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1
p. 48-68
DES CHOSES DIFFICLES A CROIRE. DIALOGUE SECOND.
Début :
L'Autheur du Dialogue que vous avez veu sur les choses / BELOROND. LAMBRET. BELOROND. Vous me trouvez en lisant chez Aulu-Gelle [...]
Mots clefs :
Nature, Peuples, Larcins, Opinions, Larron, Peines, Royaume, Capitaine, Plantes, Curiosité, Voyage, Croyance, Province, Amérique, Bourreau
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texteReconnaissance textuelle : DES CHOSES DIFFICLES A CROIRE. DIALOGUE SECOND.
L'Autheur du Dialogue:
que vous avez veufur les choſes
difficiles à croire , m'en a
envoyé un ſecond , dont je
vous fais part. Quoy qu'il
GALANT. 49
ſoit une ſuite du premier , la
matiere eſt differente, & cette
diverſité doit eftre agreable
aux Curieux , qui ſont
bien-aiſes d'apprendre beaucoup
, & de s'épargner la
peine des longues lectures.
- 255-22222 2522-2222
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOG VE SECOND.
BELOROND. LAMBRET.
V
BELOROND.
Ous me trouvez en li
ſant chez Aulu - Gelle
Avril 1685. E
۲۰ MERCURE
une verité qui paſſeroit pour
difficile à croire , fi elle n'étoit
miſeicy en pratique auf
ſi ſouvent qu'ailleurs ; c'eſt
quand il dit , que l'on punit
les petits Larrons , & qu'on
porte honneur aux grands :
Fures privatorum furtorum in
nervo atque compedibus ætatem
gerunt,fures publici in auro &
in purpura.
LAMBRET .
Un autre a dit encore que
les petits crimes ſont punis ,
& que les grands font portez
en triomphe : Sacrilegia minuta
puniuntur , magna in trium-
1
GALANT. 51
phis feruntur. Nous aurions
bbiieennddeesscchhoofſees à dire ſur cette
matiere , ſi nous voulions
nous ériger en Satyriques ;
mais croyez -moy, parlons du
larcin d'une autre maniereCe
n'eſt pas icy ſeulement qu'il
y a beaucoup de Larrons , &
que la plus- part ſont comblez
d'honneurs. Au Royaume
de Tangeo il y a un païs
appellé des Larrons , où l'on
tient à ſi grand honneur d'avoir
eu des Parens pendus
pour des vols commis, qu'on
s'y reproche comme une ef
pece d'infamie, ſi l'on n'en a
E ij
52 MERCURE
pointeu d'Executez en Juſti
ce pour une ſi belle cauſe.
Chez les Lacedemoniens le
larcin eſtoit permis , pourvû
qu'on ne fuſt point ſurpris
en le commettant. C'eſtoit
afin d'accoutumer ces Peuples
à chercher des artifices
& des ſtratagêmes , dont ils
ſe ſervoient ſouvent dans les
guerres qu'ils avoient avec
leurs ennemis. Un jeune Enfant
Lacedemonien fut fi fi
dele à executer cette Loy ,
qu'ayant dérobé un Renard ,
&l'ayant mis dans ſon ſein
pour le cacher aux yeux de
GALANT. 53
ceux qui le cherchoient , il
aima mieux ſe laiffer ronger
le ventre par cet animal, que
de découvrir ſon larcin .
BELOROND.
J'aurois de la peine à croire
ce que vous venez de me
dire , ſi je ne me ſouvenois
d'avoir lû chez Cefar l. 6. de
bello Gall. que les anciens
Allemans permettoient à la
Jeuneſſe de dérober, afin d'é.
viter l'oiſiveté ; dans Arrien
in Epict. 1. 3. c. 7. qu'Epicure
avoüoit bien que c'eſtoitune
grande faute de ſe laiffer furprendre
en dérobant ; mais
E iij
54 MERCURE
qu'il ne croyoit pas que hors
de cette furpriſe il y euft du
mal dans l'action ; & chez
Suetone in Ner. art. 16. que
les Romains avoient des Feſtes
& des Jeux : Quadrigariorum
lufus , qui leur permettoient
de prendre tout ce
qu'ils pouvoient. L'Empereur
Neron fut le premierqui condamna
cet injuſte uſage.Diodore
nous apprend que les
Egyptiens avoient un Prince
des Larrons , à qui l'on s'adreſſoit
, comme autrefois à
Paris au Capitaine des Coupeurs
de bourſe , pour recou
GALANT. 55
vrer ce qu'on avoit perdu ,
en donnant le quart du prix.
LAMBRET.
Vous avez apparemment
auſſi lû chez François Alvarez
, qu'il y a un Officier de la
Cour du Préte-Jan , qui n'a
que cette qualité de Capitaine
des Voleurs pour gages
de ſon Office , dont les fon-
Ctions confiftent à faire lever
&accommoder les tentes du
Roy.
BELORO ND .
Si l'eſtime que quelques
Peuples ont eue pour le larcin
paroiſt incroyable, la pei
E iij
56 MERCURE
ne que d'autres Peuples faifoient
fouffrir aux Larrons, ne
le-paroiſtra pas moins , comme
chez les Americains , au
rapport d'Oviedo 1. 5. hift.
c. 3. & l. 17. c. 4. qui les empaloient
vifs ; & chez ceux de
Carinthie, qui estoient fi animez
contre les Voleurs, que
ſur le ſeul ſoupçon ils les pendoient
, & puis faiſoient le
procés au Mort, ſe contentant
d'enſevelir honorable.
ment ceux contre leſquels
ils n'avoient point trouvé de
preuves ſuffiſantes pour les
condamner à la mort. C'eſt
GALANT. 57
Mercator qui nous l'apprend
dans ſon hiſtoire 1. 7. c. 13.
LAMBRET .
Ceux du Royaume de Lao
n'eſtoient pas ſi ſeveres dans
les châtimens des Larrons ,
puis qu'ils les puniffoient ſeulement
en leur faiſant couper
fur le corps , ſelon la qualité
du vol , une certaine portion
de chair , avec cette clauſe ,
que ſi le Bourreau en coupoit
trop , il eſtoit permis au
voleur de dérober aprés impunement
pour autant que
pouvoit valoir ce qu'on luy
avoit ôté de trop.
58 MERCURE
-
BELOROND.
à
Ce que vous venez de di
re me fait ſouvenir d'une coûtume
de Moſcovie , qui n'eſt
pas moins déraisonnable,puis
qu'elle veut qu'on donne la
Queſtion premierement
P'Accuſateur , pour voir s'il
perſiſtera dans ſon accufation
, & puis à l'Accuſe, ſi la
choſe en queſtion eſt demeurée
douteuſe. C'eſt Olearius
qui le tapporte 1. 3. Y a-t- il
rien de plus impertinent , ſelon
nous , que ces uſages ?
Et cependant ceux de Mofcovie
& de Lao s'imaginent
GALANT
queleurs Coûtumes font auſſi
raiſonnables qu'elles nous paroiſſent
ridicules & extravagantes
, tant il eſt vray que
chacun abonde en ſon ſens ,
& qu'on ne peut établir un
fondement certain ſur l'ef
prit ou plutoſt ſur les opinions
des hommes . Avoüons
de bonne foy que les Pyrrho .
niens n'eftoient pas les plus
mechans Philoſophes, quand
ils n'aſſuroient rien que par
leur, peut - eftre , cela ſe peut
Jaire
faire. Si l'enteſtement, la préſomption
, l'obſtination &
l'amour propre ne s'eſtoient
60 MERCURE
pas emparez de l'eſprit de la
plus -part des hommes , je ne
doute point qu'on ne leur
euſt rendu plus de justice ,
aprés avoir pourtant employé
laCirconciſion dont parle un
Pere de l'Egliſe , c'eſt à dire
aprés avoir retranché de leurs
opinions ce qui peut eſtre
contraire aux Veritez certai
nes & infaillibles de noſtre
Religion.
LAMBRET .
Devons-nous eſtre ſurpris
de voir les hommes ſi bizarres
dans leurs opinions &
dans leurs coûtumes , puis
GALANT. 61
que leur mere commune , je
veux dire la Nature, l'eſt encore
davantage dans ſes productions
. C'eſt dans la confideration
de la bizarrerie
qu'elle y fait paroître, que je
puis vous rapporter beaucoup
de choſes qui paroiſtront incroyables
à ceux qui ne mefurent
la puiſſance de la Nature
, que parce qu'ils ont vû
ou entendu . En effet un
,
homme qui n'a pas perdu ſon
clocher de veuë , peut - il ſe
réfoudre à croire qu'il y ait
en Ethiopie un Lac , comme
le rapporte Diodore deSicile,
62 MERCURE
Bibl.hift.l.2.c.5- dont les eaux
troublent tellement l'eſprit
de ceux qui en boivent, qu'ils
ne peuvent rien cacher de ce
qu'ils ſçavent ; en l'Amerique
une Plante qui repreſente diſtinctement
en ſa fleur tous
les inſtrumens de la Paſſion
du Fils de Dieu , au rapport
de Duval dans ſon Monde ;
en la vallée Baaras , qui eſt au
levant du Iourdain , une autre
Plante qui paroiſtcomme
un flambeau allumé pendant
la nuit ; en la Province des
Pudifetanaux , Indes Orientales
, un Arbre appellé l'ArGALANT.
63
bre de la Honte , dont les
feüülles s'étendent ou ſe re
tirent ſelon qu'on s'en éloi.
gne , ou que l'on s'en approche!
Enfin, pourra-t- il fſeeppeerr--
ſuader que le Boranetz quiſe
trouve au païs des Tartares
Zavolhans , qui eſt fait en
forme d'agneau dont il porte
le nom en leur Langue , eft
une Plante attachée à ſa racine
qui mange toute l'herbe
qui ſe trouve autour d'elle ,&
puis ſe ſeche quand il n'y en
a plus ; & ne démentira- t- il
pas Ariftote , ce genie de la
nature, quand il dit au l.s. des
64 MERCURE
Animaux,que le Fleuve Hypanis
prés du Boſphore Cimmerien,
porte en Eſté de petites
feüilles de la longueur
d'un gros grain de raiſin ,
d'où fortent des Oyſeaux à
quatre pieds appellez Ephemeres
, qui vivent , & volent
depuis le matin juſques à
midy , puis ſur le ſoir commencent
à défaillir , & enfin
meurent au Soleil couchant?
Je ſçay bien qu'il ſe peut faire
qu'il y ait des Auteurs tellement
paffionnez pour les
choſes extraordinaires , qu'ils
nous rapportent quelquefois
GALANT. 65
effrontémentdes fables qu'ils
prétendent faire paffer pour
des veritez ; mais quand je
fais réflexion qu'il ſe preſente
tous les jours à mes yeux
des prodiges qui ne demanderoient
pas moins d'admi
ration que le Boranetz , &
les Ephemeres , fi nous ne
bornions noſtre croyance par
la ſphere de noftre veuë , je
ne puis me réſoudre à donner
un démenty à tant de
grands hommes , qui aprés.
avoir étudié ſerieuſement la
Nature , ont bien voulu nous.
faire part de leurs connoiffan
Auril 168
66 MERCURE
ces & de leurs remarques, en
nous apprenant ſes prodi.
gieuſes merveilles.
BELOROND.
Ce n'eſt pas ſeulement à
cauſe que l'on ne voit pas les
choſes extraordinaires qui ſe
liſent dans les Voyages &
chez les Naturaliſtes que
l'on ne veut pas les croire ;
c'eſt encore parce que l'on.
ne comprend pas comment
elles ſe peuvent faire. Pour
moy , quand je ne puis penetrer
les cauſes des merveilles
de la Nature , je ne m'imagine
pas pour cela , qu'elles
GALANT. 67
2
ne foient pas en effet , mais
je conſole mon ignorance &
borne ma curiofité par un ,
Hac Deus mirari voluit , fcire
noluit. Je me dis à moy - même
, que Dieu veut que nous
les admirions , & non pas
que nous les connoiffions,
comme s'il avoit voulu humilier
noſtre eſprit dans l'é
tude de la Nature auſſi bien
que de la Religion, par une
experience continuelle de
fon ignorance & de ſa for
bleffe.
1 LAMBRET.
Separons- nous, je vous
Eij
68 MERCURE
prie , avec une ſi judicieuſe
réflexion. Elle ne ſervira pas.
peu à nous exciter à remarquer
encore des choſes plus
merveilleuſes que celles dont
nous venons de parler , pour
nous ſervir de matiere dans
noſtre premier Entretien,
que vous avez veufur les choſes
difficiles à croire , m'en a
envoyé un ſecond , dont je
vous fais part. Quoy qu'il
GALANT. 49
ſoit une ſuite du premier , la
matiere eſt differente, & cette
diverſité doit eftre agreable
aux Curieux , qui ſont
bien-aiſes d'apprendre beaucoup
, & de s'épargner la
peine des longues lectures.
- 255-22222 2522-2222
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOG VE SECOND.
BELOROND. LAMBRET.
V
BELOROND.
Ous me trouvez en li
ſant chez Aulu - Gelle
Avril 1685. E
۲۰ MERCURE
une verité qui paſſeroit pour
difficile à croire , fi elle n'étoit
miſeicy en pratique auf
ſi ſouvent qu'ailleurs ; c'eſt
quand il dit , que l'on punit
les petits Larrons , & qu'on
porte honneur aux grands :
Fures privatorum furtorum in
nervo atque compedibus ætatem
gerunt,fures publici in auro &
in purpura.
LAMBRET .
Un autre a dit encore que
les petits crimes ſont punis ,
& que les grands font portez
en triomphe : Sacrilegia minuta
puniuntur , magna in trium-
1
GALANT. 51
phis feruntur. Nous aurions
bbiieennddeesscchhoofſees à dire ſur cette
matiere , ſi nous voulions
nous ériger en Satyriques ;
mais croyez -moy, parlons du
larcin d'une autre maniereCe
n'eſt pas icy ſeulement qu'il
y a beaucoup de Larrons , &
que la plus- part ſont comblez
d'honneurs. Au Royaume
de Tangeo il y a un païs
appellé des Larrons , où l'on
tient à ſi grand honneur d'avoir
eu des Parens pendus
pour des vols commis, qu'on
s'y reproche comme une ef
pece d'infamie, ſi l'on n'en a
E ij
52 MERCURE
pointeu d'Executez en Juſti
ce pour une ſi belle cauſe.
Chez les Lacedemoniens le
larcin eſtoit permis , pourvû
qu'on ne fuſt point ſurpris
en le commettant. C'eſtoit
afin d'accoutumer ces Peuples
à chercher des artifices
& des ſtratagêmes , dont ils
ſe ſervoient ſouvent dans les
guerres qu'ils avoient avec
leurs ennemis. Un jeune Enfant
Lacedemonien fut fi fi
dele à executer cette Loy ,
qu'ayant dérobé un Renard ,
&l'ayant mis dans ſon ſein
pour le cacher aux yeux de
GALANT. 53
ceux qui le cherchoient , il
aima mieux ſe laiffer ronger
le ventre par cet animal, que
de découvrir ſon larcin .
BELOROND.
J'aurois de la peine à croire
ce que vous venez de me
dire , ſi je ne me ſouvenois
d'avoir lû chez Cefar l. 6. de
bello Gall. que les anciens
Allemans permettoient à la
Jeuneſſe de dérober, afin d'é.
viter l'oiſiveté ; dans Arrien
in Epict. 1. 3. c. 7. qu'Epicure
avoüoit bien que c'eſtoitune
grande faute de ſe laiffer furprendre
en dérobant ; mais
E iij
54 MERCURE
qu'il ne croyoit pas que hors
de cette furpriſe il y euft du
mal dans l'action ; & chez
Suetone in Ner. art. 16. que
les Romains avoient des Feſtes
& des Jeux : Quadrigariorum
lufus , qui leur permettoient
de prendre tout ce
qu'ils pouvoient. L'Empereur
Neron fut le premierqui condamna
cet injuſte uſage.Diodore
nous apprend que les
Egyptiens avoient un Prince
des Larrons , à qui l'on s'adreſſoit
, comme autrefois à
Paris au Capitaine des Coupeurs
de bourſe , pour recou
GALANT. 55
vrer ce qu'on avoit perdu ,
en donnant le quart du prix.
LAMBRET.
Vous avez apparemment
auſſi lû chez François Alvarez
, qu'il y a un Officier de la
Cour du Préte-Jan , qui n'a
que cette qualité de Capitaine
des Voleurs pour gages
de ſon Office , dont les fon-
Ctions confiftent à faire lever
&accommoder les tentes du
Roy.
BELORO ND .
Si l'eſtime que quelques
Peuples ont eue pour le larcin
paroiſt incroyable, la pei
E iij
56 MERCURE
ne que d'autres Peuples faifoient
fouffrir aux Larrons, ne
le-paroiſtra pas moins , comme
chez les Americains , au
rapport d'Oviedo 1. 5. hift.
c. 3. & l. 17. c. 4. qui les empaloient
vifs ; & chez ceux de
Carinthie, qui estoient fi animez
contre les Voleurs, que
ſur le ſeul ſoupçon ils les pendoient
, & puis faiſoient le
procés au Mort, ſe contentant
d'enſevelir honorable.
ment ceux contre leſquels
ils n'avoient point trouvé de
preuves ſuffiſantes pour les
condamner à la mort. C'eſt
GALANT. 57
Mercator qui nous l'apprend
dans ſon hiſtoire 1. 7. c. 13.
LAMBRET .
Ceux du Royaume de Lao
n'eſtoient pas ſi ſeveres dans
les châtimens des Larrons ,
puis qu'ils les puniffoient ſeulement
en leur faiſant couper
fur le corps , ſelon la qualité
du vol , une certaine portion
de chair , avec cette clauſe ,
que ſi le Bourreau en coupoit
trop , il eſtoit permis au
voleur de dérober aprés impunement
pour autant que
pouvoit valoir ce qu'on luy
avoit ôté de trop.
58 MERCURE
-
BELOROND.
à
Ce que vous venez de di
re me fait ſouvenir d'une coûtume
de Moſcovie , qui n'eſt
pas moins déraisonnable,puis
qu'elle veut qu'on donne la
Queſtion premierement
P'Accuſateur , pour voir s'il
perſiſtera dans ſon accufation
, & puis à l'Accuſe, ſi la
choſe en queſtion eſt demeurée
douteuſe. C'eſt Olearius
qui le tapporte 1. 3. Y a-t- il
rien de plus impertinent , ſelon
nous , que ces uſages ?
Et cependant ceux de Mofcovie
& de Lao s'imaginent
GALANT
queleurs Coûtumes font auſſi
raiſonnables qu'elles nous paroiſſent
ridicules & extravagantes
, tant il eſt vray que
chacun abonde en ſon ſens ,
& qu'on ne peut établir un
fondement certain ſur l'ef
prit ou plutoſt ſur les opinions
des hommes . Avoüons
de bonne foy que les Pyrrho .
niens n'eftoient pas les plus
mechans Philoſophes, quand
ils n'aſſuroient rien que par
leur, peut - eftre , cela ſe peut
Jaire
faire. Si l'enteſtement, la préſomption
, l'obſtination &
l'amour propre ne s'eſtoient
60 MERCURE
pas emparez de l'eſprit de la
plus -part des hommes , je ne
doute point qu'on ne leur
euſt rendu plus de justice ,
aprés avoir pourtant employé
laCirconciſion dont parle un
Pere de l'Egliſe , c'eſt à dire
aprés avoir retranché de leurs
opinions ce qui peut eſtre
contraire aux Veritez certai
nes & infaillibles de noſtre
Religion.
LAMBRET .
Devons-nous eſtre ſurpris
de voir les hommes ſi bizarres
dans leurs opinions &
dans leurs coûtumes , puis
GALANT. 61
que leur mere commune , je
veux dire la Nature, l'eſt encore
davantage dans ſes productions
. C'eſt dans la confideration
de la bizarrerie
qu'elle y fait paroître, que je
puis vous rapporter beaucoup
de choſes qui paroiſtront incroyables
à ceux qui ne mefurent
la puiſſance de la Nature
, que parce qu'ils ont vû
ou entendu . En effet un
,
homme qui n'a pas perdu ſon
clocher de veuë , peut - il ſe
réfoudre à croire qu'il y ait
en Ethiopie un Lac , comme
le rapporte Diodore deSicile,
62 MERCURE
Bibl.hift.l.2.c.5- dont les eaux
troublent tellement l'eſprit
de ceux qui en boivent, qu'ils
ne peuvent rien cacher de ce
qu'ils ſçavent ; en l'Amerique
une Plante qui repreſente diſtinctement
en ſa fleur tous
les inſtrumens de la Paſſion
du Fils de Dieu , au rapport
de Duval dans ſon Monde ;
en la vallée Baaras , qui eſt au
levant du Iourdain , une autre
Plante qui paroiſtcomme
un flambeau allumé pendant
la nuit ; en la Province des
Pudifetanaux , Indes Orientales
, un Arbre appellé l'ArGALANT.
63
bre de la Honte , dont les
feüülles s'étendent ou ſe re
tirent ſelon qu'on s'en éloi.
gne , ou que l'on s'en approche!
Enfin, pourra-t- il fſeeppeerr--
ſuader que le Boranetz quiſe
trouve au païs des Tartares
Zavolhans , qui eſt fait en
forme d'agneau dont il porte
le nom en leur Langue , eft
une Plante attachée à ſa racine
qui mange toute l'herbe
qui ſe trouve autour d'elle ,&
puis ſe ſeche quand il n'y en
a plus ; & ne démentira- t- il
pas Ariftote , ce genie de la
nature, quand il dit au l.s. des
64 MERCURE
Animaux,que le Fleuve Hypanis
prés du Boſphore Cimmerien,
porte en Eſté de petites
feüilles de la longueur
d'un gros grain de raiſin ,
d'où fortent des Oyſeaux à
quatre pieds appellez Ephemeres
, qui vivent , & volent
depuis le matin juſques à
midy , puis ſur le ſoir commencent
à défaillir , & enfin
meurent au Soleil couchant?
Je ſçay bien qu'il ſe peut faire
qu'il y ait des Auteurs tellement
paffionnez pour les
choſes extraordinaires , qu'ils
nous rapportent quelquefois
GALANT. 65
effrontémentdes fables qu'ils
prétendent faire paffer pour
des veritez ; mais quand je
fais réflexion qu'il ſe preſente
tous les jours à mes yeux
des prodiges qui ne demanderoient
pas moins d'admi
ration que le Boranetz , &
les Ephemeres , fi nous ne
bornions noſtre croyance par
la ſphere de noftre veuë , je
ne puis me réſoudre à donner
un démenty à tant de
grands hommes , qui aprés.
avoir étudié ſerieuſement la
Nature , ont bien voulu nous.
faire part de leurs connoiffan
Auril 168
66 MERCURE
ces & de leurs remarques, en
nous apprenant ſes prodi.
gieuſes merveilles.
BELOROND.
Ce n'eſt pas ſeulement à
cauſe que l'on ne voit pas les
choſes extraordinaires qui ſe
liſent dans les Voyages &
chez les Naturaliſtes que
l'on ne veut pas les croire ;
c'eſt encore parce que l'on.
ne comprend pas comment
elles ſe peuvent faire. Pour
moy , quand je ne puis penetrer
les cauſes des merveilles
de la Nature , je ne m'imagine
pas pour cela , qu'elles
GALANT. 67
2
ne foient pas en effet , mais
je conſole mon ignorance &
borne ma curiofité par un ,
Hac Deus mirari voluit , fcire
noluit. Je me dis à moy - même
, que Dieu veut que nous
les admirions , & non pas
que nous les connoiffions,
comme s'il avoit voulu humilier
noſtre eſprit dans l'é
tude de la Nature auſſi bien
que de la Religion, par une
experience continuelle de
fon ignorance & de ſa for
bleffe.
1 LAMBRET.
Separons- nous, je vous
Eij
68 MERCURE
prie , avec une ſi judicieuſe
réflexion. Elle ne ſervira pas.
peu à nous exciter à remarquer
encore des choſes plus
merveilleuſes que celles dont
nous venons de parler , pour
nous ſervir de matiere dans
noſtre premier Entretien,
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Résumé : DES CHOSES DIFFICLES A CROIRE. DIALOGUE SECOND.
En avril 1685, Belorond et Lambret discutent des pratiques variées concernant le vol et la punition des voleurs à travers différentes cultures. Belorond observe que les petits voleurs sont souvent punis, tandis que les grands voleurs sont parfois honorés. Lambret renchérit en affirmant que les petits crimes sont punis, alors que les grands sont souvent célébrés. Ils citent des exemples comme le royaume de Tangeo, où les familles se vantent d'ancêtres pendus pour vol, et Sparte, où le vol était encouragé pour développer la ruse. Belorond mentionne des pratiques anciennes chez les Germains, les Romains et les Égyptiens. Lambret parle d'un officier au service du Prêtre Jean chargé de voler pour le roi. Belorond évoque des peines sévères chez les Amérindiens et en Carinthie, contrastées avec des punitions plus légères au Laos et en Moscovie. Leur dialogue se conclut par une réflexion sur la diversité des coutumes humaines, chaque culture trouvant ses pratiques raisonnables même si elles semblent ridicules à d'autres. Le texte aborde également la diversité et les étrangetés observées dans la nature et chez les hommes. Lambret souligne que les hommes sont souvent surpris par les bizarreries des coutumes et des opinions humaines, mais que la nature est encore plus surprenante. Il cite plusieurs exemples extraordinaires, tels qu'un lac en Éthiopie révélant les secrets de ceux qui en boivent, une plante en Amérique représentant les instruments de la Passion du Christ, une plante lumineuse en vallée Baaras, un arbre aux feuilles sensibles en Inde, et une plante carnivore chez les Tartares Zavolhans. Il mentionne aussi des oiseaux éphémères décrits par Aristote. Lambret reconnaît que certains auteurs peuvent exagérer ou inventer des récits, mais affirme que les observations de grands naturalistes méritent crédibilité. Belorond ajoute que l'incrédulité face à ces phénomènes vient souvent de l'incompréhension de leurs mécanismes. Il conclut en acceptant l'ignorance humaine devant les merveilles de la nature et de la religion, citant 'Hac Deus mirari voluit, scire noluit'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 21-23
« L'origine du Chocolat vient de certains peuples de l' [...] »
Début :
L'origine du Chocolat vient de certains peuples de l' [...]
Mots clefs :
Chocolat, Amérique, Espagne
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texteReconnaissance textuelle : « L'origine du Chocolat vient de certains peuples de l' [...] »
L'origine du Chocolat
vient de certainspeuples
de l'Amérique qui
faisoient d'abord une es-
,
pece de pain avec le Cacao,
& les friandes Ameriquaincsy
meslerent cilsuitequelques
aromates.
Les - - Espagnols ont rafiné
sur les Ameriquains,
& nous taschons de rafiner
sur les Espagnols.
Unautheur Espagnol
dit quon a éprouvé à
l'Amérique sur des criminels
condamnez à
mourir de faim
,
qu'une
once de Cacao les faisoit
[ùbfifier pluslongtemps
qu'une livre de viande,
ou qu'une livre de ris. - Cependant unilluiîr*
autheur Italien apprend
auxCasuistes que le Chocolat
ne rompt point le
jeune.
Un autre autheur,c'est
Maradon
,
je croy ,
dit
qu'il rafraischit les estomacschauds,
& échauf
se les estomacs froids.
vient de certainspeuples
de l'Amérique qui
faisoient d'abord une es-
,
pece de pain avec le Cacao,
& les friandes Ameriquaincsy
meslerent cilsuitequelques
aromates.
Les - - Espagnols ont rafiné
sur les Ameriquains,
& nous taschons de rafiner
sur les Espagnols.
Unautheur Espagnol
dit quon a éprouvé à
l'Amérique sur des criminels
condamnez à
mourir de faim
,
qu'une
once de Cacao les faisoit
[ùbfifier pluslongtemps
qu'une livre de viande,
ou qu'une livre de ris. - Cependant unilluiîr*
autheur Italien apprend
auxCasuistes que le Chocolat
ne rompt point le
jeune.
Un autre autheur,c'est
Maradon
,
je croy ,
dit
qu'il rafraischit les estomacschauds,
& échauf
se les estomacs froids.
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Résumé : « L'origine du Chocolat vient de certains peuples de l' [...] »
Le texte décrit l'origine du chocolat, préparé initialement par les peuples d'Amérique avec du cacao et des aromates. Les Espagnols ont ensuite amélioré cette recette. Un auteur espagnol note que le cacao prolongeait la survie des condamnés. Un Italien affirme que le chocolat ne rompt pas le jeûne. Maradon le décrit comme rafraîchissant les estomacs chauds et réchauffant les estomacs froids.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 128-143
NOUVELLE RELATION DE LA LOUISIANNE.
Début :
Comme je finissois cet Extrait, il m'est tombé à point / Le Mississippi appellé maintenant le Fleuve Saint Loüis, [...]
Mots clefs :
Mississippi, Vaisseaux, Amérique, Sauvages, Chasse, Climat, Pierres précieuses, Fort, Vers à soie, Gouverneur, Île, Vaisseaux, La Havane, Or et argent, Familles, Nation, Marchandises, Indigo, Laine, Peuples
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texteReconnaissance textuelle : NOUVELLE RELATION DE LA LOUISIANNE.
Cm'esttombé apoint nommé une
让
Ré
lation fort curieuse de la Loiſianne ,
autrement Missiſſipi : Les interêts du
Public ont une telle liaiſon avec ce
vaste Païs , par raport au nouvel éta--
bliſſement de la Compagnie d'Occident,
que je crois lui faire un préſent de fai--
Son , que de lui mettre sous les yeux
une Rélation précise &fidete de cegrand
Continent. Il sera difficile d'entrouver
une de plus fraîche datte , puiſqu'elle
a été écrite du Port Dauphin au Fort
Louis , à la fin de Mayde cette année
1717.
NOUVELLE RELATION
DE LA LOUISIANNE.
1
EMiffiflippi appellé maintenant
le Saint ſe décharge
dans le Golphe du Mexique . Le Cours
en fut découvert en 1682 par le ſieur
dela Salle , qui ût le malheur d'être
aſſaſſiné par ſes gens-mêmes en 1687
dans le tems qu'il étoit le plus animé
1
DE SEPTEMBRE . 129
chercher l'Embouchure de ce grand
Fleuve. Elle ne fut trouvée ſûrement
qu'en 1698 , par M. d'Hiberville Gentil-
homme Canadien , Capitaine des
Vaiſſeaux du Roy , fameux par ſes entrepriſes
& ſes fuccez ſurles Anglois
dans la Baye d'Hudſon & dans les
Iles de l'Amérique Méridionale. Ce
Fleuve avoit donné ſon nom à ce grand
Continent qui en eſt arrofé , juſqu'en
1682 , que le ſieur de la Salle lui impoſa
celui de la Loiüifiane , en l'honneur
de Louis XIV . Ce Païs eft borné
à l'Eſt par la Floride & la Caroline,où
les Anglois ont un établiſſement trés
confiderable à l'Oueſt par le nouveau
Mexique , dont les Eſpagnols font en
poffeffion & par le Fleuve Miſſouri *
qui traverſe un vaſte Païs , dont on
ne connoît point les bornes ; &
qui peut être tient au Japon , s'il eſt
vrai que ce dernier Empire ne
* On a remonté le Missouri plus de
400 lienës fans rencontrer aucune habitation
Espagnole , & cen'est qu'à soo
lieuës qu'on a commencé à en avoir des
nouvelles par des Sauvages qui ſont
en Guerre contre eux.
130 LE MERCURE
foit qu'une preſqu'Iſle . Les Terres
les plus Occidentalles de la Nouvelle
France ou du Canada , en font les li-,
mites au Nord , comme le Golphe
du Mexique les termine au Sud. La
Loüifiane va du Nord au Sud , depuis
le 29º dégré de latitude juſqu'au 45 ;
& de l'Eſt à l'Oueſt , ſon étendue est
tout-à-fait inconnuë.
On a ſeulement appris par des Satıvages
, que cette derniere Partie étoi
habitée partout , & que la Chaſſe y
étoit très abondante. Selon le raport
de ces mêmes Sauvages , les Fleuves
ent toujours leur cours à l'Occident ;
& le Climat y eſt trés temperé St.
trés fertile, étant ſitué depuis le 3se dégré
juſqu'au 45e . Ilsfont entendre qu'il
y a des Mines d'or & d'argent & qu'il
s'y trouve une Roche * fort précieuſe,
de laquelle ils ſont contraints dedéracher
à coup de Fléches, de certaines
Pierres vertes , fort dures & fort
belles , ſemblables à l'Emeraude dont
ils ornent leur lévre ſupérieure qu'ils
percent à cet effet. Ily a apparence
* Elle est fi eſcarpée , qu'on ne peut
monter Jur ſon ſammet.
۱
۱
DE SEPTEMBRE .
131
Ten
es
41
Site
que les François qui s'établiront chez
les Sauvages Illinois feront toutes ces
riches découvertes , lorſque la Colonie
ſera plus nombreuſe.
Les Illinois nommés auſſi les Catz,occupent
les bords d'uneRiviere* qui tombe
dans le Miſſiffipi: Elle tire ſes eaux
auprés des Lacs qui forment la ſource
du Fleuve S. Laurent . Ce Païs , outre
la beauté de ſon climat , eſt d'un excellent
raport : Tout y croît en abondance
, comme Prunes , Peſches , Abricotiers
, Noyers , &c. Légumes , Herbes ,
Bled d'Indes , Bled de France & c. Ces
Feuples ont l'obligation de cette abondance
aux Jeſuites du Canada qui font
venu habiter parmi eux ; car, en mêmetems
que ces Peres leur profeſſoient la
Religion chrétienne,ils leur aprenoient
à cultiver la terre : De forte qu'ils
recueillent à préſent plus de grains
qu'ils n'en peuvent confommer : La
terre y produit naturellement des Vignes
ſauvages dont le Raifin eſt de trés
bon goût , & il y a lieu de croire que fi
ces Vignes étoient tranſplantées , le
* Elle porte le nom de Rivieres
Islinois.
132
LE MERCURE
.
vin y feroit fort bon & fort commun.
Il s'y éleve partout une eſpéce de
Chanvre dont on peut faire du linge
& des cordages.
On y a bâti un Fort ſur la cîme d'un •
rocher élevé de prés de 200 pieds , au
bas duquel coule la Riviere des Illinois .
Il y a de plus,deux grands Villages habitez
par les Sauvages , en l'un deſquels
font les Jeſuites & en l'autre les Miffionaires
: Nous y avons une trentaine
de François qui font le commerce des
Pelleteries avec les Sauvages : On ſçait
par expérience que ce Canton renferme
des mines d'or & d'argent , de cuivre
& de plomb ; on en tire actuellement
beaucoup de ce dernier, ſans prefque
aucun travail : Les Mûriers y font
trés communs,comme dans toutle refte
du Pays , & l'on fit avec ſuccés l'année
derniere 1716, l'épreuve des Vers - à
foye : Cette Contrée eſt à 450 licuës
de l'endroit où les François ont le Fort
Saint-Loüis placé à la tête de la Riviere
de la Mobile : Elle eſt à 40 lieuës dans
1'Eſt du Fleuve Saint- Loüis; à 14 lieuës
dans l'Oüeſt d'un Fort Eſpagnol appellé
Panfaxola. Le Gouverneur de la
Loüifiane y fait ſa réſidence avec
quatre
!
DE SEPTEMBRE.
ち
quatre Compagnies de so hommes de
Garpiſon , outre plus de 200 Habitans .
Alieüës en Mer, eſt l'Iſle Dauphine,
autrefois l'ifle Maſſacre
,
nommée
ainſi à cauſe d'une Bataille trés fanglante
qui s'y donna entre deux Nations
Sauvages. Nous y avons établi
un Fort pour la déffenſe du Port qui eſt
à couvertdes vents du Large par l'Ifle
Eſpagnolette , & de ceux de la Terre
par les grandsbois de l'Iſle Dauphine :
Il pouvoit recevoir 25 ou 30 gros Bâtimens
; mais , par un accident imprévû
, l'entrée de ce Port où il y avoit
encore 14 à 15 pieds d'eau, les derniers
jours d'Avril de cette année 1717, le
trouva tout à coup bouchée lej , du
mois ſuivant, par une Digue de fable
large de 14 toiſes,& égale en hauteur
à l'Iſle à laquelle elle eſt joinre. Le
Paon l'un des deux Vaiſſeaux du Roy.
qui eſtoit alors à la Loüifiane , & un
Vaifleau Marchand furent preſque interceptés
dans ce Port ; ils ûrent cependant
le bonheur de déboucher en prenant
de tres grandes précautions par un
autre petit paſſage qui n'avoit quero
à 11 pieds d'eau : Au défautde ce Port
qui ne peut plus ſervir que pour des
Septembre 1717.
M
134
LE MERCURE
Brigantins , les Bâtimens auront toujours
pour azile, l'Isle aux Vaisseaux
qui eſt à 14 lieuës dans l'Oüeft de l'Iffe
Dauphine vers le Miſſipipi, où il fera
facile aux plus gros Vaiſſeaux d'entrer
& eſtre à l'abri des vents les plus
orageux. Il pourroit même arriver par
lafuite qu'on pourroit nétoyer un Banc
qui est à l'embouchure du Fleuve Saint
Loüis , fur lequel il y a encore à
12 pieds d'eau : Cet obstacle ſurmonté,
le Fleuve qui a un trés bon fond partout&
qui eſt fort droit juſqu'à 25 lienës,
formeune anſe aprés cette diſtance,propre
à conſtruire un trés beau Port.
Le Portde Pensacola, aprés celui de
la Havanne , peut paffer pour le plus
grand & le meilleur de l'Amérique :
Les Eſpagnols qui s'en font emparés,
l'appellent Préſidio de Santa Maria
de Galva ou de Santo Carolo de
Auſtria : Il eſtſur la Côte , 4 lienës à
l'Eſt de la Riviere Perdide; c'eſt un
grand Fort de lieux qui a préſentement
goo hommes de Garniſon:Ony envoye
du Mexique tous ceux qui ont mérité
la corde,&c'eſt , pour ainſi dire,les Galéres
par terre de la nouvelle Eſpagne :
Ces Eens, avec la Garniſon& les triftes
:
i
DE SEPTEMBRE 15
20
Et
J
reſtes des Apalaches qui furent détruits
il y a 9 ans, par les Alibamous , compofent
le nombre d'environ 300 perſonnes,
en y comprenant les Officiers &
les femmes . L'air eſt trés ſain le long de
Ja Côte. En viron 100 lieuës de la Mer ,
le Pays eſt d'une température charmante
; c'eſt chez la Nation des Oumas
que commencent les bonnes Terres ;
cene font que Plaines à perte de vûë ;
iln'y a qu'à mettre la charuë & enfuite
femer.
Ily a apparence que la Mer a couvert
autrefois les terres juſqu'à 150 lieuës
avant dans le Pays; car on a trouvé
vers les Akancas des Montagnes d'Ecailles
d'huitres.
Il nous eit revenu par des Sauvages
du haut du Mifſſouri, qu'il y a en ces
quartiers un Peuple d'Indiens chez qui
tous les ans , desHommes blancs viennent
traiter & enlever ſur des chevaux ,
du fer jaune , c'eſt ainſi que ces Peuples
appellent l'or; & ces hommes
blancs ſont ſans doute les Eſpagnols .
De plus , la même chaine des Montagnesoù
ſe trouve l'or & l'argent dans
le Pérou&dans le Méxique, paſſe par
lehaut de la Loüifiane .
Mij
136
LE MERCURE
La coutume d'applatir la tête des
enfans par une planche qu'on leur met
fur le front, n'eſt commune qu'aux Nations
voifines de la Mer. Les principales
Nations qui font autour de nous ,
font ou fur la Riviere de la Mobile ,
ou fur celle du Miſſiffipi , ou entre ces
deux Rivieres .
:
Sur la Mobile , font les Appallaches
de 20 Familles.
Les Chattaux ou Chattas , de 10.
Familles.
Les Taouachas , de 8 ou 9 Familles.
Les Mobiliens , de ; o Familles .
Les Thomés joints avec quelques
Chattas , de 40 Familles , à quelques
100 lieuës du Fort- Loüis de la Mobile.
Entre la Mobile & le Miffiflippi , vers
'le Nord d'Ouest du Fort-Louis , font
les Chattas diviſés en pluſieurs Villages
; cette Nation eft composée de
plus de 600 Hommes .
A so lieuës plus haut , vers le même
Rhombe de vent, font les Chica bas
en deux Villages , qui font 6 à 700
Hommes.
,
A l'Eſt de la Riviere de la Mobile ,
àquelques 70 lieuës du Fort-Loiis
font les Alibarnoms , fur le compte def
quels on a coûtume de mettre preſque
1
DE SEPTEMBRE.
137
:
toutes les Expéditions de Guerre qui
ſe font ſur Penfacole&fur nos Alliés.
Les Albikas & Conchaques leurs Voifins
, ſe fervent d'eux pour Guides ,
toutes les fois qu'ils marchent contre
les Mobiliens & Thomes.
Les Albikas & Conchaques font deux
puiſſantes Nations qui peuvent faire
enſemble quelques 8000 hommes ,
Nous les aurions pour amis , ſans les
Anglois de la Caroline qui les fréquentent&
qui les ont aliénés de nous.
Il y a entre les Chattas & les Chicachas,
un reste de la Nation des Sacchoumas
dont nous nous fervons utilement,
pourdécouvrir tout ce que nos
Ennemis trâment contre nous. Il faut
remarquer que dans 20 lieuës d'étenduë
fur la Mobile , il y a 4 Langues
différentes .
La premiere Nation qui ſe rencontre
l'Embouchure du Miffiffippi , ſont les
Bilocci , dont il ne reſte plus que s ou
6Familles.
Aquelques 60 lieües plus haut , font
les Oumas qui ont û autrefois un
Pere Jeſuîte pour Miffionaire. Ils compoſentbien
100 Familles.
En remontant environ 40 licües ,
Miij
138 LE MERCURE
font les Tonikas,dont il y en a un bon
nombre de Chrêtiens. Entre les Tonikas
& les Oumas de l'un & l'autre
bord du Miffiffippi , ſont les Sitimachas
qui s'étendoient autrefois jufque
fur les rivages de la Mer ; mais ,
depuis la guerre cruelle qui leur eſt
faite par nos Alliez , pour venger là
mort d'un de nos Miſſionaires ; elle n'a
plus de terrain certain , & erre vagabonde
, tantôt ſur les bordsdu Miliffippi
& tantôt ſur les côtes de la Mer.
Il y avoit une autre Nation alliée cidevant
à celle- ci , laquelle,pour n'être
pas envéloppée dans la guerre qu'on
faifoit aux Sitimachas , s'eſt ſéparée:
d'eux pour faire Village avec les Ournas..
Environ à 200 lieües de l'Embou
chure du Miffiffippi , ſont les Natchez
d'environ 6 à 700 Fanides , gouvernez
apréſent par une Femme qu'ils difent
deſcendre du Soleil. C'eſt le
Peuplele plus civiliſé du Miffiilippi
& le ſeul où on remarque quelque
veſtige de Réligion : On y voit un
Templede tems immémorial , où on
conferveun feu perpétuel , à peu prés ,
comme dans le Temple de Veſta chez
DE SEPTEMBRE. 139
ST
12
S
S
les Romains. A quelque 100 licües
desNatchez en remontant , on trouve
les Akancas : Ce Peuple autrefois fi
puiffant , ne fait gueres apréſent que
3 à 400 hommes.
Après avoir donné une idée générale
des Nations Sauvages qui nous environnent
, je reviens aux productions du
Pais.
On voit dans le haut des Terres
une quantité prodigieuſe de Boeufs fauvages
, qui au lieu de poil, ſont couverts
d'une laine trés fine , de laquelle on
pouroit faire des Draps & des Chapeaux
de ſervice, Ces Animaux ont
une boſſe élevée ſur le dos , comme le
Chameau. On n'a pu encore juſqu'apréfent
les accoutumer au joug: Nos
Voyageurs en eſtiment fort la chair.
Les Forets font pleines de Pouletsd'Inde
ſauvages , d'Outardes , de Per
drix d'une eſpéce particuliere , de
Canars&de Chevreüils , de Cochons ,
de Liévres & de toutes fortes deGi
biers. Il y a entr'autres , des Rats gros
comme des Chats,qui ont ſous la gorge
un ſac où ils enferment leurs Petits
Ils vivent de noix & de glands , font
fort gras & leur chair a le goût de
140 LE MERCURE
:
celled'un Cochon de lait. Les Perroquets
y font dans une extréme vénération.
Les Sauvages n'en tuënt ni n'en
élévent aucuns , ayant la ſuperftition
de croire que s'ils les dénichoient ,
ils perdrosent la vûë .
On ſçait par expérience , que tous
les grains d'Europe viendront à merveilles
dans ces Terres vierges , exceptè
ſur les bords de la Mer, leſquels
étant preſque tous ſablés , doivent
moins raporter que les autres ; quoiqu'il
foit vrai cependant , que dans
les Jardins dont on a û foin , tous les
Légumes de France , Peſchers, Abricotiers
, Poiriers , Pomiers , Muſcats
&c. y ont fort bien fait.
L'Indigo Sauvage , qui croît partout
comme la Vigne , ne demanderoit que
les ſoins de la culture , pour y venir
auſſibonquedans l'Iſle de S. Domingue;
il en ſeroit de même du Tabac,
Outre les Mats pour les Vaiſſeaux
dont on en pourroit tirer telle quantité
qu'on voudroit ; le bois yeſt fort
propre pour la conſtruction des Vaiffeaux;
tout eſt rempli de Cheſnes d'une
hauteur & d'une groſſeur étonnnante ;
àpeuprès ſemblables àceux de France:
DE SEPTEMBRE 141
Les Hétres,les Cédres rouges &blancs,
&pluſieurs autres eſpèces d'arbres ,
n'attendent que des Ouvriers pour être
employés à toutes fortes d'uſages .
Le Cédre y eſt ſi fort ſous la main ,
que les François établis dans la Louifianne
, y ont élevés des Maiſons affés
commodes , toutes conſtruites de
planches de ce bois de ſenteur; mais,
un des plus grands avantages qui puiffe
revenir à l'Etat de cette Colonie , doit
provenir fans doute des Meuriers : Cet
Arbre y eſt trés commun , particulierement
fur les bords du Flenve S. Loüis
où on en voit des Forêts entiéres ; dont
la feüille eſt double de celles de nos.
Meuriers de France . Les Vers à foye la
dévorent , & la foye qui en a éé
tirée,paroît plus fine que celle d'Ita
lie .
Les Peaux de Caſtors , de Chevreüils
& de Boeufs font le commerce
principal & ordinaire des Sauvages a
vec nous . Nous leur donnons en troc
des balles de fufil , de la poudre à
tirer , de groffes couvertures de laine ,
142 LE MERCURE
A
des fufils , de la Raſſade , * des gros
draps rouges & bleux dont ils ſe couyrent.
On peut affûrer que parmi une infi
nité deNations ſauvagesqui ſont dan's
la Loüifiane , il n'y en a point qui ne
s'accorde trés bien avec nos.Voyageurs
François en leur faiſant quelque
préfent : Le Gouverneur du Pays en
fera toujours le Maître. Dans toutes
les Ambaſſades qu'ils luy envoyent, ils
luy promettent ſincérement beaucoup
de dévouement & de fidélité , &d'eſtre
toujours preſts à porter la guerre où il
le jugera à propos : On ne peut même
leur faire plus de plaifir , que de leur
donner ordre decourir ſur des Nations
voifines.
Il n'y a qu'une ſeule Nation dans
toute la Loüifiane qui nous ſoit oppoſée;
il eſt vray qu'elle eſt trés confidérable.
On la nomme les Charaquis ;
elle eſt alliée des Anglois de la Caroline
, & habite à la ſource de la Riviere
* Cefont de petites Perles de verre ,
couleur de Turquoises, dont on fait des
grains de Chapelet en France & dont
les Sauvagesse font des Coliers.
DE SEPTEMBRE. 143
d'Ouabache qui groſſie de platien sautres
, ſedécharge dans leFleuve Saint-
Loüis à 40 lieuës des Illinois .
Les Chataquis deſcendent par-là dans
ce grand fleuve,pour ſurprendre ou ataquer
nosVoyageurs qui viennent de Canada
à la Mobile , qui eſt un vovage de
plus de 800 lieuës : Il y a 2ans qu'ils tuërent
dix à douze François qui tomberent
entre leurs mains , parmi leſquels
eſtoient deux Officiers du Canada. Le
Gouverneur Général envoya au commencement
de 1717, 300 Iroquois &
quelques Canadiens à leur tête, pour
venger la mort de ces François : On apprit
à la Mobile au mois d'Avril que ces
Iroquois en avoient déja mange trois
Villages. cette Nation étant toujours
antropophage,leGouverneur de la Loüifiane
ſe preparoit de ſon côté à faire
attaquer ces Sauvages ennemis.
让
Ré
lation fort curieuse de la Loiſianne ,
autrement Missiſſipi : Les interêts du
Public ont une telle liaiſon avec ce
vaste Païs , par raport au nouvel éta--
bliſſement de la Compagnie d'Occident,
que je crois lui faire un préſent de fai--
Son , que de lui mettre sous les yeux
une Rélation précise &fidete de cegrand
Continent. Il sera difficile d'entrouver
une de plus fraîche datte , puiſqu'elle
a été écrite du Port Dauphin au Fort
Louis , à la fin de Mayde cette année
1717.
NOUVELLE RELATION
DE LA LOUISIANNE.
1
EMiffiflippi appellé maintenant
le Saint ſe décharge
dans le Golphe du Mexique . Le Cours
en fut découvert en 1682 par le ſieur
dela Salle , qui ût le malheur d'être
aſſaſſiné par ſes gens-mêmes en 1687
dans le tems qu'il étoit le plus animé
1
DE SEPTEMBRE . 129
chercher l'Embouchure de ce grand
Fleuve. Elle ne fut trouvée ſûrement
qu'en 1698 , par M. d'Hiberville Gentil-
homme Canadien , Capitaine des
Vaiſſeaux du Roy , fameux par ſes entrepriſes
& ſes fuccez ſurles Anglois
dans la Baye d'Hudſon & dans les
Iles de l'Amérique Méridionale. Ce
Fleuve avoit donné ſon nom à ce grand
Continent qui en eſt arrofé , juſqu'en
1682 , que le ſieur de la Salle lui impoſa
celui de la Loiüifiane , en l'honneur
de Louis XIV . Ce Païs eft borné
à l'Eſt par la Floride & la Caroline,où
les Anglois ont un établiſſement trés
confiderable à l'Oueſt par le nouveau
Mexique , dont les Eſpagnols font en
poffeffion & par le Fleuve Miſſouri *
qui traverſe un vaſte Païs , dont on
ne connoît point les bornes ; &
qui peut être tient au Japon , s'il eſt
vrai que ce dernier Empire ne
* On a remonté le Missouri plus de
400 lienës fans rencontrer aucune habitation
Espagnole , & cen'est qu'à soo
lieuës qu'on a commencé à en avoir des
nouvelles par des Sauvages qui ſont
en Guerre contre eux.
130 LE MERCURE
foit qu'une preſqu'Iſle . Les Terres
les plus Occidentalles de la Nouvelle
France ou du Canada , en font les li-,
mites au Nord , comme le Golphe
du Mexique les termine au Sud. La
Loüifiane va du Nord au Sud , depuis
le 29º dégré de latitude juſqu'au 45 ;
& de l'Eſt à l'Oueſt , ſon étendue est
tout-à-fait inconnuë.
On a ſeulement appris par des Satıvages
, que cette derniere Partie étoi
habitée partout , & que la Chaſſe y
étoit très abondante. Selon le raport
de ces mêmes Sauvages , les Fleuves
ent toujours leur cours à l'Occident ;
& le Climat y eſt trés temperé St.
trés fertile, étant ſitué depuis le 3se dégré
juſqu'au 45e . Ilsfont entendre qu'il
y a des Mines d'or & d'argent & qu'il
s'y trouve une Roche * fort précieuſe,
de laquelle ils ſont contraints dedéracher
à coup de Fléches, de certaines
Pierres vertes , fort dures & fort
belles , ſemblables à l'Emeraude dont
ils ornent leur lévre ſupérieure qu'ils
percent à cet effet. Ily a apparence
* Elle est fi eſcarpée , qu'on ne peut
monter Jur ſon ſammet.
۱
۱
DE SEPTEMBRE .
131
Ten
es
41
Site
que les François qui s'établiront chez
les Sauvages Illinois feront toutes ces
riches découvertes , lorſque la Colonie
ſera plus nombreuſe.
Les Illinois nommés auſſi les Catz,occupent
les bords d'uneRiviere* qui tombe
dans le Miſſiffipi: Elle tire ſes eaux
auprés des Lacs qui forment la ſource
du Fleuve S. Laurent . Ce Païs , outre
la beauté de ſon climat , eſt d'un excellent
raport : Tout y croît en abondance
, comme Prunes , Peſches , Abricotiers
, Noyers , &c. Légumes , Herbes ,
Bled d'Indes , Bled de France & c. Ces
Feuples ont l'obligation de cette abondance
aux Jeſuites du Canada qui font
venu habiter parmi eux ; car, en mêmetems
que ces Peres leur profeſſoient la
Religion chrétienne,ils leur aprenoient
à cultiver la terre : De forte qu'ils
recueillent à préſent plus de grains
qu'ils n'en peuvent confommer : La
terre y produit naturellement des Vignes
ſauvages dont le Raifin eſt de trés
bon goût , & il y a lieu de croire que fi
ces Vignes étoient tranſplantées , le
* Elle porte le nom de Rivieres
Islinois.
132
LE MERCURE
.
vin y feroit fort bon & fort commun.
Il s'y éleve partout une eſpéce de
Chanvre dont on peut faire du linge
& des cordages.
On y a bâti un Fort ſur la cîme d'un •
rocher élevé de prés de 200 pieds , au
bas duquel coule la Riviere des Illinois .
Il y a de plus,deux grands Villages habitez
par les Sauvages , en l'un deſquels
font les Jeſuites & en l'autre les Miffionaires
: Nous y avons une trentaine
de François qui font le commerce des
Pelleteries avec les Sauvages : On ſçait
par expérience que ce Canton renferme
des mines d'or & d'argent , de cuivre
& de plomb ; on en tire actuellement
beaucoup de ce dernier, ſans prefque
aucun travail : Les Mûriers y font
trés communs,comme dans toutle refte
du Pays , & l'on fit avec ſuccés l'année
derniere 1716, l'épreuve des Vers - à
foye : Cette Contrée eſt à 450 licuës
de l'endroit où les François ont le Fort
Saint-Loüis placé à la tête de la Riviere
de la Mobile : Elle eſt à 40 lieuës dans
1'Eſt du Fleuve Saint- Loüis; à 14 lieuës
dans l'Oüeſt d'un Fort Eſpagnol appellé
Panfaxola. Le Gouverneur de la
Loüifiane y fait ſa réſidence avec
quatre
!
DE SEPTEMBRE.
ち
quatre Compagnies de so hommes de
Garpiſon , outre plus de 200 Habitans .
Alieüës en Mer, eſt l'Iſle Dauphine,
autrefois l'ifle Maſſacre
,
nommée
ainſi à cauſe d'une Bataille trés fanglante
qui s'y donna entre deux Nations
Sauvages. Nous y avons établi
un Fort pour la déffenſe du Port qui eſt
à couvertdes vents du Large par l'Ifle
Eſpagnolette , & de ceux de la Terre
par les grandsbois de l'Iſle Dauphine :
Il pouvoit recevoir 25 ou 30 gros Bâtimens
; mais , par un accident imprévû
, l'entrée de ce Port où il y avoit
encore 14 à 15 pieds d'eau, les derniers
jours d'Avril de cette année 1717, le
trouva tout à coup bouchée lej , du
mois ſuivant, par une Digue de fable
large de 14 toiſes,& égale en hauteur
à l'Iſle à laquelle elle eſt joinre. Le
Paon l'un des deux Vaiſſeaux du Roy.
qui eſtoit alors à la Loüifiane , & un
Vaifleau Marchand furent preſque interceptés
dans ce Port ; ils ûrent cependant
le bonheur de déboucher en prenant
de tres grandes précautions par un
autre petit paſſage qui n'avoit quero
à 11 pieds d'eau : Au défautde ce Port
qui ne peut plus ſervir que pour des
Septembre 1717.
M
134
LE MERCURE
Brigantins , les Bâtimens auront toujours
pour azile, l'Isle aux Vaisseaux
qui eſt à 14 lieuës dans l'Oüeft de l'Iffe
Dauphine vers le Miſſipipi, où il fera
facile aux plus gros Vaiſſeaux d'entrer
& eſtre à l'abri des vents les plus
orageux. Il pourroit même arriver par
lafuite qu'on pourroit nétoyer un Banc
qui est à l'embouchure du Fleuve Saint
Loüis , fur lequel il y a encore à
12 pieds d'eau : Cet obstacle ſurmonté,
le Fleuve qui a un trés bon fond partout&
qui eſt fort droit juſqu'à 25 lienës,
formeune anſe aprés cette diſtance,propre
à conſtruire un trés beau Port.
Le Portde Pensacola, aprés celui de
la Havanne , peut paffer pour le plus
grand & le meilleur de l'Amérique :
Les Eſpagnols qui s'en font emparés,
l'appellent Préſidio de Santa Maria
de Galva ou de Santo Carolo de
Auſtria : Il eſtſur la Côte , 4 lienës à
l'Eſt de la Riviere Perdide; c'eſt un
grand Fort de lieux qui a préſentement
goo hommes de Garniſon:Ony envoye
du Mexique tous ceux qui ont mérité
la corde,&c'eſt , pour ainſi dire,les Galéres
par terre de la nouvelle Eſpagne :
Ces Eens, avec la Garniſon& les triftes
:
i
DE SEPTEMBRE 15
20
Et
J
reſtes des Apalaches qui furent détruits
il y a 9 ans, par les Alibamous , compofent
le nombre d'environ 300 perſonnes,
en y comprenant les Officiers &
les femmes . L'air eſt trés ſain le long de
Ja Côte. En viron 100 lieuës de la Mer ,
le Pays eſt d'une température charmante
; c'eſt chez la Nation des Oumas
que commencent les bonnes Terres ;
cene font que Plaines à perte de vûë ;
iln'y a qu'à mettre la charuë & enfuite
femer.
Ily a apparence que la Mer a couvert
autrefois les terres juſqu'à 150 lieuës
avant dans le Pays; car on a trouvé
vers les Akancas des Montagnes d'Ecailles
d'huitres.
Il nous eit revenu par des Sauvages
du haut du Mifſſouri, qu'il y a en ces
quartiers un Peuple d'Indiens chez qui
tous les ans , desHommes blancs viennent
traiter & enlever ſur des chevaux ,
du fer jaune , c'eſt ainſi que ces Peuples
appellent l'or; & ces hommes
blancs ſont ſans doute les Eſpagnols .
De plus , la même chaine des Montagnesoù
ſe trouve l'or & l'argent dans
le Pérou&dans le Méxique, paſſe par
lehaut de la Loüifiane .
Mij
136
LE MERCURE
La coutume d'applatir la tête des
enfans par une planche qu'on leur met
fur le front, n'eſt commune qu'aux Nations
voifines de la Mer. Les principales
Nations qui font autour de nous ,
font ou fur la Riviere de la Mobile ,
ou fur celle du Miſſiffipi , ou entre ces
deux Rivieres .
:
Sur la Mobile , font les Appallaches
de 20 Familles.
Les Chattaux ou Chattas , de 10.
Familles.
Les Taouachas , de 8 ou 9 Familles.
Les Mobiliens , de ; o Familles .
Les Thomés joints avec quelques
Chattas , de 40 Familles , à quelques
100 lieuës du Fort- Loüis de la Mobile.
Entre la Mobile & le Miffiflippi , vers
'le Nord d'Ouest du Fort-Louis , font
les Chattas diviſés en pluſieurs Villages
; cette Nation eft composée de
plus de 600 Hommes .
A so lieuës plus haut , vers le même
Rhombe de vent, font les Chica bas
en deux Villages , qui font 6 à 700
Hommes.
,
A l'Eſt de la Riviere de la Mobile ,
àquelques 70 lieuës du Fort-Loiis
font les Alibarnoms , fur le compte def
quels on a coûtume de mettre preſque
1
DE SEPTEMBRE.
137
:
toutes les Expéditions de Guerre qui
ſe font ſur Penfacole&fur nos Alliés.
Les Albikas & Conchaques leurs Voifins
, ſe fervent d'eux pour Guides ,
toutes les fois qu'ils marchent contre
les Mobiliens & Thomes.
Les Albikas & Conchaques font deux
puiſſantes Nations qui peuvent faire
enſemble quelques 8000 hommes ,
Nous les aurions pour amis , ſans les
Anglois de la Caroline qui les fréquentent&
qui les ont aliénés de nous.
Il y a entre les Chattas & les Chicachas,
un reste de la Nation des Sacchoumas
dont nous nous fervons utilement,
pourdécouvrir tout ce que nos
Ennemis trâment contre nous. Il faut
remarquer que dans 20 lieuës d'étenduë
fur la Mobile , il y a 4 Langues
différentes .
La premiere Nation qui ſe rencontre
l'Embouchure du Miffiffippi , ſont les
Bilocci , dont il ne reſte plus que s ou
6Familles.
Aquelques 60 lieües plus haut , font
les Oumas qui ont û autrefois un
Pere Jeſuîte pour Miffionaire. Ils compoſentbien
100 Familles.
En remontant environ 40 licües ,
Miij
138 LE MERCURE
font les Tonikas,dont il y en a un bon
nombre de Chrêtiens. Entre les Tonikas
& les Oumas de l'un & l'autre
bord du Miffiffippi , ſont les Sitimachas
qui s'étendoient autrefois jufque
fur les rivages de la Mer ; mais ,
depuis la guerre cruelle qui leur eſt
faite par nos Alliez , pour venger là
mort d'un de nos Miſſionaires ; elle n'a
plus de terrain certain , & erre vagabonde
, tantôt ſur les bordsdu Miliffippi
& tantôt ſur les côtes de la Mer.
Il y avoit une autre Nation alliée cidevant
à celle- ci , laquelle,pour n'être
pas envéloppée dans la guerre qu'on
faifoit aux Sitimachas , s'eſt ſéparée:
d'eux pour faire Village avec les Ournas..
Environ à 200 lieües de l'Embou
chure du Miffiffippi , ſont les Natchez
d'environ 6 à 700 Fanides , gouvernez
apréſent par une Femme qu'ils difent
deſcendre du Soleil. C'eſt le
Peuplele plus civiliſé du Miffiilippi
& le ſeul où on remarque quelque
veſtige de Réligion : On y voit un
Templede tems immémorial , où on
conferveun feu perpétuel , à peu prés ,
comme dans le Temple de Veſta chez
DE SEPTEMBRE. 139
ST
12
S
S
les Romains. A quelque 100 licües
desNatchez en remontant , on trouve
les Akancas : Ce Peuple autrefois fi
puiffant , ne fait gueres apréſent que
3 à 400 hommes.
Après avoir donné une idée générale
des Nations Sauvages qui nous environnent
, je reviens aux productions du
Pais.
On voit dans le haut des Terres
une quantité prodigieuſe de Boeufs fauvages
, qui au lieu de poil, ſont couverts
d'une laine trés fine , de laquelle on
pouroit faire des Draps & des Chapeaux
de ſervice, Ces Animaux ont
une boſſe élevée ſur le dos , comme le
Chameau. On n'a pu encore juſqu'apréfent
les accoutumer au joug: Nos
Voyageurs en eſtiment fort la chair.
Les Forets font pleines de Pouletsd'Inde
ſauvages , d'Outardes , de Per
drix d'une eſpéce particuliere , de
Canars&de Chevreüils , de Cochons ,
de Liévres & de toutes fortes deGi
biers. Il y a entr'autres , des Rats gros
comme des Chats,qui ont ſous la gorge
un ſac où ils enferment leurs Petits
Ils vivent de noix & de glands , font
fort gras & leur chair a le goût de
140 LE MERCURE
:
celled'un Cochon de lait. Les Perroquets
y font dans une extréme vénération.
Les Sauvages n'en tuënt ni n'en
élévent aucuns , ayant la ſuperftition
de croire que s'ils les dénichoient ,
ils perdrosent la vûë .
On ſçait par expérience , que tous
les grains d'Europe viendront à merveilles
dans ces Terres vierges , exceptè
ſur les bords de la Mer, leſquels
étant preſque tous ſablés , doivent
moins raporter que les autres ; quoiqu'il
foit vrai cependant , que dans
les Jardins dont on a û foin , tous les
Légumes de France , Peſchers, Abricotiers
, Poiriers , Pomiers , Muſcats
&c. y ont fort bien fait.
L'Indigo Sauvage , qui croît partout
comme la Vigne , ne demanderoit que
les ſoins de la culture , pour y venir
auſſibonquedans l'Iſle de S. Domingue;
il en ſeroit de même du Tabac,
Outre les Mats pour les Vaiſſeaux
dont on en pourroit tirer telle quantité
qu'on voudroit ; le bois yeſt fort
propre pour la conſtruction des Vaiffeaux;
tout eſt rempli de Cheſnes d'une
hauteur & d'une groſſeur étonnnante ;
àpeuprès ſemblables àceux de France:
DE SEPTEMBRE 141
Les Hétres,les Cédres rouges &blancs,
&pluſieurs autres eſpèces d'arbres ,
n'attendent que des Ouvriers pour être
employés à toutes fortes d'uſages .
Le Cédre y eſt ſi fort ſous la main ,
que les François établis dans la Louifianne
, y ont élevés des Maiſons affés
commodes , toutes conſtruites de
planches de ce bois de ſenteur; mais,
un des plus grands avantages qui puiffe
revenir à l'Etat de cette Colonie , doit
provenir fans doute des Meuriers : Cet
Arbre y eſt trés commun , particulierement
fur les bords du Flenve S. Loüis
où on en voit des Forêts entiéres ; dont
la feüille eſt double de celles de nos.
Meuriers de France . Les Vers à foye la
dévorent , & la foye qui en a éé
tirée,paroît plus fine que celle d'Ita
lie .
Les Peaux de Caſtors , de Chevreüils
& de Boeufs font le commerce
principal & ordinaire des Sauvages a
vec nous . Nous leur donnons en troc
des balles de fufil , de la poudre à
tirer , de groffes couvertures de laine ,
142 LE MERCURE
A
des fufils , de la Raſſade , * des gros
draps rouges & bleux dont ils ſe couyrent.
On peut affûrer que parmi une infi
nité deNations ſauvagesqui ſont dan's
la Loüifiane , il n'y en a point qui ne
s'accorde trés bien avec nos.Voyageurs
François en leur faiſant quelque
préfent : Le Gouverneur du Pays en
fera toujours le Maître. Dans toutes
les Ambaſſades qu'ils luy envoyent, ils
luy promettent ſincérement beaucoup
de dévouement & de fidélité , &d'eſtre
toujours preſts à porter la guerre où il
le jugera à propos : On ne peut même
leur faire plus de plaifir , que de leur
donner ordre decourir ſur des Nations
voifines.
Il n'y a qu'une ſeule Nation dans
toute la Loüifiane qui nous ſoit oppoſée;
il eſt vray qu'elle eſt trés confidérable.
On la nomme les Charaquis ;
elle eſt alliée des Anglois de la Caroline
, & habite à la ſource de la Riviere
* Cefont de petites Perles de verre ,
couleur de Turquoises, dont on fait des
grains de Chapelet en France & dont
les Sauvagesse font des Coliers.
DE SEPTEMBRE. 143
d'Ouabache qui groſſie de platien sautres
, ſedécharge dans leFleuve Saint-
Loüis à 40 lieuës des Illinois .
Les Chataquis deſcendent par-là dans
ce grand fleuve,pour ſurprendre ou ataquer
nosVoyageurs qui viennent de Canada
à la Mobile , qui eſt un vovage de
plus de 800 lieuës : Il y a 2ans qu'ils tuërent
dix à douze François qui tomberent
entre leurs mains , parmi leſquels
eſtoient deux Officiers du Canada. Le
Gouverneur Général envoya au commencement
de 1717, 300 Iroquois &
quelques Canadiens à leur tête, pour
venger la mort de ces François : On apprit
à la Mobile au mois d'Avril que ces
Iroquois en avoient déja mange trois
Villages. cette Nation étant toujours
antropophage,leGouverneur de la Loüifiane
ſe preparoit de ſon côté à faire
attaquer ces Sauvages ennemis.
Fermer
4
p. 133-143
Voyages du Capitaine Lade, Extrait, [titre d'après la table]
Début :
VOYAGES du Capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, [...]
Mots clefs :
Anglais, Mer, Commerce, Continent, Pays, Lecteurs, Voyages, Europe, Amérique, Colonies, Abbé Prévost, Robert Lade
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Voyages du Capitaine Lade, Extrait, [titre d'après la table]
V
DES BEAUX- ARTS , &c.
OYAGES du Capitaine Robert Lade
en differentes parties de l'Afrique ,
de l'Afie & de l'Amerique , contenant
l'Histoire de ſa fortune & fes obfervations
fur les colonies & le commerce des Eſpagnols
, des Anglois , des Hollandois , &c.
AParis , chés Didot , Quai des Auguſtins ,
à la Bible d'or , 1744 , 2 vol. in - 12 .
:
Ce Livre eſt traduit de l'Anglois parM.
P'Abbé Prevoſt , Auteur de pluſieurs excellens
Ouvrages. Ce n'eſt pas la premiere fois
que cet Ecrivain célébre enrichit ſon Pays
des tréſors de la Litterature Angloiſe. Le
Public a lû avec plaifir la Vie de Ciceron ,
&pluſieurs autres Traductions que M. Prevoſt
lui a préſentées ; c'eſt ſurtout à l'égard
des relations de Voyages qu'un Traducteur
peut faire chés les Anglois une moiffon:
abondante :la moitié deleurNation eſt ſans
ceffe en mouvement vers les parties du
monde les plus éloignées ,& Londres eſt
la Ville de l'Univers , où il paroît le plus
1
134 MERCURE DE FRANCE.
de Relations & de Journaux de Mer
Notre Litterature le céde donc en ce point
à la Litterature Angloiſe , qui à tout autre
égard ne peut pas lui être comparée. J'ai
remarqué que les Voyages font les Livres
qui intéreſſent plus généralement toutes fortes
de Lecteurs. La curioſité qu'ils piquent
& qu'ils fatisfont ſoûtient l'attention de
ceux qui ne liſent que pour s'amufer ; ceux
qui craindroient de paroître frivoles en ſe
livrant à des lectures purement agréables ,
trouvent dans les Voyageurs dequoi s'inftruire
,& ce prétexte les empêche de dédaigner
l'agrément qu'ils trouvent dans cette
lecture. Quoi de plus digne en effet d'un
eſprit éclairé , que de confiderer les differentes
manieres dont la Nature a traité les
hommes , & combien ces traitemens differens
changent ce qu'elle leur adonné à tous
de ſemblable ? Malheureuſement ce n'eſt
pas dans cet eſprit que liſent la plupart des
hommes , même de ceux qu'on reconnoît
pour gens ſenſes & raisonnables. Des faits
finguliers , des Deſcriptions de Pays , de
Peuples , des Phénoménes extraordinaires ,
ſouvent incroyables , font l'attrait qui engage
le plus grand nombre des lecteurs.
Cependant la lecture des Voyages n'eſt pas
fans utilité pour ceux qui abandonnent les
vûës Philoſophiques ; elle apprend mille
.
NOVEMBRE. 1744. 13
choſes qu'il eſt fort avantageux de ſçavoir
&qu'il feroit honteux d'ignorer ; ſi cette
lecture eſt auſſi utile qu'agréable pour tou
tes fortes de lecteurs , elle est abfolument
néceſſaire à ceux qui ſe deſtinent ou à voyager
eux mêmes , ou à faire de leur cabinet
le commerce de la Mer ; il faut qu'ils connoiſſent
les differentes poſitions des lieux
de commerce , & qu'ils en poſſedent l'Hiftoire
, comme il est néceſſaire à nos Ambaffadeurs
de connoître la Topographie de
l'Europe , & l'Hiſtoire des Traités qui ont
été faits depuis 1 go ans. :
On ne voit point dans les Voyages de
Robert Lade ces fingularités incroyables ,
qui n'exiſtent ſouvent que dans l'imagination
des Voyageurs , plus attentifs à pi
quer la curiofité des lecteurs , qu'à refpecter
la vérité ; mais on y trouve des détails
fort judicieux & fort inſtructifs fur les colonies
Eſpagnoles &Angloiſes. Les ſtratagêmes
dont lesAnglois ſe ſont ſervis fi longtems
pour faire la contrebande dans les Indes
Occidentales,malgré les précautions des
Eſpagnols , font ici peints au naturel , &
l'ony voit les fémences des diffenfions &
des quérelles qui ont enfin allumé entre les
deuxNations une guerre dont l'embrafement
s'eſt communiqué au reſte de l'Europe.
Le ſouvenir de ce qui s'eſt paffé à Car136
MERCURE DE FRANCE.
thagene il y a 3 ans , rend bien intéreſſant
le Mémoire qui eſt inféré ici ſur cette Place
célébre & importante. C'eſt dans le Livre
même qu'il faut lire ce que dit l'Auteur
du Cap de Bonne-Efperance , de Batavia ,
de la Jamaïque , de la Georgie , de la Barbade
, des Bermudes , de Juan d'Ulva , & de
VeraCruz , où les négocians ſont ſi riches
que l'on regarde commepauvre un homme
dont le bien n'excede pas cent mille livres
ſterlings ; c'est- à-dire , environ deux millions
trois cent mille livres de notre monnoye.
2
Robert Lade ne ſe contente pas de donner
au public la relation de ſes voyages ; it
a ramaffé les Mémoires de fon fils , & de
pluſieurs autres , & l'on trouve ici rapprochées
beaucoup de particularités ſur les
tentatives qui ont été faites pour trouver
un paſſage de la Mer Glaciale dans laMer
du Sud ;cette collection forme une eſpece
d'Hiſtoire de cette navigation , qui juſqu'à
préſent a fi peu réüfli , & quoiqu'en diſe le
Voyageur , vraiſemblablement ne réüffira
jamais. Cette recherche importante a longtems
occupé les Anglois & les Hollandois
qui par ce moyen auroient été à la Mer du
Sud fans paffer ſous les Forts des Eſpagnols ,
&parconféquent auroient partagé avec eux
ce riche commerce .
>
3
NOVEMBRE. 1744 . 137
En 1576 , le Capitaine Martin Frobisher
entreprit ſon premier voyage par le Nord-
Eſt , & le 12 de Juin ayant découvert la
Terre de L. brador, à 63 degrés 8 min. il
entra dans le détroit auquel il a donné fon
nom. Il eſſaya fans ſuccès de lier quelque
commerce avec les naturels du Pays , qui
penſerent le faire périr ; cependant il ne fut
point découragé ; trois fois il tenta ce dangereux
voyage , mais toujours avec autant
de danger , & aufli peu de fruit.
Jean David , qui forma fix ans après ,
( en 1585 ) la même entrepriſe ne fut ni
moins conftant , ni plus heureux. Il alla dans
ſon ſecond voyage juſqu'à 66 deg. 26 m.
Ce deffein paroiſſoit abandonné lorfqu'en
1607 le Capitaine Henri Hudfon
s'avança juſqu'à 80 deg. 23 m. il palla encore
cent lieuës plus loin dans un troifiéme
voyage en 1610 ; l'excès du froid & l'abondance
des glaces le forcerent de s'arrêter
; il fallut qu'il paſſât l'hyver dans ces
terribles lieux , mais il y périt enfin avec
tous ſes gens , payant bien cher l'honneur
d'avoir donné fon nom à cette Baye qu'on
appelle la Baye d'Hudſon .
Les Danois ont revendiqué l'honneur de
cette découverte ; ils avoient navigué de ce
côté vers l'entrée du détroit avant Henri
Hudſon , mais celui-ci eſt le premier qui
138 MERCURE DE FRANCE.
ait pénétré au fond de cette Baye.
A l'égard des Danois , ils aborderent la
Terre ferme près d'une riviere que l'on a
nommée riviere Danoiſe , & que les Sau
vages nomment Manotcouſibi ou riviere des
Etrangers , mais ils périrent tous de mifere
&de froid pendant l'hyver ; les Sauvages
qui habitent les terres furent extrêmement
furpris , lorſqu'arrivant dans ce lieu l'Eté
ſuivant , ils virent tant de corps morts , &
des hommes d'une figure ſi differente de la
leur. Malheureuſement il y avoit de la poudre
parmi les proviſions des Danois , dont
les débris ſubſiſtoient encore , ils y mirent
le feu qui les fit tous fauter .
Les Anglois , les Hollandois , & les Danois
ne font pas les ſeuls qui ayent cherché
à paſſer dans la Mer du Sud par le Nord. M.
de la Salle François tenta cette entrepriſe
en 1668 , mais il y périt malheureuſement.
Quelques Anglois de la Virginie ont prétendu
avoir traverſé tout le continent au
travers des terres ; mais ce n'eſt pas là ce
dont il s'agit , il eſt queſtion de trouver une
voye qui ſoit propre au commerce , ſans
quoi il ſert pen de nous apprendre qu'à
force de marches & de fatigues on peut
traverſer le continent de l'Amerique.
Cequ'ils ont raconté de la fertilité des
terres&dela multitude des Nations qu'on
NOVEMBRE. 1744. 139
trouve dans ce Continent doit flater d'autant
plus la curioſité des lecteurs , qu'il
s'accorde parfaitement avec les relations
de pluſieurs autres Voyageurs ; notre Anglois
cite de longs & intéreſſans détails de
celle du P. Hennequin , Miſſionnaire Jefuite.
>>Ce ne ſont point des Pays déſerts &
>>fans culture , tels que les François & les
>>>Anglois ont trouvé ceux où ils ont planté
>>leurs premieres colonies. Des fruits &
>> des grains de toute eſpece y enrichiffent
>>les campagnes ; pluſieurs peuples y font
>>policés juſqu'à ſe vêtir d'étoffes très- fines,
>>ils ont l'uſage des chevaux avec des ſel-
>> les ; leurs Villes font bien bâties & régu-
>>>lierement fortifiées ; enfin la Nouvelle
>> France , la Virginie & la Caroline ſeme
>> blent n'être ſuivant ces relations que des
>> limites ſtériles & défertes d'une immenfe
> étenduë de Pays auquel toutes les fa-
>> veurs de la Nature ont été prodiguées , à
>>peu près comme la Mofcovie & la Tarta-
>>rie à l'égard des autres parties de l'Eu-
>rope.
Entre plufieurs obfervations , nous choifiſſons
celle-ci qui peut donner quelque
idée aux lecteurs de l'intérieur du Conti
nent.
>>On trouva des peuples qui n'ont riende
140 MERCURE DE FRANCE.
Barbare * que le nom : un de ces Sauva
>> ges , qui fut le premier qu'on rencon-
>>>tra , revenoit de la Chaffe avec ſa famille ,
>>>il fit préfent au Chefdes François d'un de
>> fes chevaux , & de quelque viande , le
priant par ſignes d'aller chés lui avec tous
>> ſes gens ; enfin pour les mieux engager ,
il leur laiſſa ſa femme , ſa famille & fa
>> chaffe , comme pour leur ſervir de gages ,
"& cependant il ſe rendit au Village, pour
faire ſçavoir leur arrivée ; au bout de deux
> jours il revint avec des chevaux chargés
>>de proviſions , & pluſieurs Chefs des Sau-
>> vages qui l'accompagnoient ; ils étoient
>> ſuivis de guerriers , habillés fort propre-
>ment de peaux paſſées , & ornées de plu-
>>>mes ; on les rencontra à trois lieuës de
>>l'habitation. Les François y furent reçus
>comme en triomphe & furent logés chés.
>> le grand Capitaine ; c'étoit un concours
• ſurprenant de peuple , dont la jeuneſſe
>>étoit rangée fous les armes. Elle ſe releva
>jour&nuit pour les garder , les comblant
>>de biens , & de toutes fortes de vivres.
Ce Village qu'on appelle le Cenis , eſt un
>>des plus confiderables de l'Amerique par
>>ſa grandeur , & par le nombre de ſes ha-
>>bitans ; il a bien 20 lieuës de long au
*Nous les appellons Sauvages & non pas Barbares.
NOVEMBRE. 1744. 141
moins ; ce n'eſt pas qu'il ſoit contigûment
>>>habité ; les maiſons font diftribuées par
» dix ou douze , qui font comme des Can-
>> tons , & qui ont chacun des noms diffe-
> rens. Elles font belles , longues de 40 ou
» 50 pieds , dreffées en maniere de ruches
» àmiel , & environnées d'arbres qui ſe
» rejoignent en haut par les branches ; nous
>>trouvámes chés ces Cenis pluſieurs chofes
>>qui viennent indubitablement des Eſpa-
>>gnols , comme des piastres , & d'autres
»monnoyes , des cuilliers d'argent , de la
>>dentelle ,des habits , &c. Nous y vîmes
» entr'autres une Bulle du Pape , qui exemp-
» te du jeûne les Eſpagnols du Mexique
>> pendant l'Eté. Les chevaux y ſont ſi com-
>>>muns , qu'on en donnoit un à nos gens
» pour une hache ; un Cenis voulut donner
»un cheval pour le capuchon d'un Récollet
>>de la troupe dont il avoit envie.
Les obſervations que cite l'Auteur ſur les
Ianchus , ne font ni moins curieuſes ni
moins capables de donner une idée avantageuſe
du Continent; ſon deſſein en donnant
ces extraits , a été de faire remarquer
qu'il pourroit bien être du Continent de
>>l'Amerique , comme de celui de l'Europe ,
>>>ouplus ou peut- être plus on trouve d'o-
>>pulence & de politeſſe , deſorte que de
2
l'aveu de tout le monde , la France , l'An
142 MERCURE DE FRANCE.
>>gleterre , la Hollande & l'Allemagne qui
>>font réellement au centre , l'emportent
»affés clairement ſur les autres Nations. Si
cette comparaiſon étoit la ſeule preuve de
l'aſſertion du Voyageur , elle feroit bientôt
renverſée ; en effet , peut-on dire que la
France , l'Italie , la Hollande , &c. font au
centre du Continent de l'Europe , lorſque
cesdifferentes Régions font toutes bordées
par la Mer ? Un Voyageur qui aborderoit à
Veniſe , & qui de-là tirant vers le Nord gagneroit
la Suéde ou la Moſcovie , ſeroit
bien éloigné de trouver plus d'opulence ,
àmeſure qu'il avanceroit dans le Continent
de l'Europe ; cette legere remarque n'empêche
pas que dans le fond la réflexion de
l'Auteur ne foit fort judicieuse ,& il a fans
doute raiſon de dire >> que quand l'eſperan-
> ce de trouver la Mer du Sud par la com-
> municationdes rivieres , comme on a déja
>>>trouvé le Golphe du Mexique par celle
>>d'Ouabache & de Miffiffipi , ne fuffiroit
>> pas pour faire entreprendre ſérieuſement
>>de pénétrer cette vaſte étenduë de Pays.
>D'autres vûës , preſqu'aufli importantes
» pour le commerce ,& la ſeule curiofité
>>même devroient porter les François & les
>>>Anglois , que cette entrepriſe ſemble re-
>garder par la ſituation de leurs colonies
> à pouffer de ce côté-là leurs découvertes.
NOVEMBRE. 1744. 143
On trouve à la ſuite de cette relation une
Deſcription de la Nouvelle Eſpagne , depuis
Panama juſques vers le quarantiéme
degré de Latitude vers le Nord , fort curieuſe
, & bien détaillée. J'obſerverai qu'il
s'y eſt gliſſé une très-legere erreur. Le Voyageur
dit que les pluyes commencent à
Gouayaquil au mois de Janvier & durent
juſqu'aumois deMai ; il auroit dû dire que
ces pluyes commencent en Novembre , c'eſt
ainſi que l'a rapporté M. Bouguer , l'un des
Académiciens qui ont été au Pérou , pour
déterminer la figure de la Terre,
La relation de Robert Lade eſt ornée de
deux Cartes qui étoient néceſſaires pour lire
ce Livre avec fruit , & même avec agrément,
DES BEAUX- ARTS , &c.
OYAGES du Capitaine Robert Lade
en differentes parties de l'Afrique ,
de l'Afie & de l'Amerique , contenant
l'Histoire de ſa fortune & fes obfervations
fur les colonies & le commerce des Eſpagnols
, des Anglois , des Hollandois , &c.
AParis , chés Didot , Quai des Auguſtins ,
à la Bible d'or , 1744 , 2 vol. in - 12 .
:
Ce Livre eſt traduit de l'Anglois parM.
P'Abbé Prevoſt , Auteur de pluſieurs excellens
Ouvrages. Ce n'eſt pas la premiere fois
que cet Ecrivain célébre enrichit ſon Pays
des tréſors de la Litterature Angloiſe. Le
Public a lû avec plaifir la Vie de Ciceron ,
&pluſieurs autres Traductions que M. Prevoſt
lui a préſentées ; c'eſt ſurtout à l'égard
des relations de Voyages qu'un Traducteur
peut faire chés les Anglois une moiffon:
abondante :la moitié deleurNation eſt ſans
ceffe en mouvement vers les parties du
monde les plus éloignées ,& Londres eſt
la Ville de l'Univers , où il paroît le plus
1
134 MERCURE DE FRANCE.
de Relations & de Journaux de Mer
Notre Litterature le céde donc en ce point
à la Litterature Angloiſe , qui à tout autre
égard ne peut pas lui être comparée. J'ai
remarqué que les Voyages font les Livres
qui intéreſſent plus généralement toutes fortes
de Lecteurs. La curioſité qu'ils piquent
& qu'ils fatisfont ſoûtient l'attention de
ceux qui ne liſent que pour s'amufer ; ceux
qui craindroient de paroître frivoles en ſe
livrant à des lectures purement agréables ,
trouvent dans les Voyageurs dequoi s'inftruire
,& ce prétexte les empêche de dédaigner
l'agrément qu'ils trouvent dans cette
lecture. Quoi de plus digne en effet d'un
eſprit éclairé , que de confiderer les differentes
manieres dont la Nature a traité les
hommes , & combien ces traitemens differens
changent ce qu'elle leur adonné à tous
de ſemblable ? Malheureuſement ce n'eſt
pas dans cet eſprit que liſent la plupart des
hommes , même de ceux qu'on reconnoît
pour gens ſenſes & raisonnables. Des faits
finguliers , des Deſcriptions de Pays , de
Peuples , des Phénoménes extraordinaires ,
ſouvent incroyables , font l'attrait qui engage
le plus grand nombre des lecteurs.
Cependant la lecture des Voyages n'eſt pas
fans utilité pour ceux qui abandonnent les
vûës Philoſophiques ; elle apprend mille
.
NOVEMBRE. 1744. 13
choſes qu'il eſt fort avantageux de ſçavoir
&qu'il feroit honteux d'ignorer ; ſi cette
lecture eſt auſſi utile qu'agréable pour tou
tes fortes de lecteurs , elle est abfolument
néceſſaire à ceux qui ſe deſtinent ou à voyager
eux mêmes , ou à faire de leur cabinet
le commerce de la Mer ; il faut qu'ils connoiſſent
les differentes poſitions des lieux
de commerce , & qu'ils en poſſedent l'Hiftoire
, comme il est néceſſaire à nos Ambaffadeurs
de connoître la Topographie de
l'Europe , & l'Hiſtoire des Traités qui ont
été faits depuis 1 go ans. :
On ne voit point dans les Voyages de
Robert Lade ces fingularités incroyables ,
qui n'exiſtent ſouvent que dans l'imagination
des Voyageurs , plus attentifs à pi
quer la curiofité des lecteurs , qu'à refpecter
la vérité ; mais on y trouve des détails
fort judicieux & fort inſtructifs fur les colonies
Eſpagnoles &Angloiſes. Les ſtratagêmes
dont lesAnglois ſe ſont ſervis fi longtems
pour faire la contrebande dans les Indes
Occidentales,malgré les précautions des
Eſpagnols , font ici peints au naturel , &
l'ony voit les fémences des diffenfions &
des quérelles qui ont enfin allumé entre les
deuxNations une guerre dont l'embrafement
s'eſt communiqué au reſte de l'Europe.
Le ſouvenir de ce qui s'eſt paffé à Car136
MERCURE DE FRANCE.
thagene il y a 3 ans , rend bien intéreſſant
le Mémoire qui eſt inféré ici ſur cette Place
célébre & importante. C'eſt dans le Livre
même qu'il faut lire ce que dit l'Auteur
du Cap de Bonne-Efperance , de Batavia ,
de la Jamaïque , de la Georgie , de la Barbade
, des Bermudes , de Juan d'Ulva , & de
VeraCruz , où les négocians ſont ſi riches
que l'on regarde commepauvre un homme
dont le bien n'excede pas cent mille livres
ſterlings ; c'est- à-dire , environ deux millions
trois cent mille livres de notre monnoye.
