez. Pendant le
Siege, on fit sept a huit
cens prisonniers dans trois
Chasteaux au de là de la
Lys. On donna la chaſſe à
l'Armée du Prince de Vaudemont,
& on luy tailla en
pieces deux ou trois Batail-
Etat present
16
lons. On prit Dixmude &
Deinse, avec trente deux
pieces de Canon, des Ma-
gasins de munitions de
guerre, de provisions de
bouche & de fourages, une
infinité de palissades, & on
fit prés de neuf mille pri-
sonniers, dont les deux
tiers ont pris party dans les
Troupes de France. On
obligea ensuite les Alliez
à promettre par un Traité
qu'ils ne fortifieroient plu;
Dixmude. Quelques jours
aprés, on força les Retrandes
Affaires, &c. 17
chemens qui empêchoient
les approches de Bruxelles,
& les Ennemis ayant refusé
de consentir a ne plus bom-
barder les Places qu'on
n'assiegeroit pas, on bom-
barda cette Ville, dont on
brûla les deux tiers, avec
une perte de plus de trente
millions, de l'aveu même
des Habitans. Pendant tout
ce temps là, plus de dix
mille de leurs Soldats sont
venus se rendre, & prendre
parti dans l'Armée de Fran-
ce, qui s'est trouvée plus
Etat present
18
nombreuse a la fin de la
Campagne qu'au commen-
cement, & qui a toujours
subsisté dans le Pays enne-
mi jusqua la distribution
des quartiers d'hiver. On
peut ajoûter a cela qu'on
a levé de grandes contributions
sans en payer au-
cunes; qu'on a fait de nou-
velles Lignes plus fortes
que les précedentes, sur le
rerriroire, & à la vûë des
Ennemis, & qu on a fortifié
Courtray sans qu'ils ayent
pul'empêcher; que les Al
des Affaires, &c19
liez ont besoin de plus de
quarante mille hommes de
recruë aux Pays Bas seule-
ment; que l'argent est fort
rare, & que les vivres sont
fort chers en Angleterre &
en Hollande; que les hom-
mes commencent à man-
quer en Allemagne, & que
les Victoires des Turcs en
Hongrie rendront les le-
vées encore plus difficiles,
parce que l'Empereur aura
besoin d'avoir de grands
renforts de Troupes.
Que si l'on veut consi-
e ij
Etat present
20
derer ce qui s'est fait dans
les autres Frontieres, on
trouvera qu'ils n'ont eu au-
cun avantage sur lequel
ils puissent fonder les es-
perances dont ils se fla-
tent.
En Allemagne, les Ar-
mées de France ont subsi-
ſté une partie de la Campagne
au delà du Rhin, où
elles auroient eu apparem-
ment des succés plus avan-
tageux, sans la maladie de
M le Maréchal Duc de
Lorges qui rompit ses des-
des Affaires, &c. 2.1
feins Elles ont repassé le
Rhiin a la vûë des Armées
du haut & du bas Rhin,
sans qu'elles ayent osé s'y
opposer. Elles ont occupé
tous les passages de cette
Riviere, & sy sont forti-
fiées de telle sorte, que les
Allemans nont pas même
tenté de les fotcer; & enfin
elles ont vêcu le reste
de la Campagne dans le
Palatinat, dans l'Electorat
de Mayence, & dans les
Evêchez de Spire & de
Wormes, toujours dans le
22. Etat present
Pays des Ennemis & à leurs
dépens.
En Italie, la France a
abandonné Casal, mais les
Ennemis n'ont pas forcé
cette Place, & n'en ont
pas profité, puis qu'elle a
esté raſée, & renduë à son
premier Maistre. Le Roy
épargne plus d'un million
qu'il y dépensoit tous les
ans. Il a fait-fortifier tous
les passages & les postes
necessaires pour conserver
une communication libre
entre la France & Pignerol.
des Affaires, &c. 23
On a remporté divers avan-
ges sur les Barbets & leve
les contributions dans le
Piémont. Rien n'a plus
mortifié l'Empereur que le
Traité fait pour la démoli-
tion de Casal, & il a esté
longtemps avant que de se
resoudre a le ratifier, par-
ce qu'il avoit toujours cru
que s'il pouvoit un jour
estre maistre de cette Pla-
ce, il le seroit bientost de
toute l'Italie, ce qui pou-
voit arriver, n'estant pas
impossible que le Roy
Etat present
24.
ayant tantd'Ennemis sur les
bras, perdist une Place, qu'-
on ne pouvoit ravitailler, ny
secourir, qu'en passant au
travers de ses Ennemis.
Ainsi, jamais coup de pru-
dence n'a esté fait plus à
propos. Le Roy na plus
Casal, mais il n'y a plus de
Casal, puisqu'il est démo-
ly. L'Italie délivrée de
crainte, doit au Roy sa dé-
livrance, & les Ennemis
de Sa Majesté sont privez
des avantages que cette
Place pouvoit leur fournir
contre
des affaires, &c.
25
contre ce Monarque, pen-
dant qu'il est delivre du
soin de la garder, ce qu'il ne
pouvoit faire qu’à grands
frais, & en risquant les
hommes & l'argent. qu'on
estoit de temps en temps
obligé d’y envoyer.
En Catalogne, toute la
Campagne a esté glorieu-
se à la France. On a raſé
à la veuë des Ennemis, &
malgré tous les efforts qu-
ils ont faits pour l'empê-
cher. Castelfollit, Sanfeliu
de Quixols, Ostalric, Bla-
Etat presini
26
nes, Tordera, & Palamos,
dont on leur a fait lever le
Siege qu'ils avoient formé
par mer & par terre, & la
démolition de ces Places a
grossi l'Armée, épargné de
grandes sommes, & ou-
vert pour l'avenir l'entrée
en Catalogne.
Les Ennemis ont esté
encore moins heureux par
mer. Ils y ont dépensé
plus de vingt- cinq mil-
lions, sans pouvoir réussir
dans aucun de leurs pro-
jets. Les Bombardemens
des affaires, &c. 2
de Saint Malo, de Grandville
de Dunkerque & de
Calais, ont tous tourné à
leur confusion, & n'ont
servi qu'a nous donner lieu
de mettre pour toujours
nos Costes hors d'insulte.
Ils menaçoient de bom-
barder Toulon & Marseille,
& ils s'en sont ap-
prochez sans oser tenter
aucune chose. Ils mena-
çoient aussi d'assieger Vil-
lefranche, Rose & Pala-
mos; mais ilsn ont assiegé
que cette derniere Place,
1ij
a
28 Etat present
de devant laquelle, comme
on l'a déja remarqué, ils se
sont retirez presque aussi-
tost qu'ils y ont paru, tou-
jours en mer sans rien a-
vancer, toujours agissant
sans rien faire. Ainsi un
armement qui coûte tant
de millions, n'a profite en
rien, & n'a servi qu'à ruiner
la Marine d'Angleterre, le
ver s'estant mis a la plus-
part de leurs Vaisseaux. Ils
ont perdu plus de la moitié
de leurs Equipages, par les
tempestes & par le manque
des Affaires, & c 29
de vivres, ou les mauvais
vivyes, ce qui sera cause
qu'ils manqueront de Ma-
pelors pendant plusieurs
années, l'argent n'en fai-
sant pas trouver quand il
ny en a point. Ily a déja
du temps qu'ils estoient
rares, & cette Campagne
fera qu'il sera impossible
d'en trouver. Les Matelots
manquent aussi en Hollan-
de depuis longtemps C'est
un fait public, & pour en
avoir pour la Guerre, on
retranche des Pêches uti-
1 11)
30 Etat present
les à l'Etat, & une partie
du Commerce.
Les voyages de la Flote
des Alliez dans la Mediterranée,
n'ont abouti qu'à
transporter a grands frais
& fort inutilement quel-
ques Troupes en Catalo-
gne, à ruiner les Vaisseaux
& à faire perir une bonne
partie des Equipages; au
lieu que la France les a amu-
sez & trompez par des fein-
tes, avec fort peu de dépen-
se; & que nos Armateurs
ont fait perdre à leur com-
des Affaires, &c. 31
merce prés de quarante
millions, car des sept Vais-
seaux des Indes Orientales
qu'on attendoit en Angle-
terre, iln en est arrive qu'un
des moins riches. Des six
autres, le Samuel a estè brû-
lé dans la Baye de Dingle
en Irlande; deux autres ont
esté pris par Mr le Marquis
de Nesmond, & les trois
derniers ont esté enlevez
par Mrs de Baubriant l'E-
vesque, & du Guay-Trouin.
Ces six Vaisseaux auroient
valu en Angleterre pres de
32 Etat present
trente millions. Il ne seroit
pas possible de faire le dé-
nombrement de toutes les
prises que nos Armateurs
ont faites dans toutes les
mers voisines, & mesme
dans les Ports de Hollande,
& d'Angleterre, sur les
costes d'Afrique & d'Espa-
gne, aux Isles de l'Ameri-
que, en Groenland, &
dans la Baye de Hudson-
Si on compare ce que
certe Campagne coute aux
Ennemis, avec les avanta-
ges qui leur reviennent de
des Affaires, &c. 33
la Prise de Namur, on
trouvera que leurs pertes
sont infiniment plus gran-
des que les nostres. Elle les
a épuisez de toutes manie-
res, d'hommes & d'argent
par les dépenses, & par les
prises que l'on a faites sur
eux: & si on veut bien faire
reflexion sur ce qu'on vient
de marquer, qui iont des
faits, on trouvera que ja-
mais il ne s'est fait de si
grandes pertes en une seule
Campagne, au lieu que la
France n'a qu'une Ville de
Etat present
34
moins, qui n'estoit pas
à elle, & qu'elle l'a venduë
si cher, qu'elle voudroit
bien que les Alliez se reso-
lussent d'en prendre encore
d'autres à ce prix là. Leurs
rejouissances ne doivent
avoir esté que pour éblouir
les Peuples; & a bien exa-
miner les choses, on n'en
devroit faire que pour
ce qu'on prend, & non
pour ce qu'on reprend sur
ses Ennemis. On ne dit
rien du Journal, puis quon
va le lire; mais on peut
des Affaires, &c.
35
compter qu’on ny verra
rien que de nouveau, parce
qu'il est presque impossible
de bien sçavoir ce qui s' est
passé dans une Place assiegee,
qu'aprés qu'elle est
prise, ou que le Siege est
levé.
Fermer
4
p. 31-59
LE DON DE LA NAYADE, PIECE NOUVELLE.
Début :
Bradamante, fille d'Aimon [...]
Mots clefs :
Amour, Histoire, Galant, Belle, Château, Lieu, Roi, Chevalier, Dame, Fille, Infante, Auteur, Conte, Soeur, Guerrière
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texteReconnaissance textuelle : LE DON DE LA NAYADE, PIECE NOUVELLE.
LEDON
DE LA NAYADE,
r,
- - PIECE NOUVELLE. BRadamante, fille
d'Aimon
Fut vaillante & pleine, de
* charmes;
Sa beauté
,
son adresse aux armes,
Lui donnerent un grand
renom.
L'histoire fit jadis recit de
ses proüesses:
Elle occit des Géans, conquit
desFotreresses;
Défit rOfr des payensfit
mille autresexploits.
- L'Auteur debite toutefois
Une Avanture dont la
belle,
Maigre son extreme valeur.
Ne put sortir à son honneur;
Le moindreChevalier s'en
fut mieux tMé- qu'elle.
Il falloit; & j'eusse voulu
Que le cas eut été conté
par la Fontaine
S'il s'en étoit donné la,
-
peine, -
Le conte en auroit mieux
valu.
Mais sans userd'un plus
ample prélude,
Venons à notre histoire.
Au fond d'un bois épais
Bradamante un beau jour
vintpour prendre le frais,
Ou pour chercher la soli-
« tude.
L'obscurité du lieu l'invi-
< tant au repos,
Elle ôta son armet, s'assit
sur l'herbe tendre,
Et ne put long-temps se
défendre
Des charmes de Morphée.-
Qr il est à propos
Qu'on sache que le Roy
Marcile,
Dans un château non loin
de cet endroit,
Avoir une fille nubile,
Qui Fleur-d'espine se nommoit.
Enchassantce jour. là, de
hazardelle paire
Auprés du sauvage réQl.Iir,
Où la Guerriere se délasse.
L'Infante sans fuite & sans
bruit
Aproche,& voit la riche
-
armure.
N'agucres cerraine blesÍÙre)
Que sur le chef Bradamante
reçut,
L'obligea de couper [a
longue chevelure.
C'est justement ce qui
déçut
Nôtre imprudente chasseresse.
Elle admire ses traits, sa
grace, sa jeunesse,
Sa taille
y
son air fier, même
au sein du repos:
Ah! que mon fort seroit
digne d'envie,
Si je plaifois, dit-elle, àce
jeune Heros.
Mais sans vouloir ici faire
la renchérie,
Ni la prude mal-à-propos,
Eveillons -le; voyons ce
que le fortm'apprête.
Elle l'éveille:en un instant
Les yeux de Bradamante
achevcnt sa conquête.
Je ne puis resisterau juste
empressement
De vous entretenir: c'est
trop de hardiesse;
, Mais ,Seigneur,excusez
une jeune Princesse
Dont l'Amour vous rend
le Vainqueur.
Oui,monbeau Chevalier,
maigremoy je vous aime,
Etje ne sçiquelleforce
suprême
Vous a fL tôt rendu le
maîtredemoncoeur.
C'ell l'effet de la sympa- .thie.:',:
Fille qui resiste trop eu
Ou qui serend sans qu'on
;., la priev,
Met ordinairement lafympathie
en jeu.
L'Amour lne..fait passer les
bornes ordinaires :
Maisquoy?! c'estledestin
de celles 4emon rang,
De se déclarer les premieresLV;.-.
D'ailleurs vous êtes trop charmant,
Pour qu'un coeur avec
vous s'amuse aux bienséances:
Les plus severes d'entre
nous
Ne balanceroienc pointà
fairepus avances,
Si tous lesCavaliers étoient
faits comme vous.
AcediscoursBradamante » ,Bradamante
réplique: r
Les Daines, je crois, ra-
Leur donneraient de la
pratique
,
S'ilsnetoient pas faitsautrement.
Treve demodestie,interrompit
l'Infante:
Ne perdonspointenvains
discours
Un temps qui nous est
cher, & qu'on n'a pas
toujours.
La Scene étoit assez plaisante
Pour la faire dater: Bradamante
pourtant ';
Ne voulut pas pouffer la
feinte plus avant;
Soit crainte denourrirde
folles esperances,
Qui ne pouvoient finir
trop tôt;
Ou de passer pour un nigaut,
Négligeant de telles avances.
Elle declara donc .& son
sexe&sonnom (.-,.
Pourarrester l'effet delamoureuxpoison.
Quelle surprise pour l'In-
< fante,
Quelle douleur! Elle fai-
: soit pitié.
Enfin ne pouvant être amante,
Elleprend le parti d'une
tentendre
amifiéy
Venez vous reposer, dit.
elle à la guerriere,
Dans un Château voisin
-
que tient le Roy mon
pere;
Onfera de son mieux pour
vous y regaler,
Aussibienest-il tard, où
pourriez-vous aller?
Vousne rencontrerez aiu
- cune hôtellerie.
-
Aux offres qu'elle fait Bradamante
se rend
Par complaisance seulement;
Et toutes deux de compagnie,
Aprésavoir rejoint les
chiens & les chasseurs,
S'en vont droit au Château.
Là près des con- noisseurs,
Bradamante parut une
beauté divine. *--
Laprévoyante Fleur-despine
Avoit eu foin de mettre
en arrivânt
Sa compagneen habit
- - décent:
Précautionassez utile,
Les gens étant là,comme
•-* * * - j
ailleurs,
Fort médisans &c grands
glofeurs.
Quand on est sage au
fonds, c'est le plus difsicile,
Il ne faut à crédit donner
prise aux censeurs.
Que sur ce point chacun à
sa mode raisonne;
Le scandale à mon sens est
le plus grand péché:
l'aimerois mieux encor un
vice bien caché
Qu'une vertu que l'on
soupçonne.
L'auteur ne conte point G
la chere fut bonne,
Cela se présuppose; ainsi
je n'en dis rien.
-
Le souper fait,aprés quelque
entretien,
On se coucha. La belle
Hôtesse
Donna belle chambre &
bon lit
A Bradamante, qui dormit
Jusqu'au matin tout d'une
piece.
L'autre reposa peu; l'Amour
l'en empêcha:
Elle le plaignit,soûpira.
*
~.r. Lanuits'étantainsipalier
Aprés mille tendres adieux,
Bradamante partit, non
sansêtre pressée
De s'arrêter encor que
que temps dans ces
lieux.
Elle [e rend en diligence
A Montauban,où le bon
-' Duc Aymon
L'attendoit plein d'impatience.
Nôtrevieillard en sa maison
Soupoit en l'attendant;
il se lève
,
brailsl'semè-
It
A ses côtez galamment
vous la place:
Mais après le repas il lui
fait un Sermon.
Pour s'excu ser, l'adroite
Paladine
De ses exploits guerriers
ayant
fait
le récit,
La rencontre de Fleurd'espine
Vint à son tour:Dieu sçait
comme on en rit !
L'histoire en parut excellente;
fit tant qu'elle dura pas
un ne s'endormit.
Certain cadet de BradaResolut
à part-foy d'en
faire ion profit.
Les cadets de ces lieux
ont toujours de l'esprit.
Celui
- ci connoissoit l'Infante
, A Saragosse ill'avoit vue
un Jour,
Et- pour elle déslors il eût
parlé d'amour, -, S'il eût crûreunir en si
haute entreprise
:
Mais ilsurmonta forr
- pent hant,
N'étant pas homme à
faire la sottise,
D'aimer pour aimer feu^
lement.
Je laisse àpenser sile Sire,
De l'humeur que je viens
de dire,: N'ayant encore barbe au
menton,
Rioit fous cape: en voicy
la raison:
Richardet, c'etf le nom
qu'avoir le bon Apôtre,
Ressembloit à sa soeur:mais
si parfaitement,
Que le bon-homme Aymon
souvent
Luy-même sf trompoit,
& prenoit l'un pour
l'autre,
^ur ce pied-la le drôlecrut
Qu'il
Qu'il viendroit ians peine
à son but,
Au moyen de lareffem- blance.
Plein de cette douce es-
- perance i
Le Galant des la même
nuit,
Pendant que sa soeur dort,
que tout est en silence,
Lui vole armes, cheval,
& tout ce qui s'enfuit.
Equipé de la forte il s'en
va sans trompette: Il se rend chez l'Infante
avant la fin du jour.
- C'eut été pour tout autre
une trop longuetraioeO
Mais que ne fait-on point
animé par l'amour?
Les parens à l'aspect dela
seinte pucelle
Donnent dans le paneau
sans se douter dutour*;
Heureux qui peut de Ion.
retour
Porter la premiere nouvelle!
Tant on est sur par làde
bien faire sa Cour.
Je ne dirai point les tendresses
Il
1. Embrassades, baisers,£a*
jrefïes
Qtie, l'Infante lui fit dans sareception;
Sitffic qu'on ne sçauroit en
< faire davantage.
Mais quoique le Galant
danscetteoccasion
S'écartât de ion personnage,
L'Infante jusqu'au bout sur
dans la bonne foy.
Puis quand elleeût [çû
tout; étoit-ce là dequoy
Lui faire plus mauvais vifage?
On desarma le Pelerin;
Point d'Ecuyers, l'Infante
cn fit roffice,
N'ayant voulu que ce
service
Lui fut rendu d'uneautre
main;
On lui mit juppes &: cor- nettes, Mouchoirs, rubans, enfin
tout l'attirail galant
Dvnt aùjourd'huy Ce fervent,
nos Coquettes;
Il n'y manquoit que du
rouge& du blanc;
On le laissoit en ce temps
aux Grisettes.
Le souper fut servi;mais
=._
durant le repas
Richarder, dont l'habit
-
relevoit les appas,
Fit plus d'une jalouse, &
- plus d'une infidelle.
Cependant la fausse Donzelle
Affecte certain air honteux
,0
Certaine pudeur virginale,
Vous eussiez dit une Vef-
-
tale
Si bien sçait gouverner &
son geste & ses yeux.
Enfin l'heure tant desirée
Arriva pour nôtre galant :
Tête à tête avec luy Finfante
étoit restée
y,
La voyant confuse, affligé>
Il luy parla:Voicycomment
: Plus que vous je fus desolée,
Luy dit-elle, le jour qu'en
m'éloignant devous 1
Je meritay vôtre courroux
:
Mais loin de soulager nôtre
commun martire,
Un plus long séjour en
ces lieux
Eut rendu le mal encor
- pire
Ainsi je vous quittay, ne
., pouvant faire mieux.
Je apLiiçjnoisr> la rigueur de
nôtre destinée,
Lors qu'un peu loin de 1mon chemin,
J'entens comme la voix
d'une Femme effrayée.
J'y cours; au bord diin
Lac j'apperçois un
Silvain,
Qui perdant tout fefpeél
poursuivoit une Dame:
Je vole, l'épée à la main,
Et d'unrevers que je donne
à
l'infame
Je le mets hors d'étatd'ac
complir son dessein;
La Dame échappa donc:
Chevalier, me dit-elle,
Il ne sera pas dit que vous
m aurez en vain
Donné secours
: Sçachez
que je suis immortelle.
J'habite fous ces eaux, &
j'ay plus de pouvoir
Que toutes les Nymphes
ensemble
;
Vous pouvez demander
tout ce que bon vous
semble -
Sans crainte de refus. Parlez;
vous allez voir,
Si- ma juste reconnoissance
Pour mon liberateur fera
bien son devoir;
Je n'exigeay de sa puiCtance
Ni Sceptre , ni Tresors,
voulant un plus grand
bien;
Je ne luydemanday pour
toute recompense,
Que de vouloir changervôtre
sexe ou le
mien.
A peine avois-je exposé
ma Requête,
Que laDeesse l'accorda,
Dans le Lac elle me plongea.
1
Depuis les pieds ju[qu'?i'
la tête.
Admirez de ces eaux Fe£Z
set prodigieux;
Enhomme au même in-
Aanc je me vois transformée,
Jugez combien je fus
charmée,
Disons charmé pour parler
mieux.
- A, ce mot d'abord l'In-
(Inre fut sac hee.
Croyant que d'elle on se
mocquoit,
Et plus Bradamante affirmoic;,
Et moins l'autre la vouloir
croire,
Celle-ci protestoit, juroit.
Jurer n'est pas prouver,
finissons làl'histoire,
Mais je pourrois pourtant
la compter jusqu'au
bout
Oüi, tout peut être écrit
par une plume sage,
Tout avoit en cecy , pour
but le mariage:
Et mariage couvre tout.
DE LA NAYADE,
r,
- - PIECE NOUVELLE. BRadamante, fille
d'Aimon
Fut vaillante & pleine, de
* charmes;
Sa beauté
,
son adresse aux armes,
Lui donnerent un grand
renom.
L'histoire fit jadis recit de
ses proüesses:
Elle occit des Géans, conquit
desFotreresses;
Défit rOfr des payensfit
mille autresexploits.
- L'Auteur debite toutefois
Une Avanture dont la
belle,
Maigre son extreme valeur.
Ne put sortir à son honneur;
Le moindreChevalier s'en
fut mieux tMé- qu'elle.
Il falloit; & j'eusse voulu
Que le cas eut été conté
par la Fontaine
S'il s'en étoit donné la,
-
peine, -
Le conte en auroit mieux
valu.
Mais sans userd'un plus
ample prélude,
Venons à notre histoire.
Au fond d'un bois épais
Bradamante un beau jour
vintpour prendre le frais,
Ou pour chercher la soli-
« tude.
L'obscurité du lieu l'invi-
< tant au repos,
Elle ôta son armet, s'assit
sur l'herbe tendre,
Et ne put long-temps se
défendre
Des charmes de Morphée.-
Qr il est à propos
Qu'on sache que le Roy
Marcile,
Dans un château non loin
de cet endroit,
Avoir une fille nubile,
Qui Fleur-d'espine se nommoit.
Enchassantce jour. là, de
hazardelle paire
Auprés du sauvage réQl.Iir,
Où la Guerriere se délasse.
L'Infante sans fuite & sans
bruit
Aproche,& voit la riche
-
armure.
N'agucres cerraine blesÍÙre)
Que sur le chef Bradamante
reçut,
L'obligea de couper [a
longue chevelure.
C'est justement ce qui
déçut
Nôtre imprudente chasseresse.
Elle admire ses traits, sa
grace, sa jeunesse,
Sa taille
y
son air fier, même
au sein du repos:
Ah! que mon fort seroit
digne d'envie,
Si je plaifois, dit-elle, àce
jeune Heros.
Mais sans vouloir ici faire
la renchérie,
Ni la prude mal-à-propos,
Eveillons -le; voyons ce
que le fortm'apprête.
Elle l'éveille:en un instant
Les yeux de Bradamante
achevcnt sa conquête.
Je ne puis resisterau juste
empressement
De vous entretenir: c'est
trop de hardiesse;
, Mais ,Seigneur,excusez
une jeune Princesse
Dont l'Amour vous rend
le Vainqueur.
Oui,monbeau Chevalier,
maigremoy je vous aime,
Etje ne sçiquelleforce
suprême
Vous a fL tôt rendu le
maîtredemoncoeur.
C'ell l'effet de la sympa- .thie.:',:
Fille qui resiste trop eu
Ou qui serend sans qu'on
;., la priev,
Met ordinairement lafympathie
en jeu.
L'Amour lne..fait passer les
bornes ordinaires :
Maisquoy?! c'estledestin
de celles 4emon rang,
De se déclarer les premieresLV;.-.
D'ailleurs vous êtes trop charmant,
Pour qu'un coeur avec
vous s'amuse aux bienséances:
Les plus severes d'entre
nous
Ne balanceroienc pointà
fairepus avances,
Si tous lesCavaliers étoient
faits comme vous.
AcediscoursBradamante » ,Bradamante
réplique: r
Les Daines, je crois, ra-
Leur donneraient de la
pratique
,
S'ilsnetoient pas faitsautrement.
Treve demodestie,interrompit
l'Infante:
Ne perdonspointenvains
discours
Un temps qui nous est
cher, & qu'on n'a pas
toujours.
La Scene étoit assez plaisante
Pour la faire dater: Bradamante
pourtant ';
Ne voulut pas pouffer la
feinte plus avant;
Soit crainte denourrirde
folles esperances,
Qui ne pouvoient finir
trop tôt;
Ou de passer pour un nigaut,
Négligeant de telles avances.
Elle declara donc .& son
sexe&sonnom (.-,.
Pourarrester l'effet delamoureuxpoison.
Quelle surprise pour l'In-
< fante,
Quelle douleur! Elle fai-
: soit pitié.
Enfin ne pouvant être amante,
Elleprend le parti d'une
tentendre
amifiéy
Venez vous reposer, dit.
elle à la guerriere,
Dans un Château voisin
-
que tient le Roy mon
pere;
Onfera de son mieux pour
vous y regaler,
Aussibienest-il tard, où
pourriez-vous aller?
Vousne rencontrerez aiu
- cune hôtellerie.
-
Aux offres qu'elle fait Bradamante
se rend
Par complaisance seulement;
Et toutes deux de compagnie,
Aprésavoir rejoint les
chiens & les chasseurs,
S'en vont droit au Château.
Là près des con- noisseurs,
Bradamante parut une
beauté divine. *--
Laprévoyante Fleur-despine
Avoit eu foin de mettre
en arrivânt
Sa compagneen habit
- - décent:
Précautionassez utile,
Les gens étant là,comme
•-* * * - j
ailleurs,
Fort médisans &c grands
glofeurs.
Quand on est sage au
fonds, c'est le plus difsicile,
Il ne faut à crédit donner
prise aux censeurs.
Que sur ce point chacun à
sa mode raisonne;
Le scandale à mon sens est
le plus grand péché:
l'aimerois mieux encor un
vice bien caché
Qu'une vertu que l'on
soupçonne.
L'auteur ne conte point G
la chere fut bonne,
Cela se présuppose; ainsi
je n'en dis rien.
-
Le souper fait,aprés quelque
entretien,
On se coucha. La belle
Hôtesse
Donna belle chambre &
bon lit
A Bradamante, qui dormit
Jusqu'au matin tout d'une
piece.
L'autre reposa peu; l'Amour
l'en empêcha:
Elle le plaignit,soûpira.
*
~.r. Lanuits'étantainsipalier
Aprés mille tendres adieux,
Bradamante partit, non
sansêtre pressée
De s'arrêter encor que
que temps dans ces
lieux.
Elle [e rend en diligence
A Montauban,où le bon
-' Duc Aymon
L'attendoit plein d'impatience.
Nôtrevieillard en sa maison
Soupoit en l'attendant;
il se lève
,
brailsl'semè-
It
A ses côtez galamment
vous la place:
Mais après le repas il lui
fait un Sermon.
Pour s'excu ser, l'adroite
Paladine
De ses exploits guerriers
ayant
fait
le récit,
La rencontre de Fleurd'espine
Vint à son tour:Dieu sçait
comme on en rit !
L'histoire en parut excellente;
fit tant qu'elle dura pas
un ne s'endormit.
Certain cadet de BradaResolut
à part-foy d'en
faire ion profit.
Les cadets de ces lieux
ont toujours de l'esprit.
Celui
- ci connoissoit l'Infante
, A Saragosse ill'avoit vue
un Jour,
Et- pour elle déslors il eût
parlé d'amour, -, S'il eût crûreunir en si
haute entreprise
:
Mais ilsurmonta forr
- pent hant,
N'étant pas homme à
faire la sottise,
D'aimer pour aimer feu^
lement.
Je laisse àpenser sile Sire,
De l'humeur que je viens
de dire,: N'ayant encore barbe au
menton,
Rioit fous cape: en voicy
la raison:
Richardet, c'etf le nom
qu'avoir le bon Apôtre,
Ressembloit à sa soeur:mais
si parfaitement,
Que le bon-homme Aymon
souvent
Luy-même sf trompoit,
& prenoit l'un pour
l'autre,
^ur ce pied-la le drôlecrut
Qu'il
Qu'il viendroit ians peine
à son but,
Au moyen de lareffem- blance.
Plein de cette douce es-
- perance i
Le Galant des la même
nuit,
Pendant que sa soeur dort,
que tout est en silence,
Lui vole armes, cheval,
& tout ce qui s'enfuit.
Equipé de la forte il s'en
va sans trompette: Il se rend chez l'Infante
avant la fin du jour.
- C'eut été pour tout autre
une trop longuetraioeO
Mais que ne fait-on point
animé par l'amour?
Les parens à l'aspect dela
seinte pucelle
Donnent dans le paneau
sans se douter dutour*;
Heureux qui peut de Ion.
retour
Porter la premiere nouvelle!
Tant on est sur par làde
bien faire sa Cour.
Je ne dirai point les tendresses
Il
1. Embrassades, baisers,£a*
jrefïes
Qtie, l'Infante lui fit dans sareception;
Sitffic qu'on ne sçauroit en
< faire davantage.
Mais quoique le Galant
danscetteoccasion
S'écartât de ion personnage,
L'Infante jusqu'au bout sur
dans la bonne foy.
Puis quand elleeût [çû
tout; étoit-ce là dequoy
Lui faire plus mauvais vifage?
On desarma le Pelerin;
Point d'Ecuyers, l'Infante
cn fit roffice,
N'ayant voulu que ce
service
Lui fut rendu d'uneautre
main;
On lui mit juppes &: cor- nettes, Mouchoirs, rubans, enfin
tout l'attirail galant
Dvnt aùjourd'huy Ce fervent,
nos Coquettes;
Il n'y manquoit que du
rouge& du blanc;
On le laissoit en ce temps
aux Grisettes.
Le souper fut servi;mais
=._
durant le repas
Richarder, dont l'habit
-
relevoit les appas,
Fit plus d'une jalouse, &
- plus d'une infidelle.
Cependant la fausse Donzelle
Affecte certain air honteux
,0
Certaine pudeur virginale,
Vous eussiez dit une Vef-
-
tale
Si bien sçait gouverner &
son geste & ses yeux.
Enfin l'heure tant desirée
Arriva pour nôtre galant :
Tête à tête avec luy Finfante
étoit restée
y,
La voyant confuse, affligé>
Il luy parla:Voicycomment
: Plus que vous je fus desolée,
Luy dit-elle, le jour qu'en
m'éloignant devous 1
Je meritay vôtre courroux
:
Mais loin de soulager nôtre
commun martire,
Un plus long séjour en
ces lieux
Eut rendu le mal encor
- pire
Ainsi je vous quittay, ne
., pouvant faire mieux.
Je apLiiçjnoisr> la rigueur de
nôtre destinée,
Lors qu'un peu loin de 1mon chemin,
J'entens comme la voix
d'une Femme effrayée.
J'y cours; au bord diin
Lac j'apperçois un
Silvain,
Qui perdant tout fefpeél
poursuivoit une Dame:
Je vole, l'épée à la main,
Et d'unrevers que je donne
à
l'infame
Je le mets hors d'étatd'ac
complir son dessein;
La Dame échappa donc:
Chevalier, me dit-elle,
Il ne sera pas dit que vous
m aurez en vain
Donné secours
: Sçachez
que je suis immortelle.
J'habite fous ces eaux, &
j'ay plus de pouvoir
Que toutes les Nymphes
ensemble
;
Vous pouvez demander
tout ce que bon vous
semble -
Sans crainte de refus. Parlez;
vous allez voir,
Si- ma juste reconnoissance
Pour mon liberateur fera
bien son devoir;
Je n'exigeay de sa puiCtance
Ni Sceptre , ni Tresors,
voulant un plus grand
bien;
Je ne luydemanday pour
toute recompense,
Que de vouloir changervôtre
sexe ou le
mien.
A peine avois-je exposé
ma Requête,
Que laDeesse l'accorda,
Dans le Lac elle me plongea.
1
Depuis les pieds ju[qu'?i'
la tête.
Admirez de ces eaux Fe£Z
set prodigieux;
Enhomme au même in-
Aanc je me vois transformée,
Jugez combien je fus
charmée,
Disons charmé pour parler
mieux.
- A, ce mot d'abord l'In-
(Inre fut sac hee.
Croyant que d'elle on se
mocquoit,
Et plus Bradamante affirmoic;,
Et moins l'autre la vouloir
croire,
Celle-ci protestoit, juroit.
Jurer n'est pas prouver,
finissons làl'histoire,
Mais je pourrois pourtant
la compter jusqu'au
bout
Oüi, tout peut être écrit
par une plume sage,
Tout avoit en cecy , pour
but le mariage:
Et mariage couvre tout.
Fermer
Résumé : LE DON DE LA NAYADE, PIECE NOUVELLE.
Le texte narre les aventures de Bradamante, fille d'Aimon, célèbre pour sa vaillance et sa beauté. Ses exploits incluent des combats contre des géants et la conquête de forteresses. Une aventure particulière est mise en avant : Bradamante, reposant dans un bois, est découverte par Fleur-d'Épine, fille du roi Marcile. Séduite par la beauté de Bradamante, Fleur-d'Épine lui déclare son amour. Bradamante, après avoir révélé son identité et son sexe, accepte l'hospitalité de Fleur-d'Épine au château royal. Simultanément, Richardet, le frère cadet de Bradamante, profite de leur ressemblance pour se faire passer pour elle et séduire Fleur-d'Épine. Il se rend au château et est bien accueilli. Fleur-d'Épine, croyant avoir affaire à Bradamante, lui raconte une histoire impliquant une nymphe qui a changé son sexe pour celui de Richardet. L'histoire se termine sans révéler la vérité, mais il est suggéré que le but final est le mariage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. [1]-52
SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
Début :
Le Prince de Murcie reprit enfin ses esprits, & pour [...]
Mots clefs :
Prince, Duc de Grenade, Grenade, Princesse, Solitaire, Amour, Seigneur, Malheurs, Temps, Bonheur, Joie, Malheur, Fortune, Coeur, Ciel, Époux, Lieu, Cabane, Traître, Infidélité, Surprise, Soupçon, Rival, Amants, Forêt, Solitude, Doute
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texteReconnaissance textuelle : SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
~* SUITE ETFIN
de ïHtjloirc Espagnole. LE Prince de Murciereprit
enfinles
esprits, & pour lors le lolitaire
lui dit :Seigneur,
si j'avois pu prévoir la su.
neste impression qu'a fait
sur vous la nouvelle que
je vous ai apprise, croyez
qduoeulelouirn, d'irriter vostre
je n'aurois pen.
fé qu'à la soulager; l'experience
que j'ai faite des
revers de la fortune m'apprend
à plaindre ceux quV
ellerend malheureux. Ah
pourquoi ne sçavois-je pas
là'intérêt que vous prenez Leonore? je ne me reprocherais
pas du moins
les tourmens que vous louffre. Je ne vous les
reproche point, Seigneur,
repondit le Prince, non
plus qu'à Leonore; si elle
a épousé Dom Juan elle a
dû l'épouser, ôc si elle m'a
rendu le plus malheureux
des hommes, il faut que
je l'aye mérité:Non le
plus affreux desespoir ne
me forcera jamais à la
traitter d'infidelle mais
je n en mourraipas moins
malheureux.
Ah!Seigneur, repritle
solitaire,si Leonoren'est
point infidelle, il est des
amans plus malheureux
que vous j'ai perdu comme
vous l'esperance de
posseder jamais celle que
jaime,je ne puisdouter de
son inconstance,&j'en
reçoisJes plus forcéspreuves
au moment mêmequi
devoit assurer mon bonheur;
queldesespoirest
égal au mien ? amant dui^e
Princefk-,,,nôçre mariage
étoitconclu duconfentement
de son frère,&l'infîdelie
se
.,
fait enleverce
our-là même par rflôa
rival
,
sans ce trait de la
plus noireinfîdçlitç je seroisencore
a Grepaçlçj
&: vous ue m'auriez point
trouve dans cettesolitude
où nos communs malheurs
nous ont conduit. Le Prince comprit aisément
que cette Princesse,
que le solitaire avoir aiméen'étoit
autre qu'Eli
vire, il en avoit souvent
oui parler à Dom Pedre
son frere, & comme il
sçavoit la violence que
Dom Garcie avoit faire à
Elvire, il crut devoir réparer
le tort que le solitaire
lui faisoit par ses soupçons;
ilme semble
,
Seigneur,
lui dit-il, que vous
condamnez trop aisement
la Princesse que vous aimez
; pourquoi rapporter
àson inconstance un éloignement
dont elle gémit
peut-être autant que vous?-
si vôtre rival l'a enlevée,
le tort que vous lui faites
est irreparable, mais quoiqu'il
en soit, ce n'est point
ainsi qu'il faut juger de ce
qu'on aime. Ah ! je ne
ferois pas si malheureux
si je pouvoissoupçonner
Leonore d'inconfiance. Si
je condamne la Princesse
Elvire, reprit lesolicaire,
c'estque je ne puis douter
qu'elle ne me soit infidelle
y
après cet enlevement
je la cherchai dans
tout le Duché de Grenade
; & dans quelqueslieux
que mon rival lait conduite
,
je l'aurois sans dou-
.re découverte,si ellen'eût
été d'accord avec lui pour
rendre mes recherches
inutiles. Ah ! je l'ay trop
aimée pour ne pas me
plaindre de son changement,
& je vois bien que
nos malheurs font differens
3
quoiqu'ils partent
du même principe. C'est
ainsi que le solitaire die.
putoit au Prince la triste
floired'être le plus maleureux
de tous les horn;.
mes; si c'cft. un dédommagement
pour ceux qui
souffrent
,
ils pouvoient
tous deux y prérendre)
l'un étoit réduit à accuser
sa maîtresse, qui lui étoit
pourtant fidelle, & l'autre
a s'acculer lui-même, lui
qui n'avait jamais eu d'autre
regle de ses adtions
quesa gloire & son amour.
Cependant Elvirepassoit
sa vie dans de mortelles
inquiétudes auuibien
que Leonore,la convention
que ces deux
Princesses avoient eûë
leur étoit également funeste
,
& si Leonore avoit
lieu de soupçonner un
Prince, qu'Elvire avoit
nommé son amant, Elvire
soupçonnoit avec raison
un amant dont le nom
avoir produit un si violent,
effet sur Leonore;ellesavoient
un égal intérêt de se
retrouver. pour éclaircir
un doute si cruel,mais il
ne fut pas permis à Leonore
d'aller feule dans le
jardin,& Elviren'y voyant
plus que la curieuse tante,.
fut contrainte de choisir,
pour le lieu de sa promenade
,
la Forest de Gades;
c'est là que ces deux Princesses
le retrouverent dans
le temps qu'elles ne l'esperoient
plus. Le Duc d'Andalousie,
content de l'obeissance
de sa fille, l'avoit
enfin délivrée des
importunitez de sa vieille
secur
y
elle alloit souvent
se promener dans cette
Forest là elle pouvoit
joüir de la solitude-, & se
livrer à toute sa douleur
Le hazard la conduisit un
jour dans l'endroit où Etvire
avoit coutume d'aller
se plaindre de ses malheurs,
aussitôt elle court
vers elle avec empressement,,
& lui dit: il y a
long-temps que je vous
cherche, Madame, pour
vous apprendre une nouvelle
qui doit vous interesser
: Le Prince de Murcie
est Duc. de Grenade
par les soins de Dom Pedre
vôtre frere & son ami.
Madame,répondit Leonore,
vous sçavez la part
que j'y dois prendre, mais
je devine aussi celle que
vous y prenez, ce n'est
point moi qui dois ressentir
la joye de cette nouvelle.
Ah! qui doit donc
la ressentir ? reprit Leonore,
le Prince de Murcie
vous aime, Ôc. n'a fait
une si, grande démarche
que pour vous meriter.
Ah! Madame,répondit
Elvire, pourquoi insultez.
vousàmon malheur? Je
sçai que je ne suis point
aimée,c'est en vain que
je voudrois vous disputer
le coeur du Prince: de
Murcie.Ces deux Princelles
entraientinsensiblement
au pointd'unéclaircissement
qui leur étoitsi
necessaire,lorsqueDom
Juan &DomGarcievinrent
troubler leur entrer
tien: sitôtqu'Elvire eut
EÇÊonnu>fon persecuteur,
qgif n'étoitpasfort loin
d'elle,elle prit la fuite, &
Leonore> que la presence
de Dom Juan auroit embarrassée
dans une pareille
circonstance., prit une
autre allée dans le dessein
del'evicer; Dom Garcie
avoit cru reconnoîtreElvire
& l'avoit suivie des
yeux;l'occasion lui parut
trop bellepour la négliger
: Seigneur, dit-il à D.
Juan, vous voulez sans
doute aborder Leonore?
je vous laisse seul de peur
de troubler un entretien
si doux pour l'un & pour
l'autre, je ferai toujours à
portée de vous rejoindre;
en même temps il fuit la
routequ'il avoit vu prendre
à Elvire, & aprés
l'avoir assez long-temps
cherchée,il la découvrit
dans le lieule plus écarté
de la forest.Quelle fut la
surprise&la crainte de
cette Princessè? elle con,
noissoit le perfide Dom
Garcie.,irrité de ses refus
& de ses mépris,il étoit
capable de se porter aux
plus violentes extremitez;
Elvire dans un si grand
péril n'eut d'autrereilburce
quecelle de faire em*
tendre des cris horribles,
quipussent lui attirer du
secours, & ses cris en effet
la sauverent. Le solitaire,
quile promenoit assez près
de la, les entendit; aussitôt
il court vers le lieu où
les cris d'Elvire le con- duisent , & tout d'un , toup: il voit celle qu'il
croyoit infidelle à Grenade
, qui
-
se jettedansses
bras,en lui disant: Seigneur
,sauvez-moi des fureurs
d'un scelerat, & dans
le moment Dom Garcie
parut. Je n'entreprendrai
point
point d'exprimer les divers.
mouvemens de surprise
d'amour & de colere
donc le solitaire futsaisi ;
Dom Garcie voulut prosiser
du moment pour se
défaire de son rival avant
qu'il fût en défense, mais
lescelerat meritoitla
mort,le solitairel'étendii
à ses pieds; après le peu de resistance qu'on doit
attendre d'un lâche & d'un
traître,ensuite s'abandonnant
à d'autres transports,
il s'approcha d'Elvire:
quel bonheur luidit-il
y
Madame?la fortunevous?;
rend à mon amour, & livre
mon rival à ma vengeance
; que le perfide
nous a causé de maux r
que n'ai-je point souffert
pendant vôtre absence!
Jen'oublierai jamais,,
Prince, répondit Elvire,
le service que vôtre pitié
vient de me rendre, mais
je ferois plus heureuse si
je le devois à vôtre amour.
Ah!Ciel,s'écrialesolitaire,
comment expliquer
ces cruels reproches? jesuis
donc un amantinfidele.
Prince, je voudrois
pouvoir en douter,
rien ne troubleroit la joye
- que j'ai de vous revoir;
Ah! je serois trop heureuse.
Grand Dieu,s'ecriatil
encore une fois,il est
donc vrai que vous m'accufèz
d'inconstance> Ahj
Madame,quel démon envieux
de nôtre bonheur,
vous donne ces injustes
soupçons ;quoi je vous
revois! le plaisir que je
sens me persuade que tous
mes maux sont finis, & je
retrouve au même instant
des malheurs plus grands
encore que ceux que j'ai
fouffers
; ma chere Elvire
voyez cette trille retraite,
cetteaffreuse solitude!
font-ce la des preuves de
mon inconstance ? Oui,
Prince, cest le choix de
cette solitude qui confirme
mes tristessoupçons.
Ah! Seigneur, est-ce dans
la forestde Gades que
vôtre. confiance devoit
éclater? Le solitaire, qui
ne pouvoit rien compren- dre au discours d'Elvire,
ne sçavoit comment calnler.,
les soupçons ;nia
Princesse, lui disoit-il, daignez
medire le sujet de
vos reproches,je fuis Ulr
de me justifier, jenesuis
pas surpris que vous me
foupçonniez., le moindre
accidentpeut allarmer
une amante {enfible3 j'ai
moi-même eprouve combien
il elt aisé de craindre
le changement dece qu'
onaime
)
jevous ai crû
moi-même moins fidelle
que je ne vous retrouve,
mais si l'heureuse avanture
quinous réunit ne m'avoit
détrompé, loin de vous en
faire un mystere,je me
ferois plaint à vous, je
vous aurois découvert le
sujet de mesdouleurs, ôc
je n'aurois rien tant fouhaitté
que de vous voir
bien justifiée
; pourquoy
n'en usez-vous pas ainsi,
ma Princesse ? l'amour
peut-il prendre un autre
parti? Que me servira-t-il,
reprit El vire, de vous convaincred'inconstance
? je
ne vous en aimerai pas
moins, & vous n'en aimerez
pas moins Leonore.
Quoi!j'aime Leonore, reprit
vivement le solitaire?
