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51
p. 98-116
Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Début :
DISCOURS, qui a remporté le prix à l'Académie de Dijon, en l'année 1750, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Jean-Jacques Rousseau, Sciences, Moeurs, Vertu, Hommes, Philosophes, Luxe, Arts, Mains, Vertus, Nature, Culture, Beau, Monde, Avantages, Morceau, Vices, Esprits, Art, Âge, Peuples, Progrès, Patrie, Socrate
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texteReconnaissance textuelle : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
DISCOURS , qui a remporté le prix à
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
Fermer
Résumé : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Le discours 'Sur les sciences et les arts' de 1750, écrit par un citoyen de Genève, se divise en deux parties : la première s'appuie sur des faits pour démontrer la proposition de l'auteur, tandis que la seconde repose sur le raisonnement. L'auteur commence par vanter les mérites des sciences, puis décrit l'état de barbarie en Europe avant leur rétablissement. Il conclut que les sciences rendent les hommes plus sociables mais sans véritable vertu. Il observe que les mœurs contemporaines ont perdu en droiture et en candeur, bien qu'elles aient gagné en douceur et en agrément. Les mœurs actuelles sont marquées par une uniformité trompeuse et une contrainte perpétuelle, engendrant des vices tels que la défiance et la trahison. L'auteur illustre ses propos avec des exemples de peuples anciens et modernes dont la vertu a décliné avec le progrès des sciences et des arts. Il critique ces derniers pour leur rôle dans la corruption de la vertu et le détournement des sociétés de leurs valeurs fondamentales. En France, les savants sont souvent raillés et méprisés. Il déplore la transformation de Rome, autrefois modèle de vertu, en une ville corrompue par les arts et les luxes. Il appelle à revenir à des valeurs plus simples et vertueuses. Le texte dénonce les philosophes modernes qui sapent les fondements de la foi et de la vertu au nom de la raison. Il critique l'éducation moderne qui orne l'esprit mais corrompt le jugement, en enseignant des langues étrangères et des arts inutiles plutôt que les devoirs civiques et moraux. Les académies sont également critiquées pour leur multiplication excessive. L'auteur regrette la perte de simplicité des premiers temps et souhaite que les générations futures soient délivrées des 'lumières' et des arts modernes, préférant l'ignorance et l'innocence. Il valorise la vertu et la philosophie simple, accessible à tous par l'introspection et l'écoute de la conscience.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
52
p. 63-84
REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Début :
Le Discours du Citoyen de Genéve a de quoi surprendre, & l'on sera [...]
Mots clefs :
Sciences, Esprit, Moeurs, Vertu, Hommes, Temps, Ignorance, Nature, Savants, Religion, Citoyen de Genève, Homme, Vices, Arts, Coeur, Vertueux, Science, Vérité, Vertus, Vrai, Raison, Force, Innocence, Lumières, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
REPONSE
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
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Résumé : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Le texte critique un discours primé par l'Académie de Dijon sur l'impact des sciences et des arts sur les mœurs. L'auteur conteste les arguments du discours, soulignant des contradictions entre la science et la vertu. Il affirme que les sciences permettent de connaître le vrai, le bon et l'utile, et devraient ainsi améliorer les mœurs. Le discours est critiqué pour avoir loué à la fois la raison et la simplicité des hommes ignorants. L'auteur insiste sur l'importance des sciences pour découvrir les beautés de la nature et élargir l'esprit humain. Sans raison et sciences, l'homme serait limité à des fonctions organiques basiques. Les sciences régulent l'usage des choses sensibles, corrigent les erreurs des sens et guident l'âme vers la connaissance de ses devoirs. Elles contribuent à la prospérité de l'État et à l'amélioration des professions telles que l'artisanat, l'agriculture, la médecine, le droit et la gouvernance. Le texte réfute l'idée que l'ignorance soit une vertu, affirmant que connaître le mal permet de mieux le combattre. Il critique ceux qui attribuent les différences de mœurs à l'absence de sciences, préférant expliquer ces différences par le climat, les lois et les coutumes. L'auteur met en garde contre les excès dans les sociétés où les plaisirs ne sont pas régulés. Le texte explore également la relation entre religion, vertu et sciences. La religion, bien comprise, est essentielle pour triompher des erreurs et des vices. L'étude de la nature et des sciences naturelles conduit à l'admiration du Tout-Puissant. L'auteur dénonce l'abus de l'érudition et les préjugés, tout en soulignant que les savants vivent souvent dans la modestie et la retraite. Les arts et les sciences sont souvent exploités par les riches, qui en profitent sans contribuer à leur développement. Les guerres modernes sont moins fréquentes mais plus justes grâce à l'esprit d'ordre et de justice apporté par les sciences.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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53
p. 9-41
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
Début :
L'Etablissement que sa Majesté a procuré pour faciliter le développement [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Moeurs, Jean-Jacques Rousseau, Ignorance, Peuples, Arts, Vertu, Citoyens, Lettres, Nations, Homme, Lois, Vérité, Nature, Vertus, Philosophes, Discours, Histoire, Beaux-arts, Art, Honneur, Vices, Politesse, Probité, Gloire, Raison, Philosophe, Vrai, Luxe, Religion, Prix, Talents, Bonheur, Progrès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
REFUTATION
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
Fermer
Résumé : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
M. Gautier, professeur de mathématiques et d'histoire, a contesté le discours de Jean-Jacques Rousseau, qui avait remporté le prix de l'Académie de Dijon en 1750. Rousseau y soutenait que les sciences et les arts corrompent les mœurs. Gautier critique cette idée, affirmant que les sciences et les arts favorisent au contraire le développement des talents et du génie. Il reconnaît la qualité littéraire du discours de Rousseau mais met en garde contre les maximes pernicieuses qu'il pourrait propager. Gautier structure son texte en deux parties. La première examine si les sciences et les arts ont corrompu les mœurs, et la seconde considère les résultats du progrès des sciences et des arts. Il conteste l'idée de Rousseau selon laquelle les mœurs étaient plus naturelles avant l'art, affirmant que la politesse, fruit des lumières, est estimable. Il souligne que la société a appris à plaire et à vivre ensemble, développant ainsi des vertus sociales et des comportements plus doux. L'auteur critique Rousseau pour ses déclarations selon lesquelles les hommes modernes auraient perdu leur vertu en cultivant les lettres, les sciences et les arts. Il conteste l'idée que ces disciplines corrompent les mœurs, affirmant que les richesses et les plaisirs, plutôt que les connaissances, sont souvent à l'origine de la corruption. Il cite des exemples historiques, comme l'Égypte, la Grèce et Rome, pour montrer que les arts et les sciences n'ont pas nécessairement affaibli les peuples. Par exemple, les Athéniens ont remporté des victoires militaires malgré leur culture artistique, et les Romains étaient glorieux militairement pendant une période où la littérature était valorisée. Le texte discute également de la relation entre les arts, les sciences et la décadence des États, soulignant que les sciences peuvent contribuer à la décadence si ceux destinés à défendre l'État se concentrent trop sur elles, négligeant ainsi leurs fonctions militaires. Il réfute l'idée que des figures comme Socrate et Caton aient prôné l'ignorance, soulignant que Socrate, par exemple, valorisait la connaissance et la sagesse. L'Académie de Dijon rejette l'idée que les sciences favorisent le luxe ou affaiblissent le courage militaire. Elle affirme que les établissements éducatifs enseignent l'honneur, la probité et le christianisme, formant ainsi des citoyens exemplaires. Le texte défend les philosophes contre les accusations de Rousseau, affirmant que la véritable philosophie élève l'esprit humain et le libère des préjugés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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53
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
54
p. 25-64
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Début :
On est désabusé depuis long-tems de la chimére de l'âge d'or : par tout la [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Arts, Esprit, Lettres, Moeurs, Vertus, Vertu, Gloire, Homme, Lois, Monde, Idées, Nature, Terre, Passions, Philosophes, État, Philosophie, Connaissances, Vie, Ignorance, Vérité, Peuples, Peuple, Histoire, Bonheur, Citoyens, Corruption, Biens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
DISCOURS
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
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Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Le discours sur les avantages des Sciences et des Arts, prononcé à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon en 1751, examine l'évolution des sociétés humaines. Initialement, la barbarie a poussé les hommes à se regrouper et à établir des lois. Les premiers dirigeants étaient soit des bienfaiteurs, soit des tyrans, et la superstition ainsi que le despotisme ont engendré de nouveaux malheurs. La Grèce antique se distingue par son esprit et ses contributions culturelles. Les philosophes grecs ont formé les mœurs et donné des lois, utilisant les arts et les sciences pour améliorer la société. Sparte, connue pour ses soldats vertueux, avait des lois dures et des mœurs féroces qui ont conduit à sa décadence. Athènes, malgré ses corruptions, a été un berceau d'arts et de talents. Le texte aborde la décadence des institutions et des mœurs dans les cités antiques, soulignant que la prospérité a corrompu ces sociétés. Les sciences et les arts ont enrichi l'humanité en transmettant des connaissances et des œuvres philosophiques. La critique selon laquelle les sciences et les arts corrompent les mœurs est contestée. La France est présentée comme un modèle de richesse, de puissance militaire et de savoir, avec des transformations positives des mœurs grâce à l'éducation. Le luxe est vu comme résultant des richesses plutôt que des sciences et des arts. La politesse, introduite par les lettres, est considérée comme un précieux présent, exprimant une âme douce et bienfaisante. La curiosité humaine, faculté divine, a conduit à des avancées majeures comme l'agriculture et les technologies. Elle est essentielle pour découvrir la vérité et améliorer la condition humaine. Le discours valorise les sciences et les arts, critiquant ceux qui prétendent tout savoir. Il affirme que les sciences naissent du loisir mais combattent l'oisiveté, développant le raisonnement et élevant moralement. Les arts sont essentiels à la perfection des mœurs, permettant de se libérer des passions et de promouvoir une vie vertueuse et heureuse. Ils introduisent les plaisirs de l'âme, dignes de l'homme, et promouvoient l'amour de la vérité et des vertus. Différents arts, comme la sculpture, la peinture, la musique et la poésie, exaltent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et servent de sources d'émulation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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55
p. 33-36
AU ROI, Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, par M. Lorin, Juge des Fermes & Subdélégué de l'Intendance à Bapaume. ODE. Temporibus spes quanta futuris !
Début :
Heureuse France, que ta joye [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Roi, Bonheur, Paix, Charmes, Vertus, Digne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AU ROI, Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, par M. Lorin, Juge des Fermes & Subdélégué de l'Intendance à Bapaume. ODE. Temporibus spes quanta futuris !
AU ROI,
Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de
Bourgogne, par M. Lorin, Juge des
Fermes & Subdélégué de l'Intendance à
Bapaume.
ODE.
Temporibus spes quanta futuris !
Heureuse France, que ta joye
Retentisse au delà des Mers,
EV
MedO
33.
34 MERCURE DE FRANCE.
Le bienfait que le Ciel t'envoye
Interesse tout l'Univers:
Ce Rejetton de cent Monarques
De ses jours respectés des Parques
Verra s'acroitre le bonheur,
Nouvel objet de ta tendresse
D'un regne rempli de sageste
Il perpétura la splendeur.
La Paix an gré de ton envie
Répandant sur toi ses faveurs,
Des charmes dont elle est suivie
Te prodiguera les douceurs:
Par ton influence entraînée
L'Europe attentive, étonnée
Te devra fa tranquilité
A nos neveux ce Prince auguste:
Retracera le siécle juste
Qui fait notre félicité.
Formé sur l'immortel exemple
D'un Héros chéri, révéré
Sorti d'un Fls qui lui ressemble
Quel sort lui sera préparé:
De ses merveilleuses années
Par mille bienfaits signalées
Les vertus marqueront le cours-
JANVIER. 1752.
Son nom beni de tous les âges
Sera des plus lointaines plages
Connu par d'utiles secours.
Couple à jamais chet à la France;
Epoux digne de tous nos vœux,
Vivez, comblez notre espérance,
Achevez de nous rendre heureux:
D'une union pleine de charmes,
D'on amour pur & sans allarmes-
Goutez les durables plaisirs;
Voyez d'un Monarque adorable
Le bonheur long, inaltérable
Remplir vos généreux désirs.
Toi, d'un Peuple soumis, sidéle-
Arbitre, tendre & bien-aimé
Jouis, grand Roi, de notre zéle
Jusqu'au tems le plus reculé:
Fuissent tes vertus qu'on admire
Avec ton sang se reproduire,
D'age en âge se succéder;
Et ta postérité féconde.
Digne objet de l'amour du monde-
Toujours en paix le gouverner.
Pacatumque reget putriis virtutilus orbem.
Wirg. Ecl. 4. v. 17.
Bvjj
zed by Goc
31.
36 MERCURE DEFRANCE.
ENVOI.
Souffrez qu'un fidéle transport
Jusqu'à vos pieds b. ule de se produire;
Le Respect, Sire, y vouloit contredire,
Mais aujourd'hui le zele est le plus fort.
Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de
Bourgogne, par M. Lorin, Juge des
Fermes & Subdélégué de l'Intendance à
Bapaume.
ODE.
Temporibus spes quanta futuris !
Heureuse France, que ta joye
Retentisse au delà des Mers,
EV
MedO
33.
34 MERCURE DE FRANCE.
Le bienfait que le Ciel t'envoye
Interesse tout l'Univers:
Ce Rejetton de cent Monarques
De ses jours respectés des Parques
Verra s'acroitre le bonheur,
Nouvel objet de ta tendresse
D'un regne rempli de sageste
Il perpétura la splendeur.
La Paix an gré de ton envie
Répandant sur toi ses faveurs,
Des charmes dont elle est suivie
Te prodiguera les douceurs:
Par ton influence entraînée
L'Europe attentive, étonnée
Te devra fa tranquilité
A nos neveux ce Prince auguste:
Retracera le siécle juste
Qui fait notre félicité.
Formé sur l'immortel exemple
D'un Héros chéri, révéré
Sorti d'un Fls qui lui ressemble
Quel sort lui sera préparé:
De ses merveilleuses années
Par mille bienfaits signalées
Les vertus marqueront le cours-
JANVIER. 1752.
Son nom beni de tous les âges
Sera des plus lointaines plages
Connu par d'utiles secours.
Couple à jamais chet à la France;
Epoux digne de tous nos vœux,
Vivez, comblez notre espérance,
Achevez de nous rendre heureux:
D'une union pleine de charmes,
D'on amour pur & sans allarmes-
Goutez les durables plaisirs;
Voyez d'un Monarque adorable
Le bonheur long, inaltérable
Remplir vos généreux désirs.
Toi, d'un Peuple soumis, sidéle-
Arbitre, tendre & bien-aimé
Jouis, grand Roi, de notre zéle
Jusqu'au tems le plus reculé:
Fuissent tes vertus qu'on admire
Avec ton sang se reproduire,
D'age en âge se succéder;
Et ta postérité féconde.
Digne objet de l'amour du monde-
Toujours en paix le gouverner.
Pacatumque reget putriis virtutilus orbem.
Wirg. Ecl. 4. v. 17.
Bvjj
zed by Goc
31.
36 MERCURE DEFRANCE.
ENVOI.
Souffrez qu'un fidéle transport
Jusqu'à vos pieds b. ule de se produire;
Le Respect, Sire, y vouloit contredire,
Mais aujourd'hui le zele est le plus fort.
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56
p. 40-50
LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. ODE A Sa Majesté, le Roi de Pologne, Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld, Conseiller de Légation de Sa Majesté, & Membre de l'Académie Royale des Sciences & Belles-Lettres de Prusse. ......... Tu Lodoicus eris.
Début :
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide [...]
Mots clefs :
Rois, Dieux, Dieu, Naissance du duc de Bourgogne, Terre, Enfant, Trône, Ange, Vertus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. ODE A Sa Majesté, le Roi de Pologne, Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld, Conseiller de Légation de Sa Majesté, & Membre de l'Académie Royale des Sciences & Belles-Lettres de Prusse. ......... Tu Lodoicus eris.
LA NAISSANCE
DE MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
ODE
A Sa Majesté, le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld,
Conseiller de Légation de Sa Majeste, &
Membre de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Prusse.
......... Tu Lodoicus eris.
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide
Dépoje a o pies jes écrits
Daignez favoriser l'audace qui me guide,
Digires b.0O
JANVIER. 1752.
41
Et qu' un de vos regards de mes vers soit le prix!
Quand l'Ange des Francois plein d'une ardeur tro
juste
Pour le Fils des Bourbous un former wus les voela,
Un seal les réunit, qu'il soit un autre Auguste!
Et nous n' aurons plus rien à demander aux Dicur.
en.
Cet astre radieux qu'une clatté (*) premiere
Annonçoit par ses feux naissans
Tel qu'un Dieu qui domine en sa vaste carriere
Se leve & darde ensin ses rayons tout puissans;
La Terre à son aspect tressaille d'allégresse,
Le Démon de la nuit rentre dans les enfers:
Et des jeux caressans la troupe enchanteresse
Revient de sa présence embellir l'Univers.
Franco, ainsi cet Enfant, le présent du Ciel même
Qu'il accorde à tes longs désirs
Vient remplir tes climats de sa splendeur suprême,
Et fixer dans ton sein la paix & les plaisira
Sur son divin berceau la flateuse espérance
Déja laisse tomber ses regards amoureux
Le Destin lui sourit, & l'Ange de la France
Comblé des dons du Ciel, lui porte encor ses
vœux.
(*) Madame, sour de Monseigneur le Duc de
Bourgogne.
Disirad hi0
CE MERCURE DE FRANCE.
Ane du grand Rousseau, du sublime Empirée
Où te couronnent les Talens
Abandonnie pour moi la demeure sacrée,
Viens me préter ta flamme & tes nobles élans,
Dans des vers immortels que je puisse redire
Ces vœux qu'un Dieu lui-même a sçu me révéler
Peuples, Rois, écoutez, c'est ce Dieu qui m'ins-
pire,
L'Ange même des lis par ma voix va patler.
»Grands Dieux (*) que jusqu'à vous l'humble &
„sainte priere
»Monte dans les flots de l'encens !
» Qe d'un Peuple enchanté, que de la France
„entiere
»S'élevent à vos pieds les cris reconnoissans !
»L'Héritier des Bourbons est votre auguste ou-
„vrage,
»Déja ses traits naissans décélent sa grandeur
»Mais ce n'est point asses, Dieux! qu'il soit votre
»image
(*) Personne ne doit ignorer que dans la hau-
te Poësie, Minerve ne veut signifier que la sagesse
qu'en un mot on entend par les Dieux & les im-
mortels, les anges & les esprits célestes. L'écriture
même en parlant de Dieu se sert de l'expression
de Dieu des Dieux.
JANVIER.
1752.
45
nSi vous ne l'échauffez d'une céleste ardeur.
wVenez, descendez tous dans l'azur d'un nuage,
»Sur ce berceau si glorieux,
»Qu'autour de cet Enfant votre cœur se partage,
»Qu'il confonde sur lui tous les rayons des Dieux!
» Quand vous voulez donner des Maîtres à la
terre
»Pout former cet ouvrage est-ce trop de vous
»tous?
»Suffit- il que leur bras soit armé du tonnerre,
»C'est la seule vertu qui les met près de vous
»Minerve, hâte toi; de ta divine Egide
» Viens couvrir cet auguste Enfant,
„ Que son premier regard s'attache sur le guide
»Qui doit le soutenir de son bras triomphant!
„ Ne t'écarte jamais de ses traces brillantes
Dans l'hotreur des combats cours, vole à son
»côté;
»Mais par d'autres chemins que les routes san-
„ glantes
» Qu'il s'éleve au sejour de l'immortalité !-
DEsprits même des Dieux, Enfans de la Déesse,
*Beaux arts, entourez son Berceau !
nA ses yeux que le jour offense encore & blesse,
44 MERCUREDEFRANCE.
»Faites déja briller votre immortel flambeau.
„Des vertus dans son sein r épandez les semences,
„ Vous êtes des vertus & l'oracle & l'appui,
»Réunissez vos dons, que vos trésois immenses
»Comme autant de torrens aillent se perdre en
» lui !
» Par vous il apprendra que ces Mastres du monde
»Ne sout dignes de leur éclat
» Que lorsque leur grandeur est la fource féconde
» D'où jaillisse la vie & le bien de l'Etat;
» Que ces Rois qui de sang & de combats avides,
»Font gémir & pleurer la tendre humanité,
»Verront leurs noms pareils à des vapeurs hu-
» mides
» Se dissiper au jour dunt luit la vérité.
Il sçaura pour le pauvre & l'orphelin timide,
» Pour les malheureux éplorés,
»Que les marches d'un trône où l'équité réside
»D'un salutaire autel sont autant de degrés;
„Il sçaura que sa main doit essuyer leurs larmes,
* Qu'un Roi n'est vraiment grand qu'autant qu'il
» est aimé;
„ Que de noms envolés avec le bruit des armes!
»Et du nom de Titus l'univers est charmé.
N
JANVIER.
1752.
45
„Il sçaura que la terre & lui-même ont un mai-
»tre,
„ Devant qui les Rois ne sont rien,
»Qu'il est un Dieu vengeur que tout doit recon,
»noitre,
„De cent mondes divers & l'ame & le soutien;
»Qu'à ce juge éternel tous les Rois sont comp-
ntables
»Des maux comme des biens de leur Trône
»émanés
»Qu'ensin si tous ses pas ne sont point équitables,
„Dans la nuit de la mort il seront entrainés.
» Sous vos ailes ainsi son Enfance chérie
»Comme un beau lys s'élevera,
»Et cette tendre fleur bien loin d'être flétrie
»En un fruit nourrissant par vous se changera.
„Tel un jeune Tilleul l'amour de la nature
„ Qu'un ruisseau bienfaisant abbreuve de ses eaux,
„ Voit tous les jours son front s'enrichir de ver-
„dure
nEt son tronc se répandre en d'utiles rameaux.
N
»Que de sa propre main, Beaux-Arts, il vous
»couronne
„ Près de lui qu'il vous fasse asseoir
»Comie les ornemens & la gloire du Trone,
46 MERCURE DE FRANCE.
» Le germe des vertus & le sceau du pouvoit !
„Louis du monde entier a mérité l'hommage
„En répandant sur vous ses généreux bienfaits,
»Et les vers de Corneille ont illustré son age
„Autant que la splendeur qu'il dut à ses hauts
» faits.
Ne viens point à ses piés, perside calomnie,
„ Soufflet tes feux & tes poisons
„ Dans sa naifsante aurore obscurcit le génie
„ Qui perce tôt ou tard, & darde ses rayons;
»Qu'assis au même rang de Virgile & d'Horace
»Ovide chante Auguste, & son régne immortel;
»La terre au Triumvir sans doute auroit fait
» grace,
„Si le Maître d'Ovide eut été moins cruel.
»Et vous, lâches flatteurs, vous corrupteurs in-
„fâmes
»La honte & l'opprobre des Rois,
»Vous qui portez l'orgueil & la mort dans leurs
»ames,
u Créateurs des Tytans, & destructeurs des loix,
„Fuyez, que le mensonge & la vile imposture
»N'exhalent point ici leur souffle empoisonneur
»Fuyez, n'infectez point une source aussi pure;
ed by G
1752.
JANVIER.
47
„Que l'univers entier y puise son bo iheus
Toi, sainte Vérité, ne crains point sa présence,
„ Et n'écarte pas ton flambeau,
» Toujours, pour qu'il mérite & régle sa puis-
»lance
» Des foiblesses des Rois offre lui le tableau;
»Quand il sçaura porter le sacré Diadême
»Pat un éloge libre ose l'encourager;
»S'il en pouvoit jamais ternir l'éclat suprême,
»Sans adoucir tes traits ose le corriger.
„ En lui faisant aimer cette fille céleste,
»L'immortelle Religion,
»Que sa raison démasque, & que son cœur dé-
po teste
»Le premier des Tyrans, la superstition;
„ Qu'il contemple les maux dont sa trace est
»suivie,
„ Les femmes, les vieillards, les enfaus immolés,
„Les Rois mêmes tombant sous son audace impie,
»Tous les crimes divers de son sein exhalés.
„Qu'il se souvienne enfin qu'étant ce que nous
» sommes,
„Comme nous soumis aux malheurs,
Mes
48 MERCURE DEFRANCE.
„ Autant humiliés que le dernier des hommes-
»Les Rois peuvent du sort épuiser les rigueurs
nMais le Monarque alors déployant sa grande
»ame
» Se met par sa constance au-dessus de l'humain
„ C'est alors qu'il, est Roi, que sa vertu s'enslam-
»me
n Maîttise la fortune & confond le destin.
25
nAinsi le Grand Louis trahi par la victoire,
»A vu le destin irrité
» Disputer à sou front le siège de la Gloire,
„ Ce laurier immortel qu'il avoit mérité.
nEn vain le sort jaloux vieut jusques sur le Trone,
wVient jusques dans ses bras lui ravir ses enfans,
„Aux fléaux conjurés dont l'horreur l'environne,
»Louis oppose encot les regards triomphans.
nOdivine amitié, flamme pure & sacrée
»Que ressentent si peu les Rois
»Transport de la belle ame aux vertus consa-
»crée
»Doux alimens des cours qui chérissent tes loix,
nAu nouveau Marcellus fais gouter tous tes
»charmes,
nA se remplir le cœeur de ses cheres allarmes
Qu'il
by Goo
JANVIER. 1752.
49
Qu'il connoisse en un mot la douceur de pleurer !
„Pour épuiser vos dons, sous les traits de sa
»mere,
„O! Dieux, puisse-t- il receler,
„La solide grandeur & l'ame de son pere;
»Petit fils de Lovis puisse- t- il l'égaler !
„ Mais conservez l'Ayeul votre image fidéle,
„Qu'il vive, s'il se peut, autant que ses bienfaits!
uQue cet enfant des Rois ait toujours un mo-
dele
»Digne du trône, ensin qu'il n'y monte jamais !
L'Ange dit, & soudain un sillon de lumiere
Entr'ouvre l'Olimpe éclairé
La Gloire qui des cieux traverse la carriere,
Couronne le berceau de son laurier sacté;
Sur ce front qui déja sourit à la déesse,
L'enfant reçoit l'éclat d'un immortel rayon.
Le Français s'applaudit transporté d'allégresse
Et plein d'un doux espoir, il attend un Bour-
bon.
N8
Digne fils de * Louis, à qui ta race antique
Doit ce rejetton, son appui,
Monseigneur le Dauphin.
C
II. Vol
Digistrss yL0
50 MERCURE DE FRANCE.
Lis ces vers ajoutés à l'offrande publique
Que la France à tes piés va porter aujourd'hui;:
Comme Français. ma voix a du se faire en-
tendre
Quand du sang des Bourbons le cours est aug.
menté
Comme sage encor plus, il ne peut trop s'éten,
dre
Pour le bien de la terre, & de l'humanité.
DE MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
ODE
A Sa Majesté, le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld,
Conseiller de Légation de Sa Majeste, &
Membre de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Prusse.
......... Tu Lodoicus eris.
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide
Dépoje a o pies jes écrits
Daignez favoriser l'audace qui me guide,
Digires b.0O
JANVIER. 1752.
41
Et qu' un de vos regards de mes vers soit le prix!
Quand l'Ange des Francois plein d'une ardeur tro
juste
Pour le Fils des Bourbous un former wus les voela,
Un seal les réunit, qu'il soit un autre Auguste!
Et nous n' aurons plus rien à demander aux Dicur.
en.
Cet astre radieux qu'une clatté (*) premiere
Annonçoit par ses feux naissans
Tel qu'un Dieu qui domine en sa vaste carriere
Se leve & darde ensin ses rayons tout puissans;
La Terre à son aspect tressaille d'allégresse,
Le Démon de la nuit rentre dans les enfers:
Et des jeux caressans la troupe enchanteresse
Revient de sa présence embellir l'Univers.
Franco, ainsi cet Enfant, le présent du Ciel même
Qu'il accorde à tes longs désirs
Vient remplir tes climats de sa splendeur suprême,
Et fixer dans ton sein la paix & les plaisira
Sur son divin berceau la flateuse espérance
Déja laisse tomber ses regards amoureux
Le Destin lui sourit, & l'Ange de la France
Comblé des dons du Ciel, lui porte encor ses
vœux.
(*) Madame, sour de Monseigneur le Duc de
Bourgogne.
Disirad hi0
CE MERCURE DE FRANCE.
Ane du grand Rousseau, du sublime Empirée
Où te couronnent les Talens
Abandonnie pour moi la demeure sacrée,
Viens me préter ta flamme & tes nobles élans,
Dans des vers immortels que je puisse redire
Ces vœux qu'un Dieu lui-même a sçu me révéler
Peuples, Rois, écoutez, c'est ce Dieu qui m'ins-
pire,
L'Ange même des lis par ma voix va patler.
»Grands Dieux (*) que jusqu'à vous l'humble &
„sainte priere
»Monte dans les flots de l'encens !
» Qe d'un Peuple enchanté, que de la France
„entiere
»S'élevent à vos pieds les cris reconnoissans !
»L'Héritier des Bourbons est votre auguste ou-
„vrage,
»Déja ses traits naissans décélent sa grandeur
»Mais ce n'est point asses, Dieux! qu'il soit votre
»image
(*) Personne ne doit ignorer que dans la hau-
te Poësie, Minerve ne veut signifier que la sagesse
qu'en un mot on entend par les Dieux & les im-
mortels, les anges & les esprits célestes. L'écriture
même en parlant de Dieu se sert de l'expression
de Dieu des Dieux.
JANVIER.
1752.
45
nSi vous ne l'échauffez d'une céleste ardeur.
wVenez, descendez tous dans l'azur d'un nuage,
»Sur ce berceau si glorieux,
»Qu'autour de cet Enfant votre cœur se partage,
»Qu'il confonde sur lui tous les rayons des Dieux!
» Quand vous voulez donner des Maîtres à la
terre
»Pout former cet ouvrage est-ce trop de vous
»tous?
»Suffit- il que leur bras soit armé du tonnerre,
»C'est la seule vertu qui les met près de vous
»Minerve, hâte toi; de ta divine Egide
» Viens couvrir cet auguste Enfant,
„ Que son premier regard s'attache sur le guide
»Qui doit le soutenir de son bras triomphant!
„ Ne t'écarte jamais de ses traces brillantes
Dans l'hotreur des combats cours, vole à son
»côté;
»Mais par d'autres chemins que les routes san-
„ glantes
» Qu'il s'éleve au sejour de l'immortalité !-
DEsprits même des Dieux, Enfans de la Déesse,
*Beaux arts, entourez son Berceau !
nA ses yeux que le jour offense encore & blesse,
44 MERCUREDEFRANCE.
»Faites déja briller votre immortel flambeau.
„Des vertus dans son sein r épandez les semences,
„ Vous êtes des vertus & l'oracle & l'appui,
»Réunissez vos dons, que vos trésois immenses
»Comme autant de torrens aillent se perdre en
» lui !
» Par vous il apprendra que ces Mastres du monde
»Ne sout dignes de leur éclat
» Que lorsque leur grandeur est la fource féconde
» D'où jaillisse la vie & le bien de l'Etat;
» Que ces Rois qui de sang & de combats avides,
»Font gémir & pleurer la tendre humanité,
»Verront leurs noms pareils à des vapeurs hu-
» mides
» Se dissiper au jour dunt luit la vérité.
Il sçaura pour le pauvre & l'orphelin timide,
» Pour les malheureux éplorés,
»Que les marches d'un trône où l'équité réside
»D'un salutaire autel sont autant de degrés;
„Il sçaura que sa main doit essuyer leurs larmes,
* Qu'un Roi n'est vraiment grand qu'autant qu'il
» est aimé;
„ Que de noms envolés avec le bruit des armes!
»Et du nom de Titus l'univers est charmé.
N
JANVIER.
1752.
45
„Il sçaura que la terre & lui-même ont un mai-
»tre,
„ Devant qui les Rois ne sont rien,
»Qu'il est un Dieu vengeur que tout doit recon,
»noitre,
„De cent mondes divers & l'ame & le soutien;
»Qu'à ce juge éternel tous les Rois sont comp-
ntables
»Des maux comme des biens de leur Trône
»émanés
»Qu'ensin si tous ses pas ne sont point équitables,
„Dans la nuit de la mort il seront entrainés.
» Sous vos ailes ainsi son Enfance chérie
»Comme un beau lys s'élevera,
»Et cette tendre fleur bien loin d'être flétrie
»En un fruit nourrissant par vous se changera.
„Tel un jeune Tilleul l'amour de la nature
„ Qu'un ruisseau bienfaisant abbreuve de ses eaux,
„ Voit tous les jours son front s'enrichir de ver-
„dure
nEt son tronc se répandre en d'utiles rameaux.
N
»Que de sa propre main, Beaux-Arts, il vous
»couronne
„ Près de lui qu'il vous fasse asseoir
»Comie les ornemens & la gloire du Trone,
46 MERCURE DE FRANCE.
» Le germe des vertus & le sceau du pouvoit !
„Louis du monde entier a mérité l'hommage
„En répandant sur vous ses généreux bienfaits,
»Et les vers de Corneille ont illustré son age
„Autant que la splendeur qu'il dut à ses hauts
» faits.
Ne viens point à ses piés, perside calomnie,
„ Soufflet tes feux & tes poisons
„ Dans sa naifsante aurore obscurcit le génie
„ Qui perce tôt ou tard, & darde ses rayons;
»Qu'assis au même rang de Virgile & d'Horace
»Ovide chante Auguste, & son régne immortel;
»La terre au Triumvir sans doute auroit fait
» grace,
„Si le Maître d'Ovide eut été moins cruel.
»Et vous, lâches flatteurs, vous corrupteurs in-
„fâmes
»La honte & l'opprobre des Rois,
»Vous qui portez l'orgueil & la mort dans leurs
»ames,
u Créateurs des Tytans, & destructeurs des loix,
„Fuyez, que le mensonge & la vile imposture
»N'exhalent point ici leur souffle empoisonneur
»Fuyez, n'infectez point une source aussi pure;
ed by G
1752.
JANVIER.
47
„Que l'univers entier y puise son bo iheus
Toi, sainte Vérité, ne crains point sa présence,
„ Et n'écarte pas ton flambeau,
» Toujours, pour qu'il mérite & régle sa puis-
»lance
» Des foiblesses des Rois offre lui le tableau;
»Quand il sçaura porter le sacré Diadême
»Pat un éloge libre ose l'encourager;
»S'il en pouvoit jamais ternir l'éclat suprême,
»Sans adoucir tes traits ose le corriger.
„ En lui faisant aimer cette fille céleste,
»L'immortelle Religion,
»Que sa raison démasque, & que son cœur dé-
po teste
»Le premier des Tyrans, la superstition;
„ Qu'il contemple les maux dont sa trace est
»suivie,
„ Les femmes, les vieillards, les enfaus immolés,
„Les Rois mêmes tombant sous son audace impie,
»Tous les crimes divers de son sein exhalés.
„Qu'il se souvienne enfin qu'étant ce que nous
» sommes,
„Comme nous soumis aux malheurs,
Mes
48 MERCURE DEFRANCE.
„ Autant humiliés que le dernier des hommes-
»Les Rois peuvent du sort épuiser les rigueurs
nMais le Monarque alors déployant sa grande
»ame
» Se met par sa constance au-dessus de l'humain
„ C'est alors qu'il, est Roi, que sa vertu s'enslam-
»me
n Maîttise la fortune & confond le destin.
25
nAinsi le Grand Louis trahi par la victoire,
»A vu le destin irrité
» Disputer à sou front le siège de la Gloire,
„ Ce laurier immortel qu'il avoit mérité.
nEn vain le sort jaloux vieut jusques sur le Trone,
wVient jusques dans ses bras lui ravir ses enfans,
„Aux fléaux conjurés dont l'horreur l'environne,
»Louis oppose encot les regards triomphans.
nOdivine amitié, flamme pure & sacrée
»Que ressentent si peu les Rois
»Transport de la belle ame aux vertus consa-
»crée
»Doux alimens des cours qui chérissent tes loix,
nAu nouveau Marcellus fais gouter tous tes
»charmes,
nA se remplir le cœeur de ses cheres allarmes
Qu'il
by Goo
JANVIER. 1752.
49
Qu'il connoisse en un mot la douceur de pleurer !
„Pour épuiser vos dons, sous les traits de sa
»mere,
„O! Dieux, puisse-t- il receler,
„La solide grandeur & l'ame de son pere;
»Petit fils de Lovis puisse- t- il l'égaler !
„ Mais conservez l'Ayeul votre image fidéle,
„Qu'il vive, s'il se peut, autant que ses bienfaits!
uQue cet enfant des Rois ait toujours un mo-
dele
»Digne du trône, ensin qu'il n'y monte jamais !
L'Ange dit, & soudain un sillon de lumiere
Entr'ouvre l'Olimpe éclairé
La Gloire qui des cieux traverse la carriere,
Couronne le berceau de son laurier sacté;
Sur ce front qui déja sourit à la déesse,
L'enfant reçoit l'éclat d'un immortel rayon.
Le Français s'applaudit transporté d'allégresse
Et plein d'un doux espoir, il attend un Bour-
bon.
N8
Digne fils de * Louis, à qui ta race antique
Doit ce rejetton, son appui,
Monseigneur le Dauphin.
C
II. Vol
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50 MERCURE DE FRANCE.
Lis ces vers ajoutés à l'offrande publique
Que la France à tes piés va porter aujourd'hui;:
Comme Français. ma voix a du se faire en-
tendre
Quand du sang des Bourbons le cours est aug.
menté
Comme sage encor plus, il ne peut trop s'éten,
dre
Pour le bien de la terre, & de l'humanité.
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56
57
p. 50-53
COUPLETS CHANTÉS Par les nouveaux Mariés de la Paroisse de Saint Laurent, aux nôces faites par la Ville à l'occasion de la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, sur différens airs de Noëls. Sur l'air : Les Bourgeois de Chartres.
Début :
L'enfant qui vient de naître [...]
Mots clefs :
Ville, Conquérant, Vertus, Nouveaux mariés, Naissance du duc de Bourgogne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COUPLETS CHANTÉS Par les nouveaux Mariés de la Paroisse de Saint Laurent, aux nôces faites par la Ville à l'occasion de la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, sur différens airs de Noëls. Sur l'air : Les Bourgeois de Chartres.
COUPLETS CHANTÉS
Par les nouveaux Mariés de la Paroisse de
Saint Laurent, aux nôces faites par la
Ville à l'occasion de la naissanee de Monseigneur
le Duc de Bourgogne, sur différens
airs de Noëls. Sur l'air : Les Bourgeois
de Chartres.
L'enfant qui vient de naître
Est un présent des cieux.
De notre Auguste Maître
Il vient comblet les vœeux.
Qu'il soit digne de lui ! Sa Clémence Héroique
Rendra ses Ennemis
Soumis.
Est- il un Conquérant
JANVIER. 1752.
51
Plus grand
Qu'un Hétos pacisique:
Ce Monarque intrépide
Affronte les hazards.
La valeur qui le guide
Animoit les Césars.
Mais des qu'aux champs de Mars il est couvert de
gloire
Il surpasse en vertus
Titus;
Conquérant généteux,
Ses yeux
Pleutent sur sa victoire.
WS
Déposant son Tonnerte,
On vit ce Potentat,
Des malheurs de la Guerre
Consoler le Soldat.
Peuples qu'il subjuguoit aux Plaines de la Flandre
Vous fûtes bien surpris,
Ravis
De voir dans un Vainqueur
Le cœur
De l'ami le plus tendre.
Cij
52 MERCUREDE FRANCE.
La France, Grande Reine
Fait pout vous mille vœux.
Vous êtes Souveraine
Pour faire des heureux.
Votre coeur est du paurre & l'espoir & l'azile.
Ce coeur rend vos bienfaits
Parfaits.
Vous êtes de la Cour
L'amiour
Et l'amour de la Ville.
Quelle aimable Famille
S'éleve sous vos Loix!
L'éclat dont elle brille
Charme l'espoir des Rois.
Vos Augustes Enfans suivent vos nobles tracea
Ils sont, tous ces Ensans,
Charmans.
Chacun est un Portrait
Complet
Des Vertus & des Graces.
Quelle heureuse abondance
Ce beau jour nous prédit !
Il n'est plus d'indigence
Quand Le Roi nous unit,
(.
JANVIER. 1752. * 53
S'il vient de nous doter, ce Prince débonnaire,
C'est que non-seulement,
Vrasment,
Louis est notre Roi;
Ma foi
C'est encor notre Pere.
Par les nouveaux Mariés de la Paroisse de
Saint Laurent, aux nôces faites par la
Ville à l'occasion de la naissanee de Monseigneur
le Duc de Bourgogne, sur différens
airs de Noëls. Sur l'air : Les Bourgeois
de Chartres.
L'enfant qui vient de naître
Est un présent des cieux.
De notre Auguste Maître
Il vient comblet les vœeux.
Qu'il soit digne de lui ! Sa Clémence Héroique
Rendra ses Ennemis
Soumis.
Est- il un Conquérant
JANVIER. 1752.
51
Plus grand
Qu'un Hétos pacisique:
Ce Monarque intrépide
Affronte les hazards.
La valeur qui le guide
Animoit les Césars.
Mais des qu'aux champs de Mars il est couvert de
gloire
Il surpasse en vertus
Titus;
Conquérant généteux,
Ses yeux
Pleutent sur sa victoire.
WS
Déposant son Tonnerte,
On vit ce Potentat,
Des malheurs de la Guerre
Consoler le Soldat.
Peuples qu'il subjuguoit aux Plaines de la Flandre
Vous fûtes bien surpris,
Ravis
De voir dans un Vainqueur
Le cœur
De l'ami le plus tendre.
Cij
52 MERCUREDE FRANCE.
La France, Grande Reine
Fait pout vous mille vœux.
Vous êtes Souveraine
Pour faire des heureux.
Votre coeur est du paurre & l'espoir & l'azile.
Ce coeur rend vos bienfaits
Parfaits.
Vous êtes de la Cour
L'amiour
Et l'amour de la Ville.
Quelle aimable Famille
S'éleve sous vos Loix!
L'éclat dont elle brille
Charme l'espoir des Rois.
Vos Augustes Enfans suivent vos nobles tracea
Ils sont, tous ces Ensans,
Charmans.
Chacun est un Portrait
Complet
Des Vertus & des Graces.
Quelle heureuse abondance
Ce beau jour nous prédit !
Il n'est plus d'indigence
Quand Le Roi nous unit,
(.
JANVIER. 1752. * 53
S'il vient de nous doter, ce Prince débonnaire,
C'est que non-seulement,
Vrasment,
Louis est notre Roi;
Ma foi
C'est encor notre Pere.
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58
p. 89-90
AUTRES Présentés à Madame la Dauphine, sur la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Début :
FRANCE ! voici l'objet de tes voeux les plus tendres, [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Vertus, Heureux, État, Amour, Louis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRES Présentés à Madame la Dauphine, sur la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
AUTRES
Présentés à Madame la Dauphine, sur la
naissance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne.
FRANCE ! voici l'objet de tes voeux les plus
tendres,
De ton espoir le plus charmant.
O Capets! 6 Bombons! vos genereuses cendres
Ont tréssailli de joie en cet heureux moment!
Ce Prince à tout l'Etat si cher, si nécessaire,
Soutiendra de vos nous la gloire hétéditaite;
Muses: favorisez un présage si beau !
Ecartez à jamais de ce sacré berceau
La dangereuse ffatterie.
Que l'infléxible vérité,
Le tendre amour de la Patrie,
Et la sagesse & l'équité
Réglent le cours heureux de cette auguste vie;
Dites-lui que ces feux, ces concerts enchanteurs,
Ces accens du plaisir, ces viss transports des
cœurs
Sont un prix que l'Amour aime à payer d'avance
Aux vertus qui feront le bonheur de la France,
Aux vertus dont son Pere, aux vertus dont Louis
(0
90 MERCUREDE FRANCE.
Donnent l'exemple au Monde & surtout à leur
fils.
O toi! des Souverains l'arbitre & le modele,
Noble esclave des loix que te dicta ton zèle,
Penitent sur le Thrône & grand Roi daus les fers
Louis! sur cet enfant que tes yeux soient ouverts!
Veille sur les Destins d'une tête si chere;
De l'Etat, comme Toi, qu'il soit un jour le Pere;
Touché de ton exemple, instruit par tes leçons
Qu'il ait encor l'esprit, les graces de sa Mere
Et qu'il nous aime autant que nous la cherissons.
GAILLARD.
Présentés à Madame la Dauphine, sur la
naissance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne.
FRANCE ! voici l'objet de tes voeux les plus
tendres,
De ton espoir le plus charmant.
O Capets! 6 Bombons! vos genereuses cendres
Ont tréssailli de joie en cet heureux moment!
Ce Prince à tout l'Etat si cher, si nécessaire,
Soutiendra de vos nous la gloire hétéditaite;
Muses: favorisez un présage si beau !
Ecartez à jamais de ce sacré berceau
La dangereuse ffatterie.
Que l'infléxible vérité,
Le tendre amour de la Patrie,
Et la sagesse & l'équité
Réglent le cours heureux de cette auguste vie;
Dites-lui que ces feux, ces concerts enchanteurs,
Ces accens du plaisir, ces viss transports des
cœurs
Sont un prix que l'Amour aime à payer d'avance
Aux vertus qui feront le bonheur de la France,
Aux vertus dont son Pere, aux vertus dont Louis
(0
90 MERCUREDE FRANCE.
Donnent l'exemple au Monde & surtout à leur
fils.
O toi! des Souverains l'arbitre & le modele,
Noble esclave des loix que te dicta ton zèle,
Penitent sur le Thrône & grand Roi daus les fers
Louis! sur cet enfant que tes yeux soient ouverts!
Veille sur les Destins d'une tête si chere;
De l'Etat, comme Toi, qu'il soit un jour le Pere;
Touché de ton exemple, instruit par tes leçons
Qu'il ait encor l'esprit, les graces de sa Mere
Et qu'il nous aime autant que nous la cherissons.
GAILLARD.
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59
p. 65-66
VERS Sur le rétablissement de la santé de M. le Lieutenant Civil.
Début :
J'ai vu Themis en proye aux plus vives allarmes, [...]
Mots clefs :
Dieux, Argouge, Rétablissement de la santé, Vertus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS Sur le rétablissement de la santé de M. le Lieutenant Civil.
VERS
Sur le rétablissement de la santé de M. le
Lieutenant Civil.
J'ai vu Themis en proye aux plus vives allarmes,
Paris dans la terreur & Fleuri dans les larmes;
Au Palais d' Atropos tous les cours éperdus
Portoient leur désespoir & leurs vœux consondus,
L'Orphelin y pleuroit un pere,
L'innocence un vengeur, le soible son appur;
Les Dieux de tout pays & de tout caractere,
D'Helicon, & d'Olympe & même de Cithere
Sans le sçavoir, conspiroient tous pour lui-
Les Vertus demandoient la vie inestimable
Du Mortel le plus révéré,
Les Muses du plus éclairé,
Et les Graces du plus aimable;
Non, non, disoit Thémis, c'est le plus équitable
Qui des Dieux de l'Enfer doit fléchir le courroux,
Ainsi par des transports opposez & jaloux
Leur erreur divisant leurs désirs unanimes
Sembloit vouloit au Stix ravir mille victimes
Mais d'Argouge nommé réunit tous les coeurs:
A ce nom un soul cri par tout se fit entendre
(Cri du coeur, vif accent de l'amout le plas
mudte
es
66 MERCUREDE FRANCE.
C'est d'Argouge, c'est lui que demandent nos
pleurs.
Mais l'horrible Atropos, savourant leur tristesse,
Déployant sur son front sa baibare allegresse
Des mains de Lachesis afrachoit le fuse au;
Soudain... 8 doux spectacle! ô prodige nouveau;
Un Dieu Liberateur vole aux ordres d'Hygie,
De l'impitoyable Furie
Il désarme la rage, il brise le Ciseau;
Dieux! avec quel transport tous les cœurs applau-
dirent;
De quels concerts flatteurs tous les airs retenti-
rent. ..
»La Mort a respecté l'ouvrage de mes mains,
» Dit Pallas, & le Ciel rend d'Argouge aux hu
„ mains;
„ Parques! recommencez une trame nouvelle;
»A ses nobles travaux, à sa gloire immortelle
»Egalez ses honneurs & ses heureux destins:
»Magistrat, Orateur, Bel-Esprit & Grand'homme,
* Dig. ne des plus beaux jours de la Grece & de
»Rome;
»Ila tous les talens & toutes les vertus;
Ah! dit l'Amour, il a bien plus,
»Des injustes Mortels Juge integre & sévère,
„ Même en les condamnant il sçait l'art de leu,
» plaite.
Par M. GAILLARD, Avocat au Parlement.
Sur le rétablissement de la santé de M. le
Lieutenant Civil.
J'ai vu Themis en proye aux plus vives allarmes,
Paris dans la terreur & Fleuri dans les larmes;
Au Palais d' Atropos tous les cours éperdus
Portoient leur désespoir & leurs vœux consondus,
L'Orphelin y pleuroit un pere,
L'innocence un vengeur, le soible son appur;
Les Dieux de tout pays & de tout caractere,
D'Helicon, & d'Olympe & même de Cithere
Sans le sçavoir, conspiroient tous pour lui-
Les Vertus demandoient la vie inestimable
Du Mortel le plus révéré,
Les Muses du plus éclairé,
Et les Graces du plus aimable;
Non, non, disoit Thémis, c'est le plus équitable
Qui des Dieux de l'Enfer doit fléchir le courroux,
Ainsi par des transports opposez & jaloux
Leur erreur divisant leurs désirs unanimes
Sembloit vouloit au Stix ravir mille victimes
Mais d'Argouge nommé réunit tous les coeurs:
A ce nom un soul cri par tout se fit entendre
(Cri du coeur, vif accent de l'amout le plas
mudte
es
66 MERCUREDE FRANCE.
C'est d'Argouge, c'est lui que demandent nos
pleurs.
Mais l'horrible Atropos, savourant leur tristesse,
Déployant sur son front sa baibare allegresse
Des mains de Lachesis afrachoit le fuse au;
Soudain... 8 doux spectacle! ô prodige nouveau;
Un Dieu Liberateur vole aux ordres d'Hygie,
De l'impitoyable Furie
Il désarme la rage, il brise le Ciseau;
Dieux! avec quel transport tous les cœurs applau-
dirent;
De quels concerts flatteurs tous les airs retenti-
rent. ..
»La Mort a respecté l'ouvrage de mes mains,
» Dit Pallas, & le Ciel rend d'Argouge aux hu
„ mains;
„ Parques! recommencez une trame nouvelle;
»A ses nobles travaux, à sa gloire immortelle
»Egalez ses honneurs & ses heureux destins:
»Magistrat, Orateur, Bel-Esprit & Grand'homme,
* Dig. ne des plus beaux jours de la Grece & de
»Rome;
»Ila tous les talens & toutes les vertus;
Ah! dit l'Amour, il a bien plus,
»Des injustes Mortels Juge integre & sévère,
„ Même en les condamnant il sçait l'art de leu,
» plaite.
Par M. GAILLARD, Avocat au Parlement.
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60
p. 6-10
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
Début :
La Lettre suivante est d'un des plus grands Ministres de l'Europe, & d'un / J'ai cru, avec raison, ne pouvoir mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur, [...]
Mots clefs :
Monde, Vertus, Attention, Vice, Lieu, Vertu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Monsieur Pirrhon.
La Lettre suivante est d'un des plus
grands Ministres de l'Europe, & d'un
Citoyen digne de l'ancienne Rome. Quoi-
que le soin de soutenir la glorte & de fai-
re le bonheur de la Suede sa Patrie, ait
paru fixer toute son attention, il est par-
venu à exceller dans la morale, dans les
Belles Lettres & dans la connoissance des
Arts, parce que les hommes de génie ont
du temps pour tout. La France qui a long
tems joui de tant de talens & de vertus a
reçu en les perdant, l'unique consolation
qu'elle pouvoit espérer: le plus ancien de
ses alliés lui a donné une nouvelle marque
de considération & d'attachement par le
choix du Successeur de M. le Comte de
Tessin.
NXX(XXXXXXIXXXXXXXI
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
J'ai cru, avec raison, ne pouvoir
mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur,
pour le rafinement & l'exécution
Digizes b. 009
MARS. 1752.
d'une idée, peut-être mal digerée, qui
m'est venue; mais entre vos mains elle
prendra aisément & surement, si vous
voulez vous en donner la peine, le poli,
& l'air de justesse qui lui manque dans sa
premiere naissance.
Voici ce que je défire: je voudrois quę
l'on s'appliquâs à caractériser & à analy-
ser daus les Piéces comiques, les vertus,
avec la même force, la même justesse &
le même pinceau dont jusqu'ici on a ca-
ractérisé les vices; & qu'on en fit exac-
tement voit le contraste. Par exemple, si
l'on entreprennoit de peindre le Généreux
par opposition à l'Avare; le prudent ou
l'homme de conseilspout figurer contre
l'Etourdi; le vrai Brave contre le Fanfa-
ron; l'honnente homme contre mille ca-
racteres de fourbes; le sincere obligeant
contre le Flatteur; la femme vertueuse
contre la Coquette, & ainsi des autres.
Les trais brillans du vrai mérite animę-
roient, à mon avis, pour le moins autant,
& toucheroient surement davantage, que
le ridicule du vice ne canse de l'indigna-
tion, puisque ce dernier fait quasi tou-
jours rire, & perd par-là de son effet,
au lieu que l'autre est toujours respectable,
& n'a rien qui puisse diviser ou dis-
traire l'attention.
A iiij
8 MERCUREDE FRANCE.
J'en juge par moi-même: j'aime mieux
m'appliquer à imiter les exemples ver-
tueux, qu'à connoître & fuir les vi-
cieux: les derniers par eux mêmes, ne
peuvent m'inspirer qu'une inaction, au
lieu que les autres réveillent, animent &
font agir; car la différence est très-réelle
entre n'être pas vicieux, ou être vertueux.
Je pense que tout le monde sent cela
comme moi.
Il résulte encore un autre inconvenient
de ce qu'on néglige de faire voir le bien
avec la même exactitude que le mal, en ce
que l'on voit tous les jours que pour évi-
ter l'excès que l'on représente, on tom-
be, faute de connoître le vrai, dans le
défaut contraire; de sorte que, pour se
garantir de l'avarice on devient prodi-
gue; pour n'être pas coquette, on se fait
prude; & nos jeunes gens, pour ne pas
passer pour poltrons, deviennent souvent
bretteurs.
On pourroit objecter, que ce que je
souhaite est le but des Tragédies; mais
outre qu'elles nous tracent, la plupart du
temps, des vertus ou farouches, ou uni-
quement propres à l'Héroisme, elles con-
duisent toujours à un dénouëment san-
glant, qui interesse, saisit l'attention en-
tiere, & fait négliger les caracteres.
MARS.
1752.
9
Ce n'est donc pas là ce que je deman-
de; mais des actions plus unies, des
vertus à l'usage de tout le monde & plus
à portée de l'humanité, & de la vie
journaliere; & qu'au lieu de blâmer le
vice, on s'attachât principalement à ho-
norer la vertu.
A mon avis, c'est la seule chose qui
manque au Théâtre François, d'ailleurs
si parfait, tant à l'égard des Auteurs
que des Acteurs, qu'il fait le modéle
de tous les autres Théâtres du monde,
& l'admiration d'une Nation, dont les
jugemens sur le produit de l'esprit sont
si surs & si justes.
D'où vient donc ce manquement? Se-
toit-ce que les traits grossiers du vice sont
plus aisés à faisir que les trais fins &
délicats de la vertu? Car pour le jeu du
Théâtre, il seroit le même, & je pense
que si l'on représentoit la femme sage du
monde, on y pourroit mêler des sujets
qui tenterorent fa vertu, dont les fausses
démarches produiroient des Sçenes très-
réjouissantes. En un mot, je voudrois
qu on fît du moins quelques Piéces où
le Héros fût parfait, & où l'on ne
connûnt les vices que par opposition à ce
premner perfonnage, c est-a-dire, tout
le contraire des Comédies jouées, jus-
AV
10 MERCUREDEFRANCE.
qu'ici, & que l'on donne encore jour-
nellement: & par-là on apptendroit qu'il
ne susfit point de n'être pas ingrat
mais qu'il faut être reconnoissant: que
ce n'est pas assez de ne point mentir.
mais jusqu'où il faut dire vrai: & une
infinité d'autres mérites & bienséances
dont on ignore la juste définition.
Si j'en disois davantage, je passerois
ma portée, & excederois le plan que je
me suis proposé de ne vous offrir, Mon-
sieur, qu une piéce appareillée, & qui
reste à limer par la main du Maître.
Que ne doit-on pas attendte de l'Au-
reur de Gustave?
Gustave, ce grand Roi, doit sa nouvelle gloire,
Et son nouvel éclat, Pirthon, à tes écrits,
Et son nom, justement immortel dans l'Histoire
Qui ne paroissoit plus connu qu'aux beaux esprits,
Graces à tes talens, & ta Muse feconde,
Sous des traits ravissans, reparoît dans le monde.
Je suis; avec une parfaite considération.
MONSIEUR,
Votre très-humble & très-
obéissant serviteur,
LE COMTE DE TESSIN.
grands Ministres de l'Europe, & d'un
Citoyen digne de l'ancienne Rome. Quoi-
que le soin de soutenir la glorte & de fai-
re le bonheur de la Suede sa Patrie, ait
paru fixer toute son attention, il est par-
venu à exceller dans la morale, dans les
Belles Lettres & dans la connoissance des
Arts, parce que les hommes de génie ont
du temps pour tout. La France qui a long
tems joui de tant de talens & de vertus a
reçu en les perdant, l'unique consolation
qu'elle pouvoit espérer: le plus ancien de
ses alliés lui a donné une nouvelle marque
de considération & d'attachement par le
choix du Successeur de M. le Comte de
Tessin.
NXX(XXXXXXIXXXXXXXI
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
J'ai cru, avec raison, ne pouvoir
mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur,
pour le rafinement & l'exécution
Digizes b. 009
MARS. 1752.
d'une idée, peut-être mal digerée, qui
m'est venue; mais entre vos mains elle
prendra aisément & surement, si vous
voulez vous en donner la peine, le poli,
& l'air de justesse qui lui manque dans sa
premiere naissance.
Voici ce que je défire: je voudrois quę
l'on s'appliquâs à caractériser & à analy-
ser daus les Piéces comiques, les vertus,
avec la même force, la même justesse &
le même pinceau dont jusqu'ici on a ca-
ractérisé les vices; & qu'on en fit exac-
tement voit le contraste. Par exemple, si
l'on entreprennoit de peindre le Généreux
par opposition à l'Avare; le prudent ou
l'homme de conseilspout figurer contre
l'Etourdi; le vrai Brave contre le Fanfa-
ron; l'honnente homme contre mille ca-
racteres de fourbes; le sincere obligeant
contre le Flatteur; la femme vertueuse
contre la Coquette, & ainsi des autres.
Les trais brillans du vrai mérite animę-
roient, à mon avis, pour le moins autant,
& toucheroient surement davantage, que
le ridicule du vice ne canse de l'indigna-
tion, puisque ce dernier fait quasi tou-
jours rire, & perd par-là de son effet,
au lieu que l'autre est toujours respectable,
& n'a rien qui puisse diviser ou dis-
traire l'attention.
A iiij
8 MERCUREDE FRANCE.
J'en juge par moi-même: j'aime mieux
m'appliquer à imiter les exemples ver-
tueux, qu'à connoître & fuir les vi-
cieux: les derniers par eux mêmes, ne
peuvent m'inspirer qu'une inaction, au
lieu que les autres réveillent, animent &
font agir; car la différence est très-réelle
entre n'être pas vicieux, ou être vertueux.
Je pense que tout le monde sent cela
comme moi.
Il résulte encore un autre inconvenient
de ce qu'on néglige de faire voir le bien
avec la même exactitude que le mal, en ce
que l'on voit tous les jours que pour évi-
ter l'excès que l'on représente, on tom-
be, faute de connoître le vrai, dans le
défaut contraire; de sorte que, pour se
garantir de l'avarice on devient prodi-
gue; pour n'être pas coquette, on se fait
prude; & nos jeunes gens, pour ne pas
passer pour poltrons, deviennent souvent
bretteurs.
On pourroit objecter, que ce que je
souhaite est le but des Tragédies; mais
outre qu'elles nous tracent, la plupart du
temps, des vertus ou farouches, ou uni-
quement propres à l'Héroisme, elles con-
duisent toujours à un dénouëment san-
glant, qui interesse, saisit l'attention en-
tiere, & fait négliger les caracteres.
MARS.
1752.
9
Ce n'est donc pas là ce que je deman-
de; mais des actions plus unies, des
vertus à l'usage de tout le monde & plus
à portée de l'humanité, & de la vie
journaliere; & qu'au lieu de blâmer le
vice, on s'attachât principalement à ho-
norer la vertu.
A mon avis, c'est la seule chose qui
manque au Théâtre François, d'ailleurs
si parfait, tant à l'égard des Auteurs
que des Acteurs, qu'il fait le modéle
de tous les autres Théâtres du monde,
& l'admiration d'une Nation, dont les
jugemens sur le produit de l'esprit sont
si surs & si justes.
D'où vient donc ce manquement? Se-
toit-ce que les traits grossiers du vice sont
plus aisés à faisir que les trais fins &
délicats de la vertu? Car pour le jeu du
Théâtre, il seroit le même, & je pense
que si l'on représentoit la femme sage du
monde, on y pourroit mêler des sujets
qui tenterorent fa vertu, dont les fausses
démarches produiroient des Sçenes très-
réjouissantes. En un mot, je voudrois
qu on fît du moins quelques Piéces où
le Héros fût parfait, & où l'on ne
connûnt les vices que par opposition à ce
premner perfonnage, c est-a-dire, tout
le contraire des Comédies jouées, jus-
AV
10 MERCUREDEFRANCE.
qu'ici, & que l'on donne encore jour-
nellement: & par-là on apptendroit qu'il
ne susfit point de n'être pas ingrat
mais qu'il faut être reconnoissant: que
ce n'est pas assez de ne point mentir.
mais jusqu'où il faut dire vrai: & une
infinité d'autres mérites & bienséances
dont on ignore la juste définition.
Si j'en disois davantage, je passerois
ma portée, & excederois le plan que je
me suis proposé de ne vous offrir, Mon-
sieur, qu une piéce appareillée, & qui
reste à limer par la main du Maître.
Que ne doit-on pas attendte de l'Au-
reur de Gustave?
Gustave, ce grand Roi, doit sa nouvelle gloire,
Et son nouvel éclat, Pirthon, à tes écrits,
Et son nom, justement immortel dans l'Histoire
Qui ne paroissoit plus connu qu'aux beaux esprits,
Graces à tes talens, & ta Muse feconde,
Sous des traits ravissans, reparoît dans le monde.
Je suis; avec une parfaite considération.
MONSIEUR,
Votre très-humble & très-
obéissant serviteur,
LE COMTE DE TESSIN.
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61
p. 52-56
LA MORT DE LOUISE Reine de Dannemarc. ODE AU ROI, Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Début :
Il est donc vrai ! de ses années [...]
Mots clefs :
Louise de Grande-Bretagne, Dieux, Vertus, Couronne, Coeur, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA MORT DE LOUISE Reine de Dannemarc. ODE AU ROI, Par M. Angliviel de la Beaumelle.
LA MORT DE LOUISE
Reine de Dannemarc.
ODE AU ROI,
Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Il est donc vrai ! de ses années
Les Dieux ont terminé le cours;
Jamais, barbares destinées
Respectâtes-vous de beaux jours!
