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1
p. 197-253
Particularitez des Audiences que Mr de Guilleragues a euës du Grand Seigneur & du Grand Visir avant sa mort. [titre d'après la table]
Début :
On ne peut porter plus haut la gloire de son Souverain, [...]
Mots clefs :
Souverain, Ambassade , Mr de Guilleragues, Constantinople, Grand vizir, Audience, Seigneurs, Officiers, Ministre, Gloire, Sérail, Empire, Honneur, Prudence, Cérémonie, Religion, Coutume, Maître, Affaires
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texteReconnaissance textuelle : Particularitez des Audiences que Mr de Guilleragues a euës du Grand Seigneur & du Grand Visir avant sa mort. [titre d'après la table]
On ne peut porter plus haug
la gloire de fon Souverain
dans une Ambaffade, ny s'ent
acquitter avec plus d'éclat &
de prudence qu'a fait M' de
vel
?
Riij
198 MERCURE
"
Guilleragues , dans tout le
temps qu'il a eſté à Conſtan
tinople. Il eſt vray que ceux
qui ont une Dignité pareille
à foûtenir , n'ont pas de peine
perfuader ce qu'eft un Prin
ce, à qui fes Vertus & ſes furprenans
Exploits ont acquis
fi juftement le furnom de
Grand , puifque la Renommée
prend toûjours foin de le
devancer , & qu'elle apprend
avant eux aux Nations les
plus reculées tout ce qu'ils en
peuvent dire. Ainfi- ils arrivent
dans des lieux où les ef
prits font préparez à les croiGALANT.
199
re. Ceft ce qui a fait accor
der tant de chofes à M' de
Guilleragues , en faveur de
la Religion Catholique . Tour
ce qu'a fait cet Ambaffadeur,
a efté fait avec tant d'éclat &
tant de hauteur , & avec des
circonftances fi dignes d'ef
tre remarquées , que les quatre
ou cinq Relations que
vous avez dans mes Lettres ,
depuis qu'il eft party pour
l'Ambaffade de Conftantino
ple , font des morceaux qui
meritent d'être confervez é
ternellement. Voicy le dernier
, puifqu'on peut dire que:
R.iiij.
200 MERCURE
M' de Guilleragues eft mort
prefque en fortant de l'ADdience
du Grand Seigneur, &
aprés en avoir obtenu tout ce
qu'il pouvoit fouhaiter pour
la gloire de fon Maistre , &
pour le repos des Catholiques
quifont dans le Levant . On
quitte la vie avec moins de
peine , quand on en fort avec
la fatisfaction d'avoir fervy
utilement l'Eglife , fon Prince
& fa Patrie. Vous aurez peuteftre
veu déja des copies , &
mefme imprimées , de la Relation
que vous allez lire , ou
dumoins qui luy reffemblent
GALANT. 201
fr fort , que vous croirez que
ce foit la mefme choſe. Vous
ne deyés pas vous en étonner.
La verité eftant une ,les Relations
diverfes d'une mefme
action , doivent avoir plus de
reffemblance , que les Ou
vrages d'efprit fur une meſme
matiere. Il faut donc les rez
garder , comme devant effre
femblables dans les faits qu'el
les rapportent, mais differentes
pour avoir plus ou moins
de circonftances. Celle dont
on m'a fait part , en eft la plus
remplie;& tous ceux qui voudront
bien les examiner, n'au
202 MERCURE
ront pas de peine à sen de
meurer d'accord. Voicy ce
qu'elle contient .
30
d'o
M' de Guilleragues arri
va à Andrinople le
ctobre de l'année derniere ,
accompagné du Grand E
cuyer , de l'Aga des Janiſſai,
res , & de plufieurs autres
Officiers du Grand Seigneur,
qui eftoient venus le reces
voir à une lieuë de la Ville , &
qui l'y amenerent au milieu
d'une haye de Janiffaires fous
les armes . Le Grand Vifir qui
eftoit indifpofé , n'ayant pû
luy donner audience que le
و ت ا
GALANT. 203
28. de ce mefme mois , il emu
ploya tout ce temps à faire
connoiftre avec vigueur de
quelle maniere il prétendoit
que cette Audience luy fuft
donnée . Il infifta fur tout à
la refuſer dans la Chambre
où tous les Ambaſſadeurs ont
accoûtumé de la recevoir à
Andrinople , parce qu'il fçavoit
que le Sofa ou Eftrade,
y eftoit difpofé de telle forte ,
qu'occupant prefque toute
cette Chambre , il n'y reftoit
qu'un petit cfpace pour pofer
les Pabouches ou Souliers,
que les Turcs doivent y lai
204 MERCURE
4
fer lors qu'ils y entrent. On
luy fit connoiftre que le
Grand Vizir n'y recevoit pas
feulement les Ambaſſadeurs,
mais encore le Muphi & le
Mufahib, ou Favory du Grand
Seigneur , qui eltoient les
Perfonnes de tout l'Empire
qu'il devoir le plus confide
rer. M l'Ambaffadeur ré
pondit que le Muphri & le
Mufahib ne difputoient pas
au Grand Vizir les honneurs
qu'il leur rendoit , mais que
la forme du Sopha , & la ma
niere d'y eftre receu , eſtant
des points qui avoient fait
GALANT: 205
naiftre un different dont le
bruit s'eftoit répandu depuis
cinq ans dans toute l'Europe,
cote conteftation devoit eftre
terminée avec un éclat , qui
reparaſt le tort que l'on avoit
prétendu faire à l'honneur
qui eft deu fi juftement aux
Ambaffadeurs de France. Ses
raifons furent receuës , & on
Paffeura qu'il feroit entierement
fatisfait fur fa demande,
& fur toutes les autres qu'il
avoit déja faites fur ce fujet
Ainfi il ne fit plus difficulté
de fe faire conduire au Serrail
du Grand Vizir , le jour
206 MERCURE
qu'on avoit choiſi pour cette
Cerémonie Il y alla riche
ment vétu à la Françoife , &
monté furumfuperbe Cheval
de l'Ecurie du Grand Sei
gneur. Sa Suite eftoit de 70
Perfonnes , tant de fa Mailon
que des principaux Mar
chands François , tous trespropres
& tres leftes . Hentra
dans le Serrail du Grand Vizir,
& ayant mis pied à terre il
fut conduit par plufieurs Sales
à la Chambre où ce Minitre
reçoit Sa Hauteffe , lors
q'Elle luy fait l'honneur de
le vifiter. Cette Chambre
+
GALANT
. 207
deftinée pour l'Audience,
eftoit ornée de Peintures &
de dorures , & meubleé de
Minders , & de Couffins magnifiques.
Ily avoit au mi
lieu un Baflin de Marbre , environné
de Vafes remplis de
Fleurs , & avec plufieurs jers
d'eau. M' de Guilleragues
monta fur le Sofa , voyant
qu'il eftoit de la maniere qu'il
l'avoit demandé. Les Tabourers
, également enrichis
d'une broderie relevée d'or
fur un fond de Velours rou
ge , eftoient fur une mefme
ligne , tous deux fur la Natte,
208 MERCURE
C
fans que celuy du Vizir fuft
fur le Minder. Il prit fa Place
fur le Tabouret qui regar
doit la Porte pár où il eftoit
entré, & de Grand Vizir arri
va un peu aprés par une autre
Porte qui eftoit du cofté de
Bautre Tabouret. Il monta
fur le Sofa , & M' l'Ambaſſadeur
fe contenta de fe lever
pendant ce temps fans quicter
fa Place , quoy que tresfouvent
il fuft arrivé que les
Ambaffadeurs eftoient demeurez
debout au bas du So
fa , en attendant l'arrivée du
Grand Vizir. Aprés les faluts
GALANT. 209:
réciproques , il fe remit fur
fon Tabouret dans le mefme
temps que le Grand Vizir
s'aflit fur le fien , & alors le :
Salem Chaoux prononça
ſclon
la coûtume une courte
Priere à haute voix , pour la
profperité duGrand Seigneur,
ce qui eft une des fonctions
de fa Charge. Le Compli
ment de M l'Ambaffadeur,,
également fort & obligeant,,
fut interpreté en Turc par le
Sieur Fontaine , le Sieur For--
mefti premier Drogman ,,
n'ayant pû venir à Andrinople
à cause d'une indifpofis-
Juin 1685
S
210 MERCURE
tion . Il s'étendit fur le dignechoix
que Sa Hauteffe avoit
fait de la Perfonne de ce Mi
niftre , pour fe repofer fur fa
prudence , & fur la capacité
des Affaires de l'Empire. Le
Grand Vizir répondit par le
compliment ordinaire , c'eft
à dire , que Ml Ambaſſadeur
eftoit le tres bien venu , ce qu'il
répéta jufqu'à quatre fois,
quoy que les autres Vizirs
n'euffent accoûtumé de le
dire qu'une. Il ne pouvoit
mieux marquer le plaifir qu'il
reffentoit de voir cét Ambaf
fadeur , que par la répetition
द
GALANT 211
xe
les
de ces termes , par lesquels
les Turcs témoignent la joye
qu'ils ont de voir leurs Amis.
Il fe fervit auffi plufieurs fois .
du mot d'Eltechi , qui veut di-
Ambaffadeur , & parla tot
jours à la troifiéme Perfonne
; ce qui eft parmy.
Turcs une grande marque de:
confideration & de refpect..
Mi de Guilleragues remercia.
fort le Grand Vizir , de l'Aga :
qu'il luy avoit envoyé à Con
ftantinople pour Tamener,.
fe louant de fa diligence , &
de fes foins dans toutes les
chofes qui regardoient fa
•
Sij
212 MERCURE
Commiffion
;
& cela fut
avantageux à cét Aga , puis
que s'agiflant en ce tempslà
d'envoyer quelqu'un à
Bude , pour des ordres qu'on
avoit à y porter , ce qui ef
toit dangereux : & un Officier
l'ayant propofé au Grand
Vizir , ce Miniftre répondit
qu'il eftoit trop néceſſaire à
l'Ambaffadeur de France , &
qu'il falloit en choiſir un autre.
Peu de temps aprés il fur
revétu de la Charge de Capigilar-
Kiaiafi , l'une des trois
principales de la Maiſon du
Vizir. La converfation ayant
GALANT. 213
duré prés d'une heure , on apporta
le Café. Il fut prefenté
dans le mefme temps à l'un
& à l'autre , aprés que l'on cut
mis devant eux un grand
mouchoir de broderie , d'une
beauté & d'une richeffe égale.
Cela donna lieu au Grand
Vizir de demander à M
l'Ambaffadeur s'il aimoit cette
boiffon. Il répondit que le
Thé , & le Chocolat luy fembloient
meilleurs . Le Sorbet,
le Parfum , & les Eaux de
fenteur leur furent fervis enfuite
, & prefentez à tous
deux en melme temps. Ce
214 MERCURE
la eftant fait , le Grand Vizir
affeura M. l'Ambaffadeur,
qu'il employeroit tous les
foins pour le mener peu de
jours aprés à l'Audience du
Grand Seigneur, dont ilpou
voit efperer la reception la
plus favorable , luy promertant
paravance l'accompliffement
de toutes les chofes .
qu'il demanderoit . M de
Guilleragues fe lèva dans ce
moment pour recevoir là
Vefte dont il fut reveftü en
prefence de ce Miniftre. On
diftribuales autres Veſtesaux .
principaux de la Suite , juk
t
GALANT. 213
4.5
-
ques au nombre de trente,
ce qui n'avoit efté accordé à
aucun des autres Ambaffadeurs
, qui n'en avoient jamais
eu plus de vingt. Un
-Marchand Anglois , & un autre
Marchand Hollandois qui
s'eftoient trouvez à Andrinople
, & que cét Ambaſſadeur
avoit invitez à l'accompagner
à l'Audience , curent chacun
une de ces Veftes. Cette diftribution
achevée , M de
Guilleragues fe leva , & ſe retira
aprés avoir falüé le Grand
Vifir ,qui fe leva dans le même
temps , & qui luy dit encore
216 MERCURE
une fois , Vous eftes le tres-bien
venu. Il retourna à fon Palais
dans le mefme ordre qu'il
eftoit forty , eftant reconduit
par les mefmes Officiers , auf.
quels fe joignit Seferbec , Interprete
de la Porte , que le
fieur Fontaine avoit interrompu
fi adroitement , lors qu'il
entreprenoit d'interpreter les
paroles du Vizir , qu'il ne put
en proferer quatre de fuite
pendant tout le temps deÎ'Audience.
Comme les Ceremonies
en furent fort differentes
de celles que l'on avoit
obfervées par le paffe , lors
qu'on
GALANT. 217
*
quo y avoit admis les Ambalfadeurs
de France , le Tefchrifat.
Emini, c'eft à dire, le Maître
& Conſervateur des Cere.
monies , prefenta une Requefte
, pour demander qu'on les
inferaft das les Archives, comme
n'ayant jamais efté pratiquées
depuis le commencement
de l'Empire , criant
tout haut qu'ilfaloit brûler l'an
cien Regiftre. Jamais les Turcs
n'ont témoigné tant de joye
d'aucun fuccés qui leur ait
efté avantageux, que dans cet
te occafion
. Ils regardoient
M' de Guilleragues
comme
Juin 1685
T
218 MERCURE
le Liberateur de leur Empire,
puifqu'il avoit terminé fi heureufement
une affaire , dont
ils avoient craint des fuites
fâcheufes. Ce n'a pas efté fans
beaucoup de peine qu'il en
eft venu à bout avec tant de
gloire. Il a eu des Ennemis
qui l'ont traversé de tout leur
pouvoir ; mais il a ſceu fi bien
détourner par fa prudence
deurs dangereufes cabales ,
qu'il a donné lieu à quelquesuns
de fe repentir d'avoir
cherché à luy nuire . Il s'en
falut peu entre autres que
l'on ne mift en Prifon le Re-
**
"
GALANT. 219
fident de Michel Abaffy ,
Prince de Tranfilvanie , qui
par ordre de fon Maistre
voulut infinuer à la Porte ,
beaucoup de chofes entierement
oppofées aux droi
tes intention de M. l'Ambaffadeur.
Le Kiaia du Grand
Vifir receut un commandement
exprés d'aller luy en
faire reprimande. Il la luy
fit dune maniere fi feche ,
qu'il en fut malade dangereufement
pendant huit jours.
Ce qui effraya le plus ce Refident
, ce fut qu'on luy dir ,
•
Tij
220 MERCURE
qu'Abaffy eftoit en liberté
de faire ce qu'il voudroit , &
qu'il cherchoit inutilement
des pretextes à fa revolte . En
mefme temps pour mettre ſa
fidelité à l'épreuve , le Grand
Seigneur donna un ordre qui
1
obligeoit Abaffy de payer fon
Tribut en bled , & de le faire
tranfporter vers la Pologne ,
à l'Armée de Soliman Pacha ;
ce qu'il ne pouvoit executer ,
fans s'expofer au peril de foûlever
tous fesPeuples, qui n'en
recueillent que ce qui eft abfolument
neceffaire à leur
fubfiftance. La veille de l'Au-
1
GALANT. 221
dience , M' de Guilleragues
avoit envoyé fes prefens au
Grand Vifir , fuivant la cou
tume. Ce Miniftre , pour té
moigner qu'il les recevoit
agreablement , donna quarante
Sequins aux Drogmans
qui les porterent. C'eftoient
les fieurs Fontaine & Perru
que. Le Kiaia leur en donna
encore dix, lorfqu'ils luy por
terent ceux qui eftoient pour
luy,mais ces Drogmans, pour
faire connoiftre que l'intereft
ne les touchoit pas, diftribue .
rent la plus grande partie de
ces deux fommes aux Offi
Tiij
222 MERCURE
ciers de la maifon du Vifir
L'Audience du grand Seigneur
ne fut donnée à M ' de
Guilleragues que le 26. de
Novembre. Comme il eftoit
ce jour - là Dimanche , il entendit
la Meffe de fort bon
matin , & partit fur les huit
heures , accompagné du
Chaoux Bachi , & d'autres
Chaoux , & fuivy de fes Domeftiques
, & des principaux
Marchands François . Il ferendit
au Serrail de fa Hauteffe ,
& eftant entré dans la grande
Court, il y trouva environ mille
Janiffaires rangez , qui ef
#
GALANT 223
toit tout de quil y avoit alors
de cette Milice à Andrinople
. Dés qu'ils l'eurent apperceu
, ils prirent tous une
courfe , qui fut limitée par
plufieurs plats ou grands baffins
de Pilau , c'eft à dire de
ris cuit , regale ordinaire qu'
on leur fait dans des occafions
de cette nature . M' de Guilleragues
,
qu'on
pour
都fans s'arrefter à ce
on faifoit d'extraordinaire
le recevoir , continua
fon chemin jufques à la Sale
du Divan , où il entra , fuivy
de Mrs Merille & Noguerres,
Secretaires de l'Ambaffade
Tiiij
224 MERCURE
de fix de fes Domestiques , &
de deux Drogmans.Le grand.r
Vifir l'y attendoit avec le Ja
niffaire Aga , le Cadilefker, le
Tefterdar , & le Rifchangi
Bachi , tous affis à quelque
diſtance les uns des autres
fur un banc de Parquet attaché
à la muraille . M' l'Ambaffadeur
eſtant entré , s'affit
fur un Tabouret qu'on avoit
placé prés & vis-à - vis du Vi
r. Ils fe firent des complimens
reciproques , fur la joye
qu'ils avoient de fe revoir ;
aprés quoy M' de Guilleragues
fe leva , afin de laiffer ce
GALANT. 225
Miniftre en liberté de termi
ner les affaires des Particu
liers, & alla s'affeoir fur le me
meTabouret, dans un endroit
de la Sale plus éloigné des
Plaideurs qui venoient den
foule demander juftice . Leb
grand Vifir leur permit à
tous de s'approcher les uns
aprés les autres , & jugea plus.
de cent procés pendant une
heure & demie. Le grand Sei
gneur voyoit & entendoit
tout par une Jaloufie , qui étoit
audeffus du Siege du Vifir.
Lorfque le Divan fut achevé,
on apporta une petite table
226 MERCURE
ronde devant ce premier Miniftre
, à laquelle il mangea
feul avec M de Guilleragues,
qui y fut códuit par le Chaoux
Bachi. On en apporta quatre
autres en mefme temps , pour
le Janiffaire Aga , le Cadilef
Ker, le Tefterdar, le Rifchangi
Bachi , & pour ceux de la
fuite de M l'Ambaffadeur.
Ses deux Secretaires furent
menez à la feconde , deux autres
François à la quatrième,
& trois à la cinquième . LeCa
dilefker mangea feul à la troifiéme,
comme eftant une perfonne
de Loy , qui ne doit ja
GALANT. 227
mais manger avec dés gens
d'une Religion differente . On
fervit toutes ces Tables avec
beaucoup de magnificence à
la mode du Pays. Les fruits
& le ris n'y manquerent pas.
Le repas
dura une heure , &
M' de Guilleragues employa
ce temps bien moins à manger
, qu'à s'entretenir familie.
rement avec le Vifir , qui
écoutait avec grande attention
tout ce qu'il luy difoit
par la bouche du fieur Fonraine
fon Drogman. Aprés le
repas , M ' l'Ambaffadeur fut
reveſtu d'une riche Vefte , &
228 MERCURE
y
on en diftribua trente autres
à ceux de fa fuite. Le grand
Vifir fortit du Divan , & s'en
alla à l'appartement dugrand
Seigneur. M' l'Ambaſſadeur
fut conduit un demy- quart
d'heure aprés, avec fon Drogman
, fes deux Secretaires , &
fept autres perfonnes de fa
fuite , chacun ayant à fes cof
tez deux Capigis , qui ne leur
firent aucune contrainte , lors
mefine qu'il falut paroiſtre
devant fa Hauteffe, Il entra
dans la Salle d'Audience , ou
il vit le grand Seigneur affis
fur un Trône magnifique, qui
GALANT. 229
eftoit placé au fond. Ses ha
bits eftoient éclatans de pier
Feries , & ilavoit autour de luy
fes principaux Officiers. M
Ambaffadeur le falia par
ane profonde reverence , &
commença
un diſcours qu'il
prononça d'une maniere tresnoble
, & avec beaucoup de
dignité. Le grand Vifir l'ayant
voulu interrompre dans la
bouche du fieur Fontaine qui
l'interpretoit , le Grand Seigneur
dit à M' de Guilleragues
qu'il pouvoit pourſuivre ,
& demander ce qu'il luy plai
roit . Cette Audience dura prés
230 MERCURE
d'une demie heure , pendant
laquelle fa Hauteffe parla une
feconde fois à M l'Ambaffadeur
; ce qui n'avoit jamais
efté fait par les Sultans , qui
fe font toûjours contentez
d'entendre les Ambaſſadeurs ,
fans leur répondre autrement
que par un figne de teſte , en
leur faifant dire par leurs
Grands Vifirs , qu'ils font fatisfaits
de leurs complimens ,
& qu'ils répondront à la Lettre
de leurs Maiftres M de
Guilleragues ayant eſté ramené
de l'Audience , remonta
cheval hors du Serrail, & pour
GALANT. 231
fatisfaire à la coûtume , il fe
rangea auprés de la porte avec
tous ceux de fa fuite, pour en
voir fortir le Grand Vifir &
les autres Officiers , & défiler
les Janiffaires , aprés quoy il
fe retira gardant le mefme or
dre qu'il avoit tenu en arrivant.
Cette Audience a eu
trois particularitez qui la di
ftinguent de toutes les autres
qui ont efté accordées
auparavant aux Ambaſſadeurs
de France , le nombre
de trente Veſtes diftribuées à
fa Suite , neufperfonnes pour
lefuivre à l'Audience du
232 MERCURE
Grand Seigneur, & l'honneur
que fit fa Hauteffe à M' de
Guilleragues de lay parler jufques
à deux fois. A peine s'étoit-
il mis en chemin pour fe
retirer , que le Sultan fortit à
cheval par une porte de der
riere , pour aller fe divertir à
la chaffe . Il fortit encore le
lendemain , pour une autre ,
chaffe à laquelle il avoit refolu
d'employer foixante jours,
quelque temps fàcheux qu'il
euſt à craindre , cet exercice
n'eftant jamais plus agreable
à ce Prince , que lorfque le
froid eft grand , & que les
a
GALANT. 233
pluyes , les neges , & les glaces
font terribles . En effet
les gens du Serrail affcurent,,
qu'encore qu'il ne fe foûtienne
& ne marche qu'avec peine
il s'échauffe tellement
dés qu'il voit la nege , qu'on
ne peut jamais luy amener un
cheval affez promptement.
Il part fans attendre perfonne
pour le fuivre , laiffant à fes
Officiers la liberté de l'aller
joindre où ils peuvent.
Le 23 de Decembre , M
l'Ambaffadeur rendit vifite
au Muphti ; il y'alla à cheval,,
precedé de fes Janiffaires ,
y
234 MERCURE
Eftafiers , Valets de pied , &
Drogmans , & fuivy de fes
Officiers . Le Muphti , qui eſt
le Chef principal de la Religion
Mahometane, luy fit de
tres- grandes honneſtetez , &
receut avec un profond ref
pect la Lettre de Sa Majefté
qu'il luy prefenta. Le Café &
le Sorbet furent apportez
avec les Eaux de fenteur ; &
aprés qu'ils fe furent entretenus
quelque temps de chofes
generales , M' l'Ambaſſadeur
fe retira. Il trouva ce Muphti
tres mal logé , plus mal meublé,
& encore plus mal fervy
GALANT. 235
2
par dix ou douze Valers qui
compofoient tout fon Domeftique.
Il y a peut eftre plus
d'affectation dans cette fimplicité
, que de bonne & ſin.
cere intention , pour fe conformer
à la pauvreté que l'Al
coran ordonne à ceux de fa
forte , qui ne laiffent pas d'avoir
des revenus ftables &
confiderables
. On fait pour
la fubfiftance
du Muphti
, un
fond de deux mille Afpres par
jour, qui font environ foixan
te- cinq livres de noftre mon
noye ; & outre cela , il peutdifpofer
de quelques Benefi
Vij
236 MERCURE
ces qui dépendent de certai
nes Moſquées Royales , & en
tirer le plus d'argent qu'il luy
eft poffible , fans craindre dé
tre accusé de corruption. Ila
une authorité ſi grande , quen
quand il juge, ou qu'il decides
de quoy que ce foit, le Grand
Seigneur mefme ne s'y oppo.z
fe jamais. Le Sultan le con
fulte dans les affaires d'Eftatu
& ne bannit prefque jamais
un premier Vifir , ny n'ofte
un Bacha de fon employ fous
pretexte de crime , ny n'en
treprend rien de confiderable
qu'il n'ait la fentence du Mu
GALANT 237
phiti , parce qu'il paroift qu'il
y a plus d'équité dans le jugement
d'un homme de bien ,
que dans le pouvoir abfolu du
Prince. On fait rarement
mourir le Muphti ; & quand
cela arrive , on le dégrade
avant l'execution. Lorsqu'il
s'agit de crimes énormes ou
de trahison , on le met dans
un Mörtier , qui eft toûjours
gardé pour cela à Conftantinople
, dans la Priſon des fept
Tours. Son corps y eft pilé &
batu , jufqu'à ce que les os
& fa chair foient réduits en
bouillie.
238 MERCURE
M' de Guilleragues vit auff
le Capitan Pacha, Gendre du
Grand Seigneur , & fit cetre
vifite incognito , ayant remis
à le voir publiquement en
Ceremonie, lorfque ce Pacha
feroit de retour à Conftantinople
, où il exerce particulierement
fa Jurifdiction fur toure
l'Armée Navale. Le mois
de Janvier eftant venu, il voulut
prendre fon Audience de
Congé du Grand Vifir ; mais
des affaires importantes à l'Etat,
obligerent ce Miniſtre de
faire un voyage de dix jours
pour fe redre auprés du Grand
GALANT. 239
C
e
Seigneur, qui eftoit à la Chaffe
, à moitié chemin de Conftantinople
& d'Andrinople
.
Quelques jours aprés qu'il fut
revenu de ce voyage
, M
Ambafladeur
luy fit deman
der cette Audience
, qui luy
fut accordée pour le 29. de ce
mefme mois , avec autant de
pompe , d'éclat & de diftintion
qu'il l'avoit euë la premiere
fois , fans qu'il l'euft
follicitée. En effet , comme il
n'avoit pas crû que l'on y
deuft obferver la mefme regularité
que l'on avoit fait
dans la premiere, il avoit déja
240 MERCURE
renvoyé les livrées & fes habits
les plus magnifiques
à
Conftantinople
, fe conten .
tant d'aller à l'Audience veftu
d'une fort belle Vefte fourrée :
de Marte Zibeline, feul à che
val , & fuivy à pied de fes
principaux Domestiques , vé
tus auffi de longues Veſtes ,
fans Valers de pied. Cependant
le 28. Janvier , le fieur
Fontaine fon Drogman , vint
luy dire , que le Grand Vilir
avoit refolu de luy donner
encore trente Veſtes , pour
huy & pour la Suite, & de luy
envoyer trente chevaux de
fon :
GALANT. 241
fon Ecurie pour fa marche.
Cette difpofition qu'il n'attendoit
pas l'obligea de pren
dre d'autres melures . Il fit
appeller tous les François qui
fe trouverent à Andrinople,
pour rendre fon Cortege plus
nombreux , & pour avoir plus
de Perfonnes dignes de rece
voir l'honneur de la Vefte.
Il fit auffi revétir douze Grecs
qu'il avoit à fon fervice , d'ha
bits à leur mode , afin qu'ils
environnaffent fon Cheval ,
& que leurs Robes à la Gre
que répondiffent à l'Habit lóg
qu'il devoit porter, Les tren-
*Juin 1685 .
X
242 MERCURE
au
te Chevaux envoyez par le
Vizir , arriverent avec plufieurs
Officiers qui conduifi
rent M l'Ambaffadeur
Serrail de ce Miniftre . On le
conduifit d'abord dans la
Salle où l'on donne les Audiences
de cerémonie au
Muphti mefme , & au Fa
vory du Grand Seigneur, & à
peine y eut- il efté affis un de
my quart d'heure , qu'on le
vint prendre pour le mener
dans une tres belle Chambre,
differente de celle où il avoit
efté receu la premiere , fois.
Elle eftoit
magnifiquement
GALANT. 243
ornée. L'entrée n'y eft permile
qu'à fort peu de Turcs ,
& on affeure qu'aucun Chrétien
n'y eſtoit jamais entré.
Ml'Ambaffadeur s'y affit
d'abord fur le Tabouret
qu'on luy avoit préparé fur le
Sofa , & qui eftoit pofé fur la
Natte , comme celuy du Vizir.
Ce Miniftre eftant entré
un moment aprés , M ' de
Guilleragues fe leva pour
le
faluer , demeurant fur le Sofan
& Fun & l'autre s'affic
dans le mefme temps. L'Au.
dience qui dura prés d'une
heure,finit par les Régales du
X ij
244 MERCURE
Café , du Sorbet , des Eaux,
de Senteur , & du Parfum. Le
Grand Vizir remarquant que
M' l'Ambaffadeur avoit quelque
répugnance pour le Café
qu'on luy prefentoit , parce
qu'il eftoit ambré , commanda
qu'on en apportaft fans
ambre , & attendit à prendre
le fien qu'on luy en euſt ſervy
d'autre. Il luy donna avec
beaucoup de refpect la réponſe
du Grand Seigneur à
Sa Majesté. Elle eftoit dans un
gran Sachet de Brocard tres-,
riche , & cacheté d'une Bulle
d'or . M' de Guilleragues la
L GALANT
. 245
receut avec le mefme ref
pect , ainfi que la Lettre
que ce Miniftre écrivoit à
Sa Majefté. Enfuite l'on di
ftribua les trente Veftes .
M l'Ambaffadeurife
leva
un peu aprés , & fe retira
comblé d'honneurs
plus
qu'aucun Ambaffadeur qui
euft jamais efté à la Porte.
Le Sieur Fontaine portoit publiquement
devant luy la
Lettre de Sa Hauteffe , qu'il
luy avoit remife. Enfin par
an furcroift de faveur , le
Grand Vizir ordonna qu'on
luy fournit vingt Chevaux,
X iij
246 MERCURE
& vingt Chariots pour fon res
争
tour , quoy que la coûtume
foit que les Ambaffadeurs
retournent
à Conftantinople
à
leurs dépens . On cut de la
peine à trouver ce nombre de
Chariots, parce qu'ils eftoient
prefque tous employez à la
fuite du Grand Seigneur
, qui
continuoit à prendre le divertiffement
de la Chaffe. Ainfi
M'
l'Ambaffadeur
ne put partir
d'Andrinople
que le 26.
Fevrier. Il trouva les chemins
affez beaux pour la Saiſon , &
arriva le 22. à Conftantinople
,
ayant pour fa Perfonne un
GALANT. 247
La
Carroffe richement garny , &
fufpendu à la Polonnoife ,
dont le Grand Vizir luy avoit
fait prefent. Il defcendit de
Carroffe au fond du Port , où
M ' l'Archevêque de Cyfique,
Vicaire Patriarchal, l'attendoit
avec les Marchands François
& Venitiens , & plufieurs autres
Perfonnes affectionnées à
la France. Il entra en mefme
temps dans un Caïque qu'on
luy tenoit preft , & qui fut
fuivy d'un grand nombre
d'autres. En paffant devant
Galata, il fut falué de l'Artillerie
& de la Moufqueterie d'un
X iiij
248 MERCURE
Vaiffeau de deux Barques,
& d'une Tartane de Marſeil
le , & à fon débarquement à
Tophana , il trouva un Cheval
du Vaivode de Galata ,
qui le porta juſques au Palais
de France , où il fut receu de
Madame l'Ambaffadrice' , &
de Mademoiſelle de Guilleragues
fa Fille , avec une joye
extréme de le revoir aprés
une fi longue féparation ;
mais cette joye mêlée de celle
de le voir fortir avec tant
de gloire d'une Affaire fi fameuſe
avant & durant le
cours de fon Ambaffade , fur
GALANT. 249.
de tres- peu de durée. Cinq
jours aprés il fut attaqué d'u
ne Apoplexie , dont il mou
rut les . de Mars , aprés avoir
receu tous fes Sacremens , &
donné les plus fortes marques
d'une parfaite réfignation
à la volonté de Dieu.
On peut dire fans exagerer,
qu'il a efté regreté de toute la
Ville de
Conftantinople. Ou
tre les Grecs, les Arméniens,
& les Juifs mefme , les Turcs,
depuis les principaux juf
qu'aux moindres , ont donné
des témoignages
publics de
la part qu'ils prenoient à cet-
I
250 MERCURE
te perte. LeCapitan Pachaen
voya s'informer plufieurs fois
de fa fanté pendant qu'il étoit
'malade , & dit en prefence de
beaucoupde monde, qu'il n'avoit
point connu de Chrétien
qui meritaft plus d'eftre efti
mé & chery. Le Caimacan , le
Frere du Grand Vizir Coproli
, & les plus confiderables
Officiers de Conftantinople
,
n'ont point caché l'affliction
qu'ils en reffentoient , & le
Grand Vizir n'en eut pas plûtoft
appris la nouvelle par un
Courier que le Caimacan luy
dépefcha , que pour témoi
GALANT. 251
gner combien il eftimoit fa
mémoire , il en dépefcha auffi-
toft un autre au Caimacan,
avec ordre de faire faire fon
compliment
de condoleance
à Madame l'Ambaffadrice
, &
de l'affeurer que fon intention
eftoit que les choſes demeuraffent
fous fon autorité,
dans le mefme état où M de
Guilleragues
les avoit laiffées
lors qu'il eftoit party d'Andrinople.
Il la fit prier en
mefine temps d'envoyer
au
plûtoft la Lettre de Sa Hau
teffe à Sa majesté. Ce Miniſtre
ordonna de plus au Cai252
MERCURE
macan de faire en forte qu
que
Madame l'Ambaffadrice
, &
tous les François fuffent encore
dans une plus grande
confideration
, s'il fe pouvoit,
que pendant la vie de M
l'Ambaffadeur. Le Caima
can qui appella le Sieur Fontaine
fi toft que cet ordre fut
venu , pour l'envoyer affeurer
Madame l'Ambaffadrice
des intentions du Grand Vizir
, luy recommanda auffi
fur toutes chofes , de luy donner
avis de tous les befoins
qu'elle pourroit avoir pour ce
qui la touche en particulier,
GALANT. 253
& pour le bien du Commer,
ce , & la feureté des interefts
de l'Empereur de France
dans les Etats du Grand Seigneur
fon Mailtre , ce qui
fait connoiftre la haute ré
putation que M' de Guilleragues
s'eltoit acquife à la
Porte.
la gloire de fon Souverain
dans une Ambaffade, ny s'ent
acquitter avec plus d'éclat &
de prudence qu'a fait M' de
vel
?
Riij
198 MERCURE
"
Guilleragues , dans tout le
temps qu'il a eſté à Conſtan
tinople. Il eſt vray que ceux
qui ont une Dignité pareille
à foûtenir , n'ont pas de peine
perfuader ce qu'eft un Prin
ce, à qui fes Vertus & ſes furprenans
Exploits ont acquis
fi juftement le furnom de
Grand , puifque la Renommée
prend toûjours foin de le
devancer , & qu'elle apprend
avant eux aux Nations les
plus reculées tout ce qu'ils en
peuvent dire. Ainfi- ils arrivent
dans des lieux où les ef
prits font préparez à les croiGALANT.
199
re. Ceft ce qui a fait accor
der tant de chofes à M' de
Guilleragues , en faveur de
la Religion Catholique . Tour
ce qu'a fait cet Ambaffadeur,
a efté fait avec tant d'éclat &
tant de hauteur , & avec des
circonftances fi dignes d'ef
tre remarquées , que les quatre
ou cinq Relations que
vous avez dans mes Lettres ,
depuis qu'il eft party pour
l'Ambaffade de Conftantino
ple , font des morceaux qui
meritent d'être confervez é
ternellement. Voicy le dernier
, puifqu'on peut dire que:
R.iiij.
200 MERCURE
M' de Guilleragues eft mort
prefque en fortant de l'ADdience
du Grand Seigneur, &
aprés en avoir obtenu tout ce
qu'il pouvoit fouhaiter pour
la gloire de fon Maistre , &
pour le repos des Catholiques
quifont dans le Levant . On
quitte la vie avec moins de
peine , quand on en fort avec
la fatisfaction d'avoir fervy
utilement l'Eglife , fon Prince
& fa Patrie. Vous aurez peuteftre
veu déja des copies , &
mefme imprimées , de la Relation
que vous allez lire , ou
dumoins qui luy reffemblent
GALANT. 201
fr fort , que vous croirez que
ce foit la mefme choſe. Vous
ne deyés pas vous en étonner.
La verité eftant une ,les Relations
diverfes d'une mefme
action , doivent avoir plus de
reffemblance , que les Ou
vrages d'efprit fur une meſme
matiere. Il faut donc les rez
garder , comme devant effre
femblables dans les faits qu'el
les rapportent, mais differentes
pour avoir plus ou moins
de circonftances. Celle dont
on m'a fait part , en eft la plus
remplie;& tous ceux qui voudront
bien les examiner, n'au
202 MERCURE
ront pas de peine à sen de
meurer d'accord. Voicy ce
qu'elle contient .
30
d'o
M' de Guilleragues arri
va à Andrinople le
ctobre de l'année derniere ,
accompagné du Grand E
cuyer , de l'Aga des Janiſſai,
res , & de plufieurs autres
Officiers du Grand Seigneur,
qui eftoient venus le reces
voir à une lieuë de la Ville , &
qui l'y amenerent au milieu
d'une haye de Janiffaires fous
les armes . Le Grand Vifir qui
eftoit indifpofé , n'ayant pû
luy donner audience que le
و ت ا
GALANT. 203
28. de ce mefme mois , il emu
ploya tout ce temps à faire
connoiftre avec vigueur de
quelle maniere il prétendoit
que cette Audience luy fuft
donnée . Il infifta fur tout à
la refuſer dans la Chambre
où tous les Ambaſſadeurs ont
accoûtumé de la recevoir à
Andrinople , parce qu'il fçavoit
que le Sofa ou Eftrade,
y eftoit difpofé de telle forte ,
qu'occupant prefque toute
cette Chambre , il n'y reftoit
qu'un petit cfpace pour pofer
les Pabouches ou Souliers,
que les Turcs doivent y lai
204 MERCURE
4
fer lors qu'ils y entrent. On
luy fit connoiftre que le
Grand Vizir n'y recevoit pas
feulement les Ambaſſadeurs,
mais encore le Muphi & le
Mufahib, ou Favory du Grand
Seigneur , qui eltoient les
Perfonnes de tout l'Empire
qu'il devoir le plus confide
rer. M l'Ambaffadeur ré
pondit que le Muphri & le
Mufahib ne difputoient pas
au Grand Vizir les honneurs
qu'il leur rendoit , mais que
la forme du Sopha , & la ma
niere d'y eftre receu , eſtant
des points qui avoient fait
GALANT: 205
naiftre un different dont le
bruit s'eftoit répandu depuis
cinq ans dans toute l'Europe,
cote conteftation devoit eftre
terminée avec un éclat , qui
reparaſt le tort que l'on avoit
prétendu faire à l'honneur
qui eft deu fi juftement aux
Ambaffadeurs de France. Ses
raifons furent receuës , & on
Paffeura qu'il feroit entierement
fatisfait fur fa demande,
& fur toutes les autres qu'il
avoit déja faites fur ce fujet
Ainfi il ne fit plus difficulté
de fe faire conduire au Serrail
du Grand Vizir , le jour
206 MERCURE
qu'on avoit choiſi pour cette
Cerémonie Il y alla riche
ment vétu à la Françoife , &
monté furumfuperbe Cheval
de l'Ecurie du Grand Sei
gneur. Sa Suite eftoit de 70
Perfonnes , tant de fa Mailon
que des principaux Mar
chands François , tous trespropres
& tres leftes . Hentra
dans le Serrail du Grand Vizir,
& ayant mis pied à terre il
fut conduit par plufieurs Sales
à la Chambre où ce Minitre
reçoit Sa Hauteffe , lors
q'Elle luy fait l'honneur de
le vifiter. Cette Chambre
+
GALANT
. 207
deftinée pour l'Audience,
eftoit ornée de Peintures &
de dorures , & meubleé de
Minders , & de Couffins magnifiques.
Ily avoit au mi
lieu un Baflin de Marbre , environné
de Vafes remplis de
Fleurs , & avec plufieurs jers
d'eau. M' de Guilleragues
monta fur le Sofa , voyant
qu'il eftoit de la maniere qu'il
l'avoit demandé. Les Tabourers
, également enrichis
d'une broderie relevée d'or
fur un fond de Velours rou
ge , eftoient fur une mefme
ligne , tous deux fur la Natte,
208 MERCURE
C
fans que celuy du Vizir fuft
fur le Minder. Il prit fa Place
fur le Tabouret qui regar
doit la Porte pár où il eftoit
entré, & de Grand Vizir arri
va un peu aprés par une autre
Porte qui eftoit du cofté de
Bautre Tabouret. Il monta
fur le Sofa , & M' l'Ambaſſadeur
fe contenta de fe lever
pendant ce temps fans quicter
fa Place , quoy que tresfouvent
il fuft arrivé que les
Ambaffadeurs eftoient demeurez
debout au bas du So
fa , en attendant l'arrivée du
Grand Vizir. Aprés les faluts
GALANT. 209:
réciproques , il fe remit fur
fon Tabouret dans le mefme
temps que le Grand Vizir
s'aflit fur le fien , & alors le :
Salem Chaoux prononça
ſclon
la coûtume une courte
Priere à haute voix , pour la
profperité duGrand Seigneur,
ce qui eft une des fonctions
de fa Charge. Le Compli
ment de M l'Ambaffadeur,,
également fort & obligeant,,
fut interpreté en Turc par le
Sieur Fontaine , le Sieur For--
mefti premier Drogman ,,
n'ayant pû venir à Andrinople
à cause d'une indifpofis-
Juin 1685
S
210 MERCURE
tion . Il s'étendit fur le dignechoix
que Sa Hauteffe avoit
fait de la Perfonne de ce Mi
niftre , pour fe repofer fur fa
prudence , & fur la capacité
des Affaires de l'Empire. Le
Grand Vizir répondit par le
compliment ordinaire , c'eft
à dire , que Ml Ambaſſadeur
eftoit le tres bien venu , ce qu'il
répéta jufqu'à quatre fois,
quoy que les autres Vizirs
n'euffent accoûtumé de le
dire qu'une. Il ne pouvoit
mieux marquer le plaifir qu'il
reffentoit de voir cét Ambaf
fadeur , que par la répetition
द
GALANT 211
xe
les
de ces termes , par lesquels
les Turcs témoignent la joye
qu'ils ont de voir leurs Amis.
Il fe fervit auffi plufieurs fois .
du mot d'Eltechi , qui veut di-
Ambaffadeur , & parla tot
jours à la troifiéme Perfonne
; ce qui eft parmy.
Turcs une grande marque de:
confideration & de refpect..
Mi de Guilleragues remercia.
fort le Grand Vizir , de l'Aga :
qu'il luy avoit envoyé à Con
ftantinople pour Tamener,.
fe louant de fa diligence , &
de fes foins dans toutes les
chofes qui regardoient fa
•
Sij
212 MERCURE
Commiffion
;
& cela fut
avantageux à cét Aga , puis
que s'agiflant en ce tempslà
d'envoyer quelqu'un à
Bude , pour des ordres qu'on
avoit à y porter , ce qui ef
toit dangereux : & un Officier
l'ayant propofé au Grand
Vizir , ce Miniftre répondit
qu'il eftoit trop néceſſaire à
l'Ambaffadeur de France , &
qu'il falloit en choiſir un autre.
Peu de temps aprés il fur
revétu de la Charge de Capigilar-
Kiaiafi , l'une des trois
principales de la Maiſon du
Vizir. La converfation ayant
GALANT. 213
duré prés d'une heure , on apporta
le Café. Il fut prefenté
dans le mefme temps à l'un
& à l'autre , aprés que l'on cut
mis devant eux un grand
mouchoir de broderie , d'une
beauté & d'une richeffe égale.
Cela donna lieu au Grand
Vizir de demander à M
l'Ambaffadeur s'il aimoit cette
boiffon. Il répondit que le
Thé , & le Chocolat luy fembloient
meilleurs . Le Sorbet,
le Parfum , & les Eaux de
fenteur leur furent fervis enfuite
, & prefentez à tous
deux en melme temps. Ce
214 MERCURE
la eftant fait , le Grand Vizir
affeura M. l'Ambaffadeur,
qu'il employeroit tous les
foins pour le mener peu de
jours aprés à l'Audience du
Grand Seigneur, dont ilpou
voit efperer la reception la
plus favorable , luy promertant
paravance l'accompliffement
de toutes les chofes .
qu'il demanderoit . M de
Guilleragues fe lèva dans ce
moment pour recevoir là
Vefte dont il fut reveftü en
prefence de ce Miniftre. On
diftribuales autres Veſtesaux .
principaux de la Suite , juk
t
GALANT. 213
4.5
-
ques au nombre de trente,
ce qui n'avoit efté accordé à
aucun des autres Ambaffadeurs
, qui n'en avoient jamais
eu plus de vingt. Un
-Marchand Anglois , & un autre
Marchand Hollandois qui
s'eftoient trouvez à Andrinople
, & que cét Ambaſſadeur
avoit invitez à l'accompagner
à l'Audience , curent chacun
une de ces Veftes. Cette diftribution
achevée , M de
Guilleragues fe leva , & ſe retira
aprés avoir falüé le Grand
Vifir ,qui fe leva dans le même
temps , & qui luy dit encore
216 MERCURE
une fois , Vous eftes le tres-bien
venu. Il retourna à fon Palais
dans le mefme ordre qu'il
eftoit forty , eftant reconduit
par les mefmes Officiers , auf.
quels fe joignit Seferbec , Interprete
de la Porte , que le
fieur Fontaine avoit interrompu
fi adroitement , lors qu'il
entreprenoit d'interpreter les
paroles du Vizir , qu'il ne put
en proferer quatre de fuite
pendant tout le temps deÎ'Audience.
Comme les Ceremonies
en furent fort differentes
de celles que l'on avoit
obfervées par le paffe , lors
qu'on
GALANT. 217
*
quo y avoit admis les Ambalfadeurs
de France , le Tefchrifat.
Emini, c'eft à dire, le Maître
& Conſervateur des Cere.
monies , prefenta une Requefte
, pour demander qu'on les
inferaft das les Archives, comme
n'ayant jamais efté pratiquées
depuis le commencement
de l'Empire , criant
tout haut qu'ilfaloit brûler l'an
cien Regiftre. Jamais les Turcs
n'ont témoigné tant de joye
d'aucun fuccés qui leur ait
efté avantageux, que dans cet
te occafion
. Ils regardoient
M' de Guilleragues
comme
Juin 1685
T
218 MERCURE
le Liberateur de leur Empire,
puifqu'il avoit terminé fi heureufement
une affaire , dont
ils avoient craint des fuites
fâcheufes. Ce n'a pas efté fans
beaucoup de peine qu'il en
eft venu à bout avec tant de
gloire. Il a eu des Ennemis
qui l'ont traversé de tout leur
pouvoir ; mais il a ſceu fi bien
détourner par fa prudence
deurs dangereufes cabales ,
qu'il a donné lieu à quelquesuns
de fe repentir d'avoir
cherché à luy nuire . Il s'en
falut peu entre autres que
l'on ne mift en Prifon le Re-
**
"
GALANT. 219
fident de Michel Abaffy ,
Prince de Tranfilvanie , qui
par ordre de fon Maistre
voulut infinuer à la Porte ,
beaucoup de chofes entierement
oppofées aux droi
tes intention de M. l'Ambaffadeur.
Le Kiaia du Grand
Vifir receut un commandement
exprés d'aller luy en
faire reprimande. Il la luy
fit dune maniere fi feche ,
qu'il en fut malade dangereufement
pendant huit jours.
Ce qui effraya le plus ce Refident
, ce fut qu'on luy dir ,
•
Tij
220 MERCURE
qu'Abaffy eftoit en liberté
de faire ce qu'il voudroit , &
qu'il cherchoit inutilement
des pretextes à fa revolte . En
mefme temps pour mettre ſa
fidelité à l'épreuve , le Grand
Seigneur donna un ordre qui
1
obligeoit Abaffy de payer fon
Tribut en bled , & de le faire
tranfporter vers la Pologne ,
à l'Armée de Soliman Pacha ;
ce qu'il ne pouvoit executer ,
fans s'expofer au peril de foûlever
tous fesPeuples, qui n'en
recueillent que ce qui eft abfolument
neceffaire à leur
fubfiftance. La veille de l'Au-
1
GALANT. 221
dience , M' de Guilleragues
avoit envoyé fes prefens au
Grand Vifir , fuivant la cou
tume. Ce Miniftre , pour té
moigner qu'il les recevoit
agreablement , donna quarante
Sequins aux Drogmans
qui les porterent. C'eftoient
les fieurs Fontaine & Perru
que. Le Kiaia leur en donna
encore dix, lorfqu'ils luy por
terent ceux qui eftoient pour
luy,mais ces Drogmans, pour
faire connoiftre que l'intereft
ne les touchoit pas, diftribue .
rent la plus grande partie de
ces deux fommes aux Offi
Tiij
222 MERCURE
ciers de la maifon du Vifir
L'Audience du grand Seigneur
ne fut donnée à M ' de
Guilleragues que le 26. de
Novembre. Comme il eftoit
ce jour - là Dimanche , il entendit
la Meffe de fort bon
matin , & partit fur les huit
heures , accompagné du
Chaoux Bachi , & d'autres
Chaoux , & fuivy de fes Domeftiques
, & des principaux
Marchands François . Il ferendit
au Serrail de fa Hauteffe ,
& eftant entré dans la grande
Court, il y trouva environ mille
Janiffaires rangez , qui ef
#
GALANT 223
toit tout de quil y avoit alors
de cette Milice à Andrinople
. Dés qu'ils l'eurent apperceu
, ils prirent tous une
courfe , qui fut limitée par
plufieurs plats ou grands baffins
de Pilau , c'eft à dire de
ris cuit , regale ordinaire qu'
on leur fait dans des occafions
de cette nature . M' de Guilleragues
,
qu'on
pour
都fans s'arrefter à ce
on faifoit d'extraordinaire
le recevoir , continua
fon chemin jufques à la Sale
du Divan , où il entra , fuivy
de Mrs Merille & Noguerres,
Secretaires de l'Ambaffade
Tiiij
224 MERCURE
de fix de fes Domestiques , &
de deux Drogmans.Le grand.r
Vifir l'y attendoit avec le Ja
niffaire Aga , le Cadilefker, le
Tefterdar , & le Rifchangi
Bachi , tous affis à quelque
diſtance les uns des autres
fur un banc de Parquet attaché
à la muraille . M' l'Ambaffadeur
eſtant entré , s'affit
fur un Tabouret qu'on avoit
placé prés & vis-à - vis du Vi
r. Ils fe firent des complimens
reciproques , fur la joye
qu'ils avoient de fe revoir ;
aprés quoy M' de Guilleragues
fe leva , afin de laiffer ce
GALANT. 225
Miniftre en liberté de termi
ner les affaires des Particu
liers, & alla s'affeoir fur le me
meTabouret, dans un endroit
de la Sale plus éloigné des
Plaideurs qui venoient den
foule demander juftice . Leb
grand Vifir leur permit à
tous de s'approcher les uns
aprés les autres , & jugea plus.
de cent procés pendant une
heure & demie. Le grand Sei
gneur voyoit & entendoit
tout par une Jaloufie , qui étoit
audeffus du Siege du Vifir.
Lorfque le Divan fut achevé,
on apporta une petite table
226 MERCURE
ronde devant ce premier Miniftre
, à laquelle il mangea
feul avec M de Guilleragues,
qui y fut códuit par le Chaoux
Bachi. On en apporta quatre
autres en mefme temps , pour
le Janiffaire Aga , le Cadilef
Ker, le Tefterdar, le Rifchangi
Bachi , & pour ceux de la
fuite de M l'Ambaffadeur.
Ses deux Secretaires furent
menez à la feconde , deux autres
François à la quatrième,
& trois à la cinquième . LeCa
dilefker mangea feul à la troifiéme,
comme eftant une perfonne
de Loy , qui ne doit ja
GALANT. 227
mais manger avec dés gens
d'une Religion differente . On
fervit toutes ces Tables avec
beaucoup de magnificence à
la mode du Pays. Les fruits
& le ris n'y manquerent pas.
Le repas
dura une heure , &
M' de Guilleragues employa
ce temps bien moins à manger
, qu'à s'entretenir familie.
rement avec le Vifir , qui
écoutait avec grande attention
tout ce qu'il luy difoit
par la bouche du fieur Fonraine
fon Drogman. Aprés le
repas , M ' l'Ambaffadeur fut
reveſtu d'une riche Vefte , &
228 MERCURE
y
on en diftribua trente autres
à ceux de fa fuite. Le grand
Vifir fortit du Divan , & s'en
alla à l'appartement dugrand
Seigneur. M' l'Ambaſſadeur
fut conduit un demy- quart
d'heure aprés, avec fon Drogman
, fes deux Secretaires , &
fept autres perfonnes de fa
fuite , chacun ayant à fes cof
tez deux Capigis , qui ne leur
firent aucune contrainte , lors
mefine qu'il falut paroiſtre
devant fa Hauteffe, Il entra
dans la Salle d'Audience , ou
il vit le grand Seigneur affis
fur un Trône magnifique, qui
GALANT. 229
eftoit placé au fond. Ses ha
bits eftoient éclatans de pier
Feries , & ilavoit autour de luy
fes principaux Officiers. M
Ambaffadeur le falia par
ane profonde reverence , &
commença
un diſcours qu'il
prononça d'une maniere tresnoble
, & avec beaucoup de
dignité. Le grand Vifir l'ayant
voulu interrompre dans la
bouche du fieur Fontaine qui
l'interpretoit , le Grand Seigneur
dit à M' de Guilleragues
qu'il pouvoit pourſuivre ,
& demander ce qu'il luy plai
roit . Cette Audience dura prés
230 MERCURE
d'une demie heure , pendant
laquelle fa Hauteffe parla une
feconde fois à M l'Ambaffadeur
; ce qui n'avoit jamais
efté fait par les Sultans , qui
fe font toûjours contentez
d'entendre les Ambaſſadeurs ,
fans leur répondre autrement
que par un figne de teſte , en
leur faifant dire par leurs
Grands Vifirs , qu'ils font fatisfaits
de leurs complimens ,
& qu'ils répondront à la Lettre
de leurs Maiftres M de
Guilleragues ayant eſté ramené
de l'Audience , remonta
cheval hors du Serrail, & pour
GALANT. 231
fatisfaire à la coûtume , il fe
rangea auprés de la porte avec
tous ceux de fa fuite, pour en
voir fortir le Grand Vifir &
les autres Officiers , & défiler
les Janiffaires , aprés quoy il
fe retira gardant le mefme or
dre qu'il avoit tenu en arrivant.
