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1
p. 319-318
QUELLE FORTUNE EST la plus satisfaisante en Amour, celle d'un Amant dont les soins sont receus d'abord agréablement, & presque aussi tost recompensez ; ou le bonheur de celuy, qui apres avoir aimé quelque temps sans espérance, trouve enfin le coeur de sa Maistresse sensible.
Début :
Quand on obtient facilement [...]
Mots clefs :
Amour, Amant, Vérité, Beauté, Mépris, Sensible, Raisonnement
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texteReconnaissance textuelle : QUELLE FORTUNE EST la plus satisfaisante en Amour, celle d'un Amant dont les soins sont receus d'abord agréablement, & presque aussi tost recompensez ; ou le bonheur de celuy, qui apres avoir aimé quelque temps sans espérance, trouve enfin le coeur de sa Maistresse sensible.
QUELLE FORTUNE EST
la plus fatisfaifante en Amour , celle
d'un Amant dont les foins font receus
d'abord agréablement , & prefque auffi
toft recompenfez ; ou le bonheur de
celuy, qui apres avoir aimé quelque
temps fans efpérance , trouve enfin le
coeur de fa Maiftreffe fenfible.
Q
Vand on obtient facilement
Une jeune Beauté qu'on aime,
L'amour d'abord fuft- il extréme,
Dans lafuite l'on eft fatisfait rarements
Maisplus, avant la récompenfe ,
Un Amant voit de réfiftance,
Et plus il a de peine à pouvoir obtenir
L'Objet qui caufefon martire,
a
Plus leplaifir eft grand quand il peut par-
Ventr
A lapoffeffion de celle qu'il defire.
Oronte & Licidas prouveront mieux que
moy
)
Ddij
316 Extraordinaire
.
Cette Verité que j'avance.
Le premier dés l'abord uit recevoirfafox
allAvec prompta reconnoiffance,
Et la jeune Cloris qu'il voulut rechercher
Fut bien-toft mife enfa puiffance;
On la vit enfin s'attacher :
A get Amant dont le mérite
Eftoit accompagné d'une fage conduire.
Leur Hymen s'accomplit ; & le moment
fatal
Quidevoit caufer leur divorce,
Se couvrant à leurs yeux d'une fubtile
amorce,
Voulutfairefon coup dés le jourNuptial.
Cloris dans le Feftin vit paroiftxe Nicandre
Qui la regardoit d'un oeil tendre,
Elle devintfenfible , & répondant des
yeux
Afon muet langage,
Elle devint bientoft volage ,
Etne fit que chercher le moment précieux
Afin depouvoir entendre
du Mercure Galant.
317
Une déclaration
Quefit l'amoureux Nicandre
Defafollepaffion .
Elle oublia bien- toft cette foy conjugate`
Qu'elle devoit garder meſme malgré la
mort,
Et d'une ame inconftante, infidelle, inégale,
Elle fit éprouverun effroyablefort
Afon Epoux le pauvre Oronte,
Quine la trouva plus qu'un objet defa
bonte.
La haine & la rigueur, l'opprobre & le
mépris,
'
Furent dorénavant les Prix
Dont il vitque certe Infidelle
Voulutrécompenferſon amour &fonzile.
Mais au contraire Licidas.
Que l'on vit millefoss invoquer le trépas,
Nepouvant rendre Iris fenfible
Aux tendres mouvemens qui partoient de
fon cours
318 Extraordinaire
C
Employant tout le foin poffible
Afinde luy caufer unepareille ardeur,
Apres avoirfouffert , pleuré, priéfans ceffe
Cecher objet de fa tendreffe,
byer
Arriva ce jour bienheureux
Qu'il vit récompenferfesvoeux. 70
Depuis ce temps leur amour mutuelles
Paroift auxyeux de tous devoir eftre éter
nelle.
"Ainfi donc je conclus de cé raiſonnement ."
Que d'un amour trop prompt il naift d'é
trangesfuites;
Où quand il n'eft formé qu'apres plufieurs
poursuites,
Rarement on n'en voit qu'un bon évenement;
Et qu'enfin pour avoir toûjours l'ame contente,
Laderniere Fortune eft plusfatisfaisante.
la plus fatisfaifante en Amour , celle
d'un Amant dont les foins font receus
d'abord agréablement , & prefque auffi
toft recompenfez ; ou le bonheur de
celuy, qui apres avoir aimé quelque
temps fans efpérance , trouve enfin le
coeur de fa Maiftreffe fenfible.
Q
Vand on obtient facilement
Une jeune Beauté qu'on aime,
L'amour d'abord fuft- il extréme,
Dans lafuite l'on eft fatisfait rarements
Maisplus, avant la récompenfe ,
Un Amant voit de réfiftance,
Et plus il a de peine à pouvoir obtenir
L'Objet qui caufefon martire,
a
Plus leplaifir eft grand quand il peut par-
Ventr
A lapoffeffion de celle qu'il defire.
Oronte & Licidas prouveront mieux que
moy
)
Ddij
316 Extraordinaire
.
Cette Verité que j'avance.
Le premier dés l'abord uit recevoirfafox
allAvec prompta reconnoiffance,
Et la jeune Cloris qu'il voulut rechercher
Fut bien-toft mife enfa puiffance;
On la vit enfin s'attacher :
A get Amant dont le mérite
Eftoit accompagné d'une fage conduire.
Leur Hymen s'accomplit ; & le moment
fatal
Quidevoit caufer leur divorce,
Se couvrant à leurs yeux d'une fubtile
amorce,
Voulutfairefon coup dés le jourNuptial.
Cloris dans le Feftin vit paroiftxe Nicandre
Qui la regardoit d'un oeil tendre,
Elle devintfenfible , & répondant des
yeux
Afon muet langage,
Elle devint bientoft volage ,
Etne fit que chercher le moment précieux
Afin depouvoir entendre
du Mercure Galant.
317
Une déclaration
Quefit l'amoureux Nicandre
Defafollepaffion .
Elle oublia bien- toft cette foy conjugate`
Qu'elle devoit garder meſme malgré la
mort,
Et d'une ame inconftante, infidelle, inégale,
Elle fit éprouverun effroyablefort
Afon Epoux le pauvre Oronte,
Quine la trouva plus qu'un objet defa
bonte.
La haine & la rigueur, l'opprobre & le
mépris,
'
Furent dorénavant les Prix
Dont il vitque certe Infidelle
Voulutrécompenferſon amour &fonzile.
Mais au contraire Licidas.
Que l'on vit millefoss invoquer le trépas,
Nepouvant rendre Iris fenfible
Aux tendres mouvemens qui partoient de
fon cours
318 Extraordinaire
C
Employant tout le foin poffible
Afinde luy caufer unepareille ardeur,
Apres avoirfouffert , pleuré, priéfans ceffe
Cecher objet de fa tendreffe,
byer
Arriva ce jour bienheureux
Qu'il vit récompenferfesvoeux. 70
Depuis ce temps leur amour mutuelles
Paroift auxyeux de tous devoir eftre éter
nelle.
"Ainfi donc je conclus de cé raiſonnement ."
Que d'un amour trop prompt il naift d'é
trangesfuites;
Où quand il n'eft formé qu'apres plufieurs
poursuites,
Rarement on n'en voit qu'un bon évenement;
Et qu'enfin pour avoir toûjours l'ame contente,
Laderniere Fortune eft plusfatisfaisante.
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Résumé : QUELLE FORTUNE EST la plus satisfaisante en Amour, celle d'un Amant dont les soins sont receus d'abord agréablement, & presque aussi tost recompensez ; ou le bonheur de celuy, qui apres avoir aimé quelque temps sans espérance, trouve enfin le coeur de sa Maistresse sensible.
Le texte examine deux types de fortunes en amour. La première concerne un amant dont les vœux sont rapidement exaucés. La seconde décrit un amant qui, après avoir aimé sans espoir, voit finalement sa maîtresse s'adoucir. Le texte affirme que l'amour facilement obtenu peut devenir extrême au début mais se raréfie ensuite. À l'inverse, un amour obtenu après résistance et peine procure un plaisir plus grand. L'exemple d'Oronte illustre la première fortune. Oronte reçoit promptement l'affection de Cloris, qu'il épouse. Cependant, Cloris devient infidèle dès le jour des noces, causant une grande souffrance à Oronte. Licidas incarne la seconde fortune. Après avoir souffert et prié sans cesse, Licidas voit enfin ses vœux récompensés. Son amour pour Iris, après de nombreuses poursuites, devient mutuel et éternel. Le texte conclut que la fortune la plus satisfaisante est celle où l'amour naît après plusieurs poursuites, plutôt qu'un amour trop prompt qui peut mener à des suites étranges.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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1
2
p. 103-130
LETTRE De Mr l'Abbé Vere sur les Eaux de Balaruc, à Me de Camus, Religieuse de Saint Pierre de Lyon.
Début :
Vous me demandez de mettre toûjours beaucoup de varieté / Les Eaux de Balaruc en Languedoc, où vous accompagnâtes [...]
Mots clefs :
Eaux de Balaruc, Abbaye de Saint Pierre de Lyon, Sel fixe, Esprit acide, Couleur, Teinture, Purger, Sensible, Vitriol, Asthme
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE De Mr l'Abbé Vere sur les Eaux de Balaruc, à Me de Camus, Religieuse de Saint Pierre de Lyon.
Vous me demandez de mettre toûjours beaucoup de vaI iiij
104 MERCURE
rieté dans mes Lettres , ce qui
donne , dites - vous , la facilité
d'en quitter & d'en reprendre
fouvent la lecture , fans que la
memoire foit obligée de fe
charger du commencement
d'un Article qu'on n'aura pas
lû entier.
Vous fouhaitez auffi d'y
trouver toûjours des Articles
qui regardent la fanté , à caufe
de l'utilité que l'on peut tirer
de ces fortes d'Articles , & je
crois ne pouvoir mieux vous
fatisfaire qu'en vous envoyant
la Lettre fuivante, je vous prie
de vous fouvenir que ce n'eſt
pas moy qui parle.
GALANT 105
LETTRE
De Mr l'Abbé Vere fur les
Eaux de Balaruc , à Me de
Camus , Religieufe de Saint
Pierre de Lyon.
Les Eaux de Balaruc en Languedoc , où vous accompagnates
autrefois feuë Me l' Abbeſſe de
Saint Pierre, & dont vous m'avez demandé l'analyse , fontfort
chaudes & fumeufes. Quand on
en verfe quelques gouttes fur la
teinture defleurs de Mauve , la
couleur violette en eft d'abord
106 MERCURE
•
Ce changée en une couleur rouge.
qui prouve que ces Eaux font
impregnées d'un fel acide , tresvolatil. D'ailleurs , une pinte mefure de Montpellier, de cet eau ,
c'est- à- dire , trois livres & quatre onces , fourniffent deux dragmes d'un fel fori raboteux , fort
poreux, & fort blanc qui dés
qu'on l'a exposé à un air froid ,
commence de prendre une couleur
grife cendrée , & qui devient d'un
gris affezfoncé, tirant unpeufur
le roux , quand on le conferve
long- temps dans des phioles de
verres, quoy qu'elles foient bien
bouchées. Ce fel appliquéfur la
GALANT 107
langue y excite une acreté qui
tient de l'acidité ; ainfi on peut le
régarder comme un felfalé acres
dont l'acreté n'eftpas violente , ou
comme unfelfalé acre- doux , qui
ne fouffre aucune fermentation
quand on l'arrose d'huile de Tartre, ilfefermente tres-aifément
ఆ d'une manierefenfible lorsque
fon tiffu eft penetré par quelques
efprits acides. Il agace agace un peu les
dents , lorsqu'il a eſté mêlé
avec la teinture defleurs de Mauil luy donne une couleur verte fort approchante de celle d'une
émeraude; maispeu d'heures aprés
cette couleur fe change en une
ve,
108 MERCURE
autre rouffatre femblable , ou peu
s'en faut , à celle du vin mufcat
de Frontignan.
à
Lorfqu'on les a fait diftiller au
Bain Marie, elles paroiffent tout
fait infipides & ne changent
point la couleur du papier bleu ,
& elles ne font qu'éclaircir la
couleur de la teinture de fleurs de
Mauve , on en infere qu'elles
laiffent , lorfqu'on les fait diftiller
tout leurfel dans le fond de l'alembic ; & ce fel aa unun tiffu plus
ferré que celuy du fel qu'on avoit
tiré auparavant des mêmes eaux,
lorfqu'on les avoit fait évaporer.
Il eftoitformé par cubes plus irre-
GALANT 109
&
guliersque ceux du fel marin. Il
tiroit fur le roux, & le fut entierement aprés avoir efté exposé
à l'air , devint tres -humide.
Lorfqu'on le deffeche , iljette une
odeur fulphurée douce , affez
agreable , qui approche de
celle qui fort de la pomme de Renette , lorsqu'on la met fur des
charbons ardens ; le fel qu'on tire
aprés la diftillation ayant le tiffu
plusferré,fefermenteplus difficiLement que celui qu'on tire aprés
l'évaporation de ces eaux. Mêlé
avec la teinture defleurs de Mauve, il luy donne une couleur bleüe,
qui devenant de moment à autre
110 MERCURE
plus foncée : enfin , en prend une
aprés une heure ou deux, qui tire
fur un vert clair, & enfuite fur
un vert unpeu foncé; & au bout
4. heures une couleur rouſſâcelle du muſcat ſefait
de
tretelle
que
remarquer.
On découvre que le fel fixe de
ces eaux eft un fel acre ou alkali
pur; en en faifant évaporer une
quantité confiderable par un feu
moderé, en mêlant demy once
de ce fel avec une once demie
de tête morte de bol , on en tire
durant cinq oufix heures d'un feu
de reverbere affez violent , un
efprit acide , & cet efprit excite
GALANT III
unefermentation tres-fenfible toutes les fois qu'on en verfe quelques gouttes fur du fel de Tartre
&de fang humain , &fur des
corps terreftres qui ont une configuration depores , à peu prés femblables à celles des pores des fels
appellez alkalis. Cet efprit agace
les dents , rougit le papier bleu,
la teinture du Tournefal , le Sirop
violat la teinture de fleurs de
Mauve.
Mais lorsqu'onfait une leffive
de la matiere contenuë dans la
cornuë où a efté ce fel , on en tire
un autrefel d'un tiſſu fi ouvert que
les efprits de nitre , de vitriol &
712 MERCURE
•
ces
defouffre, le penetrentfans exciter aucune fermentation fenfible ,
quoique l'huile de vitriol , mais
impregnée de parties falines , acides , plus groffieres que celles de
efprits , le fermente un peu. Ce
fel tout relaché quefûtfon tiſſu ,
donna dans une experience faite
depuis peu , une couleur bleuë à la
teinture de fleurs de Mauve qui
prit d'abord une couleur verte ,
enfuite une rouffâtre.
Vingt-unjours aprés qu'on a tiré
un efprit acide du fel de ces eauxe
mêlé avec dela tête morte de Bol,
en mettant dans un vafe une once
du mêmefelfans mélange, on tire
GALANT 113
quelques heures aprés &par un
feu peu violent une dragme &
trente-fix grains d'un efprit acide
qui a une force égale à celle de
l'efprit dontje viens de parler, &
qui produit les mêmes effets . Le
fel contenu dans la cornuë où eftoit
cet efprit feramaffe par grains de
figure à peuprés ronde , quiforme
depetits pelotons entaffez les uns
fur les autres. Le poids de ce fel
eft de fix dragmes vingt- qua
tre grains ; ainfi on voit que la diftillation fe faitfans perte fenfible.
de lafubftance du corps diftillé.
Enfin on tire aprés deux heures
d'un feu reverbere fort moderé ,
Avril 1710.
K
114 MERCURE
d'une demi- once du fel tiré de ces
eauxdiftillées dans le Bain- marie ,
fans mélange d'aucun autre corps ,
un efprit acide qui paroift avoir
unpeu plus de pointe que celuy
qui est tiré du fel de ces mêmes
eaux , mêlé avec une once &demie de la même tefte morte deBol.
Cequiperfuadeque le Bolpreparé
d'une certaine maniere ne donne
jamais rien du fien à l'esprit acide
tiré du fel falé acre fixe du fang
humain. Car s'ilpouvoit luy communiquer quelque acidite' , felon
le fentiment de quelques Medecins , il en communiqueroit fans
doute au premier efprit qu'on tire
GALANT 115
du fel des eaux de Balaruc , &
en ce cas cet efprit auroit dû avoir
plus de force que celuy qu'on tire
des mêmes eauxfans le fecours de
la tefte morte de Bol.
Au reste lorsqu'on afiny la diftillation du fel tiré au Bainmarie
de ces eaux , on voit que ce fel
s'y fond , & qu'il s'y vitrifie en
partie , puifqu'il s'attache fi fort
àlafurface interne de la cavité
du vaſe , qu'il en eft comme infeparable ; & cefelquoy qu'en partie vitrifié , ne laiſſepas de fefermenter un peu lorsqu'on l'arrofe
de quelques goutres d'huile de Vitriol ; mais fon tiffu eft trop ouKij
116 MERCURE
vert pourpouvoir eftre fermenté
par l'efprit du Vitriol , &par
autres acides.
les
On voit doncpar tout ce que je
viens de dire , que ces eaux font
impregnées d'unfel acide volatil ,
&d'unfel falé acre , tres -fufceptible de fermentation ; ainfi il
leur faut reconnoître deux fortes
de principes fermentatifs , l'un
actif, l'autre paffif, & ces deux
principes operent unefermentation
continuelle , & par confequent les
rendent chaleureufes & fumeufes; leur chaleur cependant eftfuportable , quelque violente qu'elle
paroiffe d'abord , puifqu'elle ne
GALANT 117
change point la confiftence & la
couleur verte des feuilles de l'OZeille , quoy qu'on les y faffe
tremper long-temps. On y peut
mettre un auf dont on ouvrira
la coque , & l'y laiffer une heure,
aprés laquelle on ne reconnoîtra
pasplus d'alteration dansfon blanc
dansfonjaune , que s'il avoit
toujours eftédans l'eaufroide. La
fumée qui fort de ces eaux fem
ble un peu fulphurée , fur tout
prés de lafource , qu'on appelle le
Bain des Pauvres , parce que
c'eſt-là où ils fe baignent: il en
faut donc conclure que ces cause
contiennent quelques parties ful
118 MERCURE
phurées , puifqu'onéprouve qu'el
les rendent la peau douce & un
péu onctueuse, & que le felfixe
qu'on en tire lorsqu'on les diftille.
au Bainmarie, jette lorſqu'il eft:
détaché une odeur douce & agreable , qui ne peut eftre l'effet que
d'un fouffre tres fin.
On n'a plus lieu de douter aprés
tout ce queje viens de dire
ces eaux ne foient déterfives,
propres à diffondre toutes fortes
d'humeurs vifqucufes. En voicy
la preuve. Rempliffez une grande cuiliere de fer de ces eaux, &
mettez-yle jaune &le blanc d'un
œuffrais , vous y verrez que
que
GALANT 119
dans demy heure, & lorfque vous
aurezplongé cette cuiliere juſqu'à
fon bord dans la fource de ces
eaux, que le blanc de l'œuffera
entierement diffout , fans que l'eau
contenue dans la cuiliere paroiffe
le moins du monde vifquenfe.
Pour le jaune il eft vray que fa
furface exterieure pâlit un peu ;
mais fa confiftance naturelle ne
s'altere point. Vouspouvezfaire
une feconde experience ; c'eft de
remplir une cuiliere de fer auffi
grande que la premiere d'eau de
la mer un peu chaude , & d'y
mettre le blanc & le jaune d'un
euffrais , er de plonger enfuite
120 MERCURE
cette cuiliere prefque jufqu'à fon
bord dans la fource des eaux de
Balaruc , & vous verrez qu'aprés l'y avoir laiffée une heure, le
blanc de l'œuf ne paroîtra qu'un
peu diffout , parce que l'eau de la
mer en avoit détaché quelques
parties feulement , qui l'avoient
renduë tantfoit peugluante. Mettez enfin les deux cuilieres fur
deuxfourneaux également chauds
&vous verrez que le blanc de
l'œufqui s'eſtoir diſſout dans les
caux de Balaruc fe coagulera en
fe rarefiant en prenant la forme d'une crème fouettée , au lieu
que le blanc de l'œuf qui avoit
efté
GALANT 121
efté mis dans l'eau de la mer, &
qui n'avoit pas efté diffout , devint dur &
compacte comme
le blanc des œufs cuits au miroir.
Ainficeux qui ont regardé le fel
des eaux de Balaruc comme une
efpece de fel marin , fe détromperont aisément , pour peu qu'ils
veuillent faire quelque attention
à ce que j'ay dit de l'un &
de
l'autre de ces deux fels.
Mais ilfaut vous parler àprefent des effets falutaires de ces
eaux. Elles fontpurgatives, mais
fans violence & fans excés à cause
des fels dont elles font impreignées.
Elles gueriffent les maux d'efto
Avril 1710. L
122 MERCURE
machqui viennent durelâchement
des differens vaiffeaux qui le compofent , ou de la trop grande aigreur , ou de la foibleffe de fon levain , ou des humeurs visqueuses
collées à fa furface interne , ои
d'une lymphe trop épaiffe qui coule lentement dans les vaiffeaux
lymphatiques arteriels reneux; &
cela parce que fi les vaisseaux de
ce vifcerefe trouvent relâchez&
commeparalytiques , elles diffipent
par leurchaleur les humiditez qui
en produisent le relâchement , &
elles rétabliffent le reffortpar leurs
parties falines : fi le levain eft
trop aigre , elles l'amortiſſent &
GALANT 123
l'adouciſſent par leurfelfixe. S'il
eft trop aqueux & par confequent
foible , elles l'aninent par leurfel
acide volatil , le débaraffent
par leurfelfalé : s'ily a des humeurs gluantes dans l'eftomach
qui en empêchent les fonctions ,
elles le nettoyent en divifant les
fucs collez àfafurface interieure.
Lorfqu'il y a trop d'épaififfement
dans la lymphe , que fes conduits
lymphatiques arteriels nerveux
reçoivent de fes arteres pour la
porter dans les vines , elles fondent par leur chaleur cette épaiffeur& la font par leurs parties
falines acres couler librement , de
Lij
124 MERCURE
mêmeque lefuc lymphatique trop
épais qui laproduit. Ainfices eaux
procurent une facile digeftion en
rétabliffant le ferment de l'eftomach. Elles gueriffent auffi les
maux qui dépendent du relâchement ou des fermentations vicieufes qui s'excitent dans les caviteż
des boyaux.
Vous jugez par là , Madame
que ces eaux font tres bonnes
l'afthme humide , & qu'elles ne
conviennent point aux maux de
poitrine & du bas ventre.
Elles mordifient , defféchent ,
incarnent cicatrifent les ulceres , fur tout ceux qui viennent
GALANT 125
des playes fimples ; elles font admirables pour les maux de tefte exterieurs , lefroidque l'onfent quelquefoisfur lefommet de cette partie , & pour lesfluxions desyeux
pourvû qu'on obferve de s'enfaire
arrofer le derriere de la tefte & la
nuque du col cinq oufixfois , fçavoir le matin & le foir durant
deux ou troisjours. Elles gueriffent lorsqu'on s'y baigne trois ou
quatre fois les douleurs de rhumatifme ; elles excitent d'abord une
fueur difficile à foutenir , il faut
faire enfuite fuer le malade une
beure ou deux dans un lit. Comme on en rend laplus grande parLiij
126 MERCURE
tie par les felles & qu'elles font
fort chaudes fondantes , elles
divifent, adouciffent & mêmedifSipent par les fueurs qu'elles caufent les humeurs qui caufent les
maux que je vous ay détaillez.
Ellesfont auffimerveillenfespour
lesparalyfies quifuivent les apoplexies , diffipant & diffolvant
par leur chaleur & leurfel fixe ,
T'humeur qui bouche les nerfs , &
animantpar leur fel acide volatil
l'efprit animal à qui elles ouvrent
les routes naturelles en augmentant la vigueur , & par là elles
rendent le mouvement auxparties.
paralytiques. Elles gueriffent les
GALANT 127
dévoyemens , les pâles couleurs ,
les maladies melancoliques ,
de même que les fiévres intermittentes croniques.
On les prend fur les lieux en
Automne au Printemps. Il
faut prendre garde fur tout que
l'airn'entredans les bouteilles dans
lesquelles on les puife ; on les peut
transporter avec cette précaution ,
en boire en tout temps ; on les
boit même à Paris avecfuccés ,
ce qui leve toutesfortes de doutes
fur le transport.
de commencer à en Avant
que
boire
lorfqu'on
afini
, il faut
fe
le
lendemain
de la
purgapurger;
L iiij .
128 MERCURI
tion on en peutprendre àjeun & à
diverfes reprifes treize à quatorze
verres ou gobelets d'environ demi
feptier chacun dans le cours tout
au plus d'une heure & un quart.
Le premier coup eft de chopine ou
de deux verres de fuite. Il faut
prendre aprés les avoir prifes une
demie écuellée de bouillon de poulet.
La meilleure partie s'en va ordinairement par lesfelles , & on continuë d'en boire plus fouvent pendant trois jours & quelquefois
pendant quatre. Lorsqu'on ne les
boit pas fur les lieux , ilfaut obferver de les mettre au degré de
chaleur qu'elles ont à leurfource,
GALANY 129
qui est une chaleur approchante
de celle d'un bouillon tres- chaud ;
pour cela ilfaut déboucher la bouteille , laiffer tomber legerement le
bouchon dans le gouleau , enforte
qu'elle foit entre ouverte , mettre
du foin dans le fond d'un chaudron enforte que le verre ne touche point le chaudron & enfuite
remplir le chaudron d'eau , à qui
on donne le degré neceffaire de chaleur. Jefuis , Madame , &c.
Cette Lettre a paru d'autant
plus curieufe à tous ceux qui
Font luë qu'elle fait connoître
que la matiere a efté bien ap-
130 MERCURE
profondie par le grand nombre d'experiences que l'on a
faites , ce qui donne lieu d'efperer un falutaire effet de l'ufage des Eaux dont il y eſt parlé, & il feroit à fouhaiter que
les remedes dont on nous parle
tous les jours cuffent un effet
auffi fenfible.
104 MERCURE
rieté dans mes Lettres , ce qui
donne , dites - vous , la facilité
d'en quitter & d'en reprendre
fouvent la lecture , fans que la
memoire foit obligée de fe
charger du commencement
d'un Article qu'on n'aura pas
lû entier.
Vous fouhaitez auffi d'y
trouver toûjours des Articles
qui regardent la fanté , à caufe
de l'utilité que l'on peut tirer
de ces fortes d'Articles , & je
crois ne pouvoir mieux vous
fatisfaire qu'en vous envoyant
la Lettre fuivante, je vous prie
de vous fouvenir que ce n'eſt
pas moy qui parle.
GALANT 105
LETTRE
De Mr l'Abbé Vere fur les
Eaux de Balaruc , à Me de
Camus , Religieufe de Saint
Pierre de Lyon.
Les Eaux de Balaruc en Languedoc , où vous accompagnates
autrefois feuë Me l' Abbeſſe de
Saint Pierre, & dont vous m'avez demandé l'analyse , fontfort
chaudes & fumeufes. Quand on
en verfe quelques gouttes fur la
teinture defleurs de Mauve , la
couleur violette en eft d'abord
106 MERCURE
•
Ce changée en une couleur rouge.
qui prouve que ces Eaux font
impregnées d'un fel acide , tresvolatil. D'ailleurs , une pinte mefure de Montpellier, de cet eau ,
c'est- à- dire , trois livres & quatre onces , fourniffent deux dragmes d'un fel fori raboteux , fort
poreux, & fort blanc qui dés
qu'on l'a exposé à un air froid ,
commence de prendre une couleur
grife cendrée , & qui devient d'un
gris affezfoncé, tirant unpeufur
le roux , quand on le conferve
long- temps dans des phioles de
verres, quoy qu'elles foient bien
bouchées. Ce fel appliquéfur la
GALANT 107
langue y excite une acreté qui
tient de l'acidité ; ainfi on peut le
régarder comme un felfalé acres
dont l'acreté n'eftpas violente , ou
comme unfelfalé acre- doux , qui
ne fouffre aucune fermentation
quand on l'arrose d'huile de Tartre, ilfefermente tres-aifément
ఆ d'une manierefenfible lorsque
fon tiffu eft penetré par quelques
efprits acides. Il agace agace un peu les
dents , lorsqu'il a eſté mêlé
avec la teinture defleurs de Mauil luy donne une couleur verte fort approchante de celle d'une
émeraude; maispeu d'heures aprés
cette couleur fe change en une
ve,
108 MERCURE
autre rouffatre femblable , ou peu
s'en faut , à celle du vin mufcat
de Frontignan.
à
Lorfqu'on les a fait diftiller au
Bain Marie, elles paroiffent tout
fait infipides & ne changent
point la couleur du papier bleu ,
& elles ne font qu'éclaircir la
couleur de la teinture de fleurs de
Mauve , on en infere qu'elles
laiffent , lorfqu'on les fait diftiller
tout leurfel dans le fond de l'alembic ; & ce fel aa unun tiffu plus
ferré que celuy du fel qu'on avoit
tiré auparavant des mêmes eaux,
lorfqu'on les avoit fait évaporer.
Il eftoitformé par cubes plus irre-
GALANT 109
&
guliersque ceux du fel marin. Il
tiroit fur le roux, & le fut entierement aprés avoir efté exposé
à l'air , devint tres -humide.
Lorfqu'on le deffeche , iljette une
odeur fulphurée douce , affez
agreable , qui approche de
celle qui fort de la pomme de Renette , lorsqu'on la met fur des
charbons ardens ; le fel qu'on tire
aprés la diftillation ayant le tiffu
plusferré,fefermenteplus difficiLement que celui qu'on tire aprés
l'évaporation de ces eaux. Mêlé
avec la teinture defleurs de Mauve, il luy donne une couleur bleüe,
qui devenant de moment à autre
110 MERCURE
plus foncée : enfin , en prend une
aprés une heure ou deux, qui tire
fur un vert clair, & enfuite fur
un vert unpeu foncé; & au bout
4. heures une couleur rouſſâcelle du muſcat ſefait
de
tretelle
que
remarquer.
On découvre que le fel fixe de
ces eaux eft un fel acre ou alkali
pur; en en faifant évaporer une
quantité confiderable par un feu
moderé, en mêlant demy once
de ce fel avec une once demie
de tête morte de bol , on en tire
durant cinq oufix heures d'un feu
de reverbere affez violent , un
efprit acide , & cet efprit excite
GALANT III
unefermentation tres-fenfible toutes les fois qu'on en verfe quelques gouttes fur du fel de Tartre
&de fang humain , &fur des
corps terreftres qui ont une configuration depores , à peu prés femblables à celles des pores des fels
appellez alkalis. Cet efprit agace
les dents , rougit le papier bleu,
la teinture du Tournefal , le Sirop
violat la teinture de fleurs de
Mauve.
Mais lorsqu'onfait une leffive
de la matiere contenuë dans la
cornuë où a efté ce fel , on en tire
un autrefel d'un tiſſu fi ouvert que
les efprits de nitre , de vitriol &
712 MERCURE
•
ces
defouffre, le penetrentfans exciter aucune fermentation fenfible ,
quoique l'huile de vitriol , mais
impregnée de parties falines , acides , plus groffieres que celles de
efprits , le fermente un peu. Ce
fel tout relaché quefûtfon tiſſu ,
donna dans une experience faite
depuis peu , une couleur bleuë à la
teinture de fleurs de Mauve qui
prit d'abord une couleur verte ,
enfuite une rouffâtre.
Vingt-unjours aprés qu'on a tiré
un efprit acide du fel de ces eauxe
mêlé avec dela tête morte de Bol,
en mettant dans un vafe une once
du mêmefelfans mélange, on tire
GALANT 113
quelques heures aprés &par un
feu peu violent une dragme &
trente-fix grains d'un efprit acide
qui a une force égale à celle de
l'efprit dontje viens de parler, &
qui produit les mêmes effets . Le
fel contenu dans la cornuë où eftoit
cet efprit feramaffe par grains de
figure à peuprés ronde , quiforme
depetits pelotons entaffez les uns
fur les autres. Le poids de ce fel
eft de fix dragmes vingt- qua
tre grains ; ainfi on voit que la diftillation fe faitfans perte fenfible.
de lafubftance du corps diftillé.
Enfin on tire aprés deux heures
d'un feu reverbere fort moderé ,
Avril 1710.
