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4301
p. 180-182
MUSIQUE.
Début :
LE Docteur Sangrado, Opéra-Comique, par Mrs Duny & la Ruette, partition [...]
Mots clefs :
Prix, Sonate, Violon, Adresse, Opéra, Comédie
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texteReconnaissance textuelle : MUSIQUE.
MUSIQUE.
LEE Docteur Sangrado , Opéra- Comique
, par Mrs Duny & la Ruette , partition
& parties féparées ; prix 12 liv.
OCTOBRE . 1763 . 181
9i mis au jour par M, de la Chevardiere
fe trouve chez lui rue du Roule , à la
Croix d'or.
Six Sonates , à deux flûtes , par M.
Ricther , ou deux violons ; prix 6 liv .
mis au jour par le même & à la même
adreffe .
Six Duo de violon , ou de par - deffus,
de viole , par M. Avolio ; prix 6 liv .
à la même adreffe.
Six Sonates , à flûte feule & baffe ,
par le célèbre M. Vaganfail ; prix 6 liv.
idem .
Six Sonates , en trio , pour un claveffin
, un violon & une baffe , compofée
par Antonio Filtz ; prix 7 liv . 4 f.
mis au jour par le même.
Six Trio , compofés par M. Stephano '
Galioti ; pour deux violons & baffe
prix 7 liv. 4f. Ces Trio font très - harmonieux
; à la même adreffe.
Sonates pour le violon feul , ou pour
le violoncelle feul , & baffe continue ,
par Antonio Filtz ; prix 4f liv. 4. Idem.
Dixième recueil des récréations chantantes
, tirées des Opéra- Comiques, avec
accompagnement de violon , flûte ou
par-deffus de viole , par M. Legat de
Furcy ; prix 3 liv . idem.
Airs gracieux , à quatre parties com
182 MERCURE DE FRANCE.
pofés de petits airs , gavotes , & qui
ont été exécutés & danfés fouvent à la
Comédie Italienne , par M. Lolot de
Blois ; prix 3 liv. 12 f.
Menuet d'Exaudet , à grand Orcheftre
, & tel qu'on le joue à la Comédie
Italienne , par M. le Berton ; prix 2 liv.
8 fols.
LEE Docteur Sangrado , Opéra- Comique
, par Mrs Duny & la Ruette , partition
& parties féparées ; prix 12 liv.
OCTOBRE . 1763 . 181
9i mis au jour par M, de la Chevardiere
fe trouve chez lui rue du Roule , à la
Croix d'or.
Six Sonates , à deux flûtes , par M.
Ricther , ou deux violons ; prix 6 liv .
mis au jour par le même & à la même
adreffe .
Six Duo de violon , ou de par - deffus,
de viole , par M. Avolio ; prix 6 liv .
à la même adreffe.
Six Sonates , à flûte feule & baffe ,
par le célèbre M. Vaganfail ; prix 6 liv.
idem .
Six Sonates , en trio , pour un claveffin
, un violon & une baffe , compofée
par Antonio Filtz ; prix 7 liv . 4 f.
mis au jour par le même.
Six Trio , compofés par M. Stephano '
Galioti ; pour deux violons & baffe
prix 7 liv. 4f. Ces Trio font très - harmonieux
; à la même adreffe.
Sonates pour le violon feul , ou pour
le violoncelle feul , & baffe continue ,
par Antonio Filtz ; prix 4f liv. 4. Idem.
Dixième recueil des récréations chantantes
, tirées des Opéra- Comiques, avec
accompagnement de violon , flûte ou
par-deffus de viole , par M. Legat de
Furcy ; prix 3 liv . idem.
Airs gracieux , à quatre parties com
182 MERCURE DE FRANCE.
pofés de petits airs , gavotes , & qui
ont été exécutés & danfés fouvent à la
Comédie Italienne , par M. Lolot de
Blois ; prix 3 liv. 12 f.
Menuet d'Exaudet , à grand Orcheftre
, & tel qu'on le joue à la Comédie
Italienne , par M. le Berton ; prix 2 liv.
8 fols.
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4302
p. 182-193
SUITE de la Description des Tableaux exposés au Sallon du Louvre.
Début :
QUELQUES éloges qu'on ait dûs aux précédens Ouvrages de M. Michel Vanloo [...]
Mots clefs :
Tableau, Peintre, Public, Salon, Ouvrage, Louvre
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Description des Tableaux exposés au Sallon du Louvre.
SUITE de la Defcription * des Tableaux
expofés au Sallon du Louvre.
M. MICHEL VANLOO.
QUELQUES UELQUES éloges qu'on ait dûs aux
précédens Ouvrages de M. Michel Vanloo
, ils ne fuffiroient pas pour le plus
beau de fes Tableaux dont nous avons
particuliérement à parler cette année.
Il s'y eft repréſenté lui - même affis devant
un chevalet , fur lequel eft pofé le
* N. B. Le fupplément de frais qu'exige cette
Defcription , difpenferoitt de l'inférer dans le Mercure
ordinaire. Mais la confidération que l'on a
pour les Abonnés nous a engagés à la faire réim
primer dans les volumes des mois . Ceux qui defireront
l'avoirraffemblée en une feule Brochure & en
entier, la trouveront au Bureau du Mercure &
chez les Libraires. Le prix eft de 12.f.
OCTOBRE. 1763. 183
portrait de fon père , qui fait l'objet de
fon travail. Sa foeur eft debout , derrière
fon fiége , examinant fon ouvrage. Les
pofitions de ces deux Figures font fi faciles
& dans une fi noble fimplicité ,
que l'on peut en regarder la repréfentation
comme une de ces heureuſes circonſtances
, où l'Art a fi bien mis tous
fes efforts fur le compte de la Nature ,
qu'on ne foupçonneroit pas qu'il lui en
eût couté aucuns . ( a )
Toutes les vérités poffibles , celles
même qu'à peine on oferoit exiger de
la Peinture , frappent également dans ce
Tableau . La vérité de reffemblance dans
les têtes eft d'une fidélité la plus exacte
& ne laiffe rien à defirer ni à chercher ;
celle du coloris dans les étoffes , dans
les carnations , dans les divers effets de
toutes les parties , ainfi que dans la jufteffe
des plans, opére un preftige illufoire
pour les yeux les plus accoutumés à la
magie de la Peinture . En un mot , on
s'accorde à dire que cet Ouvrage eft
moins un Tableau que la réalité même
de ce qu'il repréfente. Il y a du même
Peintre plufieurs autres Portraits en
bufte de différentes perfonnes. Ils por-
( a)Ce Tableau a 7 pieds de haut furs de
largeur.
184 MERCURE DE FRANCE.
tent tous le caractère de vérité & la même
beauté de ce qu'en langage d'Artiſte
on nomme le faire.
M. BOUCHER.
Nous avons encore à regretter M.
Boucher dans cette expofition , par le
peu d'Ouvrages qu'on y voit de lui. Un
très-petit Tableau repréfentant un ſommeil
de l'Enfant Jefus , dans lequel on
retrouve l'agrément qui caractériſe fon
pinceau ; un autre plus petit encore ,
mais charmant & précieux , contenant
une partie de Payfage ; un troifiéme de
moyenne grandeur , où l'on voit, dans un
bocage agréable, un Berger endormi fur
les genoux de fa Bergère, font les feules
productions dont cer aimable Génie ait
fait part au Public dans le Sallon ( b )
M. JEAURAT.
M.Jeaurat, en poffeffion d'attirer & de
fixer l'attention de la multitude , par la repréfentation
naïve de diverfes fcènes, ou
populaires ou domeftiques , n'a offert à
l'amufement du Public cette année
que deux Tableaux de ce genre. L'un
(b) Le premier de ces Tableaux a 2 pieds
fur un .
OCTOBRE. 1763 . 185
repréſente un Peintre dans fon cabinet ,
faifant le portrait d'une jeune Dame. Le
Sujet de l'autre est tiré d'un Conte
de feu M. Vadé , intitulé les Citrons de
Javotte.
M. PIERRE .
Entre autres Tableaux de M. Pierre
nous nous arrêterons fur celui qui eft
destiné à être exécuté en tapifferie à la
Manufacture Royale des Gobelins . Le
Sujet eft la métamorphofe d'Aglaure en
pierre , pour avoir voulu empêcher
Mercure d'entrer chez fa foeur Herfé
dont ce Dieu étoit amoureux. Ce Tableau
eft d'une fort belle entente &
d'une fçavante compofition .Tous les perfonnages
y ont une expreffion jufte , relative
au Sujet & conforme àla paffion
dont ils doivent être affectés . Les Plans
jouent ( fi l'on peut ufer de cette expreffion
) dans un fite convenable , &
font très - diftincts par leurs effets ,
chacun felon fon afpect naturel . Il
feroit peut - être à defirer que ce Tableau
eût été placé dans une autre pofition
que celle où il eft vu au Sallon ,
parce que la lumière gliffant de côté , altére
les effets du coloris relativement
au jour pour lequel il a été fait ; & par
186 MERCURE DE FRANCE.
2
là les effets ne doivent plus être les
mêmes qu'ils auront paru dans le Cabinet
de l'Auteur . D'ailleurs , il eſt à
obferver que deſtiné , comme on l'a
déjà dit , à l'exécution en tapiſſerie
cet ouvrage doit être confidéré fous ce
point de vue. On fçait combien ce Maître
a donné de preuves de fon intelligence
dans ce que la Peinture peut procu
rer d'officieux à la Fabrique de la Tapifferie
, & les fuccès en font garants.
Ainfi les motifs qui dirigent fa manière
dans ces fortes de Tableaux , doivent
entrer en confidération dans les jugemens
qu'on en porte & déterminer à
la juftice légitimement due aux grands
talens du Peintre .
Une Mère qui s'eft poignardée de
douleur après le meurtre de fon fils
dans le maffacre des Innocens offre
un fpectacle d'horreur & de pitié dans
un autre Tableau de M. Pierre . Ces
fortes d'objets , fur lefquels le Public
qui ne cherche que l'amufement , évite
d'arrêter long-temps fes regards ,
peuvent attendre des fuffrages que des.
Maîtres ou des Connoiffeurs de l'Art ;
il fort peu d'ouvrages des mains de ce
Peintre qui n'ayent des Titres fùrs pour
en mériter. On voit auffi de lui un
ouvrage d'un genre différent , c'eſt une
ne
OCTOBRE. 1763. 187
Bacchante endormie. On doit trouver
à applaudir dans toutes les productions
des Maîtres qui connoiffent auffi bien
les grands principes de l'Art.
M. NATTIER.
M. Nattier , célébre dans l'Art de
prêter des graces à la Nature fans la
faire méconnoître , n'a pas eu befoin de
ce talent pour nous conferver l'image
d'une femme que la mort lui a enlevée
il y a plufieurs années , & dans la perte
de laquelle tous ceux qui la connoif-
Dient ont eu à regretter encore plus
les charmes de l'efprit que ceux de la
gure. Le Tableau qui contient le Portrait
de feue Madame Nattier , dans le
plus bel âge , celui de l'Auteur & des
enfans très jeunes qu'il avoit alors ,
qui paroît par là avoir été fait , ou au
moins commencé il y a long-temps ,
eft le feul de ce Peintre que l'on ait expofé
au Sallon . Son âge & les infirmités
qui l'accompagnent ordinairement ,
ne le difpenfent que trop de concourir
avec de plus jeunes Emules. On doit lui
tenir compte aujourd'hui , de fes travaux
paffés & du fuccès qu'ils ont
eus. ( c)
-
( c ) Ce Tableau eft des pieds s pouces de
Largeur fur 4 pieds 10 pouces de hauteur.
188 MERCURE DE FRANCE .
M. HALLÉ.
Plufieurs Tableaux de M. Hallé , expofés
cette année, font honneur aux talens
de ce Peintre . Nous ne parlerons
que du plus apparent par fon étendue :
le Sujet eft Abraham ( d ) recevant les
Anges qui lui annoncent la féconditéde
Sara. On remarque avec de très-juftes
éloges dans ce Tableau , ainfi
que dans
tous les autres du même Peintre un
fort beau genre de compofition , dans
le noble & dans la manière qui mérite
le plus de confidération des Connoif
feurs ; de l'accord & de l'entente dans
les couleurs. Si nous n'entrons pas dans
plus de détails fur les productions de
cet Artifte , c'est bien moins faute de
chofes avantageufes à y faire remarquer,
que faute d'efpace & de temps , par
les bornes que nous avons dû nous impofer
pour cette Deſcription .
M. VIEN.
Les Ouvrages de M. Vien fe diftin
guent au Sallon par une rigoureuſe imitation
de l'Antique. Il en avoit précé-
( d ) 8 pieds de largeur fur 2 pieds, 8 pouces
de hauteur.
OCTOBRE. 1763. 189
demment montré quelques effais ; il
femble avoir totalement & exclufivement
adopté ce genre , au moins à
cette expofition . Une grande fimplicité
ans les pofitions des figures pièfque
roites & fans mouvement , très - peu
e draperies , communément affez mines
, fans jeu & pour ainfi dire collées
ur le nud ; une févère fobriété dans les
ornemens acceffoires , voilà , comme
' on fçait , ce qui caractériſe particuliérement
l'Antique. Si tant d'austérité
peut quelquefois , même en Sculpture ,
aroître à des yeux vulgaires une indirence
froide & infipide , fera-t- elle en
' einture un mérite réel & un moyen
éceffaire à la perfection de notre Ecoe
? C'eft une difcuffion dans laquelle il
e nous appartient pas d'entrer. Des
Connoiffeurs plus éclairés que nous, ont
enfé apparemment que cette méthode
ce genie de goût auroient des avanges.
Il eft certain au moins , & le
ablic le penfera comme nous , que
e n'eft ni par caprice , ni affurément
ir impuiffance de talent dans d'autres
enres , que M, Vien ne préfente auburd'hui
que celui- ci à notre curiofité,
Dans le cas où il feroit décidé que ce
genre porteroit l'Art à de nouveaux pro-
1
190 MERCURE DE FRANCE .
grès , il faudroit louer le courageux défintéreffement
de facrifier le nombre
des fuffrages au poids de leur valeur.
On inféreroit injuftement de là , qu'aucun
des Ouvrages expofés par M. Vien
n'occupe agréablement les regards du
Public. On ne peut au contraire fe refufer
au fentiment agréable qu'infpire
entr'autres la tendre & naïve expreffion
d'une jeune Fille qui va préfenter une
offrande au Temple de Vénus . Les grâces
touchantes des prémices du coeur y
font mariées avec la timidité de la Pudeur.
On eſt affecté d'un Tableau piquant
, où la Nature fans voiles , dans
une attitude fort fimple , mais fouple &
gracieuſe , attire , flatte & rappelle nos
regards. Ce Tableau offre l'image d'une
Femme fortant du bain & fervie par une
Efclave. Il régne fur la principale Figure
un bel effet de lumière qui donne de
l'éclat à la carnation , & le deffein nous
en a paru affez correct & affez élégant
pour plaire autant aux Amateurs des
moyens pratiques de l'Art , qu'à ceux
qui n'en jugent que par les effets .
Deux repréſentations différentes de
la belle Glycère , qui vendoit des couronnes
de fleurs aux portes des Temples
d'Athénes, peuvent être fort agréa
OCTOBRE . 1763. 191
bles pour les Curieux de l'Antiquité.
Un autre Tableau , de forme différente,
dans lequel le Peintre a très- bien rendu
la vérité gracieufe & naïve d'une
jolie Femme arrofant un pot de fleurs
eft encore très -digne de l'attention du
Public . Mais celui qui en eft le plus
remarqué, eft un Tableau dont le Peintre
a emprunté le Sujet d'une Peinture
confervée dans les ruines d'Herculanum.
Il eft intitulé dans le livre d'explication
, la Marchande à la toilette.
Cette Marchande eft une espéce d'Efclave
qui préfente à une jeune Grecque
, affife près d'une table antique
un petit Amour qu'elle tient par les
ailerons ; à-peu- près comme les Marchands
de volailles vivantes préfentent
leurs marchandifes. Un pannier dans
lequel font d'autres petits enfans ailés
de même nature , indique qu'elle en a
forti celui qu'elle offre pour montre.
Indépendament de la fingularité de cette
compofition , les Connoiffeurs trouvent
dans l'ouvrage beaucoup de chofes
à remarquer à l'avantage du Peintre
moderne.
Il y a des beautés à louer dans
deux autres Tableaux du même Auteur.
Proferpine , ornant de fleurs le Buſte
192 MERCURE DE FKANCE .
de Cérès , & une Prêtreffe qui brule
de l'encens fur un trépied .
Il eft certain que dans chaque production
des Anciens en Sculpture ou
en Peinture , on reconnoît toujours les
traces d'un modéle commun à tous ,
& ce modéle étoit le beau idéal : il en
réfulte pour nous , plus amateurs de la
variété , une conformité que nous devons
taxer de monotonie. Ĉe feroit donc
un mérite dont on fçauroit gré à leurs
imitateurs , que de fervir notre goût pour
la variété , fans néanmoins s'écarter
du fond de leurs principes ; c'est ce
que doit faire tout Artifte qui entreprend
de fuivre ces modéles. Quant à la
préférence que peut mériter cette imitation
, tout fe réduit à fçavoir fi le peu
qui nous refte des Peintures de l'Antiquité
, abftraction faite de l'exactitude
du Coftume , procure à l'Art des exemples
dont il puiffe s'enrichir & qui doivent
l'emporter fur ceux que nous ont
laiffés les plus grands Maîtres de nos
Ecoles modernes depuis Raphaël jufqu'à
ceux de nos jours ? C'eft une
queftion que nous croyons prudent à
nous de réduire en problême , plus prudent
encore de n'en pas hazarder la
folution , & que chacun eft en état de
réfoudre
OCTOBRE. 1763 : 1931
réfoudre. Il nous feroit difficile cependant
de diffimuler les regrets que nous
avons entendus faire de plufieurs côtés,
für ce que fait perdre aux Curieux,dansle
ftyle naturel de notre Ecole , pour
lequel M. Vien a des talens fi précieux , +
l'attachement & l'application qu'il paroît
vouer depuis quelque temps a ce
ftyle antique , que plufieurs d'entreles
Amateurs pourroient bien ne pas
eftimer autant les uns que les autres
, & dont il eft affez évidemment
prouvé que le général du Public difpenferoit
volontiers nos Artiftes,
•
La fuite au Mercure prochain.
expofés au Sallon du Louvre.
M. MICHEL VANLOO.
QUELQUES UELQUES éloges qu'on ait dûs aux
précédens Ouvrages de M. Michel Vanloo
, ils ne fuffiroient pas pour le plus
beau de fes Tableaux dont nous avons
particuliérement à parler cette année.
Il s'y eft repréſenté lui - même affis devant
un chevalet , fur lequel eft pofé le
* N. B. Le fupplément de frais qu'exige cette
Defcription , difpenferoitt de l'inférer dans le Mercure
ordinaire. Mais la confidération que l'on a
pour les Abonnés nous a engagés à la faire réim
primer dans les volumes des mois . Ceux qui defireront
l'avoirraffemblée en une feule Brochure & en
entier, la trouveront au Bureau du Mercure &
chez les Libraires. Le prix eft de 12.f.
OCTOBRE. 1763. 183
portrait de fon père , qui fait l'objet de
fon travail. Sa foeur eft debout , derrière
fon fiége , examinant fon ouvrage. Les
pofitions de ces deux Figures font fi faciles
& dans une fi noble fimplicité ,
que l'on peut en regarder la repréfentation
comme une de ces heureuſes circonſtances
, où l'Art a fi bien mis tous
fes efforts fur le compte de la Nature ,
qu'on ne foupçonneroit pas qu'il lui en
eût couté aucuns . ( a )
Toutes les vérités poffibles , celles
même qu'à peine on oferoit exiger de
la Peinture , frappent également dans ce
Tableau . La vérité de reffemblance dans
les têtes eft d'une fidélité la plus exacte
& ne laiffe rien à defirer ni à chercher ;
celle du coloris dans les étoffes , dans
les carnations , dans les divers effets de
toutes les parties , ainfi que dans la jufteffe
des plans, opére un preftige illufoire
pour les yeux les plus accoutumés à la
magie de la Peinture . En un mot , on
s'accorde à dire que cet Ouvrage eft
moins un Tableau que la réalité même
de ce qu'il repréfente. Il y a du même
Peintre plufieurs autres Portraits en
bufte de différentes perfonnes. Ils por-
( a)Ce Tableau a 7 pieds de haut furs de
largeur.
184 MERCURE DE FRANCE.
tent tous le caractère de vérité & la même
beauté de ce qu'en langage d'Artiſte
on nomme le faire.
M. BOUCHER.
Nous avons encore à regretter M.
Boucher dans cette expofition , par le
peu d'Ouvrages qu'on y voit de lui. Un
très-petit Tableau repréfentant un ſommeil
de l'Enfant Jefus , dans lequel on
retrouve l'agrément qui caractériſe fon
pinceau ; un autre plus petit encore ,
mais charmant & précieux , contenant
une partie de Payfage ; un troifiéme de
moyenne grandeur , où l'on voit, dans un
bocage agréable, un Berger endormi fur
les genoux de fa Bergère, font les feules
productions dont cer aimable Génie ait
fait part au Public dans le Sallon ( b )
M. JEAURAT.
M.Jeaurat, en poffeffion d'attirer & de
fixer l'attention de la multitude , par la repréfentation
naïve de diverfes fcènes, ou
populaires ou domeftiques , n'a offert à
l'amufement du Public cette année
que deux Tableaux de ce genre. L'un
(b) Le premier de ces Tableaux a 2 pieds
fur un .
OCTOBRE. 1763 . 185
repréſente un Peintre dans fon cabinet ,
faifant le portrait d'une jeune Dame. Le
Sujet de l'autre est tiré d'un Conte
de feu M. Vadé , intitulé les Citrons de
Javotte.
M. PIERRE .
Entre autres Tableaux de M. Pierre
nous nous arrêterons fur celui qui eft
destiné à être exécuté en tapifferie à la
Manufacture Royale des Gobelins . Le
Sujet eft la métamorphofe d'Aglaure en
pierre , pour avoir voulu empêcher
Mercure d'entrer chez fa foeur Herfé
dont ce Dieu étoit amoureux. Ce Tableau
eft d'une fort belle entente &
d'une fçavante compofition .Tous les perfonnages
y ont une expreffion jufte , relative
au Sujet & conforme àla paffion
dont ils doivent être affectés . Les Plans
jouent ( fi l'on peut ufer de cette expreffion
) dans un fite convenable , &
font très - diftincts par leurs effets ,
chacun felon fon afpect naturel . Il
feroit peut - être à defirer que ce Tableau
eût été placé dans une autre pofition
que celle où il eft vu au Sallon ,
parce que la lumière gliffant de côté , altére
les effets du coloris relativement
au jour pour lequel il a été fait ; & par
186 MERCURE DE FRANCE.
2
là les effets ne doivent plus être les
mêmes qu'ils auront paru dans le Cabinet
de l'Auteur . D'ailleurs , il eſt à
obferver que deſtiné , comme on l'a
déjà dit , à l'exécution en tapiſſerie
cet ouvrage doit être confidéré fous ce
point de vue. On fçait combien ce Maître
a donné de preuves de fon intelligence
dans ce que la Peinture peut procu
rer d'officieux à la Fabrique de la Tapifferie
, & les fuccès en font garants.
Ainfi les motifs qui dirigent fa manière
dans ces fortes de Tableaux , doivent
entrer en confidération dans les jugemens
qu'on en porte & déterminer à
la juftice légitimement due aux grands
talens du Peintre .
Une Mère qui s'eft poignardée de
douleur après le meurtre de fon fils
dans le maffacre des Innocens offre
un fpectacle d'horreur & de pitié dans
un autre Tableau de M. Pierre . Ces
fortes d'objets , fur lefquels le Public
qui ne cherche que l'amufement , évite
d'arrêter long-temps fes regards ,
peuvent attendre des fuffrages que des.
Maîtres ou des Connoiffeurs de l'Art ;
il fort peu d'ouvrages des mains de ce
Peintre qui n'ayent des Titres fùrs pour
en mériter. On voit auffi de lui un
ouvrage d'un genre différent , c'eſt une
ne
OCTOBRE. 1763. 187
Bacchante endormie. On doit trouver
à applaudir dans toutes les productions
des Maîtres qui connoiffent auffi bien
les grands principes de l'Art.
M. NATTIER.
M. Nattier , célébre dans l'Art de
prêter des graces à la Nature fans la
faire méconnoître , n'a pas eu befoin de
ce talent pour nous conferver l'image
d'une femme que la mort lui a enlevée
il y a plufieurs années , & dans la perte
de laquelle tous ceux qui la connoif-
Dient ont eu à regretter encore plus
les charmes de l'efprit que ceux de la
gure. Le Tableau qui contient le Portrait
de feue Madame Nattier , dans le
plus bel âge , celui de l'Auteur & des
enfans très jeunes qu'il avoit alors ,
qui paroît par là avoir été fait , ou au
moins commencé il y a long-temps ,
eft le feul de ce Peintre que l'on ait expofé
au Sallon . Son âge & les infirmités
qui l'accompagnent ordinairement ,
ne le difpenfent que trop de concourir
avec de plus jeunes Emules. On doit lui
tenir compte aujourd'hui , de fes travaux
paffés & du fuccès qu'ils ont
eus. ( c)
-
( c ) Ce Tableau eft des pieds s pouces de
Largeur fur 4 pieds 10 pouces de hauteur.
188 MERCURE DE FRANCE .
M. HALLÉ.
Plufieurs Tableaux de M. Hallé , expofés
cette année, font honneur aux talens
de ce Peintre . Nous ne parlerons
que du plus apparent par fon étendue :
le Sujet eft Abraham ( d ) recevant les
Anges qui lui annoncent la féconditéde
Sara. On remarque avec de très-juftes
éloges dans ce Tableau , ainfi
que dans
tous les autres du même Peintre un
fort beau genre de compofition , dans
le noble & dans la manière qui mérite
le plus de confidération des Connoif
feurs ; de l'accord & de l'entente dans
les couleurs. Si nous n'entrons pas dans
plus de détails fur les productions de
cet Artifte , c'est bien moins faute de
chofes avantageufes à y faire remarquer,
que faute d'efpace & de temps , par
les bornes que nous avons dû nous impofer
pour cette Deſcription .
M. VIEN.
Les Ouvrages de M. Vien fe diftin
guent au Sallon par une rigoureuſe imitation
de l'Antique. Il en avoit précé-
( d ) 8 pieds de largeur fur 2 pieds, 8 pouces
de hauteur.
OCTOBRE. 1763. 189
demment montré quelques effais ; il
femble avoir totalement & exclufivement
adopté ce genre , au moins à
cette expofition . Une grande fimplicité
ans les pofitions des figures pièfque
roites & fans mouvement , très - peu
e draperies , communément affez mines
, fans jeu & pour ainfi dire collées
ur le nud ; une févère fobriété dans les
ornemens acceffoires , voilà , comme
' on fçait , ce qui caractériſe particuliérement
l'Antique. Si tant d'austérité
peut quelquefois , même en Sculpture ,
aroître à des yeux vulgaires une indirence
froide & infipide , fera-t- elle en
' einture un mérite réel & un moyen
éceffaire à la perfection de notre Ecoe
? C'eft une difcuffion dans laquelle il
e nous appartient pas d'entrer. Des
Connoiffeurs plus éclairés que nous, ont
enfé apparemment que cette méthode
ce genie de goût auroient des avanges.
Il eft certain au moins , & le
ablic le penfera comme nous , que
e n'eft ni par caprice , ni affurément
ir impuiffance de talent dans d'autres
enres , que M, Vien ne préfente auburd'hui
que celui- ci à notre curiofité,
Dans le cas où il feroit décidé que ce
genre porteroit l'Art à de nouveaux pro-
1
190 MERCURE DE FRANCE .
grès , il faudroit louer le courageux défintéreffement
de facrifier le nombre
des fuffrages au poids de leur valeur.
On inféreroit injuftement de là , qu'aucun
des Ouvrages expofés par M. Vien
n'occupe agréablement les regards du
Public. On ne peut au contraire fe refufer
au fentiment agréable qu'infpire
entr'autres la tendre & naïve expreffion
d'une jeune Fille qui va préfenter une
offrande au Temple de Vénus . Les grâces
touchantes des prémices du coeur y
font mariées avec la timidité de la Pudeur.
On eſt affecté d'un Tableau piquant
, où la Nature fans voiles , dans
une attitude fort fimple , mais fouple &
gracieuſe , attire , flatte & rappelle nos
regards. Ce Tableau offre l'image d'une
Femme fortant du bain & fervie par une
Efclave. Il régne fur la principale Figure
un bel effet de lumière qui donne de
l'éclat à la carnation , & le deffein nous
en a paru affez correct & affez élégant
pour plaire autant aux Amateurs des
moyens pratiques de l'Art , qu'à ceux
qui n'en jugent que par les effets .
Deux repréſentations différentes de
la belle Glycère , qui vendoit des couronnes
de fleurs aux portes des Temples
d'Athénes, peuvent être fort agréa
OCTOBRE . 1763. 191
bles pour les Curieux de l'Antiquité.
Un autre Tableau , de forme différente,
dans lequel le Peintre a très- bien rendu
la vérité gracieufe & naïve d'une
jolie Femme arrofant un pot de fleurs
eft encore très -digne de l'attention du
Public . Mais celui qui en eft le plus
remarqué, eft un Tableau dont le Peintre
a emprunté le Sujet d'une Peinture
confervée dans les ruines d'Herculanum.
Il eft intitulé dans le livre d'explication
, la Marchande à la toilette.
Cette Marchande eft une espéce d'Efclave
qui préfente à une jeune Grecque
, affife près d'une table antique
un petit Amour qu'elle tient par les
ailerons ; à-peu- près comme les Marchands
de volailles vivantes préfentent
leurs marchandifes. Un pannier dans
lequel font d'autres petits enfans ailés
de même nature , indique qu'elle en a
forti celui qu'elle offre pour montre.
Indépendament de la fingularité de cette
compofition , les Connoiffeurs trouvent
dans l'ouvrage beaucoup de chofes
à remarquer à l'avantage du Peintre
moderne.
Il y a des beautés à louer dans
deux autres Tableaux du même Auteur.
Proferpine , ornant de fleurs le Buſte
192 MERCURE DE FKANCE .
de Cérès , & une Prêtreffe qui brule
de l'encens fur un trépied .
Il eft certain que dans chaque production
des Anciens en Sculpture ou
en Peinture , on reconnoît toujours les
traces d'un modéle commun à tous ,
& ce modéle étoit le beau idéal : il en
réfulte pour nous , plus amateurs de la
variété , une conformité que nous devons
taxer de monotonie. Ĉe feroit donc
un mérite dont on fçauroit gré à leurs
imitateurs , que de fervir notre goût pour
la variété , fans néanmoins s'écarter
du fond de leurs principes ; c'est ce
que doit faire tout Artifte qui entreprend
de fuivre ces modéles. Quant à la
préférence que peut mériter cette imitation
, tout fe réduit à fçavoir fi le peu
qui nous refte des Peintures de l'Antiquité
, abftraction faite de l'exactitude
du Coftume , procure à l'Art des exemples
dont il puiffe s'enrichir & qui doivent
l'emporter fur ceux que nous ont
laiffés les plus grands Maîtres de nos
Ecoles modernes depuis Raphaël jufqu'à
ceux de nos jours ? C'eft une
queftion que nous croyons prudent à
nous de réduire en problême , plus prudent
encore de n'en pas hazarder la
folution , & que chacun eft en état de
réfoudre
OCTOBRE. 1763 : 1931
réfoudre. Il nous feroit difficile cependant
de diffimuler les regrets que nous
avons entendus faire de plufieurs côtés,
für ce que fait perdre aux Curieux,dansle
ftyle naturel de notre Ecole , pour
lequel M. Vien a des talens fi précieux , +
l'attachement & l'application qu'il paroît
vouer depuis quelque temps a ce
ftyle antique , que plufieurs d'entreles
Amateurs pourroient bien ne pas
eftimer autant les uns que les autres
, & dont il eft affez évidemment
prouvé que le général du Public difpenferoit
volontiers nos Artiftes,
•
La fuite au Mercure prochain.
Fermer
4303
p. 193-194
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Début :
ON a continué les Concerts François jusques au Vendredi 30 Septembre inclusivement [...]
Mots clefs :
Concerts français, Cour, Vigilance , Ouvriers, Accidents
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
O Na continué les Concerts François
jufques au Vendredi 30 Septembre
inclufivement
. Ils feront fufpendus
pendant
le féjour de la Cour à Fontainebleau.
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
Malgré la plus grande vigilance & le
nombre des Ouvriers employés aux travaux
de la Salle du Palais des 'Thuileries
on doute qu'elle foit en état d'y jouer
l'Opéra au retour du voyage de Fontainebleau
. La néceffité d'affurer le fervice
de ce Spectacle , de pourvoir à tous
les accidens , & de procurer au Public
autant de commodités & d'agrément
l'on devoit attendre dans ce lieu , a
que
entraîné dans beaucoup plus d'ouvra
ges qu'on n'avoit prévu .
O Na continué les Concerts François
jufques au Vendredi 30 Septembre
inclufivement
. Ils feront fufpendus
pendant
le féjour de la Cour à Fontainebleau.
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
Malgré la plus grande vigilance & le
nombre des Ouvriers employés aux travaux
de la Salle du Palais des 'Thuileries
on doute qu'elle foit en état d'y jouer
l'Opéra au retour du voyage de Fontainebleau
. La néceffité d'affurer le fervice
de ce Spectacle , de pourvoir à tous
les accidens , & de procurer au Public
autant de commodités & d'agrément
l'on devoit attendre dans ce lieu , a
que
entraîné dans beaucoup plus d'ouvra
ges qu'on n'avoit prévu .
Fermer
4304
p. 194-197
COMÉDIE FRANÇOISE.
Début :
ON a remis sur ce Théâtre les plus belles Tragédies du grand CORNEILLE [...]
Mots clefs :
Tragédie, Décoration, Public, Succès, Acte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE FRANÇOISE.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
ONNa remis fur ce Théâtre les plus
belles Tragédies du grand CORNEILLE
dans la plupart defquelles on a donné
au Public la fatisfaction de jouir des
fublimes talens réunis de Mlles Dumefnil
& Clairon.
Le 7 Septembre on a repréfenté HERODE
, Tragédie de M. DE VOLTAIRE
avec les changemens jugés néceffaires.
Les Acteurs ont très- bien joué dans cette
Piéce , qui a été fort applaudie dans
un grand nombre d'endroits. Beaucoup
de Spectateurs ont regretté de grandes
beautés de détails , fupprimés dans les
changemens faits à cette Tragédie .
OCTOBRE. 1763. 195
La remife du Baron d'Albicrac * a
fait le plus grand plaifir. On a été fort
fenfible aux plaifanteries dont elle est
remplie , ainfi qu'au bon comique du
jeu des Acteurs. Le Public paroît goûter
de plus en plus l'efprit & l'intelligence
du talent de Mlle Drouin dans
les rôles de caractère . Comme les Comédiens
ont aujourd'hui la plus grande
attention fur les détails les plus minucieux
en ce qui regarde le foin de plaire
au Public , ' ils négligent rarement la
partie de l'habillement fi néceffaire à
l'illufion & à l'agrément. L'habit de
cette Actrice , riche quoique burleſque ,
a été diftingué par le bon goût , dans ce
burlesque , qui réſulte des modes & parures
outrées .
A l'occafion de la remife de cette
Piéce , qu'il nous foit permis de nous
répéter pour faire remarquer encore les
foins , l'étude & l'application des Comédiens
François. Leur répertoire actuel fe
trouve déja enrichi de plufieurs Piéces fort
agréables , & qui font reftées habituellement
au Théâtre , dans le nombre de
celles qu'ils ont repriſes. Elles feroient
* Comédie en s Actes en vers de T. CORNEILLE.
Cette Piéce eft de 1668. Elle avoit eu un
très- grand fuccès dans la nouveauté.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
encore dans l'oubli faute de fe donner les
peines & de faire les dépenfes néceffaires
pour les bien remettre. Cette étendue
du Répertoire , procure une variété .
dans les repréfentations que l'on ne
trouvoit pas autrefois fur cette Scène .
dans le courant de l'année . Ils fe difpofent
à l'augmenter encore par les mêmes:
moyens , aux rifques même de facrifier
les fatigues & les dégouts d'étudier infructueusement
plufieurs des anciens
Quvrages , à l'espoir d'obtenir le fuccès
de quelques- uns dans le nombre.
Le Baron d'Albicrac a été joué plu .
fieurs fois , redemandé & toujours vu .
avec,plaifir.
Le 24 on repréfenta Mérope , Tragédie
de M. DE VOLTAIRE. Depuis .
que cette Tragédie eft au Théâtre ,
quoique le lieu de la Scène do ve
changer au troifiéme Acte , on l'avoit
toujours jouée avec la même, décoration
on ne faifoit d'autre changement
que de pouffer une repréſentation de
tombeau, dans le fond du Palais , pendant
l'intervalle du fecond au troifiéme
Acte. A cette repriſe , on a fait ufage.
d'une décoration nouvelle pour le troifiéme
Acte , qui repréfente un Bois ,
hors de la Ville , confacré à la fépulture
OCTOBRE. 1763 . 197
des Rois. Ce lieu eft remplid'une quantité
de tombeaux-antiques de différentes
formes , de cyprès , d'obélifques , de
pyramides & de tout ce qui caractérife
la pieufe vénération des Anciens pour
des Morts . Entre ces tombeaux , on diftingue
celui de Cresfonte , ornépar tout
ce que Mérope a pu raffembler de plus
précieux. Cette décoration , très- bien
compofée , de l'effet le plus jufte dans
toutes les parties , & du coloris le
mieux entendu , fait un nouvel honneur
au célébre M. BRUNETTI , dont
la réputation a déja acquis tant de titres
, & au talent duquel on venoit d'applaudir
dans la décoration qui paroif
foit à la fin de l'Anglois à Bordeaux.
५
Le 26 du même mois , on a 'donné
pour la première fois Blanche & Guifcard
, Tragédie nouvelle traduite librement
de l'Anglois , par M. SAURIN de
l'Académie Françoife. Cette Piéce a eu
des applaudiffemens , elle est écrite purement,
& en plufieurs endroits avec
une énergie philofophique. Nous he
pouvons en donner d'analyfe détaillée ,
ni rendre un compte exact de fon fuccès
, parce qu'attendu le voyage de la
Cour , elle n'a paru que trois fois fur le
Théâtre de la Ville.
FRANÇOISE.
ONNa remis fur ce Théâtre les plus
belles Tragédies du grand CORNEILLE
dans la plupart defquelles on a donné
au Public la fatisfaction de jouir des
fublimes talens réunis de Mlles Dumefnil
& Clairon.
Le 7 Septembre on a repréfenté HERODE
, Tragédie de M. DE VOLTAIRE
avec les changemens jugés néceffaires.
Les Acteurs ont très- bien joué dans cette
Piéce , qui a été fort applaudie dans
un grand nombre d'endroits. Beaucoup
de Spectateurs ont regretté de grandes
beautés de détails , fupprimés dans les
changemens faits à cette Tragédie .
OCTOBRE. 1763. 195
La remife du Baron d'Albicrac * a
fait le plus grand plaifir. On a été fort
fenfible aux plaifanteries dont elle est
remplie , ainfi qu'au bon comique du
jeu des Acteurs. Le Public paroît goûter
de plus en plus l'efprit & l'intelligence
du talent de Mlle Drouin dans
les rôles de caractère . Comme les Comédiens
ont aujourd'hui la plus grande
attention fur les détails les plus minucieux
en ce qui regarde le foin de plaire
au Public , ' ils négligent rarement la
partie de l'habillement fi néceffaire à
l'illufion & à l'agrément. L'habit de
cette Actrice , riche quoique burleſque ,
a été diftingué par le bon goût , dans ce
burlesque , qui réſulte des modes & parures
outrées .
A l'occafion de la remife de cette
Piéce , qu'il nous foit permis de nous
répéter pour faire remarquer encore les
foins , l'étude & l'application des Comédiens
François. Leur répertoire actuel fe
trouve déja enrichi de plufieurs Piéces fort
agréables , & qui font reftées habituellement
au Théâtre , dans le nombre de
celles qu'ils ont repriſes. Elles feroient
* Comédie en s Actes en vers de T. CORNEILLE.
Cette Piéce eft de 1668. Elle avoit eu un
très- grand fuccès dans la nouveauté.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
encore dans l'oubli faute de fe donner les
peines & de faire les dépenfes néceffaires
pour les bien remettre. Cette étendue
du Répertoire , procure une variété .
dans les repréfentations que l'on ne
trouvoit pas autrefois fur cette Scène .
dans le courant de l'année . Ils fe difpofent
à l'augmenter encore par les mêmes:
moyens , aux rifques même de facrifier
les fatigues & les dégouts d'étudier infructueusement
plufieurs des anciens
Quvrages , à l'espoir d'obtenir le fuccès
de quelques- uns dans le nombre.
Le Baron d'Albicrac a été joué plu .
fieurs fois , redemandé & toujours vu .
avec,plaifir.
Le 24 on repréfenta Mérope , Tragédie
de M. DE VOLTAIRE. Depuis .
que cette Tragédie eft au Théâtre ,
quoique le lieu de la Scène do ve
changer au troifiéme Acte , on l'avoit
toujours jouée avec la même, décoration
on ne faifoit d'autre changement
que de pouffer une repréſentation de
tombeau, dans le fond du Palais , pendant
l'intervalle du fecond au troifiéme
Acte. A cette repriſe , on a fait ufage.
d'une décoration nouvelle pour le troifiéme
Acte , qui repréfente un Bois ,
hors de la Ville , confacré à la fépulture
OCTOBRE. 1763 . 197
des Rois. Ce lieu eft remplid'une quantité
de tombeaux-antiques de différentes
formes , de cyprès , d'obélifques , de
pyramides & de tout ce qui caractérife
la pieufe vénération des Anciens pour
des Morts . Entre ces tombeaux , on diftingue
celui de Cresfonte , ornépar tout
ce que Mérope a pu raffembler de plus
précieux. Cette décoration , très- bien
compofée , de l'effet le plus jufte dans
toutes les parties , & du coloris le
mieux entendu , fait un nouvel honneur
au célébre M. BRUNETTI , dont
la réputation a déja acquis tant de titres
, & au talent duquel on venoit d'applaudir
dans la décoration qui paroif
foit à la fin de l'Anglois à Bordeaux.
५
Le 26 du même mois , on a 'donné
pour la première fois Blanche & Guifcard
, Tragédie nouvelle traduite librement
de l'Anglois , par M. SAURIN de
l'Académie Françoife. Cette Piéce a eu
des applaudiffemens , elle est écrite purement,
& en plufieurs endroits avec
une énergie philofophique. Nous he
pouvons en donner d'analyfe détaillée ,
ni rendre un compte exact de fon fuccès
, parce qu'attendu le voyage de la
Cour , elle n'a paru que trois fois fur le
Théâtre de la Ville.
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4305
p. 198-200
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ON a repris quelques représentations des Deux Talens : Piéce dont nous avions [...]
Mots clefs :
Pièce, Public, Drame, Mérite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
O
Na repris quelques repréfentations
des Deux Talens : Piéce dont nous avions
annoncé la nouveauté dans le précédent
Volume. On dit qu'elle a été imprimée
, ainfi le Public étant en état de
juger du mérite du Drame , nous fommes
difpenfés d'en parler. A l'égard de
la Mufique , l'accueil que le Public lui
a fait , & fur-tout le jugement des Connoiffeurs
, font très - propres à encoura
ger l'Amateur qui l'a compofée , & qui
avoit déja donné des preuves agréables
de fon goût & de fes connoiffances dans
cet Art.
Le 17 Août dernier , le Sr Jourdan
avoit débuté par le rôle de Pandolfe dans
la Servante Maîtreffe. Il a joué depuis
celui de Lucas dans les Troqueurs , &
s'eft retiré .
Le 31 du même mois , Mlle Dugué
avoit débuté par le rôle de la Femme
Savetiere dans Blaife. Elle n'a pas reparu
depuis ce premier début .
Le fept Septembre Mlle Beaupré ,
jeune Actrice de la Troupe qui repréfentoit
à Compiegne pendant le
oyage de Cour, a paru pour la première
OCTOBRE . 1763. 199
fois fur le Théâtre Italien à Paris . Les
Rôles de ce début ont été Ninette , la
Servante Maîtreffe ; Life dans le Maître
en Droit , & Annette dans la Piéce de ce
nom . Le début de ce jeune Sujet a été
très-brillant par les applaudiffemens & par
la foule des Spectateurs . Le Public a trouvé
qu'elle promettoit beaucoup , & les
Connoiffeurs ont applaudi dans ce qu'ils
voyoient , ce qu'ils efpéroient voir dans
la fuite , de la part de cette A&trice.
Elle paroît avoir de la fineffe , un peu
d'excès dans l'action femble être en elle
un effet de vivacité & de fentiment:
défaut pour lequel le Spectateur a toujours
de l'indulgence , en faveur de la
caufe qu'il foupçonne. Elle a peu de
voix , mais elle la conduit avec adreffe ;
ce qui mérite en elle beaucoup d'éloges ,
& ce qui fupplée à la foibleffe de l'organe
, eft une grande netteté & une
grande précifion dans l'articulation . On
efpére revoir Mlle Beaupré fur ce même
Théâtre à Pâques prochain , lorf
qu'elle aura rempli un engagement qui
la retient actuellement à ROUEN.
Le 27 Septembre on a donné la premiere
repréfentation d'une Piéce nouvelle
en Italien , intitulée les Amours
d'Arlequin & de Camille , qui a eu le
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
4 4
plus grand fuccès , & qui ne pouvoit en
avoir jamais autant qu'elle en mérite.
Ce Drame charmant eft du célébre M.
GOLDONI. ,
On ne fçauroit croire combien , dans
un Sujet fi fimple , il y a de beautés du
vrai genre de la Comédie. Rien n'eft
afi riche d'incidens & chacun fort naturellement
, & prefque néceffairement de
celui qui le précéde.
Dans tout le Drame , le Pathétique
de la nature & le Comique le plus plaifant
font tellement affortis & mêlés
enfemble , qu'ils ne font jamais difparate
& produisent chacun leur effet fans fe
détruire. Cette Piéce eft très- bien jouée ,
elle donne lieu fur-tout à développer les
admirables talens de l'Acteur qui porte
la mafque de Pantalon ; & ceux que
l'on connoît àMile CAMILLE pour l'Art
d'exprimer & d'émouvoir par les infléxions
du récit , comme par le jeu du
vifage . M. CARRELIN , fous le mafque
d'Arlequin , & M. CIAVARELLI dans le
rôle de Scapin , n'y font pas moins diſtingués
, chacun dans le Jeu que l'Auteur
feur a ingénieufement diftribué.
O
Na repris quelques repréfentations
des Deux Talens : Piéce dont nous avions
annoncé la nouveauté dans le précédent
Volume. On dit qu'elle a été imprimée
, ainfi le Public étant en état de
juger du mérite du Drame , nous fommes
difpenfés d'en parler. A l'égard de
la Mufique , l'accueil que le Public lui
a fait , & fur-tout le jugement des Connoiffeurs
, font très - propres à encoura
ger l'Amateur qui l'a compofée , & qui
avoit déja donné des preuves agréables
de fon goût & de fes connoiffances dans
cet Art.
Le 17 Août dernier , le Sr Jourdan
avoit débuté par le rôle de Pandolfe dans
la Servante Maîtreffe. Il a joué depuis
celui de Lucas dans les Troqueurs , &
s'eft retiré .
Le 31 du même mois , Mlle Dugué
avoit débuté par le rôle de la Femme
Savetiere dans Blaife. Elle n'a pas reparu
depuis ce premier début .
Le fept Septembre Mlle Beaupré ,
jeune Actrice de la Troupe qui repréfentoit
à Compiegne pendant le
oyage de Cour, a paru pour la première
OCTOBRE . 1763. 199
fois fur le Théâtre Italien à Paris . Les
Rôles de ce début ont été Ninette , la
Servante Maîtreffe ; Life dans le Maître
en Droit , & Annette dans la Piéce de ce
nom . Le début de ce jeune Sujet a été
très-brillant par les applaudiffemens & par
la foule des Spectateurs . Le Public a trouvé
qu'elle promettoit beaucoup , & les
Connoiffeurs ont applaudi dans ce qu'ils
voyoient , ce qu'ils efpéroient voir dans
la fuite , de la part de cette A&trice.
Elle paroît avoir de la fineffe , un peu
d'excès dans l'action femble être en elle
un effet de vivacité & de fentiment:
défaut pour lequel le Spectateur a toujours
de l'indulgence , en faveur de la
caufe qu'il foupçonne. Elle a peu de
voix , mais elle la conduit avec adreffe ;
ce qui mérite en elle beaucoup d'éloges ,
& ce qui fupplée à la foibleffe de l'organe
, eft une grande netteté & une
grande précifion dans l'articulation . On
efpére revoir Mlle Beaupré fur ce même
Théâtre à Pâques prochain , lorf
qu'elle aura rempli un engagement qui
la retient actuellement à ROUEN.
Le 27 Septembre on a donné la premiere
repréfentation d'une Piéce nouvelle
en Italien , intitulée les Amours
d'Arlequin & de Camille , qui a eu le
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
4 4
plus grand fuccès , & qui ne pouvoit en
avoir jamais autant qu'elle en mérite.
Ce Drame charmant eft du célébre M.
GOLDONI. ,
On ne fçauroit croire combien , dans
un Sujet fi fimple , il y a de beautés du
vrai genre de la Comédie. Rien n'eft
afi riche d'incidens & chacun fort naturellement
, & prefque néceffairement de
celui qui le précéde.
Dans tout le Drame , le Pathétique
de la nature & le Comique le plus plaifant
font tellement affortis & mêlés
enfemble , qu'ils ne font jamais difparate
& produisent chacun leur effet fans fe
détruire. Cette Piéce eft très- bien jouée ,
elle donne lieu fur-tout à développer les
admirables talens de l'Acteur qui porte
la mafque de Pantalon ; & ceux que
l'on connoît àMile CAMILLE pour l'Art
d'exprimer & d'émouvoir par les infléxions
du récit , comme par le jeu du
vifage . M. CARRELIN , fous le mafque
d'Arlequin , & M. CIAVARELLI dans le
rôle de Scapin , n'y font pas moins diſtingués
, chacun dans le Jeu que l'Auteur
feur a ingénieufement diftribué.
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4306
p. *201-201
CONCERT SPIRITUEL du 8 Septembre.
Début :
M. REGNAULT, nouvelle Basse-taille, a débuté par un petit Motet de la composition de M. [...]
Mots clefs :
Basse-taille, Motet, Applaudissements, Orgue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONCERT SPIRITUEL du 8 Septembre.
CONCERT SPIRITUEL
du 8 Septembre.
影
M. REGNAULT , nouvelle Balle- taille , a débuté
par un petit Motet de la compofition de M.
ANTHEAUME ; on a paru content de la voix de
ce nouveau Sujet & espérer des talens qu'il peur
acquérir. M. LE DUC aexécuté fur te Violon un
Concerto de M. GAVINIES , dans lequelil a eu des
applaudiffemens du Public & a obtenu les fuf
frages flatteurs des meilleurs Juges de ce Talent ,
qui nous en ont perfonnellement communiqué
le rapport le plus avantageux , & le plus capable
d'encourager l'émulation . M. BURTON , Profef
feur de mulique de LONDRES , a exécuté fur l'Or
gue plufieurs morceaux de fa compoſition . On
applaudit dans ce Virtuofo Étranger avec autant de
plaifir , le goût & la délicateffe de fon exécution
que l'agrément de fa compofition . Ce Concer
a fini par le TE - DEUM de M. D'AUVERGNE don't
nous avons précédement parlé , & qui a reçu les
mêmes fuffrages du Public , que la première fois
qu'il avoit été entendu .
du 8 Septembre.
影
M. REGNAULT , nouvelle Balle- taille , a débuté
par un petit Motet de la compofition de M.
ANTHEAUME ; on a paru content de la voix de
ce nouveau Sujet & espérer des talens qu'il peur
acquérir. M. LE DUC aexécuté fur te Violon un
Concerto de M. GAVINIES , dans lequelil a eu des
applaudiffemens du Public & a obtenu les fuf
frages flatteurs des meilleurs Juges de ce Talent ,
qui nous en ont perfonnellement communiqué
le rapport le plus avantageux , & le plus capable
d'encourager l'émulation . M. BURTON , Profef
feur de mulique de LONDRES , a exécuté fur l'Or
gue plufieurs morceaux de fa compoſition . On
applaudit dans ce Virtuofo Étranger avec autant de
plaifir , le goût & la délicateffe de fon exécution
que l'agrément de fa compofition . Ce Concer
a fini par le TE - DEUM de M. D'AUVERGNE don't
nous avons précédement parlé , & qui a reçu les
mêmes fuffrages du Public , que la première fois
qu'il avoit été entendu .
Fermer
4307
p. 5-15
LETTRE de M. DE LA DIXMERIE à M. DE LA PLACE, à l'occasion de la Fête du ROI, célébrée le jour de S. LOUIS par les Éléves de M. l'Abbé CHOCQUART, rue & Brarière S. Dominique.
Début :
LES exemples dignes d'être imités, Monsieur, ne peuvent être ni trop tôt [...]
Mots clefs :
Manière, Élèves, Spectateurs, Guerriers, Assemblée, Exercice, Théâtre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DE LA DIXMERIE à M. DE LA PLACE, à l'occasion de la Fête du ROI, célébrée le jour de S. LOUIS par les Éléves de M. l'Abbé CHOCQUART, rue & Brarière S. Dominique.
LETTRE de M. DE LA DIXMERIB
à M. DE LA PLACE , à l'occafion
de la Fête du ROI , célébrée le jour
de S. LOUIS par les Élèves de M.
l'Abbé CHOCQUART , rue & Brarière
S. Dominique.
LES
ES exemples dignes d'être imités ,
Monfieur , ne peuvent être ni trop tôt ,
A iij II.Vol.
6 MERCURE DE FRANCE.
ni trop généralement répandus. Vous
daignâtes faire mention dans un de
vos Mercures de l'année dernière d'une
Fête donnée en l'honneur du Roi le
jour de S. Louis par une Société de
jeunes Gentilshommes confiés aux foins
de M. l'Abbé Chocquart . Ces Meffieurs
viennent de renouveller d'une manière
très -éclatante cette louable preuve de
leur zéle. Peu de fêtes ont réuni plus amplement
les fuffrages des Spectateurs, &
ont eu des Spectateurs mieux choifis .
Celle dont il eft ici queftion commença
vers les quatre heures de l'aprèsmidi
par la repréfentation des Originaux
de M. Fagan , Piéce à laquelle M. l'Abbé
Chocquart avoit fait plufieurs additions
très-agréables . Elle fut fuivie du
Mahomet de M. de Voltaire. Il eft inutile
de prévenir que les rôles de femmes
avoient été retranchés de l'une &
de l'autre Piéce. A cela près elles parurent
généralement fatisfaire l'Affemblée.
D'ailleurs elles ne fervoient que de prélude
à la fête ; elles formoient en même
temps une forte d'exercice pour les
Eléves qui en repréfenterent les différens
rôles , & qui s'en acquitterent avec
une intelligence bien rare dans ces fortes
d'occafions. Il n'y eut pas jufqu'au ·
OCTOBRE 1763. 7
Coſtume qui n'y fût obfervé avec autant
de précifion que de magnificence.
Le Théâtre placé au fond d'une cour
très-étendue & bien couverte , étoit lui .
même très- vafte & noblement décoré. A
peine la feconde Piéce venoit de finir ,que
toute cetre jeune Nobleffe parut en armes
fur la Scène . Chaque Eléve étoit
en habit uniforme très -élégant, & ceint
d'une écharpe blanche . Un d'entre ces
Meffieurs s'étant avancé au bord du
Théâtre , prononça , au nom de tous ,
un difcours en vers françois à la louange
de Sa Majesté. Il me parut être généralement
applaudi . C'est tout ce que
j'en dirai , & c'en eft peut- être déja
trop : car enfin , fi comme le dit la Fontaine
, il n'eft pas permis de louer fes
amis , il doit l'être encore moins de fe
louer foi-même. Je joins ce difcours à
cette lettre , & j'efpére , Monfieur
qu'en faveur du fujet de l'un & du motifde
l'autre , vous leur donnerez entrée
dans votre prochain Mercure. Je pourfuis.
Une falve d'environ cent boëtes, entrêmêlées
de petards , fuccéda au difcours,
qui fut lui- même fuivi de l'Exercice
Militaire fait par vingt- quatre de
fans autre commande- ces Meffieurs
A iv
8 MERCURE DE FRANČE.
ment que le coup de tambour
. On admira
univerfellement
la grace & la précifion
qu'ils mirent
dans tous leurs mouvemens
. Vers la fin de cet Exercice
une
Symphonie
guerrière
fe fit entendre
. Elle
annonçoit
l'ouverture
d'un Ballet Militaire
qui fut exécuté
par une partie des
premiers
Sujets de l'Opéra
. Voici quel
étoit le fond de ce divertiffement
.
,
Mars paroît tout-à-coup fur la Scène
accompagné d'une troupe de Guerriers
anciens & modernes , parmi lesquels
on diftingue Hercule & Théfée du
Guefclin & Bayard. Le Dieu de la
Guerre vient prendre part à la fête que
de jeunes Eléves , dévoués á fuivre fes
étendarts , célébrent en l'honneur d'un
Roi qui leur eft cher , & que lui-même
a rendu victorieux dans tous les combats
où ce Monarque a préfidé en Perfonne.
A l'arrivée de Mars & de fa fuite
, la jeune troupe s'ouvrit fur deux lignes,
& continua encore quelques mouvemens
d'exercice très - heureufement
combinés . Ils furent fuivis d'une marche
de Guerriers fuivie elle - même
d'un pas de Cinq danfé par Mars &
les quatre héros déja nommés . Après
quoi un des Suivans de Mars chanta
une Ariette en rondeau & relative à
>
OCTOBRE. 1763 . 9
l'objet de la Fête. En voici le troifiéme
couplet.
Louis du feu de fes regards
Doit enflammer un jour votre audace guerrière.
Cent tonnèrres grondans fur d'orgueilleux rem -1
parts
Voudroient fufpendre en vain fa brillante carrière
,
Lorfque Louis paroît , il commande aux haſards.
le
La Mufique de cette Ariette eft dans
genre le plus mâle , & toutefois d'un
chant très-agréable. Hercule & Thésée
danferent enfuite un pas de Lutteurs
qui fervoit en même temps à donner
aux jeunes Eléves une idée de l'ancienne
manière de combattre ; ce Pas fit un
plaifir infini tant par l'exécution que
par la variété des attitudes . Elles étoient
ménagées de manière que l'on remarquoit
dans Hercule plus de force & dans
Théfée plus de foupleffe. L'inftant où
le premier terraffa le fecond offroit
un tableau digne d'être faifi par le
crayon du plus grand Peintre. Mars ,
après avoir féparé les Combattans
danfa lui -même une loure du genre .
le plus noble. Il arracha enfuite de deux
faifceaux d'armes que portoient deux
>
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Guerriers , quatre drapeaux qu'il diſtri→
bua à Hercule , Théfée , du Guefelin &
Bayard , pour en faire don aux quatre
anciens des Eléves . Ceux- ci après avoir
falué Mars , exécuterent un Pas combiné
de manière que les Spectateurs purent
lire ce qui étoit écrit fur les dra-,
peaux . Il y avoit en tout quatre mots
qui feuls préfentent l'idée d'un parfait
Militaire : force , prudence , courage ,
activité. De là ces quatre Eléves allerent
en chercher douze beaucoup plus.
jeunes & les mirent fous les drapeaux
de Mars ; ce qu'ils effectuerent dans un
pas très-figuré & du deffein le plus ingénieux
. Ce Morceau fut fuivi d'une
entrée martiale que danfa du Guefclin.
Une grande Chaconne dont la Mufique
& la Danfe étoient abfolument neuves,
termina le Ballet , & renfermoit ellemême
différentes parties ; d'abord un
Pas de Quatre exécuté par Hercule
Théfée , du Guefclin & Bayard. Ce
Pas fut d'une beauté qui enleva tous les
fuffrages ; mais ce qui acheva d'étonner
les Spectateurs , fut de voir dans un moment
grave de la Chaconne , Mars &
les quatre Héros exécuter un début qui
ne s'eft encore vu nulle part , & que
chacun a dû regretter de ne voir qu'une
OCTOBRE. 1763. II
fois. Mars enfuite danfa feul , après
quoi , fur un bruit de guerre qui terminoit
la Chaconne , on vit les fix-
Guerriers , les quatre Héros & tous les
Eléves fe réunir à Mars & mettre fin
à ce divertiffement de la manière la
plus brillante ; mais les applaudiffemens
des Spectateurs duroient encore longtemps
après.
Ce Ballet eft de la compofition de
M. Gardel Père , dont les talens ont
brillé dans prèfque toutes les Cours
de l'Europe . M. Gardel Fils danfa Mars
avec cette dignité, cette précifion , cette
vigueur impérieuſe qu'éxigeoit ce grand
caractère , & qui fembla épuifer les
applaudiffemens de l'affemblée . Ce jeune
Danfeur , qui atteint le fublime de fon
art dans un âge où de très -grands Sujets
ne donnoient encore que des efpérances
, joint à des talens fi diftingués
ceux du vrai Muficien. La Mufique
de la Chaconne eft de lui ; &
mérite les plus grandes éloges. C'eſt lui
également qui a compofé toute la danfe
de cette Chaconne , ainfi que le
Pas de Quatre & celui des Lutteurs . Ce
dernier Pas fut éxécuté par MM . Ro
gier & Groffet dont les talens font gé
néralement connus , M, Campioni dan-
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
fa avec beaucoup d'applaudiffemens
une entrée de Guerrier. Il repréfentoit
du Guefclin. M. Trupti qui repréfentoit
Bayard feconda parfaitement fes
Confrères dans tous les morceaux où
il parut avec eux . Les fix autres Guerriers
de la fuite de Mars , remplirent
auffi très-bien leur partie. Ils étoient repréſentés
par MM . Lani le jeune , Lieffe,
Armerie, Doffion, Defnoyers, & Linard.
Pardonnez , Monfieur , tout ce détail
. Il est bien naturel de rendre juftice
à des hommes de talent qui ont
contribué avec autant de zéle que de
fuccès à embellir cette Fête . J'avoue
qu'elle avoit pour objet un Monarque.
auquel la plupart d'entre eux font attachés
à double titre ; mais c'est une
raifon de plus pour que leur empreffement
ne foit point ignoré. Au furplus
l'Orchestre répondoit parfaitement
au mérite des Danfeurs. C'étoit l'Orcheftre
de l'Opéra même. L'Ariette
fut chantée par M. Vaudémont , ordidinaire
de cette Académie . La Mufique
de cette Ariette eft de M. Prudent
Profeffeur de compofition.
Je ne dois pas oublier , Monfieur
un article qui fir beaucoup de plaifir à
ceux des Spectateurs qui en furent les
témoins. Le Théâtre mafquoit la vue
OCTOBRE. 1763. 13
du Jardin qui eft très - vafte & termi
né par un Boulaingrin des plus agréables
& de même étendue . On avoit
cependant ménagé une entrée latérale
dans ce Jardin . Un grand nombre d'af
fiftans y pénétrerent après le Spectacle
& y en trouverent un d'une autre efpéce.
C'étoit une illumination des plus
brillantes qui accompagnoit tout le deffein
du parterre & décoroit de Girandoles
& de Guirlandes de feu toute
la façade du bois. Ce bois lui -même
étoit artiſtement illuminé d'un bout
jufqu'à l'autre ; ce qui formoit un de
ces tableaux dont Rembrant auroit fçû
profiter.
Ce n'eft pas tout ; la façade de la
maifon , qui fut autrefois l'Hôtel de Ségur
, offroit outre plufieurs cordons de
de lumières , un Portique de feu confidérable
& très - ingénieufement deffiné.
En un mot rien ne fut épargné
de ce qui pouvoit rendre cette Fête
intéreffante , & autant qu'il etoit poffible
, digne de fon objet. L'affemblée
compofée de plus de mille perfonnes
choifies , dont plus d'un tiers étoient
de la premiere diftin& ion , l'affemblée ,
dis-je , marqua fa fatisfaction de la
manière la plus éclatante , la plus una14
MERCURE DE FRANCE.
nime ; une chofe bien digne de remarque
, c'eft l'extrême tranquillité qui
régna parmi les affiftans durant le
long cours de ces différens Spectacles,
Rien n'en troubla l'ordre , ni n'interrompit
l'attention des Auditeurs . Il
fembla en un mot que chacun voulût
contribuer pour fa part au plaifir de
cette Journée & participer au zéle qui
animoit les Auteurs même de la Fête.
› Il faut l'avouer Monfieur , il eft
bien furprenant que chez une Nation
qui adore fes Rois , l'ufage de célébrer
la Fête du Monarque puiffe être envifagé
comme une nouveauté parmi un
Corps de Citoyens , fur-tout parmi des
Éléves. C'en eft une en effet qu'on peut
attribuer à M. l'Abbé Chocquart ; mais il
eft beau d'innover ainfi. Il n'eft pas
moins beau à l'Inftituteur qui préfide à
leur éducation , de nourrir en eux l'efprit
qui fe manifefte par des preuves
de cette nature . Ces preuves en améneront
avec l'âge de plus effentielles à
la Patrie . Ce font de jeunes arbres qui
ne donnent encore que des fleurs : les
fruits auront leur tour . Je parle de toutes
ces chofes en fpectateur défintéreſſé ;
je n'y fuis abfolument pour rien , excepté
pour avoir une feconde fois fervi
OCTOBRE. 1763. IS
d'interpréte au zéle de ces Meffieurs,
Je voudrois avoir fait des vers auffi excellens
que la matière m'étoit précieufe ;
tels qu'ils font , je les avoue. Il ne m'en
coutera jamais rien pour garder l'Ano :
nyme en fait de contes , de dialogues ,
ou de telles autres bagatelles. C'eft tout
autre chofe , lorfqu'il s'agira d'un Roi
que j'ai éffaié de louer dès mon enfance.
J'avoue que c'eft au nom d'autrui que
j'ai répandu ce nouvel encens ; mais il
me fera toujours flateur de tenir un bout
de l'encenfoir.
J'ai l'honneur d'être , & c.
à M. DE LA PLACE , à l'occafion
de la Fête du ROI , célébrée le jour
de S. LOUIS par les Élèves de M.
l'Abbé CHOCQUART , rue & Brarière
S. Dominique.
LES
ES exemples dignes d'être imités ,
Monfieur , ne peuvent être ni trop tôt ,
A iij II.Vol.
6 MERCURE DE FRANCE.
ni trop généralement répandus. Vous
daignâtes faire mention dans un de
vos Mercures de l'année dernière d'une
Fête donnée en l'honneur du Roi le
jour de S. Louis par une Société de
jeunes Gentilshommes confiés aux foins
de M. l'Abbé Chocquart . Ces Meffieurs
viennent de renouveller d'une manière
très -éclatante cette louable preuve de
leur zéle. Peu de fêtes ont réuni plus amplement
les fuffrages des Spectateurs, &
ont eu des Spectateurs mieux choifis .
Celle dont il eft ici queftion commença
vers les quatre heures de l'aprèsmidi
par la repréfentation des Originaux
de M. Fagan , Piéce à laquelle M. l'Abbé
Chocquart avoit fait plufieurs additions
très-agréables . Elle fut fuivie du
Mahomet de M. de Voltaire. Il eft inutile
de prévenir que les rôles de femmes
avoient été retranchés de l'une &
de l'autre Piéce. A cela près elles parurent
généralement fatisfaire l'Affemblée.
D'ailleurs elles ne fervoient que de prélude
à la fête ; elles formoient en même
temps une forte d'exercice pour les
Eléves qui en repréfenterent les différens
rôles , & qui s'en acquitterent avec
une intelligence bien rare dans ces fortes
d'occafions. Il n'y eut pas jufqu'au ·
OCTOBRE 1763. 7
Coſtume qui n'y fût obfervé avec autant
de précifion que de magnificence.
Le Théâtre placé au fond d'une cour
très-étendue & bien couverte , étoit lui .
même très- vafte & noblement décoré. A
peine la feconde Piéce venoit de finir ,que
toute cetre jeune Nobleffe parut en armes
fur la Scène . Chaque Eléve étoit
en habit uniforme très -élégant, & ceint
d'une écharpe blanche . Un d'entre ces
Meffieurs s'étant avancé au bord du
Théâtre , prononça , au nom de tous ,
un difcours en vers françois à la louange
de Sa Majesté. Il me parut être généralement
applaudi . C'est tout ce que
j'en dirai , & c'en eft peut- être déja
trop : car enfin , fi comme le dit la Fontaine
, il n'eft pas permis de louer fes
amis , il doit l'être encore moins de fe
louer foi-même. Je joins ce difcours à
cette lettre , & j'efpére , Monfieur
qu'en faveur du fujet de l'un & du motifde
l'autre , vous leur donnerez entrée
dans votre prochain Mercure. Je pourfuis.
Une falve d'environ cent boëtes, entrêmêlées
de petards , fuccéda au difcours,
qui fut lui- même fuivi de l'Exercice
Militaire fait par vingt- quatre de
fans autre commande- ces Meffieurs
A iv
8 MERCURE DE FRANČE.
ment que le coup de tambour
. On admira
univerfellement
la grace & la précifion
qu'ils mirent
dans tous leurs mouvemens
. Vers la fin de cet Exercice
une
Symphonie
guerrière
fe fit entendre
. Elle
annonçoit
l'ouverture
d'un Ballet Militaire
qui fut exécuté
par une partie des
premiers
Sujets de l'Opéra
. Voici quel
étoit le fond de ce divertiffement
.
,
Mars paroît tout-à-coup fur la Scène
accompagné d'une troupe de Guerriers
anciens & modernes , parmi lesquels
on diftingue Hercule & Théfée du
Guefclin & Bayard. Le Dieu de la
Guerre vient prendre part à la fête que
de jeunes Eléves , dévoués á fuivre fes
étendarts , célébrent en l'honneur d'un
Roi qui leur eft cher , & que lui-même
a rendu victorieux dans tous les combats
où ce Monarque a préfidé en Perfonne.
A l'arrivée de Mars & de fa fuite
, la jeune troupe s'ouvrit fur deux lignes,
& continua encore quelques mouvemens
d'exercice très - heureufement
combinés . Ils furent fuivis d'une marche
de Guerriers fuivie elle - même
d'un pas de Cinq danfé par Mars &
les quatre héros déja nommés . Après
quoi un des Suivans de Mars chanta
une Ariette en rondeau & relative à
>
OCTOBRE. 1763 . 9
l'objet de la Fête. En voici le troifiéme
couplet.
Louis du feu de fes regards
Doit enflammer un jour votre audace guerrière.
Cent tonnèrres grondans fur d'orgueilleux rem -1
parts
Voudroient fufpendre en vain fa brillante carrière
,
Lorfque Louis paroît , il commande aux haſards.
le
La Mufique de cette Ariette eft dans
genre le plus mâle , & toutefois d'un
chant très-agréable. Hercule & Thésée
danferent enfuite un pas de Lutteurs
qui fervoit en même temps à donner
aux jeunes Eléves une idée de l'ancienne
manière de combattre ; ce Pas fit un
plaifir infini tant par l'exécution que
par la variété des attitudes . Elles étoient
ménagées de manière que l'on remarquoit
dans Hercule plus de force & dans
Théfée plus de foupleffe. L'inftant où
le premier terraffa le fecond offroit
un tableau digne d'être faifi par le
crayon du plus grand Peintre. Mars ,
après avoir féparé les Combattans
danfa lui -même une loure du genre .
le plus noble. Il arracha enfuite de deux
faifceaux d'armes que portoient deux
>
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Guerriers , quatre drapeaux qu'il diſtri→
bua à Hercule , Théfée , du Guefelin &
Bayard , pour en faire don aux quatre
anciens des Eléves . Ceux- ci après avoir
falué Mars , exécuterent un Pas combiné
de manière que les Spectateurs purent
lire ce qui étoit écrit fur les dra-,
peaux . Il y avoit en tout quatre mots
qui feuls préfentent l'idée d'un parfait
Militaire : force , prudence , courage ,
activité. De là ces quatre Eléves allerent
en chercher douze beaucoup plus.
jeunes & les mirent fous les drapeaux
de Mars ; ce qu'ils effectuerent dans un
pas très-figuré & du deffein le plus ingénieux
. Ce Morceau fut fuivi d'une
entrée martiale que danfa du Guefclin.
Une grande Chaconne dont la Mufique
& la Danfe étoient abfolument neuves,
termina le Ballet , & renfermoit ellemême
différentes parties ; d'abord un
Pas de Quatre exécuté par Hercule
Théfée , du Guefclin & Bayard. Ce
Pas fut d'une beauté qui enleva tous les
fuffrages ; mais ce qui acheva d'étonner
les Spectateurs , fut de voir dans un moment
grave de la Chaconne , Mars &
les quatre Héros exécuter un début qui
ne s'eft encore vu nulle part , & que
chacun a dû regretter de ne voir qu'une
OCTOBRE. 1763. II
fois. Mars enfuite danfa feul , après
quoi , fur un bruit de guerre qui terminoit
la Chaconne , on vit les fix-
Guerriers , les quatre Héros & tous les
Eléves fe réunir à Mars & mettre fin
à ce divertiffement de la manière la
plus brillante ; mais les applaudiffemens
des Spectateurs duroient encore longtemps
après.
Ce Ballet eft de la compofition de
M. Gardel Père , dont les talens ont
brillé dans prèfque toutes les Cours
de l'Europe . M. Gardel Fils danfa Mars
avec cette dignité, cette précifion , cette
vigueur impérieuſe qu'éxigeoit ce grand
caractère , & qui fembla épuifer les
applaudiffemens de l'affemblée . Ce jeune
Danfeur , qui atteint le fublime de fon
art dans un âge où de très -grands Sujets
ne donnoient encore que des efpérances
, joint à des talens fi diftingués
ceux du vrai Muficien. La Mufique
de la Chaconne eft de lui ; &
mérite les plus grandes éloges. C'eſt lui
également qui a compofé toute la danfe
de cette Chaconne , ainfi que le
Pas de Quatre & celui des Lutteurs . Ce
dernier Pas fut éxécuté par MM . Ro
gier & Groffet dont les talens font gé
néralement connus , M, Campioni dan-
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
fa avec beaucoup d'applaudiffemens
une entrée de Guerrier. Il repréfentoit
du Guefclin. M. Trupti qui repréfentoit
Bayard feconda parfaitement fes
Confrères dans tous les morceaux où
il parut avec eux . Les fix autres Guerriers
de la fuite de Mars , remplirent
auffi très-bien leur partie. Ils étoient repréſentés
par MM . Lani le jeune , Lieffe,
Armerie, Doffion, Defnoyers, & Linard.
Pardonnez , Monfieur , tout ce détail
. Il est bien naturel de rendre juftice
à des hommes de talent qui ont
contribué avec autant de zéle que de
fuccès à embellir cette Fête . J'avoue
qu'elle avoit pour objet un Monarque.
auquel la plupart d'entre eux font attachés
à double titre ; mais c'est une
raifon de plus pour que leur empreffement
ne foit point ignoré. Au furplus
l'Orchestre répondoit parfaitement
au mérite des Danfeurs. C'étoit l'Orcheftre
de l'Opéra même. L'Ariette
fut chantée par M. Vaudémont , ordidinaire
de cette Académie . La Mufique
de cette Ariette eft de M. Prudent
Profeffeur de compofition.
Je ne dois pas oublier , Monfieur
un article qui fir beaucoup de plaifir à
ceux des Spectateurs qui en furent les
témoins. Le Théâtre mafquoit la vue
OCTOBRE. 1763. 13
du Jardin qui eft très - vafte & termi
né par un Boulaingrin des plus agréables
& de même étendue . On avoit
cependant ménagé une entrée latérale
dans ce Jardin . Un grand nombre d'af
fiftans y pénétrerent après le Spectacle
& y en trouverent un d'une autre efpéce.
C'étoit une illumination des plus
brillantes qui accompagnoit tout le deffein
du parterre & décoroit de Girandoles
& de Guirlandes de feu toute
la façade du bois. Ce bois lui -même
étoit artiſtement illuminé d'un bout
jufqu'à l'autre ; ce qui formoit un de
ces tableaux dont Rembrant auroit fçû
profiter.
Ce n'eft pas tout ; la façade de la
maifon , qui fut autrefois l'Hôtel de Ségur
, offroit outre plufieurs cordons de
de lumières , un Portique de feu confidérable
& très - ingénieufement deffiné.
En un mot rien ne fut épargné
de ce qui pouvoit rendre cette Fête
intéreffante , & autant qu'il etoit poffible
, digne de fon objet. L'affemblée
compofée de plus de mille perfonnes
choifies , dont plus d'un tiers étoient
de la premiere diftin& ion , l'affemblée ,
dis-je , marqua fa fatisfaction de la
manière la plus éclatante , la plus una14
MERCURE DE FRANCE.
nime ; une chofe bien digne de remarque
, c'eft l'extrême tranquillité qui
régna parmi les affiftans durant le
long cours de ces différens Spectacles,
Rien n'en troubla l'ordre , ni n'interrompit
l'attention des Auditeurs . Il
fembla en un mot que chacun voulût
contribuer pour fa part au plaifir de
cette Journée & participer au zéle qui
animoit les Auteurs même de la Fête.
› Il faut l'avouer Monfieur , il eft
bien furprenant que chez une Nation
qui adore fes Rois , l'ufage de célébrer
la Fête du Monarque puiffe être envifagé
comme une nouveauté parmi un
Corps de Citoyens , fur-tout parmi des
Éléves. C'en eft une en effet qu'on peut
attribuer à M. l'Abbé Chocquart ; mais il
eft beau d'innover ainfi. Il n'eft pas
moins beau à l'Inftituteur qui préfide à
leur éducation , de nourrir en eux l'efprit
qui fe manifefte par des preuves
de cette nature . Ces preuves en améneront
avec l'âge de plus effentielles à
la Patrie . Ce font de jeunes arbres qui
ne donnent encore que des fleurs : les
fruits auront leur tour . Je parle de toutes
ces chofes en fpectateur défintéreſſé ;
je n'y fuis abfolument pour rien , excepté
pour avoir une feconde fois fervi
OCTOBRE. 1763. IS
d'interpréte au zéle de ces Meffieurs,
Je voudrois avoir fait des vers auffi excellens
que la matière m'étoit précieufe ;
tels qu'ils font , je les avoue. Il ne m'en
coutera jamais rien pour garder l'Ano :
nyme en fait de contes , de dialogues ,
ou de telles autres bagatelles. C'eft tout
autre chofe , lorfqu'il s'agira d'un Roi
que j'ai éffaié de louer dès mon enfance.
J'avoue que c'eft au nom d'autrui que
j'ai répandu ce nouvel encens ; mais il
me fera toujours flateur de tenir un bout
de l'encenfoir.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Fermer
4308
p. 15-19
DISCOURS prononcé par un des Éléves de M. l'Abbé CHOCQUART, le jour de la S. LOUIS.
Début :
PAR des jeux, des combats noble & frappante image, [...]
Mots clefs :
Amour, Héros, Rois, Noble, Succès, Gloire, Rivaux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS prononcé par un des Éléves de M. l'Abbé CHOCQUART, le jour de la S. LOUIS.
DISCOURS prononcé par un des Éléves
de M. l'Abbé CHOCQU ART , le
jour de la S. LOUIS .
PAR des jeux , des combats noble & frappante
image ,
La Gréce à fes Héros exprimoit fon hommage .
O vous , dont le grand nom préfide à nos ella is
LOUIS ! ah fi le zéle enfante les fuccès ,
Jamais les bords vantés de Corinthe & d'Elide ,
Ni les champs Néméens où combattit Alcide ,
Ni le Cirque pompeux où brilloient les Céfars ,
16 MERCURE DE FRANCE.
T
De plus hardis tableaux n'ont frappé les regards .
Mais , ô frivole eſpoir ! une enfance débile
Rend , malgré tous nos voeux, tant de zéle inutile.
Trop heureux d'allier , à force de fecours,
L'aurore des talens à celle de nos jours.
Sous l'aufpice éclairé d'un Miniftre* , d'un Sage,
De ces premiers rayons nous cultivons l'ulage.
Son nom qui fous dix Rois foutint avec ſplendeur
Le poids fi dangereux de l'extrême faveur ,
Son nom de ce Lycée eft l'appui tutélaire :
Pour nos fuccès futurs préfage falataire !
Tel on voit à l'afpect d'un Aftre bienfaisant
S'accroître , s'embellir un arbriffeau naiffant.
Déja le noble eſpoir qui germe dans notre âme ,
S'allume , & de la gloire y fait briller la flâme :
Déja dans la carrière heureufement rivaux ,
De Minerve & de Mars nous fuivons les drapeaux :
Déja tout fait goûter à notre âme attendrie ,
Dans l'amour de nos Rois l'amour de la Patrie.
Ah ! recueillez longtemps ce tribut précieux ,
Le plus digne de vous , le plus cher à vos yeux;
Ce tribut de tendreffe & fi cher & fi rare !
OmonRoi trop fouvent un Peuple en eft avare :
Souvent par d'autres foins fes voeux font balances;
Mais Titus en jouit & vous en jouiffez.
Vous fçutes réunir à la Grandeur ſuprême
Ce titre préférable à cette fplendeur même ;
* Mgr le Comte de Saint-Florentin.
1
+
1
OCTOBRE . 1763 .
17
Nom dicté par l'amour , nom chéri , nom facré
Dont feul parmi cent Rois Louis fut décoré .
De titres faftueux fouvent l'erreur commune
Honora des fuccès qu'enfanta la Fortune ;
Mais un Roi qui combat pour affetmir fes droits,
Pour défendre fon Peuple , ou protéger des Rois,
Qui toujours ennemi d'une injuſte puiſſance ,
Au glaive deſtructeur fçait unir la balance ,
Qui fçait chérir la paix & braver les hazards ;
Un Roi qui foudreyant les plus fermes remparts;
Contre fon bras puiffant impuiffantes barrières ,
Vit tomber à ſes pieds vingt Nations altières ;
Qui fçut combattre & vaincre , & pour dire encor
plus ,
Un Roi qui fit chérir la victoire aux vaincus :
Tel eft du vrai Héros le noble caractère ;
Tel aux belgiques champs un vainqueur débon
naire ,
Louis au fier Anglois de les remords preſſé ,
Fit adorer la main qui l'avoit terraſſé .
Non ,fans cette vertu , la valeur la plus rare
N'eft qu'un inftinet farouche , un délire barbare ;
Cette féroce ardeur forma vingt Conquérans ,
Tout Peuple eut fes Heros , mais non pas fes
Trajans.
Rome eut cet avantage. O France ! ôma Patrie !
Au bonheur des Romains ne portes point envie ;
Quel fiécle vit briller plus qu'en nos heureux jours
De progrès oppofés le fublime concours ?
18 MERCURE DE FRANCE.
Si du Temple des Arts j'ofe entr'ouvrir l'enceinte,
Des bienfaits de L UIs par toutje vois l'empreinte.
Appelle & Phidias & leurs dignes rivaux
Par lui font excités dans leurs nobles travaux.
Sophocle eft à fes pieds , & fa main le décore
Du précieux laurier qu'elle ennoblit encore.
Les fublimes talens renaiffent à la voix :
Plus loin formant leur bras à d'illuſtres exploits à
D'éléves de Bellone une troupe naiffante *
Régle de fa valeur l'audace impatiente.
Lovis par fes bienfaits fe plaît à prévenir
L'éclat qu'à leur travaux réſerve l'avenir .
Ainfi lorfque de Mars il éteint le tonnerre ,
Lorsqu'il ferme à nos yeux le Temple de la guerre,
Louis ranime encore fa belliqueufe ardeur,
Appui de cet état fource de fa fplendeur.
Par là Rome , autrefois en héros fi féconde;
Affervit à fon joug & Carthage & le Monde.
Cette ardeur s'éteignit , & bientôt l'Univers
Vengea fur fes Vainqueurs la honte des fes fers
Ce coloffe effrayant , maffe informe & groffière ,
Tombe & de fes débris couvre la terre entière .
Ah ! dans fon coeur alors par la crainte abbattu
Si Rome eût appellé fon antique vertu ,
Ce courage indompté , cet amour de la gloire ,
Partout fon aigle encor fixeroit la victoire.
Eh ! que n'a - t- on pas vû dans ces jours orageux,
Où du Carthaginois le bras victorieux
* L'Ecole Militaire.
OCTOBRE. 1763 I
De flots du fang Romain inonda l'Italie ?
Scipion , qu'enflammoit l'amour de la Patrie ,
Efpére , ofe , combat , change un deſtin fatal ,
Et , pour tout dire enfin , triomphe d'Annibal.
François dignes rivaux , à la gloire fenfibles ,
Songez que ce beau nom doit vous rendre invin
cibles.
Dans leur fublime courfe atteignons nos ayeur ,
Servons nous-même enfin d'exemple à nos neveux;
Et fi la voix de Mars nous appelle aux allarmes ,
Si les chants de la paix font place au bruit des
armes ;
Combattons fous Lours, guidés par ce grand Roir
Retrouvons avec lui , Laufeld & Fontenoi.
de M. l'Abbé CHOCQU ART , le
jour de la S. LOUIS .
PAR des jeux , des combats noble & frappante
image ,
La Gréce à fes Héros exprimoit fon hommage .
O vous , dont le grand nom préfide à nos ella is
LOUIS ! ah fi le zéle enfante les fuccès ,
Jamais les bords vantés de Corinthe & d'Elide ,
Ni les champs Néméens où combattit Alcide ,
Ni le Cirque pompeux où brilloient les Céfars ,
16 MERCURE DE FRANCE.
T
De plus hardis tableaux n'ont frappé les regards .
Mais , ô frivole eſpoir ! une enfance débile
Rend , malgré tous nos voeux, tant de zéle inutile.
Trop heureux d'allier , à force de fecours,
L'aurore des talens à celle de nos jours.
Sous l'aufpice éclairé d'un Miniftre* , d'un Sage,
De ces premiers rayons nous cultivons l'ulage.
Son nom qui fous dix Rois foutint avec ſplendeur
Le poids fi dangereux de l'extrême faveur ,
Son nom de ce Lycée eft l'appui tutélaire :
Pour nos fuccès futurs préfage falataire !
Tel on voit à l'afpect d'un Aftre bienfaisant
S'accroître , s'embellir un arbriffeau naiffant.
Déja le noble eſpoir qui germe dans notre âme ,
S'allume , & de la gloire y fait briller la flâme :
Déja dans la carrière heureufement rivaux ,
De Minerve & de Mars nous fuivons les drapeaux :
Déja tout fait goûter à notre âme attendrie ,
Dans l'amour de nos Rois l'amour de la Patrie.
Ah ! recueillez longtemps ce tribut précieux ,
Le plus digne de vous , le plus cher à vos yeux;
Ce tribut de tendreffe & fi cher & fi rare !
OmonRoi trop fouvent un Peuple en eft avare :
Souvent par d'autres foins fes voeux font balances;
Mais Titus en jouit & vous en jouiffez.
Vous fçutes réunir à la Grandeur ſuprême
Ce titre préférable à cette fplendeur même ;
* Mgr le Comte de Saint-Florentin.
1
+
1
OCTOBRE . 1763 .