Cette Audience a eu
trois particularitez qui la di
ftinguent de toutes les autres
qui ont efté accordées
auparavant aux Ambaſſadeurs
de France , le nombre
de trente Veſtes diftribuées à
fa Suite , neufperfonnes pour
lefuivre à l'Audience du
232 MERCURE
Grand Seigneur, & l'honneur
que fit fa Hauteffe à M' de
Guilleragues de lay parler jufques
à deux fois. A peine s'étoit-
il mis en chemin pour fe
retirer , que le Sultan fortit à
cheval par une porte de der
riere , pour aller fe divertir à
la chaffe . Il fortit encore le
lendemain , pour une autre ,
chaffe à laquelle il avoit refolu
d'employer foixante jours,
quelque temps fàcheux qu'il
euſt à craindre , cet exercice
n'eftant jamais plus agreable
à ce Prince , que lorfque le
froid eft grand , & que les
a
GALANT. 233
pluyes , les neges , & les glaces
font terribles . En effet
les gens du Serrail affcurent,,
qu'encore qu'il ne fe foûtienne
& ne marche qu'avec peine
il s'échauffe tellement
dés qu'il voit la nege , qu'on
ne peut jamais luy amener un
cheval affez promptement.
Il part fans attendre perfonne
pour le fuivre , laiffant à fes
Officiers la liberté de l'aller
joindre où ils peuvent.
Le 23 de Decembre , M
l'Ambaffadeur rendit vifite
au Muphti ; il y'alla à cheval,,
precedé de fes Janiffaires ,
y
234 MERCURE
Eftafiers , Valets de pied , &
Drogmans , & fuivy de fes
Officiers . Le Muphti , qui eſt
le Chef principal de la Religion
Mahometane, luy fit de
tres- grandes honneſtetez , &
receut avec un profond ref
pect la Lettre de Sa Majefté
qu'il luy prefenta. Le Café &
le Sorbet furent apportez
avec les Eaux de fenteur ; &
aprés qu'ils fe furent entretenus
quelque temps de chofes
generales , M' l'Ambaſſadeur
fe retira. Il trouva ce Muphti
tres mal logé , plus mal meublé,
& encore plus mal fervy
GALANT. 235
2
par dix ou douze Valers qui
compofoient tout fon Domeftique.
Il y a peut eftre plus
d'affectation dans cette fimplicité
, que de bonne & ſin.
cere intention , pour fe conformer
à la pauvreté que l'Al
coran ordonne à ceux de fa
forte , qui ne laiffent pas d'avoir
des revenus ftables &
confiderables
. On fait pour
la fubfiftance
du Muphti
, un
fond de deux mille Afpres par
jour, qui font environ foixan
te- cinq livres de noftre mon
noye ; & outre cela , il peutdifpofer
de quelques Benefi
Vij
236 MERCURE
ces qui dépendent de certai
nes Moſquées Royales , & en
tirer le plus d'argent qu'il luy
eft poffible , fans craindre dé
tre accusé de corruption. Ila
une authorité ſi grande , quen
quand il juge, ou qu'il decides
de quoy que ce foit, le Grand
Seigneur mefme ne s'y oppo.z
fe jamais. Le Sultan le con
fulte dans les affaires d'Eftatu
& ne bannit prefque jamais
un premier Vifir , ny n'ofte
un Bacha de fon employ fous
pretexte de crime , ny n'en
treprend rien de confiderable
qu'il n'ait la fentence du Mu
GALANT 237
phiti , parce qu'il paroift qu'il
y a plus d'équité dans le jugement
d'un homme de bien ,
que dans le pouvoir abfolu du
Prince. On fait rarement
mourir le Muphti ; & quand
cela arrive , on le dégrade
avant l'execution. Lorsqu'il
s'agit de crimes énormes ou
de trahison , on le met dans
un Mörtier , qui eft toûjours
gardé pour cela à Conftantinople
, dans la Priſon des fept
Tours. Son corps y eft pilé &
batu , jufqu'à ce que les os
& fa chair foient réduits en
bouillie.
238 MERCURE
M' de Guilleragues vit auff
le Capitan Pacha, Gendre du
Grand Seigneur , & fit cetre
vifite incognito , ayant remis
à le voir publiquement en
Ceremonie, lorfque ce Pacha
feroit de retour à Conftantinople
, où il exerce particulierement
fa Jurifdiction fur toure
l'Armée Navale. Le mois
de Janvier eftant venu, il voulut
prendre fon Audience de
Congé du Grand Vifir ; mais
des affaires importantes à l'Etat,
obligerent ce Miniſtre de
faire un voyage de dix jours
pour fe redre auprés du Grand
GALANT. 239
C
e
Seigneur, qui eftoit à la Chaffe
, à moitié chemin de Conftantinople
& d'Andrinople
.
Quelques jours aprés qu'il fut
revenu de ce voyage
, M
Ambafladeur
luy fit deman
der cette Audience
, qui luy
fut accordée pour le 29. de ce
mefme mois , avec autant de
pompe , d'éclat & de diftintion
qu'il l'avoit euë la premiere
fois , fans qu'il l'euft
follicitée. En effet , comme il
n'avoit pas crû que l'on y
deuft obferver la mefme regularité
que l'on avoit fait
dans la premiere, il avoit déja
240 MERCURE
renvoyé les livrées & fes habits
les plus magnifiques
à
Conftantinople
, fe conten .
tant d'aller à l'Audience veftu
d'une fort belle Vefte fourrée :
de Marte Zibeline, feul à che
val , & fuivy à pied de fes
principaux Domestiques , vé
tus auffi de longues Veſtes ,
fans Valers de pied. Cependant
le 28. Janvier , le fieur
Fontaine fon Drogman , vint
luy dire , que le Grand Vilir
avoit refolu de luy donner
encore trente Veſtes , pour
huy & pour la Suite, & de luy
envoyer trente chevaux de
fon :
GALANT. 241
fon Ecurie pour fa marche.
Cette difpofition qu'il n'attendoit
pas l'obligea de pren
dre d'autres melures . Il fit
appeller tous les François qui
fe trouverent à Andrinople,
pour rendre fon Cortege plus
nombreux , & pour avoir plus
de Perfonnes dignes de rece
voir l'honneur de la Vefte.
Il fit auffi revétir douze Grecs
qu'il avoit à fon fervice , d'ha
bits à leur mode , afin qu'ils
environnaffent fon Cheval ,
& que leurs Robes à la Gre
que répondiffent à l'Habit lóg
qu'il devoit porter, Les tren-
*Juin 1685 .
X
242 MERCURE
au
te Chevaux envoyez par le
Vizir , arriverent avec plufieurs
Officiers qui conduifi
rent M l'Ambaffadeur
Serrail de ce Miniftre . On le
conduifit d'abord dans la
Salle où l'on donne les Audiences
de cerémonie au
Muphti mefme , & au Fa
vory du Grand Seigneur, & à
peine y eut- il efté affis un de
my quart d'heure , qu'on le
vint prendre pour le mener
dans une tres belle Chambre,
differente de celle où il avoit
efté receu la premiere , fois.
Elle eftoit
magnifiquement
GALANT. 243
ornée. L'entrée n'y eft permile
qu'à fort peu de Turcs ,
& on affeure qu'aucun Chrétien
n'y eſtoit jamais entré.
Ml'Ambaffadeur s'y affit
d'abord fur le Tabouret
qu'on luy avoit préparé fur le
Sofa , & qui eftoit pofé fur la
Natte , comme celuy du Vizir.
Ce Miniftre eftant entré
un moment aprés , M ' de
Guilleragues fe leva pour
le
faluer , demeurant fur le Sofan
& Fun & l'autre s'affic
dans le mefme temps. L'Au.
dience qui dura prés d'une
heure,finit par les Régales du
X ij
244 MERCURE
Café , du Sorbet , des Eaux,
de Senteur , & du Parfum. Le
Grand Vizir remarquant que
M' l'Ambaffadeur avoit quelque
répugnance pour le Café
qu'on luy prefentoit , parce
qu'il eftoit ambré , commanda
qu'on en apportaft fans
ambre , & attendit à prendre
le fien qu'on luy en euſt ſervy
d'autre. Il luy donna avec
beaucoup de refpect la réponſe
du Grand Seigneur à
Sa Majesté. Elle eftoit dans un
gran Sachet de Brocard tres-,
riche , & cacheté d'une Bulle
d'or . M' de Guilleragues la
L GALANT
. 245
receut avec le mefme ref
pect , ainfi que la Lettre
que ce Miniftre écrivoit à
Sa Majefté. Enfuite l'on di
ftribua les trente Veftes .
M l'Ambaffadeurife
leva
un peu aprés , & fe retira
comblé d'honneurs
plus
qu'aucun Ambaffadeur qui
euft jamais efté à la Porte.
Le Sieur Fontaine portoit publiquement
devant luy la
Lettre de Sa Hauteffe , qu'il
luy avoit remife. Enfin par
an furcroift de faveur , le
Grand Vizir ordonna qu'on
luy fournit vingt Chevaux,
X iij
246 MERCURE
& vingt Chariots pour fon res
争
tour , quoy que la coûtume
foit que les Ambaffadeurs
retournent
à Conftantinople
à
leurs dépens . On cut de la
peine à trouver ce nombre de
Chariots, parce qu'ils eftoient
prefque tous employez à la
fuite du Grand Seigneur
, qui
continuoit à prendre le divertiffement
de la Chaffe. Ainfi
M'
l'Ambaffadeur
ne put partir
d'Andrinople
que le 26.
Fevrier. Il trouva les chemins
affez beaux pour la Saiſon , &
arriva le 22. à Conftantinople
,
ayant pour fa Perfonne un
GALANT. 247
La
Carroffe richement garny , &
fufpendu à la Polonnoife ,
dont le Grand Vizir luy avoit
fait prefent. Il defcendit de
Carroffe au fond du Port , où
M ' l'Archevêque de Cyfique,
Vicaire Patriarchal, l'attendoit
avec les Marchands François
& Venitiens , & plufieurs autres
Perfonnes affectionnées à
la France. Il entra en mefme
temps dans un Caïque qu'on
luy tenoit preft , & qui fut
fuivy d'un grand nombre
d'autres. En paffant devant
Galata, il fut falué de l'Artillerie
& de la Moufqueterie d'un
X iiij
248 MERCURE
Vaiffeau de deux Barques,
& d'une Tartane de Marſeil
le , & à fon débarquement à
Tophana , il trouva un Cheval
du Vaivode de Galata ,
qui le porta juſques au Palais
de France , où il fut receu de
Madame l'Ambaffadrice' , &
de Mademoiſelle de Guilleragues
fa Fille , avec une joye
extréme de le revoir aprés
une fi longue féparation ;
mais cette joye mêlée de celle
de le voir fortir avec tant
de gloire d'une Affaire fi fameuſe
avant & durant le
cours de fon Ambaffade , fur
GALANT. 249.
de tres- peu de durée. Cinq
jours aprés il fut attaqué d'u
ne Apoplexie , dont il mou
rut les . de Mars , aprés avoir
receu tous fes Sacremens , &
donné les plus fortes marques
d'une parfaite réfignation
à la volonté de Dieu.
On peut dire fans exagerer,
qu'il a efté regreté de toute la
Ville de
Conftantinople. Ou
tre les Grecs, les Arméniens,
& les Juifs mefme , les Turcs,
depuis les principaux juf
qu'aux moindres , ont donné
des témoignages
publics de
la part qu'ils prenoient à cet-
I
250 MERCURE
te perte. LeCapitan Pachaen
voya s'informer plufieurs fois
de fa fanté pendant qu'il étoit
'malade , & dit en prefence de
beaucoupde monde, qu'il n'avoit
point connu de Chrétien
qui meritaft plus d'eftre efti
mé & chery. Le Caimacan , le
Frere du Grand Vizir Coproli
, & les plus confiderables
Officiers de Conftantinople
,
n'ont point caché l'affliction
qu'ils en reffentoient , & le
Grand Vizir n'en eut pas plûtoft
appris la nouvelle par un
Courier que le Caimacan luy
dépefcha , que pour témoi
GALANT. 251
gner combien il eftimoit fa
mémoire , il en dépefcha auffi-
toft un autre au Caimacan,
avec ordre de faire faire fon
compliment
de condoleance
à Madame l'Ambaffadrice
, &
de l'affeurer que fon intention
eftoit que les choſes demeuraffent
fous fon autorité,
dans le mefme état où M de
Guilleragues
les avoit laiffées
lors qu'il eftoit party d'Andrinople.
Il la fit prier en
mefine temps d'envoyer
au
plûtoft la Lettre de Sa Hau
teffe à Sa majesté. Ce Miniſtre
ordonna de plus au Cai252
MERCURE
macan de faire en forte qu
que
Madame l'Ambaffadrice
, &
tous les François fuffent encore
dans une plus grande
confideration
, s'il fe pouvoit,
que pendant la vie de M
l'Ambaffadeur. Le Caima
can qui appella le Sieur Fontaine
fi toft que cet ordre fut
venu , pour l'envoyer affeurer
Madame l'Ambaffadrice
des intentions du Grand Vizir
, luy recommanda auffi
fur toutes chofes , de luy donner
avis de tous les befoins
qu'elle pourroit avoir pour ce
qui la touche en particulier,
GALANT. 253
& pour le bien du Commer,
ce , & la feureté des interefts
de l'Empereur de France
dans les Etats du Grand Seigneur
fon Mailtre , ce qui
fait connoiftre la haute ré
putation que M' de Guilleragues
s'eltoit acquife à la
Porte.
Fermer
Résumé : Particularitez des Audiences que Mr de Guilleragues a euës du Grand Seigneur & du Grand Visir avant sa mort. [titre d'après la table]
Monsieur de Guilleragues, ambassadeur de France à Constantinople, a accompli une mission diplomatique notable sous le règne de Louis XIV, connu comme le 'Grand'. La renommée de Louis XIV facilitait les concessions en faveur de la religion catholique. Guilleragues est décédé peu après une audience avec le Grand Seigneur, satisfait d'avoir servi l'Église, son prince et sa patrie. En juin 1685, lors d'une audience à Andrinople, Guilleragues a insisté pour être reçu dans une chambre spécifique et a participé à une cérémonie solennelle, vêtu richement. Il a pris place sur un tabouret face à la porte, une innovation par rapport aux usages précédents où les ambassadeurs restaient debout. En novembre 1685, il a assisté à une autre audience avec le Grand Seigneur ottoman, où il a observé les procédures judiciaires et a prononcé un discours. Le Grand Seigneur lui a permis de poser des questions, une marque de respect inhabituelle. Quelques jours plus tard, Guilleragues a demandé une audience de congé, qui lui a été accordée le 29 janvier avec la même pompe que la première fois. Il a reçu trente vestes et trente chevaux. Le 26 février, il a quitté Andrinople avec des chevaux et des chariots fournis par le Grand Vizir. À son retour à Constantinople, il a été accueilli par Madame l'Ambassadrice et sa fille, mais est décédé cinq jours plus tard d'une apoplexie. Sa mort a été profondément regrettée par les habitants de Constantinople, y compris les Turcs, qui ont témoigné de leur affliction. Le Grand Vizir a exprimé ses condoléances et assuré que les affaires resteraient sous son autorité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 35-47
REMARQUES de M. d'Auvergne, de Beauvais, sur un Livre intitulé : Les Principes du Droit François sur les Fiefs. Par M. Billecocq.
Début :
Le titre de cet Ouvrage paroît imposant. On y annonce le détail des [...]
Mots clefs :
Fiefs, Droit, Coutume, Loi, Auteur, Texte, Jurisprudence, Ouvrage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REMARQUES de M. d'Auvergne, de Beauvais, sur un Livre intitulé : Les Principes du Droit François sur les Fiefs. Par M. Billecocq.
R £ MA X QV ES de M. d'Auvergne,
de Beauvaïs ? sur un Livre intitulé :
Les Principes du Droit François fur les
fiefs Par M. Billecocy.
LE titre de .cet Ouvrage paroît impo
sant. On y annonce le détail des
principes de la Jurispiudence Françoise
sur les Fiefs } c'est-à-dire, fur la ma
tière la plus curieuse , la plus difficile &
la plus importante peut-être de tout no
tre Droit. La diversité d'opinions , &
les contestations qu'elle produit tous les
jours fur une infiniré de points , font
une grande preuve qu'après tout ce qu'il
y a eu de Sçavans hommes qui ont tra
vaillé à les éclaircir 9c à les discuter ,
nous y manquons encore de principes
fixes & certains. Aussi un Livre qui reníermeroit
réellement tous ces principes ,
; , serok
■f 6 MERCURE DE FRANCE,
íseroit à rechercher avec empressement.
Mais ici la promesse est crop étendue;
elle ne .s'accorde pas même avec le ju
gement que M- JBiUecpcq a porté de son
Ecrit dans l'Epitre Dédicatoire & dans
l'Áyis au Lecteur. Il n'y présente en
effet ce fruit de ses -travaux que comme
un Commentaire fur la Coutume par
ticulière du Gouvernement de Peronnc,
Mondidier & Roye , & il~y avertit que
c'est à cette Coutume qu'il réduit tous
ses principes. Aussi je ne me propose que
"d'examiner de quelle façon' doit s'executer
une semblable entreprise,, de faci
liter l'intelligence de fa Coutume , & si
la Méthode que l' Auteur s'est faite fur
cela est celle qu'il faut suivre pour le*
Ouvrages de ce .genre : ce fera à quoi
se borneront toutes mes Remarques.
Eclaircir oa commenjter uncCoûturae.
ou une Loi , ce n'est pas simplement,
distribuer fes collections fur toutes les
parties du Texte } ni morceler ce Texte
pour le compiler avec d'autres ; «'est en
interpréter les termes obscurs , détermi
ner Je sení des expressions qui peuvent,
être entendues de différentes façons , Ieyer
tous les doutes fur les cas où le Lé
gislateur ne s'est pas suffisamment expli
qué , ou qu'il a entièrement omis. Pouj:
y jéuslîr , il faut exarajner non-íeulcment
1 ANVIE R. 1730: 37
nient les Ecrits de ceux qui ont fait la
.même entreprise , soit sur cette même
Coutume , soit sur celles qui ont quel
ques dispositions semblables , mais auífî
ccqui nous a été transmis par ceux d'en
tre les Interprètes de toutes les autres
Coutumes différentes ou opposc'es,qui font
en réputation d'y avoir le plus excellé»
Il saur en choisissant parmi leurs diver
ses décisions , montrer par des raisonne
ment clairs & solides , & souvent pac
l'Histoire de l'ancienne Jurisprudence ,
que les íentimtns que l'on embrasse font
véritablement ceux qui doivent préva
loir , & qui conviennent le mieux i
l'efprit de la Loi particulière que l'on
commente. U faut rapporter avec une
judicieuse critique les Sentences & les
Arrêts rendus fur chaque Question ,
rétablir les espèces de ceux qui ont été
mal entendus , enseigner quels sont ceux
qui n'étant pas confoimes au vrai sens
des Coutumes, dans lesquelles ils font in
tervenus j ne doivent pas être suivis ,
faire connoître ce qui auioit dû y être
jugé , relever les fausses applications qui
ont été faites de plusieurs autres. Or il
n'est pas possible qu'il s'en trouve de
cette nature dans un Livre qui n'étant
comme celui-ci que d'environ 440. pa
ges in-ji. contient cependant près de
C 275
0 MERCURE DE FRANCE.
275. Chapitres, dont une bonne partie
est subdivisée en Sections , qui dans
certains Chapitres , yonc jusqu'à douze
«u quinze.
Sans doute , 1* Auteur n'a passait une
attention qu'il est à souhaicter qu'il fasse
pour les autres Ouvrages qu'il se pré*
pare à nous donner fur les Rotures , Ip
Franc- Aleu , les Justices Seigneuriales.
C'est que nous ne sommes plus dans le
tems où nos anciens Auteurs , tels que
^eaumanoir , Desmarcs , Bouteiller &c.
a'avoient qu'à écrire en forme de Loix
ou de Maximes ce qu'ils voyoient pra
tiquer. Comme l'usage étoit alors la
principale Loi , l'ignorancc ou l'incertitude
de cet usage étoit auffi la plus granr
de source des l'rocès , on avoir encore
beaucoup d'obligation à ceux qui pour
le rendre plus invariable &: plus connu,
prenoient la peine de le rédiger par
écrit. Content de l'utilité de laquelle
croient à cet égard leurs compilations ,
on ne leur demandoit pas qu'ils discu
tassent à fond toutes les subtilités qu-'oti
commençoit déja à inventer , en s'écactant
peu à peu de la simplicité des sié
cles précedêns.
Mais aujourd'hui que les Coutumes
particglieres de chaque Contrée font
écrites , que les Ordonnances de nos
Rois
JANVIER. 17! 91 1*
H.OÍS se sont multipliées , que quantité' de
Points qui n'avoient été décides ni dans
les unes ni dans les autres , l'ont été
depuis par les Parlemens , qu'il y a unfi
-infinité de Collections qui contiennent
les règles fur lesquelles on est univer
sellement d'accord i le travail de ceuX
-qui entreprennent encore d'écrire fur
cela , doit touler uniquement fur ce qui
teste à faire jusqu'à ce qu'on soit enfin
parvenu à l'uniforroité de Jurisprudence
si possible & si désirée i (í'est-à-dire , sut
la solution des difficultés que l'obfcurité,
Je silence & la contraricté de ces diver
ses Loix laissent encore subsister , oïl
que l'imaginacion des Interprètes a fait
naître.
A la vérité , l'ouvrage est d'autant
plus pénible Sc moins gracieux , qu'il est
très-difficile de donner à ce qu'on trou
ve encore à dire l'agrément de là nouveauté.
La Jurisprudence est, en esset.une
des sciences fur lesquelles on peut assu.
■ter avec le plus de raison, que tout est
âít.- H est peu de questions , si memeit
y" en a aucunes, qui ne soient traitées par
quantité d'Auteurs. Ceux qui nous ont
précédé ne nous ont presque laissé qu'à
concilier léurs avis , qu'à décider entre
íious à qui la préférence doit être don-
Hee , Bc ^u'à répliquer aux objections
Ç ij qu«
40 MERCURE DE FRANCE,
que Ies\ins ont faites contre les argu,.
mens de ceux qui avoient écrit avant
eux , répliques qui se trouvent aílez
souvent dans les principes mêmes établis
par les premiers ; & ces questions fur
lesquelles il y a diversité de fentimens ,
ou qui ayant été une fois éclaircies , onc
été rebroiiillées de .nouveau , ne peu
vent être ramassées qu'en parcourant lc
plus qu'il se peut du grand nombre de
Volumes où elles font éparses , & qu'en
essuyant , sans se rebuter , le dégoût &
l'cnnui qui font inséparables de la lecture
de tant de Livres qui se font successivement
copiés & remplis pour la plupart
des mêmes lieux communs.
Dans celui-ci , au-contrairc , les fources
où l'on a puisé , & qui peuvent ai
sément être comptées , parce qu'elles
font exactement indiquées fur les mar
ges , se réduisent à un assez petit nom
bre. Je me suis même apperçû fur cet
artiese de deux petites circonstances assez
singulières , pour que je n'obmette pas de
les faire remarquer. La première , est que
l'Auteur a exclus du nombre de ses gui
des tous ceux qui ont écrit en Latin ,
& la seconde , qu'encore que son Re
cueil soit fur les Fiefs » il n'y a cepen
dant pas fait usage d'un seul des trais
tés dont çette matière est l'unique obr
f*. Et
JANVIER.. 1730. 4».
Ét dans le peu de recherches aufquelles
il s'est borné , il a fait son capitat
de ce qui ne devoit être qu'un moyen
pour y parvenir y c'est-à-dire , qu'au lieu
de n'avoir recours aux ouvrages qu'il
avoit fous ses yeux que comme à une
source propre à lui fournir de nouvel
les ouvertures pour mettre dans un plus
grand jour les matières controvcrsées ì
ou comme à un aiguillon qui excitât ,
qui reveillât ses propres idées , il s'est
toujours borné à donner lc précis de9
résolutions qu'il y a trouvées- , fans mê
me indiquer les motifs qui y ont donné
lieu , ni les autorités qui y font op
posées.
C'est ainsi , par exemple , qu'il donne
pour indubitable , pout cela seulement,
que de Heu l'a dit ,, quoique l'axiome
soit faux * & que du Plessis , dont il a
extrait dans le même endroit un des
plus longs Chapitres presque en entier,
ait suffisamment fait entendre le con
traire , que lorsque lc mari néglige ou
refuse de rendre la foi & hommage pour
les Fiefs qui font échus à fa femme , 6c
de les relever , elle peut se faire auto»
riser par Justice , pour remplir cette
obligation.'
*Liv. t Ch. 4. Se&. (*
4r MERCURE DÊ FRÁNCÉ;-
De même, sur l'arriclc de ce que
fainé peut exiger de ses frères & soeurs,
lorsqu'ils, aiment mieux- relever de lui
pour la première fois , que du Seigneue
dominant , l' Auteur, range parmi les*
ftiaximes universellement suivies ce qu'il
a vû dans la Coutume de Laon « que
lès cadets doivent en ce cas à leur aine
le droit de chambellage , fans avetiir que
M. d'Argentré b dont le sentiment a été
en- cela suivi par plusieurs autres » a te
nu le contraire.
Telle est la Méthode de M. D. . . . .
Au lieu de n'avoir recours au Texte de*
autres Coutumes que pour discuter le
plus ou le moins d'application qui en,
oeut être faite 3 la sienne. } jl se çojntente
de les transcrire comme des prin
cipes généraux , tous differens qu'ils font
du, détail dans lequel les Auteurs qui
enr traité les mêmes points font entrés.
Ainsi la Section e où il parle de la foi.
& hommage du Fief contesté entre pluisieurs
personnes , n'est qu'un composé
de purs Textes de quelques Coutumes
de Champagne , posés là en forme de
maximes générales , & fans exception
(a ) Ltv. i. Ch. f. SeS.y.
(b ) Sur V Art. 318. de l'une. Coût, de Bre~
t*gne. .%•-■>.•-
(C) Liv. 2,, Ch. 4. Se&, 4.
tandis
■ j AKVI E K. i7lv% 4î
tandis que ce dont il s'agit » e'té am*
plement traité par du Moulin qui a faitf
les principales des distinctions nécessai
res poiír la décision dey differens cas*
dans lesquels la question peut se présen
ter , qui en a facilité {'application pae
les hypotefes qu'il a dreflées avec foin,
& qui a enseigné quelles font les excep
tions dont les règles qu'il établissoit sonl
susceptibles1.
Ainsi encore quand i! s'agit dé fçavoìt
si le Seigneur qui veut retenir un
Fief de fa mouvance , dont le nouvel
acheteur vient lui demander l'investiture,
peut déduire , fur le prix de la vent*
qu'il est obligé de rembourser , le mon
tant des droits féodaux , M. B. a appor
te de même pour toute décision un ar
ticle de la Coutume de Vermandois qui
fie reçoit d'application que pour le seul
eas , qui n'est susceptible d'aucune diffi
culté, que ce fou l'aeheteur qui soit char
gé du payement de ces droifs. Mais
changez l'espece , supposez que l'aehe
teur ne s'étant pas engagé à les acquiter,
le vendeur en fut resté tenu , & deman
dez si alors il est encore vrai que le
Seigneur ne puisse pas en faire de «sé
duction fur la somme principale , il ne
Liv, 14. Cb. r;, Sí£. 1.
G iii) $*«*
44 MERCURE DE FRANCE,
s'en trouve rien dans l' Auteur , & il vousi
laisse dans l'incertkude du parri qui eít - ■'
à prendre dans la contrariété qui se ren»
Contre sur cela,, non-seulement entre les
diveríes Coutumes , mais aussi entre le» .
divers Jurisconsultes.
Rien , comme, on voit , n'est si oppo
{é au but que j'ai expliqué, qu'un Com
mentateur de Coutume doit se proposer
de suppléer sur le plus grand nombre de
-cas qu'il lui est possible ,de rassembler au
deffaut des Textes> qu'il entreprend d'é
claircir. A quoi bon un- Commentaire
qui contient tout aussi- peu , & même
quelquefois moins que l'article contesté}
& c'est cependant le deffaut dominant de
celui de M. B. en voici encore un exem
ple. Si on cherche dans le Texte de la
Coutume de Peronne a fur quel pied;
l'ainé doit rembourser & récompenser
ses cadets ,, lorsqu'il veut retirer de leurs
mains la part qu'ils ont dans les Fiefs
des successions de leur pere & mere , &
qu'il est obligé d'en faire la récompense
en argent j on y voit que les rédacteurs
de cette Coutume ont décidé que le ra
chat devoir se faire à raison du denier
2 o. pour ce qui est du côté de Vermàndois
6c de l'Artois , & du denier 25.
(a] Liv. 4- Ch. lj. St&, 7.
pour
JAN VIE R. 1750. 4j
pour ce qui est en deçà de la Somme;
au lieu que notre Auteur n'a rien fait
paíser de cela dans son Recueil , où l'on
chercheroit avec tout aussi peu de fruit
à s'instruire de tous les doutes que les
dispositions de la Coutume peuvent cau
ser fur cette matière v comme si cette an
cienne fixation doit encore être suivie ,
s'il est vrai que l'ainé soit toujours le
maître de faire ce rachat en héritages
roturiers , quand il y en a suffisamment
dans la succession , & si les cadets ne
peuvent jamais en ce cas l'exiger en ar
gent } si ce que ceux-ci ont eu par do
nation est sujet à ce droit de retenue de
Fainé , comme ce qui leur est échu par
succession ; si ce droit est cessible ; si le
tems en dedans lequel il doit être exer
cé court pendant la minorité des enfans
du fils ainé mort avant que ce tems fut
écoulé ; si la jouissance de la mere à ti
tre de douaire prolonge ce délai ; si les
propriétaires peuvent rien démolir fut
leur part , & en couper les bois de haute
futayç , tanr que dure la faculté de leur
ôter des mains &c.
Mais les inconveniens de cette der
niere forte d'omissions ne font rien r
pour ainsi dire , en comparaison des
maux que peut produire la réticence des
autorités, opposées aux décisions qui sont
Q % ici
4<? MFRCURE DE FRANCE.
ici Continuellement données comme des
axiomes non contestés j car dans la Scien
ce du Droit encore plus que dans route
autre } un Livre , si mal digéré qu'il
soit , est , fur tout après la mort de son-
Auteur , un oracle pour une ipsinité de
gens. Cette maxime est imprimée ; ce
la suffit pour le vulgaire ; il en concluciauslì-
tôt qu'elle est vraye ; malheureu
sement ce vulgaire n'est que trop nom
breux. Des Avocats mêmes qui passent
pour habiles , sont-ils consultés fur une
question dont ils ignorent le noeud , ils
ne font souvent autre chose qu'ouvrir
un des Auteurs qu'ils sçavent qui en
ont parlé -, &c la décision qu'ils y rrou—
venr , qu'elle soit bien ou mal fondée,,
est la régie de leur réponse. Si ellé est
favorable au confulranr ,-cela l'engage à
entreprendre un Wocès dans lequel ih
succombe , parce qu'il plaide devant des:
Juges qui font mieux instruits des verirablcs
principes ; & le voilà* ruiné s
tant pat les dépenses qu'il a faites que
par celles qu'il est obligé de rembour
ser à ceux qu'il a inquiétés. Quelquefoisc'est
le Magistrat qui donne dans ce
travers , Sc à qui la cause du monde la
mieux fondée paroîr mauvaise , sur lafoi
d'un Auteur pour lequel il s'est pré
venu i & à qui il s'en rapporte aveuglé
ment.
JANVIER. 1730. 47
tfient. Mais que cc soit à fa trop gran
de crédulité ou à celle de l'Avocat
qu'il faille fe prendre de la ruine d'une
famille , l'Ouvrage qni a fait tomber
dans l'erreur le juge , ou l'Avocat , n'en»
est pas moins la première caufe de la dé
solation de cette famille. C'est là l'importance
de ces sortes d'Ecrits i &c ce
qui en doit iendxe les Auteurs bien cir
conspects.
de Beauvaïs ? sur un Livre intitulé :
Les Principes du Droit François fur les
fiefs Par M. Billecocy.
LE titre de .cet Ouvrage paroît impo
sant. On y annonce le détail des
principes de la Jurispiudence Françoise
sur les Fiefs } c'est-à-dire, fur la ma
tière la plus curieuse , la plus difficile &
la plus importante peut-être de tout no
tre Droit. La diversité d'opinions , &
les contestations qu'elle produit tous les
jours fur une infiniré de points , font
une grande preuve qu'après tout ce qu'il
y a eu de Sçavans hommes qui ont tra
vaillé à les éclaircir 9c à les discuter ,
nous y manquons encore de principes
fixes & certains. Aussi un Livre qui reníermeroit
réellement tous ces principes ,
; , serok
■f 6 MERCURE DE FRANCE,
íseroit à rechercher avec empressement.
Mais ici la promesse est crop étendue;
elle ne .s'accorde pas même avec le ju
gement que M- JBiUecpcq a porté de son
Ecrit dans l'Epitre Dédicatoire & dans
l'Áyis au Lecteur. Il n'y présente en
effet ce fruit de ses -travaux que comme
un Commentaire fur la Coutume par
ticulière du Gouvernement de Peronnc,
Mondidier & Roye , & il~y avertit que
c'est à cette Coutume qu'il réduit tous
ses principes. Aussi je ne me propose que
"d'examiner de quelle façon' doit s'executer
une semblable entreprise,, de faci
liter l'intelligence de fa Coutume , & si
la Méthode que l' Auteur s'est faite fur
cela est celle qu'il faut suivre pour le*
Ouvrages de ce .genre : ce fera à quoi
se borneront toutes mes Remarques.
Eclaircir oa commenjter uncCoûturae.
ou une Loi , ce n'est pas simplement,
distribuer fes collections fur toutes les
parties du Texte } ni morceler ce Texte
pour le compiler avec d'autres ; «'est en
interpréter les termes obscurs , détermi
ner Je sení des expressions qui peuvent,
être entendues de différentes façons , Ieyer
tous les doutes fur les cas où le Lé
gislateur ne s'est pas suffisamment expli
qué , ou qu'il a entièrement omis. Pouj:
y jéuslîr , il faut exarajner non-íeulcment
1 ANVIE R. 1730: 37
nient les Ecrits de ceux qui ont fait la
.même entreprise , soit sur cette même
Coutume , soit sur celles qui ont quel
ques dispositions semblables , mais auífî
ccqui nous a été transmis par ceux d'en
tre les Interprètes de toutes les autres
Coutumes différentes ou opposc'es,qui font
en réputation d'y avoir le plus excellé»
Il saur en choisissant parmi leurs diver
ses décisions , montrer par des raisonne
ment clairs & solides , & souvent pac
l'Histoire de l'ancienne Jurisprudence ,
que les íentimtns que l'on embrasse font
véritablement ceux qui doivent préva
loir , & qui conviennent le mieux i
l'efprit de la Loi particulière que l'on
commente. U faut rapporter avec une
judicieuse critique les Sentences & les
Arrêts rendus fur chaque Question ,
rétablir les espèces de ceux qui ont été
mal entendus , enseigner quels sont ceux
qui n'étant pas confoimes au vrai sens
des Coutumes, dans lesquelles ils font in
tervenus j ne doivent pas être suivis ,
faire connoître ce qui auioit dû y être
jugé , relever les fausses applications qui
ont été faites de plusieurs autres. Or il
n'est pas possible qu'il s'en trouve de
cette nature dans un Livre qui n'étant
comme celui-ci que d'environ 440. pa
ges in-ji. contient cependant près de
C 275
0 MERCURE DE FRANCE.
275. Chapitres, dont une bonne partie
est subdivisée en Sections , qui dans
certains Chapitres , yonc jusqu'à douze
«u quinze.
Sans doute , 1* Auteur n'a passait une
attention qu'il est à souhaicter qu'il fasse
pour les autres Ouvrages qu'il se pré*
pare à nous donner fur les Rotures , Ip
Franc- Aleu , les Justices Seigneuriales.
C'est que nous ne sommes plus dans le
tems où nos anciens Auteurs , tels que
^eaumanoir , Desmarcs , Bouteiller &c.
a'avoient qu'à écrire en forme de Loix
ou de Maximes ce qu'ils voyoient pra
tiquer. Comme l'usage étoit alors la
principale Loi , l'ignorancc ou l'incertitude
de cet usage étoit auffi la plus granr
de source des l'rocès , on avoir encore
beaucoup d'obligation à ceux qui pour
le rendre plus invariable &: plus connu,
prenoient la peine de le rédiger par
écrit. Content de l'utilité de laquelle
croient à cet égard leurs compilations ,
on ne leur demandoit pas qu'ils discu
tassent à fond toutes les subtilités qu-'oti
commençoit déja à inventer , en s'écactant
peu à peu de la simplicité des sié
cles précedêns.
Mais aujourd'hui que les Coutumes
particglieres de chaque Contrée font
écrites , que les Ordonnances de nos
Rois
JANVIER. 17! 91 1*
H.OÍS se sont multipliées , que quantité' de
Points qui n'avoient été décides ni dans
les unes ni dans les autres , l'ont été
depuis par les Parlemens , qu'il y a unfi
-infinité de Collections qui contiennent
les règles fur lesquelles on est univer
sellement d'accord i le travail de ceuX
-qui entreprennent encore d'écrire fur
cela , doit touler uniquement fur ce qui
teste à faire jusqu'à ce qu'on soit enfin
parvenu à l'uniforroité de Jurisprudence
si possible & si désirée i (í'est-à-dire , sut
la solution des difficultés que l'obfcurité,
Je silence & la contraricté de ces diver
ses Loix laissent encore subsister , oïl
que l'imaginacion des Interprètes a fait
naître.
A la vérité , l'ouvrage est d'autant
plus pénible Sc moins gracieux , qu'il est
très-difficile de donner à ce qu'on trou
ve encore à dire l'agrément de là nouveauté.
La Jurisprudence est, en esset.une
des sciences fur lesquelles on peut assu.
■ter avec le plus de raison, que tout est
âít.- H est peu de questions , si memeit
y" en a aucunes, qui ne soient traitées par
quantité d'Auteurs. Ceux qui nous ont
précédé ne nous ont presque laissé qu'à
concilier léurs avis , qu'à décider entre
íious à qui la préférence doit être don-
Hee , Bc ^u'à répliquer aux objections
Ç ij qu«
40 MERCURE DE FRANCE,
que Ies\ins ont faites contre les argu,.
mens de ceux qui avoient écrit avant
eux , répliques qui se trouvent aílez
souvent dans les principes mêmes établis
par les premiers ; & ces questions fur
lesquelles il y a diversité de fentimens ,
ou qui ayant été une fois éclaircies , onc
été rebroiiillées de .nouveau , ne peu
vent être ramassées qu'en parcourant lc
plus qu'il se peut du grand nombre de
Volumes où elles font éparses , & qu'en
essuyant , sans se rebuter , le dégoût &
l'cnnui qui font inséparables de la lecture
de tant de Livres qui se font successivement
copiés & remplis pour la plupart
des mêmes lieux communs.
Dans celui-ci , au-contrairc , les fources
où l'on a puisé , & qui peuvent ai
sément être comptées , parce qu'elles
font exactement indiquées fur les mar
ges , se réduisent à un assez petit nom
bre. Je me suis même apperçû fur cet
artiese de deux petites circonstances assez
singulières , pour que je n'obmette pas de
les faire remarquer. La première , est que
l'Auteur a exclus du nombre de ses gui
des tous ceux qui ont écrit en Latin ,
& la seconde , qu'encore que son Re
cueil soit fur les Fiefs » il n'y a cepen
dant pas fait usage d'un seul des trais
tés dont çette matière est l'unique obr
f*. Et
JANVIER.. 1730. 4».
Ét dans le peu de recherches aufquelles
il s'est borné , il a fait son capitat
de ce qui ne devoit être qu'un moyen
pour y parvenir y c'est-à-dire , qu'au lieu
de n'avoir recours aux ouvrages qu'il
avoit fous ses yeux que comme à une
source propre à lui fournir de nouvel
les ouvertures pour mettre dans un plus
grand jour les matières controvcrsées ì
ou comme à un aiguillon qui excitât ,
qui reveillât ses propres idées , il s'est
toujours borné à donner lc précis de9
résolutions qu'il y a trouvées- , fans mê
me indiquer les motifs qui y ont donné
lieu , ni les autorités qui y font op
posées.
C'est ainsi , par exemple , qu'il donne
pour indubitable , pout cela seulement,
que de Heu l'a dit ,, quoique l'axiome
soit faux * & que du Plessis , dont il a
extrait dans le même endroit un des
plus longs Chapitres presque en entier,
ait suffisamment fait entendre le con
traire , que lorsque lc mari néglige ou
refuse de rendre la foi & hommage pour
les Fiefs qui font échus à fa femme , 6c
de les relever , elle peut se faire auto»
riser par Justice , pour remplir cette
obligation.'
*Liv. t Ch. 4. Se&. (*
4r MERCURE DÊ FRÁNCÉ;-
De même, sur l'arriclc de ce que
fainé peut exiger de ses frères & soeurs,
lorsqu'ils, aiment mieux- relever de lui
pour la première fois , que du Seigneue
dominant , l' Auteur, range parmi les*
ftiaximes universellement suivies ce qu'il
a vû dans la Coutume de Laon « que
lès cadets doivent en ce cas à leur aine
le droit de chambellage , fans avetiir que
M. d'Argentré b dont le sentiment a été
en- cela suivi par plusieurs autres » a te
nu le contraire.
Telle est la Méthode de M. D. . . . .
Au lieu de n'avoir recours au Texte de*
autres Coutumes que pour discuter le
plus ou le moins d'application qui en,
oeut être faite 3 la sienne. } jl se çojntente
de les transcrire comme des prin
cipes généraux , tous differens qu'ils font
du, détail dans lequel les Auteurs qui
enr traité les mêmes points font entrés.
Ainsi la Section e où il parle de la foi.
& hommage du Fief contesté entre pluisieurs
personnes , n'est qu'un composé
de purs Textes de quelques Coutumes
de Champagne , posés là en forme de
maximes générales , & fans exception
(a ) Ltv. i. Ch. f. SeS.y.
(b ) Sur V Art. 318. de l'une. Coût, de Bre~
t*gne. .%•-■>.•-
(C) Liv. 2,, Ch. 4. Se&, 4.
tandis
■ j AKVI E K. i7lv% 4î
tandis que ce dont il s'agit » e'té am*
plement traité par du Moulin qui a faitf
les principales des distinctions nécessai
res poiír la décision dey differens cas*
dans lesquels la question peut se présen
ter , qui en a facilité {'application pae
les hypotefes qu'il a dreflées avec foin,
& qui a enseigné quelles font les excep
tions dont les règles qu'il établissoit sonl
susceptibles1.
Ainsi encore quand i! s'agit dé fçavoìt
si le Seigneur qui veut retenir un
Fief de fa mouvance , dont le nouvel
acheteur vient lui demander l'investiture,
peut déduire , fur le prix de la vent*
qu'il est obligé de rembourser , le mon
tant des droits féodaux , M. B. a appor
te de même pour toute décision un ar
ticle de la Coutume de Vermandois qui
fie reçoit d'application que pour le seul
eas , qui n'est susceptible d'aucune diffi
culté, que ce fou l'aeheteur qui soit char
gé du payement de ces droifs. Mais
changez l'espece , supposez que l'aehe
teur ne s'étant pas engagé à les acquiter,
le vendeur en fut resté tenu , & deman
dez si alors il est encore vrai que le
Seigneur ne puisse pas en faire de «sé
duction fur la somme principale , il ne
Liv, 14. Cb. r;, Sí£. 1.
G iii) $*«*
44 MERCURE DE FRANCE,
s'en trouve rien dans l' Auteur , & il vousi
laisse dans l'incertkude du parri qui eít - ■'
à prendre dans la contrariété qui se ren»
Contre sur cela,, non-seulement entre les
diveríes Coutumes , mais aussi entre le» .
divers Jurisconsultes.
Rien , comme, on voit , n'est si oppo
{é au but que j'ai expliqué, qu'un Com
mentateur de Coutume doit se proposer
de suppléer sur le plus grand nombre de
-cas qu'il lui est possible ,de rassembler au
deffaut des Textes> qu'il entreprend d'é
claircir. A quoi bon un- Commentaire
qui contient tout aussi- peu , & même
quelquefois moins que l'article contesté}
& c'est cependant le deffaut dominant de
celui de M. B. en voici encore un exem
ple. Si on cherche dans le Texte de la
Coutume de Peronne a fur quel pied;
l'ainé doit rembourser & récompenser
ses cadets ,, lorsqu'il veut retirer de leurs
mains la part qu'ils ont dans les Fiefs
des successions de leur pere & mere , &
qu'il est obligé d'en faire la récompense
en argent j on y voit que les rédacteurs
de cette Coutume ont décidé que le ra
chat devoir se faire à raison du denier
2 o. pour ce qui est du côté de Vermàndois
6c de l'Artois , & du denier 25.
(a] Liv. 4- Ch. lj. St&, 7.
pour
JAN VIE R. 1750. 4j
pour ce qui est en deçà de la Somme;
au lieu que notre Auteur n'a rien fait
paíser de cela dans son Recueil , où l'on
chercheroit avec tout aussi peu de fruit
à s'instruire de tous les doutes que les
dispositions de la Coutume peuvent cau
ser fur cette matière v comme si cette an
cienne fixation doit encore être suivie ,
s'il est vrai que l'ainé soit toujours le
maître de faire ce rachat en héritages
roturiers , quand il y en a suffisamment
dans la succession , & si les cadets ne
peuvent jamais en ce cas l'exiger en ar
gent } si ce que ceux-ci ont eu par do
nation est sujet à ce droit de retenue de
Fainé , comme ce qui leur est échu par
succession ; si ce droit est cessible ; si le
tems en dedans lequel il doit être exer
cé court pendant la minorité des enfans
du fils ainé mort avant que ce tems fut
écoulé ; si la jouissance de la mere à ti
tre de douaire prolonge ce délai ; si les
propriétaires peuvent rien démolir fut
leur part , & en couper les bois de haute
futayç , tanr que dure la faculté de leur
ôter des mains &c.
Mais les inconveniens de cette der
niere forte d'omissions ne font rien r
pour ainsi dire , en comparaison des
maux que peut produire la réticence des
autorités, opposées aux décisions qui sont
Q % ici
4<? MFRCURE DE FRANCE.
ici Continuellement données comme des
axiomes non contestés j car dans la Scien
ce du Droit encore plus que dans route
autre } un Livre , si mal digéré qu'il
soit , est , fur tout après la mort de son-
Auteur , un oracle pour une ipsinité de
gens. Cette maxime est imprimée ; ce
la suffit pour le vulgaire ; il en concluciauslì-
tôt qu'elle est vraye ; malheureu
sement ce vulgaire n'est que trop nom
breux. Des Avocats mêmes qui passent
pour habiles , sont-ils consultés fur une
question dont ils ignorent le noeud , ils
ne font souvent autre chose qu'ouvrir
un des Auteurs qu'ils sçavent qui en
ont parlé -, &c la décision qu'ils y rrou—
venr , qu'elle soit bien ou mal fondée,,
est la régie de leur réponse. Si ellé est
favorable au confulranr ,-cela l'engage à
entreprendre un Wocès dans lequel ih
succombe , parce qu'il plaide devant des:
Juges qui font mieux instruits des verirablcs
principes ; & le voilà* ruiné s
tant pat les dépenses qu'il a faites que
par celles qu'il est obligé de rembour
ser à ceux qu'il a inquiétés. Quelquefoisc'est
le Magistrat qui donne dans ce
travers , Sc à qui la cause du monde la
mieux fondée paroîr mauvaise , sur lafoi
d'un Auteur pour lequel il s'est pré
venu i & à qui il s'en rapporte aveuglé
ment.
JANVIER. 1730. 47
tfient. Mais que cc soit à fa trop gran
de crédulité ou à celle de l'Avocat
qu'il faille fe prendre de la ruine d'une
famille , l'Ouvrage qni a fait tomber
dans l'erreur le juge , ou l'Avocat , n'en»
est pas moins la première caufe de la dé
solation de cette famille. C'est là l'importance
de ces sortes d'Ecrits i &c ce
qui en doit iendxe les Auteurs bien cir
conspects.
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Résumé : REMARQUES de M. d'Auvergne, de Beauvais, sur un Livre intitulé : Les Principes du Droit François sur les Fiefs. Par M. Billecocq.
Le texte est une critique du livre 'Les Principes du Droit François sur les fiefs' de M. Billecoq, rédigée par M. d'Auvergne. L'auteur souligne l'importance du sujet traité, à savoir les principes de la jurisprudence française sur les fiefs, un domaine complexe et sujet à de nombreuses controverses. Malgré les nombreux savants ayant travaillé sur ce sujet, des principes fixes et certains manquent encore. M. d'Auvergne critique la promesse excessive du livre, qui se présente comme une œuvre exhaustive mais se révèle être un commentaire limité à la coutume particulière de Peronne, Mondidier et Roye. Il examine la méthode de l'auteur, qui se contente de transcrire des textes de coutumes sans les interpréter ou les discuter en profondeur. Cette approche est jugée insuffisante, car elle ne résout pas les doutes et les controverses existantes. Pour éclaircir une coutume, il est nécessaire d'interpréter les termes obscurs, de déterminer le sens des expressions ambiguës, et de lever les doutes laissés par le législateur. Il faut également examiner les écrits des auteurs précédents et les décisions judiciaires pour choisir les interprétations les plus pertinentes. M. d'Auvergne reproche à M. Billecoq de ne pas avoir suffisamment exploré les sources disponibles, notamment les traités en latin et les ouvrages spécifiques sur les fiefs. Il critique également la méthode de l'auteur, qui se limite à résumer les résolutions trouvées dans d'autres ouvrages sans en discuter les motifs ou les autorités opposées. En conclusion, le critique estime que le livre de M. Billecoq ne remplit pas son objectif annoncé de fournir des principes fixes et certains sur les fiefs. Il manque de profondeur et de discussion critique, se contentant de transcrire des textes sans les analyser en détail. Le texte critique également la réticence des autorités à contester des décisions présentées comme des axiomes incontestés, particulièrement dans le domaine du droit. Une fois publié, un livre, même mal compris, devient une référence incontestée après la mort de son auteur. Le public, souvent nombreux et influençable, accepte ces maximes sans les remettre en question. Même des avocats qualifiés, lorsqu'ils ignorent les détails d'une question juridique, se réfèrent à des auteurs connus pour trouver une décision, qu'elle soit bien ou mal fondée. Cela peut conduire à des procès perdus et à la ruine des parties impliquées, tant par les dépenses engagées que par celles à rembourser. Les magistrats peuvent également tomber dans ce piège, jugeant mal une cause en se fiant aveuglément à un auteur. Que ce soit par la crédulité du juge ou de l'avocat, la cause de la ruine d'une famille réside souvent dans les écrits mal interprétés. Ces ouvrages, en induisant en erreur les juges ou les avocats, jouent un rôle crucial dans la désolation des familles, soulignant ainsi l'importance de la prudence des auteurs dans la rédaction de tels écrits.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 373-374
VAUDEVILLE.
Début :
Maris, quand la peur d'avoir un Rival, [...]
Mots clefs :
Coutume, Femme, Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VAUDEVILLE.
VAUDEVILLE.
MAris, quand la peur d'avoir un Rivai,'
Vous fait épier votre femme au Bal ,
O la folle coutume!
Vous croyez sauver l'bonneur conjugal}
C'est çe qui vous enrhume,
m
Lorsque dans les Bois , Amans langoureux,
Vous allez pousser des cris douloureux ,
O la sotte coûtume !
Par-là vous croyez devenir heureux,
C'est ce qui vous enrhume.
m
Vieillards amourçux, qui chez le Baigneur .
H ij Ch,erclica
174 MERCURE DE FRANCE,
Cherchez des attraits & de la fraîcheur ,
O la sotte coûtumç
JPar-U vous croyez prendre un jeune coeur î
C'est ce qui vous enrhume.
m '
Quand un Qffider pour vous en tient 14 ; *
Chez votre Notaire il dit qu'il ira ;
Belles , c'est fa coutume-
Vous courez d'abord , croyant qu'il viendra \
C'est ce qui vous enrhume.
m }'
Vous, qui vous flattez d'agir prudemment ,
En prenant pour femme un objet charmant ,
O la sotte coutume !
Vpus croyez l' avoir pour vous feulement i
C'est ce qui vous enrhume.
Quand un Opéra chez nous reu/fic , I
pt que chaque jour la foule grossit ,
Notre ardeur se rallume j
Quand les rangs font clairs, le froid nous fkifìr,
C'est ce qui nous enrhume,
* Le coeur>
On trouvera l'Air notté , p4ge 367.
