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1
s. p.
A MONSIEUR LE COMTE DE S. AIGNAN.
Début :
MONSIEUR, Je croy que personne ne s'étonnera de voir [...]
Mots clefs :
Âge, Roi, Temps, Sang, Naissance, Jeune, Actions, Apprendre, Vertu, Duc de Beauvillier, Saint-Aignan
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texteReconnaissance textuelle : A MONSIEUR LE COMTE DE S. AIGNAN.
A MONSIEUR
LE COMTE
DES.AIGNAN.
M
ONSIEUR
Je croy que perſonne ne
s'étonnera de voir voſtre
a ij
EPISTRE.
Nom à la teſte de cet Ouvrage.
Le Nom de S. Aignan
est trop fameux dans
l'Empire des Lettres , pour
ne ne se pas attirer l'hommage
de tous ceux qui en
font profeſſion. Vous fortés
d'un fangfameux par luymesme
, comme il l'est par
les plus grandes Alliances;
Vous comptés des Souverains
dans vostre Maiſon ,
& le Portugal , & la Savoye
font de grands témoins
de cette éclatante
EPISTRE.
verité. Quoy que vous
Soyez encore fort jeune ,
j'ay beaucoup à vous dire,
les perſonnes de vostre qualite
ont presques toûjours
l'esprit au- deſſus de leur
âge , parce que l'on trouve
moyen de leur apprendre
dés le berceau des choses
qui demanderoient un âge
plus avancê. Auffi Monfieur
l'on ne peut douter que
vos lumieres ne devancent
bien- toft vos années , &je
croy qu'il m'est permis de
EPISTRE.
vous dire que ſi en entrant
dans le monde , vous voulez
vous proposer degrands
exemples à fuiure , vous
devez d'abord jetter les
yeuxfurvostreAyeul LHiſtoire
vous apprendra qu'il
estoit Mestre de Camp
General de toute la Cavalerie
Legere de France , &
t'un des premiers aiſſallans
du fameux Carrousel , qui
futfait à la Place Royale
en réjouiſſance du mariage
de Louis XIII. Apres a-ه
EPISTRE.
(
voir examiné toutes ses actions
qui vous le feront
paroître aussi brave que
galant , fuivez la route
glorieuse que vous trouveres
tracée par vostre fang,
& regardez celuy dont
vous tenés la naiſſance
vous verrez qu'il a merité
parluy-mefme , autant que
parce qu'il doit àses illuftres
Ayeux , le haut rang
où il est élevé , & l'estime
d'un Monarque qui ne la
prodigue pas , & qu'il y
EPISTRE.
eft parvenu par tous les
degrés qui conduifent dans
le chemin de la gloire. Il
s'est signalé aux Combats
de Steimbrug , & de Vaudrevanges
, & à la retraite
de Mayence , où il fit des
chofes dignes d'immortaliferfon
nom. Il s'est trouvé
aux Sieges de Château
Porcien , de fainte Merehou
, & de Montmedy ; il
a triomphé devant Bourges
, pris le Fort de Baugy,
& confervé le Berry au
EPISTRE
Roy. Toutes ces actionsle
firent nommer Maréchal
des Camps & Armées
de Sa Majesté, & peu de
temps apres LieutenantGeneral
; &la mesme année
au fortir de dix Campagnes
, qu'il venoit d'achever
glorieusement , il amena
quatre cent Gentilshommes
au Roy , tous refolus
à repandre leur fang pour
ce Prince , à l'exemple de
leur Conducteur , qui dans
les temps difficiles leur as
EPISTRE
voit inspiré ce sentiment.
Il avoit alors la mesme a-
Etivité en courant aux dangers
pour lefervice de fon
Roy , qu'il en a fait paroître
pour ſes plaiſirs dansſes
Feftes galantes , & dans
fes Carrousels , &la même
ardeur pour les belles
Lettres qu'il a toûjours protegees
. La place qu'il tient
dans l'Academie Françoife,
& dans cellede Padouë ,
en est une marque auffibien
que le nom de ProteEPISTRE.
Eteur qu'il soutient avec
tant degloiredans l'Acade
mie Royale d'Arles. Je ne
dis rien icy deſon inviolable
fidelité pour le Roy. Elle a
paru dans toute la pureté
que l'on en pouvoit attendre
, puiſque rien n'a esté
capable de l'ébranler un
moment , dans un temps
qu'on nesçauroit croire aujourd'huy
qu'il ait eſté.
Lorsque vous aurez examiné
la glorieuse vie de
celuy dont vous devez imiEPISTRE.
fer toutes les actions , jettez
les yeux fur les modeſtes
vertusde celle dont vous
tenés une partie du fang
qui vous a formé. Vous
la verrez briller par ces
feuls endroits,fuirla pompe
de la Courfans la mépriſer,
nes'attacherqu'aux
Autels,& ne regarder que
L'illustre Epoux que le Ciel
luy a donné. Comme les
exemplesqui nous doivent
toucher , ont beaucoup de
force pour porter à la vertu
EPISTRE.
tu , fi vous voulez, Mon
fieur, devenir parfaitement
honneste homme , & vous
acquerir une estime generale
, regardés , examinés.
& imités Monsieur le
Duc de Beauviliers . On
vous dira que dans un
âge fait pour les plaisirs ,
environné de toute la jeune
Noblesse de la Cour
dont l'exemple pouvoit eſtre
dangereux , il s'est toujours
distingué par sa moderation
, parsa vertu ,&par
:
1
EPISTRE
une ſageſſe qui luy a fait
meriter des Emplois , qui
avoient juſques icy paru
au- deſſus des personnes de
fon âge. Je ne doute point,
Monsieur , qu'avec de pareilsfecours,
vous nefaffiez
compter vosvertus bien plûtoft
que vos années. Ce
qu'on voit faire de glorieux
au sang dont on a l'avantage
defortir,frape beaucoup,&
perfuade plus que
Les vertus étrangeres. Vous
avez d'ailleurs le bonheur
L
EPISTRE .
d'estre né dans un temps
où les vertus du Roy l'ont
élevé dans un fi haut degre
de gloire , qu'à peine la
peut- on concevoir , & comme
vostre naiſſance vous
doit acquerir le Privilege
d'eſtre ſouvent témoin des
actions qui luyferoient chaque
jour meriter le furnom
de Grand , fi toute la terre
ne le luy avoit pas déja
donné , la justice qu'il rend
vous apprendra à tous
و
que vostre qualité ne vous
é ij
EPISTRE
doit pas empecher de la
rendre à tous ceux à qui
vous la devrez , fa prudence
vous fera connoître
que rien n'est plus neceffaire
aux hommes que cette
vertu dans quelque élevation
qu'ils foient , la ma
niere dont il garde ſon fe
2 cret , & celuy des autres
vous fera voir de quelle utilité
le fecret est dans la
vie , lors qu'on le garde
pourses propres affaires, &
que celuy d'autruy n'est
EPISTRE
point à nous , puisqu'un fi
grandRoy nerevellejamais
les fecrets qu'il a souhaité
desçavoir. La clemence de
ce Monarque vous apprendra
à pardonner , fa douceur
à estre humain , & à
n'avoir jamais d'emportement
, fa bonté à excufer
les defauts d'autruy ,fa-vigilance
à ne vous point
laiſſer ſurprendre , fa libe
ralité à n'eſtre point avare
, & à faire du bien,fa
fermeté à ne vous étonner
é ij
EPISTRE.
de rien quand la justice
fera pour vous , &sa pietéàvivre
en honneste homme
, & en vray Chrétien .
Pendant que vous verrez
pratiquer ces vertus, au
Roy , voſtre âge ,& vostre
naiſſance vous permettent
on meſme temps de voir de
pres de quelle maniere une
grande Princeffe , dont l'ef
prit est aussi élevé que sa
naiſſance &fon rang , t
dont le goût est d'une juf
teffe admirable,lesfait inEPISTRE
!
Sinuer à Monseigneur te
Duc de Bourgogne. Il est
vray que ce jeune Prince
n'est pas encore non plus
que vous en âge de lespratiquer,
mais il en retient du
moins quelques - unes , qui
avec le temps ferant encore
plus d'impreffion fur fon
ofprit. Cependant voyez le
tout remply de la boüillante
, & genereuse ardeur
qu'il tient de fon fang ,ne
respirer que le bruit de la
Guerre,faire faire l'ExerEPISTRE
cice , & nommer les Offi
ciers aux Gardes par leur
nom , ce qui fait voir que
la plus grande partie luy
en est déja connuë . Profités
, Monsieur , de tant de
choſes avantageuses. Vous
avez deja donné desmarques
que vous ne manquerez
pas du coſté du coeurs
à peinesçaviez - vous prononcer
quelques paroles,
qu'ayant vu saigner Madame
la Ducheffe vostre
mere , vous vous fentites
EPISTRE. 4
ausfi- toſt émů de colere à
la veuë de fon sang , &
cherchâtes vostre epée pour
punir celuy qui l'avoit fait
couler. Ainsi, Monsieur
je n'ay rien à dire du cofté
de la valeur ; & l'on
connoît affez par ces genereux
commencemens , que
vous ne laiſſerés pas v ſtre
épée inutile ; du reste attachés
vous ſouvent à regarder
les exemples que
vous fourniſſent vos Maiftres,&
vostre fang;faites
EPISTRE.
2
en ſouvent une étude particuliere
, &foyez perfuadé
qu'en les ſuivant , vous
remplirés dignement , &
avec éclat la carriere où
vous entrerés bien- toft. Ce
fera alors que vous me
fournirés de grands fujets
de parler de vous , & de
vous marquer ſouvent que
jefuis ,
MONSIEVR,
Vottretres-humble & tres -obeïſſant
Serviteur , DEVIZE .
LE COMTE
DES.AIGNAN.
M
ONSIEUR
Je croy que perſonne ne
s'étonnera de voir voſtre
a ij
EPISTRE.
Nom à la teſte de cet Ouvrage.
Le Nom de S. Aignan
est trop fameux dans
l'Empire des Lettres , pour
ne ne se pas attirer l'hommage
de tous ceux qui en
font profeſſion. Vous fortés
d'un fangfameux par luymesme
, comme il l'est par
les plus grandes Alliances;
Vous comptés des Souverains
dans vostre Maiſon ,
& le Portugal , & la Savoye
font de grands témoins
de cette éclatante
EPISTRE.
verité. Quoy que vous
Soyez encore fort jeune ,
j'ay beaucoup à vous dire,
les perſonnes de vostre qualite
ont presques toûjours
l'esprit au- deſſus de leur
âge , parce que l'on trouve
moyen de leur apprendre
dés le berceau des choses
qui demanderoient un âge
plus avancê. Auffi Monfieur
l'on ne peut douter que
vos lumieres ne devancent
bien- toft vos années , &je
croy qu'il m'est permis de
EPISTRE.
vous dire que ſi en entrant
dans le monde , vous voulez
vous proposer degrands
exemples à fuiure , vous
devez d'abord jetter les
yeuxfurvostreAyeul LHiſtoire
vous apprendra qu'il
estoit Mestre de Camp
General de toute la Cavalerie
Legere de France , &
t'un des premiers aiſſallans
du fameux Carrousel , qui
futfait à la Place Royale
en réjouiſſance du mariage
de Louis XIII. Apres a-ه
EPISTRE.
(
voir examiné toutes ses actions
qui vous le feront
paroître aussi brave que
galant , fuivez la route
glorieuse que vous trouveres
tracée par vostre fang,
& regardez celuy dont
vous tenés la naiſſance
vous verrez qu'il a merité
parluy-mefme , autant que
parce qu'il doit àses illuftres
Ayeux , le haut rang
où il est élevé , & l'estime
d'un Monarque qui ne la
prodigue pas , & qu'il y
EPISTRE.
eft parvenu par tous les
degrés qui conduifent dans
le chemin de la gloire. Il
s'est signalé aux Combats
de Steimbrug , & de Vaudrevanges
, & à la retraite
de Mayence , où il fit des
chofes dignes d'immortaliferfon
nom. Il s'est trouvé
aux Sieges de Château
Porcien , de fainte Merehou
, & de Montmedy ; il
a triomphé devant Bourges
, pris le Fort de Baugy,
& confervé le Berry au
EPISTRE
Roy. Toutes ces actionsle
firent nommer Maréchal
des Camps & Armées
de Sa Majesté, & peu de
temps apres LieutenantGeneral
; &la mesme année
au fortir de dix Campagnes
, qu'il venoit d'achever
glorieusement , il amena
quatre cent Gentilshommes
au Roy , tous refolus
à repandre leur fang pour
ce Prince , à l'exemple de
leur Conducteur , qui dans
les temps difficiles leur as
EPISTRE
voit inspiré ce sentiment.
Il avoit alors la mesme a-
Etivité en courant aux dangers
pour lefervice de fon
Roy , qu'il en a fait paroître
pour ſes plaiſirs dansſes
Feftes galantes , & dans
fes Carrousels , &la même
ardeur pour les belles
Lettres qu'il a toûjours protegees
. La place qu'il tient
dans l'Academie Françoife,
& dans cellede Padouë ,
en est une marque auffibien
que le nom de ProteEPISTRE.
Eteur qu'il soutient avec
tant degloiredans l'Acade
mie Royale d'Arles. Je ne
dis rien icy deſon inviolable
fidelité pour le Roy. Elle a
paru dans toute la pureté
que l'on en pouvoit attendre
, puiſque rien n'a esté
capable de l'ébranler un
moment , dans un temps
qu'on nesçauroit croire aujourd'huy
qu'il ait eſté.
Lorsque vous aurez examiné
la glorieuse vie de
celuy dont vous devez imiEPISTRE.
fer toutes les actions , jettez
les yeux fur les modeſtes
vertusde celle dont vous
tenés une partie du fang
qui vous a formé. Vous
la verrez briller par ces
feuls endroits,fuirla pompe
de la Courfans la mépriſer,
nes'attacherqu'aux
Autels,& ne regarder que
L'illustre Epoux que le Ciel
luy a donné. Comme les
exemplesqui nous doivent
toucher , ont beaucoup de
force pour porter à la vertu
EPISTRE.
tu , fi vous voulez, Mon
fieur, devenir parfaitement
honneste homme , & vous
acquerir une estime generale
, regardés , examinés.
& imités Monsieur le
Duc de Beauviliers . On
vous dira que dans un
âge fait pour les plaisirs ,
environné de toute la jeune
Noblesse de la Cour
dont l'exemple pouvoit eſtre
dangereux , il s'est toujours
distingué par sa moderation
, parsa vertu ,&par
:
1
EPISTRE
une ſageſſe qui luy a fait
meriter des Emplois , qui
avoient juſques icy paru
au- deſſus des personnes de
fon âge. Je ne doute point,
Monsieur , qu'avec de pareilsfecours,
vous nefaffiez
compter vosvertus bien plûtoft
que vos années. Ce
qu'on voit faire de glorieux
au sang dont on a l'avantage
defortir,frape beaucoup,&
perfuade plus que
Les vertus étrangeres. Vous
avez d'ailleurs le bonheur
L
EPISTRE .
d'estre né dans un temps
où les vertus du Roy l'ont
élevé dans un fi haut degre
de gloire , qu'à peine la
peut- on concevoir , & comme
vostre naiſſance vous
doit acquerir le Privilege
d'eſtre ſouvent témoin des
actions qui luyferoient chaque
jour meriter le furnom
de Grand , fi toute la terre
ne le luy avoit pas déja
donné , la justice qu'il rend
vous apprendra à tous
و
que vostre qualité ne vous
é ij
EPISTRE
doit pas empecher de la
rendre à tous ceux à qui
vous la devrez , fa prudence
vous fera connoître
que rien n'est plus neceffaire
aux hommes que cette
vertu dans quelque élevation
qu'ils foient , la ma
niere dont il garde ſon fe
2 cret , & celuy des autres
vous fera voir de quelle utilité
le fecret est dans la
vie , lors qu'on le garde
pourses propres affaires, &
que celuy d'autruy n'est
EPISTRE
point à nous , puisqu'un fi
grandRoy nerevellejamais
les fecrets qu'il a souhaité
desçavoir. La clemence de
ce Monarque vous apprendra
à pardonner , fa douceur
à estre humain , & à
n'avoir jamais d'emportement
, fa bonté à excufer
les defauts d'autruy ,fa-vigilance
à ne vous point
laiſſer ſurprendre , fa libe
ralité à n'eſtre point avare
, & à faire du bien,fa
fermeté à ne vous étonner
é ij
EPISTRE.
de rien quand la justice
fera pour vous , &sa pietéàvivre
en honneste homme
, & en vray Chrétien .
Pendant que vous verrez
pratiquer ces vertus, au
Roy , voſtre âge ,& vostre
naiſſance vous permettent
on meſme temps de voir de
pres de quelle maniere une
grande Princeffe , dont l'ef
prit est aussi élevé que sa
naiſſance &fon rang , t
dont le goût est d'une juf
teffe admirable,lesfait inEPISTRE
!
Sinuer à Monseigneur te
Duc de Bourgogne. Il est
vray que ce jeune Prince
n'est pas encore non plus
que vous en âge de lespratiquer,
mais il en retient du
moins quelques - unes , qui
avec le temps ferant encore
plus d'impreffion fur fon
ofprit. Cependant voyez le
tout remply de la boüillante
, & genereuse ardeur
qu'il tient de fon fang ,ne
respirer que le bruit de la
Guerre,faire faire l'ExerEPISTRE
cice , & nommer les Offi
ciers aux Gardes par leur
nom , ce qui fait voir que
la plus grande partie luy
en est déja connuë . Profités
, Monsieur , de tant de
choſes avantageuses. Vous
avez deja donné desmarques
que vous ne manquerez
pas du coſté du coeurs
à peinesçaviez - vous prononcer
quelques paroles,
qu'ayant vu saigner Madame
la Ducheffe vostre
mere , vous vous fentites
EPISTRE. 4
ausfi- toſt émů de colere à
la veuë de fon sang , &
cherchâtes vostre epée pour
punir celuy qui l'avoit fait
couler. Ainsi, Monsieur
je n'ay rien à dire du cofté
de la valeur ; & l'on
connoît affez par ces genereux
commencemens , que
vous ne laiſſerés pas v ſtre
épée inutile ; du reste attachés
vous ſouvent à regarder
les exemples que
vous fourniſſent vos Maiftres,&
vostre fang;faites
EPISTRE.
2
en ſouvent une étude particuliere
, &foyez perfuadé
qu'en les ſuivant , vous
remplirés dignement , &
avec éclat la carriere où
vous entrerés bien- toft. Ce
fera alors que vous me
fournirés de grands fujets
de parler de vous , & de
vous marquer ſouvent que
jefuis ,
MONSIEVR,
Vottretres-humble & tres -obeïſſant
Serviteur , DEVIZE .
Fermer
Résumé : A MONSIEUR LE COMTE DE S. AIGNAN.
L'épître est adressée à Monsieur le Comte des Aignan et exprime l'admiration de l'auteur pour la renommée littéraire et les alliances prestigieuses de la famille du Comte. L'auteur reconnaît la jeunesse du Comte tout en soulignant son esprit mature et ses lumières précoces. Il encourage le Comte à suivre l'exemple de son aïeul, qui fut Maître de Camp Général de la Cavalerie Légère de France et participa au célèbre Carrousel de la Place Royale pour le mariage de Louis XIII. L'aïeul se distingua par sa bravoure et sa galanterie lors des combats de Steimbrug, de Vaudrevanges, et de la retraite de Mayence, ainsi que lors des sièges de Château Porcien, Sainte Mèrehou, et Montmedy. Après dix campagnes glorieuses, il fut nommé Maréchal des Camps et Armées du Roi et Lieutenant Général. L'aïeul était également connu pour sa fidélité inviolable envers le Roi et son engagement dans les lettres, ayant des places à l'Académie Française et à celle de Padoue. L'épître invite le Comte à imiter les vertus de ses ancêtres et à suivre les exemples de modération, de vertu, et de sagesse du Duc de Beauvilliers. Elle met en avant les vertus du Roi, telles que la justice, la prudence, la clémence, la douceur, la bonté, la vigilance, la libéralité, la fermeté, et la piété, que le Comte peut observer et imiter. Enfin, l'auteur encourage le Comte à profiter de son environnement et de son éducation pour devenir un homme vertueux et honorable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 3-47
AVANTURE singuliere.
Début :
MONSIEUR, Quoique cette historiette ait un air romanesque par la singularité [...]
Mots clefs :
Aventure, Historiette, Julie, Jeune, Capitaine, Algérien, Prisonnière, Naufrage, Espagne, Cabane
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVANTURE singuliere.
AVANTVRE
Jinguliere.
ONSIEUR,
Quoique cette historietteaitunairromanefque
par lasingularitéde
ses évenemens, elle ne
laisse pas d'être veritable
, & je l'ai trouvée
dans quelques mémoires
de feu Monsieur de
Pointis, qui me tomberent
entre les mains
au retour de son expedition
de Cartagene. Je
vous l'envoye telle que
je l'ai, n'ayant pas le
loisir de l'écrire, si non
galamment, du moins
aussi correctement qu'il
le faudroit pour l'inserer
dans vôtre Mercure.
Une veuve de Provence
se trouvant absolument
ruïnée par la
mort de son mari, prit
la resolution d'aller aux
Indes, pour subsister avec
un frere unique,
qui après avoir mangé
tout son bien, étoitallé
s'y établir
,
& y avoit
gagné quelque chose.