Ah! je vois maintenant le
sujet de vos qsoupconsy.
vous avez crû que, charmé
de cette Princesse,je
n'habite cette solitude
-
que pour lui prouver mon
amour , mais non,ma
chere Elvire,rendez-moimon
innocence, rendezmoi
tout vôtre amour:je
n'ai jamais vû Leonore,,,
je suis dans un lieu tout
plein de sa beauté & de
les vertus & je n'ai jamais
penséqu'à vous, c'est pour
vous feule que je fuis réduit
dans l'état où vous -
me voyez. Ah! Prince., dit
Elvire,que ne vous puisje
croiremaisnon vous
me trompez;voyez vousmême
si je dois être convaincue
; je racontois a
Leonore nos communs
malheurs, elle me demanda
vôtre nom, je lui nommai
le Prince de Murcie,
&: soudain elle tombaévanouie
dans mes bras;
jouiuez. Prince, de vôtre
gloire, après ce coup rien
ne peut môterma douleur.
leur. Elvire voulut s'éloi.
gnerdu solitaice pour lui
cacher ses larmes.; arrêtez
ma Princene, s'écria-t-il
,
non je
-,
n'ai jamais vu Leonore,
ilest un autre Prince
de Murcie,vous le devez
sçavoir: Ah! pouvezvousme
soupçonner? mais
rnachere Elvire,venez me
voir tout-à-faitjustisié, j'ai
laissé dans ma cabane un
inconnu qui aime Leonore,
l'état où la nouvelle
de son mariage avec Dom
Juan la réduit, m'a découvert
son secret: il est
sans doute ce Prince de
Murcie amant de Leonore,
venezJe lui demanderai
son nom, il ne pourra
me resuser cet ecfairciuement,
qui importe tant a
vôtre bonheur& au mien.
Ils n'eurent pasgrand chemin
à faire pour arriver à
la petite cabane;le cours
de leur conversation les y
avoit insensiblement conduits,
ils y entrent, mais
quel spectacle s'offrit tout
d'un coup à leurs yeuxils
virent deux hommes étendus
dans la cabane, qui
perissoient dansleursang.
Ah Ciel! s'écria Elvire,
saisie d'horreur .& de sur-
,
prise.Qui sont ces malheureux
?Que je plains là
fort de l'un d'eux, repondit
le solitaire; c'est cet
étranger qui étoit venu
chercher ici un azile, nous
déplorions ensemblenos
communs malheurs, il alloit
fininles miens. Elvire
revenue de sa premiere
terreur s'approcha 8c reconnut
Dom Juan, Le
Prince après s'être separé
de D. Garcie avoit longtemps
erré dans la forêt,
occupe destrilles idées qui
les avoient conduits:malygré
ce que la fortune faisoitpour
luiy il nelaissoit
pas d'avoir ses chagrins;
il avoit apperçu lacabane
du soliraire, .& y étoit entré
attiré par sa simpie curiosite
:
les' soupirs de cet
inconnul'avoit redoublée
enexcitant sa compas.
sion. Mais quelle surprise!,
à peineces deux hommes
se furent envilagezdqu'un
premier mouvement de
rage & devengeance leur
étant tout loisir de s'expliquer
: Ah te voila,traître.,
s'écria l'un; perside, tu
mourras, secria l'autre :
& à l'instant ils se lancent
furieux l'un sur l'autre, &
se battent avec tant de
haine & tant d'acharnement,
que sans recevoir
aucun coupmorcel ils se
ercerent enplusieurs endroits,
ils tomberent l'un
& l'autre affoiblis par la
perte de leur sang,&par
la longueur du combar.Ce
fut dans cet état que les
trouvèrent Elvire & fou
amant, ils leur donnrent
tous les secours possibles,&
se retirèrent a l'écart dans
l'esperance de tirer quelque
éclaircisement de ce
que se diroient ces deux
rivaux. Ils reprirent peu
de temps après leurs sorces
& leurs ressentimens,.
& le Prince de Murcie
tournant vers Dom Juan
des yeux pleins d'indignation:
Quoy tu vis encore
le Ciel ne peur donc consentir
à la mort du digne
époux de Leonore, ni la
forc,ni l'amournilahaine
îije peuventrien sur de si
beauxjours?Le Ciel,répondit,
Dom Juan, veut que
j'admire encor cet illuitre
conquerant, qui vient de
joindre ,à tant de hauts titres
celuy de Duc de Grenade
: Quel regret pour
moy de mourir sans voir
regner un Prince si genereux
?Peux-tu le voir sans
rougir,persideyreprit le
Prince Non dit Dom
Juan.le rougis de t'avoir
il rpal connu. Les traîtres,
répliqua le Prince, ne rougissent
du crime qu'après
qu'ils l'ont commis. - Il est
vray, répondit D. Juan
y s'ils n'en rougissoient pas
si tard,je ferois Duc de
Grenade, & vous ne seriez
encore que le Prince de
Murcie. Poursuis,indigne
amy ,
reprit le Prince,
cherche un pretexte à ton
horrible persidie; tu n'es
donc l'époux de Leonore
que parce que je luis un
Tyran?Non', traître, repondit
Dom Juan, puiss
qu'il faut enfin éclatter, je
ne t'ai point trahi,je mefuis
yengé de l'ennemi commun
de toute l'Espagne;
d'un usurpateur qui elt en
abomination dans toute
l'Europe: Renonce àLeonore,
qui tesereste autant
quelle t'a autrefois aimé.
Grand Dieu,s'ecria-t-il,où
fùis-je?non,, Leonorenaura
pas pu le croire; tes
derniers mots te convainquentd'imposture,
tu peux
m'avoir pris pour unusurpateur,
mais non pas cette
genereule Princesse. Il est
vray, répondit D. Juan,.
tu l'avois seduite par ta
fausse vertu: maisqu'avoir
elle a repondre a D. Garcie,.
dont la fidelité rend
ta perfidie certaine ? Le
Prince vit dés ce moment
la trahison de D. Garcie
y,
& parla ainsi à sonrival:
Dom Juan,je fuis forcé de
vous rendre vôtre innocence,
Dom Garcie vous
a trahis tous deux: loin
d'usupervosEtats,je les
aysoustraits à la tyrannie,
dans le seul dessein de vous
les rendre
:,- En abordant
Tille de Gadcs je trouvay
Dom Pedre qui vous cherchoit
par tout, jem'offris
à prendre vôtre place, &
je fis pour vous ce que je
n'aurois pas fait pour moymême,
je me privay du
plaisir de revoir Leonore
pour vous remettre dans
vos Estats ; j'en ai chassé
Dom Garcie qui les usurpoit:
pour prix de mon secours
Ôc de mon amitié
vous épousez ce que j'ainle,
sans que j'en puisse
accuser que la fortune-,
vous n eres point coupable
: mais cependant Leonore
eIl: à vous & je la
perds pourjamais.
Le Prince de Murcie
parloit d'un air si couchant
que Dom Juan lui-même
commençoitàs'attendrir.
On peut juger de laJitua.
tion des deu x spectateurs;
Elvire étoit sûre du coeur
de son amant,& cetamant
voyoit dans les yeux d'El..
vire, & la justice qu'elle
rendoit à son amour, &la
joye avec laquelle elle la
lui rendoit,il ne manquoit
plus au Prince qu'une
occasion de confirmer
ces diccours qui faisoient
déja tant d'impression;
hazard la sit naître prefqu'au
même instant.Un
des domestiques de Dom
Juan,qui avoitsuivi Dom
Garcie, entra dans laca~
bane, attiré par le bruit
qu'il avoit entendu. Approchez,
lui dit D. Juan,
pourquoy m'avez
- vous
trahi? pourquoiêtes-vous
entré dans lecomplot du
traître Dom Garcie? Fernandez
( c'étoit le nom
du domestique ) interdit
d'une questionà laquelle
il ne s'attendoit pas, &
déjà surpris de la réunion
à
des deux Princes, prit le
parti de se jetter aux
pieds de son Maître, 8c
de lui découvrir tout le
mystere d'une sinoire trahison.
Ah! quel secret venez-
vous de me reveler.,
s'écria Dom Juan, saisi
d'une juste horreur,confus
desa credulité
)
deses
peré d'avoir fîiivi les mouvemens
de sa haine contre
celui à qui il devoit tout?
Ah! Seigneur,s'écria-t-il,
se tournant vers le Prince
de Murcie, que puisje
vous dire? je ne suis point
l'époux de Leonore. Vous
n'êtes point son époux,
répondit le Prince? Ah!
Dom Juan pourquoi voulez-
vousme flatter? croyez-
vous par là conserver
ma vie? Non, je meurs
mal-heureux amant de
Leonore& fidele ami de
D. Juan.C'est moi qui dois
mourir,reprit Dom Juan,
je ne fuis plus digne de
la vie; vivez, Prince,
pour posseder Leonore,
j'aiassez d'autres crunes
à me reprocher sans me
charger- encore de celui
d'être son époux; non.,
je ne le fuis point, & l'unique
consolation qui me
reste, après tous les maux
queje vous ai causez, c'est
d'être encor plus malheureuxquejene
fuis coupable.
En mêmetemps il lui
apprit comment ce mariageavoit
été retardé par
une violente maladie de
Leonore
, que ses chagrins
avoient apparemment
causée. Dom Juan
ne borna pas là les foins
.qu'il devoir au Prince
lui promit de fléchir le
Duc
Duc d'Andalousiey & fit
renaître
,
dans son coeur
l'esperance que tant. de
malheurs en avoient ôtée.
Quelchangement de situation
pour le Prince de
Murcie, à peine croyoit- iltout ce qu'il entendait
partageentre la joye de
ravoir Leonore fidelle,
& l'impatience, de la revoir
telle que l'amour la
lui conservoit
,
à peine
pouvoit-il suffire à ressentir
tout son bonheur. Elvire
& le solitaire de leur
côté jouissoient du bonheur
de se trouver fîdeles,
exempts des soins &de l'inquietude
qui troubloient
depuis si long-temps leur
amour; le spectacle dont
ils étoient témoinsaugi
mentoit encore leur tendresse.
Après qu'ilsse furent
dit tout ce qu'un bonheur
mutuel peut inspirer,
ils s'aprocherent des deux
Princes. Dés que le Prince
deMurcie eut apperçû le
solitaire, il luy dit: Vous
- me trouvez,Seigneur,dans
unesituation- bien- différente
de celle ou vous,
m'aviez laissé, vous voyez
qu'il ne faut qu'un moment
pour terminer les
plus grands malheurs, j'espere
que celuy qui doit
finir les vôtres- n'est pas
bien éloigné, &pour lors
ma joye sera parfaite. Seigneur,.
répondit le solitaire,
le Ciel nous a réunis
pour nous rendre tous heureux,
vous allez- revoir
Leonore,,, jeretrouve El
vire fidellé
; cette avanture
finittous lesmalheuts
qui sembloient attachez
aunom que nous portons
l'un & l'autre. Il lui apprit
en même temps qu'il étoit
un cadet de la maison,
dont la branche separée
depuis long-temps estoit
presque inconnuë enEspagne,
il luy raconta les
soupçons d'Elvire à l'occasson
de la conformité
de leur nom; les momens
surent employez à des détails
capables d'interesser
du moins des amans:mais
lorsqu'Elvire luy rendit
compte àsontour de Son
entrevue a\*ecLectfi0rcv&
de tout cequi l'avoirluivie
:Ah, s'écria,le Prince,,
quela fortune, est cruelle
quand ellenouspourluit:
c'érait l'unique moyen de
rendrema fidélité suspecte
à Leonore:mais non, cette
Princesse connoîtbien
mon coeur,elle n'aura
point
-
fait cette injustice à
mon- amour. Cependant
Fernandezqui avoit ete
témoin; de redaircinement
entre le Prince de
Murcie & son malfire".
plein de tout cequ'ilavoit
entenducourut le publier
dans le Palais du Duc, il
trouva Leonore quiquittoit
la forêt pour retourner
à son appartement, &
elle en sur instruite la premiere.
Son récit étoit aisez
interessant pour que Leonore
voulût le justifier,
elle ': sè fit incontinentconduire
à la cabane;dés
qu'elle parut sa présence
produisit un profond silence
,
le Prince étoit celuy
qui avoit le plus de
choses à dire, il fut aussi
celuy qui eut moins la
force de parler: mais sa
joye n'en éclattoit que
mieux dans ses regards, ôc
Leonore qui l'y. voyoit
toute entiere,ne marquoit,
pas moins vivement le.
plaisir qu'elle ressentoit..
Elvire enfin prit la parole,.
&montrant le solitaire,elle
luy apprit son nom, & lui
donna un éclaircissement
qui manquoit encore à son.
repos.
Dom Juan marquoit le
plus vif repentir,ilcedoit
tous ses droits au Prince
de Murcie: ces amans
se voyoient, délivrez d'un
dangereux persecuteur;que
ne se dirent-ils point dans
de pareils transports ? Ah
,
Madame,s'écria le Prince,
vous m'aimez encore? les
noms d'usurpateur &d'infidele
qu'on m'a tant donnez
n'ont point changé
vôtre coeur? à ce trait je
reconnois Leonore. Ouy,
Seigneur,réponditla Princesse,
je vous ay toûjours
aimé
, & je luis toûjours,
cette Leonore, dont vous
connoissez si bien les sentimens;
les raisons qui sembloient
persuader vostre
inconstance,n'ont pu prévaloir
valoir sur le souvenir de
vos verrus: Prince,j'ay
souffert de vôtre absence
) & de la cruauré avec laquelle
on a voulu flétrir
vôtre nom:mais je ne vous
ay jamais condamné, de
ne pouvant être à vous,
j'allois me donner la mort,
si la fortune ne nous eût
enfin réunis. Je n'entreprendrai
point de rapporter
ici le cours de leur entretien;
pour peu qu'on
connoisse l'amour, on en
imaginera plus que je n'en
pourroisdire: mais enfin
il n'est pointde réünion
plus touchante que celle
de deux amans qui ont eu
tant d'obstacles à surmonter
,qu'ils se protestent
qu'ils ne se sont jamais crus
infidelles
,
parmi tant de
raisons qui sembloient
marquer leur infidélité ;
la haute idée qu'ils avoient
l'un de l'autre avoit toûjours
éloignélajalousieinseparablede
l'amour moins
heroïque, & s'ils n'avoient
pas eu les chagrins de cette
espece,ceux de l'absence
en étoient plusviolens
pour eux.
Les sentimens que tant
de disgraces n'avoient pû
chasser de leur coeur firent
leur gloire & leur felicité;
leur confiance attendrit
enfin le Duc d'Andalousie
, que tant de
nouvelles raisons forçoient
d'estimer le Prince
de Murcie: Ces illustres
Amans furent bientost
unis pour toujours
; cet
heureux mariage fut suivy
de celuy du solitaire
avec Elvire, & comme
la fortune les avoit tous
associez dans les malheurs
qu'elle leur avoit suscitez,
ils jurerent de ne se separerjamais,
FIN.
de ïHtjloirc Espagnole. LE Prince de Murciereprit
enfinles
esprits, & pour lors le lolitaire
lui dit :Seigneur,
si j'avois pu prévoir la su.
neste impression qu'a fait
sur vous la nouvelle que
je vous ai apprise, croyez
qduoeulelouirn, d'irriter vostre
je n'aurois pen.
fé qu'à la soulager; l'experience
que j'ai faite des
revers de la fortune m'apprend
à plaindre ceux quV
ellerend malheureux. Ah
pourquoi ne sçavois-je pas
là'intérêt que vous prenez Leonore? je ne me reprocherais
pas du moins
les tourmens que vous louffre. Je ne vous les
reproche point, Seigneur,
repondit le Prince, non
plus qu'à Leonore; si elle
a épousé Dom Juan elle a
dû l'épouser, ôc si elle m'a
rendu le plus malheureux
des hommes, il faut que
je l'aye mérité:Non le
plus affreux desespoir ne
me forcera jamais à la
traitter d'infidelle mais
je n en mourraipas moins
malheureux.
Ah!Seigneur, repritle
solitaire,si Leonoren'est
point infidelle, il est des
amans plus malheureux
que vous j'ai perdu comme
vous l'esperance de
posseder jamais celle que
jaime,je ne puisdouter de
son inconstance,&j'en
reçoisJes plus forcéspreuves
au moment mêmequi
devoit assurer mon bonheur;
queldesespoirest
égal au mien ? amant dui^e
Princefk-,,,nôçre mariage
étoitconclu duconfentement
de son frère,&l'infîdelie
se
.,
fait enleverce
our-là même par rflôa
rival
,
sans ce trait de la
plus noireinfîdçlitç je seroisencore
a Grepaçlçj
&: vous ue m'auriez point
trouve dans cettesolitude
où nos communs malheurs
nous ont conduit. Le Prince comprit aisément
que cette Princesse,
que le solitaire avoir aiméen'étoit
autre qu'Eli
vire, il en avoit souvent
oui parler à Dom Pedre
son frere, & comme il
sçavoit la violence que
Dom Garcie avoit faire à
Elvire, il crut devoir réparer
le tort que le solitaire
lui faisoit par ses soupçons;
ilme semble
,
Seigneur,
lui dit-il, que vous
condamnez trop aisement
la Princesse que vous aimez
; pourquoi rapporter
àson inconstance un éloignement
dont elle gémit
peut-être autant que vous?-
si vôtre rival l'a enlevée,
le tort que vous lui faites
est irreparable, mais quoiqu'il
en soit, ce n'est point
ainsi qu'il faut juger de ce
qu'on aime. Ah ! je ne
ferois pas si malheureux
si je pouvoissoupçonner
Leonore d'inconfiance. Si
je condamne la Princesse
Elvire, reprit lesolicaire,
c'estque je ne puis douter
qu'elle ne me soit infidelle
y
après cet enlevement
je la cherchai dans
tout le Duché de Grenade
; & dans quelqueslieux
que mon rival lait conduite
,
je l'aurois sans dou-
.re découverte,si ellen'eût
été d'accord avec lui pour
rendre mes recherches
inutiles. Ah ! je l'ay trop
aimée pour ne pas me
plaindre de son changement,
& je vois bien que
nos malheurs font differens
3
quoiqu'ils partent
du même principe. C'est
ainsi que le solitaire die.
putoit au Prince la triste
floired'être le plus maleureux
de tous les horn;.
mes; si c'cft. un dédommagement
pour ceux qui
souffrent
,
ils pouvoient
tous deux y prérendre)
l'un étoit réduit à accuser
sa maîtresse, qui lui étoit
pourtant fidelle, & l'autre
a s'acculer lui-même, lui
qui n'avait jamais eu d'autre
regle de ses adtions
quesa gloire & son amour.
Cependant Elvirepassoit
sa vie dans de mortelles
inquiétudes auuibien
que Leonore,la convention
que ces deux
Princesses avoient eûë
leur étoit également funeste
,
& si Leonore avoit
lieu de soupçonner un
Prince, qu'Elvire avoit
nommé son amant, Elvire
soupçonnoit avec raison
un amant dont le nom
avoir produit un si violent,
effet sur Leonore;ellesavoient
un égal intérêt de se
retrouver. pour éclaircir
un doute si cruel,mais il
ne fut pas permis à Leonore
d'aller feule dans le
jardin,& Elviren'y voyant
plus que la curieuse tante,.
fut contrainte de choisir,
pour le lieu de sa promenade
,
la Forest de Gades;
c'est là que ces deux Princesses
le retrouverent dans
le temps qu'elles ne l'esperoient
plus. Le Duc d'Andalousie,
content de l'obeissance
de sa fille, l'avoit
enfin délivrée des
importunitez de sa vieille
secur
y
elle alloit souvent
se promener dans cette
Forest là elle pouvoit
joüir de la solitude-, & se
livrer à toute sa douleur
Le hazard la conduisit un
jour dans l'endroit où Etvire
avoit coutume d'aller
se plaindre de ses malheurs,
aussitôt elle court
vers elle avec empressement,,
& lui dit: il y a
long-temps que je vous
cherche, Madame, pour
vous apprendre une nouvelle
qui doit vous interesser
: Le Prince de Murcie
est Duc. de Grenade
par les soins de Dom Pedre
vôtre frere & son ami.
Madame,répondit Leonore,
vous sçavez la part
que j'y dois prendre, mais
je devine aussi celle que
vous y prenez, ce n'est
point moi qui dois ressentir
la joye de cette nouvelle.
Ah! qui doit donc
la ressentir ? reprit Leonore,
le Prince de Murcie
vous aime, Ôc. n'a fait
une si, grande démarche
que pour vous meriter.
Ah! Madame,répondit
Elvire, pourquoi insultez.
vousàmon malheur? Je
sçai que je ne suis point
aimée,c'est en vain que
je voudrois vous disputer
le coeur du Prince: de
Murcie.Ces deux Princelles
entraientinsensiblement
au pointd'unéclaircissement
qui leur étoitsi
necessaire,lorsqueDom
Juan &DomGarcievinrent
troubler leur entrer
tien: sitôtqu'Elvire eut
EÇÊonnu>fon persecuteur,
qgif n'étoitpasfort loin
d'elle,elle prit la fuite, &
Leonore> que la presence
de Dom Juan auroit embarrassée
dans une pareille
circonstance., prit une
autre allée dans le dessein
del'evicer; Dom Garcie
avoit cru reconnoîtreElvire
& l'avoit suivie des
yeux;l'occasion lui parut
trop bellepour la négliger
: Seigneur, dit-il à D.
Juan, vous voulez sans
doute aborder Leonore?
je vous laisse seul de peur
de troubler un entretien
si doux pour l'un & pour
l'autre, je ferai toujours à
portée de vous rejoindre;
en même temps il fuit la
routequ'il avoit vu prendre
à Elvire, & aprés
l'avoir assez long-temps
cherchée,il la découvrit
dans le lieule plus écarté
de la forest.Quelle fut la
surprise&la crainte de
cette Princessè? elle con,
noissoit le perfide Dom
Garcie.,irrité de ses refus
& de ses mépris,il étoit
capable de se porter aux
plus violentes extremitez;
Elvire dans un si grand
péril n'eut d'autrereilburce
quecelle de faire em*
tendre des cris horribles,
quipussent lui attirer du
secours, & ses cris en effet
la sauverent. Le solitaire,
quile promenoit assez près
de la, les entendit; aussitôt
il court vers le lieu où
les cris d'Elvire le con- duisent , & tout d'un , toup: il voit celle qu'il
croyoit infidelle à Grenade
, qui
-
se jettedansses
bras,en lui disant: Seigneur
,sauvez-moi des fureurs
d'un scelerat, & dans
le moment Dom Garcie
parut. Je n'entreprendrai
point
point d'exprimer les divers.
mouvemens de surprise
d'amour & de colere
donc le solitaire futsaisi ;
Dom Garcie voulut prosiser
du moment pour se
défaire de son rival avant
qu'il fût en défense, mais
lescelerat meritoitla
mort,le solitairel'étendii
à ses pieds; après le peu de resistance qu'on doit
attendre d'un lâche & d'un
traître,ensuite s'abandonnant
à d'autres transports,
il s'approcha d'Elvire:
quel bonheur luidit-il
y
Madame?la fortunevous?;
rend à mon amour, & livre
mon rival à ma vengeance
; que le perfide
nous a causé de maux r
que n'ai-je point souffert
pendant vôtre absence!
Jen'oublierai jamais,,
Prince, répondit Elvire,
le service que vôtre pitié
vient de me rendre, mais
je ferois plus heureuse si
je le devois à vôtre amour.
Ah!Ciel,s'écrialesolitaire,
comment expliquer
ces cruels reproches? jesuis
donc un amantinfidele.
Prince, je voudrois
pouvoir en douter,
rien ne troubleroit la joye
- que j'ai de vous revoir;
Ah! je serois trop heureuse.
Grand Dieu,s'ecriatil
encore une fois,il est
donc vrai que vous m'accufèz
d'inconstance> Ahj
Madame,quel démon envieux
de nôtre bonheur,
vous donne ces injustes
soupçons ;quoi je vous
revois! le plaisir que je
sens me persuade que tous
mes maux sont finis, & je
retrouve au même instant
des malheurs plus grands
encore que ceux que j'ai
fouffers
; ma chere Elvire
voyez cette trille retraite,
cetteaffreuse solitude!
font-ce la des preuves de
mon inconstance ? Oui,
Prince, cest le choix de
cette solitude qui confirme
mes tristessoupçons.
Ah! Seigneur, est-ce dans
la forestde Gades que
vôtre. confiance devoit
éclater? Le solitaire, qui
ne pouvoit rien compren- dre au discours d'Elvire,
ne sçavoit comment calnler.,
les soupçons ;nia
Princesse, lui disoit-il, daignez
medire le sujet de
vos reproches,je fuis Ulr
de me justifier, jenesuis
pas surpris que vous me
foupçonniez., le moindre
accidentpeut allarmer
une amante {enfible3 j'ai
moi-même eprouve combien
il elt aisé de craindre
le changement dece qu'
onaime
)
jevous ai crû
moi-même moins fidelle
que je ne vous retrouve,
mais si l'heureuse avanture
quinous réunit ne m'avoit
détrompé, loin de vous en
faire un mystere,je me
ferois plaint à vous, je
vous aurois découvert le
sujet de mesdouleurs, ôc
je n'aurois rien tant fouhaitté
que de vous voir
bien justifiée
; pourquoy
n'en usez-vous pas ainsi,
ma Princesse ? l'amour
peut-il prendre un autre
parti? Que me servira-t-il,
reprit El vire, de vous convaincred'inconstance
? je
ne vous en aimerai pas
moins, & vous n'en aimerez
pas moins Leonore.
Quoi!j'aime Leonore, reprit
vivement le solitaire?
Ah! je vois maintenant le
sujet de vos qsoupconsy.
vous avez crû que, charmé
de cette Princesse,je
n'habite cette solitude
-
que pour lui prouver mon
amour , mais non,ma
chere Elvire,rendez-moimon
innocence, rendezmoi
tout vôtre amour:je
n'ai jamais vû Leonore,,,
je suis dans un lieu tout
plein de sa beauté & de
les vertus & je n'ai jamais
penséqu'à vous, c'est pour
vous feule que je fuis réduit
dans l'état où vous -
me voyez. Ah! Prince., dit
Elvire,que ne vous puisje
croiremaisnon vous
me trompez;voyez vousmême
si je dois être convaincue
; je racontois a
Leonore nos communs
malheurs, elle me demanda
vôtre nom, je lui nommai
le Prince de Murcie,
&: soudain elle tombaévanouie
dans mes bras;
jouiuez. Prince, de vôtre
gloire, après ce coup rien
ne peut môterma douleur.
leur. Elvire voulut s'éloi.
gnerdu solitaice pour lui
cacher ses larmes.; arrêtez
ma Princene, s'écria-t-il
,
non je
-,
n'ai jamais vu Leonore,
ilest un autre Prince
de Murcie,vous le devez
sçavoir: Ah! pouvezvousme
soupçonner? mais
rnachere Elvire,venez me
voir tout-à-faitjustisié, j'ai
laissé dans ma cabane un
inconnu qui aime Leonore,
l'état où la nouvelle
de son mariage avec Dom
Juan la réduit, m'a découvert
son secret: il est
sans doute ce Prince de
Murcie amant de Leonore,
venezJe lui demanderai
son nom, il ne pourra
me resuser cet ecfairciuement,
qui importe tant a
vôtre bonheur& au mien.
Ils n'eurent pasgrand chemin
à faire pour arriver à
la petite cabane;le cours
de leur conversation les y
avoit insensiblement conduits,
ils y entrent, mais
quel spectacle s'offrit tout
d'un coup à leurs yeuxils
virent deux hommes étendus
dans la cabane, qui
perissoient dansleursang.
Ah Ciel! s'écria Elvire,
saisie d'horreur .& de sur-
,
prise.Qui sont ces malheureux
?Que je plains là
fort de l'un d'eux, repondit
le solitaire; c'est cet
étranger qui étoit venu
chercher ici un azile, nous
déplorions ensemblenos
communs malheurs, il alloit
fininles miens. Elvire
revenue de sa premiere
terreur s'approcha 8c reconnut
Dom Juan, Le
Prince après s'être separé
de D. Garcie avoit longtemps
erré dans la forêt,
occupe destrilles idées qui
les avoient conduits:malygré
ce que la fortune faisoitpour
luiy il nelaissoit
pas d'avoir ses chagrins;
il avoit apperçu lacabane
du soliraire, .& y étoit entré
attiré par sa simpie curiosite
:
les' soupirs de cet
inconnul'avoit redoublée
enexcitant sa compas.
sion. Mais quelle surprise!,
à peineces deux hommes
se furent envilagezdqu'un
premier mouvement de
rage & devengeance leur
étant tout loisir de s'expliquer
: Ah te voila,traître.,
s'écria l'un; perside, tu
mourras, secria l'autre :
& à l'instant ils se lancent
furieux l'un sur l'autre, &
se battent avec tant de
haine & tant d'acharnement,
que sans recevoir
aucun coupmorcel ils se
ercerent enplusieurs endroits,
ils tomberent l'un
& l'autre affoiblis par la
perte de leur sang,&par
la longueur du combar.Ce
fut dans cet état que les
trouvèrent Elvire & fou
amant, ils leur donnrent
tous les secours possibles,&
se retirèrent a l'écart dans
l'esperance de tirer quelque
éclaircisement de ce
que se diroient ces deux
rivaux. Ils reprirent peu
de temps après leurs sorces
& leurs ressentimens,.
& le Prince de Murcie
tournant vers Dom Juan
des yeux pleins d'indignation:
Quoy tu vis encore
le Ciel ne peur donc consentir
à la mort du digne
époux de Leonore, ni la
forc,ni l'amournilahaine
îije peuventrien sur de si
beauxjours?Le Ciel,répondit,
Dom Juan, veut que
j'admire encor cet illuitre
conquerant, qui vient de
joindre ,à tant de hauts titres
celuy de Duc de Grenade
: Quel regret pour
moy de mourir sans voir
regner un Prince si genereux
?Peux-tu le voir sans
rougir,persideyreprit le
Prince Non dit Dom
Juan.le rougis de t'avoir
il rpal connu. Les traîtres,
répliqua le Prince, ne rougissent
du crime qu'après
qu'ils l'ont commis. - Il est
vray, répondit D. Juan
y s'ils n'en rougissoient pas
si tard,je ferois Duc de
Grenade, & vous ne seriez
encore que le Prince de
Murcie. Poursuis,indigne
amy ,
reprit le Prince,
cherche un pretexte à ton
horrible persidie; tu n'es
donc l'époux de Leonore
que parce que je luis un
Tyran?Non', traître, repondit
Dom Juan, puiss
qu'il faut enfin éclatter, je
ne t'ai point trahi,je mefuis
yengé de l'ennemi commun
de toute l'Espagne;
d'un usurpateur qui elt en
abomination dans toute
l'Europe: Renonce àLeonore,
qui tesereste autant
quelle t'a autrefois aimé.
Grand Dieu,s'ecria-t-il,où
fùis-je?non,, Leonorenaura
pas pu le croire; tes
derniers mots te convainquentd'imposture,
tu peux
m'avoir pris pour unusurpateur,
mais non pas cette
genereule Princesse. Il est
vray, répondit D. Juan,.
tu l'avois seduite par ta
fausse vertu: maisqu'avoir
elle a repondre a D. Garcie,.
dont la fidelité rend
ta perfidie certaine ? Le
Prince vit dés ce moment
la trahison de D. Garcie
y,
& parla ainsi à sonrival:
Dom Juan,je fuis forcé de
vous rendre vôtre innocence,
Dom Garcie vous
a trahis tous deux: loin
d'usupervosEtats,je les
aysoustraits à la tyrannie,
dans le seul dessein de vous
les rendre
:,- En abordant
Tille de Gadcs je trouvay
Dom Pedre qui vous cherchoit
par tout, jem'offris
à prendre vôtre place, &
je fis pour vous ce que je
n'aurois pas fait pour moymême,
je me privay du
plaisir de revoir Leonore
pour vous remettre dans
vos Estats ; j'en ai chassé
Dom Garcie qui les usurpoit:
pour prix de mon secours
Ôc de mon amitié
vous épousez ce que j'ainle,
sans que j'en puisse
accuser que la fortune-,
vous n eres point coupable
: mais cependant Leonore
eIl: à vous & je la
perds pourjamais.
Le Prince de Murcie
parloit d'un air si couchant
que Dom Juan lui-même
commençoitàs'attendrir.
On peut juger de laJitua.
tion des deu x spectateurs;
Elvire étoit sûre du coeur
de son amant,& cetamant
voyoit dans les yeux d'El..
vire, & la justice qu'elle
rendoit à son amour, &la
joye avec laquelle elle la
lui rendoit,il ne manquoit
plus au Prince qu'une
occasion de confirmer
ces diccours qui faisoient
déja tant d'impression;
hazard la sit naître prefqu'au
même instant.Un
des domestiques de Dom
Juan,qui avoitsuivi Dom
Garcie, entra dans laca~
bane, attiré par le bruit
qu'il avoit entendu. Approchez,
lui dit D. Juan,
pourquoy m'avez
- vous
trahi? pourquoiêtes-vous
entré dans lecomplot du
traître Dom Garcie? Fernandez
( c'étoit le nom
du domestique ) interdit
d'une questionà laquelle
il ne s'attendoit pas, &
déjà surpris de la réunion
à
des deux Princes, prit le
parti de se jetter aux
pieds de son Maître, 8c
de lui découvrir tout le
mystere d'une sinoire trahison.
Ah! quel secret venez-
vous de me reveler.,
s'écria Dom Juan, saisi
d'une juste horreur,confus
desa credulité
)
deses
peré d'avoir fîiivi les mouvemens
de sa haine contre
celui à qui il devoit tout?
Ah! Seigneur,s'écria-t-il,
se tournant vers le Prince
de Murcie, que puisje
vous dire? je ne suis point
l'époux de Leonore. Vous
n'êtes point son époux,
répondit le Prince? Ah!
Dom Juan pourquoi voulez-
vousme flatter? croyez-
vous par là conserver
ma vie? Non, je meurs
mal-heureux amant de
Leonore& fidele ami de
D. Juan.C'est moi qui dois
mourir,reprit Dom Juan,
je ne fuis plus digne de
la vie; vivez, Prince,
pour posseder Leonore,
j'aiassez d'autres crunes
à me reprocher sans me
charger- encore de celui
d'être son époux; non.,
je ne le fuis point, & l'unique
consolation qui me
reste, après tous les maux
queje vous ai causez, c'est
d'être encor plus malheureuxquejene
fuis coupable.
En mêmetemps il lui
apprit comment ce mariageavoit
été retardé par
une violente maladie de
Leonore
, que ses chagrins
avoient apparemment
causée. Dom Juan
ne borna pas là les foins
.qu'il devoir au Prince
lui promit de fléchir le
Duc
Duc d'Andalousiey & fit
renaître
,
dans son coeur
l'esperance que tant. de
malheurs en avoient ôtée.
Quelchangement de situation
pour le Prince de
Murcie, à peine croyoit- iltout ce qu'il entendait
partageentre la joye de
ravoir Leonore fidelle,
& l'impatience, de la revoir
telle que l'amour la
lui conservoit
,
à peine
pouvoit-il suffire à ressentir
tout son bonheur. Elvire
& le solitaire de leur
côté jouissoient du bonheur
de se trouver fîdeles,
exempts des soins &de l'inquietude
qui troubloient
depuis si long-temps leur
amour; le spectacle dont
ils étoient témoinsaugi
mentoit encore leur tendresse.
Après qu'ilsse furent
dit tout ce qu'un bonheur
mutuel peut inspirer,
ils s'aprocherent des deux
Princes. Dés que le Prince
deMurcie eut apperçû le
solitaire, il luy dit: Vous
- me trouvez,Seigneur,dans
unesituation- bien- différente
de celle ou vous,
m'aviez laissé, vous voyez
qu'il ne faut qu'un moment
pour terminer les
plus grands malheurs, j'espere
que celuy qui doit
finir les vôtres- n'est pas
bien éloigné, &pour lors
ma joye sera parfaite. Seigneur,.
répondit le solitaire,
le Ciel nous a réunis
pour nous rendre tous heureux,
vous allez- revoir
Leonore,,, jeretrouve El
vire fidellé
; cette avanture
finittous lesmalheuts
qui sembloient attachez
aunom que nous portons
l'un & l'autre. Il lui apprit
en même temps qu'il étoit
un cadet de la maison,
dont la branche separée
depuis long-temps estoit
presque inconnuë enEspagne,
il luy raconta les
soupçons d'Elvire à l'occasson
de la conformité
de leur nom; les momens
surent employez à des détails
capables d'interesser
du moins des amans:mais
lorsqu'Elvire luy rendit
compte àsontour de Son
entrevue a\*ecLectfi0rcv&
de tout cequi l'avoirluivie
:Ah, s'écria,le Prince,,
quela fortune, est cruelle
quand ellenouspourluit:
c'érait l'unique moyen de
rendrema fidélité suspecte
à Leonore:mais non, cette
Princesse connoîtbien
mon coeur,elle n'aura
point
-
fait cette injustice à
mon- amour. Cependant
Fernandezqui avoit ete
témoin; de redaircinement
entre le Prince de
Murcie & son malfire".
plein de tout cequ'ilavoit
entenducourut le publier
dans le Palais du Duc, il
trouva Leonore quiquittoit
la forêt pour retourner
à son appartement, &
elle en sur instruite la premiere.
Son récit étoit aisez
interessant pour que Leonore
voulût le justifier,
elle ': sè fit incontinentconduire
à la cabane;dés
qu'elle parut sa présence
produisit un profond silence
,
le Prince étoit celuy
qui avoit le plus de
choses à dire, il fut aussi
celuy qui eut moins la
force de parler: mais sa
joye n'en éclattoit que
mieux dans ses regards, ôc
Leonore qui l'y. voyoit
toute entiere,ne marquoit,
pas moins vivement le.
plaisir qu'elle ressentoit..
Elvire enfin prit la parole,.
&montrant le solitaire,elle
luy apprit son nom, & lui
donna un éclaircissement
qui manquoit encore à son.
repos.
Dom Juan marquoit le
plus vif repentir,ilcedoit
tous ses droits au Prince
de Murcie: ces amans
se voyoient, délivrez d'un
dangereux persecuteur;que
ne se dirent-ils point dans
de pareils transports ? Ah
,
Madame,s'écria le Prince,
vous m'aimez encore? les
noms d'usurpateur &d'infidele
qu'on m'a tant donnez
n'ont point changé
vôtre coeur? à ce trait je
reconnois Leonore. Ouy,
Seigneur,réponditla Princesse,
je vous ay toûjours
aimé
, & je luis toûjours,
cette Leonore, dont vous
connoissez si bien les sentimens;
les raisons qui sembloient
persuader vostre
inconstance,n'ont pu prévaloir
valoir sur le souvenir de
vos verrus: Prince,j'ay
souffert de vôtre absence
) & de la cruauré avec laquelle
on a voulu flétrir
vôtre nom:mais je ne vous
ay jamais condamné, de
ne pouvant être à vous,
j'allois me donner la mort,
si la fortune ne nous eût
enfin réunis. Je n'entreprendrai
point de rapporter
ici le cours de leur entretien;
pour peu qu'on
connoisse l'amour, on en
imaginera plus que je n'en
pourroisdire: mais enfin
il n'est pointde réünion
plus touchante que celle
de deux amans qui ont eu
tant d'obstacles à surmonter
,qu'ils se protestent
qu'ils ne se sont jamais crus
infidelles
,
parmi tant de
raisons qui sembloient
marquer leur infidélité ;
la haute idée qu'ils avoient
l'un de l'autre avoit toûjours
éloignélajalousieinseparablede
l'amour moins
heroïque, & s'ils n'avoient
pas eu les chagrins de cette
espece,ceux de l'absence
en étoient plusviolens
pour eux.
Les sentimens que tant
de disgraces n'avoient pû
chasser de leur coeur firent
leur gloire & leur felicité;
leur confiance attendrit
enfin le Duc d'Andalousie
, que tant de
nouvelles raisons forçoient
d'estimer le Prince
de Murcie: Ces illustres
Amans furent bientost
unis pour toujours
; cet
heureux mariage fut suivy
de celuy du solitaire
avec Elvire, & comme
la fortune les avoit tous
associez dans les malheurs
qu'elle leur avoit suscitez,
ils jurerent de ne se separerjamais,
FIN.
Fermer
Résumé : SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
Le texte relate une série d'événements impliquant plusieurs personnages en proie à des dilemmes amoureux et politiques. Le Prince de Murcie et un solitaire, tous deux malheureux en amour, se rencontrent dans une forêt. Le Prince de Murcie apprend que Leonore, qu'il aime, a épousé Dom Juan. Le solitaire, quant à lui, est désespéré car il croit qu'Elvire, la femme qu'il aime, lui est infidèle. Ils découvrent ensuite Elvire, poursuivie par Dom Garcie, qui est sauvée par le solitaire. Elvire accuse le solitaire d'inconstance, croyant qu'il aime Leonore, mais il nie et explique qu'il n'a jamais vu Leonore. Dans une cabane, ils trouvent Dom Juan et un autre homme blessés, chacun accusant l'autre de trahison. Le Prince de Murcie et Elvire tentent de les secourir. Une confrontation éclate entre Dom Juan et le Prince de Murcie concernant la princesse Leonore. Le Prince de Murcie accuse Dom Juan de trahison et d'usurpation, mais Dom Juan révèle que Dom Garcie est le véritable traître. Dom Juan explique qu'il a agi pour protéger l'Espagne et nie toute trahison envers le Prince. Le Prince de Murcie reconnaît l'innocence de Dom Juan et la trahison de Dom Garcie. Dom Juan avoue qu'il n'est pas l'époux de Leonore et exprime son repentir, promettant d'aider le Prince de Murcie à récupérer ses États et à reconquérir Leonore. Le solitaire, ami d'Elvire, se révèle être un cadet de la maison du Prince de Murcie. Elvire et le solitaire se retrouvent fidèles l'un à l'autre. Leonore, informée des événements, se réconcilie avec le Prince de Murcie, exprimant leur amour inébranlable. Le Duc d'Andalousie, ému par les preuves de leur amour et de leur loyauté, estime le Prince de Murcie. Les amants se marient, ainsi qu'Elvire et le solitaire, jurant de ne jamais se séparer.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 205-229
ECLAIRCISSEMENS. / ADDITION.
Début :
Sur le lieu où furent données deux Batailles en France, les années 596. & [...]
Mots clefs :
Lieu, Lieux, Bataille, Diocèse, Palais, Bourgogne, Pays, Roi, Royaume de Bourgogne, Histoire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ECLAIRCISSEMENS. / ADDITION.
ECL4IRCISS EMENS.
Sur le lieu où furent données deux Ba
tailles -en France, les années 595. &
600. & fur un ancien Palais de nos
Rois de la première Race , duquel
personne jusqu'ici n'a assigné la situa
tion. Paf -M' le Beuf , Sous-Chantrt
& Chanoine de V Eglise d' Auxerre.
E Journal de Verdun du mois
de Mars dernier , nciis a com
muniqué une Remarque faite
un habile homme , touchant l'en-
A ij droit
%o6 MERCURE DE FRANCE;
droit où fut. donnée une Bataille l'an 59^.
ou 597. entre les Troupes de Clotaire
II. Roi de Soissons & de Paris , fils de
la Reine Fredegonde , d'une part , & les
Troupes de Theodebert II. Roi d'Auftrasie
, jointes à celles de Thierry II. Roi
d'Orléans & de Bourgogne. Ce lieu se
trouve appellé Latofao dans les Impri
més de la Chronique , connue fous le
nom de Fredegaire, M. Maillard , Avo
cat , Auteur de la Remarque du Jour
nal j observe que le Pere Daniel dit qu'on
ne connoît plus ce lieu ; mais que le
Pere Ruinart a marque dans ses Notes
(at Fredegaire que feion quelques uns
ce Latofao est dans le Diocèse de Sens.
Cette désignation générale ne satisfait
point le Lecteur. On aime à voir les
«hoses indiquées plus particulièrement.
C'est ce que tache de faire M. Maillard,
en produisant un garant pour la situa
tion de çe lieu dans le Diocèse de Sens.
Xe garant qu'il croit suffisant est l'Histoire
du Gâcinois , écrite il y a cent ans
par Morin , Grand-Prieur de perrières.
C'est un Ouvrage où , à la vérité , il y
z quelque chose à apprendre } mais en
prenant les précautions nécessaires >
c?cst-à-dire , en vérifiant la plupart des
choses qu'il avance , il y a lieu de se
/défier de tout ce qu'il produit , fans
FEVRIER. i7jo. So?
én apporter la preuve ; Sc je ne vois
pas qu'on puisse fonder fur son simple
témoignage un fait aussi ancien qu'est
celui en question. Cet Historien est fi
peu exacb , & si rempli de fautes , que
dès le premier mot du Chapitre où il
parle de ce Latofao , il dit que Moret
& Doromel font la même chose selon
Aimoin , ce qui est doublement faux ,
puisqu'Aimoin ne parle aucunement de
Moret , lib. 3. e. 8 8. & que Dormèil,
loin d'être Moret , en est éloigné de
trois lieues ou environ.Le PereLe Cointe
die aussi à l'an 596. num. 4. que quel
ques nouveaux Auteurs placent ce La
tofao dans le Diocèse de Sens. ïl ne les
eite point par leur nom , & on ne
connoît que Morin qui ait avancé cette
opinion. C'est lui apparemment que le
Pere Le Cointe a en vue. Mais avec ust
peu d'attention , on s'apperçoit aisément
que ce qui a conduit Morin dans le sen
timent qu'il embrasse sur la Bataille de
Latofao , est que Dormeil , où il s'en
donna quatre ans après une seconde ,
est situé dans le Diocèse de Sens , 8c
peu éloigné de Moret. Pour moi , je
fuis d'un sentiment bien opposé au sienj'
je prétends que les Places où se don
nèrent ces deux Batailles ne font point
si voisines } & que comme l'iflue en suc
A Uj diffe2
»8 MERCURE DE FRANGE;
différente , le terrain en fut aussi fors
diffèrent. Dans celle de Latefao de Pan
y 9 6. c'est Clotaire qui parent aggiesfeur
& qui vient fondre fur les Armées de
Theodeberr & de Thierry , qu'il taille
en pieces. Dans celle de Dormeil , ce
font Theodeberr & Thierry qui venant
à leur tour contre Clotaire , lui rendi
rent la pareille , & mirent toute son
Armée en déroute. Il paroît plus natu
rel que la première Bataille se soit don
née sur un terrain appartenant à Theo
deberr ou à Thierry , de même que la
seconde fut donnée vrai- semblablement
dans un lieu des Etats de Clotaire. U
ne faut point s'astreindre tellement aux
noms marques dans les imprimés de la
Chronique de Fredegaire , qu'on ne
puisse avouer que quelquefois ces noms
ont été mal écrits par les Copistes. Que
penser de certains noms propres dont il
est fait mention dans cet Ecrivain , lors
que l'on voit que dès le titre de fa' Chro
nique , qui étoit intitulée .• Extrait de
FHiftoire de S. Grégoire de Tours , du
mot Greji , les Copistes les plus anciens
avoient fait G >-aec , & de Turonici 3 il*
avoient fait Thoromachi ? Le Pere Ruinart
fait cette Observation dans son ex
cellente Préface, num. 137. Aidons un
peu à la lettré , & voyons si dans la mê
me
FÉVRÏÉR. trtú. ioj
iiie Chronique ou dans ses Continua
teurs , il n'y a pas encore d'autre Ba
taille donnée dans un lieu d'un nom ap*
prochanr. Je découvre par le mûyen des;
íçavantes Notes du P Ruinart , que
l'endroit où le second Continûareur mar
que une Bataille donnée en 680. & que
les imprimés appellent mal Locofico ;
est nommé dans les manuscrits Locofaa
ou Lnfmo , & autrement Lucofaco Lttu _
eofngo 5 je le trouve aussi appelle Luco*
fao dans l'Hiftoirc d'Aimoin. Comme le
Manuscrit des Continuateurs de la Chro
nique , & celui du premier Auteur n'ont
pas toujours paíté par les mêmes mains,
il ne fau! pas s'étonner de la petite dif
férence qui se trouve entre Latofao 8c
Lacofao. Mais je croirois volontiers que
c'est un seul & même endroit ; il s'agit
d'abord d» fixer fa situation. Dom Thierry
Ruinart dit que Monsieur Valois n'a pas
connu cet endroit , mais que ce pour*-
roit être Loixi en Lannois ; il ajoûtfr
ensuite , que cependant il paroîtra à
d'autres assez vrai-semblable , que ce liea
est celui dont prie l'Histoire des Evê
ques d'Auxerre , & qu'elle dit être situé
dans le Pays de Toul. Cette Histoire
e'crite fous le Règne de Charles le Chau-
▼Cy, rapporte que Hainmar , Evêque
d'Auxerre vers l'an j6y ayant été con-
A, iiij duir
ïio MERCURE DE FRANCE:
duit par ordre du Roi sur de faux rap^
porcs à Bastognes , dans la Forée des
Ardennes , fut adroitement tiré de cette
prison par un de ses neveux ; & que
comme il íe sauvoit à cheval , il fut sur
pris & arrêté à Lufaiis , dans le Pays de
Toul , où se£ ennemis en firent un Mar
tyr. Adverfarii infequentes in loco qui
Lufaiis dieitur , j» Pago Tullenfì , eum
conficuti funt &c. Il semble qu-'il ne fauc
point chercher ailleurs ce Lufaiis que
dans le Diocèse de Toul ; ainsi c'est in
failliblement ce qu'on appelle aujour
d'hui Lifou, Il y a Lifou le grand & Lifou
le petit , qui font deux Villages contigus,
à six ou sept lieues de Joinville r
vers L'Orient , tous les deux dans le Dio
cèse de TouL , & dans l'ancienne Austrasie.
