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1
p. 173-185
Trait d'Histoire Arabe.
Début :
Moutalaya, natif de Hayatamar, petite Ville proche de Medine, s'établit [...]
Mots clefs :
Calife, Amour, Moutalaya, Triomphe, Poète, Couronne, Poétique, Désirs, Avarice, Guérir, Philosophie, Arabe, Hattebé, Cruches
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texteReconnaissance textuelle : Trait d'Histoire Arabe.
TraitctHiftoir: Arabe.
MOutalaya, natif de
Hayatamar., petite Ville
proche de Medine, s'établit
à Bagdad, où il se fit
vendeur de Craches, &
ensuite s'acquit beaucoup
de réputation par sa Poësie,
& sur tout par sa Filosofie.
On disoit de luy
qu'il cadençoit toutes les
avions comme les Vers,
& à cause de sa grande
moderation on l'appella
d'un mot Arabe qui signifioit
le Peseur de Desirs
Malgré cela il se rendit celebre
par son amour pour
Hattebé, maistresse du
Calife Almondi, ayant
obtenu du Calife permission
de faire un presènt
à Hattebé le jour d'une
Feste. Il prefenca à
Hattebéen presence
du Prince une haute
Piramide de carton, au
bas de laquelle estoit representé
le Calife avec sa
Maistresse, &du bas de la
Piramide en haut tournoie
en spirale une bande de
roseaux portez par de petits
Amours serpentant dé
bas en haut, où estoient
écrits des Vers, qui marquoienr
qne le Vendeur
de Cruches portoit ses de-
-
sirs -jut'qu-aux plaisirs de -
son Maistre
, & les Amours
tenoient des balances
rompuës fous leurs
pieds, marque que luy,
qu'on appelloit le Pesèur
de desirs , n'avait point
pesé ccluy qui le portoità
un si haut point. D'abord
le present fut pris pour
une idée poëtique, mais
Moutalaya tomba en langueur
& pensa mourir de
son amour : en forte que
le Calife en ayant pitié,
luy promit de luy faire
present de Hattebé. Sa parole
donnée, Hattebé se
jetta en pleurs aux pieds
du Calife pour nestre
point livrée à un homme
si laid,car Moutalaya l'é.
toit beaucoup. Le Calife
ne voulant pas retirer sa
parole, envoya chercher
le Poëteamoureux, & luy
dit: 0 toy qui pese tes
desirs, regarde Hattebé
d'un côté de la balance,
& de l'autre ce grand vase
d'argent, &,- choisis. Oh,
luy répondit le Poëte
,
ton vase pese moins pour
moy qu'une plume de l'asle
de l'Amour qui m'a
blessé. En même temps le
Calife ordonna qu'on jettât
à poignée de l'or dans
le vase, & dit au Poëte.
Avertis- moy quand le
poids sera égal à celuy de
ton amour. Moutalaya
qui comprit par la profusion
du Calife qu'il avoit
peine àluy donner Hattebé3
luy cria:Arreste
,
le
poids est trébuchant.
Alors le Calife qui avoit
beaucoup desprit luy
dit: Ajoûte- donc ducôté
d'Hattebé, qu'elle ne peut
se résoudre à t'aimer, ou
plutôt qu'elle te haïra si
tu l'exige de moy )
& par
cette circonstance
3 prens
le vase sans balancer.
Moutalaya rêva un lno.
ment, & dit au Calise:
Donne-moy trois mois de
temps pour peser ces deux
presens; & pour faire encore
division
y
donne-moy
encore un autre objet à
desirer
,
qui est celuy de
la Couronne Poëtique &
le Triomphe qui s'accorde
au premier Poète de dix
ans en dix ans.
Le Calife luy donna encore
ce choix & les trois
mois qu'illuy demandoit
pour le déterminer. Ces
trois mois écoulez, il dit
au Calife, qu'il avoit demandé
ce temps pour voir
si son amour ou la haine
de Hattebédiminuëroient.
Hattebé qui estoit
presente luy cria devant
le Calife, avec une faillie
sans reflelhir: Eh! croistu
que trois moisd'âge &
de langueur t'ayent embelli.
Non certes, répondit
le Poëte, mais ce que tu
me dis a diminué ta beauté
à mes yeux; ainsi je
n'ay plus à déliberer que
sur l'argent&la gloire; &
pour me déterminer
,
je
demande six mois.
Les six mois de délay
luy furent accordez, aprés
quoy il dit au Calife
qu'il avoit demandé un
délay double de l'autre,
parce qu'il falloit bien
plus de temps au Sage
pour se guerir de l'avarice
que de l'amour;mais
qu'efin il le quittoit de ses
richesses& les refusa.
Acceptez donc le triomphe
&la couronne Poëtique
, luy repliqua le CSlife.
Pour sçavoir si je l'accepteray
ou non , jetedemande
un an de delay.