Cette veuve avoit toûjours
vécu honorablement
avec son mari;
qui étoit de très-bonne
maison. Elle étoit fort
gloricuse; êG ne voulant
pas qu'onsçustl'extremité
où elle étoit reduiteeIJ.
e. pretexta que
ses affairesl'obligeoient
d'aller faire un voyage
à Lion, & prit en effet
le chemin de Toulon,
où son frere lui avoifcr
écrit qu'elle trouveroit
unArmateurde sesamis,
avec qui elle pouvoit
s'embarquer pour le venir
trouver. Elle arriva
donc dans une hôtellerie
de Toulon avec sa fille
unique, trés-jeune 8c
très-belle, quiétoit encore
plus fâchée que sa mere
de se voir exilée si loin
par la pauvreté. Elles
resterent quelque temps
à Toulon, attendant que
l'Armateur fust en état
de partir. Pendant ce
temps-là cette jeune
beauté fit beaucoup de
bruic à Toulon, & sa
mere espera que quelque
riche Officier leur
épargneroit le voyage
des Indes. Sans doute
pour peu de bien qu'elle
eusttrouvé dansun homme
de naissace, elle
eust accepté des propositions
de mariage.
Un jeune homme,
qui avoit toutes les bonnes
qualitez imaginables
, hors la richesse,
devint passionnément
amoureux de Julie. C'est
ainsi que s'appella la jeune
personne àToulon,
sa mere cachant avec
foin son veritable nom,
parce qu'elle n'étoit pas
en état de le soutenir,
&£ qu'elle vouloit y rester
inconnuë.
Julie donc fut aussi
charmée du jeune homme
qu'illavoitété d'elle.
Ils s'éntr'aimerent,
& se jurerent de s'aimer
toute leur vie, avanc
que la mereeustle
temps de faire expliquer
la Cavalier sur l'article
du bien; car on ne debute
point par là : Julie
étoit trop jeune pour
faire réflexion sur rien,
que sur les qualitez aimables
de celui qui la
charmoit. Il salut; pourtant
s'expliquer; car la
mere étoit prudente, Se
trés -
severe sur l'honneur.
Elle ne jugea pas
à propos qu'ils se vissent
davantage, si le Cavalier
(que nous nommerons
Ergaste) nétoit pas
un parti convenable. Un
jour qu'il étoit venu
pour les voir, elle laissa
safille dans son cabinet,
& vint feule le recevoir.
Ce fut une conversation
fort polie de la part de
lamere, & fort troublée
de la part d'Ergaste,qui
s'apperçut bien qu'on avoit
empêché Julie de
paroître.Enfin on s'expliqua
; Ergaste avoüa
en franc Picard, qu'il
étoit un cadet de Gascogne,
sans bien & sans
esperance, parce que son
frere aîné
,
qui emportoit
tous les biens de si
famille, s'étoit marié de
puis peu. Aprés unaveu
pareillaconversation su
bientôr finie; SC la me
re, en le quittant, lu
dit qu'il étoit à propo
pour son repos & pou
l'honneur de sa fille, qu
ils ne serevissent jamais,
& qu'elle le prioit de ne
plus revenir chez elle.
Ergaste, qu'un pareil
coup avoit mis au desespoir,
prit le parti de s'aller
faire ruer à la guerre.
Il s'embarqua avec
un Capitaine de vaisseau
qui alloit à Cadix, 8c
qui lui promitdele mener
de la en Espagne
quand il auroit fini quel-,
ques affaires qui le devoient
retenir deux ou
trois mois à Cadix.
Un mois aprés l'Armateur
dont nous avons
parlé fut en état de partir;&
la veuve ne voyant
pas d'apparence qu'il se
trouvât à Toulon d'époufeurs
qui convinssent
à Julie, l'embarqua
,plus morte que vives
, & ilspartirent pour
aller aux Indes. L'Armateurne
fut pas heureux
dans sa course: il
fut attaqué per un Corfaire
d'Alger, son vaisseau
fut pris, & la malheureuse
Julie fut faite
esclaveavec sa mere. Il
y avoit déja prés de deux
mois qu'elles étoient en
mer, où les vents contraires
les avoient tourmentées
furieusement ;
la mere tomba malade,
& mourut dans le vaisseau
Algerien, accablée
de fatigues & de chagrins,
&,- Julie n'y resitta
que par sa grande
jeunesse.Ilse trouva parmi
quelques femmes Algériennes
qui étoient
dans ce vajffeau, une
vieille Grecque, qui avoit
fait quelques voyages
en Europe, & qui
par hazard sçavoit un
peu parler Provençal.
Elle avoit faitamitié avec
Julie, & lui tint
lieu de mere dans le reste
de ses avantures, dont la
première fut la prise du
vaisseau Algerien, qui
, fut
fut attaqué par deux
vaisseauxPortugais.Ainsi
Julie se trouva une seconde
fois prisonniere.
Cette fuliteIdeemalheurs eût pourtant été favorable
à Julie, si elle eût
été moins confiante; car
un jeune Portugais, qui
montoit l'un des deux
vaisseaux, devint amoureux
d'elle. Il étoit trésriche,
& l'auroit épousée,
sielleeût pû seresoudre
à se marier, après
avoir perdu l'esperance
de revoir son cher Ergaste.
Il n'étoit pas loin
d'elle, quand elle donna
ce témoignage de sa confiance
pour lui j car il
avoit aidé sans le sçavoir
à la prendre prisonniere,
&C voici comment.
On vous a dit qu'un
Capitaine des amis d'Ergaste
l'avait mené à Cadix,
& lui avoir promis
de le faire passer en Espagne
quelques mois aprés.
Il y en avoit déja
trois qu'il étoità Cadix,
& ce jeune Capitaine
Portugais étoit celui qui
devoit le passer en Espagne
, par consideration
pour l'autte Capitaine,
avec qui il avoit des liaisons
pour le commerce.
Ergaste se trouva donc
dans l'un des deux vaisseaux
qui attaquerent le
vaisseau Algerien.
Ce vaisseau Algerien
se défendit jusqu'à la
dernicre extrémité, en
sorte que ceux-ci furent
contraints d'aller à l'abordage.
Ergaste,quiaccompagnoit
le jeune
Portugais, entra avec lui
dans le vaisseau Algérien
l'épée à la main r
mais ayant été d'abord
dangereusementblessé,
on le reporta dans son
vaisseau avant que le
combat fût fini >ainsî il
ne vit point Julie, &c étoit
bien loin de s'imaginet
qu'el le fûc dans un
vaisseauAlgérien.Mais
le Capitaine Porrugais,
après l'avoirpris, y resta
avec Julie, donc il étoit
devenu passionnément
amoureux;ainsi les trois
vaisseaux faisant route
vers le Portugal, le jeune
Portugais alloit de
temps en temps voir Ergaste
blessé dans son
vaisseau, & revenoit
dans celui de Julie, donr
il ne put jamaistireraucun
éclaircissement
; car
premièrement elle était
,
fort mal, ôc avoit resolu de
se laisser plutôt mourir, que
de recevoir aucun secours
de celui à qui elle craignoic
d'avoir obligation
: outre
cela elle ne parloit que Provençal
, que le jeune Capitaine
n'entendoit point; il
entendoit encore moins le
jargon de la vieille Greque.
Ainsi sans avoir aucune
conversation avec Julie,
il la crut Greque ou Algérienne,
en un mot toute autre
que ce qu'elle étoit.
Ainsi Ergaste
,
à qui il fit
confidence de sonamour,
étoit bien éloigné de pouvoir
soupçonner que c'étoit
sa chere Julie donc il lui
parloir.
L'amour du Capitaine
augmentoit de jour en jour.
Il trouva moyen de faire
comprendre qu'il avoit de
grands biens, & qu'il oftroit
d'époufer: mais on lui
fîtentendre qu'on refufoic
obstinément, & que Julie
n'ayant pu etre a un amant
pour qui elle mourroit constante,
étoit incapable d'écoûter
d'autres propolitions.
C'estquelque malheureux
Algérien qu'elle
aime, disoit un jour à Ergaste
le Capitaine desesperé,
& qui ne méritéapurement
pas cette confiance.
Le récit des beautez de la
prisonnieren'avoit jamais
pu déterminer Ergaste à
paser dans le vaisseau pour
voir celle qui causoit une
passion si violente à son ami.
Il étoit si occupé de son côté
par celle qu'il avoit perdue
à Toulon, qu'il étoit
insensible à tout ce qu'on
poupouvoit
lui dire des autres
beautez, Cependant cette
constance de la belle priÍon",
niere le coucha d'estime
pour elle.ll n'eut aucune euriofité
de la voir: mais il inspira
à son ami des mouvevens
de generositéqu'il auroit
eus lui-même en pareille
occasion, & persuada
enfin à son ami de renvoyer
le vaisseau pris à l'endroit où
la belle prisonniere vouloit
qu'on la menât.LeCapitaine
repassa dans le vaisseau
où étoit Julie,&lui fit expliquer
comme il put laresolution
genereusequ'il avoir
prise. Elle témoigna
qu'elle auroit une reconnoissance
éternelle d'un si
grand bienfait, &pria seulement
qu'on la fia mener à
Toulon, esperant peut- être
y retrouverencore son cher
Ergaste : mais ne pouvant
pas s'expliquer assezlà-des
sus, pour rairesoupçonnes
au Capitaine que ce fût cel
-
le dont Ergalte lui parloit
tous les jours. LeCapitaine
craignant que sa generosité
ne s'affaiblît s'il voyoit plus
long-temps saprisonniere
Confia le vaisseau à un Lieutenant
du sien, à qui il ordonna
de mener la prisonniere
à Toulon, ôe de lui
ramener le vaisseau en Portugal
,dont ilsn'étoient pas
loin. Quand ces vaisseauxse
separerent, le Capitaine
passa dans celui où il avoit
laissé Ergaste, &lui protesta
que lans lui il n'eût pas
été capable d'une resolution
qui lui coûroit si cher; éc
là-dessus il lui dit quecette
belle personne lui avoitdemandé
d'être conduite
Toulon. Il joignit à cela
plusieurs autres particularitez
de leur separation, &
ôc-même répéta quelques
mots> Provençaux que Julieavoir
prononcez en {àû
pirant. En un mot ilvintà
Ergaste des soupçons de la
verité
)
&cessoupçons se
confirmèrent par mille petites
circonstances que le
Capitaine se rappella. Erl
gaste n'eut pas besoin de
prier leCapitaine de suivre
au plus vice le vaisseau
)
qui
étoit encore àivûë: mais
:les' deux qu'ilsmontoient
avoienc été si mal traitez
dans le combat, qu'ils faisoient
eau de tous côtez.
Nos deux amis rivaux surent
contraints de gagner
le Portugal, dans la resolution
de prendre un autre
val»ffeatfpour aller à Tou-
Ion à force de voiles: ce
qu'ils executerent des le
len demain.
Pendant tout le trajet
que firent ensemble les
deux amis rivaux, ce ne fut
qu'un combat continuel de
sentimens genereux. Le Capitaine
protesta à Ergaste
qu'il le verroit conitam
ment possesseur de ce qu'il
aimoit. Ergaste d'un autre
côtéfaisant reflexion qu'il
il.,avoir point de bien, &
que son ami en avoir beaucoup,
lui jura tres-sincerement
qu'il tâcheron de resoudre
Julie à l'épouser. Ils
disposoient ainsi en faveur
l'un de l'autre d'un bien
qu'ils étoient sûrs de retrouver
à Toulon : mais
en y arrivant ils se trouverent
bien loin de leur compte.
Le Lieutenant a qui on
avoir confié le vaisseau ôc
Julie éroit d'un caraétere
bien différent de son Capitaine
jil écoic aussi groilier
& brural que celui-ci étoic
poli & genereux. Il tâcha
d'abord d'attendrirJulie
par une passion feinte & un.
refpeâ:affedté : mais sitôt
qu'il vit qu'il ne pouvoit
rien ganer sur elle par la
douce'-"urvni par les pr4omet
ses, il la menaça de la mener
dans quelque Isle deserte,
& de l'y laisser si elle
ne vouloit pas consentir à
l'épouser. Imaginez-vous
ce que peut signifier le moc
d'époufer dans la bouche
d'un Corsaire, qui fait l'a-
* mour à force de menaces.
Julie en fut si épouvantée
& si troublée, qu'elle fut
sur le point de se précipiter
dans la mer, sans sçavoir
ce qu'ellefaisoit ; &
cela ne fit qu'augmenter
la brutalité duLieutenant,
qui en fût peut-être venu
aux dernieres violences,
malgré ceux que le Capitaine
avoit mis auprès de
Julie pour en avoir soin.
Mais le gros temps, qui
avoit déjà commencé d'alarmer
tous ceux du vaisseau,
devint une tempête
si furieuse,que le Lieutenant
fut tout occupé du
péril, & bientôt après ne
songea plus qu'àsesauver
dans une chaloupe ; car
son vaisseau perit a la rade
de Toulon, Ôc tout ce qui
étoit dedans fut noyé, excepté
ce qui pur se sauver
dans quelques chaloupes;
&, pour comble de malheur
, Julie ne se trouva
point dans le nombre de
ceux qui sesauverent.
Cependant Ergaste & le
Capitaine avoient fait le
trajet avec tant de vîtesse,
que leur vaisseau étoit à
Toulon dés le foir precedent.
Ils furent fort surpris
en arrivant au port, de n'y
pointtrouver celui du Lieutenant
;& en effet il fût arrivé
bien plutôtqu'eux, s'il
n'sur pas cotoye, & retardé
exprès sa' route pour
avoir plus long-tempsJulie
en sa disposition. L'orage
qui fit perir son vaisseau
avoit duré toute la
nuit,&dés le matin la nou.
velle du naufrage vint à
Toulon. Ergaste& le Capitaine
apprirent des premiers
cette funeste nouvelle
par quelqu'une des
chaloupes qui s'étoient sauvées,
& tous leur assurerent
que Julie avoit péri.
Rien ne peut exprimer la
douleur de ces malheureux
amans ils se reprocherent
mille fois à eux-mêmes cette
generosité qui les avoir
portez a renvoyer cette
prisonniere infortunée
,
&
d'avoir été la cause innocente
de [a mort. Les reprochesqu'ils
se faisoient
furent bien mieux fondez
encore, lors qu'un Officier,
de ceux qui s'étoient
sauvez,vint lui faire le recit
de tout ce qui s'étoit
passé dans le vaisseau. Cet
Officier, galant homme,
s'étoit opposé tout seul au
Lieutenant, lors qu'avec
trois ou quatre scelerats de
sa troupe il avoit voulu
violenter Julie; & dans le
moment du naufrage ils
étoient prers à l'assassiner,
parce qu'il leur avoit fait
manquer leur coup. Le Ca.
pitaine connut par ce recit
que le Lieutenant étoit la
seule cause de la mort de
Julie. Son premier soin fut
de le chercher par-tout,
pour le punir
: mais sa c haloupe
n'étoit pas venuë jusf
qu'au porc;ilavoic abordé
sur la côte, un peu loin de
la ville, & n'avoit oré avancer,
ayant appris par
quelques soldats que son
Capitaine étoit arrivé à
Toulon. Les deux amis
allerent le chercher le long
de la côte; & après avoir
marché quelquetemps, ils
apperçurent quatre hommes
qui se cachoient entre
des rochers. Ils coururent
d'une telle force,
qu'ils les eurent bien
-
tôt
joints. C'étoit le Lieutenant
& ses trois complices.
Ils se défendirent en
desesperez. Le Lieutenant
& un Officier chargerent
le Capitaine, qui tua le fécond
,
qui s'étoit le plus
avancé: mais le Lieutenant
furieux prit le moment
de percer le Capitaine
par le côté, pendant
que sonépée étoit engagée
dans le corps de celui
qu'ilavoirtue.Ergaste
avoit déja blessé l'un des
deux autres, & mis le quatrième
en fuite. Il courut
au secours de son ami; &
après avoir été blessé, tua
de sa main le Lieutenant
furieux. Un peu après quelques
soldats vinrent au
bruit du combat, ôc l'on
porta les deux blessez dans
l'une des premieres maisons
de la ville, dont ils
n'étoientéloignez que d'un
-quart de lieuë. La blessure
d'Erogasteétoit très-legere
celle du Capitaine parut
plus considerable : cependant
ilse trouva assez
bien quand on lui eut mis
le premier appareil. On
les laissa seuls
; ils deplorerent
ensemblela perte de
Julie: mais Ergaste se crut
assez fort pourpouvoir se
porter vers rendrait. du
naufrage, qui n'était pas
loin de la ville. Il s'y transporta,
accompagné feulement
d'un valet. Il se faisoit
une espece de confolation
funeste de voirl'endroit
où Julie avoit peri:
il reconnut ce fatal endroit
droit par quelques. débris
du vaisseau, & quelques
corps que les flots avoient
jettez sur la côte. Ce spectacle
lui donna des idées
si affreuses, qu'il tomba
évnoüi entre les bras de
son valet, qui avec un matelot
le porta dans une cabane
de pêcheur. On le
coucha sur un lit, où il
resta longtemps évanoüi.
Tous ceux qui se crouverent
dans la cabane s'empresserent
pour le secourir.
Il revint de son évanoüissement
: mais avec
une espece de transport au
cerveau ,
rêvant, gemissant,
& faisant des cris
douloureux. Il s'imaginoit
voir le pedre affreux de
Julie noyée; il croyoit lui
parler, il croyoit entendre
sa voix languissante,
& il l'entendoit en effet,
il l'entendoit réellement.
C'est ici une de ces situations
interessantes qui meritent
des descriptions patetiques
:mais comme l'incident
est naturel, il suffîra
au lecteur de se l'imaginer
pour en être touché.
C'étoit en effet Julie &
sa vieille Greque, qui presque
mourantes des perils
quelles avoient courus,
avoient été portées dans
cette même cabane par
deux matelots pitoyables
qui les avoient sauvees du
naufrage, aidez de quelques
planches du vaisseau
brifé. La vieilleGreque
étoit venuë d'abord secourirErgaste,
qu'elle ne connoissoit
point: mais aprés
l'évanouissement elle lui
entendit prononcer plusieurs
fois le nom de Julie.
Elle courut l'avertir
qu'un jeune homme qui
se mouroit parloir d'elle.
Julie court, toute mourante
qu'elle est, & trouve
son cher Ergaste
,
dans
le moment qu'Ergaste s'imaginoit
ne voir que le
fantôme de Julie. Autre
moment difficile à dépeindre
;
il faut laisser ce loin
àceux qui voudront faire
un roman de cette histoire.
On conduisitJulie &
Ergaste à Toulon. Ergaste
la fit lloogr*eerr dans une mmaaii.~-
son voisine de celle où .,.
toit son ami blessé, & courut
pour lui annoncer le
premier cette heureuse
nouvelle:mais sa joye fut
changée en pleurs. Il arriva
dans le moment qu'-
on levoit le premier appareil
.,- qui fit connoître
quelablessure était mortelle.
Dés ce moment le
Capitaine tourna à la morr.
Il ne laissa pas de ressentir
de la joye, quand il
sçut que Julie étoit envie.
Il voulut la voir en presenced'Ergaste
; ôc les
voyant tous deux fondre
en larmes, le Capitaine
leur dit qu'il mourroit contene)
s'ils vouloient accepter
, pour vivre heureux
ensemble
,
les biens
qu'il avoit en Portugal.
Les deux amans ne répondirent
à cela que par
les témoignages d'une affliction
morcelle, oubliant
en ce moment leur amour,
pour s'abandonner à la douleur
de perdre un si genereux
ami & amant, qui
n'arrendir pas leur consentement
pour écrire de sa
main un testament en leur
faveur. Il mourut le mê.
me jour, & le bonheur
des deux époux fut toujours
traversé par le souvenir
de la perte qu'ils a.
voient faite.
Jinguliere.
ONSIEUR,
Quoique cette historietteaitunairromanefque
par lasingularitéde
ses évenemens, elle ne
laisse pas d'être veritable
, & je l'ai trouvée
dans quelques mémoires
de feu Monsieur de
Pointis, qui me tomberent
entre les mains
au retour de son expedition
de Cartagene. Je
vous l'envoye telle que
je l'ai, n'ayant pas le
loisir de l'écrire, si non
galamment, du moins
aussi correctement qu'il
le faudroit pour l'inserer
dans vôtre Mercure.
Une veuve de Provence
se trouvant absolument
ruïnée par la
mort de son mari, prit
la resolution d'aller aux
Indes, pour subsister avec
un frere unique,
qui après avoir mangé
tout son bien, étoitallé
s'y établir
,
& y avoit
gagné quelque chose.
Cette veuve avoit toûjours
vécu honorablement
avec son mari;
qui étoit de très-bonne
maison. Elle étoit fort
gloricuse; êG ne voulant
pas qu'onsçustl'extremité
où elle étoit reduiteeIJ.
e. pretexta que
ses affairesl'obligeoient
d'aller faire un voyage
à Lion, & prit en effet
le chemin de Toulon,
où son frere lui avoifcr
écrit qu'elle trouveroit
unArmateurde sesamis,
avec qui elle pouvoit
s'embarquer pour le venir
trouver. Elle arriva
donc dans une hôtellerie
de Toulon avec sa fille
unique, trés-jeune 8c
très-belle, quiétoit encore
plus fâchée que sa mere
de se voir exilée si loin
par la pauvreté. Elles
resterent quelque temps
à Toulon, attendant que
l'Armateur fust en état
de partir. Pendant ce
temps-là cette jeune
beauté fit beaucoup de
bruic à Toulon, & sa
mere espera que quelque
riche Officier leur
épargneroit le voyage
des Indes. Sans doute
pour peu de bien qu'elle
eusttrouvé dansun homme
de naissace, elle
eust accepté des propositions
de mariage.