Jusques à quand, Mort implacable
Ton glaive avide, insatiable
S'étendra-t. il sur les vertus:
Le Ciel irrité sur vos têtes,
Danois! assemble ses tempêtes
Pleurez: Louise helas n'est plus.
Vous n'êtes que de vains fantômes
Plaisirs, jeunesse, biens, honneursi
Serons-nous toujours, soibles hommes,
Séduits par vos charmes trompeurs!
Disparoissez, erreurs brillantes,
Sous mille formes différentes
Notre néant se reproduit.
Venex, voyez, Grands de la terre,
MARS.
1751.
Qu'êtes-vous? un peu de poussiere
Qu'un soussle organise & détruit.
D'un vil peuple la flatterie
Vous place au dessus des moitels,
Du Courtisan l'idolatrie
Ose vous dresser des Autels;
Que de l'immortelle Louise
Le funeste trépas instruise
Et terrasse ensin votre orgueil:
Vous serez malgré la Couronne,
Assis aujourd'hui sur le Trone,
Demain couchés dans le cercueil.
Tendre amout, sidele hymenée,
Jettez des sleurs sur son tombeau;
Elle aimoit, elle étoit aimée;
Vites-vous un destin plus beau?
Elle aimoit en toi l'homme aimable,
FRIDIRIC! ce coeur adorable
Au Heros préferoit l'Amant,
Hé! les couronnes les plus belles,
Toutes les grandeurs, que sont- elles
Au prix d'un tendre sentiment:
Vous ne verrez plus une mere,
Princes, vous presser dans ses bras,
d by Goo
Ciij
53
54 MERCUREDEFRANCE.
Suivre votre course légere,
Et sourire à votre embarras:
Croissez tendres fleurs, son ouvrag
De ses traits offrez-nous Pimage
Montrez à l'Univers surpris
Que fidéle à son origine
La grandeur d'une Héroino
Circule dans le sang des fils.
Heureux enfans de l'abondance
Beaux Arts! elle vous aimoit tous:
Elle réunit des l'enfance
Tous les talens & tous les goûts:
Sur elle, disoit la nature
Versons nos presens sans mesuro
Formons- là digne de Titus;
Soudain marcherent sur ses traces
De son sexe toutes les graces,
Du nôtre toutes les vertus.
Placez Louise sur un Trône
Avili par un de ces Rois
Qui ne peuvent de la Couronne
Soutenir le penible poids,
Automates, que la molesse
Tient dans une éternelle ivtesse
D'un Ministre esclave jaloux,
5009
MARS. 1552.
59
Louise eût sçù régir l'Empire,
**
Pourvoir à tout, à tout sussite,
*
Venger son sexe & son époux.
pet.
We
..
Cette main à qui l'harmonie.
Accordoit ses plus tendres sons,
1
..
Qui d'une riche broderie
Avec grace animoit le fonds,
Eût triomphé de nos Achilles,
. ...
Soutenu les Arts, pris des Villes;
.
Réuni Bellone & Thémis
Et Superieure aux obstacles
Renouvellé tous les miracles
D'Irene & de Semiramis.
:
Tu sçais, Monarque infatigable.
Tu sçais obscurcir ces taleus:
Louise ne patost quiaimable,
L'amour remplit tous ses momens;
Vois, admire avec quel courage
Ce coeur sublime se partage
Et par tendresse & par vertu
Comme une humble & simple bergeré
Entre le désir de te plaire
Et le plaisit de avoir plu.
C iiij
36 MERCURE DEFRANCE.
Mais quelle voix se fait entendte!
»Chet Epoux, seche ensin tes pleuis,
» C'est assez honorer ma cendte,
» Tu l'offenses par tes douleurs;
»Prince trop cheri, si tu m'aimes
» Je vis encore, les Dieux mêmes
» De mon bonheur seront jaloux
Tout est en deuil: pour ta tendresse
nQuel plaisir plus pur: ta tristesse
»Devient la tristesse de tous.
...
Que le pero de la lumiere
Se livre un instant au repos;
C'en est fait la nature entiere
Rentre dans son premier cahos:
Pour tes Provinces fortunées,
i
Tes instans valent des années;
Ceux que tu donne à tes ennuis,
Grand Roi, sont perdus pour l'Histoire,
Tu les voles tous à ta gloire,
..
Tu les voles à ton pais.
Reine de Dannemarc.
ODE AU ROI,
Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Il est donc vrai ! de ses années
Les Dieux ont terminé le cours;
Jamais, barbares destinées
Respectâtes-vous de beaux jours!
Jusques à quand, Mort implacable
Ton glaive avide, insatiable
S'étendra-t. il sur les vertus:
Le Ciel irrité sur vos têtes,
Danois! assemble ses tempêtes
Pleurez: Louise helas n'est plus.
Vous n'êtes que de vains fantômes
Plaisirs, jeunesse, biens, honneursi
Serons-nous toujours, soibles hommes,
Séduits par vos charmes trompeurs!
Disparoissez, erreurs brillantes,
Sous mille formes différentes
Notre néant se reproduit.
Venex, voyez, Grands de la terre,
MARS.
1751.
Qu'êtes-vous? un peu de poussiere
Qu'un soussle organise & détruit.
D'un vil peuple la flatterie
Vous place au dessus des moitels,
Du Courtisan l'idolatrie
Ose vous dresser des Autels;
Que de l'immortelle Louise
Le funeste trépas instruise
Et terrasse ensin votre orgueil:
Vous serez malgré la Couronne,
Assis aujourd'hui sur le Trone,
Demain couchés dans le cercueil.
Tendre amout, sidele hymenée,
Jettez des sleurs sur son tombeau;
Elle aimoit, elle étoit aimée;
Vites-vous un destin plus beau?
Elle aimoit en toi l'homme aimable,
FRIDIRIC! ce coeur adorable
Au Heros préferoit l'Amant,
Hé! les couronnes les plus belles,
Toutes les grandeurs, que sont- elles
Au prix d'un tendre sentiment:
Vous ne verrez plus une mere,
Princes, vous presser dans ses bras,
d by Goo
Ciij
53
54 MERCUREDEFRANCE.
Suivre votre course légere,
Et sourire à votre embarras:
Croissez tendres fleurs, son ouvrag
De ses traits offrez-nous Pimage
Montrez à l'Univers surpris
Que fidéle à son origine
La grandeur d'une Héroino
Circule dans le sang des fils.
Heureux enfans de l'abondance
Beaux Arts! elle vous aimoit tous:
Elle réunit des l'enfance
Tous les talens & tous les goûts:
Sur elle, disoit la nature
Versons nos presens sans mesuro
Formons- là digne de Titus;
Soudain marcherent sur ses traces
De son sexe toutes les graces,
Du nôtre toutes les vertus.
Placez Louise sur un Trône
Avili par un de ces Rois
Qui ne peuvent de la Couronne
Soutenir le penible poids,
Automates, que la molesse
Tient dans une éternelle ivtesse
D'un Ministre esclave jaloux,
5009
MARS. 1552.
59
Louise eût sçù régir l'Empire,
**
Pourvoir à tout, à tout sussite,
*
Venger son sexe & son époux.
pet.
We
..
Cette main à qui l'harmonie.
Accordoit ses plus tendres sons,
1
..
Qui d'une riche broderie
Avec grace animoit le fonds,
Eût triomphé de nos Achilles,
. ...
Soutenu les Arts, pris des Villes;
.
Réuni Bellone & Thémis
Et Superieure aux obstacles
Renouvellé tous les miracles
D'Irene & de Semiramis.
:
Tu sçais, Monarque infatigable.
Tu sçais obscurcir ces taleus:
Louise ne patost quiaimable,
L'amour remplit tous ses momens;
Vois, admire avec quel courage
Ce coeur sublime se partage
Et par tendresse & par vertu
Comme une humble & simple bergeré
Entre le désir de te plaire
Et le plaisit de avoir plu.
C iiij
36 MERCURE DEFRANCE.
Mais quelle voix se fait entendte!
»Chet Epoux, seche ensin tes pleuis,
» C'est assez honorer ma cendte,
» Tu l'offenses par tes douleurs;
»Prince trop cheri, si tu m'aimes
» Je vis encore, les Dieux mêmes
» De mon bonheur seront jaloux
Tout est en deuil: pour ta tendresse
nQuel plaisir plus pur: ta tristesse
»Devient la tristesse de tous.
...
Que le pero de la lumiere
Se livre un instant au repos;
C'en est fait la nature entiere
Rentre dans son premier cahos:
Pour tes Provinces fortunées,
i
Tes instans valent des années;
Ceux que tu donne à tes ennuis,
Grand Roi, sont perdus pour l'Histoire,
Tu les voles tous à ta gloire,
..
Tu les voles à ton pais.
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62
p. 39-71
L'EDUCATION D'UN PRINCE.
Début :
Théophile. Voici un lieu fort champêtre, Prince ; [...]
Mots clefs :
Éducation, Éducation d'un prince, Prince, Hommes, Homme, Nature, Sang, Esprit, Seigneur, Raison, Vérité, Vertus, Gouverneur, Dialogue, Marivaux, Roi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'EDUCATION D'UN PRINCE.
L'EDUCATION D'UN PRINCE.
Cfont tres anciens. Un Seigneur qui
Es dialogues qu'on donne au public ,
hérita , il y a quelque tems , d'un de fes
parens , les trouva dans le château où ce
parent étoit mort ; ils étoient confondus
avec d'autres papiers extrêmement anciens
auffi ; on n'en a changé que le langage gaulois
, par lequel il paroît , au jugement de
quelques fçavans , qu'il y a pour le moins
quatre fiécles qu'ils font écrits . On ne fçait
point non plus quel en eft l'auteur ; tout ce
qu'on en peut croire , c'eft qu'ils ont fervi
à l'éducation de quelqu'un de nos Rois ,
ou de quelques Princes deftinés à regner.
Quoiqu'il en foit , en voici le premier ,
dont les détails font affez fimples . C'eſt un
40 MERCURE DE FRANCE.
Gouverneur & un jeune Prince qui s'entretiennent
enfemble , tous deux apparemment
fous des noms fuppofés , puifque le
Prince a celui de Théodofe , & le Gouver
neur celui de Théophile.
PREMIER DIALOGUE.
Théophile.
Voici un lieu fort champêtre , Prince ;
voulez- vous que nous nous y arrêtions ?
Théodofe.
Comme il vous plaira.
Théophile.
Vous me paroiffez aujourd'hui bien férieux
; la promenade vous ennuie-t-elle ?
Auriez vous mieux aimé refter avec ces
jeunes gens que nous venons de quitter ?
Théodofe.
Mais je vous avoue qu'ils m'amufoient,
Théophile.
Vous me fçavez donc bien mauvais gré
de vous avoir amené ici : n'eft- il pas vrai
que vous me trouvez dans mille momens
un homme bien incommode ? je pense que
DECEMBRE . 1754. 41
vous ne m'aimerez gueres quand vous
ferez débarraffé de moi.
Théodofe.
Pourquoi me dites- vous cela vous vous
trompez.
Théophile.
Combien de fois me fuis- je apperçu que
je vous fatiguois , que je vous étois defagréable
?
Théodofe.
Ah ! defagréable , c'eft trop dire : vous
m'avez quelquefois gêné , contrarié , quelquefois
fait faire des chofes qui n'étoient
pas de mon goût ; mais votre intention
étoit bonne , & je ne fuis pas affez injuſte
pour en être fâché contre vous.
Théophile.
C'est-à - dire que mes foins & mes attentions
ne m'ont point encore brouillé
avec vous ; que vous me pardonnez tout
le zele & même toute la tendreffe avec laquelle
j'ai travaillé à votre éducation : voilà
précisément ce que vous voulez bien
oublier en ma faveur .
Théodofe.
Ce n'eft point là ma pensée , & vous
42 MERCURE DE FRANCE.
me faites une vraie chicanne ; je viens
d'avouer que vous m'avez quelquefois chagriné
, mais que je compte cela pour rien ,
que je n'y fonge plus , que je n'en ai point
de rancune ; que puis-je dire de plus ?
Théophile.
Jugez-en vous - même. Si quelqu'un vous
voyoit dans un grand péril , qu'il ne pût
vous en tirer , vous fauver la vie qu'en
vous faifant une légere douleur , feroit- il
jufte lorsque vous feriez hors de danger ,
de vous en tenir à lui dire , vous m'avez
fait un petit mal , vous m'avez un peu trop
preffé le bras , mais je n'en ai point de rancune
, & je vous le pardonne è
Théodofe.
Ah ! vous avez raiſon , il y auroit une
ingratitude effroyable à ce que vous me
dites là ; mais c'eft de quoi il n'eft pas queftion
ici : je ne fçache pas que vous m'ayez
jamais fauvé la vie.
Théophile.
Non , le fervice que j'ai tâché de vous
rendre eft encore plus grand ; j'ai voulu
vous fauver du malheur de vivre fans gloire.
Je vous ai vû expofé à des défauts qui
auroient fait périr les qualités de votre
DECEMBRE.
1754 43
ame , & c'eſt à la plus noble partie de vousmême
que j'ai , pour ainfi dire , tâché de
conferver la vie. Je n'ai pû y réuffir qu'en
vous contrariant , qu'en vous gênant quelquefois
: il vous en a coûté de petits chagrins
; c'est là cette légere douleur dont je
parlois tout -à- l'heure : vous contentezvous
encore de dire , je n'y fonge plus.
Théodofe.
Non , Théophile , je me trompois , & je
me dédis de tout mon coeur ; je vous ai en
effet les plus grandes obligations.
Théophile.
Point du tout , je n'ai fait que mon devoir
, mais il y a eu du courage à le faire :
vous m'aimeriez bien davantage fi je l'avois
voulu ; il n'a tenu qu'à moi de vous être
extrêmement agréable , & de gagner pour
jamais vos bonnes graces ; ce n'eût été qu'à
vos dépens , à la vérité.
Théodofe.
A mes dépens , dites-vous ?
Théophile.
Oui , je n'avois qu'à vous trahir pour
vous plaire, qu'à négliger votre inftruction
, qu'à laiffer votre coeur & votre ef44
MERCURE DE FRANCE .
prit devenir ce qu'ils auroient pû , qu'à
vous abandonner à vos humeurs ,à vos impatiences
, à vos volontés impétueufes , à
votre dégoût pour tout ce qui n'étoit pas
diffipation & plaifir . Convenez - en , la
moindre petite contradiction vous irritoit ,
vous étoit infupportable ; & ce qui eft encore
pis , j'ai vu le tems où ceux qui vous
entouroient , n'étoient précisément pour
vous que des figures qui amufoient vos
yeux ; vous ne fçaviez pas que c'étoit des
hommes qui penfoient , qui vous examinoient
, qui vous jugeoient , qui ne demandoient
qu'à vous aimer , qu'à pouvoir
vous regarder comme l'objet de leur amour
& de leur efpérance . On peut vous dire cela
aujourd'hui que vous n'êtes plus de même ,
& que vous vous montrez aimable ; auffi
vous aime- t-on , auſſi ne voyez- vous autour
de vous que des vifages contens &
charmés
, que des refpects mêlés d'applau
diffement & de joie ; mais je n'en fuis pas
mieux avec vous , moi , pour vous avoir
appris à être bien avec tout le monde.
Theodofe.
Laiffons là ce que je vous ai répondu
d'abord , je le defavoue ; mais quand vous
dites qu'il n'y avoit qu'à m'abandonner à
mes défauts pour me plaire , que fçavez-
7
9
DECEMBRE. 1754. 45
vous fi je ne vous les aurois pas reprochés
quelque jour ?
Théophile.
Non , Prince , non , il n'y avoit rien à
craindre , vous ne les auriez jamais fçus ; il
faut avoir des vertus pour s'appercevoir
qu'on en manque , ou du moins pour être
fâché de n'en point avoir ; & des vertus ,
vous n'en auriez point eu : la maniere dont
je vous aurois élevé y auroit mis bon ordre
; & ce lâche Gouverneur qui vous auroit
épargné la peine de devenir vertueux
& raifonnable , qui vous auroit laiffé la
miférable douceur de vous gâter tout à vo
tre aiſe , vous feroit toujours refté dans
l'efprit comme l'homme du monde le plus
accommodant & du meilleur commerce ,
& non pas comme un homme à qui vous
pardonnez tout au plus le bien qu'il vous a
fait.
Théodofe.
Vous en revenez toujours à un mot que
j'ai dit fans réflexion.
Théophile.
Oui , Prince , je foupçonne quelquefois
que vous ne m'aimez
gueres , mais en re
vanche, on vous aimera , & je fuis content
; voilà ce que je vous devois à vous
46 MERCURE DE FRANCE.
& ce que je devois à tout le monde . Vous
fouvenez-vous d'un trait de l'hiftoire romaine
que nous lifions ce matin ? Qu'il me
tue , pourvu qu'il regne , difoit Agrippine en
parlant de Neron : & moi , j'ai dit fans
comparaifon , qu'il me haïffe pourvû qu'on
l'aime , qu'il ait tort avec moi pourvû qu'il
ne manque jamais à fa gloire , & qu'il
n'ait tort ni avec la raifon ni avec les ver
tus qu'il doit avoir.
Théodofe.
Qu'il me haïffe , dites -vous ; vous n'y
fongez pas , Théophile ; en vérité , m'en
foupçonnez -vous capable ?
ble
Théophile.
Lamaniere dont vous vous récriez fem
promettre qu'il n'en fera rien.
Théodofe.
Je vous en convaincrai encore mieux
dans les fuites , foyez en perfuadé.
Théophile.
Je crois vous entendre , Prince , & je
fuis extrêmement touché de ce témoigna
ge de votre bon coeur ; mais de grace , ne
vous y trompez point ; je ne vous rappelle
pas mes foins pour les vanter. Si je tâche
DECEMBRE. 1754. 47
de vous y rendre fenfible , c'eft afin que
vous les récompenfiez de votre confiance
& non pas de vos bienfaits. Nous allons
bientôt nous quitter , & j'ai beſoin aujour
d'hui que vous m'aimiez un peu ; mais c'eft
pour vous que j'en ai befoin , & non pas
our moi ; c'eft que vous m'en écouterez
plus volontiers fur ce qui me refte à vous
dire pour achever votre éducation,
Théodofe.
Ah ! parlez , Théophile , me voici , je
vousaffure , dans la difpofition où vous me
fouhaitez ; je fçai d'ailleurs que le tems
preffe , & que nous n'avons pas long- tems
â demeurer enſemble.
Théophile.
Et vous attendez que je n'y fois plus ?
n'eft- il vrai ? vous n'aurez plus de Gouverneur
, vous ferez plus libre , & cela
vous réjouit , convenez - en.
Théodofe.
Franchement il pourroit bien y avoir
quelque chofe de ce que vous dites là , &
le tout fans que je m'impatiente d'être
avec vous ; mais on aime à être le maître
de fes actions.
48 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Raifonnons. Si juſqu'ici vous aviez été
le maître abfolu des vôtres , vous n'en auriez
peut-être pas fait une qui vous eût fait
honneur ; vous auriez gardé tous vos défauts
, par exemple.
Théodofe.
J'en ferois bien fâché.
Théophile.
C'est donc un bonheur pour vous de n'avoir
pas été votre maître. N'y a-t-il pas
de danger que vous le foyez aujourd'hui ?
ne vous défiez- vous pas de l'extrême envie
que vous avez de l'être : Votre raiſon
a fait du progrès fans doute ; mais prenez
garde : quand on eft fi impatient d'être
défait de fon Gouverneur , ne feroit- ce pas
figne qu'on a encore befoin de lui , qu'on
n'eft pas encore auffi raifonnable qu'on devroit
l'être car fi on l'étoit , ce Gouver
neur ne feroit plus fi incommode , il ne
gêneroit plus ; on feroit toujours d'accord
avec lui , il ne feroit plus que tenir compagnie
: qu'en pensez-vous ?
Théodofe.
Je rêve à votre réflexion .
Théophile:
DECEMBRE . 1754. 49
.
Théophile.
Il n'en eft pas de vous comme d'un particulier
de votre âge , votre liberté tire à
bien d'autres conféquences ; on fçaura bien
empêcher ce particulier d'abufer long- tems.
& à un certain point de la fienne ; mais
qui eft-ce qui vous empêchera d'abufer de
la vôtre qui eft- ce qui la réduira à de
juftes bornes ? quels fecours aura- t- on contre
vous que vos vertus , votre raiſon , vos
lumieres ? &
quoiqu'aujourd'hui vous ayez
de tout cela , êtes-vous für d'en avoir affez.
pour ne pas appréhender d'être parfaitement
libre ? Songez à ce que c'eft qu'une
liberté que votre âge & que l'impunité de
l'abus que vous en pouvez faire , rendront
fi dangereuſe. Si vous n'étiez pas naturellement
bon & généreux , fi vous n'aviez
pas le meilleur fond du monde , Prince ,
je ne vous tiendrois pas ce difcours - là
mais c'eft qu'avec vous il y a bien des reffources
, je vous connois , il n'y a que des
réflexions à vous faire faire.
Théodofe.
A la bonne heure , mais vous me faites
trembler ; je commence à craindre très-férieufement
de vous perdre.
11. Vol.
so MERCURE
DE FRANCE .
Théophile.
Voilà une crainte qui me charme , elle
part d'un fentiment qui vaut mieux que
tous les Gouverneurs du monde : ah ! que
je fuis content , & qu'elle nous annonce
une belle ame !
Il ne tiendra
Théodofe.
pas à moi que vous ne difiez
vrai ; courage , mettons à profit le tems
que nous avons à penfer enfemble
; nous
en refte-t-il beaucoup
?
Théophile.
Encore quelque mois .
Théodofe.
Cela eft bien court .
Théophile.
Je vous garantis que c'en fera plus qu'il
men faut pour un Prince capable de cette
réponſe là , fur-tout avec un homme qui
ne vous épargnera pas la vérité , d'autant
plus que vous n'avez que ce petit efpace
de tems-ci pour l'entendre , & qu'après
moi perfonne ne vous la dira peut-être ;
vous allez tomber entre les mains de gens
qui vous aimeront bien moins qu'ils n'auDECEMBRE.
1754.
ront envie que vous les aimiez , qui ne
voudront que vous plaire & non pas vous
inftruire , qui feront tout pour le plaifir
de votre amour propre , & rien le
pour
le profit de votre raifon .
Théodofe.
Mais n'y a-t-il pas
d'honnêtes gens qui
font d'un
caractere fûr , & d'un
honneur
à toute épreuve ?
Théophile.
Oui , il y en a par- tout , quoique tou
jours en petit nombre.
Théodofe.
Eh bien , j'aurai foin de me les attacher ;
de les
encourager à me parler ; je les préviendrai.
Théophile.
Vous le croyez que vous les préviendrez
; mais fi vous n'y prenez garde , je
vous avertis que ce feront ceux qui auront
le moins d'attrait pour vous , ceux pour
qui vous aurez le moins d'inclination &
que vous traiterez le plus froidement.
Théodofe.
Froidement moi qui me fens tant de
difpofition à les aimer , à les diftinguer ?
Cij
j2 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Eh ! vous ne la garderez pas cette difpofition
là , leur caractere vous l'ôtera . Et
à propos de cela voulez- vous bien me dire
ce que vous penfez de Softene ? C'eſt un
des hommes de la Cour que vous voyez le
plus fouvent.
Theodofe.
Et un fort aimable homme , qui a tonjours
quelque chofe d'obligeant à vous dire
, & qui vous le dit avec grace , quoique
d'un air fimple & naturel . C'eſt un homme
que j'aime à voir , malgré la différence
de fon âge au mien , & je fuis perfuadé
qu'il m'aime un peu auffi . Je le fens à la
maniere dont il m'aborde , dont il me parle
, dont il écoute ce que je dis ; je n'ai
point encore trouvé d'efprit plus liant , plus
d'accord avec le mien.
Théophile.
Il eft vrai .
Théodofe.
Je ne penſe pas de même de Philante,
Je vous crois.
Théophile.
DECEMBRE . 1754 53
Théodofe.
Quelle différence ! celui- ci a un efprit
roide & férieux , je penfe qu'il n'eftime que
lui , car il n'approuve jamais rien ; ou s'il
approuve , c'est avec tant de réferve & d'un
air fi contraint , qu'on diroit qu'il a toujours
peur de vous donner trop de vanité ;
il est toujours de votre avis le moins qu'il
peut , & il vaudroit autant qu'il n'en fût
point du tout. Il y a quelques jours que
pendant que vous étiez fur la terraffe il
m'arriva de dire quelque chofe dont tout
le monde fe mit à rire , comme d'une fail
lie affez plaifante ; lui feul baiffa les yeux ,
en fouriant à la vérité , mais d'un fouris
qui fignifioit qu'on ne devoit pas rire.
Théophile.
Peut-être avoit-il raifon.
Théodofe.
Quoi ! raifon contre tout le monde ? eſtce
que jamais tout le monde a tort ? avoitil
plus d'efprit que trente perſonnes ?
Théophile.
Trente flateries font-elles une approbation
décident- elles de quelque chofe t
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Comme vous voudrez ; mais Philante
n'eft pas mon homme.
Théophile.
Vous avez cependant tant de difpofition
à aimer les gens d'un caractere für &
d'un honneur à toute epreuve ?
Théodofe.
Affûrément , & je le dis encore.
Théophile.
Eh bien ! Philante eft un de ces hommes
que vous avez deffein de prévenir & de
vous attacher.
Théodofe.
Vous me furprenez , cet honnêteté- là
a donc bien mauvaife grace à l'être.
Théophile.
Tous les honnêtes gens lui reffemblent ,
les graces de l'adulation & de la faufferé
leur manquent à tous ; ils aiment mieux
quand il faut opter , être vertueux qu'agréables.
Vous l'avez vu par Philante : il
n'a pu dans l'occafion & avec fa probité
louer en vous que ce qu'il y a vû de louaDECEMBRE.
1754. 55
ble, & a pris le parti de garder le filence
fur ce qui ne l'étoit pas ; la vérité ne lui
a pas permis de donner à votre amour propre
toutes les douceurs qu'il demandoit ,
& que Softene lui a données fans fcrupule :
voilà ce qui vous a rebuté de Philante
ce qui vous l'a fait trouver fi froid , fi
peu affectueux , fi difficile à contenter ;
voilà ce caractere quí dans fes pareils vous
paroîtra fi fec , fi auftere , & fi critique en
comparaifon de la foupleffe des Softene ,
avec qui vous contracterez un fi grand befoin
d'être applaudi , d'être encenfé , je
dirois prefque d'être adoré.
Théodofe .
Oh ! vous en dites trop ; me prendraije
pour une divinité ? me feront - ils accroire
que j'en fuis une .
Théophile .
Non , on ne va pas fi loin , on ne fçauroit
, & je pense que l'exemple de l'Empereur
Caïus , dont nous lifions l'hiftoire
ces jours paffés , ne gâtera à préſent perfonne
.
Théodofe .
Vous me parlez d'un extravagant , d'une
tête naturellement folle.
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
11 eft vrai ; mais malgré la foibleffe de
fa tête , s'il n'avoit jamais été qu'un particulier
, il ne feroit point tombé dans la
folie qu'il eut , & ce fut la hauteur de fa
place qui lui donna ce vertige . Aujourd'hui
les conditions comme la fienne ne
peuvent plus être fi funeftes à la raiſon ,
elles ne fçauroient faire des effets fi terribles
; la religion , nos principes , nos lumieres
ont rendu un pareil oubli de foimême
impoffible , il n'y a plus moyen de
s'égarer jufques-là , mais tout le danger
n'eft pas ôté , & fi l'on n'y prend garde , il
y a encore des étourdiffemens où l'on
peut tomber , & qui empêchent qu'on ne
fe connoiffe : on ne fe croit pas une divinité
, mais on ne fçait pas trop ce qu'on
eft ni pour qui l'on fe prend , on ne fe
définit point. Ce qui eft certain , c'eſt
qu'on fe croit bien différent des autres
hommes : on ne fe dit pas , je fuis d'une
autre nature qu'eux ; mais de la maniere
dont on l'entend , on fe dit à peu près la
la valeur de cela.
Theodofe.
Attendez donc ; me tromperois-je quand
je me croirai plus que les autres hommes ?
DECEMBRE.
$7
1754.
Théophile.
Non dans un fens , vous êtes infiniment
plus qu'eux ; dans un autre vous êtes précifément
ce qu'ils font. '
Théodofe.
Précifement ce qu'ils font ! quoi ! le fang
'dont je fors....
Théophile.
Eft confacré à nos refpects , & devenu le
plus noble fang du monde ; les hommes fe
font fait & ont dû fe faire une loi inviolable
de le refpecter ; voilà ce qui vous
met au-deffus de nous. Mais dans la nature
, votre fang , le mien , celui de tous les
hommes , c'eft la même chofe ; nous le tirons
tous d'une fource commune ; voilà
par où vous êtes ce que nous fommes.
Théodofe.
A la rigueur , ce que vous dites là eſt
vrai ; mais il me femble qu'à préſent tout
cela n'eft plus de même , & qu'il faut raifonner
autrement ; car enfin penfez -vous
de bonne foi qu'un valet de pied , qu'un
homme du peuple eft un homme comme
moi , & que je ne fuis qu'un homme comme
lui ?
C v.
58 MERCURE DE FRANCE
Théophile.
Oui , dans la nature .
Théodofe.
Mais cette nature ; eft- il encore ici queftion
d'elle comment l'entendez- vous ?
Théophile.
Tout fimplement ; il ne s'agit pas d'une
penſée hardie , je ne hazarde rien , je ne
fais point le Philofophe , & vous ne me
foupçonnez pas de vouloir diminuer de
vos prérogatives ?
Théodofe.
Ce n'eft
pas là ce que j'imagine.
Théophile.
Elles me font cheres , parce que c'eft vous
qui les avez ; elles me font facrées , parce
que vous les tenez , non feulement des
hommes , mais de Dieu même ; fans compter
que de toutes les façons de penfer , la
plus ridicule , la plus impertinente & la.
plus injufte feroit de vouloir déprimer la
grandeur de certaines conditions abfolument
néceffaires. Mais à l'égard de ce que
nous difions tout - à - l'heure , je parle en
homme qui fuit les lumieres du bon feas
DECEMBRE. 1754.. 59
le plus ordinaire , & la peine que vous
avez à m'entendre , vient de ce que je vous
difois tout à -l'heure , qui eft que dans le
rang où vous êtes on ne fçait pas trop
pour qui l'on fe prend ; ce n'eft pas que
vous ayez eu encore à faire aux fateurs ,
j'ai tâché de vous en garantir , vous êtes
né d'ailleurs avec beaucoup d'efprit ; cependant
l'orgueil de ce rang vous a déja
gagné , vous ne vous connoillez déja plus ,
& cela à caufe de cet empreffement qu'on
a pour vous voir de ces refpects que vous
trouvez fur votre paffage ; il n'en a pas
fallu davantage pour vous jetter dans une
illufion , dont je fuis fûr que vous allez rire
vous-même.
Théodofe.
Oh ! je n'y manquerai pas , je vous promets
d'en rire bien franchement fi j'ai
autant de tort que vous le dites : voyons ,
comment vous tirerez- vous de la
comparaifon
du valet de pied ?
Théophile.
Au lieu de lui , mettons un eſclave.
Théodofe.
C'est encore pis.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Théophile.
C'eft que j'ai un fait amufant à vous
rapporter là - deffus. J'ai lû , je ne fçais plus
dans quel endroit , qu'un Roi de l'Afie encore
plus grand par fa fageffe que par ſa
puiffance , avoit un fils unique , que par un
article d'un traité de paix il avoit été obligé
de marier fort jeune. Ce fils avoit mille
vertus ; c'étoit le Prince de la plus grande
efpérance , mais il avoit un défaut qui
déparoit tout ; c'eſt qu'il ne daignoit s'humanifer
avec perfonne ; c'eft qu'il avoit
une fi fuperbe idée de fa condition , qu'il
auroit cru fe deshonorer par le commerce
des autres hommes , & qu'il les regardoit
comme de viles créatures , qu'il traitoit
doucement , parce qu'il étoit bon , mais
qui n'exiftoient que pour le fervir , que
pour lui obéir , & à qui il ne pouvoit décemment
parler que pour leur apprendre
fes volontés , fans y fouffrir de replique ;
car la moindre difcuffion lui paroiffoit familiere
& hardie , & il fçavoit l'arrêter par
un regard , ou par un mot qui faifoit rentrer
dans le néant dont on ofoit fortir devant
lui.
Théodofe.
Ah ! la trifte & ridicule façon de vivre ;
DECEMBRE . 1754. 61
je prévois la fin de l'hiftoire , ce Prince
là mourut d'ennui ?
Théophile.
Non , fon orgueil le foutenoit ; il lui
tenoit compagnie. Son pere qui gémiffoit
de le voir de cette humeur là , & qui en
fçavoit les conféquences , avoit beau lui
dire tout ce qu'il imaginoit de mieux pour
le rendre plus raifonnable là - deffus. Pour
le guérir de cette petiteffe d'efprit , il avoit
beau fe propofer pour exemple , lui qui
étoit Roi , lui qui regnoit & qui étoit cependant
fi acceffible , lui qui parloit à tout
le monde , qui donnoit à tout le monde le
droit de lui parler , & qui avoit autant
d'amis qu'il avoit de fujets qui l'entouroient
rien ne touchoit le fils. Il écoutoit
fon pere ; il le laiffoit dire , mais comme
un vieillard dont l'efprit avoit baiffé par
les années , & à l'âge duquel il falloit
donner le peu de dignité qu'il y avoit dans
fes remontrances.
Théodofe.
par-
Ce jeune Prince avoit donc été bien mal
élevé ?
Théophile.
Peut-être fon gouverneur l'avoit - il épar62
MERCURE DE FRANCE.
peur
gné de d'en être haï. Quoiqu'il
en foit , le Roi ne fçavoit
plus comment
s'y prendre
, & defefpéra
d'avoir
jamais
la
confolation
de le corriger
. Il le corrigea
pourtant
, fa tendreffe
ingénieufe
lui en fuggera
un moyen
qui lui réuffit. Je vous ai dit que le Prince
étoit marié ; ajoutez
à cela que la jeune Princeffe
touchoit
à l'inf tant de lui donner
un fils ; du moins fe
flattoit
-on que c'en feroit un. Oh ! vous remarquerez
qu'une
de ſes eſclaves
fe trou voit alors dans le même
cas qu'elle
, & n'attendoit
auffi que le moment
de mettre
un enfant au monde. Le Roi qui avoit fes vûes , s'arrangea
là- deffus , & prit des mefures
que
le hazard
favorifa
. Les deux
meres eurent
chacun
un fils ; & qui plus eft , l'enfant
royal & l'enfant
eſclave`na- quirent
dans le même quart d'heure
.
Théodofe.
A quoi cela aboutira-t-il ?
Théophile.
Le dernier ( je parle de l'efclave ) fut
auffi-tôt porté dans l'appartement de la
Princeffe , & mis fubtilement à côté du
petit Prince ; ils étoient tous deux accommodés
l'un comme l'autre ; on avoit feulement
eu la précaution de diftinguer le
DECEMBRE . 1754 .
63
petit Prince par une marque qui n'étoit
fçûe que du Roi & de fes confidens . Deux
enfans au lieu d'un , s'écria- t- on avec furprife
dans l'appartement , & qu'eft- ce que
cela fignifie qu'eft-ce qui a ofé apporter
l'autre comment fe trouve t-il là : & puis
à préfent comment démêler le Prince
jugez du bruit & de la rumeur.
Théodofe.
L'aventure étoit embarraffante.
Théophile.
Sur ces entrefaites , le Prince impatient
'de voir fon fils , arrive & demande qu'on
le lui montre. Hélas ! Seigneur , on ne
fçauroit , lui dit- on d'un air confterné ; il
ne vous est né qu'un Prince , & nous venons
de trouver deux enfans l'un auprès
de l'autre ; les voilà , & de vous dire lequel
des deux eft votre fils , c'est ce qui
nous eft abfolument impoffible. Le Prince,
en pâliffant , regarde ces deux enfans , &
Toupire de ne fçavoir à laquelle de ces
petites maffes de chair encore informes , il
doit ou fon amour ou fon mépris. Eh ! quel
eft donc l'infolent qui a ofé faire cet ou
trage au fang de fes maîtres , s'écria- t- il ?
A peine achevoit-il cette exclamation , que
tout-à- coup le Roi parut , fuivi de trois
64 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre des plus vénérables Seigneurs
de l'Empire. Vous me paroiffez bien agi
té , mon fils , lui dit le Roi : il me femble
même avoir entendu que vous vous plaignez
d'un outrage ; de quoi eft- il queftion
? Ah ! Seigneur , lui répondit le Prince
, en lui montrant fes deux enfans , vous
me voyez au defefpoir : il n'y a point de
fupplice digne du crime dont il s'agit . J'ai
perdu mon fils , on l'a confondu avec je
ne fçais quelle vile créature qui m'empêche
de le reconnoître. Sauvez- moi de
l'affront de m'y tromper ; l'auteur de cet
attentat n'eft pas loin , qu'on le cherche ,
qu'on me venge , & que fon fupplice
effraye toute la terre.
Théodofe.
Ceci m'intéreſſe .
Théophile.
Il n'eft pas néceffaire de le chercher :
le voici , Prince ; c'eft moi , dit alors froidement
un de ces vénérables Seigneurs,
& dans cette action que vous appellez un
crime , je n'ai eu en vûe que votre gloire. Le
Roi fe plaint de ce que vous êtes trop fier ,
il gémit tous les jours de votre mépris
pour le refte des hommes ; & moi , pour
vous aider à le convaincre que vous avez
DECEMBRE. 1754.
65
raifon de les méprifer , & de les croire
d'une nature bien au-deffous de la vôtre ,
j'ai fait enlever un enfant qui vient de
naître , je l'ai fait mettre à côté de votre
fils , afin de vous donner une occaſion de
prouver que tout confondus qu'ils font ,
vous ne vous y tromperez pas , & que
vous n'en verrez pas moins les caracteres
de grandeur qui doivent diftinguer votre
augufte fang d'avec le vil fang des autres.
Au furplus , je n'ai pas rendu la diftinction
bien difficile à faire ; ce n'eſt pas même
un enfant noble , c'eft le fils d'un miférable
efclave que vous voyez à côté du
vôtre ; ainfi la différence eft fi énorme entr'eux
, que votre pénétration va fe jouer
de cette foible épreuve où je la mets.
Théodofe .
Ah le malin vieillard !
Théophile.
Au refte , Seigneur , ajouta-t-il , je me
Tuis menagé un moyen für de reconnoître
votre fils , il n'eft point confondu pour
moi ; mais s'il l'eft pour vous , je vous
: avertis que rien ne m'engagera à vous le
montrer , à moins que le Roi ne me l'ordonne.
Seigneur , dit alors le Prince à fon
pere , d'un air un peu confus , & preſque
66 MERCURE DE FRANCE.
la larme à l'oeil , ordonnez- lui donc qu'il
me le rende . Moi , Prince , lui répartit le
Roi faites- vous reflexion à ce que vous
me demandez ? eft- ce que la nature n'a
point marqué votre fils ? fi rien ne vous
l'indique ici , fi vous ne pouvez le retrouver
fans que je m'en mêle , eh ! que deviendra
l'opinion fuperbe que vous avez de
votre fang il faudra donc renoncer à croire
qu'il eft d'une autre forte que celui des autres
, & convenir que la nature à cet égard
n'a rien fait de particulier pour nous.
Théodofe.
Il avoit plus d'efprit que moi , s'il répondit
à cela.
Théophile.
L'hiftoire nous rapporte qu'il parut rêver
un inftant , & qu'enfuire il s'écria tout
d'un coup , je me rends , Seigneur , c'en
eft fait vous avez trouvé le fecret de m'éclairer
; la nature ne fait que des hommes
& point de Princes : je conçois maintenant
d'où mes droits tirent leur origine , je les
faifois venir de trop loin , & je rougis
de ma fierté paffée. Auffi -tôt le vieux Seigneur
alla prendre le petit Prince qu'il
préfenta à fon pere , après avoir tiré de
deffous les linges qui l'enveloppoient un
DECEMBRE. 1754. 67
billet que le Roi lui -même y avoit mis pour
le reconnoître. Le Prince , en pleurant de
joie , embraſſa fon fils , remercia mille fois
le vieux Seigneur qui avoit aidé le Roi
dans cet innocent artifice , & voulut tout
de fuite qu'on lui apportât l'enfant efclave
dont on s'étoit fervi pour l'inftruire , &
qu'il embraffa à fon tour , comme en reconnoiffance
du trait de lumiere qui venoit
de le frapper. Je t'affranchis , lui ditil
, en le preffant entre fes bras ; on t'élevera
avec mon fils , je lui apprendrai ce
que je te dois , tu lui ferviras de leçon
comme à moi , & tu me feras toujours.
cher , puifque c'eſt
venu raifonnable.
par toi que je fuis de-
Théodofe.
Votre Prince me fait pleurer.
Théophile.
pé-
Ah ! mon fils , s'écria alors le Roi ,
nétré d'attendriffement , que vous êtes bien
digne aujourd'hui d'être l'héritier d'un Empire
! que tant de raifon & que tant de
grandeur vous vengent bien de l'erreur où
vous étiez tombé !
Theodofe.
Ah ! que je fuis content de votre hif
68 MERCURE DE FRANCE.
toire ; me voilà bien raccommodé avec la
comparaison du valet- de - pied ; je lui ai
autant d'obligation que le Prince en avoit
au petit esclave. Mais dires moi , Théophile
, ce que vous venez de dire , & qui
eft fi vrai , tout le monde le fçait - il comme
il faut le fçavoir ? Je cherche un pes
à m'excufer. La plupart de nos jeunes gens
ne s'y trompent-ils pas auffi ? je vois bien
qu'ils me mettent au- deffus d'eux , mais il me
femble qu'ils ne croyent pas que tout homme
, dans la nature , eft leur femblable ;
ils s'imaginent qu'elle a auffi un fang à
part pour eux ; il n'eft ni fi beau ni fi
diftingué que le mien , mais il n'eſt pas de
l'efpéce de celui des autres ; qu'en ditesyous
?
Théophile.
Que non -feulement ces jeunes gens ne
fçavent pas que tout eft égal à cet égard ,
mais que des perfonnages très- graves &
très- fenfés l'oublient : je dis qu'ils l'oublient
, car il eft impoffible qu'ils l'ignorent
; & fi vous leur parlez de cette égalité
, ils ne la nieront pas , mais ils ne la
fçavent que pour en difcourir , & non pas
pour la croire ; ce n'eft pour eux qu'un
trait d'érudition , qu'une morale de converfation
, & non pas une vérité d'ufage.
DECEMBRE. 1754. 69
Théodofe .
J'ai encore une queſtion à vous faire :
ne dit-on pas fouvent , en parlant d'un
homme qu'on eftime , c'eft un homme qui
fe reffent de la nobleffe de fon fang.
"
Théophile.
Oui , il y a des
gens qui s'imaginent
qu'un fang tranfmis par un grand nombre
d'ayeux nobles , qui ont été élevés
dans la fierté de leur rang ; ils s'imaginent
, dis-je , que ce fang , tout venu qu'il
eft d'une fource commune , a acquis en
paffant , de certaines impreffions qui le diftinguent
d'un fang reçu de beaucoup d'ayeux
d'une petite condition ; & il fe pourroit
bien effectivement que cela fît des
différences : mais ces différences font- el
les avantageufes ? produifent- elles des vertus
? contribuent - elles à rendre l'ame plus
belle & plus raifonnable ? & la nature
là-deffus fuit-elle la vanité de notre opinion
il y auroit bien de la vifion a le
croire , d'autant plus qu'on a tant de preuves
du contraire : ne voit-on pas des hommes
du plus bas étage qui font des hommes
admirables ?
70 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Et l'hiſtoire ne nous montre- t- elle pas de
grands Seigneurs par la naiffance qui
avoient une ame indigne ? Allons , tout eft
dit fur cet article : la nature ne connoît
pas les nobles , elle ne les exempte de
rien , ils naiffent fouvent auffi infirmes de
corps , auffi courts d'efprit.
Théodofe .
Ils meurent de même , fans compter
que la fortune fe joue de leurs biens , de
leurs honneurs , que leur famille s'éteint
ou s'éclipfe ; n'y a- t- il pas une infinité de
races , & des plus illuftres , qu'on a perdu
de vûe , que la nature a continuées , mais
que la fortune a quittées , & dont les defcendans
méconnus rampent apparemment
dans la foule , labourent ou mendient
pendant que
de nouvelles races forties de
la pouffiere , font aujourd'hui les fieres &
les fuperbes , & s'éclipferont auffi , pour
faire à leur tour place à d'autres , un peu
plus tôt ou un peu plus tard ? c'eft un cercle
de viciffitudes qui enveloppe tout le
monde , c'eft par tout miferes communes.
Théodofe.
Changeons de matiere ; je me fens trop
DECEMBRE. 1754. 71
humilié de m'être trompé là - deffus , je
n'étois gueres Prince alors.
Théophile.
' En revanche vous l'êtes aujourd'hui beaucoup.
Mais il fe fait tard ; rentrons , Prince
, & demain , fi vous voulez , nous reprendrons
la même converfation.
Le Dialogue qu'on vient de lire eft de M.
de Marivaux. Il n'y a perfonne qui ne fente
que des développemens de cette naturefont trèspropres
à rendre plus raiſonnables & meilleurs
ceux que leur naiſſance appelle au trône.
Nous prévoyons avec joie que l'Amenr ne
pourra pas fe refufer au defir que le public lui
marquera de voir l'exécution entiere d'un des
plus beaux projets qu'on puiſſe former pour
bien de la fociété.
Cfont tres anciens. Un Seigneur qui
Es dialogues qu'on donne au public ,
hérita , il y a quelque tems , d'un de fes
parens , les trouva dans le château où ce
parent étoit mort ; ils étoient confondus
avec d'autres papiers extrêmement anciens
auffi ; on n'en a changé que le langage gaulois
, par lequel il paroît , au jugement de
quelques fçavans , qu'il y a pour le moins
quatre fiécles qu'ils font écrits . On ne fçait
point non plus quel en eft l'auteur ; tout ce
qu'on en peut croire , c'eft qu'ils ont fervi
à l'éducation de quelqu'un de nos Rois ,
ou de quelques Princes deftinés à regner.
Quoiqu'il en foit , en voici le premier ,
dont les détails font affez fimples . C'eſt un
40 MERCURE DE FRANCE.
Gouverneur & un jeune Prince qui s'entretiennent
enfemble , tous deux apparemment
fous des noms fuppofés , puifque le
Prince a celui de Théodofe , & le Gouver
neur celui de Théophile.
PREMIER DIALOGUE.
Théophile.
Voici un lieu fort champêtre , Prince ;
voulez- vous que nous nous y arrêtions ?
Théodofe.
Comme il vous plaira.
Théophile.
Vous me paroiffez aujourd'hui bien férieux
; la promenade vous ennuie-t-elle ?
Auriez vous mieux aimé refter avec ces
jeunes gens que nous venons de quitter ?
Théodofe.
Mais je vous avoue qu'ils m'amufoient,
Théophile.
Vous me fçavez donc bien mauvais gré
de vous avoir amené ici : n'eft- il pas vrai
que vous me trouvez dans mille momens
un homme bien incommode ? je pense que
DECEMBRE . 1754. 41
vous ne m'aimerez gueres quand vous
ferez débarraffé de moi.
Théodofe.
Pourquoi me dites- vous cela vous vous
trompez.
Théophile.
Combien de fois me fuis- je apperçu que
je vous fatiguois , que je vous étois defagréable
?
Théodofe.
Ah ! defagréable , c'eft trop dire : vous
m'avez quelquefois gêné , contrarié , quelquefois
fait faire des chofes qui n'étoient
pas de mon goût ; mais votre intention
étoit bonne , & je ne fuis pas affez injuſte
pour en être fâché contre vous.
Théophile.
C'est-à - dire que mes foins & mes attentions
ne m'ont point encore brouillé
avec vous ; que vous me pardonnez tout
le zele & même toute la tendreffe avec laquelle
j'ai travaillé à votre éducation : voilà
précisément ce que vous voulez bien
oublier en ma faveur .
Théodofe.
Ce n'eft point là ma pensée , & vous
42 MERCURE DE FRANCE.
me faites une vraie chicanne ; je viens
d'avouer que vous m'avez quelquefois chagriné
, mais que je compte cela pour rien ,
que je n'y fonge plus , que je n'en ai point
de rancune ; que puis-je dire de plus ?
Théophile.
Jugez-en vous - même. Si quelqu'un vous
voyoit dans un grand péril , qu'il ne pût
vous en tirer , vous fauver la vie qu'en
vous faifant une légere douleur , feroit- il
jufte lorsque vous feriez hors de danger ,
de vous en tenir à lui dire , vous m'avez
fait un petit mal , vous m'avez un peu trop
preffé le bras , mais je n'en ai point de rancune
, & je vous le pardonne è
Théodofe.
Ah ! vous avez raiſon , il y auroit une
ingratitude effroyable à ce que vous me
dites là ; mais c'eft de quoi il n'eft pas queftion
ici : je ne fçache pas que vous m'ayez
jamais fauvé la vie.
Théophile.
Non , le fervice que j'ai tâché de vous
rendre eft encore plus grand ; j'ai voulu
vous fauver du malheur de vivre fans gloire.
Je vous ai vû expofé à des défauts qui
auroient fait périr les qualités de votre
DECEMBRE.
1754 43
ame , & c'eſt à la plus noble partie de vousmême
que j'ai , pour ainfi dire , tâché de
conferver la vie. Je n'ai pû y réuffir qu'en
vous contrariant , qu'en vous gênant quelquefois
: il vous en a coûté de petits chagrins
; c'est là cette légere douleur dont je
parlois tout -à- l'heure : vous contentezvous
encore de dire , je n'y fonge plus.
Théodofe.
Non , Théophile , je me trompois , & je
me dédis de tout mon coeur ; je vous ai en
effet les plus grandes obligations.
Théophile.
Point du tout , je n'ai fait que mon devoir
, mais il y a eu du courage à le faire :
vous m'aimeriez bien davantage fi je l'avois
voulu ; il n'a tenu qu'à moi de vous être
extrêmement agréable , & de gagner pour
jamais vos bonnes graces ; ce n'eût été qu'à
vos dépens , à la vérité.
Théodofe.
A mes dépens , dites-vous ?
Théophile.
Oui , je n'avois qu'à vous trahir pour
vous plaire, qu'à négliger votre inftruction
, qu'à laiffer votre coeur & votre ef44
MERCURE DE FRANCE .
prit devenir ce qu'ils auroient pû , qu'à
vous abandonner à vos humeurs ,à vos impatiences
, à vos volontés impétueufes , à
votre dégoût pour tout ce qui n'étoit pas
diffipation & plaifir . Convenez - en , la
moindre petite contradiction vous irritoit ,
vous étoit infupportable ; & ce qui eft encore
pis , j'ai vu le tems où ceux qui vous
entouroient , n'étoient précisément pour
vous que des figures qui amufoient vos
yeux ; vous ne fçaviez pas que c'étoit des
hommes qui penfoient , qui vous examinoient
, qui vous jugeoient , qui ne demandoient
qu'à vous aimer , qu'à pouvoir
vous regarder comme l'objet de leur amour
& de leur efpérance . On peut vous dire cela
aujourd'hui que vous n'êtes plus de même ,
& que vous vous montrez aimable ; auffi
vous aime- t-on , auſſi ne voyez- vous autour
de vous que des vifages contens &
charmés
, que des refpects mêlés d'applau
diffement & de joie ; mais je n'en fuis pas
mieux avec vous , moi , pour vous avoir
appris à être bien avec tout le monde.
Theodofe.
Laiffons là ce que je vous ai répondu
d'abord , je le defavoue ; mais quand vous
dites qu'il n'y avoit qu'à m'abandonner à
mes défauts pour me plaire , que fçavez-
7
9
DECEMBRE. 1754. 45
vous fi je ne vous les aurois pas reprochés
quelque jour ?
Théophile.
Non , Prince , non , il n'y avoit rien à
craindre , vous ne les auriez jamais fçus ; il
faut avoir des vertus pour s'appercevoir
qu'on en manque , ou du moins pour être
fâché de n'en point avoir ; & des vertus ,
vous n'en auriez point eu : la maniere dont
je vous aurois élevé y auroit mis bon ordre
; & ce lâche Gouverneur qui vous auroit
épargné la peine de devenir vertueux
& raifonnable , qui vous auroit laiffé la
miférable douceur de vous gâter tout à vo
tre aiſe , vous feroit toujours refté dans
l'efprit comme l'homme du monde le plus
accommodant & du meilleur commerce ,
& non pas comme un homme à qui vous
pardonnez tout au plus le bien qu'il vous a
fait.
Théodofe.
Vous en revenez toujours à un mot que
j'ai dit fans réflexion.
Théophile.
Oui , Prince , je foupçonne quelquefois
que vous ne m'aimez
gueres , mais en re
vanche, on vous aimera , & je fuis content
; voilà ce que je vous devois à vous
46 MERCURE DE FRANCE.
& ce que je devois à tout le monde . Vous
fouvenez-vous d'un trait de l'hiftoire romaine
que nous lifions ce matin ? Qu'il me
tue , pourvu qu'il regne , difoit Agrippine en
parlant de Neron : & moi , j'ai dit fans
comparaifon , qu'il me haïffe pourvû qu'on
l'aime , qu'il ait tort avec moi pourvû qu'il
ne manque jamais à fa gloire , & qu'il
n'ait tort ni avec la raifon ni avec les ver
tus qu'il doit avoir.
Théodofe.
Qu'il me haïffe , dites -vous ; vous n'y
fongez pas , Théophile ; en vérité , m'en
foupçonnez -vous capable ?
ble
Théophile.
Lamaniere dont vous vous récriez fem
promettre qu'il n'en fera rien.
Théodofe.
Je vous en convaincrai encore mieux
dans les fuites , foyez en perfuadé.
Théophile.
Je crois vous entendre , Prince , & je
fuis extrêmement touché de ce témoigna
ge de votre bon coeur ; mais de grace , ne
vous y trompez point ; je ne vous rappelle
pas mes foins pour les vanter. Si je tâche
DECEMBRE. 1754. 47
de vous y rendre fenfible , c'eft afin que
vous les récompenfiez de votre confiance
& non pas de vos bienfaits. Nous allons
bientôt nous quitter , & j'ai beſoin aujour
d'hui que vous m'aimiez un peu ; mais c'eft
pour vous que j'en ai befoin , & non pas
our moi ; c'eft que vous m'en écouterez
plus volontiers fur ce qui me refte à vous
dire pour achever votre éducation,
Théodofe.
Ah ! parlez , Théophile , me voici , je
vousaffure , dans la difpofition où vous me
fouhaitez ; je fçai d'ailleurs que le tems
preffe , & que nous n'avons pas long- tems
â demeurer enſemble.
Théophile.
Et vous attendez que je n'y fois plus ?
n'eft- il vrai ? vous n'aurez plus de Gouverneur
, vous ferez plus libre , & cela
vous réjouit , convenez - en.
Théodofe.
Franchement il pourroit bien y avoir
quelque chofe de ce que vous dites là , &
le tout fans que je m'impatiente d'être
avec vous ; mais on aime à être le maître
de fes actions.
48 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Raifonnons. Si juſqu'ici vous aviez été
le maître abfolu des vôtres , vous n'en auriez
peut-être pas fait une qui vous eût fait
honneur ; vous auriez gardé tous vos défauts
, par exemple.
Théodofe.
J'en ferois bien fâché.
Théophile.
C'est donc un bonheur pour vous de n'avoir
pas été votre maître. N'y a-t-il pas
de danger que vous le foyez aujourd'hui ?
ne vous défiez- vous pas de l'extrême envie
que vous avez de l'être : Votre raiſon
a fait du progrès fans doute ; mais prenez
garde : quand on eft fi impatient d'être
défait de fon Gouverneur , ne feroit- ce pas
figne qu'on a encore befoin de lui , qu'on
n'eft pas encore auffi raifonnable qu'on devroit
l'être car fi on l'étoit , ce Gouver
neur ne feroit plus fi incommode , il ne
gêneroit plus ; on feroit toujours d'accord
avec lui , il ne feroit plus que tenir compagnie
: qu'en pensez-vous ?
Théodofe.
Je rêve à votre réflexion .
Théophile:
DECEMBRE . 1754. 49
.
Théophile.
Il n'en eft pas de vous comme d'un particulier
de votre âge , votre liberté tire à
bien d'autres conféquences ; on fçaura bien
empêcher ce particulier d'abufer long- tems.
& à un certain point de la fienne ; mais
qui eft-ce qui vous empêchera d'abufer de
la vôtre qui eft- ce qui la réduira à de
juftes bornes ? quels fecours aura- t- on contre
vous que vos vertus , votre raiſon , vos
lumieres ? &
quoiqu'aujourd'hui vous ayez
de tout cela , êtes-vous für d'en avoir affez.
pour ne pas appréhender d'être parfaitement
libre ? Songez à ce que c'eft qu'une
liberté que votre âge & que l'impunité de
l'abus que vous en pouvez faire , rendront
fi dangereuſe. Si vous n'étiez pas naturellement
bon & généreux , fi vous n'aviez
pas le meilleur fond du monde , Prince ,
je ne vous tiendrois pas ce difcours - là
mais c'eft qu'avec vous il y a bien des reffources
, je vous connois , il n'y a que des
réflexions à vous faire faire.
Théodofe.
A la bonne heure , mais vous me faites
trembler ; je commence à craindre très-férieufement
de vous perdre.
11. Vol.
so MERCURE
DE FRANCE .
Théophile.
Voilà une crainte qui me charme , elle
part d'un fentiment qui vaut mieux que
tous les Gouverneurs du monde : ah ! que
je fuis content , & qu'elle nous annonce
une belle ame !
Il ne tiendra
Théodofe.
pas à moi que vous ne difiez
vrai ; courage , mettons à profit le tems
que nous avons à penfer enfemble
; nous
en refte-t-il beaucoup
?
Théophile.
Encore quelque mois .
Théodofe.
Cela eft bien court .
Théophile.
Je vous garantis que c'en fera plus qu'il
men faut pour un Prince capable de cette
réponſe là , fur-tout avec un homme qui
ne vous épargnera pas la vérité , d'autant
plus que vous n'avez que ce petit efpace
de tems-ci pour l'entendre , & qu'après
moi perfonne ne vous la dira peut-être ;
vous allez tomber entre les mains de gens
qui vous aimeront bien moins qu'ils n'auDECEMBRE.
1754.
ront envie que vous les aimiez , qui ne
voudront que vous plaire & non pas vous
inftruire , qui feront tout pour le plaifir
de votre amour propre , & rien le
pour
le profit de votre raifon .
Théodofe.
Mais n'y a-t-il pas
d'honnêtes gens qui
font d'un
caractere fûr , & d'un
honneur
à toute épreuve ?
Théophile.
Oui , il y en a par- tout , quoique tou
jours en petit nombre.
Théodofe.
Eh bien , j'aurai foin de me les attacher ;
de les
encourager à me parler ; je les préviendrai.
Théophile.
Vous le croyez que vous les préviendrez
; mais fi vous n'y prenez garde , je
vous avertis que ce feront ceux qui auront
le moins d'attrait pour vous , ceux pour
qui vous aurez le moins d'inclination &
que vous traiterez le plus froidement.
Théodofe.
Froidement moi qui me fens tant de
difpofition à les aimer , à les diftinguer ?
Cij
j2 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Eh ! vous ne la garderez pas cette difpofition
là , leur caractere vous l'ôtera . Et
à propos de cela voulez- vous bien me dire
ce que vous penfez de Softene ? C'eſt un
des hommes de la Cour que vous voyez le
plus fouvent.
Theodofe.
Et un fort aimable homme , qui a tonjours
quelque chofe d'obligeant à vous dire
, & qui vous le dit avec grace , quoique
d'un air fimple & naturel . C'eſt un homme
que j'aime à voir , malgré la différence
de fon âge au mien , & je fuis perfuadé
qu'il m'aime un peu auffi . Je le fens à la
maniere dont il m'aborde , dont il me parle
, dont il écoute ce que je dis ; je n'ai
point encore trouvé d'efprit plus liant , plus
d'accord avec le mien.
Théophile.
Il eft vrai .
Théodofe.
Je ne penſe pas de même de Philante,
Je vous crois.
Théophile.
DECEMBRE . 1754 53
Théodofe.
Quelle différence ! celui- ci a un efprit
roide & férieux , je penfe qu'il n'eftime que
lui , car il n'approuve jamais rien ; ou s'il
approuve , c'est avec tant de réferve & d'un
air fi contraint , qu'on diroit qu'il a toujours
peur de vous donner trop de vanité ;
il est toujours de votre avis le moins qu'il
peut , & il vaudroit autant qu'il n'en fût
point du tout. Il y a quelques jours que
pendant que vous étiez fur la terraffe il
m'arriva de dire quelque chofe dont tout
le monde fe mit à rire , comme d'une fail
lie affez plaifante ; lui feul baiffa les yeux ,
en fouriant à la vérité , mais d'un fouris
qui fignifioit qu'on ne devoit pas rire.
Théophile.
Peut-être avoit-il raifon.
Théodofe.
Quoi ! raifon contre tout le monde ? eſtce
que jamais tout le monde a tort ? avoitil
plus d'efprit que trente perſonnes ?
Théophile.
Trente flateries font-elles une approbation
décident- elles de quelque chofe t
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Comme vous voudrez ; mais Philante
n'eft pas mon homme.
Théophile.
Vous avez cependant tant de difpofition
à aimer les gens d'un caractere für &
d'un honneur à toute epreuve ?
Théodofe.
Affûrément , & je le dis encore.
Théophile.
Eh bien ! Philante eft un de ces hommes
que vous avez deffein de prévenir & de
vous attacher.
Théodofe.
Vous me furprenez , cet honnêteté- là
a donc bien mauvaife grace à l'être.
Théophile.
Tous les honnêtes gens lui reffemblent ,
les graces de l'adulation & de la faufferé
leur manquent à tous ; ils aiment mieux
quand il faut opter , être vertueux qu'agréables.
Vous l'avez vu par Philante : il
n'a pu dans l'occafion & avec fa probité
louer en vous que ce qu'il y a vû de louaDECEMBRE.
1754. 55
ble, & a pris le parti de garder le filence
fur ce qui ne l'étoit pas ; la vérité ne lui
a pas permis de donner à votre amour propre
toutes les douceurs qu'il demandoit ,
& que Softene lui a données fans fcrupule :
voilà ce qui vous a rebuté de Philante
ce qui vous l'a fait trouver fi froid , fi
peu affectueux , fi difficile à contenter ;
voilà ce caractere quí dans fes pareils vous
paroîtra fi fec , fi auftere , & fi critique en
comparaifon de la foupleffe des Softene ,
avec qui vous contracterez un fi grand befoin
d'être applaudi , d'être encenfé , je
dirois prefque d'être adoré.
Théodofe .
Oh ! vous en dites trop ; me prendraije
pour une divinité ? me feront - ils accroire
que j'en fuis une .
Théophile .
Non , on ne va pas fi loin , on ne fçauroit
, & je pense que l'exemple de l'Empereur
Caïus , dont nous lifions l'hiftoire
ces jours paffés , ne gâtera à préſent perfonne
.
Théodofe .
Vous me parlez d'un extravagant , d'une
tête naturellement folle.