En effet,lePoëteFilososefut
une année sans vouloir
accepter le Triomphe
& l'an écoulé, il vint &
dit au Calife que le Sage
se guerissoit en peu de
temps de l'amour comme
il avoit fait en trois mois,
qu'illuy avoit fallu le double
pour se guerir de l'avarice
, mais que la vanité,
& sur tout des Auteurs
, augmentant avec
l'âge plutôt que de diminuër,
c'estoit merveilles
qu'il n'eut demandé qu'un
an pour s'en guerir, mais
qu'il en estoit tellement
gueri qu'il refusoit la Couronne
& le Triomphe de
Poëte, parce qu'il en connoissoit
un au-dessus de
luy. Mais,continua-t-il,
quand on a renoncé aux
premiers honneurs de la
Poësie & qu'on se croit
inferieur à quelqu'un, il
ne faut plus faire de Vers ;
ainÍÏ je me retranche àma
Filosofie.
Le Calife luy répondit:
Vous aurez donc la Couronne
& le Triomphe
comme Filosofe, & je
vous tiens à present pour
leplus grand de tous ceux
qquueeJj'aayy)ajatmllaaislSccoonnnnuuss,,
& le Calife lecontraignit
à recevoir des honneurs
qu'il refusoit obstinement.
MOutalaya, natif de
Hayatamar., petite Ville
proche de Medine, s'établit
à Bagdad, où il se fit
vendeur de Craches, &
ensuite s'acquit beaucoup
de réputation par sa Poësie,
& sur tout par sa Filosofie.
On disoit de luy
qu'il cadençoit toutes les
avions comme les Vers,
& à cause de sa grande
moderation on l'appella
d'un mot Arabe qui signifioit
le Peseur de Desirs
Malgré cela il se rendit celebre
par son amour pour
Hattebé, maistresse du
Calife Almondi, ayant
obtenu du Calife permission
de faire un presènt
à Hattebé le jour d'une
Feste. Il prefenca à
Hattebéen presence
du Prince une haute
Piramide de carton, au
bas de laquelle estoit representé
le Calife avec sa
Maistresse, &du bas de la
Piramide en haut tournoie
en spirale une bande de
roseaux portez par de petits
Amours serpentant dé
bas en haut, où estoient
écrits des Vers, qui marquoienr
qne le Vendeur
de Cruches portoit ses de-
-
sirs -jut'qu-aux plaisirs de -
son Maistre
, & les Amours
tenoient des balances
rompuës fous leurs
pieds, marque que luy,
qu'on appelloit le Pesèur
de desirs , n'avait point
pesé ccluy qui le portoità
un si haut point. D'abord
le present fut pris pour
une idée poëtique, mais
Moutalaya tomba en langueur
& pensa mourir de
son amour : en forte que
le Calife en ayant pitié,
luy promit de luy faire
present de Hattebé. Sa parole
donnée, Hattebé se
jetta en pleurs aux pieds
du Calife pour nestre
point livrée à un homme
si laid,car Moutalaya l'é.
toit beaucoup. Le Calife
ne voulant pas retirer sa
parole, envoya chercher
le Poëteamoureux, & luy
dit: 0 toy qui pese tes
desirs, regarde Hattebé
d'un côté de la balance,
& de l'autre ce grand vase
d'argent, &,- choisis. Oh,
luy répondit le Poëte
,
ton vase pese moins pour
moy qu'une plume de l'asle
de l'Amour qui m'a
blessé. En même temps le
Calife ordonna qu'on jettât
à poignée de l'or dans
le vase, & dit au Poëte.
Avertis- moy quand le
poids sera égal à celuy de
ton amour. Moutalaya
qui comprit par la profusion
du Calife qu'il avoit
peine àluy donner Hattebé3
luy cria:Arreste
,
le
poids est trébuchant.
Alors le Calife qui avoit
beaucoup desprit luy
dit: Ajoûte- donc ducôté
d'Hattebé, qu'elle ne peut
se résoudre à t'aimer, ou
plutôt qu'elle te haïra si
tu l'exige de moy )
& par
cette circonstance
3 prens
le vase sans balancer.
Moutalaya rêva un lno.
ment, & dit au Calise:
Donne-moy trois mois de
temps pour peser ces deux
presens; & pour faire encore
division
y
donne-moy
encore un autre objet à
desirer
,
qui est celuy de
la Couronne Poëtique &
le Triomphe qui s'accorde
au premier Poète de dix
ans en dix ans.
Le Calife luy donna encore
ce choix & les trois
mois qu'illuy demandoit
pour le déterminer. Ces
trois mois écoulez, il dit
au Calife, qu'il avoit demandé
ce temps pour voir
si son amour ou la haine
de Hattebédiminuëroient.
Hattebé qui estoit
presente luy cria devant
le Calife, avec une faillie
sans reflelhir: Eh! croistu
que trois moisd'âge &
de langueur t'ayent embelli.
Non certes, répondit
le Poëte, mais ce que tu
me dis a diminué ta beauté
à mes yeux; ainsi je
n'ay plus à déliberer que
sur l'argent&la gloire; &
pour me déterminer
,
je
demande six mois.