Un jeune homme,
qui avoit toutes les bonnes
qualitez imaginables
, hors la richesse,
devint passionnément
amoureux de Julie. C'est
ainsi que s'appella la jeune
personne àToulon,
sa mere cachant avec
foin son veritable nom,
parce qu'elle n'étoit pas
en état de le soutenir,
&£ qu'elle vouloit y rester
inconnuë.
Julie donc fut aussi
charmée du jeune homme
qu'illavoitété d'elle.
Ils s'éntr'aimerent,
& se jurerent de s'aimer
toute leur vie, avanc
que la mereeustle
temps de faire expliquer
la Cavalier sur l'article
du bien; car on ne debute
point par là : Julie
étoit trop jeune pour
faire réflexion sur rien,
que sur les qualitez aimables
de celui qui la
charmoit. Il salut; pourtant
s'expliquer; car la
mere étoit prudente, Se
trés -
severe sur l'honneur.
Elle ne jugea pas
à propos qu'ils se vissent
davantage, si le Cavalier
(que nous nommerons
Ergaste) nétoit pas
un parti convenable. Un
jour qu'il étoit venu
pour les voir, elle laissa
safille dans son cabinet,
& vint feule le recevoir.
Ce fut une conversation
fort polie de la part de
lamere, & fort troublée
de la part d'Ergaste,qui
s'apperçut bien qu'on avoit
empêché Julie de
paroître.Enfin on s'expliqua
; Ergaste avoüa
en franc Picard, qu'il
étoit un cadet de Gascogne,
sans bien & sans
esperance, parce que son
frere aîné
,
qui emportoit
tous les biens de si
famille, s'étoit marié de
puis peu. Aprés unaveu
pareillaconversation su
bientôr finie; SC la me
re, en le quittant, lu
dit qu'il étoit à propo
pour son repos & pou
l'honneur de sa fille, qu
ils ne serevissent jamais,
& qu'elle le prioit de ne
plus revenir chez elle.
Ergaste, qu'un pareil
coup avoit mis au desespoir,
prit le parti de s'aller
faire ruer à la guerre.
Il s'embarqua avec
un Capitaine de vaisseau
qui alloit à Cadix, 8c
qui lui promitdele mener
de la en Espagne
quand il auroit fini quel-,
ques affaires qui le devoient
retenir deux ou
trois mois à Cadix.
Un mois aprés l'Armateur
dont nous avons
parlé fut en état de partir;&
la veuve ne voyant
pas d'apparence qu'il se
trouvât à Toulon d'époufeurs
qui convinssent
à Julie, l'embarqua
,plus morte que vives
, & ilspartirent pour
aller aux Indes. L'Armateurne
fut pas heureux
dans sa course: il
fut attaqué per un Corfaire
d'Alger, son vaisseau
fut pris, & la malheureuse
Julie fut faite
esclaveavec sa mere. Il
y avoit déja prés de deux
mois qu'elles étoient en
mer, où les vents contraires
les avoient tourmentées
furieusement ;
la mere tomba malade,
& mourut dans le vaisseau
Algerien, accablée
de fatigues & de chagrins,
&,- Julie n'y resitta
que par sa grande
jeunesse.Ilse trouva parmi
quelques femmes Algériennes
qui étoient
dans ce vajffeau, une
vieille Grecque, qui avoit
fait quelques voyages
en Europe, & qui
par hazard sçavoit un
peu parler Provençal.
Elle avoit faitamitié avec
Julie, & lui tint
lieu de mere dans le reste
de ses avantures, dont la
première fut la prise du
vaisseau Algerien, qui
, fut
fut attaqué par deux
vaisseauxPortugais.Ainsi
Julie se trouva une seconde
fois prisonniere.
Cette fuliteIdeemalheurs eût pourtant été favorable
à Julie, si elle eût
été moins confiante; car
un jeune Portugais, qui
montoit l'un des deux
vaisseaux, devint amoureux
d'elle. Il étoit trésriche,
& l'auroit épousée,
sielleeût pû seresoudre
à se marier, après
avoir perdu l'esperance
de revoir son cher Ergaste.
Il n'étoit pas loin
d'elle, quand elle donna
ce témoignage de sa confiance
pour lui j car il
avoit aidé sans le sçavoir
à la prendre prisonniere,
&C voici comment.
On vous a dit qu'un
Capitaine des amis d'Ergaste
l'avait mené à Cadix,
& lui avoir promis
de le faire passer en Espagne
quelques mois aprés.
Il y en avoit déja
trois qu'il étoità Cadix,
& ce jeune Capitaine
Portugais étoit celui qui
devoit le passer en Espagne
, par consideration
pour l'autte Capitaine,
avec qui il avoit des liaisons
pour le commerce.
Ergaste se trouva donc
dans l'un des deux vaisseaux
qui attaquerent le
vaisseau Algerien.
Ce vaisseau Algerien
se défendit jusqu'à la
dernicre extrémité, en
sorte que ceux-ci furent
contraints d'aller à l'abordage.
Ergaste,quiaccompagnoit
le jeune
Portugais, entra avec lui
dans le vaisseau Algérien
l'épée à la main r
mais ayant été d'abord
dangereusementblessé,
on le reporta dans son
vaisseau avant que le
combat fût fini >ainsî il
ne vit point Julie, &c étoit
bien loin de s'imaginet
qu'el le fûc dans un
vaisseauAlgérien.Mais
le Capitaine Porrugais,
après l'avoirpris, y resta
avec Julie, donc il étoit
devenu passionnément
amoureux;ainsi les trois
vaisseaux faisant route
vers le Portugal, le jeune
Portugais alloit de
temps en temps voir Ergaste
blessé dans son
vaisseau, & revenoit
dans celui de Julie, donr
il ne put jamaistireraucun
éclaircissement
; car
premièrement elle était
,
fort mal, ôc avoit resolu de
se laisser plutôt mourir, que
de recevoir aucun secours
de celui à qui elle craignoic
d'avoir obligation
: outre
cela elle ne parloit que Provençal
, que le jeune Capitaine
n'entendoit point; il
entendoit encore moins le
jargon de la vieille Greque.
Ainsi sans avoir aucune
conversation avec Julie,
il la crut Greque ou Algérienne,
en un mot toute autre
que ce qu'elle étoit.
Ainsi Ergaste
,
à qui il fit
confidence de sonamour,
étoit bien éloigné de pouvoir
soupçonner que c'étoit
sa chere Julie donc il lui
parloir.
L'amour du Capitaine
augmentoit de jour en jour.
Il trouva moyen de faire
comprendre qu'il avoit de
grands biens, & qu'il oftroit
d'époufer: mais on lui
fîtentendre qu'on refufoic
obstinément, & que Julie
n'ayant pu etre a un amant
pour qui elle mourroit constante,
étoit incapable d'écoûter
d'autres propolitions.
C'estquelque malheureux
Algérien qu'elle
aime, disoit un jour à Ergaste
le Capitaine desesperé,
& qui ne méritéapurement
pas cette confiance.
Le récit des beautez de la
prisonnieren'avoit jamais
pu déterminer Ergaste à
paser dans le vaisseau pour
voir celle qui causoit une
passion si violente à son ami.
Il étoit si occupé de son côté
par celle qu'il avoit perdue
à Toulon, qu'il étoit
insensible à tout ce qu'on
poupouvoit
lui dire des autres
beautez, Cependant cette
constance de la belle priÍon",
niere le coucha d'estime
pour elle.ll n'eut aucune euriofité
de la voir: mais il inspira
à son ami des mouvevens
de generositéqu'il auroit
eus lui-même en pareille
occasion, & persuada
enfin à son ami de renvoyer
le vaisseau pris à l'endroit où
la belle prisonniere vouloit
qu'on la menât.LeCapitaine
repassa dans le vaisseau
où étoit Julie,&lui fit expliquer
comme il put laresolution
genereusequ'il avoir
prise. Elle témoigna
qu'elle auroit une reconnoissance
éternelle d'un si
grand bienfait, &pria seulement
qu'on la fia mener à
Toulon, esperant peut- être
y retrouverencore son cher
Ergaste : mais ne pouvant
pas s'expliquer assezlà-des
sus, pour rairesoupçonnes
au Capitaine que ce fût cel
-
le dont Ergalte lui parloit
tous les jours. LeCapitaine
craignant que sa generosité
ne s'affaiblît s'il voyoit plus
long-temps saprisonniere
Confia le vaisseau à un Lieutenant
du sien, à qui il ordonna
de mener la prisonniere
à Toulon, ôe de lui
ramener le vaisseau en Portugal
,dont ilsn'étoient pas
loin. Quand ces vaisseauxse
separerent, le Capitaine
passa dans celui où il avoit
laissé Ergaste, &lui protesta
que lans lui il n'eût pas
été capable d'une resolution
qui lui coûroit si cher; éc
là-dessus il lui dit quecette
belle personne lui avoitdemandé
d'être conduite
Toulon. Il joignit à cela
plusieurs autres particularitez
de leur separation, &
ôc-même répéta quelques
mots> Provençaux que Julieavoir
prononcez en {àû
pirant. En un mot ilvintà
Ergaste des soupçons de la
verité
)
&cessoupçons se
confirmèrent par mille petites
circonstances que le
Capitaine se rappella. Erl
gaste n'eut pas besoin de
prier leCapitaine de suivre
au plus vice le vaisseau
)
qui
étoit encore àivûë: mais
:les' deux qu'ilsmontoient
avoienc été si mal traitez
dans le combat, qu'ils faisoient
eau de tous côtez.
Nos deux amis rivaux surent
contraints de gagner
le Portugal, dans la resolution
de prendre un autre
val»ffeatfpour aller à Tou-
Ion à force de voiles: ce
qu'ils executerent des le
len demain.
Pendant tout le trajet
que firent ensemble les
deux amis rivaux, ce ne fut
qu'un combat continuel de
sentimens genereux. Le Capitaine
protesta à Ergaste
qu'il le verroit conitam
ment possesseur de ce qu'il
aimoit. Ergaste d'un autre
côtéfaisant reflexion qu'il
il.,avoir point de bien, &
que son ami en avoir beaucoup,
lui jura tres-sincerement
qu'il tâcheron de resoudre
Julie à l'épouser. Ils
disposoient ainsi en faveur
l'un de l'autre d'un bien
qu'ils étoient sûrs de retrouver
à Toulon : mais
en y arrivant ils se trouverent
bien loin de leur compte.
Le Lieutenant a qui on
avoir confié le vaisseau ôc
Julie éroit d'un caraétere
bien différent de son Capitaine
jil écoic aussi groilier
& brural que celui-ci étoic
poli & genereux. Il tâcha
d'abord d'attendrirJulie
par une passion feinte & un.
refpeâ:affedté : mais sitôt
qu'il vit qu'il ne pouvoit
rien ganer sur elle par la
douce'-"urvni par les pr4omet
ses, il la menaça de la mener
dans quelque Isle deserte,
& de l'y laisser si elle
ne vouloit pas consentir à
l'épouser. Imaginez-vous
ce que peut signifier le moc
d'époufer dans la bouche
d'un Corsaire, qui fait l'a-
* mour à force de menaces.
Julie en fut si épouvantée
& si troublée, qu'elle fut
sur le point de se précipiter
dans la mer, sans sçavoir
ce qu'ellefaisoit ; &
cela ne fit qu'augmenter
la brutalité duLieutenant,
qui en fût peut-être venu
aux dernieres violences,
malgré ceux que le Capitaine
avoit mis auprès de
Julie pour en avoir soin.
Mais le gros temps, qui
avoit déjà commencé d'alarmer
tous ceux du vaisseau,
devint une tempête
si furieuse,que le Lieutenant
fut tout occupé du
péril, & bientôt après ne
songea plus qu'àsesauver
dans une chaloupe ; car
son vaisseau perit a la rade
de Toulon, Ôc tout ce qui
étoit dedans fut noyé, excepté
ce qui pur se sauver
dans quelques chaloupes;
&, pour comble de malheur
, Julie ne se trouva
point dans le nombre de
ceux qui sesauverent.
Cependant Ergaste & le
Capitaine avoient fait le
trajet avec tant de vîtesse,
que leur vaisseau étoit à
Toulon dés le foir precedent.
Ils furent fort surpris
en arrivant au port, de n'y
pointtrouver celui du Lieutenant
;& en effet il fût arrivé
bien plutôtqu'eux, s'il
n'sur pas cotoye, & retardé
exprès sa' route pour
avoir plus long-tempsJulie
en sa disposition. L'orage
qui fit perir son vaisseau
avoit duré toute la
nuit,&dés le matin la nou.
velle du naufrage vint à
Toulon. Ergaste& le Capitaine
apprirent des premiers
cette funeste nouvelle
par quelqu'une des
chaloupes qui s'étoient sauvées,
& tous leur assurerent
que Julie avoit péri.
Rien ne peut exprimer la
douleur de ces malheureux
amans ils se reprocherent
mille fois à eux-mêmes cette
generosité qui les avoir
portez a renvoyer cette
prisonniere infortunée
,
&
d'avoir été la cause innocente
de [a mort. Les reprochesqu'ils
se faisoient
furent bien mieux fondez
encore, lors qu'un Officier,
de ceux qui s'étoient
sauvez,vint lui faire le recit
de tout ce qui s'étoit
passé dans le vaisseau. Cet
Officier, galant homme,
s'étoit opposé tout seul au
Lieutenant, lors qu'avec
trois ou quatre scelerats de
sa troupe il avoit voulu
violenter Julie; & dans le
moment du naufrage ils
étoient prers à l'assassiner,
parce qu'il leur avoit fait
manquer leur coup. Le Ca.
pitaine connut par ce recit
que le Lieutenant étoit la
seule cause de la mort de
Julie. Son premier soin fut
de le chercher par-tout,
pour le punir
: mais sa c haloupe
n'étoit pas venuë jusf
qu'au porc;ilavoic abordé
sur la côte, un peu loin de
la ville, & n'avoit oré avancer,
ayant appris par
quelques soldats que son
Capitaine étoit arrivé à
Toulon. Les deux amis
allerent le chercher le long
de la côte; & après avoir
marché quelquetemps, ils
apperçurent quatre hommes
qui se cachoient entre
des rochers. Ils coururent
d'une telle force,
qu'ils les eurent bien
-
tôt
joints. C'étoit le Lieutenant
& ses trois complices.
Ils se défendirent en
desesperez. Le Lieutenant
& un Officier chargerent
le Capitaine, qui tua le fécond
,
qui s'étoit le plus
avancé: mais le Lieutenant
furieux prit le moment
de percer le Capitaine
par le côté, pendant
que sonépée étoit engagée
dans le corps de celui
qu'ilavoirtue.Ergaste
avoit déja blessé l'un des
deux autres, & mis le quatrième
en fuite. Il courut
au secours de son ami; &
après avoir été blessé, tua
de sa main le Lieutenant
furieux. Un peu après quelques
soldats vinrent au
bruit du combat, ôc l'on
porta les deux blessez dans
l'une des premieres maisons
de la ville, dont ils
n'étoientéloignez que d'un
-quart de lieuë. La blessure
d'Erogasteétoit très-legere
celle du Capitaine parut
plus considerable : cependant
ilse trouva assez
bien quand on lui eut mis
le premier appareil. On
les laissa seuls
; ils deplorerent
ensemblela perte de
Julie: mais Ergaste se crut
assez fort pourpouvoir se
porter vers rendrait. du
naufrage, qui n'était pas
loin de la ville. Il s'y transporta,
accompagné feulement
d'un valet. Il se faisoit
une espece de confolation
funeste de voirl'endroit
où Julie avoit peri:
il reconnut ce fatal endroit
droit par quelques. débris
du vaisseau, & quelques
corps que les flots avoient
jettez sur la côte. Ce spectacle
lui donna des idées
si affreuses, qu'il tomba
évnoüi entre les bras de
son valet, qui avec un matelot
le porta dans une cabane
de pêcheur. On le
coucha sur un lit, où il
resta longtemps évanoüi.
Tous ceux qui se crouverent
dans la cabane s'empresserent
pour le secourir.
Il revint de son évanoüissement
: mais avec
une espece de transport au
cerveau ,
rêvant, gemissant,
& faisant des cris
douloureux. Il s'imaginoit
voir le pedre affreux de
Julie noyée; il croyoit lui
parler, il croyoit entendre
sa voix languissante,
& il l'entendoit en effet,
il l'entendoit réellement.
C'est ici une de ces situations
interessantes qui meritent
des descriptions patetiques
:mais comme l'incident
est naturel, il suffîra
au lecteur de se l'imaginer
pour en être touché.
C'étoit en effet Julie &
sa vieille Greque, qui presque
mourantes des perils
quelles avoient courus,
avoient été portées dans
cette même cabane par
deux matelots pitoyables
qui les avoient sauvees du
naufrage, aidez de quelques
planches du vaisseau
brifé. La vieilleGreque
étoit venuë d'abord secourirErgaste,
qu'elle ne connoissoit
point: mais aprés
l'évanouissement elle lui
entendit prononcer plusieurs
fois le nom de Julie.
Elle courut l'avertir
qu'un jeune homme qui
se mouroit parloir d'elle.
Julie court, toute mourante
qu'elle est, & trouve
son cher Ergaste
,
dans
le moment qu'Ergaste s'imaginoit
ne voir que le
fantôme de Julie. Autre
moment difficile à dépeindre
;
il faut laisser ce loin
àceux qui voudront faire
un roman de cette histoire.
On conduisitJulie &
Ergaste à Toulon. Ergaste
la fit lloogr*eerr dans une mmaaii.~-
son voisine de celle où .,.
toit son ami blessé, & courut
pour lui annoncer le
premier cette heureuse
nouvelle:mais sa joye fut
changée en pleurs. Il arriva
dans le moment qu'-
on levoit le premier appareil
.,- qui fit connoître
quelablessure était mortelle.
Dés ce moment le
Capitaine tourna à la morr.
Il ne laissa pas de ressentir
de la joye, quand il
sçut que Julie étoit envie.
Il voulut la voir en presenced'Ergaste
; ôc les
voyant tous deux fondre
en larmes, le Capitaine
leur dit qu'il mourroit contene)
s'ils vouloient accepter
, pour vivre heureux
ensemble
,
les biens
qu'il avoit en Portugal.
Les deux amans ne répondirent
à cela que par
les témoignages d'une affliction
morcelle, oubliant
en ce moment leur amour,
pour s'abandonner à la douleur
de perdre un si genereux
ami & amant, qui
n'arrendir pas leur consentement
pour écrire de sa
main un testament en leur
faveur. Il mourut le mê.
me jour, & le bonheur
des deux époux fut toujours
traversé par le souvenir
de la perte qu'ils a.
voient faite.
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Résumé : AVANTURE singuliere.
Le texte relate une histoire véridique tirée des mémoires de Monsieur de Pointis, concernant une veuve provençale ruinée par la mort de son mari. Cette veuve, accompagnée de sa fille Julie, se rend à Toulon pour rejoindre son frère aux Indes. À Toulon, Julie rencontre Ergaste, un jeune homme de bonne famille mais sans fortune, dont elle tombe amoureuse. La mère de Julie, prudente et glorieuse, refuse leur union en apprenant la pauvreté d'Ergaste. Désespéré, Ergaste part à la guerre. La veuve et Julie embarquent finalement pour les Indes, mais leur navire est capturé par des corsaires algériens, les réduisant en esclavage. La mère de Julie meurt en mer, et Julie est secourue par une vieille Grecque. Leur navire est ensuite attaqué par des Portugais, et Julie est capturée une seconde fois. Un jeune capitaine portugais, amoureux de Julie, la libère et la ramène à Toulon. Cependant, leur navire fait naufrage, et Julie périt en mer. Ergaste et le capitaine portugais, apprenant la nouvelle, se reprochent leur générosité qui a conduit à la mort de Julie. Un officier raconte au capitaine comment il a protégé Julie contre le lieutenant et ses complices lors du naufrage. Le lieutenant, responsable de la mort de Julie, est recherché et finalement trouvé avec ses complices. Un combat s'ensuit, durant lequel le capitaine et Ergaste, l'ami du capitaine, sont blessés. Le lieutenant est tué par Ergaste. Julie, miraculeusement sauvée, est retrouvée dans une cabane de pêcheur où elle est soignée avec Ergaste. Le capitaine, gravement blessé, apprend la survie de Julie mais meurt peu après. Avant de mourir, il offre ses biens en Portugal aux deux amants, qui sont accablés par la perte de leur ami généreux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 3-48
AVANTURE nouvelle.
Début :
Un Gentilhomme d'un veritable merite, & d'une naissance [...]
Mots clefs :
Marquis, Chevalier, Belle, Coeur, Amour, Plaisir, Sentiments, Esprit, Mariage, Passion, Peine, Chagrin, Amoureux, Jeune, Violence, Beauté, Devoir, Engagement, Entretenir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVANTURE nouvelle.
tA-VANTV RE
nouvelle.