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
11 eft vrai ; mais malgré la foibleffe de
fa tête , s'il n'avoit jamais été qu'un particulier
, il ne feroit point tombé dans la
folie qu'il eut , & ce fut la hauteur de fa
place qui lui donna ce vertige . Aujourd'hui
les conditions comme la fienne ne
peuvent plus être fi funeftes à la raiſon ,
elles ne fçauroient faire des effets fi terribles
; la religion , nos principes , nos lumieres
ont rendu un pareil oubli de foimême
impoffible , il n'y a plus moyen de
s'égarer jufques-là , mais tout le danger
n'eft pas ôté , & fi l'on n'y prend garde , il
y a encore des étourdiffemens où l'on
peut tomber , & qui empêchent qu'on ne
fe connoiffe : on ne fe croit pas une divinité
, mais on ne fçait pas trop ce qu'on
eft ni pour qui l'on fe prend , on ne fe
définit point. Ce qui eft certain , c'eſt
qu'on fe croit bien différent des autres
hommes : on ne fe dit pas , je fuis d'une
autre nature qu'eux ; mais de la maniere
dont on l'entend , on fe dit à peu près la
la valeur de cela.
Theodofe.
Attendez donc ; me tromperois-je quand
je me croirai plus que les autres hommes ?
DECEMBRE.
$7
1754.
Théophile.
Non dans un fens , vous êtes infiniment
plus qu'eux ; dans un autre vous êtes précifément
ce qu'ils font. '
Théodofe.
Précifement ce qu'ils font ! quoi ! le fang
'dont je fors....
Théophile.
Eft confacré à nos refpects , & devenu le
plus noble fang du monde ; les hommes fe
font fait & ont dû fe faire une loi inviolable
de le refpecter ; voilà ce qui vous
met au-deffus de nous. Mais dans la nature
, votre fang , le mien , celui de tous les
hommes , c'eft la même chofe ; nous le tirons
tous d'une fource commune ; voilà
par où vous êtes ce que nous fommes.
Théodofe.
A la rigueur , ce que vous dites là eſt
vrai ; mais il me femble qu'à préſent tout
cela n'eft plus de même , & qu'il faut raifonner
autrement ; car enfin penfez -vous
de bonne foi qu'un valet de pied , qu'un
homme du peuple eft un homme comme
moi , & que je ne fuis qu'un homme comme
lui ?
C v.
58 MERCURE DE FRANCE
Théophile.
Oui , dans la nature .
Théodofe.
Mais cette nature ; eft- il encore ici queftion
d'elle comment l'entendez- vous ?
Théophile.
Tout fimplement ; il ne s'agit pas d'une
penſée hardie , je ne hazarde rien , je ne
fais point le Philofophe , & vous ne me
foupçonnez pas de vouloir diminuer de
vos prérogatives ?
Théodofe.
Ce n'eft
pas là ce que j'imagine.
Théophile.
Elles me font cheres , parce que c'eft vous
qui les avez ; elles me font facrées , parce
que vous les tenez , non feulement des
hommes , mais de Dieu même ; fans compter
que de toutes les façons de penfer , la
plus ridicule , la plus impertinente & la.
plus injufte feroit de vouloir déprimer la
grandeur de certaines conditions abfolument
néceffaires. Mais à l'égard de ce que
nous difions tout - à - l'heure , je parle en
homme qui fuit les lumieres du bon feas
DECEMBRE. 1754.. 59
le plus ordinaire , & la peine que vous
avez à m'entendre , vient de ce que je vous
difois tout à -l'heure , qui eft que dans le
rang où vous êtes on ne fçait pas trop
pour qui l'on fe prend ; ce n'eft pas que
vous ayez eu encore à faire aux fateurs ,
j'ai tâché de vous en garantir , vous êtes
né d'ailleurs avec beaucoup d'efprit ; cependant
l'orgueil de ce rang vous a déja
gagné , vous ne vous connoillez déja plus ,
& cela à caufe de cet empreffement qu'on
a pour vous voir de ces refpects que vous
trouvez fur votre paffage ; il n'en a pas
fallu davantage pour vous jetter dans une
illufion , dont je fuis fûr que vous allez rire
vous-même.
Théodofe.
Oh ! je n'y manquerai pas , je vous promets
d'en rire bien franchement fi j'ai
autant de tort que vous le dites : voyons ,
comment vous tirerez- vous de la
comparaifon
du valet de pied ?
Théophile.
Au lieu de lui , mettons un eſclave.
Théodofe.
C'est encore pis.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Théophile.
C'eft que j'ai un fait amufant à vous
rapporter là - deffus. J'ai lû , je ne fçais plus
dans quel endroit , qu'un Roi de l'Afie encore
plus grand par fa fageffe que par ſa
puiffance , avoit un fils unique , que par un
article d'un traité de paix il avoit été obligé
de marier fort jeune. Ce fils avoit mille
vertus ; c'étoit le Prince de la plus grande
efpérance , mais il avoit un défaut qui
déparoit tout ; c'eſt qu'il ne daignoit s'humanifer
avec perfonne ; c'eft qu'il avoit
une fi fuperbe idée de fa condition , qu'il
auroit cru fe deshonorer par le commerce
des autres hommes , & qu'il les regardoit
comme de viles créatures , qu'il traitoit
doucement , parce qu'il étoit bon , mais
qui n'exiftoient que pour le fervir , que
pour lui obéir , & à qui il ne pouvoit décemment
parler que pour leur apprendre
fes volontés , fans y fouffrir de replique ;
car la moindre difcuffion lui paroiffoit familiere
& hardie , & il fçavoit l'arrêter par
un regard , ou par un mot qui faifoit rentrer
dans le néant dont on ofoit fortir devant
lui.
Théodofe.
Ah ! la trifte & ridicule façon de vivre ;
DECEMBRE . 1754. 61
je prévois la fin de l'hiftoire , ce Prince
là mourut d'ennui ?
Théophile.
Non , fon orgueil le foutenoit ; il lui
tenoit compagnie. Son pere qui gémiffoit
de le voir de cette humeur là , & qui en
fçavoit les conféquences , avoit beau lui
dire tout ce qu'il imaginoit de mieux pour
le rendre plus raifonnable là - deffus. Pour
le guérir de cette petiteffe d'efprit , il avoit
beau fe propofer pour exemple , lui qui
étoit Roi , lui qui regnoit & qui étoit cependant
fi acceffible , lui qui parloit à tout
le monde , qui donnoit à tout le monde le
droit de lui parler , & qui avoit autant
d'amis qu'il avoit de fujets qui l'entouroient
rien ne touchoit le fils. Il écoutoit
fon pere ; il le laiffoit dire , mais comme
un vieillard dont l'efprit avoit baiffé par
les années , & à l'âge duquel il falloit
donner le peu de dignité qu'il y avoit dans
fes remontrances.
Théodofe.
par-
Ce jeune Prince avoit donc été bien mal
élevé ?
Théophile.
Peut-être fon gouverneur l'avoit - il épar62
MERCURE DE FRANCE.
peur
gné de d'en être haï. Quoiqu'il
en foit , le Roi ne fçavoit
plus comment
s'y prendre
, & defefpéra
d'avoir
jamais
la
confolation
de le corriger
. Il le corrigea
pourtant
, fa tendreffe
ingénieufe
lui en fuggera
un moyen
qui lui réuffit. Je vous ai dit que le Prince
étoit marié ; ajoutez
à cela que la jeune Princeffe
touchoit
à l'inf tant de lui donner
un fils ; du moins fe
flattoit
-on que c'en feroit un. Oh ! vous remarquerez
qu'une
de ſes eſclaves
fe trou voit alors dans le même
cas qu'elle
, & n'attendoit
auffi que le moment
de mettre
un enfant au monde. Le Roi qui avoit fes vûes , s'arrangea
là- deffus , & prit des mefures
que
le hazard
favorifa
. Les deux
meres eurent
chacun
un fils ; & qui plus eft , l'enfant
royal & l'enfant
eſclave`na- quirent
dans le même quart d'heure
.
Théodofe.
A quoi cela aboutira-t-il ?
Théophile.
Le dernier ( je parle de l'efclave ) fut
auffi-tôt porté dans l'appartement de la
Princeffe , & mis fubtilement à côté du
petit Prince ; ils étoient tous deux accommodés
l'un comme l'autre ; on avoit feulement
eu la précaution de diftinguer le
DECEMBRE . 1754 .
63
petit Prince par une marque qui n'étoit
fçûe que du Roi & de fes confidens . Deux
enfans au lieu d'un , s'écria- t- on avec furprife
dans l'appartement , & qu'eft- ce que
cela fignifie qu'eft-ce qui a ofé apporter
l'autre comment fe trouve t-il là : & puis
à préfent comment démêler le Prince
jugez du bruit & de la rumeur.
Théodofe.
L'aventure étoit embarraffante.
Théophile.
Sur ces entrefaites , le Prince impatient
'de voir fon fils , arrive & demande qu'on
le lui montre. Hélas ! Seigneur , on ne
fçauroit , lui dit- on d'un air confterné ; il
ne vous est né qu'un Prince , & nous venons
de trouver deux enfans l'un auprès
de l'autre ; les voilà , & de vous dire lequel
des deux eft votre fils , c'est ce qui
nous eft abfolument impoffible. Le Prince,
en pâliffant , regarde ces deux enfans , &
Toupire de ne fçavoir à laquelle de ces
petites maffes de chair encore informes , il
doit ou fon amour ou fon mépris. Eh ! quel
eft donc l'infolent qui a ofé faire cet ou
trage au fang de fes maîtres , s'écria- t- il ?
A peine achevoit-il cette exclamation , que
tout-à- coup le Roi parut , fuivi de trois
64 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre des plus vénérables Seigneurs
de l'Empire. Vous me paroiffez bien agi
té , mon fils , lui dit le Roi : il me femble
même avoir entendu que vous vous plaignez
d'un outrage ; de quoi eft- il queftion
? Ah ! Seigneur , lui répondit le Prince
, en lui montrant fes deux enfans , vous
me voyez au defefpoir : il n'y a point de
fupplice digne du crime dont il s'agit . J'ai
perdu mon fils , on l'a confondu avec je
ne fçais quelle vile créature qui m'empêche
de le reconnoître. Sauvez- moi de
l'affront de m'y tromper ; l'auteur de cet
attentat n'eft pas loin , qu'on le cherche ,
qu'on me venge , & que fon fupplice
effraye toute la terre.
Théodofe.
Ceci m'intéreſſe .
Théophile.
Il n'eft pas néceffaire de le chercher :
le voici , Prince ; c'eft moi , dit alors froidement
un de ces vénérables Seigneurs,
& dans cette action que vous appellez un
crime , je n'ai eu en vûe que votre gloire. Le
Roi fe plaint de ce que vous êtes trop fier ,
il gémit tous les jours de votre mépris
pour le refte des hommes ; & moi , pour
vous aider à le convaincre que vous avez
DECEMBRE. 1754.
65
raifon de les méprifer , & de les croire
d'une nature bien au-deffous de la vôtre ,
j'ai fait enlever un enfant qui vient de
naître , je l'ai fait mettre à côté de votre
fils , afin de vous donner une occaſion de
prouver que tout confondus qu'ils font ,
vous ne vous y tromperez pas , & que
vous n'en verrez pas moins les caracteres
de grandeur qui doivent diftinguer votre
augufte fang d'avec le vil fang des autres.
Au furplus , je n'ai pas rendu la diftinction
bien difficile à faire ; ce n'eſt pas même
un enfant noble , c'eft le fils d'un miférable
efclave que vous voyez à côté du
vôtre ; ainfi la différence eft fi énorme entr'eux
, que votre pénétration va fe jouer
de cette foible épreuve où je la mets.
Théodofe .
Ah le malin vieillard !
Théophile.
Au refte , Seigneur , ajouta-t-il , je me
Tuis menagé un moyen für de reconnoître
votre fils , il n'eft point confondu pour
moi ; mais s'il l'eft pour vous , je vous
: avertis que rien ne m'engagera à vous le
montrer , à moins que le Roi ne me l'ordonne.
Seigneur , dit alors le Prince à fon
pere , d'un air un peu confus , & preſque
66 MERCURE DE FRANCE.
la larme à l'oeil , ordonnez- lui donc qu'il
me le rende . Moi , Prince , lui répartit le
Roi faites- vous reflexion à ce que vous
me demandez ? eft- ce que la nature n'a
point marqué votre fils ? fi rien ne vous
l'indique ici , fi vous ne pouvez le retrouver
fans que je m'en mêle , eh ! que deviendra
l'opinion fuperbe que vous avez de
votre fang il faudra donc renoncer à croire
qu'il eft d'une autre forte que celui des autres
, & convenir que la nature à cet égard
n'a rien fait de particulier pour nous.
Théodofe.
Il avoit plus d'efprit que moi , s'il répondit
à cela.
Théophile.
L'hiftoire nous rapporte qu'il parut rêver
un inftant , & qu'enfuire il s'écria tout
d'un coup , je me rends , Seigneur , c'en
eft fait vous avez trouvé le fecret de m'éclairer
; la nature ne fait que des hommes
& point de Princes : je conçois maintenant
d'où mes droits tirent leur origine , je les
faifois venir de trop loin , & je rougis
de ma fierté paffée. Auffi -tôt le vieux Seigneur
alla prendre le petit Prince qu'il
préfenta à fon pere , après avoir tiré de
deffous les linges qui l'enveloppoient un
DECEMBRE. 1754. 67
billet que le Roi lui -même y avoit mis pour
le reconnoître. Le Prince , en pleurant de
joie , embraſſa fon fils , remercia mille fois
le vieux Seigneur qui avoit aidé le Roi
dans cet innocent artifice , & voulut tout
de fuite qu'on lui apportât l'enfant efclave
dont on s'étoit fervi pour l'inftruire , &
qu'il embraffa à fon tour , comme en reconnoiffance
du trait de lumiere qui venoit
de le frapper. Je t'affranchis , lui ditil
, en le preffant entre fes bras ; on t'élevera
avec mon fils , je lui apprendrai ce
que je te dois , tu lui ferviras de leçon
comme à moi , & tu me feras toujours.
cher , puifque c'eſt
venu raifonnable.
par toi que je fuis de-
Théodofe.
Votre Prince me fait pleurer.
Théophile.
pé-
Ah ! mon fils , s'écria alors le Roi ,
nétré d'attendriffement , que vous êtes bien
digne aujourd'hui d'être l'héritier d'un Empire
! que tant de raifon & que tant de
grandeur vous vengent bien de l'erreur où
vous étiez tombé !
Theodofe.
Ah ! que je fuis content de votre hif
68 MERCURE DE FRANCE.
toire ; me voilà bien raccommodé avec la
comparaison du valet- de - pied ; je lui ai
autant d'obligation que le Prince en avoit
au petit esclave. Mais dires moi , Théophile
, ce que vous venez de dire , & qui
eft fi vrai , tout le monde le fçait - il comme
il faut le fçavoir ? Je cherche un pes
à m'excufer. La plupart de nos jeunes gens
ne s'y trompent-ils pas auffi ? je vois bien
qu'ils me mettent au- deffus d'eux , mais il me
femble qu'ils ne croyent pas que tout homme
, dans la nature , eft leur femblable ;
ils s'imaginent qu'elle a auffi un fang à
part pour eux ; il n'eft ni fi beau ni fi
diftingué que le mien , mais il n'eſt pas de
l'efpéce de celui des autres ; qu'en ditesyous
?
Théophile.
Que non -feulement ces jeunes gens ne
fçavent pas que tout eft égal à cet égard ,
mais que des perfonnages très- graves &
très- fenfés l'oublient : je dis qu'ils l'oublient
, car il eft impoffible qu'ils l'ignorent
; & fi vous leur parlez de cette égalité
, ils ne la nieront pas , mais ils ne la
fçavent que pour en difcourir , & non pas
pour la croire ; ce n'eft pour eux qu'un
trait d'érudition , qu'une morale de converfation
, & non pas une vérité d'ufage.
DECEMBRE. 1754. 69
Théodofe .
J'ai encore une queſtion à vous faire :
ne dit-on pas fouvent , en parlant d'un
homme qu'on eftime , c'eft un homme qui
fe reffent de la nobleffe de fon fang.
"
Théophile.
Oui , il y a des
gens qui s'imaginent
qu'un fang tranfmis par un grand nombre
d'ayeux nobles , qui ont été élevés
dans la fierté de leur rang ; ils s'imaginent
, dis-je , que ce fang , tout venu qu'il
eft d'une fource commune , a acquis en
paffant , de certaines impreffions qui le diftinguent
d'un fang reçu de beaucoup d'ayeux
d'une petite condition ; & il fe pourroit
bien effectivement que cela fît des
différences : mais ces différences font- el
les avantageufes ? produifent- elles des vertus
? contribuent - elles à rendre l'ame plus
belle & plus raifonnable ? & la nature
là-deffus fuit-elle la vanité de notre opinion
il y auroit bien de la vifion a le
croire , d'autant plus qu'on a tant de preuves
du contraire : ne voit-on pas des hommes
du plus bas étage qui font des hommes
admirables ?
70 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Et l'hiſtoire ne nous montre- t- elle pas de
grands Seigneurs par la naiffance qui
avoient une ame indigne ? Allons , tout eft
dit fur cet article : la nature ne connoît
pas les nobles , elle ne les exempte de
rien , ils naiffent fouvent auffi infirmes de
corps , auffi courts d'efprit.
Théodofe .
Ils meurent de même , fans compter
que la fortune fe joue de leurs biens , de
leurs honneurs , que leur famille s'éteint
ou s'éclipfe ; n'y a- t- il pas une infinité de
races , & des plus illuftres , qu'on a perdu
de vûe , que la nature a continuées , mais
que la fortune a quittées , & dont les defcendans
méconnus rampent apparemment
dans la foule , labourent ou mendient
pendant que
de nouvelles races forties de
la pouffiere , font aujourd'hui les fieres &
les fuperbes , & s'éclipferont auffi , pour
faire à leur tour place à d'autres , un peu
plus tôt ou un peu plus tard ? c'eft un cercle
de viciffitudes qui enveloppe tout le
monde , c'eft par tout miferes communes.
Théodofe.
Changeons de matiere ; je me fens trop
DECEMBRE. 1754. 71
humilié de m'être trompé là - deffus , je
n'étois gueres Prince alors.
Théophile.
' En revanche vous l'êtes aujourd'hui beaucoup.
Mais il fe fait tard ; rentrons , Prince
, & demain , fi vous voulez , nous reprendrons
la même converfation.
Le Dialogue qu'on vient de lire eft de M.
de Marivaux. Il n'y a perfonne qui ne fente
que des développemens de cette naturefont trèspropres
à rendre plus raiſonnables & meilleurs
ceux que leur naiſſance appelle au trône.
Nous prévoyons avec joie que l'Amenr ne
pourra pas fe refufer au defir que le public lui
marquera de voir l'exécution entiere d'un des
plus beaux projets qu'on puiſſe former pour
bien de la fociété.
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Résumé : L'EDUCATION D'UN PRINCE.
Le texte présente un dialogue intitulé 'L'éducation d'un Prince', découvert dans un château et datant d'au moins quatre siècles. Les personnages principaux sont Théodose, un jeune prince, et Théophile, son gouverneur. Leur conversation révèle les efforts de Théophile pour éduquer et guider Théodose, malgré les résistances initiales du prince. Théophile explique que ses actions, parfois perçues comme désagréables, visaient à protéger Théodose des défauts et à le préparer à une vie glorieuse. Théodose finit par reconnaître les bienfaits de l'éducation stricte de Théophile. Théophile met en garde le prince contre les dangers de la liberté sans contrôle et l'importance de continuer à écouter des conseils honnêtes et bienveillants. Ils discutent également des personnes qui entoureront Théodose, notamment Softène, apprécié pour son caractère aimable, et Philante, perçu comme trop sérieux. Théophile exprime son souhait que Théodose continue à valoriser les conseils sincères et à se méfier des flatteurs. Théophile critique Philante, un homme honnête mais peu flatteur, que Théodose trouve froid et difficile à contenter. Théophile explique que Philante préfère la vérité à la flatterie, contrairement à Softène qui flatte excessivement. Théodose se compare à une divinité, mais Théophile le ramène à la réalité en évoquant l'exemple de l'empereur Caïus, dont l'orgueil fut exacerbé par sa position élevée. Théophile met en garde contre les dangers de l'orgueil et de l'illusion de supériorité, même si la religion et les lumières modernes rendent un tel oubli de soi impossible. Théophile raconte ensuite l'histoire d'un prince asiatique orgueilleux qui méprise les autres hommes. Le roi, son père, utilise une ruse pour lui faire comprendre son erreur : il place un enfant esclave à côté de son fils nouveau-né et demande au prince de les distinguer. Le prince, incapable de les différencier, réalise enfin la vanité de son orgueil. Le texte relate une conversation entre un Prince et Théophile, au cours de laquelle le Prince prend conscience de l'égalité naturelle entre les hommes. Le Roi, pour éclairer son fils, organise un stratagème impliquant un enfant esclave. Le Prince, après réflexion, reconnaît que la nature ne crée pas de princes, mais des hommes, et embrasse son fils ainsi que l'esclave, qu'il affranchit. Théophile et Théodofe discutent ensuite de la perception erronée des jeunes gens et des personnes influentes concernant la noblesse et l'égalité naturelle. Ils soulignent que la noblesse de sang n'apporte pas nécessairement des vertus ou des avantages moraux. Théodofe conclut en affirmant que la nature et la fortune traitent tous les hommes de manière égale, indépendamment de leur rang social. Le dialogue, écrit par Marivaux, vise à rendre plus raisonnables et meilleurs ceux appelés au trône.
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63
p. 52-53
POUR LE ROI Le jour de S. Louis 1755.
Début :
GRAND Roi, de tes sujets la plus chere espérance, [...]
Mots clefs :
Roi, Saint-Louis, Vertus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POUR LE ROI Le jour de S. Louis 1755.
POUR LE
ROI
Le jour de S. Louis 1755 .
GRAND Roi , de tes fujets la plus chere eſpérance
,
Toi , que le ciel par préférence ;
Combla toujours de fes faveurs ,
Malgré l'éclat du thrône , & toute ta puiſſance ,
Tu ne veux pour la
récompenſe
De tes rares vertus que regner dans nos coeurs .
Si de tes grands deffeins , la fageffe profonde ,
De tes fiers ennemis fait autant de jaloux ,
Maître de la terre & de l'onde ,
OCTOBRE . 1755. 13
Ton bras te fuffit contre tous.
La difcorde en fureur dans les champs de Bellone
Prétendoit regner à jamais ;
Mais tu juras par ta couronne
De procurer à tous la paix.
Des nuages obſcurs , qui par leurs voiles fombres
Du foleil à nos yeux déroboient la clarté ,
Tu triomphas malgré l'obfcurité.
Bientôt mille rayons diffiperent les ombres ,
Et tu parus comme l'aftre du jour ,
Qui de la fphere a fait le tour.
Tu fus fenfible aux maux que caufa ton abfence
A ta bonne Cité : Touché de fon malheur
Tu lui fis éprouver que ta feule préſence
Peut fixer fon bonheur.
Puiffions - nous en ce jour , où chacun ſe rappelle
Les vertus de Louis , la gloire des Bourbons ,
Obtenir
par nos voeux que ta fanté foit telle
Que nous la defirons.
Jourdan de Pelerin.
ROI
Le jour de S. Louis 1755 .
GRAND Roi , de tes fujets la plus chere eſpérance
,
Toi , que le ciel par préférence ;
Combla toujours de fes faveurs ,
Malgré l'éclat du thrône , & toute ta puiſſance ,
Tu ne veux pour la
récompenſe
De tes rares vertus que regner dans nos coeurs .
Si de tes grands deffeins , la fageffe profonde ,
De tes fiers ennemis fait autant de jaloux ,
Maître de la terre & de l'onde ,
OCTOBRE . 1755. 13
Ton bras te fuffit contre tous.
La difcorde en fureur dans les champs de Bellone
Prétendoit regner à jamais ;
Mais tu juras par ta couronne
De procurer à tous la paix.
Des nuages obſcurs , qui par leurs voiles fombres
Du foleil à nos yeux déroboient la clarté ,
Tu triomphas malgré l'obfcurité.
Bientôt mille rayons diffiperent les ombres ,
Et tu parus comme l'aftre du jour ,
Qui de la fphere a fait le tour.
Tu fus fenfible aux maux que caufa ton abfence
A ta bonne Cité : Touché de fon malheur
Tu lui fis éprouver que ta feule préſence
Peut fixer fon bonheur.
Puiffions - nous en ce jour , où chacun ſe rappelle
Les vertus de Louis , la gloire des Bourbons ,
Obtenir
par nos voeux que ta fanté foit telle
Que nous la defirons.
Jourdan de Pelerin.
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Résumé : POUR LE ROI Le jour de S. Louis 1755.
Le texte est un poème adressé à un roi, probablement Louis XV, daté du 25 août 1755. Il célèbre les vertus et les accomplissements du souverain, décrit comme la plus grande espérance de ses sujets, béni par le ciel et préféré par la providence. Le roi souhaite régner dans les cœurs de ses sujets malgré son pouvoir et sa puissance. Sa sagesse et sa force ont transformé ses ennemis en jaloux et lui ont permis de dominer la terre et les mers. Le poème évoque les discordes et les nuages obscurs surmontés par le roi, apportant ainsi la paix et la lumière. Il souligne la sensibilité du roi aux malheurs de sa cité et son désir de procurer le bonheur à ses sujets. Enfin, le texte exprime le vœu que la santé du roi soit à la hauteur des désirs de ses sujets, en ce jour où l'on se souvient des vertus de Louis et de la gloire des Bourbons.
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64
p. 62-63
Portrait de M. Jean-Baptiste Bosc, Conseiller d'Etat, ancien Procureur-Général de la Cour des Aides, Chancélier-Garde des Sceaux de l'Ordre de S. Lazare, né le 29 Mars 1673, & mort le .... Août 1755.
Début :
Cet illustre Magistrat avoit une physionomie qui annonçoit toutes les [...]
Mots clefs :
Vertus, Jean-Baptiste Bosc, Conseiller d'État, Procureur général de la Cour des aides, Chancelier-garde des sceaux de l'Ordre de Saint-Lazare
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texteReconnaissance textuelle : Portrait de M. Jean-Baptiste Bosc, Conseiller d'Etat, ancien Procureur-Général de la Cour des Aides, Chancélier-Garde des Sceaux de l'Ordre de S. Lazare, né le 29 Mars 1673, & mort le .... Août 1755.
Portrait de M. Jean-Baptiste Bofc , Confeiller
d'Etat , ancien Procureur - Général de la
Cour des Aides , Chancelier - Garde des -
Sceaux de l'Ordre de S. Lazare , né le
29 Mars 1673 , & mort le .... Août
1755-
ET illuftre Magiftrat avoit une phy-
Cfionomie qui annonçoit toutes les
vertus de fon ame , & qui infpiroit à la
fois le refpect & la confiance.
La dignité de fon maintien n'avoit jamais
rien pris fur l'affabilité : fa politeffe
obligeoit & honoroit. Il avoit le langage
de la bonté & de la haute naiffance.
Quoiqu'il fût né avec beaucoup d'élévation
dans le caractere , l'orgueil n'avoit
jamais pu trouver entrée dans fon coeur ni
dans fes manieres.
Un profond refpect pour la religion
une équité reglée fur une parfaite connoiffance
des Loix , & un amour violent
pour le travail en ont fait pendant près
de cinquante ans un modele accompli pour
ceux qui voudront entrer dans la Magif
trature ; & toutes les actions de fa vie privée
pourront fervir d'exemple à l'humanité.
Cet accord parfait des plus grandes qua
DECEMBRE. 1755. 64
lités lui mérita à jufte titre l'eftime & l'amitié
de M. le Duc d'Orleans , Régent du
Royaume , & du Prince fon fils , dont le
zele & la piété feront à jamais l'édification
de toute l'Europe Chrétienne. Son efprit
& fes talens lui attirerent la confiance du
premier , & fes vertus la confidération du
fecond.
Compatiffant , libéral , bon pere , bon
mari , incomparable ami , croiroit - on
qu'avec de fi rares qualités il avoit cependant
éprouvé l'ingratitude ?
La fortune lui avoit fait auffi effuyer
fes caprices ; mais fes faveurs comme fes
difgraces n'ont fervi qu'à mettre les vertus
dans un plus beau jour.
A l'âge de quatre - vingt - deux ans il
montroit encore tout le feu de fa premiere
jeuneffe ; & dans les occafions où il s'agiffoit
d'obliger , il employoit tout fon
crédit pour
le foulagement des malheureux
,
Sa converfation étoit délicieuſe , fes
lettres charmantes ; il y peignoit la gaieté
naturelle de fon efprit , & la candeur de
fes moeurs.
2
Sa bonne fanté & le voeu public faifoient
efperer qu'avec la fageffe de Neftor
il en verroit les années .
Par une Dame de fes amies.
d'Etat , ancien Procureur - Général de la
Cour des Aides , Chancelier - Garde des -
Sceaux de l'Ordre de S. Lazare , né le
29 Mars 1673 , & mort le .... Août
1755-
ET illuftre Magiftrat avoit une phy-
Cfionomie qui annonçoit toutes les
vertus de fon ame , & qui infpiroit à la
fois le refpect & la confiance.
La dignité de fon maintien n'avoit jamais
rien pris fur l'affabilité : fa politeffe
obligeoit & honoroit. Il avoit le langage
de la bonté & de la haute naiffance.
Quoiqu'il fût né avec beaucoup d'élévation
dans le caractere , l'orgueil n'avoit
jamais pu trouver entrée dans fon coeur ni
dans fes manieres.
Un profond refpect pour la religion
une équité reglée fur une parfaite connoiffance
des Loix , & un amour violent
pour le travail en ont fait pendant près
de cinquante ans un modele accompli pour
ceux qui voudront entrer dans la Magif
trature ; & toutes les actions de fa vie privée
pourront fervir d'exemple à l'humanité.
Cet accord parfait des plus grandes qua
DECEMBRE. 1755. 64
lités lui mérita à jufte titre l'eftime & l'amitié
de M. le Duc d'Orleans , Régent du
Royaume , & du Prince fon fils , dont le
zele & la piété feront à jamais l'édification
de toute l'Europe Chrétienne. Son efprit
& fes talens lui attirerent la confiance du
premier , & fes vertus la confidération du
fecond.
Compatiffant , libéral , bon pere , bon
mari , incomparable ami , croiroit - on
qu'avec de fi rares qualités il avoit cependant
éprouvé l'ingratitude ?
La fortune lui avoit fait auffi effuyer
fes caprices ; mais fes faveurs comme fes
difgraces n'ont fervi qu'à mettre les vertus
dans un plus beau jour.
A l'âge de quatre - vingt - deux ans il
montroit encore tout le feu de fa premiere
jeuneffe ; & dans les occafions où il s'agiffoit
d'obliger , il employoit tout fon
crédit pour
le foulagement des malheureux
,
Sa converfation étoit délicieuſe , fes
lettres charmantes ; il y peignoit la gaieté
naturelle de fon efprit , & la candeur de
fes moeurs.
2
Sa bonne fanté & le voeu public faifoient
efperer qu'avec la fageffe de Neftor
il en verroit les années .
Par une Dame de fes amies.
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Résumé : Portrait de M. Jean-Baptiste Bosc, Conseiller d'Etat, ancien Procureur-Général de la Cour des Aides, Chancélier-Garde des Sceaux de l'Ordre de S. Lazare, né le 29 Mars 1673, & mort le .... Août 1755.
Le texte présente Jean-Baptiste Bofc, conseiller d'État, ancien procureur général de la Cour des Aides et chancelier-garde des sceaux de l'Ordre de Saint-Lazare. Né le 29 mars 1673 et décédé en août 1755, Bofc était un magistrat respecté, dont la physionomie reflétait ses vertus. Sa dignité n'altérait jamais son affabilité, et son langage témoignait de sa bonté et de sa haute naissance. Il se distinguait par son respect pour la religion, son équité, sa connaissance des lois et son amour pour le travail. Ces qualités en firent un modèle pour la magistrature pendant près de cinquante ans. Ses actions privées servaient également d'exemple à l'humanité. Bofc était compatissant, libéral, bon père, mari et ami. Malgré l'ingratitude et les caprices de la fortune, ses vertus ressortaient toujours plus brillantes. À quatre-vingt-deux ans, il conservait l'énergie de sa jeunesse et employait son crédit pour soulager les malheureux. Sa conversation et ses lettres étaient charmantes, reflétant la gaieté de son esprit et la candeur de ses mœurs. Sa bonne santé et le vœu public laissaient espérer une longue vieillesse.
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65
p. 63-67
PORTRAIT DE M. R.... Sous le nom d'Iphis.
Début :
Quoique les traits du visage d'Iphis ne forment pas ce qu'on appelle un bel homme, [...]
Mots clefs :
Portrait, Iphis, Âme, Homme, Aimable, Beau, Goût, Qualités, Vertus, Amitié
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PORTRAIT DE M. R.... Sous le nom d'Iphis.
PORTRAIT DE M. R....
Sous le nom d'Iphis.
Quoique les traits du vifage d'Iphis ne
forment pas ce qu'on appelle un bel homme
, il a néanmoins beaucoup d'agrément
dans la phyfionomie , furtout lorfqu'il eft
animé par quelque doux fentiment . Son
ame paffe alors dans fes yeux , & fait difparoître
l'air froid , & même un peu fombre
qu'il a naturellement. Son teint eft.
brun , fes fourcils & fes cheveux noirs , fa
bouche ni grande , ni petite , eft très- bien i
bordée , & d'un très - beau coloris . Ses
dents font affez belles ; fa voix eft touchan
64 MERCURE DE FRANCE.
te. Il a un fourire gracieux , qui en répan
dant une aimable expreffion fur fon vifa
ge , marque encore dans fes joues deux
petites foffettes qui l'embelliffent .
Iphis eft d'une taille au deffus de la médiocre
, affez fournie ; mais il n'en tire pas
tout l'avantage qu'il pourroit s'en promettte.
Il fe voûte un peu , & laiffe aller
fa perfonne , fans fonger , comme tant
d'autres , à fe donner un air de repréfentation
. Son maintien eft modefte & réſervé.
Le goût & la décence regnent dans
fa façon de fe mettre. Il eft extrêmement
propre ; mais cette qualité , fi néceffaire
pour rendre une infinité de gens fupporta-
Bles , eft dans Iphis plas aimable qu'utile.
La nature lui épargne là - deffus mille foins.
Une bonne conftitution , une vie reglée
entretiennent . fa fanté & fa fraîcheur dans
un état que tout l'art ne fçauroit procurer .
Iphis eft dans cet âge heureux qu'il·
feroit à fouhaiter qu'on pût fixer , où les
charmes de la jeunelle s'uniffent , pourainfi
dire , avec les qualités folides de lamaturité.
Son caractere plein de franchiſe
& de droiture , fon humeur douce , toujours
égale , & la fimplicité de fes manieres
en font un homme d'une fociété charmante.
Sa converfation eft très-amufante
quand ileft à fon aife ; il peint les gens
A O UST. 1756.. 64
d'une maniere fort plaifante , & dit de
très - bonnes chofes fans y rêver. Mais en
grande compagnie , une honnête & modefte
retenue que les impudens nomment
fottife ou mauvaiſe honte , cache la meilleure
partie de fon efprit & de fes connoiſfances.
S'il ne fe fait pas admirer de ceux
qui veulent être éblouis , il aura toujours
dans fon parti toutes les perfonnes fenfées,
qui font plus de cas du jugement & de la
raifon , que de ces faillies hazardées , & de
cette gaieté brillante dont on fe pare fouvent
aux dépens de l'un & de l'autre.
C'eft dans l'ame que réfide le vrai mérite ,
tout ce qui ne découle pas
d'une fi belle
fource , n'eft pas digne de ce nom , & la
mefure de l'eftime doit être celle des vertus.
Qu'Iphis eft eftimable ! Il a l'ame noble
, généreufe , compatiffante , & tellement
portée au bien qu'il lui feroit impoffible
d'agir autrement . Remplir fes devoirs
, faire des bonnes actions , font pour
lui des chofes toutes fimples . Il eſt exempt
de trouble & de remords , parce qu'il ne
connoît ni les grandes paffions ni les vices .
Il jouit de cette paix intérieure qui fait le
bonheur d'un homme fage. L'ambition &
l'intérêt , ces deux tyrans du monde , auxquels
tant de mortels facrifient leur repos
, & même leur honneur , n'alterent
66 MERCURE DE FRANCE.
point fa tranquillité. Régner fur un coeur
pofféder ce qu'il aime , borne tous fes
voeux , & comble tous fes défirs.
On a dit que pour bien connoître quelqu'un
, il faut le voir ou dans l'amitié ou
dans l'amour. Qui n'a pas vu Iphis dans
un de ces deux fentimens , ne le connoît
qu'imparfaitement ? C'eft alors qu'il fe
développe tout entier. Il ouvre les tréfors
de fon ame , mille vertus ,
mille vertus , mille qualités
aimables que fa modeftie voiloit à des
yeux indifférens , paroiffent aux regards
de ceux qui vivent avec lui intimement.
On eft furpris , on eft enchanté de trouver
fon commerce auffi agréable que fûr.
Ce beau nom , ce facré nom d'ami , profané
indignement de la plupart des hommes
, ou tout au moins fans force & fans
pouvoir , eft pris & révéré par Iphis dans
toute fon étendue . Son amitié tendre
conftante , difcrete , eft pleine de chaleur
& de zele. Il a dans tous fes procédés une
candeur , une générofité admirable , &
beaucoup de cette charmante délicateffe ,
fans laquelle on ne va guere loin dans les
fentimens..
Iphis eft en amour comme en amitié .
Son goût le porte vers les femmes , mais
c'eft un goût épuré qui lui fait moins défirer
de jouir que fouhaiter d'être aimé,
A O UST. 1756. 67
Avec un air qui paroît froid , inattentif,
perfonne ne fent mieux , & ne démêle avec
plus de jufteffe les agrémens & les qualités
du beau fexe . Les charmes d'un joli minois
, les talens agréables , les graces plus
féduifantes que la beauté même , toutes
ces chofes ne font fur Iphis qu'une médiocre
impreffion , c'eſt à de plus nobles.
attraits qu'il rend les armes. En vain on
émeut fes fens , fi on ne touche pas fon
ame , & ce ne peut être que par un rapport
avec la fienne. Iphis veut une femme
tendre , qui ait de la dignité dans le fentiment
, de la douceur dans le caractere ,
& qui foit d'un efprit folide & raifonnable
: En un mot il veut trouver un ami
dans une maîtreffe .
Les hommes en général fe dégoûtent &
fe réfroidiffent par les faveurs qu'on leur
accorde , Iphis en devient plus ardent. Son
bonheur l'attache plus fortement , fes foins
augmentent , fes attentions redoublent . Il
fait pour conferver fa conquête tout ce
qu'on fait communément pour l'obtenir."
Enfin on peut dire avec vérité qu'Iphis eft
un parfait amant , un bon ami , un homme
aimable dans la fociété , & tel qu'il
feroit heureux pour la fatisfaction des autres
que beaucoup de perfonnes lui reffemblaffent.
Sous le nom d'Iphis.
Quoique les traits du vifage d'Iphis ne
forment pas ce qu'on appelle un bel homme
, il a néanmoins beaucoup d'agrément
dans la phyfionomie , furtout lorfqu'il eft
animé par quelque doux fentiment . Son
ame paffe alors dans fes yeux , & fait difparoître
l'air froid , & même un peu fombre
qu'il a naturellement. Son teint eft.
brun , fes fourcils & fes cheveux noirs , fa
bouche ni grande , ni petite , eft très- bien i
bordée , & d'un très - beau coloris . Ses
dents font affez belles ; fa voix eft touchan
64 MERCURE DE FRANCE.
te. Il a un fourire gracieux , qui en répan
dant une aimable expreffion fur fon vifa
ge , marque encore dans fes joues deux
petites foffettes qui l'embelliffent .
Iphis eft d'une taille au deffus de la médiocre
, affez fournie ; mais il n'en tire pas
tout l'avantage qu'il pourroit s'en promettte.
Il fe voûte un peu , & laiffe aller
fa perfonne , fans fonger , comme tant
d'autres , à fe donner un air de repréfentation
. Son maintien eft modefte & réſervé.
Le goût & la décence regnent dans
fa façon de fe mettre. Il eft extrêmement
propre ; mais cette qualité , fi néceffaire
pour rendre une infinité de gens fupporta-
Bles , eft dans Iphis plas aimable qu'utile.
La nature lui épargne là - deffus mille foins.
Une bonne conftitution , une vie reglée
entretiennent . fa fanté & fa fraîcheur dans
un état que tout l'art ne fçauroit procurer .
Iphis eft dans cet âge heureux qu'il·
feroit à fouhaiter qu'on pût fixer , où les
charmes de la jeunelle s'uniffent , pourainfi
dire , avec les qualités folides de lamaturité.
Son caractere plein de franchiſe
& de droiture , fon humeur douce , toujours
égale , & la fimplicité de fes manieres
en font un homme d'une fociété charmante.
Sa converfation eft très-amufante
quand ileft à fon aife ; il peint les gens
A O UST. 1756.. 64
d'une maniere fort plaifante , & dit de
très - bonnes chofes fans y rêver. Mais en
grande compagnie , une honnête & modefte
retenue que les impudens nomment
fottife ou mauvaiſe honte , cache la meilleure
partie de fon efprit & de fes connoiſfances.
S'il ne fe fait pas admirer de ceux
qui veulent être éblouis , il aura toujours
dans fon parti toutes les perfonnes fenfées,
qui font plus de cas du jugement & de la
raifon , que de ces faillies hazardées , & de
cette gaieté brillante dont on fe pare fouvent
aux dépens de l'un & de l'autre.
C'eft dans l'ame que réfide le vrai mérite ,
tout ce qui ne découle pas
d'une fi belle
fource , n'eft pas digne de ce nom , & la
mefure de l'eftime doit être celle des vertus.
Qu'Iphis eft eftimable ! Il a l'ame noble
, généreufe , compatiffante , & tellement
portée au bien qu'il lui feroit impoffible
d'agir autrement . Remplir fes devoirs
, faire des bonnes actions , font pour
lui des chofes toutes fimples . Il eſt exempt
de trouble & de remords , parce qu'il ne
connoît ni les grandes paffions ni les vices .
Il jouit de cette paix intérieure qui fait le
bonheur d'un homme fage. L'ambition &
l'intérêt , ces deux tyrans du monde , auxquels
tant de mortels facrifient leur repos
, & même leur honneur , n'alterent
66 MERCURE DE FRANCE.
point fa tranquillité. Régner fur un coeur
pofféder ce qu'il aime , borne tous fes
voeux , & comble tous fes défirs.
On a dit que pour bien connoître quelqu'un
, il faut le voir ou dans l'amitié ou
dans l'amour. Qui n'a pas vu Iphis dans
un de ces deux fentimens , ne le connoît
qu'imparfaitement ? C'eft alors qu'il fe
développe tout entier. Il ouvre les tréfors
de fon ame , mille vertus ,
mille vertus , mille qualités
aimables que fa modeftie voiloit à des
yeux indifférens , paroiffent aux regards
de ceux qui vivent avec lui intimement.
On eft furpris , on eft enchanté de trouver
fon commerce auffi agréable que fûr.
Ce beau nom , ce facré nom d'ami , profané
indignement de la plupart des hommes
, ou tout au moins fans force & fans
pouvoir , eft pris & révéré par Iphis dans
toute fon étendue . Son amitié tendre
conftante , difcrete , eft pleine de chaleur
& de zele. Il a dans tous fes procédés une
candeur , une générofité admirable , &
beaucoup de cette charmante délicateffe ,
fans laquelle on ne va guere loin dans les
fentimens..
Iphis eft en amour comme en amitié .
Son goût le porte vers les femmes , mais
c'eft un goût épuré qui lui fait moins défirer
de jouir que fouhaiter d'être aimé,
A O UST. 1756. 67
Avec un air qui paroît froid , inattentif,
perfonne ne fent mieux , & ne démêle avec
plus de jufteffe les agrémens & les qualités
du beau fexe . Les charmes d'un joli minois
, les talens agréables , les graces plus
féduifantes que la beauté même , toutes
ces chofes ne font fur Iphis qu'une médiocre
impreffion , c'eſt à de plus nobles.
attraits qu'il rend les armes. En vain on
émeut fes fens , fi on ne touche pas fon
ame , & ce ne peut être que par un rapport
avec la fienne. Iphis veut une femme
tendre , qui ait de la dignité dans le fentiment
, de la douceur dans le caractere ,
& qui foit d'un efprit folide & raifonnable
: En un mot il veut trouver un ami
dans une maîtreffe .
Les hommes en général fe dégoûtent &
fe réfroidiffent par les faveurs qu'on leur
accorde , Iphis en devient plus ardent. Son
bonheur l'attache plus fortement , fes foins
augmentent , fes attentions redoublent . Il
fait pour conferver fa conquête tout ce
qu'on fait communément pour l'obtenir."
Enfin on peut dire avec vérité qu'Iphis eft
un parfait amant , un bon ami , un homme
aimable dans la fociété , & tel qu'il
feroit heureux pour la fatisfaction des autres
que beaucoup de perfonnes lui reffemblaffent.
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Résumé : PORTRAIT DE M. R.... Sous le nom d'Iphis.
Le texte présente un portrait détaillé d'Iphis, un individu dont la physionomie est agréable malgré un visage non conventionnellement beau. Ses traits distinctifs incluent un teint brun, des sourcils et des cheveux noirs, une bouche bien proportionnée et des dents belles. Sa voix est touchante et il arbore un sourire gracieux. De taille moyenne, il se voûte légèrement, ce qui ne valorise pas sa stature. Son maintien est modeste et réservé, et il est extrêmement propre. Iphis se situe à un âge où la jeunesse et la maturité se combinent harmonieusement. Son caractère est franc et droit, son humeur douce et égale, et ses manières simples. Sa conversation est amusante et pleine de bon sens, bien qu'il puisse être réservé en grande compagnie. Il possède une âme noble, généreuse et compatissante, toujours orientée vers le bien, et est exempt de grandes passions et de vices, ce qui lui assure une paix intérieure. En matière d'amitié et d'amour, Iphis se distingue par sa tendresse, sa constance et sa discrétion. Il recherche une compagne qui soit un véritable ami, dotée de dignité, de douceur et d'un esprit solide et raisonnable. Contrairement à beaucoup d'hommes, les faveurs ne le rebutent pas ; elles augmentent plutôt son ardeur et ses attentions. En somme, Iphis est décrit comme un parfait amant, un bon ami et un homme aimable en société.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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66
p. 165-181
Description des Fêtes données en la ville d'Arras, à l'occasion de la Naissance de Monseigneur le Comte d'Artois.
Début :
La joie que cet évènement a répandue dans l'Artois, ne s'est [...]
Mots clefs :
Fêtes, Arras, Monseigneur le Comte d'Artois, Naissance, Évêque d'Arras, Te Deum, Mandement, Heureux, Prince, Royaume, Secrétaire, Lettre du roi, Bonheur, Voeux, Providence, Banquets, Conseillers, Militaires, Religieux, Peuple, Vers d'un citoyen d'Arras, Représentations, Feux d'artifice, Destruction d'édifices, Chronographes, Peinture, Médaillons, Symboles, Histoire de l'Artois, Armes, Inscriptions latines, Arts et sciences, Royauté, Bal, Comtes, Comtesses, Marquis, Cérémonies, Sentiments, Vertus, Architecture, Décors, Concert de musique, Jésuites, Capitale, Villes de France
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Description des Fêtes données en la ville d'Arras, à l'occasion de la Naissance de Monseigneur le Comte d'Artois.
Defcription des Fêtes données en la ville d'Arras ,
à l'occafion de la Naiffance de Monseigneur le
Comte d'Artois.
LA joie que cet événement a répandue dans
l'Artois , ne s'eft pas bornée aux fentimens de
refpect , d'amour & de reconnoiffance que les
Etats de cette Province ont portés jufqu'au pied
du trône , par la députation nombreufe dont le
Mercure de Novembre a fait mention . Cette joie
a encore éclaté par des fêtes qui méritent qu'on
en conferve le fouvenir ; & nous allons détailler
ce qui s'eft paffé en cette conjoncture dans la
Capitale du pays,
Dès le 11 Octobre , jour auquel un Courier du
cabinet vint apporter aux Députés ordinaires des
Etats ( 1 ) , la nouvelle de l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine , & du nom donné par
le Roi au Prince nouveau-né , il y eut des illuminations
& autres démonftrations publiques d'alégreffe
, tant aux Etats & à l'Hôtel de Ville , qu'au
Confeil d'Artois , à l'Evêché , à l'Abbaye de Saint-
Vaaft , &c. mais elles ne furent que le prélude
des réjouiffances brillantes qui devoient les fuivre,
M. l'Evêque fixa au Dimanche 6 Novembre , lé
(1 ) Ce font trois perfonnes choifies dans les trois
Corps des Etats , qui réfident à Arras , & font
chargées de l'adminiftration , hors du temps dés
Affemblées,
166 MERCURE DE FRANCE.
"
Te Deum ordonné par le Roi , & publia à ce fujet
un Mandement conçu en ces terines :
Jean de Bonneguize , par la grace de Dien
» & du S. Siège Apoftolique , Evêque d'Arras : à
tous Abbés , Abbeffes , Chapitres , Doyens ,
Paſteurs , Supérieurs & Supérieures des Eglifes
» & Monafteres exempts & non exempts, & à tous
» fideles de notre Dioceſe , falut & bénédiction.
» Le Seigneur , Mes Très- Chers Freres , tient
dans , fes mains , & la deftinée des Maîtres de
» la terre & le fort des Empires. Heureux les Rois
» & les Peuples , quand ils ne l'apprennent qué
par les preuves qu'il leur donne de fon amour
» & de fa protection !
» Tel eft l'avantage dont nous jouiffons , Mes
Très Chers Freres, furtout depuis que l'heureuſe
fécondité de Madame la Dauphine ajoute à tant
» d'autres faveurs du ciel , les bénédictions dont
≫ il comble par elle le Roi & le Royaume . Cha-
» que année nous ramene au pied des Autels pour
» y rendre graces d'un préſent nouveau à un Dieu
» qui véille au repos & à la profpérité de l'Etar.
» Il donne encore aujourd'hui dans le Prince qui
» vient de naître un nouvel appui au trône déjà le
» mieux affermi , & à la Nation la plus heureufe
un gage de plus de la durée de fon bonheur.
i » Mais fi la naiffance de Monfeigneur le Comté
» d'Artois doit être pour toute la France un fujer
» de joié & un objet de reconnoiffance , vous le
fçavez , M. T. C. F. cet événement intéreffe
» particuliérement cette Province ; & le nom de
ce Prince doit lui feul vous rappeller tout ce que
vous devez dans cette circonftance aux bontés
du Roi , ou plutôt aux miféricordes du Seigneur
qui , après avoir mis dans l'ame du Monarque
, l'amour de tous fes Peuples , daigné
JANVIER. 1758. 167
aujourd'hui fixer finguliérement fur nous les regards
de fa tendrefle.
>> Province heureuſe & préférée , hâtons- nous
» de faire éclater notre joie , & de fignaler notre
» reconnoiffance pour un Dieu qui nous diftingue .
» Mais joignons à nos actions de graces pour ce
préfent ineftimable de fa bonté , les prieres les
plus ferventes , pour qu'il daigne nous le con-
>> ferver. Ce Prince eſt , en naiſſant , le fondement
» & l'appui de nos efpérances : qu'il foit pendant
» le cours d'une longue vie , le gage de notre fé-
» licité , & le lien qui refferre de plus en plus les
>> noeuds de cette tendreffe paternelle , dont le Roi
»> nous donne aujourd'hui dans fa perfonne , la
preuve la plus éclatante.
» Demandons au Seigneur de graver de bonne
>> heure dans fon ame les principes inaltérables de
» de bonté & d'humanité qui nous font trouver
» le meilleur des Peres dans le plus grand des
Rois qu'il lui infpire le goût de cette piété tendre
& folide qui fait de la Reine l'exemple de la
Cour & la gloire de la Religion ; qu'il mette
» dans fon coeur le germe des vertus de Monſeigneur
le Dauphin , & de Madame la Dauphine,
»fi dignes l'un & l'autre des bénédictions multipliées
que le Ciel répand fur leur union , & fi
propres à attirer fur le Royaume celles qui peuvent
en perpétuer la gloire , le répos & la
» profpérité.
Puiffe cet augufte Enfant fi précieux à cette
» Province en particulier , devenit , pour notre
bonheur, tous les jours de fa vie , plus parfait, en
fe formant fur de pareils modeles puiffent
> nos neveux avoir des raifons de renouveller fans
» ceffe au Seigneur pour fa confervation les ac-
» tions de graces que nous allons lui rendre pour
fa naiflance,
16S MERCURE DE FRANCE.
» A ces cauſes , après avoir pris l'avis de nos
» Vénérables Freres les Prévôt , Doyen , Cha-
» noines & Chapitre de notre Eglife Cathédrale ,
» nous ordonnons de faire chanter le Te Deum,
>> chacun dans vos Eglifes , avec les folemnités
>> requifes , le premier Dimanche ou jour de
Fête , après que vous aurez reçu notre préſent
>> Mandement , les Officiers , Magiftrats des
>> lieux , & tous autres qu'il appartiendra , invités
» d'y aſſiſter .
» Donné à Arras , en notre Palais Epiſcopal ,
fous notre feing & la fignature de notre Secre-
D taire , le trois Novembre mil fept cens cinquan-
» te-fept » .
JEAN , Evêque d'Arras.
Par Monfeigneur ,
PECHENA , Secrétaire.
Lettre du Roi , à M. l'Evêque d'Arras .
Monfieur l'Evêque d'Arras , la durée du bonheur
de mes fujets étant l'objet de mes voeux les plus
ardens , tous les événemens capables de le perpétuef,
excitent en moi les fentimens que mérite
un peuple toujours empreffé à me donner des
marques de fon zele , de fa fidélité & de fon
amour. Les princes dont il a plu à Dieu de combler
mes fouhaits , affurent la tranquillité dans
mes états. Celui dont matrès chere Fille la Dauphine
vient d'être heureuſement délivrée , eſt un
nouveau don de la providence , & c'eft pour lui
rendre les actions de graces qui lui font dûes , que
je vous fais cette lettre , pour vous dire que mon
intention eft que vous faffiez chanter le Te Deum
dans votre Eglife Cathédrale , & dans toutes les
autres
JANVIERL
169
. 1758.
autres de votre Dioceſe , avec la folemnité requife
, & que vous invitiez d'y affifter tous ceux qu'il
conviendra ; ce que me promettant de votre zele
je ne vous ferai la préfente plus longue , que pour
prier Dieu qu'il vous ait , Mons. l'Evêque d'Arras
, en fa fainte garde. Ecrit à Versailles le 9 Octobre
1757. Signé , LOUIS . Et plus bas , R. de
Voyer. Etfur le repli : à Mons. l'Evêque d'Arras,
Confeiller en mes Confeils .
La fête fut annoncée le au foir par toutes les
cloches de la Ville , que l'on fonna encore le 6 ,
de grand matin. En même temps des falves d'artillerie
& de boîte fe firent entendre , & recommencerent
à différentes reptiles dans le cours de
la journée. Il y eut ce même jour à l'Hôtel de
Ville un dîner fomptueux de plus de quatre-vingts
couverts , où le trouva M. de Caumartin , Intendant
de la Province . On y avoit auffi invité l'Evêque
, l'Abbé de Saint- Vaaft , le Commandant
de la Place , le premier Préfident du Confeil d'Artois
, & la Nobleffe , ainfi qu'un certain nombre
des Officiers de la garnifon , & des autres principaux
Corps , ecclefiaftiques , civils & militaires.
Pendant ce repas , on jetta de l'argent au peuple
& les Magiftrats lui firent diftribuer du pain , des
viandes & du vin. Immédiatement après que la
fanté de Monfeigneur le Comte d'Artois eût été
bue au fon des inftrumens , on préfenta à tous les
convives des exemplaires de la piece fuivante ,
compofée par M Harduin , Avocat , ancien Député
des Etats d'Artois à la Cour , & Secretaire
perpétuel de la Société Littéraire d'Arras.
L. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
Sentimens d'un Citoyen d'Arras , fur la Naiffance
de Monfeigneur le Comte d'Artois .
It fort donc aujourd'hui de fon obſcurité ,
Ce Titre qu'autrefois des Héros ont porté ( 1 ).
D'un Enfant de Louis il devient le partage :
Louis , pour couronner notre fidélité ,
Daigne de fon amour nous accorder ce gage .
Vous reprenez enfin votre antique fplendeur ,
Lieux où de Pharamond le brave Succeffeur (1 )
Jetta les fondemens du floriffant Empire
Qui commande à l'Europe , & que le monde admire.
Monarque triomphant , que le Ciel a formé
Pour les vertus & pour la gloire ,
Ton peuple réuni , d'un beau zele animé ,
T'a placé dès long-temps au Temple de mémoire ,
Sous le nom de Roi Bien - Aimé.
Mais lorfque furpaffant toute notre eſpérance ,
Tu veux nous diftinguer de tes autres Sujets ,
Lorfque tu mets pour nous le comble à tes bienfaits
,
Quel nom te donnera notre reconnoiffance !
Plaifirs , volez ici fous mille traits divers :
Que Polymnie & Terpsichore
Célebrent à l'envi le Maître qu'on adore.
(1) Robert I & Robert II, Comtes d'Artois.
(2) Clodion.2
JANVIER.
1758.
171
Qu'un bruit guerrier fe mêle aux plus tendres
concerts :
Que la fiere trompette fonne :
Sur nos murs que la foudre tonne :
Que le falpêtre éclate dans les airs.
Que mille bouche enflammées
Annoncent les tranfports de nos ames charmées
Au bout de ce vafte Univers.
Je vois juſques à
l'Empyrée
S'élevér de rapides feux :
Ainfi vers la voûte azurée
S'élance l'ardeur de nos voeux.
Tels que ces
brillantes étoiles ,
Qui de la nuit perçant les voiles ,
Retombent en foule à nos yeux ,
Sur l'Enfant fi cher à la France
Puiffent
defcendre en
abondance
Les plus riches préfens des Cieux.
Dans le
raviffement où mon ame fe livre ,
En lui déja je vois revivre
Ce Frere vertueux du plus faint de nos Rois ( 1).
A nos ayeux il fit chérir fes loix :
Des cruels
Sarrafins il
confondit la rage :
Prince , lis fes exploits , & deviens fon image ...
Mais pourquoi de l'hiftoire
emprunter le fecours ▸
(1) Robert I, frere de Saint Louis , furnommé
le Bon & le
Vaillant, ‹
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour acquérir une gloire immortelle ,
Il ne te faut d'autre modele
Que ton augufte Ayeul , ou l'Auteur de tes jours.
Illuftre Enfant , auprès du trône
Tu feras de l'Artois le plus ferme foutien :
De Louis & du peuple à qui fa main te donne ,
Tu refferres encor le fortuné lien .
Si tu pouvois juger de notre amour extrêmê
Si tu lifois au fond de notre coeur ,
Ah ! tu t'applaudirois toi- même
Du nom qui fait notre bonheur .
.
On avoit élevé , vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
un Feu d'artifice , pour lequel on n'avoit épargné
ni foins , ni dépenfe , non plus que pour les illuminations
de cet hôtel , de la haute & admirable
tour qui l'accompagne , & des autres édifices publics
. Tous les particuliers s'étoient auffi empreffés
à illuminer leurs maiſons , d'une maniere qui
répondît à la folemnité du jour ; mais une pluie
continuelle empêcha l'effet de ces préparatifs. On
ne put faire jouer qu'une petite partie de l'artifice
; & le refte fut remis au furlendemain.
L'édifice conftruit pour le feu , fur les deffeins
du fieur Beffara , Architecte de la Ville , étoit
feint de marbre blanc , & avoit s 2 pieds d'élévation
en deux étages , furmontés d'une pyramide
de 33 pieds . Le premier étage ou rez - de - chauffée
étoit un quarré d'ordre dorique , ayant 44 pieds
de face , dont le côté principal offroit un portique
, avec fronton & baluftrade , orné des Armes
du Roi , de Monfeigneur le Dauphin , & de Mon.
feigneur le Comte d'Artois , Une colonnade ioniJANVIER.
1758. 173
que formoit le fecond étage , qui étoit circulaire.
Vingt-quatre vafes à fleurs & trophées d'armes
ou de mufique , fervoient d'amortiffemens aux
deux ordres d'architecture . Cette décoration étoit
femée de chronogrammes ou chronographes
forte d'infcription fort en ufage aux Pays Bas ,
dans laquelle on trouve , en chiffre Romain , par
la réunion de toutes les lettres numérales qu'elle
contient , l'année de l'événement qui en eſt l'objet.
Voici quelques- uns de ces chronographes :
nasCItVŕ CoMes , spLenDor artesIx.
DonVM CLI aC, regIs.
PVLChra FIDel MerCes .
LætVs aMor aCCenDIt Ignes,
Entre les différentes illuminations qui avoient
été préparées , on remarquoit aux croifées de
Pappartement que la Société Littéraire occupe à
l'hôtel du Gouverneur , trois tranfparens , fur
lefquels étoient peints autant de médaillons , imaginés
par M. Camp , Avocat , Membre de cette
Société , & actuellement Député des Etats à lạ
Cour. On croit devoir donner ici la defcription
de ces morceaux de peinture.
Premier Médaillon.
L'hiftoire de l'Artois caractérisée fpécifiquement
par une femme vêtue d'une faie blanche
rayée de pourpre ( 1 ) . Elle a fur la tête une couronne
de laurier , & une plume à la main . Devant
(1 ) Cette espece d'étoffe fe fabriquoit autrefois
par les habitans d'Arras , nommés Atrebates, avec
tant de réputation que les Romains en faifoient
leurs plus magniques habillemens.
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
elle eft un grand livre ouvert , fur la couverture
duquel fe voyent les Armes de la province . Elle
tient de la main gauche un médaillon portant
celles de Monfeigneur le Comte d'Artois , qu'elle
regarde avec un étonnement mêlé de joie. Une
pile de volumes imprimés & manuſcrits , fur laquelle
font les aîles & autres attributs du Temps ,
fert d'appui au livre que cette femme tient ouvert.
Elle a un pied pofé fur un débris de monument
antique , dont les reftes font épars. Auprès eft
une urne renverfée , d'où fe répand un grand
nombre de médailles .
Légende.
QUANTA FASTORUM GLORIA !
Exergue.
COMES DATUS IXA. OCT. M. DCC. LVII .
Second médaillon ,
Minerve affife , ferrant de fon bras gauche un
vafe aux Armes d'Artois , dans lequel eft planté
un rejetton de lys , qu'elle prend foin de cultiver.
A fes pieds font des trophées relatifs aux Arts &
aux Sciences.
Légende.
CURAT NOBISQUE COLIT.
Exergue.
SOC. LITT . ATR. SPES ET VOT.
Troisieme médaillon.
Les chiffres des Rois Louis VIII & Louis XV,
figurés par deux doubles IL , placés fous une
même couronne , & accompagnées refpectivement
JANVIER. 1758 . 175
des nombres VIII & XV . Un cordon bleu fort de
la couronne , entrelace les deux chiffres , & ſe
termine par un noeud , d'où pendent les Armes de
Monfeigneur le Comte d'Artois ( 1 ) .
Légende.
AB EVO IN ÆVUM.
Exergue.
DECUS FUNDATUM ET RESTITUTUM.
Le même jour 6 Novembre , vers les dix heures
du foir , il y eut dans la grande falle de l'Hôtel
de Ville , qu'on avoit fuperbement décorée , un
bal qui fut ouvert par M. l'Intendant avec Madame
la Comteffe de Houchin , épouse du Député
ordinaire de la Nobleffe des Etats . On y fervit
fur des buffets en gradins , un ambigu fuffifant
pour fatisfaire les goûts divers de deux mille perfonnes
au moins qui fe trouverent à ce bal .