Les six mois de délay
luy furent accordez, aprés
quoy il dit au Calife
qu'il avoit demandé un
délay double de l'autre,
parce qu'il falloit bien
plus de temps au Sage
pour se guerir de l'avarice
que de l'amour;mais
qu'efin il le quittoit de ses
richesses& les refusa.
Acceptez donc le triomphe
&la couronne Poëtique
, luy repliqua le CSlife.
Pour sçavoir si je l'accepteray
ou non , jetedemande
un an de delay.
En effet,lePoëteFilososefut
une année sans vouloir
accepter le Triomphe
& l'an écoulé, il vint &
dit au Calife que le Sage
se guerissoit en peu de
temps de l'amour comme
il avoit fait en trois mois,
qu'illuy avoit fallu le double
pour se guerir de l'avarice
, mais que la vanité,
& sur tout des Auteurs
, augmentant avec
l'âge plutôt que de diminuër,
c'estoit merveilles
qu'il n'eut demandé qu'un
an pour s'en guerir, mais
qu'il en estoit tellement
gueri qu'il refusoit la Couronne
& le Triomphe de
Poëte, parce qu'il en connoissoit
un au-dessus de
luy. Mais,continua-t-il,
quand on a renoncé aux
premiers honneurs de la
Poësie & qu'on se croit
inferieur à quelqu'un, il
ne faut plus faire de Vers ;
ainÍÏ je me retranche àma
Filosofie.
Le Calife luy répondit:
Vous aurez donc la Couronne
& le Triomphe
comme Filosofe, & je
vous tiens à present pour
leplus grand de tous ceux
qquueeJj'aayy)ajatmllaaislSccoonnnnuuss,,
& le Calife lecontraignit
à recevoir des honneurs
qu'il refusoit obstinement.
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Résumé : Trait d'Histoire Arabe.
Moutalaya, originaire de Hayatamar près de Médine, s'installa à Bagdad où il débuta comme vendeur de cruches. Il se distingua rapidement par sa poésie et sa philosophie, ce qui lui valut le surnom de 'Peseur de Désirs' en raison de sa modération. Il tomba amoureux de Hattebé, la maîtresse du calife Almondi, et obtint la permission de lui offrir un présent lors d'une fête. Il lui présenta une pyramide de carton symbolisant ses désirs et son amour pour elle. Le calife, impressionné par la poésie de Moutalaya, lui proposa de choisir entre Hattebé et un grand vase d'argent rempli d'or. Moutalaya refusa l'or, préférant l'amour. Le calife lui accorda alors trois mois pour réfléchir. Après ce délai, Moutalaya demanda six mois supplémentaires pour se guérir de l'avarice. Finalement, il refusa à la fois l'or et la couronne poétique, affirmant connaître un poète supérieur à lui. Le calife lui offrit alors la couronne et le triomphe en tant que philosophe, honneurs que Moutalaya accepta finalement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 91-100
POÉTIQUE Françoise, par M. MARMONTEL. A Paris, chez l'Esclapart, Libraire, quai de Gêvres, 1763. 3 vol. in-8°. Avec Approbation & Privilége du Roi.
Début :
AVANT que M. Marmontel publiât cette nouvelle Poëtique, une infinité [...]
Mots clefs :
Poésie, Poétique, Action, Vaisseau, Sentiment, Couleurs, Écrivains
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POÉTIQUE Françoise, par M. MARMONTEL. A Paris, chez l'Esclapart, Libraire, quai de Gêvres, 1763. 3 vol. in-8°. Avec Approbation & Privilége du Roi.
POÉTIQUE Françoife , par M. MARMONTEL
. A Paris , chez l'Eſclapart
, Libraire, quai de Gevres, 1763.
3 vol. in-8°. Avec Approbation &
Privilége du Roi,
AVANT VANT que M. Marmontel publiât
cette nouvelle Poëtique , une infinité
d'Ecrivains nous avoient déja donné
des préceptes pour tous les genres de
Littérature , & fpécialement pour les
ouvrages de Poefie . Mais ce qui doir
étonner, c'eft la diverfité d'opinions qui
divife la plupart de ces Auteurs ; à peine
en trouve-ton deux du même fentiment
fur la même matière ; & le Lecteur fur
pris à la vue de cette foule prodigieufe
de principes & de régles qui fe contredifent
& fe combattent , refte dans
l'indécifion , & ne fçait à quoi s'en te →
nir. M. Marmontel ne s'accorde pas
mieux avec les Ecrivains qui ont cous
ru avant lui la même carrière ; & dès
l'Avant-propos on s'apperçoit que ni
leur nombre , ni leur réputation ne font
capables de lui en impofer . Ariftote, Horace
, le Taffe , Vida , Caftelvetro, Gra2
MERCURE DE FRANCE.
vina , Scaliger, d' Aubignac , le Boffu ,
Dacier, Corneille , Boileau , la Mothe
& c ; tous ces grands noms ne l'ont
point ébloui ; il a voulu voir avec fes
yeux , & juger d'après lui - même. La raifon
, le fentiment , la nature , vo là fes
grandes autorités. A l'égard des Ecrivains
que nous venons de nommer , il
n'y en a aucun qu'il ait dû croire infaillible.