MAris, quand la peur d'avoir un Rivai,'
Vous fait épier votre femme au Bal ,
O la folle coutume!
Vous croyez sauver l'bonneur conjugal}
C'est çe qui vous enrhume,
m
Lorsque dans les Bois , Amans langoureux,
Vous allez pousser des cris douloureux ,
O la sotte coûtume !
Par-là vous croyez devenir heureux,
C'est ce qui vous enrhume.
m
Vieillards amourçux, qui chez le Baigneur .
H ij Ch,erclica
174 MERCURE DE FRANCE,
Cherchez des attraits & de la fraîcheur ,
O la sotte coûtumç
JPar-U vous croyez prendre un jeune coeur î
C'est ce qui vous enrhume.
m '
Quand un Qffider pour vous en tient 14 ; *
Chez votre Notaire il dit qu'il ira ;
Belles , c'est fa coutume-
Vous courez d'abord , croyant qu'il viendra \
C'est ce qui vous enrhume.
m }'
Vous, qui vous flattez d'agir prudemment ,
En prenant pour femme un objet charmant ,
O la sotte coutume !
Vpus croyez l' avoir pour vous feulement i
C'est ce qui vous enrhume.
Quand un Opéra chez nous reu/fic , I
pt que chaque jour la foule grossit ,
Notre ardeur se rallume j
Quand les rangs font clairs, le froid nous fkifìr,
C'est ce qui nous enrhume,
* Le coeur>
On trouvera l'Air notté , p4ge 367.
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Résumé : VAUDEVILLE.
Le texte est un vaudeville qui critique diverses coutumes sociales et leurs conséquences. Il dénonce les maris jaloux qui surveillent leurs femmes lors des bals, croyant préserver leur honneur, mais finissent par tomber malades. De même, les amants qui expriment leur passion dans les bois et les vieillards cherchant la jeunesse chez les baigneurs tombent malades à cause de ces comportements. Les femmes qui se réjouissent de la visite d'un officier finissent par être déçues et tombent malades. Le texte critique aussi ceux qui se marient par prudence, pensant posséder leur épouse exclusivement, mais qui en souffrent. Il évoque également l'enthousiasme pour les opéras qui attire la foule, mais peut conduire à la maladie lorsque les salles se vident. Le texte se conclut par l'idée que ces coutumes finissent par 'enrhumer' ceux qui les suivent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 2399-2417
DÉFENSE des Remarques de M. Dauvergne sur un Livre de M. Billecocq, intitulé : Les Principes du Droit François sur les Fiefs.
Début :
J'ai attendu jusqu'à présent que le corespondant ou l'ami à qui M. Billecocq [...]
Mots clefs :
Coutume, Seigneur, Fiefs, Droit, Usage, Observations, Seigneuries, Hommage, Maximes
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texteReconnaissance textuelle : DÉFENSE des Remarques de M. Dauvergne sur un Livre de M. Billecocq, intitulé : Les Principes du Droit François sur les Fiefs.
DEFENSE des Remarques de M.
Dauvergne fur un Livre de M. Billecocq
, intitulé : Les Principes du Droit
François fur les Fiefs .
'Ai attendu jufqu'à préfent que le corefpondant
ou l'ami à qui M. Billecocq
a adreffe fa Réponse à mes Remarques
530104
2400 MERCURE DE FRANCI
ques a publiât fon ſentiment en faveur
de l'Ouvrage , & contre ma Critique ,
ainfi que l'Auteur fembloit le lui demander
; mais puifque ni l'approbation ni la
cenfure ne paroiffent pas , & que le perfonnage
de qui je croyois qu'elles pourroient
venir , n'existe peut- être pas plus
réellement que les Climenes & les Philis
pour qui les Poëtes feignent de foupirer ,
je ne difererai plus à montrer que mes
Obfervations font juftes. M. Billecocq
trouvera bon que je borne la durée du
plaifir qu'il goûte apparemment de penfer
que je les abandonne ; je crois de l'en
avoir laiffé jouir affez long- tems , pour
demeurer quitte envers lui des complimens
dont il m'a gratifié dans fa Réponſe.
Deux points font principalement en
conteftation entre lui & moi . Le premier,
fi ceux qui acheteroient fon Livre y
trouveroient autant qu'il promet par le
Titre & dans la Préface. Le fecond , s'il
ne vaut pas mieux , ne plus rien écrire fur
la Jurifprudence, que de ne compofer que
des Ouvrages dans le goût de l'Ecrit de
cet Auteur.
Le titre de Principes du Droit François
fur les Fiefs n'annonce pas fimplement
a Les Remarques font dans le Mercure de
France de Janvier 1730. & la Réponse dans
celui du mois de Mai de la méme année .
des
NOVEMBRE. 1730. 2401
des définitions & des divifions fuivies de
quelques maximes également en ufage
dans toutes les Provinces. Ce font là ,
la verité , des principes , mais des principes
genéraux qui fe trouvent par tout,
& pour le petit nombre defquels il n'eft
pas à croire pour cette raiſon que l'on
veuille faire de nouveaux Livres. La
promeffe tombe donc fur les principes
particuliers qui font infinis , qui varient
fuivant la diverfité des ftatuts de chaque
Contrée , & dont le détail eft d'autant
plus neceffaire, que la multitude embaraffe
davantage. Il confifte principalement ce
détail à ranger toutes les Coûtumes du
Royaume fous certaines Claffes , à indiquer
la difference des unes aux autres , à
expliquer de quelles façons oppofées les
principales queftions fe décident le plus
communément fous chaque efpece de
Coûtumes , & à donner des notions fuffifantes
pour conduire à faire les diftinctions
convenables entre toutes ces diverfes
Coûtumes fur les autres difficultés.
Voilà à peu près la maniere dont Coquille
a procedé , & qui a été fuivie par ceux
qui , après lui , nous ont donné des Inftitutions
au Droit François , & ce qu'on a
lieu d'attendre avec plus de perfection
encore de ceux qui , annonçant de nou.
veaux principes , font entendre qu'ils
D donnent
2402 MERCURE DE FRANCE
donnent quelque chofe de meilleur que
e que l'on a déja en ce genre.
Or il ne le trouve rien de femblable
dans le Livre de M. Billecocq , qui , quelque
chofe qu'il lui plaife d'en dire dans
fa Réponſe à mes Remarques , s'eft démenti
lui-même fur cela dans fon Epitre
Dédicatoire & dans fa Préface , où il avoue
qu'il a réduit fes principes à la feule Coûtume
de Peronne. Ainfi de fon propre
aveu le titre qu'il a choifi fait illufion au
Public. En Poitou & en Bretagne on achetera
le Livre de M. Billecocq fur la foi
du Titre , & dans Fefperance que l'on en
concevra d'avoir des principes qui conviennent
à ces Provinces comme à toutes
les autres ; mais on ne l'aura pas plutôr
qu'on y verra que l'Auteur dit lui-même
qu'il n'y donne rien que pour la Coûttume
particuliere de fon Pays. L'abus fi
fréquent de ces titres trop genéraux ne
ceffera- t'il donc jamais & laiffera- t'on
toujours le Public en bute à ces fortes de
fupercheries ?
Le Livre dont je parle eft- il du moins
un Commentaire fur la Coûtume de Peronne
Mondidier & Roye , comme
l'annoncent l'Epitre Dédicatoire & l'Avis
au Lecteur ? je ne veux encore pour preu
ve de la négative que l'aveu de notre Magiftrat
; il demeure d'accord que la def
cription
NOVEMBRE. 1730. 2495
cription que j'ai faite de la maniere de
faire un Commentaire de Coûtume , c
conforme aux idées que l'on doit s'en for
mer. D'un autre côté , il déclare qu'il n'a
point prétendu écrire fur un plan fi grand ,
& dans lequel les difcuffions font fineceffaires
; donc fon Livre n'eft point un
Commentaire ; donc il en a voulu donner
une idée trop avantageuſe , lorſqu'il a die
L'Ouvrage que j'ai fait fur les Fiefs ... eft
un Commentaire fur la Coûtume de Peronne
& c.
En remarquant l'inutilité d'un Com
mentaire qui contient tout auffi peu , &
quelquefois moins que l'article contefté
j'ai ajoûté que c'étoit le défaut dominant
du Commentaire prétendu de M. Billacocq.
Ce reproche eft trop vague , répond
l'Auteur , pour que je fois en état
de m'en juftifier. C'eſt ſe tirer en habile
homme d'un mauvais pas ; on a bien plutôt
fait , & il est bien plus commode &
bien plus avantageux d'imputer ainfi à la
Critique un défaut de jufteffe & de précifion
trop grand pour qu'elle foit fufceptible
d'une Réponſe , que d'en tenter
la réfutation. Il faudroit parmi les articles
que l'on prétend avoir commentés ,
en tirer un certain nombre au hazard . &
faire voir que l'on a donné la décifion de
toutes les difficultés qui naiffent du texte
Dij он
3404 MERCURE DE FRANCE
ou du moins de la plus grande partie ;
& peut- être le hazard n'offriroit- il rien :
de favorable ? La peine que l'on prendroit.
de feiiilleter l'Ouvrage d'un bout à l'au
tre pourroit même ne produire rien de
mieux , & ne préfenter par tout que,
l'occafion ou de fe fouvenir de ce que
dit M. de Saint Evremont , a que les Li
vres font dans la Bibliotheque d'un fameux
Avocat , comme on voit dans la Mer les
Poiffons , dont une partie mange l'autre ,
ou d'appliquer ce qu'on lit dans M. le
Clerc , b qu'il y a une Nation , d'ailleurs
Sçavante & féconde en habiles gens , qui n'eſt
que trop accoutumée à copier , & qui ne
fait que peu d'ufage de fan efprit dans la plupart
des Livres que l'on en voit. Que l'on
connoît que bien des gens lifent en
ce Pays là non pour s'inftruire , pour fe
former l'efprit & le ftile , pour je mettre
en état de juger par eux-mêmes de ce qu'ils
lifent , ou de découvrir quelque chofe de nouveau,
mais pour faire de gros Recueils , &
tirer de tems en tems de ce cabos des Volnmes
indigeftes , & remplis de citations intiles.
par
›
là
Le fingulier eft que l'application fe
trouve faite par M. Billecocq lui-même.
a S. Evremoniana pag. 357.
b Eiblioth. Univ, T. 16. pag. 197.
Je
NOVEMBRE. 1730. 2405
Je n'avois travaillé à ce Recueil , dit- il a
que pour mon inftruction particuliere …..
& en le faifant imprimer par le confeil
de perfonnes judicieuſes qui ont eſtimé
felon la Coûtume ) qu'il pourroit être
utile au Public , je l'ai préſenté tel qu'il
-étoit.
Cela eft excellent dans le Commerce
-ordinaire. On y regarde communément
comme le meilleur ce que chacun a fait
pour fon propre ufage. Mais il en eſt autrement
dans la République des Lettres ;
ce qu'un Auteur a compofé pour lui eft
juftement ce qui y paffe pour valoir le
moins , & pour être le moins eftimable.
Le Public n'y trouve digne de lui que
ce qui a été fait pour lui , convaincu qu'il´
el
eft que qui ne l'a pas en vûë , n'eft pas
fuffilamment excité à fe donner tous les
foins & toutes les peines qui font néceffaires
pour approcher de la perfection :
fur cela le goût eft genéral , & il ſe trouve
ici juftifié par l'inéxactitude , dont j'ai
cité quelques exemples dans mes Obfervations.
M. Billecocq veut , à la verité , que je
mefois trompé , & il n'a rien oublié pour
l'infinuer ; mais je doute qu'il ait réuffi
auprès de ceux qui fe trouvant à portée
a Mercure de Mai , pag: 851,
Diij
de
2406 MERCURE DE FRANCE
de verifier , s'en feront donné la peine.
Sur le premier article , fur tout , il ne
Faut qu'un Du Pleffis & des yeux. M.
Billecocq ayant dit a qu'en l'absence du
mari , ou à fon refus , la femme qui eft en
communauté avec lui peut fe faire autorifer
par Juftice , pour faire la foi & hom
mage des Fiefs à elle échûs pendant le
mariage ; jai remarqué qu'il avoit d'au-
Tant moins de raifon de nous donner cette
maxime comme indubitable , fur la foi
du feul de Heu , que la regle étoit fauffe,
& que Du Pleffis l'avoit fuffifamment fait
entendre de la forte dans le Chapitre même
, dont l'Auteur s'étoit là approprié
Ja meilleure partie. Sur cela il fait le furpris,
parce , dit- il , que les termes dont
Il a fait ufage fe trouvent à peu de chofe
près dans Du Pleffis ; mais il ne dit pas
que Du Pleffis a ajoûté , du moins felon
les Editions de 1702 , de 1709 & de 1728.
car je n'ai pas fous la main la premiere de
16.98. qu'il y a pourtant difficulté à la regle
qu'il venoit de pofer.
La réticence eft fine en mettant fousles
yeux du Public ces dernieres expreffions
, il n'y auroit pas eu moyen de demander
comment je pouvois dire que Da
Pleffis penfoit autrement que de Hen , au
a Liv. 2, Ch. 4 BEEF. 66
lieu
NOVEMBRE. 1930. 1407
Heu qu'en les taifant , & en ne rappor
tant prudemment que ce qui précede y
on s'eft acquis le droit d'avancer hautement
que ma premiere Remarqueute
mak
imaginée , & de la donner pour un début
qui fait porter de la fuite un jugement
défavantageux.
Mais n'imitons pas ces Scholaftiques
qui recherchoient uniquement ce qu'Afiftote
avoit dit fans fe mettre en peine
de ce qu'il auroit du dire , & voyons qui
il faut croire , ou de M. Billecocq qut
continue d'affuter que fon principe eft
inconteftable , ou de Du Pleffis qui a écrit
qu'il étoit très fujet à conteſtation .
La premiere idée qui fe préfente fur
éela eft celle de la diftinction , fi natu
relle entre l'abſence du mari , & ſon refus
de faire la foi & hommage , entre l'abfence
légitime & neceffaire & celle qui
ne feroit affectée que pour éluder de remi
plir ce devoir du vaffelage.
Lorfque l'abfence eft neceffaire , &
qu'elle a pour motif le fervice de l'Etat,
Fattachement à un emploi dont les fonc
tions ne peuvent pas être abandonnées ,
avantl'expiration du tems fixé pour porter
la foi , la difficulté n'eft pas grande. L'E
poufe , de l'hommage de laquelle ce Seigneur
ne veut pas ſe contenter , a la voye
de lui demander fouffrance , c'est- à- dire,
D iiij de
2408 MERCURE DE FRANCE
de requerir qu'il attende que l'empêchement
foit ceffe , & que le mari puiſſe venir
en perfonne s'acquiter de la premiere
obligation que les Loix Féodales
lui impofent. C'eft en ce cas ce que le
Suzerain ne fçauroit refufer , on l'obtiendroit
des Juges malgré lui ; auffi tôt le
droit de faifir eft arrêté pour tout le tems
que doit durer la caufe de l'abfence , &
fila faifie avoit précedé , la main levée
en feroit acquife. Voilà la reffource que
M. Billecocq croit fi impoffible, d'imagi
ner , celle cependant qu'il a dû voir dans
la note fur l'endroit en queftion que MM .
Delauriere & Berroyer ont crû la plus
réguliere , celle enfin pour laquelle Du
Pleffis lui- même a fait affez fentir qu'il
panchoit , lorfqu'il a avoué qu'il trouvoit
de la difficulté à décider qu'en l'abſence
du mari & le délai fatal preffant , la femme
pût fe faire autorifer par juftice pour
porter la foi , fans faire prononcer au
cune féparation.
L'Epoufe peut , & elle doit même faire
la foi & hommage pour les Fiefs qui
lui appartienent , lorfque le Seigneur veut
qu'elle y fatisfaffe pour le mari abfent :
ce n'eft pasfur quoi tombe le doute ; mais
lui donner le droit de mettre à profit
l'éloignement de fon mari pour l'exemter
de la foi , & pour en prendre malgré
le
NOVEMBRE. 1730. 2409
fe
le Seigneur toute la charge fur elle , nonobftant
que ce dernier veuille bien attendre
que l'excufe du mari ceffe , ce leroit
troubler tout l'ordre féodal..
: Car fi l'ufage qui a ſubſiſté aſſez longtems
a d'obliger , autant qu'on le pouvoit
, les filles qui avoient des Fiefs à ne
fe marier que de l'agrément du Seigneur
dans la mouvance de qui ces Fiefs fe
trouvoient , eft abrogé , fi les Suzerains
ont perdu cette prérogative , dont le mo
tif étoit de les préferver de l'inconvenient
d'avoir des vaffaux qui ne leur fuffent
point agréables , ou qui euffent des interêts
oppofés aux leurs , ils fe font du
moins confervé le droit de s'affurer par
un acte de foi & hommage de la fidelité
des nouveaux Feudataires que leur donnent
leurs Vaffales. La décifion s'en trouve
en leur faveur dans toutes les Coûtumes
, dans les unes a , en termes exprès,
& dans les autres , par la conféquence
qui réfulte du principe , que tout nouveau
vaffal , comme le devient le mari qui
a Voyez la Charte de S. Louis du mois de Mai
1246. à la fin du nouvel Examen de l'uſage genéral
des Fiefs. Par M. Druffel , page 35 .
b Eftempes art. 6. Clermont 87. Laon 168 .
Châlons 178. S. Pol 11. Normandie 99. Bretagne
351. Anjou 96. &c . Quelques uns mettent
auffi celle de Paris dans la même Claffe.
Dv exerce
2410 MERCURE DE FRANCE
exerce tous les droits de Seigneurie des
Fiefs de fa femme , doit la foi & hommage
au Seigneur Suzerain , & la doit en per
Sonne.
Delà vient que fi l'abfence n'a point de
cauſe indiſpenſable , & telle qu'il faut
qu'elle foit pour donner lieu à la fouffrance
, la femme ne peut pas non plus
obliger de la recevoir,à porter la foi pour
fon mari , parce qu'elle ne pourroit y
être admife que comme fondée de la pro
turation du mari , puiſque c'est lui qui
eft perſonellement tenu de ce devoir , &
qu'il n'y a qu'une caufe légitime qui puiſfe
donner le privilege de s'en acquiter par
Procureur , fi ce n'eſt dans quelques Coû
tumes particulieres a dont je ne parle
point ici. Vigier 6 rapporte un Arrêt qui
Pa jugé de la forte contre une femme
dont les offres de faire la foi & hommage
y ont été rejettées , quoique ce fut
pour un Fief qui lui appartenoit , &
qu'elle eut une procuration de fon mariy
qui demeuroit dans une autre Province
que
celle du Fief dominant ; & c'eſt auffi
fe fentiment de M. Boucheul . c
b
L'Epoufe fera-t'elle donc fans reffource
Contre la négligence ou le caprice d'un
a Chauny, art. 104.
bsur l'Art 23. de la Coûtume d'Angonmoiss
€ Sur l'art. 144, de la Cratume du Poirou.
mari
NOVEMBRE. 1730. 241T
mhari qui s'obſtinera à ne pas vouloir re-
Venir porter la foi & hommage , ou qui ,
quoique fur les lieux , refufeta fans taifon
d'en faire la démarche ? Et faudra- t'il
qu'en voyant enlever par la faifie qu'un
femblable procede autorife , des revenus
deftinés à un tout autre uſage , dans l'indigence
& la défolation où cette perte la
jette , elle s'en tienne à des plaintes fte
Files & infructueuſes ?
Non : fi la perte des fruits eft un objet
affez confiderable pour mettre du défordre
dans les affaires des deux Epoux ,
pour en caufer le dérangement , la femme
a alors la liberté d'agir contre fon mari
en feparation ; elle recouvre par là l'ad
miniftration de fon bien , elle retire du
mari la Seigneurie des Fiefs qu'elle lui
avoit apporté , & rentre dans le droit
d'en faire feule l'hommage. Mais tant
qu'elle refte en communauté , qu'elle
trouve fon compte à n'en pas pourfuivre
la diffolution , tant que la joüiffance de
fes Fiefs & des droits de Seigneurie qui y
font attachés demeure à fon mari , la Loi
veut que ce foit lui qui faffe l'hommage
fous peine de la perte des fruits. a
Il y a quelques Coûtumes où le refus du
mari de faire la foi & hommage pourles Fiefs
de fa femme, ne produit que le droit de faifir s
le Seigneur ne gagne pas les fruits , il ne pears
D vj
A
2412 MERCURE DE FRANCE
A la verité , cette perte , lorfqu'il y
donne lieu , eft une diffipation , mais qui
fe réduit à ce qui tombe dans la commu
nauté , & qui eft en fon pouvoir , tant
qu'elle ne va point à un affez grand excès
pour donner matiere à la féparation. II
peut difpofer abſolument des effets com
muns , s'en jouer , les perdre & les diffiper
. La femme n'a que la voye de le fou
frir ou de fe féparer.
Voilà les différentes efpeces qui ont été
confondues par les Auteurs , dont M.
Billecocq réclame le fuffrage , & aufquels
il en auroit pû joindre plufieurs autres
qui fe font tous auffi fucceffivement copiés
, fans prendre garde qu'on ne fçauroit
admettre ainfi indiſtinctement la
femme à la foi & hommage pour l'abfence
ou le refus de fon mari , fans donner
atteinte aux Conftitutions féodales .
L'étendue que j'ai été obligé de donner
à ce premier point me fera paffer plus
legerement fur les autres. Heureuſement
il n'y eft pas befoin de tant de difcuffion .
Quiconque ouvrira le Commentaire de
la Villete fur l'article 173. de la Coûtume
de Peronne , y en trouvera affez pour
juger que M. Billecocq a fait une bevûë
que les féqueftrer jufqu'à la prestation de
P'hommage qui lui eft dû. Amiens , art. 9. Bou
enois 47. Chauny.
en
NOVEMBRE. 1730. 2413
en préferant à l'opinion qu'a tenue M.
d'Argentré , que les cadets ne doivent
pas de chambellage à leur frere aîné , là
décifion contraire de la Coûtume de Laon
dont les maximes , qui doivent conduire
à prononcer fur cela , font toutes differentes
de celles de la Coûtume de Peronne
, & qu'il n'a ainfi donné dans l'erreur
que pour avoir négligé de confulter
les Commentateurs de la Coûtume mê
me qu'il vouloit expliquer.
Il fuffit auffi de lire ce qui a été écrit
par Du Moulin , a pour s'appercevoir
qu'une partie des maximes que M. Billecocq
a pofées comme genérales fur la foi
& hommage du Fief contefté entre plufieurs
perfonnes , font fufceptibles de
diverfes exceptions , qu'il ne peut laiffer
ignorer aux vaffaux & aux Seigneurs de
Fief dont il a principalement l'inftruction
en vûë , fans expofer les uns à s'entêter
de prétentions déraifonables , & fans engager
les autres à abandonner les droits
les plus légitimes. C'eft là l'effet de la
préference qu'il a donnée aux compilateurs
modernes fur les Auteurs originaux,
& de fon goût particulier pour le texte
des Coûtumes voifines de la frenne .
Je n'examine point le plus ou le moins
a In Confuetud. Parif. §. 33 , quest , 27.
de
414 MERCURE DE FRANCE
de jufteffe des préjugés fur lefquels ce
goût eft fondé , ni fi la façon dont on
fçait que la redaction des Coûtumes s'eft:
faite , laiffe lieu aux éloges que notre Auteur
leur diftribue. J'aurai occafion d'en
parler dans un Ouvrage plus étendu . If
n'eft queſtion ici que des fuites ou des
effets du plan que M. Billecocq s'eft for
mé.
Son attachement fcrupuleux aux ex-"
preffions des Coûtumes de Champagne ,
qui y font fes favorites , le fait tomber
d'une faute dans une autre. J'ai remarqué
dans mes Obfervations , que pour nous
apprendre fi le Seigneur qui veut retenir
un Fief de fa mouvance , dont le nouvel
acheteur vient lui demander l'inveftiture,
peut déduire , fur le prix de la vente qu'il
eft obligé de rembourfer , le montant des
Droits Féodaux , il apporte pour toute
décifion un texte de la Coûtume de Vermandois
qui ne parle proprement que du
cas , qui ne fait pas de difficulté , auquel
Pacheteur étoit chargé du payement de
ces droits , & qu'ainfi il nous laiffoit
dans l'incertitude fur ce qui doit s'obſerver
lors , ce qui eft le.cas le plus épineux,
que le vendeur eft engagé à l'acquit de
ces droits. Et la remarque eft jufte , parce
que , quoiqu'en dife M. Billecocq , le
texte cité ne préſente rien qui donne lieu
d'ap
NOVEMBRE. 1730. 2415
d'appliquer à d'autre efpece qu'à la pre
miere dont j'ai parlé , la maxime que le
Retrait Seigneurial & lesDroitsFéodauxfont
incompatibles , & ne peuvent pas être pris:
enfemble fur un même Fief.
Dans fa défenſe , déterminé enfin à
nous inftruire plus clairement fi cette Loi
doit auffi être fuivie , lorfque par le contract
de vente le vendeur eft refté chargé
du payement des Droits Féodaux , il
nous dit qu'oül , que cela ne peut pas
former le moindre doute , & il en appor
te en preuve la Coûtume de Rheims
avec le fentiment de quelques Auteurs
qui ont crû, dit- il , que les Coûtumes a ,
qui contiennent des difpofitions contraires
font injuftes , & doivent être reffer
rées dans les bornes de leurs territoires.
Mais c'eft une feconde faute , d'autant
plus inexcufable que la premiere, que l'on
eft exposé à de plus grands maux , par
la prévention pour de fauffes maximes
que par la fimple ignorance des verita-
Bles. Il n'eft rien moins qu'incontefta-
Ble que le vendeur qui eft obligé au
payement des Droits Seigneuriaux pour
la vente qu'il a faite , en devienne déchargé
, & que fa condition change fi le
Seigneur retire des mains de l'acheteur
a Chaumont,art 17 -Amiens,38, Ponthieu ,69%
Ce
2416 MERCURE DE FRANCE
ce qui a été vendu ; de frivoles railonnemens
font le fondement unique d'un privilege
qui feroit fi extraordinaire. Je ne
ferai point de differtation pour le prouver
; la démonftration fe trouve toute
faite dans le Chapitre 3. des Obfervations
Notables fur le Droit Coûtumier , que M.
Bruffel qui n'y laiffe rien à defirer fur
cela , a fait imprimer à S. Omer en 1724.
& dont le fentiment peut être d'ailleurs
appuyé de celui de Pillecart a de Ricard b,
. & de M. De Laitre c
On voit affez que fi je trouve à redire
aux déciſions & aux principes de M. Bil
lecocq , ce n'eft point , comme il l'écrit
à fon ami , parce qu'ils ne font pas affez.
démontrés, mais parce qu'ils ne font point
affez vrais. C'eſt parcequ'il donne continuellement
pour certain ce qui eft au moins
très douteux , pour univerfellement reconnu
ce qui eft le plus contefté , & pour
genéral ce qui eft fufceptible de plufieurs
exceptions .
Une infinité de gens , nous dit l'Auteur
, feront bien contens de trouver d'un
coup d'oeil dans ce Livre la décifion des
difficultés qui fe préfentent ; mais fatif
faction de bien peu de durée pour le
a Sur l'art 216. de la Coût . de Châlons
b Sur l'art 235. de Senlis .
• Sur l'art. 17. de Chaumont,
LecNOVEMBRE
. 1730. 2417 .
Lecteur qui fe donnera la peine d'aller
aux fources , & bien funefte par l'évenement
pour ceux qui , par pareffe de remonter
à ces premieres fources , ou par
ignorance qu'il y en ait de plus pures , fe
feront prévenus & entêtés des idées qu'ils
auront prifes dans une collection fiimparfaite.
Il vaudroit autant pour les premiers
que la compilation fut encore dans
l'obfcurité , & qu'elle n'eut pas été miſe
au jour : Et cela feroit plus avantageux
pour les derniers. C'eſt ce que j'avois à
démontrer.
Dauvergne fur un Livre de M. Billecocq
, intitulé : Les Principes du Droit
François fur les Fiefs .
'Ai attendu jufqu'à préfent que le corefpondant
ou l'ami à qui M. Billecocq
a adreffe fa Réponse à mes Remarques
530104
2400 MERCURE DE FRANCI
ques a publiât fon ſentiment en faveur
de l'Ouvrage , & contre ma Critique ,
ainfi que l'Auteur fembloit le lui demander
; mais puifque ni l'approbation ni la
cenfure ne paroiffent pas , & que le perfonnage
de qui je croyois qu'elles pourroient
venir , n'existe peut- être pas plus
réellement que les Climenes & les Philis
pour qui les Poëtes feignent de foupirer ,
je ne difererai plus à montrer que mes
Obfervations font juftes. M. Billecocq
trouvera bon que je borne la durée du
plaifir qu'il goûte apparemment de penfer
que je les abandonne ; je crois de l'en
avoir laiffé jouir affez long- tems , pour
demeurer quitte envers lui des complimens
dont il m'a gratifié dans fa Réponſe.
Deux points font principalement en
conteftation entre lui & moi . Le premier,
fi ceux qui acheteroient fon Livre y
trouveroient autant qu'il promet par le
Titre & dans la Préface. Le fecond , s'il
ne vaut pas mieux , ne plus rien écrire fur
la Jurifprudence, que de ne compofer que
des Ouvrages dans le goût de l'Ecrit de
cet Auteur.
Le titre de Principes du Droit François
fur les Fiefs n'annonce pas fimplement
a Les Remarques font dans le Mercure de
France de Janvier 1730. & la Réponse dans
celui du mois de Mai de la méme année .
des
NOVEMBRE. 1730. 2401
des définitions & des divifions fuivies de
quelques maximes également en ufage
dans toutes les Provinces. Ce font là ,
la verité , des principes , mais des principes
genéraux qui fe trouvent par tout,
& pour le petit nombre defquels il n'eft
pas à croire pour cette raiſon que l'on
veuille faire de nouveaux Livres. La
promeffe tombe donc fur les principes
particuliers qui font infinis , qui varient
fuivant la diverfité des ftatuts de chaque
Contrée , & dont le détail eft d'autant
plus neceffaire, que la multitude embaraffe
davantage. Il confifte principalement ce
détail à ranger toutes les Coûtumes du
Royaume fous certaines Claffes , à indiquer
la difference des unes aux autres , à
expliquer de quelles façons oppofées les
principales queftions fe décident le plus
communément fous chaque efpece de
Coûtumes , & à donner des notions fuffifantes
pour conduire à faire les diftinctions
convenables entre toutes ces diverfes
Coûtumes fur les autres difficultés.
Voilà à peu près la maniere dont Coquille
a procedé , & qui a été fuivie par ceux
qui , après lui , nous ont donné des Inftitutions
au Droit François , & ce qu'on a
lieu d'attendre avec plus de perfection
encore de ceux qui , annonçant de nou.
veaux principes , font entendre qu'ils
D donnent
2402 MERCURE DE FRANCE
donnent quelque chofe de meilleur que
e que l'on a déja en ce genre.
Or il ne le trouve rien de femblable
dans le Livre de M. Billecocq , qui , quelque
chofe qu'il lui plaife d'en dire dans
fa Réponſe à mes Remarques , s'eft démenti
lui-même fur cela dans fon Epitre
Dédicatoire & dans fa Préface , où il avoue
qu'il a réduit fes principes à la feule Coûtume
de Peronne. Ainfi de fon propre
aveu le titre qu'il a choifi fait illufion au
Public. En Poitou & en Bretagne on achetera
le Livre de M. Billecocq fur la foi
du Titre , & dans Fefperance que l'on en
concevra d'avoir des principes qui conviennent
à ces Provinces comme à toutes
les autres ; mais on ne l'aura pas plutôr
qu'on y verra que l'Auteur dit lui-même
qu'il n'y donne rien que pour la Coûttume
particuliere de fon Pays. L'abus fi
fréquent de ces titres trop genéraux ne
ceffera- t'il donc jamais & laiffera- t'on
toujours le Public en bute à ces fortes de
fupercheries ?
Le Livre dont je parle eft- il du moins
un Commentaire fur la Coûtume de Peronne
Mondidier & Roye , comme
l'annoncent l'Epitre Dédicatoire & l'Avis
au Lecteur ? je ne veux encore pour preu
ve de la négative que l'aveu de notre Magiftrat
; il demeure d'accord que la def
cription
NOVEMBRE. 1730. 2495
cription que j'ai faite de la maniere de
faire un Commentaire de Coûtume , c
conforme aux idées que l'on doit s'en for
mer. D'un autre côté , il déclare qu'il n'a
point prétendu écrire fur un plan fi grand ,
& dans lequel les difcuffions font fineceffaires
; donc fon Livre n'eft point un
Commentaire ; donc il en a voulu donner
une idée trop avantageuſe , lorſqu'il a die
L'Ouvrage que j'ai fait fur les Fiefs ... eft
un Commentaire fur la Coûtume de Peronne
& c.
En remarquant l'inutilité d'un Com
mentaire qui contient tout auffi peu , &
quelquefois moins que l'article contefté
j'ai ajoûté que c'étoit le défaut dominant
du Commentaire prétendu de M. Billacocq.
Ce reproche eft trop vague , répond
l'Auteur , pour que je fois en état
de m'en juftifier. C'eſt ſe tirer en habile
homme d'un mauvais pas ; on a bien plutôt
fait , & il est bien plus commode &
bien plus avantageux d'imputer ainfi à la
Critique un défaut de jufteffe & de précifion
trop grand pour qu'elle foit fufceptible
d'une Réponſe , que d'en tenter
la réfutation. Il faudroit parmi les articles
que l'on prétend avoir commentés ,
en tirer un certain nombre au hazard . &
faire voir que l'on a donné la décifion de
toutes les difficultés qui naiffent du texte
Dij он
3404 MERCURE DE FRANCE
ou du moins de la plus grande partie ;
& peut- être le hazard n'offriroit- il rien :
de favorable ? La peine que l'on prendroit.
de feiiilleter l'Ouvrage d'un bout à l'au
tre pourroit même ne produire rien de
mieux , & ne préfenter par tout que,
l'occafion ou de fe fouvenir de ce que
dit M. de Saint Evremont , a que les Li
vres font dans la Bibliotheque d'un fameux
Avocat , comme on voit dans la Mer les
Poiffons , dont une partie mange l'autre ,
ou d'appliquer ce qu'on lit dans M. le
Clerc , b qu'il y a une Nation , d'ailleurs
Sçavante & féconde en habiles gens , qui n'eſt
que trop accoutumée à copier , & qui ne
fait que peu d'ufage de fan efprit dans la plupart
des Livres que l'on en voit. Que l'on
connoît que bien des gens lifent en
ce Pays là non pour s'inftruire , pour fe
former l'efprit & le ftile , pour je mettre
en état de juger par eux-mêmes de ce qu'ils
lifent , ou de découvrir quelque chofe de nouveau,
mais pour faire de gros Recueils , &
tirer de tems en tems de ce cabos des Volnmes
indigeftes , & remplis de citations intiles.
par
›
là
Le fingulier eft que l'application fe
trouve faite par M. Billecocq lui-même.
a S. Evremoniana pag. 357.
b Eiblioth. Univ, T. 16. pag. 197.
Je
NOVEMBRE. 1730. 2405
Je n'avois travaillé à ce Recueil , dit- il a
que pour mon inftruction particuliere …..
& en le faifant imprimer par le confeil
de perfonnes judicieuſes qui ont eſtimé
felon la Coûtume ) qu'il pourroit être
utile au Public , je l'ai préſenté tel qu'il
-étoit.
Cela eft excellent dans le Commerce
-ordinaire. On y regarde communément
comme le meilleur ce que chacun a fait
pour fon propre ufage. Mais il en eſt autrement
dans la République des Lettres ;
ce qu'un Auteur a compofé pour lui eft
juftement ce qui y paffe pour valoir le
moins , & pour être le moins eftimable.
Le Public n'y trouve digne de lui que
ce qui a été fait pour lui , convaincu qu'il´
el
eft que qui ne l'a pas en vûë , n'eft pas
fuffilamment excité à fe donner tous les
foins & toutes les peines qui font néceffaires
pour approcher de la perfection :
fur cela le goût eft genéral , & il ſe trouve
ici juftifié par l'inéxactitude , dont j'ai
cité quelques exemples dans mes Obfervations.
M. Billecocq veut , à la verité , que je
mefois trompé , & il n'a rien oublié pour
l'infinuer ; mais je doute qu'il ait réuffi
auprès de ceux qui fe trouvant à portée
a Mercure de Mai , pag: 851,
Diij
de
2406 MERCURE DE FRANCE
de verifier , s'en feront donné la peine.
Sur le premier article , fur tout , il ne
Faut qu'un Du Pleffis & des yeux. M.
Billecocq ayant dit a qu'en l'absence du
mari , ou à fon refus , la femme qui eft en
communauté avec lui peut fe faire autorifer
par Juftice , pour faire la foi & hom
mage des Fiefs à elle échûs pendant le
mariage ; jai remarqué qu'il avoit d'au-
Tant moins de raifon de nous donner cette
maxime comme indubitable , fur la foi
du feul de Heu , que la regle étoit fauffe,
& que Du Pleffis l'avoit fuffifamment fait
entendre de la forte dans le Chapitre même
, dont l'Auteur s'étoit là approprié
Ja meilleure partie. Sur cela il fait le furpris,
parce , dit- il , que les termes dont
Il a fait ufage fe trouvent à peu de chofe
près dans Du Pleffis ; mais il ne dit pas
que Du Pleffis a ajoûté , du moins felon
les Editions de 1702 , de 1709 & de 1728.
car je n'ai pas fous la main la premiere de
16.98. qu'il y a pourtant difficulté à la regle
qu'il venoit de pofer.
La réticence eft fine en mettant fousles
yeux du Public ces dernieres expreffions
, il n'y auroit pas eu moyen de demander
comment je pouvois dire que Da
Pleffis penfoit autrement que de Hen , au
a Liv. 2, Ch. 4 BEEF. 66
lieu
NOVEMBRE. 1930. 1407
Heu qu'en les taifant , & en ne rappor
tant prudemment que ce qui précede y
on s'eft acquis le droit d'avancer hautement
que ma premiere Remarqueute
mak
imaginée , & de la donner pour un début
qui fait porter de la fuite un jugement
défavantageux.
Mais n'imitons pas ces Scholaftiques
qui recherchoient uniquement ce qu'Afiftote
avoit dit fans fe mettre en peine
de ce qu'il auroit du dire , & voyons qui
il faut croire , ou de M. Billecocq qut
continue d'affuter que fon principe eft
inconteftable , ou de Du Pleffis qui a écrit
qu'il étoit très fujet à conteſtation .
La premiere idée qui fe préfente fur
éela eft celle de la diftinction , fi natu
relle entre l'abſence du mari , & ſon refus
de faire la foi & hommage , entre l'abfence
légitime & neceffaire & celle qui
ne feroit affectée que pour éluder de remi
plir ce devoir du vaffelage.
Lorfque l'abfence eft neceffaire , &
qu'elle a pour motif le fervice de l'Etat,
Fattachement à un emploi dont les fonc
tions ne peuvent pas être abandonnées ,
avantl'expiration du tems fixé pour porter
la foi , la difficulté n'eft pas grande. L'E
poufe , de l'hommage de laquelle ce Seigneur
ne veut pas ſe contenter , a la voye
de lui demander fouffrance , c'est- à- dire,
D iiij de
2408 MERCURE DE FRANCE
de requerir qu'il attende que l'empêchement
foit ceffe , & que le mari puiſſe venir
en perfonne s'acquiter de la premiere
obligation que les Loix Féodales
lui impofent. C'eft en ce cas ce que le
Suzerain ne fçauroit refufer , on l'obtiendroit
des Juges malgré lui ; auffi tôt le
droit de faifir eft arrêté pour tout le tems
que doit durer la caufe de l'abfence , &
fila faifie avoit précedé , la main levée
en feroit acquife. Voilà la reffource que
M. Billecocq croit fi impoffible, d'imagi
ner , celle cependant qu'il a dû voir dans
la note fur l'endroit en queftion que MM .
Delauriere & Berroyer ont crû la plus
réguliere , celle enfin pour laquelle Du
Pleffis lui- même a fait affez fentir qu'il
panchoit , lorfqu'il a avoué qu'il trouvoit
de la difficulté à décider qu'en l'abſence
du mari & le délai fatal preffant , la femme
pût fe faire autorifer par juftice pour
porter la foi , fans faire prononcer au
cune féparation.
L'Epoufe peut , & elle doit même faire
la foi & hommage pour les Fiefs qui
lui appartienent , lorfque le Seigneur veut
qu'elle y fatisfaffe pour le mari abfent :
ce n'eft pasfur quoi tombe le doute ; mais
lui donner le droit de mettre à profit
l'éloignement de fon mari pour l'exemter
de la foi , & pour en prendre malgré
le
NOVEMBRE. 1730. 2409
fe
le Seigneur toute la charge fur elle , nonobftant
que ce dernier veuille bien attendre
que l'excufe du mari ceffe , ce leroit
troubler tout l'ordre féodal..
: Car fi l'ufage qui a ſubſiſté aſſez longtems
a d'obliger , autant qu'on le pouvoit
, les filles qui avoient des Fiefs à ne
fe marier que de l'agrément du Seigneur
dans la mouvance de qui ces Fiefs fe
trouvoient , eft abrogé , fi les Suzerains
ont perdu cette prérogative , dont le mo
tif étoit de les préferver de l'inconvenient
d'avoir des vaffaux qui ne leur fuffent
point agréables , ou qui euffent des interêts
oppofés aux leurs , ils fe font du
moins confervé le droit de s'affurer par
un acte de foi & hommage de la fidelité
des nouveaux Feudataires que leur donnent
leurs Vaffales. La décifion s'en trouve
en leur faveur dans toutes les Coûtumes
, dans les unes a , en termes exprès,
& dans les autres , par la conféquence
qui réfulte du principe , que tout nouveau
vaffal , comme le devient le mari qui
a Voyez la Charte de S. Louis du mois de Mai
1246. à la fin du nouvel Examen de l'uſage genéral
des Fiefs. Par M. Druffel , page 35 .
b Eftempes art. 6. Clermont 87. Laon 168 .
Châlons 178. S. Pol 11. Normandie 99. Bretagne
351. Anjou 96. &c . Quelques uns mettent
auffi celle de Paris dans la même Claffe.
Dv exerce
2410 MERCURE DE FRANCE
exerce tous les droits de Seigneurie des
Fiefs de fa femme , doit la foi & hommage
au Seigneur Suzerain , & la doit en per
Sonne.
Delà vient que fi l'abfence n'a point de
cauſe indiſpenſable , & telle qu'il faut
qu'elle foit pour donner lieu à la fouffrance
, la femme ne peut pas non plus
obliger de la recevoir,à porter la foi pour
fon mari , parce qu'elle ne pourroit y
être admife que comme fondée de la pro
turation du mari , puiſque c'est lui qui
eft perſonellement tenu de ce devoir , &
qu'il n'y a qu'une caufe légitime qui puiſfe
donner le privilege de s'en acquiter par
Procureur , fi ce n'eſt dans quelques Coû
tumes particulieres a dont je ne parle
point ici. Vigier 6 rapporte un Arrêt qui
Pa jugé de la forte contre une femme
dont les offres de faire la foi & hommage
y ont été rejettées , quoique ce fut
pour un Fief qui lui appartenoit , &
qu'elle eut une procuration de fon mariy
qui demeuroit dans une autre Province
que
celle du Fief dominant ; & c'eſt auffi
fe fentiment de M. Boucheul . c
b
L'Epoufe fera-t'elle donc fans reffource
Contre la négligence ou le caprice d'un
a Chauny, art. 104.
bsur l'Art 23. de la Coûtume d'Angonmoiss
€ Sur l'art. 144, de la Cratume du Poirou.
mari
NOVEMBRE. 1730. 241T
mhari qui s'obſtinera à ne pas vouloir re-
Venir porter la foi & hommage , ou qui ,
quoique fur les lieux , refufeta fans taifon
d'en faire la démarche ? Et faudra- t'il
qu'en voyant enlever par la faifie qu'un
femblable procede autorife , des revenus
deftinés à un tout autre uſage , dans l'indigence
& la défolation où cette perte la
jette , elle s'en tienne à des plaintes fte
Files & infructueuſes ?
Non : fi la perte des fruits eft un objet
affez confiderable pour mettre du défordre
dans les affaires des deux Epoux ,
pour en caufer le dérangement , la femme
a alors la liberté d'agir contre fon mari
en feparation ; elle recouvre par là l'ad
miniftration de fon bien , elle retire du
mari la Seigneurie des Fiefs qu'elle lui
avoit apporté , & rentre dans le droit
d'en faire feule l'hommage. Mais tant
qu'elle refte en communauté , qu'elle
trouve fon compte à n'en pas pourfuivre
la diffolution , tant que la joüiffance de
fes Fiefs & des droits de Seigneurie qui y
font attachés demeure à fon mari , la Loi
veut que ce foit lui qui faffe l'hommage
fous peine de la perte des fruits. a
Il y a quelques Coûtumes où le refus du
mari de faire la foi & hommage pourles Fiefs
de fa femme, ne produit que le droit de faifir s
le Seigneur ne gagne pas les fruits , il ne pears
D vj
A
2412 MERCURE DE FRANCE
A la verité , cette perte , lorfqu'il y
donne lieu , eft une diffipation , mais qui
fe réduit à ce qui tombe dans la commu
nauté , & qui eft en fon pouvoir , tant
qu'elle ne va point à un affez grand excès
pour donner matiere à la féparation. II
peut difpofer abſolument des effets com
muns , s'en jouer , les perdre & les diffiper
. La femme n'a que la voye de le fou
frir ou de fe féparer.
Voilà les différentes efpeces qui ont été
confondues par les Auteurs , dont M.
Billecocq réclame le fuffrage , & aufquels
il en auroit pû joindre plufieurs autres
qui fe font tous auffi fucceffivement copiés
, fans prendre garde qu'on ne fçauroit
admettre ainfi indiſtinctement la
femme à la foi & hommage pour l'abfence
ou le refus de fon mari , fans donner
atteinte aux Conftitutions féodales .
L'étendue que j'ai été obligé de donner
à ce premier point me fera paffer plus
legerement fur les autres. Heureuſement
il n'y eft pas befoin de tant de difcuffion .
Quiconque ouvrira le Commentaire de
la Villete fur l'article 173. de la Coûtume
de Peronne , y en trouvera affez pour
juger que M. Billecocq a fait une bevûë
que les féqueftrer jufqu'à la prestation de
P'hommage qui lui eft dû. Amiens , art. 9. Bou
enois 47. Chauny.
en
NOVEMBRE. 1730. 2413
en préferant à l'opinion qu'a tenue M.
d'Argentré , que les cadets ne doivent
pas de chambellage à leur frere aîné , là
décifion contraire de la Coûtume de Laon
dont les maximes , qui doivent conduire
à prononcer fur cela , font toutes differentes
de celles de la Coûtume de Peronne
, & qu'il n'a ainfi donné dans l'erreur
que pour avoir négligé de confulter
les Commentateurs de la Coûtume mê
me qu'il vouloit expliquer.
Il fuffit auffi de lire ce qui a été écrit
par Du Moulin , a pour s'appercevoir
qu'une partie des maximes que M. Billecocq
a pofées comme genérales fur la foi
& hommage du Fief contefté entre plufieurs
perfonnes , font fufceptibles de
diverfes exceptions , qu'il ne peut laiffer
ignorer aux vaffaux & aux Seigneurs de
Fief dont il a principalement l'inftruction
en vûë , fans expofer les uns à s'entêter
de prétentions déraifonables , & fans engager
les autres à abandonner les droits
les plus légitimes. C'eft là l'effet de la
préference qu'il a donnée aux compilateurs
modernes fur les Auteurs originaux,
& de fon goût particulier pour le texte
des Coûtumes voifines de la frenne .
Je n'examine point le plus ou le moins
a In Confuetud. Parif. §. 33 , quest , 27.
de
414 MERCURE DE FRANCE
de jufteffe des préjugés fur lefquels ce
goût eft fondé , ni fi la façon dont on
fçait que la redaction des Coûtumes s'eft:
faite , laiffe lieu aux éloges que notre Auteur
leur diftribue. J'aurai occafion d'en
parler dans un Ouvrage plus étendu . If
n'eft queſtion ici que des fuites ou des
effets du plan que M. Billecocq s'eft for
mé.
Son attachement fcrupuleux aux ex-"
preffions des Coûtumes de Champagne ,
qui y font fes favorites , le fait tomber
d'une faute dans une autre. J'ai remarqué
dans mes Obfervations , que pour nous
apprendre fi le Seigneur qui veut retenir
un Fief de fa mouvance , dont le nouvel
acheteur vient lui demander l'inveftiture,
peut déduire , fur le prix de la vente qu'il
eft obligé de rembourfer , le montant des
Droits Féodaux , il apporte pour toute
décifion un texte de la Coûtume de Vermandois
qui ne parle proprement que du
cas , qui ne fait pas de difficulté , auquel
Pacheteur étoit chargé du payement de
ces droits , & qu'ainfi il nous laiffoit
dans l'incertitude fur ce qui doit s'obſerver
lors , ce qui eft le.cas le plus épineux,
que le vendeur eft engagé à l'acquit de
ces droits. Et la remarque eft jufte , parce
que , quoiqu'en dife M. Billecocq , le
texte cité ne préſente rien qui donne lieu
d'ap
NOVEMBRE. 1730. 2415
d'appliquer à d'autre efpece qu'à la pre
miere dont j'ai parlé , la maxime que le
Retrait Seigneurial & lesDroitsFéodauxfont
incompatibles , & ne peuvent pas être pris:
enfemble fur un même Fief.
Dans fa défenſe , déterminé enfin à
nous inftruire plus clairement fi cette Loi
doit auffi être fuivie , lorfque par le contract
de vente le vendeur eft refté chargé
du payement des Droits Féodaux , il
nous dit qu'oül , que cela ne peut pas
former le moindre doute , & il en appor
te en preuve la Coûtume de Rheims
avec le fentiment de quelques Auteurs
qui ont crû, dit- il , que les Coûtumes a ,
qui contiennent des difpofitions contraires
font injuftes , & doivent être reffer
rées dans les bornes de leurs territoires.
Mais c'eft une feconde faute , d'autant
plus inexcufable que la premiere, que l'on
eft exposé à de plus grands maux , par
la prévention pour de fauffes maximes
que par la fimple ignorance des verita-
Bles. Il n'eft rien moins qu'incontefta-
Ble que le vendeur qui eft obligé au
payement des Droits Seigneuriaux pour
la vente qu'il a faite , en devienne déchargé
, & que fa condition change fi le
Seigneur retire des mains de l'acheteur
a Chaumont,art 17 -Amiens,38, Ponthieu ,69%
Ce
2416 MERCURE DE FRANCE
ce qui a été vendu ; de frivoles railonnemens
font le fondement unique d'un privilege
qui feroit fi extraordinaire. Je ne
ferai point de differtation pour le prouver
; la démonftration fe trouve toute
faite dans le Chapitre 3. des Obfervations
Notables fur le Droit Coûtumier , que M.
Bruffel qui n'y laiffe rien à defirer fur
cela , a fait imprimer à S. Omer en 1724.
& dont le fentiment peut être d'ailleurs
appuyé de celui de Pillecart a de Ricard b,
. & de M. De Laitre c
On voit affez que fi je trouve à redire
aux déciſions & aux principes de M. Bil
lecocq , ce n'eft point , comme il l'écrit
à fon ami , parce qu'ils ne font pas affez.
démontrés, mais parce qu'ils ne font point
affez vrais. C'eſt parcequ'il donne continuellement
pour certain ce qui eft au moins
très douteux , pour univerfellement reconnu
ce qui eft le plus contefté , & pour
genéral ce qui eft fufceptible de plufieurs
exceptions .
Une infinité de gens , nous dit l'Auteur
, feront bien contens de trouver d'un
coup d'oeil dans ce Livre la décifion des
difficultés qui fe préfentent ; mais fatif
faction de bien peu de durée pour le
a Sur l'art 216. de la Coût . de Châlons
b Sur l'art 235. de Senlis .
• Sur l'art. 17. de Chaumont,
LecNOVEMBRE
. 1730. 2417 .
Lecteur qui fe donnera la peine d'aller
aux fources , & bien funefte par l'évenement
pour ceux qui , par pareffe de remonter
à ces premieres fources , ou par
ignorance qu'il y en ait de plus pures , fe
feront prévenus & entêtés des idées qu'ils
auront prifes dans une collection fiimparfaite.
Il vaudroit autant pour les premiers
que la compilation fut encore dans
l'obfcurité , & qu'elle n'eut pas été miſe
au jour : Et cela feroit plus avantageux
pour les derniers. C'eſt ce que j'avois à
démontrer.
Fermer
Résumé : DÉFENSE des Remarques de M. Dauvergne sur un Livre de M. Billecocq, intitulé : Les Principes du Droit François sur les Fiefs.