Les Etats d'Artois différerent jufqu'à l'ouverture
de leur Affemblée générale , la folemnité de
leurs actions de graces & de leurs réjouiflances ,
afin que tous les Membres des trois Ordres fuflent
à portée d'y participer. Ce fut le lundi 21 Novembre
que le fit cette ouverture ; & après la
féance , qui fe tint dans la forme ordinaire fur les
dix heures du matin , on chanta dans l'Eglife des
Récollets un Te Deum en mufique , auquel M.
(1) Louis VIII , par fon Teftament du mois de
Juin 1225 , affigna l'Artois en partage à Robert
fon fecond fils , frere de S. Louis , de qui defcend la
branche de Bourbon. Depuis ce Robert , premier
Comte d'Artois , aucun fils de France n'en avoit
porté le titre.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
l'Evêque d'Arras officia pontificalement. M. fe
Duc de Chaulnes , Gouverneur de la Province ;
M. l'Intendant , & M. Briois , Premier Préfident
du Confeil Provincial , Commiffaires du Roi pour
la tenue des Etats , affifterent à cette cérémonie ,
accompagnés de tous les Membres de l'Affemblée.
Il y eut enfuite un magnifique dîner de deux cens
vingt-cinq couverts, auquel tous les Corps avoient
été invités. Sur la fin du repas , on but avec appareil
les fantés du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
& du nouveau Prince , qui furent annoncées
fucceffivement par des falves de boîtes & d'artillerie
; & les Députés ordinaires jetterent de l'argent
au peuple. Dès que la nuit fut venue , on tira
avec toute la réuffite poffible , un très- beau Feu
d'artifice au milieu de la grande place.
Ce feu avoit la forme d'un temple , dont le
premier
étage , quarré & élevé d'environ fept pieds
au deffus du pavé , fervoit de focle à tout l'édifice.
Quatre grandes rampes de dix marches occupoient
le milieu de chaque face , & conduifoient
à une galerie fermée de panneaux & d'acroteres
enrichis d'Armes du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
, & de Monfeigneur le Comte d'Artois , ainfi
que des Chiffres de la province.
Le principal corps établi fur le premier étage
avoit huit côtés , dont quatre plus larges que les
autres , faifant faillie & avant- corps , formoient
des portiques , & répondoient aux rampes. Aux
entrées de ces portiques étoient les figures fymboliques
de la fincérité & de la fidélité , qui caractérifent
les Artéfiens , & celles de la reconnoiffance
& de l'espérance , fentimens dont ce peuple eft
particuliérement affecté dans la circonftance préfente.
Les quatre côtés enfoncés étoient ornés de
iches , avec d'autres figures qui défignoient les
JANVIER. 1758. 177
Vertus protectrices du jeune Prince ; fçavoir , la
Religion , la Bonté , la Valeur & la Prudence.
Des emblêmes relatifs à ces vertus rempliffoient
le deffus des niches. La décoration générale de
toute cette partie étoit un ordre Ionique régulier ,
dont l'entablement faillant foutenoit une baluftrade
mêlée d'acroteres , fur chacun defquels on
voyoit des grouppes d'enfans , qui fembloient , en
exprimant leur joie , difputer à qui porteroit les
Armes du Roi , & celles des autres perfonnes de
la Famille Royale.
Sur le deuxieme étage étoit pofé un attique à
quatre faces , dont trois préfentoient des tableaux
emblématiques , & l'autre contenoir cette infcription
:
NOVO ARTESIA COMITI
Il y avoit des pilaftres aux angles de ce corps
d'architecture avec un entablement en faillie ,
lequel étoit couronné de quatre vafes de ronde
bolle. Une pyramide en mofaïque évidée , s'élevoit
fur l'attique qui lui fervoit de baſe , & portoit
fur fa cime les Armes d'Artois , furmontées
d'un foleil .
Aux quatre coins du temple , & à une diſtance
convenable , étoient de grands obéliſques décorés,
de chiffres , de médaillons , &c.
Toutes les parties de l'édifice étoient peintes
en grifaille , à l'exception des tableaux & des
emblêmes , qui l'étoient en camayeu de couleur
bleue. Mais cette fimplicité étoit relevée par l'éclat
de l'or répandu fur les armoiries , les infcriptions
, les cartouches , les guirlandes ; fur la pyramide
, fur les vafes , & fur tous les ornemens
où l'on avoit pu l'employer avec goût.
Cet ouvrage fut exécuté par les foins & fur les
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
deffeins du fieur Linque , Architecte , natif & hæ
bitant d'Arras.
Les Commiffaires de Sa Majesté & les Etats
virent jouer l'artifice d'un amphithéâtre dreffé à
l'un des bouts de la place , qui eft une des plus
vaftes du Royaume. Des fanfares de cors , trompettes
& timbales , animerent ce fpectacle , aprèslequel
plufieurs fontaines de vin coulerent pour
le peuple.
Les deux façades de l'Hôtel des Etats furent
illuminés par une quantité immenfe de lamprons
, dont l'arrangement deffinoit , fans confufion
, toute la belle architecture de cet hôtel Dans
un grand tableau tranfparent placé au deffus de
la porte d'entrée , on voyoit Lucine defcendant
du Ciel , & tenant dans fes bras le Prince nouveau-
né. Le Roi montroit à cette Déeffe la Province
d'Artois perſonnifiée qui , d'un air empreffé
, tendoit les mains pour recevoir l'augufte Enfant.
Un rayon de lumiere partant du vifage de
ce nouveau Comte , fe répandoit fur celui de la
Province ; & on lifoit fur une banderole ce chronographe
:
novo spLenDes CIt CoMIte.
A neuf heures du foir commença un concert ,
dans lequel on exécuta plufieurs pieces de mufique
Françoife & Italienne . A ce concert fuccéda
un ambigu pour les Dames , fervi fur deux tables
de foixante perfonnes chacune . La fête fut terminée
par un grand bal , que M. le Duc de
Chaulnes ouvrit avec Madame la Comteffe de
Houchin , & qui dura jufqu'au jour. Rien n'y
fut oublié , foit pour la décoration des trois falles
où l'on danfa , foit pour la maniere dont elles
furent éclairées , foit pour la fymphonie & les
rafraîchiffemens de toute efpece.
JANVIER . 1758. 179
M. l'Evêque d'Arras donna de grands foupers
la veille de l'ouverture & le jour de la clôture
des Etats. Pendant la fête du 21 , on diftribua
abondamment dans fon palais du pain , des viandes
, de la biere , du bois & de Pargent à cinq
cens perfonnes au moins . La maison du Bon
Pafteur , qui renferme plus de cent pauvres filles ,
a éprouvé les mêmes libéralités de la part de ce
Prélat.
Le 6 & le 21 , M. de Briois , Abbé de S. Vaaſt ,
fit tirer beaucoup d'artifice. Il a pareillement
fignalé fa charité , en faisant délivrer aux pauvres
quatre mille pains , du poids de trois livres &
demie:
M. de Caumartin qui , depuis le commencement
de l'Affemblée des Etats avoit donné des
preuves de fa magnificence ordinaire , y ajouta
le Dimanche 27 Novembre un dîner de cent trente
couverts. Ce feftin ne fut que pour les hommes ;
mais environ quatre- vingts Dames fouperent le
même jour à l'intendance , où il y eut audi un
bal qui ne laiffa rien à défirer . M. le premier
Préſident du Confeil d'Artois s'étoit diftingué de
fon côté le jeudi précédent , par un dîner fuivi
d'un bal , qui fut interrompu pour voir un bouquet
d'artifice & une illumination terreftre , formée
avec goût dans le parterre du jardin de ce
Magiftrat. Il fit fervir fur les neuf heures un ambigu
; après lequel il y eut concert , & l'on reprit
le bal qui ne finit qu'avec la nuit.
Enfin le 30 Novembre , les RR. PP. Jéfuites
du College d'Arras firent chanter dans leur Eglife
le Te Deum & l'Exaudiat , par toute la mufique
de la Cathédrale . M. l'Evêque d'Arra y officia ,
& les Etats qu'on avoit invités à la cérémonie ,
affifterent en corps ; après quoi ils pafferent dans
y
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la falle des Actes , où le R. P. Dubuiffon , Profeffeur
de Rhétorique , leur adreffa une harangue
latine , dont l'objet étoit de féliciter la province
d'Artois fur la naiffance du nouveau Comte.
L'Orateur s'attacha à prouver dans la premiere
partie de fon difcours , qu'il ne pouvoit rien arriver
de plus avantageux à la Province , que de
voir fon nom porté par un Prince de la Maifon de
Bourbon ; & dans la feconde , qu'aucune Province
n'étoit plus digne de cette grace.
Les PP. Jéfuites ont fourni ce jour là de quoi
dîner à douze pauvres familles de chacune des
onze Paroiffes de la Ville. Les écoliers , tant externes
que penfionnaires , qui font de la Congré
gation de la Vierge , ont donné le même jour à
dîner & à fouper aux malheureux détenus dans
les prifons royales , lefquels étoient au nombre
de quarante , les ont fervis eux- mêmes , & leur ont
encore diftribué des aumônes.
Les autres Villes de l'Artois n'ont pas témoi
gné moins d'ardeur que la Capitale à célébrer
une époque fi glorieufe pour la Province ; & de
fimples Bourgades ont donné en cette occafion
les marques les plus éclatantes de leur zele & de
leur alégreffe.
Le Roi a nommé le Maréchal de Tomond ,
pour commander fur les côtes de la Méditerranée .
Sa Majefté a auffi difpofé du commandement de
la Guyenne en faveur du Comte de Langeron
Lieutenant-Général de fes armées , & Elle a donné
au Comte de Gramont , Brigadier d'Infanterie,
& Menin de Monfeigneur le Dauphin , le Commandement
des troupes , dans la partie du Gouvernement
de la Guyenne , qui dépend de la Généralité
d'Aufch.
Sur la démiffion de Madame la Ducheffe d'Antin,
JANVIER. 1758.
181
de la place de Dame du Palais de la Reine , le Roi a
nommé le 25 Novembre Madame la Comteffe de
Clermont-Tonnere pour la remplacer.
Le 27, M. le Comte de Rochechouart prêta ferment
entre les mains du Roi , pour le Gouvernement
de l'Orléannois.
M. Le Duc de Chaulnes étant revenu de l'armée
du Maréchal Duc de Richelieu , pour tenir les
Etats d'Artois , en fit l'ouverture à Arras le 21
Novembre.
à l'occafion de la Naiffance de Monseigneur le
Comte d'Artois.
LA joie que cet événement a répandue dans
l'Artois , ne s'eft pas bornée aux fentimens de
refpect , d'amour & de reconnoiffance que les
Etats de cette Province ont portés jufqu'au pied
du trône , par la députation nombreufe dont le
Mercure de Novembre a fait mention . Cette joie
a encore éclaté par des fêtes qui méritent qu'on
en conferve le fouvenir ; & nous allons détailler
ce qui s'eft paffé en cette conjoncture dans la
Capitale du pays,
Dès le 11 Octobre , jour auquel un Courier du
cabinet vint apporter aux Députés ordinaires des
Etats ( 1 ) , la nouvelle de l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine , & du nom donné par
le Roi au Prince nouveau-né , il y eut des illuminations
& autres démonftrations publiques d'alégreffe
, tant aux Etats & à l'Hôtel de Ville , qu'au
Confeil d'Artois , à l'Evêché , à l'Abbaye de Saint-
Vaaft , &c. mais elles ne furent que le prélude
des réjouiffances brillantes qui devoient les fuivre,
M. l'Evêque fixa au Dimanche 6 Novembre , lé
(1 ) Ce font trois perfonnes choifies dans les trois
Corps des Etats , qui réfident à Arras , & font
chargées de l'adminiftration , hors du temps dés
Affemblées,
166 MERCURE DE FRANCE.
"
Te Deum ordonné par le Roi , & publia à ce fujet
un Mandement conçu en ces terines :
Jean de Bonneguize , par la grace de Dien
» & du S. Siège Apoftolique , Evêque d'Arras : à
tous Abbés , Abbeffes , Chapitres , Doyens ,
Paſteurs , Supérieurs & Supérieures des Eglifes
» & Monafteres exempts & non exempts, & à tous
» fideles de notre Dioceſe , falut & bénédiction.
» Le Seigneur , Mes Très- Chers Freres , tient
dans , fes mains , & la deftinée des Maîtres de
» la terre & le fort des Empires. Heureux les Rois
» & les Peuples , quand ils ne l'apprennent qué
par les preuves qu'il leur donne de fon amour
» & de fa protection !
» Tel eft l'avantage dont nous jouiffons , Mes
Très Chers Freres, furtout depuis que l'heureuſe
fécondité de Madame la Dauphine ajoute à tant
» d'autres faveurs du ciel , les bénédictions dont
≫ il comble par elle le Roi & le Royaume . Cha-
» que année nous ramene au pied des Autels pour
» y rendre graces d'un préſent nouveau à un Dieu
» qui véille au repos & à la profpérité de l'Etar.
» Il donne encore aujourd'hui dans le Prince qui
» vient de naître un nouvel appui au trône déjà le
» mieux affermi , & à la Nation la plus heureufe
un gage de plus de la durée de fon bonheur.
i » Mais fi la naiffance de Monfeigneur le Comté
» d'Artois doit être pour toute la France un fujer
» de joié & un objet de reconnoiffance , vous le
fçavez , M. T. C. F. cet événement intéreffe
» particuliérement cette Province ; & le nom de
ce Prince doit lui feul vous rappeller tout ce que
vous devez dans cette circonftance aux bontés
du Roi , ou plutôt aux miféricordes du Seigneur
qui , après avoir mis dans l'ame du Monarque
, l'amour de tous fes Peuples , daigné
JANVIER. 1758. 167
aujourd'hui fixer finguliérement fur nous les regards
de fa tendrefle.
>> Province heureuſe & préférée , hâtons- nous
» de faire éclater notre joie , & de fignaler notre
» reconnoiffance pour un Dieu qui nous diftingue .
» Mais joignons à nos actions de graces pour ce
préfent ineftimable de fa bonté , les prieres les
plus ferventes , pour qu'il daigne nous le con-
>> ferver. Ce Prince eſt , en naiſſant , le fondement
» & l'appui de nos efpérances : qu'il foit pendant
» le cours d'une longue vie , le gage de notre fé-
» licité , & le lien qui refferre de plus en plus les
>> noeuds de cette tendreffe paternelle , dont le Roi
»> nous donne aujourd'hui dans fa perfonne , la
preuve la plus éclatante.
» Demandons au Seigneur de graver de bonne
>> heure dans fon ame les principes inaltérables de
» de bonté & d'humanité qui nous font trouver
» le meilleur des Peres dans le plus grand des
Rois qu'il lui infpire le goût de cette piété tendre
& folide qui fait de la Reine l'exemple de la
Cour & la gloire de la Religion ; qu'il mette
» dans fon coeur le germe des vertus de Monſeigneur
le Dauphin , & de Madame la Dauphine,
»fi dignes l'un & l'autre des bénédictions multipliées
que le Ciel répand fur leur union , & fi
propres à attirer fur le Royaume celles qui peuvent
en perpétuer la gloire , le répos & la
» profpérité.
Puiffe cet augufte Enfant fi précieux à cette
» Province en particulier , devenit , pour notre
bonheur, tous les jours de fa vie , plus parfait, en
fe formant fur de pareils modeles puiffent
> nos neveux avoir des raifons de renouveller fans
» ceffe au Seigneur pour fa confervation les ac-
» tions de graces que nous allons lui rendre pour
fa naiflance,
16S MERCURE DE FRANCE.
» A ces cauſes , après avoir pris l'avis de nos
» Vénérables Freres les Prévôt , Doyen , Cha-
» noines & Chapitre de notre Eglife Cathédrale ,
» nous ordonnons de faire chanter le Te Deum,
>> chacun dans vos Eglifes , avec les folemnités
>> requifes , le premier Dimanche ou jour de
Fête , après que vous aurez reçu notre préſent
>> Mandement , les Officiers , Magiftrats des
>> lieux , & tous autres qu'il appartiendra , invités
» d'y aſſiſter .
» Donné à Arras , en notre Palais Epiſcopal ,
fous notre feing & la fignature de notre Secre-
D taire , le trois Novembre mil fept cens cinquan-
» te-fept » .
JEAN , Evêque d'Arras.
Par Monfeigneur ,
PECHENA , Secrétaire.
Lettre du Roi , à M. l'Evêque d'Arras .
Monfieur l'Evêque d'Arras , la durée du bonheur
de mes fujets étant l'objet de mes voeux les plus
ardens , tous les événemens capables de le perpétuef,
excitent en moi les fentimens que mérite
un peuple toujours empreffé à me donner des
marques de fon zele , de fa fidélité & de fon
amour. Les princes dont il a plu à Dieu de combler
mes fouhaits , affurent la tranquillité dans
mes états. Celui dont matrès chere Fille la Dauphine
vient d'être heureuſement délivrée , eſt un
nouveau don de la providence , & c'eft pour lui
rendre les actions de graces qui lui font dûes , que
je vous fais cette lettre , pour vous dire que mon
intention eft que vous faffiez chanter le Te Deum
dans votre Eglife Cathédrale , & dans toutes les
autres
JANVIERL
169
. 1758.
autres de votre Dioceſe , avec la folemnité requife
, & que vous invitiez d'y affifter tous ceux qu'il
conviendra ; ce que me promettant de votre zele
je ne vous ferai la préfente plus longue , que pour
prier Dieu qu'il vous ait , Mons. l'Evêque d'Arras
, en fa fainte garde. Ecrit à Versailles le 9 Octobre
1757. Signé , LOUIS . Et plus bas , R. de
Voyer. Etfur le repli : à Mons. l'Evêque d'Arras,
Confeiller en mes Confeils .
La fête fut annoncée le au foir par toutes les
cloches de la Ville , que l'on fonna encore le 6 ,
de grand matin. En même temps des falves d'artillerie
& de boîte fe firent entendre , & recommencerent
à différentes reptiles dans le cours de
la journée. Il y eut ce même jour à l'Hôtel de
Ville un dîner fomptueux de plus de quatre-vingts
couverts , où le trouva M. de Caumartin , Intendant
de la Province . On y avoit auffi invité l'Evêque
, l'Abbé de Saint- Vaaft , le Commandant
de la Place , le premier Préfident du Confeil d'Artois
, & la Nobleffe , ainfi qu'un certain nombre
des Officiers de la garnifon , & des autres principaux
Corps , ecclefiaftiques , civils & militaires.
Pendant ce repas , on jetta de l'argent au peuple
& les Magiftrats lui firent diftribuer du pain , des
viandes & du vin. Immédiatement après que la
fanté de Monfeigneur le Comte d'Artois eût été
bue au fon des inftrumens , on préfenta à tous les
convives des exemplaires de la piece fuivante ,
compofée par M Harduin , Avocat , ancien Député
des Etats d'Artois à la Cour , & Secretaire
perpétuel de la Société Littéraire d'Arras.
L. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
Sentimens d'un Citoyen d'Arras , fur la Naiffance
de Monfeigneur le Comte d'Artois .
It fort donc aujourd'hui de fon obſcurité ,
Ce Titre qu'autrefois des Héros ont porté ( 1 ).
D'un Enfant de Louis il devient le partage :
Louis , pour couronner notre fidélité ,
Daigne de fon amour nous accorder ce gage .
Vous reprenez enfin votre antique fplendeur ,
Lieux où de Pharamond le brave Succeffeur (1 )
Jetta les fondemens du floriffant Empire
Qui commande à l'Europe , & que le monde admire.
Monarque triomphant , que le Ciel a formé
Pour les vertus & pour la gloire ,
Ton peuple réuni , d'un beau zele animé ,
T'a placé dès long-temps au Temple de mémoire ,
Sous le nom de Roi Bien - Aimé.
Mais lorfque furpaffant toute notre eſpérance ,
Tu veux nous diftinguer de tes autres Sujets ,
Lorfque tu mets pour nous le comble à tes bienfaits
,
Quel nom te donnera notre reconnoiffance !
Plaifirs , volez ici fous mille traits divers :
Que Polymnie & Terpsichore
Célebrent à l'envi le Maître qu'on adore.
(1) Robert I & Robert II, Comtes d'Artois.
(2) Clodion.2
JANVIER.
1758.
171
Qu'un bruit guerrier fe mêle aux plus tendres
concerts :
Que la fiere trompette fonne :
Sur nos murs que la foudre tonne :
Que le falpêtre éclate dans les airs.
Que mille bouche enflammées
Annoncent les tranfports de nos ames charmées
Au bout de ce vafte Univers.
Je vois juſques à
l'Empyrée
S'élevér de rapides feux :
Ainfi vers la voûte azurée
S'élance l'ardeur de nos voeux.
Tels que ces
brillantes étoiles ,
Qui de la nuit perçant les voiles ,
Retombent en foule à nos yeux ,
Sur l'Enfant fi cher à la France
Puiffent
defcendre en
abondance
Les plus riches préfens des Cieux.
Dans le
raviffement où mon ame fe livre ,
En lui déja je vois revivre
Ce Frere vertueux du plus faint de nos Rois ( 1).
A nos ayeux il fit chérir fes loix :
Des cruels
Sarrafins il
confondit la rage :
Prince , lis fes exploits , & deviens fon image ...
Mais pourquoi de l'hiftoire
emprunter le fecours ▸
(1) Robert I, frere de Saint Louis , furnommé
le Bon & le
Vaillant, ‹
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour acquérir une gloire immortelle ,
Il ne te faut d'autre modele
Que ton augufte Ayeul , ou l'Auteur de tes jours.
Illuftre Enfant , auprès du trône
Tu feras de l'Artois le plus ferme foutien :
De Louis & du peuple à qui fa main te donne ,
Tu refferres encor le fortuné lien .
Si tu pouvois juger de notre amour extrêmê
Si tu lifois au fond de notre coeur ,
Ah ! tu t'applaudirois toi- même
Du nom qui fait notre bonheur .
.
On avoit élevé , vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
un Feu d'artifice , pour lequel on n'avoit épargné
ni foins , ni dépenfe , non plus que pour les illuminations
de cet hôtel , de la haute & admirable
tour qui l'accompagne , & des autres édifices publics
. Tous les particuliers s'étoient auffi empreffés
à illuminer leurs maiſons , d'une maniere qui
répondît à la folemnité du jour ; mais une pluie
continuelle empêcha l'effet de ces préparatifs. On
ne put faire jouer qu'une petite partie de l'artifice
; & le refte fut remis au furlendemain.
L'édifice conftruit pour le feu , fur les deffeins
du fieur Beffara , Architecte de la Ville , étoit
feint de marbre blanc , & avoit s 2 pieds d'élévation
en deux étages , furmontés d'une pyramide
de 33 pieds . Le premier étage ou rez - de - chauffée
étoit un quarré d'ordre dorique , ayant 44 pieds
de face , dont le côté principal offroit un portique
, avec fronton & baluftrade , orné des Armes
du Roi , de Monfeigneur le Dauphin , & de Mon.
feigneur le Comte d'Artois , Une colonnade ioniJANVIER.
1758. 173
que formoit le fecond étage , qui étoit circulaire.
Vingt-quatre vafes à fleurs & trophées d'armes
ou de mufique , fervoient d'amortiffemens aux
deux ordres d'architecture . Cette décoration étoit
femée de chronogrammes ou chronographes
forte d'infcription fort en ufage aux Pays Bas ,
dans laquelle on trouve , en chiffre Romain , par
la réunion de toutes les lettres numérales qu'elle
contient , l'année de l'événement qui en eſt l'objet.
Voici quelques- uns de ces chronographes :
nasCItVŕ CoMes , spLenDor artesIx.
DonVM CLI aC, regIs.
PVLChra FIDel MerCes .
LætVs aMor aCCenDIt Ignes,
Entre les différentes illuminations qui avoient
été préparées , on remarquoit aux croifées de
Pappartement que la Société Littéraire occupe à
l'hôtel du Gouverneur , trois tranfparens , fur
lefquels étoient peints autant de médaillons , imaginés
par M. Camp , Avocat , Membre de cette
Société , & actuellement Député des Etats à lạ
Cour. On croit devoir donner ici la defcription
de ces morceaux de peinture.
Premier Médaillon.
L'hiftoire de l'Artois caractérisée fpécifiquement
par une femme vêtue d'une faie blanche
rayée de pourpre ( 1 ) . Elle a fur la tête une couronne
de laurier , & une plume à la main . Devant
(1 ) Cette espece d'étoffe fe fabriquoit autrefois
par les habitans d'Arras , nommés Atrebates, avec
tant de réputation que les Romains en faifoient
leurs plus magniques habillemens.
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
elle eft un grand livre ouvert , fur la couverture
duquel fe voyent les Armes de la province . Elle
tient de la main gauche un médaillon portant
celles de Monfeigneur le Comte d'Artois , qu'elle
regarde avec un étonnement mêlé de joie. Une
pile de volumes imprimés & manuſcrits , fur laquelle
font les aîles & autres attributs du Temps ,
fert d'appui au livre que cette femme tient ouvert.
Elle a un pied pofé fur un débris de monument
antique , dont les reftes font épars. Auprès eft
une urne renverfée , d'où fe répand un grand
nombre de médailles .
Légende.
QUANTA FASTORUM GLORIA !
Exergue.
COMES DATUS IXA. OCT. M. DCC. LVII .
Second médaillon ,
Minerve affife , ferrant de fon bras gauche un
vafe aux Armes d'Artois , dans lequel eft planté
un rejetton de lys , qu'elle prend foin de cultiver.
A fes pieds font des trophées relatifs aux Arts &
aux Sciences.
Légende.
CURAT NOBISQUE COLIT.
Exergue.
SOC. LITT . ATR. SPES ET VOT.
Troisieme médaillon.
Les chiffres des Rois Louis VIII & Louis XV,
figurés par deux doubles IL , placés fous une
même couronne , & accompagnées refpectivement
JANVIER. 1758 . 175
des nombres VIII & XV . Un cordon bleu fort de
la couronne , entrelace les deux chiffres , & ſe
termine par un noeud , d'où pendent les Armes de
Monfeigneur le Comte d'Artois ( 1 ) .
Légende.
AB EVO IN ÆVUM.
Exergue.
DECUS FUNDATUM ET RESTITUTUM.
Le même jour 6 Novembre , vers les dix heures
du foir , il y eut dans la grande falle de l'Hôtel
de Ville , qu'on avoit fuperbement décorée , un
bal qui fut ouvert par M. l'Intendant avec Madame
la Comteffe de Houchin , épouse du Député
ordinaire de la Nobleffe des Etats . On y fervit
fur des buffets en gradins , un ambigu fuffifant
pour fatisfaire les goûts divers de deux mille perfonnes
au moins qui fe trouverent à ce bal .
Les Etats d'Artois différerent jufqu'à l'ouverture
de leur Affemblée générale , la folemnité de
leurs actions de graces & de leurs réjouiflances ,
afin que tous les Membres des trois Ordres fuflent
à portée d'y participer. Ce fut le lundi 21 Novembre
que le fit cette ouverture ; & après la
féance , qui fe tint dans la forme ordinaire fur les
dix heures du matin , on chanta dans l'Eglife des
Récollets un Te Deum en mufique , auquel M.
(1) Louis VIII , par fon Teftament du mois de
Juin 1225 , affigna l'Artois en partage à Robert
fon fecond fils , frere de S. Louis , de qui defcend la
branche de Bourbon. Depuis ce Robert , premier
Comte d'Artois , aucun fils de France n'en avoit
porté le titre.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
l'Evêque d'Arras officia pontificalement. M. fe
Duc de Chaulnes , Gouverneur de la Province ;
M. l'Intendant , & M. Briois , Premier Préfident
du Confeil Provincial , Commiffaires du Roi pour
la tenue des Etats , affifterent à cette cérémonie ,
accompagnés de tous les Membres de l'Affemblée.
Il y eut enfuite un magnifique dîner de deux cens
vingt-cinq couverts, auquel tous les Corps avoient
été invités. Sur la fin du repas , on but avec appareil
les fantés du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
& du nouveau Prince , qui furent annoncées
fucceffivement par des falves de boîtes & d'artillerie
; & les Députés ordinaires jetterent de l'argent
au peuple. Dès que la nuit fut venue , on tira
avec toute la réuffite poffible , un très- beau Feu
d'artifice au milieu de la grande place.
Ce feu avoit la forme d'un temple , dont le
premier
étage , quarré & élevé d'environ fept pieds
au deffus du pavé , fervoit de focle à tout l'édifice.
Quatre grandes rampes de dix marches occupoient
le milieu de chaque face , & conduifoient
à une galerie fermée de panneaux & d'acroteres
enrichis d'Armes du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
, & de Monfeigneur le Comte d'Artois , ainfi
que des Chiffres de la province.
Le principal corps établi fur le premier étage
avoit huit côtés , dont quatre plus larges que les
autres , faifant faillie & avant- corps , formoient
des portiques , & répondoient aux rampes. Aux
entrées de ces portiques étoient les figures fymboliques
de la fincérité & de la fidélité , qui caractérifent
les Artéfiens , & celles de la reconnoiffance
& de l'espérance , fentimens dont ce peuple eft
particuliérement affecté dans la circonftance préfente.
Les quatre côtés enfoncés étoient ornés de
iches , avec d'autres figures qui défignoient les
JANVIER. 1758. 177
Vertus protectrices du jeune Prince ; fçavoir , la
Religion , la Bonté , la Valeur & la Prudence.
Des emblêmes relatifs à ces vertus rempliffoient
le deffus des niches. La décoration générale de
toute cette partie étoit un ordre Ionique régulier ,
dont l'entablement faillant foutenoit une baluftrade
mêlée d'acroteres , fur chacun defquels on
voyoit des grouppes d'enfans , qui fembloient , en
exprimant leur joie , difputer à qui porteroit les
Armes du Roi , & celles des autres perfonnes de
la Famille Royale.
Sur le deuxieme étage étoit pofé un attique à
quatre faces , dont trois préfentoient des tableaux
emblématiques , & l'autre contenoir cette infcription
:
NOVO ARTESIA COMITI
Il y avoit des pilaftres aux angles de ce corps
d'architecture avec un entablement en faillie ,
lequel étoit couronné de quatre vafes de ronde
bolle. Une pyramide en mofaïque évidée , s'élevoit
fur l'attique qui lui fervoit de baſe , & portoit
fur fa cime les Armes d'Artois , furmontées
d'un foleil .
Aux quatre coins du temple , & à une diſtance
convenable , étoient de grands obéliſques décorés,
de chiffres , de médaillons , &c.
Toutes les parties de l'édifice étoient peintes
en grifaille , à l'exception des tableaux & des
emblêmes , qui l'étoient en camayeu de couleur
bleue. Mais cette fimplicité étoit relevée par l'éclat
de l'or répandu fur les armoiries , les infcriptions
, les cartouches , les guirlandes ; fur la pyramide
, fur les vafes , & fur tous les ornemens
où l'on avoit pu l'employer avec goût.
Cet ouvrage fut exécuté par les foins & fur les
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
deffeins du fieur Linque , Architecte , natif & hæ
bitant d'Arras.
Les Commiffaires de Sa Majesté & les Etats
virent jouer l'artifice d'un amphithéâtre dreffé à
l'un des bouts de la place , qui eft une des plus
vaftes du Royaume. Des fanfares de cors , trompettes
& timbales , animerent ce fpectacle , aprèslequel
plufieurs fontaines de vin coulerent pour
le peuple.
Les deux façades de l'Hôtel des Etats furent
illuminés par une quantité immenfe de lamprons
, dont l'arrangement deffinoit , fans confufion
, toute la belle architecture de cet hôtel Dans
un grand tableau tranfparent placé au deffus de
la porte d'entrée , on voyoit Lucine defcendant
du Ciel , & tenant dans fes bras le Prince nouveau-
né. Le Roi montroit à cette Déeffe la Province
d'Artois perſonnifiée qui , d'un air empreffé
, tendoit les mains pour recevoir l'augufte Enfant.
Un rayon de lumiere partant du vifage de
ce nouveau Comte , fe répandoit fur celui de la
Province ; & on lifoit fur une banderole ce chronographe
:
novo spLenDes CIt CoMIte.
A neuf heures du foir commença un concert ,
dans lequel on exécuta plufieurs pieces de mufique
Françoife & Italienne . A ce concert fuccéda
un ambigu pour les Dames , fervi fur deux tables
de foixante perfonnes chacune . La fête fut terminée
par un grand bal , que M. le Duc de
Chaulnes ouvrit avec Madame la Comteffe de
Houchin , & qui dura jufqu'au jour. Rien n'y
fut oublié , foit pour la décoration des trois falles
où l'on danfa , foit pour la maniere dont elles
furent éclairées , foit pour la fymphonie & les
rafraîchiffemens de toute efpece.
JANVIER . 1758. 179
M. l'Evêque d'Arras donna de grands foupers
la veille de l'ouverture & le jour de la clôture
des Etats. Pendant la fête du 21 , on diftribua
abondamment dans fon palais du pain , des viandes
, de la biere , du bois & de Pargent à cinq
cens perfonnes au moins . La maison du Bon
Pafteur , qui renferme plus de cent pauvres filles ,
a éprouvé les mêmes libéralités de la part de ce
Prélat.
Le 6 & le 21 , M. de Briois , Abbé de S. Vaaſt ,
fit tirer beaucoup d'artifice. Il a pareillement
fignalé fa charité , en faisant délivrer aux pauvres
quatre mille pains , du poids de trois livres &
demie:
M. de Caumartin qui , depuis le commencement
de l'Affemblée des Etats avoit donné des
preuves de fa magnificence ordinaire , y ajouta
le Dimanche 27 Novembre un dîner de cent trente
couverts. Ce feftin ne fut que pour les hommes ;
mais environ quatre- vingts Dames fouperent le
même jour à l'intendance , où il y eut audi un
bal qui ne laiffa rien à défirer . M. le premier
Préſident du Confeil d'Artois s'étoit diftingué de
fon côté le jeudi précédent , par un dîner fuivi
d'un bal , qui fut interrompu pour voir un bouquet
d'artifice & une illumination terreftre , formée
avec goût dans le parterre du jardin de ce
Magiftrat. Il fit fervir fur les neuf heures un ambigu
; après lequel il y eut concert , & l'on reprit
le bal qui ne finit qu'avec la nuit.
Enfin le 30 Novembre , les RR. PP. Jéfuites
du College d'Arras firent chanter dans leur Eglife
le Te Deum & l'Exaudiat , par toute la mufique
de la Cathédrale . M. l'Evêque d'Arra y officia ,
& les Etats qu'on avoit invités à la cérémonie ,
affifterent en corps ; après quoi ils pafferent dans
y
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la falle des Actes , où le R. P. Dubuiffon , Profeffeur
de Rhétorique , leur adreffa une harangue
latine , dont l'objet étoit de féliciter la province
d'Artois fur la naiffance du nouveau Comte.
L'Orateur s'attacha à prouver dans la premiere
partie de fon difcours , qu'il ne pouvoit rien arriver
de plus avantageux à la Province , que de
voir fon nom porté par un Prince de la Maifon de
Bourbon ; & dans la feconde , qu'aucune Province
n'étoit plus digne de cette grace.
Les PP. Jéfuites ont fourni ce jour là de quoi
dîner à douze pauvres familles de chacune des
onze Paroiffes de la Ville. Les écoliers , tant externes
que penfionnaires , qui font de la Congré
gation de la Vierge , ont donné le même jour à
dîner & à fouper aux malheureux détenus dans
les prifons royales , lefquels étoient au nombre
de quarante , les ont fervis eux- mêmes , & leur ont
encore diftribué des aumônes.
Les autres Villes de l'Artois n'ont pas témoi
gné moins d'ardeur que la Capitale à célébrer
une époque fi glorieufe pour la Province ; & de
fimples Bourgades ont donné en cette occafion
les marques les plus éclatantes de leur zele & de
leur alégreffe.
Le Roi a nommé le Maréchal de Tomond ,
pour commander fur les côtes de la Méditerranée .
Sa Majefté a auffi difpofé du commandement de
la Guyenne en faveur du Comte de Langeron
Lieutenant-Général de fes armées , & Elle a donné
au Comte de Gramont , Brigadier d'Infanterie,
& Menin de Monfeigneur le Dauphin , le Commandement
des troupes , dans la partie du Gouvernement
de la Guyenne , qui dépend de la Généralité
d'Aufch.
Sur la démiffion de Madame la Ducheffe d'Antin,
JANVIER. 1758.
181
de la place de Dame du Palais de la Reine , le Roi a
nommé le 25 Novembre Madame la Comteffe de
Clermont-Tonnere pour la remplacer.
Le 27, M. le Comte de Rochechouart prêta ferment
entre les mains du Roi , pour le Gouvernement
de l'Orléannois.
M. Le Duc de Chaulnes étant revenu de l'armée
du Maréchal Duc de Richelieu , pour tenir les
Etats d'Artois , en fit l'ouverture à Arras le 21
Novembre.
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Résumé : Description des Fêtes données en la ville d'Arras, à l'occasion de la Naissance de Monseigneur le Comte d'Artois.
À l'occasion de la naissance du Comte d'Artois, Arras a organisé des festivités marquantes. Dès l'annonce de la nouvelle le 11 octobre, des illuminations et des salves d'artillerie ont exprimé la joie publique. L'évêque d'Arras a ordonné un Te Deum le 6 novembre, accompagné d'un mandement célébrant la naissance du prince et appelant à la prière pour sa conservation. Le roi a demandé la célébration du Te Deum dans toutes les églises du diocèse. Le jour de la fête, des cloches ont sonné, des salves d'artillerie ont retenti, et un dîner somptueux a été organisé à l'Hôtel de Ville, avec la présence de personnalités locales. Pendant le repas, de l'argent et des vivres ont été distribués au peuple. Une pièce poétique de M. Harduin a été lue, exprimant la joie et la reconnaissance des citoyens d'Arras. Un feu d'artifice et des illuminations étaient prévus, mais la pluie a perturbé leur réalisation. L'édifice pour le feu d'artifice, conçu par l'architecte Beffara, était orné des armes royales et de chronogrammes. La Société Littéraire a exposé des transparents avec des médaillons imaginés par M. Camp, dont le premier représentait l'histoire de l'Artois symbolisée par une femme tenant un médaillon aux armes du Comte d'Artois. Le 6 novembre, un bal a été organisé à l'Hôtel de Ville, décoré somptueusement, avec un buffet pour deux mille personnes. Les États d'Artois ont reporté leurs actions de grâce pour permettre à tous les membres de participer. Le 21 novembre, après une séance solennelle, un Te Deum a été chanté à l'église des Récollets, suivi d'un dîner pour deux cent vingt-cinq personnes. Des salves d'artillerie ont annoncé les santés du Roi, du Dauphin et du nouveau prince, et des pièces d'argent ont été jetées au peuple. Un feu d'artifice en forme de temple a été tiré sur la grande place, illustrant diverses vertus et emblèmes. Les façades de l'Hôtel des États ont été illuminées, et un concert ainsi qu'un bal ont clôturé la fête. Des soupers et distributions de vivres aux pauvres ont été organisés par l'évêque d'Arras et d'autres dignitaires. Le 30 novembre, les Jésuites ont chanté un Te Deum, et une harangue latine a félicité la province pour la naissance du nouveau Comte. D'autres villes de l'Artois ont également célébré cet événement. Par ailleurs, le Roi a nommé de nouveaux commandants pour les côtes de la Méditerranée, la Guyenne, et le Gouvernement de l'Orléannois.
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67
p. 211-214
MORTS.
Début :
Messire Florent Jean de Valiere, Lieutenant Général des Armées du Roi, [...]
Mots clefs :
Florent Jean de la Valiere, Lieutenant général des armées du roi, Morts, Talents, Vertus, Artillerie, Siège, Jean de La Fontaine, Vers, Héroïsme, Évêque, Cardinal, Comte, Marquis, Maison Russo
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texteReconnaissance textuelle : MORTS.
MORT S.
>
ESSIRE Florent Jean de Valiere , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Grand - Croix
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Gouverneur
de Bergues , ancien Directeur de l'Artil- ·´
lerie , Affocié libre de l'Académie des Sciences
eft mort à Paris le 6 Janvier âgé de 93 ans. La
vieilletle d'un grand homme eft encore utile à fa
patrie , en ce qu'elle eft une leçon vivante ; & à
quelque âge qu'il difparoiffe de la Terre, c'eſt une
perte pour l'humanité. Les vertus & les talents
de cet Officier refpectable , lui avoient acquis une
eftime univerfelle. D'abord , il s'étoit diftingué ,
par les principes fimples qu'il indiqua fur la conduite
des Mines & des Contre-Mines , principes
dont il détermina l'application avec cette rare
fagacité qui feule pouvoit foumettre à une théorie
exacte la bifarrerie des effets de la poudre. C'eft
à lui que la France doit la fupériorité où eft parvenu
le corps de l'Artillerie , le premier de l'Europe
en ce genre , par les établitlemens digne la grandeur
du Roi , que M. de Valiere a formés en
1720. dans cette partie , & qu'il a dirigés depuis
avec tant de fageſſe & de zéle ; mais furtout par
les inftructions qu'il a données fur cet objet , &
l'attention qu'il a mife à diftinguer les fujets ,
& à les placer fuivant leur aptitude aux différentes
fonctions du fervice de l'artillerie. Sa fupériorité
dans l'attaque & la défenfe des Places , eft
212: MERCURE DE FRANCE.
bien connue par les fiéges nombreux où il efi a
donné les preuves les plus fignalées.
C'eft au fiége du Quefnoy que M. de Valiere
acommandé pour la premiere fois l'artillerie en
chef. Il y fit voir ce que peut l'artillerie bien employée.
Il éteignit en 24 heures , avec 38 - piéces
de canon , 84 bouches à feu que l'Ennemi avoit
fur le front de l'attaque de la Place .
Son foixantiéme & dernier Siége a été celui de
Fribourg en 1744. Quoiqu'il eût été expoſé aur
plus grands dangers pendant foixante ans de fervice
où il s'eft trouvé à tant de Siéges & de Batailles;
quoiqu'il n'y ait aucune efpéce d'armes dont
il n'eût été bleffé , exemple unique peut-être dans
l'hiftoire ; il a fini fa longue carriere au milieu de
fa famille , fans douleur , fans impatience, dans
l'accablement du poids des années ; état qui a
précedé fa fin de onze mois & l'a tenu au lit juſ
qu'à la mort qu'il a vu arriver en Héros Chrétien.
C'eft bien- là le couchant de la vie de l'homme
jufte,que la Fontaine a peint par ces mots fublimes,
C'est le foir d'un beau jour
Avec des vértus héroïques & des talens fi fupérieurs
, M. de Valiere étoit l'homme le plus
fimple & le plus modefte. La valeur cette vertu
qui fait violence à la Nature , étoit en lukt
douce & tranquille. Or fçait qu'il a borné toute
fon ambition ´à donner'dans ſes enfans à ſon
Roi & à fa Patrie de dignes héritiers de fes ta
lents & de fes vertus . L'aîné de fes fils , aujour
d'hui fon fucceffeur , opéroit pour la premiere
fois , fous les yeux de fon pere , au dernier fiége
de Philifbourg en 1734. La batterie qu'il commandoit
attiroit tout le feu des ennemis , & cette
grêle de boulets & de bombes caufoit quelquefois
des diftractions au jeune Elève. Son pere , qu
FEVRIER. 1759. 213
l'obſervoit , lui dit du ton de l'amitié : Si vous
étiez bien occupé de ce que vous faites , vous ne
vous appercevriez pas mon fils , de toutes ces
chofes la.
>
Les vertus guerrières de ce Grand- homme
étoient couronnées par un défintéreffementà toute
épreuve ; & du milieu des batailles , il rapportoit
dans la fociété des moeurs douces & pures qui en
faifoient le charme. C'eſt de lui que M. de Fontenelle
a dit :
De rares talens pour la guerre
En lui furent unis au coeur le plus humain
Jupiter le chargea de lancer fon tonnerre :
Minerve conduifit ſa main.
Un fi bon coeur , une ame fi belle , un fi rare
génie , ont honoré l'humanité. Sa mémoire fera
toujours chere à tout homme de bien , & en vénération
à tout bon François.
MESSIRE Antoine- René de la Roche de Fontenilles
Evêque de Meaux , premier Aumônier de
Madame , Abbé Commendataire des Abbayes de
Saint- Faron , Ordre de Saint Benoît , diocèle
de Meaux, & d'Auberive Ordre de Câteaux , diocèfe
de Langres , & Prieur de Saint Pierre d'Abbeville
, Ordre de Clugny , diocèse d'Amiens , eſt
mort le 7 Janvier , dans fon Palais Epifcopal ,
dans la foixantiéme année de fon âge.
LE CARDINAL d'Argenvilliers eft mort à Røme
le 23 Décembre.
MARIE-Charlotte de Pas-Feuquieres , veuve de
Gafpard , Marquis d'Offun , mere du Marquis
d'Offun , Chevalier des Ordres du Roi , & fon
Ambaſſadeur - extraordinaire auprès du Roi des
Deux- Siciles , mourut dans cette Ville le 4 Janvier
, dans la foixante-dixiéme année de fon âge .
Le fieur Brunet de la Vaiffiere , Chevalier de
214 MERCURE DE FRANCE .
l'Ordre-Royal & Militaire de Saint-Louis , mourut
à Saint Didier en Champagne le 24 de Décembre
, dans fa quatre- vingt-treizième année.
Il avoit paffé foixante - douze ans au ſervice du
Roi. Il s'étoit trouvé à la bataille de Stafarde
en 1690.
Anne de Brunſwick d'Hanovre , Gouvernante
des Provinces - Unies , fille aînée du Roi d'Angleterre
, veuve , depuis le 22 Octobre 1751 , de
Guillaume Charles - Henri Friſon de Naffau-
Dieft , Stathouder , mourut à la Haye le 13
Janvier , dans la cinquantiéme année de fon âge.
-
Meffire Paul de Roux , des Comtes de la Rie ,
Marquis de Gaubert & de Courbon , Baron des
Angles , premier Préſident du Parlement de Navarre
, mourut à Montpellier le 21 Décembre.
Il étoit fils d'Alexandre de Roux & de Marianne
de Piolenc. Il avoit fuccédé à fonPere dans la charge
de premierPréſident du Parlement de Navarre.
Il avoit eu de fon premier mariage avec Magdelaine
de Bullion , la Marquiſe de Coriolis d'Elpinoufe
; & de fon fecond mariage avec Louife
de Lons , la Marquife de Mefples & la Marquife
de Gaubert. Il étoit Chef d'une des branches de
la Maiſon Ruffo , qui a paſſé en France à la ſuite
de la Reine Jeanne . Cette Maiſon poſſéde encore
aujourd'hui dans ce Royaume partie des
terres qui leur furent données pour lors par cette
Princeffe en dédommagement de celles qu'elle
perdoit dans le Royaume de Naples.
>
ESSIRE Florent Jean de Valiere , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Grand - Croix
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Gouverneur
de Bergues , ancien Directeur de l'Artil- ·´
lerie , Affocié libre de l'Académie des Sciences
eft mort à Paris le 6 Janvier âgé de 93 ans. La
vieilletle d'un grand homme eft encore utile à fa
patrie , en ce qu'elle eft une leçon vivante ; & à
quelque âge qu'il difparoiffe de la Terre, c'eſt une
perte pour l'humanité. Les vertus & les talents
de cet Officier refpectable , lui avoient acquis une
eftime univerfelle. D'abord , il s'étoit diftingué ,
par les principes fimples qu'il indiqua fur la conduite
des Mines & des Contre-Mines , principes
dont il détermina l'application avec cette rare
fagacité qui feule pouvoit foumettre à une théorie
exacte la bifarrerie des effets de la poudre. C'eft
à lui que la France doit la fupériorité où eft parvenu
le corps de l'Artillerie , le premier de l'Europe
en ce genre , par les établitlemens digne la grandeur
du Roi , que M. de Valiere a formés en
1720. dans cette partie , & qu'il a dirigés depuis
avec tant de fageſſe & de zéle ; mais furtout par
les inftructions qu'il a données fur cet objet , &
l'attention qu'il a mife à diftinguer les fujets ,
& à les placer fuivant leur aptitude aux différentes
fonctions du fervice de l'artillerie. Sa fupériorité
dans l'attaque & la défenfe des Places , eft
212: MERCURE DE FRANCE.
bien connue par les fiéges nombreux où il efi a
donné les preuves les plus fignalées.
C'eft au fiége du Quefnoy que M. de Valiere
acommandé pour la premiere fois l'artillerie en
chef. Il y fit voir ce que peut l'artillerie bien employée.
Il éteignit en 24 heures , avec 38 - piéces
de canon , 84 bouches à feu que l'Ennemi avoit
fur le front de l'attaque de la Place .
Son foixantiéme & dernier Siége a été celui de
Fribourg en 1744. Quoiqu'il eût été expoſé aur
plus grands dangers pendant foixante ans de fervice
où il s'eft trouvé à tant de Siéges & de Batailles;
quoiqu'il n'y ait aucune efpéce d'armes dont
il n'eût été bleffé , exemple unique peut-être dans
l'hiftoire ; il a fini fa longue carriere au milieu de
fa famille , fans douleur , fans impatience, dans
l'accablement du poids des années ; état qui a
précedé fa fin de onze mois & l'a tenu au lit juſ
qu'à la mort qu'il a vu arriver en Héros Chrétien.
C'eft bien- là le couchant de la vie de l'homme
jufte,que la Fontaine a peint par ces mots fublimes,
C'est le foir d'un beau jour
Avec des vértus héroïques & des talens fi fupérieurs
, M. de Valiere étoit l'homme le plus
fimple & le plus modefte. La valeur cette vertu
qui fait violence à la Nature , étoit en lukt
douce & tranquille. Or fçait qu'il a borné toute
fon ambition ´à donner'dans ſes enfans à ſon
Roi & à fa Patrie de dignes héritiers de fes ta
lents & de fes vertus . L'aîné de fes fils , aujour
d'hui fon fucceffeur , opéroit pour la premiere
fois , fous les yeux de fon pere , au dernier fiége
de Philifbourg en 1734. La batterie qu'il commandoit
attiroit tout le feu des ennemis , & cette
grêle de boulets & de bombes caufoit quelquefois
des diftractions au jeune Elève. Son pere , qu
FEVRIER. 1759. 213
l'obſervoit , lui dit du ton de l'amitié : Si vous
étiez bien occupé de ce que vous faites , vous ne
vous appercevriez pas mon fils , de toutes ces
chofes la.
>
Les vertus guerrières de ce Grand- homme
étoient couronnées par un défintéreffementà toute
épreuve ; & du milieu des batailles , il rapportoit
dans la fociété des moeurs douces & pures qui en
faifoient le charme. C'eſt de lui que M. de Fontenelle
a dit :
De rares talens pour la guerre
En lui furent unis au coeur le plus humain
Jupiter le chargea de lancer fon tonnerre :
Minerve conduifit ſa main.
Un fi bon coeur , une ame fi belle , un fi rare
génie , ont honoré l'humanité. Sa mémoire fera
toujours chere à tout homme de bien , & en vénération
à tout bon François.
MESSIRE Antoine- René de la Roche de Fontenilles
Evêque de Meaux , premier Aumônier de
Madame , Abbé Commendataire des Abbayes de
Saint- Faron , Ordre de Saint Benoît , diocèle
de Meaux, & d'Auberive Ordre de Câteaux , diocèfe
de Langres , & Prieur de Saint Pierre d'Abbeville
, Ordre de Clugny , diocèse d'Amiens , eſt
mort le 7 Janvier , dans fon Palais Epifcopal ,
dans la foixantiéme année de fon âge.
LE CARDINAL d'Argenvilliers eft mort à Røme
le 23 Décembre.
MARIE-Charlotte de Pas-Feuquieres , veuve de
Gafpard , Marquis d'Offun , mere du Marquis
d'Offun , Chevalier des Ordres du Roi , & fon
Ambaſſadeur - extraordinaire auprès du Roi des
Deux- Siciles , mourut dans cette Ville le 4 Janvier
, dans la foixante-dixiéme année de fon âge .
Le fieur Brunet de la Vaiffiere , Chevalier de
214 MERCURE DE FRANCE .
l'Ordre-Royal & Militaire de Saint-Louis , mourut
à Saint Didier en Champagne le 24 de Décembre
, dans fa quatre- vingt-treizième année.
Il avoit paffé foixante - douze ans au ſervice du
Roi. Il s'étoit trouvé à la bataille de Stafarde
en 1690.
Anne de Brunſwick d'Hanovre , Gouvernante
des Provinces - Unies , fille aînée du Roi d'Angleterre
, veuve , depuis le 22 Octobre 1751 , de
Guillaume Charles - Henri Friſon de Naffau-
Dieft , Stathouder , mourut à la Haye le 13
Janvier , dans la cinquantiéme année de fon âge.
-
Meffire Paul de Roux , des Comtes de la Rie ,
Marquis de Gaubert & de Courbon , Baron des
Angles , premier Préſident du Parlement de Navarre
, mourut à Montpellier le 21 Décembre.
Il étoit fils d'Alexandre de Roux & de Marianne
de Piolenc. Il avoit fuccédé à fonPere dans la charge
de premierPréſident du Parlement de Navarre.
Il avoit eu de fon premier mariage avec Magdelaine
de Bullion , la Marquiſe de Coriolis d'Elpinoufe
; & de fon fecond mariage avec Louife
de Lons , la Marquife de Mefples & la Marquife
de Gaubert. Il étoit Chef d'une des branches de
la Maiſon Ruffo , qui a paſſé en France à la ſuite
de la Reine Jeanne . Cette Maiſon poſſéde encore
aujourd'hui dans ce Royaume partie des
terres qui leur furent données pour lors par cette
Princeffe en dédommagement de celles qu'elle
perdoit dans le Royaume de Naples.
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Résumé : MORTS.
Le texte relate le décès de plusieurs personnalités notables. Florent Jean de Valiere, Lieutenant Général des Armées du Roi, Grand-Croix de l'Ordre Royal et Militaire de Saint-Louis, Gouverneur de Bergues, ancien Directeur de l'Artillerie et Associé libre de l'Académie des Sciences, est décédé à Paris le 6 janvier à l'âge de 93 ans. Sa carrière a été marquée par des contributions significatives à l'artillerie, notamment par l'établissement de principes simples pour la conduite des mines et des contre-mines, et par la formation d'un corps d'artillerie supérieur en Europe. Il s'est distingué lors de nombreux sièges, notamment ceux du Quesnoy et de Fribourg en 1744. Malgré les blessures et les dangers encourus, il a terminé sa carrière entouré de sa famille. De Valiere était également connu pour sa simplicité, sa modestie et son désintéressement. Le texte mentionne également le décès de plusieurs autres personnalités : Messire Antoine-René de la Roche de Fontenilles, Évêque de Meaux, le Cardinal d'Argenvilliers, Marie-Charlotte de Pas-Feuquieres, veuve du Marquis d'Offun, le Sieur Brunet de la Vaissière, Chevalier de Saint-Louis, Anne de Brunswick d'Hanovre, Gouvernante des Provinces-Unies, et Meffire Paul de Roux, Marquis de Gaubert et de Courbon, Premier Président du Parlement de Navarre.
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68
p. 210-213
MORTS.
Début :
Le Lundi 26 Mars, M. François-Antoine Olivier de Senozan, Avocat-Général au [...]
Mots clefs :
Avocat général au Grand Conseil, Mort, M. de Senozan, Éducation, Fonctions, Devoir, Vertus, Magistrature, Mademoiselle , Prince, Cardinal, Marquis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MORTS.
MORT S.
E Lundi 26 Mars , M. François-Antoine
Olivier de Senozan , Avocat- Général au Grand-
Confeil , mourut âgé de vingt- deux ans & quelques
mois.
AVRIL. 1759. 111
Que la foule des hommes vulgaires paffe comme
une ombre : c'eft un spectacle auquel l'habitude
nous a rendus preſque infenfibles; mais que l'un de
ces hommes choifis , que le Ciel éléve aux grandes
Places , avec les talens & les vertus les plus dignes
de les remplir ; que l'un de ces hommes précieux
à l'humanité , foit moillonné comme dans
fa fleur , qu'avec lui périllent les efpérances d'une
vie laborieufe & confacrée au bien public : il
n'eft pas un bon Citoyen qui ne gémille de fa
perte , & qui ne pleure fur fon tombeau.
M. de Senozan naquit à Paris le 13 Novembre
1736 , de M. Jean-Antoine de Senozan , & de
Dame Anne-Nicole de Lamoignon , fille de M.
le Chancelier. D'une jeunelle aufli utilement remplie
tous les progrès font intéreffans. A douze
ans il fortit du Collège de Louis- le-Grand , où il
avoit fait les humanités. Des Maîtres particuliers
lui donnèrent des leçons de Philofophie dans la
mailon paternelle , la meilleure de toutes les
Ecoles , quand les Parens le veulent bien . Il fit fon
droit avec difpenfe d'âge , prêta ferment d'Avocat
, au mois de Septembre 1754 , & plaida peu
de tems après avec un applaudiffement unanime.
Il fut reçu Subftitut de M. le Procureur Général ,
au mois de Février de l'année fuivante ; & le 25
Juin de la même année , il fuccéda à M. Seguier
dans la Charge d'Avocat Général au Grand Confeil
. D'abord il eut pour Collégue M. de Tourni
qui l'aida de fes lumières ; mais bientôt après M.de
Tourni pafla au Confeil , & M. de Senozan fe
vit obligé de foutenir feul tout le poids de cette
Place importante . Si l'on confidére que depuis
plufieurs années le Gouvernement y retenoit M.
de Tourni pour y avoir un homme dignede toute
fa confiance , & que le moment où l'on permet
qu'il en abandonne les fonctions , eft celui où il
212 MERCURE DE FRANCE.
n'y laiffe qu'un Collégue de vingt ans , on jugera
de la haute opinion que ce eune Magiftrat avoit
donnée de fa fageffe . Quelques mois après M. de
Senozan eut pour Collégue M. Dauriac fon coufin
qui depuis a partagé avec lui la confi lération publique,
mais qui n'avoit alors que dix fept ans.
M. de Senozan livré à lui- même , fuffit aux
fonctions d'une Charge qui demande un Magif
trat conſommé ; & il l'a remplie juſqu'à la mort
de manière à fervir de modèle , dans un âge
où les hommes les plus heureuſement nés ont
encore befoin de leçons.
L'amour de fon devoir & une application infatigable
au travail , le déroboient à toutes les
diffipations de la jeuneffe. Il n'a jamais été enfant
; & pour lui les premières années fembloient
être l'âge de maturité. Il avoit cette fimplicité
de moeurs qui formoit le caractère vénérable
de l'ancienne Magiftrature ; la gravité qui eft la
décence de fon état n'avoit en lui rien d'affecté ;
il étoit pieux & modefte , auffi éloigné du Fanatifme
que de l'irréligion ; févère pour lui feul , &
indulgent pour les femblables. Sans vanité , fans
oftentation , il cherchoit la folide gloire dont fon
état eft fufceptible ; mais il ne l'apprécioit qu'à
fa jufte valeur : il l'a fouvent facrifiée à l'amitié
& au defir d'obliger , encore avoit- il la délicateſſe
de cacher ces facrifices , qui ne font connus que
depuis la mort.
C'eft une perte réelle pour la Magiftrature,mais
c'en eft une irréparable pour fa famille & pour
fes amis. Un homme vertueux qui lui a été tendrement
attaché, m'a dit ,en parlant de la modeftie
& de l'humanité qui formoient fon caractère :
» Perfonne n'a jamais été plus appliqué à fes de-
> voirs; ilfembloit qu'il ignorât fes fuccès; & je l'ai
vû plus d'une fois verfer des larmes fur le fort.
AVRIL. 1759. 21
>> des malheureux Plaideurs contre qui la févérité
des Loix le forçoient de conclure.
Louie de Mailly dice Mademoiſelle de Buire ,
mourut le 26 Mars à Lille en Flandres , elle
étoit la derniere de la branche de Mailly Duquelnoy
, fortie de celle de Mailly Haucourt en
4559.
Le Prince de Crouy lui fuccéde dans tous fes
biens à titre de defcendance par ſa mere .
Nicolas de Saulx de Tavannes , Cardinal de la
fainte Eglife Romaine , Archevêque de Rouen ,
Primat de Normandie , Grand Aumônier de
France , Commandeur de l'Ordre du S. Elprit ,
& Proviſeur de Sorbonne , mourut à Paris le 10 ,
dans la foixante neuvième année de fon âge. La
douceur de fes moeurs & la fageffe de fon gouvernement
dans fon Diocéſe , l'avoient rendu digne
d'être honoré de la confiance du Roi & de
celle de la Reine dont il avoit été Grand Aumônier
.
Le fieur de Vigier , Supérieur de la Commu
nauté des Prêtres de S. Sulpice , Abbé de l'Abbaye
Royale de Bonlieu , Ordre de Cîteaux , Diocele
de Limoges , eft mort en cette Ville le 3 ,
âgé de cinquante- quatre ans.
Meffire Paul de la Roche- Aymon , Marquis
de Saint Maixant , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Lieutenant Général & Directeur
en Chef de l'Artillerie , au Département de la
Haute & Balle Normandie , eft mort à Paris le
22 , dans la foixante feizième année de fon âge.
E Lundi 26 Mars , M. François-Antoine
Olivier de Senozan , Avocat- Général au Grand-
Confeil , mourut âgé de vingt- deux ans & quelques
mois.
AVRIL. 1759. 111
Que la foule des hommes vulgaires paffe comme
une ombre : c'eft un spectacle auquel l'habitude
nous a rendus preſque infenfibles; mais que l'un de
ces hommes choifis , que le Ciel éléve aux grandes
Places , avec les talens & les vertus les plus dignes
de les remplir ; que l'un de ces hommes précieux
à l'humanité , foit moillonné comme dans
fa fleur , qu'avec lui périllent les efpérances d'une
vie laborieufe & confacrée au bien public : il
n'eft pas un bon Citoyen qui ne gémille de fa
perte , & qui ne pleure fur fon tombeau.
M. de Senozan naquit à Paris le 13 Novembre
1736 , de M. Jean-Antoine de Senozan , & de
Dame Anne-Nicole de Lamoignon , fille de M.
le Chancelier. D'une jeunelle aufli utilement remplie
tous les progrès font intéreffans. A douze
ans il fortit du Collège de Louis- le-Grand , où il
avoit fait les humanités. Des Maîtres particuliers
lui donnèrent des leçons de Philofophie dans la
mailon paternelle , la meilleure de toutes les
Ecoles , quand les Parens le veulent bien . Il fit fon
droit avec difpenfe d'âge , prêta ferment d'Avocat
, au mois de Septembre 1754 , & plaida peu
de tems après avec un applaudiffement unanime.
Il fut reçu Subftitut de M. le Procureur Général ,
au mois de Février de l'année fuivante ; & le 25
Juin de la même année , il fuccéda à M. Seguier
dans la Charge d'Avocat Général au Grand Confeil
. D'abord il eut pour Collégue M. de Tourni
qui l'aida de fes lumières ; mais bientôt après M.de
Tourni pafla au Confeil , & M. de Senozan fe
vit obligé de foutenir feul tout le poids de cette
Place importante . Si l'on confidére que depuis
plufieurs années le Gouvernement y retenoit M.
de Tourni pour y avoir un homme dignede toute
fa confiance , & que le moment où l'on permet
qu'il en abandonne les fonctions , eft celui où il
212 MERCURE DE FRANCE.
n'y laiffe qu'un Collégue de vingt ans , on jugera
de la haute opinion que ce eune Magiftrat avoit
donnée de fa fageffe . Quelques mois après M. de
Senozan eut pour Collégue M. Dauriac fon coufin
qui depuis a partagé avec lui la confi lération publique,
mais qui n'avoit alors que dix fept ans.
