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Liste
1
p. 258-268
Description de la machine de Marly qui conduit la Riviere de Seine à Versailles, [titre d'après la table]
Début :
Ils virent le mesme jour la Machine qui conduit l'eau [...]
Mots clefs :
Machine de Marly, Seine, Versailles, Eau, Balanciers, Tuyaux, Rivière, Colline, Tour, Pieds, Pièces, Digue, Réservoirs, Diamètre, Pistons
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texteReconnaissance textuelle : Description de la machine de Marly qui conduit la Riviere de Seine à Versailles, [titre d'après la table]
Ils virent le meſme jour
la Machine qui conduit l'eau
de la Seine à Verſailles , faite
par Me le Chevalier de Ville ,
& qu'on appelle Machine de
Marly , ou la Machine , ſans
rien adjoûter ; ce qui marque
encore plus une choſe qui
doit eſtre connuë par l'eſtime
où elle eſt.
L'invention de cette Machine
, & les effets qu'elle produit
, ſurprennent tous ceux
qui la voyent , ou qui en entendent
parler. Aufſi a-t-il
fallu des foreſts entieres pour
faire la digue & les galeries
de charpente qui ſont depuis
des Amb. de Siam.
249
17
al
10
0
d
la riviere , le long de la colline
, juſques au haut de la
tour de pierre. Sous ces galeries
ſont par intervales fur
le terrain de la coſte , des reſervoirs
, les uns ſuperieurs
aux autres. Le plus bas ayant
receu immediatement l'eau
de la riviere , contient fon
corps de pompe , qui la repouffe
par des tuyaux couchez
le long de la colline ,
dans les refervoirs ſuperieurs ,
& ainſi par repriſes juſqu'au
refervoir qui eſt ſur la tour
de pierre. Les corps de pomfpes
ont 4 pouces de diamétre
, & quelques- uns 6. & les
X iij
250 Suite du Voyage
piſtons par leur jeu de 4. pieds
aprés avoir puisé l'cay , larefoulent
& la forcent à monter
dans les refervoirs ſuperieurs.
Tous ces mouvemens
ſe font par le moyen de cent
balanciers verticalement poſez
, qui font joints l'un à
l'autre par des tirants , aufquels
d'autres eſpeces de balanciers
fervent de ſupports.
Ainſi lorſque la partie eft fuperieure
des balanciers s'épanchent
vers la riviere , &
leurs parties inferieures
montant vers le haut de la
recolline
,tirent les piſtons , &
puiſent de l'eau dans les corps
des Amb. de Siam .
251
1
C
des pompes , d'où ils la refoulent
lorſque la partie ſupericure
des balanciers vient à
remonter verticalement , &
qu'elle s'incline vers le haut
de la coline. Le premier
mobile de cette Machine eft
' un bras de la riviere de Seine
qu'on a barré par une
digue. Cette digue eſt ouverte
par deux endroits , par
leſquels l'eau eftant retenue
& plus élevée , & coulant avec
rapidité , fait tourner dans
chaque pertuis une rouë de
30. pieds de diametre , & de
55. à 6. pieds de longueur d'aîles.
Les extrémitez des axes
01
X iiij
252 Suite du Voyage
de chaque rouë fortent hors
de leurs appuis , & font tournez
en manivelles. La manivelle
qui eſt du côté de la
montagne , puife & refoule
l'eau dans les premiers corps
de pompe ; & l'autre mani
velle fert à faire mouvoir le
balancier. Il y antreize rouës
neuf deſquelles agiffent ordinairement
, & ſouvent les
treize toutes enſemble , &
fourniffent 200 pouces d'eau
à Verſailles , en faiſant mouvoir
2 500 pieces de bois verticales
, dont il n'y en a que
1000 qui ſoient veritablement
des balanciers , les au-
7
des Amb. de Siam.
253
0
tres pieces ne fervant que de
ſupport à leurs tirants, &toutes
ces pieces ne ſervent qu'à
faire mouvoir les mille balanciers
ou leviers" , leſquels
à chaque tour de rouë , s'inclinent
d'un côté & d'autre ;
& aprés avoir retiré les piftons
des corps des pompes
qui reçoivent une colomne
d'eau de 4 pieds de hauteur ,
& de 4 pouces de diamétre ,
la refoulent auffi- toſt. Treize
de ces balanciers ſont de
front , & par le moyen de 62
autres qui font le long de la
colline , ils ſervent à puiſer
l'eau du plus haut Reſervoir
1
X v
254 Suite du Voyage
dans le corps des Pompes ,
& à la refouler & forcer par
les piſtons à monter dans des
tuyaux verticalement poſez
dans la Tour de pierre , & à
dégorger dans le Reſervoir
qui eſt au plus haut étage ,
d'où l'eau defcendant par
d'autres tuyaux poſez à
plomb , & enfermez dans des
tuyaux enterrez , va fortir par
des tuyaux à plomb , dans le
plus haut refervoir du Château
de Versailles , d'où elle
eſt enſuite diftribuée .
Je ne ſçaurois vous donner
une plus haute idée de
cette Machine , qu'en vous
des Amb. de Siam.
2255
-
diſant , qu'elle éleve l'eau
qu'elle fournit à Versailles ,
prés de 64. toiſes de haut ce
qui devroit étonner toute la
terre , fi le Roy ne nous avoit
point accoutumé à de ſi grandes
choſes que l'on n'eſt plus
furpris que du nombre.co
La curioſté du premier
Ambaſſadeur eſtant auſſi
grande que ſon intelligence
eft vive , il examina autant
qu'il luy fut poffible cette
grande Machine , qui en contient
un millier d'autres. 11
en viſita pluſieurs endroits
&mania pluſieurs pieces ; &
comme on avoit tenu des
,
236 Suite du Voyage
Chevaux preſts afin qu'il pút
fatisfaire pleinement ſa curioſité
, il monta à cheval avec
les deux autres Ambaffadeurs
, & vifita tous les Ouvrages
qui font le long de la
Colline. Enfin aprés que le
premier Ambaſſadeur cut vû
tous les Refervoirs ; & penetré
autant qu'il luy fut poffible
le mouvant cahos d'ouvrages
differens , il dit : Eftce
un Homme , ou un Demon qui
a fait cette Machine ? C'est un
Homme ; mais cependant cét
Homme y a bien moins de part
qu'il ne croit. Cét Ouvrage eft
dû à la grandeur du Roy , à fa
des Amb. de Siam.
: 257
1
reputation qui attire en France
tout ce qu'il y a d'habiles Gens
au Monde pour les Arts , à la
maniere dont il recompense ceux
qui le fervent enfin au plaisir
qu'on a de travailler pour luy.
Voilà ce qui eft cause que nous
voyons aujourd'huy ce grand
Ouvrage,voilà ce qui l'a fait ,
& non pas l'Ouvrier qui le croit
tout de luy , parce qu'il y a travaillé.
la Machine qui conduit l'eau
de la Seine à Verſailles , faite
par Me le Chevalier de Ville ,
& qu'on appelle Machine de
Marly , ou la Machine , ſans
rien adjoûter ; ce qui marque
encore plus une choſe qui
doit eſtre connuë par l'eſtime
où elle eſt.
L'invention de cette Machine
, & les effets qu'elle produit
, ſurprennent tous ceux
qui la voyent , ou qui en entendent
parler. Aufſi a-t-il
fallu des foreſts entieres pour
faire la digue & les galeries
de charpente qui ſont depuis
des Amb. de Siam.
249
17
al
10
0
d
la riviere , le long de la colline
, juſques au haut de la
tour de pierre. Sous ces galeries
ſont par intervales fur
le terrain de la coſte , des reſervoirs
, les uns ſuperieurs
aux autres. Le plus bas ayant
receu immediatement l'eau
de la riviere , contient fon
corps de pompe , qui la repouffe
par des tuyaux couchez
le long de la colline ,
dans les refervoirs ſuperieurs ,
& ainſi par repriſes juſqu'au
refervoir qui eſt ſur la tour
de pierre. Les corps de pomfpes
ont 4 pouces de diamétre
, & quelques- uns 6. & les
X iij
250 Suite du Voyage
piſtons par leur jeu de 4. pieds
aprés avoir puisé l'cay , larefoulent
& la forcent à monter
dans les refervoirs ſuperieurs.
Tous ces mouvemens
ſe font par le moyen de cent
balanciers verticalement poſez
, qui font joints l'un à
l'autre par des tirants , aufquels
d'autres eſpeces de balanciers
fervent de ſupports.
Ainſi lorſque la partie eft fuperieure
des balanciers s'épanchent
vers la riviere , &
leurs parties inferieures
montant vers le haut de la
recolline
,tirent les piſtons , &
puiſent de l'eau dans les corps
des Amb. de Siam .
251
1
C
des pompes , d'où ils la refoulent
lorſque la partie ſupericure
des balanciers vient à
remonter verticalement , &
qu'elle s'incline vers le haut
de la coline. Le premier
mobile de cette Machine eft
' un bras de la riviere de Seine
qu'on a barré par une
digue. Cette digue eſt ouverte
par deux endroits , par
leſquels l'eau eftant retenue
& plus élevée , & coulant avec
rapidité , fait tourner dans
chaque pertuis une rouë de
30. pieds de diametre , & de
55. à 6. pieds de longueur d'aîles.
Les extrémitez des axes
01
X iiij
252 Suite du Voyage
de chaque rouë fortent hors
de leurs appuis , & font tournez
en manivelles. La manivelle
qui eſt du côté de la
montagne , puife & refoule
l'eau dans les premiers corps
de pompe ; & l'autre mani
velle fert à faire mouvoir le
balancier. Il y antreize rouës
neuf deſquelles agiffent ordinairement
, & ſouvent les
treize toutes enſemble , &
fourniffent 200 pouces d'eau
à Verſailles , en faiſant mouvoir
2 500 pieces de bois verticales
, dont il n'y en a que
1000 qui ſoient veritablement
des balanciers , les au-
7
des Amb. de Siam.
253
0
tres pieces ne fervant que de
ſupport à leurs tirants, &toutes
ces pieces ne ſervent qu'à
faire mouvoir les mille balanciers
ou leviers" , leſquels
à chaque tour de rouë , s'inclinent
d'un côté & d'autre ;
& aprés avoir retiré les piftons
des corps des pompes
qui reçoivent une colomne
d'eau de 4 pieds de hauteur ,
& de 4 pouces de diamétre ,
la refoulent auffi- toſt. Treize
de ces balanciers ſont de
front , & par le moyen de 62
autres qui font le long de la
colline , ils ſervent à puiſer
l'eau du plus haut Reſervoir
1
X v
254 Suite du Voyage
dans le corps des Pompes ,
& à la refouler & forcer par
les piſtons à monter dans des
tuyaux verticalement poſez
dans la Tour de pierre , & à
dégorger dans le Reſervoir
qui eſt au plus haut étage ,
d'où l'eau defcendant par
d'autres tuyaux poſez à
plomb , & enfermez dans des
tuyaux enterrez , va fortir par
des tuyaux à plomb , dans le
plus haut refervoir du Château
de Versailles , d'où elle
eſt enſuite diftribuée .
Je ne ſçaurois vous donner
une plus haute idée de
cette Machine , qu'en vous
des Amb. de Siam.
2255
-
diſant , qu'elle éleve l'eau
qu'elle fournit à Versailles ,
prés de 64. toiſes de haut ce
qui devroit étonner toute la
terre , fi le Roy ne nous avoit
point accoutumé à de ſi grandes
choſes que l'on n'eſt plus
furpris que du nombre.co
La curioſté du premier
Ambaſſadeur eſtant auſſi
grande que ſon intelligence
eft vive , il examina autant
qu'il luy fut poffible cette
grande Machine , qui en contient
un millier d'autres. 11
en viſita pluſieurs endroits
&mania pluſieurs pieces ; &
comme on avoit tenu des
,
236 Suite du Voyage
Chevaux preſts afin qu'il pút
fatisfaire pleinement ſa curioſité
, il monta à cheval avec
les deux autres Ambaffadeurs
, & vifita tous les Ouvrages
qui font le long de la
Colline. Enfin aprés que le
premier Ambaſſadeur cut vû
tous les Refervoirs ; & penetré
autant qu'il luy fut poffible
le mouvant cahos d'ouvrages
differens , il dit : Eftce
un Homme , ou un Demon qui
a fait cette Machine ? C'est un
Homme ; mais cependant cét
Homme y a bien moins de part
qu'il ne croit. Cét Ouvrage eft
dû à la grandeur du Roy , à fa
des Amb. de Siam.
: 257
1
reputation qui attire en France
tout ce qu'il y a d'habiles Gens
au Monde pour les Arts , à la
maniere dont il recompense ceux
qui le fervent enfin au plaisir
qu'on a de travailler pour luy.
Voilà ce qui eft cause que nous
voyons aujourd'huy ce grand
Ouvrage,voilà ce qui l'a fait ,
& non pas l'Ouvrier qui le croit
tout de luy , parce qu'il y a travaillé.
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Résumé : Description de la machine de Marly qui conduit la Riviere de Seine à Versailles, [titre d'après la table]
Le texte relate la visite de la Machine de Marly, une construction remarquable réalisée par le Chevalier de Ville. Cette machine, située à Marly, a pour fonction de conduire l'eau de la Seine jusqu'au château de Versailles. Elle est particulièrement admirée pour son ingéniosité et son efficacité. La Machine de Marly utilise des quantités considérables de bois pour les digues et les galeries de charpente. Elle comprend plusieurs réservoirs situés à différents niveaux le long d'une colline. L'eau est pompée depuis la rivière et refoulée dans des réservoirs supérieurs grâce à des pistons et des balanciers. Le mouvement est initié par des roues hydrauliques actionnées par l'eau de la Seine, dont le cours est barré par une digue. En général, treize roues sont en fonctionnement simultanément, permettant de fournir 200 pouces d'eau à Versailles. La machine est capable d'élever l'eau à une hauteur proche de 64 toises. Les ambassadeurs de Siam, connus pour leur curiosité et leur intelligence, ont examiné en détail cette machine complexe. Ils ont admiré son fonctionnement et son utilité, attribuant cette réalisation à la grandeur du roi, qui sait attirer et récompenser les meilleurs artisans.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 47-78
SEANCE publique de l'Académie des Sciences.
Début :
L'Académie des Sciences tint une assemblée publique le 14 de ce mois, selon [...]
Mots clefs :
Terre, Équateur, Montagnes, Degrés, Pôle, Diamètre, Pays, Lieues, Axe, Observations, Opérations, Degré, Toises, Quito, Académiciens, Astronomes, Europe, Mer, Distance, Pôles, Sphéroïde, Pérou, Voyage, Cercle, Pesanteur, Zone torride, Point, Indiens , Charles-Marie de La Condamine, Pierre Bouguer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEANCE publique de l'Académie des Sciences.
SEANCE publique de l'Académie
des Sciences.
'Académie des Sciences tint une affemblée
publique le 14dece mois , felon
la coûtume. Le Public qui court avidentment
s'inſtruire à ces doctes conférences ,
attendoit le jour de celle-ci avec un nouvel
empreffement; on ſçavoit que M. Bouguer ,
l'un des Académiciens qui ont été envoyés
au Pérou par le Gouvernement pour y déterminer
la figure de la Terre , devoit lire
dans cette affemblée la relation de fon
voyage & le détail de fes opérations Aftronomiques
; ce détail étoit d'autant plus int
téreſſant , qu'il devoir , ou mettreau-deffus
de toutes contradictions la meſure de la
Terre , déterminée par les opérations faites
au Nord , ou fournir de nouvelles idées
&ouvrir un nouvel avis ſur cette impor
tantequeſtion.
M. Bouguer, qui parloit devant une compagnie
continuellement occupée de ces-matieres
,&devant un Public qui les connoît
au moins fuperficiellement, auroit perdus
inutilement un tems précieux s'il ſe fut atsaché
à expoſer l'état de la queſtion dont
48 MERCURE DE FRANCE.
A
tous ſes Auditeurs étoient inſtruits , mais
nous , qui écrivons pour toutes fortes de
Lecteurs , nous devons faire nos efforts.
pour les mettre au fait de la matiere que
nous allons traiter. Si nous ſommes allés
heureux pour y réüſſir , nous nous ſçaurons
bon gré d'avoir travaillé pour la gloire de
M. B. & des Académiciens qui l'ont ac
compagné en augmentant le nombre de
leurs Juges ,& par conféquent de leurs ad
mirateurs..
On a cru long-tems que la Terre étoit
ſphérique ; cette erreur eſt auſſi ancienne
que la Terre même , ou du moins que les
Sciences. Dans cette ſuppoſition il n'étoit
pas difficile d'en connoître la grandeur.
Dès les premiers pas qu'on a fait enGéométrie,
le cercle a été diviſé en 360 parties
égales que l'on a appellées degrés ; il ſuffifoitdonc
de meſurer un degré de la Terre
&de le multiplier par 360 pour avoir le
circuit de notre Globe. La méthode pourmeſurer
ce degré eſt ſimple & facile, on
prend avec un inſtrument la hauteur d'une
Etoile en quelque endroit , par exemple à
Paris , on avance enfuite vers le Pôle ſur le
mêmeMéridien, juſqu'à ce que l'Etoile obſervée
à Paris ait undegré de hauteur de
moins, & quand on eſt arrivé en cet endroit,
on cherche alors par des opérations.
Géo
NOVEMBRE. 1744. 49
y
Géométriques la diſtance de cet endroit à
Paris . Cette diſtance , réduite en toiſes ,
exprimera la valeur d'un degré de la Terre
entoiſes.
C'eſt par cette méthode , ou par d'autres
qui s'y rapportent , qu'on avoit trouvé que
Paris & Amiens , qui ſont ſous le même
Méridien , ſont éloignés d'un degré ou environ
, & l'on avoit conclu de leur diſtance
qui eſt de 25 lieuës , que le degré de la
Terre étoit de 25 lieuës ,& parconféquent
fon circuit de 9০০০ .
En 1672 , M. Richer , étant envoyé à
l'Iſle de Cayenne proche l'Equateur , trouva
que le Pendule qui battoit les ſecondes à
Paris alloit plus lentement à la Cayenne ,
&que ſes vibrations étoient de plus d'une
ſeconde. Cette expérience fit une révolution
dans le Monde Phyficien : il fut aiſé
de conclure que la péſanteur étoit moindre
à l'Equateur qu'à Paris , puiſque les corps
péſans s'y mouvoient plus lentement. M.
Huguens fut le premier qui ouvrit les yeux ,
&il découvrit bien-tôt la cauſe de cette dif
férence. -
LaTerre tournant ſur ſon axe , emporte
avec elle tous les corps qui y font , & ces
corps décrivent des cercles d'autant plus
grands qu'ils font plus éloignés du Pôle ;
ils ont donc une force centrifuge d'autant
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
plus grande , qu'ils font plus éloignés du
Pôle , & doivent être moins péſans , puifqu'ils
font plus d'effort pour s'éloigner du
centre de la Terre. D'un autre côté , ſi l'on
regarde la Terre comme une maffe fluide
(& il eſt certain qu'elle eſt telle en grande
partie ) on ne peut pas ſuppoſer qu'elle ſoit
parfaitement ſphérique , dès que la péſanteur
eſt plus grande au Pôle qu'à l'Equateur,
En effet , que l'on imagine une colonne
fluide qui aille d'un point de la circonféren
ce de l'Equateur au Centre , & une autre
qui aille du Pôle au même Centre , ces deux
colonnes doivent être en équilibre ; la colonne
de l'Equateur ſera donc plus longue
que celle du Pôle , puiſque ſes parties péſent
moins ; le diamétre de l'Equateur doit
donc être plus grand que l'axe , c'est- à-dire
que la ligne qui joint les deux Pôles : & la
Terre , ſuivant cette idée,doit être un ſphéroïde
applati vers les Pôles.
Voilà ce que la théorie apprit à M. Huguens;
éclairé par le flambeau de la Géométrie
, il oſa entreprendre de déterminer la
difference du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
&trouva qu'elle étoit la même que de 578
à 577 ; mais la théorie ſeule ne pouvoir
donner le degré exact de l'applatiſſement
dela Terre : elle fera plus ou moins applatie
ſuivant les differentes ſuppoſitions que
l'on pourra faire fur la péſanteur& la denſité
NOVEMBRE. 1744. 52
de ſes parties,que pour établir les calculs, on
eft obligé deſuppoſerHomogenes, ce qui sûrement
n'eſt pas vrai. M. Huguens ſuppoſoit
que toutes les parties de la Terre ſont
de même denſité , & péſent toutes vers un
même centre. M. Newton , qui ſuppoſa que
toutes ces parties s'attirent mutuellement ,
ſuivantune certaine loi , trouva que la différence
du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
étoit comme de 230 à 229 , ce quidonne la
Terre encore plus applatie vers les Pôles .
Ainſi quoique les théories les plus vraiſemblables
s'accordaſſent à donner à la Terre
la figure d'un ſphéroïde applati , la meſrre
actuelle des degrés pouvoit ſeule déterminer
au juſte cette figure , & ce n'étoit que
par là que l'on pouvoit vérifier ſi ces célébres
Mathématiciens , qui du fond de leur
cabinet avoient meſuré l'immenſité de la
Terre , méritoient l'éloge qu'Horace ne
donne qu'ironiquement au Pilote Architas.
Aërias tentaſſe domos , animoque rotundum
Percurriffe Polum.
Nous venons de dire que tous les degrés
doivent être égaux , ſi la Terre eſt parfaitement
ſphérique , c'est- à-dire , que s'il fant
faire 25 lieuës de Paris à Amiens pour
qu'une Etoile obſervée diminuë de la hauteur
d'un degré , il faudra faire encore 25
Cij
32 MERCURE DEFRANCE.
lieuës depuis Amiens, en avançant vers le
Pôle , pour que cette même Etoile diminuë
encore d'un degré de hauteur ,& ainſi de
fuite.
