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1
p. 218-222
Préambule dont la lecture est necessaire pour l'intelligence du Chapitre qui le suit. [titre d'après la table]
Début :
Vous auriez maintenant, Messieurs, tout le loisir de vous ennuyer [...]
Mots clefs :
Morale, Allégorie, Nouvelles
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texteReconnaissance textuelle : Préambule dont la lecture est necessaire pour l'intelligence du Chapitre qui le suit. [titre d'après la table]
Vous auriez maintenant ,
Meffieurs,tout le loiſir de vous
ennuyer du reſte de ce Volume,
fijene me mettois fortement
dans la tête de prevenir
cet inconvenient. Je pourrois
premierementvous donnerun
Tôme de nouvelles , car j'en
GALANT. 219
ay mon tiroir plein ; mais je
ſçay que le nombre de ceux
quines'en foucient guere , eft
plus grand des deux tiers , que
le nombre de ceux qui les aiment
,& je m'en rapporte à
la pluralité des voix. Je pourrois
encore vous amuſer d'un
tas de balivernes mêlées,de
bon &de mauvais ; mais en dépit
de ceux quime les ont envoyées
, elles ne merirent en
verité pas devous être offertes.
J'aime mieux chercher à vous
embaraffer par quelque nouvel
effort de monimagination.
Les Enigmes & les Bouts ri
Tij
220 MERCURE
mez ſont des bagatelles qui ne
vous occupent que mediocre.
ment ; une Hiſtoire allegorique
, choſe nouvelle pour
moy ,& peut- être indifferente
pour vous , quelque idée qu'-
elle puiſſe vous donner de ſon
Auteur , me paroît cependant
plus dignede vous être preſentée,
que tous lesMemoires que
je poſſede. Celle dont il eſt ici
queſtion , a beſoin de la Preface
que voicy.
On a mis , ou plutôt j'ay
mis , comme il vous plaira
ſous des noms ſuppoſez , &
tres étrangers à notre égard ,
GALANT. 221
des noms qui nous font tresfamiliers
. La Perſe eſt la Scene
de mes Acteurs ; ils auroient
cité auffi à leur aiſe ſur les
bords de la Seine. Mon ſtile
eft tantôt Oriental , & tantôt
François ; les avantures que je
conte ſont Arabes , Perfanes ,
& Parifiennes ; & mes courtes
reflexions ſont ſouvent à leur
place , & quelquefois hors
d'oeuvre . Tout cela eft comme
j'ay l'honneur de vous le dire ,
parce que cela a dû être ainfi.
La morale en eſt bonne , & le
fond de l'Hiſtoire eft chargé
de morale. Au reſte je vous
Tij
1
222 MERCURE
donne un merleblanc, fi vous
en devinez l'allegorie
Meffieurs,tout le loiſir de vous
ennuyer du reſte de ce Volume,
fijene me mettois fortement
dans la tête de prevenir
cet inconvenient. Je pourrois
premierementvous donnerun
Tôme de nouvelles , car j'en
GALANT. 219
ay mon tiroir plein ; mais je
ſçay que le nombre de ceux
quines'en foucient guere , eft
plus grand des deux tiers , que
le nombre de ceux qui les aiment
,& je m'en rapporte à
la pluralité des voix. Je pourrois
encore vous amuſer d'un
tas de balivernes mêlées,de
bon &de mauvais ; mais en dépit
de ceux quime les ont envoyées
, elles ne merirent en
verité pas devous être offertes.
J'aime mieux chercher à vous
embaraffer par quelque nouvel
effort de monimagination.
Les Enigmes & les Bouts ri
Tij
220 MERCURE
mez ſont des bagatelles qui ne
vous occupent que mediocre.
ment ; une Hiſtoire allegorique
, choſe nouvelle pour
moy ,& peut- être indifferente
pour vous , quelque idée qu'-
elle puiſſe vous donner de ſon
Auteur , me paroît cependant
plus dignede vous être preſentée,
que tous lesMemoires que
je poſſede. Celle dont il eſt ici
queſtion , a beſoin de la Preface
que voicy.
On a mis , ou plutôt j'ay
mis , comme il vous plaira
ſous des noms ſuppoſez , &
tres étrangers à notre égard ,
GALANT. 221
des noms qui nous font tresfamiliers
. La Perſe eſt la Scene
de mes Acteurs ; ils auroient
cité auffi à leur aiſe ſur les
bords de la Seine. Mon ſtile
eft tantôt Oriental , & tantôt
François ; les avantures que je
conte ſont Arabes , Perfanes ,
& Parifiennes ; & mes courtes
reflexions ſont ſouvent à leur
place , & quelquefois hors
d'oeuvre . Tout cela eft comme
j'ay l'honneur de vous le dire ,
parce que cela a dû être ainfi.
La morale en eſt bonne , & le
fond de l'Hiſtoire eft chargé
de morale. Au reſte je vous
Tij
1
222 MERCURE
donne un merleblanc, fi vous
en devinez l'allegorie
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2
p. 1-75
DISSERTATION SUR LE POEME EPIQUE. PAR MONSIEUR L'ABBE DEPONS. CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER.
Début :
Madame Dacier vient de donner au Public la traduction Françoise [...]
Mots clefs :
Poème épique, Prose, Poète, Courage, Homère, Personnages, Sentiments, Moeurs, Définitions, Aristote, Racine, Iliade, Odyssée, Morale, Doctrine, Tragédie, Vengeance, Cadavre, Allégorie, Spectacle
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texteReconnaissance textuelle : DISSERTATION SUR LE POEME EPIQUE. PAR MONSIEUR L'ABBE DEPONS. CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER.
DISSERTATION
SUR
LE
POEME
EPIQUE
PAR - MONSIEUR L'ABBS DEPONS.
CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER
3 M
ADAME Dacier vient
de donner au Public la
traductionFrançoife de
POdiffée, foûtenue de remarques
Fanvier 1717.
B
2 LE NOUVEAU
utiles ; les unes hiftoriques , les
autres admiratives ; & le tout
du ton de fon Iliade . Je fuis
bien édifié de voir , que la révolte
des modernes conféderés
contre Homere , n'ait point
ébranle le courage de fa génereuſe
Interpréte ; elle fait tête
aux rebels dans une Préface ,
que fon parti regarde , comme
un chef- d'oeuvre dans le genre
Apologétique ; il ne faut pas s'imaginer
qu'elle fe faffe un devoir
d'y combattre aucune des
accufations , dont Mr l'Abbé
Terraffon a chargé le Chintre
d'Ilion ; ces accufations lui paroiffent
de nature à devoir tomber
d'elles - mêmes ; elle n'a
donc pas jugé à propos de les
MERCURE.
·3
relever : elle fait mieux , elle
les expie abondamment par les
loüanges les plus hautes , que
fon zele religieux prodigue à
l'offenfé dans tout le cours de
fa Préface .
Cette Préface eft diftribuée
en quatre parties . Dans la premiere
, aprés avoir tracé de fon
mieux, les régles du Poëme Epique
,
fuivant la Doctrine du
grand Ariftote , Madame Dacier
applique ces principes à nos
Romans & à nos Poëmes François
; de cette application il réfulte
, que nos Auteurs s'en font
écartez , d'où Madame Dacier
conclut , que nos Poëtes &
nos Romanciers ont méconnus
les régles du Poëme Epique
Bij
4 LE NOUVEAU
dictées par Ariftote .
Il me femble que Madame
Dacier fait ici une dépenfe affés
inutile . Elle fe fatigue à
prouver que nos Poëtes fe font
écartés de laDoctrine d'Ariftote.
Perfonne ne lui contefte ce fait ;
mais de ce fait même , elle en
conclut , un peu témérairement,
Ce me femble , que nos Poëtes
ont méconnus ces prétenduës
régles par eux violées . Madame
Dacier ne conçoit pas comment
un Poëte , qui auroit connu la
Poëtique d'Ariftote , auroit pû
ne pas fe laiffer entraîner au
charme de fes dogmes.
Mais examinons un peu ces
dogmes fi facrés pour Madame
Dacier. Comment nous défMERCURE.
ni- t'on le Poëme Epique ?
Le Poëme Epique , eſt un Difcours
entier en Vers , inventépour
former les maurs par des inftructions
déguisées fous Fallégorie
d'un action generale & des
plus grands perfonnages.
Voilà une définition appliquable
à une espéce particuliere
de Poëme Epique ; dans les vûës
de Madame Dacier , voilà l'Iliade
& l'Odiffée : mais ce n'eft
point là la définition du genre ,
enforte que tout Poëme , pour
être appellé Epique , doit avoir
la forme de' l'Iliade ou de l'Odiffée
, comme Madame Dacier
veut le penfer.
Poëme , eft un mot générique.
Il fe divife en deux eſpé6
LE NOUVEAU
ces l'une eft l'Epique , l'autre
le Dramatique .
Le Poëme Dramatique eft celui
dans lequel le Poete fait
parler les perfonnages de fon
action , fans leur prêter fon organe
comme relat ur. Telles
font les Piéces de Théatre , Comedies
, Tragédies , Eglogues
& autres Ouvrages en forme de
Dialogue.
Le Poëme Fpique , eft celui
dans lequel le Poëte eft relateur
de l'action ; tels font l'Iliade ,
la Pharfale , les Métamorphofes
, les Romans , les Eglogues &
indiftin &tement tous Ouvrages
dans lesquels le Poëte eft rela-
-teur.
Rendons cela fenfible à la faMERCURE.
7
c
veur des exemples . Les Eglogues
de Virgile font des Poëmes
, voilà le genre. Les unes
font Epiques , te les que fa
quatrième , où le Poëte eſt luimême
narrateur des merveilles
annoncées par la Sibille . Les
autres font Dramatiques , telles
que la troifiéme où des Bergers
fourniffent l'action par un dialogue
alternatif.
Cela étant bien entendu >
continuons , & difons que , de
même que le Poëme Dramatique
fe fubdivife en différentes
efpéces , qui confervent toujours
la dénomination générique
; il en eft de même du
Poëme pique.
Lorſque l'action du Poëme
8 LE NOUVE AU
Dramatique eft grande , & fe
paffe entre des hommes illuftres
, comme dans la Tragédie ;
on l'appelle Héroïque . Quand
l'action eft fimple & familiere
& fe paffe entre des Bergers
on l'apelle Paſtoral . Mais l'Eglogue
dialoguée , telle que la
troifiéme de Virgile , n'eft pas
moins un Poëme Dramatique ,
que la Tragédie d'Andromaque
.
Raifonnons de même du
Poëme Epique, & difons , que
la quatrié ne Eglogue de Virgile,
où le Poëte parle feul , n'eft
pas moins un Poëine Epique ,
que l'Iliade d'Homere , & que
ces deux Poëmes différent feu-
Tement , en ce que le dernier
cft
MERCURE.
eft dans l'efpéce Héroïque ;
l'autre dans l'efpéce Paſtorale .
Que ferons - nous à préfent
de la définition que Me Dacier
nous offre du Poëme Epique 2
Commençons par lui dire , que
cette définition n'eſt pas recevable
pour le Poëme Epique en
general ; nous verrons dans la
fuite , fi nous la devons adopter
pour l'efpéce de Poëme
Epique que nous venons d'appeller
Héroïque .
Les Erudits font comme les
Médecins , ils ont un idiome
incommunicable au vulgaire ,
ce qu'ils feroient aifément
comprendre en ufant des expreffions
reçûës , ils le rendent
in- intelligible par l'employ de
Fanvier 1717.
C
10 LE NOUVEAU
termes ignorés , qui ont euxmêmes
befoin d'être définis .
Qui ne croiroit, en entendant
la définition que Mde . Dacier
nous donne du Poëme Epique ,
qu'il y a d'importans myfteres
renfermez dans ces grands
mots , d'Inftructions déguisées
Sous l'allégorie d'une action génerale
, & desplus grands perfonnages
; furtout ce mot , d'Action
générale , èft bien embarraſſant
pour qui n'en a pas la clef;
nous allons voir à quoi tout
cela fe réduit , dépouillé de
fon fafte ténébreux
Parlons la langue que tout
le monde entend ; les matieres
que nous traitons ici , ne méritent
pas l'honneur du myftere .
MEECURE.
Il s'agit de fçavoir ce que
c'eft qu'un Poëme Epique Hé.
roïque ; un exemple va nous
en déveloper tout le Dogme :-
Feignons donc un Poëme dans
ce genre , en fuivant le procédé
de M. Racine.
Titus devenu maître d'époufer
Berenice , après la mort de
Vefpafien , fe fépare d'elle , &
facrifie le plus violent amour
à l'honneur de fon Trône , &
au refpect qu'il doit aux Romains.
Cette action de Titus me
frappe en grand ; j'en fais le
fujet de mon Poëme.
Ce fujer une fois choifi ; fi
l'on me demande dans quelle
efpéce fera mon Poëme Epi-
Cij
12 LE NOUVEAU
que ; je réponds qu'il fera dans
l'efpéce Héroïque , parce que
l'action par moi choifie , eft
grande , & qu'elle fe paffe
entre des perfonnes illuftres .
Je n'ai encore que le fujet
je veux donner à mon
Poëme une certaine étenduë .
J'imagine un tiffu ingénieux
d'événemens
, & de motifs qui
conduisent nos Amans à la féparation
douloureufe
& magnanime
, qui est mon objet : Ce
tiffu ingénieux eft appellé la
Fable du Poeme ; faifons notre
Fable : La voici .
du Dans les derniers temps
Regne de Vefpafien , Titus
fon fils devint éperdument
amoureux de Berenice Reipe
MERCURE.
13
de Paleſtine . Il n'oſa fe flater
que fon pere pût agréer qu'il
époufa cette Reine , tant un
pareil Hymenée étoit au- deffous
de l'héritier del'EmpireRomain;
il dulumula donc les conſeils
que lui donnoit fa paffion ; mais
Vefpafien étant mort , Titus fe
vit maître d'affocier fonAmante
à l'Empire..
Il employa les premiers jours
de fon Régne à méditer dans
la retraite , fur les devoirs attachez
au rang fupréme ; il s'en-
Alama de la paffion d'être un
jour les délices du genre humain.
Que deviendra Berenice ?
Vefpafien n'est plus , mais Titus
eft Empereur : La haine
vouée par les Romains au Sang
C iij
'4
LE NOUVEAU
des Rois , l'orgueil du Trône
des Céfars. Voilà de plus grands
obftacles.
Tandis qu'une foule idolatre
flate les voeux de Berenice ;
tandis que de lâches Courtifans
prévoyans fa grandeur
prochaine , viennent briguer fa
faveur; Titus s'arme contr'elle ,
des confeils d'un ami généreux ,
qui lui repréfente combien fon
alliance avec Berenice feroit
détestée de tout l'Empire ; il
lui met fous les yeux cette Loi .
inviolable , qui deffend aux
Romains toute alliance avec les
Rois : Il lui fait fentir enfin
ombien il lui feroit honteux
l'enfreindre la plus facrée des
oix Romaines , en montant
MERCURE.
35
au Trône d'où il doit les faire
respecter .
Titus affermi par ces Confeils
, fe détermine à voir Berenice
, pour rompre avec elle
tous engagemens & l'écarter
de la Cour.
L'Amante infortunée , qui
n'a rien foupçonné du coup
qui la menace , voyant paroître
Titus , le prévient par les empreffemens
les plus vifs ; les
larmes de joye qu'elle répand
à fa vûë, défarment fon courage.
Titus déconcerté foûpire ; il
attache fes yeux éperdus fur
la Reine , & n'a pas la force
de parler ; elle lui demande
avec les démonftrations les plus
endres , qu'elle eſt la cauſe
C iiij
16 LE NOUVEAU
de
de fon trouble ; Titus percé de
douleur , quitte Berenice & fe
retire dans fon Appartement .
L'ami généreux de Titus
lui pardonne un torrent
Jarmes , qu'il verfe fur le fort
de fa chere Berenice ; il doit
cette indulgence à l'Amant ,
mais il eft comptable à l'Empereur
d'un autre hommage ;
bientôt il allume dans l'ame
Héroïque de Titus , une paffion
plus délicieuſe encore que celle
qu'il fe propofe d'éteindre ; il
l'occupe du fpectacle raviffant
du monde entier , béniſſant le
Ciel , de lui avoir donné un
maître felon les voeux .
Titus a reprit tout fon courage
, mais il ne veut plus le
MERCURE. 17
commettre au danger où il a
fuccombé ; il charge fon Ami
d'annoncer la fatalle nouvelle
à Berenice .
Depuis que Titus l'a quittée ,
elle n'a pas ceffé de gémir ,
quoiqu'elle ne foupçonna rien
encore des deffeins de l'Empereur
; enfin l'Ami de Titus lui
révéle l'affreux myftere , & lui
dicte l'ordre funefte de quitter
la Cour.
La Reine demeure quelque
temps immobile , & comme infenfible
à ce récit . La douleur
qui la pénétre jufques au fonds
de l'ame , tarde quelque temps à
éclater au dehors : elle charge
froidement l'Ami de Titus d'affûrer
l'ingrat , qu'elle fçaura
8 LE NOUVEAU
obeïr à fes ordres .
Bien -tôt le Palais retentit
des cris funébres de la Reine
défefpérée ; on cft occupé à lui
êter les moyens de s'arracher
Titus frapé à mort, la vie • ·
& ne pouvant foûtenir le défelpoir
de fa chere Berenice
vient la trouver , & après avoir
effuyé les reproches les plus
pénétrans , il lui déclare qu'elle
ne doit plus penfer à fon Hymenée
, parce qu'il eft incompatible
avec l'Empire : Il ajoure
qu'il ne fera pas affés lâche
pour quitter le rang fupréme , &
pour la fuivre dans la Paleſtine ;
qu'elle rougiroit elle - même de
l'indignité de fon Efclave , que
tout ce qu'il peut faire pour
C
MERCURE. 19
elle , fans fe deshonnorer ,
c'eft de mourir , qu'il eft réfolu
de verfer fon fang à fes yeux ,
fi elle ne lui promet pas de
refpecter les propres jours , fi
elle ne fe fent pas le courage
de commander à ce défeſpoir
dont il nepeut foûtenir l'image.
Berenice qui croyoit Titus infidéle
, s'apperçoit qu'elle er
eft violemment aimée ; cela
fuffic pour calmer les douleurs ,
elle admire la haute vertu du
jeune Empereur. La gloite de
Céfar lui devient chere ; elle
s'arme de tout fon courage ;
fait taire fon amour , & fe retire
dans fes Etats.
Voilà la Fable de notre Poëme
:On voit donc ce que j'ai
20 LE NOUVEAU
voulu dire , lorfque je l'ai définie.
Le tiffu ingénieux des événements
, & des motifs qui conduifent
à l'action que le Poëte
s'eft proposé de célébrer . 1
Cette Fable que nous venons
de propofer pour exemple , eft
des plus fimples ; je l'ai choi
fie telle exprés , parce que la
propofant plus compofée , elle
nous auroit mené stropy loin.
