ÉSSAI Critique fur l'HOMME.
L'HOMME eft induftrieux à fe forger des chaînes ;
Ardent dans les plaifirs , exceffif dans fes peines
II paffe de la joie aux plus vives douleurs ;
Il rit avec tranſport, ou s'abandonne aux pleurs :
De caprices , d'humeurs, quel bizarre aſſemblage
Il veut , il ne veut pas , il defire , il enrage :
Défiant & crédule , humain , doux , & brutal ,
Que l'homme eft à mes yeux un étrange animal
Raifon préfent du Ciel ! doux flambeau de ma
vie !
Viens éclairer mes pas & ma Philofophie.
Dans l'homme defcendons , analyfons fon coeur,
Qu'il le connoiffe en fin , qu'il devienne meilleur.
L'homme , de l'Eternel eft le plus digne ouvrage
Il fortit de fes mains pur , innocent & fage.
L'ingrat dans fes forfaits , enfans de fon orgueil ,
De toutes les vertus trouva le trifte écueil .
La honte fur fon front , figne de fa mifère ,
De fon crime avéré , fut le jufte falaire.
Exilé pour jamais de ces heureux climats ,
Tob
Où la Terre de fleurs fe couvroit fous lespas.. PAV
OCTOBRE. 1763 . 35
Aveugle complaifance ! ingratitude impie !
Sources de nos malheurs , fléaux de notre vie ,
Vous éteignez en nous le jour de la Raifon ;
L'inſtinct qui nous maîtriſe eft notre paffion.
Le menfonge impudent opprime l'innocence ,
Et l'homme devient fourbe & fans reconnoiſſance .
L'aimable Vérité , fimple dans fes attraits ,
Trop fouvent compromife , en butte à tous les
traits ;
L'Infenfé lui préfére un honteux artifice ,
Al immole l'honneur à l'idole du vice ;
De la Religion il n'entend plus la voix ;
L'Athéilme eft le Dieu dont fon coeur a fait choir
De l'Incrédulité fuivant la Secte impie,
Sa vie est un tiffu d'horreur & d'infamie :
De mille pathons eſclave tour-à-tour ,
V
Pour de nouveaux forfaits il voit naître le jour :
Par les plaifirs des fens il abrutit fon âme ,
Et de nouveaux defirs ſon coeur brûle & s'en
Aâme :
Artifan de fes maux , lui- même fon bourreau ,
Le crime le conduit jufqu'au bord du tombeau ,
La Mort prête à frapper , une vive lumière
Vient défiller les yeux en fermant fa paupière ;:
Il fe voit ; jour affreux ! il en frémit d'horreur ,
En proie à fes remords l'enfer eft dans fon coeur...
Homme fuperbe & vain ! quelle eft ta deſtinée !
Crois- tu la Providence à te nuire acharnée ?
Érange aveuglement ! fatale illufion !
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Emprunte le flambeau de la Religion .
Leve les yeux au Ciel ; vois quelle efſt ta patrie ;
Vois quel eft ton deſtin & réforme ta vie.
Oppole à ton orgueil la fage humilité ;
Songe bien qu'ici-bas tout n'eft que vanité :
La nobleffe du fang , le rang & la puiffance ,
La beauté , les talens , l'efprit & la ſcience
Sont de vains ornemens , des titres fuperflus ;
Le vrai Sage eft l'ami de toutes les vertus .
Homme voluptueux ! oppofe à ton yvreſſe
La pureté du coeur , l'amour de la fageffe :
La honte fuit de près de criminels tranſports ;
Dans le fein des plaifirs on puife les remords...
Le Sage vit en paix au ſein de l'innocence ; :
Il vit avec lui-même en bonne intelligence.
L'Avare qui pâlit fur d'immenfes trésors ,
Ufe fes triftes jours en pénibles efforts ;
Dévoré de chagrins , de foins , d'inquiétude ,
La crainte le pourſuit .... Affreuſe ſolitude !
Sans fecours , fans regrets il meurt abandonné.
Quand on meurt fans vertus, on meurt infortuné.
Mais plus heureux celui qui dans fon opulence
Par d'utiles fecours foulage l'indigence :
Il confole en fixant fes regards paternels ,
Et les coeurs attendris lui dreſſent des Autels. ..
Effayez des vertus le doux. apprentiffage ,
Mortels ! brifez les fers d'un honteux eſclavage ;
OCTOBRE. 1763. 327
Domptez vos paffions , ces tyrans dangereux 3
Exempts de préjugés , vivez , foyez heureux !
- DAGUES DE CLAIRFONTAINE,