M. de Senozan livré à lui- même , fuffit aux
fonctions d'une Charge qui demande un Magif
trat conſommé ; & il l'a remplie juſqu'à la mort
de manière à fervir de modèle , dans un âge
où les hommes les plus heureuſement nés ont
encore befoin de leçons.
L'amour de fon devoir & une application infatigable
au travail , le déroboient à toutes les
diffipations de la jeuneffe. Il n'a jamais été enfant
; & pour lui les premières années fembloient
être l'âge de maturité. Il avoit cette fimplicité
de moeurs qui formoit le caractère vénérable
de l'ancienne Magiftrature ; la gravité qui eft la
décence de fon état n'avoit en lui rien d'affecté ;
il étoit pieux & modefte , auffi éloigné du Fanatifme
que de l'irréligion ; févère pour lui feul , &
indulgent pour les femblables. Sans vanité , fans
oftentation , il cherchoit la folide gloire dont fon
état eft fufceptible ; mais il ne l'apprécioit qu'à
fa jufte valeur : il l'a fouvent facrifiée à l'amitié
& au defir d'obliger , encore avoit- il la délicateſſe
de cacher ces facrifices , qui ne font connus que
depuis la mort.
C'eft une perte réelle pour la Magiftrature,mais
c'en eft une irréparable pour fa famille & pour
fes amis. Un homme vertueux qui lui a été tendrement
attaché, m'a dit ,en parlant de la modeftie
& de l'humanité qui formoient fon caractère :
» Perfonne n'a jamais été plus appliqué à fes de-
> voirs; ilfembloit qu'il ignorât fes fuccès; & je l'ai
vû plus d'une fois verfer des larmes fur le fort.
AVRIL. 1759. 21
>> des malheureux Plaideurs contre qui la févérité
des Loix le forçoient de conclure.
Louie de Mailly dice Mademoiſelle de Buire ,
mourut le 26 Mars à Lille en Flandres , elle
étoit la derniere de la branche de Mailly Duquelnoy
, fortie de celle de Mailly Haucourt en
4559.
Le Prince de Crouy lui fuccéde dans tous fes
biens à titre de defcendance par ſa mere .
Nicolas de Saulx de Tavannes , Cardinal de la
fainte Eglife Romaine , Archevêque de Rouen ,
Primat de Normandie , Grand Aumônier de
France , Commandeur de l'Ordre du S. Elprit ,
& Proviſeur de Sorbonne , mourut à Paris le 10 ,
dans la foixante neuvième année de fon âge. La
douceur de fes moeurs & la fageffe de fon gouvernement
dans fon Diocéſe , l'avoient rendu digne
d'être honoré de la confiance du Roi & de
celle de la Reine dont il avoit été Grand Aumônier
.
Le fieur de Vigier , Supérieur de la Commu
nauté des Prêtres de S. Sulpice , Abbé de l'Abbaye
Royale de Bonlieu , Ordre de Cîteaux , Diocele
de Limoges , eft mort en cette Ville le 3 ,
âgé de cinquante- quatre ans.
Meffire Paul de la Roche- Aymon , Marquis
de Saint Maixant , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Lieutenant Général & Directeur
en Chef de l'Artillerie , au Département de la
Haute & Balle Normandie , eft mort à Paris le
22 , dans la foixante feizième année de fon âge.
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Résumé : MORTS.
Le texte relate la vie et la mort de François-Antoine Olivier de Senozan, Avocat-Général au Grand-Conseil, décédé le 26 mars 1759 à l'âge de vingt-deux ans. Né à Paris le 13 novembre 1736, il était le fils de Jean-Antoine de Senozan et d'Anne-Nicole de Lamoignon, fille du Chancelier. Senozan a démontré très tôt des aptitudes exceptionnelles, sortant du Collège de Louis-le-Grand à douze ans et poursuivant ses études avec des maîtres particuliers. Il a obtenu sa licence en droit et a été reçu avocat en septembre 1754. En février 1755, il est devenu substitut du Procureur Général et, le 25 juin de la même année, a succédé à M. Seguier comme Avocat Général au Grand-Conseil. Malgré son jeune âge, il a été rapidement reconnu pour sa sagesse et son dévouement, remplissant ses fonctions avec une maturité remarquable. Sa vie a été marquée par une application infatigable et une simplicité de mœurs. Sa mort a été perçue comme une perte irréparable pour la magistrature, sa famille et ses amis. Le texte mentionne également le décès de Louise de Mailly, du Cardinal de Saulx de Tavannes, du Sieur de Vigier et de Paul de la Roche-Aymon, Marquis de Saint Maixant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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69
p. 207-213
DE PARIS, le 8 Mars.
Début :
Charlotte-Godefride-Elisbeth de Rohan-Soubise, Princesse de Condé, mourut, [...]
Mots clefs :
Princesse de Condé, Décès, Prince de Soubise, Vertus, Corps embaumé, Cortège funéraire, Carosses, Couvent, Religieux, Prières, Deuil, Assemblée générale du Clergé de France, Archevêque, Audience du roi, Conseiller d'État, Ministre, Cérémonies, Assemblée du Clergé, Don, Société royale de Londres, Élection, Tremblements de terre, Ouragan, Capitaine, Irlande, Garnison, Officiers, Chevaliers, Gardes suisses, Ile de Mann, Combat, Anglais, Pondichéry, Blessés et morts, Compagnie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE PARIS, le 8 Mars.
DE PARIS , le 8 Mars.
Charlotte - Godefride - Elifabeth de Rohan - Soubife,
Princeffe de Condé , mourut, a l'Hôtel de
Condé , la nuit du Mardi au Mercredi
dernier ,
dans le vingt- uniéme jour de fa maladie , &
la vingt
- troiliéme année de fon âge. Cette Princeffe
étoit fille de Charles de Rohan , Prince de
Soubife
,
Maréchal deFrance, Pair du Royaume,
Capitaine-
Lieutenant
des Gendarmes de la garde
duRoi ,
Gouverneur
de Flandre & du Hainault;
& d'Anne-Marie Louife de la Tour d'Auvergne,
Princellede Bouillon. Elle avoit été mariée le
Mai
137532
à Louis -Jofeph de Bourbon-Condé
3
208 MERCURE DE FRANCE.
Prince du Sang , Grand- Maître de la Maiſon
du Roi , & Gouverneur de la Proviuce de Bourgogne,
Elle a eu de ce mariage , N. de Bourbon-
Condé , Duc de Bourbon , né le 13 Avril 1756 ;
Marie de Bourbon- Condé, née le 16 Février 1755,
morte le 22 Juin 1759 ; & Mademoiſelle de
Bourbon- Condé , née le ƒ Octobre 1757.
Cette Princeffe réunifloit toutes les vertus Chrétiennes
& Morales : fon caractère doux & affable ,
lui avoient gagné l'affection de toutes les perfonnes
qui avoient l'honneur de l'approcher :
elle eſt univerſellement regrettée . Les pauvres
pleurent amérement , en elle , une mere & une
amie , que leurs voeux n'ont pu leur conferver.
Le corps de cette Princefle , après avoir été
embaumé , a été expofé pendant un jour furune
eſtrade , éclairée par un grand nombre de lumieres
, & tendue de noir. Il fut porté , le
8 de ce mois , au Couvent des Carmelites du
Fauxbourg Saint Jacques , pour y être inhumé. Le
cortége du Convoi étoit compofé de cent pauvres,
couverts de drap blanc , & tenant chacun un
flambeau ; des Officiers , des Suiffes , & des Valets
de chambre de la Princeffe , à cheval ; de cent
cinquante Valets de pied ; de trois caroffes drapés
, à fix chevaux , harnachés & caparallonnés
de noir , qui étoient remplis par les Ecuyers , les
Gentilshommes , & les Femmes de chambre ; &
de trois caroffes à huit chevaux . Dans le premier,
étoit l'Archevêque de Bordeaux , portant le coeur,
le Curé de Saint-Sulpice , le Confeffeur , & les
Aumôniers de la Prince ffe. Dans le fecond , étoit
le
corps de la Princelle . Dans le troifiéme , étoit
Mademoiſelle de Sens , avec la Princeffe de Marfan,
Chanoineffe de Rémiremont ; la Dame d'honneur
de Ma lemoiſelle de Sens , & les Dam's attachées
à la Princeffe défunte. Lorsqu'on fut aur
AVRIL. 1760. 209
Carmelites , le corps fut defcendu du caroffe par
huit Valets de Chambre , & porté fous le portique
intérieur de l'Eglife , où les Religieufes , tenant
chacune un cierge à la main , étoient rangées
à droite & à gauche , avec trente Eccléfiaftiques
, le Supérieur de la Maiſon à leur tête.
L'Archevêque de Bordeaux , en camail & en
rochet , accompagné du Curé de S. Sulpice , en
étole , en préfentant le corps & le coeur de la
Princeffe aux Carmelites , leur fit un Difcours ,
auquel le Supérieur répondit : enfuite les Religieufes
commencèrent l'Office des Morts. Les
Prières finies , les huit Valets de Chambre portèrent
le corps près de la foife ; & l'y ayant
defcendu , le coeur fut pofé fur la croix du cercueil.
Mademoiſelle de Sens , qui menoit le deuil,
étoit en longue mante , dont la queue étoit portée
par fon Ecuyer. La Princeffe de Marfan ; la
Dame d'honneur de Mademoiſelle de Sens , &
les Dames de la Princefle défunte , étoient auffi
en mante.
Le 6 de ce mois , l'ouverture folemnelle de
l'Affemblée générale du Clergé de France , fe fit
dans l'Eglife des Grands-Auguftins , par la Mefle
du Saint- Elprit. L'Archevêque de Narbonne y
officia pontificalement . Le 9 , les Archevêques
de Narbonne , d'Auch & de Bordeaux , & les .
Evêques de Grenoble , d'Auxerre & du Puy , Préfidens
de l'Affemblée , avec les autres Prélats &
les Députés du fecond ordre , qui compofent cette
Affemblée allerent à Verfailles rendre leurs
respects au Roi. Ils s'affemblerent dans l'appartement
qui leur avoit été deſtiné ; & le Comte de
S. Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , étant
venu les prendre pour les préfenter à Sa Majefté
, ils furent conduits à l'Audience du Roi
avec les honneurs que reçoit le Clergé lorsqu'il
>
115 MERCURE DE FRANCE.
eft en Corps. Les Gardes du Corps étoient en
haye dans leur falle , & les deux battans des
portes étoient ouverts. L'Archevêque de Narbonne
harangua le Roi , après quoi il préfenta
les Députés à Sa Majefté. Ils eurent le même
jour audience de la Reine , de Monfeigneur le
Dauphin, & de Madame la Dauphine , étant préfentés
& conduits avec les mêmes honneurs .
Le 11 , le fieur Feydeau de Brou , Confeiller
d'Etat ordinaire , & au Confeil royal ; le Comte
de Saint Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat s
le fieur Trudaine , Confeiller d'Etat ordinaire , &
au Confeil royal , & Intendant des Finances ; le
fieur d'Ormeffon d'Amboile , Confeiller d'Etat &
Intendant des Finances ; & le fieur Bertin , Confeiller
ordinaire au Confeil royal , & Contrôleur
général des Finances , vinrent , en qualité de
Commiffaires du Roi , à l'Affemblée du Clergé ,
où ils furent reçus avec les cérémonies ufitées en
pareille occafion . Le fieur Feydeau de Brou, porta
la parole.
L'Alfemblée du Clergé ayant accordé unanimement
le don gratuit de feize millions , qui lui
avoit été demandé de la part du Roi ; fur le
compte que l'Archevêque de Narbonne en a rendu
à Sa Majefté , le Roi lui en a témoigné fa fatisfaction
par une Lettre remplie de marques de
bonté & d'affection pour le Clergé.
Le 24 du mois de Janvier , la Société royale
de Londres , élut , d'une commune voix , pour
Aflociés , le fieur de la Caille , de l'Académie des
Sciences , & Profefleur de Mathématiques au
Collège Mazarin ; & le fieur Pereire , Penfionnaire
du Roi , célèbre par fon art d'enfeigner à parler
aux muets de naiffance.
Les Lettres arrivées depuis peu de divers lieux
de la Syrie , confirment la nouvelle des trem
AVRIL. 1760. 211
blemens de terre réitérés qui ont détruit la plûpart
des Villes de cette contrée. Les deux principales
fecouffes fe font fait fentir le 30 Octobre
dernier , à trois heures trois quarts du matin ,
& le 25 Novembre , à fept heures & un quart du
foir. Les autres ont été en fi grand nombre, qu'on
ne put les compter. Tripoli de Syrie , n'eft plus
qu'un monceau de ruines , de même que Saphet ,
Napoulouſe , Damas , plufieurs autres Villes , &
ane multitude de bourgs & de villages.Il s'est fait,
à ce qu'on ajoute , près de Bulbec , dans la terre ,
une fente de plufieurs toifes de largeur , & de
vingt lieues de longueur.
On apprend d'Alquin , fous Vezelay, en Bourgogne
, qu'on y a effuyé , vers le milieu du mois
dernier , un furieux ouragan. Il a déraciné ou
brifé prèfque tous les arbres d'un bois de trentefix
arpens , auffi bien que ceux des campagnes
voifines. Le tremblement de terre du 20 Janvier,
s'y eft auffi fait fentir avec une violence particu
lière ; & il y caufa une très- grande frayeur.
Les nouvelles que l'on a reçues d'Angleterre
& d'Irlande , nous apprennent que le Capitaine
Thurot débarqua le 18 du mois dernier à Karickfergus
en Irlande. Le 21 , on attaqua Karickfergus
, qui fe défendit quelque temps ; mais le
Lieutenant- Colonel Jennings , le voyant prêt à
être forcé , rendit le Château ; & la garnifon fut
prifonnière de guerre. On a eu , à cette attaque ,
17 hommes tues , dont trois Officiers du Régiment
des Gardes Françoifes , les fieurs de l'Epinay
, de Novillard , & le Chevalier de Boillac ;
& environ trente hommes bleffés , du nombre
defquels font , le fieur Villepreaux , Capitaine
des Grenadiers au Régiment de Cambis , qui a
reçu un coup de fufil dans le bras , & le fieur
Flobert , Brigadier , commandant les troupes da
212 MERCURE DE FRANCE.
débarquement , qui a auffi été bleffé d'un coup
de feu à la jambe.
On a été retenu à Karickfergus jufqu'au 27 ,
par les vents contraires ; & la nuit du 27 au 28 ,
on a remis à la voile , avec des ôtages , pour 100
mille livres fterlin de contribution . Le 28 au matin
, on a été rencontré près de l'Ifle de Mann ,
par trois frégates Angloifes , de 36 canons chacune.
Le combat a été très-vif pendant plus d'une
heure ; mais les frégates , délemparées & percées
de coups de canon , fous l'eau , ont été obli
gées d'amener. Le fieur Thurot a été tué , dans le
combat . Les talens peu communs , l'expérience ,
& le courage de cet Officier , méritent les plus
grands regrets de notre part , & lui avoient acquis
l'eftime de nos ennemis même . Le fieur
Dars , Officier au Régiment des Gardes Françoi
fes , a aufli été tué. Le fieur Cavenac , Aidemajor
du même Régiment , a été bleflé à la
rête d'un coup de feu , que l'on croit n'être pas
dangereux. Le fieur Joft , Officier au Régiment
des Gardes Suiffes , a eu un bras emporté. Les
autres Officiers bleſſés font , le fieur de Brie , Capitaine
, le fieur Mafcle , Aide -major , & le fieur
Callale , Lieutenant au Régiment d'Artois. Les
fieurs de Garcin & de Brazide , Capitaines au Régiment
de Bourgogne , & le fieur Ollery , Lieutenant
dans les Volontaires étrangers.
On a appris depuis , par une Lettre , venant de
Ife de Mann , en datte du 2 Mars , que le
combat a commencé à fept heures du matin , &
n'a fini qu'à 9 heures & demie ; que M. Thurot ,
après avoir eu affaire à la premiere frégate Angloife
l'avoit forcée de fe retirer pour fe réparer ;
les deux autres font venues la remplacer , &
l'ont mis entre deux feux ; & que M. Thurot n'a
été tué , qu'après avoir tenté un nouvel abordage
que
AVRIL. 1760. 213
contre la premiere frégate , qui revenoit à lui,
après s'être réparée . On ajoute , que M. Thurot a
été enterré dans l'Iſle de Mann , par les Anglois ,
avec tous les honneurs militaires qu'ils ont cru
devoir à un homme dont la valeur , l'expérience ,
& l'humanité , n'ont point connu de bornes.
Suivant les nouvelles apportées à l'Orient , de la
côte de Coromandel , il s'eft engagé le 10 Septembre
de l'année derniere , un combat très - vif
entre l'efcadre Françoife commandée par le fieur
Daché , & l'efcadre Angloife commandée par l'Amiral
Pocock. On n'a point encore de détail circonftancié
de cette action .
Les mêmes lettres ajoutent , qu'il y a eu le 30
Septembre , un combat entre les troupes Françoiles
& Angloifes , à Vandavachi , près d'Afcate ,
arente lieues de Pondichéri. Les Anglois étoient
20 nombre de dix - fept cens blancs , & de quatre
mille noirs . l'armée Françoiſe étoit de onze cens
blancs , commandée en l'abſence du fieur de Lalli
qui étoit à Pondichéri , par le fieur de Géoghégan
Capitaine de Grenadiers du Régiment de Lalli.
L'affaire fur très-vive , & dura cinq heures . Les
François refterent enfin maîtres du champ de ba
taille.
Les Anglois ont eu 350 hommes de tués , & un
grand nombre de bleffés. On leur a fait cinq Officiers&
56 foldats prifonniers. On leur a pris quatre
piéces de canon , & deux chariots d'artillerie.
Notre perte n'a été que de 36 hommes tués , & de78 bleffés. Du nombre des premiers
, font , les fieurs Gineftoux
& de Gouyon
, Capitaines
dans le Régiment
de Lorraine
; & les Geurs de Main- ville & Papillaut
, le premier , Commandant
du
Bataillon de l'Inde , & le fecond
, Lieutenant
dans les troupes au fervice de la Compagnie
des
Indes.
Charlotte - Godefride - Elifabeth de Rohan - Soubife,
Princeffe de Condé , mourut, a l'Hôtel de
Condé , la nuit du Mardi au Mercredi
dernier ,
dans le vingt- uniéme jour de fa maladie , &
la vingt
- troiliéme année de fon âge. Cette Princeffe
étoit fille de Charles de Rohan , Prince de
Soubife
,
Maréchal deFrance, Pair du Royaume,
Capitaine-
Lieutenant
des Gendarmes de la garde
duRoi ,
Gouverneur
de Flandre & du Hainault;
& d'Anne-Marie Louife de la Tour d'Auvergne,
Princellede Bouillon. Elle avoit été mariée le
Mai
137532
à Louis -Jofeph de Bourbon-Condé
3
208 MERCURE DE FRANCE.
Prince du Sang , Grand- Maître de la Maiſon
du Roi , & Gouverneur de la Proviuce de Bourgogne,
Elle a eu de ce mariage , N. de Bourbon-
Condé , Duc de Bourbon , né le 13 Avril 1756 ;
Marie de Bourbon- Condé, née le 16 Février 1755,
morte le 22 Juin 1759 ; & Mademoiſelle de
Bourbon- Condé , née le ƒ Octobre 1757.
Cette Princeffe réunifloit toutes les vertus Chrétiennes
& Morales : fon caractère doux & affable ,
lui avoient gagné l'affection de toutes les perfonnes
qui avoient l'honneur de l'approcher :
elle eſt univerſellement regrettée . Les pauvres
pleurent amérement , en elle , une mere & une
amie , que leurs voeux n'ont pu leur conferver.
Le corps de cette Princefle , après avoir été
embaumé , a été expofé pendant un jour furune
eſtrade , éclairée par un grand nombre de lumieres
, & tendue de noir. Il fut porté , le
8 de ce mois , au Couvent des Carmelites du
Fauxbourg Saint Jacques , pour y être inhumé. Le
cortége du Convoi étoit compofé de cent pauvres,
couverts de drap blanc , & tenant chacun un
flambeau ; des Officiers , des Suiffes , & des Valets
de chambre de la Princeffe , à cheval ; de cent
cinquante Valets de pied ; de trois caroffes drapés
, à fix chevaux , harnachés & caparallonnés
de noir , qui étoient remplis par les Ecuyers , les
Gentilshommes , & les Femmes de chambre ; &
de trois caroffes à huit chevaux . Dans le premier,
étoit l'Archevêque de Bordeaux , portant le coeur,
le Curé de Saint-Sulpice , le Confeffeur , & les
Aumôniers de la Prince ffe. Dans le fecond , étoit
le
corps de la Princelle . Dans le troifiéme , étoit
Mademoiſelle de Sens , avec la Princeffe de Marfan,
Chanoineffe de Rémiremont ; la Dame d'honneur
de Ma lemoiſelle de Sens , & les Dam's attachées
à la Princeffe défunte. Lorsqu'on fut aur
AVRIL. 1760. 209
Carmelites , le corps fut defcendu du caroffe par
huit Valets de Chambre , & porté fous le portique
intérieur de l'Eglife , où les Religieufes , tenant
chacune un cierge à la main , étoient rangées
à droite & à gauche , avec trente Eccléfiaftiques
, le Supérieur de la Maiſon à leur tête.
L'Archevêque de Bordeaux , en camail & en
rochet , accompagné du Curé de S. Sulpice , en
étole , en préfentant le corps & le coeur de la
Princeffe aux Carmelites , leur fit un Difcours ,
auquel le Supérieur répondit : enfuite les Religieufes
commencèrent l'Office des Morts. Les
Prières finies , les huit Valets de Chambre portèrent
le corps près de la foife ; & l'y ayant
defcendu , le coeur fut pofé fur la croix du cercueil.
Mademoiſelle de Sens , qui menoit le deuil,
étoit en longue mante , dont la queue étoit portée
par fon Ecuyer. La Princeffe de Marfan ; la
Dame d'honneur de Mademoiſelle de Sens , &
les Dames de la Princefle défunte , étoient auffi
en mante.
Le 6 de ce mois , l'ouverture folemnelle de
l'Affemblée générale du Clergé de France , fe fit
dans l'Eglife des Grands-Auguftins , par la Mefle
du Saint- Elprit. L'Archevêque de Narbonne y
officia pontificalement . Le 9 , les Archevêques
de Narbonne , d'Auch & de Bordeaux , & les .
Evêques de Grenoble , d'Auxerre & du Puy , Préfidens
de l'Affemblée , avec les autres Prélats &
les Députés du fecond ordre , qui compofent cette
Affemblée allerent à Verfailles rendre leurs
respects au Roi. Ils s'affemblerent dans l'appartement
qui leur avoit été deſtiné ; & le Comte de
S. Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , étant
venu les prendre pour les préfenter à Sa Majefté
, ils furent conduits à l'Audience du Roi
avec les honneurs que reçoit le Clergé lorsqu'il
>
115 MERCURE DE FRANCE.
eft en Corps. Les Gardes du Corps étoient en
haye dans leur falle , & les deux battans des
portes étoient ouverts. L'Archevêque de Narbonne
harangua le Roi , après quoi il préfenta
les Députés à Sa Majefté. Ils eurent le même
jour audience de la Reine , de Monfeigneur le
Dauphin, & de Madame la Dauphine , étant préfentés
& conduits avec les mêmes honneurs .
Le 11 , le fieur Feydeau de Brou , Confeiller
d'Etat ordinaire , & au Confeil royal ; le Comte
de Saint Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat s
le fieur Trudaine , Confeiller d'Etat ordinaire , &
au Confeil royal , & Intendant des Finances ; le
fieur d'Ormeffon d'Amboile , Confeiller d'Etat &
Intendant des Finances ; & le fieur Bertin , Confeiller
ordinaire au Confeil royal , & Contrôleur
général des Finances , vinrent , en qualité de
Commiffaires du Roi , à l'Affemblée du Clergé ,
où ils furent reçus avec les cérémonies ufitées en
pareille occafion . Le fieur Feydeau de Brou, porta
la parole.
L'Alfemblée du Clergé ayant accordé unanimement
le don gratuit de feize millions , qui lui
avoit été demandé de la part du Roi ; fur le
compte que l'Archevêque de Narbonne en a rendu
à Sa Majefté , le Roi lui en a témoigné fa fatisfaction
par une Lettre remplie de marques de
bonté & d'affection pour le Clergé.
Le 24 du mois de Janvier , la Société royale
de Londres , élut , d'une commune voix , pour
Aflociés , le fieur de la Caille , de l'Académie des
Sciences , & Profefleur de Mathématiques au
Collège Mazarin ; & le fieur Pereire , Penfionnaire
du Roi , célèbre par fon art d'enfeigner à parler
aux muets de naiffance.
Les Lettres arrivées depuis peu de divers lieux
de la Syrie , confirment la nouvelle des trem
AVRIL. 1760. 211
blemens de terre réitérés qui ont détruit la plûpart
des Villes de cette contrée. Les deux principales
fecouffes fe font fait fentir le 30 Octobre
dernier , à trois heures trois quarts du matin ,
& le 25 Novembre , à fept heures & un quart du
foir. Les autres ont été en fi grand nombre, qu'on
ne put les compter. Tripoli de Syrie , n'eft plus
qu'un monceau de ruines , de même que Saphet ,
Napoulouſe , Damas , plufieurs autres Villes , &
ane multitude de bourgs & de villages.Il s'est fait,
à ce qu'on ajoute , près de Bulbec , dans la terre ,
une fente de plufieurs toifes de largeur , & de
vingt lieues de longueur.
On apprend d'Alquin , fous Vezelay, en Bourgogne
, qu'on y a effuyé , vers le milieu du mois
dernier , un furieux ouragan. Il a déraciné ou
brifé prèfque tous les arbres d'un bois de trentefix
arpens , auffi bien que ceux des campagnes
voifines. Le tremblement de terre du 20 Janvier,
s'y eft auffi fait fentir avec une violence particu
lière ; & il y caufa une très- grande frayeur.
Les nouvelles que l'on a reçues d'Angleterre
& d'Irlande , nous apprennent que le Capitaine
Thurot débarqua le 18 du mois dernier à Karickfergus
en Irlande. Le 21 , on attaqua Karickfergus
, qui fe défendit quelque temps ; mais le
Lieutenant- Colonel Jennings , le voyant prêt à
être forcé , rendit le Château ; & la garnifon fut
prifonnière de guerre. On a eu , à cette attaque ,
17 hommes tues , dont trois Officiers du Régiment
des Gardes Françoifes , les fieurs de l'Epinay
, de Novillard , & le Chevalier de Boillac ;
& environ trente hommes bleffés , du nombre
defquels font , le fieur Villepreaux , Capitaine
des Grenadiers au Régiment de Cambis , qui a
reçu un coup de fufil dans le bras , & le fieur
Flobert , Brigadier , commandant les troupes da
212 MERCURE DE FRANCE.
débarquement , qui a auffi été bleffé d'un coup
de feu à la jambe.
On a été retenu à Karickfergus jufqu'au 27 ,
par les vents contraires ; & la nuit du 27 au 28 ,
on a remis à la voile , avec des ôtages , pour 100
mille livres fterlin de contribution . Le 28 au matin
, on a été rencontré près de l'Ifle de Mann ,
par trois frégates Angloifes , de 36 canons chacune.
Le combat a été très-vif pendant plus d'une
heure ; mais les frégates , délemparées & percées
de coups de canon , fous l'eau , ont été obli
gées d'amener. Le fieur Thurot a été tué , dans le
combat . Les talens peu communs , l'expérience ,
& le courage de cet Officier , méritent les plus
grands regrets de notre part , & lui avoient acquis
l'eftime de nos ennemis même . Le fieur
Dars , Officier au Régiment des Gardes Françoi
fes , a aufli été tué. Le fieur Cavenac , Aidemajor
du même Régiment , a été bleflé à la
rête d'un coup de feu , que l'on croit n'être pas
dangereux. Le fieur Joft , Officier au Régiment
des Gardes Suiffes , a eu un bras emporté. Les
autres Officiers bleſſés font , le fieur de Brie , Capitaine
, le fieur Mafcle , Aide -major , & le fieur
Callale , Lieutenant au Régiment d'Artois. Les
fieurs de Garcin & de Brazide , Capitaines au Régiment
de Bourgogne , & le fieur Ollery , Lieutenant
dans les Volontaires étrangers.
On a appris depuis , par une Lettre , venant de
Ife de Mann , en datte du 2 Mars , que le
combat a commencé à fept heures du matin , &
n'a fini qu'à 9 heures & demie ; que M. Thurot ,
après avoir eu affaire à la premiere frégate Angloife
l'avoit forcée de fe retirer pour fe réparer ;
les deux autres font venues la remplacer , &
l'ont mis entre deux feux ; & que M. Thurot n'a
été tué , qu'après avoir tenté un nouvel abordage
que
AVRIL. 1760. 213
contre la premiere frégate , qui revenoit à lui,
après s'être réparée . On ajoute , que M. Thurot a
été enterré dans l'Iſle de Mann , par les Anglois ,
avec tous les honneurs militaires qu'ils ont cru
devoir à un homme dont la valeur , l'expérience ,
& l'humanité , n'ont point connu de bornes.
Suivant les nouvelles apportées à l'Orient , de la
côte de Coromandel , il s'eft engagé le 10 Septembre
de l'année derniere , un combat très - vif
entre l'efcadre Françoife commandée par le fieur
Daché , & l'efcadre Angloife commandée par l'Amiral
Pocock. On n'a point encore de détail circonftancié
de cette action .
Les mêmes lettres ajoutent , qu'il y a eu le 30
Septembre , un combat entre les troupes Françoiles
& Angloifes , à Vandavachi , près d'Afcate ,
arente lieues de Pondichéri. Les Anglois étoient
20 nombre de dix - fept cens blancs , & de quatre
mille noirs . l'armée Françoiſe étoit de onze cens
blancs , commandée en l'abſence du fieur de Lalli
qui étoit à Pondichéri , par le fieur de Géoghégan
Capitaine de Grenadiers du Régiment de Lalli.
L'affaire fur très-vive , & dura cinq heures . Les
François refterent enfin maîtres du champ de ba
taille.
Les Anglois ont eu 350 hommes de tués , & un
grand nombre de bleffés. On leur a fait cinq Officiers&
56 foldats prifonniers. On leur a pris quatre
piéces de canon , & deux chariots d'artillerie.
Notre perte n'a été que de 36 hommes tués , & de78 bleffés. Du nombre des premiers
, font , les fieurs Gineftoux
& de Gouyon
, Capitaines
dans le Régiment
de Lorraine
; & les Geurs de Main- ville & Papillaut
, le premier , Commandant
du
Bataillon de l'Inde , & le fecond
, Lieutenant
dans les troupes au fervice de la Compagnie
des
Indes.
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Résumé : DE PARIS, le 8 Mars.
Le 8 mars, Charlotte-Godefride-Élisabeth de Rohan-Soubise, princesse de Condé, est décédée à l'Hôtel de Condé à Paris à l'âge de vingt-trois ans après vingt-et-un jours de maladie. Elle était la fille de Charles de Rohan, prince de Soubise et maréchal de France, et d'Anne-Marie Louise de la Tour d'Auvergne, princesse de Bouillon. Mariée en mai 1753 à Louis-Joseph de Bourbon-Condé, prince du sang et gouverneur de Bourgogne, elle a eu trois enfants : Louis de Bourbon-Condé, duc de Bourbon, né en 1756 ; Marie de Bourbon-Condé, née en 1755 et décédée en 1759 ; et Mademoiselle de Bourbon-Condé, née en 1757. La princesse était reconnue pour ses vertus chrétiennes et morales, ainsi que pour sa douceur et son affabilité, ce qui lui avait valu l'affection de tous. Les pauvres la pleuraient comme une mère et une amie. Son corps, après avoir été embaumé, a été exposé sur une estrade éclairée et tendue de noir avant d'être inhumé au couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques. Le cortège funéraire comprenait cent pauvres, des officiers, des valets de chambre, et trois carrosses drapés de noir. L'archevêque de Bordeaux a prononcé un discours lors de la cérémonie, après quoi les religieuses ont commencé l'office des morts. La princesse de Marfan, Mademoiselle de Sens, et d'autres dames en deuil étaient présentes. Le 6 avril, l'assemblée générale du clergé de France s'est ouverte à l'église des Grands-Augustins. Le 9 avril, les prélats ont rendu visite au roi à Versailles. Le 11 avril, des commissaires du roi ont été reçus à l'assemblée du clergé, qui a accordé un don gratuit de seize millions au roi.
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70
p. 227-230
AVIS. NOUVELLES EAUX DE PASSY.
Début :
M. Le Veillard, Gentilhomme servant ordinaire du Roi, & propriétaire des Nouvelles [...]
Mots clefs :
Eaux minérales, Rumeurs, Mensonges, Vertus, Authenticité, Faculté de médecine, Médecins, Analyse, Expérience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS. NOUVELLES EAUX DE PASSY.
AVIS.
NOUVELLES EAUX DE PASSY.
M.
J
LEVEILLARD , Gentilhomme fervant
ordinaire du Roi , & propriétaire des Nouvelles
eaux minérales de Pafly , ayant appris que quelques
perfonnes ou mal inftruites , ou mal intentionnées
, faifoient courir fur les eaux des bruits
228 MERCURE DE FRANCE.
défavantageux , en les accufant d'être changées
de nature , & par conféquent dépourvues des
vertus qu'on leur avoit attribuées jufqu'à préfent ,
en les taxant même de factices , a cru qu'il devoit
prendre des mefures pour détruire , par une
preuve autentique , ces faufletés , & pour confirmer
le Public dans la confiance qu'il a eue juf
qu'à préfent dans fes eaux.
Pour cet effet , il a préfenté une requête à la
Faculté de Médecine , pour qu'il lui plût de nommer
des Commiflaires qui fiffent un nouvel examen
, & une nouvelle analyte des nouvelles eaux
de Paffy. La Faculté de Médecine lui , ayant acordé
fa demande , nomma l'été dernier , fix Docteurs
, qui furent MM. Mercy , Chomel , Vieillard
, Cofnier , Latier , & Delarivière , qui fe
tranfporterent à Pally avec M. Boyer , Doyen de
la Faculté : & après avoir fait mettre à fec les
fources , & en avoir examiné les environs avec
la plus févère attention ; ils emporterent des eaux
pour en faire l'analyfe , dans le laboratoire des
écoles . L'analyſe finie , après avoir afluré que les
e aux ne pouvoient être factices , tant à caufe de
lexamen qu'ils en avoient fait , que par ce qu'ils
croyoient impoffible de les contrefaire , ils expofent
leur analyfe,par laquelle ils ons trouvé exactement
les mêmes principes que M. Bolduc , il y a
trente ans , & concluent ainfi .
Par cette analyſe,& ces expériences , nous vous
avons démontré que les nouvelles eaux de Pally
renferment en el es mêmes un vrai vitriol de
mars , du fel de glauber naturel , du fel marin',
une terre alkaline , & de la felenite ; par conféquent
, c'est avec jufte raifon que ces eaux ont été
appellées , Nouvelles Eaux minérales ferrugineufes
de Paffy que par la connoiffance que tout Médecin
doit avoir des effets que produisent ces
AVRIL 1760 . 229
différentes matières unies & combinées enfemble,
elles peuvent & doivent être très - utiles dans les
maladies chroniques & d'obftruction , toutes les
fois qu'il s'agira de lever les embarras caufés par
l'épaiffiffement des liqueurs & la diminution du
reffort des folides ; & qu'enfin ces eaux doivent
être regardées comme un remède d'autant plus
falutaire , qu'il eft donné des mains de la fimple
nature.
Mais comme la Faculté , Meffieurs , nous a
moins chargés de nous affurer de la nature des
nouvelles eaux de Paffy , des principes qui les
compofent , & des vertus qui leur font propres ,
que d'examiner avec la derniere attention , fi les
bruits qui fe font répandus de fources éteintes ,
de principes dénaturés , & dé vertus détruites ,
font fondés en raiſon ; pour remplir l'étendue de
notre Miffion , nous n'hésiterons pas à vous confirmer
, que les defcentes que nous avons faites
fur les lieux le fond des baffins , que nous avons
fait mettre à fec , & fouillé à différentes repriſes
les plus petits coins & recoins qui n'ont point
échappés à nos recherches , les eaux que nous
avons vû ruiffeler en abondance & de plufieurs
endroits , leur limpidité & leur faveur , le caractère
de la nature qui s'eft manifefté partout , &
enfin notre analyfe & nos expériences , doivent
'convaincre tout efprit raisonnable , qu'actuellement
aux nouvelles eaux minérales de Paffy , les
eaux y coulent de la même manière qu'en 1720 ,
que la Faculté s'y tranfporta pour la premiere
fois , & en quantité plus que fuffifante pour fournir
aux befoins des Citoyens ; que leur nature & la
combinaiſon de leurs différens principes n'étant
point changés , il eft impoffible que leurs vertus
médicinales foient détruites ; & que les bruits dé
Lavantageux qui fe font répandus au fujet defdites
230 MERCURE DE FRANCE.
eaux , ne peuvent partir que de la prévention ou
de l'ignorance.
Nous concluons donc , Meffieurs , en finiffant
notre rapport , que fi la Faculté n'a pas héfité
en 1720, pour le bien & l'utilité publique , de mettre
en crédit , par fon approbation, des eaux qui
n'avoient pas encore l'attache & le fceau de l'expérience
confirmée , elle doit aujourd'hui, par un
decret autentique, affermir les Citoyens dans la
confiance qui eft due aux mêmes eaux , fur l'utilité
defquelles 40 années d'ufage & d'effers falutaires,
fous les yeux des Médecins, ne permettent
pas de former aucun doute.
NOUVELLES EAUX DE PASSY.
M.
J
LEVEILLARD , Gentilhomme fervant
ordinaire du Roi , & propriétaire des Nouvelles
eaux minérales de Pafly , ayant appris que quelques
perfonnes ou mal inftruites , ou mal intentionnées
, faifoient courir fur les eaux des bruits
228 MERCURE DE FRANCE.
défavantageux , en les accufant d'être changées
de nature , & par conféquent dépourvues des
vertus qu'on leur avoit attribuées jufqu'à préfent ,
en les taxant même de factices , a cru qu'il devoit
prendre des mefures pour détruire , par une
preuve autentique , ces faufletés , & pour confirmer
le Public dans la confiance qu'il a eue juf
qu'à préfent dans fes eaux.
Pour cet effet , il a préfenté une requête à la
Faculté de Médecine , pour qu'il lui plût de nommer
des Commiflaires qui fiffent un nouvel examen
, & une nouvelle analyte des nouvelles eaux
de Paffy. La Faculté de Médecine lui , ayant acordé
fa demande , nomma l'été dernier , fix Docteurs
, qui furent MM. Mercy , Chomel , Vieillard
, Cofnier , Latier , & Delarivière , qui fe
tranfporterent à Pally avec M. Boyer , Doyen de
la Faculté : & après avoir fait mettre à fec les
fources , & en avoir examiné les environs avec
la plus févère attention ; ils emporterent des eaux
pour en faire l'analyfe , dans le laboratoire des
écoles . L'analyſe finie , après avoir afluré que les
e aux ne pouvoient être factices , tant à caufe de
lexamen qu'ils en avoient fait , que par ce qu'ils
croyoient impoffible de les contrefaire , ils expofent
leur analyfe,par laquelle ils ons trouvé exactement
les mêmes principes que M. Bolduc , il y a
trente ans , & concluent ainfi .
Par cette analyſe,& ces expériences , nous vous
avons démontré que les nouvelles eaux de Pally
renferment en el es mêmes un vrai vitriol de
mars , du fel de glauber naturel , du fel marin',
une terre alkaline , & de la felenite ; par conféquent
, c'est avec jufte raifon que ces eaux ont été
appellées , Nouvelles Eaux minérales ferrugineufes
de Paffy que par la connoiffance que tout Médecin
doit avoir des effets que produisent ces
AVRIL 1760 . 229
différentes matières unies & combinées enfemble,
elles peuvent & doivent être très - utiles dans les
maladies chroniques & d'obftruction , toutes les
fois qu'il s'agira de lever les embarras caufés par
l'épaiffiffement des liqueurs & la diminution du
reffort des folides ; & qu'enfin ces eaux doivent
être regardées comme un remède d'autant plus
falutaire , qu'il eft donné des mains de la fimple
nature.
Mais comme la Faculté , Meffieurs , nous a
moins chargés de nous affurer de la nature des
nouvelles eaux de Paffy , des principes qui les
compofent , & des vertus qui leur font propres ,
que d'examiner avec la derniere attention , fi les
bruits qui fe font répandus de fources éteintes ,
de principes dénaturés , & dé vertus détruites ,
font fondés en raiſon ; pour remplir l'étendue de
notre Miffion , nous n'hésiterons pas à vous confirmer
, que les defcentes que nous avons faites
fur les lieux le fond des baffins , que nous avons
fait mettre à fec , & fouillé à différentes repriſes
les plus petits coins & recoins qui n'ont point
échappés à nos recherches , les eaux que nous
avons vû ruiffeler en abondance & de plufieurs
endroits , leur limpidité & leur faveur , le caractère
de la nature qui s'eft manifefté partout , &
enfin notre analyfe & nos expériences , doivent
'convaincre tout efprit raisonnable , qu'actuellement
aux nouvelles eaux minérales de Paffy , les
eaux y coulent de la même manière qu'en 1720 ,
que la Faculté s'y tranfporta pour la premiere
fois , & en quantité plus que fuffifante pour fournir
aux befoins des Citoyens ; que leur nature & la
combinaiſon de leurs différens principes n'étant
point changés , il eft impoffible que leurs vertus
médicinales foient détruites ; & que les bruits dé
Lavantageux qui fe font répandus au fujet defdites
230 MERCURE DE FRANCE.
eaux , ne peuvent partir que de la prévention ou
de l'ignorance.
Nous concluons donc , Meffieurs , en finiffant
notre rapport , que fi la Faculté n'a pas héfité
en 1720, pour le bien & l'utilité publique , de mettre
en crédit , par fon approbation, des eaux qui
n'avoient pas encore l'attache & le fceau de l'expérience
confirmée , elle doit aujourd'hui, par un
decret autentique, affermir les Citoyens dans la
confiance qui eft due aux mêmes eaux , fur l'utilité
defquelles 40 années d'ufage & d'effers falutaires,
fous les yeux des Médecins, ne permettent
pas de former aucun doute.
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Résumé : AVIS. NOUVELLES EAUX DE PASSY.
M. Leveillard, gentilhomme ordinaire du Roi et propriétaire des Nouvelles eaux minérales de Passy, a réagi aux rumeurs défavorables circulant sur ses eaux, les accusant d'être changées de nature ou factices. Pour rétablir la vérité, il a sollicité la Faculté de Médecine afin de nommer des commissaires pour examiner et analyser les eaux. La Faculté a désigné six docteurs pour se rendre à Passy et examiner les sources ainsi que leurs environs. Après analyse, les docteurs ont confirmé que les eaux contenaient les mêmes principes que ceux identifiés trente ans auparavant par M. Bolduc, notamment du vitriol de Mars, du sel de Glauber naturel, du sel marin, une terre alcaline et de la sélénite. Ils ont conclu que ces eaux étaient efficaces pour traiter les maladies chroniques et d'obstruction, en levant les embarras causés par l'épaississement des liquides et la diminution de la force des solides. Les docteurs ont également affirmé que les rumeurs sur les sources éteintes ou les principes dénaturés étaient infondées. Les eaux coulaient abondamment et leur nature n'avait pas changé, garantissant ainsi leurs vertus médicinales. La Faculté doit donc confirmer l'utilité publique de ces eaux, comme elle l'avait fait en 1720, après quarante années d'usage et d'effets bénéfiques sous la surveillance des médecins.
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71
p. 230-231
DECRET DE LA FACULTÉ.
Début :
La Faculté a jugé, que les nouvelles eaux minérales de Passy sont aujourd'hui [...]
Mots clefs :
Faculté, Eaux minérales, Qualités, Vertus, Maladies, Source
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texteReconnaissance textuelle : DECRET DE LA FACULTÉ.
DECRET DE LA FACULTÉ,
La Faculté a jugé, que les nouvelles eaux minérales
de Paffy font aujourd'hui dans le même
état où elles étoient en 1720 , & qu'elles n'ont
rien perdu de leurs anciennes qualités ; que les
bruits de fources éteintes , de principes dénaturés,
& de vertus détruites , qui ont été femés dans
Paris ,font l'ouvrage de la prévention & de l'ignorance
, & que lefdites eaux ne peuvent que continuer
à être très- utiles dans les maladies d'embarras
& d'obftruction , caufées par l'épaiffiffement
des liqueurs , & la diminution du reffort des
folides.
On continuera , comme on a fait juſques à préfent
, de délivrer gratis, à Paffy , des eaux pour les
Malades qui font hors d'état de les payer, pourvû
qu'ils ayent un billet du Médecin , ou du Chirur
gien , ou du Curé de leur Paroiffe , qui conſtate la
maladie, & l'indigence de celui qui demande des
eaux,
Les eaux épurées de Paffy , qui ne font autre
choſe que celles des fources qui ont déposé leur
AVRIL. 1760 . 231
mars dans de grands vales où elles ont féjourné
longtemps , fe tranfportent partout , & fe confervent
toujours , pourvû qu'on ne les bouche pas ,
& qu'on fe contente de les couvrir d'une patte de
verre , ou d'un fimple papier.
Les eaux de la premiere & feconde fource , peuvent
aufli fe tranfporter , pourvû qu'elles ne foient
pas trop expofées au Soleil , & qu'elles foient
bien bouchées : elles fe confervent quatre à cinq
mois ; avantage que n'ont point les autres eaux
ferrugineufes dans lefquelles apparemment le
mars n'eft pas fi intimement uni avec les autres
principes qui les conftituent.
Les perfonnes qui ont befoin d'eau , font prices
de mettre par écrit de quelle forte ils en veulent ,
attendu que les Commiffionnaires fe trompent
fouvent , & prennent des eaux épurées pour des
eaux de la fource ; ou des eaux de la fource, pour
des eaux épurées.
La Faculté a jugé, que les nouvelles eaux minérales
de Paffy font aujourd'hui dans le même
état où elles étoient en 1720 , & qu'elles n'ont
rien perdu de leurs anciennes qualités ; que les
bruits de fources éteintes , de principes dénaturés,
& de vertus détruites , qui ont été femés dans
Paris ,font l'ouvrage de la prévention & de l'ignorance
, & que lefdites eaux ne peuvent que continuer
à être très- utiles dans les maladies d'embarras
& d'obftruction , caufées par l'épaiffiffement
des liqueurs , & la diminution du reffort des
folides.
On continuera , comme on a fait juſques à préfent
, de délivrer gratis, à Paffy , des eaux pour les
Malades qui font hors d'état de les payer, pourvû
qu'ils ayent un billet du Médecin , ou du Chirur
gien , ou du Curé de leur Paroiffe , qui conſtate la
maladie, & l'indigence de celui qui demande des
eaux,
Les eaux épurées de Paffy , qui ne font autre
choſe que celles des fources qui ont déposé leur
AVRIL. 1760 . 231
mars dans de grands vales où elles ont féjourné
longtemps , fe tranfportent partout , & fe confervent
toujours , pourvû qu'on ne les bouche pas ,
& qu'on fe contente de les couvrir d'une patte de
verre , ou d'un fimple papier.
Les eaux de la premiere & feconde fource , peuvent
aufli fe tranfporter , pourvû qu'elles ne foient
pas trop expofées au Soleil , & qu'elles foient
bien bouchées : elles fe confervent quatre à cinq
mois ; avantage que n'ont point les autres eaux
ferrugineufes dans lefquelles apparemment le
mars n'eft pas fi intimement uni avec les autres
principes qui les conftituent.
Les perfonnes qui ont befoin d'eau , font prices
de mettre par écrit de quelle forte ils en veulent ,
attendu que les Commiffionnaires fe trompent
fouvent , & prennent des eaux épurées pour des
eaux de la fource ; ou des eaux de la fource, pour
des eaux épurées.
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Résumé : DECRET DE LA FACULTÉ.
Le décret de la Faculté de 1760 atteste que les eaux minérales de Paffy conservent leurs qualités depuis 1720. Les rumeurs sur la perte de leurs vertus sont imputées à la prévention et à l'ignorance. Ces eaux sont efficaces pour traiter les maladies liées à l'épaississement des liquides et à la diminution de la sécrétion des solides. La Faculté continue de distribuer gratuitement des eaux aux malades indigents, sur présentation d'un billet médical ou ecclésiastique. Les eaux épurées de Paffy, provenant de sources ayant déposé leur sédiment dans des vallées, peuvent être transportées et conservées sans être bouchées hermétiquement, mais simplement couvertes d'une patte de verre ou d'un papier. Les eaux des première et seconde sources peuvent également être transportées, mais doivent être protégées du soleil et bien bouchées. Elles se conservent quatre à cinq mois, contrairement à d'autres eaux ferrugineuses. Les demandeurs doivent préciser par écrit le type d'eau désiré pour éviter les erreurs des commissionnaires.
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72
p. 220
Pâte de Guzellik, ou Ekmecq Turc, pour la propreté, à l'usage du Serrail.
Début :
La propriété de cette Pâte est de nétoyer, blanchir, adoucir & parfumer la peau. [...]
Mots clefs :
Pâté, Nettoyage, Peau, Parfumer, Se laver, Vertus, Propreté
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Pâte de Guzellik, ou Ekmecq Turc, pour la propreté, à l'usage du Serrail.
Pâte de Guzellik , ou Ekmecq Ture , pour la
propreté , à l'ufage du Serrail.
La propriété de cette Pâte eft de nétoyer ,
blanchir , adoucir & parfumer la peau.
La façon dont on s'en fert en Afie , eft de la
tremper un inftant dans l'eau , de s'en frotter à
volonté , de fe laver enfuite avec la même eau :
felle efl tiéde , l'efer en fera plus prompt.
On ne s'étend point fur la vertu & les bons
effets de cette Pâte , pour le bien & la propreté
de la peau : l'ufage les fera allez connoître.
Le prix de chaque Pain , et de livre 4 fols ,
& dure au moins trois mois , lorfque l'on ne s'en
fert que pour les mains. Elle fe tranfporte partout,
& ne le corrompt jamais.
Cette Pâte ne le trouve que chez fieur FAGONDE,
Marchand , à Paris , rue S. Denis , près celle
des Lombards , à la Toilette ; & à la Foire S. Germain
, chez le même , au Magafin de Parfums ,
an bout de la grande rue , entre les deux Caffés.
On trouve aufli chez lui tout ce qui concerne
les plus agréables Parfums.
propreté , à l'ufage du Serrail.
La propriété de cette Pâte eft de nétoyer ,
blanchir , adoucir & parfumer la peau.
La façon dont on s'en fert en Afie , eft de la
tremper un inftant dans l'eau , de s'en frotter à
volonté , de fe laver enfuite avec la même eau :
felle efl tiéde , l'efer en fera plus prompt.
On ne s'étend point fur la vertu & les bons
effets de cette Pâte , pour le bien & la propreté
de la peau : l'ufage les fera allez connoître.
Le prix de chaque Pain , et de livre 4 fols ,
& dure au moins trois mois , lorfque l'on ne s'en
fert que pour les mains. Elle fe tranfporte partout,
& ne le corrompt jamais.
Cette Pâte ne le trouve que chez fieur FAGONDE,
Marchand , à Paris , rue S. Denis , près celle
des Lombards , à la Toilette ; & à la Foire S. Germain
, chez le même , au Magafin de Parfums ,
an bout de la grande rue , entre les deux Caffés.
On trouve aufli chez lui tout ce qui concerne
les plus agréables Parfums.
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Résumé : Pâte de Guzellik, ou Ekmecq Turc, pour la propreté, à l'usage du Serrail.
La Pâte de Guzellik, ou Ekmecq Ture, est utilisée pour nettoyer, blanchir, adoucir et parfumer la peau. Elle se trempe dans l'eau, puis on s'en frotte et se lave avec la même eau tiède. Un pain de pâte coûte quatre sols et dure trois mois pour les mains. Elle est disponible chez Sieur Fagonde à Paris et à la Foire Saint-Germain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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73
p. 14-43
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
Début :
AVIS DE L'EDITEUR. On convient généralement de l'austérité [...]
Mots clefs :
La Nouvelle Héloïse, Amie, Coeur, Julie, Amour, Vertus, Lettres, Père, Vie, Âme, Lettre, Fille, Mère, Temps, Ouvrage, Amant, Roman, Nature, Tendre, Enfants, Bonheur, Homme, Comtesse, Force, Peine, Vérité, Raison, Livre, Plaisir, Aimer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
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34 MERCURE DE FRANCE.
و د
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"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
Fermer
Résumé : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
'La Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau est un roman qui suscite des opinions variées, particulièrement apprécié par les femmes pour la vérité des sentiments qu'il exprime. Une amie de l'auteure décrit l'impact profond du livre sur son âme, malgré les avis divergents. Elle admire la sagesse de l'auteure et trouve le roman à la fois captivant et dangereux, craignant de succomber comme Julie, le personnage principal. Le roman met en lumière la grandeur et la séduction de Julie, qui, malgré ses erreurs, possède une aura qui élève ses vertus. Les événements narrés sont ordinaires mais naturels, renforçant leur sublimité. Les sentiments de Julie et de son amant sont authentiques et touchants. L'œuvre valorise la famille, l'amitié et les plaisirs simples de la vie champêtre. Rousseau capte l'attention du lecteur avant de l'instruire, évitant le ton despotique et montrant les passions humaines de manière réaliste. Une scène émotionnelle intense montre Julie, submergée par ses émotions, embrassant son père et pleurant. Sa mère, également émue, partage leurs transports. Peu après, la mère de Julie décède, laissant cette dernière accablée de chagrin. Séparée de son amant, Julie réfléchit à ses fautes et à ses malheurs. Son père la supplie d'épouser un homme vertueux pour apaiser sa conscience. Julie accepte, voyant dans ce mariage une manière de redevenir vertueuse et de rendre le bonheur à son père. Elle devient une épouse et une mère exemplaire, bien que parfois nostalgique de son passé. Elle meurt en sauvant un de ses enfants, dans une scène poignante. La mort de Julie suscite un désespoir général parmi ses proches et le peuple. Wolmar, malgré son athéisme, est troublé par la perte de Julie. L'auteur admire la manière dont Rousseau intègre des vertus sublimes et des petites faiblesses pour rendre les personnages plus relatables. Elle défend également les actions de Wolmar et mentionne le retour de Saint-Preux après six ans d'absence, organisé par Wolmar pour le bien-être de Julie. L'auteur partage ses réflexions personnelles sur le roman, notant qu'il a changé sa perception des choses et pourrait influencer son avenir. Elle reconnaît les nombreux aspects louables du roman, tels que le style, la sagesse et les principes moraux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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74
p. 141-147
PEINTURE. LETTRE de M. DELALANDE de l'Académie des Sciences à M. DE LA PLACE, sur un Tableau allégorique des vertus, formant le Portrait du ROI, peint par M. Amédée VANLOO, Peintre du Roi de PRUSSE.
Début :
Il n'est n'est point d'année, Monsieur, où l'on ne voye sortir de la Famille des [...]
Mots clefs :
Académie des sciences, Physique, Optique, Allégorie, Vertus, Portrait
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PEINTURE. LETTRE de M. DELALANDE de l'Académie des Sciences à M. DE LA PLACE, sur un Tableau allégorique des vertus, formant le Portrait du ROI, peint par M. Amédée VANLOO, Peintre du Roi de PRUSSE.
PEINTURE.
, LETTRE de M. DELALANDE de
l'Académie des Sciences à M. DE
LA PLACE , fur un Tableau allégorique
des vertus , formant le Portrait
du ROI , peint par M. Amédée VANLOO
, Peintre du Roi de PRUSSE,
Il n'ef
L n'eft point d'année , Monfieur , où
142 MERCURE DE FRANCE .
l'on ne voye fortir de la Famille des
Vanloo des Morceaux de Peinture dignes
de faire honneur à la France , &
d'immortalifer leurs Auteurs; mais nous
n'avions point encore vu allier les charmes
de la Peinture avec le génie de la
Phyfique , comme dans le Tableau que
M. Amédée Vanloo vient de faire.
Tout Paris a voulu voir ce chef- d'oeuvre
d'optique , de perfpective , de compofition
& d'allégorie ; mais le temps
n'a pas permis d'en faire obſerver à
tout le monde les particularités , & elles
font trop curieufes pour ne pas en
donner au Public quelques détails .
Ce Tableau préfente d'abord à la
vue fimple un affemblage de plufieurs
figures qui expriment les différentes
vertus qui peuvent former un grand
Prince ; la Magnanimité eft affife &
appuyée d'une main fur l'écu de la
France ; elle tient de l'autre un Sceptre
& un dard brifé pour marquer la clémence
; le diadême qu'elle porte annonce
le deffein de faire le bien , & fon
Sceptre la puiffance de l'exécuter ; elle
a à fes pieds un lion ; c'eft le fymbole
de cette vertu.
Plus bas eft la Juftice , qui d'une main
tient une balance , de l'autre une épée
MARS. 1763. 143
pour
nue. Elle eft appuyée fur un lion
nous montrer qu'il faut qu'elle foit fecondée
de la force . Le mafque fur la
tête du lion annonce que la Juſtice fait
démafquer le vice & le punir. Les faifceaux
placés fous les lions expriment
l'accroiffement de force qui réfulte de
l'accord de ces deux vertus ; on y voit
auffi une corne d'abondance , pour indiquer
que tout profpére dans un Etat
où régne la Juſtice.
,
Derrière la magnanimité fe voit la
valeur militaire repréfentée par un
Guerrier tenant un drapeau qui enveloppe
plufieurs picques , pour montrer que
les hommes réunis fous l'étendard de
la vertu font invincibles. Derrière elle
fe voit une pyramide qui repréſente la
gloire des Princes perpétuée par des manumens.
A côté de la valeur militaire
eft l'intrépidité repréfentée par un Soldat
qui s'appuye fur fes armes. La vertu
héroïque eft à la droite , c'eſt un Guerrier
fous les attributs d'Hercule ; il tient
d'une main une maffue fur l'épaule , &
de l'autre les pommes d'or des Hefpérides
emblême du plus célébre de fes
exploits.
>
Au devant de la vertu héroïque eft
la vertu pacifique, repréſentée par Miner
144 MERCURE DE FRANCE,
ve , Déeffe de la Sageffe & des Arts : elle
tient d'une main une branche d'olivier
fur les armes de France , & porte de l'autre
la lance qui fervoit dans les anciens
tournois & dans les jeux qu'on
célébre durant la paix ; cette lance eft
éntourrée de ferpens , fymbole de la
Prudence.
Près de Minerve , eft la Générosité ;
c'eſt une jeune fille qui porte fur la tête
une gaze d'or & des perles : fes bras nuds
annoncent que le propre de cette vertu
eft de fe dépouiller de tout intérêt , & de
faire le bien , même fans efpérance de
retour. Elle s'appuye fur le bouclier de
Minerve, pour montrer qu'elle favoriſe
particuliérement ceux qui cultivent les
Arts & les Sciences ; elle tient même le
cordon de l'Ordre du Roi , comme une
des recompenfes diftinguées que M. le
Marquis de Marigny a procurées à plufieurs
Artiftes célébres que nous avons
actuellement. Au deffous de Minerve ,
font les attributs des beaux Arts.
Toutes ces figures forment jufqu'ici
un tableau qui feul feroit honneur à
M. Vanloo , mais ce n'eft rien encore
au prix de ce qui en refulte enfuite de
fingulier on regarde ce Tableau au
travers d'une efpèce de lunette dont
l'objectif
MAR S. 1763 . 145
J'objectif est un verre à facettes formé
de plufieurs plans , inclinés à l'axe du
tableau ; ces différentes refractions réuniffent
en un très - petit efpace toutes les
figures difperfées fur la furface du tableau
, en les diminuant de manière à
n'en former qu'une feule figure , & cette
figure eft la tête du Roi , exprimée
avec une reffemblance très- remarquable.
La figure de la Juftice eft ce qui forme
l'oeil du Roi avec une des faces de
la frifure qui approche le plus de l'oeil :
le Peintre nous dit par là , que rien n'é
chappe aux regards de la justice du Monarque.
La magnanimité donne auffi
une partie de l'oeil ; la joue l'oreille &
le fourcil qui exprime la volonté fuprê
me ; la tête de Médufe compoſe une
partie de l'autre fourcil : elle femble
nous dire que les regards d'un Prince
jufte épouvantent le crime & produifent
dans les coupables cette confternation
& cet anéantiffement qui reffemble
à la métamorphofé que la vue
terrible des ferpens de Médufe produifoit
autrefois.
La valeur guerrière donne une partie
du nez & de la bouche , parce que
la bouche est l'organe du comman de-
GE
1
146 MERCURE DE FRANCE.
ment ; la vertu héroïque donne une
partie de l'autre joue avec le coin de la
bouche ; elle finit le nez & les narrines.
Minerve donne l'oeil du Roi du petit
côté l'oeil de ce grand Prince voit avec
bonté ceux qui cultivent les vertus
les fciences & les arts. La Générofité
concourt à finir l'oeil du petit côté , la
tempe & un côté des cheveux . La Sculpture
, exprimée par une tête d'Apollon ,
donne le front & les lauriers dont il eſt
couronné. Le lion de la Magnanimité
forme l'autre tempe , & achève le front.
Le mafque produit la blancheur du front
& finit le fourcil. La crinière des lions
forme le toupet , qui eft blanchi par la
figure qui repréfentoit l'Intrépidité .
Vous voyez , Monfieur , par ce détail
combien il y a eu d'intelligence
dans la combinaifon de deux chofes
auffi étrangères & auffi différentes entre
elles , que le font d'un coté ſept à
huit figures , chargées de fignifications
allégoriques auffi bien imaginées , de
l'autre la reffemblance d'une feule tête.
On a vu quelquefois des effets de perfpective
& de dioptrique qui confiftoient
à faire voir fur une forme régulière
ce qui paroiffoit d'abord n'en avoir
point ; cela femble n'être pas diffiMAR
S. 1763. 147
cile , que
il ne faut deffiner
en regardant
au travers du verre dans lequel
le deffein doit être vu. Il en résulte
enfuite un objet quelconque dont la
forme vue de tout autre point eft difficile
à prévoir ; mais fi l'on veut qu'il
en réfulte des objets qui ayent une
forme régulière , cela paroit fort difficile.
La difficulté augmente encore ,
quand la forme des objets eft déterminée
d'avance pour être apperçue d'uné
telle maniere foit du point de vue ,
foit de tout autre point. Si l'on propoſe
enfin de former un portrait avec d'autres
figures qui y afent un rapport donné
, le problême paroît comme impoffible
& le fuccès de M. Vanloo pouvoit
feul ce me femble juftifier l'entreprife.
Il feroit à fouhaiter. qu'il fit
part au Public & aux Sçavans des idées
qui ont pu lui faire entreprendre un ouvrage
auffi fingulier & des moyens qui
lui en ont procuré le fuccès.
J'ai l'honneur d'être , & c.
DELALANDE
Ce Tableau a été préfenté à Sa
Majefté , par M. le Marquis de Marigny
.