Mais toute fimple qu'eft celleci
, on pourroit la rendre impléxe
, par
fodes .
le moyen des Epi-
J
Un Epiſode eft la partie d'une
Fable impléxe , qui fe lie heu.
reufement à l'action principale
du Poëme ; mais qui n'y eſt pas
abfolument néceffaire . Tel eft
MERCURE
. 21
l'Epiſode d'Antiochus
Roy de
Comagene, queM Racine introduit
dans fa Tragédie de Titus .
Nous l'avons ob nis dans notre
Fable , qui marche à fa fin ſans
fon fecours .
Les Epiſodes font d'une
grande reffource dans les Poëmes
, foit Epiques , foit Dramatiques
; mais il faut prendre
garde , qu'ils ne détournent
point trop l'attention voüée à
l'action principale ; car alors
ils opérent ce qu'on appelle duplicité
d'action & d'interêt .
Parlons à préfent des Carac
téres , des Sentiments , & des
Moeurs du Poëme . Les Docteurs
Litteraires , qui ont pris
Leut Licence chez Ariftote , y
22 LE NOUVEAU
trouvent de grands myſtéres ;
ils fe tourmentent fort , fouvent
même en vain , pour les
développer dans l'Idiome confus
de leur maître ; il n'y a pourtant
rien dans tout cela de fi
merveilleux. Continuons à parler
notre Langue.
Caractères dans le Poëme .
Les actions que l'on fait faire
à un perfonnage ; les motifs
qu'on donne à fes actions
les fentiments qu'on lui préte ,
en le faifant parler : tout cela
réüni , conftituë fon caractére
dans le Poëme. Par exemple ,
L'action de renvoyer Berenice
dans les Etats , la pouvant éle
MERCURE.
23
ver à l'Empire , n'eſt pas préci
fément ce qui caractérife Titus
dans notre Fable : il faut aller
chercher les motifs de cette
action , & les fentiments généreux
qu'il oppofe aux confeils
du plus violent Amour. Si nous
avions fuppofé la paffion de
Titus refroidie au moment
qu'il renvoye Berenice , il n'y
auroit eu rien d'extraordinaire
dans fon action , fi d'autre part ,
en lui laiffant la paffion la plus
violente , nous lui avions fait
chaffer Berenice par un motif
bas ou déraisonnable , nous refuferions
encore notre admiration
à un acte de courage
que la raifon ne pouroit adopter.
Nous avons donc donné à
24 LE NOUVEAU
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Anour
que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
: Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte
' est autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foit
moins favorable aux moeurs ,que
celui dont nous avons tracé l'e-
-xémple , il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Tadmiration & Famour , lorfque
fes perfonnages vicieux fe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717.
Ꭰ .
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
Le bon Homere que le peuple
érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
Achile après avoir tué
Hector , l'attache à fon Char .
圈
i quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eſt un Tigre barbares
MERCURE. 27
>
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds
Quidefa mainfanglanie, àſonCharfont liés .
La téte indignement trainoit dans la pouſſiere:
Sleil à tantd'horreur , prêtes - tu ta lumiere
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le comde
la vertu & du courage
pte
d'Achile le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector.
>
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
24
LE
NOUVEAU
6
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Ainour
que que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte ,
' eft autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foir
anoins favorable aux moeurs, que
celuidont nous avons tracé l'e-
-xémples il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Fadmiration
& Famour , lorf- •
que fes perfonnages
vicieux ſe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717 .
Ꭰ .
م ت
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
peu- Le bon Homere que le
ple érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
$
tué
Achile après avoir
Hector , l'attache à fon Char .
I quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eft un Tigre barbares
MERCURE. 27
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds ,
Quide fa main fanglan: e, àſonChar ſont liés .
La téte indignement trainoit dans lapoufiere:
Sleil à tant d'horreur , prétes-tu ta lumiere ;
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le compte
de la vertu & du courage
d'Achile
, le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector .
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
28 LE NOUVEAU
M. de la Motte , de vouloir réformer
la Morale des tems Héroïques
.
Ön étend communement au
delà de ces bornes , le devoir
moral des Poëtes , foit Epiques,
foit Dramatiques ; on veut
qu'ils difpofent leurs Fables ,
de maniere , que les perfonnages
vicieux de leurs Poëmes
fuccombent au gré de la haine
générale ; j'aime les Fables de
ce genre. Je me garderai pourtant
bien de foufcrire au fentiment
de ceux qui réprouvent
toute Fable , dans laquelle le
Héros vertueux feroit opprimé.
La Tragédie de Britannicus eft
de ce genre : la vertu y fuccombe
on verfe des pleurs fur
MERCURE. 29
un Prince digne d'un meilleur
fort , mais le fpectateur ne foupçonne
pas que le vice triomphe.
L'état où M. Racine repréſente
Neron après fon crime , déchiré
de remords , voulant attenter
fur fa propre vie , invefti
de la haine public , détéfté
d'Agrippine , de Burrhus même;
tout cela fatisfait l'horreur vengereffe
du fpectateur ; il ne
voudroit point à ce prix du
Thrône & de la vie que le
Poëte a la févérité de laiffer à
Neron .
Il y a donc moyen de faire
périr le Héros vertueux dans le
Poëme Epique , fans bleffer la
morale ; la Tragédie citée , en
30 LE NOUVEAU
eft la preuve. Car je ne penfe
pas qu'il y ait d'homme affés
déraisonnable , pour prétendre ,
que le Poeme Epique foit par
fa nature refferré dans des limites
plus étroites que le Dramatique
.
La conduite que Dieu tient
à l'égard des hommes , ne nous
doit affecter d'aucun fcandale ;
fa juftice étend fes droits fur
nous au delà de cette vie : n'héfitez
donc point à donner dans
un Poeme , le fpectacle attendriffant
d'un homme vertueux
fuccombant fous les traits des .
méchants ; nous verferons des
pleurs fur fa mort , ces pleurs
même vous attefteront notre
amour pour lui ; le vice triomMERCURE.
31
phant fera l'objet de notre
excécration . Les meurs de votre
Poëme font bonnes ; le devoir
moral y eft parfaitement
rempli.
des
Par le mot de Maurs , on
entend quelquefois parler des
Ufages , des Coûtumes
Préjugés , qui varient chez les
différents peuples . Ainfi l'on
appelleroit fauffes , les moeurs
d'un Poëme , dans lequel un
Auteur auroit transferé aux Romains
, les Uſages , les Coûtumes
, le Culte religieux , & tous
les préjugez des Grees .
Le mot de Meurs , appliqué
finguliérement aux perſonnages
tu Poëme , n'eft autre chofe,
que les penchants habituels ,
32 LE NOUVEAU
& les fentiments , qui conftituent
le caractére du perfonnage.
Voilà à quoi fe réduit fa
doctrine du Poëme Epique,
Que dif-je ? nous n'avons pas
fait encore ? Il nous refte une
queftion importante à traiter.
Que penferoit de nous M
Dacier ? fi nous n'avions ofés
commettre à fon exemple notre
jugement fur la fin générale
du Poëme Epique ?
Me Dacier fait honneur à
ce genre d'Ouvrage , du feul
deffein de former les moeurs :
elle s'appuie de l'exemple des
Poëmes d'Homere , où elie
trouve une inftruction continue .
J'avoue humblement que je
ne
MERCURE.
33
ne vois rien de fi édifiant dans
les Poëmes d'Homere . Je ne
erois pas , à beaucoup près ,
qu'on
'on le trouvât bien de les
ériger en Ouvrages Moraux .
Mais , quand même l'Iliade
& l'Odiffée ne
pêcheroient pas
contre le devoir inoral , comme
nous l'avons prétendu , on n'en
devroit pas conclure ? que le
Poete ne fe fut propofé , que
la fin d'inftruire.
Racine n'a point bleffé , la
morale dans fes Tragédies ; je
vois bien des gens qui les envifagent
comme des Poëmes favorables
aux inours ; mais ils
ne font
pas pour cela honneur
à Racine , de ne s'être propofé
aucune autre fin que l'inftruc-
E
Fanvier 1717.
34 LE NOUVEA
tion . La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs : il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiffent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur.
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'infint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages ; dela ' vient
que l'attention aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale .
Je crois donc que
dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propoſent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'est - àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments.
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui .
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme fe fuit ,
pour ainsi dire , lui- même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueuſement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
MERCURE .
37
courage & de vertu , dans les
Poëmes & autres Ouvrages
tranfportent mon ame , & lui.
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné. J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E lij
34 LE NOUVEAU
1
tion. La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs: il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiflent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur .
>
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'inftint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages' ; dela ' vient
que l'attention' aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale.
9
Je crois donc que dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propofent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'eſt- àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
1
F
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui.
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme ſe fuit , fe
pour ainsi dire , lui - même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueufement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
74
1
MERCURE.
37
courage & de vertu , dans les
Poemes & autres Ouvrages,
tranſportent mon ame , & lui .
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné . J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis ,
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E iij
38 LE NOUVEAU
pourquoi l'on me fait plaifir ,
en excitant en moi la terreur,
& la compaffion ; fentiments
triftes , affections douloureuſes :
Par exemple , fi le Héros vertueux
fur qui j'ai épuifé mon admiration
, fe trouve en péril , je
tremble pour fes jours ; s'il fuccombe
au péril , je pleure fa
difgrace. Pourquoi éprouvai-je
une fecréte joye en verfant ces
pleurs fignes ordinaires de la
douleur. D'où vient cette confolation
intime , qui me rend délicieux
, le trouble que j'éprouve ?
Nous avons déja vû par la
réponse à la premiere Queftion ,
d'où viennent ces liens d'Amour
& de refpe & , qui m'attachent
à mon Héros . Nous ne
MERCURE. 39
faifons plus qu'un , lui & moi ...
mon orgueil m'engage dans
tous fes perils. Je me fuis trouvé
digne de courir avec lui la mê
me fortune . Ma terreur dans
nos communs dangers , eft foûtenue
de l'efpoir du triomphe ,
& du fentiment de mon propre
courage . Mais fi mon Héros
vient à périr , là je me fépare
de lui ; je verfe quelques pleurs
fur l'Amy que la mort m'enléve,
mais je m'apperçois en même
temps qu'elle m'a épargné : je
Compare le fort du Héros avee
le mien. Cette comparaifon
m'avertit , qu'il y a des hommes
moins heureux que moi .
Voilà la fource de cette confolation
fécrette , qui accompa
Eiiij
40 LE NOUVEAU
gne mes pleurs .
J'aurois quelque penchant à
parcourir tous les différents
ébranlements que notre ame reçoit
à l'occafiondes objets étrangers
& de les rappeller tous à
mon Hypotéle Métaphifique :
je me flate que ces détails auroient
quelque agrément , & je
céde à la tentation de donner un
jour à cela tout fon dévelopement
dans une Differtation particuliere.
Revenons à M. Dacier ; vous
prétendés , Madame , que la
fin du Poëme Epique , n'eft autre
que , le deffein de former les
moeurs :: pour être en droit d'attefter
cette vérité générale
vous croyés , qu'il vous fuffit
>
MERCURE.
41
de nous prouver , qu'Homérë
ne s'eft propofé , que cette vûe
dans l'Iliade & dans l'Odiffée.
Mais comment nous prouvezvous
, qu'Homere ne s'eft рго-
pofé dans fes Poëmes , que le
deffein d'inftruire ? Ecoutons.
Du tems d'Homere , les
Grecs étoient divifez enplu
fieurs Etats, independents les
uns des autres , & ces Etats
étoient fouvent obligez de fe
réünir contre un ennemi commun
. Homere pour leur prouver
la nécessité de demeurer
imagina la Fable géunis
>
nerale que voici.
42 LE NOUVEAU.
1
Deux Chefs d'une même
Armée, fe querellent , l'ennemi
commun profite de leur diffention
, remporte fur leur
parti de grands avantages. Les
deux Chefs fe raccommodent ,
étans réunis , ils chaffent
leur ennemi commun , & remportent
enfin la victoire.
Cette Fable , continuë M.
Dacier , eft générale , c'eſtà-
dire , qu'elle convient à tour
le monde , petits & grands ;
car les petits ne font pas moins
fujers que les grands , à voir
ruiner leurs affaires , ou par
و ا
MERCURE. 43
la colere , ou par la diffention :
Ils n'ont pas moins befoin de
ces leçons d'Homere , & ils
font aussi capables d'en profiter
; utilité qu'on ne sçauroit
tirer des actions particulieres :
En effet , qu'on faffe un Poeme
fur une action de Cefar,
de Pompée , ou d'Alcibiade
quel bien celapoura-t'il faire à
particulier ... Mais quoi-.
que la Fable foit générale , il
faut la rendre particuliere par
l'impofition des noms.
un
•
;
Par exemple , voici com
ment Homere rend fa Fable
44 LE NOUVEAU
particuliere... Il auroit pû la métrefous
le nom des fept Chefs ,
qui marcherent contre Thebes ...
Il la met fous le nom des
Heros , qui allérent conqué.
rir le Royaume de Priam .
Agamemnon & Achille font
les deux Chefs, qui fe querellent,
les Troyens profitent de leur
diffention, & font vainqueurs.
Agamemnon & Achilleſe réconcilient
, étans réunis ,
les Troyens font défaits.
> Je voudrois bien fçavoir
qui a revelé à Mde, Dacier ce
procédé fi fingulier d'Homére .
Il s'eft propofé , dit - elle , de
MERCURE. 45
réunir les Princes de la Gréce
divifez entr'eux ; cela pourroit
être abfolument; je ne trouverois
pas étrange , qu'on foupçonna
Homere , d'avoir conçû tout
fon Ouvrage pour cette fin politique
, mais il me paroît que
Mde Dacier n'eft pas fondée à
nous l'affirmer avec tant de
confiance puiſque nous ne
trouvons dans l'Iliade aucune
trace diftincte de ce deffein .
Nous n'y cherchons pas tant
de fineffes , nous autres bonnes
gens nous penfons que l'Auteur
a voulu feulement amuſer
les Grecs par le récit des exploits
guérriers de leurs Ayeux.
Il recueillit dans fon Poeme
tout ce que la tradition alors
46 LE NOUVEAU
confufe , lui pûtfournir fur lafameuſe
Guerre de Troye : il af
focia les faits Hiftoriques à des
fictions variées : il fit aux Héros
, agiffant dans fon Poëme ,
l'honneur de leur donner les
Dieux pour Alliés . Alliance
impie , qui avilliffoit ces mêmes
Dieux, en les rendant baffement
complices de la fureur , de l'injuftice
, de tous les excés de
l'une & de l'autre Armée . De là,
tant de miracles abfurdes &
puerils ; delà , ce bas merveilleux
, qui tout indigne qu'il eft,
d'un âge tel que le notre , étoit
trés propre à entraîner l'admiration
, & à furprendre la crédulité
d'un fiécle auffi fuperftitieux
, auffi ignorant , que l'éMERCURE
.
47
toit le fien . Nous ne femmes
donc point étonnés , que des
fiécles groffiers , ayent adoré
les Poemes d'Homere . Mais
nous ne concevons pas bien ,
comment dans ces derniers
temps , la premiere ébauche de
l'Art naiffant , eft encore l'objet
du culte d'un fi grand peu .
ple. Je dis du culte ; car Meffieurs
les Erudits ne veulent entrer
en aucune compofition
avec leur . Siécle ; ils adorent
tout indiftinctement dans Homere
les abfurdités les plus
groffieres ; les fictions les plus
fcandaleuſes , font pour eux
des Allégories faintes . Ils érigeroient
volontiers l'Iliade en
Catechifme moral .
48 LE NOUVEAU
Revenons donc à Mde Dacier,
vous prétendés , Madame , que
l'on ne peut pas tirer des actions
particulieres , le même
fruit moral,que pourroient donner
les actions générales Si
cette propofition étoit vraye ,
deviendroit votre chere
que
Iliade ? Car envain avés vous
fait l'Apologie de la Fable generale
de ce Poëme. Vous êtes
convenue , que cette Fable generale
devenoit particuliere
dans le Poëme appliqué à des
perfonnages déterminez ? Que
devient donc la morale de cette
Fable generalement conçûë ?
S'évanouit elle dans le Poëme
par la fatale impofition des
noms aux perfonnages ? Vous
MERCURE. ' 49
n'avez pas apperçeu cette conféquence
; mais nous allons
vous relever de cette'inattention.
Nous tirerons de péril la
pauvre Iliade , en vous prouvant
, par un exemple , que les
actions particulieres ,ne font pas
moins morales & inftructives
que les actions générales .
Si je voulois donner une leçon
de clemence à un homme
vindicatif , je lui citerois le
grand exemple d'Augufte , qui
pouvant faire périr juftement
le confpirateur Cinna , lui pardonne
fon attentat , & rachette
fon amour à force de bienfaits .
L'homme à qui je citerois cette
action particuliere d'Augufte
trouveroit t- il quelque obftacle
Fanvier 1717.
F
50
LE NOUVEAU
à fe l'appliquer ? Oui , fans dou
te , me dira Madame Dacier ;
fi vous voulez que l'action
l'inftruife , propofez - là géneralement
fans l'appliquer à Augufte.
Effayons donc.
Un homme pouvant juſtement
faire périr fon ennemi , lui pardonna
& racheta fon amour à
force de bienfaits .
Je m'en rapporte ici à M.
Dacier même. Je fuis bien perfuadé
que pour peu qu'elle y
faffe attention , elle fentira qué
ma leçon particuliere vaut bien
fa leçon génerale.
Nous dirons donc des actions
particulieres,comme des actions
génerales ; qu'elles inftruifent
allegoriquement ; c'est à dire ,
MERCURE.
par l'application que chacun
peut s'en faire à lui- même. Paf
fons à autre chofe.
Nous avons
prétendu que
l'action du Poëme Epique , confideré
dans l'efpece heroïque ,
devoit être illuftre & fe paffer
entre de grands Perfonnages.
Me Dacier eft d'accord avec
nous fur la qualité des Perfonnages
, mais elle n'accorde pas ,
que l'action du Poëme doive être
grande.... Il n'eft pas necef
faire que l'action du Poeme
Epique foir illuftre & importante
par elle-même , puifqu'au
contraire elle peut être fimple
commune
mais il faut
Fij
52 LE NOUVEAU
qu'elle le foitpar la qualité des
Perfonnages. Ausfi Horace at-
il dit aprés Ariftote : Res
gefta Regumque , Ducumque.
Cela eftfi vrai, que l'aétion
la plus éclatante d'un
fimple Bourgeois , ne pourra
jamais faire le fujet d'un Poeme
Epique ; & que l'action
la plus fimple d'un Roy
d'un General d'Armée le fera
toûjours avec fuccés.
>
Je veux bien convenir avec
Me Dacier que , l'action la plus
fimple d'un Roi , ou d'un General
d'Armée , peut faire le fujet d'un
Poëme Epique , mais je prends
MERCURE.
53
la liberté de douter que ce
Poëme fit une grande fortune.
Les grands noms n'intéreffent
guéres , s'ils font mariez à des
actions communes . J'ofe affûrer
au contraire , que fi vous faifiez
agir dans un Poëme un nom
ignoré, un Perfonnage fans titre ,
d'une maniére vraiment grande ;
bien-tôt fes actions illuftres le
groffiroient à votre imagination ;
bien-tôt vous verriez en lui un
Souverain digne du plus refpectueux
hommage .