N Gentilhomme
d'un ver itable mérite
, 5c d'une naissance
aflfczdiftinguée pour a:-,,
Voir[pris'lenomde Marquis
sans qu'on pût dire
qu'il l1eueusurpé, étant
un jour allé entendre un
concert, où il fut mené
par un ami, trouva dans
la maison où il se faisoit
une Demoiselle dont la
beauté lui parut piquante.
Elle étoitblonde,
avoit les traits assez reguliers,
le teint d'un
éclat qui surprenoitC 8C
une douceur toute charmante
répandue sur son
vifagc. Il fit fibien qui
se plaça auprès d'elle; &C
tandis que tout le monde
prêtoit l'oreille avec
foin aux belles voixdont
le concert etoit composé
,
il eut lesyeuxtoûjours
attachez sur cette
aimable personne. Les
paroles qu'on chanta lui
donnèrent lieu de l'entretenir.
Il en tira de
quoy la flater sur son merité;&
s'il la mit dans
quelque embarras à forr
ce de lui donner des
loüanges, il ne laissa pas
de s'appercevoir qu'elle
avoit l'esprit aisé, &C
que le silence qu'ellegardoit
quelquefois étoit un
effet de sa mode stie. Il
ne sortit point de l'assemblée
sans avoir appris qui
elle étoit. Il fçut que sa
qualitérépondoit à fou
merite, & qu'ayant perdu
(on pere & sa mere
dans son plus bas âge,
elle demeuroit chez une
tante quis'étoit chargée
ic Ca conduite. jCorrune
4, l'avoittrouvce toute
aimable, l'envie de la
voir avec quelque liberté
Lui fie ch erc her accès
auprès de la tante;Se
vous jugez bien qu'ayant
de l'esprit 8c du fçavoirfaiiç
,il n'eut pas de peine
à y relilTiF, Dans les
premiers foins qu'il s'attacha
à lui rendre, son
unique vûë fut le plaisir
-d'un amufernent honne.
te qui l'occupât pendant
quelques heures. Il dit
force douceurs à la bellesepreparant
au triomphe
d'attendrir un jeune
coeur. Ce ne lui fut
pas une chose aisée. Elle
s3'accoûA tuma a 1l,'entendre
,
sans qu'aucun sentiment
particul ier lui
fîr découvrir qu'elle fut
touchée; &cetteespece
d'indiffcrence blessant le
Marquis, qui étoit fier
naturellement, il ne put
souffiir sans beaucoup
de peine qu'elle lui ôtât
la gloire de lui laisser remarquer
en elle un commencement
de passion.
Ce n'est pas qu'elle n'eût
pour lui des honnêtetez,
dont il eût eu lieud'être
content, s'iln'eût souhaité
que del'estime :
ma is ce n'étoientpoint
des honnêtetez de diftinérion,
& il regardoit
comme une honte, qu'-
elle attendît son entier
hommage pour se declarer,
après que partout
ailleurs on l'avoit
presque toûjours prévenu
par des avances. Cependant
les manières de
la belle, de quelque froideur
qu'elles lui parussent
, ne laisserent pas
d.e1:enflâmer, Si meme
on peut dire que ce fut
ce qui porta son amour
à toute la violence qu'il
commença de sentir. Il
iy abandonna malgré
lui, & à quelque plix
que ce pût étre, il rèlOlut
de.se donner le plaisir
de se fairedirequ'il
étoit aimé. Ses empreffçmeus,
qu'il redoubla.,
le firent voir le plus amoureux
de tous les
hommes. Il dit à la belle
leschofès les plus flateuses,
& ne douta point
qu'en lui déclarant qu'il
la vouloit époufer,il ne
lui çausât toute la joye
que lui devoit inspirer
une alliance si avantageufe.
La belle reçut
cette dec laration avec
beaucou p de reconnoiiTance
> &C après lui
avoir marqué en ternies
fort serieux qu'clle
luiétoit sen siblement
obligée de l'honncur
qu'illui faisoit,elleajouta
que dépendant d'une
tante, dont lesvolontez
regloient les siennes,cetoit
à elle qu'il se devoit
adresser. Une réponse si
peu attenduë déplut au
Marquis. Ilditàlabelle,
avec un peu de chagrin,
qu'ilnesongeoit à se
marier que pour vivre
heureux > qu'il ne pouvoit
l'être s'iln'avoit son
coeur, & que ne voulant
le devoir qu'à dtcmême,
il seroit fort inutile
de lui faire demander,
le consentement de
ses parens, tant qu'illa
verroic dans cette reserve.
Il fie ce qu'il put pour
l'en tirer, & ses plus fortes
prieres n'obtinrent
rien de plus favorable
pour sa paisson
,
qu'une
assurance qu'elle suivrois
son devoir sans aucune
peine, & qu'aussitôt
que sa tante auroit
parlé0 il auroit sujet d'être
content. Le Marquis
tira de làuneconfequence
qui fit fbuHrirfa delicateffc.
Il s'en expliqua
avec la belle
,
& lui dit'
d'un ton de plainte,qu'il
lui devoit estre bien fâi
cheux de, voir que si la
tanre soppofoit à (on
bonheur, clic feroit prelte
à le dégager pour la
fatisfiuie. Labelle luircpliqua
qu'il se faisoit
tore de craindre qu'on
n'eust pas pour lui les
égards qui étoient deus
6càsonmérité & à sa
naissance;S£ n'ayant pu
l'obliger de se declarer
plus precifémerit, illui
fit connoître qu'il alloit
remettre au temps le
succés de sesdesseins,
afin que Imipression que
ses services feroient sur
son coeur lui fît tenir
d'elle feule ce que son
amour ne pouvoit devoir
à d'autres. Il continua
ses soins, qui furent toujours
reçus d'une man
iéré assez engageante.
L'étatoù il se trouvoit avoir
quelque chose d'extraordinaire.
Il aimoit
avec excés ; & quoique
labelle lui fît voir beaucoup
coup d'estime, 6C qu'il
ne remarquât rien qui
lui fît apprehender que
sa recherche ne lui sust
pas agreable, il ne pouvoit
se resoudre à presser
de rien conclure,
| parce qu'il ne voyoit pas
i qu'elle eust pour luy les
< empressemens dont il
croyoit que sa passion le
; rendroit digne. Les cho-
} ses ayant encore demeuré
un peu detempsdans
ces melmes termes,elles
changèrent de face par
un incident qui eut des
fuites qu'on n'attendoit
pas. Le Marquis avoit
un frere qu'on nommoit
Je Chevalier. Il estoit à
Rome depuis trois ou
quatre années, & il en
revint en ce temps-là.
Le Marquis qui avoit
toujours vescu avec luy
dans la plus étroiteliaison
que l'amitié ait jamais
établie entre deux
freres
, ne manqua pas
un peu après son retour,
de l'entretenir de samaistresse.
Ilne luy parla
ni de son esprit ni de sa
beauté, &C voulant qu'il
en jugeast par luy-mesme,
ille mena chez cette
jeune personne. Le Chevalier
qui avoit acquis
dans ses Voyages certaines
maniérés pleines
d'agrément qui perfectionnent
les heureux ta-
Jens que l'on a receus de
la natute,brilla fort avec
la belle dans une assez
longue conversationqui
fut aussivive qu'enjoüée.
Il fut touché de ce qu'il
connut d'aimable en elle,
& son frere luy ayant
demandé son sentiment,
il luy en dit millebiens,
& ne pouvoit fc lasser
de luy applaudir sur le
choix qu'il avoit fait.
Le Marquis ravi d'estre
approuvé, &. ne trouvant
point de plus grand
plaisir que d'entendre
parler d'elle,engagea le
Chevalier à la voir souvent.
C'estoient toujours
de nouveaux applaudiffemens
qu'il recevoir sur
f sa passion; & comme il
i estoitaisé de voir que le
Chevalier luy parloirde
bonne soy, & que rien
n'enflâme tant que les
:; louanges qu'on entend
donner ace qu'on aime,
J le Marquis sans y penser
i prenoit desredoublemés
; d'amour dont il ne pouvoit
démefler toute la
force. Il trouvoit que sa
maistresse avoit plus d'esprit
de jour en jour, &C
il ne comprenoit pas
qu'il lui étoit inspiré par
l'envie de plaire. La belle
ne sçavoit pas ellemesme
d'où lui venoient
de certains je ne sçay
quoy qui la rendoient
pluscharmante, & qui
lui donnoient en tout
une vivacité extraordinaire.
Elle suivoit un
panchant quelle neconnoissoit
pas, & le Chevalier
ne faisantrien qui
ne parlast à sonavantage,
elle abandonnoic son
coeur avec plaisir à des
sentimens qu'ellen'avoit
jamais eus. Elle ne s'a pperceut
mesme qu'ils
étoient nouveaux pour
elle, que lorsque le Chevalier
passa trois ou quatre
jours sans la venir
voir avec son frere. Elle
en montra quelque trouble,&
l'empressement
qu'elle avoit à demander
ce qui l'occupoit ailleurs,
étoit une marque
qu'elle y prenoit intesest.
Elle étoit moins
gaye lereste du jour, &
quand le Chevalier revenoit
, outre la joye
qu'elle laissoit éclater sur
son virage, elle lui faisoit
de si obligeans reproches
de sa négligence
, qu'elle ne pouvoit
lui dire plus ouvertement
ment que rien ne lui
plaisit tant que ses visites.
Elle ne cachoit rien
detoutecela au Marquis,
parce qu'agissant naturellement,
& n'ayant jamais
connu ce que c'étoit
quel'amour elle
étoit bien éloignée de
penser qu'il y eust rien
dans ses sentimens dont
il lui salut faire mystere.
Cependant comme
un amant véritablement
touché a les yeux bien
éclairez sur les moindres
choses, le Marquis
connut bientôt que sa
maîtreflfe sentoit pour le
Chevalier ce qu'il n'avoit
jamais pu lui faire
sentir pour lui. Il en eut
un depit secret qui fut
soutenu par sa fierté;
& au lieu d'y donner
ordre en l'empeschant
de le voir, il s'en fie accompagner
toutes les
fois qu'il alla chez elle.
Il étoit toujours de bonnehumeur;
Se sans laisfer
échaper aucun mouvement
ni de jalousie,
ni de chagrin, il montroit
un esprit libre qui
auroit trom pé les plus
clairvoyans. Le Chevalier
y fut abusé, & ne
crut point que par cette
fausse liberté d'esprit il
se ménageât celled'observer
ce qui se passoit
dans le coeur de samaitresse
: mais comme la
belle avoit pour lui une
honnesteté qui lui découvroit
des sentimens
plus forts que l'estime,
& qu'il se feroit senti de
grandes dispositions à y
répondre sans l'engagement
où il la voyoit, il
resolut, & pour Ton repos
, & pour s'acquicrer
de ce qu'il devoit à l'amitié
du Marquis, de renoncer
à une voue agreable,
mais qui pouvoie
le mettre en peril d'aller
plus loin qu'il ne lui
étoit permis. Ilavoitdéja
celle de parler si fortement
à son frere du
mérite de la belle, de
peur que le plaisir d'en
dire du bien ne découvrist
trop ce qu'il eust
voulu pouvoir se déguiser
à lui-mesme 5 & le
Marquis
,
homme attentif
à tout remarquer,
avoit jugé comme il le
devoit de cette reserve.
Ainsi quand le Chevalier
lui dit qu'il avoit
dessein de faire un voyage,
il entra d'abord dans
le motifqui en étoit eause
;& ce que la belle lui
avoit fait paroîtreavec
ingénuité de ses nouveaux
sentimens, ne lui
permettant point de
douter que leurs coeurs
ne s'entendirent sans
s'être expliquez, il fit
un effort sur lui pour
ne montrer aucune foiblesse.
A pres avoir pris
un visage gai, ildità
son frere qu'il voyoit
son embarras; que non
seulement il aimoit la
belle: mais qu'il avoit
dû s'appercevoir qu'il
avoit touché son coeur;
& que pour n'écouter
pas une passion qui lui
pouvoit attirer le blâme
de s'être fait son rival,
il se resol voit à s'éloigner.
Là dessus il l'embrassa,
comme lui étant
fort obligé des égards
honncces qu'il avoit
pour lui,&luidit enfuite
queleplus grand
plaisir qu'il lui pouvoic
faire étoit de ne point
partir, &, de continuer
à voir sa maitresse. Il
ajoûta qu'il l'aimoit
beaucoup
par les belles
qualitez qui la rendoient
estimable:mais que son
amour n'ayant jamais
été assezfort pour lui
faire vaincre l'aversion
qu'il avoit toûjours sentie
pour le mariage, il
s'étoit tenu dans les seuls
termes d'amant, sans avoir
osé pousser les cho
ses plus loin : qu'a prés
l'ouverture qu'il lui faisoit,
c'étoit à lui à se con- sulter, & que s'il étoit
assez amoureux pour
vou loir bien épouser la
belle, il lui cederoit ses
pretentions avec d'autant
plus de joye, qu'il
empêcheroiten l'épousant
qu'on ne se plaignistdelui.
Ce discours
surprit tellement le Chevalier,
qu'il en demeura
embarassé.Ilrépondit
que n'ayant rien à se reprocher
dans sa conduite,
il ne se défendroit
point des sentimens qu'-
on lui vouloit imputer;
qu'il ne desavoüoit pas
que l'esprit & la beauté
de la personne dont il
s'agissoit ne l'eussent rendu
sensible
: mais que
tout ce qu'il sentoit demeurant
soûmis à sarai;,,'
son, il n'avoit point à I s'expliquer là-dessus ;
qu'il consentoit à ne
point partir, si l'on jugeoit
à propos qu'il sus-
, pendistson voyage: mais
qu'il seroit inutile de
lui demander qu'il 6ft
encore des visites ; qu'-
absolument il n'en rendroit
aucune à la belle
que sa fortune ne fust
! arre stée; que le Marquis
|1 ayant tant de sujet de l'aimer, pouvoiç fatisr
faire son amour, puis
qu'il ne tenoit qu'à lui
de se ren d re heureux;
& que s'il étoit vrai qu'il
fust assez ennemidu mariage
pour estre bien aise
de rompre l'engagement
qu'il avoit pris avec elle,
il pouvoit donner
telle parole qu'il lui plairoit
en son nom, avec assurance
qu'il ne seroit
pointdesavoüé. Le Marquis
n'en voulut point
sçavoir davanta ge. liaila
trouver la belle, & lui
dit qu'il étoit temps
qu'il connusts'il étoit
aimé veritablement. La
belle,qui crut qu'il pretendoit
encore la faire
expliquer, & qui se
sentoit moinsdisposée
que jamais à se réjoüir
des marques qu'il lui
pouvoit donner de sa
passion
,
lui répondit avec
beaucoup de froideur,
que sa tante [eure
pouvoit disposer de ses
volontez
, comme elle
l'en avoitdéjà assuré,
&qu'il n'étoit pas befoin
qu'il la confulrât
sur cequil avoit à faire.
Le dépit qui animoit le
Marquis depuis quelque
temps, le fit passer
par- dessus l'aigreur de
cette réponse. Il repliqua
qu'elle n'étoit pas
entrée dans ce qu'il avoit
voulu lui dire;que
s'étant examiné dans les
sentimens qu'il avoit
pour elle, il s'etoit connu
si mal disposé au mariage,
que dans la crainte
de ne la pas rendre
aussiheureuse qu'elle
meritoit de rcfirej il la
prioit, si elle avoit un
peu de bonté pour lui,
de vouloir bien recevoir
son frere en sa place, &C
de trouver bon qu'il allât
traiter cette affaire
avec sa tante. L'émotion
que fit voir la belle trahit
tout le secret de son
coeur. Elle ne sçut que
répondre, tant la joye
l'avoit saisie; & ce ne
fut qu'aprés que le Marquis,
en continuant a
lui parler,lui eut donné
le temps de vaincre son
trouble,qu'elle lui dit,
quoy qu'un peu deconcertée
,
qu'elle se feroit
toûjoursun fujctde joye
de l'obliger: mais qu'-
elle n'avoit pas lieu de
presumer assez d'elle-même,
pour se flater que
le
le mariagequ'il lui proposoit
fût agreable à son
frere. Le Marquis en répondit,
&cetteassurance
mit la belle dans un
état de plaisir, qui lui fit
connoître tout ce que
l'amour avoit produit
pour le Chevalier. L'en-
, tiere certitude qu'il en
eut par là le fit resoudre
à ne plus songer à elle,
& s'applaudissant de ce
dessein, comme s'il eût
dû la punir & le vanger,
parce qu'en effet le
parti du Chevalier lui
étoit moins avantageux,
il alla trouver latante.
Elle fut surprise de ce
changement : mais il
lui parla d'un air si libre,
& lui peignit avec
,
tant de force le dégoût
presque invincible qu'il
avoit du mariage, ( ce
qui l'avoit obligé d'amener
son frere chez sa
niece, dont il avoit bien
prévû qu'il deviendroit
amoureux ) qu'elle demeura
persuadée qu'il
nedisoitrien qui ne fût
vrai.Elle ne voulut pourtant
lui donner aucune
parole, qu'elle n'eût fçû
les sentimens de sa niece.
Elle les avoit déja pêne-*
trez, & lui reprocha qu'-
elle perdoit le rang de
Marquise pour ne s'être
pas assez possedée : mais
c'étoit un jeune coeur
surpris par l'amour, sans
qu'il se fust fait connoître.
La bellene put s'empêcher
de parler du Chevalier
d'une maniere fort
avantageuse;&satante
la vit tellement satisfaite
de ce choix, qu'elle
y donna son consentement.
Le Chevalier resista
long-temps à ce
que son frere avoit fait
pour lui. Il le pria de
se mieux examiner, Se
de craindre qu'un peu
de chagrin n'eust part à
laresolution qu'il avoit
prise: mais plus il fit
voir pour lui d'honnê-
1 teté là-dessus
,
plus le
; Marquis l'assura querien
'; ne lui pouvoit faire tant
, de plaisir que son mariage,
& il lui reïtera ces
assurances avec des manieres
si ouvertes Se d'un
cfprit si content, qu'il
ne laissa plus de scrupule
au Chevalier. Il continua
de se fcrvir du mê- tme pretexte; Se pour
mieux faire paroître que
son coeur étoitentierement
libre,ilfit dresser
te contrat lui-même,&
voulut faire les frais de
la noce. Rien ne lui fit
peine en tout cela, & il
leprocesta à tous ses amis.
Cependant on ne
futpasplutôt revenu de
l'Egliseoù le mariage
venoitd'estrefait,qu'on
fut surpris de le voir tomber
dans un chagrin extraordinaire.
Ilditqu'il
se trouvoit mal, & en
effet deux heures après
la fievre le prit avec une
extreme violence. Cet
accident troubla fort la
joye des mariez; & leur
déplaisir augméta beaucoup
le lendemain,
quand le transport au
cerveau ne le laissant
plusmaîtrede sa raison,
fit connoître la vraiecause
de son mal. Il dit cent
choses touchantes sur ce
qu'il n'avoit pu se faire
aimer de la bélier sur
la necessité où il setoit
veu de la ceder à son
frcre. On connut par là
qu'il s'étoitfait violence,
& que la contrainte qu'il
avoir tâché de s'imposer
lavoir réduit au tnalheureuxétatoù
il Ce trouvoit.
Ilvécutencoretrois
jours, pendant lesquels
ses agitations redoublerent
,
sans qu'il cessât
de parler du defcfpoir
où lavoit jette son trop
de delicatcfsc.
nouvelle.
N Gentilhomme
d'un ver itable mérite
, 5c d'une naissance
aflfczdiftinguée pour a:-,,
Voir[pris'lenomde Marquis
sans qu'on pût dire
qu'il l1eueusurpé, étant
un jour allé entendre un
concert, où il fut mené
par un ami, trouva dans
la maison où il se faisoit
une Demoiselle dont la
beauté lui parut piquante.
Elle étoitblonde,
avoit les traits assez reguliers,
le teint d'un
éclat qui surprenoitC 8C
une douceur toute charmante
répandue sur son
vifagc. Il fit fibien qui
se plaça auprès d'elle; &C
tandis que tout le monde
prêtoit l'oreille avec
foin aux belles voixdont
le concert etoit composé
,
il eut lesyeuxtoûjours
attachez sur cette
aimable personne. Les
paroles qu'on chanta lui
donnèrent lieu de l'entretenir.
Il en tira de
quoy la flater sur son merité;&
s'il la mit dans
quelque embarras à forr
ce de lui donner des
loüanges, il ne laissa pas
de s'appercevoir qu'elle
avoit l'esprit aisé, &C
que le silence qu'ellegardoit
quelquefois étoit un
effet de sa mode stie. Il
ne sortit point de l'assemblée
sans avoir appris qui
elle étoit. Il fçut que sa
qualitérépondoit à fou
merite, & qu'ayant perdu
(on pere & sa mere
dans son plus bas âge,
elle demeuroit chez une
tante quis'étoit chargée
ic Ca conduite. jCorrune
4, l'avoittrouvce toute
aimable, l'envie de la
voir avec quelque liberté
Lui fie ch erc her accès
auprès de la tante;Se
vous jugez bien qu'ayant
de l'esprit 8c du fçavoirfaiiç
,il n'eut pas de peine
à y relilTiF, Dans les
premiers foins qu'il s'attacha
à lui rendre, son
unique vûë fut le plaisir
-d'un amufernent honne.
te qui l'occupât pendant
quelques heures. Il dit
force douceurs à la bellesepreparant
au triomphe
d'attendrir un jeune
coeur. Ce ne lui fut
pas une chose aisée. Elle
s3'accoûA tuma a 1l,'entendre
,
sans qu'aucun sentiment
particul ier lui
fîr découvrir qu'elle fut
touchée; &cetteespece
d'indiffcrence blessant le
Marquis, qui étoit fier
naturellement, il ne put
souffiir sans beaucoup
de peine qu'elle lui ôtât
la gloire de lui laisser remarquer
en elle un commencement
de passion.