2
Robert Lade ne ſe contente pas de donner
au public la relation de ſes voyages ; it
a ramaffé les Mémoires de fon fils , & de
pluſieurs autres , & l'on trouve ici rapprochées
beaucoup de particularités ſur les
tentatives qui ont été faites pour trouver
un paſſage de la Mer Glaciale dans laMer
du Sud ;cette collection forme une eſpece
d'Hiſtoire de cette navigation , qui juſqu'à
préſent a fi peu réüfli , & quoiqu'en diſe le
Voyageur , vraiſemblablement ne réüffira
jamais. Cette recherche importante a longtems
occupé les Anglois & les Hollandois
qui par ce moyen auroient été à la Mer du
Sud fans paffer ſous les Forts des Eſpagnols ,
&parconféquent auroient partagé avec eux
ce riche commerce .
>
3
NOVEMBRE. 1744 . 137
En 1576 , le Capitaine Martin Frobisher
entreprit ſon premier voyage par le Nord-
Eſt , & le 12 de Juin ayant découvert la
Terre de L. brador, à 63 degrés 8 min. il
entra dans le détroit auquel il a donné fon
nom. Il eſſaya fans ſuccès de lier quelque
commerce avec les naturels du Pays , qui
penſerent le faire périr ; cependant il ne fut
point découragé ; trois fois il tenta ce dangereux
voyage , mais toujours avec autant
de danger , & aufli peu de fruit.
Jean David , qui forma fix ans après ,
( en 1585 ) la même entrepriſe ne fut ni
moins conftant , ni plus heureux. Il alla dans
ſon ſecond voyage juſqu'à 66 deg. 26 m.
Ce deffein paroiſſoit abandonné lorfqu'en
1607 le Capitaine Henri Hudfon
s'avança juſqu'à 80 deg. 23 m. il palla encore
cent lieuës plus loin dans un troifiéme
voyage en 1610 ; l'excès du froid & l'abondance
des glaces le forcerent de s'arrêter
; il fallut qu'il paſſât l'hyver dans ces
terribles lieux , mais il y périt enfin avec
tous ſes gens , payant bien cher l'honneur
d'avoir donné fon nom à cette Baye qu'on
appelle la Baye d'Hudſon .
Les Danois ont revendiqué l'honneur de
cette découverte ; ils avoient navigué de ce
côté vers l'entrée du détroit avant Henri
Hudſon , mais celui-ci eſt le premier qui
138 MERCURE DE FRANCE.
ait pénétré au fond de cette Baye.
A l'égard des Danois , ils aborderent la
Terre ferme près d'une riviere que l'on a
nommée riviere Danoiſe , & que les Sau
vages nomment Manotcouſibi ou riviere des
Etrangers , mais ils périrent tous de mifere
&de froid pendant l'hyver ; les Sauvages
qui habitent les terres furent extrêmement
furpris , lorſqu'arrivant dans ce lieu l'Eté
ſuivant , ils virent tant de corps morts , &
des hommes d'une figure ſi differente de la
leur. Malheureuſement il y avoit de la poudre
parmi les proviſions des Danois , dont
les débris ſubſiſtoient encore , ils y mirent
le feu qui les fit tous fauter .
Les Anglois , les Hollandois , & les Danois
ne font pas les ſeuls qui ayent cherché
à paſſer dans la Mer du Sud par le Nord. M.
de la Salle François tenta cette entrepriſe
en 1668 , mais il y périt malheureuſement.
Quelques Anglois de la Virginie ont prétendu
avoir traverſé tout le continent au
travers des terres ; mais ce n'eſt pas là ce
dont il s'agit , il eſt queſtion de trouver une
voye qui ſoit propre au commerce , ſans
quoi il ſert pen de nous apprendre qu'à
force de marches & de fatigues on peut
traverſer le continent de l'Amerique.
Cequ'ils ont raconté de la fertilité des
terres&dela multitude des Nations qu'on
NOVEMBRE. 1744. 139
trouve dans ce Continent doit flater d'autant
plus la curioſité des lecteurs , qu'il
s'accorde parfaitement avec les relations
de pluſieurs autres Voyageurs ; notre Anglois
cite de longs & intéreſſans détails de
celle du P. Hennequin , Miſſionnaire Jefuite.
>>Ce ne ſont point des Pays déſerts &
>>fans culture , tels que les François & les
>>>Anglois ont trouvé ceux où ils ont planté
>>leurs premieres colonies. Des fruits &
>> des grains de toute eſpece y enrichiffent
>>les campagnes ; pluſieurs peuples y font
>>policés juſqu'à ſe vêtir d'étoffes très- fines,
>>ils ont l'uſage des chevaux avec des ſel-
>> les ; leurs Villes font bien bâties & régu-
>>>lierement fortifiées ; enfin la Nouvelle
>> France , la Virginie & la Caroline ſeme
>> blent n'être ſuivant ces relations que des
>> limites ſtériles & défertes d'une immenfe
> étenduë de Pays auquel toutes les fa-
>> veurs de la Nature ont été prodiguées , à
>>peu près comme la Mofcovie & la Tarta-
>>rie à l'égard des autres parties de l'Eu-
>rope.
Entre plufieurs obfervations , nous choifiſſons
celle-ci qui peut donner quelque
idée aux lecteurs de l'intérieur du Conti
nent.
>>On trouva des peuples qui n'ont riende
140 MERCURE DE FRANCE.
Barbare * que le nom : un de ces Sauva
>> ges , qui fut le premier qu'on rencon-
>>>tra , revenoit de la Chaffe avec ſa famille ,
>>>il fit préfent au Chefdes François d'un de
>> fes chevaux , & de quelque viande , le
priant par ſignes d'aller chés lui avec tous
>> ſes gens ; enfin pour les mieux engager ,
il leur laiſſa ſa femme , ſa famille & fa
>> chaffe , comme pour leur ſervir de gages ,
"& cependant il ſe rendit au Village, pour
faire ſçavoir leur arrivée ; au bout de deux
> jours il revint avec des chevaux chargés
>>de proviſions , & pluſieurs Chefs des Sau-
>> vages qui l'accompagnoient ; ils étoient
>> ſuivis de guerriers , habillés fort propre-
>ment de peaux paſſées , & ornées de plu-
>>>mes ; on les rencontra à trois lieuës de
>>l'habitation. Les François y furent reçus
>comme en triomphe & furent logés chés.
>> le grand Capitaine ; c'étoit un concours
• ſurprenant de peuple , dont la jeuneſſe
>>étoit rangée fous les armes. Elle ſe releva
>jour&nuit pour les garder , les comblant
>>de biens , & de toutes fortes de vivres.
Ce Village qu'on appelle le Cenis , eſt un
>>des plus confiderables de l'Amerique par
>>ſa grandeur , & par le nombre de ſes ha-
>>bitans ; il a bien 20 lieuës de long au
*Nous les appellons Sauvages & non pas Barbares.
NOVEMBRE. 1744. 141
moins ; ce n'eſt pas qu'il ſoit contigûment
>>>habité ; les maiſons font diftribuées par
» dix ou douze , qui font comme des Can-
>> tons , & qui ont chacun des noms diffe-
> rens. Elles font belles , longues de 40 ou
» 50 pieds , dreffées en maniere de ruches
» àmiel , & environnées d'arbres qui ſe
» rejoignent en haut par les branches ; nous
>>trouvámes chés ces Cenis pluſieurs chofes
>>qui viennent indubitablement des Eſpa-
>>gnols , comme des piastres , & d'autres
»monnoyes , des cuilliers d'argent , de la
>>dentelle ,des habits , &c. Nous y vîmes
» entr'autres une Bulle du Pape , qui exemp-
» te du jeûne les Eſpagnols du Mexique
>> pendant l'Eté. Les chevaux y ſont ſi com-
>>>muns , qu'on en donnoit un à nos gens
» pour une hache ; un Cenis voulut donner
»un cheval pour le capuchon d'un Récollet
>>de la troupe dont il avoit envie.
Les obſervations que cite l'Auteur ſur les
Ianchus , ne font ni moins curieuſes ni
moins capables de donner une idée avantageuſe
du Continent; ſon deſſein en donnant
ces extraits , a été de faire remarquer
qu'il pourroit bien être du Continent de
>>l'Amerique , comme de celui de l'Europe ,
>>>ouplus ou peut- être plus on trouve d'o-
>>pulence & de politeſſe , deſorte que de
2
l'aveu de tout le monde , la France , l'An
142 MERCURE DE FRANCE.
>>gleterre , la Hollande & l'Allemagne qui
>>font réellement au centre , l'emportent
»affés clairement ſur les autres Nations. Si
cette comparaiſon étoit la ſeule preuve de
l'aſſertion du Voyageur , elle feroit bientôt
renverſée ; en effet , peut-on dire que la
France , l'Italie , la Hollande , &c. font au
centre du Continent de l'Europe , lorſque
cesdifferentes Régions font toutes bordées
par la Mer ? Un Voyageur qui aborderoit à
Veniſe , & qui de-là tirant vers le Nord gagneroit
la Suéde ou la Moſcovie , ſeroit
bien éloigné de trouver plus d'opulence ,
àmeſure qu'il avanceroit dans le Continent
de l'Europe ; cette legere remarque n'empêche
pas que dans le fond la réflexion de
l'Auteur ne foit fort judicieuse ,& il a fans
doute raiſon de dire >> que quand l'eſperan-
> ce de trouver la Mer du Sud par la com-
> municationdes rivieres , comme on a déja
>>>trouvé le Golphe du Mexique par celle
>>d'Ouabache & de Miffiffipi , ne fuffiroit
>> pas pour faire entreprendre ſérieuſement
>>de pénétrer cette vaſte étenduë de Pays.
>D'autres vûës , preſqu'aufli importantes
» pour le commerce ,& la ſeule curiofité
>>même devroient porter les François & les
>>>Anglois , que cette entrepriſe ſemble re-
>garder par la ſituation de leurs colonies
> à pouffer de ce côté-là leurs découvertes.
NOVEMBRE. 1744. 143
On trouve à la ſuite de cette relation une
Deſcription de la Nouvelle Eſpagne , depuis
Panama juſques vers le quarantiéme
degré de Latitude vers le Nord , fort curieuſe
, & bien détaillée. J'obſerverai qu'il
s'y eſt gliſſé une très-legere erreur. Le Voyageur
dit que les pluyes commencent à
Gouayaquil au mois de Janvier & durent
juſqu'aumois deMai ; il auroit dû dire que
ces pluyes commencent en Novembre , c'eſt
ainſi que l'a rapporté M. Bouguer , l'un des
Académiciens qui ont été au Pérou , pour
déterminer la figure de la Terre,
La relation de Robert Lade eſt ornée de
deux Cartes qui étoient néceſſaires pour lire
ce Livre avec fruit , & même avec agrément,
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5
p. 84-85
EPITRE A un ami qui partoit pour l'Amérique.
Début :
Rendez-vous dans l'appartement [...]
Mots clefs :
Dieux, Amour, Amérique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A un ami qui partoit pour l'Amérique.
EPITRE
A un ami qui partoit pour l'Amérique:
Rendez - vous dans l'appartement
D'un petit héros de finance ,
Qui , grace aux Dieux , déja commence
De cultiver l'heureux talent
Qui tire un homme du néant
Et le fait vivre avec aiſance.
En attendant ce jour brillant ,
Qui me verra dans l'opulence ,
Accourez avec confiance
Au déjeuner que fans apprêts
Vous prépare mon indigence.
Là vous verrez tous les regrets
Que va me caufer votre abfence :
Là vous recevrez mes adieux .....
Vous partez. Ah ! dans cette plage
Où vous allez porter vos Dieux ;
Fuyez ce foin trop ennuyeux ,
De devenir un perfonnage ;
Ne defirez d'autre avantage
Que celui d'être ... & d'être heureux ;
On l'eft toujours quand on eſt ſage.
Mais n'allez pas être un Caton ,
Je vous preferis cette raison
DECEMBRE.
85 17541
Dont Ariftipe fit ufage ;
Une raiſon fans étalage ,
Qui fe prêtant à nos defirs ,
Nous éclaire fur les plaifirs.
Si les foucis font du
voyage ,
Que j'ai pour vous à craindre encor !
Hélas ! dans ce pays fauvage
Vous ne trouverez que de l'or.
L'or feul fait-il notre partage ?
Des plaiſirs la troupe volage ,
L'urbanité , l'efprit , le goût ,
L'agréable libertinage ,
Enfin tous les Dieux du bel âge
N'ont point de temples au Pérou.
On n'y rit point ; là l'homme eft fou ;
Sans agrément , fans badinage.
» Mais Amour , Amour eft par- tout ;
» Ce Dieu par- tout a des hommages.
L'Amour est donc fur ces rivages.
Adieu , partez , vous aurez tout.
A un ami qui partoit pour l'Amérique:
Rendez - vous dans l'appartement
D'un petit héros de finance ,
Qui , grace aux Dieux , déja commence
De cultiver l'heureux talent
Qui tire un homme du néant
Et le fait vivre avec aiſance.
En attendant ce jour brillant ,
Qui me verra dans l'opulence ,
Accourez avec confiance
Au déjeuner que fans apprêts
Vous prépare mon indigence.
Là vous verrez tous les regrets
Que va me caufer votre abfence :
Là vous recevrez mes adieux .....
Vous partez. Ah ! dans cette plage
Où vous allez porter vos Dieux ;
Fuyez ce foin trop ennuyeux ,
De devenir un perfonnage ;
Ne defirez d'autre avantage
Que celui d'être ... & d'être heureux ;
On l'eft toujours quand on eſt ſage.
Mais n'allez pas être un Caton ,
Je vous preferis cette raison
DECEMBRE.
85 17541
Dont Ariftipe fit ufage ;
Une raiſon fans étalage ,
Qui fe prêtant à nos defirs ,
Nous éclaire fur les plaifirs.
Si les foucis font du
voyage ,
Que j'ai pour vous à craindre encor !
Hélas ! dans ce pays fauvage
Vous ne trouverez que de l'or.
L'or feul fait-il notre partage ?
Des plaiſirs la troupe volage ,
L'urbanité , l'efprit , le goût ,
L'agréable libertinage ,
Enfin tous les Dieux du bel âge
N'ont point de temples au Pérou.
On n'y rit point ; là l'homme eft fou ;
Sans agrément , fans badinage.
» Mais Amour , Amour eft par- tout ;
» Ce Dieu par- tout a des hommages.
L'Amour est donc fur ces rivages.
Adieu , partez , vous aurez tout.
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Résumé : EPITRE A un ami qui partoit pour l'Amérique.
L'épître est adressée à un ami partant pour l'Amérique. L'auteur évoque un 'petit héros de finance' qui cultive un talent prometteur pour échapper au néant et vivre avec aisance. Avant son départ, l'auteur invite son ami à un déjeuner modeste pour exprimer ses regrets et ses adieux. Il conseille à son ami de fuir l'ambition de devenir un personnage important et de rechercher simplement le bonheur et la sagesse. L'auteur met en garde contre les soucis du voyage et les dangers de l'Amérique, où l'on ne trouvera que de l'or, mais pas les plaisirs, l'urbanité, l'esprit, ni les agréments de la vie. Il souligne que l'Amour, cependant, est présent partout. L'auteur conclut en souhaitant à son ami de trouver tout ce qu'il cherche, malgré les défis du voyage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 228-237
« Il a paru successivement plusieurs Ecrits, qui ont pour objet la [...] »
Début :
Il a paru successivement plusieurs Ecrits, qui ont pour objet la [...]
Mots clefs :
France, Angleterre, Acadie, Traité, Frontières, Amérique, Canada, Troubles politiques, Déclaration du roi, Abbé de la Chateigneray, Mémoires, Prétentions territoriales, Despotisme, Parlement, Déclaration
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Il a paru successivement plusieurs Ecrits, qui ont pour objet la [...] »
La paru fucceffivement plufieurs Ecrits , qui ont
pour objet la grande question agitée entre la
France & l'Angleterre , fur les anciennes limites
de l'Acadie. Le premier eft une Lettre de M. ... a
M. de & ne contient que onze pages . Celui qui
eft intitulé Hiftoire Géographique de la nouvelle
Ecoffe , c. contient la defcription du Pays auquel
les Anglois donnent ce nom , & on y.expofe les
avantages propofés par la Nation à ceux qui voudront
Y tormer des établiffemens. C'eft une traduction
à laquelle on a feulement joint quelques
notes dans lesquelles le fyftême anglois eft réfuté.
La conduite des François par rapport à la nouvelle
Ecoffe , depuis le premier établiffement de cette
Colonie jufqu'à nos jours , &c. eft auffi traduite
de l'Anglois , & il eft aifé de le reconnoître . Ce
n'eft qu'un ouvrage polémique dans lequel l'Auteur
a marqué peu de retenue & même de politeffe
dans les expreffions dont il fe fert , en parlant
tant de la France , que de quelques François
en particulier. Les argumens qu'il employe n'ont
pas paru affez redoutables pour les déguifer , &
l'Auteur François n'a pu mieux défendre la caufe
de fa patrie , qu'en expofant par une traduction.
fidelle les objections de fon adverfaire , & en rétabliffant
feulement le véritable état de la queſtion
par des notes fuccinctes .
La difcuffion fommaire fur les anciennes limites
de l'Acadie , & fur les ftipulations du Traité d'U
trecht qui y font relatives , eft un ouvrage fran
OCTOBRE. 1755. 229
çois. C'eft proprement l'extrait des Mémoires refpectifs
des Commiffaires des deux Nations : l'Auteur,
après y avoir examiné la queftion , fuivans les
principes de droit & la teneur des Traités , ajoute
quelques réflexions fur la politique des Anglois
en général , & fur l'équilibre des puiffances en
Amérique. Comme ces réflexions font très - courtes
, & que l'objet en eſt différent de celui du refte
de la differtation , nous croyons qu'il fera plus
aifé de les tranſcrire , que de les extraire.
Toutes les raifons & les confidérations que
l'on vient d'expofer , peuvent fervir à dévoiler les
raifons qui doivent engager la France à ne ſe
point défifter des ftipulations du Traité d'Utrecht
qui bornent la ceffion de l'Acadie , à celle de
Pancienne Acadie ; qui n'ajoutent à cette ceffion
que celle de Port- Royal & nullement celle de
la Baye- Françoife , ni de la côte des Etchemins ;
qui par le gilement des ôtes , déterminent l'étendue
des mers de l'Acadie , depuis le Sable jufqu'à
la hauteur du Cap Fourchu ; qui déclarent
que toutes les Illes quelconques fituées dans l'embouchure
& le Golfe S. Laurent appartiennent à
la France ; qui par - là excluent les Anglois de rien
prétendre fur les côtes de ce même Golfe , & en
même tems fuppofent évidemment , que le Golfe
appartient en entier à la France.
On ne craint point de dire que l'objet des Anglois
ne fe borne pas aux Pays qu'ils reclament
fous le nom d'Acadie , & qui la plupart font
ingrats , ftériles & fans commerce. Leur objet
eft d'envahir le Canada en entier , & de ſe préparer
par- là le chemin à l'empire univerfel de
P'Amérique , & des richeffes dont elle eft la fource
la plus abondante.
Leurs prétentions d'une part , annoncées par
30 MERCURE DE FRANCE.
leurs Livres & leurs Cartes ; de l'autre , les entre
prifes projettées dans leurs colonies de l'Amérique
, & qui viennent d'éclore , pour attaquer en
même tems le Canada de tous les côtés , avec des
forces très -fupérieures ( ce qui ne juftifie que
trop la fageffe des mefures qui ont déterminé la
France à y faire paffer des Troupes ) ces mêmes
entrepriſes autorifées & fomentées par le Gouvernement
d'Angleterre , dans le tems qu'il affuroit
la France des difpofitions les plus pacifiques ,
& qu'il auroit voulu l'amufer par de vaines négociations
toutes ces circonstances prouvent le
projet formé de s'emparer du Canada & s'ils
parvenoient à y réuffir , rien ne feroit plus capable
de mettre un frein à leur cupidité.
Actuellement leurs prétentions fur les poffeffions
des Efpagnols en Amérique , dorment : il
ne feroit pas de leur prudence de provoquer en
même tems la France & l'Eſpagne ; mais leurs
vues fur une partie de la Floride , fur la Baye de
Campeche , & fur le pays des Mofquites , ne font
ignorées de perfonne ; & leur maniere de foutenir
leurs prétentions fait connoître qu'ils ne manqueront
jamais de prétexte pour envahir ce que
leur cupidité pourra leur faire defirer. Quelles en
feront les bornes ? En connoît - elle ?
Il fuffit de lire la Relation du voyage de l'Amiral
Anfon , pour connoître que leurs valtes projets
embraffent toute l'Amérique Espagnole , &
que leur efprit ne ceffe de travailler fur les
moyens de dépouiller toutes les autres Nations de
ce qui eft à leur convenance. Ils ne leur font
grace que de ce dont ils ne fe foucient point , ou
de ce qui ne pourroit pas contribuer à l'augmentation
de leurs richeffes ; & encore même dans
te cas , nulle Nation n'eft affurée de ne point
OCTOBRE. 1755. 231
reflentir les effets de leur hauteur & de leur defpotifme.
La Cour de Vienne en a plus d'une fois
fait l'épreuve , lorfqu'il lui eft arrivé feulement
de balancer à entrer dans leurs vues.
Quant aux Hollandois , les entrepriſes faites
en dernier lieu par les Anglois , pour leur enlever
la Pêche & le commerce du Harang ; les infractions
qu'ils ont ites dans tous les tems à la
neutralité du pavillon Hollandois , contre les ftipulations
les plus formelles & les plus précifes
des Traités , fuivant lefquels le pavillon doit
couvrir la marchandife ; leurs interprétations
arbitraires des principes du droit des Gens ,
concernant la vifite des navires en mer , fuivant
que leurs intérêts & les circonftances les ont déterminés
à étendre ou à reftreindre ces principes ;
tout prouve qu'il n'y a ni alliance , ni amitié , ni
Traités , ni principes qui puiflent contenir leur
cupidité. Heureux les Hollandois , s'ils fçavoient
fe méfier des alliances Angloiſes ; fi convaincus de
la chimere & du danger d'une barriere éloignée
& étrangere , ils s'enveloppoient dans leurs eaux ,
comme les Suiffes aimés & refpectés de toute
P'Europe , le font dans leurs montagnes ; fi ne
s'intéreffant au fyftême des autres Puiffances , que
relativement à la confervation de leur République
& à celle de leur commerce , ils n'avoient fait
ufage de leurs forces & de leurs richeffes , que
pour affurer leur liberté & leur indépendance , &
faire refpecter leur neutralité & leur Pavillon ;
leur nation riche , puiffante & accréditée , ne fe
trouveroit pas vraisemblablement dans un épuife
ment , dont elle ne parviendra peut-être à fe relever
qu'en recourant aux principes par lesquels
elle auroit pu s'en garantir.
Il faudroit s'aveugler volontairement , pour ne
232 MERCURE DE FRANCE.
pas appercevoir que dans les troubles que les An
glois viennent d'exciter , ils ne cherchent d'abord
qu'à fe débarraffer des obftacles que la France
peut leur oppofer ; & qu'enfuite & fucceffivement
viendra le tour de l'Espagne & de toutes les autres
Nations qui ont des poffeffions en Amérique , &
qui refuferont de baiffer la tête fous le joug. C'eſt
par la deftruction de la liberté & de l'indépendance
de l'Amérique , qu'ils fe propofent de parvenir
au projet de dicter la Loi à toute l'Europe.
Cette derniere brochure fe trouve chez Prault fils ,
quay de Conty, ainfi que l'Hifloiregéographique.
Le 27 Août , le Roi donna , pour proroger les-
Séances du Parlement , une Déclaration dont voici
la teneur. « LOUIS , par la grace de Dieu , &c .
>> Notre Cour de Parlement nous ayant fait repréfenter
qu'il feroit néceffaire , pour l'avantage
» de nos Sujets , de continuer pendant les Vaca-
» tions de la préfente année ſes Séances ordinai
>> res ; Nous avons reçu les Supplications qu'elle
nous a fait faire à ce fujet , avec autant plus de
» fatisfaction , que notre intention fera toujours
» de contribuer par notre autorité à tout ce qui
» peut accélérer la juftice que nous devons à nos
» peuples. A CES CAUSES , ... Nous avons conti-
» nué , & continuons les Séances ordinaires de
» notre Cour de Parlement , nonobftant l'époque
» de la ceffation defdites Séances . Voulons que
» toutes les affaires , dont notredite Cour a droit
» de connoître, y foient valablement traitées & dé-
» cidées , comme elles le feroient pendant le cours
» de fes Séances ordinaires , dérogeant à cet effet
» à toutes Loix à ce contraires. SI DONNONS , &c.
>>
Madame fe réveilla le 30 Août au matin avec
de violentes douleurs de colique . On donna à
cette Princeffe quelque fecours , qui parurent la
OCTOBRE. 1755 231
foulager , & elle s'affoupit. Mais bientôt on eut
de nouveaux fujets d'inquiétude . A un fommeil
d'une heure & demie fuccéda une agitation extraordinaire
de pouls . La fievre augmenta confidérablement
le 31. Pendant la journée du premier
Septembre , la maladie devint de plus en plus dangereufe
, & Madame mourut à minuit. Cette Princeffe
étoit âgée de cinq ans & fix jours , étant née
le 26 Août 1750. Quelques inftans avant la mort ,
l'Abbé de Chabannes , Aumônier du Roi en Quar
tier , lui a fuppléé les cérémonies du Baptême.
Elle a eu pour Mareine la Comteffe de Marfan ,
Gouvernante des Enfans de France ; pour Parein
le Prince Ferdinand de Rohan ; & elle a été nommée
Marie-Zephirine.
Le Roi , ayant appris la mort de Madame ;
revint à Verſailles le 2 Septembre .
Le 3 , le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine , Monfeigneur le Duc
de Bourgogne , Monfeigneur le Duc de Berry , &
Mefdames de France , ainfi que le Roi de Pologne
Duc de Lorraine & de Bar , reçurent , à l'occafion
de cette mort , les complimens des Princes &
Priceffes du Sang.
On célébra le premier Septembre dans l'Eglife
de l'Abbaye Royale de faint Denis le Service fo
lemnel qui s'y fait tous les ans pour le repos de
l'ame de Louis XIV ; & l'Evêque de Rieux y offi
cia pontificalement. Le Comte d'Eu & le Due de
Penthiévre y affifterent , ainfi que plufieurs perfonnes
de diftinction .
Le Roi de Pologne a repris le 4 la route de
Luneville .
Le 2 Septembre , le Corps de feue Madame ,
fut apporté de Verfailles au Palais des Tuilleries .
Après y avoir été expofé à vifage découvert , il a
234 MERCURE DE FRANCE .
été embaumé , & mis dans le cercueil. Les , jour
fixé pour le conduire à l'Abbaye Royale de faint
Denis , le Convoi fe mit en marche fur les fept
heures du foir , dans l'ordre fuivant . Deux carrosfes
du Roi , remplis par les femmes de chambre
de la Princeffe ; un troisieme carroffe de Sa Majeſté
, dans lequel étoient les huit Gentilshommes
ordinaires deftinés à porter le cercueil & les quatre
coins du poèle qui le couvroit ; un détachement
de chacune des deux Compagnies des Moufquetaires
; un détachement de ce le des Chevauxlégers
; plufieurs Pages de la Reine & de Madame
la Dauphine ; vingt - quatre Pages de la Grande &
de la Petite Ecurie du Roi. Les Officiers des céré
monies étoient à cheval devant le carroffe ou
étoit le corps de Madame. Plufieurs valets de pied
de Leurs Majeftés entouroient ce carofie , après
lequel marchoient le détachement des Gardes du
Corps & le détachement des Gendarmes. L'Abbé
de la Châteigneraye , Aumônier du Roi , étoit
dans le carroffe à la droite , & il portoit le coeur
de la Princeffe . La Princeffe Douairiere de Conty,
nommée par le Roi pour accompagner le corps ,
étoit à la gauche , ayant avec elle la Princeffe de
Chimay. La Comteffe de Marfan , Gouvernante
des Enfans de France , étoit vis - a - vis du corps .
La Dame de Butler , Sous- Gouvernante , & l'Abbé
de Barral , Aumônier du Roi , étoient aux portieres.
Les carroffes de la Princefle de Conty &
ceux de la Comteffe de Marfan fermoient la marche.
Le Convoi étant arrivé à l'Abbaye de faint
Denis vers les dix heures du foir , l'Abbé de la
Châteigneraye préfenta le corps au Prieur de l'Abbaye
, l'on fit Pinhumation avec les cérémonies
accoutumées . On porta enfuite le coeur avec
le même cortège à l'Abbaye Royale du Val de
Grace.
4
OCTOBRE. 1755. 235
Les Fermiers Généraux ont offert cent dix
millions au Roi pour le bail prochain , ce qui fait
une augmentation de plus de fept millions par
an. Ils s'engagent de faire à Sa Majefté , à commencer
du premier Octobre prochain , une avance
de foixante millions , dont l'intérêt leur fera
payé à quatre pour cent. La propofition a été acceptée
par Sa Majefté. En conféquence , le Bail
des Fermes générales vient d'être renouvellé , fans
augmentation de nouveaux droits ou impôts. Le
Roi a réuni toutes les Sous-Fermes à la Ferme
générale , laiffant les Fermiers Généraux les maîtres
d'en faire la régie pour leur plus grand avan-
& de difpofer pleinement & entierement
de tous les emplois Sa Majefté a jugé à propos
d'augmenter le nombre de fes fermiers Généraux
, & l'a fixé à foixante pour le nouveau Bail.
L'Efcadre commandée par le Comte du Guay ,
eft rentrée le 3 Septembre à Breft. Le Roi ayant été
informé qu'une des Frégates de cette Eſcadre avoit
arrêté , en revenant de Cadix , la Frégate Angloife
le Blandfort ; Sa Majesté a envoyé fur le champ
ordre de relâcher cette Frégate , & de renvoyer
en même tems le fieur Lidleton , Gouverneur de
la Caroline , qui s'y étoit embarqué en Angleterre
, pour paffer à fon gouvernement .
La Demoiſelle Marie-Anne Androl eft morte
à Paris le 3 Septembre, âgée de quatre-vingt- dixhuit
ans, cinq mois & quinze jours. Depuis l'année
elle jouiffoit de vingt- fix mille fept cens
foixante-quinze livres de rente , pour le montant
de la neuvieme claffe de la feconde Tontine ,
établie par Edit du mois de Février 1696 , dans
laquelle elle avoit deux Actions produifant originairement
cinquante livres de rente.
La nuit du 4 au 5 Septembre , le feu prit chez
23% MERCURE DE FRANCE.
un Braffeur dans le village de Homblieres , fitué
à une lieue de Saint Quentin ; & dix - huit maifons
, en trois quarts d'heure , furent embrasées
de façon à ne pouvoir recevoir de fecours . Un
des premiers Laboureurs du lieu a perdu , avec
tous fes bâtimens , la plus riche moiffon qu'il
eût faite depuis un grand nombre d'années . Plufieurs
autres habitans font de même totalement
ruinés , & il ne leur refte de reffource , que dans
la commifération publique .
Le 8 , M. le Comte de Saint-Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , préfenta au Roi une Députation
du Clergé. Elle étoit compofée du Cardinal
de la Rochefoucauld , de l'Archevêque de
Narbonne , de deux Evêques , de quatre Députés
du fecond Ordre , & des deux Agens Généraux .
Le 15 , le Maréchal Duc de Duras prêta ferment
entre les mains de Sa Majefté , pour le
Gouvernement de Franche- Comté , que le Roi
lui a accordé . Ce Maréchal s'étant démis du Gouvernement
de Château- Trompette , le Roi en a
difpofé en faveur du Duc de Duras , Lieutenant-
Général des Armées de Sa Majeſté , & ſon Ambaffadeur
extraordinaire auprès du Roi d'Efpagne.
Sa Majesté a érigé en Pairie le Duché de
Duras , qui n'étoit qu'héréditaire.
Le Roi a nommé l'Abbé Comte de Bernis , fon
Ambaffadeur extraordinaire auprès du Roi d'Efpagne
, & le Marquis de Durfort fon Ambaffadeur
ordinaire auprès de la République de Venife.
Sa Majefté a accordé le Régiment d'Infanterie
de Monfeigneur le Dauphin , vacant par la démiffion
du Comte de Grammont , au Marquis
de Boufflers , Lieutenant des Gardes du Corps du
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar.
Il paroît un Arrêt du Confeil d'Etat , qui proOCTOBRE.
1755. 237
roge jufqu'au premier Juillet 1760 la furféance
accordée au Clergé , pour rendre les foi & hommage
, & fournir les déclarations du temporel des
Bénéfices, tenant lieu d'aveux & dénombremens .
Le 18 Septembre , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à treize cens quatre-vingt - quinze
livres. Les billets de la premiere Lotterie royale
, & ceux de la feconde Lotterie n'avoient point
de prix fixe .
pour objet la grande question agitée entre la
France & l'Angleterre , fur les anciennes limites
de l'Acadie. Le premier eft une Lettre de M. ... a
M. de & ne contient que onze pages . Celui qui
eft intitulé Hiftoire Géographique de la nouvelle
Ecoffe , c. contient la defcription du Pays auquel
les Anglois donnent ce nom , & on y.expofe les
avantages propofés par la Nation à ceux qui voudront
Y tormer des établiffemens. C'eft une traduction
à laquelle on a feulement joint quelques
notes dans lesquelles le fyftême anglois eft réfuté.
La conduite des François par rapport à la nouvelle
Ecoffe , depuis le premier établiffement de cette
Colonie jufqu'à nos jours , &c. eft auffi traduite
de l'Anglois , & il eft aifé de le reconnoître . Ce
n'eft qu'un ouvrage polémique dans lequel l'Auteur
a marqué peu de retenue & même de politeffe
dans les expreffions dont il fe fert , en parlant
tant de la France , que de quelques François
en particulier. Les argumens qu'il employe n'ont
pas paru affez redoutables pour les déguifer , &
l'Auteur François n'a pu mieux défendre la caufe
de fa patrie , qu'en expofant par une traduction.
fidelle les objections de fon adverfaire , & en rétabliffant
feulement le véritable état de la queſtion
par des notes fuccinctes .
La difcuffion fommaire fur les anciennes limites
de l'Acadie , & fur les ftipulations du Traité d'U
trecht qui y font relatives , eft un ouvrage fran
OCTOBRE. 1755. 229
çois. C'eft proprement l'extrait des Mémoires refpectifs
des Commiffaires des deux Nations : l'Auteur,
après y avoir examiné la queftion , fuivans les
principes de droit & la teneur des Traités , ajoute
quelques réflexions fur la politique des Anglois
en général , & fur l'équilibre des puiffances en
Amérique. Comme ces réflexions font très - courtes
, & que l'objet en eſt différent de celui du refte
de la differtation , nous croyons qu'il fera plus
aifé de les tranſcrire , que de les extraire.
Toutes les raifons & les confidérations que
l'on vient d'expofer , peuvent fervir à dévoiler les
raifons qui doivent engager la France à ne ſe
point défifter des ftipulations du Traité d'Utrecht
qui bornent la ceffion de l'Acadie , à celle de
Pancienne Acadie ; qui n'ajoutent à cette ceffion
que celle de Port- Royal & nullement celle de
la Baye- Françoife , ni de la côte des Etchemins ;
qui par le gilement des ôtes , déterminent l'étendue
des mers de l'Acadie , depuis le Sable jufqu'à
la hauteur du Cap Fourchu ; qui déclarent
que toutes les Illes quelconques fituées dans l'embouchure
& le Golfe S. Laurent appartiennent à
la France ; qui par - là excluent les Anglois de rien
prétendre fur les côtes de ce même Golfe , & en
même tems fuppofent évidemment , que le Golfe
appartient en entier à la France.
On ne craint point de dire que l'objet des Anglois
ne fe borne pas aux Pays qu'ils reclament
fous le nom d'Acadie , & qui la plupart font
ingrats , ftériles & fans commerce. Leur objet
eft d'envahir le Canada en entier , & de ſe préparer
par- là le chemin à l'empire univerfel de
P'Amérique , & des richeffes dont elle eft la fource
la plus abondante.
Leurs prétentions d'une part , annoncées par
30 MERCURE DE FRANCE.
leurs Livres & leurs Cartes ; de l'autre , les entre
prifes projettées dans leurs colonies de l'Amérique
, & qui viennent d'éclore , pour attaquer en
même tems le Canada de tous les côtés , avec des
forces très -fupérieures ( ce qui ne juftifie que
trop la fageffe des mefures qui ont déterminé la
France à y faire paffer des Troupes ) ces mêmes
entrepriſes autorifées & fomentées par le Gouvernement
d'Angleterre , dans le tems qu'il affuroit
la France des difpofitions les plus pacifiques ,
& qu'il auroit voulu l'amufer par de vaines négociations
toutes ces circonstances prouvent le
projet formé de s'emparer du Canada & s'ils
parvenoient à y réuffir , rien ne feroit plus capable
de mettre un frein à leur cupidité.
Actuellement leurs prétentions fur les poffeffions
des Efpagnols en Amérique , dorment : il
ne feroit pas de leur prudence de provoquer en
même tems la France & l'Eſpagne ; mais leurs
vues fur une partie de la Floride , fur la Baye de
Campeche , & fur le pays des Mofquites , ne font
ignorées de perfonne ; & leur maniere de foutenir
leurs prétentions fait connoître qu'ils ne manqueront
jamais de prétexte pour envahir ce que
leur cupidité pourra leur faire defirer. Quelles en
feront les bornes ? En connoît - elle ?
Il fuffit de lire la Relation du voyage de l'Amiral
Anfon , pour connoître que leurs valtes projets
embraffent toute l'Amérique Espagnole , &
que leur efprit ne ceffe de travailler fur les
moyens de dépouiller toutes les autres Nations de
ce qui eft à leur convenance. Ils ne leur font
grace que de ce dont ils ne fe foucient point , ou
de ce qui ne pourroit pas contribuer à l'augmentation
de leurs richeffes ; & encore même dans
te cas , nulle Nation n'eft affurée de ne point
OCTOBRE. 1755. 231
reflentir les effets de leur hauteur & de leur defpotifme.
La Cour de Vienne en a plus d'une fois
fait l'épreuve , lorfqu'il lui eft arrivé feulement
de balancer à entrer dans leurs vues.
Quant aux Hollandois , les entrepriſes faites
en dernier lieu par les Anglois , pour leur enlever
la Pêche & le commerce du Harang ; les infractions
qu'ils ont ites dans tous les tems à la
neutralité du pavillon Hollandois , contre les ftipulations
les plus formelles & les plus précifes
des Traités , fuivant lefquels le pavillon doit
couvrir la marchandife ; leurs interprétations
arbitraires des principes du droit des Gens ,
concernant la vifite des navires en mer , fuivant
que leurs intérêts & les circonftances les ont déterminés
à étendre ou à reftreindre ces principes ;
tout prouve qu'il n'y a ni alliance , ni amitié , ni
Traités , ni principes qui puiflent contenir leur
cupidité. Heureux les Hollandois , s'ils fçavoient
fe méfier des alliances Angloiſes ; fi convaincus de
la chimere & du danger d'une barriere éloignée
& étrangere , ils s'enveloppoient dans leurs eaux ,
comme les Suiffes aimés & refpectés de toute
P'Europe , le font dans leurs montagnes ; fi ne
s'intéreffant au fyftême des autres Puiffances , que
relativement à la confervation de leur République
& à celle de leur commerce , ils n'avoient fait
ufage de leurs forces & de leurs richeffes , que
pour affurer leur liberté & leur indépendance , &
faire refpecter leur neutralité & leur Pavillon ;
leur nation riche , puiffante & accréditée , ne fe
trouveroit pas vraisemblablement dans un épuife
ment , dont elle ne parviendra peut-être à fe relever
qu'en recourant aux principes par lesquels
elle auroit pu s'en garantir.
Il faudroit s'aveugler volontairement , pour ne
232 MERCURE DE FRANCE.
pas appercevoir que dans les troubles que les An
glois viennent d'exciter , ils ne cherchent d'abord
qu'à fe débarraffer des obftacles que la France
peut leur oppofer ; & qu'enfuite & fucceffivement
viendra le tour de l'Espagne & de toutes les autres
Nations qui ont des poffeffions en Amérique , &
qui refuferont de baiffer la tête fous le joug. C'eſt
par la deftruction de la liberté & de l'indépendance
de l'Amérique , qu'ils fe propofent de parvenir
au projet de dicter la Loi à toute l'Europe.
Cette derniere brochure fe trouve chez Prault fils ,
quay de Conty, ainfi que l'Hifloiregéographique.
Le 27 Août , le Roi donna , pour proroger les-
Séances du Parlement , une Déclaration dont voici
la teneur. « LOUIS , par la grace de Dieu , &c .
>> Notre Cour de Parlement nous ayant fait repréfenter
qu'il feroit néceffaire , pour l'avantage
» de nos Sujets , de continuer pendant les Vaca-
» tions de la préfente année ſes Séances ordinai
>> res ; Nous avons reçu les Supplications qu'elle
nous a fait faire à ce fujet , avec autant plus de
» fatisfaction , que notre intention fera toujours
» de contribuer par notre autorité à tout ce qui
» peut accélérer la juftice que nous devons à nos
» peuples. A CES CAUSES , ... Nous avons conti-
» nué , & continuons les Séances ordinaires de
» notre Cour de Parlement , nonobftant l'époque
» de la ceffation defdites Séances . Voulons que
» toutes les affaires , dont notredite Cour a droit
» de connoître, y foient valablement traitées & dé-
» cidées , comme elles le feroient pendant le cours
» de fes Séances ordinaires , dérogeant à cet effet
» à toutes Loix à ce contraires. SI DONNONS , &c.
>>
Madame fe réveilla le 30 Août au matin avec
de violentes douleurs de colique . On donna à
cette Princeffe quelque fecours , qui parurent la
OCTOBRE. 1755 231
foulager , & elle s'affoupit. Mais bientôt on eut
de nouveaux fujets d'inquiétude . A un fommeil
d'une heure & demie fuccéda une agitation extraordinaire
de pouls . La fievre augmenta confidérablement
le 31. Pendant la journée du premier
Septembre , la maladie devint de plus en plus dangereufe
, & Madame mourut à minuit. Cette Princeffe
étoit âgée de cinq ans & fix jours , étant née
le 26 Août 1750. Quelques inftans avant la mort ,
l'Abbé de Chabannes , Aumônier du Roi en Quar
tier , lui a fuppléé les cérémonies du Baptême.
Elle a eu pour Mareine la Comteffe de Marfan ,
Gouvernante des Enfans de France ; pour Parein
le Prince Ferdinand de Rohan ; & elle a été nommée
Marie-Zephirine.
Le Roi , ayant appris la mort de Madame ;
revint à Verſailles le 2 Septembre .
Le 3 , le Roi , la Reine , Monfeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine , Monfeigneur le Duc
de Bourgogne , Monfeigneur le Duc de Berry , &
Mefdames de France , ainfi que le Roi de Pologne
Duc de Lorraine & de Bar , reçurent , à l'occafion
de cette mort , les complimens des Princes &
Priceffes du Sang.
On célébra le premier Septembre dans l'Eglife
de l'Abbaye Royale de faint Denis le Service fo
lemnel qui s'y fait tous les ans pour le repos de
l'ame de Louis XIV ; & l'Evêque de Rieux y offi
cia pontificalement. Le Comte d'Eu & le Due de
Penthiévre y affifterent , ainfi que plufieurs perfonnes
de diftinction .
Le Roi de Pologne a repris le 4 la route de
Luneville .
Le 2 Septembre , le Corps de feue Madame ,
fut apporté de Verfailles au Palais des Tuilleries .
Après y avoir été expofé à vifage découvert , il a
234 MERCURE DE FRANCE .
été embaumé , & mis dans le cercueil. Les , jour
fixé pour le conduire à l'Abbaye Royale de faint
Denis , le Convoi fe mit en marche fur les fept
heures du foir , dans l'ordre fuivant . Deux carrosfes
du Roi , remplis par les femmes de chambre
de la Princeffe ; un troisieme carroffe de Sa Majeſté
, dans lequel étoient les huit Gentilshommes
ordinaires deftinés à porter le cercueil & les quatre
coins du poèle qui le couvroit ; un détachement
de chacune des deux Compagnies des Moufquetaires
; un détachement de ce le des Chevauxlégers
; plufieurs Pages de la Reine & de Madame
la Dauphine ; vingt - quatre Pages de la Grande &
de la Petite Ecurie du Roi. Les Officiers des céré
monies étoient à cheval devant le carroffe ou
étoit le corps de Madame. Plufieurs valets de pied
de Leurs Majeftés entouroient ce carofie , après
lequel marchoient le détachement des Gardes du
Corps & le détachement des Gendarmes. L'Abbé
de la Châteigneraye , Aumônier du Roi , étoit
dans le carroffe à la droite , & il portoit le coeur
de la Princeffe . La Princeffe Douairiere de Conty,
nommée par le Roi pour accompagner le corps ,
étoit à la gauche , ayant avec elle la Princeffe de
Chimay. La Comteffe de Marfan , Gouvernante
des Enfans de France , étoit vis - a - vis du corps .
La Dame de Butler , Sous- Gouvernante , & l'Abbé
de Barral , Aumônier du Roi , étoient aux portieres.
Les carroffes de la Princefle de Conty &
ceux de la Comteffe de Marfan fermoient la marche.
Le Convoi étant arrivé à l'Abbaye de faint
Denis vers les dix heures du foir , l'Abbé de la
Châteigneraye préfenta le corps au Prieur de l'Abbaye
, l'on fit Pinhumation avec les cérémonies
accoutumées . On porta enfuite le coeur avec
le même cortège à l'Abbaye Royale du Val de
Grace.
4
OCTOBRE. 1755. 235
Les Fermiers Généraux ont offert cent dix
millions au Roi pour le bail prochain , ce qui fait
une augmentation de plus de fept millions par
an. Ils s'engagent de faire à Sa Majefté , à commencer
du premier Octobre prochain , une avance
de foixante millions , dont l'intérêt leur fera
payé à quatre pour cent. La propofition a été acceptée
par Sa Majefté. En conféquence , le Bail
des Fermes générales vient d'être renouvellé , fans
augmentation de nouveaux droits ou impôts. Le
Roi a réuni toutes les Sous-Fermes à la Ferme
générale , laiffant les Fermiers Généraux les maîtres
d'en faire la régie pour leur plus grand avan-
& de difpofer pleinement & entierement
de tous les emplois Sa Majefté a jugé à propos
d'augmenter le nombre de fes fermiers Généraux
, & l'a fixé à foixante pour le nouveau Bail.
L'Efcadre commandée par le Comte du Guay ,
eft rentrée le 3 Septembre à Breft. Le Roi ayant été
informé qu'une des Frégates de cette Eſcadre avoit
arrêté , en revenant de Cadix , la Frégate Angloife
le Blandfort ; Sa Majesté a envoyé fur le champ
ordre de relâcher cette Frégate , & de renvoyer
en même tems le fieur Lidleton , Gouverneur de
la Caroline , qui s'y étoit embarqué en Angleterre
, pour paffer à fon gouvernement .
La Demoiſelle Marie-Anne Androl eft morte
à Paris le 3 Septembre, âgée de quatre-vingt- dixhuit
ans, cinq mois & quinze jours. Depuis l'année
elle jouiffoit de vingt- fix mille fept cens
foixante-quinze livres de rente , pour le montant
de la neuvieme claffe de la feconde Tontine ,
établie par Edit du mois de Février 1696 , dans
laquelle elle avoit deux Actions produifant originairement
cinquante livres de rente.
La nuit du 4 au 5 Septembre , le feu prit chez
23% MERCURE DE FRANCE.
un Braffeur dans le village de Homblieres , fitué
à une lieue de Saint Quentin ; & dix - huit maifons
, en trois quarts d'heure , furent embrasées
de façon à ne pouvoir recevoir de fecours . Un
des premiers Laboureurs du lieu a perdu , avec
tous fes bâtimens , la plus riche moiffon qu'il
eût faite depuis un grand nombre d'années . Plufieurs
autres habitans font de même totalement
ruinés , & il ne leur refte de reffource , que dans
la commifération publique .
Le 8 , M. le Comte de Saint-Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , préfenta au Roi une Députation
du Clergé. Elle étoit compofée du Cardinal
de la Rochefoucauld , de l'Archevêque de
Narbonne , de deux Evêques , de quatre Députés
du fecond Ordre , & des deux Agens Généraux .
Le 15 , le Maréchal Duc de Duras prêta ferment
entre les mains de Sa Majefté , pour le
Gouvernement de Franche- Comté , que le Roi
lui a accordé . Ce Maréchal s'étant démis du Gouvernement
de Château- Trompette , le Roi en a
difpofé en faveur du Duc de Duras , Lieutenant-
Général des Armées de Sa Majeſté , & ſon Ambaffadeur
extraordinaire auprès du Roi d'Efpagne.
Sa Majesté a érigé en Pairie le Duché de
Duras , qui n'étoit qu'héréditaire.
Le Roi a nommé l'Abbé Comte de Bernis , fon
Ambaffadeur extraordinaire auprès du Roi d'Efpagne
, & le Marquis de Durfort fon Ambaffadeur
ordinaire auprès de la République de Venife.
Sa Majefté a accordé le Régiment d'Infanterie
de Monfeigneur le Dauphin , vacant par la démiffion
du Comte de Grammont , au Marquis
de Boufflers , Lieutenant des Gardes du Corps du
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar.
Il paroît un Arrêt du Confeil d'Etat , qui proOCTOBRE.
1755. 237
roge jufqu'au premier Juillet 1760 la furféance
accordée au Clergé , pour rendre les foi & hommage
, & fournir les déclarations du temporel des
Bénéfices, tenant lieu d'aveux & dénombremens .
Le 18 Septembre , les Actions de la Compagnie
des Indes étoient à treize cens quatre-vingt - quinze
livres. Les billets de la premiere Lotterie royale
, & ceux de la feconde Lotterie n'avoient point
de prix fixe .
Fermer
Résumé : « Il a paru successivement plusieurs Ecrits, qui ont pour objet la [...] »
Le texte traite de plusieurs écrits concernant la dispute entre la France et l'Angleterre sur les anciennes limites de l'Acadie. Parmi ces écrits, on trouve une lettre de M.... à M. de, une traduction de l'*Histoire Géographique de la nouvelle Écosse* avec des notes réfutant le système anglais, et une traduction de la conduite des Français en Nouvelle-Écosse, marquée par un ton polémique. Un autre ouvrage, *Diffusion sommaire sur les anciennes limites de l'Acadie*, examine la question selon les principes de droit et les traités, avec des réflexions sur la politique anglaise et l'équilibre des puissances en Amérique. Les traités d'Utrecht stipulent que la cession de l'Acadie concerne uniquement l'ancienne Acadie, incluant Port-Royal mais excluant la baie Françoise et la côte des Etchemins. Les limites des mers de l'Acadie sont définies depuis le Sable jusqu'au Cap Fourchu, et toutes les îles dans le golfe Saint-Laurent appartiennent à la France, excluant ainsi les prétentions anglaises sur ces côtes. Les Anglais visent à envahir le Canada pour établir leur empire en Amérique et accéder à ses richesses. Leurs ambitions incluent également les possessions espagnoles. Les Hollandais sont mis en garde contre les alliances anglaises, souvent violatrices de la neutralité et des traités. Le texte mentionne également des événements à la cour de France, notamment la mort de Madame, fille du roi, âgée de cinq ans, et les cérémonies funéraires qui ont suivi. Les Fermiers Généraux ont proposé une offre de cent dix millions pour le prochain bail, acceptée par le roi. Une escadre commandée par le Comte du Guay a relâché une frégate anglaise arrêtée en mer. En septembre 1755, plusieurs événements notables ont eu lieu. Le gouverneur de la Caroline, M. Lidleton, s'est embarqué pour l'Angleterre. La demoiselle Marie-Anne Androl est décédée à Paris à l'âge de 98 ans, percevant une rente de 25 765 livres. Un incendie a détruit dix-huit maisons à Homblieres, près de Saint Quentin. Le comte de Saint-Florentin a présenté au roi une députation du clergé. Le maréchal duc de Duras a prêté serment pour le gouvernement de Franche-Comté. Le roi a nommé l'abbé comte de Bernis ambassadeur extraordinaire auprès du roi d'Espagne et le marquis de Durfort ambassadeur ordinaire auprès de la République de Venise. Le régiment d'infanterie du Dauphin a été attribué au marquis de Boufflers. Un arrêt du Conseil d'État a prolongé jusqu'en 1760 la surseance accordée au clergé pour rendre les foi et hommage. Enfin, les actions de la Compagnie des Indes étaient cotées à 1 395 livres, tandis que les billets des lotteries royales n'avaient pas de prix fixe.
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7
p. 228-234
GRANDE-BRETAGNE.
Début :
Le Chevalier d'Abreu, Ministre d'Espagne, & Don Louis d'Acunha, Ministre [...]
Mots clefs :
Londres, Général, Colonel, Amérique, Indiens d'Amérique, Combats, Johnson, Vaisseaux, Français, Amiraux, Chambre des communes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRANDE-BRETAGNE.
DE LONDRES
, le 25 Novembre
.
Le Chevalier
d'Abreu
, Miniftre
d'Eſpagne
, &
Don Louis d'Acunha
, Miniftre
de Portugal
, ont
eu le mois paffé de fréquentes
conférences
avec
les Miniftres
du Roi. On affure qu'elles
ont roulé
fur la médiation
offerte par leurs Majeftés
Catholique
& très-fidele , pour accommoder
les différends
furvenus
entre cette Cour & celle de Fran- ce. Le bruit eft général
auffi que la commiffion de Don Mello de Caftro eft relative
à cet objet.
L'Amiral
Byng fit voile de ce port le 14 Octobre
avechuit vaiffeaux
de guerre. Il doit prendre
à Plymouth
quatre
autres vaiffeaux
& quelques
frégates
, & continuer
enfuite
fa route vers la Méditer- ranée. Les dernieres
nouvelles
de l'Amérique
portent
que le Général
Shirley
a commencé
l'âttaque
du Fort de la Couronne
, & que le Gouverneur
de la Virginie
fait lever avec toute la diligence
poffible
un Régiment
de douze cens hom- mes , dont le Colonel
Washington
aura le comDECEMBRE.
1755. 229
"
mandement . Selon les mêmes lettres , les Sauvages
font des courfes continuelles dans cette colonie ,
ainfi que dans la Pensilvanie & dans le Maryland ,
& ils y ont caufé beaucoup de ravages.
Une partie des cargaifons des bâtimens dont
les Anglois fe font emparés , dépériffant à bord ;
les propriétaires ont demandé la permiffion de
s'en défaire , offrant d'en remettre la valeur , fi les
circonstances l'exigent. En conféquence on a
commencé à vendre plufieurs des denrées & des
marchandiſes qui étoient fur ces bâtimens .
Voici les principales particularités que le Gouvernement
a jugé à propos de rendre publiques
au fujet de l'avantage remporté en Amérique par
Johnfon. Quelques Indiens , que ce Major Général
avoit envoyés à la découverte , lui vinrent
annoncer le 7 du mois de Septembre , qu'un détachement
de troupes Françoifes marchoit vers
un pofte avancé , où étoient deux cens cinquante
hommes du Régiment de New Hampshire , &
cinq Compagnies du Régiment de la Nouvelle
Yorck. Auffi-tôt le Sr Johnſon envoya ordre au
Colonel Blanchard , qui commandoit dans ce
pofte , de fe replier avec les troupes. On fut informé
la nuit fuivante , que les François étoient
arrivés à quatre milles en-deçà du pofte du Colonel
Blanchard . Le lendemain matin , on tint
Confeil de guerre. Il fut réfolu de détacher mille
hommes , fous le commandement du Colonel
Williams , pour aller à leur rencontre. Une heure
& demie après le départ de ce détachement ,
auquel fe joignirent deux cens Indiens , on entendit
tirer avec beaucoup de vivacité. On ne
douta point qu'il n'y eût une action d'engagée ,
& l'on jugea qu'elle fe paffoit à trois milles du
camp , où le feur Johnſon étoit rétranché près
230 MERCURE DE FRANCE.
du Lac Ceorges. Les feux des combattans s'ap
prochant peu à peu , il fut aifé de conjecturer
que les troupes du Colonel Williams étoient en
déroute. Le Lieutenant Colonel Colie fut détaché
en conféquence avec trois cens hommes pour favorifer
leur retraite . Entre dix & onze heures elles
revinrent en fort grand céfordre . A onze heures
& demie les François parurent. Ils n'étoient
qu'au nombre de dix - fept cens hommes , fçavoir
deux cens Grenadiers , huit cens Canadiens , &
fept cens Indiens . Ayant fait une courte halte à
cent cinquante toiles des retranchemens du Major
Général Johnſon , ils s'avancerent la bayonette
au bout du fufil , dirigeant leur principale attaque
vers le centre du camp . D'abord ils firent feu par
pelotons. Leurs décharges ne produifirent pas
beaucoup d'effet , parce que les Anglois étoient
Couverts d'un parapet . Ceux- ci commencerent à
faire jouer leur artillerie , & pour lors le combat
devint général . L'attaque des François fur des
plus vives. Ne pouvant entamer le centre du
camp , ils tournerent leurs efforts du côté de la
droite. Après avoir combattu jufqu'à quatre heures
après- midi avec une intrépidité peu commune
, ils furent enfin repouffes. Les Anglois les
voyant ébranlés , fortirent du retranchement , les
pourfuivirent , & firent trente prifonniers , parmi
fefquels eft le fieur de Dieskau , Général des trou
pes arrivées depuis peu de France en Canada. Il eſt
bleffé dangereufement d'un coup de feu à la jambe
, & de deux autres coup dans les deux hanches.
Son Major Général , & le fieur de Saint Pierre qui
commandoit les Indiens , ont été tués . On ne fçait
point au juſte à quoi monte la perte de part &
d'autre. Les uns prétendent que les François ont
perda mille hommes. Selon d'autres ils n'en ont
DECEMBRE.
1755. 231
perdu que fix cens. Du côté des Anglois , le Májor
General Johnſon a reçu un coup de feu dans
la cuifle , & l'on n'a pu retirer la balle de la plaie .
Le Colonel Williams , le Major Ashley , les Capitaines
Ingerzal , Putter , Ferral , Stodder , Mac-
Ginnes & Steven , ont perdu la vie dans le combat
du matin. A la défenſe du camp les Anglois
ont eu cent trente hommes tués , & foixante
bleffés. Le Colonel Titcomb eft du nombre des
premiers.
Les Seigneurs préfenterent le 14 de ce mois.
au Roi l'adreſſe fuivante. « Nous , les fideles Su-
»jets de Votre Majefté , les Loras Spirituels &
Temporels aflemblés en Parlement , deman
» dons la permiffion de la remercier de fa gra
>> cieuſe harangue émanée du trône . L'attention
» paternelle de Votre Majefté pour le bonheur
» de fes peuples , laquelle s'eft fait connoître dans
» toutes les occafions , fe manifefte d'une façon
» bien fenfible , dans cette conjoncture critique ,
» par l'ardent défir que Votre Majesté a montré
» de garantir la Grande Bretagne des calamités
de la guerre , & par la ferme réſolution où eft
» Votre Majesté de n'accepter que des propofi-
» tions raisonnables & honorables d'accommode-
» ment. Quand nous confidérons de quelle im-
>> portance la confervation des poffeffions de la
» Grande- Bretagne en Amérique eft au commer
» ce & à la prospérité de ces Royaumes , nous ne
>> pouvons voir avec indifférence tant d'ufurpa
» tions faites par la France dans le tems d'une pro-
» fonde paix, & contre la foi des traités les plus
>> folemnels. Rien ne peut furpaffer notre étonne
» ment d'une telle conduite , fi ce n'eft la recon-
>> noiffance que nous infpirent les foins pris par
» Votre Majesté pour protéger nos colonies con
232 MERCURE DE FRANCE .
>> tre les invaſions & contre les infultes , & pour
>> recouvrer les pays qui en ont été enlevés fi in-
» juftement. Si quelque Puiffance a pu fe trom-
» per jufqu'au point d'imaginer que Votre Ma-
»jefté & votre Parlement demeuraffent dans l'in-
» action à la vue de tant d'hoftilités que nous ne
> nous fommes point attirées , il y a long- tems
» qu'elle doit être revenue de fon erreur. Nous
reconnoiffons avec bien de la gratitude la fa-
» geffe & la bonté de Votre Majesté , dans la di-
» ligence qu'elle a apportée à multiplier fes ar-
>> memens maritimes , à augmenter les forces de
» terre , de maniere à procurer la fureté de fes
» peuples , fans leur impofer un fardeau trop
» onéreux , & à encourager les braves & fideles
fujets d'Amérique à faire en cette occaſion im-
» portante , tout ce que demandent d'eux leur
» devoir , leur bien- être & leur commun danger.
» Votre Majefté a fuffifamment prouvé qu'elle
» n'eft guidée par aucun motif d'ambition , ni par
>> aucun deffein d'exciter de nouveaux troubles .
» Sa prudence & fa magnanimité éclatent pleine-
>> ment par la difpofition où elle est de prévenir
» tout ce qui pourroit allumer en Europe une
» guerre générale , & de fe borner à pourſuivre
>> les fins falutaires & néceffaires qu'il lui a plu
» de nous expoſer. C'eft avec grand plaifir que
»>nous apprenons la déclaration pacifique de Sa
n Majefté Catholique. Une telle déclaration s'ac-
» corde parfaitement avec la bonne intelligence
>> qui fubfifte entre les deux Couronnes , & avec
» l'intérêt de toute l'Europe . Nous trahirions ce
» que nous devons à Votre Majefté & à notre Pa-
>> trie , fi nous ne promettions avec autant de fin-
» cérité que de zele , de féconder efficacement
» Votre Majesté dans une cauſe juſte & naționale,
DECEMBRE . 1755. 233
» Rien ne
manquera de notre part pour effectuer
» les affurances
que votre Parlement
vous a don-
» nées dans fa derniere feffion . Nous nous re-
» gardons comme obligés par les loix du devoir ,
» de l'honneur
& de la reconnoiffance
, à concou-
>> rir à toutes les mefures fages & indifpenfables
,
» que Votre Majefté a prifes pour la défenſe des
» droits de fa Couronne
, à faire échouer les ten-
» tatives qui pourroient
être faites par la France
» en haine de ces mefures , & à mettre Votre Ma-
» jefté en état de repouffer les entrepriſes
qui fe-
>> ront formées , non feulement
contre les Royau-
» mes , mais même contre fes autres Etats indé-
» pendans de la Couronne de la Grande-Bretagne,
» fuppofé qu'ils foient attaqués
à raifon de la
>> part que Votre Majefté a priſe à l'intérêt effen-
» tiel de cette Couronne . Animés de ces grandes
» & importantes
confidérations
, qu'il nous foit
» permis d'affurer Votre Majefté de notre fidélité
» & de notre attachement
pour fa perfonne
fa-
» crée , & de lui protefter que nous enviſageons
» le maintien de fon Gouvernement
& de la fucceffion
proteftante dans votre Royale Maifon ,
» comme le feul appui de notre Religion & de
» nos Libertés. Notre conduite inébranlable détrompera
quiconque fe feroit vainement flatté
» que des appareils menaçans puffent nous em-
» pêcher d'agir conféquemment à ces principes
» & elle prouvera que , quoique nous foyons bien
» éloignés de penfer à faire injure ou tort à quel-
» qu'un de nos voifins , nous fommes prêts à
» facrifier nos vies & nos fortunes pour la dé-
» fenſe de Votre Majefté , ainsi que pour la con-
» fervation des poffeffions , du commerce & des
» droits de la Grande-Bretagne. » Le Roi répondit
aux Seigneurs , Milords , je vous fais mes fin-
>
234 MERCURE DE FRANCE.
ceres remerciemens des marques d'affection & de
fidélité dont votre Adreffe eft remplie. Je vois avec
la plus grande fatisfaction le zele que vous montrez
pour ma perfonne & pour mon Gouvernement, auſſibien
que pour les véritables intérêts de votre patrie,
que je ne perdrai jamais de vue. Les affurances
que vous me donnez , de défendre méme mes
Etats indépendans de la Couronne de la Grande
Bretagne , font une forte preuve de votre attachement
pour moi, & de l'intérêt que vous prenez à
mon honneur. Rien ne me détournera de poursuivre
les mesures qui peuvent contribuer efficacement à
maintenir les poffeffions & les droits de la Nation ,
à nous procurer un accommodement folide
honorable.
L'adreffe qui fut préfentée le 15 par la Chambre
des Communes , eft conçue à peu - près dans
les mêmes termes que l'Adreffe de la Chambre-
Haute.
Les Amiraux Bofcawen , Moftyn & Holbourne
, font revenus d'Amérique avec leurs Efcadres
, lefquelles doivent être radoubées , afin de
fe remettre en mer , lorfque les circonftances
l'exigeront. Le vaiffeau de guerre François l'Efpérance
, a été conduit à Plymouth. Il a été pris
par l'efcadre de l'Amiral Weft , après avoir foutenu
un combat de quatre heures contre le vaiffeau
l'Orford , qu'il a fort maltraité , & un fecond
combat contre l'Amiral Weft lui- même . Comme
ce vaiffeau étoit fort vieux & criblé de coups ,
on y a mis le feu après en avoir retiré les agrets.
, le 25 Novembre
.
Le Chevalier
d'Abreu
, Miniftre
d'Eſpagne
, &
Don Louis d'Acunha
, Miniftre
de Portugal
, ont
eu le mois paffé de fréquentes
conférences
avec
les Miniftres
du Roi. On affure qu'elles
ont roulé
fur la médiation
offerte par leurs Majeftés
Catholique
& très-fidele , pour accommoder
les différends
furvenus
entre cette Cour & celle de Fran- ce. Le bruit eft général
auffi que la commiffion de Don Mello de Caftro eft relative
à cet objet.
L'Amiral
Byng fit voile de ce port le 14 Octobre
avechuit vaiffeaux
de guerre. Il doit prendre
à Plymouth
quatre
autres vaiffeaux
& quelques
frégates
, & continuer
enfuite
fa route vers la Méditer- ranée. Les dernieres
nouvelles
de l'Amérique
portent
que le Général
Shirley
a commencé
l'âttaque
du Fort de la Couronne
, & que le Gouverneur
de la Virginie
fait lever avec toute la diligence
poffible
un Régiment
de douze cens hom- mes , dont le Colonel
Washington
aura le comDECEMBRE.
1755. 229
"
mandement . Selon les mêmes lettres , les Sauvages
font des courfes continuelles dans cette colonie ,
ainfi que dans la Pensilvanie & dans le Maryland ,
& ils y ont caufé beaucoup de ravages.
Une partie des cargaifons des bâtimens dont
les Anglois fe font emparés , dépériffant à bord ;
les propriétaires ont demandé la permiffion de
s'en défaire , offrant d'en remettre la valeur , fi les
circonstances l'exigent. En conféquence on a
commencé à vendre plufieurs des denrées & des
marchandiſes qui étoient fur ces bâtimens .
Voici les principales particularités que le Gouvernement
a jugé à propos de rendre publiques
au fujet de l'avantage remporté en Amérique par
Johnfon. Quelques Indiens , que ce Major Général
avoit envoyés à la découverte , lui vinrent
annoncer le 7 du mois de Septembre , qu'un détachement
de troupes Françoifes marchoit vers
un pofte avancé , où étoient deux cens cinquante
hommes du Régiment de New Hampshire , &
cinq Compagnies du Régiment de la Nouvelle
Yorck. Auffi-tôt le Sr Johnſon envoya ordre au
Colonel Blanchard , qui commandoit dans ce
pofte , de fe replier avec les troupes. On fut informé
la nuit fuivante , que les François étoient
arrivés à quatre milles en-deçà du pofte du Colonel
Blanchard . Le lendemain matin , on tint
Confeil de guerre. Il fut réfolu de détacher mille
hommes , fous le commandement du Colonel
Williams , pour aller à leur rencontre. Une heure
& demie après le départ de ce détachement ,
auquel fe joignirent deux cens Indiens , on entendit
tirer avec beaucoup de vivacité. On ne
douta point qu'il n'y eût une action d'engagée ,
& l'on jugea qu'elle fe paffoit à trois milles du
camp , où le feur Johnſon étoit rétranché près
230 MERCURE DE FRANCE.
du Lac Ceorges. Les feux des combattans s'ap
prochant peu à peu , il fut aifé de conjecturer
que les troupes du Colonel Williams étoient en
déroute. Le Lieutenant Colonel Colie fut détaché
en conféquence avec trois cens hommes pour favorifer
leur retraite . Entre dix & onze heures elles
revinrent en fort grand céfordre . A onze heures
& demie les François parurent. Ils n'étoient
qu'au nombre de dix - fept cens hommes , fçavoir
deux cens Grenadiers , huit cens Canadiens , &
fept cens Indiens . Ayant fait une courte halte à
cent cinquante toiles des retranchemens du Major
Général Johnſon , ils s'avancerent la bayonette
au bout du fufil , dirigeant leur principale attaque
vers le centre du camp . D'abord ils firent feu par
pelotons. Leurs décharges ne produifirent pas
beaucoup d'effet , parce que les Anglois étoient
Couverts d'un parapet . Ceux- ci commencerent à
faire jouer leur artillerie , & pour lors le combat
devint général . L'attaque des François fur des
plus vives. Ne pouvant entamer le centre du
camp , ils tournerent leurs efforts du côté de la
droite. Après avoir combattu jufqu'à quatre heures
après- midi avec une intrépidité peu commune
, ils furent enfin repouffes. Les Anglois les
voyant ébranlés , fortirent du retranchement , les
pourfuivirent , & firent trente prifonniers , parmi
fefquels eft le fieur de Dieskau , Général des trou
pes arrivées depuis peu de France en Canada. Il eſt
bleffé dangereufement d'un coup de feu à la jambe
, & de deux autres coup dans les deux hanches.
Son Major Général , & le fieur de Saint Pierre qui
commandoit les Indiens , ont été tués . On ne fçait
point au juſte à quoi monte la perte de part &
d'autre. Les uns prétendent que les François ont
perda mille hommes. Selon d'autres ils n'en ont
DECEMBRE.
1755. 231
perdu que fix cens. Du côté des Anglois , le Májor
General Johnſon a reçu un coup de feu dans
la cuifle , & l'on n'a pu retirer la balle de la plaie .
Le Colonel Williams , le Major Ashley , les Capitaines
Ingerzal , Putter , Ferral , Stodder , Mac-
Ginnes & Steven , ont perdu la vie dans le combat
du matin. A la défenſe du camp les Anglois
ont eu cent trente hommes tués , & foixante
bleffés. Le Colonel Titcomb eft du nombre des
premiers.
Les Seigneurs préfenterent le 14 de ce mois.
au Roi l'adreſſe fuivante. « Nous , les fideles Su-
»jets de Votre Majefté , les Loras Spirituels &
Temporels aflemblés en Parlement , deman
» dons la permiffion de la remercier de fa gra
>> cieuſe harangue émanée du trône . L'attention
» paternelle de Votre Majefté pour le bonheur
» de fes peuples , laquelle s'eft fait connoître dans
» toutes les occafions , fe manifefte d'une façon
» bien fenfible , dans cette conjoncture critique ,
» par l'ardent défir que Votre Majesté a montré
» de garantir la Grande Bretagne des calamités
de la guerre , & par la ferme réſolution où eft
» Votre Majesté de n'accepter que des propofi-
» tions raisonnables & honorables d'accommode-
» ment. Quand nous confidérons de quelle im-
>> portance la confervation des poffeffions de la
» Grande- Bretagne en Amérique eft au commer
» ce & à la prospérité de ces Royaumes , nous ne
>> pouvons voir avec indifférence tant d'ufurpa
» tions faites par la France dans le tems d'une pro-
» fonde paix, & contre la foi des traités les plus
>> folemnels. Rien ne peut furpaffer notre étonne
» ment d'une telle conduite , fi ce n'eft la recon-
>> noiffance que nous infpirent les foins pris par
» Votre Majesté pour protéger nos colonies con
232 MERCURE DE FRANCE .
>> tre les invaſions & contre les infultes , & pour
>> recouvrer les pays qui en ont été enlevés fi in-
» juftement. Si quelque Puiffance a pu fe trom-
» per jufqu'au point d'imaginer que Votre Ma-
»jefté & votre Parlement demeuraffent dans l'in-
» action à la vue de tant d'hoftilités que nous ne
> nous fommes point attirées , il y a long- tems
» qu'elle doit être revenue de fon erreur. Nous
reconnoiffons avec bien de la gratitude la fa-
» geffe & la bonté de Votre Majesté , dans la di-
» ligence qu'elle a apportée à multiplier fes ar-
>> memens maritimes , à augmenter les forces de
» terre , de maniere à procurer la fureté de fes
» peuples , fans leur impofer un fardeau trop
» onéreux , & à encourager les braves & fideles
fujets d'Amérique à faire en cette occaſion im-
» portante , tout ce que demandent d'eux leur
» devoir , leur bien- être & leur commun danger.
» Votre Majefté a fuffifamment prouvé qu'elle
» n'eft guidée par aucun motif d'ambition , ni par
>> aucun deffein d'exciter de nouveaux troubles .
» Sa prudence & fa magnanimité éclatent pleine-
>> ment par la difpofition où elle est de prévenir
» tout ce qui pourroit allumer en Europe une
» guerre générale , & de fe borner à pourſuivre
>> les fins falutaires & néceffaires qu'il lui a plu
» de nous expoſer. C'eft avec grand plaifir que
»>nous apprenons la déclaration pacifique de Sa
n Majefté Catholique. Une telle déclaration s'ac-
» corde parfaitement avec la bonne intelligence
>> qui fubfifte entre les deux Couronnes , & avec
» l'intérêt de toute l'Europe . Nous trahirions ce
» que nous devons à Votre Majefté & à notre Pa-
>> trie , fi nous ne promettions avec autant de fin-
» cérité que de zele , de féconder efficacement
» Votre Majesté dans une cauſe juſte & naționale,
DECEMBRE . 1755. 233
» Rien ne
manquera de notre part pour effectuer
» les affurances
que votre Parlement
vous a don-
» nées dans fa derniere feffion . Nous nous re-
» gardons comme obligés par les loix du devoir ,
» de l'honneur
& de la reconnoiffance
, à concou-
>> rir à toutes les mefures fages & indifpenfables
,
» que Votre Majefté a prifes pour la défenſe des
» droits de fa Couronne
, à faire échouer les ten-
» tatives qui pourroient
être faites par la France
» en haine de ces mefures , & à mettre Votre Ma-
» jefté en état de repouffer les entrepriſes
qui fe-
>> ront formées , non feulement
contre les Royau-
» mes , mais même contre fes autres Etats indé-
» pendans de la Couronne de la Grande-Bretagne,
» fuppofé qu'ils foient attaqués
à raifon de la
>> part que Votre Majefté a priſe à l'intérêt effen-
» tiel de cette Couronne . Animés de ces grandes
» & importantes
confidérations
, qu'il nous foit
» permis d'affurer Votre Majefté de notre fidélité
» & de notre attachement
pour fa perfonne
fa-
» crée , & de lui protefter que nous enviſageons
» le maintien de fon Gouvernement
& de la fucceffion
proteftante dans votre Royale Maifon ,
» comme le feul appui de notre Religion & de
» nos Libertés. Notre conduite inébranlable détrompera
quiconque fe feroit vainement flatté
» que des appareils menaçans puffent nous em-
» pêcher d'agir conféquemment à ces principes
» & elle prouvera que , quoique nous foyons bien
» éloignés de penfer à faire injure ou tort à quel-
» qu'un de nos voifins , nous fommes prêts à
» facrifier nos vies & nos fortunes pour la dé-
» fenſe de Votre Majefté , ainsi que pour la con-
» fervation des poffeffions , du commerce & des
» droits de la Grande-Bretagne. » Le Roi répondit
aux Seigneurs , Milords , je vous fais mes fin-
>
234 MERCURE DE FRANCE.
ceres remerciemens des marques d'affection & de
fidélité dont votre Adreffe eft remplie. Je vois avec
la plus grande fatisfaction le zele que vous montrez
pour ma perfonne & pour mon Gouvernement, auſſibien
que pour les véritables intérêts de votre patrie,
que je ne perdrai jamais de vue. Les affurances
que vous me donnez , de défendre méme mes
Etats indépendans de la Couronne de la Grande
Bretagne , font une forte preuve de votre attachement
pour moi, & de l'intérêt que vous prenez à
mon honneur. Rien ne me détournera de poursuivre
les mesures qui peuvent contribuer efficacement à
maintenir les poffeffions & les droits de la Nation ,
à nous procurer un accommodement folide
honorable.
L'adreffe qui fut préfentée le 15 par la Chambre
des Communes , eft conçue à peu - près dans
les mêmes termes que l'Adreffe de la Chambre-
Haute.
Les Amiraux Bofcawen , Moftyn & Holbourne
, font revenus d'Amérique avec leurs Efcadres
, lefquelles doivent être radoubées , afin de
fe remettre en mer , lorfque les circonftances
l'exigeront. Le vaiffeau de guerre François l'Efpérance
, a été conduit à Plymouth. Il a été pris
par l'efcadre de l'Amiral Weft , après avoir foutenu
un combat de quatre heures contre le vaiffeau
l'Orford , qu'il a fort maltraité , & un fecond
combat contre l'Amiral Weft lui- même . Comme
ce vaiffeau étoit fort vieux & criblé de coups ,
on y a mis le feu après en avoir retiré les agrets.
Fermer
Résumé : GRANDE-BRETAGNE.
Le 25 novembre, le Chevalier d'Abreu, ministre d'Espagne, et Don Louis d'Acunha, ministre du Portugal, ont tenu des conférences fréquentes avec les ministres du Roi de Grande-Bretagne. Ces discussions portaient sur la médiation proposée par les monarques catholique et fidèle pour résoudre les différends entre la Grande-Bretagne et la France. Il est également mentionné que la commission de Don Mello de Castro est liée à cet objet. En mer, l'Amiral Byng a quitté Londres le 14 octobre avec plusieurs vaisseaux de guerre, devant rejoindre d'autres navires à Plymouth avant de se diriger vers la Méditerranée. En Amérique, le Général Shirley a attaqué le Fort de la Couronne, tandis que le Gouverneur de la Virginie a levé un régiment de douze cents hommes sous le commandement du Colonel Washington. Les Sauvages menaient des raids continus dans les colonies de Virginie, Pennsylvanie et Maryland, causant de nombreux ravages. Certaines cargaisons des bâtiments capturés par les Anglais se détérioraient, et les propriétaires ont demandé la permission de s'en débarrasser, offrant de rembourser leur valeur si nécessaire. Plusieurs denrées et marchandises ont ainsi été mises en vente. Le Gouvernement britannique a rendu publiques les particularités de l'avantage remporté par le Major Général Johnson en Amérique. Des Indiens envoyés en reconnaissance ont informé Johnson de l'approche de troupes françaises. Johnson a ordonné au Colonel Blanchard de se replier. Un conseil de guerre a ensuite décidé d'envoyer mille hommes sous le commandement du Colonel Williams pour intercepter les Français. Une bataille a suivi, au cours de laquelle les Français, au nombre de sept cent soixante-dix hommes, ont été repoussés. Les Britanniques ont fait trente prisonniers, dont le Baron de Dieskau, blessé. Les pertes britanniques incluaient plusieurs officiers et cent trente hommes tués, ainsi que soixante blessés. Les Seigneurs ont présenté au Roi une adresse remerciant Sa Majesté pour sa harangue et exprimant leur soutien aux mesures prises pour garantir la Grande-Bretagne contre les calamités de la guerre. Ils ont souligné l'importance de conserver les possessions britanniques en Amérique et ont promis leur fidélité et leur attachement au Roi et à son Gouvernement. Le Roi a répondu en exprimant sa satisfaction et en réaffirmant son engagement à défendre les droits et les possessions de la Nation. La Chambre des Communes a présenté une adresse similaire le 15 décembre. Les Amiraux Boscawen, Moffyn et Holbourne sont revenus d'Amérique avec leurs escadres, qui doivent être radoubées. Le vaisseau français L'Espérance, pris après un combat contre l'escadre de l'Amiral West, a été incendié en raison de ses dommages.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 230-232
GRANDE-BRETAGNE.
Début :
On fait monter à plusieurs millions sterlings les pertes que les sujets [...]
Mots clefs :
Londres, Traite avec la Prusse, Amiral, Navires, Amérique, Colonies
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRANDE-BRETAGNE.
GRANDE- BRETAGNE.
DE LONDRES , le 9 Février.
On fait monter à plufieurs millions fterlings
les pertes que les fujets du Roi ont effuyées par
le défaftre de Lisbonne. Toutes les lettres d'Amérique
ne parlent que des ravages caufés par les
Sauvages dans quelques unes des Colonies Angloifes.
Si l'on en croit les bruits publics , il a été ftipulé
par le Traité qui vient d'être conclu entre
cette Cour & celle de Berlin , que la Grande-
Bretagne payeroit au Roi de Pruffe vingt mille
livres fterlings pour indemnité des prifes illégitimes
faites fur les Prufliens par les Anglois pendant
la derniere guerre , & qu'en conféquence
Sa Majesté Pruffienne acquitteroit le refte des
dettes hypothéquées fur la Silésie.
On parle de former un camp dans la plaine de
Finchley. Le bruit court que le Corps de troupes
Heffoifes à la folde de la Grande- Bretagne , doit
être transporté inceffamment en Angleterre. Le
Gouvernement paroît être dans le deffein de
lever encore fix nouveaux Régimens. Les Amiraur
Ofborne , Moftyn & Townshend , firent voile
de Spithéad le 31 du mois dernier avec quinze
vaiffeaux de ligne & quatre frégates . Ils feront
joints à Plymouth par une Efcadre de fix vaiffeaux
& de huit frégates, que commande l'Amiral Weft.
Ces Amiraux prendront fous leur convoi une flotte
de deux cens navires marchands , qu'ils eſcorteront
jufqu'à une certaine hauteur . L'Amiral Holbourne
n'attend que fes derniers ordres pour
partir de Portſmouth avec fon Efcadre. Il a arboré
fon pavillon à bord du vaiffeau le Prince Geor
ges , de quatre -vingt - dix canons. Sur la nouvelle
MARS. 1756. 231
que
le Roi Très- Chrétien a fait arrêter tous les
bâtimens Anglois qui fe font trouvés dans fes
ports , la Cour a envoyé ordre dans les différens
perts de la Grande- Bretagne aux navires chargés
pour la France , de fufpendre leur départ.
Il paroît qu'on ne fera paffer d'abord en Angleterre
qu'une partie des troupes Heffoifes qui
ont été prifes à la folde de la Grande - Bretagne.
Le Gouvernement eft dans la réfolution d'augmenter
l'Infanterie en Irlande , jufqu'à douze
mille hommes . On y a envoyé ordre au Régiment
du Lord Jean Murray , à celui du Général
Orway , & à un Bataillon de Royal Ecoffois de fe
tenir prêts à s'embarquer pour la nouvelle Angleterre
. Les lettres qu'on reçoit de cette colonie ,
marquent que trois Officiers font partis de Philadelphie
pour faire conftruire dix Forts depuis la
riviere de Delawar jufqu'à Wills- Creek , ce qui
comprend une étendue de deux cens cinquante
milles. Ces avis ajoutent que les Gouverneurs
des différens établiffemens de l'Amérique Septentrionale
fe font raffemblés à la nouvelle Yorck ,
afin de concerter enfemble les opérations de la
campagne prochaine. Si l'on en croit les mêmes
avis , les fix Nations Iroquoifes fe font rangées
du côté des François. Hier l'Amiral Boscawen
partit pour Postmouth , où il va prendre le commandement
d'une Eſcadre. Celle qui eft fous les
ordres des Amiraux Oſborne , Mostyn & Townshend
, arriva le 3 à Plymouth , & y fut jointe lemême
jour par celle de l'Amiral Weft. Elles mirent
enfuite à la voile avec un vent favorable
pour leurs deftinations . Sa Majefté a nommé le
Comte d'Albemarle , Major Général .
Deux Juifs , dont l'un ſe nomme Wolf Iſaac
Liebman , & l'autre Jacob de Nadan Lévi Son232
MERCURE DE FRANCE.
fino , ont fait ici deux banqueroutes très - conf
dérables. La difette d'argent commence à être
telle ,que fideux navires chargés de piaftres qu'on
attend de Cadix n'arrivent pas bientôt , la confternatiod
fera générale.
DE LONDRES , le 9 Février.
On fait monter à plufieurs millions fterlings
les pertes que les fujets du Roi ont effuyées par
le défaftre de Lisbonne. Toutes les lettres d'Amérique
ne parlent que des ravages caufés par les
Sauvages dans quelques unes des Colonies Angloifes.
Si l'on en croit les bruits publics , il a été ftipulé
par le Traité qui vient d'être conclu entre
cette Cour & celle de Berlin , que la Grande-
Bretagne payeroit au Roi de Pruffe vingt mille
livres fterlings pour indemnité des prifes illégitimes
faites fur les Prufliens par les Anglois pendant
la derniere guerre , & qu'en conféquence
Sa Majesté Pruffienne acquitteroit le refte des
dettes hypothéquées fur la Silésie.
On parle de former un camp dans la plaine de
Finchley. Le bruit court que le Corps de troupes
Heffoifes à la folde de la Grande- Bretagne , doit
être transporté inceffamment en Angleterre. Le
Gouvernement paroît être dans le deffein de
lever encore fix nouveaux Régimens. Les Amiraur
Ofborne , Moftyn & Townshend , firent voile
de Spithéad le 31 du mois dernier avec quinze
vaiffeaux de ligne & quatre frégates . Ils feront
joints à Plymouth par une Efcadre de fix vaiffeaux
& de huit frégates, que commande l'Amiral Weft.
Ces Amiraux prendront fous leur convoi une flotte
de deux cens navires marchands , qu'ils eſcorteront
jufqu'à une certaine hauteur . L'Amiral Holbourne
n'attend que fes derniers ordres pour
partir de Portſmouth avec fon Efcadre. Il a arboré
fon pavillon à bord du vaiffeau le Prince Geor
ges , de quatre -vingt - dix canons. Sur la nouvelle
MARS. 1756. 231
que
le Roi Très- Chrétien a fait arrêter tous les
bâtimens Anglois qui fe font trouvés dans fes
ports , la Cour a envoyé ordre dans les différens
perts de la Grande- Bretagne aux navires chargés
pour la France , de fufpendre leur départ.
Il paroît qu'on ne fera paffer d'abord en Angleterre
qu'une partie des troupes Heffoifes qui
ont été prifes à la folde de la Grande - Bretagne.
Le Gouvernement eft dans la réfolution d'augmenter
l'Infanterie en Irlande , jufqu'à douze
mille hommes . On y a envoyé ordre au Régiment
du Lord Jean Murray , à celui du Général
Orway , & à un Bataillon de Royal Ecoffois de fe
tenir prêts à s'embarquer pour la nouvelle Angleterre
. Les lettres qu'on reçoit de cette colonie ,
marquent que trois Officiers font partis de Philadelphie
pour faire conftruire dix Forts depuis la
riviere de Delawar jufqu'à Wills- Creek , ce qui
comprend une étendue de deux cens cinquante
milles. Ces avis ajoutent que les Gouverneurs
des différens établiffemens de l'Amérique Septentrionale
fe font raffemblés à la nouvelle Yorck ,
afin de concerter enfemble les opérations de la
campagne prochaine. Si l'on en croit les mêmes
avis , les fix Nations Iroquoifes fe font rangées
du côté des François. Hier l'Amiral Boscawen
partit pour Postmouth , où il va prendre le commandement
d'une Eſcadre. Celle qui eft fous les
ordres des Amiraux Oſborne , Mostyn & Townshend
, arriva le 3 à Plymouth , & y fut jointe lemême
jour par celle de l'Amiral Weft. Elles mirent
enfuite à la voile avec un vent favorable
pour leurs deftinations . Sa Majefté a nommé le
Comte d'Albemarle , Major Général .
Deux Juifs , dont l'un ſe nomme Wolf Iſaac
Liebman , & l'autre Jacob de Nadan Lévi Son232
MERCURE DE FRANCE.
fino , ont fait ici deux banqueroutes très - conf
dérables. La difette d'argent commence à être
telle ,que fideux navires chargés de piaftres qu'on
attend de Cadix n'arrivent pas bientôt , la confternatiod
fera générale.
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Résumé : GRANDE-BRETAGNE.
En février 1756, la Grande-Bretagne fait face à divers événements politiques et militaires. Les pertes britanniques dues au séisme de Lisbonne sont évaluées à plusieurs millions de sterlings. Les colonies américaines signalent des attaques de tribus indigènes. Un traité entre la Grande-Bretagne et la Prusse prévoit que la Grande-Bretagne paiera 20 000 livres sterlings pour des prises illégitimes, tandis que la Prusse remboursera des dettes hypothéquées sur la Silésie. Des préparatifs militaires sont en cours, incluant la formation d'un camp à Finchley et le transport de troupes hessoises en Angleterre. Plusieurs amiraux, tels Osborne, Mostyn, Townshend et West, préparent leurs escadres pour escorter une flotte de navires marchands. Le gouvernement britannique a ordonné l'arrêt des départs des navires à destination de la France après l'arrestation de bâtiments britanniques par le roi de France. Des troupes doivent être augmentées en Irlande et des régiments se préparent à partir pour la Nouvelle-Angleterre. Les gouverneurs des colonies américaines se réunissent à New York pour planifier la campagne prochaine, tandis que les nations iroquoises s'allient aux Français. L'amiral Boscawen prend le commandement d'une escadre à Portsmouth et le comte d'Albemarle est nommé major général. Deux banqueroutes importantes ont lieu à Londres, aggravant la pénurie d'argent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 221-223
ALLEMAGNE.