Le nom de Lifoldium , que le
P. Benoit , Capucin , leur donne dans son
nouveau Pouiller de Toul, ne m'arrête
aucunement , pareeque j'ai connu que
dans beaucoup d'articles , il a latinisé les
noms fur le François , & que lorsque la
terminaison d'un nom étok susceptible
de deux différentes inflexions Latines ,
il a souvent pris la moins fondée dans
l'antiquité , & a laisse l'autre qui-lui étoit
inconnue*. Telle est la derniere syllabe
du nom Lifou ou Lufou , laquelle n'a
pas été formée de l' Allemand Bold , mais
d»
FEVRIER. 1730. m
du Latin Fagus. A l'égard de la première
syllabe , il est plus probable qu'elle vient
du mot Lhcus que d'aucun autre , & je
me persuade que quiconque est au sait
de la formation des noms propres des
lieux , ne fera aucunement surpris que
de LucasAgus , on ait fait Lifou , qui
auparavant étort écrit & prononcé Luc*
foug 3 soit que ce mot vienne de Leucorum
Fagus , ou de Lucus Fagorum. Je
laisse au Lecteur à juger sì Lifou, quia,
plutôt été le Théâtre de la Guerre de
tan 6 S o. qu'aucun autre lieu , n'est pas
aussi l'endroit de la Bataille de l'an j^óV
puisqu'il étoit dans les Etats de Theodebert
, où il est plus vrai semblable que
Clotaire envoya ses Troupes , que noa
pas dans fes propres Etau , à 1 5. ou
16. lieues de Paris. On pourroit m'objecter,
que qUandmême il seseroit donné
une Bataille à Lifou cn l'an £80. il ne
s'ensuivroir pas delà qu'il s'y en soit aussi
donné une en ^96. Qu'inferec l'un de
l'autre , c'est retomber dans le deffauc
de raisonnement que je blâme dans Morin.
Mais la différence qu'il ya, est que
Latofao & Lucofao , ou par abrégé L«-
fao , se ressemblent si fort , qu'à moins
qu on ne trouve un lieu véritablement
nommé Latofao , diffèrent de Lifou , on
est toujours bien fondé à croire que c'est
A v le
212 MERCURE DE FRANCE.
le même. M. Maillard avoiie qu'on ne
connoît point de lieu appelle' Latofao
où Morin dit qu'il y en a un. II ne pro
duit non plus aucun titre , ni aucune
Histoire qui donne ce nom à aucun en~
droit voisin de Dormeil & de Moret ;
d'où je conclus que fa Remarque est
trop foiblement appuye'e pour qu'on
puisse y avoir égard , &c que si Latofaon'est
pas Lifou , il faut continuer à avouer
avec le Pere Daniel qu'on ne connoîe
plus ce Latofao.
Comme cette Observation tend à ôter
au Diocèse de Sens un endroit mémora
ble que M. Maillard a essayé de lui at
tribuer, je fuis bien aise de lui assigner
' en dédommagemenr un autre lieu plus
célèbre , & qui mériteroit d'être regar
dé avec distinction par les Historiogra
phes de France. C'est le lieu que nos^
anciennes Chroniques , nos Annales Sc
certaines Chartes appellent A4ap>loecnmt,
Aí ■npìlacum Afanfolagum. J'en ai déja
touché quelque chose dans une Note qui»
est au bas de la page 87 du Mercure
de Janvier 1725. Mais comme il n'y a
gueres que les curieux & les personnes,
studieuses qui lisent ce qui est au bas des
pages , j'ai crû devoir m'étendre un peu
plus fur ce point Topographique. Le
HJjet est d'autant plus digne d'attention
que:
FEVRIER. 1730. 213
que 1c Perc Mabiilon avoue dans son cjuatriéme
Livre de la Diplomatique\, qu'il
n'a pû découvrir quel lieu est ce Masolacum
, & que lc P. Ruinart en publiant
Fredegaire , de'clare qu'il ne le connoîc
pas davantage. Ignotus mihi Aianfolaci
fttus , dit le Pere Mabiilon. Hujus Viíl*
Jîtns ignotus est , dit le Pere Ruinart.
Cet endroit n'étant pas un fimple Vil
lage du commun , mais une terre dis*
ringuée par un Palais R oyal , ne doit
pas être non plus , par conséquent , de
ceux qui peuvent rester dans l'obsciuké.
Les Antiquaires qui aiment à suivre la
marche de nos Rois ne peuvent regardée
comme indifferens dans la Géographie
les lieux où ils se retiroient queîquefoisì
soit pour y prendre le divertissement de
la chasse , soit- pour y tenir leurs Etats ,
oti y faire quelqu'autre action éclatante.
Aíaffolacurn est dans ce cas. Ce fut là^
que Clotaire II. fit comparoître l'an 6\ j.
devant lui le Patrice Alethée , lequel
n?ayant pû se purger des crimes dont il
étoit accusé } fut condamné à périr par
le glaive. Dagobert I. étant mort , ce
fcit aussi à Massolac que les Seigneurs de
Neustrie & de Bourgogne s'assemblèrent
pour proclamer Roi , son fils Clovis..
Ces faits font affectés par Fredegaire ,
Auteur du tems , Ôc depuis par Aimoin.
A*j M»is
ZT4 MERCURE DE FRANCE:
Mais où éroit situé ce Maffolac ? & cot»;
ment l'appclle-t'on aujourd'hui ? C'est
suc quoi je me suis déja déclaré en 1725,»
en marquant que c'est Maíky » à une
lieue de Sens. Dom Jean Mabillon die
que ce Maffolac a du être certainement
un Palais Royal du Royaume de Bour
gogne avant le Règne de Clotake I I.
Regni Burgunàici Palatium fuijse cons-
Ut. il le dit fans aíSgner le lieu où il ctoic
situé; mais le voisinage de Sens suffit pour
décider, que ce Palais étoit du même
Royaume que. Sens j & quoique je ne
veuille pas contredire ouvertement le
fçavant Pere Mabillon , je ne crois pas
qu'après la resolution prise par le Roi
Clotaire d'entendre les Chefs d'accusa*
tion contre un Patrice de Bourgogne y.
il fut nécessaire pour cela que l' Assem
blée se íint dans un Palais du Royau
me de Bourgogne , quoique ce Roi en
fut devenu le Maître, On voit que trois
ans après*, ce même Roi fit venir tous
les Evêques & Seigneurs de Bourgogne
au Palais de Boneuil proche Paris , qui
constament n'a jamais été Aa Royaume
de Bourgogne; Il suffisoit donc que ce
fut un lieu sur les limites des Royaumes
de Neustrie & de Bourgogne , comme
cn effet ce fut là que les premiers de
ces deux Royaumes élevèrent l'an 637»
FEVRIER. 1730. sijj
I la Royauté Clovis , fils de Dagobctr.
Or que ce fut dans le voisinage de Sens»
bous en avons une bonne preuve dans
un acte produit par le Perc Mabillon ,
Sec. j. BenediU. part. 2. p. 6 1 4 . on y
lit qu'Emmon , Archevêque de Sens , íc
servant de la présence d'un grand nom
bre d'Evêques assemblés en ce lieu l'an
£57. leur fit signer un Privilège con
cernant l'Abbaye de Saint-Pierre le Vif;
il est daté Mansolaco Curte Dowinica*
II étoit assez naturel à- un Archevêque
de saisir cette occasion , ayant le Roi &
les Evêques si proches de lui. On peur
dire que c'étoit comme le Fontainebleau;
de ce siecle-là ■, les. Rois de France y venoient
de tems en tems , & \& Cour y
étant , il éroit nécessaire que les Prélats,
qui avoient des affaires d'importance à
icgler , s'y transportassent. Clotaire III.
y étoic la troisième année de son Règne,
selon l'Acte ci deflus cité. Il y vint en
core la huitième année , & c'est de la
que fut daté un Oiplome de confirmation
de la terre de Larrey à l'Abbaye de Sains
Bénigne de Dijon qu'on trouve dans Pé
tard à l'an 6x7 > mais qui doit être placé
à l'an 660. comme l'a fait remarquer
le Pere Mabillon. Datum Masolapo in
íalatio nofl'-o. Si depuis ce tems là on
oc trouve plus de mention du Palais de
Massas
%\C MERCURE 0E FRANCE.
Maíïay , c'est qu'il fut peut- être dérruir
par les guerres des Sarrazins au siécle
suivant* Mais le nom de fa première
destination lui est toujours resté , puis
que des deux Maslay contigus , il y en
a un qui est appelle Mastay-le-Roy , ce
qui marque , comme dit le Privilège de
ì' Archevêque Emmon , un Territoire
Royal, Curtem Dominicain. Ces deux en*
droits font à l'Orient dliyver de la yûlede
Sens , fur la Rivière de Vanne , Sc
peu éloignf-s de la Forêt d*Othe qui
étoit alors fort vaste , & qui l'eft encore
assez. J'ai trouvé aux marges d'un Mar
tyrologe de la Cathédrale de Sens , écrit
au dixième siécle , quelques additions de
personnes notables décedees dans le mê
me siécle , & entr'autres une Hermengarde
, Dame de Maflay. XVII. KaLJunii
, obiit Hermengardis de Mafiiaco
Domina , anno Domini D. CCCC LV.
Ces additions font au plus tard d'une
écriture du XI. siécle. L'original est dans
la Bibliothèque de Saint-Benoît fur Loire,
It y a apparence que les deux Maflay
croient originairement une feule & mê
me terre , dont les guerres ont fait faire
des partages , en forte que l'un des Mas
lay s'est appelle le Grand-Maflay , &
l'autre le petit Maslay. Je ne sçai pour
quoi ce dernier est celui qu'on appc líe
autreFEVRTER.
i7Jo: a r
ffutrcment Mastay-le-Roy , ni pourquoi
celui qu'on surnomme le petit est échuau
Roi. Il arrive quelquefois que ce qui
est plus périr , quant au nombre des-
Feux & des Habirans , est d'un plus
grand produit pour le revenu à caufedes
dépendances. Quoiqu'il en soit , le
grand Mastay est nommé dans un His
torien de Sens , contemporain du Roy
Robert : C'est Odoran , Moine de Saint"
Pierre le Vif. Son Ouvrage seroit peutêtre
resté jusqu'ici dans l'obscurité , si cc
n'étoir que M. Jean Baptiste Oudinet
Prieur de l' Abbaye de .Saint ■« Marien
de notre Ville , se fit un plaisir de
le communiquer à Dom Mabillon. Il
renferme plusieurs parricularitez qui ne
font pas indifférentes- à l'Histoire du
Roi Robert, & que je tais parce qu'elles
ne font rien à mon sujet. On peut les
voir au second volume du VI siécle Bé
nédictin. Cer Ecrivain rapporrant dansfbn
ii. Chapitre la punition d'un hom
me qui fit un faux ferment dans l'fgliso
de S. Savinien, proche Sens , dit que cet
homme étoit nomim Rothb rthiti in vicin*
ortus villa , cm nomen JUaftiacm Aft jor
dédit antlcjuitau le Moine C.larius,de
la mime Abbaye de S. l ierre le vif , qui
vivoit cent ans après Odoran , rapportant
dans fa Chronique, imprimée au II. lo
vas
tit MERCURE DE FRANCE:
me du Specilege , les violences qu'on em
ploya l'a n 10 j 2. pour obliger les Senonois
de recevoir Gelduin , que le Roi
Henry I. leur avoit donné pour Evêque ,
dír que ce Roi se transporta en personne
sur les lieux > qu'il vint assiéger la Ville de
Sens,& que ce fut au Grand-Mastay qu'il
fit camper son armée : Rex copiosum exerçitam
applicuit y & in villa qut Maftiacus
M.ijor dicitur cafi'a p»s»it. Ces trois té
moignages prouvent que dans le X.XI. &
XII. siécles on disoit encore dans le pays
M.ifliacHS , qui e'toit une expression moins
éloignée de Moefolacut. Mais dans les fic
elés suivans on commença à corrompre
ee mot de plus en plus. Je trouve dans
un Manuscrit de la Bibliothèque de la Ca.-
thédrale de Sens, qui est du XIII. siécle,
qu'il est fait mention en ces termes du
Maire de Maílay-le- Vicomte & de l'Eglise
de Maíliy-le-Roy : Aíajori de Mas-
Uio-Vicecomiús . & Ecclejit, de MaJIcìo
Régis. Au reste il ne doit pas paroître sur
prenant que l'on ait corrompu Mafìlacurn
en Míijliacum & Majlciam : ces deux ma
nières de latiniser ce nom dans les bas
siécles , marquent que dans le langage
vulgaire on faisoit. la première syllabe
longue comme aujourd'hui , si on ne proaonçoit
pas la lettre S , ce qui est d'au
tant plus véritable que les Titres François
FEVRIER. ï7jo. 219
da XIV. siécle mettent un second a pouc
tenir la place de la lettre S , ensorte qu'on
y lit ce mot ainsi écrit ; Maalay. U est na
turel que dès-là qu'on réduit plusieurs
syllabes à n'en former qu'une , cette syl
labe devienne longue de prononciation»
Quant à la terminaison en ay , il est vrai
que de nos côtez elle est moins communa
que celle en y, qui nous vient de tous
les- noms deg lièux finissant en latin pas
iacurn ; cependant il reste encore dans dis*
ferens cantons de la Province Senonoifs
des noms de lieu en ay qui viennent du
latin iacum ou acam . . . Nous avons dans
notre Diocèse , presque sur les bords da
la Loirp, Mannay qui s'appelloit Man-,
nacum í au sixième siécle, Annay qui se
disoit en latin au neuvième siécle Abundiacum
, & Seignelay, qui est un endrok
fort connu , Seligniacum. Dans le Diocèser
de Senion trouve Bray& Lorayidont les
noms latins ne Yont autres que Braiacum
&cLoriacum. Je ne puis donc croire qu'il y
ait lieu de douter du côté de l'analogie
des deux Langues , que Mallay ne vienne
de Afafolacnrn. Les Antiquaires font obli
gez d'admettre des noms qui sont encore
plus méconnoissibles & moins «pportans
l'un à l'autre. Je n'ái passé qu'une
seule fois dans le grand Maflay , & j'ajr
apoerçji que la Plaine de ce lieu est très*
fertile
iià MERCLÎRÈ DÈ FRAftCÉ.x
fertile. La Rivière de Vanne entoure cti^s
tierement ce Bourg & erl fait une verira^
ble Isle. Comme cette Rivière ne tatis
gueres, elle contribue beaucoup à rendre
cet endroit verdoyant & fort gai en été.
Le petit Maflay est un peu plus vers l'Otient
, la Rivière entre deux. Plus haut
est le Village de Teil , que je pourrois enquelque
forte qualifier d'ancienne Mai
son Royale, en me fondant fur le texta
d'Odoran, quoique te P. Mabillon n'en
ait fait aucune mention. Odoran rap
porte dans son 2 6. Chapitre , que Teil
rut le lieu de la résidence de la ReineConftance
pendant tout le temps que lc Roi
Robert employa à faire son voyage de
Rome. Faïium efi dum quadam terr.port
Robmtts Rex Romam peteret , ut Cons'
tant'ta Regina un à cum filio sue Hagent
parvalo Tille remaneret. Peut être que
Mâlay s'étendbit autrefois jufques-là. Au
moins il est certain que Teil fait encore
partie de k Châtellenie de Mâ!ay-le-Roi«
Cette Châtellenie fut échangée par Phi
lippe le Bel avec Marie Comtesse de Sancerre
, & l'échange fut ratifié au mois
d'Août 1318. par Philippe le Long ,en
faveur de Thibaud & Louis de Sancerre.
M. Couste, Lieutenant Civil & Particu
lier de la Ville de Sens , qui possède une
gartie de cc Mâ-lay , m'apprend par le
Me
FEVRIER. i7jo. ni
Mémoire qu'il a eu la bonté de m'envoyer,
que dans les Titres d'échange & de ra*
tification , ce lieu est écrit Maalay-le-Roi.
II ajoûte que cette Châtellenie appartint
depuis cet échange à un seul Seigneur ,
qui ayant eu huit enfans , en fit le par
tage entre eux dès son vivant ; ce qui est;
cause qu'elle est aujourd'hui divisée etï
sept ou huit portion ì. Et quoiqu'il ob
serve que Mâlay-Ie-Roy , dent la Châtel
lenie porte le nom ,soit le plus petit dessept
Villages qui la composent , & que le
Siège du Bailliage soit à Teil , cela ne doit
point cependant empêcher de croire que
tout ce terrain n'ait été un territoire Royal
dans le temps que j'ai marqué cy-dessus.
Cette supériorité de Seigneuries se trouve
même appuyée par le nom de Villiers-
Louis, qui est un des sept Villages, & qui
est contigu à Mâlay-lc-Roy. Au reste si
cette Châtellenie relevé aujourd'hui de»
Comtes de Joigny , ce n'est que depuis
k Règne de Philippe V. Ce Prince céda
cette Mouvance à Jean Comte de Joigny
en 1 3 r 7. pour avoir la Mouvance de Châ
teau-Renard , qui appartenoit au Comte
de Joigny. Je ne sçai si ce que Nicole
Gilles, Belleforelt& Chappuis, prennent
pour un retranchement fait à Mâlay par
les Anglois au XIV. siécle , ne seroit point
un vestige de l'enceiate daChâteau de nos
Roisïti
MERCURE DE FRANCK
Rois de la première Race , ou du tcrraírf
vqui fut occupé par les Troupes du Rot
Henry I. lorsqu'elles campèrent à Mâlay.
il s'est conservé au Grand- Mâlay , autre
ment dit Mâlay- Ie-Vicomte , une Tradi
tion que S. Agnan Evêque d'Orléans étoit
natif de ce lieu. Tel a été le sentiment de
M. Tripaut, Avocat d'Orléans. On écrit
cependant plus communément que saint
Agnan étoic né à Vienne en Ôaufiné,
plutôt que dans cette Bourgade de la Ri
vière de Venne. Il resterok a examiner s'il
fi 'y a point eu de méprise d'un nora pout
un autre , à cause de la ressemblance des
noms de Venne & de Vienne. Mâlay- le-
Vicomte a été de la Commune de Sensjusques
fous Louis le Gros ; c'est aujour
d'hui une Prévôté Royale : 5c M. le Duc
de Bourbon en nomme tous les Officiers,
soit comme étant aux droits du Vicomte,
ou comme jouissant du Domaine de Sens
& de la Banlieue.
En finissant ces Observations , je reçois
de M. Ferrani , l'un des fçavans Cures
du Diocèse de Sens , Doyen Rural de Marolles
, un Mémoire qu'il a rédigé , fur la
Rivière dont Fredegaire & Aimoin font
mention par rapport à la Bataille qui y fut
donnée en l'an 600. La remarque de
M. Maillard , inférée dans le Journal de
Verdun , m'ayanc engagé à fake des perFEVRIER.
1730.. 11}
quisuions , tant pour constater la choie
que pour corriger ce que j'ai mal mis
moi-même en vouse'crivant fur les lumieres
Célestes qui furent vues l'année de
cette Bataille; (a) je reconnois ne les avoir
point faites inutilement , & qu'il seroit
bon que ceux , qui dans la fuite youdronc
donner une Edition de S. Grégoire de
Tours , de Fredegairc & de toutes nos ar» •
ciennes Annales Latines avec des Notes,
prissent la peine ou de se transporter suc
les lieux ou de faire venir des mémoires
exacts. J'avoue que j'ay e'té trompé en
1716. par la Note de Dom Ruinart fur
la Rivière Aroanna , que j'avois mal com
prise à cause du nom François d'Ouainc
qu'il lui donne. Ce n'est ni de la Rivière
d'Ouaineen Gâtinois ni de celle de Vanne
en Senonois , qu'il faut entendre ce qui
est dit de la Bataille où Clotaire II. suc
défait ; mais de la Rivière qui passe à Dor--
melle même. ( On dit Dormelle dans le
pays , & non Dormeil. ) Elle prend fa
source à trois quarts de lieue" au-dessus
de Dollot , qui est la Cure de M. Fer^
rand , Auteur des Remarques que je vais
rapporter , mais dans la Paroisse de saint
Valerien. Au bout de cent pas , fortifiée
par plusieurs fontaines , elle fait tourfa)
Mercure de Utvembrt vji.6' i4*á«
nef
iî4 MERCURE DE FRANCE,
jner un moulin. Jusques là , elle n'a que
le nom 1 de Fontaine de Saint - Biaise ,
à cause d'une Chapellû voisine de la source
.mais au-dessous du moulin , elle com
mence à s'apeller la Rivière d'Orvanne.
Elle passe ensuite à Dollot , à Valéry ,
JBlennes , Diant , Vaux , Ferrotes > Fla~
gis,Dormelle, Château-Saint-Ange ,8c
va former l'e'tang de Moret, dans le
quel elle est absorbée ; puis delà elle se
décharge dans le Loin , un peu au-dessus
.de Moret i le tout fait l'étenduè" de six
lieues de pays. Le Vallon que cette pe
tite Rivière arrose s'appelle le Vallon
d'Orvanne , & les Paroisses qui y font
k jîtuées ou contigues s'appellent de même
les Paroisses de la Vallée d'Orvanne. On
assure que tous les Contrats de partages
& de ventes dans tous ces pays là n'appellent
point cette Rivière autrement
que la Rivière d'Orvanne. Ce qu'il y a
de singuliers que le nom de cette même
Rivière change dans la bouche de plusieurs
personnes au delà de Dormelle , &
près de fa décharge dans l'Etang de Mo
ret. En ces lieux- là on Pappelle quelque
fois la Rivière de Ravanne , & ce font fur
tout les Paysans voisins de cet Etang qui
lui donnent ce nom , parce qu'au-dessus de
cet Etang elle passe dans un Château assez
distingué, appelle k Château de Rnvanne,
donc
\
FEVRIER. 1750. 22$
dont elle traverse les Jardins , y formant
outre sonCanal,des pieces d'eau trés agréa
bles. Mais si l'on remonte une lieue plus
haut , on voit que ce nom est inconnu.
Au dessus de ce Château 6V une de
mie lieue au-dessous de Dormelle, est la
belle maison de feu M. de Cajumartin ,
bâtie sur la croupe d'une Montagne. Cette
maison s'appelle le Château Saint- Ange.
C'est peut-être l'endoit -où se donna la
Bataille, super fluvium Arvennam nec procul
a Doromdlo vico, ainsi que dit Aimoin.
Cette lecture du mot Arvenna est plus
exacte que celle du mot Aroanna em
ployée dans Fredegaire de la derniere Edi
tion. 11 est incontestable par le moyen de
cet éclaircissement qu'il s'agit dans Fre
degaire & dans Aimoin de la Rivière <sPO»
vanne , qui plus anciennement a dû. être
prononcée Arvanne. Il faut abandonner
en cette occasion la Rivière d'O'ùaine
(Odona ) qui est éloignée de Dormelle de
plus de huit lieues. Le P. Daniel a eu
raison de dire que la Bataille fut donnée
sur une Rivière qui se jette dans le Loiiam
au-dessus lie Moret; mais il s'est trompé
en lui donnant le nom de Rivière d'Oiiaine
, aussi-bien que le P. Ruinart. On doit
en être convaincu par la raison que je
viens de rapporter -, celle d'Odaine étant
bjçn différente, puisqu'elle prend sa source '
% i4 MERCURE DE FRANCE,
à quatre lieuës d'Auxerre , & qu'elle va
/e jetter dans le Loiiain , au-deflus de
Montargis. Ce n'est point non-plur la
Rivière de Vanne , comme le Père le Com
te à l'an £eo. Num. i. semble l'avoir
crû après le Président Fauchet. Encore
moins faut -il aller chercher cette Rivière
dans le Pays du Maine , où il y a un traî
na fiuviolus. II faut quelque chose de plus
que la ressemblance des noms dans leLatin,
pour pouvoir avec fondement e'ioigner de
ros quartiers le Théâtre de cette guerre,
A Auxerre ce 18. May 172.8.
ADDITION.
Après avoir envoyé ces éclairciíTemem
aux Auteurs du Mercure, j'ai eu occasion
d'aller à Paris. Comme le cours de la Ri*
viere d'Or vanne est collatéral à celui de 1»
Rivière d'Yonne , & n'est éloigné du
grand chemin que de deux lieuës ou en
viron , je n'ai pas manqué de vérifier par
moi-même avant que de me rendre dans
la voiture publique, le Mémoire de M. le
Prieur de Dollot. Je l'ai trouvé*' très- juste
à un article près } j'ai remarqué en mêmetemps
que nés Géographes mettent sou
vent à droite d'une Rivière ce qui est à
gauche , ou qu'ils font quelquefois tout
Je contraire. C'est pourquoi si vous avez
U
FEVRIER. i7jo; M7
Ja Carte du Diocèse de Sens dressée par
Samson , vous pouvez en touce fureté ,
yous & vos amis, y faire les corrections
suivantes. Mettez la source de la Rivière
d'Orvannc à une portée de Mousquet du
Bourg de Saint Valerien, à POtient d'Eté; '
mettez ensuite Dollot à droite , comme
a fait le Géographe , mais à gauche du
Ruisseau. Vallery est bien placé dans les
Cartes. C'est un lieu célèbre par fa destin
nation à la sépulture des Princes de la
Maison de Condé. Plus bas à droite est:
Blenne,mal nommé Blaineux par Samfonj1
plus bas encore est Diant. Ensuite à gau
che est le Bourg de Voux, qui çst ferme
de murs, & que les Cartes ont tort de re
présenter comme un simple Hameau.
Après Voux & du mime côté le Villa
ge de Ferrotes , & plus bas encore ì
gauche est le Bourg de Flagy , qui a du
coté du Midi des níurs si élevez & si con
sidérables pour leur épaisseur , qu'on U
peut comparer à ceux des plus anciennes
Villes. Ce Bourg a été cependant fort en
dommagé par les Huguenots , ainsi que
l'Eglise du lieu en fait foi. Au sortir de
Flagy on voit à gauche une Plaine qui
règne jusqu'auprès de Dormelle. Ce der
nier Village est fur une éminence. On
passe la Rivière d'Orvanne fur un
Pont, &dps lois on cesse d'en suivre le
, B cours.
ni MERCURE DE FRANCE,
cours. Lorsqu'on a atteint le haut <kp
Coteau, on apperçoit encore une autre
Plaine à droite , laquelle s'étend dti
<ôré de rOtient & dfi Septentrion. Il y
a plus d'apparence que ce fut en cette
derniere Plaine que fut donne'e la Ba
taille de Dormelle , en tirant vers le
Village de Fossar 3 dont le nom vient
peut-être à Fojsario Jeu loco Fojfitrum. Ce
.que j'ai lemarqué plus loin après avoir
laissé le Village de Montarlpt i gauche,
«e s'accorde plus ayee le Mémoire dont
je vous ai parlé. Il ne m'a point paru que
la Rivière d'Orvanne se jettât dans un
Etang-, c'est elle qui forme cette es
pèce d'Etang par le moyen des murs Sfi.
des Ecluses qui fervent à retenir ses eaux,
Cette Rivière ayant repris ensuite fa pre
mière liberté , ne va point se jettes dans
le Loiiain si tôt que Messieurs Samson
& Deíifle l'ont marqué dans leuts Cartes ;
ce n'est point au-dessus de Motet qu'elle
s'y jette , mais au-dessous } presque vis-àvis
sangle Septentrional des murs de cette
petite Ville ; desorte qu'il y a à More*
Jeux Ponts l'un au bout de l'autre; le plus
grand pour la Rivière de Loiiain au bout
duquel est le Prieuré de Pont Loii f Pons
Lupa; (c'est le nom de la Rivière qui
joint le Canal de Briare à la Seine Lupa-
/ámnis) & l'autre petit Pont est fur la. Ri
vière,
FEVRIER. 1740: 139
viere d'Orvanne. C'est ainsi qu'en une
matinée de temps j'ai eu le plaisir de voie
cette Rivière depuis fa source jusqu'à son
embouchure , avec tout ce qu'il y a de
-curieux sur les bords de la Vallée à laquel
le elle donne son nom.
Ce 15. Juillet 1718.
Sur le lieu où furent données deux Ba
tailles -en France, les années 595. &
600. & fur un ancien Palais de nos
Rois de la première Race , duquel
personne jusqu'ici n'a assigné la situa
tion. Paf -M' le Beuf , Sous-Chantrt
& Chanoine de V Eglise d' Auxerre.
E Journal de Verdun du mois
de Mars dernier , nciis a com
muniqué une Remarque faite
un habile homme , touchant l'en-
A ij droit
%o6 MERCURE DE FRANCE;
droit où fut. donnée une Bataille l'an 59^.
ou 597. entre les Troupes de Clotaire
II. Roi de Soissons & de Paris , fils de
la Reine Fredegonde , d'une part , & les
Troupes de Theodebert II. Roi d'Auftrasie
, jointes à celles de Thierry II. Roi
d'Orléans & de Bourgogne. Ce lieu se
trouve appellé Latofao dans les Impri
més de la Chronique , connue fous le
nom de Fredegaire, M. Maillard , Avo
cat , Auteur de la Remarque du Jour
nal j observe que le Pere Daniel dit qu'on
ne connoît plus ce lieu ; mais que le
Pere Ruinart a marque dans ses Notes
(at Fredegaire que feion quelques uns
ce Latofao est dans le Diocèse de Sens.
Cette désignation générale ne satisfait
point le Lecteur. On aime à voir les
«hoses indiquées plus particulièrement.
C'est ce que tache de faire M. Maillard,
en produisant un garant pour la situa
tion de çe lieu dans le Diocèse de Sens.
Xe garant qu'il croit suffisant est l'Histoire
du Gâcinois , écrite il y a cent ans
par Morin , Grand-Prieur de perrières.
C'est un Ouvrage où , à la vérité , il y
z quelque chose à apprendre } mais en
prenant les précautions nécessaires >
c?cst-à-dire , en vérifiant la plupart des
choses qu'il avance , il y a lieu de se
/défier de tout ce qu'il produit , fans
FEVRIER. i7jo. So?
én apporter la preuve ; Sc je ne vois
pas qu'on puisse fonder fur son simple
témoignage un fait aussi ancien qu'est
celui en question. Cet Historien est fi
peu exacb , & si rempli de fautes , que
dès le premier mot du Chapitre où il
parle de ce Latofao , il dit que Moret
& Doromel font la même chose selon
Aimoin , ce qui est doublement faux ,
puisqu'Aimoin ne parle aucunement de
Moret , lib. 3. e. 8 8. & que Dormèil,
loin d'être Moret , en est éloigné de
trois lieues ou environ.Le PereLe Cointe
die aussi à l'an 596. num. 4. que quel
ques nouveaux Auteurs placent ce La
tofao dans le Diocèse de Sens. ïl ne les
eite point par leur nom , & on ne
connoît que Morin qui ait avancé cette
opinion. C'est lui apparemment que le
Pere Le Cointe a en vue. Mais avec ust
peu d'attention , on s'apperçoit aisément
que ce qui a conduit Morin dans le sen
timent qu'il embrasse sur la Bataille de
Latofao , est que Dormeil , où il s'en
donna quatre ans après une seconde ,
est situé dans le Diocèse de Sens , 8c
peu éloigné de Moret. Pour moi , je
fuis d'un sentiment bien opposé au sienj'
je prétends que les Places où se don
nèrent ces deux Batailles ne font point
si voisines } & que comme l'iflue en suc
A Uj diffe2
»8 MERCURE DE FRANGE;
différente , le terrain en fut aussi fors
diffèrent. Dans celle de Latefao de Pan
y 9 6. c'est Clotaire qui parent aggiesfeur
& qui vient fondre fur les Armées de
Theodeberr & de Thierry , qu'il taille
en pieces. Dans celle de Dormeil , ce
font Theodeberr & Thierry qui venant
à leur tour contre Clotaire , lui rendi
rent la pareille , & mirent toute son
Armée en déroute. Il paroît plus natu
rel que la première Bataille se soit don
née sur un terrain appartenant à Theo
deberr ou à Thierry , de même que la
seconde fut donnée vrai- semblablement
dans un lieu des Etats de Clotaire. U
ne faut point s'astreindre tellement aux
noms marques dans les imprimés de la
Chronique de Fredegaire , qu'on ne
puisse avouer que quelquefois ces noms
ont été mal écrits par les Copistes. Que
penser de certains noms propres dont il
est fait mention dans cet Ecrivain , lors
que l'on voit que dès le titre de fa' Chro
nique , qui étoit intitulée .• Extrait de
FHiftoire de S. Grégoire de Tours , du
mot Greji , les Copistes les plus anciens
avoient fait G >-aec , & de Turonici 3 il*
avoient fait Thoromachi ? Le Pere Ruinart
fait cette Observation dans son ex
cellente Préface, num. 137. Aidons un
peu à la lettré , & voyons si dans la mê
me
FÉVRÏÉR. trtú. ioj
iiie Chronique ou dans ses Continua
teurs , il n'y a pas encore d'autre Ba
taille donnée dans un lieu d'un nom ap*
prochanr. Je découvre par le mûyen des;
íçavantes Notes du P Ruinart , que
l'endroit où le second Continûareur mar
que une Bataille donnée en 680. & que
les imprimés appellent mal Locofico ;
est nommé dans les manuscrits Locofaa
ou Lnfmo , & autrement Lucofaco Lttu _
eofngo 5 je le trouve aussi appelle Luco*
fao dans l'Hiftoirc d'Aimoin. Comme le
Manuscrit des Continuateurs de la Chro
nique , & celui du premier Auteur n'ont
pas toujours paíté par les mêmes mains,
il ne fau! pas s'étonner de la petite dif
férence qui se trouve entre Latofao 8c
Lacofao. Mais je croirois volontiers que
c'est un seul & même endroit ; il s'agit
d'abord d» fixer fa situation. Dom Thierry
Ruinart dit que Monsieur Valois n'a pas
connu cet endroit , mais que ce pour*-
roit être Loixi en Lannois ; il ajoûtfr
ensuite , que cependant il paroîtra à
d'autres assez vrai-semblable , que ce liea
est celui dont prie l'Histoire des Evê
ques d'Auxerre , & qu'elle dit être situé
dans le Pays de Toul. Cette Histoire
e'crite fous le Règne de Charles le Chau-
▼Cy, rapporte que Hainmar , Evêque
d'Auxerre vers l'an j6y ayant été con-
A, iiij duir
ïio MERCURE DE FRANCE:
duit par ordre du Roi sur de faux rap^
porcs à Bastognes , dans la Forée des
Ardennes , fut adroitement tiré de cette
prison par un de ses neveux ; & que
comme il íe sauvoit à cheval , il fut sur
pris & arrêté à Lufaiis , dans le Pays de
Toul , où se£ ennemis en firent un Mar
tyr. Adverfarii infequentes in loco qui
Lufaiis dieitur , j» Pago Tullenfì , eum
conficuti funt &c. Il semble qu-'il ne fauc
point chercher ailleurs ce Lufaiis que
dans le Diocèse de Toul ; ainsi c'est in
failliblement ce qu'on appelle aujour
d'hui Lifou, Il y a Lifou le grand & Lifou
le petit , qui font deux Villages contigus,
à six ou sept lieues de Joinville r
vers L'Orient , tous les deux dans le Dio
cèse de TouL , & dans l'ancienne Austrasie.
Le nom de Lifoldium , que le
P. Benoit , Capucin , leur donne dans son
nouveau Pouiller de Toul, ne m'arrête
aucunement , pareeque j'ai connu que
dans beaucoup d'articles , il a latinisé les
noms fur le François , & que lorsque la
terminaison d'un nom étok susceptible
de deux différentes inflexions Latines ,
il a souvent pris la moins fondée dans
l'antiquité , & a laisse l'autre qui-lui étoit
inconnue*. Telle est la derniere syllabe
du nom Lifou ou Lufou , laquelle n'a
pas été formée de l' Allemand Bold , mais
d»
FEVRIER. 1730. m
du Latin Fagus. A l'égard de la première
syllabe , il est plus probable qu'elle vient
du mot Lhcus que d'aucun autre , & je
me persuade que quiconque est au sait
de la formation des noms propres des
lieux , ne fera aucunement surpris que
de LucasAgus , on ait fait Lifou , qui
auparavant étort écrit & prononcé Luc*
foug 3 soit que ce mot vienne de Leucorum
Fagus , ou de Lucus Fagorum. Je
laisse au Lecteur à juger sì Lifou, quia,
plutôt été le Théâtre de la Guerre de
tan 6 S o. qu'aucun autre lieu , n'est pas
aussi l'endroit de la Bataille de l'an j^óV
puisqu'il étoit dans les Etats de Theodebert
, où il est plus vrai semblable que
Clotaire envoya ses Troupes , que noa
pas dans fes propres Etau , à 1 5. ou
16. lieues de Paris. On pourroit m'objecter,
que qUandmême il seseroit donné
une Bataille à Lifou cn l'an £80. il ne
s'ensuivroir pas delà qu'il s'y en soit aussi
donné une en ^96. Qu'inferec l'un de
l'autre , c'est retomber dans le deffauc
de raisonnement que je blâme dans Morin.
Mais la différence qu'il ya, est que
Latofao & Lucofao , ou par abrégé L«-
fao , se ressemblent si fort , qu'à moins
qu on ne trouve un lieu véritablement
nommé Latofao , diffèrent de Lifou , on
est toujours bien fondé à croire que c'est
A v le
212 MERCURE DE FRANCE.
le même. M. Maillard avoiie qu'on ne
connoît point de lieu appelle' Latofao
où Morin dit qu'il y en a un. II ne pro
duit non plus aucun titre , ni aucune
Histoire qui donne ce nom à aucun en~
droit voisin de Dormeil & de Moret ;
d'où je conclus que fa Remarque est
trop foiblement appuye'e pour qu'on
puisse y avoir égard , &c que si Latofaon'est
pas Lifou , il faut continuer à avouer
avec le Pere Daniel qu'on ne connoîe
plus ce Latofao.
Comme cette Observation tend à ôter
au Diocèse de Sens un endroit mémora
ble que M. Maillard a essayé de lui at
tribuer, je fuis bien aise de lui assigner
' en dédommagemenr un autre lieu plus
célèbre , & qui mériteroit d'être regar
dé avec distinction par les Historiogra
phes de France. C'est le lieu que nos^
anciennes Chroniques , nos Annales Sc
certaines Chartes appellent A4ap>loecnmt,
Aí ■npìlacum Afanfolagum. J'en ai déja
touché quelque chose dans une Note qui»
est au bas de la page 87 du Mercure
de Janvier 1725. Mais comme il n'y a
gueres que les curieux & les personnes,
studieuses qui lisent ce qui est au bas des
pages , j'ai crû devoir m'étendre un peu
plus fur ce point Topographique. Le
HJjet est d'autant plus digne d'attention
que:
FEVRIER. 1730. 213
que 1c Perc Mabiilon avoue dans son cjuatriéme
Livre de la Diplomatique\, qu'il
n'a pû découvrir quel lieu est ce Masolacum
, & que lc P. Ruinart en publiant
Fredegaire , de'clare qu'il ne le connoîc
pas davantage. Ignotus mihi Aianfolaci
fttus , dit le Pere Mabiilon. Hujus Viíl*
Jîtns ignotus est , dit le Pere Ruinart.
Cet endroit n'étant pas un fimple Vil
lage du commun , mais une terre dis*
ringuée par un Palais R oyal , ne doit
pas être non plus , par conséquent , de
ceux qui peuvent rester dans l'obsciuké.
Les Antiquaires qui aiment à suivre la
marche de nos Rois ne peuvent regardée
comme indifferens dans la Géographie
les lieux où ils se retiroient queîquefoisì
soit pour y prendre le divertissement de
la chasse , soit- pour y tenir leurs Etats ,
oti y faire quelqu'autre action éclatante.
Aíaffolacurn est dans ce cas. Ce fut là^
que Clotaire II. fit comparoître l'an 6\ j.
devant lui le Patrice Alethée , lequel
n?ayant pû se purger des crimes dont il
étoit accusé } fut condamné à périr par
le glaive. Dagobert I. étant mort , ce
fcit aussi à Massolac que les Seigneurs de
Neustrie & de Bourgogne s'assemblèrent
pour proclamer Roi , son fils Clovis..
Ces faits font affectés par Fredegaire ,
Auteur du tems , Ôc depuis par Aimoin.
A*j M»is
ZT4 MERCURE DE FRANCE:
Mais où éroit situé ce Maffolac ? & cot»;
ment l'appclle-t'on aujourd'hui ? C'est
suc quoi je me suis déja déclaré en 1725,»
en marquant que c'est Maíky » à une
lieue de Sens. Dom Jean Mabillon die
que ce Maffolac a du être certainement
un Palais Royal du Royaume de Bour
gogne avant le Règne de Clotake I I.
Regni Burgunàici Palatium fuijse cons-
Ut. il le dit fans aíSgner le lieu où il ctoic
situé; mais le voisinage de Sens suffit pour
décider, que ce Palais étoit du même
Royaume que. Sens j & quoique je ne
veuille pas contredire ouvertement le
fçavant Pere Mabillon , je ne crois pas
qu'après la resolution prise par le Roi
Clotaire d'entendre les Chefs d'accusa*
tion contre un Patrice de Bourgogne y.
il fut nécessaire pour cela que l' Assem
blée se íint dans un Palais du Royau
me de Bourgogne , quoique ce Roi en
fut devenu le Maître, On voit que trois
ans après*, ce même Roi fit venir tous
les Evêques & Seigneurs de Bourgogne
au Palais de Boneuil proche Paris , qui
constament n'a jamais été Aa Royaume
de Bourgogne; Il suffisoit donc que ce
fut un lieu sur les limites des Royaumes
de Neustrie & de Bourgogne , comme
cn effet ce fut là que les premiers de
ces deux Royaumes élevèrent l'an 637»
FEVRIER. 1730. sijj
I la Royauté Clovis , fils de Dagobctr.
Or que ce fut dans le voisinage de Sens»
bous en avons une bonne preuve dans
un acte produit par le Perc Mabillon ,
Sec. j. BenediU. part. 2. p. 6 1 4 . on y
lit qu'Emmon , Archevêque de Sens , íc
servant de la présence d'un grand nom
bre d'Evêques assemblés en ce lieu l'an
£57. leur fit signer un Privilège con
cernant l'Abbaye de Saint-Pierre le Vif;
il est daté Mansolaco Curte Dowinica*
II étoit assez naturel à- un Archevêque
de saisir cette occasion , ayant le Roi &
les Evêques si proches de lui. On peur
dire que c'étoit comme le Fontainebleau;
de ce siecle-là ■, les. Rois de France y venoient
de tems en tems , & \& Cour y
étant , il éroit nécessaire que les Prélats,
qui avoient des affaires d'importance à
icgler , s'y transportassent. Clotaire III.
y étoic la troisième année de son Règne,
selon l'Acte ci deflus cité. Il y vint en
core la huitième année , & c'est de la
que fut daté un Oiplome de confirmation
de la terre de Larrey à l'Abbaye de Sains
Bénigne de Dijon qu'on trouve dans Pé
tard à l'an 6x7 > mais qui doit être placé
à l'an 660. comme l'a fait remarquer
le Pere Mabillon. Datum Masolapo in
íalatio nofl'-o. Si depuis ce tems là on
oc trouve plus de mention du Palais de
Massas
%\C MERCURE 0E FRANCE.
Maíïay , c'est qu'il fut peut- être dérruir
par les guerres des Sarrazins au siécle
suivant* Mais le nom de fa première
destination lui est toujours resté , puis
que des deux Maslay contigus , il y en
a un qui est appelle Mastay-le-Roy , ce
qui marque , comme dit le Privilège de
ì' Archevêque Emmon , un Territoire
Royal, Curtem Dominicain. Ces deux en*
droits font à l'Orient dliyver de la yûlede
Sens , fur la Rivière de Vanne , Sc
peu éloignf-s de la Forêt d*Othe qui
étoit alors fort vaste , & qui l'eft encore
assez. J'ai trouvé aux marges d'un Mar
tyrologe de la Cathédrale de Sens , écrit
au dixième siécle , quelques additions de
personnes notables décedees dans le mê
me siécle , & entr'autres une Hermengarde
, Dame de Maflay. XVII. KaLJunii
, obiit Hermengardis de Mafiiaco
Domina , anno Domini D. CCCC LV.