Il n'en eſt pas de même , ſi la Terre n'eſt
pas exactement ronde : les degrés ſeront
inégaux , & feront plus grands à l'Equateur
qu'au Pôle, ſi la Terre eſt un ſpheroide
allongé , c'est- à-dire , fi le diamétre de l'Equateur
est moindre que l'axe : ils ſeront
au contraire plus grands vers le Pôle , fi la
Terre eſt un ſpheroide applati , c'eſt-à-dire ,
ſi l'axe eſt plus petit que le diamétre de l'Equateur.
Pour en faire ſentir la raiſon par
une idée , peu Géométrique à la vérité
mais palpable pour tous les lecteurs , imaginons
un cerceau de baleine parfaitement
rond , & partagé par deux diamétres , l'un
vertical , qui repréſentera le diamétre de
l'Equateur , l'autre horizontal , qui repréſentera
l'axe , ou la ligne qui joint les Pôles
; ſi on preffe ce cerceau par les deux extrêmités
de ſon diamétre horisontal , le diamétre
qui repréſente l'axe diminuera , l'autre
au contraire , qui repréſente le diametre
de l'Equateur , s'allongera ; or il eſt évident
que ce cerceau aura perdu de ſa courbure
dans l'endroit preſſé , c'est-à-dire , aux deux
extrêmités de ſon diametre horisontal , &
qu'au contraire il ſera devenu d'une plus
NOVEMBRE. 1744. 53
grande courbure à l'extrêmité du diamétre
qui s'eſt allongé.
5 On voit par- là que ſi la Terre eſt un ſphé
roïde applati , elle aura moins de courbure
au Pôle qu'à l'Equateur ; elle fera donc portion
d'un plus grand cercle au Pôle qu'à l'Equateur
, car un grand cerele a moins de
courbure dans le même eſpace qu'un petit ;
ainſi le degré qui eſt toujours
cerele , ſera plus grand au Pôle qu'à l'Equateur.
360 du
Le contraire arrivera ſi l'on preſſe le
cerceau verticalement ; ainſi pour trouver
la figure de la Terre il ſuffit d'en meſurer
deux differens degrés ; mais il y auroit de
l'inconvénient à meſurer deux degrés trop
proches l'un de l'autre ; car ſi la Terre ne
s'éloigne pas beaucoup d'être exactement
ronde , les degrés qui feront voiſins ſeront
à peu près égaux,& la difference qu'on
trouvera ne fera pas affés grande pour déterminer
la figure de la Terre , parce que
cette difference pourra provenir en partic
des erreurs inévitables dans les obſervations
&dans les meſures.
Il étoit donc néceſſaire de meſurer deux
degrés très-éloignés , parce que la difference
de deux degrés voiſins , qui eſt petite ,
ſe trouvera répétée un grand nombre de
fois de l'Equateur au Pôle.
Ciij
54 MERCURE DEFRANCE.
On fent affés de quelle importance if
étoitde décider cette queſtion , & quelle
peut être ſon utilité pour la Géographie
&la Navigation. Si la Terre eſt un ſphéroïde
applati , fi les degrés font inégaux ,
comment connoître exactement la diſtance
des lieux qui font éloignés d'un certain
nombre de degrés , fans connoître
le rapport de ces degrés entr'eux , & combien
cette connoiſſance n'eſt-elle pas utile
pour les Voyageurs & pour les Navigateurs
? D'ailleurs quel objet plus dignede
la curioſité d'un eſprit éclairé , que de connoître
le Globe que nous habirons , & de
percer par quelque endroit ce voile impénétrable
dont la nature a couvert ſes operations
?
C'eſt dans ces vûës que S. M. a envoyé
des Aſtronomes meſurer un degré de la
Terre vers l'Equateur , & d'autres meſurer
un degré vers le Pôle. M. le Comte de Maurepas
, qui honore les Arts d'une protection
auffi éclatante qu'éclairée , a été chargé de
cette entrepriſe. C'eſt par ſes ſoins que les
Académiciens ont trouvé aux deux extrémités
de la Terre des ſecours dignes dela magnificence
du premier Porentat de l'Europe
qui les envoyoit , & de la prévoyance d'un
Miniſtre , qui rappelle à tant d'égards l'idée
de Mécene , comme ſon Maître rappelle
l'idée d'Auguſte.
NOVEMBRE. 1744.55
Mrs de Maupertuis , Clairaut , Camus , &
Lemonier , tous Académiciens , allerent en
Laponie en 1736 , auſſi près du Pôle qu'il
eſt poffible d'avancer .Les Lapons virent fans
doute avec étonnement des gens conduits
par l'amour des Sciencesdans unpays où l'amour
de la Patrie ne peut retenir les naturels
, & d'où les ordres du Gouvernement
les empêchent de fortir , les tenant ainſi exilés
dans le lieu de leur naiſſance. On a ſçu
dequelle conſtance , & de quel courage
ils ont eu beſoin pour réſiſter à l'aprêté de
ce climat. Par des operations faites avec la
plus grande exactitude au milieu des glaces
duNord , ils ont conclu que la Terre étoit
un ſphéroïde applati vers les Pôles , ce que
la difference du diamétre de l'Equateur a
l'axe étoit comme de 178 à 177 , ce qui
donne la Terre plus applatie que les calculs
de Mrs Huguens & Newton.
Les Aſtronomes deſtinés pour aller vers
l'Equateur étoient Mrs Godin , Bouguer ,
& de la Condamine Académiciens , Argonautes
d'une eſpece nouvelle , qui ont été au
Pays de l'or chercher la vérité pour l'honneur
de leur Pays , & le bien général des
Nations.
M. de Juſſien , Docteur Régent de la Faculté
de Medecine , que l'Académie s'eſt
acquis pendant le cours de ce Voyage , les
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
a accompagnés pour travailler à l'Hiſtoire
naturelle. M. Seniergues , Chirurgien devoit
l'aider. Les Aſtronomes avoient encore emmené
pluſieurs perſonnes pour deſſiner , vérifier
les calculs & reconnoître le Pays , tels
que Mrs Verguin , Couplet , Defordonnais , de
Morainville & Hugot.
M. B. feul eſt revenu . La difficulté du
trajet a arrêté ſes Compagnons de Voyage ,
qui ont été moins heureux , ou moins hardis
que lui. Cet Académicien partage la relation
en deux parties ; l'une contient le recit
de ce qui lui est arrivé dans ſes differentes
courſes , les obſervations qu'il a faites
ſur la ſituation , la nature des Pays qu'il a
traverſés , ſur le caractere des habitans , &c.
C'eſt une eſpece de voyage , mais c'eſt un
voyage fait par un Philofophe , & qui parconféquent
mérite une attention particuliere.
Le défaut que l'on reproche le plus aux
Voyageurs eſt leur peu de fincerité. Ce
reproche qu'ils ne méritent que trop fouvent
, eſt le moins grave qu'on puiffe leur
faire. La plupart fontdes gens peu inſtruits ,
que l'intérêt & le commerce ont conduits
dans des Pays éloignés ; ceux qui n'ont été
guidés que par la curioſité , n'ont preſque
jamais eu cette curiofité éclairée , qui fait
que l'on connoît la nature fidifferente d'elle
NOVEMBRE . 1744. 57
même dans des climats ſouvent peu éloignés
, & les hommes ſi ſemblables entr'eux
quand on les examine avec des yeux philoſophiques.
Ces Voyageurs ne reſſemblent
pas mal à un homme , qui introduit dans
un Palais examineroit avec une attention
ſcrupuleuſe juſqu'à la moindre colonne , &
négligeroit de connoître le Maître de la maifon.
M. B. a rapporté de ſes longs & pénibles
Voyages des obſervations importantes
fur l'Histoire naturelle , & des remarques
qui ne font pas moins intéreſſantes fur les
hommes qu'il a vûs.
La ſeconde partie de fon Mémoire contient
le recit des operations Aftronomiques,
par leſquelles il a déterminé avec ſes Collégues
la figure de la Terre. Elle eſt , ſuivant.
eux , un ſphéroïde applati vers les Pôles ile
diamétre de l'Equateur & l'axe , font entr'eux
comme 174 à 173 , ce qui revient
au calcul des Aſtronomes du Nord , la legere
difference qui ſe trouve entre les deux
réſultats ne devant être impurée qu'aux erreurs
inévitables dans des operations fr
compliquées & fi difficiles.
Ce fut le 16-Mai 1735 , que les Académiciens
s'embarquerent à la rade de la Rochelle
fur un Vaiſſeau du Roi; ils arriverens
heureuſement à S. Domingue , après avoit
relâché quelques jours à la Martinique.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
Ils quitterent S. Domingue le 30 d'Oc
bre , & pafferent à Carthagene & à Porto-
Bello ; après avoir traverſe l'Ifthme , ils ſe
rembarquerent à Panama fur la Mer du
Sud , & moüillant dans la rade de Mante le
Mars 1736 ; ils toucherent enfin pour la
premiere fois la côte du Perou.
Ils avoient encore bien des obſtacles à furmonter
& des fatigues à eſſuyer avant que
d'arriver à Quito ,quiétoit le terme de leurs
courſes. Les chemins qui conduiſent à cette
Capitale étoient inondés par les playes ,
&devoient être impraticables juſqu'au mois
de Juin. Le defir de connoître la côte , où
les pluyes avoient déja ceſſé , engagea Mrs
Bouguer & de la Condamine à ſe ſéparer
du reſte de leur Compagnie , & tandis que
M. Godin remettoit à la voile pour aller débarquer
à Gouayaquil , ils ſe diſpoſerent à
parcourir cette côte , qui eſt la partie de
'Amérique Méridionale la plus avancée
vers l'Occident , & la connoiffance exacte
qu'ils en eurent , jointe à pluſieurs obſervations
Aſtronomiques les dédommagea
avantageuſement de leurs peines.
و
Ce Pays eſt de niveau avec la Mer , placé
au milieu de la Zone Torride , & parconféquent
extrêmement chaud. Refferré entre la
Mer & la Cordeliere , qui eſt une chaîne de
montagnes , plus hautes que toutes celles
NOVEMBRE. 1744. Se
que l'on connoît en Europe , il a trente ou
trente-cinq lieuës de largeur : on obſerve
dans la partie quieſt au- delà de Gouayaquil,
un Phénomene bien capable d'embarraffer
les Phyſiciens , c'eſt qu'il n'y pleut jamais ,
quoique fouvent le Ciel y ſoit fort nébuleux.
Le Pays eft fort peu habité , on fair
quelquefois vingt lieuës fans trouver un
Village ,& la nature qui y prodigue les
Phénomenes à l'avide curiofité des naturaliſtes
, n'a pris aucun ſoin de la commodité
des Voyageurs.
Mrs Bouguer & de laCondamine étoient
ſi peu ſenſibles à cet inconvénient , qu'ils
jugerent à propos de prendre differentes
routes pour arriver à Quito , afin de multiplier
davantage leurs obſervations & leurs
richeſſes Philoſophiques.
On verra quelque jour dans la relationm
de M. de la Condamine les peines infinies
qu'il eut à remonter la riviere des Emeraudes.
M. Bouguer prit ſa route vers Gouayaquil
à travers des bois encore inondés
par les eaux , & où un homme monté fur
le plus grand cheval ſe trouvoitdans l'eaus
&dans la bouë juſqu'aux genoux : après
s'être débaraſfé avec peine de ces marais impraticables
, M. B. arriva enfin le 17 Maik
1736 à Caracol , au pied de la Cordeliere..
Il fallut s'arrêter en cet endroit ; les fati
Cvj
60 MERCUREDE FRANCE.
gues d'une route fi pénible avoient confr
derablement alteré la ſanté du Voyageur :
d'ailleurs M. Godin , qui trois jours auparavant
étoit parti de Caracol , avoit emmené
preſque toutes les mules de la Province ;
il avoit cependant laiſſe àCaracol la cinquiéme
partie de fes équipages , mais la
difficulté des chemins oblige de rendre les
charges très-médiocres , & de multiplier le
nombre des bêtes de fomme.
Il fuffit pour donner une idée des peines
qu'eut M. B. à traverſer ces montagnes , de
dire qu'il employa 7 jours à un trajet qui
n'eſt que de & ou lieuës. Le courageux
Aſtronomes fuivoit exactement la même
route que Don Pedro Alvarado avoit priſe ,
lorfqu'il amena à François Pizare un ſecours
confiderable d'Eſpagnols. CeGénéral perdit
foixante-dix de ſes gens dans ce trajet pénible.
Enfin malgré les précipices formés par
les torrens & les ravines , malgré le froid
exceffif qu'on éprouve dans ces montagnes
toujours couvertes de neige &de glace ,M.
B. arriva le 10 de Juin 1736 à Quito , un
an & 24 jours après être parti de la Rochelle.
M. Godin& le reſte de fa Compagnie
étoient arrivés depuis le 29de Mai.
L'on joüit alors d'un ſpectacle bien différent
de celui des montagnes. Après avoir
été expoſé aux ardeurs de la Zone Torride ,
NOVEMBRE. 1744. 61
fur le bord de la Mer , & aux horreurs de
la froide dans les montagnes , on ſe croit
tranſporté tout à coup dans une des Zones
temperées. Il arrive quelque choſe à peu
près ſemblable , lorſqu'on defcend du ſommet
des Alpes dans les Vallées du Piémont.
On découvre un Pays agréable & cultivé ,
un grand nombre de Bourgs ,& de Villages ,
& de petites Villes affés jolies. Les denrées
néceſſaires à la vie n'y ſont pas extrêmement
cheres , parce que le Pays eft abondant, mais
les marchandiſes qui viennent d'Europe ,
les toiles , les draps , les étoffes de ſoye y
ſont d'un prix exceflif. M. B. a été obligé
de payer une piastre pour un morceau de
fer , & 18 à 20 liv. pour un gobelet de
verre. La vallée de Quito , qui eſt large
de 5 à 6 lienës , eſt enfermée des deux côtés
par la Cordeliere. Cette chaîne de montagnes
eſt double , & forme comme deux
murailles , qui font l'enceinte de ce Pays.
M. B. s'eſt allûré par ſes propres yeux que
cette double chaîne continuë juſqu'à 170
lieuës ; il l'a viſitée depuis le Sud de Cuença
jufqu'au Nordde Popayan ,&il a ſçu qu'elle
eſt double encore plus loin vers le Nord.
La largeur ſuffifante de cette vallée, &
fon expoſition à l'égard du Soleil, devroient
y rendre la chaleur inſupportable ; mais
62 MERCURE DE FRANCE.
d'un autre côté le voiſinage de la neige , &
la grande élévation du terrein temperent le
chaud , & ce climat joüit d'une Automne ,
ou ſi l'on veut d'un Printemps continuel.
Les campagnes y font toujours vertes , les
fruits de la Zone Torride & ceux qu'on y
a apportés d'Europe , tels que les poires ,
les pommes , les pêches , y croiffent également
; tous les grains y viennent fort bien
&furtout le froment ; les arbres font toujours
en ſéve , parce que la temperature de
l'air eſt toujours à peu près la même.
Les pluyes ſeules diftinguent les ſaiſons.
Il pleut depuis le mois de Novembre juſqu'au
mois de Mai ; ces pluyes jointes aux
fréquentes éruptions des volcans qui font
engrand nombre , balancent les agrémens
de ce beau Pays. Les Académiciens y ont
éprouvé une autre eſpece d'incommodité ,
caufée par la trop grande fubtilité de l'air.
Quoique la vallée de Quito ſoit entrede
très-hautes montagnes , elle eſt elle-même
plus élevée au-deſſus du niveau de la Mer
que les plus hautes montagnes de l'Europe ,
& les habitans de Quito ont appris de nos
Aſtronomes qu'ils font les peuples les plus
élevés de la Terre , & reſpirent un air plus
fubtil de plus d'un tiers que celui que refpirent
les autres hommes.
M. B. fait une remarque qui mérite une
NOVEMBRE. 1744- 63
attention particuliere , c'eſt qu'il n'a point
été plus incommodé lorſqu'il a monté beaucoup
plus haut que Quito , où l'air étoit
plus fubtil.
Mais ſi cette trop grande fubtilité de
l'air n'étoit pas un obſtacle qui rendit le
fommet des montagnes inacceſſible , les
Aſtronomes y ont trouvé un ennemi plus
redoutable encore , le froid exceffif caufé
par les neiges.
Ils monterent fur Pichincha , au pied de
laquelle eſt ſitué Quito. Leur deffein étoir
de faire les ſtations de leurs triangles fur le
haut des montagnes , dont les fommets trèsélevés
étoient fort avantageux à cet égard
mais le froid y étoit ſi vif , qu'il leur fur
impoffibled'y demeurer. Quelqu'un d'entr'eux
y ſentit bien-tôt des affections ſcorbutiques
, les Indiens qui les ſuivoient &
les autres domeſtiques furent fi incommodés
, qu'il fallut prendre le parti de defcendre
, & après avoir lutté pendant vingt
jours contre la rigueur du climat , ils renoncerent
à prendre des poſtes ſi élevés , & fe
déterminerent à placer leurs fignaux fur le
haut des collines , au pied des pyramides
pierreuſes. Tel étoit le froid que l'on
éprouvoit , que le Pendule à ſecondes y
étoit plus court qu'au bord de la Mer de
lignes.
35
1
1
:.
64 MERCURE DE FRANCE.
Les Aſtronomes étoient preſque continuellement
dans les nuages , quelquefois le
Ciel changeoit trois ou quatre fois en une
demie heure ; une tempête étoit ſuivie du
beau tems , & un inſtant après le tonnerre
recommençoit , d'autant plus terrible , qu'il
étoit plus proche , & fe formoit autour
d'eux.
Le ſommet de ces montagnes,que l'on peut
appeller le Royaume des Météores , offrit
aux Aftronomes un Phénoméne fingulier ,
qui n'avoit encore été vû de perfonne ,
quoique , comme le remarque M. B. il foit
auſſi ancien que le monde.
Les Aftronomes étoientfur la montagnede
Pambamarea ; un nuage , dans lequel ils
étoient enveloppés,leur laiſſa voir en fediffipant
le Soleil qui ſe levoit très éclatant ; le
nuage paſſa de l'autre côté,& fut à peine à 30
pas , que chacun d'eux vit ſon ombre projettée
deſſus , & ne voyoit que la ſienne ,
parce que le nuage n'offroit pas une furface
unie. Le peu de diſtance ne permettoit pas
de diftinguer toutes les parties de l'ombre ,
mais ils remarquerent avec ſurpriſe que
la tête étoit ornée d'une gloire , ou limbe ,
formée de 3 ou 4. petites couronnes
concentriques , d'une couleur très-vive , &
variées comme le premier Arc-en-Ciel , le
rouge étant en dehors. Les intervalles enNOVEMBRE.
1744.
ter tre ces cercles étoient égaux , le d
cercle étoit beaucoup plus foible , & enfin
à une certaine diſtance , on voyoit un
grand cercle blanc qui environnoit le tout.
Ils ont répété pluſieurs fois la même Expérience.
Les diamètres de ces couronnes
changent ſouvent de grandeur d'un moment
à l'autre , mais en obfervant toujours
entre eux l'égalité des intervalles. Ce Phénomene
fingulier ne ſe trace que ſur les
nuages glacés , & non ſur les goutes de
pluye , comme l'Arc-en-Ciel.
Ordinairement le diametre du premier
Iris étoit d'environ 5 degrés 2 tiers ; celui
du ſecond , de 17, & ainſi de ſuite celui du
cercle blanc étoit d'environ 77 degrés . i
Quoique la neige rende les montagnes
inacceffibles , cependant Mrs Bouguer &
de la Condamine n'ont pas craint de monter
fur pluſieurs , tant pour viſiter les
volcans qui ſont en grand nombre fur
ces montagnes , que pour y contenter à
tant d'autres égards leur intrépide curiofité.
Ils ont obfervé que ſur le ſommet de la
montagne de Chouſſalong , ou le Coraçon ,
élevée de 2476 toiſes , le mercure ſe ſoutient
dans le Barometre à 15 pouces 9 lign .
12 pouces 3 lignes plus bas qu'au bord de
laMer.On n'avoit jamais porté cet Inſtru
66 MERCURE DE FRANCE.
ment ſi haut , & il y a même beaucoup
d'apparence que jamais perſonne n'y étoit
allé. Il faut un motif pour entreprendre de
pareils voyages , il faut plus, il faut un courage
qui n'eſt pas moins eſtimable que les
talens qui fourniffent le motif.
Les montagnes offrent de tous côtés de
triſtes monumens des fréquens ravages des
volcans. Quelques-unes juſqu'à une affés
grande profondeur , ne font formées que
de ſcories, de pierres de ponces, & de fragmens
de pierres brulées de toutes les groffeurs.
On n'entendra pas dire ſans admiration
qu'en quelques endroits tout cela
eſt caché fous une couche de terre ordinaire
, qui porte des herbes , & même des arbres.
On voit des pierres de huit à neufpieds
de longueur , & d'une auſſi grande épaifſeur
, qui ont été jettées par le volcan à plus
de trois lieuës de diſtance ; les traînées que
l'on voit encore,& qui indiquent la montagne
d'où elles ont été lancées , ne laiſſent
aucun doute fur ce fait.
Après avoir donné ſes Obſervations ſur
l'Hiſtoire naturelle de ce Pays , M. B. paſſe
au détail des moeurs & des coûtumes du
Pays , détail qui n'eſt pas moins intéreſſant
que ce qui a précédé.