17
Nom dicté par l'amour , nom chéri , nom facré
Dont feul parmi cent Rois Louis fut décoré .
De titres faftueux fouvent l'erreur commune
Honora des fuccès qu'enfanta la Fortune ;
Mais un Roi qui combat pour affetmir fes droits,
Pour défendre fon Peuple , ou protéger des Rois,
Qui toujours ennemi d'une injuſte puiſſance ,
Au glaive deſtructeur fçait unir la balance ,
Qui fçait chérir la paix & braver les hazards ;
Un Roi qui foudreyant les plus fermes remparts;
Contre fon bras puiffant impuiffantes barrières ,
Vit tomber à ſes pieds vingt Nations altières ;
Qui fçut combattre & vaincre , & pour dire encor
plus ,
Un Roi qui fit chérir la victoire aux vaincus :
Tel eft du vrai Héros le noble caractère ;
Tel aux belgiques champs un vainqueur débon
naire ,
Louis au fier Anglois de les remords preſſé ,
Fit adorer la main qui l'avoit terraſſé .
Non ,fans cette vertu , la valeur la plus rare
N'eft qu'un inftinet farouche , un délire barbare ;
Cette féroce ardeur forma vingt Conquérans ,
Tout Peuple eut fes Heros , mais non pas fes
Trajans.
Rome eut cet avantage. O France ! ôma Patrie !
Au bonheur des Romains ne portes point envie ;
Quel fiécle vit briller plus qu'en nos heureux jours
De progrès oppofés le fublime concours ?
18 MERCURE DE FRANCE.
Si du Temple des Arts j'ofe entr'ouvrir l'enceinte,
Des bienfaits de L UIs par toutje vois l'empreinte.
Appelle & Phidias & leurs dignes rivaux
Par lui font excités dans leurs nobles travaux.
Sophocle eft à fes pieds , & fa main le décore
Du précieux laurier qu'elle ennoblit encore.
Les fublimes talens renaiffent à la voix :
Plus loin formant leur bras à d'illuſtres exploits à
D'éléves de Bellone une troupe naiffante *
Régle de fa valeur l'audace impatiente.
Lovis par fes bienfaits fe plaît à prévenir
L'éclat qu'à leur travaux réſerve l'avenir .
Ainfi lorfque de Mars il éteint le tonnerre ,
Lorsqu'il ferme à nos yeux le Temple de la guerre,
Louis ranime encore fa belliqueufe ardeur,
Appui de cet état fource de fa fplendeur.
Par là Rome , autrefois en héros fi féconde;
Affervit à fon joug & Carthage & le Monde.
Cette ardeur s'éteignit , & bientôt l'Univers
Vengea fur fes Vainqueurs la honte des fes fers
Ce coloffe effrayant , maffe informe & groffière ,
Tombe & de fes débris couvre la terre entière .
Ah ! dans fon coeur alors par la crainte abbattu
Si Rome eût appellé fon antique vertu ,
Ce courage indompté , cet amour de la gloire ,
Partout fon aigle encor fixeroit la victoire.
Eh ! que n'a - t- on pas vû dans ces jours orageux,
Où du Carthaginois le bras victorieux
* L'Ecole Militaire.
OCTOBRE. 1763 I
De flots du fang Romain inonda l'Italie ?
Scipion , qu'enflammoit l'amour de la Patrie ,
Efpére , ofe , combat , change un deſtin fatal ,
Et , pour tout dire enfin , triomphe d'Annibal.
François dignes rivaux , à la gloire fenfibles ,
Songez que ce beau nom doit vous rendre invin
cibles.
Dans leur fublime courfe atteignons nos ayeur ,
Servons nous-même enfin d'exemple à nos neveux;
Et fi la voix de Mars nous appelle aux allarmes ,
Si les chants de la paix font place au bruit des
armes ;
Combattons fous Lours, guidés par ce grand Roir
Retrouvons avec lui , Laufeld & Fontenoi.
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4309
p. 19
A M. FALCONET sur son Groupe de PIGMALION exposé cette année au Louvre.
Début :
EMULE de Pigmalion, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. FALCONET sur son Groupe de PIGMALION exposé cette année au Louvre.
A M. FALCONET fur fon Groupe de
PIGMALION expofé cette année au
Louvre.
•
EMULE MULB de Pigmalion ,
Falconet , rien ne te réfifte
Sur nous vois de ton art la tendre impreſſion ;
Entens les noms flatteurs prodigués à l'Artiſte !
Sous tes doigts , fans Vénus , le marbre eſt animé »
Il refpire , il fe meut , il paroît enflammé.
D'un talent plus qu'humain puiſſance peu commune
!
*
En fixant ta Statue , on s'écrie : en eft - ce une?
Par M, GUICHARD.
PIGMALION expofé cette année au
Louvre.
•
EMULE MULB de Pigmalion ,
Falconet , rien ne te réfifte
Sur nous vois de ton art la tendre impreſſion ;
Entens les noms flatteurs prodigués à l'Artiſte !
Sous tes doigts , fans Vénus , le marbre eſt animé »
Il refpire , il fe meut , il paroît enflammé.
D'un talent plus qu'humain puiſſance peu commune
!
*
En fixant ta Statue , on s'écrie : en eft - ce une?
Par M, GUICHARD.
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4310
p. 20
DÉFINITION du Volant, à LISE.
Début :
C'EST lorsque l'air le transporte, [...]
Mots clefs :
Volant, Message, Plaisirs, Désirs, Gage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DÉFINITION du Volant, à LISE.
DÉFINITION du Volant , à LISE.
C'EST lorfque l'air le tranſporte ,
Le Meffager des Plaifirs ,
Qui de l'un à l'autre porte
Et rapporte les defirs.
De mon coeur il eſt l'hommage ,
Life , lorfqu'il vole à toi ;
Que du tien il ſoit le gage ,
Lorsqu'il revole vers moi .
Par M. GIRARD DE RAIGNE.
C'EST lorfque l'air le tranſporte ,
Le Meffager des Plaifirs ,
Qui de l'un à l'autre porte
Et rapporte les defirs.
De mon coeur il eſt l'hommage ,
Life , lorfqu'il vole à toi ;
Que du tien il ſoit le gage ,
Lorsqu'il revole vers moi .
Par M. GIRARD DE RAIGNE.
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4311
p. 20-25
LETTRE traduite de l'Anglois, à M****, Auteur d'un Ouvrage Périodique intitulé The Idler.* Que de gens me ressemblent ! D**** .
Début :
J'ÉTOIS le second fils d'un Gentilhomme campagnard, dont la fortune suffisoit [...]
Mots clefs :
Lettre, Ouvrage périodique, Héritier, Lieutenance, Soldat, Guerre, Célérité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE traduite de l'Anglois, à M****, Auteur d'un Ouvrage Périodique intitulé The Idler.* Que de gens me ressemblent ! D**** .
LETTRE traduite de l'Anglois , à
M **** , Auteur d'un Ouvrage Pé
riodique intitulé The Idler . *
Que de gens me reffemblent !
D **** .
J'ÉTOIS le fecond fils d'un Gentilhomme
campagnard , dont la fortune fuffifoit
à peine pour foutenir avec dignité la
qualité , qu'il partageoit avec fon héritier,
de grand tueur de liévres. Il crut par
* Londres , 1761. Chez J. Newbery , 2 vol , in -8.
OCTOBRE. 1763 .
21
conféquent devoir employer toutes fes
protections pour me procurer une Lieu
tenance dans nos troupes. Je paſſai
quelques années dans la moins amufante
& peut-être la moins confidérée de tou
tes les profeffions humaines , celle d'un
Soldat en temps de paix. Je rodai avec
le Régiment de garnifon en garnifon ,
fans avoir rien à faire , fans goût pour
rien apprendre , fans argent pour me
divertir. J'étois par-tout , en arrivant ,
étranger fans curiofité ; & enpartant ,
la connoiffance de bien des gens , fans
être leur ami. N'ayant rien à efpérer
dans toutes ces réfidences fortuites
j'abandonnois ma conduite au hazard
& metrouvai partout le même , c'eſtà-
dire fort ennuyé,
On est toujours étonné d'entendre
mes pareils faire fi fréquemment des
voeux pour la guerre. Ces voeux ne font
pas toujours fincéres. La plupart , cantens
de leur oifiveté & de leur uniforme,
affectent une ardeur qu'au fond ils ne
reffentent guère, Ceux qui la defirent
en effet , n'en font ni plus méchans ni
plus patriotes : ce n'eft ni l'amour de la
gloire , ni la fcif du fang qui les infpire ;
c'eft le defir d'être affianchis de l'oifiveté
qui leur pefe & d'être rétablis dans la
dignité d'un être actif.
22 MERCURE DE FRANCE .
!
1
Je n'imaginai jamais avoir plus de
Courage qu'un autre , j'ai pourtant fou→
vent defiré la guerre ; mais je n'en
voyois alors nulle apparence ; & la mort
imprévue d'un oncle dont la fucceffion
me mettoit fort à l'aife , me fit toutà
- coup quitter le Régiment , avec la ferme
refolution de n'avoir plus de maîtres
que moi- même.
Cet état d'indépendance me plut
beaucoup d'abord ; je crus avoir trouvé
ce que tous les hommes defirent :
mon temps étoit à moi , mon habitation
dépendante de ma volonté . Je m'amufai
pendant deux ans à changer de
demeures & à comparer les incommodités
de celles que je quittois avec
les agrémens de celle que je préférois .
Mais fatigué enfin de ces recherches ,
je me déterminai à en acheter une ,
& j'y fixai mon domicile .
Je crus alors que j'allois être heureux;
je le fus en effet pendant quelques mois ,
avec cette efpérance. Mais je fentis affoiblir
ces idées , & l'ennui ne tarda
pas à les remplacer. Après avoir longtemps
cherché la caufe de ce nouvel
engourdiffement , je découvris enfin
qu'il ne me manquoit rien que d'avoir
quelque chofe à faire.
OCTOBRE. 1763. 23
Le temps avec toute fa célérité fe
meut trop lentement pour celui qui n'a
d'autre occupation que celle d'obferver
fa courfe. Les jours pour moi font des
années. Je fors du lit quand je ne puis
dormir plus longtemps ; je paffe dans
mon jardin ; j'y revois ce que j'y avois
u la veille ; je rentre chez moi ; je
me plonge dans un fauteuil ; mon projet
eft de penfer , & j'y tache de bonne
foi ; mais le Sujet me manque : je fors
pour quêter des nouvelles ; je cherche à
exciter ma curiofité fur des événemens
qui au fond me font indifférens , & qui
n'ont à mes yeux d'autre mérite que
celui de me diftraire de moi-même pendant
quelques minutes.
Lorfqu'une nouvelle me femble un
peu piquante , je trouve un moment de
plaifir en courant la répandre . Je paffe
d'un cercle à l'autre, flatté de ma propre
importance , glorieux de penfer que je
fais & fuis quelque chofe , quoique
fouvent bien convaincu que l'heure
fuivante , fi j'avois pu l'attendre , m'eût
épargné toutes ces courfes.
Je m'étois impofé un certain nombre
de vifites , dont je m'acquittois trèsregulièrement
; mais je fuis parvenu à
24 MERCURE DE FRANCE .
fatiguer prèfque tous mes amis. Une
fois affis , j'oublie de me lever ; je
vois la compagnie excédée de ma préfence
; la Maîtreffe du logis parler bas
à fes gens ; j'entends remettre des af
faires au lendemain , & chacun regar
der fa montre: rien ne peut me réfoudre à
regagner ma folitude , ou à rifquer de
me livrer de nouveau moi - même à ma
propre compagnie .
Egalement à charge à moi - même &
aux autres, je forme différens fyftêmes
d'occupation qui puiffent rendre ma vie
utile ou agréable , & éxempte de l'ignominie
de vivre paffivement. Je projette
depuis long - temps d'entrer dans cette
nouvelle carrière ; mais je n'ai pû juſqu'ici
prendre fur moi de m'y réfoudre
le moment préfent ne s'y trouve jamais
propre ; les obftacles femblent de
jour en jour renaître & fe multiplier .
Que vous dirai-je , Monfieur ! Vingt
années fe font écoulées depuis que ma
réfolution eft priſe de me corriger , &
chaque jour de ces vingt années s'eft
paffé en remettant la chofe au lendemain.
L'âge pourtant me gagne ; & le
retour fur moi- même me jetteroit dans
le défefpoir , fi je n'étois prèfque pas
enfin
OCTOBRE . 1763.
25
fin déterminé à commencer dès demain
le cours de ma réformation .
Par M. D. L. P.-
M **** , Auteur d'un Ouvrage Pé
riodique intitulé The Idler . *
Que de gens me reffemblent !
D **** .
J'ÉTOIS le fecond fils d'un Gentilhomme
campagnard , dont la fortune fuffifoit
à peine pour foutenir avec dignité la
qualité , qu'il partageoit avec fon héritier,
de grand tueur de liévres. Il crut par
* Londres , 1761. Chez J. Newbery , 2 vol , in -8.
OCTOBRE. 1763 .
21
conféquent devoir employer toutes fes
protections pour me procurer une Lieu
tenance dans nos troupes. Je paſſai
quelques années dans la moins amufante
& peut-être la moins confidérée de tou
tes les profeffions humaines , celle d'un
Soldat en temps de paix. Je rodai avec
le Régiment de garnifon en garnifon ,
fans avoir rien à faire , fans goût pour
rien apprendre , fans argent pour me
divertir. J'étois par-tout , en arrivant ,
étranger fans curiofité ; & enpartant ,
la connoiffance de bien des gens , fans
être leur ami. N'ayant rien à efpérer
dans toutes ces réfidences fortuites
j'abandonnois ma conduite au hazard
& metrouvai partout le même , c'eſtà-
dire fort ennuyé,
On est toujours étonné d'entendre
mes pareils faire fi fréquemment des
voeux pour la guerre. Ces voeux ne font
pas toujours fincéres. La plupart , cantens
de leur oifiveté & de leur uniforme,
affectent une ardeur qu'au fond ils ne
reffentent guère, Ceux qui la defirent
en effet , n'en font ni plus méchans ni
plus patriotes : ce n'eft ni l'amour de la
gloire , ni la fcif du fang qui les infpire ;
c'eft le defir d'être affianchis de l'oifiveté
qui leur pefe & d'être rétablis dans la
dignité d'un être actif.
22 MERCURE DE FRANCE .
!
1
Je n'imaginai jamais avoir plus de
Courage qu'un autre , j'ai pourtant fou→
vent defiré la guerre ; mais je n'en
voyois alors nulle apparence ; & la mort
imprévue d'un oncle dont la fucceffion
me mettoit fort à l'aife , me fit toutà
- coup quitter le Régiment , avec la ferme
refolution de n'avoir plus de maîtres
que moi- même.
Cet état d'indépendance me plut
beaucoup d'abord ; je crus avoir trouvé
ce que tous les hommes defirent :
mon temps étoit à moi , mon habitation
dépendante de ma volonté . Je m'amufai
pendant deux ans à changer de
demeures & à comparer les incommodités
de celles que je quittois avec
les agrémens de celle que je préférois .
Mais fatigué enfin de ces recherches ,
je me déterminai à en acheter une ,
& j'y fixai mon domicile .
Je crus alors que j'allois être heureux;
je le fus en effet pendant quelques mois ,
avec cette efpérance. Mais je fentis affoiblir
ces idées , & l'ennui ne tarda
pas à les remplacer. Après avoir longtemps
cherché la caufe de ce nouvel
engourdiffement , je découvris enfin
qu'il ne me manquoit rien que d'avoir
quelque chofe à faire.
OCTOBRE. 1763. 23
Le temps avec toute fa célérité fe
meut trop lentement pour celui qui n'a
d'autre occupation que celle d'obferver
fa courfe. Les jours pour moi font des
années. Je fors du lit quand je ne puis
dormir plus longtemps ; je paffe dans
mon jardin ; j'y revois ce que j'y avois
u la veille ; je rentre chez moi ; je
me plonge dans un fauteuil ; mon projet
eft de penfer , & j'y tache de bonne
foi ; mais le Sujet me manque : je fors
pour quêter des nouvelles ; je cherche à
exciter ma curiofité fur des événemens
qui au fond me font indifférens , & qui
n'ont à mes yeux d'autre mérite que
celui de me diftraire de moi-même pendant
quelques minutes.
Lorfqu'une nouvelle me femble un
peu piquante , je trouve un moment de
plaifir en courant la répandre . Je paffe
d'un cercle à l'autre, flatté de ma propre
importance , glorieux de penfer que je
fais & fuis quelque chofe , quoique
fouvent bien convaincu que l'heure
fuivante , fi j'avois pu l'attendre , m'eût
épargné toutes ces courfes.
Je m'étois impofé un certain nombre
de vifites , dont je m'acquittois trèsregulièrement
; mais je fuis parvenu à
24 MERCURE DE FRANCE .
fatiguer prèfque tous mes amis. Une
fois affis , j'oublie de me lever ; je
vois la compagnie excédée de ma préfence
; la Maîtreffe du logis parler bas
à fes gens ; j'entends remettre des af
faires au lendemain , & chacun regar
der fa montre: rien ne peut me réfoudre à
regagner ma folitude , ou à rifquer de
me livrer de nouveau moi - même à ma
propre compagnie .
Egalement à charge à moi - même &
aux autres, je forme différens fyftêmes
d'occupation qui puiffent rendre ma vie
utile ou agréable , & éxempte de l'ignominie
de vivre paffivement. Je projette
depuis long - temps d'entrer dans cette
nouvelle carrière ; mais je n'ai pû juſqu'ici
prendre fur moi de m'y réfoudre
le moment préfent ne s'y trouve jamais
propre ; les obftacles femblent de
jour en jour renaître & fe multiplier .
Que vous dirai-je , Monfieur ! Vingt
années fe font écoulées depuis que ma
réfolution eft priſe de me corriger , &
chaque jour de ces vingt années s'eft
paffé en remettant la chofe au lendemain.
L'âge pourtant me gagne ; & le
retour fur moi- même me jetteroit dans
le défefpoir , fi je n'étois prèfque pas
enfin
OCTOBRE . 1763.
25
fin déterminé à commencer dès demain
le cours de ma réformation .
Par M. D. L. P.-
Fermer
4312
p. 25
INSCRIPTIONS pour mettre au bas des Portraits de Leurs Altesses Sérénissimes ELECTORALES - PALATINES ; peints sur glace par M. JOUFFROY.
Début :
Pour S. A. S. le Prince ELECTEUR-PALATIN.S'IL fallut des talens jusqu'alors inconnus [...]
Mots clefs :
Talents, Prince, Vertus, Objet, Image, Art, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : INSCRIPTIONS pour mettre au bas des Portraits de Leurs Altesses Sérénissimes ELECTORALES - PALATINES ; peints sur glace par M. JOUFFROY.
INSCRIPTIONS pour mettre au bas
des Portraits de Leurs Alteffes Séréniffimes
ELECTORALES - PALA.
TINES ; peints fur glace par M.
JOUFFROY.
Pour S. A. S. le Prince ELECTEURPALATIN.
S'IL fallut des talens juſqu'alors inconnus
Pour peindre au naturel ce Prince qu'on adore ,
Il en faudroit bien plus encore
Pour peindre aujourd'hui ſes vertus.
POUR S. A. S. Mc'l'ÉLECTRICE.
De cet augufte objet repréfenté fans fard ,
L'image eft fi noble & fi pure ,
Qu'il a fallu furpaffer l'Art ,
Pour pouvoir fuivre la Nature.
Par M, DI GROUBENTAL.
12 Août 1763.
des Portraits de Leurs Alteffes Séréniffimes
ELECTORALES - PALA.
TINES ; peints fur glace par M.
JOUFFROY.
Pour S. A. S. le Prince ELECTEURPALATIN.
S'IL fallut des talens juſqu'alors inconnus
Pour peindre au naturel ce Prince qu'on adore ,
Il en faudroit bien plus encore
Pour peindre aujourd'hui ſes vertus.
POUR S. A. S. Mc'l'ÉLECTRICE.
De cet augufte objet repréfenté fans fard ,
L'image eft fi noble & fi pure ,
Qu'il a fallu furpaffer l'Art ,
Pour pouvoir fuivre la Nature.
Par M, DI GROUBENTAL.
12 Août 1763.
Fermer
4313
p. 26-29
LETTRE de feu M. de R.... à M. le C. D....
Début :
QUAND le sort capricieux [...]
Mots clefs :
Patrie, Inconstance, Tendresse, Société, Bienséance, Citoyen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de feu M. de R.... à M. le C. D....
LETTRE de feu M. de R.... à M. le
C. D....
QUAND le fort capricieux
Signalant fon inconftance ,
De l'état le plus heureux
M'eut réduit dans l'indigence ,
J'affectai l'indifférence
Et la ftoïque fierté
D'un grand coeur , d'un homme fage
Qui voit d'un même viſage
Les biens & l'adverfité.
Mais dépouillons l'artifice
En fecret défefpéré ,
Au fond du coeur déchiré ,
Je gémiffois du caprice
De l'aveugle Déité.
Ton amitié , tá tendreffe ,
Cette conftante bonté
Qui dans mes maux intéreſſe
Rappella ma fermeté.
J'eus honte de ma foibleffe."
Quoi dis- je , l'éclat pompeur ,
Quoi , le bien que je regrette
Vaut-il l'amitié parfaite
D'un ami fi généreux !
Oui , mon cher D ....vous m'avez
OCTOBRE. 1763. 27
confolé ; vous m'avez dédommagé de
tout ; mais qui peut me confoler de
vous avoir perdu ? c'eſt un malheur
qui ne fouffre aucun foulagement. Je ne
crois pas avoir vécu un feul moment
depuis que je vous ai quitté . Pour comble
de malheur je fuis enfermé dans
un trifte Château. Eh , quelle fociété ,
grand Dieu !
Entre deux vieilles furannées ,
Dont les Parques ont par oubli
Laiffé prolonger les années ,
Dans la triſteſſe enſeveli ,
Je confume mes deſtinées.
Sentez-vous bien toute l'horreur de
ma fituation ? Je ne vois plus .... & je
vous ai perdu ; il faudroit du moins quelque
diffipation pour m'arracher aux
idées cruelles qui me fuivent partout ;
mais le devoir & cette maudite bienféance
me retiennent dans le lieu du
monde le plus affreux. Je ne vois que
des rides , des lunettes & le Breviaire
de mon Curé , vieillard aſthmatique &
qui a encore des reftes de grivois. Je
ne fçaurois vous peindre affez vivement
nos après foupers , & le lieu où ils fe
paffent : c'eft une grande falle que l'on
affure être une preuve de nobleffe . On
-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
s'y voit à la lueur d'une lampe qui ne
laiffe difcerner que confufément la Nativité
du Sauveur & le Jugement de Paris,
Piéces de Tapifferie que l'on a affociées .
La bifarrerie de cet affemblage me fait
toujours rire ; & ce rire regardé comme
une marque de mépris , fait vomir mille
injures à mes deux vieilles . J'y réponds
avec humilité & compte m'endormir à
la faveur des ténébres ; mais les queftions
importunes & la récapitulation
de mes fautes inceffamment objectée
me réveillent & m'aigriffent fi fort, que
nous ne nous féparons jamais qu'avec
l'envie de ne nous plus revoir . Voilà
le pays & les gens avec qui j'habite.
On m'affure cependant que je ne dois
point fortir d'ici ni quitter ma famille,
Les noms de patrie & de parenté font
des phantômes qu'on adore ; mais convenez
qu'il y a bien de la folie dans ce
préjugé.
I h quoi , fi j'ai reçu le jour
Aux bords glacés de la Scythie ,
Dois-je dans cet affreux féjour
Paffer tout le temps de ma vie ?
Faudra-t-il malgré la furie
Des Aquilons & des hyvers
Préférer ma trifte patrie
OCTOBRE . 1763 . 29
Aux plus beaux lieux de l'Univers ?
Laiffons cette illuftre manie
Aux grands coeurs de l'Antiquité.´
Encore en a- t - elle vanté
Qui ne l'avoient guère ſuivie ;
Car enfin ce fage héros ,
Que fans ceffe le bon Homère
Nous fait voir à travers les flots
Cherchant fon Ifle folitaire ,
Ne fut jamais ainfi prefféj
De revoir cette Ifle fi chère.
Près de Calipfo , de Circé ,
N'oublia- til pas fa chimère ?
Le nom facré , le beau lien
De Patrie & de Citoyen ,
Alors ne le touchoit plus guère.
Malgré cet amour fi vanté ,
Malgré l'ardeur vive & conftante
Qui lui ren doit toujours fon Ithaque préſente j
Il eut pourtant l'habileté
Après que le Troyen fut foumis à la Gréce ,
De paffer dans les bras de mainte Déité
Les derniers ans de la jeuneffe.
Enfin quand les charmes flétris
Lui ravirent l'espoir de plaire ,
Il retourna dans fon pays.
Qu'auroit-il eu de mieux à faire ?
C. D....
QUAND le fort capricieux
Signalant fon inconftance ,
De l'état le plus heureux
M'eut réduit dans l'indigence ,
J'affectai l'indifférence
Et la ftoïque fierté
D'un grand coeur , d'un homme fage
Qui voit d'un même viſage
Les biens & l'adverfité.
Mais dépouillons l'artifice
En fecret défefpéré ,
Au fond du coeur déchiré ,
Je gémiffois du caprice
De l'aveugle Déité.
Ton amitié , tá tendreffe ,
Cette conftante bonté
Qui dans mes maux intéreſſe
Rappella ma fermeté.
J'eus honte de ma foibleffe."
Quoi dis- je , l'éclat pompeur ,
Quoi , le bien que je regrette
Vaut-il l'amitié parfaite
D'un ami fi généreux !
Oui , mon cher D ....vous m'avez
OCTOBRE. 1763. 27
confolé ; vous m'avez dédommagé de
tout ; mais qui peut me confoler de
vous avoir perdu ? c'eſt un malheur
qui ne fouffre aucun foulagement. Je ne
crois pas avoir vécu un feul moment
depuis que je vous ai quitté . Pour comble
de malheur je fuis enfermé dans
un trifte Château. Eh , quelle fociété ,
grand Dieu !
Entre deux vieilles furannées ,
Dont les Parques ont par oubli
Laiffé prolonger les années ,
Dans la triſteſſe enſeveli ,
Je confume mes deſtinées.
Sentez-vous bien toute l'horreur de
ma fituation ? Je ne vois plus .... & je
vous ai perdu ; il faudroit du moins quelque
diffipation pour m'arracher aux
idées cruelles qui me fuivent partout ;
mais le devoir & cette maudite bienféance
me retiennent dans le lieu du
monde le plus affreux. Je ne vois que
des rides , des lunettes & le Breviaire
de mon Curé , vieillard aſthmatique &
qui a encore des reftes de grivois. Je
ne fçaurois vous peindre affez vivement
nos après foupers , & le lieu où ils fe
paffent : c'eft une grande falle que l'on
affure être une preuve de nobleffe . On
-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
s'y voit à la lueur d'une lampe qui ne
laiffe difcerner que confufément la Nativité
du Sauveur & le Jugement de Paris,
Piéces de Tapifferie que l'on a affociées .
La bifarrerie de cet affemblage me fait
toujours rire ; & ce rire regardé comme
une marque de mépris , fait vomir mille
injures à mes deux vieilles . J'y réponds
avec humilité & compte m'endormir à
la faveur des ténébres ; mais les queftions
importunes & la récapitulation
de mes fautes inceffamment objectée
me réveillent & m'aigriffent fi fort, que
nous ne nous féparons jamais qu'avec
l'envie de ne nous plus revoir . Voilà
le pays & les gens avec qui j'habite.
On m'affure cependant que je ne dois
point fortir d'ici ni quitter ma famille,
Les noms de patrie & de parenté font
des phantômes qu'on adore ; mais convenez
qu'il y a bien de la folie dans ce
préjugé.
I h quoi , fi j'ai reçu le jour
Aux bords glacés de la Scythie ,
Dois-je dans cet affreux féjour
Paffer tout le temps de ma vie ?
Faudra-t-il malgré la furie
Des Aquilons & des hyvers
Préférer ma trifte patrie
OCTOBRE . 1763 . 29
Aux plus beaux lieux de l'Univers ?
Laiffons cette illuftre manie
Aux grands coeurs de l'Antiquité.´
Encore en a- t - elle vanté
Qui ne l'avoient guère ſuivie ;
Car enfin ce fage héros ,
Que fans ceffe le bon Homère
Nous fait voir à travers les flots
Cherchant fon Ifle folitaire ,
Ne fut jamais ainfi prefféj
De revoir cette Ifle fi chère.
Près de Calipfo , de Circé ,
N'oublia- til pas fa chimère ?
Le nom facré , le beau lien
De Patrie & de Citoyen ,
Alors ne le touchoit plus guère.
Malgré cet amour fi vanté ,
Malgré l'ardeur vive & conftante
Qui lui ren doit toujours fon Ithaque préſente j
Il eut pourtant l'habileté
Après que le Troyen fut foumis à la Gréce ,
De paffer dans les bras de mainte Déité
Les derniers ans de la jeuneffe.
Enfin quand les charmes flétris
Lui ravirent l'espoir de plaire ,
Il retourna dans fon pays.
Qu'auroit-il eu de mieux à faire ?
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4314
p. 30
RÉPONSE de Mlle le C.. pour M. le C. D..
Début :
J'AI lu cette lettre admirable, [...]
Mots clefs :
Lettre, Réponse, Chagrin, Patrie, Prière, Tristesse, Délire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de Mlle le C.. pour M. le C. D..
RÉPONSE de Mlle le C..pour M.leC.D..
J'AI I 'AI lu cette lettre admirable ,
Où plein d'une noire fureur ,
De l'affreux chagrin qui t'accable
Tu nous repréfentes l'horreur.
Mais fi tu trouves dans Homère
Un exemple qui t'a fçu plaire ,
Pourquoi ne le pas imiter ?
Pourquoi regarder ta Patrie
Avec cette aveugle furie
Qui ne fert qu'à te tourmenter ?
Céde au deftin , fais comme Ulyffe :
Offre tes pleurs en facrifice
A l'aimable enfant de Paphos ;
A Montpellier comme à Cythère ,
Il exaucera ta prière ,
Et tu jouiras du repos
Qui fçut adoucir la mifère
Des plus infortunés héros. "
Oui , fors ami , de ta trifteffe ;
Et dans les bras d'une maîtrelle
Goûtes la joie enchantereſſe
Qui feul a droit de nous charme .
Mais au milieu de ce délire ,
Reffouviens- toi de nous aimer ,
Et plus encor de nous écrire.
J'AI I 'AI lu cette lettre admirable ,
Où plein d'une noire fureur ,
De l'affreux chagrin qui t'accable
Tu nous repréfentes l'horreur.
Mais fi tu trouves dans Homère
Un exemple qui t'a fçu plaire ,
Pourquoi ne le pas imiter ?
Pourquoi regarder ta Patrie
Avec cette aveugle furie
Qui ne fert qu'à te tourmenter ?
Céde au deftin , fais comme Ulyffe :
Offre tes pleurs en facrifice
A l'aimable enfant de Paphos ;
A Montpellier comme à Cythère ,
Il exaucera ta prière ,
Et tu jouiras du repos
Qui fçut adoucir la mifère
Des plus infortunés héros. "
Oui , fors ami , de ta trifteffe ;
Et dans les bras d'une maîtrelle
Goûtes la joie enchantereſſe
Qui feul a droit de nous charme .
Mais au milieu de ce délire ,
Reffouviens- toi de nous aimer ,
Et plus encor de nous écrire.
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4315
p. 31-34
QUATRIÉME Caractère du vrai Philosophe. Réglé dans ses mœurs.
Début :
L'HONNÊTETÉ & la candeur des mœurs sont des vertus inséparables de [...]
Mots clefs :
Honnêteté, Candeur, Mœurs , Philosophe, Conduite, Équivoques galantes, Maintien, Sage, Dépravation, Femmes
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texteReconnaissance textuelle : QUATRIÉME Caractère du vrai Philosophe. Réglé dans ses mœurs.
QUATRIÈME Caractère du vrai Philofophe.
Réglé dans fes moeurs.
L'HONN 'HONNÊTE TÉ & la candeur des
moeurs font des vertus inféparables de
F'homme de bien . Tout homme vertueux
doit fe refpecter & dans lui-même
& dans les autres. Il doit veiller attentivement
à la garde de fon propre
coeur , fuir les appas dangereux de la
féduction , réprimer fes defirs & mettre
un frein à fes paffions. Voilà en deux
mots les obligations dur Sage , & le vrai
fecret d'être heureux .
Le vrai Philofophe eft également réfervé
dans fa conduite & dans fes difcours.
Tout doit infpirer dans fes actions
& dans fon langage , l'amour de
la vertu . Analyfons le coeur du Sage
appliquons - nous à le connoître & à
l'imiter.
Ennemi de tout libertinage de coeur
& d'efprit , il ne fe permet rien qui.
puiffe porter la moindre atteinte à la
pureté des moeurs . Dans la fociété la
plus familière , où l'on prétend fe dérider
en accordant à l'efprit quelques
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
traits libres & peu décens , pour le délaf
fer de fes occupations férieufes ; où
l'on croit pouvoir fans conféquence
donner carrière à fon imagination , en
fe livrant à fes faillies plaifantes mais
déréglées , à ces équivoques galantes ,
mais obfcènes , à ces images légérement
gazées & toujours dangereufes &
féduifantes... Entretiens licentieux d'un
monde choifi & diftingué où la pudeur
& la vertu font fi peu refpectées , où lat
médifance & la calomnie infultent le plus
fouvent à l'honneur & à la réputation...
Le Sage toujours réfervé n'ouvre la bouche
que pour faire l'apologie de la vertu
Il fe fait refpecter par la décence de fon
maintien ; il en impofe aux libertins
par fon mérite reconnu ; il fe fait aimer
de tout le monde , parcequ'il net
médit de perfonne , parce qu'il prend le
parti de ceux qu'on déchire ; parce qu'il
apprend aux autres à douter , quand il
s'agit de flétrir ou de ridiculifer fon prochain
, & à fe taire , quand on ne peut
en dire du bien. Les hiftoires du jour ,
les fcènes galantes , les avantures de
Ruelles,les Romans obfcènes , les chanfons
licentieufes , loin de contribuer à
fon amuſement , le font gémir intérieurement
fur la frivolité de l'efprit
OCTOBRE . 1763 . 33
humain , lui fourniffent des réfléxions
utiles & propres à garantir fon efprit
& fon coeur des impreffions funeftes
qu'il pourroit en recevoir.
Dans fes actions toujours en garde
contre fes paffions , il fuit les appas
trompeurs d'une beauté auffi prônée
que dangereufe, dont les attraits feroient
autant d'écueils , autant de piéges pour
fa vertu. La volupté dans fon principe,
n'eft qu'une légére étincelle : nos penchans
vicieux , notre corruption natu-.
relle , notre dépravation , lui fervent
d'aliment. Au milieu des délices d'un!
monde corrompu , la Philofophie s'égare
& l'homme qui fe laiffe entraîner par
le torrent des plaifirs perd bientôt tout
le prix de fes veilles & de fes travaux ,
Prétendrois -je ici exclure le Philofophe
de la compagnie des femmes , lui
en interdire la fociété ? Non affurément.
Je ne bannirai point le Sage de
ces fociétés de femmes vertueufes qui
joignent la décence des moeurs & la
modeftie à l'éclat de leur beauté , de ces
femmes qui fçavent unir à la fine ffe
d'un efprit délicat , les grâces d'un en--
joùment honnête & agréable cette
douceur de caractère d'un féxe qui fervit
de tout temps à humanifer le nô-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
tre , à le polir , à adoucir fon eſpéce de
férocité à parer nos moeurs fans les
dépraver. Qu'il vive dans la Société, pour
lui fervir d'inftruction & de modéle .
Réglé dans fes moeurs.
L'HONN 'HONNÊTE TÉ & la candeur des
moeurs font des vertus inféparables de
F'homme de bien . Tout homme vertueux
doit fe refpecter & dans lui-même
& dans les autres. Il doit veiller attentivement
à la garde de fon propre
coeur , fuir les appas dangereux de la
féduction , réprimer fes defirs & mettre
un frein à fes paffions. Voilà en deux
mots les obligations dur Sage , & le vrai
fecret d'être heureux .
Le vrai Philofophe eft également réfervé
dans fa conduite & dans fes difcours.
Tout doit infpirer dans fes actions
& dans fon langage , l'amour de
la vertu . Analyfons le coeur du Sage
appliquons - nous à le connoître & à
l'imiter.
Ennemi de tout libertinage de coeur
& d'efprit , il ne fe permet rien qui.
puiffe porter la moindre atteinte à la
pureté des moeurs . Dans la fociété la
plus familière , où l'on prétend fe dérider
en accordant à l'efprit quelques
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
traits libres & peu décens , pour le délaf
fer de fes occupations férieufes ; où
l'on croit pouvoir fans conféquence
donner carrière à fon imagination , en
fe livrant à fes faillies plaifantes mais
déréglées , à ces équivoques galantes ,
mais obfcènes , à ces images légérement
gazées & toujours dangereufes &
féduifantes... Entretiens licentieux d'un
monde choifi & diftingué où la pudeur
& la vertu font fi peu refpectées , où lat
médifance & la calomnie infultent le plus
fouvent à l'honneur & à la réputation...
Le Sage toujours réfervé n'ouvre la bouche
que pour faire l'apologie de la vertu
Il fe fait refpecter par la décence de fon
maintien ; il en impofe aux libertins
par fon mérite reconnu ; il fe fait aimer
de tout le monde , parcequ'il net
médit de perfonne , parce qu'il prend le
parti de ceux qu'on déchire ; parce qu'il
apprend aux autres à douter , quand il
s'agit de flétrir ou de ridiculifer fon prochain
, & à fe taire , quand on ne peut
en dire du bien. Les hiftoires du jour ,
les fcènes galantes , les avantures de
Ruelles,les Romans obfcènes , les chanfons
licentieufes , loin de contribuer à
fon amuſement , le font gémir intérieurement
fur la frivolité de l'efprit
OCTOBRE . 1763 . 33
humain , lui fourniffent des réfléxions
utiles & propres à garantir fon efprit
& fon coeur des impreffions funeftes
qu'il pourroit en recevoir.
Dans fes actions toujours en garde
contre fes paffions , il fuit les appas
trompeurs d'une beauté auffi prônée
que dangereufe, dont les attraits feroient
autant d'écueils , autant de piéges pour
fa vertu. La volupté dans fon principe,
n'eft qu'une légére étincelle : nos penchans
vicieux , notre corruption natu-.
relle , notre dépravation , lui fervent
d'aliment. Au milieu des délices d'un!
monde corrompu , la Philofophie s'égare
& l'homme qui fe laiffe entraîner par
le torrent des plaifirs perd bientôt tout
le prix de fes veilles & de fes travaux ,
Prétendrois -je ici exclure le Philofophe
de la compagnie des femmes , lui
en interdire la fociété ? Non affurément.
Je ne bannirai point le Sage de
ces fociétés de femmes vertueufes qui
joignent la décence des moeurs & la
modeftie à l'éclat de leur beauté , de ces
femmes qui fçavent unir à la fine ffe
d'un efprit délicat , les grâces d'un en--
joùment honnête & agréable cette
douceur de caractère d'un féxe qui fervit
de tout temps à humanifer le nô-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
tre , à le polir , à adoucir fon eſpéce de
férocité à parer nos moeurs fans les
dépraver. Qu'il vive dans la Société, pour
lui fervir d'inftruction & de modéle .
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4316
p. 34-37
ÉSSAI Critique sur l'HOMME.
Début :
L'HOMME est industrieux à se forger des chaînes ; [...]
Mots clefs :
Homme, Vertus, Cœur, Plaisirs, Heureux, Yeux, Chaînes, Essai, Philosophie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉSSAI Critique sur l'HOMME.
ÉSSAI Critique fur l'HOMME.
L'HOMME eft induftrieux à fe forger des chaînes ;
Ardent dans les plaifirs , exceffif dans fes peines
II paffe de la joie aux plus vives douleurs ;
Il rit avec tranſport, ou s'abandonne aux pleurs :
De caprices , d'humeurs, quel bizarre aſſemblage
Il veut , il ne veut pas , il defire , il enrage :
Défiant & crédule , humain , doux , & brutal ,
Que l'homme eft à mes yeux un étrange animal
Raifon préfent du Ciel ! doux flambeau de ma
vie !
Viens éclairer mes pas & ma Philofophie.
Dans l'homme defcendons , analyfons fon coeur,
Qu'il le connoiffe en fin , qu'il devienne meilleur.
L'homme , de l'Eternel eft le plus digne ouvrage
Il fortit de fes mains pur , innocent & fage.
L'ingrat dans fes forfaits , enfans de fon orgueil ,
De toutes les vertus trouva le trifte écueil .
La honte fur fon front , figne de fa mifère ,
De fon crime avéré , fut le jufte falaire.
Exilé pour jamais de ces heureux climats ,
Tob
Où la Terre de fleurs fe couvroit fous lespas.. PAV
OCTOBRE. 1763 . 35
Aveugle complaifance ! ingratitude impie !
Sources de nos malheurs , fléaux de notre vie ,
Vous éteignez en nous le jour de la Raifon ;
L'inſtinct qui nous maîtriſe eft notre paffion.
Le menfonge impudent opprime l'innocence ,
Et l'homme devient fourbe & fans reconnoiſſance .
L'aimable Vérité , fimple dans fes attraits ,
Trop fouvent compromife , en butte à tous les
traits ;
L'Infenfé lui préfére un honteux artifice ,
Al immole l'honneur à l'idole du vice ;
De la Religion il n'entend plus la voix ;
L'Athéilme eft le Dieu dont fon coeur a fait choir
De l'Incrédulité fuivant la Secte impie,
Sa vie est un tiffu d'horreur & d'infamie :
De mille pathons eſclave tour-à-tour ,
V
Pour de nouveaux forfaits il voit naître le jour :
Par les plaifirs des fens il abrutit fon âme ,
Et de nouveaux defirs ſon coeur brûle & s'en
Aâme :
Artifan de fes maux , lui- même fon bourreau ,
Le crime le conduit jufqu'au bord du tombeau ,
La Mort prête à frapper , une vive lumière
Vient défiller les yeux en fermant fa paupière ;:
Il fe voit ; jour affreux ! il en frémit d'horreur ,
En proie à fes remords l'enfer eft dans fon coeur...
Homme fuperbe & vain ! quelle eft ta deſtinée !
Crois- tu la Providence à te nuire acharnée ?
Érange aveuglement ! fatale illufion !
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Emprunte le flambeau de la Religion .
Leve les yeux au Ciel ; vois quelle efſt ta patrie ;
Vois quel eft ton deſtin & réforme ta vie.
Oppole à ton orgueil la fage humilité ;
Songe bien qu'ici-bas tout n'eft que vanité :
La nobleffe du fang , le rang & la puiffance ,
La beauté , les talens , l'efprit & la ſcience
Sont de vains ornemens , des titres fuperflus ;
Le vrai Sage eft l'ami de toutes les vertus .
Homme voluptueux ! oppofe à ton yvreſſe
La pureté du coeur , l'amour de la fageffe :
La honte fuit de près de criminels tranſports ;
Dans le fein des plaifirs on puife les remords...
Le Sage vit en paix au ſein de l'innocence ; :
Il vit avec lui-même en bonne intelligence.
L'Avare qui pâlit fur d'immenfes trésors ,
Ufe fes triftes jours en pénibles efforts ;
Dévoré de chagrins , de foins , d'inquiétude ,
La crainte le pourſuit .... Affreuſe ſolitude !
Sans fecours , fans regrets il meurt abandonné.
Quand on meurt fans vertus, on meurt infortuné.
Mais plus heureux celui qui dans fon opulence
Par d'utiles fecours foulage l'indigence :
Il confole en fixant fes regards paternels ,
Et les coeurs attendris lui dreſſent des Autels. ..
Effayez des vertus le doux. apprentiffage ,
Mortels ! brifez les fers d'un honteux eſclavage ;
OCTOBRE. 1763. 327
Domptez vos paffions , ces tyrans dangereux 3
Exempts de préjugés , vivez , foyez heureux !
- DAGUES DE CLAIRFONTAINE,
L'HOMME eft induftrieux à fe forger des chaînes ;
Ardent dans les plaifirs , exceffif dans fes peines
II paffe de la joie aux plus vives douleurs ;
Il rit avec tranſport, ou s'abandonne aux pleurs :
De caprices , d'humeurs, quel bizarre aſſemblage
Il veut , il ne veut pas , il defire , il enrage :
Défiant & crédule , humain , doux , & brutal ,
Que l'homme eft à mes yeux un étrange animal
Raifon préfent du Ciel ! doux flambeau de ma
vie !
Viens éclairer mes pas & ma Philofophie.
Dans l'homme defcendons , analyfons fon coeur,
Qu'il le connoiffe en fin , qu'il devienne meilleur.
L'homme , de l'Eternel eft le plus digne ouvrage
Il fortit de fes mains pur , innocent & fage.
L'ingrat dans fes forfaits , enfans de fon orgueil ,
De toutes les vertus trouva le trifte écueil .
La honte fur fon front , figne de fa mifère ,
De fon crime avéré , fut le jufte falaire.
Exilé pour jamais de ces heureux climats ,
Tob
Où la Terre de fleurs fe couvroit fous lespas.. PAV
OCTOBRE. 1763 . 35
Aveugle complaifance ! ingratitude impie !
Sources de nos malheurs , fléaux de notre vie ,
Vous éteignez en nous le jour de la Raifon ;
L'inſtinct qui nous maîtriſe eft notre paffion.
Le menfonge impudent opprime l'innocence ,
Et l'homme devient fourbe & fans reconnoiſſance .
L'aimable Vérité , fimple dans fes attraits ,
Trop fouvent compromife , en butte à tous les
traits ;
L'Infenfé lui préfére un honteux artifice ,
Al immole l'honneur à l'idole du vice ;
De la Religion il n'entend plus la voix ;
L'Athéilme eft le Dieu dont fon coeur a fait choir
De l'Incrédulité fuivant la Secte impie,
Sa vie est un tiffu d'horreur & d'infamie :
De mille pathons eſclave tour-à-tour ,
V
Pour de nouveaux forfaits il voit naître le jour :
Par les plaifirs des fens il abrutit fon âme ,
Et de nouveaux defirs ſon coeur brûle & s'en
Aâme :
Artifan de fes maux , lui- même fon bourreau ,
Le crime le conduit jufqu'au bord du tombeau ,
La Mort prête à frapper , une vive lumière
Vient défiller les yeux en fermant fa paupière ;:
Il fe voit ; jour affreux ! il en frémit d'horreur ,
En proie à fes remords l'enfer eft dans fon coeur...
Homme fuperbe & vain ! quelle eft ta deſtinée !
Crois- tu la Providence à te nuire acharnée ?
Érange aveuglement ! fatale illufion !
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Emprunte le flambeau de la Religion .
Leve les yeux au Ciel ; vois quelle efſt ta patrie ;
Vois quel eft ton deſtin & réforme ta vie.
Oppole à ton orgueil la fage humilité ;
Songe bien qu'ici-bas tout n'eft que vanité :
La nobleffe du fang , le rang & la puiffance ,
La beauté , les talens , l'efprit & la ſcience
Sont de vains ornemens , des titres fuperflus ;
Le vrai Sage eft l'ami de toutes les vertus .
Homme voluptueux ! oppofe à ton yvreſſe
La pureté du coeur , l'amour de la fageffe :
La honte fuit de près de criminels tranſports ;
Dans le fein des plaifirs on puife les remords...
Le Sage vit en paix au ſein de l'innocence ; :
Il vit avec lui-même en bonne intelligence.
L'Avare qui pâlit fur d'immenfes trésors ,
Ufe fes triftes jours en pénibles efforts ;
Dévoré de chagrins , de foins , d'inquiétude ,
La crainte le pourſuit .... Affreuſe ſolitude !
Sans fecours , fans regrets il meurt abandonné.
Quand on meurt fans vertus, on meurt infortuné.
Mais plus heureux celui qui dans fon opulence
Par d'utiles fecours foulage l'indigence :
Il confole en fixant fes regards paternels ,
Et les coeurs attendris lui dreſſent des Autels. ..
Effayez des vertus le doux. apprentiffage ,
Mortels ! brifez les fers d'un honteux eſclavage ;
OCTOBRE. 1763. 327
Domptez vos paffions , ces tyrans dangereux 3
Exempts de préjugés , vivez , foyez heureux !
- DAGUES DE CLAIRFONTAINE,
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4317
p. 37-38
A CLIMENE à sa Toilette.
Début :
EH ! pourquoi te parer, Climene ? [...]
Mots clefs :
Beauté, Toilette, Fard, Nature, Charmes, Nudité, Dieu de la temdresse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A CLIMENE à sa Toilette.
A CLIMENE à fa Toilette.
EH! H! pourquoi te parer , Climene ?
Lorfque l'on a tant de beauté ,
C'eft prendre une inutile peine.
Laiffe-là ce luftre emprunté :
Tu brilles affez par toi-même.
C'est toi que tu veux que l'on aime :
Ne te cache point fous le fard ;
Montre tes traits fans impofture :
N'enchéris point fur la Nature :
Seule elle vaut mieux qu'avec l'art.
Voi l'Amour : l'éclat de fes charmes
N'eft point un éclat ajouté :
Il est tout nud ; fa nudité
Eft la plus forte de ſes armes.
Pour gagner le coeur de Paris ,
Pour lui paroître la plus belle ,
Que fait Vénus ? fe couvre-t-elle
D'or , deperles & de rubis ?
Junon en remplit fa coeffure ;
Pallas en charge fes habits ;
Elles ont besoin de parure ,
Mais il n'en faut point à Cypris.
38 MERCURE DE FRANCE.
Brillant d'une clarté nouvelle ,
Quand le foleil entre au taureau ,
Pour attirer l'ardent moineau
Que fait fon heureufe femelle ?
Que fait la jeune tourterelle
Pour plaire au jeune tourtereau ?
Je ne vois point de leur plumage
Qu'elles relèvent les couleurs ;
Mais contentes de faire ufage
Des attraits qui font leur partage
Elles n'empruntent rien d'ailleurs.
Voi , Climene ; dans la peinture ,
Par où l'Artifte ingénieux
Eft-il fûr de charmer nos yeux ?
Eft- ce en prodiguant la dorure ?
Est-ce en furchargeant d'ornemens
L'objet qu'il confie à la toile ?"
Non , c'eft en le peignant fans voile,
Qu'il lui donne plus d'agrémens.
Entends le Dieu de la tendreffe :
Il condamnetous tes efforts ,
Et reprouve cette richeſſe
Que lui dérobe tes trésors.
Ceffe donc , ma Elimene , ceffe ,
En voulant ainſi t'embellir ,
De perdre un temps que je regrette.
Ne donne point à la toilette
Ce que tu ne dois qu'au plaifir.
Par le Nouveau Venu au Parnoje.
EH! H! pourquoi te parer , Climene ?
Lorfque l'on a tant de beauté ,
C'eft prendre une inutile peine.
Laiffe-là ce luftre emprunté :
Tu brilles affez par toi-même.
C'est toi que tu veux que l'on aime :
Ne te cache point fous le fard ;
Montre tes traits fans impofture :
N'enchéris point fur la Nature :
Seule elle vaut mieux qu'avec l'art.
Voi l'Amour : l'éclat de fes charmes
N'eft point un éclat ajouté :
Il est tout nud ; fa nudité
Eft la plus forte de ſes armes.
Pour gagner le coeur de Paris ,
Pour lui paroître la plus belle ,
Que fait Vénus ? fe couvre-t-elle
D'or , deperles & de rubis ?
Junon en remplit fa coeffure ;
Pallas en charge fes habits ;
Elles ont besoin de parure ,
Mais il n'en faut point à Cypris.
38 MERCURE DE FRANCE.
Brillant d'une clarté nouvelle ,
Quand le foleil entre au taureau ,
Pour attirer l'ardent moineau
Que fait fon heureufe femelle ?
Que fait la jeune tourterelle
Pour plaire au jeune tourtereau ?
Je ne vois point de leur plumage
Qu'elles relèvent les couleurs ;
Mais contentes de faire ufage
Des attraits qui font leur partage
Elles n'empruntent rien d'ailleurs.
Voi , Climene ; dans la peinture ,
Par où l'Artifte ingénieux
Eft-il fûr de charmer nos yeux ?
Eft- ce en prodiguant la dorure ?
Est-ce en furchargeant d'ornemens
L'objet qu'il confie à la toile ?"
Non , c'eft en le peignant fans voile,
Qu'il lui donne plus d'agrémens.
Entends le Dieu de la tendreffe :
Il condamnetous tes efforts ,
Et reprouve cette richeſſe
Que lui dérobe tes trésors.
Ceffe donc , ma Elimene , ceffe ,
En voulant ainſi t'embellir ,
De perdre un temps que je regrette.
Ne donne point à la toilette
Ce que tu ne dois qu'au plaifir.
Par le Nouveau Venu au Parnoje.
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4318
p. 39-57
GIAFFAR ET ABASSAH, TRAIT d'Histoire Arabe.
Début :
AARON al-radchid, Calife de Bagdat, étoit contemporain de Charlemagne [...]
Mots clefs :
Calife, Princesse, Seigneur, Vertus, Supplice, Crime, Arts
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texteReconnaissance textuelle : GIAFFAR ET ABASSAH, TRAIT d'Histoire Arabe.
GIAFFAR ET ABASSAH ,
TRAIT & Hiftoire Arabe.
AARON al- radchid , Calife de Bagdat
, étoit contemporain
de Charlema
gne , & régnoit affez paifiblement fur
l'Afie , tandis que ce dernier bouleverfoit
l'Europe. Ces deux Princes étoient
amis , & avoient beaucoup d'analogie
dans le caractère : tous deux braves ,
tous deux hommes de génie , tous deux
aimant les Arts , dans des temps & des
lieux où le nom même des Arts étoit
prèfque ignoré tous deux bons Aftro
nomes pour leur fiécle , & peut-être un
peu Aftrologues ; leurs penchans , ' leurs
vertus , leurs vices eurent un rapport
des plus frappans. L'Hiftoire cite néanmoins
un trait où leur conduite fut
bien oppofée. On dit que Charlemagne
fit époufer fa propre fille à Eginard fon
Secrétaire , par la raifon qu'ils avoient
empiété fur les droits de l'hymen . Cette
raifon pouvoit fuffire alors. Aaron au
contraire , donna fa foeur en mariage à
fon Vifir , fous la bifarre condition de
n'ufer jamais du privilége d'époux. Un
40 MERCURE DE FRANCE.
tel caprice eft inexcufable dans tous les
temps .
Ce Vifir avoit nom Giaffar , & étoit
de l'illuftre Famille des Barmecides . On
nommoit ainfi les defcendans d'un autre
Giaffar qui lui-même étoit iffu des
anciens Rois de Perfe . Obligé d'abandonner
fubitement fa patrie , il avoit,
trouvé un afyle à la Cour du Calife
Soliman: il s'y étoit même élevé au
plus haut point de faveur. Une chofeaffez
rare , c'eft que fa poftérité avoit
joui des mêmes avantages auprès des
fucceffeurs de ce Calife , quoique fa
dynaſtie eût été remplacée par une autre.
Une chofe plus rare encore , c'eſt
que tous ces Barmecides fe montrerent
dignes de leur haute fortune. Ils mife:
foient les talens aux vertus , & furent
peut-être les premiers que la faveur du
Prince conduifit à celle du Peuple . Revenons
au moderne Giaffar.
C'étoit l'homme de tout l'Orient le
plus propre aux affaires , & le moins enclin
à s'y livrer. Il avoit été fait Vifir
dans un âge où il n'eft pas même pa-,
turel d'ambitionner cette Place , & l'avoit
quittée lorsque l'ambition devoit
être en lui la plus forte. Son penchant
pour les lettres , le repos & les plaifirs
OCTOBRE. 1763 . 41
faifoient de lui un homme aimable ,
un homme de fociété , plutôt qu'un
homme d'état. Il foutint cependant
avec honneur le poids du Ministère
parce que l'homme fupérieur ne peut
fe réfoudre à être médiocre nulle- part.
Mais ayant réuffi à fe donner pourfuc
ceffeur au Vifiriat fon frère aîné , trèsdigne
de lui fuccéder , il put librement
fe livrer à fes goûts : il devint l'Ecrivain
le plus élégant qui fût alors ; il devint ,
qui plus eft , l'ami intime du Souverain
dont il n'avoit d'abord été que le premier
Miniftre.
,
Aaron avoit une égale tendreffe pour
Abaffah fa propre four , jeune Princeffe
qui vivoit avec les femmes de ce Calife
dans un lieu du Palais où lui feul pouvoit
entrer. Chaque jour il venoit paffer
quelques heures avec elle
& retournoit
enfuite auprès de fon favori ;
mais bientôt cette alternative lui parut
fatigante. Il regretta de ne pouvoir entretenir
à la fois deux perfonnes qui lui
étoient également chères. Il parloit
fouvent à Giaffar des charmes féduifans
d'Abaffah ; il vantoit à cette Princeffe
le mérite extrême de Giaffar.Tous deux
par ce moyen fe connurent avant que
de s'être vus, & tous deux defiroient de
42 MERCURE DE FRANCE.
fe voir. Le Calife , qui ne defiroit pas
moins de les raffembler , ne tarda pas a
leur procurer cette mutuelle fatisfaction
. Il voulut , en dépit des uſages de
tout l'Orient ., que fa foeur quittât la
compagnie des femmes pour manger
habituellement à fa table avec tous les
hommes qu'il daigneroit y admettre .
Giaffar profita bien affidûment de
cette faveur. Abaſſah lui parut infininiment
fupérieure au portrait que le
Calife en avoit tracé ; ce qui étoit vrai .
Aux charmes d'une beauté réguliere ,
elle joignoit tous ceux d'un efprit cultivé
: elle y joignoit , de plus , tout le
naturel de la candeur & toutes les graçes
de l'enjouement. Il eût fuffi de ne la
voir qu'une fois pour en être épris , &
Giaffar la voyoit tous les jours. Auffi
chaque jour fembloit - il ajouter un degré
de force à fa paffion .
Des mouvemens à-peu-près fembla
bles agitoient le coeur de la Princeffe .
Giaffar n'étoit pas toujours le feul à qui
le Calife procurât la faveur de fe trouver
avec elle mais il fut le feul qu'elle
diftingua d'abord ; & bientôt elle eût
voulu n'appercevoir que lui. Cette fympathie
réciproque étoit trop marquée
pour que le Calife n'en eût pas au moins,
OCTOBRE. 1763 . 43
quelque foupçon . Ses foupçons ne tarderent
même pas à être changés en
certitude : ce qui , toutefois , n'apporta
aucune différence dans fa conduite. Il
ne parut point furpris d'une chofe que ,
fans doute , il avoit dû prévoir. L'amoureux
couple eut toujours les mêmes:
occafions de s'entretenir : Aaron y con
tribua comme il avoit fait jufqu'alors ,
& fongea même à faire quelque chofe
de plus c'est-à-dire , que ce Calife
prit la réfolution d'élever Giaffar au
rang de fon Beau-frère , & de rendre .
Epoux ceux qu'il avoit pour ainfi dire
forcé de devenir Amans. Mais , par un
caprice des plus embaraffans à définir ,
ce Prince , d'ailleurs très -fenfé , mit à
cette faveur une condition auffi abfurde
qu'impraticable. On ne dit point quel
en fut le motif. Peut-être n'étoit- ce que
le réſultat de quelques vifions Aftrolo
giques peut être n'en doit - on chercher
la caufe que dans la bifarrerie de
Fefprit humain ; fource intariffable , &
dans laquelle l'homme le plus fage n'eft
pas toujours exempt de puifer.
·
Un jour qu'Abafah & Giaffar s'entretenoient
feuls avec le Calife , ce
Prince fit tomber la converfation fur
une matière intéreffante pour chacun
44 MERCURE DE FRANCE.
d'eux ; il s'agiffoit de l'amitié. Le Ciel,
difoit Aaron m'a rendu maître d'un
Empire des plus vaftes , j'unis la Cou--
ronne à la thiare , la dignité du Sacerdoce
à la Puiffance du Souverain ; mes
Armées font triomphantes , & j'en fuis
le Général ; je fais fleurir les Arts , &
je les cultive : tant d'avantages réunis
ne peuvent entiérement me fatisfaire ,
il en eft un qui me paroît infiniment
plus précieux , & que peut-être le Ciel
s'obtine à me refuſer.
Ce difcours jetta ceux qui l'écou
toient dans une extrême furpriſe . Tous
deux la témoignerent avec le même
empreffement . Souverain Commandant
des Fidéles , ajouta Giaffar , que vous
refte-t-il à defirer dans ce haut degré
de Puiffance & de Gloire où toute la
Terre vous contemple ? Une chofe , repliqua
le Monarque , une chofe que
P'Empire du monde même ne peut donner
& peut fouvent faire perdre en
un mot , un ami , le feul tréfor qui
pour l'ordinaire , manque à un Souverain
.
Ah , Seigneur ! s'écrierént Abafah
& Giaffar , également confternés , quels
voeux vous refte-t-il à former fur ce
point ? Doutez-vous de ma tendreffe ,
OCTOBRE. 1763. 45
,
difoit Abaffah ? Doutez-vous de mon
zéle refpectueux & défintéreffé , ajoutoir
Giaffar ? Ecoutez - moi , reprit à fon
tour , Aaron- Al- radchid. Vous m'aimez
dites-vous ; je fuis perfuadé que telle
eft , du moins votre intention : c'eft
moi qui vous ai réunis ; c'eſt mọi qui
fuis le premier moteur de votre attachement
réciproque, L'effet en eft trop
agréable pour que vous en haïffiez la
caufe. Je ne vous foupçonne donc pas
de me haïr mais il y a loin de cet
état à celui de l'amitié. Qui fçait même
fi je ne fuis pas devenu pour vous un
tiers incommode ?
A ces mots , les proteftations de la
Princeffe & du Favori rédoublerent .
Non, Seigneur , s'écrioit Abaffah , que
le difcours du Calife avoit rendu un
peu confufe ; non , il n'eft rien qui ne
céde à la reconnoiffance que je vous
dois elle fera toujours la premiere
paffion de mon coeur. Giaffar s'exprima
en termes plus mefurés : mais ce
qu'il dit auroit pû fatisfaire tout autre
que le Calife. Il le fupplia de mettre
à l'épreuve ce dévoûment dont il fembloit
douter. J'y confens , reprit Aa
ron ; mais cette épreuve fera délicate ;
elle eft cependant la feule qui puiffe
46 MERCURE DE FRANCE.
A
ime convaincre de votre attachement
pour moi. Je dirai plus ; ma tranquilfité
intérieure dépendra de votre exactitude
à me tenir parole. Eh bien , Seigneur
, ajouta Giaffar , daignez manifelter
vos intentions : je jure par l'Al
coran même de les remplir ! Abaffah
protefta la même chofe , perfuadée ,
ajouta-t-elle , que le Calife n'exigeroit
pas l'impoffible . Ce que j'exige , re
pliqua ce Prince , n'eft point au- deffus
des forces humaines ; il ne s'agit que
dé furmonter certaines foibleffes . Voici
donc ce que j'attens de vous l'un &
l'autre Il eft certain que vous vous
aimez ; dès lors vous devez craindre
qu'on ne vous fépare. Je veux bien
dès à préfent vous épargner cette crainte
; je fuis prêt à vous unir .... Ah
Seigneur interrompit Giaffar en tome
bant aux pieds du Calife , eft- ce par
des faveurs d'un fi haut prix que vous
voulez mettre à l'épreuve ma docilité?
Doutez -vous de ma prompte obéiffan-
-
ce ? Doutez-vous .... Je n'ai aucun
doute à cet égard , interrompit à fon
tour le Calife : mais levez - vous & écoutez
jufqu'à la fin . Je confens à vous
faire époufer ma Sour , fous l'expreffe
condition que vous vivrez avec elle
OCTOBRE. 1763.
comme un Frère , comme j'y vis moimême.
Vous ne lui parlerez qu'en ma
préfence ; vous ne lui propoferez aucun
tête -à- tête ; vous fuirez tous ceux
qu'elle-même pourroit vous propofer. A
cela près, vous vous aimerez tant & auffi
longtems qu'il vous plaira. Tel eſt le
facrifice que mon amitié éxige de la
vôtre. Une pareille Loi vous paroîtra
fans doute bifarre & tyrannique. Je
l'abandonne à votre cenfure ; mais refpectez-
la dans votre conduite. Vous
ne pourriez l'enfreindre fans perdre
pour jamais l'amitié qui m'attache à
vous , fans trouver en moi un ennemi
implacable .
Une telle propofition pétrifia pour
quelques inftans ceux à qui elle étoit
faite. Giaffar la trouvoit révoltante
& la Princeffe n'en jugeoit guères plus
favorablement. Tout confidéré , néanmoins
, le Vifir crut devoir l'accepter.
I efpéroit que cette fantaisie du
Calife n'auroit qu'un temps ; & à tout
prendre , il aimoit encore mieux ne
voir Abaffah que comme une Soeur, que
d'être entièrement privé de fa vue. Ainfi
du confentement de la Princeffe qui ,
fans doute , avoit les mêmes idées que
Giaffar , cet hymen fut conclu avec
48 MERCURE DE FRANCE.
toutes les reftrictions préfcrites par le
Calife.
Un affez long temps s'écoula fans
qu'elles reçuffent la moindre atteinte .
La Princeffe avoit un appartement ifolé
où Giaffar n'ofoit paroître. Elle ofoit
encore moins pénétrer dans le fien . Ils
ne fe voyoient que dans celui du Calife,
& en préſence de cet Argus d'un
nouveau genre. Tous deux fupportoient
avec une impatience égale cette
contrainte exceffive. Ils ne pouvoient
fe le témoigner que par des regards
dérobés. Mais enfin ce langage fatigua
la Princeffe. Elle eut recours à
Celui des vers. Ceux qu'elle envoya à
fon Epoux dans cette circonftance , annoncent
un coeur vivement épris & tiennent
pour ainfi dire de l'emportement.
Ils font cités par plufieurs Hiftoriens .
On fera furpris de voir une Princeffe
habiller en vers un aveu de cette nature
; mais il faut fe rappeller que la
poëfie étoit prèfque devenue le langage
ordinaire des Arabes. Giaffar
l'employa dans fa réponſe , & la repli- ,
que ne s'étant pas fait beaucoup atten-.
dre , il s'établit entre ces deux époux
une correfpondance auffi remarquable
que leur fituation même. Les vives
peintures
OCTOBRE. 1763. 49
peintures qu'ils traçoient & de cette fituation
& de leurs fentimens réciproques
, ne firent qu'accroître & leur
amour & leur ennui. Chaque jour aggravoit
l'un & fortifioit l'autre. Enfin ,
Le Calife perfévérant toujours dans fes
premières idées , l'amoureux couple en
fentit plus que jamais l'injuftice. Il prit
des mefures non pour fe fouftraire entiérement
au joug ; mais pour le rendre
plus fupportable.
Il y auroit eu le plus grand danger
pour les deux époux de fe trouver dans
l'appartement de l'un ou de l'autre. Heureufement
les ufages du Pays leur fourniffoient
les plus grandes facilités pour
fe voir ailleurs. La même Efclave dont
s'étoit fervie la Princeffe pour écrire à
fon époux lui fut encore utile dans
cette nouvelle occafion . C'est une erreur
de croire que dans tout l'Orient les
femmes ne jouiffent d'aucune forte de
liberté. Elles en peuvent même abufer
plus facilement qu'à Paris , & certainement
on pafferoit pour libre à moins.
En effet , à l'aide d'un triple voile inventé
par la jaloufie , & qui le plus
fouvent ne fert qu'à la tromper , une
femme d'Afie peut parcourir à fon aife
la plus grande Ville . Nul homme , pas
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
>
même fon époux , n'eft en droit de la
fuivre encore moins de foulever fes
voiles. En revanche , l'Amant qu'elle
veut favorifer la devance à certain lieu
convenu entre elle & lui . Ce fut en fuivant
cette méthode , & en jouant le
rôle d'amant plutôt que celui d'époux ,
que Giaffar le réunit à fa chère Abaffah.
Je ne détaillerai ni leurs difcours ,
ni leurs tranfports. C'eft ici une de ces
fituations quon indique , mais qu'on ne
décrit pas . Je dirai feulement que la défenfe
du Calife ceffa d'être refpectée
fans que pour cela aucun remords troublât
le plaifir des réfractaires.
Ces rendés -vous multipliés eurent des
fuites capables de les trahir . Toutefois
Abaffah prit des mefures fi juftes qu'elle
mit au monde un fils fans qu'on en
eût le moindre foupçon ni dans fon
Palais , ni à la Cour du Calife. Mais au
bout de fix mois ce Prince en fut inftruit
par certain Efclave qu'on avoit
été contraint de mettre dans la confidence.
Aaron apprit par la même voie
quelques autres détails qu'il jugea néceffaires
à fes vues , & fes vues n'étoient
que vindicatives , que fanguinaires
. Il jura la perte de ces malheureux
époux , & du fruit de leur intelligence.
OCTOBRE. 1763. 5 F
Dès la nuit fuivante , Aaron déguifé
fortit accompagné du feul Méfrou,
un de fes plus intimes confidens . C'eft
le même dont il eft fi fouvent parlé
dans plufieurs hiftoires Arabes très- véritables
& jufques dans nos Contes des
mille & une nuits . Méfrou , accoutumé
aux courfes nocturnes du Calife , ne
crut pas d'abord cette dernière plus
importante que tant d'autres. Mais le
trouble qu'il remarqua dans les difcours
& dans toute la perfonne du Prince
l'eut bientôt détrompé. Il le fut encore
davantage en apprenant qu'ils avoient
été devancés par une troupe de gardes
du Calife , déguifés comme eux , &
qui ne devoient fe réunir & les venir
joindre qu'à certain fignal. Aaron &
Méfrou s'arrêtérent dans une rue écartée
& non loin d'une maifon de peu
d'apparence. Au bout de quelque tems,
ils virent , autant qu'il étoit alors poffible
de voir , deux femmes fe gliffer
dans cette maiſon où elles paroiffoient
être attendues. Le Prince y accourut ,
fuivi de Méfrou , & entra fans nulle
difficulté. Il jugea qu'on le prenoit
pour un autre ; ce qui étoit vrai,
Il profite de la méprife & fe laiffe conduire
dans une falle beaucoup mieux
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
éclairée que tout le refte. Là il reconnoît
, il voit fa foeur occupée à careffer
un jeune enfant ; il la voit prendre ce
cher fardeau dans fes bras , & accourir
le dépofer dans les fiens , avec les expreffions
les plus tendres & pour ce fils
& pour celui qu'elle croit en être le
père. Aaron met à profit cette nouvelle
erreur. Il fe faifit du dépôt & lance fur
Abaffah un coup d'oeil qui la détrompe
à l'inftant. Elle pouffe un cri douloureux
; elle veut retirer fon fils des mains
de cet oncle qu'elle foupçonne devoir
en être le bourreau. Non perfide , lui
dit le Calife irrité , ce fruit de ta foibleffe
, ton parjure époux , & toi- même
deviendrez tous dès aujourd'hui les victimes
de ma fureur.
Abaffah que fes forces étoient fur le
point d'abandonner
, les ranime par un
effort de vertu . Elle fonge à fouftraire
Giaffar au peril certain qui menace fes
jours ; elle fe détermine à le juſtifier aux
dépens de fa propre gloire . Un tel facrifice
dans une âme pure & élevée eſt ,
à coup fùr , le plus grand de tous .
Seigneur , dit la Princeffe au Calife ,
j'ai fans doute mérité votre indignation
;
Mais Giaffar n'eft point complice
du
crime que vous devez punir en moi
OCTOBRE . 1763 . 53
Que dis- je ? hélas ! je fuis encore plus
coupable envers lui qu'envers vous !
Qu'entends-je ? repliqua le Calife indigné
, auriez-vous pû tomber dans une
fi honteufe foibleffe ? Quel eft le téméraire....
n'espérez pas que je le nomme
, reprit Abaffah , mon fang peut
fuffire pour tous les deux.
L'étonnement du Calife égaloit fa
colére . Un tel aveu lui paroiffo it incroyable.
Vous aimiez l'Epoux que je vous
ai donné , difoit-il à fa Soeur ; on ne
trahit pas ainfi ce que l'on aime . Il - eft
vrai , repliqua la Princeffe , que Giaffar
me fut cher. Mais vous fçavez les Loix
que vous nous impofàtes en nous unif
fant l'un à l'autre. Son entiere exactitude
à les remplir annonçoit autant de
reſpect pour vous que d'indifférence
pour moi. Je fuis femme , & dès - lors
foible. Ainfi , foit fragilité naturelle ,
foit dépit , foit amour -propre bleffé, foit
même que toutes ces caufes aient pu fe
réunir pour m'égarer , j'ai franchi les
bornes que me préfcrivoit la vertu : j'ai
mérité la mort & qui plus eft , le
mépris .
>
L'un & l'autre vous attend , reprit le
Calife en fureur. ... De grace , interrompit
Abaſſah , en fe jettant aux pieds
C iij
+
$4 MERCURE
DE
FRANCE
.
,
de fon frère , épargnez le trifte fruit
d'un crime que je vais expier. Comme
le Prince alloit répondre , Giaffar parut.
Il n'étoit prévenu de rien , & venoit
à l'ordinaire trouver dans ces lieux
écartés une Epoufe qu'il ne lui étoit pas
libre de recevoir chez lui. Sa furpriſe &
fa douleur furent extrêmes d'y rencontrer
le Calife. Il vit du premier coup
d'oeil , ce que fa femme , fon fils & luimême
avoient à redouter. Mais Abaffah
ne lui laiffa pas le loifir de témoigner
ce qu'il éprouvoit , encore moins
au Calife celui de l'embarraſſer par des
queſtions. Venez , lui dit - elle , venez
ajouter quelque circonftance à l'arrêt
de mon fupplice. Vous êtes outragé ;
vous l'êtes d'une manière irréparable :
en voilà les fruits & ´la preuve , ajouta-
t- elle , en montrant fon fils ; obtenez
que je fois feule punie , & la mort
me femblera douce.
Giaffar comprit dès le premier inf
tant ce que fignifioit ce langage. Il
avoit l'âme trop élevée pour ne pas
faifir d'abord ce qui partoit de la grandeur
d'âme ; il aimoit trop ardemment
pour ne pas fçavoir dequoi l'Amour eſt
capable , pour vouloir furvivre à celle
qui l'aimoit ainfi . Non , Seigneur, dit- il
OCTOBRE. 1763 . 55
au Calife , non , Abafah n'a point trahi
la foi qu'elle m'avoit jurée ; elle eſt incapable
de trahir. C'eft pour me fauver
qu'elle travaille à fe perdre. Son feul
crime eft d'avoir cédé à mes vives infrances.
L'enfant que vous voyez eſt
mon fils . J'ai donc enfreint les loix que
vous m'aviez préſcrites : mais quel homme
eût pu s'y conformer ? Ah ! quand
même j'échapperois à la punition qui
m'attend , puis- je me répondre à moimême
de ne pas chercher encore à devenir
coupable ?
Hé bien ! s'écria l'implacable Calife
prévenons les rechûtes , en nous vengeant
des crimes paffés . A ces mots furvint
fa Garde qui fur un fignal de Mefrou
s'étoit réunie. Elle s'empare des
deux Epoux & même du tendre fruit
de leur union : de là nouveau fupplice
pour la fenfible Abaffah. On
part , on arrive au Palais du Calife fans
que l'intervale du chemin ait changé
fes difpofitions fanguinaires . C'eft à regret
qu'on termine ce récit par une
catastrophe auffi barbare ; mais la vérité
l'éxige. Rien ne put fléchir Aaron
en faveur d'un Beau- Frère qui avoit
toujours été fon ami . Toutefois le courage
de ce dernier furpaffoit encore la
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
·
fureur duCalife. Il n'étoit occupé que d'Abaffah
, qui elle-même ne s'occupoit que
de lui. Les regrets & la douleur de cette
Princeffe attendriffoient jufqu'à fes Bourreaux
, & fon Frère y étoit infenfible .
Apparemment qu'il craignit de n'y pas
réfifter toujours . Il fit hâter le fupplice
du malheureux Giaffar , qui , comme
le difent tous les Hiftoriens du Temps ,
eut la tête tranchée. Le fupplice d'Abaffah
offroit quelque chofe de plus
cruel encore ; elle fut , dit- on , précipitée
au fond d'un puits . On ignore
la deftinée de cet enfant qui caufa la
mort de ceux à qui il devoit le jour.
Quelques Ecrivains Arabes prétendent,
il eft vrai , qu'Abaffah fut fimplement
exilée ; mais la mort feroit préférable à
la manière dont ils la font vivre dans
cet exil. Pour le Calife , il continua
d'enfanglanter la Scène. Honteux peutêtre
d'avoir immolé à fon caprice un
homme tel que Giaffar , il voulut que
ce crime pût être envisagé comme un
trait de fa politique , c'eft-à-dire comme
une précaution néceffaire . Cette réfléxion
, très dangereufe dans un Prince
qui avoit le malheur de pouvoir tout
ce qu'il vouloit , fut un arrêt de mort
contre toute la famille des Barmecides.
OCTOBRE. 1763. 57
·
Mais enfin l'Auteur de tant de défaftres
devint lui - même la proie des rcmords
, & qui plus eft , des vifions . Il
mourut à Thous , ville du Koraſſan
peut être parce qu'il avoit rêvé qu'il
devoit y mourir. Sa mémoire ' eft encore
célébre chez les Orientaux. Il
eut de ces qualités brillantes qu'on
préfére trop fouvent dans un Prince
aux vertus toutes fimples. Il eut même
auffi quelques vertus. Le reproche le
plus grave que lui faffe l'hiftoire eft la
cruelle deftruction des Barmecides. On
fçait qu'il voulut anéantir jufqu'au nom
de certe famille illuftre . Mais il lui
avoit été plus facile de l'accabler que
de la flétrir. Elle étoit pour jamais
éteinte & on la louoit encore . De tels
éloges ne peuvent être fufpects. Enfans
de Barmeki , difoit énergiquement
un Poëte Arabe , que vous faifiez de
bien au Monde , & que vous en euffiez
encore fait ! La Terre étoit votre épouse ,
elle eft aujourd'hui votre veuve.
TRAIT & Hiftoire Arabe.
AARON al- radchid , Calife de Bagdat
, étoit contemporain
de Charlema
gne , & régnoit affez paifiblement fur
l'Afie , tandis que ce dernier bouleverfoit
l'Europe. Ces deux Princes étoient
amis , & avoient beaucoup d'analogie
dans le caractère : tous deux braves ,
tous deux hommes de génie , tous deux
aimant les Arts , dans des temps & des
lieux où le nom même des Arts étoit
prèfque ignoré tous deux bons Aftro
nomes pour leur fiécle , & peut-être un
peu Aftrologues ; leurs penchans , ' leurs
vertus , leurs vices eurent un rapport
des plus frappans. L'Hiftoire cite néanmoins
un trait où leur conduite fut
bien oppofée. On dit que Charlemagne
fit époufer fa propre fille à Eginard fon
Secrétaire , par la raifon qu'ils avoient
empiété fur les droits de l'hymen . Cette
raifon pouvoit fuffire alors. Aaron au
contraire , donna fa foeur en mariage à
fon Vifir , fous la bifarre condition de
n'ufer jamais du privilége d'époux. Un
40 MERCURE DE FRANCE.
tel caprice eft inexcufable dans tous les
temps .
Ce Vifir avoit nom Giaffar , & étoit
de l'illuftre Famille des Barmecides . On
nommoit ainfi les defcendans d'un autre
Giaffar qui lui-même étoit iffu des
anciens Rois de Perfe . Obligé d'abandonner
fubitement fa patrie , il avoit,
trouvé un afyle à la Cour du Calife
Soliman: il s'y étoit même élevé au
plus haut point de faveur. Une chofeaffez
rare , c'eft que fa poftérité avoit
joui des mêmes avantages auprès des
fucceffeurs de ce Calife , quoique fa
dynaſtie eût été remplacée par une autre.
Une chofe plus rare encore , c'eſt
que tous ces Barmecides fe montrerent
dignes de leur haute fortune. Ils mife:
foient les talens aux vertus , & furent
peut-être les premiers que la faveur du
Prince conduifit à celle du Peuple . Revenons
au moderne Giaffar.
C'étoit l'homme de tout l'Orient le
plus propre aux affaires , & le moins enclin
à s'y livrer. Il avoit été fait Vifir
dans un âge où il n'eft pas même pa-,
turel d'ambitionner cette Place , & l'avoit
quittée lorsque l'ambition devoit
être en lui la plus forte. Son penchant
pour les lettres , le repos & les plaifirs
OCTOBRE. 1763 . 41
faifoient de lui un homme aimable ,
un homme de fociété , plutôt qu'un
homme d'état. Il foutint cependant
avec honneur le poids du Ministère
parce que l'homme fupérieur ne peut
fe réfoudre à être médiocre nulle- part.
Mais ayant réuffi à fe donner pourfuc
ceffeur au Vifiriat fon frère aîné , trèsdigne
de lui fuccéder , il put librement
fe livrer à fes goûts : il devint l'Ecrivain
le plus élégant qui fût alors ; il devint ,
qui plus eft , l'ami intime du Souverain
dont il n'avoit d'abord été que le premier
Miniftre.
,
Aaron avoit une égale tendreffe pour
Abaffah fa propre four , jeune Princeffe
qui vivoit avec les femmes de ce Calife
dans un lieu du Palais où lui feul pouvoit
entrer. Chaque jour il venoit paffer
quelques heures avec elle
& retournoit
enfuite auprès de fon favori ;
mais bientôt cette alternative lui parut
fatigante. Il regretta de ne pouvoir entretenir
à la fois deux perfonnes qui lui
étoient également chères. Il parloit
fouvent à Giaffar des charmes féduifans
d'Abaffah ; il vantoit à cette Princeffe
le mérite extrême de Giaffar.Tous deux
par ce moyen fe connurent avant que
de s'être vus, & tous deux defiroient de
42 MERCURE DE FRANCE.
fe voir. Le Calife , qui ne defiroit pas
moins de les raffembler , ne tarda pas a
leur procurer cette mutuelle fatisfaction
. Il voulut , en dépit des uſages de
tout l'Orient ., que fa foeur quittât la
compagnie des femmes pour manger
habituellement à fa table avec tous les
hommes qu'il daigneroit y admettre .
Giaffar profita bien affidûment de
cette faveur. Abaſſah lui parut infininiment
fupérieure au portrait que le
Calife en avoit tracé ; ce qui étoit vrai .
Aux charmes d'une beauté réguliere ,
elle joignoit tous ceux d'un efprit cultivé
: elle y joignoit , de plus , tout le
naturel de la candeur & toutes les graçes
de l'enjouement. Il eût fuffi de ne la
voir qu'une fois pour en être épris , &
Giaffar la voyoit tous les jours. Auffi
chaque jour fembloit - il ajouter un degré
de force à fa paffion .
Des mouvemens à-peu-près fembla
bles agitoient le coeur de la Princeffe .
Giaffar n'étoit pas toujours le feul à qui
le Calife procurât la faveur de fe trouver
avec elle mais il fut le feul qu'elle
diftingua d'abord ; & bientôt elle eût
voulu n'appercevoir que lui. Cette fympathie
réciproque étoit trop marquée
pour que le Calife n'en eût pas au moins,
OCTOBRE. 1763 . 43
quelque foupçon . Ses foupçons ne tarderent
même pas à être changés en
certitude : ce qui , toutefois , n'apporta
aucune différence dans fa conduite. Il
ne parut point furpris d'une chofe que ,
fans doute , il avoit dû prévoir. L'amoureux
couple eut toujours les mêmes:
occafions de s'entretenir : Aaron y con
tribua comme il avoit fait jufqu'alors ,
& fongea même à faire quelque chofe
de plus c'est-à-dire , que ce Calife
prit la réfolution d'élever Giaffar au
rang de fon Beau-frère , & de rendre .
Epoux ceux qu'il avoit pour ainfi dire
forcé de devenir Amans. Mais , par un
caprice des plus embaraffans à définir ,
ce Prince , d'ailleurs très -fenfé , mit à
cette faveur une condition auffi abfurde
qu'impraticable. On ne dit point quel
en fut le motif. Peut-être n'étoit- ce que
le réſultat de quelques vifions Aftrolo
giques peut être n'en doit - on chercher
la caufe que dans la bifarrerie de
Fefprit humain ; fource intariffable , &
dans laquelle l'homme le plus fage n'eft
pas toujours exempt de puifer.
·
Un jour qu'Abafah & Giaffar s'entretenoient
feuls avec le Calife , ce
Prince fit tomber la converfation fur
une matière intéreffante pour chacun
44 MERCURE DE FRANCE.
d'eux ; il s'agiffoit de l'amitié. Le Ciel,
difoit Aaron m'a rendu maître d'un
Empire des plus vaftes , j'unis la Cou--
ronne à la thiare , la dignité du Sacerdoce
à la Puiffance du Souverain ; mes
Armées font triomphantes , & j'en fuis
le Général ; je fais fleurir les Arts , &
je les cultive : tant d'avantages réunis
ne peuvent entiérement me fatisfaire ,
il en eft un qui me paroît infiniment
plus précieux , & que peut-être le Ciel
s'obtine à me refuſer.
Ce difcours jetta ceux qui l'écou
toient dans une extrême furpriſe . Tous
deux la témoignerent avec le même
empreffement . Souverain Commandant
des Fidéles , ajouta Giaffar , que vous
refte-t-il à defirer dans ce haut degré
de Puiffance & de Gloire où toute la
Terre vous contemple ? Une chofe , repliqua
le Monarque , une chofe que
P'Empire du monde même ne peut donner
& peut fouvent faire perdre en
un mot , un ami , le feul tréfor qui
pour l'ordinaire , manque à un Souverain
.
Ah , Seigneur ! s'écrierént Abafah
& Giaffar , également confternés , quels
voeux vous refte-t-il à former fur ce
point ? Doutez-vous de ma tendreffe ,
OCTOBRE. 1763. 45
,
difoit Abaffah ? Doutez-vous de mon
zéle refpectueux & défintéreffé , ajoutoir
Giaffar ? Ecoutez - moi , reprit à fon
tour , Aaron- Al- radchid. Vous m'aimez
dites-vous ; je fuis perfuadé que telle
eft , du moins votre intention : c'eft
moi qui vous ai réunis ; c'eſt mọi qui
fuis le premier moteur de votre attachement
réciproque, L'effet en eft trop
agréable pour que vous en haïffiez la
caufe. Je ne vous foupçonne donc pas
de me haïr mais il y a loin de cet
état à celui de l'amitié. Qui fçait même
fi je ne fuis pas devenu pour vous un
tiers incommode ?
A ces mots , les proteftations de la
Princeffe & du Favori rédoublerent .