Il a donc pu fuivre des fentimens
différens , que nous n'entreprendrons ni
de juftifier ni de combattre. Ce n'eft
point une differtation , mais l'analyſe de
fon Livre que nos Lecteurs attendent
de nous. Nous aurions même à nous
reprocher de l'avoir fait attendre trop
longtemps , fi la foule des Ouvrages an
térieurs n'avoit rempli dans notre Mercure
l'efpace deſtiné aux Extraits des
Livres nouveaux . Nous allons nous occuper
préfentement d'un devoir d'autant
plus agréable , que nous aurons
occafion d'y revenir plus d'une fois , &
que nous espérons d'en tirer pour nousmêmes
beaucoup de fruit.
On a vu par le titre , que la Poëtique
de M. Marmontel eft diftribuée en trois
volumes ; chaque volume eſt diviſé en
plufieurs Chapitres . Dans le premier
l'Auteur traite de la Poëfie en général
OCTOBRE . 1763. 93
C'eft peu , dit-il , de rappeller fon ob-
» jet à l'efprit , comme l'Eloquence &
» l'Hiſtoire ; la Poëfie le préfente à l'imagination
avec fes traits & fes cou-
» leurs , comme feroit un excellent Ta-
» bleau .... La Peinture faifit fon objet
» en action , mais ne le repréfente qu'en
» repos ; au lieu qu'en Poëfie l'imitation
» eft progreffive , & auffi rapide que
» l'action même . La Poëfie n'est donc
» pas le tableau , mais le miroir de la
» Nature . Dans un miroir même , les
» objets fe fuccédent & s'effacent l'un
» l'autre ; la Poëfie eft comme un fleu-
» ve qui ferpente dans les campagnes ,
» & qui dans fon cours répéte à la fois
» tous les objets répandus fur fes bords.
» Il y a plus , cet efpace que parcourt
» la Poëfie eft dans l'étendue fucceffi-
» ve , comme dans l'étendue permanen-
» te. Ainfi le même vers préfente à l'ef-
» prit deux images incompatibles , les
» étoiles & l'aurore, le préfent & le paffé.
"
La pourpre de l'aurore effaçoit les étoiles.
Jamque rubefcebat ftellis aurora fugatis.
» Dans les exemples du tableau , du
miroir & du fleuve on ne voit >
94 MERCURE DE FRANCE,
1.
qu'une furface ; la Poëfie tourne autour
de fon objet comme la Sculpture , &
» le repréſente dans tous les fens . Elle
fait plus que répéter l'image & l'action
des objets. Cette imitation fidé
» le & fervile , quelque talent , quelque
» foin qu'elle exige , eft fa partie la
» moins eftimable . La Poëfie invente &
» compofe ; elle choifit & place fes
» modéles , arrange & combine elle-
» même tous les traits dont elle a fait
choix , ofe corriger la Nature dans
"> les détails & dans l'enſemble , donne
" de la vie & de l'âme aux corps , une
» forme & des couleurs aux pensées ,
» étend les limites des chofes , & fe fait
» un nouvel Univers .
Mais la Poëfie ne peint pas uniquement
des objets matériels & Phyfiques,
Elle pénétre au fond de l'âme , dit M.
Marmontel , & en expofe à nos yeux
tous les replis. Ni les douces gradations
du fentiment , ni les violens accès de la
paffion ne lui échappent, Le degré d'élévation
& de fenfibilité , d'énergie &
de reffort , de chaleur & d'activité qui
varie & diftingue les caractères à l'infini,
toutes ces qualités & ces qualités oppofées
font exprimées par la Poëfie ; elle
à mille couleurs pour diftinguer toutes
1
OCTOBRE. 1763. 95
ces nuances. Elle compofe des âmes ,
comme la Peinture imagine des corps.
Les perfonnages ainfi formés , elle les
oppofe & les met en action ; action plus
vive & plus touchante que la Peinture
ne peut l'exprimer. Action variée dans
fon unité , foutenue dans fa durée , &
fans ceffe animée dans fes progrès par
des obftacles & des combats,
Après avoir ainfi défini ou expliqué,
la Poëfie par fes effets , l'Auteur entre
dans la fameufe queftion , fi l'harmonie
des vers eft une partie effentielle de la
Poëfie ? M. de Voltaire , comme on
fçait, eft pour l'affirmative , & refufe
fur ce fondement le nom de Poëme au
Roman de Télémaque , & à tout Ouyrage
en Profe où , aux vers près , on
trouve d'ailleurs tous les charmes de la
Poefie, M. Marmontel penfe le contraire.
Suppofons , dit- il , que les belles Scènes
d'Euripide & de Sophocle ' , que
» les morceaux fublimes d'Homère &
» de Milton n'ayent jamais été qu'en
" profe éloquente & harmonieufe ; qui
ofera dire que ce n'eft point de la
» Poëfie , & qu'un ouvrage de ce ſtyle,
» rempli de pareilles beautés , ne méri
» teroit pas le nom de Pocme ?