Début :
Une nouvelle secousse de tremblement de terre, qui s'est fait [...]
Mots clefs :
Prague, Berlin, Bonn, Tremblement de terre, Dégâts, Convention, Roi, Sa Majesté anglaise, Troubles, Amérique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALLEMAGNE.
ALLEMAGNE.
DE PRAGUE , le 4 Février.
UNB nouvelle fecouffe de tremblement de
terre , qui s'est fait fentir le 12 du mois dernier
en plufieurs endroits de la frontiere de ce Royaume,
a eu une fuite fâcheufe. Il a fallu fufpendie
le travail des mines , à caufe des eaux dont elles
fe font remplies , & des exhalaifons fulfureufes
dont les ouvriers fe font trouvés incommodés .
DE
BERLIN , le 14 Février.
Jufqu'ici on n'avoit eu que des copies infidelles
de la Convention conclue le mois dernier entre
le Roi & Sa Majefté Britannique. Voici les termes
dans lefquels cette Convention eft annoncée par
la Gazette de cette Ville. « Sa Majefté le Roi de
» Pruffe & Sa Majefté le Roi de la Grande- Breta-
>> gne , ayant mûrement confideré que les trou-
» bles qui fe font élevés depuis peu en Amérique ,
» pourroient facilement être étendus plus loin &
» même tranſportés en Europe ; les Hautes Puif-
>> fances Contractantes ayant d'ailleurs pris tou-
» jours fortement à coeur le falut & le bien être
» de l'Allemagne , leur patrie commune , & dé-
>> firant extrêmement d'y maintenir furtout la
paix & la tranquillité , Elles ont cru ne pouvoir
Kinj
222 MERCURE DE FRANCE.
>> mieux faire pour parvenir à un but auffi falu-
» taire , que d'arrêter entr'Elles & de faire figner
>> par leurs Miniftres le 16 Janvier , une Conven-
» tion, de Neutralité, regardant purement l'Alle-
>> magne , & ne tendant à l'offenfe de perfonne ;
» en vertu de laquelle Convention leurfdites Ma-
» jeftés fe font engagées réciproquement de ne
» pas permettre que des troupes étrangeres , de
quelque Nation qu'elles puiffent être en-
» traffent en Allemagne , ou y paffaffent auffi
long-tems que les fufdits troubles , & les fuites
» qui pourront en réfulter dureront ; mais de s'y
>> oppofer dans tous les cas le plus vigoureufe-
>> ment qu'il leur fera poffible , afin de garantir
» par- là l'Allemagne des inconvéniens d'une
» guerre funefte , de maintenir fes Loix fonda-
>> mentales & fes Conftitutions , & de la faire
>> jouir d'une paix non interrompue ; ce qui fait
l'unique objet de la Convention fufmentionnée.
» Leurs Majeftés le Roi de Pruffe & le Roi de la
» Grande-Bretagne , ayant au furplus faifi cette
» occafion favorable , pour applanir les différends
» qui ont fubfifté jufqu'à préfent entr'Elles , pår
» rapport au reftant des dettes hypothéquées for
» la Siléfie , & payables aux fujets de Sa Majefté
Britannique , auffi -bien qu'à l'égard d'un
» dédommagement à accorder aux fujets de Sa
» Majefté Pruffienne pour les pertes qu'ils ont
» faites far mer pendant la derniere guerre , lés
» deux Hautes Puiffances Contractantes ont heu-
>> reuſement terminé ces deux objets à leur fatis-
» faction réciproque ; de façon que l'arrêt mis il
» y a quelque tems fur lefdites dettes , fera levé
» auffi tôt que la ratification de Sa Majesté Britan-
» nique de la fufdite Convention de Neutralité
» pour l'Allemagne fera arrivée ici .
AVRIL. 1756 . 223
DE BONN , le 23 Février.
Le 18 , à huit heures fix minutes du matin , le
vent étant Sud- Oueft , & l'air légérement chargé ,
on effuya ici une fecouffe de tremblement de
terre , plus violente de beaucoup que celles des
26 & 27 Décembre & du 26 Janvier. Dans la
Ville de Cologne plus de cent cheminées font
tombées. Quelques maiſons ont été confidérablement
endommagées dans leurs murs & dans leur
charpente. Les Bateaux qui étoient fur le Rhin ,
ont éprouvé une agitation extraordinaire , & plufieurs
ont couru rifque de périr . Un peu avant
neuf heures & vingt minutes après , il y eut encore
deux autres fecouffes , Ce tremblement , à ce
qu'on apprend , s'eft fait auffi fentir à Paderborn ,
à Olnabruck , à Arenſberg , à Darmſtadt , à Wetzlar
, à Caffel , à Worms & à Manheim . Les lettres
de Liege confirment qu'il y a cauſé de grands
dommages. Elles marquent qu'entr'autres accidens
une malfe énorme de pierres s'eft détachée
d'une Tour de la Cathédrale , & a enfoncé les
planchers de plufieurs maiſons voifines.
DE PRAGUE , le 4 Février.
UNB nouvelle fecouffe de tremblement de
terre , qui s'est fait fentir le 12 du mois dernier
en plufieurs endroits de la frontiere de ce Royaume,
a eu une fuite fâcheufe. Il a fallu fufpendie
le travail des mines , à caufe des eaux dont elles
fe font remplies , & des exhalaifons fulfureufes
dont les ouvriers fe font trouvés incommodés .
DE
BERLIN , le 14 Février.
Jufqu'ici on n'avoit eu que des copies infidelles
de la Convention conclue le mois dernier entre
le Roi & Sa Majefté Britannique. Voici les termes
dans lefquels cette Convention eft annoncée par
la Gazette de cette Ville. « Sa Majefté le Roi de
» Pruffe & Sa Majefté le Roi de la Grande- Breta-
>> gne , ayant mûrement confideré que les trou-
» bles qui fe font élevés depuis peu en Amérique ,
» pourroient facilement être étendus plus loin &
» même tranſportés en Europe ; les Hautes Puif-
>> fances Contractantes ayant d'ailleurs pris tou-
» jours fortement à coeur le falut & le bien être
» de l'Allemagne , leur patrie commune , & dé-
>> firant extrêmement d'y maintenir furtout la
paix & la tranquillité , Elles ont cru ne pouvoir
Kinj
222 MERCURE DE FRANCE.
>> mieux faire pour parvenir à un but auffi falu-
» taire , que d'arrêter entr'Elles & de faire figner
>> par leurs Miniftres le 16 Janvier , une Conven-
» tion, de Neutralité, regardant purement l'Alle-
>> magne , & ne tendant à l'offenfe de perfonne ;
» en vertu de laquelle Convention leurfdites Ma-
» jeftés fe font engagées réciproquement de ne
» pas permettre que des troupes étrangeres , de
quelque Nation qu'elles puiffent être en-
» traffent en Allemagne , ou y paffaffent auffi
long-tems que les fufdits troubles , & les fuites
» qui pourront en réfulter dureront ; mais de s'y
>> oppofer dans tous les cas le plus vigoureufe-
>> ment qu'il leur fera poffible , afin de garantir
» par- là l'Allemagne des inconvéniens d'une
» guerre funefte , de maintenir fes Loix fonda-
>> mentales & fes Conftitutions , & de la faire
>> jouir d'une paix non interrompue ; ce qui fait
l'unique objet de la Convention fufmentionnée.
» Leurs Majeftés le Roi de Pruffe & le Roi de la
» Grande-Bretagne , ayant au furplus faifi cette
» occafion favorable , pour applanir les différends
» qui ont fubfifté jufqu'à préfent entr'Elles , pår
» rapport au reftant des dettes hypothéquées for
» la Siléfie , & payables aux fujets de Sa Majefté
Britannique , auffi -bien qu'à l'égard d'un
» dédommagement à accorder aux fujets de Sa
» Majefté Pruffienne pour les pertes qu'ils ont
» faites far mer pendant la derniere guerre , lés
» deux Hautes Puiffances Contractantes ont heu-
>> reuſement terminé ces deux objets à leur fatis-
» faction réciproque ; de façon que l'arrêt mis il
» y a quelque tems fur lefdites dettes , fera levé
» auffi tôt que la ratification de Sa Majesté Britan-
» nique de la fufdite Convention de Neutralité
» pour l'Allemagne fera arrivée ici .
AVRIL. 1756 . 223
DE BONN , le 23 Février.
Le 18 , à huit heures fix minutes du matin , le
vent étant Sud- Oueft , & l'air légérement chargé ,
on effuya ici une fecouffe de tremblement de
terre , plus violente de beaucoup que celles des
26 & 27 Décembre & du 26 Janvier. Dans la
Ville de Cologne plus de cent cheminées font
tombées. Quelques maiſons ont été confidérablement
endommagées dans leurs murs & dans leur
charpente. Les Bateaux qui étoient fur le Rhin ,
ont éprouvé une agitation extraordinaire , & plufieurs
ont couru rifque de périr . Un peu avant
neuf heures & vingt minutes après , il y eut encore
deux autres fecouffes , Ce tremblement , à ce
qu'on apprend , s'eft fait auffi fentir à Paderborn ,
à Olnabruck , à Arenſberg , à Darmſtadt , à Wetzlar
, à Caffel , à Worms & à Manheim . Les lettres
de Liege confirment qu'il y a cauſé de grands
dommages. Elles marquent qu'entr'autres accidens
une malfe énorme de pierres s'eft détachée
d'une Tour de la Cathédrale , & a enfoncé les
planchers de plufieurs maiſons voifines.
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Résumé : ALLEMAGNE.
Du 12 janvier au 18 février, plusieurs régions frontalières du Royaume de Prusse ont été touchées par des tremblements de terre, causant des dommages aux mines et aux bâtiments, et perturbant les activités sur le Rhin. Les secousses ont été ressenties à Bonn, Cologne, Liège, Paderborn, Osnabrück, Arnsberg, Darmstadt, Wetzlar, Cassel, Worms et Mannheim. Parallèlement, le 14 février, les termes de la Convention de neutralité entre le Roi de Prusse et le Roi de Grande-Bretagne ont été annoncés. Signée le 16 janvier, cette convention vise à maintenir la paix en Allemagne en empêchant le passage de troupes étrangères pendant les troubles en Amérique. Les deux monarques ont également réglé des différends concernant des dettes hypothéquées pour la Silésie et des dédommagements pour les pertes subies lors de la dernière guerre. La levée de l'arrêt sur ces dettes interviendra après la ratification de la convention par la Grande-Bretagne.
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10
p. 248-249
GRANDE-BRETAGNE.
Début :
Le 6, le Lord Marie, les Aldermans & les Scheriffs, [...]
Mots clefs :
Londres, Adresse au roi, Allégeance au roi, Lord Marie, Shérifs, Aldermans, Thomas Pownall, Gouverneur de la Nouvelle Angleterre, Régiments, Amérique
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texteReconnaissance textuelle : GRANDE-BRETAGNE.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 15 Avril.
Le 6, le Lord Marie , les Aldermans & les Scheriffs
, préfenterent au Roi une Adreſſe , par laquelle
ils affurerent Sa Majefté , qu'ils facrifieroient
leurs biens & leurs vies pour la défenſe de
fa Perfonne & de fon Gouvernement. Le Roi répondit
: Je vous remercie des marques que vous
me donnez de votre zele & de votre affection , &
je me repose fermement ſur vos promeffes. La Ville
de Londres peut toujours compter fur ma bienveil
MA I. 1756. 249
Lance fur ma protection. Le Corps des Négocians
de cette Capitale , & le Scheriff du Duché
d'Yorck , ont préfenté auffi des Adreffes à Sa Majeſté.
Le fieur Thomas Pownall vient d'être nommé
Gouverneur de la Nouvelle Angleterre , à la place
du fieur Shirley. Une partie des troupes deftinées
pour l'Acadie eft déja embarquée à Plymouth. On
fe propofe d'envoyer une fomme confidérable en
Amérique. Les , les Amiraux Byng & Weft firent
voile de Spitéad avec dix Vaiffeaux de guerre
pour la Méditerranée. Le Chef d'Efcadre Keppel
les fuivit le même jour avec 4 Vaiffeaux . Le Gouvernement
a donné ordre de couler à fond tous les
Bâtimens de Pêcheur , qui ont été pris fur les
François Le nombre des troupes Hanovériennes
qui doivent paffer dans la Grande - Bretagne , fera
de neuf mille hommes d'Infanterie , neuf cens de
Cavalerie , & trois cens du Corps d'Artillerie Gn
a tiré de l'Arcenal de la Tour quarante pieces decanon
, pour les tranſporter à Portſmouth . Sui
vant les nouvelles de Saffron - Walden , le 18 du
mois dernier à dix heures du matin , on y entendit
tout à coup un bruit extraordinaire . Peu après,
il tomba une grande quantité de grêle , dont la
plupart des grains avoient jufqu'à trois pouces &
demi de circonférence .
La Cour a ordonné de reftituer le Vaiſſeau
François , dont le Vaiffeau de guerre l'Expérience
s'eft emparé à peu de diſtance de Cadix,
DE LONDRES , le 15 Avril.
Le 6, le Lord Marie , les Aldermans & les Scheriffs
, préfenterent au Roi une Adreſſe , par laquelle
ils affurerent Sa Majefté , qu'ils facrifieroient
leurs biens & leurs vies pour la défenſe de
fa Perfonne & de fon Gouvernement. Le Roi répondit
: Je vous remercie des marques que vous
me donnez de votre zele & de votre affection , &
je me repose fermement ſur vos promeffes. La Ville
de Londres peut toujours compter fur ma bienveil
MA I. 1756. 249
Lance fur ma protection. Le Corps des Négocians
de cette Capitale , & le Scheriff du Duché
d'Yorck , ont préfenté auffi des Adreffes à Sa Majeſté.
Le fieur Thomas Pownall vient d'être nommé
Gouverneur de la Nouvelle Angleterre , à la place
du fieur Shirley. Une partie des troupes deftinées
pour l'Acadie eft déja embarquée à Plymouth. On
fe propofe d'envoyer une fomme confidérable en
Amérique. Les , les Amiraux Byng & Weft firent
voile de Spitéad avec dix Vaiffeaux de guerre
pour la Méditerranée. Le Chef d'Efcadre Keppel
les fuivit le même jour avec 4 Vaiffeaux . Le Gouvernement
a donné ordre de couler à fond tous les
Bâtimens de Pêcheur , qui ont été pris fur les
François Le nombre des troupes Hanovériennes
qui doivent paffer dans la Grande - Bretagne , fera
de neuf mille hommes d'Infanterie , neuf cens de
Cavalerie , & trois cens du Corps d'Artillerie Gn
a tiré de l'Arcenal de la Tour quarante pieces decanon
, pour les tranſporter à Portſmouth . Sui
vant les nouvelles de Saffron - Walden , le 18 du
mois dernier à dix heures du matin , on y entendit
tout à coup un bruit extraordinaire . Peu après,
il tomba une grande quantité de grêle , dont la
plupart des grains avoient jufqu'à trois pouces &
demi de circonférence .
La Cour a ordonné de reftituer le Vaiſſeau
François , dont le Vaiffeau de guerre l'Expérience
s'eft emparé à peu de diſtance de Cadix,
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Résumé : GRANDE-BRETAGNE.
Le 6 avril, les autorités de Londres, incluant le Lord Maire, les Aldermen et les Sheriffs, ont exprimé leur dévouement à défendre le roi et son gouvernement, même au prix de leurs biens et de leurs vies. Le roi a remercié et affirmé sa confiance en leur soutien. Les négociants de Londres et le Sheriff du Duché d'York ont également présenté des adresses similaires. Thomas Pownall a été nommé gouverneur de la Nouvelle Angleterre, succédant à Shirley. Des troupes pour l'Acadie ont été embarquées à Plymouth, et des renforts pour l'Amérique sont prévus. Les amiraux Byng et West, ainsi que le chef d'escadre Keppel, ont pris la mer vers la Méditerranée avec des vaisseaux de guerre. Le gouvernement a ordonné de couler les bateaux de pêche français capturés et a préparé des troupes hanovriennes pour la Grande-Bretagne, incluant de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie. Des canons ont été transférés de la Tour de Londres à Portsmouth. À Saffron-Walden, un phénomène météorologique inhabituel avec une chute de grêle de grande taille a été observé. La Cour a ordonné la restitution d'un vaisseau français capturé par le navire de guerre l'Expérience près de Cadix.
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11
p. 211-212
GRANDE-BRETAGNE.
Début :
On a reçu la confirmation que l'Escadre Françoise, commandée par M. Perrier de Salvert, [...]
Mots clefs :
Londres, Vaisseaux, Amiral Holbourne, Amérique, Siège du Fort de la Couronne, Tensions, Camps, Français, Fortifications
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texteReconnaissance textuelle : GRANDE-BRETAGNE.
GRANDE - BRETAGNE.
DE LONDRES , le 22 Avril.
On a reçu la confirmation
que l'Efcadre
Françoife
, commandée
par M. Perrier de Salvert ,
s'étoit emparée de trois Navires Anglois , dont un
a été conduit à Cadix , & les deux autres à Morlaix .
Le Vaiffeau de guerre le Newcastle
, de l'Eſcadre
de l'Amiral Hawke , a enlevé à la hauteur du Cap
Ortugal deux Bâtimens François : l'un de quatorze
canons & de cinquante
- fept hommes d'équipage
,
alloit au Cap Breton ; l'autre , chargé de vin ,
de
farine & de balles de moufquet , étoit deftiné pour
le Canada. L'Amiral
Holbourne
fit voile le is de
Plymouth
pour l'Amérique
avec quelques
Vaiffeaux
de guerre , & avec plufieurs
Bâtimens
de
tranfport
fur lefquels on a fait embarquer
le Régi
ment d'Otway
& celui des Montagnards
Ecoffois.
On équipe à Spithéad
une nouvelle
Efcadre de
huit Vaiffeaux
, dont l'Amiral Bofcawen
aura le
commandement
. Selon les lettres de la Virginie
on doit commencer
dans les premiers
jours du
mois prochain
le fiege du Fort de la Couronne
.
Les mêmes dépêches
affurent qu'on augmente
avec toute la diligence
poffible les fortifications
des principales
Villes des Colonies , & que l'on y
conftruit
divers Forts . On écrit d'Irlande
qu'on y
fait les difpofitions
néceffaires
pour les trois
camps que le Gouvernement
fe propofe d'y
former cette année. Le Lord Barrington
, Secretaire
de la Guerre , a annoncé
publiquement
, par
212 MERCURE DE FRANCE.
ordre du Roi , que la plupart des Régimens étant
complets , Sa Majefté juge à propos de fufpendre
l'exécution du Bill , qui ordonne de lever des foldats
par force.
>
Sa Majefté a fait fçavoir à M. le Chevalier de
Bouville commandant le Vaiffeau de guerre
François l'Espérance , & aux autres Officiers François
, prifonniers à Leycefter , qu'ils pouvoient
porter l'épée & fe promener hors de la Ville ,
pourvu qu'ils y rentraffent les foirs.
Tout le bois de fapin qui a été apporté en dernier
lieu de Norwege , a été acheté & embarqué
pour le Portugal . Les troupes n'attendent pour
camper que l'écoulement des eaux , qui en divers
endroits ont inondé une grande étendue de pays.
Le camp que l'on fe propofe de former dans les
environs de Cantorbery , fera composé de vingtcinq
mille hommes. On prépare des quartiers:
dans le Comte de Hampshire pour les troupes
Hanoveriennes & Heffoifes , qui débarqueront
dans un Port de cette Province.
Un Navire Anglois ayant échoué près de Calais ,
les François fe font emparés de fa cargaifon , &
ont fait l'équipage prifonnier. On équipe à Portf
mouth & à Plymouth deux Efcadres , dont le
public ignore la deſtination .
"
On affure que l'Amiral Byng est arrivé le 26
du mois dernier à Gibraltar. L'Efcadre de cet
Amiral fera renforcée de quatre Vaiffeaux , qui
doivent faire inceffamment voile de Spithéad.
DE LONDRES , le 22 Avril.
On a reçu la confirmation
que l'Efcadre
Françoife
, commandée
par M. Perrier de Salvert ,
s'étoit emparée de trois Navires Anglois , dont un
a été conduit à Cadix , & les deux autres à Morlaix .
Le Vaiffeau de guerre le Newcastle
, de l'Eſcadre
de l'Amiral Hawke , a enlevé à la hauteur du Cap
Ortugal deux Bâtimens François : l'un de quatorze
canons & de cinquante
- fept hommes d'équipage
,
alloit au Cap Breton ; l'autre , chargé de vin ,
de
farine & de balles de moufquet , étoit deftiné pour
le Canada. L'Amiral
Holbourne
fit voile le is de
Plymouth
pour l'Amérique
avec quelques
Vaiffeaux
de guerre , & avec plufieurs
Bâtimens
de
tranfport
fur lefquels on a fait embarquer
le Régi
ment d'Otway
& celui des Montagnards
Ecoffois.
On équipe à Spithéad
une nouvelle
Efcadre de
huit Vaiffeaux
, dont l'Amiral Bofcawen
aura le
commandement
. Selon les lettres de la Virginie
on doit commencer
dans les premiers
jours du
mois prochain
le fiege du Fort de la Couronne
.
Les mêmes dépêches
affurent qu'on augmente
avec toute la diligence
poffible les fortifications
des principales
Villes des Colonies , & que l'on y
conftruit
divers Forts . On écrit d'Irlande
qu'on y
fait les difpofitions
néceffaires
pour les trois
camps que le Gouvernement
fe propofe d'y
former cette année. Le Lord Barrington
, Secretaire
de la Guerre , a annoncé
publiquement
, par
212 MERCURE DE FRANCE.
ordre du Roi , que la plupart des Régimens étant
complets , Sa Majefté juge à propos de fufpendre
l'exécution du Bill , qui ordonne de lever des foldats
par force.
>
Sa Majefté a fait fçavoir à M. le Chevalier de
Bouville commandant le Vaiffeau de guerre
François l'Espérance , & aux autres Officiers François
, prifonniers à Leycefter , qu'ils pouvoient
porter l'épée & fe promener hors de la Ville ,
pourvu qu'ils y rentraffent les foirs.
Tout le bois de fapin qui a été apporté en dernier
lieu de Norwege , a été acheté & embarqué
pour le Portugal . Les troupes n'attendent pour
camper que l'écoulement des eaux , qui en divers
endroits ont inondé une grande étendue de pays.
Le camp que l'on fe propofe de former dans les
environs de Cantorbery , fera composé de vingtcinq
mille hommes. On prépare des quartiers:
dans le Comte de Hampshire pour les troupes
Hanoveriennes & Heffoifes , qui débarqueront
dans un Port de cette Province.
Un Navire Anglois ayant échoué près de Calais ,
les François fe font emparés de fa cargaifon , &
ont fait l'équipage prifonnier. On équipe à Portf
mouth & à Plymouth deux Efcadres , dont le
public ignore la deſtination .
"
On affure que l'Amiral Byng est arrivé le 26
du mois dernier à Gibraltar. L'Efcadre de cet
Amiral fera renforcée de quatre Vaiffeaux , qui
doivent faire inceffamment voile de Spithéad.
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Résumé : GRANDE-BRETAGNE.
Le 22 avril, des nouvelles rapportent que la frégate française commandée par M. Perrier de Salvert a capturé trois navires anglais. Le vaisseau britannique Newcastle, de l'escadre de l'amiral Hawke, a intercepté deux bâtiments français près du Cap Vertugal. L'amiral Holbourne a quitté Plymouth pour l'Amérique avec plusieurs vaisseaux et régiments. Une escadre de huit vaisseaux, commandée par l'amiral Boscawen, est en cours d'équipement à Spithead. En Virginie, le siège du Fort de la Couronne doit commencer début mai, tandis que les colonies renforcent leurs fortifications. En Irlande, trois camps doivent être formés. Le recrutement forcé des soldats est suspendu. Le roi a permis aux officiers français prisonniers à Leicester de porter l'épée. Tout le bois de sapin importé de Norvège a été acheté pour le Portugal. Les troupes attendent la baisse des eaux pour camper, notamment un camp de vingt-cinq mille hommes près de Cantorbery. Des quartiers sont préparés pour les troupes hanovriennes et hessoises. Un navire anglais échoué près de Calais a été capturé par les Français. Deux escadres sont en cours d'équipement à Portsmouth et Plymouth. L'amiral Byng est arrivé à Gibraltar et son escadre doit être renforcée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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p. 221-235
RELATION de ce qui s'est passé cette année en Canada, avec le journal historique du siege des Forts de Chouëguen ou Oswego, commencé le 11 Août 1756, & fini le 14 par la prise de ces Forts.
Début :
Les nouveaux préparatifs que les Anglois ont faits pour envahir nos possessions [...]
Mots clefs :
Amérique, Anglais, Canada, Français, Montréal, Marquis de Montcalm, Défense des frontières, Les sauvages, Marquis de Vaudreuil, Forts, Lac Ontario, Gouverneurs, Troupes, Mouvements des troupes, Bataillons, Régiments, Officiers, Rivières, Morts
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texteReconnaissance textuelle : RELATION de ce qui s'est passé cette année en Canada, avec le journal historique du siege des Forts de Chouëguen ou Oswego, commencé le 11 Août 1756, & fini le 14 par la prise de ces Forts.
RELATION de ce qui s'eft paffé cette
année en Canada , avec le journal hiſtorique
du fiege des Forts de Choueguen ou
Ofwego, commencé le 11 Août 1756, co
fini le 14 par la prise de ces Forts.
LE
Es nouveaux préparatifs que les Anglois ont
faits pour envahir nos poffeffions en Amérique ,
malgré le mauvais fuccès de leurs entreprifes de
P'année derniere , ont été auffi publics en Europe
que dans le nouveau monde. On s'y étoit attendu
& dans les premiers jours d'Avril dernier , le Roi
fit partir , pour le Canada , un renfort de troupes
commandé par le Marquis de Montcalm ,
Maréchal de Camp.
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
En attendant l'arrivée de ce fecours , & dès la
fin de la campagne derniere , le Marquis de Vaudreuil
, Gouverneur & Lieutenant Général de la
Nouvelle France , avoit pris de juftes meſures
pour la défenſe de nos frontieres. Ses arrangemens
avoient eu même pour objet de faire harceler
les Anglois dans leurs propres Colonies. Il a
tenu des détachemens en campagne durant tout
l'hyver. Les Sauvages ont tué beaucoup de monde ,
on a enlevé une quantité confiderable de beftiaux :
ily a eu un grand nombre de maifons & de magafins
brulés ; les campagnes ont été abandonnées
dans plufieurs endroits des frontieres des Colonies
Angloifes. Ces mouvemens divers ont efficacement
fervi , non feulement à augmenter le mécontentement
qu'avoit caufé parmi elles l'injuftice
des projets de leurs Gouverneurs , mais encore à
faire naître des embarras & des difficultés qui ont
empêché l'exécution de ces projets dans le printemps.
Le Marquis de Vaudreuil ne s'en eft pas tenu
là . Tandis que nos Partis fe fuccedoient fans
relâche fur les frontieres des Anglois , expofées à
leurs courſes , & défoloient furtout la Pensilvanie
, la Virginie & le Mariland , un Corps de nos
troupes , qu'il avoit placé fur la riviere S. Jean ,
y recueilloit les reftes épars des Acadiens chalés
de leurs habitations par les Anglois , & dont une
partie erroit alors dans les bois. La défenſe du
Fort du Quêne & de l'Ohio , ou de la belle Riviere
, étoit confiée à un corps de Canadiens & de
Sauvages commandés par le Sieur Dumas. Un
autre detachement d'environ 500 hommes , obfervoit
l'ennemi du côté du Fort Lydius . Le bataillon
du Régiment de la Reine & celui du Régiment
de Languedoc , campoient devant le Fort
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DECEMBRE. 1756 . 223
de Carrillon , vers le Lac du Saint- Sacrement. Le
bataillon de Bearn étoit deſtiné pour le Fort de
Niagara , & celui de Guyenne pour le Fort Frontenac
, afin de défendre ces deux poftes importans
dont les ennemis paroiffoient méditer. l'attaque
pendant le cours de la campagne prête à s'ouvrir.
Dès le commencement de l'hyver , le Marquis
de Vaudreuil avoit été informé que , pour l'exécution
de ce projet , les Anglois faifoient raffembler
des troupes avec des provifions confidérables
dans les Forts de Choueguen près du Lac
Ontario ; & c'eft en conféquence de cet avis
qu'au mois de Mars dernier le fieur de Léry attaqua
par fes ordres un Fort où étoit le principal
entrepôt de ces approvifionnemens . Ce Fort
fut enlevé d'affaut & détruit avec tous les bâtimens
qui en dependoient ; & toutes les munitions
qui s'y trouvoient en grande quantité ,
furent enlevées , brûlées , ou jettées dans la Riviere.
Dans la vue de profiter de ce premier
fuccès , le Gouverneur- Général fit un autre détachement
de 700 hommes , Canadiens & Sauvages
, fous les ordres du fieur de Villiers , Capitaine
de la Colonie , pour refferrer les ennemis
de ce côté-là , obferver leurs mouvemens , &
intercepter les tranfports qu'ils pourroient faire
fur la riviere de Choueguen.
Ainfi tout étoit difpofé par le Marquis de Vaudreuil
pour une défenfive vigoureuſe dans les différentes
parties du Canada , fur les lacs Champlain
& du St. Sacrement , vers la Belle - Riviere , &
furtout du côté du lac Ontario , où la défenſe
de nos Forts & même l'attaque des poftes Anglois
avoient été fon objet principal dans la diftribution
des forces de la Colonie.
Tout le monde fçait que l'établiffement des
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224 MERCURE DE FRANCE.
Anglois fur le lac Ontario eft une invafion qu'ils
ont faite en pleine paix. Il n'étoit queftion d'abord
de leur part que d'une fimple Maiſon de
commerce. C'eft fous ce feul point de vue qu'ils
en firent la propofition en 1728 , aux Sauvages
Iroquois , qui ne les auroient pas vus tranquillement
fe fortifier tout d'un coup dans le voifinage
de leurs Habitations . On fentit cependant
dès - lors en Canada quel étoit leur véritable objet
dans cet Etabliffèment , qui devoit les mettre
à portée non feulement d'envahir le commerce
des Lacs que les François n'avoient jamais
partagé avec aucune Nation Européenne , mais
encore de couper , par le centre même de la
Colonie de Canada , la communication des poftes
qui en dépendent. Les Gouverneurs François
fe contenterent cependant de réclamer contre
cette ufurpation. Le Roi en fit porter dans
le temps des plaintes à la Cour Britanique , où
elles ont été conſtamment renouvellées dans toutes
les occafions . Mais les Anglois , fans ſe mettre
en peine de la juftice de ces plaintes , &
abufant toujours de l'efprit de paix qui a réglé
dans tous les temps la conduite de la France ,
ie font fortifiés peu à peu à Choueguen , de
maniere qu'ils y avoient établi trois Forts ,
fçavoir :
1º. Le Fort Ontario placé à la droite de la
Riviere , au milieu d'un plateau fort élevé. Il
confiftoit en un quatré de trente toifes de côté ,
dont les faces brifées par le milieu étoient flanquées
par un rédan placé à l'endroit de la brifure.
Il étoit fait de pieux de dix - huit pouces
de diametre applanis fur deux faces , parfaitement
bien joints l'un à l'autre , & fortans de terre de
de huit à neuf pieds . Le follé qui entouroit le
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DECEMBRE . 1756. 225
Fort avoit dix-huit pieds de largeur fur huit de
profondeur. Les terres qu'on en avoit tirées
avoient été rejettées en glacis fur la contrefcarpe
& en talud fort roide fur la berme. On
avoit pratiqué des creneaux & des embrafures
dans les pieux à fleur de terre rejettée fur la
berme , & un échafaudage de charpente régnoit
tout autour , afin de tirer pardeffus . Il y avoit
huit canons & quatre mortiers à doubles grenades,
2 °. Le vieux Fort de Choueguen , fitué fur
la rive gauche de la Riviere , confiftant en une
Maifon à machicoulis & crénelée au rez de chauf
fée & au premier étage , dont les murs avoient
trois pieds d'épaiffeur & étoient entourés
à trois toiles de diftance d'une autre muraille
de quatre pieds d'épaiffeur fur dix de hauteur
, crénelée & flanquée par deux groffes tours
quarrées. Il y avoit de plus un retranchement
qui entouroit , du côté de la campagne , le
Fort où les Ennemis avoient placés dix- huit
pieces de canon & quinze mortiers & obufiers .
3°. Le Fort Georges , fitué à 300 toifes endelà
de celui de Choueguen fur une hauteur qui
le dominoit. Il étoit de pieux & aſſez mal retranché
en terre fur deux faces .
C'eft principalement au moyen des avantages
que cet Etabliffement donnoit aux Anglois ,
qu'ils s'étoient flattés d'envahir le Canada . Leur
deffein étoit d'abord , ainfi qu'on l'a dit , de
s'emparer du Fort de Niagara & de celui de Frontenac
. Maîtres de ces deux poftes , ils auroient coupé
abfolument la communication , non feulement
des Pays d'en haut , mais encore de la Louifiane
: ils auroient fait tomber une des principales
branches du commerce de Canada ; &
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226 MERCURE DE FRANCE.
en enlevant à cette Colonie une partie de fes
Sauvages alliés , ils fe feroient trouvés à portée
de l'attaquer de toutes parts dans tous les Etabliflemens.
Telles étoient les vues , du moins apparentes
, des Anglois , & les difpofitions faites de notre
part , lorfque les troupes Françoiſes commandées
par le Marquis de Montcalm arriverent au
mois de Mai.
Dès que le Marquis de Vaudreuil eut reça
ce renfort , il envoya fur le lac du St. Sacrement
le bataillon de Royal Rouffillon qui en
faifoit partie. Le Bataillon de la Sarre fut envoyé
à Frontenac avec les deux Ingénieurs François
nouvellement débarqués , aux ordres du fieur
de Bourlamaque Colonel d'Infanterie , pour former
devant cette Place un Camp retranché. Le
Chevalier de Levis , Brigadier , fut deftiné à commander
fur le lac du St. Sacrement ; & le Marquis
de Montcalm devoit fe porter aux lieux
que les ennemis paroîtroient menacer le plus.
Vers le mois de Juin , il parut clairement
par le rapport des Sauvages envoyés à la découverte
, par les dépofitions de plufieurs prifonniers
, & par les préparatifs immenfes faits à
Albany & au Fort Lydius , que les Anglois
avoient des projets d'offenfive du côté de la
Pointe ou du lac du St. Sacrement. Ces nouvelles
confirmerent les Commandans François dans
le deffein d'une diverfion fur le lac Ontario ,
qui devenoit néceffaite pour attirer de ce côtélà
une partie des forces ennemies. Le Marquis
de Montcalm propofa de s'en charger , & même
de tenter , s'il étoit poffible , une entreprife
fur les Etabliffemens Anglois : entrepriſe
deja projettée depuis quelque temps par le Gou
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DECEMBRE. 1756. 227
verneur- Général , qui n'avoit jamais perdu de
vue le fiege des Forts de Choueguen , dont il
connoiffoit toute l'importance. Ce Siege fut réfolu
par le Marquis de Vaudreuil , au cas que
l'état de la Place , & la lenteur des ennemis
permiffent de le former dans cette campagne ,
dont la faifon commençoit à s'avancer. Mais
une pareille expédition exigeoit de grands préparatifs
; les diftances étoient confidérables ; &
les tranfports ne pouvoient s'exécuter qu'avec
des peines & des longueurs infinies , à travers un
pays qui n'a d'autres chemins que des rivieres
remplies de fauts & de rapides , & des lacs où
la violence des vagues rend quelquefois la navigation
prefqu'impoffible . On ne pouvoit donc
fe flatter de réufhir dans ce projet qu'autant qu'il
ne feroit pas pénétré par les ennemis ; & qu'on
ne leur donneroit pas le temps de faire paffer
à Choueguen les nouveaux fecours qu'ils deftineroient
eux-mêmes pour l'attaque des deux
Forts François,
En conféquence le Marquis de Vaudreuil priv
toutes les mesures qui pouvoient accélérer nos
difpofitions & en cacher l'objet . Le fieur Bigot
Intendant du Canada vint à Montreal , & fe char--
gea d'amaffer des munitions de guerre & debouche
, d'en diligenter les convois & de les entretenir
fans interruption. Le fieur Rigaud de
Vaudreuil , Gouverneur des trois Rivieres , fut envoyé
avec un renfort de Canadiens & de Sauvages
, pour prendre le commandement du Camp
du fieur de Villiers . En même temps le fieur de
Bourlamaque reçut ordre de commencer à Frontenac
les préparatifs qu'on jugea néceffaires. Le
fieur de Combles Ingénieur , fut chargé d'aller
avec un détachement reconnoître Choi eguen. E
K. vj
228 MERCURE DE FRANCE.
tandis que tout fe difpofoit ainfi pour cette attaque
, dans la vue de donner le change aux
ennemis , le Marquis de Montcalm partit le 27
de Juin pour le Fort de Carrillon avec le Chevalier
de Levis. Les pofitions à prendre au fujet
de la défenfive dans cette partie , les fortifications
alors commencées à Carrillon , & les
mouvemens des Anglois à Albany , paroiffoient
en effet des raifons fuffifantes pour autorifer la
préfence du Marquis de Montcalm fur le lac
du St. Sacrement , comme dans le pofte où devoient
fe paffer les opérations les plus intéres-
Santes. Ce Général n'y étant resté que le temps
néceffaire pour préparer l'effentiel , & s'attirer
l'attention des Anglois , remit la défenſe de cette
Frontiere au Chevalier de Levis , en lui laiffant
un Corps de trois mille hommes , & reprit le
quinze de Juillet la route de Montreal , où il arriva
le dix -neuf du même mois. Il y reçut fes
dernieres inftructions pour l'entrepriſe contre
les Forts de Choueguen , à laquelle le Marquis
de Vaudreuil fe trouvoit engagé de plus en plus
par la nouvelle toute récente d'un fuccès qui
fembloit en faciliter l'exécution . C'eft celle de
l'échec que les ennemis avoient reçu dans les
premiers jours de Juillet fur le lac Ontario , où
le fieur de Villiers venoit de détruire un convoi
d'environ deux cens bâtimens , & de tuer
u de prendre prifonniers plus de cinq cens
hommes.
Le Marquis de Montcalm repartit de Montreal
le 21 de Juillet , & arriva le ving neuf
à Frontenac , où il trouva tout raffemblé , à
l'exception du détachement commandé par le fieur
Rigaud de Vaudreuil. Ce Corps s'étoit deja
porté fur la Riviere de Choueguen à la Baie
a
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DECEMBRE. 1756. 229
de Niaouré , où le Marquis de Vaudreuil avoit
marqué le rendez -vous général des troupes deftinées
pour l'expédition .
Ces troupes formoient un Corps de trois
mille hommes , y compris le détachement du
fieur de Rigaud , qui devoit fervir d'avant- garde.
Elles étoient compofées des Bataillons de la Sarre
, Guyenne , & Bearn , ne faifant enfemble
que treize cens hommes , & d'environ dix- fept
cens foldats de la Colonie , Miliciens & Sauvages .
Le Marquis de Montcalm n'a pas perdu de
temps pour le mettre en état de partir du Fort
Frontenac. Aprés avoir fait dans cette Place les
préparatifs inféparables d'une opération nouvelle
en ce Pays , & qui préfentoit des difficultés
inconnues en Europe ; après avoir en même
temps pourvu aux difpofitions néceffaires
pour affurer la retraite , en cas que des forces
fupérieures la rendiffent inévitable , il a donné
ordre à deux barques armées fur le Lac Ontario
, l'une de douze , & l'autre de feize canons ,
de fe mettre en croifiere dans les parages de
Chouëguen. Il a établi une chaîne de découvreurs
, Canadiens & Sauvages , fur le chemin
de cette Place à la Ville d'Albanie , pour y intercepter
les Couriers ; & dès le 4 Août il s'eft
embarqué à Frontenac avec la premiere divifion
de fes Troupes , compofée du Bataillon de
la Sarre & de celui de Guyenne , avec 4 pieces
de canon , & eft arrivé le 6 à la Baie de
Niaouré , où la feconde divifion compofée du
Bataillon de Béarn , de Miliciens , & des Bateaux
chargés de l'Artillerie & des vivres , s'eft rendue
le huit.
Le même jour , le Marquis de Montcalm fit
partir l'avant-garde , commandée par le Sieur de
230 MERCURE DE FRANCE.
Rigaud , pour s'avancer à trois lieues de Chouëguen
dans une Anfe nommée l'Anfe- aux -Cabannes.
La premiere divifion y étant arrivée le 10 à
deux heures du matin , Pavant - garde fe porta
quatre heures après par terre & au travers des
bois , à une autre Anfe fituée à une demi- lieue
de Choueguen , pour y favorifer le débarquement
de l'artillerie & des troupes. La premiere divifion
fe rendit à minuit dans cette même Anfe. Le
Marquis de Montcalm parvint à faire établir
auffi -tôt une batterie fur le Lac Ontario , & les
troupes pafferent la nuit au bivouac à la tête des
bateaux.
Le 11 , à la pointe du jour , les Canadiens &
les Sauvages s'avancerent à un quart de lieue do
Fort Ontario , fitué , comme on l'a dit , fur la rive
droite de la Riviere de Chouëguen , & en formoient
l'inveftiffement. Le Sieur de Combles ,
Ingénieur , qui avoit été envoyé à trois heures du
matin pour déterminer cet inveſtiſſement & le
front de l'attaque , fut tué , en revenant de fa découverte
, par un de nos Sauvages qui l'avoit efcorté
, & qui dans l'obcurité le prit malheureuſement
pour un Anglois . Le Sieur Defandrouins ,
autre Ingénieur , qui par-là reftoit ſeul , traça â
travers des bois , en partie marécageux , un chemin
reconnu la veille , pour y conduire de l'Artillerie
; & ce chemin commencé le rr au matin ,
fut pouffé avec tant de vivacité, qu'il fe trouva perfectionné
le lendemain. On avoit en même temps
établi le Camp, la droite appuyée au Lac Ontario
, couverte par la batterie établie la veille , &
qui mettoit les Bateaux hors d'infulte ; & la gauche
à un marais impraticable.
La marche des François , que la précaution de
que de nuit, & d'entrer pour faire halte dans
n'aller
DECEMBRE . 1756. 13 .
les rivieres qui les couvroient , avoit jufqu'alors
dérobée aux Ennemis , leur fut annoncée le même
jour par les Sauvages , qui allerent fufiller juf
qu'au pied du Fort . Trois barques armées fortirent
à midi de la Riviere de Choueguen , vinrent
croifer devant le Camp, firent quelques décharges
de leur Artillerie ; mais le feu de notre batterie
les força de s'éloigner
Le 12 , à la pointe du jour, le Bataillon de Béarn
arriva avec les Bateaux de l'Artillerie & des vivres.
La décharge de ces Bateaux fut faite fur le champ,
en préfence des Barques Angloifes qui croifoient
devant le Camp : la batterie de la greve fut augmentée
le parc de l'Artillerie , & le dépôt des
vivres furent établis ; & le Sieur Pouchot , Capitaine
au Régiment de Béarn , reçut ordre de
faire fonction d'Ingénieur pendant le fiege. La
difpofition fut faite pour l'ouverture de la tranchée
le foir même le Marquis de Montcalm en
donna la direction au Sieur de Bourlamaque
Colonel d'Infanterie , & commanda fix piquets
de travailleurs de cinquante hommes chacun
pour cette nuit , avec deux compagnies de Grenadiers
& trois piquets pour les foutenir .
Avec toute la diligence poffible , on ne put
commencer qu'à minuit le travail de cette tranchée
, qui étoit plutôt une parallele d'environ ico
toifes de front , ouverte à 90 toifes du foffé du
Fort , dans un terrein embarraffé d'abattis & de
troncs d'arbres.Cette parallele achevée à cinq heures
du matin , fut perfectionnée par les travailleurs
du jour , qui y firent les chemins de communication
, & commencerent l'établiſſement des batteries
. Le feu des ennemis qui depuis la pointe du
jour avoit été très-vif , ceffa vers les fix heures
dufoir; & l'on s'apperçut que la Garniſon avoid
232 MERCURE DE FRANCE.
évacué le Fort Ontario , & paflé de l'autre côté
de la riviere dans celui de Choueguen. Elle abandonna
, en fe retirant , 8 pieces de canon & 4
mortiers.
Le Fort ayant auffitôt été occupé par les Grenadiers
de tranchée , des travailleurs furent commandés
pour continuer la communication de la
parallele au bord de la Riviere , où , dès l'entrée
de la nuit , on commença une grande batterie
placée de façon à pouvoir, non feulement battre
le Fort Choueguen & le chemin de ce Fort au Fort
Georges , mais encore prendre à revers le retranchement
qui entouroit le premier de ces Forts.
Vingt pieces de canon furent chariées à bras
d'hommes pendant la nuit ; & ce travail employa
toutes les troupes , à l'exception des piquets &
Gardes du camp.
Le 14 , à la pointe du jour , le Marquis de Montcalm
ordonna au Sieur de Rigaud de paffer à gué
de l'autre côté de la Riviere avec les Canadiens &
les Sauvages , de fe porter dans les bois , & d'inquiéter
la communication au Fort Georges où les
Ennemis paroiffoient faire de grandes difpofitions.
Le Sieur de Rigaud exécuta cet ordre fur le champ.
Quoiqu'il y ait beaucoup d'eau dans cette Riviere,
& que le courant en foit très- rapide , il s'y jetta ,
la traverfa avec les Canadiens & les Sauvages , les
uns à la nage , d'autres dans l'eau jufqu'à la ceinture
ou jufqu'au cou , & fe rendit à fa deftination
, fans que le feu de l'Ennemi fût capable d'arrêter
un feul Canadien , ni Sauvage.
A neuf heures , les Affiégeans eurent neuf pieces
de canon en état de tirer ; & quoique jufqu'alors
le feu des Affiégés eût été fupérieur , ils arborerent
à dix heures le Drapeau blanc . Le Sieur de
Rigaud renvoya au Marquis de Montcalm deux
DECEMBRE . 1756. 23.3
Officiers que le Commandant du Fort lui avoit
adreffés pour demander à capituler. Le Marquis
de Montcalm envoya le Sr de Bougainville , l'un
de fes Aides de Camp , pour fervir d'ôtage , &
propofer les articles de la capitulation , qui furent
que la Garnifon fe rendroit prifonniere de guerre,
& que les troupes Françoifes prendroient fur le
champ poffeffion des Forts . On a déja dit qu'elles
avoient occupé la veille celui d'Ontario . Čes articles
ayant été acceptés par le Commandant Anglois
, le Sieur de la Pauze , Aide-Major au Régiment
de Guyenne , faifant fonction de Major Général
, fut chargé par le Marquis de Montcalm de
les aller rédiger ; & le Sieur de Bourlamaque
nommé Commandant des Forts Georges & Chouëguen
, en prit poffeffion avec deux compagnies de
Grenadiers & les piquets de la tranchée. Il fut
chargé de la démolition de tous les Forts , & du
déblaiement de l'Artillerie , & des munitions de
guerre & de bouche qui s'y trouverent .
La célérité de nos ouvrages dans un terrein que
les Ennemis avoient jugé impraticable , l'établiſ
fement de nos batteries fait fi rapidement , l'idée
que ces travaux ont donnée du nombre des troupes
Françoifes , la mort du Colonel Mercer , Commandant
de Chouëguen , tué à huit heures du marin
, & plus que tout encore , la manoeuvre hardie
du Sieur de Rigaud , & li crainte des Canadiens
& des Sauvages qui faifoient déja feu fur le
Fort , ont fans doute déterminé les Aſſiégés à ne
pas faire une plus longue défenfe .
Ils ont perdu cent cinquante-deux hommes , y
compris quelques Soldats tués par les Sauvages en
voulant fe fauver dans les bois . Le nombre des prifonniers
a été de plus de feize cens , dont quatrevingts
Officiers. On a pris auffi ſept Bâtimens de
234 MERCURE DE FRANCE.
guerre , dont un de dix- huit canons , un de quatorze
, un de dix , un de huit , & les trois autres
armés de pierriers , outre deux cens bâtimens de
tranfport ; & les Officiers & Equipages de ces bâtimens
ont été compris dans la capitulation de la
Garnifon , qui étoit compofée de deux Régimens
de troupes réglées , de Shirley & de Pepperel , &
du Régiment de Milice de Shuyler. L'Artillerie
qu'on a prife , confifte en cent cinquante-cinq pieces
de canon , quatorze mortiers , cinq obuliers
& quarante-fept pierriers , qu'on a enlevés avec
une grande quantité de boulets , bombes , balles
& poudre , & un amas confidérable de vivres.
Le Marquis de Montcalm n'a perdu que trois
hommes , fçavoir un Canadien , un Soldat & un
Canonnier , outre la perte du Sieur de Combles ,
& il n'y a eu dans les différens corps de troupes ,
qui étoient fous fes ordres , qu'environ vingt
bleffés , qui tous le font fort légèrement. Le Sieur
de Bourlamaque & les Sieurs de Palmarol , Capitaine
de Grenadiers , & Duparquet , Capitaine au
Régiment de la Sarre , font de ce nombre.
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Le 21 du même mois d'Août , toutes les démolitions
étant achevées , le tranfport des prifonniers
, de l'artillerie & des vivres fait , le Marquis
de Montcalm fe rembarqua avec les troupes , &
fe rendit fur trois divifions à la Baie de Niaouré ,
d'où les différens Corps fe font portés aux deftinations
refpectives que leur avoit indiquées le Marquis
de Vaudreuil , qui a fait dépofer dans les
Eglifes de Québec &des trois Rivieres , avec les ]
cérémonies ordinaires , les quatre Drapeaux des
Régimens de troupes réglées de Shirley & Pepperel
, & celui du Régiment de Milices de Shuyler.
Le fuccès de cette expédition a répandu une
joie générale dans la Colonie , où l'on en connoît
C DECEMBRE. 1756. 235
plus qu'ailleurs tous les avantages . Elle fe trouve
par la délivrée des juftes inquiétudes que lui donnoit
l'établiffement de Choueguen. Elle voit la
communication avec le pays d'enhaut & avec
toutes les Nations Sauvages fes alliées , à l'abri
des troubles auxquels elle étoit expofee . Elle ne
craint plus d'être attaquée de ce côté - là , du
moins avec la fupériorité que donnoit aux Anglois
l'établiſſement qu'on vient de leur enlever ,
& qui les mettoit en état de dominer fur les Lacs ,
où ils avoient déja formé une Marine. Elle eft en
état déformais de réunir fes forces pour la défenſe
de fes frontieres , & elle a la fatisfaction de devoir
cet heureux changement dans fa fituation , aux
fecours puiffans que le Roi a eu la bonté de lui
envoyer.
Elle a fait éclater les fentimens les plus touchans
de refpect & de reconnoiffance pour ces
nouvelles marques de la protection de Sa Majefté ,
& elle feconde avec tout le zele qu'on peut attendre
du peuple le plus fidele & le plus attaché à fon
Prince , les foins infatigables que fe donnent
pour fa défenfe le Marquis de Vaudreuil , ainfi
que le Marquis de Montcalm , & les autres Officiers
qui en font chargés fous les ordres de ce
Gouverneur.
année en Canada , avec le journal hiſtorique
du fiege des Forts de Choueguen ou
Ofwego, commencé le 11 Août 1756, co
fini le 14 par la prise de ces Forts.
LE
Es nouveaux préparatifs que les Anglois ont
faits pour envahir nos poffeffions en Amérique ,
malgré le mauvais fuccès de leurs entreprifes de
P'année derniere , ont été auffi publics en Europe
que dans le nouveau monde. On s'y étoit attendu
& dans les premiers jours d'Avril dernier , le Roi
fit partir , pour le Canada , un renfort de troupes
commandé par le Marquis de Montcalm ,
Maréchal de Camp.
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
En attendant l'arrivée de ce fecours , & dès la
fin de la campagne derniere , le Marquis de Vaudreuil
, Gouverneur & Lieutenant Général de la
Nouvelle France , avoit pris de juftes meſures
pour la défenſe de nos frontieres. Ses arrangemens
avoient eu même pour objet de faire harceler
les Anglois dans leurs propres Colonies. Il a
tenu des détachemens en campagne durant tout
l'hyver. Les Sauvages ont tué beaucoup de monde ,
on a enlevé une quantité confiderable de beftiaux :
ily a eu un grand nombre de maifons & de magafins
brulés ; les campagnes ont été abandonnées
dans plufieurs endroits des frontieres des Colonies
Angloifes. Ces mouvemens divers ont efficacement
fervi , non feulement à augmenter le mécontentement
qu'avoit caufé parmi elles l'injuftice
des projets de leurs Gouverneurs , mais encore à
faire naître des embarras & des difficultés qui ont
empêché l'exécution de ces projets dans le printemps.
Le Marquis de Vaudreuil ne s'en eft pas tenu
là . Tandis que nos Partis fe fuccedoient fans
relâche fur les frontieres des Anglois , expofées à
leurs courſes , & défoloient furtout la Pensilvanie
, la Virginie & le Mariland , un Corps de nos
troupes , qu'il avoit placé fur la riviere S. Jean ,
y recueilloit les reftes épars des Acadiens chalés
de leurs habitations par les Anglois , & dont une
partie erroit alors dans les bois. La défenſe du
Fort du Quêne & de l'Ohio , ou de la belle Riviere
, étoit confiée à un corps de Canadiens & de
Sauvages commandés par le Sieur Dumas. Un
autre detachement d'environ 500 hommes , obfervoit
l'ennemi du côté du Fort Lydius . Le bataillon
du Régiment de la Reine & celui du Régiment
de Languedoc , campoient devant le Fort
2
N
༡༩.R
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C
DECEMBRE. 1756 . 223
de Carrillon , vers le Lac du Saint- Sacrement. Le
bataillon de Bearn étoit deſtiné pour le Fort de
Niagara , & celui de Guyenne pour le Fort Frontenac
, afin de défendre ces deux poftes importans
dont les ennemis paroiffoient méditer. l'attaque
pendant le cours de la campagne prête à s'ouvrir.
Dès le commencement de l'hyver , le Marquis
de Vaudreuil avoit été informé que , pour l'exécution
de ce projet , les Anglois faifoient raffembler
des troupes avec des provifions confidérables
dans les Forts de Choueguen près du Lac
Ontario ; & c'eft en conféquence de cet avis
qu'au mois de Mars dernier le fieur de Léry attaqua
par fes ordres un Fort où étoit le principal
entrepôt de ces approvifionnemens . Ce Fort
fut enlevé d'affaut & détruit avec tous les bâtimens
qui en dependoient ; & toutes les munitions
qui s'y trouvoient en grande quantité ,
furent enlevées , brûlées , ou jettées dans la Riviere.
Dans la vue de profiter de ce premier
fuccès , le Gouverneur- Général fit un autre détachement
de 700 hommes , Canadiens & Sauvages
, fous les ordres du fieur de Villiers , Capitaine
de la Colonie , pour refferrer les ennemis
de ce côté-là , obferver leurs mouvemens , &
intercepter les tranfports qu'ils pourroient faire
fur la riviere de Choueguen.
Ainfi tout étoit difpofé par le Marquis de Vaudreuil
pour une défenfive vigoureuſe dans les différentes
parties du Canada , fur les lacs Champlain
& du St. Sacrement , vers la Belle - Riviere , &
furtout du côté du lac Ontario , où la défenſe
de nos Forts & même l'attaque des poftes Anglois
avoient été fon objet principal dans la diftribution
des forces de la Colonie.
Tout le monde fçait que l'établiffement des
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
Anglois fur le lac Ontario eft une invafion qu'ils
ont faite en pleine paix. Il n'étoit queftion d'abord
de leur part que d'une fimple Maiſon de
commerce. C'eft fous ce feul point de vue qu'ils
en firent la propofition en 1728 , aux Sauvages
Iroquois , qui ne les auroient pas vus tranquillement
fe fortifier tout d'un coup dans le voifinage
de leurs Habitations . On fentit cependant
dès - lors en Canada quel étoit leur véritable objet
dans cet Etabliffèment , qui devoit les mettre
à portée non feulement d'envahir le commerce
des Lacs que les François n'avoient jamais
partagé avec aucune Nation Européenne , mais
encore de couper , par le centre même de la
Colonie de Canada , la communication des poftes
qui en dépendent. Les Gouverneurs François
fe contenterent cependant de réclamer contre
cette ufurpation. Le Roi en fit porter dans
le temps des plaintes à la Cour Britanique , où
elles ont été conſtamment renouvellées dans toutes
les occafions . Mais les Anglois , fans ſe mettre
en peine de la juftice de ces plaintes , &
abufant toujours de l'efprit de paix qui a réglé
dans tous les temps la conduite de la France ,
ie font fortifiés peu à peu à Choueguen , de
maniere qu'ils y avoient établi trois Forts ,
fçavoir :
1º. Le Fort Ontario placé à la droite de la
Riviere , au milieu d'un plateau fort élevé. Il
confiftoit en un quatré de trente toifes de côté ,
dont les faces brifées par le milieu étoient flanquées
par un rédan placé à l'endroit de la brifure.
Il étoit fait de pieux de dix - huit pouces
de diametre applanis fur deux faces , parfaitement
bien joints l'un à l'autre , & fortans de terre de
de huit à neuf pieds . Le follé qui entouroit le
1
1
1
1
DECEMBRE . 1756. 225
Fort avoit dix-huit pieds de largeur fur huit de
profondeur. Les terres qu'on en avoit tirées
avoient été rejettées en glacis fur la contrefcarpe
& en talud fort roide fur la berme. On
avoit pratiqué des creneaux & des embrafures
dans les pieux à fleur de terre rejettée fur la
berme , & un échafaudage de charpente régnoit
tout autour , afin de tirer pardeffus . Il y avoit
huit canons & quatre mortiers à doubles grenades,
2 °. Le vieux Fort de Choueguen , fitué fur
la rive gauche de la Riviere , confiftant en une
Maifon à machicoulis & crénelée au rez de chauf
fée & au premier étage , dont les murs avoient
trois pieds d'épaiffeur & étoient entourés
à trois toiles de diftance d'une autre muraille
de quatre pieds d'épaiffeur fur dix de hauteur
, crénelée & flanquée par deux groffes tours
quarrées. Il y avoit de plus un retranchement
qui entouroit , du côté de la campagne , le
Fort où les Ennemis avoient placés dix- huit
pieces de canon & quinze mortiers & obufiers .
3°. Le Fort Georges , fitué à 300 toifes endelà
de celui de Choueguen fur une hauteur qui
le dominoit. Il étoit de pieux & aſſez mal retranché
en terre fur deux faces .
C'eft principalement au moyen des avantages
que cet Etabliffement donnoit aux Anglois ,
qu'ils s'étoient flattés d'envahir le Canada . Leur
deffein étoit d'abord , ainfi qu'on l'a dit , de
s'emparer du Fort de Niagara & de celui de Frontenac
. Maîtres de ces deux poftes , ils auroient coupé
abfolument la communication , non feulement
des Pays d'en haut , mais encore de la Louifiane
: ils auroient fait tomber une des principales
branches du commerce de Canada ; &
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
en enlevant à cette Colonie une partie de fes
Sauvages alliés , ils fe feroient trouvés à portée
de l'attaquer de toutes parts dans tous les Etabliflemens.
Telles étoient les vues , du moins apparentes
, des Anglois , & les difpofitions faites de notre
part , lorfque les troupes Françoiſes commandées
par le Marquis de Montcalm arriverent au
mois de Mai.
Dès que le Marquis de Vaudreuil eut reça
ce renfort , il envoya fur le lac du St. Sacrement
le bataillon de Royal Rouffillon qui en
faifoit partie. Le Bataillon de la Sarre fut envoyé
à Frontenac avec les deux Ingénieurs François
nouvellement débarqués , aux ordres du fieur
de Bourlamaque Colonel d'Infanterie , pour former
devant cette Place un Camp retranché. Le
Chevalier de Levis , Brigadier , fut deftiné à commander
fur le lac du St. Sacrement ; & le Marquis
de Montcalm devoit fe porter aux lieux
que les ennemis paroîtroient menacer le plus.
Vers le mois de Juin , il parut clairement
par le rapport des Sauvages envoyés à la découverte
, par les dépofitions de plufieurs prifonniers
, & par les préparatifs immenfes faits à
Albany & au Fort Lydius , que les Anglois
avoient des projets d'offenfive du côté de la
Pointe ou du lac du St. Sacrement. Ces nouvelles
confirmerent les Commandans François dans
le deffein d'une diverfion fur le lac Ontario ,
qui devenoit néceffaite pour attirer de ce côtélà
une partie des forces ennemies. Le Marquis
de Montcalm propofa de s'en charger , & même
de tenter , s'il étoit poffible , une entreprife
fur les Etabliffemens Anglois : entrepriſe
deja projettée depuis quelque temps par le Gou
་
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DECEMBRE. 1756. 227
verneur- Général , qui n'avoit jamais perdu de
vue le fiege des Forts de Choueguen , dont il
connoiffoit toute l'importance. Ce Siege fut réfolu
par le Marquis de Vaudreuil , au cas que
l'état de la Place , & la lenteur des ennemis
permiffent de le former dans cette campagne ,
dont la faifon commençoit à s'avancer. Mais
une pareille expédition exigeoit de grands préparatifs
; les diftances étoient confidérables ; &
les tranfports ne pouvoient s'exécuter qu'avec
des peines & des longueurs infinies , à travers un
pays qui n'a d'autres chemins que des rivieres
remplies de fauts & de rapides , & des lacs où
la violence des vagues rend quelquefois la navigation
prefqu'impoffible . On ne pouvoit donc
fe flatter de réufhir dans ce projet qu'autant qu'il
ne feroit pas pénétré par les ennemis ; & qu'on
ne leur donneroit pas le temps de faire paffer
à Choueguen les nouveaux fecours qu'ils deftineroient
eux-mêmes pour l'attaque des deux
Forts François,
En conféquence le Marquis de Vaudreuil priv
toutes les mesures qui pouvoient accélérer nos
difpofitions & en cacher l'objet . Le fieur Bigot
Intendant du Canada vint à Montreal , & fe char--
gea d'amaffer des munitions de guerre & debouche
, d'en diligenter les convois & de les entretenir
fans interruption. Le fieur Rigaud de
Vaudreuil , Gouverneur des trois Rivieres , fut envoyé
avec un renfort de Canadiens & de Sauvages
, pour prendre le commandement du Camp
du fieur de Villiers . En même temps le fieur de
Bourlamaque reçut ordre de commencer à Frontenac
les préparatifs qu'on jugea néceffaires. Le
fieur de Combles Ingénieur , fut chargé d'aller
avec un détachement reconnoître Choi eguen. E
K. vj
228 MERCURE DE FRANCE.
tandis que tout fe difpofoit ainfi pour cette attaque
, dans la vue de donner le change aux
ennemis , le Marquis de Montcalm partit le 27
de Juin pour le Fort de Carrillon avec le Chevalier
de Levis. Les pofitions à prendre au fujet
de la défenfive dans cette partie , les fortifications
alors commencées à Carrillon , & les
mouvemens des Anglois à Albany , paroiffoient
en effet des raifons fuffifantes pour autorifer la
préfence du Marquis de Montcalm fur le lac
du St. Sacrement , comme dans le pofte où devoient
fe paffer les opérations les plus intéres-
Santes. Ce Général n'y étant resté que le temps
néceffaire pour préparer l'effentiel , & s'attirer
l'attention des Anglois , remit la défenſe de cette
Frontiere au Chevalier de Levis , en lui laiffant
un Corps de trois mille hommes , & reprit le
quinze de Juillet la route de Montreal , où il arriva
le dix -neuf du même mois. Il y reçut fes
dernieres inftructions pour l'entrepriſe contre
les Forts de Choueguen , à laquelle le Marquis
de Vaudreuil fe trouvoit engagé de plus en plus
par la nouvelle toute récente d'un fuccès qui
fembloit en faciliter l'exécution . C'eft celle de
l'échec que les ennemis avoient reçu dans les
premiers jours de Juillet fur le lac Ontario , où
le fieur de Villiers venoit de détruire un convoi
d'environ deux cens bâtimens , & de tuer
u de prendre prifonniers plus de cinq cens
hommes.
Le Marquis de Montcalm repartit de Montreal
le 21 de Juillet , & arriva le ving neuf
à Frontenac , où il trouva tout raffemblé , à
l'exception du détachement commandé par le fieur
Rigaud de Vaudreuil. Ce Corps s'étoit deja
porté fur la Riviere de Choueguen à la Baie
a
t
I
DECEMBRE. 1756. 229
de Niaouré , où le Marquis de Vaudreuil avoit
marqué le rendez -vous général des troupes deftinées
pour l'expédition .
Ces troupes formoient un Corps de trois
mille hommes , y compris le détachement du
fieur de Rigaud , qui devoit fervir d'avant- garde.
Elles étoient compofées des Bataillons de la Sarre
, Guyenne , & Bearn , ne faifant enfemble
que treize cens hommes , & d'environ dix- fept
cens foldats de la Colonie , Miliciens & Sauvages .
Le Marquis de Montcalm n'a pas perdu de
temps pour le mettre en état de partir du Fort
Frontenac. Aprés avoir fait dans cette Place les
préparatifs inféparables d'une opération nouvelle
en ce Pays , & qui préfentoit des difficultés
inconnues en Europe ; après avoir en même
temps pourvu aux difpofitions néceffaires
pour affurer la retraite , en cas que des forces
fupérieures la rendiffent inévitable , il a donné
ordre à deux barques armées fur le Lac Ontario
, l'une de douze , & l'autre de feize canons ,
de fe mettre en croifiere dans les parages de
Chouëguen. Il a établi une chaîne de découvreurs
, Canadiens & Sauvages , fur le chemin
de cette Place à la Ville d'Albanie , pour y intercepter
les Couriers ; & dès le 4 Août il s'eft
embarqué à Frontenac avec la premiere divifion
de fes Troupes , compofée du Bataillon de
la Sarre & de celui de Guyenne , avec 4 pieces
de canon , & eft arrivé le 6 à la Baie de
Niaouré , où la feconde divifion compofée du
Bataillon de Béarn , de Miliciens , & des Bateaux
chargés de l'Artillerie & des vivres , s'eft rendue
le huit.
Le même jour , le Marquis de Montcalm fit
partir l'avant-garde , commandée par le Sieur de
230 MERCURE DE FRANCE.
Rigaud , pour s'avancer à trois lieues de Chouëguen
dans une Anfe nommée l'Anfe- aux -Cabannes.
La premiere divifion y étant arrivée le 10 à
deux heures du matin , Pavant - garde fe porta
quatre heures après par terre & au travers des
bois , à une autre Anfe fituée à une demi- lieue
de Choueguen , pour y favorifer le débarquement
de l'artillerie & des troupes. La premiere divifion
fe rendit à minuit dans cette même Anfe. Le
Marquis de Montcalm parvint à faire établir
auffi -tôt une batterie fur le Lac Ontario , & les
troupes pafferent la nuit au bivouac à la tête des
bateaux.
Le 11 , à la pointe du jour , les Canadiens &
les Sauvages s'avancerent à un quart de lieue do
Fort Ontario , fitué , comme on l'a dit , fur la rive
droite de la Riviere de Chouëguen , & en formoient
l'inveftiffement. Le Sieur de Combles ,
Ingénieur , qui avoit été envoyé à trois heures du
matin pour déterminer cet inveſtiſſement & le
front de l'attaque , fut tué , en revenant de fa découverte
, par un de nos Sauvages qui l'avoit efcorté
, & qui dans l'obcurité le prit malheureuſement
pour un Anglois . Le Sieur Defandrouins ,
autre Ingénieur , qui par-là reftoit ſeul , traça â
travers des bois , en partie marécageux , un chemin
reconnu la veille , pour y conduire de l'Artillerie
; & ce chemin commencé le rr au matin ,
fut pouffé avec tant de vivacité, qu'il fe trouva perfectionné
le lendemain. On avoit en même temps
établi le Camp, la droite appuyée au Lac Ontario
, couverte par la batterie établie la veille , &
qui mettoit les Bateaux hors d'infulte ; & la gauche
à un marais impraticable.
La marche des François , que la précaution de
que de nuit, & d'entrer pour faire halte dans
n'aller
DECEMBRE . 1756. 13 .
les rivieres qui les couvroient , avoit jufqu'alors
dérobée aux Ennemis , leur fut annoncée le même
jour par les Sauvages , qui allerent fufiller juf
qu'au pied du Fort . Trois barques armées fortirent
à midi de la Riviere de Choueguen , vinrent
croifer devant le Camp, firent quelques décharges
de leur Artillerie ; mais le feu de notre batterie
les força de s'éloigner
Le 12 , à la pointe du jour, le Bataillon de Béarn
arriva avec les Bateaux de l'Artillerie & des vivres.
La décharge de ces Bateaux fut faite fur le champ,
en préfence des Barques Angloifes qui croifoient
devant le Camp : la batterie de la greve fut augmentée
le parc de l'Artillerie , & le dépôt des
vivres furent établis ; & le Sieur Pouchot , Capitaine
au Régiment de Béarn , reçut ordre de
faire fonction d'Ingénieur pendant le fiege. La
difpofition fut faite pour l'ouverture de la tranchée
le foir même le Marquis de Montcalm en
donna la direction au Sieur de Bourlamaque
Colonel d'Infanterie , & commanda fix piquets
de travailleurs de cinquante hommes chacun
pour cette nuit , avec deux compagnies de Grenadiers
& trois piquets pour les foutenir .
Avec toute la diligence poffible , on ne put
commencer qu'à minuit le travail de cette tranchée
, qui étoit plutôt une parallele d'environ ico
toifes de front , ouverte à 90 toifes du foffé du
Fort , dans un terrein embarraffé d'abattis & de
troncs d'arbres.Cette parallele achevée à cinq heures
du matin , fut perfectionnée par les travailleurs
du jour , qui y firent les chemins de communication
, & commencerent l'établiſſement des batteries
. Le feu des ennemis qui depuis la pointe du
jour avoit été très-vif , ceffa vers les fix heures
dufoir; & l'on s'apperçut que la Garniſon avoid
232 MERCURE DE FRANCE.
évacué le Fort Ontario , & paflé de l'autre côté
de la riviere dans celui de Choueguen. Elle abandonna
, en fe retirant , 8 pieces de canon & 4
mortiers.
Le Fort ayant auffitôt été occupé par les Grenadiers
de tranchée , des travailleurs furent commandés
pour continuer la communication de la
parallele au bord de la Riviere , où , dès l'entrée
de la nuit , on commença une grande batterie
placée de façon à pouvoir, non feulement battre
le Fort Choueguen & le chemin de ce Fort au Fort
Georges , mais encore prendre à revers le retranchement
qui entouroit le premier de ces Forts.
Vingt pieces de canon furent chariées à bras
d'hommes pendant la nuit ; & ce travail employa
toutes les troupes , à l'exception des piquets &
Gardes du camp.
Le 14 , à la pointe du jour , le Marquis de Montcalm
ordonna au Sieur de Rigaud de paffer à gué
de l'autre côté de la Riviere avec les Canadiens &
les Sauvages , de fe porter dans les bois , & d'inquiéter
la communication au Fort Georges où les
Ennemis paroiffoient faire de grandes difpofitions.
Le Sieur de Rigaud exécuta cet ordre fur le champ.
Quoiqu'il y ait beaucoup d'eau dans cette Riviere,
& que le courant en foit très- rapide , il s'y jetta ,
la traverfa avec les Canadiens & les Sauvages , les
uns à la nage , d'autres dans l'eau jufqu'à la ceinture
ou jufqu'au cou , & fe rendit à fa deftination
, fans que le feu de l'Ennemi fût capable d'arrêter
un feul Canadien , ni Sauvage.
A neuf heures , les Affiégeans eurent neuf pieces
de canon en état de tirer ; & quoique jufqu'alors
le feu des Affiégés eût été fupérieur , ils arborerent
à dix heures le Drapeau blanc . Le Sieur de
Rigaud renvoya au Marquis de Montcalm deux
DECEMBRE . 1756. 23.3
Officiers que le Commandant du Fort lui avoit
adreffés pour demander à capituler. Le Marquis
de Montcalm envoya le Sr de Bougainville , l'un
de fes Aides de Camp , pour fervir d'ôtage , &
propofer les articles de la capitulation , qui furent
que la Garnifon fe rendroit prifonniere de guerre,
& que les troupes Françoifes prendroient fur le
champ poffeffion des Forts . On a déja dit qu'elles
avoient occupé la veille celui d'Ontario . Čes articles
ayant été acceptés par le Commandant Anglois
, le Sieur de la Pauze , Aide-Major au Régiment
de Guyenne , faifant fonction de Major Général
, fut chargé par le Marquis de Montcalm de
les aller rédiger ; & le Sieur de Bourlamaque
nommé Commandant des Forts Georges & Chouëguen
, en prit poffeffion avec deux compagnies de
Grenadiers & les piquets de la tranchée. Il fut
chargé de la démolition de tous les Forts , & du
déblaiement de l'Artillerie , & des munitions de
guerre & de bouche qui s'y trouverent .
La célérité de nos ouvrages dans un terrein que
les Ennemis avoient jugé impraticable , l'établiſ
fement de nos batteries fait fi rapidement , l'idée
que ces travaux ont donnée du nombre des troupes
Françoifes , la mort du Colonel Mercer , Commandant
de Chouëguen , tué à huit heures du marin
, & plus que tout encore , la manoeuvre hardie
du Sieur de Rigaud , & li crainte des Canadiens
& des Sauvages qui faifoient déja feu fur le
Fort , ont fans doute déterminé les Aſſiégés à ne
pas faire une plus longue défenfe .
Ils ont perdu cent cinquante-deux hommes , y
compris quelques Soldats tués par les Sauvages en
voulant fe fauver dans les bois . Le nombre des prifonniers
a été de plus de feize cens , dont quatrevingts
Officiers. On a pris auffi ſept Bâtimens de
234 MERCURE DE FRANCE.
guerre , dont un de dix- huit canons , un de quatorze
, un de dix , un de huit , & les trois autres
armés de pierriers , outre deux cens bâtimens de
tranfport ; & les Officiers & Equipages de ces bâtimens
ont été compris dans la capitulation de la
Garnifon , qui étoit compofée de deux Régimens
de troupes réglées , de Shirley & de Pepperel , &
du Régiment de Milice de Shuyler. L'Artillerie
qu'on a prife , confifte en cent cinquante-cinq pieces
de canon , quatorze mortiers , cinq obuliers
& quarante-fept pierriers , qu'on a enlevés avec
une grande quantité de boulets , bombes , balles
& poudre , & un amas confidérable de vivres.
Le Marquis de Montcalm n'a perdu que trois
hommes , fçavoir un Canadien , un Soldat & un
Canonnier , outre la perte du Sieur de Combles ,
& il n'y a eu dans les différens corps de troupes ,
qui étoient fous fes ordres , qu'environ vingt
bleffés , qui tous le font fort légèrement. Le Sieur
de Bourlamaque & les Sieurs de Palmarol , Capitaine
de Grenadiers , & Duparquet , Capitaine au
Régiment de la Sarre , font de ce nombre.
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Le 21 du même mois d'Août , toutes les démolitions
étant achevées , le tranfport des prifonniers
, de l'artillerie & des vivres fait , le Marquis
de Montcalm fe rembarqua avec les troupes , &
fe rendit fur trois divifions à la Baie de Niaouré ,
d'où les différens Corps fe font portés aux deftinations
refpectives que leur avoit indiquées le Marquis
de Vaudreuil , qui a fait dépofer dans les
Eglifes de Québec &des trois Rivieres , avec les ]
cérémonies ordinaires , les quatre Drapeaux des
Régimens de troupes réglées de Shirley & Pepperel
, & celui du Régiment de Milices de Shuyler.
Le fuccès de cette expédition a répandu une
joie générale dans la Colonie , où l'on en connoît
C DECEMBRE. 1756. 235
plus qu'ailleurs tous les avantages . Elle fe trouve
par la délivrée des juftes inquiétudes que lui donnoit
l'établiffement de Choueguen. Elle voit la
communication avec le pays d'enhaut & avec
toutes les Nations Sauvages fes alliées , à l'abri
des troubles auxquels elle étoit expofee . Elle ne
craint plus d'être attaquée de ce côté - là , du
moins avec la fupériorité que donnoit aux Anglois
l'établiſſement qu'on vient de leur enlever ,
& qui les mettoit en état de dominer fur les Lacs ,
où ils avoient déja formé une Marine. Elle eft en
état déformais de réunir fes forces pour la défenſe
de fes frontieres , & elle a la fatisfaction de devoir
cet heureux changement dans fa fituation , aux
fecours puiffans que le Roi a eu la bonté de lui
envoyer.
Elle a fait éclater les fentimens les plus touchans
de refpect & de reconnoiffance pour ces
nouvelles marques de la protection de Sa Majefté ,
& elle feconde avec tout le zele qu'on peut attendre
du peuple le plus fidele & le plus attaché à fon
Prince , les foins infatigables que fe donnent
pour fa défenfe le Marquis de Vaudreuil , ainfi
que le Marquis de Montcalm , & les autres Officiers
qui en font chargés fous les ordres de ce
Gouverneur.
Fermer
Résumé : RELATION de ce qui s'est passé cette année en Canada, avec le journal historique du siege des Forts de Chouëguen ou Oswego, commencé le 11 Août 1756, & fini le 14 par la prise de ces Forts.
En 1756, les Britanniques préparaient une invasion des possessions françaises en Amérique. En réponse, le roi de France envoya des renforts commandés par le Marquis de Montcalm. Le Marquis de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, avait déjà pris des mesures pour défendre les frontières et harceler les colonies britanniques. Des détachements français opérèrent durant l'hiver, perturbant les projets britanniques par des attaques sur les colons, le bétail et les maisons. Vaudreuil organisa la défense des forts et la protection des Acadiens déplacés. Il plaça des troupes stratégiquement, notamment sur la rivière Saint-Jean pour défendre le Fort du Quêne et l'Ohio, et observa les mouvements ennemis près du Fort Lydius. Les bataillons de la Reine et de Languedoc campaient près du Fort Carrillon, tandis que ceux de Bearn et de Guyenne étaient destinés aux forts Niagara et Frontenac. En mars, le Sieur de Léry attaqua et détruisit un fort britannique près du lac Ontario, capturant des munitions. Le Gouverneur général envoya ensuite 700 hommes sous les ordres du Sieur de Villiers pour observer les mouvements ennemis et intercepter leurs transports. Les Britanniques avaient établi trois forts à Choueguen (Oswego) sur le lac Ontario, violant les accords de paix et cherchant à contrôler le commerce des lacs et couper les communications françaises. À l'arrivée des troupes françaises commandées par Montcalm en mai, les préparatifs français étaient déjà en place. Le bataillon de Royal Roussillon fut envoyé sur le lac Saint-Sacrement, et celui de la Sarre à Frontenac. Le Chevalier de Lévis commanda sur le lac Saint-Sacrement, tandis que Montcalm se dirigea vers les zones menacées. En juin, des rapports indiquèrent que les Britanniques préparaient une offensive près du lac Saint-Sacrement. Les Français décidèrent de lancer une diversion sur le lac Ontario pour attirer les forces ennemies. Montcalm proposa de s'en charger et de tenter une attaque sur les établissements britanniques, notamment les forts de Choueguen. Le siège des forts de Choueguen fut résolu, mais les préparatifs nécessitaient du temps et de la discrétion. Le Sieur Bigot organisa les munitions et les convois. Le Sieur Rigaud de Vaudreuil prit le commandement du camp du Sieur de Villiers, et le Sieur de Bourlamaque commença les préparatifs à Frontenac. Le Sieur de Combles, ingénieur, fut envoyé en reconnaissance à Choueguen. Le 4 août, Montcalm s'embarqua à Frontenac avec la première division de ses troupes, composée des bataillons de la Sarre et de Guyenne, ainsi que quatre pièces de canon. Le 11 août, les Canadiens et les Sauvages investirent Fort Ontario. Le 12 août, le bataillon de Béarn arriva avec l'artillerie et les vivres. Une tranchée fut ouverte malgré les obstacles, et la garnison évacua Fort Ontario, abandonnant huit pièces de canon et quatre mortiers. Le 14 août, les assiégés arborèrent le drapeau blanc et acceptèrent la capitulation. La garnison ennemie perdit 152 hommes et plus de 620 prisonniers furent faits, incluant 80 officiers. Sept bâtiments de guerre et 200 bâtiments de transport furent capturés. Montcalm perdit trois hommes et environ vingt blessés légers. Le 21 août, après avoir achevé les démolitions et transporté les prisonniers, l'artillerie et les vivres, Montcalm se rembarqua avec les troupes. Cette expédition fut perçue comme un succès majeur, délivrant la colonie des inquiétudes causées par l'établissement de Choueguen et permettant de réunir les forces pour la défense des frontières.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 221-224
GRANDE-BRETAGNE.
Début :
On prépare à Wolwich dix mille bombes, dont le public ignore la destination. [...]
Mots clefs :
Londres, Bombes, Maladies, Amérique, Bataillons, Commerce du blé, Discours du roi, Parlement, Colonies, Chambre des communes, La Haye, Ordonnance, Vaisseaux, Secousses
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texteReconnaissance textuelle : GRANDE-BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 7 Décembre.
On prépare à Wolwich dix mille bombes , dont
le public ignore la deſtination . Il n'y a eu aucun
moyen d'engager les habitans des Provinces de
Kent & de Hampſhire , à recevoir dans les Villes ,
même dans les Villages , les troupes de Hanovre
& de Heffe.
Des dépêches qu'on recut le 20 Novembre
de la Nouvelle Yorck , marquent qu'il regne
beaucoup de maladies parmi les troupes que commande
le Lord Loudon. On a été informé par
les mêmes avis , que ce Lord avoit fait marcher
plufieurs détachemens , pour tâcher d'arrêter les
courfes des Sauvages , qui répandent la terreur dans
toutes les Colonies Angloifes de l'Amérique Septentrionale
.
Les Vaiffeaux de guerre le Kennington & le
Sutherland, partirent le 6 de Corck pour ces Colonies
. Ils ont fous leur convoi quatorze Bâtimens
de tranfport, à bord defquels on a fait embarquer
le Régiment d'Offarel , & les détachemens tirés
des Régimens d'Infanterie fur l'établiſſement d'Irlande.
Quatre Bataillons des troupes Hanoveriennes
s'embarquerent le 24 du mois dernier , pour retourner
en Allemagne. On y fera repaffer fucceffivement
en deux autres divifions le refte de ces troupes
, qui eft encore actuellement campé près de
Maidstone malgré la rigueur de la faifon . Plufieurs
Frégates croiferont cet hyver dans la Manche.L'Amiral
Byng , & le fieur Shirley , ci - devant Gouverneur
de la Nouvelle Angleterre , fubiront dans
peu leurs interrogatoires . Il s'eft tenu ces jours-
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
1
ci un grand Confeil à Whitehall , pour délibérer
fur les moyens de faire baiffer le prix du bled.
Conformément aux réfolutions prifes dans ce Confeil
, on publia le 26 une Proclamation , pour
défendre l'exportation des grains. En plufieurs endroits
ils étoient d'une telle rareté , que la populace
, craignant de manquer de pain , s'eft attroupée
tumultueufement , & a commis de grands défordres.
On n'eft parvenu à la calmer , qu'en recherchant
les perfonnes qui avoient fait fécrettement
des magaſins , & en les contraignant de vendre
à un prix modique tout le bled qu'elles y
avoient amaffé . Le 27 , le Roi nomma le Géné–
ral Blakeney Chevalier de l'Ordre du Bain. Sa
Majefté le même jour , créa ce Général Pair d'Irlande
, fous le titre de Vicomte d'Innitkilling .
L'ouverture du Parlement fe fit le 2 Décembre
avec les cérémonies accoutumées .
ע
Le Roi fit ce difcours : « Milord & Meffieurs ,
je vous ai fait affembler dans une conjoncture
qui requiert particuliérement les délibérations ,
» les avis & le fecours du Parlement , & je me
flatte, moyennant la protection de la divine Pro-
>> vidence , que l'union & la fermeté qui regnent
»parmi mes fideles Sujets , me feront fortir avec
>> honneur de toutes les difficultés , & feront triom-
» pher enfin de l'ancien ennemi de ces Royaumes ,
la dignité de ma Couronne & fes droits incon-
>> teftables. Un des principaux objets de mon at-
>>tention & de mon inquiétude , eft la défenſe &
>> la confervation de nos poffeffions en Amérique.
» Le danger éminent , auquel nos Colonies font
exposées , exige des réfolutions auffi promptes
>>que vigoureufes. Le foin de pourvoir à la fûreté
» de ces trois Royaumes n'occupe pas moins mon
efprit. Dans l'occurrence préfente , je n'ai rien
JANVIER. 1757. 223
»tant à coeur que de ne laiffer à mon peuple fur
>> cet article aucun fujet de mécontentement. A
>> cette fin , une Milice nationale , établie propor-
>>tionnellement aux forces & aux befoins de l'Ewtat
, peut devenir une avantageuſe reſſource
»dans le péril général . Je recommande l'établiffe-
>> ment de cette Milice au zele & à la vigilance de
>> mon Parlement. L'alliance peu naturelle que ,
>> contre toute attente , ont contractée des Puiffan-
>> ces étrangeres ; les malheurs qui , en conféquen-
» ce de cette dangereufe alliance , peuvent , par
» l'entrée de troupes étrangeres dans l'Empire ,
>>porter une funefte atteinte aux conftitutions du
»Corps Germanique , renverfer fon fyftême &
Dentrainer l'oppreffion du parti Proteftant , font
» des événemens qui ont fixé les yeux de l'Europe
>> fur cette nouvelle & dangereufe crife , & qui
»doivent affliger fenfiblement tous les Ordres de
>> la Nation Britannique . J'ai ordonné au corps de
»mes troupes Electorales , que j'avois fait venir
à la réquifition de mon Parlement , de retourner
» dans mes Etats d'Allemagne , me repofant avec
plaifir fur l'affection de mon peuple , & fur fon
» zele pour la défenfe de ma perfonne & de mes
>>Royaumes . Meffieurs de la Chambre des Com-
»munes : Je ferai remettre devant vous , lorfqu'il
» en fera temps , l'état des dépenfes . J'attends de
>>votre fageffe que vous préférerez le parti de ne
» rien épargner pour foutenir la guerre avec vi-
»gueur , au parti de vous expofer à la rendre plus
»coûteufe par la fuite , en employant pour le
»préfent des efforts moins efficaces . Je vous ai
>>montré les dangers & les befoins de l'Etat . C'eſt
Ȉ votre prudence de chercher les moyens de
»rendre à mon peuple , les moins onéreux qu'il
»fera poffible , les fardeaux que vous jugerez
K iv
224 MERCURE DE FRANCE.
indifpenfables de lui impofer. Mylords & Meffieurs
, Je ne puis négliger de mettre devant
>vos yeux tout ce que les pauvres fouffrent de la
»cherté des grains , & les inconvéniens qui en
>>peuvent réfulter. Je vous recommande de pren-
>>dre les mesures convenables , pour prévenir à
» cet égard dans la fuite les mauvaiſes mancupvres.
Mes Sujets , à l'occafion du malheureux
»fuccès de nos armes dans la Méditerranée ,
» m'ont donné des preuves éclatantes de l'intérêt
qu'ils prennent à mon honneur & à celui de ma
>> Couronne. Ils éprouveront de ma part un jufle
>> retour par mes foins infatiguables & mes efforts
>> continuels pour la gloire & le bonheur de la
>>>Nation . >>
DE LA HAYE , le 22 Novembre.
Une nouvelle Ordonnance des Etats Généraux
enjoint à tous les Vaiffeaux de guerre & Armateurs
étrangers , qui relâcheront dans les Ports & Rades
de cette République , d'arborer en s'y préfentant
le Pavillon de la Puiffance à laquelle ils
appartiennent ; de ne point y entrer fans une
permiffion de l'Amirauté du lieu , & de n'y donner
ni aux habitans , ni aux étrangers aucun fujet
de fe plaindre. Il eft défendu par la même Ordonnance
aux sujets de la République , d'acheter
aucuns effets des prifes qui feront faites par les
Armateurs , & les contrevenans feront condamnés
à mille florins d'amende.
On apprend de Cologne qu'il y eût le 19 de ce
mois , à trois heures du matin , une fecouffe de
tremblement de terre , qui ne dura qu'environ
trente fecondes , mais qui fut très - violente . Elle
s'eft fait fentir à Bonn , à Limbourg , à Malmedy,
& dans plufieurs autres lieux.
DE LONDRES , le 7 Décembre.
On prépare à Wolwich dix mille bombes , dont
le public ignore la deſtination . Il n'y a eu aucun
moyen d'engager les habitans des Provinces de
Kent & de Hampſhire , à recevoir dans les Villes ,
même dans les Villages , les troupes de Hanovre
& de Heffe.