K
114 MERCURE
d'une demi- once du fel tiré de ces
eauxdiftillées dans le Bain- marie ,
fans mélange d'aucun autre corps ,
un efprit acide qui paroift avoir
unpeu plus de pointe que celuy
qui est tiré du fel de ces mêmes
eaux , mêlé avec une once &demie de la même tefte morte deBol.
Cequiperfuadeque le Bolpreparé
d'une certaine maniere ne donne
jamais rien du fien à l'esprit acide
tiré du fel falé acre fixe du fang
humain. Car s'ilpouvoit luy communiquer quelque acidite' , felon
le fentiment de quelques Medecins , il en communiqueroit fans
doute au premier efprit qu'on tire
GALANT 115
du fel des eaux de Balaruc , &
en ce cas cet efprit auroit dû avoir
plus de force que celuy qu'on tire
des mêmes eauxfans le fecours de
la tefte morte de Bol.
Au reste lorsqu'on afiny la diftillation du fel tiré au Bainmarie
de ces eaux , on voit que ce fel
s'y fond , & qu'il s'y vitrifie en
partie , puifqu'il s'attache fi fort
àlafurface interne de la cavité
du vaſe , qu'il en eft comme infeparable ; & cefelquoy qu'en partie vitrifié , ne laiſſepas de fefermenter un peu lorsqu'on l'arrofe
de quelques goutres d'huile de Vitriol ; mais fon tiffu eft trop ouKij
116 MERCURE
vert pourpouvoir eftre fermenté
par l'efprit du Vitriol , &par
autres acides.
les
On voit doncpar tout ce que je
viens de dire , que ces eaux font
impregnées d'unfel acide volatil ,
&d'unfel falé acre , tres -fufceptible de fermentation ; ainfi il
leur faut reconnoître deux fortes
de principes fermentatifs , l'un
actif, l'autre paffif, & ces deux
principes operent unefermentation
continuelle , & par confequent les
rendent chaleureufes & fumeufes; leur chaleur cependant eftfuportable , quelque violente qu'elle
paroiffe d'abord , puifqu'elle ne
GALANT 117
change point la confiftence & la
couleur verte des feuilles de l'OZeille , quoy qu'on les y faffe
tremper long-temps. On y peut
mettre un auf dont on ouvrira
la coque , & l'y laiffer une heure,
aprés laquelle on ne reconnoîtra
pasplus d'alteration dansfon blanc
dansfonjaune , que s'il avoit
toujours eftédans l'eaufroide. La
fumée qui fort de ces eaux fem
ble un peu fulphurée , fur tout
prés de lafource , qu'on appelle le
Bain des Pauvres , parce que
c'eſt-là où ils fe baignent: il en
faut donc conclure que ces cause
contiennent quelques parties ful
118 MERCURE
phurées , puifqu'onéprouve qu'el
les rendent la peau douce & un
péu onctueuse, & que le felfixe
qu'on en tire lorsqu'on les diftille.
au Bainmarie, jette lorſqu'il eft:
détaché une odeur douce & agreable , qui ne peut eftre l'effet que
d'un fouffre tres fin.
On n'a plus lieu de douter aprés
tout ce queje viens de dire
ces eaux ne foient déterfives,
propres à diffondre toutes fortes
d'humeurs vifqucufes. En voicy
la preuve. Rempliffez une grande cuiliere de fer de ces eaux, &
mettez-yle jaune &le blanc d'un
œuffrais , vous y verrez que
que
GALANT 119
dans demy heure, & lorfque vous
aurezplongé cette cuiliere juſqu'à
fon bord dans la fource de ces
eaux, que le blanc de l'œuffera
entierement diffout , fans que l'eau
contenue dans la cuiliere paroiffe
le moins du monde vifquenfe.
Pour le jaune il eft vray que fa
furface exterieure pâlit un peu ;
mais fa confiftance naturelle ne
s'altere point. Vouspouvezfaire
une feconde experience ; c'eft de
remplir une cuiliere de fer auffi
grande que la premiere d'eau de
la mer un peu chaude , & d'y
mettre le blanc & le jaune d'un
euffrais , er de plonger enfuite
120 MERCURE
cette cuiliere prefque jufqu'à fon
bord dans la fource des eaux de
Balaruc , & vous verrez qu'aprés l'y avoir laiffée une heure, le
blanc de l'œuf ne paroîtra qu'un
peu diffout , parce que l'eau de la
mer en avoit détaché quelques
parties feulement , qui l'avoient
renduë tantfoit peugluante. Mettez enfin les deux cuilieres fur
deuxfourneaux également chauds
&vous verrez que le blanc de
l'œufqui s'eſtoir diſſout dans les
caux de Balaruc fe coagulera en
fe rarefiant en prenant la forme d'une crème fouettée , au lieu
que le blanc de l'œuf qui avoit
efté
GALANT 121
efté mis dans l'eau de la mer, &
qui n'avoit pas efté diffout , devint dur &
compacte comme
le blanc des œufs cuits au miroir.
Ainficeux qui ont regardé le fel
des eaux de Balaruc comme une
efpece de fel marin , fe détromperont aisément , pour peu qu'ils
veuillent faire quelque attention
à ce que j'ay dit de l'un &
de
l'autre de ces deux fels.
Mais ilfaut vous parler àprefent des effets falutaires de ces
eaux. Elles fontpurgatives, mais
fans violence & fans excés à cause
des fels dont elles font impreignées.
Elles gueriffent les maux d'efto
Avril 1710. L
122 MERCURE
machqui viennent durelâchement
des differens vaiffeaux qui le compofent , ou de la trop grande aigreur , ou de la foibleffe de fon levain , ou des humeurs visqueuses
collées à fa furface interne , ои
d'une lymphe trop épaiffe qui coule lentement dans les vaiffeaux
lymphatiques arteriels reneux; &
cela parce que fi les vaisseaux de
ce vifcerefe trouvent relâchez&
commeparalytiques , elles diffipent
par leurchaleur les humiditez qui
en produisent le relâchement , &
elles rétabliffent le reffortpar leurs
parties falines : fi le levain eft
trop aigre , elles l'amortiſſent &
GALANT 123
l'adouciſſent par leurfelfixe. S'il
eft trop aqueux & par confequent
foible , elles l'aninent par leurfel
acide volatil , le débaraffent
par leurfelfalé : s'ily a des humeurs gluantes dans l'eftomach
qui en empêchent les fonctions ,
elles le nettoyent en divifant les
fucs collez àfafurface interieure.
Lorfqu'il y a trop d'épaififfement
dans la lymphe , que fes conduits
lymphatiques arteriels nerveux
reçoivent de fes arteres pour la
porter dans les vines , elles fondent par leur chaleur cette épaiffeur& la font par leurs parties
falines acres couler librement , de
Lij
124 MERCURE
mêmeque lefuc lymphatique trop
épais qui laproduit. Ainfices eaux
procurent une facile digeftion en
rétabliffant le ferment de l'eftomach. Elles gueriffent auffi les
maux qui dépendent du relâchement ou des fermentations vicieufes qui s'excitent dans les caviteż
des boyaux.
Vous jugez par là , Madame
que ces eaux font tres bonnes
l'afthme humide , & qu'elles ne
conviennent point aux maux de
poitrine & du bas ventre.
Elles mordifient , defféchent ,
incarnent cicatrifent les ulceres , fur tout ceux qui viennent
GALANT 125
des playes fimples ; elles font admirables pour les maux de tefte exterieurs , lefroidque l'onfent quelquefoisfur lefommet de cette partie , & pour lesfluxions desyeux
pourvû qu'on obferve de s'enfaire
arrofer le derriere de la tefte & la
nuque du col cinq oufixfois , fçavoir le matin & le foir durant
deux ou troisjours. Elles gueriffent lorsqu'on s'y baigne trois ou
quatre fois les douleurs de rhumatifme ; elles excitent d'abord une
fueur difficile à foutenir , il faut
faire enfuite fuer le malade une
beure ou deux dans un lit. Comme on en rend laplus grande parLiij
126 MERCURE
tie par les felles & qu'elles font
fort chaudes fondantes , elles
divifent, adouciffent & mêmedifSipent par les fueurs qu'elles caufent les humeurs qui caufent les
maux que je vous ay détaillez.
Ellesfont auffimerveillenfespour
lesparalyfies quifuivent les apoplexies , diffipant & diffolvant
par leur chaleur & leurfel fixe ,
T'humeur qui bouche les nerfs , &
animantpar leur fel acide volatil
l'efprit animal à qui elles ouvrent
les routes naturelles en augmentant la vigueur , & par là elles
rendent le mouvement auxparties.
paralytiques. Elles gueriffent les
GALANT 127
dévoyemens , les pâles couleurs ,
les maladies melancoliques ,
de même que les fiévres intermittentes croniques.
On les prend fur les lieux en
Automne au Printemps. Il
faut prendre garde fur tout que
l'airn'entredans les bouteilles dans
lesquelles on les puife ; on les peut
transporter avec cette précaution ,
en boire en tout temps ; on les
boit même à Paris avecfuccés ,
ce qui leve toutesfortes de doutes
fur le transport.
de commencer à en Avant
que
boire
lorfqu'on
afini
, il faut
fe
le
lendemain
de la
purgapurger;
L iiij .
128 MERCURI
tion on en peutprendre àjeun & à
diverfes reprifes treize à quatorze
verres ou gobelets d'environ demi
feptier chacun dans le cours tout
au plus d'une heure & un quart.
Le premier coup eft de chopine ou
de deux verres de fuite. Il faut
prendre aprés les avoir prifes une
demie écuellée de bouillon de poulet.
La meilleure partie s'en va ordinairement par lesfelles , & on continuë d'en boire plus fouvent pendant trois jours & quelquefois
pendant quatre. Lorsqu'on ne les
boit pas fur les lieux , ilfaut obferver de les mettre au degré de
chaleur qu'elles ont à leurfource,
GALANY 129
qui est une chaleur approchante
de celle d'un bouillon tres- chaud ;
pour cela ilfaut déboucher la bouteille , laiffer tomber legerement le
bouchon dans le gouleau , enforte
qu'elle foit entre ouverte , mettre
du foin dans le fond d'un chaudron enforte que le verre ne touche point le chaudron & enfuite
remplir le chaudron d'eau , à qui
on donne le degré neceffaire de chaleur. Jefuis , Madame , &c.
Cette Lettre a paru d'autant
plus curieufe à tous ceux qui
Font luë qu'elle fait connoître
que la matiere a efté bien ap-
130 MERCURE
profondie par le grand nombre d'experiences que l'on a
faites , ce qui donne lieu d'efperer un falutaire effet de l'ufage des Eaux dont il y eſt parlé, & il feroit à fouhaiter que
les remedes dont on nous parle
tous les jours cuffent un effet
auffi fenfible.
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Résumé : LETTRE De Mr l'Abbé Vere sur les Eaux de Balaruc, à Me de Camus, Religieuse de Saint Pierre de Lyon.
La lettre de l'Abbé Vere fournit des informations détaillées sur les propriétés et les usages des eaux de Balaruc en Languedoc. Ces eaux, chaudes et fumantes, contiennent un sel acide volatil et un sel fixe acide. Lorsqu'on les verse sur la teinture de fleurs de mauve, la couleur violette devient rouge, indiquant la présence d'un acide. Une mesure de ces eaux produit un sel blanc, poreux et raboteux, qui change de couleur à l'air froid. Ce sel a une acidité modérée et ne fermente pas facilement. Distillées, les eaux de Balaruc apparaissent insipides et ne changent pas la couleur du papier bleu. Elles éclaircissent la teinture de fleurs de mauve, laissant leur sel dans l'alambic. Le sel obtenu par distillation est plus compact et se fermente moins facilement. Mélangé avec la teinture de mauve, il donne une couleur bleue qui devient verte puis roussâtre. Les eaux contiennent un sel acide ou alcalin pur. En évaporant ces eaux, on obtient un esprit acide qui fermente facilement avec le sel de tartre et le sang humain. Cet esprit agace les dents et rougit le papier bleu. Les eaux de Balaruc sont détergentes et dissolvent les humeurs visqueuses. Elles sont purgatives sans violence et guérissent les maux d'estomac en dissolvant les humeurs gluantes et en fondant les épaississements lymphatiques. Elles sont efficaces contre l'asthme humide, les ulcères, les maux de tête, les fluxions des yeux et les douleurs rhumatismales. Elles sont également utiles pour les paralysies suivant les apoplexies, en dissolvant l'humeur qui bloque les nerfs. Les eaux augmentent la vigueur et restaurent le mouvement des parties paralytiques. Elles traitent divers maux tels que les déviations, les pâles couleurs, les maladies mélancoliques et les fièvres intermittentes chroniques. Les eaux sont collectées en automne et au printemps et doivent être conservées dans des bouteilles hermétiques pour éviter l'entrée de l'air. Elles peuvent être transportées et consommées à tout moment, même à Paris. La méthode de consommation consiste à boire treize à quatorze verres d'environ demi-septier chacun sur une période d'une heure et un quart. Le premier verre est de chopine ou de deux verres de suite. Après la prise, il est recommandé de boire une demi-écuelle de bouillon de poulet. La meilleure partie des eaux est souvent éliminée par les selles, et la consommation peut se poursuivre pendant trois à quatre jours. Lorsqu'elles ne sont pas consommées sur place, les eaux doivent être maintenues à une température proche de celle d'un bouillon très chaud.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 1-74
Historiette Espagnole.
Début :
Dans le temps que l'Espagne estoit divisée en plusieurs [...]
Mots clefs :
Prince, Amour, Coeur, Joie, Bonheur, Mariage, Princesse, Amant, Liberté, Duc, Combat, Époux, Choix, Rival, Espagne, Andalousie, Mort, Malheur, Vertu, Générosité, Père, Sensible, Aveu, Discours, Courage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Historiette Espagnole.
Historiette Espagnole.
Dans le temps que.
l'Espagne estoit divisée
en plusieurs pays dont
chacun avoit fonSouverain,
le Duc d'Andaloufie
estoit le plus confiderable
d'entr'eux, foit par
l'estenduë de ses Estats,
soit par la sagesse avec
laquelle il les gouvernoit.
Il estoit l'arbitre
des autres Ducs sesvoisins,
dans les differens
qui les defunissoient, &
ces raisonsluyattiroient
la veneration
,
& le respectde
toute l'Espagne :
le detir qu'avaient les
jeunes Princes de voir
un Souverain dont la réputation
faisoit tant de
bruit,& qu'on leurproposoitsans
cesse comme
le plus excellent modelle
,
les attiroit dans sa
Cour, mais les charmes
de Leonore sa fille les y
retenoient: c'estoit la
beautéla plus reguliere,
&la plus touchante,
qui eustjamais paru en
Espagne
,
la beauté de
son esprit, &l'excellence
de son coeur formoient
de concert avec
ses appas tout ce qu'on
peut imaginer de plus
parfait.
Les Princes qui ornoient
une Cour déjasi
brillanteparl'esclat de
la Princesse Leonore,
joüissoient d'un je ne
scay quel charme secret,
que sa presence faisoit
sentir, ëc que la renomméen'avoit
paspûassez
publier: Ils l'aimoient,
ilsl'admiroient, mais le
respect ne leur en permettoit
que les marques
qui efchapentnecesairement
à l'admiration
,
6c à l'amour. Le
seul D0111 Juan fil^ du
Duc de Grenade osabien
tost reveler le secret
que tous les autres
cachoient avec tant de
foin. C'estoit un Prince
très - puissant
,
bc de
grands interestsd'Estat
queleperedeLeonore,&
le sien, avoient à demefler,
pouvoientfaciliter
un mariage auquel son
amour ,
& sa vanité le
faisoient aspirer, ensorte
queDom Juan sûr de
l'approbation du Duc
d'Andalousie,&constant
aussi sur son mérité declara
son amour à Leonore,
avec une hardiesse
qui dominoit dans
son caractere.
La Princesse ne luy
respondit point avec ces
vaines ostentations de
fierté ridicules sur tout
dans celles que l'amour
n'a pas touchées; mais
son discours portoit un
caractère de modération
qui luy annonçoit une
longue indifference
,
il
ne receut d'elle que
quelques marques de la
plus simple estime, sentiment
froid qui ne fait
qu'irriter les feux de l'amour,
DomJuan eust
mieuxaimé queLeonore
eust esclaté contre luy
, l'indifference est en effet
ce qui tourmente le
plus un amant, elle luy
oste le plaisir de l'esperance
aussi
-
bien que la
haine, & n'éteint pas
comme elle sa passion.
DomJuan parla souvent
deson amour à Leonore
,
& il en receut toujours
les mesmes respon
ses, rien ne put attendrir
pour luy
, ce coeur
dont l'amour reservoit
la conqueste à un autre,
mais en perdant
l'esperancede toucher
son coeur, il ne renonça
pas à celle de la posseder,
il agit auprès du
Duc plus vivement que
jamais
,
il esperoit que
Leonore aimeroit son
époux par la mesme raison
qu'il l'empeschoit
d'aimer son amant, il
pressa si fort son mariage
qu'en peu de temps
il fut conclu: quelle
fut la desolation décette
Princesse,ellen'estoit
pas insensibleàl'amour.
lePrince deMurcie avoit
sceu lui plaire, mille
qualitez héroïques le
rendoientdigne de son
amour, elle l'aimoit
quel malheur d'estre,
destinée à un autre. Cet
aimable Prince qui l'adoroit
n'avoit jamais ofé
luy parler de sonamour,
& n'avoit aussi
jamais reçu aucune mar
quedeceluy que Leonore
sentoit pour luy :
Il arrive à Seville où
estoit la Cour du Duc
d'Andalousie. Le mariage
de Dom Juan fut la
premiere nouvelle qu'-
apprit l'amoureux Prince
de Murcie, il fut frappé
comme d'un coup de
foudre. Il crut avoir
tout perdu, ainsi il ne
menagea plus rien, &
sansrendre ses premiers
devoirs au Duc, il
court chezLeonore dans
l'estat le plus violent quun
amant puisseeprouver
: Il eji doncvray,
Madame, luy dit-il, que
vous épousezDomJuan,
l'heureux Domfuan va
vous posseder.Toute la
Courqui retentit de sa
gloire deson honheur,
m'annonce le seul malleur
quiputm'accabler:
car enfin,Madame, il
n'est plus temps de vous
cacher messentiments
,
il
faut maintenant qu'ils c-
L'latent, je vous aimay
dezque vousparusses à
mes yeux, l'amour ne
peut plus se tairequand
il est reduit au desespoir;
Dom Juan seral'époux
de Leonore , Ah Prince[
Je ! quelle ressource
pour moy dans un pareil
malheur, Eh! quel
autrepartypuis-jeprendre
que celuy de mourir
: ce discours du Prince
surprit Leonore : il
luy donna encore plus
de joye
,
le respect du
Prince avoit juques-là si
bien caché son amour
qu'ellen'avoit pas mesme
peu le soupçonner,
quel charme pour elle
de se voir si tendrement
aimée d'un Prince qu'-
elle aimoit.
Leonore dont le coeur
estoit grand & incapable
des petitesses de la
feinte&dudéguisement
se livra toute entiere au
premiermouvement de
la gcnerosité, Prince,
dit elle, loin que vostre
amour m'offense, je ne
fais point difficulté de
vourdirequej'y responds
par tout celuy dont je
suiscapable; ouy,Prince,
je vous aime, &fij'epou.
sois Dom Juan je serois
encore plus à plaindre
que vous, maintenant
que jeconnoisvostre amour,
&que voussçat¡}
eZ le mien, nos malheurs
ne seront pas si
grands, la pofejjion de
vostre coeur va mefaire
surmonter les plusrudes
disgraces, &l'aveu que
je vous fais de mon amour
vous responds que
je ne seray point à un
autre que vous.
Cet aveu paroîtra sans
doute bien promt à ceux
qui croyent que l'amour
est toujours une foiblesse,
il feroit condamnable
en effet dans une
amante ordinaire, mais
l'amour heroïque plus
independant se prescrit
à
à luy mesme ses regles ,
sans violer jamais celles
dela vertu.
On peut juger combien
le Prince fut sensible
à un aveu dont il
n'auroit jamais osé se
flater
,
sa joye plus vive,&
plus forte que celle
que l'amour content
inspire d'ordinaire,ne se
monstra que par des
transports, illuy prouvoit
par le silence le plus
passionné que son bonheur
épuifoit toute sa
sensibilité, tandis que la
Princesse
,
oubliant le
danger d'estresurprise,
s'abandonnoitauplaisir
de le voir si tendre. Il
reprit l'usage dela parole
que sa joye extrémeluy
avoit osté: Est-il
possible, ma Princesse !
que vous flye{fènfihle
à mon amour, n'estoitce
pas ajJeZ que la pitié
vous interessast dans mes
malheurs ; Je comptois
sur la gloire de vous admirer,
f5 de vous aimer
plus que tout le monde
ensemble,maispouvoisje
me flater du bonheur
de vousplaire:SoyeZ,ûr,
dit Leonore, de la sincerité
de mes sentiments :
la vertu ria pas moins
de part à l'aveu que je
vous en fais que mon amour
:oüy
,
Prince, c' est
cette vertu si sensible à
la vostre qui vous afait
iJ.:I1)U que monamour,
tout violent qu'il est, ne
m'auroitjamais contraint
à vous faire f5 cejl
cette vertu qui mefait
souhaitterd'estreplus digne
devous: mais helas!
que leplaisir d'un entretien
si tendre va nous
cou,#ercl,er,noe,r,e amour
est trop violent pour ne
pas éclater, on le remarquera,
Prince, & l'on
va nousseparerpour tousjours.
Aprés une conversation
telle que se l'a peuvent
imaginer ceux qui
ont ressenti en mesme
temps l'amour, la joye
&la crainte. Le Prince
deMurcie se separa de
sa chere Leonore
,
de
peur de trahir par un
trop longentretienlemistere
si necessaire à leur
amour:il alla rendre ses
devoirs au Duc d'Andalousie,
qui luy confirma
le mariage de Leonore
avec DomJuan;savisite
futcourte,il n'aimoit
pas assez DomJuan pour
s'entretenir si long-tems
de son bonheur:la resolution
du Duc l'allarmoit
extremement ,
il
prévoyoit des éclats que
son amour pour Leonore
luy faisoit craindre
plus que la mort. Agité
de foins & d'inquietudes
il va chercher la solitude
pour y réver aux
moyens de détourner le
malheur qui le menaçoitj
il y trouva justement
Dom Juan qui se
promenoit seul dans les
jardins du Palais: quelle
rencontre que celle
d'un Rival qui rendoit
malheureux l'objet de
son amour. Si le Prince
eust suivi les mouvements
de sacolere,il auroit
sans doute terminé
sur le champ leur querelle:
mais il importoit
au Prince de dissimuler
plus quejamais; il aborda
Dom Juan avec cet
air d'enjouëment, & de
politesse qui luy estoit
particulier, & luy parla
en ces termes: Je ne
m'attendotspas, Prince,
de vous trouver enseveli
dans une profonde rêverie
lorsque toute cette
Cour ne s'occupe, & ne
s'entretient que de vostre
bonheur, le Duc d'Andalousie
vient de vous
rendre le Princed'Espagne
le plus heureux, &
nous
vousfuyeztout le monde
qui applaudità son
choîx. Est-ce ainsi que*
vous r(ce'Ve{, la plus
grandefaveurquepuisse
vous faire la fortune ?
Prince, responditDom
Juan, loin d'estre inJér;-'
sible au bonheur que le
choix du Duc me procure
,
c'est peut- estre afin
de le mieux gouster que
je cherche la solitude:
poury estreaussisensible
que je le dois, je riay beJ'oin
que de mon propre
coeury , je le possede
mieux icy qu'au milieu
d'uneseule de ccurtifans,
dont quelques-unspeutestre
donneroient des applaudissementsfcrce\
y a
un Princedontils envient
le bonheur.
Quoj qu'ilensoit, re->
prit lePrince, voflre
froideur mestonne:vous
estes trop heureux pour
veus renfermer dans les
bornes dune joye si moderee.
Eh!qui eutjamais
tant desujets de joye?
Vous allez,posseder Leonore
, &vous pofedez
apparemment son coeur,
car DomJ-uJan,delicat
&genereux comme je le
connois, nevoudraitpoint
faireson bonheurauxdépens
de celle -qu'ilaime,
il n'auroit point accepté
les offresduperesans eflrc
seur du coeur de lafille.
Leonore,-refpoilditDom
Juan, n'a point flatté
mon amour, &si setois
d'humeur a mmquieter>
je trouerois peut -
estre , quelle est sans inclination
pour moy:maisenfin
je rapporte la froideur
dontelle apayemesfeux,
à son indifférence naturelled'amour
mutuel n'est
pas necessaire dans de
pareils mariages, les raisons
d'Estat, & les interests
de famille en décident
ordinairement; &
lorsque j'accepte ïhonne"
f?' que le Dm-veut me
foeire? (avertu
pond quelle n'a point
d'tantipathiepour l'époux
que son pere luy destine ,
ni d'inclinationpourceux
que le choix du Duc riauthorisè
pas à luy lnarquer.
de l'amour. Permettezmoy
y
Seigneuryrepliqua
le Prince
,
de douter de
la sincerité de vos discours
pour estimer encore
vos sentimens, ouiy puisque
vous 'vo!/;/ez estre
l'Espoux de Leonore,
vous estes purdeJon
coeur: mais sans doute
vous vouleT^oùtrJeul de
vosplaisirs.Jevous laise
en liberté.
Si le Prince quitta
brusquementDomJuan,
c'estoit moins pour luy
plaire
, que parce qu'il
craignoit de ne pouvoir
pas assez retenir sa colere.
Il estoiteneffetbien
dangereux qu'elle n'éclatast
à la veuë d'un
Rival qui oiïLnibit également
sa delicatesse &
sa passion.
Le Prince courut rendre
compte à sa chere
Princesse de ce quis'estoit
passé entreDomJuan
& luy: mais bientost
les inquiétudes le reprirent
quand Leonore luy
dit que le Duc son pere
vouloit absolument acheverce
fatal mariage,
qu'elle en auroit esperé
plus de condescendance
,
maisqu'il paroissoit
inflexible
,
& qu'elle
craignait bien que rien
ne peut changer a resolution.
Ce fut ppur lors que
le Prince se trouva
cruellement agité: Que
de malheurs, luy dit-il,
je vais vous susctier!
quelles violences ne va
point vousfaire le Duc?
quellespersecutions de la
part de DomJuan? mais
en vain cet indigneRi- ,Zne
: valvêtitjorcervojïre inclînattoïijappujzduchoix
de vostre Pere, mon amour
& mon courage,
plus forts que leurs intercjisy
& leurs resolutions
vaincraient des obstacles
mille fois encore plys
grands: mous^wiau
meZ, je ne seray jamais
malheureux Dom
Juan nefera jamaisvostre,
Epoux ; je cours le
punir & vousvenger.
jihPrincel dit Leonore
,
auallû^vcus faire?
je ne crains point que le
bruit d'un combat suissè
ternir ma gloire, mais
que deviendrons-je lit
vous estoit funefe ? la
fortune riejïpas tousjours
du party de l'amour.
Prince, au nom de cet
Amour,n'éxposez,point
une vie à laquelle s'attache
la mienne: contenteZ:.,
vous du ferment que je
fais de rieflre jamais
qu'a vous,
Quel coeur ne feroit
pas sensible à tant de tendresse
? mais qui pourroit
l'estreautant que le
fut ce Prince le plus delicat
,
& le plus tendre
de tous les amans : on
peut croire queses transports
éclatoientsur son
visage, & ce fut en effet
ce qui trahit le mistere
de ces amans. DomJuan
venoit visiter Leonore,
il entroit dans son appartement,
dans les mamens
les plus vifs
y
&
les plus heureux où le
Prince se fust encore
trouvé; il sbupçonna
d'abord sonmalheur, &
la Princessequieraignoit
de sè trahir elle-mesme,
aprés quelques discours
de civilité feignit une
affaire, & se retira dans
son cabinet. Pour lors
Dom Juan qui n'avait
d'abord osé produire les
soupçons, ne menagea
plus rim, ces deux Rivaux
quitterent l'appartement
de la Princessè,
& sanssedonnerrendezvous
que par des regards,
ïls se trouvèrent
enfin {èu!s dans une alléeextrêmement
éloignée
du Palais, &Dom
Juan parla ainsi le premier
; Si j'avais Jeeu ,
Prince, que vous estieZ
seul avec Leonore - n'aurais eu garde de troubler
c-uoftre entretien, il
vous saisoit plasir à l'un
é5 à l'autre, ou toutes les
marquessurlesquelles on
en peut jugersont équivoques
: je mesuis pour lors
souvenu desmaximesgenereusèsquevous'VoulieZ
tantoslm'inspirer, iffen
ay reconneu la sagesse
aussî-tost que leprincipe.
Seigneur, respondit le
Prince, quand on estné
genereuxon n'ignorepoint
ces maximes, un amant
delicat se croit indigne
d'époufsr sa maijlrejje
quand il ne s'enfait pas
armer, l'epouser sans luy
plairec'est luy ojier la
liberté de concert avec
ceux qui ontdroitde disposer
d'elle, ~(jfpour
moy Pour vous,
répliquaDom Juan
,
vous accepteriez^le choix
de son Peres'il estoit
en vostre saveur ; sans
craindre dopprimer sa
liberté, ~f5 vous ferieZ
un usage plus agreable
de la delicatessè de
vos sèntiments: je rien
produirois pas du moins,
reprit le Prince avecémotion,
d'indignes f5
~â*elle&demoy.Jeferay
bientost voir, repritfierement
Dom Juan, que
cen'estpas estreindigne
du bienauquel on
que defaire desenvieux.
A ces mots le Prince sèntit
redoubler sa colere:
Un amant, luy dit-il
quinetrouveque de Findifférence
dans l'objet
qu'il
qu'ilaimerait d'ordinairepeud'envieux.
Jesuis
surpris,reprit DomJuan,
de l'audace avec laquelle
vous osèZm'insulter.
Hé! que pretendeZ:vous
sur Leonore pour en soutenirles
droits:je prétends
les luy consèrver , dit le
Prince, ~& scavoir si
Dom Juan aura le courage
de les detruire. Aces
mots, il tire son épée, &
Dom Juan se met en devoir
de se deffendre.
A voir leur mutuelle
fureur on auroit devin
sans peine l'importance
du sujet qui lesanimoitt
ces siers Rivaux, qu'un
grand courage & de
puissants. motifs rendoient
prefqumvinciblés,
combattirent lone- otemps à égal avantage:
mais enfin la force 8c
l'adresse du Prince prévalurent
; il desarma
Dom Juan
,
qui sans xvoir
receu aucune biefseure,
se trouva a la merci
de son vainqueur.
Alors le Princeloind'abuser
de sa victoire, sentit
mourir toute sa haine,
il ne put s'empescher de
plaindrele.tristeestat
dun malheureux. Dom
Juan estoit- en effet digne
de sa pitié :: il se
monstroit à la véritépeu
genereux. en poi^rfiijvant
des prétentions que
l'inclination de Leonore
n'authorisoit pas, mais
il dementoit sa générosité
pour la prèmieresois,
& jusque là le Prince
l'avoit trouvé digne de
son estime. Il ne voulut
point aussi luy donner la
mort : DomJuan, luy
dit ce genereux Rival
renoncera la possessïon de
Leonore ~f5 rvi'VeZ: Non,
non, respondit Dom
JuantermineZ ma vie
oulaissezmoy l'esperance,
depossedèrleseulbien qui
me la fait aimer. Vous
ouLeZdonc mourir, reprit
le Prince? Oüy, dit
Dom Juan, Eh! queserois-
je d'une vie qui ne.
seroit pas consacréea Leonore,
ah ! je feray trop
heureuxde luy donner
ceûtepreuve de ma constanceouijeveux
mourir..
Non, dit le Prince, que
ce discours avoit attendri
,non vous ne mourrez
point , deussai-je vivre
tousjours malheureux, je
respectedanscoeur ïa*-
mour queLeonoreyafait
naistre : Vivez Dom
Juan,vivez,&qu'on
ne puissejamais dire que
vous mourez pour avoir
aimécette divinePrincesse.
En mefine temps illuy renditsonépée,
prest à recommencer le
combat.Mais DomJuan
charmé de la generosité
du Prince, sentit tout à
coupchanger soiscoeur,
il fut quelque temps incapable
de prendre une
resolution, & mesme de
prononcer une parole:
enfin plus vaincu par la
generositédu Prince que
par ses armes, comme
s'il fust tout à coup der»
venu un autre homme,
il parlaainsi à son Rival.