Non, Seigneur , s'écrioit Abaffah , que
le difcours du Calife avoit rendu un
peu confufe ; non , il n'eft rien qui ne
céde à la reconnoiffance que je vous
dois elle fera toujours la premiere
paffion de mon coeur. Giaffar s'exprima
en termes plus mefurés : mais ce
qu'il dit auroit pû fatisfaire tout autre
que le Calife. Il le fupplia de mettre
à l'épreuve ce dévoûment dont il fembloit
douter. J'y confens , reprit Aa
ron ; mais cette épreuve fera délicate ;
elle eft cependant la feule qui puiffe
46 MERCURE DE FRANCE.
A
ime convaincre de votre attachement
pour moi. Je dirai plus ; ma tranquilfité
intérieure dépendra de votre exactitude
à me tenir parole. Eh bien , Seigneur
, ajouta Giaffar , daignez manifelter
vos intentions : je jure par l'Al
coran même de les remplir ! Abaffah
protefta la même chofe , perfuadée ,
ajouta-t-elle , que le Calife n'exigeroit
pas l'impoffible . Ce que j'exige , re
pliqua ce Prince , n'eft point au- deffus
des forces humaines ; il ne s'agit que
dé furmonter certaines foibleffes . Voici
donc ce que j'attens de vous l'un &
l'autre Il eft certain que vous vous
aimez ; dès lors vous devez craindre
qu'on ne vous fépare. Je veux bien
dès à préfent vous épargner cette crainte
; je fuis prêt à vous unir .... Ah
Seigneur interrompit Giaffar en tome
bant aux pieds du Calife , eft- ce par
des faveurs d'un fi haut prix que vous
voulez mettre à l'épreuve ma docilité?
Doutez -vous de ma prompte obéiffan-
-
ce ? Doutez-vous .... Je n'ai aucun
doute à cet égard , interrompit à fon
tour le Calife : mais levez - vous & écoutez
jufqu'à la fin . Je confens à vous
faire époufer ma Sour , fous l'expreffe
condition que vous vivrez avec elle
OCTOBRE. 1763.
comme un Frère , comme j'y vis moimême.
Vous ne lui parlerez qu'en ma
préfence ; vous ne lui propoferez aucun
tête -à- tête ; vous fuirez tous ceux
qu'elle-même pourroit vous propofer. A
cela près, vous vous aimerez tant & auffi
longtems qu'il vous plaira. Tel eſt le
facrifice que mon amitié éxige de la
vôtre. Une pareille Loi vous paroîtra
fans doute bifarre & tyrannique. Je
l'abandonne à votre cenfure ; mais refpectez-
la dans votre conduite. Vous
ne pourriez l'enfreindre fans perdre
pour jamais l'amitié qui m'attache à
vous , fans trouver en moi un ennemi
implacable .
Une telle propofition pétrifia pour
quelques inftans ceux à qui elle étoit
faite. Giaffar la trouvoit révoltante
& la Princeffe n'en jugeoit guères plus
favorablement. Tout confidéré , néanmoins
, le Vifir crut devoir l'accepter.
I efpéroit que cette fantaisie du
Calife n'auroit qu'un temps ; & à tout
prendre , il aimoit encore mieux ne
voir Abaffah que comme une Soeur, que
d'être entièrement privé de fa vue. Ainfi
du confentement de la Princeffe qui ,
fans doute , avoit les mêmes idées que
Giaffar , cet hymen fut conclu avec
48 MERCURE DE FRANCE.
toutes les reftrictions préfcrites par le
Calife.
Un affez long temps s'écoula fans
qu'elles reçuffent la moindre atteinte .
La Princeffe avoit un appartement ifolé
où Giaffar n'ofoit paroître. Elle ofoit
encore moins pénétrer dans le fien . Ils
ne fe voyoient que dans celui du Calife,
& en préſence de cet Argus d'un
nouveau genre. Tous deux fupportoient
avec une impatience égale cette
contrainte exceffive. Ils ne pouvoient
fe le témoigner que par des regards
dérobés. Mais enfin ce langage fatigua
la Princeffe. Elle eut recours à
Celui des vers. Ceux qu'elle envoya à
fon Epoux dans cette circonftance , annoncent
un coeur vivement épris & tiennent
pour ainfi dire de l'emportement.
Ils font cités par plufieurs Hiftoriens .
On fera furpris de voir une Princeffe
habiller en vers un aveu de cette nature
; mais il faut fe rappeller que la
poëfie étoit prèfque devenue le langage
ordinaire des Arabes. Giaffar
l'employa dans fa réponſe , & la repli- ,
que ne s'étant pas fait beaucoup atten-.
dre , il s'établit entre ces deux époux
une correfpondance auffi remarquable
que leur fituation même. Les vives
peintures
OCTOBRE. 1763. 49
peintures qu'ils traçoient & de cette fituation
& de leurs fentimens réciproques
, ne firent qu'accroître & leur
amour & leur ennui. Chaque jour aggravoit
l'un & fortifioit l'autre. Enfin ,
Le Calife perfévérant toujours dans fes
premières idées , l'amoureux couple en
fentit plus que jamais l'injuftice. Il prit
des mefures non pour fe fouftraire entiérement
au joug ; mais pour le rendre
plus fupportable.
Il y auroit eu le plus grand danger
pour les deux époux de fe trouver dans
l'appartement de l'un ou de l'autre. Heureufement
les ufages du Pays leur fourniffoient
les plus grandes facilités pour
fe voir ailleurs. La même Efclave dont
s'étoit fervie la Princeffe pour écrire à
fon époux lui fut encore utile dans
cette nouvelle occafion . C'est une erreur
de croire que dans tout l'Orient les
femmes ne jouiffent d'aucune forte de
liberté. Elles en peuvent même abufer
plus facilement qu'à Paris , & certainement
on pafferoit pour libre à moins.
En effet , à l'aide d'un triple voile inventé
par la jaloufie , & qui le plus
fouvent ne fert qu'à la tromper , une
femme d'Afie peut parcourir à fon aife
la plus grande Ville . Nul homme , pas
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
>
même fon époux , n'eft en droit de la
fuivre encore moins de foulever fes
voiles. En revanche , l'Amant qu'elle
veut favorifer la devance à certain lieu
convenu entre elle & lui . Ce fut en fuivant
cette méthode , & en jouant le
rôle d'amant plutôt que celui d'époux ,
que Giaffar le réunit à fa chère Abaffah.
Je ne détaillerai ni leurs difcours ,
ni leurs tranfports. C'eft ici une de ces
fituations quon indique , mais qu'on ne
décrit pas . Je dirai feulement que la défenfe
du Calife ceffa d'être refpectée
fans que pour cela aucun remords troublât
le plaifir des réfractaires.
Ces rendés -vous multipliés eurent des
fuites capables de les trahir . Toutefois
Abaffah prit des mefures fi juftes qu'elle
mit au monde un fils fans qu'on en
eût le moindre foupçon ni dans fon
Palais , ni à la Cour du Calife. Mais au
bout de fix mois ce Prince en fut inftruit
par certain Efclave qu'on avoit
été contraint de mettre dans la confidence.
Aaron apprit par la même voie
quelques autres détails qu'il jugea néceffaires
à fes vues , & fes vues n'étoient
que vindicatives , que fanguinaires
. Il jura la perte de ces malheureux
époux , & du fruit de leur intelligence.
OCTOBRE. 1763. 5 F
Dès la nuit fuivante , Aaron déguifé
fortit accompagné du feul Méfrou,
un de fes plus intimes confidens . C'eft
le même dont il eft fi fouvent parlé
dans plufieurs hiftoires Arabes très- véritables
& jufques dans nos Contes des
mille & une nuits . Méfrou , accoutumé
aux courfes nocturnes du Calife , ne
crut pas d'abord cette dernière plus
importante que tant d'autres. Mais le
trouble qu'il remarqua dans les difcours
& dans toute la perfonne du Prince
l'eut bientôt détrompé. Il le fut encore
davantage en apprenant qu'ils avoient
été devancés par une troupe de gardes
du Calife , déguifés comme eux , &
qui ne devoient fe réunir & les venir
joindre qu'à certain fignal. Aaron &
Méfrou s'arrêtérent dans une rue écartée
& non loin d'une maifon de peu
d'apparence. Au bout de quelque tems,
ils virent , autant qu'il étoit alors poffible
de voir , deux femmes fe gliffer
dans cette maiſon où elles paroiffoient
être attendues. Le Prince y accourut ,
fuivi de Méfrou , & entra fans nulle
difficulté. Il jugea qu'on le prenoit
pour un autre ; ce qui étoit vrai,
Il profite de la méprife & fe laiffe conduire
dans une falle beaucoup mieux
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
éclairée que tout le refte. Là il reconnoît
, il voit fa foeur occupée à careffer
un jeune enfant ; il la voit prendre ce
cher fardeau dans fes bras , & accourir
le dépofer dans les fiens , avec les expreffions
les plus tendres & pour ce fils
& pour celui qu'elle croit en être le
père. Aaron met à profit cette nouvelle
erreur. Il fe faifit du dépôt & lance fur
Abaffah un coup d'oeil qui la détrompe
à l'inftant. Elle pouffe un cri douloureux
; elle veut retirer fon fils des mains
de cet oncle qu'elle foupçonne devoir
en être le bourreau. Non perfide , lui
dit le Calife irrité , ce fruit de ta foibleffe
, ton parjure époux , & toi- même
deviendrez tous dès aujourd'hui les victimes
de ma fureur.
Abaffah que fes forces étoient fur le
point d'abandonner
, les ranime par un
effort de vertu . Elle fonge à fouftraire
Giaffar au peril certain qui menace fes
jours ; elle fe détermine à le juſtifier aux
dépens de fa propre gloire . Un tel facrifice
dans une âme pure & élevée eſt ,
à coup fùr , le plus grand de tous .
Seigneur , dit la Princeffe au Calife ,
j'ai fans doute mérité votre indignation
;
Mais Giaffar n'eft point complice
du
crime que vous devez punir en moi
OCTOBRE . 1763 . 53
Que dis- je ? hélas ! je fuis encore plus
coupable envers lui qu'envers vous !
Qu'entends-je ? repliqua le Calife indigné
, auriez-vous pû tomber dans une
fi honteufe foibleffe ? Quel eft le téméraire....
n'espérez pas que je le nomme
, reprit Abaffah , mon fang peut
fuffire pour tous les deux.
L'étonnement du Calife égaloit fa
colére . Un tel aveu lui paroiffo it incroyable.
Vous aimiez l'Epoux que je vous
ai donné , difoit-il à fa Soeur ; on ne
trahit pas ainfi ce que l'on aime . Il - eft
vrai , repliqua la Princeffe , que Giaffar
me fut cher. Mais vous fçavez les Loix
que vous nous impofàtes en nous unif
fant l'un à l'autre. Son entiere exactitude
à les remplir annonçoit autant de
reſpect pour vous que d'indifférence
pour moi. Je fuis femme , & dès - lors
foible. Ainfi , foit fragilité naturelle ,
foit dépit , foit amour -propre bleffé, foit
même que toutes ces caufes aient pu fe
réunir pour m'égarer , j'ai franchi les
bornes que me préfcrivoit la vertu : j'ai
mérité la mort & qui plus eft , le
mépris .
>
L'un & l'autre vous attend , reprit le
Calife en fureur. ... De grace , interrompit
Abaſſah , en fe jettant aux pieds
C iij
+
$4 MERCURE
DE
FRANCE
.
,
de fon frère , épargnez le trifte fruit
d'un crime que je vais expier. Comme
le Prince alloit répondre , Giaffar parut.
Il n'étoit prévenu de rien , & venoit
à l'ordinaire trouver dans ces lieux
écartés une Epoufe qu'il ne lui étoit pas
libre de recevoir chez lui. Sa furpriſe &
fa douleur furent extrêmes d'y rencontrer
le Calife. Il vit du premier coup
d'oeil , ce que fa femme , fon fils & luimême
avoient à redouter. Mais Abaffah
ne lui laiffa pas le loifir de témoigner
ce qu'il éprouvoit , encore moins
au Calife celui de l'embarraſſer par des
queſtions. Venez , lui dit - elle , venez
ajouter quelque circonftance à l'arrêt
de mon fupplice. Vous êtes outragé ;
vous l'êtes d'une manière irréparable :
en voilà les fruits & ´la preuve , ajouta-
t- elle , en montrant fon fils ; obtenez
que je fois feule punie , & la mort
me femblera douce.
Giaffar comprit dès le premier inf
tant ce que fignifioit ce langage. Il
avoit l'âme trop élevée pour ne pas
faifir d'abord ce qui partoit de la grandeur
d'âme ; il aimoit trop ardemment
pour ne pas fçavoir dequoi l'Amour eſt
capable , pour vouloir furvivre à celle
qui l'aimoit ainfi . Non , Seigneur, dit- il
OCTOBRE. 1763 . 55
au Calife , non , Abafah n'a point trahi
la foi qu'elle m'avoit jurée ; elle eſt incapable
de trahir. C'eft pour me fauver
qu'elle travaille à fe perdre. Son feul
crime eft d'avoir cédé à mes vives infrances.
L'enfant que vous voyez eſt
mon fils . J'ai donc enfreint les loix que
vous m'aviez préſcrites : mais quel homme
eût pu s'y conformer ? Ah ! quand
même j'échapperois à la punition qui
m'attend , puis- je me répondre à moimême
de ne pas chercher encore à devenir
coupable ?
Hé bien ! s'écria l'implacable Calife
prévenons les rechûtes , en nous vengeant
des crimes paffés . A ces mots furvint
fa Garde qui fur un fignal de Mefrou
s'étoit réunie. Elle s'empare des
deux Epoux & même du tendre fruit
de leur union : de là nouveau fupplice
pour la fenfible Abaffah. On
part , on arrive au Palais du Calife fans
que l'intervale du chemin ait changé
fes difpofitions fanguinaires . C'eft à regret
qu'on termine ce récit par une
catastrophe auffi barbare ; mais la vérité
l'éxige. Rien ne put fléchir Aaron
en faveur d'un Beau- Frère qui avoit
toujours été fon ami . Toutefois le courage
de ce dernier furpaffoit encore la
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
·
fureur duCalife. Il n'étoit occupé que d'Abaffah
, qui elle-même ne s'occupoit que
de lui. Les regrets & la douleur de cette
Princeffe attendriffoient jufqu'à fes Bourreaux
, & fon Frère y étoit infenfible .
Apparemment qu'il craignit de n'y pas
réfifter toujours . Il fit hâter le fupplice
du malheureux Giaffar , qui , comme
le difent tous les Hiftoriens du Temps ,
eut la tête tranchée. Le fupplice d'Abaffah
offroit quelque chofe de plus
cruel encore ; elle fut , dit- on , précipitée
au fond d'un puits . On ignore
la deftinée de cet enfant qui caufa la
mort de ceux à qui il devoit le jour.
Quelques Ecrivains Arabes prétendent,
il eft vrai , qu'Abaffah fut fimplement
exilée ; mais la mort feroit préférable à
la manière dont ils la font vivre dans
cet exil. Pour le Calife , il continua
d'enfanglanter la Scène. Honteux peutêtre
d'avoir immolé à fon caprice un
homme tel que Giaffar , il voulut que
ce crime pût être envisagé comme un
trait de fa politique , c'eft-à-dire comme
une précaution néceffaire . Cette réfléxion
, très dangereufe dans un Prince
qui avoit le malheur de pouvoir tout
ce qu'il vouloit , fut un arrêt de mort
contre toute la famille des Barmecides.
OCTOBRE. 1763. 57
·
Mais enfin l'Auteur de tant de défaftres
devint lui - même la proie des rcmords
, & qui plus eft , des vifions . Il
mourut à Thous , ville du Koraſſan
peut être parce qu'il avoit rêvé qu'il
devoit y mourir. Sa mémoire ' eft encore
célébre chez les Orientaux. Il
eut de ces qualités brillantes qu'on
préfére trop fouvent dans un Prince
aux vertus toutes fimples. Il eut même
auffi quelques vertus. Le reproche le
plus grave que lui faffe l'hiftoire eft la
cruelle deftruction des Barmecides. On
fçait qu'il voulut anéantir jufqu'au nom
de certe famille illuftre . Mais il lui
avoit été plus facile de l'accabler que
de la flétrir. Elle étoit pour jamais
éteinte & on la louoit encore . De tels
éloges ne peuvent être fufpects. Enfans
de Barmeki , difoit énergiquement
un Poëte Arabe , que vous faifiez de
bien au Monde , & que vous en euffiez
encore fait ! La Terre étoit votre épouse ,
elle eft aujourd'hui votre veuve.
Fermer
4319
p. 58-60
ODE. AUX AGRICULTEURS.
Début :
MINISTRES de l'Agronomie. [...]
Mots clefs :
Charme, Heureux, Perfide, Asiles, Champ
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE. AUX AGRICULTEURS.
OD E.
AUX AGRICULTEURS,
MINISTRES de
l'Agronomie ,
Amis de la blonde Cérès ,
A qui la fage oeconomie
Révéle fes plus beaux fecrets ;
Apprenez- moi des lieux champêtres ,
De ces lieux chers à nos ancêtres ,
A chanter les charmes puiſſans ;
Et vous , Protecteurs magnanimes ,
Rois , Princes , Magiftrats fublimes,
Daignez approuver mes accens.
Heureux qui du champ de fes pères
Cultivateur induſtrieux ,
Peut pénétrer dans les myſtères
Que la Nature offre à ſes yeux !
Des coups de la Parque perfide ,
Effroi du Vulgaire ſtupide ,
Ses fens ne font point étonnés ;
Il y fuccombe fans foibleffe:
A l'empire de la Sageſſe
Les deftins font fubordonnés,
Une fauffe Philofophie
Séduit les Mortels inconftans ;
OCTOBRE. 1763.
5.9
L'un jaloux qu'on le déïfie ,
Afpire aux honneurs éclatans ;
L'autre implore Mars ou Neptune ;
Tous fe plaignent que la fortune
Trahit leurs projets inſenſés :
Difciples de l'Agriculture ,
S'ils n'invoquoient que la Nature ,
Tous leurs voeux feroient exaucés.
Nos Ayeux à cette maxime
Sacrifioient l'ambition ;
Un roc qui leur offroit la cime
Flattoit leur inclination ;
Après mille exploits héroïques ,
Retirés dans leurs tours gothiques ;
Ils y goûtoient de doux loifirs :
C'étoit le fruit de la Victoire ;
Et fi la guerre fit leur gloire ,
La campague fit leurs plaifirs.
1
Mais ces moeurs fi dignes d'éloge
Ne trouvent plus de partiſans ;
Tout paffe , fe détruit , s'abroge ,
Tout céde à l'injure des ans .
Dans le fein profane des Villes
Les héritiers de ces afyles
Par le luxe font maîtrisés ;
L'intérêt bannit la décence ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Plutus eft le Dieu qu'on encenſe ,
Les Dieux des Bois font méprifés.
Plutus peut- il malgré les charmes,
Guérir les troubles de l'efprit ?
Non: loin d'adoucir nos allarmes ,
Son or perfide les aigrit .
Sur un rivage folitaire ,
Au Repos , ce Dieu falutaire ,
Mortels , que n'offrez-vous vos voeux ?
Régler les defirs , ſe connoître ,
Vivre fans fafte , être fon maître ,
Voilà le fecret d'être heureux.
AUX AGRICULTEURS,
MINISTRES de
l'Agronomie ,
Amis de la blonde Cérès ,
A qui la fage oeconomie
Révéle fes plus beaux fecrets ;
Apprenez- moi des lieux champêtres ,
De ces lieux chers à nos ancêtres ,
A chanter les charmes puiſſans ;
Et vous , Protecteurs magnanimes ,
Rois , Princes , Magiftrats fublimes,
Daignez approuver mes accens.
Heureux qui du champ de fes pères
Cultivateur induſtrieux ,
Peut pénétrer dans les myſtères
Que la Nature offre à ſes yeux !
Des coups de la Parque perfide ,
Effroi du Vulgaire ſtupide ,
Ses fens ne font point étonnés ;
Il y fuccombe fans foibleffe:
A l'empire de la Sageſſe
Les deftins font fubordonnés,
Une fauffe Philofophie
Séduit les Mortels inconftans ;
OCTOBRE. 1763.
5.9
L'un jaloux qu'on le déïfie ,
Afpire aux honneurs éclatans ;
L'autre implore Mars ou Neptune ;
Tous fe plaignent que la fortune
Trahit leurs projets inſenſés :
Difciples de l'Agriculture ,
S'ils n'invoquoient que la Nature ,
Tous leurs voeux feroient exaucés.
Nos Ayeux à cette maxime
Sacrifioient l'ambition ;
Un roc qui leur offroit la cime
Flattoit leur inclination ;
Après mille exploits héroïques ,
Retirés dans leurs tours gothiques ;
Ils y goûtoient de doux loifirs :
C'étoit le fruit de la Victoire ;
Et fi la guerre fit leur gloire ,
La campague fit leurs plaifirs.
1
Mais ces moeurs fi dignes d'éloge
Ne trouvent plus de partiſans ;
Tout paffe , fe détruit , s'abroge ,
Tout céde à l'injure des ans .
Dans le fein profane des Villes
Les héritiers de ces afyles
Par le luxe font maîtrisés ;
L'intérêt bannit la décence ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Plutus eft le Dieu qu'on encenſe ,
Les Dieux des Bois font méprifés.
Plutus peut- il malgré les charmes,
Guérir les troubles de l'efprit ?
Non: loin d'adoucir nos allarmes ,
Son or perfide les aigrit .
Sur un rivage folitaire ,
Au Repos , ce Dieu falutaire ,
Mortels , que n'offrez-vous vos voeux ?
Régler les defirs , ſe connoître ,
Vivre fans fafte , être fon maître ,
Voilà le fecret d'être heureux.
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4320
p. 60-61
LA ROSE, A Mlle ROSE RAYMON, pour le jour de sa fête.
Début :
Dés l'instant où je viens d'éclore, [...]
Mots clefs :
Rose, Couleurs, Odeurs, Fleurs, Bonheur, Épine
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texteReconnaissance textuelle : LA ROSE, A Mlle ROSE RAYMON, pour le jour de sa fête.
LA ROSE ,
A Mile ROSE RAYMON , pour
le jour de fa fête.
Dés l'inftant où je viens d'éclore ,
J'ai la plus douce des couleurs ,
A laquelle je joins encore
La plus fuave des odeurs :
Auffi dans l'empire de Flore
Je prime fur toutes les fleurs.
Mais ce qui flatte davantage
Ma vanité , belle Raymon ,
C'est le bonheur & l'avantage
OCTOBRE . 1763. 61
De vous avoir donné mon non
Ah , que c'eſt avec juſte cauſe
Que vous portez le nom de Rofe !
Vous avez mon éclat , ma fraîcheur , mes appas ,
Vous êtes comme moi , Roſe , tendre , enfantine ,
Et vous êtes de plus ce que je ne fuis pas ,
Vous êtes role fans épine.
Par M. de CABRE , Confeiller Honoraire à la
Sénéchauffée de Marfeille.
A Mile ROSE RAYMON , pour
le jour de fa fête.
Dés l'inftant où je viens d'éclore ,
J'ai la plus douce des couleurs ,
A laquelle je joins encore
La plus fuave des odeurs :
Auffi dans l'empire de Flore
Je prime fur toutes les fleurs.
Mais ce qui flatte davantage
Ma vanité , belle Raymon ,
C'est le bonheur & l'avantage
OCTOBRE . 1763. 61
De vous avoir donné mon non
Ah , que c'eſt avec juſte cauſe
Que vous portez le nom de Rofe !
Vous avez mon éclat , ma fraîcheur , mes appas ,
Vous êtes comme moi , Roſe , tendre , enfantine ,
Et vous êtes de plus ce que je ne fuis pas ,
Vous êtes role fans épine.
Par M. de CABRE , Confeiller Honoraire à la
Sénéchauffée de Marfeille.
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4321
p. 61
LES DOUBLES ADIEUX, IMPROMPTU.
Début :
PRIVÉ de l'heureux don de plaire, [...]
Mots clefs :
Don, Tour, Poète, Adieu, Amant
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texteReconnaissance textuelle : LES DOUBLES ADIEUX, IMPROMPTU.
LES DOUBLES ADIEUX ,
W
IMPROMPTU .
PRIVE de l'heureux don de plaire
Dans mes vers & dans mon amour ,
De l'Hélicon & de Cythère
Il est temps de quitter la Cour.
Tour-à-tour malheureux Poëte
Ainfi que malheureux Amant ;
Blond Phabus & Blonde Suzette ,
Je vous falue également.
W
IMPROMPTU .
PRIVE de l'heureux don de plaire
Dans mes vers & dans mon amour ,
De l'Hélicon & de Cythère
Il est temps de quitter la Cour.
Tour-à-tour malheureux Poëte
Ainfi que malheureux Amant ;
Blond Phabus & Blonde Suzette ,
Je vous falue également.
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4322
p. 61-62
« LE mot de la première Énigme du premier volume d'Octobre est Lecteur. [...] »
Début :
LE mot de la première Énigme du premier volume d'Octobre est Lecteur. [...]
Mots clefs :
Lecteur, Portrait d'une maîtresse, Despote, Bouteille, Rose
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texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la première Énigme du premier volume d'Octobre est Lecteur. [...] »
LEE mot de la première Énigme du
premier volume d'Octobre eft Lecteur.
Celui de la feconde eſt le Portrait d'une
62 MERCURE DE FRANCE.
maîtreffe . Celui de la troifiéme eft defpote
, que l'on trouve dans defpotique.
Celui du premier Logogryphe eft Bouteille
, dans lequel on trouve toile , étoi
le , oui , oeil , Élie , Boulle ( Ebéniste , )
Toul , Eole , Eté , bile , bol , boue , billete
, lit , Io. Celui du fecond eſt ofer ,
dans lequel on trouve Roſe.
premier volume d'Octobre eft Lecteur.
Celui de la feconde eſt le Portrait d'une
62 MERCURE DE FRANCE.
maîtreffe . Celui de la troifiéme eft defpote
, que l'on trouve dans defpotique.
Celui du premier Logogryphe eft Bouteille
, dans lequel on trouve toile , étoi
le , oui , oeil , Élie , Boulle ( Ebéniste , )
Toul , Eole , Eté , bile , bol , boue , billete
, lit , Io. Celui du fecond eſt ofer ,
dans lequel on trouve Roſe.
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4323
p. 66-67
L'HEUREUX LARCIN. AIR : Jusques dans la moindre chose.
Début :
LA jeune & tendre Lisette, [...]
Mots clefs :
Amour, Larcin, Berger, Bouquet, Craintes, Bergère
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texteReconnaissance textuelle : L'HEUREUX LARCIN. AIR : Jusques dans la moindre chose.
L'HEUREUX LARCIN.
AIR : Jufques dans la moindre chofe,
LAA jeune & tendre Liſette
Dormoit feule en un bosquet.
Colin , qui de loin la guette ,
Veut dérober fon bouquet .
L'Amour le guide & l'infpire ;
Tour favorile fes voeux.
Life s'éveille , & fcupire ....
Le Berger étoit heureux .
Mineur.
C'est donc en vain , dit la Belle ,
Que j'ai cru juſqu'à ce jour ,
Oppofer un coeur rebelle
Aux piéges que tend l'Amour ?
I
OCTOBRE. 1763.
67
Quoique nos craintes préſagent ,
C'eſt un plaifir d'y tomber....
Les vrais Amans le partagent ;
Falloit-il le dérober ?
Majeur.
Pardon , charmante Bergère !
Pardon s'écria Colin ,
Si ma flâme téméraire
T'a fait un fi doux larcin .
Ce que l'Amour m'a fait prendre ,
Si tu doutois de ma foi ,
Je fuis prêt de te le rendre ,
Pour ne le devoir qu'à toi.
D. L. P..
AIR : Jufques dans la moindre chofe,
LAA jeune & tendre Liſette
Dormoit feule en un bosquet.
Colin , qui de loin la guette ,
Veut dérober fon bouquet .
L'Amour le guide & l'infpire ;
Tour favorile fes voeux.
Life s'éveille , & fcupire ....
Le Berger étoit heureux .
Mineur.
C'est donc en vain , dit la Belle ,
Que j'ai cru juſqu'à ce jour ,
Oppofer un coeur rebelle
Aux piéges que tend l'Amour ?
I
OCTOBRE. 1763.
67
Quoique nos craintes préſagent ,
C'eſt un plaifir d'y tomber....
Les vrais Amans le partagent ;
Falloit-il le dérober ?
Majeur.
Pardon , charmante Bergère !
Pardon s'écria Colin ,
Si ma flâme téméraire
T'a fait un fi doux larcin .
Ce que l'Amour m'a fait prendre ,
Si tu doutois de ma foi ,
Je fuis prêt de te le rendre ,
Pour ne le devoir qu'à toi.
D. L. P..
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4324
p. 68-90
LA PHARSALE, Livre 3. Par M. MARMONTEL.
Début :
TANDIS que le vent du midi enfloit la voile, & poussoit la flote sur [...]
Mots clefs :
Guerre, Rome, Peuples, Dieux, Bords, Rivage, Fortune, Drapeaux, Enfers
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texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE, Livre 3. Par M. MARMONTEL.
LA PHARSALE , Livre 3.
T
Par M. MARMONTEL.
ANDIS que le vent du midi enfloit
la voile , & pouffoit la flote fur
l'humide plaine , tous les yeux étoient
tournés du côté de la vafte mér; Pompée
lui feul ne peut détacher fes regards
du rivage de l'Italie qu'il voyoit
pour la derniere fois. Mais bientôt cette
terre chérie difparoît à fa vue , & fes
montagnes couronnées de nuages s'évanouiffent
dans le lointain .
Accablé d'ennuis , épuifé de fatigue
ce héros enfin fuccombe & fe livre
au fommeil. Alors limage de Julie perçant
la terre , fe préfente à lui comme
une furie , fur un tombeau qui vomit
des feux . » Tón crime eft retombé fur
» moi , lui dit - elle : on me traîne de
» l'Elyfée dans le tartare , de l'afyle des
âmes juftes au noir féjour des mânes
OCTOBRE . 1763 . 69
» criminels. J'ai vu les Euménides
s'armer de torches empoifonnées ,
» pour les fecouer au milieu de vous .
» Le nocher du brûlant Achéron pré-
» pare des barques fans nombre . On
» agrandit les cachots des enfers , les
» Furies fuffiront à peine à châtier tant de
» criminels, Les mains des Parques vont
» fe laffer à trancher les jours de tanţ
» de victimes * . Il t'en fouvient , Pompée,
le temps de notre hymen a été ce-
» lui de tes triomphes . Tu as changé de
» fortune en changeant d'époufe : elle
» eft née pour le malheur de tous fes
» maris , cette Cornélie , femme fans pu-
» deur , qui n'a pas rougi d'entrer dans
" mon lit , quand mon bucher fumoit
» encore. Qu'elle foit donc fans ceffe
» attachée à tes pas , & fur les mers
» & dans les camps , pourvu que je
» trouble ton fommeil auprès d'elle , &
» que je dérobe à ton indigne amour
» tous les momens que tu lui deftines .
» Céfar & Julie s'emparent de toi .
» Mon père le jour , & moi la nuit ,
" nous t'occuperons fans relâche . Le
" L'appareil menaçant des flâmes & des fers
Etonne les Démons & laffe les Enfers .
Brébeuf.
70 MERCURE DE FRANCE .
1
» Léthé ne t'a point effacé de ma mé-
" moire. Les Dieux des enfers m'ont
» permis de te pourfuivre & de me
» venger. Tu me verras , au fignal du
» combat , m'élever entre les deux ar-
» mées . Mon ombre ne fouffrira jamais
» que tu ceffes d'être le gendre de Cé-
»far. Tu crois en vain trancher avec
l'épée les noeuds d'une fainte alliance ;
la guerre civile va te rendre à moi. »
A ces mots elle ſe dérobe à ſon époux
qui lui tend les bras.
,
و د
Il s'éveille , & fa frayeur fe diffipe
avec fon fommeil. Les menaces du Ciel
& des enfers , loin de l'abattre l'élévent
au-deffus de lui-même.* * Il voit
fa perte , & il y court. Pourquoi , dit- il,
m'effrayer d'un vain fonge ? Ou la mort
n'eft rien , ou elle ne doit laiffer aucun
reffentiment de la vie ; & ni l'amour
ni la haine ne nous fuivent dans le
tombeau .
Déja le foleil fe plongeoit au ſein
de l'onde , & nous cachoit de fon globe
*Que ce trifte fantôme ou l'inftruife ou l'abuse ,
Afes baffes frayeurs fon âme ſe refuſe ;
Et lorfque tous les Dieux préfagent fon trépas ,
Il comprend leur menace & ne s'en emeur pas.
Brébeuf.
OCTOBRE. 1763 . 71
enflammé ce que la lune nous dérobe
du fien lorfqu'elle approche de fa plé,
nitude ou qu'elle commence à s'en éloigner.
Ce fut alors que la côte d'Illyrie
offrit un afyle fûr , un accès facile aux
vaiffeaux de Pompée. On ploye les voiles
, on baiffe les mats , & l'on aborde
à l'aide des rames.
?
Dès que Céfar , à qui les vents enlevoient
fa proie , & qui l'avoit ſuivie
des yeux , fe trouva feul au bord de
l'Italie loin de fe réjouir d'en avoir
chaffé fon rival , il gémit de voir qu'il
lui eût échapé . Aucun fuccès ne le flatte,
s'il ne décide de l'empire du Monde : la
victoire elle-même eft trop achetée s'il
faut l'attendre.
Mais oubliant pour un temps la guerre,
& tout occupé des foins de la paix , il
cherche à fe concilier la légére faveur
du Peuple : il fçait que la difette ou
l'abondance décide le plus fouvent de
* Pour s'acquérir les coeurs & vaincre leur colère ,
Il fait d'un Factieux un Maître populaire ,
Inftruit que l'abondance en la main des vainqueurs
A des liens fecrets qui captivent les coeurs.
Brébeuf.
72 MERCURE DE FRANCE.
fa haine ou de fon amour ; que celui
qui nourrit fon oifiveté en eft le maître ;
au lieu qu'il n'eft point de crainte qui
retienne un Peuple affamé. Il charge
Curion d'aller enlever les bleds de la
Sicile , & Valérius ceux de la Sardaigne
. Ces deux Ifles font renommées par
la richeffe de leurs moiffons ; nulle autre
contrée de la terre n'a tant de fois
répandu l'abondance dans l'Italie . A
peine la Lybie eft - elle plus fertile , dans
les années mêmes où les vents du midi
permettent à Borée d'affembler les nuages
vers le milieu de l'axe du monde
& d'y verfer des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier foin , Céfar
marche à Rome en vainqueur. Ses Légions
le fuivent , mais défarmées , &
portant fur le front le doux préfage de
la paix .
Dieux s'il ne revenoit dans fa patrie
que chargé des dépouilles des Peuples
de la Gaule & du Nord , quel trion
phe pour lui , quelle pompe ! le Rhin ,
Í'Océan lui-même enchaîné à fon char !
la Bretagne & la Gaule captives ! que
de gloire il a perdu en abufant de la
victoire. Les habitans des villes n'accourent
point fur fa route avec une
joie tumultueufe ; ils le voyent paffer
&
COCTOBRE. 1763 . 73
& baiffent les yeux , faifis d'une terteur
muette. En aucun lieu le Feuple
des campagnes ne fe précipite au- devant
de fes pas. Cefar s'applaudit cependant
de leur infpirer tant de crainte:
à peine eût - il préféré leur amour.
Déja il a paffé la forterffe d'Anxur
& la forêt confacrée à la Diane de
Scythie. Déja il découvre d'une éminence
cette Rome qu'il n'avoit pas
vue depuis dix ans qu'avoit duré la
guerre des Gaules. Il s'étonne lui - même
de l'état où il l'a réduite ; & il lui
adreffe ces mots.
• Eft-il poffible , ô féjour des Dieux ,
que l'on abandonne tes murs , fans y
être forcé par la guerre ! & quelle ville
méritera qu'on la défende , fi ce n'eft
Rome ? Heureufement ce n'eft' ni le
Parthe , ni le Dace uni au Géte , ni le
Sarmate fecondé du Pannonien qui te
menace : la fortune n'oppofe qu'un Ci
toyen qui t'aime au chef timide qui
n'ofe te garder.
Bientôt Cefar entre dans Rome où
l'épouvante l'a devancé ; car on s'atend
qu'il va la livrer au pillage comme une
ville prife d'affaut , faccager les murs ,
embrâfer les Temples , enfevelir les
Dieux de la Patrie fous les débris de
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
leurs Autels . On ne doute pas qu'il ne
veuille tout ce qu'il peut , & comme il
peut tout , il n'eft rien qu'on ne craigne
. On ne feint pas même de le voir
avec joie & de faire des voeux pour lui ;
la haine occupe & remplit tous les
coeurs .
Les Peres de la Patrie du fond de
leur retraite fe rendent au Temple
d'Apollon où Cefar les fait appeller , C'eft
la première fois qu'un Citoyen ofe
convoquer le Sénat, On n'y voit point
des fiéges réfervés pour les Confuls
pour le Préteur , pour les Cenfeurs &
les Ediles. Céfar réunit toutes ces dignités
en lui feul , & c'eft pour enten
dre la volonté d'un homme que le Sénat
eft affemblé. Les Pères confcrits prénnent
place , réfolus de confentir àtout ,
foit qu'il demande un Trône ou des
Autels , l'exil ou la mort du Sénat luimême.
Graces aux Dieux , Céfar eut
Qu'il yeuille des autels , qu'il veuille un dia
dême ,
Qu'il prétende fur Rome un empire fuprême ,
Qu'il demande leur fang , leurs fuffrages font
prêts.
Sa penſée eft leur régle, & fes voeux leurs arrêts.
Breb.
OCTOBRE. 1763. 75
honte d'exiger ce que Rome n'eût pas
eu honte de permettre.
Cependant la liberté indignée ofa ſe
révolter encore & tenter par la voix
d'un Citoyen , fi les loix pouvoient réfifter
à la force ; le Tribun Métellus
voyant qu'on alloit enlever le tréfor du
Temple de Saturne , accourut , fe fit
un paffage à travers le cortége de César,
& fe préfenta fur le feuil du Temple
qu'on alloit ouvrir. L'avarice eft donc
la feule paffion qui brave le fer & la
mort ? Céfar foule aux pieds les loix fans
que perfonne s'arme pour elles ; & le plus
vil de tous les biens , l'or excite un foulévement
! Métellus s'oppofe donc au pillage
du Temple ; & s'adreffant à Céfar : »
» Tu nouvriras ces portes, lui dit- il qu'a-
» près m'avoir percé le fein , & tu n'em-
» porteras les dépouilles du Temple que
fouillé du fang d'un Tribun . Tu fçais
» files Dieux laiffent violer impuné-
» ment cette dignité fainte , & fi les
Euménides l'ont vengée de l'impiété
» de Craffus. Sois facrilege à fon exem-
» ple, tire ce glaive & frappe fans rougir.
» tu n'as point à craindre les yeux du
» Peuple nous fommes feuls ; Rome
» eft déferte. Mais dis-moi , Tyran , que
» veux - tu ? Livrer la Patrie en proie
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
à tes foldats ? Il te refte encore tant
» de Peuples , tant de Villes à ruiner !
qu'as- tu befoin des tréfors de la paix ?
» n'as- tu pas tous ceux de la guerre ? »
Ce difcours alluma la colére du vainqueur.
Tu te flattes en vain, lui dit-il ,
d'obtenir de moi une mort honnorable
: non , Métellus , ma main ne fera
point fouillée d'un fang auffi vil que le
tien. Il n'eft point de marque d'honneur
qui te rende digne de mon ref
fentiment. C'eft donc à toi que Rome
confie la défenſe de ſa liberté ? Certes
le temps a bien changé les chofes , fi
les Loix aiment mieux s'appuyer fur
-Métellus que de fléchir devant Céfar !
Alors impatient , de voir que le Tribun
ne quittoit pas la porte du Temple , il
regardoit fes foldats rangés autour de
lui , & alloit oublier le caractère paci .
fique dont il s'étoit revêtu fi Cotta
n'eût diffuadé Métellus d'une réſiſtance
imprudente.
>
Sous l'autorité d'un feul , lui dit- il
la liberté fe détruit - elle même en s'obftinant
à ne pas fléchir . Vous en conferverez
du moins l'ombre fi en cédant
à la néceffité vous femblez vouloir
tout ce qu'elle exige. Nous avons fubi
tant de Loix injuftes ! une fi lâche
OCTOBRE . 1763 . myday.
obéiffance n'a pour excufe que l'im
puiffance de réfifter. Qu'ils fe hâtent
d'emporter loin de nous ces tréfors pernicieux
, ces fatales femences de guerre ."
La ruine de l'Etat intéreffe un Peuple'
libre ; mais la mifére d'un peuple efclave
lui eft moins onéreufe qu'à fes Tyrans.
Metellus s'éloigna à ces mots , & la
roche tarpeïenne retentiffant du bruit
des portes , annonce à Rome que le
Temple eft ouvert . Du fond de ce Temple
fut allors tiré ce dépôt fi longtemps
inviolable des revenus du Peuple
Romain : le Tribut des Carthaginois celui
de Perfes & de Philippe ; tout l'or:
que Pyrrhus laiffa dans tes mains , ô
Rome , alors vertueufe & libre , cet or
au prix duquel Fabrice avoit refufé de
te trahir ; ce qu'avoit épargné la frugalité
de nos pères ; ce que l'opulente
Afie avoit payé de tribut aux Romains
; ce que Metellus avoit rapporté
de l'Ifle de Crére , & Caton de l'ifle de
Cypre ; enfin les dépouilles de l'Orient
captif & les richeffes de tant de Rois
étalées tout récemment encore dans les
triomphes de Pompée , tout fut envahi ;
le Temple fut livré à la plus affreufe
rapine ; & dès-lors , exemple inoui !
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Céfar fut plus riche que Rome. * Ce
pendant la fortune de Pompée foulevoit
les Nations , & les attiroit de toutes
parts dans fa querelle & dans fa ruine. **
La Gréce qui voyoit de plus près l'appareil
de la guerre s'empreffa d'y contribuer.
Des campagnes de la Phocide
& des deux fommets du Parnaffe , des
champs de Béotie que borde le Céphife
, des environs de Thébes où coule .
Dircé , de l'Elide qu'arrofe l'Alphée ,
avant de traverfer les mers pour aller
chercher Aréthufe ; on voit les Peuples.
accourir .
>
Ceux d'Arcadie defcendent du Ménale
*** ceux d'Epire abandonnent les
Atamanes , & Dodone qui ne rend plus
d'oracles , & ce rivage autrefois célébre
où régna la veuve d'Hector. L'Illyrie
a pris les armes ; l'Iftrię a fuivi fon
*
Tout eft mis au pillage , & l'on voit un feut
homme
Plus riche que l'Etat & plus puiffant que Rome,
Bréb.
**
Ici , comme dans le premier Livre , le Poëte
a né gligé l'ordre géographique , & j'ai cru devoir
l'y rétablir .
*** Er du mont Pholoé que l'on dit avoir nourri
les Centaures.
* Oricum.
OCTOBRE. 1763. 79
#
exemple. Athénes quoique nouvellement
épuisée de combattans arme encore
quelques vaiffeaux . Cent Villes de
Crete uniffent leurs forces ; la Theffalie
affemble les fiennes : on quitte les
bords du Penée & les forêts du mont
Oëta , & ce golfe d'où fut lancé le
premier Navire qui fendit les mers ,
l'Argo qui mêla fur un même rivage
des Peuples inconnus l'un à l'autre , expofa
la race humaine à la fureur des
vents & des ondes , & lui apporta une
nouvelle mort.
Le Thrace a déferté l'Hémus & les
bords du Strimon , d'où l'on voit ces
oifeaux qui fendent les airs en phalange
fuir aux approches de l'hyver , &
chercher fur le Nil un climat plus doux.
Sur les pas du Thrace s'avancent les ha
bitans de cette Ifle qu'embraffe le Da
nube lorfqu'il fe plonge dans l'Euxin .
De leur côté marchent les Peuples de
Myfie & ceux d'Eolie qu'abreuve le
Caïque , & ceux qui cultivent la ſtérile
Arifbé. La Phrygie affemble les fiens :
Pitané fe voit dépeuplée , & Céléne qui
regrette encore le Satyre émule du Dieu
du chant. L'on quitte les bords du
Méandre & du Marlyas qu'il reçoit dans
fon fein , & du Pactole qui coule à tra-
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
vers des mines d'or , & de l'Hémus
auffi riche que le Pactole par la fertilité
de fes rives . Ceux de la Troade fe rendent
eux-mêmes fous les drapeaux d'un
Chef qui court avec eux à fa perte ; &
la fabuleufe origine de Cefar defcendant
d'Iule ne les empêche pas de s'armer
contre lui.
Les forêts du Taurus font défertes
les murs de Tharfe abandonnés . Les
Ports de Cilicie retentiffent des bruyans
apprêts d'une flotte , & le Cilicien traverfe
les mers guidé par l'étoile de l'Ourfe
, non plus comme autrefois en pirate,
mais en guerrier. Avec lui courent aux
combats les fauvages habitans de la
Cappadoce , & ceux de l'Arménie répandus
fur le mont Amane , & fur les
bords du Niphate qui roule des rochers ,
& ceux des rives de l'Halis que le malheur
de Créfus a rendu célébre. Le Syrien
quitte les bords de l'Oronte , l'Iduméen
fes champs ombragés de palmes
; le Phénicien les murs de Damas
& de Gaza , de Tyr & de Sidon qu'enrichit
la pourpre. Ce Peuple eft le
* C'eft de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur & du corps aux penfées.
*
Bréb
OCTOBRE . 1763 . 81
premier , fi l'on en croit la Renommée
qui ait éffayé de rendre la parole vifible
& de la fixer fous les yeux . L'Egypte
n'avoit point encore appris à tracer la
penſée fur l'écorce de fes rofeaux : feulement
elle gravoit fur la pierre des figures
d'oifeaux ou de bêtes féroces , &
ces images parloient à la vue un langage
mystérieux.
*
La guerre attire en même temps les
les Peuples heureux qui cultivoient les
riches compagnes de l'Euphrate & du.
Tigre. Ces deux fleuves prennent leur
fource dans la même chaîne de montagnes
; & fi dans leur cours leurs eaux le
confondent , on ne fçait plus quel nom
leur donner. Mais l'Euphrate a l'avan
tage de fe répandre comme le Nil dans
devaſtes plaines que fes eaux fertiliſent,
tandis que le Tigre fe perd au fein de
la terre , où il s'eft fait une route cachée
& ne renaît de fa nouvelle fource
que pour fe jetter dans l'Océan .
* On voit abandonner ces campagnes fécondes
Que le Tigre & l'Euphrate arrofent de leurs on
des .
Nés de la même fource , après de longs détours
Ils n'ont qu'un mème lit en achevant leur cours
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
L'Arabe vient fous un Ciel nouveau
& il s'étonne de n'y voir jamais les ombres
s'étendre du côté du Midi . La fureur
des Romains fe communique juf
ques au fond de l'Afie chez les Orétes
& les Carmanes , d'où l'on découvre à
peine l'Ourfe & le rapide Bootès . Elle
paffe de même en Affrique chez le bru
lant Ethiopien fi éloigné de nos climats .
Ammon , ne ceffe de voir traverſer fes
défert par des légions d'hommes armés ;
& depuis les Syrtes jufqu'au rivage Maure
, la Lybie a raffemblé tout ce qu'elle
a de combattans. Les Peuples qui couvrent
les riches bords du Phafe vont
courir les mêmes dangers. Le Parthe
belliqueux refte feul en balance entre
Céfar & Pompée , & il s'applaudit de
les voir divifés. Mais les Peuples errans
dans les déferts de la Scythie ceux que
le Bactre environne , ceux que l'Hircanie
enferme dans fes forêts ceux
qui vivent au pied du Caucaſe , ſe rangent
du parti de Pompée. Des climats
glacés où le Tanaïs fe précipitant dù
fommet du Riphée fépare l'Europe de
l'Afie ; des bords du Détroit du Palus
Méotide égal au paffage qu'Alcide ouvrit
aux eaux de l'Océan , tous les Peuples
du Nord volent au fecours de ce
héros. Il voit arriver dans fon Camp
OCTOBRE. 1763. 83
le Sarmate voifin du Mofcovite , l'Arimafpe
qui reléve fes cheveux avec des
liens tiffus de l'or que fon fleuve roule ,
le Maffagette qui dans les combats fe
nourrit du fang du Courfier qui le porte
& le Gélon fi rapide à la courfe & le
Coâtre qui vit dans les forêts dont les
chênes touchent aux Cieux . Le fignal
de la guerre a mis en mouvement les
Peuples mêmes de l'Aurore jufques dans
ces régions éloignées où le Gange eſt
adoré,le Gange, le feul des fleuves del'U
nivers qui ofe fuivre un cours oppofé
à celui du Dieu de la lumière , & s'ouvrir
une embouchure en face du foleil
naiffant. C'eſt par le Gange que fut ar
rêté le Héros de la Macédoine fans qu'il
pût arriver aux bords de l'Orient : vainqueur
du monde jufques-là il s'avoua
vaincu par le Gange.
Le même fignal retentit fur l'Indus
cefleuve qui fe jettant au fein des Mers
par deux bouches profondes ne s'apperçoit
pas dans fa rapidité que l'Hidafpe
fe mêle à fes vaftes eaux . Alors
s'uniffent pour marcher aux combats
les Peuples qui boivent fur ces bords
la douce liqueur qu'un rofeau diftile
& ceux qui teignent leur chevelure
dans le fuc doré d'une plante , & qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
fement de pierreries le long tiffu dont
ils s'enveloppent , & ceux qui dreffent
eux-mêmes leurs buchers & fe jettent
vivans au milieu des flammes. Ah
quelle gloire n'eft - ce pas pour eux de
difpofer ainfi d'eux-mêmes , & raffafiés
de la vie , d'en donner les reftes aux
Dieux .
*
1
Ni fous les Drapeaux de Cyrus , ni
dans l'Armée de Xercès , ni fous la
Flotte d'Agamemnon, jamais on n'avoit
vû tant de Rois fe réunir fous un même
Chef, ni tant de Peuples différens de
vêtemens , de traits , de langage. Ce
font autant de Compagnons que la
fortune veut que Pompée entraîne dans
fa vafte ruine , & autant de victimes
qu'elle va immoler aux funérailles de
ce grand Homme pour les rendre dignes
de lui. Ou plutot de peur que l'heu
reux Cefar n'ait plus d'un combat à
livrer pour fubjuguer le monde, elle a
voulu le lui.donner à vaincre en un
* Trop heureux dans leurs maux de ne remettre
pas
Aux caprices du Sort le choix de leur trépas ,
De pouvoir faire aux Dieux ce libre facrifice ,
Et de donner leur vie avant qu'on la raviſſe.,
Bréb
OCTOBRE. 1763 . 85
jour dans les Champs de la Theffalie .
Dès que Céfar eft forti des murs
de Rome , que fon afpect faifoit trem
bler , il femble donner à fes Légions des
ailes pour franchir les Alpes à travers
les nuages qui les couronnent. Mais
tandis que les autres Nations frémiffent
au nom de Céfar , Marfeille cette Colonie
des Phocéens , ofe refter fidéle à
fon alliance avec Rome , & préférer
le parti le plus jufte au plus heureux .
Cependant elle veut effayer par un langage
pacifique , de fléchir la fureur indomptable
de Céfar , & la dureté de
cette âme fuperbe . Ses Députés , choifis
parmi la jeuneffe , s'avancent , l'o
live dans les mains , au- devant de Céfar
& de fes Légions.
Romains , dirent- ils , vos Annales at
teftent que dans les Guerres du dehors,
Marſeille a dans tous les temps par
tagé les travaux & les dangers de Rome.
aujourd'hui - même fi tu veux , Céfar
, chercher dans l'Univers de nouveaux
triomphes , nos mains vont s'armer
& te font dévouées ; mais fi dans
les combats où vous courez , Rome
ennemie d'elle - même , va fe baigner
dans fon propre fang , nous n'avons
à vous offrir que des larmes & un afyle ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les coups que Rome va fe porter nous
feront facrés comme ceux de la foudre ,
fi les Dieux s'armoient contre les Dieux
ou fi les Géans leur déclaroient la
Guerre , la pitié des humains feroit infenfée
d'ofer vouloir les fecourir par
des voeux ou par de foibles armes , & ce
ne feroit qu'au bruit du tonnerre que
l'homme aveugle fur le deftin des Dieux ,
s'appercevroit que Jupiter feroit encore
maître de l'Olympe . Ajoutez au reſpect
qui nous retient , que des Peuples fans
nombre accourent dans vos camps , &
que ce monde corrompu n'a pas affez
le crime en horreur , pour que vos guerres
domestiques manquent de glaives
& de miniftres. * Et plût aux Dieux
que la Terre entiere penfat comme
hous , qu'elle refufât de feconder vos
haines & que nul Etranger ne voulût
fe mêler à vos combatans. Que feriezvous
livrés à vous -même ? Eft-il un
fils à qui les armes ne tombaffent des
mains à la rencontre de fon père ?
Eft-il des frères affez barbares pour
croifer leurs lances & fe percer de traits ?
L'injuftice eft illuftre à la fuite des Grands ,
E leurs plus noirs deffeins trouvent des partifans .
Bréb
OCTOBRE. 1763. 87
La guerre eft finie , fi vous êtes privé
du fecours de ceux à qui elle elle eſt
permife . Pour nous , la feule grace que
nous vous demandons , c'eft de laiffer
loin de nos murs ces Drapeaux , ces
Aigles terribles , de daigner vous fier
à nous , & de confentir que nos por
tes foient ouvertes à Céfar & fermées
à la guerre. Permets , Céfar , permets
qu'il refte un afyle inacceffible au crime,
& für également pour les deux partis ,
où Pompée & toi, fi jamais le malheur de
Rome vous touche & vous difpofe à un
accord , vous puiffiez venir des armés .
Du refte qui peut t'engager , quand
la guerre t'appelle en Efpagne , à fuf
prendre ici ta marche rapide ? Eft- ce
de nous que le fuccès dépend ? Nous ne
fommes d'aucun poids dans la balance
des deftins du Monde. Depuis que ce
Peuple éxilé dans fon ancienne Patrie ,
quitté les mers de Phocée livrés aux
flammes , quels ont été nos exploits ?
Enfermés dans d'étroites murailles, & fur
un rivage étranger, notre bonne foi feule
nous rend illuftres. Toutefois fi tu pré
tens affiéger nos murs & brifer nos
Portes , nous fommes réfolus à braver
le fer & la flamme, la foif & la faim . Si tu
mous prives du fecours des eaux , nous
88 MERCURE DE FRANCE.
fi
creuferons , nous lécherons la terre ;
le pain nous manque , nous nous réduirons
aux alimens les plus immondes. Ce
Peuple aura le courage de fouffrir pour
fa liberté tous les maux que fupporta
Sagunte affiégée par Annibal. Les enfans
qui dans les bras de leurs mères
défaillantes prefferont en vain leurs mamelles
taries & defféchées par la faim ,
en feront arrachés & jettés dans les
flammes. L'époufe demandera la mort à
fon époux chéri. Les Frères fe perceront
l'un l'autre pour fe délivrer de la
vie , & cette guerre nous fera moins
d'horreur que la guerre civile où tu veux
nous traîner.
Ainfi parla cette vertueufe jeuneffe ;
& Céfar dont la colère enflammoit les
regards , la laiffe éclater en ces mots.
Ce Peuple transfuge compte yainement
fur la rapidité de ma courſe. Tout impatient
que je fuis de me rendre en Efpagne
, j'aurai le temps de râfer ſes
murs. Réjouiffez - vous , compagnons.
Le fort préfente fur votre paffage dequoi
exercer votre valeur. Nous avons
befoin d'ennemis comme les vents ont
befoin d'obstacles pour ramaffer leurs
forces diffipées & comme la flamme a
befoin d'alimens. Tout ce qui céde ,
OCTOBRE 1763. 89
*
nous dérobe la gloire de vaincre que la
révolte nous offriroit. Marſeille , dit on ,
confent à m'ouvrir fes portes fi j'ai la
baffeffe de vouloir m'y préfenter feul
& fans armes. C'eft donc peu de m'exclure
, elle veut m'enfermer ! ne croitelle
pas fe dérober à la guerre qui embrâfe
le monde ? Lâches, vous ferez punis
d'avoir ofé prétendre à la paix ; &
vous apprendrez qu'il n'y a point d'afyle
plus affuré dans l'Univers que la guerre
même fous mes Drapeaux . Il dit &
marche vers les murs de Marfeille où
rien n'annonce la frayeur. Il trouve les
portes fermées & les remparts couverts
d'une jeuneffe nombreffe réfolue
à s'enfevelir fous fes murs. Ce fera pour
Marſeille un honneur immortel , un fait
mémorable dans tous les âges d'avoir
foutenu fans abattement les approches
de la guerre,d'en avoir fufpendu le cours;
& tandis que l'impéteux Céfar entraînoit
tout furfon paffage , de n'avoir feule
* Mais ce calme honteux en un fiécle d'allarmes
Vous coûtera bientôt & du fang & des larmes ;
Et fi votre falut vous eft un bien fi cher ,
C'étoit fous mes drapeaux qu'il falloit le chercher.
Breb.
go MERCURE DE FRANCE.
été vaincue que par un fiége pénible &
lent. Quelle gloire en effet de réfifter aux
déftinées & de retarder fi long-temps
la fortune impatiente de donner un
Maître à l'Univers ! Non loin de la ville
eft une colline dont le fommer applani
forme un terrein affez. fpacieux . Cette
hauteur où il eft facile de fe retrancher,
par une longue enceinte , lui préfente
un Camp avantageux & fùr. Du côté
oppofé à cette colline & à la même
hauteur s'élève un Fort qui protége la
Ville, & dans l'intervalle font des champs
cultivés.
Céfar trouva digne de lui le vaſte
projet de combler le vallon & de joindre
les deux éminences. D'abord pour
inveftir la Ville du côté de la terre il
fait pratiquer un long retranchement du
haut de fon Camp jufqu'à la Mer. Un
rempart de gazon couronné d'épais crénaux
doit embrâfer la Ville , & lui
couper les eaux & les vivres qui lui
viennent des champs voisins .
Le reste au Mercure prochain.
T
Par M. MARMONTEL.
ANDIS que le vent du midi enfloit
la voile , & pouffoit la flote fur
l'humide plaine , tous les yeux étoient
tournés du côté de la vafte mér; Pompée
lui feul ne peut détacher fes regards
du rivage de l'Italie qu'il voyoit
pour la derniere fois. Mais bientôt cette
terre chérie difparoît à fa vue , & fes
montagnes couronnées de nuages s'évanouiffent
dans le lointain .
Accablé d'ennuis , épuifé de fatigue
ce héros enfin fuccombe & fe livre
au fommeil. Alors limage de Julie perçant
la terre , fe préfente à lui comme
une furie , fur un tombeau qui vomit
des feux . » Tón crime eft retombé fur
» moi , lui dit - elle : on me traîne de
» l'Elyfée dans le tartare , de l'afyle des
âmes juftes au noir féjour des mânes
OCTOBRE . 1763 . 69
» criminels. J'ai vu les Euménides
s'armer de torches empoifonnées ,
» pour les fecouer au milieu de vous .
» Le nocher du brûlant Achéron pré-
» pare des barques fans nombre . On
» agrandit les cachots des enfers , les
» Furies fuffiront à peine à châtier tant de
» criminels, Les mains des Parques vont
» fe laffer à trancher les jours de tanţ
» de victimes * . Il t'en fouvient , Pompée,
le temps de notre hymen a été ce-
» lui de tes triomphes . Tu as changé de
» fortune en changeant d'époufe : elle
» eft née pour le malheur de tous fes
» maris , cette Cornélie , femme fans pu-
» deur , qui n'a pas rougi d'entrer dans
" mon lit , quand mon bucher fumoit
» encore. Qu'elle foit donc fans ceffe
» attachée à tes pas , & fur les mers
» & dans les camps , pourvu que je
» trouble ton fommeil auprès d'elle , &
» que je dérobe à ton indigne amour
» tous les momens que tu lui deftines .
» Céfar & Julie s'emparent de toi .
» Mon père le jour , & moi la nuit ,
" nous t'occuperons fans relâche . Le
" L'appareil menaçant des flâmes & des fers
Etonne les Démons & laffe les Enfers .
Brébeuf.
70 MERCURE DE FRANCE .
1
» Léthé ne t'a point effacé de ma mé-
" moire. Les Dieux des enfers m'ont
» permis de te pourfuivre & de me
» venger. Tu me verras , au fignal du
» combat , m'élever entre les deux ar-
» mées . Mon ombre ne fouffrira jamais
» que tu ceffes d'être le gendre de Cé-
»far. Tu crois en vain trancher avec
l'épée les noeuds d'une fainte alliance ;
la guerre civile va te rendre à moi. »
A ces mots elle ſe dérobe à ſon époux
qui lui tend les bras.
,
و د
Il s'éveille , & fa frayeur fe diffipe
avec fon fommeil. Les menaces du Ciel
& des enfers , loin de l'abattre l'élévent
au-deffus de lui-même.* * Il voit
fa perte , & il y court. Pourquoi , dit- il,
m'effrayer d'un vain fonge ? Ou la mort
n'eft rien , ou elle ne doit laiffer aucun
reffentiment de la vie ; & ni l'amour
ni la haine ne nous fuivent dans le
tombeau .
Déja le foleil fe plongeoit au ſein
de l'onde , & nous cachoit de fon globe
*Que ce trifte fantôme ou l'inftruife ou l'abuse ,
Afes baffes frayeurs fon âme ſe refuſe ;
Et lorfque tous les Dieux préfagent fon trépas ,
Il comprend leur menace & ne s'en emeur pas.
Brébeuf.
OCTOBRE. 1763 . 71
enflammé ce que la lune nous dérobe
du fien lorfqu'elle approche de fa plé,
nitude ou qu'elle commence à s'en éloigner.
Ce fut alors que la côte d'Illyrie
offrit un afyle fûr , un accès facile aux
vaiffeaux de Pompée. On ploye les voiles
, on baiffe les mats , & l'on aborde
à l'aide des rames.
?
Dès que Céfar , à qui les vents enlevoient
fa proie , & qui l'avoit ſuivie
des yeux , fe trouva feul au bord de
l'Italie loin de fe réjouir d'en avoir
chaffé fon rival , il gémit de voir qu'il
lui eût échapé . Aucun fuccès ne le flatte,
s'il ne décide de l'empire du Monde : la
victoire elle-même eft trop achetée s'il
faut l'attendre.
Mais oubliant pour un temps la guerre,
& tout occupé des foins de la paix , il
cherche à fe concilier la légére faveur
du Peuple : il fçait que la difette ou
l'abondance décide le plus fouvent de
* Pour s'acquérir les coeurs & vaincre leur colère ,
Il fait d'un Factieux un Maître populaire ,
Inftruit que l'abondance en la main des vainqueurs
A des liens fecrets qui captivent les coeurs.
Brébeuf.
72 MERCURE DE FRANCE.
fa haine ou de fon amour ; que celui
qui nourrit fon oifiveté en eft le maître ;
au lieu qu'il n'eft point de crainte qui
retienne un Peuple affamé. Il charge
Curion d'aller enlever les bleds de la
Sicile , & Valérius ceux de la Sardaigne
. Ces deux Ifles font renommées par
la richeffe de leurs moiffons ; nulle autre
contrée de la terre n'a tant de fois
répandu l'abondance dans l'Italie . A
peine la Lybie eft - elle plus fertile , dans
les années mêmes où les vents du midi
permettent à Borée d'affembler les nuages
vers le milieu de l'axe du monde
& d'y verfer des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier foin , Céfar
marche à Rome en vainqueur. Ses Légions
le fuivent , mais défarmées , &
portant fur le front le doux préfage de
la paix .
Dieux s'il ne revenoit dans fa patrie
que chargé des dépouilles des Peuples
de la Gaule & du Nord , quel trion
phe pour lui , quelle pompe ! le Rhin ,
Í'Océan lui-même enchaîné à fon char !
la Bretagne & la Gaule captives ! que
de gloire il a perdu en abufant de la
victoire. Les habitans des villes n'accourent
point fur fa route avec une
joie tumultueufe ; ils le voyent paffer
&
COCTOBRE. 1763 . 73
& baiffent les yeux , faifis d'une terteur
muette. En aucun lieu le Feuple
des campagnes ne fe précipite au- devant
de fes pas. Cefar s'applaudit cependant
de leur infpirer tant de crainte:
à peine eût - il préféré leur amour.
Déja il a paffé la forterffe d'Anxur
& la forêt confacrée à la Diane de
Scythie. Déja il découvre d'une éminence
cette Rome qu'il n'avoit pas
vue depuis dix ans qu'avoit duré la
guerre des Gaules. Il s'étonne lui - même
de l'état où il l'a réduite ; & il lui
adreffe ces mots.
• Eft-il poffible , ô féjour des Dieux ,
que l'on abandonne tes murs , fans y
être forcé par la guerre ! & quelle ville
méritera qu'on la défende , fi ce n'eft
Rome ? Heureufement ce n'eft' ni le
Parthe , ni le Dace uni au Géte , ni le
Sarmate fecondé du Pannonien qui te
menace : la fortune n'oppofe qu'un Ci
toyen qui t'aime au chef timide qui
n'ofe te garder.
Bientôt Cefar entre dans Rome où
l'épouvante l'a devancé ; car on s'atend
qu'il va la livrer au pillage comme une
ville prife d'affaut , faccager les murs ,
embrâfer les Temples , enfevelir les
Dieux de la Patrie fous les débris de
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
leurs Autels . On ne doute pas qu'il ne
veuille tout ce qu'il peut , & comme il
peut tout , il n'eft rien qu'on ne craigne
. On ne feint pas même de le voir
avec joie & de faire des voeux pour lui ;
la haine occupe & remplit tous les
coeurs .
Les Peres de la Patrie du fond de
leur retraite fe rendent au Temple
d'Apollon où Cefar les fait appeller , C'eft
la première fois qu'un Citoyen ofe
convoquer le Sénat, On n'y voit point
des fiéges réfervés pour les Confuls
pour le Préteur , pour les Cenfeurs &
les Ediles. Céfar réunit toutes ces dignités
en lui feul , & c'eft pour enten
dre la volonté d'un homme que le Sénat
eft affemblé. Les Pères confcrits prénnent
place , réfolus de confentir àtout ,
foit qu'il demande un Trône ou des
Autels , l'exil ou la mort du Sénat luimême.
Graces aux Dieux , Céfar eut
Qu'il yeuille des autels , qu'il veuille un dia
dême ,
Qu'il prétende fur Rome un empire fuprême ,
Qu'il demande leur fang , leurs fuffrages font
prêts.
Sa penſée eft leur régle, & fes voeux leurs arrêts.
Breb.
OCTOBRE. 1763. 75
honte d'exiger ce que Rome n'eût pas
eu honte de permettre.
Cependant la liberté indignée ofa ſe
révolter encore & tenter par la voix
d'un Citoyen , fi les loix pouvoient réfifter
à la force ; le Tribun Métellus
voyant qu'on alloit enlever le tréfor du
Temple de Saturne , accourut , fe fit
un paffage à travers le cortége de César,
& fe préfenta fur le feuil du Temple
qu'on alloit ouvrir. L'avarice eft donc
la feule paffion qui brave le fer & la
mort ? Céfar foule aux pieds les loix fans
que perfonne s'arme pour elles ; & le plus
vil de tous les biens , l'or excite un foulévement
! Métellus s'oppofe donc au pillage
du Temple ; & s'adreffant à Céfar : »
» Tu nouvriras ces portes, lui dit- il qu'a-
» près m'avoir percé le fein , & tu n'em-
» porteras les dépouilles du Temple que
fouillé du fang d'un Tribun . Tu fçais
» files Dieux laiffent violer impuné-
» ment cette dignité fainte , & fi les
Euménides l'ont vengée de l'impiété
» de Craffus. Sois facrilege à fon exem-
» ple, tire ce glaive & frappe fans rougir.
» tu n'as point à craindre les yeux du
» Peuple nous fommes feuls ; Rome
» eft déferte. Mais dis-moi , Tyran , que
» veux - tu ? Livrer la Patrie en proie
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
à tes foldats ? Il te refte encore tant
» de Peuples , tant de Villes à ruiner !
qu'as- tu befoin des tréfors de la paix ?
» n'as- tu pas tous ceux de la guerre ? »
Ce difcours alluma la colére du vainqueur.
Tu te flattes en vain, lui dit-il ,
d'obtenir de moi une mort honnorable
: non , Métellus , ma main ne fera
point fouillée d'un fang auffi vil que le
tien. Il n'eft point de marque d'honneur
qui te rende digne de mon ref
fentiment. C'eft donc à toi que Rome
confie la défenſe de ſa liberté ? Certes
le temps a bien changé les chofes , fi
les Loix aiment mieux s'appuyer fur
-Métellus que de fléchir devant Céfar !
Alors impatient , de voir que le Tribun
ne quittoit pas la porte du Temple , il
regardoit fes foldats rangés autour de
lui , & alloit oublier le caractère paci .
fique dont il s'étoit revêtu fi Cotta
n'eût diffuadé Métellus d'une réſiſtance
imprudente.
>
Sous l'autorité d'un feul , lui dit- il
la liberté fe détruit - elle même en s'obftinant
à ne pas fléchir . Vous en conferverez
du moins l'ombre fi en cédant
à la néceffité vous femblez vouloir
tout ce qu'elle exige. Nous avons fubi
tant de Loix injuftes ! une fi lâche
OCTOBRE . 1763 . myday.
obéiffance n'a pour excufe que l'im
puiffance de réfifter. Qu'ils fe hâtent
d'emporter loin de nous ces tréfors pernicieux
, ces fatales femences de guerre ."
La ruine de l'Etat intéreffe un Peuple'
libre ; mais la mifére d'un peuple efclave
lui eft moins onéreufe qu'à fes Tyrans.
Metellus s'éloigna à ces mots , & la
roche tarpeïenne retentiffant du bruit
des portes , annonce à Rome que le
Temple eft ouvert . Du fond de ce Temple
fut allors tiré ce dépôt fi longtemps
inviolable des revenus du Peuple
Romain : le Tribut des Carthaginois celui
de Perfes & de Philippe ; tout l'or:
que Pyrrhus laiffa dans tes mains , ô
Rome , alors vertueufe & libre , cet or
au prix duquel Fabrice avoit refufé de
te trahir ; ce qu'avoit épargné la frugalité
de nos pères ; ce que l'opulente
Afie avoit payé de tribut aux Romains
; ce que Metellus avoit rapporté
de l'Ifle de Crére , & Caton de l'ifle de
Cypre ; enfin les dépouilles de l'Orient
captif & les richeffes de tant de Rois
étalées tout récemment encore dans les
triomphes de Pompée , tout fut envahi ;
le Temple fut livré à la plus affreufe
rapine ; & dès-lors , exemple inoui !
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Céfar fut plus riche que Rome. * Ce
pendant la fortune de Pompée foulevoit
les Nations , & les attiroit de toutes
parts dans fa querelle & dans fa ruine. **
La Gréce qui voyoit de plus près l'appareil
de la guerre s'empreffa d'y contribuer.
Des campagnes de la Phocide
& des deux fommets du Parnaffe , des
champs de Béotie que borde le Céphife
, des environs de Thébes où coule .
Dircé , de l'Elide qu'arrofe l'Alphée ,
avant de traverfer les mers pour aller
chercher Aréthufe ; on voit les Peuples.
accourir .
>
Ceux d'Arcadie defcendent du Ménale
*** ceux d'Epire abandonnent les
Atamanes , & Dodone qui ne rend plus
d'oracles , & ce rivage autrefois célébre
où régna la veuve d'Hector. L'Illyrie
a pris les armes ; l'Iftrię a fuivi fon
*
Tout eft mis au pillage , & l'on voit un feut
homme
Plus riche que l'Etat & plus puiffant que Rome,
Bréb.
**
Ici , comme dans le premier Livre , le Poëte
a né gligé l'ordre géographique , & j'ai cru devoir
l'y rétablir .
*** Er du mont Pholoé que l'on dit avoir nourri
les Centaures.
* Oricum.
OCTOBRE. 1763. 79
#
exemple. Athénes quoique nouvellement
épuisée de combattans arme encore
quelques vaiffeaux . Cent Villes de
Crete uniffent leurs forces ; la Theffalie
affemble les fiennes : on quitte les
bords du Penée & les forêts du mont
Oëta , & ce golfe d'où fut lancé le
premier Navire qui fendit les mers ,
l'Argo qui mêla fur un même rivage
des Peuples inconnus l'un à l'autre , expofa
la race humaine à la fureur des
vents & des ondes , & lui apporta une
nouvelle mort.
Le Thrace a déferté l'Hémus & les
bords du Strimon , d'où l'on voit ces
oifeaux qui fendent les airs en phalange
fuir aux approches de l'hyver , &
chercher fur le Nil un climat plus doux.
Sur les pas du Thrace s'avancent les ha
bitans de cette Ifle qu'embraffe le Da
nube lorfqu'il fe plonge dans l'Euxin .
De leur côté marchent les Peuples de
Myfie & ceux d'Eolie qu'abreuve le
Caïque , & ceux qui cultivent la ſtérile
Arifbé. La Phrygie affemble les fiens :
Pitané fe voit dépeuplée , & Céléne qui
regrette encore le Satyre émule du Dieu
du chant. L'on quitte les bords du
Méandre & du Marlyas qu'il reçoit dans
fon fein , & du Pactole qui coule à tra-
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
vers des mines d'or , & de l'Hémus
auffi riche que le Pactole par la fertilité
de fes rives . Ceux de la Troade fe rendent
eux-mêmes fous les drapeaux d'un
Chef qui court avec eux à fa perte ; &
la fabuleufe origine de Cefar defcendant
d'Iule ne les empêche pas de s'armer
contre lui.
Les forêts du Taurus font défertes
les murs de Tharfe abandonnés . Les
Ports de Cilicie retentiffent des bruyans
apprêts d'une flotte , & le Cilicien traverfe
les mers guidé par l'étoile de l'Ourfe
, non plus comme autrefois en pirate,
mais en guerrier. Avec lui courent aux
combats les fauvages habitans de la
Cappadoce , & ceux de l'Arménie répandus
fur le mont Amane , & fur les
bords du Niphate qui roule des rochers ,
& ceux des rives de l'Halis que le malheur
de Créfus a rendu célébre. Le Syrien
quitte les bords de l'Oronte , l'Iduméen
fes champs ombragés de palmes
; le Phénicien les murs de Damas
& de Gaza , de Tyr & de Sidon qu'enrichit
la pourpre. Ce Peuple eft le
* C'eft de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur & du corps aux penfées.
*
Bréb
OCTOBRE . 1763 . 81
premier , fi l'on en croit la Renommée
qui ait éffayé de rendre la parole vifible
& de la fixer fous les yeux . L'Egypte
n'avoit point encore appris à tracer la
penſée fur l'écorce de fes rofeaux : feulement
elle gravoit fur la pierre des figures
d'oifeaux ou de bêtes féroces , &
ces images parloient à la vue un langage
mystérieux.
*
La guerre attire en même temps les
les Peuples heureux qui cultivoient les
riches compagnes de l'Euphrate & du.
Tigre. Ces deux fleuves prennent leur
fource dans la même chaîne de montagnes
; & fi dans leur cours leurs eaux le
confondent , on ne fçait plus quel nom
leur donner. Mais l'Euphrate a l'avan
tage de fe répandre comme le Nil dans
devaſtes plaines que fes eaux fertiliſent,
tandis que le Tigre fe perd au fein de
la terre , où il s'eft fait une route cachée
& ne renaît de fa nouvelle fource
que pour fe jetter dans l'Océan .
* On voit abandonner ces campagnes fécondes
Que le Tigre & l'Euphrate arrofent de leurs on
des .
Nés de la même fource , après de longs détours
Ils n'ont qu'un mème lit en achevant leur cours
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
L'Arabe vient fous un Ciel nouveau
& il s'étonne de n'y voir jamais les ombres
s'étendre du côté du Midi . La fureur
des Romains fe communique juf
ques au fond de l'Afie chez les Orétes
& les Carmanes , d'où l'on découvre à
peine l'Ourfe & le rapide Bootès . Elle
paffe de même en Affrique chez le bru
lant Ethiopien fi éloigné de nos climats .
Ammon , ne ceffe de voir traverſer fes
défert par des légions d'hommes armés ;
& depuis les Syrtes jufqu'au rivage Maure
, la Lybie a raffemblé tout ce qu'elle
a de combattans. Les Peuples qui couvrent
les riches bords du Phafe vont
courir les mêmes dangers. Le Parthe
belliqueux refte feul en balance entre
Céfar & Pompée , & il s'applaudit de
les voir divifés. Mais les Peuples errans
dans les déferts de la Scythie ceux que
le Bactre environne , ceux que l'Hircanie
enferme dans fes forêts ceux
qui vivent au pied du Caucaſe , ſe rangent
du parti de Pompée. Des climats
glacés où le Tanaïs fe précipitant dù
fommet du Riphée fépare l'Europe de
l'Afie ; des bords du Détroit du Palus
Méotide égal au paffage qu'Alcide ouvrit
aux eaux de l'Océan , tous les Peuples
du Nord volent au fecours de ce
héros. Il voit arriver dans fon Camp
OCTOBRE. 1763. 83
le Sarmate voifin du Mofcovite , l'Arimafpe
qui reléve fes cheveux avec des
liens tiffus de l'or que fon fleuve roule ,
le Maffagette qui dans les combats fe
nourrit du fang du Courfier qui le porte
& le Gélon fi rapide à la courfe & le
Coâtre qui vit dans les forêts dont les
chênes touchent aux Cieux . Le fignal
de la guerre a mis en mouvement les
Peuples mêmes de l'Aurore jufques dans
ces régions éloignées où le Gange eſt
adoré,le Gange, le feul des fleuves del'U
nivers qui ofe fuivre un cours oppofé
à celui du Dieu de la lumière , & s'ouvrir
une embouchure en face du foleil
naiffant. C'eſt par le Gange que fut ar
rêté le Héros de la Macédoine fans qu'il
pût arriver aux bords de l'Orient : vainqueur
du monde jufques-là il s'avoua
vaincu par le Gange.
Le même fignal retentit fur l'Indus
cefleuve qui fe jettant au fein des Mers
par deux bouches profondes ne s'apperçoit
pas dans fa rapidité que l'Hidafpe
fe mêle à fes vaftes eaux . Alors
s'uniffent pour marcher aux combats
les Peuples qui boivent fur ces bords
la douce liqueur qu'un rofeau diftile
& ceux qui teignent leur chevelure
dans le fuc doré d'une plante , & qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
fement de pierreries le long tiffu dont
ils s'enveloppent , & ceux qui dreffent
eux-mêmes leurs buchers & fe jettent
vivans au milieu des flammes. Ah
quelle gloire n'eft - ce pas pour eux de
difpofer ainfi d'eux-mêmes , & raffafiés
de la vie , d'en donner les reftes aux
Dieux .
*
1
Ni fous les Drapeaux de Cyrus , ni
dans l'Armée de Xercès , ni fous la
Flotte d'Agamemnon, jamais on n'avoit
vû tant de Rois fe réunir fous un même
Chef, ni tant de Peuples différens de
vêtemens , de traits , de langage. Ce
font autant de Compagnons que la
fortune veut que Pompée entraîne dans
fa vafte ruine , & autant de victimes
qu'elle va immoler aux funérailles de
ce grand Homme pour les rendre dignes
de lui. Ou plutot de peur que l'heu
reux Cefar n'ait plus d'un combat à
livrer pour fubjuguer le monde, elle a
voulu le lui.donner à vaincre en un
* Trop heureux dans leurs maux de ne remettre
pas
Aux caprices du Sort le choix de leur trépas ,
De pouvoir faire aux Dieux ce libre facrifice ,
Et de donner leur vie avant qu'on la raviſſe.,
Bréb
OCTOBRE. 1763 . 85
jour dans les Champs de la Theffalie .
Dès que Céfar eft forti des murs
de Rome , que fon afpect faifoit trem
bler , il femble donner à fes Légions des
ailes pour franchir les Alpes à travers
les nuages qui les couronnent. Mais
tandis que les autres Nations frémiffent
au nom de Céfar , Marfeille cette Colonie
des Phocéens , ofe refter fidéle à
fon alliance avec Rome , & préférer
le parti le plus jufte au plus heureux .
Cependant elle veut effayer par un langage
pacifique , de fléchir la fureur indomptable
de Céfar , & la dureté de
cette âme fuperbe . Ses Députés , choifis
parmi la jeuneffe , s'avancent , l'o
live dans les mains , au- devant de Céfar
& de fes Légions.
Romains , dirent- ils , vos Annales at
teftent que dans les Guerres du dehors,
Marſeille a dans tous les temps par
tagé les travaux & les dangers de Rome.
aujourd'hui - même fi tu veux , Céfar
, chercher dans l'Univers de nouveaux
triomphes , nos mains vont s'armer
& te font dévouées ; mais fi dans
les combats où vous courez , Rome
ennemie d'elle - même , va fe baigner
dans fon propre fang , nous n'avons
à vous offrir que des larmes & un afyle ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les coups que Rome va fe porter nous
feront facrés comme ceux de la foudre ,
fi les Dieux s'armoient contre les Dieux
ou fi les Géans leur déclaroient la
Guerre , la pitié des humains feroit infenfée
d'ofer vouloir les fecourir par
des voeux ou par de foibles armes , & ce
ne feroit qu'au bruit du tonnerre que
l'homme aveugle fur le deftin des Dieux ,
s'appercevroit que Jupiter feroit encore
maître de l'Olympe . Ajoutez au reſpect
qui nous retient , que des Peuples fans
nombre accourent dans vos camps , &
que ce monde corrompu n'a pas affez
le crime en horreur , pour que vos guerres
domestiques manquent de glaives
& de miniftres. * Et plût aux Dieux
que la Terre entiere penfat comme
hous , qu'elle refufât de feconder vos
haines & que nul Etranger ne voulût
fe mêler à vos combatans. Que feriezvous
livrés à vous -même ? Eft-il un
fils à qui les armes ne tombaffent des
mains à la rencontre de fon père ?
Eft-il des frères affez barbares pour
croifer leurs lances & fe percer de traits ?
L'injuftice eft illuftre à la fuite des Grands ,
E leurs plus noirs deffeins trouvent des partifans .
Bréb
OCTOBRE. 1763. 87
La guerre eft finie , fi vous êtes privé
du fecours de ceux à qui elle elle eſt
permife . Pour nous , la feule grace que
nous vous demandons , c'eft de laiffer
loin de nos murs ces Drapeaux , ces
Aigles terribles , de daigner vous fier
à nous , & de confentir que nos por
tes foient ouvertes à Céfar & fermées
à la guerre. Permets , Céfar , permets
qu'il refte un afyle inacceffible au crime,
& für également pour les deux partis ,
où Pompée & toi, fi jamais le malheur de
Rome vous touche & vous difpofe à un
accord , vous puiffiez venir des armés .
Du refte qui peut t'engager , quand
la guerre t'appelle en Efpagne , à fuf
prendre ici ta marche rapide ? Eft- ce
de nous que le fuccès dépend ? Nous ne
fommes d'aucun poids dans la balance
des deftins du Monde. Depuis que ce
Peuple éxilé dans fon ancienne Patrie ,
quitté les mers de Phocée livrés aux
flammes , quels ont été nos exploits ?
Enfermés dans d'étroites murailles, & fur
un rivage étranger, notre bonne foi feule
nous rend illuftres. Toutefois fi tu pré
tens affiéger nos murs & brifer nos
Portes , nous fommes réfolus à braver
le fer & la flamme, la foif & la faim . Si tu
mous prives du fecours des eaux , nous
88 MERCURE DE FRANCE.
fi
creuferons , nous lécherons la terre ;
le pain nous manque , nous nous réduirons
aux alimens les plus immondes. Ce
Peuple aura le courage de fouffrir pour
fa liberté tous les maux que fupporta
Sagunte affiégée par Annibal. Les enfans
qui dans les bras de leurs mères
défaillantes prefferont en vain leurs mamelles
taries & defféchées par la faim ,
en feront arrachés & jettés dans les
flammes. L'époufe demandera la mort à
fon époux chéri. Les Frères fe perceront
l'un l'autre pour fe délivrer de la
vie , & cette guerre nous fera moins
d'horreur que la guerre civile où tu veux
nous traîner.
Ainfi parla cette vertueufe jeuneffe ;
& Céfar dont la colère enflammoit les
regards , la laiffe éclater en ces mots.
Ce Peuple transfuge compte yainement
fur la rapidité de ma courſe. Tout impatient
que je fuis de me rendre en Efpagne
, j'aurai le temps de râfer ſes
murs. Réjouiffez - vous , compagnons.
Le fort préfente fur votre paffage dequoi
exercer votre valeur. Nous avons
befoin d'ennemis comme les vents ont
befoin d'obstacles pour ramaffer leurs
forces diffipées & comme la flamme a
befoin d'alimens. Tout ce qui céde ,
OCTOBRE 1763. 89
*
nous dérobe la gloire de vaincre que la
révolte nous offriroit. Marſeille , dit on ,
confent à m'ouvrir fes portes fi j'ai la
baffeffe de vouloir m'y préfenter feul
& fans armes. C'eft donc peu de m'exclure
, elle veut m'enfermer ! ne croitelle
pas fe dérober à la guerre qui embrâfe
le monde ? Lâches, vous ferez punis
d'avoir ofé prétendre à la paix ; &
vous apprendrez qu'il n'y a point d'afyle
plus affuré dans l'Univers que la guerre
même fous mes Drapeaux . Il dit &
marche vers les murs de Marfeille où
rien n'annonce la frayeur. Il trouve les
portes fermées & les remparts couverts
d'une jeuneffe nombreffe réfolue
à s'enfevelir fous fes murs. Ce fera pour
Marſeille un honneur immortel , un fait
mémorable dans tous les âges d'avoir
foutenu fans abattement les approches
de la guerre,d'en avoir fufpendu le cours;
& tandis que l'impéteux Céfar entraînoit
tout furfon paffage , de n'avoir feule
* Mais ce calme honteux en un fiécle d'allarmes
Vous coûtera bientôt & du fang & des larmes ;
Et fi votre falut vous eft un bien fi cher ,
C'étoit fous mes drapeaux qu'il falloit le chercher.
Breb.
go MERCURE DE FRANCE.
été vaincue que par un fiége pénible &
lent. Quelle gloire en effet de réfifter aux
déftinées & de retarder fi long-temps
la fortune impatiente de donner un
Maître à l'Univers ! Non loin de la ville
eft une colline dont le fommer applani
forme un terrein affez. fpacieux . Cette
hauteur où il eft facile de fe retrancher,
par une longue enceinte , lui préfente
un Camp avantageux & fùr. Du côté
oppofé à cette colline & à la même
hauteur s'élève un Fort qui protége la
Ville, & dans l'intervalle font des champs
cultivés.
Céfar trouva digne de lui le vaſte
projet de combler le vallon & de joindre
les deux éminences. D'abord pour
inveftir la Ville du côté de la terre il
fait pratiquer un long retranchement du
haut de fon Camp jufqu'à la Mer. Un
rempart de gazon couronné d'épais crénaux
doit embrâfer la Ville , & lui
couper les eaux & les vivres qui lui
viennent des champs voisins .
Le reste au Mercure prochain.
Fermer
4325
p. 91-100
POÉTIQUE Françoise, par M. MARMONTEL. A Paris, chez l'Esclapart, Libraire, quai de Gêvres, 1763. 3 vol. in-8°. Avec Approbation & Privilége du Roi.
Début :
AVANT que M. Marmontel publiât cette nouvelle Poëtique, une infinité [...]
Mots clefs :
Poésie, Poétique, Action, Vaisseau, Sentiment, Couleurs, Écrivains
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texteReconnaissance textuelle : POÉTIQUE Françoise, par M. MARMONTEL. A Paris, chez l'Esclapart, Libraire, quai de Gêvres, 1763. 3 vol. in-8°. Avec Approbation & Privilége du Roi.