J
Cette queftion agitée autrefois entre
96 MERCURE DE FRANCE .
M. de la Mothe & M. de Voltaire , &
ingénieufement difcutée dans cette Poëtique
par M. Marmontel , ne nous pa
roît pas encore entièrement décidée.
Une autre queftion fur laquelle l'Auteur
paffe plus légèrement , regarde la
fiction. Eft-elle de l'effence de la Poëfie
? C'eft demander , répond M. Marmontel
, fi la nature , dans la réalité
, n'eſt jamais affez belle , affez touchante
, pour être peinte fans ornement
? La queftion réduite à cette fimplicité
, n'eft pas difficile à réfoudre ,
ajoute l'Auteur. Le don de feindre
» eft un talent effentiel au Poëte , par
la raifon qu'il peut à chaque inſtant
avoir befoin d'embellir fon objet.
» Mais la fiction n'eft pas effentielle à
» la Poëfie , par la raifon que l'objet
qu'elle imite peut être affez beau en
» lui-même , pour n'avoir pas befoin
» d'être orné .... Celui qui le premier a
» imaginé que le Soleil en fe plongeant
» dans l'onde , alloit fe plonger dans
» le fein de Thétis après avoir rempli
» fa carrière , a eu fans doute une idée
""
K
très-poëtique. Mais celui qui avec les
» couleurs de la nature auroit peint le
» premier le Soleil couchant , à demi
→ plongé dans des nuages d'or & de
» pourpre ,
OCTOBRE . 1763. 97
" pourpre , & laiffant voir . encore au-
» deffus de fes nuages enflammés la
" moitié de fon globe ; celui qui au-
" roit exprimé les accidens de fa lu-
» mière fur le fommet des montagnes,
» & le jeu de fes rayons à travers le
» feuillage des fôrets , tantôt imitant
» les couleurs de l'Arc-en- Ciel , tan-
» tôt les flammes d'un incendie ; celui
-là , je crois , auroit pû dire auflì :
» je fuis Poëte.
"
Il eft vrai , dit M. Marmontel , qu'un
Poëme dont l'action l'intrigue , les
caractères font de pure invention , fans
être plus beau . que celui qui repréfente
une action réelle & des perfonnages
connus , aura pourtant fur ce dernier ,
l'avantage du génie créateur fur le génie
imitateur ; mais ce mérite , tout recommandable
qu'il eft , n'eft point ef
fentiel à la Poëfie.
L'Auteur fait une troifiéme queſtion
avant que de finir ce premier Article.
Quelle eft la fin de la Poëfie ? En général
c'eft le plaifir ; ce qui n'empêche
pourtant pas que le Poëte ne puiffe s'élever
au rang des bienfaiteurs de l'humanité.
Dans le fecond Chapitre M. Mar
montel parcourt & définit les divers ta◄
II, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
lens du Poëte , les diverfes facultés de
P'âme , telles que l'efprit , l'imagination
& le fentiment ; il indique le parti
qu'on peut tirer de chacune de ces
facultés pour les différens genres de
Poëfie. Quelquefois l'Auteur joint l'exemple
au précepte ; & lorfqu'il entreprend
de faire voir combien le travail
& une méditation profonde peuvent
faire faifir de détails finguliers & intéreffans
dans les fujets les plus rebattus
il donne lui- même la defcription
d'une tempête qu'on verra ici avec
plaifir.
,
» Vous avez à peindre un vaiffeau
» battu par la tempête & fur le point
» de faire naufrage. D'abord ce tableau
» ne fe préfente à votre penfée que dans
» un lointain qui l'efface : mais voulez-
» vous qu'il vous foit plus préfent ?
» parcourez des yeux de l'efprit les par-
» ties qui le compofent. Dans l'air ,
dans les eaux , dans le vaiffeau même
» voyez ce qui doit fe paffer. Dans l'air,
» des vents mutinés qui fe combattent
» des nuages qui éclipfent le jour , qui
» fe confondent , & qui de leurs flancs
» fillonnés d'éclairs , vomiffent la fou-
» dre avec un bruit horrible. Dans les
> eaux , les vagues écumantes qui s'éOCTOBRE.
1763. 99
» lévent juſqu'aux nues , es lames polies
comme des glaces qui réfléchif-
» fent les feux du foleil , des montagnes
» d'eau fufpendues fur les abîmes qui
» les féparent , ces abîmes où le vaif-
» feau paroît s'engloutir , & d'où il s'é-
» lance fur la cime des flots . Vers la
» terre , des rochers aigus où la mer va
» ſe brifer en mugiffant , & qui préfen-
» tent aux yeux des Nochers les débris
» récents d'un naufrage , augure ef-
» frayant de leur fort . Dans le vaiffeau,
» les antènnes qui fléchiffent fous l'ef-
» fort des voiles , les mâts qui crient &
» fe rompent , les flancs même du vaiſ-
» feau qui gémiffent battus par les va-
» gues , & menacent de s'entr'ouvrir.