Concluons donc , que les
perfonnages du Poëme héroïque
, doivent être illuftres ; mais
que fi l'on veut que le Poëme
plaife, les perfonnages y doivent
agir héroïquement . Le trait ciLE
NOUVEAU
14
té d'Horace , ne dit rien de
contraire à cette décifion .
Voyons maintenant de combien
nous fommes diftants de
la doctrine de Me Dacier , fur
le Poëme Epique : Elle le dé
finit comme nous avons vû.
Un difcours en Vers , inventépourformer
les moeurs ,
par des inftructions déguifees
fous l'allégorie d'une action
générale , des plus grands
perfonnages.
Nous avons fait voir d'abord,
que M. Dacier applique au
genre une définition , qui n'eft
recevable que pour une efpéce
particuliere . Nous avons fixé
cette définition à l'efpéce hé.
MERCURE.
SS
•
*་
roïque . Nous avons prétendu
que le deffein des Poëtes dans
ce genre d'Ouvrage , étoit moins
l'inftruction des Lecteurs , que
leur plaifir.
Nous avons expliqué comment
la Fable Epique peut être
utile aux moeurs , fans qu'on
doive en tenir grand compte
aux Poëtes , & leur faire honneur
du feul deffein d'inftruire.
Nous avons dit en quel fens
la Fable Epique inftruit allegoriquement
; & de notre explication
, il réfulte que ces
grands mots d'Inftructions déguifés
fous l'Allegorie , ne difent
rien de fi important , puifque
tout récit eft néceffairement
allégorique dans le même fens
ማ
56 LE NOUVEAU
1
que l'Iliade & l'Odiffée.
Nous avons prouvé par les
principes mêmes de Mc Dacier,
que l'action du Poëme Epique
n'eft point générale , mais par
ticuliere : Enfin, nous avons ofés
prétendre , qu'il ne fuffifoit pas
pour faire un bon Poëme héroïque
, qu'on y introduifit des
perfonnages illuftres , qu'il falloit
encore les faire agir héroïquement.
Que nous refte-.
t'il donc de la définition donnée
par Me Dacier , dont nous
n'ayons point parlé ? Je n'y vois
plus que ces mots .... C'est
un difcours en Vers.
Me Dacier eft ici un peu embarraffée
; car Ariftote a précendu
que le Poëme Epique fe
fert
MERCURE.
ST
fert du difcours en Vers ou en
Profe . Cette autorité arrache à
Ms Dacier l'aveu , que l'Iliade
&l'Odiffée ne ceffent pas d'être
des Poëmes Epiques dans fes
Traductions en Profe.
Mais l'expérience a prouvé ,
dit-elle , que les Vers lui conviennent
davantage , parce
qu'ils donnent plus de majesté
de grandeur , & qu'ils
fourniffent plus de reffources
que la Profe.
Eft- il bien vrai que les Vers
donnent plus de grandeur & de
majesté aux Poëmes ? leurs fourniffent
- ils en effet plus de ref-
Sources que la Profe Exami
nons un peu les avantages réels
Fanvier 1717 .
G
58 LE NOUVEAU
de l'un & de l'autre langage ,
& voyons fi la Profe vaincue
doit céder aux Vers fes droits
fur quelque genre .
Les Vers font diftinguez de
la Profe , par la fingularité des
nombres auxquels l'Art arbitraire
les a affujettis , & par la terminaifon
uniforme qui conftitue
la Rime. Ces nombres &
cette Rime donnent à la diction
un air contraint & bizarre , qui
loin de plaire à qui n'y feroit
pas habitué , lui cauferoit au
contraire un fentiment defagréable
, qu'il trouveroit moyen
de juftifier. A quoi bon , s'écriroit-
il à quoi bon cet art pénible
, qui fait perdre aux penfées
leur vérité & leur grace
;
MERCURE.
59
naturelles ? Depuis quand s'efton
avifé de faire plier la raifon
fous le joug d'un langage follement
mefuré ? ce qu'on peut
me dire avec élégance dans l'idiome
ordinaire , fans fe donner
beaucoup de peine ; pourquoi
me le préfenter dans un`
langage effrayant , qui porte avee
lui l'appareil du travail & de
l'affectation ? Le retour importun
de la Rime , la répétition
des mêmes nombres dans chacune
de vos frafes , me fatiguent
& m'ennuyent ; que pourrionsnous
répondre à ces reproches ?
Vous n'êtes pas accoûtumé,
Monfieur , à ce langage que vous
nommez bizarre ; lorfque vous
vous ferez familiarifé avec lui
Gij
Go LE NOUVEAU
Un
par la lecture des bons Poëtes ,
ce qu'il a de contraint & d'affeté
, difparoîtra pour vous.
jour vous vous plairez à marquer
cette folle meſure des Vers
en les prononçant fur des tons
plus foûtenus que la Profe ; vous
tiendrez grand compre au Poëte
d'avoir furmonté les difficultez
de cet Art même , pour lequel
vous marquez tant d'averfion &
de mépris .
Les Vers ne plaifent point par
eux-mêmes , il nous a fallu un
long commerce avec eux pour
n'être guéres choqué de leur
démarche affectée , de leur air
Contraint. Quelque- variées que
foient les chofes qu'ils nous
préfentent , nous fommes touMERCURE
. GI
jours un peu bleffés de les voir
paroître fous des fignes fi uniformes
: la répétition obſtinée
des mêmes nombres & des mêmes
terminaifons , eft encore
pour nous aujourd'hui une fource
d'ennui . Pourquoi néanmoins
les aimons- nous , ces Vers , avec
tant de défauts que nous leur
reconnoiffons
? Préparons notre
réponſe par un exemple.
Un Danfeur de corde ne
danfe pas , à beaucoup prés , fur
la corde , avec des mouvemens
auffi variez qu'il pourroit le faire
fur un vafte Théatre . Il eft renfermé
dans les bornes étroites
d'une ligne qu'il parcourt en
avant & en arriere , fans pouvoir
préfenter le front à fa droite & à
Giij
62 LE NOUVEAU
fa gauche ; l'attention qu'il eft
forcé de donner au péril de fon
Art , lui dérobe les graces libres
& enjoüées des bras & du vifage
: il a l'air inquiet & fouffrant;
cependant il plaît , il amuſe le
fpectateur. Ce n'eſt pas précifément
le Danfeur qu'on admire
ici ; on n'eft occupé que de la
difficulté qu'il furmonte , du
danger qu'il brave ; enforte que
fi la corde fufpenduë , ceffoit de
paroître dangereufement diftante
du plancher , le fpectacle
ne feroit plus fi interreffant :
notre homme pourroit encore
étonner par fon adreffe , mais il
perdroit le mérite du courage .
Appliquons ceci au Poëte . Il
nous plaît , quoique fouvent il
MERCURE. 63
1
nous parle avec moins d'élégance
que le Profateur . Nous nous
plaifons à le voir luter contre
les difficultez d'un art indu- .
ſtrieux & pénible . Il n'y a point
ici de péril comme dans l'exemple
propofé . C'eſt un ſpectacle
de pure induftrie ; ce reffort
fuffit à nous émouvoir . Quand
une penſée fe trouve à quelque
chofe prés , auffi bien exprimée
en Vers , qu'elle pourroit l'être
en Profe , on applaudit au fuccés
du Poëte ; on lui voue fon
indulgence ; on lui permet de
grimacer de tems à autres ; les
expreffions impropres font chez
lui de légeres fautes ; les conftruction's
inufitées deviennent
fes priviléges ; par Exemple.
Giiij
64 LE NOUVEAU
C'eft envain qu'au Parnaffe un teméraire,
Auteur.
Penfe de l'art des Vers atteindre la hauteur
La hauteur d'un art , voilà une
expreffion impropre , que la rime
ameine ici contre le gré de
M. Defpreaux ,
Ce fils que de fa flame il me donna pour
gage,
Helas je m'en fouviens , le jour que fon
courage.
C'eft la Rime qui fait préfent
à l'élégant Racine de cette
conftruction inufitée & violente,
il auroit fallu dire ...
Ce fils qu'il me donna pour
gage defa flame.
MERCURE.
65
Il eft bon de remarquer ,
qu'une expreffion n'eft élégante
en Vers , qu'autant qu'elle pourroit
être employée avec grace
dans la Profe ; le Profateur & le
Poëte ont un Dictionaire commun
.
Il ne faut pas juger de même
des conftructions . On a accordé
aux Poëtes le droit de les
varier un peu plus que ne fait
la Profe , comme dans les Vers
fuivants.
Du fein de la terre entrouverte ,
Chers inftruments de notre pérte ,
L'argent & l'or font arrachés ,
On les tire de ces abîmes ,
Od fage & prévoyant nos crimes,
La nature les a cachez.
66 LE NOUVEAU
M. de la Motte n'a pas excédé
ici les bornes du droit accordé
aux Vers ; néanmoins la
Profe nefe permettroit pas cette
conftruction ; voici comme elic
parleróit ...
L'argent && l'or chers inftruments
de notre perte , font
arrachez du fein de la terre ,
on les tire de ces abîmes ou la
nature fage
a cachez.
prévoyante les
Que les Poëtes ne tirent point
vanité de ce droit interdit à la
Profe Ce droit - même attefte
la mifere de leur art ; mifere , au
befoin de laquelle nous avons
:
MERCURE. 67
ac
été forcés de faire plier la Régle
Françoife , qui veut qu'on
foulage l'attention , par une conbftruction
aisée , qui préſente à
quelque chofe prés , les idées
dans leur ordre naturel .
S'il étoit poffible que les Vers
n'ufaffent jamais de cette liberté
, ils nen feroient que plus
parfaits . Quand j'en trouve une
fuite nombreufe , dont les conftructions
pourroient être adoptées
par la Profe , j'applaudis
au prodige .
On croit communément que
la Profe eft fubordonnée aux
Vers ; qu'il ne lui fiéd pas de
prendre certain effor ; quelle
doit être humble & retenuë ,
en traittant le même fujet fur
68 LE NOUVEAU
lequel les Vers parleroient impérieufement.
On s'imagine
que les fictions ingénieuſes , les
Figures hardies , les Images brillantes
, font l'apanage des Vers ,
que la Profe n'a pas même droit
à ces richeffes , préjugé le plus
déraisonnable , & peut être le
plus univerfel qui ait jamais obfédé
les Gens de Lettres . Me.
Dacier eft dans cette illufion
générale , lorfqu'elle nous dit ,
que les Vers donnent plus de
grandeur , & de majefte , qu'ils
fourniroient plus de refources
au Poëme , que la Profe.
Pour moi , j'ofe penfer , que
la Profe & les Vers , n'ont pár
eux- mêmes aucun ton déterminé
, & qu'ils le reçoivent des
MERCURE. 69
fujets différents , fur lefquels
ils s'exercent . Si vous voulés
traiter un fujet galant , demandés
à votre génie les graces ba
dines propres
à ce genre , des
images fimples , des idées naïyes.
Voulés - vous chanter une
action Heroïque , montés votre
génie au ton que demande
votre fujet ; vous nous parlerés
avec majefté ; vos fictions feront
nobles & hardies ; vos images
fomptueufes , vos figures
éclatantes ; ce n'est point de
l'Art des Vers , que vous empruntés
le droit de me parler
ici avec tant de fafte ; c'eſt
de la grandeur de l'action que
vous célébrés .
Feu M. de Fenelon nous a
70 LE NOUVEAU
donné en Profe les Avantures de
Telemaque . Ce Poëme devroit
avoir fait foupçonner aux Gens
de Lettres , que les Vers n'ont
aucunes richeffes , qui n'appartiennent
à la Profe ,
dont elle ne fçache uſer avec
fuccés .
82
L'orfque j'ai cité au préjugé
l'exemple du Telemaque François
, il m'a répondu , que ce
Poëme étoit écrit en Vers , à la
mefure & à la Rime prés . Que
me veut-on dire par . là ? finon
que la Profe eft en droit de
parler du même ton que les
Vers , & qu'elle n'en eft diftinguée
que par la meſure & par
la rime.
On voit par tout ce que je
MERCURE.
71
viens de dire , combien je fuis
éloigné de penfer avec M'Dacier
, que la Profe doive faire
aux Vers les honneurs du Poëme
Epique. Je foûtiens qu'elle a
droit fur tous genres d'Ouvrages
indiftinctement ; qu'elle
a feule l'ufage libre de toutes
les richeffes de l'efprit ; que
n'étant afſervie à aucun joug ,
elle ne trouve jamais d'obftacles
à exprimer ce que le génie
lui préfente ; elle n'eft jamais
forcée de rejetter les expreffions
propres & les tours uniques
que demande nt les idées fucceffives
& les fentiments variez
que fes fujets embraffent ,
Il n'en eft pas de même des
Vers ; leur afferviffement
à la
72 LE NOUVEAU
4
mefure & à la rime les force
fouvent à fubftituer aux expreffions
& aux tours propres , de
faux équivalents : une penfée.
fine , un fentiment vif , qui n'échaperoit
pas au Profateur maître
de fa diction , échape fouvent
au Verfificateur impuffant
à les exprimer.
Je crois done que l'Art des
Vers eft un Art frivole , que fi
les hommes étoient convenus de
le profcrire , non feulement
nous ne perdrions rien , mais
que nous gagnerions beaucoup.
Forcez de parler le langage di-
λté par la nature , nous traite.
rions tous les genres en Profe
avec d'autant plus de convenan
ge & de verité , que la varieté
dc
MERCURE.
73
L
de nos fignes répondroit mieux
à la varieté de nos fentimens &
de nos penſées ; avec d'autant
plus d'élégance , que nous ne
ferions jamais impuiffans à exprimer
ce que le génie nous
offriroit d'heureux ; avec d'autant
plus de clarté , que maîtres
de nos conftructions , nous pré
fenterions toûjours les idées
dans leur ordre naturel .
On pourroit ſoupçonner en
m'entendant parler , comme je
fais que , je n'ai pas grand commerce
avec les Vers ; & que
faute de cette habitude enchantereffe
dont j'ai parlé , je ne fuis
point la duppe de leurs graces
contraintes . J'avoue fincerement
ici que je fuis depuis long-
Fanvier 17 17.
3
H
74 LE NOUVEAU
temps dans l'illufion
la plus favorable
à l'Art que je condamne
; l'habitude
a fait fur moi , ce
qu'elle
fait fur tous les autres
hommes
je me plais à voir
lutter nos excellens
Poëtes
conleur
optre
les difficultez
que
pofent
la meſure
& la rime. Je
fuis frappé d'étonnement
toutes
les fois que je vois la raifon &
Les graces
dociles
plier fous le
joug
bizarre
; je ferois dans le
raviffement
, fi dans un long
Ouvrage
, le Poëte ne me laiffoit
rien défirer
de cette jufteffe,
de cet ordre , de cette clarté ,
cette élegance
dont la Profe eft
toûjours
comptable
. Je defire
l'impoffible
, me dirá- t - on ? à la
bonne
heure. Mais files Vers
de
MERCURE. 75
ne peuvent atteindre à la perfe
ation réelle de la Profe , pourquoi
ne me parle-t- on pas en
Profesi
Je ne me fuis point propofe
de faire un extrait complet de
la Preface de M Dacier fur
l'Odiffée ; j'ai voulu feulement
combattre les principes qu'elle
nous Y donne fur le Poëme
Epique. Heft bon d'avertir que
Mc. Dacier tient fa doctrine du
tque fi elle
grand Ariftote ,
étoit convaincuë dans ma Dif
fertation de quelques erreurs , il
ne faudroit point les mettre fur
le compte de fon jugement ,
elle eft dans l'habitude de recevoir
fans aucun examen tous les
Dogines de ce Docteur.
SUR
LE
POEME
EPIQUE
PAR - MONSIEUR L'ABBS DEPONS.
CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER
3 M
ADAME Dacier vient
de donner au Public la
traductionFrançoife de
POdiffée, foûtenue de remarques
Fanvier 1717.
B
2 LE NOUVEAU
utiles ; les unes hiftoriques , les
autres admiratives ; & le tout
du ton de fon Iliade . Je fuis
bien édifié de voir , que la révolte
des modernes conféderés
contre Homere , n'ait point
ébranle le courage de fa génereuſe
Interpréte ; elle fait tête
aux rebels dans une Préface ,
que fon parti regarde , comme
un chef- d'oeuvre dans le genre
Apologétique ; il ne faut pas s'imaginer
qu'elle fe faffe un devoir
d'y combattre aucune des
accufations , dont Mr l'Abbé
Terraffon a chargé le Chintre
d'Ilion ; ces accufations lui paroiffent
de nature à devoir tomber
d'elles - mêmes ; elle n'a
donc pas jugé à propos de les
MERCURE.
·3
relever : elle fait mieux , elle
les expie abondamment par les
loüanges les plus hautes , que
fon zele religieux prodigue à
l'offenfé dans tout le cours de
fa Préface .
Cette Préface eft diftribuée
en quatre parties . Dans la premiere
, aprés avoir tracé de fon
mieux, les régles du Poëme Epique
,
fuivant la Doctrine du
grand Ariftote , Madame Dacier
applique ces principes à nos
Romans & à nos Poëmes François
; de cette application il réfulte
, que nos Auteurs s'en font
écartez , d'où Madame Dacier
conclut , que nos Poëtes &
nos Romanciers ont méconnus
les régles du Poëme Epique
Bij
4 LE NOUVEAU
dictées par Ariftote .
Il me femble que Madame
Dacier fait ici une dépenfe affés
inutile . Elle fe fatigue à
prouver que nos Poëtes fe font
écartés de laDoctrine d'Ariftote.
Perfonne ne lui contefte ce fait ;
mais de ce fait même , elle en
conclut , un peu témérairement,
Ce me femble , que nos Poëtes
ont méconnus ces prétenduës
régles par eux violées . Madame
Dacier ne conçoit pas comment
un Poëte , qui auroit connu la
Poëtique d'Ariftote , auroit pû
ne pas fe laiffer entraîner au
charme de fes dogmes.
Mais examinons un peu ces
dogmes fi facrés pour Madame
Dacier. Comment nous défMERCURE.
ni- t'on le Poëme Epique ?
Le Poëme Epique , eſt un Difcours
entier en Vers , inventépour
former les maurs par des inftructions
déguisées fous Fallégorie
d'un action generale & des
plus grands perfonnages.
Voilà une définition appliquable
à une espéce particuliere
de Poëme Epique ; dans les vûës
de Madame Dacier , voilà l'Iliade
& l'Odiffée : mais ce n'eft
point là la définition du genre ,
enforte que tout Poëme , pour
être appellé Epique , doit avoir
la forme de' l'Iliade ou de l'Odiffée
, comme Madame Dacier
veut le penfer.
Poëme , eft un mot générique.
Il fe divife en deux eſpé6
LE NOUVEAU
ces l'une eft l'Epique , l'autre
le Dramatique .
Le Poëme Dramatique eft celui
dans lequel le Poete fait
parler les perfonnages de fon
action , fans leur prêter fon organe
comme relat ur. Telles
font les Piéces de Théatre , Comedies
, Tragédies , Eglogues
& autres Ouvrages en forme de
Dialogue.