, LETTRE de M. DELALANDE de
l'Académie des Sciences à M. DE
LA PLACE , fur un Tableau allégorique
des vertus , formant le Portrait
du ROI , peint par M. Amédée VANLOO
, Peintre du Roi de PRUSSE,
Il n'ef
L n'eft point d'année , Monfieur , où
142 MERCURE DE FRANCE .
l'on ne voye fortir de la Famille des
Vanloo des Morceaux de Peinture dignes
de faire honneur à la France , &
d'immortalifer leurs Auteurs; mais nous
n'avions point encore vu allier les charmes
de la Peinture avec le génie de la
Phyfique , comme dans le Tableau que
M. Amédée Vanloo vient de faire.
Tout Paris a voulu voir ce chef- d'oeuvre
d'optique , de perfpective , de compofition
& d'allégorie ; mais le temps
n'a pas permis d'en faire obſerver à
tout le monde les particularités , & elles
font trop curieufes pour ne pas en
donner au Public quelques détails .
Ce Tableau préfente d'abord à la
vue fimple un affemblage de plufieurs
figures qui expriment les différentes
vertus qui peuvent former un grand
Prince ; la Magnanimité eft affife &
appuyée d'une main fur l'écu de la
France ; elle tient de l'autre un Sceptre
& un dard brifé pour marquer la clémence
; le diadême qu'elle porte annonce
le deffein de faire le bien , & fon
Sceptre la puiffance de l'exécuter ; elle
a à fes pieds un lion ; c'eft le fymbole
de cette vertu.
Plus bas eft la Juftice , qui d'une main
tient une balance , de l'autre une épée
MARS. 1763. 143
pour
nue. Elle eft appuyée fur un lion
nous montrer qu'il faut qu'elle foit fecondée
de la force . Le mafque fur la
tête du lion annonce que la Juſtice fait
démafquer le vice & le punir. Les faifceaux
placés fous les lions expriment
l'accroiffement de force qui réfulte de
l'accord de ces deux vertus ; on y voit
auffi une corne d'abondance , pour indiquer
que tout profpére dans un Etat
où régne la Juſtice.
,
Derrière la magnanimité fe voit la
valeur militaire repréfentée par un
Guerrier tenant un drapeau qui enveloppe
plufieurs picques , pour montrer que
les hommes réunis fous l'étendard de
la vertu font invincibles. Derrière elle
fe voit une pyramide qui repréſente la
gloire des Princes perpétuée par des manumens.
A côté de la valeur militaire
eft l'intrépidité repréfentée par un Soldat
qui s'appuye fur fes armes. La vertu
héroïque eft à la droite , c'eſt un Guerrier
fous les attributs d'Hercule ; il tient
d'une main une maffue fur l'épaule , &
de l'autre les pommes d'or des Hefpérides
emblême du plus célébre de fes
exploits.
>
Au devant de la vertu héroïque eft
la vertu pacifique, repréſentée par Miner
144 MERCURE DE FRANCE,
ve , Déeffe de la Sageffe & des Arts : elle
tient d'une main une branche d'olivier
fur les armes de France , & porte de l'autre
la lance qui fervoit dans les anciens
tournois & dans les jeux qu'on
célébre durant la paix ; cette lance eft
éntourrée de ferpens , fymbole de la
Prudence.
Près de Minerve , eft la Générosité ;
c'eſt une jeune fille qui porte fur la tête
une gaze d'or & des perles : fes bras nuds
annoncent que le propre de cette vertu
eft de fe dépouiller de tout intérêt , & de
faire le bien , même fans efpérance de
retour. Elle s'appuye fur le bouclier de
Minerve, pour montrer qu'elle favoriſe
particuliérement ceux qui cultivent les
Arts & les Sciences ; elle tient même le
cordon de l'Ordre du Roi , comme une
des recompenfes diftinguées que M. le
Marquis de Marigny a procurées à plufieurs
Artiftes célébres que nous avons
actuellement. Au deffous de Minerve ,
font les attributs des beaux Arts.
Toutes ces figures forment jufqu'ici
un tableau qui feul feroit honneur à
M. Vanloo , mais ce n'eft rien encore
au prix de ce qui en refulte enfuite de
fingulier on regarde ce Tableau au
travers d'une efpèce de lunette dont
l'objectif
MAR S. 1763 . 145
J'objectif est un verre à facettes formé
de plufieurs plans , inclinés à l'axe du
tableau ; ces différentes refractions réuniffent
en un très - petit efpace toutes les
figures difperfées fur la furface du tableau
, en les diminuant de manière à
n'en former qu'une feule figure , & cette
figure eft la tête du Roi , exprimée
avec une reffemblance très- remarquable.
La figure de la Juftice eft ce qui forme
l'oeil du Roi avec une des faces de
la frifure qui approche le plus de l'oeil :
le Peintre nous dit par là , que rien n'é
chappe aux regards de la justice du Monarque.
La magnanimité donne auffi
une partie de l'oeil ; la joue l'oreille &
le fourcil qui exprime la volonté fuprê
me ; la tête de Médufe compoſe une
partie de l'autre fourcil : elle femble
nous dire que les regards d'un Prince
jufte épouvantent le crime & produifent
dans les coupables cette confternation
& cet anéantiffement qui reffemble
à la métamorphofé que la vue
terrible des ferpens de Médufe produifoit
autrefois.
La valeur guerrière donne une partie
du nez & de la bouche , parce que
la bouche est l'organe du comman de-
GE
1
146 MERCURE DE FRANCE.
ment ; la vertu héroïque donne une
partie de l'autre joue avec le coin de la
bouche ; elle finit le nez & les narrines.
Minerve donne l'oeil du Roi du petit
côté l'oeil de ce grand Prince voit avec
bonté ceux qui cultivent les vertus
les fciences & les arts. La Générofité
concourt à finir l'oeil du petit côté , la
tempe & un côté des cheveux . La Sculpture
, exprimée par une tête d'Apollon ,
donne le front & les lauriers dont il eſt
couronné. Le lion de la Magnanimité
forme l'autre tempe , & achève le front.
Le mafque produit la blancheur du front
& finit le fourcil. La crinière des lions
forme le toupet , qui eft blanchi par la
figure qui repréfentoit l'Intrépidité .
Vous voyez , Monfieur , par ce détail
combien il y a eu d'intelligence
dans la combinaifon de deux chofes
auffi étrangères & auffi différentes entre
elles , que le font d'un coté ſept à
huit figures , chargées de fignifications
allégoriques auffi bien imaginées , de
l'autre la reffemblance d'une feule tête.
On a vu quelquefois des effets de perfpective
& de dioptrique qui confiftoient
à faire voir fur une forme régulière
ce qui paroiffoit d'abord n'en avoir
point ; cela femble n'être pas diffiMAR
S. 1763. 147
cile , que
il ne faut deffiner
en regardant
au travers du verre dans lequel
le deffein doit être vu. Il en résulte
enfuite un objet quelconque dont la
forme vue de tout autre point eft difficile
à prévoir ; mais fi l'on veut qu'il
en réfulte des objets qui ayent une
forme régulière , cela paroit fort difficile.
La difficulté augmente encore ,
quand la forme des objets eft déterminée
d'avance pour être apperçue d'uné
telle maniere foit du point de vue ,
foit de tout autre point. Si l'on propoſe
enfin de former un portrait avec d'autres
figures qui y afent un rapport donné
, le problême paroît comme impoffible
& le fuccès de M. Vanloo pouvoit
feul ce me femble juftifier l'entreprife.
Il feroit à fouhaiter. qu'il fit
part au Public & aux Sçavans des idées
qui ont pu lui faire entreprendre un ouvrage
auffi fingulier & des moyens qui
lui en ont procuré le fuccès.
J'ai l'honneur d'être , & c.
DELALANDE
Ce Tableau a été préfenté à Sa
Majefté , par M. le Marquis de Marigny
.
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Résumé : PEINTURE. LETTRE de M. DELALANDE de l'Académie des Sciences à M. DE LA PLACE, sur un Tableau allégorique des vertus, formant le Portrait du ROI, peint par M. Amédée VANLOO, Peintre du Roi de PRUSSE.
La lettre de M. Delalande à M. de La Place présente un tableau allégorique des vertus, réalisé par M. Amédée Vanloo, peintre du roi de Prusse. Intitulé 'Portrait du Roi', cette œuvre combine les charmes de la peinture avec le génie de la physique. Le tableau représente plusieurs figures symbolisant différentes vertus d'un grand prince, telles que la Magnanimité, la Justice, la Valeur militaire, l'Intrépidité, la Vertu héroïque, la Vertu pacifique, et la Générosité. Chaque figure est représentée avec des attributs spécifiques. Le tableau utilise une lunette optique pour rassembler les figures dispersées en une seule image : la tête du roi. Chaque partie du visage du roi est formée par une vertu spécifique. Par exemple, la Justice forme l'œil du roi, la Magnanimité contribue à l'œil et au sourcil, et Minerve représente l'œil du roi du côté opposé. La Générosité et la Sculpture, représentée par une tête d'Apollon, complètent d'autres parties du visage. La lettre met en avant l'intelligence et la complexité de la combinaison des figures allégoriques pour former un portrait réaliste. Elle exprime également le souhait que M. Vanloo partage les idées et les moyens ayant permis la réalisation de cet ouvrage singulier. Le tableau a été présenté à Sa Majesté par M. le Marquis de Marigny.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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75
p. 45-60
ESSAI Philosophique sur les Caractères distinctifs du vrai Philosophe. Ævo rarissima nostro simplicitas. Ovid. arte amandi, l. 1. v. 241. Réfléxions préliminaires.
Début :
LA Philosophie n'a jamais été plus vantée que dans ce Siécle, où ses loix [...]
Mots clefs :
Vérité, Philosophe, Vertus, Sentiments, Mensonge, Amitié, Mœurs , Erreurs, Candeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ESSAI Philosophique sur les Caractères distinctifs du vrai Philosophe. Ævo rarissima nostro simplicitas. Ovid. arte amandi, l. 1. v. 241. Réfléxions préliminaires.
ESSAI Philofophique fur les Caractè
res diftinctifs du vrai Philofophe.
Evo rariffima noftro fimplicitas.
Ovid. arte amandi , l. 1. v . 241.
Réfléxions préliminaires .
LA Philofophie n'a jamais été plus
vantée que dans ce Siécle , où fes loix
cependant
& fes maximes font moins
fuivies & plus négligées. Enfut- il en
effet un plus fécond en prétendus Philofophes
dont les moeurs font fi éloignées
de cette fimplicité , de cette droiture
de coeur qui caractériſent
ſi parfaitement
le vrai Sage ?
» Des prétentions , dit M. le Franc
» de Pompignan , ne font pas des titres.
» On n'eft pas toujours Philofophe pour
» avoir fait des Traités de Morale , fon-
» dé les profondeurs de la Métaphyfi-
"
que , atteint les hauteurs de la plus
» fublime Géométrie , révélé les fecrets
» de l'Hiftoire Naturelle , deviné le fyf-
» tême de l'Univers.
46 MERCURE DE FRANCE.
כ
"
» Le Sçavant inftruit & rendu meilleur
par fes Livres voilà l'homme
» de Lettres ; le Sage vertueux & chré-
» tien , voilà le Philofophe . Ce n'eft
> donc pas la profeffion feule des Let-
» tres & des Sciences qui en fait la gloi-
» re & l'utilité.
Ouvrons les yeux fur les érreurs de
notre Siécle , cherchons à connoître
cette vraie Philofophie ; qu'elle foit l'objet
de notre étude & de nos defirs ; &
que fes difciples zélés , fes fectateurs fidéles
foient nos modéles & nos maîtres.
Regarderai -je comme Philofophe ce
Stoïcien aveugle & indifférent à tous
les événemens heureux ou malheureux
qui fe paffent fur la Scène du monde ?
qui contemple d'un oeil fec & tranquille
cette mer orageufe fi féconde en écueils
& en naufrages ? L'humanité gémit dans
l'accablement & l'oppreffion ; la Nature
fouffre .... Il eft fourd aux cris de la douleur
; fon âme barbare eft inacceffible à
tout fentiment de pitié. L'innocence
perfécutée implore en vain fon fecours;
il détourne les yeux pour fuir un fpectacle
qui pourroit l'attendrir : il fe fait
gloire de fe rendre maître des mouvemens
de fon coeur & de triompher des
affections de fon âme . Malheureux ! tu
AVRIL 1763. 47
te prives du feul plaifir des gens de
bien ; celui de partager les pleurs & les
peines de tes femblables.
Je ne m'occupe point des Rois, de leurs querelles
Que me fait le fuccès d'an fiége ou d'un combat?
Je laiffe à nos oififs ces affaires d'Etat :
Je m'embarraffe peu da Pays que j'habite ;
Le véritable Sage eft un Cofmopolite.
On tient à la Patrie & c'eft le feul lien ?
Fi donc ! c'eft fe borner que d'être Citoyen.
Loin de ces grands rever s qui défolent le monde ,
Le Sage vit chez lui dans une paix profondes
Il détourne les yeux de ces objets d'horreur ;
Il eſt fon feul Monarque & fon Légiflateur :
Rien ne peut altérer le bonheur de fon Etre ;
C'eſt aux Grands à calmer les troubles qu'ils font
naître.
L'efprit Philofophique,
Ne doit point déroger jufqu'à la politique.
Ces Guerres , ces Traités , tous ces riens importans,
S'enfoncent par degrésdans l'abîme des temps.
Quels monftres dans la Nature &
pour la Société , que des hommes revêtus
d'un pareil caractère !
48 MERCURE DE FRANCE.
Accorderai-je le titre de Philofophe
cet Auteur licentieux & téméraire , qui
ne laiffe rien échapper à la malignité
de fa plume , aux faillies déréglées de
fon efprit ; qui voulant tout foumettre
à l'empire abfolu de fa Raifon orgueilleufe
, profcrit , renverſe , détruit tout
ce qui eft au-deffus de fon impérieuſe
intelligence ?
Sera-ce à cet homme envieux & jaloux
du mérite d'autrui , qui flétrit
l'honneur même dans fa noble carrière ;
qui s'efforce d'obfcurcir les vertus & le
mérite de l'homme de bien , & d'établir
fur les ruines & les débris de fa fortune ,
fa propre grandeur , fa réputation & fa
gloire ?
maux
Sera- ce enfin à celui qui par un paradoxe
auffi
abfurde.qu'extravagant , réduit
l'homme à la condition des anile
dégrade & fe dégrade luimême
? Qui voudroit anéantir cette
feule Raifon même qui le diftingue des
animaux ftupides & groffiers ? ....
L'indignation qu'il fait éclater contre elle ,
eft lapreuve la plus authentique de fa
foibleffe & de fon impuiffance.
9 Corriger l'homme de fes défauts
profcrire les érreurs , s'élever contre fes
égaremens, lui faire connoître l'étendue
de
AVRIL. 1763. 49
de fes devoirs , lui repréfenter la grandeur
de fa deftination , blâmer l'abus
de fes paffions , lui dévoiler la dépravation
de fon coeur , rappeller enfin
l'homme à l'homme même ; voilà ce qui
caractériſe le vrai Philofophe , ce Philofophe
éclairé , cet ami de l'humanité
ce Maître du Monde , ce vrai Sage fi
digne de nos hommages & de nos fentimens
. Peignons-le ce vrai Philofophe ;
& pour imiter un modéle fi précieux ,
appliquons-nous à le connoître.
•
Le vrai Philofophe , par la droiture
de fon coeur , par les reffources d'une
raifon mûre & réfléchie , cherche à acquerir
les lumières fi néceffaires à
l'homme pour connoître la verité.
Sourd aux prejugés du fiécle , il triomphe
aifément des fiens : c'eft , dit
Platon , un ouvrage de patience dont
le temps amène le fuccès. La patience
qui fert à l'acquifition de la véritable
gloire , eft la feule vertu qui puiffe en
faire jouir , & qui tranquilife l'âme au
milieu des orages de la vie.
Quoi de plus digne en effet de la
fpeculation d'un vrai Philofophe , que
cet amour du vrai , que cet attrait puiffant
pour la vertu , ce commerce tendre
& précieux de l'amitié
II. Vol.
cette aimable
C
So MERCURE DE FRANCE .
candeur de moeurs , ce défintéreffement
noble & généreux ?
Philofophes vertueux ! mes modéles
& mes Maîtres ne font- ce pas là vos
obligations & les loix que vous vous
êtes préfcrites à-vous mêmes ? La verité
qui vous guide, perce & diffipe les nuages
de l'erreur & de l'ignorance. L'Incertitude
du coeur & de l'efprit trouve
au milieu de vous fes doutes éclaircis ;
le libertinage voit fes déréglemens profcrits
la décence & la pureté de vos
moeurs eft une critique en action de la
corruption du fiécle. Cette ftupide indifférence
, de l'âme ou plutôt cet orgueil
ftoïque & monstrueux eft forcé
par votre exemple d'abjurer fon infenfibilité
dure & opiniâtre. Amitié ! vertu !
générofité ! Il eft encore pour vous des
afyles privilégiés fur la terre ; on trouve
encore des coeurs dignes de vous en fervir
, & capables d'apprécier vos bienfaits.
Le Philofophe à l'abri de l'erreur,
parce qu'il marche avec précaution , le
Philofophe ne fe laiffe point éblouir par
les preftiges de l'illufion : le préjugé qui
régle & motive les jugemens de la plupart
des hommes , lui oppofe en vain fes voiles
ténébreux , pour derober à fa fagacité
& à fa pénétration des connoiffances
AVRIL. 1763. SI
utiles & lumineufes fon génie les déchire
, diffipe , perce leur obſcurité ;
c'eft le foleil qui chaffe les nuages.
-Les plaifirs bruyans ne font pas du
goût du vrai Philofophe ; leur frivolité
fixe à peine fon attention : ils ne font à
fes yeux que des bijoux fragiles. Il fcait
réprimer fes paffions, contenir fes defirs ,
recevoir le plaifir avec réfléxion , le
ménager avec économie , en ufer avec
difcrétion , & en jouir plus long - temps .
L'ambition , la feule permife à l'homme
, eft de chercher à s'inftruire & à fe
rendre utile à la focieté, à préférer le bien
public à fon bien particulier. L'héroïfme
de la vertu peut lui préfcrire des facrifices
qui coûtent à l'amour- propre &
quelquefois aux fentimens de la Nature ,
aux liens du fang & de l'amitié la plus
tendre en s'y foumettant , la gloire &
l'honneur deviennent fa récompenfe.
Caton le dévoue au falut de la patrie;
Brutus immole fa tendreffe paternelle à
la jufte févérité des loix : ces grands
hommes étoient citoyens avant que
d'être pères & maîtres de leurs actions
& de leurs fentimens. Ces traits frappans
& fublimes ne font point au- deffus
de notre fphère, Tous les grands hommes
qui nous ont précédés , eurent des
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
2
C
foibleffes & des vertus. l'Expérience
que nous fournit l'hiftoire d'une longue
fuite de fiécles , nous a appris à éviter
leurs foibleffes ; la Religion hous apprend
à rectifier les motifs de nos actions
, & nous procure l'avantage précieux
de furpaffer même leurs vertus.
"
Eh , pourquoi nous croire dégénérés
des vertus de nos ancêtres ? Ne furent-
-ils pas des hommes comme nous , fujets
aux mêmes paffions & aux mêmes foibleffes
?... Devenons moins légers , tâchons
de réfléchir , cherchons & chériffons
le bien , refpectons la vértu ,
favourons les douceurs de l'amitié , prévenons
les befoins des hommes , fou-
-venons- nous enfin que nous fommes
citoyens de l'Univers , que notre patrie
eft partout , & que nos obligations fe
multiplient à proportion que le nombre.
de nos femblables s'étend , & que leurs
befoins s'augmentent
LE PHILOSOPHÉ AMI DE LA VÉRITÉ,
Premier Caractère.
Le vrai Philofophe n'eft autre chofe
que l'homme honnête , l'ami du vrai &
de toutes les vertus , re
AVRIL 1763.1 53
Inviolablement attaché a fes devoirs ,
la vérité régle toutes fes démarches . La
droiture de fon coeur eft la premiere
verru qui éclate dans fes actions. Ennei
du menfonge & de tout artifice , il
en ignore les obliques détours. Il ne
cherche point les tenébres de la nuit
pour cacher à la lumiere la honte d'une
conduite irrégulière ou criminelle ; il
cherche le grand jour parce qu'il eft
ennemi du crime ; nul reproche fecret
ne le trouble ; il marche & fe préfente à
découvert ; fon extérieur annonce la
candeur & la paix de fon âme . Tout ce
qui offenfe la droiture de fon coeur , a
feul droit de le révolter. C'eſt dans ce cas
feulement , qu'il permet à fon âme de
franchir les bornes de la modération.
Véhément, plein de feu dans fes difcours,
c'eft Demofthene qui foudroye l'incré
dulité des Athéniens.
1
- Les fentimens de l'homme vrai font
des Oracles du monde. Roi de lui -même,
habile furveillant , il commande en
Souverain à fes paffions. La vérité feule
l'intéreffe : l'impreffion que la vérité
fait fur fon efprit & fur fon coeur , eſt un
fentiment de plaifir. Sagement avare
des mouvemens de fon âme , il ne les
prodigue point avec légéreté ; une mé-
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE .
thode fare dirige toutes fes opérations :
Il combine , il choifit , il réfléchit : fes
fentimens enfin prennent l'éffor avec
cette mâle fécurité que donne la conviction
.
Vérité généreuſe ! es- tu donc ignorée
Et du féjour des Rois à jamais retirée ?
31
Nourri loin du menfonge & de l'efprit des Cours;
J'ignore de tout art les obliques détours :
Mais libré également d'eſpérance & de crainte
J'agirai fans foibleffe & parlerai fans feinte :
On expofe toujours avec autorité
La caufe de l'honneur & de la vérité.
GRESSET .
2
L'eftime de l'homme vrai fait néceffairement
notre apologie ; elle fait
préfumer notre mérite , nous fuppofe
des vertus , & nous fait juger dignes
de l'eftime des autres.
L'élévation de l'âme eft auffi l'appanage
du vrai Philofphe. Tout eft grand ;
tout eft noble & fublime dans les âmes
généreufes. L'homme vrai eft l'ami de
Toutes les vertus , parce que les vertus
feules peuvent produire la véritable
gloire il ne s'enorgueillit point de fon
excellence & de fa fupériorité. Sa modeftie
fert de contrepoids à fon amourAVRIL.
1763. 55
propre. Sa cenfure n'eft pas amère : il
plaint les érreurs ; il fe rappelle qu'il eſt
homme , & que par la corruption de
fa nature, il n'eft point inacceffible aux
foibleffes de l'humanité. La douceur de
fon caractère, la candeur de fes moeurs,
cette fage défiance de lui-même , cette
réferve fcrupuleufe font pour fes fières
un motif de confolation , de joie , &
d'inftruction .
La jufteffe & la folidité de l'efprit
font également le partage du vrai Philofophe.
Les objets qui nous environ
nent , intéreffent plus ou moins l'home
me fpéculatif : l'homme vrai & judicieux
ne fe laiffe frapper qu'avec raifon
; il ne voit jamais par les yeux de
la prévention ; examinateur fcrupuleux
il épure les chofes dans le creufet du bon
fens , & lorfqu'il eft convaincu qu'elles
font exemptes d'alliage & d'infidélité , il
prononce avec cette fermeté de courage
qu'infpire la certitude. Il n'a lieu ni de
craindre , ni de fe repentir ; les fages précautions
qu'il a prifes , les recherches
exactes qu'il a faites , les lumières qu'il a
confultées , le mettent à l'abri de toute
erreur.
A cet efprit jufte & folide je n'oppoferai
point une forte d'efprit de frivolité ;
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
un efprit leger & volage qui comme lë
papillon voltige d'objets en objets fans
jamais fixer fon inconftance ; un efprit
d'Ergotifme qui ne fe plaît que dans la
difpute & foutient avec le même enthoufiafme
le vrai & le faux ; un efprit
de paradoxe qui fe fingularife par une
façon de penfer extraordinaire & qui ne
peut être propre qu'à lui ; un efprit de
perfifflage qui toujours monté fur des
échaffes , toujours guindé , fe laiffe
éblouir de tout ce qu'il voit : les moindres
objets fe métamorphofent dans fon
imagination extravagante , en images
gigantefques : c'eft un affemblage confus
d'idées neuves , bizarres & burlefques
, des traits de lumière avec d'épaiffes
tenébres , des écarts de génie &
de raifon. Il n'eft point furpris , mais
il eft pétrifié ; il n'eft point fâché , mais
défefperé ; il n'eft point fatigué , mais
excédé ; il n'aime point avec paffion ,
mais avec fureur ; on n'eft point aimable
, mais adorable : en un mot le langage
du bel- efprit à la mode , fon maintien
, fes attitudes , fes démarches , fes
actions font des mouvemens convulfifs
qui demandent un reméde prompt
& néceffaire , l'inoculation du bon fens.
Le Philofophe ami du vrai , fçait facrifier
l'efprit à ſon devoir. Son eſprit
AVRIL. 1763. 57
lui préfente une faillie qui peut bleffer l'amitié
ou flétrir la réputation; il l'étouffe ,
il la rejette généreufement , perfuadé que
cette fureur de l'efprit n'eft que frivolité
; frivolité fouvent très- dangereufe !
L'efprit folide n'eft donc autre chofe
que le bon efprit . Son étude eft la recherche
de la vérité ; fes productions
ne refpirent que l'amour du bien public
, le bonheur de fes femblables .
l'agrément & la joie de la Société.
Le Philofophe eft également vrai
dans fes paroles . Le Grand Corneille
en nous tranfmettant dans fa Comédie
du Menteur cette belle maxime de
Phédre : Mendaci ne verum quidem di
centi creditur ; nous fait fentir combien
la Vérité perd , lorfqu'elle paffe par une
bouche impure .
Quand un Menteur la dit ,
En paffant par fa bouche elle perd fon crédit .
Le vrai Sage n'ouvre la bouche que
pour rendre témoignage à la Vérité. Fidéle
dans fes promeffes , vrai dans fes
paroles , la lâche crainte , la baffe flaterie,
le refpect humain ne peuvent étouf
fer la Vérité dans fa bouche , qui en
eft l'organe pur & refpectable.
Cy
$538 MERCURE DE FRANCE.
En toute occafion la Vérité m'enchante ;
Et je l'aime encor mieux fière & déföbligeante
Qu'un menfonge flateur dont le miel empefté
Par un coeur délicat eſt toujours déteſté.
DESTOUCHES.
耙
La Vérité , dit M. de la Rochefou
cault , eft l'aliment des efprits ; elle fait
plus que les nourrir , elle les échauffe ,
elle eft le premier moteur de leur activité
; elle eft le rayon du Soleil , qui
n'étant que lumière & que feu par fa
nature , développe & met en mouvement
les germes renfermés dans notre
âme fur laquelle il agit.
Le menfonge eft une apoftafie du
coeur & de l'efprit. Celui qui fe déshonore
par le menfonge , renonce authentiquement
au titre d'honnête homme ; il
viole les loix les plus facrées , il infulte
au genre humain , fe couvre d'opprobre
, & devient l'objet de la déteftation
publique. La naiffance ne donne point
le privilége de cotoyer à fon gré la Vérité
; le bel- efprit celui d'avancer certaines
anecdotes médifantes ou fuppofées
, fous prétexte d'amufer la Société.
La valeur n'apprendpoint la fourbe à ſon Ecole.
Tout homme de courage eft homme de parole ;
AVRIL. 1763: 59
A des vices fi bas il ne peut confentir ;
Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
Mais laiffe-moi parler , toi de qui l'impoſture
Souille honteuſement le don de la Nature :
Qui fe dit Gentilhomme & ment comme tu fais
Il ment , quand il le dit , & ne le fut jamais.
Eft- il vice plus bas ? Eft-il tache plus noire ?
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ?
Eft-il quelque foibleſſe , eſt-il quelqu'action
Dont un coeur vraiment noble ait plus d'averfion?
P. CORNEILLE.
Le fordide intérêt , ce motif fi bas ,
pouroit-il fermer la bouche à l'honnête
homme? lui feroit-il trahir la caufe de
la Vérité ? Son honneur lui eft plus cher
que toutes les fortunes du monde . Un
appas fi humiliant eft indigne de lui.
Trop grand , trop vrai , trop généreux ,
il eft à l'abri de la féduction , Des moyens
fi déshonorans , des motifs fi vils & fi
bas font le partage des âmes mercenaires
qui font trafic de leur fentimens ; le
menfonge & la fourberie font pour
elles une reffource de fubfiftance & une
forte de bien -être.
Le respect humain eft un vain prétexte
pour cacher aux autres la vérité . La
crainte de déplaire eft un motif injufte
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
qui n'excitera jamais l'homme de bien
à la trahir ; & le filence de la flaterie
n'eft pas moins condamnable que fon
langage. La complaifance en pareil cas
n'eft infpirée que par l'amour de foimême
: c'est beaucoup moins chercher
ce qui eft vertueux & honnête , que ce
qui eft agréable & utile.
Loin d'ici ces précautions d'une fauffe
prudence , ces ménagemens cruels fi
préjudiciables au bien de la Société. Les
Rois , les Grands de la Tèrre ont encore
plus befoin que le commun des hommes
d'entendre la vérité. Plus ils font élevés
, plus ils ont d'orages à craindre ,
de tempêtes à redouter. L'homme vrai
le Philofophe vertueux eft le feul
Pilote auquel on doit avoir recours. Lui
feul peutfürement diriger notre courſe ,
& nous conduire heureuſement au port.
DAGUES DE CLAIRFONTAINE.
La fuite au Mercure prochain.
res diftinctifs du vrai Philofophe.
Evo rariffima noftro fimplicitas.
Ovid. arte amandi , l. 1. v . 241.
Réfléxions préliminaires .
LA Philofophie n'a jamais été plus
vantée que dans ce Siécle , où fes loix
cependant
& fes maximes font moins
fuivies & plus négligées. Enfut- il en
effet un plus fécond en prétendus Philofophes
dont les moeurs font fi éloignées
de cette fimplicité , de cette droiture
de coeur qui caractériſent
ſi parfaitement
le vrai Sage ?
» Des prétentions , dit M. le Franc
» de Pompignan , ne font pas des titres.
» On n'eft pas toujours Philofophe pour
» avoir fait des Traités de Morale , fon-
» dé les profondeurs de la Métaphyfi-
"
que , atteint les hauteurs de la plus
» fublime Géométrie , révélé les fecrets
» de l'Hiftoire Naturelle , deviné le fyf-
» tême de l'Univers.
46 MERCURE DE FRANCE.
כ
"
» Le Sçavant inftruit & rendu meilleur
par fes Livres voilà l'homme
» de Lettres ; le Sage vertueux & chré-
» tien , voilà le Philofophe . Ce n'eft
> donc pas la profeffion feule des Let-
» tres & des Sciences qui en fait la gloi-
» re & l'utilité.
Ouvrons les yeux fur les érreurs de
notre Siécle , cherchons à connoître
cette vraie Philofophie ; qu'elle foit l'objet
de notre étude & de nos defirs ; &
que fes difciples zélés , fes fectateurs fidéles
foient nos modéles & nos maîtres.
Regarderai -je comme Philofophe ce
Stoïcien aveugle & indifférent à tous
les événemens heureux ou malheureux
qui fe paffent fur la Scène du monde ?
qui contemple d'un oeil fec & tranquille
cette mer orageufe fi féconde en écueils
& en naufrages ? L'humanité gémit dans
l'accablement & l'oppreffion ; la Nature
fouffre .... Il eft fourd aux cris de la douleur
; fon âme barbare eft inacceffible à
tout fentiment de pitié. L'innocence
perfécutée implore en vain fon fecours;
il détourne les yeux pour fuir un fpectacle
qui pourroit l'attendrir : il fe fait
gloire de fe rendre maître des mouvemens
de fon coeur & de triompher des
affections de fon âme . Malheureux ! tu
AVRIL 1763. 47
te prives du feul plaifir des gens de
bien ; celui de partager les pleurs & les
peines de tes femblables.
Je ne m'occupe point des Rois, de leurs querelles
Que me fait le fuccès d'an fiége ou d'un combat?
Je laiffe à nos oififs ces affaires d'Etat :
Je m'embarraffe peu da Pays que j'habite ;
Le véritable Sage eft un Cofmopolite.
On tient à la Patrie & c'eft le feul lien ?
Fi donc ! c'eft fe borner que d'être Citoyen.
Loin de ces grands rever s qui défolent le monde ,
Le Sage vit chez lui dans une paix profondes
Il détourne les yeux de ces objets d'horreur ;
Il eſt fon feul Monarque & fon Légiflateur :
Rien ne peut altérer le bonheur de fon Etre ;
C'eſt aux Grands à calmer les troubles qu'ils font
naître.
L'efprit Philofophique,
Ne doit point déroger jufqu'à la politique.
Ces Guerres , ces Traités , tous ces riens importans,
S'enfoncent par degrésdans l'abîme des temps.
Quels monftres dans la Nature &
pour la Société , que des hommes revêtus
d'un pareil caractère !
48 MERCURE DE FRANCE.
Accorderai-je le titre de Philofophe
cet Auteur licentieux & téméraire , qui
ne laiffe rien échapper à la malignité
de fa plume , aux faillies déréglées de
fon efprit ; qui voulant tout foumettre
à l'empire abfolu de fa Raifon orgueilleufe
, profcrit , renverſe , détruit tout
ce qui eft au-deffus de fon impérieuſe
intelligence ?
Sera-ce à cet homme envieux & jaloux
du mérite d'autrui , qui flétrit
l'honneur même dans fa noble carrière ;
qui s'efforce d'obfcurcir les vertus & le
mérite de l'homme de bien , & d'établir
fur les ruines & les débris de fa fortune ,
fa propre grandeur , fa réputation & fa
gloire ?
maux
Sera- ce enfin à celui qui par un paradoxe
auffi
abfurde.qu'extravagant , réduit
l'homme à la condition des anile
dégrade & fe dégrade luimême
? Qui voudroit anéantir cette
feule Raifon même qui le diftingue des
animaux ftupides & groffiers ? ....
L'indignation qu'il fait éclater contre elle ,
eft lapreuve la plus authentique de fa
foibleffe & de fon impuiffance.
9 Corriger l'homme de fes défauts
profcrire les érreurs , s'élever contre fes
égaremens, lui faire connoître l'étendue
de
AVRIL. 1763. 49
de fes devoirs , lui repréfenter la grandeur
de fa deftination , blâmer l'abus
de fes paffions , lui dévoiler la dépravation
de fon coeur , rappeller enfin
l'homme à l'homme même ; voilà ce qui
caractériſe le vrai Philofophe , ce Philofophe
éclairé , cet ami de l'humanité
ce Maître du Monde , ce vrai Sage fi
digne de nos hommages & de nos fentimens
. Peignons-le ce vrai Philofophe ;
& pour imiter un modéle fi précieux ,
appliquons-nous à le connoître.
•
Le vrai Philofophe , par la droiture
de fon coeur , par les reffources d'une
raifon mûre & réfléchie , cherche à acquerir
les lumières fi néceffaires à
l'homme pour connoître la verité.
Sourd aux prejugés du fiécle , il triomphe
aifément des fiens : c'eft , dit
Platon , un ouvrage de patience dont
le temps amène le fuccès. La patience
qui fert à l'acquifition de la véritable
gloire , eft la feule vertu qui puiffe en
faire jouir , & qui tranquilife l'âme au
milieu des orages de la vie.
Quoi de plus digne en effet de la
fpeculation d'un vrai Philofophe , que
cet amour du vrai , que cet attrait puiffant
pour la vertu , ce commerce tendre
& précieux de l'amitié
II. Vol.
cette aimable
C
So MERCURE DE FRANCE .
candeur de moeurs , ce défintéreffement
noble & généreux ?
Philofophes vertueux ! mes modéles
& mes Maîtres ne font- ce pas là vos
obligations & les loix que vous vous
êtes préfcrites à-vous mêmes ? La verité
qui vous guide, perce & diffipe les nuages
de l'erreur & de l'ignorance. L'Incertitude
du coeur & de l'efprit trouve
au milieu de vous fes doutes éclaircis ;
le libertinage voit fes déréglemens profcrits
la décence & la pureté de vos
moeurs eft une critique en action de la
corruption du fiécle. Cette ftupide indifférence
, de l'âme ou plutôt cet orgueil
ftoïque & monstrueux eft forcé
par votre exemple d'abjurer fon infenfibilité
dure & opiniâtre. Amitié ! vertu !
générofité ! Il eft encore pour vous des
afyles privilégiés fur la terre ; on trouve
encore des coeurs dignes de vous en fervir
, & capables d'apprécier vos bienfaits.
Le Philofophe à l'abri de l'erreur,
parce qu'il marche avec précaution , le
Philofophe ne fe laiffe point éblouir par
les preftiges de l'illufion : le préjugé qui
régle & motive les jugemens de la plupart
des hommes , lui oppofe en vain fes voiles
ténébreux , pour derober à fa fagacité
& à fa pénétration des connoiffances
AVRIL. 1763. SI
utiles & lumineufes fon génie les déchire
, diffipe , perce leur obſcurité ;
c'eft le foleil qui chaffe les nuages.
-Les plaifirs bruyans ne font pas du
goût du vrai Philofophe ; leur frivolité
fixe à peine fon attention : ils ne font à
fes yeux que des bijoux fragiles. Il fcait
réprimer fes paffions, contenir fes defirs ,
recevoir le plaifir avec réfléxion , le
ménager avec économie , en ufer avec
difcrétion , & en jouir plus long - temps .
L'ambition , la feule permife à l'homme
, eft de chercher à s'inftruire & à fe
rendre utile à la focieté, à préférer le bien
public à fon bien particulier. L'héroïfme
de la vertu peut lui préfcrire des facrifices
qui coûtent à l'amour- propre &
quelquefois aux fentimens de la Nature ,
aux liens du fang & de l'amitié la plus
tendre en s'y foumettant , la gloire &
l'honneur deviennent fa récompenfe.
Caton le dévoue au falut de la patrie;
Brutus immole fa tendreffe paternelle à
la jufte févérité des loix : ces grands
hommes étoient citoyens avant que
d'être pères & maîtres de leurs actions
& de leurs fentimens. Ces traits frappans
& fublimes ne font point au- deffus
de notre fphère, Tous les grands hommes
qui nous ont précédés , eurent des
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
2
C
foibleffes & des vertus. l'Expérience
que nous fournit l'hiftoire d'une longue
fuite de fiécles , nous a appris à éviter
leurs foibleffes ; la Religion hous apprend
à rectifier les motifs de nos actions
, & nous procure l'avantage précieux
de furpaffer même leurs vertus.
"
Eh , pourquoi nous croire dégénérés
des vertus de nos ancêtres ? Ne furent-
-ils pas des hommes comme nous , fujets
aux mêmes paffions & aux mêmes foibleffes
?... Devenons moins légers , tâchons
de réfléchir , cherchons & chériffons
le bien , refpectons la vértu ,
favourons les douceurs de l'amitié , prévenons
les befoins des hommes , fou-
-venons- nous enfin que nous fommes
citoyens de l'Univers , que notre patrie
eft partout , & que nos obligations fe
multiplient à proportion que le nombre.
de nos femblables s'étend , & que leurs
befoins s'augmentent
LE PHILOSOPHÉ AMI DE LA VÉRITÉ,
Premier Caractère.
Le vrai Philofophe n'eft autre chofe
que l'homme honnête , l'ami du vrai &
de toutes les vertus , re
AVRIL 1763.1 53
Inviolablement attaché a fes devoirs ,
la vérité régle toutes fes démarches . La
droiture de fon coeur eft la premiere
verru qui éclate dans fes actions. Ennei
du menfonge & de tout artifice , il
en ignore les obliques détours. Il ne
cherche point les tenébres de la nuit
pour cacher à la lumiere la honte d'une
conduite irrégulière ou criminelle ; il
cherche le grand jour parce qu'il eft
ennemi du crime ; nul reproche fecret
ne le trouble ; il marche & fe préfente à
découvert ; fon extérieur annonce la
candeur & la paix de fon âme . Tout ce
qui offenfe la droiture de fon coeur , a
feul droit de le révolter. C'eſt dans ce cas
feulement , qu'il permet à fon âme de
franchir les bornes de la modération.
Véhément, plein de feu dans fes difcours,
c'eft Demofthene qui foudroye l'incré
dulité des Athéniens.
1
- Les fentimens de l'homme vrai font
des Oracles du monde. Roi de lui -même,
habile furveillant , il commande en
Souverain à fes paffions. La vérité feule
l'intéreffe : l'impreffion que la vérité
fait fur fon efprit & fur fon coeur , eſt un
fentiment de plaifir. Sagement avare
des mouvemens de fon âme , il ne les
prodigue point avec légéreté ; une mé-
C iij
$4 MERCURE DE FRANCE .
thode fare dirige toutes fes opérations :
Il combine , il choifit , il réfléchit : fes
fentimens enfin prennent l'éffor avec
cette mâle fécurité que donne la conviction
.
Vérité généreuſe ! es- tu donc ignorée
Et du féjour des Rois à jamais retirée ?
31
Nourri loin du menfonge & de l'efprit des Cours;
J'ignore de tout art les obliques détours :
Mais libré également d'eſpérance & de crainte
J'agirai fans foibleffe & parlerai fans feinte :
On expofe toujours avec autorité
La caufe de l'honneur & de la vérité.
GRESSET .
2
L'eftime de l'homme vrai fait néceffairement
notre apologie ; elle fait
préfumer notre mérite , nous fuppofe
des vertus , & nous fait juger dignes
de l'eftime des autres.
L'élévation de l'âme eft auffi l'appanage
du vrai Philofphe. Tout eft grand ;
tout eft noble & fublime dans les âmes
généreufes. L'homme vrai eft l'ami de
Toutes les vertus , parce que les vertus
feules peuvent produire la véritable
gloire il ne s'enorgueillit point de fon
excellence & de fa fupériorité. Sa modeftie
fert de contrepoids à fon amourAVRIL.
1763. 55
propre. Sa cenfure n'eft pas amère : il
plaint les érreurs ; il fe rappelle qu'il eſt
homme , & que par la corruption de
fa nature, il n'eft point inacceffible aux
foibleffes de l'humanité. La douceur de
fon caractère, la candeur de fes moeurs,
cette fage défiance de lui-même , cette
réferve fcrupuleufe font pour fes fières
un motif de confolation , de joie , &
d'inftruction .
La jufteffe & la folidité de l'efprit
font également le partage du vrai Philofophe.
Les objets qui nous environ
nent , intéreffent plus ou moins l'home
me fpéculatif : l'homme vrai & judicieux
ne fe laiffe frapper qu'avec raifon
; il ne voit jamais par les yeux de
la prévention ; examinateur fcrupuleux
il épure les chofes dans le creufet du bon
fens , & lorfqu'il eft convaincu qu'elles
font exemptes d'alliage & d'infidélité , il
prononce avec cette fermeté de courage
qu'infpire la certitude. Il n'a lieu ni de
craindre , ni de fe repentir ; les fages précautions
qu'il a prifes , les recherches
exactes qu'il a faites , les lumières qu'il a
confultées , le mettent à l'abri de toute
erreur.
A cet efprit jufte & folide je n'oppoferai
point une forte d'efprit de frivolité ;
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
un efprit leger & volage qui comme lë
papillon voltige d'objets en objets fans
jamais fixer fon inconftance ; un efprit
d'Ergotifme qui ne fe plaît que dans la
difpute & foutient avec le même enthoufiafme
le vrai & le faux ; un efprit
de paradoxe qui fe fingularife par une
façon de penfer extraordinaire & qui ne
peut être propre qu'à lui ; un efprit de
perfifflage qui toujours monté fur des
échaffes , toujours guindé , fe laiffe
éblouir de tout ce qu'il voit : les moindres
objets fe métamorphofent dans fon
imagination extravagante , en images
gigantefques : c'eft un affemblage confus
d'idées neuves , bizarres & burlefques
, des traits de lumière avec d'épaiffes
tenébres , des écarts de génie &
de raifon. Il n'eft point furpris , mais
il eft pétrifié ; il n'eft point fâché , mais
défefperé ; il n'eft point fatigué , mais
excédé ; il n'aime point avec paffion ,
mais avec fureur ; on n'eft point aimable
, mais adorable : en un mot le langage
du bel- efprit à la mode , fon maintien
, fes attitudes , fes démarches , fes
actions font des mouvemens convulfifs
qui demandent un reméde prompt
& néceffaire , l'inoculation du bon fens.
Le Philofophe ami du vrai , fçait facrifier
l'efprit à ſon devoir. Son eſprit
AVRIL. 1763. 57
lui préfente une faillie qui peut bleffer l'amitié
ou flétrir la réputation; il l'étouffe ,
il la rejette généreufement , perfuadé que
cette fureur de l'efprit n'eft que frivolité
; frivolité fouvent très- dangereufe !
L'efprit folide n'eft donc autre chofe
que le bon efprit . Son étude eft la recherche
de la vérité ; fes productions
ne refpirent que l'amour du bien public
, le bonheur de fes femblables .
l'agrément & la joie de la Société.
Le Philofophe eft également vrai
dans fes paroles . Le Grand Corneille
en nous tranfmettant dans fa Comédie
du Menteur cette belle maxime de
Phédre : Mendaci ne verum quidem di
centi creditur ; nous fait fentir combien
la Vérité perd , lorfqu'elle paffe par une
bouche impure .
Quand un Menteur la dit ,
En paffant par fa bouche elle perd fon crédit .
Le vrai Sage n'ouvre la bouche que
pour rendre témoignage à la Vérité. Fidéle
dans fes promeffes , vrai dans fes
paroles , la lâche crainte , la baffe flaterie,
le refpect humain ne peuvent étouf
fer la Vérité dans fa bouche , qui en
eft l'organe pur & refpectable.
Cy
$538 MERCURE DE FRANCE.
En toute occafion la Vérité m'enchante ;
Et je l'aime encor mieux fière & déföbligeante
Qu'un menfonge flateur dont le miel empefté
Par un coeur délicat eſt toujours déteſté.
DESTOUCHES.
耙
La Vérité , dit M. de la Rochefou
cault , eft l'aliment des efprits ; elle fait
plus que les nourrir , elle les échauffe ,
elle eft le premier moteur de leur activité
; elle eft le rayon du Soleil , qui
n'étant que lumière & que feu par fa
nature , développe & met en mouvement
les germes renfermés dans notre
âme fur laquelle il agit.
Le menfonge eft une apoftafie du
coeur & de l'efprit. Celui qui fe déshonore
par le menfonge , renonce authentiquement
au titre d'honnête homme ; il
viole les loix les plus facrées , il infulte
au genre humain , fe couvre d'opprobre
, & devient l'objet de la déteftation
publique. La naiffance ne donne point
le privilége de cotoyer à fon gré la Vérité
; le bel- efprit celui d'avancer certaines
anecdotes médifantes ou fuppofées
, fous prétexte d'amufer la Société.
La valeur n'apprendpoint la fourbe à ſon Ecole.
Tout homme de courage eft homme de parole ;
AVRIL. 1763: 59
A des vices fi bas il ne peut confentir ;
Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
Mais laiffe-moi parler , toi de qui l'impoſture
Souille honteuſement le don de la Nature :
Qui fe dit Gentilhomme & ment comme tu fais
Il ment , quand il le dit , & ne le fut jamais.
Eft- il vice plus bas ? Eft-il tache plus noire ?
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ?
Eft-il quelque foibleſſe , eſt-il quelqu'action
Dont un coeur vraiment noble ait plus d'averfion?
P. CORNEILLE.
Le fordide intérêt , ce motif fi bas ,
pouroit-il fermer la bouche à l'honnête
homme? lui feroit-il trahir la caufe de
la Vérité ? Son honneur lui eft plus cher
que toutes les fortunes du monde . Un
appas fi humiliant eft indigne de lui.
Trop grand , trop vrai , trop généreux ,
il eft à l'abri de la féduction , Des moyens
fi déshonorans , des motifs fi vils & fi
bas font le partage des âmes mercenaires
qui font trafic de leur fentimens ; le
menfonge & la fourberie font pour
elles une reffource de fubfiftance & une
forte de bien -être.
Le respect humain eft un vain prétexte
pour cacher aux autres la vérité . La
crainte de déplaire eft un motif injufte
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
qui n'excitera jamais l'homme de bien
à la trahir ; & le filence de la flaterie
n'eft pas moins condamnable que fon
langage. La complaifance en pareil cas
n'eft infpirée que par l'amour de foimême
: c'est beaucoup moins chercher
ce qui eft vertueux & honnête , que ce
qui eft agréable & utile.
Loin d'ici ces précautions d'une fauffe
prudence , ces ménagemens cruels fi
préjudiciables au bien de la Société. Les
Rois , les Grands de la Tèrre ont encore
plus befoin que le commun des hommes
d'entendre la vérité. Plus ils font élevés
, plus ils ont d'orages à craindre ,
de tempêtes à redouter. L'homme vrai
le Philofophe vertueux eft le feul
Pilote auquel on doit avoir recours. Lui
feul peutfürement diriger notre courſe ,
& nous conduire heureuſement au port.
DAGUES DE CLAIRFONTAINE.
La fuite au Mercure prochain.
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Résumé : ESSAI Philosophique sur les Caractères distinctifs du vrai Philosophe. Ævo rarissima nostro simplicitas. Ovid. arte amandi, l. 1. v. 241. Réfléxions préliminaires.
Le texte explore la véritable philosophie et les caractéristiques du vrai philosophe, soulignant que, bien que la philosophie soit valorisée de nos jours, ses principes sont souvent ignorés. Le vrai philosophe se distingue par sa simplicité et sa droiture de cœur, contrairement à ceux qui se prétendent philosophes mais manquent de vertu et de droiture. Ces derniers peuvent avoir écrit des traités de morale ou exploré des domaines scientifiques, mais ils ne possèdent pas les qualités morales nécessaires. Le vrai philosophe est décrit comme instruit et amélioré par ses lectures, vertueux et chrétien. Il ne se contente pas de la profession des lettres et des sciences pour se glorifier ou être utile. Le texte met en garde contre les erreurs du siècle et appelle à connaître et à étudier la véritable philosophie. Il critique les stoïciens indifférents aux événements du monde et les auteurs licencieux qui détruisent tout par orgueil. Le vrai philosophe corrige les défauts des hommes, proscrit les erreurs et élève les âmes vers la vertu. Il est caractérisé par la droiture de cœur, la raison mûre et réfléchie, et la patience nécessaire pour acquérir les lumières nécessaires à la connaissance de la vérité. Il est sourd aux préjugés du siècle, triomphe de ses propres préjugés, et cherche à acquérir les lumières nécessaires pour connaître la vérité. Il est patient, vertueux, et aime la vérité et la vertu. Il est un modèle de droiture, de candeur, et de désintéressement noble et généreux. Le texte conclut en soulignant que le vrai philosophe est honnête, ami de la vérité et des vertus, attaché à ses devoirs, et régit toutes ses démarches par la vérité. Il est ennemi du mensonge et de tout artifice, cherche la lumière pour annoncer la candeur et la paix de son âme, et est véhément et plein de feu dans ses discours. Il critique également le langage affecté et les comportements excessifs de l'esprit à la mode, qualifiés de convulsifs et nécessitant un remède prompt. Le philosophe ami du vrai sacrifie l'esprit à son devoir et rejette les frivolités dangereuses. L'esprit solide, ou bon esprit, se distingue par la recherche de la vérité et l'amour du bien public. La vérité est présentée comme essentielle et purifiante, contrairement au mensonge qui déshonore et insulte le genre humain. La valeur et le courage sont associés à l'honnêteté et à la parole donnée. Le respect humain et la flatterie sont condamnés, car ils masquent la vérité et sont motivés par l'amour-propre. Les rois et les grands ont besoin de la vérité pour éviter les dangers, et seul le philosophe vertueux peut les guider.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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76
p. 14
ÉPITAPHE SUR la mort de la Princesse RADSIVILLE.
Début :
LA mort a de ses jours trop tôt coupé la trame : [...]
Mots clefs :
Mort, Épitaphe, Tombeau, Vertus, Princesse Radziwill
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITAPHE SUR la mort de la Princesse RADSIVILLE.
ÉPITAPHE
SUR la mort de la Princeſſe
RADSIVILLE.
A mort a de ſes jours trop tôt coupé latrame :
Autour de ſon tombeau les Vertus ſont en deuil.
Voulez - vous par un trait connoître ſa grande
âme ?
Philoſophe & Princeſſe, elle ignora l'orgueil.
Par laMUSE LIMONADIERE.
SUR la mort de la Princeſſe
RADSIVILLE.
A mort a de ſes jours trop tôt coupé latrame :
Autour de ſon tombeau les Vertus ſont en deuil.
Voulez - vous par un trait connoître ſa grande
âme ?
Philoſophe & Princeſſe, elle ignora l'orgueil.
Par laMUSE LIMONADIERE.
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77
p. 129-139
SÉANCE publique de la Société Littéraire de CHAALONS-SUR-MARNE.
Début :
M. DE VELYE y a fait lecture d'un Mémoire au sujet des Grands [...]
Mots clefs :
Navets, Terres, Raves, Racines, Vertus, Brochures
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SÉANCE publique de la Société Littéraire de CHAALONS-SUR-MARNE.
SÉANCE publique de la Société
Litteraire de CHAALONSSUR-
MARNE.
Cette Séance s'eſt tenue le 23 Février 1763 .
M DE VELYE y a fait lecture
d'un Mémoire au fujet des Grands-
Hommes de la Ville & du Païs de Vertus.
Ils font en petit nombre ; mais la
gloire qu'ils ont acquife , eft d'autant
mieux mérit qu'ils n'ont point trouvé
dans leur Patrie ces Maîtres habiles , ces
Ecoles célèbres , & cesexemples fi conmuns
dans les grandes Villes, & fi capables
d'exciter l'émulation.
Nicolas furnommé de Clamange du
lieu de fa naiffance , fe préfente le premier
dans l'ordre chronologique c'eft
auffi le plus diftingué des Sçavans du
Pais de Vertus ; il étoit regardé comme
le Cicéron de fon fiécle. L'illuftre Maifon
de Conflans tire fon origine du mê-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
* me Pays. Vertus compte au nombre de
fes Baillifs , François Lalouette , auquel
on donne auffile titre de Préfident de
Sédan , & qui a été Maître des Requêtes
de l'Hôtel du Roi ; on trouve dans
la Croix du Maine une énumération de
fes écrits , dont plufieurs ont été imprimés.
Comme M. de Velye ne donne
qu'une notice des Grands-Hommes
qui font l'objet de fon Mémoire , il n'eſt
pas poffiblé d'en faire une analyſe fuivie
.
>
Il a étélu enfuite pour M. Defmareft
Affocié externe & abfent , un Mémoire
fur la culture des Raves & des Navets
dans la Guyenne . Il y a cinq variétés
différentes de chaque genre , dont
la diſtinction ne paroît pas fondée fur
des caractères de Botanique aifés à faifir
. On féme les raves & les navets en
deux faifons , la premiere en Avril &
Mai , la feconde depuis le 29 Juillet
jufqu'au 20 Août après la moiffon des
fromens , & dans les terres où la récolte
aura été faite. On commence par donner
deux labours à ces terrés ; on leur
en donne un troifiéme après la femence
, & on paffe le rateau qui tient lieu
de herfe ; on les farcle quand ils font levés
pour, détruire les plantes parafites ,
JUILLET. 1763. 131
arracher les raves ou navets fuperflus ,
& laiffer un intervalle de quatre ou fix
poulces entre chaque pied . Le navet oblong
à racines blanches , & le navet à
racines vertes , ainfi que la rave ronde à
racines blanches , & la rave ronde à racines
rouges , femés dans des terres légéres
, fablonneufes & un peu fubftantieufes
, produifent quelquefois des raves
& des navets du poids de feize &
même de dix-huit livres ; mais ils font
infipides & peu remplis. Ils viennent
d'une faveur fucculente , & d'un volume
raifonnable dans les terres profondes
, légères & meubles dont le fable
fait la bafe , ou dans des terres calcaires
bien divifées , & qui font en proportion
dominante, avec l'argile ; ils réuffiffent
mal dans les terres purement argileufes.
& compactes.
Quoique l'on arrache les navets à
mefure du befoin qu'on en a , la grande
récolte fe fait en nombre ; on les
met alors dans les caves où on les encaiffe
dans du fable ; ils s'y confervent
longtems . Ils fe confervent encore plus
longtems fans altération , fi on les laifſe
en pleine terre , pourvû qu'on ait attention
à en éloigner les Beftiaux , &
que les pluies de l'hyver n'y faffent pas
un trop long séjour. F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
Les navets & les raves font d'une
grande reffource pour les gens de la
Campagne , ils leur fervent d'aliment
pendant une partie de l'année . C'est même
un reméde contre les fiévres lentes
accompagnées de bouffiffures, dont font
attaqués dans certains tems les Habitans
de quelques Cantons marécageux . Auffitôt
qu'ils ont commencé à faire ufage.
des navets , la fiévre difparoît, & ceux
qui en mangent de bonne heure , font
préfervés de la fiévre. Les navets & les
raves fervent auffi à engraiffer les Moutons
, les Boeufs & les Cochons ; cette:
nourriture rétablit les boeufs épuifés par
le travail de l'Eté ; elle leur procure une
tranfpiration abondante , qui leur rend.
le poil uni & libre , & leur chair eft plus
tendre & plus fucculente .
Quoique ce Mémoire paroiffe ne concerner
que la Guyenne , l'intention de
M. Defmareft eft d'engager à étendre la
culture des raves & des navets dans toutes
les parties du Royaume où elle peut
réuffir ; on les cultive déja avec fuccès
dans quelques Paroiffes de l'Election de
Langres , on peut également les culti-.
ver dans les terres de la Province de
Champagne voifines des rivieres , & M.
Defmareft invite les Cultivateurs ChamJUILLET.
1763. 133
penois à ne pas négliger cette branche
d'agriculture.
M. de Chalette ayant envoyé la Préface
d'un Ouvrage qu'il fe propofe de
faire imprimer , intitulé : la Médecine
des Chevaux à l'ufage des Laboureurs
tirée des meilleurs Auteurs , & confirmée
par l'expérience : la Société a eftimé
qu'il convenoit d'en faire patt d'avanee
au Public.
De tous les animaux domeftiques , le
Cheval eft fans contredit celui dont l'utilité
eft la plus étendue. En Angleterre
les plus fameux Médecins , & les plus
habiles Chirurgiens ne dédaignent point
d'en faire l'objet de leurs foins , & de
leur étude. Il eft furprenant qu'en France
la confervation de cet animal précieux
foit abandonnée à des perfonnes
qui pour la plupart , n'ont pas la moindre
connoiffance des maladies qui l'at
taquent , ni des remédes qui leur con
viennent. Les Maréchaux de Village
étant d'une ignorance profonde, ou remplis
de préjugés , M. de Chalette croit
rendre fervice à ceux qui font forcés
d'y avoir recours en les mettant en
état de s'en paffer , ou du moins de les
diriger. Son Ouvrage préfente done
deux avantages , l'un de décrier une foule
134 MERCURE DE FRANCE .
de remédes & de recettes prèfque toujours
inutiles , très - fouvent dangereufes
, & quelquefois pernicieuſes ; l'autre,
en rendant le Laboureur capable de traiter
par lui-même les maladies de fes chevaux,
de lui épargner la dépenfe des foins
d'un Maréchal , & du prix exhorbitant
des drogues que celui- ci lui furvend.
Cette lecture a été fuivie de celle
d'une Differtation fur le préjugé littéraire.
M. Rouffel, qui en eft Auteur , donne
d'abord un précis de tous les objets
qui peuvent occuper l'efprit humain ;
il fait voir qu'il n'a à redouter que
le préjugé peu raifonnable , qui rend
fouvent fes recherches inutiles, le raiſonnement
faux , le littérateur eſclave , ou
capable de franchir les bornes de la
vraie fageffe. Il trace enfuite le tableau
des différentes efpéces de préjugés , &
il combat ceux qui font contraires à la
faine Raifon avec autant d'éloquence
que de force , & en même-temps avec
cette aménité & cette politeffe qui conftituent
le caractère de fes Ouvrages.
L'Affemblée en a paru très-fatisfaite.
On a lu auffi un Effai fur la critique
par M. Formey
Affocié externe &
Secrétaire de l'Académie de Berlin . M.
Formey après avoir défini la critique ,
JUILLET. 1763. 135
>
l'art d'analyfer les Ouvrages pour en
faire connoîrre les beautés & les défauts
conformement aux régles qui ont
été fuivies , ou qui auroient dû l'être
ajoute qu'il ne fe propofe d'en parler
qu'autant qu'elle eft fpécialement deftinée
à montrer les taches qui peuvent
défigurer un Ouvrage. Il paffe enfuite
en revue les différentes efpéces de critiques
qui fe répandent aujourd'hui
- dans la République des Lettres , ce
font les brochures & les journaux , &
il éxamine s'ils rempliffent bien leur
objet .
Les brochures font fouvent le fruit
d'un demi fçavoir , du défoeuvrement ,
du prurit d'écrire , de la jaloufie , ou
de la haine. On y prend le ton des perfonnalités
& de la querelle , & il eft
rare d'en trouver qui foient marquées
au bon coin.
M. Formey n'admet guères dans cette
claffe que les Obfervations de l'Académie
fur le Cid , & les fentimens de Cléante
fur les entretiens d'Arifte & d'Eugène.
Le Public ne peut tirer aucun avantage
de ces brochures , & les Auteurs ne
les regardent fouvent que comme un
motif de triomphe. Les Journaux ne
produisent pas un meilleur effet ; ils ne
136 MERCURE DE FRANCE.
peuvent réuffir qu'entre les mains d'une
Compagnie bien choisie & bien aflortie:
c'ell cette prérogative qui maintient
le Journal des Sçavans dans ce degré
de primauté qu'il s'eft acquis. Les affections
& les paffions font fouvent fi
évidentes dans beaucoup d'autres , qu'il
feroit à fouhaiter qu'ils fuflent moins
multipliés , & la plupart font incapables
d'empêcher les abus que les Auteurs font
de leurs talens .
Le Gouvernement & les Magiftrats
veillent bien à la confervation des fondemens
de la fociété , qui font le refpect
dû à l'Etre fuprême , les droits des Souverains
& les bonnes moeurs : ils flétrif
fent les productions qui attaquent ces
principes ; mais ces flétriffures ne fervent
ordinairement qu'à donner du crédit aux
ouvrages , & à piquer la curiofité.
M. Formey demande enfuite fi on ne
pourroit pas établir un autre genre de
police qui influât plus immédiatement
fur le bon ordre : il y a bien des Cenfeurs
établis par le Gouvernement ; mais
ils s'acquittent fouvent mal des fonctions
qui leur font confiées ; d'ailleurs on impime
beaucoup de Livres qui n'ont pas
été foumis à la cenfure ,.
De-là M. Formey paffe à fon projet
JUILLET. 1763. 137
de police , aux rifques d'effuyer quelque
raillerie ; le voici Il voudroit que le
Souverain confidérant la Littérature de
fes Etats comme un objet qui peur influer
fur le bonheur de fes peuples ,
établît un Corps de gens de Lettres de
différentes facultés & profeffions , au
nombre de douze , tous d'un âge mûr
& non décrépit , fages, ayant des moeurs,
auxquels il feroit affigné des penfionspour
les mettre en état d'être plus actifs & plus
attentifs. Tous les ouvrages fercient remis
à leur Secrétaire , & diftribués à chacun
fuivant fes talens , pour être examinés
& en être fait rapport dans les féances réglées
qui fe tiendroient une ou plufieurs
fois chaque femaine , afin d'accorder où
refufer la permiffion d'imprimer.
Tout ce qui fe trouveroit contraire à
la Réligion , à la conftitution politique
& à la vertu , feroit rejetté , fous quelque
forme qu'il fût préfenté. A l'égard
de ce qui n'eft mauvais que par un défut
de génie , de connoiffances , de
ſtyle , &c, on ufercit d'un ménagement
judicieux ; le Commiſfaire examinateur
donneroit des avis aux Auteurs ; & quand
ceux-ci ne s'y rendroient pas , on les
laifferoit aller avec leur imprimatur.