» Un Pilote éperdu , dont l'art épuisé
fuccombe & fait place au défefpoir ,
» des matelots accablés d'un travail
» inutile , & qui fufpendus aux corda-
» ges , demandent au Ciel avec des cris
» lamentables , de feconder leurs der-
» niers efforts ; un héros qui les en-
» courage , & qui tâche de leur infpirer
la confiance qu'il n'a plus. Vou-
» lez-vous rendre ce tableau plus touw.
chant & plus terrible encore ? Sup-
» pofez dans le vaiffeau un père avec
» fon fils unique , des époux , des amans
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
qui s'adorent , qui s'embraffent & qui
» fe difent nous allons périr. Il dépend
» de vous de faire de ce vaiffeau le
" Théâtre des paffions , & de mouvoir
» avec cette machine tous les refforts
les plus puiffans de la terreur & de la
pitié.
A ce talent de rapprocher ainfi les
circonstances , & de raffembler des détails
qui font épars , M. Marmontel veut
que le Poëte ajoute un autre talent plus
précieux encore'; c'eft celui de s'oublier
foi-même , de fe mettre à la place du
perfonnage que l'on veut peindre, d'en
revêtir le caractère , d'en prendre les
inclinations , les intérêrs , les fentimens ;
de le faire agir comme il agiroit , & de
s'exprimer fous fon nom comme il s'exprimeroit
lui-même. Ce talent fuppofe
une fenfibilité , une foupleffe , une activité
dans l'âme , que la Nature feule
peut donner ; & c'eft ce que l'Auteur
appelle ici le fentiment qui conduit à
l'enthoufiafme . Les autres talens du Poëte
font une oreille délicate & jufte , un
goût für & éclairé. Mais cette dernière.
qualité eft le fruit des études du Poëte ,
qui font la matière du troifiéme Article.
Lafuite au Mercure prochain.
. A Paris , chez l'Eſclapart
, Libraire, quai de Gevres, 1763.
3 vol. in-8°. Avec Approbation &
Privilége du Roi,
AVANT VANT que M. Marmontel publiât
cette nouvelle Poëtique , une infinité
d'Ecrivains nous avoient déja donné
des préceptes pour tous les genres de
Littérature , & fpécialement pour les
ouvrages de Poefie . Mais ce qui doir
étonner, c'eft la diverfité d'opinions qui
divife la plupart de ces Auteurs ; à peine
en trouve-ton deux du même fentiment
fur la même matière ; & le Lecteur fur
pris à la vue de cette foule prodigieufe
de principes & de régles qui fe contredifent
& fe combattent , refte dans
l'indécifion , & ne fçait à quoi s'en te →
nir. M. Marmontel ne s'accorde pas
mieux avec les Ecrivains qui ont cous
ru avant lui la même carrière ; & dès
l'Avant-propos on s'apperçoit que ni
leur nombre , ni leur réputation ne font
capables de lui en impofer . Ariftote, Horace
, le Taffe , Vida , Caftelvetro, Gra2
MERCURE DE FRANCE.
vina , Scaliger, d' Aubignac , le Boffu ,
Dacier, Corneille , Boileau , la Mothe
& c ; tous ces grands noms ne l'ont
point ébloui ; il a voulu voir avec fes
yeux , & juger d'après lui - même. La raifon
, le fentiment , la nature , vo là fes
grandes autorités. A l'égard des Ecrivains
que nous venons de nommer , il
n'y en a aucun qu'il ait dû croire infaillible.
Il a donc pu fuivre des fentimens
différens , que nous n'entreprendrons ni
de juftifier ni de combattre. Ce n'eft
point une differtation , mais l'analyſe de
fon Livre que nos Lecteurs attendent
de nous. Nous aurions même à nous
reprocher de l'avoir fait attendre trop
longtemps , fi la foule des Ouvrages an
térieurs n'avoit rempli dans notre Mercure
l'efpace deſtiné aux Extraits des
Livres nouveaux . Nous allons nous occuper
préfentement d'un devoir d'autant
plus agréable , que nous aurons
occafion d'y revenir plus d'une fois , &
que nous espérons d'en tirer pour nousmêmes
beaucoup de fruit.
On a vu par le titre , que la Poëtique
de M. Marmontel eft diftribuée en trois
volumes ; chaque volume eſt diviſé en
plufieurs Chapitres . Dans le premier
l'Auteur traite de la Poëfie en général
OCTOBRE . 1763. 93
C'eft peu , dit-il , de rappeller fon ob-
» jet à l'efprit , comme l'Eloquence &
» l'Hiſtoire ; la Poëfie le préfente à l'imagination
avec fes traits & fes cou-
» leurs , comme feroit un excellent Ta-
» bleau .... La Peinture faifit fon objet
» en action , mais ne le repréfente qu'en
» repos ; au lieu qu'en Poëfie l'imitation
» eft progreffive , & auffi rapide que
» l'action même . La Poëfie n'est donc
» pas le tableau , mais le miroir de la
» Nature . Dans un miroir même , les
» objets fe fuccédent & s'effacent l'un
» l'autre ; la Poëfie eft comme un fleu-
» ve qui ferpente dans les campagnes ,
» & qui dans fon cours répéte à la fois
» tous les objets répandus fur fes bords.