Le Poëme Fpique , eft celui
dans lequel le Poëte eft relateur
de l'action ; tels font l'Iliade ,
la Pharfale , les Métamorphofes
, les Romans , les Eglogues &
indiftin &tement tous Ouvrages
dans lesquels le Poëte eft rela-
-teur.
Rendons cela fenfible à la faMERCURE.
7
c
veur des exemples . Les Eglogues
de Virgile font des Poëmes
, voilà le genre. Les unes
font Epiques , te les que fa
quatrième , où le Poëte eſt luimême
narrateur des merveilles
annoncées par la Sibille . Les
autres font Dramatiques , telles
que la troifiéme où des Bergers
fourniffent l'action par un dialogue
alternatif.
Cela étant bien entendu >
continuons , & difons que , de
même que le Poëme Dramatique
fe fubdivife en différentes
efpéces , qui confervent toujours
la dénomination générique
; il en eft de même du
Poëme pique.
Lorſque l'action du Poëme
8 LE NOUVE AU
Dramatique eft grande , & fe
paffe entre des hommes illuftres
, comme dans la Tragédie ;
on l'appelle Héroïque . Quand
l'action eft fimple & familiere
& fe paffe entre des Bergers
on l'apelle Paſtoral . Mais l'Eglogue
dialoguée , telle que la
troifiéme de Virgile , n'eft pas
moins un Poëme Dramatique ,
que la Tragédie d'Andromaque
.
Raifonnons de même du
Poëme Epique, & difons , que
la quatrié ne Eglogue de Virgile,
où le Poëte parle feul , n'eft
pas moins un Poëine Epique ,
que l'Iliade d'Homere , & que
ces deux Poëmes différent feu-
Tement , en ce que le dernier
cft
MERCURE.
eft dans l'efpéce Héroïque ;
l'autre dans l'efpéce Paſtorale .
Que ferons - nous à préfent
de la définition que Me Dacier
nous offre du Poëme Epique 2
Commençons par lui dire , que
cette définition n'eſt pas recevable
pour le Poëme Epique en
general ; nous verrons dans la
fuite , fi nous la devons adopter
pour l'efpéce de Poëme
Epique que nous venons d'appeller
Héroïque .
Les Erudits font comme les
Médecins , ils ont un idiome
incommunicable au vulgaire ,
ce qu'ils feroient aifément
comprendre en ufant des expreffions
reçûës , ils le rendent
in- intelligible par l'employ de
Fanvier 1717.
C
10 LE NOUVEAU
termes ignorés , qui ont euxmêmes
befoin d'être définis .
Qui ne croiroit, en entendant
la définition que Mde . Dacier
nous donne du Poëme Epique ,
qu'il y a d'importans myfteres
renfermez dans ces grands
mots , d'Inftructions déguisées
Sous l'allégorie d'une action génerale
, & desplus grands perfonnages
; furtout ce mot , d'Action
générale , èft bien embarraſſant
pour qui n'en a pas la clef;
nous allons voir à quoi tout
cela fe réduit , dépouillé de
fon fafte ténébreux
Parlons la langue que tout
le monde entend ; les matieres
que nous traitons ici , ne méritent
pas l'honneur du myftere .
MEECURE.
Il s'agit de fçavoir ce que
c'eft qu'un Poëme Epique Hé.
roïque ; un exemple va nous
en déveloper tout le Dogme :-
Feignons donc un Poëme dans
ce genre , en fuivant le procédé
de M. Racine.
Titus devenu maître d'époufer
Berenice , après la mort de
Vefpafien , fe fépare d'elle , &
facrifie le plus violent amour
à l'honneur de fon Trône , &
au refpect qu'il doit aux Romains.
Cette action de Titus me
frappe en grand ; j'en fais le
fujet de mon Poëme.
Ce fujer une fois choifi ; fi
l'on me demande dans quelle
efpéce fera mon Poëme Epi-
Cij
12 LE NOUVEAU
que ; je réponds qu'il fera dans
l'efpéce Héroïque , parce que
l'action par moi choifie , eft
grande , & qu'elle fe paffe
entre des perfonnes illuftres .
Je n'ai encore que le fujet
je veux donner à mon
Poëme une certaine étenduë .
J'imagine un tiffu ingénieux
d'événemens
, & de motifs qui
conduisent nos Amans à la féparation
douloureufe
& magnanime
, qui est mon objet : Ce
tiffu ingénieux eft appellé la
Fable du Poeme ; faifons notre
Fable : La voici .
du Dans les derniers temps
Regne de Vefpafien , Titus
fon fils devint éperdument
amoureux de Berenice Reipe
MERCURE.
13
de Paleſtine . Il n'oſa fe flater
que fon pere pût agréer qu'il
époufa cette Reine , tant un
pareil Hymenée étoit au- deffous
de l'héritier del'EmpireRomain;
il dulumula donc les conſeils
que lui donnoit fa paffion ; mais
Vefpafien étant mort , Titus fe
vit maître d'affocier fonAmante
à l'Empire..
Il employa les premiers jours
de fon Régne à méditer dans
la retraite , fur les devoirs attachez
au rang fupréme ; il s'en-
Alama de la paffion d'être un
jour les délices du genre humain.
Que deviendra Berenice ?
Vefpafien n'est plus , mais Titus
eft Empereur : La haine
vouée par les Romains au Sang
C iij
'4
LE NOUVEAU
des Rois , l'orgueil du Trône
des Céfars. Voilà de plus grands
obftacles.
Tandis qu'une foule idolatre
flate les voeux de Berenice ;
tandis que de lâches Courtifans
prévoyans fa grandeur
prochaine , viennent briguer fa
faveur; Titus s'arme contr'elle ,
des confeils d'un ami généreux ,
qui lui repréfente combien fon
alliance avec Berenice feroit
détestée de tout l'Empire ; il
lui met fous les yeux cette Loi .
inviolable , qui deffend aux
Romains toute alliance avec les
Rois : Il lui fait fentir enfin
ombien il lui feroit honteux
l'enfreindre la plus facrée des
oix Romaines , en montant
MERCURE.
35
au Trône d'où il doit les faire
respecter .
Titus affermi par ces Confeils
, fe détermine à voir Berenice
, pour rompre avec elle
tous engagemens & l'écarter
de la Cour.
L'Amante infortunée , qui
n'a rien foupçonné du coup
qui la menace , voyant paroître
Titus , le prévient par les empreffemens
les plus vifs ; les
larmes de joye qu'elle répand
à fa vûë, défarment fon courage.
Titus déconcerté foûpire ; il
attache fes yeux éperdus fur
la Reine , & n'a pas la force
de parler ; elle lui demande
avec les démonftrations les plus
endres , qu'elle eſt la cauſe
C iiij
16 LE NOUVEAU
de
de fon trouble ; Titus percé de
douleur , quitte Berenice & fe
retire dans fon Appartement .
L'ami généreux de Titus
lui pardonne un torrent
Jarmes , qu'il verfe fur le fort
de fa chere Berenice ; il doit
cette indulgence à l'Amant ,
mais il eft comptable à l'Empereur
d'un autre hommage ;
bientôt il allume dans l'ame
Héroïque de Titus , une paffion
plus délicieuſe encore que celle
qu'il fe propofe d'éteindre ; il
l'occupe du fpectacle raviffant
du monde entier , béniſſant le
Ciel , de lui avoir donné un
maître felon les voeux .
Titus a reprit tout fon courage
, mais il ne veut plus le
MERCURE. 17
commettre au danger où il a
fuccombé ; il charge fon Ami
d'annoncer la fatalle nouvelle
à Berenice .
Depuis que Titus l'a quittée ,
elle n'a pas ceffé de gémir ,
quoiqu'elle ne foupçonna rien
encore des deffeins de l'Empereur
; enfin l'Ami de Titus lui
révéle l'affreux myftere , & lui
dicte l'ordre funefte de quitter
la Cour.
La Reine demeure quelque
temps immobile , & comme infenfible
à ce récit . La douleur
qui la pénétre jufques au fonds
de l'ame , tarde quelque temps à
éclater au dehors : elle charge
froidement l'Ami de Titus d'affûrer
l'ingrat , qu'elle fçaura
8 LE NOUVEAU
obeïr à fes ordres .
Bien -tôt le Palais retentit
des cris funébres de la Reine
défefpérée ; on cft occupé à lui
êter les moyens de s'arracher
Titus frapé à mort, la vie • ·
& ne pouvant foûtenir le défelpoir
de fa chere Berenice
vient la trouver , & après avoir
effuyé les reproches les plus
pénétrans , il lui déclare qu'elle
ne doit plus penfer à fon Hymenée
, parce qu'il eft incompatible
avec l'Empire : Il ajoure
qu'il ne fera pas affés lâche
pour quitter le rang fupréme , &
pour la fuivre dans la Paleſtine ;
qu'elle rougiroit elle - même de
l'indignité de fon Efclave , que
tout ce qu'il peut faire pour
C
MERCURE. 19
elle , fans fe deshonnorer ,
c'eft de mourir , qu'il eft réfolu
de verfer fon fang à fes yeux ,
fi elle ne lui promet pas de
refpecter les propres jours , fi
elle ne fe fent pas le courage
de commander à ce défeſpoir
dont il nepeut foûtenir l'image.
Berenice qui croyoit Titus infidéle
, s'apperçoit qu'elle er
eft violemment aimée ; cela
fuffic pour calmer les douleurs ,
elle admire la haute vertu du
jeune Empereur. La gloite de
Céfar lui devient chere ; elle
s'arme de tout fon courage ;
fait taire fon amour , & fe retire
dans fes Etats.
Voilà la Fable de notre Poëme
:On voit donc ce que j'ai
20 LE NOUVEAU
voulu dire , lorfque je l'ai définie.
Le tiffu ingénieux des événements
, & des motifs qui conduifent
à l'action que le Poëte
s'eft proposé de célébrer . 1
Cette Fable que nous venons
de propofer pour exemple , eft
des plus fimples ; je l'ai choi
fie telle exprés , parce que la
propofant plus compofée , elle
nous auroit mené stropy loin.
Mais toute fimple qu'eft celleci
, on pourroit la rendre impléxe
, par
fodes .
le moyen des Epi-
J
Un Epiſode eft la partie d'une
Fable impléxe , qui fe lie heu.
reufement à l'action principale
du Poëme ; mais qui n'y eſt pas
abfolument néceffaire . Tel eft
MERCURE
. 21
l'Epiſode d'Antiochus
Roy de
Comagene, queM Racine introduit
dans fa Tragédie de Titus .
Nous l'avons ob nis dans notre
Fable , qui marche à fa fin ſans
fon fecours .
Les Epiſodes font d'une
grande reffource dans les Poëmes
, foit Epiques , foit Dramatiques
; mais il faut prendre
garde , qu'ils ne détournent
point trop l'attention voüée à
l'action principale ; car alors
ils opérent ce qu'on appelle duplicité
d'action & d'interêt .
Parlons à préfent des Carac
téres , des Sentiments , & des
Moeurs du Poëme . Les Docteurs
Litteraires , qui ont pris
Leut Licence chez Ariftote , y
22 LE NOUVEAU
trouvent de grands myſtéres ;
ils fe tourmentent fort , fouvent
même en vain , pour les
développer dans l'Idiome confus
de leur maître ; il n'y a pourtant
rien dans tout cela de fi
merveilleux. Continuons à parler
notre Langue.
Caractères dans le Poëme .
Les actions que l'on fait faire
à un perfonnage ; les motifs
qu'on donne à fes actions
les fentiments qu'on lui préte ,
en le faifant parler : tout cela
réüni , conftituë fon caractére
dans le Poëme. Par exemple ,
L'action de renvoyer Berenice
dans les Etats , la pouvant éle
MERCURE.
23
ver à l'Empire , n'eſt pas préci
fément ce qui caractérife Titus
dans notre Fable : il faut aller
chercher les motifs de cette
action , & les fentiments généreux
qu'il oppofe aux confeils
du plus violent Amour. Si nous
avions fuppofé la paffion de
Titus refroidie au moment
qu'il renvoye Berenice , il n'y
auroit eu rien d'extraordinaire
dans fon action , fi d'autre part ,
en lui laiffant la paffion la plus
violente , nous lui avions fait
chaffer Berenice par un motif
bas ou déraisonnable , nous refuferions
encore notre admiration
à un acte de courage
que la raifon ne pouroit adopter.
Nous avons donc donné à
24 LE NOUVEAU
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Anour
que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
: Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte
' est autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foit
moins favorable aux moeurs ,que
celui dont nous avons tracé l'e-
-xémple , il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Tadmiration & Famour , lorfque
fes perfonnages vicieux fe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717.
Ꭰ .
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
Le bon Homere que le peuple
érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
Achile après avoir tué
Hector , l'attache à fon Char .
圈
i quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eſt un Tigre barbares
MERCURE. 27
>
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds
Quidefa mainfanglanie, àſonCharfont liés .
La téte indignement trainoit dans la pouſſiere:
Sleil à tantd'horreur , prêtes - tu ta lumiere
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le comde
la vertu & du courage
pte
d'Achile le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector.
>
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
24
LE
NOUVEAU
6
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Ainour
que que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte ,
' eft autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foir
anoins favorable aux moeurs, que
celuidont nous avons tracé l'e-
-xémples il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Fadmiration
& Famour , lorf- •
que fes perfonnages
vicieux ſe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717 .
Ꭰ .
م ت
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
peu- Le bon Homere que le
ple érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
$
tué
Achile après avoir
Hector , l'attache à fon Char .
I quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eft un Tigre barbares
MERCURE. 27
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds ,
Quide fa main fanglan: e, àſonChar ſont liés .
La téte indignement trainoit dans lapoufiere:
Sleil à tant d'horreur , prétes-tu ta lumiere ;
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le compte
de la vertu & du courage
d'Achile
, le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector .
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
28 LE NOUVEAU
M. de la Motte , de vouloir réformer
la Morale des tems Héroïques
.
Ön étend communement au
delà de ces bornes , le devoir
moral des Poëtes , foit Epiques,
foit Dramatiques ; on veut
qu'ils difpofent leurs Fables ,
de maniere , que les perfonnages
vicieux de leurs Poëmes
fuccombent au gré de la haine
générale ; j'aime les Fables de
ce genre. Je me garderai pourtant
bien de foufcrire au fentiment
de ceux qui réprouvent
toute Fable , dans laquelle le
Héros vertueux feroit opprimé.
La Tragédie de Britannicus eft
de ce genre : la vertu y fuccombe
on verfe des pleurs fur
MERCURE. 29
un Prince digne d'un meilleur
fort , mais le fpectateur ne foupçonne
pas que le vice triomphe.
L'état où M. Racine repréſente
Neron après fon crime , déchiré
de remords , voulant attenter
fur fa propre vie , invefti
de la haine public , détéfté
d'Agrippine , de Burrhus même;
tout cela fatisfait l'horreur vengereffe
du fpectateur ; il ne
voudroit point à ce prix du
Thrône & de la vie que le
Poëte a la févérité de laiffer à
Neron .
Il y a donc moyen de faire
périr le Héros vertueux dans le
Poëme Epique , fans bleffer la
morale ; la Tragédie citée , en
30 LE NOUVEAU
eft la preuve. Car je ne penfe
pas qu'il y ait d'homme affés
déraisonnable , pour prétendre ,
que le Poeme Epique foit par
fa nature refferré dans des limites
plus étroites que le Dramatique
.
La conduite que Dieu tient
à l'égard des hommes , ne nous
doit affecter d'aucun fcandale ;
fa juftice étend fes droits fur
nous au delà de cette vie : n'héfitez
donc point à donner dans
un Poeme , le fpectacle attendriffant
d'un homme vertueux
fuccombant fous les traits des .
méchants ; nous verferons des
pleurs fur fa mort , ces pleurs
même vous attefteront notre
amour pour lui ; le vice triomMERCURE.
31
phant fera l'objet de notre
excécration . Les meurs de votre
Poëme font bonnes ; le devoir
moral y eft parfaitement
rempli.
des
Par le mot de Maurs , on
entend quelquefois parler des
Ufages , des Coûtumes
Préjugés , qui varient chez les
différents peuples . Ainfi l'on
appelleroit fauffes , les moeurs
d'un Poëme , dans lequel un
Auteur auroit transferé aux Romains
, les Uſages , les Coûtumes
, le Culte religieux , & tous
les préjugez des Grees .
Le mot de Meurs , appliqué
finguliérement aux perſonnages
tu Poëme , n'eft autre chofe,
que les penchants habituels ,
32 LE NOUVEAU
& les fentiments , qui conftituent
le caractére du perfonnage.
Voilà à quoi fe réduit fa
doctrine du Poëme Epique,
Que dif-je ? nous n'avons pas
fait encore ? Il nous refte une
queftion importante à traiter.
Que penferoit de nous M
Dacier ? fi nous n'avions ofés
commettre à fon exemple notre
jugement fur la fin générale
du Poëme Epique ?
Me Dacier fait honneur à
ce genre d'Ouvrage , du feul
deffein de former les moeurs :
elle s'appuie de l'exemple des
Poëmes d'Homere , où elie
trouve une inftruction continue .
J'avoue humblement que je
ne
MERCURE.
33
ne vois rien de fi édifiant dans
les Poëmes d'Homere . Je ne
erois pas , à beaucoup près ,
qu'on
'on le trouvât bien de les
ériger en Ouvrages Moraux .
Mais , quand même l'Iliade
& l'Odiffée ne
pêcheroient pas
contre le devoir inoral , comme
nous l'avons prétendu , on n'en
devroit pas conclure ? que le
Poete ne fe fut propofé , que
la fin d'inftruire.
Racine n'a point bleffé , la
morale dans fes Tragédies ; je
vois bien des gens qui les envifagent
comme des Poëmes favorables
aux inours ; mais ils
ne font
pas pour cela honneur
à Racine , de ne s'être propofé
aucune autre fin que l'inftruc-
E
Fanvier 1717.
34 LE NOUVEA
tion . La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs : il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiffent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur.
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'infint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages ; dela ' vient
que l'attention aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale .
Je crois donc que
dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propoſent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'est - àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments.
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui .
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme fe fuit ,
pour ainsi dire , lui- même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueuſement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
MERCURE .
37
courage & de vertu , dans les
Poëmes & autres Ouvrages
tranfportent mon ame , & lui.
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné. J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E lij
34 LE NOUVEAU
1
tion. La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs: il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiflent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur .
>
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'inftint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages' ; dela ' vient
que l'attention' aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale.
9
Je crois donc que dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propofent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'eſt- àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
1
F
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui.
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme ſe fuit , fe
pour ainsi dire , lui - même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueufement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
74
1
MERCURE.
37
courage & de vertu , dans les
Poemes & autres Ouvrages,
tranſportent mon ame , & lui .
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné . J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis ,
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E iij
38 LE NOUVEAU
pourquoi l'on me fait plaifir ,
en excitant en moi la terreur,
& la compaffion ; fentiments
triftes , affections douloureuſes :
Par exemple , fi le Héros vertueux
fur qui j'ai épuifé mon admiration
, fe trouve en péril , je
tremble pour fes jours ; s'il fuccombe
au péril , je pleure fa
difgrace. Pourquoi éprouvai-je
une fecréte joye en verfant ces
pleurs fignes ordinaires de la
douleur. D'où vient cette confolation
intime , qui me rend délicieux
, le trouble que j'éprouve ?