POÉTIQUE Françoife , par M. MARMONTEL
. A Paris , chez l'Eſclapart
, Libraire, quai de Gevres, 1763.
3 vol. in-8°. Avec Approbation &
Privilége du Roi,
AVANT VANT que M. Marmontel publiât
cette nouvelle Poëtique , une infinité
d'Ecrivains nous avoient déja donné
des préceptes pour tous les genres de
Littérature , & fpécialement pour les
ouvrages de Poefie . Mais ce qui doir
étonner, c'eft la diverfité d'opinions qui
divife la plupart de ces Auteurs ; à peine
en trouve-ton deux du même fentiment
fur la même matière ; & le Lecteur fur
pris à la vue de cette foule prodigieufe
de principes & de régles qui fe contredifent
& fe combattent , refte dans
l'indécifion , & ne fçait à quoi s'en te →
nir. M. Marmontel ne s'accorde pas
mieux avec les Ecrivains qui ont cous
ru avant lui la même carrière ; & dès
l'Avant-propos on s'apperçoit que ni
leur nombre , ni leur réputation ne font
capables de lui en impofer . Ariftote, Horace
, le Taffe , Vida , Caftelvetro, Gra2
MERCURE DE FRANCE.
vina , Scaliger, d' Aubignac , le Boffu ,
Dacier, Corneille , Boileau , la Mothe
& c ; tous ces grands noms ne l'ont
point ébloui ; il a voulu voir avec fes
yeux , & juger d'après lui - même. La raifon
, le fentiment , la nature , vo là fes
grandes autorités. A l'égard des Ecrivains
que nous venons de nommer , il
n'y en a aucun qu'il ait dû croire infaillible.
Il a donc pu fuivre des fentimens
différens , que nous n'entreprendrons ni
de juftifier ni de combattre. Ce n'eft
point une differtation , mais l'analyſe de
fon Livre que nos Lecteurs attendent
de nous. Nous aurions même à nous
reprocher de l'avoir fait attendre trop
longtemps , fi la foule des Ouvrages an
térieurs n'avoit rempli dans notre Mercure
l'efpace deſtiné aux Extraits des
Livres nouveaux . Nous allons nous occuper
préfentement d'un devoir d'autant
plus agréable , que nous aurons
occafion d'y revenir plus d'une fois , &
que nous espérons d'en tirer pour nousmêmes
beaucoup de fruit.
On a vu par le titre , que la Poëtique
de M. Marmontel eft diftribuée en trois
volumes ; chaque volume eſt diviſé en
plufieurs Chapitres . Dans le premier
l'Auteur traite de la Poëfie en général
OCTOBRE . 1763. 93
C'eft peu , dit-il , de rappeller fon ob-
» jet à l'efprit , comme l'Eloquence &
» l'Hiſtoire ; la Poëfie le préfente à l'imagination
avec fes traits & fes cou-
» leurs , comme feroit un excellent Ta-
» bleau .... La Peinture faifit fon objet
» en action , mais ne le repréfente qu'en
» repos ; au lieu qu'en Poëfie l'imitation
» eft progreffive , & auffi rapide que
» l'action même . La Poëfie n'est donc
» pas le tableau , mais le miroir de la
» Nature . Dans un miroir même , les
» objets fe fuccédent & s'effacent l'un
» l'autre ; la Poëfie eft comme un fleu-
» ve qui ferpente dans les campagnes ,
» & qui dans fon cours répéte à la fois
» tous les objets répandus fur fes bords.
» Il y a plus , cet efpace que parcourt
» la Poëfie eft dans l'étendue fucceffi-
» ve , comme dans l'étendue permanen-
» te. Ainfi le même vers préfente à l'ef-
» prit deux images incompatibles , les
» étoiles & l'aurore, le préfent & le paffé.
"
La pourpre de l'aurore effaçoit les étoiles.
Jamque rubefcebat ftellis aurora fugatis.
» Dans les exemples du tableau , du
miroir & du fleuve on ne voit >
94 MERCURE DE FRANCE,
1.
qu'une furface ; la Poëfie tourne autour
de fon objet comme la Sculpture , &
» le repréſente dans tous les fens . Elle
fait plus que répéter l'image & l'action
des objets. Cette imitation fidé
» le & fervile , quelque talent , quelque
» foin qu'elle exige , eft fa partie la
» moins eftimable . La Poëfie invente &
» compofe ; elle choifit & place fes
» modéles , arrange & combine elle-
» même tous les traits dont elle a fait
choix , ofe corriger la Nature dans
"> les détails & dans l'enſemble , donne
" de la vie & de l'âme aux corps , une
» forme & des couleurs aux pensées ,
» étend les limites des chofes , & fe fait
» un nouvel Univers .
Mais la Poëfie ne peint pas uniquement
des objets matériels & Phyfiques,
Elle pénétre au fond de l'âme , dit M.
Marmontel , & en expofe à nos yeux
tous les replis. Ni les douces gradations
du fentiment , ni les violens accès de la
paffion ne lui échappent, Le degré d'élévation
& de fenfibilité , d'énergie &
de reffort , de chaleur & d'activité qui
varie & diftingue les caractères à l'infini,
toutes ces qualités & ces qualités oppofées
font exprimées par la Poëfie ; elle
à mille couleurs pour diftinguer toutes
1
OCTOBRE. 1763. 95
ces nuances. Elle compofe des âmes ,
comme la Peinture imagine des corps.
Les perfonnages ainfi formés , elle les
oppofe & les met en action ; action plus
vive & plus touchante que la Peinture
ne peut l'exprimer. Action variée dans
fon unité , foutenue dans fa durée , &
fans ceffe animée dans fes progrès par
des obftacles & des combats,
Après avoir ainfi défini ou expliqué,
la Poëfie par fes effets , l'Auteur entre
dans la fameufe queftion , fi l'harmonie
des vers eft une partie effentielle de la
Poëfie ? M. de Voltaire , comme on
fçait, eft pour l'affirmative , & refufe
fur ce fondement le nom de Poëme au
Roman de Télémaque , & à tout Ouyrage
en Profe où , aux vers près , on
trouve d'ailleurs tous les charmes de la
Poefie, M. Marmontel penfe le contraire.
Suppofons , dit- il , que les belles Scènes
d'Euripide & de Sophocle ' , que
» les morceaux fublimes d'Homère &
» de Milton n'ayent jamais été qu'en
" profe éloquente & harmonieufe ; qui
ofera dire que ce n'eft point de la
» Poëfie , & qu'un ouvrage de ce ſtyle,
» rempli de pareilles beautés , ne méri
» teroit pas le nom de Pocme ?
J
Cette queftion agitée autrefois entre
96 MERCURE DE FRANCE .
M. de la Mothe & M. de Voltaire , &
ingénieufement difcutée dans cette Poëtique
par M. Marmontel , ne nous pa
roît pas encore entièrement décidée.
Une autre queftion fur laquelle l'Auteur
paffe plus légèrement , regarde la
fiction. Eft-elle de l'effence de la Poëfie
? C'eft demander , répond M. Marmontel
, fi la nature , dans la réalité
, n'eſt jamais affez belle , affez touchante
, pour être peinte fans ornement
? La queftion réduite à cette fimplicité
, n'eft pas difficile à réfoudre ,
ajoute l'Auteur. Le don de feindre
» eft un talent effentiel au Poëte , par
la raifon qu'il peut à chaque inſtant
avoir befoin d'embellir fon objet.
» Mais la fiction n'eft pas effentielle à
» la Poëfie , par la raifon que l'objet
qu'elle imite peut être affez beau en
» lui-même , pour n'avoir pas befoin
» d'être orné .... Celui qui le premier a
» imaginé que le Soleil en fe plongeant
» dans l'onde , alloit fe plonger dans
» le fein de Thétis après avoir rempli
» fa carrière , a eu fans doute une idée
""
K
très-poëtique. Mais celui qui avec les
» couleurs de la nature auroit peint le
» premier le Soleil couchant , à demi
→ plongé dans des nuages d'or & de
» pourpre ,
OCTOBRE . 1763. 97
" pourpre , & laiffant voir . encore au-
» deffus de fes nuages enflammés la
" moitié de fon globe ; celui qui au-
" roit exprimé les accidens de fa lu-
» mière fur le fommet des montagnes,
» & le jeu de fes rayons à travers le
» feuillage des fôrets , tantôt imitant
» les couleurs de l'Arc-en- Ciel , tan-
» tôt les flammes d'un incendie ; celui
-là , je crois , auroit pû dire auflì :
» je fuis Poëte.
"
Il eft vrai , dit M. Marmontel , qu'un
Poëme dont l'action l'intrigue , les
caractères font de pure invention , fans
être plus beau . que celui qui repréfente
une action réelle & des perfonnages
connus , aura pourtant fur ce dernier ,
l'avantage du génie créateur fur le génie
imitateur ; mais ce mérite , tout recommandable
qu'il eft , n'eft point ef
fentiel à la Poëfie.
L'Auteur fait une troifiéme queſtion
avant que de finir ce premier Article.
Quelle eft la fin de la Poëfie ? En général
c'eft le plaifir ; ce qui n'empêche
pourtant pas que le Poëte ne puiffe s'élever
au rang des bienfaiteurs de l'humanité.
Dans le fecond Chapitre M. Mar
montel parcourt & définit les divers ta◄
II, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
lens du Poëte , les diverfes facultés de
P'âme , telles que l'efprit , l'imagination
& le fentiment ; il indique le parti
qu'on peut tirer de chacune de ces
facultés pour les différens genres de
Poëfie. Quelquefois l'Auteur joint l'exemple
au précepte ; & lorfqu'il entreprend
de faire voir combien le travail
& une méditation profonde peuvent
faire faifir de détails finguliers & intéreffans
dans les fujets les plus rebattus
il donne lui- même la defcription
d'une tempête qu'on verra ici avec
plaifir.
,
» Vous avez à peindre un vaiffeau
» battu par la tempête & fur le point
» de faire naufrage. D'abord ce tableau
» ne fe préfente à votre penfée que dans
» un lointain qui l'efface : mais voulez-
» vous qu'il vous foit plus préfent ?
» parcourez des yeux de l'efprit les par-
» ties qui le compofent. Dans l'air ,
dans les eaux , dans le vaiffeau même
» voyez ce qui doit fe paffer. Dans l'air,
» des vents mutinés qui fe combattent
» des nuages qui éclipfent le jour , qui
» fe confondent , & qui de leurs flancs
» fillonnés d'éclairs , vomiffent la fou-
» dre avec un bruit horrible. Dans les
> eaux , les vagues écumantes qui s'éOCTOBRE.
1763. 99
» lévent juſqu'aux nues , es lames polies
comme des glaces qui réfléchif-
» fent les feux du foleil , des montagnes
» d'eau fufpendues fur les abîmes qui
» les féparent , ces abîmes où le vaif-
» feau paroît s'engloutir , & d'où il s'é-
» lance fur la cime des flots . Vers la
» terre , des rochers aigus où la mer va
» ſe brifer en mugiffant , & qui préfen-
» tent aux yeux des Nochers les débris
» récents d'un naufrage , augure ef-
» frayant de leur fort . Dans le vaiffeau,
» les antènnes qui fléchiffent fous l'ef-
» fort des voiles , les mâts qui crient &
» fe rompent , les flancs même du vaiſ-
» feau qui gémiffent battus par les va-
» gues , & menacent de s'entr'ouvrir.
» Un Pilote éperdu , dont l'art épuisé
fuccombe & fait place au défefpoir ,
» des matelots accablés d'un travail
» inutile , & qui fufpendus aux corda-
» ges , demandent au Ciel avec des cris
» lamentables , de feconder leurs der-
» niers efforts ; un héros qui les en-
» courage , & qui tâche de leur infpirer
la confiance qu'il n'a plus. Vou-
» lez-vous rendre ce tableau plus touw.
chant & plus terrible encore ? Sup-
» pofez dans le vaiffeau un père avec
» fon fils unique , des époux , des amans
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
qui s'adorent , qui s'embraffent & qui
» fe difent nous allons périr. Il dépend
» de vous de faire de ce vaiffeau le
" Théâtre des paffions , & de mouvoir
» avec cette machine tous les refforts
les plus puiffans de la terreur & de la
pitié.
A ce talent de rapprocher ainfi les
circonstances , & de raffembler des détails
qui font épars , M. Marmontel veut
que le Poëte ajoute un autre talent plus
précieux encore'; c'eft celui de s'oublier
foi-même , de fe mettre à la place du
perfonnage que l'on veut peindre, d'en
revêtir le caractère , d'en prendre les
inclinations , les intérêrs , les fentimens ;
de le faire agir comme il agiroit , & de
s'exprimer fous fon nom comme il s'exprimeroit
lui-même. Ce talent fuppofe
une fenfibilité , une foupleffe , une activité
dans l'âme , que la Nature feule
peut donner ; & c'eft ce que l'Auteur
appelle ici le fentiment qui conduit à
l'enthoufiafme . Les autres talens du Poëte
font une oreille délicate & jufte , un
goût für & éclairé. Mais cette dernière.
qualité eft le fruit des études du Poëte ,
qui font la matière du troifiéme Article.
Lafuite au Mercure prochain.
. A Paris , chez l'Eſclapart
, Libraire, quai de Gevres, 1763.
3 vol. in-8°. Avec Approbation &
Privilége du Roi,
AVANT VANT que M. Marmontel publiât
cette nouvelle Poëtique , une infinité
d'Ecrivains nous avoient déja donné
des préceptes pour tous les genres de
Littérature , & fpécialement pour les
ouvrages de Poefie . Mais ce qui doir
étonner, c'eft la diverfité d'opinions qui
divife la plupart de ces Auteurs ; à peine
en trouve-ton deux du même fentiment
fur la même matière ; & le Lecteur fur
pris à la vue de cette foule prodigieufe
de principes & de régles qui fe contredifent
& fe combattent , refte dans
l'indécifion , & ne fçait à quoi s'en te →
nir. M. Marmontel ne s'accorde pas
mieux avec les Ecrivains qui ont cous
ru avant lui la même carrière ; & dès
l'Avant-propos on s'apperçoit que ni
leur nombre , ni leur réputation ne font
capables de lui en impofer . Ariftote, Horace
, le Taffe , Vida , Caftelvetro, Gra2
MERCURE DE FRANCE.
vina , Scaliger, d' Aubignac , le Boffu ,
Dacier, Corneille , Boileau , la Mothe
& c ; tous ces grands noms ne l'ont
point ébloui ; il a voulu voir avec fes
yeux , & juger d'après lui - même. La raifon
, le fentiment , la nature , vo là fes
grandes autorités. A l'égard des Ecrivains
que nous venons de nommer , il
n'y en a aucun qu'il ait dû croire infaillible.
Il a donc pu fuivre des fentimens
différens , que nous n'entreprendrons ni
de juftifier ni de combattre. Ce n'eft
point une differtation , mais l'analyſe de
fon Livre que nos Lecteurs attendent
de nous. Nous aurions même à nous
reprocher de l'avoir fait attendre trop
longtemps , fi la foule des Ouvrages an
térieurs n'avoit rempli dans notre Mercure
l'efpace deſtiné aux Extraits des
Livres nouveaux . Nous allons nous occuper
préfentement d'un devoir d'autant
plus agréable , que nous aurons
occafion d'y revenir plus d'une fois , &
que nous espérons d'en tirer pour nousmêmes
beaucoup de fruit.
On a vu par le titre , que la Poëtique
de M. Marmontel eft diftribuée en trois
volumes ; chaque volume eſt diviſé en
plufieurs Chapitres . Dans le premier
l'Auteur traite de la Poëfie en général
OCTOBRE . 1763. 93
C'eft peu , dit-il , de rappeller fon ob-
» jet à l'efprit , comme l'Eloquence &
» l'Hiſtoire ; la Poëfie le préfente à l'imagination
avec fes traits & fes cou-
» leurs , comme feroit un excellent Ta-
» bleau .... La Peinture faifit fon objet
» en action , mais ne le repréfente qu'en
» repos ; au lieu qu'en Poëfie l'imitation
» eft progreffive , & auffi rapide que
» l'action même . La Poëfie n'est donc
» pas le tableau , mais le miroir de la
» Nature . Dans un miroir même , les
» objets fe fuccédent & s'effacent l'un
» l'autre ; la Poëfie eft comme un fleu-
» ve qui ferpente dans les campagnes ,
» & qui dans fon cours répéte à la fois
» tous les objets répandus fur fes bords.
» Il y a plus , cet efpace que parcourt
» la Poëfie eft dans l'étendue fucceffi-
» ve , comme dans l'étendue permanen-
» te. Ainfi le même vers préfente à l'ef-
» prit deux images incompatibles , les
» étoiles & l'aurore, le préfent & le paffé.
"
La pourpre de l'aurore effaçoit les étoiles.
Jamque rubefcebat ftellis aurora fugatis.
» Dans les exemples du tableau , du
miroir & du fleuve on ne voit >
94 MERCURE DE FRANCE,
1.
qu'une furface ; la Poëfie tourne autour
de fon objet comme la Sculpture , &
» le repréſente dans tous les fens . Elle
fait plus que répéter l'image & l'action
des objets. Cette imitation fidé
» le & fervile , quelque talent , quelque
» foin qu'elle exige , eft fa partie la
» moins eftimable . La Poëfie invente &
» compofe ; elle choifit & place fes
» modéles , arrange & combine elle-
» même tous les traits dont elle a fait
choix , ofe corriger la Nature dans
"> les détails & dans l'enſemble , donne
" de la vie & de l'âme aux corps , une
» forme & des couleurs aux pensées ,
» étend les limites des chofes , & fe fait
» un nouvel Univers .
Mais la Poëfie ne peint pas uniquement
des objets matériels & Phyfiques,
Elle pénétre au fond de l'âme , dit M.
Marmontel , & en expofe à nos yeux
tous les replis. Ni les douces gradations
du fentiment , ni les violens accès de la
paffion ne lui échappent, Le degré d'élévation
& de fenfibilité , d'énergie &
de reffort , de chaleur & d'activité qui
varie & diftingue les caractères à l'infini,
toutes ces qualités & ces qualités oppofées
font exprimées par la Poëfie ; elle
à mille couleurs pour diftinguer toutes
1
OCTOBRE. 1763. 95
ces nuances. Elle compofe des âmes ,
comme la Peinture imagine des corps.
Les perfonnages ainfi formés , elle les
oppofe & les met en action ; action plus
vive & plus touchante que la Peinture
ne peut l'exprimer. Action variée dans
fon unité , foutenue dans fa durée , &
fans ceffe animée dans fes progrès par
des obftacles & des combats,
Après avoir ainfi défini ou expliqué,
la Poëfie par fes effets , l'Auteur entre
dans la fameufe queftion , fi l'harmonie
des vers eft une partie effentielle de la
Poëfie ? M. de Voltaire , comme on
fçait, eft pour l'affirmative , & refufe
fur ce fondement le nom de Poëme au
Roman de Télémaque , & à tout Ouyrage
en Profe où , aux vers près , on
trouve d'ailleurs tous les charmes de la
Poefie, M. Marmontel penfe le contraire.
Suppofons , dit- il , que les belles Scènes
d'Euripide & de Sophocle ' , que
» les morceaux fublimes d'Homère &
» de Milton n'ayent jamais été qu'en
" profe éloquente & harmonieufe ; qui
ofera dire que ce n'eft point de la
» Poëfie , & qu'un ouvrage de ce ſtyle,
» rempli de pareilles beautés , ne méri
» teroit pas le nom de Pocme ?
J
Cette queftion agitée autrefois entre
96 MERCURE DE FRANCE .
M. de la Mothe & M. de Voltaire , &
ingénieufement difcutée dans cette Poëtique
par M. Marmontel , ne nous pa
roît pas encore entièrement décidée.
Une autre queftion fur laquelle l'Auteur
paffe plus légèrement , regarde la
fiction. Eft-elle de l'effence de la Poëfie
? C'eft demander , répond M. Marmontel
, fi la nature , dans la réalité
, n'eſt jamais affez belle , affez touchante
, pour être peinte fans ornement
? La queftion réduite à cette fimplicité
, n'eft pas difficile à réfoudre ,
ajoute l'Auteur. Le don de feindre
» eft un talent effentiel au Poëte , par
la raifon qu'il peut à chaque inſtant
avoir befoin d'embellir fon objet.
» Mais la fiction n'eft pas effentielle à
» la Poëfie , par la raifon que l'objet
qu'elle imite peut être affez beau en
» lui-même , pour n'avoir pas befoin
» d'être orné .... Celui qui le premier a
» imaginé que le Soleil en fe plongeant
» dans l'onde , alloit fe plonger dans
» le fein de Thétis après avoir rempli
» fa carrière , a eu fans doute une idée
""
K
très-poëtique. Mais celui qui avec les
» couleurs de la nature auroit peint le
» premier le Soleil couchant , à demi
→ plongé dans des nuages d'or & de
» pourpre ,
OCTOBRE . 1763. 97
" pourpre , & laiffant voir . encore au-
» deffus de fes nuages enflammés la
" moitié de fon globe ; celui qui au-
" roit exprimé les accidens de fa lu-
» mière fur le fommet des montagnes,
» & le jeu de fes rayons à travers le
» feuillage des fôrets , tantôt imitant
» les couleurs de l'Arc-en- Ciel , tan-
» tôt les flammes d'un incendie ; celui
-là , je crois , auroit pû dire auflì :
» je fuis Poëte.
"
Il eft vrai , dit M. Marmontel , qu'un
Poëme dont l'action l'intrigue , les
caractères font de pure invention , fans
être plus beau . que celui qui repréfente
une action réelle & des perfonnages
connus , aura pourtant fur ce dernier ,
l'avantage du génie créateur fur le génie
imitateur ; mais ce mérite , tout recommandable
qu'il eft , n'eft point ef
fentiel à la Poëfie.
L'Auteur fait une troifiéme queſtion
avant que de finir ce premier Article.
Quelle eft la fin de la Poëfie ? En général
c'eft le plaifir ; ce qui n'empêche
pourtant pas que le Poëte ne puiffe s'élever
au rang des bienfaiteurs de l'humanité.
Dans le fecond Chapitre M. Mar
montel parcourt & définit les divers ta◄
II, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
lens du Poëte , les diverfes facultés de
P'âme , telles que l'efprit , l'imagination
& le fentiment ; il indique le parti
qu'on peut tirer de chacune de ces
facultés pour les différens genres de
Poëfie. Quelquefois l'Auteur joint l'exemple
au précepte ; & lorfqu'il entreprend
de faire voir combien le travail
& une méditation profonde peuvent
faire faifir de détails finguliers & intéreffans
dans les fujets les plus rebattus
il donne lui- même la defcription
d'une tempête qu'on verra ici avec
plaifir.
,
» Vous avez à peindre un vaiffeau
» battu par la tempête & fur le point
» de faire naufrage. D'abord ce tableau
» ne fe préfente à votre penfée que dans
» un lointain qui l'efface : mais voulez-
» vous qu'il vous foit plus préfent ?
» parcourez des yeux de l'efprit les par-
» ties qui le compofent. Dans l'air ,
dans les eaux , dans le vaiffeau même
» voyez ce qui doit fe paffer. Dans l'air,
» des vents mutinés qui fe combattent
» des nuages qui éclipfent le jour , qui
» fe confondent , & qui de leurs flancs
» fillonnés d'éclairs , vomiffent la fou-
» dre avec un bruit horrible. Dans les
> eaux , les vagues écumantes qui s'éOCTOBRE.
1763. 99
» lévent juſqu'aux nues , es lames polies
comme des glaces qui réfléchif-
» fent les feux du foleil , des montagnes
» d'eau fufpendues fur les abîmes qui
» les féparent , ces abîmes où le vaif-
» feau paroît s'engloutir , & d'où il s'é-
» lance fur la cime des flots . Vers la
» terre , des rochers aigus où la mer va
» ſe brifer en mugiffant , & qui préfen-
» tent aux yeux des Nochers les débris
» récents d'un naufrage , augure ef-
» frayant de leur fort . Dans le vaiffeau,
» les antènnes qui fléchiffent fous l'ef-
» fort des voiles , les mâts qui crient &
» fe rompent , les flancs même du vaiſ-
» feau qui gémiffent battus par les va-
» gues , & menacent de s'entr'ouvrir.
» Un Pilote éperdu , dont l'art épuisé
fuccombe & fait place au défefpoir ,
» des matelots accablés d'un travail
» inutile , & qui fufpendus aux corda-
» ges , demandent au Ciel avec des cris
» lamentables , de feconder leurs der-
» niers efforts ; un héros qui les en-
» courage , & qui tâche de leur infpirer
la confiance qu'il n'a plus. Vou-
» lez-vous rendre ce tableau plus touw.
chant & plus terrible encore ? Sup-
» pofez dans le vaiffeau un père avec
» fon fils unique , des époux , des amans
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
qui s'adorent , qui s'embraffent & qui
» fe difent nous allons périr. Il dépend
» de vous de faire de ce vaiffeau le
" Théâtre des paffions , & de mouvoir
» avec cette machine tous les refforts
les plus puiffans de la terreur & de la
pitié.
A ce talent de rapprocher ainfi les
circonstances , & de raffembler des détails
qui font épars , M. Marmontel veut
que le Poëte ajoute un autre talent plus
précieux encore'; c'eft celui de s'oublier
foi-même , de fe mettre à la place du
perfonnage que l'on veut peindre, d'en
revêtir le caractère , d'en prendre les
inclinations , les intérêrs , les fentimens ;
de le faire agir comme il agiroit , & de
s'exprimer fous fon nom comme il s'exprimeroit
lui-même. Ce talent fuppofe
une fenfibilité , une foupleffe , une activité
dans l'âme , que la Nature feule
peut donner ; & c'eft ce que l'Auteur
appelle ici le fentiment qui conduit à
l'enthoufiafme . Les autres talens du Poëte
font une oreille délicate & jufte , un
goût für & éclairé. Mais cette dernière.
qualité eft le fruit des études du Poëte ,
qui font la matière du troifiéme Article.
Lafuite au Mercure prochain.
Fermer
4326
p. 101-105
ANNONCES DE LIVRES.
Début :
ŒUVRES DU PHILOSOPHE BIENFAISANT. 4. volumes in-8°. Paris, [...]
Mots clefs :
Libraire, Édition, Ouvrage, Annonces
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ANNONCES DE LIVRES.
ANNONCES DE LIVRES.
OEUVRES DU PHILOSOPHE BIENFAISANT.
4. volumes in - 8 °. Paris
1763. Chez Cailleau , Libraire , rue S.
Jacques. Belle Edition , tant pour le papier
que pour le caractère .
En attendant que nous puiffions entrer
dans un plus grand détail fur un ouvrage
qui fait d'autant plus d'honneur à
l'humanité , que le très-illuftre & en
effet très - bienfaifant Auteur étoit né
pour lui dicter des Loix plutôt que pour
l'inftruire , nous ne pouvons probable
ment mieux faire que de rapporter fur
ce fujet ce que dit l'Editeur au commencement
de fa Préface.
Je me fuis propofé de donner au Public
tout ce que j'ai pû recueillir des ou
vrages du Roi STANISLAS ; j'ofe les
mettre au jour fans fon aveu , mais avec
d'autant plus de confiance , qu'il n'en
eft aucun qui ne puiffe contribuer à fa
gloire & à ce qu'il aime furement plus
que fa gloire , au progrès de la Religion
& des bonnes moeurs. Je regarde tout
ce qui eft forti defa plume , comme un
bien qui appartient à tous les hommes
E jij
102 MERCURE DE FRANCE,
capables de le goûter ; & fi je ne me
trompe , il en doit être des richeffes de
fon coeur & de fon efprit , comme de
celles qu'il ne ceffe de répandre fur tous
les malheureux dont il peut feulement
foupçonner l'indigence. Ces Ouvrages
font d'autant plus précieux qu'ils ne
viennent point de l'éffort obſtiné d'un
Littérateur qui , pour fe faire un nom ,
ou pour donner un foupçon de fon
exiſtence , s'agite péniblement dans le
tourbillon étroit de fa fphère , confond
le travail avec le génie , veut penfer audelà
de fes lumières , & ne peut d'ordinaire
autre chofe , que remplacer la
Nature par l'Art , embellir des riens , &
mettre des mots au lieu de chofès. Ceux
que je donne ici n'ont aucun air de travail
; ce font des plantes qui ont cru d'el
les-mêmes , & qui ne doivent leurs fleurs.
& leurs fruits qu'à la vigueur du terrain
où elles fe font trouvé dépofées. Ces
productions , fi je puis parler ainfi
font venues toutes faites ; elles font
tombées fans éffort du génie qui , fans
le vouloir , les a fait éclore. Aúffi n'y
voit-on ni apprêt , ni fard , ni enluminu⚫
ni prétention. Avec de l'élévation ,
de la force , de l'ordre & du choix , on
n'y apperçoit qu'une prééminence de
2.
OCTOBRE. 1763 . 103
bon fens & de Raiſon , qui fait oublier
celui qui écrit , pour ne ' s'occuper que
de la vérité des objets qu'il expoſe .
VOYAGE à la Martinique , contenant
diverfes obfervations fur la Phyfique
, l'Hiftoire Naturelle , l'Agriculture
, les moeurs & les ufages de cette
Ifle , faites en 1951 & dans les années
fuivantes. Lu à l'Académie Royale des
Sciences de Paris en 1761. Par M. Thibault
de Chanvalon. In - 4°. Paris, 1763.
Chez Cl. J. B. Bauche , Libraire , quai
des Auguftins , à Ste Géneviéve , & à
S. Jean dans le Défert.
MAISON RUSTIQUE à l'afage des
habitans de la Partie de la France
Equinoxiale , connue fous le nom de
Cayenne. Par M. Préfontaine , ancien
habitant , Chevalier de l'Ordre de S.
Louis , Commandant de la partie du
Nord de la Guyane. In - 8°. Paris
1763. Chez le même Libraire.
DICTIONNAIRE GALIBI ( ou des
Sauvages de la Cayenne ) préfenté fous
deux formes. 1 °. commençant par le
mot François ; 2°. par le mot Galibi.
Précédé d'un Effai de Grammaire. Par
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
M. D. L. S. in-8 ° . Paris , 1763. Chez
le même.
AMUSEMENS Philofophiques fur diverfes
Parties des Sciences , & principalement
de la Phyfique & des Mathématiques.
Par le Père Bonaventure Abat
Cordelier de l'Obfervance, Affocié de
l'Académie Royale des Belles - Lettres
de Barcelone . In 8° . Amfterdam, 1763 ;
& fe vend à Marſeille , chez Jean Moffy ,
à la Canebière.
AVIS AU PEUPLE fur fa fanté , ou
Traité des maladies les plus fréquentes.
Par M. Tillot , Médecin , Membre des
Sociétés de Londres & de Bâle , & c . Seconde
Edition augmentée fur la derniè
re de l'Auteur , de la defcription & de la
cure de plufieurs maladies , & principalement
de celles qui demandent de
prompts fecours. Ouvrage composé en
faveur des habitans de la campagne, du
Peuple des Villes , & de tous ceux qui
ne peuvent avoir facilement des Médecins.
2 vol. in - 12 . Paris , 1763. Aux
dépens de P. Fr. Didot le jeune , quai
des Auguftins , à S. Auguftin . Prix
2 liv. 10 f. brochés ; reliés en un feul
volume , 3 liv. Si la première Edition.
OCTOBRE. 1763 , 105
de cet Ouvrage , quoique nombreuſe , a
été enlevée en moins d'un an , que
ne doit-on pas augurer de celle- ci qui
eft en effet revue & confidérablement
augmentée ?
AVIS fur l'inoculation de la petite
Vérole . Brochure in- 12 . Chez Didot le
jeune , quai des Auguſtins . Prix , 12 f.
OEUVRES DU PHILOSOPHE BIENFAISANT.
4. volumes in - 8 °. Paris
1763. Chez Cailleau , Libraire , rue S.
Jacques. Belle Edition , tant pour le papier
que pour le caractère .
En attendant que nous puiffions entrer
dans un plus grand détail fur un ouvrage
qui fait d'autant plus d'honneur à
l'humanité , que le très-illuftre & en
effet très - bienfaifant Auteur étoit né
pour lui dicter des Loix plutôt que pour
l'inftruire , nous ne pouvons probable
ment mieux faire que de rapporter fur
ce fujet ce que dit l'Editeur au commencement
de fa Préface.
Je me fuis propofé de donner au Public
tout ce que j'ai pû recueillir des ou
vrages du Roi STANISLAS ; j'ofe les
mettre au jour fans fon aveu , mais avec
d'autant plus de confiance , qu'il n'en
eft aucun qui ne puiffe contribuer à fa
gloire & à ce qu'il aime furement plus
que fa gloire , au progrès de la Religion
& des bonnes moeurs. Je regarde tout
ce qui eft forti defa plume , comme un
bien qui appartient à tous les hommes
E jij
102 MERCURE DE FRANCE,
capables de le goûter ; & fi je ne me
trompe , il en doit être des richeffes de
fon coeur & de fon efprit , comme de
celles qu'il ne ceffe de répandre fur tous
les malheureux dont il peut feulement
foupçonner l'indigence. Ces Ouvrages
font d'autant plus précieux qu'ils ne
viennent point de l'éffort obſtiné d'un
Littérateur qui , pour fe faire un nom ,
ou pour donner un foupçon de fon
exiſtence , s'agite péniblement dans le
tourbillon étroit de fa fphère , confond
le travail avec le génie , veut penfer audelà
de fes lumières , & ne peut d'ordinaire
autre chofe , que remplacer la
Nature par l'Art , embellir des riens , &
mettre des mots au lieu de chofès. Ceux
que je donne ici n'ont aucun air de travail
; ce font des plantes qui ont cru d'el
les-mêmes , & qui ne doivent leurs fleurs.
& leurs fruits qu'à la vigueur du terrain
où elles fe font trouvé dépofées. Ces
productions , fi je puis parler ainfi
font venues toutes faites ; elles font
tombées fans éffort du génie qui , fans
le vouloir , les a fait éclore. Aúffi n'y
voit-on ni apprêt , ni fard , ni enluminu⚫
ni prétention. Avec de l'élévation ,
de la force , de l'ordre & du choix , on
n'y apperçoit qu'une prééminence de
2.
OCTOBRE. 1763 . 103
bon fens & de Raiſon , qui fait oublier
celui qui écrit , pour ne ' s'occuper que
de la vérité des objets qu'il expoſe .
VOYAGE à la Martinique , contenant
diverfes obfervations fur la Phyfique
, l'Hiftoire Naturelle , l'Agriculture
, les moeurs & les ufages de cette
Ifle , faites en 1951 & dans les années
fuivantes. Lu à l'Académie Royale des
Sciences de Paris en 1761. Par M. Thibault
de Chanvalon. In - 4°. Paris, 1763.
Chez Cl. J. B. Bauche , Libraire , quai
des Auguftins , à Ste Géneviéve , & à
S. Jean dans le Défert.
MAISON RUSTIQUE à l'afage des
habitans de la Partie de la France
Equinoxiale , connue fous le nom de
Cayenne. Par M. Préfontaine , ancien
habitant , Chevalier de l'Ordre de S.
Louis , Commandant de la partie du
Nord de la Guyane. In - 8°. Paris
1763. Chez le même Libraire.
DICTIONNAIRE GALIBI ( ou des
Sauvages de la Cayenne ) préfenté fous
deux formes. 1 °. commençant par le
mot François ; 2°. par le mot Galibi.
Précédé d'un Effai de Grammaire. Par
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
M. D. L. S. in-8 ° . Paris , 1763. Chez
le même.
AMUSEMENS Philofophiques fur diverfes
Parties des Sciences , & principalement
de la Phyfique & des Mathématiques.
Par le Père Bonaventure Abat
Cordelier de l'Obfervance, Affocié de
l'Académie Royale des Belles - Lettres
de Barcelone . In 8° . Amfterdam, 1763 ;
& fe vend à Marſeille , chez Jean Moffy ,
à la Canebière.
AVIS AU PEUPLE fur fa fanté , ou
Traité des maladies les plus fréquentes.
Par M. Tillot , Médecin , Membre des
Sociétés de Londres & de Bâle , & c . Seconde
Edition augmentée fur la derniè
re de l'Auteur , de la defcription & de la
cure de plufieurs maladies , & principalement
de celles qui demandent de
prompts fecours. Ouvrage composé en
faveur des habitans de la campagne, du
Peuple des Villes , & de tous ceux qui
ne peuvent avoir facilement des Médecins.
2 vol. in - 12 . Paris , 1763. Aux
dépens de P. Fr. Didot le jeune , quai
des Auguftins , à S. Auguftin . Prix
2 liv. 10 f. brochés ; reliés en un feul
volume , 3 liv. Si la première Edition.
OCTOBRE. 1763 , 105
de cet Ouvrage , quoique nombreuſe , a
été enlevée en moins d'un an , que
ne doit-on pas augurer de celle- ci qui
eft en effet revue & confidérablement
augmentée ?
AVIS fur l'inoculation de la petite
Vérole . Brochure in- 12 . Chez Didot le
jeune , quai des Auguſtins . Prix , 12 f.
Fermer
4327
p. 105-109
PRIX proposés par l'Académie Royale des Sciences, Inscriptions & Belles-Lettres de TOULOUSE, pour les années 1764, 1765 & 1766.
Début :
LA Ville de Toulouse, célébre par les Prix qu'on y distribue depuis longtemps [...]
Mots clefs :
Académie, Ouvrages, Secrétaire, Sujet, Sciences, Lettres, Sentence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PRIX proposés par l'Académie Royale des Sciences, Inscriptions & Belles-Lettres de TOULOUSE, pour les années 1764, 1765 & 1766.
PRIX propofés par l'Académie Royale
des Sciences , Infcriptions & Belles-
Lettres de TOULOUSE , pour les années
1764 , 1765 & 1766.
LAA Ville de Toulouſe , célébre par
les Prix qu'on y diftribue depuis long
temps à l'Eloquence , à la Poëfie , &
aux Arts voulant contribuer auff
au progrès des Sciences & des Lettres ,
a , fous le bon plaifir du Roi , fondé un
.Ev P
106 MERCURE DE FRANCE.
prix de la valeur de cinq cens livres, pour
être diftribué tous les ans par l'Acadé
mie Royale des Sciences , Infcriptions
& Belles Lettres , à celui qui au Jugement
de cette Compagnie
le mieux traité le Sujet qu'elle aura propofé.
aura
Le Sujet doit être alternativement de
Mathématique , de Médecine & de Littérature.
L'Académie avoit propofé pour le
Prix double de 1763 , les moyens de reconnoître
les contre - coups dans le corps.
humain & d'en prévenir les fuites. Entre
les Ouvrages qui ont été préfentés
quelques - uns ont mérité des Eloges
par le bon choix des obfervations déja
connues : cependant comme ils n'ont
point répandu fur la queftion les lumières
que l'expérience & la faine Phyfique
peuvent fournir , l'Académie s'eft
déterminée à réſerver encore le prix &
à le joindre à celui 1766 , qui fera triple
& pour lequel elle propofe le même
fujet.
Les Auteurs font avertis qu'ils doivent
s'attacher à expofer le Méchanifme
des contre- coups en la manière la
plus capable de procurer les connoiffances
qu'on peut en tirer fur le fiége
OCTOBRE. 1763. 107
& la nature des léfions produites par ces
accidens.
On fut informé l'année dernière que
l'Académie propofoit pour Sujet du
Prix de 1765 , de donner les Loix du
frottement des Fluides en mouvement .
Quant au Prix de 1764 , il y a deux
ans qu'on a été informé qu'il a pour
Sujet , de déterminer l'origine & le caractère
des Tectofages , l'étendue & l'état
de la partie de la Celtique qu'ils
occuperent jufqu'à l'entrée des Romains
dans leur Pays , les excurfions qu'ils
firent avant cette époque.
Les Sçavans font invités à travailler
fur ces Sujets , & même les Affociés
étrangers de l'Académie . Ses autres
Membres font exclus de prétendre aux
Prix .
Ceux qui compoferont font priés d'écrire
en François ou en Latin , & de remettre
une copie de leurs Ouvrages
foit bien lifible , fur tout quand
qui
il y aura des Calculs algébriques.
·
Les Auteurs écriront au bas de leurs
Ouvrages une Sentence ou Devife ;
mais ils pourront néanmoins y joindre
un Billet féparé & cacheté qui contienne
la même Sentence ou Devife ,
avec leur nom , leurs qualités & leur
•
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
adreffe ; l'Académie exige même qu'ils
prennent cette précaution , lorfqu'ils
adrefferont leurs Ecrits au Sécretaire ,
Ce Billet ne fera point ouvert , fi la
Piéce n'a pas remporté le Prix.
Ceux qui travailleront pour le Prix ,
pourront adreffer leurs Ouvrages à M.
l'Abbé de Rey , Secrétaire perpétuel
de l'Académie , ou les lui faire remettre
par quelque perfonne domiciliée à
Touloufe. Dans ce dernier cas , il en
donnera fon Récépiffe , fur lequel fera
écrite la Sentence de l'Ouvrage , avec
fon numero , felon l'ordre dans lequel -
il aura été reçu .
Les Paquets adreffés au Secrétaire ,
doivent être affranchis de port.
Les Ouvrages ne feront reçus que
lufqu'au dernier Janvier des années pour
je Prix defquelles ils auront été compofés.
L'Académie proclamera dans fon
Affemblée publique du 25 du mois
d'Août de chaque année , la Piéce qu'elle
aura couronnée.
Si l'Ouvrage qui aura remporté le
Prix , a été envoyé au Secrétaire en
droiture , le Tréforier de l'Académie
ue délivrera ce Prix qu'à l'Auteur même,
OCTOBRE . 1763 . 100
qui fe fera connoître , ou au Porteur
d'une Procuration de fa part.
S'il y a un Récépiffé du Secrétaire
le Prix fera délivré à celui qui le repréfentera.
L'Académie qui ne préfcrit aucun
fyftême , déclare auffi qu'elle n'entend
point adopter les principes des Ouvra
ges qu'elle couronnera.
des Sciences , Infcriptions & Belles-
Lettres de TOULOUSE , pour les années
1764 , 1765 & 1766.
LAA Ville de Toulouſe , célébre par
les Prix qu'on y diftribue depuis long
temps à l'Eloquence , à la Poëfie , &
aux Arts voulant contribuer auff
au progrès des Sciences & des Lettres ,
a , fous le bon plaifir du Roi , fondé un
.Ev P
106 MERCURE DE FRANCE.
prix de la valeur de cinq cens livres, pour
être diftribué tous les ans par l'Acadé
mie Royale des Sciences , Infcriptions
& Belles Lettres , à celui qui au Jugement
de cette Compagnie
le mieux traité le Sujet qu'elle aura propofé.
aura
Le Sujet doit être alternativement de
Mathématique , de Médecine & de Littérature.
L'Académie avoit propofé pour le
Prix double de 1763 , les moyens de reconnoître
les contre - coups dans le corps.
humain & d'en prévenir les fuites. Entre
les Ouvrages qui ont été préfentés
quelques - uns ont mérité des Eloges
par le bon choix des obfervations déja
connues : cependant comme ils n'ont
point répandu fur la queftion les lumières
que l'expérience & la faine Phyfique
peuvent fournir , l'Académie s'eft
déterminée à réſerver encore le prix &
à le joindre à celui 1766 , qui fera triple
& pour lequel elle propofe le même
fujet.
Les Auteurs font avertis qu'ils doivent
s'attacher à expofer le Méchanifme
des contre- coups en la manière la
plus capable de procurer les connoiffances
qu'on peut en tirer fur le fiége
OCTOBRE. 1763. 107
& la nature des léfions produites par ces
accidens.
On fut informé l'année dernière que
l'Académie propofoit pour Sujet du
Prix de 1765 , de donner les Loix du
frottement des Fluides en mouvement .
Quant au Prix de 1764 , il y a deux
ans qu'on a été informé qu'il a pour
Sujet , de déterminer l'origine & le caractère
des Tectofages , l'étendue & l'état
de la partie de la Celtique qu'ils
occuperent jufqu'à l'entrée des Romains
dans leur Pays , les excurfions qu'ils
firent avant cette époque.
Les Sçavans font invités à travailler
fur ces Sujets , & même les Affociés
étrangers de l'Académie . Ses autres
Membres font exclus de prétendre aux
Prix .
Ceux qui compoferont font priés d'écrire
en François ou en Latin , & de remettre
une copie de leurs Ouvrages
foit bien lifible , fur tout quand
qui
il y aura des Calculs algébriques.
·
Les Auteurs écriront au bas de leurs
Ouvrages une Sentence ou Devife ;
mais ils pourront néanmoins y joindre
un Billet féparé & cacheté qui contienne
la même Sentence ou Devife ,
avec leur nom , leurs qualités & leur
•
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
adreffe ; l'Académie exige même qu'ils
prennent cette précaution , lorfqu'ils
adrefferont leurs Ecrits au Sécretaire ,
Ce Billet ne fera point ouvert , fi la
Piéce n'a pas remporté le Prix.
Ceux qui travailleront pour le Prix ,
pourront adreffer leurs Ouvrages à M.
l'Abbé de Rey , Secrétaire perpétuel
de l'Académie , ou les lui faire remettre
par quelque perfonne domiciliée à
Touloufe. Dans ce dernier cas , il en
donnera fon Récépiffe , fur lequel fera
écrite la Sentence de l'Ouvrage , avec
fon numero , felon l'ordre dans lequel -
il aura été reçu .
Les Paquets adreffés au Secrétaire ,
doivent être affranchis de port.
Les Ouvrages ne feront reçus que
lufqu'au dernier Janvier des années pour
je Prix defquelles ils auront été compofés.
L'Académie proclamera dans fon
Affemblée publique du 25 du mois
d'Août de chaque année , la Piéce qu'elle
aura couronnée.
Si l'Ouvrage qui aura remporté le
Prix , a été envoyé au Secrétaire en
droiture , le Tréforier de l'Académie
ue délivrera ce Prix qu'à l'Auteur même,
OCTOBRE . 1763 . 100
qui fe fera connoître , ou au Porteur
d'une Procuration de fa part.
S'il y a un Récépiffé du Secrétaire
le Prix fera délivré à celui qui le repréfentera.
L'Académie qui ne préfcrit aucun
fyftême , déclare auffi qu'elle n'entend
point adopter les principes des Ouvra
ges qu'elle couronnera.
Fermer
4328
p. 109-111
ACADÉMIE des Belles-Lettres de MONTAUBAN.
Début :
L'ACADÉMIE des Belles-Lettres de Montauban distribuera le 25 Août prochain [...]
Mots clefs :
Académie, Prix, Discours, Auteurs, Ouvrage, Éloquence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIE des Belles-Lettres de MONTAUBAN.
ACADÉMIE des Belles Lettres de
MONTAU BAN.
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de
Montauban diftribuera le 25
Août pro
chain , Fête de S. Louis , un prix d'éloquence
qu'elle a destiné à un Difcours
dont le Sujet fera pour l'année 1764 : la
Préfomption eft la compagne ordinaire
d'un mérite médiocre ; conformément
à ces paroles de l'Ecriture fainte : Qui
confidit in corde fuo , ftultus eft : Prov.
XXVIII . 26.
Ce Prix eft une Médaille d'or de la
valeur de deux cens cinquante livres
portant d'un côté les armes de l'Académie
, avec ces paroles dans l'exergue
110 MERCURE DE FRANCE.
Academia Montalbanenfis fundata auf
pice Ludovico XV , P. P. P. F. A.
imperii anno XXIX : Et fur le revers
ces mots renfermés dans une couronne
de laurier ; Ex munificentia viri
Academici D. D. Bertrandi de la Tour ,
Decani Ecclef. Mont. M. DCC . LXIII.
Les Auteurs font avertis de s'attacher
à bien prendre le fens du Sujet
qui leur eft propofé , d'éviter le ton
de déclamateur , de ne point s'écarter
de leur plan , & d'en remplir toute les
parties avec jufteffe & avec préciſion ..
Les Difcours ne feront , tout au plus,
que d'une demie -heure de lecture, & finiront
par une courte prière à JESUSCHRIST
.
On n'en recevra aucun qui n'a une
approbation fignée de deux Docteurs
en Théologie,
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs ouvrages , mais feulement
une marque ou paraphe , avec un Paffage
de l'Ecriture fainte , ou d'un Père
de l'Eglife , qu'on écrira auffi fur le regiftre
du Secrétaire de l'Académie.
Ils feront remettre leurs ouvrages pen.
danttout le mois de Mai prochain , entre
les mains de M. de Bernoi, Secrétaire perpétuel
de l'Académie , en fa maiſon , rue
OCTOBRE. 1763 . III
Montmurat , ou en fon abfence , à M.
Abbé Bellet , en fa maiſon , rue Courde-
Touloufe .
Le Prix ne fera délivré à aucun ,
qu'il ne le nomme & qu'il ne fe préfente
en perfonne , ou par procureur ,
pour le recevoir & figner le Difcours.
Les Auteurs font priés d'adreffer à
M. le Secrétaire trois copies bien lifibles
de leurs ouvrages , & d'affranchir
les paquets qui feront envoyés
par la pofte.
Le Prix d'éloquence de cette année
a été adjugé au Difcours qui a pour
Sentence : Cave tibi , & attende diligenter
auditui tuo. Ecclef. XIN . 16.
Et le Prix réfervé de l'année 1762
a été adjugé au Poëme qui a pour de
vife : Salus populi fuprema lex efto.
MONTAU BAN.
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de
Montauban diftribuera le 25
Août pro
chain , Fête de S. Louis , un prix d'éloquence
qu'elle a destiné à un Difcours
dont le Sujet fera pour l'année 1764 : la
Préfomption eft la compagne ordinaire
d'un mérite médiocre ; conformément
à ces paroles de l'Ecriture fainte : Qui
confidit in corde fuo , ftultus eft : Prov.
XXVIII . 26.
Ce Prix eft une Médaille d'or de la
valeur de deux cens cinquante livres
portant d'un côté les armes de l'Académie
, avec ces paroles dans l'exergue
110 MERCURE DE FRANCE.
Academia Montalbanenfis fundata auf
pice Ludovico XV , P. P. P. F. A.
imperii anno XXIX : Et fur le revers
ces mots renfermés dans une couronne
de laurier ; Ex munificentia viri
Academici D. D. Bertrandi de la Tour ,
Decani Ecclef. Mont. M. DCC . LXIII.
Les Auteurs font avertis de s'attacher
à bien prendre le fens du Sujet
qui leur eft propofé , d'éviter le ton
de déclamateur , de ne point s'écarter
de leur plan , & d'en remplir toute les
parties avec jufteffe & avec préciſion ..
Les Difcours ne feront , tout au plus,
que d'une demie -heure de lecture, & finiront
par une courte prière à JESUSCHRIST
.
On n'en recevra aucun qui n'a une
approbation fignée de deux Docteurs
en Théologie,
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs ouvrages , mais feulement
une marque ou paraphe , avec un Paffage
de l'Ecriture fainte , ou d'un Père
de l'Eglife , qu'on écrira auffi fur le regiftre
du Secrétaire de l'Académie.
Ils feront remettre leurs ouvrages pen.
danttout le mois de Mai prochain , entre
les mains de M. de Bernoi, Secrétaire perpétuel
de l'Académie , en fa maiſon , rue
OCTOBRE. 1763 . III
Montmurat , ou en fon abfence , à M.
Abbé Bellet , en fa maiſon , rue Courde-
Touloufe .
Le Prix ne fera délivré à aucun ,
qu'il ne le nomme & qu'il ne fe préfente
en perfonne , ou par procureur ,
pour le recevoir & figner le Difcours.
Les Auteurs font priés d'adreffer à
M. le Secrétaire trois copies bien lifibles
de leurs ouvrages , & d'affranchir
les paquets qui feront envoyés
par la pofte.
Le Prix d'éloquence de cette année
a été adjugé au Difcours qui a pour
Sentence : Cave tibi , & attende diligenter
auditui tuo. Ecclef. XIN . 16.
Et le Prix réfervé de l'année 1762
a été adjugé au Poëme qui a pour de
vife : Salus populi fuprema lex efto.
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4329
p. 112-134
RÉPONSE à la Lettre anonyme insérée dans le Mercure de France contre la Physique de M. de SAINTIGNON.
Début :
UN écrit anonyme, Monsieur, de l'espèce de celui que vous avez inséré [...]
Mots clefs :
Anonyme, Physique, Système, Réponse, Matière, Expressions, Usage, Idées, Pesanteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à la Lettre anonyme insérée dans le Mercure de France contre la Physique de M. de SAINTIGNON.
RÉPONSE à la Lettre anonyme inférée
dans le Mercure de France contre
la Phyfique de M. de SAINTIGNON.
UNN écrit anonyme , Monfieur , de
l'eſpèce de celui que vous avez inſéré
dans votre Mercure du mois de Juin ,
devroit être abandonné au fort qu'il
mérite , & par lui - même & en fa qualité
d'Anonyme. Mais comme il n'eſt pas
difficile de deviner la fource d'où il
part , je ne crois pas devoir le laiffer
fans réponſe.
L'Auteur de cette Piéce a eu de
bonnes raifons pour n'y pas mettre fon
nom mais s'il vouloit garder l'incognito
, il devoit s'y prendre plus habilement.
Il devoit montrer plus de modeftie
, dérober aux yeux du Lecteurs
les traits de jaloufie & furtout d'intérêt
, qui le caractérisent depuis longtemps
, & foupçonner qu'on le reconnoîtroit
à fon début , à fon ftyle ,
à fon inexactitude & à plufieurs expreffions
qui lui font familières . Il eft
OCTOBRE. 1763. 113 .
aifé de voir que cet Anonyme n'a
qu'une connoiffance très- fuperficielle de
mon Ouvrage. Il avoue lui- même qu'il
n'entend point le fyftême général dont
j'ai fait ufage ; & je l'en crois fur fa
parole : il ne peut donc l'attaquer qu'en
aveugle & s'il a réuffi à quelque
chofe , c'eſt à montrer un grand defir de
trouver matière à fa critique.
Rien n'eft plus aifé qu'une déclamation
vague , dans laquelle on fe permet
de cenfurer des propofitions fan's
dire pourquoi , furtout quand on ne
cite pas les endroits qu'on attaque , &
quand on ne s'attache pas fcrupuleufement
à conferver les expreffions.
Une réfutation en régle de tout ce
que l'Anonyme avance dans fa lettre ,
formeroit , Monfieur , un volume trop
confidérable pour votre Mercure , &
m'emporteroit un temps que je deftine
à des chofes plus utiles . Je me bornerai
donc à parcourir cet écrit peu mefuré
, & à faire quelques remarques
fur les endroits qui me frapperont davantage
, en laiffant au Lecteur le plaifir
d'admirer le tour de fes phraſes &
fouvent d'en deviner le fens.
L'Anonyme oferoit- il dire pourquoi
il fe donne la liberté de changer le titre
114 MERCURE DE FRANCE.
de mon Ouvrage , en écrivant , » Traité
de Phyfique & c. à l'ufage des Ecoliers
? Il répéte fouvent cette expreffion
en lettres italiques : cette affec
tation annonce -t - elle la bonne foi & la
modération ? Il fouhaite cependant
» que le Lecteur n'héfite point à lui ac-
» corder fa confiance ; a - t-il cru que
pour la mériter il ne devoit point fe
nommer ? •
Il reléve l'aveu que j'ai fait de ne me
point donner pour Auteur. N'auroit-il
pas pu faire le même aveu avec plus de
raifon ? Selon lui » je n'avois rien de
» nouveau à donner , & cependant j'ai
» hazardé de mon chef beaucoup de
chofes queje n'ai trouvées nulle-part.
Il faudroit avoir fon efprit pour concilier
ces deux propofitions.
Mon Critique reléve encore avec
complaifance l'endroit de ma Préface
où je parle des fecours que j'ai tirés de
l'excellent Traité de Phyfique Expérimentale
de M. l'Abbé Nollet : y prendroit-
il quelque intérêt ? » Il applau
» diroit , dit- il , à mon choix , fi j'avois
» obfervé partout la même marche en
» m'en tenant aux expreffions de l'Au
» teur cité. Mais n'eft-ce pas alors qu'il
OCTOBRE 1763 . IIS
auroit pû faire valoir fon privilége contre
mon Imprimeur ?
L'Anonyme s'étonne que je me fois
permis de faire en quelques endroits
des changemens aux expreffions & aux
idées de l'Auteur : qu'à fes idées fi claires
, fi exactes , fur la folidiré , j'ofe
fubftituer les idées fuivantes : H paroît
qu'on peut confondre la folidité de la
matière avec la matière même... La Solidité
eft une fuite de l'étendue folide :
je l'étonnerai donc encore en lui difant
que je regarde ces propofitions comme
inconteftables.
Je conviens avec l'Anonyme que les
planches néceffaires n'augmentent que
très- médiocrement le prix d'un Ouvia
ge de Phyfique. J'ajoute qu'aucune raifon
ne doit engager à les retrancher ;
mais je ne conviens pas avec lui que je
fois dans le cas du reproche . L'ufage
m'a fait voir que ma Phyfique comme
elle eft paroît utile & intelligible à ceux
qui ne font pas intéreffés à la trouver autrement.
J'en ai retranché autant de
planches que j'ai pû pour la commodité
des perfonnes peu aifées , & je n'ai
livré gratis mon Manufcrit à l'Imprimeur
que fous la condition expreffè de
vendre ma Phyfique à 40 f. le volume.
116 MERCURE DE FRANCE.
Il qualifieroit , dit- il , volontiers mon
Ouvrage d'hiftoire abrégée de la Phyfique
Expérimentale : un Juge plus éclairé
que lui & plus équitable * , trouve
qu'on ne doit point annoncer comme
un Abrégé un Ouvrage en fix volumes .
Mon Critique avoue qu'il , ne connoiffoit
pas le fyftême de M. de la Per
riere , & qu'il n'eft pas en état, de ju
ger fi ce dernier a lieu d'être content
de la manière dont j'ai rendu fes idées :
il avoue donc par là qu'il eft juge incompétent
fur ces matières : il s'expofe
donc à fe faire des monftres pour les
combattre ; & céla lui arrive fouvent.
Au refte je ne ferai point défavoué par
l'Auteur , il peut fe tranquillifer à cet
égard.
Selon lui , je confonds le fyftême
» de Newton avec les inepties de quel-
" ques Secateurs de ce grand homme.
Vraiſemblablement j'ai plus étudié ce
fyftême que lui , & il ne le connoît pas
mieux que moi mais ce qui eft für ,
c'eft que je n'impute rien à ce grand
homme , & ce que j'attribue à fon
fyftême , vient de lui ou de fes plus zélés
défenfeurs .
:
Je dis que , " Quand même lefyfte
* Le Journal Encyclopédique de Mars 1763.
OCTOBRE. 1763. 117
me Newtonien s'appliqueroit heureu-
»fement à tout , il pourroit n'être pas
» la vraie clef du méchanifme du mon
» de , » mon Critique en conclut fça-
» vamment que ce raifonnement fait in-
» différemment contre tous les fyftêmes.
Et cependant ,dit-il, M. de S. n'a
» pas eu intention , je penfe , d'y com-
» prendre celui qu'il adopte ; il penfe
mal. Qu'il life ma Préface & ma dif-
» fertation fur les fyftèmes : il verra
que je ne me fuis pas diffimulé les difficultés
de celui de M. de la Perriere...
» queje ne le préfenteque comme unfyftê-
» me à approfondir... que je ne l'adopte
» que provifoirement... & que je n'en
» épouferai aucun, que quand j'y ferai
" déterminé par des raifons incontefta-
» bles. Qu'il prenne la peine de lire les
pages 71 & 72 du premier volume , il
trouvera plufieurs autres réfléxions fur
le même objet. " Il ne faudroit pas ,
» dit mon obligeant Cenfeur , fe per-
» mettre d'avancer que la matière peut
» être réfléchie par le néant : mais ai-je
jamais rien dit ou imaginé de femblable
? J'enfeigne formellement le contraire
, & cette propofition n'eft précifément
qu'une objection formée contre
le fyftême Newtonien ; eft- il par
"
118 MERCURE DE FRANCE.
donnable à un Critique de prendre une
objection pour une affertion ? Qu'il ne
fe permette donc plus » d'avancer que
» c'eft la manière dont je fçai me tirer
» de quelques difficultés embarraffantes,
eft- ce par ces traits de bonne - foi
» qu'il prétend mériter la confiance de
fon Lecteur ?
M. de Saintignon nous affure , dit-
" il, qu'on va donner les derniers coups
» au fyftême Newtonien , en démon-
» trant que les révolutions célestes ne
» font pas des ellipfes. Je fuis encore
obligé de dire que je n'ai aſſuré cela
nulle-part : je n'ai jamais dit qu'on alfoit
porter les derniers coups au fyftême
Newtonien. J'ai dit qu'on fe propofe de
démontrer que les révolutions célestes
ne font pas des ellipfes , & cela est vrai,
Je ne nomme par l'Auteur , c'eſt à lui
à fe nommer, && jjee ppeennfſee qu'il ne tardera
pas.
Sans doute , dit l'Anonyme , le Lecteur
ne nous fçauroit pas gré de » nous
appefantir fur toutes les inadvertan-
» ces qui échappent à M. de Sainti-
» gron dans cette prétendue réfutation »
cela peut être fort indifférent au Lecteur
: mais ne vous appefantiflez pas fur
des minuties , lifez avant de cenfurer ;
OCTOBRE. 1763 . 119
citez jufte: n'altérez pas mes expreffions,
ne laiffez pas éclater l'intérêt dans vos
obfervations , & moi - même je vous
fçaurai gré des foins que vous auriez
bien voulu prendre pour m'inftruire
ou me détromper , ou me donner lieu
de m'expliquer plus clairement. Le verbe
appefantir ne vous eft pas inconnu
ufez-en , mais tâchez de l'employer plus
heureufement. L'électricité , dites- vous,
entre les mains de M. l'Abbé Nollet, »
» n'a pas un meilleur fort chez M. de
» S. que l'attraction entre les mains de
» Newton.... Il femble qu'on n'a fait
» mention de ces deux Sçavans que
» pour avoir occafion de fubftituer à
❤ leurs raifonnemens , les idées de M,
» de la Perriere. » Ne craignez - vous
pas d'allarmer la modeftie de » M. l'Abbé
Nollet , par cette comparaifon ?
"
L'équité, dites- vous , demandoit que
» l'on fit fuivre les réponfes qui ont
» été faites , " je n'en ai jamais eu de
fatisfaifantes. Voici comme M. l'Abbé
Nollet termine la dernière de fes lettres
en date du 12 Janvier 1758. Je fuis
excédé de cette matière : ( l'Electricité )
je voudrois bien ne point paffer le refte
de ma vie à ces fortes de recherches :
j'en ai d'autres àfaire qui me plairoient
120 MERCURE DE FRANCE .
davantage , ne fût- ce que pour changer.
Je laifferai volontiers à d'autres le foin
de pouffer plus loin les progrès de l'Electricité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
*
L'Anonyme dit , en parlant de moi ,
» cela va affez bien , quand il tranſcrit ,
» mais quand il marche feul ,
alors ,
»
propriétés & qualités font la même
chofe ... Les couleurs & les accens & c.
» n'éxiftent qu'en apparence ... On ne
» doit pas raifonner contre l'expé-
» rience.... Laifferons- nous à nos ar-
» rières-Neveux la commiffion de raiſon-
» ner... Nous ne concluons pas cepen-
» dant que l'étendue foit effentielle au
» corps , &c. La première propofition
eft très-vraie pour quiconque ne fe paie
pas de diftinctions frivoles : je confonds
ces deux termes pour la fignification , &
j'en fuis le maître dès que j'en ai averti .
La feconde eft rendue infidélement. Je
ne dis pas que les couleurs & c. n'éxiftent
qu'en apparence , mais qu'elles font
proprement en nous , &fuppofent feulement
dans les corps des qualités propres
à les exciter en nous . Tome I. p . 23.
Mon Critique veut- il dire qu'on peut
raifonner contre l'expérience ? Répondroit-
il affirmativement à la 4° ? Quant
à la 5° , faudroit-il , pour la rendre
vraie
OCTOBRE. 1763. - 121
vraie & intelligible , qu'elle eût été
tranfcrite mot-à-mot de l'excellente Phyfique
expérimentale de M. l'Abbe Nollet?
" On a penfé jufqu'aujourd'hui , dit
» l'Anonyme , que le feu & la lumière
» étoient très-élaftiques : M. de S. les
» croit très- compreffibles : fans doute
» il a voulu dire très-élaftiques . Je l'invite
encore à lire . Il verra que je mets
en vingt endroits l'électricité & la compreffibilité
au rang des qualités de ces
deux élémens & que jamais je n'ai
pris l'une pour l'autre.
,
» Perfonne aujourd'hui , dit il enco-
» re , ne s'aviferoit de confondre l'iner-
» tie avec la pefanteur. M. de S. nous
» affure que l'inertie eft la même chofe
» que la pefanteur. Eft-ce par des imputations
auffi dénuées de vérité que
Anonyme croit s'attirer la confiance
du Lecteur ? Qu'il ouvre les yeux , il
verra dans mon Traité que l'inertie eft
l'effet néceffaire de la pefanteur, & non
la même chofe que la pefanteur. Ignore-
t- il que la matière eft par fa nature
indifférente pour le mouvement ou le
repos , de même que pour toutes fortes
de directions ? Ceci n'eft point une affaire
d'opinion ; c'eft un principe incontef
II.Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE,
je
table . Si donc un corps a dans l'ordre
actuel une direction vers le centre de la
Terre , s'il oppofe de la réfiftance à ſon
déplacement , s'il montre de l'inertie ,
c'eft-à-dire une direction plutôt qu'une
autre , c'est l'effet d'une caufe étrangère:
je dis que cette caufe eft la pefanteur.
Si mon Critique penfe autrement,
je l'invite à produire fes preuves ,
&
lui promets de fournir les miennes..
L'Anonyme convient que l'attrac
tion n'eft pas la caufe de l'inertie . Mais
fera-t-il avoué par tous les Partifans de
l'attraction ? Il me fait enfuite raifonner
à fa façon , & je ne puis en être
flatté. L'exemple d'une aiguille aimantée
qu'il cite à ce propos , ne fert qu'à
montrer l'envie de couvrir par des allé
gations vagues le foible de la critique ,
car il n'a point de rapport à la queftion."
» Si M. de S. avoit eu moins de répu-
» gnance pour le calcul & les Calcula
» teurs il auroit vû & c . » Non , je ne l'au
rois pas vû , car j'ai lù attentivement
fans voir. Mais qui a dit à l'Anonyme
que j'ai de la répugnance pour le cal
cul & les Calculateurs ? Est- ce pour
mériter de la confiance qu'il me fuppofe
gratis une répugnance fi déraifon
nable ? Je ne blame que la trop fréOCTOBRE
. 1763. 123
quente application du calcul à des
chofes qui à la rigueur n'en font pas
fufceptibles. Et certainement je fuis rempli
d'eftime pour les Calculateurs. Mais
vraisemblablement
l'Anonyme n'eſt
pour rien dans les fentimens que j'ai
pour eux . L'Anonyme répéte ici , » le
prétendu fyftême de M. de la Periere, »
Une fuppofition qu'on fait pour expliquer
les Phénomènes de la Nature , n'eftelle
pas un vrai fyftême ? Pourquoi donc
l'appelle -t-il prétendu ? Quoique j'aie
combattu le fyftême de l'Electricité de
M. l'Abbé Nollet , je ne l'ai pas nommé
un prétendu fyftême.
Selon le clairvoyant Anonyme , je
dis que les élémens de la matière ont
une dureté radicalen & dans un autre
endroit , qu'ils ne font point durs
par leur nature , parce qu'ils font matière.
Il fe félicite , fans doute , de trouver
ici une contradiction : mais elle
n'éxifte que dans fon imagination . Qu'il
tâche d'entendre le fyftême que j'ai expofé
; il fçaura ce que j'entends par
dureté radicale & la différence que je
mets entre les premiers élémens de la
matière & les molécules originaires ou
primordiales qui en font compofées.
Alors en rendant mes expreffions avec
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
と
fidélité , il trouvera 1 ° . que les premiers
élémens ont une dureté abfolue . 2 °. Que
les atômes qui en font compofés , ne
font point durs par leur nature , mais
parce qu'il a plù au Créateur de leur
conferver une dureté que j'appelle radicale
& indeftructible dans l'ordre
phyfique , parce qu'il vouloit rendre
cet ordre invariable : & qu'en conféquence
il n'a mis dans la Nature aucun
agent capable de les décompofer.
Je dis que les portions des mêmes
fluides engagés dans les corps , y font
affoiblis ou moins dégradés ; le fçavant
Anonyme , fans doute excellent
Grammairien , obferve très-judicieufement
, qu'il a pris la liberté de mettre
au féminin les adjectifs , engagés , affoiblis
, dégradés : c'eft une temarque
de grande importance dans la critique
d'un cours de Phyfique ; mais je le prie
de laiffer le premier au mafculin , &
de croire que dans mon manuſcrit les
deux autres font au féminin .
» Combien de fuppofitions,dit- il, dans
» ce paffage ! ( C'eſt celui qui précéde
» immédiatement , par lequel j'expli-
» que la dureté des corps. ) Combien
de difcours pour y répandre de la
» clarté ! » Il fe trompe encore : il ne
OCTOBRE. 1763. 125
faut qu'avoir lû mon Ouvrage avec
un efprit philofophique & fans prévention
; mais il avoue qu'il ne l'entend
pas . Eft-ce ma faute ou la fienne ?
Ce Critique officieux ne comprend
pas que les corps puiffent être preffés
tout à la fois perpendiculairement à
leur furface & dans la direction de leur
centre , furtout après que j'ai attribué
aux parties de la matière une forme nonfphérique.
Où a - t- il vû que je refufe
la forme fphérique aux parties de la'
matière ? Mais quelque figure qu'avent
ces corps plongés dans le fein d'un fluide
immenfe , ces deux preffions font inconteftables
, & je ne pense pas qu'il
prouve le contraire .
» La cauſe de la fléxibilité, de la mol-
» leffe , &c , n'eft pas, dit - il , expliquée
» plus clairement ; je demande à l'Anonyme
ce que fignifie cet &c ? Sans doute
plufieurs autres propriétés qu'il ne
détaille pas , par ménagement pour
moi. Il n'entend pas mon.fyftême, com
ment en entendroit-il l'application ?
*
» L'expofition des loix de l'union de'
» l'âme & du corps , dit l'Anonyme
» ainfi que plufieurs autres queftions de
Métaphyfique , fur lefquelles M. de S.
» s'arrête trop , & qu'il eft dangereux
"
"
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
L
» d'entreprendre après M. de Buffon ,
» n'eft pas dans l'Ouvrage de M. de S..
» un tableau intéreffant pour les Lec-.
» teurs de bon goût , & c. Ces queftions.
peuvent être déplacées dans une Phyfique
fuperficielle & purement expérimen
tale ; mais le font-elles dans un Ouvrage
fait
pour
les
Profeffeurs
&
les
Collé- ges , dans une Phyfique qui eft en même-
temps expérimentale & fyftematique
? Il ne peut jamais être dangereux
d'emprunter les lumières & jufqu'aux
expreffions d'un vrai Sçavant , comme
M. de Buffon ; il n'eft dangereux que
d'aller fur les brifées d'un Ecrivain jaloux
, qui a plus d'un intérêt à ce qu'on
ne traite pas les mêmes matières que lui.
L'Anonyme auroit bien dû nous dire
ce qu'il entend par Lecteurs de bon
goût ; font- ce les perfonnes qui penſent
comme lui ?.
L'Anonyme prétend » qu'il eft fort
» indifférent que l'âme foit dans le
» cerveau ou ailleurs . Il eſt d'un fentiment
peu commun , mais ce fentiment
ne fera pas contagieux. Après avoir
dit que les Lecteurs ne verront pas
» avec plaifir ce que je dis fur le fiége
» de l'âme , il ajoûte plus bas avec beau-
» coup d'abftractions cela eft vrai , &
OCTOBRE. 1763. 127
fe démontre d'une manière beaucoup
plus courte que ne l'a fait M. de S.
» mais eu égard à tout , il n'en eft pas
» ainfi , & il eût été bon d'en prévenir
les Ecoliers. Ce Morceau fçavant méritoit
un Commentaire de la façon de
fon Auteur ; car il ne paroît rien moins
que clair. Quant à la manière plus courte
dont il affure qu'on peut démontrer
cette propofition , l'a-t-il effayée ? Auroit-
il compofé quelque Traité de Phyfique
qui lui auroit donné de la prévention
contre le mien ?
» Les odeurs & les faveurs , dit l'A-
» nonyme , ont encore donné lieu à
» M. de S. de joindre à fa differtation
» un difcours contre la cuifine moder-
» ne que bien des gens n'approuveront
pas. Que veut-il dire par là ? Défapprouve-
t- il ce difcours ? Qui font ceux
qui ne l'approuveront pas ? Sans doute
les cuifiniers & les voluptueux . J'ai entendu
quantité de perfonnes , qui fe
croyoient obligées à fuivre l'ufage général
, convenir du danger de la cuifine
moderne.
Je dis que la viteffe du fon dépend
» de la viteffe des parties fon nantes ,
» cela femble , dit mon judicieux Cri-
» tique , fuppofer un déplacement fen-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
•
» fible dans les parties fonnantes. A qui
» cela femble-t-il ainfi , puifque partout
j'enfeigne le contraire ?
y
» Une pendule de trois pieds huit li-
» gnes & demie &c. Mon fçavant Critique
me reléve ici & m'affure que dans
le cas préfent on ne dit pas une pendule,
mais un pendule . Qu'il life les pages 25,
40 , 41 du Tome II. il trouvera le
pendule mafculin au moins 40 fois , &
pas une feule au féminin où a-t-il trouvé
l'exemple qu'il cite ? Pourquoi me
le reproche-t- il plutôt qu'à mon Imprimeur
? Un Anonyme qui a autant de
prudence ou de bonne-foi , eft bien propre
à infpirer la confiance à fon Lecteur.
Peut-on dans une critique férieufe
relever de pareilles frivolités ?
» Chacun d'eux feroit la dixiéme par-
» tie d'une heure. On voit bien , dit l'Anonyme
, que M. de S. a voulu dire la
dixième partie d'une tierce ; fa remarque
eft donc d'autant plus déplacée ,
qu'elle eft peu intéreffante , & que la
faute n'eft pas dans mon Manufcrit . Il
fçait fûrement que mon Ouvrage a été
imprimé pendant mon abſence : qu'il
fçache encore que l'Imprimeur m'a fupplié
de borner aux fautes qui intéreſfoient
le fens , l'Errata que j'ai voulu
qu'il joignît à ma Phyfique , & que par
OCTOBRE. 1763. 129,
ménagement pour lui , j'y ai confenti .
» M. de S. entreprend , dit l'Anony-
» me , d'affigner la caufe de la pefan-
» teur ; il regarde d'abord avec les Auteurs
qu'il tranfcrit , cette force comme
» appliquée à chacune des parties de la
» matière ; mais comme cette manière
» de confidérer la pefanteur , ne cadre"
pas directement avec le fyftême qu'il
» a embraffé , quelques pages après
» M. de S. ne la regarde que comme
» appliquée à certaines parties : on fent
» à quelles conféquences cette marche
» conduit , fans compter l'inconfé-
» quence à laquelle M. de S. fe laiffe
» aller. J'aimerois beaucoup mieux me
laiffer aller à des inconféquences qu'à
des infidélités auffi fréquentes & auffi
marquées. La manière d'expliquer la
pefanteur dont il s'agit cadre très-exactement
avec le fyftême que j'ai embraffé
; elle y eft liée on ne peut pas
plus complettement . Je déclare que jamais
je n'ai regardé la force dont il eft
queftion , comme appliquée feulement
à quelques parties.
" Terminons , dit l'Anonyme , par
» une remarque qui nous difpenfe évimment
d'aller plus loin , & difons
» que M. de S. confond à chaque inf
ود
T
F v
130 MERCURE
DE FRANCE
.
>> tant le finus d'un angle avec l'angle
» même. Je fuis fùr qu'il croit terminer
par un coup de foudre . Je lui dirai bien
qu'à vue de pays , je connois autant
que lui la différence d'un angle à fon
finus , & qu'il a le talent de voir ce
qu'il cherche : mais me diroit - il bien
de quelle Logique il fait ufage dans ce
raifonnement ? M. de S. a écrit un Traité
de Phyfique en fix volumes , que
j'ai très-grande envie de critiquer & de
décrier , pour des raifons qui me font
connues ; je n'ai lû qu'un volume &
demi au plus , & très -fuperficiellement
:
en bonne régle , il faudroit avoir tout
lû , & avoir bien entendu le fyftême
qui fait la bâfe de fon Ouvrage ; mais
il confond le finus de l'angle avec l'angle
même: donc je fuis évidemment difpenfe
d'aller plus loin.
" Je ne puis croire , dit l'Anonyme,
» que M. de S. qui a profeffé long-
» tems à ce qu'il dit , la Philofophie ,
» ait fait avec réfléxion les fautes que
» fes expreffions mettent en droit de lui
» repréſenter ; & je defire qu'on penfe
» avec moi , que fes inadvertances
, fon
vien-
" peu de méthode & de clarté
» nent du peu de loifir qu'il a eu , &
des affaires étrangères à la Phyfique
2
OCTOBRE. 1763. 131
» dont il eft occupé mais il n'en eft
» pas moins vrai que fon livre a be-
» boin de beaucoup de corrections ,
» avant que d'être applicable à l'ufage
>> auquel il le deftine. Mon critique ne
s'expofe-t-il pas a faire foupçonner qu'il
a fait imprimer lui -même ; que le débit
de fon Ouvrage lui tient au coeur ;
& qu'il entre de la jaloufie de métier
dans fa conduite envers moi ? S'il eft
Auteur défintéreffé , comme moi , il
doit louer mes efforts : s'il eft Auteur
mercenaire , nous ne fommes pas faits
pour concourir. Je pourrois faire ici des
obfervations embarraffantes dont l'application
ne feroit pas difficile ; mais
je m'arrête en faveur de la bonté d'âme
avec laquelle l'Anonyme defire qu'on
penſe avec lui , que mes inadvertances
viennent du peu de loifir que j'ai eu & c.
Comme je me fuis toujours piqué
de reconnoiffance , je lui dédie les
obfervations fuivantes , qu'on devroit
toujours avoir devant les yeux , quand
on veut s'ériger en redreffeur des torts ,
& cenfurer les Quvrages qui paroiffent.
1°.L'équité & la prudence veulent qu'on
connoiffe l'ouvrage dont on veut faire
la critique. Sans cela , à combien de
bévues ne s'expofe -t-on pas ?
F vj
1
132 MERCURE DE FRANCE.
2 °. Il faut s'attacher fcrupuleufement
à citer jufte , & rendre les expreffions
littéralement. Un petit tour de main
fuffit pour défigurer une penfée , &
l'Auteur attaqué a droit de s'inscrire en
faux.
3°. Il faut exercer fa cenfure fur les
matières importantes , & ne pas s'appefantir
fur des minuties . Sans cela on
n'évite pas le foupçon d'aigreur & de
partialité.
4°. Il eft de toute honnêteté , quand
on veut cenfurer un Ouvrage , de lui
rendre juftice fur ce qu'il peut avoir
de bon & de fauver des torts à l'Auteur
, plutôt que lui en fuppofer. J'ai
quelquefois qualifié d'excellens , des
ouvrages qui auroient pû mériter ma
critique un Auteur défintéreſſé eſt
toujours louable , au moins pour fon
intention ; & ne rien trouver de bon
dans un grand Ouvrage , c'eft afficher
qu'on veut y trouver tout mauvais.
5 ° . Il faut éviter foigneufement de
fe faire foupçonner d'intérêt perfonnel
. Rien n'eft n'eft plus propre à dégrader
& avilir un homme de Lettres
Quelle obligation le Public auroit à un
Phyficien qui fe feroit payer chérement
fes fervices , & qui pour conferver fon
OCTOBRE . 1763. 133
bénéfice , s'éléveroit contre ceux qui
voudroient fervir le Public gratuitement?
6º. Il ne convient point à un honnête
homme d'attaquer fous le mafque :
fi on n'a que des vues louables. Si on
attaque avec politeffe & fans aigreur
pourquoi , fe cacher ? Eft-il honorable
de chercher à mordre au talon ? Mon
Anonyme par fa manière de m'attaquer ,
m'avoit mis en droit de mépriſer fa critique
: ne peut-il pas , à la faveur de
l'incognito , fe permettre toutes fortes
d'infidélités ? Je lui devois peut - être
beaucoup moins de ménagement. Mais
j'en aurois eu d'avantage pour lui , quel
qu'il foit , s'il s'étoit nommé.
*
7°. Un Critique doit y regarder à
deux fois quand il fe fent la deman
geaifon d'attaquer un Ouvrage dont tous
les Auteurs périodiques ont parlé avec
éloge. L'Anonyme devoit penfer , s'il a
un peu de modeftie , que le Public
feroit beaucoup moins de cas de fes
obfervations , que du jugement qui a
été porté fur ma Phyfique par vous ,
Monfieur , dans votre Mercure , ainfi
que par les Auteurs de l'Année Littéraire
, de l'Avantcoureur & du Journal
Encyclopédique.
J'attends de votre équité , Monfieur,
134 MERCURE DE FRANCE .
que vous inférerez cette réponſe dans
votre Mercure prochain . Une maladie
férieufe dont je fuis à peine débaraffé
ne m'a pas permis de vous la faire
paffer plutôt. Quand on me propofera
dans les régles convenables de bonnes
difficultés , je tâcherai d'y répondre. Si
on me prouve que je me fuis trompé ,
j'abandonnerai mes idées avec d'autant
plus de facilité & de reconnoiffance
même , que mon intention eft de ne
rien préfenter à la jeuneffe qui puiffe
l'induire en erreur.
J'ai l'honneur d'être , & c.
SAINTIGNON , Proc. Gen, des Chan . Reg.
de la Cong. de N. S.
dans le Mercure de France contre
la Phyfique de M. de SAINTIGNON.
UNN écrit anonyme , Monfieur , de
l'eſpèce de celui que vous avez inſéré
dans votre Mercure du mois de Juin ,
devroit être abandonné au fort qu'il
mérite , & par lui - même & en fa qualité
d'Anonyme. Mais comme il n'eſt pas
difficile de deviner la fource d'où il
part , je ne crois pas devoir le laiffer
fans réponſe.
L'Auteur de cette Piéce a eu de
bonnes raifons pour n'y pas mettre fon
nom mais s'il vouloit garder l'incognito
, il devoit s'y prendre plus habilement.
Il devoit montrer plus de modeftie
, dérober aux yeux du Lecteurs
les traits de jaloufie & furtout d'intérêt
, qui le caractérisent depuis longtemps
, & foupçonner qu'on le reconnoîtroit
à fon début , à fon ftyle ,
à fon inexactitude & à plufieurs expreffions
qui lui font familières . Il eft
OCTOBRE. 1763. 113 .
aifé de voir que cet Anonyme n'a
qu'une connoiffance très- fuperficielle de
mon Ouvrage. Il avoue lui- même qu'il
n'entend point le fyftême général dont
j'ai fait ufage ; & je l'en crois fur fa
parole : il ne peut donc l'attaquer qu'en
aveugle & s'il a réuffi à quelque
chofe , c'eſt à montrer un grand defir de
trouver matière à fa critique.
Rien n'eft plus aifé qu'une déclamation
vague , dans laquelle on fe permet
de cenfurer des propofitions fan's
dire pourquoi , furtout quand on ne
cite pas les endroits qu'on attaque , &
quand on ne s'attache pas fcrupuleufement
à conferver les expreffions.
Une réfutation en régle de tout ce
que l'Anonyme avance dans fa lettre ,
formeroit , Monfieur , un volume trop
confidérable pour votre Mercure , &
m'emporteroit un temps que je deftine
à des chofes plus utiles . Je me bornerai
donc à parcourir cet écrit peu mefuré
, & à faire quelques remarques
fur les endroits qui me frapperont davantage
, en laiffant au Lecteur le plaifir
d'admirer le tour de fes phraſes &
fouvent d'en deviner le fens.
L'Anonyme oferoit- il dire pourquoi
il fe donne la liberté de changer le titre
114 MERCURE DE FRANCE.
de mon Ouvrage , en écrivant , » Traité
de Phyfique & c. à l'ufage des Ecoliers
? Il répéte fouvent cette expreffion
en lettres italiques : cette affec
tation annonce -t - elle la bonne foi & la
modération ? Il fouhaite cependant
» que le Lecteur n'héfite point à lui ac-
» corder fa confiance ; a - t-il cru que
pour la mériter il ne devoit point fe
nommer ? •
Il reléve l'aveu que j'ai fait de ne me
point donner pour Auteur. N'auroit-il
pas pu faire le même aveu avec plus de
raifon ? Selon lui » je n'avois rien de
» nouveau à donner , & cependant j'ai
» hazardé de mon chef beaucoup de
chofes queje n'ai trouvées nulle-part.
Il faudroit avoir fon efprit pour concilier
ces deux propofitions.
Mon Critique reléve encore avec
complaifance l'endroit de ma Préface
où je parle des fecours que j'ai tirés de
l'excellent Traité de Phyfique Expérimentale
de M. l'Abbé Nollet : y prendroit-
il quelque intérêt ? » Il applau
» diroit , dit- il , à mon choix , fi j'avois
» obfervé partout la même marche en
» m'en tenant aux expreffions de l'Au
» teur cité. Mais n'eft-ce pas alors qu'il
OCTOBRE 1763 . IIS
auroit pû faire valoir fon privilége contre
mon Imprimeur ?
L'Anonyme s'étonne que je me fois
permis de faire en quelques endroits
des changemens aux expreffions & aux
idées de l'Auteur : qu'à fes idées fi claires
, fi exactes , fur la folidiré , j'ofe
fubftituer les idées fuivantes : H paroît
qu'on peut confondre la folidité de la
matière avec la matière même... La Solidité
eft une fuite de l'étendue folide :
je l'étonnerai donc encore en lui difant
que je regarde ces propofitions comme
inconteftables.
Je conviens avec l'Anonyme que les
planches néceffaires n'augmentent que
très- médiocrement le prix d'un Ouvia
ge de Phyfique. J'ajoute qu'aucune raifon
ne doit engager à les retrancher ;
mais je ne conviens pas avec lui que je
fois dans le cas du reproche . L'ufage
m'a fait voir que ma Phyfique comme
elle eft paroît utile & intelligible à ceux
qui ne font pas intéreffés à la trouver autrement.
J'en ai retranché autant de
planches que j'ai pû pour la commodité
des perfonnes peu aifées , & je n'ai
livré gratis mon Manufcrit à l'Imprimeur
que fous la condition expreffè de
vendre ma Phyfique à 40 f. le volume.
116 MERCURE DE FRANCE.
Il qualifieroit , dit- il , volontiers mon
Ouvrage d'hiftoire abrégée de la Phyfique
Expérimentale : un Juge plus éclairé
que lui & plus équitable * , trouve
qu'on ne doit point annoncer comme
un Abrégé un Ouvrage en fix volumes .
Mon Critique avoue qu'il , ne connoiffoit
pas le fyftême de M. de la Per
riere , & qu'il n'eft pas en état, de ju
ger fi ce dernier a lieu d'être content
de la manière dont j'ai rendu fes idées :
il avoue donc par là qu'il eft juge incompétent
fur ces matières : il s'expofe
donc à fe faire des monftres pour les
combattre ; & céla lui arrive fouvent.