» Il y a plus , cet efpace que parcourt
» la Poëfie eft dans l'étendue fucceffi-
» ve , comme dans l'étendue permanen-
» te. Ainfi le même vers préfente à l'ef-
» prit deux images incompatibles , les
» étoiles & l'aurore, le préfent & le paffé.
"
La pourpre de l'aurore effaçoit les étoiles.
Jamque rubefcebat ftellis aurora fugatis.
» Dans les exemples du tableau , du
miroir & du fleuve on ne voit >
94 MERCURE DE FRANCE,
1.
qu'une furface ; la Poëfie tourne autour
de fon objet comme la Sculpture , &
» le repréſente dans tous les fens . Elle
fait plus que répéter l'image & l'action
des objets. Cette imitation fidé
» le & fervile , quelque talent , quelque
» foin qu'elle exige , eft fa partie la
» moins eftimable . La Poëfie invente &
» compofe ; elle choifit & place fes
» modéles , arrange & combine elle-
» même tous les traits dont elle a fait
choix , ofe corriger la Nature dans
"> les détails & dans l'enſemble , donne
" de la vie & de l'âme aux corps , une
» forme & des couleurs aux pensées ,
» étend les limites des chofes , & fe fait
» un nouvel Univers .
Mais la Poëfie ne peint pas uniquement
des objets matériels & Phyfiques,
Elle pénétre au fond de l'âme , dit M.
Marmontel , & en expofe à nos yeux
tous les replis. Ni les douces gradations
du fentiment , ni les violens accès de la
paffion ne lui échappent, Le degré d'élévation
& de fenfibilité , d'énergie &
de reffort , de chaleur & d'activité qui
varie & diftingue les caractères à l'infini,
toutes ces qualités & ces qualités oppofées
font exprimées par la Poëfie ; elle
à mille couleurs pour diftinguer toutes
1
OCTOBRE. 1763. 95
ces nuances. Elle compofe des âmes ,
comme la Peinture imagine des corps.
Les perfonnages ainfi formés , elle les
oppofe & les met en action ; action plus
vive & plus touchante que la Peinture
ne peut l'exprimer. Action variée dans
fon unité , foutenue dans fa durée , &
fans ceffe animée dans fes progrès par
des obftacles & des combats,
Après avoir ainfi défini ou expliqué,
la Poëfie par fes effets , l'Auteur entre
dans la fameufe queftion , fi l'harmonie
des vers eft une partie effentielle de la
Poëfie ? M. de Voltaire , comme on
fçait, eft pour l'affirmative , & refufe
fur ce fondement le nom de Poëme au
Roman de Télémaque , & à tout Ouyrage
en Profe où , aux vers près , on
trouve d'ailleurs tous les charmes de la
Poefie, M. Marmontel penfe le contraire.
Suppofons , dit- il , que les belles Scènes
d'Euripide & de Sophocle ' , que
» les morceaux fublimes d'Homère &
» de Milton n'ayent jamais été qu'en
" profe éloquente & harmonieufe ; qui
ofera dire que ce n'eft point de la
» Poëfie , & qu'un ouvrage de ce ſtyle,
» rempli de pareilles beautés , ne méri
» teroit pas le nom de Pocme ?
J
Cette queftion agitée autrefois entre
96 MERCURE DE FRANCE .
M. de la Mothe & M. de Voltaire , &
ingénieufement difcutée dans cette Poëtique
par M. Marmontel , ne nous pa
roît pas encore entièrement décidée.
Une autre queftion fur laquelle l'Auteur
paffe plus légèrement , regarde la
fiction. Eft-elle de l'effence de la Poëfie
? C'eft demander , répond M. Marmontel
, fi la nature , dans la réalité
, n'eſt jamais affez belle , affez touchante
, pour être peinte fans ornement
? La queftion réduite à cette fimplicité
, n'eft pas difficile à réfoudre ,
ajoute l'Auteur. Le don de feindre
» eft un talent effentiel au Poëte , par
la raifon qu'il peut à chaque inſtant
avoir befoin d'embellir fon objet.
» Mais la fiction n'eft pas effentielle à
» la Poëfie , par la raifon que l'objet
qu'elle imite peut être affez beau en
» lui-même , pour n'avoir pas befoin
» d'être orné .... Celui qui le premier a
» imaginé que le Soleil en fe plongeant
» dans l'onde , alloit fe plonger dans
» le fein de Thétis après avoir rempli
» fa carrière , a eu fans doute une idée
""
K
très-poëtique. Mais celui qui avec les
» couleurs de la nature auroit peint le
» premier le Soleil couchant , à demi
→ plongé dans des nuages d'or & de
» pourpre ,
OCTOBRE . 1763. 97
" pourpre , & laiffant voir . encore au-
» deffus de fes nuages enflammés la
" moitié de fon globe ; celui qui au-
" roit exprimé les accidens de fa lu-
» mière fur le fommet des montagnes,
» & le jeu de fes rayons à travers le
» feuillage des fôrets , tantôt imitant
» les couleurs de l'Arc-en- Ciel , tan-
» tôt les flammes d'un incendie ; celui
-là , je crois , auroit pû dire auflì :
» je fuis Poëte.