>>>Comme la Zone Torride, dit-il, & les
NOVEMBRE. 1744. 67
> Zones glacées ſont , pour ainſi-dire , mê-
» lées au Pérou , qu'on y trouve les cli-
>>mats les plus contraires , qu'il fuffit de
faire quelques lieuës , d'entrer dans la
>>Cordeliere ou d'en fortir , pour trouver
>>des climats plus differens entre eux , que
>> ſi l'on traverſoit toute l'Europe ; cette ex
>>trême difference ne peut pas manquer
<d'en apporter dans les uſages des Peuples,
>>>&juſques dans leurs inclinations.En bas,
>> ils vivent retirés dans leurs forêts , &
>> forment comme de petites Républiques ,
>>dirigées par leurs Curés , & par leurs
>>>Gouverneurs , aſſiſtés de quelques autres
>> Officiers , qui font auffi Indiens .
La peinture que fait M. B. de l'état de ces
Indiens , reffemble à celte de l'âge d'or.
>> Ils vivent tous dans une auffi grande
>>>union qu'ils paroiffent vivre dans
>>une grande innocence ; ils ſont préve
>>venans & honnêtes ; ils ne font capa-
❤bles d'aucune défiance ; & il ne leur
>> tombe pas même dans l'efprit qu'on puif-
>> ſe avoir intention de les tromper ; les
>> portes de leurs maiſons ſont toûjours ou-
>> vertes , quoiqu'ils ayent du coton , des
>> calebaſſes , de la pire , eſpece d'aloës
>>dont ils tirent du fil , & quelques autres
>>denrées , dont ils font ſouvent quelque
>> trafic. La grande chaleur leur permet d'al-
1
68 MERCURE DE FRANCE.
ler preſque nuds ; ils ſe peignent ordi
>> nairement en rouge avec le rocou , fou-
>>vent ils s'en font une eſpece de parure ,
> & ils s'en mettent jufques fur le viſage. Il
>>paroît qu'ils ont regardé cette coûtume
>> dans ſon origine , comme une précaution
>> contre la piquûre de ces Cousins nommés
» Maringouins ou Moustiques , qu'on trou-
"ve en grand nombre dans tous les en-
>>droits bas de la Zone Torride qui n'ont
>> pas été défrichés. Ces mêmes Indiens font
>> de tous les métiers qui leur font néceſſai-
>> res ; ils font Tifferans , Charpentiers , ils
>>font les Architectes de leurs maifons , les
>> conſtructeurs de leurs Pirogues ; quant
> aux grands ouvrages , ils les font ordi-
>> nairement en commun ; un Indien invite
> tous ſes voiſins , il lui fuffit de les bien
» traiter , & la maiſon , quelque grande
>> qu'elle ſoit , eſt achevée le jour même ,
» & quelquefois en une heure ou deux. Il
>> n'eſt pas étonnant qu'ils menent une vie
>>heureuſe , ils ne font gênés par le mêlan-
>> ge d'aucun Etranger ; outre les fruits de
>> la terre , qui ne leur manquent jamais , la
>> chaſſe & la pêche leur fourniffent d'a-
>> bondantes reffources .
Les Indiens qu'on nomme Guerriers ,
parce qu'ils n'ont pas été founis par les Efpagnols
, ont à peu près les mêmes moeurs.
NOVEMBRE. 1744 . 60
M. B. remarque qu'on n'a point à l'égard
de la couleur de ces Peuples, tirant fur celle
du cuivre , la même difficulté qu'à l'égard
du noir des Negres. Il a même obſervé que
ceux qui vivent au bas de la Cordeliere ,
font auffi blancs que nous , parce qu'ils ne
ſont pas expoſés à un hâle violent & continuel
, qui eſt , ſelon lui , la cauſe de la
carnation des premiers ; cependant ces Indiens
blanes ſont aiſés à diſtinguer des Européens
, par une difference remarquable ,
ils n'ont ni poil ni barbe.
Les moeurs des Indiens , qui vivent en
haut dans la Cordeliere , c'est-à-dire dans
les Plaines de Quito , n'offrent pas un tableau
auſſi riant que le premier.
>>Ils font tous d'une pareſſe extrême , &
>>ſtupides à l'excès;ils paſſeront des jour-
>> nées entieres affisà la même place fur les
»talons , ſans ſe remuer ; ils fervent dans
les Villes , & on les applique aux champs
>> à la culture des terres. L'habillement
>>qu'on leur donne fait partie de leurs ga-
» ges , de-même que les légumes & les
>>grains qu'on leur donne à la campagne
>>pour leur ſubſiſtance. Lorſqu'ils ſe ma-
»rient , les droits du Curé ſont exceffifs ,
>>de-même que les frais funéraires lorf-
>> qu'il meurt quelqu'un de leur petite fa-
»mille, Il arrive de tout cela qu'ils n'ont
70 MERCURE DE FRANCE.
>>jamais rien en leur diſpoſition , & qu'ils
>> font toûjours endettés envers leurs Maîtres.
Leur indolence en eft conſidérable-
»ment augmentée. Onnepeut pas affés dire
>combien ils montrent d'indifference pour
>> les richeſſes, & même pour leurs commo-
>> dités , peut-être parce qu'ils fentent qu'il
>>leur feroit inutile d'y penſer. Acela près
qu'ils aiment un peu trop à boire d'une
>> eſpece de bierre qu'ils font avec le Mais ,
> on peut dire qu'ils forment une Secte de
>>Philoſophes Stoiciens , ou plûtôt Cini-
>> ques. On ne ſçait ſouvent quelle eſpece
>> de motif leur propoſer , lorſqu'on veut
>> en exiger quelque ſervice. On leur offre
>> inutilement quelque piéce d'argent , ils
>> répondent qu'ils n'ont pas faim. On ne
>> ne doit pas s'étonner que de pareilles
•gens n'ayent pas encore imaginé qu'il
Icur étoit utile d'avoir des poches ; lorf
» qu'on les a obligé de recevoir quelque
>>monnoye, ils la ferrent dans leur bouche.
Ils n'ont aucun meuble dans leurs cabanes
, & couchent à terre ſur un cuir ; ils
mangent peu de viande. Ils élevent quekque
volaille pour faire préſent à leur Curé,
ou pour ſe régaler dans les occafions extraordinaires.
Une de ces grandes occafions
eſt la mort de quelqu'un d'entre eux ; ils
s'affemblent alors , font un grand feſtin de
NOVEMBRE. 1744. 71
tout ce qui a échappé auCuré , ils le mangent
en pleurant , & ne ceſſent leur fête lugubre
que lorſqu'il ne reſte plus rien.
M.B. remarque judicieuſement que ceux
qui demeurent hors de la Cordeliere ,
ont conſervé davantage leurs anciennes
moeurs, au lieu que ceux qui vivent en haut
où le Pays eſt plus peuplé , ont plus reſſenti
les effets de la dépendance. Malgré les
ſages précautions qu'à priſes le Gouverne
ment Eſpagnol , ces malheureux font fort
maltraités , furtout par les Métis , qui ſe
plaiſent le plus à appeſantir leur joug fur
cux.
On a peine , en voyant ces Peuples , à
croire ce que les Hiſtoriens ont publié des
Loix , de la Police & des Arts des anciens
Indiens. Tout cela paroîtroit un ſonge , s'il
étoit poſſible de récuſer la foi de tant d'Hiſ
toriens,& les témoignages plus autentiques
de tant de monumes qui ſubſiſtent encore.
Triſte exemple , qui montre combien l'ef
pritdes hommes dépend des circonstances,
&juſqu'à quel point cette partie la plus noble
de notre Etre peut être dégradée par
Peſclavage, la miſere , &c. Qua affigit humi
divina particulam aura. :
Les limites étroites dans leſquelles M. B.
étoit obligé de ſe renfermer , ne lui ont
pas permis de rendre compte au Public d'u
72 MERCURE DE FRANCE .
ne infinité d'Obſervations curieuſes qu'il a
faites , tant dans l'Amérique , que dans les
autres Pays quil a traverſés. Il n'a point
parlé non plus des Obſervations faites par
ſes Collegues , & il leur a laiſſé un moiffon
abondante que le Public recueillera avec
plaiſir , ſi elle contient des faits auſſi intéreſſans
, & préſentés avec autant de clarté
& de préciſion , qu'on en trouve dans la
Relation de M. Bouguer.
Nous voici arrivés à la partie principale
du Mémoire de M Bouguer , c'eſt le détail
des Opérations Aſtronomiques pour déterminer
la figure de la Terre .
M. Bouguer rend compte à l'Aſſemblée de
l'accord parfait qui ſe trouva entre les deux
differentes meſures que les Aſtronomes firent
de leur premiere baſe, qui eſt à environ
cinq lieuës à l'Orient deQuito,mais toûjours
dans cette longue vallée que formelaCordeliere.
Le Sol en eſt extrêmement inégal ; une
des extrêmités eſt plus élevée que l'autre
d'environ 126 toiſes , & nos Académiciens
partagés en deux troupes , furent obligés
dans leur Opération d'avoir continuellement
le niveau à la main , pour ſauver toutes
les inégalités du terrain. M. Bouguer
nous apprend que ce travail dura 2 5jours de
ſon côté,& que quand les deux compagnies
ſe communiquerent leur réſultat , il ne ſe
trouva
NOVEMBRE. 1744. 73
trouva qu'une différence d'environ trois:
pouces , fur 6274 toiſes , qui eſt à peu près
la longueur de cette baſe. Il a le ſoin de
nous avertir qu'il ſupprime pluſieurs particularités
qu'il n'a pas obmiſes dans le rapport
qu'il a déja fait à l'Académie ; rapport
plus étendu , & dans lequel il a rendu juftice
à toutes les perſonnes qui ont eu part
à l'Ouvrage. Il fut queſtion après cela de
travailler à la difpofition des triangles ; le
choix des ſtations les arrêtoit beaucoup ,
car au lieu que la grande hauteur des montagnes
a ordinairement contribué en Europe
à la promptitude de ces fortes d'Opérations
, c'étoit tout le contraire au Pérou ,
les Obfervateurs ſe trouvans preſque contimuellement
plongés dans les nuages , ou expoſés
à des tempêtes qui les obligeoient de
ne s'occuper que du ſeul ſoin de leur propre
conſervation. Ils étoient encore alors
partagés en deux Compagnies qui marchoient
à la vûë l'une de l'autre ſur les deux
chaînes de montagnes oppoſées , & qui en
changoient réciproquement. M. Godin
étoit d'un côté accompagné de pluſieurs
perſonnes ; M, Bouguer étoit de l'autre
avec M. de la Condamine , & un des Officiers
Eſpagnols ſe trouvoit de chaque côté.
Ils ont meſuré généralement tous les angles
de leurs triangles , ils l'ont fait avec diffe-
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
rens quarts de cercle ,& leur Méridienne ,
qui eſt formée de 33 triangles principaux ,
embraffe une longueur de plusde 60 lieuës.
Ces triangles ſont élevés en l'air de 6 à 7
cent toiſes au-deſſus de Quito , & d'environ
2000 toiſes au-deſſus du niveau de la
Mer . Ces mêmes triangles commencent un
peu en-deçà de l'Equateur , mais au lieu
que M. Godin termina les ſiens à la petite
Ville de Cuença , les deux autres Acadé
miciens allerent un peu plus loin , juſqu'à
Tarqui , où une plaine parfaitement unie
leur offroit une ſeconde baſe très-propre à
vérifier l'exactitude de toutes leurs Opérations
précédentes. Ces deux derniers eufſent
bien ſouhaité que tout ſe fit toujours
de concert; ils croyoient voir de grands
inconvéniens à ſe priver volontairement
des conſeils les uns des autres dans la partie
de leur travail qui étoit la plus délicate,
lorſqu'il s'agiſſoit de déterminer par voye
Aſtronomique l'amptitude de l'Arc dont
la meſure géodeſique venoit de leur donner
la longueur en toiſes. M. Bouguer n'affûre
pas que la crainte ne lui ait fait paroître
l'inconvénient un peu plus grand , mais il
ajoûte que c'eſt ce qui l'a obligé de paffer
dans ſon particulier plus de trois ans
au Pérou à courir d'une extrêmité de la
Méridienne à l'autre , afin de revêtir ſes
NOVEMBRE. 1744. 75
Obſervations , en les répétant , d'une autorité
qui ne laiſsât aucun lieu à la moindre
incertitude.
Il n'a eu que cette occupation depuis le
mois d'Août de 1739 , ſi on excepte un voyage
qu'il fit en deſcendant vers la Mer du
Sud , pour découvrir par rapport à fon ni
veau la hauteur abſoluë des montagnes ,
dont ils ne connoiſſoient juſques-là que les
hauteurs relatives. Enfin, quoiqu'il eût déja
ungrand nombre d'Obſervations faites aveć
an Secteur de 12 pieds de rayon dans les
mêmes ſaiſons de différentes années confé
cutives , & qu'il n'eut par conféquent rien
à craindre , ni de la parallaxe de l'orbe annuel,
ni de la nutation de l'axe de la Terre,
ni de l'aberration de la lumiere, il crut qu'il
falloit terminer l'ouvrage par un expédient
qu'on n'avoit encore jamais employé , mais
qui devoit trancher généralement toutes les
difficultés . C'étoit de ſe rendre aux deux
extrêmités de l'arc du Méridien, en ſe ſépa
rant M. de la Condamine & lui , & d'obſerver
en même- tems les mêmes Etoiles.
Les Obſervations ſe faiſant les mêmes nuits,
ou pour mieux dire , les mêmes inſtans , ils
étoient sûrs de ſaiſir les Etoiles dans le mê
me point du Ciel , & de réüffir comme à
Les fixer , malgré tous les mouvemens irréguliers
auſquels elle pouvoient être fu
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
jettes.M.Bouguer vint à l'extrêmité Septen
trionale à Cochesqui , & M. de la Condamine
alla à l'extrêmité Auſtrale à Tarqui. Ces
deux Académiciens vouloient pour s'en
revenir en Europe ſuivre différens chee
mins , afin de multiplier davantage leurs
remarques ; c'eſt ce qui les décida ſur le
choix des poſtes où ils ſe rendirent , car
devenus ménagers de leurs pas, ils ne comptoient
plus avoir de communication dans le
Pays que par les fréquens exprès qu'ils
s'envoyeroient. Ils commencerent le 29 Novembre
1742 a obtenir des Obſervations
parfaitement fimultanées de l'Etoile qui eſt
au milieu du baudrier d'Orion , que Bayer
a déſignée par E , & ils continuerent à obe
ſerver juſqu'au 15 Janvier 1743 ; ils trouverent
l'amplitude de leur Méridienne de
3 dégrés , 7 minutes , a ſecondes , ce qui
ne faiſoit que confirmer les Obſervations
précédentes. Le même Arç étoit de 176940
toiſes , deſorte que le dégré du Méridien
dans le milieu de la Zone Torride auroit
$6762 toiſes de longueur , ſi ce n'est qu'il
faut en retrancher 21 toiſes pour le réduire
au niveau de la Mer à cauſe de la grande
hauteur des montagnes , ce qui le rend de
56741 toiſes,
M. Bouguer finit ſon recit , en remar
1
NOVEMBRE. 1744. 77
quant , qu'on ne peut fans faire violence
auxObſervations, continuer à ſuppoſer que
les accroiſſemens ou les dégrés du Méridien,
par rapport au premier , ſont proportionnels
aux quarrés des ſinus des Latitudes.
Tout contribuë à nous apprendre que la
Terre eſt beaucoup plus applatie vers les
Poles que ne l'a penſé M. Huguens. Les
Expériences ſur la gravité des corps juftifient
la même choſe , en même-tems qu'on
leur doit la nouvelle particularité que la
peſanteur va en diminuant , à meſure qu'on
s'éleve en montant ſur les montagnes. La
péſanteur des corps eſt moindre à Quito
qu'elle n'eſt au bord de la Mer , & fi l'on
parvient au ſommet de Pichincha , qui eſt
plus haut , la péſanteur ſe trouve encore
moindre . M. Bouguer , en comparant les
Opérations faites au Pérou avec celles qu'on
a faites en Europe, trouve enfin que les excès
des dégrés de Latitude ſur le premier, ne
font guères éloignés d'être proportionnels
aux quatrièmes puiſſances des Sinus des Latitudes
, & que l'axe proprement dit eſt
au diamétre de l'Equateur comme 173 à
174 , ou que l'épaiſſeur de la Terre eſt
moindre dans le ſens de ſon axe que dans
celui de l'Equateur d'une 174 partie .
M. de Juffien lût après un Mémoire qui
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
contenoit la deſcription d'uue Plante dela
nouvelle Biſcaye au Mexique. Les Eſpa
gnols ont donné à la racine de cette Plante
le nom de Contrayerva , qui ſembloit ne
convenir qu'à une ancienne Plante de ce
nom dont la réputation est très-grande
chés eux , & même chés nous.
د
M. de Juffieu a obſervé , que quoique
ces deux Plantes portent le même nom ,
qu'elles ayent le même goût aromatique &
preſque les mêmes vertus, elles different
pourtant par la figure de leurs racines &
par leurs ports * reſpectifs : la racine
de l'ancien Contrayerva eſt fibreuſe , &
celle du nouveau eſt ovale & ſemblable
àun petit navet ; de plus , l'ancien a des
feüilles ſimples , arrondies & coupées en
trois ou cinq fegments , au lieu que le nouveau
les a femblables à la petite quintefeiüil
le , & a ſes fleurs legumineufes ;le nou
veau a encore un avantage fur l'ancien ,
c'eſt la facilité de pouvoir être cultivé &
multiplié en toutes fortes de Pays par ſes
graines , comme les Plantes légumineufes.
des Sciences.
'Académie des Sciences tint une affemblée
publique le 14dece mois , felon
la coûtume. Le Public qui court avidentment
s'inſtruire à ces doctes conférences ,
attendoit le jour de celle-ci avec un nouvel
empreffement; on ſçavoit que M. Bouguer ,
l'un des Académiciens qui ont été envoyés
au Pérou par le Gouvernement pour y déterminer
la figure de la Terre , devoit lire
dans cette affemblée la relation de fon
voyage & le détail de fes opérations Aftronomiques
; ce détail étoit d'autant plus int
téreſſant , qu'il devoir , ou mettreau-deffus
de toutes contradictions la meſure de la
Terre , déterminée par les opérations faites
au Nord , ou fournir de nouvelles idées
&ouvrir un nouvel avis ſur cette impor
tantequeſtion.
M. Bouguer, qui parloit devant une compagnie
continuellement occupée de ces-matieres
,&devant un Public qui les connoît
au moins fuperficiellement, auroit perdus
inutilement un tems précieux s'il ſe fut atsaché
à expoſer l'état de la queſtion dont
48 MERCURE DE FRANCE.
A
tous ſes Auditeurs étoient inſtruits , mais
nous , qui écrivons pour toutes fortes de
Lecteurs , nous devons faire nos efforts.
pour les mettre au fait de la matiere que
nous allons traiter. Si nous ſommes allés
heureux pour y réüſſir , nous nous ſçaurons
bon gré d'avoir travaillé pour la gloire de
M. B. & des Académiciens qui l'ont ac
compagné en augmentant le nombre de
leurs Juges ,& par conféquent de leurs ad
mirateurs..
On a cru long-tems que la Terre étoit
ſphérique ; cette erreur eſt auſſi ancienne
que la Terre même , ou du moins que les
Sciences. Dans cette ſuppoſition il n'étoit
pas difficile d'en connoître la grandeur.
Dès les premiers pas qu'on a fait enGéométrie,
le cercle a été diviſé en 360 parties
égales que l'on a appellées degrés ; il ſuffifoitdonc
de meſurer un degré de la Terre
&de le multiplier par 360 pour avoir le
circuit de notre Globe. La méthode pourmeſurer
ce degré eſt ſimple & facile, on
prend avec un inſtrument la hauteur d'une
Etoile en quelque endroit , par exemple à
Paris , on avance enfuite vers le Pôle ſur le
mêmeMéridien, juſqu'à ce que l'Etoile obſervée
à Paris ait undegré de hauteur de
moins, & quand on eſt arrivé en cet endroit,
on cherche alors par des opérations.
Géo
NOVEMBRE. 1744. 49
y
Géométriques la diſtance de cet endroit à
Paris . Cette diſtance , réduite en toiſes ,
exprimera la valeur d'un degré de la Terre
entoiſes.
C'eſt par cette méthode , ou par d'autres
qui s'y rapportent , qu'on avoit trouvé que
Paris & Amiens , qui ſont ſous le même
Méridien , ſont éloignés d'un degré ou environ
, & l'on avoit conclu de leur diſtance
qui eſt de 25 lieuës , que le degré de la
Terre étoit de 25 lieuës ,& parconféquent
fon circuit de 9০০০ .
En 1672 , M. Richer , étant envoyé à
l'Iſle de Cayenne proche l'Equateur , trouva
que le Pendule qui battoit les ſecondes à
Paris alloit plus lentement à la Cayenne ,
&que ſes vibrations étoient de plus d'une
ſeconde. Cette expérience fit une révolution
dans le Monde Phyficien : il fut aiſé
de conclure que la péſanteur étoit moindre
à l'Equateur qu'à Paris , puiſque les corps
péſans s'y mouvoient plus lentement. M.