Au refte je ne ferai point défavoué par
l'Auteur , il peut fe tranquillifer à cet
égard.
Selon lui , je confonds le fyftême
» de Newton avec les inepties de quel-
" ques Secateurs de ce grand homme.
Vraiſemblablement j'ai plus étudié ce
fyftême que lui , & il ne le connoît pas
mieux que moi mais ce qui eft für ,
c'eft que je n'impute rien à ce grand
homme , & ce que j'attribue à fon
fyftême , vient de lui ou de fes plus zélés
défenfeurs .
:
Je dis que , " Quand même lefyfte
* Le Journal Encyclopédique de Mars 1763.
OCTOBRE. 1763. 117
me Newtonien s'appliqueroit heureu-
»fement à tout , il pourroit n'être pas
» la vraie clef du méchanifme du mon
» de , » mon Critique en conclut fça-
» vamment que ce raifonnement fait in-
» différemment contre tous les fyftêmes.
Et cependant ,dit-il, M. de S. n'a
» pas eu intention , je penfe , d'y com-
» prendre celui qu'il adopte ; il penfe
mal. Qu'il life ma Préface & ma dif-
» fertation fur les fyftèmes : il verra
que je ne me fuis pas diffimulé les difficultés
de celui de M. de la Perriere...
» queje ne le préfenteque comme unfyftê-
» me à approfondir... que je ne l'adopte
» que provifoirement... & que je n'en
» épouferai aucun, que quand j'y ferai
" déterminé par des raifons incontefta-
» bles. Qu'il prenne la peine de lire les
pages 71 & 72 du premier volume , il
trouvera plufieurs autres réfléxions fur
le même objet. " Il ne faudroit pas ,
» dit mon obligeant Cenfeur , fe per-
» mettre d'avancer que la matière peut
» être réfléchie par le néant : mais ai-je
jamais rien dit ou imaginé de femblable
? J'enfeigne formellement le contraire
, & cette propofition n'eft précifément
qu'une objection formée contre
le fyftême Newtonien ; eft- il par
"
118 MERCURE DE FRANCE.
donnable à un Critique de prendre une
objection pour une affertion ? Qu'il ne
fe permette donc plus » d'avancer que
» c'eft la manière dont je fçai me tirer
» de quelques difficultés embarraffantes,
eft- ce par ces traits de bonne - foi
» qu'il prétend mériter la confiance de
fon Lecteur ?
M. de Saintignon nous affure , dit-
" il, qu'on va donner les derniers coups
» au fyftême Newtonien , en démon-
» trant que les révolutions célestes ne
» font pas des ellipfes. Je fuis encore
obligé de dire que je n'ai aſſuré cela
nulle-part : je n'ai jamais dit qu'on alfoit
porter les derniers coups au fyftême
Newtonien. J'ai dit qu'on fe propofe de
démontrer que les révolutions célestes
ne font pas des ellipfes , & cela est vrai,
Je ne nomme par l'Auteur , c'eſt à lui
à fe nommer, && jjee ppeennfſee qu'il ne tardera
pas.
Sans doute , dit l'Anonyme , le Lecteur
ne nous fçauroit pas gré de » nous
appefantir fur toutes les inadvertan-
» ces qui échappent à M. de Sainti-
» gron dans cette prétendue réfutation »
cela peut être fort indifférent au Lecteur
: mais ne vous appefantiflez pas fur
des minuties , lifez avant de cenfurer ;
OCTOBRE. 1763 . 119
citez jufte: n'altérez pas mes expreffions,
ne laiffez pas éclater l'intérêt dans vos
obfervations , & moi - même je vous
fçaurai gré des foins que vous auriez
bien voulu prendre pour m'inftruire
ou me détromper , ou me donner lieu
de m'expliquer plus clairement. Le verbe
appefantir ne vous eft pas inconnu
ufez-en , mais tâchez de l'employer plus
heureufement. L'électricité , dites- vous,
entre les mains de M. l'Abbé Nollet, »
» n'a pas un meilleur fort chez M. de
» S. que l'attraction entre les mains de
» Newton.... Il femble qu'on n'a fait
» mention de ces deux Sçavans que
» pour avoir occafion de fubftituer à
❤ leurs raifonnemens , les idées de M,
» de la Perriere. » Ne craignez - vous
pas d'allarmer la modeftie de » M. l'Abbé
Nollet , par cette comparaifon ?
"
L'équité, dites- vous , demandoit que
» l'on fit fuivre les réponfes qui ont
» été faites , " je n'en ai jamais eu de
fatisfaifantes. Voici comme M. l'Abbé
Nollet termine la dernière de fes lettres
en date du 12 Janvier 1758. Je fuis
excédé de cette matière : ( l'Electricité )
je voudrois bien ne point paffer le refte
de ma vie à ces fortes de recherches :
j'en ai d'autres àfaire qui me plairoient
120 MERCURE DE FRANCE .
davantage , ne fût- ce que pour changer.
Je laifferai volontiers à d'autres le foin
de pouffer plus loin les progrès de l'Electricité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
*
L'Anonyme dit , en parlant de moi ,
» cela va affez bien , quand il tranſcrit ,
» mais quand il marche feul ,
alors ,
»
propriétés & qualités font la même
chofe ... Les couleurs & les accens & c.
» n'éxiftent qu'en apparence ... On ne
» doit pas raifonner contre l'expé-
» rience.... Laifferons- nous à nos ar-
» rières-Neveux la commiffion de raiſon-
» ner... Nous ne concluons pas cepen-
» dant que l'étendue foit effentielle au
» corps , &c. La première propofition
eft très-vraie pour quiconque ne fe paie
pas de diftinctions frivoles : je confonds
ces deux termes pour la fignification , &
j'en fuis le maître dès que j'en ai averti .
La feconde eft rendue infidélement. Je
ne dis pas que les couleurs & c. n'éxiftent
qu'en apparence , mais qu'elles font
proprement en nous , &fuppofent feulement
dans les corps des qualités propres
à les exciter en nous . Tome I. p . 23.
Mon Critique veut- il dire qu'on peut
raifonner contre l'expérience ? Répondroit-
il affirmativement à la 4° ? Quant
à la 5° , faudroit-il , pour la rendre
vraie
OCTOBRE. 1763. - 121
vraie & intelligible , qu'elle eût été
tranfcrite mot-à-mot de l'excellente Phyfique
expérimentale de M. l'Abbe Nollet?
" On a penfé jufqu'aujourd'hui , dit
» l'Anonyme , que le feu & la lumière
» étoient très-élaftiques : M. de S. les
» croit très- compreffibles : fans doute
» il a voulu dire très-élaftiques . Je l'invite
encore à lire . Il verra que je mets
en vingt endroits l'électricité & la compreffibilité
au rang des qualités de ces
deux élémens & que jamais je n'ai
pris l'une pour l'autre.
,
» Perfonne aujourd'hui , dit il enco-
» re , ne s'aviferoit de confondre l'iner-
» tie avec la pefanteur. M. de S. nous
» affure que l'inertie eft la même chofe
» que la pefanteur. Eft-ce par des imputations
auffi dénuées de vérité que
Anonyme croit s'attirer la confiance
du Lecteur ? Qu'il ouvre les yeux , il
verra dans mon Traité que l'inertie eft
l'effet néceffaire de la pefanteur, & non
la même chofe que la pefanteur. Ignore-
t- il que la matière eft par fa nature
indifférente pour le mouvement ou le
repos , de même que pour toutes fortes
de directions ? Ceci n'eft point une affaire
d'opinion ; c'eft un principe incontef
II.Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE,
je
table . Si donc un corps a dans l'ordre
actuel une direction vers le centre de la
Terre , s'il oppofe de la réfiftance à ſon
déplacement , s'il montre de l'inertie ,
c'eft-à-dire une direction plutôt qu'une
autre , c'est l'effet d'une caufe étrangère:
je dis que cette caufe eft la pefanteur.
Si mon Critique penfe autrement,
je l'invite à produire fes preuves ,
&
lui promets de fournir les miennes..
L'Anonyme convient que l'attrac
tion n'eft pas la caufe de l'inertie . Mais
fera-t-il avoué par tous les Partifans de
l'attraction ? Il me fait enfuite raifonner
à fa façon , & je ne puis en être
flatté. L'exemple d'une aiguille aimantée
qu'il cite à ce propos , ne fert qu'à
montrer l'envie de couvrir par des allé
gations vagues le foible de la critique ,
car il n'a point de rapport à la queftion."
» Si M. de S. avoit eu moins de répu-
» gnance pour le calcul & les Calcula
» teurs il auroit vû & c . » Non , je ne l'au
rois pas vû , car j'ai lù attentivement
fans voir. Mais qui a dit à l'Anonyme
que j'ai de la répugnance pour le cal
cul & les Calculateurs ? Est- ce pour
mériter de la confiance qu'il me fuppofe
gratis une répugnance fi déraifon
nable ? Je ne blame que la trop fréOCTOBRE
. 1763. 123
quente application du calcul à des
chofes qui à la rigueur n'en font pas
fufceptibles. Et certainement je fuis rempli
d'eftime pour les Calculateurs. Mais
vraisemblablement
l'Anonyme n'eſt
pour rien dans les fentimens que j'ai
pour eux . L'Anonyme répéte ici , » le
prétendu fyftême de M. de la Periere, »
Une fuppofition qu'on fait pour expliquer
les Phénomènes de la Nature , n'eftelle
pas un vrai fyftême ? Pourquoi donc
l'appelle -t-il prétendu ? Quoique j'aie
combattu le fyftême de l'Electricité de
M. l'Abbé Nollet , je ne l'ai pas nommé
un prétendu fyftême.
Selon le clairvoyant Anonyme , je
dis que les élémens de la matière ont
une dureté radicalen & dans un autre
endroit , qu'ils ne font point durs
par leur nature , parce qu'ils font matière.
Il fe félicite , fans doute , de trouver
ici une contradiction : mais elle
n'éxifte que dans fon imagination . Qu'il
tâche d'entendre le fyftême que j'ai expofé
; il fçaura ce que j'entends par
dureté radicale & la différence que je
mets entre les premiers élémens de la
matière & les molécules originaires ou
primordiales qui en font compofées.
Alors en rendant mes expreffions avec
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
と
fidélité , il trouvera 1 ° . que les premiers
élémens ont une dureté abfolue . 2 °. Que
les atômes qui en font compofés , ne
font point durs par leur nature , mais
parce qu'il a plù au Créateur de leur
conferver une dureté que j'appelle radicale
& indeftructible dans l'ordre
phyfique , parce qu'il vouloit rendre
cet ordre invariable : & qu'en conféquence
il n'a mis dans la Nature aucun
agent capable de les décompofer.
Je dis que les portions des mêmes
fluides engagés dans les corps , y font
affoiblis ou moins dégradés ; le fçavant
Anonyme , fans doute excellent
Grammairien , obferve très-judicieufement
, qu'il a pris la liberté de mettre
au féminin les adjectifs , engagés , affoiblis
, dégradés : c'eft une temarque
de grande importance dans la critique
d'un cours de Phyfique ; mais je le prie
de laiffer le premier au mafculin , &
de croire que dans mon manuſcrit les
deux autres font au féminin .
» Combien de fuppofitions,dit- il, dans
» ce paffage ! ( C'eſt celui qui précéde
» immédiatement , par lequel j'expli-
» que la dureté des corps. ) Combien
de difcours pour y répandre de la
» clarté ! » Il fe trompe encore : il ne
OCTOBRE. 1763. 125
faut qu'avoir lû mon Ouvrage avec
un efprit philofophique & fans prévention
; mais il avoue qu'il ne l'entend
pas . Eft-ce ma faute ou la fienne ?
Ce Critique officieux ne comprend
pas que les corps puiffent être preffés
tout à la fois perpendiculairement à
leur furface & dans la direction de leur
centre , furtout après que j'ai attribué
aux parties de la matière une forme nonfphérique.
Où a - t- il vû que je refufe
la forme fphérique aux parties de la'
matière ? Mais quelque figure qu'avent
ces corps plongés dans le fein d'un fluide
immenfe , ces deux preffions font inconteftables
, & je ne pense pas qu'il
prouve le contraire .
» La cauſe de la fléxibilité, de la mol-
» leffe , &c , n'eft pas, dit - il , expliquée
» plus clairement ; je demande à l'Anonyme
ce que fignifie cet &c ? Sans doute
plufieurs autres propriétés qu'il ne
détaille pas , par ménagement pour
moi. Il n'entend pas mon.fyftême, com
ment en entendroit-il l'application ?
*
» L'expofition des loix de l'union de'
» l'âme & du corps , dit l'Anonyme
» ainfi que plufieurs autres queftions de
Métaphyfique , fur lefquelles M. de S.
» s'arrête trop , & qu'il eft dangereux
"
"
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
L
» d'entreprendre après M. de Buffon ,
» n'eft pas dans l'Ouvrage de M. de S..
» un tableau intéreffant pour les Lec-.
» teurs de bon goût , & c. Ces queftions.
peuvent être déplacées dans une Phyfique
fuperficielle & purement expérimen
tale ; mais le font-elles dans un Ouvrage
fait
pour
les
Profeffeurs
&
les
Collé- ges , dans une Phyfique qui eft en même-
temps expérimentale & fyftematique
? Il ne peut jamais être dangereux
d'emprunter les lumières & jufqu'aux
expreffions d'un vrai Sçavant , comme
M. de Buffon ; il n'eft dangereux que
d'aller fur les brifées d'un Ecrivain jaloux
, qui a plus d'un intérêt à ce qu'on
ne traite pas les mêmes matières que lui.
L'Anonyme auroit bien dû nous dire
ce qu'il entend par Lecteurs de bon
goût ; font- ce les perfonnes qui penſent
comme lui ?.
L'Anonyme prétend » qu'il eft fort
» indifférent que l'âme foit dans le
» cerveau ou ailleurs . Il eſt d'un fentiment
peu commun , mais ce fentiment
ne fera pas contagieux. Après avoir
dit que les Lecteurs ne verront pas
» avec plaifir ce que je dis fur le fiége
» de l'âme , il ajoûte plus bas avec beau-
» coup d'abftractions cela eft vrai , &
OCTOBRE. 1763. 127
fe démontre d'une manière beaucoup
plus courte que ne l'a fait M. de S.
» mais eu égard à tout , il n'en eft pas
» ainfi , & il eût été bon d'en prévenir
les Ecoliers. Ce Morceau fçavant méritoit
un Commentaire de la façon de
fon Auteur ; car il ne paroît rien moins
que clair. Quant à la manière plus courte
dont il affure qu'on peut démontrer
cette propofition , l'a-t-il effayée ? Auroit-
il compofé quelque Traité de Phyfique
qui lui auroit donné de la prévention
contre le mien ?
» Les odeurs & les faveurs , dit l'A-
» nonyme , ont encore donné lieu à
» M. de S. de joindre à fa differtation
» un difcours contre la cuifine moder-
» ne que bien des gens n'approuveront
pas. Que veut-il dire par là ? Défapprouve-
t- il ce difcours ? Qui font ceux
qui ne l'approuveront pas ? Sans doute
les cuifiniers & les voluptueux . J'ai entendu
quantité de perfonnes , qui fe
croyoient obligées à fuivre l'ufage général
, convenir du danger de la cuifine
moderne.
Je dis que la viteffe du fon dépend
» de la viteffe des parties fon nantes ,
» cela femble , dit mon judicieux Cri-
» tique , fuppofer un déplacement fen-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
•
» fible dans les parties fonnantes. A qui
» cela femble-t-il ainfi , puifque partout
j'enfeigne le contraire ?
y
» Une pendule de trois pieds huit li-
» gnes & demie &c. Mon fçavant Critique
me reléve ici & m'affure que dans
le cas préfent on ne dit pas une pendule,
mais un pendule . Qu'il life les pages 25,
40 , 41 du Tome II. il trouvera le
pendule mafculin au moins 40 fois , &
pas une feule au féminin où a-t-il trouvé
l'exemple qu'il cite ? Pourquoi me
le reproche-t- il plutôt qu'à mon Imprimeur
? Un Anonyme qui a autant de
prudence ou de bonne-foi , eft bien propre
à infpirer la confiance à fon Lecteur.
Peut-on dans une critique férieufe
relever de pareilles frivolités ?
» Chacun d'eux feroit la dixiéme par-
» tie d'une heure. On voit bien , dit l'Anonyme
, que M. de S. a voulu dire la
dixième partie d'une tierce ; fa remarque
eft donc d'autant plus déplacée ,
qu'elle eft peu intéreffante , & que la
faute n'eft pas dans mon Manufcrit . Il
fçait fûrement que mon Ouvrage a été
imprimé pendant mon abſence : qu'il
fçache encore que l'Imprimeur m'a fupplié
de borner aux fautes qui intéreſfoient
le fens , l'Errata que j'ai voulu
qu'il joignît à ma Phyfique , & que par
OCTOBRE. 1763. 129,
ménagement pour lui , j'y ai confenti .
» M. de S. entreprend , dit l'Anony-
» me , d'affigner la caufe de la pefan-
» teur ; il regarde d'abord avec les Auteurs
qu'il tranfcrit , cette force comme
» appliquée à chacune des parties de la
» matière ; mais comme cette manière
» de confidérer la pefanteur , ne cadre"
pas directement avec le fyftême qu'il
» a embraffé , quelques pages après
» M. de S. ne la regarde que comme
» appliquée à certaines parties : on fent
» à quelles conféquences cette marche
» conduit , fans compter l'inconfé-
» quence à laquelle M. de S. fe laiffe
» aller. J'aimerois beaucoup mieux me
laiffer aller à des inconféquences qu'à
des infidélités auffi fréquentes & auffi
marquées. La manière d'expliquer la
pefanteur dont il s'agit cadre très-exactement
avec le fyftême que j'ai embraffé
; elle y eft liée on ne peut pas
plus complettement . Je déclare que jamais
je n'ai regardé la force dont il eft
queftion , comme appliquée feulement
à quelques parties.
" Terminons , dit l'Anonyme , par
» une remarque qui nous difpenfe évimment
d'aller plus loin , & difons
» que M. de S. confond à chaque inf
ود
T
F v
130 MERCURE
DE FRANCE
.
>> tant le finus d'un angle avec l'angle
» même. Je fuis fùr qu'il croit terminer
par un coup de foudre . Je lui dirai bien
qu'à vue de pays , je connois autant
que lui la différence d'un angle à fon
finus , & qu'il a le talent de voir ce
qu'il cherche : mais me diroit - il bien
de quelle Logique il fait ufage dans ce
raifonnement ? M. de S. a écrit un Traité
de Phyfique en fix volumes , que
j'ai très-grande envie de critiquer & de
décrier , pour des raifons qui me font
connues ; je n'ai lû qu'un volume &
demi au plus , & très -fuperficiellement
:
en bonne régle , il faudroit avoir tout
lû , & avoir bien entendu le fyftême
qui fait la bâfe de fon Ouvrage ; mais
il confond le finus de l'angle avec l'angle
même: donc je fuis évidemment difpenfe
d'aller plus loin.
" Je ne puis croire , dit l'Anonyme,
» que M. de S. qui a profeffé long-
» tems à ce qu'il dit , la Philofophie ,
» ait fait avec réfléxion les fautes que
» fes expreffions mettent en droit de lui
» repréſenter ; & je defire qu'on penfe
» avec moi , que fes inadvertances
, fon
vien-
" peu de méthode & de clarté
» nent du peu de loifir qu'il a eu , &
des affaires étrangères à la Phyfique
2
OCTOBRE. 1763. 131
» dont il eft occupé mais il n'en eft
» pas moins vrai que fon livre a be-
» boin de beaucoup de corrections ,
» avant que d'être applicable à l'ufage
>> auquel il le deftine. Mon critique ne
s'expofe-t-il pas a faire foupçonner qu'il
a fait imprimer lui -même ; que le débit
de fon Ouvrage lui tient au coeur ;
& qu'il entre de la jaloufie de métier
dans fa conduite envers moi ? S'il eft
Auteur défintéreffé , comme moi , il
doit louer mes efforts : s'il eft Auteur
mercenaire , nous ne fommes pas faits
pour concourir. Je pourrois faire ici des
obfervations embarraffantes dont l'application
ne feroit pas difficile ; mais
je m'arrête en faveur de la bonté d'âme
avec laquelle l'Anonyme defire qu'on
penſe avec lui , que mes inadvertances
viennent du peu de loifir que j'ai eu & c.
Comme je me fuis toujours piqué
de reconnoiffance , je lui dédie les
obfervations fuivantes , qu'on devroit
toujours avoir devant les yeux , quand
on veut s'ériger en redreffeur des torts ,
& cenfurer les Quvrages qui paroiffent.
1°.L'équité & la prudence veulent qu'on
connoiffe l'ouvrage dont on veut faire
la critique. Sans cela , à combien de
bévues ne s'expofe -t-on pas ?
F vj
1
132 MERCURE DE FRANCE.
2 °. Il faut s'attacher fcrupuleufement
à citer jufte , & rendre les expreffions
littéralement. Un petit tour de main
fuffit pour défigurer une penfée , &
l'Auteur attaqué a droit de s'inscrire en
faux.
3°. Il faut exercer fa cenfure fur les
matières importantes , & ne pas s'appefantir
fur des minuties . Sans cela on
n'évite pas le foupçon d'aigreur & de
partialité.
4°. Il eft de toute honnêteté , quand
on veut cenfurer un Ouvrage , de lui
rendre juftice fur ce qu'il peut avoir
de bon & de fauver des torts à l'Auteur
, plutôt que lui en fuppofer. J'ai
quelquefois qualifié d'excellens , des
ouvrages qui auroient pû mériter ma
critique un Auteur défintéreſſé eſt
toujours louable , au moins pour fon
intention ; & ne rien trouver de bon
dans un grand Ouvrage , c'eft afficher
qu'on veut y trouver tout mauvais.
5 ° . Il faut éviter foigneufement de
fe faire foupçonner d'intérêt perfonnel
. Rien n'eft n'eft plus propre à dégrader
& avilir un homme de Lettres
Quelle obligation le Public auroit à un
Phyficien qui fe feroit payer chérement
fes fervices , & qui pour conferver fon
OCTOBRE . 1763. 133
bénéfice , s'éléveroit contre ceux qui
voudroient fervir le Public gratuitement?
6º. Il ne convient point à un honnête
homme d'attaquer fous le mafque :
fi on n'a que des vues louables. Si on
attaque avec politeffe & fans aigreur
pourquoi , fe cacher ? Eft-il honorable
de chercher à mordre au talon ? Mon
Anonyme par fa manière de m'attaquer ,
m'avoit mis en droit de mépriſer fa critique
: ne peut-il pas , à la faveur de
l'incognito , fe permettre toutes fortes
d'infidélités ? Je lui devois peut - être
beaucoup moins de ménagement. Mais
j'en aurois eu d'avantage pour lui , quel
qu'il foit , s'il s'étoit nommé.
*
7°. Un Critique doit y regarder à
deux fois quand il fe fent la deman
geaifon d'attaquer un Ouvrage dont tous
les Auteurs périodiques ont parlé avec
éloge. L'Anonyme devoit penfer , s'il a
un peu de modeftie , que le Public
feroit beaucoup moins de cas de fes
obfervations , que du jugement qui a
été porté fur ma Phyfique par vous ,
Monfieur , dans votre Mercure , ainfi
que par les Auteurs de l'Année Littéraire
, de l'Avantcoureur & du Journal
Encyclopédique.
J'attends de votre équité , Monfieur,
134 MERCURE DE FRANCE .
que vous inférerez cette réponſe dans
votre Mercure prochain . Une maladie
férieufe dont je fuis à peine débaraffé
ne m'a pas permis de vous la faire
paffer plutôt. Quand on me propofera
dans les régles convenables de bonnes
difficultés , je tâcherai d'y répondre. Si
on me prouve que je me fuis trompé ,
j'abandonnerai mes idées avec d'autant
plus de facilité & de reconnoiffance
même , que mon intention eft de ne
rien préfenter à la jeuneffe qui puiffe
l'induire en erreur.
J'ai l'honneur d'être , & c.
SAINTIGNON , Proc. Gen, des Chan . Reg.
de la Cong. de N. S.
Fermer
4330
p. 135-147
SUITE de l'Abrégé des propriétés des Miroirs concaves. II. Des Miroirs convèxes.
Début :
LES Miroirs convèxes sont composés d'une glace semblable à celle des [...]
Mots clefs :
Loupe, Miroirs, Rayons, Foyer, Diamètre, Glace, Verre, Miroirs concaves, Lumière
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Abrégé des propriétés des Miroirs concaves. II. Des Miroirs convèxes.
SUITE de l'Abrégé des propriétés des
Miroirs concaves .
II°. Des Miroirs convèxes.
LESES Miroirs convèxes font compofés
d'une glace femblable à celle des
Miroirs concaves , excepté que cette
glace eft étamée par le côté concave
& fe préfente à nous par le côte convèxe .
On les monte auffi fur un axe & fur un
pied , partie en cuivre poli , partie en
bois noirci , exactement de la même
manière que le font les Miroirs concaves
dont nous venons de parler.
Ces Miroirs nous repréfentent les obtets
dont ils réfléchiffent l'image à nos
yeux , d'autant plus petits , qu'ils font
partie d'une fphère d'un plus petit diametre
; d'où il réfulte qu'on les employe
pour deffiner en petit & en per136
MERCURE DE FRANCE.
fpective , un paysage , un château
des jardins , & c.
On s'en fert en Phyfique pour faire.
voir que
leur furface a la propriété de
rendre divergens les rayons de lumière
qu'elle reçoit parallèles ; de rendre plus
divergens ceux qu'elle reçoit divergens ,
& de rendre moins convergens ceux
qu'elle reçoit convergens. Quand ces
Miroirs font placés dans l'un des angles
d'un cabinet orné , ils raffemblent , pour
ainfi dire , fous le même coup d'oeil , toutes
les beautés de ce cabinet , que l'on
ne peut , fans leur fecours , voir que les
unes après les autres.
III' . Des Miroirs , droits-convèxes
& droits-concaves.
Ces Miroirs font compofés d'une glace
droite fur un fens , & courbée fphérique-
#
ment fur l'autre . Les Miroirs droits - convèxes
font étamés par la partie concave :
ils font l'effet des cylindres de métal ;
mais ils ne font point fujets comme eux
à perdre leur poli : fi on les tient verticalement
ou de travers , & qu'on s'y regarde
, on s'y voit avec des difformités
comiques & oppofées, Les Miroirs droitsconcaves
font étamés par le côté con--
OCTOBRE. 1763. 137
vèxe , & produifent des effets exactement
contraires à ceux des Miroirs droitsconvèxes
, & c. Ces différens Miroirs fervent
en Phyfique à démontrer que les
rayons de lumière font toujours réfléchis
fous un angle égal à celui de leur
incidence ; principe qui eft d'une fécondité
furprenante , puifqu'il eft la bâſe de ·
toute la Catoptrique.
IV . Des Loupes à eau.
Une Loupe à eau eft compofée de
deux glaces courbées en portion de fphere
, dont les bords font travaillés fur un
plan fi exact , que ces bords étant appli
qués l'un contre l'autre fans être ni col .
lés, ni maſtiqués, ni contenus, retiennent
l'eau , ou toute autre liqueur dont ces
Loupes font remplies , fans même en
permettre la moindre évaporation.
L'eau dont on les remplit , en la Manufacture
dont nous parlons , eft diſtillée
au bain - marie , & ainfi très - tranfparente
& incorruptible.
Les Loupes font ordinairement montées
fur un demi - cercle de cuivre poli &
fur unpi ed de bois noirci, comme le font
les Miroirs ci- deffus mentionnés ; & les
bords de la Loupe font feulement pincés
par deux petites portions de cercle ( lorf
138 MERCURE DE FRANCE.
que ces Loupes ont moins de dix pouces
de diametre) ce qui en met les bords
à découvert; mais lorfqu'elles ont un plus
grand diametre, elles font dans une bordure
qui fe divife aifément , pour qu'on
puiffe avoir la Loupe à nud quand on le
veut.
:
M. Berniere imagina , il y a environ fix
ans , ces Loupes à eau , d'après les diffi
cultés qu'il rencontra pour fe procurer
une Loupe de verre folide d'un plus
grand diametre que celles qu'on trouve
ordinairement dans les cabinets des Phyficiens
ces difficultés font prèfque infurmontables
, s'il s'agit feulement d'avoir
une Loupe de vingt-quatre ou trente
pouces de diametre de tous temps
on a fait les plus grands efforts à
cet égard , dans le deffein d'obtenir des
foyers de dioptrique , capables de donner
une chaleur beaucoup plus forte que
celle qu'on peut tirer de tous les moyens
connus d'appliquer & d'employer le feu
commun. Mais comment parvenir à
avoir une maffe de verre de trois à
quatre pieds de diametre & de fept à
à huit pouces d'épaiffeur ? & fi on y
parvient , quel travail enfuite pour convertir
cette maffe en une Loupe ré→
gulière & bien polie ? Il en a paru une
OCTOBRE. 1763 . 139
.
il y a dix à douze ans , à Paris , à l'Hôtel
de Conti , fur le Quai des Quatre-
Nations : elle avoit environ trois pieds
de diametre , & le verre en étoit jaunâtre
& rayé ; ce qui faifoit qu'elle ne
tranfmettoit pas , jufqu'à fon foyer
autant de rayons de lumière , qu'il en
eût été tranfmis par un verre moins coloré
& mieux poli : cependant celui.
qui la mettoit en vente en demandoit
douze mille livres.
J
Les Loupes à eau peuvent fe faire
de toutes grandeurs , & à bien moins.
de frais. On eft abfolument le maître
de leur donner au centre telle épaiffeur
que l'on veut , c'est-à-dire , qu'on peut
les faire à volonté d'un foyer court ou
long , fans craindre que l'épaiffeur qu'éxige
un foyer court , empêche les
rayons de paffer , comme cela arrive en
pareil cas , dans une Loupe de verre
folide ; parce que l'eau distillée eft tou
jours beaucoup plus tranfparente que
le plus beau verre : on voit par -là que
le foyer d'une Loupe à eau de trois
pieds de diametre fera incomparablement
plus puiffant que celui d'une Loupe
de verre folide de même diametre
& d'une pareille fphéricité.
Il y a déja long-temps que cette vé140
MERCURE DE FRANCE.
rité a été reconnue . Le Fevre , Apothicaire
du Roi , dans fon Ouvrage imprimé
en 1660 , dit que pour calciner
l'antimoine , il faut un Miroir fait de
deux verres concaves , joints avec de la
colle de poiffon , & rempli d'eau par
un trou qu'on laiffe entre les deux bords
de ces verres il veut que ce Miroir
qui eſt une véritable Loupe , ( 1 ) foit
monté fur un pied qui puiffe s'élever
plus ou moins. Il prétend que douze
onces d'antimoine martial , étant calcinées
avec une telle Loupe , en produi
fent quinze onces ; & fuppofant que la
fumée en emporte trois onces , il conclut
que dans cette opération , l'antimoine
augmente de moitié de fon poids.
Les Loupes en général ont un avantage
fur les Miroirs concaves , relativement
aux foyers brûlans. Le foyer
des Miroirs fe porte de bas en haut ; en
forte que dès que le corps que l'on y
éprouve eft fondu , il tombe , & le foyer,
du Miroir n'a plus d'action fur lui :
( I ) Remarquez que les Loupes à eau , dont
nous parlons , font d'une conftruction toute différente
: il n'y a point de trou pour les remplir 3
ce qui fait que l'eau qu'elles contiennent ne
s'évapore point . Et comme elles ne font ni collées,
ni maftiquées , cette eau refte toujours fans
mêlange, & également tranſparente.
OCTOBRE. 1763 . 141
avec une Loupe , au contraire comme
le foyer fe porte naturellement, de haut
en bas , furtout dans les grands jours de
l'été , lorfque le foleil à midi approche
du zenith il eft aifé de le faire plonger
dans un creufet & de l'exercer ainfi
fur le corps que l'on veut éprouver ,
tant & auffi long - temps qu'on le juge
à propos , même après fa fufion
pour parvenir à le calciner, ou à le vitrifier.
Il eft auffi très- aifé , avec une Loupe
de brûler du bois que l'on tient auffi
plongé dans l'eau , en l'arrêtant , par
quelque moyen qui l'empêche de furnager.
Si on reçoit au fond d'un jardin , ou
d'une cour les rayons du foleil fur un
Miroir-plan , pofé fur une chaife , ou
fur toute autre chofe qui puiffe le foutenir
incliné de manière que fes rayons ,
renvoyés par ce Miroir , parallèlement à
l'allée du jardin , aillent même , à cent
pas de diſtance , tomber fur une Loupe
à eau , pofée verticalement à la rencon
tre de ces rayons , il fe formera derrière
cette Loupe un foyer prèfque auffi actif,
que fi la Loupe recevoit immédiatement
les rayons dufoleil : c'est-à - dire , que ce
foyer aura affez de force & de chaleur
pour enflammer , fondre , & c. à propor142
MERCURE DE FRANCE.
tion de la grandeur de la Loupe , & de
celle du Miroir- plan , par le moyen du
quel on aura replié les rayons du foleil ,
on fent bien qu'il faut que ce Miroir- plan
foit au moins auffi grand que la Loupe ,
pour que celle- ci puiffe être entiérement
couverte des rayons qu'il réfléchira fur
elle ; autrement le foyer ne contiendroit
pas tous les rayons que cette Loupe peut
réunir fuivant fa grandeur.
Cette expérience méne naturellement
à imaginer qu'il eft poffible d'attaquer
le même corps dans un creufet , avec
plufieurs foyers de ces Loupes réunies
fur lui. Une de ces Loupes recevra immédiatement
les rayons du foleil , étant
placée entre lui & le creufet ; une autre
Loupe fera pofée derrière ce creuſet , &
recevra les rayons du foleil , repliés fur
elle par un Miroir - plan incliné convenablement
pour cet effet. On peut en
placer deux autres fur les côtés , qui
recevront auffi les rayons folaires
pliés fur chacune d'elles par un Miroirplan
; & ces quatre foyers agiffant enfemble
fur ce corps , lui feront ainfi
éprouver prèfque quatre fois plus de
chaleur, que quand il n'eft expofé qu'au
foyer de la première Loupe feule , en
les fuppofant toutes quatre d'un diareOCTOBRE.
1763 143
metre égal. Enfin , il eft vifible qu'en
employant des Loupes , dont les foyers
foient de différentes longueurs , & des
Miroirs-plans , pour replier les rayons
fur chacune , on peut faire coïncider
fur le même corps & dans le même
creufet , un plus grand nombre de ces
foyers : leur réunion y portant une chaleur
d'une activité inconnue produira
des effets qui le font fans doute auffi ;
ce peut être une nouvelle fource de
connoiffances à acquérir.
Lorfqu'on place au foyer d'une de ces
Loupes une groffe bougie allumée , il
fe forme de l'autre côté de la Loupe
une colonne de lumière , qui porte fon
éclat fort loin , & à l'extrémité de laquelle
on peut lire , ou éclairer des objets
dans la nuit , qu'on ne verroit pas
à la diftance où l'on en eft , fans le fecours
de cette lumière .
On peut employer cette colonne de
lumière pour tracer affez exactement
le profil d'une perfonne : il faut pour cela
placer une bougie un peu plus près de
la Loupe que fon foyer , précisément
à la hauteur de fon centre , & pofer cette
Loupe bien verticalement : vous
faites affeoir la perfonne à cinq ou fix.
pas de diſtance de la Loupe , affez haur
144 MERCURE DE FRANCE .
ou affez bas pour que le centre de fa .
tête , celui de la Loupe & la flamme de
la bougie , foient dans la même ligne .
Cette perfonne doit être de côté contre
un grand verre , ou une glace non-étamée
, encadrée & montée à-peu-près
comme les grands écrans à pied qu'on
met devant les cheminées pendant l'hyver
: on couvre cette glace d'une feuille
de papier blanc qu'on y attache , par
les quatre coins , avec du pain à cacheter.
Par exemple , fi la Loupe à eau que
vous avez a dix-huit pouces de foyer ,
vous placez d'abord fur une table ,
un bout de la chambre , une bougie allumée
, & vous éteignez toutes les autres
; enfuite à environ quinze à ſeize
pouces de cette bougie , vous placez
votre Loupe fur la même table , de manière
que la flamme de cette bougie réponde
au centre de cette Loupe ; à fix
pas plus loin , vous faites affeoir la perfonne
de côté , en forte que la colonne
de lumière qui vient de la Loupe ,
lui éclaire tout le côté gauche de la tête
; puis vous placez après cette perfanne
, & tout près d'elle , la glace verticale
, montée en écran , & vous attachez
la feuille de papier par - derriere.
Le tout étant difpofé ainfi , le profil de
la
OCTOBRE. 1763.1 145
la perfonne affife , eft très -aifé à tracer
fur ce papier , en fuivant , avec un
crayon , le contour de l'ombre que fa
tête y forme. Par le même procédé on
peut , fans fçavoir deffiner , fe procurer
le profil de toute autre chofe fur le
champ ; on peut même tracer de différens
côtés une machine dont on a le
modéle en petit , & tout autre objet
de médiocre grandeur. Plus la perfon- .
ne , ou l'objet que l'on veut deffiner
font éloignés de la Loupe , & la glace
verticale près d'eux , plus l'image qu'on
en trace fur le papier collé fur la glace ,
approche des véritables dimenfions &
de la grandeur naturelle. Cette image
devient plus grande à mefure qu'on
approche la perfonne ou l'objet de la
Loupe , & qu'on éloigne la glace vertigale.
Avec une Loupe de dix à douze pouces
de diametre qu'on place debout inclinée
fur fon axe , entre foi & un livre
in- quarto , les perfonnes qui ont la vue
foible , ou baffe , peuvent aifément lire
fans fe fervir de lunettes , & fans fe
déplacer pour paffer de la page gauche
à la page droite.
Il fuit de là que ces Loupes peuvent
être commodes & utiles aux déchiffreurs
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
d'anciens titres : comme ces Loupes font
voir à la fois un plus grand efpace fur le
titre , ils faifiront plus aifément un mot
difficile à lire , parce qu'ils auront en
même-temps fous les yeux le fens qui
précéde & celui qui fuit.
Ces Loupes font auffi voir en grand les
Eftampes d'Optique comme les Miroirs
concaves ; mais elles ont encore ici fur
eux un avantage , c'eft celui de ne pas
faire voir les objets renverfés de droite à
gauche comme eux, en forte que l'on peut
fire l'infcription d'une Eftampe , ce que
l'on ne peut faire avec les Miroirs , dans
lefquels ces infcriptions font vues renverfées
comme avec les Optiques commu
nes , compofées d'un Miroir-plan incliné
& d'une Loupe de verre folide . Pour
voir une eftampe avec une Loupe à eau ,
il faut appuyer l'eftampe contre quelque
chofe qui la foutienne comme debout
de manière que le jour tombe deffus obliquement
, placer la Loupe devant cette
eftampe à la distance de fon foyer , &
regarder au travers de la Loupe ; vous
voyez alors en grand comme avec un Miroir
, les objets repréfentés par l'eftampe.
Ces Loupes étant compofées de deux
portions de fphère qui peuvent être féparées
à volonté, il s'enfuit qu'on peut les
OCTOBRE. 1763. 147
remplir fucceffivement de diverfes liqueurs
colorées , ou non colorées , dont
on veut éprouver & comparer le pouvoir
réfrangible ; il y auroit peut-être en cela
un grand nombre d'expériences à faire
pour les Phyficiens .
Le reste au Mercure prochain.
Miroirs concaves .
II°. Des Miroirs convèxes.
LESES Miroirs convèxes font compofés
d'une glace femblable à celle des
Miroirs concaves , excepté que cette
glace eft étamée par le côté concave
& fe préfente à nous par le côte convèxe .
On les monte auffi fur un axe & fur un
pied , partie en cuivre poli , partie en
bois noirci , exactement de la même
manière que le font les Miroirs concaves
dont nous venons de parler.
Ces Miroirs nous repréfentent les obtets
dont ils réfléchiffent l'image à nos
yeux , d'autant plus petits , qu'ils font
partie d'une fphère d'un plus petit diametre
; d'où il réfulte qu'on les employe
pour deffiner en petit & en per136
MERCURE DE FRANCE.
fpective , un paysage , un château
des jardins , & c.
On s'en fert en Phyfique pour faire.
voir que
leur furface a la propriété de
rendre divergens les rayons de lumière
qu'elle reçoit parallèles ; de rendre plus
divergens ceux qu'elle reçoit divergens ,
& de rendre moins convergens ceux
qu'elle reçoit convergens. Quand ces
Miroirs font placés dans l'un des angles
d'un cabinet orné , ils raffemblent , pour
ainfi dire , fous le même coup d'oeil , toutes
les beautés de ce cabinet , que l'on
ne peut , fans leur fecours , voir que les
unes après les autres.
III' . Des Miroirs , droits-convèxes
& droits-concaves.
Ces Miroirs font compofés d'une glace
droite fur un fens , & courbée fphérique-
#
ment fur l'autre . Les Miroirs droits - convèxes
font étamés par la partie concave :
ils font l'effet des cylindres de métal ;
mais ils ne font point fujets comme eux
à perdre leur poli : fi on les tient verticalement
ou de travers , & qu'on s'y regarde
, on s'y voit avec des difformités
comiques & oppofées, Les Miroirs droitsconcaves
font étamés par le côté con--
OCTOBRE. 1763. 137
vèxe , & produifent des effets exactement
contraires à ceux des Miroirs droitsconvèxes
, & c. Ces différens Miroirs fervent
en Phyfique à démontrer que les
rayons de lumière font toujours réfléchis
fous un angle égal à celui de leur
incidence ; principe qui eft d'une fécondité
furprenante , puifqu'il eft la bâſe de ·
toute la Catoptrique.
IV . Des Loupes à eau.
Une Loupe à eau eft compofée de
deux glaces courbées en portion de fphere
, dont les bords font travaillés fur un
plan fi exact , que ces bords étant appli
qués l'un contre l'autre fans être ni col .
lés, ni maſtiqués, ni contenus, retiennent
l'eau , ou toute autre liqueur dont ces
Loupes font remplies , fans même en
permettre la moindre évaporation.
L'eau dont on les remplit , en la Manufacture
dont nous parlons , eft diſtillée
au bain - marie , & ainfi très - tranfparente
& incorruptible.
Les Loupes font ordinairement montées
fur un demi - cercle de cuivre poli &
fur unpi ed de bois noirci, comme le font
les Miroirs ci- deffus mentionnés ; & les
bords de la Loupe font feulement pincés
par deux petites portions de cercle ( lorf
138 MERCURE DE FRANCE.
que ces Loupes ont moins de dix pouces
de diametre) ce qui en met les bords
à découvert; mais lorfqu'elles ont un plus
grand diametre, elles font dans une bordure
qui fe divife aifément , pour qu'on
puiffe avoir la Loupe à nud quand on le
veut.
:
M. Berniere imagina , il y a environ fix
ans , ces Loupes à eau , d'après les diffi
cultés qu'il rencontra pour fe procurer
une Loupe de verre folide d'un plus
grand diametre que celles qu'on trouve
ordinairement dans les cabinets des Phyficiens
ces difficultés font prèfque infurmontables
, s'il s'agit feulement d'avoir
une Loupe de vingt-quatre ou trente
pouces de diametre de tous temps
on a fait les plus grands efforts à
cet égard , dans le deffein d'obtenir des
foyers de dioptrique , capables de donner
une chaleur beaucoup plus forte que
celle qu'on peut tirer de tous les moyens
connus d'appliquer & d'employer le feu
commun. Mais comment parvenir à
avoir une maffe de verre de trois à
quatre pieds de diametre & de fept à
à huit pouces d'épaiffeur ? & fi on y
parvient , quel travail enfuite pour convertir
cette maffe en une Loupe ré→
gulière & bien polie ? Il en a paru une
OCTOBRE. 1763 . 139
.
il y a dix à douze ans , à Paris , à l'Hôtel
de Conti , fur le Quai des Quatre-
Nations : elle avoit environ trois pieds
de diametre , & le verre en étoit jaunâtre
& rayé ; ce qui faifoit qu'elle ne
tranfmettoit pas , jufqu'à fon foyer
autant de rayons de lumière , qu'il en
eût été tranfmis par un verre moins coloré
& mieux poli : cependant celui.
qui la mettoit en vente en demandoit
douze mille livres.
J
Les Loupes à eau peuvent fe faire
de toutes grandeurs , & à bien moins.
de frais. On eft abfolument le maître
de leur donner au centre telle épaiffeur
que l'on veut , c'est-à-dire , qu'on peut
les faire à volonté d'un foyer court ou
long , fans craindre que l'épaiffeur qu'éxige
un foyer court , empêche les
rayons de paffer , comme cela arrive en
pareil cas , dans une Loupe de verre
folide ; parce que l'eau distillée eft tou
jours beaucoup plus tranfparente que
le plus beau verre : on voit par -là que
le foyer d'une Loupe à eau de trois
pieds de diametre fera incomparablement
plus puiffant que celui d'une Loupe
de verre folide de même diametre
& d'une pareille fphéricité.
Il y a déja long-temps que cette vé140
MERCURE DE FRANCE.
rité a été reconnue . Le Fevre , Apothicaire
du Roi , dans fon Ouvrage imprimé
en 1660 , dit que pour calciner
l'antimoine , il faut un Miroir fait de
deux verres concaves , joints avec de la
colle de poiffon , & rempli d'eau par
un trou qu'on laiffe entre les deux bords
de ces verres il veut que ce Miroir
qui eſt une véritable Loupe , ( 1 ) foit
monté fur un pied qui puiffe s'élever
plus ou moins. Il prétend que douze
onces d'antimoine martial , étant calcinées
avec une telle Loupe , en produi
fent quinze onces ; & fuppofant que la
fumée en emporte trois onces , il conclut
que dans cette opération , l'antimoine
augmente de moitié de fon poids.
Les Loupes en général ont un avantage
fur les Miroirs concaves , relativement
aux foyers brûlans. Le foyer
des Miroirs fe porte de bas en haut ; en
forte que dès que le corps que l'on y
éprouve eft fondu , il tombe , & le foyer,
du Miroir n'a plus d'action fur lui :
( I ) Remarquez que les Loupes à eau , dont
nous parlons , font d'une conftruction toute différente
: il n'y a point de trou pour les remplir 3
ce qui fait que l'eau qu'elles contiennent ne
s'évapore point . Et comme elles ne font ni collées,
ni maftiquées , cette eau refte toujours fans
mêlange, & également tranſparente.
OCTOBRE. 1763 . 141
avec une Loupe , au contraire comme
le foyer fe porte naturellement, de haut
en bas , furtout dans les grands jours de
l'été , lorfque le foleil à midi approche
du zenith il eft aifé de le faire plonger
dans un creufet & de l'exercer ainfi
fur le corps que l'on veut éprouver ,
tant & auffi long - temps qu'on le juge
à propos , même après fa fufion
pour parvenir à le calciner, ou à le vitrifier.
Il eft auffi très- aifé , avec une Loupe
de brûler du bois que l'on tient auffi
plongé dans l'eau , en l'arrêtant , par
quelque moyen qui l'empêche de furnager.
Si on reçoit au fond d'un jardin , ou
d'une cour les rayons du foleil fur un
Miroir-plan , pofé fur une chaife , ou
fur toute autre chofe qui puiffe le foutenir
incliné de manière que fes rayons ,
renvoyés par ce Miroir , parallèlement à
l'allée du jardin , aillent même , à cent
pas de diſtance , tomber fur une Loupe
à eau , pofée verticalement à la rencon
tre de ces rayons , il fe formera derrière
cette Loupe un foyer prèfque auffi actif,
que fi la Loupe recevoit immédiatement
les rayons dufoleil : c'est-à - dire , que ce
foyer aura affez de force & de chaleur
pour enflammer , fondre , & c. à propor142
MERCURE DE FRANCE.
tion de la grandeur de la Loupe , & de
celle du Miroir- plan , par le moyen du
quel on aura replié les rayons du foleil ,
on fent bien qu'il faut que ce Miroir- plan
foit au moins auffi grand que la Loupe ,
pour que celle- ci puiffe être entiérement
couverte des rayons qu'il réfléchira fur
elle ; autrement le foyer ne contiendroit
pas tous les rayons que cette Loupe peut
réunir fuivant fa grandeur.
Cette expérience méne naturellement
à imaginer qu'il eft poffible d'attaquer
le même corps dans un creufet , avec
plufieurs foyers de ces Loupes réunies
fur lui. Une de ces Loupes recevra immédiatement
les rayons du foleil , étant
placée entre lui & le creufet ; une autre
Loupe fera pofée derrière ce creuſet , &
recevra les rayons du foleil , repliés fur
elle par un Miroir - plan incliné convenablement
pour cet effet. On peut en
placer deux autres fur les côtés , qui
recevront auffi les rayons folaires
pliés fur chacune d'elles par un Miroirplan
; & ces quatre foyers agiffant enfemble
fur ce corps , lui feront ainfi
éprouver prèfque quatre fois plus de
chaleur, que quand il n'eft expofé qu'au
foyer de la première Loupe feule , en
les fuppofant toutes quatre d'un diareOCTOBRE.
1763 143
metre égal. Enfin , il eft vifible qu'en
employant des Loupes , dont les foyers
foient de différentes longueurs , & des
Miroirs-plans , pour replier les rayons
fur chacune , on peut faire coïncider
fur le même corps & dans le même
creufet , un plus grand nombre de ces
foyers : leur réunion y portant une chaleur
d'une activité inconnue produira
des effets qui le font fans doute auffi ;
ce peut être une nouvelle fource de
connoiffances à acquérir.
Lorfqu'on place au foyer d'une de ces
Loupes une groffe bougie allumée , il
fe forme de l'autre côté de la Loupe
une colonne de lumière , qui porte fon
éclat fort loin , & à l'extrémité de laquelle
on peut lire , ou éclairer des objets
dans la nuit , qu'on ne verroit pas
à la diftance où l'on en eft , fans le fecours
de cette lumière .
On peut employer cette colonne de
lumière pour tracer affez exactement
le profil d'une perfonne : il faut pour cela
placer une bougie un peu plus près de
la Loupe que fon foyer , précisément
à la hauteur de fon centre , & pofer cette
Loupe bien verticalement : vous
faites affeoir la perfonne à cinq ou fix.
pas de diſtance de la Loupe , affez haur
144 MERCURE DE FRANCE .
ou affez bas pour que le centre de fa .
tête , celui de la Loupe & la flamme de
la bougie , foient dans la même ligne .
Cette perfonne doit être de côté contre
un grand verre , ou une glace non-étamée
, encadrée & montée à-peu-près
comme les grands écrans à pied qu'on
met devant les cheminées pendant l'hyver
: on couvre cette glace d'une feuille
de papier blanc qu'on y attache , par
les quatre coins , avec du pain à cacheter.
Par exemple , fi la Loupe à eau que
vous avez a dix-huit pouces de foyer ,
vous placez d'abord fur une table ,
un bout de la chambre , une bougie allumée
, & vous éteignez toutes les autres
; enfuite à environ quinze à ſeize
pouces de cette bougie , vous placez
votre Loupe fur la même table , de manière
que la flamme de cette bougie réponde
au centre de cette Loupe ; à fix
pas plus loin , vous faites affeoir la perfonne
de côté , en forte que la colonne
de lumière qui vient de la Loupe ,
lui éclaire tout le côté gauche de la tête
; puis vous placez après cette perfanne
, & tout près d'elle , la glace verticale
, montée en écran , & vous attachez
la feuille de papier par - derriere.
Le tout étant difpofé ainfi , le profil de
la
OCTOBRE. 1763.1 145
la perfonne affife , eft très -aifé à tracer
fur ce papier , en fuivant , avec un
crayon , le contour de l'ombre que fa
tête y forme. Par le même procédé on
peut , fans fçavoir deffiner , fe procurer
le profil de toute autre chofe fur le
champ ; on peut même tracer de différens
côtés une machine dont on a le
modéle en petit , & tout autre objet
de médiocre grandeur. Plus la perfon- .
ne , ou l'objet que l'on veut deffiner
font éloignés de la Loupe , & la glace
verticale près d'eux , plus l'image qu'on
en trace fur le papier collé fur la glace ,
approche des véritables dimenfions &
de la grandeur naturelle. Cette image
devient plus grande à mefure qu'on
approche la perfonne ou l'objet de la
Loupe , & qu'on éloigne la glace vertigale.
Avec une Loupe de dix à douze pouces
de diametre qu'on place debout inclinée
fur fon axe , entre foi & un livre
in- quarto , les perfonnes qui ont la vue
foible , ou baffe , peuvent aifément lire
fans fe fervir de lunettes , & fans fe
déplacer pour paffer de la page gauche
à la page droite.
Il fuit de là que ces Loupes peuvent
être commodes & utiles aux déchiffreurs
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
d'anciens titres : comme ces Loupes font
voir à la fois un plus grand efpace fur le
titre , ils faifiront plus aifément un mot
difficile à lire , parce qu'ils auront en
même-temps fous les yeux le fens qui
précéde & celui qui fuit.
Ces Loupes font auffi voir en grand les
Eftampes d'Optique comme les Miroirs
concaves ; mais elles ont encore ici fur
eux un avantage , c'eft celui de ne pas
faire voir les objets renverfés de droite à
gauche comme eux, en forte que l'on peut
fire l'infcription d'une Eftampe , ce que
l'on ne peut faire avec les Miroirs , dans
lefquels ces infcriptions font vues renverfées
comme avec les Optiques commu
nes , compofées d'un Miroir-plan incliné
& d'une Loupe de verre folide . Pour
voir une eftampe avec une Loupe à eau ,
il faut appuyer l'eftampe contre quelque
chofe qui la foutienne comme debout
de manière que le jour tombe deffus obliquement
, placer la Loupe devant cette
eftampe à la distance de fon foyer , &
regarder au travers de la Loupe ; vous
voyez alors en grand comme avec un Miroir
, les objets repréfentés par l'eftampe.
Ces Loupes étant compofées de deux
portions de fphère qui peuvent être féparées
à volonté, il s'enfuit qu'on peut les
OCTOBRE. 1763. 147
remplir fucceffivement de diverfes liqueurs
colorées , ou non colorées , dont
on veut éprouver & comparer le pouvoir
réfrangible ; il y auroit peut-être en cela
un grand nombre d'expériences à faire
pour les Phyficiens .
Le reste au Mercure prochain.
Fermer
4331
p. 147-163
RECHERCHES sur la Taille de Frère JACQUES, par M. BORDENAVE, Professeur Royal de Chirurgie, &c.
Début :
L'ORIGINE & les progrès de la Taille de Rau, devroient paroître aujourd'hui [...]
Mots clefs :
Frère, Opération, Taille, Méthode, Observations, Succès, Chirurgie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RECHERCHES sur la Taille de Frère JACQUES, par M. BORDENAVE, Professeur Royal de Chirurgie, &c.
RECHERCHES fur la Taille de Frère
JACQUES , par M. BORDEN AVE ,
Profeffeur Royal de Chirurgie , &c.
L'ORIGINE ORIGINE & les progrès de la Taille
de Rau , devroient paroître aujourd'hui
affez conftatés par les Auteurs contemporains
& par la Tradition , pour ne
laiffer aucun doute. Cette opération a
eu le fort des découvertes les plus utiles ;
elle a paffé par différens degrés avant
de parvenir à la perfection . Son premier
Auteur ( le Frère Jacques ) en pratiquant
une opération que l'on pouvoit
alors regarder comme informe & fans
méthode relativement aux variations
qui ont été obfervées dans fes ma-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE :
(
noeuvres , n'a fait que préparer la voie ;
dépourvu de connoiffance en Anatomie
& en Chirurgie , il n'a pu concilier
à fon opération le degré de perfection
dont elle étoit fufceptible , & il étoit
réſervé à des efprits plus éclairés de la
porter à un point d'utilité qui lui manquoit
entre les mains de fon Auteur.
L'hiſtoire de cette opération a été écritę
dans trop de Livres , par des Auteurs
non fufpects , inftruits la plûpart témoins
focculaires , pour paroître équivoque
, & il faut être aveugle ou de
mauvaiſe foi , pour fe refufer aujourd'hui
à la vérité.
,
Malgré l'expofition claire des faits les
mieux circonftanciés , malgré les écrits
les plus authentiques & le mieux reçus
par les gens de l'Art contemporains
feuls Juges compétens en cette matière,
il a plu cependant depuis peu (a ) à un
Anonyme fe difant Chirurgien de
Province , de nier en partie ce qui a été
écrit , il y a plus de foixante ans , fur la
,
(a ) Mercure d'Août 1762. Obſervations d'un
Chirurgien de Province fur l'origine & fur les
progrès de la Taille , appellée Méthode de Rau ;
en conféquence des éloges qu'on prodigue aujourd'hui
à cette opération fous le nom de Méthode
de M. Foubert & de Méthode de M.
Thomas.
OCTOBRE . 1763. 149
Taille de Frère Jacques , d'accufer de
prévention M. Méry , & les autres Litho
miftes de fon temps , de leur imputer
d'avoir publié des obfervations fauffes
contre la nouvelle manière de tirer la
pierre & d'avoir fuppofé que la fonde
dont le Frère fe fervoit pour tailler
n'étoit point cannelée pour retenir &
conduire la pointe de fon Lithotome
dans la veffie , &c . Mais il refte à fçavoir
fur quelle autorité l'Anonyme
peut révoquer en doute les faits les plus
conftatés dont il n'a pas été le témoin,
& à examiner , fi on peut légitimement
attaquer des raifons qui n'ont pas été
défavouées par les Contemporains &
par le Frère Jacques lui-même.
Pour appuyer les raifons que nous
avons en faveur de M. Méry , & déterminer
la valeur de fon témoignage ,
il faut fuivre l'hiftoire de Frère Jacques ,
& comparer avec l'Ouvrage de M.
Méry , un écrit fugitif de cet Opérateur
perdu pour beaucoup de gens , parce
qu'il eft très- court & qu'il ne contient
rien d'intéreffant , mais qui peut
être agréable & utile pour ceux qui ,
fenfibles à la vérité , voudront connoître
& fuivre l'hiftoire de la Taille de
Rau.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
Dionis nous apprend ( b ) que le Frère
Jacques arriva à Paris au mois d'Août
de l'année 1697. Un habit Religieux ,
un air infpiré , un grand nombre de
Certificats des Opérations faites en différens
endroits ; l'apparence du défintéreffement
, furent autant de raiſons ſpécieufes
en fa faveur. Il fe fit connoître à
M. Maréchal , pour lors Chirurgien en
Chef de la Charité ; & comme dans ce
temps on n'expofoit pas les malades de
cet Hôpital pour faire des expériences ,
fans être auparavant affuré de la capacité
de ceux qui devoient les pratiquer, on lui
fit faire fur un cadavre , dans la veſſie
duquel on avoit mis une pierre , une
épreuve qui ne permit pas d'accueillir
fa façon d'opérer.
Frère Jacques peu fatisfait , partit de
Paris dans le mois d'Octobre fuivant ,
pour chercher ailleurs des Protecteurs.
Etant allé à Fontainebleau , où la Cour
étoit pour lloorrss , oonn lluuii procura l'occafion
de tailler un garçon cordonnier.
L'Opération fut heureufe & prompte
dans l'éxécution ; elle ne fut fuivie
d'aucun accident facheux ; le Malade
( b ) Opérat. de Chir. 3 ° démonſtr . p. 239.
Voyez aufli Méry , obf, fur la manière de tailler.
P. 14 .
· OCTOBRE. 1763. 151
rendit peu de temps après les urines par
le conduit ordinaire , & le traitement
parut heureux , par ce que trois femaines
après l'Opération , on vit le Malade
fe promener dans les rues.
Cette apparence de fuccès gagna
bientôt les fuffrages de la multitude
on publia l'événement avec l'enthoufiafme
que caufent ordinairement les
chofes nouvelles , un feul fait peu réfléchi
procura au Frère une réputation
fort étendue. M. de Harlai alors Prémier
Préfident , lui permit de faire des
épreuves à l'Hôtel - Dieu fur des cadavres
en préfence des Maîtres de l'Art ;
& ce Magiftrat commit à cet effet M.
Méry , pour lui en porter fon jugement.
L'épreuve fut faite en préfence des
Médecins & Chirurgiens de l'Hôtel-
Dieu au mois de Décembre. 1697. ( c )
Elle fut heureufe ; & M. Méry , en faifant
fon rapport fur cette tentative , a
d'abord reconnu des avantages à cette
méthode , a propofé des moyens de cor.
riger les inconvéniens qui y étoient
annexés , a remarqué dès- lors le vice
des inftrumens dont le Frère fe fervoit
& a jugé cette Opération fufceptible
de perfection.
( c ) Méry , p. 14. & 20 .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
>
Une méthode établie fur des connoiffances
éclairées peut feule avoir des
fuccès conftans dans fa manoeuvre ;
fans ces connoiffances la méthode
devient bientôt fautive , & on reconnoît
que le hazard permet par fois des apparences
de fuccès . Telle étoit la méthode
de Frère Jacques dans fon Auteur
; auffi une feconde épreuve faite
quelques jours après fur le cadavre d'un
enfant ne préfenta plus les mêmes
coupes ; ( d) les Parties n'avoient pas été
divifées comme dans la première opé
ration ; il y avoit un déchirement confidérable.
Après ces épreuves , Frère Jacques
s'abfenta de Paris pendant quelque
temps. Revenu au mois d'Avril 1698
il y pratiqua plufieurs Opérations. Éntre
autres tailla à l'Hôtel-Dieu ( e ) un
garcon âgé de 16 à 17 ans qui perdit
d'abord beaucoup de fang en partie
par la plaie & par la verge & en partie
par l'anus , ce qui fit connoître que l'inteftin
avoit été percé . Ce garcon eft mort
au mois de Septembre fuivant , ayant
une fiſtule au Périnée . Depuis ce temps
un homme taillé
par
le même , mourut
( d ) Méry , p. 25.
(e ) Ibid. p. 35.
OCTOBRE . 1763. 153
en- d'hémorragie trois jours après : ( )
fin une Dame qu'il tailla eut le vagin
percé de part en part.
M. Méry , témoin oculaire du mauvais
fuccès de plufieurs Opérations , ne
pouvoit en fecond faire un rapport auffi
avantageux de la nouvelle méthode.
Mais , comme la prévention met la réputation
la moins méritée au - deffus des
accidens même les plus graves , on crut
devoir l'admettre à de nouvelles expériences
, & il lui fut permis de tailler à
l'Hôtel - Dieu .
Pendant le refte du mois d'Avril
Mai & Juin fuivans , cet Opérateur fit
quarante - deux tailles à l'Hôtel- Dieu de
Paris , & dix-huit à la Charité . Une
fuite d'épreuves de cette efpéce , faites
publiquement , fuivies par des gens
éclairés , étoit le feul moyen d'apprécier
la nouvelle méthode. On en obferva
le fuccès avec foin ; & pour donner
toute l'authenticité poffible aux faits
qui nous ont été tranfmis on ne fit les
ouvertures de ceux qui étoient morts
à la fuite de cette Opération , qu'en
préſence d'un grand nombre de Méde-
(ƒ) Ibid. p. 36. & ſuiv.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
cins & de Chirurgiens & du Frère luimême.
(g)
?
Les événemens ne furent point en
faveur de la nouvelle façon de tailler.
De foixante Sujets opérés , treize feulement
ont été parfaitement guéris ;
vingt-quatre font reftés les uns avec incontinence
d'urine , des fiftules les
autres phthifiques , exténués . & c. Et
yingt-trois font morts , ( h ) dont fept
moururent en un même jour. ( i ) L'examen
des cadavres fit voir qu'aux uns la
veffie & les parties de la génération
étoient gangrenées ; ( k ) aux autres , le
col de la veffie étoit féparé du canal de
l'uréthre & fon corps étoit prêt à tomber
en gangréne ( 1 ) cet accident a
été obfervé dans le plus grand nombre.
Des hémorragies confidérables arrivoient
fouvent ; ( m ) une fois on remarqua
la veffie gangrenée percée dans
(g) Voyez le nom des affiftans. Méry , ibid .
p. 48.
•
( h ) Méry , ibid . p . 74. Garengeot , opér. de
Chir. Tom. 2. p . 153 .
(i ) Dionis , oper. de Chir, 3e demonft . p.244.
( k ): Méry , obſ. 7.
( 1 ) Ibid. obf. 9. 10. 11 , 12 , 16.
( 12 ) Obf, 10. 11. 12.
OCTOBRE. 1763. 155
fon fond; ( n ) enfin à plufieurs on a trouvé
le rectum ouvert. ( o )
Dans le même temps vingt-deux malades
furent taillés à Paris , par divers
Chirurgiens ; trois feulement font
morts. (p )
, Malgré certe difparité d'événemens
la prévention fubfifta encore ; les accidens
ne défilloient pas les yeux ; quelques
cures heureufes entretenoient le
preftige , & il falloit du temps pour le
diffiper.
Si on veut chercher fans paffion la
cauſe naturelle des événemens funeftes
caufés par la taille de Frère Jacques , on
la trouvera dans fa façon d'opérer &
dans la conduite qu'il a tenue vis -à - vis
des Malades. Au-deffus des précautions,
fouvent fi néceffaires avant les Opérations
, peu inquiet des effets d'une Pléhtore
humorale ou fanguine , il négligeoit
entiérement toute efpéce de préparation
. Sans s'embarraffer de rendre
fùre la manoeuvre de fon Opération ,
il n'employoit aucune efpéce de lien
pour fixer le malade , fe repofant fur
fa force des aides , à qui il confioit ce
&
( n ) Obf. 8 .
( 0 ) Obf. 16. & 17.
(P )Ibid. p . 74°
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
foin important pour l'Opération . Enfin
hardi & même cruel en opérant , fa
témérité ne connoiffoit aucun obftacle
, & ne fçavoit pas s'arrêter par les
difficultés qui avoient de quoi effrayer
les hommes inftruits & prudens. (4 )
L'examen d'un grand nombre de
Sujets qu'il a taillés a fuffifament prouvé
qu'il n'avoit pas de méthode abfolue
dans fon Opération , puifque fa
coupe n'étoit pas toujours à-peu-près la
même.
Pour la pratiquer il introduifoit dans
la veffie une fonde folide , exactement
ronde , fans rainure & d'une figure différente
de celle des fondes , dont on fe
fert ordinairement. Avec la main gauche
, il tâchoit de pouffer en dehors le
lieu de la veffie où il vouloit faire
l'ouverture , puis prenant de la main
droite un biſtouri long & étroit , il le
plongeoit au côté gauche & interne de
la tubérofité de l'Ifchium , en le pouffant
droit vers la région de la veffie ,
& en coupant obliquement de bas en
( q ) Heifter , inft . chirurg. part . 2. p . 906 .
Dionis , lieu cité . Lifter , in itinere fuo par fino ,
P. 237. Londini , 1699. 8. edito . Launay , dillert,
fur la pierre , dans la Préface & chap . 11. & 12 ,
& Saviard, obf. de chir. p. 454
OCTOBRE. 1763 . 157
"
haut vers fon col. Il ne retiroit pas le
biftouri qu'il n'eût ouvert autant que le
demandoit le volume de la Pierre ; M.
Méry , nous apprend même qu'il s'eft
quelquefois fervi d'un autre inftrument
pour dilater la plaie ( r ) ; enfuite il portoit
un conducteur pour introduire la
tenette ; quelquefois il fe fervoit de fon
doigt , & la pierre étant chargée , il la
tiroit promptement & rudement , au
lieu d'employer une dilatation graduée ,
fi néceffaire pour prévenir les accidens.
L'Opération faite il abandonnoit
pour ainfi dire le malade , ne préfcrivoit
aucun régime , & n'employoit aucun
panfement ; & lorfqu'on lui a repréfenté
la néceffité & l'utilité de ces
moyens : j'ai tiré la pierre , difoit- il ,
Dieu guérira le malade. Ce défaut de
conduite a fes inconvéniens ; il permet
quelquefois une guériſon prompte, mais
qui n'eft qu'apparente ; on vante le prétendu
fuccès , & il eft bientôt démenti
par des accidens chroniques. Tel a été
le fort du Cordonnier taillé d'abord &
guéri fi promptement. La plaie n'ayant
pas été panfée & traitée méthodiquement
ne s'eft réunie qu'à l'extérieur ;
peu de tems après elle s'eft rouverte, &
(r) Lieu cité , p. 18.
148 MERCURE DE FRANCE .
l'on a vu deux ans enfuite ce Sujet mourir
, l'urine s'écoulant toujours par la
plaie. Cette conduite imitée de nos jours,
fans un fondement plus légitime , a de
même eu des inconveniens très-graves .
En vain f'omiffion des panfemens a
déjà été blâmée dans divers Ouvrages ;
(s ) même anciens ; l'empyrifme l'emporte
; il eft facile de voir que par cette
conduite on facrifie la fureté du malade
& le danger des fuites , pour que
obtienne une guérifon précipitée .
l'on
Le détail qui vient d'être expofé , eſt
tiré d'Ouvrages trop authentiques , pour
être nié ; & je demanderai préfentement
fur quel fondement l'Anonyme
peut avancer ( ) » qu'il y a des preu-
» ves fans replique que le Frère Jac-
» ques n'a jamais taillé avec un cathe-
» ter ou fonde point cannellée ; & la paf-
" fion , continue - t - il , a tellement
» aveuglé les Auteurs de cette imputa-
» tion , qu'ils ont donné en conféquen-
» ce plufieurs obfervations des impéri-
» ties du Frère Jacques , qui font d'une
» impoffibilité abfolue.
( s ) Fabricius Hildanus , de lithotomiâ vefiez,
cap. 23. Garengeot , oper . de chir . tom.2 . p. 155 ,
Mém . de l'Acad. de Chirurg, tom. 3.
(+) Mercure cité , p . 128 .
OCTOBRE. 1763.
..159
En donnanr ainfi la négative des obfervations',
on laiffe à defirer les preuves
qu'il ne falloit pas taire ; le filence peut
paroître fufpect en ce cas , & quelle
allégation d'ailleurs peut - on oppofer
aujourd'hui après plus de foixante - trois
ans contre l'Ouvrage de M. Méry , qui
réunit en fa faveur l'authenticité la plus
complette? M. Méry, également recommandable
par fes lumières & par fa
probité , Anatomifte éclairé , Membre
de l'Académie Royale des Sciences , l'un
des Chirurgiens principaux de l'Hôtel-
Dieu , en donnant fes obfervations fur
la manière de tailler de Frère Jacques ,
n'a pas laiffé un Ouvrage dicté par la
prévention. Prépofé par le Magiftrat pour
rendre compte de la nouvelle méthode
& en donner fon avis , il a écrit ce
qu'il a vu & a dit ce qu'il en a penfé :
il a écrit , obligé en quelque forte par
la miffion honorable dont il étoit chargé
; il a laiffé des obfervations lumineufes
, détaillées , exactes , fans paffion
, dont il n'eft jamais le feul témoin ,
mais qui font atteftées toujours par la
préfence d'un grand nombre des plus
célebres Médecins & Chirurgiens ; il a
laiffé des faits, conftatés & examinés
devant le Frère Jacques lui-même , qui
160 MERCURE DE FRANCE .
n'a
pas
2
alors reclamé contre la vérité ,
& qui foutenu par l'authorité n'eût
certainement pas manqué de le faire
s'il l'eût pû légitimement. On peut
même ajouter que l'Ouvrage de M.
Méry , eft moins l'Ouvrage d'un Particulier
que celui d'un homme public.
Ainfi comment peut-on dire après de
pareilles preuves , que les obfervations'
des impérities de Frère Jacques font
d'une impoffibilité abfolue ?
: On va plus loin on nie que cet
Opérateur ait jamais taillé avec un catheter
ou fonde non cannelée . Mais M.
Méry & fes Contemporains l'ont vu opérer
ainfi, ce n'eft donc pas une fuppofition
de fa part. Jugeons encore M. Méry
par le premier rapport qu'il fit après la
première épreuve fur le cadavre . Il reconnoît
les avantages dont cette méthode
eft fufceptible ; il ne diffimule pas
les changemens qui pourroient la rendre
plus parfaite , & il ajoute » lafonde
» eft moins propre à entrer dans la veffie
» parce que le talon qu'elle a , rejette
» le bout du canal de l'urèthre trop en
» dehors , & qu'elle eft auffi moins
» fùre pour faire l'incifion que les fon-
» des ordinaires › parce que n'étant
"
>>
OCTOBRE . 1763.. 161
>
>> point crenelée elle ne peut pas fi
» fûrement fervir à conduire la pointe
» du biſtouri qui peut toujours vaciller
» fur la fonde qui eft exactement ronde,
quelque fûreté de main que pût avoir
» Frère Jacques. » ( u)
"
Ce premier rapport ne peut être fufpect
de partialité ; il eft favorable à la
méthode , & M. Méry , ne doit pas être
foupçonné de faux dans ce récit qui
fut fait pour M. le Premier Préfident, dès
1698 , & qui a été publié au commencement
de l'année 1700 , pendant
que le Frère étoit à Paris , où il a reſté
encore environ deux ans. D'ailleurs
même en fuppofant que M. Méry eût
manqué à la vérité en ce point , comment
auroit- il pu captiver les fuffrages de
tous fes contemporains en Chirurgie &
en Médecine , fans être démenti par
perfonne. Dionis qui a écrit fept ans
après , dit la même chofe fur la forme.
de la fonde (x) ainfi que M. Hefter. (y)
La relation de M. Buffiere dans les Tranfactions
Philofophiques, année 1699, M.
Douglas dans fon Hiftoire de la Taille
( u ) Ibid. p. 24.
( x) 3 ° démonſtration.
(y) Tom. 2. p. 90s.
162 MERCURE DE FRANCE.
latérale ( 2 ) & M. Falconet , dans une
Thefe foutenue à Paris dans les Ecoles
de la Faculté de Médecine , en 1730 ,
( a ) font de même mention de cette
fonde non cannelée.
En vain reprocheroit- on à M. Méry ,
d'avoir donné dans la fuite des rapports
moins favorables & même défavanta➡
geux à la nouvelle méthode , & en vain
on tenteroit par-là de prouver fa prévention
. M. Méry , témoin d'une premiere
épreuve faite heureufement, rend
avec fincérité le témoignage dû à la
vérité ; il fait plus : au - deffus de toute
efpèce de jaloufie , il communique les
moyens propres à corriger les inconvéniens
qu'il trouve. Dans la fuite d'un
grand nombre d'Opérations faites fur
le vivant , & fuivies des plus grands
accidens , il le publie de même avec
fincérité & avance "> ( b ) qu'après
» l'avis qui a été donné de prendre d'au-
» tres meſures , le Frère Jacques feroit
» refponfable devant Dieu & des ac-
» cidens & de la mort qui arrivent ,
s'il ne fe corrigeoit. »
"
( z ) P. 19. r
( a ) An educendo calculo , cæteris anteferendus
apparatus lateralis ? 1130.
( b ) Ibid. p. 92 .
OCTOBRE. 1763. 10
Il étoit réfervé à l'Anonyme dont
j'ai parlé , de nier tous les faits qui viennent
d'être expofés , de ne reconnoître
aucune efpéce d'autorité , d'établir la
fienne feule après foixante- cinq ans
contre des témoins oculaires & d'affu
rer aujourdhui que leurs yeux ont mal
vu. Mais pour ne rien laiffer à defirer
fur la vérité des faits , examinons préfentement
les conféquences que l'on peut
tirer d'après Frère Jacques lui -même.
La fuite au Mercure prochain .
JACQUES , par M. BORDEN AVE ,
Profeffeur Royal de Chirurgie , &c.
L'ORIGINE ORIGINE & les progrès de la Taille
de Rau , devroient paroître aujourd'hui
affez conftatés par les Auteurs contemporains
& par la Tradition , pour ne
laiffer aucun doute. Cette opération a
eu le fort des découvertes les plus utiles ;
elle a paffé par différens degrés avant
de parvenir à la perfection . Son premier
Auteur ( le Frère Jacques ) en pratiquant
une opération que l'on pouvoit
alors regarder comme informe & fans
méthode relativement aux variations
qui ont été obfervées dans fes ma-
Gij
148 MERCURE DE FRANCE :
(
noeuvres , n'a fait que préparer la voie ;
dépourvu de connoiffance en Anatomie
& en Chirurgie , il n'a pu concilier
à fon opération le degré de perfection
dont elle étoit fufceptible , & il étoit
réſervé à des efprits plus éclairés de la
porter à un point d'utilité qui lui manquoit
entre les mains de fon Auteur.
L'hiſtoire de cette opération a été écritę
dans trop de Livres , par des Auteurs
non fufpects , inftruits la plûpart témoins
focculaires , pour paroître équivoque
, & il faut être aveugle ou de
mauvaiſe foi , pour fe refufer aujourd'hui
à la vérité.
,
Malgré l'expofition claire des faits les
mieux circonftanciés , malgré les écrits
les plus authentiques & le mieux reçus
par les gens de l'Art contemporains
feuls Juges compétens en cette matière,
il a plu cependant depuis peu (a ) à un
Anonyme fe difant Chirurgien de
Province , de nier en partie ce qui a été
écrit , il y a plus de foixante ans , fur la
,
(a ) Mercure d'Août 1762. Obſervations d'un
Chirurgien de Province fur l'origine & fur les
progrès de la Taille , appellée Méthode de Rau ;
en conféquence des éloges qu'on prodigue aujourd'hui
à cette opération fous le nom de Méthode
de M. Foubert & de Méthode de M.
Thomas.
OCTOBRE . 1763. 149
Taille de Frère Jacques , d'accufer de
prévention M. Méry , & les autres Litho
miftes de fon temps , de leur imputer
d'avoir publié des obfervations fauffes
contre la nouvelle manière de tirer la
pierre & d'avoir fuppofé que la fonde
dont le Frère fe fervoit pour tailler
n'étoit point cannelée pour retenir &
conduire la pointe de fon Lithotome
dans la veffie , &c . Mais il refte à fçavoir
fur quelle autorité l'Anonyme
peut révoquer en doute les faits les plus
conftatés dont il n'a pas été le témoin,
& à examiner , fi on peut légitimement
attaquer des raifons qui n'ont pas été
défavouées par les Contemporains &
par le Frère Jacques lui-même.
Pour appuyer les raifons que nous
avons en faveur de M. Méry , & déterminer
la valeur de fon témoignage ,
il faut fuivre l'hiftoire de Frère Jacques ,
& comparer avec l'Ouvrage de M.
Méry , un écrit fugitif de cet Opérateur
perdu pour beaucoup de gens , parce
qu'il eft très- court & qu'il ne contient
rien d'intéreffant , mais qui peut
être agréable & utile pour ceux qui ,
fenfibles à la vérité , voudront connoître
& fuivre l'hiftoire de la Taille de
Rau.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
Dionis nous apprend ( b ) que le Frère
Jacques arriva à Paris au mois d'Août
de l'année 1697. Un habit Religieux ,
un air infpiré , un grand nombre de
Certificats des Opérations faites en différens
endroits ; l'apparence du défintéreffement
, furent autant de raiſons ſpécieufes
en fa faveur. Il fe fit connoître à
M. Maréchal , pour lors Chirurgien en
Chef de la Charité ; & comme dans ce
temps on n'expofoit pas les malades de
cet Hôpital pour faire des expériences ,
fans être auparavant affuré de la capacité
de ceux qui devoient les pratiquer, on lui
fit faire fur un cadavre , dans la veſſie
duquel on avoit mis une pierre , une
épreuve qui ne permit pas d'accueillir
fa façon d'opérer.
Frère Jacques peu fatisfait , partit de
Paris dans le mois d'Octobre fuivant ,
pour chercher ailleurs des Protecteurs.
Etant allé à Fontainebleau , où la Cour
étoit pour lloorrss , oonn lluuii procura l'occafion
de tailler un garçon cordonnier.
L'Opération fut heureufe & prompte
dans l'éxécution ; elle ne fut fuivie
d'aucun accident facheux ; le Malade
( b ) Opérat. de Chir. 3 ° démonſtr . p. 239.
Voyez aufli Méry , obf, fur la manière de tailler.
P. 14 .
· OCTOBRE. 1763. 151
rendit peu de temps après les urines par
le conduit ordinaire , & le traitement
parut heureux , par ce que trois femaines
après l'Opération , on vit le Malade
fe promener dans les rues.
Cette apparence de fuccès gagna
bientôt les fuffrages de la multitude
on publia l'événement avec l'enthoufiafme
que caufent ordinairement les
chofes nouvelles , un feul fait peu réfléchi
procura au Frère une réputation
fort étendue. M. de Harlai alors Prémier
Préfident , lui permit de faire des
épreuves à l'Hôtel - Dieu fur des cadavres
en préfence des Maîtres de l'Art ;
& ce Magiftrat commit à cet effet M.
Méry , pour lui en porter fon jugement.
L'épreuve fut faite en préfence des
Médecins & Chirurgiens de l'Hôtel-
Dieu au mois de Décembre. 1697. ( c )
Elle fut heureufe ; & M. Méry , en faifant
fon rapport fur cette tentative , a
d'abord reconnu des avantages à cette
méthode , a propofé des moyens de cor.
riger les inconvéniens qui y étoient
annexés , a remarqué dès- lors le vice
des inftrumens dont le Frère fe fervoit
& a jugé cette Opération fufceptible
de perfection.
( c ) Méry , p. 14. & 20 .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
>
Une méthode établie fur des connoiffances
éclairées peut feule avoir des
fuccès conftans dans fa manoeuvre ;
fans ces connoiffances la méthode
devient bientôt fautive , & on reconnoît
que le hazard permet par fois des apparences
de fuccès . Telle étoit la méthode
de Frère Jacques dans fon Auteur
; auffi une feconde épreuve faite
quelques jours après fur le cadavre d'un
enfant ne préfenta plus les mêmes
coupes ; ( d) les Parties n'avoient pas été
divifées comme dans la première opé
ration ; il y avoit un déchirement confidérable.
Après ces épreuves , Frère Jacques
s'abfenta de Paris pendant quelque
temps. Revenu au mois d'Avril 1698
il y pratiqua plufieurs Opérations. Éntre
autres tailla à l'Hôtel-Dieu ( e ) un
garcon âgé de 16 à 17 ans qui perdit
d'abord beaucoup de fang en partie
par la plaie & par la verge & en partie
par l'anus , ce qui fit connoître que l'inteftin
avoit été percé . Ce garcon eft mort
au mois de Septembre fuivant , ayant
une fiſtule au Périnée . Depuis ce temps
un homme taillé
par
le même , mourut
( d ) Méry , p. 25.
(e ) Ibid. p. 35.
OCTOBRE . 1763. 153
en- d'hémorragie trois jours après : ( )
fin une Dame qu'il tailla eut le vagin
percé de part en part.
M. Méry , témoin oculaire du mauvais
fuccès de plufieurs Opérations , ne
pouvoit en fecond faire un rapport auffi
avantageux de la nouvelle méthode.
Mais , comme la prévention met la réputation
la moins méritée au - deffus des
accidens même les plus graves , on crut
devoir l'admettre à de nouvelles expériences
, & il lui fut permis de tailler à
l'Hôtel - Dieu .
Pendant le refte du mois d'Avril
Mai & Juin fuivans , cet Opérateur fit
quarante - deux tailles à l'Hôtel- Dieu de
Paris , & dix-huit à la Charité . Une
fuite d'épreuves de cette efpéce , faites
publiquement , fuivies par des gens
éclairés , étoit le feul moyen d'apprécier
la nouvelle méthode. On en obferva
le fuccès avec foin ; & pour donner
toute l'authenticité poffible aux faits
qui nous ont été tranfmis on ne fit les
ouvertures de ceux qui étoient morts
à la fuite de cette Opération , qu'en
préſence d'un grand nombre de Méde-
(ƒ) Ibid. p. 36. & ſuiv.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
cins & de Chirurgiens & du Frère luimême.
(g)
?
Les événemens ne furent point en
faveur de la nouvelle façon de tailler.
De foixante Sujets opérés , treize feulement
ont été parfaitement guéris ;
vingt-quatre font reftés les uns avec incontinence
d'urine , des fiftules les
autres phthifiques , exténués . & c. Et
yingt-trois font morts , ( h ) dont fept
moururent en un même jour. ( i ) L'examen
des cadavres fit voir qu'aux uns la
veffie & les parties de la génération
étoient gangrenées ; ( k ) aux autres , le
col de la veffie étoit féparé du canal de
l'uréthre & fon corps étoit prêt à tomber
en gangréne ( 1 ) cet accident a
été obfervé dans le plus grand nombre.
Des hémorragies confidérables arrivoient
fouvent ; ( m ) une fois on remarqua
la veffie gangrenée percée dans
(g) Voyez le nom des affiftans. Méry , ibid .
p. 48.
•
( h ) Méry , ibid . p . 74. Garengeot , opér. de
Chir. Tom. 2. p . 153 .
(i ) Dionis , oper. de Chir, 3e demonft . p.244.
( k ): Méry , obſ. 7.
( 1 ) Ibid. obf. 9. 10. 11 , 12 , 16.
( 12 ) Obf, 10. 11. 12.
OCTOBRE. 1763. 155
fon fond; ( n ) enfin à plufieurs on a trouvé
le rectum ouvert. ( o )
Dans le même temps vingt-deux malades
furent taillés à Paris , par divers
Chirurgiens ; trois feulement font
morts. (p )
, Malgré certe difparité d'événemens
la prévention fubfifta encore ; les accidens
ne défilloient pas les yeux ; quelques
cures heureufes entretenoient le
preftige , & il falloit du temps pour le
diffiper.
Si on veut chercher fans paffion la
cauſe naturelle des événemens funeftes
caufés par la taille de Frère Jacques , on
la trouvera dans fa façon d'opérer &
dans la conduite qu'il a tenue vis -à - vis
des Malades. Au-deffus des précautions,
fouvent fi néceffaires avant les Opérations
, peu inquiet des effets d'une Pléhtore
humorale ou fanguine , il négligeoit
entiérement toute efpéce de préparation
. Sans s'embarraffer de rendre
fùre la manoeuvre de fon Opération ,
il n'employoit aucune efpéce de lien
pour fixer le malade , fe repofant fur
fa force des aides , à qui il confioit ce
&
( n ) Obf. 8 .
( 0 ) Obf. 16. & 17.
(P )Ibid. p . 74°
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
foin important pour l'Opération . Enfin
hardi & même cruel en opérant , fa
témérité ne connoiffoit aucun obftacle
, & ne fçavoit pas s'arrêter par les
difficultés qui avoient de quoi effrayer
les hommes inftruits & prudens. (4 )
L'examen d'un grand nombre de
Sujets qu'il a taillés a fuffifament prouvé
qu'il n'avoit pas de méthode abfolue
dans fon Opération , puifque fa
coupe n'étoit pas toujours à-peu-près la
même.
Pour la pratiquer il introduifoit dans
la veffie une fonde folide , exactement
ronde , fans rainure & d'une figure différente
de celle des fondes , dont on fe
fert ordinairement. Avec la main gauche
, il tâchoit de pouffer en dehors le
lieu de la veffie où il vouloit faire
l'ouverture , puis prenant de la main
droite un biſtouri long & étroit , il le
plongeoit au côté gauche & interne de
la tubérofité de l'Ifchium , en le pouffant
droit vers la région de la veffie ,
& en coupant obliquement de bas en
( q ) Heifter , inft . chirurg. part . 2. p . 906 .