Il feroit à propos de mettre les Li138
MERCURE DE FRANCE.
braires fous la dépendance abfolue du
Tribunal , fans cela il feroit inutile de
faire des difficultés à un Auteur , qui ,
pour les lever , n'auroit qu'à aller trouver
un Libraire avec lequel il feroit un
marché d'autant plus avantageux que
le Livre feroit digne d'être fupprimé.
Il faudroit auffi que les Examinateurs
exerçaffent une févérité particulière fur
les écrits polémiques , qu'ils en rettanchaffent
tous les termes marqués au coin
de la paffion , & capables d'aliéner les
efprits qu'on fe propofe de convaincre.
Il feroit même convenable de ne pas
fouffrir ces airs de fupériorité & de hauteur
que les critiques prennent fi volontiers
, & fur - tout ces ironies dont la
plaie eft encore plus cuifante que celle
des injures.
Telles font les réfléxions qu'une affez
longue expérience dans ce genre a fuggérées
à M. Formey; & quand il n'auroit
pas indiqué des règles affez certaines
pour remplir fon objet , il feroit toujours
louable de les avoir propofées.
La féance a été terminée par la lecture
de quelques Stances fur l'homme , par
M. France; & de Réfléxions en vers fur
la cérémonie du jour des Cendres , par
M. l'Abbé de Saulx, Chanoine de l'Eglife
JUILLET. 1763. 139.
de Rheims , & Chancelier de l'Univerfité
de la même Ville.
Litteraire de CHAALONSSUR-
MARNE.
Cette Séance s'eſt tenue le 23 Février 1763 .
M DE VELYE y a fait lecture
d'un Mémoire au fujet des Grands-
Hommes de la Ville & du Païs de Vertus.
Ils font en petit nombre ; mais la
gloire qu'ils ont acquife , eft d'autant
mieux mérit qu'ils n'ont point trouvé
dans leur Patrie ces Maîtres habiles , ces
Ecoles célèbres , & cesexemples fi conmuns
dans les grandes Villes, & fi capables
d'exciter l'émulation.
Nicolas furnommé de Clamange du
lieu de fa naiffance , fe préfente le premier
dans l'ordre chronologique c'eft
auffi le plus diftingué des Sçavans du
Pais de Vertus ; il étoit regardé comme
le Cicéron de fon fiécle. L'illuftre Maifon
de Conflans tire fon origine du mê-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
* me Pays. Vertus compte au nombre de
fes Baillifs , François Lalouette , auquel
on donne auffile titre de Préfident de
Sédan , & qui a été Maître des Requêtes
de l'Hôtel du Roi ; on trouve dans
la Croix du Maine une énumération de
fes écrits , dont plufieurs ont été imprimés.
Comme M. de Velye ne donne
qu'une notice des Grands-Hommes
qui font l'objet de fon Mémoire , il n'eſt
pas poffiblé d'en faire une analyſe fuivie
.
>
Il a étélu enfuite pour M. Defmareft
Affocié externe & abfent , un Mémoire
fur la culture des Raves & des Navets
dans la Guyenne . Il y a cinq variétés
différentes de chaque genre , dont
la diſtinction ne paroît pas fondée fur
des caractères de Botanique aifés à faifir
. On féme les raves & les navets en
deux faifons , la premiere en Avril &
Mai , la feconde depuis le 29 Juillet
jufqu'au 20 Août après la moiffon des
fromens , & dans les terres où la récolte
aura été faite. On commence par donner
deux labours à ces terrés ; on leur
en donne un troifiéme après la femence
, & on paffe le rateau qui tient lieu
de herfe ; on les farcle quand ils font levés
pour, détruire les plantes parafites ,
JUILLET. 1763. 131
arracher les raves ou navets fuperflus ,
& laiffer un intervalle de quatre ou fix
poulces entre chaque pied . Le navet oblong
à racines blanches , & le navet à
racines vertes , ainfi que la rave ronde à
racines blanches , & la rave ronde à racines
rouges , femés dans des terres légéres
, fablonneufes & un peu fubftantieufes
, produifent quelquefois des raves
& des navets du poids de feize &
même de dix-huit livres ; mais ils font
infipides & peu remplis. Ils viennent
d'une faveur fucculente , & d'un volume
raifonnable dans les terres profondes
, légères & meubles dont le fable
fait la bafe , ou dans des terres calcaires
bien divifées , & qui font en proportion
dominante, avec l'argile ; ils réuffiffent
mal dans les terres purement argileufes.
& compactes.
Quoique l'on arrache les navets à
mefure du befoin qu'on en a , la grande
récolte fe fait en nombre ; on les
met alors dans les caves où on les encaiffe
dans du fable ; ils s'y confervent
longtems . Ils fe confervent encore plus
longtems fans altération , fi on les laifſe
en pleine terre , pourvû qu'on ait attention
à en éloigner les Beftiaux , &
que les pluies de l'hyver n'y faffent pas
un trop long séjour. F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
Les navets & les raves font d'une
grande reffource pour les gens de la
Campagne , ils leur fervent d'aliment
pendant une partie de l'année . C'est même
un reméde contre les fiévres lentes
accompagnées de bouffiffures, dont font
attaqués dans certains tems les Habitans
de quelques Cantons marécageux . Auffitôt
qu'ils ont commencé à faire ufage.
des navets , la fiévre difparoît, & ceux
qui en mangent de bonne heure , font
préfervés de la fiévre. Les navets & les
raves fervent auffi à engraiffer les Moutons
, les Boeufs & les Cochons ; cette:
nourriture rétablit les boeufs épuifés par
le travail de l'Eté ; elle leur procure une
tranfpiration abondante , qui leur rend.
le poil uni & libre , & leur chair eft plus
tendre & plus fucculente .
Quoique ce Mémoire paroiffe ne concerner
que la Guyenne , l'intention de
M. Defmareft eft d'engager à étendre la
culture des raves & des navets dans toutes
les parties du Royaume où elle peut
réuffir ; on les cultive déja avec fuccès
dans quelques Paroiffes de l'Election de
Langres , on peut également les culti-.
ver dans les terres de la Province de
Champagne voifines des rivieres , & M.
Defmareft invite les Cultivateurs ChamJUILLET.
1763. 133
penois à ne pas négliger cette branche
d'agriculture.
M. de Chalette ayant envoyé la Préface
d'un Ouvrage qu'il fe propofe de
faire imprimer , intitulé : la Médecine
des Chevaux à l'ufage des Laboureurs
tirée des meilleurs Auteurs , & confirmée
par l'expérience : la Société a eftimé
qu'il convenoit d'en faire patt d'avanee
au Public.
De tous les animaux domeftiques , le
Cheval eft fans contredit celui dont l'utilité
eft la plus étendue. En Angleterre
les plus fameux Médecins , & les plus
habiles Chirurgiens ne dédaignent point
d'en faire l'objet de leurs foins , & de
leur étude. Il eft furprenant qu'en France
la confervation de cet animal précieux
foit abandonnée à des perfonnes
qui pour la plupart , n'ont pas la moindre
connoiffance des maladies qui l'at
taquent , ni des remédes qui leur con
viennent. Les Maréchaux de Village
étant d'une ignorance profonde, ou remplis
de préjugés , M. de Chalette croit
rendre fervice à ceux qui font forcés
d'y avoir recours en les mettant en
état de s'en paffer , ou du moins de les
diriger. Son Ouvrage préfente done
deux avantages , l'un de décrier une foule
134 MERCURE DE FRANCE .
de remédes & de recettes prèfque toujours
inutiles , très - fouvent dangereufes
, & quelquefois pernicieuſes ; l'autre,
en rendant le Laboureur capable de traiter
par lui-même les maladies de fes chevaux,
de lui épargner la dépenfe des foins
d'un Maréchal , & du prix exhorbitant
des drogues que celui- ci lui furvend.
Cette lecture a été fuivie de celle
d'une Differtation fur le préjugé littéraire.
M. Rouffel, qui en eft Auteur , donne
d'abord un précis de tous les objets
qui peuvent occuper l'efprit humain ;
il fait voir qu'il n'a à redouter que
le préjugé peu raifonnable , qui rend
fouvent fes recherches inutiles, le raiſonnement
faux , le littérateur eſclave , ou
capable de franchir les bornes de la
vraie fageffe. Il trace enfuite le tableau
des différentes efpéces de préjugés , &
il combat ceux qui font contraires à la
faine Raifon avec autant d'éloquence
que de force , & en même-temps avec
cette aménité & cette politeffe qui conftituent
le caractère de fes Ouvrages.
L'Affemblée en a paru très-fatisfaite.
On a lu auffi un Effai fur la critique
par M. Formey
Affocié externe &
Secrétaire de l'Académie de Berlin . M.
Formey après avoir défini la critique ,
JUILLET. 1763. 135
>
l'art d'analyfer les Ouvrages pour en
faire connoîrre les beautés & les défauts
conformement aux régles qui ont
été fuivies , ou qui auroient dû l'être
ajoute qu'il ne fe propofe d'en parler
qu'autant qu'elle eft fpécialement deftinée
à montrer les taches qui peuvent
défigurer un Ouvrage. Il paffe enfuite
en revue les différentes efpéces de critiques
qui fe répandent aujourd'hui
- dans la République des Lettres , ce
font les brochures & les journaux , &
il éxamine s'ils rempliffent bien leur
objet .
Les brochures font fouvent le fruit
d'un demi fçavoir , du défoeuvrement ,
du prurit d'écrire , de la jaloufie , ou
de la haine. On y prend le ton des perfonnalités
& de la querelle , & il eft
rare d'en trouver qui foient marquées
au bon coin.
M. Formey n'admet guères dans cette
claffe que les Obfervations de l'Académie
fur le Cid , & les fentimens de Cléante
fur les entretiens d'Arifte & d'Eugène.
Le Public ne peut tirer aucun avantage
de ces brochures , & les Auteurs ne
les regardent fouvent que comme un
motif de triomphe. Les Journaux ne
produisent pas un meilleur effet ; ils ne
136 MERCURE DE FRANCE.
peuvent réuffir qu'entre les mains d'une
Compagnie bien choisie & bien aflortie:
c'ell cette prérogative qui maintient
le Journal des Sçavans dans ce degré
de primauté qu'il s'eft acquis. Les affections
& les paffions font fouvent fi
évidentes dans beaucoup d'autres , qu'il
feroit à fouhaiter qu'ils fuflent moins
multipliés , & la plupart font incapables
d'empêcher les abus que les Auteurs font
de leurs talens .
Le Gouvernement & les Magiftrats
veillent bien à la confervation des fondemens
de la fociété , qui font le refpect
dû à l'Etre fuprême , les droits des Souverains
& les bonnes moeurs : ils flétrif
fent les productions qui attaquent ces
principes ; mais ces flétriffures ne fervent
ordinairement qu'à donner du crédit aux
ouvrages , & à piquer la curiofité.
M. Formey demande enfuite fi on ne
pourroit pas établir un autre genre de
police qui influât plus immédiatement
fur le bon ordre : il y a bien des Cenfeurs
établis par le Gouvernement ; mais
ils s'acquittent fouvent mal des fonctions
qui leur font confiées ; d'ailleurs on impime
beaucoup de Livres qui n'ont pas
été foumis à la cenfure ,.
De-là M. Formey paffe à fon projet
JUILLET. 1763. 137
de police , aux rifques d'effuyer quelque
raillerie ; le voici Il voudroit que le
Souverain confidérant la Littérature de
fes Etats comme un objet qui peur influer
fur le bonheur de fes peuples ,
établît un Corps de gens de Lettres de
différentes facultés & profeffions , au
nombre de douze , tous d'un âge mûr
& non décrépit , fages, ayant des moeurs,
auxquels il feroit affigné des penfionspour
les mettre en état d'être plus actifs & plus
attentifs. Tous les ouvrages fercient remis
à leur Secrétaire , & diftribués à chacun
fuivant fes talens , pour être examinés
& en être fait rapport dans les féances réglées
qui fe tiendroient une ou plufieurs
fois chaque femaine , afin d'accorder où
refufer la permiffion d'imprimer.
Tout ce qui fe trouveroit contraire à
la Réligion , à la conftitution politique
& à la vertu , feroit rejetté , fous quelque
forme qu'il fût préfenté. A l'égard
de ce qui n'eft mauvais que par un défut
de génie , de connoiffances , de
ſtyle , &c, on ufercit d'un ménagement
judicieux ; le Commiſfaire examinateur
donneroit des avis aux Auteurs ; & quand
ceux-ci ne s'y rendroient pas , on les
laifferoit aller avec leur imprimatur.
Il feroit à propos de mettre les Li138
MERCURE DE FRANCE.
braires fous la dépendance abfolue du
Tribunal , fans cela il feroit inutile de
faire des difficultés à un Auteur , qui ,
pour les lever , n'auroit qu'à aller trouver
un Libraire avec lequel il feroit un
marché d'autant plus avantageux que
le Livre feroit digne d'être fupprimé.
Il faudroit auffi que les Examinateurs
exerçaffent une févérité particulière fur
les écrits polémiques , qu'ils en rettanchaffent
tous les termes marqués au coin
de la paffion , & capables d'aliéner les
efprits qu'on fe propofe de convaincre.
Il feroit même convenable de ne pas
fouffrir ces airs de fupériorité & de hauteur
que les critiques prennent fi volontiers
, & fur - tout ces ironies dont la
plaie eft encore plus cuifante que celle
des injures.
Telles font les réfléxions qu'une affez
longue expérience dans ce genre a fuggérées
à M. Formey; & quand il n'auroit
pas indiqué des règles affez certaines
pour remplir fon objet , il feroit toujours
louable de les avoir propofées.
La féance a été terminée par la lecture
de quelques Stances fur l'homme , par
M. France; & de Réfléxions en vers fur
la cérémonie du jour des Cendres , par
M. l'Abbé de Saulx, Chanoine de l'Eglife
JUILLET. 1763. 139.
de Rheims , & Chancelier de l'Univerfité
de la même Ville.
Fermer
Résumé : SÉANCE publique de la Société Littéraire de CHAALONS-SUR-MARNE.
Lors d'une séance publique de la Société Littéraire de Châlons-sur-Marne le 23 février 1763, plusieurs mémoires et dissertations furent présentés. M. de Velye exposa un mémoire sur les grands hommes de Vertus, mettant en lumière leur mérite malgré l'absence d'institutions éducatives. Il mentionna notamment Nicolas de Clamange, décrit comme un savant distingué comparable à Cicéron, ainsi que la famille de Conflans et François Lalouette, Maître des Requêtes. M. Desmarets présenta un mémoire sur la culture des raves et des navets en Guyenne, détaillant cinq variétés et leurs méthodes de culture, et suggéra d'étendre cette pratique en Champagne. M. de Chalette envoya la préface d'un ouvrage sur la médecine des chevaux, critiquant les pratiques des maréchaux de village et proposant des remèdes efficaces. La séance inclut également la lecture d'une dissertation de M. Rouffel sur le préjugé littéraire, qui examina les divers objets pouvant occuper l'esprit humain et mit en garde contre les préjugés. Un essai sur la critique par M. Formey, associé de l'Académie de Berlin, fut présenté, définissant la critique et proposant un projet de police littéraire pour examiner les ouvrages avant impression. La séance se conclut par la lecture de poèmes de M. France et de l'abbé de Saulx.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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78
p. 15-24
RÉFLEXIONS SUR HENRI IV. NIL ACTUM REPUTANS SI QUID SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
Début :
QUAND on considére ce Prince, sa grandeur, ses exploits, sa valeur, ses [...]
Mots clefs :
Vertus, Valeur, Talents, Guerre, Armée, Combattre, Ligue, Victoire
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texteReconnaissance textuelle : RÉFLEXIONS SUR HENRI IV. NIL ACTUM REPUTANS SI QUID SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
RÉFLEXIONS SUR HENRI IV.
NIL ACTUM REPUTANS SI QUID
SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
Q UAND on confidére ce Prince ,
fa grandeur , fes exploits , fa valeur , fes
lumières , fa douceur , fa bonté , fes
talens pour le gouvernement , ſon affabilité
, fa clémence ; quand on penſe
qu'avec de fi foibles moyens , il a conquis
à la pointe de fon épée un Royaume
tel que la France , qu'il a eu à combattre
à la fois , la Ligue , l'Espagne &
Les foudres du Vatican ; qu'il a eu à
}
16 MERCURE DE FRANCE.
furmonter mille obftacles dont le moindre
fuffifoit pour faire échouer un grand
homme ; que dans tout le cours de fon
régne , il n'a fongé qu'à faire le bonheur
de fes Sujets ; on eft tenté de lui rendre
les honneurs divins : au moins eft- il certain
qu'Augufte , Titus , & peut-être
Trajan même les méritoient bien moins
que lui.
Au fortir de l'enfance , il fit fon apprentiffage
dans l'art de la guerre fous
le fameux Amiral de Coligny ; ce fut à
cette école qu'il apprit à fuppléer au
nombre par l'avantage du terrein , à faire
fubfifter une armée dans un pays ruiné,
à modérer cette impétuofité naturelle au
François , & dont les fuites fouvent ont
été fi funeftes ; à n'engager une affaire
qu'à propos , à fçavoir l'éviter quand il
le falloit , à profiter de la victoire , & à
fe ménager des reffources dans le malheur
, à maintenir la difcipline en confervant
l'affection du Soldat ; ce fut en
un mot à cette école qu'il devint le premier
Général de fon fiécle .
Suivons ce Prince dont toutes les démarches
intéreffent ; voyons-le à Courtras
à la tête d'une armée bien moins
nombreufe que celle de fon ennemi ,
mais compofée de vieux Soldats aguésJUILLET.
1763 .
ris couverts de bleffures , exercés par
vingt ans de combats , accoutumés à
braver la faim , la foif, & l'intempérie
des climats ; tels étoient ces vieux Légionnaires
que Céfar menoit combattre
Pompée ; tels étoient encore ces braves
Macédoniens qui fous Alexandre firent
la conquête du Monde. Le Duc de
Joyenfe n'avoità lui oppofer qu'unejeune
Nobleffe pleine à la vérité de fentimens,
& de courage , mais prefomptueufe &
efféminée , ne prenant d'ordre que du
caprice , & d'un courage aveugle qui
lui faifoit plutôt affronter la mort que
marcher à la victoire . Auffi arriva- til
ce qui naturellement devoit arriver ;
les Légionnaires de Céfar l'emporterent
fur la Nobleffe Romaine ; la victoire
fut complette ; le Duc de Joyeuse
& fon frère furent au nombre des morts.
Après l'affaire de Coutras , il fe ligue
avec ce même Henri III. qu'il venoit
d'humilier , & qui imploroit fon fecours;
il en devient le plus ferme appui . Son
bras feul foutien un Thrône ébranlé par
tant de fecouffes ; il méne le Roidevant
les remparts de Paris. Il alloit lui faire
ouvrir les portes de fa Capitale , lorfque
l'accident funefte qui enleva Henri III.
changea totalement la face des chofes .
18 MERCURE DE FRANCE.
Il hérite par cette mort d'un Royaume
puiffant à la vérité , mais dechiré par
mille factions différentes qui ne s'accor
doient qu'en ce qu'elles ne vouloient
pas le reconnoître ; détefté des Ligueurs ,
mal fervi par les Royaliftes qui ne lui
donnerent que fix mois pour faire abjuration
, fufpect aux Huguenots même.
jamais fituation ne fut plus critique , ni
plus embarraffante que la fienne. Comment
débrouiller ce cahos ? Comment
appaiferles murmures , prévenir les complots
, étouffer les confpirations , ménager
les Catholiques fans fe rendre fufpect
aux Proteftans ? La moindre fauffe
démarche lui faifoit perdre & les uns &
les autres . Que de refus n'effuyat-il pas
du Surintendant le plus prodigue , le
plus prodigue , & le plus diffipateur des
hommes ! D'O faifcit une dépenfe énorme
,
tandis que
le Roi manquoit du
néceffaire ; la table du Surintendant étoit
fervie avec prcfufion , & le Roi portoit
un pourpoint déchiré. Sa douceur , fon
habileté , fa rare valeur , ce courage d'ef
prit que rien n'étonne ,& furtout l'abjuration
du Calviniſme faite à -propos , lui
ramenèrent les efprits , lui gagnerent les
coeurs , & l'éleverent enfin fur unThrône
dont il étoit fi digne.
JUILLET. 1763 .
Tremporta fur le Duc de Mayenne
un avantage confidérable à Arques ,
quoiqu'il n'eût guères plus de trois mille
hommes à oppofer à dix -huit mille ; il
le défit encore à Iviy , & ayant à peine
neuf mille hommes contre plus de trente
mille. Rappellons- nous ces mots fi
dignes d'être cités, & retenus : » Si vous
perdez vosEnfeignes, ralliez-vous à mon
Pannache blanc : vous le trouverez tou-
»jours au chemin de l'honneur & de la
gloire.
-
A
Quels prodiges de valeur ne fit - il pas
dans cette fameufe journée ? Il chargea
plufieurs fois à la tête de fon efcadron ,
& l'Ecuyer du Comte d'Egmont fut
tué de fa main. Lorfque l'affaire fut
· décidée , il couroit de tous côtés criant
au Soldat » Mes amis , épargnons le
fang François.
Le Duc de Mayenne fut vaincu malgré
la fupériorité du nombre , & cela
ne doit point étonner , fi l'on fait at
tention que ce Duc étoit plus longtems
à table qu'Henri IV. au lit. L'activité eft
fans contredit la premiere qualité du Général
; l'expérience d'ailleurs a fouvent
fait voir que la force d'une armée eft
moins dans le nombre , que dans la capacité
de celui qui la commande. Cefar
20 MERCURE DE FRANCE .
fut toujours inférieur à l'ennemi , les
Soldats de Pompée valoient bien les
fiens , mais Pompée ne valoit pas Céfar.
Après l'extinction de la Ligue & la
paix de Vervins , Henri IV. ne s'occupa
que du bonheur de fes Sujets , les
impôts furent diminués , l'ordre rétabli
dans les finances par les foins & les
lumières du Duc de Sully , grand hom
me d'Etat , grand homme de guerre ,
d'une vertu rigide qui facrifioit tout au
devoir & à la gloire de fon Maître .
Quelques années de paix avoient élevé
le Royaume à ce haut point de
grandeur & de gloire qui l'a mis de
tout temps au-deffus de tous les Etats
de l'Europe. Henri IV. voyoit la Couronne
fixée dans fa Maifon par la naiffance
de deux Princes qu'il avoit eus
de Marie de Médicis ; vingt millions
étoient déposés dans les caves de la Baftille
; une armée de cinquante mille
hommes étoit raffemblée fur les frontières
de l'Allemagne ; il alloit partir pour
en prendre le commandement ; le jour
même étoit déja fixé. On ignoroit fes
deffeins ; mais tout le monde fçavoit
les juftes fujets de plainte qu'il avoit
contre la Maifon d'Autriche : elle lui
retenoit le Royaume de Navarre ; & que
JUILLET. 1763.
n'avoit elle point fait pour lui ravir le
Trône fur lequel fa naiffance & fes vertus
lui donnoient de fi juftes prétentions
! La formidable puiffance de cette
Maiſon , la vafte étendue de fes Etats ,
les richeffes immenfes qu'elle tiroit du
nouveau Monde allarmoient l'Europe ;
tous les yeux fe tournoient fur Henri.
On le regardoit comme le feul Prince
en état d'abattre ce Coloffe , & l'on ne
doutoit pas que fes grands préparatifs ne
fuffent deſtinés à cet objet... Pouvoiton
prévoir que le meilleur des Rois , le
Père de fes Peuples , feroit affaffiné dans
fa capitale , au milieu de fes Courtisans
par un de fes Sujets ? Ciel ! gardonsnous
d'approfondir tes jugemens . Mais
c'eft Céfar , c'eft Henri IV. qui périffent
par la main de ceux que
leurs bienfaits
auroient dû défarmer , tandis que
Sylla, Philippe II. & l'odieux Cromwell
meurent tranquilles dans leurs lits !
On trouve plus d'une reffemblance
entre Henri IV. & Céfar. L'un & l'autre
ne fongerent qu'au bonheur de leurs
Sujets ; la clémence , la douceur , l'humanité
, la valeur , l'oubli des injures
furent leurs principales vertus ; tous
deux par la force des armes parvinrent
à la fuprême domination avec cette
22 MERCURE DE FRANCE .
différence qu'Henri IV. ne combattoir
que pour un bien qui lui appartenoit
& que Céfar ufurpcit celui d'autrui .
Tous deux fobres , tous deux vigilans ,
tous deux actifs , tous deux fçavans dans
l'art de régner , tous deux fçavans dans
celui de combattre ; le Romain fit peutêtre
de plus grandes chofes , mais le
François en fit de plus belles . Nés l'un
& l'autre avec un tempérament qui les
portoit à l'amour , Cefar fit toujours
céder ce penchant à fa paffion dominante
, l'ambition ; Henri IV. en fut
fouvent l'efclave . L'un fe fit de l'amour
un amuſement qui rempliffoit les intervalles
que lui donnoient fes grandes affaires
; l'autre en fit trop fouvent fon
Occupation unique , & c'eft peut - être
la feule tache qu'on puiffe reprocher à
fa mémoire. Cefar donnoit à pleines
mains l'argent qu'il devoit à fes extorfions.
Henri IV. oeconomifoit fur fes revenus
pour ne point véxer fes Peuples
dans les cas d'une dépenfe extraordinaire.
Tous deux crurent ne pouvoirvivre
tranquilles qu'en négligeant les
précautions que prennent les Tyrans
pour la confervation de leurs jours ; l'un
difoit que la mort la plus prompte & la
moins prévue eft la plus defirable , l'au
JUILLET. 1763. 23
2
tre qu'il vaut mieux mourir une fois
que de vivre dans des tranfes continuelles
perfuadés d'ailleurs de cette vérité
que toutes les précautions poffibles ne
peuvent retarder l'inftant où nous devons
périr. Céfar facrifia tout au defir
de s'agrandir ; on regrette que tant de
talens , tant de vertus , tant de grandes
qualités n'ayent fervi qu'à la deftruction
de fon Pays ; Henri IV n'envisagea jamais
que la gloire & le bonheur de la
France : ce fut le feul mobile des belles
actions qui le mettent à côté de Titus
& de Trajan : donc il l'emporte fur Céfar.
Si celui-ci a pris plus de villes , gagna
plus de batailles , celui-là acquit
plus de vraie gloire en rendant fes Peuples
heureux après les avoir délivrés des
Tyrans qui les opprimcient ; il joignit
aux talens de l'homme de guerre , les
vertus civiles & morales qui manquoient
à Céfar. Ils furent tous deux ambitieux ;
mais l'ambition de Céfar fut un crime
& celle d'Henri IV une vertu . En un
mot , l'un malgré fes grandes qualités
fut le fléau de l'humanité ; l'autre en
fut le père. Ils périrent tous deux du
même genre de mort & dans les mêmes
circonftances ; l'un alloit faire la
guerre
aux Parthes , l'autre aux Autrichiens.
24 MERCURE DE FRANCE
on ne peut voir fans verfer des larmes
à quel'excès d'aveuglement
& de rage ,
l'amour de la liberté d'un côté , le fanatifme
de l'autre poufferent des monftres
dont le nom feul fait frémir d'horreur
. Pour achever le parallèle , je dirai
que Céfar fut le plus grand des hom-
Henri IV le meilleur des Rois.
L'un eut plus de talens , l'autre plus de
mes ,
vertus.
Par M. de MONTAGNAC , ancien Capitaine
d'Infanterie.
NIL ACTUM REPUTANS SI QUID
SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
Q UAND on confidére ce Prince ,
fa grandeur , fes exploits , fa valeur , fes
lumières , fa douceur , fa bonté , fes
talens pour le gouvernement , ſon affabilité
, fa clémence ; quand on penſe
qu'avec de fi foibles moyens , il a conquis
à la pointe de fon épée un Royaume
tel que la France , qu'il a eu à combattre
à la fois , la Ligue , l'Espagne &
Les foudres du Vatican ; qu'il a eu à
}
16 MERCURE DE FRANCE.
furmonter mille obftacles dont le moindre
fuffifoit pour faire échouer un grand
homme ; que dans tout le cours de fon
régne , il n'a fongé qu'à faire le bonheur
de fes Sujets ; on eft tenté de lui rendre
les honneurs divins : au moins eft- il certain
qu'Augufte , Titus , & peut-être
Trajan même les méritoient bien moins
que lui.
Au fortir de l'enfance , il fit fon apprentiffage
dans l'art de la guerre fous
le fameux Amiral de Coligny ; ce fut à
cette école qu'il apprit à fuppléer au
nombre par l'avantage du terrein , à faire
fubfifter une armée dans un pays ruiné,
à modérer cette impétuofité naturelle au
François , & dont les fuites fouvent ont
été fi funeftes ; à n'engager une affaire
qu'à propos , à fçavoir l'éviter quand il
le falloit , à profiter de la victoire , & à
fe ménager des reffources dans le malheur
, à maintenir la difcipline en confervant
l'affection du Soldat ; ce fut en
un mot à cette école qu'il devint le premier
Général de fon fiécle .
Suivons ce Prince dont toutes les démarches
intéreffent ; voyons-le à Courtras
à la tête d'une armée bien moins
nombreufe que celle de fon ennemi ,
mais compofée de vieux Soldats aguésJUILLET.
1763 .
ris couverts de bleffures , exercés par
vingt ans de combats , accoutumés à
braver la faim , la foif, & l'intempérie
des climats ; tels étoient ces vieux Légionnaires
que Céfar menoit combattre
Pompée ; tels étoient encore ces braves
Macédoniens qui fous Alexandre firent
la conquête du Monde. Le Duc de
Joyenfe n'avoità lui oppofer qu'unejeune
Nobleffe pleine à la vérité de fentimens,
& de courage , mais prefomptueufe &
efféminée , ne prenant d'ordre que du
caprice , & d'un courage aveugle qui
lui faifoit plutôt affronter la mort que
marcher à la victoire . Auffi arriva- til
ce qui naturellement devoit arriver ;
les Légionnaires de Céfar l'emporterent
fur la Nobleffe Romaine ; la victoire
fut complette ; le Duc de Joyeuse
& fon frère furent au nombre des morts.
Après l'affaire de Coutras , il fe ligue
avec ce même Henri III. qu'il venoit
d'humilier , & qui imploroit fon fecours;
il en devient le plus ferme appui . Son
bras feul foutien un Thrône ébranlé par
tant de fecouffes ; il méne le Roidevant
les remparts de Paris. Il alloit lui faire
ouvrir les portes de fa Capitale , lorfque
l'accident funefte qui enleva Henri III.
changea totalement la face des chofes .
18 MERCURE DE FRANCE.
Il hérite par cette mort d'un Royaume
puiffant à la vérité , mais dechiré par
mille factions différentes qui ne s'accor
doient qu'en ce qu'elles ne vouloient
pas le reconnoître ; détefté des Ligueurs ,
mal fervi par les Royaliftes qui ne lui
donnerent que fix mois pour faire abjuration
, fufpect aux Huguenots même.
jamais fituation ne fut plus critique , ni
plus embarraffante que la fienne. Comment
débrouiller ce cahos ? Comment
appaiferles murmures , prévenir les complots
, étouffer les confpirations , ménager
les Catholiques fans fe rendre fufpect
aux Proteftans ? La moindre fauffe
démarche lui faifoit perdre & les uns &
les autres . Que de refus n'effuyat-il pas
du Surintendant le plus prodigue , le
plus prodigue , & le plus diffipateur des
hommes ! D'O faifcit une dépenfe énorme
,
tandis que
le Roi manquoit du
néceffaire ; la table du Surintendant étoit
fervie avec prcfufion , & le Roi portoit
un pourpoint déchiré. Sa douceur , fon
habileté , fa rare valeur , ce courage d'ef
prit que rien n'étonne ,& furtout l'abjuration
du Calviniſme faite à -propos , lui
ramenèrent les efprits , lui gagnerent les
coeurs , & l'éleverent enfin fur unThrône
dont il étoit fi digne.
JUILLET. 1763 .
Tremporta fur le Duc de Mayenne
un avantage confidérable à Arques ,
quoiqu'il n'eût guères plus de trois mille
hommes à oppofer à dix -huit mille ; il
le défit encore à Iviy , & ayant à peine
neuf mille hommes contre plus de trente
mille. Rappellons- nous ces mots fi
dignes d'être cités, & retenus : » Si vous
perdez vosEnfeignes, ralliez-vous à mon
Pannache blanc : vous le trouverez tou-
»jours au chemin de l'honneur & de la
gloire.
-
A
Quels prodiges de valeur ne fit - il pas
dans cette fameufe journée ? Il chargea
plufieurs fois à la tête de fon efcadron ,
& l'Ecuyer du Comte d'Egmont fut
tué de fa main. Lorfque l'affaire fut
· décidée , il couroit de tous côtés criant
au Soldat » Mes amis , épargnons le
fang François.
Le Duc de Mayenne fut vaincu malgré
la fupériorité du nombre , & cela
ne doit point étonner , fi l'on fait at
tention que ce Duc étoit plus longtems
à table qu'Henri IV. au lit. L'activité eft
fans contredit la premiere qualité du Général
; l'expérience d'ailleurs a fouvent
fait voir que la force d'une armée eft
moins dans le nombre , que dans la capacité
de celui qui la commande. Cefar
20 MERCURE DE FRANCE .
fut toujours inférieur à l'ennemi , les
Soldats de Pompée valoient bien les
fiens , mais Pompée ne valoit pas Céfar.
Après l'extinction de la Ligue & la
paix de Vervins , Henri IV. ne s'occupa
que du bonheur de fes Sujets , les
impôts furent diminués , l'ordre rétabli
dans les finances par les foins & les
lumières du Duc de Sully , grand hom
me d'Etat , grand homme de guerre ,
d'une vertu rigide qui facrifioit tout au
devoir & à la gloire de fon Maître .
Quelques années de paix avoient élevé
le Royaume à ce haut point de
grandeur & de gloire qui l'a mis de
tout temps au-deffus de tous les Etats
de l'Europe. Henri IV. voyoit la Couronne
fixée dans fa Maifon par la naiffance
de deux Princes qu'il avoit eus
de Marie de Médicis ; vingt millions
étoient déposés dans les caves de la Baftille
; une armée de cinquante mille
hommes étoit raffemblée fur les frontières
de l'Allemagne ; il alloit partir pour
en prendre le commandement ; le jour
même étoit déja fixé. On ignoroit fes
deffeins ; mais tout le monde fçavoit
les juftes fujets de plainte qu'il avoit
contre la Maifon d'Autriche : elle lui
retenoit le Royaume de Navarre ; & que
JUILLET. 1763.
n'avoit elle point fait pour lui ravir le
Trône fur lequel fa naiffance & fes vertus
lui donnoient de fi juftes prétentions
! La formidable puiffance de cette
Maiſon , la vafte étendue de fes Etats ,
les richeffes immenfes qu'elle tiroit du
nouveau Monde allarmoient l'Europe ;
tous les yeux fe tournoient fur Henri.
On le regardoit comme le feul Prince
en état d'abattre ce Coloffe , & l'on ne
doutoit pas que fes grands préparatifs ne
fuffent deſtinés à cet objet... Pouvoiton
prévoir que le meilleur des Rois , le
Père de fes Peuples , feroit affaffiné dans
fa capitale , au milieu de fes Courtisans
par un de fes Sujets ? Ciel ! gardonsnous
d'approfondir tes jugemens . Mais
c'eft Céfar , c'eft Henri IV. qui périffent
par la main de ceux que
leurs bienfaits
auroient dû défarmer , tandis que
Sylla, Philippe II. & l'odieux Cromwell
meurent tranquilles dans leurs lits !
On trouve plus d'une reffemblance
entre Henri IV. & Céfar. L'un & l'autre
ne fongerent qu'au bonheur de leurs
Sujets ; la clémence , la douceur , l'humanité
, la valeur , l'oubli des injures
furent leurs principales vertus ; tous
deux par la force des armes parvinrent
à la fuprême domination avec cette
22 MERCURE DE FRANCE .
différence qu'Henri IV. ne combattoir
que pour un bien qui lui appartenoit
& que Céfar ufurpcit celui d'autrui .
Tous deux fobres , tous deux vigilans ,
tous deux actifs , tous deux fçavans dans
l'art de régner , tous deux fçavans dans
celui de combattre ; le Romain fit peutêtre
de plus grandes chofes , mais le
François en fit de plus belles . Nés l'un
& l'autre avec un tempérament qui les
portoit à l'amour , Cefar fit toujours
céder ce penchant à fa paffion dominante
, l'ambition ; Henri IV. en fut
fouvent l'efclave . L'un fe fit de l'amour
un amuſement qui rempliffoit les intervalles
que lui donnoient fes grandes affaires
; l'autre en fit trop fouvent fon
Occupation unique , & c'eft peut - être
la feule tache qu'on puiffe reprocher à
fa mémoire. Cefar donnoit à pleines
mains l'argent qu'il devoit à fes extorfions.
Henri IV. oeconomifoit fur fes revenus
pour ne point véxer fes Peuples
dans les cas d'une dépenfe extraordinaire.
Tous deux crurent ne pouvoirvivre
tranquilles qu'en négligeant les
précautions que prennent les Tyrans
pour la confervation de leurs jours ; l'un
difoit que la mort la plus prompte & la
moins prévue eft la plus defirable , l'au
JUILLET. 1763. 23
2
tre qu'il vaut mieux mourir une fois
que de vivre dans des tranfes continuelles
perfuadés d'ailleurs de cette vérité
que toutes les précautions poffibles ne
peuvent retarder l'inftant où nous devons
périr. Céfar facrifia tout au defir
de s'agrandir ; on regrette que tant de
talens , tant de vertus , tant de grandes
qualités n'ayent fervi qu'à la deftruction
de fon Pays ; Henri IV n'envisagea jamais
que la gloire & le bonheur de la
France : ce fut le feul mobile des belles
actions qui le mettent à côté de Titus
& de Trajan : donc il l'emporte fur Céfar.
Si celui-ci a pris plus de villes , gagna
plus de batailles , celui-là acquit
plus de vraie gloire en rendant fes Peuples
heureux après les avoir délivrés des
Tyrans qui les opprimcient ; il joignit
aux talens de l'homme de guerre , les
vertus civiles & morales qui manquoient
à Céfar. Ils furent tous deux ambitieux ;
mais l'ambition de Céfar fut un crime
& celle d'Henri IV une vertu . En un
mot , l'un malgré fes grandes qualités
fut le fléau de l'humanité ; l'autre en
fut le père. Ils périrent tous deux du
même genre de mort & dans les mêmes
circonftances ; l'un alloit faire la
guerre
aux Parthes , l'autre aux Autrichiens.
24 MERCURE DE FRANCE
on ne peut voir fans verfer des larmes
à quel'excès d'aveuglement
& de rage ,
l'amour de la liberté d'un côté , le fanatifme
de l'autre poufferent des monftres
dont le nom feul fait frémir d'horreur
. Pour achever le parallèle , je dirai
que Céfar fut le plus grand des hom-
Henri IV le meilleur des Rois.
L'un eut plus de talens , l'autre plus de
mes ,
vertus.
Par M. de MONTAGNAC , ancien Capitaine
d'Infanterie.
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Résumé : RÉFLEXIONS SUR HENRI IV. NIL ACTUM REPUTANS SI QUID SUPERESSET AGENDUM. Lucain.
Le texte 'RÉFLEXIONS SUR HENRI IV' souligne les qualités et réalisations exceptionnelles du roi Henri IV. Négligeant les obstacles, Henri IV a conquis la France grâce à sa grandeur, sa valeur, ses lumières, sa douceur, sa bonté et ses talents pour le gouvernement. Il a combattu la Ligue, l'Espagne et le Vatican avec des moyens limités. Formé par l'amiral de Coligny, il est devenu un grand général, capable de surmonter divers défis et de maintenir la discipline et l'affection de ses soldats. Henri IV a remporté des victoires significatives, comme à Coutras, Arques et Ivry, grâce à sa stratégie et son leadership. Après la mort d'Henri III, il a hérité d'un royaume divisé et a su regagner la confiance de ses sujets, naviguant entre les factions catholiques et protestantes. La paix de Vervins lui a permis de se concentrer sur le bonheur de ses sujets, réduisant les impôts et rétablissant l'ordre financier avec l'aide du duc de Sully. La France a connu une période de grandeur et de gloire sous son règne. Henri IV a assuré la stabilité de sa dynastie avec la naissance de deux princes et accumulé des ressources financières et militaires. Il se préparait à combattre la Maison d'Autriche lorsqu'il fut assassiné à Paris. Le texte compare Henri IV à Jules César, soulignant leurs similitudes en termes de clémence, douceur et humanité, mais note que Henri IV agissait pour le bien de la France, contrairement à César. Henri IV est présenté comme un dirigeant bénéfique pour ses peuples, comparable à des empereurs comme Titus et Trajan. Le texte conclut en réfléchissant sur l'aveuglement et la rage ayant conduit à cet acte tragique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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79
p. 25
INSCRIPTIONS pour mettre au bas des Portraits de Leurs Altesses Sérénissimes ELECTORALES - PALATINES ; peints sur glace par M. JOUFFROY.
Début :
Pour S. A. S. le Prince ELECTEUR-PALATIN.S'IL fallut des talens jusqu'alors inconnus [...]
Mots clefs :
Talents, Prince, Vertus, Objet, Image, Art, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : INSCRIPTIONS pour mettre au bas des Portraits de Leurs Altesses Sérénissimes ELECTORALES - PALATINES ; peints sur glace par M. JOUFFROY.
INSCRIPTIONS pour mettre au bas
des Portraits de Leurs Alteffes Séréniffimes
ELECTORALES - PALA.
TINES ; peints fur glace par M.
JOUFFROY.
Pour S. A. S. le Prince ELECTEURPALATIN.
S'IL fallut des talens juſqu'alors inconnus
Pour peindre au naturel ce Prince qu'on adore ,
Il en faudroit bien plus encore
Pour peindre aujourd'hui ſes vertus.
POUR S. A. S. Mc'l'ÉLECTRICE.
De cet augufte objet repréfenté fans fard ,
L'image eft fi noble & fi pure ,
Qu'il a fallu furpaffer l'Art ,
Pour pouvoir fuivre la Nature.
Par M, DI GROUBENTAL.
12 Août 1763.
des Portraits de Leurs Alteffes Séréniffimes
ELECTORALES - PALA.
TINES ; peints fur glace par M.
JOUFFROY.
Pour S. A. S. le Prince ELECTEURPALATIN.
S'IL fallut des talens juſqu'alors inconnus
Pour peindre au naturel ce Prince qu'on adore ,
Il en faudroit bien plus encore
Pour peindre aujourd'hui ſes vertus.
POUR S. A. S. Mc'l'ÉLECTRICE.
De cet augufte objet repréfenté fans fard ,
L'image eft fi noble & fi pure ,
Qu'il a fallu furpaffer l'Art ,
Pour pouvoir fuivre la Nature.
Par M, DI GROUBENTAL.
12 Août 1763.
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80
p. 34-37
ÉSSAI Critique sur l'HOMME.
Début :
L'HOMME est industrieux à se forger des chaînes ; [...]
Mots clefs :
Homme, Vertus, Cœur, Plaisirs, Heureux, Yeux, Chaînes, Essai, Philosophie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉSSAI Critique sur l'HOMME.
ÉSSAI Critique fur l'HOMME.
L'HOMME eft induftrieux à fe forger des chaînes ;
Ardent dans les plaifirs , exceffif dans fes peines
II paffe de la joie aux plus vives douleurs ;
Il rit avec tranſport, ou s'abandonne aux pleurs :
De caprices , d'humeurs, quel bizarre aſſemblage
Il veut , il ne veut pas , il defire , il enrage :
Défiant & crédule , humain , doux , & brutal ,
Que l'homme eft à mes yeux un étrange animal
Raifon préfent du Ciel ! doux flambeau de ma
vie !
Viens éclairer mes pas & ma Philofophie.
Dans l'homme defcendons , analyfons fon coeur,
Qu'il le connoiffe en fin , qu'il devienne meilleur.
L'homme , de l'Eternel eft le plus digne ouvrage
Il fortit de fes mains pur , innocent & fage.
L'ingrat dans fes forfaits , enfans de fon orgueil ,
De toutes les vertus trouva le trifte écueil .
La honte fur fon front , figne de fa mifère ,
De fon crime avéré , fut le jufte falaire.
Exilé pour jamais de ces heureux climats ,
Tob
Où la Terre de fleurs fe couvroit fous lespas.. PAV
OCTOBRE. 1763 . 35
Aveugle complaifance ! ingratitude impie !
Sources de nos malheurs , fléaux de notre vie ,
Vous éteignez en nous le jour de la Raifon ;
L'inſtinct qui nous maîtriſe eft notre paffion.
Le menfonge impudent opprime l'innocence ,
Et l'homme devient fourbe & fans reconnoiſſance .
L'aimable Vérité , fimple dans fes attraits ,
Trop fouvent compromife , en butte à tous les
traits ;
L'Infenfé lui préfére un honteux artifice ,
Al immole l'honneur à l'idole du vice ;
De la Religion il n'entend plus la voix ;
L'Athéilme eft le Dieu dont fon coeur a fait choir
De l'Incrédulité fuivant la Secte impie,
Sa vie est un tiffu d'horreur & d'infamie :
De mille pathons eſclave tour-à-tour ,
V
Pour de nouveaux forfaits il voit naître le jour :
Par les plaifirs des fens il abrutit fon âme ,
Et de nouveaux defirs ſon coeur brûle & s'en
Aâme :
Artifan de fes maux , lui- même fon bourreau ,
Le crime le conduit jufqu'au bord du tombeau ,
La Mort prête à frapper , une vive lumière
Vient défiller les yeux en fermant fa paupière ;:
Il fe voit ; jour affreux ! il en frémit d'horreur ,
En proie à fes remords l'enfer eft dans fon coeur...
Homme fuperbe & vain ! quelle eft ta deſtinée !
Crois- tu la Providence à te nuire acharnée ?
Érange aveuglement ! fatale illufion !
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Emprunte le flambeau de la Religion .
Leve les yeux au Ciel ; vois quelle efſt ta patrie ;
Vois quel eft ton deſtin & réforme ta vie.
Oppole à ton orgueil la fage humilité ;
Songe bien qu'ici-bas tout n'eft que vanité :
La nobleffe du fang , le rang & la puiffance ,
La beauté , les talens , l'efprit & la ſcience
Sont de vains ornemens , des titres fuperflus ;
Le vrai Sage eft l'ami de toutes les vertus .
Homme voluptueux ! oppofe à ton yvreſſe
La pureté du coeur , l'amour de la fageffe :
La honte fuit de près de criminels tranſports ;
Dans le fein des plaifirs on puife les remords...
Le Sage vit en paix au ſein de l'innocence ; :
Il vit avec lui-même en bonne intelligence.
L'Avare qui pâlit fur d'immenfes trésors ,
Ufe fes triftes jours en pénibles efforts ;
Dévoré de chagrins , de foins , d'inquiétude ,
La crainte le pourſuit .... Affreuſe ſolitude !
Sans fecours , fans regrets il meurt abandonné.
Quand on meurt fans vertus, on meurt infortuné.
Mais plus heureux celui qui dans fon opulence
Par d'utiles fecours foulage l'indigence :
Il confole en fixant fes regards paternels ,
Et les coeurs attendris lui dreſſent des Autels. ..
Effayez des vertus le doux. apprentiffage ,
Mortels ! brifez les fers d'un honteux eſclavage ;
OCTOBRE. 1763. 327
Domptez vos paffions , ces tyrans dangereux 3
Exempts de préjugés , vivez , foyez heureux !
- DAGUES DE CLAIRFONTAINE,
L'HOMME eft induftrieux à fe forger des chaînes ;
Ardent dans les plaifirs , exceffif dans fes peines
II paffe de la joie aux plus vives douleurs ;
Il rit avec tranſport, ou s'abandonne aux pleurs :
De caprices , d'humeurs, quel bizarre aſſemblage
Il veut , il ne veut pas , il defire , il enrage :
Défiant & crédule , humain , doux , & brutal ,
Que l'homme eft à mes yeux un étrange animal
Raifon préfent du Ciel ! doux flambeau de ma
vie !
Viens éclairer mes pas & ma Philofophie.
Dans l'homme defcendons , analyfons fon coeur,
Qu'il le connoiffe en fin , qu'il devienne meilleur.
L'homme , de l'Eternel eft le plus digne ouvrage
Il fortit de fes mains pur , innocent & fage.
L'ingrat dans fes forfaits , enfans de fon orgueil ,
De toutes les vertus trouva le trifte écueil .
La honte fur fon front , figne de fa mifère ,
De fon crime avéré , fut le jufte falaire.
Exilé pour jamais de ces heureux climats ,
Tob
Où la Terre de fleurs fe couvroit fous lespas.. PAV
OCTOBRE. 1763 . 35
Aveugle complaifance ! ingratitude impie !
Sources de nos malheurs , fléaux de notre vie ,
Vous éteignez en nous le jour de la Raifon ;
L'inſtinct qui nous maîtriſe eft notre paffion.
Le menfonge impudent opprime l'innocence ,
Et l'homme devient fourbe & fans reconnoiſſance .
L'aimable Vérité , fimple dans fes attraits ,
Trop fouvent compromife , en butte à tous les
traits ;
L'Infenfé lui préfére un honteux artifice ,
Al immole l'honneur à l'idole du vice ;
De la Religion il n'entend plus la voix ;
L'Athéilme eft le Dieu dont fon coeur a fait choir
De l'Incrédulité fuivant la Secte impie,
Sa vie est un tiffu d'horreur & d'infamie :
De mille pathons eſclave tour-à-tour ,
V
Pour de nouveaux forfaits il voit naître le jour :
Par les plaifirs des fens il abrutit fon âme ,
Et de nouveaux defirs ſon coeur brûle & s'en
Aâme :
Artifan de fes maux , lui- même fon bourreau ,
Le crime le conduit jufqu'au bord du tombeau ,
La Mort prête à frapper , une vive lumière
Vient défiller les yeux en fermant fa paupière ;:
Il fe voit ; jour affreux ! il en frémit d'horreur ,
En proie à fes remords l'enfer eft dans fon coeur...
Homme fuperbe & vain ! quelle eft ta deſtinée !
Crois- tu la Providence à te nuire acharnée ?
Érange aveuglement ! fatale illufion !
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Emprunte le flambeau de la Religion .
Leve les yeux au Ciel ; vois quelle efſt ta patrie ;
Vois quel eft ton deſtin & réforme ta vie.
Oppole à ton orgueil la fage humilité ;
Songe bien qu'ici-bas tout n'eft que vanité :
La nobleffe du fang , le rang & la puiffance ,
La beauté , les talens , l'efprit & la ſcience
Sont de vains ornemens , des titres fuperflus ;
Le vrai Sage eft l'ami de toutes les vertus .
Homme voluptueux ! oppofe à ton yvreſſe
La pureté du coeur , l'amour de la fageffe :
La honte fuit de près de criminels tranſports ;
Dans le fein des plaifirs on puife les remords...
Le Sage vit en paix au ſein de l'innocence ; :
Il vit avec lui-même en bonne intelligence.
L'Avare qui pâlit fur d'immenfes trésors ,
Ufe fes triftes jours en pénibles efforts ;
Dévoré de chagrins , de foins , d'inquiétude ,
La crainte le pourſuit .... Affreuſe ſolitude !
Sans fecours , fans regrets il meurt abandonné.
Quand on meurt fans vertus, on meurt infortuné.
Mais plus heureux celui qui dans fon opulence
Par d'utiles fecours foulage l'indigence :
Il confole en fixant fes regards paternels ,
Et les coeurs attendris lui dreſſent des Autels. ..
Effayez des vertus le doux. apprentiffage ,
Mortels ! brifez les fers d'un honteux eſclavage ;
OCTOBRE. 1763. 327
Domptez vos paffions , ces tyrans dangereux 3
Exempts de préjugés , vivez , foyez heureux !
- DAGUES DE CLAIRFONTAINE,
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81
p. 39-57
GIAFFAR ET ABASSAH, TRAIT d'Histoire Arabe.
Début :
AARON al-radchid, Calife de Bagdat, étoit contemporain de Charlemagne [...]
Mots clefs :
Calife, Princesse, Seigneur, Vertus, Supplice, Crime, Arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GIAFFAR ET ABASSAH, TRAIT d'Histoire Arabe.
GIAFFAR ET ABASSAH ,
TRAIT & Hiftoire Arabe.
AARON al- radchid , Calife de Bagdat
, étoit contemporain
de Charlema
gne , & régnoit affez paifiblement fur
l'Afie , tandis que ce dernier bouleverfoit
l'Europe. Ces deux Princes étoient
amis , & avoient beaucoup d'analogie
dans le caractère : tous deux braves ,
tous deux hommes de génie , tous deux
aimant les Arts , dans des temps & des
lieux où le nom même des Arts étoit
prèfque ignoré tous deux bons Aftro
nomes pour leur fiécle , & peut-être un
peu Aftrologues ; leurs penchans , ' leurs
vertus , leurs vices eurent un rapport
des plus frappans. L'Hiftoire cite néanmoins
un trait où leur conduite fut
bien oppofée. On dit que Charlemagne
fit époufer fa propre fille à Eginard fon
Secrétaire , par la raifon qu'ils avoient
empiété fur les droits de l'hymen . Cette
raifon pouvoit fuffire alors. Aaron au
contraire , donna fa foeur en mariage à
fon Vifir , fous la bifarre condition de
n'ufer jamais du privilége d'époux. Un
40 MERCURE DE FRANCE.
tel caprice eft inexcufable dans tous les
temps .
Ce Vifir avoit nom Giaffar , & étoit
de l'illuftre Famille des Barmecides . On
nommoit ainfi les defcendans d'un autre
Giaffar qui lui-même étoit iffu des
anciens Rois de Perfe . Obligé d'abandonner
fubitement fa patrie , il avoit,
trouvé un afyle à la Cour du Calife
Soliman: il s'y étoit même élevé au
plus haut point de faveur. Une chofeaffez
rare , c'eft que fa poftérité avoit
joui des mêmes avantages auprès des
fucceffeurs de ce Calife , quoique fa
dynaſtie eût été remplacée par une autre.
Une chofe plus rare encore , c'eſt
que tous ces Barmecides fe montrerent
dignes de leur haute fortune. Ils mife:
foient les talens aux vertus , & furent
peut-être les premiers que la faveur du
Prince conduifit à celle du Peuple . Revenons
au moderne Giaffar.
C'étoit l'homme de tout l'Orient le
plus propre aux affaires , & le moins enclin
à s'y livrer. Il avoit été fait Vifir
dans un âge où il n'eft pas même pa-,
turel d'ambitionner cette Place , & l'avoit
quittée lorsque l'ambition devoit
être en lui la plus forte. Son penchant
pour les lettres , le repos & les plaifirs
OCTOBRE. 1763 . 41
faifoient de lui un homme aimable ,
un homme de fociété , plutôt qu'un
homme d'état. Il foutint cependant
avec honneur le poids du Ministère
parce que l'homme fupérieur ne peut
fe réfoudre à être médiocre nulle- part.
Mais ayant réuffi à fe donner pourfuc
ceffeur au Vifiriat fon frère aîné , trèsdigne
de lui fuccéder , il put librement
fe livrer à fes goûts : il devint l'Ecrivain
le plus élégant qui fût alors ; il devint ,
qui plus eft , l'ami intime du Souverain
dont il n'avoit d'abord été que le premier
Miniftre.
,
Aaron avoit une égale tendreffe pour
Abaffah fa propre four , jeune Princeffe
qui vivoit avec les femmes de ce Calife
dans un lieu du Palais où lui feul pouvoit
entrer. Chaque jour il venoit paffer
quelques heures avec elle
& retournoit
enfuite auprès de fon favori ;
mais bientôt cette alternative lui parut
fatigante. Il regretta de ne pouvoir entretenir
à la fois deux perfonnes qui lui
étoient également chères. Il parloit
fouvent à Giaffar des charmes féduifans
d'Abaffah ; il vantoit à cette Princeffe
le mérite extrême de Giaffar.Tous deux
par ce moyen fe connurent avant que
de s'être vus, & tous deux defiroient de
42 MERCURE DE FRANCE.
fe voir. Le Calife , qui ne defiroit pas
moins de les raffembler , ne tarda pas a
leur procurer cette mutuelle fatisfaction
. Il voulut , en dépit des uſages de
tout l'Orient ., que fa foeur quittât la
compagnie des femmes pour manger
habituellement à fa table avec tous les
hommes qu'il daigneroit y admettre .
Giaffar profita bien affidûment de
cette faveur. Abaſſah lui parut infininiment
fupérieure au portrait que le
Calife en avoit tracé ; ce qui étoit vrai .
Aux charmes d'une beauté réguliere ,
elle joignoit tous ceux d'un efprit cultivé
: elle y joignoit , de plus , tout le
naturel de la candeur & toutes les graçes
de l'enjouement. Il eût fuffi de ne la
voir qu'une fois pour en être épris , &
Giaffar la voyoit tous les jours. Auffi
chaque jour fembloit - il ajouter un degré
de force à fa paffion .
Des mouvemens à-peu-près fembla
bles agitoient le coeur de la Princeffe .
Giaffar n'étoit pas toujours le feul à qui
le Calife procurât la faveur de fe trouver
avec elle mais il fut le feul qu'elle
diftingua d'abord ; & bientôt elle eût
voulu n'appercevoir que lui. Cette fympathie
réciproque étoit trop marquée
pour que le Calife n'en eût pas au moins,
OCTOBRE. 1763 . 43
quelque foupçon . Ses foupçons ne tarderent
même pas à être changés en
certitude : ce qui , toutefois , n'apporta
aucune différence dans fa conduite. Il
ne parut point furpris d'une chofe que ,
fans doute , il avoit dû prévoir. L'amoureux
couple eut toujours les mêmes:
occafions de s'entretenir : Aaron y con
tribua comme il avoit fait jufqu'alors ,
& fongea même à faire quelque chofe
de plus c'est-à-dire , que ce Calife
prit la réfolution d'élever Giaffar au
rang de fon Beau-frère , & de rendre .
Epoux ceux qu'il avoit pour ainfi dire
forcé de devenir Amans. Mais , par un
caprice des plus embaraffans à définir ,
ce Prince , d'ailleurs très -fenfé , mit à
cette faveur une condition auffi abfurde
qu'impraticable. On ne dit point quel
en fut le motif. Peut-être n'étoit- ce que
le réſultat de quelques vifions Aftrolo
giques peut être n'en doit - on chercher
la caufe que dans la bifarrerie de
Fefprit humain ; fource intariffable , &
dans laquelle l'homme le plus fage n'eft
pas toujours exempt de puifer.
·
Un jour qu'Abafah & Giaffar s'entretenoient
feuls avec le Calife , ce
Prince fit tomber la converfation fur
une matière intéreffante pour chacun
44 MERCURE DE FRANCE.
d'eux ; il s'agiffoit de l'amitié. Le Ciel,
difoit Aaron m'a rendu maître d'un
Empire des plus vaftes , j'unis la Cou--
ronne à la thiare , la dignité du Sacerdoce
à la Puiffance du Souverain ; mes
Armées font triomphantes , & j'en fuis
le Général ; je fais fleurir les Arts , &
je les cultive : tant d'avantages réunis
ne peuvent entiérement me fatisfaire ,
il en eft un qui me paroît infiniment
plus précieux , & que peut-être le Ciel
s'obtine à me refuſer.
Ce difcours jetta ceux qui l'écou
toient dans une extrême furpriſe . Tous
deux la témoignerent avec le même
empreffement . Souverain Commandant
des Fidéles , ajouta Giaffar , que vous
refte-t-il à defirer dans ce haut degré
de Puiffance & de Gloire où toute la
Terre vous contemple ? Une chofe , repliqua
le Monarque , une chofe que
P'Empire du monde même ne peut donner
& peut fouvent faire perdre en
un mot , un ami , le feul tréfor qui
pour l'ordinaire , manque à un Souverain
.
Ah , Seigneur ! s'écrierént Abafah
& Giaffar , également confternés , quels
voeux vous refte-t-il à former fur ce
point ? Doutez-vous de ma tendreffe ,
OCTOBRE. 1763. 45
,
difoit Abaffah ? Doutez-vous de mon
zéle refpectueux & défintéreffé , ajoutoir
Giaffar ? Ecoutez - moi , reprit à fon
tour , Aaron- Al- radchid. Vous m'aimez
dites-vous ; je fuis perfuadé que telle
eft , du moins votre intention : c'eft
moi qui vous ai réunis ; c'eſt mọi qui
fuis le premier moteur de votre attachement
réciproque, L'effet en eft trop
agréable pour que vous en haïffiez la
caufe. Je ne vous foupçonne donc pas
de me haïr mais il y a loin de cet
état à celui de l'amitié. Qui fçait même
fi je ne fuis pas devenu pour vous un
tiers incommode ?
A ces mots , les proteftations de la
Princeffe & du Favori rédoublerent .
Non, Seigneur , s'écrioit Abaffah , que
le difcours du Calife avoit rendu un
peu confufe ; non , il n'eft rien qui ne
céde à la reconnoiffance que je vous
dois elle fera toujours la premiere
paffion de mon coeur. Giaffar s'exprima
en termes plus mefurés : mais ce
qu'il dit auroit pû fatisfaire tout autre
que le Calife. Il le fupplia de mettre
à l'épreuve ce dévoûment dont il fembloit
douter. J'y confens , reprit Aa
ron ; mais cette épreuve fera délicate ;
elle eft cependant la feule qui puiffe
46 MERCURE DE FRANCE.
A
ime convaincre de votre attachement
pour moi. Je dirai plus ; ma tranquilfité
intérieure dépendra de votre exactitude
à me tenir parole. Eh bien , Seigneur
, ajouta Giaffar , daignez manifelter
vos intentions : je jure par l'Al
coran même de les remplir ! Abaffah
protefta la même chofe , perfuadée ,
ajouta-t-elle , que le Calife n'exigeroit
pas l'impoffible . Ce que j'exige , re
pliqua ce Prince , n'eft point au- deffus
des forces humaines ; il ne s'agit que
dé furmonter certaines foibleffes . Voici
donc ce que j'attens de vous l'un &
l'autre Il eft certain que vous vous
aimez ; dès lors vous devez craindre
qu'on ne vous fépare. Je veux bien
dès à préfent vous épargner cette crainte
; je fuis prêt à vous unir .... Ah
Seigneur interrompit Giaffar en tome
bant aux pieds du Calife , eft- ce par
des faveurs d'un fi haut prix que vous
voulez mettre à l'épreuve ma docilité?
Doutez -vous de ma prompte obéiffan-
-
ce ? Doutez-vous .... Je n'ai aucun
doute à cet égard , interrompit à fon
tour le Calife : mais levez - vous & écoutez
jufqu'à la fin . Je confens à vous
faire époufer ma Sour , fous l'expreffe
condition que vous vivrez avec elle
OCTOBRE. 1763.
comme un Frère , comme j'y vis moimême.
Vous ne lui parlerez qu'en ma
préfence ; vous ne lui propoferez aucun
tête -à- tête ; vous fuirez tous ceux
qu'elle-même pourroit vous propofer. A
cela près, vous vous aimerez tant & auffi
longtems qu'il vous plaira. Tel eſt le
facrifice que mon amitié éxige de la
vôtre. Une pareille Loi vous paroîtra
fans doute bifarre & tyrannique. Je
l'abandonne à votre cenfure ; mais refpectez-
la dans votre conduite. Vous
ne pourriez l'enfreindre fans perdre
pour jamais l'amitié qui m'attache à
vous , fans trouver en moi un ennemi
implacable .