Huguens fut le premier qui ouvrit les yeux ,
&il découvrit bien-tôt la cauſe de cette dif
férence. -
LaTerre tournant ſur ſon axe , emporte
avec elle tous les corps qui y font , & ces
corps décrivent des cercles d'autant plus
grands qu'ils font plus éloignés du Pôle ;
ils ont donc une force centrifuge d'autant
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
plus grande , qu'ils font plus éloignés du
Pôle , & doivent être moins péſans , puifqu'ils
font plus d'effort pour s'éloigner du
centre de la Terre. D'un autre côté , ſi l'on
regarde la Terre comme une maffe fluide
(& il eſt certain qu'elle eſt telle en grande
partie ) on ne peut pas ſuppoſer qu'elle ſoit
parfaitement ſphérique , dès que la péſanteur
eſt plus grande au Pôle qu'à l'Equateur,
En effet , que l'on imagine une colonne
fluide qui aille d'un point de la circonféren
ce de l'Equateur au Centre , & une autre
qui aille du Pôle au même Centre , ces deux
colonnes doivent être en équilibre ; la colonne
de l'Equateur ſera donc plus longue
que celle du Pôle , puiſque ſes parties péſent
moins ; le diamétre de l'Equateur doit
donc être plus grand que l'axe , c'est- à-dire
que la ligne qui joint les deux Pôles : & la
Terre , ſuivant cette idée,doit être un ſphéroïde
applati vers les Pôles.
Voilà ce que la théorie apprit à M. Huguens;
éclairé par le flambeau de la Géométrie
, il oſa entreprendre de déterminer la
difference du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
&trouva qu'elle étoit la même que de 578
à 577 ; mais la théorie ſeule ne pouvoir
donner le degré exact de l'applatiſſement
dela Terre : elle fera plus ou moins applatie
ſuivant les differentes ſuppoſitions que
l'on pourra faire fur la péſanteur& la denſité
NOVEMBRE. 1744. 52
de ſes parties,que pour établir les calculs, on
eft obligé deſuppoſerHomogenes, ce qui sûrement
n'eſt pas vrai. M. Huguens ſuppoſoit
que toutes les parties de la Terre ſont
de même denſité , & péſent toutes vers un
même centre. M. Newton , qui ſuppoſa que
toutes ces parties s'attirent mutuellement ,
ſuivantune certaine loi , trouva que la différence
du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
étoit comme de 230 à 229 , ce quidonne la
Terre encore plus applatie vers les Pôles .
Ainſi quoique les théories les plus vraiſemblables
s'accordaſſent à donner à la Terre
la figure d'un ſphéroïde applati , la meſrre
actuelle des degrés pouvoit ſeule déterminer
au juſte cette figure , & ce n'étoit que
par là que l'on pouvoit vérifier ſi ces célébres
Mathématiciens , qui du fond de leur
cabinet avoient meſuré l'immenſité de la
Terre , méritoient l'éloge qu'Horace ne
donne qu'ironiquement au Pilote Architas.
Aërias tentaſſe domos , animoque rotundum
Percurriffe Polum.
Nous venons de dire que tous les degrés
doivent être égaux , ſi la Terre eſt parfaitement
ſphérique , c'est- à-dire , que s'il fant
faire 25 lieuës de Paris à Amiens pour
qu'une Etoile obſervée diminuë de la hauteur
d'un degré , il faudra faire encore 25
Cij
32 MERCURE DEFRANCE.
lieuës depuis Amiens, en avançant vers le
Pôle , pour que cette même Etoile diminuë
encore d'un degré de hauteur ,& ainſi de
fuite.
Il n'en eſt pas de même , ſi la Terre n'eſt
pas exactement ronde : les degrés ſeront
inégaux , & feront plus grands à l'Equateur
qu'au Pôle, ſi la Terre eſt un ſpheroide
allongé , c'est- à-dire , fi le diamétre de l'Equateur
est moindre que l'axe : ils ſeront
au contraire plus grands vers le Pôle , fi la
Terre eſt un ſpheroide applati , c'eſt-à-dire ,
ſi l'axe eſt plus petit que le diamétre de l'Equateur.
Pour en faire ſentir la raiſon par
une idée , peu Géométrique à la vérité
mais palpable pour tous les lecteurs , imaginons
un cerceau de baleine parfaitement
rond , & partagé par deux diamétres , l'un
vertical , qui repréſentera le diamétre de
l'Equateur , l'autre horizontal , qui repréſentera
l'axe , ou la ligne qui joint les Pôles
; ſi on preffe ce cerceau par les deux extrêmités
de ſon diamétre horisontal , le diamétre
qui repréſente l'axe diminuera , l'autre
au contraire , qui repréſente le diametre
de l'Equateur , s'allongera ; or il eſt évident
que ce cerceau aura perdu de ſa courbure
dans l'endroit preſſé , c'est-à-dire , aux deux
extrêmités de ſon diametre horisontal , &
qu'au contraire il ſera devenu d'une plus
NOVEMBRE. 1744. 53
grande courbure à l'extrêmité du diamétre
qui s'eſt allongé.
5 On voit par- là que ſi la Terre eſt un ſphé
roïde applati , elle aura moins de courbure
au Pôle qu'à l'Equateur ; elle fera donc portion
d'un plus grand cercle au Pôle qu'à l'Equateur
, car un grand cerele a moins de
courbure dans le même eſpace qu'un petit ;
ainſi le degré qui eſt toujours
cerele , ſera plus grand au Pôle qu'à l'Equateur.
360 du
Le contraire arrivera ſi l'on preſſe le
cerceau verticalement ; ainſi pour trouver
la figure de la Terre il ſuffit d'en meſurer
deux differens degrés ; mais il y auroit de
l'inconvénient à meſurer deux degrés trop
proches l'un de l'autre ; car ſi la Terre ne
s'éloigne pas beaucoup d'être exactement
ronde , les degrés qui feront voiſins ſeront
à peu près égaux,& la difference qu'on
trouvera ne fera pas affés grande pour déterminer
la figure de la Terre , parce que
cette difference pourra provenir en partic
des erreurs inévitables dans les obſervations
&dans les meſures.
Il étoit donc néceſſaire de meſurer deux
degrés très-éloignés , parce que la difference
de deux degrés voiſins , qui eſt petite ,
ſe trouvera répétée un grand nombre de
fois de l'Equateur au Pôle.
Ciij
54 MERCURE DEFRANCE.
On fent affés de quelle importance if
étoitde décider cette queſtion , & quelle
peut être ſon utilité pour la Géographie
&la Navigation. Si la Terre eſt un ſphéroïde
applati , fi les degrés font inégaux ,
comment connoître exactement la diſtance
des lieux qui font éloignés d'un certain
nombre de degrés , fans connoître
le rapport de ces degrés entr'eux , & combien
cette connoiſſance n'eſt-elle pas utile
pour les Voyageurs & pour les Navigateurs
? D'ailleurs quel objet plus dignede
la curioſité d'un eſprit éclairé , que de connoître
le Globe que nous habirons , & de
percer par quelque endroit ce voile impénétrable
dont la nature a couvert ſes operations
?
C'eſt dans ces vûës que S. M. a envoyé
des Aſtronomes meſurer un degré de la
Terre vers l'Equateur , & d'autres meſurer
un degré vers le Pôle. M. le Comte de Maurepas
, qui honore les Arts d'une protection
auffi éclatante qu'éclairée , a été chargé de
cette entrepriſe. C'eſt par ſes ſoins que les
Académiciens ont trouvé aux deux extrémités
de la Terre des ſecours dignes dela magnificence
du premier Porentat de l'Europe
qui les envoyoit , & de la prévoyance d'un
Miniſtre , qui rappelle à tant d'égards l'idée
de Mécene , comme ſon Maître rappelle
l'idée d'Auguſte.
NOVEMBRE. 1744.55
Mrs de Maupertuis , Clairaut , Camus , &
Lemonier , tous Académiciens , allerent en
Laponie en 1736 , auſſi près du Pôle qu'il
eſt poffible d'avancer .Les Lapons virent fans
doute avec étonnement des gens conduits
par l'amour des Sciencesdans unpays où l'amour
de la Patrie ne peut retenir les naturels
, & d'où les ordres du Gouvernement
les empêchent de fortir , les tenant ainſi exilés
dans le lieu de leur naiſſance. On a ſçu
dequelle conſtance , & de quel courage
ils ont eu beſoin pour réſiſter à l'aprêté de
ce climat. Par des operations faites avec la
plus grande exactitude au milieu des glaces
duNord , ils ont conclu que la Terre étoit
un ſphéroïde applati vers les Pôles , ce que
la difference du diamétre de l'Equateur a
l'axe étoit comme de 178 à 177 , ce qui
donne la Terre plus applatie que les calculs
de Mrs Huguens & Newton.
Les Aſtronomes deſtinés pour aller vers
l'Equateur étoient Mrs Godin , Bouguer ,
& de la Condamine Académiciens , Argonautes
d'une eſpece nouvelle , qui ont été au
Pays de l'or chercher la vérité pour l'honneur
de leur Pays , & le bien général des
Nations.
M. de Juſſien , Docteur Régent de la Faculté
de Medecine , que l'Académie s'eſt
acquis pendant le cours de ce Voyage , les
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
a accompagnés pour travailler à l'Hiſtoire
naturelle. M. Seniergues , Chirurgien devoit
l'aider. Les Aſtronomes avoient encore emmené
pluſieurs perſonnes pour deſſiner , vérifier
les calculs & reconnoître le Pays , tels
que Mrs Verguin , Couplet , Defordonnais , de
Morainville & Hugot.
M. B. feul eſt revenu . La difficulté du
trajet a arrêté ſes Compagnons de Voyage ,
qui ont été moins heureux , ou moins hardis
que lui. Cet Académicien partage la relation
en deux parties ; l'une contient le recit
de ce qui lui est arrivé dans ſes differentes
courſes , les obſervations qu'il a faites
ſur la ſituation , la nature des Pays qu'il a
traverſés , ſur le caractere des habitans , &c.
C'eſt une eſpece de voyage , mais c'eſt un
voyage fait par un Philofophe , & qui parconféquent
mérite une attention particuliere.
Le défaut que l'on reproche le plus aux
Voyageurs eſt leur peu de fincerité. Ce
reproche qu'ils ne méritent que trop fouvent
, eſt le moins grave qu'on puiffe leur
faire. La plupart fontdes gens peu inſtruits ,
que l'intérêt & le commerce ont conduits
dans des Pays éloignés ; ceux qui n'ont été
guidés que par la curioſité , n'ont preſque
jamais eu cette curiofité éclairée , qui fait
que l'on connoît la nature fidifferente d'elle
NOVEMBRE . 1744. 57
même dans des climats ſouvent peu éloignés
, & les hommes ſi ſemblables entr'eux
quand on les examine avec des yeux philoſophiques.
Ces Voyageurs ne reſſemblent
pas mal à un homme , qui introduit dans
un Palais examineroit avec une attention
ſcrupuleuſe juſqu'à la moindre colonne , &
négligeroit de connoître le Maître de la maifon.
M. B. a rapporté de ſes longs & pénibles
Voyages des obſervations importantes
fur l'Histoire naturelle , & des remarques
qui ne font pas moins intéreſſantes fur les
hommes qu'il a vûs.
La ſeconde partie de fon Mémoire contient
le recit des operations Aftronomiques,
par leſquelles il a déterminé avec ſes Collégues
la figure de la Terre. Elle eſt , ſuivant.
eux , un ſphéroïde applati vers les Pôles ile
diamétre de l'Equateur & l'axe , font entr'eux
comme 174 à 173 , ce qui revient
au calcul des Aſtronomes du Nord , la legere
difference qui ſe trouve entre les deux
réſultats ne devant être impurée qu'aux erreurs
inévitables dans des operations fr
compliquées & fi difficiles.
Ce fut le 16-Mai 1735 , que les Académiciens
s'embarquerent à la rade de la Rochelle
fur un Vaiſſeau du Roi; ils arriverens
heureuſement à S. Domingue , après avoit
relâché quelques jours à la Martinique.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
Ils quitterent S. Domingue le 30 d'Oc
bre , & pafferent à Carthagene & à Porto-
Bello ; après avoir traverſe l'Ifthme , ils ſe
rembarquerent à Panama fur la Mer du
Sud , & moüillant dans la rade de Mante le
Mars 1736 ; ils toucherent enfin pour la
premiere fois la côte du Perou.
Ils avoient encore bien des obſtacles à furmonter
& des fatigues à eſſuyer avant que
d'arriver à Quito ,quiétoit le terme de leurs
courſes. Les chemins qui conduiſent à cette
Capitale étoient inondés par les playes ,
&devoient être impraticables juſqu'au mois
de Juin. Le defir de connoître la côte , où
les pluyes avoient déja ceſſé , engagea Mrs
Bouguer & de la Condamine à ſe ſéparer
du reſte de leur Compagnie , & tandis que
M. Godin remettoit à la voile pour aller débarquer
à Gouayaquil , ils ſe diſpoſerent à
parcourir cette côte , qui eſt la partie de
'Amérique Méridionale la plus avancée
vers l'Occident , & la connoiffance exacte
qu'ils en eurent , jointe à pluſieurs obſervations
Aſtronomiques les dédommagea
avantageuſement de leurs peines.
و
Ce Pays eſt de niveau avec la Mer , placé
au milieu de la Zone Torride , & parconféquent
extrêmement chaud. Refferré entre la
Mer & la Cordeliere , qui eſt une chaîne de
montagnes , plus hautes que toutes celles
NOVEMBRE. 1744. Se
que l'on connoît en Europe , il a trente ou
trente-cinq lieuës de largeur : on obſerve
dans la partie quieſt au- delà de Gouayaquil,
un Phénomene bien capable d'embarraffer
les Phyſiciens , c'eſt qu'il n'y pleut jamais ,
quoique fouvent le Ciel y ſoit fort nébuleux.
Le Pays eft fort peu habité , on fair
quelquefois vingt lieuës fans trouver un
Village ,& la nature qui y prodigue les
Phénomenes à l'avide curiofité des naturaliſtes
, n'a pris aucun ſoin de la commodité
des Voyageurs.
Mrs Bouguer & de laCondamine étoient
ſi peu ſenſibles à cet inconvénient , qu'ils
jugerent à propos de prendre differentes
routes pour arriver à Quito , afin de multiplier
davantage leurs obſervations & leurs
richeſſes Philoſophiques.
On verra quelque jour dans la relationm
de M. de la Condamine les peines infinies
qu'il eut à remonter la riviere des Emeraudes.
M. Bouguer prit ſa route vers Gouayaquil
à travers des bois encore inondés
par les eaux , & où un homme monté fur
le plus grand cheval ſe trouvoitdans l'eaus
&dans la bouë juſqu'aux genoux : après
s'être débaraſfé avec peine de ces marais impraticables
, M. B. arriva enfin le 17 Maik
1736 à Caracol , au pied de la Cordeliere..
Il fallut s'arrêter en cet endroit ; les fati
Cvj
60 MERCUREDE FRANCE.
gues d'une route fi pénible avoient confr
derablement alteré la ſanté du Voyageur :
d'ailleurs M. Godin , qui trois jours auparavant
étoit parti de Caracol , avoit emmené
preſque toutes les mules de la Province ;
il avoit cependant laiſſe àCaracol la cinquiéme
partie de fes équipages , mais la
difficulté des chemins oblige de rendre les
charges très-médiocres , & de multiplier le
nombre des bêtes de fomme.
Il fuffit pour donner une idée des peines
qu'eut M. B. à traverſer ces montagnes , de
dire qu'il employa 7 jours à un trajet qui
n'eſt que de & ou lieuës. Le courageux
Aſtronomes fuivoit exactement la même
route que Don Pedro Alvarado avoit priſe ,
lorfqu'il amena à François Pizare un ſecours
confiderable d'Eſpagnols. CeGénéral perdit
foixante-dix de ſes gens dans ce trajet pénible.
Enfin malgré les précipices formés par
les torrens & les ravines , malgré le froid
exceffif qu'on éprouve dans ces montagnes
toujours couvertes de neige &de glace ,M.
B. arriva le 10 de Juin 1736 à Quito , un
an & 24 jours après être parti de la Rochelle.
M. Godin& le reſte de fa Compagnie
étoient arrivés depuis le 29de Mai.
L'on joüit alors d'un ſpectacle bien différent
de celui des montagnes. Après avoir
été expoſé aux ardeurs de la Zone Torride ,
NOVEMBRE. 1744. 61
fur le bord de la Mer , & aux horreurs de
la froide dans les montagnes , on ſe croit
tranſporté tout à coup dans une des Zones
temperées. Il arrive quelque choſe à peu
près ſemblable , lorſqu'on defcend du ſommet
des Alpes dans les Vallées du Piémont.
On découvre un Pays agréable & cultivé ,
un grand nombre de Bourgs ,& de Villages ,
& de petites Villes affés jolies. Les denrées
néceſſaires à la vie n'y ſont pas extrêmement
cheres , parce que le Pays eft abondant, mais
les marchandiſes qui viennent d'Europe ,
les toiles , les draps , les étoffes de ſoye y
ſont d'un prix exceflif. M. B. a été obligé
de payer une piastre pour un morceau de
fer , & 18 à 20 liv. pour un gobelet de
verre. La vallée de Quito , qui eſt large
de 5 à 6 lienës , eſt enfermée des deux côtés
par la Cordeliere. Cette chaîne de montagnes
eſt double , & forme comme deux
murailles , qui font l'enceinte de ce Pays.
M. B. s'eſt allûré par ſes propres yeux que
cette double chaîne continuë juſqu'à 170
lieuës ; il l'a viſitée depuis le Sud de Cuença
jufqu'au Nordde Popayan ,&il a ſçu qu'elle
eſt double encore plus loin vers le Nord.
La largeur ſuffifante de cette vallée, &
fon expoſition à l'égard du Soleil, devroient
y rendre la chaleur inſupportable ; mais
62 MERCURE DE FRANCE.
d'un autre côté le voiſinage de la neige , &
la grande élévation du terrein temperent le
chaud , & ce climat joüit d'une Automne ,
ou ſi l'on veut d'un Printemps continuel.
Les campagnes y font toujours vertes , les
fruits de la Zone Torride & ceux qu'on y
a apportés d'Europe , tels que les poires ,
les pommes , les pêches , y croiffent également
; tous les grains y viennent fort bien
&furtout le froment ; les arbres font toujours
en ſéve , parce que la temperature de
l'air eſt toujours à peu près la même.
Les pluyes ſeules diftinguent les ſaiſons.
Il pleut depuis le mois de Novembre juſqu'au
mois de Mai ; ces pluyes jointes aux
fréquentes éruptions des volcans qui font
engrand nombre , balancent les agrémens
de ce beau Pays. Les Académiciens y ont
éprouvé une autre eſpece d'incommodité ,
caufée par la trop grande fubtilité de l'air.
Quoique la vallée de Quito ſoit entrede
très-hautes montagnes , elle eſt elle-même
plus élevée au-deſſus du niveau de la Mer
que les plus hautes montagnes de l'Europe ,
& les habitans de Quito ont appris de nos
Aſtronomes qu'ils font les peuples les plus
élevés de la Terre , & reſpirent un air plus
fubtil de plus d'un tiers que celui que refpirent
les autres hommes.
M. B. fait une remarque qui mérite une
NOVEMBRE. 1744- 63
attention particuliere , c'eſt qu'il n'a point
été plus incommodé lorſqu'il a monté beaucoup
plus haut que Quito , où l'air étoit
plus fubtil.
Mais ſi cette trop grande fubtilité de
l'air n'étoit pas un obſtacle qui rendit le
fommet des montagnes inacceſſible , les
Aſtronomes y ont trouvé un ennemi plus
redoutable encore , le froid exceffif caufé
par les neiges.
Ils monterent fur Pichincha , au pied de
laquelle eſt ſitué Quito. Leur deffein étoir
de faire les ſtations de leurs triangles fur le
haut des montagnes , dont les fommets trèsélevés
étoient fort avantageux à cet égard
mais le froid y étoit ſi vif , qu'il leur fur
impoffibled'y demeurer. Quelqu'un d'entr'eux
y ſentit bien-tôt des affections ſcorbutiques
, les Indiens qui les ſuivoient &
les autres domeſtiques furent fi incommodés
, qu'il fallut prendre le parti de defcendre
, & après avoir lutté pendant vingt
jours contre la rigueur du climat , ils renoncerent
à prendre des poſtes ſi élevés , & fe
déterminerent à placer leurs fignaux fur le
haut des collines , au pied des pyramides
pierreuſes. Tel étoit le froid que l'on
éprouvoit , que le Pendule à ſecondes y
étoit plus court qu'au bord de la Mer de
lignes.
35
1
1
:.
64 MERCURE DE FRANCE.
Les Aſtronomes étoient preſque continuellement
dans les nuages , quelquefois le
Ciel changeoit trois ou quatre fois en une
demie heure ; une tempête étoit ſuivie du
beau tems , & un inſtant après le tonnerre
recommençoit , d'autant plus terrible , qu'il
étoit plus proche , & fe formoit autour
d'eux.
Le ſommet de ces montagnes,que l'on peut
appeller le Royaume des Météores , offrit
aux Aftronomes un Phénoméne fingulier ,
qui n'avoit encore été vû de perfonne ,
quoique , comme le remarque M. B. il foit
auſſi ancien que le monde.
Les Aftronomes étoientfur la montagnede
Pambamarea ; un nuage , dans lequel ils
étoient enveloppés,leur laiſſa voir en fediffipant
le Soleil qui ſe levoit très éclatant ; le
nuage paſſa de l'autre côté,& fut à peine à 30
pas , que chacun d'eux vit ſon ombre projettée
deſſus , & ne voyoit que la ſienne ,
parce que le nuage n'offroit pas une furface
unie. Le peu de diſtance ne permettoit pas
de diftinguer toutes les parties de l'ombre ,
mais ils remarquerent avec ſurpriſe que
la tête étoit ornée d'une gloire , ou limbe ,
formée de 3 ou 4. petites couronnes
concentriques , d'une couleur très-vive , &
variées comme le premier Arc-en-Ciel , le
rouge étant en dehors. Les intervalles enNOVEMBRE.