Nous avons déja vû par la
réponse à la premiere Queftion ,
d'où viennent ces liens d'Amour
& de refpe & , qui m'attachent
à mon Héros . Nous ne
MERCURE. 39
faifons plus qu'un , lui & moi ...
mon orgueil m'engage dans
tous fes perils. Je me fuis trouvé
digne de courir avec lui la mê
me fortune . Ma terreur dans
nos communs dangers , eft foûtenue
de l'efpoir du triomphe ,
& du fentiment de mon propre
courage . Mais fi mon Héros
vient à périr , là je me fépare
de lui ; je verfe quelques pleurs
fur l'Amy que la mort m'enléve,
mais je m'apperçois en même
temps qu'elle m'a épargné : je
Compare le fort du Héros avee
le mien. Cette comparaifon
m'avertit , qu'il y a des hommes
moins heureux que moi .
Voilà la fource de cette confolation
fécrette , qui accompa
Eiiij
40 LE NOUVEAU
gne mes pleurs .
J'aurois quelque penchant à
parcourir tous les différents
ébranlements que notre ame reçoit
à l'occafiondes objets étrangers
& de les rappeller tous à
mon Hypotéle Métaphifique :
je me flate que ces détails auroient
quelque agrément , & je
céde à la tentation de donner un
jour à cela tout fon dévelopement
dans une Differtation particuliere.
Revenons à M. Dacier ; vous
prétendés , Madame , que la
fin du Poëme Epique , n'eft autre
que , le deffein de former les
moeurs :: pour être en droit d'attefter
cette vérité générale
vous croyés , qu'il vous fuffit
>
MERCURE.
41
de nous prouver , qu'Homérë
ne s'eft propofé , que cette vûe
dans l'Iliade & dans l'Odiffée.
Mais comment nous prouvezvous
, qu'Homere ne s'eft рго-
pofé dans fes Poëmes , que le
deffein d'inftruire ? Ecoutons.
Du tems d'Homere , les
Grecs étoient divifez enplu
fieurs Etats, independents les
uns des autres , & ces Etats
étoient fouvent obligez de fe
réünir contre un ennemi commun
. Homere pour leur prouver
la nécessité de demeurer
imagina la Fable géunis
>
nerale que voici.
42 LE NOUVEAU.
1
Deux Chefs d'une même
Armée, fe querellent , l'ennemi
commun profite de leur diffention
, remporte fur leur
parti de grands avantages. Les
deux Chefs fe raccommodent ,
étans réunis , ils chaffent
leur ennemi commun , & remportent
enfin la victoire.
Cette Fable , continuë M.
Dacier , eft générale , c'eſtà-
dire , qu'elle convient à tour
le monde , petits & grands ;
car les petits ne font pas moins
fujers que les grands , à voir
ruiner leurs affaires , ou par
و ا
MERCURE. 43
la colere , ou par la diffention :
Ils n'ont pas moins befoin de
ces leçons d'Homere , & ils
font aussi capables d'en profiter
; utilité qu'on ne sçauroit
tirer des actions particulieres :
En effet , qu'on faffe un Poeme
fur une action de Cefar,
de Pompée , ou d'Alcibiade
quel bien celapoura-t'il faire à
particulier ... Mais quoi-.
que la Fable foit générale , il
faut la rendre particuliere par
l'impofition des noms.
un
•
;
Par exemple , voici com
ment Homere rend fa Fable
44 LE NOUVEAU
particuliere... Il auroit pû la métrefous
le nom des fept Chefs ,
qui marcherent contre Thebes ...
Il la met fous le nom des
Heros , qui allérent conqué.
rir le Royaume de Priam .
Agamemnon & Achille font
les deux Chefs, qui fe querellent,
les Troyens profitent de leur
diffention, & font vainqueurs.
Agamemnon & Achilleſe réconcilient
, étans réunis ,
les Troyens font défaits.
> Je voudrois bien fçavoir
qui a revelé à Mde, Dacier ce
procédé fi fingulier d'Homére .
Il s'eft propofé , dit - elle , de
MERCURE. 45
réunir les Princes de la Gréce
divifez entr'eux ; cela pourroit
être abfolument; je ne trouverois
pas étrange , qu'on foupçonna
Homere , d'avoir conçû tout
fon Ouvrage pour cette fin politique
, mais il me paroît que
Mde Dacier n'eft pas fondée à
nous l'affirmer avec tant de
confiance puiſque nous ne
trouvons dans l'Iliade aucune
trace diftincte de ce deffein .
Nous n'y cherchons pas tant
de fineffes , nous autres bonnes
gens nous penfons que l'Auteur
a voulu feulement amuſer
les Grecs par le récit des exploits
guérriers de leurs Ayeux.
Il recueillit dans fon Poeme
tout ce que la tradition alors
46 LE NOUVEAU
confufe , lui pûtfournir fur lafameuſe
Guerre de Troye : il af
focia les faits Hiftoriques à des
fictions variées : il fit aux Héros
, agiffant dans fon Poëme ,
l'honneur de leur donner les
Dieux pour Alliés . Alliance
impie , qui avilliffoit ces mêmes
Dieux, en les rendant baffement
complices de la fureur , de l'injuftice
, de tous les excés de
l'une & de l'autre Armée . De là,
tant de miracles abfurdes &
puerils ; delà , ce bas merveilleux
, qui tout indigne qu'il eft,
d'un âge tel que le notre , étoit
trés propre à entraîner l'admiration
, & à furprendre la crédulité
d'un fiécle auffi fuperftitieux
, auffi ignorant , que l'éMERCURE
.
47
toit le fien . Nous ne femmes
donc point étonnés , que des
fiécles groffiers , ayent adoré
les Poemes d'Homere . Mais
nous ne concevons pas bien ,
comment dans ces derniers
temps , la premiere ébauche de
l'Art naiffant , eft encore l'objet
du culte d'un fi grand peu .
ple. Je dis du culte ; car Meffieurs
les Erudits ne veulent entrer
en aucune compofition
avec leur . Siécle ; ils adorent
tout indiftinctement dans Homere
les abfurdités les plus
groffieres ; les fictions les plus
fcandaleuſes , font pour eux
des Allégories faintes . Ils érigeroient
volontiers l'Iliade en
Catechifme moral .
48 LE NOUVEAU
Revenons donc à Mde Dacier,
vous prétendés , Madame , que
l'on ne peut pas tirer des actions
particulieres , le même
fruit moral,que pourroient donner
les actions générales Si
cette propofition étoit vraye ,
deviendroit votre chere
que
Iliade ? Car envain avés vous
fait l'Apologie de la Fable generale
de ce Poëme. Vous êtes
convenue , que cette Fable generale
devenoit particuliere
dans le Poëme appliqué à des
perfonnages déterminez ? Que
devient donc la morale de cette
Fable generalement conçûë ?
S'évanouit elle dans le Poëme
par la fatale impofition des
noms aux perfonnages ? Vous
MERCURE. ' 49
n'avez pas apperçeu cette conféquence
; mais nous allons
vous relever de cette'inattention.
Nous tirerons de péril la
pauvre Iliade , en vous prouvant
, par un exemple , que les
actions particulieres ,ne font pas
moins morales & inftructives
que les actions générales .
Si je voulois donner une leçon
de clemence à un homme
vindicatif , je lui citerois le
grand exemple d'Augufte , qui
pouvant faire périr juftement
le confpirateur Cinna , lui pardonne
fon attentat , & rachette
fon amour à force de bienfaits .
L'homme à qui je citerois cette
action particuliere d'Augufte
trouveroit t- il quelque obftacle
Fanvier 1717.
F
50
LE NOUVEAU
à fe l'appliquer ? Oui , fans dou
te , me dira Madame Dacier ;
fi vous voulez que l'action
l'inftruife , propofez - là géneralement
fans l'appliquer à Augufte.
Effayons donc.
Un homme pouvant juſtement
faire périr fon ennemi , lui pardonna
& racheta fon amour à
force de bienfaits .
Je m'en rapporte ici à M.
Dacier même. Je fuis bien perfuadé
que pour peu qu'elle y
faffe attention , elle fentira qué
ma leçon particuliere vaut bien
fa leçon génerale.
Nous dirons donc des actions
particulieres,comme des actions
génerales ; qu'elles inftruifent
allegoriquement ; c'est à dire ,
MERCURE.
par l'application que chacun
peut s'en faire à lui- même. Paf
fons à autre chofe.
Nous avons
prétendu que
l'action du Poëme Epique , confideré
dans l'efpece heroïque ,
devoit être illuftre & fe paffer
entre de grands Perfonnages.
Me Dacier eft d'accord avec
nous fur la qualité des Perfonnages
, mais elle n'accorde pas ,
que l'action du Poëme doive être
grande.... Il n'eft pas necef
faire que l'action du Poeme
Epique foir illuftre & importante
par elle-même , puifqu'au
contraire elle peut être fimple
commune
mais il faut
Fij
52 LE NOUVEAU
qu'elle le foitpar la qualité des
Perfonnages. Ausfi Horace at-
il dit aprés Ariftote : Res
gefta Regumque , Ducumque.
Cela eftfi vrai, que l'aétion
la plus éclatante d'un
fimple Bourgeois , ne pourra
jamais faire le fujet d'un Poeme
Epique ; & que l'action
la plus fimple d'un Roy
d'un General d'Armée le fera
toûjours avec fuccés.
>
Je veux bien convenir avec
Me Dacier que , l'action la plus
fimple d'un Roi , ou d'un General
d'Armée , peut faire le fujet d'un
Poëme Epique , mais je prends
MERCURE.
53
la liberté de douter que ce
Poëme fit une grande fortune.
Les grands noms n'intéreffent
guéres , s'ils font mariez à des
actions communes . J'ofe affûrer
au contraire , que fi vous faifiez
agir dans un Poëme un nom
ignoré, un Perfonnage fans titre ,
d'une maniére vraiment grande ;
bien-tôt fes actions illuftres le
groffiroient à votre imagination ;
bien-tôt vous verriez en lui un
Souverain digne du plus refpectueux
hommage .
Concluons donc , que les
perfonnages du Poëme héroïque
, doivent être illuftres ; mais
que fi l'on veut que le Poëme
plaife, les perfonnages y doivent
agir héroïquement . Le trait ciLE
NOUVEAU
14
té d'Horace , ne dit rien de
contraire à cette décifion .
Voyons maintenant de combien
nous fommes diftants de
la doctrine de Me Dacier , fur
le Poëme Epique : Elle le dé
finit comme nous avons vû.
Un difcours en Vers , inventépourformer
les moeurs ,
par des inftructions déguifees
fous l'allégorie d'une action
générale , des plus grands
perfonnages.
Nous avons fait voir d'abord,
que M. Dacier applique au
genre une définition , qui n'eft
recevable que pour une efpéce
particuliere . Nous avons fixé
cette définition à l'efpéce hé.
MERCURE.
SS
•
*་
roïque . Nous avons prétendu
que le deffein des Poëtes dans
ce genre d'Ouvrage , étoit moins
l'inftruction des Lecteurs , que
leur plaifir.
Nous avons expliqué comment
la Fable Epique peut être
utile aux moeurs , fans qu'on
doive en tenir grand compte
aux Poëtes , & leur faire honneur
du feul deffein d'inftruire.
Nous avons dit en quel fens
la Fable Epique inftruit allegoriquement
; & de notre explication
, il réfulte que ces
grands mots d'Inftructions déguifés
fous l'Allegorie , ne difent
rien de fi important , puifque
tout récit eft néceffairement
allégorique dans le même fens
ማ
56 LE NOUVEAU
1
que l'Iliade & l'Odiffée.
Nous avons prouvé par les
principes mêmes de Mc Dacier,
que l'action du Poëme Epique
n'eft point générale , mais par
ticuliere : Enfin, nous avons ofés
prétendre , qu'il ne fuffifoit pas
pour faire un bon Poëme héroïque
, qu'on y introduifit des
perfonnages illuftres , qu'il falloit
encore les faire agir héroïquement.
Que nous refte-.
t'il donc de la définition donnée
par Me Dacier , dont nous
n'ayons point parlé ? Je n'y vois
plus que ces mots .... C'est
un difcours en Vers.
Me Dacier eft ici un peu embarraffée
; car Ariftote a précendu
que le Poëme Epique fe
fert
MERCURE.
ST
fert du difcours en Vers ou en
Profe . Cette autorité arrache à
Ms Dacier l'aveu , que l'Iliade
&l'Odiffée ne ceffent pas d'être
des Poëmes Epiques dans fes
Traductions en Profe.
Mais l'expérience a prouvé ,
dit-elle , que les Vers lui conviennent
davantage , parce
qu'ils donnent plus de majesté
de grandeur , & qu'ils
fourniffent plus de reffources
que la Profe.
Eft- il bien vrai que les Vers
donnent plus de grandeur & de
majesté aux Poëmes ? leurs fourniffent
- ils en effet plus de ref-
Sources que la Profe Exami
nons un peu les avantages réels
Fanvier 1717 .
G
58 LE NOUVEAU
de l'un & de l'autre langage ,
& voyons fi la Profe vaincue
doit céder aux Vers fes droits
fur quelque genre .
Les Vers font diftinguez de
la Profe , par la fingularité des
nombres auxquels l'Art arbitraire
les a affujettis , & par la terminaifon
uniforme qui conftitue
la Rime. Ces nombres &
cette Rime donnent à la diction
un air contraint & bizarre , qui
loin de plaire à qui n'y feroit
pas habitué , lui cauferoit au
contraire un fentiment defagréable
, qu'il trouveroit moyen
de juftifier. A quoi bon , s'écriroit-
il à quoi bon cet art pénible
, qui fait perdre aux penfées
leur vérité & leur grace
;
MERCURE.
59
naturelles ? Depuis quand s'efton
avifé de faire plier la raifon
fous le joug d'un langage follement
mefuré ? ce qu'on peut
me dire avec élégance dans l'idiome
ordinaire , fans fe donner
beaucoup de peine ; pourquoi
me le préfenter dans un`
langage effrayant , qui porte avee
lui l'appareil du travail & de
l'affectation ? Le retour importun
de la Rime , la répétition
des mêmes nombres dans chacune
de vos frafes , me fatiguent
& m'ennuyent ; que pourrionsnous
répondre à ces reproches ?
Vous n'êtes pas accoûtumé,
Monfieur , à ce langage que vous
nommez bizarre ; lorfque vous
vous ferez familiarifé avec lui
Gij
Go LE NOUVEAU
Un
par la lecture des bons Poëtes ,
ce qu'il a de contraint & d'affeté
, difparoîtra pour vous.
jour vous vous plairez à marquer
cette folle meſure des Vers
en les prononçant fur des tons
plus foûtenus que la Profe ; vous
tiendrez grand compre au Poëte
d'avoir furmonté les difficultez
de cet Art même , pour lequel
vous marquez tant d'averfion &
de mépris .
Les Vers ne plaifent point par
eux-mêmes , il nous a fallu un
long commerce avec eux pour
n'être guéres choqué de leur
démarche affectée , de leur air
Contraint. Quelque- variées que
foient les chofes qu'ils nous
préfentent , nous fommes touMERCURE
. GI
jours un peu bleffés de les voir
paroître fous des fignes fi uniformes
: la répétition obſtinée
des mêmes nombres & des mêmes
terminaifons , eft encore
pour nous aujourd'hui une fource
d'ennui . Pourquoi néanmoins
les aimons- nous , ces Vers , avec
tant de défauts que nous leur
reconnoiffons
? Préparons notre
réponſe par un exemple.
Un Danfeur de corde ne
danfe pas , à beaucoup prés , fur
la corde , avec des mouvemens
auffi variez qu'il pourroit le faire
fur un vafte Théatre . Il eft renfermé
dans les bornes étroites
d'une ligne qu'il parcourt en
avant & en arriere , fans pouvoir
préfenter le front à fa droite & à
Giij
62 LE NOUVEAU
fa gauche ; l'attention qu'il eft
forcé de donner au péril de fon
Art , lui dérobe les graces libres
& enjoüées des bras & du vifage
: il a l'air inquiet & fouffrant;
cependant il plaît , il amuſe le
fpectateur. Ce n'eſt pas précifément
le Danfeur qu'on admire
ici ; on n'eft occupé que de la
difficulté qu'il furmonte , du
danger qu'il brave ; enforte que
fi la corde fufpenduë , ceffoit de
paroître dangereufement diftante
du plancher , le fpectacle
ne feroit plus fi interreffant :
notre homme pourroit encore
étonner par fon adreffe , mais il
perdroit le mérite du courage .
Appliquons ceci au Poëte . Il
nous plaît , quoique fouvent il
MERCURE. 63
1
nous parle avec moins d'élégance
que le Profateur . Nous nous
plaifons à le voir luter contre
les difficultez d'un art indu- .
ſtrieux & pénible . Il n'y a point
ici de péril comme dans l'exemple
propofé . C'eſt un ſpectacle
de pure induftrie ; ce reffort
fuffit à nous émouvoir . Quand
une penſée fe trouve à quelque
chofe prés , auffi bien exprimée
en Vers , qu'elle pourroit l'être
en Profe , on applaudit au fuccés
du Poëte ; on lui voue fon
indulgence ; on lui permet de
grimacer de tems à autres ; les
expreffions impropres font chez
lui de légeres fautes ; les conftruction's
inufitées deviennent
fes priviléges ; par Exemple.
Giiij
64 LE NOUVEAU
C'eft envain qu'au Parnaffe un teméraire,
Auteur.
Penfe de l'art des Vers atteindre la hauteur
La hauteur d'un art , voilà une
expreffion impropre , que la rime
ameine ici contre le gré de
M. Defpreaux ,
Ce fils que de fa flame il me donna pour
gage,
Helas je m'en fouviens , le jour que fon
courage.
C'eft la Rime qui fait préfent
à l'élégant Racine de cette
conftruction inufitée & violente,
il auroit fallu dire ...
Ce fils qu'il me donna pour
gage defa flame.
MERCURE.
65
Il eft bon de remarquer ,
qu'une expreffion n'eft élégante
en Vers , qu'autant qu'elle pourroit
être employée avec grace
dans la Profe ; le Profateur & le
Poëte ont un Dictionaire commun
.
Il ne faut pas juger de même
des conftructions . On a accordé
aux Poëtes le droit de les
varier un peu plus que ne fait
la Profe , comme dans les Vers
fuivants.
Du fein de la terre entrouverte ,
Chers inftruments de notre pérte ,
L'argent & l'or font arrachés ,
On les tire de ces abîmes ,
Od fage & prévoyant nos crimes,
La nature les a cachez.
66 LE NOUVEAU
M. de la Motte n'a pas excédé
ici les bornes du droit accordé
aux Vers ; néanmoins la
Profe nefe permettroit pas cette
conftruction ; voici comme elic
parleróit ...