Dionis , lieu cité . Lifter , in itinere fuo par fino ,
P. 237. Londini , 1699. 8. edito . Launay , dillert,
fur la pierre , dans la Préface & chap . 11. & 12 ,
& Saviard, obf. de chir. p. 454
OCTOBRE. 1763 . 157
"
haut vers fon col. Il ne retiroit pas le
biftouri qu'il n'eût ouvert autant que le
demandoit le volume de la Pierre ; M.
Méry , nous apprend même qu'il s'eft
quelquefois fervi d'un autre inftrument
pour dilater la plaie ( r ) ; enfuite il portoit
un conducteur pour introduire la
tenette ; quelquefois il fe fervoit de fon
doigt , & la pierre étant chargée , il la
tiroit promptement & rudement , au
lieu d'employer une dilatation graduée ,
fi néceffaire pour prévenir les accidens.
L'Opération faite il abandonnoit
pour ainfi dire le malade , ne préfcrivoit
aucun régime , & n'employoit aucun
panfement ; & lorfqu'on lui a repréfenté
la néceffité & l'utilité de ces
moyens : j'ai tiré la pierre , difoit- il ,
Dieu guérira le malade. Ce défaut de
conduite a fes inconvéniens ; il permet
quelquefois une guériſon prompte, mais
qui n'eft qu'apparente ; on vante le prétendu
fuccès , & il eft bientôt démenti
par des accidens chroniques. Tel a été
le fort du Cordonnier taillé d'abord &
guéri fi promptement. La plaie n'ayant
pas été panfée & traitée méthodiquement
ne s'eft réunie qu'à l'extérieur ;
peu de tems après elle s'eft rouverte, &
(r) Lieu cité , p. 18.
148 MERCURE DE FRANCE .
l'on a vu deux ans enfuite ce Sujet mourir
, l'urine s'écoulant toujours par la
plaie. Cette conduite imitée de nos jours,
fans un fondement plus légitime , a de
même eu des inconveniens très-graves .
En vain f'omiffion des panfemens a
déjà été blâmée dans divers Ouvrages ;
(s ) même anciens ; l'empyrifme l'emporte
; il eft facile de voir que par cette
conduite on facrifie la fureté du malade
& le danger des fuites , pour que
obtienne une guérifon précipitée .
l'on
Le détail qui vient d'être expofé , eſt
tiré d'Ouvrages trop authentiques , pour
être nié ; & je demanderai préfentement
fur quel fondement l'Anonyme
peut avancer ( ) » qu'il y a des preu-
» ves fans replique que le Frère Jac-
» ques n'a jamais taillé avec un cathe-
» ter ou fonde point cannellée ; & la paf-
" fion , continue - t - il , a tellement
» aveuglé les Auteurs de cette imputa-
» tion , qu'ils ont donné en conféquen-
» ce plufieurs obfervations des impéri-
» ties du Frère Jacques , qui font d'une
» impoffibilité abfolue.
( s ) Fabricius Hildanus , de lithotomiâ vefiez,
cap. 23. Garengeot , oper . de chir . tom.2 . p. 155 ,
Mém . de l'Acad. de Chirurg, tom. 3.
(+) Mercure cité , p . 128 .
OCTOBRE. 1763.
..159
En donnanr ainfi la négative des obfervations',
on laiffe à defirer les preuves
qu'il ne falloit pas taire ; le filence peut
paroître fufpect en ce cas , & quelle
allégation d'ailleurs peut - on oppofer
aujourd'hui après plus de foixante - trois
ans contre l'Ouvrage de M. Méry , qui
réunit en fa faveur l'authenticité la plus
complette? M. Méry, également recommandable
par fes lumières & par fa
probité , Anatomifte éclairé , Membre
de l'Académie Royale des Sciences , l'un
des Chirurgiens principaux de l'Hôtel-
Dieu , en donnant fes obfervations fur
la manière de tailler de Frère Jacques ,
n'a pas laiffé un Ouvrage dicté par la
prévention. Prépofé par le Magiftrat pour
rendre compte de la nouvelle méthode
& en donner fon avis , il a écrit ce
qu'il a vu & a dit ce qu'il en a penfé :
il a écrit , obligé en quelque forte par
la miffion honorable dont il étoit chargé
; il a laiffé des obfervations lumineufes
, détaillées , exactes , fans paffion
, dont il n'eft jamais le feul témoin ,
mais qui font atteftées toujours par la
préfence d'un grand nombre des plus
célebres Médecins & Chirurgiens ; il a
laiffé des faits, conftatés & examinés
devant le Frère Jacques lui-même , qui
160 MERCURE DE FRANCE .
n'a
pas
2
alors reclamé contre la vérité ,
& qui foutenu par l'authorité n'eût
certainement pas manqué de le faire
s'il l'eût pû légitimement. On peut
même ajouter que l'Ouvrage de M.
Méry , eft moins l'Ouvrage d'un Particulier
que celui d'un homme public.
Ainfi comment peut-on dire après de
pareilles preuves , que les obfervations'
des impérities de Frère Jacques font
d'une impoffibilité abfolue ?
: On va plus loin on nie que cet
Opérateur ait jamais taillé avec un catheter
ou fonde non cannelée . Mais M.
Méry & fes Contemporains l'ont vu opérer
ainfi, ce n'eft donc pas une fuppofition
de fa part. Jugeons encore M. Méry
par le premier rapport qu'il fit après la
première épreuve fur le cadavre . Il reconnoît
les avantages dont cette méthode
eft fufceptible ; il ne diffimule pas
les changemens qui pourroient la rendre
plus parfaite , & il ajoute » lafonde
» eft moins propre à entrer dans la veffie
» parce que le talon qu'elle a , rejette
» le bout du canal de l'urèthre trop en
» dehors , & qu'elle eft auffi moins
» fùre pour faire l'incifion que les fon-
» des ordinaires › parce que n'étant
"
>>
OCTOBRE . 1763.. 161
>
>> point crenelée elle ne peut pas fi
» fûrement fervir à conduire la pointe
» du biſtouri qui peut toujours vaciller
» fur la fonde qui eft exactement ronde,
quelque fûreté de main que pût avoir
» Frère Jacques. » ( u)
"
Ce premier rapport ne peut être fufpect
de partialité ; il eft favorable à la
méthode , & M. Méry , ne doit pas être
foupçonné de faux dans ce récit qui
fut fait pour M. le Premier Préfident, dès
1698 , & qui a été publié au commencement
de l'année 1700 , pendant
que le Frère étoit à Paris , où il a reſté
encore environ deux ans. D'ailleurs
même en fuppofant que M. Méry eût
manqué à la vérité en ce point , comment
auroit- il pu captiver les fuffrages de
tous fes contemporains en Chirurgie &
en Médecine , fans être démenti par
perfonne. Dionis qui a écrit fept ans
après , dit la même chofe fur la forme.
de la fonde (x) ainfi que M. Hefter. (y)
La relation de M. Buffiere dans les Tranfactions
Philofophiques, année 1699, M.
Douglas dans fon Hiftoire de la Taille
( u ) Ibid. p. 24.
( x) 3 ° démonſtration.
(y) Tom. 2. p. 90s.
162 MERCURE DE FRANCE.
latérale ( 2 ) & M. Falconet , dans une
Thefe foutenue à Paris dans les Ecoles
de la Faculté de Médecine , en 1730 ,
( a ) font de même mention de cette
fonde non cannelée.
En vain reprocheroit- on à M. Méry ,
d'avoir donné dans la fuite des rapports
moins favorables & même défavanta➡
geux à la nouvelle méthode , & en vain
on tenteroit par-là de prouver fa prévention
. M. Méry , témoin d'une premiere
épreuve faite heureufement, rend
avec fincérité le témoignage dû à la
vérité ; il fait plus : au - deffus de toute
efpèce de jaloufie , il communique les
moyens propres à corriger les inconvéniens
qu'il trouve. Dans la fuite d'un
grand nombre d'Opérations faites fur
le vivant , & fuivies des plus grands
accidens , il le publie de même avec
fincérité & avance "> ( b ) qu'après
» l'avis qui a été donné de prendre d'au-
» tres meſures , le Frère Jacques feroit
» refponfable devant Dieu & des ac-
» cidens & de la mort qui arrivent ,
s'il ne fe corrigeoit. »
"
( z ) P. 19. r
( a ) An educendo calculo , cæteris anteferendus
apparatus lateralis ? 1130.
( b ) Ibid. p. 92 .
OCTOBRE. 1763. 10
Il étoit réfervé à l'Anonyme dont
j'ai parlé , de nier tous les faits qui viennent
d'être expofés , de ne reconnoître
aucune efpéce d'autorité , d'établir la
fienne feule après foixante- cinq ans
contre des témoins oculaires & d'affu
rer aujourdhui que leurs yeux ont mal
vu. Mais pour ne rien laiffer à defirer
fur la vérité des faits , examinons préfentement
les conféquences que l'on peut
tirer d'après Frère Jacques lui -même.
La fuite au Mercure prochain .
Fermer
4332
p. 163-165
HOPITAL DE M. LE MARÉCHAL DUC DE BIRON. Trente-sixiéme & trente-septiéme Traitement depuis son Etablissement.
Début :
Noms des Soldats. Compagnies. FREQUENT, Bouville. Des Ruelles, Chevalier. Durand, [...]
Mots clefs :
Soldats, Traitement, Hôpital, Accident, Dragées, Éloges
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HOPITAL DE M. LE MARÉCHAL DUC DE BIRON. Trente-sixiéme & trente-septiéme Traitement depuis son Etablissement.
HOPITAL
DE M. LE MARÉCHAL DUC DE biron.
Trente-fixiéme & trente-feptième Trai
tement depuis fon Etabliſſement.
Noms des Soldats.
FREQUENT ,
Des Ruelles
Durand ,
Compagnies.
Bouville,
Chevalier.
Latour
Fromagé ,
Tourville ,
Lemaire , Chatulé
Defboëtz , Mathan .
164 MERCURE DE FRANCE.
Belamour ,
Parifien
Tardu ,
Guergorlay.
Daldart.
Cadet Goffelin
Voiſemont
La Sône .
Chevalier.
Colonelle .
Toucé Mathan .
,
Dumont , Pronleroy.
Cheneau Viennay.
Vannier ,
Fleur- d'épine ,
Nolivos.
Chatulé.
Ferion , d'Obfonville .
S. Jofeph ,
Mithon.
Fabre ,
Bigot ,
Marfay
Dampierre.
Lacour , Danteroche- ·
Cadet Legrand , Pronleroy .
Gérard , Pronleroy.
Lecomte ,
Rafilly .
Liffant , Colonelle .
Ces vingt- cinq Soldats ont été à l'ordinaire
traités & radicalement guéris.
Il appert aujourd'hui par les Regiſtres
des Hôpitaux du Roi , que le nombre
des Soldats Cavaliers , & Dragons
traités par la méthode de M. Keyfer
OCTOBRE . 1763. 165
Le monte à 9390 ; qu'il n'eft arrivé auçun
accident fâcheux ; que les maladies
les plus graves & manquées par les frictions
cédent à l'ufage des dragées , &
que les éloges font toujours les mêmes.
DE M. LE MARÉCHAL DUC DE biron.
Trente-fixiéme & trente-feptième Trai
tement depuis fon Etabliſſement.
Noms des Soldats.
FREQUENT ,
Des Ruelles
Durand ,
Compagnies.
Bouville,
Chevalier.
Latour
Fromagé ,
Tourville ,
Lemaire , Chatulé
Defboëtz , Mathan .
164 MERCURE DE FRANCE.
Belamour ,
Parifien
Tardu ,
Guergorlay.
Daldart.
Cadet Goffelin
Voiſemont
La Sône .
Chevalier.
Colonelle .
Toucé Mathan .
,
Dumont , Pronleroy.
Cheneau Viennay.
Vannier ,
Fleur- d'épine ,
Nolivos.
Chatulé.
Ferion , d'Obfonville .
S. Jofeph ,
Mithon.
Fabre ,
Bigot ,
Marfay
Dampierre.
Lacour , Danteroche- ·
Cadet Legrand , Pronleroy .
Gérard , Pronleroy.
Lecomte ,
Rafilly .
Liffant , Colonelle .
Ces vingt- cinq Soldats ont été à l'ordinaire
traités & radicalement guéris.
Il appert aujourd'hui par les Regiſtres
des Hôpitaux du Roi , que le nombre
des Soldats Cavaliers , & Dragons
traités par la méthode de M. Keyfer
OCTOBRE . 1763. 165
Le monte à 9390 ; qu'il n'eft arrivé auçun
accident fâcheux ; que les maladies
les plus graves & manquées par les frictions
cédent à l'ufage des dragées , &
que les éloges font toujours les mêmes.
Fermer
4333
p. 165-166
LETTRE de M. FOURNIER, Médecin de l'Hôpital du ROI à Montpellier, à M. KEYSER.
Début :
JE n'ai pû vous parler, Monsieur, de l'effet de vos dragées avant de les avoir [...]
Mots clefs :
Lettre, Hôpital, Remède, Dragées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. FOURNIER, Médecin de l'Hôpital du ROI à Montpellier, à M. KEYSER.
LETTRE de M.
FOURNIER , Médecin
de l'Hôpital du Roi à Montpellier
, à M. KEYSER.
J E n'ai pû vous parler , Monfieur , de
l'effet de vos dragées avant de les avoir
employées conformément à vos inftructions
, & en avoir fuivi la marche avec
toute l'attention & l'exactitude poffſible
; mais actuellement que je fuis bien
convaincu par l'expérience & par les
fuccès qu'elles m'ont procurés fur les
Soldats de l'Hôpital S. Louis , qu'elles
font un reméde admirable & affuré à
toutes les maladies vénériennes , quelque
variées & quelque rebelles qu'elles
puiffent être , je penfe que je ne fçaurois
me difpenfer de leur donner autentiquement
mon attache , & de vous féliciter
de la découverte d'un fpécifique
auffi intéreffant & de vous prévenir
que déformais je le préférerai à tout
ce qui avoit été employé jufqu'ici dans
,
166 MERCURE DE FRANCE.
tous les cas où il peut convenir. Je
vous adrefferai dans quelque temps diverfes
obfervations qui prendroient trop
d'étendue dans cette Lettre uniquement
deftinée à vous donner des témoignages
de probité fur les avantages de votre
reméde , & à vous affurer qu'on ne
fçauroit rien ajouter à l'eftime que j'ai
conçue pour vous , & à la parfaite confidération
avec laquelle j'ai l'honneur
d'être , & c,
FOURNIER.
FOURNIER , Médecin
de l'Hôpital du Roi à Montpellier
, à M. KEYSER.
J E n'ai pû vous parler , Monfieur , de
l'effet de vos dragées avant de les avoir
employées conformément à vos inftructions
, & en avoir fuivi la marche avec
toute l'attention & l'exactitude poffſible
; mais actuellement que je fuis bien
convaincu par l'expérience & par les
fuccès qu'elles m'ont procurés fur les
Soldats de l'Hôpital S. Louis , qu'elles
font un reméde admirable & affuré à
toutes les maladies vénériennes , quelque
variées & quelque rebelles qu'elles
puiffent être , je penfe que je ne fçaurois
me difpenfer de leur donner autentiquement
mon attache , & de vous féliciter
de la découverte d'un fpécifique
auffi intéreffant & de vous prévenir
que déformais je le préférerai à tout
ce qui avoit été employé jufqu'ici dans
,
166 MERCURE DE FRANCE.
tous les cas où il peut convenir. Je
vous adrefferai dans quelque temps diverfes
obfervations qui prendroient trop
d'étendue dans cette Lettre uniquement
deftinée à vous donner des témoignages
de probité fur les avantages de votre
reméde , & à vous affurer qu'on ne
fçauroit rien ajouter à l'eftime que j'ai
conçue pour vous , & à la parfaite confidération
avec laquelle j'ai l'honneur
d'être , & c,
FOURNIER.
Fermer
4334
p. 166-175
LETTRE de M. DECAUSANS, Commissaire-Ordonnateur & Intendant de l'Isle de Minorque, à M. KEYSER.
Début :
JE vous ai prévenu, Monsieur, du traitement qu'avoit entrepris M. de la [...]
Mots clefs :
Chirurgie, Médecine, Sciences, Guérison, Ministre, Honneur, Ventilateur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DECAUSANS, Commissaire-Ordonnateur & Intendant de l'Isle de Minorque, à M. KEYSER.
LETTRE de M. DECAUSANS , Com
miffaire- Ordonnateur & Intendant de
l'Ile de Minorque. , à M. KEYSER ,
JEE vous ai prévenu , Monfieur , du
traitement qu'avoit entrepris M. de la
Chapelle Médecin du Roi , à Minorque ,
du Sr D... Garde-Magafin il a eu le
plus heureux fuccès. J'ai vu par moimême
l'état défefpéré de cet Employé ,
je l'ai vifité fouvent pendant l'adminif
tration pour m'affurer des progrès &
de la réalité de la guérifon . J'ai eu la
fatisfa&tion ainfi que toute la garnifon
qui s'intéreffoit à fon état , de le voir
guéri & dans fon premier état de fanté
, au nez piès qu'il avoit perdu avant
OCTOBRE . 1763 . 167
ce traitement. Avant de rendre compte
au Miniftre de cette guérifon étonnante
, j'ai voulu avoir des affurances
qu'elle fe foûtenoit ; & comme cet Employé
eft à Marfeille , j'ai reçu la nouvelle
fatisfaifante qu'il y jouiffoit de la
meilleure fanté ; qu'il a repris avec fon
premier embonpoint fa couleur naturelle.
J'en rends compte par cet ordinaire
au Miniftre , en lui adreffant une
relation de cette cure que j'ai com
muniquée pareillement à notre Société
Royale des Sciences , dont j'ai l'honneur
d'être Affocié libre , qui après avoir
donné les plus grands éloges & à votre
Reméde , & à l'application qu'en a faite
ce Médecin , l'a reçu par acclamation
Affocié Correfpondant . Il est néceffaire
que vous preniez au Bureau de la Guerre
copie de cette relation que vous lirez
avec plaifir , parce qu'elle confirme au
coin de la vérité , l'efficacité de votre
Reméde .
Je doute que vous ayez une cure
plus étonnante que celle du Sr D....
qui a été opérée aux yeux de toute la
Garnifon de Minorque , témoin de fon
état défefpéré.
J'ai l'honneur d'être , & c .
DE CAUS ANS ,
168 MERCURE DE FRANCE.
Il eft certain que fuivant la Relation
envoyée au Miniftre & à la Société
Royale des Sciences de Montpellier ,
il est peu d'exemples de l'état affreux où
étoit ce Commis , qui avoit été traité
cinq fois par les frictions aux dofes les
plus fortes & avec tout l'art poffible ,
lefquelles augmentoient même fon état
déplorable en irritant fes maux plutôt
que de les foulager. Exoftofes , anchilofes
, ulcères profonds , caries , ophtalmie
, furdité , infomnie , maraſme , &
généralement tous les accidens les plus
graves étoient réunis , & ne lui laiffoient
aucune forte d'efpérance.
LISTE de MM. les Médecins & Chie
rurgiens Correfpondans de M. Keyfer.
M. Imbert , Chancelier
de la Faculté de Médecine.
M. Fournier , Médecin
de l'Hôpital du Roi .
M. Batigne , Docteur
en Médecine .
M. Goulard, Chirurgien
Major de l'Hôpital du
Roi.
à Montpellier.
M
OCTOBRE . 1763. 169
M. Lecat , Secrétaire perpétuel de l'Académie
des Sciences . à Rouen.
Les RR. PP . de la Charité.
M. Marmion , Médecin de à Grenoble.
l'Hôpital du Roi.
Les RR. PP. de la Charité.
M. Defmoulins , Maitre
en Chirurgie.
}
à la Rochelle.
M. Razoux , Docteur en Médecine .
à
Nifmes.
M. de Freffiniat, Docteur en Médecine.
à Limoges.
M. Reliquet , Docteur en Médecine.
à Nantes.
M. Piers , Docteur en Médecine .
à
Troyes.
M. Andirac , Docteur en Médecine .
à Cambrái.
M. Dourlen , Docteur en Médecine.
à S. Omer.
M. Paris , Docteur en Médecine .
à Arles.
M. Daffieu , Docteur en Médecine .
à Tarbes.
M. Barjolle , Docteur en Médecine.
à Saumur.
M. Leriche , Chirurgien Major.
à Strasbourg.
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
M. Ravaton
Major.
Chirurgien
M. Leguai , Chirurgien de à Landau.
feu S. A. S. M. le Margrave
de Bareith .
MM. Demontreux & Duval , Chirurgiens
Majors des Hôpitaux Militaires
& de Marine,
M. Souville , Chirurgien Major
de l'Hôpital.
M. Brugnieres , Chirurgien(
Major de Bearn .
à Breft.
à Calais.
M. Maret, Maître en Chirurgie . à Dijon.
M. Rey , Maître en Chirurgie . à Lyon.
M. de la Fourcade , Chirurgien
Major.
M. de la Plaine , Chirur
gien .
à Bordeaux.
M. Bacquié, Maître en Chirurgie.
M. Delapeyre , Chirurgien
Major.
à Toulouse.
à Caën.
M. Lepage , Maître en Chi-C Chirurgie.
M. Guillon , Maître en Chirurgie.
à Orléans:
Ma-2
à Lille.
M. Plancque , Chirurgien Major.
M.Warocquier , Chirurgien.
M. Buttet , Maître en Chirurgie.
à Etampes.
OCTOBRE. 1763. 171
MM. Bongourd & Duval , Maîtres en
à S. Malo.
Chirurgie.
M. Dupont , Maître en Chirurgie.
à Rennes.
M. Chevreul , Maître en Chirurgie.
à
Angers.
MM.. Toujan , Chirurgiens & Apoticaires.
à l'Orient.
M. J. B. Delamarque , Maître en Chi-
.rurgie.
M. Bernier , Chirurgien Major.
M. Beauregard , Chirurgien
Major.
à l'Ile de Rhé.
à Besançon.
à
Perpignan.
M. Michel , Chirurgien (
Major d'Artois.
M. Moffier , Chirurgien Major.
à
Avefnes.
M. Marjault , Chirurgien Major.
à Douai.
M. Mifaibel , Chirurgien Major.
,
à Nanci.
Maîtres en
au Mans.
MM. Paton & de Villiers
Chirurgie .
M. Carpentier , Maître en Chirurgie.
à Dunkerque.
M. Ponthier , Maître en Chirurgie ,
à Aix en Provence.
M. Doufin , Maître en Chirurgie.
à Xaintes.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
M. Beauregard , Maître en Chirurgie .
à Avignon.
M. Delahaye , Chirurgien Major.
à Rochefort.
M. Durand , ancien Chirurgien Major.
à Arras.
M. Texereau, Maître en Chirurgie.
à Poitiers.
M. Rochebrun , Maître en Chirurgie .
à Ammerlerault.
M. Roux , Maître en Chirurgie.
à Marseille.
M. Ferrand , Maître en Chirurgie.
à Narbonne.
M. Frannie , Maître en Chirurgie.
à Montauban.
PAYS ÉTRANGERS.
M. le Docteur Cooper. à Londres.
M. Godineau , ancien Chirurgien Major
des Armées , feul Correfpondant.
M. Akrell , Chirurgien Major.
à Madrid.
à Stokolm.
à Genève.
MM. Guyot , Finc , & Dehanfu , Maîtres
en Chirurgie.
M. Goddecharles , Maître en Chirurgie.
à Bruxelles.
M. Lecat, Médecin & Chirurgien Major.
à Gand.
OCTOBRE . 1763 . 173
M. Bihher , Médecin .
M. Naudinat , Médecin.
M. Breydel , Chymifte.
M. Laborye , Chirurgien .
à Rotterdam.
à Cadix.
à Bruges.
au Cap.
M. Chaffaing, Chirurg. à la Martinique.
M. Bonnet, Chirurgien . à S. Domingue.
M. Pujoll. à Conftantinople
M. DE REYNAL , Chirurgien
Major des Troupes & des Hôpitaux du
Roi , a eu l'honneur de préfenter à
Mgr LE DAUPHIN , au ROI DE POLOGNE
, & à toute la Cour , le 19
Septembre dernier , trois Ouvrages ,
avec un nouveau Ventilateur ou Purificateur
de l'Air. L'un traite de différentes
fortes de préparations du Mercure
, & donne les raifons pourquoi
la guérifon des maladies vénériennes
exige différentes méthodes ; l'autre de
la purification de l'Air dans les lieux
habités par les hommes & par les animaux
; fon Ventilateur peut remplir
les deux objets , fçavoir celui de la pu
rification de l'air & de fa renovation ,
au moyen du jeu de l'Air même qui
fupprime l'ufage du Feu ; fuppreffion
effentielle furtout pour les Hôpitaux ,
& pour les Vaiffeaux où le feu
peut occafionner de grands inconvé-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
niens foit relativement à la fanté des
malades , dans les uns , foit à caufe des
matières combuftibles , dont les autres
fe trouvent chargés .
Le troifiéme Ouvrage traite des fiévres
humorales ou d'accès , avec un nouveau
fébrifuge , & une nouvelle méthode
de préparer le Quinquina. L'Auteur
rend compte au Public dans ces
trois Ouvrages du Certificat qu'il a obtenu
de l'Académie Royale des Sciences
fur ces nouvelles découvertes.
Il ne tardera pas à donner un Mémoire
inftructif, fur la maiſon fecrette
qu'il va établir à Corbeil à fept lieues de
Paris. Ce Mémoire contiendra les maladies
qui y feront traitées fuivant fa méthode
, 1 ° . les maladies vénériennes ; 2°.
celles de l'uréthre. 3 °. Celles de la peau
telles que gale, dartres, &c . avec les remé
des qui y feront employés ; c'eft- à - dire
uniquement ceux qu'il a foumis au
jugement de l'Académie Royale des .
Sciences & à celle de Chirurgie : ce
même Mémoire inftruira des commodités
& des agrémens que les malades
trouveront dans cette maison.
On trouve dès aujourd'hui chez lui
des Ventilateurs tout montés de différentes
grandeurs. Il montrera à ceux
OCTOBRE. 1763 . 175 .
qui voudront en acheter , la manière
de s'en fervir , & comme il eft facile
de les démonter pour les transporter
partout , fans crainte que la machine
fe détruife. On trouvera à la fin de
fon traité des Fiévres , quel eft l'uſage
que l'on pourra faire de fon ventilateur
ou -purificateur , & combien l'agréa
ble s'y trouve joint à l'utile.
La demeure de l'Auteur eft au bas
de la rue des Foffés de M. le Prince ,
& fes Ouvrages fe trouvent chez Pankoucke
, Libraire rue & à côté de la Comédie
Françoife , au Parnaffe , & chez
Lefebvre , Libraire à Versailles rue
Dauphine & fuivant la Cour.
miffaire- Ordonnateur & Intendant de
l'Ile de Minorque. , à M. KEYSER ,
JEE vous ai prévenu , Monfieur , du
traitement qu'avoit entrepris M. de la
Chapelle Médecin du Roi , à Minorque ,
du Sr D... Garde-Magafin il a eu le
plus heureux fuccès. J'ai vu par moimême
l'état défefpéré de cet Employé ,
je l'ai vifité fouvent pendant l'adminif
tration pour m'affurer des progrès &
de la réalité de la guérifon . J'ai eu la
fatisfa&tion ainfi que toute la garnifon
qui s'intéreffoit à fon état , de le voir
guéri & dans fon premier état de fanté
, au nez piès qu'il avoit perdu avant
OCTOBRE . 1763 . 167
ce traitement. Avant de rendre compte
au Miniftre de cette guérifon étonnante
, j'ai voulu avoir des affurances
qu'elle fe foûtenoit ; & comme cet Employé
eft à Marfeille , j'ai reçu la nouvelle
fatisfaifante qu'il y jouiffoit de la
meilleure fanté ; qu'il a repris avec fon
premier embonpoint fa couleur naturelle.
J'en rends compte par cet ordinaire
au Miniftre , en lui adreffant une
relation de cette cure que j'ai com
muniquée pareillement à notre Société
Royale des Sciences , dont j'ai l'honneur
d'être Affocié libre , qui après avoir
donné les plus grands éloges & à votre
Reméde , & à l'application qu'en a faite
ce Médecin , l'a reçu par acclamation
Affocié Correfpondant . Il est néceffaire
que vous preniez au Bureau de la Guerre
copie de cette relation que vous lirez
avec plaifir , parce qu'elle confirme au
coin de la vérité , l'efficacité de votre
Reméde .
Je doute que vous ayez une cure
plus étonnante que celle du Sr D....
qui a été opérée aux yeux de toute la
Garnifon de Minorque , témoin de fon
état défefpéré.
J'ai l'honneur d'être , & c .
DE CAUS ANS ,
168 MERCURE DE FRANCE.
Il eft certain que fuivant la Relation
envoyée au Miniftre & à la Société
Royale des Sciences de Montpellier ,
il est peu d'exemples de l'état affreux où
étoit ce Commis , qui avoit été traité
cinq fois par les frictions aux dofes les
plus fortes & avec tout l'art poffible ,
lefquelles augmentoient même fon état
déplorable en irritant fes maux plutôt
que de les foulager. Exoftofes , anchilofes
, ulcères profonds , caries , ophtalmie
, furdité , infomnie , maraſme , &
généralement tous les accidens les plus
graves étoient réunis , & ne lui laiffoient
aucune forte d'efpérance.
LISTE de MM. les Médecins & Chie
rurgiens Correfpondans de M. Keyfer.
M. Imbert , Chancelier
de la Faculté de Médecine.
M. Fournier , Médecin
de l'Hôpital du Roi .
M. Batigne , Docteur
en Médecine .
M. Goulard, Chirurgien
Major de l'Hôpital du
Roi.
à Montpellier.
M
OCTOBRE . 1763. 169
M. Lecat , Secrétaire perpétuel de l'Académie
des Sciences . à Rouen.
Les RR. PP . de la Charité.
M. Marmion , Médecin de à Grenoble.
l'Hôpital du Roi.
Les RR. PP. de la Charité.
M. Defmoulins , Maitre
en Chirurgie.
}
à la Rochelle.
M. Razoux , Docteur en Médecine .
à
Nifmes.
M. de Freffiniat, Docteur en Médecine.
à Limoges.
M. Reliquet , Docteur en Médecine.
à Nantes.
M. Piers , Docteur en Médecine .
à
Troyes.
M. Andirac , Docteur en Médecine .
à Cambrái.
M. Dourlen , Docteur en Médecine.
à S. Omer.
M. Paris , Docteur en Médecine .
à Arles.
M. Daffieu , Docteur en Médecine .
à Tarbes.
M. Barjolle , Docteur en Médecine.
à Saumur.
M. Leriche , Chirurgien Major.
à Strasbourg.
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
M. Ravaton
Major.
Chirurgien
M. Leguai , Chirurgien de à Landau.
feu S. A. S. M. le Margrave
de Bareith .
MM. Demontreux & Duval , Chirurgiens
Majors des Hôpitaux Militaires
& de Marine,
M. Souville , Chirurgien Major
de l'Hôpital.
M. Brugnieres , Chirurgien(
Major de Bearn .
à Breft.
à Calais.
M. Maret, Maître en Chirurgie . à Dijon.
M. Rey , Maître en Chirurgie . à Lyon.
M. de la Fourcade , Chirurgien
Major.
M. de la Plaine , Chirur
gien .
à Bordeaux.
M. Bacquié, Maître en Chirurgie.
M. Delapeyre , Chirurgien
Major.
à Toulouse.
à Caën.
M. Lepage , Maître en Chi-C Chirurgie.
M. Guillon , Maître en Chirurgie.
à Orléans:
Ma-2
à Lille.
M. Plancque , Chirurgien Major.
M.Warocquier , Chirurgien.
M. Buttet , Maître en Chirurgie.
à Etampes.
OCTOBRE. 1763. 171
MM. Bongourd & Duval , Maîtres en
à S. Malo.
Chirurgie.
M. Dupont , Maître en Chirurgie.
à Rennes.
M. Chevreul , Maître en Chirurgie.
à
Angers.
MM.. Toujan , Chirurgiens & Apoticaires.
à l'Orient.
M. J. B. Delamarque , Maître en Chi-
.rurgie.
M. Bernier , Chirurgien Major.
M. Beauregard , Chirurgien
Major.
à l'Ile de Rhé.
à Besançon.
à
Perpignan.
M. Michel , Chirurgien (
Major d'Artois.
M. Moffier , Chirurgien Major.
à
Avefnes.
M. Marjault , Chirurgien Major.
à Douai.
M. Mifaibel , Chirurgien Major.
,
à Nanci.
Maîtres en
au Mans.
MM. Paton & de Villiers
Chirurgie .
M. Carpentier , Maître en Chirurgie.
à Dunkerque.
M. Ponthier , Maître en Chirurgie ,
à Aix en Provence.
M. Doufin , Maître en Chirurgie.
à Xaintes.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
M. Beauregard , Maître en Chirurgie .
à Avignon.
M. Delahaye , Chirurgien Major.
à Rochefort.
M. Durand , ancien Chirurgien Major.
à Arras.
M. Texereau, Maître en Chirurgie.
à Poitiers.
M. Rochebrun , Maître en Chirurgie .
à Ammerlerault.
M. Roux , Maître en Chirurgie.
à Marseille.
M. Ferrand , Maître en Chirurgie.
à Narbonne.
M. Frannie , Maître en Chirurgie.
à Montauban.
PAYS ÉTRANGERS.
M. le Docteur Cooper. à Londres.
M. Godineau , ancien Chirurgien Major
des Armées , feul Correfpondant.
M. Akrell , Chirurgien Major.
à Madrid.
à Stokolm.
à Genève.
MM. Guyot , Finc , & Dehanfu , Maîtres
en Chirurgie.
M. Goddecharles , Maître en Chirurgie.
à Bruxelles.
M. Lecat, Médecin & Chirurgien Major.
à Gand.
OCTOBRE . 1763 . 173
M. Bihher , Médecin .
M. Naudinat , Médecin.
M. Breydel , Chymifte.
M. Laborye , Chirurgien .
à Rotterdam.
à Cadix.
à Bruges.
au Cap.
M. Chaffaing, Chirurg. à la Martinique.
M. Bonnet, Chirurgien . à S. Domingue.
M. Pujoll. à Conftantinople
M. DE REYNAL , Chirurgien
Major des Troupes & des Hôpitaux du
Roi , a eu l'honneur de préfenter à
Mgr LE DAUPHIN , au ROI DE POLOGNE
, & à toute la Cour , le 19
Septembre dernier , trois Ouvrages ,
avec un nouveau Ventilateur ou Purificateur
de l'Air. L'un traite de différentes
fortes de préparations du Mercure
, & donne les raifons pourquoi
la guérifon des maladies vénériennes
exige différentes méthodes ; l'autre de
la purification de l'Air dans les lieux
habités par les hommes & par les animaux
; fon Ventilateur peut remplir
les deux objets , fçavoir celui de la pu
rification de l'air & de fa renovation ,
au moyen du jeu de l'Air même qui
fupprime l'ufage du Feu ; fuppreffion
effentielle furtout pour les Hôpitaux ,
& pour les Vaiffeaux où le feu
peut occafionner de grands inconvé-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
niens foit relativement à la fanté des
malades , dans les uns , foit à caufe des
matières combuftibles , dont les autres
fe trouvent chargés .
Le troifiéme Ouvrage traite des fiévres
humorales ou d'accès , avec un nouveau
fébrifuge , & une nouvelle méthode
de préparer le Quinquina. L'Auteur
rend compte au Public dans ces
trois Ouvrages du Certificat qu'il a obtenu
de l'Académie Royale des Sciences
fur ces nouvelles découvertes.
Il ne tardera pas à donner un Mémoire
inftructif, fur la maiſon fecrette
qu'il va établir à Corbeil à fept lieues de
Paris. Ce Mémoire contiendra les maladies
qui y feront traitées fuivant fa méthode
, 1 ° . les maladies vénériennes ; 2°.
celles de l'uréthre. 3 °. Celles de la peau
telles que gale, dartres, &c . avec les remé
des qui y feront employés ; c'eft- à - dire
uniquement ceux qu'il a foumis au
jugement de l'Académie Royale des .
Sciences & à celle de Chirurgie : ce
même Mémoire inftruira des commodités
& des agrémens que les malades
trouveront dans cette maison.
On trouve dès aujourd'hui chez lui
des Ventilateurs tout montés de différentes
grandeurs. Il montrera à ceux
OCTOBRE. 1763 . 175 .
qui voudront en acheter , la manière
de s'en fervir , & comme il eft facile
de les démonter pour les transporter
partout , fans crainte que la machine
fe détruife. On trouvera à la fin de
fon traité des Fiévres , quel eft l'uſage
que l'on pourra faire de fon ventilateur
ou -purificateur , & combien l'agréa
ble s'y trouve joint à l'utile.
La demeure de l'Auteur eft au bas
de la rue des Foffés de M. le Prince ,
& fes Ouvrages fe trouvent chez Pankoucke
, Libraire rue & à côté de la Comédie
Françoife , au Parnaffe , & chez
Lefebvre , Libraire à Versailles rue
Dauphine & fuivant la Cour.
Fermer
4335
p. 175-176
GRAVURE.
Début :
LE Sieur J. J. FLIPART, Graveur du Roi, vient de mettre au jour le Portrait [...]
Mots clefs :
Portrait, Gravure, Dessein, Estampe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRAVURE.
GRAVURE.
E Sieur J. J. FLIPART , Graveur du
Roi , vient de mettre au jour le Portrait
de M. Greuze , d'après le deffein
original du même M. Greuze. Cette Eftampe
très- bien gravée , fe vend chez
le Sieur Flipart , & chez les Marchands
d'Eftampes. Le prix eft de 24 fols.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
Le Sr RIGAUD , Graveur des vues
des Maifons Royales , vient de joindre
à fon Recueil deux nouvelles vues du
Chateau de Berny , appartenant à S. A.
S. Monfeigneur le Comte de Clermont ,
Prince du Sang ; ce Recueil eft d'environ
cent trente vues toutes propres
pour l'Optique.
Il demeure toujours rue Saint Jacques
vis - à-vis le Collége du Pleffis , à Paris.
E Sieur J. J. FLIPART , Graveur du
Roi , vient de mettre au jour le Portrait
de M. Greuze , d'après le deffein
original du même M. Greuze. Cette Eftampe
très- bien gravée , fe vend chez
le Sieur Flipart , & chez les Marchands
d'Eftampes. Le prix eft de 24 fols.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
Le Sr RIGAUD , Graveur des vues
des Maifons Royales , vient de joindre
à fon Recueil deux nouvelles vues du
Chateau de Berny , appartenant à S. A.
S. Monfeigneur le Comte de Clermont ,
Prince du Sang ; ce Recueil eft d'environ
cent trente vues toutes propres
pour l'Optique.
Il demeure toujours rue Saint Jacques
vis - à-vis le Collége du Pleffis , à Paris.
Fermer
4336
p. 176-181
SPECTACLES DE LA COUR A FONTAINEBLEAU. ORDONNÉS par M. le Duc de DURAS Pair de France, Premier Gentilhomme de la Chambre du ROI en Exercice, & conduits par M. PAPILLON DE LA FERTÉ, Intendant des Menus, Plaisirs, Argenteries & Affaires de la Chambre de SA MAJESTÉ.
Début :
LE ROI étant arrivé le à Fontainebleau, il y eut Spectacle sur le Théâtre [...]
Mots clefs :
Acte, Rôle, Musique, Cour, Intendant, Talents
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texteReconnaissance textuelle : SPECTACLES DE LA COUR A FONTAINEBLEAU. ORDONNÉS par M. le Duc de DURAS Pair de France, Premier Gentilhomme de la Chambre du ROI en Exercice, & conduits par M. PAPILLON DE LA FERTÉ, Intendant des Menus, Plaisirs, Argenteries & Affaires de la Chambre de SA MAJESTÉ.
SPECTACLES DE LA COUR
A FONTAINEBLEAU.
ORDONNÉS par M. le Duc de DURAS
Pair de France , Premier Gentilhomme.
de la Chambre du ROI en Exercice ,
& conduits par M. PAPILLON DE
LA FERTÉ , Intendant des Menus ,
Plaifirs , Argenteries & Affaires de
la Chambre de SA MAJESTÉ. ·
LE
E ROI étant arrivé le à Fontaine-
5
OCTOBRE. 1763. 77
י
bleau , il y eut Spectacle fur le Théâtre
du Château le lendemain. Les Comédiens
François y repréfenterent Héraclius
, Tragédie du grand CORNEILLE,
& Zénéïde , Comédie en 1 Acte de feu
M. DE CAHUSAC. Dans la Tragédie les
rôles de Pulchérie & de Léontine furent
admirablement rendus par les Dlles
CLAIRON & DUMESNIL , celui d'Eus
doxe par la Dlle DUBOIS . Le rôle dé
Phoca's fut joué par le fieur BRIZART ,
celui d'Héraclius par le fieur LE Kain ,
& celui de Martian par le Sr MOLÉ.
Dans la feconde Piéce , le Sr MOLÉ
a repréſenté Olinde , la Dlle DROUIN
la Fée , la Dile DOLIGNY Zénéïde , &
la Dile LUZI Gnidie.
Le Samedi 8 , les Sujets de la Mufique
du Roi & de l'Académie Royale
exécuterent , en préfence de Leurs Majeftés
, Dardanus , Opéra - Tragédie,
dont le Poëme eft de feu M. de la
Bruere , & la Mufique du célébre M.
RAMEAU.
Le Rôle de Dardanus a été éxécuté
par le fieur JELIOTTE , de la Mufique
du Roi & Penfionnaire de l'AOn
ne nommera dans les grandes Pièces que
les Acteurs des principaux rôles , pour éviter la
prolixité.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE ,
cadémie . Celui d'Iphife par la Dlle ARNOULD.
Teucer & Ifmenor , par le fieur
LARRIVÉE , Antenor par le fieur GE
DIN. La Dlle DUBOIS & le fieur Mu-
GUET ont chanté les rôles acceffoires.
Le fieur GARDEL , les Dlles LYONNOIS
& ALLARD danferent les principales
Entrées dans le Ballet du premier
Acte. Le fieur LAVAL dans celui
des Magiciens au fecond Acte. La Dlle
LANI dans le Ballet du troifiéme A&te.
La Dile PESLIN & le Sr DAUBERVAL
les Pas de Deux de ce même Acte.
Le Sr VESTRIS & la Dlle VESTRIS
dans les Efprits Aëriens du quatriéme
Acte. Le Sr VESTRIS feul dans le cinquiéme
A&te. Le Sr DAUBERVAL , la
Elle PESLIN , le Sr CAMPIANI , la
Dlle GUIMARD ont exécuté divers Pas
ou Entrées dans ce même Acte .
Cet Opéra , repréfenté à la Cour, tel
qu'il avoit été donné à Paris à la dernière
reprife , a fait un très-grand plaifir.
Les beautés tranfcendantes de la
Mufique y ont eté admirées , & l'on a
fenti tout le mérite du Poëme qui peut
être compté au nombre des meilleurs
Drames lyriques du grand genre.
T
Il fuffiroit d'avoir nommé les Ac-.
teurs qui chantoient dans cet Opéra ,
OCTOBRE. 1763. 179
pour avoir prévenu fur le mérite de
l'exécution dans les Rôles . La voix &
les talens du Sr Jeliotte y ont paru
exactement tels que le Public les a admirés
il y a quelques années . Comme
la remife de cet Opéra eft encore récente
, on doit fe rappeller le charme,
touchant de l'action & du fentimens
de la Dile Arnould , dans le Rôle d'Iphife
& le plaifir qu'a fait le Sr Larrivée
dans les Rôles d'Ifmenor & de Teucer.
Leurs talens ont paru fupérieurs encore ,
dans cette repréſentation , à ce qu'ils
ont été lorfque l'on donnoit cet Opéra,
à Paris . La belle voix du Sr Gelin a
très -bien rempli le Rôle d'Antenor.
Sans outrer les éloges , on doit regader
comme une des plus parfaites exécutions
celle de toutes les autres parties
Muficales de cet Opéra. Il feroit
Impoffible d'imaginer plus de magnificence
& plus d'éclat dans les habits
& dans les décorations .
N. B. On avertit ici , pour ne le plus répéter :
que dans tous les Spectacles en mufique , ainfi
que dans les entractes des Comédies , l'exécurion
muficale eft dirigée par M. Francoeur , Sur-Intendant
de la Mufique du Roi , ( en femeftre )
fecondé de M. Rebel, Chevalier de 1Ordre du
Roi , auffi Sur-Intendant de la Musique de Sa
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
Majefté , & de M. de Buri , Sur- Intendant en
furvivance.
Tous les Ballets font de la compofition de
MM . LAVAL Père & Fils , Maîtres des Ballets du
Roi.
>
Le Lundi 11 , le Philofophe marié
Comédie en vers en 5 Actes , de feu
M. NÉRICAULT DESTOUCHES &
enfuite la Nouveauté , Comédie en un
Acte & en Profe, du feu Sr LEGRAND,
furent repréſentées par les Comédiens
François.
>
Le Sr BELLECOUR a joué avec fuccès
Arifte dans la première Piéce , le
Sr BONNEVAL Géronte , le Sr BRIZARD
Lyfimon , le Sr MOLE Damon
rôle que l'on ne peut rendre avec plus
de vérité & d'agrément qu'en a mis
cet Acteur. Le Sr DUBOIS jouoit le
Marquis du Lauret. Le rôle de Céliante
a été rendu avec toute la perfection
dont eft capable l'inimitable Dile
DANGEVILLE , Penfionnaire du Roi,
& des rares talens de laquelle la Cour
jouit encore. La Dlle PRÉVILLE jouoit
le rôle de Mélite , & la Dlle Luzí celui
de Finette.
Dans la feconde Piéce , conjointement
avec quelques-uns des mêmes Aceurs
de la précédente , ont paru les
OCTOBRE . 1763 .
181
Srs ARMAND , DAUBERVAL
, AU
GER , BOURET , les Dlles DROUIN ,
DOLIGNI & DUBOIS , cette dernière
repréfentant la Nouveauté.
La Cour paroît très- contente du progrès
des talens des deux jeunes Actrices,
( DOLIGNI & LUZI ) qu'elle avoit
agréées avec plaifir cet été.
A FONTAINEBLEAU.
ORDONNÉS par M. le Duc de DURAS
Pair de France , Premier Gentilhomme.
de la Chambre du ROI en Exercice ,
& conduits par M. PAPILLON DE
LA FERTÉ , Intendant des Menus ,
Plaifirs , Argenteries & Affaires de
la Chambre de SA MAJESTÉ. ·
LE
E ROI étant arrivé le à Fontaine-
5
OCTOBRE. 1763. 77
י
bleau , il y eut Spectacle fur le Théâtre
du Château le lendemain. Les Comédiens
François y repréfenterent Héraclius
, Tragédie du grand CORNEILLE,
& Zénéïde , Comédie en 1 Acte de feu
M. DE CAHUSAC. Dans la Tragédie les
rôles de Pulchérie & de Léontine furent
admirablement rendus par les Dlles
CLAIRON & DUMESNIL , celui d'Eus
doxe par la Dlle DUBOIS . Le rôle dé
Phoca's fut joué par le fieur BRIZART ,
celui d'Héraclius par le fieur LE Kain ,
& celui de Martian par le Sr MOLÉ.
Dans la feconde Piéce , le Sr MOLÉ
a repréſenté Olinde , la Dlle DROUIN
la Fée , la Dile DOLIGNY Zénéïde , &
la Dile LUZI Gnidie.
Le Samedi 8 , les Sujets de la Mufique
du Roi & de l'Académie Royale
exécuterent , en préfence de Leurs Majeftés
, Dardanus , Opéra - Tragédie,
dont le Poëme eft de feu M. de la
Bruere , & la Mufique du célébre M.
RAMEAU.
Le Rôle de Dardanus a été éxécuté
par le fieur JELIOTTE , de la Mufique
du Roi & Penfionnaire de l'AOn
ne nommera dans les grandes Pièces que
les Acteurs des principaux rôles , pour éviter la
prolixité.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE ,
cadémie . Celui d'Iphife par la Dlle ARNOULD.
Teucer & Ifmenor , par le fieur
LARRIVÉE , Antenor par le fieur GE
DIN. La Dlle DUBOIS & le fieur Mu-
GUET ont chanté les rôles acceffoires.
Le fieur GARDEL , les Dlles LYONNOIS
& ALLARD danferent les principales
Entrées dans le Ballet du premier
Acte. Le fieur LAVAL dans celui
des Magiciens au fecond Acte. La Dlle
LANI dans le Ballet du troifiéme A&te.
La Dile PESLIN & le Sr DAUBERVAL
les Pas de Deux de ce même Acte.
Le Sr VESTRIS & la Dlle VESTRIS
dans les Efprits Aëriens du quatriéme
Acte. Le Sr VESTRIS feul dans le cinquiéme
A&te. Le Sr DAUBERVAL , la
Elle PESLIN , le Sr CAMPIANI , la
Dlle GUIMARD ont exécuté divers Pas
ou Entrées dans ce même Acte .
Cet Opéra , repréfenté à la Cour, tel
qu'il avoit été donné à Paris à la dernière
reprife , a fait un très-grand plaifir.
Les beautés tranfcendantes de la
Mufique y ont eté admirées , & l'on a
fenti tout le mérite du Poëme qui peut
être compté au nombre des meilleurs
Drames lyriques du grand genre.
T
Il fuffiroit d'avoir nommé les Ac-.
teurs qui chantoient dans cet Opéra ,
OCTOBRE. 1763. 179
pour avoir prévenu fur le mérite de
l'exécution dans les Rôles . La voix &
les talens du Sr Jeliotte y ont paru
exactement tels que le Public les a admirés
il y a quelques années . Comme
la remife de cet Opéra eft encore récente
, on doit fe rappeller le charme,
touchant de l'action & du fentimens
de la Dile Arnould , dans le Rôle d'Iphife
& le plaifir qu'a fait le Sr Larrivée
dans les Rôles d'Ifmenor & de Teucer.
Leurs talens ont paru fupérieurs encore ,
dans cette repréſentation , à ce qu'ils
ont été lorfque l'on donnoit cet Opéra,
à Paris . La belle voix du Sr Gelin a
très -bien rempli le Rôle d'Antenor.
Sans outrer les éloges , on doit regader
comme une des plus parfaites exécutions
celle de toutes les autres parties
Muficales de cet Opéra. Il feroit
Impoffible d'imaginer plus de magnificence
& plus d'éclat dans les habits
& dans les décorations .
N. B. On avertit ici , pour ne le plus répéter :
que dans tous les Spectacles en mufique , ainfi
que dans les entractes des Comédies , l'exécurion
muficale eft dirigée par M. Francoeur , Sur-Intendant
de la Mufique du Roi , ( en femeftre )
fecondé de M. Rebel, Chevalier de 1Ordre du
Roi , auffi Sur-Intendant de la Musique de Sa
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
Majefté , & de M. de Buri , Sur- Intendant en
furvivance.
Tous les Ballets font de la compofition de
MM . LAVAL Père & Fils , Maîtres des Ballets du
Roi.
>
Le Lundi 11 , le Philofophe marié
Comédie en vers en 5 Actes , de feu
M. NÉRICAULT DESTOUCHES &
enfuite la Nouveauté , Comédie en un
Acte & en Profe, du feu Sr LEGRAND,
furent repréſentées par les Comédiens
François.
>
Le Sr BELLECOUR a joué avec fuccès
Arifte dans la première Piéce , le
Sr BONNEVAL Géronte , le Sr BRIZARD
Lyfimon , le Sr MOLE Damon
rôle que l'on ne peut rendre avec plus
de vérité & d'agrément qu'en a mis
cet Acteur. Le Sr DUBOIS jouoit le
Marquis du Lauret. Le rôle de Céliante
a été rendu avec toute la perfection
dont eft capable l'inimitable Dile
DANGEVILLE , Penfionnaire du Roi,
& des rares talens de laquelle la Cour
jouit encore. La Dlle PRÉVILLE jouoit
le rôle de Mélite , & la Dlle Luzí celui
de Finette.
Dans la feconde Piéce , conjointement
avec quelques-uns des mêmes Aceurs
de la précédente , ont paru les
OCTOBRE . 1763 .
181
Srs ARMAND , DAUBERVAL
, AU
GER , BOURET , les Dlles DROUIN ,
DOLIGNI & DUBOIS , cette dernière
repréfentant la Nouveauté.
La Cour paroît très- contente du progrès
des talens des deux jeunes Actrices,
( DOLIGNI & LUZI ) qu'elle avoit
agréées avec plaifir cet été.
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4337
p. 181-182
SPECTACLES DE PARIS.
Début :
LE service de la Cour n'a rien diminué des plaisirs de Paris ; les Comédiens [...]
Mots clefs :
Spectacles, Tragédie, Comédie, Représentation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SPECTACLES DE PARIS.
SPECTACLES DE PARIS.
L E fervice de la Cour n'a rien dimi
nué des plaifirs de Paris ; les Comédiens
François ont donné pendant ce mois
plufieurs Pièces intéreffantes , entre autres
le Mercredi 5 , la Tragédie d'Ariane
de Thomas Corneille , dans laquelle
Mlle Dubois a joué le principal
Rôle , & y a reçu les plus grands applaudiffemens
& les mieux mérités. Let
Samedi 8 , dipe de M. de Voltaire ;
le Lundi 10 , Amafis , Tragédie de la
Grange- Chancel , le Mercredi 12 , Britannicus.
La perfection du jeu de Mlle
Dumefnil dans le Rôle d'Agrippine a
finguliérement ému l'âme des Spectateurs.
Les autres jours la Scène a été
occupée par d'excellentes Comédies de
mos meilleurs Auteurs.
182 MERCURE DE FRANCE.
La Comédie Italienne a continué avec
fuccès les repréfentations des Amours
d'Arlequin & de Camille. Le Lundi 10 ,
on a donné la première repréfentation
du Prétendu , Comédie en trois Actes
mêlée d'Ariettes , remife au Théâtre ,
qui a été jouée pour la feconde fois le 13 .
La veille , on a donné la première repréfentation
des nouvelles Métamorpho
fes d'Arlequin , Piéce nouvelle Italienne
, ornée de Spectacles & de Divertif
fement.
L E fervice de la Cour n'a rien dimi
nué des plaifirs de Paris ; les Comédiens
François ont donné pendant ce mois
plufieurs Pièces intéreffantes , entre autres
le Mercredi 5 , la Tragédie d'Ariane
de Thomas Corneille , dans laquelle
Mlle Dubois a joué le principal
Rôle , & y a reçu les plus grands applaudiffemens
& les mieux mérités. Let
Samedi 8 , dipe de M. de Voltaire ;
le Lundi 10 , Amafis , Tragédie de la
Grange- Chancel , le Mercredi 12 , Britannicus.
La perfection du jeu de Mlle
Dumefnil dans le Rôle d'Agrippine a
finguliérement ému l'âme des Spectateurs.
Les autres jours la Scène a été
occupée par d'excellentes Comédies de
mos meilleurs Auteurs.
182 MERCURE DE FRANCE.
La Comédie Italienne a continué avec
fuccès les repréfentations des Amours
d'Arlequin & de Camille. Le Lundi 10 ,
on a donné la première repréfentation
du Prétendu , Comédie en trois Actes
mêlée d'Ariettes , remife au Théâtre ,
qui a été jouée pour la feconde fois le 13 .
La veille , on a donné la première repréfentation
des nouvelles Métamorpho
fes d'Arlequin , Piéce nouvelle Italienne
, ornée de Spectacles & de Divertif
fement.
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4338
p. 182-209
SUITE de la Description des Tableaux exposés au Sallon du Louvre.
Début :
LES fruits heureux de l'émulation qui anime nos jeunes Maîtres, sont très sensibles [...]
Mots clefs :
Tableaux, Peintre, Ouvrages, Effets, Auteur, Parties
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Description des Tableaux exposés au Sallon du Louvre.
SUITE de la Defcription des Tableaux
expofés au Sallon du Louvre.
M. DE LA GRENÉE.
LES fruits heureux de l'émulation qui
anime nos jeunes Maîtres, font très -fenfibles
dans les Tableaux de M. de la
Grenée. Nous defirerions pouvoir en
donner aux Lecteurs une idée qui répondît
à ce qu'ils méritent , & à la fatisfaction
qu'ils donnent aux Connoiffeurs
. Nous croyons devoir une attention
particulière à deux Tableaux , de
même grandeur , de ce Peintre ; ils font
du nombre de ceux qui arrêtent le
OCTOBRE. 1763 . 183
plus de regards & qui réuniffent le plus
de fuffrages . L'un repréfente Sufanne
furprife aux bains par les deuxVieillards ,
& l'autre la jeune Aurore quittant la
couche du vieux Titon.
On ne pouvoit donner plus d'expre¹-
fion & une expreffion plus jufte , plus
convenable & plus caractériſtique, que
celle de la tête de Sufanne dans le premier
de ces Tableaux . On y voit le fentiment
de la furpriſe & de l'indignation ;
on peut y remarquer même un principe
d'honnêteté fupérieur à l'habitude fervile
des préjugés. Le deffein de cette
Figure eft de la meilleure manière &
d'une grande intelligence. Les Vieil
lards forment , comme on l'imagine
bien , un contrafte marqué avec la Sufanne
, & le tout eft d'un bel accord de
couleurs .
Le Tableau de l'Aurore eft encore
plus piquant & a quelque chofe de plus
fort que le précédent , non feulement,
dans les expreffions , mais encore dans
le coloris. Il eft fàcheux que l'Auteur.
ait été probablement contraint , par
une dimenfion donnée , de reftraindre
fa fcène dans un espace trop petit pour
l'étendue de fon action , pour le nombre
& pour les proportions des Perfons
nages.
184 MERCURE DE FRANCE .
On remarque encore avec plaifir
du même Auteur un Tableau de forme
ovale , que l'on a intitulé la douce Captivité
, dans lequel eft repréfenté le Bufte
d'une jeune Femme careffant un Pigeon
qu'elle tient entre fes mains . On
ne tariroit pas d'éloges fur un petit
Tableau d'une Vierge careffant l'Enfant
Jefus , fi l'on vouloit en détailler
toutes les fineffes de pinceau , de deffein
, de couleur & de compofition . Une
autre Vierge qui prépare des alimens à
fon divin Enfant , eft digne auffi de
beaucoup d'obſervations favorables. On
pourroit en dire autant de plufieurs deffeins
du même Auteur qu'il a cru devoir
expofer , & dont nous ne donnerons
pas le détail par les motifs dont
nous avons ci- devant fait mention .
M. DESHAY S.
S'il étoit permis dans un Ouvrage de
critique de fe fervir d'expreffions ou de
figures poetiques, nous dirions avec beau
coup de jufteffe , en parlant de M. Deshays
, que nous allons célébrer le Soleil
levant de l'Ecole Françoife . Ce que
l'on a vu précédemment de ce jeune,
Peintre , pouvoit être en effet confidéré
comme les premiers rayons de la gloire
OCTOBRE. 1763 . 184
dont il eft couronné à cette expofition..
C'est d'après l'admiration univerfelle du
Public , & l'on peut dire avec confiance
, d'après le fuffrage de fes plus
célébres Rivaux , qu'en lui donnant cet
éloge , nous ne faifons que marquer la
Place qu'ils lui ont affignée eux - mêmes
dans les premiers rangs de Peintres d'Hi
ftoire du plus grand genre.
(i) Le premier des Tableaux de M. Des
hays non feulement parla grandeur de fa
forme, mais par celle de la compofition
& de l'effet , offre l'augufte & myſtérieux
fpectacle du chafte mariage de la
Sainte Vierge avec Saint Jofeph. C'eft
plus qu'en Poëte , c'eft en Prophéte infpiré
que le Peintre a traité ce Sujet , fi
fimple en apparence
, & devenu fi noble
par l'élévation de fon génie. Un Grand-
Prêtre de la Loi de Moyfe eft debout &
tourné vers les Saints Époux , fur une
Eſtrade en avant d'un Autel ou d'une
Table , couverte de nappes de lin. Il a
les bras étendus , & le regard dirigé
vers une Gloire qui l'illumine. Rien de
plus expreffif & de plus divin que le
caractère de cette Tête , où fans effort
d'imagination , on lit les grands Myſté-
( i ) Ce Tableau a 19 pieds de haut fur 12
pieds de large.
186 MERCURE DE FRANCE.
,
res que Dieu révéle en ce moment à
fon Pontife. Il femble voir & fuivre dans
le Ciel l'ordre des merveilles que l'éter-.
nelle Providence doit opérer dans la jeune
époufe que l'on bénit . Ce n'eft point par
éxagération forcée dans le jeu des traits,
que le Peintre a donné ce fublime caractère
à la tête du Grand - Prêtre. Il a ,
pour ainfi dire imprimé , avec la plus
vive chaleur dans cet enthouſiaſme
divin , & la Majefté du Dieu qui inſpire ,
& la dignité du Ministère facré qu'éxerce
le Pontife. Autant d'intelligence
caractériſe la Figure de la Sainte Vierge.
qui reçoit aux pieds de ce Grand - Pretre
l'Anneau conjugal des mains de Saint
Jofeph. C'est tout un autre genre de
caractère , mais c'eſt la même juſteſſe
& le même fublime. Une candeur célefte
éclaire , embellit , & rend encore
plus touchante , la beauté fimple &
en même-temps très- noble ? que le
Peintre a donnée à la tête de la Vierge.
Cette grande & majeftueufe fimplicité
eft prononcée d'une manière fenfible ,
non-feulement fur la tête , mais encore
fur toutes les parties de cette belle Figure.
Le Saint Joseph a la jufte expreffion
qui lui convient & dans un genre
analogue à la grande idée que le Pein-
>
OCTOBRE. 1763. 187
tre a conçue & très -bien rendue de ce
faint Hyménée . Deux jeunes Lévites
rempliffent leurs fonctions aux pieds de
l'Autel , dans un des angles inférieurs du
Tableau.
Si le Peintre a excèllé dans l'invention
& dans ce que nous appellons la compofition
poëtique de fon Sujet , il ne
mérite pas moins d'admiration dans l'exécution
pittorefque. On doit lui pardonner
de s'être permis un peu de licence
contre l'auftère vérité du Coftume à
l'égard des vêtemens du Grand- Prêtre,
en faveur du grand & magnifique effet,
qui en réfulte. On ne peut rien voir de
mieux entendu que le jet des draperies
du fur - vêtement de ce Prêtre . L'enthoufiafime
femble y régner autant
que dans le caractère de la tête ; mais
toujours avec une fagcffe & une juſteſſe
de goût que nous ne pouvons trop louer.
Le moelleux & la force qui caractériſent
éminemment le pinceau de l'Auteur fe
font spécialement remarquer dans ce
Tableau , le choix & l'effet des étoffes ,
y font également admirables . Le fage enfemble
par lequel le Peintre a , comme
nous l'avons dit plus haut , défigné la
divine vocation de la Vierge , eft encore
, fi l'on peut dire , completté p
188 MERCURE DE FRANCE.
,
le genre & l'exécution des belles dra-`
peries de cette Figure . Leur noble fimplicité
, l'entente & la fobriété des plis
y font parfaitement analogues , & le
font fans froideur , fans féchereffe , &
fur-tout fans cette roideur fi difficile à
éviter , lorfque l'on pratique cette forte
de manière de draper. La magie du clair
obfcur & de l'effet du coloris , a été
pratiquée , à ce qu'il nous femble , avec
un fuccès étonnant dans tout ce Tableau;
nous l'avons particuliérement remarquée
fur les deux jeunes Lévites tous deux
vêtus de lin , poftés très- près l'un de l'au-'
tre , & joignant les linges qui couvrent
l'Autel. L'art des effets , dans tous ces
mêmes blancs , eft fi heureuſement employé
, que les objets & chaque partie
des objets , font d'une diftinction
fenfible , en même temps de la plus
grande vérité , & d'une grande perfection
d'accord avec les autres objets ,
dans l'enſemble du Tableau , duquel un'
des grands mérites eft la beauté de l'har
monie générale . Cette maffe que forment
les jeunes Lévites, produit encore , relativement
à d'autres effets , un avantage qui
ne nous a pas échappé . Comme elle eſt
pofée dans l'angle inférieur du Tableau
qui répond à l'angle fupérieur où eft la
-
OCTOBRE . 1763 . 189
Gloire , elle contribue admirablement
à étendre & à élargir le grand effet de
lumière qui frappe fur la partie dominante
de toute cette grande & riche compofition.
Nous aurions à faire remarquer l'éclat
de cette Gloire , les rapports ingénieux
& agréables d'effet des acceffoires avec
les parties principales , jufques dans
les fleurs dont font janchés les gradins
de l'Autel & le pavé du Temple :
mais nous ferions peut-être prolixes
fans être pour cela affez exacts . Il eft
des objets pour lefquels toute defcription
eft infuffifante : ce beau Tableau
eft de ce nombre . Qu'il nous foit permis
, avant de finir , d'adreffer un rcproche
bien fondé à notre Capitale , fur
ce qu'elle abandonne en quelque forte
, aux Temples des Provinces , des morceaux
de diftinction , tels que celui- ci
& d'autres que l'on pourroit citer , qui
devroient refter dans fon fein pour fervir
de monamens à fa fplendeur & à
la gloire de nos Arts. Il eft plus que fin
gulier que ceux auxquels eft confié l'ertretien
des Temples , faffent en Provin
ce plus d'efforts de dépenfes pour enlever
à la Capitale des productions de
prix , que l'on ne daigne en faire
les y conferver.
pour
90 MERCURE DE FRANCE.
!
>
Une Scène plus forte que la précédente
& d'un genre différent , a exercé
le pinceau de M. Deshays dans
beaucoup moins d'efpace fur la toile
mais avec autant d'étendue de génie ;
c'eft la Réfurrection du Lazare. ( k )
Le Peintre a fait plus appercevoir &
plus fentir le Dieu que l'Homme dans
le caractère de la Figure de Jefus Chrift.
Les différens mouvemens de furpriſe
de terreur & d'admiration , font ingénieufement
variés & parfaitement
prononcés fur les vifages des trois Apôtres
qui regardent fortir le Mort de fon
tombeau . Ce dernier eft frappant de
terreur, il est élevé à mi- corps dans une
efpéce de foffe , dont on a relevé les
terres & la pierre qui la couvroient.
Il est encore dans les linceuls de la mort
d'où il femble faire effort pour dégager
fes mains , ferrées dans des bandelettes
, afin de les élever vers fon Sauveur
. Rien de mieux penfé, dans ce Tableau
, que la différence dont font affectées
deux Femmes témoins du Miracle ;
T'une eft toute entière encore à l'étonnement
& à la confidération terrible de
l'événement , tandis que l'autre , profter-
( k ) Ce Tableau ne fe trouve point dans le
Livre du Sallon.
OCTOBRE . 1763. 19L
, née la face contre terre adore dans
fon âme la Divinité qui opére. Le fite ,
le ton de couleur , la fierté du deffein
quoique dans des Figures de petites proportions
, tout eft relatif , tout eft adapté
à la nature du Sujet. Nous ne pouvons
mieux nous expliquer à l'égard
de cet Ouvrage , que d'après les plus
illuftres Confrères de fon Auteur , qui
l'ont comparé aux plus belles productions
de la Foffe .
Dans le Tableau intitulé : la Chafteré
de Jofeph , ce Peintre , différent de luimême
, toujours égal & quelquefois fupérieur
aux plus grands modèles de
chaque genre , a rendu , peut - être
jufqu'au danger de la féduction , ( mais
fans indécence ) des beautés que l'ufage
voile à nos yeux . La femme de Putiphar
eft repréſentée s'élançant du lit
où elle vouloit faire entrer le chafte
Jofeph qu'elle retient encore par fes vêtemens.
Le crime & la frayeur d'une
paffion trompée dans fon efpoir , font vivement
exprimés dans les yeux & fur le
vifage de cettte coupable femme . Ce que
le linge dont elle eft couverte laiffe voir
du reste de la figure a tous les charmes ,
auxquels peut atteindre l'imitation de la
nature. Il y a des paffages de demi-teintes
192 MERCURE DE FRANCE.
dans les parties nues , & un artifice de
coloris qui produifent toutes les rondeurs
& tous les autres beaux effets du
relief naturel . Le Peintre a donné un
caractère de beauté un peu mále , mais
agréable , à fon Jofeph . L'expreffion du
fentiment de cette Figure eft délicate &
difficile à rendre , à caufe du contrafte
de la vertu qu'elle doit exprimer , avec
la perverfité trop commune dans nos
moeurs. Il nous a paru cependant de la
nobleffe dans l'air de priere & d'invocation
, avec lequel Jofeph demande au
Ciel des fecours pour lui - même contre
la féduction des fens , ou reclame la
Juftice Divine contre l'entrepriſe hardie
de la belle Criminelle.
Ce qui nous refte à dire fur ce Tableau
, c'eft qu'outre les beautés de
deffein , dont nous ne devons plus parler
, parce qu'elles font généralement
connues dans tous les Ouvrages de M.
Deshays ; fon pinceau eft comparable
pour la fraîcheur
, pour le fuave , pour
la jufteffe des effets & la richeffe des étoffes
, à ce que l'on connoît de plus beau
en ce genre des grands Maîtres d'Italie
& de nos meilleurs Coloriftes François.
(1)
( 1) Ce Tableau a 4 pieds 6 pouces fur s pieds
pouces. Nous
OCTOBRE. 1763. 193
Nous avons vu du même Peintre
un Tableau de Vierge d'un très - beau
caractère. (m) Deux autres Têtes : l'une
d'un vieillard , l'autre d'une jeune
Femme qui range avec fon éventail la
.coëffe d'un mantelet dont elle eft enveloppée
, nous ont paru , chacune dans
leur genre , mériter l'attention des Connoiffeurs.
La première a les grandes parties
de la Peinture utiles à l'étude de
cet Art , la feconde eft auffi piquante par
l'invention & le tour d'action , que par
la fraîcheur & par l'effet de la lumière.
Le foin laborieux d'étendre fes talens,
& fur-tout d'en foumettre les productions
au jugement du Public , eft remarqué
à ces expofitions , où M. Deshays
ne ceffe d'en recueillir le fruit. On
fe plaît à voir encore dans celle - ci des
Marches , des Caravanes & des Payfages
garnis d'animaux , par ce même Peintre
; nous avons entendus tous les meilleurs
Connoiffeurs & les plus habiles Artiftes
, fe réunir à comparer ces fortes de
Tableaux aux Ouvrages fi célèbres du
Bénédette. On y reconnoît la même délicateffe
de touche , la même élégance de
deffein , & les mêmes beautés de co-
-loris.
(m) Deux pieds 6 pouces , fur 2 pieds .
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
Nous avons eu déjà occafion de remarquer
dans ce Peintre un des plus
grands mérites qu'on puiffe avoir en
Poefie comme en Peinture ; c'eft de
prendre le ftyle exactement propre à
chaque Sujet qu'on traite. Nos Obfervations
fur les Ouvrages qu'il vient d'expofer
confirment plus que jamais cet
éloge. M. Deshays ne paroît en effet
avoir aucune manière affectée : c'eft le
Peintre de tous les genres , & il feroit
difficile de déterminer celui dans lequel
il excelle le plus . Son célèbre beau- père
a été nommé le Fontenelle de la Peinture;
nous ofons prédire que le gendre
en fera nommé le Voltaire.
M. AMEDÉE VANLOQ .
2
Toujours heureux dans la Peinture
le grand nom de Vanloo eft fort bien
foutenu cette année par M. Amédée,
On apperçoit avec fatisfaction l'avantage
qu'il a retiré de fa réfidence en
France , qui le rapproche d'une famille ,
où il trouve des modéles fi utiles : on
en voit particulièrement le fruit dans
deux Tableaux , dont l'un repréfente
une Prédication de S. Dominique devant
un Souverain Pontife , & l'autre S. Thomas
d'Aquin', compofant fes Ouvrages
OCTOBRE. 1763. 195
鬱
#
fous l'infpiration du Saint-Efprit . Il y a
dans ces deux Tableaux des beautés de
compofition & de coloris , qui peuvent
faire honneur aux talens de ce Peintre ,
& qui marquent fenfiblement d'heureux
progrès. Nous avons été embarraffés
dans l'un de ces deux Tableaux à nous
rendre raifon de quelques lumières qui
paroiffent fe croifer , comme fi elles partoient
de points oppofés. Peut - être l'Auteur
a-t-il eu pour cela des motifs dont
il est plus en état de rendre compte que
nous ; peut- être auffi nos yeux ont - ils
été trompés dans cette obfervation.
On a expofé encore de ce Peintre
deux Tableaux repréfentans des Jeux
d'enfans , & un autre l'Enfant Jéfus ,
avec un Ange qui lui montre les Attributs
de la Paffion ; Ouvrage dont le
Sujet a fans doute été exigé , & auquel
a été affujettie l'exécution.
M. CHALL E.
, & Plufieurs Tableaux d'Hiftoire
d'affez grande forme par M. Challe, prouvent
que cet Artifte travaille tonjours
avec application fur des bons principes
& dans un genre que l'on doit encoùrager.
La mort d'Hercule , Milon de
Crotone , Efther évanouie aux pieds
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
d'Affuerus , & une Vénus endormie .
font les Sujets qu'a traités M. Challe
dans ces Tableaux . On voit encore de
lui , quatre Deffeins d'Architecture , repréfentant
d'anciens Monumens dans
lefquels les Curieux d'antiquités trouvent
dequoi fatisfaire leur goût.
M. CHARDIN ,
C'eft avec d'autant plus de plaifir que
nous allons parler de Tableaux de fruits
& autres objets du genre de M. Chardin
, que cet illuftre Artiſte ſemble , dans
l'expofition de cette année , avoir renouvellé
toute la force de fon talent. On ne
peut voir d'effet plus piquant , plus vrai ,
plus naturel , & de touche plus fçavante
& plus artificieufe que ce que préfentent
en général les petits Ouvrages dont il
a orné le Sallon , & entr'autres un Déjeuné
qui eft la nature même des objets
qu'il a imités , & qui font offerts aux
yeux fous l'afpe& le plus attrayant.
On reconnoît & l'on doit avouer que
ce grand Peintre eft encore le Maître &
le modéle du genre qu'il a pour ainfi
dire créé. Indépendamment de ce que
M. Chardin a contribué par l'agrément de
Les Ouvrages à la décoration du Sallon
on lui doit encore un jufte tribut d'é-
?
OCTOBRE . 1763 . 197
1
loges pour l'ordre qu'il a été chargé de
mettre dans la difpofition de tant de
chefs-d'oeuvres divers. On eft convenu
généralement au premier coup - d'oeil ,
comme après un examen plus recherché ,
que jamais on n'avoit diſtribué avec
plus d'intelligence les différentes parties
de cette riche Collection , tant pour la
beauté de l'enfemble , que pour l'avan
tage particulier de chacun des morceaux
qui la compofent.
M. DE LA TOUR.
་
Les fuffrages du Public font toujours
les mêmes fur les productions du célébre
M. de la Tour. Parmi un grand
nombre de Portraits qu'il a préfentés
cette année , on y diftingue ceux de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine , ainfi que ceux de Monfeigneur
le Duc de Berry , de Monfei
gneur le Comte de Provence , du Prince
Clément , & de la Princeffe Chriftine de
Saxe. Il eft difficile d'exprimer avec quel
plaifir tout le monde eft frappé de l'étonnante
vérité des Portraits de M. le
Moine , Sculpteur du Roi , & d'un Eccléfiaftique
connu du Public , & très-confidéré
dans la Magiftrature .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
M. FRANCISQUE MILLET.
M. BOIZO T.
Il y a dans deux Payfages de M.
Millet , & dans plufieurs Tableaux de
M. Boizot , des chofes qui peuvent faire
honneur à ces deux Académiciens , &
où les Connoiffeurs retrouvent toujours
quelques effets des bons principes de
notre École Francoife.
M. VENE VAULT.
-
Les Amateurs de la Miniature ,
genre dans lequel M. Vénevault s'eft
à jufte titre acquis une grande réputatation
, ont lieu d'être fatisfaits des ouvrages
de cet Artifte. Le Portrait
étant l'objet le plus ordinaire de la Miniature
, ces fortes d'ouvrages n'intéreſfent
le plus fouvent que relativement à
la connoiffance qu'on a de ceux qui y
font repréſentés . M. Vénevault a attiré
la curiofité de tout le monde , fur une
compofition dans laquelle on voit un
homme connu dans la Littérature , qui
fous fon habit ordinaire d'Abbé, fait une
lecture à une jolie Femme fa parente. Le
contrafte des deux phyfionomies , &
le mérite de l'expreffion caractéristique
ont fait chercher ce Morceau , parmi
OCTOBRE 1763. 199
les grandes & férieufes beautés qui frappent
les regards , & on l'a vu avec le
même plaifir qu'une petite Piéce agréable
après la repréfentation des grands
Drames héroïques.
M. BACHELIER.
M. Bachelier a donné des preuves de
l'étude particulière qu'il fait depuis quelques
années dans le grand genre d'Hif
toire , & des fuccès qu'il peut fe promettre
d'y obtenir ; par l'expofition d'un
Tableau qui repréfente Caïn venant de
tuer fon frere Abel : il a pris ce Sujet
dans le Poëme de M, Gefner. C'eft auffi
dans cette fource qu'il a puifé les Sujets
de plufieurs Efquifles en grifaille , dans
lefquelles on trouve généralement autant
de force de génie que d'exécution .
Ces derniers morceaux font fingulièrement
honneur aux talens de l'Artifte .
Nous n'entrerons pas en un plus grand
détail fur les beautés remarquables de
fes Ouvrages , pour éviter la prolixité
& les répétitions. Les bornes de cet
écrit nous empêchent auffi de détailler
des peintures allégoriques du même Auteur
fur l'Europe fçavante , le Pacte de
famille , & c.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. PERRONNEAU.
Plufieurs Portraits en paftel , par M.
Perronneau , font vus avec fatisfaction ,
tant pour les vérités de reffemblance que
pour d'autres parties qui méritent l'attention
des Connoiffeurs.
M. VERNET .
Nous n'avons point d'expreffions , &
il feroit difficile d'en trouver pour rendie
toute l'admiration qu'on a donnée
aux Ouvrages expofés par M. Vernet
& pour en célébrer le rare mérite . Ils
confiftent, 1 ° . en deux grands Tableaux,
l'un repréfentant le Port de Rochefort ,
& l'autre celui de la Rochelle . Dans l'un
& dans l'autre fe trouve réuni tout ce
qu'a jamais produit & tout ce que pourra
produire le preftige de la Peinture . L'ingratitude
des Fabriques répétées & pour
ainfi dire rimées , qui fe trouvent dans.
ces Ports , eft fi ingénieufement fauvée
par l'artificieux emploi des lumières
qu'elles deviennent des beautés auxquelles
on ne peut fe refufer , & d'où
les regards ont peine à s'arracher . Chaque
objet particulier eft d'une fi éxacte
vérité , que ce n'eft point l'imitation
mais la nature même qui nous y attache ;
OCTOBRE. 1763. 201
& l'enſemble de ces objets eft fi artif
tement fondu , fi bien lié par l'art du
Peintre , que rien ne heurte la vue , &
que tout fatisfait également celle du
Connoiffeur comme celle du Vulgaire.
Le fpectateur diftingue chaque partie
de ces admirables compofitions ; il marche
dans les chemins qui y font tracés ;
il est prêt d'aller à bord avec les Marelots
; il parcourt les Atteliers , voit les
différentes manoeuvres , il converfe avec
les perfonnages dont les Figures , ingénieufement
grouppées , donnent de la
vie & du mouvement à ces chefs- d'oeuvre
de l'Art. ( n )
Quatre autres Tableaux du même
Auteur , repréfentant les quatre Parties
du Jour , (o) enrichiffent encore le Sallon .
Nous fommes réduits à la répétition des
mêmes éloges , que nous defirerions pouvoir
rendre encore plus forts , pour qu'ils
fuffent moins éloignés du mérite réel
de toutes ces productions. On admire
dans ces Tableaux comme dans les
premiers , la jufte expreffion dans les
(n) Ces Tableaux appartiennent au Roi , &
font de la fuite des Ports de France , & exécutés
par M. Vernet.
(o ) Ces Tableaux appartiennent à Monfeigneur.
le Dauphin,
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
;
effets de chacun des différens points
du jour la parfaite analogie des tein
tes avec le ton vrai de la Nature
dans les diverfes manières dont les objets
font éclairés , & fur- tout la fublime
intelligence de la perfpective aërienne ,
que ce grand Maître poffede au moins
auffi parfaitement que Claude le Lorrain ,
en y joignant des avantages que peutêtre
n'ont pas les Ouvrages de cet illuf
tre Payfagifte. Ces quatre Tableaux ont.
un égal degré de perfection ; mais au
gré de quelques Curieux , celui qui repréfente
la Nuit , paroît le plus piquant ,
par la parfaite imitation des effets d'un
clair de Lune fur tous les objets , &
particulièrement fur les eaux.
Il y a encore plufieurs autres Ouvravrages
de ce grand Peintre qui méritent
l'attention & les fuffrages des Connoiffeurs
; dans le nombre de ces Tableaux
on remarque un Payfage , dont
le Sujet eft la Bergère des Alpes , &
deux Marines d'imagination. (p )
M. ROSLI N.
Les talens de M. Roflin pour le Portrait
, fi connus & déjà fi eftimés , pa-
(p ) Ces deux derniers Tableaux font du Cabi
net de Madame de Pompadour.
OCTOBRE. 1763. 203
toiffent être parvenus à la fupériorité
dans beaucoup de parties ; telles font
les vérités d'effet , la perfection & le
fini des détails , ainfi que l'heureux agencement
des draperies & des étoffes ; à
quoi il joint éminemment le plus beau
faire dans les têtes , les plus fidelles &
en même-temps les plus avantageufes
reffemblances ; la correction du Deffein ,
l'harmonie & enfin toutes les grandes parties
de la Peinture ; c'eft ce qu'on remarque
particulièrement dans les Portraits
de M. le Duc de Praflin , de M. le Baron
de Scheffer , d'un Abbé de Clairvault
, ainfi que dans celui de Madame
la Comteffe d'Egmont & de M. le Comte
de Kernicheuw en habit de Cérémonie
de l'Ordre de S. André de Ruffie. On
admire avec furprife , fingulièrement
dans ce dernier Portrait , la jufteffe &
l'éclat de l'imitation des étoffes très - riches
en or & en argent qui forment
l'habillement.
M. VALADE. M. DESPORTES.
Le premier de ces deux Peintres a
expofé différens Portraits en paſtel , dans
lefquels on trouve beaucoup de reffemblance
; un entr'autres qui repréfente
M. Loriot , Ingénieur méchanicien , mé-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
rite l'attention particulière des Amateurs
du paſtel , en ce qu'une moitié feulement
de ce Tableau , eft fixée par le
fecret qu'a découvert M. Loriot , & que
l'onn'apperçoit aucune différence ni altération
entre la partie fixée & celle qui
ne l'eft pas. On voit quatre Tableaux
de Fruits de M. Desportes.
MADA ME VIEN.
Les charmans Ouvrages de cette Académicienne
continuent de juftifier la
rare diftinction dont elle a été honorée
par fon admiffion dans l'Académie ;
avantage qui lui feroit uniquement propre
fans l'exemple de la fameufe Demoifelle
Rofa- Alba.
M. DE MA CHY .
On ne peut donner trop d'éloges aux
Sujets que nous avons vus de M. de
Machy dans le genre d'Architecture . Ils
confiftent 1 ° . dans la repréfentation de
l'intérieur de l'Eglife projettée pour la
Paroiffe de la Magdeleine ( q ) ; ce Tableau
donne & remplit très- bien l'idée
d'un beau Temple avec de grands effets ,
( 4 ) Tableau de trois pieds quatre pouces de
large fur un pied neuf pouces de haut.
OCTOBRE. 1763. 205
très-juftes & d'un riche afpect. 2°. Le
deffous du Périftile du Louvre du côté
de la rue Fromenteau , éclairé par une
lampe. On a lieu de louer , & même
d'admirer , dans ce Tableau , & le génie
de l'invention & la vérité piquante
d'un effet fi avantageux , qu'il embellit
le local repréfenté , de manière que
ceux qui le voyent tous les jours
font furpris de la beauté qu'ils n'y
avoient pas apperçue . 3° . Deux Ta
bleaux , à gouaffe , repréfentans les ruines
de la Foire S. Germain occafionnées
par l'Incendie ; l'effet de ce fpectacle
eft vivement & fidélement exprimé . 4º.
Un autre Tableau , dont le Sujet , trèsintéreffant
de foi-même, eft rappellé avec
la plus grande vérité. C'est l'inſtant de
la Pofe de la Statue Equeftre du Roi ,
dans la nouvelle Place , lorfqu'après
l'avoir enlevée , on la defcend fur fon
Piédeftal. La plus jolie compofition , les
meilleurs effets & le goût le plus jufte
dans le genre , diftinguent ce Morceau.
On y voit , on y retrouve la multitude
qui rempliffoit la place , on croiroit en
entendre le bruit. M. de Machy nous a
encore expofé des Tableaux de Ruines
dans lefquels on reconnoît toujours les
talens qui conftituent la réputation de
cet Artiſte.
266 MERCURE DE FRANCE.
M. DROUA IS le fils.
Le pinceau de M. Drouais le fils a
rempli l'attente du Public & par le nombre
& par l'agrément de fes productions.
On fçait avec quels applaudiffemens
elles ont été vues aux précédentes
expofitions & dès le premier moment
même que cet Auteur a paru
fur
la Scène du Sallon, Théâtre auffi avanta
geux au vrai mérite des talens que dangereux
pour la médiocrité . Ceux de cePeintre
non-feulement en foutiennen toujours
l'épreuve avec honneur , mais ils y
acquiérentde nouveauxfuffrages à chaque
nouvelle repréſentation : car nous croions
qu'on peut confidérer ainfi chaque expofition
publique . La fraîcheur du pinceau
, l'éclat & le piquant des effets
qu'on peut tirer des emplois de la lumière
, font les principales qualités qui caractérisent
le talent de M. Drouais
dans l'exécution , ainfi que le choix
gracieux dans l'arrangement & dans la
pofition des objets. Ces qualités réunies
, font remarquer avec grand plaifir
tous les Tableaux & tous les Portraits
de cet Auteur. On eft principalement
frappé de celui où il a peint Monfeigneur
le COMTE D'ARTOIS & MADA- .
OCTOBRE. 1763. 207
ME jouant avec une Chévre. Ce Mor
ceau eft de la plus agréable invention ;
& malgré la hauteur où la néceffité de
l'ordre général a forcé de le placer au
Sallon , l'éclat & les grâces dont il bril
loit , ont attiré tous les regards. Nous
devons obferver néanmoins que cette
élévation où fé font trouvés placés quelques
Ouvrages du même Peintre , a pu
faire un obftacle à la diftinction qu'ils
méritoient , les objets qui y étoient repréfentés
n'étant pas faits pour être vus
d'une fi grande diſtance .
Ce que nous venons de dire à l'avan
tage de ce Tableau de M. Dronais , eft
applicable à tous les autres. On ne peut
cependant refufer des éloges particuliers
au Portrait d'un très-joli petit Garçon en
Pierrot. C'eft un morceau du genre &
à - peu-près de l'effet du petit Polifon
au Portefeuille qui a été vu précédemment
& qui a fait tant d'honneur à ce
Peintre. La petite Nourrice ainfi que
le Portrait d'une petite Fille charmante
jouant avec un chat ( deux Tableaux
ovales ) font du même mérite . On ne
peut fe faire une idée trop agréable du
piquant qu'il y a dans ce dernier Morceau.