1744.
ter tre ces cercles étoient égaux , le d
cercle étoit beaucoup plus foible , & enfin
à une certaine diſtance , on voyoit un
grand cercle blanc qui environnoit le tout.
Ils ont répété pluſieurs fois la même Expérience.
Les diamètres de ces couronnes
changent ſouvent de grandeur d'un moment
à l'autre , mais en obfervant toujours
entre eux l'égalité des intervalles. Ce Phénomene
fingulier ne ſe trace que ſur les
nuages glacés , & non ſur les goutes de
pluye , comme l'Arc-en-Ciel.
Ordinairement le diametre du premier
Iris étoit d'environ 5 degrés 2 tiers ; celui
du ſecond , de 17, & ainſi de ſuite celui du
cercle blanc étoit d'environ 77 degrés . i
Quoique la neige rende les montagnes
inacceffibles , cependant Mrs Bouguer &
de la Condamine n'ont pas craint de monter
fur pluſieurs , tant pour viſiter les
volcans qui ſont en grand nombre fur
ces montagnes , que pour y contenter à
tant d'autres égards leur intrépide curiofité.
Ils ont obfervé que ſur le ſommet de la
montagne de Chouſſalong , ou le Coraçon ,
élevée de 2476 toiſes , le mercure ſe ſoutient
dans le Barometre à 15 pouces 9 lign .
12 pouces 3 lignes plus bas qu'au bord de
laMer.On n'avoit jamais porté cet Inſtru
66 MERCURE DE FRANCE.
ment ſi haut , & il y a même beaucoup
d'apparence que jamais perſonne n'y étoit
allé. Il faut un motif pour entreprendre de
pareils voyages , il faut plus, il faut un courage
qui n'eſt pas moins eſtimable que les
talens qui fourniffent le motif.
Les montagnes offrent de tous côtés de
triſtes monumens des fréquens ravages des
volcans. Quelques-unes juſqu'à une affés
grande profondeur , ne font formées que
de ſcories, de pierres de ponces, & de fragmens
de pierres brulées de toutes les groffeurs.
On n'entendra pas dire ſans admiration
qu'en quelques endroits tout cela
eſt caché fous une couche de terre ordinaire
, qui porte des herbes , & même des arbres.
On voit des pierres de huit à neufpieds
de longueur , & d'une auſſi grande épaifſeur
, qui ont été jettées par le volcan à plus
de trois lieuës de diſtance ; les traînées que
l'on voit encore,& qui indiquent la montagne
d'où elles ont été lancées , ne laiſſent
aucun doute fur ce fait.
Après avoir donné ſes Obſervations ſur
l'Hiſtoire naturelle de ce Pays , M. B. paſſe
au détail des moeurs & des coûtumes du
Pays , détail qui n'eſt pas moins intéreſſant
que ce qui a précédé.
>>>Comme la Zone Torride, dit-il, & les
NOVEMBRE. 1744. 67
> Zones glacées ſont , pour ainſi-dire , mê-
» lées au Pérou , qu'on y trouve les cli-
>>mats les plus contraires , qu'il fuffit de
faire quelques lieuës , d'entrer dans la
>>Cordeliere ou d'en fortir , pour trouver
>>des climats plus differens entre eux , que
>> ſi l'on traverſoit toute l'Europe ; cette ex
>>trême difference ne peut pas manquer
<d'en apporter dans les uſages des Peuples,
>>>&juſques dans leurs inclinations.En bas,
>> ils vivent retirés dans leurs forêts , &
>> forment comme de petites Républiques ,
>>dirigées par leurs Curés , & par leurs
>>>Gouverneurs , aſſiſtés de quelques autres
>> Officiers , qui font auffi Indiens .
La peinture que fait M. B. de l'état de ces
Indiens , reffemble à celte de l'âge d'or.
>> Ils vivent tous dans une auffi grande
>>>union qu'ils paroiffent vivre dans
>>une grande innocence ; ils ſont préve
>>venans & honnêtes ; ils ne font capa-
❤bles d'aucune défiance ; & il ne leur
>> tombe pas même dans l'efprit qu'on puif-
>> ſe avoir intention de les tromper ; les
>> portes de leurs maiſons ſont toûjours ou-
>> vertes , quoiqu'ils ayent du coton , des
>> calebaſſes , de la pire , eſpece d'aloës
>>dont ils tirent du fil , & quelques autres
>>denrées , dont ils font ſouvent quelque
>> trafic. La grande chaleur leur permet d'al-
1
68 MERCURE DE FRANCE.
ler preſque nuds ; ils ſe peignent ordi
>> nairement en rouge avec le rocou , fou-
>>vent ils s'en font une eſpece de parure ,
> & ils s'en mettent jufques fur le viſage. Il
>>paroît qu'ils ont regardé cette coûtume
>> dans ſon origine , comme une précaution
>> contre la piquûre de ces Cousins nommés
» Maringouins ou Moustiques , qu'on trou-
"ve en grand nombre dans tous les en-
>>droits bas de la Zone Torride qui n'ont
>> pas été défrichés. Ces mêmes Indiens font
>> de tous les métiers qui leur font néceſſai-
>> res ; ils font Tifferans , Charpentiers , ils
>>font les Architectes de leurs maifons , les
>> conſtructeurs de leurs Pirogues ; quant
> aux grands ouvrages , ils les font ordi-
>> nairement en commun ; un Indien invite
> tous ſes voiſins , il lui fuffit de les bien
» traiter , & la maiſon , quelque grande
>> qu'elle ſoit , eſt achevée le jour même ,
» & quelquefois en une heure ou deux. Il
>> n'eſt pas étonnant qu'ils menent une vie
>>heureuſe , ils ne font gênés par le mêlan-
>> ge d'aucun Etranger ; outre les fruits de
>> la terre , qui ne leur manquent jamais , la
>> chaſſe & la pêche leur fourniffent d'a-
>> bondantes reffources .
Les Indiens qu'on nomme Guerriers ,
parce qu'ils n'ont pas été founis par les Efpagnols
, ont à peu près les mêmes moeurs.
NOVEMBRE. 1744 . 60
M. B. remarque qu'on n'a point à l'égard
de la couleur de ces Peuples, tirant fur celle
du cuivre , la même difficulté qu'à l'égard
du noir des Negres. Il a même obſervé que
ceux qui vivent au bas de la Cordeliere ,
font auffi blancs que nous , parce qu'ils ne
ſont pas expoſés à un hâle violent & continuel
, qui eſt , ſelon lui , la cauſe de la
carnation des premiers ; cependant ces Indiens
blanes ſont aiſés à diſtinguer des Européens
, par une difference remarquable ,
ils n'ont ni poil ni barbe.
Les moeurs des Indiens , qui vivent en
haut dans la Cordeliere , c'est-à-dire dans
les Plaines de Quito , n'offrent pas un tableau
auſſi riant que le premier.
>>Ils font tous d'une pareſſe extrême , &
>>ſtupides à l'excès;ils paſſeront des jour-
>> nées entieres affisà la même place fur les
»talons , ſans ſe remuer ; ils fervent dans
les Villes , & on les applique aux champs
>> à la culture des terres. L'habillement
>>qu'on leur donne fait partie de leurs ga-
» ges , de-même que les légumes & les
>>grains qu'on leur donne à la campagne
>>pour leur ſubſiſtance. Lorſqu'ils ſe ma-
»rient , les droits du Curé ſont exceffifs ,
>>de-même que les frais funéraires lorf-
>> qu'il meurt quelqu'un de leur petite fa-
»mille, Il arrive de tout cela qu'ils n'ont
70 MERCURE DE FRANCE.
>>jamais rien en leur diſpoſition , & qu'ils
>> font toûjours endettés envers leurs Maîtres.
Leur indolence en eft conſidérable-
»ment augmentée. Onnepeut pas affés dire
>combien ils montrent d'indifference pour
>> les richeſſes, & même pour leurs commo-
>> dités , peut-être parce qu'ils fentent qu'il
>>leur feroit inutile d'y penſer. Acela près
qu'ils aiment un peu trop à boire d'une
>> eſpece de bierre qu'ils font avec le Mais ,
> on peut dire qu'ils forment une Secte de
>>Philoſophes Stoiciens , ou plûtôt Cini-
>> ques. On ne ſçait ſouvent quelle eſpece
>> de motif leur propoſer , lorſqu'on veut
>> en exiger quelque ſervice. On leur offre
>> inutilement quelque piéce d'argent , ils
>> répondent qu'ils n'ont pas faim. On ne
>> ne doit pas s'étonner que de pareilles
•gens n'ayent pas encore imaginé qu'il
Icur étoit utile d'avoir des poches ; lorf
» qu'on les a obligé de recevoir quelque
>>monnoye, ils la ferrent dans leur bouche.
Ils n'ont aucun meuble dans leurs cabanes
, & couchent à terre ſur un cuir ; ils
mangent peu de viande. Ils élevent quekque
volaille pour faire préſent à leur Curé,
ou pour ſe régaler dans les occafions extraordinaires.
Une de ces grandes occafions
eſt la mort de quelqu'un d'entre eux ; ils
s'affemblent alors , font un grand feſtin de
NOVEMBRE. 1744. 71
tout ce qui a échappé auCuré , ils le mangent
en pleurant , & ne ceſſent leur fête lugubre
que lorſqu'il ne reſte plus rien.
M.B. remarque judicieuſement que ceux
qui demeurent hors de la Cordeliere ,
ont conſervé davantage leurs anciennes
moeurs, au lieu que ceux qui vivent en haut
où le Pays eſt plus peuplé , ont plus reſſenti
les effets de la dépendance. Malgré les
ſages précautions qu'à priſes le Gouverne
ment Eſpagnol , ces malheureux font fort
maltraités , furtout par les Métis , qui ſe
plaiſent le plus à appeſantir leur joug fur
cux.
On a peine , en voyant ces Peuples , à
croire ce que les Hiſtoriens ont publié des
Loix , de la Police & des Arts des anciens
Indiens. Tout cela paroîtroit un ſonge , s'il
étoit poſſible de récuſer la foi de tant d'Hiſ
toriens,& les témoignages plus autentiques
de tant de monumes qui ſubſiſtent encore.
Triſte exemple , qui montre combien l'ef
pritdes hommes dépend des circonstances,
&juſqu'à quel point cette partie la plus noble
de notre Etre peut être dégradée par
Peſclavage, la miſere , &c. Qua affigit humi
divina particulam aura. :
Les limites étroites dans leſquelles M. B.
étoit obligé de ſe renfermer , ne lui ont
pas permis de rendre compte au Public d'u
72 MERCURE DE FRANCE .
ne infinité d'Obſervations curieuſes qu'il a
faites , tant dans l'Amérique , que dans les
autres Pays quil a traverſés. Il n'a point
parlé non plus des Obſervations faites par
ſes Collegues , & il leur a laiſſé un moiffon
abondante que le Public recueillera avec
plaiſir , ſi elle contient des faits auſſi intéreſſans
, & préſentés avec autant de clarté
& de préciſion , qu'on en trouve dans la
Relation de M. Bouguer.
Nous voici arrivés à la partie principale
du Mémoire de M Bouguer , c'eſt le détail
des Opérations Aſtronomiques pour déterminer
la figure de la Terre .
M. Bouguer rend compte à l'Aſſemblée de
l'accord parfait qui ſe trouva entre les deux
differentes meſures que les Aſtronomes firent
de leur premiere baſe, qui eſt à environ
cinq lieuës à l'Orient deQuito,mais toûjours
dans cette longue vallée que formelaCordeliere.
Le Sol en eſt extrêmement inégal ; une
des extrêmités eſt plus élevée que l'autre
d'environ 126 toiſes , & nos Académiciens
partagés en deux troupes , furent obligés
dans leur Opération d'avoir continuellement
le niveau à la main , pour ſauver toutes
les inégalités du terrain. M. Bouguer
nous apprend que ce travail dura 2 5jours de
ſon côté,& que quand les deux compagnies
ſe communiquerent leur réſultat , il ne ſe
trouva
NOVEMBRE. 1744. 73
trouva qu'une différence d'environ trois:
pouces , fur 6274 toiſes , qui eſt à peu près
la longueur de cette baſe. Il a le ſoin de
nous avertir qu'il ſupprime pluſieurs particularités
qu'il n'a pas obmiſes dans le rapport
qu'il a déja fait à l'Académie ; rapport
plus étendu , & dans lequel il a rendu juftice
à toutes les perſonnes qui ont eu part
à l'Ouvrage. Il fut queſtion après cela de
travailler à la difpofition des triangles ; le
choix des ſtations les arrêtoit beaucoup ,
car au lieu que la grande hauteur des montagnes
a ordinairement contribué en Europe
à la promptitude de ces fortes d'Opérations
, c'étoit tout le contraire au Pérou ,
les Obfervateurs ſe trouvans preſque contimuellement
plongés dans les nuages , ou expoſés
à des tempêtes qui les obligeoient de
ne s'occuper que du ſeul ſoin de leur propre
conſervation. Ils étoient encore alors
partagés en deux Compagnies qui marchoient
à la vûë l'une de l'autre ſur les deux
chaînes de montagnes oppoſées , & qui en
changoient réciproquement. M. Godin
étoit d'un côté accompagné de pluſieurs
perſonnes ; M, Bouguer étoit de l'autre
avec M. de la Condamine , & un des Officiers
Eſpagnols ſe trouvoit de chaque côté.
Ils ont meſuré généralement tous les angles
de leurs triangles , ils l'ont fait avec diffe-
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
rens quarts de cercle ,& leur Méridienne ,
qui eſt formée de 33 triangles principaux ,
embraffe une longueur de plusde 60 lieuës.
Ces triangles ſont élevés en l'air de 6 à 7
cent toiſes au-deſſus de Quito , & d'environ
2000 toiſes au-deſſus du niveau de la
Mer . Ces mêmes triangles commencent un
peu en-deçà de l'Equateur , mais au lieu
que M. Godin termina les ſiens à la petite
Ville de Cuença , les deux autres Acadé
miciens allerent un peu plus loin , juſqu'à
Tarqui , où une plaine parfaitement unie
leur offroit une ſeconde baſe très-propre à
vérifier l'exactitude de toutes leurs Opérations
précédentes. Ces deux derniers eufſent
bien ſouhaité que tout ſe fit toujours
de concert; ils croyoient voir de grands
inconvéniens à ſe priver volontairement
des conſeils les uns des autres dans la partie
de leur travail qui étoit la plus délicate,
lorſqu'il s'agiſſoit de déterminer par voye
Aſtronomique l'amptitude de l'Arc dont
la meſure géodeſique venoit de leur donner
la longueur en toiſes. M. Bouguer n'affûre
pas que la crainte ne lui ait fait paroître
l'inconvénient un peu plus grand , mais il
ajoûte que c'eſt ce qui l'a obligé de paffer
dans ſon particulier plus de trois ans
au Pérou à courir d'une extrêmité de la
Méridienne à l'autre , afin de revêtir ſes
NOVEMBRE. 1744. 75
Obſervations , en les répétant , d'une autorité
qui ne laiſsât aucun lieu à la moindre
incertitude.
Il n'a eu que cette occupation depuis le
mois d'Août de 1739 , ſi on excepte un voyage
qu'il fit en deſcendant vers la Mer du
Sud , pour découvrir par rapport à fon ni
veau la hauteur abſoluë des montagnes ,
dont ils ne connoiſſoient juſques-là que les
hauteurs relatives. Enfin, quoiqu'il eût déja
ungrand nombre d'Obſervations faites aveć
an Secteur de 12 pieds de rayon dans les
mêmes ſaiſons de différentes années confé
cutives , & qu'il n'eut par conféquent rien
à craindre , ni de la parallaxe de l'orbe annuel,
ni de la nutation de l'axe de la Terre,
ni de l'aberration de la lumiere, il crut qu'il
falloit terminer l'ouvrage par un expédient
qu'on n'avoit encore jamais employé , mais
qui devoit trancher généralement toutes les
difficultés . C'étoit de ſe rendre aux deux
extrêmités de l'arc du Méridien, en ſe ſépa
rant M. de la Condamine & lui , & d'obſerver
en même- tems les mêmes Etoiles.
Les Obſervations ſe faiſant les mêmes nuits,
ou pour mieux dire , les mêmes inſtans , ils
étoient sûrs de ſaiſir les Etoiles dans le mê
me point du Ciel , & de réüffir comme à
Les fixer , malgré tous les mouvemens irréguliers
auſquels elle pouvoient être fu
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
jettes.M.Bouguer vint à l'extrêmité Septen
trionale à Cochesqui , & M. de la Condamine
alla à l'extrêmité Auſtrale à Tarqui. Ces
deux Académiciens vouloient pour s'en
revenir en Europe ſuivre différens chee
mins , afin de multiplier davantage leurs
remarques ; c'eſt ce qui les décida ſur le
choix des poſtes où ils ſe rendirent , car
devenus ménagers de leurs pas, ils ne comptoient
plus avoir de communication dans le
Pays que par les fréquens exprès qu'ils
s'envoyeroient. Ils commencerent le 29 Novembre
1742 a obtenir des Obſervations
parfaitement fimultanées de l'Etoile qui eſt
au milieu du baudrier d'Orion , que Bayer
a déſignée par E , & ils continuerent à obe
ſerver juſqu'au 15 Janvier 1743 ; ils trouverent
l'amplitude de leur Méridienne de
3 dégrés , 7 minutes , a ſecondes , ce qui
ne faiſoit que confirmer les Obſervations
précédentes. Le même Arç étoit de 176940
toiſes , deſorte que le dégré du Méridien
dans le milieu de la Zone Torride auroit
$6762 toiſes de longueur , ſi ce n'est qu'il
faut en retrancher 21 toiſes pour le réduire
au niveau de la Mer à cauſe de la grande
hauteur des montagnes , ce qui le rend de
56741 toiſes,
M. Bouguer finit ſon recit , en remar
1
NOVEMBRE. 1744. 77
quant , qu'on ne peut fans faire violence
auxObſervations, continuer à ſuppoſer que
les accroiſſemens ou les dégrés du Méridien,
par rapport au premier , ſont proportionnels
aux quarrés des ſinus des Latitudes.
Tout contribuë à nous apprendre que la
Terre eſt beaucoup plus applatie vers les
Poles que ne l'a penſé M. Huguens. Les
Expériences ſur la gravité des corps juftifient
la même choſe , en même-tems qu'on
leur doit la nouvelle particularité que la
peſanteur va en diminuant , à meſure qu'on
s'éleve en montant ſur les montagnes. La
péſanteur des corps eſt moindre à Quito
qu'elle n'eſt au bord de la Mer , & fi l'on
parvient au ſommet de Pichincha , qui eſt
plus haut , la péſanteur ſe trouve encore
moindre . M. Bouguer , en comparant les
Opérations faites au Pérou avec celles qu'on
a faites en Europe, trouve enfin que les excès
des dégrés de Latitude ſur le premier, ne
font guères éloignés d'être proportionnels
aux quatrièmes puiſſances des Sinus des Latitudes
, & que l'axe proprement dit eſt
au diamétre de l'Equateur comme 173 à
174 , ou que l'épaiſſeur de la Terre eſt
moindre dans le ſens de ſon axe que dans
celui de l'Equateur d'une 174 partie .
M. de Juffien lût après un Mémoire qui
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
contenoit la deſcription d'uue Plante dela
nouvelle Biſcaye au Mexique. Les Eſpa
gnols ont donné à la racine de cette Plante
le nom de Contrayerva , qui ſembloit ne
convenir qu'à une ancienne Plante de ce
nom dont la réputation est très-grande
chés eux , & même chés nous.
د
M. de Juffieu a obſervé , que quoique
ces deux Plantes portent le même nom ,
qu'elles ayent le même goût aromatique &
preſque les mêmes vertus, elles different
pourtant par la figure de leurs racines &
par leurs ports * reſpectifs : la racine
de l'ancien Contrayerva eſt fibreuſe , &
celle du nouveau eſt ovale & ſemblable
àun petit navet ; de plus , l'ancien a des
feüilles ſimples , arrondies & coupées en
trois ou cinq fegments , au lieu que le nouveau
les a femblables à la petite quintefeiüil
le , & a ſes fleurs legumineufes ;le nou
veau a encore un avantage fur l'ancien ,
c'eſt la facilité de pouvoir être cultivé &
multiplié en toutes fortes de Pays par ſes
graines , comme les Plantes légumineufes.
Fermer
3
p. 160-173
ABRÉGÉ des propriétés des MIROIRS concaves, des LOUPES à eau & des autres ouvrages qui se fabriquent dans la Manufacture desdits Miroirs concaves & Glaces courbées, établie par Arrêt du Conseil d'Etat du Roi, du 8 Septembre 1756 ; dont le Bureau est à Paris, rue des Prouvaires, la prèmiere porte à gauche en entrant par la rue Saint-Honoré.
Début :
I°. Des MIROIRS concaves. LES Miroirs concaves sont appellés Miroirs de [...]
Mots clefs :
Miroirs, Rayons, Estampes, Lumière, Concave, Diamètre, Corps, Pouces, Bouquet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ABRÉGÉ des propriétés des MIROIRS concaves, des LOUPES à eau & des autres ouvrages qui se fabriquent dans la Manufacture desdits Miroirs concaves & Glaces courbées, établie par Arrêt du Conseil d'Etat du Roi, du 8 Septembre 1756 ; dont le Bureau est à Paris, rue des Prouvaires, la prèmiere porte à gauche en entrant par la rue Saint-Honoré.