Ce n'est pas qu'elle n'eût
pour lui des honnêtetez,
dont il eût eu lieud'être
content, s'iln'eût souhaité
que del'estime :
ma is ce n'étoientpoint
des honnêtetez de diftinérion,
& il regardoit
comme une honte, qu'-
elle attendît son entier
hommage pour se declarer,
après que partout
ailleurs on l'avoit
presque toûjours prévenu
par des avances. Cependant
les manières de
la belle, de quelque froideur
qu'elles lui parussent
, ne laisserent pas
d.e1:enflâmer, Si meme
on peut dire que ce fut
ce qui porta son amour
à toute la violence qu'il
commença de sentir. Il
iy abandonna malgré
lui, & à quelque plix
que ce pût étre, il rèlOlut
de.se donner le plaisir
de se fairedirequ'il
étoit aimé. Ses empreffçmeus,
qu'il redoubla.,
le firent voir le plus amoureux
de tous les
hommes. Il dit à la belle
leschofès les plus flateuses,
& ne douta point
qu'en lui déclarant qu'il
la vouloit époufer,il ne
lui çausât toute la joye
que lui devoit inspirer
une alliance si avantageufe.
La belle reçut
cette dec laration avec
beaucou p de reconnoiiTance
> &C après lui
avoir marqué en ternies
fort serieux qu'clle
luiétoit sen siblement
obligée de l'honncur
qu'illui faisoit,elleajouta
que dépendant d'une
tante, dont lesvolontez
regloient les siennes,cetoit
à elle qu'il se devoit
adresser. Une réponse si
peu attenduë déplut au
Marquis. Ilditàlabelle,
avec un peu de chagrin,
qu'ilnesongeoit à se
marier que pour vivre
heureux > qu'il ne pouvoit
l'être s'iln'avoit son
coeur, & que ne voulant
le devoir qu'à dtcmême,
il seroit fort inutile
de lui faire demander,
le consentement de
ses parens, tant qu'illa
verroic dans cette reserve.
Il fie ce qu'il put pour
l'en tirer, & ses plus fortes
prieres n'obtinrent
rien de plus favorable
pour sa paisson
,
qu'une
assurance qu'elle suivrois
son devoir sans aucune
peine, & qu'aussitôt
que sa tante auroit
parlé0 il auroit sujet d'être
content. Le Marquis
tira de làuneconfequence
qui fit fbuHrirfa delicateffc.
Il s'en expliqua
avec la belle
,
& lui dit'
d'un ton de plainte,qu'il
lui devoit estre bien fâi
cheux de, voir que si la
tanre soppofoit à (on
bonheur, clic feroit prelte
à le dégager pour la
fatisfiuie. Labelle luircpliqua
qu'il se faisoit
tore de craindre qu'on
n'eust pas pour lui les
égards qui étoient deus
6càsonmérité & à sa
naissance;S£ n'ayant pu
l'obliger de se declarer
plus precifémerit, illui
fit connoître qu'il alloit
remettre au temps le
succés de sesdesseins,
afin que Imipression que
ses services feroient sur
son coeur lui fît tenir
d'elle feule ce que son
amour ne pouvoit devoir
à d'autres. Il continua
ses soins, qui furent toujours
reçus d'une man
iéré assez engageante.
L'étatoù il se trouvoit avoir
quelque chose d'extraordinaire.
Il aimoit
avec excés ; & quoique
labelle lui fît voir beaucoup
coup d'estime, 6C qu'il
ne remarquât rien qui
lui fît apprehender que
sa recherche ne lui sust
pas agreable, il ne pouvoit
se resoudre à presser
de rien conclure,
| parce qu'il ne voyoit pas
i qu'elle eust pour luy les
< empressemens dont il
croyoit que sa passion le
; rendroit digne. Les cho-
} ses ayant encore demeuré
un peu detempsdans
ces melmes termes,elles
changèrent de face par
un incident qui eut des
fuites qu'on n'attendoit
pas. Le Marquis avoit
un frere qu'on nommoit
Je Chevalier. Il estoit à
Rome depuis trois ou
quatre années, & il en
revint en ce temps-là.
Le Marquis qui avoit
toujours vescu avec luy
dans la plus étroiteliaison
que l'amitié ait jamais
établie entre deux
freres
, ne manqua pas
un peu après son retour,
de l'entretenir de samaistresse.
Ilne luy parla
ni de son esprit ni de sa
beauté, &C voulant qu'il
en jugeast par luy-mesme,
ille mena chez cette
jeune personne. Le Chevalier
qui avoit acquis
dans ses Voyages certaines
maniérés pleines
d'agrément qui perfectionnent
les heureux ta-
Jens que l'on a receus de
la natute,brilla fort avec
la belle dans une assez
longue conversationqui
fut aussivive qu'enjoüée.
Il fut touché de ce qu'il
connut d'aimable en elle,
& son frere luy ayant
demandé son sentiment,
il luy en dit millebiens,
& ne pouvoit fc lasser
de luy applaudir sur le
choix qu'il avoit fait.
Le Marquis ravi d'estre
approuvé, &. ne trouvant
point de plus grand
plaisir que d'entendre
parler d'elle,engagea le
Chevalier à la voir souvent.
C'estoient toujours
de nouveaux applaudiffemens
qu'il recevoir sur
f sa passion; & comme il
i estoitaisé de voir que le
Chevalier luy parloirde
bonne soy, & que rien
n'enflâme tant que les
:; louanges qu'on entend
donner ace qu'on aime,
J le Marquis sans y penser
i prenoit desredoublemés
; d'amour dont il ne pouvoit
démefler toute la
force. Il trouvoit que sa
maistresse avoit plus d'esprit
de jour en jour, &C
il ne comprenoit pas
qu'il lui étoit inspiré par
l'envie de plaire. La belle
ne sçavoit pas ellemesme
d'où lui venoient
de certains je ne sçay
quoy qui la rendoient
pluscharmante, & qui
lui donnoient en tout
une vivacité extraordinaire.
Elle suivoit un
panchant quelle neconnoissoit
pas, & le Chevalier
ne faisantrien qui
ne parlast à sonavantage,
elle abandonnoic son
coeur avec plaisir à des
sentimens qu'ellen'avoit
jamais eus. Elle ne s'a pperceut
mesme qu'ils
étoient nouveaux pour
elle, que lorsque le Chevalier
passa trois ou quatre
jours sans la venir
voir avec son frere. Elle
en montra quelque trouble,&
l'empressement
qu'elle avoit à demander
ce qui l'occupoit ailleurs,
étoit une marque
qu'elle y prenoit intesest.
Elle étoit moins
gaye lereste du jour, &
quand le Chevalier revenoit
, outre la joye
qu'elle laissoit éclater sur
son virage, elle lui faisoit
de si obligeans reproches
de sa négligence
, qu'elle ne pouvoit
lui dire plus ouvertement
ment que rien ne lui
plaisit tant que ses visites.
Elle ne cachoit rien
detoutecela au Marquis,
parce qu'agissant naturellement,
& n'ayant jamais
connu ce que c'étoit
quel'amour elle
étoit bien éloignée de
penser qu'il y eust rien
dans ses sentimens dont
il lui salut faire mystere.
Cependant comme
un amant véritablement
touché a les yeux bien
éclairez sur les moindres
choses, le Marquis
connut bientôt que sa
maîtreflfe sentoit pour le
Chevalier ce qu'il n'avoit
jamais pu lui faire
sentir pour lui. Il en eut
un depit secret qui fut
soutenu par sa fierté;
& au lieu d'y donner
ordre en l'empeschant
de le voir, il s'en fie accompagner
toutes les
fois qu'il alla chez elle.
Il étoit toujours de bonnehumeur;
Se sans laisfer
échaper aucun mouvement
ni de jalousie,
ni de chagrin, il montroit
un esprit libre qui
auroit trom pé les plus
clairvoyans. Le Chevalier
y fut abusé, & ne
crut point que par cette
fausse liberté d'esprit il
se ménageât celled'observer
ce qui se passoit
dans le coeur de samaitresse
: mais comme la
belle avoit pour lui une
honnesteté qui lui découvroit
des sentimens
plus forts que l'estime,
& qu'il se feroit senti de
grandes dispositions à y
répondre sans l'engagement
où il la voyoit, il
resolut, & pour Ton repos
, & pour s'acquicrer
de ce qu'il devoit à l'amitié
du Marquis, de renoncer
à une voue agreable,
mais qui pouvoie
le mettre en peril d'aller
plus loin qu'il ne lui
étoit permis. Ilavoitdéja
celle de parler si fortement
à son frere du
mérite de la belle, de
peur que le plaisir d'en
dire du bien ne découvrist
trop ce qu'il eust
voulu pouvoir se déguiser
à lui-mesme 5 & le
Marquis
,
homme attentif
à tout remarquer,
avoit jugé comme il le
devoit de cette reserve.
Ainsi quand le Chevalier
lui dit qu'il avoit
dessein de faire un voyage,
il entra d'abord dans
le motifqui en étoit eause
;& ce que la belle lui
avoit fait paroîtreavec
ingénuité de ses nouveaux
sentimens, ne lui
permettant point de
douter que leurs coeurs
ne s'entendirent sans
s'être expliquez, il fit
un effort sur lui pour
ne montrer aucune foiblesse.
A pres avoir pris
un visage gai, ildità
son frere qu'il voyoit
son embarras; que non
seulement il aimoit la
belle: mais qu'il avoit
dû s'appercevoir qu'il
avoit touché son coeur;
& que pour n'écouter
pas une passion qui lui
pouvoit attirer le blâme
de s'être fait son rival,
il se resol voit à s'éloigner.
Là dessus il l'embrassa,
comme lui étant
fort obligé des égards
honncces qu'il avoit
pour lui,&luidit enfuite
queleplus grand
plaisir qu'il lui pouvoic
faire étoit de ne point
partir, &, de continuer
à voir sa maitresse. Il
ajoûta qu'il l'aimoit
beaucoup
par les belles
qualitez qui la rendoient
estimable:mais que son
amour n'ayant jamais
été assezfort pour lui
faire vaincre l'aversion
qu'il avoit toûjours sentie
pour le mariage, il
s'étoit tenu dans les seuls
termes d'amant, sans avoir
osé pousser les cho
ses plus loin : qu'a prés
l'ouverture qu'il lui faisoit,
c'étoit à lui à se con- sulter, & que s'il étoit
assez amoureux pour
vou loir bien épouser la
belle, il lui cederoit ses
pretentions avec d'autant
plus de joye, qu'il
empêcheroiten l'épousant
qu'on ne se plaignistdelui.
Ce discours
surprit tellement le Chevalier,
qu'il en demeura
embarassé.Ilrépondit
que n'ayant rien à se reprocher
dans sa conduite,
il ne se défendroit
point des sentimens qu'-
on lui vouloit imputer;
qu'il ne desavoüoit pas
que l'esprit & la beauté
de la personne dont il
s'agissoit ne l'eussent rendu
sensible
: mais que
tout ce qu'il sentoit demeurant
soûmis à sarai;,,'
son, il n'avoit point à I s'expliquer là-dessus ;
qu'il consentoit à ne
point partir, si l'on jugeoit
à propos qu'il sus-
, pendistson voyage: mais
qu'il seroit inutile de
lui demander qu'il 6ft
encore des visites ; qu'-
absolument il n'en rendroit
aucune à la belle
que sa fortune ne fust
! arre stée; que le Marquis
|1 ayant tant de sujet de l'aimer, pouvoiç fatisr
faire son amour, puis
qu'il ne tenoit qu'à lui
de se ren d re heureux;
& que s'il étoit vrai qu'il
fust assez ennemidu mariage
pour estre bien aise
de rompre l'engagement
qu'il avoit pris avec elle,
il pouvoit donner
telle parole qu'il lui plairoit
en son nom, avec assurance
qu'il ne seroit
pointdesavoüé. Le Marquis
n'en voulut point
sçavoir davanta ge. liaila
trouver la belle, & lui
dit qu'il étoit temps
qu'il connusts'il étoit
aimé veritablement. La
belle,qui crut qu'il pretendoit
encore la faire
expliquer, & qui se
sentoit moinsdisposée
que jamais à se réjoüir
des marques qu'il lui
pouvoit donner de sa
passion
,
lui répondit avec
beaucoup de froideur,
que sa tante [eure
pouvoit disposer de ses
volontez
, comme elle
l'en avoitdéjà assuré,
&qu'il n'étoit pas befoin
qu'il la confulrât
sur cequil avoit à faire.
Le dépit qui animoit le
Marquis depuis quelque
temps, le fit passer
par- dessus l'aigreur de
cette réponse. Il repliqua
qu'elle n'étoit pas
entrée dans ce qu'il avoit
voulu lui dire;que
s'étant examiné dans les
sentimens qu'il avoit
pour elle, il s'etoit connu
si mal disposé au mariage,
que dans la crainte
de ne la pas rendre
aussiheureuse qu'elle
meritoit de rcfirej il la
prioit, si elle avoit un
peu de bonté pour lui,
de vouloir bien recevoir
son frere en sa place, &C
de trouver bon qu'il allât
traiter cette affaire
avec sa tante. L'émotion
que fit voir la belle trahit
tout le secret de son
coeur. Elle ne sçut que
répondre, tant la joye
l'avoit saisie; & ce ne
fut qu'aprés que le Marquis,
en continuant a
lui parler,lui eut donné
le temps de vaincre son
trouble,qu'elle lui dit,
quoy qu'un peu deconcertée
,
qu'elle se feroit
toûjoursun fujctde joye
de l'obliger: mais qu'-
elle n'avoit pas lieu de
presumer assez d'elle-même,
pour se flater que
le
le mariagequ'il lui proposoit
fût agreable à son
frere. Le Marquis en répondit,
&cetteassurance
mit la belle dans un
état de plaisir, qui lui fit
connoître tout ce que
l'amour avoit produit
pour le Chevalier. L'en-
, tiere certitude qu'il en
eut par là le fit resoudre
à ne plus songer à elle,
& s'applaudissant de ce
dessein, comme s'il eût
dû la punir & le vanger,
parce qu'en effet le
parti du Chevalier lui
étoit moins avantageux,
il alla trouver latante.
Elle fut surprise de ce
changement : mais il
lui parla d'un air si libre,
& lui peignit avec
,
tant de force le dégoût
presque invincible qu'il
avoit du mariage, ( ce
qui l'avoit obligé d'amener
son frere chez sa
niece, dont il avoit bien
prévû qu'il deviendroit
amoureux ) qu'elle demeura
persuadée qu'il
nedisoitrien qui ne fût
vrai.Elle ne voulut pourtant
lui donner aucune
parole, qu'elle n'eût fçû
les sentimens de sa niece.
Elle les avoit déja pêne-*
trez, & lui reprocha qu'-
elle perdoit le rang de
Marquise pour ne s'être
pas assez possedée : mais
c'étoit un jeune coeur
surpris par l'amour, sans
qu'il se fust fait connoître.
La bellene put s'empêcher
de parler du Chevalier
d'une maniere fort
avantageuse;&satante
la vit tellement satisfaite
de ce choix, qu'elle
y donna son consentement.
Le Chevalier resista
long-temps à ce
que son frere avoit fait
pour lui. Il le pria de
se mieux examiner, Se
de craindre qu'un peu
de chagrin n'eust part à
laresolution qu'il avoit
prise: mais plus il fit
voir pour lui d'honnê-
1 teté là-dessus
,
plus le
; Marquis l'assura querien
'; ne lui pouvoit faire tant
, de plaisir que son mariage,
& il lui reïtera ces
assurances avec des manieres
si ouvertes Se d'un
cfprit si content, qu'il
ne laissa plus de scrupule
au Chevalier. Il continua
de se fcrvir du mê- tme pretexte; Se pour
mieux faire paroître que
son coeur étoitentierement
libre,ilfit dresser
te contrat lui-même,&
voulut faire les frais de
la noce. Rien ne lui fit
peine en tout cela, & il
leprocesta à tous ses amis.
Cependant on ne
futpasplutôt revenu de
l'Egliseoù le mariage
venoitd'estrefait,qu'on
fut surpris de le voir tomber
dans un chagrin extraordinaire.
Ilditqu'il
se trouvoit mal, & en
effet deux heures après
la fievre le prit avec une
extreme violence. Cet
accident troubla fort la
joye des mariez; & leur
déplaisir augméta beaucoup
le lendemain,
quand le transport au
cerveau ne le laissant
plusmaîtrede sa raison,
fit connoître la vraiecause
de son mal. Il dit cent
choses touchantes sur ce
qu'il n'avoit pu se faire
aimer de la bélier sur
la necessité où il setoit
veu de la ceder à son
frcre. On connut par là
qu'il s'étoitfait violence,
& que la contrainte qu'il
avoir tâché de s'imposer
lavoir réduit au tnalheureuxétatoù
il Ce trouvoit.
Ilvécutencoretrois
jours, pendant lesquels
ses agitations redoublerent
,
sans qu'il cessât
de parler du defcfpoir
où lavoit jette son trop
de delicatcfsc.
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Résumé : AVANTURE nouvelle.
Le texte narre l'histoire d'un Marquis, homme de mérite et de haute naissance, qui rencontre une jeune demoiselle lors d'un concert. Séduit par sa beauté et son esprit, il cherche à la fréquenter et découvre qu'elle vit sous la tutelle de sa tante, qui dirige sa vie. Le Marquis, sincèrement amoureux, est blessé par l'indifférence apparente de la jeune femme. Il redouble ses efforts pour gagner son cœur, mais elle reste réservée, invoquant toujours la volonté de sa tante. Un jour, le frère du Marquis, le Chevalier, revient de Rome et est présenté à la jeune femme. Le Chevalier, charmant et spirituel, plaît beaucoup à la demoiselle. Le Marquis, encouragé par les louanges de son frère, continue de fréquenter la jeune femme, mais il finit par remarquer qu'elle développe des sentiments pour le Chevalier. Ce dernier, conscient de la situation, décide de partir pour éviter de trahir l'amitié de son frère. Le Marquis, devinant les sentiments de la jeune femme, confronte son frère. Le Chevalier avoue son attirance mais décide de renoncer à elle par respect pour son frère. Le Marquis, malgré son amour, ne parvient pas à obtenir une déclaration claire de la part de la jeune femme, qui reste fidèle à sa réserve. La situation reste tendue, marquée par des sentiments non exprimés et des malentendus. Par la suite, le Marquis, initialement réticent au mariage, propose à sa nièce d'épouser son frère. La nièce, émue et joyeuse, accepte de recevoir le Chevalier. Le Marquis, constatant l'amour de sa nièce pour le Chevalier, décide de ne plus songer à elle et va voir sa tante pour discuter de cette union. La tante, après avoir discuté avec sa nièce, donne son consentement. Le Chevalier, d'abord hésitant, finit par accepter après les assurances de son frère. Le Marquis organise le mariage et semble content, mais tombe gravement malade peu après la cérémonie. Il est pris de fièvre et perd la raison, révélant son chagrin et son impossibilité d'être aimé par la nièce. Il meurt trois jours plus tard, après avoir exprimé son désespoir et sa délicatesse excessive.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 114-124
Observations sur une mort subite.
Début :
Un jeune homme de seize ans, qui depuis l'âge de [...]
Mots clefs :
Veine, Sang, Ventricule, Coeur, Cercle, Poumon, Jeune, Difficulté, Entonnoir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur une mort subite.
Observations sur une mort
subite.
Un jeune homme de seize
ans, qui depuis l'âge de
quatorze ans maigrissoit,
étoit sujet à une toux & à
une difficulté de respirer
) & tomboit en foiblesse
quand il avoit fait quelque
exercice violent, ou s'étoit
mis dans une grande colere,
s'étant un soir emporté
avec excés contre un
camarade qu'il avoit
, &
ayant aprés cela soupé deux
fois plus qu'à l'ordinaire,
se coucha à dix heures, &
dormit jusqu'à deux, qu'il
fut réveillé par une toux
violente, à laquelle succeda
un grand crachement de
fang & la mort à cinq
heures du matiu.)
On l'ouvrit, & on "îui
trouva beaucoup de fang
fort peu écumeux dans la
trachée & dans ses bronches
;
du fang noirâtre & à
demi caillé dans les deux
troncs de la veine cave,
dans le ventricule droit du
coeur, & dans l'artere pulmonaire
; pas une goutte
de fang dans le ventriculegauohe.-
Le tronc de la veine du
poumon étoit extraordinairement
dilaté, & aussi
gros quetout le coeur, lx;
la cavité étoit assezexactement
occupée par un corps
étranger rond, & épais de
deux pouces.