L'argent && l'or chers inftruments
de notre perte , font
arrachez du fein de la terre ,
on les tire de ces abîmes ou la
nature fage
a cachez.
prévoyante les
Que les Poëtes ne tirent point
vanité de ce droit interdit à la
Profe Ce droit - même attefte
la mifere de leur art ; mifere , au
befoin de laquelle nous avons
:
MERCURE. 67
ac
été forcés de faire plier la Régle
Françoife , qui veut qu'on
foulage l'attention , par une conbftruction
aisée , qui préſente à
quelque chofe prés , les idées
dans leur ordre naturel .
S'il étoit poffible que les Vers
n'ufaffent jamais de cette liberté
, ils nen feroient que plus
parfaits . Quand j'en trouve une
fuite nombreufe , dont les conftructions
pourroient être adoptées
par la Profe , j'applaudis
au prodige .
On croit communément que
la Profe eft fubordonnée aux
Vers ; qu'il ne lui fiéd pas de
prendre certain effor ; quelle
doit être humble & retenuë ,
en traittant le même fujet fur
68 LE NOUVEAU
lequel les Vers parleroient impérieufement.
On s'imagine
que les fictions ingénieuſes , les
Figures hardies , les Images brillantes
, font l'apanage des Vers ,
que la Profe n'a pas même droit
à ces richeffes , préjugé le plus
déraisonnable , & peut être le
plus univerfel qui ait jamais obfédé
les Gens de Lettres . Me.
Dacier eft dans cette illufion
générale , lorfqu'elle nous dit ,
que les Vers donnent plus de
grandeur , & de majefte , qu'ils
fourniroient plus de refources
au Poëme , que la Profe.
Pour moi , j'ofe penfer , que
la Profe & les Vers , n'ont pár
eux- mêmes aucun ton déterminé
, & qu'ils le reçoivent des
MERCURE. 69
fujets différents , fur lefquels
ils s'exercent . Si vous voulés
traiter un fujet galant , demandés
à votre génie les graces ba
dines propres
à ce genre , des
images fimples , des idées naïyes.
Voulés - vous chanter une
action Heroïque , montés votre
génie au ton que demande
votre fujet ; vous nous parlerés
avec majefté ; vos fictions feront
nobles & hardies ; vos images
fomptueufes , vos figures
éclatantes ; ce n'est point de
l'Art des Vers , que vous empruntés
le droit de me parler
ici avec tant de fafte ; c'eſt
de la grandeur de l'action que
vous célébrés .
Feu M. de Fenelon nous a
70 LE NOUVEAU
donné en Profe les Avantures de
Telemaque . Ce Poëme devroit
avoir fait foupçonner aux Gens
de Lettres , que les Vers n'ont
aucunes richeffes , qui n'appartiennent
à la Profe ,
dont elle ne fçache uſer avec
fuccés .
82
L'orfque j'ai cité au préjugé
l'exemple du Telemaque François
, il m'a répondu , que ce
Poëme étoit écrit en Vers , à la
mefure & à la Rime prés . Que
me veut-on dire par . là ? finon
que la Profe eft en droit de
parler du même ton que les
Vers , & qu'elle n'en eft diftinguée
que par la meſure & par
la rime.
On voit par tout ce que je
MERCURE.
71
viens de dire , combien je fuis
éloigné de penfer avec M'Dacier
, que la Profe doive faire
aux Vers les honneurs du Poëme
Epique. Je foûtiens qu'elle a
droit fur tous genres d'Ouvrages
indiftinctement ; qu'elle
a feule l'ufage libre de toutes
les richeffes de l'efprit ; que
n'étant afſervie à aucun joug ,
elle ne trouve jamais d'obftacles
à exprimer ce que le génie
lui préfente ; elle n'eft jamais
forcée de rejetter les expreffions
propres & les tours uniques
que demande nt les idées fucceffives
& les fentiments variez
que fes fujets embraffent ,
Il n'en eft pas de même des
Vers ; leur afferviffement
à la
72 LE NOUVEAU
4
mefure & à la rime les force
fouvent à fubftituer aux expreffions
& aux tours propres , de
faux équivalents : une penfée.
fine , un fentiment vif , qui n'échaperoit
pas au Profateur maître
de fa diction , échape fouvent
au Verfificateur impuffant
à les exprimer.
Je crois done que l'Art des
Vers eft un Art frivole , que fi
les hommes étoient convenus de
le profcrire , non feulement
nous ne perdrions rien , mais
que nous gagnerions beaucoup.
Forcez de parler le langage di-
λté par la nature , nous traite.
rions tous les genres en Profe
avec d'autant plus de convenan
ge & de verité , que la varieté
dc
MERCURE.
73
L
de nos fignes répondroit mieux
à la varieté de nos fentimens &
de nos penſées ; avec d'autant
plus d'élégance , que nous ne
ferions jamais impuiffans à exprimer
ce que le génie nous
offriroit d'heureux ; avec d'autant
plus de clarté , que maîtres
de nos conftructions , nous pré
fenterions toûjours les idées
dans leur ordre naturel .
On pourroit ſoupçonner en
m'entendant parler , comme je
fais que , je n'ai pas grand commerce
avec les Vers ; & que
faute de cette habitude enchantereffe
dont j'ai parlé , je ne fuis
point la duppe de leurs graces
contraintes . J'avoue fincerement
ici que je fuis depuis long-
Fanvier 17 17.
3
H
74 LE NOUVEAU
temps dans l'illufion
la plus favorable
à l'Art que je condamne
; l'habitude
a fait fur moi , ce
qu'elle
fait fur tous les autres
hommes
je me plais à voir
lutter nos excellens
Poëtes
conleur
optre
les difficultez
que
pofent
la meſure
& la rime. Je
fuis frappé d'étonnement
toutes
les fois que je vois la raifon &
Les graces
dociles
plier fous le
joug
bizarre
; je ferois dans le
raviffement
, fi dans un long
Ouvrage
, le Poëte ne me laiffoit
rien défirer
de cette jufteffe,
de cet ordre , de cette clarté ,
cette élegance
dont la Profe eft
toûjours
comptable
. Je defire
l'impoffible
, me dirá- t - on ? à la
bonne
heure. Mais files Vers
de
MERCURE. 75
ne peuvent atteindre à la perfe
ation réelle de la Profe , pourquoi
ne me parle-t- on pas en
Profesi
Je ne me fuis point propofe
de faire un extrait complet de
la Preface de M Dacier fur
l'Odiffée ; j'ai voulu feulement
combattre les principes qu'elle
nous Y donne fur le Poëme
Epique. Heft bon d'avertir que
Mc. Dacier tient fa doctrine du
tque fi elle
grand Ariftote ,
étoit convaincuë dans ma Dif
fertation de quelques erreurs , il
ne faudroit point les mettre fur
le compte de fon jugement ,
elle eft dans l'habitude de recevoir
fans aucun examen tous les
Dogines de ce Docteur.
Fermer
3
p. 2853-2864
Le Repos de Cyrus, ou l'Histoire, &c. [titre d'après la table]
Début :
LE REPOS DE CYRUS, ou l'Histoire de sa vie, depuis sa 16. jusqu'à sa 40. année. [...]
Mots clefs :
Repos de Cyrus, Abbé Pernetti, Ouvrage, Héros, Allégorie, Extrait
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Repos de Cyrus, ou l'Histoire, &c. [titre d'après la table]
LE REPOS DE CYRUS , ou l'Histoire de
sa vie , depuis sa 16. jusqu'à sa 40. an-.
née. Chez Briasson , rue S. Jacques 1732.
in- 12 . de 380. pages , les trois Tomes.
L'Auteur de ce Livre est M. l'Abbé
Pernetti. Le dessein de son Ouvrage est de
faire voir en quoi consiste la veritable
grandeur d'un Roi , et les differentes vertus qui doivent former son caractere.
Comme la Fable étoit le meilleur moyen
pour développer les idées qu'on avoit sur
ce sujet , on s'en est servi , mais en temII. Vol. Fij pé-
2854 MERCURE DE FRANCE
pérant ce qu'elle a d'outré. par la sagesse
du style et de l'invention , Cyrus est le
Heros qu'on fait agir et parler.
Dans le premier Livre on le met aux
prises avec les passions , et par la maniere
dont il se défait de leurs pieges , il peut
servir de modele aux jeunes cœurs pour
se deffendre contre les charmes de la volupté. Dans le second , on le représente
occupé des Arts et des Sciences ; là , sẹ
trouve une Allegorie interessante des
progrès de la Litterature dans le dernier
siecle , et plusieurs Portraits achevez de
nos Illustres. Dans le troisiéme , on nous
le montre uniquement appliqué aux affaires et à l'administration de l'Etat ; ce
ne sont que Maximes sages sur le Gouver
nement , que traits de grandeur et d'équi
té , et que moyens prudemment imagi
nés pour rendre les peuples heureux. Tout
cela est écrit d'un style fort naturel , et se
trouve entremêlé de plusieurs Episodes
qui sont autant de morceaux d'histoire
très-attachants.
Dans une Préface de 16 pages , l'Auteur rend compte du choix et du dessein
de son Ouvrage. Les Maîtres et les Voyages peuvent rendre un Prince plus sçavant, dit il, ils ne peuvent en faire un Heros , le vrai Heroïsme est l'ouvrage de la
11. Vol. Na
DECEMBRE. 1732 2855
Nature , Alexandre n'avoit appris de
personne à pleurer au récit des Conquê
tes de son Pere. Qui ne sçait que l'éducation ordinaire sert plus à étouffer l'heroï'sme qu'à le produire ; et qu'en voulant
réformer la Nature , que l'on croit corrompue en tout , on la corrompt quelquefois dans ce qu'elle a de plus parfait ?
il n'y a qu'une maniere de l'aider , c'est
de la connoître , de la suivre , et de ne la
corriger , en quelque sorte , que par elle-.
même , en opposant ce qu'elle à de bon
à ce qu'elle peut avoir de vicieux.
a
Au second Tome , page 12. Gyrus établit dans sa Capitale des Tribunaux , où
se décidoit sans appel tout ce qui concernoit les Arts et les Sciences , c'est-àdire , qu'il créa six Académies. La premiere avoit pour objet la Géometric , la
Philosophie , la Physique , la Chimie et
la Médecine ; la seconde étoit consacrée
à l'Eloquence et à la Poësie ; la troisiéme
travailloit sur l'Histoire , les Langues
Etrangeres et les Antiquitez ; les autres
se partageoient , la Musique ; la Peinture
et la Sculpture. Il n'étoit permis à personne de mettre au jour aucun Ouvrage¸
qui n'eut été approuvé par l'Académie
dont il dépendoit : cette régle empêcha
qu'on ne multipliat les Livres . et ( ce
II. Vol. Fiij qui
2856 MERCURE DE FRANCE
qui en est une suite nécessaire ) qu'il n'en
parut beaucoup de mauvais.
Cyrus fait demander en mariage la fille
du Roi d'Armenie ; ses Ambassadeurs
P'obtiennent facilement de son Pere , lequel donne les ordres necessaires pour le
prompt départ de la Princesse. Il ne pouvoit ignorer son impatience ; elle n'avoit
pas employé auprès de lui ces ménagemens
équivoques , qui confondent si souvent en ces sortes d'occasions le véritable amour
avec le faux; elle avoit déclaré à son pere
toute sa tendresse pour Cyrus , elle la
trouvoit trop pure et trop raisonnable
pour en rougir ; on ne doit pas craindre
d'avouer qu'on aime quand on aime comme on doit aimer. Malgré tout son empressement , elle ne put se séparer de son
pere sans s'attendrir , elle lui avoüa qu'il
n'y avoit que Cyrus au monde qui put
adoucir le chagrin qu'elle avoit de le quitter ; ils se dirent adieu avec beaucoup de
larmes, l'amour vertueux fortifie les senti
mens de la nature au lieu de les détruire....
Tout l'Ouvrage , pour le dire en passant ,
est extrêmement.fourni de ces Reflexions
justes et sensées.
On se prépara à Hecatompyle à recevoir Cassandane ; Cyrus n'oublia rien
pour faire éclater sonamour ; il sçavoit
II. Vol. le
DECEMBRE. 1732 2857
le goût de la Princesse d'Armenie pour
les Arts et pour les Sciences ; il voulut que
toutes les Académies lui préparassent des
hommages à son arrivée, on n'en avoit jamais rendu à une femme qui les méritât
mieux qu'elle , ni qui fut plus capable
d'en connoître le prix. De toutes les Académies , celle qui pouvoit se distinguer
le plus en cette occasion , étoit celle de
Musique , elle avoit pour chef un de ces
hommes rares sur qui la nature semble
quelquefois vouloir essayer ce qu'elle
peut produire de plus parfait en un genre.Il étoit Grec d'origine et avoit été conduit par hazard à Hécatompyle dans sa
premierejeunesse jamais homme ne sentit mieux l'harmonie et tous les ressorts secrets qui la produisent ;
il étoit simple
dans sa composition ; on retenoit ses airs
les entendre une fois ; il étoit varié , et
dans des Piéces sans nombre , il ne s'est jamais repeté précis et caracterisé jusqu'à
ôter la liberté d'appliquer ses airs à quelqu'autre sujet qu'à celui qu'il avoit eu en
vie; dans la fureur et dans la tendresse
allant aussi loin que ces passions....
Il composa un grand divertissement en
Musique dont on eut dit qu'il à composé les vers tant ils convenoient, à la
Musique ; cependant il n'en étoit pas l'AuLI. Vol Fiiij teur
2858 MERCURE DE FRANCE
›
teur : c'étoit un Poëte qu'il avoit pris soin
de former à cette espece de Poësie , et qui
se rendit presque aussi inimitable , tant
il est vrai que les Arts s'aident les uns les
autres, et qu'il ne faut quelquefois qu'un
grand homme pour en faire briller d'autres qui seroient restez inconnus.... L'Amour et la Musique ont plus de rapport
qu'on ne pense ; l'un et l'autre se prêtent
un secours mutuel ; les cœurs tendres sont
generalement plus touchez de la Musique
que les autres ; la Musique à son tour augmente leur sensibilité , et elle devient un
vrai plaisir pour eux, quand ils aiment."
Indépendemment des dispositions où se
trouvoit Cassandane à cet égard , elle aimoit la Musique par inclination ; de tous
les Arts que les hommes ont inventez
c'étoit à son gré celui qui faisoit le plus
d'honneur à l'esprit humain et qui l'étonnoit davantage par la diversité et par
la multitude des combinaisons dont elle
est formée; elle ne voyoit rien dans la
nature qui en eut pu faire naître l'idée :
la prétendue harmonie des Cieux , le choc
des Elémens , le chant, des Oiseaux , et
les autres sources d'où on suppose que
les hommes ont tiré la Musique , lui paroi oient trop éloignées de la vrai- semblai.ce , elle en auroit attribué la naissance
II. Vol
DECEMBRE. 1732. 2859.
à la mélancolie , parce qu'elle en est le remede le plus efficace.
On établit un Théatre &c. Deux Poëtes qui avoient en quelque sorte ouvert
la Scene , étoient rivaux sans être ennemis ,
et plaisoient tous deux , sans se ressemblers le plus âgé avoit un génie noble ,
élevé , plein de force , fécond , énergique , faisant des Héros de tous ses personnages , il est vrai qu'il les avoit pris
dans l'Histoire du peuple le plus fertile
en Grands Hommes , flatant ses Auditeurs
en leur présentant des modeles au dessus
d'eux, et qu'ils se croyent capables d'imi
ter: le plus jeune , avec un génie moins
étendu , moins élevé , moins fort , moins
fertile même , mais plus soutenu plus
égal , plus doux , avoit trouvé le chemin
du cœur et le secret de l'interesser toujours ; toutes les passions qui en dépendent avoient place dans ses Piéces ; on l'écoutoit aussi volontiers que l'autre, quoique
par un motif bien opposé ; ses Auditeurs
⚫croyoient leurs passions pardonnables , en
les voyant authorisées dans les personna->
ges illustres qu'il mettoit sur la Scene ;
on sortoit des Piéces du premier , l'ame
remplie de grands sentimens et se croyant
capable de ce qu'il y a de plus héroïque :
les Piéces du second attendrissoient le
11. Vol. Fv
و
* cœur
2860 MERCURE DE FRANCE
,
cœur et arrachoient des larmes pleines de
douceur; on devenoit plus honnête homme de l'Ecole de l'un , et plus galant à
celle de l'autre , celui là avoit peint les
vertus des hommes , et celui cy leurs défauts ; le premier étoit répréhensible dans
son langage qu'il sacrifioit souvent à la
pensée ; il étoit même inégal , et après
s'être élevé jusqu'aux nuë; il rampoit
jusqu'à la terre : le second étoit toujours
le même ; sa Poësie liée , son expression
pure ; il est plus difficile d'être egal dans
le grand que dans le tendre ; on disoit que
la perfection eut été de rassembler dans
un troisiéme Poëte ce qu'ils avoient de
meilleur l'un et l'autre ; je ne sçai si on
avoit droit de l'esperer , et si le même génie est capable de réunir des qualités si
opposées ; ce qui en fait voir au moins la
difficulté , c'est que non seulement il n'y
a eu aucun Poëte en Perse qui en soit venu à bout , mais il n'y en a pas eu qui ait
véritablement remplacé l'un des deux.
Cassandane étoit enchantée de tout ce
'elle voyoit ; elle ne contribua pas peu
dans la suite au dessein de Cyrus ; capable d'être Juge en toutes sortes de sciences , elle ne se réserva que le droit communément accordé aux Dames , de juger
du langage ; elle le perfectionna en effet
qu'
.
II. Vol.
si Ab
DECEMBRE. 1732. 2861
si bien , que les Académiciens avouerent
qu'ils lui devoient le stile naturel , simple
et noble qui prit la place du stile ampoulé,
précieux ou obscur même à force d'être
spirituel et trop du goût de la Nation dans
les commencemens de sa réformation,
Cyrus aprit qu'un Poëte travailloit à
des Satyres , on en louoit la versification,
quoiqu'un peu dure , elle disoit beaucoup
en peu de paroles , on sentoit qu'elle avoit
coûté à son Auteur , qu'il n'y avoit que
le plaisir de médire qui eut pu lui faire dévorer un si pénible travail. On en récital
quelques vers à Cyrus , leur beauté ne
surprit point son admiration , il les trouva pleins de malignité , il ne confondit
pourtant point le Poëte avec son Ouvrage,
il distingua le genie de l'abus qu'il en faisoit , il chercha à le rendre utile et non à
le détruire ; il étoit convaincu que ceux
qui ont des talens méritent des égards ; il
ne croyoit pas au dessous de lui d'en avoir
pour un Poëte , il le fit venir en sa préşence , il le reçut avec bonté , il loua son
genie pour la Poësie , et il lui conseilla de
donner à ses vers un meilleur objet que
la Satyre. Ce n'est point en décriant les
hommes , lui dit- il , que vous les rendrez
meilleurs , c'est les irriter plutôt que les
réformer , la vertu n'a jamais employé les
1. 11. Vol.