ABRÉGÉ des propriétés des MIROIRS
concaves , des LOUPES à eau &
des autres ouvrages qui fe fabriquent
dans la Manufacture defdits Miroirs
concaves & Glaces courbées , établie
par Arrêt du Confeil d'Etat du Roi ,
du 8 Septembre 1756 ; dont le Bureau
eft à Paris rue des Prou-
,
vaires , la prèmiere porte à gauche en
entrant par la rue Saint-Honoré.
L
1º. Des MIROIRS concaves.
ES Miroirs concaves font appellés
Miroirs de Réflection , ou Miroirs de
Catoptrique , parce que tous leurs effets
font produits par les diverfes manières
dont ils réfléchiffent la lumière , & que
la fcience , qui a pour objet la lumière
réfléchie , s'appelle Catoptrique .
Un Miroir concave de cette ManufacOCTOBRE.
1763. 161
ture , eft compofé d'une glace ronde
courbée au feu en portion de fphére
& doucie , & polie , de manière que
la
furface concave & la furface convexe
font exactement deux courbes paralléles ;
d'où il fuit que cette glace a par- tout une
épaiffeur égale , ce qui eft très- important
pour les effets de ces Miroirs : ceux qui
font compofés d'une glace plate pardevant
, & convexe par- derriere , défigu
rent tous les objets qu'on leur préfente ,
La furface convexe eft étamée . Cette glace
eft enfermée dans une bordure de bois
noir , de laquelle fortent , à droite & à
gauche , les extrémités de l'axe du Miroir,
qui font appuyées horizontalement
fur un demi-cercle de cuivre poli , terminé
par un pivot vertical , qui s'enfonce
dans un pied de bois tourné & noirci.
Cette conftruction donne à ces Miroirs
toute la mobilité néceffaire aux expériences
pour lesquelles ils font deſtinés ;
& la beauté de leur monture , les met
en état de figurer dans les cabinets les
plus richement ornés .
La forme fphérique concave qu'ont
ces Miroirs , leur donne la proprieté
de réfléchir eu un petit efpace circu
laire qu'on appelle leur foyer , les
rayons de lumière qui tombent paral-
,
162 MERCURE DE FRANCE.
lèles fur leur furface ; & ce foyer eft un
peu moins éloigné de leur furface , que
le quart du diamètre de la fphère dont
ils font partie : ainfi un de ces Miroirs
étant expofé au foleil incliné , de forte
que fes rayons y tombent perpendiculairement
, ( confidéré comme plan ) ces
rayons feront réfléchis de bas en haut,
& fe réuniront à fon foyer , où cette
réunion produit une chaleur capable
d'enflammer , incinérer , fondre , vitrifier
le corps qu'on expofe à fon
action.
Le foyer des Miroirs , qui n'ont que
neuf ou douze pouces de diamètre , eſt à
dix-huit pouces de diftance du centre du
Miroir en avant. Le foyer des Miroirs
qui ont un plus grand diamètre , eft
plus éloigné de leur centre à proportion
; & dans les petits comme dans les
grands , ce foyer eft toujours tel , qu'il
fait produire au Miroir les plus grands
effets poffibles , felon fa grandeur.
La chaleur du foyer eft toujours proportionnée
à la grandeur du Miroir. Celui
du Roi , fait en cette Manufacture
dont le diamètre eft de 42 pouces ,
fond le fer battu en deux fecondes de
temps ; l'argent y acquiert une telle chaleur
, qu'en tombant dans l'eau , il prend
OCTOBRE. 1763 . 163
la forme d'une toile d'araignée claire ;
les cailloux s'y calcinent & s'y vitrifient
, & c .
M.
Ce Miroir fut préfenté au Roi le 13
Août 1757 , au Château de la Muette,
où il eft refté depuis dans le magnifique
cabinet de Phyfique de S. M. par
Berniere , l'un des quatre Contrôleurs-
Généraux des Ponts & Chauffées de
France qui eft l'Auteur & le Propriétaire
de cette Manufacture.
?
Toutes les fois que l'on veut faire des
expériences de cette efpéce , il faut que
le Miroir foit difpofé parallèlement au
difque du foleil ; alors les rayons fe réuniffent
en en-haut, eu un petit efpace circulaire
, qui eft comme le fommet d'un
cône , dont la furface du Miroir feroit la
bafe. Ainfi ce petit efpace circulaire ,
qui eft le foyer du Miroir , approche
d'autant plus de la ligne verticale , que
le foleil eft plus élevé fur l'horizon ; & ce
foyer eft toujours plus actif à midi , qu'en
toute autre heure de la journée , le foleil
étant bien découvert , & le temps.
fans nuages , ni vapeurs , dans le moment
de l'expérience .
En vous tenant à côté du Miroir
dans une place où les rayons directs du
foleil ne tombent point fur vous , vous
164 MERCURE DE FRANCE.
verrez ce foyer en l'air former une pe
tite pointe rouffe : c'eft en cet endroit
qu'il faut préſenter le corps fur lequel
vous voulez exercer ce foyer ; & pour
que votre Miroir foit fitué comme il
convient, il faut que l'ombre de ce corps
tombe précisément fur le centre du Miroir
; fi cette ombre n'y tombe pas, votre
Miroir eft mal placé , ou mal incliné ,
& vous n'aurez pas tout l'effet dont il
eft capable. Avec un Miroir de 12 pouces
de diamètre , on doit fondre fur le
champ du plomb , de l'étain , du bifmuth
, & c , & enflammer tous les corps
folides inflammables : je dis corps folides
, car ce foyer n'enflamme , ni l'efprit
de vin , ni les autres liqueurs inflammables
, fans interméde.
·
Ainfi la poſition naturelle du foyer
de ces Miroirs , eft de fe porter de bas
en haut mais il eft poffible de le diriger
de haut en- bas ; pour cela , recevez
d'abord les rayons du foleil fur un
Miroir plan , pofé prèfque à plat fur
le plancher. Ce Miroir- plan réfléchira
les rayons de bas en - haut , fous un angle
égal à celui de leur incidence : placez
votre Miroir concave , la furface
inclinée vers la terre , de manière qu'il
reçoive ces rayons réfléchis par le MiOCTOBRE.
1763.
165
roir- plan ; alors votre Miroir concave
donnera un foyer de haut en- bas , que
vous pourrez diriger dans un creufet
évafé , pour l'exercer fur des corps aifés
à fondre , & que vous voudrez pouffer
au-delà de la fufion . Vous pourrez y
calciner de l'antimoine ; y faire bouillir
une petite quantité d'eau ; brûler un peu
de bois , plongé dans l'eau même , & c.
Par le moyen de cette réflection d'un
Miroir-plan , on peut de fort loin introduire
les rayons folaires dans un lieu où
jamais les rayons directs ne pourroient
atteindre , & y former un foyer brûlant.
Placez un Miroir concave debout dans
une chambre du rez-de- chauffée expofée
au Nord , fa glace tournée vers une
cour , ou un jardin. Au fond de cette
cour , ou de ce jardin , fût - ce même à
plus de cent pieds de diftance du Miroir
concave , recevez les rayons du foleil
fur un Miroir-plan , appuyé contre le
dos d'une chaife , & incliné de manière
qu'il réfléchiffe fur le Miroir concave ;
les rayons folaires fe réuniront au foyer
de ce Miroir encore en affez grande
quantité , pour enflammer du bois &
d'autres corps combustibles.
Si l'on place pendant la nuit une groffe
bougie au foyer d'un de ces Miroirs ,
166 MERCURE DE FRANCE.
que ce Miroir foit pofé verticalement ,
ayant fon centre à la hauteur des yeux
d'une perfonne , & que le vent n'agite
point la bougie , à quelque diſtance que
cette perfonne fe recule du Miroir , en
faifant que ces yeux , le centre du Miroir
& fon foyer , foient dans la mêmeligne
, elle verra toute la ſurface du Miroir
en feu , & fi éclatante , qu'elle aura
peine à en foutenir l'impreffion . Cet effet
feroit très-fuprenant , avec un Miroir
d'un grand diamètre , pour quelqu'un
qui fe trouveroit à 500 pas de diftance ,
l'oeil dans cette ligne fans avoir été
prévenu.
La bougie étant ainfi placée , il part
du Miroir une colonne rouffe de lumière
, qu'on peut aifément appercevoir
le long de l'allée du jardin , en ſe tenant
fur le côté. Cette colonne eft compofée
des rayons de lumière que la furface
du Miroir réfléchit , & rend parallèles
entr'eux : qu'on coupe cette colonne
, en interpofant un livre à plus de
cent pieds de diſtance du Miroir , on y
lira d'autant plus aifément , que la nuit
fera plus obfcure .
Les chofes étant en cet état , fi on
fe place derrière le Miroir , on ne fera
point vu ; mais on verra & on reconOCTOBRE.
1763. 167
noîtra toutes les perfonnes qui traverſeront
la colonne de lumière.
Avec deux de ces Miroirs combinés
on a fait à Prague une expérience fort
ingénieufe , qui a été depuis fouvent
repétée. On place au foyer d'un de ces
Miroirs , percé au centre , un gros charbon
, foutenu fur un fupport de fil d'archal
, & qu'on anime avec un foufflet ,
dont le bout s'introduit par le trou qui
eft au cenrre du Miroir ; il part de ce
Miroir une colonne de rayons de feu
qu'on fait tomber fur la furface du fecond
Miroir , placé à vingt ou trente
pieds diſtances du premier. Ce fecond
Miroir réunit ces rayons à fon foyer ,
& il en résulte affez de chaleur pour
fondre des graiffes & de la cire , pour
brûler différens corps , faire partir un
piftolet , & c .
>
Si on place un de ces Miroirs le
dos tourné dans une fenêtre , & qu'on
lui préfente des tableaux , ou des Eftampes
, deffinées en perspective & enluminées
, les lieux repréfentés par ces
tableaux & par ces eftampes , paroîtront
de grandeur naturelle , & avec
une netteté bien fupérieure à celle que
donnent ces optiques communes , compofées
d'une Loupe de verre folide , &
168 MERCURE DE FRANCE.
d'un Miroir - plan incliné : la raiſon en
eft fimple. La lumière fait une double
perte avec ces fortes d'optiques , puifqu'elle
eft réfléchie par un Miroir- plan
& qu'elle traverſe enfuite une loupe d'un
verre épais , & fouvent d'une couleur
foncée ; au lieu que quand on regarde
les mêmes eftampes avec un Miroir concave
, la lumière n'éprouve qu'une feule
réflection.
En préfentant à un des Miroirs de petits
tableaux , ou de petits deffeins , il eft
bien plus aifé d'en remarquer les défauts ,
ou les perfections , qu'en les regardant
directement.
Si l'on ne veut pas prendre la peine de
tenir les eftampes debout devant le Miroir
, ce qui peut fatiguer quand on en a
un grand nombre à voir , on peut les
mettre à plat fur la table où eft le Miroir ,
entre foi & le pied du Miroir , le bas de
l'eftampe tourné du côté du Miroir ; on
fait en forte que le foleil tombe fur les eftampes
; on incline le Miroir vers elles
un peu moins de quarante- cinq degrés ,
& on l'éleve par fon pivot , de manière
que du centre du Miroir fur les eftampes ,
la diſtance foit de la longueur de fon
foyer ; alors , en appuyant les coudes fur
la table , & regardant dans le Miroir , les
eftampes
OCTOBRE . 1763 . 169
eftampes y feront le même effet , que fi
on les tenoit devant lui verticalement.
Remarquez bien que la pofition la plus
avantageufe
du Miroir , eft celle dans laquelle
il tombe fur la glace le moins de
lumière qu'il eft poffible ; & qu'il faut
au contraire que les objets qu'on lui préfente
, comme les eftampes qu'on veut
y voir , foient parfaitement
éclairées , &
même par le foleil , autant que faire ſe
peut ; alors on voit les lieux que repréfentent
ces eftampes , comme fi on étcit
dans ces lieux mêmes ; les ombres y deviennent
naturelles , & tout paroît dans
fa grandeur & dans fa pofition propres.
Il faut feulement , felon la difpofition
de
fa vue , avancer , ou reculer l'eftampe
du Miroir plus ou moins , jufqu'à ce
qu'on en voie l'effet le plus grand , & en
même temps le plus net.
Si yous placez ce Miroir dans le fond
d'une Salle , en face d'un beau point de
vue , varié par des maifons , des arbres
des eaux , & autres objets agréables qui
foient dans le moment éclairés par le foleil
, & que vous préfentiez , à - peu- près
au foyer de ce Miroir , un carton blanc ,
de moitié moins large que fon diamètre
& tenu verticalement entre ces objets &
le Miroir , vous verrez ce point de vue
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
ces arbres , ces maifons , fe peindre dans
un fens renverfé fur ce carton avec leurs
couleurs propres : s'il paffe une perſonne
éclairée par le foleil à vingt-cinq ou trente
pieds du Miroir , vous verrez fon image
en petit & avec fes couleurs , paffer en
fens contrairefous votre carton , & la tête
en en-bas.
Si vous pofez ce Miroir verticalement
fur quelque chofe qui l'éléve affez , pour
que le centre de fa glace foit à la hauteur
de vos yeux , qu'il ait le dos tourné au
grand jour , & que vous vous teniez debout
à la diftance de fon foyer feulement,
qui eft , comme on l'a dit , à dix - huit
pouces de fon centre pour les Miroirs de
neuf à douze pouces de diamètre , vous
vous y verrez prodigieufement groffi , &
la tête en en-haut. Si vous reculez à-peuprès
au double de fon foyer , c'est - à -dire ,
a trois pieds du centre du Miroir , vous
vous y verrez de groffeur naturelle , mais
la tête en en- bas ; & en avançant doucement
votre tête vers le Miroir , vous bai-
Jerez votre image qui fortira du Miroir ,
& s'approchera de vous comme vous vous
approcherez d'elle . Si vous reculez encore
d'environ deux pieds pour qu'en allongeant
le bras vers le Miroir à la hauteur
de vos yeux , votre main fe trouve à trois
OCTOBRE. 1763. 171
pieds , à-peu - près du centre du Miroir ,
vous verrez en l'air & en dehors , entre
le Miroir & vous , l'image de votre
main venir au - devant de vous , &
en remuant les doigts , votre main femblera
toucher cette image & en être
touchée , comme fi une autre main prenoit
la vôtre , ainfi comme font ordinairement
deux amis qui fe rencontrent
. Enfin fi vous reculez encore d'environ
un pied , & que tenant votre épée
nue à la main , vous en dirigiez la pointe
vers le centre du Miroir , comme en
vifant vers les yeux de votre image, vous
verrez la pointe de votre épée fortir du
miroir & revenir vers vous, comme fi une
autre perfonne fe battoit contre vous.
Si vous fendez un peu par un bout un
bâton de trois à quatre pieds de longueur,
que vous paffiez dans cette fente
la queue d'un bouquet , & qu'étant
placé comme ci- devant , vous préfentiez
au Miroir ce bâton par le bout où
eft le bouquet , en le dirigeant horizontalement
comme l'épée ; mais en obfervant
de préfenter le bouquet renverfé
, & le tenant éloigné du Miroir
du double de fon foyer , c'est-à - dire ,
de trois pieds du centre , fi c'eft un
Miroir de neuf, & de douze pouces de
Hij
173 MERCURE DE FRANCE.
diamètre ; vous verrez en l'air fon ima
ge les fleurs en en-haut , & plufieurs
perfonnes étant à côté de vous les verront
auffi .
Vous pouvez auffi fufpendre ce bouquet
renversé derrière un carton noir
placé debout devant le Miroir , à la diftance
du double de fon foyer , & qui
ne s'éléve que jufqu'à la moitié de fa
hauteur , en forte qu'on puiffe aiſément
regarder pardeffus dans ce Miroir ; alors
on ne verra pas le bouquet réel , & cependant
on appercevra fon image en
l'air au-deffus de ce carton , en place
duquel même on peut mettre toute autre
chofe qui aura moins l'air d'avoir
été mife exprès,
Avec un peu d'intelligence & d'adreffe
, on peut varier cet effet de bien
des manières , & le rendre très - furprenant
: on peut , par exemple , la nuit
dans une chambre , dans laquelle on ne
verra aucunes lumières , faire voir fur
une table un chat, un chien , un oiſeau ,
un petit enfant même , couchés fur le
côté, & ce que l'on verra ne fera qu'une
image fantaſtique , qui fera d'autant
mieux illufion qu'elle aura tous les mouvemens
animés que fe donnera l'objet
réel qu'on ne verra pas
OCTOBRE. 1763 . 173
Il y a un grand nombre d'autres expériences
curieufes à faire avec ces Miroirs
concaves , & dont le détail feroit
d'une trop grande étendue pour un fimple
extrait comme celui -ci . Je finirai , en
difant que la propriété qu'ils ont de
groffir prodigieufemnt , les rend fort
commodes aux hommes pour ſe rafer
& pour fe nettoyer les dents ; & aux
Dames pour placer leur rouge & en affoiblir
les extrémités graduellement , de
manière à imiter mieux la belle nature,
qu'il eft fait pour fuppléer.
Le refle au Mercure prochain.
concaves , des LOUPES à eau &
des autres ouvrages qui fe fabriquent
dans la Manufacture defdits Miroirs
concaves & Glaces courbées , établie
par Arrêt du Confeil d'Etat du Roi ,
du 8 Septembre 1756 ; dont le Bureau
eft à Paris rue des Prou-
,
vaires , la prèmiere porte à gauche en
entrant par la rue Saint-Honoré.
L
1º. Des MIROIRS concaves.
ES Miroirs concaves font appellés
Miroirs de Réflection , ou Miroirs de
Catoptrique , parce que tous leurs effets
font produits par les diverfes manières
dont ils réfléchiffent la lumière , & que
la fcience , qui a pour objet la lumière
réfléchie , s'appelle Catoptrique .
Un Miroir concave de cette ManufacOCTOBRE.
1763. 161
ture , eft compofé d'une glace ronde
courbée au feu en portion de fphére
& doucie , & polie , de manière que
la
furface concave & la furface convexe
font exactement deux courbes paralléles ;
d'où il fuit que cette glace a par- tout une
épaiffeur égale , ce qui eft très- important
pour les effets de ces Miroirs : ceux qui
font compofés d'une glace plate pardevant
, & convexe par- derriere , défigu
rent tous les objets qu'on leur préfente ,
La furface convexe eft étamée . Cette glace
eft enfermée dans une bordure de bois
noir , de laquelle fortent , à droite & à
gauche , les extrémités de l'axe du Miroir,
qui font appuyées horizontalement
fur un demi-cercle de cuivre poli , terminé
par un pivot vertical , qui s'enfonce
dans un pied de bois tourné & noirci.
Cette conftruction donne à ces Miroirs
toute la mobilité néceffaire aux expériences
pour lesquelles ils font deſtinés ;
& la beauté de leur monture , les met
en état de figurer dans les cabinets les
plus richement ornés .
La forme fphérique concave qu'ont
ces Miroirs , leur donne la proprieté
de réfléchir eu un petit efpace circu
laire qu'on appelle leur foyer , les
rayons de lumière qui tombent paral-
,
162 MERCURE DE FRANCE.
lèles fur leur furface ; & ce foyer eft un
peu moins éloigné de leur furface , que
le quart du diamètre de la fphère dont
ils font partie : ainfi un de ces Miroirs
étant expofé au foleil incliné , de forte
que fes rayons y tombent perpendiculairement
, ( confidéré comme plan ) ces
rayons feront réfléchis de bas en haut,
& fe réuniront à fon foyer , où cette
réunion produit une chaleur capable
d'enflammer , incinérer , fondre , vitrifier
le corps qu'on expofe à fon
action.
Le foyer des Miroirs , qui n'ont que
neuf ou douze pouces de diamètre , eſt à
dix-huit pouces de diftance du centre du
Miroir en avant. Le foyer des Miroirs
qui ont un plus grand diamètre , eft
plus éloigné de leur centre à proportion
; & dans les petits comme dans les
grands , ce foyer eft toujours tel , qu'il
fait produire au Miroir les plus grands
effets poffibles , felon fa grandeur.
La chaleur du foyer eft toujours proportionnée
à la grandeur du Miroir. Celui
du Roi , fait en cette Manufacture
dont le diamètre eft de 42 pouces ,
fond le fer battu en deux fecondes de
temps ; l'argent y acquiert une telle chaleur
, qu'en tombant dans l'eau , il prend
OCTOBRE. 1763 . 163
la forme d'une toile d'araignée claire ;
les cailloux s'y calcinent & s'y vitrifient
, & c .
M.
Ce Miroir fut préfenté au Roi le 13
Août 1757 , au Château de la Muette,
où il eft refté depuis dans le magnifique
cabinet de Phyfique de S. M. par
Berniere , l'un des quatre Contrôleurs-
Généraux des Ponts & Chauffées de
France qui eft l'Auteur & le Propriétaire
de cette Manufacture.
?
Toutes les fois que l'on veut faire des
expériences de cette efpéce , il faut que
le Miroir foit difpofé parallèlement au
difque du foleil ; alors les rayons fe réuniffent
en en-haut, eu un petit efpace circulaire
, qui eft comme le fommet d'un
cône , dont la furface du Miroir feroit la
bafe. Ainfi ce petit efpace circulaire ,
qui eft le foyer du Miroir , approche
d'autant plus de la ligne verticale , que
le foleil eft plus élevé fur l'horizon ; & ce
foyer eft toujours plus actif à midi , qu'en
toute autre heure de la journée , le foleil
étant bien découvert , & le temps.
fans nuages , ni vapeurs , dans le moment
de l'expérience .