Le texte est une défense des remarques de M. Dauvergne concernant le livre de M. Billecocq intitulé 'Les Principes du Droit François fur les Fiefs'. M. Dauvergne a attendu une réponse de M. Billecocq ou de son correspondant avant de réagir, mais n'ayant rien reçu, il décide de justifier ses observations. Deux points principaux sont en contention : la pertinence du contenu du livre par rapport à son titre et la valeur de l'ouvrage pour la jurisprudence. M. Dauvergne critique le titre du livre, qui promet des principes généraux mais ne les fournit pas. Il souligne que les principes particuliers varient selon les coutumes locales et que le livre de M. Billecocq se limite à la coutume de Peronne, contrairement à ce que le titre laisse entendre. Il accuse également M. Billecocq de ne pas fournir un commentaire complet et utile sur la coutume de Peronne, comme annoncé. M. Dauvergne reproche à M. Billecocq de ne pas avoir commenté suffisamment les articles de la coutume, se contentant souvent de répéter le texte sans ajouter de valeur. Il cite des exemples d'inexactitudes et de manque de précision dans le livre. M. Billecocq, en réponse, affirme que les remarques de M. Dauvergne sont trop vagues pour être réfutées. Le texte aborde également des questions spécifiques de droit féodal, comme le droit de la femme de faire la foi et hommage en l'absence de son mari. M. Dauvergne critique la position de M. Billecocq sur ce point, en se référant à des auteurs comme Du Pleffis et en soulignant les distinctions entre l'absence légitime et l'absence affectée. Il conclut que la position de M. Billecocq trouble l'ordre féodal et ne respecte pas les droits des seigneurs. En outre, le texte traite des obligations féodales, notamment la foi et hommage, et des droits des femmes dans ce contexte. En l'absence de cause indispensable, une femme ne peut pas être obligée de recevoir la foi et hommage à la place de son mari, car ce devoir incombe personnellement à ce dernier. Cependant, si la négligence ou le caprice du mari cause un préjudice financier significatif, la femme peut demander une séparation et récupérer l'administration de ses biens, y compris les fiefs, et effectuer seule l'hommage. Certaines coutumes permettent au seigneur de ne pas perdre les fruits en cas de refus du mari, mais cette perte reste une dissipation des biens communs. Le texte critique également les erreurs de M. Billecocq, qui a mal interprété certaines coutumes et maximes féodales, en se basant sur des compilations modernes plutôt que sur les auteurs originaux. Il souligne l'importance de consulter les sources primaires pour éviter les erreurs et les préjugés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 782-783
ALLEMAGNE.
Début :
Le bruit s'est répandu depuis peu à Vienne, que l'Empereur [...]
Mots clefs :
Vienne, Ratisbonne, Empereur, Coutume, Église aulique, Mystères de la Passion
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALLEMAGNE.
ALLEMAGNE.
E bruit s'est répandu depuis peu à Vienne ,
que l'Empereur avoit pris la résolution d'aller
àu mois de Juin prochain à Ratisbonne , pour
regler la succession future de ses Etats , de l'avis
et du consentement des Electeurs , Princes et Etats
de l'Empire.
Le 17. du mois dernier , l'Empereur et l'Im-1
peratrice fe rendirent , selon la coûtume , dans
I'Eglise Aulique des Augustins Déchaussez , où
L. M. I. entendirent les cinq Sermons sur les
Misteres de la Passion , dont trois furent prêchez
en Allema et deux en Italien.
Le
C
AVRIL 1731. 783
Le 22. Jeudí Saint , P'Empereur lava les pieds
à douze pauvres Vieillards , qui faisoient tous ensemble
971. ans , et l'Imperatrice à douze pauvres
vieilles femmes , âgées aussi toutes ensemble
dé 1028. ans.
La Ville de Gratz en Stirie , fut réduite en
cendre la nuit du 19. au 30. du mois dernier.
E bruit s'est répandu depuis peu à Vienne ,
que l'Empereur avoit pris la résolution d'aller
àu mois de Juin prochain à Ratisbonne , pour
regler la succession future de ses Etats , de l'avis
et du consentement des Electeurs , Princes et Etats
de l'Empire.
Le 17. du mois dernier , l'Empereur et l'Im-1
peratrice fe rendirent , selon la coûtume , dans
I'Eglise Aulique des Augustins Déchaussez , où
L. M. I. entendirent les cinq Sermons sur les
Misteres de la Passion , dont trois furent prêchez
en Allema et deux en Italien.
Le
C
AVRIL 1731. 783
Le 22. Jeudí Saint , P'Empereur lava les pieds
à douze pauvres Vieillards , qui faisoient tous ensemble
971. ans , et l'Imperatrice à douze pauvres
vieilles femmes , âgées aussi toutes ensemble
dé 1028. ans.
La Ville de Gratz en Stirie , fut réduite en
cendre la nuit du 19. au 30. du mois dernier.
Fermer
Résumé : ALLEMAGNE.
En avril 1731, une rumeur annonça la visite de l'Empereur à Ratisbonne pour régler la succession de ses États. L'Empereur et l'Impératrice assistèrent à des sermons et lavèrent les pieds de pauvres personnes âgées. La ville de Graz fut détruite par un incendie en mars.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 1262-1276
SUITE de la Dissertation sur les Enseignes Militaires des François.
Début :
Les Eglises dédiées à des Saints, du rang des Confesseurs, avoient leurs [...]
Mots clefs :
Enseignes militaires, Oriflamme, Abbaye de Saint-Denis, Montjoye, Rois, Tombeau, Armée, Saints, Montagne, Coutume, Martyrs, Trésor, Gardiens
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Dissertation sur les Enseignes Militaires des François.
SUITE de la Dissertation sur les
Enseignes Militaires des François.
La
Es Eglises dédiées à des Saints , du
rang des Confesseurs , avoient leurs
Bannieres de couleur Bleue ou Violette :
celle de S.Martin devoit être de cette cou-
* L'Auteur ne prétend point condamner le jugement
de l'Académie , et quiconque l'interpréteroit
ainsi , n'entendroit point le sens de la Strophe.
II. Vol. leus
JUIN. 1733. 1263
leur , et c'est peut - être ce qui fit que lorsque
nos Rois prirent des Fleurs de Lys
pour armoiries , ils les mirent sur un
fond de gros bleu , en l'honneur de saint
Martin , dont la dévotion n'étoit pas
tout-à- fait tombée dans ces temps - là.
On prit la coutume de faire les Bannieres
de couleurs qui montrassent la
classe des Saints à qui elles étoient dédiées
, conformement à l'usage des Ecclesiastiques
, qui ont toujours observé ,
en faisant l'Office Divin , d'avoir des ornemens
qui désignassent la qualité du
Saint dont on fait la fête , prenant des
Chappes blanches pour les fêtes des
Vierges , des rouges pour les Martyrs ,
des vertes et des bleues pour les Confesseurs
, et des noires pour l'Office des
Morts.
Toutes ces Bannieres se terminoient en
trois pointes , désignant la Trinité. Celle
de Saint Denys prit le nom d'Oriflamme;
à cause de sa forme qui étoit une Lance
dorée , à laquelle pendoit un morééau
d'Etoffe de soye rouge , taillé en ma→
niere de flamme à trois pointes , terminées
chacune par une Houpe verte.M.du
Cange a fait une Dissertation qui renferme
tout ce que les Auteurs François ont
II. Vol. A v ' écrit
1264 MERCURE DE FRANCE
écrit de cette mystérieuse Enseigne , on
peut y avoir recours.
L'emploi de celui qui la portoit pour
le Roy , n'étoit qu'une commission ; le
Gentilhomme qui en avoit été chargé
pendant une Guerre , la reportoit à saint
Denis aussi- tôt que la Guerre étoit finie ;
et si on avoit besoin de la reprendre pour
une autre expédition , la commission en
étoit donnée souvent à un autre Gentilhomme.
Mais comme le temps change les usages,
les derniers Porte Oriflammes se succedoient
quelquefois de pere en fils dans
cette fonction ; et de plus ils négligeoient
de rapporter ce pieux dépôt qu'on leur
avoit confié dans le lieu où il devoit être
et le gardoient chez eux , sur tout quand
l'expedition pour laquelle ont l'avoit
prise , n'étoit point terminée , et qu'il
falloit retourner à la Guerre la Campagne
suivante .
On voit par l'Histoire de l'Abbaye de
S. Denys , de Dom Félibien , ( pag. 313. )
que le Roy Charles VI.après avoir nommé
Hurin , Sire d'Aumont , pour garder
l'Oriflamme , lui ordonna d'aller prendre
cetre Enseigne que Guillaume des
Bordes ( qui la gardoit auparavant ) avoit
11. Vol.
reJUIN.
1733 .
1265
retenue chez lui , n'ayant point eu occasion
de la déployer pour le service du
Roy , et ordonna en même temps au Sire
d'Aumont de la reporter dans l'Abbaye
de S. Denys .
L'ignorance et la crédulité où l'on étoit
dans lessiéc les où l'Oriflamme fut en réputation
, faisoit débiter bien des contes
sur son origine , on prétendoit qu'elle
avoit été apportée du Ciel , par un Ange ,
avec l'Ecu flourdelisé , dans le temps de
la conversion de Clovis , et long - temps
après que cette Enseigne eut cessé de paroître
dans les Armées,on croïoit qu'elle s'en
étoit retournée au Ciel , on se persuadoit
core qu'elle ne s'usoit point ; mais présentement
qu'on est revenu de toutes ces
pieuses fables , il est raisonnable de penser
que quand l'Oriflamme étoit vieille
et déchirée, on en substituoit une autre à
sa place , et les Religieux faisoient de la
vieille ce qu'ils vouloient , et quelquefois
elle restoit au Porte - Oriflamme , qui
en disposoit à sa volonté; comme les Colonels
font aujourd'hui des Drapeaux et des
Etendarts qui ont servi à leurs Regimens
qu'ils gardent souvent chez eux comme
des marques honorables pour leurs Descendans
, quand ils n'en veulent pas disposer
en faveur de quelque Eglise où
II. Vol.
·A vj
il
1266 MERCURE DE FRANCE
ils ont dévotion , ou en faire quelqu'au
tre usage.
La coutume d'offrir à la Divinité les
Enseignes prises sur l'Ennemi est tresancienne
; les Payens mettoient dans les
Temples de leurs Dieux les Trophées
qu'ils rapportoient de la Guerre. Les Philistins
après avoir vaincu Saül , appendirent
les armes de ce Roy aux voutes du
Temple de leur Dieu Astaroth, ( Les Rois,
liv. 1. ) et dans l'histoire de Sablé , par
M. Ménage , on voit dans la Généalogie
des Seigneurs de Mayenne , qu'un de ces
Seigneurs étant revenu d'une Croisade
offrit à une Eglise de sa Terre les Enseignes
qu'il avoit rapportées de son voïage.
On expose dans l'Eglise de Notre - Dame
de Paris toutes les Enseignes de Terre
et de Mer qui se gagnent sur l'Ennemi
pendant une Guerre , et on ne les ôte que
quand la paix est faite.
Le Poëte Malherbe dans une Lettre
qu'il écrit à son Cousin , le 22 Decembre
1627. lui dit : Les Drapeaux pris sur les
Anglois , à l'attaque de l'Isle de Rhé ,
furent hier apportez au Louvre , on leur
fit faire un tour dans la Cour , selon la
coutume , et on les porta ensuite à N. D.
Il y en a 44. qui ont tous au bout d'enhaut
et au coin , qui est vers le bois , un
II. Vol mor
JUIN. 1733. 1267
morceau de Tafetas blanc , d'environ 3
pieds en quarré , et en ce Tafetas , il yуэa
une Croix rouge qui touche à toutes les
4 faces de ce quarré. De maniere qu'en
admettant ( comme on le doit ) le renouvellement
de l'Oriflamme, quand elle étoit
usée , on accordera deux opinions diffé
rentes d'Auteurs sur le sort que cette Enseigne
a eu depuis que nos Rois ne l'ont
plus fait porter dans leurs Armées ; ce
qui arriva sous Charles VII . pendant que
les Anglois étoient Maîtres de Paris. Les
uns soutenant qu'elle étoit toujours restée
dans le trésor de S. Denys , où on la
voyoit encore en 1534 et 1594. suivant
les Inventaires du même trésor, faits dans
ces années- là ; et les autres ont pensé
qu'elle a pû rester en la possession des
Gentilhommes qui en avoient la garde ,
et que par conséquent on peut trouver
des Oriflammes dans les Archives des
descendans de ces Gentilhommes. Messieurs
d'Harcourt en conservent un , qui
leur vient par succession de Pierre de
Villiers l'Isle - Adam , Grand - Maître de
France et Porte Oriflamme , dont la fille
épousa Jean de Garenciere , et fut Ayeul
d'une Tugdal de Karmoisien , mariée à
Jean de Gaillon , grand- pere de ' Françoise
de Gaillon femme de François.
II. Vol. d'Har
1268 MERCURE DE FRANCE
d'Harcourt , Seigneur de Beuvron , à la
posterité duquel appartient ( selon M. de
la Roque, dans son Histoire de la Maison
d'Harcourt , ) le droit de garder l'Oriflamme
, en supposant que cette dignité
étoit devenue sur sa fin héréditaire dans
les familles de ceux qui l'ont possedée .
Quant à la difference que le P. Daniel
( dans sa Milice Françoise ) trouve ,
entre l'Oriflamme, qui est chez Messieurs
d'Harcourt , et celle qui étoit dans le
Trésor de S.Denys , ce qui lui fait dire que
la premiere n'est pas la véritable , c'est
une minutie où il ne faut point s'arrêter ,
car quoique l'Etendart de S. Denys ait
été pendant long temps d'une seule couleur
pleine , la mode y'a pû faire ajouter
dans les derniers temps des ornemens ,
comme des Flammes et des Couronnes
en Broderies d'or. Il suffit que la couleur
de l'Oriflamme, conservée chez Messieurs
d'Harcourt, soit rouge, pour croire qu'el
le peut être aussi véritable que celle qui
se trouvoit dans le Trésor de S. Denys au
16 siécle, quoique celle - cy fut plus grande
et d'une étoffe unie .
Il n'est pas même certain qu'il n'y eut
qu'une Oriflamme d'usage en mêmetemps
, et que quand il y en avoit une à
l'Armée , il n'y en cut pas encore une
II. Vol.
autre
JUIN. 1733. 1269
autre qui restoit à S. Denys , pour les
besoins extraordinaires de l'Abbaye , ou
pour envoyer à une seconde Armée
Royale ; car l'Oriflamme étoit un Etendart
, attaché à l'Armée , et non à la personne
des Rois , comme je le ferai voir
en parlant de l'Etendart Royal , autre
Enseigne qui ne quittoit point le Corps
du Roy , au lieu que l'Oriflamme alloit
toute seule à la tête de l'armée , gardée
seulement par une Troupe de Cavaliers
d'Elite Vexillum sancti Dionisii quod
omnes præcedere in bella solebat.
Voicy ce que dit Rigord , Historien
de Philippe Auguste , en parlant de ce
qui se fit à S. Denis , lorsque ce Prince y
alla prendre l'Oriflamme pour son voyage
d'Outremer , après que le Roy , à genoux
devant le Sépulchre des Saints Martyrs
, eut imploré par ses prieres et ses larmes
, l'assistance du Ciel , il reçut la Pannetiere
et le Bourdon des mains de Guillaume
, Archevêque de Rheims , son oncle
maternel , et il y prit ensuite de sa propre
main deux Etendarts qui étoient sur la
Châsse des Saints Martyrs .
Voilà certainement une occasion où il
paroît deux Oriflammes à la fois , peutêtre
qu'on les doubloit pour n'en pas
manquer en cas qu'il s'en perdît une ;
II. Vol. en
270 MERCURE DE FRANCE
en supposant cela on accordera ce qui
se trouve dans deux Historiens , Jacques
Meyer et Guillaume Guyard , le premier
soutenant que la véritable Oriflamme
fut perdue au combat de Mons en
Puelle, et qu'elle ne se retrouva plus, pendant
que le second assure que l'Oriflamme
qui se perdit dans ce Combat , n'étoit
qu'une Enseigne contrefaite que le
Roy avoit fait paroître ce jour - là pour
encourager ses Soldats ; cecy sent bien
le conte fait à plaisir ; quelle raison le
Roy auroit-il eû de tromper ses Soldats.
dans la supposition de cette fausse Enseigne
? Ne vaut-il pas mieux convenir
que dans les occasions que l'on jugeoit
devoir être périlieuses , on se munissoit
de deux de ces Enseignes , pour pouvoir
les substituer l'une à l'autre , en cas qu'il
s'en perdit une , et que c'est ce qui fut
fait à la bataille de Mons en Puelle , où
l'une ayant été perduë la veille , il en
reparut une autre le lendemain .
Ce que je dis n'est point pour diminuer
l'estime que nous croyons que nos
Ancêtres faisoient de cet Etendart . Ils le
regardoient comme un Symbole de Religion
; et dans cette idée ils lui donnoient
le premier rang sur toutes leurs autres:
Enseignes .
4
II. Vol Qmaibus
JUIN . 1733: 1271
Omnibus in bellis habet omnia signa
preire , dans l'esperance que leur Saint
Patron , à qui appartenoit cette Enseigne,
obtiendroit du Ciel par ses prieres la direction
des guerres qu'ils entreprenoient
et les feroient réussir à leur avantage.
Le nom du Saint devint aussi leur cri
de guerre ; ce fut sous Louis le Gros
qu'on commença à invoquer S. Denis ,
Patron du Royaume , dans tous les besoins
Militaires par ces mots , MONTJOYE
SAINT DENIS , qui sont devenus la Devise
génerale de nos Rois. Dans tous les
temps et chez toutes les Nations , la
coûtume des Soldats étoit de faire de
grands cris avant que de combattre et
après avoir combattu ; les premiers de
ces cris pour exciter le courage et jetter
l'effroy dans le coeur de l'Ennemi , et les
seconds pour remercier les Dieux qu'on
adoroit du gain d'une bataille , et en célebrer
la premiere réjouissance .
Clovis dans le Champ de Colbrac ;
implore le secours du Dieu que sa femme
adore. Les François devenus Chrétiens ,
adressent leurs cris à S. Martin , ensuite
à S. Denis , esperant attirer sur eux les
faveurs du Ciel par l'intercession de leurs
Saints Protecteurs.
De tous les Auteurs qui ont voulu
II. Vol.
expliquer
1272 MERCURE DE FRANCE
expliquer le mot de Montjoye , qui précedoit
celui de S. Denis dans l'acclamation
Militaire des François , Mrs Ducange
et de Caseneuve , sont ceux qui ont
le mieux pensé sur la véritable signifisation
de ce mot , en disant que c'est
un vieux terme François qui exprime
une Colline ,
diminutif de Montagne 3
toute l'erreur du premier de ces deux
Sçavans , est de dire que par le mot de
Montjoye , il faut entendre seulement la
Montagne de Montmartre où S. Denis
fut martyrisé ; le Pere Daniel , dans sa
Milice Françoise , qui a voulu le relever
sur cette méprise , a plus mal fait que
lui en disant que Montmartre est une
veritable Montagne , qu'elle est trop
haute pour qu'on lui puisse donner ce
nom de Montjoye , et qu'elle se trouve
appellée par tout Montagne de Mars , et
non pas Montjoye , est- ce là une raison assez
solide pour que Montjoye ne puisse pas
signifier un petit Mont ? Si ce Pere avoit
poussé ses Recherches jusques dans les
usages que les Gaulois et les Germains
observoient en enterrant leurs Morts ,
il auroit trouvé la preuve que Montjoye
a signifié une petite Montagne artificielle
qui se formoit de la maniere que voicy :
Quand un Chef de Guerre de ces Na-
II. Vol. tions
JUIN. 1733. 1273
tions mouroit au milieu de son armée ,
après que le corps avoit été mis dans
une fosse avec toutes les ceremonies qui
s'observoient en pareil cas , chaque Soldat
portoit une pelletée de terre pour
recouvrir la fosse de son General , ca
qui formoit dessus une petite éminence
qui devenoit haute à proportion que
l'armée
qui faisoit l'enterrement , étoit nombreuse.
La Flandre et les Provinces qui l'avoisinent
, sont encore pleines de ces monticules
qu'on appelloit dans le Pays des
Tombes , pour mieux conserver le souvenir
du sujet qui les a produites ; avant
que de prendre ce nom de Tombes , elles
avoint celui de Montjoye , terme qui a
toujours signifié en vieux François une
élevation , qui sert à marquer un lieu
que l'on veut reconnoître , et où l'on
veut parvenir quand on en est éloigné.
›
Les Phares qui sont sur les Ports de
Mer , les Balises , faites de tonneaux ou
de pieces de bois flotantes sur l'eau pour
servir à guider les Vaisseaux entre des
Rochers cachez sous l'eau , et enfin toutes
sortes de marques propres à faire éviter
les dangers et à montrer les lieux éloignez
, ou ceux qui renferment des choses
dignes de memoire , étoient nommez
II. Vel. des
1274 MERCURE DE FRANCE
des Montjoyes , parcequ'elles apprenoient
avec plaisir à ceux qui les voyoient , des
Endroits que l'on auroit eu peine à re
trouver sans leurs secours.
On élevoit des Montjoyes sur les Tombeaux
des personnes de considération ,
plus ou moins magnifiques et remarqua
bles , selon la dignité de ces personnes ;
les premiers Chrétiens persécutez , mirent
des marques moins sensibles sur les Tombeaux
des Martyrs qui se trouvoient en
pleine campagne ; ces marques , qui n'étoient
souvent que de simples pierres ,
eurent le même nom . On n'oublia pas
sans doute de mettre une Montjoye sur
le Tombeau de S. Denis et de ses Compagnons
, jusqu'à-ce qu'on fût en liberté
de renfermer ce Tombeau dans une Eglise
; dans la suite l'Eglise où il étoit renfermé
étant devenue célebre par la dévotion
les Fidelles eurent à ce Tomque
beau , les Rois qui s'en rendirent les Protecteurs
, se regarderent en même-temps
comine les Gardiens de ce S. Tombeau ; et
pour montrer publiquement l'honneus
qu'ils se faisoient de cette qualité , ils
l'exprimoient par le nom ancien de Montjoye
, et prirent delà occasion de crier
à la guerre Montjoye S. Denis , comme
s'ils eussent voulu dire nous sommes les
II. Vel.
garN.
1733. 1275
"
gardiens du Tombeau de S. Denis , la
Banniere dont nous nous servons en est
la marque , et nous la portons pour deffendre
les biens qui appartiennent à ce
Saint , et qui ont été offerts à son Tombeau.
Dans toutes les Religions du Monde
les Princes qui ont eu de la pieté , se
sont toujours fait honneur d'être dépositaires
de quelques Monumens respectables
de ces Religions. Il semble même
que la destinée des Empires soit , pour
ainsi dire , attachée à la conservation de
ces Monumens. Les Payens enchaînoient
leurs Dieux . Une Ville croyoit ne jamais
succomber aux efforts de ses Ennemis
tant qu'elle étoit en possession de ses
Lares et de ses Pénates. La ruine de Troye
ne fut attribuée qu'à l'enlevement du
Palladium.
Les Empereurs Ottomans gardent avec
soin dans leur Serrail l'Etendart de guerre
et la Robbe de Mahomet. Tous les
Princes de cette Religion qui ont possedé
la Ville de Jérusalem , ont tous pris
la qualité de Maîtres ou de Possesseurs
du S. Tombeau.
Pourquoi nos Rois Très- Chrétiens ne
se seroient-ils pas fait le même honneur
de se dire les Gardiens du Tombeau d'un
II. Vol.
Martys
16/0 VIL
ע ע
Martyr de qui leurs Peuples tiennent la
Foy , et de montrer l'estime qu'ils faisoient
de ce Titre par ce cri d'allegresse
Montjoye S. Denis.
Enseignes Militaires des François.
La
Es Eglises dédiées à des Saints , du
rang des Confesseurs , avoient leurs
Bannieres de couleur Bleue ou Violette :
celle de S.Martin devoit être de cette cou-
* L'Auteur ne prétend point condamner le jugement
de l'Académie , et quiconque l'interpréteroit
ainsi , n'entendroit point le sens de la Strophe.
II. Vol. leus
JUIN. 1733. 1263
leur , et c'est peut - être ce qui fit que lorsque
nos Rois prirent des Fleurs de Lys
pour armoiries , ils les mirent sur un
fond de gros bleu , en l'honneur de saint
Martin , dont la dévotion n'étoit pas
tout-à- fait tombée dans ces temps - là.
On prit la coutume de faire les Bannieres
de couleurs qui montrassent la
classe des Saints à qui elles étoient dédiées
, conformement à l'usage des Ecclesiastiques
, qui ont toujours observé ,
en faisant l'Office Divin , d'avoir des ornemens
qui désignassent la qualité du
Saint dont on fait la fête , prenant des
Chappes blanches pour les fêtes des
Vierges , des rouges pour les Martyrs ,
des vertes et des bleues pour les Confesseurs
, et des noires pour l'Office des
Morts.
Toutes ces Bannieres se terminoient en
trois pointes , désignant la Trinité. Celle
de Saint Denys prit le nom d'Oriflamme;
à cause de sa forme qui étoit une Lance
dorée , à laquelle pendoit un morééau
d'Etoffe de soye rouge , taillé en ma→
niere de flamme à trois pointes , terminées
chacune par une Houpe verte.M.du
Cange a fait une Dissertation qui renferme
tout ce que les Auteurs François ont
II. Vol. A v ' écrit
1264 MERCURE DE FRANCE
écrit de cette mystérieuse Enseigne , on
peut y avoir recours.
L'emploi de celui qui la portoit pour
le Roy , n'étoit qu'une commission ; le
Gentilhomme qui en avoit été chargé
pendant une Guerre , la reportoit à saint
Denis aussi- tôt que la Guerre étoit finie ;
et si on avoit besoin de la reprendre pour
une autre expédition , la commission en
étoit donnée souvent à un autre Gentilhomme.
Mais comme le temps change les usages,
les derniers Porte Oriflammes se succedoient
quelquefois de pere en fils dans
cette fonction ; et de plus ils négligeoient
de rapporter ce pieux dépôt qu'on leur
avoit confié dans le lieu où il devoit être
et le gardoient chez eux , sur tout quand
l'expedition pour laquelle ont l'avoit
prise , n'étoit point terminée , et qu'il
falloit retourner à la Guerre la Campagne
suivante .
On voit par l'Histoire de l'Abbaye de
S. Denys , de Dom Félibien , ( pag. 313. )
que le Roy Charles VI.après avoir nommé
Hurin , Sire d'Aumont , pour garder
l'Oriflamme , lui ordonna d'aller prendre
cetre Enseigne que Guillaume des
Bordes ( qui la gardoit auparavant ) avoit
11. Vol.
reJUIN.
1733 .
1265
retenue chez lui , n'ayant point eu occasion
de la déployer pour le service du
Roy , et ordonna en même temps au Sire
d'Aumont de la reporter dans l'Abbaye
de S. Denys .
L'ignorance et la crédulité où l'on étoit
dans lessiéc les où l'Oriflamme fut en réputation
, faisoit débiter bien des contes
sur son origine , on prétendoit qu'elle
avoit été apportée du Ciel , par un Ange ,
avec l'Ecu flourdelisé , dans le temps de
la conversion de Clovis , et long - temps
après que cette Enseigne eut cessé de paroître
dans les Armées,on croïoit qu'elle s'en
étoit retournée au Ciel , on se persuadoit
core qu'elle ne s'usoit point ; mais présentement
qu'on est revenu de toutes ces
pieuses fables , il est raisonnable de penser
que quand l'Oriflamme étoit vieille
et déchirée, on en substituoit une autre à
sa place , et les Religieux faisoient de la
vieille ce qu'ils vouloient , et quelquefois
elle restoit au Porte - Oriflamme , qui
en disposoit à sa volonté; comme les Colonels
font aujourd'hui des Drapeaux et des
Etendarts qui ont servi à leurs Regimens
qu'ils gardent souvent chez eux comme
des marques honorables pour leurs Descendans
, quand ils n'en veulent pas disposer
en faveur de quelque Eglise où
II. Vol.
·A vj
il
1266 MERCURE DE FRANCE
ils ont dévotion , ou en faire quelqu'au
tre usage.
La coutume d'offrir à la Divinité les
Enseignes prises sur l'Ennemi est tresancienne
; les Payens mettoient dans les
Temples de leurs Dieux les Trophées
qu'ils rapportoient de la Guerre. Les Philistins
après avoir vaincu Saül , appendirent
les armes de ce Roy aux voutes du
Temple de leur Dieu Astaroth, ( Les Rois,
liv. 1. ) et dans l'histoire de Sablé , par
M. Ménage , on voit dans la Généalogie
des Seigneurs de Mayenne , qu'un de ces
Seigneurs étant revenu d'une Croisade
offrit à une Eglise de sa Terre les Enseignes
qu'il avoit rapportées de son voïage.
On expose dans l'Eglise de Notre - Dame
de Paris toutes les Enseignes de Terre
et de Mer qui se gagnent sur l'Ennemi
pendant une Guerre , et on ne les ôte que
quand la paix est faite.
Le Poëte Malherbe dans une Lettre
qu'il écrit à son Cousin , le 22 Decembre
1627. lui dit : Les Drapeaux pris sur les
Anglois , à l'attaque de l'Isle de Rhé ,
furent hier apportez au Louvre , on leur
fit faire un tour dans la Cour , selon la
coutume , et on les porta ensuite à N. D.
Il y en a 44. qui ont tous au bout d'enhaut
et au coin , qui est vers le bois , un
II. Vol mor
JUIN. 1733. 1267
morceau de Tafetas blanc , d'environ 3
pieds en quarré , et en ce Tafetas , il yуэa
une Croix rouge qui touche à toutes les
4 faces de ce quarré. De maniere qu'en
admettant ( comme on le doit ) le renouvellement
de l'Oriflamme, quand elle étoit
usée , on accordera deux opinions diffé
rentes d'Auteurs sur le sort que cette Enseigne
a eu depuis que nos Rois ne l'ont
plus fait porter dans leurs Armées ; ce
qui arriva sous Charles VII . pendant que
les Anglois étoient Maîtres de Paris. Les
uns soutenant qu'elle étoit toujours restée
dans le trésor de S. Denys , où on la
voyoit encore en 1534 et 1594. suivant
les Inventaires du même trésor, faits dans
ces années- là ; et les autres ont pensé
qu'elle a pû rester en la possession des
Gentilhommes qui en avoient la garde ,
et que par conséquent on peut trouver
des Oriflammes dans les Archives des
descendans de ces Gentilhommes. Messieurs
d'Harcourt en conservent un , qui
leur vient par succession de Pierre de
Villiers l'Isle - Adam , Grand - Maître de
France et Porte Oriflamme , dont la fille
épousa Jean de Garenciere , et fut Ayeul
d'une Tugdal de Karmoisien , mariée à
Jean de Gaillon , grand- pere de ' Françoise
de Gaillon femme de François.
II. Vol. d'Har
1268 MERCURE DE FRANCE
d'Harcourt , Seigneur de Beuvron , à la
posterité duquel appartient ( selon M. de
la Roque, dans son Histoire de la Maison
d'Harcourt , ) le droit de garder l'Oriflamme
, en supposant que cette dignité
étoit devenue sur sa fin héréditaire dans
les familles de ceux qui l'ont possedée .
Quant à la difference que le P. Daniel
( dans sa Milice Françoise ) trouve ,
entre l'Oriflamme, qui est chez Messieurs
d'Harcourt , et celle qui étoit dans le
Trésor de S.Denys , ce qui lui fait dire que
la premiere n'est pas la véritable , c'est
une minutie où il ne faut point s'arrêter ,
car quoique l'Etendart de S. Denys ait
été pendant long temps d'une seule couleur
pleine , la mode y'a pû faire ajouter
dans les derniers temps des ornemens ,
comme des Flammes et des Couronnes
en Broderies d'or. Il suffit que la couleur
de l'Oriflamme, conservée chez Messieurs
d'Harcourt, soit rouge, pour croire qu'el
le peut être aussi véritable que celle qui
se trouvoit dans le Trésor de S. Denys au
16 siécle, quoique celle - cy fut plus grande
et d'une étoffe unie .
Il n'est pas même certain qu'il n'y eut
qu'une Oriflamme d'usage en mêmetemps
, et que quand il y en avoit une à
l'Armée , il n'y en cut pas encore une
II. Vol.
autre
JUIN. 1733. 1269
autre qui restoit à S. Denys , pour les
besoins extraordinaires de l'Abbaye , ou
pour envoyer à une seconde Armée
Royale ; car l'Oriflamme étoit un Etendart
, attaché à l'Armée , et non à la personne
des Rois , comme je le ferai voir
en parlant de l'Etendart Royal , autre
Enseigne qui ne quittoit point le Corps
du Roy , au lieu que l'Oriflamme alloit
toute seule à la tête de l'armée , gardée
seulement par une Troupe de Cavaliers
d'Elite Vexillum sancti Dionisii quod
omnes præcedere in bella solebat.
Voicy ce que dit Rigord , Historien
de Philippe Auguste , en parlant de ce
qui se fit à S. Denis , lorsque ce Prince y
alla prendre l'Oriflamme pour son voyage
d'Outremer , après que le Roy , à genoux
devant le Sépulchre des Saints Martyrs
, eut imploré par ses prieres et ses larmes
, l'assistance du Ciel , il reçut la Pannetiere
et le Bourdon des mains de Guillaume
, Archevêque de Rheims , son oncle
maternel , et il y prit ensuite de sa propre
main deux Etendarts qui étoient sur la
Châsse des Saints Martyrs .
Voilà certainement une occasion où il
paroît deux Oriflammes à la fois , peutêtre
qu'on les doubloit pour n'en pas
manquer en cas qu'il s'en perdît une ;
II. Vol. en
270 MERCURE DE FRANCE
en supposant cela on accordera ce qui
se trouve dans deux Historiens , Jacques
Meyer et Guillaume Guyard , le premier
soutenant que la véritable Oriflamme
fut perdue au combat de Mons en
Puelle, et qu'elle ne se retrouva plus, pendant
que le second assure que l'Oriflamme
qui se perdit dans ce Combat , n'étoit
qu'une Enseigne contrefaite que le
Roy avoit fait paroître ce jour - là pour
encourager ses Soldats ; cecy sent bien
le conte fait à plaisir ; quelle raison le
Roy auroit-il eû de tromper ses Soldats.
dans la supposition de cette fausse Enseigne
? Ne vaut-il pas mieux convenir
que dans les occasions que l'on jugeoit
devoir être périlieuses , on se munissoit
de deux de ces Enseignes , pour pouvoir
les substituer l'une à l'autre , en cas qu'il
s'en perdit une , et que c'est ce qui fut
fait à la bataille de Mons en Puelle , où
l'une ayant été perduë la veille , il en
reparut une autre le lendemain .
Ce que je dis n'est point pour diminuer
l'estime que nous croyons que nos
Ancêtres faisoient de cet Etendart . Ils le
regardoient comme un Symbole de Religion
; et dans cette idée ils lui donnoient
le premier rang sur toutes leurs autres:
Enseignes .
4
II. Vol Qmaibus
JUIN . 1733: 1271
Omnibus in bellis habet omnia signa
preire , dans l'esperance que leur Saint
Patron , à qui appartenoit cette Enseigne,
obtiendroit du Ciel par ses prieres la direction
des guerres qu'ils entreprenoient
et les feroient réussir à leur avantage.
Le nom du Saint devint aussi leur cri
de guerre ; ce fut sous Louis le Gros
qu'on commença à invoquer S. Denis ,
Patron du Royaume , dans tous les besoins
Militaires par ces mots , MONTJOYE
SAINT DENIS , qui sont devenus la Devise
génerale de nos Rois. Dans tous les
temps et chez toutes les Nations , la
coûtume des Soldats étoit de faire de
grands cris avant que de combattre et
après avoir combattu ; les premiers de
ces cris pour exciter le courage et jetter
l'effroy dans le coeur de l'Ennemi , et les
seconds pour remercier les Dieux qu'on
adoroit du gain d'une bataille , et en célebrer
la premiere réjouissance .
Clovis dans le Champ de Colbrac ;
implore le secours du Dieu que sa femme
adore. Les François devenus Chrétiens ,
adressent leurs cris à S. Martin , ensuite
à S. Denis , esperant attirer sur eux les
faveurs du Ciel par l'intercession de leurs
Saints Protecteurs.
De tous les Auteurs qui ont voulu
II. Vol.
expliquer
1272 MERCURE DE FRANCE
expliquer le mot de Montjoye , qui précedoit
celui de S. Denis dans l'acclamation
Militaire des François , Mrs Ducange
et de Caseneuve , sont ceux qui ont
le mieux pensé sur la véritable signifisation
de ce mot , en disant que c'est
un vieux terme François qui exprime
une Colline ,
diminutif de Montagne 3
toute l'erreur du premier de ces deux
Sçavans , est de dire que par le mot de
Montjoye , il faut entendre seulement la
Montagne de Montmartre où S. Denis
fut martyrisé ; le Pere Daniel , dans sa
Milice Françoise , qui a voulu le relever
sur cette méprise , a plus mal fait que
lui en disant que Montmartre est une
veritable Montagne , qu'elle est trop
haute pour qu'on lui puisse donner ce
nom de Montjoye , et qu'elle se trouve
appellée par tout Montagne de Mars , et
non pas Montjoye , est- ce là une raison assez
solide pour que Montjoye ne puisse pas
signifier un petit Mont ? Si ce Pere avoit
poussé ses Recherches jusques dans les
usages que les Gaulois et les Germains
observoient en enterrant leurs Morts ,
il auroit trouvé la preuve que Montjoye
a signifié une petite Montagne artificielle
qui se formoit de la maniere que voicy :
Quand un Chef de Guerre de ces Na-
II. Vol. tions
JUIN. 1733. 1273
tions mouroit au milieu de son armée ,
après que le corps avoit été mis dans
une fosse avec toutes les ceremonies qui
s'observoient en pareil cas , chaque Soldat
portoit une pelletée de terre pour
recouvrir la fosse de son General , ca
qui formoit dessus une petite éminence
qui devenoit haute à proportion que
l'armée
qui faisoit l'enterrement , étoit nombreuse.
La Flandre et les Provinces qui l'avoisinent
, sont encore pleines de ces monticules
qu'on appelloit dans le Pays des
Tombes , pour mieux conserver le souvenir
du sujet qui les a produites ; avant
que de prendre ce nom de Tombes , elles
avoint celui de Montjoye , terme qui a
toujours signifié en vieux François une
élevation , qui sert à marquer un lieu
que l'on veut reconnoître , et où l'on
veut parvenir quand on en est éloigné.
›
Les Phares qui sont sur les Ports de
Mer , les Balises , faites de tonneaux ou
de pieces de bois flotantes sur l'eau pour
servir à guider les Vaisseaux entre des
Rochers cachez sous l'eau , et enfin toutes
sortes de marques propres à faire éviter
les dangers et à montrer les lieux éloignez
, ou ceux qui renferment des choses
dignes de memoire , étoient nommez
II. Vel. des
1274 MERCURE DE FRANCE
des Montjoyes , parcequ'elles apprenoient
avec plaisir à ceux qui les voyoient , des
Endroits que l'on auroit eu peine à re
trouver sans leurs secours.
On élevoit des Montjoyes sur les Tombeaux
des personnes de considération ,
plus ou moins magnifiques et remarqua
bles , selon la dignité de ces personnes ;
les premiers Chrétiens persécutez , mirent
des marques moins sensibles sur les Tombeaux
des Martyrs qui se trouvoient en
pleine campagne ; ces marques , qui n'étoient
souvent que de simples pierres ,
eurent le même nom . On n'oublia pas
sans doute de mettre une Montjoye sur
le Tombeau de S. Denis et de ses Compagnons
, jusqu'à-ce qu'on fût en liberté
de renfermer ce Tombeau dans une Eglise
; dans la suite l'Eglise où il étoit renfermé
étant devenue célebre par la dévotion
les Fidelles eurent à ce Tomque
beau , les Rois qui s'en rendirent les Protecteurs
, se regarderent en même-temps
comine les Gardiens de ce S. Tombeau ; et
pour montrer publiquement l'honneus
qu'ils se faisoient de cette qualité , ils
l'exprimoient par le nom ancien de Montjoye
, et prirent delà occasion de crier
à la guerre Montjoye S. Denis , comme
s'ils eussent voulu dire nous sommes les
II. Vel.
garN.
1733. 1275
"
gardiens du Tombeau de S. Denis , la
Banniere dont nous nous servons en est
la marque , et nous la portons pour deffendre
les biens qui appartiennent à ce
Saint , et qui ont été offerts à son Tombeau.
Dans toutes les Religions du Monde
les Princes qui ont eu de la pieté , se
sont toujours fait honneur d'être dépositaires
de quelques Monumens respectables
de ces Religions. Il semble même
que la destinée des Empires soit , pour
ainsi dire , attachée à la conservation de
ces Monumens. Les Payens enchaînoient
leurs Dieux . Une Ville croyoit ne jamais
succomber aux efforts de ses Ennemis
tant qu'elle étoit en possession de ses
Lares et de ses Pénates. La ruine de Troye
ne fut attribuée qu'à l'enlevement du
Palladium.
Les Empereurs Ottomans gardent avec
soin dans leur Serrail l'Etendart de guerre
et la Robbe de Mahomet. Tous les
Princes de cette Religion qui ont possedé
la Ville de Jérusalem , ont tous pris
la qualité de Maîtres ou de Possesseurs
du S. Tombeau.
Pourquoi nos Rois Très- Chrétiens ne
se seroient-ils pas fait le même honneur
de se dire les Gardiens du Tombeau d'un
II. Vol.
Martys
16/0 VIL
ע ע
Martyr de qui leurs Peuples tiennent la
Foy , et de montrer l'estime qu'ils faisoient
de ce Titre par ce cri d'allegresse
Montjoye S. Denis.
Fermer
Résumé : SUITE de la Dissertation sur les Enseignes Militaires des François.
Le texte aborde les enseignes militaires françaises, notamment les bannières dédiées à des saints confesseurs, qui étaient généralement de couleur bleue ou violette. La bannière de Saint Martin, par exemple, était bleue, influençant ainsi le choix du fond bleu des armoiries royales ornées de fleurs de lys. Les bannières ecclésiastiques étaient codifiées par couleur selon la classe des saints célébrés : blanches pour les vierges, rouges pour les martyrs, vertes et bleues pour les confesseurs, et noires pour les offices des morts. L'Oriflamme, bannière de Saint Denis, se distinguait par sa forme de lance dorée avec un morceau d'étoffe rouge en forme de flamme à trois pointes, chacune terminée par une houpe verte. Cette enseigne était portée par un gentilhomme lors des guerres et rapportée à l'abbaye de Saint Denis après chaque conflit. Avec le temps, cette fonction est devenue héréditaire, et les porteurs négligeaient parfois de rapporter l'Oriflamme. L'Oriflamme était considérée comme un symbole religieux et était utilisée pour encourager les troupes. Le cri de guerre 'Montjoie Saint Denis' est devenu la devise générale des rois de France. Le mot 'Montjoie' signifie une petite colline ou monticule artificiel formé par les soldats lors des enterrements de leurs chefs. Le texte traite également de l'origine et de la signification de l'Oriflamme, certains croyant qu'elle était apportée du ciel par un ange, tandis que d'autres pensent qu'elle était remplacée lorsqu'elle était usée. Les Montjoyes étaient des élévations servant à marquer des lieux importants ou à éviter des dangers, comme les phares et balises. Elles étaient également érigées sur les tombeaux de personnes de considération, et les premiers chrétiens utilisaient des marques simples sur les tombeaux des martyrs. Le tombeau de Saint Denis et de ses compagnons fut marqué par une Montjoye jusqu'à ce qu'il soit transféré dans une église. Cette église devint célèbre, et les rois, en tant que protecteurs, se considéraient comme les gardiens du tombeau. Ils criaient 'Montjoye Saint Denis' en guerre pour affirmer leur rôle de défenseurs des biens du saint. Dans diverses religions, les princes pieux se faisaient honneur de protéger des monuments religieux, croyant que la conservation de ces monuments était liée à la destinée de leurs empires. Par exemple, les Ottomans gardaient l'étendard de Mahomet, et les princes possédant Jérusalem se proclamaient maîtres du Saint Tombeau. De même, les rois très chrétiens se voyaient comme les gardiens du tombeau de Saint Denis, un martyr dont les peuples tenaient la foi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
7
p. 1904-1917
SUITE de la Lettre de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur les avantages des Gens mariez en Normandie, &c. SECOND TEMPS.
Début :
Nos premiers Rois de la seconde Race, préparérent, sans y penser, [...]
Mots clefs :
Droit, Femme, Coutume, Normandie, Biens, Mariage, Enfant, Viduité, Saxons, Partie, Maris, Coutumes, Don, Usufruit, Lois, Peuples
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur les avantages des Gens mariez en Normandie, &c. SECOND TEMPS.
SUITE de la Lettre de M. Clerot
Avocat au Parlement de Rouen , sur
les avantages des Gens mariez en Nor
mandie , &c.
N
SECOND TEMPS..
Os premiers Rois de la seconde
Race , préparérent , sans y penser ,
le changement que la foiblesse des derniers
Rois de cette même Race apporta
dans le Royaume . En effet , Charlemagne
ayant entrepris de dompter , et de
convertir les Saxons , en remplit les différentes
Provinces Les Lombards que ce
Prince mit au nombre de ses sujets , et
qui étoient Saxons d'origine , se répandirent
dans les principales Villes , sous
Louis le Débonnaire ; et les Normands
qui n'étoient autres que Saxons et Danois
, acheverent d'inonder le Royaume
de nouveaux habitans , sous Charles le
Chauve et Charles le Simple.
Il est aisé , Monsieur , de voir dans
l'Histoire , qu'au moins les Côtes Maritimes
, depuis l'extrêmité des Païs - bas,jusques
au fond de la Bretagne , furent
remplies de ces derniers Peuples ; en quoi
1
ils
SEPTEMBRE. 1733. 1905
ils ne firent que se mêler avec leurs an
ciens compatriotes , puisque beaucoup
de Saxons , dans la décadence de l'Empire
, s'étoient emparez de ces Côtes , au
point que notre Païs de Caux , de Ponthieu
, le Boulenois, et autres , en suivent
encore les Loix , que du temps de Grégoire
de Tours , les Habitans de notre
Basse -Normandie étoient encore appellez
Saxons Bayeusains , faisant , comme
je vous le prouverai , partie des Peuples
qui s'allierent aux François , sous le nom
de
Ripuariens , et qui avoient autrefois
porté celui d'Armoriques , c'est-à -dire
Habitans des bords de la Mer.
Ces Peuples avoient entr'eux le Droit
des Fiefs , sur l'origine duquel nos Auteurs
ont tant de peine à s'accorder. Les
Comtes du Palais , dont l'authorité et les
vuës tendoient à usurper la Couronne ,
embrasserent cette nouvelle maniére de
posséder , qui leur paroissoit propre à se
faire des créatures , et delà cette conversion
de Bénéfices en propriétez féodales
, d'où vient enfin la Maxime : Nulle
terre sans Seigneur. Voici comme Beaumanoir
en parle , sur les usages du Beauvoisis
: Vous jugerez par là de quelle maniére
cette maxime s'est introduite.Quand
li Sire , dit cet Auteur , voit aucun de ses
A iiij
SoW
1906 MERCURE DE FRANCE
* Sougiez tenir heritage desquiex il ne rend
nu lui Cens , Rentes ne Redevances, li Sire ,
i peutjetter les mains et tenir comme seu e
propres , car nus , selon notre Coutume , ne
peut pas tenir des Alués , et l'en appelle Al-
Jues ce que l'en tient sans nulle Redevance ,
nu lui ; et se li que s'aperçoit avant que nus
de ses Sougiés , que tel Alues soit tenu en sa
Comtée, il les peut penre comme siens ne n'en
est tenu à rendre ne à répondre à nus de ses
Sougiés, pourche que il est Sire de son Droit
et de tout che que il trouve en Aleux.
La fortune des Seigneurs , et même
des particuliers , devenant plus considérable
, nos Ducs , en embrassant les Loix
Françoises , voulurent que quantité de
biens , qui passoient aux femmes et aux
maris , selon les conventions , ou de la
Loy ou de leurs Contrats, ne fussent plus
possédez qu'à vie ; delà , cette Loy des
Saxons introduite dans le Païs de Caux ,
et qui accordoit la moitié des Conquêts
à la femme en propriété , fut réduite à
l'usufruit , n'ayant plus lieu que pour les
Maisons de Ville , appellées dans notre
vieille Coutume , Biens , in Borgagio ; et
pour les meubles ou effets mobiliers de la
succession : De eo quod vir et mulier simul
conquiserint , mediam portionem mulier acsipiat.
Delà , les Conquêts faits en Coutume
SEPTEMBRE. 1733. 1907
tume générale , qui , selon les Loix Ripuaires
, étoient pour la femme du tiers
en propriété, furent réduits à l'usufruit
sauf , comme nous venons de le dire , les
biens en Bourgage et les meubles , compris
anciennement ; ensemble , sous le
nom d'effets mobiliers , appellez , Catal
la , Catels , Chaptel , Chatels.
Delà le Droit de Viduité du mary ,
qui selon le Capitulaire de Dagobert ,
étoit la propriété des biens que laissoit la
femme , ne fut plus, qu'une possession à
vie : Delà enfin la Dot que les Maris
constituoient en faveur de leurs femmes,
comme ils le trouvoient bon, en donnant
des biens à perpétuité , et en tel nombre
qu'ils vouloient , fut fixée au tiers des
héritages et réduite à un usufruit. Notan
dum ergo est quod relicia in dotem debet
per consuetudinem Normania tertiam partem
totius feodi quod Maritus suus tempore Matrimonii
contracti dinoscitur possidere.
Examinez, Monsieur, le chapitre 102.
de notre ancienne Coutume , et vous y
verrez des exceptions singulières , entre
autres celle- cy : Natandum etiam est quod
nulla mulier Dotem reportabit defeodo Mariti
sui , si inter ipsos divortium fuerit cele
bratum licet pueri ex ipsis procreati hæreditatem
habeant et legitenti reputentur. Ille
A V enim
1908 MERCURE DE FRANCE
enim sola mulier dotanda est de mariti sui
feodo qua in morte cum eodem invenitur
Matrimonio copulata , si autem contracto
Matrimonio maritus decesserit ; nondum ipsis
in simul in eodem receptis cubiculo relictâ
de terrâ suâ nullam Dotempoterit reportare.
Je passe à notre Droit de Viduité , selon
le changement que nous y avons re
marqué.
Une preuve que ce changement est
l'ouvrage de nos premiers Ducs , c'est
que ce droit n'a été introduit en Angleterre
que dans sa restriction d'un Usufruit
; d'où vient que Litleton nous le
rapporte en ces termes : Si lo femme de
vie , le Baron tenra le Fié durant sa vie >
par la Ley d'Angleterre ; d'où vient que
dans le Liv. 2. ch . 58. du Livre appellé
Regiam Majestatem , attribué à David ,
premier Roy d'Ecosse , en 1153. ce droit
est particulierement borné à l'Usufruit :
Si idem vir uxorem suam super vixerit,
sive vixerit hæres , sive non ; illi verò pacificè
in vitâ suâ ,remanebit illa terra;post mortem
verò ejus ad hæredem , si vixerit, vel ad
donatorem vel ejus hæredem terra revertetur.
Dans cette Loy , vous trouverez ;
Monsieur, la preuve que c'est icy le Capitulaire
de Dagobert même , au change
ment près , dont nous venons de parler.
En
SEPTEMBRE . 1733. 1909
En effet , elle veut expressément comme
Capitulaire , que l'Enfant soit entendu
crier et pleurer entre les quatre murailles
: Cum terram aliquam cum uxore sua
quis acceperit in Maritagio et ex eodem haredem
habuerit auditum vel bruyantem inter
quatuorparietes. Ainsi Litleton dit qu'en
Angleterre , où ce droit est appellé Courtoisie
, on prétend qu'il ne peut être acquis
si l'Enfant n'a crié : Ascuns ont dit
que si ne sera tenant par le Curtesie , sinon
que l'Enfant qu'il ad par sa femme soit oye
arier ; car par le crie est prouvé que l'Enfant
né vifve. Ainsi Thomas Smith assure que
L'Enfant doit être vû remuer et entendu
pleurer : Clamando. Passons à présent aux
autres changemens qui ont été apportez
tant à ce Droit qu'aux autres Usages ens
France et en Normandie..
Il s'éleva parmi nous une difficulté ,
sçavoir si le Mari qui se remarioit , conservoit
les effets de ce droit ; il passa qu'il
falloit qu'il restât veuf ; C'est la décision
d'un Arrêt de l'Echiquier , tenu à Falai--
se , au terme de S. Michel , en l'àn 1210 ,
qui s'explique ainsi : Judicatum est quod
maritus qui habuit hæredes de uxore sua:
Maritagium tenebit ejus quandiu erit sine
uxore.
Une autre difficulté s'étoit élevée dans
A vj la:
1910 MERCURE DE FRANCE
le cas où la femme auroit eu un premier
mari ; il paroissoit rude de donner l'Usufruit
du bien de cette femme à un second
mari , tandis qu'elle pouvoit avoir des
enfans du premier : Cela fut terminé à
Paris , dans ce que nous appellons : Etablissemens
de France ; et en Normandie ,
par un Arrêt de l'Echiquier , tenu à Caën,
Pan 1241. au terme de Pâques. Voicy
d'abord comme parlent les Etablissemens,
liv . 1. ch. 11. Gentilhomme tient sa vie ce
que l'en l'y donne aporte de montier en mariage
après la mort de sa femme tout n'ayt
il hoir pour qu'il ait en hoir , qui ait crié
et bret se ainsi est que sa femme li ait été
donnée pucelle . Je ne sçai si cette Loy
exigeoit que les maris fissent paroître
comme chez les Juifs,les témoignages de
la virginité de leurs Epouses ; mais je sçai
que l'Arrêt , dont je viens de parler , ne
nous demande point de preuves si équi
voques ; qu'il se contente d'ordonner
que pour acquerir le droit de viduité il
faut la femme n'ait pas eu de premier
mari. Judicatum est quod si aliquis
bomo ceperit uxorem et non habuerit alterum
virum et habuit hæredes vivos aut mortuos
que
و
>
priùs decessum uxoris sua , tenebit omnem
bareditatem uxoris per totam vitam suam
quandiù vixerit sine uxore. Voilà quelques
SEPTEMBRE . 1733. 1911
ques changemens ; passons aux autres.