Ces additions font au plus tard d'une
écriture du XI. siécle. L'original est dans
la Bibliothèque de Saint-Benoît fur Loire,
It y a apparence que les deux Maflay
croient originairement une feule & mê
me terre , dont les guerres ont fait faire
des partages , en forte que l'un des Mas
lay s'est appelle le Grand-Maflay , &
l'autre le petit Maslay. Je ne sçai pour
quoi ce dernier est celui qu'on appc líe
autreFEVRTER.
i7Jo: a r
ffutrcment Mastay-le-Roy , ni pourquoi
celui qu'on surnomme le petit est échuau
Roi. Il arrive quelquefois que ce qui
est plus périr , quant au nombre des-
Feux & des Habirans , est d'un plus
grand produit pour le revenu à caufedes
dépendances. Quoiqu'il en soit , le
grand Mastay est nommé dans un His
torien de Sens , contemporain du Roy
Robert : C'est Odoran , Moine de Saint"
Pierre le Vif. Son Ouvrage seroit peutêtre
resté jusqu'ici dans l'obscurité , si cc
n'étoir que M. Jean Baptiste Oudinet
Prieur de l' Abbaye de .Saint ■« Marien
de notre Ville , se fit un plaisir de
le communiquer à Dom Mabillon. Il
renferme plusieurs parricularitez qui ne
font pas indifférentes- à l'Histoire du
Roi Robert, & que je tais parce qu'elles
ne font rien à mon sujet. On peut les
voir au second volume du VI siécle Bé
nédictin. Cer Ecrivain rapporrant dansfbn
ii. Chapitre la punition d'un hom
me qui fit un faux ferment dans l'fgliso
de S. Savinien, proche Sens , dit que cet
homme étoit nomim Rothb rthiti in vicin*
ortus villa , cm nomen JUaftiacm Aft jor
dédit antlcjuitau le Moine C.larius,de
la mime Abbaye de S. l ierre le vif , qui
vivoit cent ans après Odoran , rapportant
dans fa Chronique, imprimée au II. lo
vas
tit MERCURE DE FRANCE:
me du Specilege , les violences qu'on em
ploya l'a n 10 j 2. pour obliger les Senonois
de recevoir Gelduin , que le Roi
Henry I. leur avoit donné pour Evêque ,
dír que ce Roi se transporta en personne
sur les lieux > qu'il vint assiéger la Ville de
Sens,& que ce fut au Grand-Mastay qu'il
fit camper son armée : Rex copiosum exerçitam
applicuit y & in villa qut Maftiacus
M.ijor dicitur cafi'a p»s»it. Ces trois té
moignages prouvent que dans le X.XI. &
XII. siécles on disoit encore dans le pays
M.ifliacHS , qui e'toit une expression moins
éloignée de Moefolacut. Mais dans les fic
elés suivans on commença à corrompre
ee mot de plus en plus. Je trouve dans
un Manuscrit de la Bibliothèque de la Ca.-
thédrale de Sens, qui est du XIII. siécle,
qu'il est fait mention en ces termes du
Maire de Maílay-le- Vicomte & de l'Eglise
de Maíliy-le-Roy : Aíajori de Mas-
Uio-Vicecomiús . & Ecclejit, de MaJIcìo
Régis. Au reste il ne doit pas paroître sur
prenant que l'on ait corrompu Mafìlacurn
en Míijliacum & Majlciam : ces deux ma
nières de latiniser ce nom dans les bas
siécles , marquent que dans le langage
vulgaire on faisoit. la première syllabe
longue comme aujourd'hui , si on ne proaonçoit
pas la lettre S , ce qui est d'au
tant plus véritable que les Titres François
FEVRIER. ï7jo. 219
da XIV. siécle mettent un second a pouc
tenir la place de la lettre S , ensorte qu'on
y lit ce mot ainsi écrit ; Maalay. U est na
turel que dès-là qu'on réduit plusieurs
syllabes à n'en former qu'une , cette syl
labe devienne longue de prononciation»
Quant à la terminaison en ay , il est vrai
que de nos côtez elle est moins communa
que celle en y, qui nous vient de tous
les- noms deg lièux finissant en latin pas
iacurn ; cependant il reste encore dans dis*
ferens cantons de la Province Senonoifs
des noms de lieu en ay qui viennent du
latin iacum ou acam . . . Nous avons dans
notre Diocèse , presque sur les bords da
la Loirp, Mannay qui s'appelloit Man-,
nacum í au sixième siécle, Annay qui se
disoit en latin au neuvième siécle Abundiacum
, & Seignelay, qui est un endrok
fort connu , Seligniacum. Dans le Diocèser
de Senion trouve Bray& Lorayidont les
noms latins ne Yont autres que Braiacum
&cLoriacum. Je ne puis donc croire qu'il y
ait lieu de douter du côté de l'analogie
des deux Langues , que Mallay ne vienne
de Afafolacnrn. Les Antiquaires font obli
gez d'admettre des noms qui sont encore
plus méconnoissibles & moins «pportans
l'un à l'autre. Je n'ái passé qu'une
seule fois dans le grand Maflay , & j'ajr
apoerçji que la Plaine de ce lieu est très*
fertile
iià MERCLÎRÈ DÈ FRAftCÉ.x
fertile. La Rivière de Vanne entoure cti^s
tierement ce Bourg & erl fait une verira^
ble Isle. Comme cette Rivière ne tatis
gueres, elle contribue beaucoup à rendre
cet endroit verdoyant & fort gai en été.
Le petit Maflay est un peu plus vers l'Otient
, la Rivière entre deux. Plus haut
est le Village de Teil , que je pourrois enquelque
forte qualifier d'ancienne Mai
son Royale, en me fondant fur le texta
d'Odoran, quoique te P. Mabillon n'en
ait fait aucune mention. Odoran rap
porte dans son 2 6. Chapitre , que Teil
rut le lieu de la résidence de la ReineConftance
pendant tout le temps que lc Roi
Robert employa à faire son voyage de
Rome. Faïium efi dum quadam terr.port
Robmtts Rex Romam peteret , ut Cons'
tant'ta Regina un à cum filio sue Hagent
parvalo Tille remaneret. Peut être que
Mâlay s'étendbit autrefois jufques-là. Au
moins il est certain que Teil fait encore
partie de k Châtellenie de Mâ!ay-le-Roi«
Cette Châtellenie fut échangée par Phi
lippe le Bel avec Marie Comtesse de Sancerre
, & l'échange fut ratifié au mois
d'Août 1318. par Philippe le Long ,en
faveur de Thibaud & Louis de Sancerre.
M. Couste, Lieutenant Civil & Particu
lier de la Ville de Sens , qui possède une
gartie de cc Mâ-lay , m'apprend par le
Me
FEVRIER. i7jo. ni
Mémoire qu'il a eu la bonté de m'envoyer,
que dans les Titres d'échange & de ra*
tification , ce lieu est écrit Maalay-le-Roi.
II ajoûte que cette Châtellenie appartint
depuis cet échange à un seul Seigneur ,
qui ayant eu huit enfans , en fit le par
tage entre eux dès son vivant ; ce qui est;
cause qu'elle est aujourd'hui divisée etï
sept ou huit portion ì. Et quoiqu'il ob
serve que Mâlay-Ie-Roy , dent la Châtel
lenie porte le nom ,soit le plus petit dessept
Villages qui la composent , & que le
Siège du Bailliage soit à Teil , cela ne doit
point cependant empêcher de croire que
tout ce terrain n'ait été un territoire Royal
dans le temps que j'ai marqué cy-dessus.
Cette supériorité de Seigneuries se trouve
même appuyée par le nom de Villiers-
Louis, qui est un des sept Villages, & qui
est contigu à Mâlay-lc-Roy. Au reste si
cette Châtellenie relevé aujourd'hui de»
Comtes de Joigny , ce n'est que depuis
k Règne de Philippe V. Ce Prince céda
cette Mouvance à Jean Comte de Joigny
en 1 3 r 7. pour avoir la Mouvance de Châ
teau-Renard , qui appartenoit au Comte
de Joigny. Je ne sçai si ce que Nicole
Gilles, Belleforelt& Chappuis, prennent
pour un retranchement fait à Mâlay par
les Anglois au XIV. siécle , ne seroit point
un vestige de l'enceiate daChâteau de nos
Roisïti
MERCURE DE FRANCK
Rois de la première Race , ou du tcrraírf
vqui fut occupé par les Troupes du Rot
Henry I. lorsqu'elles campèrent à Mâlay.
il s'est conservé au Grand- Mâlay , autre
ment dit Mâlay- Ie-Vicomte , une Tradi
tion que S. Agnan Evêque d'Orléans étoit
natif de ce lieu. Tel a été le sentiment de
M. Tripaut, Avocat d'Orléans. On écrit
cependant plus communément que saint
Agnan étoic né à Vienne en Ôaufiné,
plutôt que dans cette Bourgade de la Ri
vière de Venne. Il resterok a examiner s'il
fi 'y a point eu de méprise d'un nora pout
un autre , à cause de la ressemblance des
noms de Venne & de Vienne. Mâlay- le-
Vicomte a été de la Commune de Sensjusques
fous Louis le Gros ; c'est aujour
d'hui une Prévôté Royale : 5c M. le Duc
de Bourbon en nomme tous les Officiers,
soit comme étant aux droits du Vicomte,
ou comme jouissant du Domaine de Sens
& de la Banlieue.
En finissant ces Observations , je reçois
de M. Ferrani , l'un des fçavans Cures
du Diocèse de Sens , Doyen Rural de Marolles
, un Mémoire qu'il a rédigé , fur la
Rivière dont Fredegaire & Aimoin font
mention par rapport à la Bataille qui y fut
donnée en l'an 600. La remarque de
M. Maillard , inférée dans le Journal de
Verdun , m'ayanc engagé à fake des perFEVRIER.
1730.. 11}
quisuions , tant pour constater la choie
que pour corriger ce que j'ai mal mis
moi-même en vouse'crivant fur les lumieres
Célestes qui furent vues l'année de
cette Bataille; (a) je reconnois ne les avoir
point faites inutilement , & qu'il seroit
bon que ceux , qui dans la fuite youdronc
donner une Edition de S. Grégoire de
Tours , de Fredegairc & de toutes nos ar» •
ciennes Annales Latines avec des Notes,
prissent la peine ou de se transporter suc
les lieux ou de faire venir des mémoires
exacts. J'avoue que j'ay e'té trompé en
1716. par la Note de Dom Ruinart fur
la Rivière Aroanna , que j'avois mal com
prise à cause du nom François d'Ouainc
qu'il lui donne. Ce n'est ni de la Rivière
d'Ouaineen Gâtinois ni de celle de Vanne
en Senonois , qu'il faut entendre ce qui
est dit de la Bataille où Clotaire II. suc
défait ; mais de la Rivière qui passe à Dor--
melle même. ( On dit Dormelle dans le
pays , & non Dormeil. ) Elle prend fa
source à trois quarts de lieue" au-dessus
de Dollot , qui est la Cure de M. Fer^
rand , Auteur des Remarques que je vais
rapporter , mais dans la Paroisse de saint
Valerien. Au bout de cent pas , fortifiée
par plusieurs fontaines , elle fait tourfa)
Mercure de Utvembrt vji.6' i4*á«
nef
iî4 MERCURE DE FRANCE,
jner un moulin. Jusques là , elle n'a que
le nom 1 de Fontaine de Saint - Biaise ,
à cause d'une Chapellû voisine de la source
.mais au-dessous du moulin , elle com
mence à s'apeller la Rivière d'Orvanne.
Elle passe ensuite à Dollot , à Valéry ,
JBlennes , Diant , Vaux , Ferrotes > Fla~
gis,Dormelle, Château-Saint-Ange ,8c
va former l'e'tang de Moret, dans le
quel elle est absorbée ; puis delà elle se
décharge dans le Loin , un peu au-dessus
.de Moret i le tout fait l'étenduè" de six
lieues de pays. Le Vallon que cette pe
tite Rivière arrose s'appelle le Vallon
d'Orvanne , & les Paroisses qui y font
k jîtuées ou contigues s'appellent de même
les Paroisses de la Vallée d'Orvanne. On
assure que tous les Contrats de partages
& de ventes dans tous ces pays là n'appellent
point cette Rivière autrement
que la Rivière d'Orvanne. Ce qu'il y a
de singuliers que le nom de cette même
Rivière change dans la bouche de plusieurs
personnes au delà de Dormelle , &
près de fa décharge dans l'Etang de Mo
ret. En ces lieux- là on Pappelle quelque
fois la Rivière de Ravanne , & ce font fur
tout les Paysans voisins de cet Etang qui
lui donnent ce nom , parce qu'au-dessus de
cet Etang elle passe dans un Château assez
distingué, appelle k Château de Rnvanne,
donc
\
FEVRIER. 1750. 22$
dont elle traverse les Jardins , y formant
outre sonCanal,des pieces d'eau trés agréa
bles. Mais si l'on remonte une lieue plus
haut , on voit que ce nom est inconnu.
Au dessus de ce Château 6V une de
mie lieue au-dessous de Dormelle, est la
belle maison de feu M. de Cajumartin ,
bâtie sur la croupe d'une Montagne. Cette
maison s'appelle le Château Saint- Ange.
C'est peut-être l'endoit -où se donna la
Bataille, super fluvium Arvennam nec procul
a Doromdlo vico, ainsi que dit Aimoin.
Cette lecture du mot Arvenna est plus
exacte que celle du mot Aroanna em
ployée dans Fredegaire de la derniere Edi
tion. 11 est incontestable par le moyen de
cet éclaircissement qu'il s'agit dans Fre
degaire & dans Aimoin de la Rivière <sPO»
vanne , qui plus anciennement a dû. être
prononcée Arvanne. Il faut abandonner
en cette occasion la Rivière d'O'ùaine
(Odona ) qui est éloignée de Dormelle de
plus de huit lieues. Le P. Daniel a eu
raison de dire que la Bataille fut donnée
sur une Rivière qui se jette dans le Loiiam
au-dessus lie Moret; mais il s'est trompé
en lui donnant le nom de Rivière d'Oiiaine
, aussi-bien que le P. Ruinart. On doit
en être convaincu par la raison que je
viens de rapporter -, celle d'Odaine étant
bjçn différente, puisqu'elle prend sa source '
% i4 MERCURE DE FRANCE,
à quatre lieuës d'Auxerre , & qu'elle va
/e jetter dans le Loiiain , au-deflus de
Montargis. Ce n'est point non-plur la
Rivière de Vanne , comme le Père le Com
te à l'an £eo. Num. i. semble l'avoir
crû après le Président Fauchet. Encore
moins faut -il aller chercher cette Rivière
dans le Pays du Maine , où il y a un traî
na fiuviolus. II faut quelque chose de plus
que la ressemblance des noms dans leLatin,
pour pouvoir avec fondement e'ioigner de
ros quartiers le Théâtre de cette guerre,
A Auxerre ce 18. May 172.8.
ADDITION.
Après avoir envoyé ces éclairciíTemem
aux Auteurs du Mercure, j'ai eu occasion
d'aller à Paris. Comme le cours de la Ri*
viere d'Or vanne est collatéral à celui de 1»
Rivière d'Yonne , & n'est éloigné du
grand chemin que de deux lieuës ou en
viron , je n'ai pas manqué de vérifier par
moi-même avant que de me rendre dans
la voiture publique, le Mémoire de M. le
Prieur de Dollot. Je l'ai trouvé*' très- juste
à un article près } j'ai remarqué en mêmetemps
que nés Géographes mettent sou
vent à droite d'une Rivière ce qui est à
gauche , ou qu'ils font quelquefois tout
Je contraire. C'est pourquoi si vous avez
U
FEVRIER. i7jo; M7
Ja Carte du Diocèse de Sens dressée par
Samson , vous pouvez en touce fureté ,
yous & vos amis, y faire les corrections
suivantes. Mettez la source de la Rivière
d'Orvannc à une portée de Mousquet du
Bourg de Saint Valerien, à POtient d'Eté; '
mettez ensuite Dollot à droite , comme
a fait le Géographe , mais à gauche du
Ruisseau. Vallery est bien placé dans les
Cartes. C'est un lieu célèbre par fa destin
nation à la sépulture des Princes de la
Maison de Condé. Plus bas à droite est:
Blenne,mal nommé Blaineux par Samfonj1
plus bas encore est Diant. Ensuite à gau
che est le Bourg de Voux, qui çst ferme
de murs, & que les Cartes ont tort de re
présenter comme un simple Hameau.
Après Voux & du mime côté le Villa
ge de Ferrotes , & plus bas encore ì
gauche est le Bourg de Flagy , qui a du
coté du Midi des níurs si élevez & si con
sidérables pour leur épaisseur , qu'on U
peut comparer à ceux des plus anciennes
Villes. Ce Bourg a été cependant fort en
dommagé par les Huguenots , ainsi que
l'Eglise du lieu en fait foi. Au sortir de
Flagy on voit à gauche une Plaine qui
règne jusqu'auprès de Dormelle. Ce der
nier Village est fur une éminence. On
passe la Rivière d'Orvanne fur un
Pont, &dps lois on cesse d'en suivre le
, B cours.
ni MERCURE DE FRANCE,
cours. Lorsqu'on a atteint le haut <kp
Coteau, on apperçoit encore une autre
Plaine à droite , laquelle s'étend dti
<ôré de rOtient & dfi Septentrion. Il y
a plus d'apparence que ce fut en cette
derniere Plaine que fut donne'e la Ba
taille de Dormelle , en tirant vers le
Village de Fossar 3 dont le nom vient
peut-être à Fojsario Jeu loco Fojfitrum. Ce
.que j'ai lemarqué plus loin après avoir
laissé le Village de Montarlpt i gauche,
«e s'accorde plus ayee le Mémoire dont
je vous ai parlé. Il ne m'a point paru que
la Rivière d'Orvanne se jettât dans un
Etang-, c'est elle qui forme cette es
pèce d'Etang par le moyen des murs Sfi.
des Ecluses qui fervent à retenir ses eaux,
Cette Rivière ayant repris ensuite fa pre
mière liberté , ne va point se jettes dans
le Loiiain si tôt que Messieurs Samson
& Deíifle l'ont marqué dans leuts Cartes ;
ce n'est point au-dessus de Motet qu'elle
s'y jette , mais au-dessous } presque vis-àvis
sangle Septentrional des murs de cette
petite Ville ; desorte qu'il y a à More*
Jeux Ponts l'un au bout de l'autre; le plus
grand pour la Rivière de Loiiain au bout
duquel est le Prieuré de Pont Loii f Pons
Lupa; (c'est le nom de la Rivière qui
joint le Canal de Briare à la Seine Lupa-
/ámnis) & l'autre petit Pont est fur la. Ri
vière,
FEVRIER. 1740: 139
viere d'Orvanne. C'est ainsi qu'en une
matinée de temps j'ai eu le plaisir de voie
cette Rivière depuis fa source jusqu'à son
embouchure , avec tout ce qu'il y a de
-curieux sur les bords de la Vallée à laquel
le elle donne son nom.
Ce 15. Juillet 1718.
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Résumé : ECLAIRCISSEMENS. / ADDITION.
Le texte traite de la localisation de deux batailles en France, survenues en 595 et 600, près d'un ancien palais royal de la première race. Le Journal de Verdun de mars mentionne une remarque sur le lieu de la bataille de 596 ou 597, entre les troupes de Clotaire II et celles de Théodebert II et Thierry II. Ce lieu est appelé Latofao dans la Chronique de Fredegaire. M. Maillard, avocat, cite le Père Daniel et le Père Ruinart, qui situent Latofao dans le diocèse de Sens. Cependant, Maillard critique l'historien Morin pour ses erreurs dans l'Histoire du Gâtinois. La bataille de Dormeil, qui eut lieu quatre ans après celle de Latofao, est également discutée. L'auteur affirme que les lieux des deux batailles ne sont pas proches et que les terrains étaient différents. Il suggère que les noms des lieux dans les chroniques peuvent avoir été mal copiés. Le Père Ruinart note que certains noms propres dans la Chronique de Fredegaire sont mal écrits. L'auteur explore la possibilité que Latofao soit en réalité Lifou, un village dans le diocèse de Toul. Il soutient que Latofao et Lifou pourraient être le même endroit, en se basant sur des similitudes dans les noms et les descriptions. Il conclut que si Latofao n'est pas Lifou, il faut admettre avec le Père Daniel que ce lieu n'est plus connu. Le texte mentionne également Massolacum, un autre lieu historique situé à Marly près de Sens, où des événements royaux importants se sont déroulés. Il critique les incertitudes des historiens précédents sur la localisation de ce palais royal. Le texte traite aussi de l'histoire et de l'évolution des noms des localités de Massas et de Maslay, situées près de la rivière de Vanne et de la forêt d'Othe. Le nom de Maslay-le-Roy indique un territoire royal, et deux Maslay contigus existent : le Grand-Maslay et le Petit-Maslay. Des documents historiques, comme un martyrologe de la cathédrale de Sens du dixième siècle, mentionnent des personnes notables de Maslay. Les guerres ont probablement divisé ces terres, et des historiens comme Odoran et Clarius ont mentionné ces localités dans leurs œuvres. Le texte explore les variations linguistiques et orthographiques des noms de ces lieux au fil des siècles. Par exemple, le nom 'Maslay' a été corrompu en 'Mastay' et 'Mallay' dans divers documents. La rivière de Vanne entoure le bourg de Maslay, contribuant à sa fertilité et à son aspect verdoyant. Le Petit-Maslay est situé plus à l'est, et le village de Teil, autrefois résidence de la reine Constance, fait partie de la châtellenie de Maslay-le-Roi. La châtellenie de Maslay-le-Roi a été échangée par Philippe le Bel avec Marie Comtesse de Sancerre en 1318. Aujourd'hui, cette châtellenie est divisée en plusieurs portions et relève des Comtes de Joigny depuis Philippe V. Le texte mentionne également des traditions locales, comme celle de Saint Agnan, évêque d'Orléans, supposé natif de Maslay-le-Vicomte. Enfin, le texte aborde la rivière d'Orvanne, mentionnée par des historiens comme Fredegaire et Aimoin, et corrige des erreurs historiques concernant son nom et son emplacement. La bataille de l'an 600, où Clotaire II a été défait, s'est probablement déroulée près de la rivière d'Orvanne, et non de la rivière d'Ouaine. L'auteur, après avoir envoyé des éclaircissements aux auteurs du Mercure, se rend à Paris et vérifie personnellement le mémoire de M. le Prieur de Dollot. Il confirme la justesse du mémoire à un article près et note des erreurs fréquentes chez les géographes concernant la position des lieux par rapport aux rivières. Il fournit des corrections pour la carte du Diocèse de Sens dressée par Samson, précisant la localisation de divers lieux tels que Saint-Valérien, Dollot, Vallery, Blenne, Diant, Voux, Ferrières, Flagy, et Dormelle. Il décrit également la bataille de Dormelle et la topographie des environs. La rivière d'Orvanne ne se jette pas dans un étang mais forme un étang par des écluses. Il corrige également l'emplacement où la rivière d'Orvanne se jette dans le Loing, précisant que cela se fait au-dessous de Montargis, et non au-dessus comme indiqué sur certaines cartes.
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7
p. 551-552
EXTRAIT des Remarques sur l'innovation de l'Orthographe, trouvées dans un vieux Manuscrit.
Début :
Il y a long-temps que les bons Grammairiens et les ueritables Sçauans en general, se sont [...]
Mots clefs :
Orthographe, Langue, Écrire, Goût, Lieu, Mots, Belles-lettres
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT des Remarques sur l'innovation de l'Orthographe, trouvées dans un vieux Manuscrit.
EXTRAIT des Remarques sur l'innovation
de l'Orthographe , trouvées dans
un vieux Manuscrit.
L y
*
I a long- temps que les bons Grammairiens
et les ueritables Sçauans en general , se sont
plaincts des innouations de l'Orthographe Moderne.
Il semble qu'on veuille entierement abbolir
la trace de toute étymologie. C'est vn principe
de corruption dans la Langue qu'vne maniere
d'escripre jausitée , et qui renuerse toutes les
constructions . Ceulx qui n'ont pas abbandonné
entierement le goust des belles-lettres doiuent
s'opposer uiuement au progrez d'vn abus si generalement
répandu. Peut - on n'estre pas choqué
en lisant , par exemple , fantaisie , fantôme , Faisan
, au lieu de Phantasie , Phantosme , Phasian?
Le plaisir des bonnes tables n'est-il pas plus grand
quand on sçaict que cet Oiseau a pris son nom
du Fleuve Phasis , et que lês Cuisiniers des Argonautes
l'apporterent les premiers en Grece ?
2
On retranche la lettre b dans bien des mots ,
et les t , les g , les b , les l , les d , les c , les f , &c.
auant les s à tous les mots pluriers des noms ,
aux singuliers des verbes , & c . on escript desja ,
Caldéen , Calcedoine , sepulcre corde , colere , Cameléon
, Canon , Caron , Baccus , gens , gans ,
plons , je dois , chevaux , respects , baillis , rans
bans , fau-bours , aune , veaux , enfans , & c. aulieu
d'escripre auec nos Ancestres , Chaldéen ,
Chalcedoine , Sepulchre , Chorde , Cholere , Chaneléon
, Chanon, Charon , Bacchus , gents , gands
plombs
552 MERCURE DE FRANCE
plombs , je doibs , cheuaulx , respecs , baillifs , rangs;
Fauxbourgs , aulne , uiaulx , enfants , ¿c.
Je ne puis lire sans baillemens les mots , j'aimois
, points , doigts , uint , un , ¿c. au lieu de
' amabois, poings , poincts, doigts, uingts , ung, & c.
et ce dernier mot un me fait douter si je dois lire
les v11. sept , ou les ungs . On escripra bien-tost
homme , Afriquain . republiquain , persone , lân ,
pân , Can . fân , mou , cou , fou : sou , artisan ,
livre , cuivre , lievre , François , Normand , &c.
au lieu d'escripre home , Aphricain , respublicain
persone , Laon , Caen , Paon , faon , mol , col ,fol ,
sol , artife , optife , libure , liepure , cuibure , Francois
, Norman , &c.
Le mauuais goust ramene jnsensiblement la
Barbarie et les rauages de la Barbarie influent sur
tous les obiects qui sont de la plus grande conséquence
pour la Societé. Rien ne contribue tant
à la politesse d'une Nation et au progrez des
belles - lettres que la pureté de la langue , et la
langue ne peut auoir d'ennemi plus dangereux
que le mauluais goust de l'Orthographe et de
l'Escripture.
Nota. Les Remarques paroissent être une Paree
de celles du Mercure d'Octobre dernier p . 2153 .
de l'Orthographe , trouvées dans
un vieux Manuscrit.
L y
*
I a long- temps que les bons Grammairiens
et les ueritables Sçauans en general , se sont
plaincts des innouations de l'Orthographe Moderne.
Il semble qu'on veuille entierement abbolir
la trace de toute étymologie. C'est vn principe
de corruption dans la Langue qu'vne maniere
d'escripre jausitée , et qui renuerse toutes les
constructions . Ceulx qui n'ont pas abbandonné
entierement le goust des belles-lettres doiuent
s'opposer uiuement au progrez d'vn abus si generalement
répandu. Peut - on n'estre pas choqué
en lisant , par exemple , fantaisie , fantôme , Faisan
, au lieu de Phantasie , Phantosme , Phasian?
Le plaisir des bonnes tables n'est-il pas plus grand
quand on sçaict que cet Oiseau a pris son nom
du Fleuve Phasis , et que lês Cuisiniers des Argonautes
l'apporterent les premiers en Grece ?
2
On retranche la lettre b dans bien des mots ,
et les t , les g , les b , les l , les d , les c , les f , &c.
auant les s à tous les mots pluriers des noms ,
aux singuliers des verbes , & c . on escript desja ,
Caldéen , Calcedoine , sepulcre corde , colere , Cameléon
, Canon , Caron , Baccus , gens , gans ,
plons , je dois , chevaux , respects , baillis , rans
bans , fau-bours , aune , veaux , enfans , & c. aulieu
d'escripre auec nos Ancestres , Chaldéen ,
Chalcedoine , Sepulchre , Chorde , Cholere , Chaneléon
, Chanon, Charon , Bacchus , gents , gands
plombs
552 MERCURE DE FRANCE
plombs , je doibs , cheuaulx , respecs , baillifs , rangs;
Fauxbourgs , aulne , uiaulx , enfants , ¿c.
Je ne puis lire sans baillemens les mots , j'aimois
, points , doigts , uint , un , ¿c. au lieu de
' amabois, poings , poincts, doigts, uingts , ung, & c.
et ce dernier mot un me fait douter si je dois lire
les v11. sept , ou les ungs . On escripra bien-tost
homme , Afriquain . republiquain , persone , lân ,
pân , Can . fân , mou , cou , fou : sou , artisan ,
livre , cuivre , lievre , François , Normand , &c.
au lieu d'escripre home , Aphricain , respublicain
persone , Laon , Caen , Paon , faon , mol , col ,fol ,
sol , artife , optife , libure , liepure , cuibure , Francois
, Norman , &c.
Le mauuais goust ramene jnsensiblement la
Barbarie et les rauages de la Barbarie influent sur
tous les obiects qui sont de la plus grande conséquence
pour la Societé. Rien ne contribue tant
à la politesse d'une Nation et au progrez des
belles - lettres que la pureté de la langue , et la
langue ne peut auoir d'ennemi plus dangereux
que le mauluais goust de l'Orthographe et de
l'Escripture.
Nota. Les Remarques paroissent être une Paree
de celles du Mercure d'Octobre dernier p . 2153 .
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Résumé : EXTRAIT des Remarques sur l'innovation de l'Orthographe, trouvées dans un vieux Manuscrit.
Le texte 'Remarques sur l'innovation de l'Orthographe' critique les modifications apportées à l'orthographe moderne. Les auteurs déplorent que ces innovations effacent les traces étymologiques et corrompent la langue. Ils expriment leur choc face à des mots comme 'fantaisie' ou 'faisan' au lieu de 'Phantasie' ou 'Phasian'. Ils regrettent également la suppression de certaines lettres, comme le 'b' dans plusieurs mots, et la simplification des pluriels et des verbes. Par exemple, 'gens' remplace 'gents' et 'cheval' remplace 'cheuaulx'. Les auteurs déplorent aussi les nouvelles orthographes de mots comme 'un', 'aimois', 'points' et 'doigts'. Ils craignent que ces changements ne ramènent la barbarie et nuisent à la politesse de la nation et au progrès des belles-lettres. La pureté de la langue est menacée par le mauvais goût en orthographe et en écriture.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 659-669
SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
Début :
Les Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever leur Philosophie sur les ruines de celle de [...]
Mots clefs :
Descartes, Newton, Mouvement, Matière, Force, Corps, Espace, Comètes, Lieu, Rayons, Tourbillons, Principe, Pesanteur, Action, Attraction
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
SECONDE Partie de la Comparaison
de Descartes et de Newton .
•
Es Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever
LeurPhilosophie sur les ruines de celle de
>
Descartes. Ils soutiennent que le vuide est nécessaire
dans la Nature , pour qu'il puisse y
avoir du mouvement. Si la matiere peut être
plus ou moins rarefiée dit Newton , f Prin
cip. Math. p. 368. Edit. 1723. ) rien n'empêche
qu'elle ne le soit à l'infini , et il conclut
de ce principe , que non- seulement il y a du
vuide dans les espaces éthérées , mais encore que
ces espaces sont ( Nevv. Optic. ) entierement vuides.
Newton avance comme des axiomes dont il
n'est pas permis de douter , qu'il y a des lieux
( Princip. Math. définit, 8. Schol . p. 7. ) absolus
et primitifs , qui sont tels par leur essence et
auxquels on ne peut attribuer le mouvement.
ΤΟΙ
660 MERCURE DE FRANCE
Tous ces Principes de Newton sont insoute
nables , suivant le plus grand nombre des Physiciens
qui rejettent le vuide. Il n'y a point de
lieux absolus et primitifs ; et l'opinion du vuide
l'une des fondamentales de la Philosophie Newtonienne
tombant en ruine , entraîne toute cette
Philosophie avec elle. Le lieu ne devient tel, que
par la matiere ou l'étenduë qu'il contient. S'il
est sans matiere , il est sans étenduë , il cesse
d'être ; car le néant ne peut être étendu , et des
espaces séparez par rien , sont des espaces non
séparez , ou qui se touchent immédiatement.
L'espace ne peut pas davantage exister sans matiere
, ( Cartes. princip . part. 2. ) qu'une Montagne
sans vallée . L'étendue et l'espace ont commencé
par la création de la matiere et ont les
mêmes limites qu'elle. Penser autrement , c'est
se laisser éblouir par une image superficielle tracée
dans l'imagination et par l'habitude que les
rapports des sens ont causée en elle , en nous réprésentant
certains espaces comme vuides , parce
qu'ils sont remplis d'air ou de quelque autre
matiere encore plus déliée et plus imperceptible .
Au- delà des bornes du Monde matériel il n'y a
ni lieu ni espace ; autrement le lieu et l'espace
seroient infinis et éternels , ce qui mene aux consequences
les plus absurdes. Je suppose que les
derniers tourbillons qui composent l'Univers ,
s'étendent ou se resserrent , comme il seroit trèspossible
à l'Etre Souverain de les étendre ou de
les resserrer , le lieu et l'espace seroient augmentez
ou diminuez à proportion ; ce qui n'étoit pas
lieu , deviendroit tel , ou ce qui étoit lieu cesseroit
de l'être. Il n'y a donc ni espace ni lieu absolus
et primitifs , qui existent indépendamment
ou séparément du corps qui les remplit. Le lieu
AVRIL. 1734. 661
et l'espace ne sont autre chose que le corps luimême
, ayant differentes relations aux corps qui
l'environnent. Ils ne sont pas plus réels que la
situation ou la relation du corps . Le mouvement
se fait sans obstacle dans le plein . Pour peu que
la matiere soit rarefiée , elle cede facilement à un
corps plus massif. Il faut seulement que la force
motrice surpasse la résistance du fluide. Alors
il est également certain par le raisonnement et
par les experiences , qu'un corps avançant dans
le plein , la matiere dont il prend la place , reflue
vers ses côtez , et qu'en même temps la matiere
des côtez passe en arriere ; ensorte qu'un
mouvement direct en produit plusieurs circulaires,
ce qui n'arriveroit pas dans le vuide . Suivant
Descartes , dans tout espace égal , il y a toujours
même quantité de matiere , soit rarefiée , soit
condensée ; la situation , la figure et le mouvement
des particules en font toute la difference .
Les Newtoniens ( Prafat. editor . in Nevvton. )
objectent à la Physique corpusculaire de Descartes
, que la licence d'imaginer à son gré les figures
et les mouvemens d'une matiere imperceptible
, de supposer l'arrangement et l'impulsion
de ses particules , suivant le besoin qu'on
en a , de feindre des corps si déliez et si subtils ,
qu'ils traversent et remplissent toutes sortes d'interstices
avec une rapidité et une force de mouvement
qui n'ont aucune vrai - semblance ,
renoncer à ce qu'il y a de réel dans la Physique
pour s'attacher à des entitez inconnues , que
c'est abandonner la vraie constitution des choses
, pour s'appuyer sur des conjectures chimeri-
.ques ; que les causes occultes ne sont pas celles
qui produisent des effets évidents , et certains
comme la gravité, mais plutôt celles qui depenc'est
dent
662 MERCURE DE FRANCE
,
dent d'hypothèses purement imaginaires , comme
une matiere subtile et des tourbillons. Qu'une
cause n'est point occulte pour être primitive
et très-simple , et qu'une pareille cause n'est point
susceptible d'explications méchaniques. Que
pour expliquer la constitution d'une Horloge
il ne s'agit pas d'une supposition vague de ressorts
inconnus , qu'il faut faire connoître quelle
est la proportion et l'action de toutes les machines
qui la composent , et quel est leur effet
sensible. Que Galilée , par exemple , ayant établi
cette regle conforme à l'experience ; que les
corps jettez décrivent une parabole , si un Philosophe
vient dire que le corps jetté décrit cette
courbe , parce qu'il y a dans l'air une matiere
subtile qui la décrit aussi , un pareil raisonnement
ne peut paroître ai solide ni utile. Que si
vous mêlez dans un vase plusieurs liqueurs d'une
pesanteur inégale , il n'y aura de mouvement
entr'elles que jusqu'à ce qu'elles se soient arrangées
aux differentes hauteurs proportionnées à
leur gravité , et que de même dans les tourbillons
Cartésiens le mouvement doit cesser , lorsque
les Elemens occupent la place qui convient à
leurs forces centrifuges.
Les Cartésiens répondent que ce seroit faire
grand tort au raisonnement , que de ne vouloir
pas qu'il pénetre plus loin que les yeux ;
que si l'on considere l'augmentation et diminution
des corps dont l'experience est continuelle,
si l'on fait attention aux découvertes surprenantes
qui ont été faites par les Microscopes , on
ne peut nier que les parties imperceptibles ne
soient aussi réelles dans la Nature que celles
qui donnent prise à nos sens . Que puisque nous
sommes assurez que chaque corps est composé
de
AVRIL. 1734. 663
de plusieurs autres corps si petits , que nous ne
pouvons en avoir qu'une connoissance intellectuelle
tout Philosophe doit avouer qu'il est
très - avantageux de juger des Phénomenes perceptibles
aux sens , par une méchanique supposée
avec beaucoup de vrai- semblance dans les
Elemens imperceptibles ; de rendre raison par ce
moyen de tout ce qui est en la Nature; et de substituer
des causes vraiment physiques à des termes
qui ne signifient rien, comme les formes substan
tielles des Péripatéticiens, ou à des qualitez dont
on suppose des effets , sans expliquer de quelle
maniere ces effets peuvent être produits , comme
dans le Sistême de l'attraction Newtonienne.
Que les liqueurs mêlées dans un vase , demeurent
en repos après s'être arrangées convenablement
à leur pesanteur, parce que la résistance que
leur mouvement est obligé de vaincre , anéantit
à la fin ce mouvement , mais que les tourbillons
n'éprouvent aucune résistance pareille.
Que ces mouvemens nécessaires à la conservation
de l'Univers sont entretenus par la même
Providence qui les a créez et établis. Et bien loin
que la matiere liquide dont les Cieux sont remplis
dans le Systême Cartésien , nuise au mouvement
rapide des corps Celestes , comme Newton
l'a prétendu, rien n'est plus capable d'aider le
mouvement d'un Globe qui circule , qu'un fluide
déterminé à se mouvoir vers le même côté avec
autant et plus de force que le Globe lui- même; et
ce véhicule paroît absolument nécessaire pour
imaginer les révolutions rapides des corps celestes .
L'objection contre le Systême Cartésien , sur
laquelle Neuwton paroît se fonder avec le plus
de confiance , est tirée des Cométes. Il est impossible
, dit- il , ( Nevut. Princip. Math . p.
481. )
664 MERCURE DE FRANCE
ton ,
481. ) que les tourbillons subsistent et puissent
être conciliez avec les mouvemens irréguliers des
Cométes qui les font errer dans toutes les parties
du Ciel. Cette objection se rétorque contre Newcar
les Cométes ne sont pas plus fideles
aux loix de l'attraction , à moins que quelque
Newtonien , à l'exemple du Maître , ne nous
donne dans un calcul précis le degré de pesanteur
réciproque de chaque Planette sur chaque
Cométe ; car la précision des calculs ne coute
rien à cette Philosophie. Dans le Systême Cartésien
il est aisé de répondre , touchant l'irrégularité
du cours des Cométes , que ces Phénomenes
passagers ne doivent pas suivre le mouvement
des Cieux des Planetes ; si les Cometes ne
sont autre chose que des amas de matiere , irréguliers
dans le temps de leur durée et dans leur
cours , la cause qui les produit est aussi celle qui
dirige leur mouvement ; comme les vents dans
notre atmosphere ont une égale violence en tout
sens , et ne sont point assujettis au cours uniforme
du fluide qui accompagne la révolution du
Globle Terrestre , ni aux loix de l'attraction
Newtonienne. Si les Cométes sont des Astres
dont le cours soit reglé et qui ne soient visibles
pour nous , que lorsque leurs révolutions périodiques
les ramenent aux confins de notre
tourbillon , les Cometes suivent le courant d'un
Auide étranger , qui n'a rien de commun avec
ceux de nos Planetes. Alors les Cométes sont à
peu près dans la Région de Saturne , et peut- être
même plus proches. Car les tourbillons remplis
à leurs extremitez d'une matiere fort déliée , cédent
facilement à la moindre impression ; et il
est assez vrai semblable que les courants d'un
tourbillon peuvent penetrer dans un tourbillon
voiAVRIL.
173 4. 565
voisin , à peu près comme les eaux de la
Mer entrent dans un Golphe, Ces fluides des
differents tourbillons ne se mêlent pas pour cela
et ne changent pas la direction de leur mouvement.
On remarque néanmoins que les Cométes
approchant du Soleil , reçoivent une impression
sensible de ses rayons ; car la queue ou plutôt
l'atmosphere de la Cométe , qui , suivant l'observation
de Képler , paroît toujours opposée au
Soleil, est rejettée en arriere par l'impulsion de ses
rayons , comme une chevelure exposée aux vents.
Newton a mieux traité le mouvement que
Descartes , mais ni l'un ni l'autre ne sont parvenus
à en donner une idée entierement juste .
Descartes entend par le mouvement les differentes
relations d'un corps. Il avoue ( Prin
cip. part. 2. ) que , suivant ses principes , on peut
dire qu'un corps se meut en même -temps et ne
se meut pas. Il soutient qu'il ne faut pas plus
d'action pour le mouvement que pour le repos .
D'où l'on peut conclure qu'une Statuë est dans
le même mouvement qu'un homme qui s'éloigne
d'elle. Il attribue le mouvement d'un corps
à la relation des corps qui le touchent immédiatement
; ce qui étant pris au pied de la lettre ,
signifie qu'un homme qui feroit à pied le tour
du Monde dans les mêmes habits , në se remuëroit
pas , et il s'ensuivroit cette conséquence .
qu'un corps seroit mû en même- temps dans des
sens contraires , comme un Plan sur lequel
deux corps seroient poussez l'un à droite ,
l'autre à gauche. Newton ( Princip . Math . définit,
8. Schol. p . 8. et 9. et axiom . p . 18. ) distingue
le mouvement vrai du mouvement relatif. Suivant
les explications qu'il donne , le mouvement
vrai consiste dans la force qui agity soit que
cette
€65 MERCURE DE FRANCE
le cette force soit dans le corps même , soit que
corps la reçoive d'ailleurs . Le mouvement relatif
ne dépend que des changemens de situation
des corps , les uns à l'égard des autres . Il suit de
ces principes , qu'il peut y avoir un mouvement
veritable avec plusieurs repos relatifs , comme
lorsqu'un corps avance et que plusieurs corps
qui l'environnent , avancent en même temps ; et
qu'il peut y avoir au contraire plusieurs mouvemens
relatifs sans aucun mouvement veritable ,
comme lorsqu'un homme est tranquille dans un
vaisseau dont le mouvement est égal et uniforme
; et qu'ainsi le mouvement véritable ne consiste
pas dans les relations .Mais quoique le mou
vement veritable ne consiste pas uniquement
dans les relations , il ne peut être neanmoins
sans quelque changement de rapports , sinon aux
objets prochains , du moins aux éloignez . La
force seule ne fait pas le mouvement ; car si elle
rencontre des obstacles plus puissants qu'elle , le
coips reste dans un veritable repos . En réunissant
donc ces principes , le mouvement peut être
défini , ce me semble , le changement de relations
d'un corps à des objets prochains ou éloignez
par l'action d'une force que ce corps a en luimême
ou qu'il a reçûë d'ailleurs .
Newton a penetré plus avant que Descartes
dans la théorie des couleurs . Suivant les principes
Cartésiens , si la superficie des corps ne laisse
aucun accès dans ses interstices aux globules
du second Element , les corps paroissent lumineux
ou sont au moins fort blancs , lorsqu'ils
ne sont pas enflammez , et les globules repoussez
ont une force qui éblouit. Si les pores fort
ouverts , comme un petit crible , reçoivent dans
toute leur surface les globules du second Element
AVRIL. 1734. 667
>
ment , ils absorbent les rayons de lumiere , et
leur couleur est très - noire . Si l'angle de reflexion
est tel , que les globules flattent l'organe visuel ,
la couleur est agréable , comme le verd . Newton
a suivi une route differente . Il établit une espece
de gamme des couleurs élementaires , et entreprenant
en quelque sorte l'anatomie de la lumiere
, il pose pour principes sept especes de
rayons , dont chacun porte sa couleur particuliere
; sçavoir , rouge , orangé , jaune , verd
bleu , indigo , violet ; en sorte que le rayon qui
porte une couleur , n'en porte jamais d'autre.
Exposez aux rayons du Soleil un prisme triangulaire
à une certaine distance d'un papier , qui
puisse renvoyer les rayons rompus et séparez ;
Vous voyez sur le papier sept couleurs bien distinctes
et disposées dans l'ordre qui vient d'être
rémarqué , de la couleur rouge , orangée , jaune
verte , bleue , indigo et violette. Newton a de
plus remarqué que les espaces occupés par les
couleurs sur le papier , sont en même proportion
que les chiffres qui expriment les intervales
des sept tons de Musique. Faites au papier une
petite ouverture , qui ne laisse passer qu'une espece
de rayon qui porte , par exemple , le rouge
ou le violet , rompez de nouveau le rayon avec
un second prisme , un troisiéme ; faites - les tourner
sur les axes ; le rayon differemment rompu,
refléchi differemment , présente toûjours la même
sorte de couleur. Dans cette hypothèse , le blanc
résulte du mêlange des sept couleurs principales,
et les corps paroissent differemment colorez ,
parce que la figure de leurs pores , la tissure et
la consistance de leurs parties refléchissent une
plus grande quantité de rayons d'une certaine
espece , tandis que les interstices de ces corps
trans668
MERCURE DE FRANCE
transmettent la plupart des autres rayons ou
qu'ils les absorbent.
Newton a été moins heureux dans les loix du
mouvement qu'il a établies ; il prétend que les
actions de deux corps sont toujours mutuelles
égales et opposées, ( Nevvt, Princip . Math. axiom.
leg. 3. p. 13. ) ensorte que la réaction est toujours
contraire et égale à l'action . Ce principe
dont il fait l'axiome fondamental ( Ib . Coroll. 3 .
p. 15, et seq. ) de ses démonstrations , détruit
toutes les loix de la statique et de l'équilibre ; car
si la réaction est toujours égale à l'action ,
les corps agiront avec des forces égales et tous
les contrepoids demeureront en suspens et sans
action. Le prétendu axiome , au lieu d'être un
principe de mouvement , seroit le principe d'une
immobilité generale , puisqu'il est certain
qu'un carosse et six chevaux demeureront immobiles
, si la réaction du carosse est égale et
opposée à l'action des six chevaux.
tous
Newton dit ailleurs que la pesanteur ou la gra
vité des corps ( Princip. Math. lib . 3. Propos.
7. Theor. 7.p.369 . ) est universelle et qu'elle est
proportionnée à la quantité de matiere qui est
en eux. Les calculs de la pesanteur des Planetes
roulent sur cet axiome contraire au sentiment du
plus grand nombre des Physiciens qui rejettent
le vuide , et suivant lesquels chaque espace égal
contient toujours une égale quantité de matiere.