En vous tenant à côté du Miroir
dans une place où les rayons directs du
foleil ne tombent point fur vous , vous
164 MERCURE DE FRANCE.
verrez ce foyer en l'air former une pe
tite pointe rouffe : c'eft en cet endroit
qu'il faut préſenter le corps fur lequel
vous voulez exercer ce foyer ; & pour
que votre Miroir foit fitué comme il
convient, il faut que l'ombre de ce corps
tombe précisément fur le centre du Miroir
; fi cette ombre n'y tombe pas, votre
Miroir eft mal placé , ou mal incliné ,
& vous n'aurez pas tout l'effet dont il
eft capable. Avec un Miroir de 12 pouces
de diamètre , on doit fondre fur le
champ du plomb , de l'étain , du bifmuth
, & c , & enflammer tous les corps
folides inflammables : je dis corps folides
, car ce foyer n'enflamme , ni l'efprit
de vin , ni les autres liqueurs inflammables
, fans interméde.
·
Ainfi la poſition naturelle du foyer
de ces Miroirs , eft de fe porter de bas
en haut mais il eft poffible de le diriger
de haut en- bas ; pour cela , recevez
d'abord les rayons du foleil fur un
Miroir plan , pofé prèfque à plat fur
le plancher. Ce Miroir- plan réfléchira
les rayons de bas en - haut , fous un angle
égal à celui de leur incidence : placez
votre Miroir concave , la furface
inclinée vers la terre , de manière qu'il
reçoive ces rayons réfléchis par le MiOCTOBRE.
1763.
165
roir- plan ; alors votre Miroir concave
donnera un foyer de haut en- bas , que
vous pourrez diriger dans un creufet
évafé , pour l'exercer fur des corps aifés
à fondre , & que vous voudrez pouffer
au-delà de la fufion . Vous pourrez y
calciner de l'antimoine ; y faire bouillir
une petite quantité d'eau ; brûler un peu
de bois , plongé dans l'eau même , & c.
Par le moyen de cette réflection d'un
Miroir-plan , on peut de fort loin introduire
les rayons folaires dans un lieu où
jamais les rayons directs ne pourroient
atteindre , & y former un foyer brûlant.
Placez un Miroir concave debout dans
une chambre du rez-de- chauffée expofée
au Nord , fa glace tournée vers une
cour , ou un jardin. Au fond de cette
cour , ou de ce jardin , fût - ce même à
plus de cent pieds de diftance du Miroir
concave , recevez les rayons du foleil
fur un Miroir-plan , appuyé contre le
dos d'une chaife , & incliné de manière
qu'il réfléchiffe fur le Miroir concave ;
les rayons folaires fe réuniront au foyer
de ce Miroir encore en affez grande
quantité , pour enflammer du bois &
d'autres corps combustibles.
Si l'on place pendant la nuit une groffe
bougie au foyer d'un de ces Miroirs ,
166 MERCURE DE FRANCE.
que ce Miroir foit pofé verticalement ,
ayant fon centre à la hauteur des yeux
d'une perfonne , & que le vent n'agite
point la bougie , à quelque diſtance que
cette perfonne fe recule du Miroir , en
faifant que ces yeux , le centre du Miroir
& fon foyer , foient dans la mêmeligne
, elle verra toute la ſurface du Miroir
en feu , & fi éclatante , qu'elle aura
peine à en foutenir l'impreffion . Cet effet
feroit très-fuprenant , avec un Miroir
d'un grand diamètre , pour quelqu'un
qui fe trouveroit à 500 pas de diftance ,
l'oeil dans cette ligne fans avoir été
prévenu.
La bougie étant ainfi placée , il part
du Miroir une colonne rouffe de lumière
, qu'on peut aifément appercevoir
le long de l'allée du jardin , en ſe tenant
fur le côté. Cette colonne eft compofée
des rayons de lumière que la furface
du Miroir réfléchit , & rend parallèles
entr'eux : qu'on coupe cette colonne
, en interpofant un livre à plus de
cent pieds de diſtance du Miroir , on y
lira d'autant plus aifément , que la nuit
fera plus obfcure .
Les chofes étant en cet état , fi on
fe place derrière le Miroir , on ne fera
point vu ; mais on verra & on reconOCTOBRE.
1763. 167
noîtra toutes les perfonnes qui traverſeront
la colonne de lumière.
Avec deux de ces Miroirs combinés
on a fait à Prague une expérience fort
ingénieufe , qui a été depuis fouvent
repétée. On place au foyer d'un de ces
Miroirs , percé au centre , un gros charbon
, foutenu fur un fupport de fil d'archal
, & qu'on anime avec un foufflet ,
dont le bout s'introduit par le trou qui
eft au cenrre du Miroir ; il part de ce
Miroir une colonne de rayons de feu
qu'on fait tomber fur la furface du fecond
Miroir , placé à vingt ou trente
pieds diſtances du premier. Ce fecond
Miroir réunit ces rayons à fon foyer ,
& il en résulte affez de chaleur pour
fondre des graiffes & de la cire , pour
brûler différens corps , faire partir un
piftolet , & c .
>
Si on place un de ces Miroirs le
dos tourné dans une fenêtre , & qu'on
lui préfente des tableaux , ou des Eftampes
, deffinées en perspective & enluminées
, les lieux repréfentés par ces
tableaux & par ces eftampes , paroîtront
de grandeur naturelle , & avec
une netteté bien fupérieure à celle que
donnent ces optiques communes , compofées
d'une Loupe de verre folide , &
168 MERCURE DE FRANCE.
d'un Miroir - plan incliné : la raiſon en
eft fimple. La lumière fait une double
perte avec ces fortes d'optiques , puifqu'elle
eft réfléchie par un Miroir- plan
& qu'elle traverſe enfuite une loupe d'un
verre épais , & fouvent d'une couleur
foncée ; au lieu que quand on regarde
les mêmes eftampes avec un Miroir concave
, la lumière n'éprouve qu'une feule
réflection.
En préfentant à un des Miroirs de petits
tableaux , ou de petits deffeins , il eft
bien plus aifé d'en remarquer les défauts ,
ou les perfections , qu'en les regardant
directement.
Si l'on ne veut pas prendre la peine de
tenir les eftampes debout devant le Miroir
, ce qui peut fatiguer quand on en a
un grand nombre à voir , on peut les
mettre à plat fur la table où eft le Miroir ,
entre foi & le pied du Miroir , le bas de
l'eftampe tourné du côté du Miroir ; on
fait en forte que le foleil tombe fur les eftampes
; on incline le Miroir vers elles
un peu moins de quarante- cinq degrés ,
& on l'éleve par fon pivot , de manière
que du centre du Miroir fur les eftampes ,
la diſtance foit de la longueur de fon
foyer ; alors , en appuyant les coudes fur
la table , & regardant dans le Miroir , les
eftampes
OCTOBRE . 1763 . 169
eftampes y feront le même effet , que fi
on les tenoit devant lui verticalement.
Remarquez bien que la pofition la plus
avantageufe
du Miroir , eft celle dans laquelle
il tombe fur la glace le moins de
lumière qu'il eft poffible ; & qu'il faut
au contraire que les objets qu'on lui préfente
, comme les eftampes qu'on veut
y voir , foient parfaitement
éclairées , &
même par le foleil , autant que faire ſe
peut ; alors on voit les lieux que repréfentent
ces eftampes , comme fi on étcit
dans ces lieux mêmes ; les ombres y deviennent
naturelles , & tout paroît dans
fa grandeur & dans fa pofition propres.
Il faut feulement , felon la difpofition
de
fa vue , avancer , ou reculer l'eftampe
du Miroir plus ou moins , jufqu'à ce
qu'on en voie l'effet le plus grand , & en
même temps le plus net.
Si yous placez ce Miroir dans le fond
d'une Salle , en face d'un beau point de
vue , varié par des maifons , des arbres
des eaux , & autres objets agréables qui
foient dans le moment éclairés par le foleil
, & que vous préfentiez , à - peu- près
au foyer de ce Miroir , un carton blanc ,
de moitié moins large que fon diamètre
& tenu verticalement entre ces objets &
le Miroir , vous verrez ce point de vue
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
ces arbres , ces maifons , fe peindre dans
un fens renverfé fur ce carton avec leurs
couleurs propres : s'il paffe une perſonne
éclairée par le foleil à vingt-cinq ou trente
pieds du Miroir , vous verrez fon image
en petit & avec fes couleurs , paffer en
fens contrairefous votre carton , & la tête
en en-bas.
Si vous pofez ce Miroir verticalement
fur quelque chofe qui l'éléve affez , pour
que le centre de fa glace foit à la hauteur
de vos yeux , qu'il ait le dos tourné au
grand jour , & que vous vous teniez debout
à la diftance de fon foyer feulement,
qui eft , comme on l'a dit , à dix - huit
pouces de fon centre pour les Miroirs de
neuf à douze pouces de diamètre , vous
vous y verrez prodigieufement groffi , &
la tête en en-haut. Si vous reculez à-peuprès
au double de fon foyer , c'est - à -dire ,
a trois pieds du centre du Miroir , vous
vous y verrez de groffeur naturelle , mais
la tête en en- bas ; & en avançant doucement
votre tête vers le Miroir , vous bai-
Jerez votre image qui fortira du Miroir ,
& s'approchera de vous comme vous vous
approcherez d'elle . Si vous reculez encore
d'environ deux pieds pour qu'en allongeant
le bras vers le Miroir à la hauteur
de vos yeux , votre main fe trouve à trois
OCTOBRE. 1763. 171
pieds , à-peu - près du centre du Miroir ,
vous verrez en l'air & en dehors , entre
le Miroir & vous , l'image de votre
main venir au - devant de vous , &
en remuant les doigts , votre main femblera
toucher cette image & en être
touchée , comme fi une autre main prenoit
la vôtre , ainfi comme font ordinairement
deux amis qui fe rencontrent
. Enfin fi vous reculez encore d'environ
un pied , & que tenant votre épée
nue à la main , vous en dirigiez la pointe
vers le centre du Miroir , comme en
vifant vers les yeux de votre image, vous
verrez la pointe de votre épée fortir du
miroir & revenir vers vous, comme fi une
autre perfonne fe battoit contre vous.
Si vous fendez un peu par un bout un
bâton de trois à quatre pieds de longueur,
que vous paffiez dans cette fente
la queue d'un bouquet , & qu'étant
placé comme ci- devant , vous préfentiez
au Miroir ce bâton par le bout où
eft le bouquet , en le dirigeant horizontalement
comme l'épée ; mais en obfervant
de préfenter le bouquet renverfé
, & le tenant éloigné du Miroir
du double de fon foyer , c'est-à - dire ,
de trois pieds du centre , fi c'eft un
Miroir de neuf, & de douze pouces de
Hij
173 MERCURE DE FRANCE.
diamètre ; vous verrez en l'air fon ima
ge les fleurs en en-haut , & plufieurs
perfonnes étant à côté de vous les verront
auffi .
Vous pouvez auffi fufpendre ce bouquet
renversé derrière un carton noir
placé debout devant le Miroir , à la diftance
du double de fon foyer , & qui
ne s'éléve que jufqu'à la moitié de fa
hauteur , en forte qu'on puiffe aiſément
regarder pardeffus dans ce Miroir ; alors
on ne verra pas le bouquet réel , & cependant
on appercevra fon image en
l'air au-deffus de ce carton , en place
duquel même on peut mettre toute autre
chofe qui aura moins l'air d'avoir
été mife exprès,
Avec un peu d'intelligence & d'adreffe
, on peut varier cet effet de bien
des manières , & le rendre très - furprenant
: on peut , par exemple , la nuit
dans une chambre , dans laquelle on ne
verra aucunes lumières , faire voir fur
une table un chat, un chien , un oiſeau ,
un petit enfant même , couchés fur le
côté, & ce que l'on verra ne fera qu'une
image fantaſtique , qui fera d'autant
mieux illufion qu'elle aura tous les mouvemens
animés que fe donnera l'objet
réel qu'on ne verra pas
OCTOBRE. 1763 . 173
Il y a un grand nombre d'autres expériences
curieufes à faire avec ces Miroirs
concaves , & dont le détail feroit
d'une trop grande étendue pour un fimple
extrait comme celui -ci . Je finirai , en
difant que la propriété qu'ils ont de
groffir prodigieufemnt , les rend fort
commodes aux hommes pour ſe rafer
& pour fe nettoyer les dents ; & aux
Dames pour placer leur rouge & en affoiblir
les extrémités graduellement , de
manière à imiter mieux la belle nature,
qu'il eft fait pour fuppléer.
Le refle au Mercure prochain.
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ABRÉGÉ des propriétés des MIROIRS concaves, des LOUPES à eau & des autres ouvrages qui se fabriquent dans la Manufacture desdits Miroirs concaves & Glaces courbées, établie par Arrêt du Conseil d'Etat du Roi, du 8 Septembre 1756 ; dont le Bureau est à Paris, rue des Prouvaires, la prèmiere porte à gauche en entrant par la rue Saint-Honoré.
4
p. 135-147
SUITE de l'Abrégé des propriétés des Miroirs concaves. II. Des Miroirs convèxes.
Début :
LES Miroirs convèxes sont composés d'une glace semblable à celle des [...]
Mots clefs :
Loupe, Miroirs, Rayons, Foyer, Diamètre, Glace, Verre, Miroirs concaves, Lumière
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Abrégé des propriétés des Miroirs concaves. II. Des Miroirs convèxes.
SUITE de l'Abrégé des propriétés des
Miroirs concaves .
II°. Des Miroirs convèxes.
LESES Miroirs convèxes font compofés
d'une glace femblable à celle des
Miroirs concaves , excepté que cette
glace eft étamée par le côté concave
& fe préfente à nous par le côte convèxe .
On les monte auffi fur un axe & fur un
pied , partie en cuivre poli , partie en
bois noirci , exactement de la même
manière que le font les Miroirs concaves
dont nous venons de parler.
Ces Miroirs nous repréfentent les obtets
dont ils réfléchiffent l'image à nos
yeux , d'autant plus petits , qu'ils font
partie d'une fphère d'un plus petit diametre
; d'où il réfulte qu'on les employe
pour deffiner en petit & en per136
MERCURE DE FRANCE.
fpective , un paysage , un château
des jardins , & c.
On s'en fert en Phyfique pour faire.
voir que
leur furface a la propriété de
rendre divergens les rayons de lumière
qu'elle reçoit parallèles ; de rendre plus
divergens ceux qu'elle reçoit divergens ,
& de rendre moins convergens ceux
qu'elle reçoit convergens. Quand ces
Miroirs font placés dans l'un des angles
d'un cabinet orné , ils raffemblent , pour
ainfi dire , fous le même coup d'oeil , toutes
les beautés de ce cabinet , que l'on
ne peut , fans leur fecours , voir que les
unes après les autres.
III' . Des Miroirs , droits-convèxes
& droits-concaves.
Ces Miroirs font compofés d'une glace
droite fur un fens , & courbée fphérique-
#
ment fur l'autre . Les Miroirs droits - convèxes
font étamés par la partie concave :
ils font l'effet des cylindres de métal ;
mais ils ne font point fujets comme eux
à perdre leur poli : fi on les tient verticalement
ou de travers , & qu'on s'y regarde
, on s'y voit avec des difformités
comiques & oppofées, Les Miroirs droitsconcaves
font étamés par le côté con--
OCTOBRE. 1763. 137
vèxe , & produifent des effets exactement
contraires à ceux des Miroirs droitsconvèxes
, & c. Ces différens Miroirs fervent
en Phyfique à démontrer que les
rayons de lumière font toujours réfléchis
fous un angle égal à celui de leur
incidence ; principe qui eft d'une fécondité
furprenante , puifqu'il eft la bâſe de ·
toute la Catoptrique.
IV . Des Loupes à eau.
Une Loupe à eau eft compofée de
deux glaces courbées en portion de fphere
, dont les bords font travaillés fur un
plan fi exact , que ces bords étant appli
qués l'un contre l'autre fans être ni col .
lés, ni maſtiqués, ni contenus, retiennent
l'eau , ou toute autre liqueur dont ces
Loupes font remplies , fans même en
permettre la moindre évaporation.
L'eau dont on les remplit , en la Manufacture
dont nous parlons , eft diſtillée
au bain - marie , & ainfi très - tranfparente
& incorruptible.
Les Loupes font ordinairement montées
fur un demi - cercle de cuivre poli &
fur unpi ed de bois noirci, comme le font
les Miroirs ci- deffus mentionnés ; & les
bords de la Loupe font feulement pincés
par deux petites portions de cercle ( lorf
138 MERCURE DE FRANCE.
que ces Loupes ont moins de dix pouces
de diametre) ce qui en met les bords
à découvert; mais lorfqu'elles ont un plus
grand diametre, elles font dans une bordure
qui fe divife aifément , pour qu'on
puiffe avoir la Loupe à nud quand on le
veut.
:
M. Berniere imagina , il y a environ fix
ans , ces Loupes à eau , d'après les diffi
cultés qu'il rencontra pour fe procurer
une Loupe de verre folide d'un plus
grand diametre que celles qu'on trouve
ordinairement dans les cabinets des Phyficiens
ces difficultés font prèfque infurmontables
, s'il s'agit feulement d'avoir
une Loupe de vingt-quatre ou trente
pouces de diametre de tous temps
on a fait les plus grands efforts à
cet égard , dans le deffein d'obtenir des
foyers de dioptrique , capables de donner
une chaleur beaucoup plus forte que
celle qu'on peut tirer de tous les moyens
connus d'appliquer & d'employer le feu
commun. Mais comment parvenir à
avoir une maffe de verre de trois à
quatre pieds de diametre & de fept à
à huit pouces d'épaiffeur ? & fi on y
parvient , quel travail enfuite pour convertir
cette maffe en une Loupe ré→
gulière & bien polie ? Il en a paru une
OCTOBRE. 1763 . 139
.
il y a dix à douze ans , à Paris , à l'Hôtel
de Conti , fur le Quai des Quatre-
Nations : elle avoit environ trois pieds
de diametre , & le verre en étoit jaunâtre
& rayé ; ce qui faifoit qu'elle ne
tranfmettoit pas , jufqu'à fon foyer
autant de rayons de lumière , qu'il en
eût été tranfmis par un verre moins coloré
& mieux poli : cependant celui.
qui la mettoit en vente en demandoit
douze mille livres.
J
Les Loupes à eau peuvent fe faire
de toutes grandeurs , & à bien moins.
de frais. On eft abfolument le maître
de leur donner au centre telle épaiffeur
que l'on veut , c'est-à-dire , qu'on peut
les faire à volonté d'un foyer court ou
long , fans craindre que l'épaiffeur qu'éxige
un foyer court , empêche les
rayons de paffer , comme cela arrive en
pareil cas , dans une Loupe de verre
folide ; parce que l'eau distillée eft tou
jours beaucoup plus tranfparente que
le plus beau verre : on voit par -là que
le foyer d'une Loupe à eau de trois
pieds de diametre fera incomparablement
plus puiffant que celui d'une Loupe
de verre folide de même diametre
& d'une pareille fphéricité.
Il y a déja long-temps que cette vé140
MERCURE DE FRANCE.
rité a été reconnue . Le Fevre , Apothicaire
du Roi , dans fon Ouvrage imprimé
en 1660 , dit que pour calciner
l'antimoine , il faut un Miroir fait de
deux verres concaves , joints avec de la
colle de poiffon , & rempli d'eau par
un trou qu'on laiffe entre les deux bords
de ces verres il veut que ce Miroir
qui eſt une véritable Loupe , ( 1 ) foit
monté fur un pied qui puiffe s'élever
plus ou moins. Il prétend que douze
onces d'antimoine martial , étant calcinées
avec une telle Loupe , en produi
fent quinze onces ; & fuppofant que la
fumée en emporte trois onces , il conclut
que dans cette opération , l'antimoine
augmente de moitié de fon poids.
Les Loupes en général ont un avantage
fur les Miroirs concaves , relativement
aux foyers brûlans. Le foyer
des Miroirs fe porte de bas en haut ; en
forte que dès que le corps que l'on y
éprouve eft fondu , il tombe , & le foyer,
du Miroir n'a plus d'action fur lui :
( I ) Remarquez que les Loupes à eau , dont
nous parlons , font d'une conftruction toute différente
: il n'y a point de trou pour les remplir 3
ce qui fait que l'eau qu'elles contiennent ne
s'évapore point . Et comme elles ne font ni collées,
ni maftiquées , cette eau refte toujours fans
mêlange, & également tranſparente.
OCTOBRE. 1763 . 141
avec une Loupe , au contraire comme
le foyer fe porte naturellement, de haut
en bas , furtout dans les grands jours de
l'été , lorfque le foleil à midi approche
du zenith il eft aifé de le faire plonger
dans un creufet & de l'exercer ainfi
fur le corps que l'on veut éprouver ,
tant & auffi long - temps qu'on le juge
à propos , même après fa fufion
pour parvenir à le calciner, ou à le vitrifier.
Il eft auffi très- aifé , avec une Loupe
de brûler du bois que l'on tient auffi
plongé dans l'eau , en l'arrêtant , par
quelque moyen qui l'empêche de furnager.
Si on reçoit au fond d'un jardin , ou
d'une cour les rayons du foleil fur un
Miroir-plan , pofé fur une chaife , ou
fur toute autre chofe qui puiffe le foutenir
incliné de manière que fes rayons ,
renvoyés par ce Miroir , parallèlement à
l'allée du jardin , aillent même , à cent
pas de diſtance , tomber fur une Loupe
à eau , pofée verticalement à la rencon
tre de ces rayons , il fe formera derrière
cette Loupe un foyer prèfque auffi actif,
que fi la Loupe recevoit immédiatement
les rayons dufoleil : c'est-à - dire , que ce
foyer aura affez de force & de chaleur
pour enflammer , fondre , & c. à propor142
MERCURE DE FRANCE.
tion de la grandeur de la Loupe , & de
celle du Miroir- plan , par le moyen du
quel on aura replié les rayons du foleil ,
on fent bien qu'il faut que ce Miroir- plan
foit au moins auffi grand que la Loupe ,
pour que celle- ci puiffe être entiérement
couverte des rayons qu'il réfléchira fur
elle ; autrement le foyer ne contiendroit
pas tous les rayons que cette Loupe peut
réunir fuivant fa grandeur.