Des dépêches qu'on recut le 20 Novembre
de la Nouvelle Yorck , marquent qu'il regne
beaucoup de maladies parmi les troupes que commande
le Lord Loudon. On a été informé par
les mêmes avis , que ce Lord avoit fait marcher
plufieurs détachemens , pour tâcher d'arrêter les
courfes des Sauvages , qui répandent la terreur dans
toutes les Colonies Angloifes de l'Amérique Septentrionale
.
Les Vaiffeaux de guerre le Kennington & le
Sutherland, partirent le 6 de Corck pour ces Colonies
. Ils ont fous leur convoi quatorze Bâtimens
de tranfport, à bord defquels on a fait embarquer
le Régiment d'Offarel , & les détachemens tirés
des Régimens d'Infanterie fur l'établiſſement d'Irlande.
Quatre Bataillons des troupes Hanoveriennes
s'embarquerent le 24 du mois dernier , pour retourner
en Allemagne. On y fera repaffer fucceffivement
en deux autres divifions le refte de ces troupes
, qui eft encore actuellement campé près de
Maidstone malgré la rigueur de la faifon . Plufieurs
Frégates croiferont cet hyver dans la Manche.L'Amiral
Byng , & le fieur Shirley , ci - devant Gouverneur
de la Nouvelle Angleterre , fubiront dans
peu leurs interrogatoires . Il s'eft tenu ces jours-
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
1
ci un grand Confeil à Whitehall , pour délibérer
fur les moyens de faire baiffer le prix du bled.
Conformément aux réfolutions prifes dans ce Confeil
, on publia le 26 une Proclamation , pour
défendre l'exportation des grains. En plufieurs endroits
ils étoient d'une telle rareté , que la populace
, craignant de manquer de pain , s'eft attroupée
tumultueufement , & a commis de grands défordres.
On n'eft parvenu à la calmer , qu'en recherchant
les perfonnes qui avoient fait fécrettement
des magaſins , & en les contraignant de vendre
à un prix modique tout le bled qu'elles y
avoient amaffé . Le 27 , le Roi nomma le Géné–
ral Blakeney Chevalier de l'Ordre du Bain. Sa
Majefté le même jour , créa ce Général Pair d'Irlande
, fous le titre de Vicomte d'Innitkilling .
L'ouverture du Parlement fe fit le 2 Décembre
avec les cérémonies accoutumées .
ע
Le Roi fit ce difcours : « Milord & Meffieurs ,
je vous ai fait affembler dans une conjoncture
qui requiert particuliérement les délibérations ,
» les avis & le fecours du Parlement , & je me
flatte, moyennant la protection de la divine Pro-
>> vidence , que l'union & la fermeté qui regnent
»parmi mes fideles Sujets , me feront fortir avec
>> honneur de toutes les difficultés , & feront triom-
» pher enfin de l'ancien ennemi de ces Royaumes ,
la dignité de ma Couronne & fes droits incon-
>> teftables. Un des principaux objets de mon at-
>>tention & de mon inquiétude , eft la défenſe &
>> la confervation de nos poffeffions en Amérique.
» Le danger éminent , auquel nos Colonies font
exposées , exige des réfolutions auffi promptes
>>que vigoureufes. Le foin de pourvoir à la fûreté
» de ces trois Royaumes n'occupe pas moins mon
efprit. Dans l'occurrence préfente , je n'ai rien
JANVIER. 1757. 223
»tant à coeur que de ne laiffer à mon peuple fur
>> cet article aucun fujet de mécontentement. A
>> cette fin , une Milice nationale , établie propor-
>>tionnellement aux forces & aux befoins de l'Ewtat
, peut devenir une avantageuſe reſſource
»dans le péril général . Je recommande l'établiffe-
>> ment de cette Milice au zele & à la vigilance de
>> mon Parlement. L'alliance peu naturelle que ,
>> contre toute attente , ont contractée des Puiffan-
>> ces étrangeres ; les malheurs qui , en conféquen-
» ce de cette dangereufe alliance , peuvent , par
» l'entrée de troupes étrangeres dans l'Empire ,
>>porter une funefte atteinte aux conftitutions du
»Corps Germanique , renverfer fon fyftême &
Dentrainer l'oppreffion du parti Proteftant , font
» des événemens qui ont fixé les yeux de l'Europe
>> fur cette nouvelle & dangereufe crife , & qui
»doivent affliger fenfiblement tous les Ordres de
>> la Nation Britannique . J'ai ordonné au corps de
»mes troupes Electorales , que j'avois fait venir
à la réquifition de mon Parlement , de retourner
» dans mes Etats d'Allemagne , me repofant avec
plaifir fur l'affection de mon peuple , & fur fon
» zele pour la défenfe de ma perfonne & de mes
>>Royaumes . Meffieurs de la Chambre des Com-
»munes : Je ferai remettre devant vous , lorfqu'il
» en fera temps , l'état des dépenfes . J'attends de
>>votre fageffe que vous préférerez le parti de ne
» rien épargner pour foutenir la guerre avec vi-
»gueur , au parti de vous expofer à la rendre plus
»coûteufe par la fuite , en employant pour le
»préfent des efforts moins efficaces . Je vous ai
>>montré les dangers & les befoins de l'Etat . C'eſt
Ȉ votre prudence de chercher les moyens de
»rendre à mon peuple , les moins onéreux qu'il
»fera poffible , les fardeaux que vous jugerez
K iv
224 MERCURE DE FRANCE.
indifpenfables de lui impofer. Mylords & Meffieurs
, Je ne puis négliger de mettre devant
>vos yeux tout ce que les pauvres fouffrent de la
»cherté des grains , & les inconvéniens qui en
>>peuvent réfulter. Je vous recommande de pren-
>>dre les mesures convenables , pour prévenir à
» cet égard dans la fuite les mauvaiſes mancupvres.
Mes Sujets , à l'occafion du malheureux
»fuccès de nos armes dans la Méditerranée ,
» m'ont donné des preuves éclatantes de l'intérêt
qu'ils prennent à mon honneur & à celui de ma
>> Couronne. Ils éprouveront de ma part un jufle
>> retour par mes foins infatiguables & mes efforts
>> continuels pour la gloire & le bonheur de la
>>>Nation . >>
DE LA HAYE , le 22 Novembre.
Une nouvelle Ordonnance des Etats Généraux
enjoint à tous les Vaiffeaux de guerre & Armateurs
étrangers , qui relâcheront dans les Ports & Rades
de cette République , d'arborer en s'y préfentant
le Pavillon de la Puiffance à laquelle ils
appartiennent ; de ne point y entrer fans une
permiffion de l'Amirauté du lieu , & de n'y donner
ni aux habitans , ni aux étrangers aucun fujet
de fe plaindre. Il eft défendu par la même Ordonnance
aux sujets de la République , d'acheter
aucuns effets des prifes qui feront faites par les
Armateurs , & les contrevenans feront condamnés
à mille florins d'amende.
On apprend de Cologne qu'il y eût le 19 de ce
mois , à trois heures du matin , une fecouffe de
tremblement de terre , qui ne dura qu'environ
trente fecondes , mais qui fut très - violente . Elle
s'eft fait fentir à Bonn , à Limbourg , à Malmedy,
& dans plufieurs autres lieux.
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Résumé : GRANDE-BRETAGNE.
En décembre 1756, plusieurs événements marquants se sont produits en Grande-Bretagne et en Europe. À Londres, la préparation de dix mille bombes, dont la destination reste inconnue, est en cours. Dans les provinces de Kent et de Hampshire, les habitants refusent d'accueillir les troupes de Hanovre et de Hesse. En Nouvelle-York, des dépêches signalent des maladies parmi les troupes du Lord Loudon, qui a envoyé des détachements pour contrer les attaques des Amérindiens. Les vaisseaux de guerre Kennington et Sutherland, accompagnés de quatorze bâtiments de transport, ont quitté Cork pour l'Amérique du Nord avec des régiments embarqués. Quatre bataillons de troupes hanovriennes sont rentrés en Allemagne, et d'autres divisions suivront. Plusieurs frégates patrouilleront dans la Manche. L'amiral Byng et l'ancien gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, Shirley, doivent subir des interrogatoires. Un grand conseil à Whitehall a délibéré sur la hausse du prix du blé, menant à une proclamation interdisant l'exportation des grains. Des émeutes ont éclaté en raison de la rareté du blé, calmées par la vente forcée des réserves. Le roi a nommé le général Blakeney chevalier de l'Ordre du Bain et pair d'Irlande. Le Parlement a été ouvert le 2 décembre, et le roi a prononcé un discours sur la défense des possessions américaines, la sécurité des royaumes, et la création d'une milice nationale. Il a également mentionné l'alliance dangereuse des puissances étrangères et les menaces pour le Corps Germanique. Le roi a ordonné le retour des troupes électorales en Allemagne, se reposant sur l'affection de son peuple. Il a recommandé au Parlement de soutenir la guerre avec vigueur et de prendre des mesures contre la cherté des grains. À La Haye, une ordonnance des États Généraux régule l'entrée des vaisseaux étrangers dans les ports. Un tremblement de terre a été ressenti à Cologne et dans les environs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 214-215
GRANDE BRETAGNE.
Début :
Le 15 la Chambre des Communes accorda cinquante-cinq mille Matelots pour [...]
Mots clefs :
Londres, Chambre des communes, Equipage, Mines de Redbrook, Ouvriers, Pillages, Financement militaire, Troupes, Amérique
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texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 28 Décembre.
Le 1s la Chambre des Communes accorda cinquante-
cinq mille Matelots pour le ſervice de la
Flotte Royale , en ycomprenant onze mille quatre
cens dix-neufSoldats de Marine, Elle réſolut
enmême temps qu'il ſeroit alloué quatre livres
ſterlings par mois pour chaque homme, ladépenſe
de l'artillerie étant compriſe dans cet article. Le
17 elle décida qu'une taxe de quatre ſchelings par
livre ſterling , ſeroit levée ſur les terres.
Les ouvriers des mines de Redbrook , & les
charbonniers de la forêt de Déan , s'attrouperent
tumultueuſement ily a quinze jours , &pillerent
pluſieurs navires chargés de grains.
Le Baron Théodore de Neuhoff , qui après
avoir tant fait parler de lui , étoit preſque entiérement
oublié , vient de terminer ſes joursdans la
JANVIER. 1757. 215
!
prifondu Fleet , où il a éprouvé , pendant les deux
dernieres années de ſa vie , la plus affreuſe miſere.
La Chambre des Communes accorda le 22 au Roi
douze cens treize mille ſept cens quarante-fix livres
ſterlings pour l'entretien de quarante - neuf mille
ſept cens quarante-neuf hommes de troupes de
terre , en y comprenant quatre mille huit invalides
; quatre cens vingt- trois mille neuf cens
ſoixante-trois livres ſterlings pour les garniſons de
Gibraltar & des Colonies de l'Amérique ; quarante-
ſept mille ſoixante pour les Officiers Genéraux
, & pour l'Etat Major ; vingt-trois mille trois
censtrente- cinq pour les troupes Heſſoiſſes , &
quatre cens trente-trois mille vingt-cinq pour les
troupes Hanovériennes. Les troupes Heſſoiſſes
ont enfin quitté leur camp pour prendre les quartiers
d'hyver que le Parlement leur a aſſigné dans
les villes de Salisbury , de Winchester & de Southampton.
On ſe propoſe de lever inceſſamment
deux nouveaux régimens de Montagnards Ecoffois.
Les nouvelles de l'Amérique continuent d'être
défagréables. On a appris que les Chiroquois ,
qui venoient de renouveller leur alliance avec les
Anglois , s'étoient ſaiſis par ſurpriſe d'un Fort
qu'ils avoient permis de conſtruire ſur leur terri
toire,
DE LONDRES , le 28 Décembre.
Le 1s la Chambre des Communes accorda cinquante-
cinq mille Matelots pour le ſervice de la
Flotte Royale , en ycomprenant onze mille quatre
cens dix-neufSoldats de Marine, Elle réſolut
enmême temps qu'il ſeroit alloué quatre livres
ſterlings par mois pour chaque homme, ladépenſe
de l'artillerie étant compriſe dans cet article. Le
17 elle décida qu'une taxe de quatre ſchelings par
livre ſterling , ſeroit levée ſur les terres.
Les ouvriers des mines de Redbrook , & les
charbonniers de la forêt de Déan , s'attrouperent
tumultueuſement ily a quinze jours , &pillerent
pluſieurs navires chargés de grains.
Le Baron Théodore de Neuhoff , qui après
avoir tant fait parler de lui , étoit preſque entiérement
oublié , vient de terminer ſes joursdans la
JANVIER. 1757. 215
!
prifondu Fleet , où il a éprouvé , pendant les deux
dernieres années de ſa vie , la plus affreuſe miſere.
La Chambre des Communes accorda le 22 au Roi
douze cens treize mille ſept cens quarante-fix livres
ſterlings pour l'entretien de quarante - neuf mille
ſept cens quarante-neuf hommes de troupes de
terre , en y comprenant quatre mille huit invalides
; quatre cens vingt- trois mille neuf cens
ſoixante-trois livres ſterlings pour les garniſons de
Gibraltar & des Colonies de l'Amérique ; quarante-
ſept mille ſoixante pour les Officiers Genéraux
, & pour l'Etat Major ; vingt-trois mille trois
censtrente- cinq pour les troupes Heſſoiſſes , &
quatre cens trente-trois mille vingt-cinq pour les
troupes Hanovériennes. Les troupes Heſſoiſſes
ont enfin quitté leur camp pour prendre les quartiers
d'hyver que le Parlement leur a aſſigné dans
les villes de Salisbury , de Winchester & de Southampton.
On ſe propoſe de lever inceſſamment
deux nouveaux régimens de Montagnards Ecoffois.
Les nouvelles de l'Amérique continuent d'être
défagréables. On a appris que les Chiroquois ,
qui venoient de renouveller leur alliance avec les
Anglois , s'étoient ſaiſis par ſurpriſe d'un Fort
qu'ils avoient permis de conſtruire ſur leur terri
toire,
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Résumé : GRANDE BRETAGNE.
En décembre, la Chambre des Communes britannique a approuvé l'allocation de 55 000 matelots pour la Flotte Royale, incluant 11 419 soldats de marine, et a décidé d'allouer quatre livres sterling par mois pour chaque homme, couvrant les dépenses d'artillerie. Le 17 décembre, elle a décidé de lever une taxe de quatre schellings par livre sterling sur les terres. Quinze jours auparavant, des ouvriers des mines de Redbrook et des charbonniers de la forêt de Déan avaient pillé plusieurs navires chargés de grains. Le Baron Théodore de Neuhoff est décédé dans la prison de Fleet après deux années de misère. Le 22 janvier 1757, la Chambre a alloué 1 213 746 livres sterling pour l'entretien de 49 749 hommes de troupes terrestres, incluant 4 008 invalides. Elle a également alloué 423 963 livres pour les garnisons de Gibraltar et des colonies américaines, 47 060 livres pour les officiers généraux, 23 335 livres pour les troupes hessoises, et 433 025 livres pour les troupes hanovriennes. Les troupes hessoises ont pris leurs quartiers d'hiver à Salisbury, Winchester et Southampton. Deux nouveaux régiments de montagnards écossais doivent être levés. Les nouvelles d'Amérique sont défavorables, avec des Chiroquois ayant pris un fort anglais par surprise.
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15
p. 206-208
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Montréal, le 6 Novembre.
Début :
Pendant que M. le Marquis de Montcalm faisoit, avec trois bataillons & 1500 hommes [...]
Mots clefs :
Montréal, Marquis de Montcalm, Siège de Chouagen, Chevalier de Leris, Bataillons, Camp de Carillon, Frontières, Les sauvages, Anglais, Français, Amérique
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Montréal, le 6 Novembre.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Montréal
, le 6 Novembre .
PENDANT ENDANT que M. le Marquis de Montcalm faifoit
, avec trois bataillons & 1500 hommes de la
Colonie , le fiege de Chouagen , M. le Chevalier
de Leris , avec un corps de 3000 hommes , défendoit
la frontiere du Lac S. Sacrement. Une partie
de fes troupes étoit employée à y conſtruire le
Fort de Carillon , & l'autre occupoit en avant différens
poftes capables d'arrêter l'ennemi , s'il eût
voulu tenter l'exécution de projets annoncés dès la
campagne derniere . ; -
Le 6 Septembre , M. le Marquis de Montcalm
vint prendre le commandement du camp de Carillon
, & y amena deux des bataillons qui avoient
fait le fiege de Chouagen. Toutes les vues des ennemis
, depuis la perte de cette Place furtout ,
étoient dirigées vers cette frontiere . Ils y avoient
porté toutes leurs forces , & des préparatifs confidérables
fembloient annoncer qu'ils vouloient
nous venir attaquer avec un corps de 10 à 12000
hommes. Quoique nous n'en euffions pas plus de
4000 , nous étions prêts à les bien recevoir , &
leurs mouvemens ne nous ont jamais fait interrompre
les travaux de Carillon objet important
pour nous.
Tout s'eft enfin borné de part & d'autre à la
petite guerre. Nous y avons perdu 30 hommes environ,
prifonniers ou chevelures levées , & nos
MAR S. 1757. 207
A
Partis en ont pris ou tué près de 300. Un détachement
dans lequel j'avois été envoyé avec les
Sauvages , pour reconnoître le Fort Georges fitué
au fond du Lac S. Sacrement , a contraint les ennemis
d'abandonner des Illes qu'ils occupoient
dans ce Lac , & ayant rencontré un parti de 58
hommes à deux lieues du Fort , en a tué ou pris
57.
Les glaces ne permettent plus de tenir la campagne.
Norre arriere- garde , conduite par M. le
Chevalier de Leris , fe repliera du 10 au 15 : le
Fort de Carillon fera pour - lors en état de recevoir
& loger fa garnifon. Il eſt en vérité temps d'entrer
en quartier. J'ai fait dans mon particulier près de
soo lieues depuis mon arrivée en Canada.
Du côté de la belle riviere nous avons eu tout
l'avantage. Nos Sauvages ont fait abandonner les
habitations femées dans les vallées qui féparent les
chaînes des Apalaches , & forcé les Virginiens à ſe
retirer fur les bords de la mer . Les Anglois avoient
Jevées 1000 hommes équipés & matachés en
Sauvages , pour faire des courfes de ce côté. Cette
levée qui leur a coûté beaucoup , a aboutie à un
détachement qui eft venu mettre le feu à un Village
de Loups , & dont une partie a péri de mifere
dans les bois ; les autres ont été chaudement pourfuivis
par nos Sauvages , qui , je crois , leur ôteront
l'envie de les contrefaire .
Le corps que nous avions dans l'Acadie , s'eſt
foutenu toute la campagne , & a même pris aux
Anglois une grande quantité de beftiaux . Le Pere
Germain a raffemblé fur la Riviere & dans l'Ifle
S. Jean, environ 1500 Acadiens, que Penthoufiafme
du Miffionnaire anime . Des vaiffeaux de guerre
Anglois ont deux fois tenté une defcente à la
Baie de Gafpé : ils ont été repouffés avec perte
208 MERCURE DE FRANCE.
& nous sommes toujours maîtres de ce pofte im
portant. Les Sauvages des Pays d'en haut , excités .
par la prife de Chouagen , ont accepté la Hache
contre le Frere Coflar , & viendront nous joindre
će printemps. On dit même qu'il fe fait des mouvemens
en notre faveur dans le Confeil des cinq
Nations.
Telle a été la campagne en Amérique . Quoiqué
partout très- inférieurs en nombre aux ennemis ,
nous leur avons fermé les Pays d'en haut , en les
chaffant du Lac Ontario ; nous les avons empêché
d'exécuter leurs projets fur la frontiere du Lac S.
Sacrement , qu'ils menacent depuis trois ans , &
nous leur avons tué ou pris près de 4500 hommes
fans en perdre 100.
, le 6 Novembre .
PENDANT ENDANT que M. le Marquis de Montcalm faifoit
, avec trois bataillons & 1500 hommes de la
Colonie , le fiege de Chouagen , M. le Chevalier
de Leris , avec un corps de 3000 hommes , défendoit
la frontiere du Lac S. Sacrement. Une partie
de fes troupes étoit employée à y conſtruire le
Fort de Carillon , & l'autre occupoit en avant différens
poftes capables d'arrêter l'ennemi , s'il eût
voulu tenter l'exécution de projets annoncés dès la
campagne derniere . ; -
Le 6 Septembre , M. le Marquis de Montcalm
vint prendre le commandement du camp de Carillon
, & y amena deux des bataillons qui avoient
fait le fiege de Chouagen. Toutes les vues des ennemis
, depuis la perte de cette Place furtout ,
étoient dirigées vers cette frontiere . Ils y avoient
porté toutes leurs forces , & des préparatifs confidérables
fembloient annoncer qu'ils vouloient
nous venir attaquer avec un corps de 10 à 12000
hommes. Quoique nous n'en euffions pas plus de
4000 , nous étions prêts à les bien recevoir , &
leurs mouvemens ne nous ont jamais fait interrompre
les travaux de Carillon objet important
pour nous.
Tout s'eft enfin borné de part & d'autre à la
petite guerre. Nous y avons perdu 30 hommes environ,
prifonniers ou chevelures levées , & nos
MAR S. 1757. 207
A
Partis en ont pris ou tué près de 300. Un détachement
dans lequel j'avois été envoyé avec les
Sauvages , pour reconnoître le Fort Georges fitué
au fond du Lac S. Sacrement , a contraint les ennemis
d'abandonner des Illes qu'ils occupoient
dans ce Lac , & ayant rencontré un parti de 58
hommes à deux lieues du Fort , en a tué ou pris
57.
Les glaces ne permettent plus de tenir la campagne.
Norre arriere- garde , conduite par M. le
Chevalier de Leris , fe repliera du 10 au 15 : le
Fort de Carillon fera pour - lors en état de recevoir
& loger fa garnifon. Il eſt en vérité temps d'entrer
en quartier. J'ai fait dans mon particulier près de
soo lieues depuis mon arrivée en Canada.
Du côté de la belle riviere nous avons eu tout
l'avantage. Nos Sauvages ont fait abandonner les
habitations femées dans les vallées qui féparent les
chaînes des Apalaches , & forcé les Virginiens à ſe
retirer fur les bords de la mer . Les Anglois avoient
Jevées 1000 hommes équipés & matachés en
Sauvages , pour faire des courfes de ce côté. Cette
levée qui leur a coûté beaucoup , a aboutie à un
détachement qui eft venu mettre le feu à un Village
de Loups , & dont une partie a péri de mifere
dans les bois ; les autres ont été chaudement pourfuivis
par nos Sauvages , qui , je crois , leur ôteront
l'envie de les contrefaire .
Le corps que nous avions dans l'Acadie , s'eſt
foutenu toute la campagne , & a même pris aux
Anglois une grande quantité de beftiaux . Le Pere
Germain a raffemblé fur la Riviere & dans l'Ifle
S. Jean, environ 1500 Acadiens, que Penthoufiafme
du Miffionnaire anime . Des vaiffeaux de guerre
Anglois ont deux fois tenté une defcente à la
Baie de Gafpé : ils ont été repouffés avec perte
208 MERCURE DE FRANCE.
& nous sommes toujours maîtres de ce pofte im
portant. Les Sauvages des Pays d'en haut , excités .
par la prife de Chouagen , ont accepté la Hache
contre le Frere Coflar , & viendront nous joindre
će printemps. On dit même qu'il fe fait des mouvemens
en notre faveur dans le Confeil des cinq
Nations.
Telle a été la campagne en Amérique . Quoiqué
partout très- inférieurs en nombre aux ennemis ,
nous leur avons fermé les Pays d'en haut , en les
chaffant du Lac Ontario ; nous les avons empêché
d'exécuter leurs projets fur la frontiere du Lac S.
Sacrement , qu'ils menacent depuis trois ans , &
nous leur avons tué ou pris près de 4500 hommes
fans en perdre 100.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Montréal, le 6 Novembre.
En novembre 1757, le Marquis de Montcalm assiégeait Chouagen avec trois bataillons et 1500 hommes, tandis que le Chevalier de Leris défendait la frontière du Lac Saint-Sacrement avec 3000 hommes. Une partie de ces troupes construisait le Fort de Carillon, l'autre occupait des postes avancés. Le 6 septembre, Montcalm prit le commandement du camp de Carillon, renforcé par deux bataillons. Les ennemis, après avoir perdu Chouagen, concentraient leurs forces sur cette frontière, avec des préparatifs indiquant une attaque imminente par 10 000 à 12 000 hommes. Malgré leur infériorité numérique, les Français étaient prêts à défendre Carillon. Les affrontements se limitèrent à des escarmouches, avec environ 30 hommes français tués et près de 300 ennemis capturés ou tués. Un détachement français força les ennemis à abandonner des îles sur le Lac Saint-Sacrement et captura ou tua 57 hommes près du Fort Georges. Avec l'arrivée de l'hiver, les troupes se replièrent. Les Français et leurs alliés autochtones repoussèrent les Virginiens à la Belle Rivière et résistèrent aux attaques anglaises en Acadie. Les vaisseaux de guerre anglais tentèrent deux descentes à la Baie de Gaspé, mais furent repoussés. Les autochtones des Pays d'en haut se préparaient à rejoindre les Français au printemps. La campagne se conclut par une défense réussie des territoires français malgré leur infériorité numérique.
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16
p. 183-184
GRANDE BRETAGNE.
Début :
Le 8 Février, la Chambre des Communes résolut de supplier le Roi de lui [...]
Mots clefs :
Londres, Chambre des communes, Île de Minorque, Amiral Byng, Enquête , Bureau de la guerre, Régiments, Amérique, Fortifications anglaises, Bill, Parlement
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texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le premier Mars.
Le 8 Février , la Chambre des Communes ré…
folut de fupplier le Roi de lui faire remettre des
copies des différens avis reçus touchant le deffein
des François contre l'Ifle Minorque ; une lifte des
Vaiffeaux de guerre envoyés au fecours de cette
Ifle fous les ordres de l'Amiral Byng ; la copie des
ordres donnés à cet Amiral ; les lettres qu'on a
reçues de lui , & celles que P'Amirauté lui a écri
tes ; un état de la Garnifon du Fort Saint - Philippe
, & des munitions dont cette Place étoit
pourvue . Afin d'approfondir les caufes de toutes
les difgraces que la Nation a fouffertes l'année
derniere , la Chambre doit demander auffi communication
de toutes les pieces concernant les
fournitures faites aux troupes en Amérique pendant
les années 1755 & 1756.
Le Bureau de la Guerre a ordonné aux Régimens
de Saint- Claire , de Richbell , de Blakeney
, de Kennedy , Murray , de Bragge & de
Perry, d'être rendus le 18 à Cork en Irlande ,
où ils doivent s'embarquer. On prépare avec toute
la diligence poffible l'Eſcadre deſtinée à les con184
MERCURE DE FRANCE.
duire en Amérique , & elle fera commandée par.
le Contre-Amiral Holbourne , qui arborera fon
Pavillon à bord du Vaiffeau le Newark. Trois
cens hommes ont été détachés du Corps de l'Artillerie
, pour accompagner les trente pieces de canon
, que le Gouvernement fe propoſe de faire
tranfporter en Acadie. Suivant divers avis , les
Espagnols ont démoli quelques fortifications que
les Anglois avoient élevées dans les environs du
Golfe de Honduras ; & la Cour de Madrid fait .
exécuter à la rigueur les ordres qu'elle a donnés
contre les Interlopres . Un Vaiffeau Garde - Côte
de Sa Majefté Catholique s'eft emparé de deux
Navires Anglois , qui avoient chargé en fraude
du bois de teinture à la Baye de Campeche.
témoi-
Le 26 , le fieur Pitt , Secrétaire d'Etat , préfenta
un Meffage , par lequel le Roi informoit la
Chambre , qu'un des Membres du Confeil de
Guerre , qui a jugé l'Amiral Byng , ayant
gné avoir quelque déclarations à faire fur le jugement
qui avoit été porté , & demandant pour cet
effet d'être dégagé du ferment du fecret impofé
aux Officiers qui compofent les Confeils de Guer.
re , Sa Majefté avoit cru devoir fufpendre pour
quinze jours l'exécution de la fentence prononcée
contre le fieur Byng. Après plufieurs débats , il
fut ordonné de dreffer un Bill pour difpenfer les
Juges de cet Amiral , du fecret qu'ils avoient juré
d'obferver. Ce Bill fut la pour la premiere & la
feconde fois. La Chambre en fit hier la troifieme
lecture , & il paffa àla pluralité de cent cinquante-
trois voix, contre vingt trois. Le Roi fe rendra
cette ſemaine au Parlement , pour donner fon ар-
probation à ce Bill . On entendra enfuite ce que
les Juges de l'Amiral Byng ont à déclarer , ou
pour infirmer , ou pour juftifier fa condamnation
DE LONDRES , le premier Mars.
Le 8 Février , la Chambre des Communes ré…
folut de fupplier le Roi de lui faire remettre des
copies des différens avis reçus touchant le deffein
des François contre l'Ifle Minorque ; une lifte des
Vaiffeaux de guerre envoyés au fecours de cette
Ifle fous les ordres de l'Amiral Byng ; la copie des
ordres donnés à cet Amiral ; les lettres qu'on a
reçues de lui , & celles que P'Amirauté lui a écri
tes ; un état de la Garnifon du Fort Saint - Philippe
, & des munitions dont cette Place étoit
pourvue . Afin d'approfondir les caufes de toutes
les difgraces que la Nation a fouffertes l'année
derniere , la Chambre doit demander auffi communication
de toutes les pieces concernant les
fournitures faites aux troupes en Amérique pendant
les années 1755 & 1756.
Le Bureau de la Guerre a ordonné aux Régimens
de Saint- Claire , de Richbell , de Blakeney
, de Kennedy , Murray , de Bragge & de
Perry, d'être rendus le 18 à Cork en Irlande ,
où ils doivent s'embarquer. On prépare avec toute
la diligence poffible l'Eſcadre deſtinée à les con184
MERCURE DE FRANCE.
duire en Amérique , & elle fera commandée par.
le Contre-Amiral Holbourne , qui arborera fon
Pavillon à bord du Vaiffeau le Newark. Trois
cens hommes ont été détachés du Corps de l'Artillerie
, pour accompagner les trente pieces de canon
, que le Gouvernement fe propoſe de faire
tranfporter en Acadie. Suivant divers avis , les
Espagnols ont démoli quelques fortifications que
les Anglois avoient élevées dans les environs du
Golfe de Honduras ; & la Cour de Madrid fait .
exécuter à la rigueur les ordres qu'elle a donnés
contre les Interlopres . Un Vaiffeau Garde - Côte
de Sa Majefté Catholique s'eft emparé de deux
Navires Anglois , qui avoient chargé en fraude
du bois de teinture à la Baye de Campeche.
témoi-
Le 26 , le fieur Pitt , Secrétaire d'Etat , préfenta
un Meffage , par lequel le Roi informoit la
Chambre , qu'un des Membres du Confeil de
Guerre , qui a jugé l'Amiral Byng , ayant
gné avoir quelque déclarations à faire fur le jugement
qui avoit été porté , & demandant pour cet
effet d'être dégagé du ferment du fecret impofé
aux Officiers qui compofent les Confeils de Guer.
re , Sa Majefté avoit cru devoir fufpendre pour
quinze jours l'exécution de la fentence prononcée
contre le fieur Byng. Après plufieurs débats , il
fut ordonné de dreffer un Bill pour difpenfer les
Juges de cet Amiral , du fecret qu'ils avoient juré
d'obferver. Ce Bill fut la pour la premiere & la
feconde fois. La Chambre en fit hier la troifieme
lecture , & il paffa àla pluralité de cent cinquante-
trois voix, contre vingt trois. Le Roi fe rendra
cette ſemaine au Parlement , pour donner fon ар-
probation à ce Bill . On entendra enfuite ce que
les Juges de l'Amiral Byng ont à déclarer , ou
pour infirmer , ou pour juftifier fa condamnation
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Résumé : GRANDE BRETAGNE.
Le 8 février, la Chambre des Communes a sollicité des documents concernant les attaques françaises contre l'île de Minorque, les vaisseaux envoyés à son secours, les ordres donnés à l'amiral Byng, et l'état de la garnison et des munitions du Fort Saint-Philippe. Elle a également demandé des informations sur les fournitures aux troupes en Amérique en 1755 et 1756. Le Bureau de la Guerre a ordonné à plusieurs régiments de se rendre en Irlande pour embarquer vers l'Amérique, sous le commandement du contre-amiral Holbourne. Trois cents hommes de l'artillerie et trente pièces de canon doivent être transportés en Acadie. Des rapports signalent des démolitions de fortifications britanniques et des saisies de navires anglais par les Espagnols. Le 26 février, le Secrétaire d'État Pitt a informé la Chambre que l'exécution de la sentence contre l'amiral Byng a été suspendue pour quinze jours. Un Bill pour dispenser les juges de Byng de leur serment de secret a été adopté à la majorité de 153 voix contre 23.
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17
p. 186-187
GRANDE BRETAGNE.
Début :
Les Vaisseaux du Roi, & nos Armateurs, se sont emparés depuis peu de [...]
Mots clefs :
Londres, Vaisseaux, Navires français, Chambres du parlement, Message du roi, Amérique, Amiral Holbourne
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texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , le 24 Mai.
Les Vaiffeaux du Roi , & nos Armateurs , fe
font emparés depuis peu de fept Navires François
partis de Bordeaux . Selon les Lettres de la Jamaïque
, le Chevalier de Bauffremont , avec quatre
Vaiffeaux & trois Frégates , bloque le Port-
Royal. Les mêmes nouvelles ajoutent , que ce
Chef d'Efcadre s'eft rendu maître du Vaiffeau de
guerre le Greenwich , de so canons , qui étoit
employé à eſcorter les Navires Marchands au paſfage
du vent.
•
On remit le 17 de ce mois aux deux Chambres
du Parlement un Meffage du Roi , portant que ,
comme il pourroit furvenir des événemens de la
derniere importance , qui auroient les fuites les plus
funeftes fi l'on ne recouroit promptement aux
moyens de les prévenir ; Sa Majesté défiroit quefon
Parlement la miten état de fournir aux dépenses extraordinaires
, faites ou à faire pour la guerre
pendant cette année , & de prendre toutes les mefures
que les circonstances exigeront pour s'opposer aux
entreprises des ennemis. La Chambre des Communes
prit le lendemain en confidération le Meffage
du Roi , & elle réfolut d'accorder à Sa Majesté un
million fterling. Le 20 , elle décida que ce million
fe leveroit par emprunt ou par des billets de
l'Echiquier , payables fur le fubfide de l'année
1758. On affure que l'Amiral Holbourne eft
chargée de faire , à fon arrivée en Amérique ,
des
JUI N. 1757 .
187
recherches pour découvrir deux Corfaires , l'un
d'Hallifax , l'autre de la nouvelle Angleterre
qui ont exercé diverfes déprédations contre les Efpagnols.
DE LONDRES , le 24 Mai.
Les Vaiffeaux du Roi , & nos Armateurs , fe
font emparés depuis peu de fept Navires François
partis de Bordeaux . Selon les Lettres de la Jamaïque
, le Chevalier de Bauffremont , avec quatre
Vaiffeaux & trois Frégates , bloque le Port-
Royal. Les mêmes nouvelles ajoutent , que ce
Chef d'Efcadre s'eft rendu maître du Vaiffeau de
guerre le Greenwich , de so canons , qui étoit
employé à eſcorter les Navires Marchands au paſfage
du vent.
•
On remit le 17 de ce mois aux deux Chambres
du Parlement un Meffage du Roi , portant que ,
comme il pourroit furvenir des événemens de la
derniere importance , qui auroient les fuites les plus
funeftes fi l'on ne recouroit promptement aux
moyens de les prévenir ; Sa Majesté défiroit quefon
Parlement la miten état de fournir aux dépenses extraordinaires
, faites ou à faire pour la guerre
pendant cette année , & de prendre toutes les mefures
que les circonstances exigeront pour s'opposer aux
entreprises des ennemis. La Chambre des Communes
prit le lendemain en confidération le Meffage
du Roi , & elle réfolut d'accorder à Sa Majesté un
million fterling. Le 20 , elle décida que ce million
fe leveroit par emprunt ou par des billets de
l'Echiquier , payables fur le fubfide de l'année
1758. On affure que l'Amiral Holbourne eft
chargée de faire , à fon arrivée en Amérique ,
des
JUI N. 1757 .
187
recherches pour découvrir deux Corfaires , l'un
d'Hallifax , l'autre de la nouvelle Angleterre
qui ont exercé diverfes déprédations contre les Efpagnols.
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Résumé : GRANDE BRETAGNE.
Le 24 mai, des navires britanniques ont capturé sept navires français à Bordeaux. Parallèlement, le Chevalier de Bauffremont, à la tête d'une flotte de quatre vaisseaux et trois frégates, bloque le Port-Royal et s'empare du vaisseau britannique Greenwich, armé de 50 canons. Le 17 mai, le roi a adressé un message aux deux Chambres du Parlement, soulignant la nécessité de prévenir des événements graves et de se préparer à couvrir les dépenses extraordinaires liées à la guerre. La Chambre des Communes a examiné ce message le lendemain et a décidé d'accorder un million de sterling au roi. Le 20 mai, elle a décidé que ce montant serait levé par emprunt ou par des billets de l'Échiquier, payables sur le subside de l'année 1758. Par ailleurs, l'amiral Holbourne est chargé de rechercher deux corsaires, l'un d'Halifax et l'autre de la Nouvelle-Angleterre, ayant commis des déprédations contre les Espagnols.
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18
p. 214
GRANDE BRETAGNE.
Début :
On a appris par un Bâtiment, venu de la Nouvelle Yorck, que le 20 [...]
Mots clefs :
Londres, Amérique, New York, Troupe française, Fort Guillaume Henry, Attaque
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texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES , les Juillet.
On a appris par un Bâtiment , venu de la Nouvelle
Yorck , que le 20 du mois de Mars dernier
un Corps de troupes Françoifes , de Canadiens &
de Sauvages , fort d'environ quinze cens hommes,
s'étoit préfenté devant le Fort Guillaume Henry,
qu'il avoit tenté inutilement de l'emporter par ef-
Calade ; mais qu'en fe retirant , il avoit brûlé un
magafin , & plufieurs bateaux qui fe trouvoient
fur le Lac Georges. L'équipage de ce Bâtiment a
ajouté , que le Lord Loudon avoit fait affembler
cent foixante- dix Bateaux , fur lesquels devoient
s'embarquer neuf mille hommes deſtinés pourune
expédition fecrete . Plufieurs Navires confirment
que cinq Vaiffeaux de guerre François , qui croifent
fur les côtes d'Afrique , ont pillé & brûlé
quatre de nos Vaiffeaux ; qu'ils ont détruit quel
ques-uns de nos Forts & de nos établiſſemens , &
qu'ils fe propofent d'en ufer de même à l'égard
de ceux qui fubfiftent encore fur cette côte.
DE LONDRES , les Juillet.
On a appris par un Bâtiment , venu de la Nouvelle
Yorck , que le 20 du mois de Mars dernier
un Corps de troupes Françoifes , de Canadiens &
de Sauvages , fort d'environ quinze cens hommes,
s'étoit préfenté devant le Fort Guillaume Henry,
qu'il avoit tenté inutilement de l'emporter par ef-
Calade ; mais qu'en fe retirant , il avoit brûlé un
magafin , & plufieurs bateaux qui fe trouvoient
fur le Lac Georges. L'équipage de ce Bâtiment a
ajouté , que le Lord Loudon avoit fait affembler
cent foixante- dix Bateaux , fur lesquels devoient
s'embarquer neuf mille hommes deſtinés pourune
expédition fecrete . Plufieurs Navires confirment
que cinq Vaiffeaux de guerre François , qui croifent
fur les côtes d'Afrique , ont pillé & brûlé
quatre de nos Vaiffeaux ; qu'ils ont détruit quel
ques-uns de nos Forts & de nos établiſſemens , &
qu'ils fe propofent d'en ufer de même à l'égard
de ceux qui fubfiftent encore fur cette côte.
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Résumé : GRANDE BRETAGNE.
Le 20 mars, environ 1500 soldats français, canadiens et amérindiens ont attaqué le Fort Guillaume Henry sans succès. Ils ont incendié des bâtiments avant de se retirer. Le Lord Loudon a préparé 1610 bateaux pour 9000 hommes. En Afrique, cinq vaisseaux français ont attaqué et détruit des navires et forts britanniques.
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19
p. 192-201
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Début :
Le Roi a accordé à M. le Marquis de Brunoy, la charge de premier [...]
Mots clefs :
Roi, Nominations, Marquis, Ordonnances du roi, Troupes, Rations des soldats, Ingénieur, Régiments, Amérique, Victoires françaises, Marquis de Vaudreuil, Les sauvages, Expéditions, Fort Carillon, Vaisseaux, Corsaires, Navires anglais, Marchandises
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE Roi a accordé à M. le Marquis de Brunoy, la
charge de premier Maître d'Hôtel de Sa Majesté ,
vacante par la mort de M. le Marquis de Livry.
Le 21 Mai , M. le Comte de. Fouquet , nommé
Lieutenant-Général du Pays Meffin , prêta ferment
entre les mains du Roi.
24 Sa Majesté a nommé M. le Marquis d'Efears,
Menin de Monfeigneur le Dauphin.
፡ Il y a trois nouvelles Ordonnances du Roi concernant
les Troupes.
La premiere , du premier Mai , accorde une
augmentation de quatre onces par chaque ration
de pain de munition , dont la fourniture fera faite ,
fant en campagne que dans les garniſons , à commen
cer
JUILLET. 1798. 193
Γ
mencer du premier Juillet prochain , aux Troupes
de Sa Majefté , Françoifes & Etrangeres ; à
l'exception des Officiers auxquels le pain continuera
d'être fourni en campagne fur le pied de
vingt- quatre onces par ration .
Par la feconde , du même jour , il eft réglé que
dans les cas où par la difficulté des fourrages la
ration de Cavalerie ne pourra être compofée de
dix-huit livres de foin , ou de quinze livres de
foin & de cinq livres de paille , elle le fera de
douze livres de foin & de dix livres de paille ,
ou de neufliv. de foin , & de quinze liv. de paille.
Que la ration d'Infanterie fera , dans le même cas',
réduite de feize livres de foin , ou de douze livres
de foin & de huit livres de paille , à dix livres
de foin & dix livres de paille , ou à fept livres
de foin & quinze livres de paille . Que dans tous
les cas où l'avoine exiftant dans les magaſins ,
ne pourroit fuffire pour la confommation de la
Cavalérie & de l'Infanterie , on en fera la diftribution
de préférence à la Cavalerie , & qu'ily fera
fuppléé par rapport à l'Infanterie , avec du feigle ,
de l'orge ou de l'efpaute en paille , & par préférence
avec cette dernier efpece.
La troifieme , dus Mai , porte que les Ingé
nieurs qui avoient été réunis par l'Ordonnance
du 8 Décembre 1755 , au Corps de l'Artillerie ,
fous la dénomination de Corps Royal de l'Artillerie
& du Génie , en feront défunis pour former
un Corps féparé fous la dénomination du Corps
des Ingénieurs. En conféquence les In énieurs
qui ont été incorporés dans les Bataillons du Corps
Royal , en vertu de l'Ordonnance du premier Dé
cembre 1756 , quitteront les charges & emplois
qu'ils rempliffent dans les Bataillons , & fe rendront
dans les réfidences qui leur feront affignées;
LVol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Ils ne feront dans les places & dans les armées ;
que le fervice d'Ingénieurs , & ne s'occuperont
plus à l'avenir des détails de l'Artillerie . Leur uniforme
fera de drap couleur bleu de Roi , paremens
de velours noirs , doublure de ferge rouge
vefte & culotte rouges ; l'habit fera garni jufqu'à
la taille de boutons de cuivre doré , cinq
fur chaque poche , & autant fur les manches.
teau ,
>
Dans la féance de l'Académie Françoiſe , tennuele
22 Mai , M. de la Curne de Sainte- Palaye,
de l'Académie des Infcriptions,à été élu pour remplir
la place vacante par la mort de M. de Boiffy.
Le Roi fit le 30 de Mai , dans la cour du Châla
revue des deux Compagnies des Moufquetaires
de fa Garde. Sa Majefté paffa dans les
rangs , & après que les deux Compagnies eurent
fait l'exercice à pied , Elle les vit défiler à cheval.
Monfeigneur le Dauphin accompagnoit le
Roi. La Reine , Madame la Dauphine , Madame
& Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe , virent
larevue d'un des appartemens du Château.
Sa Majefté tint le même jour le fceau , pour la
trentieme fois.
M. de Moras ayant donné fa démiffion de la
charge de Secrétaire d'Etat au Département de la
Marine , le Roi a confié ce Département à M.
de Maffiac , Lieutenant- Général de fes Armées
Navales , qui prêta ferment entre les mains de
Sa Majefté le premier de ce mois. Le Roi a confervé
à M. de Moras fa place dans les Confeils.
Le Roi a donné le Régiment de Cavalerie de
Lenoncourt à M. le Marquis de Touftain de Viray
, Capitaine de Cavalerie dans le Régiment
Royal- Pologne.
Le Roi a donné le Régiment de Champagne ,
vacant par la nomination de M. le Comte de
Gifors , à l'emploi de Meftre de Camp- Lieute◄
JUILLET. 1758. 195
nant du Régiment des Carabiniers , à M. le Marquis
de Juigné , Colonel dans les Grenadiers de
France.
Celui de Nice , vacant par la mort de M. le
le Comte de la Queuille , à M. le Vicomte de
Cambis , Colonel d'un Régiment d'Infanterie.
Celui de Cambis , à M. le Vicomte de la Tournelle
, Capitaine de Grenadiers dans le même Régiment.
Celui de Cambrefis , vacant par la démiffion
de M. le Marquis de la Châtre , à M. de la Galiffonniere
, Capitaine Aide-Major dans le Régi
ment du Roi , Infanterie.
Celui de Foix , vacant par la promotion de
M. le Chevalier de Grollier au grade de Maréchal
de Camp , à M. le Comte de Rougé
Capitaine dans le Régiment de Vermandois ;
Et celui de Berwick , Irlandois , vacant par la
mort de M. le Comte de Filts - James , au fecond
fils de M. le Duc de Filtz - James , à condition
qu'il n'en prendra le commandement
que lorfqu'il aura rempli le temps de fervice
exigé par le Réglement que le Roi a donné le
29 Avril dernier.
Le Roi a donné à M. le Baron de Wurmfer ,
l'Inſpection des Troupes Allemandes dans fes
Armées .
Sa Majefté a fait choix de M. le Normant
de Mezy , Intendant des Armées Navales , pour
aider M. de Maffiac , Secrétaire d'Etat au Département
de la Marine , dans les fonctions &
dans les détails de ce Département , & fous fes
ordres , avec le titre d'Intendant Général de la
Marine & des Colonies.
Les de Juin , la Maifon de Sorbonne fit dans
fon Eglife un Service folemnel pour Benoît XIV,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
MM. le Cardinal de Tavannes , le Nonce , &
l'Archevêque d'Embrun y affifterent avec toute
la Maiſon en corps. La Maifon de Sorbonne
n'eft point dans l'ufage de faire des Services à
la mort des Papes ; mais elle a reçu tant de
bienfaits de Benoît XIV , qu'elle a cru devoir
en cette occafion donner des marques particu
lieres de fa reconnoiffance pour lui , & de fon
attachement au Saint Siege. Le feu Pape a fair
préfent à la Maifon de Sorbonne de fon Portrait
, & de tous les Ouvrages.
Le Roi a nommé M. le Comte de Murinais
, premier Cornette des Chevaux - Légers
d'Aquitaine , a la Soulieutenance des Gendarmes
Anglois , vacante par la promotion de M.
le Comte de Bouville , au grade de Maréchal
de Camp.
M. le Comte de Coffé , Guidon des Gendar.
mes d'Aquitaine , à la premiere Cornette des
Chevaux- Legers d'Aquitaine ;
Et M. le Marquis de Montauban , Lieutenant
en fecond dans le Régiment d'Infanterie
du Roi , au Guidon des Gendarmes d'Aquitaine,
On vient d'apprendre par une Goelette expédiée
de Québec , qui a apporté des lettres du
Canada en date du 3 Mai dernier , les nouvelles
fuivantes.
Quoique les expéditions de cet hiver n'ayent
pas été confidérables , cependant les François
ont eu la fupériorité dans toutes les rencon
contres qu'ils ont eues avec les Anglois , foit
par les établiſſemens qu'ils leur ont détruites ,
Toit par les chevelures que leurs Sauvages ont
enlevées. Parmi une infinité de petites entreprifes
, on n'en rapportera que deux , qui ſuffitont
pour faire juger de la bravoure des Canadiens
& des Sauvages nos Alliés .
JUILLET. 1758. 197
M. le Marquis de Vandreuil s'étant détermi
né à faire attaquer le Village Anglois des
Emigrans , fitué fur la riviere de Corlak , fervant
d'entrepôt an ennemis , & rempli de toutes
fortes d'effets & munitions , y envoya M. de
Beletre , Lieutenant des Troupes de la Colonie
, avec un Détachement de trois cens Ca
nadiens & Sauvages. Malgré la rigueur de la
faifon , M. de Beletre arriva près de Corlak
après des peines incroyables ; il ramaffa fur fa
route plufieurs Sauvages des cinq Nations Iroquoifes
& des Onneyoutes qui fe joignirent à
lui , & ayant paffé la riviere , moitié à la nage
& moitié dans l'eau jufqu'au col , il fit tour
de fuite fon plan d'attaque. Le Village étoit
couvert de cinq petits Forts que les Anglois
avoient été contraints d'abandonner depuis la
démolition de Choueguen , mais dont ils s'étoient
remis en poffeffion . M. de Beletre entreprit
de les emporter d'affaut l'un après Pautre
, & il y réuffit part l'épouvante qu'il jetta
parmi les Anglois. Le Chef du Village , qui
commandoit dans le premier , s'étant rendu à
difcrétion , M. de Beletre fe rendit bientôt maître
des autres , & il y fit mettre le feu. Pendant
cete opération , une partie de fa Troupe
s'attacha à piller & à brûler le Village compofé
d'environ foixante maifons . Le pillage fut
très-confidérable : outre une grande quantité de
farines , & de toutes fortes de grains , de munitions
& d'effets de toute efpece , on prit quatre
mille bêtes à cornes , trois mille moutons
autant de cochons , & cinq cents chevaux ; ce
qui ne doit pas furprendre , attendu que les
Anglois avoient formé dans ce Village un magafin
, pour la traite des cinq Nations Iroquoi
Liij
198 MERCURE DE FRANCE.
fes & de celles d'enhaut. On affure que le Chef
feul a fait une perte de quatre cents mille livres
. Une partie de la Garniſon du Fort Kouary
s'étant miſe en marche , pour venir au fecours
des Anglois , fut contrainte de repaffer la riviere
à la nage , après avoir effuyé plufieurs décharges
de moufqueterie . Cette petite expédition
s'eft faite le 13 Novembre dernier , & elle
a été d'autant plus avantageufe , qu'elle a produit
un bon effet fur l'efprit des Sauvages . Les
Anglois y ont perdu cinquante hommes , & on
Jeur a fait cent foixante-dix prifonniers , dont
plufieurs Officiers . La perte des François a été
fort peu confidérable.
La deuxieme expédition s'eſt paffée du côté du
Fort Carillon . M. le Marquis de Vaudreuil ayant
été informé que les Anglois méditoient une entreprife
fur ce Fort , en fit fortir un détachement
d'environ deux cens Canadiens & Sauvages , fous
le commandement de M. du Rentay , Cadet dans
les troupes de la Colonie. A peine M. du Rentay
fut en campagne , qu'il apperçut un détachement
Anglois , dont le nombre étoit prefqu'égal au fien,
qui étoit pofté fur la montage Pelée : c'étoit un
détachement de Troupes d'élite & de coureurs de
bois , commandés par le Major Robert Roger ,
fameux Partifan . Malgré la pofition avantageuſe
de l'ennemi , M. du Rentay l'attaqua , & par une
fuite fimulée , engagea le Major Robert à defcendre
fur lui ; celui - ci donna dans le piege , & defcendit
de la montagne avec précipitation , croyant
pourſuivre des fuyards ; mais il fut bientôt enveloppé.
Le combat fut très-vif , & dura pendant
quatre heures ; les Sauvages leverent la chevelure
au Major Robert Roger , à huit Officiers & à cent
quarante Anglois . On croit que le refte du déta
JUILLET. 1758. 199
chement a péri miférablement , deux Officiers Anglois
ayant été obligés de venir fe réfugier dans
le Fort Carillon. Cette action eft d'autant plus
belle , qu'elle a été conduite par un Cadet , & que
fes camarades , ainfi que les Ĉanadiens & les Sauvages
, ont combattu fous fes ordres avec toute la
valeur & la fubordination poffibles . Il y a eu treize
Iroquois & un Népiffingue tués , & deux Cadets ,
quinze Iroquois , un Abenakife & un Canadien
bleffés dangereufement.
M. le Duc de Modene pour reconnoître les
bons fervices que M. le Comte de Mozone , fon
Plénipotentiaire au Congrès d'Aix- la Chapelle , &
fon Miniftre à la Cour de France , vient d'accorà
Madame la Comteffe de Mozone , fa veuve ,
5000 liv . de rente .
Le Vaiffeau du Roi le Triton & la Frégate la
Minerve , ont pris & conduit à Toulon un Corfaire
Anglois armé de 18 canons , & de 107 hommes
d'équipage .
Deux autres Corfaires Anglois appellés , l'un
la Minerve , de Jerzey , de 10 canons & de 70
hommes d'équipage ; l'autre le Mercure , du même
port , armé de 4 canons & de 31 hommes d'équipage
, ont été pris par la Frégate du Roi la
Félicité, & la Corvette la Tourterelle . Il y avoit fur
le premier de ces Corfaires cinq ôtages provenans
d'un pareil nombre de bâtiment François qu'il
avoit rançonnés.
Le Navire Anglois l'Heureux Retour , de 115
tonneaux , charg de charbon de terre , a été pris
par le Corfaire le Duc d'Ayen , de Boulogne , qui
l'a fait conduire au Havre.
Les Corfaires le Conquérant & l'Agrippe , de
Cherbourg , ont pris & conduit en ce port , l'un
un Brigantin Anglois chargé de lin , l'autre un
liv
200 MERCURE DE FRANCE.
Navire de 90 tonneaux chargé de tuiles.
Il eft de plus arrivé à Cherbourg un Navire
Anglois de 90 tonneaux , qui a été pris par le
Corfaire le Printemps , de Dunkerque , & qui eft
chargé de bled.
Les Corfaires le Comte de la Riviere & le Mefny,
de Granville , ont fait deux rançons , l'une de
200 livres fterlings , l'autre de 700 guinées.
Le Corfaire la Menette , de l'Orient , a pris &
conduit à Morlaix trois Bateaux Anglois , dont un
eft chargé de poiffon frais , & les deux autres de
grains.
>
Le Navire Anglois le Menavé , de 80 tonneaux,
chargé de boeuf, de lard & de beurre d'Irlande
a été pris par le Corfaire la Comteffe de Bentheim ,
qui l'a fait conduire au Port- Louis.
Le Capitaine Anglade , commandant le Corfaire
la Françoife , de Bayonne , a rançonné pour
2500 livres fterlings un Navire Anglois , dont il
s'étoit rendu maître..
La Gentille , autre Corfaire de Bayonne , s'eft
emparé d'un Navire Anglois chargé de harengs ,
qui a été conduit par relâche dans un port d'Efpagne.
La Frégate du Roi la Danaé , & la Corvette
l'Harmonie , fe font emparé d'un petit Corſaire
de Jerzey , armé de 4 canons , qui a été conduit
au Havre.
Le Senaw Anglois le Mairg , de 140 tonneaux
chargé de charbon de terre , a été pris par le
Corfaire l'Aventurier , de Dunkerque , où il eft
arrivé.
Le Corfaire le Don de Dieu y a auffi fait con
duire un Bateau Anglois qui étoit fur fon left , &
il a rançonné pour quatre - vingts- quinze guinées
un autre Bâtiment dont il s'étoit emparé..
JUILLET. 1758. ΣΟΥ
Le Corfaire le Duc d'Ayen a pris & conduit au
Havre le Navire Anglois le Prince Frédéric , de
120 tonneaux , chargé de raifins & de tartre.
On mande de Granville , que le Corfaire le
Machault , de ce port , a rançonné pour cinq
mille livres sterlings le Navire Anglois la Marie
dont il s'eft emparé.
Le Capitaine Avice , commandant le Corfaire
la Comteffe de Bentheim , s'eft rendu maître du
Corfaire Anglois la Tartare , de Briſtol , armé
de 24 canons & de 100 hommes d'équipage , & il
P'a fait conduire à Cherbourg.
Le même Corfaire a pris & conduit à Saint-
Malo le Navire Anglois la Conformation , de 275
tonneaux , chargé de 997 barrils de riz & de bois
d'acajou .
Il eft arrivé à Morlaix un Senaw Anglois appellé
la Bety , de 180 tonneaux , chargé de tabac ,
de merrain & de fer. Ce Bâtiment a été pris par
le Capitaine de Lille , commandant le Corfaire la
Fulvie , de Dunkerque.
LE Roi a accordé à M. le Marquis de Brunoy, la
charge de premier Maître d'Hôtel de Sa Majesté ,
vacante par la mort de M. le Marquis de Livry.
Le 21 Mai , M. le Comte de. Fouquet , nommé
Lieutenant-Général du Pays Meffin , prêta ferment
entre les mains du Roi.
24 Sa Majesté a nommé M. le Marquis d'Efears,
Menin de Monfeigneur le Dauphin.
፡ Il y a trois nouvelles Ordonnances du Roi concernant
les Troupes.
La premiere , du premier Mai , accorde une
augmentation de quatre onces par chaque ration
de pain de munition , dont la fourniture fera faite ,
fant en campagne que dans les garniſons , à commen
cer
JUILLET. 1798. 193
Γ
mencer du premier Juillet prochain , aux Troupes
de Sa Majefté , Françoifes & Etrangeres ; à
l'exception des Officiers auxquels le pain continuera
d'être fourni en campagne fur le pied de
vingt- quatre onces par ration .
Par la feconde , du même jour , il eft réglé que
dans les cas où par la difficulté des fourrages la
ration de Cavalerie ne pourra être compofée de
dix-huit livres de foin , ou de quinze livres de
foin & de cinq livres de paille , elle le fera de
douze livres de foin & de dix livres de paille ,
ou de neufliv. de foin , & de quinze liv. de paille.
Que la ration d'Infanterie fera , dans le même cas',
réduite de feize livres de foin , ou de douze livres
de foin & de huit livres de paille , à dix livres
de foin & dix livres de paille , ou à fept livres
de foin & quinze livres de paille . Que dans tous
les cas où l'avoine exiftant dans les magaſins ,
ne pourroit fuffire pour la confommation de la
Cavalérie & de l'Infanterie , on en fera la diftribution
de préférence à la Cavalerie , & qu'ily fera
fuppléé par rapport à l'Infanterie , avec du feigle ,
de l'orge ou de l'efpaute en paille , & par préférence
avec cette dernier efpece.
La troifieme , dus Mai , porte que les Ingé
nieurs qui avoient été réunis par l'Ordonnance
du 8 Décembre 1755 , au Corps de l'Artillerie ,
fous la dénomination de Corps Royal de l'Artillerie
& du Génie , en feront défunis pour former
un Corps féparé fous la dénomination du Corps
des Ingénieurs. En conféquence les In énieurs
qui ont été incorporés dans les Bataillons du Corps
Royal , en vertu de l'Ordonnance du premier Dé
cembre 1756 , quitteront les charges & emplois
qu'ils rempliffent dans les Bataillons , & fe rendront
dans les réfidences qui leur feront affignées;
LVol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Ils ne feront dans les places & dans les armées ;
que le fervice d'Ingénieurs , & ne s'occuperont
plus à l'avenir des détails de l'Artillerie . Leur uniforme
fera de drap couleur bleu de Roi , paremens
de velours noirs , doublure de ferge rouge
vefte & culotte rouges ; l'habit fera garni jufqu'à
la taille de boutons de cuivre doré , cinq
fur chaque poche , & autant fur les manches.
teau ,
>
Dans la féance de l'Académie Françoiſe , tennuele
22 Mai , M. de la Curne de Sainte- Palaye,
de l'Académie des Infcriptions,à été élu pour remplir
la place vacante par la mort de M. de Boiffy.
Le Roi fit le 30 de Mai , dans la cour du Châla
revue des deux Compagnies des Moufquetaires
de fa Garde. Sa Majefté paffa dans les
rangs , & après que les deux Compagnies eurent
fait l'exercice à pied , Elle les vit défiler à cheval.
Monfeigneur le Dauphin accompagnoit le
Roi. La Reine , Madame la Dauphine , Madame
& Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe , virent
larevue d'un des appartemens du Château.
Sa Majefté tint le même jour le fceau , pour la
trentieme fois.
M. de Moras ayant donné fa démiffion de la
charge de Secrétaire d'Etat au Département de la
Marine , le Roi a confié ce Département à M.
de Maffiac , Lieutenant- Général de fes Armées
Navales , qui prêta ferment entre les mains de
Sa Majefté le premier de ce mois. Le Roi a confervé
à M. de Moras fa place dans les Confeils.
Le Roi a donné le Régiment de Cavalerie de
Lenoncourt à M. le Marquis de Touftain de Viray
, Capitaine de Cavalerie dans le Régiment
Royal- Pologne.
Le Roi a donné le Régiment de Champagne ,
vacant par la nomination de M. le Comte de
Gifors , à l'emploi de Meftre de Camp- Lieute◄
JUILLET. 1758. 195
nant du Régiment des Carabiniers , à M. le Marquis
de Juigné , Colonel dans les Grenadiers de
France.
Celui de Nice , vacant par la mort de M. le
le Comte de la Queuille , à M. le Vicomte de
Cambis , Colonel d'un Régiment d'Infanterie.
Celui de Cambis , à M. le Vicomte de la Tournelle
, Capitaine de Grenadiers dans le même Régiment.
Celui de Cambrefis , vacant par la démiffion
de M. le Marquis de la Châtre , à M. de la Galiffonniere
, Capitaine Aide-Major dans le Régi
ment du Roi , Infanterie.
Celui de Foix , vacant par la promotion de
M. le Chevalier de Grollier au grade de Maréchal
de Camp , à M. le Comte de Rougé
Capitaine dans le Régiment de Vermandois ;
Et celui de Berwick , Irlandois , vacant par la
mort de M. le Comte de Filts - James , au fecond
fils de M. le Duc de Filtz - James , à condition
qu'il n'en prendra le commandement
que lorfqu'il aura rempli le temps de fervice
exigé par le Réglement que le Roi a donné le
29 Avril dernier.
Le Roi a donné à M. le Baron de Wurmfer ,
l'Inſpection des Troupes Allemandes dans fes
Armées .
Sa Majefté a fait choix de M. le Normant
de Mezy , Intendant des Armées Navales , pour
aider M. de Maffiac , Secrétaire d'Etat au Département
de la Marine , dans les fonctions &
dans les détails de ce Département , & fous fes
ordres , avec le titre d'Intendant Général de la
Marine & des Colonies.
Les de Juin , la Maifon de Sorbonne fit dans
fon Eglife un Service folemnel pour Benoît XIV,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
MM. le Cardinal de Tavannes , le Nonce , &
l'Archevêque d'Embrun y affifterent avec toute
la Maiſon en corps. La Maifon de Sorbonne
n'eft point dans l'ufage de faire des Services à
la mort des Papes ; mais elle a reçu tant de
bienfaits de Benoît XIV , qu'elle a cru devoir
en cette occafion donner des marques particu
lieres de fa reconnoiffance pour lui , & de fon
attachement au Saint Siege. Le feu Pape a fair
préfent à la Maifon de Sorbonne de fon Portrait
, & de tous les Ouvrages.
Le Roi a nommé M. le Comte de Murinais
, premier Cornette des Chevaux - Légers
d'Aquitaine , a la Soulieutenance des Gendarmes
Anglois , vacante par la promotion de M.
le Comte de Bouville , au grade de Maréchal
de Camp.
M. le Comte de Coffé , Guidon des Gendar.
mes d'Aquitaine , à la premiere Cornette des
Chevaux- Legers d'Aquitaine ;
Et M. le Marquis de Montauban , Lieutenant
en fecond dans le Régiment d'Infanterie
du Roi , au Guidon des Gendarmes d'Aquitaine,
On vient d'apprendre par une Goelette expédiée
de Québec , qui a apporté des lettres du
Canada en date du 3 Mai dernier , les nouvelles
fuivantes.
Quoique les expéditions de cet hiver n'ayent
pas été confidérables , cependant les François
ont eu la fupériorité dans toutes les rencon
contres qu'ils ont eues avec les Anglois , foit
par les établiſſemens qu'ils leur ont détruites ,
Toit par les chevelures que leurs Sauvages ont
enlevées. Parmi une infinité de petites entreprifes
, on n'en rapportera que deux , qui ſuffitont
pour faire juger de la bravoure des Canadiens
& des Sauvages nos Alliés .
JUILLET. 1758. 197
M. le Marquis de Vandreuil s'étant détermi
né à faire attaquer le Village Anglois des
Emigrans , fitué fur la riviere de Corlak , fervant
d'entrepôt an ennemis , & rempli de toutes
fortes d'effets & munitions , y envoya M. de
Beletre , Lieutenant des Troupes de la Colonie
, avec un Détachement de trois cens Ca
nadiens & Sauvages. Malgré la rigueur de la
faifon , M. de Beletre arriva près de Corlak
après des peines incroyables ; il ramaffa fur fa
route plufieurs Sauvages des cinq Nations Iroquoifes
& des Onneyoutes qui fe joignirent à
lui , & ayant paffé la riviere , moitié à la nage
& moitié dans l'eau jufqu'au col , il fit tour
de fuite fon plan d'attaque. Le Village étoit
couvert de cinq petits Forts que les Anglois
avoient été contraints d'abandonner depuis la
démolition de Choueguen , mais dont ils s'étoient
remis en poffeffion . M. de Beletre entreprit
de les emporter d'affaut l'un après Pautre
, & il y réuffit part l'épouvante qu'il jetta
parmi les Anglois. Le Chef du Village , qui
commandoit dans le premier , s'étant rendu à
difcrétion , M. de Beletre fe rendit bientôt maître
des autres , & il y fit mettre le feu. Pendant
cete opération , une partie de fa Troupe
s'attacha à piller & à brûler le Village compofé
d'environ foixante maifons . Le pillage fut
très-confidérable : outre une grande quantité de
farines , & de toutes fortes de grains , de munitions
& d'effets de toute efpece , on prit quatre
mille bêtes à cornes , trois mille moutons
autant de cochons , & cinq cents chevaux ; ce
qui ne doit pas furprendre , attendu que les
Anglois avoient formé dans ce Village un magafin
, pour la traite des cinq Nations Iroquoi
Liij
198 MERCURE DE FRANCE.
fes & de celles d'enhaut. On affure que le Chef
feul a fait une perte de quatre cents mille livres
. Une partie de la Garniſon du Fort Kouary
s'étant miſe en marche , pour venir au fecours
des Anglois , fut contrainte de repaffer la riviere
à la nage , après avoir effuyé plufieurs décharges
de moufqueterie . Cette petite expédition
s'eft faite le 13 Novembre dernier , & elle
a été d'autant plus avantageufe , qu'elle a produit
un bon effet fur l'efprit des Sauvages . Les
Anglois y ont perdu cinquante hommes , & on
Jeur a fait cent foixante-dix prifonniers , dont
plufieurs Officiers . La perte des François a été
fort peu confidérable.
La deuxieme expédition s'eſt paffée du côté du
Fort Carillon . M. le Marquis de Vaudreuil ayant
été informé que les Anglois méditoient une entreprife
fur ce Fort , en fit fortir un détachement
d'environ deux cens Canadiens & Sauvages , fous
le commandement de M. du Rentay , Cadet dans
les troupes de la Colonie. A peine M. du Rentay
fut en campagne , qu'il apperçut un détachement
Anglois , dont le nombre étoit prefqu'égal au fien,
qui étoit pofté fur la montage Pelée : c'étoit un
détachement de Troupes d'élite & de coureurs de
bois , commandés par le Major Robert Roger ,
fameux Partifan . Malgré la pofition avantageuſe
de l'ennemi , M. du Rentay l'attaqua , & par une
fuite fimulée , engagea le Major Robert à defcendre
fur lui ; celui - ci donna dans le piege , & defcendit
de la montagne avec précipitation , croyant
pourſuivre des fuyards ; mais il fut bientôt enveloppé.
Le combat fut très-vif , & dura pendant
quatre heures ; les Sauvages leverent la chevelure
au Major Robert Roger , à huit Officiers & à cent
quarante Anglois . On croit que le refte du déta
JUILLET. 1758. 199
chement a péri miférablement , deux Officiers Anglois
ayant été obligés de venir fe réfugier dans
le Fort Carillon. Cette action eft d'autant plus
belle , qu'elle a été conduite par un Cadet , & que
fes camarades , ainfi que les Ĉanadiens & les Sauvages
, ont combattu fous fes ordres avec toute la
valeur & la fubordination poffibles . Il y a eu treize
Iroquois & un Népiffingue tués , & deux Cadets ,
quinze Iroquois , un Abenakife & un Canadien
bleffés dangereufement.
M. le Duc de Modene pour reconnoître les
bons fervices que M. le Comte de Mozone , fon
Plénipotentiaire au Congrès d'Aix- la Chapelle , &
fon Miniftre à la Cour de France , vient d'accorà
Madame la Comteffe de Mozone , fa veuve ,
5000 liv . de rente .
Le Vaiffeau du Roi le Triton & la Frégate la
Minerve , ont pris & conduit à Toulon un Corfaire
Anglois armé de 18 canons , & de 107 hommes
d'équipage .
Deux autres Corfaires Anglois appellés , l'un
la Minerve , de Jerzey , de 10 canons & de 70
hommes d'équipage ; l'autre le Mercure , du même
port , armé de 4 canons & de 31 hommes d'équipage
, ont été pris par la Frégate du Roi la
Félicité, & la Corvette la Tourterelle . Il y avoit fur
le premier de ces Corfaires cinq ôtages provenans
d'un pareil nombre de bâtiment François qu'il
avoit rançonnés.
Le Navire Anglois l'Heureux Retour , de 115
tonneaux , charg de charbon de terre , a été pris
par le Corfaire le Duc d'Ayen , de Boulogne , qui
l'a fait conduire au Havre.
Les Corfaires le Conquérant & l'Agrippe , de
Cherbourg , ont pris & conduit en ce port , l'un
un Brigantin Anglois chargé de lin , l'autre un
liv
200 MERCURE DE FRANCE.
Navire de 90 tonneaux chargé de tuiles.
Il eft de plus arrivé à Cherbourg un Navire
Anglois de 90 tonneaux , qui a été pris par le
Corfaire le Printemps , de Dunkerque , & qui eft
chargé de bled.
Les Corfaires le Comte de la Riviere & le Mefny,
de Granville , ont fait deux rançons , l'une de
200 livres fterlings , l'autre de 700 guinées.
Le Corfaire la Menette , de l'Orient , a pris &
conduit à Morlaix trois Bateaux Anglois , dont un
eft chargé de poiffon frais , & les deux autres de
grains.
>
Le Navire Anglois le Menavé , de 80 tonneaux,
chargé de boeuf, de lard & de beurre d'Irlande
a été pris par le Corfaire la Comteffe de Bentheim ,
qui l'a fait conduire au Port- Louis.
Le Capitaine Anglade , commandant le Corfaire
la Françoife , de Bayonne , a rançonné pour
2500 livres fterlings un Navire Anglois , dont il
s'étoit rendu maître..
La Gentille , autre Corfaire de Bayonne , s'eft
emparé d'un Navire Anglois chargé de harengs ,
qui a été conduit par relâche dans un port d'Efpagne.
La Frégate du Roi la Danaé , & la Corvette
l'Harmonie , fe font emparé d'un petit Corſaire
de Jerzey , armé de 4 canons , qui a été conduit
au Havre.
Le Senaw Anglois le Mairg , de 140 tonneaux
chargé de charbon de terre , a été pris par le
Corfaire l'Aventurier , de Dunkerque , où il eft
arrivé.
Le Corfaire le Don de Dieu y a auffi fait con
duire un Bateau Anglois qui étoit fur fon left , &
il a rançonné pour quatre - vingts- quinze guinées
un autre Bâtiment dont il s'étoit emparé..
JUILLET. 1758. ΣΟΥ
Le Corfaire le Duc d'Ayen a pris & conduit au
Havre le Navire Anglois le Prince Frédéric , de
120 tonneaux , chargé de raifins & de tartre.
On mande de Granville , que le Corfaire le
Machault , de ce port , a rançonné pour cinq
mille livres sterlings le Navire Anglois la Marie
dont il s'eft emparé.
Le Capitaine Avice , commandant le Corfaire
la Comteffe de Bentheim , s'eft rendu maître du
Corfaire Anglois la Tartare , de Briſtol , armé
de 24 canons & de 100 hommes d'équipage , & il
P'a fait conduire à Cherbourg.
Le même Corfaire a pris & conduit à Saint-
Malo le Navire Anglois la Conformation , de 275
tonneaux , chargé de 997 barrils de riz & de bois
d'acajou .
Il eft arrivé à Morlaix un Senaw Anglois appellé
la Bety , de 180 tonneaux , chargé de tabac ,
de merrain & de fer. Ce Bâtiment a été pris par
le Capitaine de Lille , commandant le Corfaire la
Fulvie , de Dunkerque.
Fermer
Résumé : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Le document relate divers événements et nominations à la cour du roi. Le marquis de Brunoy a été nommé premier Maître d'Hôtel du roi, succédant au marquis de Livry. Le comte de Fouquet a prêté serment en tant que Lieutenant-Général du Pays Meffin, et le marquis d'Effears a été nommé Menin du Dauphin. Trois ordonnances royales concernant les troupes ont été publiées : la première augmente la ration de pain, la deuxième régule les rations de fourrage en cas de difficulté, et la troisième rétablit le corps des Ingénieurs séparément de l'Artillerie. À l'Académie Française, de la Curne de Sainte-Palaye a été élu pour remplacer Boiffy. Le roi a passé en revue les Mousquetaires et a tenu le sceau pour la trentième fois. Plusieurs changements ont eu lieu dans les départements et régiments, notamment au Département de la Marine avec Moras et Massiac, et dans divers régiments de cavalerie et d'infanterie. Des nouvelles du Canada rapportent des succès militaires des Français contre les Anglais. Le duc de Modène a accordé une rente à la veuve du comte de Mozone. Plusieurs prises de navires anglais par des vaisseaux français sont également mentionnées. En juillet 1758, plusieurs actions navales impliquant des corsaires français ont été rapportées. La Gentille, un corsaire de Bayonne, a capturé un navire anglais chargé de harengs, lequel a été conduit dans un port espagnol. La frégate royale Danaé et la corvette l'Harmonie ont pris un petit corsaire de Jersey armé de quatre canons, conduit au Havre. Le corsaire l'Aventurier, de Dunkerque, a capturé le senau anglais le Mairg, chargé de charbon, et l'a ramené à Dunkerque. Le corsaire le Don de Dieu a conduit un bateau anglais et a rançonné un autre bâtiment pour quatre-vingt-quinze guinées. Le corsaire le Duc d'Ayen a pris le navire anglais le Prince Frédéric, chargé de raisins et de tartre, et l'a conduit au Havre. À Granville, le corsaire le Machault a rançonné le navire anglais la Marie pour cinq mille livres sterlings. Le capitaine Avice, commandant le corsaire la Comtesse de Bentheim, a capturé le corsaire anglais la Tartare, armé de vingt-quatre canons et cent hommes d'équipage, et l'a conduit à Cherbourg. Le même corsaire a également pris le navire anglais la Conformation, chargé de riz et de bois d'acajou, et l'a conduit à Saint-Malo. Enfin, le corsaire la Fulvie, de Dunkerque, a capturé le senau anglais la Bety, chargé de tabac, de merrain et de fer, lequel a été conduit à Morlaix.
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20
p. 203-205
GRANDE BRETAGNE.
Début :
On va faire embarquer pour Embden quatre Compagnies d'anciennes Troupes [...]
Mots clefs :
Londres, Compagnies, Parlement, Dettes nationales, Dépenses, Soldats, Commandement, Tribunaux de l'Amirauté, Amérique, Pêche à la baleine, Commerce du nord, Corsaires, Suède
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
DE LONDRES, le 16 Juillet.
On va faire embarquer pour Embdem quatre
Compagnies d'anciennes Troupes qui remplaceront
le Régiment Anglois de Brudenell , actuellement
engarnison dans cette Place , & que l'on envoye
à l'armée d'Hanovre.
Suivant l'état remis au Parlement dans la derniere
ſéance,nos dettes nationales montoient le 11
Janvier dernier à ſoixante- dix- ſept millions ſeptcens
quatre-vingt mille trois cens quatre-vingtfix
livres ſterlings. Elles ont été augmentées depuis
decinq millions de livres , pour les dépenſes extraordinaires
de cette campagne. Ainfielles montent
actuellement à quatre-vingt-deux millions
fept cens quatre-vingt mille trois cens quatrevingt-
fix livres ſterlings , le tout non compris less
dettes de la Marine qui font ſeules un objet d'enron
deux millions de livres ſterlings .
Il paroît décidé que la Cour ne fera paſſer en
Allemagne que dix mille hommes , au lieu de
trente ou de vingt mille qu'on s'étoit d'abord propoſé
de joindre à l'armée d'Hanovre
Lecommandement de ces troupes é tant deſtiné
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
au Duc de Marlborough , on croit que le Comte
d'Ancram commandera celles qu'on a deſſein de
renvoyer ſur les côtes de France. On aſſure même
que le Prince Edouard Augufte , frere du Prince
de Galles , a obtenu de Sa Majesté la permiſſion
d'aller ſervir , en qualité de volontaire , dans l'expédition
qu'on doit tenter de nouveau ſur ces mêmes
côtes , & qu'il s'embarquera ſur la flotte du
Chefd'eſcadre Howe.
Les Tribunaux de l'Amirauté , établis dans nos
Iſles de l'Amérique , ont pris le parti , pour abréger
les procédures, de déclarer de bonne priſe tous
les vaiſſeaux Hollandois qu'on trouve munis de
permiffions données par les François. Ces permiffions
, ſuivant leur Jurisprudence , naturaliſent les
vaiſſeaux , & les rendent ſujets à confiſcation ,
comme s'ils appartenoient véritablement à l'ennemi.
La pêche de la Baleine a mal réuſſi cette année
dans les mers du Nord. Six vaiſſeaux Hollandois ,
& cinq des nôtres , y ont péri ; pluſieurs autres ont
beaucoup fouffert , & quelques-uns auront de la
peine à ſe dégager des glaces.
Notre commerce du Nord commence à ſe reſſentir
de la méſintelligence ſurvenue entre cette
Cour & celle de Suede. Aux priſes que nos Corſaires
ont faites de pluſieurs Navires Suédois , qui
n'ont point été reſtitués , on oppoſe ici le refus
que la Cour de Suede a fait d'admettre, en qualité
deMiniſtre , le Chevalier Goodrick, envoyé par le
Roi pour réſider à Stockolm. Mais dans un Mémoire
que le ſieur Wynants , Secretaire de Légation
de Suede , préſenta au Roi , avant que de ſe
retirer , on obſerve que le Chevalier Goodrick
ayant pris ſa route par Breſlaw , & ayant eu pluſieurs
conférences avec les ennemis des Puiſſances
AOUST. 1758 . 109
auxquelles eſt alliée la Suede , il étoit devenu juftement
ſuſpect ; que d'ailleurs , pendant tout le
temps que le ſieur Goodrick avoit mis au voyage
de Suede, la Cour de Londres avoit gardé le filence
ſur la miffion de ſon Miniſtre , & qu'on n'avoit
été inſtruit de ſa deſtination à Stockholm que par
des voies indirectes ; qu'au reſte , outre ces motifs
d'excluſion , ſuffiſamment juſtifiés par les circonftances,
le refus de ſa Majesté Suédoiſe étoit fondé
ſur le droit que tous les Souverains ont à cet
égard, & fur l'exemple qu'en a donné la Cour de
Londres à l'occaſion d'un Miniftre nommé il y a
quelques années par le Roi de Suede , & qu'elle
ne voulut point recevoir , quoique le cas fut bien
différent de celui qui ſe préſente aujourd'hui.
DE LONDRES, le 16 Juillet.
On va faire embarquer pour Embdem quatre
Compagnies d'anciennes Troupes qui remplaceront
le Régiment Anglois de Brudenell , actuellement
engarnison dans cette Place , & que l'on envoye
à l'armée d'Hanovre.
Suivant l'état remis au Parlement dans la derniere
ſéance,nos dettes nationales montoient le 11
Janvier dernier à ſoixante- dix- ſept millions ſeptcens
quatre-vingt mille trois cens quatre-vingtfix
livres ſterlings. Elles ont été augmentées depuis
decinq millions de livres , pour les dépenſes extraordinaires
de cette campagne. Ainfielles montent
actuellement à quatre-vingt-deux millions
fept cens quatre-vingt mille trois cens quatrevingt-
fix livres ſterlings , le tout non compris less
dettes de la Marine qui font ſeules un objet d'enron
deux millions de livres ſterlings .
Il paroît décidé que la Cour ne fera paſſer en
Allemagne que dix mille hommes , au lieu de
trente ou de vingt mille qu'on s'étoit d'abord propoſé
de joindre à l'armée d'Hanovre
Lecommandement de ces troupes é tant deſtiné
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
au Duc de Marlborough , on croit que le Comte
d'Ancram commandera celles qu'on a deſſein de
renvoyer ſur les côtes de France. On aſſure même
que le Prince Edouard Augufte , frere du Prince
de Galles , a obtenu de Sa Majesté la permiſſion
d'aller ſervir , en qualité de volontaire , dans l'expédition
qu'on doit tenter de nouveau ſur ces mêmes
côtes , & qu'il s'embarquera ſur la flotte du
Chefd'eſcadre Howe.
Les Tribunaux de l'Amirauté , établis dans nos
Iſles de l'Amérique , ont pris le parti , pour abréger
les procédures, de déclarer de bonne priſe tous
les vaiſſeaux Hollandois qu'on trouve munis de
permiffions données par les François. Ces permiffions
, ſuivant leur Jurisprudence , naturaliſent les
vaiſſeaux , & les rendent ſujets à confiſcation ,
comme s'ils appartenoient véritablement à l'ennemi.
La pêche de la Baleine a mal réuſſi cette année
dans les mers du Nord. Six vaiſſeaux Hollandois ,
& cinq des nôtres , y ont péri ; pluſieurs autres ont
beaucoup fouffert , & quelques-uns auront de la
peine à ſe dégager des glaces.
Notre commerce du Nord commence à ſe reſſentir
de la méſintelligence ſurvenue entre cette
Cour & celle de Suede. Aux priſes que nos Corſaires
ont faites de pluſieurs Navires Suédois , qui
n'ont point été reſtitués , on oppoſe ici le refus
que la Cour de Suede a fait d'admettre, en qualité
deMiniſtre , le Chevalier Goodrick, envoyé par le
Roi pour réſider à Stockolm. Mais dans un Mémoire
que le ſieur Wynants , Secretaire de Légation
de Suede , préſenta au Roi , avant que de ſe
retirer , on obſerve que le Chevalier Goodrick
ayant pris ſa route par Breſlaw , & ayant eu pluſieurs
conférences avec les ennemis des Puiſſances
AOUST. 1758 . 109
auxquelles eſt alliée la Suede , il étoit devenu juftement
ſuſpect ; que d'ailleurs , pendant tout le
temps que le ſieur Goodrick avoit mis au voyage
de Suede, la Cour de Londres avoit gardé le filence
ſur la miffion de ſon Miniſtre , & qu'on n'avoit
été inſtruit de ſa deſtination à Stockholm que par
des voies indirectes ; qu'au reſte , outre ces motifs
d'excluſion , ſuffiſamment juſtifiés par les circonftances,
le refus de ſa Majesté Suédoiſe étoit fondé
ſur le droit que tous les Souverains ont à cet
égard, & fur l'exemple qu'en a donné la Cour de
Londres à l'occaſion d'un Miniftre nommé il y a
quelques années par le Roi de Suede , & qu'elle
ne voulut point recevoir , quoique le cas fut bien
différent de celui qui ſe préſente aujourd'hui.
Fermer
Résumé : GRANDE BRETAGNE.
En 1758, la Grande-Bretagne prépare plusieurs opérations militaires. Quatre compagnies de troupes anciennes doivent se rendre à Emden pour remplacer le régiment de Brudenell à Hanovre. La dette nationale britannique a augmenté de 15 millions de livres sterling, atteignant 82 millions 780 000 livres sterling, sans inclure les dettes de la Marine, estimées à 2 millions de livres. La Cour britannique prévoit d'envoyer 10 000 hommes en Allemagne sous le commandement du Duc de Marlborough, tandis que le Comte d'Ancram dirigera les troupes sur les côtes de France. Le Prince Édouard Auguste, frère du Prince de Galles, s'embarquera avec la flotte du Chef d'escadre Howe. Les tribunaux de l'Amirauté en Amérique déclarent de bonne prise les vaisseaux hollandais munis de permissions françaises. La pêche à la baleine dans les mers du Nord a été désastreuse, avec la perte de vaisseaux hollandais et britanniques. Le commerce britannique avec la Suède est affecté par des tensions diplomatiques, notamment le refus de la Suède d'accepter le Chevalier Goodrick comme ministre britannique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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21
p. 206-212
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Début :
La Frégate du Roi la Comete, partie de l'Isle Royale le 10 Juin, [...]
Mots clefs :
Vaisseaux, Bataillons, Amérique, Flotte anglaise, Combats, Capitaines, Ordonnance du roi, Officier, Courage, Récompense, Camp de Froviller, Marquis, Ennemis, Mouvements des troupes, Duc de Broglie, Prince de Soubise, Attaques, Corsaires, Equipage, Artillerie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
La Frégate du Roi la Comete , partie de l'iſſe
Royale le 10 Juin , eſt arrivée au Port Louis le 27
du même mois. Elle a apporté les nouvelles ſuivantes.
Depuis les dernieres , qui ont annoncé l'en.
trée des deux Diviſions du Marquis Deſgouttes &
du ſieur Beauffier , il eſt arrivé dans cette Ile plufieurs
Vaiſſeaux du Roi & Bâtimens Marchands
ſçavoir , trois Navires de Saint- Malo , le 14 Mai ;
la Frégate l'Echo , le 27 ; le Vaiſſeau le Bizarre &
la Frégate l'Aréthuſe , le 30. Tous ces Bâtimens
étoient chargés de munitions & de vivres pour la
Colonie.
Les quatre Vaiſſeaux de la Diviſion du ſieurDuchaffault
, qui y tranſportoient le Bataillon de
Cambis, font arrivés en même-temps au Port Dauphin
avec le Vaiſſeau de la Compagnie des Indes
le Brillant. Le Bataillon deCambis s'eſt rendu dans
Louiſbourg.
Le premier Juin la Flotte Angloiſe s'étant montréedans
la Baye de Gabarus , au nombre de cent
treize Voiles , on a renforcé les poſtes de la côte.
Le 8 , à quatre heures du matin , les Anglois ont
commencé leur attaque du côté de la Cormorandiere
avec un grand nombre de bateaux plats chargés
de Troupes ,& des Frégates pour les foutenir.
Ilsyont eſſuyé un feu ſi vif , qu'ils ont perdu mille
àdouze cens hommes ; mais dans le temps qu'on
étoit occupé à empêcher leur deſcente , une par
AOUST. 1758 . 207
tiede leurs Berges s'eſt réfugiée au pied des rochers
eſcarpés ſur la droite de la Cormorandiere ,,
dans un endroit qui avoit paru inacceffible. Les
Anglois ayant trouvé moyen de grimper ſur le
fommet , n'ont été apperçus que lorſqu'ils ſe ſont
trouvés en force. Nos Troupes , après avoir réſiſté
autant qu'elles ont pu , ſe ſont retirées dans la Place
, où l'on ſe prépare à une vigoureuſe défenſe ,
yayant en abondance des munitions de guerre &
des provifions de bouche, Nous avons perdu dans
l'attaque du 8 , les ſieurs Delanglade , Capitaine
des Grenadiers du Bataillon de Bourgogne ; Romainville
, Soulieutenant de lamême Compagnie ; -
Beleſta , Capitaine des Grenadiers du Bataillon
d'Artois , & Savary , Soulieutenant de la même
Compagnie ; un Lieutenant des Volontaires Etrangers
; trois Officiers bleſſés , & environ cent cinquante
Soldats de tous les Corps tués , bleſlés , ou
faitspriſonniers.
Les Vaiſſeaux de guerre ſont toujours maîtres
du Port , que les ennemis n'ont point tenté de
forcer.