Newton avance un autre principe fort opposé
aux idées naturelles, sçavoir , que moins un
corps qu'on jette ( Princip. Math definit . 5. p. 3. )
a de gravité , moins il s'écarte de la ligne droite
et plus il va loin. Suivant ce principe , un
Globe de liége . poussé avec beaucoup de force ,
devroit aller plus loin qu'un Globe de plomb ,
poussé
AVRIL. 1734. 669
poussé avec une force égale , le Globe de liege
ayant moins de gravité ; à moins qu'on ne regarde
le Globe de liege comme ayant plus de
gravité qu'un Globe de plomb , parce que le Globe
de liege est attiré plus promptement vers la
terre ; et alors celui qui auroit , suivant Newton,
le moins de matiere , auroit le plus de gravité.
Le fondement géneral du Systême Newtonien,
l'axe, pour ainsi- dire, sur lequel toute cette Philosophie
tourne , c'est l'attraction . Newton admet
aussi dans la matiere une hétérogénéïté ou diversité
de genres , qualité aussi occulte que l'attraction,
et qui n'a aucune signification Physique.Descartes
ne reconnoît dans la Nature qu'un mouvement
d'impulsion, et il rapporte le mouvement au
Créateur, comme à sa cause unique et immédiate
Newton regarde le mouvement comme l'effet de
Pattraction. Il y a donc entre ces deux Philosophes
une opposition de sentimens sur la cause
physique generale et primitive ; ce que l'un considére
comme la causé , l'autre lui donne la qualification
d'effet ; Descartes déduit la pesanteur
du mouvement , Newton déduit le mouvement
de la pesanteur ou de l'attraction .
La suite dans le Mercure prochain.
de Descartes et de Newton .
•
Es Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever
LeurPhilosophie sur les ruines de celle de
>
Descartes. Ils soutiennent que le vuide est nécessaire
dans la Nature , pour qu'il puisse y
avoir du mouvement. Si la matiere peut être
plus ou moins rarefiée dit Newton , f Prin
cip. Math. p. 368. Edit. 1723. ) rien n'empêche
qu'elle ne le soit à l'infini , et il conclut
de ce principe , que non- seulement il y a du
vuide dans les espaces éthérées , mais encore que
ces espaces sont ( Nevv. Optic. ) entierement vuides.
Newton avance comme des axiomes dont il
n'est pas permis de douter , qu'il y a des lieux
( Princip. Math. définit, 8. Schol . p. 7. ) absolus
et primitifs , qui sont tels par leur essence et
auxquels on ne peut attribuer le mouvement.
ΤΟΙ
660 MERCURE DE FRANCE
Tous ces Principes de Newton sont insoute
nables , suivant le plus grand nombre des Physiciens
qui rejettent le vuide. Il n'y a point de
lieux absolus et primitifs ; et l'opinion du vuide
l'une des fondamentales de la Philosophie Newtonienne
tombant en ruine , entraîne toute cette
Philosophie avec elle. Le lieu ne devient tel, que
par la matiere ou l'étenduë qu'il contient. S'il
est sans matiere , il est sans étenduë , il cesse
d'être ; car le néant ne peut être étendu , et des
espaces séparez par rien , sont des espaces non
séparez , ou qui se touchent immédiatement.
L'espace ne peut pas davantage exister sans matiere
, ( Cartes. princip . part. 2. ) qu'une Montagne
sans vallée . L'étendue et l'espace ont commencé
par la création de la matiere et ont les
mêmes limites qu'elle. Penser autrement , c'est
se laisser éblouir par une image superficielle tracée
dans l'imagination et par l'habitude que les
rapports des sens ont causée en elle , en nous réprésentant
certains espaces comme vuides , parce
qu'ils sont remplis d'air ou de quelque autre
matiere encore plus déliée et plus imperceptible .
Au- delà des bornes du Monde matériel il n'y a
ni lieu ni espace ; autrement le lieu et l'espace
seroient infinis et éternels , ce qui mene aux consequences
les plus absurdes. Je suppose que les
derniers tourbillons qui composent l'Univers ,
s'étendent ou se resserrent , comme il seroit trèspossible
à l'Etre Souverain de les étendre ou de
les resserrer , le lieu et l'espace seroient augmentez
ou diminuez à proportion ; ce qui n'étoit pas
lieu , deviendroit tel , ou ce qui étoit lieu cesseroit
de l'être. Il n'y a donc ni espace ni lieu absolus
et primitifs , qui existent indépendamment
ou séparément du corps qui les remplit. Le lieu
AVRIL. 1734. 661
et l'espace ne sont autre chose que le corps luimême
, ayant differentes relations aux corps qui
l'environnent. Ils ne sont pas plus réels que la
situation ou la relation du corps . Le mouvement
se fait sans obstacle dans le plein . Pour peu que
la matiere soit rarefiée , elle cede facilement à un
corps plus massif. Il faut seulement que la force
motrice surpasse la résistance du fluide. Alors
il est également certain par le raisonnement et
par les experiences , qu'un corps avançant dans
le plein , la matiere dont il prend la place , reflue
vers ses côtez , et qu'en même temps la matiere
des côtez passe en arriere ; ensorte qu'un
mouvement direct en produit plusieurs circulaires,
ce qui n'arriveroit pas dans le vuide . Suivant
Descartes , dans tout espace égal , il y a toujours
même quantité de matiere , soit rarefiée , soit
condensée ; la situation , la figure et le mouvement
des particules en font toute la difference .
Les Newtoniens ( Prafat. editor . in Nevvton. )
objectent à la Physique corpusculaire de Descartes
, que la licence d'imaginer à son gré les figures
et les mouvemens d'une matiere imperceptible
, de supposer l'arrangement et l'impulsion
de ses particules , suivant le besoin qu'on
en a , de feindre des corps si déliez et si subtils ,
qu'ils traversent et remplissent toutes sortes d'interstices
avec une rapidité et une force de mouvement
qui n'ont aucune vrai - semblance ,
renoncer à ce qu'il y a de réel dans la Physique
pour s'attacher à des entitez inconnues , que
c'est abandonner la vraie constitution des choses
, pour s'appuyer sur des conjectures chimeri-
.ques ; que les causes occultes ne sont pas celles
qui produisent des effets évidents , et certains
comme la gravité, mais plutôt celles qui depenc'est
dent
662 MERCURE DE FRANCE
,
dent d'hypothèses purement imaginaires , comme
une matiere subtile et des tourbillons. Qu'une
cause n'est point occulte pour être primitive
et très-simple , et qu'une pareille cause n'est point
susceptible d'explications méchaniques. Que
pour expliquer la constitution d'une Horloge
il ne s'agit pas d'une supposition vague de ressorts
inconnus , qu'il faut faire connoître quelle
est la proportion et l'action de toutes les machines
qui la composent , et quel est leur effet
sensible. Que Galilée , par exemple , ayant établi
cette regle conforme à l'experience ; que les
corps jettez décrivent une parabole , si un Philosophe
vient dire que le corps jetté décrit cette
courbe , parce qu'il y a dans l'air une matiere
subtile qui la décrit aussi , un pareil raisonnement
ne peut paroître ai solide ni utile. Que si
vous mêlez dans un vase plusieurs liqueurs d'une
pesanteur inégale , il n'y aura de mouvement
entr'elles que jusqu'à ce qu'elles se soient arrangées
aux differentes hauteurs proportionnées à
leur gravité , et que de même dans les tourbillons
Cartésiens le mouvement doit cesser , lorsque
les Elemens occupent la place qui convient à
leurs forces centrifuges.
Les Cartésiens répondent que ce seroit faire
grand tort au raisonnement , que de ne vouloir
pas qu'il pénetre plus loin que les yeux ;
que si l'on considere l'augmentation et diminution
des corps dont l'experience est continuelle,
si l'on fait attention aux découvertes surprenantes
qui ont été faites par les Microscopes , on
ne peut nier que les parties imperceptibles ne
soient aussi réelles dans la Nature que celles
qui donnent prise à nos sens . Que puisque nous
sommes assurez que chaque corps est composé
de
AVRIL. 1734. 663
de plusieurs autres corps si petits , que nous ne
pouvons en avoir qu'une connoissance intellectuelle
tout Philosophe doit avouer qu'il est
très - avantageux de juger des Phénomenes perceptibles
aux sens , par une méchanique supposée
avec beaucoup de vrai- semblance dans les
Elemens imperceptibles ; de rendre raison par ce
moyen de tout ce qui est en la Nature; et de substituer
des causes vraiment physiques à des termes
qui ne signifient rien, comme les formes substan
tielles des Péripatéticiens, ou à des qualitez dont
on suppose des effets , sans expliquer de quelle
maniere ces effets peuvent être produits , comme
dans le Sistême de l'attraction Newtonienne.
Que les liqueurs mêlées dans un vase , demeurent
en repos après s'être arrangées convenablement
à leur pesanteur, parce que la résistance que
leur mouvement est obligé de vaincre , anéantit
à la fin ce mouvement , mais que les tourbillons
n'éprouvent aucune résistance pareille.
Que ces mouvemens nécessaires à la conservation
de l'Univers sont entretenus par la même
Providence qui les a créez et établis. Et bien loin
que la matiere liquide dont les Cieux sont remplis
dans le Systême Cartésien , nuise au mouvement
rapide des corps Celestes , comme Newton
l'a prétendu, rien n'est plus capable d'aider le
mouvement d'un Globe qui circule , qu'un fluide
déterminé à se mouvoir vers le même côté avec
autant et plus de force que le Globe lui- même; et
ce véhicule paroît absolument nécessaire pour
imaginer les révolutions rapides des corps celestes .
L'objection contre le Systême Cartésien , sur
laquelle Neuwton paroît se fonder avec le plus
de confiance , est tirée des Cométes. Il est impossible
, dit- il , ( Nevut. Princip. Math . p.
481. )
664 MERCURE DE FRANCE
ton ,
481. ) que les tourbillons subsistent et puissent
être conciliez avec les mouvemens irréguliers des
Cométes qui les font errer dans toutes les parties
du Ciel. Cette objection se rétorque contre Newcar
les Cométes ne sont pas plus fideles
aux loix de l'attraction , à moins que quelque
Newtonien , à l'exemple du Maître , ne nous
donne dans un calcul précis le degré de pesanteur
réciproque de chaque Planette sur chaque
Cométe ; car la précision des calculs ne coute
rien à cette Philosophie. Dans le Systême Cartésien
il est aisé de répondre , touchant l'irrégularité
du cours des Cométes , que ces Phénomenes
passagers ne doivent pas suivre le mouvement
des Cieux des Planetes ; si les Cometes ne
sont autre chose que des amas de matiere , irréguliers
dans le temps de leur durée et dans leur
cours , la cause qui les produit est aussi celle qui
dirige leur mouvement ; comme les vents dans
notre atmosphere ont une égale violence en tout
sens , et ne sont point assujettis au cours uniforme
du fluide qui accompagne la révolution du
Globle Terrestre , ni aux loix de l'attraction
Newtonienne. Si les Cométes sont des Astres
dont le cours soit reglé et qui ne soient visibles
pour nous , que lorsque leurs révolutions périodiques
les ramenent aux confins de notre
tourbillon , les Cometes suivent le courant d'un
Auide étranger , qui n'a rien de commun avec
ceux de nos Planetes. Alors les Cométes sont à
peu près dans la Région de Saturne , et peut- être
même plus proches. Car les tourbillons remplis
à leurs extremitez d'une matiere fort déliée , cédent
facilement à la moindre impression ; et il
est assez vrai semblable que les courants d'un
tourbillon peuvent penetrer dans un tourbillon
voiAVRIL.
173 4. 565
voisin , à peu près comme les eaux de la
Mer entrent dans un Golphe, Ces fluides des
differents tourbillons ne se mêlent pas pour cela
et ne changent pas la direction de leur mouvement.
On remarque néanmoins que les Cométes
approchant du Soleil , reçoivent une impression
sensible de ses rayons ; car la queue ou plutôt
l'atmosphere de la Cométe , qui , suivant l'observation
de Képler , paroît toujours opposée au
Soleil, est rejettée en arriere par l'impulsion de ses
rayons , comme une chevelure exposée aux vents.
Newton a mieux traité le mouvement que
Descartes , mais ni l'un ni l'autre ne sont parvenus
à en donner une idée entierement juste .
Descartes entend par le mouvement les differentes
relations d'un corps. Il avoue ( Prin
cip. part. 2. ) que , suivant ses principes , on peut
dire qu'un corps se meut en même -temps et ne
se meut pas. Il soutient qu'il ne faut pas plus
d'action pour le mouvement que pour le repos .
D'où l'on peut conclure qu'une Statuë est dans
le même mouvement qu'un homme qui s'éloigne
d'elle. Il attribue le mouvement d'un corps
à la relation des corps qui le touchent immédiatement
; ce qui étant pris au pied de la lettre ,
signifie qu'un homme qui feroit à pied le tour
du Monde dans les mêmes habits , në se remuëroit
pas , et il s'ensuivroit cette conséquence .
qu'un corps seroit mû en même- temps dans des
sens contraires , comme un Plan sur lequel
deux corps seroient poussez l'un à droite ,
l'autre à gauche. Newton ( Princip . Math . définit,
8. Schol. p . 8. et 9. et axiom . p . 18. ) distingue
le mouvement vrai du mouvement relatif. Suivant
les explications qu'il donne , le mouvement
vrai consiste dans la force qui agity soit que
cette
€65 MERCURE DE FRANCE
le cette force soit dans le corps même , soit que
corps la reçoive d'ailleurs . Le mouvement relatif
ne dépend que des changemens de situation
des corps , les uns à l'égard des autres . Il suit de
ces principes , qu'il peut y avoir un mouvement
veritable avec plusieurs repos relatifs , comme
lorsqu'un corps avance et que plusieurs corps
qui l'environnent , avancent en même temps ; et
qu'il peut y avoir au contraire plusieurs mouvemens
relatifs sans aucun mouvement veritable ,
comme lorsqu'un homme est tranquille dans un
vaisseau dont le mouvement est égal et uniforme
; et qu'ainsi le mouvement véritable ne consiste
pas dans les relations .Mais quoique le mou
vement veritable ne consiste pas uniquement
dans les relations , il ne peut être neanmoins
sans quelque changement de rapports , sinon aux
objets prochains , du moins aux éloignez . La
force seule ne fait pas le mouvement ; car si elle
rencontre des obstacles plus puissants qu'elle , le
coips reste dans un veritable repos . En réunissant
donc ces principes , le mouvement peut être
défini , ce me semble , le changement de relations
d'un corps à des objets prochains ou éloignez
par l'action d'une force que ce corps a en luimême
ou qu'il a reçûë d'ailleurs .
Newton a penetré plus avant que Descartes
dans la théorie des couleurs . Suivant les principes
Cartésiens , si la superficie des corps ne laisse
aucun accès dans ses interstices aux globules
du second Element , les corps paroissent lumineux
ou sont au moins fort blancs , lorsqu'ils
ne sont pas enflammez , et les globules repoussez
ont une force qui éblouit. Si les pores fort
ouverts , comme un petit crible , reçoivent dans
toute leur surface les globules du second Element
AVRIL. 1734. 667
>
ment , ils absorbent les rayons de lumiere , et
leur couleur est très - noire . Si l'angle de reflexion
est tel , que les globules flattent l'organe visuel ,
la couleur est agréable , comme le verd . Newton
a suivi une route differente . Il établit une espece
de gamme des couleurs élementaires , et entreprenant
en quelque sorte l'anatomie de la lumiere
, il pose pour principes sept especes de
rayons , dont chacun porte sa couleur particuliere
; sçavoir , rouge , orangé , jaune , verd
bleu , indigo , violet ; en sorte que le rayon qui
porte une couleur , n'en porte jamais d'autre.
Exposez aux rayons du Soleil un prisme triangulaire
à une certaine distance d'un papier , qui
puisse renvoyer les rayons rompus et séparez ;
Vous voyez sur le papier sept couleurs bien distinctes
et disposées dans l'ordre qui vient d'être
rémarqué , de la couleur rouge , orangée , jaune
verte , bleue , indigo et violette. Newton a de
plus remarqué que les espaces occupés par les
couleurs sur le papier , sont en même proportion
que les chiffres qui expriment les intervales
des sept tons de Musique. Faites au papier une
petite ouverture , qui ne laisse passer qu'une espece
de rayon qui porte , par exemple , le rouge
ou le violet , rompez de nouveau le rayon avec
un second prisme , un troisiéme ; faites - les tourner
sur les axes ; le rayon differemment rompu,
refléchi differemment , présente toûjours la même
sorte de couleur. Dans cette hypothèse , le blanc
résulte du mêlange des sept couleurs principales,
et les corps paroissent differemment colorez ,
parce que la figure de leurs pores , la tissure et
la consistance de leurs parties refléchissent une
plus grande quantité de rayons d'une certaine
espece , tandis que les interstices de ces corps
trans668
MERCURE DE FRANCE
transmettent la plupart des autres rayons ou
qu'ils les absorbent.
Newton a été moins heureux dans les loix du
mouvement qu'il a établies ; il prétend que les
actions de deux corps sont toujours mutuelles
égales et opposées, ( Nevvt, Princip . Math. axiom.
leg. 3. p. 13. ) ensorte que la réaction est toujours
contraire et égale à l'action . Ce principe
dont il fait l'axiome fondamental ( Ib . Coroll. 3 .
p. 15, et seq. ) de ses démonstrations , détruit
toutes les loix de la statique et de l'équilibre ; car
si la réaction est toujours égale à l'action ,
les corps agiront avec des forces égales et tous
les contrepoids demeureront en suspens et sans
action. Le prétendu axiome , au lieu d'être un
principe de mouvement , seroit le principe d'une
immobilité generale , puisqu'il est certain
qu'un carosse et six chevaux demeureront immobiles
, si la réaction du carosse est égale et
opposée à l'action des six chevaux.
tous
Newton dit ailleurs que la pesanteur ou la gra
vité des corps ( Princip. Math. lib . 3. Propos.
7. Theor. 7.p.369 . ) est universelle et qu'elle est
proportionnée à la quantité de matiere qui est
en eux. Les calculs de la pesanteur des Planetes
roulent sur cet axiome contraire au sentiment du
plus grand nombre des Physiciens qui rejettent
le vuide , et suivant lesquels chaque espace égal
contient toujours une égale quantité de matiere.
Newton avance un autre principe fort opposé
aux idées naturelles, sçavoir , que moins un
corps qu'on jette ( Princip. Math definit . 5. p. 3. )
a de gravité , moins il s'écarte de la ligne droite
et plus il va loin. Suivant ce principe , un
Globe de liége . poussé avec beaucoup de force ,
devroit aller plus loin qu'un Globe de plomb ,
poussé
AVRIL. 1734. 669
poussé avec une force égale , le Globe de liege
ayant moins de gravité ; à moins qu'on ne regarde
le Globe de liege comme ayant plus de
gravité qu'un Globe de plomb , parce que le Globe
de liege est attiré plus promptement vers la
terre ; et alors celui qui auroit , suivant Newton,
le moins de matiere , auroit le plus de gravité.
Le fondement géneral du Systême Newtonien,
l'axe, pour ainsi- dire, sur lequel toute cette Philosophie
tourne , c'est l'attraction . Newton admet
aussi dans la matiere une hétérogénéïté ou diversité
de genres , qualité aussi occulte que l'attraction,
et qui n'a aucune signification Physique.Descartes
ne reconnoît dans la Nature qu'un mouvement
d'impulsion, et il rapporte le mouvement au
Créateur, comme à sa cause unique et immédiate
Newton regarde le mouvement comme l'effet de
Pattraction. Il y a donc entre ces deux Philosophes
une opposition de sentimens sur la cause
physique generale et primitive ; ce que l'un considére
comme la causé , l'autre lui donne la qualification
d'effet ; Descartes déduit la pesanteur
du mouvement , Newton déduit le mouvement
de la pesanteur ou de l'attraction .
La suite dans le Mercure prochain.
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Résumé : SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
Le texte compare les philosophies de Descartes et de Newton, en soulignant les divergences entre les Newtoniens et les Cartésiens. Les Newtoniens affirment que le vide est nécessaire pour le mouvement et qu'il existe des lieux absolus et primitifs. Ils considèrent l'espace éthéré comme entièrement vide. En revanche, les Cartésiens rejettent l'idée de lieux absolus et de vide, estimant que l'espace est rempli de matière, même si elle est rarefiée. Ils pensent que l'espace et l'étendue commencent avec la création de la matière et sont limités par elle. Les Newtoniens critiquent la physique corpusculaire de Descartes, la jugeant trop spéculative et imaginative, tandis que les Cartésiens défendent l'idée que les phénomènes perceptibles peuvent être expliqués par des mécanismes imperceptibles. Le texte aborde également la question des comètes. Les Cartésiens expliquent leur mouvement par des courants de fluides, tandis que Newton utilise les comètes pour critiquer les tourbillons cartésiens. De plus, le texte compare les conceptions du mouvement chez Descartes et Newton. Newton distingue le mouvement vrai du mouvement relatif, contrairement à Descartes. Le texte traite également des théories de Newton sur la lumière et la gravité. Newton a établi une gamme de sept couleurs élémentaires : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo et violet. En exposant les rayons du Soleil à travers un prisme, ces couleurs apparaissent distinctement et dans un ordre spécifique. Newton a noté que les proportions des espaces occupés par ces couleurs sur un papier correspondent aux intervalles des tons musicaux. Il a démontré que chaque couleur reste inchangée même après être passée à travers plusieurs prismes. Selon Newton, le blanc résulte du mélange de ces sept couleurs principales, et les objets apparaissent colorés en fonction de la réflexion et de l'absorption des rayons lumineux par leurs pores et interstices. Le texte critique les lois du mouvement de Newton, notamment son principe selon lequel les actions de deux corps sont toujours mutuelles, égales et opposées. Ce principe est jugé destructeur des lois de la statique et de l'équilibre, car il conduirait à une immobilité générale. Newton a également affirmé que la gravité est universelle et proportionnelle à la quantité de matière dans un corps, une idée contraire à celle de nombreux physiciens de l'époque. Il a proposé que moins un corps a de gravité, plus il s'écarte de la ligne droite. Le fondement du système newtonien repose sur l'attraction, une qualité occulte selon le texte. Newton et Descartes ont des opinions opposées sur la cause physique générale et primitive : Descartes attribue le mouvement au Créateur, tandis que Newton le voit comme un effet de l'attraction.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 6-10
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
Début :
La Lettre suivante est d'un des plus grands Ministres de l'Europe, & d'un / J'ai cru, avec raison, ne pouvoir mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur, [...]
Mots clefs :
Monde, Vertus, Attention, Vice, Lieu, Vertu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Monsieur Pirrhon.
La Lettre suivante est d'un des plus
grands Ministres de l'Europe, & d'un
Citoyen digne de l'ancienne Rome. Quoi-
que le soin de soutenir la glorte & de fai-
re le bonheur de la Suede sa Patrie, ait
paru fixer toute son attention, il est par-
venu à exceller dans la morale, dans les
Belles Lettres & dans la connoissance des
Arts, parce que les hommes de génie ont
du temps pour tout. La France qui a long
tems joui de tant de talens & de vertus a
reçu en les perdant, l'unique consolation
qu'elle pouvoit espérer: le plus ancien de
ses alliés lui a donné une nouvelle marque
de considération & d'attachement par le
choix du Successeur de M. le Comte de
Tessin.
NXX(XXXXXXIXXXXXXXI
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
J'ai cru, avec raison, ne pouvoir
mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur,
pour le rafinement & l'exécution
Digizes b. 009
MARS. 1752.
d'une idée, peut-être mal digerée, qui
m'est venue; mais entre vos mains elle
prendra aisément & surement, si vous
voulez vous en donner la peine, le poli,
& l'air de justesse qui lui manque dans sa
premiere naissance.
Voici ce que je défire: je voudrois quę
l'on s'appliquâs à caractériser & à analy-
ser daus les Piéces comiques, les vertus,
avec la même force, la même justesse &
le même pinceau dont jusqu'ici on a ca-
ractérisé les vices; & qu'on en fit exac-
tement voit le contraste. Par exemple, si
l'on entreprennoit de peindre le Généreux
par opposition à l'Avare; le prudent ou
l'homme de conseilspout figurer contre
l'Etourdi; le vrai Brave contre le Fanfa-
ron; l'honnente homme contre mille ca-
racteres de fourbes; le sincere obligeant
contre le Flatteur; la femme vertueuse
contre la Coquette, & ainsi des autres.
Les trais brillans du vrai mérite animę-
roient, à mon avis, pour le moins autant,
& toucheroient surement davantage, que
le ridicule du vice ne canse de l'indigna-
tion, puisque ce dernier fait quasi tou-
jours rire, & perd par-là de son effet,
au lieu que l'autre est toujours respectable,
& n'a rien qui puisse diviser ou dis-
traire l'attention.
A iiij
8 MERCUREDE FRANCE.
J'en juge par moi-même: j'aime mieux
m'appliquer à imiter les exemples ver-
tueux, qu'à connoître & fuir les vi-
cieux: les derniers par eux mêmes, ne
peuvent m'inspirer qu'une inaction, au
lieu que les autres réveillent, animent &
font agir; car la différence est très-réelle
entre n'être pas vicieux, ou être vertueux.
Je pense que tout le monde sent cela
comme moi.
Il résulte encore un autre inconvenient
de ce qu'on néglige de faire voir le bien
avec la même exactitude que le mal, en ce
que l'on voit tous les jours que pour évi-
ter l'excès que l'on représente, on tom-
be, faute de connoître le vrai, dans le
défaut contraire; de sorte que, pour se
garantir de l'avarice on devient prodi-
gue; pour n'être pas coquette, on se fait
prude; & nos jeunes gens, pour ne pas
passer pour poltrons, deviennent souvent
bretteurs.
On pourroit objecter, que ce que je
souhaite est le but des Tragédies; mais
outre qu'elles nous tracent, la plupart du
temps, des vertus ou farouches, ou uni-
quement propres à l'Héroisme, elles con-
duisent toujours à un dénouëment san-
glant, qui interesse, saisit l'attention en-
tiere, & fait négliger les caracteres.
MARS.
1752.
9
Ce n'est donc pas là ce que je deman-
de; mais des actions plus unies, des
vertus à l'usage de tout le monde & plus
à portée de l'humanité, & de la vie
journaliere; & qu'au lieu de blâmer le
vice, on s'attachât principalement à ho-
norer la vertu.
A mon avis, c'est la seule chose qui
manque au Théâtre François, d'ailleurs
si parfait, tant à l'égard des Auteurs
que des Acteurs, qu'il fait le modéle
de tous les autres Théâtres du monde,
& l'admiration d'une Nation, dont les
jugemens sur le produit de l'esprit sont
si surs & si justes.
D'où vient donc ce manquement? Se-
toit-ce que les traits grossiers du vice sont
plus aisés à faisir que les trais fins &
délicats de la vertu? Car pour le jeu du
Théâtre, il seroit le même, & je pense
que si l'on représentoit la femme sage du
monde, on y pourroit mêler des sujets
qui tenterorent fa vertu, dont les fausses
démarches produiroient des Sçenes très-
réjouissantes. En un mot, je voudrois
qu on fît du moins quelques Piéces où
le Héros fût parfait, & où l'on ne
connûnt les vices que par opposition à ce
premner perfonnage, c est-a-dire, tout
le contraire des Comédies jouées, jus-
AV
10 MERCUREDEFRANCE.
qu'ici, & que l'on donne encore jour-
nellement: & par-là on apptendroit qu'il
ne susfit point de n'être pas ingrat
mais qu'il faut être reconnoissant: que
ce n'est pas assez de ne point mentir.
mais jusqu'où il faut dire vrai: & une
infinité d'autres mérites & bienséances
dont on ignore la juste définition.
Si j'en disois davantage, je passerois
ma portée, & excederois le plan que je
me suis proposé de ne vous offrir, Mon-
sieur, qu une piéce appareillée, & qui
reste à limer par la main du Maître.
Que ne doit-on pas attendte de l'Au-
reur de Gustave?
Gustave, ce grand Roi, doit sa nouvelle gloire,
Et son nouvel éclat, Pirthon, à tes écrits,
Et son nom, justement immortel dans l'Histoire
Qui ne paroissoit plus connu qu'aux beaux esprits,
Graces à tes talens, & ta Muse feconde,
Sous des traits ravissans, reparoît dans le monde.
Je suis; avec une parfaite considération.
MONSIEUR,
Votre très-humble & très-
obéissant serviteur,
LE COMTE DE TESSIN.
grands Ministres de l'Europe, & d'un
Citoyen digne de l'ancienne Rome. Quoi-
que le soin de soutenir la glorte & de fai-
re le bonheur de la Suede sa Patrie, ait
paru fixer toute son attention, il est par-
venu à exceller dans la morale, dans les
Belles Lettres & dans la connoissance des
Arts, parce que les hommes de génie ont
du temps pour tout. La France qui a long
tems joui de tant de talens & de vertus a
reçu en les perdant, l'unique consolation
qu'elle pouvoit espérer: le plus ancien de
ses alliés lui a donné une nouvelle marque
de considération & d'attachement par le
choix du Successeur de M. le Comte de
Tessin.
NXX(XXXXXXIXXXXXXXI
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
J'ai cru, avec raison, ne pouvoir
mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur,
pour le rafinement & l'exécution
Digizes b. 009
MARS. 1752.
d'une idée, peut-être mal digerée, qui
m'est venue; mais entre vos mains elle
prendra aisément & surement, si vous
voulez vous en donner la peine, le poli,
& l'air de justesse qui lui manque dans sa
premiere naissance.
Voici ce que je défire: je voudrois quę
l'on s'appliquâs à caractériser & à analy-
ser daus les Piéces comiques, les vertus,
avec la même force, la même justesse &
le même pinceau dont jusqu'ici on a ca-
ractérisé les vices; & qu'on en fit exac-
tement voit le contraste. Par exemple, si
l'on entreprennoit de peindre le Généreux
par opposition à l'Avare; le prudent ou
l'homme de conseilspout figurer contre
l'Etourdi; le vrai Brave contre le Fanfa-
ron; l'honnente homme contre mille ca-
racteres de fourbes; le sincere obligeant
contre le Flatteur; la femme vertueuse
contre la Coquette, & ainsi des autres.
Les trais brillans du vrai mérite animę-
roient, à mon avis, pour le moins autant,
& toucheroient surement davantage, que
le ridicule du vice ne canse de l'indigna-
tion, puisque ce dernier fait quasi tou-
jours rire, & perd par-là de son effet,
au lieu que l'autre est toujours respectable,
& n'a rien qui puisse diviser ou dis-
traire l'attention.
A iiij
8 MERCUREDE FRANCE.
J'en juge par moi-même: j'aime mieux
m'appliquer à imiter les exemples ver-
tueux, qu'à connoître & fuir les vi-
cieux: les derniers par eux mêmes, ne
peuvent m'inspirer qu'une inaction, au
lieu que les autres réveillent, animent &
font agir; car la différence est très-réelle
entre n'être pas vicieux, ou être vertueux.
Je pense que tout le monde sent cela
comme moi.
Il résulte encore un autre inconvenient
de ce qu'on néglige de faire voir le bien
avec la même exactitude que le mal, en ce
que l'on voit tous les jours que pour évi-
ter l'excès que l'on représente, on tom-
be, faute de connoître le vrai, dans le
défaut contraire; de sorte que, pour se
garantir de l'avarice on devient prodi-
gue; pour n'être pas coquette, on se fait
prude; & nos jeunes gens, pour ne pas
passer pour poltrons, deviennent souvent
bretteurs.
On pourroit objecter, que ce que je
souhaite est le but des Tragédies; mais
outre qu'elles nous tracent, la plupart du
temps, des vertus ou farouches, ou uni-
quement propres à l'Héroisme, elles con-
duisent toujours à un dénouëment san-
glant, qui interesse, saisit l'attention en-
tiere, & fait négliger les caracteres.
MARS.
1752.
9
Ce n'est donc pas là ce que je deman-
de; mais des actions plus unies, des
vertus à l'usage de tout le monde & plus
à portée de l'humanité, & de la vie
journaliere; & qu'au lieu de blâmer le
vice, on s'attachât principalement à ho-
norer la vertu.
A mon avis, c'est la seule chose qui
manque au Théâtre François, d'ailleurs
si parfait, tant à l'égard des Auteurs
que des Acteurs, qu'il fait le modéle
de tous les autres Théâtres du monde,
& l'admiration d'une Nation, dont les
jugemens sur le produit de l'esprit sont
si surs & si justes.
D'où vient donc ce manquement? Se-
toit-ce que les traits grossiers du vice sont
plus aisés à faisir que les trais fins &
délicats de la vertu? Car pour le jeu du
Théâtre, il seroit le même, & je pense
que si l'on représentoit la femme sage du
monde, on y pourroit mêler des sujets
qui tenterorent fa vertu, dont les fausses
démarches produiroient des Sçenes très-
réjouissantes. En un mot, je voudrois
qu on fît du moins quelques Piéces où
le Héros fût parfait, & où l'on ne
connûnt les vices que par opposition à ce
premner perfonnage, c est-a-dire, tout
le contraire des Comédies jouées, jus-
AV
10 MERCUREDEFRANCE.
qu'ici, & que l'on donne encore jour-
nellement: & par-là on apptendroit qu'il
ne susfit point de n'être pas ingrat
mais qu'il faut être reconnoissant: que
ce n'est pas assez de ne point mentir.
mais jusqu'où il faut dire vrai: & une
infinité d'autres mérites & bienséances
dont on ignore la juste définition.
Si j'en disois davantage, je passerois
ma portée, & excederois le plan que je
me suis proposé de ne vous offrir, Mon-
sieur, qu une piéce appareillée, & qui
reste à limer par la main du Maître.
Que ne doit-on pas attendte de l'Au-
reur de Gustave?
Gustave, ce grand Roi, doit sa nouvelle gloire,
Et son nouvel éclat, Pirthon, à tes écrits,
Et son nom, justement immortel dans l'Histoire
Qui ne paroissoit plus connu qu'aux beaux esprits,
Graces à tes talens, & ta Muse feconde,
Sous des traits ravissans, reparoît dans le monde.
Je suis; avec une parfaite considération.
MONSIEUR,
Votre très-humble & très-
obéissant serviteur,
LE COMTE DE TESSIN.
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10
p. 17-25
LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
Début :
Tout le monde est persuadé, Monsieur, que le lieu où est aujourd'hui [...]
Mots clefs :
Port-Louis, Blavet, Ville, Nom, Roi, Lieu, Port, Citadelle, Bretagne
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
LETTRE
De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur
en chef du Port Louis, à l'Auteur
du Mercure, sur la persuosion où l'on est
que le Port Louis est un lieu fort ancien,
connu autrefois sous le nom de Blavet. ,
Tout le monde est persuadé, Monsieur,
que le lieu où est aujourd'hui
la ville & citadelle du Port Louis, s'appel-
loit anciennement Blavet. Cette croyance
se trouve répandue dans plusieurs ouvrages
imprimés, & particuliérement dans ceux
qui ont été publiés sur la Géographie de-
puis 160 ans: il n'y a qui que ce soit qui
ne suive le torrent qui entraine à le penser.
Ce sentiment ne fait aucun doute, même
dans cette Province de Bretagne; & les
Habitans du Port Louis & des Villes voi-
sines le croyent fermement.
Il est étonnant, Monficur, qu'une telle
erreur se soit transmise depuis le premier
qui l'a dit, sans être scrutec & relevée par
personne jusqu'aujourd'hui. Il m'a paru
que le Public, & surtout ceux qui ont de
l'amour pour tout ce qui peut tendre à la
18 MERCURE DE FRANCE.
perfection de la Géographie, recevroient
avec plaisit, les preuves que je vais essayer
de rapporter, qui ont servi à me désabu-
ser sur certè pretendue antique origine.
Il seroit trop long de faire ici la nomen-
clature de tous les livres où il est parlé du
Port Louis, comme d'une ville ancienne
appellée autrefois Blavet: les uns la placent
à une demie lieue au-dessus, sur la riviere
de Blavet, les autres veulent qu'elle ait
été rebatie sur ses mêmes ruines.
Ces deux sentimens ont aussi peu de
vraisemblance l'un que l'autre. Quiconque
connoitra la Topographie des environs
du Port Louis, ne pourra disconvenir de
l'absurdité de cette position, puisque
l'embouchure de la riviere de Blavet en
est éloignée de plus d'une lieue; on ne
connoît d'ailleurs aucuns vestiges aux en-
virons, qui puissent donuer le moindre in-
dice qu'il y ait eu une autre ville autrefois
au voisinage du Port Louis.
Cependant on s'est tellement mis dans
l'esprit que le Port Louis s'étoit de tous
les tems appellé Blavet, que plusieurs sça-
vans des derniers siécles ont employé toute
leur sagacité pour en cherchet l'origine
dans la haute antiquité, entr'autres Or-
telius (a) & le célebre Historiographe M.
(al Ortolii Thesaurus Geographicus.
MARS. 1752.
19
de Valois (a), lequel rapportant un pas-
sage de l'ancienne notice (b) de l'Empire
Romain soutient que le mot Bablia, que
l'on y lit, doit s'expliquer par Blavet,
nom ancien du lieu où est le Port Louis:
Prafectus militum Carronentium Bablia, où
il remarque qu'il faut lire Blabitta ou Bla-
vitta: ce lieu appellé par les Anciens Ba-
blia, étoit une forteresse importante, où les
Romains tenoient une garnison de troupes
appellées Carroneuses, sous les ordres d'un
Duc ou Général de l'Armorique, qui cer-
tainement doit s'entendre de Blaye, ville
du Bourdelois sur la Garonne, que Pto-
leméè (c) appelle Portus Santonum, Promon-
torium Santonum; & le Poëte Ausone (d) à
la fin du quatrième siécle Blavia Militaris;
Gregoite de Tours (e) Blavia, & l'Itine-
raire d'Antonin met Blavetum, Blavia &
Blavium, sur le chemin de Bourdeaux à
Autun, & par consequent ne peut s'appli-
quet à l'endroit où est placé le Port Louis.
Ce qui confirme de plus en plus qu'il
(a) Valesius netitiae Galliarum. Voyez les Preuves
de la Nouvelle Hist. de Bret. de Dom Hyacinte-
Maurice. T. I. col. 163.
(6) Notice de l'Empire Romain; sect. 61.
(c) Ptolomai Cosmographie sive Geographia lib. 2.
(d) Ausoni Burdigalensis Opera ep. X. ad Paulum.
(e) Gregor. Tur. glor. Conf.
20 MERCUREDE FRANCE.
n'y a jamais eu anciennement de ville du
nom de Blavet, sur cette partie meridio-
nale de la Côte de Bretagne, c'est qu'il
nen est rien dit dans aucun des anciens
Historiens de ce Duché: il nen est fait au-
cunè mention dans la collection des Titres
de la Province, par le sçavant Benedictin,
de la nouvelle Histoire de Bretagne, où
on ne la trouve nulle part, soit dans les
archives du Domaine du Roi, dont le fond
releve, soit dans les titres des Seigneurs
voisins, ou ceux des vassaux qui en posse-
doient le terrein ou les cabanes qui y
étoient, losqu'en 1486. François II. Duc
de Bretagne (a) y envoya Jean Prince d'O-
range, & Jean Sire de Rieux accompagnés
de quantité de Gentils-Hommes & de
commerçans, pour en examiner la situa-
tion & le Port, où le Duc de Bretagne dès-
lors avoit dessein d'y faire l'établissement
d'une ville de commercé, dont il fut fait
un Procès-verbal, dans lequel ce lieu est
nommé Loc-Peran, petit Hameau habité
par des Pêcheurs, qui signifie en Langue du
pays, Lieu de S. Pierre, à cause d'une cha-
pelle sous l'invocation de ce Saint qui exis-
te encore aujourd'hui.
Le petit Hameau de Loc Peran étoit en-
eore le même l'an 1590. dans le tems des
(a) MS.
MARS. 1752.
21
révolutions de la Ligue. Le Duc de Mer-
cœeur (a) y attira 4000 Espagnols qu'il
avoit demandés au Roi d'Espague Philip-
pe II, qui débarquerent le 12 Octobre.
Le premier soin de ces troupes, fut
de s'y retrancher du côté de la terre, dont
quelques vestiges des murs & les fossés se
remarquent encore aujourd'hui; & com-
me le Port ou Golphe (à l'entrée duquel
est placé le Port Louis ) s'appelloit Bla-
vet (du nom de la principale Riviere qui
s'y jette) les Espagnols nommerent l'en-
droit où ils avoient débarqué, du nom
du Port. Voilà l'époque du nom Blavet,
donné à l'endroit où est le Pott-Louis :
& par la raison que dans ces temps de
guerres civiles, le débarquement des
Espagnols en Bretagne, faisoit l'atten-
tion de toute l'Europe. Le lieu où ils
avoient pris poste fit grand bruit; toutes
les Histoires en firent mention, sous le
nom de Blavet, ainsi que les Espagnols le
nommoient, & il a continué à être ap-
pellé de même, sans toutes les circons-
tances où il en a été depuis ce moment
question, jusqu'au temps qu'il a pris le
nom du Port Louis. Il est dit dans le
(a) Voyez le P. Dan. Hist. de Fr. in-4°. T. IX.
p. 511, 561. T. X. p. 33, 207, 208. & Pr. de sa
nouv. Hist. de Bret. T. III. col. 1715.
22 MERCURE DE FRANCE
Traité de Paix de Vervins, l'an 1598, que
le Roi d'Espagne fera restitution de la for-
teresse de Blavet au Roi Henry IV.
Les Géographes Blaeu (a) & Jansson (b)
par une fiction Géographique tracée
dans le Cabinet, ont placé cette forte-
resse dans leurs Cartes, isolée au milleu
du Golphe. Le sçavant Abbé de Longue-
rie (c), Piganiol de la Force (d), dans la
description qu'ils font du Port Louis
disent, qu'il s'appelloit anciennement
Blavet.
Les Princes mécontens (e) en 1610,
y établirent un Fort sur la pointe la plus
avancée dans la mer, précisément dans
le même emplacement de la citadelle ac-
tuelle, à l'entrée du Port, dont les vais-
seaux rangent les murs de très-près. Ce
Fort ayant ensuite été remis au Marquis
de Cœuvre par le Duc de Vendôme, le
Roi en ordonna la démolition.
Le Roi Louis XIII. peu de temps
après, prit la résolution, par le conseil
du grand Cardinal de Richelieu, d'y
établir une Ville de Commerce, & d'y cons-
(a) Geograpbia Blaviana.
(5) Atlas de Jean Jansson.
(c) Description de la France, p. 91.
(d) Description de la France, T. 6. p. 235.
(e) Moreri & un Manuscrit.
MARS. 1752.
23
truire une Citadelle: la direction en fut
confiée à M. le Maréchal de Brissac. Sa
Majesté voulut que cette nouvelle Ville
fût nommée de son nom, & les Lettres
Patentes en furent expédiées le 18 Juil-
let 1618.
La Citadelle n'étoit point achevée en
1625, lorsque M. de Soubise, (a) com-
mandant une flotte de vaisseaux Roche-
lois (dans ces temps malheureux qu'ils ne
se rapellent qu'avec douleur, ) étant en-
tré dans ce Port, dans le dessein de fai-
re le siège de la Citadelle, & de s'en em-
parer, les Ducs de Vendôme, de Retz &
de Brissac, instruits de cette invasion,
accoururent au secours: le Marquis de
Molac se jetta avec cent Gentils-hommes
Bretons dans la Citadelle, ce qui obli-
gea M. de Soubise à se rembarquer pré-
cipitamment pendant la nuit avec toutes
ses troupes qui commirent avant que de
partir, mille desordres dans la Ville,
où ils mirent le feu par tout, entrerent
dans les Eglises, les saccagerent, brise-
rent les images des Saints, les vases sa-
crés, & même pousserent leur exécrable
fureur jusques sur les Hosties.
Ce ne fut que dans la suite, que la
(a) Mezeray, Hist. de France, & le P. Daniel,
Tom. X. p. 15. 18, 27 Jan.
24 MERCUREDEFRANCE.
Ville fut fermée de murs par les soins &
les frais du Maréchal de la Meilleraye,
qui en fut fait Gouverneur après le Duc
de Brissac, par l'alliance qu'il contracta
avec la fille da ce Prince: il paroît que
cette enceinte fut finie avant l'an 1655;
& en considération des dépenses que le
Maréchal de la Meilleraye avoit faites
pour enfermer la Ville de murs, on lui
accorda, en forme de dédommagement,
la perception des droits sur les Boissons
dans l'intérieur de la Ville, dont le re-
venu avoit-passé en succession à la Maison
de Mazarin comme leur patrimoine qui
par un arrangement qui vient tout à
l'heure de se faire entre le Roi & la Mai-
son de Mazarin, sont actuellement per-
çus au nom de Sa Majesté.
La Compagnie des Indes (a) avoit eu
dessein, sous le regne du Roi Louis XIV.
de former au Port Louis son établisse-
ment; Sa Majesté en accorda la permis-
sion, par une Déclaration de l'an 1666;
mais cette Compagnie préféra un terrain
vague à l'intérêt de la rivière de Pons-
corf, à une lieue au nord, de l'autre
côté du Port Louis dans le même Gol-
phe
(a) Preuves de l'Hist. de la Compagnie des
Indes. p. 208.
MARS. 1752.
25
phe que l'on a nommé l'Orient, à cause
de la partie du monde, où cette Com-
pagnie fait son commerce, qui est un
des plus considérables établissemens qu'il
y ait jamais eu, tant par la construction
d'une quantité considérable de vaisseaux,
que par les magnifiques Magazins que
l'on y a bâtis, & que l'on augmente
chaque année.
J'ai insensiblement, Monsieur, éten-
du ma Lettre au delà des bornes qui
en étoient le motif; mais on ne peut
guères se dispenser en parlant d'une Ville,
de dire les principales choses qui peu-
vent l'intéresser. J'en passe beaucoup sous
silence dans la crainte d'abuser plus long.
temps d'une place, qui peut être plus
essentiellement remplie dans votre Mer-
cure: je suis, &c.
De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur
en chef du Port Louis, à l'Auteur
du Mercure, sur la persuosion où l'on est
que le Port Louis est un lieu fort ancien,
connu autrefois sous le nom de Blavet. ,
Tout le monde est persuadé, Monsieur,
que le lieu où est aujourd'hui
la ville & citadelle du Port Louis, s'appel-
loit anciennement Blavet. Cette croyance
se trouve répandue dans plusieurs ouvrages
imprimés, & particuliérement dans ceux
qui ont été publiés sur la Géographie de-
puis 160 ans: il n'y a qui que ce soit qui
ne suive le torrent qui entraine à le penser.
Ce sentiment ne fait aucun doute, même
dans cette Province de Bretagne; & les
Habitans du Port Louis & des Villes voi-
sines le croyent fermement.
Il est étonnant, Monficur, qu'une telle
erreur se soit transmise depuis le premier
qui l'a dit, sans être scrutec & relevée par
personne jusqu'aujourd'hui. Il m'a paru
que le Public, & surtout ceux qui ont de
l'amour pour tout ce qui peut tendre à la
18 MERCURE DE FRANCE.
perfection de la Géographie, recevroient
avec plaisit, les preuves que je vais essayer
de rapporter, qui ont servi à me désabu-
ser sur certè pretendue antique origine.