Ceux qui en connoiffent le mo208
MERCURE DE FRANCE.
déle ( r ) doivent convenir que s'il a
prêté au talent du Peintre , celui - ci à
fon tour en a fi bien faifi la grâce & la
fineffe de caractère , que l'on ne pouvoit
mieux répondre à cet heureux
choix de la Nature . ( s )
M. VOIRIOT .
Dans plufieurs Portraits de ce Peintre
on reconnoît les fruits des bons principes
de l'Art. Le Public , non plus que
nous , ne peut juger de l'exactitude des
reffemblances dans les Portraits des Particuliers
. Mais nous y pouvons diftinguer
la bonne manière de peindre les
têtes , l'enfemble des parties , le ton vrai
& l'accord du coloris , ainfi que le meilleur
choix des attitudes , & c. En examinant
les Ouvrages de M. Voiriot fur
toutes ces conditions requifes , nous
trouverions beaucoup de chofes à dire,
favorables à fon talent.
(r) Mlle SILVESTRE , fille de M. SILVESTRE ,
Peintre du Roi de Pologne & petite - fille de feu
M. SILVESTRE , Directeur de l'Académie .
( s ) Ce Tableau eft du Cabinet de Madame de
Pompadour.
N. B. La fuite au prochain Mercure.
Les perfonnes qui auront la Brochure
OCTOBRE. 1763. 209
où la Defcription des Tableaux eft raf
femblée en entier, peuvent s'adreffer au
Bureau du Mercure , rue Ste Anne, On
leur délivrera gratis en fupplément
pour joindre à cette Brochure la Def
cription des Ouvrages de Sculpture ,qui
n'a pû être imprimée dans le même
temps .
expofés au Sallon du Louvre.
M. DE LA GRENÉE.
LES fruits heureux de l'émulation qui
anime nos jeunes Maîtres, font très -fenfibles
dans les Tableaux de M. de la
Grenée. Nous defirerions pouvoir en
donner aux Lecteurs une idée qui répondît
à ce qu'ils méritent , & à la fatisfaction
qu'ils donnent aux Connoiffeurs
. Nous croyons devoir une attention
particulière à deux Tableaux , de
même grandeur , de ce Peintre ; ils font
du nombre de ceux qui arrêtent le
OCTOBRE. 1763 . 183
plus de regards & qui réuniffent le plus
de fuffrages . L'un repréfente Sufanne
furprife aux bains par les deuxVieillards ,
& l'autre la jeune Aurore quittant la
couche du vieux Titon.
On ne pouvoit donner plus d'expre¹-
fion & une expreffion plus jufte , plus
convenable & plus caractériſtique, que
celle de la tête de Sufanne dans le premier
de ces Tableaux . On y voit le fentiment
de la furpriſe & de l'indignation ;
on peut y remarquer même un principe
d'honnêteté fupérieur à l'habitude fervile
des préjugés. Le deffein de cette
Figure eft de la meilleure manière &
d'une grande intelligence. Les Vieil
lards forment , comme on l'imagine
bien , un contrafte marqué avec la Sufanne
, & le tout eft d'un bel accord de
couleurs .
Le Tableau de l'Aurore eft encore
plus piquant & a quelque chofe de plus
fort que le précédent , non feulement,
dans les expreffions , mais encore dans
le coloris. Il eft fàcheux que l'Auteur.
ait été probablement contraint , par
une dimenfion donnée , de reftraindre
fa fcène dans un espace trop petit pour
l'étendue de fon action , pour le nombre
& pour les proportions des Perfons
nages.
184 MERCURE DE FRANCE .
On remarque encore avec plaifir
du même Auteur un Tableau de forme
ovale , que l'on a intitulé la douce Captivité
, dans lequel eft repréfenté le Bufte
d'une jeune Femme careffant un Pigeon
qu'elle tient entre fes mains . On
ne tariroit pas d'éloges fur un petit
Tableau d'une Vierge careffant l'Enfant
Jefus , fi l'on vouloit en détailler
toutes les fineffes de pinceau , de deffein
, de couleur & de compofition . Une
autre Vierge qui prépare des alimens à
fon divin Enfant , eft digne auffi de
beaucoup d'obſervations favorables. On
pourroit en dire autant de plufieurs deffeins
du même Auteur qu'il a cru devoir
expofer , & dont nous ne donnerons
pas le détail par les motifs dont
nous avons ci- devant fait mention .
M. DESHAY S.
S'il étoit permis dans un Ouvrage de
critique de fe fervir d'expreffions ou de
figures poetiques, nous dirions avec beau
coup de jufteffe , en parlant de M. Deshays
, que nous allons célébrer le Soleil
levant de l'Ecole Françoife . Ce que
l'on a vu précédemment de ce jeune,
Peintre , pouvoit être en effet confidéré
comme les premiers rayons de la gloire
OCTOBRE. 1763 . 184
dont il eft couronné à cette expofition..
C'est d'après l'admiration univerfelle du
Public , & l'on peut dire avec confiance
, d'après le fuffrage de fes plus
célébres Rivaux , qu'en lui donnant cet
éloge , nous ne faifons que marquer la
Place qu'ils lui ont affignée eux - mêmes
dans les premiers rangs de Peintres d'Hi
ftoire du plus grand genre.
(i) Le premier des Tableaux de M. Des
hays non feulement parla grandeur de fa
forme, mais par celle de la compofition
& de l'effet , offre l'augufte & myſtérieux
fpectacle du chafte mariage de la
Sainte Vierge avec Saint Jofeph. C'eft
plus qu'en Poëte , c'eft en Prophéte infpiré
que le Peintre a traité ce Sujet , fi
fimple en apparence
, & devenu fi noble
par l'élévation de fon génie. Un Grand-
Prêtre de la Loi de Moyfe eft debout &
tourné vers les Saints Époux , fur une
Eſtrade en avant d'un Autel ou d'une
Table , couverte de nappes de lin. Il a
les bras étendus , & le regard dirigé
vers une Gloire qui l'illumine. Rien de
plus expreffif & de plus divin que le
caractère de cette Tête , où fans effort
d'imagination , on lit les grands Myſté-
( i ) Ce Tableau a 19 pieds de haut fur 12
pieds de large.
186 MERCURE DE FRANCE.
,
res que Dieu révéle en ce moment à
fon Pontife. Il femble voir & fuivre dans
le Ciel l'ordre des merveilles que l'éter-.
nelle Providence doit opérer dans la jeune
époufe que l'on bénit . Ce n'eft point par
éxagération forcée dans le jeu des traits,
que le Peintre a donné ce fublime caractère
à la tête du Grand - Prêtre. Il a ,
pour ainfi dire imprimé , avec la plus
vive chaleur dans cet enthouſiaſme
divin , & la Majefté du Dieu qui inſpire ,
& la dignité du Ministère facré qu'éxerce
le Pontife. Autant d'intelligence
caractériſe la Figure de la Sainte Vierge.
qui reçoit aux pieds de ce Grand - Pretre
l'Anneau conjugal des mains de Saint
Jofeph. C'est tout un autre genre de
caractère , mais c'eſt la même juſteſſe
& le même fublime. Une candeur célefte
éclaire , embellit , & rend encore
plus touchante , la beauté fimple &
en même-temps très- noble ? que le
Peintre a donnée à la tête de la Vierge.
Cette grande & majeftueufe fimplicité
eft prononcée d'une manière fenfible ,
non-feulement fur la tête , mais encore
fur toutes les parties de cette belle Figure.
Le Saint Joseph a la jufte expreffion
qui lui convient & dans un genre
analogue à la grande idée que le Pein-
>
OCTOBRE. 1763. 187
tre a conçue & très -bien rendue de ce
faint Hyménée . Deux jeunes Lévites
rempliffent leurs fonctions aux pieds de
l'Autel , dans un des angles inférieurs du
Tableau.
Si le Peintre a excèllé dans l'invention
& dans ce que nous appellons la compofition
poëtique de fon Sujet , il ne
mérite pas moins d'admiration dans l'exécution
pittorefque. On doit lui pardonner
de s'être permis un peu de licence
contre l'auftère vérité du Coftume à
l'égard des vêtemens du Grand- Prêtre,
en faveur du grand & magnifique effet,
qui en réfulte. On ne peut rien voir de
mieux entendu que le jet des draperies
du fur - vêtement de ce Prêtre . L'enthoufiafime
femble y régner autant
que dans le caractère de la tête ; mais
toujours avec une fagcffe & une juſteſſe
de goût que nous ne pouvons trop louer.
Le moelleux & la force qui caractériſent
éminemment le pinceau de l'Auteur fe
font spécialement remarquer dans ce
Tableau , le choix & l'effet des étoffes ,
y font également admirables . Le fage enfemble
par lequel le Peintre a , comme
nous l'avons dit plus haut , défigné la
divine vocation de la Vierge , eft encore
, fi l'on peut dire , completté p
188 MERCURE DE FRANCE.
,
le genre & l'exécution des belles dra-`
peries de cette Figure . Leur noble fimplicité
, l'entente & la fobriété des plis
y font parfaitement analogues , & le
font fans froideur , fans féchereffe , &
fur-tout fans cette roideur fi difficile à
éviter , lorfque l'on pratique cette forte
de manière de draper. La magie du clair
obfcur & de l'effet du coloris , a été
pratiquée , à ce qu'il nous femble , avec
un fuccès étonnant dans tout ce Tableau;
nous l'avons particuliérement remarquée
fur les deux jeunes Lévites tous deux
vêtus de lin , poftés très- près l'un de l'au-'
tre , & joignant les linges qui couvrent
l'Autel. L'art des effets , dans tous ces
mêmes blancs , eft fi heureuſement employé
, que les objets & chaque partie
des objets , font d'une diftinction
fenfible , en même temps de la plus
grande vérité , & d'une grande perfection
d'accord avec les autres objets ,
dans l'enſemble du Tableau , duquel un'
des grands mérites eft la beauté de l'har
monie générale . Cette maffe que forment
les jeunes Lévites, produit encore , relativement
à d'autres effets , un avantage qui
ne nous a pas échappé . Comme elle eſt
pofée dans l'angle inférieur du Tableau
qui répond à l'angle fupérieur où eft la
-
OCTOBRE . 1763 . 189
Gloire , elle contribue admirablement
à étendre & à élargir le grand effet de
lumière qui frappe fur la partie dominante
de toute cette grande & riche compofition.
Nous aurions à faire remarquer l'éclat
de cette Gloire , les rapports ingénieux
& agréables d'effet des acceffoires avec
les parties principales , jufques dans
les fleurs dont font janchés les gradins
de l'Autel & le pavé du Temple :
mais nous ferions peut-être prolixes
fans être pour cela affez exacts . Il eft
des objets pour lefquels toute defcription
eft infuffifante : ce beau Tableau
eft de ce nombre . Qu'il nous foit permis
, avant de finir , d'adreffer un rcproche
bien fondé à notre Capitale , fur
ce qu'elle abandonne en quelque forte
, aux Temples des Provinces , des morceaux
de diftinction , tels que celui- ci
& d'autres que l'on pourroit citer , qui
devroient refter dans fon fein pour fervir
de monamens à fa fplendeur & à
la gloire de nos Arts. Il eft plus que fin
gulier que ceux auxquels eft confié l'ertretien
des Temples , faffent en Provin
ce plus d'efforts de dépenfes pour enlever
à la Capitale des productions de
prix , que l'on ne daigne en faire
les y conferver.
pour
90 MERCURE DE FRANCE.
!
>
Une Scène plus forte que la précédente
& d'un genre différent , a exercé
le pinceau de M. Deshays dans
beaucoup moins d'efpace fur la toile
mais avec autant d'étendue de génie ;
c'eft la Réfurrection du Lazare. ( k )
Le Peintre a fait plus appercevoir &
plus fentir le Dieu que l'Homme dans
le caractère de la Figure de Jefus Chrift.
Les différens mouvemens de furpriſe
de terreur & d'admiration , font ingénieufement
variés & parfaitement
prononcés fur les vifages des trois Apôtres
qui regardent fortir le Mort de fon
tombeau . Ce dernier eft frappant de
terreur, il est élevé à mi- corps dans une
efpéce de foffe , dont on a relevé les
terres & la pierre qui la couvroient.
Il est encore dans les linceuls de la mort
d'où il femble faire effort pour dégager
fes mains , ferrées dans des bandelettes
, afin de les élever vers fon Sauveur
. Rien de mieux penfé, dans ce Tableau
, que la différence dont font affectées
deux Femmes témoins du Miracle ;
T'une eft toute entière encore à l'étonnement
& à la confidération terrible de
l'événement , tandis que l'autre , profter-
( k ) Ce Tableau ne fe trouve point dans le
Livre du Sallon.
OCTOBRE . 1763. 19L
, née la face contre terre adore dans
fon âme la Divinité qui opére. Le fite ,
le ton de couleur , la fierté du deffein
quoique dans des Figures de petites proportions
, tout eft relatif , tout eft adapté
à la nature du Sujet. Nous ne pouvons
mieux nous expliquer à l'égard
de cet Ouvrage , que d'après les plus
illuftres Confrères de fon Auteur , qui
l'ont comparé aux plus belles productions
de la Foffe .
Dans le Tableau intitulé : la Chafteré
de Jofeph , ce Peintre , différent de luimême
, toujours égal & quelquefois fupérieur
aux plus grands modèles de
chaque genre , a rendu , peut - être
jufqu'au danger de la féduction , ( mais
fans indécence ) des beautés que l'ufage
voile à nos yeux . La femme de Putiphar
eft repréſentée s'élançant du lit
où elle vouloit faire entrer le chafte
Jofeph qu'elle retient encore par fes vêtemens.
Le crime & la frayeur d'une
paffion trompée dans fon efpoir , font vivement
exprimés dans les yeux & fur le
vifage de cettte coupable femme . Ce que
le linge dont elle eft couverte laiffe voir
du reste de la figure a tous les charmes ,
auxquels peut atteindre l'imitation de la
nature. Il y a des paffages de demi-teintes
192 MERCURE DE FRANCE.
dans les parties nues , & un artifice de
coloris qui produifent toutes les rondeurs
& tous les autres beaux effets du
relief naturel . Le Peintre a donné un
caractère de beauté un peu mále , mais
agréable , à fon Jofeph . L'expreffion du
fentiment de cette Figure eft délicate &
difficile à rendre , à caufe du contrafte
de la vertu qu'elle doit exprimer , avec
la perverfité trop commune dans nos
moeurs. Il nous a paru cependant de la
nobleffe dans l'air de priere & d'invocation
, avec lequel Jofeph demande au
Ciel des fecours pour lui - même contre
la féduction des fens , ou reclame la
Juftice Divine contre l'entrepriſe hardie
de la belle Criminelle.
Ce qui nous refte à dire fur ce Tableau
, c'eft qu'outre les beautés de
deffein , dont nous ne devons plus parler
, parce qu'elles font généralement
connues dans tous les Ouvrages de M.
Deshays ; fon pinceau eft comparable
pour la fraîcheur
, pour le fuave , pour
la jufteffe des effets & la richeffe des étoffes
, à ce que l'on connoît de plus beau
en ce genre des grands Maîtres d'Italie
& de nos meilleurs Coloriftes François.
(1)
( 1) Ce Tableau a 4 pieds 6 pouces fur s pieds
pouces. Nous
OCTOBRE. 1763. 193
Nous avons vu du même Peintre
un Tableau de Vierge d'un très - beau
caractère. (m) Deux autres Têtes : l'une
d'un vieillard , l'autre d'une jeune
Femme qui range avec fon éventail la
.coëffe d'un mantelet dont elle eft enveloppée
, nous ont paru , chacune dans
leur genre , mériter l'attention des Connoiffeurs.
La première a les grandes parties
de la Peinture utiles à l'étude de
cet Art , la feconde eft auffi piquante par
l'invention & le tour d'action , que par
la fraîcheur & par l'effet de la lumière.
Le foin laborieux d'étendre fes talens,
& fur-tout d'en foumettre les productions
au jugement du Public , eft remarqué
à ces expofitions , où M. Deshays
ne ceffe d'en recueillir le fruit. On
fe plaît à voir encore dans celle - ci des
Marches , des Caravanes & des Payfages
garnis d'animaux , par ce même Peintre
; nous avons entendus tous les meilleurs
Connoiffeurs & les plus habiles Artiftes
, fe réunir à comparer ces fortes de
Tableaux aux Ouvrages fi célèbres du
Bénédette. On y reconnoît la même délicateffe
de touche , la même élégance de
deffein , & les mêmes beautés de co-
-loris.
(m) Deux pieds 6 pouces , fur 2 pieds .
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
Nous avons eu déjà occafion de remarquer
dans ce Peintre un des plus
grands mérites qu'on puiffe avoir en
Poefie comme en Peinture ; c'eft de
prendre le ftyle exactement propre à
chaque Sujet qu'on traite. Nos Obfervations
fur les Ouvrages qu'il vient d'expofer
confirment plus que jamais cet
éloge. M. Deshays ne paroît en effet
avoir aucune manière affectée : c'eft le
Peintre de tous les genres , & il feroit
difficile de déterminer celui dans lequel
il excelle le plus . Son célèbre beau- père
a été nommé le Fontenelle de la Peinture;
nous ofons prédire que le gendre
en fera nommé le Voltaire.
M. AMEDÉE VANLOQ .
2
Toujours heureux dans la Peinture
le grand nom de Vanloo eft fort bien
foutenu cette année par M. Amédée,
On apperçoit avec fatisfaction l'avantage
qu'il a retiré de fa réfidence en
France , qui le rapproche d'une famille ,
où il trouve des modéles fi utiles : on
en voit particulièrement le fruit dans
deux Tableaux , dont l'un repréfente
une Prédication de S. Dominique devant
un Souverain Pontife , & l'autre S. Thomas
d'Aquin', compofant fes Ouvrages
OCTOBRE. 1763. 195
鬱
#
fous l'infpiration du Saint-Efprit . Il y a
dans ces deux Tableaux des beautés de
compofition & de coloris , qui peuvent
faire honneur aux talens de ce Peintre ,
& qui marquent fenfiblement d'heureux
progrès. Nous avons été embarraffés
dans l'un de ces deux Tableaux à nous
rendre raifon de quelques lumières qui
paroiffent fe croifer , comme fi elles partoient
de points oppofés. Peut - être l'Auteur
a-t-il eu pour cela des motifs dont
il est plus en état de rendre compte que
nous ; peut- être auffi nos yeux ont - ils
été trompés dans cette obfervation.
On a expofé encore de ce Peintre
deux Tableaux repréfentans des Jeux
d'enfans , & un autre l'Enfant Jéfus ,
avec un Ange qui lui montre les Attributs
de la Paffion ; Ouvrage dont le
Sujet a fans doute été exigé , & auquel
a été affujettie l'exécution.
M. CHALL E.
, & Plufieurs Tableaux d'Hiftoire
d'affez grande forme par M. Challe, prouvent
que cet Artifte travaille tonjours
avec application fur des bons principes
& dans un genre que l'on doit encoùrager.
La mort d'Hercule , Milon de
Crotone , Efther évanouie aux pieds
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
d'Affuerus , & une Vénus endormie .
font les Sujets qu'a traités M. Challe
dans ces Tableaux . On voit encore de
lui , quatre Deffeins d'Architecture , repréfentant
d'anciens Monumens dans
lefquels les Curieux d'antiquités trouvent
dequoi fatisfaire leur goût.
M. CHARDIN ,
C'eft avec d'autant plus de plaifir que
nous allons parler de Tableaux de fruits
& autres objets du genre de M. Chardin
, que cet illuftre Artiſte ſemble , dans
l'expofition de cette année , avoir renouvellé
toute la force de fon talent. On ne
peut voir d'effet plus piquant , plus vrai ,
plus naturel , & de touche plus fçavante
& plus artificieufe que ce que préfentent
en général les petits Ouvrages dont il
a orné le Sallon , & entr'autres un Déjeuné
qui eft la nature même des objets
qu'il a imités , & qui font offerts aux
yeux fous l'afpe& le plus attrayant.
On reconnoît & l'on doit avouer que
ce grand Peintre eft encore le Maître &
le modéle du genre qu'il a pour ainfi
dire créé. Indépendamment de ce que
M. Chardin a contribué par l'agrément de
Les Ouvrages à la décoration du Sallon
on lui doit encore un jufte tribut d'é-
?
OCTOBRE . 1763 . 197
1
loges pour l'ordre qu'il a été chargé de
mettre dans la difpofition de tant de
chefs-d'oeuvres divers. On eft convenu
généralement au premier coup - d'oeil ,
comme après un examen plus recherché ,
que jamais on n'avoit diſtribué avec
plus d'intelligence les différentes parties
de cette riche Collection , tant pour la
beauté de l'enfemble , que pour l'avan
tage particulier de chacun des morceaux
qui la compofent.
M. DE LA TOUR.
་
Les fuffrages du Public font toujours
les mêmes fur les productions du célébre
M. de la Tour. Parmi un grand
nombre de Portraits qu'il a préfentés
cette année , on y diftingue ceux de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine , ainfi que ceux de Monfeigneur
le Duc de Berry , de Monfei
gneur le Comte de Provence , du Prince
Clément , & de la Princeffe Chriftine de
Saxe. Il eft difficile d'exprimer avec quel
plaifir tout le monde eft frappé de l'étonnante
vérité des Portraits de M. le
Moine , Sculpteur du Roi , & d'un Eccléfiaftique
connu du Public , & très-confidéré
dans la Magiftrature .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
M. FRANCISQUE MILLET.
M. BOIZO T.
Il y a dans deux Payfages de M.
Millet , & dans plufieurs Tableaux de
M. Boizot , des chofes qui peuvent faire
honneur à ces deux Académiciens , &
où les Connoiffeurs retrouvent toujours
quelques effets des bons principes de
notre École Francoife.
M. VENE VAULT.
-
Les Amateurs de la Miniature ,
genre dans lequel M. Vénevault s'eft
à jufte titre acquis une grande réputatation
, ont lieu d'être fatisfaits des ouvrages
de cet Artifte. Le Portrait
étant l'objet le plus ordinaire de la Miniature
, ces fortes d'ouvrages n'intéreſfent
le plus fouvent que relativement à
la connoiffance qu'on a de ceux qui y
font repréſentés . M. Vénevault a attiré
la curiofité de tout le monde , fur une
compofition dans laquelle on voit un
homme connu dans la Littérature , qui
fous fon habit ordinaire d'Abbé, fait une
lecture à une jolie Femme fa parente. Le
contrafte des deux phyfionomies , &
le mérite de l'expreffion caractéristique
ont fait chercher ce Morceau , parmi
OCTOBRE 1763. 199
les grandes & férieufes beautés qui frappent
les regards , & on l'a vu avec le
même plaifir qu'une petite Piéce agréable
après la repréfentation des grands
Drames héroïques.
M. BACHELIER.
M. Bachelier a donné des preuves de
l'étude particulière qu'il fait depuis quelques
années dans le grand genre d'Hif
toire , & des fuccès qu'il peut fe promettre
d'y obtenir ; par l'expofition d'un
Tableau qui repréfente Caïn venant de
tuer fon frere Abel : il a pris ce Sujet
dans le Poëme de M, Gefner. C'eft auffi
dans cette fource qu'il a puifé les Sujets
de plufieurs Efquifles en grifaille , dans
lefquelles on trouve généralement autant
de force de génie que d'exécution .
Ces derniers morceaux font fingulièrement
honneur aux talens de l'Artifte .
Nous n'entrerons pas en un plus grand
détail fur les beautés remarquables de
fes Ouvrages , pour éviter la prolixité
& les répétitions. Les bornes de cet
écrit nous empêchent auffi de détailler
des peintures allégoriques du même Auteur
fur l'Europe fçavante , le Pacte de
famille , & c.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. PERRONNEAU.
Plufieurs Portraits en paftel , par M.
Perronneau , font vus avec fatisfaction ,
tant pour les vérités de reffemblance que
pour d'autres parties qui méritent l'attention
des Connoiffeurs.
M. VERNET .
Nous n'avons point d'expreffions , &
il feroit difficile d'en trouver pour rendie
toute l'admiration qu'on a donnée
aux Ouvrages expofés par M. Vernet
& pour en célébrer le rare mérite . Ils
confiftent, 1 ° . en deux grands Tableaux,
l'un repréfentant le Port de Rochefort ,
& l'autre celui de la Rochelle . Dans l'un
& dans l'autre fe trouve réuni tout ce
qu'a jamais produit & tout ce que pourra
produire le preftige de la Peinture . L'ingratitude
des Fabriques répétées & pour
ainfi dire rimées , qui fe trouvent dans.
ces Ports , eft fi ingénieufement fauvée
par l'artificieux emploi des lumières
qu'elles deviennent des beautés auxquelles
on ne peut fe refufer , & d'où
les regards ont peine à s'arracher . Chaque
objet particulier eft d'une fi éxacte
vérité , que ce n'eft point l'imitation
mais la nature même qui nous y attache ;
OCTOBRE. 1763. 201
& l'enſemble de ces objets eft fi artif
tement fondu , fi bien lié par l'art du
Peintre , que rien ne heurte la vue , &
que tout fatisfait également celle du
Connoiffeur comme celle du Vulgaire.
Le fpectateur diftingue chaque partie
de ces admirables compofitions ; il marche
dans les chemins qui y font tracés ;
il est prêt d'aller à bord avec les Marelots
; il parcourt les Atteliers , voit les
différentes manoeuvres , il converfe avec
les perfonnages dont les Figures , ingénieufement
grouppées , donnent de la
vie & du mouvement à ces chefs- d'oeuvre
de l'Art. ( n )
Quatre autres Tableaux du même
Auteur , repréfentant les quatre Parties
du Jour , (o) enrichiffent encore le Sallon .
Nous fommes réduits à la répétition des
mêmes éloges , que nous defirerions pouvoir
rendre encore plus forts , pour qu'ils
fuffent moins éloignés du mérite réel
de toutes ces productions. On admire
dans ces Tableaux comme dans les
premiers , la jufte expreffion dans les
(n) Ces Tableaux appartiennent au Roi , &
font de la fuite des Ports de France , & exécutés
par M. Vernet.
(o ) Ces Tableaux appartiennent à Monfeigneur.
le Dauphin,
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
;
effets de chacun des différens points
du jour la parfaite analogie des tein
tes avec le ton vrai de la Nature
dans les diverfes manières dont les objets
font éclairés , & fur- tout la fublime
intelligence de la perfpective aërienne ,
que ce grand Maître poffede au moins
auffi parfaitement que Claude le Lorrain ,
en y joignant des avantages que peutêtre
n'ont pas les Ouvrages de cet illuf
tre Payfagifte. Ces quatre Tableaux ont.
un égal degré de perfection ; mais au
gré de quelques Curieux , celui qui repréfente
la Nuit , paroît le plus piquant ,
par la parfaite imitation des effets d'un
clair de Lune fur tous les objets , &
particulièrement fur les eaux.
Il y a encore plufieurs autres Ouvravrages
de ce grand Peintre qui méritent
l'attention & les fuffrages des Connoiffeurs
; dans le nombre de ces Tableaux
on remarque un Payfage , dont
le Sujet eft la Bergère des Alpes , &
deux Marines d'imagination. (p )
M. ROSLI N.
Les talens de M. Roflin pour le Portrait
, fi connus & déjà fi eftimés , pa-
(p ) Ces deux derniers Tableaux font du Cabi
net de Madame de Pompadour.
OCTOBRE. 1763. 203
toiffent être parvenus à la fupériorité
dans beaucoup de parties ; telles font
les vérités d'effet , la perfection & le
fini des détails , ainfi que l'heureux agencement
des draperies & des étoffes ; à
quoi il joint éminemment le plus beau
faire dans les têtes , les plus fidelles &
en même-temps les plus avantageufes
reffemblances ; la correction du Deffein ,
l'harmonie & enfin toutes les grandes parties
de la Peinture ; c'eft ce qu'on remarque
particulièrement dans les Portraits
de M. le Duc de Praflin , de M. le Baron
de Scheffer , d'un Abbé de Clairvault
, ainfi que dans celui de Madame
la Comteffe d'Egmont & de M. le Comte
de Kernicheuw en habit de Cérémonie
de l'Ordre de S. André de Ruffie. On
admire avec furprife , fingulièrement
dans ce dernier Portrait , la jufteffe &
l'éclat de l'imitation des étoffes très - riches
en or & en argent qui forment
l'habillement.
M. VALADE. M. DESPORTES.
Le premier de ces deux Peintres a
expofé différens Portraits en paſtel , dans
lefquels on trouve beaucoup de reffemblance
; un entr'autres qui repréfente
M. Loriot , Ingénieur méchanicien , mé-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
rite l'attention particulière des Amateurs
du paſtel , en ce qu'une moitié feulement
de ce Tableau , eft fixée par le
fecret qu'a découvert M. Loriot , & que
l'onn'apperçoit aucune différence ni altération
entre la partie fixée & celle qui
ne l'eft pas. On voit quatre Tableaux
de Fruits de M. Desportes.
MADA ME VIEN.
Les charmans Ouvrages de cette Académicienne
continuent de juftifier la
rare diftinction dont elle a été honorée
par fon admiffion dans l'Académie ;
avantage qui lui feroit uniquement propre
fans l'exemple de la fameufe Demoifelle
Rofa- Alba.
M. DE MA CHY .
On ne peut donner trop d'éloges aux
Sujets que nous avons vus de M. de
Machy dans le genre d'Architecture . Ils
confiftent 1 ° . dans la repréfentation de
l'intérieur de l'Eglife projettée pour la
Paroiffe de la Magdeleine ( q ) ; ce Tableau
donne & remplit très- bien l'idée
d'un beau Temple avec de grands effets ,
( 4 ) Tableau de trois pieds quatre pouces de
large fur un pied neuf pouces de haut.
OCTOBRE. 1763. 205
très-juftes & d'un riche afpect. 2°. Le
deffous du Périftile du Louvre du côté
de la rue Fromenteau , éclairé par une
lampe. On a lieu de louer , & même
d'admirer , dans ce Tableau , & le génie
de l'invention & la vérité piquante
d'un effet fi avantageux , qu'il embellit
le local repréfenté , de manière que
ceux qui le voyent tous les jours
font furpris de la beauté qu'ils n'y
avoient pas apperçue . 3° . Deux Ta
bleaux , à gouaffe , repréfentans les ruines
de la Foire S. Germain occafionnées
par l'Incendie ; l'effet de ce fpectacle
eft vivement & fidélement exprimé . 4º.
Un autre Tableau , dont le Sujet , trèsintéreffant
de foi-même, eft rappellé avec
la plus grande vérité. C'est l'inſtant de
la Pofe de la Statue Equeftre du Roi ,
dans la nouvelle Place , lorfqu'après
l'avoir enlevée , on la defcend fur fon
Piédeftal. La plus jolie compofition , les
meilleurs effets & le goût le plus jufte
dans le genre , diftinguent ce Morceau.
On y voit , on y retrouve la multitude
qui rempliffoit la place , on croiroit en
entendre le bruit. M. de Machy nous a
encore expofé des Tableaux de Ruines
dans lefquels on reconnoît toujours les
talens qui conftituent la réputation de
cet Artiſte.
266 MERCURE DE FRANCE.
M. DROUA IS le fils.
Le pinceau de M. Drouais le fils a
rempli l'attente du Public & par le nombre
& par l'agrément de fes productions.
On fçait avec quels applaudiffemens
elles ont été vues aux précédentes
expofitions & dès le premier moment
même que cet Auteur a paru
fur
la Scène du Sallon, Théâtre auffi avanta
geux au vrai mérite des talens que dangereux
pour la médiocrité . Ceux de cePeintre
non-feulement en foutiennen toujours
l'épreuve avec honneur , mais ils y
acquiérentde nouveauxfuffrages à chaque
nouvelle repréſentation : car nous croions
qu'on peut confidérer ainfi chaque expofition
publique . La fraîcheur du pinceau
, l'éclat & le piquant des effets
qu'on peut tirer des emplois de la lumière
, font les principales qualités qui caractérisent
le talent de M. Drouais
dans l'exécution , ainfi que le choix
gracieux dans l'arrangement & dans la
pofition des objets. Ces qualités réunies
, font remarquer avec grand plaifir
tous les Tableaux & tous les Portraits
de cet Auteur. On eft principalement
frappé de celui où il a peint Monfeigneur
le COMTE D'ARTOIS & MADA- .
OCTOBRE. 1763. 207
ME jouant avec une Chévre. Ce Mor
ceau eft de la plus agréable invention ;
& malgré la hauteur où la néceffité de
l'ordre général a forcé de le placer au
Sallon , l'éclat & les grâces dont il bril
loit , ont attiré tous les regards. Nous
devons obferver néanmoins que cette
élévation où fé font trouvés placés quelques
Ouvrages du même Peintre , a pu
faire un obftacle à la diftinction qu'ils
méritoient , les objets qui y étoient repréfentés
n'étant pas faits pour être vus
d'une fi grande diſtance .
Ce que nous venons de dire à l'avan
tage de ce Tableau de M. Dronais , eft
applicable à tous les autres. On ne peut
cependant refufer des éloges particuliers
au Portrait d'un très-joli petit Garçon en
Pierrot. C'eft un morceau du genre &
à - peu-près de l'effet du petit Polifon
au Portefeuille qui a été vu précédemment
& qui a fait tant d'honneur à ce
Peintre. La petite Nourrice ainfi que
le Portrait d'une petite Fille charmante
jouant avec un chat ( deux Tableaux
ovales ) font du même mérite . On ne
peut fe faire une idée trop agréable du
piquant qu'il y a dans ce dernier Morceau.
Ceux qui en connoiffent le mo208
MERCURE DE FRANCE.
déle ( r ) doivent convenir que s'il a
prêté au talent du Peintre , celui - ci à
fon tour en a fi bien faifi la grâce & la
fineffe de caractère , que l'on ne pouvoit
mieux répondre à cet heureux
choix de la Nature . ( s )
M. VOIRIOT .
Dans plufieurs Portraits de ce Peintre
on reconnoît les fruits des bons principes
de l'Art. Le Public , non plus que
nous , ne peut juger de l'exactitude des
reffemblances dans les Portraits des Particuliers
. Mais nous y pouvons diftinguer
la bonne manière de peindre les
têtes , l'enfemble des parties , le ton vrai
& l'accord du coloris , ainfi que le meilleur
choix des attitudes , & c. En examinant
les Ouvrages de M. Voiriot fur
toutes ces conditions requifes , nous
trouverions beaucoup de chofes à dire,
favorables à fon talent.
(r) Mlle SILVESTRE , fille de M. SILVESTRE ,
Peintre du Roi de Pologne & petite - fille de feu
M. SILVESTRE , Directeur de l'Académie .
( s ) Ce Tableau eft du Cabinet de Madame de
Pompadour.
N. B. La fuite au prochain Mercure.
Les perfonnes qui auront la Brochure
OCTOBRE. 1763. 209
où la Defcription des Tableaux eft raf
femblée en entier, peuvent s'adreffer au
Bureau du Mercure , rue Ste Anne, On
leur délivrera gratis en fupplément
pour joindre à cette Brochure la Def
cription des Ouvrages de Sculpture ,qui
n'a pû être imprimée dans le même
temps .
Fermer
4339
p. 209
LETTRE de M. MENTELLE, Professeur d'Histoire, & Inspecteur des Etudes de l'Ecole Royale Militaire, à M. DE LA PLACE.
Début :
COMME il a couru différens bruits, Monsieur, sur le sort des deux Vaisseaux [...]
Mots clefs :
Bruits, Vaisseaux, Commandant, Colonnie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. MENTELLE, Professeur d'Histoire, & Inspecteur des Etudes de l'Ecole Royale Militaire, à M. DE LA PLACE.
LETTRE de M. MENTELLE , Profeffeur
d'Hiftoire , & Infpecteur des
Etudes de l'Ecole Royale Militaire
à M. DE LA PLACE.
COMM
COMME il a couru différens bruits .
Monfieur , fur le fort des deux Vaiffeaux
qui font partis avec M. le Commandant
, pour fe rendre au lieu où va
s'établir la nouvelle Colonie , je crois
que vous voudrez bien raffurer le Public
à cet égard en plaçant dans votre
Mercure une Lettre que j'en viens de
recevoir. Elle m'eft adreffée par mon
frère , qui affurément ne cherchoit qu'à
dire la vérité , & ne s'attendoit guère
pour cette Lettre , à l'honneur duquel
je la deftine.
J'ai l'honneur d'être & c.
*A l'E, R. M. ce 18 Septembre 1763.
d'Hiftoire , & Infpecteur des
Etudes de l'Ecole Royale Militaire
à M. DE LA PLACE.
COMM
COMME il a couru différens bruits .
Monfieur , fur le fort des deux Vaiffeaux
qui font partis avec M. le Commandant
, pour fe rendre au lieu où va
s'établir la nouvelle Colonie , je crois
que vous voudrez bien raffurer le Public
à cet égard en plaçant dans votre
Mercure une Lettre que j'en viens de
recevoir. Elle m'eft adreffée par mon
frère , qui affurément ne cherchoit qu'à
dire la vérité , & ne s'attendoit guère
pour cette Lettre , à l'honneur duquel
je la deftine.
J'ai l'honneur d'être & c.
*A l'E, R. M. ce 18 Septembre 1763.
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4340
p. 210-211
A CAYENNE, le 14 Juillet 1763.
Début :
MON cher frère, je t'écris à la hâte notre arrivée dans le pays. Il y a quelques [...]
Mots clefs :
Pays, Fruits, Figures, Chaleurs, Frère, Sucre, Tortues
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A CAYENNE, le 14 Juillet 1763.
A CAYENNE , le 14 Juillet 1763.
*
MON ON cher frère , je t'écris à la hâte
notre arrivée dans le pays. Il y a quelques
jours que nous y fommes arrivés
en bonne fanté..... J'ai mangé du gibier,"
du poiffon & des fruits du pays. On
ne fçauroit trop fe louer de M. de
Présfontaine. Ses fruits, fon fucre , les
beftiaux, tout y va ; il nous a acheté aujourd'hui
trois ou quatre tortues. Nous
aurons des Mouftiquiéres , ce font des
rideaux de gaze pour fe préferver des
mouches nommées Mouftiques. J'ai
dans un flacon de l'eau de Ste Luce qui
eft fouveraine contre la morfure des
ferpens , & j'ai outre cela un bon fabre
, ainfi tu ne dois avoir aucune inquiétude.
Le pays où nous allons eft
délicieux. Les vivres , le gibier , les bef
tiaux , les légumes , le poiffon , les fruits,
tout y abonde. Il y a une Miffion de
Jéfuites qui pous y procurera de gran-
* Chevalier de l'Ordre Militaire de S. Louis ,
& Commandant de la nouvelle Colonie. Il eſt
parti avec les deux Vaiſſeaux de la rade de Ro
chefort le 17 Mai.
OCTOBRE. 1763.
211
des facilités . J'ai déja vu beaucoup
d'Indiens : tu fçais qu'ils ont le corps
& les cheveux frottés de Roucou ; mais
de plus il fe deffinent des Fleurs- de-Lys
& d'autres figures fur le vifage , avec
une teinte beaucoup plus forte que celle
qu'ils ont fur le refte du corps . M.
de Présfontaine eft très-aimé de tous ces
gens- là . Nous avons été témoins de la
furpriſe d'un Indien qui ne le connoiffoit
que de nom . Dès qu'il s'eft nommé , l'In-
» dien lui a dit » Ah ! toi Présfontaine ?
» toi Banari ! ..... Les chaleurs font
» fupportables , & la faifon des pluyes
» eft paffée. Adieu ; une autre fois je t'en
» écrirai davantage. » Je fuis ton frère
"
L
MENTELLE , Ingenieur Géographe du Rof.
*
MON ON cher frère , je t'écris à la hâte
notre arrivée dans le pays. Il y a quelques
jours que nous y fommes arrivés
en bonne fanté..... J'ai mangé du gibier,"
du poiffon & des fruits du pays. On
ne fçauroit trop fe louer de M. de
Présfontaine. Ses fruits, fon fucre , les
beftiaux, tout y va ; il nous a acheté aujourd'hui
trois ou quatre tortues. Nous
aurons des Mouftiquiéres , ce font des
rideaux de gaze pour fe préferver des
mouches nommées Mouftiques. J'ai
dans un flacon de l'eau de Ste Luce qui
eft fouveraine contre la morfure des
ferpens , & j'ai outre cela un bon fabre
, ainfi tu ne dois avoir aucune inquiétude.
Le pays où nous allons eft
délicieux. Les vivres , le gibier , les bef
tiaux , les légumes , le poiffon , les fruits,
tout y abonde. Il y a une Miffion de
Jéfuites qui pous y procurera de gran-
* Chevalier de l'Ordre Militaire de S. Louis ,
& Commandant de la nouvelle Colonie. Il eſt
parti avec les deux Vaiſſeaux de la rade de Ro
chefort le 17 Mai.
OCTOBRE. 1763.
211
des facilités . J'ai déja vu beaucoup
d'Indiens : tu fçais qu'ils ont le corps
& les cheveux frottés de Roucou ; mais
de plus il fe deffinent des Fleurs- de-Lys
& d'autres figures fur le vifage , avec
une teinte beaucoup plus forte que celle
qu'ils ont fur le refte du corps . M.
de Présfontaine eft très-aimé de tous ces
gens- là . Nous avons été témoins de la
furpriſe d'un Indien qui ne le connoiffoit
que de nom . Dès qu'il s'eft nommé , l'In-
» dien lui a dit » Ah ! toi Présfontaine ?
» toi Banari ! ..... Les chaleurs font
» fupportables , & la faifon des pluyes
» eft paffée. Adieu ; une autre fois je t'en
» écrirai davantage. » Je fuis ton frère
"
L
MENTELLE , Ingenieur Géographe du Rof.
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4341
p. 211-213
SUPPLÉMENT aux Annonces de Livres.
Début :
LES Ephémérides Troyennes pour 1764, paroîtront dans Décembre prochain [...]
Mots clefs :
Indication, Tableaux, Charte, Procédure, Chevalier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT aux Annonces de Livres.
SUPPLÉMENT aux Annonces
de Livres.
ES Ephémérides Troyennes pour
1764 , paroîtront dans Décembre prochain
, chez Duchefne , à Paris & chez
Gobelet , à Troyes. Elles offrent pour
cette année .
1º. Par addition à l'Art. des Curiofités
&fing. beaucoup augmentées , une
212 MERCURE DE FRANCE.
indication de Tableaux originaux de
différens Maîtres , répandus à Troyes
dans plufieurs maiſons particuliéres : indication
qui réuniffant ces Tableaux
fous un point de vue ouvrira à Troyes
le Spectacle dont jouit Paris au Sallon
du Louvre : Si parva licet componere
magnis.
2°. La première Charte d'affranchiffement
& d'inftitution de l'Echevinage ,
accordée en 1242 aux habitans de
Troyes , par le Comte Thibaut I. le
François de cette Charte eft le même
que celui des chanfons de la compofition
de ce Prince ; autant que dans tous les
temps & dans tous les pays, le langage de
la Poëfie reffemble au ftyle de la Profe .
3. Les Lettres Patentes par lefquelles
Charles VIII. exempte la Ville de
Troyes , Capitale de tout le Pays de
Champagne , de toutes Tailles , Subfides
& Impofitions , pour l'entretene
ment des gens de guerre .
-
4°. Un Précis de la Procédure Criminelle
faite à Troyes , en 1633 , contre
le Chevalier de Jars . Tous les
Mémoires du Regne de LOUIS XIII.
parlent de cette Procédure fans en donner
le détail. Celui que l'on donne aujourd'hui
, rédigé par un des Juges qui
OCTOBRE. 1763. 213
,
avoient affifté au Procès fupplée à ce
filence. On y a joint un Avis où
l'on fait connoître le Chevalier de Jars
& les Perfonnages en fecond de cette
étonnante Tragédie.
5°. Quelques avis économiques.
6º. Un Mémoire fur l'origine des
Droits de Collation & des Décimes exer
cés aujourd'hui fur une partie des Cures
du Diocèfe , par différens Chapitres
Abbayes & Prieurés.
7°. La vie du P. le Cointe , Troyen
Auteur des Annal. Ecclef. Francorum .
L'Eftampe du Frontifpice repréfente
le Jubé de l'Eglife Paroiffiale de la
Magdeleine.
1
N. B. Nous fommes forcés de remettre
les Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
de Livres.
ES Ephémérides Troyennes pour
1764 , paroîtront dans Décembre prochain
, chez Duchefne , à Paris & chez
Gobelet , à Troyes. Elles offrent pour
cette année .
1º. Par addition à l'Art. des Curiofités
&fing. beaucoup augmentées , une
212 MERCURE DE FRANCE.
indication de Tableaux originaux de
différens Maîtres , répandus à Troyes
dans plufieurs maiſons particuliéres : indication
qui réuniffant ces Tableaux
fous un point de vue ouvrira à Troyes
le Spectacle dont jouit Paris au Sallon
du Louvre : Si parva licet componere
magnis.
2°. La première Charte d'affranchiffement
& d'inftitution de l'Echevinage ,
accordée en 1242 aux habitans de
Troyes , par le Comte Thibaut I. le
François de cette Charte eft le même
que celui des chanfons de la compofition
de ce Prince ; autant que dans tous les
temps & dans tous les pays, le langage de
la Poëfie reffemble au ftyle de la Profe .
3. Les Lettres Patentes par lefquelles
Charles VIII. exempte la Ville de
Troyes , Capitale de tout le Pays de
Champagne , de toutes Tailles , Subfides
& Impofitions , pour l'entretene
ment des gens de guerre .
-
4°. Un Précis de la Procédure Criminelle
faite à Troyes , en 1633 , contre
le Chevalier de Jars . Tous les
Mémoires du Regne de LOUIS XIII.
parlent de cette Procédure fans en donner
le détail. Celui que l'on donne aujourd'hui
, rédigé par un des Juges qui
OCTOBRE. 1763. 213
,
avoient affifté au Procès fupplée à ce
filence. On y a joint un Avis où
l'on fait connoître le Chevalier de Jars
& les Perfonnages en fecond de cette
étonnante Tragédie.
5°. Quelques avis économiques.
6º. Un Mémoire fur l'origine des
Droits de Collation & des Décimes exer
cés aujourd'hui fur une partie des Cures
du Diocèfe , par différens Chapitres
Abbayes & Prieurés.
7°. La vie du P. le Cointe , Troyen
Auteur des Annal. Ecclef. Francorum .
L'Eftampe du Frontifpice repréfente
le Jubé de l'Eglife Paroiffiale de la
Magdeleine.
1
N. B. Nous fommes forcés de remettre
les Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
Fermer
4342
p. 5-8
IMITATION D'HORACE, ODE. Sic te diva potens Cypri, sic fratres Helenæ. Par feu M. D. R....
Début :
MERE du tendre amour, Déesse de Cythère, [...]
Mots clefs :
Dieux, Jours, Amour, Déesse, Frayeurs, Esclaves
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMITATION D'HORACE, ODE. Sic te diva potens Cypri, sic fratres Helenæ. Par feu M. D. R....
IMITATION D'HORACE ,
ODE
Sic te diva potens Cypri , fic fratres Helena .
M
Par feu M. D. R....
ERE du tendre amour , Déeſſe de Cythère ,
Et vous Aſtres brillans dont l'éclat tutélaire
Du timide Nocher aſſurent le repos ,
Venez frères d'Hélène & regnez ſur les eaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
On ſert les Dieux ; mais c'eſt vous que l'on aime.
Ils partagent ſouvent avec le Dia dême
Un culte faſtueux & des voeux ſolemnels ;
Vous ſeuls ſans le ſecours de votre rang ſuprême
Ne devez notre encens , notre amour qu'à vousmême
:
Vous regnez dans nos coeurs; ce ſont-là vosautels.
Je confie à vos ſoins l'objet de ma tendreſſe ;
Partagez les frayeurs d'un amant malheureux ;
Sur ce dépôt ſacré, grands Dieux, veillez ſans ceſſe,
Conduiſez le vaiſſeau qui le cache à mes yeux !
Eole , retenez dans vos grottes profondes
Ces tyrans redoutés de l'empire des ondes ,
Dont le ſouffle orageux ébranle l'Univers ,
Diſpoſe de la foudre & fait trembler les airs.
Quelle férocité , quelle aveugle manie
Nous fait donc tous les jours affronter leur furiez
Quoi ! tant de maux divers , de piéges ,de chagrins
Qui de nos triſtes jours viennent hâter la courſe ,
Ne pouvoient-ils ſuffire ànos coeurs inhumains ?
L'avarice & l'orgueil par de nouveaux chemins ,
D'une mort plus barbare ont découvert la ſource ,
Et nous enſeignent l'art d'abréger nos deſtins.
Quel Mortel intrépide , armé d'un triple airain ,
Aux efforts de ſon art aſſerviſſant Neptune ,
Vint au milieu des mers avec un front ſerein
Faire aux vents indignés reſpecter la fortune ,
Et ſeul aux élémens le premier mettre un frein ?
Les vagues en fureur , les écueils redoutables ,
T
NOVEMBRE. 1763 . 7
Les habitans des eaux, monstrueux, indomptables,
Que la Nature même enfante avec horreur ,
Nepeuvent ébranler ni fléchir ſon audace ;
Il tient l'humanité captive dans mon coeur.
En vain de l'Océan l'épouvantable maſſe
Par les Dieux oppoſée aux Mortels furieux ,
Vint borner leurs deſirs & terminer le monde ;
L'homme ingrat mépriſant leur ſageſſe profonde,
Et de mille attentats artiſan furieux ,
Fabriqua des vaiſſeaux , ſcut apprivoiſer l'onde ;
Malgré l'arrêtdu ſort , chez des peuples heureux ,
Sçut porter l'eſclavage & le fer & les feux ;
Pour prix de leurs tréſors à ces triſtes victimes
Laiſſa le déſeſpoir & l'exemple des crimes.
Que ne peut des humains l'effort audacieux !
Ardens à tout tenter , enclins a tout enfreindre ,
Et par l'horreur des loix encor plus mutinés ,
Ils s'enivrent de ſang , & leurs coeurs effrenés ,
Eſclaves d'une ardeur que rien ne peut éteindre ,
Ade nouveaux forfaits ſont ſans ceſſe entraînés !
C'eſt au fils de Japeth, c'eſt àſa violence ,
Mortels , que nous devons ce penchant odieux:
Du fort trop complaiſant , la fatale indulgence
Le laiſſa pénétrer juſques au ſein des Dieux ;
Et l'ingrat y porta la fraude & la licence;
Il déroba le feu qui brule dans les Cieux :
Mais ce rayon ſacré de la ſuprême eſſence ,
De l'immortalité ce germe précieux ,
Infecté dans ſa main ſacrilege &perfide ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Devint pour ſes enfans une flamme homicide ,
D'où fortit de leurs maux l'eſſain contagieux.
De la boëte funeſte on vit alors éclore
Tous les fleaux divers que la Nature abhorre ,
Les mortelles langueurs , les tranſports forcenés,
Par qui nos triſtes jours dans leurs fleurs moiffonnés
,
Nous laiſſent voir à peine & connoître la vie.
Avant ce coup affreux une heureuſe harmonie
Renouvelloit le cours de nos ans fortunés .
Le terrible fuſeau lent & prèſqu'immobile
S'arrêtoit dans les mains de la Parque facile.
•
L'induſtrieux Dédale oſa prendre des ailes ;
Et traverſant les airs par des routes nouvelles ,
Fit l'éſſai d'un talent à l'homme refuſé .
Les gouffres éternels du Tartare embrûlé
Devinrent pour Hercule un rempart inutile,
Il porta la terreur dans l'empire des Morts .
Tout fléchit ſous nos loix , tout céde à nos efforts ;
Nous attaquons des Dieux le redoutable aſyle ;
Et leur puiſſante main ne s'ouvre plus ſur nous ,
Que pour lancer la foudre & repouffer nos coups.
ODE
Sic te diva potens Cypri , fic fratres Helena .
M
Par feu M. D. R....
ERE du tendre amour , Déeſſe de Cythère ,
Et vous Aſtres brillans dont l'éclat tutélaire
Du timide Nocher aſſurent le repos ,
Venez frères d'Hélène & regnez ſur les eaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
On ſert les Dieux ; mais c'eſt vous que l'on aime.
Ils partagent ſouvent avec le Dia dême
Un culte faſtueux & des voeux ſolemnels ;
Vous ſeuls ſans le ſecours de votre rang ſuprême
Ne devez notre encens , notre amour qu'à vousmême
:
Vous regnez dans nos coeurs; ce ſont-là vosautels.
Je confie à vos ſoins l'objet de ma tendreſſe ;
Partagez les frayeurs d'un amant malheureux ;
Sur ce dépôt ſacré, grands Dieux, veillez ſans ceſſe,
Conduiſez le vaiſſeau qui le cache à mes yeux !
Eole , retenez dans vos grottes profondes
Ces tyrans redoutés de l'empire des ondes ,
Dont le ſouffle orageux ébranle l'Univers ,
Diſpoſe de la foudre & fait trembler les airs.
Quelle férocité , quelle aveugle manie
Nous fait donc tous les jours affronter leur furiez
Quoi ! tant de maux divers , de piéges ,de chagrins
Qui de nos triſtes jours viennent hâter la courſe ,
Ne pouvoient-ils ſuffire ànos coeurs inhumains ?
L'avarice & l'orgueil par de nouveaux chemins ,
D'une mort plus barbare ont découvert la ſource ,
Et nous enſeignent l'art d'abréger nos deſtins.
Quel Mortel intrépide , armé d'un triple airain ,
Aux efforts de ſon art aſſerviſſant Neptune ,
Vint au milieu des mers avec un front ſerein
Faire aux vents indignés reſpecter la fortune ,
Et ſeul aux élémens le premier mettre un frein ?
Les vagues en fureur , les écueils redoutables ,
T
NOVEMBRE. 1763 . 7
Les habitans des eaux, monstrueux, indomptables,
Que la Nature même enfante avec horreur ,
Nepeuvent ébranler ni fléchir ſon audace ;
Il tient l'humanité captive dans mon coeur.
En vain de l'Océan l'épouvantable maſſe
Par les Dieux oppoſée aux Mortels furieux ,
Vint borner leurs deſirs & terminer le monde ;
L'homme ingrat mépriſant leur ſageſſe profonde,
Et de mille attentats artiſan furieux ,
Fabriqua des vaiſſeaux , ſcut apprivoiſer l'onde ;
Malgré l'arrêtdu ſort , chez des peuples heureux ,
Sçut porter l'eſclavage & le fer & les feux ;
Pour prix de leurs tréſors à ces triſtes victimes
Laiſſa le déſeſpoir & l'exemple des crimes.
Que ne peut des humains l'effort audacieux !
Ardens à tout tenter , enclins a tout enfreindre ,
Et par l'horreur des loix encor plus mutinés ,
Ils s'enivrent de ſang , & leurs coeurs effrenés ,
Eſclaves d'une ardeur que rien ne peut éteindre ,
Ade nouveaux forfaits ſont ſans ceſſe entraînés !
C'eſt au fils de Japeth, c'eſt àſa violence ,
Mortels , que nous devons ce penchant odieux:
Du fort trop complaiſant , la fatale indulgence
Le laiſſa pénétrer juſques au ſein des Dieux ;
Et l'ingrat y porta la fraude & la licence;
Il déroba le feu qui brule dans les Cieux :
Mais ce rayon ſacré de la ſuprême eſſence ,
De l'immortalité ce germe précieux ,
Infecté dans ſa main ſacrilege &perfide ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Devint pour ſes enfans une flamme homicide ,
D'où fortit de leurs maux l'eſſain contagieux.
De la boëte funeſte on vit alors éclore
Tous les fleaux divers que la Nature abhorre ,
Les mortelles langueurs , les tranſports forcenés,
Par qui nos triſtes jours dans leurs fleurs moiffonnés
,
Nous laiſſent voir à peine & connoître la vie.
Avant ce coup affreux une heureuſe harmonie
Renouvelloit le cours de nos ans fortunés .
Le terrible fuſeau lent & prèſqu'immobile
S'arrêtoit dans les mains de la Parque facile.
•
L'induſtrieux Dédale oſa prendre des ailes ;
Et traverſant les airs par des routes nouvelles ,
Fit l'éſſai d'un talent à l'homme refuſé .
Les gouffres éternels du Tartare embrûlé
Devinrent pour Hercule un rempart inutile,
Il porta la terreur dans l'empire des Morts .
Tout fléchit ſous nos loix , tout céde à nos efforts ;
Nous attaquons des Dieux le redoutable aſyle ;
Et leur puiſſante main ne s'ouvre plus ſur nous ,
Que pour lancer la foudre & repouffer nos coups.
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4343
p. 9-11
LETTRE de M. D. R. à M. DE GENONVILLE.
Début :
EN quittant l'heureuse Cité [...]
Mots clefs :
Plaisirs, Volupté, Regret, Liberté, Malignité, Lecteurs, Journaux, Jeux floraux, Espoir
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. D. R. à M. DE GENONVILLE.
LETTRE de M. D. R. à M. DE -
GENONVILLE,
En quittant l'heureuſe Cité
Où ſous un ciel doux & tranquille
Les Plaiſirs & la Volupté
Ont établi leur domicile ,
Noir ſouci , chagrin indompté ,
Regret amer , mais inutile
D'avoir perdu la liberté ,
Ont verſé leur malignité
Sur cette humeur libre & facile
i
Dont tu vantes tant la gaîté ,
Etjuſqu'au réduit écarté
Où le deſtin cruel m'exile ,
Sans relâche m'ont tourmenté.
Dans ce réduit, ſimple chaumière
Qu'on me force à nommer château ,
La fortune toujours contraire
Me préſente un malheur nouveau.
J'y trouve , & parmi tant de maux ,
C'eſt le ſeul qui me déſeſpére ,
J'y trouve ma famille entière ,
Et juſques aux collatéraux ,
Tantes au front ſéxagénaire ,
Niéces , neveux , vieille grand'mère ,
Surtout deux couſins Provençaux
A
३
1
10 MERCURE DE FRANCE.
Moitié Paſteurs , moitié Héros ,
Toujours prêts à mettre en lumière
Quatrains , énigmes & rondeaux ;
Lecteurs alidus des Journaux ,
Ayant eſtime fingulière
Pour tout Auteur des Jeux floraux
Et pour les vers de Longepierre.
A mon aſpect . la troupe entière
A fait un cri vif & perçant
Pour mieux marquer l'empreſſement
Aux Provinciaux ordinaire ;
Puis d'un convulfif mouvement ,
Nommé par eux embraſſement ,
M'a fait éprouver la furie.
Peins-toi le triſte Pourceaugnac
Pourſuivi par la Pharmacie ;
Tel je ſuis dans mon Crupignac
De déſeſpoir l'âme ſaiſie ;
Mais ne crois pas qu'en mes malheurs
Affectant les ſombres vapeurs
Et la noire mélancolie
Que de Zénon les Sectateurs
Oſent nommer Philoſophie ,
J'aille , mon Sénéque à la main ,
M'écrier que toujours le Sage
Doit ſouhaiter que le deſtin
Des plus ſenſibles coups l'outrage ;
Pour faire voir que fon courage
NOVEMBRE. 1763 .
Plus grand que le fort inhumain
Le met au-deſſus de l'orage.
Non , non , je ne ſuis point tenté
De mettrejamais en uſage
Une ſi ſotte vanité .
Non , par l'inſenſibilité
Je n'ai point bleſſé la Nature ,
Ni par la honteuſe impoſture
D'une farouche auſtérité
Fait rougir mon Maître Epicure.
Je connois mon malheur ſans en être accablé.
Quelquefois à l'aſpect d'une ennuyeuſe race,
Il est vrai , mon coeur ébranlé
Craint de céder à ma diſgrace :
Mais bientôt un charme flatteur
De ces triſtes objets efface la noirceur.
Pour calmer l'ennui qui me ronge ;
Je me livre tout à l'eſpoir.
La triſteſſe s'enfuit , ami , dès queje fonge
Que je dois un jour te revoir.
GENONVILLE,
En quittant l'heureuſe Cité
Où ſous un ciel doux & tranquille
Les Plaiſirs & la Volupté
Ont établi leur domicile ,
Noir ſouci , chagrin indompté ,
Regret amer , mais inutile
D'avoir perdu la liberté ,
Ont verſé leur malignité
Sur cette humeur libre & facile
i
Dont tu vantes tant la gaîté ,
Etjuſqu'au réduit écarté
Où le deſtin cruel m'exile ,
Sans relâche m'ont tourmenté.
Dans ce réduit, ſimple chaumière
Qu'on me force à nommer château ,
La fortune toujours contraire
Me préſente un malheur nouveau.
J'y trouve , & parmi tant de maux ,
C'eſt le ſeul qui me déſeſpére ,
J'y trouve ma famille entière ,
Et juſques aux collatéraux ,
Tantes au front ſéxagénaire ,
Niéces , neveux , vieille grand'mère ,
Surtout deux couſins Provençaux
A
३
1
10 MERCURE DE FRANCE.
Moitié Paſteurs , moitié Héros ,
Toujours prêts à mettre en lumière
Quatrains , énigmes & rondeaux ;
Lecteurs alidus des Journaux ,
Ayant eſtime fingulière
Pour tout Auteur des Jeux floraux
Et pour les vers de Longepierre.
A mon aſpect . la troupe entière
A fait un cri vif & perçant
Pour mieux marquer l'empreſſement
Aux Provinciaux ordinaire ;
Puis d'un convulfif mouvement ,
Nommé par eux embraſſement ,
M'a fait éprouver la furie.
Peins-toi le triſte Pourceaugnac
Pourſuivi par la Pharmacie ;
Tel je ſuis dans mon Crupignac
De déſeſpoir l'âme ſaiſie ;
Mais ne crois pas qu'en mes malheurs
Affectant les ſombres vapeurs
Et la noire mélancolie
Que de Zénon les Sectateurs
Oſent nommer Philoſophie ,
J'aille , mon Sénéque à la main ,
M'écrier que toujours le Sage
Doit ſouhaiter que le deſtin
Des plus ſenſibles coups l'outrage ;
Pour faire voir que fon courage
NOVEMBRE. 1763 .
Plus grand que le fort inhumain
Le met au-deſſus de l'orage.
Non , non , je ne ſuis point tenté
De mettrejamais en uſage
Une ſi ſotte vanité .
Non , par l'inſenſibilité
Je n'ai point bleſſé la Nature ,
Ni par la honteuſe impoſture
D'une farouche auſtérité
Fait rougir mon Maître Epicure.
Je connois mon malheur ſans en être accablé.
Quelquefois à l'aſpect d'une ennuyeuſe race,
Il est vrai , mon coeur ébranlé
Craint de céder à ma diſgrace :
Mais bientôt un charme flatteur
De ces triſtes objets efface la noirceur.
Pour calmer l'ennui qui me ronge ;
Je me livre tout à l'eſpoir.
La triſteſſe s'enfuit , ami , dès queje fonge
Que je dois un jour te revoir.
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4344
p. 11-12
CONSEIL A UN AMI.
Début :
CONTRE l'objet charmant dont ton cœur est épris, [...]
Mots clefs :
Conseils, Ami, Raison, Amour, Hommage, Bonheur
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texteReconnaissance textuelle : CONSEIL A UN AMI.
CONSEIL A UN AMI.
CONTRE l'objet charmant dont ton coeur eft
épris ,
Si l'auſtère Raiſon ſouléve tes eſprits ,
Souviens - toi que l'Amour te demande un home
mage.
€
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour ce même objet , qui fait tout ton bonheur
,
Si tu te ſens épris d'une trop vive ardeur ,
Que la Raiſon alors te ſauvedu naufrage.
Par M. MÉZÉRAT , fils.
CONTRE l'objet charmant dont ton coeur eft
épris ,
Si l'auſtère Raiſon ſouléve tes eſprits ,
Souviens - toi que l'Amour te demande un home
mage.
€
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour ce même objet , qui fait tout ton bonheur
,
Si tu te ſens épris d'une trop vive ardeur ,
Que la Raiſon alors te ſauvedu naufrage.
Par M. MÉZÉRAT , fils.
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4345
p. 12
VERS à M. L. C. D. B. sur sa petite vérole.
Début :
LAS des caprices de Vénus, [...]
Mots clefs :
Petite vérole, Caprices, Menaces, Souffle, Grâces
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texteReconnaissance textuelle : VERS à M. L. C. D. B. sur sa petite vérole.
VERS à M. L. C. D. B. fur fa petite
vérole.
Las des caprices de Vénus
L'Amour avoit quitté Cythère ;
Se promettant des triomphes de plus ,
Il ſefixa chez l'aimable Glicère .
Vénus jura de s'en venger ,
Etde l'en faire déloger.
L'effet fuit bientôt ſes menaces :
Par un ſouffle contagieux
Elle voulut chaſſer & l'Amour & lesGrâces,
L'Amour s'eſt ſauvé dans ſes yeux ;
Les Grâces ont gardé leurs places.
vérole.
Las des caprices de Vénus
L'Amour avoit quitté Cythère ;
Se promettant des triomphes de plus ,
Il ſefixa chez l'aimable Glicère .
Vénus jura de s'en venger ,
Etde l'en faire déloger.
L'effet fuit bientôt ſes menaces :
Par un ſouffle contagieux
Elle voulut chaſſer & l'Amour & lesGrâces,
L'Amour s'eſt ſauvé dans ſes yeux ;
Les Grâces ont gardé leurs places.
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4346
p. 12-13
VERS pour mettre au bas du Portrait de M. le Chevalier de Ch. **.
Début :
PRET à quitter ces lieux pour se rendre à Cythère, [...]
Mots clefs :
Lieux, Portrait, Chevalier, Amour
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texteReconnaissance textuelle : VERS pour mettre au bas du Portrait de M. le Chevalier de Ch. **.
VERS pour mettre au bas du Portrait
de M. le Chevalier de Ch. * *.
RET à quitter ces PRET lieux pour ſe rendre à
'thère,
Cy
NOVEMBRE. 1763 . I
ACypris toute en pleurs l'Amour dit en partant
Maman , conſolez- vous , je vous laiſſe mon frère .
Voyez ces yeux , ces traits... L'Amour est- il abfent?
Par M. le Comte de Ch. ***, Capitaine de
Dragons au Régiment de C *** .
de M. le Chevalier de Ch. * *.
RET à quitter ces PRET lieux pour ſe rendre à
'thère,
Cy
NOVEMBRE. 1763 . I
ACypris toute en pleurs l'Amour dit en partant
Maman , conſolez- vous , je vous laiſſe mon frère .
Voyez ces yeux , ces traits... L'Amour est- il abfent?
Par M. le Comte de Ch. ***, Capitaine de
Dragons au Régiment de C *** .
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4347
p. 13-44
HISTOIRE d'HENRIETTE, Comtesse de B*** écrite par elle-même pour sa fille, traduite de l'Anglois, par Madame D***.
Début :
LE seul motif capable de me faire supporter une vie qui dès ma plus tendre [...]
Mots clefs :
Père, Vaisseau, Temps, Chambre, Capitaine, Baron, Monde, Passion
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE d'HENRIETTE, Comtesse de B*** écrite par elle-même pour sa fille, traduite de l'Anglois, par Madame D***.
HISTOIRE d'HENRIETTE , Comtesse
de B*** écrite par elle-même
pour ſa fille , traduite de l'Anglois ,
par Madame D ***.
LE ſeul motif capable de me faire
ſupporter une vie qui dès ma plus tendre
enfance n'a été qu'un tiſſu de malheurs
, fut le defir de vous voir parvenir
à un âge où vous puiſſiez vraiment
ſçavoir qui vous êtes. Je n'ai pu foutenir
l'idée de ne vous laiſſer avant de
mourir d'autres connoiffances de vousmême
, fi ce n'eſt que vous êtes fille
d'un Banian idolâtre. S'il plaît au Ciel
que ces papiers tombent entre vos mains,
je vous recommande de les conferver
avec le plus grand foin ; je vous conjure
auffi par reſpect pour le culte dans
lequel vous êtes née , qui rend ſacrés
14 MERCURE DE FRANCE .
les devoirs envers les Pères & Mères ,
de lire avec la plus fcrupuleuſe attention
ce que ces Mémoires contiennent ,
de méditer fur chaque article , de peſer
chaque précepte & de les graver fi bien
dans votre ſouvenir , que ſi quelqu'accident
vous faiſoit perdre ce manufcrit ,
vous fuffiez en état de le récrire. Je
vous ordonne ſeulement d'en garder un
fecret inviolable , à moins que la providence
, dont les decrets font impénétrables
, ne vous mît dans une fituation
où il vous feroit avantageux de le publier.
Sçachez donc , ma chère Zoa , que
vous êtes deſcendue par moi de deux
très- anciennes & très-illuſtres maiſons
établies dans le plus fameux Royaume
qu'il y ait ſur la Terre , non ſeulement
par la richeſſe de ſon ſol & la magnificence
de ſes Villes , mais encore par
le génie & les moeurs de ſes habitans.
Il eſt inutile que je vous nomme la
France , puiſque vous m'avez ſouvent
entendu dire que j'y avois reçu le jour.
Mon père étoit le plus jeune des fils
du Comte de B***. ma mère fille du
Baron de S***. S'il vous arrive de rencontrer
quelqu'un de ce payslà,vous entendrez
parler de la vertu&de la granNOVEMBRE.
1763. 15
deur de vos ancêtres . J'éviterois de
vous expoſer à un ſentiment d'orgueil
en vous apprenant l'éclat de votre origine
, ſi cet éclat même ne devoit pas
vous tenir en garde contre tout ce qui
feroit capable de la ternir.
Il eſt d'uſage enFrance parmi les gens
de Condition , de ne pas ſouffrir de
méſalliances : s'ils ſe trouvent hors d'état
d'établir convenablement leurs filles
, ils prennent le parti de les enfermerdans
des maiſons appellées Monaftères,
où elles ſont ſéqueſtrées du monde
pour toujours , & même ſouvent forcées
de ſe conſacrer à Dieu.
Le Baron de S***. chargé de beaucoup
d'enfans , ſe propoſoit de ſacrifier
ma mère à l'agrandiſſement de ſa
famille ; mais la paffion que mon père.
conçut pour elley mit obſtacle. Après
d'inutiles efforts pour obtenir le conſentement
de mon Ayeul , le jeune
B***. prit leparti d'épouſer ſon amante
en ſecret. Ce mariage caché l'eût été
longtemps ſans la réſolution qu'avoit
priſe le Baron de confiner ſa fille dans
un Monastère. La groſſeſſe de cette infortunée
, l'honneur de la famille , le
fien même exigeoient qu'elle déclarât
fon état. Le Comte indigné ne permit
16 MERCURE DE FRANCE.
jamais que mon père ſe préſentât devant
lui , refuſa même de contribuer à
ſa ſubſiſtance & à celle de la femme
qu'il avoit choiſie. En vain nombre de
perſonnes entreprirent de le calmer ,
en lui repréſentant que la fille du Baron
de S*** . étoit un parti fortable pour
le fils du Comte de B***. que la vertu ,
la beauté & toutes les qualités de ma
mère dédommageoient amplement du
manque de fortune ; il fut toujours inéxorable
, & ma naiſſance , ( car je ſuis
le premier & unique fruit de ce triſte
mariage ) ne put émouvoir ſa ſenſibilité.
Pendant treize ans entiers nous n'eumes
de ſecours mon père , ma mère &
moi , que ceux que le Baron put prendre
ſur la mince ſubſiſtance de ſes autres
enfans , & qui par conféquent ne
purent nous rendre la vie que fort
amère.
Nous languiſſions dans cette ſituation
déplorable,lorſque la mort du Gouver--
neur d'Iranadab arriva . C'eſt un établiſſement
que la France a dans les Indes.
Le Prince de Condé demanda cette
Place au Roi pour mon père. Le poſte
étoit peu brillart pour l'héritier de la
maiſon de B *** , mais devenoit une
reſſource honnête pour un fils diſgracié
NOVEMBRE. 1763. 14
de ſon père , & qui ne vivoit qu'aux
dépens de celui de ſa femme.
On imagina dans le monde qué cét
événement rameneroit le Comte de
B***, & que plutôt que de laiſſer expatrier
fon fils , il ſe détermineroit à lui
pardonner; mais conſtamment fourd au
cri de la nature , le Comte ſe refuſa
même à ce que mon père prit congé
de lui avant ſon départ.
notre
Le Baron auroit voulu pouvoir déterminer
ſon gendre & ma mère à
me laiſſer auprès de lui ; mais leur tendreſſe
fatale pour l'unique fruit de leur
union , ne leur permit pas d'y conſentir.
Tout étant préparé pour
voyage , à la commodité , à la magnificence
même duquel tous nos parens ,
à l'exception de l'inexorable Comte ,
voulurent bien contribuer. Nous nous
embarquâmes ſur une Frégate du Roi ,
amplement fournie de tout ce qui nous
étoit néceſſaire. Un vent favorable nous
donnoit l'eſpérance d'une heureuſe navigation
, & le changement que j'appercevois
dans la phyſionomie de ceux
à qui je devois le jour , m'annonçoit
leur fatisfaction . Celle de ſe voir indépendans
, quoique dans un état au-deffous
de leur naiſſance , leur donnoit un
18 MERCURE DE FRANCE.
air de gaîté qui me raviſſoit d'autant
plus qu'il étoit nouveau pour moi. Il
m'eſt permis , je crois , de dire que mon
père&ma mère formoient le plus beau
couple , & que la Nature ſembloit avoir
raſſemblé en moi par un heureux mêlange
tous les agrémens perſonnels de
l'un & de l'autre. Mais qui pourroit
aujourd'hui m'en croire ? dévorée de
chagrins amers dès ma jeuneſſe , j'ai
éprouvé avant le temps les effets de la
décrépitude que la vieilleſſe ſeule a
droit de produire , & vous n'avez ſans
doute remarqué dans ma figure aucune
trace de cette beauté funeſte , qui
ſembloit ne m'avoir été donnée que
pour cauſer tous les malheurs de ma
vie.
Au moment où nous nous flattions
que notre malheureuſe étoile ſe lafſoit
de nous perfécuter , elle ſe diſpoſoit à
nous porter les plus ſenſibles coups.
Unmatin que j'étois encore au lit , un .
bruit extraordinaire m'éveilla en ſurſaut,
& l'inſtant après j'entendis des coups
de fufil. Je m'élançois du lit pour courir
en apprendre la cauſe , quand ma
femme de chambre vint m'annoncer
que nous étions attaqués par un Pirate.
La terreur qui ſe peignoit dans ſa conSEPTEMBRE.
1763. 19
tenance me perfuada que nous étions
dans le plus grand danger. Habillée à
la hâte je courus auprès de ma mère
que je trouvai proſternée , implorant le
Ciel. Quelques gens du Vaiſſeau entrerentdans
ſa chambre. Où est mon époux,
s'écria- t- elle ? il combat , Madame , lui
repondit- on. Nous ne pouvons l'arracher
du tillac où tout ſemble être en
feu. Elle y couroit pour l'engager à ſe
ménager davantage; mais un bruit terrible
l'arrêta tout-à- coup.... Ils nous
ont abordés ! ils nous ont abordés , s'écriaun
Matelot : notre perte eſt certaine
, la mort , oul'eſclavage. Quelles expreffions
pourroient peindre la conſternation
& l'horreur où se trouva cette
mère ſi tendre ? Mais que devint-elle
à l'aſpect de mon père couvert de fang ,
&qu'on rapportoit à ſa chambre ? Ah
Madame ! dit- il en soupirant , rien ne
peut nous fauver ; le Ciel nous abandonne
; le vaiſſeau eſt pris ; nous fommes
tous eſclaves ! .... Bientôt notre
chambre fut remplie d'hommes d'un
aſpect fier & terrible. Le Capitaine que
j'apperçus au milieu d'eux , donna des
ordres dans une Langue que je n'entendois
pas . Nous jugeâmes bientôt
qu'ils étoient en notre faveur ; car la
,
20 MERCURE DE FRANCE.
plupart de ces miſérables dont l'air fe
roce étoit encore plus effrayant que la
figure , fortirent ſur le champ. Il n'en
reſta que trois ou quatre ; & l'un deux
qui étoit François ,nous fervit d'interprete.
Le Capitaine inſtruit de ce que
nous étions , eut l'humanité d'ordonner
que l'on panfat les bleſſures de mon
père & de permettre que nous gardaffions
la même chambre : mais tout
le reſte de nos gens , à l'exceptionde
deux de nos femmes , furent enchaî
nés au fondde cale.
Le Capitaine ayant enſuite fait emporter
tous les effets & marchandiſes de
notre vaiſſeau , retourna dans le fien ,&
ne nous laiſſa qu'un Patron & quelques
Matelots pour nous conduire à Madagascar.
Quel affreux revers ! Quelle différence
dans notre ſituation ! Prêts à recevoir
les hommages d'une Province entiere
, nous nous trouvions dépouillés
de tout& conduits en captivité! Mon père
paroiffoit enviſager fon malheur avec
courage ; mais ma mère étoit inconfolable.
Son coeur tendre & généreux
ne ſupportoit pas l'idée d'être la cauſe
de celui de fon époux. Une mélancolie
profonde , plus dangereuſe que les
NOVEMBRE. 1763. 21
bleſſures de men père , s'empara d'elle ;
&malgré tous les efforts de la paffion
la plus tendre pour la convaincre que
l'amour vertueux dédommage des ri
gueurs du fort , elle ſe reprochait ſans
ceſſe les infortunes de ſon épouſe,
Je ne pouvois éviter d'entendre leurs
triſtes entretiens ; mon coeur en étoit
ſi pénétré , que je paffois quelquefois
de l'abattement au murmure contre la
Providence qui paroiſſoit s'intéreſſer fi
peu à l'innocence & à la vertu.
Nous étions depuis huit jours prifonniers
des Pirates, quand nous fumes flattés
de l'eſpérance de fortir de l'eſclavage.
Le Vaiffean qui s'étoit emparé du
nôtre & qui voyageoit de compagnie
avec nous , avoit découvert un vaiſſeau
Anglois , qu'il crut affez richement
chargé pour devoir l'attaquer ; mais les
Pirates ayant usé une partie de leur poudre
dans leur combat contre nous , celui
qu'ils livrérent à l'Anglais ne put
être auſſi vif, Quelques-uns de nos hommes
, que dans la confufion ils avoient
laiſſés dans notre vaifleau , imaginant
devoir profiter de ce moment de
trouble pour recouvrer leur liberté ,
firent main-baſſe ſur les Pirates ; &
après un carnage horrible notre Capi
22 MERCURE DE FRANCE .
taine vint nous annoncer l'agréable
nouvelle qu'il étoit le ſeul Com maridant
de ſon vaiſſeau. Nous fimes alors
force de voiles dans l'eſpérance de nous
ſauver , tandis que le vaiſſeau Pirate
étoit engagé avec l'Anglois : mais malheureuſement
le nôtre étoit fi endommagé
que ceux qui étoient à la poup e
criérent qu'il ne ſe ſoutiendroit pas deux
heures à la voile.
Mon père alors , le Capitaine & l'equipage
furent d'avis de joindre le vaifſeau
Anglois & de l'aſſiſter avec ce qui
nous reſtoit d'hommes & de munitions :
on agit en conféquence. Les Anglois
ranimés par ce ſecours ineſpéré redoublérent
de valeur ; nos gens ſentant qu'il
falloit vaincre ou mourir , aborderent
l'ennemi l'épée àla main. LesAnglois de
leur côté ſauterent dans le vaiſſeau &
attaquerent les Pirates avec un courage
qui n'a pas d'exemple. Jamais combat
ne fut plus obſtiné ; mais enfin la victoire
demeura au parti le plusjuſte. Les
Pirates furent prèſque tous tués ou
bleſſés , & leur vaiſſeau tellement criblé
que les Anglois en ayant tranſporté
tous les effets dans le leur , l'abandon.
nerent, avec le peu d'hommes qui y reftoientà
la merci des flots. Le nôtre étoit
NOVEMBRE. 1763
également fi rempli d'eau , que nous
fumes obligés de le quitter pour paffer
dans celui des Anglois. Le Capitaine
parloit très bien François ,& étoit auffi
poli que brave. Il ne ſcut pas plutôt qui
nous étions & ce qui nous étoit arrivé
depuis que nous avions quitté la France,
qu'il nous traita avec les égards les
plus refpectueux ,& nous fit rendre tout
ce qui nous avoit été pris par les Pirates
en confidération des ſervices qu'il avoit
reçus de nous ; mais le Capitaine &
mon père ne voulurent rien accepter
que ce qui leur avoit appartenu , & demanderent
pour toute grace qu'on les
mît à terre à Iranadab. Le Capitaine
Anglois que déconcerta cette demande,
dit à mon père que le vaiſſeau qu'il
montoit appartenant à une Compagnie
de Marchands dont il n'étoit que le
Facteur ; & que les effets qu'il contenoit
étant d'une valeur conſidérable , il ne
pouvoit nous conduire dans le port d'us
ne Nation avec laquelle la fienne étoit
actuellement en guerre : mais qu'à notre
arrivée à Bombay où il devoit ſe
rendre , il repréſenteroit au Gouverneur
& aux Marchands les ſervices que nous
lui avions rendus , de façon à obtenir
d'eux un vaiſſeau pour nous conduire
où nous defirions aller,
24 MERCURE DE FRANCE.
,
Nous euffions paſſe notre temps afſez
agréablement ſur le vaiſſeau , fi l'indiſpoſition
de ma mère n'avoit pas augmenté
au point de nous faire défefpérer
de ſa vie. Mon père entièrement
guéri de ſes beſſures ne quittoit pas
le chevet de ſon lit; ma tendreſſe &
mon devoir m'y attachoient également.
Elle languit dans cet état environ fix
ſemaines ; & voyant approcher ſa fin
elle fit ſes adieux à mon père avec
plus de courage qu'on ne devoit attendre
d'un caractère naturellement
foible. Sa paffion pour lui ſembloit l'élever
au-deſſus des terreurs , affez ordinairement
inséparables de la prochaine
diffolution de notre être. Elle
ne doutoit pas que fa mort ne fût un
moyen de réconciliation avec le Comte
ſon père , & que ſon époux ne rentrât
dans tous les droirs que ſon amour
pour elle lui avoit fait perdre. Cette
idée lui faisoit quitter le monde avec
moins de regret & d'amertume. Elle
m'embraffa , me donna ſa bénédiction;
& ſe retournant encore vers mon père,
me recommanda tendrement. Ce furent
les dernières paroles qu'elle articula en
nous laiſſant en proie à la plus profonde
douleur. Mon père , qui ne voulut ja
mais
NOVEMBRE. 1763 . 25
mais confentir que la mer ſervît de fée
pultureau corps de fa malheureuſe épou
ſe , la fit embaûmer par le Chirurgien
du vaiſſeau , dans l'eſpérance , dès qu'il
feroit arrivé à ſon Gouvernement , d'en
faire les obſéques d'une façon convenable
à ſa naiſſance , à ſes vertus & à la
tendreſſe qu'il confervoit pour elle audelà
du trépas.
: Mais hélas ! que les projets des hommes
font vains quand le Ciel en a décidé
autrement. Non feulement cette
épouſe chérie , mais fon époux même
étoient deſtinés à n'avoir que la mer
pour tombeau. Nous étions à la vue de
Bombay, quand il s'éleva le plus furieux
orage que les Matelots euſſent jamais
vû fur cette mer. L'obſcurité vint ſe
joindre au danger , & augmenta nos
craintes. Les coups de vents furent fi
terribles , que les mâts & le gouvernail
ſe rompirent; l'eau entra dans le vaifſeau
avec une telle abondance , que
tout l'Equipage s'écria : Nous sommes
perdus ! plus d'espérance que la cha-
Loupe !... Elle fut dans l'inftant jettée
à l'eau : mon père & moi & autant de
Matelots qu'elle en pouvoit contenir y
entrâmes d'abord ; mais le péril preffant
y fit précipiter tant de monde ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle ne tarda pas à couler à fond,
Tout ce qu'elle portoit périt , à la ré
ſerve de trois perſonnes , un Contre-
Maître Anglois & un Valet-de-Chambre
François que nous avions amenés
de France , & moi. Ce dernier , qui
étoit excellent Nageur , eut la force de
me ſauver avec lui. Mon ſalut en cette
occafion étoit ſans doute un malheur
de plus pour moi ; mais il tenoit tant
du prodige , qu'en réfléchiſſant au ſoin .
que la Providence prit alors de mes
jours , on eût pu croire qu'il entroit
dans ſes décrets de les rendre auffi heus
reux qu'ils ont été infortunés.
J'étois évanouie quand nous attei
gnimes le rivage; mes deux libérateurs
me donnerent tous les ſecours qui dé
pendirent d'eux. Je repris bientôt mes
eſprits ; mais repréſentez - vous , ma
chere Zoa , toute l'horreur de ma fie
tuation , lorſque je fus en état de l'enviſager
! Dans le premier mouvement
de mon déſeſpoir , je ne penſai ni à
remercier le Ciel ni ceux qui au péril
de leur vie avoient ſauvée la mienne.
Je demandai mon père à grands cris ,
& mon père ne me fut pas rendu.
Les deux hommes ( car le Contre-
Maître parloit affez bien le françois pour
NOVEMBRE. 1763. 27
ſe faire entendre ) me dirent tout ce
qu'ils purent imaginer pour me confoler
; ils me flatterent qu'il n'étoit pas
impoffible que le Gouverneur ſe fût
ſauvé comme nous ; que vraiſemblablement
la Chaloupe ſe ſeroit briſée
contre un rocher ou auroit échoué à
la côte ; & qu'en ce cas on pourroit
après la tempête retrouver une partie
des effets qui nous appartenoient.
1
J'ignorois fi ce dernier événement
étoit poſſible ; mais j'étois ſûre que mon
père ne ſçavoit pas nager & qu'il ne
me reſtoit pas la plus légère eſpérance
de le revoir jamais. Une perte fi cruelle
fuffifoit pour me rendre inconfolable ,
quand même je me ferois retrouvée
dans ma patrie & maîtreſſe d'une grande
fortune : quelle impreffion ne dutelle
pas faire ſur une malheureuſe orpheline,
étrangère dans quelque pays où
le fort l'eût jettée alors , ne ſcachant
que la langue & les uſages du fien ,
fans appui , fans aſyle , ſans guide &
fans argent ! l'obſcurité de la nuit& le
fifflement des vents ajoutoient encore
à l'horreur de mes réfléxions & me faifoient
fouhaiter la fin de ma déplorable
vie. Le jour parut enfin : jamais
mes yeux n'avoient été frappés d'un
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
,
plus beau ſpectacle. La Mer furieuſe
peu d'heures auparavant étoit devenue
calme , la Terre d'une fraîcheur charmante.
Auprès de nous étoit un bois
dont les arbres chargés de fleurs & de
fruits de différentes eſpèces , charmoient
la vue & l'odorat. Ce ſpectacle , je l'a
vouerai , ſuſpendit un inſtant les tranf
ports de ma douleur ; mais en me retournant
vers la Mer qui renfermoit
dans ſon ſein tout ceque j'avois
eu de plus cher , je ſentis de nouveau
couler mes larmes. En vain mes Compagnons
chercherent à découvrir quel
ques veſtiges du naufrage. Le Contre-
Maître , qui pour la troifiéme fois alloit
aux Indes & qui connoiſſoit ces parages
, prétendit que le Vaiſſeau avoit dû
être entrainé par le courant dans le
Havre, & qu'il étoit poffible qu'une par
tiede nos richeſſes pourroit être ſauvée,
Mais quel foible adouciſſement aux
maux dont j'étois déchirée !