Le cercle membraneux
qui entoure intérieurement
l'embouchure de l'oreillette
gauche dans le coeur
étoit par son bord inférieur
plus épais qu'à l'ordinaire,
osseux&plus étroit que par
le bord supericur
; ce qui
est contraire à la conformation
commune.
Pour rendre raison de la
mort de ce jeune homme,
& des accidens qui l'ont
precedée, on ne se sert que
d'un seul des faits qu'on a
observez
,
& on en deduic
tous les autres.--.J
Le cercle membraneux
placé à l'embouchure de
loreillette gauche du coeur
est une espece de petit entonnoir,
dont l'ouverture
la plus étroiteesttournée
vers le haut ou vers la bafe
du coeur. Le fang poussé
par la contraction de l'oreillette
gauche est obligéd'augmenter
sa vîtesse,pour
passer d'abord par la partie
la plus étroite de cet entonnoir;
après quoy il coule
sans difficulté par la partie
la plus large dans le ventricule
gauche.
Supposé, comme il est
assez vrai-semblable, que
par la premiere conformation
du corps de ce jeune
homme cct entonnoir fût
renversé, & que le bord le
plus étroit du cercle membranenx
fût en bas, le fang
qui a passé d'abord par la
- partie la plus large sans augmenter
sa vÎcelfe) n'a pû
passer facilement par la
partie la plus étroite; ôc
dans l'effort qu'il a fait contre
l'obstacle, c'est à dire
contre le bord inférieur de
ce cercle
,
ill'a frapé [avçc
plus de force, ôc a poussé
dans les interstices de ces
fibres des particules salines,
qui non feulement l'ont
Tendu à la longe plus épais,
parce qu'elles s'y amassoient
en grande quantité :
mais qui l'ont encore rendu
0sseux
-
parce quelles étoient
salines.
Ce bord devenu osseux a
perdu sa flexibilieé,&quand k fang de la veine du poumon
se presrentoi- t pour entrer
1 rrer dans le ventricule gauche,
& que le cercle membraneux
auroit dû s'élargir
pour faciliter son entrée,
l'ossificationl'en empêchoie,
& une partie du fang
demeuroit dans la veine.
De là l'extrêmedilatation
de ce vaisseau
, & le polype.
,-
Le polype formé, le fang
ne passoit plus qu'avec
beaucoup de peine dans la
veine du poumon, & par consequent sejournoit dans
les arteres de cette partie,
s'y amassoit, les dilatoit,
les rendoit plus minces, &
élargiffoit leurs pores. Les
parties les plus subtiles du
fang, comme ses sels & les
serositez,s'échapoient donc
aisément par ces pores
agrandis, & de là elles ne
pouvoient passer que dans
la cavité des cellules du
poûmon
,
dans les bronches
Se dans la trachée.
Cette cause de la toux &
de la difficulté de respirer
est assez évidente. Il est clair
aussi que la colere ou un
grand exercice subtilisant
encore plus le fang, lui
! donnoient encore plus de
i facilité à passer dans les
1 conduits de la respiration,
f & que comme il abandonnoit
presrque entierement
la route des veines pulmonaires
, & que par confe- Iqucnt le ventricule gauche
! avoir peu de fang à pousser
r dans l'aorte,lesfoiblesses
f devoient s'en ensuivre, Ôc
I
enfin lamort, lors qu'il ne
passa aucun fang de la veine
du poumon dans le ventricule
gauche.
A tout cela il est aisé de
joindre ce que les alimens
pris avec excés dans de pareilles
circonitances, peuvent
avoir contribué à une
mort si prompte.
subite.
Un jeune homme de seize
ans, qui depuis l'âge de
quatorze ans maigrissoit,
étoit sujet à une toux & à
une difficulté de respirer
) & tomboit en foiblesse
quand il avoit fait quelque
exercice violent, ou s'étoit
mis dans une grande colere,
s'étant un soir emporté
avec excés contre un
camarade qu'il avoit
, &
ayant aprés cela soupé deux
fois plus qu'à l'ordinaire,
se coucha à dix heures, &
dormit jusqu'à deux, qu'il
fut réveillé par une toux
violente, à laquelle succeda
un grand crachement de
fang & la mort à cinq
heures du matiu.)
On l'ouvrit, & on "îui
trouva beaucoup de fang
fort peu écumeux dans la
trachée & dans ses bronches
;
du fang noirâtre & à
demi caillé dans les deux
troncs de la veine cave,
dans le ventricule droit du
coeur, & dans l'artere pulmonaire
; pas une goutte
de fang dans le ventriculegauohe.-
Le tronc de la veine du
poumon étoit extraordinairement
dilaté, & aussi
gros quetout le coeur, lx;
la cavité étoit assezexactement
occupée par un corps
étranger rond, & épais de
deux pouces.
Le cercle membraneux
qui entoure intérieurement
l'embouchure de l'oreillette
gauche dans le coeur
étoit par son bord inférieur
plus épais qu'à l'ordinaire,
osseux&plus étroit que par
le bord supericur
; ce qui
est contraire à la conformation
commune.
Pour rendre raison de la
mort de ce jeune homme,
& des accidens qui l'ont
precedée, on ne se sert que
d'un seul des faits qu'on a
observez
,
& on en deduic
tous les autres.--.J
Le cercle membraneux
placé à l'embouchure de
loreillette gauche du coeur
est une espece de petit entonnoir,
dont l'ouverture
la plus étroiteesttournée
vers le haut ou vers la bafe
du coeur. Le fang poussé
par la contraction de l'oreillette
gauche est obligéd'augmenter
sa vîtesse,pour
passer d'abord par la partie
la plus étroite de cet entonnoir;
après quoy il coule
sans difficulté par la partie
la plus large dans le ventricule
gauche.
Supposé, comme il est
assez vrai-semblable, que
par la premiere conformation
du corps de ce jeune
homme cct entonnoir fût
renversé, & que le bord le
plus étroit du cercle membranenx
fût en bas, le fang
qui a passé d'abord par la
- partie la plus large sans augmenter
sa vÎcelfe) n'a pû
passer facilement par la
partie la plus étroite; ôc
dans l'effort qu'il a fait contre
l'obstacle, c'est à dire
contre le bord inférieur de
ce cercle
,
ill'a frapé [avçc
plus de force, ôc a poussé
dans les interstices de ces
fibres des particules salines,
qui non feulement l'ont
Tendu à la longe plus épais,
parce qu'elles s'y amassoient
en grande quantité :
mais qui l'ont encore rendu
0sseux
-
parce quelles étoient
salines.
Ce bord devenu osseux a
perdu sa flexibilieé,&quand k fang de la veine du poumon
se presrentoi- t pour entrer
1 rrer dans le ventricule gauche,
& que le cercle membraneux
auroit dû s'élargir
pour faciliter son entrée,
l'ossificationl'en empêchoie,
& une partie du fang
demeuroit dans la veine.
De là l'extrêmedilatation
de ce vaisseau
, & le polype.
,-
Le polype formé, le fang
ne passoit plus qu'avec
beaucoup de peine dans la
veine du poumon, & par consequent sejournoit dans
les arteres de cette partie,
s'y amassoit, les dilatoit,
les rendoit plus minces, &
élargiffoit leurs pores. Les
parties les plus subtiles du
fang, comme ses sels & les
serositez,s'échapoient donc
aisément par ces pores
agrandis, & de là elles ne
pouvoient passer que dans
la cavité des cellules du
poûmon
,
dans les bronches
Se dans la trachée.
Cette cause de la toux &
de la difficulté de respirer
est assez évidente. Il est clair
aussi que la colere ou un
grand exercice subtilisant
encore plus le fang, lui
! donnoient encore plus de
i facilité à passer dans les
1 conduits de la respiration,
f & que comme il abandonnoit
presrque entierement
la route des veines pulmonaires
, & que par confe- Iqucnt le ventricule gauche
! avoir peu de fang à pousser
r dans l'aorte,lesfoiblesses
f devoient s'en ensuivre, Ôc
I
enfin lamort, lors qu'il ne
passa aucun fang de la veine
du poumon dans le ventricule
gauche.
A tout cela il est aisé de
joindre ce que les alimens
pris avec excés dans de pareilles
circonitances, peuvent
avoir contribué à une
mort si prompte.
Fermer
Résumé : Observations sur une mort subite.
Le texte relate le cas d'un jeune homme de seize ans ayant souffert depuis l'âge de quatorze ans de maigreur, toux, difficulté à respirer et faiblesse après des efforts intenses ou des colères. Une soirée, après un accès de colère et un repas copieux, il décéda subitement à la suite d'une violente quinte de toux. L'autopsie révéla une accumulation de sang dans la trachée, les bronches, les troncs de la veine cave, le ventricule droit du cœur et l'artère pulmonaire, mais aucune trace de sang dans le ventricule gauche. Le tronc de la veine pulmonaire était dilaté et contenait un corps étranger. Le cercle membraneux entourant l'embouchure de l'oreillette gauche du cœur présentait une conformation anormale, avec un bord inférieur épaissi et osseux. La cause de la mort fut attribuée à une anomalie congénitale. Normalement, le sang passe par un entonnoir membraneux dont l'ouverture la plus étroite est tournée vers le haut. Chez ce jeune homme, cet entonnoir était renversé, rendant difficile le passage du sang. Les efforts du sang contre cet obstacle avaient épaissi et ossifié le bord inférieur du cercle membraneux, empêchant ainsi le sang de passer correctement. Cela provoqua une dilatation extrême de la veine pulmonaire et la formation d'un polype. Le sang, ne passant plus correctement, s'accumula dans les artères pulmonaires, causant toux et difficulté à respirer. La colère ou l'exercice intensif exacerbait ces symptômes en facilitant le passage du sang dans les conduits respiratoires, privant ainsi le ventricule gauche de sang et entraînant des faiblesses fatales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 40-54
L'EXCOCU, Nouvelle Historique.
Début :
Estre Cocu, n'est pas un mêtier hors d'usage [...]
Mots clefs :
Cocu, Jeune, Mari, Époux, Amour, Cocuage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'EXCOCU, Nouvelle Historique.
L'EXCOCU,
Nouvellae Historique.
Eflre Cocu
,
ness pas un mctier
horsd'usage
Ny de nouvelle invention;
Et depuisque le monde enfuit
profejjton
Il devroiteflre Expert;mais de ce
personnage
Apeimvoit-onquelqueJage
S'acquitter avec dignitéA
L'unymet lafureur, la rage;
Vautre en toute bénignité
Le
Le met à profitâtménage.
Que l'Imbee,ccil, le Brutal
Fassent leur profit de ce Contel
Ony voit un Cocu qui fçûtfut
son Rival
Rejetter sagementsa douleur &*
sa honte;
Sfâchons estre Cocus ifins bajfeffe
&sans bruit,
Je voudrois qu'on en tint une école
publiquey
lllen tireroit plus de fruit'
Que£école£Alfebreyou deLangueHébraïque.
Sut le-haut de la porte ilpourroit
eflre écrit
C'ejl icy qu'aux Maris on apprtnd
la feiencc
D'eflre Cocus avec décence.
Endépit des temps malheureux
Le Doéleurferoit bientoflriche,
Si quelque Maijlre es Arts affi-
1
che
Je retiensplace à mes Neveux•
Sur les bords de la Loire unejeune
Beauté
jiuxSeigneurs d'alentourparoiffoit
bonne emplette,
Grope dût,noble parentE,
On croit pour un Epoux lafortu-
, ne complette.
En habits propres)&galants>
JPrés d'elle la verte JeuntjJe
Débitéfélonses talens
*Lafleurettey&lagentilltjfe :
EUe emprrfféestout charmer
Passi deconquefte en conquefle Jeune fille , cft toujours en queste
De celuy quelle doit aimer.
M-ais pendantquelle a toeil au
g»ety
Etquensecretelle examine
De celuy-cy la bonne mine ;
De celuj-la l'air tendreyou le joly
caquet>
Son-Peec dans d'autres balances
PiJe tout ce qui forme une bonne
* maison
> Le rang) les biens, les alliances3
Le méritésolide ,&Iii droiterai"
jôn.
JI
Le Contratfuitdeprés
lechoix-dê
sa prudence;
Mais après tout cet examen,
Quisans l'aveu d'Amoursenhbarque
avec l'Hymen
NtfipAJ encore enajjeurance.
Que de l'enfant aveugle unvieil- lardéclairé
Ne dédaigne pas lefuJfrAt
SSit"9a il'Amournafoinduménagey
Le repsoseà laulongrueéen e.st malas-
Aceluycy lepetit tratjlre
Scmbloit d'abord avoirfous-ry,
Et toutalloitdtsmieux.*unefemmepeut-
efire
jiimeroit toujoursson mary ,/
S'ilavoit rOûjoursfoin de l'estre;
Mais quand la tf'nJrrflè a tary,
Et que dans son Epouxy eUe ne
DoitquunMAtre
Cesîhfaison du Favory.
Anotre Epoux,àsa Compagne
S'adonne un jeune complaisant,
Voijîn agréable,amusant,
Ctest un tresor à la campagne; IlefldelaCbajfe,duJeu,
Veutonchanter, il accompagne,
Auprès duvjn du cru, le voijîn
prise peu
Et le Bourgogne*le Champagne
:
Sur tout pourftnjoifneilse met.
trQitaufeH, .,
Pris etellemMïfoins le renioieht
*
necejjaire,
D'abordparJon attention.
Adppeeini7safyire-t-ilal'honnew de f-t-il à" thonneur de
luyplaire-y
Cestristecifeulement>cessadmiration
,
*
Sans aucun (fj>oir desalaire;
Enfin par decertainssoupirs,
Dont laplus innocenfe entend bien
le langage,
Il ose expliquerses desirs,
Prend une main, ult bras,prend
encor davantage
y Si bien que létage en étdgtt
Ilarrive bien. toji au comble des
pLifîrsi
Ptudevnceedorit lqukand ,l'Amour
Ils nepeuventcacher leursfeux;
A leurs entretiens amoureux
CertainValetprête l'ortille,
Il observe,&témoin de leursplus
tendresjeux,
VAtoutdireason Maîtreg?croit
itÊgffaaiitrqeumeterroviesille,
malheureux.
Sans donner al'ami creance trop
facilej
Le Seigneurveut luy
-
même obser.-
ver nos Amans,
Ilfeint Un voyage a UVille,
Et tevient lessurprendre, en cecy
trop habile
>
Souslesplussimples ornement,
Etdans le plus commode aile,
Qui d'un cvupleheureux, gr
tranquile
Puisse favorifer les doux empoftemens,
Oh, quelle vifton! De celte de
Meduse
,
On auroit e/lerhoinsfrappe$
Sous le rel defin Eclopéfl-
Venusnefutpasplusconjufe.
Quelsplaijtrs à ceprix neferoient
tjih jetrfonpjpfodnyen7e,?quandly perife, je JUois sur ce lit les Amours
1faye
-
JL/
z.
Tenir mauvaise contenance.
- 'J'. C'ejl
C'cjltcyqu'ilfaut refyeaer
Nôtre Hrros en cocuage,
AH desordre,à l'effroy dufourbe
qui l'outrage,
Apeine en peu dt mots Jaint",t-il
l'insulter;
Et l'autre ayant plie bagage
- Pourson retour chez luy trouve
libre paffig;
Quevafaire notre homme f étranglerdesamain,
DéuifagerJon infidelle,
Non,sans menace ny querelle
Jlluyfujfitqu'au lendemain
De la d, meure paternelle
EUe reprenne le ebemin;
Lay-même de sonforty forte U
nouvelle;
Quel recit pour le mieux Seigneur,
Toutplein deses Ayeux,dclicat
sur l'honneur,
Iljure gravement qu'en toutesa
famille
Jamais d'un tel ,opprobre unfront
ne futatteint>
Afais dans le même injlantsur celuy
desafille
Jlpeutlire les tousdont leGendre
1
se plaint,
Ilse rend à ce tfmoignt;
Le crime efi avoue
, le mal riefl
plus douteux.
Quefaire en-cet tflat si trisse si
honteux*
Voici le parri le plus fage,
Dit lepoux, jusqu"igo de notre
mariage
Aucunfruitneferre les noeuds>
Jurt'{ que d'un Mayrje nay que
l'apparenceM Sur paretldeshonneur je nJinfifl.
ray pointy
Et nous verrons bientostune heureuse
Sentence
Delierlenoeudquipousjoint,
Il nest pas de plus doux remeae,
Acetavis chacun se rend,
Elle poursuit, leMay cede.;
L'Hjthheflrendu nul
, &là dot
sereprend.
Nôtre Bille efi rendue àflpremiertftaf
Aquelquechose près de legereirit.
portance VEpoux , de Joncoftési voue au
Celibat\
Etfaitau Dieu d'hymenprofond
de reverence5
Mais pour acheverson repos
Il veut du fauxAmypunir la êphftdie
Al'écart sans témoins ille trouve
à propos,
L';;ttaqueJ le dfarme, &maître desavie
Exigefeulementdeluy
Qu'ilépousera l'inftâdl
Quisse plut aséduirey & qui
luy parutbelle9
Quand elle estoit femme d'autrUJ'
Le 'vaincufuit la loy que le vainqueurimpose,
Mais fous un triste hymen ms
coupables unis
Des platfirs dont ilsfont l'un &
lutre punis
Ne trouvent plus la même
dose5
Le plus confiant des deux efi
bitn-tost dégouté
On a recours au voisînage
y»
Leprécurfeur luy-meme est enfin regrette, regrettt £rfousunnouveaupersonnage
Reçu par la jeune beauté
Ilva f rendreson Cocuage
A celuy qui ¡.Avoit prêtt.
Tous lesjours on ditpar laVille9
Etchacun en est convaincu,
Comme de Texe d'Evangile
Que caraéltre de Cocu
Estcaraétreindélébiler
Vous avez v* qu'il n'en est rien,
Et ctfl toujours choseagréable
De pouvoirfaire entendre à tant
de gens de bien
Queleur mal nesipas incurable.
Nouvellae Historique.
Eflre Cocu
,
ness pas un mctier
horsd'usage
Ny de nouvelle invention;
Et depuisque le monde enfuit
profejjton
Il devroiteflre Expert;mais de ce
personnage
Apeimvoit-onquelqueJage
S'acquitter avec dignitéA
L'unymet lafureur, la rage;
Vautre en toute bénignité
Le
Le met à profitâtménage.
Que l'Imbee,ccil, le Brutal
Fassent leur profit de ce Contel
Ony voit un Cocu qui fçûtfut
son Rival
Rejetter sagementsa douleur &*
sa honte;
Sfâchons estre Cocus ifins bajfeffe
&sans bruit,
Je voudrois qu'on en tint une école
publiquey
lllen tireroit plus de fruit'
Que£école£Alfebreyou deLangueHébraïque.
Sut le-haut de la porte ilpourroit
eflre écrit
C'ejl icy qu'aux Maris on apprtnd
la feiencc
D'eflre Cocus avec décence.
Endépit des temps malheureux
Le Doéleurferoit bientoflriche,
Si quelque Maijlre es Arts affi-
1
che
Je retiensplace à mes Neveux•
Sur les bords de la Loire unejeune
Beauté
jiuxSeigneurs d'alentourparoiffoit
bonne emplette,
Grope dût,noble parentE,
On croit pour un Epoux lafortu-
, ne complette.
En habits propres)&galants>
JPrés d'elle la verte JeuntjJe
Débitéfélonses talens
*Lafleurettey&lagentilltjfe :
EUe emprrfféestout charmer
Passi deconquefte en conquefle Jeune fille , cft toujours en queste
De celuy quelle doit aimer.
M-ais pendantquelle a toeil au
g»ety
Etquensecretelle examine
De celuy-cy la bonne mine ;
De celuj-la l'air tendreyou le joly
caquet>
Son-Peec dans d'autres balances
PiJe tout ce qui forme une bonne
* maison
> Le rang) les biens, les alliances3
Le méritésolide ,&Iii droiterai"
jôn.
JI
Le Contratfuitdeprés
lechoix-dê
sa prudence;
Mais après tout cet examen,
Quisans l'aveu d'Amoursenhbarque
avec l'Hymen
NtfipAJ encore enajjeurance.
Que de l'enfant aveugle unvieil- lardéclairé
Ne dédaigne pas lefuJfrAt
SSit"9a il'Amournafoinduménagey
Le repsoseà laulongrueéen e.st malas-
Aceluycy lepetit tratjlre
Scmbloit d'abord avoirfous-ry,
Et toutalloitdtsmieux.*unefemmepeut-
efire
jiimeroit toujoursson mary ,/
S'ilavoit rOûjoursfoin de l'estre;
Mais quand la tf'nJrrflè a tary,
Et que dans son Epouxy eUe ne
DoitquunMAtre
Cesîhfaison du Favory.
Anotre Epoux,àsa Compagne
S'adonne un jeune complaisant,
Voijîn agréable,amusant,
Ctest un tresor à la campagne; IlefldelaCbajfe,duJeu,
Veutonchanter, il accompagne,
Auprès duvjn du cru, le voijîn
prise peu
Et le Bourgogne*le Champagne
:
Sur tout pourftnjoifneilse met.
trQitaufeH, .,
Pris etellemMïfoins le renioieht
*
necejjaire,
D'abordparJon attention.