Il seroit trop long de faire ici la nomen-
clature de tous les livres où il est parlé du
Port Louis, comme d'une ville ancienne
appellée autrefois Blavet: les uns la placent
à une demie lieue au-dessus, sur la riviere
de Blavet, les autres veulent qu'elle ait
été rebatie sur ses mêmes ruines.
Ces deux sentimens ont aussi peu de
vraisemblance l'un que l'autre. Quiconque
connoitra la Topographie des environs
du Port Louis, ne pourra disconvenir de
l'absurdité de cette position, puisque
l'embouchure de la riviere de Blavet en
est éloignée de plus d'une lieue; on ne
connoît d'ailleurs aucuns vestiges aux en-
virons, qui puissent donuer le moindre in-
dice qu'il y ait eu une autre ville autrefois
au voisinage du Port Louis.
Cependant on s'est tellement mis dans
l'esprit que le Port Louis s'étoit de tous
les tems appellé Blavet, que plusieurs sça-
vans des derniers siécles ont employé toute
leur sagacité pour en cherchet l'origine
dans la haute antiquité, entr'autres Or-
telius (a) & le célebre Historiographe M.
(al Ortolii Thesaurus Geographicus.
MARS. 1752.
19
de Valois (a), lequel rapportant un pas-
sage de l'ancienne notice (b) de l'Empire
Romain soutient que le mot Bablia, que
l'on y lit, doit s'expliquer par Blavet,
nom ancien du lieu où est le Port Louis:
Prafectus militum Carronentium Bablia, où
il remarque qu'il faut lire Blabitta ou Bla-
vitta: ce lieu appellé par les Anciens Ba-
blia, étoit une forteresse importante, où les
Romains tenoient une garnison de troupes
appellées Carroneuses, sous les ordres d'un
Duc ou Général de l'Armorique, qui cer-
tainement doit s'entendre de Blaye, ville
du Bourdelois sur la Garonne, que Pto-
leméè (c) appelle Portus Santonum, Promon-
torium Santonum; & le Poëte Ausone (d) à
la fin du quatrième siécle Blavia Militaris;
Gregoite de Tours (e) Blavia, & l'Itine-
raire d'Antonin met Blavetum, Blavia &
Blavium, sur le chemin de Bourdeaux à
Autun, & par consequent ne peut s'appli-
quet à l'endroit où est placé le Port Louis.
Ce qui confirme de plus en plus qu'il
(a) Valesius netitiae Galliarum. Voyez les Preuves
de la Nouvelle Hist. de Bret. de Dom Hyacinte-
Maurice. T. I. col. 163.
(6) Notice de l'Empire Romain; sect. 61.
(c) Ptolomai Cosmographie sive Geographia lib. 2.
(d) Ausoni Burdigalensis Opera ep. X. ad Paulum.
(e) Gregor. Tur. glor. Conf.
20 MERCUREDE FRANCE.
n'y a jamais eu anciennement de ville du
nom de Blavet, sur cette partie meridio-
nale de la Côte de Bretagne, c'est qu'il
nen est rien dit dans aucun des anciens
Historiens de ce Duché: il nen est fait au-
cunè mention dans la collection des Titres
de la Province, par le sçavant Benedictin,
de la nouvelle Histoire de Bretagne, où
on ne la trouve nulle part, soit dans les
archives du Domaine du Roi, dont le fond
releve, soit dans les titres des Seigneurs
voisins, ou ceux des vassaux qui en posse-
doient le terrein ou les cabanes qui y
étoient, losqu'en 1486. François II. Duc
de Bretagne (a) y envoya Jean Prince d'O-
range, & Jean Sire de Rieux accompagnés
de quantité de Gentils-Hommes & de
commerçans, pour en examiner la situa-
tion & le Port, où le Duc de Bretagne dès-
lors avoit dessein d'y faire l'établissement
d'une ville de commercé, dont il fut fait
un Procès-verbal, dans lequel ce lieu est
nommé Loc-Peran, petit Hameau habité
par des Pêcheurs, qui signifie en Langue du
pays, Lieu de S. Pierre, à cause d'une cha-
pelle sous l'invocation de ce Saint qui exis-
te encore aujourd'hui.
Le petit Hameau de Loc Peran étoit en-
eore le même l'an 1590. dans le tems des
(a) MS.
MARS. 1752.
21
révolutions de la Ligue. Le Duc de Mer-
cœeur (a) y attira 4000 Espagnols qu'il
avoit demandés au Roi d'Espague Philip-
pe II, qui débarquerent le 12 Octobre.
Le premier soin de ces troupes, fut
de s'y retrancher du côté de la terre, dont
quelques vestiges des murs & les fossés se
remarquent encore aujourd'hui; & com-
me le Port ou Golphe (à l'entrée duquel
est placé le Port Louis ) s'appelloit Bla-
vet (du nom de la principale Riviere qui
s'y jette) les Espagnols nommerent l'en-
droit où ils avoient débarqué, du nom
du Port. Voilà l'époque du nom Blavet,
donné à l'endroit où est le Pott-Louis :
& par la raison que dans ces temps de
guerres civiles, le débarquement des
Espagnols en Bretagne, faisoit l'atten-
tion de toute l'Europe. Le lieu où ils
avoient pris poste fit grand bruit; toutes
les Histoires en firent mention, sous le
nom de Blavet, ainsi que les Espagnols le
nommoient, & il a continué à être ap-
pellé de même, sans toutes les circons-
tances où il en a été depuis ce moment
question, jusqu'au temps qu'il a pris le
nom du Port Louis. Il est dit dans le
(a) Voyez le P. Dan. Hist. de Fr. in-4°. T. IX.
p. 511, 561. T. X. p. 33, 207, 208. & Pr. de sa
nouv. Hist. de Bret. T. III. col. 1715.
22 MERCURE DE FRANCE
Traité de Paix de Vervins, l'an 1598, que
le Roi d'Espagne fera restitution de la for-
teresse de Blavet au Roi Henry IV.
Les Géographes Blaeu (a) & Jansson (b)
par une fiction Géographique tracée
dans le Cabinet, ont placé cette forte-
resse dans leurs Cartes, isolée au milleu
du Golphe. Le sçavant Abbé de Longue-
rie (c), Piganiol de la Force (d), dans la
description qu'ils font du Port Louis
disent, qu'il s'appelloit anciennement
Blavet.
Les Princes mécontens (e) en 1610,
y établirent un Fort sur la pointe la plus
avancée dans la mer, précisément dans
le même emplacement de la citadelle ac-
tuelle, à l'entrée du Port, dont les vais-
seaux rangent les murs de très-près. Ce
Fort ayant ensuite été remis au Marquis
de Cœuvre par le Duc de Vendôme, le
Roi en ordonna la démolition.
Le Roi Louis XIII. peu de temps
après, prit la résolution, par le conseil
du grand Cardinal de Richelieu, d'y
établir une Ville de Commerce, & d'y cons-
(a) Geograpbia Blaviana.
(5) Atlas de Jean Jansson.
(c) Description de la France, p. 91.
(d) Description de la France, T. 6. p. 235.
(e) Moreri & un Manuscrit.
MARS. 1752.
23
truire une Citadelle: la direction en fut
confiée à M. le Maréchal de Brissac. Sa
Majesté voulut que cette nouvelle Ville
fût nommée de son nom, & les Lettres
Patentes en furent expédiées le 18 Juil-
let 1618.
La Citadelle n'étoit point achevée en
1625, lorsque M. de Soubise, (a) com-
mandant une flotte de vaisseaux Roche-
lois (dans ces temps malheureux qu'ils ne
se rapellent qu'avec douleur, ) étant en-
tré dans ce Port, dans le dessein de fai-
re le siège de la Citadelle, & de s'en em-
parer, les Ducs de Vendôme, de Retz &
de Brissac, instruits de cette invasion,
accoururent au secours: le Marquis de
Molac se jetta avec cent Gentils-hommes
Bretons dans la Citadelle, ce qui obli-
gea M. de Soubise à se rembarquer pré-
cipitamment pendant la nuit avec toutes
ses troupes qui commirent avant que de
partir, mille desordres dans la Ville,
où ils mirent le feu par tout, entrerent
dans les Eglises, les saccagerent, brise-
rent les images des Saints, les vases sa-
crés, & même pousserent leur exécrable
fureur jusques sur les Hosties.
Ce ne fut que dans la suite, que la
(a) Mezeray, Hist. de France, & le P. Daniel,
Tom. X. p. 15. 18, 27 Jan.
24 MERCUREDEFRANCE.
Ville fut fermée de murs par les soins &
les frais du Maréchal de la Meilleraye,
qui en fut fait Gouverneur après le Duc
de Brissac, par l'alliance qu'il contracta
avec la fille da ce Prince: il paroît que
cette enceinte fut finie avant l'an 1655;
& en considération des dépenses que le
Maréchal de la Meilleraye avoit faites
pour enfermer la Ville de murs, on lui
accorda, en forme de dédommagement,
la perception des droits sur les Boissons
dans l'intérieur de la Ville, dont le re-
venu avoit-passé en succession à la Maison
de Mazarin comme leur patrimoine qui
par un arrangement qui vient tout à
l'heure de se faire entre le Roi & la Mai-
son de Mazarin, sont actuellement per-
çus au nom de Sa Majesté.
La Compagnie des Indes (a) avoit eu
dessein, sous le regne du Roi Louis XIV.
de former au Port Louis son établisse-
ment; Sa Majesté en accorda la permis-
sion, par une Déclaration de l'an 1666;
mais cette Compagnie préféra un terrain
vague à l'intérêt de la rivière de Pons-
corf, à une lieue au nord, de l'autre
côté du Port Louis dans le même Gol-
phe
(a) Preuves de l'Hist. de la Compagnie des
Indes. p. 208.
MARS. 1752.
25
phe que l'on a nommé l'Orient, à cause
de la partie du monde, où cette Com-
pagnie fait son commerce, qui est un
des plus considérables établissemens qu'il
y ait jamais eu, tant par la construction
d'une quantité considérable de vaisseaux,
que par les magnifiques Magazins que
l'on y a bâtis, & que l'on augmente
chaque année.
J'ai insensiblement, Monsieur, éten-
du ma Lettre au delà des bornes qui
en étoient le motif; mais on ne peut
guères se dispenser en parlant d'une Ville,
de dire les principales choses qui peu-
vent l'intéresser. J'en passe beaucoup sous
silence dans la crainte d'abuser plus long.
temps d'une place, qui peut être plus
essentiellement remplie dans votre Mer-
cure: je suis, &c.
Fermer
10
11
p. 145-163
Discussion Sommaire de la construction d'une premiere partie de la Carte d'Asie, par M. D'ANVILLE.
Début :
Ayant mis au jour des Cartes très amples de l'Amérique Septentrionale, [...]
Mots clefs :
Carte, Asie, Lieu, Géographie, Détail, Cartes, Mer, Sujet, Étendue, Feuilles, Position, Distance, Projection, Constantinople, Carte d'Asie, Discussion, Espace, Anciens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discussion Sommaire de la construction d'une premiere partie de la Carte d'Asie, par M. D'ANVILLE.
Discussion Sommaire de la construction d'une
premiere partie de la Carte d'Asie, par
M. D'ANVILLE.
Ayant mis au jour des Cartes très amples
de l'Amérique Septentrionale,
de la Méridionale, & de l'Afrique, qui
se sont succédées les unes aux autres, je
me suis déterminé à composer celle de l'A-
sie; nonobstant que la difficulté de traiter
convenablement ce morceau de Géogra-
phie, aussi intéressant qu'il est vaste, ine
fût connue. Il ne me convenoit pas de
macquitter de ce travail plus legérement
que des Cartes précédentes , d'autant
moins que celle de l'Asie pouvoit tirer de
beaucoup de choses nouvelles dans le dé-
tail, un avantage aussi évident que de la
disposition des parties en général. Ce sujet
ne devoit donc pas être ressérré dans des
bornes, qui ne pussent admettre ce qu'un
assemblable considérable de marériaux, &
une longue étude lui avoient acquis. En
donnant à la Carte de l'Asie, l'étendue &
la richesse qui étoient nécessaires, pour
la rendre plus utile & plus satisfaisante,
146 MERCURE DE FRANCE.
c'étoit procurer à la Géographie tout le
prosit qu'elle peut retirer des bienfaits,
par lesquels Monseigneur le Duc d'Orleans
veut bien faciliter les ouvrages, que ce
grand Prince a daigné me proposer de
faire.
Par ces considérations, en entrepre-
nant la Carte de l'Asie, il m'a paru qu'il
ne lui falloit pas moins de six feuilles;
en se tenant même un peu au-dessous de
l'étendue d'échelle, sur laquelle j'ai dressé
les Cartes de l'Amérique. J'ai commen-
cé de traiter mon sujet, comme ne de-
vant composer qu'un seul morceau, par
l'union des fix feuilles; l'assujettissant à
une projection en concave, qui par la
pression & l'enfoncement même qu'elle
fait de la surface convexe d'une partie
quelconque du Globe, en resserre le mi
lieu, & dilate les extrémités; & l'effet
doit en être fort sensible dans une Carte
de l'Asie, vû la grande étendue qu'elle
prend sur le Globe. Le mérite de cette
projection consiste, à faire que les méri-
diens coupent par tout les parallelles per-
pendiculairement, comme sut la surface
sphérique: mais elle a un inconvénient
considérable, par l'inégalité que produit
ce contraste de ressetrement & de dilata-
tion, qui est de ne point admettre une
Digisitues vo 300
MARS. 1792.
741
mesure égale pour les distances: de ma-
niere que dans le cas, où l'on veuille se
servir d'une échelle, on soit obligé de
s'en faire une particuliere en chaque en-
droit de la Carte, rélativemend à la gra-
duation qui lui est propre, ou à ce qui se
rencontre d'intervalle entre les paralleles.
Outre cet inconvénient, je n'ai pum en
dissimuler un autre, qui est l'étendue de
six feuilles, pour former une seule Car-
te, ce qui peut paroître incommode dans
l'usige. On renfermera dans le porte-
feuille, ou dans un Atlas, une Carte de
deux feuilles, mais non pas une Carte
de six feuilles assemblées.
Quoique j'eusse employé près de six
mois à travailler sur le plan que je viens
d'exposer, le désir d'en écarter les incon-
véniens que j'y fais observer, m'a déter-
miné à abandonner ce travail, pour re-
commencer sur un plan disférent, &
mieux conçu à ce qui m'a paru. J'ai re-
marqué que mon sujet se pouvoit diviser
en trois parties assez distinctes, à chacune
desquelles je trouvois convenable de don-
ner deux feuilles. Cette division, rédui-
sant à une bien moindre portion de la
surface du globe chaque partie du sujet,
qui par conséquent souffre beaucoup
moins de l'applatissement inévitable sur
G ij
148 MERCURE DEFRANCE.
le papier, j'ai été en état d'user d'une
projection qui maintient l'égalité de me-
sure dans toute l'étendue de la Carte.
Cette projection est exécutée dans l'esprit
de celui des deux modes de projection
décrits par Ptolemée dans les prélimi-
naires de sa Géographie, lequel plus dif-
ficile à pratiquer, prend avantage sur l'au-
tre, par la justesse de proportion que l'in-
tervalle des Méridiens doit avoir avec la
distance des paralleles à différentes hau-
teurs. Il est vrai que l'intersection des
Méridiens & des paralleles, ne se fait
pas par tout aussi regulierement que dans
la projection en concave. Mais ce que
produit cet inconvénient en chacune des
trois parties ausquelles j'ai divisé l'Asie,
n est pas, à mon avis, comparable à celui
d'une diversité d'échelle répandue en dif-
férens endroits d'une même Carte.
Voici maintenant quelle est la division
que j'ai faite de l'Asie en trois Cartes:
dans la premiere je me suis étendu de-
puis l'Archipel jusqu'aux bouches du Gan-
ge; & j'y renferme par conséquent la
Turquie, l'Arabie, la Perse, l'Inde en
deçà du Gange, & m'étant élevé jusques
aux Palus-Maeotis inclusivement, cette
hauteur fait entrer dans la Carte la partie
de la Tartarie qui se joint à la Perse & à
MARS. 1752.
149
l'Inde: dans la seconde, en reprenant les
bouches du Gange, l'Inde au delà de ce
fleuve est jointe à la Chine, & à celle-ci
le Tibet, & la partie de la Tartarie qu'on
peut appeller Chinoise. Le Japon se ren-
contre à la hauteut du Nord de la Chi-
ne; & on juge bien que les Isses de l'Asie,
Sumatra, Java, Borneo, les Moluques,
& les Philippines, sont comprises dans le
même carré de Carte. Enfin la troisième
Carte representera tout le Nord de l'Asie,
depuis la frontiere de l'Europe, jusqu'à
la mer Orientale, entre la mer Caspienne
d'une part, & la mer Glaciale de l'autre.
A l'égard des deux premières parties, les
deux fcuilles dont chacune est composée,
sont nécessairement l'une au-dessus de
l'autre; la troisième partie ayant son éten-
due d'Occident en Orient, les feuilles s'y
rangent l'une à côté de l'autre. On doit
sentir que c'est la forme & la convenance
des Continens qui décide souverainement
de cette disposition des feuilles; & j'ose
dire, qu'on ne peut la vouloir autrement
sans absurdité.
Mais, dira-t-on peut-être, on voudroit
avoir l'Asie rassemblée en une Carte, pour
saisir aisément & d'un coup d'oil le rap-
port des différentes contrées qu'elle ren-
ferme. A cela je réponds, que me propo-
G uij
450 MERCURE DEFRANCE.
sant de dresser incessamment deux gtands
hémispheres, on y verra l'Asie aussi éten-
due que dans une feuille, ce qui tiendra
bien licu d'une Carte générale de cette
partie du Monde: & ce que je dis actuel-
sement de l'Asie, conviendra de même à
l'Amérique & à l'Afrique, vû la maniere
également ample & étendue, dont je les
ai représentées dans les Cartes qui ont
précédé celle de l'Asie. Mais au lieu de
chercher à reprendre sur la forme, que
l'on considere le grand fond de Géogra-
phie que renfermera la nouvelle Carte
d'Asie; & qui est tel, que si on excepte
quelques endroits particuliers, où en
certains cas on désireroit les Cartes les
plus circonstanciées, & même quelque
fois des plans plutôt que des Cartes, il.
fournit de quoi satisfaire amplement au
besoin, &, rend superflu un grand nom-
bre d'autres morceaux Géographiques
qui n'y suppléeroient même pas également
par tout, sans parler du plus ou moins
de justesse dans la manière de traiter les
mêmes choses.
Des trois parties de la Carte d'Asie,
la premiere est fortie des mains du Gra-
veur, & rendue publique: la seconde
s'exécute actuellement au burin, & je
suis occupé à dresser la troisième. S'il
MARS. 1752.
151
étoit question d'analyser fort en dérail
tous les moyens employés à la composi-
tion de ces divers morceaux, & sur tout
de la premiere partie, il en résulteroit un
gros volume. Ce n est donc pas mon ob-
jet actuel, quelque persuadé que je sois
de l'utilité d'une semblable discussion pour
le fond de la Géographie, & pour faire
connoître en même tems ce qu'il falloit
de recherches & d'étude pour mettre cet
Ouvrage dans l'état où on le produit.
Mais il semble que le coup d'œil de la
Carte, & quelque comparaison avec cel-
les qu'on avoit auparavant, préviendront
sur ce suiet; & je me contenterai ici d'une
exposition succinte des principales cir-
constances, & de ce qui domine plus gé-
néralement dans la Carte, & influe da-
vantage dans sa composition.
IIny a point de morceau de Géographie
que j'aye autant travaillé, & dont je sois
plus flaté, s'il m est permis de le dire, que
ce qui est compris dans la Carte d'Asie
depuis la Propontide ou Mer de Marmara
jusqu'à Ormus. Je n'exagererai point en
disant, que j ai employé plusieurs an nées
à étudier à plusieurs reprises, & à repeter
divers essais de composition sur les diffé-
rentes parties renfermées dans cet espace.
Rien en effet de plus interessant dans la
G iiij.
152 MERCURE DE FRANCE.
Géographie, par la liaison de l'ancienne
avec la moderne, par les évenemens his-
toriques qui ont rapport à ces contrées
par les routes des Voyageurs qui les ont
traversées. En m'expliquant sur ce sujet,
comme d'un Ouvrage dont je suis flaté,
ce n'est pas que je croye y avoir mis le
dégré de perfection qui seroit à désirer.
Il est bien constant que la Carte d'Euro-
pe aura plus de précision; que dans
l'Asie même, la partie de la Chine que
l'ont doit aux RR. PP. Jesuites, est plus
décidée dans les circonstances locales. Mais
il faut considérer l'état auquel j'ai trouvé
les choses, & le point duquel je suis par-
ti. Pour peu que l'on confronte à la nou-
velle Carte d'Asie, ce qui existoit an-
térieurement sur les Pays contenus dans
l'espace dont il est question, on ne dis-
conviendra pas que la Géographie de ces
Pays nait bien changé de face; ensorte
que l'expression du détail, indépendam-
ment de ce qui concerne la disposition gé-
nérale, ait tout le mérite de la nou-
veauté.
Les diverses parties qui composent ce
grand espace, ayant fait le sujet de plu-
sieurs morceaux que j'ai traités en parti-
culier, & plus en grand qu'ils ne pa-
toissent dans la Carte d'Asie; lorsqu'il
MARS. 1752. 153
a été question de les y faire entrer,
& de les réduire, j'ai voulu ne perdre
que le moins de circonstances qu'il étoit
possible, par un sentiment quin est point
à blâmer, & qui tourne au profit du Pu-
blic. De-là vient que cette partie de la
Carte est extrêmement chargée: & si on
m'en faisoit reptoche, bien loin d'en être
touché, je dirois volontiers que c'est bien
malgré moi, & par faute de connoissan-
ce, qu'en d'autres parties la Carte ne se
soutient pas sur le même ton. Il ne con-
venoit pas aussi de prendre le parti de
faire la Carte plus grande, par la consi-
dération d'un Canton en particulier,
lorsque l'étendue de cette Carto est suffi-
sante à ce qu'elle contient d'ailleurs, &
que dans la combinaison qui a servi à
déterminer la grandeur du point de la-
Carte d'Asie en sa totalité, il falloit avoir
plus d'égard à l'universalité du sujet, qu'à
quelques-unes de ses parties.
Cette richesse de détail, sur ce qu'il est
plus essentiel de connoître en Asie, est le
fruit d'une recherche qui auroit voulu tout
épuiser. Pour donner la forme & les cou-
leurs aux objets réprésentés, toute l'An-
riquité, y compris même les principaux
Auteurs Byzantins, & non-seulement ceux-
des Orientaux qui ont traité spécialement
G.V
154 MERCURE DE FRANCE.
de la Géographie, mars aussi plusieurs de
leurs Historiens, avec ce que les récits
plus on moins bien circonstanciés des
Voyageurs y peuvent ajoûter, ont été mis
en œeuvre. J'ai véritablement pris le plus
vif intérêt à cette partie du Continent de
l'Asie. Car dès l'an 1727 & 28, j'en avois
dressé une Carte, qui quoique avec quel-
que amélioration, me déplairoit aujour-
d'hui, si dès-lors je l'avois publiée. Entre
les Géographies Orientales, outre celles
de l'Edrisi & d'Abulfeda, une Géogra-
phie Turque, intitulée Gehan-numa, ou
le miroir du Monde, compilée par Kia-
tib-Shelebi, m'a instruit de beaucoup de
circonstances particulieres à l'égard de di-
verses contrées, mais sur tout en ce qui
regarde l'Asie-Mineure. L'Ambassadeur
Turc qui est venu en France en dernier
lieu, mavoit fait connoître cette Geo-
graphie par plusieurs morceaux, qu'il
avoit eu la complaisance de m'expliquer:
mais elle a été traduite par M. Armain,
à la sollicitation de M. Melot, Confrere
de M. l'Abbé Sallier, dans la place de
Garde de la Bibliotheque du Roi. Au res-
te, je souhaiterois que cette Géographie
fût connue; on sentiroit ce qu'il falloit
employer d'étude & de cririque, & com-
bien d'autres instructions devoient con-
MARS. 1752.
courir, pour donner un état de solidité
& de justesse à la réprésentation Géogra-
phique. Je suis obligé de m'expliquer sut
ce sujet pat rapport à ceux qui croyent
sans aucun examen, que l'espéce de cer-
tains matériaux suffit pour faire tout le
mérite d'un Ouvrage, & qui ne font au-
cune attention au sçavoir, & j'ose dire à
l'intelligence, nécessaires pour en faire
usage & s'en bien servir.
Je vais maintenant entrer dans quelque
détail de ce que contient la premiere par-
tie de la Carte d'Asie. En partant de la-
position de Constantinople, déterminée
en longitude comme en latitude, si l'on
commence par s'avancer le long des bords
de la Mer noire, on ne peut micux se
gouverner pour la distance des lieux, que
par les indications que les aneiens Périples
de cette Mer nous en donnent dans un
fort grand détail, tant en mesure de sta-
des qu'en milles; & la comparaison de
ces différentes mesures sert même à véri-
fier chaque distance particuliere. D'ail-
leurs, on ne se méprend point sur le rap-
port des noms anciens & des modernes
qui presque tous conservent entt'eux sur
le bord Méridional du Pont-Euxin une
analogie évidente. Comme je me propose
d'être fott abrégé dans cette analyse, je
G vj
156 MERCURE DEFRANCE.
ne ferai point d'énumération des lieux
qui se retrouvent de cette maniere. Lors-
que je publierai les Cartes du Monde Ro-
main, il sera aisé d'en faire la remarque,
en conférant la réprésentation de l'ancien-
ne Géographie avec la moderne. Ce qui
m'a soutenu en latituce dans cette course
d'Occident en Orient, le long du rivage
de la Mer Noire; c'est de sçavoir qu'à Si-
nub ou Sinope elle est à peu près la mê-
me que celle de Constantinople. Il me pa-
roît incontestable, qu'au de-là de Sino-
pe, la Mer Noire forme un Golfe pro-
fond, tanti recessus, dit Pline, que l'Asie
en devient peninsule: & ce qui me per-
suade que le fond de ce Golfe est à peu
près bien établi dans ma Carte, c'est
d'avoir recueilli des Anciens la mesure
d'espace qui convient entre ce Golphe &
le rivage de la Méditerranée aux environs.
de Tarse & d'Issus, dont la latitude ne
sçauroit être fort incertaine, vû le rap-
port immédiat de ces points & leur pro-
ximité avec celui d'Alexandrette, détermi-
né par observation. Instruits même par les
Anciens, que la longitude du Sinus Ami-
senus qui est celui dont je parle, répond
à celle du Golfe d'Issus, il est remarqua-
ble que la détermination quon a d'A-
lexandrette en longitude, soit propre à
157
MARS. 1752.
justifier celle où le Golfe en question se
range en effet dans la composition de la
Carte.
J'ai dit que les anciens Périples du
Pont-Euxin nous fixoient de lieu en lieu
par des distances le long de cette Mer: ils
en font même le circuit entier, pour ré-
pondre au titre de Périple: mais le dé-
tail qu'ils donnent se signale surtout jus-
qu'à Trébisonde, & jusqu'à l'extrémité
de la Colchide. Nous sommes fixés en la-
ticude à Trébisonde par les observations
du Pere Beze, Jésuite; & selon qu'At-
rien l'a remarqué, la côte de cette Mer
jusqu'à l'embouchure de l'Apsarus, qui
est sous le Château de Goné, court gé-
néralement parlant vers l'Est; & depuis la
bouche du Phase, elle commence à s'in-
cliner du Nord vers le Couchant, ce der-
nset point étant confirmé parl'orientement
d'une Carte particuliere de la Mingrelie,
publiée par Thevenot.
De l'extrémité de la Colchide à Dios-
curias ou Isgaur, on se replie vers le Bos-
phore Cimmérien. La position de ce Bos-
phore dépend d'ailleurs de son rapport au-
point d'Azof, en corrigeant quelques
Cartes récentes sur la longueur du Palus
Moeotis, où il est constamment trop rac-
courci, puisqu'il y a des mesures tant an-
158 MERCUREDE FRANCE.
cieunes que modernes qui le déterminent
plus allongé. La position d'Azof est con-
clue d'une correspondance établie avec
celle de Moskou, par le moyen du cours
du Don, levé dans le plus grand détail,
par le Vice-Amiral Cruys, sous le regne
de Pierre I. Car le rapport de position
entre Moskou & Woronez, où commen-
ce la grande Carte du Don, ne paroît pas
fusceptible de quelque erreur considéra-
ble, si on le tire de la Carte de l'Empire
de Russie, publiée par l'Académie de Pe-
tersbourg, dont ces positions font en
quelque manière le centre. Je ne dirai
rien ici du reste de la Mer Noire, patce
que cette partie interesse plus l'Europe que
l'Asie. Cen est pas qu'elle ne soit autant
travaillée qu'il m'a été possible, & qu'el-
le ne paroisse avec des circonstances qui
mériteroient d'être observées.
Reprenons le point de Constantinople.
La Mer de Marmara & le détroit des
Dardanelles sont l'extrait d'une grande
Carte particuliere que j'en ai dressée aveè
beaucoup d'étude, & qui est accompa-
gnée dans mes papiers d'une discussion
par écrit des positions, distances, &c.
de sorte que j'ai lieu de regarder cette
partie comme une des plus solides de la
Carte. J'en dirai presqu'autant de la côte
***
MARS. 1732.
159
qui succede sur la Mer Egée ou l'Archi-
pel, & des Isses voisines de cette côte
jusqu'à Rhodes inclusivement. On peut
s'appuyer sur une détermination de lon-
gitude à Smyrne, qui influe directement
fur la position de l'ancien Ephese, au-
jourd'hui Aio-zoluk. L'Isse de Rhodes qui
termine certe partie, est décidée dans sa
latitnde par observation.
De Rhodes, en rangeant la côte Mé-
ridionale de l'Asic-Mineure, j'ai cherche
à m'assurer de la distance & de la hauteur
du Cap Kelidom, point important. en ce
que la pointe Occidentale de Cypre s'y
lie par ia combinaison de diverses distan-
ces: & je me tiens presque assuré du jus-
te éloignement où se trouve le point
d'Antalia ou de Satalie, parce qu'indé-
pendamment de la position que donne la
fuite de la côte, j'ai eu lieu d'en vérifier
la distance par la travorse des terres, de-
puis Smyrne. L'Antiquité nous fournit
des mesures très-convenables de l'éten-
due de l'Isse de Cypre d'une pointe à
l'autre, & de l'intervale entre la poin-
re Orientale & l'embouchure du fleuve
Piramus ou Gihon, près de l'ancien Is-
sus. La latitude de certe Isse est assurée
par celle d'Arnako ou Lerneca, observée
par M. de Chazelles. Elle influe même
760 MERCURE DEFRANCE.
fur celle de la côte du Continent opposé,
parce que hous trouvons dans Strabon
une indication de la distance entre le Pro-
montoire Crommyon ou Cap Cormakiti
de Cypre, & la pointe d'Anemur. De
cette pointe située en position intermé-
diaire d'Antalia & de la bouche du Py-
rame, la côte s'élevant insensiblement
vers le Nord, forme un enfoncement de
Mer, au sommet duquel Tarse se rencon-
tre. C'est par cet enfoncement, repon-
dant à celui du Golfe d'Amisus dont j'ai
parlé, que l'Asie se trouve resserrée dans
un espace qui ne vaut sur la Carte que
trois dégrés de la graduation de latitu-
de; ce qu'il seroit aisé de justifier, en
fixant même la hauteur qui convient à
Césarée de (appadoce dans cet intervale,
si je pouvois me permettre toute cette
discussion dans un écrit aussi abregé que
celui ci: & il faut convenir que la con-
noissance de ces régions interessoit assez
les Anciens, & leur étoit assez familiere,
pour qu'ils méritent d'en être crus.
Diverses routes tirées ou des Itinérai-
res Romains, ou décrites par des voya-
geurs modernes, se sont jointes au détail
de la Géographie Turque, pour fixer un
grand nombre de points dans l'intérieur
de l'Asie mineure. Je compte que la posi-
MARS.
1752.
161
tion de Bursa, rapportée à Constantinople,
est établie avec quelque précision. J'ai ap-
porté une attention particuliere à recon-
noître celle d'Angora, celle de Konié; &
je les juge surtout convenables, par rap-
port à leur distance de divers points qui
sont en liaison immédiate avec la position
de Constantinople. Ces points d'Angora
& de Konié importent d'autant à cet égard,
que de l'un comme de l'autre, par d'autres
distances assez bien déterminées, on est
conduit jusqu'au fameux passage des Pylae
Ciliciæ, dans le voisinage de Tarse; d'où
il reste peu d'intervalle jusqu'à l'entrée de
la Syrie, & au terme que prend la Médi-
terranée près d'Alexandrette. Strabon nous
donne la traversée de l'Asie mineure en-
tiére, depuis Ephèse jusqu'à un lieu situé
sur l'Euphrate, vis à-vis de Melitene ou
Malatia. Et ce lieu qu'il nomme Tomisos,
je l'ai retrouvé subsistant encore sous le
nom actuel de Tzemish, qui ne differe de
l'ancien que par une altération du T. en
Tz. dont je pourrois apporter grand nom-
bre d'exemples.
Je passerois beaucoup trop les bornes
que je me suis prescrites ici, si je me li-
vrois à la discussion d'un plus grand détail,
où le goût & l'intérêt même de la chose
m'entraîneroient assez. Si outre les posi-
162 MERCURE DE FRANCE.
tions de lieu, on examine le cours des ri-
vieres, l'enchaînement & la disposition
des montagnes, & quelques autres cir-
constances, on ne pourra disconvenir que
cette partie de l'Asie n'ait aequis un détail
de connoissance, qu'on ignoroit, ou dont
on étoit mal instruit. La division des con-
trées qui partagent actuellement ce pays,
est dans le cas dont je viens de parler. On
lui donne communément le nom de Nato-
lie en général. Mais, on verra que le nom
d'Ana loli ne convient spécialement qu'à
une de ses parties. Karaman, ou la Cara-
manie, en fait une autre trés-distincte, &
séparée précisément par les limites que
montre la Carte. Ces deux parties ne se
confondent point avec une troisieme, qui
prend quelquefois le nom du licu domi-
nant, de Siwas; mais qui étant propre à
une ville en particulier, est moins conve-
nable pour une région que celui de Roum,
qui lui est donné. Et quand on se rappelle,
que le pays qui étoit resté aux Empereurs
Grecs de Constantinople du tems de l'Em-
pire Mahométan sous les Khalifes, étoit
appellé Roum en général, on n est point
surpris que ce qui faisoit la frontiere de
ce pays, ait conservé cette dénomination,
ce qui mérite bien qu'une carte en instrui-
se. Ces parties ont encore leur subdi vision
MARS. 1752.
163
en Jurisdictions de Sangiaks, qu'on ap-
pelle Liva. Mais, quant à ce détail, pour
lequel l'étendue de la Carte d'Añe ne suffit
pas, un point d'Echelle beaucoup plus
grand dans la Carte d'Europe, qui admet
l'Asie mineure dans son quarré, me pro-
curera la satisfaction de donner une repré-
sentation plus ample de ce même pays. Et
en général, tout ce que la Carte d'Europe
me donnera lieu de répéter de l'Asie plus
en détail, je ne le croirai pas hors de pro-
pos, ni que le Public m'en sçache mauvais
gré.
A l'Asie Mineure je fais succéder la Sy-
rie, &c.
La suite dans le Mercure prochain.
premiere partie de la Carte d'Asie, par
M. D'ANVILLE.
Ayant mis au jour des Cartes très amples
de l'Amérique Septentrionale,
de la Méridionale, & de l'Afrique, qui
se sont succédées les unes aux autres, je
me suis déterminé à composer celle de l'A-
sie; nonobstant que la difficulté de traiter
convenablement ce morceau de Géogra-
phie, aussi intéressant qu'il est vaste, ine
fût connue. Il ne me convenoit pas de
macquitter de ce travail plus legérement
que des Cartes précédentes , d'autant
moins que celle de l'Asie pouvoit tirer de
beaucoup de choses nouvelles dans le dé-
tail, un avantage aussi évident que de la
disposition des parties en général. Ce sujet
ne devoit donc pas être ressérré dans des
bornes, qui ne pussent admettre ce qu'un
assemblable considérable de marériaux, &
une longue étude lui avoient acquis. En
donnant à la Carte de l'Asie, l'étendue &
la richesse qui étoient nécessaires, pour
la rendre plus utile & plus satisfaisante,
146 MERCURE DE FRANCE.
c'étoit procurer à la Géographie tout le
prosit qu'elle peut retirer des bienfaits,
par lesquels Monseigneur le Duc d'Orleans
veut bien faciliter les ouvrages, que ce
grand Prince a daigné me proposer de
faire.
Par ces considérations, en entrepre-
nant la Carte de l'Asie, il m'a paru qu'il
ne lui falloit pas moins de six feuilles;
en se tenant même un peu au-dessous de
l'étendue d'échelle, sur laquelle j'ai dressé
les Cartes de l'Amérique. J'ai commen-
cé de traiter mon sujet, comme ne de-
vant composer qu'un seul morceau, par
l'union des fix feuilles; l'assujettissant à
une projection en concave, qui par la
pression & l'enfoncement même qu'elle
fait de la surface convexe d'une partie
quelconque du Globe, en resserre le mi
lieu, & dilate les extrémités; & l'effet
doit en être fort sensible dans une Carte
de l'Asie, vû la grande étendue qu'elle
prend sur le Globe. Le mérite de cette
projection consiste, à faire que les méri-
diens coupent par tout les parallelles per-
pendiculairement, comme sut la surface
sphérique: mais elle a un inconvénient
considérable, par l'inégalité que produit
ce contraste de ressetrement & de dilata-
tion, qui est de ne point admettre une
Digisitues vo 300
MARS. 1792.
741
mesure égale pour les distances: de ma-
niere que dans le cas, où l'on veuille se
servir d'une échelle, on soit obligé de
s'en faire une particuliere en chaque en-
droit de la Carte, rélativemend à la gra-
duation qui lui est propre, ou à ce qui se
rencontre d'intervalle entre les paralleles.
Outre cet inconvénient, je n'ai pum en
dissimuler un autre, qui est l'étendue de
six feuilles, pour former une seule Car-
te, ce qui peut paroître incommode dans
l'usige. On renfermera dans le porte-
feuille, ou dans un Atlas, une Carte de
deux feuilles, mais non pas une Carte
de six feuilles assemblées.
Quoique j'eusse employé près de six
mois à travailler sur le plan que je viens
d'exposer, le désir d'en écarter les incon-
véniens que j'y fais observer, m'a déter-
miné à abandonner ce travail, pour re-
commencer sur un plan disférent, &
mieux conçu à ce qui m'a paru. J'ai re-
marqué que mon sujet se pouvoit diviser
en trois parties assez distinctes, à chacune
desquelles je trouvois convenable de don-
ner deux feuilles. Cette division, rédui-
sant à une bien moindre portion de la
surface du globe chaque partie du sujet,
qui par conséquent souffre beaucoup
moins de l'applatissement inévitable sur
G ij
148 MERCURE DEFRANCE.
le papier, j'ai été en état d'user d'une
projection qui maintient l'égalité de me-
sure dans toute l'étendue de la Carte.
Cette projection est exécutée dans l'esprit
de celui des deux modes de projection
décrits par Ptolemée dans les prélimi-
naires de sa Géographie, lequel plus dif-
ficile à pratiquer, prend avantage sur l'au-
tre, par la justesse de proportion que l'in-
tervalle des Méridiens doit avoir avec la
distance des paralleles à différentes hau-
teurs. Il est vrai que l'intersection des
Méridiens & des paralleles, ne se fait
pas par tout aussi regulierement que dans
la projection en concave. Mais ce que
produit cet inconvénient en chacune des
trois parties ausquelles j'ai divisé l'Asie,
n est pas, à mon avis, comparable à celui
d'une diversité d'échelle répandue en dif-
férens endroits d'une même Carte.
Voici maintenant quelle est la division
que j'ai faite de l'Asie en trois Cartes:
dans la premiere je me suis étendu de-
puis l'Archipel jusqu'aux bouches du Gan-
ge; & j'y renferme par conséquent la
Turquie, l'Arabie, la Perse, l'Inde en
deçà du Gange, & m'étant élevé jusques
aux Palus-Maeotis inclusivement, cette
hauteur fait entrer dans la Carte la partie
de la Tartarie qui se joint à la Perse & à
MARS. 1752.
149
l'Inde: dans la seconde, en reprenant les
bouches du Gange, l'Inde au delà de ce
fleuve est jointe à la Chine, & à celle-ci
le Tibet, & la partie de la Tartarie qu'on
peut appeller Chinoise. Le Japon se ren-
contre à la hauteut du Nord de la Chi-
ne; & on juge bien que les Isses de l'Asie,
Sumatra, Java, Borneo, les Moluques,
& les Philippines, sont comprises dans le
même carré de Carte. Enfin la troisième
Carte representera tout le Nord de l'Asie,
depuis la frontiere de l'Europe, jusqu'à
la mer Orientale, entre la mer Caspienne
d'une part, & la mer Glaciale de l'autre.
A l'égard des deux premières parties, les
deux fcuilles dont chacune est composée,
sont nécessairement l'une au-dessus de
l'autre; la troisième partie ayant son éten-
due d'Occident en Orient, les feuilles s'y
rangent l'une à côté de l'autre. On doit
sentir que c'est la forme & la convenance
des Continens qui décide souverainement
de cette disposition des feuilles; & j'ose
dire, qu'on ne peut la vouloir autrement
sans absurdité.
Mais, dira-t-on peut-être, on voudroit
avoir l'Asie rassemblée en une Carte, pour
saisir aisément & d'un coup d'oil le rap-
port des différentes contrées qu'elle ren-
ferme. A cela je réponds, que me propo-
G uij
450 MERCURE DEFRANCE.
sant de dresser incessamment deux gtands
hémispheres, on y verra l'Asie aussi éten-
due que dans une feuille, ce qui tiendra
bien licu d'une Carte générale de cette
partie du Monde: & ce que je dis actuel-
sement de l'Asie, conviendra de même à
l'Amérique & à l'Afrique, vû la maniere
également ample & étendue, dont je les
ai représentées dans les Cartes qui ont
précédé celle de l'Asie. Mais au lieu de
chercher à reprendre sur la forme, que
l'on considere le grand fond de Géogra-
phie que renfermera la nouvelle Carte
d'Asie; & qui est tel, que si on excepte
quelques endroits particuliers, où en
certains cas on désireroit les Cartes les
plus circonstanciées, & même quelque
fois des plans plutôt que des Cartes, il.
fournit de quoi satisfaire amplement au
besoin, &, rend superflu un grand nom-
bre d'autres morceaux Géographiques
qui n'y suppléeroient même pas également
par tout, sans parler du plus ou moins
de justesse dans la manière de traiter les
mêmes choses.
Des trois parties de la Carte d'Asie,
la premiere est fortie des mains du Gra-
veur, & rendue publique: la seconde
s'exécute actuellement au burin, & je
suis occupé à dresser la troisième. S'il
MARS. 1752.
151
étoit question d'analyser fort en dérail
tous les moyens employés à la composi-
tion de ces divers morceaux, & sur tout
de la premiere partie, il en résulteroit un
gros volume. Ce n est donc pas mon ob-
jet actuel, quelque persuadé que je sois
de l'utilité d'une semblable discussion pour
le fond de la Géographie, & pour faire
connoître en même tems ce qu'il falloit
de recherches & d'étude pour mettre cet
Ouvrage dans l'état où on le produit.
Mais il semble que le coup d'œil de la
Carte, & quelque comparaison avec cel-
les qu'on avoit auparavant, préviendront
sur ce suiet; & je me contenterai ici d'une
exposition succinte des principales cir-
constances, & de ce qui domine plus gé-
néralement dans la Carte, & influe da-
vantage dans sa composition.
IIny a point de morceau de Géographie
que j'aye autant travaillé, & dont je sois
plus flaté, s'il m est permis de le dire, que
ce qui est compris dans la Carte d'Asie
depuis la Propontide ou Mer de Marmara
jusqu'à Ormus. Je n'exagererai point en
disant, que j ai employé plusieurs an nées
à étudier à plusieurs reprises, & à repeter
divers essais de composition sur les diffé-
rentes parties renfermées dans cet espace.
Rien en effet de plus interessant dans la
G iiij.
152 MERCURE DE FRANCE.
Géographie, par la liaison de l'ancienne
avec la moderne, par les évenemens his-
toriques qui ont rapport à ces contrées
par les routes des Voyageurs qui les ont
traversées. En m'expliquant sur ce sujet,
comme d'un Ouvrage dont je suis flaté,
ce n'est pas que je croye y avoir mis le
dégré de perfection qui seroit à désirer.
Il est bien constant que la Carte d'Euro-
pe aura plus de précision; que dans
l'Asie même, la partie de la Chine que
l'ont doit aux RR. PP. Jesuites, est plus
décidée dans les circonstances locales. Mais
il faut considérer l'état auquel j'ai trouvé
les choses, & le point duquel je suis par-
ti. Pour peu que l'on confronte à la nou-
velle Carte d'Asie, ce qui existoit an-
térieurement sur les Pays contenus dans
l'espace dont il est question, on ne dis-
conviendra pas que la Géographie de ces
Pays nait bien changé de face; ensorte
que l'expression du détail, indépendam-
ment de ce qui concerne la disposition gé-
nérale, ait tout le mérite de la nou-
veauté.
Les diverses parties qui composent ce
grand espace, ayant fait le sujet de plu-
sieurs morceaux que j'ai traités en parti-
culier, & plus en grand qu'ils ne pa-
toissent dans la Carte d'Asie; lorsqu'il
MARS. 1752. 153
a été question de les y faire entrer,
& de les réduire, j'ai voulu ne perdre
que le moins de circonstances qu'il étoit
possible, par un sentiment quin est point
à blâmer, & qui tourne au profit du Pu-
blic. De-là vient que cette partie de la
Carte est extrêmement chargée: & si on
m'en faisoit reptoche, bien loin d'en être
touché, je dirois volontiers que c'est bien
malgré moi, & par faute de connoissan-
ce, qu'en d'autres parties la Carte ne se
soutient pas sur le même ton. Il ne con-
venoit pas aussi de prendre le parti de
faire la Carte plus grande, par la consi-
dération d'un Canton en particulier,
lorsque l'étendue de cette Carto est suffi-
sante à ce qu'elle contient d'ailleurs, &
que dans la combinaison qui a servi à
déterminer la grandeur du point de la-
Carte d'Asie en sa totalité, il falloit avoir
plus d'égard à l'universalité du sujet, qu'à
quelques-unes de ses parties.