La découverte du Droit Justinien , faite
dans le milieu du 12 siécle, ayant porté les
François à embrasser avec chaleur l'étude
des Loix Romaines, il n'est pas croya
ble combien cette étude et l'abus qu'on
en fit , défigura le Droit Municipal : Je ne
vous dirai rien de moi - même ; voyez la
Dissertation que vous avez sur la recep
tion du Droit Civil en France ; voicy
comme elle s'explique : Les subtilitez du
Droit Romain ne servirent qu'à opprimer
la vérité et l'innocence , à faire la guerre
au bon sens et à faire triompher l'injustice
et le mensonge , à chasser peu à peu cette ancienne
probité et simplicité Gauloise , qui
faisoit la félicité des Peuples de France.
}
>
Si vous souhaités , Monsieur , un Auteur
moins suspect , vous pouvez voir
Pierre des Fontaines , Conseiller de saint
Louis et un des Maîtres du Parlement :
Voicy comme cet Auteur qui écrivoit
en 1250 , s'explique : Mais as Coutumes
ke nous avons me truit moult ébabys , purce
que les anchiennes Coutumes ke li prudommes
soloient tenir et usien sient moult anoïenties
, partie per bailliens et per prévos , ki
plus entendent à leur volenté faire, ké a user
des Coutumes, et partie per le volenté à ceux
qui plus sa herdene à leurs avis ke as faits
des
1912 MERCURE DE FRANCE
li
des anchiens ; partie plus par les Rices qui
ont soufiert et depouillés les poures et ores
sont le riches par les poures de pooste. Si ke
Pay's est à bien pres sans coutumes . Si ke
puis n'a pas avis d'ou de quatre ou de trois:
faits est ample de coutumes ki tiegnent , et de
cet al avient il a le fois ke cix en pert ki
gaagnierdent, car li avis est mult perilleux,
kne sient en Loix Ecritte ou Coutume.
éprouvée ; car nulle coutume n'est plus plé
niérement destintée comme de Droit faire si
comme le Loy dit..
Ainsi , pour ne point sortir de notre
espéce , ce que nous appellons la Dot des
femmes, fut nommé leur Douaire fixé en
France , par les chap. 14. des Etablissemens
, comme il avoit été en Normandie
, c'est- à- dire , au tiers à vie . Ce Douaire
dans quelque partie du Royaume a
changé , en conséquence de l'Ordonnance
rendue par Philippe Auguste , en 1214
qui le regle à la moitié également à vie,
sur les biens du mari.
Ce que nous appellions Maritagium ;.
Mariage de la femme , fut appellé Dot
à la maniere des Romains , et dans le cas
où ce mariage n'étoit qu'en deniers , on
le divisa chez nous en deux parties . La
premiere , que le mary assignoit sur un
certain fonds de son Patrimoine, et dont
la
SEPTEMBRE. 1733. 1913
la valeur étoit proportionnée , ce qui fuc
essentiellement la Dot ; et la seconde ,
qui teroit lieu du Present de nôces , .fait
au Mary par la femme ; ce qui fut véritablement
appellé le Don mobile , et qui
consistoit en si peu de chose , que notre
ancienne Coutume et notre nouvelle n'en
ont fait aucune disposition expresse.
Ce que nous appellons Osculagium , à
cause que dans les premiers temps la consommation
de tous les marchez se terminoit
par le Baiser , dont on faisoit
même mention dans la Chartre , appellée
pour cela Libellum Osculi , fut désigné
chez nous sous cette dénomination
Grecque et Latine , Paraphernaux. La cérémonie
du Baiser de paix devint un
Droit féodal , que les Seigneurs se reserverent
; d'où vient ce terme de droit
de Culage , exprimé par corruption , dans
les anciens Aveux , pour Osculage. Vous
sçavez que le Président de la Ferté a plusieurs
Vassaux dans sa Paroisse de Vibeuf,
qui lui doivent encore le droit de Culage.
Quant au droit de Viduité , observez ,
s'il vous plaît , que l'Auteur de notre
vieux Coutumier, peu fidele en plusieurs
articles , a crû pouvoir sur celui - ci retrancher
ce que les anciennes Loix ont
dit de la nécessité d'entendre l'Enfant
crier
1914 MERCURE DE FRANCE
crier , et qu'il ne s'est pas même expliqué
sur l'état de la femme avant son
mariage . Voici comme il parle : Cotiume
est en Normandie de pieça si ung homme
a eu Enfant qui ait été ney vif, jaçoit ce
qu'il ne vive , mais oulle la terre qu'il tenoit
de par sa femme au temps qu'elle mous
rût, lui remaindra tant comme il se tendra
de marier quand il sera mort , ou quand il
sera.marié , la terre qu'il tenoit par la raison
de la veuveté reviendra aux boirs à la femme
à qui elle devoit échoir de la mort.Vous
sçavez , sans doute, que le mot Pieça,a fait
tomber dans l'erreur tous ceux qui n'ont
pas cu le Texte Latin, où nous trouvons :
Consuetudo enim est in Normannia ex antiquitate
approbata.
-
Nous voyons que dans le temps de
Charles VI. le Droit de Viduité avoit en
core quelque vigueur en France, puisque
Bouteiller , Conseiller Maître du Parlement
, et qui vivoit sous le Regne de ce
Prince , nous assure en sa Somme Rurale
, que dans la Prevôté de Paris , à Orléans
, en Anjou et en Touraine , ce Droit
y étoit encore reçû : Sçachez , dit- il , que
Gentilhomme tient durant sa vie ce que don
né lui est en Mariage aporte de Montier
àl'Epousaille faite après la mort de sa femme,
j'açait que nuls enfans n'ait , mais que
beir
SEPTEMBRE . 1733. 1915
hoir maale ait eu qui ait eu vie sur terre et
que la femme l'y ait été donnée Pucelle ; car
Sveuve l'avoit prinse , ou notoirement diffamée
non Pucelle , le don ne tiendroit après
la mort d'icelle. Ce Droit , enfin , à l'exception
de la Normandie , s'est éteint en
France , et nous n'en voyons de vestiges
bien marquez que dans les Coûtumes aux
extrêmitez du Royaume , comme celle de
Bayonne , tit. 19. art. 12. et celle des
Bailliages de Lorraine , art . 12 , 14 et 17.
Ceux qui ont rédigé notre nouvelle
Coûtume , se sont icy attachez scrupu
leusement à l'ancienne , sans s'embarrasser
si l'Auteur a suivi les vrais principes
et en adoptant son erreur grossiere dans
le cas où la femme décédée a des enfans
d'un premier mariage ; ils ont ajoûté que
le mary non-seulement a le droit de viduité
sur les biens de sa femme , encore
bien qu'elle aye été veuve et mere, mais
que ce droit lui est acquis , an préjudice
des Enfans de saditte femme , de quelques
mariages qu'ils soient sortis.
Il ne me reste plus qu'à vous parler du
Don mobile; ce n'étoit encore en ces derniers
tems qu'un simple présent de nôces,
et qui ne consistoit qu'en quelques effets
mobiliers , si peu considérables , que ce
Droit même , comme nous venons de
l'ob1916
MERCURE DE FRANCE
l'observer , n'a pas mérité l'attention de
nos Rédacteurs ; voyons comment il est
devenu important :
D'abord les femmes qui n'ont apporté
en Dot que des héritages , ont fait présent
à leurs maris d'une certaine somme
en Don mobile , à prendre sur leurs immeubles
jusqu'à la concurrence du tiers.
Cela a causé des contestations ; mais les
Arrêts se sont enfin déclarez en faveur
des maris.
>
Ensuite certe Jurisprudence étant bien
affermie , on a fait des Contrats de mariage
, où la femme a donné en Don mobile
le tiers de ses Immeubles ; cela a encore
produit des contestations; mais enfin
les Arrêts ont encore décidé en faveur des
maris , et en 1666 , on en a fait un Reglement
, afin que cela ne formât plus de
difficulté.
Voilà , Monsieur , une partie de ce que
j'ai observé sur les avantages des gens
mariez en notre Province ; si-tôt que je
serai débarrassé de quelques affaires domestiques
, je vous ferai part , pour diversifier
les matieres , de quelques découvertes
singulieres sur notre Païs de Caux,
sur le Royaume d'Ivetot , les Comtez
d'Arques et d'Eu ; les Peuples de Yexmes
et de Bayeux . Je vous donnerai ausși
quelSEPTEMBRE.
1733. 1917
quelques observations sur plusieurs Dignitez
singulieres à la Normandie , et sur
les familles qui les ont possédées ; par
exemple , vous ne seriez peut - être pas
fâché de sçavoir ce que c'étoit que cette
Vicomté de Cotentin , dont étoit Vicomte
le Brave Néel , si fameux dans notre
Histoire; ce que c'est encore que le Titre
de Vidame de Normandie , possédé par
P'Illustre Maison d'Esneval . Je suis,Monsieur
, & c.
Avocat au Parlement de Rouen , sur
les avantages des Gens mariez en Nor
mandie , &c.
N
SECOND TEMPS..
Os premiers Rois de la seconde
Race , préparérent , sans y penser ,
le changement que la foiblesse des derniers
Rois de cette même Race apporta
dans le Royaume . En effet , Charlemagne
ayant entrepris de dompter , et de
convertir les Saxons , en remplit les différentes
Provinces Les Lombards que ce
Prince mit au nombre de ses sujets , et
qui étoient Saxons d'origine , se répandirent
dans les principales Villes , sous
Louis le Débonnaire ; et les Normands
qui n'étoient autres que Saxons et Danois
, acheverent d'inonder le Royaume
de nouveaux habitans , sous Charles le
Chauve et Charles le Simple.
Il est aisé , Monsieur , de voir dans
l'Histoire , qu'au moins les Côtes Maritimes
, depuis l'extrêmité des Païs - bas,jusques
au fond de la Bretagne , furent
remplies de ces derniers Peuples ; en quoi
1
ils
SEPTEMBRE. 1733. 1905
ils ne firent que se mêler avec leurs an
ciens compatriotes , puisque beaucoup
de Saxons , dans la décadence de l'Empire
, s'étoient emparez de ces Côtes , au
point que notre Païs de Caux , de Ponthieu
, le Boulenois, et autres , en suivent
encore les Loix , que du temps de Grégoire
de Tours , les Habitans de notre
Basse -Normandie étoient encore appellez
Saxons Bayeusains , faisant , comme
je vous le prouverai , partie des Peuples
qui s'allierent aux François , sous le nom
de
Ripuariens , et qui avoient autrefois
porté celui d'Armoriques , c'est-à -dire
Habitans des bords de la Mer.
Ces Peuples avoient entr'eux le Droit
des Fiefs , sur l'origine duquel nos Auteurs
ont tant de peine à s'accorder. Les
Comtes du Palais , dont l'authorité et les
vuës tendoient à usurper la Couronne ,
embrasserent cette nouvelle maniére de
posséder , qui leur paroissoit propre à se
faire des créatures , et delà cette conversion
de Bénéfices en propriétez féodales
, d'où vient enfin la Maxime : Nulle
terre sans Seigneur. Voici comme Beaumanoir
en parle , sur les usages du Beauvoisis
: Vous jugerez par là de quelle maniére
cette maxime s'est introduite.Quand
li Sire , dit cet Auteur , voit aucun de ses
A iiij
SoW
1906 MERCURE DE FRANCE
* Sougiez tenir heritage desquiex il ne rend
nu lui Cens , Rentes ne Redevances, li Sire ,
i peutjetter les mains et tenir comme seu e
propres , car nus , selon notre Coutume , ne
peut pas tenir des Alués , et l'en appelle Al-
Jues ce que l'en tient sans nulle Redevance ,
nu lui ; et se li que s'aperçoit avant que nus
de ses Sougiés , que tel Alues soit tenu en sa
Comtée, il les peut penre comme siens ne n'en
est tenu à rendre ne à répondre à nus de ses
Sougiés, pourche que il est Sire de son Droit
et de tout che que il trouve en Aleux.
La fortune des Seigneurs , et même
des particuliers , devenant plus considérable
, nos Ducs , en embrassant les Loix
Françoises , voulurent que quantité de
biens , qui passoient aux femmes et aux
maris , selon les conventions , ou de la
Loy ou de leurs Contrats, ne fussent plus
possédez qu'à vie ; delà , cette Loy des
Saxons introduite dans le Païs de Caux ,
et qui accordoit la moitié des Conquêts
à la femme en propriété , fut réduite à
l'usufruit , n'ayant plus lieu que pour les
Maisons de Ville , appellées dans notre
vieille Coutume , Biens , in Borgagio ; et
pour les meubles ou effets mobiliers de la
succession : De eo quod vir et mulier simul
conquiserint , mediam portionem mulier acsipiat.
Delà , les Conquêts faits en Coutume
SEPTEMBRE. 1733. 1907
tume générale , qui , selon les Loix Ripuaires
, étoient pour la femme du tiers
en propriété, furent réduits à l'usufruit
sauf , comme nous venons de le dire , les
biens en Bourgage et les meubles , compris
anciennement ; ensemble , sous le
nom d'effets mobiliers , appellez , Catal
la , Catels , Chaptel , Chatels.
Delà le Droit de Viduité du mary ,
qui selon le Capitulaire de Dagobert ,
étoit la propriété des biens que laissoit la
femme , ne fut plus, qu'une possession à
vie : Delà enfin la Dot que les Maris
constituoient en faveur de leurs femmes,
comme ils le trouvoient bon, en donnant
des biens à perpétuité , et en tel nombre
qu'ils vouloient , fut fixée au tiers des
héritages et réduite à un usufruit. Notan
dum ergo est quod relicia in dotem debet
per consuetudinem Normania tertiam partem
totius feodi quod Maritus suus tempore Matrimonii
contracti dinoscitur possidere.
Examinez, Monsieur, le chapitre 102.
de notre ancienne Coutume , et vous y
verrez des exceptions singulières , entre
autres celle- cy : Natandum etiam est quod
nulla mulier Dotem reportabit defeodo Mariti
sui , si inter ipsos divortium fuerit cele
bratum licet pueri ex ipsis procreati hæreditatem
habeant et legitenti reputentur. Ille
A V enim
1908 MERCURE DE FRANCE
enim sola mulier dotanda est de mariti sui
feodo qua in morte cum eodem invenitur
Matrimonio copulata , si autem contracto
Matrimonio maritus decesserit ; nondum ipsis
in simul in eodem receptis cubiculo relictâ
de terrâ suâ nullam Dotempoterit reportare.
Je passe à notre Droit de Viduité , selon
le changement que nous y avons re
marqué.
Une preuve que ce changement est
l'ouvrage de nos premiers Ducs , c'est
que ce droit n'a été introduit en Angleterre
que dans sa restriction d'un Usufruit
; d'où vient que Litleton nous le
rapporte en ces termes : Si lo femme de
vie , le Baron tenra le Fié durant sa vie >
par la Ley d'Angleterre ; d'où vient que
dans le Liv. 2. ch . 58. du Livre appellé
Regiam Majestatem , attribué à David ,
premier Roy d'Ecosse , en 1153. ce droit
est particulierement borné à l'Usufruit :
Si idem vir uxorem suam super vixerit,
sive vixerit hæres , sive non ; illi verò pacificè
in vitâ suâ ,remanebit illa terra;post mortem
verò ejus ad hæredem , si vixerit, vel ad
donatorem vel ejus hæredem terra revertetur.
Dans cette Loy , vous trouverez ;
Monsieur, la preuve que c'est icy le Capitulaire
de Dagobert même , au change
ment près , dont nous venons de parler.
En
SEPTEMBRE . 1733. 1909
En effet , elle veut expressément comme
Capitulaire , que l'Enfant soit entendu
crier et pleurer entre les quatre murailles
: Cum terram aliquam cum uxore sua
quis acceperit in Maritagio et ex eodem haredem
habuerit auditum vel bruyantem inter
quatuorparietes. Ainsi Litleton dit qu'en
Angleterre , où ce droit est appellé Courtoisie
, on prétend qu'il ne peut être acquis
si l'Enfant n'a crié : Ascuns ont dit
que si ne sera tenant par le Curtesie , sinon
que l'Enfant qu'il ad par sa femme soit oye
arier ; car par le crie est prouvé que l'Enfant
né vifve. Ainsi Thomas Smith assure que
L'Enfant doit être vû remuer et entendu
pleurer : Clamando. Passons à présent aux
autres changemens qui ont été apportez
tant à ce Droit qu'aux autres Usages ens
France et en Normandie..
Il s'éleva parmi nous une difficulté ,
sçavoir si le Mari qui se remarioit , conservoit
les effets de ce droit ; il passa qu'il
falloit qu'il restât veuf ; C'est la décision
d'un Arrêt de l'Echiquier , tenu à Falai--
se , au terme de S. Michel , en l'àn 1210 ,
qui s'explique ainsi : Judicatum est quod
maritus qui habuit hæredes de uxore sua:
Maritagium tenebit ejus quandiu erit sine
uxore.
Une autre difficulté s'étoit élevée dans
A vj la:
1910 MERCURE DE FRANCE
le cas où la femme auroit eu un premier
mari ; il paroissoit rude de donner l'Usufruit
du bien de cette femme à un second
mari , tandis qu'elle pouvoit avoir des
enfans du premier : Cela fut terminé à
Paris , dans ce que nous appellons : Etablissemens
de France ; et en Normandie ,
par un Arrêt de l'Echiquier , tenu à Caën,
Pan 1241. au terme de Pâques. Voicy
d'abord comme parlent les Etablissemens,
liv . 1. ch. 11. Gentilhomme tient sa vie ce
que l'en l'y donne aporte de montier en mariage
après la mort de sa femme tout n'ayt
il hoir pour qu'il ait en hoir , qui ait crié
et bret se ainsi est que sa femme li ait été
donnée pucelle . Je ne sçai si cette Loy
exigeoit que les maris fissent paroître
comme chez les Juifs,les témoignages de
la virginité de leurs Epouses ; mais je sçai
que l'Arrêt , dont je viens de parler , ne
nous demande point de preuves si équi
voques ; qu'il se contente d'ordonner
que pour acquerir le droit de viduité il
faut la femme n'ait pas eu de premier
mari. Judicatum est quod si aliquis
bomo ceperit uxorem et non habuerit alterum
virum et habuit hæredes vivos aut mortuos
que
و
>
priùs decessum uxoris sua , tenebit omnem
bareditatem uxoris per totam vitam suam
quandiù vixerit sine uxore. Voilà quelques
SEPTEMBRE . 1733. 1911
ques changemens ; passons aux autres.
La découverte du Droit Justinien , faite
dans le milieu du 12 siécle, ayant porté les
François à embrasser avec chaleur l'étude
des Loix Romaines, il n'est pas croya
ble combien cette étude et l'abus qu'on
en fit , défigura le Droit Municipal : Je ne
vous dirai rien de moi - même ; voyez la
Dissertation que vous avez sur la recep
tion du Droit Civil en France ; voicy
comme elle s'explique : Les subtilitez du
Droit Romain ne servirent qu'à opprimer
la vérité et l'innocence , à faire la guerre
au bon sens et à faire triompher l'injustice
et le mensonge , à chasser peu à peu cette ancienne
probité et simplicité Gauloise , qui
faisoit la félicité des Peuples de France.
}
>
Si vous souhaités , Monsieur , un Auteur
moins suspect , vous pouvez voir
Pierre des Fontaines , Conseiller de saint
Louis et un des Maîtres du Parlement :
Voicy comme cet Auteur qui écrivoit
en 1250 , s'explique : Mais as Coutumes
ke nous avons me truit moult ébabys , purce
que les anchiennes Coutumes ke li prudommes
soloient tenir et usien sient moult anoïenties
, partie per bailliens et per prévos , ki
plus entendent à leur volenté faire, ké a user
des Coutumes, et partie per le volenté à ceux
qui plus sa herdene à leurs avis ke as faits
des
1912 MERCURE DE FRANCE
li
des anchiens ; partie plus par les Rices qui
ont soufiert et depouillés les poures et ores
sont le riches par les poures de pooste. Si ke
Pay's est à bien pres sans coutumes . Si ke
puis n'a pas avis d'ou de quatre ou de trois:
faits est ample de coutumes ki tiegnent , et de
cet al avient il a le fois ke cix en pert ki
gaagnierdent, car li avis est mult perilleux,
kne sient en Loix Ecritte ou Coutume.
éprouvée ; car nulle coutume n'est plus plé
niérement destintée comme de Droit faire si
comme le Loy dit..
Ainsi , pour ne point sortir de notre
espéce , ce que nous appellons la Dot des
femmes, fut nommé leur Douaire fixé en
France , par les chap. 14. des Etablissemens
, comme il avoit été en Normandie
, c'est- à- dire , au tiers à vie . Ce Douaire
dans quelque partie du Royaume a
changé , en conséquence de l'Ordonnance
rendue par Philippe Auguste , en 1214
qui le regle à la moitié également à vie,
sur les biens du mari.
Ce que nous appellions Maritagium ;.
Mariage de la femme , fut appellé Dot
à la maniere des Romains , et dans le cas
où ce mariage n'étoit qu'en deniers , on
le divisa chez nous en deux parties . La
premiere , que le mary assignoit sur un
certain fonds de son Patrimoine, et dont
la
SEPTEMBRE. 1733. 1913
la valeur étoit proportionnée , ce qui fuc
essentiellement la Dot ; et la seconde ,
qui teroit lieu du Present de nôces , .fait
au Mary par la femme ; ce qui fut véritablement
appellé le Don mobile , et qui
consistoit en si peu de chose , que notre
ancienne Coutume et notre nouvelle n'en
ont fait aucune disposition expresse.
Ce que nous appellons Osculagium , à
cause que dans les premiers temps la consommation
de tous les marchez se terminoit
par le Baiser , dont on faisoit
même mention dans la Chartre , appellée
pour cela Libellum Osculi , fut désigné
chez nous sous cette dénomination
Grecque et Latine , Paraphernaux. La cérémonie
du Baiser de paix devint un
Droit féodal , que les Seigneurs se reserverent
; d'où vient ce terme de droit
de Culage , exprimé par corruption , dans
les anciens Aveux , pour Osculage. Vous
sçavez que le Président de la Ferté a plusieurs
Vassaux dans sa Paroisse de Vibeuf,
qui lui doivent encore le droit de Culage.
Quant au droit de Viduité , observez ,
s'il vous plaît , que l'Auteur de notre
vieux Coutumier, peu fidele en plusieurs
articles , a crû pouvoir sur celui - ci retrancher
ce que les anciennes Loix ont
dit de la nécessité d'entendre l'Enfant
crier
1914 MERCURE DE FRANCE
crier , et qu'il ne s'est pas même expliqué
sur l'état de la femme avant son
mariage . Voici comme il parle : Cotiume
est en Normandie de pieça si ung homme
a eu Enfant qui ait été ney vif, jaçoit ce
qu'il ne vive , mais oulle la terre qu'il tenoit
de par sa femme au temps qu'elle mous
rût, lui remaindra tant comme il se tendra
de marier quand il sera mort , ou quand il
sera.marié , la terre qu'il tenoit par la raison
de la veuveté reviendra aux boirs à la femme
à qui elle devoit échoir de la mort.Vous
sçavez , sans doute, que le mot Pieça,a fait
tomber dans l'erreur tous ceux qui n'ont
pas cu le Texte Latin, où nous trouvons :
Consuetudo enim est in Normannia ex antiquitate
approbata.
-
Nous voyons que dans le temps de
Charles VI. le Droit de Viduité avoit en
core quelque vigueur en France, puisque
Bouteiller , Conseiller Maître du Parlement
, et qui vivoit sous le Regne de ce
Prince , nous assure en sa Somme Rurale
, que dans la Prevôté de Paris , à Orléans
, en Anjou et en Touraine , ce Droit
y étoit encore reçû : Sçachez , dit- il , que
Gentilhomme tient durant sa vie ce que don
né lui est en Mariage aporte de Montier
àl'Epousaille faite après la mort de sa femme,
j'açait que nuls enfans n'ait , mais que
beir
SEPTEMBRE . 1733. 1915
hoir maale ait eu qui ait eu vie sur terre et
que la femme l'y ait été donnée Pucelle ; car
Sveuve l'avoit prinse , ou notoirement diffamée
non Pucelle , le don ne tiendroit après
la mort d'icelle. Ce Droit , enfin , à l'exception
de la Normandie , s'est éteint en
France , et nous n'en voyons de vestiges
bien marquez que dans les Coûtumes aux
extrêmitez du Royaume , comme celle de
Bayonne , tit. 19. art. 12. et celle des
Bailliages de Lorraine , art . 12 , 14 et 17.
Ceux qui ont rédigé notre nouvelle
Coûtume , se sont icy attachez scrupu
leusement à l'ancienne , sans s'embarrasser
si l'Auteur a suivi les vrais principes
et en adoptant son erreur grossiere dans
le cas où la femme décédée a des enfans
d'un premier mariage ; ils ont ajoûté que
le mary non-seulement a le droit de viduité
sur les biens de sa femme , encore
bien qu'elle aye été veuve et mere, mais
que ce droit lui est acquis , an préjudice
des Enfans de saditte femme , de quelques
mariages qu'ils soient sortis.
Il ne me reste plus qu'à vous parler du
Don mobile; ce n'étoit encore en ces derniers
tems qu'un simple présent de nôces,
et qui ne consistoit qu'en quelques effets
mobiliers , si peu considérables , que ce
Droit même , comme nous venons de
l'ob1916
MERCURE DE FRANCE
l'observer , n'a pas mérité l'attention de
nos Rédacteurs ; voyons comment il est
devenu important :
D'abord les femmes qui n'ont apporté
en Dot que des héritages , ont fait présent
à leurs maris d'une certaine somme
en Don mobile , à prendre sur leurs immeubles
jusqu'à la concurrence du tiers.
Cela a causé des contestations ; mais les
Arrêts se sont enfin déclarez en faveur
des maris.
>
Ensuite certe Jurisprudence étant bien
affermie , on a fait des Contrats de mariage
, où la femme a donné en Don mobile
le tiers de ses Immeubles ; cela a encore
produit des contestations; mais enfin
les Arrêts ont encore décidé en faveur des
maris , et en 1666 , on en a fait un Reglement
, afin que cela ne formât plus de
difficulté.
Voilà , Monsieur , une partie de ce que
j'ai observé sur les avantages des gens
mariez en notre Province ; si-tôt que je
serai débarrassé de quelques affaires domestiques
, je vous ferai part , pour diversifier
les matieres , de quelques découvertes
singulieres sur notre Païs de Caux,
sur le Royaume d'Ivetot , les Comtez
d'Arques et d'Eu ; les Peuples de Yexmes
et de Bayeux . Je vous donnerai ausși
quelSEPTEMBRE.
1733. 1917
quelques observations sur plusieurs Dignitez
singulieres à la Normandie , et sur
les familles qui les ont possédées ; par
exemple , vous ne seriez peut - être pas
fâché de sçavoir ce que c'étoit que cette
Vicomté de Cotentin , dont étoit Vicomte
le Brave Néel , si fameux dans notre
Histoire; ce que c'est encore que le Titre
de Vidame de Normandie , possédé par
P'Illustre Maison d'Esneval . Je suis,Monsieur
, & c.
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Résumé : SUITE de la Lettre de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur les avantages des Gens mariez en Normandie, &c. SECOND TEMPS.
Le texte explore les transformations juridiques et sociales en Normandie et en France, influencées par les migrations et les évolutions législatives. Les premiers rois de la seconde race, tels que Charlemagne, Louis le Débonnaire, Charles le Chauve et Charles le Simple, ont facilité l'installation de nouveaux peuples comme les Saxons, les Lombards et les Normands, qui ont introduit des droits féodaux et des coutumes modifiant les structures de propriété et de succession. Les comtes du Palais ont adopté le droit des fiefs pour créer des dépendances, aboutissant à la maxime 'Nulle terre sans Seigneur'. Les ducs normands ont adapté les lois franques, réduisant les droits des femmes sur les conquêtes et les dots. Par exemple, la loi saxonne accordant la moitié des conquêtes aux femmes a été réduite à l'usufruit, sauf pour les biens en bourgage et les meubles. Le droit de viduité, initialement une propriété, est devenu une possession à vie. La dot, autrefois constituée librement par les maris, a été fixée au tiers des héritages et réduite à un usufruit. Des arrêts et des coutumes, comme ceux de l'Échiquier de Normandie, ont précisé ces droits, notamment en exigeant que la femme n'ait pas eu de premier mari pour bénéficier de la viduité. La découverte du droit justinien au XIIe siècle a influencé les lois municipales, souvent au détriment des coutumes locales. Des auteurs comme Pierre des Fontaines ont critiqué cette évolution, soulignant la perte de la simplicité gauloise au profit de subtilités romaines. Le texte mentionne également des transformations dans les termes juridiques, comme la dot et le douaire, et des pratiques féodales telles que le droit de culage. En Normandie, le droit de viduité s'est éteint, sauf dans certaines coutumes aux extrémités du royaume, comme celles de Bayonne et des bailliages de Lorraine. Les rédacteurs de la nouvelle coutume ont adopté ce droit, même dans les cas où la femme décédée avait des enfants d'un premier mariage, au préjudice de ces enfants. Le don mobile, initialement un simple présent de noces, est devenu plus important avec le temps, les femmes apportant en dot des héritages et faisant présent à leurs maris d'une somme en don mobile, souvent le tiers de leurs immeubles. Des contestations ont surgi, mais les arrêts ont systématiquement décidé en faveur des maris, aboutissant à un règlement en 1666 pour éviter les difficultés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 2026
Nouvelle Edition de la Coûtume de la Marche, [titre d'après la table]
Début :
ON débite actuellement chés Viallanes, Libraire, à Clermont-Ferrand, en Auvergne, [...]
Mots clefs :
Coutume, La Marche
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelle Edition de la Coûtume de la Marche, [titre d'après la table]
ON débite actuellement chés Piallanes,
Libraire , à Clermont-Ferrand , en Auvergne
, une nouvelle Edition de la Coutume de
la Marche , avec des Notes & des Obfervations
très-utiles , pour en entendre le véritable
fens , & corriger les fautes qui fe trouvent
dans l'Edition de Jabely , & une Préface
curieufe fur l'Origine de la Comté- Pairie
de la Marche , par M. Couturier de Fournouë
, Ecuyer , Confeiller , ancien Procureur
du Roi de Gueret , Capitale de la Marche.
Libraire , à Clermont-Ferrand , en Auvergne
, une nouvelle Edition de la Coutume de
la Marche , avec des Notes & des Obfervations
très-utiles , pour en entendre le véritable
fens , & corriger les fautes qui fe trouvent
dans l'Edition de Jabely , & une Préface
curieufe fur l'Origine de la Comté- Pairie
de la Marche , par M. Couturier de Fournouë
, Ecuyer , Confeiller , ancien Procureur
du Roi de Gueret , Capitale de la Marche.
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9
p. 46-56
REFLEXIONS De M. de Marivaux.
Début :
Il n'est point question ici d'un ouvrage régulierement suivi ; il ne s'agit pas [...]
Mots clefs :
Esprit, Idées, Esprits, Hommes, Nation, Moeurs, Coutume, Thucydide, Traduction, Traduction de Thucydide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS De M. de Marivaux.
REFLEXIONS
De M. de Marivaux.
L n'eft point queftion ici d'un ouvrage
I régulierement fuivi ; il ne s'agit pas
ici
non plus de penfées détachées , celles-.
ci ont toujours une certaine liaiſon les
unes avec les autres ; elles vont toutes au
même but . Je dis feulement qu'elles n'y
vont pas avec autant d'ordre , avec autant
d'exactitude , qu'un plus habile homme
que moi auroit pû y en mettre.
Auffi ne leur ai- je point donné d'autre
titre que celui de réflexions ? Chacune d'elles
en a infenfiblement fait naître une autre
, & tout cela avec fi peu de deffein de
ma part , que lorfque la premiere me vint
dans l'efprit , je ne fçavois pas moi- même
qu'elle en ameneroit une feconde. En
effet, comment aurois- je foupçonné qu'une
fimple obfervation fur une remarque de
d'Ablancourt me meneroit fi loin ? Voici
ce que c'eft .
D'Ablancourt en commençant fa traduction
de Thucidide , au lieu de dire litté
ralement comme l'auteur grec , Thucidide
Athénien , écrit la guerre, & c, le fait comJUN.
1755. 47
mencer ainfi J'entreprens d'écrire l'hiftoire
, & le refte .
Et dans fes remarques for fa traduction
il dit pour raifon du changement qu'il
fait , qu'une traduction plus littérale feroit
plate , & feroit tort à Thucidide.
Mais par- là , peut- on lui répondre , vous
nous faites tort à nous , lecteurs , qui ferions
charmés de connoître Thucidide tel
qu'il eft. Nous croyons voir l'auteur grec ,
l'auteur ancien avec le tour d'efprit qu'on
avoit de fon tems , & vous le traveſtiſſez ,
vous lui ôtez fon âge ; ce n'eſt plus là Thucidide.
Il feroit plat , dites vous , fi vous
ne le corrigiez pas . Eh , qu'importe ! nous
aimerions mieux fa platitude même que
vos corrections , que nous ne demandons
point dans cette occafion- ci .
Quand vous travaillerez fur un fujet
que vous aurez imaginé , ôtez les platitudes
qui vous feront échappées , vous ferez
fort bien , & nous ne les regrettons point ;
elles ne pourroient être que des platitu
des de notre fiecle , & celles - là nous les
connoiffons , nous n'en fommes pas curieux
.
Mais de celles de Thucidide , ou de
tout autre auteur d'une antiquité auffi reculée
, il n'eft pas de même. En les retranchant
vous nous privez d'un ſpectacle qui
48 MERCURE DE FRANCE..
feroit neuf pour nous ; car il y a apparen
ce qu'elles ne reffemblent point aux nôtres
, & fuppofé qu'elles y reffemblaffent ,
ce feroit encore une fingularité que nous
verrions avec plaifir .
:
En un mot , c'est l'hiftoire de l'efprit
humain que vous nous dérobez dans cette
partie- là nous n'en avons que la moitié
quand vous ne nous rendez que les beautés
des anciens , & que vous fupprimez
leurs défauts.
C'estpour l'honneur des anciens que vous
prenez cette précaution - là , dites - vous ;
mais dans le fond leur honneur doit nous
être affez indifférent : il nous feroit bien
auffi agréable de les connoître que de les
eftimer plus qu'ils ne valent.
Votre maniere de traduire Thucidide ,
& votre attention pour fa gloire , direzvous
, n'ôtent rien à l'hiftoire des faits
qu'il raconte. Je n'en fçais rien . On peut
encore vous arrêter là- deffus : s'il eft vrai
qu'il y ait un rapport entre les événemens,
les moeurs , les coutumes d'un certain tems,
& la maniere de penſer , de fentir & de
s'exprimer de ce tems-là ; ce rapport que
je crois indubitable , fe trouve affurément
dans ce que Thucidide a penſé , a fenti , a
exprimé.
Vous ne pouvez donc altérer ſa façon
de
JUIN. 1755. 49,
de raconter fans nuire à ce rapport , fans
altérer ces faits même , fans changer un
peu la forte d'impreffion qu'ils nous feroient.
Je ferois tenté de croire qu'ils
perdent quelque chofe de leur air étranger
, & que vos tours modernes en 'affoi
bliffent le caractere..
Je n'infifte pourtant pas fur ce que jo
dis là , je me contenter de penfer qu'on
peut le dire. Je veux bien auffi que d'A
blancourt ait eu raifon d'en uſer comme
il a fait dans fon Thucidide. Une traduce
tion trop littérale en pareil cas rebuteroit
peut- être la plupart des lecteurs : on auroit
beau leur conferver une fimplicité à
la grecque , ils ne fe foucieroient guere
de les trois mille ans d'antiquité , & ne la
trouveroient pas meilleure qu'une fimplicité
de nos jours. Je dis ici fimplicité , &
non pas platitude ; car je ne fuis pas du
fentiment de d'Ablancourt fur l'endroit
de Thucidide qu'il a corrigé.
Thucidide , Athénien , écrit la guerre ,
ne me paroît point plat , je n'y vois. que
du fimple & du naïf. A la vérité ce n'eſt
ni le fimple ni le naïf de notre tems , &
il feroit prefque impoffible que ce fût la
même chofe.c
Voyons les raifons de cette impoffibilité
, elles ne feront pas difficiles à fentir,
II. Vol. C
to MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'elles demandent un peu d'atten
Mon.
-Sans remonter plus haur que Thucidide,
le monde , depuis cet auteur grec juf
qu'à nous , a fi fouvent changé de face , les
paffions des hommes , leurs vices & leurs
vertus fe font déployés en tant de manie,
res différentes ; des hommes ont fucceffivement
paffe par tant d'efpeces de corrup
tion , de fageffe & de folie ; ils ont été
tant de fois & fi différemment polis &
groffiers , bons & méchans , fociables: &
féroces , fi differemment raifonnables &
fots , fi différemment hommes & enfans ;
ils fe font vus par tant de côtés , qu'il doit
aujourd'hui leur en refter un fonds d'idées
confidérablement augmenté.
En un mot , l'efprit que nous avons à
préfent nousivient de trop loin ,il a trop
fermenté avant que d'arriver jufqu'à nous
pour n'être pas très différent de ce qu'il a
été.
C Je ne parle pas feulement de ce qu'on
appelle bet efprit , de l'efprit de Belles-
Lettres , mais de l'efprit des nations en gé
néral.
J. Tous les pay's
reffentent
de la
de l'humanité
du monde à cet égard fe
durée & des événemens
de la diverfité des loix ,
des coutumes & des gouvernemens qu'elle
UNIT
JUI N. 1755.
fr
aéprouvés , du nombre infini de guerres ,
de ravages & d'invafions qu'elle a effuyés .
Sefoftris , Cyrus , Alexandre , les fucceffeurs
de ce dernier , & fur-tout les Romains
même , n'ont pû troubler ni agirer
la terre , ni lui donner de fi violentes fé
couffes , fans y jetter de nouvelles idées ,
fans caufer de nouveaux développemens
dans la capacité de penfer & de fentiv
des hommes.
Je ne compte pas une infinité de moindres
événemens qui fe font paffés dans les
intervalles de ces grandes révolutions ,
mais qui infenfiblement
ont porté coup , &
dont l'impreffion , quoique plus lente , eft
encore venus accroître , nourrir ce fonds
d'idées dont je parle , & n'a peut- être nulle
parr laiffé les hommes dans un état d'efprit
& de moeurs uniforme.
Il est vrai que nous n'avons pas toute la
fuite des idées des hommes , le fonds qui
nous en refte eft bien au - deffous de ce
qu'ilpourroit être ; chaque révolution arri
vée fur la terre , en y excitant de nouvel
les idées , en a diffipé , éteint , & comme
anéanti beaucoup de celles qui y étoient.
-Les conquerans que nous venons de ciser
& les peuples conquis , les uns avant
que de foumettre , les autres avant que
d'être foumis, avoient eu des moeurs , des
f
!
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
coutumes & des façons de penfer différen
tes de celles qu'ils eurent après.
Les vainqueurs en prirent de conformes
à l'orgueil & à la profpérité de leur état
les vaincus en reçurent de conformes à
leur abaiffement & à la volonté de leurs
nouveaux maîtres ; & de ces loix , tant anciennes
que nouvelles , de ces moeurs , de
cés coutumes & du tour d'imagination
qui en réfultoit , nous n'en avons pas , je
l'avoue , une connoiffance bien complette ,
mais enfin tout n'en a pas été perdu , la
tradition , les monumens & l'hiſtoire nous
en ont confervé d'affez amples détails &
quelquefois la plus grande partie.
•
Comparons ce qui nous refte à de fim
ples débris. Jamais l'amas de ces débris n'a
été fi grand qu'il l'eft aujourd'hui , à comp
ter depuis les Grecs , ou même dépuis les
Affyriens jufqu'à nous..
Nous avons donc par conféquent plus
de rélations de l'humanité que les Affyriens,
les Grecs & les Romains n'en avoient,
& par conféquent auffi un plus grand fonds
d'idées qu'eux tous , & un fonds en vertu
duquel nous ne devons être ni naïfs , ni
fimples , ni plats , comme on l'étoit autrefois.
Ce que je dis là ne paroît pas dou
reux. Voici cependant ce qu'on peut m'ob
jecter , c'est que les faits ne s'accordent
pas avec mon raifonnement.
JUIN. 1755
33
Jettons les yeux fur les nations les plus
célebres , me dira- t on . Les Grecs & parmi
eux les Athéniens , lorfqu'ils commencerent
à s'affembler , dûrent , felon vous ,
trouver un affez grand fonds d'efprit &
d'idées déja tout amaffé , car fans doute le
monde avoit déja éprouvé beaucoup d'aventures
que nous ne fçavons pas.
Ce même fonds d'idées devoit être confidérablement
groffi quand il parvint aux
Romains ; il a dû être immenfe quand
nous l'avons reçu .
Cependant voyons l'avantage que les
premiers Athéniens & les premiers Ro
mains en retirerent , & à quoi il nous a
fervi à nous-mêmes.
C
7
que Qu'est- ce que c'étoit
les Athéniens
malgré les avantages
que vous leur fuppofez
? des fauvages
, des hommes
brutes &
féroces , qui fçurent
à peine ſe bâtir des
cabanes , & à qui il fallut que Cecrops ,
Egyptien
, apprit à avoir des loix & des
Dieux.
Reconnoiffez - vous à cela des hommes
qui devoient avoir hérité de cette fucceffion
d'idées dont vous parlez ? & ces aventuriers
qui fonderent Rome , qui n'ont
d'abord ni loix civiles ni Magiftrats , qui
font brutalement confifter tout leur mérite
à être féroces & braves , font- ils ce qu'ils
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
doivent être dans les tems où ils arrivent ?
Diroit-on à les voir que la fageffe d'Egyp
te & même l'efprit d'Athénes ont déja
paru fur la terre ?
Nous - mêmes qui fommes venus bien
plus tard , nous à qui l'univers agité de
puis fi long- tems devoit avoir tranfmis une
fi vafte & fi profonde expérience , quel ufage
avons- nous fait de cette prodigieufe
collection d'idées , qui , felon vous , nous
étoit échue en partage ? nos commencemens
font- ils dignes de tout l'efprit que le
monde avoit en avant nous ? fe reffententils
, comme vous le dites , de la durée de
l'humanité & du paffage des Egyptiens ,
des Grecs & des Romains ? en avons-nous
eu moins de barbarie dans nos moeurs
moins d'ignorance , moins de groffiereré
dans nos préjugés ?
2:
>
S'il a donc fallu que les hommes recommençaffent
à fe former fur nouveaux
frais , fi tout le développement de l'efprit
qui s'étoit fait avant eux , ne les a fauvés
nulle part de la néceffité d'effuyer la même
enfance & les mêmes miferes d'efprit ,
il faut bien que ce fonds d'efprit venu de
fi loin , que cette fucceffion d'idées que
les hommes fe tranfmettent , à ce que vous
prétendez , ne foit pas vraie , & qu'en tout
tems les révolutions Payent rendue impof
fible.
JUIN 17532 33
Elle n'est pas même plus fenfible dans
nos progrès que dans nos commencemens.
Notre efprit eft bien inférieur à ce qu'il
devroit être , il n'y a point de proportion
entre ce que nous en avons & ce que nous
en aurions reçu , fi cette fucceffion étoit
vraie . N'y cherchons donc point tant de
myftere, & convenons que les hommes
en tout pays fe forment eux-mêmes , qu'ils
peuvent bien recevoir quelque chofe de
leurs voisins , ou de leurs contemporains
mais qu'à cela près ils tirent tout de la
fociété qui les unit , & du commerce que
des efprits mis en commun y ont enfemble.
Ainfi l'école d'une nation c'eft la nation
même , ainfi chaque peuple a la fienne ,
où il fait d'âge en âge plus ou moins de
progrès , où il acquiert plus ou moins
d'idées , de fineffe & de goût , fuivant
qu'il fort plus ou moins de lumiere de
la totalité des efprits qui forment fon école.
Car c'eft de ce nombre infini de jugemens
, de réflexions , d'idées folles & fenfées
que la totalité des efprits répand dans
la nation ; c'eſt de la diverfité d'opinions
vraies ou fauffes qu'elle y verfe , que chaque
particulier tire la matiere des nouvelles
idées qu'il a lui-même , & qui vont à leur
tour s'ajoûter à la fource dont elles lui
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
viennent. Oui , vous dites vrai ; l'école
d'une nation , en fait d'efprit , eft la nation
même; mais cette fucceffion d'idées
dont nous parlons n'en eft pas moins fûre.
*
Car le choc.continuel des efprits qui
compofent cette nation , fuffiroit feul pour
accroître infenfiblement la meſure d'efprit
qui s'y trouve ; fuffiroit, de votre propre
aveu , pour y jetter la matiere de nouvelles
idées , pour y produire de nouveaux
accidens de lumiere & de connoiffance ;
mais ce n'eft pas là tout.
Cette nation n'eft pas féparée des autres
par des barrieres impénétrables , & ce
que vous appellez fon école fe fortifie continuellement
de ce que des hommes d'une
autre nation y portent, & s'augmente encore
de la différence de l'efprit étranger
qui vient fe mêler au fien.
De M. de Marivaux.
L n'eft point queftion ici d'un ouvrage
I régulierement fuivi ; il ne s'agit pas
ici
non plus de penfées détachées , celles-.
ci ont toujours une certaine liaiſon les
unes avec les autres ; elles vont toutes au
même but . Je dis feulement qu'elles n'y
vont pas avec autant d'ordre , avec autant
d'exactitude , qu'un plus habile homme
que moi auroit pû y en mettre.
Auffi ne leur ai- je point donné d'autre
titre que celui de réflexions ? Chacune d'elles
en a infenfiblement fait naître une autre
, & tout cela avec fi peu de deffein de
ma part , que lorfque la premiere me vint
dans l'efprit , je ne fçavois pas moi- même
qu'elle en ameneroit une feconde. En
effet, comment aurois- je foupçonné qu'une
fimple obfervation fur une remarque de
d'Ablancourt me meneroit fi loin ? Voici
ce que c'eft .
D'Ablancourt en commençant fa traduction
de Thucidide , au lieu de dire litté
ralement comme l'auteur grec , Thucidide
Athénien , écrit la guerre, & c, le fait comJUN.
1755. 47
mencer ainfi J'entreprens d'écrire l'hiftoire
, & le refte .
Et dans fes remarques for fa traduction
il dit pour raifon du changement qu'il
fait , qu'une traduction plus littérale feroit
plate , & feroit tort à Thucidide.
Mais par- là , peut- on lui répondre , vous
nous faites tort à nous , lecteurs , qui ferions
charmés de connoître Thucidide tel
qu'il eft. Nous croyons voir l'auteur grec ,
l'auteur ancien avec le tour d'efprit qu'on
avoit de fon tems , & vous le traveſtiſſez ,
vous lui ôtez fon âge ; ce n'eſt plus là Thucidide.
Il feroit plat , dites vous , fi vous
ne le corrigiez pas . Eh , qu'importe ! nous
aimerions mieux fa platitude même que
vos corrections , que nous ne demandons
point dans cette occafion- ci .
Quand vous travaillerez fur un fujet
que vous aurez imaginé , ôtez les platitudes
qui vous feront échappées , vous ferez
fort bien , & nous ne les regrettons point ;
elles ne pourroient être que des platitu
des de notre fiecle , & celles - là nous les
connoiffons , nous n'en fommes pas curieux
.
Mais de celles de Thucidide , ou de
tout autre auteur d'une antiquité auffi reculée
, il n'eft pas de même. En les retranchant
vous nous privez d'un ſpectacle qui
48 MERCURE DE FRANCE..
feroit neuf pour nous ; car il y a apparen
ce qu'elles ne reffemblent point aux nôtres
, & fuppofé qu'elles y reffemblaffent ,
ce feroit encore une fingularité que nous
verrions avec plaifir .
:
En un mot , c'est l'hiftoire de l'efprit
humain que vous nous dérobez dans cette
partie- là nous n'en avons que la moitié
quand vous ne nous rendez que les beautés
des anciens , & que vous fupprimez
leurs défauts.
C'estpour l'honneur des anciens que vous
prenez cette précaution - là , dites - vous ;
mais dans le fond leur honneur doit nous
être affez indifférent : il nous feroit bien
auffi agréable de les connoître que de les
eftimer plus qu'ils ne valent.
Votre maniere de traduire Thucidide ,
& votre attention pour fa gloire , direzvous
, n'ôtent rien à l'hiftoire des faits
qu'il raconte. Je n'en fçais rien . On peut
encore vous arrêter là- deffus : s'il eft vrai
qu'il y ait un rapport entre les événemens,
les moeurs , les coutumes d'un certain tems,
& la maniere de penſer , de fentir & de
s'exprimer de ce tems-là ; ce rapport que
je crois indubitable , fe trouve affurément
dans ce que Thucidide a penſé , a fenti , a
exprimé.
Vous ne pouvez donc altérer ſa façon
de
JUIN. 1755. 49,
de raconter fans nuire à ce rapport , fans
altérer ces faits même , fans changer un
peu la forte d'impreffion qu'ils nous feroient.
Je ferois tenté de croire qu'ils
perdent quelque chofe de leur air étranger
, & que vos tours modernes en 'affoi
bliffent le caractere..
Je n'infifte pourtant pas fur ce que jo
dis là , je me contenter de penfer qu'on
peut le dire. Je veux bien auffi que d'A
blancourt ait eu raifon d'en uſer comme
il a fait dans fon Thucidide. Une traduce
tion trop littérale en pareil cas rebuteroit
peut- être la plupart des lecteurs : on auroit
beau leur conferver une fimplicité à
la grecque , ils ne fe foucieroient guere
de les trois mille ans d'antiquité , & ne la
trouveroient pas meilleure qu'une fimplicité
de nos jours. Je dis ici fimplicité , &
non pas platitude ; car je ne fuis pas du
fentiment de d'Ablancourt fur l'endroit
de Thucidide qu'il a corrigé.
Thucidide , Athénien , écrit la guerre ,
ne me paroît point plat , je n'y vois. que
du fimple & du naïf. A la vérité ce n'eſt
ni le fimple ni le naïf de notre tems , &
il feroit prefque impoffible que ce fût la
même chofe.c
Voyons les raifons de cette impoffibilité
, elles ne feront pas difficiles à fentir,
II. Vol. C
to MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'elles demandent un peu d'atten
Mon.
-Sans remonter plus haur que Thucidide,
le monde , depuis cet auteur grec juf
qu'à nous , a fi fouvent changé de face , les
paffions des hommes , leurs vices & leurs
vertus fe font déployés en tant de manie,
res différentes ; des hommes ont fucceffivement
paffe par tant d'efpeces de corrup
tion , de fageffe & de folie ; ils ont été
tant de fois & fi différemment polis &
groffiers , bons & méchans , fociables: &
féroces , fi differemment raifonnables &
fots , fi différemment hommes & enfans ;
ils fe font vus par tant de côtés , qu'il doit
aujourd'hui leur en refter un fonds d'idées
confidérablement augmenté.
En un mot , l'efprit que nous avons à
préfent nousivient de trop loin ,il a trop
fermenté avant que d'arriver jufqu'à nous
pour n'être pas très différent de ce qu'il a
été.
C Je ne parle pas feulement de ce qu'on
appelle bet efprit , de l'efprit de Belles-
Lettres , mais de l'efprit des nations en gé
néral.
J. Tous les pay's
reffentent
de la
de l'humanité
du monde à cet égard fe
durée & des événemens
de la diverfité des loix ,
des coutumes & des gouvernemens qu'elle
UNIT
JUI N. 1755.
fr
aéprouvés , du nombre infini de guerres ,
de ravages & d'invafions qu'elle a effuyés .
Sefoftris , Cyrus , Alexandre , les fucceffeurs
de ce dernier , & fur-tout les Romains
même , n'ont pû troubler ni agirer
la terre , ni lui donner de fi violentes fé
couffes , fans y jetter de nouvelles idées ,
fans caufer de nouveaux développemens
dans la capacité de penfer & de fentiv
des hommes.
Je ne compte pas une infinité de moindres
événemens qui fe font paffés dans les
intervalles de ces grandes révolutions ,
mais qui infenfiblement
ont porté coup , &
dont l'impreffion , quoique plus lente , eft
encore venus accroître , nourrir ce fonds
d'idées dont je parle , & n'a peut- être nulle
parr laiffé les hommes dans un état d'efprit
& de moeurs uniforme.
Il est vrai que nous n'avons pas toute la
fuite des idées des hommes , le fonds qui
nous en refte eft bien au - deffous de ce
qu'ilpourroit être ; chaque révolution arri
vée fur la terre , en y excitant de nouvel
les idées , en a diffipé , éteint , & comme
anéanti beaucoup de celles qui y étoient.
-Les conquerans que nous venons de ciser
& les peuples conquis , les uns avant
que de foumettre , les autres avant que
d'être foumis, avoient eu des moeurs , des
f
!
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
coutumes & des façons de penfer différen
tes de celles qu'ils eurent après.
Les vainqueurs en prirent de conformes
à l'orgueil & à la profpérité de leur état
les vaincus en reçurent de conformes à
leur abaiffement & à la volonté de leurs
nouveaux maîtres ; & de ces loix , tant anciennes
que nouvelles , de ces moeurs , de
cés coutumes & du tour d'imagination
qui en réfultoit , nous n'en avons pas , je
l'avoue , une connoiffance bien complette ,
mais enfin tout n'en a pas été perdu , la
tradition , les monumens & l'hiſtoire nous
en ont confervé d'affez amples détails &
quelquefois la plus grande partie.
•
Comparons ce qui nous refte à de fim
ples débris. Jamais l'amas de ces débris n'a
été fi grand qu'il l'eft aujourd'hui , à comp
ter depuis les Grecs , ou même dépuis les
Affyriens jufqu'à nous..