J'étois à jeun depuis vingt - quatre
heures , par conféquent très - affoiblie,
Mes compagnons eux - mêmes , trèspreſſés
par la faim , cueillirent des fruits,
me forcerent d'en goûter , & ſe promirent
qu'en côtoyant les bords de la
Mer nous pourrions rencontrer quelNOVEMBRE.
1763 . 29
que Ville. Cependant le Contre-Maître
parut incertain ſur le chemin qu'il
étoità proposde choiſir : il avoua même
n'être pas für que nous fuffions près de
Bombay. L'obſcurité de la nuit & la
violence de l'orage ne lui avoit , diſoitil
, pas permis de prendre aucunes directions
préciſes. Il falloit donc marcher
au hazard. Nous fimes pluſieurs milles-
fans découvrir aucunes traces d'hommes
: mais cette fatigue devint bientôt
au-deſſus de mes forces , au point
que mes compagnons ſe virent tour-àtour
obligés de me porter dans leurs
bras . Dès que la nuit parut , la crainte
des bêtes féroces dont ces lieux pouvoient
être habités , les détermina à
couper avec leurs épées des branches
d'arbres dont ils firent un grand feu .
Ils m'inviterent alors à tâcher de prendre
quelque repos pour me mettre en
étatde recommencer le lendemain notre
courſe , & convinrent de veiller alternativement
tant pour entretenir le
feu , que pour, en cas de beſoin, éveiller
les deux autres .
Gouchée au pied d'un arbre, où malgré
l'agitation de mes eſprits , je ne tardai
pas à m'endormir profondément,
Ja fatigue que j'avois efſuyée eût ſans
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
....
doute prolongé mon sommeil , fans un
événementdont je frémis encore . Je rêvois
qu'un animal féroce étoit prêt à
me dévorer ; je m'éveillai avec effroi
& crus que mon rêve devenoit une
réalité , lorſque je me fentis preſſée dans
les bras d'un homme. J'allois jetter des
cris perçans , lorſqu'on me dit : ne vous
allarmez - pas , belle Henriette ; vous
n'avez rien à craindre de moi ; je vous
le proteſte fur ce que j'ai de plus facré :
daignez m'entendre. Je vousai aimée ,
que dis-je ! adorée dès le premier moment
que je vous ai vue Le fon de
ces paroles me fit reconnoître Reyner
(c'étoit le nom du Valet-de-Chambre ,
de mon père . ) Je pouſſai un cri fi violent
qu'il éveilla le Contremaître. Cet
honnête homme accourut à moi , &
comprit la cauſe de ma frayeur. Monftre
! dit- il , efſt-ce au milieu des dangers
qui nous environnent , après être
échappés comme par miracle à la mort ,
eſt-ce le temps d'infulter auffi cruellement
une perfonne que vous ne devriez
approcher qu'avec reſpect ? Reyner
plein de fureur &de honte , ne répondit
à ce reproche que par des injures
& des menaces. Il n'en fallut pas
davantage pour exciter entr'eux un
3
NOVEMBRE. 1763. 31
combat. J'étois fi indignée&fi humiliée
de cet événement, que prèſque hors
de moi-même je me mis à fuir de toutes
mes forces vèrs une forêt que j'apperçus
, où excédée de fatigue &d'horreur
, je tombai au pied d'un arbre
touffu dont les branches pendoient jufqu'à
terre.
Mon eſprit étoit trop agité pour enviſager
d'autres malheurs que celui de
tomber entre les mains du perfide Reyner.
Mais bientôt une multitude d'objets
de terreur ſe peignirent à mon
imagination. Les bêtes ſauvages dont
l'honnête Anglois nous avoit parlé , me
faifoient friffonner au moindre bruit.
Pleine de cette inquiétude , je quittai
ma place pour jetter les yeux de tous
côtés , fans pouvoir découvrir ni maiſon
ni cabane , ni rien qui m'offrît l'apparence
d'un aſyle. Déſeſpérant alors
de conferver ma vie je commençai
à moins craindre la mort.
Les différentes mifères , les peines ,
les dangers que j'avois effuyés dans
un fi court eſpace de temps , ſe préſenterent
en foule à ma mémoire ; &
mon âme trop foible pour ſupporter
ces cruelles idées , perdit juſqu'à la faculté
de réfléchir. Je tombai dans une
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
forte de léthargie ; & j'ignore combien
de temps avoit duré cette eſpèce d'anéantiſſement
quand j'en fortis par une
nouvelle épouvante , peut-être la ſeule
choſe capable de me tirer alors de cet
état. C'étoit la voix du déteſtable Reyner.
Vous voilà enfin retrouvée , aimable
fugitive ? me dit- il , avec un sourire
mocqueur , vous vous êtes ſauvée de
moi ; mais vous ignoriez que rien ne
pouvoit vous cacher à votre Amant.
Je vous aurois poursuivie dans tous les
coinsdu monde. Ma paſſion eſt telle que
je m'expoſerois non ſeulement à toute
la vengeance des hommes , mais à
celle de Dieu même plutôt que d'y
renoncer .
Ce difcours me pénétra de tant d'horreurs
, que j'ai peine à concevoir comment
j'y pus ſurvivre. La violence des
mouvemens qui m'agitoient , ne me
laiſſa d'autre liberté d'expreffions que
celle d'un regard où il pût lire ma
haine & mon mépris. Ne me haïffez pas
pour un excès d'amour , reprit- il fur un
ton plus reſpectueux ; fi c'eſt un crime
de vous avoir aimée , n'en faccuſez que
vos charmes. Il voulut alors ſe ſaifir
de mes mains . Audacieux Efclave !
m'écriai-je , ofes-tu bien élever tes re
NOVEMBRE. 1763. 33
gards juſqu'à moi ? Je ſçai , dit- il , la
diſproportion de votre rang &du mien;
mais la fortune ne nous a-t-elle pas mis
de niveau ? Ne nous plonge-t- elle pas
tous deux dans la même indigence ? Ne
vange-t-elle pas enfin la Nature après
l'avoir humiliée tant de fois ? Dans le
fond ne fuis -je pas né votre égal ? Qu'estce
que les diftinctions inventées par
l'injuftice & foutenues par la force ? Les
Grands de la Terre font-ils d'une eſpéce
différente des petits ? Croyez - vous
qu'un homme d'un état obfcur ne doive
, ne puiſſe ni penſer ni ſentir comme
les Grands ? Le Peuple n'eſt plus
dans cette profonde ignorance qui le
plaçoit , qui le fixoit , pour ainſi dire ,
parmi les brutes : nous ſcavons aujourd'hui
écrire , lire , écouter & réfléchir.
Vous êtes belle , vous me plaiſez ; nous
voilà dans l'ordre naturel : pourquoi
donc cette fierté , cette hauteur fi déplacée
à préſent ? Efforçons-nous plutôt
de foulager notre miſére commune,
& livrons-nous aux plaiſirs que la Nature
ne refuſe à perſonne. Nous pouvons
, fi vous voulez , être auſſi heureux
que nos premiers pères dans le
jardin d'Eden . Je rendrai à mon aimable
Henriette tous les ſervices qui dé
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
pendront de moi , & mon zéle ira toujours
au-devant de ſes defirs. Quand
elle dormira je veillerai & ſerai ſon défenfeur
. Peut-être enfin que le hazard
nous conduira dans quelque lieu où
mon travail fournira plus agréablement
à votre ſubſiſtance. Chère Henriette !
ajouta -t- il avec chaleur , ayez pitié de
vous-même : craignez de m'irriter ; ne
me méprifez pas ; que ces beaux yeux
m'enviſagent avec moins d'horreur. De
quel ſecours feroient maintenant vos
titres ? de quel ſecours au contraire ma
tendreſſe ne vous ſera-t-elle pas ?
Tandis qu'il parloit ainfi , j'avois le
viſage tourné de façon qu'il ne voyoit
pas les larmes dont j'étois baignée .
J'invoquois intérieurement le Ciel; jamais
je ne lui fis d'auffi ferventes prieres .
Reyner garda un moment le filence &
le rompit bientôt pour me preffer de
lui répondre . Que puis - je dire , m'écriai-
je avec fierté , que tu ne ſaches
déja ? Je ne vois en toi qu'un ſcélerat
trop indigne de vivre , & je ne puis que
m'abhorrer moi-même d'avoir ſcu te
plaire. A ces mots je m'élançai de
ſes bras & tentai de prendre la fuite.
Il ne lui fut pas difficile de m'atteindre.
Je fis retentir de mes cris les échos de
NOVEMBRE. 1763 . 35
la forêt , & je me voyois prête a devenir
la proie de ce ſcélérat , quand toutà-
coup pluſieurs hommes arriverent à
l'endroit où nous étions. Indignés de la
violence à laquelle ils me voyoient
prête à fuccomber , l'un deuxd'un coup
de javelot étendit mon lâche raviſſeur
àmes pieds .
Je dois maintenant vous informer de
qui & par quel hazad je reçus ce ſecours
ineſperé. Vous ſcavez , ma chère
Zoa , que votre père a une belle Maifon
de Campagne à trois lieues de la
vaſte forêt de Chiama . C'étoit dans cette
même forêt que j'avois foutenu l'horrible
combat que je viens de vous raconter
, & c'étoient les gens du Banian
qui chaſſoient alors au ſanglier.
J'aurois peine à vous exprimer la furpriſe
que je caufai à ces Indiens. Mes
habits , quoique riches , trempés par
Peau de la Mer & féchés au vent & au
foleil , par conséquent de mille fauffes
couleurs , & déchirés ainſi que ma peau
par les bruyères à travers leſquelles j'avois
paſſé ; mes cheveux épars dans le
plus grand défordre ; mes yeux égarés ;
tout cet appareil joint au lieu où ils m'avoient
rencontrée , leur fit conclurre
qu'il m'étoit arrivé quelque avanture
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire. Ils m'entourérent & me
confidérerent de la tête aux pieds en
ſe parlant les uns aux autres ; mais quoique
je n'entendiffe pas leur langue , je
conjecturai par leur maintien que ce
qu'ils difoient n'étoit pas à mon défavantage.
Après m'avoir longtemps examinée
, deux d'entr'eux me tendirent la
main , & me conduifirent à travers la
forêt , en me foutenant , quand nous
étions dans de mauvais chemins , avec
la plus grande humanité.
Nous apperçumes enfin ce que peu
de temps auparavant j'avois défeſpéré
de jamais revoir , c'eſt - à - dire , une
maifon. Toute incertaine que j'étois
du traitement qui pouvoit m'y attendre
, je ne pus m'empêcher de fentir
la joie d'être hors d'un pays ſauvage ,
& de me retrouver avec des créatures
humaines. Mes conducteurs, en arrivant,
m'apporterent du linge très- blanc & fervirent
devant moi un plat de ris & quelques
oiſeaux bouillis , avec un pot d'argent
plein d'eau mêlée avec un peu d'Arak.
Je rendis grace à Dieu du changement
qui arrivoit dans mon état ; mais
il manquoit à mon bonheur la poſſibilité
d'entendre mes bienfaîteurs & de
les informer de ce qui me regardoit ;
NOVEMBRE. 1763. 37
détail qui pouvoit influer ſur la continuation
de leurs bons procédés à mon
égard. Après avoir emporté les reſtes de
ce qui m'avoit été ſervi , on me laiſſa
ſeule ; & je vis l'inſtant après entrer un
Indien d'une jolie figure , excepté la
couleur de ſa peau , ſuivi de quelquesuns
de ceux qui m'avoient trouvée dans
la forêt. Il me regarda comme eux avec
étonnement , & me traita avec la plus
grande politeffe. Aux témoignages de
reſpect qu'on lui rendoit , je m'apperçus
qu'il étoit le Maître de cette habitation ,
&je lui témoignai en François toute
ma reconnoiſſance ; mais j'eus le chagrin
d'appercevoir que je n'étois entendue
de perſonne. Mes démonstrations
lui firent cependant à-peu-près deviner
ce que je prétendois lui dire. Il fit figne
à ſes gens de ſe retirer ; & après
s'être affis auprès de moi , il me prit la
main & la baiſa avec tranſport. Cette
action , qui me rappella l'infame Reyner,
fit une telle impreſſion ſur moi , que je
m'écriai tout-à coup : O Dieu ! que
vais-je devenir ? Quoiqu'il n'entendît
pas les mots que je prononçois , la douleur
qui ſe peignit ſur mon vilage les
lui rendit , à ce qu'il m'a dit depuis ,
très- intelligibles. L'Indien en effet aban38
MERCURE DE FRANCE.
donna auffitôt ma main , me falua ref
pectueuſement avec l'air de me demander
pardon , & fortit de ma chambre.
Cette conduite dans laquelle je ſoupçonnai
malgré moi plus d'art que de
bonté , ne diffipa point mes inquiétudes .
Je venois trop récemment d'éprouver
que la paffion parvenue à un certain
degré , ne connoît plus de frein. Pouvois-
je ne pas craindre de me voir expoſée
aux mêmes dangers ? On ne me
laiſſa pas long-temps livrée à ces triſtes
réflexions. Deux femmes Indiennes entrerent
& me firent figne de les ſuivre.
Je fus conduite dans un très-bel appartement
, où je trouvai toutes les commodités
que j'aurois pû defirer
France même. Mais ce qui me plut
davantage , ce fut un verrouil que j'apperçus
à la porte ,&dont je ne différai
pas de faire uſage dès que je me trouvai
feule.
en
Malgré mes fatigues outrées , le trouble
de mon âme ne me permit de me
livrer au fommeil que vers le matin :
mais il devint fi fort , que je ne fus
éveillée que très- tard par une voix qui
ſembloit m'appeller. Je fortis de mon
lit; & après avoir paflé une robe , j'allai
ouvrir ma porte. C'étoit une des fem
NOVEMBRE. 1763 . 39
mes qui m'apportoit un habit très-riche
qu'elle m'aida à mettre , en me faiſant
entendre par fignes que le mien étoit
trop peu convenable pour moi. Je ne
fus pas plutôt habillée , qu'une autre
m'apporta du chocolat avec une eſpéce
de gâteau : tout cela me fut fervi avec
un reſpect qui auroit peut- être flatté
ma vanité , ſi j'avois pû m'en diffimuler
le motif ou ne le pas craindre.
Dès que j'eus déjeûné , elles me conduifirent
dans une Salle où étoit leur
Maître , & où il eſt inutile de vous dire
qu'il m'attendoit. Il ſe leva & vint me
recevoir avec beaucoup de politeffe ,
prit une de mes longues manches en
fouriant, & parut admirer à quel point
cet habit m'alloit bien. Il m'invita enfuite
à paffer dans ſes jardins , où la
beauté & la variété des fleurs me parurent
admirables. Il en cueillit quelques-
unes des plus curieuſes qu'il plaça
dans mes cheveux & fur mon fein ,
mais avec tous les égards qu'exigeoit
la modeſtie la plus ſcrupuleuſe ; & pendant
ce jour même & pluſieurs autres
il ne fit rien qui pût faire naître en moi
les moindres allarmes , quoiqu'il me fût
aiſé d'appercevoir les progrès de fa
paffion par le feu qui brilloit dans ſes
40 MERCURE DE FRANCE.
yeux. Sa main trembloit quand il étoit
dans le cas de m'en offrir l'appui & de
toucher la mienne ; & quoique les Peuples
de cette couleur ne rougiffent jamais
, je remarquois pourtant ſouvent
que ſon viſage devenoit d'une teinte
plus pâle , effet de la violence que lui
cauſoit une conduite auſſi modérée.
Après m'avoir fait voir dans ſes jardins
tout ce qu'il jugeoit digne de mes
obſervations , & m'avoir conduit dans
une grotte ornée de coquillages , autour
de laquelle ferpentoit un ruiffeau
qui fortoit d'une eſpèce de labyrinthe ,
il me ramena dans la ſalle où la rable
étoit ſervie ; & pendant le repas il
conſerva pour moi les mêmes attententions
& les mêmes égards. Apeine
étions-nous deſſervis , qu'un de ſes efclaves
entra précipitamment & lui dit
quelques mots qui parurent lui caufer
beaucoup de joie ; & voici ce que
c'étoit. Epris de la plus vive paffion
pour moi & affligé de ne pouvoir me
communiquer ſes idées , ni ſçavoir ce
que j'étois , ni ce qui avoit pû donner
lieu aux étranges événemens qu'on lui
avoit racontés , il avoit envoyé à la
Ville offrir une récompenſe confidérable
à qui ſçauroit aſſez les Langues Euro
NOVEMBRE. 1763 . 41
péennes pour pouvoir nous fervir d'interprète
; & la perſonne chargée de
cette commiſſion avoit été affez heureuſe
pour trouver un homme qui parloit
paffablement le Hollandois , l'Anglois
& le François .
Le Banian , après avoir caufé un
moment avec lui , le pria de me parler
dans toutes les langues qu'il poffédoit.
Dès qu'il connutque j'étois Francoiſe
, il me demanda par quel hazard
je me trouvois dans l'Inde ? Jamais aucun
fon ne flatta plus délicieuſement
mon oreille. Je lui appris tous mes
malheurs ; il les répéta au Banian , qui
touché de mon hiſtoire me fit aſſurer
qu'il me rendroit tous les ſervices qui
pourroient être en ſa puiſſance. Je demandai
dans quel pays j'étois ? & il ne
m'eut pas plutôt dit que c'étoit à Bombay
que je le fuppliai de me faire
conduire chez un Commercant Anglois
, pour le prier de me procurer les
moyens de retourner en Europe. Cette
propoſition ne fut pas plutôt expliquée
au Banian , qu'il ordonna à l'Interprète
de me dire que nous étions à une
très-grande diſtance de la Colonie ; mais
qu'ayant des relations d'affaires avec les
Commerçans d'Angleterre , & du cré-
,
42 MERCURE DE FRANCE.
dit chez cette Nation , il ſe chargeoit
avec plaifir de cette négociation. i
Cette réponſe étoit d'autant moins
fatisfaiſante pour moi , que j'aſpirois
après l'inſtant de me voir hors de la
puiſſance d'un homme dont les diſpoſitions
me donnoient beaucoup de dé
fiance. Je tentai mais inutilement d'engager
le Banian à vouloir bien s'é
pargner cette peine. Affez heureux ,
me dit- il, pour ſe trouver le premier
à portée de m'être utile , il devenoit
jaloux de finir ſon ouvrage. Je penſai
alors à gagner l'amitié de l'interprète&
à le charger d'une Lettre pour le Gouverneur
de Bombay , que le Capitaine
de notre vaiſſeau m'avoit dit être un
homme plein d'honneur; mais je craignis
de me confier trop légérement à
une créature du Banian , & peut-être
de m'expoſer à l'irriter trop contre moi.
Je crus donc n'avoir rien de mieux à
faire que de me mettre ſous la protection
du Ciel & de laiſſer agir cet Indien
qui non moins impatient que
moi, partitdès le lendemain pour la ville
&me laiſſa ſon interprète , afin que par
fon moyen je puſſe faire entendre mes
volontés à ſes gens qui avoient ordre
de m'obéir en tout.
,
NOVEMBRE. 1763. 43
Cetre abfence donna quelque relache
à mes inquiétudes ; je l'employai à
queſtionner l'interprète ſur le temps qu'il
avoit paffé en France , fur ce qui l'avoit
engagé à y aller, ſur le ſéjour qu'il
avoit fait dans l'Inde , ſur ſes facultés &
l'état de ſon commerce à Bombav. II
me dit qu'étant Matelot fur un vaiſſeau
marchand Hollandois . & le vaiſſeau
ayant été pris par un Anglois , il avoir
appris cette langue ; que depuis étant
venu ſouvent dans l'Inde il avoit encore
appris le Malayant ; qu'il devoit
le peu qu'il ſçavoit de la langue Françoiſe
à la com, laiſance d'un François
avec lequel il avoit fait un voyage de
long cours ; qu'enfin ſa demeure étoit
fixée à Bombay , où il avoit épousé
une Indienne dont il avoit pluſieurs enfans.
Je concevois à peine comment
un Européen s'étoit déterminé à prenpre
une femme de cette couleur , &
de plus payenne. Mais je ne fus pas
long-temps à m'appercevoir qu'il n'étoit
rien moins que délicat en matière
de Religion , & à m'applaudir de ne m'être
pas confiée à lui comme j'en avois
été tentée. Je lui demandai le nom &
le rang de celui ſous la protection duquel
j'étois tombée ? Ilm'en fit les plus
44 MERCURE DE FRANCE.
grands éloges & finit par me dire que
celle qu'il épouſeroit feroit la plus heureuſe
femme du monde. Je fis peu d'attention
à ce difcours & pour me donner
de l'occupation je me fis inſtruire
par lui de pluſieurs phrases de la langue
Malayene qui me parut fi facile , qu'en
peu de jours je me trouvai en état de
demander tout ce qui m'étoit néceſſaire.
Le reste áu Mercure prochain.
de B*** écrite par elle-même
pour ſa fille , traduite de l'Anglois ,
par Madame D ***.
LE ſeul motif capable de me faire
ſupporter une vie qui dès ma plus tendre
enfance n'a été qu'un tiſſu de malheurs
, fut le defir de vous voir parvenir
à un âge où vous puiſſiez vraiment
ſçavoir qui vous êtes. Je n'ai pu foutenir
l'idée de ne vous laiſſer avant de
mourir d'autres connoiffances de vousmême
, fi ce n'eſt que vous êtes fille
d'un Banian idolâtre. S'il plaît au Ciel
que ces papiers tombent entre vos mains,
je vous recommande de les conferver
avec le plus grand foin ; je vous conjure
auffi par reſpect pour le culte dans
lequel vous êtes née , qui rend ſacrés
14 MERCURE DE FRANCE .
les devoirs envers les Pères & Mères ,
de lire avec la plus fcrupuleuſe attention
ce que ces Mémoires contiennent ,
de méditer fur chaque article , de peſer
chaque précepte & de les graver fi bien
dans votre ſouvenir , que ſi quelqu'accident
vous faiſoit perdre ce manufcrit ,
vous fuffiez en état de le récrire. Je
vous ordonne ſeulement d'en garder un
fecret inviolable , à moins que la providence
, dont les decrets font impénétrables
, ne vous mît dans une fituation
où il vous feroit avantageux de le publier.
Sçachez donc , ma chère Zoa , que
vous êtes deſcendue par moi de deux
très- anciennes & très-illuſtres maiſons
établies dans le plus fameux Royaume
qu'il y ait ſur la Terre , non ſeulement
par la richeſſe de ſon ſol & la magnificence
de ſes Villes , mais encore par
le génie & les moeurs de ſes habitans.
Il eſt inutile que je vous nomme la
France , puiſque vous m'avez ſouvent
entendu dire que j'y avois reçu le jour.
Mon père étoit le plus jeune des fils
du Comte de B***. ma mère fille du
Baron de S***. S'il vous arrive de rencontrer
quelqu'un de ce payslà,vous entendrez
parler de la vertu&de la granNOVEMBRE.
1763. 15
deur de vos ancêtres . J'éviterois de
vous expoſer à un ſentiment d'orgueil
en vous apprenant l'éclat de votre origine
, ſi cet éclat même ne devoit pas
vous tenir en garde contre tout ce qui
feroit capable de la ternir.
Il eſt d'uſage enFrance parmi les gens
de Condition , de ne pas ſouffrir de
méſalliances : s'ils ſe trouvent hors d'état
d'établir convenablement leurs filles
, ils prennent le parti de les enfermerdans
des maiſons appellées Monaftères,
où elles ſont ſéqueſtrées du monde
pour toujours , & même ſouvent forcées
de ſe conſacrer à Dieu.
Le Baron de S***. chargé de beaucoup
d'enfans , ſe propoſoit de ſacrifier
ma mère à l'agrandiſſement de ſa
famille ; mais la paffion que mon père.
conçut pour elley mit obſtacle. Après
d'inutiles efforts pour obtenir le conſentement
de mon Ayeul , le jeune
B***. prit leparti d'épouſer ſon amante
en ſecret. Ce mariage caché l'eût été
longtemps ſans la réſolution qu'avoit
priſe le Baron de confiner ſa fille dans
un Monastère. La groſſeſſe de cette infortunée
, l'honneur de la famille , le
fien même exigeoient qu'elle déclarât
fon état. Le Comte indigné ne permit
16 MERCURE DE FRANCE.
jamais que mon père ſe préſentât devant
lui , refuſa même de contribuer à
ſa ſubſiſtance & à celle de la femme
qu'il avoit choiſie. En vain nombre de
perſonnes entreprirent de le calmer ,
en lui repréſentant que la fille du Baron
de S*** . étoit un parti fortable pour
le fils du Comte de B***. que la vertu ,
la beauté & toutes les qualités de ma
mère dédommageoient amplement du
manque de fortune ; il fut toujours inéxorable
, & ma naiſſance , ( car je ſuis
le premier & unique fruit de ce triſte
mariage ) ne put émouvoir ſa ſenſibilité.
Pendant treize ans entiers nous n'eumes
de ſecours mon père , ma mère &
moi , que ceux que le Baron put prendre
ſur la mince ſubſiſtance de ſes autres
enfans , & qui par conféquent ne
purent nous rendre la vie que fort
amère.
Nous languiſſions dans cette ſituation
déplorable,lorſque la mort du Gouver--
neur d'Iranadab arriva . C'eſt un établiſſement
que la France a dans les Indes.
Le Prince de Condé demanda cette
Place au Roi pour mon père. Le poſte
étoit peu brillart pour l'héritier de la
maiſon de B *** , mais devenoit une
reſſource honnête pour un fils diſgracié
NOVEMBRE. 1763. 14
de ſon père , & qui ne vivoit qu'aux
dépens de celui de ſa femme.
On imagina dans le monde qué cét
événement rameneroit le Comte de
B***, & que plutôt que de laiſſer expatrier
fon fils , il ſe détermineroit à lui
pardonner; mais conſtamment fourd au
cri de la nature , le Comte ſe refuſa
même à ce que mon père prit congé
de lui avant ſon départ.
notre
Le Baron auroit voulu pouvoir déterminer
ſon gendre & ma mère à
me laiſſer auprès de lui ; mais leur tendreſſe
fatale pour l'unique fruit de leur
union , ne leur permit pas d'y conſentir.
Tout étant préparé pour
voyage , à la commodité , à la magnificence
même duquel tous nos parens ,
à l'exception de l'inexorable Comte ,
voulurent bien contribuer. Nous nous
embarquâmes ſur une Frégate du Roi ,
amplement fournie de tout ce qui nous
étoit néceſſaire. Un vent favorable nous
donnoit l'eſpérance d'une heureuſe navigation
, & le changement que j'appercevois
dans la phyſionomie de ceux
à qui je devois le jour , m'annonçoit
leur fatisfaction . Celle de ſe voir indépendans
, quoique dans un état au-deffous
de leur naiſſance , leur donnoit un
18 MERCURE DE FRANCE.
air de gaîté qui me raviſſoit d'autant
plus qu'il étoit nouveau pour moi. Il
m'eſt permis , je crois , de dire que mon
père&ma mère formoient le plus beau
couple , & que la Nature ſembloit avoir
raſſemblé en moi par un heureux mêlange
tous les agrémens perſonnels de
l'un & de l'autre. Mais qui pourroit
aujourd'hui m'en croire ? dévorée de
chagrins amers dès ma jeuneſſe , j'ai
éprouvé avant le temps les effets de la
décrépitude que la vieilleſſe ſeule a
droit de produire , & vous n'avez ſans
doute remarqué dans ma figure aucune
trace de cette beauté funeſte , qui
ſembloit ne m'avoir été donnée que
pour cauſer tous les malheurs de ma
vie.
Au moment où nous nous flattions
que notre malheureuſe étoile ſe lafſoit
de nous perfécuter , elle ſe diſpoſoit à
nous porter les plus ſenſibles coups.
Unmatin que j'étois encore au lit , un .
bruit extraordinaire m'éveilla en ſurſaut,
& l'inſtant après j'entendis des coups
de fufil. Je m'élançois du lit pour courir
en apprendre la cauſe , quand ma
femme de chambre vint m'annoncer
que nous étions attaqués par un Pirate.
La terreur qui ſe peignoit dans ſa conSEPTEMBRE.
1763. 19
tenance me perfuada que nous étions
dans le plus grand danger. Habillée à
la hâte je courus auprès de ma mère
que je trouvai proſternée , implorant le
Ciel. Quelques gens du Vaiſſeau entrerentdans
ſa chambre. Où est mon époux,
s'écria- t- elle ? il combat , Madame , lui
repondit- on. Nous ne pouvons l'arracher
du tillac où tout ſemble être en
feu. Elle y couroit pour l'engager à ſe
ménager davantage; mais un bruit terrible
l'arrêta tout-à- coup.... Ils nous
ont abordés ! ils nous ont abordés , s'écriaun
Matelot : notre perte eſt certaine
, la mort , oul'eſclavage. Quelles expreffions
pourroient peindre la conſternation
& l'horreur où se trouva cette
mère ſi tendre ? Mais que devint-elle
à l'aſpect de mon père couvert de fang ,
&qu'on rapportoit à ſa chambre ? Ah
Madame ! dit- il en soupirant , rien ne
peut nous fauver ; le Ciel nous abandonne
; le vaiſſeau eſt pris ; nous fommes
tous eſclaves ! .... Bientôt notre
chambre fut remplie d'hommes d'un
aſpect fier & terrible. Le Capitaine que
j'apperçus au milieu d'eux , donna des
ordres dans une Langue que je n'entendois
pas . Nous jugeâmes bientôt
qu'ils étoient en notre faveur ; car la
,
20 MERCURE DE FRANCE.
plupart de ces miſérables dont l'air fe
roce étoit encore plus effrayant que la
figure , fortirent ſur le champ. Il n'en
reſta que trois ou quatre ; & l'un deux
qui étoit François ,nous fervit d'interprete.
Le Capitaine inſtruit de ce que
nous étions , eut l'humanité d'ordonner
que l'on panfat les bleſſures de mon
père & de permettre que nous gardaffions
la même chambre : mais tout
le reſte de nos gens , à l'exceptionde
deux de nos femmes , furent enchaî
nés au fondde cale.
Le Capitaine ayant enſuite fait emporter
tous les effets & marchandiſes de
notre vaiſſeau , retourna dans le fien ,&
ne nous laiſſa qu'un Patron & quelques
Matelots pour nous conduire à Madagascar.
Quel affreux revers ! Quelle différence
dans notre ſituation ! Prêts à recevoir
les hommages d'une Province entiere
, nous nous trouvions dépouillés
de tout& conduits en captivité! Mon père
paroiffoit enviſager fon malheur avec
courage ; mais ma mère étoit inconfolable.
Son coeur tendre & généreux
ne ſupportoit pas l'idée d'être la cauſe
de celui de fon époux. Une mélancolie
profonde , plus dangereuſe que les
NOVEMBRE. 1763. 21
bleſſures de men père , s'empara d'elle ;
&malgré tous les efforts de la paffion
la plus tendre pour la convaincre que
l'amour vertueux dédommage des ri
gueurs du fort , elle ſe reprochait ſans
ceſſe les infortunes de ſon épouſe,
Je ne pouvois éviter d'entendre leurs
triſtes entretiens ; mon coeur en étoit
ſi pénétré , que je paffois quelquefois
de l'abattement au murmure contre la
Providence qui paroiſſoit s'intéreſſer fi
peu à l'innocence & à la vertu.
Nous étions depuis huit jours prifonniers
des Pirates, quand nous fumes flattés
de l'eſpérance de fortir de l'eſclavage.
Le Vaiffean qui s'étoit emparé du
nôtre & qui voyageoit de compagnie
avec nous , avoit découvert un vaiſſeau
Anglois , qu'il crut affez richement
chargé pour devoir l'attaquer ; mais les
Pirates ayant usé une partie de leur poudre
dans leur combat contre nous , celui
qu'ils livrérent à l'Anglais ne put
être auſſi vif, Quelques-uns de nos hommes
, que dans la confufion ils avoient
laiſſés dans notre vaifleau , imaginant
devoir profiter de ce moment de
trouble pour recouvrer leur liberté ,
firent main-baſſe ſur les Pirates ; &
après un carnage horrible notre Capi
22 MERCURE DE FRANCE .
taine vint nous annoncer l'agréable
nouvelle qu'il étoit le ſeul Com maridant
de ſon vaiſſeau. Nous fimes alors
force de voiles dans l'eſpérance de nous
ſauver , tandis que le vaiſſeau Pirate
étoit engagé avec l'Anglois : mais malheureuſement
le nôtre étoit fi endommagé
que ceux qui étoient à la poup e
criérent qu'il ne ſe ſoutiendroit pas deux
heures à la voile.
Mon père alors , le Capitaine & l'equipage
furent d'avis de joindre le vaifſeau
Anglois & de l'aſſiſter avec ce qui
nous reſtoit d'hommes & de munitions :
on agit en conféquence. Les Anglois
ranimés par ce ſecours ineſpéré redoublérent
de valeur ; nos gens ſentant qu'il
falloit vaincre ou mourir , aborderent
l'ennemi l'épée àla main. LesAnglois de
leur côté ſauterent dans le vaiſſeau &
attaquerent les Pirates avec un courage
qui n'a pas d'exemple. Jamais combat
ne fut plus obſtiné ; mais enfin la victoire
demeura au parti le plusjuſte. Les
Pirates furent prèſque tous tués ou
bleſſés , & leur vaiſſeau tellement criblé
que les Anglois en ayant tranſporté
tous les effets dans le leur , l'abandon.
nerent, avec le peu d'hommes qui y reftoientà
la merci des flots. Le nôtre étoit
NOVEMBRE. 1763
également fi rempli d'eau , que nous
fumes obligés de le quitter pour paffer
dans celui des Anglois. Le Capitaine
parloit très bien François ,& étoit auffi
poli que brave. Il ne ſcut pas plutôt qui
nous étions & ce qui nous étoit arrivé
depuis que nous avions quitté la France,
qu'il nous traita avec les égards les
plus refpectueux ,& nous fit rendre tout
ce qui nous avoit été pris par les Pirates
en confidération des ſervices qu'il avoit
reçus de nous ; mais le Capitaine &
mon père ne voulurent rien accepter
que ce qui leur avoit appartenu , & demanderent
pour toute grace qu'on les
mît à terre à Iranadab. Le Capitaine
Anglois que déconcerta cette demande,
dit à mon père que le vaiſſeau qu'il
montoit appartenant à une Compagnie
de Marchands dont il n'étoit que le
Facteur ; & que les effets qu'il contenoit
étant d'une valeur conſidérable , il ne
pouvoit nous conduire dans le port d'us
ne Nation avec laquelle la fienne étoit
actuellement en guerre : mais qu'à notre
arrivée à Bombay où il devoit ſe
rendre , il repréſenteroit au Gouverneur
& aux Marchands les ſervices que nous
lui avions rendus , de façon à obtenir
d'eux un vaiſſeau pour nous conduire
où nous defirions aller,
24 MERCURE DE FRANCE.
,
Nous euffions paſſe notre temps afſez
agréablement ſur le vaiſſeau , fi l'indiſpoſition
de ma mère n'avoit pas augmenté
au point de nous faire défefpérer
de ſa vie. Mon père entièrement
guéri de ſes beſſures ne quittoit pas
le chevet de ſon lit; ma tendreſſe &
mon devoir m'y attachoient également.
Elle languit dans cet état environ fix
ſemaines ; & voyant approcher ſa fin
elle fit ſes adieux à mon père avec
plus de courage qu'on ne devoit attendre
d'un caractère naturellement
foible. Sa paffion pour lui ſembloit l'élever
au-deſſus des terreurs , affez ordinairement
inséparables de la prochaine
diffolution de notre être. Elle
ne doutoit pas que fa mort ne fût un
moyen de réconciliation avec le Comte
ſon père , & que ſon époux ne rentrât
dans tous les droirs que ſon amour
pour elle lui avoit fait perdre. Cette
idée lui faisoit quitter le monde avec
moins de regret & d'amertume. Elle
m'embraffa , me donna ſa bénédiction;
& ſe retournant encore vers mon père,
me recommanda tendrement. Ce furent
les dernières paroles qu'elle articula en
nous laiſſant en proie à la plus profonde
douleur. Mon père , qui ne voulut ja
mais
NOVEMBRE. 1763 . 25
mais confentir que la mer ſervît de fée
pultureau corps de fa malheureuſe épou
ſe , la fit embaûmer par le Chirurgien
du vaiſſeau , dans l'eſpérance , dès qu'il
feroit arrivé à ſon Gouvernement , d'en
faire les obſéques d'une façon convenable
à ſa naiſſance , à ſes vertus & à la
tendreſſe qu'il confervoit pour elle audelà
du trépas.
: Mais hélas ! que les projets des hommes
font vains quand le Ciel en a décidé
autrement. Non feulement cette
épouſe chérie , mais fon époux même
étoient deſtinés à n'avoir que la mer
pour tombeau. Nous étions à la vue de
Bombay, quand il s'éleva le plus furieux
orage que les Matelots euſſent jamais
vû fur cette mer. L'obſcurité vint ſe
joindre au danger , & augmenta nos
craintes. Les coups de vents furent fi
terribles , que les mâts & le gouvernail
ſe rompirent; l'eau entra dans le vaifſeau
avec une telle abondance , que
tout l'Equipage s'écria : Nous sommes
perdus ! plus d'espérance que la cha-
Loupe !... Elle fut dans l'inftant jettée
à l'eau : mon père & moi & autant de
Matelots qu'elle en pouvoit contenir y
entrâmes d'abord ; mais le péril preffant
y fit précipiter tant de monde ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle ne tarda pas à couler à fond,
Tout ce qu'elle portoit périt , à la ré
ſerve de trois perſonnes , un Contre-
Maître Anglois & un Valet-de-Chambre
François que nous avions amenés
de France , & moi. Ce dernier , qui
étoit excellent Nageur , eut la force de
me ſauver avec lui. Mon ſalut en cette
occafion étoit ſans doute un malheur
de plus pour moi ; mais il tenoit tant
du prodige , qu'en réfléchiſſant au ſoin .
que la Providence prit alors de mes
jours , on eût pu croire qu'il entroit
dans ſes décrets de les rendre auffi heus
reux qu'ils ont été infortunés.
J'étois évanouie quand nous attei
gnimes le rivage; mes deux libérateurs
me donnerent tous les ſecours qui dé
pendirent d'eux. Je repris bientôt mes
eſprits ; mais repréſentez - vous , ma
chere Zoa , toute l'horreur de ma fie
tuation , lorſque je fus en état de l'enviſager
! Dans le premier mouvement
de mon déſeſpoir , je ne penſai ni à
remercier le Ciel ni ceux qui au péril
de leur vie avoient ſauvée la mienne.
Je demandai mon père à grands cris ,
& mon père ne me fut pas rendu.
Les deux hommes ( car le Contre-
Maître parloit affez bien le françois pour
NOVEMBRE. 1763. 27
ſe faire entendre ) me dirent tout ce
qu'ils purent imaginer pour me confoler
; ils me flatterent qu'il n'étoit pas
impoffible que le Gouverneur ſe fût
ſauvé comme nous ; que vraiſemblablement
la Chaloupe ſe ſeroit briſée
contre un rocher ou auroit échoué à
la côte ; & qu'en ce cas on pourroit
après la tempête retrouver une partie
des effets qui nous appartenoient.
1
J'ignorois fi ce dernier événement
étoit poſſible ; mais j'étois ſûre que mon
père ne ſçavoit pas nager & qu'il ne
me reſtoit pas la plus légère eſpérance
de le revoir jamais. Une perte fi cruelle
fuffifoit pour me rendre inconfolable ,
quand même je me ferois retrouvée
dans ma patrie & maîtreſſe d'une grande
fortune : quelle impreffion ne dutelle
pas faire ſur une malheureuſe orpheline,
étrangère dans quelque pays où
le fort l'eût jettée alors , ne ſcachant
que la langue & les uſages du fien ,
fans appui , fans aſyle , ſans guide &
fans argent ! l'obſcurité de la nuit& le
fifflement des vents ajoutoient encore
à l'horreur de mes réfléxions & me faifoient
fouhaiter la fin de ma déplorable
vie. Le jour parut enfin : jamais
mes yeux n'avoient été frappés d'un
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
,
plus beau ſpectacle. La Mer furieuſe
peu d'heures auparavant étoit devenue
calme , la Terre d'une fraîcheur charmante.
Auprès de nous étoit un bois
dont les arbres chargés de fleurs & de
fruits de différentes eſpèces , charmoient
la vue & l'odorat. Ce ſpectacle , je l'a
vouerai , ſuſpendit un inſtant les tranf
ports de ma douleur ; mais en me retournant
vers la Mer qui renfermoit
dans ſon ſein tout ceque j'avois
eu de plus cher , je ſentis de nouveau
couler mes larmes. En vain mes Compagnons
chercherent à découvrir quel
ques veſtiges du naufrage. Le Contre-
Maître , qui pour la troifiéme fois alloit
aux Indes & qui connoiſſoit ces parages
, prétendit que le Vaiſſeau avoit dû
être entrainé par le courant dans le
Havre, & qu'il étoit poffible qu'une par
tiede nos richeſſes pourroit être ſauvée,
Mais quel foible adouciſſement aux
maux dont j'étois déchirée !
J'étois à jeun depuis vingt - quatre
heures , par conféquent très - affoiblie,
Mes compagnons eux - mêmes , trèspreſſés
par la faim , cueillirent des fruits,
me forcerent d'en goûter , & ſe promirent
qu'en côtoyant les bords de la
Mer nous pourrions rencontrer quelNOVEMBRE.
1763 . 29
que Ville. Cependant le Contre-Maître
parut incertain ſur le chemin qu'il
étoità proposde choiſir : il avoua même
n'être pas für que nous fuffions près de
Bombay. L'obſcurité de la nuit & la
violence de l'orage ne lui avoit , diſoitil
, pas permis de prendre aucunes directions
préciſes. Il falloit donc marcher
au hazard. Nous fimes pluſieurs milles-
fans découvrir aucunes traces d'hommes
: mais cette fatigue devint bientôt
au-deſſus de mes forces , au point
que mes compagnons ſe virent tour-àtour
obligés de me porter dans leurs
bras . Dès que la nuit parut , la crainte
des bêtes féroces dont ces lieux pouvoient
être habités , les détermina à
couper avec leurs épées des branches
d'arbres dont ils firent un grand feu .
Ils m'inviterent alors à tâcher de prendre
quelque repos pour me mettre en
étatde recommencer le lendemain notre
courſe , & convinrent de veiller alternativement
tant pour entretenir le
feu , que pour, en cas de beſoin, éveiller
les deux autres .
Gouchée au pied d'un arbre, où malgré
l'agitation de mes eſprits , je ne tardai
pas à m'endormir profondément,
Ja fatigue que j'avois efſuyée eût ſans
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
....
doute prolongé mon sommeil , fans un
événementdont je frémis encore . Je rêvois
qu'un animal féroce étoit prêt à
me dévorer ; je m'éveillai avec effroi
& crus que mon rêve devenoit une
réalité , lorſque je me fentis preſſée dans
les bras d'un homme. J'allois jetter des
cris perçans , lorſqu'on me dit : ne vous
allarmez - pas , belle Henriette ; vous
n'avez rien à craindre de moi ; je vous
le proteſte fur ce que j'ai de plus facré :
daignez m'entendre. Je vousai aimée ,
que dis-je ! adorée dès le premier moment
que je vous ai vue Le fon de
ces paroles me fit reconnoître Reyner
(c'étoit le nom du Valet-de-Chambre ,
de mon père . ) Je pouſſai un cri fi violent
qu'il éveilla le Contremaître. Cet
honnête homme accourut à moi , &
comprit la cauſe de ma frayeur. Monftre
! dit- il , efſt-ce au milieu des dangers
qui nous environnent , après être
échappés comme par miracle à la mort ,
eſt-ce le temps d'infulter auffi cruellement
une perfonne que vous ne devriez
approcher qu'avec reſpect ? Reyner
plein de fureur &de honte , ne répondit
à ce reproche que par des injures
& des menaces. Il n'en fallut pas
davantage pour exciter entr'eux un
3
NOVEMBRE. 1763. 31
combat. J'étois fi indignée&fi humiliée
de cet événement, que prèſque hors
de moi-même je me mis à fuir de toutes
mes forces vèrs une forêt que j'apperçus
, où excédée de fatigue &d'horreur
, je tombai au pied d'un arbre
touffu dont les branches pendoient jufqu'à
terre.
Mon eſprit étoit trop agité pour enviſager
d'autres malheurs que celui de
tomber entre les mains du perfide Reyner.
Mais bientôt une multitude d'objets
de terreur ſe peignirent à mon
imagination. Les bêtes ſauvages dont
l'honnête Anglois nous avoit parlé , me
faifoient friffonner au moindre bruit.
Pleine de cette inquiétude , je quittai
ma place pour jetter les yeux de tous
côtés , fans pouvoir découvrir ni maiſon
ni cabane , ni rien qui m'offrît l'apparence
d'un aſyle. Déſeſpérant alors
de conferver ma vie je commençai
à moins craindre la mort.
Les différentes mifères , les peines ,
les dangers que j'avois effuyés dans
un fi court eſpace de temps , ſe préſenterent
en foule à ma mémoire ; &
mon âme trop foible pour ſupporter
ces cruelles idées , perdit juſqu'à la faculté
de réfléchir. Je tombai dans une
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
forte de léthargie ; & j'ignore combien
de temps avoit duré cette eſpèce d'anéantiſſement
quand j'en fortis par une
nouvelle épouvante , peut-être la ſeule
choſe capable de me tirer alors de cet
état. C'étoit la voix du déteſtable Reyner.
Vous voilà enfin retrouvée , aimable
fugitive ? me dit- il , avec un sourire
mocqueur , vous vous êtes ſauvée de
moi ; mais vous ignoriez que rien ne
pouvoit vous cacher à votre Amant.
Je vous aurois poursuivie dans tous les
coinsdu monde. Ma paſſion eſt telle que
je m'expoſerois non ſeulement à toute
la vengeance des hommes , mais à
celle de Dieu même plutôt que d'y
renoncer .
Ce difcours me pénétra de tant d'horreurs
, que j'ai peine à concevoir comment
j'y pus ſurvivre. La violence des
mouvemens qui m'agitoient , ne me
laiſſa d'autre liberté d'expreffions que
celle d'un regard où il pût lire ma
haine & mon mépris. Ne me haïffez pas
pour un excès d'amour , reprit- il fur un
ton plus reſpectueux ; fi c'eſt un crime
de vous avoir aimée , n'en faccuſez que
vos charmes. Il voulut alors ſe ſaifir
de mes mains . Audacieux Efclave !
m'écriai-je , ofes-tu bien élever tes re
NOVEMBRE. 1763. 33
gards juſqu'à moi ? Je ſçai , dit- il , la
diſproportion de votre rang &du mien;
mais la fortune ne nous a-t-elle pas mis
de niveau ? Ne nous plonge-t- elle pas
tous deux dans la même indigence ? Ne
vange-t-elle pas enfin la Nature après
l'avoir humiliée tant de fois ? Dans le
fond ne fuis -je pas né votre égal ? Qu'estce
que les diftinctions inventées par
l'injuftice & foutenues par la force ? Les
Grands de la Terre font-ils d'une eſpéce
différente des petits ? Croyez - vous
qu'un homme d'un état obfcur ne doive
, ne puiſſe ni penſer ni ſentir comme
les Grands ? Le Peuple n'eſt plus
dans cette profonde ignorance qui le
plaçoit , qui le fixoit , pour ainſi dire ,
parmi les brutes : nous ſcavons aujourd'hui
écrire , lire , écouter & réfléchir.
Vous êtes belle , vous me plaiſez ; nous
voilà dans l'ordre naturel : pourquoi
donc cette fierté , cette hauteur fi déplacée
à préſent ? Efforçons-nous plutôt
de foulager notre miſére commune,
& livrons-nous aux plaiſirs que la Nature
ne refuſe à perſonne. Nous pouvons
, fi vous voulez , être auſſi heureux
que nos premiers pères dans le
jardin d'Eden . Je rendrai à mon aimable
Henriette tous les ſervices qui dé
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
pendront de moi , & mon zéle ira toujours
au-devant de ſes defirs. Quand
elle dormira je veillerai & ſerai ſon défenfeur
. Peut-être enfin que le hazard
nous conduira dans quelque lieu où
mon travail fournira plus agréablement
à votre ſubſiſtance. Chère Henriette !
ajouta -t- il avec chaleur , ayez pitié de
vous-même : craignez de m'irriter ; ne
me méprifez pas ; que ces beaux yeux
m'enviſagent avec moins d'horreur. De
quel ſecours feroient maintenant vos
titres ? de quel ſecours au contraire ma
tendreſſe ne vous ſera-t-elle pas ?
Tandis qu'il parloit ainfi , j'avois le
viſage tourné de façon qu'il ne voyoit
pas les larmes dont j'étois baignée .
J'invoquois intérieurement le Ciel; jamais
je ne lui fis d'auffi ferventes prieres .
Reyner garda un moment le filence &
le rompit bientôt pour me preffer de
lui répondre . Que puis - je dire , m'écriai-
je avec fierté , que tu ne ſaches
déja ? Je ne vois en toi qu'un ſcélerat
trop indigne de vivre , & je ne puis que
m'abhorrer moi-même d'avoir ſcu te
plaire. A ces mots je m'élançai de
ſes bras & tentai de prendre la fuite.
Il ne lui fut pas difficile de m'atteindre.
Je fis retentir de mes cris les échos de
NOVEMBRE. 1763 . 35
la forêt , & je me voyois prête a devenir
la proie de ce ſcélérat , quand toutà-
coup pluſieurs hommes arriverent à
l'endroit où nous étions. Indignés de la
violence à laquelle ils me voyoient
prête à fuccomber , l'un deuxd'un coup
de javelot étendit mon lâche raviſſeur
àmes pieds .
Je dois maintenant vous informer de
qui & par quel hazad je reçus ce ſecours
ineſperé. Vous ſcavez , ma chère
Zoa , que votre père a une belle Maifon
de Campagne à trois lieues de la
vaſte forêt de Chiama . C'étoit dans cette
même forêt que j'avois foutenu l'horrible
combat que je viens de vous raconter
, & c'étoient les gens du Banian
qui chaſſoient alors au ſanglier.
J'aurois peine à vous exprimer la furpriſe
que je caufai à ces Indiens. Mes
habits , quoique riches , trempés par
Peau de la Mer & féchés au vent & au
foleil , par conséquent de mille fauffes
couleurs , & déchirés ainſi que ma peau
par les bruyères à travers leſquelles j'avois
paſſé ; mes cheveux épars dans le
plus grand défordre ; mes yeux égarés ;
tout cet appareil joint au lieu où ils m'avoient
rencontrée , leur fit conclurre
qu'il m'étoit arrivé quelque avanture
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire. Ils m'entourérent & me
confidérerent de la tête aux pieds en
ſe parlant les uns aux autres ; mais quoique
je n'entendiffe pas leur langue , je
conjecturai par leur maintien que ce
qu'ils difoient n'étoit pas à mon défavantage.
Après m'avoir longtemps examinée
, deux d'entr'eux me tendirent la
main , & me conduifirent à travers la
forêt , en me foutenant , quand nous
étions dans de mauvais chemins , avec
la plus grande humanité.
Nous apperçumes enfin ce que peu
de temps auparavant j'avois défeſpéré
de jamais revoir , c'eſt - à - dire , une
maifon. Toute incertaine que j'étois
du traitement qui pouvoit m'y attendre
, je ne pus m'empêcher de fentir
la joie d'être hors d'un pays ſauvage ,
& de me retrouver avec des créatures
humaines. Mes conducteurs, en arrivant,
m'apporterent du linge très- blanc & fervirent
devant moi un plat de ris & quelques
oiſeaux bouillis , avec un pot d'argent
plein d'eau mêlée avec un peu d'Arak.
Je rendis grace à Dieu du changement
qui arrivoit dans mon état ; mais
il manquoit à mon bonheur la poſſibilité
d'entendre mes bienfaîteurs & de
les informer de ce qui me regardoit ;
NOVEMBRE. 1763. 37
détail qui pouvoit influer ſur la continuation
de leurs bons procédés à mon
égard. Après avoir emporté les reſtes de
ce qui m'avoit été ſervi , on me laiſſa
ſeule ; & je vis l'inſtant après entrer un
Indien d'une jolie figure , excepté la
couleur de ſa peau , ſuivi de quelquesuns
de ceux qui m'avoient trouvée dans
la forêt. Il me regarda comme eux avec
étonnement , & me traita avec la plus
grande politeffe. Aux témoignages de
reſpect qu'on lui rendoit , je m'apperçus
qu'il étoit le Maître de cette habitation ,
&je lui témoignai en François toute
ma reconnoiſſance ; mais j'eus le chagrin
d'appercevoir que je n'étois entendue
de perſonne. Mes démonstrations
lui firent cependant à-peu-près deviner
ce que je prétendois lui dire. Il fit figne
à ſes gens de ſe retirer ; & après
s'être affis auprès de moi , il me prit la
main & la baiſa avec tranſport. Cette
action , qui me rappella l'infame Reyner,
fit une telle impreſſion ſur moi , que je
m'écriai tout-à coup : O Dieu ! que
vais-je devenir ? Quoiqu'il n'entendît
pas les mots que je prononçois , la douleur
qui ſe peignit ſur mon vilage les
lui rendit , à ce qu'il m'a dit depuis ,
très- intelligibles. L'Indien en effet aban38
MERCURE DE FRANCE.
donna auffitôt ma main , me falua ref
pectueuſement avec l'air de me demander
pardon , & fortit de ma chambre.
Cette conduite dans laquelle je ſoupçonnai
malgré moi plus d'art que de
bonté , ne diffipa point mes inquiétudes .
Je venois trop récemment d'éprouver
que la paffion parvenue à un certain
degré , ne connoît plus de frein. Pouvois-
je ne pas craindre de me voir expoſée
aux mêmes dangers ? On ne me
laiſſa pas long-temps livrée à ces triſtes
réflexions. Deux femmes Indiennes entrerent
& me firent figne de les ſuivre.
Je fus conduite dans un très-bel appartement
, où je trouvai toutes les commodités
que j'aurois pû defirer
France même. Mais ce qui me plut
davantage , ce fut un verrouil que j'apperçus
à la porte ,&dont je ne différai
pas de faire uſage dès que je me trouvai
feule.
en
Malgré mes fatigues outrées , le trouble
de mon âme ne me permit de me
livrer au fommeil que vers le matin :
mais il devint fi fort , que je ne fus
éveillée que très- tard par une voix qui
ſembloit m'appeller. Je fortis de mon
lit; & après avoir paflé une robe , j'allai
ouvrir ma porte. C'étoit une des fem
NOVEMBRE. 1763 . 39
mes qui m'apportoit un habit très-riche
qu'elle m'aida à mettre , en me faiſant
entendre par fignes que le mien étoit
trop peu convenable pour moi. Je ne
fus pas plutôt habillée , qu'une autre
m'apporta du chocolat avec une eſpéce
de gâteau : tout cela me fut fervi avec
un reſpect qui auroit peut- être flatté
ma vanité , ſi j'avois pû m'en diffimuler
le motif ou ne le pas craindre.
Dès que j'eus déjeûné , elles me conduifirent
dans une Salle où étoit leur
Maître , & où il eſt inutile de vous dire
qu'il m'attendoit. Il ſe leva & vint me
recevoir avec beaucoup de politeffe ,
prit une de mes longues manches en
fouriant, & parut admirer à quel point
cet habit m'alloit bien. Il m'invita enfuite
à paffer dans ſes jardins , où la
beauté & la variété des fleurs me parurent
admirables. Il en cueillit quelques-
unes des plus curieuſes qu'il plaça
dans mes cheveux & fur mon fein ,
mais avec tous les égards qu'exigeoit
la modeſtie la plus ſcrupuleuſe ; & pendant
ce jour même & pluſieurs autres
il ne fit rien qui pût faire naître en moi
les moindres allarmes , quoiqu'il me fût
aiſé d'appercevoir les progrès de fa
paffion par le feu qui brilloit dans ſes
40 MERCURE DE FRANCE.
yeux. Sa main trembloit quand il étoit
dans le cas de m'en offrir l'appui & de
toucher la mienne ; & quoique les Peuples
de cette couleur ne rougiffent jamais
, je remarquois pourtant ſouvent
que ſon viſage devenoit d'une teinte
plus pâle , effet de la violence que lui
cauſoit une conduite auſſi modérée.
Après m'avoir fait voir dans ſes jardins
tout ce qu'il jugeoit digne de mes
obſervations , & m'avoir conduit dans
une grotte ornée de coquillages , autour
de laquelle ferpentoit un ruiffeau
qui fortoit d'une eſpèce de labyrinthe ,
il me ramena dans la ſalle où la rable
étoit ſervie ; & pendant le repas il
conſerva pour moi les mêmes attententions
& les mêmes égards. Apeine
étions-nous deſſervis , qu'un de ſes efclaves
entra précipitamment & lui dit
quelques mots qui parurent lui caufer
beaucoup de joie ; & voici ce que
c'étoit. Epris de la plus vive paffion
pour moi & affligé de ne pouvoir me
communiquer ſes idées , ni ſçavoir ce
que j'étois , ni ce qui avoit pû donner
lieu aux étranges événemens qu'on lui
avoit racontés , il avoit envoyé à la
Ville offrir une récompenſe confidérable
à qui ſçauroit aſſez les Langues Euro
NOVEMBRE. 1763 . 41
péennes pour pouvoir nous fervir d'interprète
; & la perſonne chargée de
cette commiſſion avoit été affez heureuſe
pour trouver un homme qui parloit
paffablement le Hollandois , l'Anglois
& le François .
Le Banian , après avoir caufé un
moment avec lui , le pria de me parler
dans toutes les langues qu'il poffédoit.
Dès qu'il connutque j'étois Francoiſe
, il me demanda par quel hazard
je me trouvois dans l'Inde ? Jamais aucun
fon ne flatta plus délicieuſement
mon oreille. Je lui appris tous mes
malheurs ; il les répéta au Banian , qui
touché de mon hiſtoire me fit aſſurer
qu'il me rendroit tous les ſervices qui
pourroient être en ſa puiſſance. Je demandai
dans quel pays j'étois ? & il ne
m'eut pas plutôt dit que c'étoit à Bombay
que je le fuppliai de me faire
conduire chez un Commercant Anglois
, pour le prier de me procurer les
moyens de retourner en Europe. Cette
propoſition ne fut pas plutôt expliquée
au Banian , qu'il ordonna à l'Interprète
de me dire que nous étions à une
très-grande diſtance de la Colonie ; mais
qu'ayant des relations d'affaires avec les
Commerçans d'Angleterre , & du cré-
,
42 MERCURE DE FRANCE.
dit chez cette Nation , il ſe chargeoit
avec plaifir de cette négociation. i
Cette réponſe étoit d'autant moins
fatisfaiſante pour moi , que j'aſpirois
après l'inſtant de me voir hors de la
puiſſance d'un homme dont les diſpoſitions
me donnoient beaucoup de dé
fiance. Je tentai mais inutilement d'engager
le Banian à vouloir bien s'é
pargner cette peine. Affez heureux ,
me dit- il, pour ſe trouver le premier
à portée de m'être utile , il devenoit
jaloux de finir ſon ouvrage. Je penſai
alors à gagner l'amitié de l'interprète&
à le charger d'une Lettre pour le Gouverneur
de Bombay , que le Capitaine
de notre vaiſſeau m'avoit dit être un
homme plein d'honneur; mais je craignis
de me confier trop légérement à
une créature du Banian , & peut-être
de m'expoſer à l'irriter trop contre moi.
Je crus donc n'avoir rien de mieux à
faire que de me mettre ſous la protection
du Ciel & de laiſſer agir cet Indien
qui non moins impatient que
moi, partitdès le lendemain pour la ville
&me laiſſa ſon interprète , afin que par
fon moyen je puſſe faire entendre mes
volontés à ſes gens qui avoient ordre
de m'obéir en tout.
,
NOVEMBRE. 1763. 43
Cetre abfence donna quelque relache
à mes inquiétudes ; je l'employai à
queſtionner l'interprète ſur le temps qu'il
avoit paffé en France , fur ce qui l'avoit
engagé à y aller, ſur le ſéjour qu'il
avoit fait dans l'Inde , ſur ſes facultés &
l'état de ſon commerce à Bombav. II
me dit qu'étant Matelot fur un vaiſſeau
marchand Hollandois . & le vaiſſeau
ayant été pris par un Anglois , il avoir
appris cette langue ; que depuis étant
venu ſouvent dans l'Inde il avoit encore
appris le Malayant ; qu'il devoit
le peu qu'il ſçavoit de la langue Françoiſe
à la com, laiſance d'un François
avec lequel il avoit fait un voyage de
long cours ; qu'enfin ſa demeure étoit
fixée à Bombay , où il avoit épousé
une Indienne dont il avoit pluſieurs enfans.
Je concevois à peine comment
un Européen s'étoit déterminé à prenpre
une femme de cette couleur , &
de plus payenne. Mais je ne fus pas
long-temps à m'appercevoir qu'il n'étoit
rien moins que délicat en matière
de Religion , & à m'applaudir de ne m'être
pas confiée à lui comme j'en avois
été tentée. Je lui demandai le nom &
le rang de celui ſous la protection duquel
j'étois tombée ? Ilm'en fit les plus
44 MERCURE DE FRANCE.
grands éloges & finit par me dire que
celle qu'il épouſeroit feroit la plus heureuſe
femme du monde. Je fis peu d'attention
à ce difcours & pour me donner
de l'occupation je me fis inſtruire
par lui de pluſieurs phrases de la langue
Malayene qui me parut fi facile , qu'en
peu de jours je me trouvai en état de
demander tout ce qui m'étoit néceſſaire.
Le reste áu Mercure prochain.
Fermer
4348
p. 44-46
ODE à M. THOMAS sur l'Eloge de SULLY.
Début :
QU'ENTENDS-JE ? quels nouveaux accens [...]
Mots clefs :
Éloge, Tonnerre, Citoyen, Furie, Peuple, Image, Génie, Vérité
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texteReconnaissance textuelle : ODE à M. THOMAS sur l'Eloge de SULLY.
ODE à M. THOMAS fur l'Eloge de
SULLY.
QU'ENTENDS - JE ? quels nouveaux accens
Sortent du ſéjour du tonnèrre ?
Qu'annoncent ces ſons éloquens ?
Est- ce un Dieu qui parle à la Terre ?
Est-ce Démosthène en courroux
Qui rend l'eſpoir à ſa patrie ,
Ou qui d'un Citoyen jaloux
Confond l'implacable furie ?
Oui , c'eſt un de ſes fiers rivaux ,
Mais dont la carrière eſt plus belle.
Comme un Dieu du ſein des Tombeaux
Je vois la Vertu qu'il rappelle.
A les accens harmonieux
NOVEMBRE. 1763. 45
Elle fort du ſéjour funébre ;
C'eſt elle qu'il offre à vos yeux ,
François , c'eſt Sulli qu'il célébre.
Venez à ſes traits immortels
De Sulli contempler l'image.
Sans doute il eût eu des autels ,
Si vous en éleviez au Sage ;
Mais tel eſt l'affreux préjugé ;
Le Peuple honore davantage
Un Héros mort dans le carnage ,
Qu'un Sage qui l'a protégé.
O ! prix des versus de Bellonne,
Vous germez parmi les cyprès ,
Et le Héros qui vous moiſſonne ,
Gémit ſouvent de ſes ſuccès.
Malgré ſes talens pour la Guerre,
Sulli fut plus grand dans la Paix ,
Et ſon bras fi craint ſur la Tèrre
La gouverna par ſes bienfaits.
Toi , dont le pinceau frappe & touche ;
Toi qui de Sulli peins les moeurs ;
Ton éloge eſt dans tous les coeurs ;
Mais le ſien eſt mieux dans ta bouche.
O vous ! à ce cher ſouvenir ,
Vous , qu'implore en vain la mifère ,
Si Sulli n'eſt plus notre Père ,
Apprenez à le devenir,
46 MERCURE DE FRANCE.
Quel art ſuprême & quel délire
Enfantent tes divins tranſports ;
Ton âme m'échauffe & m'inſpire ,
Mon coeur s'excite à tes accords.
Là , tu peins la ligue fumante
Des feux qu'elle avoit allumés.
Là , je vois Henri qui préſente
Aux Guiſes des bras déſarmés.
Que ne puis-je d'un vol rapide
Suivre cet Alcide nouveau ,
Et ranimer à ton flambeau
L'éclat qui me ſervit de guide!
Tel Prométhée audacieux
Pour rendre immortel ſon ouvrage ,
Du feu réſervé pour les Dieux
Defira le coupable uſage.
Ainſi mon génie emporté
Bravant le fort qu'il ſe prépare ,
Croit avec les aîles d'Icare
Pouvoir planer à ton côté.
Image du Dieu qui t'inſpire ,
Sans blâmer ma témérité ,
Pardonne à ce que j'ai pû dire
Én faveur de la Vérité.
SULLY.
QU'ENTENDS - JE ? quels nouveaux accens
Sortent du ſéjour du tonnèrre ?
Qu'annoncent ces ſons éloquens ?
Est- ce un Dieu qui parle à la Terre ?
Est-ce Démosthène en courroux
Qui rend l'eſpoir à ſa patrie ,
Ou qui d'un Citoyen jaloux
Confond l'implacable furie ?
Oui , c'eſt un de ſes fiers rivaux ,
Mais dont la carrière eſt plus belle.
Comme un Dieu du ſein des Tombeaux
Je vois la Vertu qu'il rappelle.
A les accens harmonieux
NOVEMBRE. 1763. 45
Elle fort du ſéjour funébre ;
C'eſt elle qu'il offre à vos yeux ,
François , c'eſt Sulli qu'il célébre.
Venez à ſes traits immortels
De Sulli contempler l'image.
Sans doute il eût eu des autels ,
Si vous en éleviez au Sage ;
Mais tel eſt l'affreux préjugé ;
Le Peuple honore davantage
Un Héros mort dans le carnage ,
Qu'un Sage qui l'a protégé.
O ! prix des versus de Bellonne,
Vous germez parmi les cyprès ,
Et le Héros qui vous moiſſonne ,
Gémit ſouvent de ſes ſuccès.
Malgré ſes talens pour la Guerre,
Sulli fut plus grand dans la Paix ,
Et ſon bras fi craint ſur la Tèrre
La gouverna par ſes bienfaits.
Toi , dont le pinceau frappe & touche ;
Toi qui de Sulli peins les moeurs ;
Ton éloge eſt dans tous les coeurs ;
Mais le ſien eſt mieux dans ta bouche.
O vous ! à ce cher ſouvenir ,
Vous , qu'implore en vain la mifère ,
Si Sulli n'eſt plus notre Père ,
Apprenez à le devenir,
46 MERCURE DE FRANCE.
Quel art ſuprême & quel délire
Enfantent tes divins tranſports ;
Ton âme m'échauffe & m'inſpire ,
Mon coeur s'excite à tes accords.
Là , tu peins la ligue fumante
Des feux qu'elle avoit allumés.
Là , je vois Henri qui préſente
Aux Guiſes des bras déſarmés.
Que ne puis-je d'un vol rapide
Suivre cet Alcide nouveau ,
Et ranimer à ton flambeau
L'éclat qui me ſervit de guide!
Tel Prométhée audacieux
Pour rendre immortel ſon ouvrage ,
Du feu réſervé pour les Dieux
Defira le coupable uſage.
Ainſi mon génie emporté
Bravant le fort qu'il ſe prépare ,
Croit avec les aîles d'Icare
Pouvoir planer à ton côté.
Image du Dieu qui t'inſpire ,
Sans blâmer ma témérité ,
Pardonne à ce que j'ai pû dire
Én faveur de la Vérité.
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4349
p. 47
VERS adressés par une jeune Veuve de Bretagne, à M. DE SAINT-FOIX, Auteur de l'Oracle, des Grâces, des Essais sur Paris, &c, & Historiographe de l'Ordre du S. Esprit.
Début :
SAINT-FOIX, ami constant de la solide gloire, [...]
Mots clefs :
Ami, Gloire, Histoire, Portrait
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS adressés par une jeune Veuve de Bretagne, à M. DE SAINT-FOIX, Auteur de l'Oracle, des Grâces, des Essais sur Paris, &c, & Historiographe de l'Ordre du S. Esprit.
VERS adreſſsés par unejeune Veuve de
Bretagne , à M. DE SAINT-FOIX ,
Auteur de l'Oracle , des Graces , des
Effais fur Paris,&c, & Historiographe
-de l'Ordre du S. Esprit,
SAINT-FOIX , ami conſtant dela ſolide gloire ,
Quiconque la poſſéde en peut faire l'hiſtoire;;
Tu planes , comme un Aigle , au-deſſus des rai
lens.
Si tu les peins , tu les ſurpaſſes ;
Ton goût eſt l'Oracle du Temps ,
Et ton portrait eſt dans les mains desGrâces.
Bretagne , à M. DE SAINT-FOIX ,
Auteur de l'Oracle , des Graces , des
Effais fur Paris,&c, & Historiographe
-de l'Ordre du S. Esprit,
SAINT-FOIX , ami conſtant dela ſolide gloire ,
Quiconque la poſſéde en peut faire l'hiſtoire;;
Tu planes , comme un Aigle , au-deſſus des rai
lens.
Si tu les peins , tu les ſurpaſſes ;
Ton goût eſt l'Oracle du Temps ,
Et ton portrait eſt dans les mains desGrâces.
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4350
p. 47-54
CINQUIÉME & dernier Caractère du vrai Philosophe. Généreux & désintéressé.
Début :
La générosité est une vertu bien rare parmi les hommes ; quand il s'agit de [...]
Mots clefs :
Vertu, Hommes, Ami, Philosophe, Bonheur, Religion, Actions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CINQUIÉME & dernier Caractère du vrai Philosophe. Généreux & désintéressé.
CINQUIÈME & dernier Caractère
du vrai Philofophe.
A
Généreux & désintéressé.
Lagénérosité eft une vertu bien rare
parmi les hommes ; quand il s'agit de
facrifier leurs paſſions , leur amour-propre
, ou leur intérêt , on ſçait combien
il leur en coûre.
48 MERCURE DE FRANCE .
Tel eſt ſouvent le ſort des plus juſtes des Rois ;
Tant qu'ils font ſur la Terre , on reſpecte leurs
Loix ;
On porte juſqu'aux Cieux leur juſtice ſuprême ,
Adorés de leurs Peuples , ils ſont des Dieux euxmêmes.
Mais après leur trépas que ſont- ils à vos yeux ?
Vous éteignez l'encens que vous bruliez pour
eux ,
Etcomme à l'intérêt l'âme humaine eſt liée ,
La vertu qui n'eſt plus eſt bientôt oubliée.
Edipe de Voltaire,
Qu'est - ce que la générosité?
C'eſt un penchant heureux qui nous
porte à obliger nos ſemblables , en
nous ſervant du pouvoir & des talens
que donnent , ou les prérogatives de la
naiſſance, ou un rang fublime & diftingué.
Vertu rare parmi les Grands , quelque
facilité qu'ils ayent à faire des heureux
: il en eſt peu qui ne foient arrêtés
par l'orgueil de leur état & qui ne craignent
de compromettre leur dignité ,
en follicitant par eux-mêmes , ou par
ceux qui les repréſentent , des graces
que la moindre démarche leur feroit
obtenir ; prétexte injuſte & d'autant
plus mépriſable , que la conſidération
&
NOVEMBRE. 1763. 49
& le reſpect attachés à leur nom font
des droits imperſcriptibles & toujours
capables de les raffurer. $
La générofité dans un Particulier
exige plus de peine & de travaux. Plus
à portée de la misère publique , ou
moins préoccupé du faſte des grandeurs
& de la frivolité des plaifirs , le
tableau touchant & expreffif de l'humanité
fixe davantage ſon attention ,
&rend ſon coeur plus ſenſible.
Grands de la Terre ! Le plus noble
uſage que vous puiffiez faire de votre
grandeur , c'eſt d'être bienfaiſans. Que
l'homme privé , ce Philoſophe généreux
& compatiſſant , ce Sage par excellence
, devienne aujourd'hui votre
modéle. Pour ſecourir ſes ſemblables ,
que d'obstacles à vaincre du côté des
paffions des hommes ! que de dégoûts
à effuyer de la part de ceux qu'ils follicitent
en faveur des malheureux !
Hommes durs& inſenſibles , ouvrez les
yeux fur la conduite du Sage , & devenez
par l'imitation de ſes vertus , vertueux
vous - mêmes & dignes de nos
vrais hommages .
Ici , c'eſt un ami qui rétablit la fortune
de ſon ami , en partageant la fienne
avec lui. c'eſt un homme bleffé Là,2.
C
30 MERCURE DE FRANCE.
dans ſon honneur , flétri dans ſa réputation
, qui , non ſeulement pardonne
fincèrement à ſes ennemis , mais cherche
encore tous les moyens de leur
être utile ; c'eſt un bienfaiteur oublié
qui répand de nouveaux bienfaits fur
des ingrats ; c'eſt un vainqueur qui facrifiant
ſa vangeance à ſa vertu , uſe de
clémence envers un ennemi cruel toujours
acharné à le perdre. Titus pardonne
à Cinna , César à Brutus . Qu'il
eſt glorieux pour ces grands hommes
d'avoir forcé leurs ennemis à les aimer
& à les admirer ! C'eſt un créancier
qui remet ſa dette à un débiteur infolvable
, accablé fous le poids de l'indigence
; c'eſt en un mot , (& voici le
comble de l'héroïſme de la vertu ) c'eſt
un Chrétien qui répand ſon ſang pour
fa Religion. Tels font mes héros en générofité.
Ce vrai Philoſophe , dont j'ai éſſayé
de tracer les différens caractères , exiſte
encore de nos jours . Ce fiécle, tout corrompu
qu'on le prétend, nous offre encore
des Sectateurs aimables de cette
vraie Philofophie.
Ici , c'eſt un Citoyen généreux plein
d'amour & de reſpect pour ſon Roi ,
de zéle pour la patrie , qui facrifie ſes
HONOVEMBRE. 1763.5
intérêts les plus chers , les liens les plus
tendres , ſa vie même pour le ſalut de
fon Prince & le bien de l'Etat. La gloi-
-re eſt moins le motifde ſes généreuſes
réſolutions , de ſes actions éclatantes ,
-que l'amour de fon devoir. S'il cueille
des launiers aux champs de Mars , il les
arrofeode, ſes pleurs ; il ſçait apprécier
le fang des hommes, il le ménage ; il
ne peut enviſager ſans frémir ce qu'un
ſeul triomphe coûte à l'humanité: ſa
modeſtie éclate au milieu de ſes plus
brillans ſuccès. Tel eſt le caractère du
-héros Philofophe.
-onLa , ceſt und Miniſtre zélé pour la
Religion , qui la défend avec chaleur ,
& la ſoutient avec courage. Paſteur tendre
&vigilant , il s'attendrit ſur les égaremens
de ſon troupeau ; il raméne avec
douceur , reprend ſans aigreur , corrige
en père. Que de converfions font
les fruits de ſes ſoins ! Faire le bien ,
voilà ſa récompenſe ; y réuffir , eſt le
but de ſes voeux.
C'eſt un Magiſtrat digne de nos éloges
& de notre vénération. La juſtice
& l'équité ſont ſes guides. Tous les
hommes lui font égaux. Le rang & la
faveur ne peuvent rien fur lui. L'innocent
trouve en lui un protecteur , la
Cij
32 MERCURE DE FRANCE.
-veuve un défenſeur , l'orphelin unpère,
C'eſt un père ami de ſes enfans , qui
ſçait allier dans leur éducation une
ſage fermeté à une douceuro raiſonnable.
Il fait aimer la vertu , parce qu'il
ſçait la rendre aimable & qu'il la pratique,
lui-même. Qu'il eſt facile à des
enfans de devenir vertueux , lorſqu'ils
ont pour modèle, un maître fi intérefſant
, un père digne d'être aimé !
C'eſt enfin un Epoux tendre & fidéle
qui fe croit moins le maître que l'appui
d'une épouſe vertueuſe. Sourd aux
préjugés du Siécle , il remplit ſes devoirs.
La Religion , l'honneur , la probité,
ſont les feuls oracles de fon coeur.
Il fçait que ce ſéxe aimable , que cette
moitié ſi précieuſe du genre humain ,
mérite les égards , les complaiſances
& toutes les attentions qu'on ne peut
lui refuſer à moins d'être féroce. Convaincu
de l'obligation où il eſt de constribuer
au bonheur de celle qu'il a
attachée à ſon fort ; il rend hommage
à ſes charmes , partage également ſes
peines & fes plaiſirs , la confole dans
ſes infirmités ; il l'aime enfin comme
un autre lui-même , & fait fon bonheur
de celui qu'il procure.nmvi
Vertueux Eugène mon fidéle
NOVEMBRE. 1763.53
ami ! n'eſtice point là votre portrait ?
Epoux auffi tendre qu'ami ſincère &
généreux! aurai-je du moins réuſſi àrendre
à vos vertus un hommage fi juftement
mérité ? Florife , cette épouſe
vertueufe que vous aimez , fi digrie de
fixer votre coeur & vos ſentimens :
quels modéles précieux & reſpectables
pour un fiécle où l'intérêt ſeul régle
les engagemens les plus ſérieux , où
l'on s'épouſe ſans s'aimer , ſouvent ſans
ſe connoître .... Quelles ſuites funeſtes
entraîne néceffairement après foi une
union fi inconſidérée !
Terminons le portrait de la vraie
Philofophie par ces vers de l'un de
nos meilleurs Auteurs comiques.
...... La Philoſophie eſt ſobre en ſes diſcours ,
Et croit que les meilleurs font toujours les plus
courts ;
Que de la vérité l'on atteint l'excellence
Par la réfléxion & le profond filence.
Le but d'un' Philoſophe eſt de ſi bien agir ,
Que de ſes actions il n'ait point à rougir ;
Il ne tend qu'à pouvoir ſe maîtriſer ſoi-même :
C'eſt-là qu'il met ſa gloire & ſon bonheur ſu-
2
4
f
prême.
Sans vouloir impoſer par ſes opinions ,
:
Il neparle jamais que par les actions.
Cij
54, MERCURE DE FRANCE.
Loin qu'en Syſtemes vains fon eſprit'sialem-
: bique i :
Etre vrai , juſte & bon , c'eſt ſon ſyſtème unique.
Humble dans le bonheur , grand dans l'adverfité,
Dans la ſeule vertu trouvant la volupté,
Faiſant d'un doux loiſir ſes plus chères délices ,
Plaignant les vicieux & déteſtant les vices :
Voilà le Philoſophe , &s'il n'est ainfi fait
Il ufurpe un beau titre & n'en a pas l'effet.
!
DESTOUCHES.
DAGUESDE CLAIRFONTAINES.
du vrai Philofophe.
A
Généreux & désintéressé.
Lagénérosité eft une vertu bien rare
parmi les hommes ; quand il s'agit de
facrifier leurs paſſions , leur amour-propre
, ou leur intérêt , on ſçait combien
il leur en coûre.
48 MERCURE DE FRANCE .
Tel eſt ſouvent le ſort des plus juſtes des Rois ;
Tant qu'ils font ſur la Terre , on reſpecte leurs
Loix ;
On porte juſqu'aux Cieux leur juſtice ſuprême ,
Adorés de leurs Peuples , ils ſont des Dieux euxmêmes.
Mais après leur trépas que ſont- ils à vos yeux ?
Vous éteignez l'encens que vous bruliez pour
eux ,
Etcomme à l'intérêt l'âme humaine eſt liée ,
La vertu qui n'eſt plus eſt bientôt oubliée.
Edipe de Voltaire,
Qu'est - ce que la générosité?
C'eſt un penchant heureux qui nous
porte à obliger nos ſemblables , en
nous ſervant du pouvoir & des talens
que donnent , ou les prérogatives de la
naiſſance, ou un rang fublime & diftingué.
Vertu rare parmi les Grands , quelque
facilité qu'ils ayent à faire des heureux
: il en eſt peu qui ne foient arrêtés
par l'orgueil de leur état & qui ne craignent
de compromettre leur dignité ,
en follicitant par eux-mêmes , ou par
ceux qui les repréſentent , des graces
que la moindre démarche leur feroit
obtenir ; prétexte injuſte & d'autant
plus mépriſable , que la conſidération
&
NOVEMBRE. 1763. 49
& le reſpect attachés à leur nom font
des droits imperſcriptibles & toujours
capables de les raffurer. $
La générofité dans un Particulier
exige plus de peine & de travaux. Plus
à portée de la misère publique , ou
moins préoccupé du faſte des grandeurs
& de la frivolité des plaifirs , le
tableau touchant & expreffif de l'humanité
fixe davantage ſon attention ,
&rend ſon coeur plus ſenſible.
Grands de la Terre ! Le plus noble
uſage que vous puiffiez faire de votre
grandeur , c'eſt d'être bienfaiſans. Que
l'homme privé , ce Philoſophe généreux
& compatiſſant , ce Sage par excellence
, devienne aujourd'hui votre
modéle. Pour ſecourir ſes ſemblables ,
que d'obstacles à vaincre du côté des
paffions des hommes ! que de dégoûts
à effuyer de la part de ceux qu'ils follicitent
en faveur des malheureux !
Hommes durs& inſenſibles , ouvrez les
yeux fur la conduite du Sage , & devenez
par l'imitation de ſes vertus , vertueux
vous - mêmes & dignes de nos
vrais hommages .
Ici , c'eſt un ami qui rétablit la fortune
de ſon ami , en partageant la fienne
avec lui. c'eſt un homme bleffé Là,2.
C
30 MERCURE DE FRANCE.
dans ſon honneur , flétri dans ſa réputation
, qui , non ſeulement pardonne
fincèrement à ſes ennemis , mais cherche
encore tous les moyens de leur
être utile ; c'eſt un bienfaiteur oublié
qui répand de nouveaux bienfaits fur
des ingrats ; c'eſt un vainqueur qui facrifiant
ſa vangeance à ſa vertu , uſe de
clémence envers un ennemi cruel toujours
acharné à le perdre. Titus pardonne
à Cinna , César à Brutus . Qu'il
eſt glorieux pour ces grands hommes
d'avoir forcé leurs ennemis à les aimer
& à les admirer ! C'eſt un créancier
qui remet ſa dette à un débiteur infolvable
, accablé fous le poids de l'indigence
; c'eſt en un mot , (& voici le
comble de l'héroïſme de la vertu ) c'eſt
un Chrétien qui répand ſon ſang pour
fa Religion. Tels font mes héros en générofité.
Ce vrai Philoſophe , dont j'ai éſſayé
de tracer les différens caractères , exiſte
encore de nos jours . Ce fiécle, tout corrompu
qu'on le prétend, nous offre encore
des Sectateurs aimables de cette
vraie Philofophie.
Ici , c'eſt un Citoyen généreux plein
d'amour & de reſpect pour ſon Roi ,
de zéle pour la patrie , qui facrifie ſes
HONOVEMBRE. 1763.5
intérêts les plus chers , les liens les plus
tendres , ſa vie même pour le ſalut de
fon Prince & le bien de l'Etat. La gloi-
-re eſt moins le motifde ſes généreuſes
réſolutions , de ſes actions éclatantes ,
-que l'amour de fon devoir. S'il cueille
des launiers aux champs de Mars , il les
arrofeode, ſes pleurs ; il ſçait apprécier
le fang des hommes, il le ménage ; il
ne peut enviſager ſans frémir ce qu'un
ſeul triomphe coûte à l'humanité: ſa
modeſtie éclate au milieu de ſes plus
brillans ſuccès. Tel eſt le caractère du
-héros Philofophe.
-onLa , ceſt und Miniſtre zélé pour la
Religion , qui la défend avec chaleur ,
& la ſoutient avec courage. Paſteur tendre
&vigilant , il s'attendrit ſur les égaremens
de ſon troupeau ; il raméne avec
douceur , reprend ſans aigreur , corrige
en père. Que de converfions font
les fruits de ſes ſoins ! Faire le bien ,
voilà ſa récompenſe ; y réuffir , eſt le
but de ſes voeux.
C'eſt un Magiſtrat digne de nos éloges
& de notre vénération. La juſtice
& l'équité ſont ſes guides. Tous les
hommes lui font égaux. Le rang & la
faveur ne peuvent rien fur lui. L'innocent
trouve en lui un protecteur , la
Cij
32 MERCURE DE FRANCE.
-veuve un défenſeur , l'orphelin unpère,
C'eſt un père ami de ſes enfans , qui
ſçait allier dans leur éducation une
ſage fermeté à une douceuro raiſonnable.
Il fait aimer la vertu , parce qu'il
ſçait la rendre aimable & qu'il la pratique,
lui-même. Qu'il eſt facile à des
enfans de devenir vertueux , lorſqu'ils
ont pour modèle, un maître fi intérefſant
, un père digne d'être aimé !
C'eſt enfin un Epoux tendre & fidéle
qui fe croit moins le maître que l'appui
d'une épouſe vertueuſe. Sourd aux
préjugés du Siécle , il remplit ſes devoirs.
La Religion , l'honneur , la probité,
ſont les feuls oracles de fon coeur.
Il fçait que ce ſéxe aimable , que cette
moitié ſi précieuſe du genre humain ,
mérite les égards , les complaiſances
& toutes les attentions qu'on ne peut
lui refuſer à moins d'être féroce. Convaincu
de l'obligation où il eſt de constribuer
au bonheur de celle qu'il a
attachée à ſon fort ; il rend hommage
à ſes charmes , partage également ſes
peines & fes plaiſirs , la confole dans
ſes infirmités ; il l'aime enfin comme
un autre lui-même , & fait fon bonheur
de celui qu'il procure.nmvi
Vertueux Eugène mon fidéle
NOVEMBRE. 1763.53
ami ! n'eſtice point là votre portrait ?
Epoux auffi tendre qu'ami ſincère &
généreux! aurai-je du moins réuſſi àrendre
à vos vertus un hommage fi juftement
mérité ? Florife , cette épouſe
vertueufe que vous aimez , fi digrie de
fixer votre coeur & vos ſentimens :
quels modéles précieux & reſpectables
pour un fiécle où l'intérêt ſeul régle
les engagemens les plus ſérieux , où
l'on s'épouſe ſans s'aimer , ſouvent ſans
ſe connoître .... Quelles ſuites funeſtes
entraîne néceffairement après foi une
union fi inconſidérée !
Terminons le portrait de la vraie
Philofophie par ces vers de l'un de
nos meilleurs Auteurs comiques.
...... La Philoſophie eſt ſobre en ſes diſcours ,
Et croit que les meilleurs font toujours les plus
courts ;
Que de la vérité l'on atteint l'excellence
Par la réfléxion & le profond filence.
Le but d'un' Philoſophe eſt de ſi bien agir ,
Que de ſes actions il n'ait point à rougir ;
Il ne tend qu'à pouvoir ſe maîtriſer ſoi-même :
C'eſt-là qu'il met ſa gloire & ſon bonheur ſu-
2
4
f
prême.
Sans vouloir impoſer par ſes opinions ,
:
Il neparle jamais que par les actions.
Cij
54, MERCURE DE FRANCE.
Loin qu'en Syſtemes vains fon eſprit'sialem-
: bique i :
Etre vrai , juſte & bon , c'eſt ſon ſyſtème unique.
Humble dans le bonheur , grand dans l'adverfité,
Dans la ſeule vertu trouvant la volupté,
Faiſant d'un doux loiſir ſes plus chères délices ,
Plaignant les vicieux & déteſtant les vices :
Voilà le Philoſophe , &s'il n'est ainfi fait
Il ufurpe un beau titre & n'en a pas l'effet.
!
DESTOUCHES.
DAGUESDE CLAIRFONTAINES.
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