Adppeeini7safyire-t-ilal'honnew de f-t-il à" thonneur de
luyplaire-y
Cestristecifeulement>cessadmiration
,
*
Sans aucun (fj>oir desalaire;
Enfin par decertainssoupirs,
Dont laplus innocenfe entend bien
le langage,
Il ose expliquerses desirs,
Prend une main, ult bras,prend
encor davantage
y Si bien que létage en étdgtt
Ilarrive bien. toji au comble des
pLifîrsi
Ptudevnceedorit lqukand ,l'Amour
Ils nepeuventcacher leursfeux;
A leurs entretiens amoureux
CertainValetprête l'ortille,
Il observe,&témoin de leursplus
tendresjeux,
VAtoutdireason Maîtreg?croit
itÊgffaaiitrqeumeterroviesille,
malheureux.
Sans donner al'ami creance trop
facilej
Le Seigneurveut luy
-
même obser.-
ver nos Amans,
Ilfeint Un voyage a UVille,
Et tevient lessurprendre, en cecy
trop habile
>
Souslesplussimples ornement,
Etdans le plus commode aile,
Qui d'un cvupleheureux, gr
tranquile
Puisse favorifer les doux empoftemens,
Oh, quelle vifton! De celte de
Meduse
,
On auroit e/lerhoinsfrappe$
Sous le rel defin Eclopéfl-
Venusnefutpasplusconjufe.
Quelsplaijtrs à ceprix neferoient
tjih jetrfonpjpfodnyen7e,?quandly perife, je JUois sur ce lit les Amours
1faye
-
JL/
z.
Tenir mauvaise contenance.
- 'J'. C'ejl
C'cjltcyqu'ilfaut refyeaer
Nôtre Hrros en cocuage,
AH desordre,à l'effroy dufourbe
qui l'outrage,
Apeine en peu dt mots Jaint",t-il
l'insulter;
Et l'autre ayant plie bagage
- Pourson retour chez luy trouve
libre paffig;
Quevafaire notre homme f étranglerdesamain,
DéuifagerJon infidelle,
Non,sans menace ny querelle
Jlluyfujfitqu'au lendemain
De la d, meure paternelle
EUe reprenne le ebemin;
Lay-même de sonforty forte U
nouvelle;
Quel recit pour le mieux Seigneur,
Toutplein deses Ayeux,dclicat
sur l'honneur,
Iljure gravement qu'en toutesa
famille
Jamais d'un tel ,opprobre unfront
ne futatteint>
Afais dans le même injlantsur celuy
desafille
Jlpeutlire les tousdont leGendre
1
se plaint,
Ilse rend à ce tfmoignt;
Le crime efi avoue
, le mal riefl
plus douteux.
Quefaire en-cet tflat si trisse si
honteux*
Voici le parri le plus fage,
Dit lepoux, jusqu"igo de notre
mariage
Aucunfruitneferre les noeuds>
Jurt'{ que d'un Mayrje nay que
l'apparenceM Sur paretldeshonneur je nJinfifl.
ray pointy
Et nous verrons bientostune heureuse
Sentence
Delierlenoeudquipousjoint,
Il nest pas de plus doux remeae,
Acetavis chacun se rend,
Elle poursuit, leMay cede.;
L'Hjthheflrendu nul
, &là dot
sereprend.
Nôtre Bille efi rendue àflpremiertftaf
Aquelquechose près de legereirit.
portance VEpoux , de Joncoftési voue au
Celibat\
Etfaitau Dieu d'hymenprofond
de reverence5
Mais pour acheverson repos
Il veut du fauxAmypunir la êphftdie
Al'écart sans témoins ille trouve
à propos,
L';;ttaqueJ le dfarme, &maître desavie
Exigefeulementdeluy
Qu'ilépousera l'inftâdl
Quisse plut aséduirey & qui
luy parutbelle9
Quand elle estoit femme d'autrUJ'
Le 'vaincufuit la loy que le vainqueurimpose,
Mais fous un triste hymen ms
coupables unis
Des platfirs dont ilsfont l'un &
lutre punis
Ne trouvent plus la même
dose5
Le plus confiant des deux efi
bitn-tost dégouté
On a recours au voisînage
y»
Leprécurfeur luy-meme est enfin regrette, regrettt £rfousunnouveaupersonnage
Reçu par la jeune beauté
Ilva f rendreson Cocuage
A celuy qui ¡.Avoit prêtt.
Tous lesjours on ditpar laVille9
Etchacun en est convaincu,
Comme de Texe d'Evangile
Que caraéltre de Cocu
Estcaraétreindélébiler
Vous avez v* qu'il n'en est rien,
Et ctfl toujours choseagréable
De pouvoirfaire entendre à tant
de gens de bien
Queleur mal nesipas incurable.
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6
p. 56-58
LE VIEUX ET LE JEUNE CHESNE Par M. RICHER, Avocat au Parlement de Normandie. FABLE.
Début :
Un Chêne qui comptoit plus de trois cens années, [...]
Mots clefs :
Chêne, Vieux, Jeune, Feuillage, Amour, Déesse des bois, Nature, Justice
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE VIEUX ET LE JEUNE CHESNE Par M. RICHER, Avocat au Parlement de Normandie. FABLE.
LE VIEUX ET LE JEUNE
CHESNE
Par M. RICHER , Avocat au
Parlement de Normandie ."
U
FABLE.
N Chêne qui comptoir plus de
trois cens années ,
Vit enfin fes vaftes Rameaux
Infultez par les Deftinées.
On eut vû Pan jadis enfler fes chalumeaux
,
:
A l'ombre de fon verdfeuillage :
C'étoit le féjour des Oiseaux ,
Ils y faifoient entendre leur ramage :
Les Nymphes y danfoient au milieu
des Amours.
DE MAY.
57
Mais tout apris un autre cours ;
L'âge envieux procurantfa difgrace
,
Un jeune Chêne le remplace.
Il étoit né d'un gland de l'Arbre
malhûreux ,
Que la Terre échauffa dansfonfein
amoureux ;
Il eut du blond Phébus un regard favorable
,
Et des Arbres bien -tôt devint le plus
aimable.
Dans fes rameaux badinoient les
Zéphirs ,
Et la plaintive Philomele
Pouffant lesplus tendresfoupirs,
T chantoit tous les jours quelque
chanson nouvelle.
Souvent la Déeffe des Bois
Venoit fe repofer fous ce charmant
ombrage ,
Et fur le ferpolet mettoit basfon carquois.
Enfin, il it bien-tôt unparfait avantage
Eur le Chêne ancien , qui voyoit chaquejour
38 L ETMERCURE
S'éloigner quelqu'Oiseau, s'en voler
quelqu 'Amour ;
Jufqu'où pouffe ſes traits la Fortune
ennemie ?
Bien-tôt pour comble d'infamie
,
Il eut pour Hôtes les Hiboux ,
Chauves - Souris qui logeoient dans
les troux
De fon vieux tronc ,fansſubſtance &
fans force :
A qui defféché par les ans
Il ne reftoit plus que l'écorce.
Year
Il pouffa vers le Ciel mille cris impuiffans
,
Pour changerfa trifte fortune :
Mais vainement il l'importune,
L'on fçait affez que le Deſtin
N'écoute rien
train .
va toujours fon
Il ne lui faifoit point d'injure :
L'Arbre fit fur la Terre un affez
long séjour ,
re
Et la Justice & la Natu
Veulent que chacun ait fon
tour.
CHESNE
Par M. RICHER , Avocat au
Parlement de Normandie ."
U
FABLE.
N Chêne qui comptoir plus de
trois cens années ,
Vit enfin fes vaftes Rameaux
Infultez par les Deftinées.
On eut vû Pan jadis enfler fes chalumeaux
,
:
A l'ombre de fon verdfeuillage :
C'étoit le féjour des Oiseaux ,
Ils y faifoient entendre leur ramage :
Les Nymphes y danfoient au milieu
des Amours.
DE MAY.
57
Mais tout apris un autre cours ;
L'âge envieux procurantfa difgrace
,
Un jeune Chêne le remplace.
Il étoit né d'un gland de l'Arbre
malhûreux ,
Que la Terre échauffa dansfonfein
amoureux ;
Il eut du blond Phébus un regard favorable
,
Et des Arbres bien -tôt devint le plus
aimable.
Dans fes rameaux badinoient les
Zéphirs ,
Et la plaintive Philomele
Pouffant lesplus tendresfoupirs,
T chantoit tous les jours quelque
chanson nouvelle.
Souvent la Déeffe des Bois
Venoit fe repofer fous ce charmant
ombrage ,
Et fur le ferpolet mettoit basfon carquois.
Enfin, il it bien-tôt unparfait avantage
Eur le Chêne ancien , qui voyoit chaquejour
38 L ETMERCURE
S'éloigner quelqu'Oiseau, s'en voler
quelqu 'Amour ;
Jufqu'où pouffe ſes traits la Fortune
ennemie ?
Bien-tôt pour comble d'infamie
,
Il eut pour Hôtes les Hiboux ,
Chauves - Souris qui logeoient dans
les troux
De fon vieux tronc ,fansſubſtance &
fans force :
A qui defféché par les ans
Il ne reftoit plus que l'écorce.
Year
Il pouffa vers le Ciel mille cris impuiffans
,
Pour changerfa trifte fortune :
Mais vainement il l'importune,
L'on fçait affez que le Deſtin
N'écoute rien
train .
va toujours fon
Il ne lui faifoit point d'injure :
L'Arbre fit fur la Terre un affez
long séjour ,
re
Et la Justice & la Natu
Veulent que chacun ait fon
tour.
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7
p. 351-365
LETTRE écrite de Brest, contenant l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
Début :
Un de mes amis revenu l'année passée de la Chine m'a fait voir une singularité [...]
Mots clefs :
Tragédie chinoise, Médecin, Orphelin, Fils, Tchao-Chi-cou, Mort, Chinois, Princesse, Enfant, Jeune, Tragédie, Histoire, Théâtre, Ministre, Action
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite de Brest, contenant l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
LETTRE écrite de Brest contenant
l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
Un de mes amis revenu l'année passée
de la Chine m'a fait voir une singula-
G vj
rité
352 MERCURE DE FRANCE
rité Littéraire que je me fais un plaisir de
vous annoncer. C'est la Traduction d'une
Tragédie Chinoise. L'Ouvrage en doit être
envoyé à Paris ; si l'idée generale que
vous en prendrez dans l'Extrait que je
vous envoye pique votre curiosité , il
vous sera facile de voir l'Ouvrage entier,
qui doit être remis à M.....
Le Traducteur avertit dans une Préface
que les Tragédies Chinoises ne sont
assujetties à aucune des Regles de nôtre
Théatre moderne , celle des trois unitez
y est absolument inconnue et une Tragédie
Chinoise est proprement une Histoire
mise en Dialogue , dont les différentes
parties sont autant de Scenes détachées
, entre lesquelles il n'y a d'autre
liaison que celle qu'ont entr'elles les diverses
actions particulieres qui forment
la suite de cette Histoire.
Le Lieu change le plus souvent d'une
Scene à l'autre , mais de même que l'Acteur
en se montrant la premiere fois à
soin de dire , je suis un tel , et je viens
telle chose ; de même aussi en
pour
changeant de lieu il a soin d'avertir qu'il
est en un tel endroit, et que c'est là mêine
que va se passer l'action.
> Il en est de même du tems lorsque
l'intervalle d'une Scene à l'autre est un
peu
FEVRIER. 1734. 353
peu considérable,l'Acteur ne manque pas
de le dire et d'ajoûter que depuis un tel
Evenement il s'est écoulé tant de tems .
,
Vous voyez par-là , Monsieur , que
ces Tragédies ont du moins le mérite de
la clarté et que le violement de nos
regles ne cause aucun embarras à l'imagination
des Spectateurs. Les Piéces
Espagnoles , Italiennes , Angloises et
même les Piéces Françoises du commencement
du dernier siécle n'étoient pas
plus régulieres que celle des Chinois ;
mais le violement de la Regle des unitez
, y jettoit une obscurité bien plus
grande,parce que le Spectateur ne sçavoit
jamais dans quel tems et dans quel lieu
il s'étoit transporté, qu'après avoir entendu
une partie de la Scene ; l'embarras
étoit peut être encore plus grand dans
quelques unes de nos Piéces où l'on
cache l'inobservation de l'unité de tems
et de l'unité de lieu au dépens de la vraisemblance
et de la bienséance , comme
dans Cinna.
Il ne paroît pas beaucoup d'art dans
la maniere dont s'annoncent les Personnages
Chinois dans la Piéce que j'ai lûë
mais je ne doute pas que d'autres Piéces
n'en montrent davantage . Si quelqu'un
des Missionnaires Européens vouloit faire
sur
354 MERCURE DE FRANCE
sur le Théatre Chinois , ce que le R. P.
Brumoi a fait sur le Theatre des Grecs ,
nous en donner une Histoire ou une
Notice , je ne doute pas que son Ouvrage
ne fut bien reçu ; et à juger des
Tragédies Chinoises par le caractere general
de cette Nation , et par le ton de
celle-ci , je suis persuadé que l'on y verroit
bien d'autres exemples de vertu et de
courage, que dans les Tragédies Grecques
où la véritable vertu est presque inconnuë
; ou le courage est une passion et
une passion turbulente qui offusque la
raison et bannit la tranquillité de l'Ame ;
où l'orgueil et l'amour de la gloire bien
plus que l'attachement au devoir sont la
Source des grandes actions et où les
crimes ne se punissent presque jamais
que par d'autres crimes .
La Déclamation Chinoise , à ce que
nous apprend le Traducteur , est souvent
entremêlée de chant. Le même Personnage
interrompant sa Déclamation
par quelques paroles chantées, et plaçant
de même au milieu d'une suite de paroles
chantées , quelques paroles simplement
déclamées. Il faudroir avoir les
oreilles bien faites à l'harmonie de la
prononciation Chinoise pour juger de
l'effet que doit produire ce mélange. Il ,
n'est
FEVRIER 1734 359
n'est pas peut être plus ridicule que cette
Déclamation empoulée , ou ce Chant
Tragique , dont les grands Acteurs que
* nous avons perdu depuis peu , ont tenté
inutilement de délivrer nôtre Theatre.
A juger de la Déclamation Chinoise
par l'idée que les Relations nous donnent
de leur prononciation , elle doit être
pour le Chant , ce que le Récitatif de
nos Opéra est pour les grands Airs . La
comparaison est d'autant plus juste que
c'est principalement pour exprimer quetque
sentiment plus vifou quelque mouvement
plus animé que les Acteurs
Chinois ont recours au Chant.
Après ce Préambule je viens à la Tragédie
même qui y a donné occasion . Elle
est intitulée l'Orphelin de sa Maison
THEAO , et il s'agit des Avantures de
cet Enfant depuis sa naissance jusqu'à-ce
qu'il eût vangé ses Parens . Ainsi l'Action
de la Piéce dure environ 20 ans.
Sous le Regne de Cing Cong , Empe.
reur de la Dynastie des Tsine , Tou ngan
Con , Ministre de la Guerre et Theao
Tune , Ministre de la Justice et des Finances
partageoient entr'eux deux le
Gouvernement. Tou ngan Cou , jaloux
du crédit de son Rival , après avoir tenté
différentes voyes pour le faire périr, vint
enfin
356 MERCURE DE FRAN CE
enfin à bout de le rendre suspect à l'Empereur.
Ce Prince persuadé des crimes de
Tehao Tune qui avoit pris la fuite , signa
un ordre pour faire mourir la famille
et les Domestiques de ce Ministre au
nombre de trois cent personnes . Tehaoso ,
Fils du Ministre disgracié , er gendre de
l'Empereur , fut le seul épargné en considération
de son alliance avec la famille
Royale ; Tou ngan Cou , croyant sa vengeance
imparfaite tant qu'il resteroit
quelqu'un de cette Maison , supposa un
ordre de l'Empereur à Tehaoso de se
donner la mort, et le lui envoya porter
avec le fer , le poison et le cordeau , lui
laissant le choix de son supplice. Cette
espece d'Argument de la Pièce est dans
un long Monologue par lequel Ngan
Cou ouvre le Theatre.
Dans la Scene suivante Tehaoso paroît
avec son Epouse , et comme il est per--
suadé qu'on ne l'épargnera pas encore
longtems , il lui donne par avance ses
derniers ordres ; lui recommande le fruit
dont elle est enceinte et veut , qu'il soit
nommé l'Orphelin de Tehao, au cas que
cc soit un Garçon , et qu'il soit élevé
pour être le vengeur de sa famille . Dans
ce moment on apporte l'ordre de l'Empereur
; Tehaoso le reçoit à genoux ,
choiFEVRIER.
1734. 357
choisit le poignard et se frappe après
avoir renouvellé ses derniers ordres .
La Princesse est enfermée dans son Palais
pour être gardée exactement jusqu'à
ses couches . L'introduction au Prologue
nommé Sié tscè , finit - là . Il y a ensuite
cinq Sections ou divisions tchè , que l'on
peut nommer Actes à nôtre maniere.
On apprend dans la premiere partie à
Tougnen Cou , que la Princesse femme
de Tehaoso , est accouchée d'un fils et
qu'elle l'a nommé l'Orphelin de Tehao .
La haine de Ngan Cou , s'irrite à cette
nouvelle ; il jure la mort de cet Enfant ,
et donne des ordres pour redoubler la
garde du Palais de cette Princesse.
Dans la Scene suivante cette Princesse
paroît avec son fils dans ses bras ; elle
déplore ses propres malheurs , ceux de
toute sa Maison : la mort cruelle de son
Mari, le péril auquel son fils est exposé ,
dit qu'elle a envoyé chercher le Médecin
Tehing ing, le seul des 300 Domestiques
de la Maison de son Beau- pere , qui ait
échapé au carnage ; qu'elle connoît sa
vertu , son courage , son affection pour
la Maison Tehao et qu'il est le seul qui
puisse sauver les restes infortunez de
cette Maison.
Tehing ing , arrive dans l'équipage
d'un
358 MERCURE DE FRANCE :
d'un Médecin Chinois , portant avec lui
sa Cassette aux Remedes pendue à son
col . La Princesse lui propose d'emporter
le jeune Tehao , et de se charger du soin
de le cacher. Tehing ing représente à la
Princesse les difficultez et le péril d'une
telle entreprise elle se jette à ses pieds;
Tehing ing la releve , lui proteste qu'il
est prêt à tout entreprendre pour elle ;
mais continue- t-il , si je sauve mon
jeune Maître , comment poutrez - vous
cacher cette action au Tyran ? il vous
arrachera ce secret ; nous périrons moi
et ma famille , et nous périrons sans
sauver vôtre Fils. Tehing ing , dir la
Princesse , ne craignez rien de ma foiblesse
; partez avec mon fils ; son pere
est mort sous le Couteau , c'en est fait,
sa Mere va rejoindre son Epoux , elle va
mourir. En achevant ces mots ; la Prin
cesse qui a détaché sa ceinture , la passe
dans son col et s'étrangle .
Tehing-ing pénétré d'un Spectacle si
touchant prend l'Enfant et le cache
dans son coffre , le couvre de quelques
hardes et l'emporte. Il est arrêté par
Han Koné , Mandarin d'Armes qui garde
les portes du Palais par ordre de Toungan
Cou. Han Koué doit le commencement
de sa fortune à Tebao tune , et
comme
FEVRIER. 1734- 359
, comme il aime la vertu c'est à regret
qu'il obéït à Ngan Cou , dont il déteste
les crimes ; le Mandarin soupçonne bientôt
à l'air inquiet et embarassé du Médecin
, ce qu'il vient de faire , fait retirer
ses Soldats , ouvre le coffre , apperçoit
l'enfant , est attendri à sa vûë , promet
à Tehing de ne le point dénoncer
lui ordonne de l'emporter et de se retirer.
Le Médecin sort et revient se jetter
aux pieds de Han Koué comme s'il eût
craint que tout cela ne fut un piége qu'on
lui tendit ; cette manoeuvre se répete
plusieurs fois Han Koué , reproche à
Tehing ing cette méfiance , si tu n'as pas
le courage d'exposer ta vie , lui dit- il ,
pourquoi t'es- tu engagé dans cette entreprise
? rassures- toi , ajoute-t-il , tų
n'auras rien à craindre de ma part , en
disant ces mots , Han Koué se frappe de
son poignard et tombe mort. Tehing emporte
l'Enfant , et sort en nommant le
lieu qu'il a choisi pour sa retraite.
Vous serez sans doute un peu blessé
Monsieur , de la brusque résolution que
le pauvre Han Koué prend assez legerement
de sortir de la vie pour ôter toute
inquiétude au Médecin ; c'est même- là
une répetition de ce qu'a fait la Princesse.
Il est vrai que ces deux Personnages auroient
360 MERCURE DE FRANCE
roient embarassé dans la suite de la Piéce,
mais la façon de s'en défaire me semble
un peu singuliere apparemment que
. les Chinois, malgré le peu d'opinion que
nous avons de leur bravoure , ne regardent
pas la mort avec crainte et qu'ils
croyent au moins spéculativement qu'il
n'est pas nécessaire d'avoir des raisons
bien fortes pour se la donner. Leur
Histoire confirme cette opinion
crois d'ailleurs que l'on peut juger du
caractere et des opinions d'une Nation
du moins jusqu'à un certain point , par
ses Piéces de Theatre.