Nous avons donc par conféquent plus
de rélations de l'humanité que les Affyriens,
les Grecs & les Romains n'en avoient,
& par conféquent auffi un plus grand fonds
d'idées qu'eux tous , & un fonds en vertu
duquel nous ne devons être ni naïfs , ni
fimples , ni plats , comme on l'étoit autrefois.
Ce que je dis là ne paroît pas dou
reux. Voici cependant ce qu'on peut m'ob
jecter , c'est que les faits ne s'accordent
pas avec mon raifonnement.
JUIN. 1755
33
Jettons les yeux fur les nations les plus
célebres , me dira- t on . Les Grecs & parmi
eux les Athéniens , lorfqu'ils commencerent
à s'affembler , dûrent , felon vous ,
trouver un affez grand fonds d'efprit &
d'idées déja tout amaffé , car fans doute le
monde avoit déja éprouvé beaucoup d'aventures
que nous ne fçavons pas.
Ce même fonds d'idées devoit être confidérablement
groffi quand il parvint aux
Romains ; il a dû être immenfe quand
nous l'avons reçu .
Cependant voyons l'avantage que les
premiers Athéniens & les premiers Ro
mains en retirerent , & à quoi il nous a
fervi à nous-mêmes.
C
7
que Qu'est- ce que c'étoit
les Athéniens
malgré les avantages
que vous leur fuppofez
? des fauvages
, des hommes
brutes &
féroces , qui fçurent
à peine ſe bâtir des
cabanes , & à qui il fallut que Cecrops ,
Egyptien
, apprit à avoir des loix & des
Dieux.
Reconnoiffez - vous à cela des hommes
qui devoient avoir hérité de cette fucceffion
d'idées dont vous parlez ? & ces aventuriers
qui fonderent Rome , qui n'ont
d'abord ni loix civiles ni Magiftrats , qui
font brutalement confifter tout leur mérite
à être féroces & braves , font- ils ce qu'ils
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
doivent être dans les tems où ils arrivent ?
Diroit-on à les voir que la fageffe d'Egyp
te & même l'efprit d'Athénes ont déja
paru fur la terre ?
Nous - mêmes qui fommes venus bien
plus tard , nous à qui l'univers agité de
puis fi long- tems devoit avoir tranfmis une
fi vafte & fi profonde expérience , quel ufage
avons- nous fait de cette prodigieufe
collection d'idées , qui , felon vous , nous
étoit échue en partage ? nos commencemens
font- ils dignes de tout l'efprit que le
monde avoit en avant nous ? fe reffententils
, comme vous le dites , de la durée de
l'humanité & du paffage des Egyptiens ,
des Grecs & des Romains ? en avons-nous
eu moins de barbarie dans nos moeurs
moins d'ignorance , moins de groffiereré
dans nos préjugés ?
2:
>
S'il a donc fallu que les hommes recommençaffent
à fe former fur nouveaux
frais , fi tout le développement de l'efprit
qui s'étoit fait avant eux , ne les a fauvés
nulle part de la néceffité d'effuyer la même
enfance & les mêmes miferes d'efprit ,
il faut bien que ce fonds d'efprit venu de
fi loin , que cette fucceffion d'idées que
les hommes fe tranfmettent , à ce que vous
prétendez , ne foit pas vraie , & qu'en tout
tems les révolutions Payent rendue impof
fible.
JUIN 17532 33
Elle n'est pas même plus fenfible dans
nos progrès que dans nos commencemens.
Notre efprit eft bien inférieur à ce qu'il
devroit être , il n'y a point de proportion
entre ce que nous en avons & ce que nous
en aurions reçu , fi cette fucceffion étoit
vraie . N'y cherchons donc point tant de
myftere, & convenons que les hommes
en tout pays fe forment eux-mêmes , qu'ils
peuvent bien recevoir quelque chofe de
leurs voisins , ou de leurs contemporains
mais qu'à cela près ils tirent tout de la
fociété qui les unit , & du commerce que
des efprits mis en commun y ont enfemble.
Ainfi l'école d'une nation c'eft la nation
même , ainfi chaque peuple a la fienne ,
où il fait d'âge en âge plus ou moins de
progrès , où il acquiert plus ou moins
d'idées , de fineffe & de goût , fuivant
qu'il fort plus ou moins de lumiere de
la totalité des efprits qui forment fon école.
Car c'eft de ce nombre infini de jugemens
, de réflexions , d'idées folles & fenfées
que la totalité des efprits répand dans
la nation ; c'eſt de la diverfité d'opinions
vraies ou fauffes qu'elle y verfe , que chaque
particulier tire la matiere des nouvelles
idées qu'il a lui-même , & qui vont à leur
tour s'ajoûter à la fource dont elles lui
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
viennent. Oui , vous dites vrai ; l'école
d'une nation , en fait d'efprit , eft la nation
même; mais cette fucceffion d'idées
dont nous parlons n'en eft pas moins fûre.
*
Car le choc.continuel des efprits qui
compofent cette nation , fuffiroit feul pour
accroître infenfiblement la meſure d'efprit
qui s'y trouve ; fuffiroit, de votre propre
aveu , pour y jetter la matiere de nouvelles
idées , pour y produire de nouveaux
accidens de lumiere & de connoiffance ;
mais ce n'eft pas là tout.
Cette nation n'eft pas féparée des autres
par des barrieres impénétrables , & ce
que vous appellez fon école fe fortifie continuellement
de ce que des hommes d'une
autre nation y portent, & s'augmente encore
de la différence de l'efprit étranger
qui vient fe mêler au fien.
Fermer
Résumé : REFLEXIONS De M. de Marivaux.
Dans le texte 'Réflexions', Marivaux examine la traduction de Thucydide réalisée par d'Ablancourt. Il critique la méthode de d'Ablancourt, qui ne traduit pas littéralement le texte grec, estimant que cette approche prive les lecteurs de l'expérience authentique de l'auteur ancien. Marivaux considère que les défauts et la simplicité du style de Thucydide sont précieux car ils offrent un aperçu unique de l'esprit humain de l'époque. Il souligne que l'esprit humain a évolué au fil des siècles, influencé par divers événements et cultures, rendant impossible la reproduction exacte des idées anciennes. Marivaux compare les nations modernes aux anciennes, notant que malgré un fonds d'idées accru, les progrès ne sont pas proportionnels. Il conclut que chaque nation forme son propre esprit à travers le commerce et l'interaction des individus, et que cette succession d'idées est inévitable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
10
p. 59-112
SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
Début :
Nous avons rendu compte de la premiere partie de cet Ouvrage dans les [...]
Mots clefs :
Simonide, Auteur, Poète, Histoire, Prince, Règne, Témoignage, Carthaginois, Juifs, Sacrifices, Syracusains, Syracuse, Hippocrate, Écrivains, Guerre, Reine, Armée, Pythagore, Sacrifices humains, République, Ruines, Royauté, Nature, Hommes, Jéhovah, Coutume, Livres, Avarice, Habitants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
SUIT E
De l'Extrait de l'Hiftoire de Simonide ;
& dufiecle où il a vécu , &c .
Ous avons rendu de la
Nmierepartie de cet Ouvrage dans les
Nouvelles du mois d'Octobre. Nous nous
engageâmes alors à donner l'Extrait de la
feconde pour le mois fuivant ; mais des raifons
particulieres nous ont mis dans le cas
de différer plus longtems que nous ne penfions
à remplir notre engagement. Quoiqu'il
en foit , nous y fatisfaifons aujourd'hui
; & nous allons parler de ce que contient
cette feconde partie , qui commence
par un expofé de la conduite que tint
Gelon après avoir triomphé des Carthaginois.
Pour peu que l'on veuille fe fouvenir
du titre de cette hiftoire , & de fon
objet , l'on ceffera d'être furpris de voir
difparoître Simonide pour quelque temps
de deffus la fcene . Il faut d'abord fçavoir
que les Carthaginois étoient entrés en con
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
fédération avec Xerxès qui les avoit attirés
dans fon parti , & étoit convenu avec eux
que tandis qu'il envahiroit la Grece , ils
feroient une irruption en Sicile & en Italie,
pour empêcher ceux qui habitoient ces
contrées de venir au fecours les uns des autres
. Ils choifirent pour Général Hamilcar
qui ayant affemblé une armée de trois cens
mille hommes , & équipé des vaiffeaux à
proportion pour le tranfport de fes troupes
, fit voile vers la Sicile . Il vint débarquer
à Panorme , un des Ports de cette Ifle,
& mit le fiege devant Himéré , ville maritime
du voisinage. Mais les chofes tournerent
au défavantage des Carthaginois
que défirent ceux de cette Ifle fous la conduite
de Gelon qui commandoit l'armée
qu'ils avoient levée à la nouvelle de cette
invafion fubite. Un gros de fa cavalerie
brûla la flotte d'Hamilcar qui fut tué dans
la mêlée ; cent cinquante mille hommes
demeurerent fur le champ de bataille : le
refte fut fait prifonnier & vendu comme
efclave . Une infcription en vers que l'opinion
commune attribue à Simonide , apprend
que Gelon fut aidé dans cette conjoncture
par fes trois freres , Hieron , Polyzele
& Thrafibule , qui contribuerent
par leur courage au fuccès de fes armes.
Le bruit de cette défaite répandit l'allarme
DECEMBRE. 1755. 61 .
dans Carthage , & il ne fut malheureuſement
que trop confirmé par le petit nombre
de ceux qui avoient eu le bonheur de
fe fauver dans un efquif. Il jetta la confternation
dans l'efprit de fes habitans qui
appréhendoient déja que Gelon ufant de fa
victoire , ne portât à fon tour la guerre jufque
dans leurs murs. Ils députerent auffitôt
des Amballadeurs à Syracufe pour im-.
plorer la clémence du vainqueur , & le
folliciter par les plus vives inftances à procurer
la paix. La modération qui étoit naturelle
à Gelon , lui fit écouter leurs propofitions.
Il n'abufa point de la malheureufe
circonftance qui réduifoit les Carthaginois
à la néceflité de paffer par toutes
les conditions qu'il lui auroit plu de leur
impofer. Celles qu'il exigea ne démentirent
point l'équité de fon caractere . Il y
- en eut une entr'autres qui témoigne qu'il
étoit auffi attentif à remplir les devoirs de
l'humanité que ceux de grand Capitaine ;
deux qualités qui le rendoient d'autant
plus eftimable , qu'elles ne fe trouvent
pas toujours réunies. Avant que de foufcrire
à aucun accommodement avec les
Carthaginois , il voulut que l'abolition
des facrifices humains qu'ils faifoient à
leur dieu Saturne , entrât dans la conclufion
du traité de paix qu'il s'agiffoit de
62 MERCURE DE FRANCE.
ratifier. Il ne pouvoit fans doute concevoir
fans horreur qu'ils lui facrifiaffent
jufqu'à leurs propres enfans ; & qu'ils
fiffent de cette barbare coutume une pratique
religieufe qui armoit leurs mains
contre ce qu'ils avoient de plus cher au
monde . Tout engagé qu'étoit Gelon dans
les erreurs groffieres du Paganifme , il lui
fuffifoit de faire ufage de fa raifon guidée
par les lumieres naturelles , pour fe convaincre
qu'un femblable culte étoit nonfeulement
injurieux & contraire à l'inſtitution
des Loix Divines , mais répugnoit
même à l'idée qu'il eft convenable de ſe
former de la Divinité . En effet , de l'invoquer
de cette façon , c'étoit la croire altérée
du fang humain , & qui plus eft du
fang innocent. C'étoit par conféquent faire
plutôt un monftre qu'un Dieu dont on
anéantiffoit par - là les attributs les plus
effentiels , tels que la fouveraine bonté &
la fouveraine juftice , en un mot toutes les
perfections morales , en vertu defquelles
il ne doit vouloir que ce qui eft abfolument
digne de lui. Il falloit affurément
pouffer l'extravagance auffi loin que la
cruauté , pour s'imaginer que la colere
divine ne fût capable d'être appaifée que
par ces fortes de facrifices qui eurent cours
à Carthage & dans plufieurs autres conDECEMBRE
1755. 63
trées. Il y avoit dans cette ville un Temple
élevé à Saturne , où étoit ſa ſtatue d'airain
, dont la défcription qu'en donnent
Diodore de Sicile & Eufebe , reffemble
beaucoup à celle que des Ecrivains Juifs.
font de la ftatue de Moloch , cette fameufe
idole dont l'Ecriture parle en divers endroits
. On fçait qu'elle étoit l'objet du
culte des Ammonites & de quelques nations
voifines : de- là vient que la plupart
des Critiques font perfuadés que Saturne
& Moloch n'étoient qu'une même Divinité
, qui avoit été adorée fous des dénominations
différentes. Les perfonnes curieufes
de vérifier cette remarque , peuvent
confulter ce qu'ont écrit à ce fujet , Selden ,
Beyer , Voffius , Goodwin , les PP . Kircher
& Calmet qui font ceux aufquels on
renvoie pour s'inftruire de ces chofes. Les
facrifices humains paffent communément
pour avoir pris naiffance chez les Phéniciens
, dont les Carthaginois étoient une
colonie . Il n'eft donc pas furprenant que
ces derniers ayent marqué autant d'attachement
qu'ils en avoient pour un ufage
qu'ils tenoient d'origine , & qui s'étoit
introduit chez plufieurs peuples qui l'avoient
reçu d'eux , ou immédiatement des
Phéniciens , comme on le prouve par le
rapport d'une foule d'écrivains que l'on cite
64 MERCURE DE FRANCE.
pour garantir la vérité de ce fait. Un paffage
de Porphyre dont on produit les paroles
fondées fur le témoignage de Sanchoniaton
, apprend quelles étoient les circonftances
où ceux- ci offroient à Saturne
des facrifices fanglans . La maniere dont la
chofe eft atteftée par Sanchoniaton , montre
affez que le culte qu'on rendoit à cette
fauffe divinité étoit très ancien. On infifte
particulierement fur cet Auteur Phénicien
que Porphyre fait contemporain de Sémiramis
Reine d'Affyrie , & dit avoir approché
du tems où vivoit Moyfe. Il avoit
compofé une histoire des antiquités de
fon pays , qu'il avoit dédiée à Abibal , Roi
de Beryte fa patrie , & que Philon de Byblos
avoit traduite en Grec fous l'empire
d'Adrien . Il n'en refte plus qu'un fragment
qui nous a été confervé par Eufebe. Comme
l'efpece de Synchroniſme que le récit
de Porphyre tend à établir , fe trouve liée à
deux Époques incompatibles l'une avec
l'autre , & qui feroient par cela même plus
propres à le détruire qu'à le conftater , on
pourroit croire que la cenfure de Scaliger ,
de Voffius & de Bochart , n'eft pas dépourvue
de fondement , lorfqu'ils le qualifient
d'erreur groffiere , qu'ils jugent à propos
d'imputer au peu d'exactitude de Porphyre
en matiere de chronologie. Ils auroient
DECEMBRE . 1755 65
fans doute raifon , fi l'on entendoit par
Sémiramis la fameufe Reine d'Affyrie de
ce nom , qui fut femme de Ninus , & qui
gouverna avec beaucoup d'habileté let
royaume dont fon mari avoit été le Fondateur
, & dont il l'avoit laiffée en poffeffion
par fa mort. En effet , le regne de cette
Sémiramis eft antérieur de plus de Soo ans
à la prife de Troye ; date qui eft affurément
fort éloignée de confirmer la proximité
de tems que Porphyre met entre
cette Reine & Moyfe de qui la mort ne
précede la ruine de cette ville que d'environ
d'eux fiecles & demi , felon la chrono-'
logie du Texte Hébreu. Il faut avouer que
fi les chofes étoient fur le pied que le pren
nent les Sçavans modernes que nous avons
cités , la faute feroit fenfible : mais le devoir
d'un Critique étant d'interpréter ce'
que dit un Auteur dans le fens le plus favorable
, on faifit l'occafion qui s'offre naturellement
de juftifier Porphyre du reproche
qu'il s'eft attiré de leur part. On fait
donc voir qu'il ne s'agit point ici de la
Sémiramis dont nous venons de parler ,
mais d'une autre Reine d'Affyrie , qui a
porté le même nom , & qui eft venue plufieurs
fiecles après la premiere . Elle eft auffi
connue fous celui d'Atoffe , & elle eut
pour pere Beloch II . Roi d'Affyrie , qui'
66 MERCURE DE FRANCE.
l'affocia à l'Empire dans la douzieme année
de fon regne , & avec qui elle régna
conjointement treize ans. Eufebe qui nous
apprend qu'elle fut également appellée Sémiramis
, ne nous inftruit pas de la caufe
qui lui mérita un pareil furnom. Il y a
apparence que des traits de reffemblance
qu'elle put avoir dans les actions de fa vie
avec la Sémiramis femme de Ninus , que
fes grandes qualités & fes vices ont rendue
fi célebre dans l'Hiftoire , fuffirent
pour le lui faire donner . L'identité d'un
nom qui a été commun à deux Reines , qui
ont eu les mêmes Etats fous leur dépendance
, les aura fait confondre enfemble ;
en attribuant à l'une ce qui appartient à
l'autre. C'eft ce qui avoit été déja très - bien
rémarqué par Photius , qui a repris un ancien
Ecrivain dont il a extrait l'Ouvrage
pour être tombé dans une femblable confufion
. On traite incidemment cette queftion
de chronologie , que l'on éclaircit
par un calcul qui fert à prouver que le rapport
de Porphyre ne péche en aucune façon
contre l'ordre exact des temps. Les facrifices
humains ne cefferent que pour un
temps à Carthage . Quoique leur abolition
fit une partie eflentielle du traité que Gelon
avoit conclu avec ceux de cette République
, il femble pourtant qu'elle n'eut
DECEMBRE. 1755. 67
lieu qu'autant que ce Prince vécut depuis
ce traité. Ils les renouvellerent après fa
mort , qui vraisemblablement leur parut
une raifon fuffifante pour rompre l'engagement
qu'ils avoient contracté. C'est ce
que prouve évidemment une circonstance ,
où étant réduits au défefpoir par Agatocle
Tyran de Syracufe , qui les avoit battus ,
ils facrifierent à leur dieu Saturne deux
cens d'entre les fils de leurs plus illuftres
concitoyens , afin de fe le rendre propice.
Tertullien nous apprend que cette abominable
coutume fe perpétua en Afrique , &
dura publiquement jufqu'au temps du Proconfulat
de Tibere qui fit mettre en croix
les Prêtres auteurs d'une femblable impiété.
Il eft à propos de remarquer qu'il ne
faut pas confondre ce Tibere Proconful
d'Afrique avec l'Empereur du même nom,
lequel fut fucceffeur d'Augufte . Celui dont
il eft question , eft poftérieur à ce Prince
d'environ un fiecle , & ne doit avoir vécu
que fous Adrien qui l'avoit revêtu de la
dignité Proconfulaire. Cette remarque eft
fortifiée par le témoignage de Porphyre
, de Lactance & d'Eufebe , qui rappor
tent la ceffation des facrifices humains au
temps d'Adrien , fous le regne duquel
ils furent abolis dans prefque tous les
lieux où ils étoient en ufage. Au cas qu'on
68 MERCURE DE FRANCE.
fouhaite des preuves plus directes de ce
que nous venons de dire à ce fujer , on n'a
qu'à confulter Saumaiſe ( 1 ) Henri de Valois
( 2 ) , & le P. Pagi ( 3) , qui ont fait
l'obfervation dont nous parlons , & qui
ont très- bien difcuté ce point de critique.
Si le traitement rigoureux dont on avoit
ufé en Afrique envers les Prêtres qui
avoient prêté leur ministère à de pareils
crimes , fervit d'abord à intimider les autres
, il ne put pourtant pas réprimer leur
penchant pour ces fortes de facrifices qui
fe continuerent fecrétement dans la fuite ;
& cela fe pratiquoit ainfi au commencement
du troifieme fiecle , comme le témoigne
Tertullien qui écrivoit vers ce tempsla
fon Apologétique . La victoire que ceux
de la Sicile avoient remportée fur les Carthaginois
, avoit été le fruit de l'habileté
de Gelon , & de fon expérience dans l'art
de la guerre. Auffi avoit- elle contribué à
redoubler l'affection que les Syracufains
avoit pour lui. Il avoit fçu la mériter par
fon humeur populaire , & furtout par la
fagelle avec laquelle il fe conduifoit dans
l'adminiftration des affaires de la Républi-
( 1 ) Cl. Salmafi. Not. in Spartian. ( 2 ) Henric.
Valefi. Annotation . in oration . Eufeb. de Laudib.
Conftantin. pag. 287. ( 3) Pag . Critic, in Annal.
Baron. fub ann. c. 11. n . 14. p . 12 .
DECEMBRE 1755 . 69
que , qui ne pouvoit tomber en de meilleures
mains que les fiennes. Ces motifs
réunis concoururent à affermir l'autorité
dont il jouiffoir longtems avant la défaite
de la flotte des Carthaginois, Le ſervice
important qu'il venoit de rendre à ſa patrie
, trouva dans les Syracufains un peuple
reconnoiffant qui confentit à le payer
du facrifice de fa liberté , en lui déférant
alors la royauté. Quoique le pouvoir de
Gelon fût déja très- abfolu , il lui manquoit
encore la qualité de Roi pour le confirmers
ce n'eft pas qu'il n'eût pu l'ufurper , à
l'exemple de bien d'autres , s'il avoit eu
deffein d'employer comme eux les voies
de la force & de la violence pour l'acquérir
: mais content de gouverner à Syracufe
fous le nom de Généraliffime ou de Préteur
, il ne fe mit pas fort en peine d'afpirer
à un titre qui auroit fans doute indifpofé
les efprits , & lui auroit attiré l'indignation
de fes concitoyens , s'il eût ofé
le prendre fans leur aveu , & qui d'ailleurs
n'eût pas augmenté davantage fa puiffance.
Les traits fous lefquels on nous le repréfente
dans le rang où il fe vit élevé ,
font l'éloge de fon caractere ; ce Prince ,
bien loin d'affecter la pompe qui en paroît
inféparable , & d'abufer du pouvoir attaché
à fa nouvelle dignité , fembloit ne l'a
70 MERCURE DE FRANCE.
•
voir acceptée que pour obliger fes concitoyens
, & céder à leurs inftances réitérées
qui ne purent le diſpenſer de fe foumettre
à leur volonté. C'eft pourquoi il difoit
que l'intention des Syracuſains, en lui mettant
la couronne fur la tête , avoit été de
l'engager par une faveur auffi marquée à
protéger la juftice & l'innocence. Le foin
de maintenir entr'eux la paix & l'union , &
de gagner le coeur de fes fujets par fes manieres
affables & pleines d'humanité , faifoit
fon unique occupation . C'eft ainfi que
fes vertus lui frayerent le chemin du trône,
dont perfonne ne s'étoit vu en poffeffion
depuis la mort d'Archias fondateur de
Syracufe. Ce dernier étoit né à Corinthe
& iffu de la race des Bacchiades , famille
diftinguée & puiffante dans cette ville. Une
aventure finguliere que l'on pourra voir
détaillée dans l'ouvrage , l'ayant contraint
d'abandonner les lieux de fa naiſſance , il
fe retira en Sicile , où s'étant établi avec une
colonie de fes compatriotes qui l'avoient
fuivi , il bâtit Syracufe. Après y avoir
regné plufieurs années , il fut tué par un
jeune homme pour qui il avoit eu une
tendreffe criminelle , & dont il avoit abufé
dans l'enfance : le temps où tombe la
fondation de cette ville , forme une Epoque
affez curieufe pour mériter qu'on s'arDECEMBRE.
1755. 71
rête à la déterminer conformément à la
fupputation qui réfulte d'une particularité
que fourniffent les Marbres. On touche
auffi un mot de la grandeur de Syracufe ,
qui comprenoit dans fon enceinte quatre
villes voifines l'une de l'autre , & dont
Archias n'en compofa qu'une feule. La
forme de fon gouvernement éprouva du
changement depuis la mort de celui qui en
avoit jetté les fondemens. Les Syracufains
abolirent l'Etat Monarchique pour lui fubftituer
le Démocratique qui fe maintint
fort longtems. Hippocrate Tyran de Gele,
tenta dans la fuite de leur ravir la liberté.
Après avoir réduit divers Peuples de la
Sicile fous fon obéiffance , il tourna fes armes
contre les Syracufains qu'il défit auprès
du fleuve Elore. Ceux ci n'auroient
point évité la fervitude qui les ménaçoit ,
s'ils n'avoient été fecourus des Corinthiens
& des Corcyréens qui prirent leur défenfe,
à condition qu'ils céderoient à Hippocrate
la ville de Camarine qui avoit été jufqueslà
fous leur dépendance. Dans le temps
qu'Hippocrate continuoit à faire la guerre,
il mourut devant la ville d'Hybla . Gelon ,
dont les ancêtres avoient depuis bien des
années leur établiſſement dans Gele , &
defcendu du Sacrificateur Telinès , ayant
reçu d'Hippocrate le commandement de la
72 MERCURE DE FRANCE.
cavalerie s'étoit fignalé par fon courage
dans toutes ces occafions. Les Gelois las de
fe voir opprimés par la tyrannie , refuſerent
de reconnoître pour leurs Souverains
Euclide & Cléandre , les deux fils qu'Hippocrate
avoit laiffés. Gelon , fous prétexte
de réprimer la révolte des Gelois , envahit
la domination , & en priva les enfans
d'Hippocrate , dès qu'il eut fait rentrer les
rebelles dans leur devoir. Gelon ramena
enfuite de Cafmene dans Syracufe quelques
uns de fes habitans nommés Gamores
, qui en avoient été chaffés. Les Syracufains
qui le virent approcher , livrerent
en fon pouvoir leur ville & leurs perfonnes.
On ne fçauroit dire s'ils crurent qu'il
leur feroit plus avantageux d'agir de la
forte que de s'expofer aux maux que les
fuites d'un fiege ont coutume d'occafionner.
Ce qu'il y a de vrai , c'eſt que Gelon
devint maître abfolu de cette ville fans
qu'il lui en coutât le moindre combat . Il
abandonna la principauté de Gele à fon
frere Hieron , & fe réferva celle de Syracufe
qu'il peupla de nouveaux habitans ,
& qu'il rendit plus que jamais floriffante.
Une réflexion très - naturelle porte l'Auteur
à conclure que la conduite de Gelon
en cette circonftance dément le caractere
qu'on lui attribue. Il y auroit fans doute
de
DECEMBRE 1755. 73
pour
de l'injuftice à le juger fur cette feule
action ; qui , quoiqu'elle ne foit pas à la
vérité fort honorable à fa mémoire , ne
doit pourtant point influer fur le refte de
fa vie : au moins c'eſt ce qu'on eft en droit
d'inférer du témoignage des Ecrivains de
l'antiquité qui ont parlé de lui . Il paroît
feulement par- là que Gelon , tout vertueux
qu'on nous le dépeint d'ailleurs , ne fut
pas toujours exempt de la paffion de dominer
, qui le fit ufer de perfidie envers
les héritiers légitimes , en les dépouillant
de l'autorité fouveraine , & l'engagea dans
des pratiques criminelles fatisfaire
fon ambition. Comme les Anciens qui ont
déterminé le tems de fon regne , varient
confidérablement entr'eux , lorfqu'il s'agit
d'en conftater la durée , qu'ils étendent
plus ou moins , felon la fupputation à
laquelle ils s'attachent , on infifte conféquemment
fur les contradictions apparentes
qui naiffent de la différence de leur calcul
, & afin d'être en état de les concilier
on recherche la caufe qui a produit ces
variétés. Il fuffit pour la découvrir de
comparer exactement leur rapport ,
dont
la diverfité vient de ce que le commencement
de la domination de Gelon pouvant
fe fixer à différentes dates , cela à donné
lieu à la différente maniere d'en compter
II.Vol. Ꭰ
7 MERCURE DE FRANCE.
les années. Les uns ont daté l'Epoque de
fon regne, dumoment qu'il fut maître dans
Syracufe dont les habitans s'étoient foumis
à lui ; parce qu'il y avoit un pouvoir
prefque aufli abfolu que celui qui eft affecté
à la Royauté . Les autres qui ont niarqué
les chofes avec plus de précifion , re
l'ont commencé que depuis qu'il fut proclané
Roi , titre que lui mériterent l'importance
de fes fervices & fon dévouement
au bien de la République. Nous ferions
trop longs , s'il nous falloit entrer dans
le détail de preuves qui fervent à établir
la vérité de cette remarque que nous ne
faifons qu'indiquer. C'eft pourquoi nous
aimons mieux renvoyer les Lecteurs curieux
d'approfondir les matieres de cette
nature à l'ouvrage même , où il leur fera
plus facile de prendre une idée jufte &
précife des calculs qui accompagnent cette
difcuffion chronologique. Gelon mourut
après avoir gouverné Syracufe fept
ans , avec la qualité de Roi. Il laiffa pour
fon fucceffeur Hieron , le plus âgé de fes
deux freres qui reftoient. Il ordonna en
mourant , à Damareté fa femme & fille de
Theron Tyran d'Agrigente , d'époufer
Polyzele qui fut pourvu du commandement
de l'armée , que l'on avoit fans doute
foin de tenir toujours prête à marcher
DECEMBRE. 1755- 75
en cas que le peuple de Syracufe fût inquieté
par fes voifins , ou attaqué par
des nations étrangeres. Hieron parvenu
à jouir de la Royauté , fe comporta bien
différemment de fon prédéceffeur. Il hérita
du rang de fon frere , mais non pas
de fes vertus . Il étoit avare , violent &
auffi éloigné de la probité de Gelon que
de fa candeur. Son humeur cruelle &
fanguinaire n'auroit pas manqué d'exciter
un foulevement général parmi les Syracufains
, fi le fouvenir des bienfaits de Gelon
, dont la mémoire leur étoit par conféquent
très -chere n'eût été un motif
capable de les retenir. Les foupçons & la
défiance , vices inféparables d'une conduite
tyrannique , l'armerent contre fes propres
fujets , dont il craignoit les complots,
Il s'imagina que pour mettre fa vie en fureté
, la force feroit une voie moins douteufe
que leur affection qu'il auroit fallu
captiver. Il leva pour cet effet des troupes
mercenaires , & compofa fa garde de
foldats étrangers. Comme il s'apperçut de
l'attachement des Syracufains pour Polyzele
qu'ils cheriffoient autant qu'ils le
haïffoient , ce fut affez pour lui faire foupçonner
fon frere d'afpirer à la Royauté , &
pour lui rendre toutes fes démarches fufpectes.
Il ne vit plus en lui qu'un rival
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dangereux , qu'il étoit de fon intérêt de
perdre. Un événement parut favorable à
les deffeins . Il s'agiffoit de prendre la défenfe
des Sybarites qui avoient imploré
fon fecours contre les Crotoniates, par qui
ils étoient affiégés . Il faifit cette occafion
de fe défaire de fon frere qui étant chargé
du commandement de l'armée , reçut ordre
de lui de les aller fecourir.
Il avoit , felon toutes les apparences ,
travaillé aux moyens de le faire périr dans
le combat . Au moins c'eft ce que crut
Polyzele qui , pénétrant fes intentions , &
connoiffant d'ailleurs fa jaloufie , refuſa
d'obeir. Hieron irrité de fe voir fruftré
dans fes projets , éclata en menaces. Polyzele
n'auroit certainement pas tardé à
éprouver les effets de fon reffentiment ,
s'il n'avoit pris le parti de s'en garantir
en fe refugiant à la Cour de Theron dont
il avoit épousé la fille . Il n'en fallut pas
davantage pour brouiller ces deux Princes
, qui auparavant étoient amis . Hieron
reclama Polyzele comme un rebelle qu'il
vouloit punir , & fut indigné de ce que le
Roi d'Agrigente lui donnoit une retraite
dans fes Etats. D'un autre côté , la violence
que l'on faifoit à Polyzele , touchoit
trop Theron pour ne pas l'engager à foutenir
la cauſe de ſon gendre , & à le déDECEMBRE.
1755, 77
fendre des injuftes pourfuites de fon frere.
On fe difpofoit déja de part & d'autre à
la guerre , lorfque Hieron tomba dangereufement
malade . Ce qu'il y a de fingulier
, c'eft que cette maladie toute fâcheufe
qu'elle devoit être pour ce Prince , lui
fut pourtant néceffaire , puifqu'elle occafionna
un changement dans fa perfonne ,
auquel on n'avoit pas lieu de s'attendre.
Pour adoucir l'ennui que lui caufoit la
longueur de fa convalefcence , il invita
par fes largeffes les plus fameux Poëtes de
fon tems à fe rendre auprès de lui . Il efperoit
trouver dans leurs entretiens un remede
à fes chagrins domeftiques. On peut
croire que Simonide , de qui Pindare luimême
avoit appris les principes de fon
art , ne fut pas oublié dans le nombre de
ceux qu'Hieron attira à fa Cour. Il fut celui
qui fçut le mieux s'infinuer dans l'efprit
de ce Prince , & obtenir fa confiance.
Ce Prince eut l'obligation au commerce
qu'il lia avec les Sçavans qu'il avoit
fait venir , d'avoir poli fes moeurs & orné
fon efprit qui étoit naturellement capable
des plus grandes chofes , mais qu'une
application continuelle aux exercices militaires
ne lui avoit pas permis jufques là
de cultiver. Il profita beaucoup dans les
fréquentes converfations qu'il avoit avec
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Simonide . Elles furent autant de leçons
qui lui infpirerent l'amour de la vertu , &
l'accoutumerent par dégrés à en remplir
les devoirs . Elles lui firent ouvrir les yeux
fur fes égaremens , & fentir toute l'injuftice
de la guerre qu'il alloit fe mettre fur
les bras . Les confeils de notre Poëte lui furent
d'une grande reffource pour tourner
les chofes vers la pacification . Voici de
quoi il eft queftion. Theron ayant donné
Thrafydée fon fils pour maître aux Himerens
, celui-ci rendit fa domination infupportable
par fon orgueil & par fes violences
, qui les contraignirent de fe foulever
contre lui . Ils n'oferent fe plaindre de fa
conduite à Theron , parce qu'ils craignirent
que l'oppreflion devînt encore plus
forte , en cas que le pere fe montrât juge
peu équitable dans la caufe de fon fils.
C'est pourquoi ils fe déterminerent à envoyer
des Députés à Hieron pour lui offrir
du fecours contre Theron , & lui déclarer
en même tems qu'ils fouhaitoient à l'avcnir
dépendre de lui . Cette conjoncture
fournir à Simonide les moyens de remettre
la paix entre les deux Princes , & de faire
l'office de médiateur. Ce fut par fes avis
que Hieron inftruifit le Roi d'Agrigente
du complot formé par les habitans d'Himere
, & l'avertit de prendre fes mesures
pour le faire avorter.
DECEMBRE. 1755. 79
La reconnoiffance de Theron fut égale
à la générosité du procedé d'Hieron , avec
qui il ne fongea plus qu'à fe réconcilier ,
& leurs démêlés mutuels furent dès- lors
pacifiés. Hieron , pour affermir davantage
cette union , époufa la foeur de ce Prince .
Il rendit fon amitié à Polyzele , & les deux
freres vécurent depuis en bonne intelligence.
« Hieron commença ( dit l'Auteur )
à facrifier fes intérêts au bien public. Il
38
ne s'occupa plus que du foin d'acquerir,
» à l'exemple de Gelon , par fes manieres
» affables & par fa clémence , le coeur &
» l'eftime de fes fujets . Ses libéralités qu'ils
» éprouverent dans la fuite , effacerent
» entierement de leur mémoire les traits
" d'avarice qu'ils avoient d'abord remar-
» qués en lui . Sa Cour devint l'afyle des
» fciences , par la protection qu'il accor-
» doit aux perfonnes qui les cultivoient
» avec fuccès. Il montroit plus d'ardeur à
» les prévenir par des récompenfes , que
» les autres n'en avoient à les obtenir.
و د
L'Auteur accompagne fon récit de cette
réflexion qui fe préfente naturellement .
» Comme il réjaillit autant de gloire fur
le Prince qui répand fes bienfaits , que
» fur le particulier qui les reçoit , com-
" bien de Souverains ne font un accueil
» favorable au mérite , peut - être moins
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
"3
» pour l'honorer , que pour fatisfaire euxmêmes
leur vanité ! Si l'on compare cet-
» te derniere conduite d'Hieron avec celle
qu'il avoit tenue en premier lieu , on
» fera furpris d'un contrafte auffi frappant.
Il devoit du moins avoir un fond de
» vertu ; car les fciences toutes feules ne
produifent point de pareils changemens.
» Elles perfectionnent à la vérité un heu-
» reux naturel ; mais il eft rare qu'elles
» réforment un coeur vicieux . >>
ود
Nous avons déja infinué quelque chofe
de l'avarice de Simonide . On peut affurer
qu'il n'y a point d'endroit où elle parut
plus à découvert qu'à la Cour d'Hieron .
Elle s'eft caractérisée jufques dans les reparties
qu'on lui attribue . Nous allons citer
quelques - unes de celles que l'on a recueillies.
On apprend d'Ariftote que la
femme d'Hieron ayant demandé à ce Poëte
, lequel étoit le plus à défirer , d'être riche
on fçavant ? il répondit , qu'il préferoit les
richeſſes , puisqu'on ne voyoit tous les jours
à la porte de riches que des fçavans . Hieron
avoit donné ordre qu'on lui fournît
chaque jour les provifions néceffaires pour
le faire vivre dans l'abondance , & Simonide
pouffoit l'épargne jufqu'à en vendre
la principale partie. Lorfqu'on voulut fçavoir
pourquoi il fe comportoit de la forte.
DECEMBRE. 1755. 81
C'est ( reprit- il auffi - tôt ) pour montrer en
public la magnificence du Prince , & ma
grande frugalité. Cette réponſe paroit à
M. Bayle un pauvre fubterfuge , & l'on
ne peut nier que fa remarque ne foit jufte.
Mais c'eft affez l'ordinaire des Beaux-
Efprits de payer de traits ingénieux pour
excufer les défauts qui choquent en eux
& fur lefquels on les preffe de s'expliquer ,
quand ils n'ont point de bonnes raifons à
alléguer pour leur juftification. Toutes
les fois que l'avarice infatiable de ce Poëte
l'expofoit à des railleries & à des reproches
, il avoit fon excufe prête , en difant
, qu'il aimoit mieux enrichir fes ennemis
après fa mort , qu'avoir besoin de fes
amis pendant fa vie. Auffi n'étoit - il rien
moins que difpofé à écrire gratuitement :
c'eft ce qu'il fit fentir à un homme qui
l'avoit follicité à compofer des vers à fa
louange , en fe contentant de l'affurer qu'il
lui en auroit des obligations infinies. Une
pareille propofition fatisfit peu Simonide ,
qui lui répondit , qu'il avoit chez lui deux
caffettes , l'une pour les payemens qu'il exigeoit,
& l'autre pour les obligations qu'on pouvoit
lui avoir, que la premiere reftoit toujours
vuide , au lieu que celle- ci ne ceffoit jamais
d'être pleine. On conçoit aifément que fon
humeur intéreffée devoit rendre fa plume
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fort venale . Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'il a la réputation d'avoir été le premier
des Poëtes Grecs qui ayent mis les Mufes
à louage. On ne fçauroit difconvenir que
cette tache n'obfcurciffe la gloire qu'il s'eft
acquife par la beauté de fon génie. L'indigne
trafic qu'il faifoit de fes ouvrages
donna naiffance à un proverbe honteux à
fa mémoire . Il fuffifoit que des vers fuffent
vendus au plus offrant pour porter le nom
de vers de Simonide. Comme le mot grec
dont fe font fervis des Auteurs anciens ,
pour exprimer l'avarice de Simonide , reçoit
des acceptions différentes , felon l'ufage
auquel on l'applique , il a induit en
erreur Lilio Giraldi , qui à attaché à ce terme
une fignification contraire à fon analogie
, quelle que foit la racine d'où on
veuille le dériver , & dont , à plus forte
raifon , il ne peut être fufceptible dans
l'occafion où il fe trouve employé. C'eſt
ce qui eft fpécifié plus particuliérement
dans l'ouvrage auquel il faut recourir , fi
l'on fouhaite s'en inftruire. Nous ajouterons
encore à ce que nous venons de dire
de ce Poëte , une circonftance qui dévoile
entierement l'exceffive paffion qu'il avoit
de thefaurifer. Un Athlete vainqueur à la
courfe des Mules , ayant voulu l'engager
a célébrer la victoire , lui offroit une fomDECEMBRE.
1755 .
83
me trop modique
, Simonide
refufa de le
fatisfaire
fur fa demande
, fous prétexte
qu'il
à un homme
comme lui
conviendroit
peu
de louer des Mules . Mais l'autre ayant pre- pofé un prix raifonnable
, notre Poëte
confentit
à faire l'éloge de ces Mules, qu'il
qualifia de filles de chevaux
aux pieds légers, expreffion
emphatique
qui a été défapprouvée
avec juftice par des Critiques
. Nous ne croyons
pas devoir nous arrêter à une
autre repartie
à peu-près du même genre, qui lui eft attribuée
par Tzetzes
, Auteur
peu exact en fait de narration
hiftorique
, parce qu'elle porte fur une fuppofition
évidemment
fauffe qui rend fon récit fufpect
, pour ne rien dire de plus. Il faut
confulter
l'ouvrage
pour avoir une pleine
conviction
de ce que nous remarquons
à ce fujet. Simonide
poffeda jufqu'à la mort
les bonnes graces d'Hieron
, dans lefquelles
il étoit entré fort avant . Il ne fut point confideré
à la Cour comme
un homme
dont le talent confiftoit
uniquement
à faire
des vers , & à donner
quelques
leçons
de morale ; ce Prince le jugea capable
de l'aider de fes confeils
dans le gouverne- ment des affaires , & il eut lieu de s'en louer
dans plus d'une occafion
. Auffi s'ouvroitil
familiérement
à ce Poëte , dont il connoiffoit
la prudence
, & il ne faifoit au-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
cune difficulté de lui communiquer fes
penfées les plus fecrétes. Les entretiens
qu'ils avoient enſemble là - deffus , ont fans
doute fourni à Xenophon le fujet d'un
Dialogue de fa façon , où les introduifant
l'un & l'autre pour interlocuteurs , il produit
lui-même fous ces noms empruntés ,
fes réflexions politiques. C'est une excellente
piece qui renferme un parallele entre
la condition des Rois & celle des Particuliers.
Comme Hieron avoit paffé par ces
deux états , cet ingénieux Ecrivain ne pouvoit
choifir perfonne qui fût censé être
mieux à portée que ce Prince d'en apprécier
les différences. La maniere dont il
fait parler Simonide , eft analogue au caractere
de ce Poëte qui foutient par la
folidité des avis qu'Hieron reçoit de lui ,
la réputation de fage qu'il a méritée
par l'honnêteté de fes moeurs : En effet ,
quelques légeres taches répandues fur fa
vie , que l'on devroit taxer plutôt de foibleffes
inféparables de l'humanité , ne
pourroient balancer toutes les belles qualités
que la nature lui avoit accordées , s'il
n'avoit témoigné dans fes actions un penchant
trop marqué pour l'avarice la plus
fordide , vice fi honteux qu'il fuffit lui
feul pour diminuer l'éclat des vertus qui
l'ont rendu d'ailleurs recommandable.
DECEMBRE. 1755 . 85
da ce
que
Les fréquentes converfations d'Hieron
& de Simonide ne rouloient point feulement
fur des matieres de pure politique ;
elles avoient encore pour objet l'examen
des queftions les plus philofophiques . C'eſt
ce qui paroît par la célebre réponſe que
notre Poëte fit à ce Prince , qui lui demanc'étoit
que Dien ? Il faut convenir
que la queftion étoit des plus épineufes ,
& par conféquent très- propre à embarraffer.
Auffi Simonide ne manqua pas de
prétexte pour juftifier l'impuiffance où il
fe voyoit d'y fatisfaire fur le champ , &
il obtint du tems pour y rêver plus à fon
aiſe. Le terme étant expiré , Hieron étonné
de tous les délais dont ce Poëte ufoit
pour éluder l'explication qu'on exigeoit
de lui , en voulut apprendre la caufe . Simonide
avoua ingénuement , que plus il
approfondiffoit la chofe , plus elle lui fembloit
difficile à réfoudre.
Si l'on inféroit de fa réponſe à Hieron ,
que ce Poëte avoit formé quelque doute
fur l'existence d'un Etre Suprême, ce feroit
non-feulement étendre la conclufion beaucoup
plus loin que ne l'eft la prémiffe ; mais
ce feroit déduire une conféquence trèsfauffe.
Car Simonide étoit fi peu porté à
nier qu'il y eût une Divinité , que jamais.
Poëte Payen n'a peut -être eu une perfuaS6
MERCURE DE FRANCE.
fion plus vive des effets de fa puiffance ;
c'est ce que témoignent affez les fragmens
qui nous reftent de fes Poélies , & principalement
quelques vers de lui , qui font
cités par Théophile d'Antioche . « Il y eft
dit , qu'il n'arrive aux hommes aucun
" mal inopiné : que Dieu fait en un feul
» moment changer de face à toutes chofes,
» & que perfonne ne fçauroit fe flatter
d'acquérir la vertu fans une affiftance
» particuliere de fa part ».
Simonide termina fa vie à l'âge de quatre
-vingt-dix ans , dont il paffa les trois
derniers à la Cour d'Hieron. Le tombeau
qu'on lui avoit élevé à Syracufe , fut dans
la fuite du temps démoli par un Général
des Agrigentins , appellé Phoenix , qui en
fit fervir les matériaux à la conftruction
d'une tour. On marque le temps dont fa
mort précede celle d'Hieron , & pour le
conftater d'une maniere préciſe , il a fallu
néceffairement fixer celui où tombe le
commencement & la fin du regne de cè
Prince , duquel on détermine conféquemment
la durée. On fent bien que tout celá
eft accompagné de détails chronologiques
dans lesquels nous évitons ici de nous engager
parce qu'ils n'intéreffent qu'un
très -petit nombre de Sçavans exercés à ce
genre d'étude. L'Auteur conduit plus loin
DECEMBRE. 1755. $7
que la mort de notre Poëte , le fil de fa
narration qui offre en raccourci l'hiftoire
de Syracufe . Il parcourt avec rapidité les
révolutions qui arriverent à cette République
depuis l'expulfion de Thrafybule
frere & fucceffeur d'Hieron , que fa conduite
violente avoit fait chaffer de Syra--
cufe , jufqu'au temps qu'elle éprouva le
fort ordinaire aux Villes que les Romain's
foumettoient
à leurs armes . Comme le récit
de ces chofes femble au premier coup
d'oeil ne tenir en aucune façon au plan général
de l'Ouvrage , on ne manquera pas
de le trouver abfolument hors d'oeuvre.
En tout cas , l'Auteur a prévenu lui-même
l'objection qui peut avoir lieu . «< Ayant ,
» dit-il , donné la plus grande partie de
» l'histoire de cette fameufe République ,
» que j'ai eu occafion de prendre dès fon
» origine , je me ferois reproché mon peu
» d'attention à procurer au Lecteur une
» entiere fatisfaction , fi je n'avois rendu
fon inftruction complette , en mettant
» devant fes yeux un précis de la fuite
» des affaires de Syracufe , jufqu'au temps
» qu'elle tomba au pouvoir des Romains ,
"
"
qui l'affujettirent à leur Empire. Je pen-
» fe avoir été d'autant plus fondé à le
faire , qu'un des derniers de ceux qui
ont gouverné defpotiquement en cette
Ville , étoit defcendu de Gélon , &
1
88 MERCURE DE FRANCE.
و ر
porté le nom d'Hieron , ainfi que le
» frere de ce Prince. Il marcha fi parfaite-
» tement fur les traces du premier , que
» de Préteur qu'il étoit auparavant à Sy-
» racufe , il s'ouvrit également par fes
» vertus un chemin à la royauté. Il eft
» furtout célebre par fes démêlés avec les
» Romains qui le défirent plus d'une fois :
» ce qui l'obligea de contracter avec eux
» une alliance dans laquelle il perfifta le
» refte de fes jours . Il étoit donc naturel
» de toucher légerement ce qui regarde ce
» Monarque de qui l'hiftoire ne doit pas
» être détachée de celle de fes Ancêtres ,
» dont il n'a point démenti les belles actions.
Enfin quand on trouveroit que
» la relation de ces chofes fort des bornes
» que mon principal fujet me prefcrivoit ,
» s'il réfulte pour le Lecteur quelque avan-
» tage de voir réunies dans un feul point de
» vue toutes les différentes révolutions
particulieres à l'état de cette Républi-
» que , depuis l'époque de fa fondation ,
jufqu'à celle de fa ruine ; c'eft lui feul
» qui fera mon apologie
"3
L'Auteur , après avoir fait l'hiftoire de
Simonide & celle de fon Siecle , paffe enfuite
au détail de fes Poéfies. Quoiqu'il en
eût compofé un grand nombre , il en refte
à peine des fragmens qui font comme des
débris échappés aux injures du temps. Ils
DECEMBRE. 1755 . 89
ont été recueillis par Fulvius Urfinus , &
en partie par Leo Allatius. Le premier les
a accompagnés de notes de fa façon . Il
n'eftfouvent parvenu jufqu'à nous que les
titres de plufieurs de ces Poéfies qui ont
tranfmis avec honneur le nom de Simonide
à la postérité. Les perfonnes curieufes
de les connoître , n'auront qu'à recourir
à la Bibliotheque Grecque du fçavant
M. Fabricius. Comme fon objet principal
eft d'y offrir une notice des ouvrages
des Auteurs Grecs , & d'y détailler les circonftances
qui en dépendent , il a dreffé
avec fon exactitude ordinaire un catalogue
de toutes les différentes fortes de Poëmes
qu'avoit écrits Simonide , autant qu'il
a pu en avoir connoiffance , en feuilletant
ceux d'entre les Anciens qui ont eu occafion
de les indiquer , lorfqu'ils ont cité des
vers de ce Poëte . On n'a pas cru devoir
s'arrêter dans cette Hiftoire à ces fortes de
détails , dont on ne tire d'autre fruit que
celui de fatisfaire fa curiofité. Ils peuvent
être fupportables en Latin , où l'on n'affecte
pas la même délicateffe qu'en notre Langue
, lorfqu'il s'agit de chofes auffi feches :
elles caufent de l'ennui & du dégout au
Lecteur François qui s'attend à des inftructions
plus folides. Quand on confidere la
perte de beaucoup de bons ouvrages que
90 MERCURE DE FRANCE.
le temps nous a ravis , tandis qu'il a épargné
tant de foibles productions qui , bien
loin d'être enviées , ne méritoient pas même
de voir le jour , on ne fçauroit s'empêcher
d'avouer que c'eft -là un de ces caprices du
fort qui prend plaifir à fe jouer de tous les
moyens que l'induftrie humaine peut imaginer
pour fe garantir de fes injuftices.
Si on demande à l'Auteur pourquoi il ne
s'eft point fait un devoir de traduire en
notre langue ces fragmens poétiques , ( car
quelques imparfaits que foient les morceaux
qu'ils renferment , ils ferviroient du
moins à donner une idée de la beauté du
génie de Simonide ) il répondra que la
défunion des parties qui forment l'enchaînement
du difcours , rend trop difparates les
chofes qui font énoncées dans les vers de
ce Poëte : comme elles n'ont aucune relation
les unes avec les autres , elles font par
cela même incapables d'offrir un fens fuivi
; « de forte que ce feroit , ( dit-il , ) per-
» dre fes peines , que d'expofer ces frag-
» mens en l'état actuel où ils font , fous
les yeux du Lecteur François qui aime
qu'on ne lui préfente que des idées bien
afforties , & parfaitement liées enſem-
» ble . On trouve dans un recueil qu'on
a fait de ces fragmens , deux pieces écrites
en vers ïambes , qui ont été mises à ce
DECEMBRE. 1755. 91
qu'il paroît , fur le compre de notre Simo
nide : c'eft ce qu'il y a de plus entier de
tout ce qui eft venu jufqu'à nous de fes
Poéfies. L'une roule fur le peu de durée de
la vie humaine , & l'autre eft une efpece
de fatyre ridicule contre les femmes , où
F'on ne produit que des injures groffieres
pour reprendre les défauts qu'on peut leur
reprocher. On y fait une application continuelle
des vices de ce fexe , aux diverfes
propriétés attachées à la nature des animaux
defquels on feint qu'il a été formé.
On y fuppofe que l'origine de l'ame des
femmes eft différente felon la diverfité de
leur humeur ; que l'ame des unes est tirée
d'un cheval , ou d'un renard , ou d'un finge
, 8 que celle des autres vient de la
terre & de la mer. Elien cite un vers qui
a rapport aux femmes qui aiment la parure.
On reconnoît difficilement Simonide
à ces traits qui font indignes de lui , &
affurément certe piece n'eft pas marquée
au coin qui caractérife communement fes
productions. Enfin il eft inconteſtable que
ces deux Poëmes n'appartiennent en aucune
maniere au Simonide dont on écrit
la vie; puifque les Anciens ne nous appren
nent point qu'il fe foit jamais exercé dans
ce genre de poéfie . Il les faut reftituer à
un autre Simonide qui a précédé le nôtre
92 MERCURE DE FRANCE.
de plus de deux fiecles. C'est lui qui doit
en être regardé comme le véritable auteur.
Il ne feroit pas étonnant que l'identité de
nom eût fait confondre enfemble ces deux
Poëtes , qui font du refte très- différens l'un
de l'autre. C'est ce que l'on confirme par
une preuve que fournit le témoignage des
Anciens qui ont pris foin de les diftinguer,
l'un , par la qualité de Poëte Lyrique , &
l'autre , par celle de Poëte Iambique. Celui
qui eft renommé dans l'antiquité par la
compofition de fes ïambes , étoit né à
Minoa , ville de l'ifle Amorgos. Suidas le
dit fils d'un certain Crinée qui ne nous
eft pas autrement connu . Ses travaux poétiques
ont eu le même fort que ceux de
notre Simonide. Il n'en fubfifte plus que
des fragmens qui confiftent uniquement
en ces deux poëmes dont nous venons de
parler , & en quelques vers détachés qui
nous ont été confervés par Athénée , Galien
, Clément d'Alexandrie & Stobée .