Aumoment que vous me
rendez la vie , je comprends
que jemeritois la
mort, & je vaisvous
donner la plus grande
marque de mareconnoissance
:vousaime^Jans
WMte Leohore5, (3vom
estestropaimablepour
n'en
)
fjhe.pasaimé )1J
vous ceje>Prince
, tou?
tesmesprétentions, puissiez-
vousvivretousjours
heureux amantde Leànore:
pourmoyjevais lok
fuirpourjamais,&mettretoute
marlohe à eteindreunepassion
qui ojpen
selesplusillustres ama'ldu
monde"s conservez,
Prince,vostre amitiéque
vousvenezdemerendre
I!/
sipretieuse, & accomplir
tous nos souhaits. On ne
peut exprimer la joye,
&lasurprise du Prince,
il n'auroit pas cru que la
generosité eust tant de
pouvoir sur le coeur de
DomJuan,& fàrefblution
luy paroissoit si
grande, qu'àpeinepouvoit-
il suffire à l'admirer>
il le tint longtemps
entre ses bras, arrosant
son visagede ses larmes.
C'estoit un spectacle
bientouchant que ces
fiers rivauxdevenus tout,
d'uncoup sitendres. Ce
Prince déploroitlafatalité
des conjonctures qui
fQrçoieJld. Dom Juanà
luy faire un si violent sacrifice,
pendant que
DoraJuan croyoit faire
encore trop peu pour son
illustre amy. Leur genereuse
amitié fit entre eux
un fecond combat, aussi
charmant que lepremier
avoitestéterrible,
Ils se jurèrent une éternelle
amitié,&sedirent
enfinAdieu. Dom
Juan ne voulutpointretourner
sitost dans ses Etats;
craignant les esclaircissemens
que le Duc de
Grenade son pere auroit
exigé sur son retour imprevû.
Il resolutd'aller
voyager dans toute l'Êspagne.
Il ne crut pouvoirmieux
accomplir sa
:
promesse
, que par des
courses continuelles JOÙ
la multiplicité desdiffectls-
úbjets qui s'offrent
âùx Voyageurs,pouvoir
lé distraire
,
& chasser
ses premières impressions.
CependantlePrincequiavoit
tant de fîrjets
d'estre content de
l'amour,& delafortune,
prévoyant de terribles
esclats qu'il croyoit
devoirespargner à la
vertu de Leonore, estoit
accablé dedouleur. Ilse
reprochait d'avoir plus
écouté les interdis de
son amourque ceuxde
sa Princesse. Il craignoit
de s'estre rendu tout-afait
indigne d'elle. Aprés
avoir hesitéquelque
temps entre cette crainte
etledesir deluyapprendre
sa destinée
, ce dernier
sentiment l'emporta
,
&là il confia à fbn
Ecuyer une Lettrequi
apprit bientost à la Princesse
comment le Prince
l'avoitdélivrée des ira- -
portunes poursuites de
DomJuan. Si elle reçut
avec plaisir la nouvelle
delavictoire du Prince
: elle fut encore plus
charméedeladelicatesse
de ses sentimens, Quoy,
disoitelle, le Prince est
entUoneux dans un combat
qui decide definbon*
heur; & cependant craignant
de leftte rendu m-*
digne de mon amour par texceZ du sien. Il ne
peutgouster en liberté la
foyelaiplm grandeqm(
fdït capable de!rej!tlJ'ir.Ãj
nàiyEnnctiropgemr^m^
ne crainspointla iïèlcra
de Leono'm;jen'vhfvifab
ge dans .'erf:orhb:J'.qt«.:lu
fmlm ttt ')'expàfà,j,ipn
empefchrqueje,nefnjje
àun oewrequ'à:toyl
C'estainsi que cette
genereuse Princesse in-r
sensible à des revers que
le Prince craignoitpour
elle,donnoitau fort do
£>11Amant, une joyeà
laquelle il s'eftoit=lùy¿.
mmesemferrï'ï,~e.-•tru~:~-ma~ contoefi<fUerfeuftpô
gouster foiv; bonheur
sans l'y rendre sensible,
felle voulutparunelettre
Qu'elleluy écxivit]
Rendre toute sa tranquilité.
L'assuranced'estre
iimé de Leonore eïîoit
bien necessaireau Prince
pour luy faire supporter
fort absence : Il alloit
estre éloigné d'elle sans
ftjavoirquand il la re1\
erxoit,l éJpii9};i1i
Q¥elifalLfWlleJWtsJ)i\
|ettrpj4çL^nftr^&j/ç
retiraàdeu?ilicu(;'s<]e.§evine,
dityis,unJiçqu;JJl
9it.rfgiJitPjÇé.,gy
ilç'^ççUp^ l\11jq\1JtMJl}
du plaisir qLJre1F.lhf
JfUe,,^4e Ifcdgolgiif
d'enpeal('rsi6'.J.lÆp. noredesonCoftcin'avçuj:
gueresd'autre occupation
j'ics mesmesfcntimensleur
donnoientles
mesm peines 3îô^rJLes
mesmes plaisirs.
• Untemps considerable
se passa,sansqueces
deuxAmans pussent ny se11tretenlf) ny s'écrire
&Leonore qui n'avoit
de plaisir qu'enpensant
au Prince, en estoit pour
comhh de malheurs distraite
par les soupçons
defon> pere qui croyait
que les froideurs de sa
filleavaient éloigné
Dom Juan. Enfin le tumulte
d'une Cour, où
l'on nes'entretenoit que
deDomJuanluy devint
tout-à-fait insuportable?
elle pria leDucfbh perô
de luy permettre de quitter
Seville pour quelqoç
temps,sousprétexte de
rétablir sa santé
, que
l'absence de son cher
Amant avoit extrêmement
alterée:elle choisi
Saratra Maison de plaisance
à deux lieues de
Seville où elle avoit passé
une partiede sonenlance,
ellealloit tous les
soirs se promenerdans
un boisépais, ouellç
cftoitièurede trouver le
iilençe3 &la liberté:Un
jour sans s'estre apperçuë
de la longueur du
chemin ellele trouva
plus loin ql.",àl'ordi'qÇ
duChasteaudeSaratra,
elles'assit&fitassessoir
auprès d'elle Iiàbejle,
l'unede ses Filles qu'elle,
aimoit plus que les autrès,
&qui ne la quittoit
prcfqUc janlâis;elI tomba
dits UOéjft profonde
résveriè quilabelle* ne
put s'empescher deluy
en demanderle sujet,&
pourlors,foitque son
amour fortifié par un
trop long silence nepust
plus se contenir, , soit
qulfabelle méritastcettemarqué
de sa confiant
ce, Leonore luy ouvrit
fsoornt ccoeoeuurr,>&paparlrele rreécciitt,
le plustouchant luy ap- prit tout lemystere qui
estoit entre elle, & le Prince.! Ilàbelle estoit, sans
doute attendrie à la
peinture d'un si parfait
amour; mais elle se crut
obligée d'exhorter Leonore
à bannir le Prince
de son coeur: elle luy
representa respectueusement
tous les égards
.qu'exige des perssonnes
de son rang, le public à
quielles doivent, pour
ainsi dire,rendre compte
deleurssentiments 6c
de leurvertu.
chere Isabelle, reprit Leonore,
des quejeconnus le
.¡?rince, jeperdis laliberté
de-faire toutes ces reste- jfions,ma raison qui- en fit beaucoup en safaveur
rienfitaucunes contre lui.
Je l'aime enjirJ, & je
crois
, par mon amour,
estreau-dessusde celles
quin'ontpas lecoeurassez
vertueuxpour L'aimer,ce
riesipoint parcequ'il est
mïeuxfàit quelesautres
phltimïÈfneetèsf-pnriipta.Crc'eeafil*,ila
ma
iherèIJabelle,le caracte-
Yedejon coeurquefeftimc
eifHui9cèjifinamour
g'tïïereuxydélicat3dèfifr
terëjfé'', refPelJueux_'Ja.
cm que cet amour lriflreçoit
magenerositéa&
payerpar toutceluidont
jefhiscapable : plusatùntif
à ma, glomqtfà
fftôhmefmesfS indffjfc
fetitfursa félicitéparticulitre,
culiere, /<?#*çequi 12
pointderapport au* hoifc
&e$trde monarrww^ oud
facial de m'a :i.lé'li' nè
peut IjntereJJer,pouvois^
je connoistre taitr
Wtey.&wfasïefîtmer*
fomjQtSrjesèntir lepriX.
*a4hmsripmar'fait*arm.ou.r^0,> sionque ]aipoHr lui nest
fdefimnitmdee.re;ptlaire,*fqau'bosni<nyçoei.ï
AkhfmrqMifaunlqM
jefois condamme a ne le
plust¡}oir,peut-estre d()ut
t'ilde ma confiance,peut*
estre il craint que mon
amour ne saffomiJJ-es Apeine eut-elle achevécesderniers
mots,que lePrince sortit du bois
tout transporté, & se
jettant à ses pieds , s'éria:
Ah! ma Prtncejfeî
y a-t'tl un homme aujjfi
heureuxquemoi, dfpar*
ce que je vous rends un
hommage tjtIC tout l'tmivers
seroitforce de rvou;'
gendre,faut-ilque
plus heureux quç.Jont^
''Vr)ivers enseble. vv^. quellefurprifequel-,
lejoye, quels tranlports ):cçlatçf,
ces Ecnjdrcs Amaps:cçtt^
réunion impréveuë piÇrr
duifitentre eupi,ualong
silence qui ;peignoir
ntieüx leur fènfibiUtq
quetous les difçoups%<
';'"Cette {îtuatioa y;oiç
i doutçd,;cs grap!<&$
douceurs, mais l'amour rsen
trounedansles discours
passionnez quand ila
épuiséceux dusilence;
£6 futalorsque nepouvantadeziè
regarderais
ne purentle lassèr de
c:nteJldrc.-'
'i'Y0 Que fat deplaijira
n)om retrouver,cherPrince5
dit tendrement Leoîiore,
mais que ceplaisir
seracourt,peut-etrenous
ne^nousverrons\plus<:
nous ne nousverronsp'fofo,
ma Princesse,réponditil
,
ah crote^qm:tmtts
lesfois que lagloire,owfo
félicitéde Lemoreexige*
ront que je paroisse-â'fès
vousverrai-, je
vous verrai,charmante
Princessemalgrétousces
périls, maisquetousces
périlsyque.tous cesmah
heurs ne soientquepour
moi[ml9 jArai Uforcç
de lessùpporter>pmfqm
tpous. rriaimel
aJen'entreprendspoint
de pein: ici la douceurdeleurentretien
,
chacun en peut juger
- par sapropreexperience
aproportion des ,[ent..::..
nients dont il est capable.
Ilsuffrira de dire que
ces ,
plaisirs : n'ont point
debornes dans les coeurs
deceux qui n'enmettent
point à leur amour-
Chaque jourLeonore
revit for* Amant! & ce
- - A -
surentchaque jourde
nouveauxplaisirs:ils
estoient. trop heureux,
pour que leur bonheur
futde longuedurée,la
fortùrie leurdonna bien-
! tost d'antresfoins,*Lea-*
norèvrèceutiardre
; de
quitter, Saratra,&£Tdè
retourner promptement
à Seville:D'abord; elle
soupçonna quelquetrahison
de la partde [ci
domestiquer, & fit fça*
-
voirau Princel'ordre
cruel qui les SEparoit, en :de s'éloigner
inceflamineiic d'un lieu
où il avoit sans doute,
cf{tLé'ddé' couvert.
r. :,
Lessoupçons de Léo-»
nom ne se trouverent
quetrop bien sondez,
le Ducavoit appris par
un domestique de Leonore
3
qui estoit depuis
long-temps dans les
intereftsde Dom Juance
qui se passoit entre
dIe ,& le Prince:
Il
Ilrappella la Princesse
qui croyant sapassion
trop belle pourlaciefa^
yoüer;ne luyen sitplus
un mystere , non plus
que du combat entrer les
deux Princes. LàfîncePrité
de Leonore nefit
qu'exciter lacolere du
Bue,illuy ordonné de
se préparer à un pii&
grand voyage, &: afïii'
qu'ellepust oublier le
Princecepere}inflxi
ble resolut demettrela
mer entre ces deux amants,
& emmena Leonore
dansl'ille de Gades,
Cedépart fut si secret
& si precipité, que Leonore
ne put en informer
le Prince;ilapprit bien
tost quelle n'estoit plus
à Seville,mais avant
qu'il pust apprendre où
son perel'avoitreleguée,
il fut long-temps livré à
la plus cruelle douleur
qu'une pareille separatfionraiit
Dans le temps que.
l'Espagne estoit divisée
en plusieurs pays dont
chacun avoit fonSouverain,
le Duc d'Andaloufie
estoit le plus confiderable
d'entr'eux, foit par
l'estenduë de ses Estats,
soit par la sagesse avec
laquelle il les gouvernoit.
Il estoit l'arbitre
des autres Ducs sesvoisins,
dans les differens
qui les defunissoient, &
ces raisonsluyattiroient
la veneration
,
& le respectde
toute l'Espagne :
le detir qu'avaient les
jeunes Princes de voir
un Souverain dont la réputation
faisoit tant de
bruit,& qu'on leurproposoitsans
cesse comme
le plus excellent modelle
,
les attiroit dans sa
Cour, mais les charmes
de Leonore sa fille les y
retenoient: c'estoit la
beautéla plus reguliere,
&la plus touchante,
qui eustjamais paru en
Espagne
,
la beauté de
son esprit, &l'excellence
de son coeur formoient
de concert avec
ses appas tout ce qu'on
peut imaginer de plus
parfait.
Les Princes qui ornoient
une Cour déjasi
brillanteparl'esclat de
la Princesse Leonore,
joüissoient d'un je ne
scay quel charme secret,
que sa presence faisoit
sentir, ëc que la renomméen'avoit
paspûassez
publier: Ils l'aimoient,
ilsl'admiroient, mais le
respect ne leur en permettoit
que les marques
qui efchapentnecesairement
à l'admiration
,
6c à l'amour. Le
seul D0111 Juan fil^ du
Duc de Grenade osabien
tost reveler le secret
que tous les autres
cachoient avec tant de
foin. C'estoit un Prince
très - puissant
,
bc de
grands interestsd'Estat
queleperedeLeonore,&
le sien, avoient à demefler,
pouvoientfaciliter
un mariage auquel son
amour ,
& sa vanité le
faisoient aspirer, ensorte
queDom Juan sûr de
l'approbation du Duc
d'Andalousie,&constant
aussi sur son mérité declara
son amour à Leonore,
avec une hardiesse
qui dominoit dans
son caractere.
La Princesse ne luy
respondit point avec ces
vaines ostentations de
fierté ridicules sur tout
dans celles que l'amour
n'a pas touchées; mais
son discours portoit un
caractère de modération
qui luy annonçoit une
longue indifference
,
il
ne receut d'elle que
quelques marques de la
plus simple estime, sentiment
froid qui ne fait
qu'irriter les feux de l'amour,
DomJuan eust
mieuxaimé queLeonore
eust esclaté contre luy
, l'indifference est en effet
ce qui tourmente le
plus un amant, elle luy
oste le plaisir de l'esperance
aussi
-
bien que la
haine, & n'éteint pas
comme elle sa passion.
DomJuan parla souvent
deson amour à Leonore
,
& il en receut toujours
les mesmes respon
ses, rien ne put attendrir
pour luy
, ce coeur
dont l'amour reservoit
la conqueste à un autre,
mais en perdant
l'esperancede toucher
son coeur, il ne renonça
pas à celle de la posseder,
il agit auprès du
Duc plus vivement que
jamais
,
il esperoit que
Leonore aimeroit son
époux par la mesme raison
qu'il l'empeschoit
d'aimer son amant, il
pressa si fort son mariage
qu'en peu de temps
il fut conclu: quelle
fut la desolation décette
Princesse,ellen'estoit
pas insensibleàl'amour.
lePrince deMurcie avoit
sceu lui plaire, mille
qualitez héroïques le
rendoientdigne de son
amour, elle l'aimoit
quel malheur d'estre,
destinée à un autre. Cet
aimable Prince qui l'adoroit
n'avoit jamais ofé
luy parler de sonamour,
& n'avoit aussi
jamais reçu aucune mar
quedeceluy que Leonore
sentoit pour luy :
Il arrive à Seville où
estoit la Cour du Duc
d'Andalousie. Le mariage
de Dom Juan fut la
premiere nouvelle qu'-
apprit l'amoureux Prince
de Murcie, il fut frappé
comme d'un coup de
foudre. Il crut avoir
tout perdu, ainsi il ne
menagea plus rien, &
sansrendre ses premiers
devoirs au Duc, il
court chezLeonore dans
l'estat le plus violent quun
amant puisseeprouver
: Il eji doncvray,
Madame, luy dit-il, que
vous épousezDomJuan,
l'heureux Domfuan va
vous posseder.Toute la
Courqui retentit de sa
gloire deson honheur,
m'annonce le seul malleur
quiputm'accabler:
car enfin,Madame, il
n'est plus temps de vous
cacher messentiments
,
il
faut maintenant qu'ils c-
L'latent, je vous aimay
dezque vousparusses à
mes yeux, l'amour ne
peut plus se tairequand
il est reduit au desespoir;
Dom Juan seral'époux
de Leonore , Ah Prince[
Je ! quelle ressource
pour moy dans un pareil
malheur, Eh! quel
autrepartypuis-jeprendre
que celuy de mourir
: ce discours du Prince
surprit Leonore : il
luy donna encore plus
de joye
,
le respect du
Prince avoit juques-là si
bien caché son amour
qu'ellen'avoit pas mesme
peu le soupçonner,
quel charme pour elle
de se voir si tendrement
aimée d'un Prince qu'-
elle aimoit.
Leonore dont le coeur
estoit grand & incapable
des petitesses de la
feinte&dudéguisement
se livra toute entiere au
premiermouvement de
la gcnerosité, Prince,
dit elle, loin que vostre
amour m'offense, je ne
fais point difficulté de
vourdirequej'y responds
par tout celuy dont je
suiscapable; ouy,Prince,
je vous aime, &fij'epou.
sois Dom Juan je serois
encore plus à plaindre
que vous, maintenant
que jeconnoisvostre amour,
&que voussçat¡}
eZ le mien, nos malheurs
ne seront pas si
grands, la pofejjion de
vostre coeur va mefaire
surmonter les plusrudes
disgraces, &l'aveu que
je vous fais de mon amour
vous responds que
je ne seray point à un
autre que vous.
Cet aveu paroîtra sans
doute bien promt à ceux
qui croyent que l'amour
est toujours une foiblesse,
il feroit condamnable
en effet dans une
amante ordinaire, mais
l'amour heroïque plus
independant se prescrit
à
à luy mesme ses regles ,
sans violer jamais celles
dela vertu.
On peut juger combien
le Prince fut sensible
à un aveu dont il
n'auroit jamais osé se
flater
,
sa joye plus vive,&
plus forte que celle
que l'amour content
inspire d'ordinaire,ne se
monstra que par des
transports, illuy prouvoit
par le silence le plus
passionné que son bonheur
épuifoit toute sa
sensibilité, tandis que la
Princesse
,
oubliant le
danger d'estresurprise,
s'abandonnoitauplaisir
de le voir si tendre. Il
reprit l'usage dela parole
que sa joye extrémeluy
avoit osté: Est-il
possible, ma Princesse !
que vous flye{fènfihle
à mon amour, n'estoitce
pas ajJeZ que la pitié
vous interessast dans mes
malheurs ; Je comptois
sur la gloire de vous admirer,
f5 de vous aimer
plus que tout le monde
ensemble,maispouvoisje
me flater du bonheur
de vousplaire:SoyeZ,ûr,
dit Leonore, de la sincerité
de mes sentiments :
la vertu ria pas moins
de part à l'aveu que je
vous en fais que mon amour
:oüy
,
Prince, c' est
cette vertu si sensible à
la vostre qui vous afait
iJ.:I1)U que monamour,
tout violent qu'il est, ne
m'auroitjamais contraint
à vous faire f5 cejl
cette vertu qui mefait
souhaitterd'estreplus digne
devous: mais helas!
que leplaisir d'un entretien
si tendre va nous
cou,#ercl,er,noe,r,e amour
est trop violent pour ne
pas éclater, on le remarquera,
Prince, & l'on
va nousseparerpour tousjours.
Aprés une conversation
telle que se l'a peuvent
imaginer ceux qui
ont ressenti en mesme
temps l'amour, la joye
&la crainte. Le Prince
deMurcie se separa de
sa chere Leonore
,
de
peur de trahir par un
trop longentretienlemistere
si necessaire à leur
amour:il alla rendre ses
devoirs au Duc d'Andalousie,
qui luy confirma
le mariage de Leonore
avec DomJuan;savisite
futcourte,il n'aimoit
pas assez DomJuan pour
s'entretenir si long-tems
de son bonheur:la resolution
du Duc l'allarmoit
extremement ,
il
prévoyoit des éclats que
son amour pour Leonore
luy faisoit craindre
plus que la mort. Agité
de foins & d'inquietudes
il va chercher la solitude
pour y réver aux
moyens de détourner le
malheur qui le menaçoitj
il y trouva justement
Dom Juan qui se
promenoit seul dans les
jardins du Palais: quelle
rencontre que celle
d'un Rival qui rendoit
malheureux l'objet de
son amour. Si le Prince
eust suivi les mouvements
de sacolere,il auroit
sans doute terminé
sur le champ leur querelle:
mais il importoit
au Prince de dissimuler
plus quejamais; il aborda
Dom Juan avec cet
air d'enjouëment, & de
politesse qui luy estoit
particulier, & luy parla
en ces termes: Je ne
m'attendotspas, Prince,
de vous trouver enseveli
dans une profonde rêverie
lorsque toute cette
Cour ne s'occupe, & ne
s'entretient que de vostre
bonheur, le Duc d'Andalousie
vient de vous
rendre le Princed'Espagne
le plus heureux, &
nous
vousfuyeztout le monde
qui applaudità son
choîx. Est-ce ainsi que*
vous r(ce'Ve{, la plus
grandefaveurquepuisse
vous faire la fortune ?
Prince, responditDom
Juan, loin d'estre inJér;-'
sible au bonheur que le
choix du Duc me procure
,
c'est peut- estre afin
de le mieux gouster que
je cherche la solitude:
poury estreaussisensible
que je le dois, je riay beJ'oin
que de mon propre
coeury , je le possede
mieux icy qu'au milieu
d'uneseule de ccurtifans,
dont quelques-unspeutestre
donneroient des applaudissementsfcrce\
y a
un Princedontils envient
le bonheur.
Quoj qu'ilensoit, re->
prit lePrince, voflre
froideur mestonne:vous
estes trop heureux pour
veus renfermer dans les
bornes dune joye si moderee.
Eh!qui eutjamais
tant desujets de joye?
Vous allez,posseder Leonore
, &vous pofedez
apparemment son coeur,
car DomJ-uJan,delicat
&genereux comme je le
connois, nevoudraitpoint
faireson bonheurauxdépens
de celle -qu'ilaime,
il n'auroit point accepté
les offresduperesans eflrc
seur du coeur de lafille.
Leonore,-refpoilditDom
Juan, n'a point flatté
mon amour, &si setois
d'humeur a mmquieter>
je trouerois peut -
estre , quelle est sans inclination
pour moy:maisenfin
je rapporte la froideur
dontelle apayemesfeux,
à son indifférence naturelled'amour
mutuel n'est
pas necessaire dans de
pareils mariages, les raisons
d'Estat, & les interests
de famille en décident
ordinairement; &
lorsque j'accepte ïhonne"
f?' que le Dm-veut me
foeire? (avertu
pond quelle n'a point
d'tantipathiepour l'époux
que son pere luy destine ,
ni d'inclinationpourceux
que le choix du Duc riauthorisè
pas à luy lnarquer.
de l'amour. Permettezmoy
y
Seigneuryrepliqua
le Prince
,
de douter de
la sincerité de vos discours
pour estimer encore
vos sentimens, ouiy puisque
vous 'vo!/;/ez estre
l'Espoux de Leonore,
vous estes purdeJon
coeur: mais sans doute
vous vouleT^oùtrJeul de
vosplaisirs.Jevous laise
en liberté.
Si le Prince quitta
brusquementDomJuan,
c'estoit moins pour luy
plaire
, que parce qu'il
craignoit de ne pouvoir
pas assez retenir sa colere.
Il estoiteneffetbien
dangereux qu'elle n'éclatast
à la veuë d'un
Rival qui oiïLnibit également
sa delicatesse &
sa passion.
Le Prince courut rendre
compte à sa chere
Princesse de ce quis'estoit
passé entreDomJuan
& luy: mais bientost
les inquiétudes le reprirent
quand Leonore luy
dit que le Duc son pere
vouloit absolument acheverce
fatal mariage,
qu'elle en auroit esperé
plus de condescendance
,
maisqu'il paroissoit
inflexible
,
& qu'elle
craignait bien que rien
ne peut changer a resolution.
Ce fut ppur lors que
le Prince se trouva
cruellement agité: Que
de malheurs, luy dit-il,
je vais vous susctier!
quelles violences ne va
point vousfaire le Duc?
quellespersecutions de la
part de DomJuan? mais
en vain cet indigneRi- ,Zne
: valvêtitjorcervojïre inclînattoïijappujzduchoix
de vostre Pere, mon amour
& mon courage,
plus forts que leurs intercjisy
& leurs resolutions
vaincraient des obstacles
mille fois encore plys
grands: mous^wiau
meZ, je ne seray jamais
malheureux Dom
Juan nefera jamaisvostre,
Epoux ; je cours le
punir & vousvenger.
jihPrincel dit Leonore
,
auallû^vcus faire?
je ne crains point que le
bruit d'un combat suissè
ternir ma gloire, mais
que deviendrons-je lit
vous estoit funefe ? la
fortune riejïpas tousjours
du party de l'amour.
Prince, au nom de cet
Amour,n'éxposez,point
une vie à laquelle s'attache
la mienne: contenteZ:.,
vous du ferment que je
fais de rieflre jamais
qu'a vous,
Quel coeur ne feroit
pas sensible à tant de tendresse
? mais qui pourroit
l'estreautant que le
fut ce Prince le plus delicat
,
& le plus tendre
de tous les amans : on
peut croire queses transports
éclatoientsur son
visage, & ce fut en effet
ce qui trahit le mistere
de ces amans. DomJuan
venoit visiter Leonore,
il entroit dans son appartement,
dans les mamens
les plus vifs
y
&
les plus heureux où le
Prince se fust encore
trouvé; il sbupçonna
d'abord sonmalheur, &
la Princessequieraignoit
de sè trahir elle-mesme,
aprés quelques discours
de civilité feignit une
affaire, & se retira dans
son cabinet. Pour lors
Dom Juan qui n'avait
d'abord osé produire les
soupçons, ne menagea
plus rim, ces deux Rivaux
quitterent l'appartement
de la Princessè,
& sanssedonnerrendezvous
que par des regards,
ïls se trouvèrent
enfin {èu!s dans une alléeextrêmement
éloignée
du Palais, &Dom
Juan parla ainsi le premier
; Si j'avais Jeeu ,
Prince, que vous estieZ
seul avec Leonore - n'aurais eu garde de troubler
c-uoftre entretien, il
vous saisoit plasir à l'un
é5 à l'autre, ou toutes les
marquessurlesquelles on
en peut jugersont équivoques
: je mesuis pour lors
souvenu desmaximesgenereusèsquevous'VoulieZ
tantoslm'inspirer, iffen
ay reconneu la sagesse
aussî-tost que leprincipe.
Seigneur, respondit le
Prince, quand on estné
genereuxon n'ignorepoint
ces maximes, un amant
delicat se croit indigne
d'époufsr sa maijlrejje
quand il ne s'enfait pas
armer, l'epouser sans luy
plairec'est luy ojier la
liberté de concert avec
ceux qui ontdroitde disposer
d'elle, ~(jfpour
moy Pour vous,
répliquaDom Juan
,
vous accepteriez^le choix
de son Peres'il estoit
en vostre saveur ; sans
craindre dopprimer sa
liberté, ~f5 vous ferieZ
un usage plus agreable
de la delicatessè de
vos sèntiments: je rien
produirois pas du moins,
reprit le Prince avecémotion,
d'indignes f5
~â*elle&demoy.Jeferay
bientost voir, repritfierement
Dom Juan, que
cen'estpas estreindigne
du bienauquel on
que defaire desenvieux.
A ces mots le Prince sèntit
redoubler sa colere:
Un amant, luy dit-il
quinetrouveque de Findifférence
dans l'objet
qu'il
qu'ilaimerait d'ordinairepeud'envieux.
Jesuis
surpris,reprit DomJuan,
de l'audace avec laquelle
vous osèZm'insulter.
Hé! que pretendeZ:vous
sur Leonore pour en soutenirles
droits:je prétends
les luy consèrver , dit le
Prince, ~& scavoir si
Dom Juan aura le courage
de les detruire. Aces
mots, il tire son épée, &
Dom Juan se met en devoir
de se deffendre.
A voir leur mutuelle
fureur on auroit devin
sans peine l'importance
du sujet qui lesanimoitt
ces siers Rivaux, qu'un
grand courage & de
puissants. motifs rendoient
prefqumvinciblés,
combattirent lone- otemps à égal avantage:
mais enfin la force 8c
l'adresse du Prince prévalurent
; il desarma
Dom Juan
,
qui sans xvoir
receu aucune biefseure,
se trouva a la merci
de son vainqueur.
Alors le Princeloind'abuser
de sa victoire, sentit
mourir toute sa haine,
il ne put s'empescher de
plaindrele.tristeestat
dun malheureux. Dom
Juan estoit- en effet digne
de sa pitié :: il se
monstroit à la véritépeu
genereux. en poi^rfiijvant
des prétentions que
l'inclination de Leonore
n'authorisoit pas, mais
il dementoit sa générosité
pour la prèmieresois,
& jusque là le Prince
l'avoit trouvé digne de
son estime. Il ne voulut
point aussi luy donner la
mort : DomJuan, luy
dit ce genereux Rival
renoncera la possessïon de
Leonore ~f5 rvi'VeZ: Non,
non, respondit Dom
JuantermineZ ma vie
oulaissezmoy l'esperance,
depossedèrleseulbien qui
me la fait aimer. Vous
ouLeZdonc mourir, reprit
le Prince? Oüy, dit
Dom Juan, Eh! queserois-
je d'une vie qui ne.
seroit pas consacréea Leonore,
ah ! je feray trop
heureuxde luy donner
ceûtepreuve de ma constanceouijeveux
mourir..
Non, dit le Prince, que
ce discours avoit attendri
,non vous ne mourrez
point , deussai-je vivre
tousjours malheureux, je
respectedanscoeur ïa*-
mour queLeonoreyafait
naistre : Vivez Dom
Juan,vivez,&qu'on
ne puissejamais dire que
vous mourez pour avoir
aimécette divinePrincesse.
En mefine temps illuy renditsonépée,
prest à recommencer le
combat.Mais DomJuan
charmé de la generosité
du Prince, sentit tout à
coupchanger soiscoeur,
il fut quelque temps incapable
de prendre une
resolution, & mesme de
prononcer une parole:
enfin plus vaincu par la
generositédu Prince que
par ses armes, comme
s'il fust tout à coup der»
venu un autre homme,
il parlaainsi à son Rival.
Aumoment que vous me
rendez la vie , je comprends
que jemeritois la
mort, & je vaisvous
donner la plus grande
marque de mareconnoissance
:vousaime^Jans
WMte Leohore5, (3vom
estestropaimablepour
n'en
)
fjhe.pasaimé )1J
vous ceje>Prince
, tou?
tesmesprétentions, puissiez-
vousvivretousjours
heureux amantde Leànore:
pourmoyjevais lok
fuirpourjamais,&mettretoute
marlohe à eteindreunepassion
qui ojpen
selesplusillustres ama'ldu
monde"s conservez,
Prince,vostre amitiéque
vousvenezdemerendre
I!/
sipretieuse, & accomplir
tous nos souhaits. On ne
peut exprimer la joye,
&lasurprise du Prince,
il n'auroit pas cru que la
generosité eust tant de
pouvoir sur le coeur de
DomJuan,& fàrefblution
luy paroissoit si
grande, qu'àpeinepouvoit-
il suffire à l'admirer>
il le tint longtemps
entre ses bras, arrosant
son visagede ses larmes.
