IMITATION D'HORACE ,
ODE
Sic te diva potens Cypri , fic fratres Helena .
M
Par feu M. D. R....
ERE du tendre amour , Déeſſe de Cythère ,
Et vous Aſtres brillans dont l'éclat tutélaire
Du timide Nocher aſſurent le repos ,
Venez frères d'Hélène & regnez ſur les eaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
On ſert les Dieux ; mais c'eſt vous que l'on aime.
Ils partagent ſouvent avec le Dia dême
Un culte faſtueux & des voeux ſolemnels ;
Vous ſeuls ſans le ſecours de votre rang ſuprême
Ne devez notre encens , notre amour qu'à vousmême
:
Vous regnez dans nos coeurs; ce ſont-là vosautels.
Je confie à vos ſoins l'objet de ma tendreſſe ;
Partagez les frayeurs d'un amant malheureux ;
Sur ce dépôt ſacré, grands Dieux, veillez ſans ceſſe,
Conduiſez le vaiſſeau qui le cache à mes yeux !
Eole , retenez dans vos grottes profondes
Ces tyrans redoutés de l'empire des ondes ,
Dont le ſouffle orageux ébranle l'Univers ,
Diſpoſe de la foudre & fait trembler les airs.
Quelle férocité , quelle aveugle manie
Nous fait donc tous les jours affronter leur furiez
Quoi ! tant de maux divers , de piéges ,de chagrins
Qui de nos triſtes jours viennent hâter la courſe ,
Ne pouvoient-ils ſuffire ànos coeurs inhumains ?
L'avarice & l'orgueil par de nouveaux chemins ,
D'une mort plus barbare ont découvert la ſource ,
Et nous enſeignent l'art d'abréger nos deſtins.
Quel Mortel intrépide , armé d'un triple airain ,
Aux efforts de ſon art aſſerviſſant Neptune ,
Vint au milieu des mers avec un front ſerein
Faire aux vents indignés reſpecter la fortune ,
Et ſeul aux élémens le premier mettre un frein ?
Les vagues en fureur , les écueils redoutables ,
T
NOVEMBRE. 1763 . 7
Les habitans des eaux, monstrueux, indomptables,
Que la Nature même enfante avec horreur ,
Nepeuvent ébranler ni fléchir ſon audace ;
Il tient l'humanité captive dans mon coeur.
En vain de l'Océan l'épouvantable maſſe
Par les Dieux oppoſée aux Mortels furieux ,
Vint borner leurs deſirs & terminer le monde ;
L'homme ingrat mépriſant leur ſageſſe profonde,
Et de mille attentats artiſan furieux ,
Fabriqua des vaiſſeaux , ſcut apprivoiſer l'onde ;
Malgré l'arrêtdu ſort , chez des peuples heureux ,
Sçut porter l'eſclavage & le fer & les feux ;
Pour prix de leurs tréſors à ces triſtes victimes
Laiſſa le déſeſpoir & l'exemple des crimes.
Que ne peut des humains l'effort audacieux !
Ardens à tout tenter , enclins a tout enfreindre ,
Et par l'horreur des loix encor plus mutinés ,
Ils s'enivrent de ſang , & leurs coeurs effrenés ,
Eſclaves d'une ardeur que rien ne peut éteindre ,
Ade nouveaux forfaits ſont ſans ceſſe entraînés !
C'eſt au fils de Japeth, c'eſt àſa violence ,
Mortels , que nous devons ce penchant odieux:
Du fort trop complaiſant , la fatale indulgence
Le laiſſa pénétrer juſques au ſein des Dieux ;
Et l'ingrat y porta la fraude & la licence;
Il déroba le feu qui brule dans les Cieux :
Mais ce rayon ſacré de la ſuprême eſſence ,
De l'immortalité ce germe précieux ,
Infecté dans ſa main ſacrilege &perfide ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Devint pour ſes enfans une flamme homicide ,
D'où fortit de leurs maux l'eſſain contagieux.
De la boëte funeſte on vit alors éclore
Tous les fleaux divers que la Nature abhorre ,
Les mortelles langueurs , les tranſports forcenés,
Par qui nos triſtes jours dans leurs fleurs moiffonnés
,
Nous laiſſent voir à peine & connoître la vie.
Avant ce coup affreux une heureuſe harmonie
Renouvelloit le cours de nos ans fortunés .
Le terrible fuſeau lent & prèſqu'immobile
S'arrêtoit dans les mains de la Parque facile.
•
L'induſtrieux Dédale oſa prendre des ailes ;
Et traverſant les airs par des routes nouvelles ,
Fit l'éſſai d'un talent à l'homme refuſé .
Les gouffres éternels du Tartare embrûlé
Devinrent pour Hercule un rempart inutile,
Il porta la terreur dans l'empire des Morts .
Tout fléchit ſous nos loix , tout céde à nos efforts ;
Nous attaquons des Dieux le redoutable aſyle ;
Et leur puiſſante main ne s'ouvre plus ſur nous ,
Que pour lancer la foudre & repouffer nos coups.