Cette richesse de détail, sur ce qu'il est
plus essentiel de connoître en Asie, est le
fruit d'une recherche qui auroit voulu tout
épuiser. Pour donner la forme & les cou-
leurs aux objets réprésentés, toute l'An-
riquité, y compris même les principaux
Auteurs Byzantins, & non-seulement ceux-
des Orientaux qui ont traité spécialement
G.V
154 MERCURE DE FRANCE.
de la Géographie, mars aussi plusieurs de
leurs Historiens, avec ce que les récits
plus on moins bien circonstanciés des
Voyageurs y peuvent ajoûter, ont été mis
en œeuvre. J'ai véritablement pris le plus
vif intérêt à cette partie du Continent de
l'Asie. Car dès l'an 1727 & 28, j'en avois
dressé une Carte, qui quoique avec quel-
que amélioration, me déplairoit aujour-
d'hui, si dès-lors je l'avois publiée. Entre
les Géographies Orientales, outre celles
de l'Edrisi & d'Abulfeda, une Géogra-
phie Turque, intitulée Gehan-numa, ou
le miroir du Monde, compilée par Kia-
tib-Shelebi, m'a instruit de beaucoup de
circonstances particulieres à l'égard de di-
verses contrées, mais sur tout en ce qui
regarde l'Asie-Mineure. L'Ambassadeur
Turc qui est venu en France en dernier
lieu, mavoit fait connoître cette Geo-
graphie par plusieurs morceaux, qu'il
avoit eu la complaisance de m'expliquer:
mais elle a été traduite par M. Armain,
à la sollicitation de M. Melot, Confrere
de M. l'Abbé Sallier, dans la place de
Garde de la Bibliotheque du Roi. Au res-
te, je souhaiterois que cette Géographie
fût connue; on sentiroit ce qu'il falloit
employer d'étude & de cririque, & com-
bien d'autres instructions devoient con-
MARS. 1752.
courir, pour donner un état de solidité
& de justesse à la réprésentation Géogra-
phique. Je suis obligé de m'expliquer sut
ce sujet pat rapport à ceux qui croyent
sans aucun examen, que l'espéce de cer-
tains matériaux suffit pour faire tout le
mérite d'un Ouvrage, & qui ne font au-
cune attention au sçavoir, & j'ose dire à
l'intelligence, nécessaires pour en faire
usage & s'en bien servir.
Je vais maintenant entrer dans quelque
détail de ce que contient la premiere par-
tie de la Carte d'Asie. En partant de la-
position de Constantinople, déterminée
en longitude comme en latitude, si l'on
commence par s'avancer le long des bords
de la Mer noire, on ne peut micux se
gouverner pour la distance des lieux, que
par les indications que les aneiens Périples
de cette Mer nous en donnent dans un
fort grand détail, tant en mesure de sta-
des qu'en milles; & la comparaison de
ces différentes mesures sert même à véri-
fier chaque distance particuliere. D'ail-
leurs, on ne se méprend point sur le rap-
port des noms anciens & des modernes
qui presque tous conservent entt'eux sur
le bord Méridional du Pont-Euxin une
analogie évidente. Comme je me propose
d'être fott abrégé dans cette analyse, je
G vj
156 MERCURE DEFRANCE.
ne ferai point d'énumération des lieux
qui se retrouvent de cette maniere. Lors-
que je publierai les Cartes du Monde Ro-
main, il sera aisé d'en faire la remarque,
en conférant la réprésentation de l'ancien-
ne Géographie avec la moderne. Ce qui
m'a soutenu en latituce dans cette course
d'Occident en Orient, le long du rivage
de la Mer Noire; c'est de sçavoir qu'à Si-
nub ou Sinope elle est à peu près la mê-
me que celle de Constantinople. Il me pa-
roît incontestable, qu'au de-là de Sino-
pe, la Mer Noire forme un Golfe pro-
fond, tanti recessus, dit Pline, que l'Asie
en devient peninsule: & ce qui me per-
suade que le fond de ce Golfe est à peu
près bien établi dans ma Carte, c'est
d'avoir recueilli des Anciens la mesure
d'espace qui convient entre ce Golphe &
le rivage de la Méditerranée aux environs.
de Tarse & d'Issus, dont la latitude ne
sçauroit être fort incertaine, vû le rap-
port immédiat de ces points & leur pro-
ximité avec celui d'Alexandrette, détermi-
né par observation. Instruits même par les
Anciens, que la longitude du Sinus Ami-
senus qui est celui dont je parle, répond
à celle du Golfe d'Issus, il est remarqua-
ble que la détermination quon a d'A-
lexandrette en longitude, soit propre à
157
MARS. 1752.
justifier celle où le Golfe en question se
range en effet dans la composition de la
Carte.
J'ai dit que les anciens Périples du
Pont-Euxin nous fixoient de lieu en lieu
par des distances le long de cette Mer: ils
en font même le circuit entier, pour ré-
pondre au titre de Périple: mais le dé-
tail qu'ils donnent se signale surtout jus-
qu'à Trébisonde, & jusqu'à l'extrémité
de la Colchide. Nous sommes fixés en la-
ticude à Trébisonde par les observations
du Pere Beze, Jésuite; & selon qu'At-
rien l'a remarqué, la côte de cette Mer
jusqu'à l'embouchure de l'Apsarus, qui
est sous le Château de Goné, court gé-
néralement parlant vers l'Est; & depuis la
bouche du Phase, elle commence à s'in-
cliner du Nord vers le Couchant, ce der-
nset point étant confirmé parl'orientement
d'une Carte particuliere de la Mingrelie,
publiée par Thevenot.
De l'extrémité de la Colchide à Dios-
curias ou Isgaur, on se replie vers le Bos-
phore Cimmérien. La position de ce Bos-
phore dépend d'ailleurs de son rapport au-
point d'Azof, en corrigeant quelques
Cartes récentes sur la longueur du Palus
Moeotis, où il est constamment trop rac-
courci, puisqu'il y a des mesures tant an-
158 MERCUREDE FRANCE.
cieunes que modernes qui le déterminent
plus allongé. La position d'Azof est con-
clue d'une correspondance établie avec
celle de Moskou, par le moyen du cours
du Don, levé dans le plus grand détail,
par le Vice-Amiral Cruys, sous le regne
de Pierre I. Car le rapport de position
entre Moskou & Woronez, où commen-
ce la grande Carte du Don, ne paroît pas
fusceptible de quelque erreur considéra-
ble, si on le tire de la Carte de l'Empire
de Russie, publiée par l'Académie de Pe-
tersbourg, dont ces positions font en
quelque manière le centre. Je ne dirai
rien ici du reste de la Mer Noire, patce
que cette partie interesse plus l'Europe que
l'Asie. Cen est pas qu'elle ne soit autant
travaillée qu'il m'a été possible, & qu'el-
le ne paroisse avec des circonstances qui
mériteroient d'être observées.
Reprenons le point de Constantinople.
La Mer de Marmara & le détroit des
Dardanelles sont l'extrait d'une grande
Carte particuliere que j'en ai dressée aveè
beaucoup d'étude, & qui est accompa-
gnée dans mes papiers d'une discussion
par écrit des positions, distances, &c.
de sorte que j'ai lieu de regarder cette
partie comme une des plus solides de la
Carte. J'en dirai presqu'autant de la côte
***
MARS. 1732.
159
qui succede sur la Mer Egée ou l'Archi-
pel, & des Isses voisines de cette côte
jusqu'à Rhodes inclusivement. On peut
s'appuyer sur une détermination de lon-
gitude à Smyrne, qui influe directement
fur la position de l'ancien Ephese, au-
jourd'hui Aio-zoluk. L'Isse de Rhodes qui
termine certe partie, est décidée dans sa
latitnde par observation.
De Rhodes, en rangeant la côte Mé-
ridionale de l'Asic-Mineure, j'ai cherche
à m'assurer de la distance & de la hauteur
du Cap Kelidom, point important. en ce
que la pointe Occidentale de Cypre s'y
lie par ia combinaison de diverses distan-
ces: & je me tiens presque assuré du jus-
te éloignement où se trouve le point
d'Antalia ou de Satalie, parce qu'indé-
pendamment de la position que donne la
fuite de la côte, j'ai eu lieu d'en vérifier
la distance par la travorse des terres, de-
puis Smyrne. L'Antiquité nous fournit
des mesures très-convenables de l'éten-
due de l'Isse de Cypre d'une pointe à
l'autre, & de l'intervale entre la poin-
re Orientale & l'embouchure du fleuve
Piramus ou Gihon, près de l'ancien Is-
sus. La latitude de certe Isse est assurée
par celle d'Arnako ou Lerneca, observée
par M. de Chazelles. Elle influe même
760 MERCURE DEFRANCE.
fur celle de la côte du Continent opposé,
parce que hous trouvons dans Strabon
une indication de la distance entre le Pro-
montoire Crommyon ou Cap Cormakiti
de Cypre, & la pointe d'Anemur. De
cette pointe située en position intermé-
diaire d'Antalia & de la bouche du Py-
rame, la côte s'élevant insensiblement
vers le Nord, forme un enfoncement de
Mer, au sommet duquel Tarse se rencon-
tre. C'est par cet enfoncement, repon-
dant à celui du Golfe d'Amisus dont j'ai
parlé, que l'Asie se trouve resserrée dans
un espace qui ne vaut sur la Carte que
trois dégrés de la graduation de latitu-
de; ce qu'il seroit aisé de justifier, en
fixant même la hauteur qui convient à
Césarée de (appadoce dans cet intervale,
si je pouvois me permettre toute cette
discussion dans un écrit aussi abregé que
celui ci: & il faut convenir que la con-
noissance de ces régions interessoit assez
les Anciens, & leur étoit assez familiere,
pour qu'ils méritent d'en être crus.
Diverses routes tirées ou des Itinérai-
res Romains, ou décrites par des voya-
geurs modernes, se sont jointes au détail
de la Géographie Turque, pour fixer un
grand nombre de points dans l'intérieur
de l'Asie mineure. Je compte que la posi-
MARS.
1752.
161
tion de Bursa, rapportée à Constantinople,
est établie avec quelque précision. J'ai ap-
porté une attention particuliere à recon-
noître celle d'Angora, celle de Konié; &
je les juge surtout convenables, par rap-
port à leur distance de divers points qui
sont en liaison immédiate avec la position
de Constantinople. Ces points d'Angora
& de Konié importent d'autant à cet égard,
que de l'un comme de l'autre, par d'autres
distances assez bien déterminées, on est
conduit jusqu'au fameux passage des Pylae
Ciliciæ, dans le voisinage de Tarse; d'où
il reste peu d'intervalle jusqu'à l'entrée de
la Syrie, & au terme que prend la Médi-
terranée près d'Alexandrette. Strabon nous
donne la traversée de l'Asie mineure en-
tiére, depuis Ephèse jusqu'à un lieu situé
sur l'Euphrate, vis à-vis de Melitene ou
Malatia. Et ce lieu qu'il nomme Tomisos,
je l'ai retrouvé subsistant encore sous le
nom actuel de Tzemish, qui ne differe de
l'ancien que par une altération du T. en
Tz. dont je pourrois apporter grand nom-
bre d'exemples.
Je passerois beaucoup trop les bornes
que je me suis prescrites ici, si je me li-
vrois à la discussion d'un plus grand détail,
où le goût & l'intérêt même de la chose
m'entraîneroient assez. Si outre les posi-
162 MERCURE DE FRANCE.
tions de lieu, on examine le cours des ri-
vieres, l'enchaînement & la disposition
des montagnes, & quelques autres cir-
constances, on ne pourra disconvenir que
cette partie de l'Asie n'ait aequis un détail
de connoissance, qu'on ignoroit, ou dont
on étoit mal instruit. La division des con-
trées qui partagent actuellement ce pays,
est dans le cas dont je viens de parler. On
lui donne communément le nom de Nato-
lie en général. Mais, on verra que le nom
d'Ana loli ne convient spécialement qu'à
une de ses parties. Karaman, ou la Cara-
manie, en fait une autre trés-distincte, &
séparée précisément par les limites que
montre la Carte. Ces deux parties ne se
confondent point avec une troisieme, qui
prend quelquefois le nom du licu domi-
nant, de Siwas; mais qui étant propre à
une ville en particulier, est moins conve-
nable pour une région que celui de Roum,
qui lui est donné. Et quand on se rappelle,
que le pays qui étoit resté aux Empereurs
Grecs de Constantinople du tems de l'Em-
pire Mahométan sous les Khalifes, étoit
appellé Roum en général, on n est point
surpris que ce qui faisoit la frontiere de
ce pays, ait conservé cette dénomination,
ce qui mérite bien qu'une carte en instrui-
se. Ces parties ont encore leur subdi vision
MARS. 1752.
163
en Jurisdictions de Sangiaks, qu'on ap-
pelle Liva. Mais, quant à ce détail, pour
lequel l'étendue de la Carte d'Añe ne suffit
pas, un point d'Echelle beaucoup plus
grand dans la Carte d'Europe, qui admet
l'Asie mineure dans son quarré, me pro-
curera la satisfaction de donner une repré-
sentation plus ample de ce même pays. Et
en général, tout ce que la Carte d'Europe
me donnera lieu de répéter de l'Asie plus
en détail, je ne le croirai pas hors de pro-
pos, ni que le Public m'en sçache mauvais
gré.
A l'Asie Mineure je fais succéder la Sy-
rie, &c.
La suite dans le Mercure prochain.
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12
p. 25-54
SUITE DES PÉRIS ET DES NÉRIS, Ou l'Amour comme on le méne. CONTE.
Début :
EN VÉRITÉ, disoit Alcindor à Zélinde, en traversant les airs, je regarde [...]
Mots clefs :
Alcindor, Zélinde, Amour, Jeune, Femmes, Néris, Péris, Femme, Maître, Nation, Lieu, Belle, Usage, Mot, Française, Espagnol, Mari, Jaloux, Jalousie, Recherches, Aimer, Français, Marquise , Croire, Maris, Gazettes, Liberté, Veuve, Savoir, Voyageurs
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DES PÉRIS ET DES NÉRIS, Ou l'Amour comme on le méne. CONTE.
SUITE
DES
PÉRIS ET DES
NÉRIS ,
Ou
l'Amour
comme on le méne.
CONTE.
EN VÉRITÉ , diſoit Alcindor à Zelinde
, en traverſant les airs , je regarde
notre voyage comme une franche corvée
!C'eſtfaire trop d'honneur aux hom-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes. Eſt-il à croire que nous trouvions
chez eux ce qui nous manque ? N'est-ce
pas à eux plutôt à ſe modéler fur nous ?
C'eſt ce qui ne leur arrive que trop fouvent
, reprit Zélinde , comme à nous de
prétendre égaler les plus fublimes Intelligences.
Que réſulte-t-il de cette double
ambition ? L'ennui pour nous & pour
eux. Il faut ſçavoir deſcendre à propos :
c'eſt la route que fuit prèſque toujours
le bonheur. Tout en philofophant ainsi ,
nos voyageurs ſe trouvèrent au centre
des vaſtes Etats du Mogol. Ils y firent
diverſes pauſes , & ne virent dans.certains
cantons , que ce qu'ils avoient déja
vu dans quelques autres : des Bonzes
qui ſéduiſoient de jeunes innocentes ,&
s'accordoient , on ne peut mieux , avec
celles qui n'avoient pas beſoin d'être ſéduites
: des femmes qui ſe brûloient fur
le corps d'un mari qu'elles avoient haï
& trompé ; des maris qui méritoient
toute l'averſion de leurs femmes , &
qu'on traitoit ſelon leur mérite. Plus
loin , de vaſtes Sérails remplis de belles
eſclaves ignorées, pour la plupart, de leur
Maître , & qui riſquoient de mourir fans
avoir fait ſa connoiſſance. Celles même..
quien jouiſſoient avoient prèſque auffi
ſouvent lieu de s'ennuyer que les preFEVRIER.
1764 . 27
mières. Un amour fi partagé mettoit
peu de différence entre l'état des unes &
des autres.
Alcindor & Zélinde jugèrent qu'il
étoit à propos de paſſer outre. Ils pénétrèrent
dans les Etats du Sophi de Perſe ,
&ſe rendirent à Iſpahan. Mais ils crurent
être encore une fois à la Chine ,
tantcertainsuſages leur parurent ſemblables
chez les deux Nations. A Iſpahan ,
comme à Pekin, l'union des deux ſéxes
eſt un véritablejeu de haſard. Un Perſan
époufe une femme comme unjoueur accepte
une carte , ſans ſçavoir ce qu'elle
vaut , ni de quelle couleur elle eſt . Il
arrive auſſi que l'une & l'autre eſt miſe à
l'écart dès qu'elle ſe trouve remplacée
par quelque choſe de mieux. Il eſt même
permis à un Perſan de chercher ce mieux
autant de fois qu'il eſpère le rencontrer :
privilége qu'il ſçait faire valoir dans toute
fon étendue.
Zélinde entra , ſans ſe laiſſer voir ,
dans une maiſon de noble apparence.
Elle en vit le Maître occupé à compter
une ſomme en or à une très -belle femme
, qui enſuite fut embraſſer , en verſant
quelques larmes , deux petits enfans
placés aux pieds d'une autre femme affife
elle-même dans un fauteuil magnifique.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Après quoi la première ſe proſternahumblement
devant la ſeconde , qui la congédia
d'un figne de tête.,Voilà , diſoit intérieurement
la Néris , voilà fans doute
une Eſclave qui prend congéde ſes Maîtres
& de leurs enfans. Mais bientôt elle
reconnoît que ces mêmes enfans font
ceux de cette Eſclave prétendue; que le
Maître de la maiſon a été ſon époux , &
n'a ceffé de l'être que parce que le bail
paffé entre eux eſt expiré. La Dame affife
étoit réellement la Dame en titre ,
celle que le mari ne peut répudier qu'après
certaines formalités : mais il peut la
négliger , & la néglige. En revanche ,
elle eft réputée la mère de tous les enfans
qu'il a de ſes rivales.
Tandis que Zélinde obſervoit toutes
ces chofes , Alcindor ne reſtoit pas oifif.
Il aborde une jeune Perſanne qui marchoit
à viſage découvert. Un eſclave la
devançoit en fonnant de la cimbale . Elle
étoit vêtue d'une robe de brocard d'argent
, affez courte pour laiſſer voir la
beauté de ſa jambe. Ses longs cheveux
étoient artiſtement relevés ſur ſa tête.
Une gaſe d'or ſervoit à les attacher , &
flottoit en partie au gré du vent. De riches
pierreries ornoient ſes oreilles :
des fleurs couvroient ſes bras. De plus ,
FEVRIER. 1764 . 29
elle étoit belle , & fembloit fort defirer
de le paroître. Alcindor entra dans ſes
vues , loua fes charmes , & ſe félicita de
ce qu'elle daignoit les rendre vifibles ,
en dépit de l'uſage. Point du tout , reprit-
elle , c'eſt l'usage qui me défend de
les cacher. J'ai acquis le droit de paroître
telle que je fuis , de parler comme je
penſe , d'agir comme je le ſouhaite. Bien
des femmes qui mépriſent moi & mes
ſemblables , feroient grand cas de nos
priviléges : mais il faut des talens pour
les acquérir & pour les conferver. Ces
talens , comme Alcindor l'apprit d'ellemême,
conſiſtoient fur- toutdans la Mufique&
la Danſe. Le Périsdemanda à la
Danfeufe , quels talens il falloit avoirauſſi
pour lui plaire. Mon nom vous le dira ,
répondit-elle : je m'appelle la Vingt tomans
* ; jamais on ne ſcut m'attendrir à
moins,&je m'attendris à proportion que
le nombre en augmente.
En parlant ainfi , la jeune Perfanne
continuoit de marcher , mais Alcindor
ceſſa de la ſuivre. Il rejoignit Zélinde
qui lui fit part de ce qu'elle avoit vû.
Elle ajouta que dans cette contrée les
hommes étoient trop abfolus. Et les
* Le toman eſt une Monnoie Perſanne qui équi--
vaut à nos Louis d'or de France.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
femmes trop dociles , reprit Alcindor.
Voyons files unes & les autres différent
dans le reſte de l'Afie.
Ils eurent hou d'admirer les charmes
des Géorgiennes , des Circaſſiennes , des
Mingréliennes . On diroit que la beauté
ne ſe plaît que dans ces païs barbares ,
tant ſes dons s'y trouvent généralement
répandus. Une laide femme y paroît un
phénomène. Une femme délicate en eſt
un bien plus rare encore. Toutes ſe
croyent faites pour être vendues & non
pour ſe donner . Ce font de vrais meuble
de férail. Ces meubles ne font cependant
pas toujours neufs lorſqu'ils y
arrivent. C'eſt de quoi Alcindor pouvoit
s'inſtruire à fond , & ce qu'il négligea
de faire. Les femmes qui ont leurs
maris font encore moins circonſpectes ';
mais ces maris, quoiqu'Aſiatiques, font
peu jaloux. Une belle Mingrélienne s'étoit
enfermée avec Alcindor: il n'avoit
fur elle aucun deſſein qui éxigeât cette
précaution. Le mari ſurvient & ne
la croit pas inutile. Tu ne peux t'en
défendre , dit-il au voyageur ,le cochon
m'eſt dû : c'eſt l'amende qu'on paye en
pareil cas . Je conſens même à le manger
avec toi. Il eſt inutile d'ajouter qu'Alcindor
difparut fans rien répondre , & que
FEVRIER. 1764. 31
Zelinde& lui continuerent leur voyage.
De pauſe en pauſe ils arrivent à Conftantinople.
Son étendue leur fait éſperer
d'heureuſes découvertes , des uſages qui
lui foient propres. Ils font bien-tôt détrompés.
Ils n'y apperçoivent que ce
qu'ils ont déja vû ailleurs ; une jaloufie
affreuſe dans les hommes , une ſervile
obeiſſance dens les femmes ; peu d'Amour
de part & d'autre . Un Turc entre
dans ſon Sérail. Aucun objet déterminé
ne l'occupe. U eſt ſans paffion , ſouvent
même ſans deſirs. Une troupe d'Eſclaves
s'empreſſe de les faire naître , & n'éprouve
elle-même que des beſoins. Zélinde
, qui ſans être vue voyoit toutes
ces chofes , en conclut que l'Amour
à la Turque feroit peu du goût des Néris.
Pour Alcindor , il fut moins prompt à
fe décider. Peut- être , diſoit-il en lui
même , le beſoin d'aimer , & la difficul
té d'avoir des Amans , réduiſent-ils une
femme Turque à chérir ſon mari. Il en
vit une qui prodiguoit au ſien toutes
les marques extérieures de la plus vive
tendreſſe. L'un & l'autre fortirent pour
pour ſe rendre à la Moſquée , & Alcindor
les ſuivit. La belle Turque étoit
voilée , ſelon l'uſage inventé par la
jaloufie : mais il exiſte un autre uſage
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
peu favorable aux jaloux ; c'eſt que le
voile & l'habit des femmes font ordinairement
les mêmes pour la forme &
la couleur. De forte qu'un mari qui perd
un inſtant de vue ſa femme , riſque de
ne la pouvoir plus diftinguer parmi les
autres. C'eſt de quoiAlcindor fut témoin.
Le couple qu'il avoit ſuivi ſe ſépara dans
la Moſquée , lieu où les deux ſexes n'ont
pas la liberté d'être confondus. Le mari
de la belle Ottomane ſe poſta vis-à- vis
d'elle . Alcindor , toujours inviſible , ſe
plaça tout à côté. Il la vit , au bout de
quelques inftans , ſe mêler parmi ſes
voiſines , s'éloigner de plus en plus , &
enfin diſparoître entièrement. On préfume
bien qu'il la ſuivit. La traite ne
fut pas longue ; elle entra dans une mai-
Yon tierce où un jeune Turc l'avoit devancée.
Leur abord indiquoit aſſez bien
le motif de leur entrevue , & Alcindorn'eut
pas beſoin de faire uſage de toute
ſon intelligence pour prévoir quelles
en ſeroient les ſuites. Il ſortit , perfuadé
que les précautions inventées par
la jalouſie des Aſiatiques , n'étoient éfficaces
que contre eux-mêmes.
Zélinde & lui mirent en queſtion s'ils
viſiteroient l'Europe où ils avoient déja
mis le pied , ou s'ils donneroient la préFEVRIER.
1764 . 33
férence à l'Afrique. La Néris opina pour
le ſecond parti , & Alcindor fit ce qu'elle
voulut. Ils en prirent occafion de vifiter
l'Arabie & l'Egypte , qu'ils n'avoient fait
que cotoyer. Ni l'un , ni l'autre pays ne
borna leurs recherches . C'étoit une répétition
de ce qu'ils avoient vu & blamé
ailleurs. La brûlante Ethiopie offrit
à leurs yeux un Peuple immenſe. L'extrême
chaleur du climat influoit également
ſur les deux ſéxes ; ils lui devoient
tout le penchant qui les attiroit l'ün vers:
l'autre ; & ce penchant n'étoit que matériel.
Ce fut encore pis à mesure que
nos voyageurs avancèrent. Parvenusau
centre de la Guinée , ce qu'ils avoient
vu ne leur parut que l'ombre de ce qu'ils
voyoient: Alcindor prit plaifir à écouter
l'entretien d'un jeune homme & d'une
jeune fille de Congo. Ils se connoiffoient
àpeine : ce qui n'empêcha pas le jeune
Africain de débuter ainſi: Silava in
quinté, je te ſalue , ma femme. Elle ré--
pondit fur le champ. Silava moïné , je ter
ſalue , Maître. Gay zoleze minou , pour
fuivit- il , m'aimes-tu bien ? Gayté moi
nézolezé béné , reprit- elle , oui , Maître ,
je t'aime bien: Le jeune homme porta
beaucoupplus loin ſes queſtions , & elle
y fit cette docile réponſe : Ninga moï-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
né, oui , Maître. Alors elle ſe mit à genou
en battant des mains , & s'écriant
par trois fois , Silava moïné , je te ſalue ,
Maître. A quoi il répondit , en remuant
tous les doigts , calam bom botté , cela eft
bon . Enfuite , il lui donna ſa main noire
à baifer. Ce qu'elle fit avec autant de joie
que d'empreſſement. Enfuite lui-même
la prit ſous le bras , & la conduiſit en un
lieu plus commode pour achever l'entretien.
A quelques pas plus loin , le couple
voyageur fit rencontre d'une jeune Africaine
, qu'on n'eût pas priſe pour telle à
ſa couleur. Toute ſa perſonne étoit couverte
d'une pommade rouge , faite avec
de l'huile de palme , & du bois de toucoula.
Que fignifie cet ornement , lui
demanda Zélinde ? Que j'ai l'honneur
d'avoir caffé calbaſſe , répondit - elle ;
konneur le plus grand qui puiſſe arriver
à une fille parmi nous. Cette couleur
doit tomber d'elle-même , & juſqu'a ce
qu'elle m'ait entièrement quittée , je ne
dois prendre part à aucun travail ; je ne
dois m'occuper que du plaifir. Eh quelles
feront les ſuites de tout cela , demanda
encore la Néris ? D'être vendue , reprit
l'Africaine , par celui qui m'aura époufée
, & qui épouſera vingt femmes pour
avoir l'avantage de les vendre,
FEVRIER. 1764. 35
Zelinde n'en voulut pas ſçavoir davanrage
, & Alcindor en ſavoit déja trop.
Ils continuerent à faire le tour de l'Afrique
& arriverent chez les Caffres ,
nation qui n'en mérite guères mieux le
tître que ces troupes de Bêtes féroces fi
communes dans cette partie du Monde,
Le nom même de l'Amour est ignoré
chez ce Peuple barbare. Une même
cabane raſſemble durant la nuit toute
une Tribu. Le brutalité y trouve amplement
à ſe fatisfaire , ne s'y refuſe rien ,
n'y eſt jamais contredite. Là , nulle diftinction
, nul choix , nul reſpect pour
les noeuds du ſang , nul ſouvenir des
liens de la Veille.... Alcindor& Zélinde
détournerent leurs yeux de cet affreux
Tableau. Ce qu'ils virent , en avançant
toujours , ne leur parut guères moins
révoltant. Ils furent un peu plus fatisfaits
de la Barbarie , contrée qui , malgré
fon nom , est vraiment le païs policé
de l'Afrique. Mais ils n'y retrouverent
que les moeurs Arabes & Turques , &
dès - lors n'y trouverent pas ce qu'ils
cherchoient. Ils prirent donc le parti de
viſiter l'Europe ; ce qu'ils regardoient ,
à-peu-près , comme un parti déféſperé.
L'Eſpagne ſembloit s'offrir d'elle même
à leurs recherches. L'Italie n'étoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
guères moins à leur portée. Ils aimerent
mieux débuter par le Nord. Mais bientôt
ils s'apperçurent que , ſi. Vénus étoit
née dans l'eau , les Amours jouoient
rarement ſur la glace. On eſt , à coup
fûr , plus tendre dans un boſquet fleuri
qu'au pied d'une montagne de neige.
Alcindor & Zélinde s'avancerent au
centre de l'Allemagne. Les coeurs s'y
adoucifſoient en raiſon du climat. Toutefois
, les hommes parurent à la Néris
tenir encore des Germains leurs aïeux ,
nation plus guerrière que galante. Les
femmes elles-mêmes parurent aux yeux
du Péris , être en général plutôt foibles
que tendres. Dailleurs , dans ce païs
l'Amour ne ſçait point déroger. Un
noble ne peut s'y réfoudre à aimer une
Plébéienne. Il faut pour le ſéduire au
moins ſeize quartiers. Il enviſage moins
les attraits de ſa Maîtreffe que l'antiquité
de ſes parchemins. En un mot , l'Amour
au lieu de carquois & de flambeau
, porte un Magazin d'Ecuffons&
des Arbres Généalogiques.
Alcindor & Zélinde mirent en quef
tion la route qu'ils devoient tenir. Tout
endifputant , ils ſe trouverent aux fronrieres
d'Italie. Il faut, dit la Néris, hazarder
quelques recherches dans cette Con
FEVRIER. 1764. 37
trée. Hé bien ! dit Alcindor , d'un ton
qui marquoit peu d'eſpérance , voyons
ce qui en arrivera. Ils s'avancerent jufques
dans cette ville qui fut autrefois
la Capitale du Monde.
9.
Les veſtiges de fon ancienne grandeur
occupoient les regards d'une foule
d'Etrangers. Nos voyageurs n'y firent
aucune attention. Ils n'avoient qu'un
objet , ils ne le perdoient pas un inſtant
de vue. Mais le remplir c'étoit là le
point vraiment difficile , & Rome ne
leur parut pas devoir abréger ces difficultés.
Aux Temples près , ils ſe crurent
au ſein d'une Ville d'Afie. Les femmes
n'y fortent que voilées , fortent rarement
& plus rarement encore ſont
viſitées chez elles . En un mot, la jaloufie
des Romains modernes égale celle des
Afiatiques de tous les tems. Alcindor
apprit même qu'elle avoit recours àdes
éxpédiens dont les plus jaloux d'entre
les Orientaux rougiroientde faire uſage.
Ah quelle horreur ! s'écrioit Zélindes
Au moins , diſoit Alcindor , s'il n'eſt
guères poffible qu'on les aime , il ne
l'eſt pas plus qu'on les trompe. A peine
il achevoit ces mots qu'une Duègne
ſeptuagénaire lui fait figne d'une certaine
diſtance. Il s'approche , & elle l'exhorte
38 MERCURE DE FRANCE.
à metre à profit le bien que lui veut
une jeune Beauté qui vient de l'appercevoir
à travers de ſa jaloufie. Le Péris
demande qui peut être cette perſonne
obligeante ? C'eſt ma maîtreſſe , reprit
la vieille : l'inſtant eſt merveilleux à
ſaiſir. Notre jaloux eſt abſent & ſe repoſe
entierement ſur moi du ſoin de lui
garder un tréſor que vous méritez mieux
que lui . J'ai rempli d'abord ma charge
avec aſſez de rigueur ; mais je ſuis naturellement
bonne , & voici la vingtiéme
fois que je donne à ma maîtreſſe de
pareilles preuves de bonté. Alcindor admiroitla
bienfaiſance de l'une & de l'au
tre. Mais , pourſuivit-il ,n'éxiſte t- il pas
d'autres obſtacles ? Oh ! nous faurons
les lever , quels qu'ils foient , reprit la
Duégne : cen'est pas la première fois....
Un incidenttragique interrompit le difcours
de la vieille. Un Italien aborda
& poignarda furtivement certain François
qui avoit ſçu lever certains obſtacles.
Onne parut étonné ni du fait , ni de
lavengeance. L'affaffin eut le bonheur
de gagner un Temple voifin , & par
conféquent de ſe voir abſous.
Pour Alcindor il rejoignit Zelinde.
L'une& l'autre quitterent l'ancienne Patriedes
Cefars. Ils vifiterent d'autresVil
FEVRIER . 1764. 39
les d'Italie où ils n'apperçurent que ce
qu'ils avoient vû à Rome & ſouvent pis
encore . Ah ! s'écrioit Zélinde avec indignation
, franchiſſons vîte les Alpest
Mais Alcindor , on ignore pourquoi ,
la détermina à franchir les mers , & à fe
rendre en Eſpagne.
Là , ils virent d'autres Tableaux. L'amour
fidéle juſqu'à l'obſtination y régne
pour ainſi dire de toutes parts . L'amourjaloux
juſqu'à la frénéfie l'accompagne
pour l'ordinaire. Là ſe réaliſent
les paffions éternelles; paſſions qui n'oſent
plus figurer ailleurs , même dans les
Romans. Alcindor & Zélinde prirent
l'extérieur d'un François & d'une Françoiſe.
L'alliance venoit d'être , plus que
jamais , reſſerrée entre les deux nations ,
&nos voyageurs furent traités en amis.
Zélinde fit autant de conquêtes qu'elle
en voulut faire& plus qu'elle n'en vouloit
garder. Elle parut donner la préférence
à un jeune Eſpagnol qui à mille
égards la méritoit. Il n'en devint que
plus tendre & plus empreſſé , mais en
même temps plus jaloux. A peine eur
il lieu de préſumer qu'on l'aimoit , qu'il:
craignit qu'on ne ceſſât de l'aimer. Il
étoit reſpectueux dans ſes manières ; il
l'étoit dans ſes diſcours , & ce fut auffi
très- reſpectueuſement qu'il pria la Néris
40 MERCURE DE FRANCE..
d'interdire fa maiſon à tout autre qu'à
lui. Alcindor lui - même n'en fut pas
éxcepté. Voilà,diſoit intérieurement Zélinde
, voilà une inquiétude qui tient de
la tyrannie, une délicateſſe qu'on porte
juſqu'à l'outrage. N'importe , pourſuivit-
elle , voyons fi ces demandes , une
fois fatisfaites , feront ſuivies de quelques
autres. Dès ce moment elle devient
inacceffible à tous ceux que l'Eſpagnol
regarde comme ſes rivaux. Alcindor
lui -même , ſe prête à cette épreuve.
Tant de ſacrifices comblerent de
joie l'amoureux Caſtillan , & ne purent
le tranquiliſer. Il trouva que la prétendue
Françoiſe n'oubloit point affez les
uſages de ſa Nation. Zélinde adopta
fur le champ ceux d'une véritable Efpagnole
, ne parut plus que maſquée ,
ſe montra même très-rarement ſous cet
attirail ; en un mot , elle marqua fur
tous ces points une docilité capable
de décéler qu'elle n'étoit pas Françoiſe.
Le jour ſuivant elle vit l'Epagnol à ſes
genoux la remercier de toutes ces preuves
de complaiſance & en éxiger une
nouvelle . C'étoit de permettre qu'on
réformât ſes jaloufies de manière qu'en
voulant voir , elle- même ne riſquât
point d'être apperçue . Zélinde vit bien
FEVRIER . 1764. 41
qu'il s'agiſſoit de l'empêcher elle-même
de rien appercevoir. Elle ordonna
ce qu'on la prioit tacitement de permettre.
Le jour ſuivant l'Eſpagnol ſe
retrouve à ſes genoux & lui préſente
humblement une Duégne .
Ce dernier trait lui parut une ſuite
naturelle des précédens. Elle le ſoutint.
comme elle avoit fait les autres ; mais
la fin de l'épreuve approchoit. L'Eſpagnol
fortit & la Duégne reſta. Au milieu
de la nuit ſuivante , Zélinde entendit ſous
ſes fenêtres un concert de pluſieurs inftrumens.
Degrands cris & un cliquetisd'armes
ſuccédèrent à cette muſique :ce
qui déſignoit au moins une Tragédie-
Opéra. Le lendemain , Zélinde apprit
que fon Amant avoit voulu la gratifier
d'une ſérénade , ſelon l'uſage du pays ;
qu'un autre Eſpagnol , dont la maîtreſſe
logeoit vis-à-vis d'elle , étoit furvenu
dans le même deſſein : que les deux galans
s'étoient crus rivaux , s'étoient battus
en conféquence ,& mis l'un & l'autre
au bord de la tombe: preuve certaine,di--
foit-on, que l'un & l'autre aimoit bien ſa
maîtreffe. On ajoutoitqu'une telle preu
ve d'amour alloit rendre jalouſes toutes
lès beautés de Madrid. Mais Zélinde en
inféra de nouveau , que l'amour Eſpas
42 MERCURE DE FRANCE.
gnol ne ſéduiroit ni elle ni ſes compagnes.
Pour Alcindor , il plaiſoit beaucoup à
une jeune & belle Caftillanne , qui jufqu'alors
avoit été nommée l'inſenſible .
Malheureuſement ſa manière d'aimer
étoit toute ſemblable à celle des Néris.
Tout ſe réduiſoit aux petits ſoins , & a
l'affiduité la plus rigoureuſe. Elle vouloit
qu'on défirất ſans ceſſe , & ne laiſſoit
jamais rien eſpérer. Après tout , diſoit
Alcindor , l'objet de mon voyage feroit
bien mal rempli. Prudes pour bégueules ,
il valoit autant ne pas me déplacer. In
fit d'autres recherches & vit que c'étoit-
là le génie dominant du beau fexe
Ibérien . Zélinde , elle-même étoit ſuffiſamment
inſtruite. Elle propoſa au Péris
de riſquer une tournée en France ; mais
il n'attendoit abfolument rien de cette
démarche. Il détermina la Néris à paſſer
chez certain Peuple , rival éternel de la
Nation Françoiſe , & qui ſe pique de ne
l'imiter en rien .
C'eſt avoir fuffifamment déſigné l'Angleterre.
Le couple voyageury parut ſous
I'habit Eſpagnol. Dès les premiers jours ,
la Néris apperçut dans les hommes de
cette ifle peu d'eſtime pour les femmes ,
&encore moins de complaiſance . DèsFEVRIER.
1764. 43
lors , elle rallentit fes recherches , & s'épargna
, en effet , une peine inutile.
Alcindor augura mieux de celles qu'il
alloit prendre. Il remarqua dans le Beau-
Séxe Anglois un germe de tendreffe qui
faifoit comme partie de ſon exiſtence.
*Quel dommage , diſoit- il , qu'un naturel
fi heureux foit négligé par ceux qui ſont
le plus intéreſſés àle faire valoir ! Il voulut
, cependant , voir par lui - même ,
c'est-à- dire , voir juſqu'à un certain
point , le parti qu'on pouvoit tirer de ces
favorables diſpoſitions. Auparavant il lui
tomba ſous la main unpapier public , où
il lut ces propres paroles : >> Depuis l'or-
>> dinaire dernier ( c'est-à-dire depuis
>> trois jours ) on n'a retiré que fix jeu-
>> nes perſonnes du Lac de Roſémonde.
>> Il faut croire que les amours ont été
>> moins vifs , ou plus heureuxqu'à l'or-
>>> dinaire durantcetintervalle: ily a bien
>> eu auſſi quelques galans poignardés
>>par leurs Belles , qu'ils avoient quit-
>> tées : mais , pour cette fois , cela ne
>> fait pas nombre. C'eſt pourquoi nous
>>ne les déſignerons qu'avec ceux de la
>> feuille prochaine. »
Le Péris ajouta peu de foi à cet article.
Il jugea que , depuis le rétabliffement
de la paix ,le Gazetier en étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
réduit à compoſer des fables périodiques,
& il réſolut de n'en croire que fa propre
expérience. L'occaſion s'en préſenta
d'abord comme d'elle-même. Une jeune
veuve qui avoit le regard tendre &
doux , lui parut très- propre à démentir
le Gazetier ſatyrique. Il s'attacha à lui
plaire , y réuffit & parvint même à la
fixer entiérement. Il vit enfin combien
le coeur des femmes de cette contrée
eſt actif : mais ce coeur éxige qu'on le
ſuive ; il défend , ſurtout , de rétrograder.
Alcindor , qui ne vouloit pas aller
trop loin , ralentit ſubitement ſa marche
,& bientôt même parut diſpoſé à
faire retraite. Ce fut alors qu'il eut lieu
de juger qu'une gazette n'eſt pas tou
jours fauſſe. La jeune veuve n'épargna
rien pour prévenir ſon inconſtance. Elle
pria , ſupplia , gémit ; & lorſqu'elle vit
que tout étoit fuperflu , elle fit fuccéder
les menaces aux gémiſſemens , la
fureur aux menaces : en un mot le poignard
fut levé. On préſume bien d'avance
que ce fut en vain : mais la veuve
n'en devint que plus furieuſe. Elle fortit,
réſolue de ſe punir elle-même de ſa cré--
dulité. Elle alloit fournir un article à la
Gazette prochaine : déja même elle s'é
toit élancée à l'endroit le plus profond
FEVRIER . 1764 . 45
du lac. Le Péris , qui avoit pris une autre
forme pour la ſuivre, la ſecourut à temps,
la conſola de ſon mieux,& fi bien qu'elle
eut de la joie d'avoir pour libérateur un
homme ſi propre à faire oublier les torts
de ſes pareils. Alcindor ſe garda bien de
la détromper. Il ſe rendit auprès de Zélinde
, pourdécider avec elle ſi leur miffion
n'étoit pas réellement terminée. Ils
avoient parcouru toute la terre , excepté
-la France ; & la France leur ſembloitafſez
inutile à parcourir. Tout confidéré
cependant , ils s'y déterminèrent ; moins
dans l'eſpérance de trouver là ce qu'ils
cherchoient , que pour éviter le reproche
de ne l'avoir pas éxactement cherché.
Arrivés dans la Capitale , ils s'y annoncerent
pour Anglois. Ils en avoient
pris l'extérieur , & en affectoient le langage.
Cet expédient leur eût mal réuſſi
un fiécle plutôt ; mais depuis peu tout
avoit bien changé de face. La mode
régnante à Paris étoit d'admirer les
Anglois en tout& partout. On les applaudiſſoit
ſur la Scène , on les fêtoit
dans les cercles , on les copioit dans les
Livres , on ſacrifioit nos héroïnes à
leur héros .... D'après ces diſpoſitions
le couple voyageur ne pouvoit manquer
d'être bien accueilli. Il le fut mieux
46 MERCURE DE FRANCE.
encore qu'il n'avoit ofé le prévoir. Zélinde
qui à la beauté des plus belles Angloiſes
affectoit de joindre leur air tant
ſoit peu gauche , trouva une foule d'Elégans
qui tous aſpiroient à la former.
Leur perfifflage ne lui parut pas dangereux
; mais il l'amuſoit. Elle mit fur
le chapitre de la conſtance un Petit-
Maître des plus à la mode. Il en parla en
homme qui la pratique peu , & qui
l'eſtime encore moins. La conſtance en
amour , diſoit- il , n'est bonne qu'a fournir
vingt volumes à unRomancier. C'eſt
une vertu qui de tous ſes héros fait autant
de vitimes : & d'ailleurs , un amant
fidéle eſt un être ſi infipide , ſi incommode
! Il n'en eſt pas moins vrai ,
Madame , pourſuivit le François , que
vous m'allez contraindre d'imiter ce que
je blâme dans autrui : mais daignez me
pardonner d'avance l'ennui queje vais
vous caufer. On n'a point avec vous la
liberté du choix .
....
C'étoit-là le ton qu'en général on prenoit
avec Zélinde. Elleen conclut qu'en
France l'amour n'étoit point misau rang
des affaires férieuſes. Alcindor lui-même
tiroit des conféquences toutes ſemblables
dece qu'ilvoyoit. L'extrême liberté dont
jouiffoient les femmes , l'usage qu'elles
FEVRIER. 1764. 47
en faifoient , le peu de penchant qu'ont
leurs maris , ou leurs amans à la jaloufie ,
le ridicule attaché à ce foible ; en un
mot, ce qu'on nomme en France le ton
delabonne compagnie : tout cela diftinguoit
, felon lui , cette Nation d'avec
toutes les autres .
Il parut s'attacher à une jeune Marquiſe
, devenue veuve , & par cette raiſon
encore plus libre qu'étant mariée :
ce qui fignifie beaucoup. Sa maiſon
étoit fréquentée par une foule de jeunes
gens du bon ton , qui tous s'affichoient
pour rivaux , & n'en étoient pas moins
bons amis. Les politeſſes qu'Alcindor en
reçut lui- même l'étonnèrent Il s'en expliqua
ingenuement avec l'un d'entr'eux.
Voici la réponſe que lui fit lejeune François.
Nos aïeux avoient la manie d'adorer
leurs Dames , de n'ofer le leur dire ,
&de s'égorger entr'eux pour les en informer.
Nous ſuivons un tout autre
uſage. Nous débutons par un je vous
aime ; nous aimons beaucoup moins
que nos aïeux , & chacun de nous croit
être aimé. Dès-lors plus de jaloufie. Nous
n'enviſageons un rival que comme le
témoinde notre triomphe actuel , ou futur.
C'eſt une victime que nous plaignons
fincèrement , loin de la hair ; &
48 MERCURE DE FRANCE.
d'ailleurs , ce pays eſt ſi fertile en refſources
! Les femmes ſont devenues ſi raiſonnables
! Elles ſe prêtent ſi volontiers
ànos arrangemens ! ... Oh parbleu ! il
faudroit être bien gauche pour ſe trouvet
au dépourvu ; & chez les Spartiates , où
les fonds étoient en commun , y eut-il
jamais de diſputes d'intérêts ?
Le Péris ne trouva pas ce diſcours des
plus ridicules. Peut- être , diſoit- il , aimet-
on moins ici qu'ailleurs ; mais l'amour
yprend une phyſionomie plus riante. La
confiance le guide , & ne l'abandonne
jamais. Un échec eſt prèſque toujours
fuivi d'un triomphe : un triomphe ne ſe
fait attendre qu'autant qu'il eſt néceſſaire.
L'Amour enfin eſt ici le Dieu de la concorde
, lui qui ſéme la diviſion chez tant
de Peuples , qui a caufé la ruine de tant
d'autres. Ah ! ſans doute , que Troye
éxiſteroit encorree , fi Ménélas eût été
François .
Il revit la jeune Marquiſe. Elle parut
flattée de ſes viſites ; mais elle en
recevoit une foule d'autres , & aucune
ne ſembloit lui déplaire. Le faux Anglois
en témoigna quelque inquiétude ,
ce qui divertit beaucoup lajeune Françoiſe.
Eh quoi , Monfieur , lui dit-elle ,
êtes-vous donc encore ſi peu au fait ?
Quelles
FEVRIER . 1764 . 49
Quelles que foient vos prétentions ,
ignorez-vous que la confiance eſt l'âme
de la Société ? Voyez le Monde , Monfieur
, & ces miféres- là vous paſſeront.