C'estoit un spectacle
bientouchant que ces
fiers rivauxdevenus tout,
d'uncoup sitendres. Ce
Prince déploroitlafatalité
des conjonctures qui
fQrçoieJld. Dom Juanà
luy faire un si violent sacrifice,
pendant que
DoraJuan croyoit faire
encore trop peu pour son
illustre amy. Leur genereuse
amitié fit entre eux
un fecond combat, aussi
charmant que lepremier
avoitestéterrible,
Ils se jurèrent une éternelle
amitié,&sedirent
enfinAdieu. Dom
Juan ne voulutpointretourner
sitost dans ses Etats;
craignant les esclaircissemens
que le Duc de
Grenade son pere auroit
exigé sur son retour imprevû.
Il resolutd'aller
voyager dans toute l'Êspagne.
Il ne crut pouvoirmieux
accomplir sa
:
promesse
, que par des
courses continuelles JOÙ
la multiplicité desdiffectls-
úbjets qui s'offrent
âùx Voyageurs,pouvoir
lé distraire
,
& chasser
ses premières impressions.
CependantlePrincequiavoit
tant de fîrjets
d'estre content de
l'amour,& delafortune,
prévoyant de terribles
esclats qu'il croyoit
devoirespargner à la
vertu de Leonore, estoit
accablé dedouleur. Ilse
reprochait d'avoir plus
écouté les interdis de
son amourque ceuxde
sa Princesse. Il craignoit
de s'estre rendu tout-afait
indigne d'elle. Aprés
avoir hesitéquelque
temps entre cette crainte
etledesir deluyapprendre
sa destinée
, ce dernier
sentiment l'emporta
,
&là il confia à fbn
Ecuyer une Lettrequi
apprit bientost à la Princesse
comment le Prince
l'avoitdélivrée des ira- -
portunes poursuites de
DomJuan. Si elle reçut
avec plaisir la nouvelle
delavictoire du Prince
: elle fut encore plus
charméedeladelicatesse
de ses sentimens, Quoy,
disoitelle, le Prince est
entUoneux dans un combat
qui decide definbon*
heur; & cependant craignant
de leftte rendu m-*
digne de mon amour par texceZ du sien. Il ne
peutgouster en liberté la
foyelaiplm grandeqm(
fdït capable de!rej!tlJ'ir.Ãj
nàiyEnnctiropgemr^m^
ne crainspointla iïèlcra
de Leono'm;jen'vhfvifab
ge dans .'erf:orhb:J'.qt«.:lu
fmlm ttt ')'expàfà,j,ipn
empefchrqueje,nefnjje
àun oewrequ'à:toyl
C'estainsi que cette
genereuse Princesse in-r
sensible à des revers que
le Prince craignoitpour
elle,donnoitau fort do
£>11Amant, une joyeà
laquelle il s'eftoit=lùy¿.
mmesemferrï'ï,~e.-•tru~:~-ma~ contoefi<fUerfeuftpô
gouster foiv; bonheur
sans l'y rendre sensible,
felle voulutparunelettre
Qu'elleluy écxivit]
Rendre toute sa tranquilité.
L'assuranced'estre
iimé de Leonore eïîoit
bien necessaireau Prince
pour luy faire supporter
fort absence : Il alloit
estre éloigné d'elle sans
ftjavoirquand il la re1\
erxoit,l éJpii9};i1i
Q¥elifalLfWlleJWtsJ)i\
|ettrpj4çL^nftr^&j/ç
retiraàdeu?ilicu(;'s<]e.§evine,
dityis,unJiçqu;JJl
9it.rfgiJitPjÇé.,gy
ilç'^ççUp^ l\11jq\1JtMJl}
du plaisir qLJre1F.lhf
JfUe,,^4e Ifcdgolgiif
d'enpeal('rsi6'.J.lÆp. noredesonCoftcin'avçuj:
gueresd'autre occupation
j'ics mesmesfcntimensleur
donnoientles
mesm peines 3îô^rJLes
mesmes plaisirs.
• Untemps considerable
se passa,sansqueces
deuxAmans pussent ny se11tretenlf) ny s'écrire
&Leonore qui n'avoit
de plaisir qu'enpensant
au Prince, en estoit pour
comhh de malheurs distraite
par les soupçons
defon> pere qui croyait
que les froideurs de sa
filleavaient éloigné
Dom Juan. Enfin le tumulte
d'une Cour, où
l'on nes'entretenoit que
deDomJuanluy devint
tout-à-fait insuportable?
elle pria leDucfbh perô
de luy permettre de quitter
Seville pour quelqoç
temps,sousprétexte de
rétablir sa santé
, que
l'absence de son cher
Amant avoit extrêmement
alterée:elle choisi
Saratra Maison de plaisance
à deux lieues de
Seville où elle avoit passé
une partiede sonenlance,
ellealloit tous les
soirs se promenerdans
un boisépais, ouellç
cftoitièurede trouver le
iilençe3 &la liberté:Un
jour sans s'estre apperçuë
de la longueur du
chemin ellele trouva
plus loin ql.",àl'ordi'qÇ
duChasteaudeSaratra,
elles'assit&fitassessoir
auprès d'elle Iiàbejle,
l'unede ses Filles qu'elle,
aimoit plus que les autrès,
&qui ne la quittoit
prcfqUc janlâis;elI tomba
dits UOéjft profonde
résveriè quilabelle* ne
put s'empescher deluy
en demanderle sujet,&
pourlors,foitque son
amour fortifié par un
trop long silence nepust
plus se contenir, , soit
qulfabelle méritastcettemarqué
de sa confiant
ce, Leonore luy ouvrit
fsoornt ccoeoeuurr,>&paparlrele rreécciitt,
le plustouchant luy ap- prit tout lemystere qui
estoit entre elle, & le Prince.! Ilàbelle estoit, sans
doute attendrie à la
peinture d'un si parfait
amour; mais elle se crut
obligée d'exhorter Leonore
à bannir le Prince
de son coeur: elle luy
representa respectueusement
tous les égards
.qu'exige des perssonnes
de son rang, le public à
quielles doivent, pour
ainsi dire,rendre compte
deleurssentiments 6c
de leurvertu.
chere Isabelle, reprit Leonore,
des quejeconnus le
.¡?rince, jeperdis laliberté
de-faire toutes ces reste- jfions,ma raison qui- en fit beaucoup en safaveur
rienfitaucunes contre lui.
Je l'aime enjirJ, & je
crois
, par mon amour,
estreau-dessusde celles
quin'ontpas lecoeurassez
vertueuxpour L'aimer,ce
riesipoint parcequ'il est
mïeuxfàit quelesautres
phltimïÈfneetèsf-pnriipta.Crc'eeafil*,ila
ma
iherèIJabelle,le caracte-
Yedejon coeurquefeftimc
eifHui9cèjifinamour
g'tïïereuxydélicat3dèfifr
terëjfé'', refPelJueux_'Ja.
cm que cet amour lriflreçoit
magenerositéa&
payerpar toutceluidont
jefhiscapable : plusatùntif
à ma, glomqtfà
fftôhmefmesfS indffjfc
fetitfursa félicitéparticulitre,
culiere, /<?#*çequi 12
pointderapport au* hoifc
&e$trde monarrww^ oud
facial de m'a :i.lé'li' nè
peut IjntereJJer,pouvois^
je connoistre taitr
Wtey.&wfasïefîtmer*
fomjQtSrjesèntir lepriX.
*a4hmsripmar'fait*arm.ou.r^0,> sionque ]aipoHr lui nest
fdefimnitmdee.re;ptlaire,*fqau'bosni<nyçoei.ï
AkhfmrqMifaunlqM
jefois condamme a ne le
plust¡}oir,peut-estre d()ut
t'ilde ma confiance,peut*
estre il craint que mon
amour ne saffomiJJ-es Apeine eut-elle achevécesderniers
mots,que lePrince sortit du bois
tout transporté, & se
jettant à ses pieds , s'éria:
Ah! ma Prtncejfeî
y a-t'tl un homme aujjfi
heureuxquemoi, dfpar*
ce que je vous rends un
hommage tjtIC tout l'tmivers
seroitforce de rvou;'
gendre,faut-ilque
plus heureux quç.Jont^
''Vr)ivers enseble. vv^. quellefurprifequel-,
lejoye, quels tranlports ):cçlatçf,
ces Ecnjdrcs Amaps:cçtt^
réunion impréveuë piÇrr
duifitentre eupi,ualong
silence qui ;peignoir
ntieüx leur fènfibiUtq
quetous les difçoups%<
';'"Cette {îtuatioa y;oiç
i doutçd,;cs grap!<&$
douceurs, mais l'amour rsen
trounedansles discours
passionnez quand ila
épuiséceux dusilence;
£6 futalorsque nepouvantadeziè
regarderais
ne purentle lassèr de
c:nteJldrc.-'
'i'Y0 Que fat deplaijira
n)om retrouver,cherPrince5
dit tendrement Leoîiore,
mais que ceplaisir
seracourt,peut-etrenous
ne^nousverrons\plus<:
nous ne nousverronsp'fofo,
ma Princesse,réponditil
,
ah crote^qm:tmtts
lesfois que lagloire,owfo
félicitéde Lemoreexige*
ront que je paroisse-â'fès
vousverrai-, je
vous verrai,charmante
Princessemalgrétousces
périls, maisquetousces
périlsyque.tous cesmah
heurs ne soientquepour
moi[ml9 jArai Uforcç
de lessùpporter>pmfqm
tpous. rriaimel
aJen'entreprendspoint
de pein: ici la douceurdeleurentretien
,
chacun en peut juger
- par sapropreexperience
aproportion des ,[ent..::..
nients dont il est capable.
Ilsuffrira de dire que
ces ,
plaisirs : n'ont point
debornes dans les coeurs
deceux qui n'enmettent
point à leur amour-
Chaque jourLeonore
revit for* Amant! & ce
- - A -
surentchaque jourde
nouveauxplaisirs:ils
estoient. trop heureux,
pour que leur bonheur
futde longuedurée,la
fortùrie leurdonna bien-
! tost d'antresfoins,*Lea-*
norèvrèceutiardre
; de
quitter, Saratra,&£Tdè
retourner promptement
à Seville:D'abord; elle
soupçonna quelquetrahison
de la partde [ci
domestiquer, & fit fça*
-
voirau Princel'ordre
cruel qui les SEparoit, en :de s'éloigner
inceflamineiic d'un lieu
où il avoit sans doute,
cf{tLé'ddé' couvert.
r. :,
Lessoupçons de Léo-»
nom ne se trouverent
quetrop bien sondez,
le Ducavoit appris par
un domestique de Leonore
3
qui estoit depuis
long-temps dans les
intereftsde Dom Juance
qui se passoit entre
dIe ,& le Prince:
Il
Ilrappella la Princesse
qui croyant sapassion
trop belle pourlaciefa^
yoüer;ne luyen sitplus
un mystere , non plus
que du combat entrer les
deux Princes. LàfîncePrité
de Leonore nefit
qu'exciter lacolere du
Bue,illuy ordonné de
se préparer à un pii&
grand voyage, &: afïii'
qu'ellepust oublier le
Princecepere}inflxi
ble resolut demettrela
mer entre ces deux amants,
& emmena Leonore
dansl'ille de Gades,
Cedépart fut si secret
& si precipité, que Leonore
ne put en informer
le Prince;ilapprit bien
tost quelle n'estoit plus
à Seville,mais avant
qu'il pust apprendre où
son perel'avoitreleguée,
il fut long-temps livré à
la plus cruelle douleur
qu'une pareille separatfionraiit
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Résumé : Historiette Espagnole.
En Espagne, divisée en plusieurs pays souverains, le Duc d'Andalousie se distinguait par l'étendue de ses États et sa sagesse gouvernante. Il était respecté et vénéré, attirant les jeunes princes qui admiraient son modèle de souveraineté. Sa fille, la princesse Léonore, était célèbre pour sa beauté, son esprit et son cœur excellent, attirant l'admiration des princes à la cour. Dom Juan, fils du Duc de Grenade, osa déclarer son amour à Léonore, mais elle répondit avec modération, révélant une indifférence qui irrita Dom Juan. Malgré cela, Dom Juan pressa le mariage, espérant que Léonore aimerait son époux par défaut. Léonore, cependant, aimait secrètement le Prince de Murcie, qui arriva à Séville et fut désolé d'apprendre le mariage imminent. Le Prince de Murcie, désespéré, avoua son amour à Léonore, qui lui répondit avec générosité, confessant son amour réciproque. Ils partagèrent un moment tendre mais craignirent d'être découverts. Le Prince de Murcie rencontra Dom Juan dans les jardins, dissimulant sa colère. Léonore informa le Prince que son père insistait sur le mariage, ce qui le désespéra. Le Prince de Murcie voulut défier Dom Juan, mais Léonore le supplia de ne pas risquer sa vie. Dom Juan, soupçonnant leur amour, les surprit ensemble et confronta le Prince de Murcie. Leur secret fut révélé, mettant en danger leur amour et leur vie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
s. p.
DEFFENSE DE LA POESIE FRANCOISE.
Début :
Aprés un Avant-propos jugé aussi necessaire, j'ose me / Je laisse à Madame Dacier le soin de soûtenir, comme [...]
Mots clefs :
Poète, Pièces en vers et en prose, Apollon, Muses, Parnasse, Illusion, Abbé de Pons, Variété, Danse, Orateur, Rime, Cadence, Versification, Auteurs, Arrangement, Sensible, Imagination, Théorie, Racine, Ronsard, Despréaux, Didactique, Bizarrerie, Langue
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texteReconnaissance textuelle : DEFFENSE DE LA POESIE FRANCOISE.
Aprés un Avant-propos jugé auffi
necellaire , j'ofe me promettre que
l'on me fçaura gré d'entrer en matiere
par la Piéce fuivante : elle eft
d'un Auteur trop connu parmi les
favoris d'Apollon , pour ne pas faire
un des principaux ornements de
mon Recueil. De plus elle fervira
à me juftifier dans l'efprit des perfonnes
neutres , qui auroient pû me
foupçonner de partialité , fi je n'avois
point opposé un morceau à la
Diflertation de M. l'Abbé de Pons
A iij
AVANT - PROPOS.
qui eft à la tête du Mercure deJanvier
, dont elle attaque une partie
incidentelle ; fçavoir , fi la Profe
doit le ceder aux Vers.
7
LE
NOUVEAU
MERCURE
DEFFENSE
DE LA
POESIE FRANCOISE.
E laiffe à Madame Dacier
le foin de foûtenir , comme
elle ne manquera pas
fans doute de le faire trés
fçavamment , les principes qu'elle
a avancés fur le Poëme Epique
& que M. l'Abbé de Pons a combattus
dans le Mercure de Janvier
Aiiij
8 LE NOUVEAU
de cette année ; mais en qualité
de Citoyen du Parnafle & de Rimeur
, quoyqu'indigne ; je ne puis
me difpenfer d'entrer en caufe fur
ce qui regarde les interefts & la
gloire d'un Art que je cultive depuis
longtemps .
Tout homme doit être Soldat ,
quand il s'agit de défendre fa patrie.
Notre Patrie à nous autres Poëtes ,
s'il m'eft permis de me mettre du
nombre , c'eſt le Parnaffe . On ne
peut fupprimer les Vers , qu'il ne
foit ruiné de fond en comble ; car
pour Meffieurs les Profateurs , comme
il leur plaît de fe nommer ; ils
y tiennent un fi petit rang , fi même
ils y en tiennent aucun , qu'à peine
les y compte-t- on pour quelque
chofe. Les Poëtes au contraire
font les Seigneurs dominants ; Apollon
ne s'y communique qu'a eux ;
les Mufes ne favorifent qu'eux feuls
de leurs infpirations , & même pour
le faire avec plus de régularité &
moins de confufion ; elles ont par
tagé entre elles les differentes
fortes de Poëfies auxquelles les
MERCURE.
Poëtes fe confacrent ; & Pegaſe enfin
, tout cheval qu'il eft , ne s'y
laifle monter que par les Poëtes.
Le Parnafie nous appartient donc
en propre ; c'est notre patrimoine ,
& à titre d'autant plus légitime ,
qu'il y en a plufieurs parmi nous ,
qui n'en ont jamais eu d'autre. En
faut-il davantage pour allumer mon
zele , & exciter dans moi cette vive
ardeur avec laquelle on combattoit
autrefois , pour fes foyers &
pour les Autels ?
Je fens bien que pour faire les
chofes dans les formes , ce feroit
en Vers que je devrois défendre la
caufe des Vers. Mais dans la jufte
défiance que m'infpire la médiocrité
de mon talent en ce genre , je ne
veux pas donner lieu à mon adverfaire
de s'en prévaloir , & d'attribuer
à l'imperfection de l'Art , ce
qui ne devroit tomber que fur l'incapacité
du Poëte . Peut - être trahîrois
- je moi - même ma caufe , en
voulant la défendre , & je me ferois
dire perfonnellement , ce que
M. l'Abbé de Pons ne dit qu'en
10 LE NOUVEAU
general , à tous mes confreres :
Pourquoi ne me parle - t - on pas en
Profe ? *
C'est donc en ce langage que je
vais m'expliquer , & fi dans une
défenſe auffi légitime que celle- ci ,
il m'échape quelques termes qui
ne foient pas affez inefurez , je prie
notre adverfaire de fe fouvenir que
c'eſt le Parnafle , notre domicile ,
que j'ai à défendre , & que je fuis
en droit de faire autant de bruit
pour la défenfe de notre maifon ,
que Ciceron en fit autrefois pour
le retabliffement de la fienne . *
* Si c'eft une illufion dans Madame
Dacier de croire , que les Vers
font plus fufceptibles de grandeur &
de Majefté que la Profe , & que
le
Poëme y trouve plus de reffource ,
j'avoue que je fuis de moitié avec
elle fur cette illufion , & je m'es
* Page 75 .
*. Oratio
pro
*. Page 68 .
domo fuâ.
MERCURE. If
fais honneur . Il ne feroit même pas
impoffible que l'illufion ne fût moins
de notre côté , que du côté de ceux
qui nous l'imputent. Nous avons
déja pour nous , de l'aveu de notre
adverfaire , le préjugé public. * Tour
déraisonnable qu'on dépeint ce préjugé
, on convient qu'il eft univerfel
; & fi nous nous trompons , dumoins
avons - nous la confolation
de voir , que grand nombre d'honnêtes
gens fe trompent avec nous.
Il ne s'agit plus que de fçavoir de
quel côté eft l'illuſion .
Je ne prétends point icy fuivre nôtre
adverfaire pied à pied , ni faire
une differtation dans les formes ;
mais fans m'affervir à cette methode
gefnante , en répondant à un Auteur
qui ne blâme rien tant dans nôtre
art , que la gêne , j'efpere fatisfaire
pleinement à toutes fes difficultez .
Je conviens d'abord de bonne foy
de cette efpece de gêne & de con-
* Page 68.
Ibid.
12 LE NOUVEAU
trainte qui fe trouve dans les vers
& qui leur eft fi eflentielle , que c'eft
principalement ce qui les diftingue
de la profe. J'avoue en ſecond lieu
qu'il eft beaucoup plus aifé de parler
& d'écrire en profe , que de parler &
d'écrire en vers , tout comme il eſt
beaucoup plus aifé de marcher que
de danfer. Il y avoit plus de quarante
ans que M. Jourdain difoit de la
profe , non feulement fans avoir ap.
pris à en dire , mais même fans fçavoir
qu'il en difoit . Il eût beſoin de
fçavoir faire une reverence pour faluer
une Marquife , & pour cette
fimple reverence , il luy fallut un
Maiftre. Que conclure de tout cela ?
le voicy : c'eft que fi on veut le borner
à ce qui eft de plus facile & de
plus comode , il faut s'en tenir à la
profe , & fupprimer les vers ,fe contenter
de marcher & bannir la danſe .
Le parallele que je fais icy des
vers avec la dance, eft bien plus jufte
à ce qu'il me femble , que celuy que
fait M. l'Abbé de Pons,du Poëte avec
un danfeur de corde. Qu'est- ce que
la dance ce font des
pas mefurez .
Qu'est- ce
MERCURE. 13
>
Qu'est- ce que les vers ? ce font des
mots cadencez & difpofés en certain
ordre. C'eft la varieté de cette
mefure qui conftitue les différentes
fortes de vers ; comme les pas
différents ou différemment liés
conftituent les différentes fortes de
dances. Le Poëte , ni le Danfeur
ne courent point rifque de fe caf
fer le cou dans l'exercice de leur
Art. Tout est affés égal de part &
d'autre ; & fi les vers font plus de
plaifir que la fimple Profe c'eft
par là même raifon , que la danſe a
quelque chofe de plus piquant &
de plus interrellant , que la démarche
fimple & ordinaire d'un homme
qui , va naturellement fon pas.
,
Il est vrai qu'Horace dans fa belle
Epître, addreflée à Augufte , femble
faire une espéce de parallele entre
les Poëtes & les Danfeurs de corde ;
mais le parallele ne tombe que fur
une chofe qui regarde plus le génie
du Poëte que la verfification * . Car
que veut- il faire entendre , quand
*. Hor. Art Poet.
Février 1717. B
14 LE NOUVEAU
il dit qu'il n'eft pas moins frapé de
l'adrefle & de l'habileté d'un Poe
le qui , à la faveur d'un fujet fabureux
& d'un peril imaginaire , fait
jouer tous les refforts des paffions
dans un coeur , l'attendrit , le tranſporte
, le calme fucceffivement , l'effraye
& l'épouvante même par le
prestige & l'enchantement de fon
art , que s'il le voyoit danfer fur la
corde Il ne veut dire par là rien
autre chofe , finon , que pour produire
des effets fi merveilleux dans
les coeurs , il faut autant de fouplefle
& d'agilité , fi j'ofe m'exprimer ainfi ,
dans l'efprit du Pocte , qu'il en faut
dans le corps du danfeur pour voltiger
fur une corde tendue en l'air. Or
fila profe , comme le foûtient M.
l'Abbé de Pons , * peut faire tout ce
que font les vers ; fi , comme il le dit ,
les fictions ingenieufe , les figures hardies
, les images brillantes ne font pas
plus l'appanage des vers que de la
* Page 69 .
* Page 68 .
MERCURE.
is
Profe ; voilà Meffieurs les Profateurs
devenus danfeurs de corde, auffi- bien
que nous. Ils croyent eftre en effet
auffi grands maiſtres dans l'art d'exciter
les paffions , que le peuvent être
les Poetes , & par confequent on ne
peut nous mettre au niveau des danfeurs
de corde , qu'on ne falle entrer
dans le même branle tous les Orateurs
, Harangueurs , Avocats , &
les Prédicateurs même.
Mais fi l'on veut s'en tenir au plus
commode , & fe borner à ce qui eft de
plus naturel & de moins gefnant ,
pourquoy fe jetter à plaifir dans la
recherche fatiguante de ces fictions ingenienfes
& de ces figures hardies ,
propres à émouvoir les paffions ?
Pourquoy fe tourmenter l'imagination
à inventer des tours qui frapent,
qui étonnent ? Pourquoy faire illufion
à l'efprit par des enchantemens
de figures maniées avec art , & par
tous ces autres artifices de l'eloquence
, que l'Arcopage avoit bannis des
caufes qui fe plaidoient à fon Tribunal
? N'en coûte- t-il rien pour tout
cela à l'Orateur ; & ne feroit- il pas
Bij
16- LE NOUVEAU
moins gênant , moins fatiguant pour
lui , de fe contenter d'expofer fimple .
ment fes raifons l'une après l'autre
dans l'ordre le plus naturel ? I eft
vrai , & rien même ne feroit plus raifonnable
, fi l'efprit de l'homme étoit
d'une autre trempe qu'il n'eft ; c'eſt- àdire
, s'il étoit affez Philofophe pour
fe contenter du vrai tout pur : mais il
a fes caprices & fes foibleffes,qui demandent
des ménagemens & des égards.
Il y a des veritez qui ne font
impreffion fur lui , qu'autant qu'on a
le talent de les lui faire goûter , & il
fautfouvent lui arracher par furpriſe;
& comme à force de preftige , ce que
la raifon nuë & dégagée de ces efpéces
de fantômes ou féduifans , ou
effrayans , dont l'art l'environne
n'en obtiendront jamais ,
De la maniere que l'efprit de l'homme
eft fait , on ne peut parvenir à lui
plaire, que par des endroits qui le flatent
; il faut quelque chofe qui le réveille
, qui le pique , & qui excite
dans lui de la furprife ; & il n'eft jamais
touché plus agréablement , que
quand cette furpriſe va jufqu'à l'adMERCURE
17
miration. Ce fera un foible , fi l'on
veut , dans luy , que de ne fe pas contenter
de la verité pure & denuée d'agrémens
; mais c'eft à ce foible que
nous devons l'invention des Arts &
des Sciences , & le foin qu'on a pris
dans tous les temps de les perfectionner.
Or tout cela s'eft -il fait , ou fe
fait-il encore fans gêne & fans contrainte
; on la pafle à tous les autres
arts , cette contrainte & cette gêne
pourquoi l'art des vers eft-il feul à
qui on la reproche ?
On me répond à cela , que ce qu'on
blâme dans les vers , ce n'eſt pas précifément
la gêne & la contrainte ,
mais une gêne , & une contrainte qui
va à la ruine des penſées , qui leur fait
perdre leur verité & leur grace naturelle
quifait plier la raifonfous le joug
d'un langagefollement mefuré , bifarre,
effrayant , quiporte avec luy l'appareil
du travail & de l'affectation . A ces incommoditez
qu'on prétend qu'apporte
avec elle l'uniformité de la rime
& de la cadence ; on ajoute de plus ,
Page 58 & 59. & ¢.
Biis
18 LE NOUVEAU
quelle fatigue , qu'elle ennuye ; de forte
qu'il n'y a eû qu'un long commerce
qui ait pu nous accoûtumer à la démarche
affectée des vers , & à leur
air contraint , & qu'on ne les fouffre
que par habitude * Enfin , comme
l'a dit feu M. l'Archevêque de Cambray
* C'est une torture d'efprit en pure
perte ; car je ne diffimaleray point que
ce grand homme a efté fur le fujer
des vers,dans la même prévention que
M. l'Abbé de Pons . Je fais bien fâché
de trouver en mon chemin un nouvel
adverfaire , de cette réputation
& de ce poids ; mais dans la noble
confiance que m'infpire, & la bonté
de ma caufe,& le caractere du Poëte,
qui tient un peu du Gaſcon , je ne
crois pas que je recule pour un ennemi
de plus , quelque formidable qu'il
puiffe être.
Cependant comme c'eft l'art que
j'entreprends de défendre , & non , le
mauvais ufage qu'on en peut faire ,
* Page 58
* Reflexionsfur la Rhetor.
5
19 MERCURRE
je demande, avant toute chofe , qu'on
ne mette point fur le compte de la
Poëfie , les imperfections & les défauts
qui ne viennent que de l'ignorance,
de l'incapacité ou de la negligence
du Poëte. Je palle fans peine
condamnation fur les mauvaisPoëtes,
& même fur ce que les bons ont de
defectueux . On nous cite deux vers de
Racine , & deux autres de Defpreaux ,
où l'on trouve quelque chofe à reprendre.
Ce font l'un & l'autre, deux
de nos plus grands Maiftres ; je conviens
cependant qu'au lieu de deux
vers de chacun , on en pourroit citer
bien d'autres du fecond , & un plus
grand nombre encore du premier
Poëte;plus aifé queDefpreaux dans fa
verfification ; mais bien moins châtić
& bien moins correct. De-là on va
conclure avec M. de Cambray que
la perfection de la verfification Fran
goife eft prefque impoſſible , puiſque
ceux même qui s'y font le plus diftinguez
, & qui ont été le plus loin dans
cet art , ne font pas exempts de dé
fauts.
Je ne puis mieux faire fentir l'illu-
D iiij
20 LE NOUVEAU
fion de cette confequence que par une
fuppofition que je fuis en droit de
faire. Ronfard jouïfloit en fon temps
d'une reputation encore plus éclatante
& plus univerfelle , que ne l'a été
celle de Racine & de Defpreaux dans
le nôtre. Si fur quelques -uns de fes
vers reconnus pour foibles & pour
mauvais , dans le temps même de fa
plus grande vogue , quelqu'un avoit
conclu, qu'il étoit comme impoffible
d'atteindre à la perfection de la Poë .
fie , puifque Ronfard même n'étoit
pas exempt de défaut , ce raifonnement
nous paroiftroit- il aujourd'huy
bien convainquant ? & qui nous a dit
qu'il ne viendra pas aprés nous des
genies heureux , qui aidez des lumieres
, des leçons & des exemples que
leur ont laiffé nos meilleurs Poëtes ,
porteront l'art de la verfification encore
plus haut , que ceux -ci ne l'ont
porté , & toucheront de plus prés à
ce point de perfection où tend l'art
Si des fautes où font tombez les
plus habiles & les plus diftingués
dans chaque art ; on doit conclure
au préjudice de l'art même , il n'y
MERCURE. 21
en a point de la perfection duquel
il ne faille défelperer. Les plus
grands Poetes font fujets à des né.
gligences , & leurs plus beaux Ou.
vrages ont des taches. J'en conviens
; mais qu'on me montre un
Orateur fans défaut. On voudroit
que dans un long Ouvrage , le Poëte
ne laiẞât rien à defirer pour la jufteße
, la clarté & l'élegance. Ie le
voudrois bien auffi ; mais qu'on me
montre un long ouvrage de Profe
en notre langue , où il n'y ait rien
à redire fur l'élegance , la clarté ,
ou la jufteffe , & qui foit exempt
des moindres négligences.
›
Je ne fçais pas comment en jugent
les autres ; mais je ne ferois point
de difficulté de dire que je trouve
à proportion beaucoup plus de chofes
à reprendre dans les ouvra .
ges de Profe que dans ceux de
Vers , & je fuis perfuadé que quiconque
voudra examiner de prés
ce que nous avons de meilleur dans
ces deux genres d'écrire , en fera le
même jugement. Je dirai bien plus ,
c'eft qu'il n'eft gueres poffible que.
22 LE NOUVEAU
les Ouvrages de Vers ne foient plus
achevez que ceux de Profe . Pourquoy
cela ? C'est que les bons Vers
font toujours travaillez avec plus
de foin que la bonne Profe , & que
cependant la bonne Profe ne demande
gueres moins de travail &
de méditation que les bons Vers.
Il y a une forte d'harmonie dans
la Profe plus difficile à attraper que
celle de la Poefie ; celle - ci à fon
chemin tout tracé ; chaque pied ,
chaque fyllable a fon arrangement
fixe & reglé ; au lieu que l'autre
qui n'a point de regle palpable &
déterminée , dépend prefque toute
du goût & de l'oreille.
Je ne puis diffimuler que je trouve
une injuſtice criante dans la maniere
dont on juge des Poetes. On
convient qu'ils font plus gênés que
ceux qui écrivent en Profe ; & au
lieu de leur paffer quelque chofe
en faveur de cette gêne , on éxige
dans eux plus de regularité , plus
de jufteffe & plus de perfection que
dans les autres Ecrivains. Quand
un profateur a exprimé rondement
MERCURE. 23
fa penfêe en termes intelligibles &
recûs , on n'en demande pas davantage
, & l'on ne va pas rechercher
, s'il n'y avoit point de termes
plus propres , plus énergiques ,
des tours plus vifs & plus heureux
qu'il pût employer . On entend ce
qu'on a lû ; on a hâte d'aller à ce
qui fuit , & par là on eſt diſpoſé
à fe contenter aisément de ce que
l'on trouve . Il s'en faut bien qu'on
ait la même indulgence pour le
Poëte. Ce n'est pas allés qu'on entende
ce qu'il dit ; on lui fait encore
un procés fur ce qu'il ne dit
pas & qu'il n'a ni , dû , ni voulu
dire , mais qu'on devine , que la
gêné du vers lui a fait fupprimer
malgré lui . On pefe jufqu'aux moindres
fyllabes de fes vers ; on ne veut
point que rien Y foit forcé ou déplacé
, que rien y grimace ; & tout
prévenu qu'on ett fur la fervitude
perpetuelle de la rime , on ne lui
en veut pas paffer une de foible .