"
Il eft vrai , dit M. Marmontel , qu'un
Poëme dont l'action l'intrigue , les
caractères font de pure invention , fans
être plus beau . que celui qui repréfente
une action réelle & des perfonnages
connus , aura pourtant fur ce dernier ,
l'avantage du génie créateur fur le génie
imitateur ; mais ce mérite , tout recommandable
qu'il eft , n'eft point ef
fentiel à la Poëfie.
L'Auteur fait une troifiéme queſtion
avant que de finir ce premier Article.
Quelle eft la fin de la Poëfie ? En général
c'eft le plaifir ; ce qui n'empêche
pourtant pas que le Poëte ne puiffe s'élever
au rang des bienfaiteurs de l'humanité.
Dans le fecond Chapitre M. Mar
montel parcourt & définit les divers ta◄
II, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
lens du Poëte , les diverfes facultés de
P'âme , telles que l'efprit , l'imagination
& le fentiment ; il indique le parti
qu'on peut tirer de chacune de ces
facultés pour les différens genres de
Poëfie. Quelquefois l'Auteur joint l'exemple
au précepte ; & lorfqu'il entreprend
de faire voir combien le travail
& une méditation profonde peuvent
faire faifir de détails finguliers & intéreffans
dans les fujets les plus rebattus
il donne lui- même la defcription
d'une tempête qu'on verra ici avec
plaifir.
,
» Vous avez à peindre un vaiffeau
» battu par la tempête & fur le point
» de faire naufrage. D'abord ce tableau
» ne fe préfente à votre penfée que dans
» un lointain qui l'efface : mais voulez-
» vous qu'il vous foit plus préfent ?
» parcourez des yeux de l'efprit les par-
» ties qui le compofent. Dans l'air ,
dans les eaux , dans le vaiffeau même
» voyez ce qui doit fe paffer. Dans l'air,
» des vents mutinés qui fe combattent
» des nuages qui éclipfent le jour , qui
» fe confondent , & qui de leurs flancs
» fillonnés d'éclairs , vomiffent la fou-
» dre avec un bruit horrible. Dans les
> eaux , les vagues écumantes qui s'éOCTOBRE.
1763. 99
» lévent juſqu'aux nues , es lames polies
comme des glaces qui réfléchif-
» fent les feux du foleil , des montagnes
» d'eau fufpendues fur les abîmes qui
» les féparent , ces abîmes où le vaif-
» feau paroît s'engloutir , & d'où il s'é-
» lance fur la cime des flots . Vers la
» terre , des rochers aigus où la mer va
» ſe brifer en mugiffant , & qui préfen-
» tent aux yeux des Nochers les débris
» récents d'un naufrage , augure ef-
» frayant de leur fort . Dans le vaiffeau,
» les antènnes qui fléchiffent fous l'ef-
» fort des voiles , les mâts qui crient &
» fe rompent , les flancs même du vaiſ-
» feau qui gémiffent battus par les va-
» gues , & menacent de s'entr'ouvrir.
» Un Pilote éperdu , dont l'art épuisé
fuccombe & fait place au défefpoir ,
» des matelots accablés d'un travail
» inutile , & qui fufpendus aux corda-
» ges , demandent au Ciel avec des cris
» lamentables , de feconder leurs der-
» niers efforts ; un héros qui les en-
» courage , & qui tâche de leur infpirer
la confiance qu'il n'a plus. Vou-
» lez-vous rendre ce tableau plus touw.
chant & plus terrible encore ? Sup-
» pofez dans le vaiffeau un père avec
» fon fils unique , des époux , des amans
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
qui s'adorent , qui s'embraffent & qui
» fe difent nous allons périr. Il dépend
» de vous de faire de ce vaiffeau le
" Théâtre des paffions , & de mouvoir
» avec cette machine tous les refforts
les plus puiffans de la terreur & de la
pitié.
A ce talent de rapprocher ainfi les
circonstances , & de raffembler des détails
qui font épars , M. Marmontel veut
que le Poëte ajoute un autre talent plus
précieux encore'; c'eft celui de s'oublier
foi-même , de fe mettre à la place du
perfonnage que l'on veut peindre, d'en
revêtir le caractère , d'en prendre les
inclinations , les intérêrs , les fentimens ;
de le faire agir comme il agiroit , & de
s'exprimer fous fon nom comme il s'exprimeroit
lui-même. Ce talent fuppofe
une fenfibilité , une foupleffe , une activité
dans l'âme , que la Nature feule
peut donner ; & c'eft ce que l'Auteur
appelle ici le fentiment qui conduit à
l'enthoufiafme . Les autres talens du Poëte
font une oreille délicate & jufte , un
goût für & éclairé. Mais cette dernière.
qualité eft le fruit des études du Poëte ,
qui font la matière du troifiéme Article.
Lafuite au Mercure prochain.
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