Le fieur de Boishebert , Officier de Canada ,
étoit attendu à l'Iſle Royale avec un détachement
des Troupes de Quebec , de Canadiens & de Sauvages.
Le Vaiſſeau du Roi le Formidable. , commandé
par le Comte de Blenac , Chef d'Eſcadre des Armées
Navales, eſt rentré à Breſt.
On a appris par un courier extraordinaire dépêché
le 6 de ce mois par l'Evêque Duc de Laon ,
Ambaſſadeur Extraordinaire du Roi auprès du Saint
Siege , que le même jour le Cardinal Rezzonico.
avoit été elu Pape, & avoit pris le nom de Clément
XIII. On a auſſi reçu la nouvelle que le nouveaus
Pape avoit choiſi pour Secrétaire d'Etat le Cardi
20S MERCURE DE FRANCE.
nal Archinto , qui exerçoit le même emploi ſous
le précédent Pontificat .
Il paroît une Ordonnance du Roi rendue le 10
de ce mois , par laquelle il eſt permis aux Soldats
qui ont déſerté avant le premier Février 1757 , de
s'engager indiſtinctement dans toutes les Troupes
de Sa Majesté , pour jouir de l'Amniſtie qu'il lui a
plu d'accorder par ſon Ordonnance du 20 Avril
de l'année derniere.
Dans le combat du 23 Juin dernier , M. de
Bullioud, âgé de dix-huit ans, Cornette de la Compagnie
de Saint-André dans la Brigade de Bovet ,
du Régiment des Carabiniers , après avoir forcé la
ligne d'Infanterie des ennemis , portant toujours
fon étendard , rallia quelques Carabiniers & des
Maréchaux des Logis , attaqua une batterie que
les ennemis préparoient , coupa les traits des chevaux
, tua pluſieurs Canonniers , & voyant de
l'impoſſibilité à regagner l'Armée du Roi , prit
le parti d'aller en avant par derriere les lignes de
Parmée ennemie , où il fit prifonnier un Colonel
Hanovrien. Il traverſa les marais de la Niers , gagna
Gladbec , petite Ville à quatre lieues de Crévelt
,& ſe trouvant obligé d'y paſſer la nuit , il en
fit fermer & garder les portes , & en partit le lendemain
à la pointe du jour. Après avoir fait un
grand tour , il arriva au camp de Neuff à deux
heures après-midi , & ſe préſenta au ſieur de Bovet
avec un Maréchal des Logis & vingt- cinq Carabiniers
, dont huit bleſſes & avec l'Etendard qu'il
a rapporté à ſa brigade.
Le Roi , en conſidération de l'intelligence , de
la valeur & de la bonne conduite de cejeune Officier
, lui a donné la Croix de Saint Louis & un
Brevet de Capitaine Réformé , à la fuite des Carab
iniers.
1
AOUST . 1758 . 209
M. le Comte de Clermont s'étant démis le huit.
Juillet , du commandement de l'armée , le Roi l'a
donné à M. le Marquis de Contades.
Duſſeldorp a capitulé par ordre exprès de l'Electeur
Palatin , & les Hanovriens y font entrés
le neuf.
Les Lettres du camp de Froviller , en date du
20 de Juillet , marquent que le Prince Ferdinand
deBrunswick eſt toujours campé près de Neuff ,
&que notre armée n'a point changé de poſition.
M. le Marquis de Contades fait conftruire un ſecond
pont près de Cologne. Il étoit campé à
Mungerdorff dans la plaine de Cologne , lorſqu'il
apprit par les Détachemens qu'il avoit ſur la riviere
d'Erff, que le Prince Ferdinand avoit fait un
mouvement pour ſe porter en avant , & qu'il avoit
établi ſon Quartier général à Greveenbrock : il prit
la réſolution de faire marcher l'armée le 1 3 Juiller,
& vint camper à Gleſſeen. Il y fut informé que le
Prince Ferdinand avoit fait paſſer la riviere d'Erff
à ſon armée , ſur pluſieurs ponts , à Greveenbrock
même & au- deſſus , ce qui fit prendre à M. le Marquis
de Contades le parti de marcher le 14 dès la
pointedu jour ſur les hauteurs de Bedbourg , pour
prévenir le Prince Ferdinand. Son avant-garde y
trouvacelle des ennemis qu'elle repouſla ; le reſte
de l'armée qui ſuivoit de près ſur ſept colonnes ,
ſe mit en bataille preſqu'en préſence de celle du
Prince Ferdinand. M. le Marquis de Contades fit
toutes les diſpoſitions néceſſaires pour attaquer
l'ennemi ; mais ce Prince n'oſant pas s'expoſer au
riſque d'une action générale , avoit repaſſé l'Erff
vers les onze heures du ſoir ſur pluſieurs ponts ,
qu'il a fait rompre après ſon paſſage avec tant de
précipitation , qu'il a abandonné une piece de canon
de 18 liv. de balles, L'ennemi s'eſt replié du
210 MERCURE DE FRANCE.
côté de Neuff , ayant la riviere d'Erff devant lui.
M. leMarquisdeContades ſediſpoſe de le ſuivre ,
à la grande fatisfaction de toute l'armée qui brûle
du deſir de combattre. On a reçu avis par l'extrait
d'une lettre de l'armée du Prince de Soubiſe , de
Groos-Lenden , « que ce Prince'a raſſemb é toute
> ſon armée à Freidberg le 12 & le 14 Juillet. Elle a
>> marché en cantonnant , tant à cauſe du mauvais
>> temps que pour la facilité des ſubſiſtances ,jul-
>> qu'au 16 qu'elle eſt venue camper ici. M. le Duc
>> de Broglie commandoit l'avant-garde , & avoit
>> fait marcher en avant un gros Détachement de
> Royal-Naffau & des Troupes de Fiſcher . Nous
>> y avons appris que les ennemis , qui avoient pa-
>> ru vouloir défendre la Fortereſſe de Marburg ,
>> ont cependant pris le parti de l'abandonner au
>> moment que la troupe de Fiſcher ſe diſpoſoit à
>>> l'eſcalader . On a trouvé dans le Château uue'
>> grande quantité de fourrages & d'autres muni-
>> tions,& beaucoup d'artillerie. L'armée n'arrive-
>>ra à Marburg que dans deux jours , d'où elle ſe
> mettra promptement en marche pour Caffel.
>>On ne sçauroit exprimer la bonne volonté &
>> l'ardeur des Troupes » .
M. le Ducde Broglie occupa le 16 JuilletMarpurg
avec l'avant-garde qu'il commande. Cette
Ville eſt une des plus conſidérables de la Heſſe ;
elle est fortifiée , elle a un Château , un-beau Palais
où le Landgrave fait ſouvent ſa réſidence,une
Univerſité , un Hôtel de Ville magnifique & une
belle Place :elle eſt ſituée ſur la Lohn dans un
pays fort agréable. M. le Prince de Soubiſe , informé
de l'état &de la poſition des ennemis , prit
la réſolution de joindre le 18 à Marburg le Corps
de M. le Duc de Broglie. Les ennemis avoient un
camp de cinq à fix mille hommes à Birgel , & ils
AOUST. 1758. 21 F
occupoient le pofte de Kirchayn ſur la riviere de
Lohn. M. le Prince de Soubife fit ſes diſpoſitions
pour les en déloger. Il fit avancer dix Bataillons
&quatre Eſcadrons aux ordres de M. le Marquis
du Meſnil , Lieutenant-Général , près d'Hombourg
, Châ eau ſitué ſur la même riviere; il dé
tacha M. le Marquis de Crillon , LieutenantG- énéral
, à la tête de ſeize Bataillons & de quatre
Eſcadrons , dans les environs d'Allendorff, Ville
remarquable par ſes Salines ſur la Werre , & M.
le Marquis Deffalles , Maréchal de Camp , près
d'Ebſdorff, avec quatre Bataillons & quatre Eſcadrons.
Le 19 , ces trois Corps ont féjourné dans
ces différens Poftes , & le 20 toute Parmée s'eſt
raſſemblée au poſte de Kirchayn , que les ennemis
avoient abandonné à notre approche , pour ſe retirer
à Guifelberg ſur le grand chemin de Caffel.
Oncompte que l'avant-garde de cette armée fera
rendue le 23 à Caffel. L'allarme eſt grande dans
le Pays; mais on eſpere que la tranquillité s'y rétablira
, par l'exacte diſcipline que M. le Prince
de Soubiſe fait obſerver à ſes Troupes.
Un Corſaire Anglois de 30 canons , ayant
pourſuivi la Pinque l'Expédition , qui venoit de
Smyrne , juſques ſous le canon de Gallipoli ,.
qui a fait fait feu fur ce Corfaire , il s'en eſt emparé
& l'a conduite à Tunis ; mais la Régence
la fait relâcher , & elle eſt de retour à Marseille .
Le Corſaire Arnoux , de cette Ville , a conduit
à Livourne , la Pinque du Capitaine Brilland
de Martigues , qu'il a repriſe ſur les Anglois.
La cargaison de ce Navire , qui étoit
parti de Seyde pour revenir ici , eſt eſtimée
deux cents mille livres.
La Frégate du Roi le Zéphir , commandée
par M. le Chevalier de Ternay , Lieutenant de
212 MERCURE DE FRANCE.
Vaiſſeau , laquelle étoit à la ſuite de l'Eſcadre
commandée par M. Duchaffault ,, qui a relâché
au Port Dauphin ,& qui a porté à Iſle Royale
le Bataillon de Cambis , eſt arrivée à Breſt le 3
Juin. Elle a rapporté que cette Eſcadre compoſé
de quatre Vaiſſeaux y compris le Brillant ,
de la Compagnie des Indes , & de pluſieurs
Navires de tranſport , étoit partie pour Quebec
, & qu'elle étoit à l'entrée du fleuve Saint-
Laurent , lorſque cette Frégate s'en est détachée
pour revenir en France.
,
com- M. Cornic , Lieutenant de Frégate
mandant la Félicité , s'eſt emparé le 3 Juin ,
fur les Glenants , des deux Corſaires de Jerſey
le Prince de Pruſſe , de 80 hommes d'équipage
, & le Cors , de 60 hommes , armés de 10
canons chacun .
La Barque le Saint Joseph , de Tréguier , chargée
de fer , d'eau de vie & de ſavon , a été repriſe
& conduite à l'Ile de Bas , par le Corſaire la
Menette , de l'Orient.
La Frégate du Roi la Comete , partie de l'iſſe
Royale le 10 Juin , eſt arrivée au Port Louis le 27
du même mois. Elle a apporté les nouvelles ſuivantes.
Depuis les dernieres , qui ont annoncé l'en.
trée des deux Diviſions du Marquis Deſgouttes &
du ſieur Beauffier , il eſt arrivé dans cette Ile plufieurs
Vaiſſeaux du Roi & Bâtimens Marchands
ſçavoir , trois Navires de Saint- Malo , le 14 Mai ;
la Frégate l'Echo , le 27 ; le Vaiſſeau le Bizarre &
la Frégate l'Aréthuſe , le 30. Tous ces Bâtimens
étoient chargés de munitions & de vivres pour la
Colonie.
Les quatre Vaiſſeaux de la Diviſion du ſieurDuchaffault
, qui y tranſportoient le Bataillon de
Cambis, font arrivés en même-temps au Port Dauphin
avec le Vaiſſeau de la Compagnie des Indes
le Brillant. Le Bataillon deCambis s'eſt rendu dans
Louiſbourg.
Le premier Juin la Flotte Angloiſe s'étant montréedans
la Baye de Gabarus , au nombre de cent
treize Voiles , on a renforcé les poſtes de la côte.
Le 8 , à quatre heures du matin , les Anglois ont
commencé leur attaque du côté de la Cormorandiere
avec un grand nombre de bateaux plats chargés
de Troupes ,& des Frégates pour les foutenir.
Ilsyont eſſuyé un feu ſi vif , qu'ils ont perdu mille
àdouze cens hommes ; mais dans le temps qu'on
étoit occupé à empêcher leur deſcente , une par
AOUST. 1758 . 207
tiede leurs Berges s'eſt réfugiée au pied des rochers
eſcarpés ſur la droite de la Cormorandiere ,,
dans un endroit qui avoit paru inacceffible. Les
Anglois ayant trouvé moyen de grimper ſur le
fommet , n'ont été apperçus que lorſqu'ils ſe ſont
trouvés en force. Nos Troupes , après avoir réſiſté
autant qu'elles ont pu , ſe ſont retirées dans la Place
, où l'on ſe prépare à une vigoureuſe défenſe ,
yayant en abondance des munitions de guerre &
des provifions de bouche, Nous avons perdu dans
l'attaque du 8 , les ſieurs Delanglade , Capitaine
des Grenadiers du Bataillon de Bourgogne ; Romainville
, Soulieutenant de lamême Compagnie ; -
Beleſta , Capitaine des Grenadiers du Bataillon
d'Artois , & Savary , Soulieutenant de la même
Compagnie ; un Lieutenant des Volontaires Etrangers
; trois Officiers bleſſés , & environ cent cinquante
Soldats de tous les Corps tués , bleſlés , ou
faitspriſonniers.
Les Vaiſſeaux de guerre ſont toujours maîtres
du Port , que les ennemis n'ont point tenté de
forcer.
Le fieur de Boishebert , Officier de Canada ,
étoit attendu à l'Iſle Royale avec un détachement
des Troupes de Quebec , de Canadiens & de Sauvages.
Le Vaiſſeau du Roi le Formidable. , commandé
par le Comte de Blenac , Chef d'Eſcadre des Armées
Navales, eſt rentré à Breſt.
On a appris par un courier extraordinaire dépêché
le 6 de ce mois par l'Evêque Duc de Laon ,
Ambaſſadeur Extraordinaire du Roi auprès du Saint
Siege , que le même jour le Cardinal Rezzonico.
avoit été elu Pape, & avoit pris le nom de Clément
XIII. On a auſſi reçu la nouvelle que le nouveaus
Pape avoit choiſi pour Secrétaire d'Etat le Cardi
20S MERCURE DE FRANCE.
nal Archinto , qui exerçoit le même emploi ſous
le précédent Pontificat .
Il paroît une Ordonnance du Roi rendue le 10
de ce mois , par laquelle il eſt permis aux Soldats
qui ont déſerté avant le premier Février 1757 , de
s'engager indiſtinctement dans toutes les Troupes
de Sa Majesté , pour jouir de l'Amniſtie qu'il lui a
plu d'accorder par ſon Ordonnance du 20 Avril
de l'année derniere.
Dans le combat du 23 Juin dernier , M. de
Bullioud, âgé de dix-huit ans, Cornette de la Compagnie
de Saint-André dans la Brigade de Bovet ,
du Régiment des Carabiniers , après avoir forcé la
ligne d'Infanterie des ennemis , portant toujours
fon étendard , rallia quelques Carabiniers & des
Maréchaux des Logis , attaqua une batterie que
les ennemis préparoient , coupa les traits des chevaux
, tua pluſieurs Canonniers , & voyant de
l'impoſſibilité à regagner l'Armée du Roi , prit
le parti d'aller en avant par derriere les lignes de
Parmée ennemie , où il fit prifonnier un Colonel
Hanovrien. Il traverſa les marais de la Niers , gagna
Gladbec , petite Ville à quatre lieues de Crévelt
,& ſe trouvant obligé d'y paſſer la nuit , il en
fit fermer & garder les portes , & en partit le lendemain
à la pointe du jour. Après avoir fait un
grand tour , il arriva au camp de Neuff à deux
heures après-midi , & ſe préſenta au ſieur de Bovet
avec un Maréchal des Logis & vingt- cinq Carabiniers
, dont huit bleſſes & avec l'Etendard qu'il
a rapporté à ſa brigade.
Le Roi , en conſidération de l'intelligence , de
la valeur & de la bonne conduite de cejeune Officier
, lui a donné la Croix de Saint Louis & un
Brevet de Capitaine Réformé , à la fuite des Carab
iniers.
1
AOUST . 1758 . 209
M. le Comte de Clermont s'étant démis le huit.
Juillet , du commandement de l'armée , le Roi l'a
donné à M. le Marquis de Contades.
Duſſeldorp a capitulé par ordre exprès de l'Electeur
Palatin , & les Hanovriens y font entrés
le neuf.
Les Lettres du camp de Froviller , en date du
20 de Juillet , marquent que le Prince Ferdinand
deBrunswick eſt toujours campé près de Neuff ,
&que notre armée n'a point changé de poſition.
M. le Marquis de Contades fait conftruire un ſecond
pont près de Cologne. Il étoit campé à
Mungerdorff dans la plaine de Cologne , lorſqu'il
apprit par les Détachemens qu'il avoit ſur la riviere
d'Erff, que le Prince Ferdinand avoit fait un
mouvement pour ſe porter en avant , & qu'il avoit
établi ſon Quartier général à Greveenbrock : il prit
la réſolution de faire marcher l'armée le 1 3 Juiller,
& vint camper à Gleſſeen. Il y fut informé que le
Prince Ferdinand avoit fait paſſer la riviere d'Erff
à ſon armée , ſur pluſieurs ponts , à Greveenbrock
même & au- deſſus , ce qui fit prendre à M. le Marquis
de Contades le parti de marcher le 14 dès la
pointedu jour ſur les hauteurs de Bedbourg , pour
prévenir le Prince Ferdinand. Son avant-garde y
trouvacelle des ennemis qu'elle repouſla ; le reſte
de l'armée qui ſuivoit de près ſur ſept colonnes ,
ſe mit en bataille preſqu'en préſence de celle du
Prince Ferdinand. M. le Marquis de Contades fit
toutes les diſpoſitions néceſſaires pour attaquer
l'ennemi ; mais ce Prince n'oſant pas s'expoſer au
riſque d'une action générale , avoit repaſſé l'Erff
vers les onze heures du ſoir ſur pluſieurs ponts ,
qu'il a fait rompre après ſon paſſage avec tant de
précipitation , qu'il a abandonné une piece de canon
de 18 liv. de balles, L'ennemi s'eſt replié du
210 MERCURE DE FRANCE.
côté de Neuff , ayant la riviere d'Erff devant lui.
M. leMarquisdeContades ſediſpoſe de le ſuivre ,
à la grande fatisfaction de toute l'armée qui brûle
du deſir de combattre. On a reçu avis par l'extrait
d'une lettre de l'armée du Prince de Soubiſe , de
Groos-Lenden , « que ce Prince'a raſſemb é toute
> ſon armée à Freidberg le 12 & le 14 Juillet. Elle a
>> marché en cantonnant , tant à cauſe du mauvais
>> temps que pour la facilité des ſubſiſtances ,jul-
>> qu'au 16 qu'elle eſt venue camper ici. M. le Duc
>> de Broglie commandoit l'avant-garde , & avoit
>> fait marcher en avant un gros Détachement de
> Royal-Naffau & des Troupes de Fiſcher . Nous
>> y avons appris que les ennemis , qui avoient pa-
>> ru vouloir défendre la Fortereſſe de Marburg ,
>> ont cependant pris le parti de l'abandonner au
>> moment que la troupe de Fiſcher ſe diſpoſoit à
>>> l'eſcalader . On a trouvé dans le Château uue'
>> grande quantité de fourrages & d'autres muni-
>> tions,& beaucoup d'artillerie. L'armée n'arrive-
>>ra à Marburg que dans deux jours , d'où elle ſe
> mettra promptement en marche pour Caffel.
>>On ne sçauroit exprimer la bonne volonté &
>> l'ardeur des Troupes » .
M. le Ducde Broglie occupa le 16 JuilletMarpurg
avec l'avant-garde qu'il commande. Cette
Ville eſt une des plus conſidérables de la Heſſe ;
elle est fortifiée , elle a un Château , un-beau Palais
où le Landgrave fait ſouvent ſa réſidence,une
Univerſité , un Hôtel de Ville magnifique & une
belle Place :elle eſt ſituée ſur la Lohn dans un
pays fort agréable. M. le Prince de Soubiſe , informé
de l'état &de la poſition des ennemis , prit
la réſolution de joindre le 18 à Marburg le Corps
de M. le Duc de Broglie. Les ennemis avoient un
camp de cinq à fix mille hommes à Birgel , & ils
AOUST. 1758. 21 F
occupoient le pofte de Kirchayn ſur la riviere de
Lohn. M. le Prince de Soubife fit ſes diſpoſitions
pour les en déloger. Il fit avancer dix Bataillons
&quatre Eſcadrons aux ordres de M. le Marquis
du Meſnil , Lieutenant-Général , près d'Hombourg
, Châ eau ſitué ſur la même riviere; il dé
tacha M. le Marquis de Crillon , LieutenantG- énéral
, à la tête de ſeize Bataillons & de quatre
Eſcadrons , dans les environs d'Allendorff, Ville
remarquable par ſes Salines ſur la Werre , & M.
le Marquis Deffalles , Maréchal de Camp , près
d'Ebſdorff, avec quatre Bataillons & quatre Eſcadrons.
Le 19 , ces trois Corps ont féjourné dans
ces différens Poftes , & le 20 toute Parmée s'eſt
raſſemblée au poſte de Kirchayn , que les ennemis
avoient abandonné à notre approche , pour ſe retirer
à Guifelberg ſur le grand chemin de Caffel.
Oncompte que l'avant-garde de cette armée fera
rendue le 23 à Caffel. L'allarme eſt grande dans
le Pays; mais on eſpere que la tranquillité s'y rétablira
, par l'exacte diſcipline que M. le Prince
de Soubiſe fait obſerver à ſes Troupes.
Un Corſaire Anglois de 30 canons , ayant
pourſuivi la Pinque l'Expédition , qui venoit de
Smyrne , juſques ſous le canon de Gallipoli ,.
qui a fait fait feu fur ce Corfaire , il s'en eſt emparé
& l'a conduite à Tunis ; mais la Régence
la fait relâcher , & elle eſt de retour à Marseille .
Le Corſaire Arnoux , de cette Ville , a conduit
à Livourne , la Pinque du Capitaine Brilland
de Martigues , qu'il a repriſe ſur les Anglois.
La cargaison de ce Navire , qui étoit
parti de Seyde pour revenir ici , eſt eſtimée
deux cents mille livres.
La Frégate du Roi le Zéphir , commandée
par M. le Chevalier de Ternay , Lieutenant de
212 MERCURE DE FRANCE.
Vaiſſeau , laquelle étoit à la ſuite de l'Eſcadre
commandée par M. Duchaffault ,, qui a relâché
au Port Dauphin ,& qui a porté à Iſle Royale
le Bataillon de Cambis , eſt arrivée à Breſt le 3
Juin. Elle a rapporté que cette Eſcadre compoſé
de quatre Vaiſſeaux y compris le Brillant ,
de la Compagnie des Indes , & de pluſieurs
Navires de tranſport , étoit partie pour Quebec
, & qu'elle étoit à l'entrée du fleuve Saint-
Laurent , lorſque cette Frégate s'en est détachée
pour revenir en France.
,
com- M. Cornic , Lieutenant de Frégate
mandant la Félicité , s'eſt emparé le 3 Juin ,
fur les Glenants , des deux Corſaires de Jerſey
le Prince de Pruſſe , de 80 hommes d'équipage
, & le Cors , de 60 hommes , armés de 10
canons chacun .
La Barque le Saint Joseph , de Tréguier , chargée
de fer , d'eau de vie & de ſavon , a été repriſe
& conduite à l'Ile de Bas , par le Corſaire la
Menette , de l'Orient.
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Résumé : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
En 1758, plusieurs événements militaires et navals marquants ont eu lieu. La frégate royale 'La Comète' est arrivée à Port-Louis le 27 juin après avoir quitté l'Isle Royale le 10 juin, apportant des nouvelles de l'arrivée de divers vaisseaux et bâtiments marchands à l'île, chargés de munitions et de vivres pour la colonie. Parmi ces navires figuraient trois vaisseaux de Saint-Malo : les frégates 'L'Écho' et 'L'Aréthuse', et le vaisseau 'Le Bizarre'. La division du sieur Duchaffault, transportant le Bataillon de Cambis, est arrivée au Port Dauphin avec le vaisseau 'Le Brillant' de la Compagnie des Indes, et le bataillon s'est ensuite rendu à Louisbourg. Le 1er juin, une flotte anglaise de 113 voiles a été repérée dans la baie de Gabarus, ce qui a conduit au renforcement des postes côtiers. Le 8 juin, les Anglais ont attaqué du côté de la Cormorandière, subissant de lourdes pertes mais réussissant à prendre position sur des rochers escarpés. Les troupes françaises se sont retirées dans la place forte, préparant une défense vigoureuse. Les pertes françaises incluaient plusieurs officiers et environ cent cinquante soldats tués, blessés ou prisonniers. Les vaisseaux de guerre français contrôlaient toujours le port. Le sieur de Boishebert, officier du Canada, était attendu à l'Isle Royale avec des troupes de Québec, des Canadiens et des autochtones. Le vaisseau 'Le Formidable', commandé par le Comte de Blenac, est rentré à Brest. Sur le plan diplomatique, le Cardinal Rezzonico a été élu Pape, prenant le nom de Clément XIII, et le Cardinal Archinto a été nommé Secrétaire d'État. Une ordonnance royale permettait aux déserteurs de s'engager à nouveau dans les troupes du roi. Plusieurs actions militaires ont été détaillées, notamment le combat du 23 juin où M. de Bullioud, âgé de dix-huit ans, a montré un grand courage en ralliant des troupes et capturant un colonel hanovrien. Pour cet exploit, il a reçu la Croix de Saint Louis et un brevet de capitaine réformé. Des changements de commandement ont été notés, comme la démission du Comte de Clermont et la nomination du Marquis de Contades à la tête de l'armée. Des mouvements de troupes et des batailles ont été décrits, notamment autour de Düsseldorf, de Neuff et de Marburg, où les armées françaises et ennemies se sont affrontées ou préparées à le faire. Enfin, des actions navales ont été rapportées, comme la capture de corsaires anglais et la libération de navires français par des corsaires français. La frégate 'Le Zéphir' a rapporté que l'escadre commandée par M. Duchaffault se dirigeait vers Québec.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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22
p. 204-212
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Début :
Le 15 Août, Fête de l'Assomption de la Sainte Vierge, la Procession [...]
Mots clefs :
Fête de l'Ascension, Assemblée générale, Marquis, Duc, Ennemis, Armée, Mouvements des troupes, Prince de Soubise, Commandement, Généraux, Flotte anglaise, Normandie, Attaque, Retraite, Défense, Amérique, Fortifications, Capitaine, Élection pontificale, Pape Clément XIII
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texteReconnaissance textuelle : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 15 Août , Fête de l'Aſſomption de la Sainte
Vierge, la Procefſion ſolemnelle , qui ſe fait tous
les ans à pareil jour , en exécution du Voeu de
Louis XIII , ſe fit avec les cérémonies accoutumées.
M. l'Abbé d'Agoult , Doyen du Chapitre
de l'Egliſe Métropolitaine , y officia. Le Parlement
, la Chambre des Comptes , la Cour des Aydes
, & le Corps de Ville , y aſſiſterent .
Dans l'Aſſemblé générale tenue le 16 par le
Corpsde Ville , M. Camus-de Pontcarré-de Viarmes
, Conſeiller d'Etat , a été élu Prevôt des Marchands
, & MM. Boutray , Confeiller de la Ville
&André , Avocat ès Conſeils du Roi , ont été élus
Echevins.
,
Le Roi prit le même jour le divertiſſement de
la chaſſe dans la plaine de Grenelle , & Sa Majeſté
fit l'honneur à M. le Duc de la Valliere de
fouper chez lui à Montrouge.
M. le Marquis de Broglie eſt mort à Caſſel des
bleſſures qu'il avoit reçues au combat de Sunderhaufen.
Par un extrait d'une lettre de l'Armée du bas-
Rhin , le 16 Août 1758 , on a reçu avis que M. le
Marquis de Contades ayant mis le Prince Ferdinand
dans l'impoſſibilité de paſſer le Rhin à Rhinberg
, comme il l'avoit projetté , ce Prince a été
obligé , manquant de vivres , de forcer ſes marchespour
gagner ſes ponts de Rées & d'Emme,
SEPTEMBRE. 1758 . 205
rick. Il a confidérablement perdu , ayant été continuellement
harcelé par nos troupes légeres , &
par le Corps que commandoit M. le Duc de Chevreuſe
ſousGueldres. L'armée de M. le Marquis
de Contades n'a pu ſuivre à cauſe du pain qu'il
falloit tirer par des convois de Cologne , la navigation
du Rhin étant interceptée par la Garniſon
ennemie de Duſſeldorp .
Les ennemis qui avoient détaché des troupes
pour ſoutenir la queue de leur pont de Rées , ont
été obligés de deſcendre au deſſous d'Emmerick ,
où leur armée a achevé de paſſer à la rive droite
du Rhin le 9 & le 10.
Notre armée a ſéjourné à Alpen le 10 & le 11 ,
tant pour ſe repoſer , que pour conſtruire nos
ponts à Weſel . Il n'y en a eu qu'un d'achevé le 12 :
une partie de l'armée l'a paſſé le même jour ;
mais un oragan extrêmement violent a retardé le
reſte , qui n'a pu achever de le paſſer en entier
que le 13 & le 14. Ily a apparence que nous ne
tarderons pas à marcher pour nous rapprocher de
l'armée du Prince de Soubife .
La tête de l'armée des ennemis étoit campée
les à Boicholt , où elle doit être jointe par les
Anglois , qui ont débarqué à Embden .
On a appris le 10 à midi , au camp d'Alpen ,
par un Officier dépêché à M. le Marquis de Contades,
par M. le Marquis de Caraman , que M.
d'Hardenberg , Général Hanovrien , qui commandoit
dans Duſſeldorp , dont la garniſon étoit
d'environ deux mille hommes , avoit évacué cette
Place le même jour au matin. M. le Marquis de
Caraman l'a ſuivi avec un gros détachement , &
a fait cent cinquante prifonniers. Cet abandon eſt
la ſuite des bonnes manoeuvres de notre Général ,
qui a empêché le Prince Ferdinand de pouvoir
paſſer àRhinberg.
206 MERCURE DE FRANCE.
M. de Chevert , qui avoit été détaché de Colo
gnepour ſe rendre par la rive droite à Weſel , ne
putyarriver que le 4 à cauſe des débordemens de
la Roer , de l'Ems , de la Lippe , & de tous les
ruiſſeaux ; ce qui a fait qu'il n'a pu marcher que
les avec cinq à fix millehommes extrêmement
fatigués , &la plus grande partie de Milices. Ce
retardement l'a empêché de ſurprendre le Corps
commandé par le Général Imhoff , qui couvroitle
pont de Rées à la rive droite , & qui avoit été
confidérablement renforcé par les garniſons de
Cleves , de Moeurs , & par un détachement de
l'armée du Prince Ferdinand. M. de Chevert a
trouvé ces troupes ſi bien poſtées , qu'il n'a pu les
forcer. Il s'eſt mis du déſordre dans les troupes
deſagauche preſque toutes compoſée de Milices;
cequi l'a obligé de ſe retirer , après avoir perdu
cent quatre-vingt-quatorze hommes de tués ou
reftés dans la retraite , trois cens trente-quatre
bleſſés , & fix pieces de petit canon dont les chevaux
avoient été tués.
On a appris de l'Armée du Prince de Soubiſe à
Caffel , le 9 Août 1758 , les nouvelles ſuivantes.
M. Fiſcher, avec un gros détachement , a pouffé
fort avant au de là de la Verra dans le pays d'Ha
novte , où il a établi des contributions.
Nous avons un Corps ſous le commandement
deM. le Marquis de Caſtries à Gottingen , qui a
obligé le Prince d'iſembourg de ſe retirer partie
à Fimbeck , d'où il a envoyé ſes équipages & fes
malades à Hamelen. M. le Marquis Dumeſnil a
marché avec notre avant-garde à Warbourg le 7,
d'où il a pouffé des détachemens à Paderborn.
On aſſure que nous allons tous nous raſſembler
en avant, & marcher à la rencontre de notre
grande armée , pour exécuter les opérations pro
SEPTEMBRE. 1758 .. 207
jettées par nosGénéraux. On ne ſçauroit exprimer
la bonne volonté de toutes les troupes , qui n'afpirent
qu'à joindre l'ennemi .
Les dix mille Saxons ſont déja arrivés àAnder
nach , & vont inceſſamment joindre l'armée. Ce
renfort ſera ſupérieur à celui des Anglois , qui ne
monte qu'à huit mille hommes. Ces Saxonsſeront
commandés par M. le Comte de Luſace , qui
s'eſt acquis l'eſtime générale de toute l'armée, &
l'affection de tous les Officiers .
Une flotte Angloiſe a reparu ſur les côtes de
Normandie. Le 7 , les Anglois débarquerent au
nombre de dix mille par l'anſe d'Arville , ſituée à
une lieue&demie de Cherbourg. M.le Comte de
Raymond , Maréchal de Camp , qui commande
dans cette partie de la Normandie , n'avoit pour
lors que les deux Régimens de Clare & d'Horion.
Ces deux Corps demandoient avec la plus vive
ardeur de combattre les Anglois; mais M. le
Comte de Raymond jugea qu'ils étoient trop inférieurs
pour s'oppofer à l'ennemi , protégé d'ailleurs
par le feu des canons de la Flotte , & que ce
feroit les expoſer à une deſtruction certaine. It fie
fa retraite pour couvrir Valogne , & pour raffembler
les Régimens qui font ſous ſes ordres. Les
ennemis ſont maîtres de Cherbourg. Il font campés
ſur la hauteur du Roule , s'étendant du côté
deTour-la-Ville & d'Igauville d'une part , & de
Pautre , du côté de Noinville- Oeteville & de Martinwaſt.
Toutes les troupes que nous avons fur
ces côtes , ſont en mouvement pour venir au ſecours
,& forcer l'ennemi de ſe rembarquer , ou au
moins pour le reſſerrer de façon que la priſe de
Cherbourg lui devienne inutile. M. le Duc d'Har
court, Lieutenant-Général des armées du Roi &
de la Province , & qui y commande en chef, s'eft
208 MERCURE DE FRANCE.
:
porté en toute diligence à Tamerville , ainſi que
MM. les Marquis de Brancas & de Braffac , Maréchaux
de camp. M. le Maréchal de Luxembourg ,
Gouverneur de la province , partit le 12 pour aller
prendre le commandement des troupes.
M. le Marquis Deſgouttes a fait partir de Louifbourg
le quinze Juillet dernier , M. du Drefnay
des Roches , Capitaine de vaiſſeau , fur la Frégate
l'Aréthuſe , avec les paquets de la Colonie. Cette
Frégate a relâché à Saint-Ander en Eſpagne , d'où
M. du Dreſnay s'eſt rendu à Verſailles .
Les Lettres qu'il a remiſes portent , que depuis
le 20 Juin les Anglois avoient été plus occupés à
fortifier leurs retranchemens & à faire des lignes
de communication , qu'à s'approcher de la Place ,
dont ils étoient encore éloignés d'environ quatre
cens toiſes ; & qu'il paroiſſoit que leur deſſein
étoit de réduire la ville par le feu des canons &
des mortiers , en établiſſant des batteries ſur toutes
les hauteurs qui la dominent , & eny employant
le feu de leurs vaiſſeaux du côté de la mer. Celui
de leurs batteries eſt très-vif , & il n'y a point
d'endroit dans la ville qui n'y ſois expoſé ; cependant
on y travaille avec une ardeur ſans égale
àéteindre le feu , & à réparer les dommages que
les bombes & les boulets y cauſent. Il y a eu deux
Religieux de la Charité & un Chirurgien tués à
l'hôpital , ainſi que pluſieurs malades.
Pour rendre l'entrée du Port plus difficile aux
vaiſſeaux Anglois , en cas qu'ils vouluſſent la forcer
, on a coulé à fond trois bâtimens du Roi
&trois navires marchands , dans la paſſe du côté
de la batterie du Fanal. On continue à faire fortir
tous les jours des détachemens de volontaires ,
pour reconnoître les travaux des ennemis , & les
inquiéter dans leurs opérations.
1
SEPTEMBRE. 1758 . 209
La nuit du 8 au 9 Juillet , on fit une fortie compoſée
de pluſieurs piquets commandés par M.
Marin , Lieutenant- Colonel du bataillon de Bourgogne.
Ce détachement ſe porta ſur la partie des
ouvrages des ennemis , entre le Cap Noir & la
Pointe Blanche. Nos troupes ont raſé une partie
de leurs travaux , leur ont tué beaucoup de monde
, & auroient remporté un avantage des plus
confidérables , fi elles ne s'étoient pas un peu trop
preſſées. Outre le monde qu'on leur a tué , on
leur a fait priſonniers un Ingénieur & un autre
Officier , avec trente grenadiers. Nous avons perdu
de notre côté M. de Chauvelin , capitaine dans
le bataillon de Bourgogne , M. de Garſemes , capitaine
dans les troupes de la Colonie , & environ
cinquante hommes tués ou bleſſés. M. de Jarnage
, Lieutenant des grenadiers d'Artois , a eu la
jambe caſſée dans la retraite , & a été fait prifonnier.
M. de Boishébert eſt à Miray avec ſa troupe ,
d'où il ne tardera pas de venir attaquer les ennemis.
On a reçu la confirmation de la mort de Mefſieurs
la Gardepayan , Lieutenant de vaiſſeau ;
Rouillé d'Orfeuil , Enſeigne ; & Dubois , Garde
de la Marine , qui ont été tués ſur les vaiſſeaux
par le canon des ennemis.
La Frégate l'Arethuse , commandée par M. Vauquelin,
Lieutenant de Frégate , s'eſt diſtinguée
par la fermeté avec laquelle elle a ſoutenu le feu
de pluſieurs batteries des ennemis , vis-a- vis defquelles
elle s'étoit emboſſée dans le Port , pour
interrompre leurs travaux ; & tous les Officiers en
général ont donné les plus grandes preuves de
zele dans les différentes occaſions où ils ont été
employés.
210 MERCURE DE FRANCE.
Par un Courier arrivé à Parme le 9. du mois au
matin , & expédié de Rome , à Milan au Comte
Deila Torre Rezzonico , neveu & coufin du Cardinal
Rezzonico , on a appris que le 6 Juillet ce
Cardinal a été élu unanimement , & avec une joie
univerſelle de toute laVille de Rome, Souverain
Pontife. Ce Pape est né à Veniſe le 7 Mars 1693
de Jean-Baptifte Rezzonico , Patricien , &Décurion
de la Cité de Côme , noble Vénitien , & Barondu
Saint Empire Romain , mort l'année derniere
, qui avoit rempli les emplois les plus diftingués
de la République. Sa mere , qui eft encore
vivante, ſe nomme Victoire Barbarigo ,& elle est
foeur du feu Patriarche de Veniſe Barbarigo. Don
Aurelle Rezzonico , frere de Sa Sainteté , eſt ace
tuellement Sénateur de Venife. En 1723 il fut Podeftat
de Bergame , où l'on conſerve encore la
mémoire de ſon adminiſtration , généralement applaudie.
Dans le même temps il rempliffoit encore
l'emploi de Grand Capitaine: il avoit épousé
Anne Juftiniani , dont la Maiſon deſcend des Empereurs
de Conftantinople. Les neveux du Pape
font Charles Rezzonico , Vicaire de Saint Marc ,
& élu de la Chambre , lequel a déja été Préſident
de la Chambre Apoftolique. Louis Rezzonico , qui
a étéGrand Capitaine à Vicenze , & qui a épousé
depuis peu la Comteſſe de Savorgnan. Quintilia
Rezzonico , niece de Sa Sainteté , eſt mariée au
Seigneur Louis Vidman , Comte du Saint Empire
Romain , & noble Vénitien. Toutes ces familles
font non-feulement des plus diftinguées de Venife
, mais font très- connues dans toute l'Europe,
La Maiſon de Rezzonico deſcend de celle de la
Torre , qui étoit en poſſeſſion de Milan &de Côme
avant les Viſcomti. Cette famille eſt nombreufe&
des plus illuftrées par les dignités de robe &
SEPTEMBRE. 1758. 210
d'épée, les Ordres de Malthe & autres Ordres Militaires
dont elle a été revêtue : elle eſt d'ailleurs
liée étroitement de pluſieurs côtés à celle d'Innocent
XI. Le Pape , nouveau Pontife , eſt Docteur
de la Collégiale de Come. Son extrême libéralité
pour les pauvres & la douceur de ſes moeurs , l'avoient
fait paſſer par les premieres charges de l'Eglife
: il a étéGouverneur de Fano , Protonotaire
Apoftolique des Participans , Référendairedes deux
Signatures , & enſuite Auditeur de Rote pour la
République de Veniſe. Il fut créé Cardinal par le
Pape Clément XII , dans la nomination des Couronnes
, le 20 Décembre 1737. Le 11 Mars 1743
il fut nommé Evêque de Padoue par le défunt Pape
Benoît XIV , & la Bulle d'Election ſuffit pour
faire fon éloge. C'eſt dans les fonctions de cet
Epifcopat , qu'ayant été choiſi par la République
de Venise , pour traiter devant le Pape du Patriar
chat d'Aquilée , il ſçut habilement terminer les
différends qui s'étoient élevés entre cette Répu
blique & l'Auguſte Maiſon d'Autriche. Lorſqu'il
partit dePadoue pour le Conclave , tout le peuplé
l'accompagna en le félicitant & en le pleurant ,
parce qu'on s'attendoit bien qu'il ne retourneroit
plus dans cette Ville , & que tout le monde avoir
un preſſentiment qu'il feroit élu Pape ; ainſi la
joie de le voir élevé à la plus haute Dignité de l'Eglife
, étoit altérée par la douleur de perdre un
Prince&un Evêque , qui avoit toujours été le pere
des pauvres, desorphelins, des veuves & des pupilles
, diſpoſitions qui font justement eſpérer que
fon gouvernement ſera très heureux. Cette relation
a été imprimée à Parme , & nous a été communiquée
par M. le Duc de Montpezat , qui eft
de retour de ſes voyages d'Italie , & qui eft parti
pour aller conclure le mariage de Mademoiselle
212 MERCURE DE FRANCE .
deMontpezat , ſa fille , avec M.le Duc des Iſſarts ,
dont il a obtenu l'agrément de Madame la Dauphine&
de la Cour.
LE 15 Août , Fête de l'Aſſomption de la Sainte
Vierge, la Procefſion ſolemnelle , qui ſe fait tous
les ans à pareil jour , en exécution du Voeu de
Louis XIII , ſe fit avec les cérémonies accoutumées.
M. l'Abbé d'Agoult , Doyen du Chapitre
de l'Egliſe Métropolitaine , y officia. Le Parlement
, la Chambre des Comptes , la Cour des Aydes
, & le Corps de Ville , y aſſiſterent .
Dans l'Aſſemblé générale tenue le 16 par le
Corpsde Ville , M. Camus-de Pontcarré-de Viarmes
, Conſeiller d'Etat , a été élu Prevôt des Marchands
, & MM. Boutray , Confeiller de la Ville
&André , Avocat ès Conſeils du Roi , ont été élus
Echevins.
,
Le Roi prit le même jour le divertiſſement de
la chaſſe dans la plaine de Grenelle , & Sa Majeſté
fit l'honneur à M. le Duc de la Valliere de
fouper chez lui à Montrouge.
M. le Marquis de Broglie eſt mort à Caſſel des
bleſſures qu'il avoit reçues au combat de Sunderhaufen.
Par un extrait d'une lettre de l'Armée du bas-
Rhin , le 16 Août 1758 , on a reçu avis que M. le
Marquis de Contades ayant mis le Prince Ferdinand
dans l'impoſſibilité de paſſer le Rhin à Rhinberg
, comme il l'avoit projetté , ce Prince a été
obligé , manquant de vivres , de forcer ſes marchespour
gagner ſes ponts de Rées & d'Emme,
SEPTEMBRE. 1758 . 205
rick. Il a confidérablement perdu , ayant été continuellement
harcelé par nos troupes légeres , &
par le Corps que commandoit M. le Duc de Chevreuſe
ſousGueldres. L'armée de M. le Marquis
de Contades n'a pu ſuivre à cauſe du pain qu'il
falloit tirer par des convois de Cologne , la navigation
du Rhin étant interceptée par la Garniſon
ennemie de Duſſeldorp .
Les ennemis qui avoient détaché des troupes
pour ſoutenir la queue de leur pont de Rées , ont
été obligés de deſcendre au deſſous d'Emmerick ,
où leur armée a achevé de paſſer à la rive droite
du Rhin le 9 & le 10.
Notre armée a ſéjourné à Alpen le 10 & le 11 ,
tant pour ſe repoſer , que pour conſtruire nos
ponts à Weſel . Il n'y en a eu qu'un d'achevé le 12 :
une partie de l'armée l'a paſſé le même jour ;
mais un oragan extrêmement violent a retardé le
reſte , qui n'a pu achever de le paſſer en entier
que le 13 & le 14. Ily a apparence que nous ne
tarderons pas à marcher pour nous rapprocher de
l'armée du Prince de Soubife .
La tête de l'armée des ennemis étoit campée
les à Boicholt , où elle doit être jointe par les
Anglois , qui ont débarqué à Embden .
On a appris le 10 à midi , au camp d'Alpen ,
par un Officier dépêché à M. le Marquis de Contades,
par M. le Marquis de Caraman , que M.
d'Hardenberg , Général Hanovrien , qui commandoit
dans Duſſeldorp , dont la garniſon étoit
d'environ deux mille hommes , avoit évacué cette
Place le même jour au matin. M. le Marquis de
Caraman l'a ſuivi avec un gros détachement , &
a fait cent cinquante prifonniers. Cet abandon eſt
la ſuite des bonnes manoeuvres de notre Général ,
qui a empêché le Prince Ferdinand de pouvoir
paſſer àRhinberg.
206 MERCURE DE FRANCE.
M. de Chevert , qui avoit été détaché de Colo
gnepour ſe rendre par la rive droite à Weſel , ne
putyarriver que le 4 à cauſe des débordemens de
la Roer , de l'Ems , de la Lippe , & de tous les
ruiſſeaux ; ce qui a fait qu'il n'a pu marcher que
les avec cinq à fix millehommes extrêmement
fatigués , &la plus grande partie de Milices. Ce
retardement l'a empêché de ſurprendre le Corps
commandé par le Général Imhoff , qui couvroitle
pont de Rées à la rive droite , & qui avoit été
confidérablement renforcé par les garniſons de
Cleves , de Moeurs , & par un détachement de
l'armée du Prince Ferdinand. M. de Chevert a
trouvé ces troupes ſi bien poſtées , qu'il n'a pu les
forcer. Il s'eſt mis du déſordre dans les troupes
deſagauche preſque toutes compoſée de Milices;
cequi l'a obligé de ſe retirer , après avoir perdu
cent quatre-vingt-quatorze hommes de tués ou
reftés dans la retraite , trois cens trente-quatre
bleſſés , & fix pieces de petit canon dont les chevaux
avoient été tués.
On a appris de l'Armée du Prince de Soubiſe à
Caffel , le 9 Août 1758 , les nouvelles ſuivantes.
M. Fiſcher, avec un gros détachement , a pouffé
fort avant au de là de la Verra dans le pays d'Ha
novte , où il a établi des contributions.
Nous avons un Corps ſous le commandement
deM. le Marquis de Caſtries à Gottingen , qui a
obligé le Prince d'iſembourg de ſe retirer partie
à Fimbeck , d'où il a envoyé ſes équipages & fes
malades à Hamelen. M. le Marquis Dumeſnil a
marché avec notre avant-garde à Warbourg le 7,
d'où il a pouffé des détachemens à Paderborn.
On aſſure que nous allons tous nous raſſembler
en avant, & marcher à la rencontre de notre
grande armée , pour exécuter les opérations pro
SEPTEMBRE. 1758 .. 207
jettées par nosGénéraux. On ne ſçauroit exprimer
la bonne volonté de toutes les troupes , qui n'afpirent
qu'à joindre l'ennemi .
Les dix mille Saxons ſont déja arrivés àAnder
nach , & vont inceſſamment joindre l'armée. Ce
renfort ſera ſupérieur à celui des Anglois , qui ne
monte qu'à huit mille hommes. Ces Saxonsſeront
commandés par M. le Comte de Luſace , qui
s'eſt acquis l'eſtime générale de toute l'armée, &
l'affection de tous les Officiers .
Une flotte Angloiſe a reparu ſur les côtes de
Normandie. Le 7 , les Anglois débarquerent au
nombre de dix mille par l'anſe d'Arville , ſituée à
une lieue&demie de Cherbourg. M.le Comte de
Raymond , Maréchal de Camp , qui commande
dans cette partie de la Normandie , n'avoit pour
lors que les deux Régimens de Clare & d'Horion.
Ces deux Corps demandoient avec la plus vive
ardeur de combattre les Anglois; mais M. le
Comte de Raymond jugea qu'ils étoient trop inférieurs
pour s'oppofer à l'ennemi , protégé d'ailleurs
par le feu des canons de la Flotte , & que ce
feroit les expoſer à une deſtruction certaine. It fie
fa retraite pour couvrir Valogne , & pour raffembler
les Régimens qui font ſous ſes ordres. Les
ennemis ſont maîtres de Cherbourg. Il font campés
ſur la hauteur du Roule , s'étendant du côté
deTour-la-Ville & d'Igauville d'une part , & de
Pautre , du côté de Noinville- Oeteville & de Martinwaſt.
Toutes les troupes que nous avons fur
ces côtes , ſont en mouvement pour venir au ſecours
,& forcer l'ennemi de ſe rembarquer , ou au
moins pour le reſſerrer de façon que la priſe de
Cherbourg lui devienne inutile. M. le Duc d'Har
court, Lieutenant-Général des armées du Roi &
de la Province , & qui y commande en chef, s'eft
208 MERCURE DE FRANCE.
:
porté en toute diligence à Tamerville , ainſi que
MM. les Marquis de Brancas & de Braffac , Maréchaux
de camp. M. le Maréchal de Luxembourg ,
Gouverneur de la province , partit le 12 pour aller
prendre le commandement des troupes.
M. le Marquis Deſgouttes a fait partir de Louifbourg
le quinze Juillet dernier , M. du Drefnay
des Roches , Capitaine de vaiſſeau , fur la Frégate
l'Aréthuſe , avec les paquets de la Colonie. Cette
Frégate a relâché à Saint-Ander en Eſpagne , d'où
M. du Dreſnay s'eſt rendu à Verſailles .
Les Lettres qu'il a remiſes portent , que depuis
le 20 Juin les Anglois avoient été plus occupés à
fortifier leurs retranchemens & à faire des lignes
de communication , qu'à s'approcher de la Place ,
dont ils étoient encore éloignés d'environ quatre
cens toiſes ; & qu'il paroiſſoit que leur deſſein
étoit de réduire la ville par le feu des canons &
des mortiers , en établiſſant des batteries ſur toutes
les hauteurs qui la dominent , & eny employant
le feu de leurs vaiſſeaux du côté de la mer. Celui
de leurs batteries eſt très-vif , & il n'y a point
d'endroit dans la ville qui n'y ſois expoſé ; cependant
on y travaille avec une ardeur ſans égale
àéteindre le feu , & à réparer les dommages que
les bombes & les boulets y cauſent. Il y a eu deux
Religieux de la Charité & un Chirurgien tués à
l'hôpital , ainſi que pluſieurs malades.
Pour rendre l'entrée du Port plus difficile aux
vaiſſeaux Anglois , en cas qu'ils vouluſſent la forcer
, on a coulé à fond trois bâtimens du Roi
&trois navires marchands , dans la paſſe du côté
de la batterie du Fanal. On continue à faire fortir
tous les jours des détachemens de volontaires ,
pour reconnoître les travaux des ennemis , & les
inquiéter dans leurs opérations.
1
SEPTEMBRE. 1758 . 209
La nuit du 8 au 9 Juillet , on fit une fortie compoſée
de pluſieurs piquets commandés par M.
Marin , Lieutenant- Colonel du bataillon de Bourgogne.
Ce détachement ſe porta ſur la partie des
ouvrages des ennemis , entre le Cap Noir & la
Pointe Blanche. Nos troupes ont raſé une partie
de leurs travaux , leur ont tué beaucoup de monde
, & auroient remporté un avantage des plus
confidérables , fi elles ne s'étoient pas un peu trop
preſſées. Outre le monde qu'on leur a tué , on
leur a fait priſonniers un Ingénieur & un autre
Officier , avec trente grenadiers. Nous avons perdu
de notre côté M. de Chauvelin , capitaine dans
le bataillon de Bourgogne , M. de Garſemes , capitaine
dans les troupes de la Colonie , & environ
cinquante hommes tués ou bleſſés. M. de Jarnage
, Lieutenant des grenadiers d'Artois , a eu la
jambe caſſée dans la retraite , & a été fait prifonnier.
M. de Boishébert eſt à Miray avec ſa troupe ,
d'où il ne tardera pas de venir attaquer les ennemis.
On a reçu la confirmation de la mort de Mefſieurs
la Gardepayan , Lieutenant de vaiſſeau ;
Rouillé d'Orfeuil , Enſeigne ; & Dubois , Garde
de la Marine , qui ont été tués ſur les vaiſſeaux
par le canon des ennemis.
La Frégate l'Arethuse , commandée par M. Vauquelin,
Lieutenant de Frégate , s'eſt diſtinguée
par la fermeté avec laquelle elle a ſoutenu le feu
de pluſieurs batteries des ennemis , vis-a- vis defquelles
elle s'étoit emboſſée dans le Port , pour
interrompre leurs travaux ; & tous les Officiers en
général ont donné les plus grandes preuves de
zele dans les différentes occaſions où ils ont été
employés.
210 MERCURE DE FRANCE.
Par un Courier arrivé à Parme le 9. du mois au
matin , & expédié de Rome , à Milan au Comte
Deila Torre Rezzonico , neveu & coufin du Cardinal
Rezzonico , on a appris que le 6 Juillet ce
Cardinal a été élu unanimement , & avec une joie
univerſelle de toute laVille de Rome, Souverain
Pontife. Ce Pape est né à Veniſe le 7 Mars 1693
de Jean-Baptifte Rezzonico , Patricien , &Décurion
de la Cité de Côme , noble Vénitien , & Barondu
Saint Empire Romain , mort l'année derniere
, qui avoit rempli les emplois les plus diftingués
de la République. Sa mere , qui eft encore
vivante, ſe nomme Victoire Barbarigo ,& elle est
foeur du feu Patriarche de Veniſe Barbarigo. Don
Aurelle Rezzonico , frere de Sa Sainteté , eſt ace
tuellement Sénateur de Venife. En 1723 il fut Podeftat
de Bergame , où l'on conſerve encore la
mémoire de ſon adminiſtration , généralement applaudie.
Dans le même temps il rempliffoit encore
l'emploi de Grand Capitaine: il avoit épousé
Anne Juftiniani , dont la Maiſon deſcend des Empereurs
de Conftantinople. Les neveux du Pape
font Charles Rezzonico , Vicaire de Saint Marc ,
& élu de la Chambre , lequel a déja été Préſident
de la Chambre Apoftolique. Louis Rezzonico , qui
a étéGrand Capitaine à Vicenze , & qui a épousé
depuis peu la Comteſſe de Savorgnan. Quintilia
Rezzonico , niece de Sa Sainteté , eſt mariée au
Seigneur Louis Vidman , Comte du Saint Empire
Romain , & noble Vénitien. Toutes ces familles
font non-feulement des plus diftinguées de Venife
, mais font très- connues dans toute l'Europe,
La Maiſon de Rezzonico deſcend de celle de la
Torre , qui étoit en poſſeſſion de Milan &de Côme
avant les Viſcomti. Cette famille eſt nombreufe&
des plus illuftrées par les dignités de robe &
SEPTEMBRE. 1758. 210
d'épée, les Ordres de Malthe & autres Ordres Militaires
dont elle a été revêtue : elle eſt d'ailleurs
liée étroitement de pluſieurs côtés à celle d'Innocent
XI. Le Pape , nouveau Pontife , eſt Docteur
de la Collégiale de Come. Son extrême libéralité
pour les pauvres & la douceur de ſes moeurs , l'avoient
fait paſſer par les premieres charges de l'Eglife
: il a étéGouverneur de Fano , Protonotaire
Apoftolique des Participans , Référendairedes deux
Signatures , & enſuite Auditeur de Rote pour la
République de Veniſe. Il fut créé Cardinal par le
Pape Clément XII , dans la nomination des Couronnes
, le 20 Décembre 1737. Le 11 Mars 1743
il fut nommé Evêque de Padoue par le défunt Pape
Benoît XIV , & la Bulle d'Election ſuffit pour
faire fon éloge. C'eſt dans les fonctions de cet
Epifcopat , qu'ayant été choiſi par la République
de Venise , pour traiter devant le Pape du Patriar
chat d'Aquilée , il ſçut habilement terminer les
différends qui s'étoient élevés entre cette Répu
blique & l'Auguſte Maiſon d'Autriche. Lorſqu'il
partit dePadoue pour le Conclave , tout le peuplé
l'accompagna en le félicitant & en le pleurant ,
parce qu'on s'attendoit bien qu'il ne retourneroit
plus dans cette Ville , & que tout le monde avoir
un preſſentiment qu'il feroit élu Pape ; ainſi la
joie de le voir élevé à la plus haute Dignité de l'Eglife
, étoit altérée par la douleur de perdre un
Prince&un Evêque , qui avoit toujours été le pere
des pauvres, desorphelins, des veuves & des pupilles
, diſpoſitions qui font justement eſpérer que
fon gouvernement ſera très heureux. Cette relation
a été imprimée à Parme , & nous a été communiquée
par M. le Duc de Montpezat , qui eft
de retour de ſes voyages d'Italie , & qui eft parti
pour aller conclure le mariage de Mademoiselle
212 MERCURE DE FRANCE .
deMontpezat , ſa fille , avec M.le Duc des Iſſarts ,
dont il a obtenu l'agrément de Madame la Dauphine&
de la Cour.
Fermer
Résumé : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Le 15 août 1758, une procession solennelle en l'honneur de l'Assomption de la Sainte Vierge a été organisée à Paris, conformément au vœu de Louis XIII. L'Abbé d'Agoult, Doyen du Chapitre de l'Église Métropolitaine, a officié. Le Parlement, la Chambre des Comptes, la Cour des Aydes et le Corps de Ville étaient présents. Le 16 août, Camus-de Pontcarré-de Viarmes a été élu Prévôt des Marchands, et Boutray et André ont été élus Échevins. Le Roi a chassé dans la plaine de Grenelle et a dîné chez le Duc de la Vallière à Montrouge. Le Marquis de Broglie est décédé à Cassel des suites de blessures reçues au combat de Sunderhaufen. L'armée du bas-Rhin a rapporté que le Marquis de Contades a empêché le Prince Ferdinand de passer le Rhin à Rhinberg, le forçant à se replier. Cependant, l'armée de Contades n'a pu poursuivre en raison des difficultés de ravitaillement. En septembre, les ennemis ont dû se replier en dessous d'Emmerick. L'armée française s'est reposée à Alpen et a construit des ponts à Wesel. Les troupes ennemies étaient campées à Boicholt, attendant des renforts anglais débarqués à Embden. Le Général Hanovrien d'Hardenberg a évacué Dusseldorp, permettant au Marquis de Caraman de faire cent cinquante prisonniers. Le Comte de Chevert, détaché de Cologne, n'a pu surprendre le Corps commandé par le Général Imhoff en raison des inondations et des renforts ennemis, subissant des pertes significatives. L'armée du Prince de Soubise a rapporté des mouvements et des contributions en Hanovte. Les Saxons, commandés par le Comte de Lusace, ont rejoint l'armée, surpassant en nombre les renforts anglais. En Normandie, une flotte anglaise a débarqué et pris Cherbourg. Les troupes françaises se sont mobilisées sous le commandement du Duc d'Harcourt et du Maréchal de Luxembourg. À Louisbourg, les Anglais ont fortifié leurs positions et bombardé la ville. Les défenseurs ont réparé les dommages et effectué des sorties contre les ennemis. La frégate l'Aréthuse s'est distinguée face aux batteries ennemies. Le Cardinal Rezzonico a été élu Pape à Rome le 6 juillet 1758. Issu d'une famille vénitienne distinguée, il a occupé diverses charges ecclésiastiques avant son élection. Le Duc de Montpezat a rapporté des dispositions en faveur des pauvres, des orphelins, des veuves et des pupilles en Italie, laissant espérer un gouvernement heureux. Il est également parti conclure le mariage de sa fille, Mademoiselle de Montpezat, avec le Duc des Issarts, obtenant l'agrément de Madame la Dauphine et de la Cour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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23
p. 206-207
DE LONDRES, le 16 Septembre.
Début :
L'Amiral Boscawen a laissé le commandement de son Escadre à l'Amiral [...]
Mots clefs :
Amiral, Escadre, Commandement, Combat naval, Fort de Niagara, Amérique, Prise d'un fort, Officiers, Régiment, Prisonniers de guerre, New York, Montréal
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE LONDRES, le 16 Septembre.
DE LONDRES , le 16 Septembre.
L'Amiral Bofcawen a laiffé le commandement
de fon Efcadre à l'Amiral Broderick. Il s'eft détaché
avec trois vaiffeaux pour amener ici les
vaiffeaux François dont il s'eft emparé fur les
côtes de Portugal. Il mande que le combat a été
très- difputé, & que quoique l'ennemi fùt inférieur
de beaucoup , il s'eft défendu avec une bravoure
extraordinaire. Il ajoute que plufieurs de nos
vaiffeaux ont beaucoup fouffert , & quequelquesuns
ont été mis hors de combat.
La Cour a fait publier le détail fuivant de la
prife du Fort de Niagara dans l'Amérique Septentrionale
. Le 22 Juillet , le général Johnſon
fut averti qu'un corps ennemi compofé de douze
cens François , & de cinq cens Sauvages , s'avançoit
du faut de Niagara , pour fecourir le Fort
de ce nom . Le 23 , il fit occuper le chemin qui
eft entre le faut & le Fort par les troupes légeres,
foutenues de plufieurs piquets d'Infanterie , de
tous les grenadiers , & d'un gros détachement
tiré du quarante-fixieme Régiment .Il pourvut à
la garde de la tranchée , & fit ſes difpofitions
pour le combat . Le 24 , l'ennemi parut , & attaqua
nos troupes en tournant leur flanc. L'attaque
fut pouffée avec tant de vivacité , qu'en
moins d'une heure les principaux Officiers furent
engagés au milieu de nos rangs. Cette ardeur de
T'ennemi lui devint funefte. Il fe trouva séparé
en plufieurs pelotons , qui furent enveloppés &
accablés par nos troupes beaucoup plus nombreufes.
Les fieurs Aubri & de Ligneri , qui commandoient
ce détachement , fe rendirent prifon
niers de guerre , après avoir reçu l'un & l'autre
plufieus bleffures. La garnifon du Fort qui n'a
voit plus d'eſpérance d'être ſecourue , capitula le
OCTOBRE. 1759.
207
25. Elle a été conduite à la nouvelle Yorck . Tour:
ce qu'il y avoit d'habitans dans le Fort a eu permiffion
de le retirer à Montreal.
L'Amiral Bofcawen a laiffé le commandement
de fon Efcadre à l'Amiral Broderick. Il s'eft détaché
avec trois vaiffeaux pour amener ici les
vaiffeaux François dont il s'eft emparé fur les
côtes de Portugal. Il mande que le combat a été
très- difputé, & que quoique l'ennemi fùt inférieur
de beaucoup , il s'eft défendu avec une bravoure
extraordinaire. Il ajoute que plufieurs de nos
vaiffeaux ont beaucoup fouffert , & quequelquesuns
ont été mis hors de combat.
La Cour a fait publier le détail fuivant de la
prife du Fort de Niagara dans l'Amérique Septentrionale
. Le 22 Juillet , le général Johnſon
fut averti qu'un corps ennemi compofé de douze
cens François , & de cinq cens Sauvages , s'avançoit
du faut de Niagara , pour fecourir le Fort
de ce nom . Le 23 , il fit occuper le chemin qui
eft entre le faut & le Fort par les troupes légeres,
foutenues de plufieurs piquets d'Infanterie , de
tous les grenadiers , & d'un gros détachement
tiré du quarante-fixieme Régiment .Il pourvut à
la garde de la tranchée , & fit ſes difpofitions
pour le combat . Le 24 , l'ennemi parut , & attaqua
nos troupes en tournant leur flanc. L'attaque
fut pouffée avec tant de vivacité , qu'en
moins d'une heure les principaux Officiers furent
engagés au milieu de nos rangs. Cette ardeur de
T'ennemi lui devint funefte. Il fe trouva séparé
en plufieurs pelotons , qui furent enveloppés &
accablés par nos troupes beaucoup plus nombreufes.
Les fieurs Aubri & de Ligneri , qui commandoient
ce détachement , fe rendirent prifon
niers de guerre , après avoir reçu l'un & l'autre
plufieus bleffures. La garnifon du Fort qui n'a
voit plus d'eſpérance d'être ſecourue , capitula le
OCTOBRE. 1759.
207
25. Elle a été conduite à la nouvelle Yorck . Tour:
ce qu'il y avoit d'habitans dans le Fort a eu permiffion
de le retirer à Montreal.
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Résumé : DE LONDRES, le 16 Septembre.
Le 16 septembre, l'amiral Bofcawen a cédé le commandement de son escadre à l'amiral Broderick et a quitté avec trois vaisseaux pour ramener des vaisseaux français capturés au large du Portugal. Malgré la supériorité numérique des forces britanniques, les Français se sont défendus avec bravoure, causant des dommages à plusieurs vaisseaux britanniques, certains étant même mis hors de combat. Par ailleurs, la Cour a publié les détails de la prise du Fort de Niagara en Amérique du Nord. Le 22 juillet, le général Johnson a été informé de l'approche d'un corps ennemi composé de 1 200 Français et 500 Amérindiens pour secourir le Fort de Niagara. Le 23 juillet, Johnson a positionné des troupes légères et des grenadiers pour défendre le chemin entre le fleuve et le fort. Le 24 juillet, l'ennemi a attaqué en tournant le flanc des troupes britanniques. Malgré une résistance acharnée, les forces ennemies ont été divisées et vaincues par les troupes britanniques plus nombreuses. Les chefs français, sieurs Aubri et de Lignery, ont été blessés et faits prisonniers. La garnison du fort, n'ayant plus d'espoir de secours, a capitulé le 25 juillet. Les habitants du fort ont été autorisés à se rendre à Montréal.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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24
p. 203-216
MORTS. ÉLOGE HISTORIQUE DE M. LE MARQUIS DE MONTCALM.
Début :
Si l'on doit apprécier les hommes par les sacrifices qu'ils font à la société, [...]
Mots clefs :
Marquis de Montcalm, Sacrifices, Éloges, Vertu, Lieutenant général des armées du roi, Études, Littérature, Carrière militaire, Régiment, Ardeur , Talents, Amérique, Capitaine, Prodige, Campagnes militaires, Exploits, Gloire, Canada, Homme illustre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MORTS. ÉLOGE HISTORIQUE DE M. LE MARQUIS DE MONTCALM.
MORT S.
ÉLOGE HISTORIQUE
DEM.
LE MARQUIS DE MONTCALM.
SI
&
I l'on doit apprécier les hommes par les facrifices
qu'ils font à la fociété , & par les fervices
qu'ils lui rendent , qui jamais fut plus digne que
M. le Marquis de Montcalm de nos éloges & de
nos regrets ? Immoler fon repos à l'Etat , fe féparer
pour lui de rout ce qu'on a de plus cher
lui donner fon fang & fa vie , eft un devoir attaché
à la noble profeffion des armes , & ce dévoûment
héroïque eft la vertu des Guerriers de
tous les pays & de tous les temps . Mais cette
vertu reçoit un nouveau luftre des talens qui la
fecondent , & des circonftances qui l'éprouvent ;
& jamais elle n'a été ni plus éprouvée ni mieux
foutenue que dans le héros que nous pleurons.
LOUIS-JOSEPH , MARQUIS DE MONTCALMGOZON
DE SAINT VÉRAN , Seigneur de Gabriac
& c. Lieutenant - Général des Armées du Roi ,
Commandeur honoraire de l'Ordre Royal & Mi-
I vi
204 MERCURE
DE FRANCE.
litaire de Saint- Louis , commandant en Chef les :
Troupes Françoifes dans l'Amérique Septentrionale
, étoit né en 1712 d'une très- ancienne famille
de Rouergue . ( a )
le
Elève de M. Dumas , Inventeur du Bureau Typographique
, il ne fit pas moins d'honneur aux
leçons de ce Maître habile que Jeune Candiac
fon frere cader , mort à l'âge de ſept ans , & mis
au nombre des enfans célèbres . (b)
"
M. de Montcalm employa fes premieres années
à l'étude des Langues; & perfonne n'étoit.
plus verfé dans la Littérature Grecque & Latine.
La mémoire eft la nourrice de l'efprit , &
celle de M. de Montcalm étoit fi heureuſe , qu'il
n'oublioit rien de ce qu'il avoit appris une fois.
Il a confervé le goût de l'étude au milieu de
tous les travaux ; & parmi les agrémens de fa
retraite , il comptoit pour beaucoup l'efpérance
d'être reçu
à l'Académie des Belles- Lettres .
Il avoit fervi pendant dix fept ans dans le Régiment
de Hainault Infanterie , où il avoit été
fucceffivement Enfeigne , Lieutenant & Capitaine.
Il fut fait Colonel du Régiment d'Auxerrois
Infanterie , en. 1743 ; Brigadier des Armées du
Roi en 1747 ; Meſtre de Camp d'un nouveau
Régiment de Cavalerie de fon nom , en 1749 ;
a voit ( a ) Jean de Montcalm , l'un de fes ancêtres ,
éponfé Jeanne de Gozon , petite nièce du Grand Maître
Diodat de Gozon , vainqueur du dragon qui defoloit l'Iffs
de Rhodes.
( b ) Jean -Louis- Pierre - Elifabeth de Montcalm de Can
diac , né à Candiac le 7 Novembre 1739 , mort à Paris
le 8 Octobre 1726. Il avoit fait des progrès furprenans
dans les langues Hébraïque , Grecque & Latine , & acquis
des connoiffances prodigieufes pour fon âge. L'Auteur du Bureau typographique avoit fait fur lui la
première expérience de cette nouvelle méthode. Voyez le
Supplément de Moreri à l'Article CANDIA· C.
JANVIER. 1760. 205
Maréchal de Camp & Commandant des Troupes
Françoiles en Amérique , en 1756-3 Commandeur
par honneur de l'Ordre de Saint- Louis , en
175 ; & Lieutenant Général , en 1758 .
Dans les grades inférieurs il le diftingua par
une ardeur & une application fans relâche ; attentif
à recueillir dans chacun de ces emplois les
lumières & l'expérience qui leur font propres &
qui compofent par degrés le fyftême de l'Art
militaire.
Devenu Colonel ' , la connoiffance qu'on avoit
de fes talens & de fon activité , lui fit confier
dans toutes les occafions des commandemens
particuliers ; & il y foutine avec éclat la réputation
qu'il avoit acquife . Il reçut trois bleffures à
la bataille fous Plaifance , donnée le 13 Juin
1746 ; & comme il fe faifoit guérir à Montpellier
de deux coups de fabre à la tête , il apprit
que fon Régiment marchoit pour aller attaquer
le pofte de l'affiette où M. le Chevalier de Belleifle
fut tué. Il part , la tête enveloppée , & , fest
bleffures encore ouvertes , joint fon Corps , fe
trouve à l'attaque , & y reçoit deux coups de feu.
Mais c'eft en Amérique furtout que les qualités
de ce grand Capitaine ont paru dans tour
leur jour. C'est là qu'il a fait voir à quel degré
il réuniſſoit la bravoure du Soldat & la grandeur
d'ame du héros ; la prudence du confeil & l'activité
de l'exécution ; ce fang- froid que rien n'altére
, cette patience que rien ne rebute , & cette
réfolution courageule qui ofe répondre du fuccès
dans des circonftances où la timide (péculation
auroit à peine entrevu des refources. C'eft
là qu'au milieu des Sauvages dont il étoit devenu
le pere , on l'a vu fe plier à leur caractère
féroce , s'endurcir aux mêmes travaux , & fe reftreindre
aux mémes befoins , les apprivoiler par
200 MERCURE DE FRANCE.
la douceur, les attirer par la confiance, les attendrir
par tous les foins de l'humanité compâtiffante , &
faire dominer le refpect & l'amour fur des ames
également indociles au joug de l'obéiffance & au
frein de la difcipline militaire ( c) . C'est là que des
fatigues & des dangers fans nombre & inconnus en
Europe n'ontjamais rallenti fon zèle . Tantôt préfent
à des fpectacles dont l'idée feule fait frémir
la nature tantôt expofé à manquer de
tout , & fouvent à mourir de faim ; réduit pendant
onze mois à quatre onces de pain par
jour ; mangeant du cheval pour donner l'exem
ple , il fut le même dans tous les temps , fati
fait de tout endurer pour la caufe de la Patrie &
pour la gloire de fon Roi. C'eſt là qu'il a exécuté
des chofes prefque incroyables , & que nós
Ennemis eux- mêmes ont regardées comme des
prodiges ; qu'avec fix bataillons François & quelques
troupes de la Colonie , non feulement il a
fait tête à trente , quarante , cinquante mille
hommes , mais qu'il leur en a impofé partout , les
a vaincus , les a diffipés , jufqu'à la malheureufe
journée où vient de périr ce grand homme.
Arrivé dans la Colonie en 1756 , il arrête par
fes bonnes difpofitions l'armée du Général Lou-
( c ) Il étoit venu à bout de les conduire fans leur donner
ni vin , ni eau - de - vie , ni même les chofes dont ils
avoient un befoin réel , & dont on manquoit à l'armée ;
mais il avoit le plus grand foin de leurs malades & de
leurs bleffés . Il connoît , difoient -ils , nos ufages & nos
manières comme s'il avoit été élevé au milieu de nos cabanes.
Loriqu'il reçut à Choueguen la nouvelle que le
Roi l'avoit honoré du Cordon rouge , ils vinrent le complimenter.
Nous fommes charmés ; lui dirent - ils , de la
grace que le grand Onowthio vient de t'accorder , parce
que nous fçavons qu'elle te caufe de la joie. Pour nous ,
nous ne t'en aimons ni ne t'en eftimons davantage , car
F'eft ta perfonne que nous eftimons & que nous aimons.
JANVIER 1760 . 207
don au lac Saint - Sacrement , laiffe des inftruce
tions au Chevalier de Lévi , Commandant en ?
fecond , revient à Montréal & marche rapidement
au lac Ontario , où il trouve trois bataillons
François & environ douze cens hommes de milices .
du pays. Avec cette petite armée qu'il allemble à
Frontenac, il court à Choueguen, y aborde fous le
feu de huit barques de dix , douze & vingt pièces
de canon que l'Anglois avoit fur ce lac , forme
un fiége , ouvre une tranchée , & enlève en cinq ,
jours les trois Forts de l'ennemi ( d ). Il y faic
dix-fept cens quarante-deux prifonniers , parmi
lefquels fe trouvoient quatre-vingt Officiers , &
deux Régimens de cette brave Infanterie Angloife.
qui avoit combattu à Fontenoy. Il rafe les Forts ,
revient à Montréal & retourne au lac Saint-Sacrement
avec les troupes victorieufes. Là il fait.
face de nouveau au Général Loudon qui eft obligé
de fe retirer à Albani , fans avoir ofé l'attaquer
malgré la fupériorité de fes forces . Il revint de
cette expédition à la fin de Novembre fur les
glaces , fouffrant depuis plus de deux mois unfroid
exceffif , & ayant parcouru depuis le mois
de Juin environ huit cens lieues de pays déferts.
C'eft ainfi que les François animés par fon exemple
ont fait la guerre en Amérique.
La campagne de 1757 ne fut pas moins furprenante
. M. de Montcalm réunit fes forces , confiftant
en fix bataillons de troupes régléesc , en
viron deux mille hommes de milice , & dix- huit
cens Sauvages de trente- deux Nations différen
tes , à la chute du lac Saint - Sacrement . Là il diviſe
fon armée en deux parties ; l'une marche
par terre , fe frayant une route à travers des
montagnes & dans des bois jufqu'alors incon
(d ) Le fort Ontario, le fort Chouëguen & le fort Georget
208 MERCURE DE FRANCE.
nus ; l'autre eſt embarquée fur le lac. Après
quatorze lieues de marche il entreprend de forcer
l'Ennemi retranché dans fon camp fous le
Fort Guillaume - Henry. Ce Fort eſt défendu par
une garnison de cinq cens hommes continuellement
rafraîchie par les troupes du camp : il l'attaque
, il le détruit , & s'il ne retint pas la garniton
prifonniere , ce ne fut que dans l'impoffibilité
où l'on étoit de la nourrir ( e ) . Peut- être
n'en feroit- il pas refté là s'il n'avoit été obligé
de renvoyer les Milices pour faire la récolte , &
de lailler partir les Sauvages dont quelques- uns
étoient venus de huit cent lieues uniquement
pour voir par eux-mêmes ce que la renommée
leur avoit appris de cet homme prodigieux.
Mais fi l'on ajoute à la circonftance du départ
des Sauvages & des Colons le défaut de munitions
de guerre & de bouché , l'extrême difficulté
du transport de tout ce qu'exige l'appareil
d'un fiége , à fix lieues de diftance , & à bras
d'hommes , avec une armée épuisée de fatigue,
& plus affoiblie encore par la mauvaiſe nourriture
, que penfera- t- on du reproche qu'on lui
fit alors de n'avoir pas marché du Fort Guillau
me au Fort Edouard ? Il fe vengea de fes Ennemis
en grand homme : il mit le comble à faréputation
dans la Campagne de 1758 , & les
accabla du poids de fa gloire.
La difette affreufe de l'Automne 1757 , qui
dura jufqu'a la fin du Printemps 1758 , mit la
Colonie à deux doigts de fa perte. M. de Montcalm
avoit reçu de France le fecours de deux
bataillons très-affoiblis par une maladie épidémi-,
que qui les avoit attaqués fur la iner, Les Anglois
( e ) Les habitans de Québec étoient alors réduits à un
quarteron de pain par jour ,
JANVIE R. 1760. 209
toujours infiniment fupérieurs en nombre & ea
moyens , avoient été renforcés de plufieurs régimens
envoyés d'Europe. Le Lord Loudon venoit
d'être rappellé pendant l'Hiver & remplacé par
le Général Abercromby. Celui-ci fait tous fes
préparatifs pour entrer de bonne heure en campa
gne & prévenir le Marquis de Montcalm . Retardé
par le défaut de vivres , le Général François ne
put mettre en mouvement qu'au mois de Juin
les huit bataillons affoiblis, les uns par les pertes de
la Campagne précédente , les autres par la maladie.
Ces bataillons ne formoient en total que trois
mille trois cens hommes. M. de Montcalm fe
porta avec cette poignée de monde fur la frontière
du Lac Saint - Sacrement ; le Général Anglois
marchoit à lui avec une armée de plus de vingtfept
mille hommes. Si M. de Montcalm étoit
battu , il n'avoit aucune retraite ; l'Ennemi pouvoit
s'avancer jufqu'a Montréal & couper en deux
la Colonie. Le Héros du canada prend dans cette
extrémité le feul parti qu'il y avoit à prendre. Il
reconnoit & choifit lui-même une polition avantageufe
fur les hauteurs de Carillon ; il y fait
tracer un retranchement en abattis , laiffe un
bataillon pour commencer l'ouvrage, & en même
temps pour garder le fort , fait avec fa petite-
Armée un mouvement audacieux , en fe portant
à quatre lieues en avant , envoie reconnoître &
reconnoît lui - même la marche de l'Ennemi ,
l'examine , le tâte , lui en impofe par fa conte
nance. Cette manoeuvre digne des plus grands
Maîtres rallentit l'ardeur de la multitude ennemie,&
occafionne dans fes mouvemens une lenteur
dont M. de Montcalm fçait tirer avantage.
Ceci fe palloit le 6 Juillet 17 58. Il écrivit le
foir en ces termes à M. Doreil , Commillaire Or210
MERCURE DE FRANCE.
donnateur. Je n'ai que pour huit jours de vivres,
> point de Canadiens (f) , pas un feul Sauvage ;
> ils ne font point arrivés : j'ai affaire à une armée
i formidable ; malgré cela je ne défefpere de
> rien , j'ai de bonnes troupes. A la contenance
» de l'ennemi je vois qu'il tatonne ; fi , par fa
lenteur , il me donne le temps de gagner la
pofition que j'ai choifie fur les hauteurs de
» Carillon , & de m'y retrancher , je le battrai . ››
M. de Montcalmrfe replia dans la nuit du 6 au 7 ,
& fit faire à la hâte fon retranchement auquel
il travailla lui- même. L'abattis n'étoit pas encore
entierement achevé , lorfqu'il fut attaqué le 8-
Juillet par dix- huit mille hommes , avec la plus
grande valeur (g) . L'ennemi toujours repouffé
revient fept fois à la charge , où plutôt on combat
fept heures préfque fans relâche depuis` midi jufqu'à
la nuit : alors le découragement & l'effroi
s'emparent des Anglois ; & , cherchant leur falut
dans la fuite , il fe retirent l'efpace de douze lieues
jufques vers les ruines du fort George , laiffant
en chemin leurs bleffés , leurs vivres & leurs équi
pages. ( h)
Cettejournée à jamais glorieuſe pour la nation
(f) Quelques relations dífent qu'il avoit 1 5 ſauvages &
450 hommes , tant de la Colonie que de la marine , mais
que les fauvages abandonnèrent dans les montagnes le détachement
auquel ils fervoient de guide , & que les 450
hommes de la Colonie & de la marine demeurèrent postés
dans la plaine , & n'y furent point attaqués.
(g) M. le Chevalier de Lévi commandoit la droite de
notre armée , M. de Bourlamaque la gauche , M. de Montcalm
le centre.
(b) Le lendemain du combat , àla pointe du jour , M.
de Montcalm envoya M. le Chevalier de Lévi , fi digne de
fa confiance par fa valeur & fon habileté ; reconnoître ce
qu'étoit devenue l'armée Anglaife . Partout M de Léyi nẹ
trouva que les traces d'une fuite précipitée.
JANVIE R. 1760. 217
Françoife couta à l'ennemi , de fon aveu , fix
mille morts ou bleffés , dont trois mille cadavres
étoient au pied de l'abattis . Le Marquis de Montcalm
étoit partout ; fes difpofitions avoient préparé
la victoire , fon exemple la décida : ni les
Canadiens ni les Sauvages ne participèrent à
l'honneur de cette journée ; ils ne joignirent l'Armée
que cinq jours après. Les foldats , pendant
le combat crioient à chaque inftant : Vive le
Roi & notre Général ! C'elt cette confiance por-`
tée jufqu'à l'entoufiafme qui fait le fort des batail-'
les : une Armée eft presque toujours affurée de
vaincre quand elle le croit invincible , & l'opinion
qu'elle a d'elle-même dépend furtout de
l'idée qu'elle a de ſon Chef.
..
לכ
En écrivant au mêine M. Doreil , dù champ
de bataille à huit heures du foir , voici comment
s'exprimoit ce Vainqueur auffi modefte dans le
triomphe qu'intrépide dans le combat : » l'Armée
»& trop petite Armée du Roi vient de battre fes>
>> ennemis. Quelle journée pour la France ! Siv
» j'avois eu deux cens Sauvages pour fervir de
» tête à un détachement de mille hommes d'élite ,
>> dont j'aurois confié le commandement au
>> Chevalier de Lévi , il n'en feroit pas échappé
» beaucoup dans leur fuite . Ah ! quelles troupes ,
>> mon cher Doreil , que les nôtres ! je n'en ai
»jamais vu de pareilles : que n'étoient- elles à
Louifbourg » Cette lettre eft digne de M. de
Turenne comme l'action qui en eft le fujet.
Dans la relation qu'il envoya le lendemain à
M. le Marquis de Vaudreuil après avoir fait
l'éloge des troupes en général , celui de MM. de
Lévi , de Bourlamaque , Officiers fupérieurs &
de la plus grande diftinction , des Commandans
des Corps , & pour ainfi dire de chaque Officier
en particulier , il ajoutoit Pour moi je n'ai
λ
2
212 MERCURE DE FRANCE.
que le mérite de m'être trouvé Général de
aufli valeureuſes.
>> troupes
Il eut toujours la même attention de rendre à
chacun de fes Officiers la part qu'ils avoient à
fa gloire. J'ai lu dans une lettre qu'il écrivit du
Camp de Carillon le 28 Septembre . » M. le Che-
» valier de Lévi qui connoît très- bien cette fron-
» tière , y a fait les meilleures difpofitions du
» monde , & je les ai fuivies.
.
Il y a de lui une infinité de traits qui caractérifent
le patriote , le guerrier , l'homme jufte ,
vertueux & modefte ; mais la diſtance des lieux
ne m'a pas permis d'en recueillir les preuves 3
& comme je ne veux dire que la vérité , je n'ai
pas cru devoir m'en tenir à la tradition , qui s'altere
de bouche en bouche.
La conftance & la réfolution furent de toutes
fes vertus les plus éprouvées & les plus éclatanres
; mais elles n'avoient rien d'une présomption
aveugle ; & perfonne ne voyoit mieux que lui
les dangers qu'il alloit courir.
Il écrivoit de Montréal le 14 Avril 1759 , » Le
» nouveau Général Anglois Amherſt a de gran-
» des forces & de grands moyens , 22 bataillons
de troupes réglées , plus de 30000 hommes de
milices auffi les Anglois comptent attaquer
» le Canada par plufieurs endroits & l'envahir.
Nous avons fauvé cette Colonie l'année der-
> nière par un fuccès qui tient quafi du prodige.
Faut il en efpérer un pareil ? il faudra au
> moins le tenter. Quel dommage que nous
n'ayons pas un plus grand nombre d'auffi va-
>> leureux foldats ! » L'arrivée de l'Efcadre Angloife
, en mettant le comble aux dangers qui
menaçoient la Colonie , ne fit que redoubler le
courage & le zèle de fon défenſeur .
On n'eft que trop inftruit du détail du combat
JANVIER . 1760. 213
qui a précédé la prife de Québec , & dans lequel
a péri M. de Montcalm. Tous les effets qu'on
peut attendre de la prudence , de la valeur , de
l'activité d'un Général , avoient été employés
par celui- ci , foit pour défendre à l'Ennemi l'approche
de la Ville , foit pour conferver la communication
de l'armée avec les vailleaux qui
avoient remonté le fleuve , & où les vivres
étoient déposés.
Le combat du 31 Juillet , où huit cens Grenadiers
Anglois refterent fur la place à l'attaque du
camp de Beauport qu'ils ne purent jamais forcer ,
quoique la gauche du camp qu'ils attaquoient
efit à foutenir en même temps le feu croiſé de
plus de 80 pièces d'artillerie ; ce combat , dis-je ,
prouve affez la bonté du pofte & l'intrépide réfolution
de celui qui le défendoit ( i ) .
La communication avec les vivres ne fut pas
moins courageufement défendue . Quatre fois
les Anglois tenterent de débarquer au- deffous de
Québec , & quatre fois M. de Bougainville chargé
du foin pénible & critique de couvrir quinze
lieues de pays avec une poignée de monde répandue
fur le rivage , les repouffe & les oblige
de s'éloigner , quoique toujours fupérieurs en
nombre , & foutenus par le feu des frégates qui
les protégeoient. Mais comment une Armée de
huit à neuf mille hommes répandue fur la rivé
d'un fleuve immenfe auroit - elle pu la rendre
inacceffible dans toute fon étendue à dix mille
hommes de troupes réglées , qui , au moyen d'une
flotte de vingt cinq vaiffeaux de guerre , de trente
(i) Je ne dois pas négliger de dire , à la gloire de M. le
Chevalier de Lévi , que c'etoit lui qui avoit demandé que
se camp , dont la gauche n'étoit d'abord appuyée qu'au
ruiffeau de Beauport , fût étendu juſqu'à la riviere de Montmorenci
, dont le paffage étoit plus difficile .
214 MERCURE DE FRANCE
frégates & d'environ cent quatre-vingt bâtimens
de tranfport , exécutoient fur le fleuve & à la faveur
de la marée & de la nuit , des mouvemens
continuels & rapides qu'il étoit impotlible à nos
troupes de terre de prévoir , d'obferver & de
fuivre? Ces infatigables troupes n'avoient , pas
aillé que de faire face partout , de défendre ce
rivage pendant plus de deux mois , prodige incroyable
de vigilance ( k) & d'activité , Torfqu'enfin
le 13 Septembre , tandis que M. de
Bougainville étoit occupé au Cap- rouge , trois
lieues au-deflus de Québec , par les démonftrations
d'une attaque , les Anglois furprirent &
forcerent pendant la nuit un pofte à demie lieue
de la Ville & s'y établirent avant le jour.
M. de Montcalm accourut du camp de Beauport
avec trois mille hommes ; il en trouva
fix mille de débarqués ; & plein de cette noble
ardeur qui avoit toujours décidé la victoire , il
réfolut de les attaquer avant qu'ils fuffent en
plus grand nombre. Dans cette action décifive &
meurtriere , il fut bleflé de deux coups de feu ;
& ce moment fatal fut le premier où la victoire
l'abandonna ( 1 ) . Quoique bleffé mortellement
il eut le courage de refter à cheval , & fit luianême
la retraite de l'armée fous les murailles
de Québec , ou plutôt fur les débris de ces murailles
que l'artillerie Angloife battoit fans relâche
( k ) Le détachement de M. de Bougainville avoit paſſé
trois mois au Bivouac .