On tépond à cela ; Ce font des loix
qu'il s'eft faites ; on eft en droit d'éxiger
qu'il les obferve. Pourquoi
24
LE NOUVEAU
de
›
s'eft il affujetti a cette folle meſure,
feuvent aux dépens de la raifon qu'il
eft obligé de faire plier fous le ja ng
ce langage bifarre, quifait perdre aux
penfées leur verité & leur grace natu
relle. C'est un joug , il eft vrai
c'eſt une gêne & une contrainte ;
mais une contrainte , où les Poëtes
trouvent de la douceur , & de trés
grands avantages , & qui fans les
jetter dans tous ces inconvénients
qu'on impute à leur art , leur procure
des fecours auffi grands qu'ils
font réels.
Pour rendre ceci fenfible , & faire
toucher au doigt les avantages confiderables
que retirent les Poëtes de
cette contrainte à laquelle la meſure
du vers les affujettit , je fuppofe
qu'on donne à deux perfonnes d'un
efprit à peu prés égal , la même penfée
à exprimer , à l'un en profe
& à l'autre en vers . Le premier , s'en
tiendra , comme il arrive d'ordinaire
à la premiere expreffion jufte &
claire qui fe prefentera d'abord à
fon efprit . Le fecond au contraire ,
gêné , par la cadance , & par la rime
qu'il
MERCURE
.
25
qu'il ne rencontre pas dans les premier's
termes que fon efprit lui fournit
, tournera fa penſée en cent façons
, l'envifagera dans tous les
fens dont elle paroîtra fufceptible ,
s'échauffera l'imagination pour en
tirer des termes , & pour créer ,
s'il le faur, des tours , qui puiffent
faire quadrer fa penſée, à la meſure
de fon vers. Or quoy de plus propre
à cultiver l'efprit , à l'élever ,
à le perfectionner , a enrichir l'i.
magination , & à lui donner cette
fécondité qui multiplie en quelque
forte , le même objet dans fon idée
par les differents regards !) Oui !
mais , dit - on , voici l'inconvénient
& l'écueil : De tous ces tours , de
de toutes ces toutes ces images ,
expreffions, on choifira , non la meilleure
& la plus convenable , mais
celle qui renferme la rime dont on
a befoin & aprés laquelle on court.
Ainfi voila le Poëte gouverné par
la rime ; elle féduit ; elle le gourmande
, elle fait plier la raison fous
Le joug du vers, & par là , elle fait
perdre aux pensées leur verité & lew
grace naturelle, C
24 LE NOUVEAU
de
s'eft il affujecti à cette folle mefure ,
fouvent aux dépens de la raifon qu'il
eft obligé de faire plier fous le jong
ce langage bifarre , quifait perdre aux
penfées leur verité & leur grace natu
relle. C'est un joug , il eft vrai
c'eft une gêne & une contrainte ;
mais une contrainte , où les Poëtes
trouvent de la douceur , & de trés
grands avantages , & qui fans les
jetter dans tous ces inconvénients
qu'on impute à leur art , leur procure
des fecours auffi grands qu'ils
font réels.
Pour rendre ceci fenfible , & faire
toucher au doigt les avantages confiderables
que retirent les Poëtes de
cette contrainte à laquelle la meſure
du vers les affujettit , je fuppofe
qu'on donne à deux perfonnes d'un
efprit à peu prés égal , la même penfée
à exprimer , à l'un en profe ,
& à l'autre en vers . Le premier , s'en
tiendra , comme il arrive d'ordinaire
à la premiere expreffion jufte &
claire qui fe prefentera d'abord à
fon efprit . Le fecond au contraire ,
gêné , par la cadance , & par la rime
qu'il
MERCURE.
25
qu'il ne rencontre pas dans les premiers
termes que fon efprit lui fournit
, tournera fa penſée en cent façons
, l'envisagera dans tous les
fens dont elle paroîtra fufceptible ,
s'échauffera l'imagination pour en
tirer des termes , & pour créer ,
s'il le faur , des tours , qui puiflent
faire quadrer fa penſée, à la meſure
de fon vers , Or quoy de plus propre
à cultiver l'efprit , à l'élever
à le perfectionner a enrichir l'i
magination , & à lui donner cette
fécondité qui multiplie en quelque
forte , le même objet dans fon idée ,
par les differents regards ¦ Oüi !
mais , dit - on , voici l'inconvénient
& l'écueil : De tous ces tours , de
toutes ces images , de toutes ces
expreffions,on choifira , non la meil
leure & la plus convenable , mais
celle qui renferme la rime dont on
a befoin & aprés laquelle on court.
Ainfi voilà le Poëte gouverné par
la rime elle féduit ; elle le gourmande
, elle fait plier la raison fous
Le joug du vers, & par là , elle fait
perdre aux pensées leur verité & lew
grace naturelle, C
;
26
LE
NOUVEAU
Tout cela eft vrai dans la pratique
des mauvais Poëtes , & dans
l'idée de ceux qui , faute d'être dans
l'exercice de la verfification , ne feavent
pas , comment les bons Poetës
fe gouvernent à cet égard . Il y a
dans tous les arts , certains myftéres
où la Théorie ne pénétre point ,
& qui ne fe révélent qu'à la pratique
& à l'ufage . Les bons Poëtes ,
comme les mauvais , font obligez de
faire pafler une même penfée par
vingt expreffions differentes , & de
fe la reprefenter fous vingt differents
jours ; jufques là tout eft égal entreeux.
Voici le point où ils fe feparent,
& ce qui les diftingue des uns des
autres. De tous ces tours & de toutes
ces expreffions differentes qu'ils ont
imaginées ; le mauvais Poete s'en
tient à celle qui lui livre ſa rime , &
c'eft en cela qu'il eft mauvais Poete.
Le bon Poete au contraire , choiſit
avant toute choſe, l'expreffion la plus
noble & la plus énergique ; le tour le
plus vif, le plus brillant, & qui donne
le plus de force & le plus de grace
à fa penfée , & cela fans égard pour
MERCURE, 17
la rime à laquelle il ne donne que fa
feconde réflexion . Quelque que foit
cette rime , il y affujettit tout le refte
; c'est ainsi qu'il fait plier la rime
fous le joug de la raifon , tandis que
le mauvais Poete fait plier la raifon
fous le joug de la time, La gêne de
la rime fait fouvent dire au mauvais
Poëte , ou plus , ou moins , ou toute
autre chofe qu'il ne voudroit dire ;
au lieu qu'elle fait fouvent trouver
au bon,des idées naives & des faillies
heureuſes , qu'il n'auroit jamais imaginées
fans cet aiguillon . Il y a tou.
jours dans chaque periode , dans chaque
penfée un peu étendue,quelque
endroit qui domine , à peu prés ,
comme dans un tableau , il y a tou
jours un objet principal auquel on
rapporte & on unit tous les autres.
Chez les Auteurs qui ont du goût ,
c'eft cet endroit qui gouverne le refte
qu'on tafche d'y lier , d'y aflortir &
d'y unir le plus naturellement qu'on
peut. Or c'est là , dit -on , la difficulté
que cette union ! il faut trouver une
terminaifon qui rime à cette expreffion
dominante,que vous aurez choi
*
Cij
.8 LE NOUVEAU
fie par préference , il faudra forcer
tout le refte pour l'amour d'elle . Et
qu'importe de quel côté foir la gêne
& la tyrannie , & laquelle des
deux rimes qui fe répondent , fouffre
& grimace ? Le Lecteur n'en fera
pas moins frapé du désagrément qui
refulte de cette gêne .
Faulle idée de ceux qui ne font -
point dans l'habitude de la verfification
, & qui fe font un monftre de
la rime , mais idée en même temps .
dont il eft dautant plus difficile de
les faire revenir , qu'il n'y a , que l'éxercice
& l'habitude de la verfification
, qui pût les défabufer. Je les
prieray feulement de faire une remarque
qu'ils n'ont peut- être jamais
faite , & dont il n'y a perfonne qui
ne foit capable . C'eft que dans le difcours
ordinaire, on ne dit gueres une
douzaine de mots de fuite, qu'on n'en
trouve au moins deux qui riment enfemble
; de forte que tout le travail
fe reduit à tourner ſa phraſe de maniere,
que ces deux terminaifons qui
riment , tombent naturellement au
bout des deux vers . Ce qui eft plus
MERCURE. 29
facile que je ne le puis dire ; & fion
cenfulte ceux qui font dans l'ufage de
faire des vers françois , ils conviendront
fans peine que la rime pour
l'ordinaire , eft ce qui les gêne & les
embaraffe le moins ; de forte que
M. Defpreaux a eu grande raifon de
dire dans fon art Poetique au fujet
de la rime .
Lorfqu'à la bien chercher d'abord on
s'évertuë ,
L'esprit à la trouver aifèment s'habituë;
Au joug de la raison fans peine elle
flechit ,
Et loin de la gêne„ la fert & l'enrichit.
S'il me falloit verifier , papiers fur
table , ce que j'ay dit du peu de préjudice
que la contrainte de la cadence
& de la rime, apporte à la verité, à la
beauté & à la grace des pensées ; je
n'en irois point chercher d'autre preuve,
que cet ouvrage même de M. Defpreaux
que je viens de citer , & que
je regarde comme le Poëme le plus
achevé que nous avons en noftre lan-
Cij
30 LE NOUVEAU
gue . Je trouve dans ce feul Poëme de
quoi prouver qu'il n'y a peut -être rien
qu'on ne puifle exprimer auffi heureufement
en vers qu'en profe. C'eſt
un ouvrage didactique , & par là même
, d'un caractere froid , & moins
fufceptible des agréments de la
Poefie,que toute autre efpece de Poëme.
C'est peu de dire qu'il n'y a pref
que rien de forcé , ni de foible dans
cet ouvrage , tout m'y paroift failė,
fi naturel , que je ne fçay pas comment
le Poëte auroit pu s'y prendre,
pour trouver des termes plus propres
& plus nobles que ceux qu'il a mis
en oeuvre. Je fais plus : Je Propole au
plus habile Profateur de prendre le
fonds de cet ouvrage & d'en mettre
les préceptes & les inftructions en
pure profe , & je le défie de le faire
plus intelligiblement , plus nettement
& plus naturellement que
Defpreaux ne l'a fait en vers .
S'apperçoit- on dans cet ouvrage
& dans la plupart de ceux du même
Auteur & de nos antres bons Poëtes ,
de cet air contraint & de cet appareil
de travail d'affectation , qu'on
MERCURE.
31
reproche tant ? Pour moy , fi j'ofe
dire ce queje penfe , je m'en apperçois
bien davantage dans des ouvrages
de profe , pleins d'efprit d'ailleurs
, mais dont le ftile me paroift
bien plus gené & plus affecté que celuy
de la Poëfie. Tel eft celuy de S.
Evremond en plufieurs de fes ouvrages
. Les mots y font prefque toujours
dans une attitude contrainte & forcée
; il faut fouvent aider à la lettre
pour les entendre , & je fuis perfuadé
que s'ils avoient la liberté de fe plaindre
, ils avouëroient qu'ils fe trouvent
bien plus en preffe & plus mal à
leur aife dans fa profe & dans d'autres
ouvrages pareils , qu'ils ne le
font dans les bons vers.
Heft für que la cadence & lagime
affujettit à une certaine meſure reglée
, qu'on appellera contrainte , fi
l'on veut , en ce que toute regle emporte
avec foy une forte de contrainte
; mais c'eft en quoi paroift la fuperiorité
du bon Poëte , de fçavoir
manier fi dextrement fon art ; qu'il
en fafle oublier la contrainte à fon
Le&eur ; qu'il obſerve la regle , fans
32 LE NOUVEAU
918
paroiftre s'eftre fait une affaire de
T'obferver ; que les termes fe trouvent
fi bien liez & fi naturellement
affortis enfemble , que cette union
femble plûtoft l'effet d'une rencontre
heureule , que le fruit d'une recherche
étudiée , & qu'enfin la rime
tombe fi jufte & fi à propos , qu'on
foit tenté de croire qu'elle ne s'y
trouve que par hafard , & parcequ'on
n'a pû l'éviter .
C'eft ce qui fait une forte d'illufion
qu'on peut regarder comme la fource
de cette multitude de mauvais Poctes
dont lePublic eft obfedé . Cet air d'aifance
que les bons Poëtes fçavent répandre
dans leursvers , a quelque cho⚫
fe de feduifant.Tout yparoît fi naturel
que le Lecteur , s'il n'eft fur fes gardes
, eft porté à prefumer qu'il ne
tiendroit qu'à luy ; d'en faire autant.
Ut fibi quivis fperet idem flaté de
cette agréable idée , il prend la plume
en main , & croit que les vers
vont couler comme la profe ; il n'y
a que l'experience qu'il fait du con-
* Horat. Art. Poet,
MERCURE.
traire, qui puiffe le détromper : fudet
multum , fruftraque laboret Aufus idem.
Le malheur eft que la plû--
part ne veulent pas eftre defabulez .
Toûjours leurrez par le charme fateur
des vers qu'ils admirent , ils en
trouvent toutes les beautez fi fort à
leur portée , qu'ils croyent y toûcher
déja , & qu'il leur en coûtera peu
d'efforts pour y atteindre .
Or ce charme & cet enchantement
dont la multitude des mauvais
Poetes nous fait trop voir, combien il
eft difficile de fe defendre , peut -il
être l'effet d'un langage bizarre & ef='
frayant , comme on veut bien l'appeller?
La bizarrerie a t'elle quelque
chofe de fi attrayant ? ce qui effraye,
eft-il propre à féduire , & à infpirer
tine envie fecrete de l'imiter ?
M. de Cambray apporte pour preuve
de cette bizarrerie prétendue , le
foin qu'on a d'éviter dans la Profe,la
cadence des vers , tant elle est peu propre
, dit-il , à flater l'oreille.
C'est à peu prés comme G pour
* Ibid.
34 LE NOUVEAU
Prouver, que la danfe eft bizarre , on
alleguoit le foin qu'on prend d'en
éviter les mouvemens & les attitudes
en marchant. Le meilleur danfeur du
monde paroiftroit ridicule , s'il obfervoit
dans fa démarche ordinaire,la
mefure & les inflexions qu'on auroit
admirées dans fa danfe . La profe &
les vers ont chacun une forte d'harmonie
qui leur eft propre. Si l'on évite
dans la profe celle qui convient aux
vers , ce n'eft pas qu'elle ne flatte l'oreille,
mais c'eft qu'elle ne la flate pas,
de la maniere qu'elle la doit fla er ;
& qu'il eft auffi mal de parler vers en
profe , que de parler profe en vers.
La cadence du vers loin d'avoir rien
de bizarre ou de choquant , a aucontraire
quelque chofe de finarurel , que
quand on compofe dans un ftile un
peu élevé, c'eft la premiere qui fe pré-
Tente d'abord à l'efprit ; & que de trés
habiles gens , faute d'être dans le
train de la Poefie , en ont efté la dupe ,
& ont laiffés échapper bien des hemiftiches
, & fouvent des vers entiers
dans leur profe; C'eft là ce qu'on peut
dire , qu'elle laffe , qu'elle fatigue ,
MERCURE. 35
qu'elle ennuye , parce qu'elle eft hors
de fa place , & non pas dans les vers
où elle doit fe trouver.
J'ai dans la cauſe que je défens ,
un avantage qui en juſtifie la bonté ;
c'est que nos adverfaires en font
réduits à fe contredire dans les reproches
qu'ils nous font . M. l'Abbé
de Pons , par exemple , nous déclare
qu'il y a quelque chofe dans les vers
qui le fatigue & qui l'ennuye. Mais
trois ou quatre pages aprés , il convient
que le poète nous plait , quoique
fouvent il nous parle avec moins
d'élegance que le profateur. Comment
ennuye.t - il, s'il plaiſt & comment
plaift-il , s'il ennuye ? Voilà un en.
nuy bien amufant & bien agréable !
Mais enfin à quoy impute-t- on cet
ennuy ? au retour importun de la rime,
à la repetition des mêmes nombres dans
chaque phrafe . Enfin à l'uniformité
perpetuelle qui régne dans les vers.
J'aurois peut- être eſté embarraſlé
à répondre à cette difficulté , & à
juſtifier la verſification d'un ennuy
qu'on prétend qu'elle devroit caufer
, quoyqu'on convienne qu'elle
36 LE NOUVEAU
ne le caule pas ; fi M. de Cambray
ne m'avoit fait appercevoir dans
- l'Analife qu'il fait de la conftru &tion
de la Phrafe Françoife , que la Profe
en nôtre langue pêche encore plus
du côté de cette uniformité , que les
vers , En effet que peut-on imaginer
de plus fimple & de plus uniforme
que cette conftruction ? * On veit tomjours
, dit- il , venir d'abord un nominatiffubftaniif
qui mine ſon adje &tif
comme par la main. Son verbe ne
manque pas de marcher derriere , fuivi
d'un adverbe qui ne souffre rien
entre deux , & le Regime appelle
auffitoft un accufatif qu'on ne peut déplacer
; c'est ce qui exclut toutefufpenfion
d'efprit , toute attente, toute
furprife , toute varieté , & fouvens
toute magnifique cadence. Voilà la
preuve que me fournit l'un de nos
adverfaires , fur l'uniformité conftante
& invariable de la construction
Françoile en Profe. Mais ne fe trouve-
t.elle pas la même dans les vers?
Non , & c'eft furquoi j'ai pour garant
notre autre adverfaire M. l'Abbé
* Reflex. fur la Rhet.
de
MERCURE.
37
de Pons . A l'égard des conftructions ;
dit- il , on accorde aux Poëtes le droit
de les varier un peu plus , que nefait la
Profe.
Nous voilà donc , de fon aveu même
, un peu plus au large de ce cofté
là , que les Profateurs, Nous, qu'on dépeint
comme des gens fi contraints & -
fi gênez dans leur marche. On s'eſt
bien douté que les Poetes ne manque.
roient pas de s'en prévaloir , comme
de raifon ; & c'eft pour cela qu'on
prend la précaution de les avertir
charitablement,de n'en point tirer de
vanité car , ajoûte M. l'Abbé de
Pons ce droit même attefte la mifere
de leur art ; Et nous , nous foûtenons
qu'il en montre la richefle & la beauté.
En quoy fait- on confifter cette mifere
prétendue de nôtre art . ? En ce que
pour fubvenir à fon beſoin, on a estéforcé
de faire plier laregie françoise qui
veut, qu'onfoulage l'attention par une
conftruction aisée, qui présente à quelque
›
*
Page 66.
Page 67.
D
38
LE
NOUVEAU
hofe près,lesidées dans leur ordre naturel.
Et nous , nous prétendons , non
pas qu'on a accordé aux Poëtes , car
nous fommes glorieux , & nous ne
voulons avoir obligation à perfonne ;
mais qu'ils fe font mis eux- mêmes &
de leur propre autorité, en poffeffion
d'un droit qui les fauvoit de cette
uniformité languiflante, qui eft excufable
dans la Profe , mais qui nous
a paru incompatible avec la grandeur
& la majefté des vers ; & c'est
par cette heureuſe hardieffe , digne
de l'élevation de leur génie , qu'ils
fe font mis en état de produire cette
fufpenfion d'efprit , cette attente , cette
Surprise , cette varieté & ces magnifiques
cadences , où felon M. de Cambray,
la Profe ne peut atteindre .
S'it eftoit vray que ce droit ne fût
accordé qu'à la mifere de notre art,
à titre de befoin , & fous le nom de
licence , nous éviterions autant qu'il
nous feroit poffible , de nous en fervir
, & foigneux de cacher noftre
mifere ; nous ne nous en fervirions
jamais qu'à la derniere extremité,
Loin de cela , nous évitons au conMERCURRE.
39
traire la conftruction naturelle de la.
Profe , comme un écueil , & nous regardons
toute Poëfie où cette conftruction
eft regulierement obfervée ,
plûtôt , comme la profe rimée , que
comme des vers .
Et pour ne point fortir de l'exemple
des vers de M. de la Motte , citez
par M. l'Abbé de Pons , où parlant
des trefors , il dit :
Du fein de la Terre entrouverte
Chers inftruments de notreperte ,
L'argent & tor font arrachez ;
On les tire de ces abifmes ,
Oùfage & prévoyant nos crimes
La nature les a cachez.
Il ne faut pas croire que ce foit la
neceffité de la mefure qui ait forcé M.
de la Motte , à renvoyer ces mots :
L'argent & l'or , au troifiéme vers,
& celui-ci , la nature au dernier , c'eſt
à dire , tous deux à la fin de la phrafe,
où ils fe trouvent. Il luy eftoit aifé , s'il
l'euft voulu , de les arranger , comme
ils le font dans la verfion qu'en a faite
en profe , M. l'Abbé de Pons ; mais
Dij
40 LE NOUVEA Ú
alors ce n'euft efté que de la profe rimée
; au lieu qu'ici ce font des vers.
Ces deux nominatifs qui font les objets
dominants des deux phraſes , &
comme les principaux perfonnages
du tableau , eftant renvoyez vers la
fin,produisent cette fufpenfion qui foutient
avec agrément l'attention de l'ef
prit , & qui par là le preferve de cer
ennuy qu'on nous reproche à tort , &
dont nos vers ne ſe défendent qu'en
évitant avec ſoin l'allure de la profe.
Nous fommes donc bien éloignez
de croire, comme M. l'Abbé de Pons,
que fi nous fuivions cette allure
* Nos vers n'en feroient que plus parfaits
; nousfommes perfuadez au contraire,
qu'ils en feroient moins vers ,
c'est à dire , moins ce qu'ils doivent
eftre , il ajoute que quand il en * tron_
ve une fuite nombreuse , dont les conftructions
pourroient eftre adoptéespar la
profe , il applaudit aupredige. Je luy
crie mercy fur cela , & je luy declare
Pag. 67.
Ibid,
MERCURE
41
qu'en mon particulier, l'ay toujours
tâché de faire des vers qui fuffent na.
turels ; inais que quelqu'estime que
je falle d'ailleurs de fon jugement , &
quelque paffion que j'eufle de meriter
en toute autre chofe fes applau
diffemens , je ferois tres fâché de les
meriter fur cet article de verfification , -
adoptable par la profe.
Quelque agrément que la rime
donne aux vers , nous ne nous tiendrions
pas aflez diftinguez des Profateurs
, fi nous n'en differions que par
cet endroit , qu'on nous reproche en--
core comme une fource d'ennui,par
l'uniformité de fa terminaiſon. S'il.
n'y avoit qu'une rime au monde , ou
que le nombre en fut fort borné , le
reproche feroit bien fonde ; mais il y
en a des milliers dans notre langue ,
& quand on fçait les varier , comme
le font les bons Poëtes , en les choififfant
de fons differents , loin que
ces terminaifons mifes comme en regard
, fatiguent & ennuyent , elles.
foulagent au contraire & délaffent
agréablement le Lecteur . M. de
Cambray eftoit d'avis qu'on nous
Diij.
42 LE NOUVEAU
mit un peu plus au large fur cet ar
ticle , mais à Dieu ne plaife , le parnaffe
a plus befoin d'eftre reformé en
cela ,, que d'eftre mitigé ; le Public y
perdroit auffi bien que nous , & une
pareille indulgence ne ferviroit qu'à
multiplier les mauvais Poëtes , & à
faire degenerer les bons.
De tout ce que j'ai dit ; il s'enfuit ,
que de quelque côté qu'on envifage
la conftruction des vers , il ne
s'y trouve rien qui ne doive plaire ,
& qui ne plaife en effet. Auffi nos Adverfaires
en conviennent- ils debonne
foy, & M. l'Abbé de Pons avouë luimême
qu'il eft dansl'illuſion la plus favorable
à l'art qu'il condamne & qu'il
eft fenfible aux graces des vers . Mais
ildéclare en même temps , que c'eft .
une illufion , qu'en cela même il eft
dupe , & qu'il a tort de s'y plaire.
Quel triomphe pour la Poëfie qu'un
pareil aveu quelle arrache de la plume
de fon ennemi , à qui elle plaift
même malgré lui ! Il appelle toute
fa raifon au fecours, pour fe deffendre
de ce charme qu'il nomme illufion
, il en recherche la fource , & au
MERCURE.
48
lieu de l'attribuer à l'élevation, à la
magnificence , à la varieté , à la hardielle
, au brillant , au merveilleux
des tours , des figures , des expreffions
; il aime mieux imaginer que
ce charme ne vient que de l'habitude .
Ce que je vois de conftant dans tout
ceci, c'eft que les vers plaifent. Pourquoi
plaifent- ils ? c'eft furquoi on devine
plûtôt qu'on ne raifonne . Tenons-
nous en donc à ce qui eft de
certain , & recevons la fatisfaction
que nous donnent les vers , fans les
aller chicaner mal- à - propos , fur le
plus ou le moins de droit qu'ils ont
de nous en donner. Les gens d'efprit
font toûjours ingenieux à fe tourmen.
ter eux-mêmes. Ce n'eft pas aflez
pour eux d'avoir du plaifir , ils veulent
encore en avoir fcientifique--
ment & dans les regles ; il faut qu'ils
creufent jufqu'à ce qu'ils ayent pû‹.
démêler , pourquoi ils en ont . He ,
Meffieurs , vous qui êtes fi ennemis
de la gêne & de la fervitude des vers,
pourquoi vous en procurez - vousune
inutile , même dans ce qui vous
plaift . Joüiflez , fans tant fubtilifer
"
44.
LE NOUVEAU
d'un plaifir auffi innocent , que celui
que vous offre l'harmonie des vers ;
& fongez , que les plaifirs de cette
trempe font fi rares & fi précieux ,
que loin de chercher à en diminuer
le nombre & à les effaroucher par
des réflexions importunes , on doit.
encore travailler à les multiplier .
E nouveau fiftême propofé par
M. l'Abbé de Pons fur le Poëme
Epique, n'excitera - t'il pas le zele &
l'émulation des difciples d'Ariftote ?
Il y va de leur honneur de ne pas
laiffer le temps à une fi dangereufe
nouveauté , de s'établir . Le morceau
que l'on vient de lire , ne traite
qu'une queftion incidente de la nouvelle
diflertation ; un ami des Mu--
;
fes juftement allarmé , vient de parler
pour la deffenfe de fes foyers..
Mais il ne doit pas encore demeurer
tranquile fur la foy de fon manifefte
; l'Adverfaire reviendra le mois
prochain à la charge , & fe promet
de mettre la queftion controverfée .
dans un jour fi évident , que perfonne
ne fera plus tenté de l'inerroger
fur cela à l'avenir.
necellaire , j'ofe me promettre que
l'on me fçaura gré d'entrer en matiere
par la Piéce fuivante : elle eft
d'un Auteur trop connu parmi les
favoris d'Apollon , pour ne pas faire
un des principaux ornements de
mon Recueil. De plus elle fervira
à me juftifier dans l'efprit des perfonnes
neutres , qui auroient pû me
foupçonner de partialité , fi je n'avois
point opposé un morceau à la
Diflertation de M. l'Abbé de Pons
A iij
AVANT - PROPOS.
qui eft à la tête du Mercure deJanvier
, dont elle attaque une partie
incidentelle ; fçavoir , fi la Profe
doit le ceder aux Vers.
7
LE
NOUVEAU
MERCURE
DEFFENSE
DE LA
POESIE FRANCOISE.
E laiffe à Madame Dacier
le foin de foûtenir , comme
elle ne manquera pas
fans doute de le faire trés
fçavamment , les principes qu'elle
a avancés fur le Poëme Epique
& que M. l'Abbé de Pons a combattus
dans le Mercure de Janvier
Aiiij
8 LE NOUVEAU
de cette année ; mais en qualité
de Citoyen du Parnafle & de Rimeur
, quoyqu'indigne ; je ne puis
me difpenfer d'entrer en caufe fur
ce qui regarde les interefts & la
gloire d'un Art que je cultive depuis
longtemps .
Tout homme doit être Soldat ,
quand il s'agit de défendre fa patrie.
Notre Patrie à nous autres Poëtes ,
s'il m'eft permis de me mettre du
nombre , c'eſt le Parnaffe . On ne
peut fupprimer les Vers , qu'il ne
foit ruiné de fond en comble ; car
pour Meffieurs les Profateurs , comme
il leur plaît de fe nommer ; ils
y tiennent un fi petit rang , fi même
ils y en tiennent aucun , qu'à peine
les y compte-t- on pour quelque
chofe. Les Poëtes au contraire
font les Seigneurs dominants ; Apollon
ne s'y communique qu'a eux ;
les Mufes ne favorifent qu'eux feuls
de leurs infpirations , & même pour
le faire avec plus de régularité &
moins de confufion ; elles ont par
tagé entre elles les differentes
fortes de Poëfies auxquelles les
MERCURE.
Poëtes fe confacrent ; & Pegaſe enfin
, tout cheval qu'il eft , ne s'y
laifle monter que par les Poëtes.
Le Parnafie nous appartient donc
en propre ; c'est notre patrimoine ,
& à titre d'autant plus légitime ,
qu'il y en a plufieurs parmi nous ,
qui n'en ont jamais eu d'autre. En
faut-il davantage pour allumer mon
zele , & exciter dans moi cette vive
ardeur avec laquelle on combattoit
autrefois , pour fes foyers &
pour les Autels ?
Je fens bien que pour faire les
chofes dans les formes , ce feroit
en Vers que je devrois défendre la
caufe des Vers. Mais dans la jufte
défiance que m'infpire la médiocrité
de mon talent en ce genre , je ne
veux pas donner lieu à mon adverfaire
de s'en prévaloir , & d'attribuer
à l'imperfection de l'Art , ce
qui ne devroit tomber que fur l'incapacité
du Poëte . Peut - être trahîrois
- je moi - même ma caufe , en
voulant la défendre , & je me ferois
dire perfonnellement , ce que
M. l'Abbé de Pons ne dit qu'en
10 LE NOUVEAU
general , à tous mes confreres :
Pourquoi ne me parle - t - on pas en
Profe ? *
C'est donc en ce langage que je
vais m'expliquer , & fi dans une
défenſe auffi légitime que celle- ci ,
il m'échape quelques termes qui
ne foient pas affez inefurez , je prie
notre adverfaire de fe fouvenir que
c'eſt le Parnafle , notre domicile ,
que j'ai à défendre , & que je fuis
en droit de faire autant de bruit
pour la défenfe de notre maifon ,
que Ciceron en fit autrefois pour
le retabliffement de la fienne . *
* Si c'eft une illufion dans Madame
Dacier de croire , que les Vers
font plus fufceptibles de grandeur &
de Majefté que la Profe , & que
le
Poëme y trouve plus de reffource ,
j'avoue que je fuis de moitié avec
elle fur cette illufion , & je m'es
* Page 75 .
*. Oratio
pro
*. Page 68 .
domo fuâ.
MERCURE. If
fais honneur . Il ne feroit même pas
impoffible que l'illufion ne fût moins
de notre côté , que du côté de ceux
qui nous l'imputent. Nous avons
déja pour nous , de l'aveu de notre
adverfaire , le préjugé public. * Tour
déraisonnable qu'on dépeint ce préjugé
, on convient qu'il eft univerfel
; & fi nous nous trompons , dumoins
avons - nous la confolation
de voir , que grand nombre d'honnêtes
gens fe trompent avec nous.
Il ne s'agit plus que de fçavoir de
quel côté eft l'illuſion .
Je ne prétends point icy fuivre nôtre
adverfaire pied à pied , ni faire
une differtation dans les formes ;
mais fans m'affervir à cette methode
gefnante , en répondant à un Auteur
qui ne blâme rien tant dans nôtre
art , que la gêne , j'efpere fatisfaire
pleinement à toutes fes difficultez .
Je conviens d'abord de bonne foy
de cette efpece de gêne & de con-
* Page 68.
Ibid.
12 LE NOUVEAU
trainte qui fe trouve dans les vers
& qui leur eft fi eflentielle , que c'eft
principalement ce qui les diftingue
de la profe. J'avoue en ſecond lieu
qu'il eft beaucoup plus aifé de parler
& d'écrire en profe , que de parler &
d'écrire en vers , tout comme il eſt
beaucoup plus aifé de marcher que
de danfer. Il y avoit plus de quarante
ans que M. Jourdain difoit de la
profe , non feulement fans avoir ap.
pris à en dire , mais même fans fçavoir
qu'il en difoit . Il eût beſoin de
fçavoir faire une reverence pour faluer
une Marquife , & pour cette
fimple reverence , il luy fallut un
Maiftre. Que conclure de tout cela ?
le voicy : c'eft que fi on veut le borner
à ce qui eft de plus facile & de
plus comode , il faut s'en tenir à la
profe , & fupprimer les vers ,fe contenter
de marcher & bannir la danſe .