Elle-même voulut lui ſervir d'Introductrice.
Il admiroit l'aiſance avec laquelle
cette jeune veuve le préſentoit
dans différens cercles choifis . Ces cercles
étoient pour lui un autre genre de
Spectacle où les femmes jouoient toujours
les grands rôles , où les maris n'ofoient
paroître,ou ne paroiffoient qu'incognito.
La vivacité d'eſprit qui diftingue
les Françoiſes , la gaîté qui anime
leurs diſcours , les grâces qui accompagnent
toutes leurs actions , ſe diſputoient
le prix dans ces momens , &
furtout au milieu d'un élégant ſoupé.
Quel dommage diſoit Alcindor ,
que des objets ſi ſéduiſans ne ſe bornent
qu'à plaire ! choſe qui ne leur eſt
que trop facile. Grace à cette extrême
facilité elles dédaignent de garder
leurs conquêtes. Alexandre donnoit des
couronnes , persuadé qu'il lui étoit aifé
d'en conquérir d'autres. Telles font les
Françoiſes .
,
,
Il eut cependant lieu de juger que
l'amour conſtant n'étoit pas un phénomène
chez cette Nation. Mais cet amour
C
50 MERCURE DE FRANCE .
eſt ſi paiſible , fi peu éxigeant , ſi peu
jaloux , qu'ailleurs il paſſeroit pour indifférence.
Ah , s'il eſt ainſi , diſoit notre
voyageur , à coup für la jeuneMarquiſe
m'aime , & m'aime un peu plus
qu'à la Françoiſe . Il eſt bon d'obſerver
que fi le Péris avoit avoit le don de
prendre la même forme que les humains
, il n'avoit pas celui de lire dans
leur intérieur.
Il voulut donc que l'âme de la Marquiſe
ſe manifeſtât au dehors. C'étoit
pour lui un paſſetemps affez flatteur de
pouvoir d'un ſeul coup dérouter trente
Petits-Maîtres. Il plaignoit cependant
la belle Françoise , & redoutoit quelque
avanture ſemblable à celle de Londres.
Il est vrai ,diſoit- il, que ni le Mercure
de France , ni le nombre exceffif
de Journaux & de Gazettes qu'on y diftribue
, n'offrent nulle tracede pareilles
catastrophes.Mais, pourſuivoit Alcindor ,
il eſt toujours fâcheux de moleſter une
jolie femme.
Au milieu de ces réflexions , il reçoit
de la Marquiſe une lettre de reproches .
Elle s'y plaignoit ſpirituellement de fon
abfence , & même de ſa tiédeur. C'étoit
le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit de ſa bonne fortune . Il retourne
FEVRIER . 1764. 5
auprès d'elle , expoſe des griefs , des
inquiétudes , veut éxiger des facrifices ,
en un mot , joue le rôle d'un Amant
Eſpagnol. Mais la ſcène devint affez comique
des deux parts. La jeune Marquiſe
le pria de s'épargner un ridicule.
un travers intolérable. Profitez mieux ,
lui dit-elle , des exemples que vous offre
ma Nation , la ſeule qui ſcache réduire
l'Amour à ce qu'il doit être,ou du moins
à ce qu'il doit paroître. Ce n'eſt pas
'qu'il ne briſe quelquefois les entraves
qu'on lui donne. Eh , où en ferionsnous
, pourſuivit-elle , fi malheureuſement
je vous aimois aſſez pour vous
croire!
Qu'entends-je ? s'écria le Péris étonné
, est- il bien vrai que vous ne me diftinguiez
pas del'éſſain frivole qui vous
entoureprèſque ſans ceſſe ? Pardonnezmoi
, Mylord , reprit la Marquiſe , je
vous diftingue ; j'ai voulu vous faire les
honneurs de ma Nation : mais tous ces
égards diſparoîtront s'il eſt jamais queftion
de vous aimer. L'étonnement d'Alcindor
augmentoit à chaque parole de
la jeune Françoiſe. Au moins , Madame
, pourſuivit-il , daignez faire votre
confident de celui qui aſpiroit à quelque
choſe de plus : daignez me faire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
,
ce
connoître l'heureux Mortel que vous
me préférez. Dites qui vous a prévenu ,
reprit la Marquise ; quant au reſte
n'eſt point un myſtère. Un peu plus de
connoiffance de nos uſages vous eût d'abord
mis au fait. L'heureux Mortel dont
vous parlez eſt le même qui vous a introduit
chez moi , que vous avez vû y
& donner entrée à beaucoup d'autres , &
qui s'y montre plus rarement que vous
& eux. Telle eſt chez nous la conduite
ordinaire d'un Amant préféré : celle
d'un époux eft encore plus circonfpecte
. Il lui eſt permis d'aimer tacitement
ſa femme , & c'eſt tout: garre le ridicule
s'il ofe afficher la tendreſſe & l'affiduité
! En un mot , les chaînes de l'Amour
& de l'Hymen font devenues
pour nous fi légères , qu'une Françoife
peut ſe croire libre en les portant.
Après tout , diſoit Alcindor en luimême
, cette liberté a fon mérite ; les
deux ſéxes peuvent y trouver leur compte
: refte à ſçavoir fi la fatifaction eſt
générale. Toutes les nouvelles recherches
que fit Alcindor lui prouvérent
qu'elle l'étoit. Zélinde elle-même commençoit
à goûter cette manière de vivre
cette liberté qui tient le milieu
entre la licence & le bégueulisme. L'A-
و
FEVRIER. 1764. 53
mour est un enfant ,diſoit-elle au Péris
, il faut badiner avec lui ſi l'on veut
lui plaire , ou qu'il plaiſe.
Ce fut dans ces diſpoſitions qu'Alcindor
& Zélinde retournérent à leur féjour
habituel. Ils arrivent, ſe ſéparent ,
& aſſemblent , l'une ſes compagnes ,
l'autre ſes compagnons. Des deux
parts l'empreſſement est le même à les
entourer ; l'attention qu'on leur prête
eſt égale , & leur rapport tout ſemblable.
A l'inſtant on s'écrie chez les Péris
qu'il faut appeller des Françoiſes. Les
Néris parurent moins promptes à ſe décider
: elles vouloient qu'on délibérât
fur cette matière , au moins pour la
forme. Hélas ! mes chères compagnes ,
leur dit Zélinde , une délibération eſt
bien ſuperflue , quand la queſtion ſe
trouve jugée d'avance. Epargnons aux
Péris une démarche qui va nous en
coûter d'autres ; & d'ailleurs n'eſpérez
pas trouver les François plus refpectueux
que nos voiſins. Cette remontrance
produifit ſon effet : les deux partis
ſe rapprochérent : Alcindor & Zelinde
firent l'office de médiateurs , & leurs
foins furent fi éfficaces , on ſe trouva
fi bien de leurs avis , que la plus mo-
4.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
defte des Néris grava en lettres d'or cette
maxime : Ceux qui ont beaucoup viê
font bons à confulter.
DES
PÉRIS ET DES
NÉRIS ,
Ou
l'Amour
comme on le méne.
CONTE.
EN VÉRITÉ , diſoit Alcindor à Zelinde
, en traverſant les airs , je regarde
notre voyage comme une franche corvée
!C'eſtfaire trop d'honneur aux hom-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes. Eſt-il à croire que nous trouvions
chez eux ce qui nous manque ? N'est-ce
pas à eux plutôt à ſe modéler fur nous ?
C'eſt ce qui ne leur arrive que trop fouvent
, reprit Zélinde , comme à nous de
prétendre égaler les plus fublimes Intelligences.
Que réſulte-t-il de cette double
ambition ? L'ennui pour nous & pour
eux. Il faut ſçavoir deſcendre à propos :
c'eſt la route que fuit prèſque toujours
le bonheur. Tout en philofophant ainsi ,
nos voyageurs ſe trouvèrent au centre
des vaſtes Etats du Mogol. Ils y firent
diverſes pauſes , & ne virent dans.certains
cantons , que ce qu'ils avoient déja
vu dans quelques autres : des Bonzes
qui ſéduiſoient de jeunes innocentes ,&
s'accordoient , on ne peut mieux , avec
celles qui n'avoient pas beſoin d'être ſéduites
: des femmes qui ſe brûloient fur
le corps d'un mari qu'elles avoient haï
& trompé ; des maris qui méritoient
toute l'averſion de leurs femmes , &
qu'on traitoit ſelon leur mérite. Plus
loin , de vaſtes Sérails remplis de belles
eſclaves ignorées, pour la plupart, de leur
Maître , & qui riſquoient de mourir fans
avoir fait ſa connoiſſance. Celles même..
quien jouiſſoient avoient prèſque auffi
ſouvent lieu de s'ennuyer que les preFEVRIER.
1764 . 27
mières. Un amour fi partagé mettoit
peu de différence entre l'état des unes &
des autres.
Alcindor & Zélinde jugèrent qu'il
étoit à propos de paſſer outre. Ils pénétrèrent
dans les Etats du Sophi de Perſe ,
&ſe rendirent à Iſpahan. Mais ils crurent
être encore une fois à la Chine ,
tantcertainsuſages leur parurent ſemblables
chez les deux Nations. A Iſpahan ,
comme à Pekin, l'union des deux ſéxes
eſt un véritablejeu de haſard. Un Perſan
époufe une femme comme unjoueur accepte
une carte , ſans ſçavoir ce qu'elle
vaut , ni de quelle couleur elle eſt . Il
arrive auſſi que l'une & l'autre eſt miſe à
l'écart dès qu'elle ſe trouve remplacée
par quelque choſe de mieux. Il eſt même
permis à un Perſan de chercher ce mieux
autant de fois qu'il eſpère le rencontrer :
privilége qu'il ſçait faire valoir dans toute
fon étendue.
Zélinde entra , ſans ſe laiſſer voir ,
dans une maiſon de noble apparence.
Elle en vit le Maître occupé à compter
une ſomme en or à une très -belle femme
, qui enſuite fut embraſſer , en verſant
quelques larmes , deux petits enfans
placés aux pieds d'une autre femme affife
elle-même dans un fauteuil magnifique.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Après quoi la première ſe proſternahumblement
devant la ſeconde , qui la congédia
d'un figne de tête.,Voilà , diſoit intérieurement
la Néris , voilà fans doute
une Eſclave qui prend congéde ſes Maîtres
& de leurs enfans. Mais bientôt elle
reconnoît que ces mêmes enfans font
ceux de cette Eſclave prétendue; que le
Maître de la maiſon a été ſon époux , &
n'a ceffé de l'être que parce que le bail
paffé entre eux eſt expiré. La Dame affife
étoit réellement la Dame en titre ,
celle que le mari ne peut répudier qu'après
certaines formalités : mais il peut la
négliger , & la néglige. En revanche ,
elle eft réputée la mère de tous les enfans
qu'il a de ſes rivales.
Tandis que Zélinde obſervoit toutes
ces chofes , Alcindor ne reſtoit pas oifif.
Il aborde une jeune Perſanne qui marchoit
à viſage découvert. Un eſclave la
devançoit en fonnant de la cimbale . Elle
étoit vêtue d'une robe de brocard d'argent
, affez courte pour laiſſer voir la
beauté de ſa jambe. Ses longs cheveux
étoient artiſtement relevés ſur ſa tête.
Une gaſe d'or ſervoit à les attacher , &
flottoit en partie au gré du vent. De riches
pierreries ornoient ſes oreilles :
des fleurs couvroient ſes bras. De plus ,
FEVRIER. 1764 . 29
elle étoit belle , & fembloit fort defirer
de le paroître. Alcindor entra dans ſes
vues , loua fes charmes , & ſe félicita de
ce qu'elle daignoit les rendre vifibles ,
en dépit de l'uſage. Point du tout , reprit-
elle , c'eſt l'usage qui me défend de
les cacher. J'ai acquis le droit de paroître
telle que je fuis , de parler comme je
penſe , d'agir comme je le ſouhaite. Bien
des femmes qui mépriſent moi & mes
ſemblables , feroient grand cas de nos
priviléges : mais il faut des talens pour
les acquérir & pour les conferver. Ces
talens , comme Alcindor l'apprit d'ellemême,
conſiſtoient fur- toutdans la Mufique&
la Danſe. Le Périsdemanda à la
Danfeufe , quels talens il falloit avoirauſſi
pour lui plaire. Mon nom vous le dira ,
répondit-elle : je m'appelle la Vingt tomans
* ; jamais on ne ſcut m'attendrir à
moins,&je m'attendris à proportion que
le nombre en augmente.
En parlant ainfi , la jeune Perfanne
continuoit de marcher , mais Alcindor
ceſſa de la ſuivre. Il rejoignit Zélinde
qui lui fit part de ce qu'elle avoit vû.
Elle ajouta que dans cette contrée les
hommes étoient trop abfolus. Et les
* Le toman eſt une Monnoie Perſanne qui équi--
vaut à nos Louis d'or de France.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
femmes trop dociles , reprit Alcindor.
Voyons files unes & les autres différent
dans le reſte de l'Afie.
Ils eurent hou d'admirer les charmes
des Géorgiennes , des Circaſſiennes , des
Mingréliennes . On diroit que la beauté
ne ſe plaît que dans ces païs barbares ,
tant ſes dons s'y trouvent généralement
répandus. Une laide femme y paroît un
phénomène. Une femme délicate en eſt
un bien plus rare encore. Toutes ſe
croyent faites pour être vendues & non
pour ſe donner . Ce font de vrais meuble
de férail. Ces meubles ne font cependant
pas toujours neufs lorſqu'ils y
arrivent. C'eſt de quoi Alcindor pouvoit
s'inſtruire à fond , & ce qu'il négligea
de faire. Les femmes qui ont leurs
maris font encore moins circonſpectes ';
mais ces maris, quoiqu'Aſiatiques, font
peu jaloux. Une belle Mingrélienne s'étoit
enfermée avec Alcindor: il n'avoit
fur elle aucun deſſein qui éxigeât cette
précaution. Le mari ſurvient & ne
la croit pas inutile. Tu ne peux t'en
défendre , dit-il au voyageur ,le cochon
m'eſt dû : c'eſt l'amende qu'on paye en
pareil cas . Je conſens même à le manger
avec toi. Il eſt inutile d'ajouter qu'Alcindor
difparut fans rien répondre , & que
FEVRIER. 1764. 31
Zelinde& lui continuerent leur voyage.
De pauſe en pauſe ils arrivent à Conftantinople.
Son étendue leur fait éſperer
d'heureuſes découvertes , des uſages qui
lui foient propres. Ils font bien-tôt détrompés.
Ils n'y apperçoivent que ce
qu'ils ont déja vû ailleurs ; une jaloufie
affreuſe dans les hommes , une ſervile
obeiſſance dens les femmes ; peu d'Amour
de part & d'autre . Un Turc entre
dans ſon Sérail. Aucun objet déterminé
ne l'occupe. U eſt ſans paffion , ſouvent
même ſans deſirs. Une troupe d'Eſclaves
s'empreſſe de les faire naître , & n'éprouve
elle-même que des beſoins. Zélinde
, qui ſans être vue voyoit toutes
ces chofes , en conclut que l'Amour
à la Turque feroit peu du goût des Néris.
Pour Alcindor , il fut moins prompt à
fe décider. Peut- être , diſoit-il en lui
même , le beſoin d'aimer , & la difficul
té d'avoir des Amans , réduiſent-ils une
femme Turque à chérir ſon mari. Il en
vit une qui prodiguoit au ſien toutes
les marques extérieures de la plus vive
tendreſſe. L'un & l'autre fortirent pour
pour ſe rendre à la Moſquée , & Alcindor
les ſuivit. La belle Turque étoit
voilée , ſelon l'uſage inventé par la
jaloufie : mais il exiſte un autre uſage
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
peu favorable aux jaloux ; c'eſt que le
voile & l'habit des femmes font ordinairement
les mêmes pour la forme &
la couleur. De forte qu'un mari qui perd
un inſtant de vue ſa femme , riſque de
ne la pouvoir plus diftinguer parmi les
autres. C'eſt de quoiAlcindor fut témoin.
Le couple qu'il avoit ſuivi ſe ſépara dans
la Moſquée , lieu où les deux ſexes n'ont
pas la liberté d'être confondus. Le mari
de la belle Ottomane ſe poſta vis-à- vis
d'elle . Alcindor , toujours inviſible , ſe
plaça tout à côté. Il la vit , au bout de
quelques inftans , ſe mêler parmi ſes
voiſines , s'éloigner de plus en plus , &
enfin diſparoître entièrement. On préfume
bien qu'il la ſuivit. La traite ne
fut pas longue ; elle entra dans une mai-
Yon tierce où un jeune Turc l'avoit devancée.
Leur abord indiquoit aſſez bien
le motif de leur entrevue , & Alcindorn'eut
pas beſoin de faire uſage de toute
ſon intelligence pour prévoir quelles
en ſeroient les ſuites. Il ſortit , perfuadé
que les précautions inventées par
la jalouſie des Aſiatiques , n'étoient éfficaces
que contre eux-mêmes.
Zélinde & lui mirent en queſtion s'ils
viſiteroient l'Europe où ils avoient déja
mis le pied , ou s'ils donneroient la préFEVRIER.
1764 . 33
férence à l'Afrique. La Néris opina pour
le ſecond parti , & Alcindor fit ce qu'elle
voulut. Ils en prirent occafion de vifiter
l'Arabie & l'Egypte , qu'ils n'avoient fait
que cotoyer. Ni l'un , ni l'autre pays ne
borna leurs recherches . C'étoit une répétition
de ce qu'ils avoient vu & blamé
ailleurs. La brûlante Ethiopie offrit
à leurs yeux un Peuple immenſe. L'extrême
chaleur du climat influoit également
ſur les deux ſéxes ; ils lui devoient
tout le penchant qui les attiroit l'ün vers:
l'autre ; & ce penchant n'étoit que matériel.
Ce fut encore pis à mesure que
nos voyageurs avancèrent. Parvenusau
centre de la Guinée , ce qu'ils avoient
vu ne leur parut que l'ombre de ce qu'ils
voyoient: Alcindor prit plaifir à écouter
l'entretien d'un jeune homme & d'une
jeune fille de Congo. Ils se connoiffoient
àpeine : ce qui n'empêcha pas le jeune
Africain de débuter ainſi: Silava in
quinté, je te ſalue , ma femme. Elle ré--
pondit fur le champ. Silava moïné , je ter
ſalue , Maître. Gay zoleze minou , pour
fuivit- il , m'aimes-tu bien ? Gayté moi
nézolezé béné , reprit- elle , oui , Maître ,
je t'aime bien: Le jeune homme porta
beaucoupplus loin ſes queſtions , & elle
y fit cette docile réponſe : Ninga moï-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
né, oui , Maître. Alors elle ſe mit à genou
en battant des mains , & s'écriant
par trois fois , Silava moïné , je te ſalue ,
Maître. A quoi il répondit , en remuant
tous les doigts , calam bom botté , cela eft
bon . Enfuite , il lui donna ſa main noire
à baifer. Ce qu'elle fit avec autant de joie
que d'empreſſement. Enfuite lui-même
la prit ſous le bras , & la conduiſit en un
lieu plus commode pour achever l'entretien.
A quelques pas plus loin , le couple
voyageur fit rencontre d'une jeune Africaine
, qu'on n'eût pas priſe pour telle à
ſa couleur. Toute ſa perſonne étoit couverte
d'une pommade rouge , faite avec
de l'huile de palme , & du bois de toucoula.
Que fignifie cet ornement , lui
demanda Zélinde ? Que j'ai l'honneur
d'avoir caffé calbaſſe , répondit - elle ;
konneur le plus grand qui puiſſe arriver
à une fille parmi nous. Cette couleur
doit tomber d'elle-même , & juſqu'a ce
qu'elle m'ait entièrement quittée , je ne
dois prendre part à aucun travail ; je ne
dois m'occuper que du plaifir. Eh quelles
feront les ſuites de tout cela , demanda
encore la Néris ? D'être vendue , reprit
l'Africaine , par celui qui m'aura époufée
, & qui épouſera vingt femmes pour
avoir l'avantage de les vendre,
FEVRIER. 1764. 35
Zelinde n'en voulut pas ſçavoir davanrage
, & Alcindor en ſavoit déja trop.
Ils continuerent à faire le tour de l'Afrique
& arriverent chez les Caffres ,
nation qui n'en mérite guères mieux le
tître que ces troupes de Bêtes féroces fi
communes dans cette partie du Monde,
Le nom même de l'Amour est ignoré
chez ce Peuple barbare. Une même
cabane raſſemble durant la nuit toute
une Tribu. Le brutalité y trouve amplement
à ſe fatisfaire , ne s'y refuſe rien ,
n'y eſt jamais contredite. Là , nulle diftinction
, nul choix , nul reſpect pour
les noeuds du ſang , nul ſouvenir des
liens de la Veille.... Alcindor& Zélinde
détournerent leurs yeux de cet affreux
Tableau. Ce qu'ils virent , en avançant
toujours , ne leur parut guères moins
révoltant. Ils furent un peu plus fatisfaits
de la Barbarie , contrée qui , malgré
fon nom , est vraiment le païs policé
de l'Afrique. Mais ils n'y retrouverent
que les moeurs Arabes & Turques , &
dès - lors n'y trouverent pas ce qu'ils
cherchoient. Ils prirent donc le parti de
viſiter l'Europe ; ce qu'ils regardoient ,
à-peu-près , comme un parti déféſperé.
L'Eſpagne ſembloit s'offrir d'elle même
à leurs recherches. L'Italie n'étoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
guères moins à leur portée. Ils aimerent
mieux débuter par le Nord. Mais bientôt
ils s'apperçurent que , ſi. Vénus étoit
née dans l'eau , les Amours jouoient
rarement ſur la glace. On eſt , à coup
fûr , plus tendre dans un boſquet fleuri
qu'au pied d'une montagne de neige.
Alcindor & Zélinde s'avancerent au
centre de l'Allemagne. Les coeurs s'y
adoucifſoient en raiſon du climat. Toutefois
, les hommes parurent à la Néris
tenir encore des Germains leurs aïeux ,
nation plus guerrière que galante. Les
femmes elles-mêmes parurent aux yeux
du Péris , être en général plutôt foibles
que tendres. Dailleurs , dans ce païs
l'Amour ne ſçait point déroger. Un
noble ne peut s'y réfoudre à aimer une
Plébéienne. Il faut pour le ſéduire au
moins ſeize quartiers. Il enviſage moins
les attraits de ſa Maîtreffe que l'antiquité
de ſes parchemins. En un mot , l'Amour
au lieu de carquois & de flambeau
, porte un Magazin d'Ecuffons&
des Arbres Généalogiques.
Alcindor & Zélinde mirent en quef
tion la route qu'ils devoient tenir. Tout
endifputant , ils ſe trouverent aux fronrieres
d'Italie. Il faut, dit la Néris, hazarder
quelques recherches dans cette Con
FEVRIER. 1764. 37
trée. Hé bien ! dit Alcindor , d'un ton
qui marquoit peu d'eſpérance , voyons
ce qui en arrivera. Ils s'avancerent jufques
dans cette ville qui fut autrefois
la Capitale du Monde.
9.
Les veſtiges de fon ancienne grandeur
occupoient les regards d'une foule
d'Etrangers. Nos voyageurs n'y firent
aucune attention. Ils n'avoient qu'un
objet , ils ne le perdoient pas un inſtant
de vue. Mais le remplir c'étoit là le
point vraiment difficile , & Rome ne
leur parut pas devoir abréger ces difficultés.
Aux Temples près , ils ſe crurent
au ſein d'une Ville d'Afie. Les femmes
n'y fortent que voilées , fortent rarement
& plus rarement encore ſont
viſitées chez elles . En un mot, la jaloufie
des Romains modernes égale celle des
Afiatiques de tous les tems. Alcindor
apprit même qu'elle avoit recours àdes
éxpédiens dont les plus jaloux d'entre
les Orientaux rougiroientde faire uſage.
Ah quelle horreur ! s'écrioit Zélindes
Au moins , diſoit Alcindor , s'il n'eſt
guères poffible qu'on les aime , il ne
l'eſt pas plus qu'on les trompe. A peine
il achevoit ces mots qu'une Duègne
ſeptuagénaire lui fait figne d'une certaine
diſtance. Il s'approche , & elle l'exhorte
38 MERCURE DE FRANCE.
à metre à profit le bien que lui veut
une jeune Beauté qui vient de l'appercevoir
à travers de ſa jaloufie. Le Péris
demande qui peut être cette perſonne
obligeante ? C'eſt ma maîtreſſe , reprit
la vieille : l'inſtant eſt merveilleux à
ſaiſir. Notre jaloux eſt abſent & ſe repoſe
entierement ſur moi du ſoin de lui
garder un tréſor que vous méritez mieux
que lui . J'ai rempli d'abord ma charge
avec aſſez de rigueur ; mais je ſuis naturellement
bonne , & voici la vingtiéme
fois que je donne à ma maîtreſſe de
pareilles preuves de bonté. Alcindor admiroitla
bienfaiſance de l'une & de l'au
tre. Mais , pourſuivit-il ,n'éxiſte t- il pas
d'autres obſtacles ? Oh ! nous faurons
les lever , quels qu'ils foient , reprit la
Duégne : cen'est pas la première fois....
Un incidenttragique interrompit le difcours
de la vieille. Un Italien aborda
& poignarda furtivement certain François
qui avoit ſçu lever certains obſtacles.
Onne parut étonné ni du fait , ni de
lavengeance. L'affaffin eut le bonheur
de gagner un Temple voifin , & par
conféquent de ſe voir abſous.
Pour Alcindor il rejoignit Zelinde.
L'une& l'autre quitterent l'ancienne Patriedes
Cefars. Ils vifiterent d'autresVil
FEVRIER . 1764. 39
les d'Italie où ils n'apperçurent que ce
qu'ils avoient vû à Rome & ſouvent pis
encore . Ah ! s'écrioit Zélinde avec indignation
, franchiſſons vîte les Alpest
Mais Alcindor , on ignore pourquoi ,
la détermina à franchir les mers , & à fe
rendre en Eſpagne.
Là , ils virent d'autres Tableaux. L'amour
fidéle juſqu'à l'obſtination y régne
pour ainſi dire de toutes parts . L'amourjaloux
juſqu'à la frénéfie l'accompagne
pour l'ordinaire. Là ſe réaliſent
les paffions éternelles; paſſions qui n'oſent
plus figurer ailleurs , même dans les
Romans. Alcindor & Zélinde prirent
l'extérieur d'un François & d'une Françoiſe.
L'alliance venoit d'être , plus que
jamais , reſſerrée entre les deux nations ,
&nos voyageurs furent traités en amis.
Zélinde fit autant de conquêtes qu'elle
en voulut faire& plus qu'elle n'en vouloit
garder. Elle parut donner la préférence
à un jeune Eſpagnol qui à mille
égards la méritoit. Il n'en devint que
plus tendre & plus empreſſé , mais en
même temps plus jaloux. A peine eur
il lieu de préſumer qu'on l'aimoit , qu'il:
craignit qu'on ne ceſſât de l'aimer. Il
étoit reſpectueux dans ſes manières ; il
l'étoit dans ſes diſcours , & ce fut auffi
très- reſpectueuſement qu'il pria la Néris
40 MERCURE DE FRANCE..
d'interdire fa maiſon à tout autre qu'à
lui. Alcindor lui - même n'en fut pas
éxcepté. Voilà,diſoit intérieurement Zélinde
, voilà une inquiétude qui tient de
la tyrannie, une délicateſſe qu'on porte
juſqu'à l'outrage. N'importe , pourſuivit-
elle , voyons fi ces demandes , une
fois fatisfaites , feront ſuivies de quelques
autres. Dès ce moment elle devient
inacceffible à tous ceux que l'Eſpagnol
regarde comme ſes rivaux. Alcindor
lui -même , ſe prête à cette épreuve.
Tant de ſacrifices comblerent de
joie l'amoureux Caſtillan , & ne purent
le tranquiliſer. Il trouva que la prétendue
Françoiſe n'oubloit point affez les
uſages de ſa Nation. Zélinde adopta
fur le champ ceux d'une véritable Efpagnole
, ne parut plus que maſquée ,
ſe montra même très-rarement ſous cet
attirail ; en un mot , elle marqua fur
tous ces points une docilité capable
de décéler qu'elle n'étoit pas Françoiſe.
Le jour ſuivant elle vit l'Epagnol à ſes
genoux la remercier de toutes ces preuves
de complaiſance & en éxiger une
nouvelle . C'étoit de permettre qu'on
réformât ſes jaloufies de manière qu'en
voulant voir , elle- même ne riſquât
point d'être apperçue . Zélinde vit bien
FEVRIER . 1764. 41
qu'il s'agiſſoit de l'empêcher elle-même
de rien appercevoir. Elle ordonna
ce qu'on la prioit tacitement de permettre.
Le jour ſuivant l'Eſpagnol ſe
retrouve à ſes genoux & lui préſente
humblement une Duégne .
Ce dernier trait lui parut une ſuite
naturelle des précédens. Elle le ſoutint.
comme elle avoit fait les autres ; mais
la fin de l'épreuve approchoit. L'Eſpagnol
fortit & la Duégne reſta. Au milieu
de la nuit ſuivante , Zélinde entendit ſous
ſes fenêtres un concert de pluſieurs inftrumens.
Degrands cris & un cliquetisd'armes
ſuccédèrent à cette muſique :ce
qui déſignoit au moins une Tragédie-
Opéra. Le lendemain , Zélinde apprit
que fon Amant avoit voulu la gratifier
d'une ſérénade , ſelon l'uſage du pays ;
qu'un autre Eſpagnol , dont la maîtreſſe
logeoit vis-à-vis d'elle , étoit furvenu
dans le même deſſein : que les deux galans
s'étoient crus rivaux , s'étoient battus
en conféquence ,& mis l'un & l'autre
au bord de la tombe: preuve certaine,di--
foit-on, que l'un & l'autre aimoit bien ſa
maîtreffe. On ajoutoitqu'une telle preu
ve d'amour alloit rendre jalouſes toutes
lès beautés de Madrid. Mais Zélinde en
inféra de nouveau , que l'amour Eſpas
42 MERCURE DE FRANCE.
gnol ne ſéduiroit ni elle ni ſes compagnes.
Pour Alcindor , il plaiſoit beaucoup à
une jeune & belle Caftillanne , qui jufqu'alors
avoit été nommée l'inſenſible .
Malheureuſement ſa manière d'aimer
étoit toute ſemblable à celle des Néris.
Tout ſe réduiſoit aux petits ſoins , & a
l'affiduité la plus rigoureuſe. Elle vouloit
qu'on défirất ſans ceſſe , & ne laiſſoit
jamais rien eſpérer. Après tout , diſoit
Alcindor , l'objet de mon voyage feroit
bien mal rempli. Prudes pour bégueules ,
il valoit autant ne pas me déplacer. In
fit d'autres recherches & vit que c'étoit-
là le génie dominant du beau fexe
Ibérien . Zélinde , elle-même étoit ſuffiſamment
inſtruite. Elle propoſa au Péris
de riſquer une tournée en France ; mais
il n'attendoit abfolument rien de cette
démarche. Il détermina la Néris à paſſer
chez certain Peuple , rival éternel de la
Nation Françoiſe , & qui ſe pique de ne
l'imiter en rien .
C'eſt avoir fuffifamment déſigné l'Angleterre.
Le couple voyageury parut ſous
I'habit Eſpagnol. Dès les premiers jours ,
la Néris apperçut dans les hommes de
cette ifle peu d'eſtime pour les femmes ,
&encore moins de complaiſance . DèsFEVRIER.
1764. 43
lors , elle rallentit fes recherches , & s'épargna
, en effet , une peine inutile.
Alcindor augura mieux de celles qu'il
alloit prendre. Il remarqua dans le Beau-
Séxe Anglois un germe de tendreffe qui
faifoit comme partie de ſon exiſtence.
*Quel dommage , diſoit- il , qu'un naturel
fi heureux foit négligé par ceux qui ſont
le plus intéreſſés àle faire valoir ! Il voulut
, cependant , voir par lui - même ,
c'est-à- dire , voir juſqu'à un certain
point , le parti qu'on pouvoit tirer de ces
favorables diſpoſitions. Auparavant il lui
tomba ſous la main unpapier public , où
il lut ces propres paroles : >> Depuis l'or-
>> dinaire dernier ( c'est-à-dire depuis
>> trois jours ) on n'a retiré que fix jeu-
>> nes perſonnes du Lac de Roſémonde.
>> Il faut croire que les amours ont été
>> moins vifs , ou plus heureuxqu'à l'or-
>>> dinaire durantcetintervalle: ily a bien
>> eu auſſi quelques galans poignardés
>>par leurs Belles , qu'ils avoient quit-
>> tées : mais , pour cette fois , cela ne
>> fait pas nombre. C'eſt pourquoi nous
>>ne les déſignerons qu'avec ceux de la
>> feuille prochaine. »
Le Péris ajouta peu de foi à cet article.
Il jugea que , depuis le rétabliffement
de la paix ,le Gazetier en étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
réduit à compoſer des fables périodiques,
& il réſolut de n'en croire que fa propre
expérience. L'occaſion s'en préſenta
d'abord comme d'elle-même. Une jeune
veuve qui avoit le regard tendre &
doux , lui parut très- propre à démentir
le Gazetier ſatyrique. Il s'attacha à lui
plaire , y réuffit & parvint même à la
fixer entiérement. Il vit enfin combien
le coeur des femmes de cette contrée
eſt actif : mais ce coeur éxige qu'on le
ſuive ; il défend , ſurtout , de rétrograder.
Alcindor , qui ne vouloit pas aller
trop loin , ralentit ſubitement ſa marche
,& bientôt même parut diſpoſé à
faire retraite. Ce fut alors qu'il eut lieu
de juger qu'une gazette n'eſt pas tou
jours fauſſe. La jeune veuve n'épargna
rien pour prévenir ſon inconſtance. Elle
pria , ſupplia , gémit ; & lorſqu'elle vit
que tout étoit fuperflu , elle fit fuccéder
les menaces aux gémiſſemens , la
fureur aux menaces : en un mot le poignard
fut levé. On préſume bien d'avance
que ce fut en vain : mais la veuve
n'en devint que plus furieuſe. Elle fortit,
réſolue de ſe punir elle-même de ſa cré--
dulité. Elle alloit fournir un article à la
Gazette prochaine : déja même elle s'é
toit élancée à l'endroit le plus profond
FEVRIER . 1764 . 45
du lac. Le Péris , qui avoit pris une autre
forme pour la ſuivre, la ſecourut à temps,
la conſola de ſon mieux,& fi bien qu'elle
eut de la joie d'avoir pour libérateur un
homme ſi propre à faire oublier les torts
de ſes pareils. Alcindor ſe garda bien de
la détromper. Il ſe rendit auprès de Zélinde
, pourdécider avec elle ſi leur miffion
n'étoit pas réellement terminée. Ils
avoient parcouru toute la terre , excepté
-la France ; & la France leur ſembloitafſez
inutile à parcourir. Tout confidéré
cependant , ils s'y déterminèrent ; moins
dans l'eſpérance de trouver là ce qu'ils
cherchoient , que pour éviter le reproche
de ne l'avoir pas éxactement cherché.
Arrivés dans la Capitale , ils s'y annoncerent
pour Anglois. Ils en avoient
pris l'extérieur , & en affectoient le langage.
Cet expédient leur eût mal réuſſi
un fiécle plutôt ; mais depuis peu tout
avoit bien changé de face. La mode
régnante à Paris étoit d'admirer les
Anglois en tout& partout. On les applaudiſſoit
ſur la Scène , on les fêtoit
dans les cercles , on les copioit dans les
Livres , on ſacrifioit nos héroïnes à
leur héros .... D'après ces diſpoſitions
le couple voyageur ne pouvoit manquer
d'être bien accueilli. Il le fut mieux
46 MERCURE DE FRANCE.
encore qu'il n'avoit ofé le prévoir. Zélinde
qui à la beauté des plus belles Angloiſes
affectoit de joindre leur air tant
ſoit peu gauche , trouva une foule d'Elégans
qui tous aſpiroient à la former.
Leur perfifflage ne lui parut pas dangereux
; mais il l'amuſoit. Elle mit fur
le chapitre de la conſtance un Petit-
Maître des plus à la mode. Il en parla en
homme qui la pratique peu , & qui
l'eſtime encore moins. La conſtance en
amour , diſoit- il , n'est bonne qu'a fournir
vingt volumes à unRomancier. C'eſt
une vertu qui de tous ſes héros fait autant
de vitimes : & d'ailleurs , un amant
fidéle eſt un être ſi infipide , ſi incommode
! Il n'en eſt pas moins vrai ,
Madame , pourſuivit le François , que
vous m'allez contraindre d'imiter ce que
je blâme dans autrui : mais daignez me
pardonner d'avance l'ennui queje vais
vous caufer. On n'a point avec vous la
liberté du choix .
....
C'étoit-là le ton qu'en général on prenoit
avec Zélinde. Elleen conclut qu'en
France l'amour n'étoit point misau rang
des affaires férieuſes. Alcindor lui-même
tiroit des conféquences toutes ſemblables
dece qu'ilvoyoit. L'extrême liberté dont
jouiffoient les femmes , l'usage qu'elles
FEVRIER. 1764. 47
en faifoient , le peu de penchant qu'ont
leurs maris , ou leurs amans à la jaloufie ,
le ridicule attaché à ce foible ; en un
mot, ce qu'on nomme en France le ton
delabonne compagnie : tout cela diftinguoit
, felon lui , cette Nation d'avec
toutes les autres .
Il parut s'attacher à une jeune Marquiſe
, devenue veuve , & par cette raiſon
encore plus libre qu'étant mariée :
ce qui fignifie beaucoup. Sa maiſon
étoit fréquentée par une foule de jeunes
gens du bon ton , qui tous s'affichoient
pour rivaux , & n'en étoient pas moins
bons amis. Les politeſſes qu'Alcindor en
reçut lui- même l'étonnèrent Il s'en expliqua
ingenuement avec l'un d'entr'eux.
Voici la réponſe que lui fit lejeune François.
Nos aïeux avoient la manie d'adorer
leurs Dames , de n'ofer le leur dire ,
&de s'égorger entr'eux pour les en informer.
Nous ſuivons un tout autre
uſage. Nous débutons par un je vous
aime ; nous aimons beaucoup moins
que nos aïeux , & chacun de nous croit
être aimé. Dès-lors plus de jaloufie. Nous
n'enviſageons un rival que comme le
témoinde notre triomphe actuel , ou futur.
C'eſt une victime que nous plaignons
fincèrement , loin de la hair ; &
48 MERCURE DE FRANCE.
d'ailleurs , ce pays eſt ſi fertile en refſources
! Les femmes ſont devenues ſi raiſonnables
! Elles ſe prêtent ſi volontiers
ànos arrangemens ! ... Oh parbleu ! il
faudroit être bien gauche pour ſe trouvet
au dépourvu ; & chez les Spartiates , où
les fonds étoient en commun , y eut-il
jamais de diſputes d'intérêts ?
Le Péris ne trouva pas ce diſcours des
plus ridicules. Peut- être , diſoit- il , aimet-
on moins ici qu'ailleurs ; mais l'amour
yprend une phyſionomie plus riante. La
confiance le guide , & ne l'abandonne
jamais. Un échec eſt prèſque toujours
fuivi d'un triomphe : un triomphe ne ſe
fait attendre qu'autant qu'il eſt néceſſaire.
L'Amour enfin eſt ici le Dieu de la concorde
, lui qui ſéme la diviſion chez tant
de Peuples , qui a caufé la ruine de tant
d'autres. Ah ! ſans doute , que Troye
éxiſteroit encorree , fi Ménélas eût été
François .
Il revit la jeune Marquiſe. Elle parut
flattée de ſes viſites ; mais elle en
recevoit une foule d'autres , & aucune
ne ſembloit lui déplaire. Le faux Anglois
en témoigna quelque inquiétude ,
ce qui divertit beaucoup lajeune Françoiſe.
Eh quoi , Monfieur , lui dit-elle ,
êtes-vous donc encore ſi peu au fait ?
Quelles
FEVRIER . 1764 . 49
Quelles que foient vos prétentions ,
ignorez-vous que la confiance eſt l'âme
de la Société ? Voyez le Monde , Monfieur
, & ces miféres- là vous paſſeront.
Elle-même voulut lui ſervir d'Introductrice.
Il admiroit l'aiſance avec laquelle
cette jeune veuve le préſentoit
dans différens cercles choifis . Ces cercles
étoient pour lui un autre genre de
Spectacle où les femmes jouoient toujours
les grands rôles , où les maris n'ofoient
paroître,ou ne paroiffoient qu'incognito.
La vivacité d'eſprit qui diftingue
les Françoiſes , la gaîté qui anime
leurs diſcours , les grâces qui accompagnent
toutes leurs actions , ſe diſputoient
le prix dans ces momens , &
furtout au milieu d'un élégant ſoupé.
Quel dommage diſoit Alcindor ,
que des objets ſi ſéduiſans ne ſe bornent
qu'à plaire ! choſe qui ne leur eſt
que trop facile. Grace à cette extrême
facilité elles dédaignent de garder
leurs conquêtes. Alexandre donnoit des
couronnes , persuadé qu'il lui étoit aifé
d'en conquérir d'autres. Telles font les
Françoiſes .
,
,
Il eut cependant lieu de juger que
l'amour conſtant n'étoit pas un phénomène
chez cette Nation. Mais cet amour
C
50 MERCURE DE FRANCE .
eſt ſi paiſible , fi peu éxigeant , ſi peu
jaloux , qu'ailleurs il paſſeroit pour indifférence.
Ah , s'il eſt ainſi , diſoit notre
voyageur , à coup für la jeuneMarquiſe
m'aime , & m'aime un peu plus
qu'à la Françoiſe . Il eſt bon d'obſerver
que fi le Péris avoit avoit le don de
prendre la même forme que les humains
, il n'avoit pas celui de lire dans
leur intérieur.
Il voulut donc que l'âme de la Marquiſe
ſe manifeſtât au dehors. C'étoit
pour lui un paſſetemps affez flatteur de
pouvoir d'un ſeul coup dérouter trente
Petits-Maîtres. Il plaignoit cependant
la belle Françoise , & redoutoit quelque
avanture ſemblable à celle de Londres.
Il est vrai ,diſoit- il, que ni le Mercure
de France , ni le nombre exceffif
de Journaux & de Gazettes qu'on y diftribue
, n'offrent nulle tracede pareilles
catastrophes.Mais, pourſuivoit Alcindor ,
il eſt toujours fâcheux de moleſter une
jolie femme.
Au milieu de ces réflexions , il reçoit
de la Marquiſe une lettre de reproches .
Elle s'y plaignoit ſpirituellement de fon
abfence , & même de ſa tiédeur. C'étoit
le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit de ſa bonne fortune . Il retourne
FEVRIER . 1764. 5
auprès d'elle , expoſe des griefs , des
inquiétudes , veut éxiger des facrifices ,
en un mot , joue le rôle d'un Amant
Eſpagnol. Mais la ſcène devint affez comique
des deux parts. La jeune Marquiſe
le pria de s'épargner un ridicule.
un travers intolérable. Profitez mieux ,
lui dit-elle , des exemples que vous offre
ma Nation , la ſeule qui ſcache réduire
l'Amour à ce qu'il doit être,ou du moins
à ce qu'il doit paroître. Ce n'eſt pas
'qu'il ne briſe quelquefois les entraves
qu'on lui donne. Eh , où en ferionsnous
, pourſuivit-elle , fi malheureuſement
je vous aimois aſſez pour vous
croire!
Qu'entends-je ? s'écria le Péris étonné
, est- il bien vrai que vous ne me diftinguiez
pas del'éſſain frivole qui vous
entoureprèſque ſans ceſſe ? Pardonnezmoi
, Mylord , reprit la Marquiſe , je
vous diftingue ; j'ai voulu vous faire les
honneurs de ma Nation : mais tous ces
égards diſparoîtront s'il eſt jamais queftion
de vous aimer. L'étonnement d'Alcindor
augmentoit à chaque parole de
la jeune Françoiſe. Au moins , Madame
, pourſuivit-il , daignez faire votre
confident de celui qui aſpiroit à quelque
choſe de plus : daignez me faire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
,
ce
connoître l'heureux Mortel que vous
me préférez. Dites qui vous a prévenu ,
reprit la Marquise ; quant au reſte
n'eſt point un myſtère. Un peu plus de
connoiffance de nos uſages vous eût d'abord
mis au fait. L'heureux Mortel dont
vous parlez eſt le même qui vous a introduit
chez moi , que vous avez vû y
& donner entrée à beaucoup d'autres , &
qui s'y montre plus rarement que vous
& eux. Telle eſt chez nous la conduite
ordinaire d'un Amant préféré : celle
d'un époux eft encore plus circonfpecte
. Il lui eſt permis d'aimer tacitement
ſa femme , & c'eſt tout: garre le ridicule
s'il ofe afficher la tendreſſe & l'affiduité
! En un mot , les chaînes de l'Amour
& de l'Hymen font devenues
pour nous fi légères , qu'une Françoife
peut ſe croire libre en les portant.
Après tout , diſoit Alcindor en luimême
, cette liberté a fon mérite ; les
deux ſéxes peuvent y trouver leur compte
: refte à ſçavoir fi la fatifaction eſt
générale. Toutes les nouvelles recherches
que fit Alcindor lui prouvérent
qu'elle l'étoit. Zélinde elle-même commençoit
à goûter cette manière de vivre
cette liberté qui tient le milieu
entre la licence & le bégueulisme. L'A-
و
FEVRIER. 1764. 53
mour est un enfant ,diſoit-elle au Péris
, il faut badiner avec lui ſi l'on veut
lui plaire , ou qu'il plaiſe.
Ce fut dans ces diſpoſitions qu'Alcindor
& Zélinde retournérent à leur féjour
habituel. Ils arrivent, ſe ſéparent ,
& aſſemblent , l'une ſes compagnes ,
l'autre ſes compagnons. Des deux
parts l'empreſſement est le même à les
entourer ; l'attention qu'on leur prête
eſt égale , & leur rapport tout ſemblable.
A l'inſtant on s'écrie chez les Péris
qu'il faut appeller des Françoiſes. Les
Néris parurent moins promptes à ſe décider
: elles vouloient qu'on délibérât
fur cette matière , au moins pour la
forme. Hélas ! mes chères compagnes ,
leur dit Zélinde , une délibération eſt
bien ſuperflue , quand la queſtion ſe
trouve jugée d'avance. Epargnons aux
Péris une démarche qui va nous en
coûter d'autres ; & d'ailleurs n'eſpérez
pas trouver les François plus refpectueux
que nos voiſins. Cette remontrance
produifit ſon effet : les deux partis
ſe rapprochérent : Alcindor & Zelinde
firent l'office de médiateurs , & leurs
foins furent fi éfficaces , on ſe trouva
fi bien de leurs avis , que la plus mo-
4.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
defte des Néris grava en lettres d'or cette
maxime : Ceux qui ont beaucoup viê
font bons à confulter.
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