( 2 ) Il est très - certain que M. de Bougainville ne fut
averti au Cap rouge du débarquement des Anglois qu'à
zeuf heures du matin , & qu'ayant plus de trois lieues de
chemin à faire , il ne put arriver fur le champ de bataille
qu'après la déroute. Il n'en fit pas moins bonne contenance
, & fa retraite comme fa conduite dans cette pénible
campagne , a justifié pleinement la confiance que M. de
Montcalm avoit en lui.
JAN VIER. 1760. LIS
د ر
depuis deux mois. Il entra dans cette Ville ruinée ,
donna les ordres à tout , fe fit panfer , interrogea
le Chirurgien ; & fur la réponſe , dit au Lieutenant
de Roi & au Commandant de Royal Rouffillon
, Meffieurs , je vous recommande de
ménager l'honneur de la France , & de tâcher
»que ma petite armée puiffe fe retirer cette nuit
» au delà de la riviere du Cap- rouge , pour joindre
le Corps aux ordres de M. de Bougainville
: pour moi je vais la paller avec Dieu , &
me préparer à la mort . Qu'on ne me parle
» plus d'autres chofes. » Il mourut en Héros le
lendemain 14 Septembre à cinq heures du matin,
& fut enterré fans fafte dans un trou de bombe ,
fépulture digne d'un homme qui avoit réfolu de
défendre le Canada ou de s'enfevelir fous fes
ruines ( m ).
Je n'ai eu qu'à raconter les faits dans toute
lear fimplicité , pour faire des talents & des vertus
militaires de M. le Marquis de Montcalm un
éloge peut-être unique. L'Hiftoire les atteftera ,
& la postérité aura peine à les croire ; mais la
Colonie qu'il a défendue , les Guerriers qu'il a
commandés (n ) , les ennemis qu'il a vaincus
tant de fois, en rendront d'éclatans témoignages ;
& ces mêmes Sauvages qu'il a étonnés par des
prodiges de conftance , de réfolution & de valeur
, montreront à leurs enfans dans leurs dé-
(m)Les Anglois lui ont rendu les mêmes honneurs funébres
qu'au Général Wolf tué dans le même combat .
( n) L'un d'eux écrit du Canada : » Je ne me confo-
" lerai jamais de la perte de mon Général ; qu'elle eft
grande & pour nous & pour ce pays & pour l'Etat !
,, C'étoit un bon Général , un Citoyen zélé , un ami folide ,
,, un Pere pour nous tous. Il a été enlevé au moment de
,, jouir du fruit d'une campagne que M. de Turenne n'au
défavouée. Tous les jours je le chercherai , &
tous les jours ma douleur fera plus vive,
23 roit
pas
216 MERCURE DE FRANCE.
ferts inhabités les traces de ce Guerrier qui les
menoit à la victoire , & les lieux où ils ont eu
la gloire de combattre & de vaincre avec lui .
C'elt furtout dans le coeur des François que M.
de Montcalm doit fe furvivre . Notre Nation
qu'on accufe d'oublier trop ailément les grands
hommes qu'elle a perdus , eft profondément
frappée de la mort de celui-ci , & lui donne les
plus juftes larmes.
ÉLOGE HISTORIQUE
DEM.
LE MARQUIS DE MONTCALM.
SI
&
I l'on doit apprécier les hommes par les facrifices
qu'ils font à la fociété , & par les fervices
qu'ils lui rendent , qui jamais fut plus digne que
M. le Marquis de Montcalm de nos éloges & de
nos regrets ? Immoler fon repos à l'Etat , fe féparer
pour lui de rout ce qu'on a de plus cher
lui donner fon fang & fa vie , eft un devoir attaché
à la noble profeffion des armes , & ce dévoûment
héroïque eft la vertu des Guerriers de
tous les pays & de tous les temps . Mais cette
vertu reçoit un nouveau luftre des talens qui la
fecondent , & des circonftances qui l'éprouvent ;
& jamais elle n'a été ni plus éprouvée ni mieux
foutenue que dans le héros que nous pleurons.
LOUIS-JOSEPH , MARQUIS DE MONTCALMGOZON
DE SAINT VÉRAN , Seigneur de Gabriac
& c. Lieutenant - Général des Armées du Roi ,
Commandeur honoraire de l'Ordre Royal & Mi-
I vi
204 MERCURE
DE FRANCE.
litaire de Saint- Louis , commandant en Chef les :
Troupes Françoifes dans l'Amérique Septentrionale
, étoit né en 1712 d'une très- ancienne famille
de Rouergue . ( a )
le
Elève de M. Dumas , Inventeur du Bureau Typographique
, il ne fit pas moins d'honneur aux
leçons de ce Maître habile que Jeune Candiac
fon frere cader , mort à l'âge de ſept ans , & mis
au nombre des enfans célèbres . (b)
"
M. de Montcalm employa fes premieres années
à l'étude des Langues; & perfonne n'étoit.
plus verfé dans la Littérature Grecque & Latine.
La mémoire eft la nourrice de l'efprit , &
celle de M. de Montcalm étoit fi heureuſe , qu'il
n'oublioit rien de ce qu'il avoit appris une fois.
Il a confervé le goût de l'étude au milieu de
tous les travaux ; & parmi les agrémens de fa
retraite , il comptoit pour beaucoup l'efpérance
d'être reçu
à l'Académie des Belles- Lettres .
Il avoit fervi pendant dix fept ans dans le Régiment
de Hainault Infanterie , où il avoit été
fucceffivement Enfeigne , Lieutenant & Capitaine.
Il fut fait Colonel du Régiment d'Auxerrois
Infanterie , en. 1743 ; Brigadier des Armées du
Roi en 1747 ; Meſtre de Camp d'un nouveau
Régiment de Cavalerie de fon nom , en 1749 ;
a voit ( a ) Jean de Montcalm , l'un de fes ancêtres ,
éponfé Jeanne de Gozon , petite nièce du Grand Maître
Diodat de Gozon , vainqueur du dragon qui defoloit l'Iffs
de Rhodes.
( b ) Jean -Louis- Pierre - Elifabeth de Montcalm de Can
diac , né à Candiac le 7 Novembre 1739 , mort à Paris
le 8 Octobre 1726. Il avoit fait des progrès furprenans
dans les langues Hébraïque , Grecque & Latine , & acquis
des connoiffances prodigieufes pour fon âge. L'Auteur du Bureau typographique avoit fait fur lui la
première expérience de cette nouvelle méthode. Voyez le
Supplément de Moreri à l'Article CANDIA· C.
JANVIER. 1760. 205
Maréchal de Camp & Commandant des Troupes
Françoiles en Amérique , en 1756-3 Commandeur
par honneur de l'Ordre de Saint- Louis , en
175 ; & Lieutenant Général , en 1758 .
Dans les grades inférieurs il le diftingua par
une ardeur & une application fans relâche ; attentif
à recueillir dans chacun de ces emplois les
lumières & l'expérience qui leur font propres &
qui compofent par degrés le fyftême de l'Art
militaire.
Devenu Colonel ' , la connoiffance qu'on avoit
de fes talens & de fon activité , lui fit confier
dans toutes les occafions des commandemens
particuliers ; & il y foutine avec éclat la réputation
qu'il avoit acquife . Il reçut trois bleffures à
la bataille fous Plaifance , donnée le 13 Juin
1746 ; & comme il fe faifoit guérir à Montpellier
de deux coups de fabre à la tête , il apprit
que fon Régiment marchoit pour aller attaquer
le pofte de l'affiette où M. le Chevalier de Belleifle
fut tué. Il part , la tête enveloppée , & , fest
bleffures encore ouvertes , joint fon Corps , fe
trouve à l'attaque , & y reçoit deux coups de feu.
Mais c'eft en Amérique furtout que les qualités
de ce grand Capitaine ont paru dans tour
leur jour. C'est là qu'il a fait voir à quel degré
il réuniſſoit la bravoure du Soldat & la grandeur
d'ame du héros ; la prudence du confeil & l'activité
de l'exécution ; ce fang- froid que rien n'altére
, cette patience que rien ne rebute , & cette
réfolution courageule qui ofe répondre du fuccès
dans des circonftances où la timide (péculation
auroit à peine entrevu des refources. C'eft
là qu'au milieu des Sauvages dont il étoit devenu
le pere , on l'a vu fe plier à leur caractère
féroce , s'endurcir aux mêmes travaux , & fe reftreindre
aux mémes befoins , les apprivoiler par
200 MERCURE DE FRANCE.
la douceur, les attirer par la confiance, les attendrir
par tous les foins de l'humanité compâtiffante , &
faire dominer le refpect & l'amour fur des ames
également indociles au joug de l'obéiffance & au
frein de la difcipline militaire ( c) . C'est là que des
fatigues & des dangers fans nombre & inconnus en
Europe n'ontjamais rallenti fon zèle . Tantôt préfent
à des fpectacles dont l'idée feule fait frémir
la nature tantôt expofé à manquer de
tout , & fouvent à mourir de faim ; réduit pendant
onze mois à quatre onces de pain par
jour ; mangeant du cheval pour donner l'exem
ple , il fut le même dans tous les temps , fati
fait de tout endurer pour la caufe de la Patrie &
pour la gloire de fon Roi. C'eſt là qu'il a exécuté
des chofes prefque incroyables , & que nós
Ennemis eux- mêmes ont regardées comme des
prodiges ; qu'avec fix bataillons François & quelques
troupes de la Colonie , non feulement il a
fait tête à trente , quarante , cinquante mille
hommes , mais qu'il leur en a impofé partout , les
a vaincus , les a diffipés , jufqu'à la malheureufe
journée où vient de périr ce grand homme.
Arrivé dans la Colonie en 1756 , il arrête par
fes bonnes difpofitions l'armée du Général Lou-
( c ) Il étoit venu à bout de les conduire fans leur donner
ni vin , ni eau - de - vie , ni même les chofes dont ils
avoient un befoin réel , & dont on manquoit à l'armée ;
mais il avoit le plus grand foin de leurs malades & de
leurs bleffés . Il connoît , difoient -ils , nos ufages & nos
manières comme s'il avoit été élevé au milieu de nos cabanes.
Loriqu'il reçut à Choueguen la nouvelle que le
Roi l'avoit honoré du Cordon rouge , ils vinrent le complimenter.
Nous fommes charmés ; lui dirent - ils , de la
grace que le grand Onowthio vient de t'accorder , parce
que nous fçavons qu'elle te caufe de la joie. Pour nous ,
nous ne t'en aimons ni ne t'en eftimons davantage , car
F'eft ta perfonne que nous eftimons & que nous aimons.
JANVIER 1760 . 207
don au lac Saint - Sacrement , laiffe des inftruce
tions au Chevalier de Lévi , Commandant en ?
fecond , revient à Montréal & marche rapidement
au lac Ontario , où il trouve trois bataillons
François & environ douze cens hommes de milices .
du pays. Avec cette petite armée qu'il allemble à
Frontenac, il court à Choueguen, y aborde fous le
feu de huit barques de dix , douze & vingt pièces
de canon que l'Anglois avoit fur ce lac , forme
un fiége , ouvre une tranchée , & enlève en cinq ,
jours les trois Forts de l'ennemi ( d ). Il y faic
dix-fept cens quarante-deux prifonniers , parmi
lefquels fe trouvoient quatre-vingt Officiers , &
deux Régimens de cette brave Infanterie Angloife.
qui avoit combattu à Fontenoy. Il rafe les Forts ,
revient à Montréal & retourne au lac Saint-Sacrement
avec les troupes victorieufes. Là il fait.
face de nouveau au Général Loudon qui eft obligé
de fe retirer à Albani , fans avoir ofé l'attaquer
malgré la fupériorité de fes forces . Il revint de
cette expédition à la fin de Novembre fur les
glaces , fouffrant depuis plus de deux mois unfroid
exceffif , & ayant parcouru depuis le mois
de Juin environ huit cens lieues de pays déferts.
C'eft ainfi que les François animés par fon exemple
ont fait la guerre en Amérique.
La campagne de 1757 ne fut pas moins furprenante
. M. de Montcalm réunit fes forces , confiftant
en fix bataillons de troupes régléesc , en
viron deux mille hommes de milice , & dix- huit
cens Sauvages de trente- deux Nations différen
tes , à la chute du lac Saint - Sacrement . Là il diviſe
fon armée en deux parties ; l'une marche
par terre , fe frayant une route à travers des
montagnes & dans des bois jufqu'alors incon
(d ) Le fort Ontario, le fort Chouëguen & le fort Georget
208 MERCURE DE FRANCE.
nus ; l'autre eſt embarquée fur le lac. Après
quatorze lieues de marche il entreprend de forcer
l'Ennemi retranché dans fon camp fous le
Fort Guillaume - Henry. Ce Fort eſt défendu par
une garnison de cinq cens hommes continuellement
rafraîchie par les troupes du camp : il l'attaque
, il le détruit , & s'il ne retint pas la garniton
prifonniere , ce ne fut que dans l'impoffibilité
où l'on étoit de la nourrir ( e ) . Peut- être
n'en feroit- il pas refté là s'il n'avoit été obligé
de renvoyer les Milices pour faire la récolte , &
de lailler partir les Sauvages dont quelques- uns
étoient venus de huit cent lieues uniquement
pour voir par eux-mêmes ce que la renommée
leur avoit appris de cet homme prodigieux.
Mais fi l'on ajoute à la circonftance du départ
des Sauvages & des Colons le défaut de munitions
de guerre & de bouché , l'extrême difficulté
du transport de tout ce qu'exige l'appareil
d'un fiége , à fix lieues de diftance , & à bras
d'hommes , avec une armée épuisée de fatigue,
& plus affoiblie encore par la mauvaiſe nourriture
, que penfera- t- on du reproche qu'on lui
fit alors de n'avoir pas marché du Fort Guillau
me au Fort Edouard ? Il fe vengea de fes Ennemis
en grand homme : il mit le comble à faréputation
dans la Campagne de 1758 , & les
accabla du poids de fa gloire.
La difette affreufe de l'Automne 1757 , qui
dura jufqu'a la fin du Printemps 1758 , mit la
Colonie à deux doigts de fa perte. M. de Montcalm
avoit reçu de France le fecours de deux
bataillons très-affoiblis par une maladie épidémi-,
que qui les avoit attaqués fur la iner, Les Anglois
( e ) Les habitans de Québec étoient alors réduits à un
quarteron de pain par jour ,
JANVIE R. 1760. 209
toujours infiniment fupérieurs en nombre & ea
moyens , avoient été renforcés de plufieurs régimens
envoyés d'Europe. Le Lord Loudon venoit
d'être rappellé pendant l'Hiver & remplacé par
le Général Abercromby. Celui-ci fait tous fes
préparatifs pour entrer de bonne heure en campa
gne & prévenir le Marquis de Montcalm . Retardé
par le défaut de vivres , le Général François ne
put mettre en mouvement qu'au mois de Juin
les huit bataillons affoiblis, les uns par les pertes de
la Campagne précédente , les autres par la maladie.
Ces bataillons ne formoient en total que trois
mille trois cens hommes. M. de Montcalm fe
porta avec cette poignée de monde fur la frontière
du Lac Saint - Sacrement ; le Général Anglois
marchoit à lui avec une armée de plus de vingtfept
mille hommes. Si M. de Montcalm étoit
battu , il n'avoit aucune retraite ; l'Ennemi pouvoit
s'avancer jufqu'a Montréal & couper en deux
la Colonie. Le Héros du canada prend dans cette
extrémité le feul parti qu'il y avoit à prendre. Il
reconnoit & choifit lui-même une polition avantageufe
fur les hauteurs de Carillon ; il y fait
tracer un retranchement en abattis , laiffe un
bataillon pour commencer l'ouvrage, & en même
temps pour garder le fort , fait avec fa petite-
Armée un mouvement audacieux , en fe portant
à quatre lieues en avant , envoie reconnoître &
reconnoît lui - même la marche de l'Ennemi ,
l'examine , le tâte , lui en impofe par fa conte
nance. Cette manoeuvre digne des plus grands
Maîtres rallentit l'ardeur de la multitude ennemie,&
occafionne dans fes mouvemens une lenteur
dont M. de Montcalm fçait tirer avantage.
Ceci fe palloit le 6 Juillet 17 58. Il écrivit le
foir en ces termes à M. Doreil , Commillaire Or210
MERCURE DE FRANCE.
donnateur. Je n'ai que pour huit jours de vivres,
> point de Canadiens (f) , pas un feul Sauvage ;
> ils ne font point arrivés : j'ai affaire à une armée
i formidable ; malgré cela je ne défefpere de
> rien , j'ai de bonnes troupes. A la contenance
» de l'ennemi je vois qu'il tatonne ; fi , par fa
lenteur , il me donne le temps de gagner la
pofition que j'ai choifie fur les hauteurs de
» Carillon , & de m'y retrancher , je le battrai . ››
M. de Montcalmrfe replia dans la nuit du 6 au 7 ,
& fit faire à la hâte fon retranchement auquel
il travailla lui- même. L'abattis n'étoit pas encore
entierement achevé , lorfqu'il fut attaqué le 8-
Juillet par dix- huit mille hommes , avec la plus
grande valeur (g) . L'ennemi toujours repouffé
revient fept fois à la charge , où plutôt on combat
fept heures préfque fans relâche depuis` midi jufqu'à
la nuit : alors le découragement & l'effroi
s'emparent des Anglois ; & , cherchant leur falut
dans la fuite , il fe retirent l'efpace de douze lieues
jufques vers les ruines du fort George , laiffant
en chemin leurs bleffés , leurs vivres & leurs équi
pages. ( h)
Cettejournée à jamais glorieuſe pour la nation
(f) Quelques relations dífent qu'il avoit 1 5 ſauvages &
450 hommes , tant de la Colonie que de la marine , mais
que les fauvages abandonnèrent dans les montagnes le détachement
auquel ils fervoient de guide , & que les 450
hommes de la Colonie & de la marine demeurèrent postés
dans la plaine , & n'y furent point attaqués.
(g) M. le Chevalier de Lévi commandoit la droite de
notre armée , M. de Bourlamaque la gauche , M. de Montcalm
le centre.
(b) Le lendemain du combat , àla pointe du jour , M.
de Montcalm envoya M. le Chevalier de Lévi , fi digne de
fa confiance par fa valeur & fon habileté ; reconnoître ce
qu'étoit devenue l'armée Anglaife . Partout M de Léyi nẹ
trouva que les traces d'une fuite précipitée.
JANVIE R. 1760. 217
Françoife couta à l'ennemi , de fon aveu , fix
mille morts ou bleffés , dont trois mille cadavres
étoient au pied de l'abattis . Le Marquis de Montcalm
étoit partout ; fes difpofitions avoient préparé
la victoire , fon exemple la décida : ni les
Canadiens ni les Sauvages ne participèrent à
l'honneur de cette journée ; ils ne joignirent l'Armée
que cinq jours après. Les foldats , pendant
le combat crioient à chaque inftant : Vive le
Roi & notre Général ! C'elt cette confiance por-`
tée jufqu'à l'entoufiafme qui fait le fort des batail-'
les : une Armée eft presque toujours affurée de
vaincre quand elle le croit invincible , & l'opinion
qu'elle a d'elle-même dépend furtout de
l'idée qu'elle a de ſon Chef.
..
לכ
En écrivant au mêine M. Doreil , dù champ
de bataille à huit heures du foir , voici comment
s'exprimoit ce Vainqueur auffi modefte dans le
triomphe qu'intrépide dans le combat : » l'Armée
»& trop petite Armée du Roi vient de battre fes>
>> ennemis. Quelle journée pour la France ! Siv
» j'avois eu deux cens Sauvages pour fervir de
» tête à un détachement de mille hommes d'élite ,
>> dont j'aurois confié le commandement au
>> Chevalier de Lévi , il n'en feroit pas échappé
» beaucoup dans leur fuite . Ah ! quelles troupes ,
>> mon cher Doreil , que les nôtres ! je n'en ai
»jamais vu de pareilles : que n'étoient- elles à
Louifbourg » Cette lettre eft digne de M. de
Turenne comme l'action qui en eft le fujet.
Dans la relation qu'il envoya le lendemain à
M. le Marquis de Vaudreuil après avoir fait
l'éloge des troupes en général , celui de MM. de
Lévi , de Bourlamaque , Officiers fupérieurs &
de la plus grande diftinction , des Commandans
des Corps , & pour ainfi dire de chaque Officier
en particulier , il ajoutoit Pour moi je n'ai
λ
2
212 MERCURE DE FRANCE.
que le mérite de m'être trouvé Général de
aufli valeureuſes.
>> troupes
Il eut toujours la même attention de rendre à
chacun de fes Officiers la part qu'ils avoient à
fa gloire. J'ai lu dans une lettre qu'il écrivit du
Camp de Carillon le 28 Septembre . » M. le Che-
» valier de Lévi qui connoît très- bien cette fron-
» tière , y a fait les meilleures difpofitions du
» monde , & je les ai fuivies.
.
Il y a de lui une infinité de traits qui caractérifent
le patriote , le guerrier , l'homme jufte ,
vertueux & modefte ; mais la diſtance des lieux
ne m'a pas permis d'en recueillir les preuves 3
& comme je ne veux dire que la vérité , je n'ai
pas cru devoir m'en tenir à la tradition , qui s'altere
de bouche en bouche.
La conftance & la réfolution furent de toutes
fes vertus les plus éprouvées & les plus éclatanres
; mais elles n'avoient rien d'une présomption
aveugle ; & perfonne ne voyoit mieux que lui
les dangers qu'il alloit courir.
Il écrivoit de Montréal le 14 Avril 1759 , » Le
» nouveau Général Anglois Amherſt a de gran-
» des forces & de grands moyens , 22 bataillons
de troupes réglées , plus de 30000 hommes de
milices auffi les Anglois comptent attaquer
» le Canada par plufieurs endroits & l'envahir.
Nous avons fauvé cette Colonie l'année der-
> nière par un fuccès qui tient quafi du prodige.
Faut il en efpérer un pareil ? il faudra au
> moins le tenter. Quel dommage que nous
n'ayons pas un plus grand nombre d'auffi va-
>> leureux foldats ! » L'arrivée de l'Efcadre Angloife
, en mettant le comble aux dangers qui
menaçoient la Colonie , ne fit que redoubler le
courage & le zèle de fon défenſeur .
On n'eft que trop inftruit du détail du combat
JANVIER . 1760. 213
qui a précédé la prife de Québec , & dans lequel
a péri M. de Montcalm. Tous les effets qu'on
peut attendre de la prudence , de la valeur , de
l'activité d'un Général , avoient été employés
par celui- ci , foit pour défendre à l'Ennemi l'approche
de la Ville , foit pour conferver la communication
de l'armée avec les vailleaux qui
avoient remonté le fleuve , & où les vivres
étoient déposés.
Le combat du 31 Juillet , où huit cens Grenadiers
Anglois refterent fur la place à l'attaque du
camp de Beauport qu'ils ne purent jamais forcer ,
quoique la gauche du camp qu'ils attaquoient
efit à foutenir en même temps le feu croiſé de
plus de 80 pièces d'artillerie ; ce combat , dis-je ,
prouve affez la bonté du pofte & l'intrépide réfolution
de celui qui le défendoit ( i ) .
La communication avec les vivres ne fut pas
moins courageufement défendue . Quatre fois
les Anglois tenterent de débarquer au- deffous de
Québec , & quatre fois M. de Bougainville chargé
du foin pénible & critique de couvrir quinze
lieues de pays avec une poignée de monde répandue
fur le rivage , les repouffe & les oblige
de s'éloigner , quoique toujours fupérieurs en
nombre , & foutenus par le feu des frégates qui
les protégeoient. Mais comment une Armée de
huit à neuf mille hommes répandue fur la rivé
d'un fleuve immenfe auroit - elle pu la rendre
inacceffible dans toute fon étendue à dix mille
hommes de troupes réglées , qui , au moyen d'une
flotte de vingt cinq vaiffeaux de guerre , de trente
(i) Je ne dois pas négliger de dire , à la gloire de M. le
Chevalier de Lévi , que c'etoit lui qui avoit demandé que
se camp , dont la gauche n'étoit d'abord appuyée qu'au
ruiffeau de Beauport , fût étendu juſqu'à la riviere de Montmorenci
, dont le paffage étoit plus difficile .
214 MERCURE DE FRANCE
frégates & d'environ cent quatre-vingt bâtimens
de tranfport , exécutoient fur le fleuve & à la faveur
de la marée & de la nuit , des mouvemens
continuels & rapides qu'il étoit impotlible à nos
troupes de terre de prévoir , d'obferver & de
fuivre? Ces infatigables troupes n'avoient , pas
aillé que de faire face partout , de défendre ce
rivage pendant plus de deux mois , prodige incroyable
de vigilance ( k) & d'activité , Torfqu'enfin
le 13 Septembre , tandis que M. de
Bougainville étoit occupé au Cap- rouge , trois
lieues au-deflus de Québec , par les démonftrations
d'une attaque , les Anglois furprirent &
forcerent pendant la nuit un pofte à demie lieue
de la Ville & s'y établirent avant le jour.
M. de Montcalm accourut du camp de Beauport
avec trois mille hommes ; il en trouva
fix mille de débarqués ; & plein de cette noble
ardeur qui avoit toujours décidé la victoire , il
réfolut de les attaquer avant qu'ils fuffent en
plus grand nombre. Dans cette action décifive &
meurtriere , il fut bleflé de deux coups de feu ;
& ce moment fatal fut le premier où la victoire
l'abandonna ( 1 ) . Quoique bleffé mortellement
il eut le courage de refter à cheval , & fit luianême
la retraite de l'armée fous les murailles
de Québec , ou plutôt fur les débris de ces murailles
que l'artillerie Angloife battoit fans relâche
( k ) Le détachement de M. de Bougainville avoit paſſé
trois mois au Bivouac .
( 2 ) Il est très - certain que M. de Bougainville ne fut
averti au Cap rouge du débarquement des Anglois qu'à
zeuf heures du matin , & qu'ayant plus de trois lieues de
chemin à faire , il ne put arriver fur le champ de bataille
qu'après la déroute. Il n'en fit pas moins bonne contenance
, & fa retraite comme fa conduite dans cette pénible
campagne , a justifié pleinement la confiance que M. de
Montcalm avoit en lui.
JAN VIER. 1760. LIS
د ر
depuis deux mois. Il entra dans cette Ville ruinée ,
donna les ordres à tout , fe fit panfer , interrogea
le Chirurgien ; & fur la réponſe , dit au Lieutenant
de Roi & au Commandant de Royal Rouffillon
, Meffieurs , je vous recommande de
ménager l'honneur de la France , & de tâcher
»que ma petite armée puiffe fe retirer cette nuit
» au delà de la riviere du Cap- rouge , pour joindre
le Corps aux ordres de M. de Bougainville
: pour moi je vais la paller avec Dieu , &
me préparer à la mort . Qu'on ne me parle
» plus d'autres chofes. » Il mourut en Héros le
lendemain 14 Septembre à cinq heures du matin,
& fut enterré fans fafte dans un trou de bombe ,
fépulture digne d'un homme qui avoit réfolu de
défendre le Canada ou de s'enfevelir fous fes
ruines ( m ).
Je n'ai eu qu'à raconter les faits dans toute
lear fimplicité , pour faire des talents & des vertus
militaires de M. le Marquis de Montcalm un
éloge peut-être unique. L'Hiftoire les atteftera ,
& la postérité aura peine à les croire ; mais la
Colonie qu'il a défendue , les Guerriers qu'il a
commandés (n ) , les ennemis qu'il a vaincus
tant de fois, en rendront d'éclatans témoignages ;
& ces mêmes Sauvages qu'il a étonnés par des
prodiges de conftance , de réfolution & de valeur
, montreront à leurs enfans dans leurs dé-
(m)Les Anglois lui ont rendu les mêmes honneurs funébres
qu'au Général Wolf tué dans le même combat .
( n) L'un d'eux écrit du Canada : » Je ne me confo-
" lerai jamais de la perte de mon Général ; qu'elle eft
grande & pour nous & pour ce pays & pour l'Etat !
,, C'étoit un bon Général , un Citoyen zélé , un ami folide ,
,, un Pere pour nous tous. Il a été enlevé au moment de
,, jouir du fruit d'une campagne que M. de Turenne n'au
défavouée. Tous les jours je le chercherai , &
tous les jours ma douleur fera plus vive,
23 roit
pas
216 MERCURE DE FRANCE.
ferts inhabités les traces de ce Guerrier qui les
menoit à la victoire , & les lieux où ils ont eu
la gloire de combattre & de vaincre avec lui .
C'elt furtout dans le coeur des François que M.
de Montcalm doit fe furvivre . Notre Nation
qu'on accufe d'oublier trop ailément les grands
hommes qu'elle a perdus , eft profondément
frappée de la mort de celui-ci , & lui donne les
plus juftes larmes.
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Résumé : MORTS. ÉLOGE HISTORIQUE DE M. LE MARQUIS DE MONTCALM.
Le Marquis de Montcalm, né en 1712, fut un militaire français distingué pour son dévouement et ses sacrifices pour l'État. Il débuta sa carrière au Régiment de Hainault Infanterie et gravit les échelons jusqu'à devenir Lieutenant-Général des Armées du Roi et commandant en chef des troupes françaises en Amérique septentrionale. Montcalm était également un érudit, maîtrisant les langues grecque et latine, et conservant un goût pour l'étude tout au long de sa carrière. Montcalm servit avec distinction dans plusieurs campagnes en Europe et en Amérique. En Amérique, il montra une bravoure exceptionnelle, une grande prudence et une résolution courageuse, menant des troupes françaises et des alliés autochtones contre des forces ennemies supérieures en nombre. Ses campagnes, notamment autour du lac Saint-Sacrement et du fort Carillon, furent marquées par des victoires stratégiques et des manœuvres audacieuses. En 1759-1760, Montcalm et ses troupes, sous les ordres de Lévi et Bourlamaque, remportèrent une victoire significative contre les forces ennemies. La bataille coûta à l'ennemi environ six mille morts ou blessés, avec trois mille cadavres près de l'abattis. Les Canadiens et les Sauvages ne participèrent pas à cette victoire, rejoignant l'armée cinq jours plus tard. Les soldats crièrent 'Vive le Roi et notre Général!' durant le combat, reflétant leur confiance en Montcalm. Montcalm écrivit à Doreil pour exprimer sa satisfaction de la victoire et regretta de ne pas avoir plus de troupes pour poursuivre l'ennemi. Il loua également ses officiers et soldats, soulignant leur valeur et leur discipline. Dans une lettre à Vaudreuil, il attribua la victoire aux dispositions prises et à l'exemple donné par lui-même. La défense de Québec contre les forces anglaises fut marquée par des combats acharnés pour protéger les vivres et les communications. Montcalm fut blessé mortellement lors d'une bataille décisive près de Québec et mourut le 14 septembre 1760. Ses dernières paroles furent de recommander à ses officiers de préserver l'honneur de la France. Les ennemis et les alliés de Montcalm témoignèrent de ses talents militaires et de ses vertus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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25
p. 197-198
DE LONDRES, le 4 Février.
Début :
Le Roi a nommé Gouverneur de Gibraltar le Général-major Robert Leighton, [...]
Mots clefs :
Roi, Gouverneur, Nation, Amérique, Conquête, Canada, Lords, Conseil de guerre, Froid, Températures extrêmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE LONDRES, le 4 Février.
De LONDRES , le 4 Février.
Le Roi a nommé Gouverneur de Gibraltar le
Général -major Robert Leighton, qui partira dans
peu pour s'y rendre .
Quelque fujet qu'ait la Nation de s'applaudir
de fes fuccès en Amérique , dans les deux dernieres
années , on prétend aujourd'hui qu'ils ont été
trop lents. La conquête du Canada n'eût été ,
dit-on , que l'ouvrage d'une ou de deux campagnes
, fi nos Généraux fe fuffent comportés avec
l'intelligence & le défintéreffement convenabies.
En conféquence , la conduite des Lords Loudon
& Charles Hay , qui commandoient en 1756 &
1757 , doit être exaininée dans un Confeil de
guerre que Sa Majefté vient de nommer.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Il a fait un froid exceffif ici , depuis environ le
milieu de Décembre jufqu'à la fin du mois dernier.
Pendant tout en temps, on a trouvé, preſque chaque
jour, des perfonnes mortes de froid dans les
rues ou fur les chemins. La Tamile a été gelée ,
& plufieurs vaiffeaux ont été entraînés & brifés
par le choc des glaçons.
Le Roi a nommé Gouverneur de Gibraltar le
Général -major Robert Leighton, qui partira dans
peu pour s'y rendre .
Quelque fujet qu'ait la Nation de s'applaudir
de fes fuccès en Amérique , dans les deux dernieres
années , on prétend aujourd'hui qu'ils ont été
trop lents. La conquête du Canada n'eût été ,
dit-on , que l'ouvrage d'une ou de deux campagnes
, fi nos Généraux fe fuffent comportés avec
l'intelligence & le défintéreffement convenabies.
En conféquence , la conduite des Lords Loudon
& Charles Hay , qui commandoient en 1756 &
1757 , doit être exaininée dans un Confeil de
guerre que Sa Majefté vient de nommer.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Il a fait un froid exceffif ici , depuis environ le
milieu de Décembre jufqu'à la fin du mois dernier.
Pendant tout en temps, on a trouvé, preſque chaque
jour, des perfonnes mortes de froid dans les
rues ou fur les chemins. La Tamile a été gelée ,
& plufieurs vaiffeaux ont été entraînés & brifés
par le choc des glaçons.
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Résumé : DE LONDRES, le 4 Février.
Le 4 février, le roi a nommé le général-major Robert Leighton gouverneur de Gibraltar. Ce dernier doit bientôt partir pour prendre ses fonctions. Malgré les succès récents de la Nation en Amérique au cours des deux dernières années, leur lenteur est critiquée. La conquête du Canada aurait pu être réalisée en une ou deux campagnes si les généraux avaient fait preuve d'intelligence et de détermination. Par conséquent, la conduite des lords Loudon et Charles Hay, qui commandaient respectivement en 1756 et 1757, sera examinée par un conseil de guerre nommé par Sa Majesté. Par ailleurs, Londres a connu un froid exceptionnel depuis mi-décembre jusqu'à la fin du mois dernier. Durant cette période, plusieurs personnes sont mortes de froid dans les rues ou sur les chemins. La Tamise a gelé, entraînant la destruction de plusieurs vaisseaux par les glaçons.
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26
p. 197-198
De LONDRES, le 24 Juin.
Début :
Quoique les forces navales de l'Angleterr n'ayant jamais été si formidables [...]
Mots clefs :
Forces navales, Angleterre, Vaisseaux, Pertes, Caroline, Guerre, Amérique, Colons, Négociants, Québec, Défaite, Français, Marche
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De LONDRES, le 24 Juin.
De LONDRES , le 24 Juin.
Quoique les forces navales de l'Angleterr
n'ayent jamais été fi formidables qu'à préfent , le
commerce de la nation ne laiffe pas de fouffrir
beaucoup des prifes que les Armateurs François
font continuellement. On compte deux cens de
nos Vailleaux pris depuis le commencement de
Mars ; fçavoir , trente deux au mois de Mars ,
quarante-fept dans le cours d'Avril , quatre- vingt
en Mai & quarante- un depuis le commencement
de ce mois . On obferve, avec chagrin, cet accroiffement
journalier de nos pertes . Toutes ces prifes
font évaluées à quatre cens cinquante mille livres
fterlings.
On s'apprête dans la Caroline à pouffer vigoureulement
la guerre contre les Chiroquois Nous
avons remporté fur cux quelques avantages , mais
peu décififs . Les Colons qui habitent leurs frontierés
font toujours dans la derniere confternation ,
& ils abandonnent le pays de crainte d'être les
victimes de leur cruauté.
Les Négocians qui ont fait des envois pour
Québec , font dans de grandes allarmes depuis
lés fâcheufes nouvelles que l'on a reçues de la
défaite des troupes du Brigadier général Murray .
On dit que les François , profitant de leur avan
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
tage , ont continué leur marche vers cette Capitale
du Canada , & que nos troupes l'ont abandonnées
Quoique les forces navales de l'Angleterr
n'ayent jamais été fi formidables qu'à préfent , le
commerce de la nation ne laiffe pas de fouffrir
beaucoup des prifes que les Armateurs François
font continuellement. On compte deux cens de
nos Vailleaux pris depuis le commencement de
Mars ; fçavoir , trente deux au mois de Mars ,
quarante-fept dans le cours d'Avril , quatre- vingt
en Mai & quarante- un depuis le commencement
de ce mois . On obferve, avec chagrin, cet accroiffement
journalier de nos pertes . Toutes ces prifes
font évaluées à quatre cens cinquante mille livres
fterlings.
On s'apprête dans la Caroline à pouffer vigoureulement
la guerre contre les Chiroquois Nous
avons remporté fur cux quelques avantages , mais
peu décififs . Les Colons qui habitent leurs frontierés
font toujours dans la derniere confternation ,
& ils abandonnent le pays de crainte d'être les
victimes de leur cruauté.
Les Négocians qui ont fait des envois pour
Québec , font dans de grandes allarmes depuis
lés fâcheufes nouvelles que l'on a reçues de la
défaite des troupes du Brigadier général Murray .
On dit que les François , profitant de leur avan
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
tage , ont continué leur marche vers cette Capitale
du Canada , & que nos troupes l'ont abandonnées
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Résumé : De LONDRES, le 24 Juin.
Le 24 juin à Londres, malgré la supériorité navale britannique, le commerce national subit des pertes significatives dues aux captures de navires par les armateurs français. Depuis mars, 200 vaisseaux ont été capturés : 32 en mars, 47 en avril, 80 en mai et 41 en juin. Ces pertes, évaluées à 450 000 livres sterling, augmentent quotidiennement, provoquant une grande inquiétude. En Caroline, les préparatifs pour la guerre contre les Chiroquois sont en cours. Quelques avantages ont été obtenus, mais ils ne sont pas décisifs. Les colons frontaliers vivent dans la consternation et abandonnent leurs terres par crainte des attaques. Les négociants envoyant des marchandises à Québec sont alarmés par la défaite des troupes du brigadier général Murray. Les Français, profitant de leur avantage, avancent vers Québec, contraignant les troupes britanniques à se retirer.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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27
p. 125-129
SUITE des Observations sur l'Histoire de la Médecine.
Début :
J'AI promis des réfléxions sur l'origine de la maladie qui est le fruit de la débauche [...]
Mots clefs :
Médecine, Maladie, Découverte, Égypte, Amérique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Observations sur l'Histoire de la Médecine.
SUITE des Obfervations fur l'Hiftoire
de la Médecine.
JAI promis des réfléxions fur l'origine
de la maladie qui eft le fruit de la débauche
, & qu'on prétend avoir été in- .
connue des Européens avant la découverte
du Nouveau-Monde. Cette matière
devoit-elle être l'objet de l'attention de
l'Auteur de l'Effai Hiſtorique fur la Médecine
en France ? Pour faire venir la
question , il nous donne , d'après la
traduction latine d'un Auteur Grec , la
defcription de la Lépre. Aretée , de Capadoce
, qui vivoit , à ce qu'on préfume ,
fous l'Empire de Néron , devoit bien
fe promettre que fes écrits feroient recommandables
à la poftérité la plus
reculée & leur
, ppaarr leur vérité
élégante, précifion ; mais que fon
Traité de la Lépre foit employé
comme pièce conftitutive dans l'hiſtoire
de la Médecine Françoife , c'eft à quoi
nous ne pouvions nous attendre . L'Auteur
s'eft permis cette expofition pour
établir les différences qu'il trouve entre
la lépre , maladie fi publique du temps
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
de Saint Louis , & la maladie fecrette
de nos jours. De-là une longue énumération
des foins que ce Saint Roi
prenoit des malades ; il les vifitoit dans
les Hôpitaux & panfoit leurs plaies. II
fe fanctifioit par la Chirurgie qu'il honoroit
, en employant fes mains facrées
à foulager fes Sujets par l'exercice de
cet art.
La lépre venoit d'Egypte , dit l'Auteur
, & le mal vénérien nous vient de
l'Amérique : on en eft redevable , ajoutet-
il, à la découverte de Chriftophe Colomb.
Voilà une vieille erreur qui ne fait
honte à perfonne , parce que c'eft àpeu-
près celle de tout le monde . Un
Hiftorien ne doit pas adopter légérement
les idées communes , fur- tout
lorfqu'il éxifte des faits certains qui
ôtent à ces idées bannales tout le crédit
qu'on leur donne mal-à-propos . Dom
Sanchez , fçavant Médecin Portugais
qui vit actuellement à Paris , après avoir
été premier Médecin de l'avant derniere
Impératrice des Ruffies , a publié un
Ouvrage il y a quelques années dans lequel
il prouve d'après des écrits authentiques
, que la maladie dont il s'agit étoit
connue en Europe avant le voyage de
Criftophe Colomb en Amérique . A la
AVRIL.
127 .
1763.
bonne heure qu'on y ait été plus attentif
depuis le fiége de Naples , parce
qu'elle a fait alors des ravages affreux
parmi les François , par le commerce
qu'ils ont eu avec des femmes gâtées
par les Efpagnols : mais cette maladie
date de plus loin ; & la Chirurgie de
Lanfranc de Milan , écrite à Paris en
1296 en fait foi. L'Auteur de l'Effai
Hiftorique connoît cet ouvrage ; il y
verra au Chapitre onzième de la troifiéme
doctrine du troifiéme Traité , que
le fic , le chancre & l'ulcére qui arrivent
en certain endroit du ccorps , viennent
d'un commerce impur ; ex commixtione
cum fedá muliere , quæ cum
agro talem habente morbum de novo
coierat. Peut- on exprimer plus correctement
la caufe du principe contagieux
qui fe communique d'un homme à un
autre par l'entremise d'une tierce perfonne
? Lanfranc va plus loin , & il indique
un préfervatif à celui qui recedit
à muliere quam habet fufpectam de immundicia.
Rien n'eft prouvé , fi ces
paffages ne font pas des argumens démonftratifs
de l'éxiftence du mal vénérien
avant la découverte de l'Amérique
.
Quand on veut écrire l'hiſtoire d'un
Eiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Art , on ne peut puifer dans trop de four
ces , pourvu qu'on y apporte l'efprit de
difcernement convenable , pour faire un
bon ufage des chofes. Je ne crois pas ,
par exemple , que les circonftances particuliéres
de la vie privée d'un Médecin
puiffent être employées dans l'hiftoire
de la Médecine. Cependant quand
elles font finguliéres & fort honorables
on ne feroit pas blâmé d'en conferver
la mémoire. L'on n'eft pas fâché de
fçavoir que le fçavant Duret , Médecin
ordinaire de Charles IX & de Henri III,
étoit fi confidéré de fes maîtres , que
Henri III voulut conduire fa fille à
l'Eglife le jour de fon mariage. Sa Majefté
étoit à droite & le pere à gauche .
Le Roi ne fe contenta pas d'honorer
la noce de fa préfence , il fit don à la
mariée de toute la vaiffelle d'or & d'argent
qui avoit fervi au repas & qui
pouvoit monter , dit - on , à la fomme
de 40000 liv. Mais l'anecdote eſt-elle
fure ? L'Auteur ne nomme pas fon
garant. Elle eft rapportée à la tête des
OEuvres de Duret , dans la Préface
d'Adrien Peleryn Chrouet , Docteur en
Médecine . D'où celui - ci l'a - t-il tirée ?
L'Auteur de l'Effai Hiftorique pouvoit
la copier , mais il ne falloit pas obmettre
AVRIL. 1763. 129
la notice des ouvrages qui ont fait paffer
le nom de Duret à la poftérité . Cela
étoit effentiel à l'hiftoire de la Médecine
en France & l'on n'en dit mot ,
pour nous parler de la vaiffelle que le
Roi a donnée à la fille de ce Médecin
le jour de fes noces. Pourquoi encore
altérer le prix de ce préfent : il fe montoit
à 40000 florins & non point à
40000 livres , comme on l'avance .
Les Commentaires de Louis Duret
fur les prénotions coaques d'Hyppocrate
, n'ont été imprimés qu'après fa
mort par les foins de Jean Duret fon
fils , & font dédiés par celui – ci à
Henri III. Jean Duret eut fort jeune
la furvivance de fon pere à la Cour.
Il avoit deux freres , l'un Subſtitut du
Procureur Général au Parlement de
Paris dont il exerça les fonctions pendant
les
guerres civiles lorfque le Parlement
étoit à Tours ; & l'autre Préfident
de la Chambre des Comptes de Paris.
Tout cela eft dit pour faire honneur à
la Médecine en la perfonne de Duret
pere .
de la Médecine.
JAI promis des réfléxions fur l'origine
de la maladie qui eft le fruit de la débauche
, & qu'on prétend avoir été in- .
connue des Européens avant la découverte
du Nouveau-Monde. Cette matière
devoit-elle être l'objet de l'attention de
l'Auteur de l'Effai Hiſtorique fur la Médecine
en France ? Pour faire venir la
question , il nous donne , d'après la
traduction latine d'un Auteur Grec , la
defcription de la Lépre. Aretée , de Capadoce
, qui vivoit , à ce qu'on préfume ,
fous l'Empire de Néron , devoit bien
fe promettre que fes écrits feroient recommandables
à la poftérité la plus
reculée & leur
, ppaarr leur vérité
élégante, précifion ; mais que fon
Traité de la Lépre foit employé
comme pièce conftitutive dans l'hiſtoire
de la Médecine Françoife , c'eft à quoi
nous ne pouvions nous attendre . L'Auteur
s'eft permis cette expofition pour
établir les différences qu'il trouve entre
la lépre , maladie fi publique du temps
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
de Saint Louis , & la maladie fecrette
de nos jours. De-là une longue énumération
des foins que ce Saint Roi
prenoit des malades ; il les vifitoit dans
les Hôpitaux & panfoit leurs plaies. II
fe fanctifioit par la Chirurgie qu'il honoroit
, en employant fes mains facrées
à foulager fes Sujets par l'exercice de
cet art.
La lépre venoit d'Egypte , dit l'Auteur
, & le mal vénérien nous vient de
l'Amérique : on en eft redevable , ajoutet-
il, à la découverte de Chriftophe Colomb.
Voilà une vieille erreur qui ne fait
honte à perfonne , parce que c'eft àpeu-
près celle de tout le monde . Un
Hiftorien ne doit pas adopter légérement
les idées communes , fur- tout
lorfqu'il éxifte des faits certains qui
ôtent à ces idées bannales tout le crédit
qu'on leur donne mal-à-propos . Dom
Sanchez , fçavant Médecin Portugais
qui vit actuellement à Paris , après avoir
été premier Médecin de l'avant derniere
Impératrice des Ruffies , a publié un
Ouvrage il y a quelques années dans lequel
il prouve d'après des écrits authentiques
, que la maladie dont il s'agit étoit
connue en Europe avant le voyage de
Criftophe Colomb en Amérique . A la
AVRIL.
127 .
1763.
bonne heure qu'on y ait été plus attentif
depuis le fiége de Naples , parce
qu'elle a fait alors des ravages affreux
parmi les François , par le commerce
qu'ils ont eu avec des femmes gâtées
par les Efpagnols : mais cette maladie
date de plus loin ; & la Chirurgie de
Lanfranc de Milan , écrite à Paris en
1296 en fait foi. L'Auteur de l'Effai
Hiftorique connoît cet ouvrage ; il y
verra au Chapitre onzième de la troifiéme
doctrine du troifiéme Traité , que
le fic , le chancre & l'ulcére qui arrivent
en certain endroit du ccorps , viennent
d'un commerce impur ; ex commixtione
cum fedá muliere , quæ cum
agro talem habente morbum de novo
coierat. Peut- on exprimer plus correctement
la caufe du principe contagieux
qui fe communique d'un homme à un
autre par l'entremise d'une tierce perfonne
? Lanfranc va plus loin , & il indique
un préfervatif à celui qui recedit
à muliere quam habet fufpectam de immundicia.
Rien n'eft prouvé , fi ces
paffages ne font pas des argumens démonftratifs
de l'éxiftence du mal vénérien
avant la découverte de l'Amérique
.
Quand on veut écrire l'hiſtoire d'un
Eiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Art , on ne peut puifer dans trop de four
ces , pourvu qu'on y apporte l'efprit de
difcernement convenable , pour faire un
bon ufage des chofes. Je ne crois pas ,
par exemple , que les circonftances particuliéres
de la vie privée d'un Médecin
puiffent être employées dans l'hiftoire
de la Médecine. Cependant quand
elles font finguliéres & fort honorables
on ne feroit pas blâmé d'en conferver
la mémoire. L'on n'eft pas fâché de
fçavoir que le fçavant Duret , Médecin
ordinaire de Charles IX & de Henri III,
étoit fi confidéré de fes maîtres , que
Henri III voulut conduire fa fille à
l'Eglife le jour de fon mariage. Sa Majefté
étoit à droite & le pere à gauche .
Le Roi ne fe contenta pas d'honorer
la noce de fa préfence , il fit don à la
mariée de toute la vaiffelle d'or & d'argent
qui avoit fervi au repas & qui
pouvoit monter , dit - on , à la fomme
de 40000 liv. Mais l'anecdote eſt-elle
fure ? L'Auteur ne nomme pas fon
garant. Elle eft rapportée à la tête des
OEuvres de Duret , dans la Préface
d'Adrien Peleryn Chrouet , Docteur en
Médecine . D'où celui - ci l'a - t-il tirée ?
L'Auteur de l'Effai Hiftorique pouvoit
la copier , mais il ne falloit pas obmettre
AVRIL. 1763. 129
la notice des ouvrages qui ont fait paffer
le nom de Duret à la poftérité . Cela
étoit effentiel à l'hiftoire de la Médecine
en France & l'on n'en dit mot ,
pour nous parler de la vaiffelle que le
Roi a donnée à la fille de ce Médecin
le jour de fes noces. Pourquoi encore
altérer le prix de ce préfent : il fe montoit
à 40000 florins & non point à
40000 livres , comme on l'avance .
Les Commentaires de Louis Duret
fur les prénotions coaques d'Hyppocrate
, n'ont été imprimés qu'après fa
mort par les foins de Jean Duret fon
fils , & font dédiés par celui – ci à
Henri III. Jean Duret eut fort jeune
la furvivance de fon pere à la Cour.
Il avoit deux freres , l'un Subſtitut du
Procureur Général au Parlement de
Paris dont il exerça les fonctions pendant
les
guerres civiles lorfque le Parlement
étoit à Tours ; & l'autre Préfident
de la Chambre des Comptes de Paris.
Tout cela eft dit pour faire honneur à
la Médecine en la perfonne de Duret
pere .
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Résumé : SUITE des Observations sur l'Histoire de la Médecine.
Le texte traite de l'origine et de l'apparition de la maladie vénérienne en Europe. L'auteur examine les affirmations selon lesquelles cette maladie était inconnue des Européens avant la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb. Pour illustrer cette question, il présente une description de la lèpre par Arétée de Cappadoce, vivant sous l'Empire de Néron, et compare cette maladie à la maladie vénérienne. Il mentionne également les soins apportés par Saint Louis aux lépreux et les différences entre la lèpre et la maladie vénérienne. L'auteur critique l'erreur commune selon laquelle la maladie vénérienne aurait été introduite en Europe par Colomb. Il cite Dom Sanchez, un médecin portugais, qui a prouvé que cette maladie était connue en Europe avant le voyage de Colomb. Des écrits authentiques, comme ceux de Lanfranc de Milan en 1296, attestent de l'existence de la maladie avant cette date. Le texte aborde également l'importance de l'esprit de discernement dans l'écriture de l'histoire de la médecine. Il mentionne des anecdotes sur Louis Duret, médecin de Charles IX et Henri III, et critique l'omission de détails essentiels dans l'histoire de la médecine en France. L'auteur souligne l'importance de conserver la mémoire des œuvres qui ont fait la renommée de certains médecins, comme les commentaires de Louis Duret sur les prénotions coques d'Hippocrate.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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28
p. 193-194
De LONDRES, le 4 Juin 1763.
Début :
Le sieur d'Eon, Résident de France en cette Cour, a eu l'honneur de [...]
Mots clefs :
Cour, Sa Majesté, Académie royale des sciences de Paris, Longitude, Mer, Amérique, Canada, Sauvages, Officiers, Forts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De LONDRES, le 4 Juin 1763.
De LONDRES , le 14 Juin 1763.
Lefieur d'Eon , Réfident de France en cette Cour ,
a eu l'honneur de préſenter à Sa Majeſté les fieurs
de la Condamine , Camus & de la Lande , Membres
de l'Académie Royale des Sciences de Paris ,
& de la Société Royale de Londres ; ces deux derniers
font depuis quelque tems en cette Ville par
Ordre de Sa Majefté Très- Chrétienne , pour examiner
les opérations relatives à la découverte de
la Longitude en Mer , objet qui fixe aujourd'hui
plus que jamais l'attention de l'Angleterre & de
la France.
On écrit de la nouvelle Yorck , du 18 Avril ,
que le Fort Sainte Marie fur le Lac fupérieur , le
Pofte François le plus avancé dans le Pays des
Sauvages du Canada ; a été réduit en cendres le
20 Décembre dernier avec les Cazernes & tout ce
qui s'y eft trouvé , fans qu'on ait pu découvrir ce
qui a occafionné cet accident. L'Officier Anglois
qui commandoit dans le Fort , a eu beaucoup de
peine à fe dérober aux flâmes , & il en a reçu plufieurs
atteintes en différentes parties du corps.
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
On a reçu à Exeter quelques nouvelles de l'A
mérique , par lesquelles on apprend que les Indiens
des Côtes Nord & Nord - Oueft de Terre-
Neuve , ont brûlé & détruit des Etabliffemens
Anglois , formés dans le détroit de Belle- Ifle , visà-
vis de la Côte de Labrador.
Lefieur d'Eon , Réfident de France en cette Cour ,
a eu l'honneur de préſenter à Sa Majeſté les fieurs
de la Condamine , Camus & de la Lande , Membres
de l'Académie Royale des Sciences de Paris ,
& de la Société Royale de Londres ; ces deux derniers
font depuis quelque tems en cette Ville par
Ordre de Sa Majefté Très- Chrétienne , pour examiner
les opérations relatives à la découverte de
la Longitude en Mer , objet qui fixe aujourd'hui
plus que jamais l'attention de l'Angleterre & de
la France.
On écrit de la nouvelle Yorck , du 18 Avril ,
que le Fort Sainte Marie fur le Lac fupérieur , le
Pofte François le plus avancé dans le Pays des
Sauvages du Canada ; a été réduit en cendres le
20 Décembre dernier avec les Cazernes & tout ce
qui s'y eft trouvé , fans qu'on ait pu découvrir ce
qui a occafionné cet accident. L'Officier Anglois
qui commandoit dans le Fort , a eu beaucoup de
peine à fe dérober aux flâmes , & il en a reçu plufieurs
atteintes en différentes parties du corps.
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
On a reçu à Exeter quelques nouvelles de l'A
mérique , par lesquelles on apprend que les Indiens
des Côtes Nord & Nord - Oueft de Terre-
Neuve , ont brûlé & détruit des Etabliffemens
Anglois , formés dans le détroit de Belle- Ifle , visà-
vis de la Côte de Labrador.
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Résumé : De LONDRES, le 4 Juin 1763.
Le 14 juin 1763, Lefieur d'Eon, représentant de la France à Londres, a présenté à Sa Majesté les sieurs de la Condamine, Camus et de la Lande, membres de l'Académie Royale des Sciences de Paris et de la Société Royale de Londres. Camus et de la Lande étaient en mission à Londres pour examiner les opérations relatives à la découverte de la longitude en mer, un sujet crucial pour l'Angleterre et la France. Le 18 avril, des nouvelles de la Nouvelle-York rapportaient que le Fort Sainte Marie, situé sur le lac Supérieur et représentant le poste français le plus avancé au Canada, avait été détruit par un incendie le 20 décembre précédent. Les causes de cet incendie restaient inconnues. L'officier anglais commandant le fort avait échappé aux flammes mais avait subi plusieurs blessures. À Exeter, des nouvelles d'Amérique indiquaient que les Indiens des côtes nord et nord-ouest de Terre-Neuve avaient incendié et détruit des établissements anglais situés dans le détroit de Belle-Isle, en face de la côte du Labrador.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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29
p. 209-216
De LONDRES, le premier Septembre.
Début :
Ce n'est pas sans étonnement que l'on a appris que la flotte Françoise de Brest avoit remis à la voile le 17 [...]
Mots clefs :
Londres, France, Amiral, Paix, Amérique, Nation, Ministres, Guerre, Papiers, Nouvelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De LONDRES, le premier Septembre.
De LONDRES , le premier Septembre.
17
Ce n'eft pas fans étonnement que l'on a appris que
la flotte Françoife de Breft avoit remis à la voile le
du mois dernier , tandis que celle de l'Amiral Keppel
n'a pu partir que le 22 & le 23 ; encore a- t- il été
obligé de laiffer beaucoup de vaiffeaux qu'on a remplacés
par de nouveaux , fur lefquels on a fait paffer
les équipages de ceux qui étoient hors d'état de fervir.
Peut - être fans l'arrivée de la flotte des ifles qui
nous a amené des matelots dont on s'eft emparé fur-lechamppour
la marine Royale , fon féjour à Portf
mouth auroit- il été encore plus long La fortie de
l'efcadre Françoife paroît aux yeux de ceux qui en
doutoient encore , une preuve qu'elle a eu dans le
combat d'Oueflant l'avantage que nous nous attribuons
, & qui l'encourage à tenter d'en obtenir un
fecond. S'il faut en croire quelques- uns de nos papiers
, la Cour qui a publié notre prétendue victoire ,
n'ofant témoigner ouvertement fon mécontentement
qui auroit averti la Nation de ſe défier de fon récit , a
examiné en fecret la conduite de l'Amiral Keppel
dans l'inconcevable affaire d'Oueffant ; cet Officier
n'eft pas juftifié à fes yeux , mais la crainte de ſe
démafquer , l'a déterminée à lui fournir l'occafion de
prendre fa revanche. Les deux premières divifions de
fon efcadre , commandées par les Amiraux Harland
& Pallifer , fortes de 9 vaiffeaux de ligne chacune ,
a
( 210 )
font partis le 22 , & il les a fuivies avec la troiſième ,
forte de 12 , le 23. On n'en a point encore reçu de
nouvelles , & on eſt à préſent dans l'attente d'une ac
tion plus décifive que la première , & dont on fe
flatte auffi d'avoir une relation plus claire .
La feconde fortie de l'Amiral Keppel n'a point fait
taire les bruits de paix qui fe font répandus ici depuis
l'arrivée du Marquis d'Almodovar ; on les répète
avec plus d'affurance ; on dit qu'il y a une négociation
fecrette entre la France & la Grande-Bretagne
& on ajoute feulement qu'elle eft l'ouvrage du Lord
Mansfield. On rappelle à cette occafion , pour infpirer
plus de confiance aux talens de ce Négociateur ,
qu'il ménagea en 1757 un accommodement entre
deux partis qui divifoient le Ministère , & il paffe
pour avoir eu auffi beaucoup de part à la paix de
Verſailles , & au traité fait avec l'Eſpagne au fujet
des ifles de Falkland. Tous ces rêves ne prouvent
autre chofe , finon que nous défirons la paix , & que
nous ne cherchons qu'un prétexte pour la faire avec
honneur. C'est pour le trouver que nos Miniftres ont
fait tant d'accueil à l'Ambaffadeur Eſpagnol ; mais il
paroît jufqu'à préfent qu'il eft plus chargé des affaires
de Verfailles que de celles de Madrid ; on affure qu'il
a commencé à faire entendre , en parlant au nom de
cette dernière Cour , que fi on veut qu'elle refte neutre
& qu'elle fe rende médiatrice , il faut qu'on lui
rende Gibraltar. On a obfervé qu'il reçut la nouvelle
du combat d'Oueffant qui lui fut envoyée de France ,
4 heures avant que notre Cour l'eût reçue de l'Amiral
Keppel. On prétend qu'avant fon départ de Paris , it
dîna la veille avec le Comte d'Aranda , le Ministre de
Lisbonne & le Docteur Franklin , qui lui dit : » Malgré
le grand befoin qu'auroient les Miniftres Anglois
de voir réuffir vos négociations , je crois pouvoir
vous affurer qu'ils vous oppoferont bien des diffi
cultés ; en tout cas , fouvenez-vous que la France a
promis de ne rien faire fans les Etats -Unis , & les
Etats-Unis de ne rien faire ſans la France «.
( 211 )
Sans chercher à examiner le degré de vérité de ces
détails , nous nous contenterons d'obſerver , que fi
les auteurs de nos papiers publics tendent à éclairer
notre Ministère qui ne leur demande pas leurs lumières
fur tout ce qu'ils favent ou ce qu'ils rêvent ,
ils cherchent auffi à infpirer à l'Espagne des dé
fiances qu'elle n'écoutera pas . » Un Prêtre Catholique
Irlandois , difent-ils , qui eft aujourd'hui ici & qui
a quitté la Nouvelle - Efpagne , il y a environ un an ,
rapporte que dans plufieurs parties de l'Amérique
Méridionale , & particulièrement dans les Provinces
contigues de nos Colonies du nord , le peuple commençoit
à murmurer de fa fituation , & témoignoit
du penchant à fuivre l'exemple de nos Colonies , qui
ufent de tous les moyens poffibles pour répandre
leur nouvelle doctrine. Ce Prêtre ajoute qu'il a lu
dans ce pays la brochure du Docteur Price , traduite
en Efpagnol , & imprimée dans la Caroline Méri,
dionale par ordre du Congrès. Ces circonstances ont
fait conjecturer à l'Efpagne ce qu'elle pouvoit attendre
d'un traité avec l'Amérique ".
Quoiqu'il en foitde ces réflexions , il paroît qu'elles
ne font pas beaucoup d'impreffion fur l'Espagne ; &
on prétend que par fa médiation on fera une triple
paix , par laquelle on lui cédera , a elle-même Gibraltar
, le Canada à la France , & l'Indépendance à
l'Amérique. Notre Ministère paroît décidé à accorder
cette dernière ; il voit enfin qu'il eft inutile de fonger
à la refufer ; mais le Roi , dit- on , ne peut s'y réfoudre;
on prétend même qu'il a déclaré qu'il aimeroit
mieux mourir fur le champ de bataille , que de voir
P'Amérique triompher & l'emporter fur fon Souverain
& fur la Métropole , jadis fi brillante & fi puif
fante. On lui répond dans nos Gazettes , qu'on permet
ce qu'on ne peut empêcher , & qu'on ne meurt
point. Les lettres de nos Commiſſaires annoncent
qu'ils ont reçu le dernier mot des Américains ; celles
du Général Clinton nous ont appris combien il avoit
( 212 )
été harcelé dans fa retraite de Philadelphie à New-
Yorck ; & felon plufieurs lettres particulières , il eſt
actuellement enfermé dans cette place , tandis que
l'Amiral Howe , en dedans de la baye de Shandy-
Hook , eft bloqué par l'efcadre du Comte d'Estaing
qui l'empêche d'en fortir ; quelques avis parlent
même d'un combat dans lequel il a eu le deffous ; &
quand il ne feroit pas vrai qu'il y cút eu un combat ,
que peut faire notre flotte ainfi reflerrée ? comment
fortiroit-elle ? L'efcadre de l'Amiral Byron , difperfée
par la tempête , quand elle arriveroit en Amérique , lui
feroit- elle d'un grand fecours avec quelques vaiffeaux
endommagés , & qui ont plus befoin d'être réparés
que de combattre. Les relations Américaines de
l'affaire du 28 Juin font bien différentes de celles du
Général Clinton ; il n'a eu qu'avec peine le foible
avantage de fe retirer devant un ennemi victorieux
& de lui échapper par des marches forcées ; le papier
qu'il a laiffé fur le champ de bataille , par lequel il
recommandoit fes bleflés à l'humanité du Général
Washington , prouve que le nombre en eft plus
grand qu'il ne l'a préfenté ; il n'a compté que ceux
qu'il a pu emmener avec lui , & qu'il n'avoit pas
befoin de récommander à fon ennemi ; c'eſt à ceux
qu'il a laiffés fur le champ de bataille que cette recom
mandation étoit néceflaire.
Malgré ces bruits défefpérans , & qui ne font que
trop fondés , on prétend que les Commiffaires ont
reçu ordre de revenir , fi les Américains infiftent fur
l'indépendance ; on débite , pour autorifer cette hauteur
, qu'on a des partifans parmi eux , & qu'on
compte fur leurs foins pour former un nouveau Congrès
, qui fera plus traitable que celui - ci . Toutes ces
nouvelles n'ont pas d'autre but que de fonder la Nation
qui n'y croit point , & l'engager à demander
elle-même une paix dont les Miniftres fentent la
néceffité , & qu'ils n'ofent pas faire fans y être autorifés.
Cette politique paroît leur réuffir en partie ; il
paffe pour conftant que les marchands de cette ville ,
#
( 213 )
excités par les intrigues de quelques agens fecrets ,
vont s'affembler pour demander au Roi d'affembler
le Parlement , afin qu'il délibère fur les moyens de
faire la paix avec l'Amérique. Nos plaifans demandent
pourquoi on ne délibèrera pas auffi fur ceux de
la faire avec la France ; » car pourquoi avoir la
guerre avec cette Puiffance pour une caufe qui regarde
l'Amérique , tandis que nous cherchons à
faire la paix avec celle- ci «. On fent bien que nos
Miniftres n'ofent pas en demander tant à la fois ; ce
dernier objet aura fon tour ; il s'agit à préfent de fe
délivrer d'une partie de leurs embarras ; ils efpèrent
qu'en tournant toutes leurs forces contre la France ,
la partie fera plus égale , & ils oublient que l'Amé
rique eft obligée de prendre le parti de la France ; ils
cherchent auffi à empêcher l'Eſpagne de fe réunir à
leurs ennemis ; pour cela ils s'empreffent de publier
qu'ils ont des alliés sûrs dans les Hollandois ; le
Chevalier Yorke , difent-ils , eft attendu inceffamment
avec les préliminaires d'un traité avec cette
République. Ils font auffi beaucoup de bruit des fecours
qu'ils attendent de la Ruffie , & qui font inévi
tables fi les Cours de Verfailles & de Madrid agif
fent de concert ; une forte eſcadre fous les ordres de
l'Amiral Gregg , eft prête à partir de Cronstadt ; mais
la guerre , dont cette Puiffance eft menacée de la
part des Turcs , ne lui rendra- t - elle pas cette flotte
néceffaire pour poufler fes propres opérations ?
A ces raiſons & à une infinité d'autres qui rabattent
beaucoup de ces brillantes espérances , on peut
ajouter que toute la Nation connoît l'état de fes
finances ; qu'elle ne pourroit fournir aux dépenfes de
la guerre pendant deux ans , & c'eft ce que le cabinet
de Verfailles fait comme nous. Il a porté à notre
commerce un coup fatal par l'encouragement qu'il a
donné à fes Armateurs ; en le ruinant , il nous ôte
les moyens de faire la guerre ; il nous réduira peutêtre
à faire une paix honteufe , & à avoir une marine
( 214 )
limitée. Nous pouvions l'imiter en donnant à notre
tour plutôt nos lettres de marque. Nous les avons
fufpendues pendant quelque tems , & nos plaifans
n'ont pas manqué de dire : » Que les Jurifconfultes
confultés , ont répondu que la loi n'autoriſoit pas à
en donner avant la déclaration formelle de guerre,
qu'en conféquence nos Miniftres fages & circonfpects
, avoient jugé à propos de différer ; mais
comme on leur a fait enfin obferver que plufieurs
Armateurs avoient fait de groffes avances , ils s'étoient
déterminés à s'écarter des règles exactes de la juftice ,
fauf à difcuter par la fuite cette matière de droit «
Le prix de ces lettres de marque eft de 12 liv . ſterl.
y compris les frais de bureau. » Tout ceque nous
voyons aujourd'hui depuis la tête jufqu'aux pieds de
la Nation , dit un de nos papiers , prouve la jufteffe
de ce mot du Comte de Chefterfield mourant. On lui
demandoit ce qu'il penfoit de l'état de la Grande-
Bretagne. Les hommes ont perdu tout leur courage ,
répondit-il , & les femmes toute leur modeftie a.
Si , comme on le dit ici , la déclaration de guerre
n'a lieu qu'après l'affemblée du Parlement , elle eſt
encore reculée d'un mois , car le Roi vient de la
proroger au 10 Octobre prochain . En attendant , on
continue de tenir aſſemblés les camps qu'on a formés
pour avoir des troupes prêtes en cas d'invafion de la
part de la France. Nos papiers publics nous avertif
fent férieufement de nous y préparer pour le 10 de
ce mois , ou pour le 25 ; ils ajoutent en même-tems
que fi elle n'a pas lieu à l'une ou à l'autre de ces époques
, ils ne la feront pas cette année. Quelques- uns
de ces hommes , qu'on appelle ici patriotes , le font
empreflés de répondre à cet avis par la plaifanterie
fuivante. » Il y a quelques jours que des perfonnes
de diftinction s'entretenoient enfemble de l'état de
foibleffe où eft la Nation , & de l'impuiffance où nous
fommes de réfifter aux François , dans le cas où ils
méditeroient une invafion. Le Lord Littleton qui
( 215 )
étoit préfent , fit le plus grand éloge des talens du
fea Comte de Chatham , en diſant que fi les Miniftres
vouloient faire retirer ce grand homme du tombeau ,
l'habiller & le placer ainfi fur les rochers de Douvres
, les François n'oferoient jamais approcher de
nos côtes «. Le général de la Nation ne croit pas les
François fi fufceptibles d'être effrayés par des revenans.
Pendant que dans la plupart de nos papiers on
épuife les injures & les mauvaiſes plaifanteries contre
eux , on vient de rendre dans un , hommage à la nobleffe
& à la générofité du Maréchal de Broglie ;
felon d'autres du Marchal d'Eftrées ; quel que
foit l'auteur du trait que nous allons traduire , il eft
digne de l'un & de l'autre. » Le Maréchal étoit intimement
lié avec l'Amiral Rodney , qui a paffé quelque-
tems en France. Lorfque le Lord Stormont fur
rappellé , l'Amiral qui avoit fait quelques dettes qu'il
vouloit payer avant de partir auffi , alla prier l'Ambaffadeur
de lui prêter fon crédit pour une fomme.
Le Lord Stormont ne le put pas. L'Amiral reftoit en
conféquence en France , lorfque le Maréchal le fit
prier de venir chez lui . J'ai appris , lui dit- il , que
quelques dettes vous forçoient à prolonger votre féjour
ici ; je fais combien un homme comme vous
peut être utile à la patrie dans les circonstances préfentes
; je m'eftimerai trop heureux de pouvoir faciliter
votre départ ; mon banquier a mes ordres ; vous
pouvez tirer fur lui les fommes qui vous ſont néceffaires
".
Le Duc de Glocefter eft parti le 27 du mois dernier
pour
fe rendre à l'armée du Roi de Pruffe en Bohême.
On lit ici des copies de la lettre ſuivante de Dantzick.
» On vient d'apprendre une nouvelle qui
donne lieu à beaucoup de conjectures ; c'eft l'ordre
que le Roi de Pruffe a envoyé à fes Officiers de
Douane à Wefterdeep , de ne plus laiffer pafler à
l'avenir aucuns mâts deftinés pour certaines Puiffances
de l'Europe. Le Conful de France a dépêché
( 216 )
fur-le-champ un Courier à Paris , avec cette nouvelle
qui eft très-intéreffante pour toutes les Puiffances
maritimes ",
17
Ce n'eft pas fans étonnement que l'on a appris que
la flotte Françoife de Breft avoit remis à la voile le
du mois dernier , tandis que celle de l'Amiral Keppel
n'a pu partir que le 22 & le 23 ; encore a- t- il été
obligé de laiffer beaucoup de vaiffeaux qu'on a remplacés
par de nouveaux , fur lefquels on a fait paffer
les équipages de ceux qui étoient hors d'état de fervir.
Peut - être fans l'arrivée de la flotte des ifles qui
nous a amené des matelots dont on s'eft emparé fur-lechamppour
la marine Royale , fon féjour à Portf
mouth auroit- il été encore plus long La fortie de
l'efcadre Françoife paroît aux yeux de ceux qui en
doutoient encore , une preuve qu'elle a eu dans le
combat d'Oueflant l'avantage que nous nous attribuons
, & qui l'encourage à tenter d'en obtenir un
fecond. S'il faut en croire quelques- uns de nos papiers
, la Cour qui a publié notre prétendue victoire ,
n'ofant témoigner ouvertement fon mécontentement
qui auroit averti la Nation de ſe défier de fon récit , a
examiné en fecret la conduite de l'Amiral Keppel
dans l'inconcevable affaire d'Oueffant ; cet Officier
n'eft pas juftifié à fes yeux , mais la crainte de ſe
démafquer , l'a déterminée à lui fournir l'occafion de
prendre fa revanche. Les deux premières divifions de
fon efcadre , commandées par les Amiraux Harland
& Pallifer , fortes de 9 vaiffeaux de ligne chacune ,
a
( 210 )
font partis le 22 , & il les a fuivies avec la troiſième ,
forte de 12 , le 23. On n'en a point encore reçu de
nouvelles , & on eſt à préſent dans l'attente d'une ac
tion plus décifive que la première , & dont on fe
flatte auffi d'avoir une relation plus claire .
La feconde fortie de l'Amiral Keppel n'a point fait
taire les bruits de paix qui fe font répandus ici depuis
l'arrivée du Marquis d'Almodovar ; on les répète
avec plus d'affurance ; on dit qu'il y a une négociation
fecrette entre la France & la Grande-Bretagne
& on ajoute feulement qu'elle eft l'ouvrage du Lord
Mansfield. On rappelle à cette occafion , pour infpirer
plus de confiance aux talens de ce Négociateur ,
qu'il ménagea en 1757 un accommodement entre
deux partis qui divifoient le Ministère , & il paffe
pour avoir eu auffi beaucoup de part à la paix de
Verſailles , & au traité fait avec l'Eſpagne au fujet
des ifles de Falkland. Tous ces rêves ne prouvent
autre chofe , finon que nous défirons la paix , & que
nous ne cherchons qu'un prétexte pour la faire avec
honneur. C'est pour le trouver que nos Miniftres ont
fait tant d'accueil à l'Ambaffadeur Eſpagnol ; mais il
paroît jufqu'à préfent qu'il eft plus chargé des affaires
de Verfailles que de celles de Madrid ; on affure qu'il
a commencé à faire entendre , en parlant au nom de
cette dernière Cour , que fi on veut qu'elle refte neutre
& qu'elle fe rende médiatrice , il faut qu'on lui
rende Gibraltar. On a obfervé qu'il reçut la nouvelle
du combat d'Oueffant qui lui fut envoyée de France ,
4 heures avant que notre Cour l'eût reçue de l'Amiral
Keppel. On prétend qu'avant fon départ de Paris , it
dîna la veille avec le Comte d'Aranda , le Ministre de
Lisbonne & le Docteur Franklin , qui lui dit : » Malgré
le grand befoin qu'auroient les Miniftres Anglois
de voir réuffir vos négociations , je crois pouvoir
vous affurer qu'ils vous oppoferont bien des diffi
cultés ; en tout cas , fouvenez-vous que la France a
promis de ne rien faire fans les Etats -Unis , & les
Etats-Unis de ne rien faire ſans la France «.
( 211 )
Sans chercher à examiner le degré de vérité de ces
détails , nous nous contenterons d'obſerver , que fi
les auteurs de nos papiers publics tendent à éclairer
notre Ministère qui ne leur demande pas leurs lumières
fur tout ce qu'ils favent ou ce qu'ils rêvent ,
ils cherchent auffi à infpirer à l'Espagne des dé
fiances qu'elle n'écoutera pas . » Un Prêtre Catholique
Irlandois , difent-ils , qui eft aujourd'hui ici & qui
a quitté la Nouvelle - Efpagne , il y a environ un an ,
rapporte que dans plufieurs parties de l'Amérique
Méridionale , & particulièrement dans les Provinces
contigues de nos Colonies du nord , le peuple commençoit
à murmurer de fa fituation , & témoignoit
du penchant à fuivre l'exemple de nos Colonies , qui
ufent de tous les moyens poffibles pour répandre
leur nouvelle doctrine. Ce Prêtre ajoute qu'il a lu
dans ce pays la brochure du Docteur Price , traduite
en Efpagnol , & imprimée dans la Caroline Méri,
dionale par ordre du Congrès. Ces circonstances ont
fait conjecturer à l'Efpagne ce qu'elle pouvoit attendre
d'un traité avec l'Amérique ".
Quoiqu'il en foitde ces réflexions , il paroît qu'elles
ne font pas beaucoup d'impreffion fur l'Espagne ; &
on prétend que par fa médiation on fera une triple
paix , par laquelle on lui cédera , a elle-même Gibraltar
, le Canada à la France , & l'Indépendance à
l'Amérique. Notre Ministère paroît décidé à accorder
cette dernière ; il voit enfin qu'il eft inutile de fonger
à la refufer ; mais le Roi , dit- on , ne peut s'y réfoudre;
on prétend même qu'il a déclaré qu'il aimeroit
mieux mourir fur le champ de bataille , que de voir
P'Amérique triompher & l'emporter fur fon Souverain
& fur la Métropole , jadis fi brillante & fi puif
fante. On lui répond dans nos Gazettes , qu'on permet
ce qu'on ne peut empêcher , & qu'on ne meurt
point. Les lettres de nos Commiſſaires annoncent
qu'ils ont reçu le dernier mot des Américains ; celles
du Général Clinton nous ont appris combien il avoit
( 212 )
été harcelé dans fa retraite de Philadelphie à New-
Yorck ; & felon plufieurs lettres particulières , il eſt
actuellement enfermé dans cette place , tandis que
l'Amiral Howe , en dedans de la baye de Shandy-
Hook , eft bloqué par l'efcadre du Comte d'Estaing
qui l'empêche d'en fortir ; quelques avis parlent
même d'un combat dans lequel il a eu le deffous ; &
quand il ne feroit pas vrai qu'il y cút eu un combat ,
que peut faire notre flotte ainfi reflerrée ? comment
fortiroit-elle ? L'efcadre de l'Amiral Byron , difperfée
par la tempête , quand elle arriveroit en Amérique , lui
feroit- elle d'un grand fecours avec quelques vaiffeaux
endommagés , & qui ont plus befoin d'être réparés
que de combattre. Les relations Américaines de
l'affaire du 28 Juin font bien différentes de celles du
Général Clinton ; il n'a eu qu'avec peine le foible
avantage de fe retirer devant un ennemi victorieux
& de lui échapper par des marches forcées ; le papier
qu'il a laiffé fur le champ de bataille , par lequel il
recommandoit fes bleflés à l'humanité du Général
Washington , prouve que le nombre en eft plus
grand qu'il ne l'a préfenté ; il n'a compté que ceux
qu'il a pu emmener avec lui , & qu'il n'avoit pas
befoin de récommander à fon ennemi ; c'eſt à ceux
qu'il a laiffés fur le champ de bataille que cette recom
mandation étoit néceflaire.
Malgré ces bruits défefpérans , & qui ne font que
trop fondés , on prétend que les Commiffaires ont
reçu ordre de revenir , fi les Américains infiftent fur
l'indépendance ; on débite , pour autorifer cette hauteur
, qu'on a des partifans parmi eux , & qu'on
compte fur leurs foins pour former un nouveau Congrès
, qui fera plus traitable que celui - ci . Toutes ces
nouvelles n'ont pas d'autre but que de fonder la Nation
qui n'y croit point , & l'engager à demander
elle-même une paix dont les Miniftres fentent la
néceffité , & qu'ils n'ofent pas faire fans y être autorifés.
Cette politique paroît leur réuffir en partie ; il
paffe pour conftant que les marchands de cette ville ,
#
( 213 )
excités par les intrigues de quelques agens fecrets ,
vont s'affembler pour demander au Roi d'affembler
le Parlement , afin qu'il délibère fur les moyens de
faire la paix avec l'Amérique. Nos plaifans demandent
pourquoi on ne délibèrera pas auffi fur ceux de
la faire avec la France ; » car pourquoi avoir la
guerre avec cette Puiffance pour une caufe qui regarde
l'Amérique , tandis que nous cherchons à
faire la paix avec celle- ci «. On fent bien que nos
Miniftres n'ofent pas en demander tant à la fois ; ce
dernier objet aura fon tour ; il s'agit à préfent de fe
délivrer d'une partie de leurs embarras ; ils efpèrent
qu'en tournant toutes leurs forces contre la France ,
la partie fera plus égale , & ils oublient que l'Amé
rique eft obligée de prendre le parti de la France ; ils
cherchent auffi à empêcher l'Eſpagne de fe réunir à
leurs ennemis ; pour cela ils s'empreffent de publier
qu'ils ont des alliés sûrs dans les Hollandois ; le
Chevalier Yorke , difent-ils , eft attendu inceffamment
avec les préliminaires d'un traité avec cette
République. Ils font auffi beaucoup de bruit des fecours
qu'ils attendent de la Ruffie , & qui font inévi
tables fi les Cours de Verfailles & de Madrid agif
fent de concert ; une forte eſcadre fous les ordres de
l'Amiral Gregg , eft prête à partir de Cronstadt ; mais
la guerre , dont cette Puiffance eft menacée de la
part des Turcs , ne lui rendra- t - elle pas cette flotte
néceffaire pour poufler fes propres opérations ?
A ces raiſons & à une infinité d'autres qui rabattent
beaucoup de ces brillantes espérances , on peut
ajouter que toute la Nation connoît l'état de fes
finances ; qu'elle ne pourroit fournir aux dépenfes de
la guerre pendant deux ans , & c'eft ce que le cabinet
de Verfailles fait comme nous. Il a porté à notre
commerce un coup fatal par l'encouragement qu'il a
donné à fes Armateurs ; en le ruinant , il nous ôte
les moyens de faire la guerre ; il nous réduira peutêtre
à faire une paix honteufe , & à avoir une marine
( 214 )
limitée. Nous pouvions l'imiter en donnant à notre
tour plutôt nos lettres de marque. Nous les avons
fufpendues pendant quelque tems , & nos plaifans
n'ont pas manqué de dire : » Que les Jurifconfultes
confultés , ont répondu que la loi n'autoriſoit pas à
en donner avant la déclaration formelle de guerre,
qu'en conféquence nos Miniftres fages & circonfpects
, avoient jugé à propos de différer ; mais
comme on leur a fait enfin obferver que plufieurs
Armateurs avoient fait de groffes avances , ils s'étoient
déterminés à s'écarter des règles exactes de la juftice ,
fauf à difcuter par la fuite cette matière de droit «
Le prix de ces lettres de marque eft de 12 liv . ſterl.
y compris les frais de bureau. » Tout ceque nous
voyons aujourd'hui depuis la tête jufqu'aux pieds de
la Nation , dit un de nos papiers , prouve la jufteffe
de ce mot du Comte de Chefterfield mourant. On lui
demandoit ce qu'il penfoit de l'état de la Grande-
Bretagne. Les hommes ont perdu tout leur courage ,
répondit-il , & les femmes toute leur modeftie a.
Si , comme on le dit ici , la déclaration de guerre
n'a lieu qu'après l'affemblée du Parlement , elle eſt
encore reculée d'un mois , car le Roi vient de la
proroger au 10 Octobre prochain . En attendant , on
continue de tenir aſſemblés les camps qu'on a formés
pour avoir des troupes prêtes en cas d'invafion de la
part de la France. Nos papiers publics nous avertif
fent férieufement de nous y préparer pour le 10 de
ce mois , ou pour le 25 ; ils ajoutent en même-tems
que fi elle n'a pas lieu à l'une ou à l'autre de ces époques
, ils ne la feront pas cette année. Quelques- uns
de ces hommes , qu'on appelle ici patriotes , le font
empreflés de répondre à cet avis par la plaifanterie
fuivante. » Il y a quelques jours que des perfonnes
de diftinction s'entretenoient enfemble de l'état de
foibleffe où eft la Nation , & de l'impuiffance où nous
fommes de réfifter aux François , dans le cas où ils
méditeroient une invafion. Le Lord Littleton qui
( 215 )
étoit préfent , fit le plus grand éloge des talens du
fea Comte de Chatham , en diſant que fi les Miniftres
vouloient faire retirer ce grand homme du tombeau ,
l'habiller & le placer ainfi fur les rochers de Douvres
, les François n'oferoient jamais approcher de
nos côtes «. Le général de la Nation ne croit pas les
François fi fufceptibles d'être effrayés par des revenans.
Pendant que dans la plupart de nos papiers on
épuife les injures & les mauvaiſes plaifanteries contre
eux , on vient de rendre dans un , hommage à la nobleffe
& à la générofité du Maréchal de Broglie ;
felon d'autres du Marchal d'Eftrées ; quel que
foit l'auteur du trait que nous allons traduire , il eft
digne de l'un & de l'autre. » Le Maréchal étoit intimement
lié avec l'Amiral Rodney , qui a paffé quelque-
tems en France. Lorfque le Lord Stormont fur
rappellé , l'Amiral qui avoit fait quelques dettes qu'il
vouloit payer avant de partir auffi , alla prier l'Ambaffadeur
de lui prêter fon crédit pour une fomme.
Le Lord Stormont ne le put pas. L'Amiral reftoit en
conféquence en France , lorfque le Maréchal le fit
prier de venir chez lui . J'ai appris , lui dit- il , que
quelques dettes vous forçoient à prolonger votre féjour
ici ; je fais combien un homme comme vous
peut être utile à la patrie dans les circonstances préfentes
; je m'eftimerai trop heureux de pouvoir faciliter
votre départ ; mon banquier a mes ordres ; vous
pouvez tirer fur lui les fommes qui vous ſont néceffaires
".
Le Duc de Glocefter eft parti le 27 du mois dernier
pour
fe rendre à l'armée du Roi de Pruffe en Bohême.
On lit ici des copies de la lettre ſuivante de Dantzick.
» On vient d'apprendre une nouvelle qui
donne lieu à beaucoup de conjectures ; c'eft l'ordre
que le Roi de Pruffe a envoyé à fes Officiers de
Douane à Wefterdeep , de ne plus laiffer pafler à
l'avenir aucuns mâts deftinés pour certaines Puiffances
de l'Europe. Le Conful de France a dépêché
( 216 )
fur-le-champ un Courier à Paris , avec cette nouvelle
qui eft très-intéreffante pour toutes les Puiffances
maritimes ",
Fermer
Résumé : De LONDRES, le premier Septembre.
Le 17 août, la flotte française de Brest a pris la mer, suivie par la flotte britannique de l'amiral Keppel les 22 et 23 août. Keppel a dû laisser plusieurs vaisseaux en mauvais état et les remplacer par de nouveaux. La victoire française lors du combat d'Ouessant a incité les Français à rechercher une nouvelle confrontation. Des rumeurs indiquent que la cour britannique offre à Keppel une chance de se racheter. Les divisions de Keppel, sous les ordres des amiraux Harland et Palliser, ont navigué sans nouvelles de leurs actions. Des négociations secrètes pour la paix entre la France et la Grande-Bretagne sont en cours, orchestrées par le Lord Mansfield, avec la participation de l'ambassadeur espagnol, le Marquis d'Almodovar. L'Espagne envisage de rester neutre et médiatrice si Gibraltar est rendu. Des rumeurs évoquent une triple paix incluant la cession de Gibraltar à l'Espagne, du Canada à la France, et l'indépendance des États-Unis. Le roi britannique est réticent à accorder cette indépendance, mais le ministère semble prêt à l'accepter. Sur le plan militaire, l'amiral Howe est bloqué par la flotte du comte d'Estaing dans la baie de Sandy Hook. Des rumeurs parlent d'un possible combat impliquant l'amiral Byron, dont la flotte nécessite des réparations. Les rapports américains de la bataille du 28 juin diffèrent de ceux du général Clinton. Les commissaires britanniques envisagent de revenir si les Américains insistent sur l'indépendance, espérant influencer un nouveau Congrès. En Grande-Bretagne, des marchands demandent au roi de convoquer le Parlement pour discuter de la paix avec l'Amérique. Les ministres britanniques cherchent à éviter une guerre simultanée avec la France et l'Amérique, espérant que l'Espagne ne s'alliera pas à leurs ennemis. La déclaration de guerre contre la France est reportée à octobre, et des préparatifs sont en cours pour repousser une éventuelle invasion française.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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30
p. 262-275
L'Histoire de l'Amérique par Robertson, [titre d'après la table]
Début :
L'Histoire de l'Amérique, par M. Robertson, Principal de l'Université d'Edimbourg, [...]
Mots clefs :
Nouveau monde, Christophe Colomb, Hommes, Découverte, Homme, Histoire, Amérique, Ouvrage, Océan, Globe, Système, Navigation, Navigateurs, Habitants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'Histoire de l'Amérique par Robertson, [titre d'après la table]
L'Hiftoire de l'Amérique , par M. Robertſon ,
Principal de l'Univertité d'Edimbourg ,
& Hiftoriographe de Sa Majefté Britannique
pour l'Ecoffe. A Paris , chez
Panckoucke , à l'Hôtel de Thou , rue
des Poitevins. 2 vol , in-4° . 24 liv.; ou
4 vol. in- 12, 12 liv.