On recherche le temps où il vivoit ; &
comme une date que produit Suidas , conconcourt
à le déterminer par celle de la
ruine de Troye , l'Auteur piend de-là occafion
d'entrer dans un examen chronologique
des différentes Epoques que les Anciens
affignent à la prife de cette Ville.
Nous nous bornerons à en expofer ici le
DECEMBRE . 1755 . +3
"
"3
réſultat qu'il en donne lui - même dans fa
préface. Quelque foit le calcul auquel on
veuille s'attacher , « il eft conftant , (dit-il)
» que celui du LexicographeGrec eft fautif,
» à moins qu'on ne fubftitue dans fon
» texteune lettre numérale à l'autre , ainfi
que Voffius l'a parfaitement obfervé. Il
»y a d'autant plus d'apparence qu'il aura
fouffert en cela de l'inadvertance des
Copiftes qui font fujets à commettre de
» femblables mépriſes ; que la validité de
» la leçon qu'on propofe fe peut inférer
» d'un paffage formel qui fe tire de Tatien.
C'eft par-là feulement qu'on vient à bout
» de fauver la contradiction fenfible qui
» naîtroit de fon témoignage , & de celui
» de quelques - uns des Anciens , qui font
» ce Simonide contemporain d'Archiloque
, & par conféquent le renvoyent
» bien en- deça du fiecle où il le place.
» Comme il s'accorde à dire qu'Archilo-
» que fleuriffoit fous Gygès Roi de Lydie,
» dans la perfonne duquel commence la
» Dynaſtie des Mermnades , il s'enfuit de-
>> là que le temps du Simonide en queftion
»fe trouve étroitement lié à celui du regne
» de ce Prince & de fes fucceffeurs. C'eſt
pourquoi il réfulte des moyens que j'ai
employés pour fixer l'un par l'autre , une
» difcuffion qui m'a paru propre à répan-
"
39
94 MERCURE DE FRANCE.
» dre une nouvelle clarté fur la Chronolo-
» gie des Rois de Lydie ». Nous ajouterons
que la matiere eft affez importante
par elle-même pour fixer la curiofité des
Sçavans que leur propre expérience a mis
en état de fe convaincre de l'obſcurité qui
regne fur cette partie de l'Hiftoire ancienne.
La maniere avantageufe dont on nous
parle du Simonide fameux par fes productions
Lyriques , ne permet pas d'hésiter à
le placer au rang des meilleuts Poëtes de
l'Antiquité ce qu'on ne fçauroit dire
également de celui qui a écrit des vers
iambes. Il eft certain qu'il n'a pas joui de
la même célébrité , & que notre Simonide
l'emporte à tous égards fur l'autre. D'ailleurs
fon talent s'étendoit plus loin qu'à
faire des vers. C'est ce qu'on a été à portée
de voir plus d'une fois dans le cours
de cet Extrait. Cela paroît encore par l'invention
des quatre Lettres Grecques ( ou
,, » & , qui lui eft communément
attribuée. Il faut pourtant avouer qu'elle
lui eft conteſtée par quelques- uns qui en
font honneur à Epicharme né en Sicile .
Tzetzes balance même auquel des deux il
doit la rapporter , ou à notre Simonide ,
ou à Simonide le Samien qu'il dit être fils
d'un certain Amorgus. Il n'eft pas douteux
que ce dernier ne foit le même que
DECEMBRE. 1755.
95
le Poëte iambique de ce nom , à qui quelques
anciens Ecrivains donnent Samos
pour patrie , quoique le plus grand nombre
le faffe naître à Amorgos . Il n'eft pas
difficile de s'appercevoir de la méprife
grolliere de Tzetzes , qui transforme le
nom du lieu de la naiffance de ce Simonide
, en celui du pere de ce Poëte. On
n'infifte point fur cesLettres qui auroient
pu fournir le fujet d'une difcuffion , fi
Scaliger , Saumaife , Samuel Petit , Voffius
, Bochart , Ezéchiel Spanheim , Etienne
Morin , & le P. Montfaucon , n'avoient
déja épuifé tout ce que l'on peut produire
fur l'origine de l'Alphabeth Grec. On a
cru qu'il étoit plus à propos de renvoyer
à ces doctes Critiques , en citant au bas
de la page les endroits de leurs ouvrages ,
où ils ont traité cette matiere , que de redire
en gros des chofes qu'ils ont fi bien approfondies
en détail . Notre Simonide paffe
encore pour avoir ajouté une huitième
corde à la Lyre dont il fe propofa par- là
de perfectionner l'ufage , comme nous
l'apprenons expreffément de Pline . On
trouve parmi les fragmens de fes Poéfies
quelques vers qui ont été allégués par Platon
, Lucien , Athenée , Clément d'Alexandrie
, & Théodoret. Ils valent bien
la peine d'être cités pour leur fingularité.
96 MERCURE DE FRANCE.
Leur objet eft de définir quels font les biens
préférables de la vie. Voici ce qu'ils renferment.
« De tous les biens dont les hommes
peuvent jouir , le premier eft la fan-
»té , le fecond la beauté , le troiſieme les
richeffes amaffées fans fraude , & le
quatrieme la jeuneſſe qu'on paffe avec
» fes amis ».
22.
De tous les ouvrages que Simonide
avoit compofés , il n'y en a point afſurément
qui l'ait plus illuftré , & lui ait attiré
plus de louanges des Anciens , que ceux
qui portoient le titre de Threnes ou de
Lamentations. Ce font elles que Catulle
défigne par cette expreffion , mæftius lacrymis
Simonideis. Horace les a également en
vue , lorfqu'il dit pour repréfenter des
Mufes plaintives , Cea retractes munera
Nama. Son talent principal étoit d'émouvoir
la pitié ; & l'on peut affurer qu'il excelloit
dans le genre pathétique. Au moins
c'est l'aveu que fait Denys d'Halicarnaffe ,
qui le préfere à tous les Poëtes qui avoient
travaillé dans la même partie , après l'avoir
d'ailleurs regardé comme un modele
dans le choix des mots. La leçon de cet
endroit du Traité de l'Auteur Grec dont
on cite les paroles , eft d'autant plus défectueufe
, qu'elle forme un fens tout contraire
à celui que cet ancien Critique veut
exprimer.
DECEMBRE. 1755. 97
exprimer. Cela paroît avoir été occafionné
par la tranfpofition de deux mots qu'il s'agit
de remettre à la place qui leur eft propre
, pour réduire l'énoncé de la phraſe
grecque à un fens naturel & raifonnable.
C'est ce que l'Hiftorien a entrepris dans
une note dont le but est de rectifier ce paffage
qui a été étrangement altéré par l'inadvertence
des Copiftes. Le jugement que
Quintilien porte de Simonide confirme
celui de Denys d'Halicarnaffe , qui rapporte
un morceau d'une de ces Lamentations
de notre Poëte. Danaë déplorant fes malheurs
en faifoit le fujer . On fçait que fuivant
la fable , cette Princeffe infortunée
fut enfermée par l'ordre d'Acrifius fon
pere , dans un coffre d'airain avec l'enfant
qu'elle avoit mis au jour pour être jettée
dans la mer. Simonide fuppofe que dans
le temps qu'elle erroit au gré des vents &
des flots , elle parla en ces termes à Perfée.
" O mon fils , de combien de maux tà
» mere eft accablée . Tu te mets peu en
peine du fifflement des vents , & de l'im-
» pétuofité des vagues qui roulent fur ta
» tête : Ah ! fi tu pouvois connoître la
grandeur du péril qui nous menace , tu
prêterois fans doute l'oreille à mes dif-
» cours. Mais non . Dors, cher enfant , dors ,
je l'ordonne. Ainfi que lui, puiffiez- vous
"
"
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
éprouver le même calme , flots d'une
» mer agitée , & vous auffi mes maux dont
la mefure ne fçauroit être comblée » .
C'eft relativement à ce don d'attendrir
que Grotius a cru pouvoir lui comparer le
Prophéte Jéremie. Ces fortes de paralleles
qu'on établit entre des Ecrivains Sacrés
& des Auteurs Profanes , femblent avoir
d'abord quelque chofe de choquant : mais
pour peu qu'on veuille faire un moment
abstraction du caractere de prophéte qui
appartient à ce dernier , & qui par conféquent
le met hors de toute comparaifon
avec un Poëte Payen , il ne fera plus queftion
que de les envisager l'un & l'autre du
côté du mérite perfonnel . On ne pourra
s'empêcher pour lors de convenit que le
parallele ne foit jufte . En effet , on ne doit
pas ignorer que Jéremie ait réuni toutes
les qualités effentielles à la poéfie dans fes
Lamentations , qui offrent le tableau le plus
touchant de la défolation & de la ruine
de Jérutalem .
Simonide ne réuffiffoit pas moins dans
la peinture des images ; c'eft le témoignage
que lui rend Longin , ce célebre Critique
de l'antiquité , dont la déciſion eſt
d'un fi grand poids en pareil cas . Aucun
Poëte n'avoit , felon ce Rhéteur , décrit
plus vivement l'apparition d'Achille fur
DECEMBRE. 1755. 99
fon tombeau , dans le tems que les Grecs
fe préparoient à partir . Nous finirons par
dire que la douceur qui regnoit dans fes
vers ,l'avoit fait furnommer Melicerie , &
cependant il avoit employé en écrivant le-
Dialecte Dorique , qui paroît être le moins
fufceptible de cette douceur qui caractérifoit
fes Poéfies.
On a renvoyé à la fin de cette Hiſtoire
deux Remarques qui valent deux Differtations
: Quoiqu'elles ne femblent avoir
qu'une liaifon fort indirecte avec fon
plan , elles ne laiffent pas de fervir d'éclairciffement
à deux endroits de fon texte .
L'une eft deftinée à examiner fi le nom de
Jao cité dans un paffage de Porphyre que
l'on rapporte , eft le même que celui de
Jehovah ufité particuliérement chez les
Juifs pour défigner Dieu : A cet égard la
chofe eft hors de conteftation. Il s'agit
feulement de fçavoir laquelle de ces deux
différentes prononciations attachées à un
même nom , doit être réputée pour l'anciemne
, & par conféquent pour la véritable.
C'est une matiere qui a déja exercé
d'habiles Critiques , tels que Genebrard ,
Fuller , Louis Cappel , Drufius , Sixtinus
'Amama , Buxtorfe le fils , Gataker & Leufden.
Cette queftion entraîne néceffairement
dans une difcuffion grammaticale ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui n'est à portée d'être bien entendue que
des perfonnes qui ont acquis quelque intelligence
de l'Hébreu . On a mis en un,
caractere lifible pour tout le monde les
paffages qu'on a été obligé de produire
dans cette Langue , & cela pour des motifs
que l'Auteur a eu foin d'expliquer dans
fa préface. Les Sçavans fe partagent fur
çet article. Les uns, comme Cappel, Walton
& M. Le Clerc fe déclarent pour la
prononciation de Jao ou Jauoh , & rejertent
celle de Jehovah , qu'ils difent n'avoir
prévalu que depuis la ponctuation de
la Maffore , d'après laquelle Galatin Ecriyain
du feizieme fiecle , a le premier introduit
parmi nous cette Leçon du nom de
Dieu , qui eft actuellement la feule accréditée
. Ils penfent être d'autant plus difpenfés
d'acquiefcer à l'autorité de la Maffore
, qu'ils la combattent par des raifons
que leur fournit la nouveauté de fon invention
, qui , felon la plupart d'entr'eux ,
ne remonte pas au - delà du fixieme fiecle ,
& dont quelques - uns reculent l'époque
jufqu'au onzieme. Il y en a d'autres au
contraire qui demeurent attachés à la Lede
Jehovah dont ils foutiennent la validité
, parce qu'elle leur paroît beaucoup
mieux conferver l'analogie de l'Hébreu ;
ils s'efforcent de la défendre contre toutes
çon
DECEMBRE. 1755. ioi
les objections qui peuvent avoir lieu , &
ils ne balancent pas à croire que les Grecs
à qui les Phéniciens avoient tranfmis ce
nom , ne l'ayent ainfi altéré par une maniere
défectueuse de le prononcer. Il faut
avouer qu'ils font valoir des argumens (pécieux
pour fortifier leur opinion : cependant
, comme ce n'eft point ici un fujer
qui foit capable de recevoir ce dégré de
certitude que communiquent des preuves
qui mettent l'état des chofes dans la derniere
évidence , on ne doit s'attendre qu'à de
fimples conjectures qui ont de part & d'autre
une égale probabilité : ainfi le parti le
plus fage eft de ne point décider affirmati
vement dans de pareilles matieres. En effet,
comment vouloir déterminer pofitivement
l'ancienne prononciation de ce nom , s'il
eft conftant par le témoignage de Philon
& de Jofephe , qu'elle avoit été interdite
aux Juifs avant que J. C. vînt au monde
. Le premier la reftreint aux bornes du
Sanctuaire , où les Prêtres , fpécialement
le fouverain Sacrificateur , avoient le privilege
exclufif de le prononcer tous les ans
le jour que fe célébroit la fête des Expiations
. Ce nom n'étant donc point d'ufage
hors du Sanctuaire , où la maniere de le
proférer fe maintenoit par tradition , &
la permiffion de le prononcer étant une
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des prérogatives affectées à la Sacrificature
, elle n'a pas dû fubfifter plus long-tems
que le Temple , & la tradition de ce nom
s'eft affurément perdue à travers tant de
fiecles qui fe font écoulés depuis la ruine
de Jérufalem. Peut on après cela fe flatter
d'en fixer aujourd'hui la prononciation.Les
Docteurs Juifs poftérieurs à cet événement
ont encore encheri fur la vénération que
leurs ancêtres avoient pour ce nom de
Dieu , & fur l'idée qu'ils fe formoient de
fa fainteté qui le rendoit ineffable à leur
égard. Ceux qui font venus après , felon
leur louable coutume d'outrer les fentimens
de leurs peres , ont pouffé les chofes
fi loin que cette vénération eft dégénérée
en une fuperftition exceffive qui fe
perpétue chez cette nation . Des Rabbins
ont étrangement raffiné fur les propriétés de
ce nom , & fur l'analogie grammaticale de
trois de fes lettres , qu'ils difent réunir les
trois différentes manieres d'exifter qui
n'appartiennent qu'à Dieu . Quiconque
ofoit violer cette défenfe de proférer le
nom Jehovah étoit puni de mort , s'il falloit
croire tout ce qu'ils nous débitent
hardiment à ce fujer. Ils ont fait plus , ils
l'ont érigée en article de foi , & menacent
les infracteurs de l'exclufion de la
vie éternelle . Toutes les fois que le Texte
DECEMBRE. 1755. 103
,
Hébreu porte la Leçon de Jehovah , ils lui
fubftituent le nom Adonaï , & tantôt celui
d'Elohim , lorfqu'il arrive que le Jehovah
eft précédé d'Adonai , & alors ces deux
noms fe trouvent joints enſemble . Il leur
eft auffi ordinaire d'ufer de mots compofés
pour caracterifer ce nom ineffable
comme ceux de Schem Hammiouchad , ou
de Schem Hamphorafch , le nom propre de
Dieu , & de Schern Schel arba othioth , le
nom formé de quatre lettres. Quand on les
preffe de dire fur quoi ils fondent cette
interdiction , ils alléguent en leur faveur
des paffages de l'Exode & du Lévitique
dont ils détournent ou changent le fens
pour la pouvoir autorifer. Les paroles de
l'Ecriture qu'ils nous oppofent , ne fignifient
pourtant rien moins que ce qu'ils
veulent leur faire fignifier. Il n'en a pas
fallu davantage pour les expofer au reproche
de falfification , qui leur a été intenté
par
Galatin . On entre relativement à cet
objet dans quelques détails hiftoriques ,
qui pourront compenfer ce qu'il y a de
fec dans un travail de cette nature.
On obferve que ce nom de Dieu n'a pas
été inconnu dans les premiers tems . aux
nations étrangeres , & furtout à celles qui
étoient voifines de la Judée . C'est ce qui
paroît confirmé par plufieurs exemples que
trop
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
par
Selden & M. Ferrand ont apportés , & qui
mettent ce fait hors de doute. Le Critique
Anglois & M. Huet foupçonnent même
que Pythagore pourroit avoir tiré l'idée
des propriétés mystérieuses de fa Quaternité
de celles que renferment les quatre
lettres qui conftituent le nom Jehovah. On
n'ignore pas que les Sectateurs du Philofophe
Grec , quand il s'agiffoit de fe lier
un ferment inviolable , juroient par cette
Quaternité à laquelle ils attribuoient toutes
les perfections , & qu'ils nommoient la
fource de vie , & le fondement de l'éternité,
Ils ne vouloient exprimer autre choſe parlà
que Dieu lui- même appellé par Pyihagore
le nombre des nombres . Ce Philofophe
paffe pour avoir emprunté des Juifs
plufieurs Dogmes " importans qu'il s'étoit
appropriés. C'est une circonftance dont la
vérité eft atteftée par Hermippus Hiftorien
Grec qui Heuriffoit du tems de Prolemée
Evergere, & par le Juif Ariftobule qui
vivoit à la Cour de Ptolemée Philometor,
Jofephe témoigne expreffément qu'il affecta
de fe montrer en bien des chofes zelé
imitateur des rites de fa nation . S. Ambroife
le fait même Juif d'origine : mais
on ne fçait où ce Pere de l'Eglife peut
avoir puifé cette particularité qui eft deftituée
de fondement . On reprend Lactan-
L
DECEMBRE . 1755. 105
ce d'avoir nié mal - à - propos que Pythagore
ait jamais eu aucun commerce avec les
Juifs , fans donner des raifons folides de
ce qu'il avançoit. On infifte particuliérement
fur fon voyage à Babylone , où il
s'offrit affez d'occafions qui mirent ce Phifofophe
à portée de s'entretenir avec plufieurs
d'entre ce peuple , dont une partie
y réfidoit encore pendant le féjour de Pythagore
en cette ville. Il y conféra fréquemment
avec les Mages dont il fçur fi
bien gagner l'amitié , qu'ils lui firent part
de leurs connoiffances , & l'initierent dans
leurs mysteres. Porphyre rapporte qu'il y
devint difciple d'un certain Zabratus ,
duquel il apprit tout ce qui concerne la
nature & les principes de l'univers . Il y a
eu dès les premiers tems du Chriftianif
me des Ecrivains qui fe font imaginés que
ce Zabratus ou Zaratus , & que Clement
d'Alexandrie appelle Nazaratus , étoit
le même que le Prophète Ezechiel , comme
le certifie ce Pere Grec qui écrivoit fur
la fin du fecond fiecle , & qui rejette
d'ailleurs l'opinion de ces gens là : néanmoins
Ménaffeh Ben - Ifraël , & quelques
autres , n'ont pas laiffé d'avoir une feniblable
penſée . Ce qu'il y a de plus éton -
nant , c'eft qu'un auffi habile homme que
l'étoit Selden , ait pu pencher vers ce fen-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
timent d'autant plus infoutenable , qu'il
eft incompatible avec l'exacte chronologie.
C'eft ce qu'il n'a pas été fort difficile
de prouver. MM. Hyde & Prideaux ont entendu
par ce Zabratus le fameux Zoroaf
tre. Ils fe font fondés fur un paffage
d'Apulée qui veut que Pythagore ait été
difciple de ce Législateur des Mages ; ce
qui eft pourtant fujet à un grand nombre
de difficultés , comme de célebres Modernes
l'ont fuffifamment démontré . On
pourroit peut-être les lever , en fuppofant
deux perfonnages de ce nom qui auront
fleuri à différens tems l'un de l'autre , &
dont le premier aura été le fondateur de
la Secte des Mages, & le fecond le réformateur
de leur religion ; fuppofition que l'on
peut d'un côté appuyer fur le témoignage
des Hiftoriens Orientaux , qui font vivre
un Zoroastre fous le regne de Darius fils
d'Hyftafpe , & de l'autre fur le récit d'Agathias
qui avoue que de fon tems ( c'eſtà-
dire dans le fixieme fiecle ) les Perfans
étoient dans cette perfuafion . Au refte , ce
n'est là qu'une conjecture, qu'on fe contente
d'infinuer , & l'on laiffe à chacun
la liberté de penfer à cet égard ce qu'il
voudra. Quant à l'autre Differtation , elle
traite des moyens qu'il y a de concilier les
différences qui fe rencontrent entre les AnDECEMBRE.
1755. 107
ciens au fujet des dates qui tendent à
fixer , foit le commencement
ou la durée
du regne de divers Princes. Les regnes de
Prolemée Soter , de Seleucus Nicator , &
de l'Empereur Julien fourniffent les exemples
que l'on produit . On leur a joint encore
celui du regne de Dagobert I , fur la
date duquel les Hiftoriens varient , afin de
rendre la vérité de cette remarque plus
fenfible aux perfonnes qui fe font rendues
l'Hiftoire de France plus familiere que
l'Hiftoire Ancienne . Ces exemples réunis
fous un même point de vue , concourent
à confirmer tout ce qui a été dit
touchant la maniere d'accorder les différentes
Epoques d'où l'on a compté les années
de la fouveraineté deGelon à Syracufe.
L'ouvrage eft terminé par le Projet d'une
Hiftoire des Juifs à laquelle travaille l'Auteur
, & qu'il a annoncée dans fa préface.
Elle comprendra
l'expofition de toutes
les révolutions
qui font arrivées à ce peuple
dans l'Orient depuis la ruine de Jérufalem
jufqu'au douzieme fiecle , où l'établiffement
qu'il s'y étoit fait , fût entièrement
ruiné. Comme l'Auteur s'eft livré
aux Etudes Théologiques
qu'il a pris à tâche
de fortifier par l'intelligence
des Langues
Sçavantes, les recherches où elles l'ont
néceffairement
engagé , l'ont mis en état
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'affembler les matériaux qui ferviront à la
compofition de cet ouvrage, On le deftine
à éclaircir les points les plus embarraffés
de l'Histoire Judaïque , & à difcuter
quelques - uns des Rites & des Dogmes de
cette nation , furtout lorsqu'ils lui font
communs avec les Chretiens. On y parlera
auffi des cérémonies , & en général des
affaires de difcipline que l'Eglife peut avoir
empruntées de la Synagogue. Elles ont
routes deux , par rapport à leur Hiſtoire. ,
une influence d'autant plus réciproque que
l'une eft fortie de l'autre , & par conféquent
on ne fçauroit approfondir l'Hiftoire
de l'Eglife , qu'on ne foit en mêmetems
obligé d'approfondir celle des Juifs ,
qui lui eft intimément unie. On fe flatte
qu'on ne fera pas fâché de voir inferé ici
en entier ce Projet , qui fert à donner une
idée de la grandeur de l'entreprife , du
but
que l'on s'y propofe , & de la méthode
à laquelle on doit s'attacher dans l'exécution
: mais la longueur que comporte
déja cet extrait , eft une raifon plus que
fuffifante pour renvoyer la chofe au mois
prochain . Si l'on fe récrie fur l'étendue de
cette analyfe , qui paffe de beaucoup les
bornes dans lesquelles nous avons coutume
de refferrer nos extraits , nous répon
drons que comme cette hiftoire de SimoDECEMBRE.
1755 109
nide eft remplie d'un grand nombre de difcuffions,
qui , quoiqu'effentielles aux vues
dans lesquelles on l'a compofée, font pourtant
de nature à rebuter bien des Lecteurs
pour qui elles ont quelque chofe de trop
épineux , on a profité de la voie de ce
Journal pour mettre tout le monde à portée
de connoître les faits dont le récit entre
dans le plan de l'Hiftoire . Pour cet
effet , on a retracé ici dans le même ordre
qui a été obfervé dans fa marche les différens
traits de la vie de ce Poëre , avec les
événemens de fon tems qui y font liés , &
l'on n'a fait qu'indiquer fimplement les
détails chronologiques qui en conftituent
le fonds : Ainfi cette analyfe doit être confiderée
moins comme un extrait que comme
un abregé de l'Ouvrage.
Delaguene , Libraire - Imprimeur de
l'Académie Royale de Chirurgie , rue faint
Jacques , à l'Olivier d'or , diftribue un
Mémoire auffi nouveau par fon objet que
par fa publication . Il eft intitulé Témoi
gnage public rendu à M. Dibon , Chirurgien
ordinaire du Roi dans la Compagnie des
Cent Suiffes de la Garde du Corps de Sa
Majefte ; par Pierre Dedyn d'Anvers . On
ya joint les preuves de la Cure avec quel
ques Réflexions concernant M. de Torrès
110 MERCURE DE FRANCE.
par qui le Malade avoit été manqué. L'Avertiffement
qu'on a mis à la tête de ce
Mémoire , nous en fournira la notice.
« Cet écrit , dit - on , eft l'ouvrage d'un
» Malade jugé incurable par de célebres
» Praticiens, & qui , contre toute efpéran-
» ce , a été guéri radicalement par le re-
» mede de M. Dibon . C'eft une espece de
و د
.30
confeffion publique dictée par la recon-
>> noiffance ; une defcription vraie & naïve
» de la maladie de l'Auteur , & des mal-
» heureuſes épreuves par lefquelles il a
» paffé jufqu'à fa parfaite guérifon . On a
» cru devoir conferver fon langage & fon
ortographe , moitié Wallon , & moitié
François ils pourront amufer quelques
" Lecteurs. Mais on a traduit toute la
» piece pour
la faire entendre des autres ,
» & on a mis la verfion à côté du texte ,
» pour n'y pas laiffer foupçonner la plus
légere altération. Ce Mémoire eft fuivi
» des Certificats de Meffieurs Goulard Mé-
» decin ordinaire du Roi , Le Dran , Henriques
, Morand , & Hebrard , Maîtres
» en Chirurgie ».
""
On trouve chez le même Libraire un
autre écrit qui a pour titre : Lettre à M. de
Torrès ,fervant de réponse , &c. Cette Lettre
contient un témoignage pareil à celui
de Pierre Dedyn , & publié par un BourDECEMBRE
, 1755 .
geois de Paris dont le nom & la demeure
y font défignés. Nous ne prononçons rien
là- deffus. Comme fimples Hiftoriens nous
en laiffons le jugement aux Maîtres de
l'Art.
CATALOGUE DES ESTAMPES &
livres nouveaux d'Italie , la plupart de
Rome , qui fe trouvent chez N. Tilliard ,
quai des Auguftins. 1755.
CATALOGUE DE LIVRES DE PIETE ,
de morale & d'éducation ; livres d'hiftoire
, de belles lettres , fciences & arts ; livres
de droit & de finances , livres amufans
& de théatres , qui fe vendent à Paris
, chez Prault pere , quai de Gèvres ,
1755.
L'ENFANT GRAMMAIRIEN , ouvrage
qui contient des principes de grammaire
génerale , mis à la portée des enfans.
Une Grammaire latine , & une Méthode
françoife- latine , ou maniere de traduire
le françois en latin . A Blois , chez Pierre-
Paul Charles ; & fe vend à Paris , chez la
veuve Robinot , quai des grands Auguftins.
<
FRAGMENS CHOISIS d'éloquence , efpece
de Rhétorique moins en préceptes qu'en
112 MERCURE DE FRANCE.
exemples , également utile aux Gens de
lettres , & à tous ceux qui veulent fe former
à l'éloquence de la chaire , par M. de
Gerard de Benat , 2 vol . A Avignon , chez
Jofeph Payen , Imprimeur Libraire , place
S. Didier. A Marſeille , chez Jean Moffy ,
à la Combriere : & à Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais.
Nous croyons que cette maniere d'écrire
fur l'éloquence , eft une des plus utiles.
Les exemples frappent bien plus , &
en conféquence perfuadent mieux que les
préceptes. Ceux ci ne peuvent même être
bien développés & bien fentis que par le
fecours des premiers. L'Auteur nous paroît
montrer du goût dans le choix , &
nous penfons que fon travail mérite des
louanges.
RAISON ou idée de la Poéfie Grecque ,
Latine & Italienne , ouvrage traduit de
l'Italien de Gravina , par M. Reguier. 2 vol .
petit in- 12 , à Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, au Coq ; & chez J. B. Defpilly , rue
S. Jacques , à la vieille Pofte.
De l'Extrait de l'Hiftoire de Simonide ;
& dufiecle où il a vécu , &c .
Ous avons rendu de la
Nmierepartie de cet Ouvrage dans les
Nouvelles du mois d'Octobre. Nous nous
engageâmes alors à donner l'Extrait de la
feconde pour le mois fuivant ; mais des raifons
particulieres nous ont mis dans le cas
de différer plus longtems que nous ne penfions
à remplir notre engagement. Quoiqu'il
en foit , nous y fatisfaifons aujourd'hui
; & nous allons parler de ce que contient
cette feconde partie , qui commence
par un expofé de la conduite que tint
Gelon après avoir triomphé des Carthaginois.
Pour peu que l'on veuille fe fouvenir
du titre de cette hiftoire , & de fon
objet , l'on ceffera d'être furpris de voir
difparoître Simonide pour quelque temps
de deffus la fcene . Il faut d'abord fçavoir
que les Carthaginois étoient entrés en con
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
fédération avec Xerxès qui les avoit attirés
dans fon parti , & étoit convenu avec eux
que tandis qu'il envahiroit la Grece , ils
feroient une irruption en Sicile & en Italie,
pour empêcher ceux qui habitoient ces
contrées de venir au fecours les uns des autres
. Ils choifirent pour Général Hamilcar
qui ayant affemblé une armée de trois cens
mille hommes , & équipé des vaiffeaux à
proportion pour le tranfport de fes troupes
, fit voile vers la Sicile . Il vint débarquer
à Panorme , un des Ports de cette Ifle,
& mit le fiege devant Himéré , ville maritime
du voisinage. Mais les chofes tournerent
au défavantage des Carthaginois
que défirent ceux de cette Ifle fous la conduite
de Gelon qui commandoit l'armée
qu'ils avoient levée à la nouvelle de cette
invafion fubite. Un gros de fa cavalerie
brûla la flotte d'Hamilcar qui fut tué dans
la mêlée ; cent cinquante mille hommes
demeurerent fur le champ de bataille : le
refte fut fait prifonnier & vendu comme
efclave . Une infcription en vers que l'opinion
commune attribue à Simonide , apprend
que Gelon fut aidé dans cette conjoncture
par fes trois freres , Hieron , Polyzele
& Thrafibule , qui contribuerent
par leur courage au fuccès de fes armes.
Le bruit de cette défaite répandit l'allarme
DECEMBRE. 1755. 61 .
dans Carthage , & il ne fut malheureuſement
que trop confirmé par le petit nombre
de ceux qui avoient eu le bonheur de
fe fauver dans un efquif. Il jetta la confternation
dans l'efprit de fes habitans qui
appréhendoient déja que Gelon ufant de fa
victoire , ne portât à fon tour la guerre jufque
dans leurs murs. Ils députerent auffitôt
des Amballadeurs à Syracufe pour im-.
plorer la clémence du vainqueur , & le
folliciter par les plus vives inftances à procurer
la paix. La modération qui étoit naturelle
à Gelon , lui fit écouter leurs propofitions.
Il n'abufa point de la malheureufe
circonftance qui réduifoit les Carthaginois
à la néceflité de paffer par toutes
les conditions qu'il lui auroit plu de leur
impofer. Celles qu'il exigea ne démentirent
point l'équité de fon caractere . Il y
- en eut une entr'autres qui témoigne qu'il
étoit auffi attentif à remplir les devoirs de
l'humanité que ceux de grand Capitaine ;
deux qualités qui le rendoient d'autant
plus eftimable , qu'elles ne fe trouvent
pas toujours réunies. Avant que de foufcrire
à aucun accommodement avec les
Carthaginois , il voulut que l'abolition
des facrifices humains qu'ils faifoient à
leur dieu Saturne , entrât dans la conclufion
du traité de paix qu'il s'agiffoit de
62 MERCURE DE FRANCE.
ratifier. Il ne pouvoit fans doute concevoir
fans horreur qu'ils lui facrifiaffent
jufqu'à leurs propres enfans ; & qu'ils
fiffent de cette barbare coutume une pratique
religieufe qui armoit leurs mains
contre ce qu'ils avoient de plus cher au
monde . Tout engagé qu'étoit Gelon dans
les erreurs groffieres du Paganifme , il lui
fuffifoit de faire ufage de fa raifon guidée
par les lumieres naturelles , pour fe convaincre
qu'un femblable culte étoit nonfeulement
injurieux & contraire à l'inſtitution
des Loix Divines , mais répugnoit
même à l'idée qu'il eft convenable de ſe
former de la Divinité . En effet , de l'invoquer
de cette façon , c'étoit la croire altérée
du fang humain , & qui plus eft du
fang innocent. C'étoit par conféquent faire
plutôt un monftre qu'un Dieu dont on
anéantiffoit par - là les attributs les plus
effentiels , tels que la fouveraine bonté &
la fouveraine juftice , en un mot toutes les
perfections morales , en vertu defquelles
il ne doit vouloir que ce qui eft abfolument
digne de lui. Il falloit affurément
pouffer l'extravagance auffi loin que la
cruauté , pour s'imaginer que la colere
divine ne fût capable d'être appaifée que
par ces fortes de facrifices qui eurent cours
à Carthage & dans plufieurs autres conDECEMBRE
1755. 63
trées. Il y avoit dans cette ville un Temple
élevé à Saturne , où étoit ſa ſtatue d'airain
, dont la défcription qu'en donnent
Diodore de Sicile & Eufebe , reffemble
beaucoup à celle que des Ecrivains Juifs.
font de la ftatue de Moloch , cette fameufe
idole dont l'Ecriture parle en divers endroits
. On fçait qu'elle étoit l'objet du
culte des Ammonites & de quelques nations
voifines : de- là vient que la plupart
des Critiques font perfuadés que Saturne
& Moloch n'étoient qu'une même Divinité
, qui avoit été adorée fous des dénominations
différentes. Les perfonnes curieufes
de vérifier cette remarque , peuvent
confulter ce qu'ont écrit à ce fujet , Selden ,
Beyer , Voffius , Goodwin , les PP . Kircher
& Calmet qui font ceux aufquels on
renvoie pour s'inftruire de ces chofes. Les
facrifices humains paffent communément
pour avoir pris naiffance chez les Phéniciens
, dont les Carthaginois étoient une
colonie . Il n'eft donc pas furprenant que
ces derniers ayent marqué autant d'attachement
qu'ils en avoient pour un ufage
qu'ils tenoient d'origine , & qui s'étoit
introduit chez plufieurs peuples qui l'avoient
reçu d'eux , ou immédiatement des
Phéniciens , comme on le prouve par le
rapport d'une foule d'écrivains que l'on cite
64 MERCURE DE FRANCE.
pour garantir la vérité de ce fait. Un paffage
de Porphyre dont on produit les paroles
fondées fur le témoignage de Sanchoniaton
, apprend quelles étoient les circonftances
où ceux- ci offroient à Saturne
des facrifices fanglans . La maniere dont la
chofe eft atteftée par Sanchoniaton , montre
affez que le culte qu'on rendoit à cette
fauffe divinité étoit très ancien. On infifte
particulierement fur cet Auteur Phénicien
que Porphyre fait contemporain de Sémiramis
Reine d'Affyrie , & dit avoir approché
du tems où vivoit Moyfe. Il avoit
compofé une histoire des antiquités de
fon pays , qu'il avoit dédiée à Abibal , Roi
de Beryte fa patrie , & que Philon de Byblos
avoit traduite en Grec fous l'empire
d'Adrien . Il n'en refte plus qu'un fragment
qui nous a été confervé par Eufebe. Comme
l'efpece de Synchroniſme que le récit
de Porphyre tend à établir , fe trouve liée à
deux Époques incompatibles l'une avec
l'autre , & qui feroient par cela même plus
propres à le détruire qu'à le conftater , on
pourroit croire que la cenfure de Scaliger ,
de Voffius & de Bochart , n'eft pas dépourvue
de fondement , lorfqu'ils le qualifient
d'erreur groffiere , qu'ils jugent à propos
d'imputer au peu d'exactitude de Porphyre
en matiere de chronologie. Ils auroient
DECEMBRE . 1755 65
fans doute raifon , fi l'on entendoit par
Sémiramis la fameufe Reine d'Affyrie de
ce nom , qui fut femme de Ninus , & qui
gouverna avec beaucoup d'habileté let
royaume dont fon mari avoit été le Fondateur
, & dont il l'avoit laiffée en poffeffion
par fa mort. En effet , le regne de cette
Sémiramis eft antérieur de plus de Soo ans
à la prife de Troye ; date qui eft affurément
fort éloignée de confirmer la proximité
de tems que Porphyre met entre
cette Reine & Moyfe de qui la mort ne
précede la ruine de cette ville que d'environ
d'eux fiecles & demi , felon la chrono-'
logie du Texte Hébreu. Il faut avouer que
fi les chofes étoient fur le pied que le pren
nent les Sçavans modernes que nous avons
cités , la faute feroit fenfible : mais le devoir
d'un Critique étant d'interpréter ce'
que dit un Auteur dans le fens le plus favorable
, on faifit l'occafion qui s'offre naturellement
de juftifier Porphyre du reproche
qu'il s'eft attiré de leur part. On fait
donc voir qu'il ne s'agit point ici de la
Sémiramis dont nous venons de parler ,
mais d'une autre Reine d'Affyrie , qui a
porté le même nom , & qui eft venue plufieurs
fiecles après la premiere . Elle eft auffi
connue fous celui d'Atoffe , & elle eut
pour pere Beloch II . Roi d'Affyrie , qui'
66 MERCURE DE FRANCE.
l'affocia à l'Empire dans la douzieme année
de fon regne , & avec qui elle régna
conjointement treize ans. Eufebe qui nous
apprend qu'elle fut également appellée Sémiramis
, ne nous inftruit pas de la caufe
qui lui mérita un pareil furnom. Il y a
apparence que des traits de reffemblance
qu'elle put avoir dans les actions de fa vie
avec la Sémiramis femme de Ninus , que
fes grandes qualités & fes vices ont rendue
fi célebre dans l'Hiftoire , fuffirent
pour le lui faire donner . L'identité d'un
nom qui a été commun à deux Reines , qui
ont eu les mêmes Etats fous leur dépendance
, les aura fait confondre enfemble ;
en attribuant à l'une ce qui appartient à
l'autre. C'eft ce qui avoit été déja très - bien
rémarqué par Photius , qui a repris un ancien
Ecrivain dont il a extrait l'Ouvrage
pour être tombé dans une femblable confufion
. On traite incidemment cette queftion
de chronologie , que l'on éclaircit
par un calcul qui fert à prouver que le rapport
de Porphyre ne péche en aucune façon
contre l'ordre exact des temps. Les facrifices
humains ne cefferent que pour un
temps à Carthage . Quoique leur abolition
fit une partie eflentielle du traité que Gelon
avoit conclu avec ceux de cette République
, il femble pourtant qu'elle n'eut
DECEMBRE. 1755. 67
lieu qu'autant que ce Prince vécut depuis
ce traité. Ils les renouvellerent après fa
mort , qui vraisemblablement leur parut
une raifon fuffifante pour rompre l'engagement
qu'ils avoient contracté. C'est ce
que prouve évidemment une circonstance ,
où étant réduits au défefpoir par Agatocle
Tyran de Syracufe , qui les avoit battus ,
ils facrifierent à leur dieu Saturne deux
cens d'entre les fils de leurs plus illuftres
concitoyens , afin de fe le rendre propice.
Tertullien nous apprend que cette abominable
coutume fe perpétua en Afrique , &
dura publiquement jufqu'au temps du Proconfulat
de Tibere qui fit mettre en croix
les Prêtres auteurs d'une femblable impiété.
Il eft à propos de remarquer qu'il ne
faut pas confondre ce Tibere Proconful
d'Afrique avec l'Empereur du même nom,
lequel fut fucceffeur d'Augufte . Celui dont
il eft question , eft poftérieur à ce Prince
d'environ un fiecle , & ne doit avoir vécu
que fous Adrien qui l'avoit revêtu de la
dignité Proconfulaire. Cette remarque eft
fortifiée par le témoignage de Porphyre
, de Lactance & d'Eufebe , qui rappor
tent la ceffation des facrifices humains au
temps d'Adrien , fous le regne duquel
ils furent abolis dans prefque tous les
lieux où ils étoient en ufage. Au cas qu'on
68 MERCURE DE FRANCE.
fouhaite des preuves plus directes de ce
que nous venons de dire à ce fujer , on n'a
qu'à confulter Saumaiſe ( 1 ) Henri de Valois
( 2 ) , & le P. Pagi ( 3) , qui ont fait
l'obfervation dont nous parlons , & qui
ont très- bien difcuté ce point de critique.
Si le traitement rigoureux dont on avoit
ufé en Afrique envers les Prêtres qui
avoient prêté leur ministère à de pareils
crimes , fervit d'abord à intimider les autres
, il ne put pourtant pas réprimer leur
penchant pour ces fortes de facrifices qui
fe continuerent fecrétement dans la fuite ;
& cela fe pratiquoit ainfi au commencement
du troifieme fiecle , comme le témoigne
Tertullien qui écrivoit vers ce tempsla
fon Apologétique . La victoire que ceux
de la Sicile avoient remportée fur les Carthaginois
, avoit été le fruit de l'habileté
de Gelon , & de fon expérience dans l'art
de la guerre. Auffi avoit- elle contribué à
redoubler l'affection que les Syracufains
avoit pour lui. Il avoit fçu la mériter par
fon humeur populaire , & furtout par la
fagelle avec laquelle il fe conduifoit dans
l'adminiftration des affaires de la Républi-
( 1 ) Cl. Salmafi. Not. in Spartian. ( 2 ) Henric.
Valefi. Annotation . in oration . Eufeb. de Laudib.
Conftantin. pag. 287. ( 3) Pag . Critic, in Annal.
Baron. fub ann. c. 11. n . 14. p . 12 .
DECEMBRE 1755 . 69
que , qui ne pouvoit tomber en de meilleures
mains que les fiennes. Ces motifs
réunis concoururent à affermir l'autorité
dont il jouiffoir longtems avant la défaite
de la flotte des Carthaginois, Le ſervice
important qu'il venoit de rendre à ſa patrie
, trouva dans les Syracufains un peuple
reconnoiffant qui confentit à le payer
du facrifice de fa liberté , en lui déférant
alors la royauté. Quoique le pouvoir de
Gelon fût déja très- abfolu , il lui manquoit
encore la qualité de Roi pour le confirmers
ce n'eft pas qu'il n'eût pu l'ufurper , à
l'exemple de bien d'autres , s'il avoit eu
deffein d'employer comme eux les voies
de la force & de la violence pour l'acquérir
: mais content de gouverner à Syracufe
fous le nom de Généraliffime ou de Préteur
, il ne fe mit pas fort en peine d'afpirer
à un titre qui auroit fans doute indifpofé
les efprits , & lui auroit attiré l'indignation
de fes concitoyens , s'il eût ofé
le prendre fans leur aveu , & qui d'ailleurs
n'eût pas augmenté davantage fa puiffance.
Les traits fous lefquels on nous le repréfente
dans le rang où il fe vit élevé ,
font l'éloge de fon caractere ; ce Prince ,
bien loin d'affecter la pompe qui en paroît
inféparable , & d'abufer du pouvoir attaché
à fa nouvelle dignité , fembloit ne l'a
70 MERCURE DE FRANCE.
•
voir acceptée que pour obliger fes concitoyens
, & céder à leurs inftances réitérées
qui ne purent le diſpenſer de fe foumettre
à leur volonté. C'eft pourquoi il difoit
que l'intention des Syracuſains, en lui mettant
la couronne fur la tête , avoit été de
l'engager par une faveur auffi marquée à
protéger la juftice & l'innocence. Le foin
de maintenir entr'eux la paix & l'union , &
de gagner le coeur de fes fujets par fes manieres
affables & pleines d'humanité , faifoit
fon unique occupation . C'eft ainfi que
fes vertus lui frayerent le chemin du trône,
dont perfonne ne s'étoit vu en poffeffion
depuis la mort d'Archias fondateur de
Syracufe. Ce dernier étoit né à Corinthe
& iffu de la race des Bacchiades , famille
diftinguée & puiffante dans cette ville. Une
aventure finguliere que l'on pourra voir
détaillée dans l'ouvrage , l'ayant contraint
d'abandonner les lieux de fa naiſſance , il
fe retira en Sicile , où s'étant établi avec une
colonie de fes compatriotes qui l'avoient
fuivi , il bâtit Syracufe. Après y avoir
regné plufieurs années , il fut tué par un
jeune homme pour qui il avoit eu une
tendreffe criminelle , & dont il avoit abufé
dans l'enfance : le temps où tombe la
fondation de cette ville , forme une Epoque
affez curieufe pour mériter qu'on s'arDECEMBRE.
1755. 71
rête à la déterminer conformément à la
fupputation qui réfulte d'une particularité
que fourniffent les Marbres. On touche
auffi un mot de la grandeur de Syracufe ,
qui comprenoit dans fon enceinte quatre
villes voifines l'une de l'autre , & dont
Archias n'en compofa qu'une feule. La
forme de fon gouvernement éprouva du
changement depuis la mort de celui qui en
avoit jetté les fondemens. Les Syracufains
abolirent l'Etat Monarchique pour lui fubftituer
le Démocratique qui fe maintint
fort longtems. Hippocrate Tyran de Gele,
tenta dans la fuite de leur ravir la liberté.
Après avoir réduit divers Peuples de la
Sicile fous fon obéiffance , il tourna fes armes
contre les Syracufains qu'il défit auprès
du fleuve Elore. Ceux ci n'auroient
point évité la fervitude qui les ménaçoit ,
s'ils n'avoient été fecourus des Corinthiens
& des Corcyréens qui prirent leur défenfe,
à condition qu'ils céderoient à Hippocrate
la ville de Camarine qui avoit été jufqueslà
fous leur dépendance. Dans le temps
qu'Hippocrate continuoit à faire la guerre,
il mourut devant la ville d'Hybla . Gelon ,
dont les ancêtres avoient depuis bien des
années leur établiſſement dans Gele , &
defcendu du Sacrificateur Telinès , ayant
reçu d'Hippocrate le commandement de la
72 MERCURE DE FRANCE.
cavalerie s'étoit fignalé par fon courage
dans toutes ces occafions. Les Gelois las de
fe voir opprimés par la tyrannie , refuſerent
de reconnoître pour leurs Souverains
Euclide & Cléandre , les deux fils qu'Hippocrate
avoit laiffés. Gelon , fous prétexte
de réprimer la révolte des Gelois , envahit
la domination , & en priva les enfans
d'Hippocrate , dès qu'il eut fait rentrer les
rebelles dans leur devoir. Gelon ramena
enfuite de Cafmene dans Syracufe quelques
uns de fes habitans nommés Gamores
, qui en avoient été chaffés. Les Syracufains
qui le virent approcher , livrerent
en fon pouvoir leur ville & leurs perfonnes.
On ne fçauroit dire s'ils crurent qu'il
leur feroit plus avantageux d'agir de la
forte que de s'expofer aux maux que les
fuites d'un fiege ont coutume d'occafionner.
Ce qu'il y a de vrai , c'eſt que Gelon
devint maître abfolu de cette ville fans
qu'il lui en coutât le moindre combat . Il
abandonna la principauté de Gele à fon
frere Hieron , & fe réferva celle de Syracufe
qu'il peupla de nouveaux habitans ,
& qu'il rendit plus que jamais floriffante.
Une réflexion très - naturelle porte l'Auteur
à conclure que la conduite de Gelon
en cette circonftance dément le caractere
qu'on lui attribue. Il y auroit fans doute
de
DECEMBRE 1755. 73
pour
de l'injuftice à le juger fur cette feule
action ; qui , quoiqu'elle ne foit pas à la
vérité fort honorable à fa mémoire , ne
doit pourtant point influer fur le refte de
fa vie : au moins c'eſt ce qu'on eft en droit
d'inférer du témoignage des Ecrivains de
l'antiquité qui ont parlé de lui . Il paroît
feulement par- là que Gelon , tout vertueux
qu'on nous le dépeint d'ailleurs , ne fut
pas toujours exempt de la paffion de dominer
, qui le fit ufer de perfidie envers
les héritiers légitimes , en les dépouillant
de l'autorité fouveraine , & l'engagea dans
des pratiques criminelles fatisfaire
fon ambition. Comme les Anciens qui ont
déterminé le tems de fon regne , varient
confidérablement entr'eux , lorfqu'il s'agit
d'en conftater la durée , qu'ils étendent
plus ou moins , felon la fupputation à
laquelle ils s'attachent , on infifte conféquemment
fur les contradictions apparentes
qui naiffent de la différence de leur calcul
, & afin d'être en état de les concilier
on recherche la caufe qui a produit ces
variétés. Il fuffit pour la découvrir de
comparer exactement leur rapport ,
dont
la diverfité vient de ce que le commencement
de la domination de Gelon pouvant
fe fixer à différentes dates , cela à donné
lieu à la différente maniere d'en compter
II.Vol. Ꭰ
7 MERCURE DE FRANCE.
les années. Les uns ont daté l'Epoque de
fon regne, dumoment qu'il fut maître dans
Syracufe dont les habitans s'étoient foumis
à lui ; parce qu'il y avoit un pouvoir
prefque aufli abfolu que celui qui eft affecté
à la Royauté . Les autres qui ont niarqué
les chofes avec plus de précifion , re
l'ont commencé que depuis qu'il fut proclané
Roi , titre que lui mériterent l'importance
de fes fervices & fon dévouement
au bien de la République. Nous ferions
trop longs , s'il nous falloit entrer dans
le détail de preuves qui fervent à établir
la vérité de cette remarque que nous ne
faifons qu'indiquer. C'eft pourquoi nous
aimons mieux renvoyer les Lecteurs curieux
d'approfondir les matieres de cette
nature à l'ouvrage même , où il leur fera
plus facile de prendre une idée jufte &
précife des calculs qui accompagnent cette
difcuffion chronologique. Gelon mourut
après avoir gouverné Syracufe fept
ans , avec la qualité de Roi. Il laiffa pour
fon fucceffeur Hieron , le plus âgé de fes
deux freres qui reftoient. Il ordonna en
mourant , à Damareté fa femme & fille de
Theron Tyran d'Agrigente , d'époufer
Polyzele qui fut pourvu du commandement
de l'armée , que l'on avoit fans doute
foin de tenir toujours prête à marcher
DECEMBRE. 1755- 75
en cas que le peuple de Syracufe fût inquieté
par fes voifins , ou attaqué par
des nations étrangeres. Hieron parvenu
à jouir de la Royauté , fe comporta bien
différemment de fon prédéceffeur. Il hérita
du rang de fon frere , mais non pas
de fes vertus . Il étoit avare , violent &
auffi éloigné de la probité de Gelon que
de fa candeur. Son humeur cruelle &
fanguinaire n'auroit pas manqué d'exciter
un foulevement général parmi les Syracufains
, fi le fouvenir des bienfaits de Gelon
, dont la mémoire leur étoit par conféquent
très -chere n'eût été un motif
capable de les retenir. Les foupçons & la
défiance , vices inféparables d'une conduite
tyrannique , l'armerent contre fes propres
fujets , dont il craignoit les complots,
Il s'imagina que pour mettre fa vie en fureté
, la force feroit une voie moins douteufe
que leur affection qu'il auroit fallu
captiver. Il leva pour cet effet des troupes
mercenaires , & compofa fa garde de
foldats étrangers. Comme il s'apperçut de
l'attachement des Syracufains pour Polyzele
qu'ils cheriffoient autant qu'ils le
haïffoient , ce fut affez pour lui faire foupçonner
fon frere d'afpirer à la Royauté , &
pour lui rendre toutes fes démarches fufpectes.
Il ne vit plus en lui qu'un rival
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
dangereux , qu'il étoit de fon intérêt de
perdre. Un événement parut favorable à
les deffeins . Il s'agiffoit de prendre la défenfe
des Sybarites qui avoient imploré
fon fecours contre les Crotoniates, par qui
ils étoient affiégés . Il faifit cette occafion
de fe défaire de fon frere qui étant chargé
du commandement de l'armée , reçut ordre
de lui de les aller fecourir.
Il avoit , felon toutes les apparences ,
travaillé aux moyens de le faire périr dans
le combat . Au moins c'eft ce que crut
Polyzele qui , pénétrant fes intentions , &
connoiffant d'ailleurs fa jaloufie , refuſa
d'obeir. Hieron irrité de fe voir fruftré
dans fes projets , éclata en menaces. Polyzele
n'auroit certainement pas tardé à
éprouver les effets de fon reffentiment ,
s'il n'avoit pris le parti de s'en garantir
en fe refugiant à la Cour de Theron dont
il avoit épousé la fille . Il n'en fallut pas
davantage pour brouiller ces deux Princes
, qui auparavant étoient amis . Hieron
reclama Polyzele comme un rebelle qu'il
vouloit punir , & fut indigné de ce que le
Roi d'Agrigente lui donnoit une retraite
dans fes Etats. D'un autre côté , la violence
que l'on faifoit à Polyzele , touchoit
trop Theron pour ne pas l'engager à foutenir
la cauſe de ſon gendre , & à le déDECEMBRE.
1755, 77
fendre des injuftes pourfuites de fon frere.
On fe difpofoit déja de part & d'autre à
la guerre , lorfque Hieron tomba dangereufement
malade . Ce qu'il y a de fingulier
, c'eft que cette maladie toute fâcheufe
qu'elle devoit être pour ce Prince , lui
fut pourtant néceffaire , puifqu'elle occafionna
un changement dans fa perfonne ,
auquel on n'avoit pas lieu de s'attendre.