F vj armes
2862 MERCURE DE FRANCE
armes de la satyre pour faire haïr le vice
et se faire aimer ; il est d'ailleurs de votre
interêt de ne pas vous rendre haïssable
on craint toujours pour soi ce qu'on aime à entendre dire contre les autres , et
la haine contre le satyrique vange au
moins les gens vicieux d'avoir été censurez.
UnPoëte comique pensa être découragé,
croyant que Cyrus pensoit de la Comédie comme de la Satyre , mais on le dé-·
trompa sur ce que ce Prince éclairé distinguoit très bien la satyre , qui en attaquant les vicieux ne corrigeoi: personne, de
la Comédie qui n'attaque que les vices.Ce
Pote travailloit avec une facilité d'autant
plus étonnante , qu'elle n'ôtoit rien à la
perfection de ses Ouvrages ; il étoit deve
nu la ressource des plaisirs et des fêtes
son génie étoit aussi inépuisable qu'ilétoit
prompt ; il trouvoit dans les differens caracteres un fond infini de morale ; on ne
pouvoit lui sçavoir mauvais gré d'avoir
voula corriger les hommes en les amusant :
son goût et son discernement dans le
choix et dans l'arrangement des sujets ,
qu'il avoit à traiter , étoient inimitables ,
il ne présentoit que ce qui devoit plaire s
la diversité et la multitude des spectateurs qu'il avoit à contenter, n'ont ser-
•
II. Vol. vi
DECEMBRE. 1732. 2863
vi qu'à augmenter sa gloire; il se reproduisoit en quelque sorte lui- même , et on
retrouvoit en lui les qualitez de mille
Auteurs differens.... On lui attribue la
gloire d'avoir corrigé à la Cour beaucoup
de r dicules , celui des femmes qui font
les sçavantes , fut le plus marqué. Il n'est
pas étonnant que la science étant venue
à la mode en Perse , les femmes à qui la.
nouveauté plaît , ne voulussent se distinguer aussi par la science ,
il peut leur
convenir d'être scavantes , mais il ne leur
sied jamais d'en affecter le titre ; il semble que la science qui gêne , s'assortit
mal avec ses graces naturelles qui font leur partage ; on exige d'elles de l'esprit ,
et la beauté même la plus parfaite ne les
en dispense pas longtems ; on leur passe
composer des Ouvrages qui ne dépendent que de l'esprit... Les sentimens et
la délicatesse sont leur caractère principal &c.
de
On vit s'élever un homme admirable ;
qui sous le voile des Fables déguisa sa morale : le grand et le tendre , le serieux et
le badin , le naturel et le naïf même , tout
étoit de son ressort ; il n'est point d'état
ni de caractere qui n'y trouvat des leçons,
il employoit à son gré la tendresse du
cœur , la sagacité de l'esprit , le badinage
II.Vol le
2864 MERCURE DE FRANCE
le plus aimable ; il apprenoit à penser aux
uns , il donnoit des sentimens aux autres,
il persuadoirà tous , et il est le premier
qui ait introduit dans la Poésie cette justesse et cette précision même, qui paroît
lui être opposée , sans lui faire rien perdre
de ces images brillantes et de ces expressions heureuses qui distinguent si fort la
Poësie du discours ordinaire. . .
Insensiblement cet Extrait devient long,
malgré notre attention à nous contenir
dans de justes bornes ; finissons- le par ce
Portrait. Parmi ce grand nombre d'hommes qui se distinguerent , il n'y en eut
qu'un qui fut tout à la fois Poëte , Orateur , Historien , Philosophe , Géometre ,
que ne fut il pas ? admirable dans tous
les genres où il voulut travailler , il épuisa
sa vie avant que d'avoir épuisé son génie ,
et les divers Ouvrages qu'il a laissés auroient fait la gloire de plusieurs hommes
sa vie , depuis sa 16. jusqu'à sa 40. an-.
née. Chez Briasson , rue S. Jacques 1732.
in- 12 . de 380. pages , les trois Tomes.
L'Auteur de ce Livre est M. l'Abbé
Pernetti. Le dessein de son Ouvrage est de
faire voir en quoi consiste la veritable
grandeur d'un Roi , et les differentes vertus qui doivent former son caractere.
Comme la Fable étoit le meilleur moyen
pour développer les idées qu'on avoit sur
ce sujet , on s'en est servi , mais en temII. Vol. Fij pé-
2854 MERCURE DE FRANCE
pérant ce qu'elle a d'outré. par la sagesse
du style et de l'invention , Cyrus est le
Heros qu'on fait agir et parler.
Dans le premier Livre on le met aux
prises avec les passions , et par la maniere
dont il se défait de leurs pieges , il peut
servir de modele aux jeunes cœurs pour
se deffendre contre les charmes de la volupté. Dans le second , on le représente
occupé des Arts et des Sciences ; là , sẹ
trouve une Allegorie interessante des
progrès de la Litterature dans le dernier
siecle , et plusieurs Portraits achevez de
nos Illustres. Dans le troisiéme , on nous
le montre uniquement appliqué aux affaires et à l'administration de l'Etat ; ce
ne sont que Maximes sages sur le Gouver
nement , que traits de grandeur et d'équi
té , et que moyens prudemment imagi
nés pour rendre les peuples heureux. Tout
cela est écrit d'un style fort naturel , et se
trouve entremêlé de plusieurs Episodes
qui sont autant de morceaux d'histoire
très-attachants.
Dans une Préface de 16 pages , l'Auteur rend compte du choix et du dessein
de son Ouvrage. Les Maîtres et les Voyages peuvent rendre un Prince plus sçavant, dit il, ils ne peuvent en faire un Heros , le vrai Heroïsme est l'ouvrage de la
11. Vol. Na
DECEMBRE. 1732 2855
Nature , Alexandre n'avoit appris de
personne à pleurer au récit des Conquê
tes de son Pere. Qui ne sçait que l'éducation ordinaire sert plus à étouffer l'heroï'sme qu'à le produire ; et qu'en voulant
réformer la Nature , que l'on croit corrompue en tout , on la corrompt quelquefois dans ce qu'elle a de plus parfait ?
il n'y a qu'une maniere de l'aider , c'est
de la connoître , de la suivre , et de ne la
corriger , en quelque sorte , que par elle-.
même , en opposant ce qu'elle à de bon
à ce qu'elle peut avoir de vicieux.
a
Au second Tome , page 12. Gyrus établit dans sa Capitale des Tribunaux , où
se décidoit sans appel tout ce qui concernoit les Arts et les Sciences , c'est-àdire , qu'il créa six Académies. La premiere avoit pour objet la Géometric , la
Philosophie , la Physique , la Chimie et
la Médecine ; la seconde étoit consacrée
à l'Eloquence et à la Poësie ; la troisiéme
travailloit sur l'Histoire , les Langues
Etrangeres et les Antiquitez ; les autres
se partageoient , la Musique ; la Peinture
et la Sculpture. Il n'étoit permis à personne de mettre au jour aucun Ouvrage¸
qui n'eut été approuvé par l'Académie
dont il dépendoit : cette régle empêcha
qu'on ne multipliat les Livres . et ( ce
II. Vol. Fiij qui
2856 MERCURE DE FRANCE
qui en est une suite nécessaire ) qu'il n'en
parut beaucoup de mauvais.
Cyrus fait demander en mariage la fille
du Roi d'Armenie ; ses Ambassadeurs
P'obtiennent facilement de son Pere , lequel donne les ordres necessaires pour le
prompt départ de la Princesse. Il ne pouvoit ignorer son impatience ; elle n'avoit
pas employé auprès de lui ces ménagemens
équivoques , qui confondent si souvent en ces sortes d'occasions le véritable amour
avec le faux; elle avoit déclaré à son pere
toute sa tendresse pour Cyrus , elle la
trouvoit trop pure et trop raisonnable
pour en rougir ; on ne doit pas craindre
d'avouer qu'on aime quand on aime comme on doit aimer. Malgré tout son empressement , elle ne put se séparer de son
pere sans s'attendrir , elle lui avoüa qu'il
n'y avoit que Cyrus au monde qui put
adoucir le chagrin qu'elle avoit de le quitter ; ils se dirent adieu avec beaucoup de
larmes, l'amour vertueux fortifie les senti
mens de la nature au lieu de les détruire....
Tout l'Ouvrage , pour le dire en passant ,
est extrêmement.fourni de ces Reflexions
justes et sensées.
On se prépara à Hecatompyle à recevoir Cassandane ; Cyrus n'oublia rien
pour faire éclater sonamour ; il sçavoit
II. Vol. le
DECEMBRE. 1732 2857
le goût de la Princesse d'Armenie pour
les Arts et pour les Sciences ; il voulut que
toutes les Académies lui préparassent des
hommages à son arrivée, on n'en avoit jamais rendu à une femme qui les méritât
mieux qu'elle , ni qui fut plus capable
d'en connoître le prix. De toutes les Académies , celle qui pouvoit se distinguer
le plus en cette occasion , étoit celle de
Musique , elle avoit pour chef un de ces
hommes rares sur qui la nature semble
quelquefois vouloir essayer ce qu'elle
peut produire de plus parfait en un genre.Il étoit Grec d'origine et avoit été conduit par hazard à Hécatompyle dans sa
premierejeunesse jamais homme ne sentit mieux l'harmonie et tous les ressorts secrets qui la produisent ;
il étoit simple
dans sa composition ; on retenoit ses airs
les entendre une fois ; il étoit varié , et
dans des Piéces sans nombre , il ne s'est jamais repeté précis et caracterisé jusqu'à
ôter la liberté d'appliquer ses airs à quelqu'autre sujet qu'à celui qu'il avoit eu en
vie; dans la fureur et dans la tendresse
allant aussi loin que ces passions....
Il composa un grand divertissement en
Musique dont on eut dit qu'il à composé les vers tant ils convenoient, à la
Musique ; cependant il n'en étoit pas l'AuLI. Vol Fiiij teur
2858 MERCURE DE FRANCE
›
teur : c'étoit un Poëte qu'il avoit pris soin
de former à cette espece de Poësie , et qui
se rendit presque aussi inimitable , tant
il est vrai que les Arts s'aident les uns les
autres, et qu'il ne faut quelquefois qu'un
grand homme pour en faire briller d'autres qui seroient restez inconnus.... L'Amour et la Musique ont plus de rapport
qu'on ne pense ; l'un et l'autre se prêtent
un secours mutuel ; les cœurs tendres sont
generalement plus touchez de la Musique
que les autres ; la Musique à son tour augmente leur sensibilité , et elle devient un
vrai plaisir pour eux, quand ils aiment."
Indépendemment des dispositions où se
trouvoit Cassandane à cet égard , elle aimoit la Musique par inclination ; de tous
les Arts que les hommes ont inventez
c'étoit à son gré celui qui faisoit le plus
d'honneur à l'esprit humain et qui l'étonnoit davantage par la diversité et par
la multitude des combinaisons dont elle
est formée; elle ne voyoit rien dans la
nature qui en eut pu faire naître l'idée :
la prétendue harmonie des Cieux , le choc
des Elémens , le chant, des Oiseaux , et
les autres sources d'où on suppose que
les hommes ont tiré la Musique , lui paroi oient trop éloignées de la vrai- semblai.ce , elle en auroit attribué la naissance
II. Vol
DECEMBRE. 1732. 2859.
à la mélancolie , parce qu'elle en est le remede le plus efficace.
On établit un Théatre &c. Deux Poëtes qui avoient en quelque sorte ouvert
la Scene , étoient rivaux sans être ennemis ,
et plaisoient tous deux , sans se ressemblers le plus âgé avoit un génie noble ,
élevé , plein de force , fécond , énergique , faisant des Héros de tous ses personnages , il est vrai qu'il les avoit pris
dans l'Histoire du peuple le plus fertile
en Grands Hommes , flatant ses Auditeurs
en leur présentant des modeles au dessus
d'eux, et qu'ils se croyent capables d'imi
ter: le plus jeune , avec un génie moins
étendu , moins élevé , moins fort , moins
fertile même , mais plus soutenu plus
égal , plus doux , avoit trouvé le chemin
du cœur et le secret de l'interesser toujours ; toutes les passions qui en dépendent avoient place dans ses Piéces ; on l'écoutoit aussi volontiers que l'autre, quoique
par un motif bien opposé ; ses Auditeurs
⚫croyoient leurs passions pardonnables , en
les voyant authorisées dans les personna->
ges illustres qu'il mettoit sur la Scene ;
on sortoit des Piéces du premier , l'ame
remplie de grands sentimens et se croyant
capable de ce qu'il y a de plus héroïque :
les Piéces du second attendrissoient le
11. Vol. Fv
و
* cœur
2860 MERCURE DE FRANCE
,
cœur et arrachoient des larmes pleines de
douceur; on devenoit plus honnête homme de l'Ecole de l'un , et plus galant à
celle de l'autre , celui là avoit peint les
vertus des hommes , et celui cy leurs défauts ; le premier étoit répréhensible dans
son langage qu'il sacrifioit souvent à la
pensée ; il étoit même inégal , et après
s'être élevé jusqu'aux nuë; il rampoit
jusqu'à la terre : le second étoit toujours
le même ; sa Poësie liée , son expression
pure ; il est plus difficile d'être egal dans
le grand que dans le tendre ; on disoit que
la perfection eut été de rassembler dans
un troisiéme Poëte ce qu'ils avoient de
meilleur l'un et l'autre ; je ne sçai si on
avoit droit de l'esperer , et si le même génie est capable de réunir des qualités si
opposées ; ce qui en fait voir au moins la
difficulté , c'est que non seulement il n'y
a eu aucun Poëte en Perse qui en soit venu à bout , mais il n'y en a pas eu qui ait
véritablement remplacé l'un des deux.
Cassandane étoit enchantée de tout ce
'elle voyoit ; elle ne contribua pas peu
dans la suite au dessein de Cyrus ; capable d'être Juge en toutes sortes de sciences , elle ne se réserva que le droit communément accordé aux Dames , de juger
du langage ; elle le perfectionna en effet
qu'
.
II. Vol.
si Ab
DECEMBRE. 1732. 2861
si bien , que les Académiciens avouerent
qu'ils lui devoient le stile naturel , simple
et noble qui prit la place du stile ampoulé,
précieux ou obscur même à force d'être
spirituel et trop du goût de la Nation dans
les commencemens de sa réformation,
Cyrus aprit qu'un Poëte travailloit à
des Satyres , on en louoit la versification,
quoiqu'un peu dure , elle disoit beaucoup
en peu de paroles , on sentoit qu'elle avoit
coûté à son Auteur , qu'il n'y avoit que
le plaisir de médire qui eut pu lui faire dévorer un si pénible travail. On en récital
quelques vers à Cyrus , leur beauté ne
surprit point son admiration , il les trouva pleins de malignité , il ne confondit
pourtant point le Poëte avec son Ouvrage,
il distingua le genie de l'abus qu'il en faisoit , il chercha à le rendre utile et non à
le détruire ; il étoit convaincu que ceux
qui ont des talens méritent des égards ; il
ne croyoit pas au dessous de lui d'en avoir
pour un Poëte , il le fit venir en sa préşence , il le reçut avec bonté , il loua son
genie pour la Poësie , et il lui conseilla de
donner à ses vers un meilleur objet que
la Satyre. Ce n'est point en décriant les
hommes , lui dit- il , que vous les rendrez
meilleurs , c'est les irriter plutôt que les
réformer , la vertu n'a jamais employé les
1. 11. Vol.
F vj armes
2862 MERCURE DE FRANCE
armes de la satyre pour faire haïr le vice
et se faire aimer ; il est d'ailleurs de votre
interêt de ne pas vous rendre haïssable
on craint toujours pour soi ce qu'on aime à entendre dire contre les autres , et
la haine contre le satyrique vange au
moins les gens vicieux d'avoir été censurez.
UnPoëte comique pensa être découragé,
croyant que Cyrus pensoit de la Comédie comme de la Satyre , mais on le dé-·
trompa sur ce que ce Prince éclairé distinguoit très bien la satyre , qui en attaquant les vicieux ne corrigeoi: personne, de
la Comédie qui n'attaque que les vices.Ce
Pote travailloit avec une facilité d'autant
plus étonnante , qu'elle n'ôtoit rien à la
perfection de ses Ouvrages ; il étoit deve
nu la ressource des plaisirs et des fêtes
son génie étoit aussi inépuisable qu'ilétoit
prompt ; il trouvoit dans les differens caracteres un fond infini de morale ; on ne
pouvoit lui sçavoir mauvais gré d'avoir
voula corriger les hommes en les amusant :
son goût et son discernement dans le
choix et dans l'arrangement des sujets ,
qu'il avoit à traiter , étoient inimitables ,
il ne présentoit que ce qui devoit plaire s
la diversité et la multitude des spectateurs qu'il avoit à contenter, n'ont ser-
•
II. Vol. vi
DECEMBRE. 1732. 2863
vi qu'à augmenter sa gloire; il se reproduisoit en quelque sorte lui- même , et on
retrouvoit en lui les qualitez de mille
Auteurs differens.... On lui attribue la
gloire d'avoir corrigé à la Cour beaucoup
de r dicules , celui des femmes qui font
les sçavantes , fut le plus marqué. Il n'est
pas étonnant que la science étant venue
à la mode en Perse , les femmes à qui la.
nouveauté plaît , ne voulussent se distinguer aussi par la science ,
il peut leur
convenir d'être scavantes , mais il ne leur
sied jamais d'en affecter le titre ; il semble que la science qui gêne , s'assortit
mal avec ses graces naturelles qui font leur partage ; on exige d'elles de l'esprit ,
et la beauté même la plus parfaite ne les
en dispense pas longtems ; on leur passe
composer des Ouvrages qui ne dépendent que de l'esprit... Les sentimens et
la délicatesse sont leur caractère principal &c.
de
On vit s'élever un homme admirable ;
qui sous le voile des Fables déguisa sa morale : le grand et le tendre , le serieux et
le badin , le naturel et le naïf même , tout
étoit de son ressort ; il n'est point d'état
ni de caractere qui n'y trouvat des leçons,
il employoit à son gré la tendresse du
cœur , la sagacité de l'esprit , le badinage
II.Vol le
2864 MERCURE DE FRANCE
le plus aimable ; il apprenoit à penser aux
uns , il donnoit des sentimens aux autres,
il persuadoirà tous , et il est le premier
qui ait introduit dans la Poésie cette justesse et cette précision même, qui paroît
lui être opposée , sans lui faire rien perdre
de ces images brillantes et de ces expressions heureuses qui distinguent si fort la
Poësie du discours ordinaire. . .