-
COMMENT un homme a - t - il imaginé ,
vers la fin du quinzième ſiècle , qu'il exif
toit un monde au delà de cet Océan Atlantique
, que tousles peuples alors connus
prenoient pour la borne de la terre ?
Comment eft il allé chercher ce monde
en traverfant des Mers que des vaif
feaux n'avoient jamais touchées ? Quelle
a été la première entrevue des habitans
de deux hémisphères inconnus l'un à l'autre
? Se font- ils reconnus pour frères ? Se
·
DE FRANCE. 263
font-ils embraffés en fe rencontrant pour
la première fois fur ce globe ? Quel étoit
le génie & le deftin de l'homme dans ce
nouveau monde ? Etoit - il exempt des
erreurs , des vices & des maux qui affli,
gent l'humanité dans celui que nous habitons
? Plus ou moins éclairé , trouvoit - il
plus de repos & de bonheur dans fes lumières
ou dans fon ignorance ? Quels one
été pour les deux mondes les effets du plus
grand événement des annales du genre
humain ? L'homme eft il plus heureux
depuis qu'il connoît mieux fa demeure ?
Voilà ce que veut nous apprendre un
Auteur qui écrit l'Hiftoire de l'Amérique.
Tous les hommes un peu éclairés du fiècle
où elle fut découverte , fentirent tout
de fuite de quelle importance pouvoit être
cet événement pour l'accroiſſement des
lumières en tout genre . C'étoit le fujet de
tous leurs entretiens , & leurs lettres ne
parloient pas d'autre chofe. Il y avoit furtout
dans le fond du Périgord un homme
qui s'en occupa fingulièrement toute la vie :
on fe doute bien que cet homme étoit
Montaigne . On eft un peu furpris , non pas
de fa curiofité , mais de la conftance & de
la fuite de fes recherches pour connoître
l'Amérique & les Américains. Il avoit pris
chez lui un homme qui avoit paffé quel
ques années dans le nouveau monde ; il
l'avoit choifi fimple & groflier, parce que les
fines gens, dit il , qui remarquent bien plus
264 MERCURE
curieufement & plus de chofes , les glofent
& les inclinent & mafquent felon le vifage
qu'il leur ont vu.
Ce choix, & l'opinion fur laquelle il le fondoit
, font très - remarquables ; mais je crains
bien que Montaigne n'ait employé lui même
beaucoup de finelle à fe tromper. Les hom
mes les plus fimples , c'eſt- à - dire , ceux qui
ont le moins d'idée , font précifément ceux
qui inclinent , qui rapportent le plus tout ce
qu'ils voient de nouveau au petit nombre
d'idées qu'ils ont déjà. Le feul moyen de
n'être point affervi par fes idées , eft d'en
avoir en très-grand nombre. L'empire de
la raifon a befoin d'être étendu pour être
affermi. Des Philofophes feuls pouvoient
bien juger & nous faire bien connoître
l'Amérique.
Pendant près de trois fiècles les relations
& les hiftoires ſe font multipliées à l'infini
; mais les premiers Européens qui
parcoururent le nouveau Monde , n'étoient
pas bien propres à nous en donner de juftes
notions. Des hommes altérés d'or & de
fang , des dévaftateurs , ne pouvoient pas
être de bons obfervateurs. On a prodigué
les menfonges & les prodiges : il n'eût
tenu qu'à l'Europe de prendre l'hiſtoire du
nouveau Monde pour l'hiftoire d'une autre
planète .
Enfin quelques hommes vrais , & qui
avoient des lumières , ont vu auffi cette
partie du globe. Il reftoit encore des fan-
Vages
DE FRANCE: 255
vages , il les ont obfervés . Le tems n'avoit
pu détruire encore les débris des deux
Empires renversés par les Efpagnols : on
a lu fur ces débris l'hiftoire des Edifices
dont ils ont fait partie. Dès qu'on a eu
quelques faits bien conftatés , des Philofophes
ont écrit fur le nouveau Monde,
Les Recherches de M. Paw , fur les Américains
, ont paru d'abord ; il eft difficile de
répandre plus d'efprit & d'intérêt fur un
ouvrage de Philofophie . Les détails Topographiques
les plus arides , deviennent
attachans fous fa plume ; & prefque jamais
cependant il ne s'eft permis de les embellir
par ces couleurs brillantes que la nature
offre d'elle-même à ceux qui la décrivent ,
mais que des gens d'un goût févère veulent
bannir de tout ouvrage d'inftruction . L'Auteur
étoit fait pour juger également les
chofes & les hommes , mais il s'eft fait
un fyftême , & par-tout enfuite, il a vu fon
fyftême. Il a paru depuis un ouvrage célèbre
, dont l'utilité eft infiniment plus grande
; jamais ouvrage , peut-être , n'a eu à
fa naiffance des effets auffi étendus : à fa
lecture on a vu des particuliers aller chercher
le bonheur fous de nouveaux Cieux ;
des Négocians diriger fur de nouveaux
plans les opérations de leur commerce ;
des Puiffances changer à beaucoup d'égard
le fyftême politique de leur cabinet ; des
Empires naiffans , pofer fur fes principes les
25 Septembre 1778 . M
266 MERCURE
"
fondemens de leur liberté & de leur grandeur
future , & le citer avec honneur dans
leurs Aflemblées Législatives .
Mais fon plan , qui ne fe bornoit point
à l'Amérique , étoit trop vafte pour nous
donner fur le nouveau Monde tous les
détails que demande notre curiofité , &
qui font néceffaires à notre inftruction . On
avoit encore befoin de l'Hiftoire de M.
Robertfon .
Le plan feul de cet ouvrage , & la manière
dont les parties en font difpofées , en
annoncent le mérite. Le premier livre préfente
un tableau des progrès de la Navigation
chez les anciens & les modernes ,
jufqu'au moment ou Colomb forma le
projet de fa découverte . Le fecond & le
troisième contiennent l'Hiftoire de ce grand
événement jufqu'à la mort de Colomb ,
& jufqu'au moment de la découverte de
plufieurs parties du Continent. Le quatrième
offre le tableau phyſique du nouveau
Monde & le tableau de la vie
Sauvage. Le cinquième & le fixième reprennent
le récit des découvertes , & for
ment l'Histoire des Conquêtes du Mexique
& du Pérou. Le feptième , après avoir
établi quel étoit l'état de la Civilifation
chez ces deux Peuples , nous fait connoître
toutes les autres poffeffions Efpagnoles. Le
huitième enfin , développe le fyftême d'Adminiftration
que l'Efpagne a fuivi jufqu'à
nos jours dans fes Colonies.
DE FRANCE. 267
On voit que l'ouvrage n'eft pas encore
achevé , & qu'il y manque l'Hiftoire des
Etabliflemens Portugais , François , Hollandois
& Anglois . M. Robertfon s'eft arrêté
dans le cours de fon travail , pour attendre
l'événement qui terminera la guerre de la
Grande Bretagne avec les anciennes Colonies.
Un ouvrage auffi étendu , auſſi vaſte
ne peut
être bien connu par un extrait :
il faut le lire. Je tâcherai feulement de
raffenibler ici ou les faits ou les réfultats ,
qui peuvent offrir le plus d'intérêt & d'utilité.
En voyant dans le tableau des progrès
de la Navigation ce qu'elle a été chez les
anciens , on eft d'abord un peu furpris de
la voir prefque entièrement renfermée dans
la Méditerranée , & nous oppofons avec
orgueil à ces premiers Navigateurs , les
modernes qui traverfent en tous fens le
Globe , & font le tour du monde portés
fur l'Océan. Mais lorsqu'on voit enfuite
que , près d'un fiècle après la découverte
des propriétés de l'aiguille aimantée , les
Navigateurs modernes les plus intrépides
n'avoient pas ofé abandonner les côtes de
l'Océan , on eft moins porté à fe glorifier
des avantages que l'on a fur les anciens.
Beaucoup de favans même ont pensé que
des Phéniciens & des Egyptiens fortis de
la mer rouge par le détroit de Babelmandel
, étoient entrés dans la Méditerranée
par le détroir de Gibraltar , & que par
Mij
268 MERCURE
conféquent ils avoient doublé le Cap de
l'extrêmité de l'Afrique . M. Robertſon
paroît rejeter les faits fur léfquels eft fondée
cette opinion ; mais il me femble qu'ils
font affez bien établis dans l'Hiftoire de
la Navigation par le favant Huet , & dans
une differtation de M. Ameilhon , cou-
Ionnée à l'Académie des Belles - Lettres.
Au reste , ce n'eft plus pour nous qu'une
queftion de pure curiofité , & la philofophie
ne doit guère en agiter de femblables .
M. Robertfon fe plaint de l'obscurité
qui couvre encore le nom de ce bourgeois
d'Amalfi , de Flavio Gioia , qui , en dé
couvrant les propriétés de l'aiguille aimantée
a donné aux peuples modernes la
poffeffion de l'Océan & du Globe , & qui
devoit partager au moins la gloire de ceux
qui ont découvert & conquis le nouveau
Monde. Il ne faut en accufer , je crois , ni
l'ingratitude ni l'injuftice des hommes , ni
même leur négligence à honorer ce qui
leur eft utile. Lorfque Flavio Gioïa fir
cette découverte , on fut loin d'abord de
prévoir les avantages qu'on en retireroit.
Les Navigateurs , comme nous l'avons déjà
dit , ne changèrent prefque rien à leur
manière de voyager , & longèrent encore
les côtes pendant près d'un fiècle. Si fortant
des mains de Gioïa , l'aiguille aimantée eût
conduit les conquérans du nouveau Monde
à travers l'Océan Atlantique , le nom du 1
DE FRANCE. $259
bourgeois d'Amalfi feroit aujourd'hui dans
la bouche de tous les hommes avec les
noms de Cortés , de Colomb & de Pizarre.
On peut croire même que dans ces tems
d'ignorance , l'imagination eût vu comme
un prodige , cette découverte qui mettoit
dans la main des hommes un guide que
leurs regards étoient obligés de chercher
dans les Cieux . Mais Flavio Gioia fembla
être condamné à une éternelle obfcurité ,
par l'ufage obfcur & timide qu'on fit
d'abord de fa découverte . Il est même certain
que Colomb fut le premier qui s'abandonna
entièrement à la foi de l'aiguille
Polaire . Les Portugais touchoient au Cap
de Bonne- Efpérance , & n'avoient encore
perdu de vue les côtes de l'Afrique , que
lorfqu'ils avoient été emportés par les vents
& les tempêtes. C'eft à un orage très-violent
qu'ils furent redevables de la décou
verte de Porto- Santo & de Madère.
Toutes les circonftances de la vie de Colomb
, rendent fon hiftoire plus intéreffante
& fa gloire plus belle. Le hafard a fait la
plupart des grandes découvertes, & l'homme
dans ce genre eft réduit prefque toujours à
s'enorgueillir des faveurs du fort. La découverte
du nouveau Monde eft dûe toute
entière au génie de Colomb . Newton trouva
le vrai fyftême du Monde en le cherchant
toujours. C'est eny penfant toujours auffi que
Colomb fe démontra à lui- même , qu'en
traverfant à l'Oueſt l'Océan atlantique , il
M iij
(270 MERCURE
devoit parvenir néceffairement à une terre.
Cette idée feule prouve qu'il étoit phis
éclairé que tout fon fiécle dans l'Aftronomie.
Ce qu'il y a d'étonnant , c'est que le
hafard n'ait point enlevé cette gloire à fon
génie. Il y avoit un fiécle que les Portugais
fe promenoient entre l'Afrique & le
Bréfil. Une tempête pouvoit à chaque inftant
jeter le plus ignorant des Navigateurs
dans ce nouveau Monde dont Colomb
avoit deviné l'exiftence . Et en effet , fept
ans après fon premier voyage , Alvarès
Cabral fur jeté par une tempête fur les
Côtes du Bréfil Sept ans plus tard, Colomb
n'eût été rien , Cabral auroit eu la gloire de
Colomb.
Élevé au- deffus de tous les Navigateurs
par fes lumières , Colomb avoit auffi les
-vues d'un homme d'Etat . Il prévoyoit combien
la découverte qu'il alloit faire devoit
donner de puiffance à la Nation pour
Jaquelle il la feroit. Il cherche quel eft
Je Peuple que fon génie doit enrichir d'un
nouveau Monde . Il étoit éloigné de fa
Patrie depuis fon enfance ; elle n'avoit
rien fait pour lui. C'eft vers fa Patrie cependant
que les regards fe tournent en ce
moment; & le Sénat de Gènes , fi profondé
ment occupé à ne rien perdre de quelques
lieues de terrein , fe voit faire , par un
obfcur Citoyen , la propofition de porter
fa puiffance dans un nouvel Univers . Gènes
ne voit dans ce projet que le délire d'un
DE FRANCE. 271
ambitieux . Colemb l'offre alors au Portu
gal , qui étoit fa Patrie d'adoption . Les
Portugais lui refufent les moyens de l'exécuter
, & s'efforcent de le lui voler . 11 a
rempli les devoirs que lui dictoient les
fentimens de fon coeur. Son projet appartient
déformais à la Nation qui fera digne
de l'adopter ; & il le préfente à la fois à
l'Espagne & à l'Angleterre. Ifabelle &
Ferdinand confentent du moins à l'entendre.
C'est un fpectacle bien fingulier de
voir ce grand homme obligé de foumettre
fon projet , tantôt à des Médecins Juifs ,
tantôt à des Évêques , tantôt au Confeffeur
d'une Reine . Sa patience eft admirable
à expliquer fes idées à des gens qui
ne pouvoient les comprendre. On aime à
le voir fur-tout oppofer à tous les doutes
& à toutes les objections, une confiance que
la certitude feule pouvoit infpiter , &
agir & parler comme fi l'Amérique eût
été déjà découverte. Il demande le titre de
Vice- Roi pour des pays qui n'existent pas
encore ; il règle déjà ſa part & celle du
Trône de Caftille , dans des trésors auxquels
perfonne ne veut croire . Il eſt aifé
de juger combien il devoit paroître infenfé
fur-tout aux hommes qui fe piquoient le
plus de raifon . En effet , il s'eft confervé
en Eſpagne une tradition qui nous ap
prend , que lorfque Colomb palloit dans
les rues avec cet air rêveur que devoit lui
donner fon projet , les hommes qui avoient
Miv
272 MERCURE
Les
le plus de fens , portant le doigt au milieu
de leur front , & fecouant la tête , fe
difoient les uns aux autres , par ces fignes ,
que Colomb avoit perdu l'efprit.
détails de fon départ , de fa navigation
& de fa découverte , fe trouvent par- tout:
il feroit inutile de les rapporter dans cet
Extrait. Mais il eft un fait moins connu ,
& qui peint mieux , ce me femble , que
tous les autres , l'âme & le caractère de
ce grand homme. Il revenoit du Monde
qu'il avoit découvert , & affailli par une
tempête , il eft prêt à périr . Environné de
toutes les horreurs de la mort , il ne fonge
qu'à une feule chofe , il n'a qu'un feul regret
, c'est que le fruit de fa découverte
va être perdu pour les hommes. Il entre
dans fa chambre , écrit rapidement fur du
parchemin , au bruit de la tempête & des
cris de l'équipage , un Journal de fa navigation
& de fa découverte ; l'enveloppe
d'une toile cirée , le met enfuite dans un
gâteau de cire , & le jette dans la mer dans
un tonneau bien bouché , efpérant que le
Ciel confervera un dépôt fi précieux au
monde , & le fera parvenir aux hommes.
+
Quand on voit tant de courage infpiré
par un fi grand amour de l'humanité , on
trouve que la mémoire de Colomb n'eft
pas à beaucoup près affez révérée & aſſez
chérie des hommes. Les injuftices de fes
Contemporains , & les malheurs qui flétrirent
les dernières années de fa vie , deDE
FRANCE. 273
vroient cependant la confacrer encore. I
avoit découvert le continent de l'Amérique
, ainfi que les Ifles ; il avoit reconnu
l'Orénoque & la Baye . de Honduras . Un
Florentin , quelque tems après , accompagne
Ojeda dans un voyage où l'on fait fervi
lement la route tracée par Colomb : ce
Florentin à fon retour publie une Rela
tion de fon voyage , & fon nom d'Améric
devient celui du nouveau monde , qui
ne devoit porter que le nom de Colomb.
La calomnie l'attaque bientôt dans l'efprit
de Ferdinand & d'Ifabelle : il étoit trop
grand pour qu'il fût bien . difficile de le
faire paroître dangereux. Un Gouverneur
d'Hifpaniola le fait traîner dans un vaiffeau
, chargé de fers , & l'envoie dans cet
état devant les Tribunaux de la Caftille.
Alonzo de Vallejo , Capitaine du vaiffeau
qui le porte , n'est pas plutôt hors de la
vue de l'Ifle , qu'il s'approche de fon Prifonnier
avec refpect , & lui offre de lui
faire ôter les fers dont il eft fi injuſtement
chargé. Non , lui répond Colomb , je
porte ces fers par l'ordre du Roi & de la
Reine , j'obéirai à ce commandement comme
à tous ceux que j'ai reçus d'eux. Leur volonté
m'a dépouillé de ma liberté , leur vo
lonté feule peut me la rendre . Colomb
croyoit voir fans doute le pouvoir facté
des Loix dans la volonté des Souverains
qu'il avoit adoptés ; & ce trait peut rappeler
peut-être celui de Socrate , qui rejette l'offre
MY
274 MERCURE
de fes amis qui veulent faire ouvrir les
portes de fa prifon , & qui aime mieux
fubir une injufte mort , que de corrompte
les Exécuteurs des Loix , en faveur même
de la Juftice. Ferdinand & Ifabelle firent
femblant enfuite de vouloir adoucir le
fentiment profond de douleur
que Colomb
Feçut de cette injuftice ; mais ils ne firent
rien qui fut capable de la réparer , & ce
fentiment refta toujours gravé dans fon
âme. Il fe plut même à le nourrir. Il ne
fe fépara plus des fers qu'il avoit portés.
Dans fon indignation , il les montroit à
tout le monde. Ils étoient toujours fufpendus
aux murs de fa chambre; il les fit
enfermer avec lui dans fon tombeau. I}
fe vengeoit de l'ingratitude des Souverains
qu'il avoit fervis , en confervant les monumens
des injuftices qu'il avoit fouffertes :
peut être auffi que la vue de ces fers , en
nourrillant même fon indignation , lui
donnoit la feule confolation qu'il pût recevoir
; car il eft dans tous les grands hommes
un fentiment qui les porte à s'enorgueilliz
de leurs malheurs. Telle fut enfin l'injuf
tice de fon fécle, que Colomb fe repentit ,
en mourant , d'avoir créé , pour ainfi dire,
un nouveau monde aux hommes.
Un Ecrivain philofophe devoit nous faire
Hiftoire du Ciel & de la Terre du nouveau
Monde , comme celui de fes Habitans.
Les anciens Hiftoriens n'avoient guère
cette méthode , parce qu'on ne favoit pas
DE FRANCE.
275
encore combien les actions de l'homme
dépendent de l'air qu'il refpire , des alimens
dont il fe nourrit , de la terre qu'il
foule à fes pieds. C'eft dans les tems où
il fe connoît le moins , que l'homme croit
s'appartenir davantage. M. Robertſon nous
donne des détails très - étendus fur l'organifation
du nouveau Monde . Il a claffé ,
fur-tout avec beaucoup d'ordre , toutes les
caufes qui , en y rendant la chaleur moindre
de douze à quinze degrés que dans
les mêmes latitudes de l'ancien Monde ,
produifent des effets fi remarquables fur
les Habitans de l'Amérique.
Il cherche enfuite par quelle partie du
Globe les Habitans d'un Hémisphère ont
pu paffer dans l'autre . Cette recherche a
paru puérile à quelques Philofophes ; autant
vaudroit demander , a -t- on prétendu
par où les herbes & les plantes ont paffé
en Amérique ? Cette demande ne déconcerteroit
pas beaucoup ceux qui la trouveroient
auffi raifonnable que l'autre , &
qui font très fâchés de n'avoir pas de
bonnes Histoires des Colonies , & des plantes
& des herbes. M. Robertfon finit fes recherches
fur cet objet , par conclure que
l'Amérique a dû être peuplée , ou par le
Nord-Ouest de l'Europe , ou par le Nord
Eft de l'Afie. ( Cet Article eft de M. Garat),
·
La fuite au Mercure prochain .
Principal de l'Univertité d'Edimbourg ,
& Hiftoriographe de Sa Majefté Britannique
pour l'Ecoffe. A Paris , chez
Panckoucke , à l'Hôtel de Thou , rue
des Poitevins. 2 vol , in-4° . 24 liv.; ou
4 vol. in- 12, 12 liv.
-
COMMENT un homme a - t - il imaginé ,
vers la fin du quinzième ſiècle , qu'il exif
toit un monde au delà de cet Océan Atlantique
, que tousles peuples alors connus
prenoient pour la borne de la terre ?
Comment eft il allé chercher ce monde
en traverfant des Mers que des vaif
feaux n'avoient jamais touchées ? Quelle
a été la première entrevue des habitans
de deux hémisphères inconnus l'un à l'autre
? Se font- ils reconnus pour frères ? Se
·
DE FRANCE. 263
font-ils embraffés en fe rencontrant pour
la première fois fur ce globe ? Quel étoit
le génie & le deftin de l'homme dans ce
nouveau monde ? Etoit - il exempt des
erreurs , des vices & des maux qui affli,
gent l'humanité dans celui que nous habitons
? Plus ou moins éclairé , trouvoit - il
plus de repos & de bonheur dans fes lumières
ou dans fon ignorance ? Quels one
été pour les deux mondes les effets du plus
grand événement des annales du genre
humain ? L'homme eft il plus heureux
depuis qu'il connoît mieux fa demeure ?
Voilà ce que veut nous apprendre un
Auteur qui écrit l'Hiftoire de l'Amérique.
Tous les hommes un peu éclairés du fiècle
où elle fut découverte , fentirent tout
de fuite de quelle importance pouvoit être
cet événement pour l'accroiſſement des
lumières en tout genre . C'étoit le fujet de
tous leurs entretiens , & leurs lettres ne
parloient pas d'autre chofe. Il y avoit furtout
dans le fond du Périgord un homme
qui s'en occupa fingulièrement toute la vie :
on fe doute bien que cet homme étoit
Montaigne . On eft un peu furpris , non pas
de fa curiofité , mais de la conftance & de
la fuite de fes recherches pour connoître
l'Amérique & les Américains. Il avoit pris
chez lui un homme qui avoit paffé quel
ques années dans le nouveau monde ; il
l'avoit choifi fimple & groflier, parce que les
fines gens, dit il , qui remarquent bien plus
264 MERCURE
curieufement & plus de chofes , les glofent
& les inclinent & mafquent felon le vifage
qu'il leur ont vu.
Ce choix, & l'opinion fur laquelle il le fondoit
, font très - remarquables ; mais je crains
bien que Montaigne n'ait employé lui même
beaucoup de finelle à fe tromper. Les hom
mes les plus fimples , c'eſt- à - dire , ceux qui
ont le moins d'idée , font précifément ceux
qui inclinent , qui rapportent le plus tout ce
qu'ils voient de nouveau au petit nombre
d'idées qu'ils ont déjà. Le feul moyen de
n'être point affervi par fes idées , eft d'en
avoir en très-grand nombre. L'empire de
la raifon a befoin d'être étendu pour être
affermi. Des Philofophes feuls pouvoient
bien juger & nous faire bien connoître
l'Amérique.
Pendant près de trois fiècles les relations
& les hiftoires ſe font multipliées à l'infini
; mais les premiers Européens qui
parcoururent le nouveau Monde , n'étoient
pas bien propres à nous en donner de juftes
notions. Des hommes altérés d'or & de
fang , des dévaftateurs , ne pouvoient pas
être de bons obfervateurs. On a prodigué
les menfonges & les prodiges : il n'eût
tenu qu'à l'Europe de prendre l'hiſtoire du
nouveau Monde pour l'hiftoire d'une autre
planète .
Enfin quelques hommes vrais , & qui
avoient des lumières , ont vu auffi cette
partie du globe. Il reftoit encore des fan-
Vages
DE FRANCE: 255
vages , il les ont obfervés . Le tems n'avoit
pu détruire encore les débris des deux
Empires renversés par les Efpagnols : on
a lu fur ces débris l'hiftoire des Edifices
dont ils ont fait partie. Dès qu'on a eu
quelques faits bien conftatés , des Philofophes
ont écrit fur le nouveau Monde,
Les Recherches de M. Paw , fur les Américains
, ont paru d'abord ; il eft difficile de
répandre plus d'efprit & d'intérêt fur un
ouvrage de Philofophie . Les détails Topographiques
les plus arides , deviennent
attachans fous fa plume ; & prefque jamais
cependant il ne s'eft permis de les embellir
par ces couleurs brillantes que la nature
offre d'elle-même à ceux qui la décrivent ,
mais que des gens d'un goût févère veulent
bannir de tout ouvrage d'inftruction . L'Auteur
étoit fait pour juger également les
chofes & les hommes , mais il s'eft fait
un fyftême , & par-tout enfuite, il a vu fon
fyftême. Il a paru depuis un ouvrage célèbre
, dont l'utilité eft infiniment plus grande
; jamais ouvrage , peut-être , n'a eu à
fa naiffance des effets auffi étendus : à fa
lecture on a vu des particuliers aller chercher
le bonheur fous de nouveaux Cieux ;
des Négocians diriger fur de nouveaux
plans les opérations de leur commerce ;
des Puiffances changer à beaucoup d'égard
le fyftême politique de leur cabinet ; des
Empires naiffans , pofer fur fes principes les
25 Septembre 1778 . M
266 MERCURE
"
fondemens de leur liberté & de leur grandeur
future , & le citer avec honneur dans
leurs Aflemblées Législatives .
Mais fon plan , qui ne fe bornoit point
à l'Amérique , étoit trop vafte pour nous
donner fur le nouveau Monde tous les
détails que demande notre curiofité , &
qui font néceffaires à notre inftruction . On
avoit encore befoin de l'Hiftoire de M.
Robertfon .
Le plan feul de cet ouvrage , & la manière
dont les parties en font difpofées , en
annoncent le mérite. Le premier livre préfente
un tableau des progrès de la Navigation
chez les anciens & les modernes ,
jufqu'au moment ou Colomb forma le
projet de fa découverte . Le fecond & le
troisième contiennent l'Hiftoire de ce grand
événement jufqu'à la mort de Colomb ,
& jufqu'au moment de la découverte de
plufieurs parties du Continent. Le quatrième
offre le tableau phyſique du nouveau
Monde & le tableau de la vie
Sauvage. Le cinquième & le fixième reprennent
le récit des découvertes , & for
ment l'Histoire des Conquêtes du Mexique
& du Pérou. Le feptième , après avoir
établi quel étoit l'état de la Civilifation
chez ces deux Peuples , nous fait connoître
toutes les autres poffeffions Efpagnoles. Le
huitième enfin , développe le fyftême d'Adminiftration
que l'Efpagne a fuivi jufqu'à
nos jours dans fes Colonies.
DE FRANCE. 267
On voit que l'ouvrage n'eft pas encore
achevé , & qu'il y manque l'Hiftoire des
Etabliflemens Portugais , François , Hollandois
& Anglois . M. Robertfon s'eft arrêté
dans le cours de fon travail , pour attendre
l'événement qui terminera la guerre de la
Grande Bretagne avec les anciennes Colonies.
Un ouvrage auffi étendu , auſſi vaſte
ne peut
être bien connu par un extrait :
il faut le lire. Je tâcherai feulement de
raffenibler ici ou les faits ou les réfultats ,
qui peuvent offrir le plus d'intérêt & d'utilité.
En voyant dans le tableau des progrès
de la Navigation ce qu'elle a été chez les
anciens , on eft d'abord un peu furpris de
la voir prefque entièrement renfermée dans
la Méditerranée , & nous oppofons avec
orgueil à ces premiers Navigateurs , les
modernes qui traverfent en tous fens le
Globe , & font le tour du monde portés
fur l'Océan. Mais lorsqu'on voit enfuite
que , près d'un fiècle après la découverte
des propriétés de l'aiguille aimantée , les
Navigateurs modernes les plus intrépides
n'avoient pas ofé abandonner les côtes de
l'Océan , on eft moins porté à fe glorifier
des avantages que l'on a fur les anciens.
Beaucoup de favans même ont pensé que
des Phéniciens & des Egyptiens fortis de
la mer rouge par le détroit de Babelmandel
, étoient entrés dans la Méditerranée
par le détroir de Gibraltar , & que par
Mij
268 MERCURE
conféquent ils avoient doublé le Cap de
l'extrêmité de l'Afrique . M. Robertſon
paroît rejeter les faits fur léfquels eft fondée
cette opinion ; mais il me femble qu'ils
font affez bien établis dans l'Hiftoire de
la Navigation par le favant Huet , & dans
une differtation de M. Ameilhon , cou-
Ionnée à l'Académie des Belles - Lettres.
Au reste , ce n'eft plus pour nous qu'une
queftion de pure curiofité , & la philofophie
ne doit guère en agiter de femblables .
M. Robertfon fe plaint de l'obscurité
qui couvre encore le nom de ce bourgeois
d'Amalfi , de Flavio Gioia , qui , en dé
couvrant les propriétés de l'aiguille aimantée
a donné aux peuples modernes la
poffeffion de l'Océan & du Globe , & qui
devoit partager au moins la gloire de ceux
qui ont découvert & conquis le nouveau
Monde. Il ne faut en accufer , je crois , ni
l'ingratitude ni l'injuftice des hommes , ni
même leur négligence à honorer ce qui
leur eft utile. Lorfque Flavio Gioïa fir
cette découverte , on fut loin d'abord de
prévoir les avantages qu'on en retireroit.
Les Navigateurs , comme nous l'avons déjà
dit , ne changèrent prefque rien à leur
manière de voyager , & longèrent encore
les côtes pendant près d'un fiècle. Si fortant
des mains de Gioïa , l'aiguille aimantée eût
conduit les conquérans du nouveau Monde
à travers l'Océan Atlantique , le nom du 1
DE FRANCE. $259
bourgeois d'Amalfi feroit aujourd'hui dans
la bouche de tous les hommes avec les
noms de Cortés , de Colomb & de Pizarre.
On peut croire même que dans ces tems
d'ignorance , l'imagination eût vu comme
un prodige , cette découverte qui mettoit
dans la main des hommes un guide que
leurs regards étoient obligés de chercher
dans les Cieux . Mais Flavio Gioia fembla
être condamné à une éternelle obfcurité ,
par l'ufage obfcur & timide qu'on fit
d'abord de fa découverte . Il est même certain
que Colomb fut le premier qui s'abandonna
entièrement à la foi de l'aiguille
Polaire . Les Portugais touchoient au Cap
de Bonne- Efpérance , & n'avoient encore
perdu de vue les côtes de l'Afrique , que
lorfqu'ils avoient été emportés par les vents
& les tempêtes. C'eft à un orage très-violent
qu'ils furent redevables de la décou
verte de Porto- Santo & de Madère.
Toutes les circonftances de la vie de Colomb
, rendent fon hiftoire plus intéreffante
& fa gloire plus belle. Le hafard a fait la
plupart des grandes découvertes, & l'homme
dans ce genre eft réduit prefque toujours à
s'enorgueillir des faveurs du fort. La découverte
du nouveau Monde eft dûe toute
entière au génie de Colomb . Newton trouva
le vrai fyftême du Monde en le cherchant
toujours. C'est eny penfant toujours auffi que
Colomb fe démontra à lui- même , qu'en
traverfant à l'Oueſt l'Océan atlantique , il
M iij
(270 MERCURE
devoit parvenir néceffairement à une terre.
Cette idée feule prouve qu'il étoit phis
éclairé que tout fon fiécle dans l'Aftronomie.
Ce qu'il y a d'étonnant , c'est que le
hafard n'ait point enlevé cette gloire à fon
génie. Il y avoit un fiécle que les Portugais
fe promenoient entre l'Afrique & le
Bréfil. Une tempête pouvoit à chaque inftant
jeter le plus ignorant des Navigateurs
dans ce nouveau Monde dont Colomb
avoit deviné l'exiftence . Et en effet , fept
ans après fon premier voyage , Alvarès
Cabral fur jeté par une tempête fur les
Côtes du Bréfil Sept ans plus tard, Colomb
n'eût été rien , Cabral auroit eu la gloire de
Colomb.
Élevé au- deffus de tous les Navigateurs
par fes lumières , Colomb avoit auffi les
-vues d'un homme d'Etat . Il prévoyoit combien
la découverte qu'il alloit faire devoit
donner de puiffance à la Nation pour
Jaquelle il la feroit. Il cherche quel eft
Je Peuple que fon génie doit enrichir d'un
nouveau Monde . Il étoit éloigné de fa
Patrie depuis fon enfance ; elle n'avoit
rien fait pour lui. C'eft vers fa Patrie cependant
que les regards fe tournent en ce
moment; & le Sénat de Gènes , fi profondé
ment occupé à ne rien perdre de quelques
lieues de terrein , fe voit faire , par un
obfcur Citoyen , la propofition de porter
fa puiffance dans un nouvel Univers . Gènes
ne voit dans ce projet que le délire d'un
DE FRANCE. 271
ambitieux . Colemb l'offre alors au Portu
gal , qui étoit fa Patrie d'adoption . Les
Portugais lui refufent les moyens de l'exécuter
, & s'efforcent de le lui voler . 11 a
rempli les devoirs que lui dictoient les
fentimens de fon coeur. Son projet appartient
déformais à la Nation qui fera digne
de l'adopter ; & il le préfente à la fois à
l'Espagne & à l'Angleterre. Ifabelle &
Ferdinand confentent du moins à l'entendre.
C'est un fpectacle bien fingulier de
voir ce grand homme obligé de foumettre
fon projet , tantôt à des Médecins Juifs ,
tantôt à des Évêques , tantôt au Confeffeur
d'une Reine . Sa patience eft admirable
à expliquer fes idées à des gens qui
ne pouvoient les comprendre. On aime à
le voir fur-tout oppofer à tous les doutes
& à toutes les objections, une confiance que
la certitude feule pouvoit infpiter , &
agir & parler comme fi l'Amérique eût
été déjà découverte. Il demande le titre de
Vice- Roi pour des pays qui n'existent pas
encore ; il règle déjà ſa part & celle du
Trône de Caftille , dans des trésors auxquels
perfonne ne veut croire . Il eſt aifé
de juger combien il devoit paroître infenfé
fur-tout aux hommes qui fe piquoient le
plus de raifon . En effet , il s'eft confervé
en Eſpagne une tradition qui nous ap
prend , que lorfque Colomb palloit dans
les rues avec cet air rêveur que devoit lui
donner fon projet , les hommes qui avoient
Miv
272 MERCURE
Les
le plus de fens , portant le doigt au milieu
de leur front , & fecouant la tête , fe
difoient les uns aux autres , par ces fignes ,
que Colomb avoit perdu l'efprit.
détails de fon départ , de fa navigation
& de fa découverte , fe trouvent par- tout:
il feroit inutile de les rapporter dans cet
Extrait. Mais il eft un fait moins connu ,
& qui peint mieux , ce me femble , que
tous les autres , l'âme & le caractère de
ce grand homme. Il revenoit du Monde
qu'il avoit découvert , & affailli par une
tempête , il eft prêt à périr . Environné de
toutes les horreurs de la mort , il ne fonge
qu'à une feule chofe , il n'a qu'un feul regret
, c'est que le fruit de fa découverte
va être perdu pour les hommes. Il entre
dans fa chambre , écrit rapidement fur du
parchemin , au bruit de la tempête & des
cris de l'équipage , un Journal de fa navigation
& de fa découverte ; l'enveloppe
d'une toile cirée , le met enfuite dans un
gâteau de cire , & le jette dans la mer dans
un tonneau bien bouché , efpérant que le
Ciel confervera un dépôt fi précieux au
monde , & le fera parvenir aux hommes.
+
Quand on voit tant de courage infpiré
par un fi grand amour de l'humanité , on
trouve que la mémoire de Colomb n'eft
pas à beaucoup près affez révérée & aſſez
chérie des hommes. Les injuftices de fes
Contemporains , & les malheurs qui flétrirent
les dernières années de fa vie , deDE
FRANCE. 273
vroient cependant la confacrer encore. I
avoit découvert le continent de l'Amérique
, ainfi que les Ifles ; il avoit reconnu
l'Orénoque & la Baye . de Honduras . Un
Florentin , quelque tems après , accompagne
Ojeda dans un voyage où l'on fait fervi
lement la route tracée par Colomb : ce
Florentin à fon retour publie une Rela
tion de fon voyage , & fon nom d'Améric
devient celui du nouveau monde , qui
ne devoit porter que le nom de Colomb.
La calomnie l'attaque bientôt dans l'efprit
de Ferdinand & d'Ifabelle : il étoit trop
grand pour qu'il fût bien . difficile de le
faire paroître dangereux. Un Gouverneur
d'Hifpaniola le fait traîner dans un vaiffeau
, chargé de fers , & l'envoie dans cet
état devant les Tribunaux de la Caftille.
Alonzo de Vallejo , Capitaine du vaiffeau
qui le porte , n'est pas plutôt hors de la
vue de l'Ifle , qu'il s'approche de fon Prifonnier
avec refpect , & lui offre de lui
faire ôter les fers dont il eft fi injuſtement
chargé. Non , lui répond Colomb , je
porte ces fers par l'ordre du Roi & de la
Reine , j'obéirai à ce commandement comme
à tous ceux que j'ai reçus d'eux. Leur volonté
m'a dépouillé de ma liberté , leur vo
lonté feule peut me la rendre . Colomb
croyoit voir fans doute le pouvoir facté
des Loix dans la volonté des Souverains
qu'il avoit adoptés ; & ce trait peut rappeler
peut-être celui de Socrate , qui rejette l'offre
MY
274 MERCURE
de fes amis qui veulent faire ouvrir les
portes de fa prifon , & qui aime mieux
fubir une injufte mort , que de corrompte
les Exécuteurs des Loix , en faveur même
de la Juftice. Ferdinand & Ifabelle firent
femblant enfuite de vouloir adoucir le
fentiment profond de douleur
que Colomb
Feçut de cette injuftice ; mais ils ne firent
rien qui fut capable de la réparer , & ce
fentiment refta toujours gravé dans fon
âme. Il fe plut même à le nourrir. Il ne
fe fépara plus des fers qu'il avoit portés.
Dans fon indignation , il les montroit à
tout le monde. Ils étoient toujours fufpendus
aux murs de fa chambre; il les fit
enfermer avec lui dans fon tombeau. I}
fe vengeoit de l'ingratitude des Souverains
qu'il avoit fervis , en confervant les monumens
des injuftices qu'il avoit fouffertes :
peut être auffi que la vue de ces fers , en
nourrillant même fon indignation , lui
donnoit la feule confolation qu'il pût recevoir
; car il eft dans tous les grands hommes
un fentiment qui les porte à s'enorgueilliz
de leurs malheurs. Telle fut enfin l'injuf
tice de fon fécle, que Colomb fe repentit ,
en mourant , d'avoir créé , pour ainfi dire,
un nouveau monde aux hommes.
Un Ecrivain philofophe devoit nous faire
Hiftoire du Ciel & de la Terre du nouveau
Monde , comme celui de fes Habitans.
Les anciens Hiftoriens n'avoient guère
cette méthode , parce qu'on ne favoit pas
DE FRANCE.
275
encore combien les actions de l'homme
dépendent de l'air qu'il refpire , des alimens
dont il fe nourrit , de la terre qu'il
foule à fes pieds. C'eft dans les tems où
il fe connoît le moins , que l'homme croit
s'appartenir davantage. M. Robertſon nous
donne des détails très - étendus fur l'organifation
du nouveau Monde . Il a claffé ,
fur-tout avec beaucoup d'ordre , toutes les
caufes qui , en y rendant la chaleur moindre
de douze à quinze degrés que dans
les mêmes latitudes de l'ancien Monde ,
produifent des effets fi remarquables fur
les Habitans de l'Amérique.
Il cherche enfuite par quelle partie du
Globe les Habitans d'un Hémisphère ont
pu paffer dans l'autre . Cette recherche a
paru puérile à quelques Philofophes ; autant
vaudroit demander , a -t- on prétendu
par où les herbes & les plantes ont paffé
en Amérique ? Cette demande ne déconcerteroit
pas beaucoup ceux qui la trouveroient
auffi raifonnable que l'autre , &
qui font très fâchés de n'avoir pas de
bonnes Histoires des Colonies , & des plantes
& des herbes. M. Robertfon finit fes recherches
fur cet objet , par conclure que
l'Amérique a dû être peuplée , ou par le
Nord-Ouest de l'Europe , ou par le Nord
Eft de l'Afie. ( Cet Article eft de M. Garat),
·
La fuite au Mercure prochain .
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Résumé : L'Histoire de l'Amérique par Robertson, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'L'Histoire de l'Amérique' de William Robertson, principal de l'Université d'Édimbourg et historiographe de Sa Majesté Britannique, analyse la découverte et les conséquences de l'Amérique. Robertson étudie les premiers contacts entre les habitants des deux hémisphères et les erreurs, vices et maux observés dans ce nouveau monde. Michel de Montaigne, originaire du Périgord, s'est également intéressé à l'Amérique et à ses habitants, recueillant des informations auprès de personnes ayant vécu dans le Nouveau Monde. Les premières descriptions de l'Amérique étaient souvent inexactes, rédigées par des Européens motivés par l'or et la violence. Des récits plus fiables ont émergé avec l'arrivée de philosophes et d'observateurs éclairés. Le texte aborde également les avancées en navigation, comparant les navigateurs anciens et modernes, et mentionne la découverte de l'aiguille aimantée par Flavio Gioia. Il met en lumière le génie et la persévérance de Christophe Colomb, qui a anticipé l'existence d'un nouveau monde en traversant l'océan Atlantique. Colomb a cherché le soutien de plusieurs pays européens, dont la France, le Portugal, l'Espagne et l'Angleterre, mais a rencontré des scepticismes et des obstacles. Il a finalement découvert l'Amérique mais a été victime de calomnies et envoyé en Espagne enchaîné. Colomb est mort en regrettant d'avoir découvert un nouveau monde pour des hommes ingrats. Robertson explore aussi l'influence de l'environnement sur les actions humaines, soulignant que les comportements humains sont déterminés par des facteurs tels que l'air, l'alimentation et le sol. Il discute des voies possibles de migration des habitants d'un hémisphère à l'autre, concluant que l'Amérique a probablement été peuplée par le Nord-Ouest de l'Europe ou le Nord-Est de l'Asie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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31
p. 40-47
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
Début :
Un objet plus important se présente ensuite dans le sixième Livre de cet ouvrage, [...]
Mots clefs :
Homme sauvage, Vie, Sauvage, Temps, Nations, Imagination, Nature, Modèle, Monde, Amérique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE .
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
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Résumé : SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
Le texte examine la perception romantique de la vie sauvage, souvent idéalisée par la poésie et la philosophie. Des penseurs comme Jean-Jacques Rousseau et des poètes anciens tels que Hésiode, Ovide et Virgile exprimaient une nostalgie pour les temps primitifs où l'homme était libre et indépendant. Cette vision a influencé la politique, la morale et la philosophie, cherchant des modèles dans la vie sauvage pour comprendre les lois et les vertus. Cependant, l'homme sauvage était mal connu dans l'ancien monde. Tacite décrivait les Germains comme des barbares plutôt que des sauvages authentiques, tandis que le Nouveau Monde offrait l'opportunité d'observer des sociétés véritablement sauvages. Le texte met en lumière les contradictions dans la représentation de l'homme sauvage. Bien que souvent dépeint comme vigoureux, il est en réalité faible physiquement et meurt prématurément de maladies violentes. Sur le plan affectif, il est décrit comme indifférent et ingrat, manquant des affections douces et tendres observées dans les sociétés civilisées. Sa liberté dans la tribu est également remise en question, car il conserve une indépendance naturelle plutôt qu'une véritable liberté civique. Le texte compare les peuples indigènes aux citoyens des sociétés civilisées de Rome et de Grèce. Il souligne que, bien que les sauvages conservent une certaine indépendance naturelle, ils ne doivent pas être comparés aux citoyens vertueux des républiques. Les guerres chez les sauvages sont motivées par la propriété ou ses productions, et ils sont décrits comme destructeurs et cruels envers leurs ennemis. Contrairement aux hommes sociaux, les sauvages croient en une vie future plutôt qu'en l'immortalité de l'âme. L'auteur conclut qu'il est difficile de voir dans le sauvage un modèle de vertu morale et suggère de chercher ce modèle dans les espérances et les progrès futurs des institutions sociales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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32
p. 104-116
Des Nations sauvages avant l'établissement de la Propriété.
Début :
D'une extrémité de l'Amérique à l'autre, du Kamschatka aux rives de l'Oby, de la mer du [...]
Mots clefs :
Propriété, Nations, Homme, Amérique, Gouvernement, Pouvoir, Sauvage, Forêts, Tribu, Nature, Vie, Peuples, Politique, Affections, Talents
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Des Nations sauvages avant l'établissement de la Propriété.
DES Nations fauvages avant l'établiſſement
de la Propriété.
D'UNE extrémité de l'Amérique à l'autre , du
Kamschatka aux rives de l'Oby , de la mer du
Nord jufqu'aux confins de la Chine , de l'Inde
& de la Perfe ; de la mer Cafpienne jufqu'à
la mer Rouge, à très- peu d'exceptions près ; dans
tout l'intérieur & fur toute la côte feptentrionale
de l'Afrique , le Voyageur & le Philofophe apperçoivent
une multitude de Nations que nous appelons
Sauvages ou Barbares. Dans cette portion du
Globe affez étendue pour renfermer prefque toutes
les variétés de climat , de terrein & de pofition , la
nature humaine , que toutes ces caufes modifient fi
puiffamment , doit préfenter auffi un tableau complet
de toutes les variétés qu'elle reçoit des différentes
diftances du Soleil , des manières différentes de
vivre & de fe nourrir. Quelle multitude de faits intéreffans
pour l'Hiftorien de l'homme ! Quel fpectacle
pour le Philofophe ! Toute recherche cependant
fur ce fujet feroit prématurée,avant de s'être fait une
idée générale de notre espèce dans la vie fauvage,
avant d'avoir diftingué l'ignorance, de la ftupidité, &
le défaut des Arts du défaut du génie qui les crée.
C'est pour avoir confondu ces chofes , que l'homme
fauvage eft fi peu connu , & l'homme focial fi
vain.
Parmi les Nations qui occupent les parties incultes
de la terre , quelques-unes cherchent leur fubfiftance
dans la chaſſe , d'autres dans la pêche , d'autres dans
DE FRANCE. 105
les productions naturelles du fol . Tous ces Peuples
connoiffent peu la propriété , & ne montrent même
que rarement quelques traces de fubordination & de
police. Il en eft d'autres qui , poffédant des troupeaux
qui leur rendent les pâturages néceffaires ,
favent déjà ce que c'est que d'être riche & d'être
pauvre , qui connoiffent les relations du patron &
du client , du maître & du ferviteur , qui ont fouffert
qu'on les clafsât dans l'eftime publique fuivant
les degrés de leur richeffe. Ces diftinctions doivent
produire ure différence , effentielle de caractère , &
nous autoriſent à féparer en deux claffes les Peuples
fans loix & fans gouvernement , dont nous
allons confidérer l'hiftoire ; l'une de Sauvages , qui
ne connoiffent point encore la propriété ; l'autre de
Barbares , qui en font l'objet principal de leurs
foins & de leurs defirs , quoiqu'ils ne fachent encore
ni l'établir ni la défendre par les loix .
Il est évident que la propriété ne s'établit que
lorfque la Société a déjà fait beaucoup de progrès ;
elle exige , parmi plufieurs autres connoiffances, que
les fiècles feuls peuvent donner , une méthode exacte
pour définir la poffeffion. La poffeffion exclufive eft
le premier degré de la propriété . C'eft de l'expérience
d'une poffeffion de ce genre que le defir de
la propriété peut naître. L'induftrie qui l'acquiert &
qui la perfectionne , exige l'habitude d'agir dans la
vûe d'un avenir éloigné , & de furmonter cette difpofition
naturelle qui porte toujours le Sauvage au
repos ou à la jouiffance ; mais cette habitude feule
eft un caractère qui annonce que ces Nations ont déjà
fait beaucoup de pas dans les Arts & dans l'Induſtrie .
Le vrai Sauvage ne connoît que le préfent , & celui
pour qui l'avenir commence à exifter , eſt déjà trèsloin
du premier état de la nature humaine,
Dans les Tribus qui vivent de la chaſſe & de la
E v
106 MERCURE 1
pêche , les armes , les fourrures , la flèche & le hameçon
font les feuls biens , l'unique propriété. La
nourriture du lendemain court encore dans les forêts
ou nage encore au fond des lacs & des mers ; elle ne
peut être leur propriété avant qu'ils s'en foient faifis
& même alors , comme toute la Tribu a contribué
la faifir , elle eft à toute la Tribus elle eft partagée
&dévorée à l'inftant , ou va enrichir le magafin
public,
Dans les pays où les Nations fauvages , comme
dans la plus grande partie de l'Amérique , mêlent à
la pratique de la chaffe quelque eſpèce d'agriculture ,
ces Nations fuivent à l'égard de la difpofition du fol
& des fruits que produit la terre les mêmes procédés
que dans la difpolition de la chaffe & le partage de
la proie. Comme les hommes chaffent enfemble , les
femmes labourent également enſemble Dès que la
récolte arrive , tout le monde s'affemble & jouit. Le
champ dans lequel ils sèment , ainfi que le diftrict
dans lequel ils chaffent , eft confidéré par la Nation
comme une propriété , mais cette propriété
demeure indivife. On va en troupe préparer le fol ,
planter & cueillir les fruits de la récolte. Ce qu'on
achète même des Étrangers avec lefquels on trafique ,
le porte , on le dépofe au dépôt public , & il
Le partage enfuite , à des temps marqués , entre les
différentes familles , proportionnellement aux divers
befoins de chacune.
Comme la flèche & le carquois appartiennent à
l'individu , la cabane & les meubles appartiennent à
la famille , & comme les foins de la maifon -font
dévolus à la femme , la propriété de la maiſon lui eft
également dévolue. Les enfans font à la mère ; la
Ligne paternelle ne marque que très - peu dans la
lifte , deses parens. Avant d'être mariés , les mâles
vivent dans la cabane où ils font nés ; mais dès qu'ils
ont pris une femme , ils vont vivre avec elle dans
DE FRANCE 107
fa cabane. La mère de famille regarde le Chalfeur
& le
Lawyer comme
une
partie
de
fes
}
richeffes ; elle les réferve pour les périls & les occafions
critiques ; & dans les intervalles des guerres,
des chaffes publiques & des affemblées , elle les foigne
, elle les berce , pour ainfi dire , & toute leur ,
vie n'eft alors qu'un long fommeil ou une fuite
d'amuſemens.
Tant qu'un des fexes garde , pour fon apanage ,
pour fon caractère diftinctif le courage dans les
dangers , l'habileté dans la politique & l'induftrie
dans les guerres , cette efpèce de propriété que
possède l'autre fexe , lui eft plutôt laillée comme
une fujétion , qu'accordée comme un privilège ;
elle marque dans les femmes une infériorité
& non pas un afcendant , comme le prétendent certains
Écrivains. La propriété n'eft en effet pour un
Guerrier qu'une chaîne d'embarras & de foins qu'il ·
ne peut porter par choix . Par- tout ailleurs que
dans le champ de l'honneur , ils ne voient qu'efclavage
& peines. Le fexe à qui la propriété eft impofée
, eft dans le fait foumis à l'autre ; les femmes font
dans le vrai les Ilotes de l'Amérique . Mais fi ce partage
de fonctions de la vie entre les deux fexes , en
entretenant dans l'homme le mépris des arts & des
travaux méchaniques,diffère de quelques fiècles feu
lement l'établiffement de l'efclavage , & fi l'efpèce
de fervitude où la femme eft foumife eft adoucre
par les affections naturelles du coeur , ne devonsnous
pas en cela , comme en beaucoup d'autres
chofes , préférer les premières infpirations de la Nature
à tous les fyftèmes d'une politique raffinée ?"
Tant que la propriété refte dans l'état où nous
venons de la décrire , on conçoit aifément ce que
apportent plufieurs Voyageurs , que , parmi les
Sauvages , on ne connoit aucune diftinction de rang
Evi
& de condition .
なな
108
MERCURE B
Il n'y a de fubordination , parmi eux , que cellequi
naît de la diverfité des fonctions ; & dans le
partage qu'on en fait , on ne confidère que les avantages
des talens , de l'âge & de l'expérience. Les qualités
perfonnelles n'y prennent de l'afcendant que
dans le moment précis où elles font néceffaires ;
mais la crife une fois paffée , elles n'en gardent
abfolument rien ; elles ne retiennent ni pouvoir
ni prérogative . Un Guerrier qui a conduit la jeuneffe
de fon canton au combat ou à la chaffe ,
de retour chez lui rentre dans la foule au niveau
de fes compagnons ; quand il n'y a plus d'autre
affaire que celle de dormir & de manger , de quelle
prééminence pourroit- il jouir ? Il ne mange pas , il
ne dort pas mieux qu'un autre .
Là où le pouvoir ne donne aucun avantage ,
ceux qui pourroient l'exercer en craignent les foins
& les inquiétudes , & les autres frémillent de l'idée
feule d'une foumiffion continuelle. J'aime , fait
dire Montefquieu à Sylla , à remporter des victoires ,
à fonder & à détruire des États ; mais pour ces
minces détails de gouvernement où les génies médiocres
ont tant d'avantages , mon âme ne fauroit
s'en occuper. Le Sauvage puife dans l'ignorance des
avantages du pouvoir & de la fortune , ce mépris
des grandeurs & des titres que Sylla devoit à la
fierté & à l'élévation de fon âme.
> Le tableau que nous venons de tracer convient
plus ou moins aux différentes Nations
fuivant les différens progrès qu'elles ont faits
dans l'établiffement de la propriété. Parmi les
Caraïbes & les autres habitans des climats chauds
de l'Amérique , fa dignité de Chef eft héréditaire ou
élective ; elle eft à vie . L'inégale diftribution de la '
propriété y établit une fubordination bien fenfible ;
mais parmi les Iroquois & les autres Nations des
Zônes tempérées , les mots de magiftrat ou de fujet ,
DE FRANCE. 109
•
de noble ou de roturier , font auffi peu connus que
les noms de riche & de pauvre. Les vieillards y commandent
, & dirigent toutes les opérations politiques
de leur Tribu , non qu'on leur ait confié aucun pouvoir
, mais par l'autorité naturelle de la vieilleffe.
Le commandement militaire eft toujours accordé à
la fupériorité de la valeur & de la force. On n'y
reconnoît l'Homme d'État qu'à l'attention avec laquelle
fa Tribu , rangée autour de lui , écoute fes
confeils ; le Général d'armée, qu'à la confiance avec laquelle
toute la jeuneffe le fuit au champ de bataille ;
& fi l'on vouloit voir quelque efpèce de gouvernement
politique dans l'accord de leurs volontés &
dans le concert de leurs mouvemens , il n'eft au
moins dans nos langues aucun terme qui pût rendre
cette efpèce de gouvernement . Le pouvoir n'y eft
autre chofe que l'afcendant naturel du talent ;
& fi la communauté agit quelquefois avec une
apparence d'ordre & de méthode , c'eft qué
toutes les volontés particulières , réunies alors dans
un feul intérêt, ne forment plus en ce moment qu'une
feule volonté .
Dans cette heureufe quoique informe adminiftration
, nous pouvons trouver les élémens d'un Sénat,
d'un pouvoir exécutif & d'une affemblée populaire ;
inftitutions par lefquelles les noms des anciens Légiflatcurs
ont été fi célèbress. A Athènes & à Rome ,
le Sénat , ainfi que l'artefte l'étymologie du mot , fut
d'abord compofé de vieillards . A Rome , les Généraux
faifoient leurs levées comme la font en Amérique
les conducteurs militaires. Les Citoyens Romains
fe rangeoient volontairement fous les drapeaux déployés
pour la guerre comme les jeunes Américains.
Les plans de Gouvernement que la Nature fuggéroit
aux Américains dans leurs forêts , elle les
avoit déjà dictés auparavant aux Romains & aux
Grecs , fur les rives de l'Eurotas & du . Tibre ; &
I 10 MERCURE
Lycurgue & Romulus apprirent à former leurs corps
politiques du même maître qui apprend à toutes les
Nations à unir leurs talens & a combiner leurs
forces.
Parmi les Nations de l'Amérique feptentrionale
chaque individu eft indépendant , mais il eft attaché
à quelque famille par les habitudes & par ſes affections.
Ces familles, comme autant de Tribus féparées, ne
font foumiles à aucune furveillance étrangère. Tout
ce qui fe paffe entre leurs membres , le meurtre
même & l'affaffinat , ne regarde qu'elles , & ne peut
être puni par aucune autre autorité. Ces familles font
en même-temps les parties d'un canton , les membres
d'une affociation plus étendue.
›
Les femmes de plufieurs cantons s'affemblent
pour planter leur mais , les vieillards pour tenir
confeil , les chaffeurs pour battre les forêts , &
les guerriers pour s'exercer dans le champ. Quelquefois
plufieurs de ces cantons fe réuniffent pour
tenir un confeil national & exécuter de concert
une entreprife importante. Lorfque les Européens
commencèrent à s'établir dans l'Amérique , fix
de ces Nations avoient fait entre elles une ligue ;
elles avoient leurs Amphyctions ou leurs États - Gé
néraux ; & par la folidité de leur union , par la
fageffe de leurs confeils , elles avoient acquis un
afcendant marqué depuis l'embouchure du fleuve
Saint-Laurent jufqu'à celui du Miffilligi .
-
"
Leur politique paroiffoit avoir faifi , avoir péné
tré l'intérêt commun de la confédération générale ,
auli-bien que l'intérêt privé de chaque affociation
particulière ; elles étudioient une balance de pou .
voir. L'Homme d'État d'un canton furveilloit les
deffeins & les procédés d'un autre ; & quand il s'appercevoit
qu'un des côtés de la balance ufurpoit un
peu trop de poids , en jetant fa tribu de l'autre côté ,
DE FRANCE III
i rétablifoit l'équilibre . Comme les Nations de
l'Europe , elles avoient leurs traités & leurs alliances,
qu'elles rompoient ou maintenoient fuivant la diver
fité des raifons d'État ; elles vivoient en paix tant
que la paix leur étoit utile & néceffaire , & enfuite
au moindre choc de leurs intérêts , va moindre niouvement
de jalouſie , elles fe levoient toutes pour la
guerre.
Aini, avec un gouvernement fans forme déterminée
, avec une union dont on n'apperçoit point les
noeuds raffemblés par les infpirations de l'inftinct plutôt
que par les vûes de la raiſon , ces Nations fauvages fe
conduifoient avec autant de concert & de force que les
Nations civilifées. Les Étrangers, fans pouvoir découvrir
quel eft le Magiftrat & comment le Sénat
eft compofé, trouvent toujours des confeils qui délibèrent
& des armées qui le battent. La police n'y
eft nulle part, & la justice y eft par- tout ; & l'abfence
des vices y eft la meilleure fureté contre les
crimes.
Sans doute il y a quelquefois des défordres parmi
eux , fur-tout lorfque l'ufage immodéré des liqueurs,
qu'ils aiment à l'excès, enflamme leurs paffions & les
fait fortir de leur indolence & de leur douceur ordinaire
: alors leurs querelles font des combats , &
leurs feftins fe terminent fouvent par des meurtres .
Lorfque quelqu'un a été tué, rarement celui qui a
commis le crime eft obligé d'en rendre compte à fa
Tribu ; c'eft une affaire qu'il a à foutenir contre la
famille , les amis ou même les compatriotes de fa
victime. Il n'eft jugé & puni par les frens que dans
les cas rares où le crime eft de nature à alarmer la
Société entière . Si les familles , les Tribus & les
cantons craignent d'être troublés par la fuite de
ces vengeances particulières , elles s'entremettent &'
tâchent , par des préfens proportionnés à l'offenſe
112 MERCURE
de fatisfaire au reffentiment , & de détourner la
vengeance ; prefque jamais le meurtrier n'échappe
à la peine s'il demeure aux lieux où il a commis
le crime. Le Sauvage qui ne fait pas étouffer lon
reffentiment fait le déguifer avec beaucoup d'adreffe ;
& c'eft fouvent après plufieurs années , lorfqu'il fe
croit le plus en füreté , que le meurtrier voit tomber
fur lui la vengeance.
Ces confidérations les rendent prudens & circonfpects
; elles les mettent en garde contre leurs
paffions ; elles leur donnent dans toutes leurs manières
un air phlegmatique & compofé , plus remarquable
que la politefle des Nations civilifées ;
cependant ils n'en font pas pour cela moins affectueux
dans leur commerce ; leur converfation même
eft pleine d'égards & d'attentions plus aimables , dit
Charlevoix , que le ton de nos fociétés polies .
Cet Écrivain a obfervé que les Nations parmi
lefquelles il a voyagé dans l'Amérique feptentrionale,
ne
mettent pas au rang des devoirs les actes de
bienfaifance & de générofité ; les Sauvages font
bienfaifans & généreux , mais par affection uniquement.
Lorfqu'ils ont fait un plaifir , ils ont
fatisfait un befoin. L'affaire eft finie ; & perfonne
n'y penfe plus. Un fervice reçu peut être ou
ne pas être l'occafion d'une liaifon intime ; cela
dépend non du bienfait , mais de quelques circonftances
du moment ; & le bienfait eft bientôt oublié
s'il n'a pas fait naître le fentiment tendre de
-l'amitié ; car la reconnoiffance n'eft pas pour eux un
devoir qui oblige l'un à quelque retour , ou autorife
l'autre à quelque reproche. Le fentiment avec lequel
ces Peuples donnent & reçoivent les préfens, eft le
même que celui que Tacité avoit furpris parmi les
anciens Germains ; ils les aiment beaucoup , mais
il s'en font un plaifir , & jamais une obligation , &
DE FRANCE. 113
de triba à tribu même , les préfens ne font d'aucuue
conféquence , à moins qu'ils n'ayent fervi à fceller
quelque alliance ou quelque traité.
Une de leurs maximes favorites , c'eft qu'un
homme ne doit rien naturellement à un autre
homme , & ne doit fouffrir par conféquent ni une
inégalité qui lui feroit injurieufe , ni des charges qui
le gêneroient dans fes befoins ; c'eft de ce principe
fi cruel & fi infecial en apparence, qu'ils ont fait for
tir toutes les règles de la juftice , & ils les fuivent
avec une bonne foi & une fermeté que la civilifation
ne donne point aux Peuples les plus éclairés . C'eft
précisément parce que la bienfaifance & l'amitié ne
font parmi eux ni des loix ni des devoirs , qu'elles
deviennent des fentimens tendres & paffionnés dès
qu'elles pénètrent dans le coeur ; mais nous qui nous
vantons de notre morale , quelle étrange contradiction
nous avons mife entre nos principes & nos procédés
! Le coeur , difons- nous , doit être libre & indépendant
dans toutes les affections , & cependant
nous regardons l'amitié comme une obligation , &
tout ce qu'elle peut donner nous l'attendons comme
un devoir rigoureux ; nous exigeons le retour de la
reconnoiffance comme le payement d'une dette .
Avant d'être généreux & bienfaifans , nous calculons
ce que nous rapportera la reconnoiffance , &
nous avons porté l'efprit de trafic & l'avidité de
F'intérêt juſques dans le commerce des affections du
coeur auffi les âmes fières & délicates ont - elles
appris à redouter les bienfaits prefque autant que les
chaînes de la fervitude , au lieu que le Sauvage ne
craint rien d'un préfent , & le reçoit toujours fans
inquiétude & fans réflexion .
L'amour de l'égalité & l'amour de la juftice n'étoient
que le même fentinent dans l'origine ;
& quoique les ' conftitutions fociales ayent établi
114
MERCURE
A
entre les Citoyens des inégalités de rangs && ddee.v.
privilèges que la juftice anême ordonne de respecter ,
cependant celui qui a oublié l'égalité originelle de
tous les hommes , dégénère bientôt en eſclave ou en
tyran. Si un pareil homme commande jamais , il ne
faut pas efpérer qu'il refpecte les droits de fes femblables.
C'eft ce principe d'égalité, primitive qui
élève l'âme par le fentiment de fon indépendance ,
la rend indifférente à tout ce qu'on peut recevoir des
hommes , lui fait refpecter leurs droits , & l'ouvre
toute entière aux affections nobles & généreuſes ;
c'eft lui qui répand fur le front fauvage de l'Américain
cette expreffion de candeur & de bonté qui
adoucit ce qu'il y a de farouche dans fes traits &
dans fa conduite , & encourage l'Etranger à l'aborder
avec confiance fans la garantie même des
Loix & du Gouvernement.
Chez ces Peuples , c'eft aux talens & au courage
que la confidération s'attache, elle ne fuit pas, comme
parmi nous , le char brillant de la fortune & les
pompes frivoles du luxe. Les talens dont ils font cas
ce font les talens dont ils ont befoin , c'eft la parfaite
intelligence du pays , c'eft l'art de rufer à la
guerre. Voilà les qualités far lefquelles , parmi les
Caraïbes , on fait fubir des épreuves à quiconque
afpire à la place de conducteur militaire. On l'envoie
d'abord avec une eſcorte à travers des forêts
immenfes jufqu'aux portes de l'ennemi ; on lui dé
figne fur la frontière un buiffon ou une fontaine ,
il faut qu'il les reconnoiffe , qu'il y plante un
poteau , & que feul enfuite il revienne dans fon pays
à travers les mêmes chemins.
C'est ainsi que par des obfervations fubtiles , dont
les Voyageurs accoutumés à marcher à l'aide des
grandes routes feroient bien incapables , ils peuvent
fuivre les traces d'un animal ou les pas d'ua
homme à travers des forêts de cent licues. Ces
DE FRANCE Its
mêmes hommes favent gouverner des canots fragiles
fur les torrens & les cataractes avec l'adreſſe
des pilotes les plus habiles . S'ils traitent avec un
Étranger , leurs regards pénétrans vont jufqu'au fond"
de fon âme lire fa penfée la plus fecrette , furprendre
fa véritable intention ; & eux , s'ils ont befoin
de tromper à leur tour , ils favent fe couvrir d'arti
fice qu'on dévoile bien rarement. Ces mêmes hom
mes enfin lorfqu'ils haranguent dans leurs confeils ,
y déployent l'élocution la plus figurée , la plus
énergique , & favent conduire leur négociation avec
le difcernement le plus fin & le plus profond de leurs
intérêts politiques.
Mais sûrs de trouver dans chaque occafion particulière
les moyens de traiter leurs intérêts avec cette
fupériorité , ils ne fe font point une fcience de
leur politique, & ne travaillent point à foumettre à
des principes généraux les règles de leur conduite &
de leurs artifices ; ils femblent incapables de porter
leur attention fur des objets un peu éloignés , fi on
en excepte au moins les expériences qu'ils ont faites
dans la chaffe & dans la guerre. Chez eux la prévoyance
ne s'étend pas d'une faifon à l'autre ; ils
conſomment en été tous les fruits de l'été , & lorfque
l'hiver arrivé, ils s'élancent dans des forêts couvertes
de neiges pour y chercher leur proie . S'ils fe trompent
dans leurs efpérinces , un moment après ils
tomberont dans la même erreur . L'expérience no
leur apprend prefque rien , & ne les ergage point à
établir de ces maximes qui font pour nous les guides
de la vie. Parmi nous les intervalles de repos que
les paffions nous laiffent font des momens où la réflexion
, la honte , la pitié & le remords nous difpofent
à la fageffe & aux vertus. Le Sauvage prefque
ftupide dans ces momens de calme , ne fe repent
jamais d'aucunes de fes violences , & il ne fe croit
jamais refponfable , lorfqu'il eft tranquille & de
116 MERCURE
fang-froid, des actions qu'il a pu commettre dans la
colère ou dans l'vreſſe .
La fuite au Mercure prochain.
de la Propriété.
D'UNE extrémité de l'Amérique à l'autre , du
Kamschatka aux rives de l'Oby , de la mer du
Nord jufqu'aux confins de la Chine , de l'Inde
& de la Perfe ; de la mer Cafpienne jufqu'à
la mer Rouge, à très- peu d'exceptions près ; dans
tout l'intérieur & fur toute la côte feptentrionale
de l'Afrique , le Voyageur & le Philofophe apperçoivent
une multitude de Nations que nous appelons
Sauvages ou Barbares. Dans cette portion du
Globe affez étendue pour renfermer prefque toutes
les variétés de climat , de terrein & de pofition , la
nature humaine , que toutes ces caufes modifient fi
puiffamment , doit préfenter auffi un tableau complet
de toutes les variétés qu'elle reçoit des différentes
diftances du Soleil , des manières différentes de
vivre & de fe nourrir. Quelle multitude de faits intéreffans
pour l'Hiftorien de l'homme ! Quel fpectacle
pour le Philofophe ! Toute recherche cependant
fur ce fujet feroit prématurée,avant de s'être fait une
idée générale de notre espèce dans la vie fauvage,
avant d'avoir diftingué l'ignorance, de la ftupidité, &
le défaut des Arts du défaut du génie qui les crée.
C'est pour avoir confondu ces chofes , que l'homme
fauvage eft fi peu connu , & l'homme focial fi
vain.
Parmi les Nations qui occupent les parties incultes
de la terre , quelques-unes cherchent leur fubfiftance
dans la chaſſe , d'autres dans la pêche , d'autres dans
DE FRANCE. 105
les productions naturelles du fol . Tous ces Peuples
connoiffent peu la propriété , & ne montrent même
que rarement quelques traces de fubordination & de
police. Il en eft d'autres qui , poffédant des troupeaux
qui leur rendent les pâturages néceffaires ,
favent déjà ce que c'est que d'être riche & d'être
pauvre , qui connoiffent les relations du patron &
du client , du maître & du ferviteur , qui ont fouffert
qu'on les clafsât dans l'eftime publique fuivant
les degrés de leur richeffe. Ces diftinctions doivent
produire ure différence , effentielle de caractère , &
nous autoriſent à féparer en deux claffes les Peuples
fans loix & fans gouvernement , dont nous
allons confidérer l'hiftoire ; l'une de Sauvages , qui
ne connoiffent point encore la propriété ; l'autre de
Barbares , qui en font l'objet principal de leurs
foins & de leurs defirs , quoiqu'ils ne fachent encore
ni l'établir ni la défendre par les loix .
Il est évident que la propriété ne s'établit que
lorfque la Société a déjà fait beaucoup de progrès ;
elle exige , parmi plufieurs autres connoiffances, que
les fiècles feuls peuvent donner , une méthode exacte
pour définir la poffeffion. La poffeffion exclufive eft
le premier degré de la propriété . C'eft de l'expérience
d'une poffeffion de ce genre que le defir de
la propriété peut naître. L'induftrie qui l'acquiert &
qui la perfectionne , exige l'habitude d'agir dans la
vûe d'un avenir éloigné , & de furmonter cette difpofition
naturelle qui porte toujours le Sauvage au
repos ou à la jouiffance ; mais cette habitude feule
eft un caractère qui annonce que ces Nations ont déjà
fait beaucoup de pas dans les Arts & dans l'Induſtrie .
Le vrai Sauvage ne connoît que le préfent , & celui
pour qui l'avenir commence à exifter , eſt déjà trèsloin
du premier état de la nature humaine,
Dans les Tribus qui vivent de la chaſſe & de la
E v
106 MERCURE 1
pêche , les armes , les fourrures , la flèche & le hameçon
font les feuls biens , l'unique propriété. La
nourriture du lendemain court encore dans les forêts
ou nage encore au fond des lacs & des mers ; elle ne
peut être leur propriété avant qu'ils s'en foient faifis
& même alors , comme toute la Tribu a contribué
la faifir , elle eft à toute la Tribus elle eft partagée
&dévorée à l'inftant , ou va enrichir le magafin
public,
Dans les pays où les Nations fauvages , comme
dans la plus grande partie de l'Amérique , mêlent à
la pratique de la chaffe quelque eſpèce d'agriculture ,
ces Nations fuivent à l'égard de la difpofition du fol
& des fruits que produit la terre les mêmes procédés
que dans la difpolition de la chaffe & le partage de
la proie. Comme les hommes chaffent enfemble , les
femmes labourent également enſemble Dès que la
récolte arrive , tout le monde s'affemble & jouit. Le
champ dans lequel ils sèment , ainfi que le diftrict
dans lequel ils chaffent , eft confidéré par la Nation
comme une propriété , mais cette propriété
demeure indivife. On va en troupe préparer le fol ,
planter & cueillir les fruits de la récolte. Ce qu'on
achète même des Étrangers avec lefquels on trafique ,
le porte , on le dépofe au dépôt public , & il
Le partage enfuite , à des temps marqués , entre les
différentes familles , proportionnellement aux divers
befoins de chacune.
Comme la flèche & le carquois appartiennent à
l'individu , la cabane & les meubles appartiennent à
la famille , & comme les foins de la maifon -font
dévolus à la femme , la propriété de la maiſon lui eft
également dévolue. Les enfans font à la mère ; la
Ligne paternelle ne marque que très - peu dans la
lifte , deses parens. Avant d'être mariés , les mâles
vivent dans la cabane où ils font nés ; mais dès qu'ils
ont pris une femme , ils vont vivre avec elle dans
DE FRANCE 107
fa cabane. La mère de famille regarde le Chalfeur
& le
Lawyer comme
une
partie
de
fes
}
richeffes ; elle les réferve pour les périls & les occafions
critiques ; & dans les intervalles des guerres,
des chaffes publiques & des affemblées , elle les foigne
, elle les berce , pour ainfi dire , & toute leur ,
vie n'eft alors qu'un long fommeil ou une fuite
d'amuſemens.
Tant qu'un des fexes garde , pour fon apanage ,
pour fon caractère diftinctif le courage dans les
dangers , l'habileté dans la politique & l'induftrie
dans les guerres , cette efpèce de propriété que
possède l'autre fexe , lui eft plutôt laillée comme
une fujétion , qu'accordée comme un privilège ;
elle marque dans les femmes une infériorité
& non pas un afcendant , comme le prétendent certains
Écrivains. La propriété n'eft en effet pour un
Guerrier qu'une chaîne d'embarras & de foins qu'il ·
ne peut porter par choix . Par- tout ailleurs que
dans le champ de l'honneur , ils ne voient qu'efclavage
& peines. Le fexe à qui la propriété eft impofée
, eft dans le fait foumis à l'autre ; les femmes font
dans le vrai les Ilotes de l'Amérique . Mais fi ce partage
de fonctions de la vie entre les deux fexes , en
entretenant dans l'homme le mépris des arts & des
travaux méchaniques,diffère de quelques fiècles feu
lement l'établiffement de l'efclavage , & fi l'efpèce
de fervitude où la femme eft foumife eft adoucre
par les affections naturelles du coeur , ne devonsnous
pas en cela , comme en beaucoup d'autres
chofes , préférer les premières infpirations de la Nature
à tous les fyftèmes d'une politique raffinée ?"
Tant que la propriété refte dans l'état où nous
venons de la décrire , on conçoit aifément ce que
apportent plufieurs Voyageurs , que , parmi les
Sauvages , on ne connoit aucune diftinction de rang
Evi
& de condition .
なな
108
MERCURE B
Il n'y a de fubordination , parmi eux , que cellequi
naît de la diverfité des fonctions ; & dans le
partage qu'on en fait , on ne confidère que les avantages
des talens , de l'âge & de l'expérience. Les qualités
perfonnelles n'y prennent de l'afcendant que
dans le moment précis où elles font néceffaires ;
mais la crife une fois paffée , elles n'en gardent
abfolument rien ; elles ne retiennent ni pouvoir
ni prérogative . Un Guerrier qui a conduit la jeuneffe
de fon canton au combat ou à la chaffe ,
de retour chez lui rentre dans la foule au niveau
de fes compagnons ; quand il n'y a plus d'autre
affaire que celle de dormir & de manger , de quelle
prééminence pourroit- il jouir ? Il ne mange pas , il
ne dort pas mieux qu'un autre .
Là où le pouvoir ne donne aucun avantage ,
ceux qui pourroient l'exercer en craignent les foins
& les inquiétudes , & les autres frémillent de l'idée
feule d'une foumiffion continuelle. J'aime , fait
dire Montefquieu à Sylla , à remporter des victoires ,
à fonder & à détruire des États ; mais pour ces
minces détails de gouvernement où les génies médiocres
ont tant d'avantages , mon âme ne fauroit
s'en occuper. Le Sauvage puife dans l'ignorance des
avantages du pouvoir & de la fortune , ce mépris
des grandeurs & des titres que Sylla devoit à la
fierté & à l'élévation de fon âme.
> Le tableau que nous venons de tracer convient
plus ou moins aux différentes Nations
fuivant les différens progrès qu'elles ont faits
dans l'établiffement de la propriété. Parmi les
Caraïbes & les autres habitans des climats chauds
de l'Amérique , fa dignité de Chef eft héréditaire ou
élective ; elle eft à vie . L'inégale diftribution de la '
propriété y établit une fubordination bien fenfible ;
mais parmi les Iroquois & les autres Nations des
Zônes tempérées , les mots de magiftrat ou de fujet ,
DE FRANCE. 109
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de noble ou de roturier , font auffi peu connus que
les noms de riche & de pauvre. Les vieillards y commandent
, & dirigent toutes les opérations politiques
de leur Tribu , non qu'on leur ait confié aucun pouvoir
, mais par l'autorité naturelle de la vieilleffe.
Le commandement militaire eft toujours accordé à
la fupériorité de la valeur & de la force. On n'y
reconnoît l'Homme d'État qu'à l'attention avec laquelle
fa Tribu , rangée autour de lui , écoute fes
confeils ; le Général d'armée, qu'à la confiance avec laquelle
toute la jeuneffe le fuit au champ de bataille ;
& fi l'on vouloit voir quelque efpèce de gouvernement
politique dans l'accord de leurs volontés &
dans le concert de leurs mouvemens , il n'eft au
moins dans nos langues aucun terme qui pût rendre
cette efpèce de gouvernement . Le pouvoir n'y eft
autre chofe que l'afcendant naturel du talent ;
& fi la communauté agit quelquefois avec une
apparence d'ordre & de méthode , c'eft qué
toutes les volontés particulières , réunies alors dans
un feul intérêt, ne forment plus en ce moment qu'une
feule volonté .
Dans cette heureufe quoique informe adminiftration
, nous pouvons trouver les élémens d'un Sénat,
d'un pouvoir exécutif & d'une affemblée populaire ;
inftitutions par lefquelles les noms des anciens Légiflatcurs
ont été fi célèbress. A Athènes & à Rome ,
le Sénat , ainfi que l'artefte l'étymologie du mot , fut
d'abord compofé de vieillards . A Rome , les Généraux
faifoient leurs levées comme la font en Amérique
les conducteurs militaires. Les Citoyens Romains
fe rangeoient volontairement fous les drapeaux déployés
pour la guerre comme les jeunes Américains.
Les plans de Gouvernement que la Nature fuggéroit
aux Américains dans leurs forêts , elle les
avoit déjà dictés auparavant aux Romains & aux
Grecs , fur les rives de l'Eurotas & du . Tibre ; &
I 10 MERCURE
Lycurgue & Romulus apprirent à former leurs corps
politiques du même maître qui apprend à toutes les
Nations à unir leurs talens & a combiner leurs
forces.
Parmi les Nations de l'Amérique feptentrionale
chaque individu eft indépendant , mais il eft attaché
à quelque famille par les habitudes & par ſes affections.
Ces familles, comme autant de Tribus féparées, ne
font foumiles à aucune furveillance étrangère. Tout
ce qui fe paffe entre leurs membres , le meurtre
même & l'affaffinat , ne regarde qu'elles , & ne peut
être puni par aucune autre autorité. Ces familles font
en même-temps les parties d'un canton , les membres
d'une affociation plus étendue.
›
Les femmes de plufieurs cantons s'affemblent
pour planter leur mais , les vieillards pour tenir
confeil , les chaffeurs pour battre les forêts , &
les guerriers pour s'exercer dans le champ. Quelquefois
plufieurs de ces cantons fe réuniffent pour
tenir un confeil national & exécuter de concert
une entreprife importante. Lorfque les Européens
commencèrent à s'établir dans l'Amérique , fix
de ces Nations avoient fait entre elles une ligue ;
elles avoient leurs Amphyctions ou leurs États - Gé
néraux ; & par la folidité de leur union , par la
fageffe de leurs confeils , elles avoient acquis un
afcendant marqué depuis l'embouchure du fleuve
Saint-Laurent jufqu'à celui du Miffilligi .
-
"
Leur politique paroiffoit avoir faifi , avoir péné
tré l'intérêt commun de la confédération générale ,
auli-bien que l'intérêt privé de chaque affociation
particulière ; elles étudioient une balance de pou .
voir. L'Homme d'État d'un canton furveilloit les
deffeins & les procédés d'un autre ; & quand il s'appercevoit
qu'un des côtés de la balance ufurpoit un
peu trop de poids , en jetant fa tribu de l'autre côté ,
DE FRANCE III
i rétablifoit l'équilibre . Comme les Nations de
l'Europe , elles avoient leurs traités & leurs alliances,
qu'elles rompoient ou maintenoient fuivant la diver
fité des raifons d'État ; elles vivoient en paix tant
que la paix leur étoit utile & néceffaire , & enfuite
au moindre choc de leurs intérêts , va moindre niouvement
de jalouſie , elles fe levoient toutes pour la
guerre.
Aini, avec un gouvernement fans forme déterminée
, avec une union dont on n'apperçoit point les
noeuds raffemblés par les infpirations de l'inftinct plutôt
que par les vûes de la raiſon , ces Nations fauvages fe
conduifoient avec autant de concert & de force que les
Nations civilifées. Les Étrangers, fans pouvoir découvrir
quel eft le Magiftrat & comment le Sénat
eft compofé, trouvent toujours des confeils qui délibèrent
& des armées qui le battent. La police n'y
eft nulle part, & la justice y eft par- tout ; & l'abfence
des vices y eft la meilleure fureté contre les
crimes.
Sans doute il y a quelquefois des défordres parmi
eux , fur-tout lorfque l'ufage immodéré des liqueurs,
qu'ils aiment à l'excès, enflamme leurs paffions & les
fait fortir de leur indolence & de leur douceur ordinaire
: alors leurs querelles font des combats , &
leurs feftins fe terminent fouvent par des meurtres .
Lorfque quelqu'un a été tué, rarement celui qui a
commis le crime eft obligé d'en rendre compte à fa
Tribu ; c'eft une affaire qu'il a à foutenir contre la
famille , les amis ou même les compatriotes de fa
victime. Il n'eft jugé & puni par les frens que dans
les cas rares où le crime eft de nature à alarmer la
Société entière . Si les familles , les Tribus & les
cantons craignent d'être troublés par la fuite de
ces vengeances particulières , elles s'entremettent &'
tâchent , par des préfens proportionnés à l'offenſe
112 MERCURE
de fatisfaire au reffentiment , & de détourner la
vengeance ; prefque jamais le meurtrier n'échappe
à la peine s'il demeure aux lieux où il a commis
le crime. Le Sauvage qui ne fait pas étouffer lon
reffentiment fait le déguifer avec beaucoup d'adreffe ;
& c'eft fouvent après plufieurs années , lorfqu'il fe
croit le plus en füreté , que le meurtrier voit tomber
fur lui la vengeance.
Ces confidérations les rendent prudens & circonfpects
; elles les mettent en garde contre leurs
paffions ; elles leur donnent dans toutes leurs manières
un air phlegmatique & compofé , plus remarquable
que la politefle des Nations civilifées ;
cependant ils n'en font pas pour cela moins affectueux
dans leur commerce ; leur converfation même
eft pleine d'égards & d'attentions plus aimables , dit
Charlevoix , que le ton de nos fociétés polies .
Cet Écrivain a obfervé que les Nations parmi
lefquelles il a voyagé dans l'Amérique feptentrionale,
ne
mettent pas au rang des devoirs les actes de
bienfaifance & de générofité ; les Sauvages font
bienfaifans & généreux , mais par affection uniquement.
Lorfqu'ils ont fait un plaifir , ils ont
fatisfait un befoin. L'affaire eft finie ; & perfonne
n'y penfe plus. Un fervice reçu peut être ou
ne pas être l'occafion d'une liaifon intime ; cela
dépend non du bienfait , mais de quelques circonftances
du moment ; & le bienfait eft bientôt oublié
s'il n'a pas fait naître le fentiment tendre de
-l'amitié ; car la reconnoiffance n'eft pas pour eux un
devoir qui oblige l'un à quelque retour , ou autorife
l'autre à quelque reproche. Le fentiment avec lequel
ces Peuples donnent & reçoivent les préfens, eft le
même que celui que Tacité avoit furpris parmi les
anciens Germains ; ils les aiment beaucoup , mais
il s'en font un plaifir , & jamais une obligation , &
DE FRANCE. 113
de triba à tribu même , les préfens ne font d'aucuue
conféquence , à moins qu'ils n'ayent fervi à fceller
quelque alliance ou quelque traité.
Une de leurs maximes favorites , c'eft qu'un
homme ne doit rien naturellement à un autre
homme , & ne doit fouffrir par conféquent ni une
inégalité qui lui feroit injurieufe , ni des charges qui
le gêneroient dans fes befoins ; c'eft de ce principe
fi cruel & fi infecial en apparence, qu'ils ont fait for
tir toutes les règles de la juftice , & ils les fuivent
avec une bonne foi & une fermeté que la civilifation
ne donne point aux Peuples les plus éclairés . C'eft
précisément parce que la bienfaifance & l'amitié ne
font parmi eux ni des loix ni des devoirs , qu'elles
deviennent des fentimens tendres & paffionnés dès
qu'elles pénètrent dans le coeur ; mais nous qui nous
vantons de notre morale , quelle étrange contradiction
nous avons mife entre nos principes & nos procédés
! Le coeur , difons- nous , doit être libre & indépendant
dans toutes les affections , & cependant
nous regardons l'amitié comme une obligation , &
tout ce qu'elle peut donner nous l'attendons comme
un devoir rigoureux ; nous exigeons le retour de la
reconnoiffance comme le payement d'une dette .
Avant d'être généreux & bienfaifans , nous calculons
ce que nous rapportera la reconnoiffance , &
nous avons porté l'efprit de trafic & l'avidité de
F'intérêt juſques dans le commerce des affections du
coeur auffi les âmes fières & délicates ont - elles
appris à redouter les bienfaits prefque autant que les
chaînes de la fervitude , au lieu que le Sauvage ne
craint rien d'un préfent , & le reçoit toujours fans
inquiétude & fans réflexion .
L'amour de l'égalité & l'amour de la juftice n'étoient
que le même fentinent dans l'origine ;
& quoique les ' conftitutions fociales ayent établi
114
MERCURE
A
entre les Citoyens des inégalités de rangs && ddee.v.
privilèges que la juftice anême ordonne de respecter ,
cependant celui qui a oublié l'égalité originelle de
tous les hommes , dégénère bientôt en eſclave ou en
tyran. Si un pareil homme commande jamais , il ne
faut pas efpérer qu'il refpecte les droits de fes femblables.
C'eft ce principe d'égalité, primitive qui
élève l'âme par le fentiment de fon indépendance ,
la rend indifférente à tout ce qu'on peut recevoir des
hommes , lui fait refpecter leurs droits , & l'ouvre
toute entière aux affections nobles & généreuſes ;
c'eft lui qui répand fur le front fauvage de l'Américain
cette expreffion de candeur & de bonté qui
adoucit ce qu'il y a de farouche dans fes traits &
dans fa conduite , & encourage l'Etranger à l'aborder
avec confiance fans la garantie même des
Loix & du Gouvernement.
Chez ces Peuples , c'eft aux talens & au courage
que la confidération s'attache, elle ne fuit pas, comme
parmi nous , le char brillant de la fortune & les
pompes frivoles du luxe. Les talens dont ils font cas
ce font les talens dont ils ont befoin , c'eft la parfaite
intelligence du pays , c'eft l'art de rufer à la
guerre. Voilà les qualités far lefquelles , parmi les
Caraïbes , on fait fubir des épreuves à quiconque
afpire à la place de conducteur militaire. On l'envoie
d'abord avec une eſcorte à travers des forêts
immenfes jufqu'aux portes de l'ennemi ; on lui dé
figne fur la frontière un buiffon ou une fontaine ,
il faut qu'il les reconnoiffe , qu'il y plante un
poteau , & que feul enfuite il revienne dans fon pays
à travers les mêmes chemins.