Pour adoucir l'ennui que lui caufoit la
longueur de fa convalefcence , il invita
par fes largeffes les plus fameux Poëtes de
fon tems à fe rendre auprès de lui . Il efperoit
trouver dans leurs entretiens un remede
à fes chagrins domeftiques. On peut
croire que Simonide , de qui Pindare luimême
avoit appris les principes de fon
art , ne fut pas oublié dans le nombre de
ceux qu'Hieron attira à fa Cour. Il fut celui
qui fçut le mieux s'infinuer dans l'efprit
de ce Prince , & obtenir fa confiance.
Ce Prince eut l'obligation au commerce
qu'il lia avec les Sçavans qu'il avoit
fait venir , d'avoir poli fes moeurs & orné
fon efprit qui étoit naturellement capable
des plus grandes chofes , mais qu'une
application continuelle aux exercices militaires
ne lui avoit pas permis jufques là
de cultiver. Il profita beaucoup dans les
fréquentes converfations qu'il avoit avec
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Simonide . Elles furent autant de leçons
qui lui infpirerent l'amour de la vertu , &
l'accoutumerent par dégrés à en remplir
les devoirs . Elles lui firent ouvrir les yeux
fur fes égaremens , & fentir toute l'injuftice
de la guerre qu'il alloit fe mettre fur
les bras . Les confeils de notre Poëte lui furent
d'une grande reffource pour tourner
les chofes vers la pacification . Voici de
quoi il eft queftion. Theron ayant donné
Thrafydée fon fils pour maître aux Himerens
, celui-ci rendit fa domination infupportable
par fon orgueil & par fes violences
, qui les contraignirent de fe foulever
contre lui . Ils n'oferent fe plaindre de fa
conduite à Theron , parce qu'ils craignirent
que l'oppreflion devînt encore plus
forte , en cas que le pere fe montrât juge
peu équitable dans la caufe de fon fils.
C'est pourquoi ils fe déterminerent à envoyer
des Députés à Hieron pour lui offrir
du fecours contre Theron , & lui déclarer
en même tems qu'ils fouhaitoient à l'avcnir
dépendre de lui . Cette conjoncture
fournir à Simonide les moyens de remettre
la paix entre les deux Princes , & de faire
l'office de médiateur. Ce fut par fes avis
que Hieron inftruifit le Roi d'Agrigente
du complot formé par les habitans d'Himere
, & l'avertit de prendre fes mesures
pour le faire avorter.
DECEMBRE. 1755. 79
La reconnoiffance de Theron fut égale
à la générosité du procedé d'Hieron , avec
qui il ne fongea plus qu'à fe réconcilier ,
& leurs démêlés mutuels furent dès- lors
pacifiés. Hieron , pour affermir davantage
cette union , époufa la foeur de ce Prince .
Il rendit fon amitié à Polyzele , & les deux
freres vécurent depuis en bonne intelligence.
« Hieron commença ( dit l'Auteur )
à facrifier fes intérêts au bien public. Il
38
ne s'occupa plus que du foin d'acquerir,
» à l'exemple de Gelon , par fes manieres
» affables & par fa clémence , le coeur &
» l'eftime de fes fujets . Ses libéralités qu'ils
» éprouverent dans la fuite , effacerent
» entierement de leur mémoire les traits
" d'avarice qu'ils avoient d'abord remar-
» qués en lui . Sa Cour devint l'afyle des
» fciences , par la protection qu'il accor-
» doit aux perfonnes qui les cultivoient
» avec fuccès. Il montroit plus d'ardeur à
» les prévenir par des récompenfes , que
» les autres n'en avoient à les obtenir.
و د
L'Auteur accompagne fon récit de cette
réflexion qui fe préfente naturellement .
» Comme il réjaillit autant de gloire fur
le Prince qui répand fes bienfaits , que
» fur le particulier qui les reçoit , com-
" bien de Souverains ne font un accueil
» favorable au mérite , peut - être moins
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
"3
» pour l'honorer , que pour fatisfaire euxmêmes
leur vanité ! Si l'on compare cet-
» te derniere conduite d'Hieron avec celle
qu'il avoit tenue en premier lieu , on
» fera furpris d'un contrafte auffi frappant.
Il devoit du moins avoir un fond de
» vertu ; car les fciences toutes feules ne
produifent point de pareils changemens.
» Elles perfectionnent à la vérité un heu-
» reux naturel ; mais il eft rare qu'elles
» réforment un coeur vicieux . >>
ود
Nous avons déja infinué quelque chofe
de l'avarice de Simonide . On peut affurer
qu'il n'y a point d'endroit où elle parut
plus à découvert qu'à la Cour d'Hieron .
Elle s'eft caractérisée jufques dans les reparties
qu'on lui attribue . Nous allons citer
quelques - unes de celles que l'on a recueillies.
On apprend d'Ariftote que la
femme d'Hieron ayant demandé à ce Poëte
, lequel étoit le plus à défirer , d'être riche
on fçavant ? il répondit , qu'il préferoit les
richeſſes , puisqu'on ne voyoit tous les jours
à la porte de riches que des fçavans . Hieron
avoit donné ordre qu'on lui fournît
chaque jour les provifions néceffaires pour
le faire vivre dans l'abondance , & Simonide
pouffoit l'épargne jufqu'à en vendre
la principale partie. Lorfqu'on voulut fçavoir
pourquoi il fe comportoit de la forte.
DECEMBRE. 1755. 81
C'est ( reprit- il auffi - tôt ) pour montrer en
public la magnificence du Prince , & ma
grande frugalité. Cette réponſe paroit à
M. Bayle un pauvre fubterfuge , & l'on
ne peut nier que fa remarque ne foit jufte.
Mais c'eft affez l'ordinaire des Beaux-
Efprits de payer de traits ingénieux pour
excufer les défauts qui choquent en eux
& fur lefquels on les preffe de s'expliquer ,
quand ils n'ont point de bonnes raifons à
alléguer pour leur juftification. Toutes
les fois que l'avarice infatiable de ce Poëte
l'expofoit à des railleries & à des reproches
, il avoit fon excufe prête , en difant
, qu'il aimoit mieux enrichir fes ennemis
après fa mort , qu'avoir besoin de fes
amis pendant fa vie. Auffi n'étoit - il rien
moins que difpofé à écrire gratuitement :
c'eft ce qu'il fit fentir à un homme qui
l'avoit follicité à compofer des vers à fa
louange , en fe contentant de l'affurer qu'il
lui en auroit des obligations infinies. Une
pareille propofition fatisfit peu Simonide ,
qui lui répondit , qu'il avoit chez lui deux
caffettes , l'une pour les payemens qu'il exigeoit,
& l'autre pour les obligations qu'on pouvoit
lui avoir, que la premiere reftoit toujours
vuide , au lieu que celle- ci ne ceffoit jamais
d'être pleine. On conçoit aifément que fon
humeur intéreffée devoit rendre fa plume
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
fort venale . Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'il a la réputation d'avoir été le premier
des Poëtes Grecs qui ayent mis les Mufes
à louage. On ne fçauroit difconvenir que
cette tache n'obfcurciffe la gloire qu'il s'eft
acquife par la beauté de fon génie. L'indigne
trafic qu'il faifoit de fes ouvrages
donna naiffance à un proverbe honteux à
fa mémoire . Il fuffifoit que des vers fuffent
vendus au plus offrant pour porter le nom
de vers de Simonide. Comme le mot grec
dont fe font fervis des Auteurs anciens ,
pour exprimer l'avarice de Simonide , reçoit
des acceptions différentes , felon l'ufage
auquel on l'applique , il a induit en
erreur Lilio Giraldi , qui à attaché à ce terme
une fignification contraire à fon analogie
, quelle que foit la racine d'où on
veuille le dériver , & dont , à plus forte
raifon , il ne peut être fufceptible dans
l'occafion où il fe trouve employé. C'eſt
ce qui eft fpécifié plus particuliérement
dans l'ouvrage auquel il faut recourir , fi
l'on fouhaite s'en inftruire. Nous ajouterons
encore à ce que nous venons de dire
de ce Poëte , une circonftance qui dévoile
entierement l'exceffive paffion qu'il avoit
de thefaurifer. Un Athlete vainqueur à la
courfe des Mules , ayant voulu l'engager
a célébrer la victoire , lui offroit une fomDECEMBRE.
1755 .
83
me trop modique
, Simonide
refufa de le
fatisfaire
fur fa demande
, fous prétexte
qu'il
à un homme
comme lui
conviendroit
peu
de louer des Mules . Mais l'autre ayant pre- pofé un prix raifonnable
, notre Poëte
confentit
à faire l'éloge de ces Mules, qu'il
qualifia de filles de chevaux
aux pieds légers, expreffion
emphatique
qui a été défapprouvée
avec juftice par des Critiques
. Nous ne croyons
pas devoir nous arrêter à une
autre repartie
à peu-près du même genre, qui lui eft attribuée
par Tzetzes
, Auteur
peu exact en fait de narration
hiftorique
, parce qu'elle porte fur une fuppofition
évidemment
fauffe qui rend fon récit fufpect
, pour ne rien dire de plus. Il faut
confulter
l'ouvrage
pour avoir une pleine
conviction
de ce que nous remarquons
à ce fujet. Simonide
poffeda jufqu'à la mort
les bonnes graces d'Hieron
, dans lefquelles
il étoit entré fort avant . Il ne fut point confideré
à la Cour comme
un homme
dont le talent confiftoit
uniquement
à faire
des vers , & à donner
quelques
leçons
de morale ; ce Prince le jugea capable
de l'aider de fes confeils
dans le gouverne- ment des affaires , & il eut lieu de s'en louer
dans plus d'une occafion
. Auffi s'ouvroitil
familiérement
à ce Poëte , dont il connoiffoit
la prudence
, & il ne faifoit au-
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
cune difficulté de lui communiquer fes
penfées les plus fecrétes. Les entretiens
qu'ils avoient enſemble là - deffus , ont fans
doute fourni à Xenophon le fujet d'un
Dialogue de fa façon , où les introduifant
l'un & l'autre pour interlocuteurs , il produit
lui-même fous ces noms empruntés ,
fes réflexions politiques. C'est une excellente
piece qui renferme un parallele entre
la condition des Rois & celle des Particuliers.
Comme Hieron avoit paffé par ces
deux états , cet ingénieux Ecrivain ne pouvoit
choifir perfonne qui fût censé être
mieux à portée que ce Prince d'en apprécier
les différences. La maniere dont il
fait parler Simonide , eft analogue au caractere
de ce Poëte qui foutient par la
folidité des avis qu'Hieron reçoit de lui ,
la réputation de fage qu'il a méritée
par l'honnêteté de fes moeurs : En effet ,
quelques légeres taches répandues fur fa
vie , que l'on devroit taxer plutôt de foibleffes
inféparables de l'humanité , ne
pourroient balancer toutes les belles qualités
que la nature lui avoit accordées , s'il
n'avoit témoigné dans fes actions un penchant
trop marqué pour l'avarice la plus
fordide , vice fi honteux qu'il fuffit lui
feul pour diminuer l'éclat des vertus qui
l'ont rendu d'ailleurs recommandable.
DECEMBRE. 1755 . 85
da ce
que
Les fréquentes converfations d'Hieron
& de Simonide ne rouloient point feulement
fur des matieres de pure politique ;
elles avoient encore pour objet l'examen
des queftions les plus philofophiques . C'eſt
ce qui paroît par la célebre réponſe que
notre Poëte fit à ce Prince , qui lui demanc'étoit
que Dien ? Il faut convenir
que la queftion étoit des plus épineufes ,
& par conféquent très- propre à embarraffer.
Auffi Simonide ne manqua pas de
prétexte pour juftifier l'impuiffance où il
fe voyoit d'y fatisfaire fur le champ , &
il obtint du tems pour y rêver plus à fon
aiſe. Le terme étant expiré , Hieron étonné
de tous les délais dont ce Poëte ufoit
pour éluder l'explication qu'on exigeoit
de lui , en voulut apprendre la caufe . Simonide
avoua ingénuement , que plus il
approfondiffoit la chofe , plus elle lui fembloit
difficile à réfoudre.
Si l'on inféroit de fa réponſe à Hieron ,
que ce Poëte avoit formé quelque doute
fur l'existence d'un Etre Suprême, ce feroit
non-feulement étendre la conclufion beaucoup
plus loin que ne l'eft la prémiffe ; mais
ce feroit déduire une conféquence trèsfauffe.
Car Simonide étoit fi peu porté à
nier qu'il y eût une Divinité , que jamais.
Poëte Payen n'a peut -être eu une perfuaS6
MERCURE DE FRANCE.
fion plus vive des effets de fa puiffance ;
c'est ce que témoignent affez les fragmens
qui nous reftent de fes Poélies , & principalement
quelques vers de lui , qui font
cités par Théophile d'Antioche . « Il y eft
dit , qu'il n'arrive aux hommes aucun
" mal inopiné : que Dieu fait en un feul
» moment changer de face à toutes chofes,
» & que perfonne ne fçauroit fe flatter
d'acquérir la vertu fans une affiftance
» particuliere de fa part ».
Simonide termina fa vie à l'âge de quatre
-vingt-dix ans , dont il paffa les trois
derniers à la Cour d'Hieron. Le tombeau
qu'on lui avoit élevé à Syracufe , fut dans
la fuite du temps démoli par un Général
des Agrigentins , appellé Phoenix , qui en
fit fervir les matériaux à la conftruction
d'une tour. On marque le temps dont fa
mort précede celle d'Hieron , & pour le
conftater d'une maniere préciſe , il a fallu
néceffairement fixer celui où tombe le
commencement & la fin du regne de cè
Prince , duquel on détermine conféquemment
la durée. On fent bien que tout celá
eft accompagné de détails chronologiques
dans lesquels nous évitons ici de nous engager
parce qu'ils n'intéreffent qu'un
très -petit nombre de Sçavans exercés à ce
genre d'étude. L'Auteur conduit plus loin
DECEMBRE. 1755. $7
que la mort de notre Poëte , le fil de fa
narration qui offre en raccourci l'hiftoire
de Syracufe . Il parcourt avec rapidité les
révolutions qui arriverent à cette République
depuis l'expulfion de Thrafybule
frere & fucceffeur d'Hieron , que fa conduite
violente avoit fait chaffer de Syra--
cufe , jufqu'au temps qu'elle éprouva le
fort ordinaire aux Villes que les Romain's
foumettoient
à leurs armes . Comme le récit
de ces chofes femble au premier coup
d'oeil ne tenir en aucune façon au plan général
de l'Ouvrage , on ne manquera pas
de le trouver abfolument hors d'oeuvre.
En tout cas , l'Auteur a prévenu lui-même
l'objection qui peut avoir lieu . «< Ayant ,
» dit-il , donné la plus grande partie de
» l'histoire de cette fameufe République ,
» que j'ai eu occafion de prendre dès fon
» origine , je me ferois reproché mon peu
» d'attention à procurer au Lecteur une
» entiere fatisfaction , fi je n'avois rendu
fon inftruction complette , en mettant
» devant fes yeux un précis de la fuite
» des affaires de Syracufe , jufqu'au temps
» qu'elle tomba au pouvoir des Romains ,
"
"
qui l'affujettirent à leur Empire. Je pen-
» fe avoir été d'autant plus fondé à le
faire , qu'un des derniers de ceux qui
ont gouverné defpotiquement en cette
Ville , étoit defcendu de Gélon , &
1
88 MERCURE DE FRANCE.
و ر
porté le nom d'Hieron , ainfi que le
» frere de ce Prince. Il marcha fi parfaite-
» tement fur les traces du premier , que
» de Préteur qu'il étoit auparavant à Sy-
» racufe , il s'ouvrit également par fes
» vertus un chemin à la royauté. Il eft
» furtout célebre par fes démêlés avec les
» Romains qui le défirent plus d'une fois :
» ce qui l'obligea de contracter avec eux
» une alliance dans laquelle il perfifta le
» refte de fes jours . Il étoit donc naturel
» de toucher légerement ce qui regarde ce
» Monarque de qui l'hiftoire ne doit pas
» être détachée de celle de fes Ancêtres ,
» dont il n'a point démenti les belles actions.
Enfin quand on trouveroit que
» la relation de ces chofes fort des bornes
» que mon principal fujet me prefcrivoit ,
» s'il réfulte pour le Lecteur quelque avan-
» tage de voir réunies dans un feul point de
» vue toutes les différentes révolutions
particulieres à l'état de cette Républi-
» que , depuis l'époque de fa fondation ,
jufqu'à celle de fa ruine ; c'eft lui feul
» qui fera mon apologie
"3
L'Auteur , après avoir fait l'hiftoire de
Simonide & celle de fon Siecle , paffe enfuite
au détail de fes Poéfies. Quoiqu'il en
eût compofé un grand nombre , il en refte
à peine des fragmens qui font comme des
débris échappés aux injures du temps. Ils
DECEMBRE. 1755 . 89
ont été recueillis par Fulvius Urfinus , &
en partie par Leo Allatius. Le premier les
a accompagnés de notes de fa façon . Il
n'eftfouvent parvenu jufqu'à nous que les
titres de plufieurs de ces Poéfies qui ont
tranfmis avec honneur le nom de Simonide
à la postérité. Les perfonnes curieufes
de les connoître , n'auront qu'à recourir
à la Bibliotheque Grecque du fçavant
M. Fabricius. Comme fon objet principal
eft d'y offrir une notice des ouvrages
des Auteurs Grecs , & d'y détailler les circonftances
qui en dépendent , il a dreffé
avec fon exactitude ordinaire un catalogue
de toutes les différentes fortes de Poëmes
qu'avoit écrits Simonide , autant qu'il
a pu en avoir connoiffance , en feuilletant
ceux d'entre les Anciens qui ont eu occafion
de les indiquer , lorfqu'ils ont cité des
vers de ce Poëte . On n'a pas cru devoir
s'arrêter dans cette Hiftoire à ces fortes de
détails , dont on ne tire d'autre fruit que
celui de fatisfaire fa curiofité. Ils peuvent
être fupportables en Latin , où l'on n'affecte
pas la même délicateffe qu'en notre Langue
, lorfqu'il s'agit de chofes auffi feches :
elles caufent de l'ennui & du dégout au
Lecteur François qui s'attend à des inftructions
plus folides. Quand on confidere la
perte de beaucoup de bons ouvrages que
90 MERCURE DE FRANCE.
le temps nous a ravis , tandis qu'il a épargné
tant de foibles productions qui , bien
loin d'être enviées , ne méritoient pas même
de voir le jour , on ne fçauroit s'empêcher
d'avouer que c'eft -là un de ces caprices du
fort qui prend plaifir à fe jouer de tous les
moyens que l'induftrie humaine peut imaginer
pour fe garantir de fes injuftices.
Si on demande à l'Auteur pourquoi il ne
s'eft point fait un devoir de traduire en
notre langue ces fragmens poétiques , ( car
quelques imparfaits que foient les morceaux
qu'ils renferment , ils ferviroient du
moins à donner une idée de la beauté du
génie de Simonide ) il répondra que la
défunion des parties qui forment l'enchaînement
du difcours , rend trop difparates les
chofes qui font énoncées dans les vers de
ce Poëte : comme elles n'ont aucune relation
les unes avec les autres , elles font par
cela même incapables d'offrir un fens fuivi
; « de forte que ce feroit , ( dit-il , ) per-
» dre fes peines , que d'expofer ces frag-
» mens en l'état actuel où ils font , fous
les yeux du Lecteur François qui aime
qu'on ne lui préfente que des idées bien
afforties , & parfaitement liées enſem-
» ble . On trouve dans un recueil qu'on
a fait de ces fragmens , deux pieces écrites
en vers ïambes , qui ont été mises à ce
DECEMBRE. 1755. 91
qu'il paroît , fur le compre de notre Simo
nide : c'eft ce qu'il y a de plus entier de
tout ce qui eft venu jufqu'à nous de fes
Poéfies. L'une roule fur le peu de durée de
la vie humaine , & l'autre eft une efpece
de fatyre ridicule contre les femmes , où
F'on ne produit que des injures groffieres
pour reprendre les défauts qu'on peut leur
reprocher. On y fait une application continuelle
des vices de ce fexe , aux diverfes
propriétés attachées à la nature des animaux
defquels on feint qu'il a été formé.
On y fuppofe que l'origine de l'ame des
femmes eft différente felon la diverfité de
leur humeur ; que l'ame des unes est tirée
d'un cheval , ou d'un renard , ou d'un finge
, 8 que celle des autres vient de la
terre & de la mer. Elien cite un vers qui
a rapport aux femmes qui aiment la parure.
On reconnoît difficilement Simonide
à ces traits qui font indignes de lui , &
affurément certe piece n'eft pas marquée
au coin qui caractérife communement fes
productions. Enfin il eft inconteſtable que
ces deux Poëmes n'appartiennent en aucune
maniere au Simonide dont on écrit
la vie; puifque les Anciens ne nous appren
nent point qu'il fe foit jamais exercé dans
ce genre de poéfie . Il les faut reftituer à
un autre Simonide qui a précédé le nôtre
92 MERCURE DE FRANCE.
de plus de deux fiecles. C'est lui qui doit
en être regardé comme le véritable auteur.
Il ne feroit pas étonnant que l'identité de
nom eût fait confondre enfemble ces deux
Poëtes , qui font du refte très- différens l'un
de l'autre. C'est ce que l'on confirme par
une preuve que fournit le témoignage des
Anciens qui ont pris foin de les diftinguer,
l'un , par la qualité de Poëte Lyrique , &
l'autre , par celle de Poëte Iambique. Celui
qui eft renommé dans l'antiquité par la
compofition de fes ïambes , étoit né à
Minoa , ville de l'ifle Amorgos. Suidas le
dit fils d'un certain Crinée qui ne nous
eft pas autrement connu . Ses travaux poétiques
ont eu le même fort que ceux de
notre Simonide. Il n'en fubfifte plus que
des fragmens qui confiftent uniquement
en ces deux poëmes dont nous venons de
parler , & en quelques vers détachés qui
nous ont été confervés par Athénée , Galien
, Clément d'Alexandrie & Stobée .
On recherche le temps où il vivoit ; &
comme une date que produit Suidas , conconcourt
à le déterminer par celle de la
ruine de Troye , l'Auteur piend de-là occafion
d'entrer dans un examen chronologique
des différentes Epoques que les Anciens
affignent à la prife de cette Ville.
Nous nous bornerons à en expofer ici le
DECEMBRE . 1755 . +3
"
"3
réſultat qu'il en donne lui - même dans fa
préface. Quelque foit le calcul auquel on
veuille s'attacher , « il eft conftant , (dit-il)
» que celui du LexicographeGrec eft fautif,
» à moins qu'on ne fubftitue dans fon
» texteune lettre numérale à l'autre , ainfi
que Voffius l'a parfaitement obfervé. Il
»y a d'autant plus d'apparence qu'il aura
fouffert en cela de l'inadvertance des
Copiftes qui font fujets à commettre de
» femblables mépriſes ; que la validité de
» la leçon qu'on propofe fe peut inférer
» d'un paffage formel qui fe tire de Tatien.
C'eft par-là feulement qu'on vient à bout
» de fauver la contradiction fenfible qui
» naîtroit de fon témoignage , & de celui
» de quelques - uns des Anciens , qui font
» ce Simonide contemporain d'Archiloque
, & par conféquent le renvoyent
» bien en- deça du fiecle où il le place.
» Comme il s'accorde à dire qu'Archilo-
» que fleuriffoit fous Gygès Roi de Lydie,
» dans la perfonne duquel commence la
» Dynaſtie des Mermnades , il s'enfuit de-
>> là que le temps du Simonide en queftion
»fe trouve étroitement lié à celui du regne
» de ce Prince & de fes fucceffeurs. C'eſt
pourquoi il réfulte des moyens que j'ai
employés pour fixer l'un par l'autre , une
» difcuffion qui m'a paru propre à répan-
"
39
94 MERCURE DE FRANCE.
» dre une nouvelle clarté fur la Chronolo-
» gie des Rois de Lydie ». Nous ajouterons
que la matiere eft affez importante
par elle-même pour fixer la curiofité des
Sçavans que leur propre expérience a mis
en état de fe convaincre de l'obſcurité qui
regne fur cette partie de l'Hiftoire ancienne.
La maniere avantageufe dont on nous
parle du Simonide fameux par fes productions
Lyriques , ne permet pas d'hésiter à
le placer au rang des meilleuts Poëtes de
l'Antiquité ce qu'on ne fçauroit dire
également de celui qui a écrit des vers
iambes. Il eft certain qu'il n'a pas joui de
la même célébrité , & que notre Simonide
l'emporte à tous égards fur l'autre. D'ailleurs
fon talent s'étendoit plus loin qu'à
faire des vers. C'est ce qu'on a été à portée
de voir plus d'une fois dans le cours
de cet Extrait. Cela paroît encore par l'invention
des quatre Lettres Grecques ( ou
,, » & , qui lui eft communément
attribuée. Il faut pourtant avouer qu'elle
lui eft conteſtée par quelques- uns qui en
font honneur à Epicharme né en Sicile .
Tzetzes balance même auquel des deux il
doit la rapporter , ou à notre Simonide ,
ou à Simonide le Samien qu'il dit être fils
d'un certain Amorgus. Il n'eft pas douteux
que ce dernier ne foit le même que
DECEMBRE. 1755.
95
le Poëte iambique de ce nom , à qui quelques
anciens Ecrivains donnent Samos
pour patrie , quoique le plus grand nombre
le faffe naître à Amorgos . Il n'eft pas
difficile de s'appercevoir de la méprife
grolliere de Tzetzes , qui transforme le
nom du lieu de la naiffance de ce Simonide
, en celui du pere de ce Poëte. On
n'infifte point fur cesLettres qui auroient
pu fournir le fujet d'une difcuffion , fi
Scaliger , Saumaife , Samuel Petit , Voffius
, Bochart , Ezéchiel Spanheim , Etienne
Morin , & le P. Montfaucon , n'avoient
déja épuifé tout ce que l'on peut produire
fur l'origine de l'Alphabeth Grec. On a
cru qu'il étoit plus à propos de renvoyer
à ces doctes Critiques , en citant au bas
de la page les endroits de leurs ouvrages ,
où ils ont traité cette matiere , que de redire
en gros des chofes qu'ils ont fi bien approfondies
en détail . Notre Simonide paffe
encore pour avoir ajouté une huitième
corde à la Lyre dont il fe propofa par- là
de perfectionner l'ufage , comme nous
l'apprenons expreffément de Pline . On
trouve parmi les fragmens de fes Poéfies
quelques vers qui ont été allégués par Platon
, Lucien , Athenée , Clément d'Alexandrie
, & Théodoret. Ils valent bien
la peine d'être cités pour leur fingularité.
96 MERCURE DE FRANCE.
Leur objet eft de définir quels font les biens
préférables de la vie. Voici ce qu'ils renferment.
« De tous les biens dont les hommes
peuvent jouir , le premier eft la fan-
»té , le fecond la beauté , le troiſieme les
richeffes amaffées fans fraude , & le
quatrieme la jeuneſſe qu'on paffe avec
» fes amis ».
22.
De tous les ouvrages que Simonide
avoit compofés , il n'y en a point afſurément
qui l'ait plus illuftré , & lui ait attiré
plus de louanges des Anciens , que ceux
qui portoient le titre de Threnes ou de
Lamentations. Ce font elles que Catulle
défigne par cette expreffion , mæftius lacrymis
Simonideis. Horace les a également en
vue , lorfqu'il dit pour repréfenter des
Mufes plaintives , Cea retractes munera
Nama. Son talent principal étoit d'émouvoir
la pitié ; & l'on peut affurer qu'il excelloit
dans le genre pathétique. Au moins
c'est l'aveu que fait Denys d'Halicarnaffe ,
qui le préfere à tous les Poëtes qui avoient
travaillé dans la même partie , après l'avoir
d'ailleurs regardé comme un modele
dans le choix des mots. La leçon de cet
endroit du Traité de l'Auteur Grec dont
on cite les paroles , eft d'autant plus défectueufe
, qu'elle forme un fens tout contraire
à celui que cet ancien Critique veut
exprimer.
DECEMBRE. 1755. 97
exprimer. Cela paroît avoir été occafionné
par la tranfpofition de deux mots qu'il s'agit
de remettre à la place qui leur eft propre
, pour réduire l'énoncé de la phraſe
grecque à un fens naturel & raifonnable.
C'est ce que l'Hiftorien a entrepris dans
une note dont le but est de rectifier ce paffage
qui a été étrangement altéré par l'inadvertence
des Copiftes. Le jugement que
Quintilien porte de Simonide confirme
celui de Denys d'Halicarnaffe , qui rapporte
un morceau d'une de ces Lamentations
de notre Poëte. Danaë déplorant fes malheurs
en faifoit le fujer . On fçait que fuivant
la fable , cette Princeffe infortunée
fut enfermée par l'ordre d'Acrifius fon
pere , dans un coffre d'airain avec l'enfant
qu'elle avoit mis au jour pour être jettée
dans la mer. Simonide fuppofe que dans
le temps qu'elle erroit au gré des vents &
des flots , elle parla en ces termes à Perfée.
" O mon fils , de combien de maux tà
» mere eft accablée . Tu te mets peu en
peine du fifflement des vents , & de l'im-
» pétuofité des vagues qui roulent fur ta
» tête : Ah ! fi tu pouvois connoître la
grandeur du péril qui nous menace , tu
prêterois fans doute l'oreille à mes dif-
» cours. Mais non . Dors, cher enfant , dors ,
je l'ordonne. Ainfi que lui, puiffiez- vous
"
"
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
éprouver le même calme , flots d'une
» mer agitée , & vous auffi mes maux dont
la mefure ne fçauroit être comblée » .
C'eft relativement à ce don d'attendrir
que Grotius a cru pouvoir lui comparer le
Prophéte Jéremie. Ces fortes de paralleles
qu'on établit entre des Ecrivains Sacrés
& des Auteurs Profanes , femblent avoir
d'abord quelque chofe de choquant : mais
pour peu qu'on veuille faire un moment
abstraction du caractere de prophéte qui
appartient à ce dernier , & qui par conféquent
le met hors de toute comparaifon
avec un Poëte Payen , il ne fera plus queftion
que de les envisager l'un & l'autre du
côté du mérite perfonnel . On ne pourra
s'empêcher pour lors de convenit que le
parallele ne foit jufte . En effet , on ne doit
pas ignorer que Jéremie ait réuni toutes
les qualités effentielles à la poéfie dans fes
Lamentations , qui offrent le tableau le plus
touchant de la défolation & de la ruine
de Jérutalem .
Simonide ne réuffiffoit pas moins dans
la peinture des images ; c'eft le témoignage
que lui rend Longin , ce célebre Critique
de l'antiquité , dont la déciſion eſt
d'un fi grand poids en pareil cas . Aucun
Poëte n'avoit , felon ce Rhéteur , décrit
plus vivement l'apparition d'Achille fur
DECEMBRE. 1755. 99
fon tombeau , dans le tems que les Grecs
fe préparoient à partir . Nous finirons par
dire que la douceur qui regnoit dans fes
vers ,l'avoit fait furnommer Melicerie , &
cependant il avoit employé en écrivant le-
Dialecte Dorique , qui paroît être le moins
fufceptible de cette douceur qui caractérifoit
fes Poéfies.
On a renvoyé à la fin de cette Hiſtoire
deux Remarques qui valent deux Differtations
: Quoiqu'elles ne femblent avoir
qu'une liaifon fort indirecte avec fon
plan , elles ne laiffent pas de fervir d'éclairciffement
à deux endroits de fon texte .
L'une eft deftinée à examiner fi le nom de
Jao cité dans un paffage de Porphyre que
l'on rapporte , eft le même que celui de
Jehovah ufité particuliérement chez les
Juifs pour défigner Dieu : A cet égard la
chofe eft hors de conteftation. Il s'agit
feulement de fçavoir laquelle de ces deux
différentes prononciations attachées à un
même nom , doit être réputée pour l'anciemne
, & par conféquent pour la véritable.
C'est une matiere qui a déja exercé
d'habiles Critiques , tels que Genebrard ,
Fuller , Louis Cappel , Drufius , Sixtinus
'Amama , Buxtorfe le fils , Gataker & Leufden.
Cette queftion entraîne néceffairement
dans une difcuffion grammaticale ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui n'est à portée d'être bien entendue que
des perfonnes qui ont acquis quelque intelligence
de l'Hébreu . On a mis en un,
caractere lifible pour tout le monde les
paffages qu'on a été obligé de produire
dans cette Langue , & cela pour des motifs
que l'Auteur a eu foin d'expliquer dans
fa préface. Les Sçavans fe partagent fur
çet article. Les uns, comme Cappel, Walton
& M. Le Clerc fe déclarent pour la
prononciation de Jao ou Jauoh , & rejertent
celle de Jehovah , qu'ils difent n'avoir
prévalu que depuis la ponctuation de
la Maffore , d'après laquelle Galatin Ecriyain
du feizieme fiecle , a le premier introduit
parmi nous cette Leçon du nom de
Dieu , qui eft actuellement la feule accréditée
. Ils penfent être d'autant plus difpenfés
d'acquiefcer à l'autorité de la Maffore
, qu'ils la combattent par des raifons
que leur fournit la nouveauté de fon invention
, qui , felon la plupart d'entr'eux ,
ne remonte pas au - delà du fixieme fiecle ,
& dont quelques - uns reculent l'époque
jufqu'au onzieme. Il y en a d'autres au
contraire qui demeurent attachés à la Lede
Jehovah dont ils foutiennent la validité
, parce qu'elle leur paroît beaucoup
mieux conferver l'analogie de l'Hébreu ;
ils s'efforcent de la défendre contre toutes
çon
DECEMBRE. 1755. ioi
les objections qui peuvent avoir lieu , &
ils ne balancent pas à croire que les Grecs
à qui les Phéniciens avoient tranfmis ce
nom , ne l'ayent ainfi altéré par une maniere
défectueuse de le prononcer. Il faut
avouer qu'ils font valoir des argumens (pécieux
pour fortifier leur opinion : cependant
, comme ce n'eft point ici un fujer
qui foit capable de recevoir ce dégré de
certitude que communiquent des preuves
qui mettent l'état des chofes dans la derniere
évidence , on ne doit s'attendre qu'à de
fimples conjectures qui ont de part & d'autre
une égale probabilité : ainfi le parti le
plus fage eft de ne point décider affirmati
vement dans de pareilles matieres. En effet,
comment vouloir déterminer pofitivement
l'ancienne prononciation de ce nom , s'il
eft conftant par le témoignage de Philon
& de Jofephe , qu'elle avoit été interdite
aux Juifs avant que J. C. vînt au monde
. Le premier la reftreint aux bornes du
Sanctuaire , où les Prêtres , fpécialement
le fouverain Sacrificateur , avoient le privilege
exclufif de le prononcer tous les ans
le jour que fe célébroit la fête des Expiations
. Ce nom n'étant donc point d'ufage
hors du Sanctuaire , où la maniere de le
proférer fe maintenoit par tradition , &
la permiffion de le prononcer étant une
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des prérogatives affectées à la Sacrificature
, elle n'a pas dû fubfifter plus long-tems
que le Temple , & la tradition de ce nom
s'eft affurément perdue à travers tant de
fiecles qui fe font écoulés depuis la ruine
de Jérufalem. Peut on après cela fe flatter
d'en fixer aujourd'hui la prononciation.Les
Docteurs Juifs poftérieurs à cet événement
ont encore encheri fur la vénération que
leurs ancêtres avoient pour ce nom de
Dieu , & fur l'idée qu'ils fe formoient de
fa fainteté qui le rendoit ineffable à leur
égard. Ceux qui font venus après , felon
leur louable coutume d'outrer les fentimens
de leurs peres , ont pouffé les chofes
fi loin que cette vénération eft dégénérée
en une fuperftition exceffive qui fe
perpétue chez cette nation . Des Rabbins
ont étrangement raffiné fur les propriétés de
ce nom , & fur l'analogie grammaticale de
trois de fes lettres , qu'ils difent réunir les
trois différentes manieres d'exifter qui
n'appartiennent qu'à Dieu . Quiconque
ofoit violer cette défenfe de proférer le
nom Jehovah étoit puni de mort , s'il falloit
croire tout ce qu'ils nous débitent
hardiment à ce fujer. Ils ont fait plus , ils
l'ont érigée en article de foi , & menacent
les infracteurs de l'exclufion de la
vie éternelle . Toutes les fois que le Texte
DECEMBRE. 1755. 103
,
Hébreu porte la Leçon de Jehovah , ils lui
fubftituent le nom Adonaï , & tantôt celui
d'Elohim , lorfqu'il arrive que le Jehovah
eft précédé d'Adonai , & alors ces deux
noms fe trouvent joints enſemble . Il leur
eft auffi ordinaire d'ufer de mots compofés
pour caracterifer ce nom ineffable
comme ceux de Schem Hammiouchad , ou
de Schem Hamphorafch , le nom propre de
Dieu , & de Schern Schel arba othioth , le
nom formé de quatre lettres. Quand on les
preffe de dire fur quoi ils fondent cette
interdiction , ils alléguent en leur faveur
des paffages de l'Exode & du Lévitique
dont ils détournent ou changent le fens
pour la pouvoir autorifer. Les paroles de
l'Ecriture qu'ils nous oppofent , ne fignifient
pourtant rien moins que ce qu'ils
veulent leur faire fignifier. Il n'en a pas
fallu davantage pour les expofer au reproche
de falfification , qui leur a été intenté
par
Galatin . On entre relativement à cet
objet dans quelques détails hiftoriques ,
qui pourront compenfer ce qu'il y a de
fec dans un travail de cette nature.
On obferve que ce nom de Dieu n'a pas
été inconnu dans les premiers tems . aux
nations étrangeres , & furtout à celles qui
étoient voifines de la Judée . C'est ce qui
paroît confirmé par plufieurs exemples que
trop
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
par
Selden & M. Ferrand ont apportés , & qui
mettent ce fait hors de doute. Le Critique
Anglois & M. Huet foupçonnent même
que Pythagore pourroit avoir tiré l'idée
des propriétés mystérieuses de fa Quaternité
de celles que renferment les quatre
lettres qui conftituent le nom Jehovah. On
n'ignore pas que les Sectateurs du Philofophe
Grec , quand il s'agiffoit de fe lier
un ferment inviolable , juroient par cette
Quaternité à laquelle ils attribuoient toutes
les perfections , & qu'ils nommoient la
fource de vie , & le fondement de l'éternité,
Ils ne vouloient exprimer autre choſe parlà
que Dieu lui- même appellé par Pyihagore
le nombre des nombres . Ce Philofophe
paffe pour avoir emprunté des Juifs
plufieurs Dogmes " importans qu'il s'étoit
appropriés. C'est une circonftance dont la
vérité eft atteftée par Hermippus Hiftorien
Grec qui Heuriffoit du tems de Prolemée
Evergere, & par le Juif Ariftobule qui
vivoit à la Cour de Ptolemée Philometor,
Jofephe témoigne expreffément qu'il affecta
de fe montrer en bien des chofes zelé
imitateur des rites de fa nation . S. Ambroife
le fait même Juif d'origine : mais
on ne fçait où ce Pere de l'Eglife peut
avoir puifé cette particularité qui eft deftituée
de fondement . On reprend Lactan-
L
DECEMBRE . 1755. 105
ce d'avoir nié mal - à - propos que Pythagore
ait jamais eu aucun commerce avec les
Juifs , fans donner des raifons folides de
ce qu'il avançoit. On infifte particuliérement
fur fon voyage à Babylone , où il
s'offrit affez d'occafions qui mirent ce Phifofophe
à portée de s'entretenir avec plufieurs
d'entre ce peuple , dont une partie
y réfidoit encore pendant le féjour de Pythagore
en cette ville. Il y conféra fréquemment
avec les Mages dont il fçur fi
bien gagner l'amitié , qu'ils lui firent part
de leurs connoiffances , & l'initierent dans
leurs mysteres. Porphyre rapporte qu'il y
devint difciple d'un certain Zabratus ,
duquel il apprit tout ce qui concerne la
nature & les principes de l'univers . Il y a
eu dès les premiers tems du Chriftianif
me des Ecrivains qui fe font imaginés que
ce Zabratus ou Zaratus , & que Clement
d'Alexandrie appelle Nazaratus , étoit
le même que le Prophète Ezechiel , comme
le certifie ce Pere Grec qui écrivoit fur
la fin du fecond fiecle , & qui rejette
d'ailleurs l'opinion de ces gens là : néanmoins
Ménaffeh Ben - Ifraël , & quelques
autres , n'ont pas laiffé d'avoir une feniblable
penſée . Ce qu'il y a de plus éton -
nant , c'eft qu'un auffi habile homme que
l'étoit Selden , ait pu pencher vers ce fen-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
timent d'autant plus infoutenable , qu'il
eft incompatible avec l'exacte chronologie.
C'eft ce qu'il n'a pas été fort difficile
de prouver. MM. Hyde & Prideaux ont entendu
par ce Zabratus le fameux Zoroaf
tre. Ils fe font fondés fur un paffage
d'Apulée qui veut que Pythagore ait été
difciple de ce Législateur des Mages ; ce
qui eft pourtant fujet à un grand nombre
de difficultés , comme de célebres Modernes
l'ont fuffifamment démontré . On
pourroit peut-être les lever , en fuppofant
deux perfonnages de ce nom qui auront
fleuri à différens tems l'un de l'autre , &
dont le premier aura été le fondateur de
la Secte des Mages, & le fecond le réformateur
de leur religion ; fuppofition que l'on
peut d'un côté appuyer fur le témoignage
des Hiftoriens Orientaux , qui font vivre
un Zoroastre fous le regne de Darius fils
d'Hyftafpe , & de l'autre fur le récit d'Agathias
qui avoue que de fon tems ( c'eſtà-
dire dans le fixieme fiecle ) les Perfans
étoient dans cette perfuafion . Au refte , ce
n'est là qu'une conjecture, qu'on fe contente
d'infinuer , & l'on laiffe à chacun
la liberté de penfer à cet égard ce qu'il
voudra. Quant à l'autre Differtation , elle
traite des moyens qu'il y a de concilier les
différences qui fe rencontrent entre les AnDECEMBRE.
1755. 107
ciens au fujet des dates qui tendent à
fixer , foit le commencement
ou la durée
du regne de divers Princes. Les regnes de
Prolemée Soter , de Seleucus Nicator , &
de l'Empereur Julien fourniffent les exemples
que l'on produit . On leur a joint encore
celui du regne de Dagobert I , fur la
date duquel les Hiftoriens varient , afin de
rendre la vérité de cette remarque plus
fenfible aux perfonnes qui fe font rendues
l'Hiftoire de France plus familiere que
l'Hiftoire Ancienne . Ces exemples réunis
fous un même point de vue , concourent
à confirmer tout ce qui a été dit
touchant la maniere d'accorder les différentes
Epoques d'où l'on a compté les années
de la fouveraineté deGelon à Syracufe.
L'ouvrage eft terminé par le Projet d'une
Hiftoire des Juifs à laquelle travaille l'Auteur
, & qu'il a annoncée dans fa préface.
Elle comprendra
l'expofition de toutes
les révolutions
qui font arrivées à ce peuple
dans l'Orient depuis la ruine de Jérufalem
jufqu'au douzieme fiecle , où l'établiffement
qu'il s'y étoit fait , fût entièrement
ruiné. Comme l'Auteur s'eft livré
aux Etudes Théologiques
qu'il a pris à tâche
de fortifier par l'intelligence
des Langues
Sçavantes, les recherches où elles l'ont
néceffairement
engagé , l'ont mis en état
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'affembler les matériaux qui ferviront à la
compofition de cet ouvrage, On le deftine
à éclaircir les points les plus embarraffés
de l'Histoire Judaïque , & à difcuter
quelques - uns des Rites & des Dogmes de
cette nation , furtout lorsqu'ils lui font
communs avec les Chretiens. On y parlera
auffi des cérémonies , & en général des
affaires de difcipline que l'Eglife peut avoir
empruntées de la Synagogue. Elles ont
routes deux , par rapport à leur Hiſtoire. ,
une influence d'autant plus réciproque que
l'une eft fortie de l'autre , & par conféquent
on ne fçauroit approfondir l'Hiftoire
de l'Eglife , qu'on ne foit en mêmetems
obligé d'approfondir celle des Juifs ,
qui lui eft intimément unie. On fe flatte
qu'on ne fera pas fâché de voir inferé ici
en entier ce Projet , qui fert à donner une
idée de la grandeur de l'entreprife , du
but
que l'on s'y propofe , & de la méthode
à laquelle on doit s'attacher dans l'exécution
: mais la longueur que comporte
déja cet extrait , eft une raifon plus que
fuffifante pour renvoyer la chofe au mois
prochain . Si l'on fe récrie fur l'étendue de
cette analyfe , qui paffe de beaucoup les
bornes dans lesquelles nous avons coutume
de refferrer nos extraits , nous répon
drons que comme cette hiftoire de SimoDECEMBRE.
1755 109
nide eft remplie d'un grand nombre de difcuffions,
qui , quoiqu'effentielles aux vues
dans lesquelles on l'a compofée, font pourtant
de nature à rebuter bien des Lecteurs
pour qui elles ont quelque chofe de trop
épineux , on a profité de la voie de ce
Journal pour mettre tout le monde à portée
de connoître les faits dont le récit entre
dans le plan de l'Hiftoire . Pour cet
effet , on a retracé ici dans le même ordre
qui a été obfervé dans fa marche les différens
traits de la vie de ce Poëre , avec les
événemens de fon tems qui y font liés , &
l'on n'a fait qu'indiquer fimplement les
détails chronologiques qui en conftituent
le fonds : Ainfi cette analyfe doit être confiderée
moins comme un extrait que comme
un abregé de l'Ouvrage.
Delaguene , Libraire - Imprimeur de
l'Académie Royale de Chirurgie , rue faint
Jacques , à l'Olivier d'or , diftribue un
Mémoire auffi nouveau par fon objet que
par fa publication . Il eft intitulé Témoi
gnage public rendu à M. Dibon , Chirurgien
ordinaire du Roi dans la Compagnie des
Cent Suiffes de la Garde du Corps de Sa
Majefte ; par Pierre Dedyn d'Anvers . On
ya joint les preuves de la Cure avec quel
ques Réflexions concernant M. de Torrès
110 MERCURE DE FRANCE.
par qui le Malade avoit été manqué. L'Avertiffement
qu'on a mis à la tête de ce
Mémoire , nous en fournira la notice.
« Cet écrit , dit - on , eft l'ouvrage d'un
» Malade jugé incurable par de célebres
» Praticiens, & qui , contre toute efpéran-
» ce , a été guéri radicalement par le re-
» mede de M. Dibon . C'eft une espece de
و د
.30
confeffion publique dictée par la recon-
>> noiffance ; une defcription vraie & naïve
» de la maladie de l'Auteur , & des mal-
» heureuſes épreuves par lefquelles il a
» paffé jufqu'à fa parfaite guérifon . On a
» cru devoir conferver fon langage & fon
ortographe , moitié Wallon , & moitié
François ils pourront amufer quelques
" Lecteurs. Mais on a traduit toute la
» piece pour
la faire entendre des autres ,
» & on a mis la verfion à côté du texte ,
» pour n'y pas laiffer foupçonner la plus
légere altération. Ce Mémoire eft fuivi
» des Certificats de Meffieurs Goulard Mé-
» decin ordinaire du Roi , Le Dran , Henriques
, Morand , & Hebrard , Maîtres
» en Chirurgie ».
""
On trouve chez le même Libraire un
autre écrit qui a pour titre : Lettre à M. de
Torrès ,fervant de réponse , &c. Cette Lettre
contient un témoignage pareil à celui
de Pierre Dedyn , & publié par un BourDECEMBRE
, 1755 .
geois de Paris dont le nom & la demeure
y font défignés. Nous ne prononçons rien
là- deffus. Comme fimples Hiftoriens nous
en laiffons le jugement aux Maîtres de
l'Art.
CATALOGUE DES ESTAMPES &
livres nouveaux d'Italie , la plupart de
Rome , qui fe trouvent chez N. Tilliard ,
quai des Auguftins. 1755.
CATALOGUE DE LIVRES DE PIETE ,
de morale & d'éducation ; livres d'hiftoire
, de belles lettres , fciences & arts ; livres
de droit & de finances , livres amufans
& de théatres , qui fe vendent à Paris
, chez Prault pere , quai de Gèvres ,
1755.
L'ENFANT GRAMMAIRIEN , ouvrage
qui contient des principes de grammaire
génerale , mis à la portée des enfans.
Une Grammaire latine , & une Méthode
françoife- latine , ou maniere de traduire
le françois en latin . A Blois , chez Pierre-
Paul Charles ; & fe vend à Paris , chez la
veuve Robinot , quai des grands Auguftins.
<
FRAGMENS CHOISIS d'éloquence , efpece
de Rhétorique moins en préceptes qu'en
112 MERCURE DE FRANCE.
exemples , également utile aux Gens de
lettres , & à tous ceux qui veulent fe former
à l'éloquence de la chaire , par M. de
Gerard de Benat , 2 vol . A Avignon , chez
Jofeph Payen , Imprimeur Libraire , place
S. Didier. A Marſeille , chez Jean Moffy ,
à la Combriere : & à Paris , chez Defaint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais.
Nous croyons que cette maniere d'écrire
fur l'éloquence , eft une des plus utiles.
Les exemples frappent bien plus , &
en conféquence perfuadent mieux que les
préceptes. Ceux ci ne peuvent même être
bien développés & bien fentis que par le
fecours des premiers. L'Auteur nous paroît
montrer du goût dans le choix , &
nous penfons que fon travail mérite des
louanges.
RAISON ou idée de la Poéfie Grecque ,
Latine & Italienne , ouvrage traduit de
l'Italien de Gravina , par M. Reguier. 2 vol .
petit in- 12 , à Paris , chez Lottin , rue S. Jacques
, au Coq ; & chez J. B. Defpilly , rue
S. Jacques , à la vieille Pofte.
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Résumé : SUITE De l'Extrait de l'Histoire de Simonide, & du siecle où il a vécu, &c.
Le texte présente un extrait de l'histoire de Simonide, se concentrant sur les événements après la victoire de Gelon sur les Carthaginois en Sicile. Gelon, aidé par ses frères Hieron, Polyzele et Thrasibule, défit les Carthaginois à Himère, détruisit leur flotte et captura de nombreux prisonniers. Cette victoire renforça son autorité à Syracuse, où il fut offert la royauté en reconnaissance de ses services. Bien que son pouvoir fût déjà absolu, cette offre officialisa son statut de roi. Les Carthaginois, alliés de Xerxès, avaient envahi la Sicile sous le commandement d'Hamilcar avec une armée de trois cents mille hommes. Après leur défaite, Carthage envoya des ambassadeurs à Syracuse pour négocier la paix. Gelon, connu pour sa modération, accepta les propositions de paix et imposa l'abolition des sacrifices humains à Saturne, une pratique barbare et contraire à l'humanité. Les sacrifices humains étaient une pratique ancienne attribuée aux Phéniciens, dont les Carthaginois étaient une colonie. Ces sacrifices persistaient à Carthage même après le traité avec Gelon et furent renouvelés après sa mort. Tertullien rapporte que ces sacrifices continuèrent secrètement jusqu'au temps de Tibère, proconsul d'Afrique sous Adrien. Le texte mentionne également la vie et les œuvres de Simonide, un poète grec, et sa relation avec le tyran Hieron de Syracuse. La cour de Hieron devint un centre des sciences grâce à sa protection des savants et des récompenses qu'il offrait. Simonide, connu pour son avarice, fut un favori de Hieron et jouit de sa protection malgré ses défauts. Il refusa souvent de travailler gratuitement et vendait ses poèmes, ce qui lui valut une réputation de poète mercenaire. Simonide était également conseiller de Hieron et participait à des discussions politiques et philosophiques. Il termina sa vie à la cour de Hieron et fut enterré à Syracuse. Le texte discute également de la chronologie et des époques attribuées à la prise de Troie, en se basant sur des témoignages anciens. Il souligne la supériorité du Simonide lyrique, connu pour ses threnes ou lamentations, qui ont ému la pitié et illustré son talent pathétique. Denys d'Halicarnaffe et Quintilien louent son choix des mots et son émotion. Le texte mentionne également des fragments de ses poèmes, cités par des auteurs anciens, et son invention supposée des quatre lettres grecques. Enfin, le texte traite d'une question grammaticale et historique concernant la prononciation du nom de Dieu en hébreu, débattue par plusieurs érudits. Cette question est complexe et nécessite une connaissance approfondie de l'hébreu. Les savants sont divisés sur la prononciation correcte, certains préférant 'Jao' ou 'Jauoh' et rejetant 'Jehovah', tandis que d'autres soutiennent 'Jehovah', arguant qu'elle conserve mieux l'analogie de l'hébreu. Le texte souligne que la prononciation exacte est difficile à déterminer, car elle était interdite aux Juifs avant la venue de Jésus-Christ et n'était connue que des prêtres dans le sanctuaire. Après la destruction du Temple, cette tradition s'est perdue.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 196
De ROME, le 9 Août.
Début :
Le Pape a déclaré qu'il destinoit la Rose-d'Or, qu'il bénit, suivant [...]
Mots clefs :
Pape, Rose d'Or, Coutume, Carême, Infante, Présent
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texteReconnaissance textuelle : De ROME, le 9 Août.
De ROME, le 9 Août.
Le Pape a déclaré qu'il deſtinoit la Roſe-d'Or ,
qu'il bénit , fuivant la coutume , le premier Di
manche de Carême, à l'Infante- Habelle de Parme,
Ila nommé Don-Jean-Baptifte Rezzonico , l'un
de fes neveux , pour porter ce préfent à cette
Princeffe,
Le Pape a déclaré qu'il deſtinoit la Roſe-d'Or ,
qu'il bénit , fuivant la coutume , le premier Di
manche de Carême, à l'Infante- Habelle de Parme,
Ila nommé Don-Jean-Baptifte Rezzonico , l'un
de fes neveux , pour porter ce préfent à cette
Princeffe,
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