Cette expérience méne naturellement
à imaginer qu'il eft poffible d'attaquer
le même corps dans un creufet , avec
plufieurs foyers de ces Loupes réunies
fur lui. Une de ces Loupes recevra immédiatement
les rayons du foleil , étant
placée entre lui & le creufet ; une autre
Loupe fera pofée derrière ce creuſet , &
recevra les rayons du foleil , repliés fur
elle par un Miroir - plan incliné convenablement
pour cet effet. On peut en
placer deux autres fur les côtés , qui
recevront auffi les rayons folaires
pliés fur chacune d'elles par un Miroirplan
; & ces quatre foyers agiffant enfemble
fur ce corps , lui feront ainfi
éprouver prèfque quatre fois plus de
chaleur, que quand il n'eft expofé qu'au
foyer de la première Loupe feule , en
les fuppofant toutes quatre d'un diareOCTOBRE.
1763 143
metre égal. Enfin , il eft vifible qu'en
employant des Loupes , dont les foyers
foient de différentes longueurs , & des
Miroirs-plans , pour replier les rayons
fur chacune , on peut faire coïncider
fur le même corps & dans le même
creufet , un plus grand nombre de ces
foyers : leur réunion y portant une chaleur
d'une activité inconnue produira
des effets qui le font fans doute auffi ;
ce peut être une nouvelle fource de
connoiffances à acquérir.
Lorfqu'on place au foyer d'une de ces
Loupes une groffe bougie allumée , il
fe forme de l'autre côté de la Loupe
une colonne de lumière , qui porte fon
éclat fort loin , & à l'extrémité de laquelle
on peut lire , ou éclairer des objets
dans la nuit , qu'on ne verroit pas
à la diftance où l'on en eft , fans le fecours
de cette lumière .
On peut employer cette colonne de
lumière pour tracer affez exactement
le profil d'une perfonne : il faut pour cela
placer une bougie un peu plus près de
la Loupe que fon foyer , précisément
à la hauteur de fon centre , & pofer cette
Loupe bien verticalement : vous
faites affeoir la perfonne à cinq ou fix.
pas de diſtance de la Loupe , affez haur
144 MERCURE DE FRANCE .
ou affez bas pour que le centre de fa .
tête , celui de la Loupe & la flamme de
la bougie , foient dans la même ligne .
Cette perfonne doit être de côté contre
un grand verre , ou une glace non-étamée
, encadrée & montée à-peu-près
comme les grands écrans à pied qu'on
met devant les cheminées pendant l'hyver
: on couvre cette glace d'une feuille
de papier blanc qu'on y attache , par
les quatre coins , avec du pain à cacheter.
Par exemple , fi la Loupe à eau que
vous avez a dix-huit pouces de foyer ,
vous placez d'abord fur une table ,
un bout de la chambre , une bougie allumée
, & vous éteignez toutes les autres
; enfuite à environ quinze à ſeize
pouces de cette bougie , vous placez
votre Loupe fur la même table , de manière
que la flamme de cette bougie réponde
au centre de cette Loupe ; à fix
pas plus loin , vous faites affeoir la perfonne
de côté , en forte que la colonne
de lumière qui vient de la Loupe ,
lui éclaire tout le côté gauche de la tête
; puis vous placez après cette perfanne
, & tout près d'elle , la glace verticale
, montée en écran , & vous attachez
la feuille de papier par - derriere.
Le tout étant difpofé ainfi , le profil de
la
OCTOBRE. 1763.1 145
la perfonne affife , eft très -aifé à tracer
fur ce papier , en fuivant , avec un
crayon , le contour de l'ombre que fa
tête y forme. Par le même procédé on
peut , fans fçavoir deffiner , fe procurer
le profil de toute autre chofe fur le
champ ; on peut même tracer de différens
côtés une machine dont on a le
modéle en petit , & tout autre objet
de médiocre grandeur. Plus la perfon- .
ne , ou l'objet que l'on veut deffiner
font éloignés de la Loupe , & la glace
verticale près d'eux , plus l'image qu'on
en trace fur le papier collé fur la glace ,
approche des véritables dimenfions &
de la grandeur naturelle. Cette image
devient plus grande à mefure qu'on
approche la perfonne ou l'objet de la
Loupe , & qu'on éloigne la glace vertigale.
Avec une Loupe de dix à douze pouces
de diametre qu'on place debout inclinée
fur fon axe , entre foi & un livre
in- quarto , les perfonnes qui ont la vue
foible , ou baffe , peuvent aifément lire
fans fe fervir de lunettes , & fans fe
déplacer pour paffer de la page gauche
à la page droite.
Il fuit de là que ces Loupes peuvent
être commodes & utiles aux déchiffreurs
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
d'anciens titres : comme ces Loupes font
voir à la fois un plus grand efpace fur le
titre , ils faifiront plus aifément un mot
difficile à lire , parce qu'ils auront en
même-temps fous les yeux le fens qui
précéde & celui qui fuit.
Ces Loupes font auffi voir en grand les
Eftampes d'Optique comme les Miroirs
concaves ; mais elles ont encore ici fur
eux un avantage , c'eft celui de ne pas
faire voir les objets renverfés de droite à
gauche comme eux, en forte que l'on peut
fire l'infcription d'une Eftampe , ce que
l'on ne peut faire avec les Miroirs , dans
lefquels ces infcriptions font vues renverfées
comme avec les Optiques commu
nes , compofées d'un Miroir-plan incliné
& d'une Loupe de verre folide . Pour
voir une eftampe avec une Loupe à eau ,
il faut appuyer l'eftampe contre quelque
chofe qui la foutienne comme debout
de manière que le jour tombe deffus obliquement
, placer la Loupe devant cette
eftampe à la distance de fon foyer , &
regarder au travers de la Loupe ; vous
voyez alors en grand comme avec un Miroir
, les objets repréfentés par l'eftampe.
Ces Loupes étant compofées de deux
portions de fphère qui peuvent être féparées
à volonté, il s'enfuit qu'on peut les
OCTOBRE. 1763. 147
remplir fucceffivement de diverfes liqueurs
colorées , ou non colorées , dont
on veut éprouver & comparer le pouvoir
réfrangible ; il y auroit peut-être en cela
un grand nombre d'expériences à faire
pour les Phyficiens .
Le reste au Mercure prochain.
Miroirs concaves .
II°. Des Miroirs convèxes.
LESES Miroirs convèxes font compofés
d'une glace femblable à celle des
Miroirs concaves , excepté que cette
glace eft étamée par le côté concave
& fe préfente à nous par le côte convèxe .
On les monte auffi fur un axe & fur un
pied , partie en cuivre poli , partie en
bois noirci , exactement de la même
manière que le font les Miroirs concaves
dont nous venons de parler.
Ces Miroirs nous repréfentent les obtets
dont ils réfléchiffent l'image à nos
yeux , d'autant plus petits , qu'ils font
partie d'une fphère d'un plus petit diametre
; d'où il réfulte qu'on les employe
pour deffiner en petit & en per136
MERCURE DE FRANCE.
fpective , un paysage , un château
des jardins , & c.
On s'en fert en Phyfique pour faire.
voir que
leur furface a la propriété de
rendre divergens les rayons de lumière
qu'elle reçoit parallèles ; de rendre plus
divergens ceux qu'elle reçoit divergens ,
& de rendre moins convergens ceux
qu'elle reçoit convergens. Quand ces
Miroirs font placés dans l'un des angles
d'un cabinet orné , ils raffemblent , pour
ainfi dire , fous le même coup d'oeil , toutes
les beautés de ce cabinet , que l'on
ne peut , fans leur fecours , voir que les
unes après les autres.
III' . Des Miroirs , droits-convèxes
& droits-concaves.
Ces Miroirs font compofés d'une glace
droite fur un fens , & courbée fphérique-
#
ment fur l'autre . Les Miroirs droits - convèxes
font étamés par la partie concave :
ils font l'effet des cylindres de métal ;
mais ils ne font point fujets comme eux
à perdre leur poli : fi on les tient verticalement
ou de travers , & qu'on s'y regarde
, on s'y voit avec des difformités
comiques & oppofées, Les Miroirs droitsconcaves
font étamés par le côté con--
OCTOBRE. 1763. 137
vèxe , & produifent des effets exactement
contraires à ceux des Miroirs droitsconvèxes
, & c. Ces différens Miroirs fervent
en Phyfique à démontrer que les
rayons de lumière font toujours réfléchis
fous un angle égal à celui de leur
incidence ; principe qui eft d'une fécondité
furprenante , puifqu'il eft la bâſe de ·
toute la Catoptrique.
IV . Des Loupes à eau.
Une Loupe à eau eft compofée de
deux glaces courbées en portion de fphere
, dont les bords font travaillés fur un
plan fi exact , que ces bords étant appli
qués l'un contre l'autre fans être ni col .
lés, ni maſtiqués, ni contenus, retiennent
l'eau , ou toute autre liqueur dont ces
Loupes font remplies , fans même en
permettre la moindre évaporation.
L'eau dont on les remplit , en la Manufacture
dont nous parlons , eft diſtillée
au bain - marie , & ainfi très - tranfparente
& incorruptible.
Les Loupes font ordinairement montées
fur un demi - cercle de cuivre poli &
fur unpi ed de bois noirci, comme le font
les Miroirs ci- deffus mentionnés ; & les
bords de la Loupe font feulement pincés
par deux petites portions de cercle ( lorf
138 MERCURE DE FRANCE.
que ces Loupes ont moins de dix pouces
de diametre) ce qui en met les bords
à découvert; mais lorfqu'elles ont un plus
grand diametre, elles font dans une bordure
qui fe divife aifément , pour qu'on
puiffe avoir la Loupe à nud quand on le
veut.
:
M. Berniere imagina , il y a environ fix
ans , ces Loupes à eau , d'après les diffi
cultés qu'il rencontra pour fe procurer
une Loupe de verre folide d'un plus
grand diametre que celles qu'on trouve
ordinairement dans les cabinets des Phyficiens
ces difficultés font prèfque infurmontables
, s'il s'agit feulement d'avoir
une Loupe de vingt-quatre ou trente
pouces de diametre de tous temps
on a fait les plus grands efforts à
cet égard , dans le deffein d'obtenir des
foyers de dioptrique , capables de donner
une chaleur beaucoup plus forte que
celle qu'on peut tirer de tous les moyens
connus d'appliquer & d'employer le feu
commun. Mais comment parvenir à
avoir une maffe de verre de trois à
quatre pieds de diametre & de fept à
à huit pouces d'épaiffeur ? & fi on y
parvient , quel travail enfuite pour convertir
cette maffe en une Loupe ré→
gulière & bien polie ? Il en a paru une
OCTOBRE. 1763 . 139
.
il y a dix à douze ans , à Paris , à l'Hôtel
de Conti , fur le Quai des Quatre-
Nations : elle avoit environ trois pieds
de diametre , & le verre en étoit jaunâtre
& rayé ; ce qui faifoit qu'elle ne
tranfmettoit pas , jufqu'à fon foyer
autant de rayons de lumière , qu'il en
eût été tranfmis par un verre moins coloré
& mieux poli : cependant celui.
qui la mettoit en vente en demandoit
douze mille livres.
J
Les Loupes à eau peuvent fe faire
de toutes grandeurs , & à bien moins.
de frais. On eft abfolument le maître
de leur donner au centre telle épaiffeur
que l'on veut , c'est-à-dire , qu'on peut
les faire à volonté d'un foyer court ou
long , fans craindre que l'épaiffeur qu'éxige
un foyer court , empêche les
rayons de paffer , comme cela arrive en
pareil cas , dans une Loupe de verre
folide ; parce que l'eau distillée eft tou
jours beaucoup plus tranfparente que
le plus beau verre : on voit par -là que
le foyer d'une Loupe à eau de trois
pieds de diametre fera incomparablement
plus puiffant que celui d'une Loupe
de verre folide de même diametre
& d'une pareille fphéricité.
Il y a déja long-temps que cette vé140
MERCURE DE FRANCE.
rité a été reconnue . Le Fevre , Apothicaire
du Roi , dans fon Ouvrage imprimé
en 1660 , dit que pour calciner
l'antimoine , il faut un Miroir fait de
deux verres concaves , joints avec de la
colle de poiffon , & rempli d'eau par
un trou qu'on laiffe entre les deux bords
de ces verres il veut que ce Miroir
qui eſt une véritable Loupe , ( 1 ) foit
monté fur un pied qui puiffe s'élever
plus ou moins. Il prétend que douze
onces d'antimoine martial , étant calcinées
avec une telle Loupe , en produi
fent quinze onces ; & fuppofant que la
fumée en emporte trois onces , il conclut
que dans cette opération , l'antimoine
augmente de moitié de fon poids.
Les Loupes en général ont un avantage
fur les Miroirs concaves , relativement
aux foyers brûlans. Le foyer
des Miroirs fe porte de bas en haut ; en
forte que dès que le corps que l'on y
éprouve eft fondu , il tombe , & le foyer,
du Miroir n'a plus d'action fur lui :
( I ) Remarquez que les Loupes à eau , dont
nous parlons , font d'une conftruction toute différente
: il n'y a point de trou pour les remplir 3
ce qui fait que l'eau qu'elles contiennent ne
s'évapore point . Et comme elles ne font ni collées,
ni maftiquées , cette eau refte toujours fans
mêlange, & également tranſparente.
OCTOBRE. 1763 . 141
avec une Loupe , au contraire comme
le foyer fe porte naturellement, de haut
en bas , furtout dans les grands jours de
l'été , lorfque le foleil à midi approche
du zenith il eft aifé de le faire plonger
dans un creufet & de l'exercer ainfi
fur le corps que l'on veut éprouver ,
tant & auffi long - temps qu'on le juge
à propos , même après fa fufion
pour parvenir à le calciner, ou à le vitrifier.
Il eft auffi très- aifé , avec une Loupe
de brûler du bois que l'on tient auffi
plongé dans l'eau , en l'arrêtant , par
quelque moyen qui l'empêche de furnager.
Si on reçoit au fond d'un jardin , ou
d'une cour les rayons du foleil fur un
Miroir-plan , pofé fur une chaife , ou
fur toute autre chofe qui puiffe le foutenir
incliné de manière que fes rayons ,
renvoyés par ce Miroir , parallèlement à
l'allée du jardin , aillent même , à cent
pas de diſtance , tomber fur une Loupe
à eau , pofée verticalement à la rencon
tre de ces rayons , il fe formera derrière
cette Loupe un foyer prèfque auffi actif,
que fi la Loupe recevoit immédiatement
les rayons dufoleil : c'est-à - dire , que ce
foyer aura affez de force & de chaleur
pour enflammer , fondre , & c. à propor142
MERCURE DE FRANCE.
tion de la grandeur de la Loupe , & de
celle du Miroir- plan , par le moyen du
quel on aura replié les rayons du foleil ,
on fent bien qu'il faut que ce Miroir- plan
foit au moins auffi grand que la Loupe ,
pour que celle- ci puiffe être entiérement
couverte des rayons qu'il réfléchira fur
elle ; autrement le foyer ne contiendroit
pas tous les rayons que cette Loupe peut
réunir fuivant fa grandeur.
Cette expérience méne naturellement
à imaginer qu'il eft poffible d'attaquer
le même corps dans un creufet , avec
plufieurs foyers de ces Loupes réunies
fur lui. Une de ces Loupes recevra immédiatement
les rayons du foleil , étant
placée entre lui & le creufet ; une autre
Loupe fera pofée derrière ce creuſet , &
recevra les rayons du foleil , repliés fur
elle par un Miroir - plan incliné convenablement
pour cet effet. On peut en
placer deux autres fur les côtés , qui
recevront auffi les rayons folaires
pliés fur chacune d'elles par un Miroirplan
; & ces quatre foyers agiffant enfemble
fur ce corps , lui feront ainfi
éprouver prèfque quatre fois plus de
chaleur, que quand il n'eft expofé qu'au
foyer de la première Loupe feule , en
les fuppofant toutes quatre d'un diareOCTOBRE.
1763 143
metre égal. Enfin , il eft vifible qu'en
employant des Loupes , dont les foyers
foient de différentes longueurs , & des
Miroirs-plans , pour replier les rayons
fur chacune , on peut faire coïncider
fur le même corps & dans le même
creufet , un plus grand nombre de ces
foyers : leur réunion y portant une chaleur
d'une activité inconnue produira
des effets qui le font fans doute auffi ;
ce peut être une nouvelle fource de
connoiffances à acquérir.
Lorfqu'on place au foyer d'une de ces
Loupes une groffe bougie allumée , il
fe forme de l'autre côté de la Loupe
une colonne de lumière , qui porte fon
éclat fort loin , & à l'extrémité de laquelle
on peut lire , ou éclairer des objets
dans la nuit , qu'on ne verroit pas
à la diftance où l'on en eft , fans le fecours
de cette lumière .
On peut employer cette colonne de
lumière pour tracer affez exactement
le profil d'une perfonne : il faut pour cela
placer une bougie un peu plus près de
la Loupe que fon foyer , précisément
à la hauteur de fon centre , & pofer cette
Loupe bien verticalement : vous
faites affeoir la perfonne à cinq ou fix.
pas de diſtance de la Loupe , affez haur
144 MERCURE DE FRANCE .
ou affez bas pour que le centre de fa .
tête , celui de la Loupe & la flamme de
la bougie , foient dans la même ligne .
Cette perfonne doit être de côté contre
un grand verre , ou une glace non-étamée
, encadrée & montée à-peu-près
comme les grands écrans à pied qu'on
met devant les cheminées pendant l'hyver
: on couvre cette glace d'une feuille
de papier blanc qu'on y attache , par
les quatre coins , avec du pain à cacheter.
Par exemple , fi la Loupe à eau que
vous avez a dix-huit pouces de foyer ,
vous placez d'abord fur une table ,
un bout de la chambre , une bougie allumée
, & vous éteignez toutes les autres
; enfuite à environ quinze à ſeize
pouces de cette bougie , vous placez
votre Loupe fur la même table , de manière
que la flamme de cette bougie réponde
au centre de cette Loupe ; à fix
pas plus loin , vous faites affeoir la perfonne
de côté , en forte que la colonne
de lumière qui vient de la Loupe ,
lui éclaire tout le côté gauche de la tête
; puis vous placez après cette perfanne
, & tout près d'elle , la glace verticale
, montée en écran , & vous attachez
la feuille de papier par - derriere.
Le tout étant difpofé ainfi , le profil de
la
OCTOBRE. 1763.1 145
la perfonne affife , eft très -aifé à tracer
fur ce papier , en fuivant , avec un
crayon , le contour de l'ombre que fa
tête y forme. Par le même procédé on
peut , fans fçavoir deffiner , fe procurer
le profil de toute autre chofe fur le
champ ; on peut même tracer de différens
côtés une machine dont on a le
modéle en petit , & tout autre objet
de médiocre grandeur. Plus la perfon- .
ne , ou l'objet que l'on veut deffiner
font éloignés de la Loupe , & la glace
verticale près d'eux , plus l'image qu'on
en trace fur le papier collé fur la glace ,
approche des véritables dimenfions &
de la grandeur naturelle. Cette image
devient plus grande à mefure qu'on
approche la perfonne ou l'objet de la
Loupe , & qu'on éloigne la glace vertigale.
Avec une Loupe de dix à douze pouces
de diametre qu'on place debout inclinée
fur fon axe , entre foi & un livre
in- quarto , les perfonnes qui ont la vue
foible , ou baffe , peuvent aifément lire
fans fe fervir de lunettes , & fans fe
déplacer pour paffer de la page gauche
à la page droite.
Il fuit de là que ces Loupes peuvent
être commodes & utiles aux déchiffreurs
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
d'anciens titres : comme ces Loupes font
voir à la fois un plus grand efpace fur le
titre , ils faifiront plus aifément un mot
difficile à lire , parce qu'ils auront en
même-temps fous les yeux le fens qui
précéde & celui qui fuit.
Ces Loupes font auffi voir en grand les
Eftampes d'Optique comme les Miroirs
concaves ; mais elles ont encore ici fur
eux un avantage , c'eft celui de ne pas
faire voir les objets renverfés de droite à
gauche comme eux, en forte que l'on peut
fire l'infcription d'une Eftampe , ce que
l'on ne peut faire avec les Miroirs , dans
lefquels ces infcriptions font vues renverfées
comme avec les Optiques commu
nes , compofées d'un Miroir-plan incliné
& d'une Loupe de verre folide . Pour
voir une eftampe avec une Loupe à eau ,
il faut appuyer l'eftampe contre quelque
chofe qui la foutienne comme debout
de manière que le jour tombe deffus obliquement
, placer la Loupe devant cette
eftampe à la distance de fon foyer , &
regarder au travers de la Loupe ; vous
voyez alors en grand comme avec un Miroir
, les objets repréfentés par l'eftampe.
Ces Loupes étant compofées de deux
portions de fphère qui peuvent être féparées
à volonté, il s'enfuit qu'on peut les
OCTOBRE. 1763. 147
remplir fucceffivement de diverfes liqueurs
colorées , ou non colorées , dont
on veut éprouver & comparer le pouvoir
réfrangible ; il y auroit peut-être en cela
un grand nombre d'expériences à faire
pour les Phyficiens .
Le reste au Mercure prochain.
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