C'est ainsi que par des obfervations fubtiles , dont
les Voyageurs accoutumés à marcher à l'aide des
grandes routes feroient bien incapables , ils peuvent
fuivre les traces d'un animal ou les pas d'ua
homme à travers des forêts de cent licues. Ces
DE FRANCE Its
mêmes hommes favent gouverner des canots fragiles
fur les torrens & les cataractes avec l'adreſſe
des pilotes les plus habiles . S'ils traitent avec un
Étranger , leurs regards pénétrans vont jufqu'au fond"
de fon âme lire fa penfée la plus fecrette , furprendre
fa véritable intention ; & eux , s'ils ont befoin
de tromper à leur tour , ils favent fe couvrir d'arti
fice qu'on dévoile bien rarement. Ces mêmes hom
mes enfin lorfqu'ils haranguent dans leurs confeils ,
y déployent l'élocution la plus figurée , la plus
énergique , & favent conduire leur négociation avec
le difcernement le plus fin & le plus profond de leurs
intérêts politiques.
Mais sûrs de trouver dans chaque occafion particulière
les moyens de traiter leurs intérêts avec cette
fupériorité , ils ne fe font point une fcience de
leur politique, & ne travaillent point à foumettre à
des principes généraux les règles de leur conduite &
de leurs artifices ; ils femblent incapables de porter
leur attention fur des objets un peu éloignés , fi on
en excepte au moins les expériences qu'ils ont faites
dans la chaffe & dans la guerre. Chez eux la prévoyance
ne s'étend pas d'une faifon à l'autre ; ils
conſomment en été tous les fruits de l'été , & lorfque
l'hiver arrivé, ils s'élancent dans des forêts couvertes
de neiges pour y chercher leur proie . S'ils fe trompent
dans leurs efpérinces , un moment après ils
tomberont dans la même erreur . L'expérience no
leur apprend prefque rien , & ne les ergage point à
établir de ces maximes qui font pour nous les guides
de la vie. Parmi nous les intervalles de repos que
les paffions nous laiffent font des momens où la réflexion
, la honte , la pitié & le remords nous difpofent
à la fageffe & aux vertus. Le Sauvage prefque
ftupide dans ces momens de calme , ne fe repent
jamais d'aucunes de fes violences , & il ne fe croit
jamais refponfable , lorfqu'il eft tranquille & de
116 MERCURE
fang-froid, des actions qu'il a pu commettre dans la
colère ou dans l'vreſſe .
La fuite au Mercure prochain.
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Résumé : Des Nations sauvages avant l'établissement de la Propriété.
Le texte présente les caractéristiques des nations sauvages et barbares avant l'établissement de la propriété, réparties dans diverses régions du monde, telles que l'Amérique, le Kamchatka, la Chine et l'Afrique septentrionale. Ces nations vivent principalement de la chasse, de la pêche ou de l'agriculture collective, sans reconnaissance de la propriété individuelle. Les biens, terres, récoltes et objets acquis sont partagés collectivement, et les femmes gèrent les biens familiaux tandis que les enfants appartiennent à la mère. Les structures sociales diffèrent selon les groupes. Chez les Caraïbes, le statut de chef peut être héréditaire ou électif, alors que chez les Iroquois, il n'existe pas de distinctions de rang ou de richesse. Les décisions sont prises collectivement, et les conflits sont résolus au sein des familles ou des cantons. Les nations amérindiennes se réunissent en conseils pour discuter et organiser des activités communes, formant parfois des ligues et des alliances. Les Amérindiens valorisent l'égalité, la justice et les talents plutôt que la fortune. Ils sont décrits comme prudents, affectueux et respectueux, mais considèrent la bienfaisance comme un acte d'affection plutôt qu'une obligation. Leur moralité repose sur la bonne foi et la fermeté. Cependant, ils manquent de prévoyance à long terme et consomment leurs ressources sans penser à l'avenir. Les disputes peuvent dégénérer en conflits, souvent apaisés par les tribus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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33
p. 107-128
De LONDRES, le 10 Novembre.
Début :
On n'a point de nouvelles de New-Yorck, depuis celles qui nous ont appris le départ [...]
Mots clefs :
Londres, New York, Discours, Amérique, Paix, Chambre, Indépendance américaine, Parlement, Adresse, Roi, Nation, Ministres, Moment, Traité, Guerre, Edmund Burke, William Pitt, Partie, Ennemis, État, Américains, Événement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De LONDRES, le 10 Novembre.
De LONDRES , le 10 Novembre.
Onn'a point de nouvelles de New-Yorck,
depuis celles qui nous ont appris le départ
de l'Amiral Pigot avec une partie de fes vailfeaux
& des troupes pour les Illes , où l'on
préfumoit qu'il feroit bientôt fuivi par l'Amiral
Hood avec le reſte de la flotte . Tout
eft fur le Continent dans le même état d'inaction
, qui a été celui de toute cette campagne
dans ces contrées , tant de notre part que de
celle des Américains. Quant à l'évacuation
de Charles Town , on a vu par les pièces
publiées des négociations faites par les principaux
habitans de cette place avec le Gouvernement
Américain de la Caroline , que
fon évacuation étoit alors réfolue , mais à
préfent fon exécution paroît incertaine.
Nous n'avons aucune nouvelle des Illes
depuis l'arrivée des dépêches de M. Archibald
Campbell , Gouverneur de la Jamaïque , qui
nons fait part de fon expédition contre les
Espagnols , dont le but étoit de faire échouer
l'attaque qu'ils méditoient contre nos établiffemens
de Mufquito au Cap Gracias à
€ G
( 108 )
Dio , & qui a été rempli. Le fort fitué à Blakriver-
Bluff où il y avoit une garniſon Efpagnole
, a capitulé le 31 Août. Dans toutes ces
opérations nous n'avons pas fait beaucoup
de mal à nos ennemis ; mais nous les
avons empêché de nous en faire...
Ces dépêches de la Jamaïque font du 10
Octobre & à cette époque on ne favoit rien
encore au fujet des vaifleaux de l'escorte de
la flotte de cette Ifle dont le fort nous
inquiète encore. Quelques papiers prétendoient
que par un navire arrivé de St - Thomas
à Cork , on avoit appris que la Villede
Paris & le Glorieux étoient entrés -le 4
Octobre à Antigues. Mais il y a long- tems
qu'on a répandu le bruit que ces vaiffeaux
étoient arrivés à cette deftination fans que
cette nouvelle fe foit confirmée , & il eft en
effet bien à craindre qu'elle ne le foit pas davantage.
La Refource qui n'a quitté les Ifles
que le 16 , n'a point entendu parler de cet
évènement , & il eft très- douteux que nous
ayons véritablement conquis une feconde
fois ces vaiffeaux fur les mers & les tempêtes.
Quant à l'Hector , il eft certainement perdu
pour nous .
Maintenant l'attention générale eſt tournée
fur des objets plus importans ; les bruits
de paix qui fe font répandus à la fin du mois
dernier , que la prorogation du Parlement ,
la lettre de M. Towshend au Lord-Maire &
aux Direct urs de la Banque avoit fortifiés ,
commencent à baiffer ; le difcours du Roi
( 109 )
au Parlement n'a pas détruit toutes les
espérances ; mais il paroît que la Nation
qui la defiroit ne penfe plus de même ,
ou du moins que le fuccès du ravitaillement
de Gibraltar , qui a rappellé la victoire
inutile de l'Amiral Rodney , l'a ramenée
au deffein de continuer la guerre , pour
obtenir des conditions plus avantageufes ;
c'eft dans les premiers débats du Parlement
que l'on trouve cette révolution dans les
opinions , & qu'on peut découvrir à préfent
la marche que va fuivre le parti de
l'Oppofition. C'est une raifon pour donner
ici quelques détails aux féances.
-
Les , après que le Roi fe fut retiré , le Marquis
de Carmarthen fir , dans la Chambre haute , la
motion d'une adreſſe à S. M. - » Je n'ai pas befoin
dit- il , de vous faire fentir la néceffité de l'unanimité
dans le moment actuel , le plus critique où l'Angleteire
fe foit jamais trouvée. Le monde vient d'éprouver
une révolution ; l'Amérique fe fépare des
Domaines Britanniques & forme un Erat indépendant.
La conformité de langue , de religion , d'ufage & de
caractère , rétablira , fans doute , & confervera longtems
l'affection & la correfpondance entre les
Colonies & la Mère- Patrie . J'e père que l'Amérique
ne fera pas entièrement perdue pour la G B. Mais
s'il arrivoit que les négociations actuelles pour la
paix fflent rompues par quelqu'accident imprévu ,
je ne doute point que l'efprit public de ce pays ne
mette les Miniftres de S. M. en éta de poursuivre la
guerre avec vigueur. La Marine eft dans un état de
force & de gloire qui nous promet des fuccès , fi
c'est encore aux armes à décider la queftion. Mais
comme dans ce cas la fituation de notre marine nous
donne des efpérances , c'eft un encouragement de
( 110 )
-
plus pour négocier la paix . Quel moment plus fa
vorable pourroit - on cheifir pour remplir un objet f
defiré que celui où nos ames ont été victorieufes
fur mer & fur terre ? Le Lord Sandwich ne s'oppofa
point à l'adreffe propofée , heureux , dit- il , de
donner cette marque de fa fidélité & de fa reconnoiffance.
Ce moment critique , ajouta- t- il , exige
de l'unanimité Nos ennemis profiteroient de nos
divifions , fi elles éclatoient à l'infant d'une négo
ciation d'où dépend en grande partie le falut du
Royaume. Cependant , en appuyant l'adreſſe , je ne
prétends pas m'interdire le droit d'expofer mon
opinion fur les objets qu'elle renferme , lorsqu'ils
feront difcutés en forme par les Pairs. Quelqu'importante
que fuiffe paroître la conjoncture préfente ,
ce n'eft pas là l'inftant de fe décourager. La dernière
campagne a été glorieufe pour nous . La maison de
Bourbon a échoué abfolument dans fes grands projets
. L'ennemi a été repouffé de Gibraltar par les
efforts vigoureux & conftants d'un brave & habile
Officier. Cette place a été trouvée imprenable.
L'activité fans exemple & les brillans fuccès d'un
Amiral expérimenté , ont empêché nos ennemis
d'attaquer la Jamaïque. Ces évènemens ont relevé
les efprits abattus de la Nation , & l'autorisent à
prétendie aux termes de paix les plus honorables.
Quelqu'épuifé que puiffe paroître le Royaume aux
yeux de ceux qui voient tout en noir , il a toujours
d'affez grandes reffources pour continuer une guerre
dont je me flatte que l'iffue feroit glorieufe pour la
Nation . Nous avons donc des droits à une paix
honorable , jute & égale , & c'eft à une paix de
cette nature que je donnerai mon confentement. Les
Négociateurs employés aujourd'hui , doivent éviter
de fe lier par des reftrictions auifibles aux intérêts
du Royaume , s'il arrivoit quelque nouvel évènement.
Je me fais trouvé dans une pofition ſemblable à la
leur j'ai appris à connoître le caractère des pere
( 111)
:
fonnes avec lesquelles ils ont à traiter , & je ne
doute point un inftant que fi nos ennemis avoient ,
dans le cours de la négociation , quelques fuccès
inattendus , ils porteroient aufi - tôt leurs demandes
au plus haut degré ; & je crois qu'il eft de la prudence
de nous réferver le même droit. Le Lord
Radcor obferva que dans le projet d'adreſſe on avoit
paflé fous filence la phrafe importante où S. M. die
qu'en offrant l'indépendance aux Américains , elle a facrifié
toutes les confidérations particulières au vaa
& aux defirs de fon Parlement & de fon Peuple ,
& il propofa un amendemert que le Lord Shelburne
ayant la , approuva par un figne de tête . Le Lord
Storment prit alors la parole : Je ne m'oppofe point,
dit-il , à l'adreile . Dans la circonftance actuelle nos
ennemis ont les yeux fixés fur nous is épient le
moment de la défunion & du mécontentement , &
fe tiennent toujours prêts à fomenter ces divifions
domeftiques qui ont fi long- tems déchiré la Conftitution
de ce pays dans l'intérieur , & arrêté le fuccès
de fes armes au- dehors. Mais je n'entends point parlà
renoncer au frivilége de combattre dans le cours
des débats futurs les articles du plan de pacification
générale qui me paroîtront contraires aux intérêts
de la Netion. Le confentement donné à une adreffe
en réponse au difcours de S. M. à l'ouverture d'une
feffion , ne peut être un obftacle à la liberté d'ofinion
, qui fait un des droits les plus précieux des
Pairs de la G. B. On ne deit point inférer de mon
aveu que j'a , prouve dans toute leur étendue les vues
& les principes contenus dans cette adreffe . Le
Marquis de Carmarthen obferve que le moment
actuel est une époque de gloire & de victoire.
» Jamais , dit- il , les forces navales de la G. B.
n'ont été fi redoutables à hos ennemis «. J'en
félicite bien fincèrement la Chambre & la Nation' ,
& j'espère que des fuccès fi éclatans influeront fur
la pais , qui ne fera conclue qu'aux conditions les
(112 )
plus juftes & les plus honorables . Suivant le dif
cours émané du Trône , les offres de paix faites par
S. M. ont deux motifs , le voeu de fon Parlement &
l'opinion de fes Peuples . Mais la vérité de l'une &
l'autre de ces propofitions n'eft rien moins que démontrée.
Je conviens qu'on a obtenu de la Chambre
des Communes une décifion favorable au projet d'ac
corder l'indépendance de l'Amérique ; mais cette approbation
n'a point eu lieu dans celle- ci , où la queſtion
n'a pas même été agitée . On ne peut donc pas dire que.
le Parlement ait favorisé ce projet par fon aveu ; & je
ne crois point que l'opinion particulière d'un Corps
ait autorisé un facrifice qui intéreffe fi vivement la
Nation. Je me fuis répandu parmi les differentes
claffes de citoyens , pour obferver leurs opinions ,
connoître celles qui font les plus populaires. Il s'en
faut de beaucoup que le public en général approuve
de parti que nous prenons de reconnoître l'indépen
dance de l'Amérique ; c'eft une confidération de la
dernière importance pour la G. B. & je doute fort
que la Nation foit difpofée à l'admettre dans toute
fon étendue. Auffi les raifons d'après lefquelles le
Roi s'eft déterminé à l'offrir aux Etats d'Amérique ,
ne font ni folides ni admiffibles dans les circonstan
ces actuelles. Je n'ignore pas les moyens que l'on
a employés pour confoler la Nation aux yeux de
Jaquelle l'indépendance de l'Amérique étoit une
perspective douloureuſe , & pour détourner fes
idées d'un objet auffi important . Pour moi je n'ai
l'efprit ni affez délié ni affez pénétran: pour comprendre
les péculations raffinées que l'on fait aujourd'hui
. Le commerce de l'Amérique a toujours
été reconnu effentiel - au bien- être de l'Angleterre.
Nul fophifme ne fauroit détruire l'importance de
cette confidération ; & prétendre que l'indépendance
nous affure la continuation de ce commerce , c'eft
avo er en probléme que tous les calculs poffib'es
ne peuvent réfoudre. La perte d'un objet auf pié
71739ད
cieux fe fait fentir doublement forfque l'on confi
dère qu'il n'y a encore en évidence rien de ftipulé
pour empêcher ce commerce de tomber eatre les
mains de nos ennemis & de contribuer à augmenter
leurs forces . Je rappellerai aux Miniftres l'obfervation
folide du Lord Sandwich , qui connoît parfaitement
le plan d'une régociation de paix . Je les
exhorte à faivre ſon confeil , parce que l'offie dindépendance
faire aux Américains , paroît définitivement
aflurée en cas de paix , foit dans le moment
préfent , foit dans toute époqre à venir. Les
treize Etats unis doivent la recevoir , & leurs Alliés
participer à fes avantages , en quelq e tems que la
paix foit concle . Sous ce point de vue les deffeins
des ennemis naturels du Royaume font complettemet
remplis , & leur premier objet eft dicifivement
affré en continuant la guerre . Nous ne pou
vons plus revenir fur un article préliminaire auffi
important dans le fyftême général de pacifi ation .
Une autre circonftance s'offie encore , le difcours
de S. M. annonce que dans la négociation de la
paix , les Miniftres n'ont pas l'intention de ftipuler
pour faire rentrer dans leurs propriétés les malheureux
qui ont exposé leurs vies & facrifié leurs
fortunes par un principe de loya ité & d'attachement
envers leur Souverain & leur Pays. Comment
excufer ce procédé inhumain ? La fituation des Catalans
lorfqu'ils furent réduits fous la domination
Efpagnole , fut même préférable à celle où fe trouvent
maintenant les Américains loyaux , fuivant les
termes de la négociation actuelle . Les Catalans quoique
rébelles à leur fouverain légitime ' , quoiqu'armés
contre lui , & réduits à la néceflité de fe mettre à la
merci da vainqueur , obtinrent de rentrer dans la
jouiffance de leurs biens , qui cependant pouvoient
être confifqués felon le droit des gens . Si ces Catalans
ont été traités avec tant de douceur , les Américains
loyaux , qui fe font facrifiés pour la G. B. ,
( 114 )
n'ont- ils pas les droits les plus facrés à la commifération
& à la protection , dans tous les traités de paix
quelle peut négocier ? —En entrant dans la Chambre,
je ne m'étois point propofé , dit alors le Lord
Shelburne , d'expliquer mes fentimens avec étendue ,
fur le difcours de S. M. , & je m'étois flatté que ma
concurrence facile à l'a treffe propotée auroit fuff
dans les circonstances actuelles ; mais ce que vient
de dire le Noble Lord , m'oblige à parler. Ma poff
tion délicate m'empêche toute réponſe directe ; le fe
cret eft abfolument néceffaire dans une négociation
de paix , & il m'eft impofible d'éclaircir par des fans
les remarques du Noble Lord. Cependant , je ne faurois
cacher mon étonnement de ce qu'il a établi tous
fes argumens fur un paffage mal-entendu du difcours
de S. M. , pour aller au-devant des objections ; je
vais lire ce paffage. » Je n'ai point hésité à me fervir
dans toute leur étendue des pouvoirs dont je fuis
revêtu , ayant reconnu qu'il eft impoffible d'obtenir
autrement une réconciliation cordiale & entière avec
les Colonies de l'Amérique Septentrionale , & j'ai
offert de les déclarer Eats libres & indépendans ,
par un article qui fera inféré dans le traité de Paix,
On eft convenu d'articles provifoires , qui auront
leur effet quand on aura définitivement réglé des
termes de paix , avec la cour de France Le fens
de ce paffage eft fi clair que , je ne conçois pas cemment
il a été mal- entendu o tourné de manière à
faire croire que , par cet article inféré auffi dans le
traité de Paix , l'indépendance de l'Amérique étoit à
tout évènement, définitivement reconnue . Je fuis également
étonné de voir que la voix du Parlement & de
la Nation , n'a point favorifé l'indépendance de l'Amérique.
Sur quel fondement l'ancien Miniſtère s'eftil
donc démis de fes fonctions ? Sur quel fondement
le Ministère actuel a- t- il donc pris les rênes du Gou
vernement ? Une décifion précife de la Chambre des
Communes n'a- t- elle point fait connoître l'avis de ce
·
( 115 )
Corps & lorfque la même queftion fut propofée'
aux Pairs , n'ai - je point entendu dans la place où je
me trouve aujourd'hui , que les Miniftres recon
noifoient que la voix de la Nation étoit contr'eux , '
& qu'ils étoient déterminés à fe retirer ? Ce fut là
l'évènement qui fa va à la dernière Adminiſtration la
douleur & la hon e de voir les opinions de leurs Seigneuries
fe récrier contr'ens. Le Noble Lord a amplifié
fur notre fituation reſpectable , & fur la baffelle
qu'il y auroit dans un moment auffi brillant
d'accepter une paix humiliante . Quoique je ne voye
point de raison pour craindre , quoique je fente tous
les motifs qui pourroient déterminer à faire des
efforts vigoureux ; je ne fuis en aucune manière
porté à envifaget les affaires fous le même point
de vue que lui . Je connois combien ma pofition
eft difficile & importante ; les fervices feuls que
je devois à l'Etat ont pu me déterminer à pren
dre un polte dont les devoirs , felon les apparences
, devoient réfléchir auffi peu d'honneur
fur mei que fur ma Patrie : mais puifque je
retrace ces triftes réflexions , je dois rappeller
que je n'ai point attiré fur la Nation les malheurs
dont elle fe fent accablée ; c'eft l'Antenr de l'Acte
du Thé qui a femé le germe de la guerre Américaine
! c'est lui qui eft la caufe de notre humiliation
& de la douleur que j'éprouve dans ce moment.
Le noble Lord a parlé des Miniftres & des
Confeils Efpagnols ; je n'aime ni à choifir , ni à
imiter des modèles femblables ; je crois n'avoir oublié
aucune démarche pour mettre à l'abri les intérêts
de toutes les parties liées avec ce pays , ou
qui fe font dévouées avec loyauté à fervir fes intérêts.
Cependant je n'ai point réffi dans mon
entreprife ; fi j'ai échoué , ce n'eft point par négli
gence , mais par néceffité . Le Lord Shelburne termina
modeftement fon Difcours , en proteftant que
s'il parvenoit à être utile à la Patrie , il ne devroit
fes fuccès qu'aux talens diftingués avec lesquels
-
( 116 )
--
fes Collègues dans le Ministère rempliffent leurs
importantes fonctions . L'adreffe & l'amendement
ayant pallé à la pluralité des voix , la Chambre
s'ajourna à huit heu.es & demie .
Cette féance intéreflante éclaircit quelques
obfcurités que le difcours du Roi
n'avoir pas levées , & confirma quelques
articles du traité qu'on avoit commencé à
prévoir ; elle montre auffi l'opinion du
Minifère fur la véritable fituation de la
Grande Bretagne , fur lembarras où il eft de
continuer la guerre , fur l'idée qu'on doit
fe former de cette campagne , que la Nition
trouve fi glorieufe , & qui nous laiffe
cependant dans le même état cù nous nous
trouvames à la fin de la précédente , quis
fut fi déf ftreufe pour nous. Les débats
de la Chambre des Communes offrent à
peu près les mêmes réſultats avec quelques
réflexions curieufes fur la campagne du
Lord Howe .
و
Ce fut M. Yorck qui propofa l'adreffe de
remercîment ; elle eft comme toutes les
pièces de ce genre , la répétition du difcours
du Roi , & la plus grande approbation de
fa conduite, M. Fox ouvrit les débats par le
difcours fuivant.
Je ne puis paffer fous filence , dit- il , un oubli ou
une négligence d'expreffion dans le difcours du Roi ,
que je puis , à plus jufte titre , appeller le difcours
da Miniftre. Il y eft dit que S. M. , depuis la
clôture de la dernière feffion , a cu grand foin
d'empêcher toutes hoftilités offer.fives en Amérique,
Il elt certain que cette réfolution ne peut pas être
( 117 )
datée de l'époque mentionnée dans le Difcours . Si
cette opinion s'accréditoit , elle jetteroit une tache
indelebile fur ma ré utation , ai fi que fur celle
des Pairs & des perfonnages honorables qui compofoient
alors le Minitère. ( Ici M. Pit , Chancelier
de l'Echiq ier , obferva qu'il paroilloit que
l'on n'avoit pas donné une attention fuffifante au
difcours , qui certainement n'impliquoit pas une
pareille infinuation ; fur quoi cette partie du dif
cours fut lue une feconde fois ) . Alors M.
Fox reprit la parole : la fingularité des expreffions
de cet article m'a fait defirer une explication ,
& je fuis heureux d'apprendre que la liberté vient
de trouver un nouvel afyle , pifque 1 Amérique
eft déclarée libre & indépendante. Mais pourquoi
l'appelle- t-on fimplement les Etats d'Amérique , au
lieu de dire les Etats - Unis d Amérique , ainfi qu'elle
eft qualifiée dans la lettre de M Townshend ,
Secrétaire d'Etat , au Lord Maire de Londres ? Je
vois avec la plus grande fatisfaction que l'indépen
dance de l'Amérique eft établie fur la bafe la plus
permanente, Nous lui accordons aujourd'hui , de
la manière la moins équivoque , une liberté, pour
laquelle elle a combattu co irageufement. Mais le
Ministère actuel n'a point de part à cet évènement
qui comble les voeux de la Nation. La G. B. &
l'Amérique doivent à une autre adminiftration cet
acte de bienfaisance & de juftice . Je fuis bien éloigné
cependant de blâmer le Lord Shelburne d'avoir
adopté des mefures fages & prudentes . Les amis de
l'humanité applaudiront à ce témoignage de fagefe ,
quoique le projet n'émane pas de lui ou de fes Col
lègues , & je puis l'affurer , ainfi que les amis
qu'il ne fera jamais obligé de fe juftifier devant
la Nation d'avoir acquiefcé à des conditions d'indépendance
& de pacification avec l'Amérique.
Exifte-t-il un homme affez borné pour defirer la
continuation d'une guerre préjudiciable aux intérêts
( 118 )
des deux pays Exifte - t-il un être affez vil pour
continuer d'afurer , à l'exemple de certaines perfonnes
, que l'Amérique , devenue indépendante ,
éclipferoit pour toujours le foleil de la G. B. Je
fuis certain que les Américains & les Anglois ne
tarderont pas à s'unir étroitement par les noeuds
de l'amitié & du commerce. Que Dieu me préferve
de ne point concourir au glorieux traité adopté par
le Lord Shelburne , fi avantageux pour la Mère- Patric
& pour les Colonies . Jamais l'Amérique ne fera
indifférente aux intérêts de la G. B. Les Citoyens
des deux Nations feront amis d'âge en âge , leur
moeurs font les mêmes. C'eſt le même lang qui
coule dans leurs veines .... Notre également nous
a reiné. Il eft tems d'ouvrir les yeux , & de renoncer
à de vains pojets. Il y a des gens qui parlent de
l'évènement d'aujourd'hui , comme d'une conceffion
faite à la liberté ; mais ils fe trompent ; c'est la
néceffité qui nous guide ; nous fommes forcés de
donner ce que notre orgueil combattoit depuis fi
long- tems pour accorder ... Combien n'eft- il ppas ma
heureux qu'en démembrant une partie de l'Empire
nous ne donnions pas ànos Colonies une preuve de no.
tre bienveillance ; la reconnoiffance del in Jépendance
de l'Amérique nous a été arrachée par la force de les
armes , par celles de fes alliés , Les premières ouver
tures du traité actuel viennent d'une lettre que S. M.
m'a fait écrire à M. Grenville à Paris . Pareille lettre
a été envoyée au Chevalier Guy Carleton à New-
Yorck. Aucune de ces lettres n'a été dictée par le
Ministère actuel. C'eft au public à connoître à qui
il eft redevable de cet exemple trop tardif de la fageffe
des Miniftres de la G. B. Exemple cependant
qui fera admiré dans les fiècles les plus reculés par
tous les philofophes & par tous les amis de l'homme.
Après cela M. Fox traça un tableau rapide
des opérations de la dernière campagne. I!
fit l'éloge le plus pompeux du Général Elliot qu'il
appelle le Héros des Héros , il rendit auffi le tribut
( 119 )
d'hommages & de reconnoillance que la Nation doit
au Lord Howe & au Lord Keppel ; mais il ne dit pas
un mot de l'Amiral Rodney .
:
Le Gouverneur Johnfton , loin d'approuver le dif
cours de M. Fox , témoigna fon mécontentement
de l'article de la harangue de S. M. , fur lequel
cet honorable Membre venoit de déployer toute fa
rhétorique. Je n'aurois jamais imaginé , dit-il , qu'une
affaire auf importante que celle de la reconociffance
de l'indépendance de l'Amérique , pût être
terminée avant d'avoir préalablement pris l'avis
du Parlement. Il paffa enfuite au ravitaillement de
Gibraltar , & il déclara hautement que notre efcadre
s'étoit honteufement retirée devant celle de
l'ennemi. Il cita particulièrement l'avant - garde ,
commandée par l'Amiral Barington , qu'il affura
s'être éloignée , le lendemain du combat , de quatre
lieues à l'eft de l'armée combinée. Je ne prétends
point dire , ajouta-t- il , à qui nous devons attribuer
une pareille conduite mais ce n'eſt point la feule
faute ; on en a fait plufeurs autres encore moins
excufables. En conféquence , je ne donnerai point
mon confentement à cette partie de l'adreffe où
l'on fait tant d'éloges d'un Commandant dont je
je ne puis approuver la conduite. Le Lord North
témoigna fa fatisfaction de voir l'adreffe paffer fans
amendement. Dans la circonftance préfente , dit-il ,
il est du devoir d'un bon patriote de fignaler fon
zèle en foutenant le Gouvernement ; & je n'aurois
point moi - même importané la Chambre de mes
obfervations , fans quelques articles de l'adreffe ,
fur lefquels je prendrai la liberté de faire une ou
deux remarques . Malgré mon attachement à feconder
les Miniftres actuels dans toutes les mesures
raifonnables qu'ils prendront , foit pour la paix ,
foit pour la guerre , je ne pais m'empêcher , pour
le moment , de m'élever contre cette partie de
l'adreffe qui approuve le traité proviſoire , conclu
avec l'Amérique , avant de faire connoître les con120
)
--
ditions. Je crois devoir confeiller aux Miniftres de
ne point mettre trop de précipitation à terminer
l'ouvrage de la paix . La G. B. eft dans une fituation
qui lui donne le droit de prétendre à des
conditions honorables. Il entra alors dans des
détails fur l'étendue de nos reffources , comparées
avec celles de nos ennemis , & démontra que notre
pofition étoit bien loin d'être défefpérée . - M. le
Chancelier Pitt répondit qu'il recueilloit , avec le
plus grand plaifir , toutes les obfervations des
Membres de la Chambre , & qu'il ne doutoit point
que le réſultat de ces diverfes opinions ne fervit
à diriger la conduite de l'Adminiftration. J'espère ,
ajouta t-il , ête , fous peu de jours , en état d'informer
la Chambre des conditions auxquelles on
fera convenu d'un traité de paix générale. Il y
auroit , pour le moment , la plus grande impru
dence à en dire davantage. Après quelques autres
difcours de M. Burke , du Chancelier Mawbey &
de M. Smith , la motion pour l'adrefle palla , &
la féance fut terminée «.
-
L'affaire du difcours du Roi & de l'adreffe
en réponſe ne fut pas irrévocablement terminée
dans cette féance ; les débats fe renouvellèrent
le lendemain , 6 , dans la Chambre
des Communes.
Après quelques difcuffions fur des objets qui ne
fixent point encore toute l'attention du public , M.
Fox fe leva & dit : » Je fuis fâché qu'on me croie
partifan de l'indépendance Américaine . Rien n'eft
plus faux. Dès le commencement de la querelle , je
me fuis conftamment oppofé à toutes les mefures
que je prévoyois devoir produire cette indépendance
que je regarde comme une grande calamité , que
perfonne ne déplore plus fincèrement que moi. Mais
aufli- tôt que j'ai vu qu'elle feroit pour la G. B. une
calamité moindre que la continuation d'une guerre
ruineufe
( 121 )
Tuinenfe , j'ai pensé que la feule reffource qui reftât
à cet Empire , à la veille de fa deftruction , étoit de
reconnoître l'indépendance de l'Amérique . Mais le
principal motif de mon difcours , eft de favoir ce
qu'on peut répondre à une queftion que je vais faire
aux Miniftres. Il eft d'autant plus néceffaire qu'ils
s'expliquent fur la difficulté qui m'arrête , que ce
font eux qui y ont donné lieu. J'ai appris que l'indépendance
de l'Amérique avoit été reconnue par le
premier article du traité provifoire . Or je voudrois
favoir fi elle a été reconnue de manière qu'aucun
évènement à venir ne puiffe changer notre réfolution
fur cet objet , s'il eft encore en notre pouvoir
de revenir fur cette reconnoiffance , & fi le traité
provifoire aura fon effet auffi-tôt que la paix fera
conclue avec la France quelque chofe qui puiffe
arriver ? J'aime à croire que l'indépendance eft
irrévocablement reconnue , car quoique plufieurs
perfonnes penfent que l'Amérique feroit alors au
pouvoir de la France , je fuis au contraire fermement
perfuadé que la France feroit au pouvoir de
l'Amérique. En effet lorfque l'on faura dans les
Colonies que le grand objet pour lequel elles ont
pris les armes eft complettement rempli , & qu'il ne
inanque plus rien , pour mettre fin aux hoftilités ,
que le confentement de la France à des termes de
paix juftes & raiſonnables , je ne doute pas que les
Américains , voyant que ce n'eft plus pour leur
caufe mais pour celle de la France qu'ils combattent ,
n'infiftent auprès de la Cour de Verfailles pour la
déterminer à accepter ces conditios , de manière
que felon toutes les apparences ce moyen nous fera
obtenir une paix plus avantageufe que celle que
nous pourrions conclure , en ne reconnoiffant que
conditionnellement cette indépendance. MM .
Townshend & Pitt entrèrent alors dans des détails
d'où il femble réfulter qu'en effet l'indépendance eft
reconnue fans condition . M. Burke fe leva alors ,
21 Décembre 1782.
f
( 122 )
tenant à fa main le difcours imprimé dont il fit la
critique la plus détaillée & la plus févère. » Je regarde
, dit-il , le Miniftre comme coupable du délit
le plus grave , pour avoir ofé mettre dans la bouche
du Roi des expreffions par lesquelles S. M. rejette
fur le Parlement tout le blâme de la réſolution prife
de reconnoître l'indépendance de l'Amérique. La
preuve de ce que j'avance , exiſte dans la répugnance
apparente avec laquelle S. M. déclare qu'elle l'a
reconnue par égard pour le voeu de fon Parlement.
Cette phrafe implique une cenfure du Parlement ,
fur-tout quand on voit le Miniftre faire tomber le
Roi à genoux après cette déclaration , pour prier le
Tout-puiffant de détourner les maux qui pourroient
réfulter d'un fi grand démembrement de l'Empire.
J'ai fouvent entendu des formules de prieres dans
les Eglifes , mais c'eft la premiere fois que j'en
trouve une dans un difcours du Roi à fon Parlement
, c'est un tour d'hypocrifie joué aux dépens de
cette Affemblée. La conftruction grammaticale , le
fens de la phrafe, rien dans le difcours ne prouve que
l'indépendance ait été reconnue fous condition par
les articles provifoires. Or , comme on fait qu'un
des Miniftres du Roi a donné ailleurs un fens tout
différent à la manière dont elle a été reconnue dans
les articles provifoires ; qu'il y a des divifions dans
le Cabinet , & que les Miniftres qui ont dit une
choſe dans un endroit , en diſent une toute différente
dans un autre , la Chambre a lieu de craindre qu'on
ne veuille la furprendre & l'induire en erreur dans
une circonftance auffi importante & auffi critique.
Si le doute ne partoit que fur M. Pitt , dont je
connois l'honneur & l'intégrité , la déclaration
qu'il vient de faire ne me laifferoit aucune inquiétude
; mais quand on penfe à l'auteur du difcours ,
on fent que la Chambre n'a que trop de raifons de
s'allarmer des engagemens qu'elle a pris par fon
adieffe en réponse au difeours , d'autant plus que
( 123 )
לכ
toutes les conféquences qui pourront en réfulter ;
font mifes ouvertement à fa charge. M. Burke lut
enfuite un paffage du difcours où le Roi déclare
qu'il a facrifié toutes les confidérations perfonnelles
au vou de fon peuple. Il s'arrêta affez long- tems
fur le mot confidération , & demanda ce que le
Miniftre entend en faifant dire à S. M. qu'elle
avoit des confidérations différentes du vou de fes
Peuples. » Cette idée , dit - il , eſt également nouvelle
, anti-conftitutionnelle & impropre. Reprenant
enfuite l'examen du Difcours , il lut un autre
paffage , J'attribue , fous la bénédiction de Dieu ,
cet Etat refpectable à l'entière confiance qui fubfifte
entre moi & mon Peuple , & à la promptitude
avec laquelle les habitans de Londres & des autres
parties de mcn Royanme fe font montrés pour
veiller à la sûreté commune . Des Particuliers ont
dernièrement donné des preuves de patriotisme
qui feroient honneur à tous les âges & à tous les
Pays . M. Burke prétendit que tout cela n'étoit
qu'une chatlatanerie pour tromper la Nation , que
le Chevalier Lowther étoit la feule perfonne à
laquelle cette dernière phrafe pût faire allufion
mais que la poli ique miniftérielle multiplie fauf
fement un facrifice dans la vue d'engager en effet
d'autres citoyens à les réitérer . Au furplus l'encouragement
donné à ces contributions volontaires
eft , felon lui , auffi illegal que ridicule , puifqu'il
ne pourroit produire aucun fecours intéreffant
& que d'ailleurs il étoit déshonorant pour un grand
Empire comme la G. B. que le Gouvernement allât
en quelque forte demander l'aumône de ville en
ville , tandis que la Chambre votoit généreusement
des millions pour le foutien de l'Etat . M. Burke ne
fut pas plus indulgent pour la fin du diſcours ; felon
lui , les Miniftres y font eux-mêmes leur éloge de
la manière la plus révoltante , puifqu'il eft clair
qu'en parlant des hommes dont les talent & les ferf
2
(
124
vices méritent des récompenfes ; c'eft eux- mêmes
qu'ils ont en vue .
Si je pouvois , continue - t - il , à l'exemple de
quelques-uns qui font actuellement en place , & qui
étoient autrefois rangés dans le parti de l'Oppofition,
me permettre un tel langage , j'appellerois ce difcours
, un tiffu de platitudes & d'argumens fpécieux.
N'étoit- ce pas mettre la patience du Parlement à
l'épreuve la plus forte , que de l'obliger à l'entendre ,
à en devenir l'écho ? Et cependant il a foutenu cette
épreuve fans témoigner fon humeur. Les Miniftres
nous recommandent la prudence ; mais peut- on l'attirer
dans cette enceinte avec la même facilité qu'on
y fait accouir certains Membres , par l'appât d'un
billet de la Tréforerie ? La prudence ne s'inculque
pas d'un coup de baguette , & la partie du difcours
qui nous recommande le défintéreffement , eft un
outrage fait au Parlement , en laiffant douter de fes
principes. M. Burke s'étendit prodigieufement
fur ce fujet ; & recoenoiffant lui-même combien il
devenoit prolixe , il pria la Chambre de lui pardonner
fes lengueurs , alléguant pour fon excufe
qu'un long texte exigeoit un long commentaire.
-
Le Chancelier de l'Echiquier fe leva enfuite ; &
l'Orateur lui ayant rappellé qu'il avoit parlé : mon
motif, repliqua M. Pitt , eft fi défagréable , & lat
tâche qui m'eft impofée eft fi pénible , que je confentirois
volontiers à ne point reprendre la parole ,
fi certains paffages du difcours de M. Burke ne me
mettoient dans la néceffité indiſpenſable de fixer de
nouveau l'attention de la Chambre fur l'importance
du fujet qui l'occupe actuellement , de lui rappeller
qu'elle doit approfondir le fens du difcours prononcé
par le Roi , & y répondre par une adreffe également
férieufe & réfléchie. Ce n'eft pas le moment de plaifanter
: l'adreffe dont il s'agit , n'admet pas non plus
de pareils écarts ; ce n'eft pas le moment de donner
carrière à une imagination brillante & féconde.
Nous devons effayer de rompre la baguette ma-
2
( 125 )
gique , & montrer les chofes telles qu'elles font.
Notre devoir eft d'examiner mûrement la crife dans
laquelle fe trouve la Patrie , & de nous efforcer ,
en adoptant des mefures fages , bien combinées &
conformes à la faine politique , de détourner le
danger qui la menace , de la délivrer des dépenfes
& des embarras de la guerre , & de lui procurer
une paix honorable. Le Membre qui a parlé , s'eſt
livré tellement à fon imagination , que j'ignore s'il
a eu le deffein de parler férieuſement. Il m'eft d'autant
plas difficile de comprendre fon but , qu'hier
il a femblé approuver l'adreffe , à chaque partie de
laquelle la Chambre a donné unanimement fon
fuffrage. ( M. Fox & plufieurs autres Membres s'écrièrent
, cela n'eft pas , cela n'eft pas ) . Au moins ,
dit M. Pitt , puifqu'elle a paffé nemine contradicente ,
je dois penfer que l'honorable Membre a conclu
que l'examen férieux du difcours ayant été terminé
hier , il ne reftoit aujourd'hui qu'à s'égayer. Je ne
faurois autrement rendre raifon de la manière dont
il a traité l'objet férieux qui occupe la Chambre :
on pourroit lui reprocher d'avoir débité des bonf
fonneries ; mais les graces qu'il fait prêter à fes
penfées , ne permettent pas d'employer cette expreffion
. Le difcours de S. M. ne contient rien qui puifle
autorifer à le tourner en ridicule . Le langage en eft
fimple , clair , plein de franchife , & adapté aux
circonftances . L'adreffe de la Chambre eft également
conçue dans les termes convenables . Je prie
donc la Chambre de difcuter férieufement cette
matière , afin que les Miniftres de S. M. fachent
quelle eft la partie de ce difcours contre laquelle on
peut former des objections. L'honorable Membre
révoque en doute ma fincérité relativement àl'explication
que j'ai donnée des articles provifoires .
Je ne fais s'il veut infinuer que je fuis capable d'avancer
des chofes à double entente , au moment où
je prends la parole comme Miniftre , & où je réf
3
( 126 )
-
:
ponds explicitement à une queftion claire . Je me
Alatte que mon intégrité , qui n'a reçu juſqu'à préſent
aucune atteinte , me conciliera la bienveillance de la
Chambre , & qu'elle ne me foupçonnera point d'être
capable d'une duplicité auffi-baffe & auffi fcandaleuſe.
Si j'ai laiffé pafler l'adreffe , dit alors M. Fox ,
ce fit après avoir fait connoître les articles que je
défapprouvois. Il prit enfuite la défenſe de fon ami
M. Burke , appuya fes raifons fur l'adreffe même ,
& ajouta Le Miniftre , effrayé de reconnoître
l'indépendance de l'Amérique , a rejetté fur le
Parlement ce pefant fardeai ; & le montrant avec
effronterie dans l'arêne , il a pouffé l'audace au
point de faire blâmer par le Roi la conduite du
Parlement , qui le forçoit à la reconnoître. Ce trait
de politique a dévoilé les projets du Miniftère
actuel ; nous en voyons la trame ourdie dans le
fein de la fauffeté . Anglois , on veut vous priver
de votre liberté , en vous faifant haïr vos Repréfentans
! Après cette apoftrophe , M. Fox reprocha
à M. Pitt de s'être étayé fur fon caractère privé ,
pour donner encore plus de poids à fa déclaration
miniftérielle. Il fe déchaîna enfuite contre l'article
du difcours , par lequel la Couronne demande au
Parlement , avec le mafque de l'ingénuité & la fubtilité
d'un ferpent , de déployer la fermeté , fa prudence
, fon défiatérelement : ce paffage feul , dit- il ,
bouleverse toute notre conflitution . Le Miniftre
répond de fa conduite ; il eft fajet à fa cenfure &
à fes jugemens. Aujourd'hui il veut commander à
fes maîtres , & nous enlever nos droits pour en
couvrir la tête couronnée qu'il fait agir . Si la
Chambre a befoin de principes de défintér ffement
, ce n'eft pas dans l'antre obfcur de la corruption
& du vice qu'elle ira les chercher ; la
Trésorerie ne lui fervira point de modèle. M. Fox
reprit fur le même ton tout le difcours du Roi
& finit par affirmer , avec cette confiance fi ratu- .
relle à un Orateur tel que lui , que le difcours de
( 127 )
M. Burke avoit été auffi éloquent que perfuafif ,
& que M. Pitt avoit choifi avec adreffe les points
de fa critique , rien n'étant plus aifé que d'attaquer
l'efprit de M. Burke , & plus difficile que de
répondre à fes argumens . Ici M. Fox s'adreffant
au Général Conway , le pria de déclarer s'il éntendoit
que la reconnoiffance de l'indépendance de
l'Amérique , dans les articles provifoires , étoit fans
conditions. Le Général , Conway répondit brièvement
: Il est évident que la reconnoiffance eft fans
conditions , & je ne vois point pourquoi on auroit
employé la rufe , puifque le traité lui - même ſera
foumis au Parlement fous peu de jours. A fept
heures l'adreffe fut lue une feconde fois , & la
Chambre fe fépara «.
Ces premiers débats nous préparent à
de vives oppofitions ; celles qu'éprouvera
la paix font craindre qu'elle ne foit pas
auffi prochaine qu'on avoit lieu de l'efpérer ,
& que la campagne prochaine n'ait lieu ;
elle peut nous être moins avantageufe , &
nous donner enfuite de vifs regrets de na
voir pas traité dès à préfent.
" Le floop de guerre le Swallow , écrit- on de
Portsmouth , a appareillé pour l'Oueft avec des dépêches.
Le 7 au matin , le Commodore Elliot a levé
l'ancre , & a mis à la mer de Spithéad , avec les vaiffeaux
le Romney , l'Ariane , l'Anſon & deux curters.
Il a ordre de croifer devant Oueffant avec les
2 premiets , pour obferver les mouvemens de l'efcadre
Françoife actuellement dans le port de Brest
l'Anfon doit aller à Sainte -Lucie «<.
Les bâtimens de tranfport qui arrivent de
Gibraltar ont ordre de faire une quarantaine
de 14 jours au Mother - Bank.
£
4
( 128 )
Tous les régimens , dit un de nos papiers , an
deffous du 60e , feront réformés auffi- tôt que le
traité de paix fera figné , & les Officiers de ces régimens
, qui feront mis à la demi - paye , pafferont
fuivant leur rang d'ancienneté dans les anciens
régimens pour la défenſe de la G. B. , dès qu'il
vaquera des places , foit par mort , foit par promotion
. Cette réforme devient indifpenfable , puifque
nous n'aurons plus de troupes à Boſton , à New-
Yorck , à Philadelphie , à Charles -Town , à Savanah
, à St- Auguftis , à Minorque & peut-être à
Gibraltar «.
Onn'a point de nouvelles de New-Yorck,
depuis celles qui nous ont appris le départ
de l'Amiral Pigot avec une partie de fes vailfeaux
& des troupes pour les Illes , où l'on
préfumoit qu'il feroit bientôt fuivi par l'Amiral
Hood avec le reſte de la flotte . Tout
eft fur le Continent dans le même état d'inaction
, qui a été celui de toute cette campagne
dans ces contrées , tant de notre part que de
celle des Américains. Quant à l'évacuation
de Charles Town , on a vu par les pièces
publiées des négociations faites par les principaux
habitans de cette place avec le Gouvernement
Américain de la Caroline , que
fon évacuation étoit alors réfolue , mais à
préfent fon exécution paroît incertaine.
Nous n'avons aucune nouvelle des Illes
depuis l'arrivée des dépêches de M. Archibald
Campbell , Gouverneur de la Jamaïque , qui
nons fait part de fon expédition contre les
Espagnols , dont le but étoit de faire échouer
l'attaque qu'ils méditoient contre nos établiffemens
de Mufquito au Cap Gracias à
€ G
( 108 )
Dio , & qui a été rempli. Le fort fitué à Blakriver-
Bluff où il y avoit une garniſon Efpagnole
, a capitulé le 31 Août. Dans toutes ces
opérations nous n'avons pas fait beaucoup
de mal à nos ennemis ; mais nous les
avons empêché de nous en faire...
Ces dépêches de la Jamaïque font du 10
Octobre & à cette époque on ne favoit rien
encore au fujet des vaifleaux de l'escorte de
la flotte de cette Ifle dont le fort nous
inquiète encore. Quelques papiers prétendoient
que par un navire arrivé de St - Thomas
à Cork , on avoit appris que la Villede
Paris & le Glorieux étoient entrés -le 4
Octobre à Antigues. Mais il y a long- tems
qu'on a répandu le bruit que ces vaiffeaux
étoient arrivés à cette deftination fans que
cette nouvelle fe foit confirmée , & il eft en
effet bien à craindre qu'elle ne le foit pas davantage.
La Refource qui n'a quitté les Ifles
que le 16 , n'a point entendu parler de cet
évènement , & il eft très- douteux que nous
ayons véritablement conquis une feconde
fois ces vaiffeaux fur les mers & les tempêtes.
Quant à l'Hector , il eft certainement perdu
pour nous .
Maintenant l'attention générale eſt tournée
fur des objets plus importans ; les bruits
de paix qui fe font répandus à la fin du mois
dernier , que la prorogation du Parlement ,
la lettre de M. Towshend au Lord-Maire &
aux Direct urs de la Banque avoit fortifiés ,
commencent à baiffer ; le difcours du Roi
( 109 )
au Parlement n'a pas détruit toutes les
espérances ; mais il paroît que la Nation
qui la defiroit ne penfe plus de même ,
ou du moins que le fuccès du ravitaillement
de Gibraltar , qui a rappellé la victoire
inutile de l'Amiral Rodney , l'a ramenée
au deffein de continuer la guerre , pour
obtenir des conditions plus avantageufes ;
c'eft dans les premiers débats du Parlement
que l'on trouve cette révolution dans les
opinions , & qu'on peut découvrir à préfent
la marche que va fuivre le parti de
l'Oppofition. C'est une raifon pour donner
ici quelques détails aux féances.
-
Les , après que le Roi fe fut retiré , le Marquis
de Carmarthen fir , dans la Chambre haute , la
motion d'une adreſſe à S. M. - » Je n'ai pas befoin
dit- il , de vous faire fentir la néceffité de l'unanimité
dans le moment actuel , le plus critique où l'Angleteire
fe foit jamais trouvée. Le monde vient d'éprouver
une révolution ; l'Amérique fe fépare des
Domaines Britanniques & forme un Erat indépendant.
La conformité de langue , de religion , d'ufage & de
caractère , rétablira , fans doute , & confervera longtems
l'affection & la correfpondance entre les
Colonies & la Mère- Patrie . J'e père que l'Amérique
ne fera pas entièrement perdue pour la G B. Mais
s'il arrivoit que les négociations actuelles pour la
paix fflent rompues par quelqu'accident imprévu ,
je ne doute point que l'efprit public de ce pays ne
mette les Miniftres de S. M. en éta de poursuivre la
guerre avec vigueur. La Marine eft dans un état de
force & de gloire qui nous promet des fuccès , fi
c'est encore aux armes à décider la queftion. Mais
comme dans ce cas la fituation de notre marine nous
donne des efpérances , c'eft un encouragement de
( 110 )
-
plus pour négocier la paix . Quel moment plus fa
vorable pourroit - on cheifir pour remplir un objet f
defiré que celui où nos ames ont été victorieufes
fur mer & fur terre ? Le Lord Sandwich ne s'oppofa
point à l'adreffe propofée , heureux , dit- il , de
donner cette marque de fa fidélité & de fa reconnoiffance.
Ce moment critique , ajouta- t- il , exige
de l'unanimité Nos ennemis profiteroient de nos
divifions , fi elles éclatoient à l'infant d'une négo
ciation d'où dépend en grande partie le falut du
Royaume. Cependant , en appuyant l'adreſſe , je ne
prétends pas m'interdire le droit d'expofer mon
opinion fur les objets qu'elle renferme , lorsqu'ils
feront difcutés en forme par les Pairs. Quelqu'importante
que fuiffe paroître la conjoncture préfente ,
ce n'eft pas là l'inftant de fe décourager. La dernière
campagne a été glorieufe pour nous . La maison de
Bourbon a échoué abfolument dans fes grands projets
. L'ennemi a été repouffé de Gibraltar par les
efforts vigoureux & conftants d'un brave & habile
Officier. Cette place a été trouvée imprenable.
L'activité fans exemple & les brillans fuccès d'un
Amiral expérimenté , ont empêché nos ennemis
d'attaquer la Jamaïque. Ces évènemens ont relevé
les efprits abattus de la Nation , & l'autorisent à
prétendie aux termes de paix les plus honorables.
Quelqu'épuifé que puiffe paroître le Royaume aux
yeux de ceux qui voient tout en noir , il a toujours
d'affez grandes reffources pour continuer une guerre
dont je me flatte que l'iffue feroit glorieufe pour la
Nation . Nous avons donc des droits à une paix
honorable , jute & égale , & c'eft à une paix de
cette nature que je donnerai mon confentement. Les
Négociateurs employés aujourd'hui , doivent éviter
de fe lier par des reftrictions auifibles aux intérêts
du Royaume , s'il arrivoit quelque nouvel évènement.
Je me fais trouvé dans une pofition ſemblable à la
leur j'ai appris à connoître le caractère des pere
( 111)
:
fonnes avec lesquelles ils ont à traiter , & je ne
doute point un inftant que fi nos ennemis avoient ,
dans le cours de la négociation , quelques fuccès
inattendus , ils porteroient aufi - tôt leurs demandes
au plus haut degré ; & je crois qu'il eft de la prudence
de nous réferver le même droit. Le Lord
Radcor obferva que dans le projet d'adreſſe on avoit
paflé fous filence la phrafe importante où S. M. die
qu'en offrant l'indépendance aux Américains , elle a facrifié
toutes les confidérations particulières au vaa
& aux defirs de fon Parlement & de fon Peuple ,
& il propofa un amendemert que le Lord Shelburne
ayant la , approuva par un figne de tête . Le Lord
Storment prit alors la parole : Je ne m'oppofe point,
dit-il , à l'adreile . Dans la circonftance actuelle nos
ennemis ont les yeux fixés fur nous is épient le
moment de la défunion & du mécontentement , &
fe tiennent toujours prêts à fomenter ces divifions
domeftiques qui ont fi long- tems déchiré la Conftitution
de ce pays dans l'intérieur , & arrêté le fuccès
de fes armes au- dehors. Mais je n'entends point parlà
renoncer au frivilége de combattre dans le cours
des débats futurs les articles du plan de pacification
générale qui me paroîtront contraires aux intérêts
de la Netion. Le confentement donné à une adreffe
en réponse au difcours de S. M. à l'ouverture d'une
feffion , ne peut être un obftacle à la liberté d'ofinion
, qui fait un des droits les plus précieux des
Pairs de la G. B. On ne deit point inférer de mon
aveu que j'a , prouve dans toute leur étendue les vues
& les principes contenus dans cette adreffe . Le
Marquis de Carmarthen obferve que le moment
actuel est une époque de gloire & de victoire.
» Jamais , dit- il , les forces navales de la G. B.
n'ont été fi redoutables à hos ennemis «. J'en
félicite bien fincèrement la Chambre & la Nation' ,
& j'espère que des fuccès fi éclatans influeront fur
la pais , qui ne fera conclue qu'aux conditions les
(112 )
plus juftes & les plus honorables . Suivant le dif
cours émané du Trône , les offres de paix faites par
S. M. ont deux motifs , le voeu de fon Parlement &
l'opinion de fes Peuples . Mais la vérité de l'une &
l'autre de ces propofitions n'eft rien moins que démontrée.
Je conviens qu'on a obtenu de la Chambre
des Communes une décifion favorable au projet d'ac
corder l'indépendance de l'Amérique ; mais cette approbation
n'a point eu lieu dans celle- ci , où la queſtion
n'a pas même été agitée . On ne peut donc pas dire que.
le Parlement ait favorisé ce projet par fon aveu ; & je
ne crois point que l'opinion particulière d'un Corps
ait autorisé un facrifice qui intéreffe fi vivement la
Nation. Je me fuis répandu parmi les differentes
claffes de citoyens , pour obferver leurs opinions ,
connoître celles qui font les plus populaires. Il s'en
faut de beaucoup que le public en général approuve
de parti que nous prenons de reconnoître l'indépen
dance de l'Amérique ; c'eft une confidération de la
dernière importance pour la G. B. & je doute fort
que la Nation foit difpofée à l'admettre dans toute
fon étendue. Auffi les raifons d'après lefquelles le
Roi s'eft déterminé à l'offrir aux Etats d'Amérique ,
ne font ni folides ni admiffibles dans les circonstan
ces actuelles. Je n'ignore pas les moyens que l'on
a employés pour confoler la Nation aux yeux de
Jaquelle l'indépendance de l'Amérique étoit une
perspective douloureuſe , & pour détourner fes
idées d'un objet auffi important . Pour moi je n'ai
l'efprit ni affez délié ni affez pénétran: pour comprendre
les péculations raffinées que l'on fait aujourd'hui
. Le commerce de l'Amérique a toujours
été reconnu effentiel - au bien- être de l'Angleterre.
Nul fophifme ne fauroit détruire l'importance de
cette confidération ; & prétendre que l'indépendance
nous affure la continuation de ce commerce , c'eft
avo er en probléme que tous les calculs poffib'es
ne peuvent réfoudre. La perte d'un objet auf pié
71739ད
cieux fe fait fentir doublement forfque l'on confi
dère qu'il n'y a encore en évidence rien de ftipulé
pour empêcher ce commerce de tomber eatre les
mains de nos ennemis & de contribuer à augmenter
leurs forces . Je rappellerai aux Miniftres l'obfervation
folide du Lord Sandwich , qui connoît parfaitement
le plan d'une régociation de paix . Je les
exhorte à faivre ſon confeil , parce que l'offie dindépendance
faire aux Américains , paroît définitivement
aflurée en cas de paix , foit dans le moment
préfent , foit dans toute époqre à venir. Les
treize Etats unis doivent la recevoir , & leurs Alliés
participer à fes avantages , en quelq e tems que la
paix foit concle . Sous ce point de vue les deffeins
des ennemis naturels du Royaume font complettemet
remplis , & leur premier objet eft dicifivement
affré en continuant la guerre . Nous ne pou
vons plus revenir fur un article préliminaire auffi
important dans le fyftême général de pacifi ation .
Une autre circonftance s'offie encore , le difcours
de S. M. annonce que dans la négociation de la
paix , les Miniftres n'ont pas l'intention de ftipuler
pour faire rentrer dans leurs propriétés les malheureux
qui ont exposé leurs vies & facrifié leurs
fortunes par un principe de loya ité & d'attachement
envers leur Souverain & leur Pays. Comment
excufer ce procédé inhumain ? La fituation des Catalans
lorfqu'ils furent réduits fous la domination
Efpagnole , fut même préférable à celle où fe trouvent
maintenant les Américains loyaux , fuivant les
termes de la négociation actuelle . Les Catalans quoique
rébelles à leur fouverain légitime ' , quoiqu'armés
contre lui , & réduits à la néceflité de fe mettre à la
merci da vainqueur , obtinrent de rentrer dans la
jouiffance de leurs biens , qui cependant pouvoient
être confifqués felon le droit des gens . Si ces Catalans
ont été traités avec tant de douceur , les Américains
loyaux , qui fe font facrifiés pour la G. B. ,
( 114 )
n'ont- ils pas les droits les plus facrés à la commifération
& à la protection , dans tous les traités de paix
quelle peut négocier ? —En entrant dans la Chambre,
je ne m'étois point propofé , dit alors le Lord
Shelburne , d'expliquer mes fentimens avec étendue ,
fur le difcours de S. M. , & je m'étois flatté que ma
concurrence facile à l'a treffe propotée auroit fuff
dans les circonstances actuelles ; mais ce que vient
de dire le Noble Lord , m'oblige à parler. Ma poff
tion délicate m'empêche toute réponſe directe ; le fe
cret eft abfolument néceffaire dans une négociation
de paix , & il m'eft impofible d'éclaircir par des fans
les remarques du Noble Lord. Cependant , je ne faurois
cacher mon étonnement de ce qu'il a établi tous
fes argumens fur un paffage mal-entendu du difcours
de S. M. , pour aller au-devant des objections ; je
vais lire ce paffage. » Je n'ai point hésité à me fervir
dans toute leur étendue des pouvoirs dont je fuis
revêtu , ayant reconnu qu'il eft impoffible d'obtenir
autrement une réconciliation cordiale & entière avec
les Colonies de l'Amérique Septentrionale , & j'ai
offert de les déclarer Eats libres & indépendans ,
par un article qui fera inféré dans le traité de Paix,
On eft convenu d'articles provifoires , qui auront
leur effet quand on aura définitivement réglé des
termes de paix , avec la cour de France Le fens
de ce paffage eft fi clair que , je ne conçois pas cemment
il a été mal- entendu o tourné de manière à
faire croire que , par cet article inféré auffi dans le
traité de Paix , l'indépendance de l'Amérique étoit à
tout évènement, définitivement reconnue . Je fuis également
étonné de voir que la voix du Parlement & de
la Nation , n'a point favorifé l'indépendance de l'Amérique.
Sur quel fondement l'ancien Miniſtère s'eftil
donc démis de fes fonctions ? Sur quel fondement
le Ministère actuel a- t- il donc pris les rênes du Gou
vernement ? Une décifion précife de la Chambre des
Communes n'a- t- elle point fait connoître l'avis de ce
·
( 115 )
Corps & lorfque la même queftion fut propofée'
aux Pairs , n'ai - je point entendu dans la place où je
me trouve aujourd'hui , que les Miniftres recon
noifoient que la voix de la Nation étoit contr'eux , '
& qu'ils étoient déterminés à fe retirer ? Ce fut là
l'évènement qui fa va à la dernière Adminiſtration la
douleur & la hon e de voir les opinions de leurs Seigneuries
fe récrier contr'ens. Le Noble Lord a amplifié
fur notre fituation reſpectable , & fur la baffelle
qu'il y auroit dans un moment auffi brillant
d'accepter une paix humiliante . Quoique je ne voye
point de raison pour craindre , quoique je fente tous
les motifs qui pourroient déterminer à faire des
efforts vigoureux ; je ne fuis en aucune manière
porté à envifaget les affaires fous le même point
de vue que lui . Je connois combien ma pofition
eft difficile & importante ; les fervices feuls que
je devois à l'Etat ont pu me déterminer à pren
dre un polte dont les devoirs , felon les apparences
, devoient réfléchir auffi peu d'honneur
fur mei que fur ma Patrie : mais puifque je
retrace ces triftes réflexions , je dois rappeller
que je n'ai point attiré fur la Nation les malheurs
dont elle fe fent accablée ; c'eft l'Antenr de l'Acte
du Thé qui a femé le germe de la guerre Américaine
! c'est lui qui eft la caufe de notre humiliation
& de la douleur que j'éprouve dans ce moment.
Le noble Lord a parlé des Miniftres & des
Confeils Efpagnols ; je n'aime ni à choifir , ni à
imiter des modèles femblables ; je crois n'avoir oublié
aucune démarche pour mettre à l'abri les intérêts
de toutes les parties liées avec ce pays , ou
qui fe font dévouées avec loyauté à fervir fes intérêts.
Cependant je n'ai point réffi dans mon
entreprife ; fi j'ai échoué , ce n'eft point par négli
gence , mais par néceffité . Le Lord Shelburne termina
modeftement fon Difcours , en proteftant que
s'il parvenoit à être utile à la Patrie , il ne devroit
fes fuccès qu'aux talens diftingués avec lesquels
-
( 116 )
--
fes Collègues dans le Ministère rempliffent leurs
importantes fonctions . L'adreffe & l'amendement
ayant pallé à la pluralité des voix , la Chambre
s'ajourna à huit heu.es & demie .
Cette féance intéreflante éclaircit quelques
obfcurités que le difcours du Roi
n'avoir pas levées , & confirma quelques
articles du traité qu'on avoit commencé à
prévoir ; elle montre auffi l'opinion du
Minifère fur la véritable fituation de la
Grande Bretagne , fur lembarras où il eft de
continuer la guerre , fur l'idée qu'on doit
fe former de cette campagne , que la Nition
trouve fi glorieufe , & qui nous laiffe
cependant dans le même état cù nous nous
trouvames à la fin de la précédente , quis
fut fi déf ftreufe pour nous. Les débats
de la Chambre des Communes offrent à
peu près les mêmes réſultats avec quelques
réflexions curieufes fur la campagne du
Lord Howe .
و
Ce fut M. Yorck qui propofa l'adreffe de
remercîment ; elle eft comme toutes les
pièces de ce genre , la répétition du difcours
du Roi , & la plus grande approbation de
fa conduite, M. Fox ouvrit les débats par le
difcours fuivant.
Je ne puis paffer fous filence , dit- il , un oubli ou
une négligence d'expreffion dans le difcours du Roi ,
que je puis , à plus jufte titre , appeller le difcours
da Miniftre. Il y eft dit que S. M. , depuis la
clôture de la dernière feffion , a cu grand foin
d'empêcher toutes hoftilités offer.fives en Amérique,
Il elt certain que cette réfolution ne peut pas être
( 117 )
datée de l'époque mentionnée dans le Difcours . Si
cette opinion s'accréditoit , elle jetteroit une tache
indelebile fur ma ré utation , ai fi que fur celle
des Pairs & des perfonnages honorables qui compofoient
alors le Minitère. ( Ici M. Pit , Chancelier
de l'Echiq ier , obferva qu'il paroilloit que
l'on n'avoit pas donné une attention fuffifante au
difcours , qui certainement n'impliquoit pas une
pareille infinuation ; fur quoi cette partie du dif
cours fut lue une feconde fois ) . Alors M.
Fox reprit la parole : la fingularité des expreffions
de cet article m'a fait defirer une explication ,
& je fuis heureux d'apprendre que la liberté vient
de trouver un nouvel afyle , pifque 1 Amérique
eft déclarée libre & indépendante. Mais pourquoi
l'appelle- t-on fimplement les Etats d'Amérique , au
lieu de dire les Etats - Unis d Amérique , ainfi qu'elle
eft qualifiée dans la lettre de M Townshend ,
Secrétaire d'Etat , au Lord Maire de Londres ? Je
vois avec la plus grande fatisfaction que l'indépen
dance de l'Amérique eft établie fur la bafe la plus
permanente, Nous lui accordons aujourd'hui , de
la manière la moins équivoque , une liberté, pour
laquelle elle a combattu co irageufement. Mais le
Ministère actuel n'a point de part à cet évènement
qui comble les voeux de la Nation. La G. B. &
l'Amérique doivent à une autre adminiftration cet
acte de bienfaisance & de juftice . Je fuis bien éloigné
cependant de blâmer le Lord Shelburne d'avoir
adopté des mefures fages & prudentes . Les amis de
l'humanité applaudiront à ce témoignage de fagefe ,
quoique le projet n'émane pas de lui ou de fes Col
lègues , & je puis l'affurer , ainfi que les amis
qu'il ne fera jamais obligé de fe juftifier devant
la Nation d'avoir acquiefcé à des conditions d'indépendance
& de pacification avec l'Amérique.
Exifte-t-il un homme affez borné pour defirer la
continuation d'une guerre préjudiciable aux intérêts
( 118 )
des deux pays Exifte - t-il un être affez vil pour
continuer d'afurer , à l'exemple de certaines perfonnes
, que l'Amérique , devenue indépendante ,
éclipferoit pour toujours le foleil de la G. B. Je
fuis certain que les Américains & les Anglois ne
tarderont pas à s'unir étroitement par les noeuds
de l'amitié & du commerce. Que Dieu me préferve
de ne point concourir au glorieux traité adopté par
le Lord Shelburne , fi avantageux pour la Mère- Patric
& pour les Colonies . Jamais l'Amérique ne fera
indifférente aux intérêts de la G. B. Les Citoyens
des deux Nations feront amis d'âge en âge , leur
moeurs font les mêmes. C'eſt le même lang qui
coule dans leurs veines .... Notre également nous
a reiné. Il eft tems d'ouvrir les yeux , & de renoncer
à de vains pojets. Il y a des gens qui parlent de
l'évènement d'aujourd'hui , comme d'une conceffion
faite à la liberté ; mais ils fe trompent ; c'est la
néceffité qui nous guide ; nous fommes forcés de
donner ce que notre orgueil combattoit depuis fi
long- tems pour accorder ... Combien n'eft- il ppas ma
heureux qu'en démembrant une partie de l'Empire
nous ne donnions pas ànos Colonies une preuve de no.
tre bienveillance ; la reconnoiffance del in Jépendance
de l'Amérique nous a été arrachée par la force de les
armes , par celles de fes alliés , Les premières ouver
tures du traité actuel viennent d'une lettre que S. M.
m'a fait écrire à M. Grenville à Paris . Pareille lettre
a été envoyée au Chevalier Guy Carleton à New-
Yorck. Aucune de ces lettres n'a été dictée par le
Ministère actuel. C'eft au public à connoître à qui
il eft redevable de cet exemple trop tardif de la fageffe
des Miniftres de la G. B. Exemple cependant
qui fera admiré dans les fiècles les plus reculés par
tous les philofophes & par tous les amis de l'homme.
Après cela M. Fox traça un tableau rapide
des opérations de la dernière campagne. I!
fit l'éloge le plus pompeux du Général Elliot qu'il
appelle le Héros des Héros , il rendit auffi le tribut
( 119 )
d'hommages & de reconnoillance que la Nation doit
au Lord Howe & au Lord Keppel ; mais il ne dit pas
un mot de l'Amiral Rodney .
:
Le Gouverneur Johnfton , loin d'approuver le dif
cours de M. Fox , témoigna fon mécontentement
de l'article de la harangue de S. M. , fur lequel
cet honorable Membre venoit de déployer toute fa
rhétorique. Je n'aurois jamais imaginé , dit-il , qu'une
affaire auf importante que celle de la reconociffance
de l'indépendance de l'Amérique , pût être
terminée avant d'avoir préalablement pris l'avis
du Parlement. Il paffa enfuite au ravitaillement de
Gibraltar , & il déclara hautement que notre efcadre
s'étoit honteufement retirée devant celle de
l'ennemi. Il cita particulièrement l'avant - garde ,
commandée par l'Amiral Barington , qu'il affura
s'être éloignée , le lendemain du combat , de quatre
lieues à l'eft de l'armée combinée. Je ne prétends
point dire , ajouta-t- il , à qui nous devons attribuer
une pareille conduite mais ce n'eſt point la feule
faute ; on en a fait plufeurs autres encore moins
excufables. En conféquence , je ne donnerai point
mon confentement à cette partie de l'adreffe où
l'on fait tant d'éloges d'un Commandant dont je
je ne puis approuver la conduite. Le Lord North
témoigna fa fatisfaction de voir l'adreffe paffer fans
amendement. Dans la circonftance préfente , dit-il ,
il est du devoir d'un bon patriote de fignaler fon
zèle en foutenant le Gouvernement ; & je n'aurois
point moi - même importané la Chambre de mes
obfervations , fans quelques articles de l'adreffe ,
fur lefquels je prendrai la liberté de faire une ou
deux remarques . Malgré mon attachement à feconder
les Miniftres actuels dans toutes les mesures
raifonnables qu'ils prendront , foit pour la paix ,
foit pour la guerre , je ne pais m'empêcher , pour
le moment , de m'élever contre cette partie de
l'adreffe qui approuve le traité proviſoire , conclu
avec l'Amérique , avant de faire connoître les con120
)
--
ditions. Je crois devoir confeiller aux Miniftres de
ne point mettre trop de précipitation à terminer
l'ouvrage de la paix . La G. B. eft dans une fituation
qui lui donne le droit de prétendre à des
conditions honorables. Il entra alors dans des
détails fur l'étendue de nos reffources , comparées
avec celles de nos ennemis , & démontra que notre
pofition étoit bien loin d'être défefpérée . - M. le
Chancelier Pitt répondit qu'il recueilloit , avec le
plus grand plaifir , toutes les obfervations des
Membres de la Chambre , & qu'il ne doutoit point
que le réſultat de ces diverfes opinions ne fervit
à diriger la conduite de l'Adminiftration. J'espère ,
ajouta t-il , ête , fous peu de jours , en état d'informer
la Chambre des conditions auxquelles on
fera convenu d'un traité de paix générale. Il y
auroit , pour le moment , la plus grande impru
dence à en dire davantage. Après quelques autres
difcours de M. Burke , du Chancelier Mawbey &
de M. Smith , la motion pour l'adrefle palla , &
la féance fut terminée «.
-
L'affaire du difcours du Roi & de l'adreffe
en réponſe ne fut pas irrévocablement terminée
dans cette féance ; les débats fe renouvellèrent
le lendemain , 6 , dans la Chambre
des Communes.
Après quelques difcuffions fur des objets qui ne
fixent point encore toute l'attention du public , M.
Fox fe leva & dit : » Je fuis fâché qu'on me croie
partifan de l'indépendance Américaine . Rien n'eft
plus faux. Dès le commencement de la querelle , je
me fuis conftamment oppofé à toutes les mefures
que je prévoyois devoir produire cette indépendance
que je regarde comme une grande calamité , que
perfonne ne déplore plus fincèrement que moi. Mais
aufli- tôt que j'ai vu qu'elle feroit pour la G. B. une
calamité moindre que la continuation d'une guerre
ruineufe
( 121 )
Tuinenfe , j'ai pensé que la feule reffource qui reftât
à cet Empire , à la veille de fa deftruction , étoit de
reconnoître l'indépendance de l'Amérique . Mais le
principal motif de mon difcours , eft de favoir ce
qu'on peut répondre à une queftion que je vais faire
aux Miniftres. Il eft d'autant plus néceffaire qu'ils
s'expliquent fur la difficulté qui m'arrête , que ce
font eux qui y ont donné lieu. J'ai appris que l'indépendance
de l'Amérique avoit été reconnue par le
premier article du traité provifoire . Or je voudrois
favoir fi elle a été reconnue de manière qu'aucun
évènement à venir ne puiffe changer notre réfolution
fur cet objet , s'il eft encore en notre pouvoir
de revenir fur cette reconnoiffance , & fi le traité
provifoire aura fon effet auffi-tôt que la paix fera
conclue avec la France quelque chofe qui puiffe
arriver ? J'aime à croire que l'indépendance eft
irrévocablement reconnue , car quoique plufieurs
perfonnes penfent que l'Amérique feroit alors au
pouvoir de la France , je fuis au contraire fermement
perfuadé que la France feroit au pouvoir de
l'Amérique. En effet lorfque l'on faura dans les
Colonies que le grand objet pour lequel elles ont
pris les armes eft complettement rempli , & qu'il ne
inanque plus rien , pour mettre fin aux hoftilités ,
que le confentement de la France à des termes de
paix juftes & raiſonnables , je ne doute pas que les
Américains , voyant que ce n'eft plus pour leur
caufe mais pour celle de la France qu'ils combattent ,
n'infiftent auprès de la Cour de Verfailles pour la
déterminer à accepter ces conditios , de manière
que felon toutes les apparences ce moyen nous fera
obtenir une paix plus avantageufe que celle que
nous pourrions conclure , en ne reconnoiffant que
conditionnellement cette indépendance. MM .
Townshend & Pitt entrèrent alors dans des détails
d'où il femble réfulter qu'en effet l'indépendance eft
reconnue fans condition . M. Burke fe leva alors ,
21 Décembre 1782.
f
( 122 )
tenant à fa main le difcours imprimé dont il fit la
critique la plus détaillée & la plus févère. » Je regarde
, dit-il , le Miniftre comme coupable du délit
le plus grave , pour avoir ofé mettre dans la bouche
du Roi des expreffions par lesquelles S. M. rejette
fur le Parlement tout le blâme de la réſolution prife
de reconnoître l'indépendance de l'Amérique. La
preuve de ce que j'avance , exiſte dans la répugnance
apparente avec laquelle S. M. déclare qu'elle l'a
reconnue par égard pour le voeu de fon Parlement.
Cette phrafe implique une cenfure du Parlement ,
fur-tout quand on voit le Miniftre faire tomber le
Roi à genoux après cette déclaration , pour prier le
Tout-puiffant de détourner les maux qui pourroient
réfulter d'un fi grand démembrement de l'Empire.
J'ai fouvent entendu des formules de prieres dans
les Eglifes , mais c'eft la premiere fois que j'en
trouve une dans un difcours du Roi à fon Parlement
, c'est un tour d'hypocrifie joué aux dépens de
cette Affemblée. La conftruction grammaticale , le
fens de la phrafe, rien dans le difcours ne prouve que
l'indépendance ait été reconnue fous condition par
les articles provifoires. Or , comme on fait qu'un
des Miniftres du Roi a donné ailleurs un fens tout
différent à la manière dont elle a été reconnue dans
les articles provifoires ; qu'il y a des divifions dans
le Cabinet , & que les Miniftres qui ont dit une
choſe dans un endroit , en diſent une toute différente
dans un autre , la Chambre a lieu de craindre qu'on
ne veuille la furprendre & l'induire en erreur dans
une circonftance auffi importante & auffi critique.
Si le doute ne partoit que fur M. Pitt , dont je
connois l'honneur & l'intégrité , la déclaration
qu'il vient de faire ne me laifferoit aucune inquiétude
; mais quand on penfe à l'auteur du difcours ,
on fent que la Chambre n'a que trop de raifons de
s'allarmer des engagemens qu'elle a pris par fon
adieffe en réponse au difeours , d'autant plus que
( 123 )
לכ
toutes les conféquences qui pourront en réfulter ;
font mifes ouvertement à fa charge. M. Burke lut
enfuite un paffage du difcours où le Roi déclare
qu'il a facrifié toutes les confidérations perfonnelles
au vou de fon peuple. Il s'arrêta affez long- tems
fur le mot confidération , & demanda ce que le
Miniftre entend en faifant dire à S. M. qu'elle
avoit des confidérations différentes du vou de fes
Peuples. » Cette idée , dit - il , eſt également nouvelle
, anti-conftitutionnelle & impropre. Reprenant
enfuite l'examen du Difcours , il lut un autre
paffage , J'attribue , fous la bénédiction de Dieu ,
cet Etat refpectable à l'entière confiance qui fubfifte
entre moi & mon Peuple , & à la promptitude
avec laquelle les habitans de Londres & des autres
parties de mcn Royanme fe font montrés pour
veiller à la sûreté commune . Des Particuliers ont
dernièrement donné des preuves de patriotisme
qui feroient honneur à tous les âges & à tous les
Pays . M. Burke prétendit que tout cela n'étoit
qu'une chatlatanerie pour tromper la Nation , que
le Chevalier Lowther étoit la feule perfonne à
laquelle cette dernière phrafe pût faire allufion
mais que la poli ique miniftérielle multiplie fauf
fement un facrifice dans la vue d'engager en effet
d'autres citoyens à les réitérer . Au furplus l'encouragement
donné à ces contributions volontaires
eft , felon lui , auffi illegal que ridicule , puifqu'il
ne pourroit produire aucun fecours intéreffant
& que d'ailleurs il étoit déshonorant pour un grand
Empire comme la G. B. que le Gouvernement allât
en quelque forte demander l'aumône de ville en
ville , tandis que la Chambre votoit généreusement
des millions pour le foutien de l'Etat . M. Burke ne
fut pas plus indulgent pour la fin du diſcours ; felon
lui , les Miniftres y font eux-mêmes leur éloge de
la manière la plus révoltante , puifqu'il eft clair
qu'en parlant des hommes dont les talent & les ferf
2
(
124
vices méritent des récompenfes ; c'eft eux- mêmes
qu'ils ont en vue .
Si je pouvois , continue - t - il , à l'exemple de
quelques-uns qui font actuellement en place , & qui
étoient autrefois rangés dans le parti de l'Oppofition,
me permettre un tel langage , j'appellerois ce difcours
, un tiffu de platitudes & d'argumens fpécieux.
N'étoit- ce pas mettre la patience du Parlement à
l'épreuve la plus forte , que de l'obliger à l'entendre ,
à en devenir l'écho ? Et cependant il a foutenu cette
épreuve fans témoigner fon humeur. Les Miniftres
nous recommandent la prudence ; mais peut- on l'attirer
dans cette enceinte avec la même facilité qu'on
y fait accouir certains Membres , par l'appât d'un
billet de la Tréforerie ? La prudence ne s'inculque
pas d'un coup de baguette , & la partie du difcours
qui nous recommande le défintéreffement , eft un
outrage fait au Parlement , en laiffant douter de fes
principes. M. Burke s'étendit prodigieufement
fur ce fujet ; & recoenoiffant lui-même combien il
devenoit prolixe , il pria la Chambre de lui pardonner
fes lengueurs , alléguant pour fon excufe
qu'un long texte exigeoit un long commentaire.
-
Le Chancelier de l'Echiquier fe leva enfuite ; &
l'Orateur lui ayant rappellé qu'il avoit parlé : mon
motif, repliqua M. Pitt , eft fi défagréable , & lat
tâche qui m'eft impofée eft fi pénible , que je confentirois
volontiers à ne point reprendre la parole ,
fi certains paffages du difcours de M. Burke ne me
mettoient dans la néceffité indiſpenſable de fixer de
nouveau l'attention de la Chambre fur l'importance
du fujet qui l'occupe actuellement , de lui rappeller
qu'elle doit approfondir le fens du difcours prononcé
par le Roi , & y répondre par une adreffe également
férieufe & réfléchie. Ce n'eft pas le moment de plaifanter
: l'adreffe dont il s'agit , n'admet pas non plus
de pareils écarts ; ce n'eft pas le moment de donner
carrière à une imagination brillante & féconde.
Nous devons effayer de rompre la baguette ma-
2
( 125 )
gique , & montrer les chofes telles qu'elles font.
Notre devoir eft d'examiner mûrement la crife dans
laquelle fe trouve la Patrie , & de nous efforcer ,
en adoptant des mefures fages , bien combinées &
conformes à la faine politique , de détourner le
danger qui la menace , de la délivrer des dépenfes
& des embarras de la guerre , & de lui procurer
une paix honorable. Le Membre qui a parlé , s'eſt
livré tellement à fon imagination , que j'ignore s'il
a eu le deffein de parler férieuſement. Il m'eft d'autant
plas difficile de comprendre fon but , qu'hier
il a femblé approuver l'adreffe , à chaque partie de
laquelle la Chambre a donné unanimement fon
fuffrage. ( M. Fox & plufieurs autres Membres s'écrièrent
, cela n'eft pas , cela n'eft pas ) . Au moins ,
dit M. Pitt , puifqu'elle a paffé nemine contradicente ,
je dois penfer que l'honorable Membre a conclu
que l'examen férieux du difcours ayant été terminé
hier , il ne reftoit aujourd'hui qu'à s'égayer. Je ne
faurois autrement rendre raifon de la manière dont
il a traité l'objet férieux qui occupe la Chambre :
on pourroit lui reprocher d'avoir débité des bonf
fonneries ; mais les graces qu'il fait prêter à fes
penfées , ne permettent pas d'employer cette expreffion
. Le difcours de S. M. ne contient rien qui puifle
autorifer à le tourner en ridicule . Le langage en eft
fimple , clair , plein de franchife , & adapté aux
circonftances . L'adreffe de la Chambre eft également
conçue dans les termes convenables . Je prie
donc la Chambre de difcuter férieufement cette
matière , afin que les Miniftres de S. M. fachent
quelle eft la partie de ce difcours contre laquelle on
peut former des objections. L'honorable Membre
révoque en doute ma fincérité relativement àl'explication
que j'ai donnée des articles provifoires .
Je ne fais s'il veut infinuer que je fuis capable d'avancer
des chofes à double entente , au moment où
je prends la parole comme Miniftre , & où je réf
3
( 126 )
-
:
ponds explicitement à une queftion claire . Je me
Alatte que mon intégrité , qui n'a reçu juſqu'à préſent
aucune atteinte , me conciliera la bienveillance de la
Chambre , & qu'elle ne me foupçonnera point d'être
capable d'une duplicité auffi-baffe & auffi fcandaleuſe.
Si j'ai laiffé pafler l'adreffe , dit alors M. Fox ,
ce fit après avoir fait connoître les articles que je
défapprouvois. Il prit enfuite la défenſe de fon ami
M. Burke , appuya fes raifons fur l'adreffe même ,
& ajouta Le Miniftre , effrayé de reconnoître
l'indépendance de l'Amérique , a rejetté fur le
Parlement ce pefant fardeai ; & le montrant avec
effronterie dans l'arêne , il a pouffé l'audace au
point de faire blâmer par le Roi la conduite du
Parlement , qui le forçoit à la reconnoître. Ce trait
de politique a dévoilé les projets du Miniftère
actuel ; nous en voyons la trame ourdie dans le
fein de la fauffeté . Anglois , on veut vous priver
de votre liberté , en vous faifant haïr vos Repréfentans
! Après cette apoftrophe , M. Fox reprocha
à M. Pitt de s'être étayé fur fon caractère privé ,
pour donner encore plus de poids à fa déclaration
miniftérielle. Il fe déchaîna enfuite contre l'article
du difcours , par lequel la Couronne demande au
Parlement , avec le mafque de l'ingénuité & la fubtilité
d'un ferpent , de déployer la fermeté , fa prudence
, fon défiatérelement : ce paffage feul , dit- il ,
bouleverse toute notre conflitution . Le Miniftre
répond de fa conduite ; il eft fajet à fa cenfure &
à fes jugemens. Aujourd'hui il veut commander à
fes maîtres , & nous enlever nos droits pour en
couvrir la tête couronnée qu'il fait agir . Si la
Chambre a befoin de principes de défintér ffement
, ce n'eft pas dans l'antre obfcur de la corruption
& du vice qu'elle ira les chercher ; la
Trésorerie ne lui fervira point de modèle. M. Fox
reprit fur le même ton tout le difcours du Roi
& finit par affirmer , avec cette confiance fi ratu- .
relle à un Orateur tel que lui , que le difcours de
( 127 )
M. Burke avoit été auffi éloquent que perfuafif ,
& que M. Pitt avoit choifi avec adreffe les points
de fa critique , rien n'étant plus aifé que d'attaquer
l'efprit de M. Burke , & plus difficile que de
répondre à fes argumens . Ici M. Fox s'adreffant
au Général Conway , le pria de déclarer s'il éntendoit
que la reconnoiffance de l'indépendance de
l'Amérique , dans les articles provifoires , étoit fans
conditions. Le Général , Conway répondit brièvement
: Il est évident que la reconnoiffance eft fans
conditions , & je ne vois point pourquoi on auroit
employé la rufe , puifque le traité lui - même ſera
foumis au Parlement fous peu de jours. A fept
heures l'adreffe fut lue une feconde fois , & la
Chambre fe fépara «.
Ces premiers débats nous préparent à
de vives oppofitions ; celles qu'éprouvera
la paix font craindre qu'elle ne foit pas
auffi prochaine qu'on avoit lieu de l'efpérer ,
& que la campagne prochaine n'ait lieu ;
elle peut nous être moins avantageufe , &
nous donner enfuite de vifs regrets de na
voir pas traité dès à préfent.
" Le floop de guerre le Swallow , écrit- on de
Portsmouth , a appareillé pour l'Oueft avec des dépêches.
Le 7 au matin , le Commodore Elliot a levé
l'ancre , & a mis à la mer de Spithéad , avec les vaiffeaux
le Romney , l'Ariane , l'Anſon & deux curters.
Il a ordre de croifer devant Oueffant avec les
2 premiets , pour obferver les mouvemens de l'efcadre
Françoife actuellement dans le port de Brest
l'Anfon doit aller à Sainte -Lucie «<.
Les bâtimens de tranfport qui arrivent de
Gibraltar ont ordre de faire une quarantaine
de 14 jours au Mother - Bank.
£
4
( 128 )
Tous les régimens , dit un de nos papiers , an
deffous du 60e , feront réformés auffi- tôt que le
traité de paix fera figné , & les Officiers de ces régimens
, qui feront mis à la demi - paye , pafferont
fuivant leur rang d'ancienneté dans les anciens
régimens pour la défenſe de la G. B. , dès qu'il
vaquera des places , foit par mort , foit par promotion
. Cette réforme devient indifpenfable , puifque
nous n'aurons plus de troupes à Boſton , à New-
Yorck , à Philadelphie , à Charles -Town , à Savanah
, à St- Auguftis , à Minorque & peut-être à
Gibraltar «.
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Résumé : De LONDRES, le 10 Novembre.
Le document du 10 novembre à Londres rapporte divers événements militaires et politiques. L'amiral Pigot et une partie de la flotte ont quitté New York, suivis par l'amiral Hood. La situation en Amérique reste calme, mais l'évacuation de Charles Town est incertaine. Le gouverneur Archibald Campbell a capturé le fort de Blackriver-Bluff à Musquito le 31 août. Les dépêches de Jamaïque du 10 octobre ne mentionnent pas les vaisseaux de l'escorte de la flotte, et des rumeurs sur la capture de navires restent non confirmées. Au Parlement, les discussions se concentrent sur les négociations de paix avec les États-Unis. Le marquis de Carmarthen souligne la nécessité d'unanimité et exprime des doutes sur l'approbation de l'indépendance américaine. Lord Shelburne défend les décisions passées et rejette la responsabilité des malheurs actuels sur l'Ancien Régime. Charles James Fox critique le ministère pour n'avoir pas reconnu plus tôt l'indépendance américaine et prédit une future amitié entre les deux nations. Le gouverneur Johnston conteste Fox, estimant que la reconnaissance aurait dû être soumise au Parlement. Lord North approuve l'adresse parlementaire avec quelques réserves. Lors d'une séance parlementaire, des membres discutèrent d'un traité provisoire avec l'Amérique. Un orateur s'opposa à son approbation avant la connaissance des conditions. Le chancelier Pitt promit de révéler bientôt les conditions du traité de paix générale. La motion fut adoptée. Le lendemain, Fox exprima sa préférence pour l'indépendance américaine et demanda des clarifications. Les ministres Townshend et Pitt confirmèrent la reconnaissance sans condition de l'indépendance américaine. M. Burke critiqua le discours du roi, le jugeant trompeur, tandis que Pitt le défendit. Fox soutint Burke et accusa le ministère de vouloir priver les Anglais de leur liberté. Le général Conway confirma la reconnaissance sans condition de l'indépendance américaine. Des préparatifs militaires et une réforme des régiments sont prévus après la signature du traité de paix.
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