Insensiblement cet Extrait devient long,
malgré notre attention à nous contenir
dans de justes bornes ; finissons- le par ce
Portrait. Parmi ce grand nombre d'hommes qui se distinguerent , il n'y en eut
qu'un qui fut tout à la fois Poëte , Orateur , Historien , Philosophe , Géometre ,
que ne fut il pas ? admirable dans tous
les genres où il voulut travailler , il épuisa
sa vie avant que d'avoir épuisé son génie ,
et les divers Ouvrages qu'il a laissés auroient fait la gloire de plusieurs hommes
Fermer
Résumé : Le Repos de Cyrus, ou l'Histoire, &c. [titre d'après la table]
'Le Repos de Cyrus' est une œuvre de l'Abbé Pernetti publiée en 1732, composée de trois tomes totalisant 380 pages. L'auteur utilise la fable pour illustrer les vertus nécessaires à un roi, en tempérant l'outrance par la sagesse du style et de l'invention. Le héros, Cyrus, sert de modèle aux jeunes cœurs face aux passions, aux arts et sciences, et à l'administration de l'État. Dans le premier tome, Cyrus lutte contre les passions et sert de modèle pour résister à la volupté. Le second tome le montre promouvant les arts et les sciences, avec une allégorie des progrès littéraires du siècle et des portraits d'illustres personnages. Le troisième tome le dépeint en tant qu'administrateur sage et équitable, offrant des maximes de gouvernement et des moyens pour le bonheur des peuples. L'ouvrage est écrit dans un style naturel et inclut des épisodes historiques attachants. Dans la préface, l'auteur explique que l'éducation ordinaire peut étouffer l'héroïsme, et que connaître et suivre la nature est la meilleure approche. Cyrus établit des académies pour réguler les arts et les sciences, évitant ainsi la prolifération de mauvais livres. Le texte décrit également des événements comme le mariage de Cyrus avec Cassandane, la fille du roi d'Arménie, et les préparatifs pour son accueil, incluant des hommages des académies, notamment celle de musique. L'ouvrage est riche en réflexions justes et sensées, et met en avant des personnages comme des poètes et des musiciens qui contribuent à la culture et à la moralité de la cour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 141-147
PEINTURE. LETTRE de M. DELALANDE de l'Académie des Sciences à M. DE LA PLACE, sur un Tableau allégorique des vertus, formant le Portrait du ROI, peint par M. Amédée VANLOO, Peintre du Roi de PRUSSE.
Début :
Il n'est n'est point d'année, Monsieur, où l'on ne voye sortir de la Famille des [...]
Mots clefs :
Académie des sciences, Physique, Optique, Allégorie, Vertus, Portrait
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PEINTURE. LETTRE de M. DELALANDE de l'Académie des Sciences à M. DE LA PLACE, sur un Tableau allégorique des vertus, formant le Portrait du ROI, peint par M. Amédée VANLOO, Peintre du Roi de PRUSSE.
PEINTURE.
, LETTRE de M. DELALANDE de
l'Académie des Sciences à M. DE
LA PLACE , fur un Tableau allégorique
des vertus , formant le Portrait
du ROI , peint par M. Amédée VANLOO
, Peintre du Roi de PRUSSE,
Il n'ef
L n'eft point d'année , Monfieur , où
142 MERCURE DE FRANCE .
l'on ne voye fortir de la Famille des
Vanloo des Morceaux de Peinture dignes
de faire honneur à la France , &
d'immortalifer leurs Auteurs; mais nous
n'avions point encore vu allier les charmes
de la Peinture avec le génie de la
Phyfique , comme dans le Tableau que
M. Amédée Vanloo vient de faire.
Tout Paris a voulu voir ce chef- d'oeuvre
d'optique , de perfpective , de compofition
& d'allégorie ; mais le temps
n'a pas permis d'en faire obſerver à
tout le monde les particularités , & elles
font trop curieufes pour ne pas en
donner au Public quelques détails .
Ce Tableau préfente d'abord à la
vue fimple un affemblage de plufieurs
figures qui expriment les différentes
vertus qui peuvent former un grand
Prince ; la Magnanimité eft affife &
appuyée d'une main fur l'écu de la
France ; elle tient de l'autre un Sceptre
& un dard brifé pour marquer la clémence
; le diadême qu'elle porte annonce
le deffein de faire le bien , & fon
Sceptre la puiffance de l'exécuter ; elle
a à fes pieds un lion ; c'eft le fymbole
de cette vertu.
Plus bas eft la Juftice , qui d'une main
tient une balance , de l'autre une épée
MARS. 1763. 143
pour
nue. Elle eft appuyée fur un lion
nous montrer qu'il faut qu'elle foit fecondée
de la force . Le mafque fur la
tête du lion annonce que la Juſtice fait
démafquer le vice & le punir. Les faifceaux
placés fous les lions expriment
l'accroiffement de force qui réfulte de
l'accord de ces deux vertus ; on y voit
auffi une corne d'abondance , pour indiquer
que tout profpére dans un Etat
où régne la Juſtice.
,
Derrière la magnanimité fe voit la
valeur militaire repréfentée par un
Guerrier tenant un drapeau qui enveloppe
plufieurs picques , pour montrer que
les hommes réunis fous l'étendard de
la vertu font invincibles. Derrière elle
fe voit une pyramide qui repréſente la
gloire des Princes perpétuée par des manumens.
A côté de la valeur militaire
eft l'intrépidité repréfentée par un Soldat
qui s'appuye fur fes armes. La vertu
héroïque eft à la droite , c'eſt un Guerrier
fous les attributs d'Hercule ; il tient
d'une main une maffue fur l'épaule , &
de l'autre les pommes d'or des Hefpérides
emblême du plus célébre de fes
exploits.
>
Au devant de la vertu héroïque eft
la vertu pacifique, repréſentée par Miner
144 MERCURE DE FRANCE,
ve , Déeffe de la Sageffe & des Arts : elle
tient d'une main une branche d'olivier
fur les armes de France , & porte de l'autre
la lance qui fervoit dans les anciens
tournois & dans les jeux qu'on
célébre durant la paix ; cette lance eft
éntourrée de ferpens , fymbole de la
Prudence.
Près de Minerve , eft la Générosité ;
c'eſt une jeune fille qui porte fur la tête
une gaze d'or & des perles : fes bras nuds
annoncent que le propre de cette vertu
eft de fe dépouiller de tout intérêt , & de
faire le bien , même fans efpérance de
retour. Elle s'appuye fur le bouclier de
Minerve, pour montrer qu'elle favoriſe
particuliérement ceux qui cultivent les
Arts & les Sciences ; elle tient même le
cordon de l'Ordre du Roi , comme une
des recompenfes diftinguées que M. le
Marquis de Marigny a procurées à plufieurs
Artiftes célébres que nous avons
actuellement. Au deffous de Minerve ,
font les attributs des beaux Arts.
Toutes ces figures forment jufqu'ici
un tableau qui feul feroit honneur à
M. Vanloo , mais ce n'eft rien encore
au prix de ce qui en refulte enfuite de
fingulier on regarde ce Tableau au
travers d'une efpèce de lunette dont
l'objectif
MAR S. 1763 . 145
J'objectif est un verre à facettes formé
de plufieurs plans , inclinés à l'axe du
tableau ; ces différentes refractions réuniffent
en un très - petit efpace toutes les
figures difperfées fur la furface du tableau
, en les diminuant de manière à
n'en former qu'une feule figure , & cette
figure eft la tête du Roi , exprimée
avec une reffemblance très- remarquable.
La figure de la Juftice eft ce qui forme
l'oeil du Roi avec une des faces de
la frifure qui approche le plus de l'oeil :
le Peintre nous dit par là , que rien n'é
chappe aux regards de la justice du Monarque.
La magnanimité donne auffi
une partie de l'oeil ; la joue l'oreille &
le fourcil qui exprime la volonté fuprê
me ; la tête de Médufe compoſe une
partie de l'autre fourcil : elle femble
nous dire que les regards d'un Prince
jufte épouvantent le crime & produifent
dans les coupables cette confternation
& cet anéantiffement qui reffemble
à la métamorphofé que la vue
terrible des ferpens de Médufe produifoit
autrefois.
La valeur guerrière donne une partie
du nez & de la bouche , parce que
la bouche est l'organe du comman de-
GE
1
146 MERCURE DE FRANCE.
ment ; la vertu héroïque donne une
partie de l'autre joue avec le coin de la
bouche ; elle finit le nez & les narrines.
Minerve donne l'oeil du Roi du petit
côté l'oeil de ce grand Prince voit avec
bonté ceux qui cultivent les vertus
les fciences & les arts. La Générofité
concourt à finir l'oeil du petit côté , la
tempe & un côté des cheveux . La Sculpture
, exprimée par une tête d'Apollon ,
donne le front & les lauriers dont il eſt
couronné. Le lion de la Magnanimité
forme l'autre tempe , & achève le front.
Le mafque produit la blancheur du front
& finit le fourcil. La crinière des lions
forme le toupet , qui eft blanchi par la
figure qui repréfentoit l'Intrépidité .
Vous voyez , Monfieur , par ce détail
combien il y a eu d'intelligence
dans la combinaifon de deux chofes
auffi étrangères & auffi différentes entre
elles , que le font d'un coté ſept à
huit figures , chargées de fignifications
allégoriques auffi bien imaginées , de
l'autre la reffemblance d'une feule tête.
On a vu quelquefois des effets de perfpective
& de dioptrique qui confiftoient
à faire voir fur une forme régulière
ce qui paroiffoit d'abord n'en avoir
point ; cela femble n'être pas diffiMAR
S. 1763. 147
cile , que
il ne faut deffiner
en regardant
au travers du verre dans lequel
le deffein doit être vu. Il en résulte
enfuite un objet quelconque dont la
forme vue de tout autre point eft difficile
à prévoir ; mais fi l'on veut qu'il
en réfulte des objets qui ayent une
forme régulière , cela paroit fort difficile.
La difficulté augmente encore ,
quand la forme des objets eft déterminée
d'avance pour être apperçue d'uné
telle maniere foit du point de vue ,
foit de tout autre point. Si l'on propoſe
enfin de former un portrait avec d'autres
figures qui y afent un rapport donné
, le problême paroît comme impoffible
& le fuccès de M. Vanloo pouvoit
feul ce me femble juftifier l'entreprife.
Il feroit à fouhaiter. qu'il fit
part au Public & aux Sçavans des idées
qui ont pu lui faire entreprendre un ouvrage
auffi fingulier & des moyens qui
lui en ont procuré le fuccès.
J'ai l'honneur d'être , & c.
DELALANDE
Ce Tableau a été préfenté à Sa
Majefté , par M. le Marquis de Marigny
.
, LETTRE de M. DELALANDE de
l'Académie des Sciences à M. DE
LA PLACE , fur un Tableau allégorique
des vertus , formant le Portrait
du ROI , peint par M. Amédée VANLOO
, Peintre du Roi de PRUSSE,
Il n'ef
L n'eft point d'année , Monfieur , où
142 MERCURE DE FRANCE .
l'on ne voye fortir de la Famille des
Vanloo des Morceaux de Peinture dignes
de faire honneur à la France , &
d'immortalifer leurs Auteurs; mais nous
n'avions point encore vu allier les charmes
de la Peinture avec le génie de la
Phyfique , comme dans le Tableau que
M. Amédée Vanloo vient de faire.
Tout Paris a voulu voir ce chef- d'oeuvre
d'optique , de perfpective , de compofition
& d'allégorie ; mais le temps
n'a pas permis d'en faire obſerver à
tout le monde les particularités , & elles
font trop curieufes pour ne pas en
donner au Public quelques détails .
Ce Tableau préfente d'abord à la
vue fimple un affemblage de plufieurs
figures qui expriment les différentes
vertus qui peuvent former un grand
Prince ; la Magnanimité eft affife &
appuyée d'une main fur l'écu de la
France ; elle tient de l'autre un Sceptre
& un dard brifé pour marquer la clémence
; le diadême qu'elle porte annonce
le deffein de faire le bien , & fon
Sceptre la puiffance de l'exécuter ; elle
a à fes pieds un lion ; c'eft le fymbole
de cette vertu.
Plus bas eft la Juftice , qui d'une main
tient une balance , de l'autre une épée
MARS. 1763. 143
pour
nue. Elle eft appuyée fur un lion
nous montrer qu'il faut qu'elle foit fecondée
de la force . Le mafque fur la
tête du lion annonce que la Juſtice fait
démafquer le vice & le punir. Les faifceaux
placés fous les lions expriment
l'accroiffement de force qui réfulte de
l'accord de ces deux vertus ; on y voit
auffi une corne d'abondance , pour indiquer
que tout profpére dans un Etat
où régne la Juſtice.
,
Derrière la magnanimité fe voit la
valeur militaire repréfentée par un
Guerrier tenant un drapeau qui enveloppe
plufieurs picques , pour montrer que
les hommes réunis fous l'étendard de
la vertu font invincibles. Derrière elle
fe voit une pyramide qui repréſente la
gloire des Princes perpétuée par des manumens.
A côté de la valeur militaire
eft l'intrépidité repréfentée par un Soldat
qui s'appuye fur fes armes. La vertu
héroïque eft à la droite , c'eſt un Guerrier
fous les attributs d'Hercule ; il tient
d'une main une maffue fur l'épaule , &
de l'autre les pommes d'or des Hefpérides
emblême du plus célébre de fes
exploits.
>
Au devant de la vertu héroïque eft
la vertu pacifique, repréſentée par Miner
144 MERCURE DE FRANCE,
ve , Déeffe de la Sageffe & des Arts : elle
tient d'une main une branche d'olivier
fur les armes de France , & porte de l'autre
la lance qui fervoit dans les anciens
tournois & dans les jeux qu'on
célébre durant la paix ; cette lance eft
éntourrée de ferpens , fymbole de la
Prudence.
Près de Minerve , eft la Générosité ;
c'eſt une jeune fille qui porte fur la tête
une gaze d'or & des perles : fes bras nuds
annoncent que le propre de cette vertu
eft de fe dépouiller de tout intérêt , & de
faire le bien , même fans efpérance de
retour. Elle s'appuye fur le bouclier de
Minerve, pour montrer qu'elle favoriſe
particuliérement ceux qui cultivent les
Arts & les Sciences ; elle tient même le
cordon de l'Ordre du Roi , comme une
des recompenfes diftinguées que M. le
Marquis de Marigny a procurées à plufieurs
Artiftes célébres que nous avons
actuellement. Au deffous de Minerve ,
font les attributs des beaux Arts.
Toutes ces figures forment jufqu'ici
un tableau qui feul feroit honneur à
M. Vanloo , mais ce n'eft rien encore
au prix de ce qui en refulte enfuite de
fingulier on regarde ce Tableau au
travers d'une efpèce de lunette dont
l'objectif
MAR S. 1763 . 145
J'objectif est un verre à facettes formé
de plufieurs plans , inclinés à l'axe du
tableau ; ces différentes refractions réuniffent
en un très - petit efpace toutes les
figures difperfées fur la furface du tableau
, en les diminuant de manière à
n'en former qu'une feule figure , & cette
figure eft la tête du Roi , exprimée
avec une reffemblance très- remarquable.
La figure de la Juftice eft ce qui forme
l'oeil du Roi avec une des faces de
la frifure qui approche le plus de l'oeil :
le Peintre nous dit par là , que rien n'é
chappe aux regards de la justice du Monarque.
La magnanimité donne auffi
une partie de l'oeil ; la joue l'oreille &
le fourcil qui exprime la volonté fuprê
me ; la tête de Médufe compoſe une
partie de l'autre fourcil : elle femble
nous dire que les regards d'un Prince
jufte épouvantent le crime & produifent
dans les coupables cette confternation
& cet anéantiffement qui reffemble
à la métamorphofé que la vue
terrible des ferpens de Médufe produifoit
autrefois.
La valeur guerrière donne une partie
du nez & de la bouche , parce que
la bouche est l'organe du comman de-
GE
1
146 MERCURE DE FRANCE.
ment ; la vertu héroïque donne une
partie de l'autre joue avec le coin de la
bouche ; elle finit le nez & les narrines.
Minerve donne l'oeil du Roi du petit
côté l'oeil de ce grand Prince voit avec
bonté ceux qui cultivent les vertus
les fciences & les arts. La Générofité
concourt à finir l'oeil du petit côté , la
tempe & un côté des cheveux . La Sculpture
, exprimée par une tête d'Apollon ,
donne le front & les lauriers dont il eſt
couronné. Le lion de la Magnanimité
forme l'autre tempe , & achève le front.
Le mafque produit la blancheur du front
& finit le fourcil. La crinière des lions
forme le toupet , qui eft blanchi par la
figure qui repréfentoit l'Intrépidité .
Vous voyez , Monfieur , par ce détail
combien il y a eu d'intelligence
dans la combinaifon de deux chofes
auffi étrangères & auffi différentes entre
elles , que le font d'un coté ſept à
huit figures , chargées de fignifications
allégoriques auffi bien imaginées , de
l'autre la reffemblance d'une feule tête.
On a vu quelquefois des effets de perfpective
& de dioptrique qui confiftoient
à faire voir fur une forme régulière
ce qui paroiffoit d'abord n'en avoir
point ; cela femble n'être pas diffiMAR
S. 1763. 147
cile , que
il ne faut deffiner
en regardant
au travers du verre dans lequel
le deffein doit être vu. Il en résulte
enfuite un objet quelconque dont la
forme vue de tout autre point eft difficile
à prévoir ; mais fi l'on veut qu'il
en réfulte des objets qui ayent une
forme régulière , cela paroit fort difficile.
La difficulté augmente encore ,
quand la forme des objets eft déterminée
d'avance pour être apperçue d'uné
telle maniere foit du point de vue ,
foit de tout autre point. Si l'on propoſe
enfin de former un portrait avec d'autres
figures qui y afent un rapport donné
, le problême paroît comme impoffible
& le fuccès de M. Vanloo pouvoit
feul ce me femble juftifier l'entreprife.
Il feroit à fouhaiter. qu'il fit
part au Public & aux Sçavans des idées
qui ont pu lui faire entreprendre un ouvrage
auffi fingulier & des moyens qui
lui en ont procuré le fuccès.
J'ai l'honneur d'être , & c.
DELALANDE
Ce Tableau a été préfenté à Sa
Majefté , par M. le Marquis de Marigny
.
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Résumé : PEINTURE. LETTRE de M. DELALANDE de l'Académie des Sciences à M. DE LA PLACE, sur un Tableau allégorique des vertus, formant le Portrait du ROI, peint par M. Amédée VANLOO, Peintre du Roi de PRUSSE.
La lettre de M. Delalande à M. de La Place présente un tableau allégorique des vertus, réalisé par M. Amédée Vanloo, peintre du roi de Prusse. Intitulé 'Portrait du Roi', cette œuvre combine les charmes de la peinture avec le génie de la physique. Le tableau représente plusieurs figures symbolisant différentes vertus d'un grand prince, telles que la Magnanimité, la Justice, la Valeur militaire, l'Intrépidité, la Vertu héroïque, la Vertu pacifique, et la Générosité. Chaque figure est représentée avec des attributs spécifiques. Le tableau utilise une lunette optique pour rassembler les figures dispersées en une seule image : la tête du roi. Chaque partie du visage du roi est formée par une vertu spécifique. Par exemple, la Justice forme l'œil du roi, la Magnanimité contribue à l'œil et au sourcil, et Minerve représente l'œil du roi du côté opposé. La Générosité et la Sculpture, représentée par une tête d'Apollon, complètent d'autres parties du visage. La lettre met en avant l'intelligence et la complexité de la combinaison des figures allégoriques pour former un portrait réaliste. Elle exprime également le souhait que M. Vanloo partage les idées et les moyens ayant permis la réalisation de cet ouvrage singulier. Le tableau a été présenté à Sa Majesté par M. le Marquis de Marigny.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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