Le parallele que je fais icy des
vers avec la dance, eft bien plus jufte
à ce qu'il me femble , que celuy que
fait M. l'Abbé de Pons,du Poëte avec
un danfeur de corde. Qu'est- ce que
la dance ce font des
pas mefurez .
Qu'est- ce
MERCURE. 13
>
Qu'est- ce que les vers ? ce font des
mots cadencez & difpofés en certain
ordre. C'eft la varieté de cette
mefure qui conftitue les différentes
fortes de vers ; comme les pas
différents ou différemment liés
conftituent les différentes fortes de
dances. Le Poëte , ni le Danfeur
ne courent point rifque de fe caf
fer le cou dans l'exercice de leur
Art. Tout est affés égal de part &
d'autre ; & fi les vers font plus de
plaifir que la fimple Profe c'eft
par là même raifon , que la danſe a
quelque chofe de plus piquant &
de plus interrellant , que la démarche
fimple & ordinaire d'un homme
qui , va naturellement fon pas.
,
Il est vrai qu'Horace dans fa belle
Epître, addreflée à Augufte , femble
faire une espéce de parallele entre
les Poëtes & les Danfeurs de corde ;
mais le parallele ne tombe que fur
une chofe qui regarde plus le génie
du Poëte que la verfification * . Car
que veut- il faire entendre , quand
*. Hor. Art Poet.
Février 1717. B
14 LE NOUVEAU
il dit qu'il n'eft pas moins frapé de
l'adrefle & de l'habileté d'un Poe
le qui , à la faveur d'un fujet fabureux
& d'un peril imaginaire , fait
jouer tous les refforts des paffions
dans un coeur , l'attendrit , le tranſporte
, le calme fucceffivement , l'effraye
& l'épouvante même par le
prestige & l'enchantement de fon
art , que s'il le voyoit danfer fur la
corde Il ne veut dire par là rien
autre chofe , finon , que pour produire
des effets fi merveilleux dans
les coeurs , il faut autant de fouplefle
& d'agilité , fi j'ofe m'exprimer ainfi ,
dans l'efprit du Pocte , qu'il en faut
dans le corps du danfeur pour voltiger
fur une corde tendue en l'air. Or
fila profe , comme le foûtient M.
l'Abbé de Pons , * peut faire tout ce
que font les vers ; fi , comme il le dit ,
les fictions ingenieufe , les figures hardies
, les images brillantes ne font pas
plus l'appanage des vers que de la
* Page 69 .
* Page 68 .
MERCURE.
is
Profe ; voilà Meffieurs les Profateurs
devenus danfeurs de corde, auffi- bien
que nous. Ils croyent eftre en effet
auffi grands maiſtres dans l'art d'exciter
les paffions , que le peuvent être
les Poetes , & par confequent on ne
peut nous mettre au niveau des danfeurs
de corde , qu'on ne falle entrer
dans le même branle tous les Orateurs
, Harangueurs , Avocats , &
les Prédicateurs même.
Mais fi l'on veut s'en tenir au plus
commode , & fe borner à ce qui eft de
plus naturel & de moins gefnant ,
pourquoy fe jetter à plaifir dans la
recherche fatiguante de ces fictions ingenienfes
& de ces figures hardies ,
propres à émouvoir les paffions ?
Pourquoy fe tourmenter l'imagination
à inventer des tours qui frapent,
qui étonnent ? Pourquoy faire illufion
à l'efprit par des enchantemens
de figures maniées avec art , & par
tous ces autres artifices de l'eloquence
, que l'Arcopage avoit bannis des
caufes qui fe plaidoient à fon Tribunal
? N'en coûte- t-il rien pour tout
cela à l'Orateur ; & ne feroit- il pas
Bij
16- LE NOUVEAU
moins gênant , moins fatiguant pour
lui , de fe contenter d'expofer fimple .
ment fes raifons l'une après l'autre
dans l'ordre le plus naturel ? I eft
vrai , & rien même ne feroit plus raifonnable
, fi l'efprit de l'homme étoit
d'une autre trempe qu'il n'eft ; c'eſt- àdire
, s'il étoit affez Philofophe pour
fe contenter du vrai tout pur : mais il
a fes caprices & fes foibleffes,qui demandent
des ménagemens & des égards.
Il y a des veritez qui ne font
impreffion fur lui , qu'autant qu'on a
le talent de les lui faire goûter , & il
fautfouvent lui arracher par furpriſe;
& comme à force de preftige , ce que
la raifon nuë & dégagée de ces efpéces
de fantômes ou féduifans , ou
effrayans , dont l'art l'environne
n'en obtiendront jamais ,
De la maniere que l'efprit de l'homme
eft fait , on ne peut parvenir à lui
plaire, que par des endroits qui le flatent
; il faut quelque chofe qui le réveille
, qui le pique , & qui excite
dans lui de la furprife ; & il n'eft jamais
touché plus agréablement , que
quand cette furpriſe va jufqu'à l'adMERCURE
17
miration. Ce fera un foible , fi l'on
veut , dans luy , que de ne fe pas contenter
de la verité pure & denuée d'agrémens
; mais c'eft à ce foible que
nous devons l'invention des Arts &
des Sciences , & le foin qu'on a pris
dans tous les temps de les perfectionner.
Or tout cela s'eft -il fait , ou fe
fait-il encore fans gêne & fans contrainte
; on la pafle à tous les autres
arts , cette contrainte & cette gêne
pourquoi l'art des vers eft-il feul à
qui on la reproche ?
On me répond à cela , que ce qu'on
blâme dans les vers , ce n'eſt pas précifément
la gêne & la contrainte ,
mais une gêne , & une contrainte qui
va à la ruine des penſées , qui leur fait
perdre leur verité & leur grace naturelle
quifait plier la raifonfous le joug
d'un langagefollement mefuré , bifarre,
effrayant , quiporte avec luy l'appareil
du travail & de l'affectation . A ces incommoditez
qu'on prétend qu'apporte
avec elle l'uniformité de la rime
& de la cadence ; on ajoute de plus ,
Page 58 & 59. & ¢.
Biis
18 LE NOUVEAU
quelle fatigue , qu'elle ennuye ; de forte
qu'il n'y a eû qu'un long commerce
qui ait pu nous accoûtumer à la démarche
affectée des vers , & à leur
air contraint , & qu'on ne les fouffre
que par habitude * Enfin , comme
l'a dit feu M. l'Archevêque de Cambray
* C'est une torture d'efprit en pure
perte ; car je ne diffimaleray point que
ce grand homme a efté fur le fujer
des vers,dans la même prévention que
M. l'Abbé de Pons . Je fais bien fâché
de trouver en mon chemin un nouvel
adverfaire , de cette réputation
& de ce poids ; mais dans la noble
confiance que m'infpire, & la bonté
de ma caufe,& le caractere du Poëte,
qui tient un peu du Gaſcon , je ne
crois pas que je recule pour un ennemi
de plus , quelque formidable qu'il
puiffe être.
Cependant comme c'eft l'art que
j'entreprends de défendre , & non , le
mauvais ufage qu'on en peut faire ,
* Page 58
* Reflexionsfur la Rhetor.
5
19 MERCURRE
je demande, avant toute chofe , qu'on
ne mette point fur le compte de la
Poëfie , les imperfections & les défauts
qui ne viennent que de l'ignorance,
de l'incapacité ou de la negligence
du Poëte. Je palle fans peine
condamnation fur les mauvaisPoëtes,
& même fur ce que les bons ont de
defectueux . On nous cite deux vers de
Racine , & deux autres de Defpreaux ,
où l'on trouve quelque chofe à reprendre.
Ce font l'un & l'autre, deux
de nos plus grands Maiftres ; je conviens
cependant qu'au lieu de deux
vers de chacun , on en pourroit citer
bien d'autres du fecond , & un plus
grand nombre encore du premier
Poëte;plus aifé queDefpreaux dans fa
verfification ; mais bien moins châtić
& bien moins correct. De-là on va
conclure avec M. de Cambray que
la perfection de la verfification Fran
goife eft prefque impoſſible , puiſque
ceux même qui s'y font le plus diftinguez
, & qui ont été le plus loin dans
cet art , ne font pas exempts de dé
fauts.
Je ne puis mieux faire fentir l'illu-
D iiij
20 LE NOUVEAU
fion de cette confequence que par une
fuppofition que je fuis en droit de
faire. Ronfard jouïfloit en fon temps
d'une reputation encore plus éclatante
& plus univerfelle , que ne l'a été
celle de Racine & de Defpreaux dans
le nôtre. Si fur quelques -uns de fes
vers reconnus pour foibles & pour
mauvais , dans le temps même de fa
plus grande vogue , quelqu'un avoit
conclu, qu'il étoit comme impoffible
d'atteindre à la perfection de la Poë .
fie , puifque Ronfard même n'étoit
pas exempt de défaut , ce raifonnement
nous paroiftroit- il aujourd'huy
bien convainquant ? & qui nous a dit
qu'il ne viendra pas aprés nous des
genies heureux , qui aidez des lumieres
, des leçons & des exemples que
leur ont laiffé nos meilleurs Poëtes ,
porteront l'art de la verfification encore
plus haut , que ceux -ci ne l'ont
porté , & toucheront de plus prés à
ce point de perfection où tend l'art
Si des fautes où font tombez les
plus habiles & les plus diftingués
dans chaque art ; on doit conclure
au préjudice de l'art même , il n'y
MERCURE. 21
en a point de la perfection duquel
il ne faille défelperer. Les plus
grands Poetes font fujets à des né.
gligences , & leurs plus beaux Ou.
vrages ont des taches. J'en conviens
; mais qu'on me montre un
Orateur fans défaut. On voudroit
que dans un long Ouvrage , le Poëte
ne laiẞât rien à defirer pour la jufteße
, la clarté & l'élegance. Ie le
voudrois bien auffi ; mais qu'on me
montre un long ouvrage de Profe
en notre langue , où il n'y ait rien
à redire fur l'élegance , la clarté ,
ou la jufteffe , & qui foit exempt
des moindres négligences.
›
Je ne fçais pas comment en jugent
les autres ; mais je ne ferois point
de difficulté de dire que je trouve
à proportion beaucoup plus de chofes
à reprendre dans les ouvra .
ges de Profe que dans ceux de
Vers , & je fuis perfuadé que quiconque
voudra examiner de prés
ce que nous avons de meilleur dans
ces deux genres d'écrire , en fera le
même jugement. Je dirai bien plus ,
c'eft qu'il n'eft gueres poffible que.
22 LE NOUVEAU
les Ouvrages de Vers ne foient plus
achevez que ceux de Profe . Pourquoy
cela ? C'est que les bons Vers
font toujours travaillez avec plus
de foin que la bonne Profe , & que
cependant la bonne Profe ne demande
gueres moins de travail &
de méditation que les bons Vers.
Il y a une forte d'harmonie dans
la Profe plus difficile à attraper que
celle de la Poefie ; celle - ci à fon
chemin tout tracé ; chaque pied ,
chaque fyllable a fon arrangement
fixe & reglé ; au lieu que l'autre
qui n'a point de regle palpable &
déterminée , dépend prefque toute
du goût & de l'oreille.
Je ne puis diffimuler que je trouve
une injuſtice criante dans la maniere
dont on juge des Poetes. On
convient qu'ils font plus gênés que
ceux qui écrivent en Profe ; & au
lieu de leur paffer quelque chofe
en faveur de cette gêne , on éxige
dans eux plus de regularité , plus
de jufteffe & plus de perfection que
dans les autres Ecrivains. Quand
un profateur a exprimé rondement
MERCURE. 23
fa penfêe en termes intelligibles &
recûs , on n'en demande pas davantage
, & l'on ne va pas rechercher
, s'il n'y avoit point de termes
plus propres , plus énergiques ,
des tours plus vifs & plus heureux
qu'il pût employer . On entend ce
qu'on a lû ; on a hâte d'aller à ce
qui fuit , & par là on eſt diſpoſé
à fe contenter aisément de ce que
l'on trouve . Il s'en faut bien qu'on
ait la même indulgence pour le
Poëte. Ce n'est pas allés qu'on entende
ce qu'il dit ; on lui fait encore
un procés fur ce qu'il ne dit
pas & qu'il n'a ni , dû , ni voulu
dire , mais qu'on devine , que la
gêné du vers lui a fait fupprimer
malgré lui . On pefe jufqu'aux moindres
fyllabes de fes vers ; on ne veut
point que rien Y foit forcé ou déplacé
, que rien y grimace ; & tout
prévenu qu'on ett fur la fervitude
perpetuelle de la rime , on ne lui
en veut pas paffer une de foible .
On tépond à cela ; Ce font des loix
qu'il s'eft faites ; on eft en droit d'éxiger
qu'il les obferve. Pourquoi
24
LE NOUVEAU
de
›
s'eft il affujetti a cette folle meſure,
feuvent aux dépens de la raifon qu'il
eft obligé de faire plier fous le ja ng
ce langage bifarre, quifait perdre aux
penfées leur verité & leur grace natu
relle. C'est un joug , il eft vrai
c'eſt une gêne & une contrainte ;
mais une contrainte , où les Poëtes
trouvent de la douceur , & de trés
grands avantages , & qui fans les
jetter dans tous ces inconvénients
qu'on impute à leur art , leur procure
des fecours auffi grands qu'ils
font réels.
Pour rendre ceci fenfible , & faire
toucher au doigt les avantages confiderables
que retirent les Poëtes de
cette contrainte à laquelle la meſure
du vers les affujettit , je fuppofe
qu'on donne à deux perfonnes d'un
efprit à peu prés égal , la même penfée
à exprimer , à l'un en profe
& à l'autre en vers . Le premier , s'en
tiendra , comme il arrive d'ordinaire
à la premiere expreffion jufte &
claire qui fe prefentera d'abord à
fon efprit . Le fecond au contraire ,
gêné , par la cadance , & par la rime
qu'il
MERCURE
.
25
qu'il ne rencontre pas dans les premier's
termes que fon efprit lui fournit
, tournera fa penſée en cent façons
, l'envifagera dans tous les
fens dont elle paroîtra fufceptible ,
s'échauffera l'imagination pour en
tirer des termes , & pour créer ,
s'il le faur, des tours , qui puiffent
faire quadrer fa penſée, à la meſure
de fon vers. Or quoy de plus propre
à cultiver l'efprit , à l'élever ,
à le perfectionner , a enrichir l'i.
magination , & à lui donner cette
fécondité qui multiplie en quelque
forte , le même objet dans fon idée
par les differents regards !) Oui !
mais , dit - on , voici l'inconvénient
& l'écueil : De tous ces tours , de
de toutes ces toutes ces images ,
expreffions, on choifira , non la meilleure
& la plus convenable , mais
celle qui renferme la rime dont on
a befoin & aprés laquelle on court.
Ainfi voila le Poëte gouverné par
la rime ; elle féduit ; elle le gourmande
, elle fait plier la raison fous
Le joug du vers, & par là , elle fait
perdre aux pensées leur verité & lew
grace naturelle, C
24 LE NOUVEAU
de
s'eft il affujecti à cette folle mefure ,
fouvent aux dépens de la raifon qu'il
eft obligé de faire plier fous le jong
ce langage bifarre , quifait perdre aux
penfées leur verité & leur grace natu
relle. C'est un joug , il eft vrai
c'eft une gêne & une contrainte ;
mais une contrainte , où les Poëtes
trouvent de la douceur , & de trés
grands avantages , & qui fans les
jetter dans tous ces inconvénients
qu'on impute à leur art , leur procure
des fecours auffi grands qu'ils
font réels.
Pour rendre ceci fenfible , & faire
toucher au doigt les avantages confiderables
que retirent les Poëtes de
cette contrainte à laquelle la meſure
du vers les affujettit , je fuppofe
qu'on donne à deux perfonnes d'un
efprit à peu prés égal , la même penfée
à exprimer , à l'un en profe ,
& à l'autre en vers . Le premier , s'en
tiendra , comme il arrive d'ordinaire
à la premiere expreffion jufte &
claire qui fe prefentera d'abord à
fon efprit . Le fecond au contraire ,
gêné , par la cadance , & par la rime
qu'il
MERCURE.
25
qu'il ne rencontre pas dans les premiers
termes que fon efprit lui fournit
, tournera fa penſée en cent façons
, l'envisagera dans tous les
fens dont elle paroîtra fufceptible ,
s'échauffera l'imagination pour en
tirer des termes , & pour créer ,
s'il le faur , des tours , qui puiflent
faire quadrer fa penſée, à la meſure
de fon vers , Or quoy de plus propre
à cultiver l'efprit , à l'élever
à le perfectionner a enrichir l'i
magination , & à lui donner cette
fécondité qui multiplie en quelque
forte , le même objet dans fon idée ,
par les differents regards ¦ Oüi !
mais , dit - on , voici l'inconvénient
& l'écueil : De tous ces tours , de
toutes ces images , de toutes ces
expreffions,on choifira , non la meil
leure & la plus convenable , mais
celle qui renferme la rime dont on
a befoin & aprés laquelle on court.
Ainfi voilà le Poëte gouverné par
la rime elle féduit ; elle le gourmande
, elle fait plier la raison fous
Le joug du vers, & par là , elle fait
perdre aux pensées leur verité & lew
grace naturelle, C
;
26
LE
NOUVEAU
Tout cela eft vrai dans la pratique
des mauvais Poëtes , & dans
l'idée de ceux qui , faute d'être dans
l'exercice de la verfification , ne feavent
pas , comment les bons Poetës
fe gouvernent à cet égard . Il y a
dans tous les arts , certains myftéres
où la Théorie ne pénétre point ,
& qui ne fe révélent qu'à la pratique
& à l'ufage . Les bons Poëtes ,
comme les mauvais , font obligez de
faire pafler une même penfée par
vingt expreffions differentes , & de
fe la reprefenter fous vingt differents
jours ; jufques là tout eft égal entreeux.
Voici le point où ils fe feparent,
& ce qui les diftingue des uns des
autres. De tous ces tours & de toutes
ces expreffions differentes qu'ils ont
imaginées ; le mauvais Poete s'en
tient à celle qui lui livre ſa rime , &
c'eft en cela qu'il eft mauvais Poete.
Le bon Poete au contraire , choiſit
avant toute choſe, l'expreffion la plus
noble & la plus énergique ; le tour le
plus vif, le plus brillant, & qui donne
le plus de force & le plus de grace
à fa penfée , & cela fans égard pour
MERCURE, 17
la rime à laquelle il ne donne que fa
feconde réflexion . Quelque que foit
cette rime , il y affujettit tout le refte
; c'est ainsi qu'il fait plier la rime
fous le joug de la raifon , tandis que
le mauvais Poete fait plier la raifon
fous le joug de la time, La gêne de
la rime fait fouvent dire au mauvais
Poëte , ou plus , ou moins , ou toute
autre chofe qu'il ne voudroit dire ;
au lieu qu'elle fait fouvent trouver
au bon,des idées naives & des faillies
heureuſes , qu'il n'auroit jamais imaginées
fans cet aiguillon . Il y a tou.
jours dans chaque periode , dans chaque
penfée un peu étendue,quelque
endroit qui domine , à peu prés ,
comme dans un tableau , il y a tou
jours un objet principal auquel on
rapporte & on unit tous les autres.
Chez les Auteurs qui ont du goût ,
c'eft cet endroit qui gouverne le refte
qu'on tafche d'y lier , d'y aflortir &
d'y unir le plus naturellement qu'on
peut. Or c'est là , dit -on , la difficulté
que cette union ! il faut trouver une
terminaifon qui rime à cette expreffion
dominante,que vous aurez choi
*
Cij
.8 LE NOUVEAU
fie par préference , il faudra forcer
tout le refte pour l'amour d'elle . Et
qu'importe de quel côté foir la gêne
& la tyrannie , & laquelle des
deux rimes qui fe répondent , fouffre
& grimace ? Le Lecteur n'en fera
pas moins frapé du désagrément qui
refulte de cette gêne .
Faulle idée de ceux qui ne font -
point dans l'habitude de la verfification
, & qui fe font un monftre de
la rime , mais idée en même temps .
dont il eft dautant plus difficile de
les faire revenir , qu'il n'y a , que l'éxercice
& l'habitude de la verfification
, qui pût les défabufer. Je les
prieray feulement de faire une remarque
qu'ils n'ont peut- être jamais
faite , & dont il n'y a perfonne qui
ne foit capable . C'eft que dans le difcours
ordinaire, on ne dit gueres une
douzaine de mots de fuite, qu'on n'en
trouve au moins deux qui riment enfemble
; de forte que tout le travail
fe reduit à tourner ſa phraſe de maniere,
que ces deux terminaifons qui
riment , tombent naturellement au
bout des deux vers . Ce qui eft plus
MERCURE. 29
facile que je ne le puis dire ; & fion
cenfulte ceux qui font dans l'ufage de
faire des vers françois , ils conviendront
fans peine que la rime pour
l'ordinaire , eft ce qui les gêne & les
embaraffe le moins ; de forte que
M. Defpreaux a eu grande raifon de
dire dans fon art Poetique au fujet
de la rime .
Lorfqu'à la bien chercher d'abord on
s'évertuë ,
L'esprit à la trouver aifèment s'habituë;
Au joug de la raison fans peine elle
flechit ,
Et loin de la gêne„ la fert & l'enrichit.
S'il me falloit verifier , papiers fur
table , ce que j'ay dit du peu de préjudice
que la contrainte de la cadence
& de la rime, apporte à la verité, à la
beauté & à la grace des pensées ; je
n'en irois point chercher d'autre preuve,
que cet ouvrage même de M. Defpreaux
que je viens de citer , & que
je regarde comme le Poëme le plus
achevé que nous avons en noftre lan-
Cij
30 LE NOUVEAU
gue . Je trouve dans ce feul Poëme de
quoi prouver qu'il n'y a peut -être rien
qu'on ne puifle exprimer auffi heureufement
en vers qu'en profe. C'eſt
un ouvrage didactique , & par là même
, d'un caractere froid , & moins
fufceptible des agréments de la
Poefie,que toute autre efpece de Poëme.
C'est peu de dire qu'il n'y a pref
que rien de forcé , ni de foible dans
cet ouvrage , tout m'y paroift failė,
fi naturel , que je ne fçay pas comment
le Poëte auroit pu s'y prendre,
pour trouver des termes plus propres
& plus nobles que ceux qu'il a mis
en oeuvre. Je fais plus : Je Propole au
plus habile Profateur de prendre le
fonds de cet ouvrage & d'en mettre
les préceptes & les inftructions en
pure profe , & je le défie de le faire
plus intelligiblement , plus nettement
& plus naturellement que
Defpreaux ne l'a fait en vers .
S'apperçoit- on dans cet ouvrage
& dans la plupart de ceux du même
Auteur & de nos antres bons Poëtes ,
de cet air contraint & de cet appareil
de travail d'affectation , qu'on
MERCURE.
31
reproche tant ? Pour moy , fi j'ofe
dire ce queje penfe , je m'en apperçois
bien davantage dans des ouvrages
de profe , pleins d'efprit d'ailleurs
, mais dont le ftile me paroift
bien plus gené & plus affecté que celuy
de la Poëfie. Tel eft celuy de S.
Evremond en plufieurs de fes ouvrages
. Les mots y font prefque toujours
dans une attitude contrainte & forcée
; il faut fouvent aider à la lettre
pour les entendre , & je fuis perfuadé
que s'ils avoient la liberté de fe plaindre
, ils avouëroient qu'ils fe trouvent
bien plus en preffe & plus mal à
leur aife dans fa profe & dans d'autres
ouvrages pareils , qu'ils ne le
font dans les bons vers.
Heft für que la cadence & lagime
affujettit à une certaine meſure reglée
, qu'on appellera contrainte , fi
l'on veut , en ce que toute regle emporte
avec foy une forte de contrainte
; mais c'eft en quoi paroift la fuperiorité
du bon Poëte , de fçavoir
manier fi dextrement fon art ; qu'il
en fafle oublier la contrainte à fon
Le&eur ; qu'il obſerve la regle , fans
32 LE NOUVEAU
918
paroiftre s'eftre fait une affaire de
T'obferver ; que les termes fe trouvent
fi bien liez & fi naturellement
affortis enfemble , que cette union
femble plûtoft l'effet d'une rencontre
heureule , que le fruit d'une recherche
étudiée , & qu'enfin la rime
tombe fi jufte & fi à propos , qu'on
foit tenté de croire qu'elle ne s'y
trouve que par hafard , & parcequ'on
n'a pû l'éviter .
C'eft ce qui fait une forte d'illufion
qu'on peut regarder comme la fource
de cette multitude de mauvais Poctes
dont lePublic eft obfedé . Cet air d'aifance
que les bons Poëtes fçavent répandre
dans leursvers , a quelque cho⚫
fe de feduifant.Tout yparoît fi naturel
que le Lecteur , s'il n'eft fur fes gardes
, eft porté à prefumer qu'il ne
tiendroit qu'à luy ; d'en faire autant.
Ut fibi quivis fperet idem flaté de
cette agréable idée , il prend la plume
en main , & croit que les vers
vont couler comme la profe ; il n'y
a que l'experience qu'il fait du con-
* Horat. Art. Poet,
MERCURE.
traire, qui puiffe le détromper : fudet
multum , fruftraque laboret Aufus idem.
Le malheur eft que la plû--
part ne veulent pas eftre defabulez .
Toûjours leurrez par le charme fateur
des vers qu'ils admirent , ils en
trouvent toutes les beautez fi fort à
leur portée , qu'ils croyent y toûcher
déja , & qu'il leur en coûtera peu
d'efforts pour y atteindre .
Or ce charme & cet enchantement
dont la multitude des mauvais
Poetes nous fait trop voir, combien il
eft difficile de fe defendre , peut -il
être l'effet d'un langage bizarre & ef='
frayant , comme on veut bien l'appeller?
La bizarrerie a t'elle quelque
chofe de fi attrayant ? ce qui effraye,
eft-il propre à féduire , & à infpirer
tine envie fecrete de l'imiter ?
M. de Cambray apporte pour preuve
de cette bizarrerie prétendue , le
foin qu'on a d'éviter dans la Profe,la
cadence des vers , tant elle est peu propre
, dit-il , à flater l'oreille.
C'est à peu prés comme G pour
* Ibid.
34 LE NOUVEAU
Prouver, que la danfe eft bizarre , on
alleguoit le foin qu'on prend d'en
éviter les mouvemens & les attitudes
en marchant. Le meilleur danfeur du
monde paroiftroit ridicule , s'il obfervoit
dans fa démarche ordinaire,la
mefure & les inflexions qu'on auroit
admirées dans fa danfe . La profe &
les vers ont chacun une forte d'harmonie
qui leur eft propre. Si l'on évite
dans la profe celle qui convient aux
vers , ce n'eft pas qu'elle ne flatte l'oreille,
mais c'eft qu'elle ne la flate pas,
de la maniere qu'elle la doit fla er ;
& qu'il eft auffi mal de parler vers en
profe , que de parler profe en vers.
La cadence du vers loin d'avoir rien
de bizarre ou de choquant , a aucontraire
quelque chofe de finarurel , que
quand on compofe dans un ftile un
peu élevé, c'eft la premiere qui fe pré-
Tente d'abord à l'efprit ; & que de trés
habiles gens , faute d'être dans le
train de la Poefie , en ont efté la dupe ,
& ont laiffés échapper bien des hemiftiches
, & fouvent des vers entiers
dans leur profe; C'eft là ce qu'on peut
dire , qu'elle laffe , qu'elle fatigue ,
MERCURE. 35
qu'elle ennuye , parce qu'elle eft hors
de fa place , & non pas dans les vers
où elle doit fe trouver.
J'ai dans la cauſe que je défens ,
un avantage qui en juſtifie la bonté ;
c'est que nos adverfaires en font
réduits à fe contredire dans les reproches
qu'ils nous font . M. l'Abbé
de Pons , par exemple , nous déclare
qu'il y a quelque chofe dans les vers
qui le fatigue & qui l'ennuye. Mais
trois ou quatre pages aprés , il convient
que le poète nous plait , quoique
fouvent il nous parle avec moins
d'élegance que le profateur. Comment
ennuye.t - il, s'il plaiſt & comment
plaift-il , s'il ennuye ? Voilà un en.
nuy bien amufant & bien agréable !
Mais enfin à quoy impute-t- on cet
ennuy ? au retour importun de la rime,
à la repetition des mêmes nombres dans
chaque phrafe . Enfin à l'uniformité
perpetuelle qui régne dans les vers.
J'aurois peut- être eſté embarraſlé
à répondre à cette difficulté , & à
juſtifier la verſification d'un ennuy
qu'on prétend qu'elle devroit caufer
, quoyqu'on convienne qu'elle
36 LE NOUVEAU
ne le caule pas ; fi M. de Cambray
ne m'avoit fait appercevoir dans
- l'Analife qu'il fait de la conftru &tion
de la Phrafe Françoife , que la Profe
en nôtre langue pêche encore plus
du côté de cette uniformité , que les
vers , En effet que peut-on imaginer
de plus fimple & de plus uniforme
que cette conftruction ? * On veit tomjours
, dit- il , venir d'abord un nominatiffubftaniif
qui mine ſon adje &tif
comme par la main. Son verbe ne
manque pas de marcher derriere , fuivi
d'un adverbe qui ne souffre rien
entre deux , & le Regime appelle
auffitoft un accufatif qu'on ne peut déplacer
; c'est ce qui exclut toutefufpenfion
d'efprit , toute attente, toute
furprife , toute varieté , & fouvens
toute magnifique cadence. Voilà la
preuve que me fournit l'un de nos
adverfaires , fur l'uniformité conftante
& invariable de la construction
Françoile en Profe. Mais ne fe trouve-
t.elle pas la même dans les vers?
Non , & c'eft furquoi j'ai pour garant
notre autre adverfaire M. l'Abbé
* Reflex. fur la Rhet.
de
MERCURE.
37
de Pons . A l'égard des conftructions ;
dit- il , on accorde aux Poëtes le droit
de les varier un peu plus , que nefait la
Profe.
Nous voilà donc , de fon aveu même
, un peu plus au large de ce cofté
là , que les Profateurs, Nous, qu'on dépeint
comme des gens fi contraints & -
fi gênez dans leur marche. On s'eſt
bien douté que les Poetes ne manque.
roient pas de s'en prévaloir , comme
de raifon ; & c'eft pour cela qu'on
prend la précaution de les avertir
charitablement,de n'en point tirer de
vanité car , ajoûte M. l'Abbé de
Pons ce droit même attefte la mifere
de leur art ; Et nous , nous foûtenons
qu'il en montre la richefle & la beauté.
En quoy fait- on confifter cette mifere
prétendue de nôtre art . ? En ce que
pour fubvenir à fon beſoin, on a estéforcé
de faire plier laregie françoise qui
veut, qu'onfoulage l'attention par une
conftruction aisée, qui présente à quelque
›
*
Page 66.
Page 67.
D
38
LE
NOUVEAU
hofe près,lesidées dans leur ordre naturel.
Et nous , nous prétendons , non
pas qu'on a accordé aux Poëtes , car
nous fommes glorieux , & nous ne
voulons avoir obligation à perfonne ;
mais qu'ils fe font mis eux- mêmes &
de leur propre autorité, en poffeffion
d'un droit qui les fauvoit de cette
uniformité languiflante, qui eft excufable
dans la Profe , mais qui nous
a paru incompatible avec la grandeur
& la majefté des vers ; & c'est
par cette heureuſe hardieffe , digne
de l'élevation de leur génie , qu'ils
fe font mis en état de produire cette
fufpenfion d'efprit , cette attente , cette
Surprise , cette varieté & ces magnifiques
cadences , où felon M. de Cambray,
la Profe ne peut atteindre .
S'it eftoit vray que ce droit ne fût
accordé qu'à la mifere de notre art,
à titre de befoin , & fous le nom de
licence , nous éviterions autant qu'il
nous feroit poffible , de nous en fervir
, & foigneux de cacher noftre
mifere ; nous ne nous en fervirions
jamais qu'à la derniere extremité,
Loin de cela , nous évitons au conMERCURRE.
39
traire la conftruction naturelle de la.
Profe , comme un écueil , & nous regardons
toute Poëfie où cette conftruction
eft regulierement obfervée ,
plûtôt , comme la profe rimée , que
comme des vers .