Une telle propofition pétrifia pour
quelques inftans ceux à qui elle étoit
faite. Giaffar la trouvoit révoltante
& la Princeffe n'en jugeoit guères plus
favorablement. Tout confidéré , néanmoins
, le Vifir crut devoir l'accepter.
I efpéroit que cette fantaisie du
Calife n'auroit qu'un temps ; & à tout
prendre , il aimoit encore mieux ne
voir Abaffah que comme une Soeur, que
d'être entièrement privé de fa vue. Ainfi
du confentement de la Princeffe qui ,
fans doute , avoit les mêmes idées que
Giaffar , cet hymen fut conclu avec
48 MERCURE DE FRANCE.
toutes les reftrictions préfcrites par le
Calife.
Un affez long temps s'écoula fans
qu'elles reçuffent la moindre atteinte .
La Princeffe avoit un appartement ifolé
où Giaffar n'ofoit paroître. Elle ofoit
encore moins pénétrer dans le fien . Ils
ne fe voyoient que dans celui du Calife,
& en préſence de cet Argus d'un
nouveau genre. Tous deux fupportoient
avec une impatience égale cette
contrainte exceffive. Ils ne pouvoient
fe le témoigner que par des regards
dérobés. Mais enfin ce langage fatigua
la Princeffe. Elle eut recours à
Celui des vers. Ceux qu'elle envoya à
fon Epoux dans cette circonftance , annoncent
un coeur vivement épris & tiennent
pour ainfi dire de l'emportement.
Ils font cités par plufieurs Hiftoriens .
On fera furpris de voir une Princeffe
habiller en vers un aveu de cette nature
; mais il faut fe rappeller que la
poëfie étoit prèfque devenue le langage
ordinaire des Arabes. Giaffar
l'employa dans fa réponſe , & la repli- ,
que ne s'étant pas fait beaucoup atten-.
dre , il s'établit entre ces deux époux
une correfpondance auffi remarquable
que leur fituation même. Les vives
peintures
OCTOBRE. 1763. 49
peintures qu'ils traçoient & de cette fituation
& de leurs fentimens réciproques
, ne firent qu'accroître & leur
amour & leur ennui. Chaque jour aggravoit
l'un & fortifioit l'autre. Enfin ,
Le Calife perfévérant toujours dans fes
premières idées , l'amoureux couple en
fentit plus que jamais l'injuftice. Il prit
des mefures non pour fe fouftraire entiérement
au joug ; mais pour le rendre
plus fupportable.
Il y auroit eu le plus grand danger
pour les deux époux de fe trouver dans
l'appartement de l'un ou de l'autre. Heureufement
les ufages du Pays leur fourniffoient
les plus grandes facilités pour
fe voir ailleurs. La même Efclave dont
s'étoit fervie la Princeffe pour écrire à
fon époux lui fut encore utile dans
cette nouvelle occafion . C'est une erreur
de croire que dans tout l'Orient les
femmes ne jouiffent d'aucune forte de
liberté. Elles en peuvent même abufer
plus facilement qu'à Paris , & certainement
on pafferoit pour libre à moins.
En effet , à l'aide d'un triple voile inventé
par la jaloufie , & qui le plus
fouvent ne fert qu'à la tromper , une
femme d'Afie peut parcourir à fon aife
la plus grande Ville . Nul homme , pas
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
>
même fon époux , n'eft en droit de la
fuivre encore moins de foulever fes
voiles. En revanche , l'Amant qu'elle
veut favorifer la devance à certain lieu
convenu entre elle & lui . Ce fut en fuivant
cette méthode , & en jouant le
rôle d'amant plutôt que celui d'époux ,
que Giaffar le réunit à fa chère Abaffah.
Je ne détaillerai ni leurs difcours ,
ni leurs tranfports. C'eft ici une de ces
fituations quon indique , mais qu'on ne
décrit pas . Je dirai feulement que la défenfe
du Calife ceffa d'être refpectée
fans que pour cela aucun remords troublât
le plaifir des réfractaires.
Ces rendés -vous multipliés eurent des
fuites capables de les trahir . Toutefois
Abaffah prit des mefures fi juftes qu'elle
mit au monde un fils fans qu'on en
eût le moindre foupçon ni dans fon
Palais , ni à la Cour du Calife. Mais au
bout de fix mois ce Prince en fut inftruit
par certain Efclave qu'on avoit
été contraint de mettre dans la confidence.
Aaron apprit par la même voie
quelques autres détails qu'il jugea néceffaires
à fes vues , & fes vues n'étoient
que vindicatives , que fanguinaires
. Il jura la perte de ces malheureux
époux , & du fruit de leur intelligence.
OCTOBRE. 1763. 5 F
Dès la nuit fuivante , Aaron déguifé
fortit accompagné du feul Méfrou,
un de fes plus intimes confidens . C'eft
le même dont il eft fi fouvent parlé
dans plufieurs hiftoires Arabes très- véritables
& jufques dans nos Contes des
mille & une nuits . Méfrou , accoutumé
aux courfes nocturnes du Calife , ne
crut pas d'abord cette dernière plus
importante que tant d'autres. Mais le
trouble qu'il remarqua dans les difcours
& dans toute la perfonne du Prince
l'eut bientôt détrompé. Il le fut encore
davantage en apprenant qu'ils avoient
été devancés par une troupe de gardes
du Calife , déguifés comme eux , &
qui ne devoient fe réunir & les venir
joindre qu'à certain fignal. Aaron &
Méfrou s'arrêtérent dans une rue écartée
& non loin d'une maifon de peu
d'apparence. Au bout de quelque tems,
ils virent , autant qu'il étoit alors poffible
de voir , deux femmes fe gliffer
dans cette maiſon où elles paroiffoient
être attendues. Le Prince y accourut ,
fuivi de Méfrou , & entra fans nulle
difficulté. Il jugea qu'on le prenoit
pour un autre ; ce qui étoit vrai,
Il profite de la méprife & fe laiffe conduire
dans une falle beaucoup mieux
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
éclairée que tout le refte. Là il reconnoît
, il voit fa foeur occupée à careffer
un jeune enfant ; il la voit prendre ce
cher fardeau dans fes bras , & accourir
le dépofer dans les fiens , avec les expreffions
les plus tendres & pour ce fils
& pour celui qu'elle croit en être le
père. Aaron met à profit cette nouvelle
erreur. Il fe faifit du dépôt & lance fur
Abaffah un coup d'oeil qui la détrompe
à l'inftant. Elle pouffe un cri douloureux
; elle veut retirer fon fils des mains
de cet oncle qu'elle foupçonne devoir
en être le bourreau. Non perfide , lui
dit le Calife irrité , ce fruit de ta foibleffe
, ton parjure époux , & toi- même
deviendrez tous dès aujourd'hui les victimes
de ma fureur.
Abaffah que fes forces étoient fur le
point d'abandonner
, les ranime par un
effort de vertu . Elle fonge à fouftraire
Giaffar au peril certain qui menace fes
jours ; elle fe détermine à le juſtifier aux
dépens de fa propre gloire . Un tel facrifice
dans une âme pure & élevée eſt ,
à coup fùr , le plus grand de tous .
Seigneur , dit la Princeffe au Calife ,
j'ai fans doute mérité votre indignation
;
Mais Giaffar n'eft point complice
du
crime que vous devez punir en moi
OCTOBRE . 1763 . 53
Que dis- je ? hélas ! je fuis encore plus
coupable envers lui qu'envers vous !
Qu'entends-je ? repliqua le Calife indigné
, auriez-vous pû tomber dans une
fi honteufe foibleffe ? Quel eft le téméraire....
n'espérez pas que je le nomme
, reprit Abaffah , mon fang peut
fuffire pour tous les deux.
L'étonnement du Calife égaloit fa
colére . Un tel aveu lui paroiffo it incroyable.
Vous aimiez l'Epoux que je vous
ai donné , difoit-il à fa Soeur ; on ne
trahit pas ainfi ce que l'on aime . Il - eft
vrai , repliqua la Princeffe , que Giaffar
me fut cher. Mais vous fçavez les Loix
que vous nous impofàtes en nous unif
fant l'un à l'autre. Son entiere exactitude
à les remplir annonçoit autant de
reſpect pour vous que d'indifférence
pour moi. Je fuis femme , & dès - lors
foible. Ainfi , foit fragilité naturelle ,
foit dépit , foit amour -propre bleffé, foit
même que toutes ces caufes aient pu fe
réunir pour m'égarer , j'ai franchi les
bornes que me préfcrivoit la vertu : j'ai
mérité la mort & qui plus eft , le
mépris .
>
L'un & l'autre vous attend , reprit le
Calife en fureur. ... De grace , interrompit
Abaſſah , en fe jettant aux pieds
C iij
+
$4 MERCURE
DE
FRANCE
.
,
de fon frère , épargnez le trifte fruit
d'un crime que je vais expier. Comme
le Prince alloit répondre , Giaffar parut.
Il n'étoit prévenu de rien , & venoit
à l'ordinaire trouver dans ces lieux
écartés une Epoufe qu'il ne lui étoit pas
libre de recevoir chez lui. Sa furpriſe &
fa douleur furent extrêmes d'y rencontrer
le Calife. Il vit du premier coup
d'oeil , ce que fa femme , fon fils & luimême
avoient à redouter. Mais Abaffah
ne lui laiffa pas le loifir de témoigner
ce qu'il éprouvoit , encore moins
au Calife celui de l'embarraſſer par des
queſtions. Venez , lui dit - elle , venez
ajouter quelque circonftance à l'arrêt
de mon fupplice. Vous êtes outragé ;
vous l'êtes d'une manière irréparable :
en voilà les fruits & ´la preuve , ajouta-
t- elle , en montrant fon fils ; obtenez
que je fois feule punie , & la mort
me femblera douce.
Giaffar comprit dès le premier inf
tant ce que fignifioit ce langage. Il
avoit l'âme trop élevée pour ne pas
faifir d'abord ce qui partoit de la grandeur
d'âme ; il aimoit trop ardemment
pour ne pas fçavoir dequoi l'Amour eſt
capable , pour vouloir furvivre à celle
qui l'aimoit ainfi . Non , Seigneur, dit- il
OCTOBRE. 1763 . 55
au Calife , non , Abafah n'a point trahi
la foi qu'elle m'avoit jurée ; elle eſt incapable
de trahir. C'eft pour me fauver
qu'elle travaille à fe perdre. Son feul
crime eft d'avoir cédé à mes vives infrances.
L'enfant que vous voyez eſt
mon fils . J'ai donc enfreint les loix que
vous m'aviez préſcrites : mais quel homme
eût pu s'y conformer ? Ah ! quand
même j'échapperois à la punition qui
m'attend , puis- je me répondre à moimême
de ne pas chercher encore à devenir
coupable ?
Hé bien ! s'écria l'implacable Calife
prévenons les rechûtes , en nous vengeant
des crimes paffés . A ces mots furvint
fa Garde qui fur un fignal de Mefrou
s'étoit réunie. Elle s'empare des
deux Epoux & même du tendre fruit
de leur union : de là nouveau fupplice
pour la fenfible Abaffah. On
part , on arrive au Palais du Calife fans
que l'intervale du chemin ait changé
fes difpofitions fanguinaires . C'eft à regret
qu'on termine ce récit par une
catastrophe auffi barbare ; mais la vérité
l'éxige. Rien ne put fléchir Aaron
en faveur d'un Beau- Frère qui avoit
toujours été fon ami . Toutefois le courage
de ce dernier furpaffoit encore la
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
·
fureur duCalife. Il n'étoit occupé que d'Abaffah
, qui elle-même ne s'occupoit que
de lui. Les regrets & la douleur de cette
Princeffe attendriffoient jufqu'à fes Bourreaux
, & fon Frère y étoit infenfible .
Apparemment qu'il craignit de n'y pas
réfifter toujours . Il fit hâter le fupplice
du malheureux Giaffar , qui , comme
le difent tous les Hiftoriens du Temps ,
eut la tête tranchée. Le fupplice d'Abaffah
offroit quelque chofe de plus
cruel encore ; elle fut , dit- on , précipitée
au fond d'un puits . On ignore
la deftinée de cet enfant qui caufa la
mort de ceux à qui il devoit le jour.
Quelques Ecrivains Arabes prétendent,
il eft vrai , qu'Abaffah fut fimplement
exilée ; mais la mort feroit préférable à
la manière dont ils la font vivre dans
cet exil. Pour le Calife , il continua
d'enfanglanter la Scène. Honteux peutêtre
d'avoir immolé à fon caprice un
homme tel que Giaffar , il voulut que
ce crime pût être envisagé comme un
trait de fa politique , c'eft-à-dire comme
une précaution néceffaire . Cette réfléxion
, très dangereufe dans un Prince
qui avoit le malheur de pouvoir tout
ce qu'il vouloit , fut un arrêt de mort
contre toute la famille des Barmecides.
OCTOBRE. 1763. 57
·
Mais enfin l'Auteur de tant de défaftres
devint lui - même la proie des rcmords
, & qui plus eft , des vifions . Il
mourut à Thous , ville du Koraſſan
peut être parce qu'il avoit rêvé qu'il
devoit y mourir. Sa mémoire ' eft encore
célébre chez les Orientaux. Il
eut de ces qualités brillantes qu'on
préfére trop fouvent dans un Prince
aux vertus toutes fimples. Il eut même
auffi quelques vertus. Le reproche le
plus grave que lui faffe l'hiftoire eft la
cruelle deftruction des Barmecides. On
fçait qu'il voulut anéantir jufqu'au nom
de certe famille illuftre . Mais il lui
avoit été plus facile de l'accabler que
de la flétrir. Elle étoit pour jamais
éteinte & on la louoit encore . De tels
éloges ne peuvent être fufpects. Enfans
de Barmeki , difoit énergiquement
un Poëte Arabe , que vous faifiez de
bien au Monde , & que vous en euffiez
encore fait ! La Terre étoit votre épouse ,
elle eft aujourd'hui votre veuve.
TRAIT & Hiftoire Arabe.
AARON al- radchid , Calife de Bagdat
, étoit contemporain
de Charlema
gne , & régnoit affez paifiblement fur
l'Afie , tandis que ce dernier bouleverfoit
l'Europe. Ces deux Princes étoient
amis , & avoient beaucoup d'analogie
dans le caractère : tous deux braves ,
tous deux hommes de génie , tous deux
aimant les Arts , dans des temps & des
lieux où le nom même des Arts étoit
prèfque ignoré tous deux bons Aftro
nomes pour leur fiécle , & peut-être un
peu Aftrologues ; leurs penchans , ' leurs
vertus , leurs vices eurent un rapport
des plus frappans. L'Hiftoire cite néanmoins
un trait où leur conduite fut
bien oppofée. On dit que Charlemagne
fit époufer fa propre fille à Eginard fon
Secrétaire , par la raifon qu'ils avoient
empiété fur les droits de l'hymen . Cette
raifon pouvoit fuffire alors. Aaron au
contraire , donna fa foeur en mariage à
fon Vifir , fous la bifarre condition de
n'ufer jamais du privilége d'époux. Un
40 MERCURE DE FRANCE.
tel caprice eft inexcufable dans tous les
temps .
Ce Vifir avoit nom Giaffar , & étoit
de l'illuftre Famille des Barmecides . On
nommoit ainfi les defcendans d'un autre
Giaffar qui lui-même étoit iffu des
anciens Rois de Perfe . Obligé d'abandonner
fubitement fa patrie , il avoit,
trouvé un afyle à la Cour du Calife
Soliman: il s'y étoit même élevé au
plus haut point de faveur. Une chofeaffez
rare , c'eft que fa poftérité avoit
joui des mêmes avantages auprès des
fucceffeurs de ce Calife , quoique fa
dynaſtie eût été remplacée par une autre.
Une chofe plus rare encore , c'eſt
que tous ces Barmecides fe montrerent
dignes de leur haute fortune. Ils mife:
foient les talens aux vertus , & furent
peut-être les premiers que la faveur du
Prince conduifit à celle du Peuple . Revenons
au moderne Giaffar.
C'étoit l'homme de tout l'Orient le
plus propre aux affaires , & le moins enclin
à s'y livrer. Il avoit été fait Vifir
dans un âge où il n'eft pas même pa-,
turel d'ambitionner cette Place , & l'avoit
quittée lorsque l'ambition devoit
être en lui la plus forte. Son penchant
pour les lettres , le repos & les plaifirs
OCTOBRE. 1763 . 41
faifoient de lui un homme aimable ,
un homme de fociété , plutôt qu'un
homme d'état. Il foutint cependant
avec honneur le poids du Ministère
parce que l'homme fupérieur ne peut
fe réfoudre à être médiocre nulle- part.
Mais ayant réuffi à fe donner pourfuc
ceffeur au Vifiriat fon frère aîné , trèsdigne
de lui fuccéder , il put librement
fe livrer à fes goûts : il devint l'Ecrivain
le plus élégant qui fût alors ; il devint ,
qui plus eft , l'ami intime du Souverain
dont il n'avoit d'abord été que le premier
Miniftre.
,
Aaron avoit une égale tendreffe pour
Abaffah fa propre four , jeune Princeffe
qui vivoit avec les femmes de ce Calife
dans un lieu du Palais où lui feul pouvoit
entrer. Chaque jour il venoit paffer
quelques heures avec elle
& retournoit
enfuite auprès de fon favori ;
mais bientôt cette alternative lui parut
fatigante. Il regretta de ne pouvoir entretenir
à la fois deux perfonnes qui lui
étoient également chères. Il parloit
fouvent à Giaffar des charmes féduifans
d'Abaffah ; il vantoit à cette Princeffe
le mérite extrême de Giaffar.Tous deux
par ce moyen fe connurent avant que
de s'être vus, & tous deux defiroient de
42 MERCURE DE FRANCE.
fe voir. Le Calife , qui ne defiroit pas
moins de les raffembler , ne tarda pas a
leur procurer cette mutuelle fatisfaction
. Il voulut , en dépit des uſages de
tout l'Orient ., que fa foeur quittât la
compagnie des femmes pour manger
habituellement à fa table avec tous les
hommes qu'il daigneroit y admettre .
Giaffar profita bien affidûment de
cette faveur. Abaſſah lui parut infininiment
fupérieure au portrait que le
Calife en avoit tracé ; ce qui étoit vrai .
Aux charmes d'une beauté réguliere ,
elle joignoit tous ceux d'un efprit cultivé
: elle y joignoit , de plus , tout le
naturel de la candeur & toutes les graçes
de l'enjouement. Il eût fuffi de ne la
voir qu'une fois pour en être épris , &
Giaffar la voyoit tous les jours. Auffi
chaque jour fembloit - il ajouter un degré
de force à fa paffion .
Des mouvemens à-peu-près fembla
bles agitoient le coeur de la Princeffe .
Giaffar n'étoit pas toujours le feul à qui
le Calife procurât la faveur de fe trouver
avec elle mais il fut le feul qu'elle
diftingua d'abord ; & bientôt elle eût
voulu n'appercevoir que lui. Cette fympathie
réciproque étoit trop marquée
pour que le Calife n'en eût pas au moins,
OCTOBRE. 1763 . 43
quelque foupçon . Ses foupçons ne tarderent
même pas à être changés en
certitude : ce qui , toutefois , n'apporta
aucune différence dans fa conduite. Il
ne parut point furpris d'une chofe que ,
fans doute , il avoit dû prévoir. L'amoureux
couple eut toujours les mêmes:
occafions de s'entretenir : Aaron y con
tribua comme il avoit fait jufqu'alors ,
& fongea même à faire quelque chofe
de plus c'est-à-dire , que ce Calife
prit la réfolution d'élever Giaffar au
rang de fon Beau-frère , & de rendre .
Epoux ceux qu'il avoit pour ainfi dire
forcé de devenir Amans. Mais , par un
caprice des plus embaraffans à définir ,
ce Prince , d'ailleurs très -fenfé , mit à
cette faveur une condition auffi abfurde
qu'impraticable. On ne dit point quel
en fut le motif. Peut-être n'étoit- ce que
le réſultat de quelques vifions Aftrolo
giques peut être n'en doit - on chercher
la caufe que dans la bifarrerie de
Fefprit humain ; fource intariffable , &
dans laquelle l'homme le plus fage n'eft
pas toujours exempt de puifer.
·
Un jour qu'Abafah & Giaffar s'entretenoient
feuls avec le Calife , ce
Prince fit tomber la converfation fur
une matière intéreffante pour chacun
44 MERCURE DE FRANCE.
d'eux ; il s'agiffoit de l'amitié. Le Ciel,
difoit Aaron m'a rendu maître d'un
Empire des plus vaftes , j'unis la Cou--
ronne à la thiare , la dignité du Sacerdoce
à la Puiffance du Souverain ; mes
Armées font triomphantes , & j'en fuis
le Général ; je fais fleurir les Arts , &
je les cultive : tant d'avantages réunis
ne peuvent entiérement me fatisfaire ,
il en eft un qui me paroît infiniment
plus précieux , & que peut-être le Ciel
s'obtine à me refuſer.
Ce difcours jetta ceux qui l'écou
toient dans une extrême furpriſe . Tous
deux la témoignerent avec le même
empreffement . Souverain Commandant
des Fidéles , ajouta Giaffar , que vous
refte-t-il à defirer dans ce haut degré
de Puiffance & de Gloire où toute la
Terre vous contemple ? Une chofe , repliqua
le Monarque , une chofe que
P'Empire du monde même ne peut donner
& peut fouvent faire perdre en
un mot , un ami , le feul tréfor qui
pour l'ordinaire , manque à un Souverain
.
Ah , Seigneur ! s'écrierént Abafah
& Giaffar , également confternés , quels
voeux vous refte-t-il à former fur ce
point ? Doutez-vous de ma tendreffe ,
OCTOBRE. 1763. 45
,
difoit Abaffah ? Doutez-vous de mon
zéle refpectueux & défintéreffé , ajoutoir
Giaffar ? Ecoutez - moi , reprit à fon
tour , Aaron- Al- radchid. Vous m'aimez
dites-vous ; je fuis perfuadé que telle
eft , du moins votre intention : c'eft
moi qui vous ai réunis ; c'eſt mọi qui
fuis le premier moteur de votre attachement
réciproque, L'effet en eft trop
agréable pour que vous en haïffiez la
caufe. Je ne vous foupçonne donc pas
de me haïr mais il y a loin de cet
état à celui de l'amitié. Qui fçait même
fi je ne fuis pas devenu pour vous un
tiers incommode ?
A ces mots , les proteftations de la
Princeffe & du Favori rédoublerent .
Non, Seigneur , s'écrioit Abaffah , que
le difcours du Calife avoit rendu un
peu confufe ; non , il n'eft rien qui ne
céde à la reconnoiffance que je vous
dois elle fera toujours la premiere
paffion de mon coeur. Giaffar s'exprima
en termes plus mefurés : mais ce
qu'il dit auroit pû fatisfaire tout autre
que le Calife. Il le fupplia de mettre
à l'épreuve ce dévoûment dont il fembloit
douter. J'y confens , reprit Aa
ron ; mais cette épreuve fera délicate ;
elle eft cependant la feule qui puiffe
46 MERCURE DE FRANCE.
A
ime convaincre de votre attachement
pour moi. Je dirai plus ; ma tranquilfité
intérieure dépendra de votre exactitude
à me tenir parole. Eh bien , Seigneur
, ajouta Giaffar , daignez manifelter
vos intentions : je jure par l'Al
coran même de les remplir ! Abaffah
protefta la même chofe , perfuadée ,
ajouta-t-elle , que le Calife n'exigeroit
pas l'impoffible . Ce que j'exige , re
pliqua ce Prince , n'eft point au- deffus
des forces humaines ; il ne s'agit que
dé furmonter certaines foibleffes . Voici
donc ce que j'attens de vous l'un &
l'autre Il eft certain que vous vous
aimez ; dès lors vous devez craindre
qu'on ne vous fépare. Je veux bien
dès à préfent vous épargner cette crainte
; je fuis prêt à vous unir .... Ah
Seigneur interrompit Giaffar en tome
bant aux pieds du Calife , eft- ce par
des faveurs d'un fi haut prix que vous
voulez mettre à l'épreuve ma docilité?
Doutez -vous de ma prompte obéiffan-
-
ce ? Doutez-vous .... Je n'ai aucun
doute à cet égard , interrompit à fon
tour le Calife : mais levez - vous & écoutez
jufqu'à la fin . Je confens à vous
faire époufer ma Sour , fous l'expreffe
condition que vous vivrez avec elle
OCTOBRE. 1763.
comme un Frère , comme j'y vis moimême.
Vous ne lui parlerez qu'en ma
préfence ; vous ne lui propoferez aucun
tête -à- tête ; vous fuirez tous ceux
qu'elle-même pourroit vous propofer. A
cela près, vous vous aimerez tant & auffi
longtems qu'il vous plaira. Tel eſt le
facrifice que mon amitié éxige de la
vôtre. Une pareille Loi vous paroîtra
fans doute bifarre & tyrannique. Je
l'abandonne à votre cenfure ; mais refpectez-
la dans votre conduite. Vous
ne pourriez l'enfreindre fans perdre
pour jamais l'amitié qui m'attache à
vous , fans trouver en moi un ennemi
implacable .
Une telle propofition pétrifia pour
quelques inftans ceux à qui elle étoit
faite. Giaffar la trouvoit révoltante
& la Princeffe n'en jugeoit guères plus
favorablement. Tout confidéré , néanmoins
, le Vifir crut devoir l'accepter.
I efpéroit que cette fantaisie du
Calife n'auroit qu'un temps ; & à tout
prendre , il aimoit encore mieux ne
voir Abaffah que comme une Soeur, que
d'être entièrement privé de fa vue. Ainfi
du confentement de la Princeffe qui ,
fans doute , avoit les mêmes idées que
Giaffar , cet hymen fut conclu avec
48 MERCURE DE FRANCE.
toutes les reftrictions préfcrites par le
Calife.
Un affez long temps s'écoula fans
qu'elles reçuffent la moindre atteinte .
La Princeffe avoit un appartement ifolé
où Giaffar n'ofoit paroître. Elle ofoit
encore moins pénétrer dans le fien . Ils
ne fe voyoient que dans celui du Calife,
& en préſence de cet Argus d'un
nouveau genre. Tous deux fupportoient
avec une impatience égale cette
contrainte exceffive. Ils ne pouvoient
fe le témoigner que par des regards
dérobés. Mais enfin ce langage fatigua
la Princeffe. Elle eut recours à
Celui des vers. Ceux qu'elle envoya à
fon Epoux dans cette circonftance , annoncent
un coeur vivement épris & tiennent
pour ainfi dire de l'emportement.
Ils font cités par plufieurs Hiftoriens .
On fera furpris de voir une Princeffe
habiller en vers un aveu de cette nature
; mais il faut fe rappeller que la
poëfie étoit prèfque devenue le langage
ordinaire des Arabes. Giaffar
l'employa dans fa réponſe , & la repli- ,
que ne s'étant pas fait beaucoup atten-.
dre , il s'établit entre ces deux époux
une correfpondance auffi remarquable
que leur fituation même. Les vives
peintures
OCTOBRE. 1763. 49
peintures qu'ils traçoient & de cette fituation
& de leurs fentimens réciproques
, ne firent qu'accroître & leur
amour & leur ennui. Chaque jour aggravoit
l'un & fortifioit l'autre. Enfin ,
Le Calife perfévérant toujours dans fes
premières idées , l'amoureux couple en
fentit plus que jamais l'injuftice. Il prit
des mefures non pour fe fouftraire entiérement
au joug ; mais pour le rendre
plus fupportable.
Il y auroit eu le plus grand danger
pour les deux époux de fe trouver dans
l'appartement de l'un ou de l'autre. Heureufement
les ufages du Pays leur fourniffoient
les plus grandes facilités pour
fe voir ailleurs. La même Efclave dont
s'étoit fervie la Princeffe pour écrire à
fon époux lui fut encore utile dans
cette nouvelle occafion . C'est une erreur
de croire que dans tout l'Orient les
femmes ne jouiffent d'aucune forte de
liberté. Elles en peuvent même abufer
plus facilement qu'à Paris , & certainement
on pafferoit pour libre à moins.
En effet , à l'aide d'un triple voile inventé
par la jaloufie , & qui le plus
fouvent ne fert qu'à la tromper , une
femme d'Afie peut parcourir à fon aife
la plus grande Ville . Nul homme , pas
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
>
même fon époux , n'eft en droit de la
fuivre encore moins de foulever fes
voiles. En revanche , l'Amant qu'elle
veut favorifer la devance à certain lieu
convenu entre elle & lui . Ce fut en fuivant
cette méthode , & en jouant le
rôle d'amant plutôt que celui d'époux ,
que Giaffar le réunit à fa chère Abaffah.
Je ne détaillerai ni leurs difcours ,
ni leurs tranfports. C'eft ici une de ces
fituations quon indique , mais qu'on ne
décrit pas . Je dirai feulement que la défenfe
du Calife ceffa d'être refpectée
fans que pour cela aucun remords troublât
le plaifir des réfractaires.
Ces rendés -vous multipliés eurent des
fuites capables de les trahir . Toutefois
Abaffah prit des mefures fi juftes qu'elle
mit au monde un fils fans qu'on en
eût le moindre foupçon ni dans fon
Palais , ni à la Cour du Calife. Mais au
bout de fix mois ce Prince en fut inftruit
par certain Efclave qu'on avoit
été contraint de mettre dans la confidence.
Aaron apprit par la même voie
quelques autres détails qu'il jugea néceffaires
à fes vues , & fes vues n'étoient
que vindicatives , que fanguinaires
. Il jura la perte de ces malheureux
époux , & du fruit de leur intelligence.
OCTOBRE. 1763. 5 F
Dès la nuit fuivante , Aaron déguifé
fortit accompagné du feul Méfrou,
un de fes plus intimes confidens . C'eft
le même dont il eft fi fouvent parlé
dans plufieurs hiftoires Arabes très- véritables
& jufques dans nos Contes des
mille & une nuits . Méfrou , accoutumé
aux courfes nocturnes du Calife , ne
crut pas d'abord cette dernière plus
importante que tant d'autres. Mais le
trouble qu'il remarqua dans les difcours
& dans toute la perfonne du Prince
l'eut bientôt détrompé. Il le fut encore
davantage en apprenant qu'ils avoient
été devancés par une troupe de gardes
du Calife , déguifés comme eux , &
qui ne devoient fe réunir & les venir
joindre qu'à certain fignal. Aaron &
Méfrou s'arrêtérent dans une rue écartée
& non loin d'une maifon de peu
d'apparence. Au bout de quelque tems,
ils virent , autant qu'il étoit alors poffible
de voir , deux femmes fe gliffer
dans cette maiſon où elles paroiffoient
être attendues. Le Prince y accourut ,
fuivi de Méfrou , & entra fans nulle
difficulté. Il jugea qu'on le prenoit
pour un autre ; ce qui étoit vrai,
Il profite de la méprife & fe laiffe conduire
dans une falle beaucoup mieux
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
éclairée que tout le refte. Là il reconnoît
, il voit fa foeur occupée à careffer
un jeune enfant ; il la voit prendre ce
cher fardeau dans fes bras , & accourir
le dépofer dans les fiens , avec les expreffions
les plus tendres & pour ce fils
& pour celui qu'elle croit en être le
père. Aaron met à profit cette nouvelle
erreur. Il fe faifit du dépôt & lance fur
Abaffah un coup d'oeil qui la détrompe
à l'inftant. Elle pouffe un cri douloureux
; elle veut retirer fon fils des mains
de cet oncle qu'elle foupçonne devoir
en être le bourreau. Non perfide , lui
dit le Calife irrité , ce fruit de ta foibleffe
, ton parjure époux , & toi- même
deviendrez tous dès aujourd'hui les victimes
de ma fureur.
Abaffah que fes forces étoient fur le
point d'abandonner
, les ranime par un
effort de vertu . Elle fonge à fouftraire
Giaffar au peril certain qui menace fes
jours ; elle fe détermine à le juſtifier aux
dépens de fa propre gloire . Un tel facrifice
dans une âme pure & élevée eſt ,
à coup fùr , le plus grand de tous .
Seigneur , dit la Princeffe au Calife ,
j'ai fans doute mérité votre indignation
;
Mais Giaffar n'eft point complice
du
crime que vous devez punir en moi
OCTOBRE . 1763 . 53
Que dis- je ? hélas ! je fuis encore plus
coupable envers lui qu'envers vous !
Qu'entends-je ? repliqua le Calife indigné
, auriez-vous pû tomber dans une
fi honteufe foibleffe ? Quel eft le téméraire....
n'espérez pas que je le nomme
, reprit Abaffah , mon fang peut
fuffire pour tous les deux.
L'étonnement du Calife égaloit fa
colére . Un tel aveu lui paroiffo it incroyable.
Vous aimiez l'Epoux que je vous
ai donné , difoit-il à fa Soeur ; on ne
trahit pas ainfi ce que l'on aime . Il - eft
vrai , repliqua la Princeffe , que Giaffar
me fut cher. Mais vous fçavez les Loix
que vous nous impofàtes en nous unif
fant l'un à l'autre. Son entiere exactitude
à les remplir annonçoit autant de
reſpect pour vous que d'indifférence
pour moi. Je fuis femme , & dès - lors
foible. Ainfi , foit fragilité naturelle ,
foit dépit , foit amour -propre bleffé, foit
même que toutes ces caufes aient pu fe
réunir pour m'égarer , j'ai franchi les
bornes que me préfcrivoit la vertu : j'ai
mérité la mort & qui plus eft , le
mépris .
>
L'un & l'autre vous attend , reprit le
Calife en fureur. ... De grace , interrompit
Abaſſah , en fe jettant aux pieds
C iij
+
$4 MERCURE
DE
FRANCE
.
,
de fon frère , épargnez le trifte fruit
d'un crime que je vais expier. Comme
le Prince alloit répondre , Giaffar parut.
Il n'étoit prévenu de rien , & venoit
à l'ordinaire trouver dans ces lieux
écartés une Epoufe qu'il ne lui étoit pas
libre de recevoir chez lui. Sa furpriſe &
fa douleur furent extrêmes d'y rencontrer
le Calife. Il vit du premier coup
d'oeil , ce que fa femme , fon fils & luimême
avoient à redouter. Mais Abaffah
ne lui laiffa pas le loifir de témoigner
ce qu'il éprouvoit , encore moins
au Calife celui de l'embarraſſer par des
queſtions. Venez , lui dit - elle , venez
ajouter quelque circonftance à l'arrêt
de mon fupplice. Vous êtes outragé ;
vous l'êtes d'une manière irréparable :
en voilà les fruits & ´la preuve , ajouta-
t- elle , en montrant fon fils ; obtenez
que je fois feule punie , & la mort
me femblera douce.
Giaffar comprit dès le premier inf
tant ce que fignifioit ce langage. Il
avoit l'âme trop élevée pour ne pas
faifir d'abord ce qui partoit de la grandeur
d'âme ; il aimoit trop ardemment
pour ne pas fçavoir dequoi l'Amour eſt
capable , pour vouloir furvivre à celle
qui l'aimoit ainfi . Non , Seigneur, dit- il
OCTOBRE. 1763 . 55
au Calife , non , Abafah n'a point trahi
la foi qu'elle m'avoit jurée ; elle eſt incapable
de trahir. C'eft pour me fauver
qu'elle travaille à fe perdre. Son feul
crime eft d'avoir cédé à mes vives infrances.
L'enfant que vous voyez eſt
mon fils . J'ai donc enfreint les loix que
vous m'aviez préſcrites : mais quel homme
eût pu s'y conformer ? Ah ! quand
même j'échapperois à la punition qui
m'attend , puis- je me répondre à moimême
de ne pas chercher encore à devenir
coupable ?
Hé bien ! s'écria l'implacable Calife
prévenons les rechûtes , en nous vengeant
des crimes paffés . A ces mots furvint
fa Garde qui fur un fignal de Mefrou
s'étoit réunie. Elle s'empare des
deux Epoux & même du tendre fruit
de leur union : de là nouveau fupplice
pour la fenfible Abaffah. On
part , on arrive au Palais du Calife fans
que l'intervale du chemin ait changé
fes difpofitions fanguinaires . C'eft à regret
qu'on termine ce récit par une
catastrophe auffi barbare ; mais la vérité
l'éxige. Rien ne put fléchir Aaron
en faveur d'un Beau- Frère qui avoit
toujours été fon ami . Toutefois le courage
de ce dernier furpaffoit encore la
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
·
fureur duCalife. Il n'étoit occupé que d'Abaffah
, qui elle-même ne s'occupoit que
de lui. Les regrets & la douleur de cette
Princeffe attendriffoient jufqu'à fes Bourreaux
, & fon Frère y étoit infenfible .
Apparemment qu'il craignit de n'y pas
réfifter toujours . Il fit hâter le fupplice
du malheureux Giaffar , qui , comme
le difent tous les Hiftoriens du Temps ,
eut la tête tranchée. Le fupplice d'Abaffah
offroit quelque chofe de plus
cruel encore ; elle fut , dit- on , précipitée
au fond d'un puits . On ignore
la deftinée de cet enfant qui caufa la
mort de ceux à qui il devoit le jour.
Quelques Ecrivains Arabes prétendent,
il eft vrai , qu'Abaffah fut fimplement
exilée ; mais la mort feroit préférable à
la manière dont ils la font vivre dans
cet exil. Pour le Calife , il continua
d'enfanglanter la Scène. Honteux peutêtre
d'avoir immolé à fon caprice un
homme tel que Giaffar , il voulut que
ce crime pût être envisagé comme un
trait de fa politique , c'eft-à-dire comme
une précaution néceffaire . Cette réfléxion
, très dangereufe dans un Prince
qui avoit le malheur de pouvoir tout
ce qu'il vouloit , fut un arrêt de mort
contre toute la famille des Barmecides.
OCTOBRE. 1763. 57
·
Mais enfin l'Auteur de tant de défaftres
devint lui - même la proie des rcmords
, & qui plus eft , des vifions . Il
mourut à Thous , ville du Koraſſan
peut être parce qu'il avoit rêvé qu'il
devoit y mourir. Sa mémoire ' eft encore
célébre chez les Orientaux. Il
eut de ces qualités brillantes qu'on
préfére trop fouvent dans un Prince
aux vertus toutes fimples. Il eut même
auffi quelques vertus. Le reproche le
plus grave que lui faffe l'hiftoire eft la
cruelle deftruction des Barmecides. On
fçait qu'il voulut anéantir jufqu'au nom
de certe famille illuftre . Mais il lui
avoit été plus facile de l'accabler que
de la flétrir. Elle étoit pour jamais
éteinte & on la louoit encore . De tels
éloges ne peuvent être fufpects. Enfans
de Barmeki , difoit énergiquement
un Poëte Arabe , que vous faifiez de
bien au Monde , & que vous en euffiez
encore fait ! La Terre étoit votre épouse ,
elle eft aujourd'hui votre veuve.
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82
p. 212-213
« Les Tablettes d'Angleterre Pectorales & Stomachales, trouvées par le sieur Anhbald. [...] »
Début :
Les Tablettes d'Angleterre Pectorales & Stomachales, trouvées par le sieur Anhbald. [...]
Mots clefs :
Tablettes, Maux d'estomac, Humeurs, Remède, Maladies pulmonaires, Vertus, Conseils d'utilisation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Les Tablettes d'Angleterre Pectorales & Stomachales, trouvées par le sieur Anhbald. [...] »
LEs Tablettes d'Angleterre Pecterales & Sto
machales, trouvées par le ſieur Anhbald. Ces
Tablettes ſont un reméde ſûr & infaillible con
tre les maladies ordinaires de la Poitrine &
du Poulmon, telles que le rhume, la toux, &
l'enrouement, &c. Elles préviennent l'Aſthme,
la Phthiſie, la Poulmonie, & diſſipent les hu
meurs qui ſe fixent ſur la Poitrine , & dont
l'irritation occaſionne des efforts continuels pour
touſſer. -
Ces Tablettes par leurs vertus balſamiques &
nutritives, guériſſent les tendres vaiſſeaux de l'eſ
tomach , qui ſont ſouvent lacérés par ſes mou
vemens convulſifs ; & en fortiſiant ſes organes,
elles aident à la digeſtion, & ne manquent ja
mais d'avancer la chylification.
Elles ſe fondent dans l'eau comme du ſucre,
le goût en eſt des plus agréable, & ne manque
jamais de corriger l'haleine & les exhalaiſons
impures de l'eſtomach.
M A I. 1764. 213
Manière de ſe ſervir de ces Tablettes.
Quand on eſt enrhumé ou enroué, on prend
une de ces Tablettes dans la bouche où elles ſe
fondent comme du ſucre On le répéte toutes
les fois que la toux devient incommode , &
on en peut prendre ainſi , cinq ou ſix fois par
jour , ce qui préviendra en niême temps les
maladies dont le Poulmon eſt ſi ſouvent atta
qué. Ceux qui ont l'eſtomach foible , ou mau
vais goût dans la bouche , en prennent égale
ment cinq ou ſix par jour, ou plus ou moins.
La quantité ne ſçauroit nuire en aucune †
l'épreuve qu'on en peut faire en laiſſant fon
dre une de ces Tablettes dans un verre d'eau ,
fera voir qu'il n'y entre rien de pernicieux, &
† la compoſition eſt bienfaiſante & des plus
alutaire. -
Ces Tablettes ſe vendent par commiſſion chez
le ſieur le Brun , Marchand Epicier, rue Dau
· phine, au Magaſin de Provence & de Mont
pellier, a 36 ſols la Boëte.
L'on trouve chez le même Marchand le vé
ritable Elixir de Garrus.
machales, trouvées par le ſieur Anhbald. Ces
Tablettes ſont un reméde ſûr & infaillible con
tre les maladies ordinaires de la Poitrine &
du Poulmon, telles que le rhume, la toux, &
l'enrouement, &c. Elles préviennent l'Aſthme,
la Phthiſie, la Poulmonie, & diſſipent les hu
meurs qui ſe fixent ſur la Poitrine , & dont
l'irritation occaſionne des efforts continuels pour
touſſer. -
Ces Tablettes par leurs vertus balſamiques &
nutritives, guériſſent les tendres vaiſſeaux de l'eſ
tomach , qui ſont ſouvent lacérés par ſes mou
vemens convulſifs ; & en fortiſiant ſes organes,
elles aident à la digeſtion, & ne manquent ja
mais d'avancer la chylification.
Elles ſe fondent dans l'eau comme du ſucre,
le goût en eſt des plus agréable, & ne manque
jamais de corriger l'haleine & les exhalaiſons
impures de l'eſtomach.
M A I. 1764. 213
Manière de ſe ſervir de ces Tablettes.
Quand on eſt enrhumé ou enroué, on prend
une de ces Tablettes dans la bouche où elles ſe
fondent comme du ſucre On le répéte toutes
les fois que la toux devient incommode , &
on en peut prendre ainſi , cinq ou ſix fois par
jour , ce qui préviendra en niême temps les
maladies dont le Poulmon eſt ſi ſouvent atta
qué. Ceux qui ont l'eſtomach foible , ou mau
vais goût dans la bouche , en prennent égale
ment cinq ou ſix par jour, ou plus ou moins.
La quantité ne ſçauroit nuire en aucune †
l'épreuve qu'on en peut faire en laiſſant fon
dre une de ces Tablettes dans un verre d'eau ,
fera voir qu'il n'y entre rien de pernicieux, &
† la compoſition eſt bienfaiſante & des plus
alutaire. -
Ces Tablettes ſe vendent par commiſſion chez
le ſieur le Brun , Marchand Epicier, rue Dau
· phine, au Magaſin de Provence & de Mont
pellier, a 36 ſols la Boëte.
L'on trouve chez le même Marchand le vé
ritable Elixir de Garrus.
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Résumé : « Les Tablettes d'Angleterre Pectorales & Stomachales, trouvées par le sieur Anhbald. [...] »
Le texte présente les Tablettes d'Angleterre Pectérales et Stomachales, découvertes par le sieur Anhbald, comme un remède efficace contre diverses affections de la poitrine et des poumons, telles que le rhume, la toux, l'enrouement, l'asthme, la phthisie et la pneumonie. Elles préviennent également l'accumulation d'humeurs irritantes dans la poitrine. Grâce à leurs propriétés balsamiques et nutritives, elles soignent les vaisseaux de l'estomac, aident à la digestion et favorisent la chylification. Les tablettes se dissolvent dans l'eau comme du sucre, ont un goût agréable et corrigent l'haleine. Pour les utiliser, il suffit de les laisser fondre dans la bouche plusieurs fois par jour en cas de rhume, d'enrouement ou de mauvais goût dans la bouche. La composition est considérée comme bienfaisante et sans danger. Les tablettes sont disponibles chez le sieur le Brun, Marchand Epicier, rue Dauphine, au prix de 36 sols la boîte. Le même marchand propose également le véritable Élixir de Garrus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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83
p. 210-211
« Le sieur Roussel donne avis au Public qu'il a trouvé un Reméde efficace [...] »
Début :
Le sieur Roussel donne avis au Public qu'il a trouvé un Reméde efficace [...]
Mots clefs :
Remède, Topique, Pieds, Maux, Amputation, Vertus, Pansement, Guérison, Succès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le sieur Roussel donne avis au Public qu'il a trouvé un Reméde efficace [...] »
LE fieur ROUSSEL donne avis au Public quila
trouvé un Reméde efficace pour les cors des
pieds. Juſqu'ici ces maux avoient paru ne pas
devoir mériter une attention particulière , &
Pon s'eſt contenté de chercher dans les ſecrets
douteux de quelques Empyriques un foulagement
, trop ſouvent inutilement attendu. Il ſuf
fifoit , en diminuant leur volume par l'amputation
d'en rendre les douleurs un peu plus fup
portables. Beaucoup de perſonnes , ou riſquoient
les inconvéniens dangereux qui réſultent tous les
jours de pareilles opérations , ou aimolent mieux
fouffrir les maux que cauſent les Cors , plutôt que
* Les actes qui la conſtituentfont des 13 Octobre
1763 & 6 Avril 1764.
AOUST. 1764. 211
d'endurer la compreſſion ou l'introduction d'aucun
corps étranger. Aujourd'hui l'expérience a fait
trouver un Topique auſſi sûr contre ce mal , qu'il
eſt aiſé à employer. Un morceau de toile noire ,
ou de foie , enduit du médicament dont il s'agit a,
la vertu d'ôter très-promptement la douleur des
Cors , de les amollir , & de les faire mourir par
fucceſſion de temps . On en forme une Emplâtre
un peu plus large que le mal , que l'on enveloppe
d'une bandelette. Au boutde huit jours on peut
lever cepremier appareil , & remettre une autre
Emplâtre pour autant de temps. Ce Reméde eft
auffi efficace pour les Verrues ou Poireaux , ayant
foin d'en relever l'Emplâtre , d'en fubſtituer une
autre à la place , tous les deux jours , pendant
l'eſpace de huit ou dix jours.
Un grand nombre de perſonnes ont été par
faitement guéries par l'ufage de ce Topique ; en
tr'autres
,
M. de la Place Auteur du Mercure , rue
Fromenteau.
-M. Baret , Maître de Langues de la Cour de
Munich , actuellement à Paris , rue S. Etienne
des Grès , près le Collège de Lyſieux .
M. David , Marchand Mercier & Négociant ,
rueBeaurepaire.
M. & Madame Thibault , Maître Plombier ,
rue S. Sauveur.
Madame de Mongeville , Maréchale de
rue Camp Couture Ste Catherine. 1
Mademoiſelle
vis le Maréchal.
Tumerie , rue de Limoge , vis-à-
La demeure du Sieur ROUSSEL eft rue Jeande-
l'Epine près la Grève , chez M. Dumon au S.
Efprit.
trouvé un Reméde efficace pour les cors des
pieds. Juſqu'ici ces maux avoient paru ne pas
devoir mériter une attention particulière , &
Pon s'eſt contenté de chercher dans les ſecrets
douteux de quelques Empyriques un foulagement
, trop ſouvent inutilement attendu. Il ſuf
fifoit , en diminuant leur volume par l'amputation
d'en rendre les douleurs un peu plus fup
portables. Beaucoup de perſonnes , ou riſquoient
les inconvéniens dangereux qui réſultent tous les
jours de pareilles opérations , ou aimolent mieux
fouffrir les maux que cauſent les Cors , plutôt que
* Les actes qui la conſtituentfont des 13 Octobre
1763 & 6 Avril 1764.
AOUST. 1764. 211
d'endurer la compreſſion ou l'introduction d'aucun
corps étranger. Aujourd'hui l'expérience a fait
trouver un Topique auſſi sûr contre ce mal , qu'il
eſt aiſé à employer. Un morceau de toile noire ,
ou de foie , enduit du médicament dont il s'agit a,
la vertu d'ôter très-promptement la douleur des
Cors , de les amollir , & de les faire mourir par
fucceſſion de temps . On en forme une Emplâtre
un peu plus large que le mal , que l'on enveloppe
d'une bandelette. Au boutde huit jours on peut
lever cepremier appareil , & remettre une autre
Emplâtre pour autant de temps. Ce Reméde eft
auffi efficace pour les Verrues ou Poireaux , ayant
foin d'en relever l'Emplâtre , d'en fubſtituer une
autre à la place , tous les deux jours , pendant
l'eſpace de huit ou dix jours.
Un grand nombre de perſonnes ont été par
faitement guéries par l'ufage de ce Topique ; en
tr'autres
,
M. de la Place Auteur du Mercure , rue
Fromenteau.
-M. Baret , Maître de Langues de la Cour de
Munich , actuellement à Paris , rue S. Etienne
des Grès , près le Collège de Lyſieux .
M. David , Marchand Mercier & Négociant ,
rueBeaurepaire.
M. & Madame Thibault , Maître Plombier ,
rue S. Sauveur.
Madame de Mongeville , Maréchale de
rue Camp Couture Ste Catherine. 1
Mademoiſelle
vis le Maréchal.
Tumerie , rue de Limoge , vis-à-
La demeure du Sieur ROUSSEL eft rue Jeande-
l'Epine près la Grève , chez M. Dumon au S.
Efprit.
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Résumé : « Le sieur Roussel donne avis au Public qu'il a trouvé un Reméde efficace [...] »
Le document présente la découverte d'un remède efficace contre les cors des pieds par le Sieur ROUSSEL. Jusqu'alors, ces affections étaient souvent négligées ou traitées par des méthodes inefficaces, comme l'amputation. Le nouveau traitement consiste en un emplâtre fabriqué à partir d'un morceau de toile noire ou de foie, enduit d'un médicament spécifique. Cet emplâtre doit être appliqué sur le cor, enveloppé d'une bandelette, et changé tous les huit jours. Le remède est également efficace contre les verrues, nécessitant un changement de l'emplâtre tous les deux jours pendant huit à dix jours. Plusieurs personnes ont été guéries grâce à ce traitement, notamment M. de la Place, M. Baret, M. David, M. et Madame Thibault, Madame de Mongeville et Mademoiselle Tumerie. Le Sieur ROUSSEL réside rue Jean-de-l'Épine près la Grève, chez M. Dumon au Saint-Esprit.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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84
p. 106-109
ÉPITRE d'un Père à son Fils, sur la naissance d'un Petit-Fils, qui a remporté le Prix de l'Académie Françoise en 1764 ; par M. DE CHAMFORT : avec cette Epigraphe : C'est du Fils de César que Caton fit Brutus. A Paris, chez Regnard, Imprimeur de l'Académie Françoise, Grand'-Salle du Palais, & rue Basse des Ursins ; 1764 ; brochure in-8o.
Début :
CETTE Epitre a principalement pour objet, l'éducation qu'un Père [...]
Mots clefs :
Fils, Vieillard, Éducation, Vertus, Gloire, M. Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE d'un Père à son Fils, sur la naissance d'un Petit-Fils, qui a remporté le Prix de l'Académie Françoise en 1764 ; par M. DE CHAMFORT : avec cette Epigraphe : C'est du Fils de César que Caton fit Brutus. A Paris, chez Regnard, Imprimeur de l'Académie Françoise, Grand'-Salle du Palais, & rue Basse des Ursins ; 1764 ; brochure in-8o.
ÉPITRE d'un Père à fon Fils , fur
la naifance d'un Petit - Fils , qui a
remporté le Prix de l'Académie Françoife
en 1764 ; par M. DE CHAMFORT
: avec cette Epigraphe : C'eſt
du Fils de Cefar que Caton fit
Brutus. A Paris , chez Regnard,
Imprimeur de l'Académie Françoife ,
Grand' - Salle du Palais , & rue
Baffe des Urfins ; 1764 ; brochure
in- 8°.
CETTE
-
ETTE Epitre a principale ment
pour objet , l'éducation qu'un Père
doit donner à fon Fils. C'est l'amour
paternel , c'eft l'expérience de la vieilleffe
qui dicte ces leçons , dont le
but eft de rendre l'homme heureux
autant qu'il eft poffible de l'être . Parmi
les différentes fortes d'éducation
qu'un Père peut donner à fon Enfant ,
OCTOBRE. 1764. 107
l'Auteur , ou plutôt le Vieillard dont
il emprunte l'organe , exclut d'abord
celle des Colleges ou des Penfions .
Loin de lui ces prifons où le hazard raffemble.
Des efprits inégaux qu'on fait ramper enſemble ;
Où le vil préjugé vend d'obſcures erreurs ,
Que la jeunetle achete aux dépens de fes moeurs.
L'homme naît ; l'impofture affiége fon enfance;
On fatigue , on féduit fa crédule ignorance ;
On dégrade fon être ! Ah ! cruels , arrêtez ;
C'eſt uue âme immortelle à qui vous inſultez .
De l'educat'on l'influence fuprême
Subjuguant dans nos coeurs la Nature elles
même ,
Pent créer à fon choix des vices , des vertus.
C'eft du fils de César que Caton fit Brutus .
Un père doit être lui - même l'inftructeur
de fon enfant; c'eft le fyftême de
M. Rouffeau ; c'eft auffi celui de notre
Vieillard ; & voici les Leçons qu'il donne
à fon fils , pour l'éducation de fon
petit- fils.
Mais déja de ton fils la raifon vient d'éclore :
Sache épier , faifir l'inftant de fon aurore ,
Où l'homme ouvrant les yeux frappé d'un
nouveau ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
S'éveille , & regardant autour de fon berceau ,
Etonné de penfer , & fier de fe connoître ,
Ofe s'interroger , s'appércoit de fon être ;
Dévore les objets autour de lui femés ,
Jadis morts à fes yeux , maintenant animés ;
Demande à ces objets leurs rapports à lui-même ,
Et du monde moral veut faifir le fyftême .
A de fages Leçons confacre ces momens ;
De fes vertus alors pofe les fondemens ;
Des vrais biens , des vrais maux trace-lui les li
mites ;
Renferme fes regards dans les bornes prefcrites .
Qu'il fache tour-à- tour fe concentrer en lui ,
Etendre les rapports , & vivre dans autrui , &c.
Le Viellard fuit le jeune Eléve dans
l'âge des paffions.
Parmi tous ces defirs dans notre ame allumés ,
Le Tyran le plus fier de nos fens enflammés ,
C'est ce fougueux inſtinct , fait pour nous reproduire
;
Bienfaîteur des Mortels , & prêt à les détruire .
Qu'un feul objet , mon fils , t'engage fous la loi ,
Te dérobe à fon féxe anéanti pour toi.
Heureux , fans doute , heureux , fi la beauté qui
t'aime ,
Rempliflant tout ton coeur , te rend cher à toi
même ,
Et mêle au tendre amour qu'elle a f;u t'infpirer
Ce charme des vertus qui les fait adorer.
OCTOBRE . 1764 . 109
Noeuds avoués du Ciel , refpectable hyménée ,
De mon fils à tes Loix foumets la deſtinée ;
Que par toi de fon être étendant le lien ,
Mon fils , pour être heureux , foit homme & Citoyen.
Après avoir conduit fon Eléve jufqu'à
l'âge d'un homme fait, après l'avoir engagé
dans les liens du mariage, le Vieillard
inftituteur lui apprend comment il doit
mettre fa gloire à être utile aux hommes
& à la fociété. Il diftingue deux fortes
de gloire ; l'une n'a pour objet que l'avantage
public : l'autre
Que le foible pourfuit , qu'encenſe le pervers ;
Qui ,
fous différens noms fleau de l'Univers ,
Arme le Conquérant , lui commande des crimes ;
Dicte au Sage infenfé de coupables maximes ;
Aiguife le poignard , prépare le poiſon
Pour fauver de l'oubli le fantôme d'un nom !
Préftige d'un inftant , vaine & cruelle Idole ,
Non , ce n'eft point à toi que le Sage s'immole.
C'eft de cette gloire , que notre Vieillard
'veut détourner fon petit - fils.
Le jugement de l'Académie qui a couronné
cette Piéce eft au - deffus de tous
les éloges que nous pourrions lui donner
, & qu'elle mérite par le ton du fentiment
& de la Philoſophie qui y régne .
la naifance d'un Petit - Fils , qui a
remporté le Prix de l'Académie Françoife
en 1764 ; par M. DE CHAMFORT
: avec cette Epigraphe : C'eſt
du Fils de Cefar que Caton fit
Brutus. A Paris , chez Regnard,
Imprimeur de l'Académie Françoife ,
Grand' - Salle du Palais , & rue
Baffe des Urfins ; 1764 ; brochure
in- 8°.
CETTE
-
ETTE Epitre a principale ment
pour objet , l'éducation qu'un Père
doit donner à fon Fils. C'est l'amour
paternel , c'eft l'expérience de la vieilleffe
qui dicte ces leçons , dont le
but eft de rendre l'homme heureux
autant qu'il eft poffible de l'être . Parmi
les différentes fortes d'éducation
qu'un Père peut donner à fon Enfant ,
OCTOBRE. 1764. 107
l'Auteur , ou plutôt le Vieillard dont
il emprunte l'organe , exclut d'abord
celle des Colleges ou des Penfions .
Loin de lui ces prifons où le hazard raffemble.
Des efprits inégaux qu'on fait ramper enſemble ;
Où le vil préjugé vend d'obſcures erreurs ,
Que la jeunetle achete aux dépens de fes moeurs.
L'homme naît ; l'impofture affiége fon enfance;
On fatigue , on féduit fa crédule ignorance ;
On dégrade fon être ! Ah ! cruels , arrêtez ;
C'eſt uue âme immortelle à qui vous inſultez .
De l'educat'on l'influence fuprême
Subjuguant dans nos coeurs la Nature elles
même ,
Pent créer à fon choix des vices , des vertus.
C'eft du fils de César que Caton fit Brutus .
Un père doit être lui - même l'inftructeur
de fon enfant; c'eft le fyftême de
M. Rouffeau ; c'eft auffi celui de notre
Vieillard ; & voici les Leçons qu'il donne
à fon fils , pour l'éducation de fon
petit- fils.
Mais déja de ton fils la raifon vient d'éclore :
Sache épier , faifir l'inftant de fon aurore ,
Où l'homme ouvrant les yeux frappé d'un
nouveau ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
S'éveille , & regardant autour de fon berceau ,
Etonné de penfer , & fier de fe connoître ,
Ofe s'interroger , s'appércoit de fon être ;
Dévore les objets autour de lui femés ,
Jadis morts à fes yeux , maintenant animés ;
Demande à ces objets leurs rapports à lui-même ,
Et du monde moral veut faifir le fyftême .
A de fages Leçons confacre ces momens ;
De fes vertus alors pofe les fondemens ;
Des vrais biens , des vrais maux trace-lui les li
mites ;
Renferme fes regards dans les bornes prefcrites .
Qu'il fache tour-à- tour fe concentrer en lui ,
Etendre les rapports , & vivre dans autrui , &c.
Le Viellard fuit le jeune Eléve dans
l'âge des paffions.
Parmi tous ces defirs dans notre ame allumés ,
Le Tyran le plus fier de nos fens enflammés ,
C'est ce fougueux inſtinct , fait pour nous reproduire
;
Bienfaîteur des Mortels , & prêt à les détruire .
Qu'un feul objet , mon fils , t'engage fous la loi ,
Te dérobe à fon féxe anéanti pour toi.
Heureux , fans doute , heureux , fi la beauté qui
t'aime ,
Rempliflant tout ton coeur , te rend cher à toi
même ,
Et mêle au tendre amour qu'elle a f;u t'infpirer
Ce charme des vertus qui les fait adorer.
OCTOBRE . 1764 . 109
Noeuds avoués du Ciel , refpectable hyménée ,
De mon fils à tes Loix foumets la deſtinée ;
Que par toi de fon être étendant le lien ,
Mon fils , pour être heureux , foit homme & Citoyen.
Après avoir conduit fon Eléve jufqu'à
l'âge d'un homme fait, après l'avoir engagé
dans les liens du mariage, le Vieillard
inftituteur lui apprend comment il doit
mettre fa gloire à être utile aux hommes
& à la fociété. Il diftingue deux fortes
de gloire ; l'une n'a pour objet que l'avantage
public : l'autre
Que le foible pourfuit , qu'encenſe le pervers ;
Qui ,
fous différens noms fleau de l'Univers ,
Arme le Conquérant , lui commande des crimes ;
Dicte au Sage infenfé de coupables maximes ;
Aiguife le poignard , prépare le poiſon
Pour fauver de l'oubli le fantôme d'un nom !
Préftige d'un inftant , vaine & cruelle Idole ,
Non , ce n'eft point à toi que le Sage s'immole.
C'eft de cette gloire , que notre Vieillard
'veut détourner fon petit - fils.
Le jugement de l'Académie qui a couronné
cette Piéce eft au - deffus de tous
les éloges que nous pourrions lui donner
, & qu'elle mérite par le ton du fentiment
& de la Philoſophie qui y régne .
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Résumé : ÉPITRE d'un Père à son Fils, sur la naissance d'un Petit-Fils, qui a remporté le Prix de l'Académie Françoise en 1764 ; par M. DE CHAMFORT : avec cette Epigraphe : C'est du Fils de César que Caton fit Brutus. A Paris, chez Regnard, Imprimeur de l'Académie Françoise, Grand'-Salle du Palais, & rue Basse des Ursins ; 1764 ; brochure in-8o.
L'épître 'd'un Père à son Fils' de Nicolas de Chamfort, publiée en 1764, aborde l'éducation que doit recevoir un enfant de la part de son père. L'auteur, se présentant sous la forme d'un vieillard, critique sévèrement les collèges et pensions, qu'il compare à des prisons où les préjugés et les erreurs sont transmis. Il recommande une éducation dirigée par le père lui-même, en accord avec les idées de Jean-Jacques Rousseau. Le vieillard insiste sur l'importance de profiter des premiers moments de raison de l'enfant pour poser les fondements de ses vertus et lui apprendre à discerner les vrais biens des vrais maux. Il met en garde contre les passions, notamment l'instinct de reproduction, et prône un amour conjugal basé sur les vertus. Après avoir guidé son fils jusqu'au mariage, le vieillard lui enseigne à rechercher la véritable gloire dans l'utilité publique, en distinguant cette forme de gloire de celle qui conduit aux crimes et aux maximes perverses. Cette œuvre a été récompensée par l'Académie Française pour son ton philosophique et sentimental.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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ÉPITRE d'un Père à son Fils, sur la naissance d'un Petit-Fils, qui a remporté le Prix de l'Académie Françoise en 1764 ; par M. DE CHAMFORT : avec cette Epigraphe : C'est du Fils de César que Caton fit Brutus. A Paris, chez Regnard, Imprimeur de l'Académie Françoise, Grand'-Salle du Palais, & rue Basse des Ursins ; 1764 ; brochure in-8o.