Et pour ne point fortir de l'exemple
des vers de M. de la Motte , citez
par M. l'Abbé de Pons , où parlant
des trefors , il dit :
Du fein de la Terre entrouverte
Chers inftruments de notreperte ,
L'argent & tor font arrachez ;
On les tire de ces abifmes ,
Oùfage & prévoyant nos crimes
La nature les a cachez.
Il ne faut pas croire que ce foit la
neceffité de la mefure qui ait forcé M.
de la Motte , à renvoyer ces mots :
L'argent & l'or , au troifiéme vers,
& celui-ci , la nature au dernier , c'eſt
à dire , tous deux à la fin de la phrafe,
où ils fe trouvent. Il luy eftoit aifé , s'il
l'euft voulu , de les arranger , comme
ils le font dans la verfion qu'en a faite
en profe , M. l'Abbé de Pons ; mais
Dij
40 LE NOUVEA Ú
alors ce n'euft efté que de la profe rimée
; au lieu qu'ici ce font des vers.
Ces deux nominatifs qui font les objets
dominants des deux phraſes , &
comme les principaux perfonnages
du tableau , eftant renvoyez vers la
fin,produisent cette fufpenfion qui foutient
avec agrément l'attention de l'ef
prit , & qui par là le preferve de cer
ennuy qu'on nous reproche à tort , &
dont nos vers ne ſe défendent qu'en
évitant avec ſoin l'allure de la profe.
Nous fommes donc bien éloignez
de croire, comme M. l'Abbé de Pons,
que fi nous fuivions cette allure
* Nos vers n'en feroient que plus parfaits
; nousfommes perfuadez au contraire,
qu'ils en feroient moins vers ,
c'est à dire , moins ce qu'ils doivent
eftre , il ajoute que quand il en * tron_
ve une fuite nombreuse , dont les conftructions
pourroient eftre adoptéespar la
profe , il applaudit aupredige. Je luy
crie mercy fur cela , & je luy declare
Pag. 67.
Ibid,
MERCURE
41
qu'en mon particulier, l'ay toujours
tâché de faire des vers qui fuffent na.
turels ; inais que quelqu'estime que
je falle d'ailleurs de fon jugement , &
quelque paffion que j'eufle de meriter
en toute autre chofe fes applau
diffemens , je ferois tres fâché de les
meriter fur cet article de verfification , -
adoptable par la profe.
Quelque agrément que la rime
donne aux vers , nous ne nous tiendrions
pas aflez diftinguez des Profateurs
, fi nous n'en differions que par
cet endroit , qu'on nous reproche en--
core comme une fource d'ennui,par
l'uniformité de fa terminaiſon. S'il.
n'y avoit qu'une rime au monde , ou
que le nombre en fut fort borné , le
reproche feroit bien fonde ; mais il y
en a des milliers dans notre langue ,
& quand on fçait les varier , comme
le font les bons Poëtes , en les choififfant
de fons differents , loin que
ces terminaifons mifes comme en regard
, fatiguent & ennuyent , elles.
foulagent au contraire & délaffent
agréablement le Lecteur . M. de
Cambray eftoit d'avis qu'on nous
Diij.
42 LE NOUVEAU
mit un peu plus au large fur cet ar
ticle , mais à Dieu ne plaife , le parnaffe
a plus befoin d'eftre reformé en
cela ,, que d'eftre mitigé ; le Public y
perdroit auffi bien que nous , & une
pareille indulgence ne ferviroit qu'à
multiplier les mauvais Poëtes , & à
faire degenerer les bons.
De tout ce que j'ai dit ; il s'enfuit ,
que de quelque côté qu'on envifage
la conftruction des vers , il ne
s'y trouve rien qui ne doive plaire ,
& qui ne plaife en effet. Auffi nos Adverfaires
en conviennent- ils debonne
foy, & M. l'Abbé de Pons avouë luimême
qu'il eft dansl'illuſion la plus favorable
à l'art qu'il condamne & qu'il
eft fenfible aux graces des vers . Mais
ildéclare en même temps , que c'eft .
une illufion , qu'en cela même il eft
dupe , & qu'il a tort de s'y plaire.
Quel triomphe pour la Poëfie qu'un
pareil aveu quelle arrache de la plume
de fon ennemi , à qui elle plaift
même malgré lui ! Il appelle toute
fa raifon au fecours, pour fe deffendre
de ce charme qu'il nomme illufion
, il en recherche la fource , & au
MERCURE.
48
lieu de l'attribuer à l'élevation, à la
magnificence , à la varieté , à la hardielle
, au brillant , au merveilleux
des tours , des figures , des expreffions
; il aime mieux imaginer que
ce charme ne vient que de l'habitude .
Ce que je vois de conftant dans tout
ceci, c'eft que les vers plaifent. Pourquoi
plaifent- ils ? c'eft furquoi on devine
plûtôt qu'on ne raifonne . Tenons-
nous en donc à ce qui eft de
certain , & recevons la fatisfaction
que nous donnent les vers , fans les
aller chicaner mal- à - propos , fur le
plus ou le moins de droit qu'ils ont
de nous en donner. Les gens d'efprit
font toûjours ingenieux à fe tourmen.
ter eux-mêmes. Ce n'eft pas aflez
pour eux d'avoir du plaifir , ils veulent
encore en avoir fcientifique--
ment & dans les regles ; il faut qu'ils
creufent jufqu'à ce qu'ils ayent pû‹.
démêler , pourquoi ils en ont . He ,
Meffieurs , vous qui êtes fi ennemis
de la gêne & de la fervitude des vers,
pourquoi vous en procurez - vousune
inutile , même dans ce qui vous
plaift . Joüiflez , fans tant fubtilifer
"
44.
LE NOUVEAU
d'un plaifir auffi innocent , que celui
que vous offre l'harmonie des vers ;
& fongez , que les plaifirs de cette
trempe font fi rares & fi précieux ,
que loin de chercher à en diminuer
le nombre & à les effaroucher par
des réflexions importunes , on doit.
encore travailler à les multiplier .
E nouveau fiftême propofé par
M. l'Abbé de Pons fur le Poëme
Epique, n'excitera - t'il pas le zele &
l'émulation des difciples d'Ariftote ?
Il y va de leur honneur de ne pas
laiffer le temps à une fi dangereufe
nouveauté , de s'établir . Le morceau
que l'on vient de lire , ne traite
qu'une queftion incidente de la nouvelle
diflertation ; un ami des Mu--
;
fes juftement allarmé , vient de parler
pour la deffenfe de fes foyers..
Mais il ne doit pas encore demeurer
tranquile fur la foy de fon manifefte
; l'Adverfaire reviendra le mois
prochain à la charge , & fe promet
de mettre la queftion controverfée .
dans un jour fi évident , que perfonne
ne fera plus tenté de l'inerroger
fur cela à l'avenir.
Fermer
5
p. 661-671
EXPLICATION Physico-Mathematique du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
Début :
Deux Corps égaux ou inégaux, suspendus aux deux extrémitez d'un [...]
Mots clefs :
Corps, Mouvement, Force, Sensible, Mécanismes, Principe des Machines, Géomètres, Physiciens
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texteReconnaissance textuelle : EXPLICATION Physico-Mathematique du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
EXPLICATIONPhysico-Mathematique
du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
Dpendus aux deux extrémitez d'un
Eux Corps égaux ou inégaux , susLevier , ou d'un Bâton ou d'une Barre de
fer , lequel Levier de fer ou de bois ap
puyé
-662 MERCURE DE FRANCE
puyé sur un Pivot aigu , fixe et inébranlable , qui partage sa longueur en raison
réciproque des deux poids ; ces deux Corps
sont en équilibre et restent en repos ; aucun des deux ne pouvant descendre
parce qu'aucun ne peut prévaloir à lautre , à cause de l'égalité absolue de leurs
forces relatives. Voilà le fait et tout l'état de la question présente.
Or cette égalité de forces relatives ,
fondée sur la réciprocité des Corps et de
leur distance du point fixe , Descartes et
les Cartesiens , l'établissent sur ce que ,
que?
si ces Corps venoient à se remuer , leurs
mouvemens seroient égaux , les espaces.
parcourus ou les vitesses compensant les
masses , parce que la disposition de la
Machine détermine à un mouvement circulaire, d'autant plus grand que le Rayon
est plus long
C'est là une raison mathématique, tout
à- fait géometrique et abstraite , et mềme de la plus basse espece , et de celles
qui convainquant l'esprit sans l'éclairer ,
sans même le persuader , s'appell nt des
Réductions à l'absurde. Car si vous alliez
prétendre que ces Corps. devroient se remuer , on calculeroit leur mouvement
et leur force , et les trouvant absolument
égaux, on concluroit qu'une force égale
à
AVRIL 1732. 603
2 donc prévalu à une force égale ; ce qui
est absurde.
Les Géometres peuvent donc s'en contenter comme d'une démonstration qui¨
constate le fait ; mais les Physiciens venlent et demandent depuis long-temps une
raison qui l'explique. Il est bien question en
effet de la force qu'auroient ces Corps s'ils
venoient à se remuer. Ils ne se remuënt
pas et sont pourtant en équilibre ; il s'agit
de la force qu'ils ont actuellement et à
tous les instans pour s'y maintenir.
Descartes n'avoit garde d'aller plus loin.
Il étoit naturel d'expliquer cet équilibre
par l'effort actuel que font à chaque instant ces deux Corps pour descendre et se
surmonter. Mais ce celebre Philosophe ne
connoissoit point d'effort au mouvement
qui fut un mouvement actuel ; lui pourtant, qui par tout ailleurs , expliquoit tout
parle mouvement. Il est vrai qu'ici même
il recouroitau mouvement, mais à un mou--
vement possible et sensible , comme si les
mouvemens primitifs de la Nature , et
tout ce qui s'appelle forces méchaniques
et efforts , ne consistoient pas essentiellement dans des mouvemens secrets et
très-insensibles.
Les yeux ne vont pas là ; mais la rai
son , ou du moins le raisonnement y va
et
664 MERCURE DE FRANCE
et nous apprend que tout Corps pesant
étant toujours pesant , soit qu'il tombe
soit qu'il soit arrêté , soit qu'il soit forcé
même de monter , tend toûjours et fait
toûjours effort pour tomber , et a par
consequent toûjours un mouvement secret qui le sollicite à la chute , un mouvement naissant et sans cesse renaissant
àcoups redoublez , qui ne demande qu'à
se développer et à se changer en un mouvement continu , et par là sensible vers
le centre.
J'ai démontré ce mouvement secret des
Corps pesans dans mon Traité de Physique, imprimé à Paris , chez Cailleau. Et
il m'a parû que cette Démonstration avoit
passé sans contradiction ; et que tous
ceux , au moins dont j'ai eu occasion de
connoître les sentimens , l'avoient adop
tée. Il est temps de porter cela un peu
plus loin.
On la confond trop , ce me semble ,
pesanteur avec la chute ; et l'idée des Aneiens qui croyoient les Elemens quittes.
er exempts de pesanteur dans ce qu'ils
appelloient leurs Spheres propres ; l'Eau ,
par exemple , dans la Mer , l'Air dans
l'Atmosphere ; cette idée ne me paroît
que trop regner encore dans les esprits.
Je dois donc remarquer que la pesanteur
AVRIL. 1732. 665
teur est la cause , et que la chute n'est
qu'un effet ; qu'un Corps tombe parce
qu'il est pesant; mais que lors même qu'il ne tombe pas , il est toûjours pesant , et
que dans aucun instant il ne cesse de l'ê
tre. C'est-là ce qu'il faut bien sentir.
En quelque temps que vous tâchiez à
soulever un Corps pesant , vous le trouvez pesant , il vous résiste de toute sa
force, et il vous faut toute la vôtre pour
en venir à bout. Portez- le quelque temps
entre vos bras ou sur vos épaules , peuà peu il vous devient tout à fait insupportable et vous force à lâcher prise. Si
vous le suspendez à un fil , à une corde,
dès le moment que vous tranchez le fil,
il tombe , il n'attend pas vos ordres pour
cela , il tire , il tiraille le fil ou la corde ,
et après en avoir surmonté peu à peu le
tissu et rompu en détail tous les fila
mens , il la rompt tout- à- fait et tombe lourdement.
S'il est posé sur la terre, avec le temps
il l'enfonce et s'y enterre ; et si tout d'un
coup vous sappez sous lui cette terre qui
le porte, tout du même coup il tombe
plus bas , et toûjours aussi bas qu'il le
peut. Si vous coupez cette terre en plan
incliné, de quelque côté que vous fassiez
la pente, il y roule et gagne l'endroit
le plus bas.
666 MERCURE DE FRANCE
L'Eau même la plus immobile et la
plus croupissante , va couler tout de suite
si vous lui ouvrez une rigole en pente
à côté de son Båssin. Toutes les Rivieres
coulent et la Mer même a des Courans
et des Goufres soûterrains qui l'appel
lent d'abîme en abîme vers le centre
de la terre. Il est vrai que les abîmes n'étant pas infinis , l'eau ne tombe toûjours
que parce qu'elle remonte aussi toûjours
par d'autres conduits soûterrains dans
les Sources d'où elle recommence à con
ler vers le centre. Mais c'est qu'il y a
dans le corps de la Terre , comme dans
nos corps,un Principe de circulation qui,
sans ôter à l'eau la pesanteur , l'entretient/
dans une perpetuelle mobilité. Tout cela
est établi dans le Traité déja cité.
L'Air même , qu'on ne s'y trompe pas,
ne demande qu'à couler et à tomber : à
mesure qu'on creuse dans la terre , il y
entre et remplit les plus petites excavations. Dès que l'eau ou tout autre corps
quitte une place, l'Air la prend aussi- tôt.
Nous sentons nous-mêmes assez le
poids des Corps toûjours subsistant , toû
jours agissant. Nos jambes se lassent de
nous porter. Notre col , nos épaules pliroient sous notre tête , si elle n'avoit ses
momens de repos. Et puis il faut bien- tôt
οὐ κ
1
AVRIL. -1732. 1 667
ou tard , que l'affaissement de nos membres devenant general , nous rentrions
dans la poussiere , d'où un soufle de vie
qui s'exhale , nous avoit fait sortir. Tout
le monde sçait tout cela , je le crois.
Tous les Corps font donc un effort et
ont une tendance continuelle vers le centre. Cette tendance étoit la qualité occulte de nos Anciens. Ils la concevoient
comme un appétit et presque comme une
volonté naturelle de se réunir à leur centre. Descartes a fort bien remarqué que
la matiere pure n'avoit point de ces
sortes d'appétits et de volontez. Mais cette
tendance et cet effort étant pourtant- quelque chose de réel et de toûjours subsistant , il auroit dû , en supprimant une
mauvaise façon de les expliquer , y sub2
stituer un mouvement secret et insensible , qui est la seule façon dont un Corps
peut tendre et faire effort. M. de Leibnis
y reconnoissoit uneforce morte.
Mais il n'y a point ici de mort , et l'effort que les Corps font pour regagner
leur centre , est toûjours , sinon vivant ,
du moins très- vif et très- animé , et mê
me très- sensible , au moins dans ses effats.
: J'ai expliqué cet effort méchanique
dans l'Ouvrage en question , et j'ai fair voir
68 MERCURE DE FRANCE
voir qu'il consistoit dans un mouvement
non continu , parce qu'il est empêché ;
mais continuel et sans cesse redoublé
de vibration , de battement , d'oscillation
qui est le vrai mouvement primigénie de
la pesanteur , et l'unique cause tout- àfait primitive de la chute des Corps qui ont la liberté de tomber.
Pour rendre même ce Principe plus
sensible , j'ai fait voir que c'étoit le Principe general de la Nature , l'agent primitif de tous les Méchanismes , et que.
tout se faisoit dans l'Univers par l'impression d'un mouvement secret de vibration , tous les Corps étant buttez les
uns contre les autres, et faisant des efforts
et des contr'efforts continuels , d'où résultoit l'équilibre general.
Descartes se bornoit trop à son Principe de simple impulsion , qui étoit pourtant un beau Principe ou un demi Principe. Car point d'impulsion sans Répulsion. A bien prendre même les choses ,
l'impulsion n'est qu'un Principe secondaire et un effet sensible , un Phénomene
de la Répulsion.
Cui , tout ce que j'appelle cause Physique , cffort méchanique , action naturelle , est dû à la répulsion , au repoussement , et consiste formellement dans.
8
un
AVRIL: 17320 669
peu
un mouvement de vibration, vif, prompt,
étendu et sans cesse redoublé.
Nous pouvons sans sortir de nous-mêmes , nous en appercevoir avec un peu
d'attention. Nous ne sçaurions rien pousser , non pas même notre corps , notre
bras , notre jambe en avant , si nous ne
repoussons en même-temps en arriere
quelque chose de fixe et d'immobile qui
nous repousse en avant.
Par exemple , en marchant , nous repoussons le terrain , et il faut que ce terrain soutienne le repoussement et nous
le rende pour que nous avancions. Un
sable mouvant qui nous cede en partie ,
une terre labourée nous épuisent bientôt. Un pavé glissant qui ne nous oppose aucune inégalité pour soutenir l'effort de nos pieds , nous laisse tomber.
Nous ne sçaurions marcher sur l'eau.
Je ne me lasse point d'inculquer ce
Principe , sans lequel je ne connois point
de vraye Physique. Un Oiseau qui vole
ne vole en avant qu'en repoussant l'Air
avec ses aîles en arriere. Celui qui nâge
repousse l'eau avec ses bras , la Rame re.
pousse aussi l'eau ou le terrain. Et le vent
qui fait voguer un Vaisseau , quoiqu'il
semble n'avoir qu'un simple mouvement
d'impulsion directe , doit dans son origine
670 MERCURE DE FRANCE
-
rigine , avoir un Principe de répulsion ,
un point d'appui fixe qui l'empêche de
rétrograder. Et c'est par là que je crois
être en état de démontrer que tous les
vents prennent leur origine dans l'interieur même de la Terre et dans la réaction même du centre , qui est comme un
ressort toûjours bandé qui se débande du
côté où il trouve le moins de résistance.
Cela soit dit en passant.
Voyez deux hommes d'égale force buttez l'un contre l'autre , et qui font effort.
pour se culbuter. On les voit , après s'ê→
tre roidis par les jambes contre le terrain , "
agitez de vibrations assez sensibles , se
pousser et se repousser , avancer et reculer , ceder et reprendre le dessus avec
une alternative , qui seule maintient l'équilibre.
Voilà l'état précis de deux Corps plaecz en équilibre aux deux extrémitez
d'un Levier , partagé par le point fixe
mitoyen , en raison réciproque de leurs
pesanteurs. Toûjours pesant , toûjours faiSant effort pour se surmonter ou pour
rompre le Levier qui les arrête , ils sont
agitez d'un mouvement actuel de batrement ou de vibration qui fait leur force
actuelle et leur équilibre actuel.
Car cette force est égale de part et
d'autre
AVRIL 1732 678
d'autre, parce que le mouvement est égal.
Or, il est égal , parce qu'il est proportionné à la longueur des Leviers , tout
comme le mouvement sensible auquel
les Cartésiens ont recours et auquel il est,
je pense , démontré désormais qu'on n'a
nul besoin de recourir.
Tous les équilibres de l'Univers se font
par là , et il n'y a nul autre Principe Physique de tous les Méchanismes , soit naturels , soit artificiels. Toute puissance
appliquée à un Levier ou à toute autre
Machine , agit par les efforts qu'elle fait
à chaque instant , et tout effort agit par
secousses et par vibrations. Qu'on se rende tant soit peu attentif à l'effet de ses
propres mains et de ses bras , lorsqu'on
en fait , on y sentira , on y verra ces secousses et une espece de tremoussement ,
d'ébranlement vif et redoublé. J'avertirai même, en finissant, que lorsqu'on voudra se donner dans ce cas un peu plus
de force , on n'a qu'à donner à son bras,
à ses pieds , à son corps un pareil tremblement encore plus sensible et plus
prompt , cela aide tout- à- fait , et c'est la
Nature même qui nous indique ce secret,
qui est son secret.
du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
Dpendus aux deux extrémitez d'un
Eux Corps égaux ou inégaux , susLevier , ou d'un Bâton ou d'une Barre de
fer , lequel Levier de fer ou de bois ap
puyé
-662 MERCURE DE FRANCE
puyé sur un Pivot aigu , fixe et inébranlable , qui partage sa longueur en raison
réciproque des deux poids ; ces deux Corps
sont en équilibre et restent en repos ; aucun des deux ne pouvant descendre
parce qu'aucun ne peut prévaloir à lautre , à cause de l'égalité absolue de leurs
forces relatives. Voilà le fait et tout l'état de la question présente.
Or cette égalité de forces relatives ,
fondée sur la réciprocité des Corps et de
leur distance du point fixe , Descartes et
les Cartesiens , l'établissent sur ce que ,
que?
si ces Corps venoient à se remuer , leurs
mouvemens seroient égaux , les espaces.
parcourus ou les vitesses compensant les
masses , parce que la disposition de la
Machine détermine à un mouvement circulaire, d'autant plus grand que le Rayon
est plus long
C'est là une raison mathématique, tout
à- fait géometrique et abstraite , et mềme de la plus basse espece , et de celles
qui convainquant l'esprit sans l'éclairer ,
sans même le persuader , s'appell nt des
Réductions à l'absurde. Car si vous alliez
prétendre que ces Corps. devroient se remuer , on calculeroit leur mouvement
et leur force , et les trouvant absolument
égaux, on concluroit qu'une force égale
à
AVRIL 1732. 603
2 donc prévalu à une force égale ; ce qui
est absurde.
Les Géometres peuvent donc s'en contenter comme d'une démonstration qui¨
constate le fait ; mais les Physiciens venlent et demandent depuis long-temps une
raison qui l'explique. Il est bien question en
effet de la force qu'auroient ces Corps s'ils
venoient à se remuer. Ils ne se remuënt
pas et sont pourtant en équilibre ; il s'agit
de la force qu'ils ont actuellement et à
tous les instans pour s'y maintenir.
Descartes n'avoit garde d'aller plus loin.
Il étoit naturel d'expliquer cet équilibre
par l'effort actuel que font à chaque instant ces deux Corps pour descendre et se
surmonter. Mais ce celebre Philosophe ne
connoissoit point d'effort au mouvement
qui fut un mouvement actuel ; lui pourtant, qui par tout ailleurs , expliquoit tout
parle mouvement. Il est vrai qu'ici même
il recouroitau mouvement, mais à un mou--
vement possible et sensible , comme si les
mouvemens primitifs de la Nature , et
tout ce qui s'appelle forces méchaniques
et efforts , ne consistoient pas essentiellement dans des mouvemens secrets et
très-insensibles.
Les yeux ne vont pas là ; mais la rai
son , ou du moins le raisonnement y va
et
664 MERCURE DE FRANCE
et nous apprend que tout Corps pesant
étant toujours pesant , soit qu'il tombe
soit qu'il soit arrêté , soit qu'il soit forcé
même de monter , tend toûjours et fait
toûjours effort pour tomber , et a par
consequent toûjours un mouvement secret qui le sollicite à la chute , un mouvement naissant et sans cesse renaissant
àcoups redoublez , qui ne demande qu'à
se développer et à se changer en un mouvement continu , et par là sensible vers
le centre.
J'ai démontré ce mouvement secret des
Corps pesans dans mon Traité de Physique, imprimé à Paris , chez Cailleau. Et
il m'a parû que cette Démonstration avoit
passé sans contradiction ; et que tous
ceux , au moins dont j'ai eu occasion de
connoître les sentimens , l'avoient adop
tée. Il est temps de porter cela un peu
plus loin.
On la confond trop , ce me semble ,
pesanteur avec la chute ; et l'idée des Aneiens qui croyoient les Elemens quittes.
er exempts de pesanteur dans ce qu'ils
appelloient leurs Spheres propres ; l'Eau ,
par exemple , dans la Mer , l'Air dans
l'Atmosphere ; cette idée ne me paroît
que trop regner encore dans les esprits.
Je dois donc remarquer que la pesanteur
AVRIL. 1732. 665
teur est la cause , et que la chute n'est
qu'un effet ; qu'un Corps tombe parce
qu'il est pesant; mais que lors même qu'il ne tombe pas , il est toûjours pesant , et
que dans aucun instant il ne cesse de l'ê
tre. C'est-là ce qu'il faut bien sentir.
En quelque temps que vous tâchiez à
soulever un Corps pesant , vous le trouvez pesant , il vous résiste de toute sa
force, et il vous faut toute la vôtre pour
en venir à bout. Portez- le quelque temps
entre vos bras ou sur vos épaules , peuà peu il vous devient tout à fait insupportable et vous force à lâcher prise. Si
vous le suspendez à un fil , à une corde,
dès le moment que vous tranchez le fil,
il tombe , il n'attend pas vos ordres pour
cela , il tire , il tiraille le fil ou la corde ,
et après en avoir surmonté peu à peu le
tissu et rompu en détail tous les fila
mens , il la rompt tout- à- fait et tombe lourdement.
S'il est posé sur la terre, avec le temps
il l'enfonce et s'y enterre ; et si tout d'un
coup vous sappez sous lui cette terre qui
le porte, tout du même coup il tombe
plus bas , et toûjours aussi bas qu'il le
peut. Si vous coupez cette terre en plan
incliné, de quelque côté que vous fassiez
la pente, il y roule et gagne l'endroit
le plus bas.
666 MERCURE DE FRANCE
L'Eau même la plus immobile et la
plus croupissante , va couler tout de suite
si vous lui ouvrez une rigole en pente
à côté de son Båssin. Toutes les Rivieres
coulent et la Mer même a des Courans
et des Goufres soûterrains qui l'appel
lent d'abîme en abîme vers le centre
de la terre. Il est vrai que les abîmes n'étant pas infinis , l'eau ne tombe toûjours
que parce qu'elle remonte aussi toûjours
par d'autres conduits soûterrains dans
les Sources d'où elle recommence à con
ler vers le centre. Mais c'est qu'il y a
dans le corps de la Terre , comme dans
nos corps,un Principe de circulation qui,
sans ôter à l'eau la pesanteur , l'entretient/
dans une perpetuelle mobilité. Tout cela
est établi dans le Traité déja cité.
L'Air même , qu'on ne s'y trompe pas,
ne demande qu'à couler et à tomber : à
mesure qu'on creuse dans la terre , il y
entre et remplit les plus petites excavations. Dès que l'eau ou tout autre corps
quitte une place, l'Air la prend aussi- tôt.
Nous sentons nous-mêmes assez le
poids des Corps toûjours subsistant , toû
jours agissant. Nos jambes se lassent de
nous porter. Notre col , nos épaules pliroient sous notre tête , si elle n'avoit ses
momens de repos. Et puis il faut bien- tôt
οὐ κ
1
AVRIL. -1732. 1 667
ou tard , que l'affaissement de nos membres devenant general , nous rentrions
dans la poussiere , d'où un soufle de vie
qui s'exhale , nous avoit fait sortir. Tout
le monde sçait tout cela , je le crois.
Tous les Corps font donc un effort et
ont une tendance continuelle vers le centre. Cette tendance étoit la qualité occulte de nos Anciens. Ils la concevoient
comme un appétit et presque comme une
volonté naturelle de se réunir à leur centre. Descartes a fort bien remarqué que
la matiere pure n'avoit point de ces
sortes d'appétits et de volontez. Mais cette
tendance et cet effort étant pourtant- quelque chose de réel et de toûjours subsistant , il auroit dû , en supprimant une
mauvaise façon de les expliquer , y sub2
stituer un mouvement secret et insensible , qui est la seule façon dont un Corps
peut tendre et faire effort. M. de Leibnis
y reconnoissoit uneforce morte.
Mais il n'y a point ici de mort , et l'effort que les Corps font pour regagner
leur centre , est toûjours , sinon vivant ,
du moins très- vif et très- animé , et mê
me très- sensible , au moins dans ses effats.
: J'ai expliqué cet effort méchanique
dans l'Ouvrage en question , et j'ai fair voir
68 MERCURE DE FRANCE
voir qu'il consistoit dans un mouvement
non continu , parce qu'il est empêché ;
mais continuel et sans cesse redoublé
de vibration , de battement , d'oscillation
qui est le vrai mouvement primigénie de
la pesanteur , et l'unique cause tout- àfait primitive de la chute des Corps qui ont la liberté de tomber.
Pour rendre même ce Principe plus
sensible , j'ai fait voir que c'étoit le Principe general de la Nature , l'agent primitif de tous les Méchanismes , et que.
tout se faisoit dans l'Univers par l'impression d'un mouvement secret de vibration , tous les Corps étant buttez les
uns contre les autres, et faisant des efforts
et des contr'efforts continuels , d'où résultoit l'équilibre general.
Descartes se bornoit trop à son Principe de simple impulsion , qui étoit pourtant un beau Principe ou un demi Principe. Car point d'impulsion sans Répulsion. A bien prendre même les choses ,
l'impulsion n'est qu'un Principe secondaire et un effet sensible , un Phénomene
de la Répulsion.
Cui , tout ce que j'appelle cause Physique , cffort méchanique , action naturelle , est dû à la répulsion , au repoussement , et consiste formellement dans.
8
un
AVRIL: 17320 669
peu
un mouvement de vibration, vif, prompt,
étendu et sans cesse redoublé.
Nous pouvons sans sortir de nous-mêmes , nous en appercevoir avec un peu
d'attention. Nous ne sçaurions rien pousser , non pas même notre corps , notre
bras , notre jambe en avant , si nous ne
repoussons en même-temps en arriere
quelque chose de fixe et d'immobile qui
nous repousse en avant.
Par exemple , en marchant , nous repoussons le terrain , et il faut que ce terrain soutienne le repoussement et nous
le rende pour que nous avancions. Un
sable mouvant qui nous cede en partie ,
une terre labourée nous épuisent bientôt. Un pavé glissant qui ne nous oppose aucune inégalité pour soutenir l'effort de nos pieds , nous laisse tomber.
Nous ne sçaurions marcher sur l'eau.
Je ne me lasse point d'inculquer ce
Principe , sans lequel je ne connois point
de vraye Physique. Un Oiseau qui vole
ne vole en avant qu'en repoussant l'Air
avec ses aîles en arriere. Celui qui nâge
repousse l'eau avec ses bras , la Rame re.
pousse aussi l'eau ou le terrain. Et le vent
qui fait voguer un Vaisseau , quoiqu'il
semble n'avoir qu'un simple mouvement
d'impulsion directe , doit dans son origine
670 MERCURE DE FRANCE
-
rigine , avoir un Principe de répulsion ,
un point d'appui fixe qui l'empêche de
rétrograder. Et c'est par là que je crois
être en état de démontrer que tous les
vents prennent leur origine dans l'interieur même de la Terre et dans la réaction même du centre , qui est comme un
ressort toûjours bandé qui se débande du
côté où il trouve le moins de résistance.
Cela soit dit en passant.
Voyez deux hommes d'égale force buttez l'un contre l'autre , et qui font effort.
pour se culbuter. On les voit , après s'ê→
tre roidis par les jambes contre le terrain , "
agitez de vibrations assez sensibles , se
pousser et se repousser , avancer et reculer , ceder et reprendre le dessus avec
une alternative , qui seule maintient l'équilibre.
Voilà l'état précis de deux Corps plaecz en équilibre aux deux extrémitez
d'un Levier , partagé par le point fixe
mitoyen , en raison réciproque de leurs
pesanteurs. Toûjours pesant , toûjours faiSant effort pour se surmonter ou pour
rompre le Levier qui les arrête , ils sont
agitez d'un mouvement actuel de batrement ou de vibration qui fait leur force
actuelle et leur équilibre actuel.
Car cette force est égale de part et
d'autre
AVRIL 1732 678
d'autre, parce que le mouvement est égal.
Or, il est égal , parce qu'il est proportionné à la longueur des Leviers , tout
comme le mouvement sensible auquel
les Cartésiens ont recours et auquel il est,
je pense , démontré désormais qu'on n'a
nul besoin de recourir.
Tous les équilibres de l'Univers se font
par là , et il n'y a nul autre Principe Physique de tous les Méchanismes , soit naturels , soit artificiels. Toute puissance
appliquée à un Levier ou à toute autre
Machine , agit par les efforts qu'elle fait
à chaque instant , et tout effort agit par
secousses et par vibrations. Qu'on se rende tant soit peu attentif à l'effet de ses
propres mains et de ses bras , lorsqu'on
en fait , on y sentira , on y verra ces secousses et une espece de tremoussement ,
d'ébranlement vif et redoublé. J'avertirai même, en finissant, que lorsqu'on voudra se donner dans ce cas un peu plus
de force , on n'a qu'à donner à son bras,
à ses pieds , à son corps un pareil tremblement encore plus sensible et plus
prompt , cela aide tout- à- fait , et c'est la
Nature même qui nous indique ce secret,
qui est son secret.
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Résumé : EXPLICATION Physico-Mathematique du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
Le texte 'Explication Physico-Mathematique du Principe des Machines' traite du principe de l'équilibre des corps sur un levier. Lorsque deux corps, égaux ou inégaux, sont suspendus aux extrémités d'un levier appuyé sur un pivot fixe, ils sont en équilibre lorsque leurs forces relatives sont égales. Cette égalité repose sur la réciprocité des corps et de leur distance par rapport au point fixe. Les Cartésiens expliquent cet équilibre par des raisons mathématiques et géométriques, affirmant que si les corps se mettaient en mouvement, leurs mouvements seraient égaux, les espaces parcourus ou les vitesses compensant les masses. Cependant, les physiciens recherchent une explication plus profonde de la force actuelle des corps en équilibre. L'auteur critique Descartes pour ne pas avoir expliqué l'équilibre par l'effort actuel des corps. Il introduit l'idée d'un mouvement secret et insensible des corps pesants, qui tendent toujours à tomber, même lorsqu'ils sont arrêtés. Ce mouvement secret est décrit comme un effort continu et redoublé, essentiel pour maintenir l'équilibre. L'auteur distingue la pesanteur, cause de la chute, de la chute elle-même, qui en est l'effet. Il illustre cette tendance des corps à tomber par divers exemples, comme l'eau qui coule ou l'air qui remplit les espaces vides. Il conclut que tous les corps font un effort continu vers le centre, effort qui est la cause de l'équilibre. L'auteur critique également Descartes pour avoir négligé ce mouvement secret et insensible, et propose que l'impulsion est un effet secondaire de la répulsion. Il illustre ce principe par divers exemples, comme la marche, la nage ou le vol des oiseaux, montrant que tout mouvement implique une réaction de repoussement. Enfin, l'auteur affirme que l'équilibre des corps sur un levier est maintenu par des vibrations et des secousses, et que cette force est égale de part et d'autre car le mouvement est proportionné à la longueur des leviers. Il conclut que tous les équilibres de l'Univers se font par ces efforts continus et redoublés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 57-58
AU ROI, A son retour de l'Armée.
Début :
Quand le Soleil, ame de la Nature, [...]
Mots clefs :
Roi, Retour, Nuit, Regards, Cieux, Voix, Peuple, Sensible, Doux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AU ROI, A son retour de l'Armée.
AU ROI ,
A fon retour de l'Armée,
QUandle Soleil , ame de laNature ,
Au Monde ; en s'éclipſant , dérobe ſa clarté ,
Tout s'attriſte& languit dans une nuit obſcures
Tout eſt ſans vie & fans beauté.
Qu'il reparoiffe & brille fans nuage ;
Aſes premiers regards tout revit ſous les Cieux ;
Et pour chanter ſon retour glorieux ,
Tout a ſa voix & ſon langage.
Legazoüillement des Oiseaux
Des tranquilles Forêts interrompt le filence ;
Sur le gazon fleuri bondiſſent les Troupeaux ;
Le Poiſſon , même qui s'élance ,
Se plaît ſur la face des Eaux.
Louis , à ce Tableau tu reconnois la France
Dans ſon ſein , Aftre bienfaiſant ,
Que ton Eclipse , hélas , a répandu d'allarmes !
Mais à la ſeule joye il échappe des larmes ,
Quand ſur ſon horiſon tu parois renaiſſant.
Quel concours empreſſé d'un Peuple qui t'adore !
Il te voit , s'attendrit , & veut te voir encore ;
Le jour qu'il te retrouve , eſt le plus beau des jours;
Pour le prolonger dans ſon cours ,
58 MERCURE DE FRANCE.
Il embellit la nuit des clartés de l'Aurore ;
Tout s'anime , tout ſe décore :
Ici de mille voix s'élevent les Concerts ;
Là le ſalpêtre ardent, qui s'exhale en éclairs,
Brille, ſerpente , éclate , & par ſes jeux rapides ,
Ton nom qu'il fait éclore à nos regards avides,
Ainſi quedans les coeurs eſt écrit dans les airs .
GRAND ROI , cet hommage ſi tendre ,
Que le zéle François brûle de t'exprimer ,
Pourroit-il ne pas te charmer ?
Il eſt ſi doux de te le rendre !
Il eſt ſi doux d'élever juſqu'aux Cieux
Un Roi , que fes périls ſuivis de la Victoire ,
Nous rendent aufli cher, qu'il eſt grand à nos yeux
Senſible à la folide gloire ,
Senſible à nos tranſports , applaudis à nos Voeux ::
Affés d'exploits brillans affûrent ta mémoire ,
Mais ton amour pour nous, tracé dans ton Hiſtoire,
Fera douter chés nos Neveux ,
Qui du Prince ou du Peuple étoit le plus heureux,
: Le P. R de l'Oratoire.
A fon retour de l'Armée,
QUandle Soleil , ame de laNature ,
Au Monde ; en s'éclipſant , dérobe ſa clarté ,
Tout s'attriſte& languit dans une nuit obſcures
Tout eſt ſans vie & fans beauté.
Qu'il reparoiffe & brille fans nuage ;
Aſes premiers regards tout revit ſous les Cieux ;
Et pour chanter ſon retour glorieux ,
Tout a ſa voix & ſon langage.
Legazoüillement des Oiseaux
Des tranquilles Forêts interrompt le filence ;
Sur le gazon fleuri bondiſſent les Troupeaux ;
Le Poiſſon , même qui s'élance ,
Se plaît ſur la face des Eaux.
Louis , à ce Tableau tu reconnois la France
Dans ſon ſein , Aftre bienfaiſant ,
Que ton Eclipse , hélas , a répandu d'allarmes !
Mais à la ſeule joye il échappe des larmes ,
Quand ſur ſon horiſon tu parois renaiſſant.
Quel concours empreſſé d'un Peuple qui t'adore !
Il te voit , s'attendrit , & veut te voir encore ;
Le jour qu'il te retrouve , eſt le plus beau des jours;
Pour le prolonger dans ſon cours ,
58 MERCURE DE FRANCE.
Il embellit la nuit des clartés de l'Aurore ;
Tout s'anime , tout ſe décore :
Ici de mille voix s'élevent les Concerts ;
Là le ſalpêtre ardent, qui s'exhale en éclairs,
Brille, ſerpente , éclate , & par ſes jeux rapides ,
Ton nom qu'il fait éclore à nos regards avides,
Ainſi quedans les coeurs eſt écrit dans les airs .
GRAND ROI , cet hommage ſi tendre ,
Que le zéle François brûle de t'exprimer ,
Pourroit-il ne pas te charmer ?
Il eſt ſi doux de te le rendre !
Il eſt ſi doux d'élever juſqu'aux Cieux
Un Roi , que fes périls ſuivis de la Victoire ,
Nous rendent aufli cher, qu'il eſt grand à nos yeux
Senſible à la folide gloire ,
Senſible à nos tranſports , applaudis à nos Voeux ::
Affés d'exploits brillans affûrent ta mémoire ,
Mais ton amour pour nous, tracé dans ton Hiſtoire,
Fera douter chés nos Neveux ,
Qui du Prince ou du Peuple étoit le plus heureux,
: Le P. R de l'Oratoire.
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7
p. 23-35
QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
Début :
Le plus pur amour avoit unis depuis quelques-tems, sous les aimables loix d'un [...]
Mots clefs :
Sophie, Émile, Chrysas, Enfants, Bonheur, Coeur, Belle, Époux, Bras, Yeux, Fils, Amour, Ciel, Vertu, Sensible
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
LE plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems, fous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueufe Sophie &
le fage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de les faveurs : mais bientôt
après , par un deffein que nous admirerons
dans la fuite , il fembloit leur
avoir retiré fa main bienfaifante . Depuis
un an, tout leur étoit contraire : rien
24 MERCURE DE FRANCE .
1
ne leur réuffiffoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie
; un fouffle glacial fit avorter dans
leur naiffance leurs précieufes moiffons ;
la grêle défola leurs vignes & les fruſtra
de toutes efpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit eu
déjà recours à la feule reffource qui lui
reftoit ; fes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniffoient
de quoi foutenir fa chère famille.
( Sophie l'avoit déjà rendu père de
deux aimables enfans ).
Au milieu de tous ces revers , ils
étoient encore heureux . De leur infortune
même ces tendres Époux favoient tirer
de quoi ajouter encore à leur bonheur.
Émile fe croyoit heureux d'être malheu
reux avec Sophie : Sophie fembloit ne pas
fentir tout le poids de fes peines qu'elle
partageoit avec Emile . L'amour même ,
loin d'y perdre de fes feux , n'en devint
que plus ardent ; les malheurs les rendirent
plus chers encore l'un à l'autre :
fans de telles épreuves ils n'auroient
point connu tout leur prix. Auffi jamais
Sophie n'avoit paru fi belle à fon cher
Emile ; Emile n'avoit jamais tant plu à
Sophie jamais ils n'avoient été fi vertueux
,
JUILLET . 1777 . 23
tueux , jamais auffi ils ne s'étoient tant
aimés.
Tous les jours après fon travail , à fes
heures de relâche , Emile voloit rejoindre
fa Sophie ; affis alors auprès d'elle ,
devant fon foyer , fous le chaume de
fa pauvre cabane , & balançant fur fes
genoux un de fes enfans , tandis que
Pautre pendoit à la mamelle de fa mère ,
il oublioit fes fatigues ; fon vifage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de fon ame ;
fon coeur fe fentoit ému : rien ne l'inquiétoit
alors , rien ne lui faifoit envie :
il étoit auprès de Sophie. Il ne pouvoit
imaginer un fort plus doux.
Ces époux ainfi réunis , s'exhortoient
à fupporter avec courage leur mifère.
Cher Emile , répétoit fouvent Sophie , le
ciel nous eft encore affez propice puifqu'il
nous conferve l'un à l'autre qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiffe
à nous-mêmes ; pourrions nous être fenfibles
à toutes autres pertes ?
En difant ces paroles , elle embraffoit
tendrement Émile ; des larmes de joie
couloient de fes beaux yeux ; fon viſage
paroiffoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment fa belle anie.
I. Vol. B
26 MERCURE
DE FRANCE .
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorfqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreffe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines.
& de leurs foins par mille carelles. Qu'ils
prenoient de plaifir à interpréter leurs
volontés , à fatisfaire leurs defirs , à def .
cendre même jufqu'à leurs jeux innocens
! qu'Émile étoit content , lorfqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preffer les fiennes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne fe fentoit pas d'aife lorfque
fon jeune enfant paffoit fes petits bras
autour de fon col , & pofoit fon viſage.
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir .
Ainfi ils faifoient fervir leur mauvaife,
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas.
cependant exempt de traverfes : un événement
furvint qui le troubla quelque .
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des .
plus heureufes.
Émile n'avoit pas été le feul qui fut
rouché des charmes de Sophie . Beaucoup .
"
JUILLET. 1777. 27
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire , celui- ci , normé Chryfas
, fe fiant trop fur fa naillance , qui lui
faifoit efpérer de gros biens , avoit cru fe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
fui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
Ce qui avoit paru à Chryfas devoic
l'approcher de Sophie fut precife
ment ce qui l'en éloigna davantage.
L'or n'avoit jamais eu allez d'éclat aux
yeux de Sophie pour pouvoir éblouir ;
elle en connoiffoit le paix .
Emile qui , de fon côté , l'avoit affure
des mêmes promeffes que Chryfas ;
réuffit mieux it s'appuyoit de meilleures
raifons ; il étoit jufte ; la vertit
étoit fa principale rich effe ; un efprit
droit , une ame belle , fenfible , un coeur
tendre , ingénu & rempli de candeur
étoit le bien qu'il offroit à Sophie , cette
dot lui parut précieufe; elle écouta vofontiers
Emile , crut qu'il méritoit fon
coeur, & ne balança pas à fe donner
à lui.
>
Chryfas rejeté , & fur qui Émile
avoit eu la préférence ; Émile qui ne
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
poffédoit prefque rien , & qui , par
conféquent , paroiffoit lui être bien inférieur
, en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une fi belle union.
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour père Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables ,
& qu'on pourroit proprement appeler le
Aléau de la fociété , un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baffe ,
fans fentimens , fans honneur ; un coeur
dur & infenfible , pour qui la bonté n'eft
qu'une foibleffe , la pitié un nom , lę
défintéreffement une chimère , la générofité
une folie ; l'intérêt , la feule vertu ;
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais fe fatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop , n'en
ont jamais affez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage ; en qui l'amour du
gain fe nourrit , s'enflamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une fomme affez
confidérable , & , qui plus eft , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffifant
pour les de feins de
Chryfas ; mais , pour combler
de mal
JUILLE T. 1777 29
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
une année de taille , & Alarias avoit été
nommé Collecteur .
Chryfas faifit une occafion fi favora
ble ; il obtient aifément de fon père de
remplir fa place , & d'aller en fon nom
recueillir fes deniers. Va , lui dit Ala
rias , qui s'applaudiffoit déjà du zèle
qu'il remarquoit en fon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel,
je puis t'appeler ainfi à préfent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paflion qui
le dominoit ; ce n'eft plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eft pour en retirer
ce qui nous eft dû que je te vois fi zélé :
auffi que tu en feras bien récompenfé ! So
phie n'avoit rien : un peu de beauté feulement
; & je te deftine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus, ce qui doit t'être bien plús fenfible ,
une dot confidérable .... Je ne te retiens
pas ; vole , mon fils , fuis le beau feu qui
te tranfporte : mais , en même-tems .....
n'ai-je pas encore quelque fujet de crain
te ?... Que j'appréhende ta trop grande
facilité !...Je te connois ; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imite -tu ... Ah ! fi j'euffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , fi je n'euffe pas ferme
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que má
fortune en auroit fouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tu as
pu changer. Au refte je te donne une
élite aflez inftruite qu'elle te guide ,
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne fe laiffent pas
fottement attendrir.
Chryfas , plus animé par fon reffen
timent que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les
goûter ) fe hâra d'accomplir fon deffein.
I arrive, lui & fa cohorte , à la
pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porre en étoit ouverte , & déjà fes gens
étoient entrés & menaçoient tout. Chry
fas ne les fuivit pas auffi- tôt ; le ſpectacle
qui fe préfenta d'abord à lui le toucha¸
& devint une barrière qu'il n'ofa fran
chir la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
fe paffoit , Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de fon époux ;
fon fein , demi-découvert , offroit alors.
à un de fes enfans une mamelle abondante
; une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même-tems fur tout fon viſage ,
JUILLET. 1977.
& en avoit effacé les vives couleurs
fes yeux languiffans & abattus erroient
d'Emile à fes enfans , de fes enfans fur
Emile ; des larmes preffées en fortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais fa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- tems dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reffouvenir de l'objet de fa
démarche .
Chryfas , après les formalités ordinaires,
permit enfin à fés gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas défobei ; il n'eut pas plutôt
parlé , qu'ils mirent aufli-tôt la main
fur tout, tout fut enlevé en un înftant ;
ils n'y laífsèrent rien ; rien n'y fat oublié ;
la maifon fe trouva vuide en un clin
d'oeil.
Ces forcenés poufsèrent jufques - la
leur acharnement , qu'ils fe faifirent
même d'un vaifléau de terre dans lequel
chauffoient les alimens des deux enfans ,
renversèrent fans égard ce qu'il conténoit
, & l'emportèrent . Sophie en tomba
évanouie : Emile , qui avoit fouffert le
refte avec courage , indigné d'une action
auffi criante , ne put garder davantage
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
de mefure , & s'écria , en s'adreffant à
Chryfas : Méchant , prends-leur plutôt
la vie , cette vie que nous ne pouvons
plus prolonger , puifque tu nous fais
enlever jufqu'à ce meuble qui pouvoit
la leur conferver. Que devenir , Sophie
? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit : Peut- être un fort
plus doux nous eft réfervé. Puis tombant
aux genoux de Chryfas , elle tâcha de
l'appaifer par ce difcours flatteur : Oui ...
j'efpère que la vue de cette malheureufe
famille aura quelque pouvoir fur vous;
vous êtes né généreux ; votre coeur eft
fenfible ; quel objet plus capable de le
toucher !... Graces au ciel ! ... je vois que
vous vous laiffez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreffe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
vifage baigné de larmes , les yeux baiffés ,
une aimable rougeur fur le front , offroit
en même tems le fpectacle le plus attendriffant.
Chryfas n'y put réfifter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auffi- tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
JUILLE T. 1777.
33
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chère .
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t- elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eft plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout ...
Chryfas , en qui les circonftances préfentes
rallumoient de plus en plus fa
flamme mal étouffée , & fembloient la
favorifer de quelque fuccès , s'approcha
auffi tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un
ton paffionné : Et toi auffi , belle Sophie ,
ton coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y régnerez auffi , luž
répondit Sophie .
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auffi- tôt Chryfas : qu'il fatisfalle
mes tendres defirs : c'eft à ces conditions
que tu peux te rendre heureufe . Mais ….. ”
tu pâlis & demeures interdite .... Pourroistu
balancer un moment ? ... Ton choix ne:
doit- il pas être tout fait ?....
Il l'eft auffi , méchant , lui répondit:
Sophie , qui courut auffi -tôr entre les
bras de fon époux , en lui difant : Soyons
malheureux , Émile... périffons plutôt ...
B.
34
MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pourrions être heureux qu'em
nous rendant coupables : nous recouvrerions
nos biens ; mais nous perdrions:
notre innocence . Je te ferois infidelle ;.
je ne ferois plus ton époufe. Mais ....
mes enfans .... que deviendrez-vous ? .....
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ....
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mère... Je puis c'être
rendue , cher Émile ; mais avant ,
il me.
faut paffer à un autre. Ou plutôt , pardonne
fi j'hésite : c'en eft fait ; foyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres facrifices. Soyons.
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime..
Peut-être même le ciel fe laiffera toucher.
N'en doute pas , fidelle époufe , lui
répondit Émile en l'embraffant : il eſt
juſte .
Raffurez -vous , aimable couple , reprit
tout- à-coup Chryfas , qui fembloit revenir
d'une profonde extafe ; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreffe m'a touché
votre fidélité m'a tranfporté , vos vertus
tiomphent de moi. Vivez , vivez unis
jamais votre bonheur déformais ne
JUILLET. 1777. 35
fera plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette
heure j'y puiffe contribuer , recevez ce
préfent... Vos biens vont vous être rendus
avec une partie des miens mais
auffi que vos coeurs , s'ils fe reffouviennent
de l'outrage , fe reffouviennent auffi
de la réparation .
:
Il les quitta en les admirant , les
conibla de bienfaits , & ne cella de leur
donner dans la fuite les marques de l'amitié
la plus fenfible .
A
Émile & Sophie n'en devinrent que
plus attachés Pun à l'autre , & jouiffant
de leur bonheur , ils admirèrent
les deffeins de la Providence , qui ne
laiffe jamais la vertu fans récompenfe
& qui , fi elle fait qu'elle foit perfécutéc
, ne le permet que pour lui donner
un nouvel éclat , en la faifant triompher
& admirer de ceux mêmes qui l'oppri
ment.
Par M. Maréchal
LE plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems, fous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueufe Sophie &
le fage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de les faveurs : mais bientôt
après , par un deffein que nous admirerons
dans la fuite , il fembloit leur
avoir retiré fa main bienfaifante . Depuis
un an, tout leur étoit contraire : rien
24 MERCURE DE FRANCE .
1
ne leur réuffiffoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie
; un fouffle glacial fit avorter dans
leur naiffance leurs précieufes moiffons ;
la grêle défola leurs vignes & les fruſtra
de toutes efpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit eu
déjà recours à la feule reffource qui lui
reftoit ; fes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniffoient
de quoi foutenir fa chère famille.
( Sophie l'avoit déjà rendu père de
deux aimables enfans ).
Au milieu de tous ces revers , ils
étoient encore heureux . De leur infortune
même ces tendres Époux favoient tirer
de quoi ajouter encore à leur bonheur.
Émile fe croyoit heureux d'être malheu
reux avec Sophie : Sophie fembloit ne pas
fentir tout le poids de fes peines qu'elle
partageoit avec Emile . L'amour même ,
loin d'y perdre de fes feux , n'en devint
que plus ardent ; les malheurs les rendirent
plus chers encore l'un à l'autre :
fans de telles épreuves ils n'auroient
point connu tout leur prix. Auffi jamais
Sophie n'avoit paru fi belle à fon cher
Emile ; Emile n'avoit jamais tant plu à
Sophie jamais ils n'avoient été fi vertueux
,
JUILLET . 1777 . 23
tueux , jamais auffi ils ne s'étoient tant
aimés.
Tous les jours après fon travail , à fes
heures de relâche , Emile voloit rejoindre
fa Sophie ; affis alors auprès d'elle ,
devant fon foyer , fous le chaume de
fa pauvre cabane , & balançant fur fes
genoux un de fes enfans , tandis que
Pautre pendoit à la mamelle de fa mère ,
il oublioit fes fatigues ; fon vifage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de fon ame ;
fon coeur fe fentoit ému : rien ne l'inquiétoit
alors , rien ne lui faifoit envie :
il étoit auprès de Sophie. Il ne pouvoit
imaginer un fort plus doux.
Ces époux ainfi réunis , s'exhortoient
à fupporter avec courage leur mifère.
Cher Emile , répétoit fouvent Sophie , le
ciel nous eft encore affez propice puifqu'il
nous conferve l'un à l'autre qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiffe
à nous-mêmes ; pourrions nous être fenfibles
à toutes autres pertes ?
En difant ces paroles , elle embraffoit
tendrement Émile ; des larmes de joie
couloient de fes beaux yeux ; fon viſage
paroiffoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment fa belle anie.
I. Vol. B
26 MERCURE
DE FRANCE .
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorfqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreffe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines.
& de leurs foins par mille carelles. Qu'ils
prenoient de plaifir à interpréter leurs
volontés , à fatisfaire leurs defirs , à def .
cendre même jufqu'à leurs jeux innocens
! qu'Émile étoit content , lorfqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preffer les fiennes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne fe fentoit pas d'aife lorfque
fon jeune enfant paffoit fes petits bras
autour de fon col , & pofoit fon viſage.
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir .
Ainfi ils faifoient fervir leur mauvaife,
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas.
cependant exempt de traverfes : un événement
furvint qui le troubla quelque .
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des .
plus heureufes.
Émile n'avoit pas été le feul qui fut
rouché des charmes de Sophie . Beaucoup .
"
JUILLET. 1777. 27
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire , celui- ci , normé Chryfas
, fe fiant trop fur fa naillance , qui lui
faifoit efpérer de gros biens , avoit cru fe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
fui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
Ce qui avoit paru à Chryfas devoic
l'approcher de Sophie fut precife
ment ce qui l'en éloigna davantage.
L'or n'avoit jamais eu allez d'éclat aux
yeux de Sophie pour pouvoir éblouir ;
elle en connoiffoit le paix .
Emile qui , de fon côté , l'avoit affure
des mêmes promeffes que Chryfas ;
réuffit mieux it s'appuyoit de meilleures
raifons ; il étoit jufte ; la vertit
étoit fa principale rich effe ; un efprit
droit , une ame belle , fenfible , un coeur
tendre , ingénu & rempli de candeur
étoit le bien qu'il offroit à Sophie , cette
dot lui parut précieufe; elle écouta vofontiers
Emile , crut qu'il méritoit fon
coeur, & ne balança pas à fe donner
à lui.
>
Chryfas rejeté , & fur qui Émile
avoit eu la préférence ; Émile qui ne
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
poffédoit prefque rien , & qui , par
conféquent , paroiffoit lui être bien inférieur
, en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une fi belle union.
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour père Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables ,
& qu'on pourroit proprement appeler le
Aléau de la fociété , un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baffe ,
fans fentimens , fans honneur ; un coeur
dur & infenfible , pour qui la bonté n'eft
qu'une foibleffe , la pitié un nom , lę
défintéreffement une chimère , la générofité
une folie ; l'intérêt , la feule vertu ;
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais fe fatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop , n'en
ont jamais affez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage ; en qui l'amour du
gain fe nourrit , s'enflamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une fomme affez
confidérable , & , qui plus eft , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffifant
pour les de feins de
Chryfas ; mais , pour combler
de mal
JUILLE T. 1777 29
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
une année de taille , & Alarias avoit été
nommé Collecteur .
Chryfas faifit une occafion fi favora
ble ; il obtient aifément de fon père de
remplir fa place , & d'aller en fon nom
recueillir fes deniers. Va , lui dit Ala
rias , qui s'applaudiffoit déjà du zèle
qu'il remarquoit en fon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel,
je puis t'appeler ainfi à préfent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paflion qui
le dominoit ; ce n'eft plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eft pour en retirer
ce qui nous eft dû que je te vois fi zélé :
auffi que tu en feras bien récompenfé ! So
phie n'avoit rien : un peu de beauté feulement
; & je te deftine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus, ce qui doit t'être bien plús fenfible ,
une dot confidérable .... Je ne te retiens
pas ; vole , mon fils , fuis le beau feu qui
te tranfporte : mais , en même-tems .....
n'ai-je pas encore quelque fujet de crain
te ?... Que j'appréhende ta trop grande
facilité !...Je te connois ; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imite -tu ... Ah ! fi j'euffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , fi je n'euffe pas ferme
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que má
fortune en auroit fouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tu as
pu changer. Au refte je te donne une
élite aflez inftruite qu'elle te guide ,
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne fe laiffent pas
fottement attendrir.
Chryfas , plus animé par fon reffen
timent que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les
goûter ) fe hâra d'accomplir fon deffein.
I arrive, lui & fa cohorte , à la
pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porre en étoit ouverte , & déjà fes gens
étoient entrés & menaçoient tout. Chry
fas ne les fuivit pas auffi- tôt ; le ſpectacle
qui fe préfenta d'abord à lui le toucha¸
& devint une barrière qu'il n'ofa fran
chir la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
fe paffoit , Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de fon époux ;
fon fein , demi-découvert , offroit alors.
à un de fes enfans une mamelle abondante
; une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même-tems fur tout fon viſage ,
JUILLET. 1977.
& en avoit effacé les vives couleurs
fes yeux languiffans & abattus erroient
d'Emile à fes enfans , de fes enfans fur
Emile ; des larmes preffées en fortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais fa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- tems dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reffouvenir de l'objet de fa
démarche .
Chryfas , après les formalités ordinaires,
permit enfin à fés gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas défobei ; il n'eut pas plutôt
parlé , qu'ils mirent aufli-tôt la main
fur tout, tout fut enlevé en un înftant ;
ils n'y laífsèrent rien ; rien n'y fat oublié ;
la maifon fe trouva vuide en un clin
d'oeil.
Ces forcenés poufsèrent jufques - la
leur acharnement , qu'ils fe faifirent
même d'un vaifléau de terre dans lequel
chauffoient les alimens des deux enfans ,
renversèrent fans égard ce qu'il conténoit
, & l'emportèrent . Sophie en tomba
évanouie : Emile , qui avoit fouffert le
refte avec courage , indigné d'une action
auffi criante , ne put garder davantage
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
de mefure , & s'écria , en s'adreffant à
Chryfas : Méchant , prends-leur plutôt
la vie , cette vie que nous ne pouvons
plus prolonger , puifque tu nous fais
enlever jufqu'à ce meuble qui pouvoit
la leur conferver. Que devenir , Sophie
? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit : Peut- être un fort
plus doux nous eft réfervé. Puis tombant
aux genoux de Chryfas , elle tâcha de
l'appaifer par ce difcours flatteur : Oui ...
j'efpère que la vue de cette malheureufe
famille aura quelque pouvoir fur vous;
vous êtes né généreux ; votre coeur eft
fenfible ; quel objet plus capable de le
toucher !... Graces au ciel ! ... je vois que
vous vous laiffez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreffe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
vifage baigné de larmes , les yeux baiffés ,
une aimable rougeur fur le front , offroit
en même tems le fpectacle le plus attendriffant.
Chryfas n'y put réfifter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auffi- tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
JUILLE T. 1777.
33
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chère .
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t- elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eft plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout ...
Chryfas , en qui les circonftances préfentes
rallumoient de plus en plus fa
flamme mal étouffée , & fembloient la
favorifer de quelque fuccès , s'approcha
auffi tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un
ton paffionné : Et toi auffi , belle Sophie ,
ton coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y régnerez auffi , luž
répondit Sophie .
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auffi- tôt Chryfas : qu'il fatisfalle
mes tendres defirs : c'eft à ces conditions
que tu peux te rendre heureufe . Mais ….. ”
tu pâlis & demeures interdite .... Pourroistu
balancer un moment ? ... Ton choix ne:
doit- il pas être tout fait ?....
Il l'eft auffi , méchant , lui répondit:
Sophie , qui courut auffi -tôr entre les
bras de fon époux , en lui difant : Soyons
malheureux , Émile... périffons plutôt ...
B.
34
MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pourrions être heureux qu'em
nous rendant coupables : nous recouvrerions
nos biens ; mais nous perdrions:
notre innocence . Je te ferois infidelle ;.
je ne ferois plus ton époufe. Mais ....
mes enfans .... que deviendrez-vous ? .....
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ....
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mère... Je puis c'être
rendue , cher Émile ; mais avant ,
il me.
faut paffer à un autre. Ou plutôt , pardonne
fi j'hésite : c'en eft fait ; foyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres facrifices. Soyons.
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime..
Peut-être même le ciel fe laiffera toucher.
N'en doute pas , fidelle époufe , lui
répondit Émile en l'embraffant : il eſt
juſte .
Raffurez -vous , aimable couple , reprit
tout- à-coup Chryfas , qui fembloit revenir
d'une profonde extafe ; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreffe m'a touché
votre fidélité m'a tranfporté , vos vertus
tiomphent de moi. Vivez , vivez unis
jamais votre bonheur déformais ne
JUILLET. 1777. 35
fera plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette
heure j'y puiffe contribuer , recevez ce
préfent... Vos biens vont vous être rendus
avec une partie des miens mais
auffi que vos coeurs , s'ils fe reffouviennent
de l'outrage , fe reffouviennent auffi
de la réparation .
:
Il les quitta en les admirant , les
conibla de bienfaits , & ne cella de leur
donner dans la fuite les marques de l'amitié
la plus fenfible .
A
Émile & Sophie n'en devinrent que
plus attachés Pun à l'autre , & jouiffant
de leur bonheur , ils admirèrent
les deffeins de la Providence , qui ne
laiffe jamais la vertu fans récompenfe
& qui , fi elle fait qu'elle foit perfécutéc
, ne le permet que pour lui donner
un nouvel éclat , en la faifant triompher
& admirer de ceux mêmes qui l'oppri
ment.
Par M. Maréchal
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Résumé : QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
Sophie et Émile forment un couple uni par un amour profond et vertueux. Malgré des malheurs successifs, comme la perte de leur troupeau et la destruction de leurs récoltes, leur amour se renforce. Émile travaille ardemment pour subvenir aux besoins de sa famille, tandis que Sophie et lui trouvent du bonheur dans leur union et l'éducation de leurs deux enfants. Leur misère est adoucie par leur amour mutuel et leur dévotion envers leurs enfants. Un riche prétendant, Chrysas, tente de séduire Sophie avec sa fortune, mais elle reste fidèle à Émile. Chrysas, rejeté, cherche à troubler leur union avec l'aide de son père, Alarias, un homme malveillant. Chrysas, poussé par son père, se rend chez Émile pour récupérer une dette. La vue de Sophie allaitant son enfant émeut Chrysas, mais ses hommes saisissent les biens de la famille. Sophie tente de toucher le cœur de Chrysas en lui rappelant sa générosité, et Chrysas finit par exprimer son amour pour elle, exigeant une preuve réciproque. Confrontés à un dilemme moral, Sophie et Émile hésitent entre récupérer leurs biens en se rendant coupables ou préserver leur innocence. Sophie choisit de sacrifier leur bonheur personnel pour sauvegarder leur vertu et leurs devoirs. Émile approuve cette décision. Chrysas, ému par leur fidélité, décide de leur rendre leurs biens et de les aider, admirant leur innocence et leur loyauté. Émile et Sophie restent unis et reconnaissants envers la Providence, qui récompense toujours la vertu.
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