و etje
Dans la Division suivante , on apprend
à Tou- ngan Cou , ce qui vient d'arriver ;
il est saisi de fureur et il forme le dessein
de
supposer un nouvel Ordre du Roy
pour se faire apporter tous les Enfans
âgez de six mois , résolu de les poignar
der tous, pour envelopper dans le Massacre
general l'Orphelin de Tehao. Je passe
Monsieur le détail des Scenes difficiles
à abréger et qui ne servent à rien pour
arriver à la quatrième Scene de cette
Section .
Le Médecin Tehing qui a pris la résolution
d'aller chercher un azile pour le
jeune Tehao auprès de Kong Lun , ancien
Ministre, ennemi de Tou -ngan Kou
et
1
FEVRIER 1734. 361
et ami de Tehao - tune , retiré à la Campagne.
Il arrive chez ce vicillard , lui découvre
son secret , et lui remet entre les mains
l'Orphelin de Tehao , et lui apprend la
Loy portée contre tous les Enfans du
Royaume , après quoi il lui déclare qu'il
est résolu de reconnoître les obligations.
qu'il a à ceux de la maison de Theao
et de sauver les jours de tous ces infortunez
condamnez à la mort par l'Arrêt
de Ngan- Kou. J'ai un Fils du même âge
que le jeune Prince , ajoute- t- il , je vais
emporter chez moi ses vêtemens , j'en
couvrirai mon Fils , vous irez me dénoncer
au Tyran comme le dépositaire et
le gardien de l'Orphelin de Tehao ;
j'avouerai touts on prendra mon Fils
pour cet Orphelin , nous mourrons lui
et moi et vous éleverez ce cher Enfant
que je vous confie ; vous l'instruirez de
son sort , et vous l'aiderez à venger
mort de ses Parens .
la
Cong - Lun répond à cela en demandant
à ce Médecin quel âge il a , et il répond
qu'il a 45 ans . Vous avez 45 ans , dit
Cong- Lun ? Il faut attendre au moins
20 ans avant que cet Enfant puisse connoître
son sort et venger sa famille , vous
aurez alors 65 ans , moi j'en aurai alors"
3.
90,
352 MERCURE DE FRANCE
90 , et quand même je pourrois vivre
jusques- là , de quel secours lui serois - je ?
Croyez moi , portez chez vous ce jeune
Orphelin , mettez- le à la place de vôtre
fils ? et puisque vous voulez bien sacrifier
ce ls , apportez - le ici , et m'allez
accuser au Tyran ? il viendra me chercher
, nous périrons vôtre fils et moi
mais vous sauverez l'Orphelin ; allez ?
ce projet est plus sage que le vôtre.
Le Médecin ne se rend qu'après avoir
employé les discours les plus pressans
pour détourner Cong Lun de son dessein ,
et l'on voit que c'est à regret qu'il consent
à sauver ses jours aux dépens de
ceux de ce Vieillard . Une chose qui mérite
d'être remarquée dans cette Scene
c'est la tranquillité avec laquelle ces deux
Hommes déliberent sur le choix de celui
qui doit s'immoler ; l'utilité dont ils
peuvent être à l'Orphelin de Theao , est
la seule chose qu'ils ayent en vûë. Je ne
crois pas que l'imagination puisse aller
au delà, pour donner une idée de l'extrê
me fermeté et de l'extrême courage .
Dans la troisiéme Division le Médecin
va dénoncer Cong- Lun à Tou ngan Cou ;
celui - ci paroît douter de la verité de la
dénonciation , et lui demande les motifs
' qui l'ont porté à la faire. Le Méd.cin
réFEVRIER.
1734. 363
répond que c'est pour sauver les jours
de son propre Fils et ceux de tous les
Enfans condamnez à périr. Ngan Cou le
conduit avec lui chez Cong- Lun. On interroge
celui - ci , on lui confronte le Dénonciateur
, et je ne sçai sur quel fondement
Ngan Cou soupçonnant la bonne
foi du Médecin , et croyant qu'il y a
quelque intelligence entre lui et Cong-
Lun , oblige ce Médecin de lui donner
la Bastonnade ; cette Scene qui ne seroit
guere de notre gout , m'a paru au fond
assez mal imaginée. L'Auteur Chinois a
crû , sans doute , rendre la situation de
Cong Lun plus interessante ; mais il n'a
pas pensé qu'en voulant outrer le Grand,
on tombe dans le Gigantesque , lequel est
toujours voisin du Puerile .
CetteScene est interrompue par l'arrivée
d'un Soldat qui apporte le fils du Médecin
, qu'on prend pour l'Orphelin de
Tehao. Ngan Cou à cette vûë s'abandonne
à la joye et poignarde cette Enfant
aux yeux du Médecin et de Cong - Lun .
Celui- ci après lui avoir reproché tous ses
crimes et déploré la mort du prétendu
Orphelin se précipite du haut d'une Terrasse
et se tuë.
Ngan Cou prend chez lui le Médecin
avec le véritable Orphelin de Tehao,
qu'il
364 MERCURE DE FRANCE
qu'il croit son Fils , et déclare qu'il veut
le combler de biens , et même adopter
le Fils , parce qu'il n'a plus d'espérance
d'en avoir. C'est-là où finit la troisiéme
Section.
L'intervalle de la troisième à la quatriéme
Section , est supposé de 20 ans
entiers , comme ledit Ngan Cou , dans
la Scene qui commence cette Section .
Ce Ministre déclare que prêt à s'emparer
du Trône et à faire périr le Roy , il
va associer ce jeune Homme à son entreprise
.
Dans la Scene suivante le Médecin Tehing
, paroît un Rouleau à la main , sur
lequel il a fait dépeindre son Histoire
et celle de l'Orphelin . Il veut instruire
l'Orphelin de son sort ; mais pour s'assurer
de ses sentimens il est résolu d'essaïer
l'impression que fera sur lui la vuë de
ces Tableaux et le récit des Evénemens
qu'ils représentent. Cette idée m'a paru
ingenieuse , et malgré le défaut de la
repétition des choses déja connues , qui
se trouve dans la maniere dont cela est
exécuté , je vous avoie que cette Scene
m'a attaché à la Lecture , par la gradation
des sentimens qui s'excitent dans
l'ame du jeune homme , en écoutant une
Histoire à laquelle il croit n'avoir aucun
interêt. Cette
FEVRIER. 1734. 365
Cette Scene occupe toute la quatriéme
Section. La cinquième contient le dénoüement
ou la maniere dont l'Orphe-
"lin de Tebao se découvre au Roy , qui
donne des ordres pour arrêter et punir
Tou- Ngan Cou. L'Action du Médecin est
la même dans cette Tragédie que celle
de Leontine dans celle d'Heraclide . Les
Chinois ont mis en cette Action ce que
Corneille a mis en récit.
Voilà , M. la singularité que je vous
avois promise , mandez - moi ce que vous
et vos amis penseront de cette Tragédie
Chinoise , et si le plaisir qu'elle m'a fait
n'a pas sa source dans la disposition qui
nous porte presque toujours à admirer
les choses extrémement éloignées de nous,
soit par la distance des tems
soit par
celle des lieux. Je suis & c.
l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
Un de mes amis revenu l'année passée
de la Chine m'a fait voir une singula-
G vj
rité
352 MERCURE DE FRANCE
rité Littéraire que je me fais un plaisir de
vous annoncer. C'est la Traduction d'une
Tragédie Chinoise. L'Ouvrage en doit être
envoyé à Paris ; si l'idée generale que
vous en prendrez dans l'Extrait que je
vous envoye pique votre curiosité , il
vous sera facile de voir l'Ouvrage entier,
qui doit être remis à M.....
Le Traducteur avertit dans une Préface
que les Tragédies Chinoises ne sont
assujetties à aucune des Regles de nôtre
Théatre moderne , celle des trois unitez
y est absolument inconnue et une Tragédie
Chinoise est proprement une Histoire
mise en Dialogue , dont les différentes
parties sont autant de Scenes détachées
, entre lesquelles il n'y a d'autre
liaison que celle qu'ont entr'elles les diverses
actions particulieres qui forment
la suite de cette Histoire.
Le Lieu change le plus souvent d'une
Scene à l'autre , mais de même que l'Acteur
en se montrant la premiere fois à
soin de dire , je suis un tel , et je viens
telle chose ; de même aussi en
pour
changeant de lieu il a soin d'avertir qu'il
est en un tel endroit, et que c'est là mêine
que va se passer l'action.
> Il en est de même du tems lorsque
l'intervalle d'une Scene à l'autre est un
peu
FEVRIER. 1734. 353
peu considérable,l'Acteur ne manque pas
de le dire et d'ajoûter que depuis un tel
Evenement il s'est écoulé tant de tems .
,
Vous voyez par-là , Monsieur , que
ces Tragédies ont du moins le mérite de
la clarté et que le violement de nos
regles ne cause aucun embarras à l'imagination
des Spectateurs. Les Piéces
Espagnoles , Italiennes , Angloises et
même les Piéces Françoises du commencement
du dernier siécle n'étoient pas
plus régulieres que celle des Chinois ;
mais le violement de la Regle des unitez
, y jettoit une obscurité bien plus
grande,parce que le Spectateur ne sçavoit
jamais dans quel tems et dans quel lieu
il s'étoit transporté, qu'après avoir entendu
une partie de la Scene ; l'embarras
étoit peut être encore plus grand dans
quelques unes de nos Piéces où l'on
cache l'inobservation de l'unité de tems
et de l'unité de lieu au dépens de la vraisemblance
et de la bienséance , comme
dans Cinna.
Il ne paroît pas beaucoup d'art dans
la maniere dont s'annoncent les Personnages
Chinois dans la Piéce que j'ai lûë
mais je ne doute pas que d'autres Piéces
n'en montrent davantage . Si quelqu'un
des Missionnaires Européens vouloit faire
sur
354 MERCURE DE FRANCE
sur le Théatre Chinois , ce que le R. P.
Brumoi a fait sur le Theatre des Grecs ,
nous en donner une Histoire ou une
Notice , je ne doute pas que son Ouvrage
ne fut bien reçu ; et à juger des
Tragédies Chinoises par le caractere general
de cette Nation , et par le ton de
celle-ci , je suis persuadé que l'on y verroit
bien d'autres exemples de vertu et de
courage, que dans les Tragédies Grecques
où la véritable vertu est presque inconnuë
; ou le courage est une passion et
une passion turbulente qui offusque la
raison et bannit la tranquillité de l'Ame ;
où l'orgueil et l'amour de la gloire bien
plus que l'attachement au devoir sont la
Source des grandes actions et où les
crimes ne se punissent presque jamais
que par d'autres crimes .
La Déclamation Chinoise , à ce que
nous apprend le Traducteur , est souvent
entremêlée de chant. Le même Personnage
interrompant sa Déclamation
par quelques paroles chantées, et plaçant
de même au milieu d'une suite de paroles
chantées , quelques paroles simplement
déclamées. Il faudroir avoir les
oreilles bien faites à l'harmonie de la
prononciation Chinoise pour juger de
l'effet que doit produire ce mélange. Il ,
n'est
FEVRIER 1734 359
n'est pas peut être plus ridicule que cette
Déclamation empoulée , ou ce Chant
Tragique , dont les grands Acteurs que
* nous avons perdu depuis peu , ont tenté
inutilement de délivrer nôtre Theatre.
A juger de la Déclamation Chinoise
par l'idée que les Relations nous donnent
de leur prononciation , elle doit être
pour le Chant , ce que le Récitatif de
nos Opéra est pour les grands Airs . La
comparaison est d'autant plus juste que
c'est principalement pour exprimer quetque
sentiment plus vifou quelque mouvement
plus animé que les Acteurs
Chinois ont recours au Chant.
Après ce Préambule je viens à la Tragédie
même qui y a donné occasion . Elle
est intitulée l'Orphelin de sa Maison
THEAO , et il s'agit des Avantures de
cet Enfant depuis sa naissance jusqu'à-ce
qu'il eût vangé ses Parens . Ainsi l'Action
de la Piéce dure environ 20 ans.
Sous le Regne de Cing Cong , Empe.
reur de la Dynastie des Tsine , Tou ngan
Con , Ministre de la Guerre et Theao
Tune , Ministre de la Justice et des Finances
partageoient entr'eux deux le
Gouvernement. Tou ngan Cou , jaloux
du crédit de son Rival , après avoir tenté
différentes voyes pour le faire périr, vint
enfin
356 MERCURE DE FRAN CE
enfin à bout de le rendre suspect à l'Empereur.
Ce Prince persuadé des crimes de
Tehao Tune qui avoit pris la fuite , signa
un ordre pour faire mourir la famille
et les Domestiques de ce Ministre au
nombre de trois cent personnes . Tehaoso ,
Fils du Ministre disgracié , er gendre de
l'Empereur , fut le seul épargné en considération
de son alliance avec la famille
Royale ; Tou ngan Cou , croyant sa vengeance
imparfaite tant qu'il resteroit
quelqu'un de cette Maison , supposa un
ordre de l'Empereur à Tehaoso de se
donner la mort, et le lui envoya porter
avec le fer , le poison et le cordeau , lui
laissant le choix de son supplice. Cette
espece d'Argument de la Pièce est dans
un long Monologue par lequel Ngan
Cou ouvre le Theatre.
Dans la Scene suivante Tehaoso paroît
avec son Epouse , et comme il est per--
suadé qu'on ne l'épargnera pas encore
longtems , il lui donne par avance ses
derniers ordres ; lui recommande le fruit
dont elle est enceinte et veut , qu'il soit
nommé l'Orphelin de Tehao, au cas que
cc soit un Garçon , et qu'il soit élevé
pour être le vengeur de sa famille . Dans
ce moment on apporte l'ordre de l'Empereur
; Tehaoso le reçoit à genoux ,
choiFEVRIER.
1734. 357
choisit le poignard et se frappe après
avoir renouvellé ses derniers ordres .
La Princesse est enfermée dans son Palais
pour être gardée exactement jusqu'à
ses couches . L'introduction au Prologue
nommé Sié tscè , finit - là . Il y a ensuite
cinq Sections ou divisions tchè , que l'on
peut nommer Actes à nôtre maniere.
On apprend dans la premiere partie à
Tougnen Cou , que la Princesse femme
de Tehaoso , est accouchée d'un fils et
qu'elle l'a nommé l'Orphelin de Tehao .
La haine de Ngan Cou , s'irrite à cette
nouvelle ; il jure la mort de cet Enfant ,
et donne des ordres pour redoubler la
garde du Palais de cette Princesse.
Dans la Scene suivante cette Princesse
paroît avec son fils dans ses bras ; elle
déplore ses propres malheurs , ceux de
toute sa Maison : la mort cruelle de son
Mari, le péril auquel son fils est exposé ,
dit qu'elle a envoyé chercher le Médecin
Tehing ing, le seul des 300 Domestiques
de la Maison de son Beau- pere , qui ait
échapé au carnage ; qu'elle connoît sa
vertu , son courage , son affection pour
la Maison Tehao et qu'il est le seul qui
puisse sauver les restes infortunez de
cette Maison.
Tehing ing , arrive dans l'équipage
d'un
358 MERCURE DE FRANCE :
d'un Médecin Chinois , portant avec lui
sa Cassette aux Remedes pendue à son
col . La Princesse lui propose d'emporter
le jeune Tehao , et de se charger du soin
de le cacher. Tehing ing représente à la
Princesse les difficultez et le péril d'une
telle entreprise elle se jette à ses pieds;
Tehing ing la releve , lui proteste qu'il
est prêt à tout entreprendre pour elle ;
mais continue- t-il , si je sauve mon
jeune Maître , comment poutrez - vous
cacher cette action au Tyran ? il vous
arrachera ce secret ; nous périrons moi
et ma famille , et nous périrons sans
sauver vôtre Fils. Tehing ing , dir la
Princesse , ne craignez rien de ma foiblesse
; partez avec mon fils ; son pere
est mort sous le Couteau , c'en est fait,
sa Mere va rejoindre son Epoux , elle va
mourir. En achevant ces mots ; la Prin
cesse qui a détaché sa ceinture , la passe
dans son col et s'étrangle .
Tehing-ing pénétré d'un Spectacle si
touchant prend l'Enfant et le cache
dans son coffre , le couvre de quelques
hardes et l'emporte. Il est arrêté par
Han Koné , Mandarin d'Armes qui garde
les portes du Palais par ordre de Toungan
Cou. Han Koué doit le commencement
de sa fortune à Tebao tune , et
comme
FEVRIER. 1734- 359
, comme il aime la vertu c'est à regret
qu'il obéït à Ngan Cou , dont il déteste
les crimes ; le Mandarin soupçonne bientôt
à l'air inquiet et embarassé du Médecin
, ce qu'il vient de faire , fait retirer
ses Soldats , ouvre le coffre , apperçoit
l'enfant , est attendri à sa vûë , promet
à Tehing de ne le point dénoncer
lui ordonne de l'emporter et de se retirer.
Le Médecin sort et revient se jetter
aux pieds de Han Koué comme s'il eût
craint que tout cela ne fut un piége qu'on
lui tendit ; cette manoeuvre se répete
plusieurs fois Han Koué , reproche à
Tehing ing cette méfiance , si tu n'as pas
le courage d'exposer ta vie , lui dit- il ,
pourquoi t'es- tu engagé dans cette entreprise
? rassures- toi , ajoute-t-il , tų
n'auras rien à craindre de ma part , en
disant ces mots , Han Koué se frappe de
son poignard et tombe mort. Tehing emporte
l'Enfant , et sort en nommant le
lieu qu'il a choisi pour sa retraite.
Vous serez sans doute un peu blessé
Monsieur , de la brusque résolution que
le pauvre Han Koué prend assez legerement
de sortir de la vie pour ôter toute
inquiétude au Médecin ; c'est même- là
une répetition de ce qu'a fait la Princesse.
Il est vrai que ces deux Personnages auroient
360 MERCURE DE FRANCE
roient embarassé dans la suite de la Piéce,
mais la façon de s'en défaire me semble
un peu singuliere apparemment que
. les Chinois, malgré le peu d'opinion que
nous avons de leur bravoure , ne regardent
pas la mort avec crainte et qu'ils
croyent au moins spéculativement qu'il
n'est pas nécessaire d'avoir des raisons
bien fortes pour se la donner. Leur
Histoire confirme cette opinion
crois d'ailleurs que l'on peut juger du
caractere et des opinions d'une Nation
du moins jusqu'à un certain point , par
ses Piéces de Theatre.
و etje
Dans la Division suivante , on apprend
à Tou- ngan Cou , ce qui vient d'arriver ;
il est saisi de fureur et il forme le dessein
de
supposer un nouvel Ordre du Roy
pour se faire apporter tous les Enfans
âgez de six mois , résolu de les poignar
der tous, pour envelopper dans le Massacre
general l'Orphelin de Tehao. Je passe
Monsieur le détail des Scenes difficiles
à abréger et qui ne servent à rien pour
arriver à la quatrième Scene de cette
Section .
Le Médecin Tehing qui a pris la résolution
d'aller chercher un azile pour le
jeune Tehao auprès de Kong Lun , ancien
Ministre, ennemi de Tou -ngan Kou
et
1
FEVRIER 1734. 361
et ami de Tehao - tune , retiré à la Campagne.
Il arrive chez ce vicillard , lui découvre
son secret , et lui remet entre les mains
l'Orphelin de Tehao , et lui apprend la
Loy portée contre tous les Enfans du
Royaume , après quoi il lui déclare qu'il
est résolu de reconnoître les obligations.
qu'il a à ceux de la maison de Theao
et de sauver les jours de tous ces infortunez
condamnez à la mort par l'Arrêt
de Ngan- Kou. J'ai un Fils du même âge
que le jeune Prince , ajoute- t- il , je vais
emporter chez moi ses vêtemens , j'en
couvrirai mon Fils , vous irez me dénoncer
au Tyran comme le dépositaire et
le gardien de l'Orphelin de Tehao ;
j'avouerai touts on prendra mon Fils
pour cet Orphelin , nous mourrons lui
et moi et vous éleverez ce cher Enfant
que je vous confie ; vous l'instruirez de
son sort , et vous l'aiderez à venger
mort de ses Parens .
la
Cong - Lun répond à cela en demandant
à ce Médecin quel âge il a , et il répond
qu'il a 45 ans . Vous avez 45 ans , dit
Cong- Lun ? Il faut attendre au moins
20 ans avant que cet Enfant puisse connoître
son sort et venger sa famille , vous
aurez alors 65 ans , moi j'en aurai alors"
3.
90,
352 MERCURE DE FRANCE
90 , et quand même je pourrois vivre
jusques- là , de quel secours lui serois - je ?
Croyez moi , portez chez vous ce jeune
Orphelin , mettez- le à la place de vôtre
fils ? et puisque vous voulez bien sacrifier
ce ls , apportez - le ici , et m'allez
accuser au Tyran ? il viendra me chercher
, nous périrons vôtre fils et moi
mais vous sauverez l'Orphelin ; allez ?
ce projet est plus sage que le vôtre.
Le Médecin ne se rend qu'après avoir
employé les discours les plus pressans
pour détourner Cong Lun de son dessein ,
et l'on voit que c'est à regret qu'il consent
à sauver ses jours aux dépens de
ceux de ce Vieillard . Une chose qui mérite
d'être remarquée dans cette Scene
c'est la tranquillité avec laquelle ces deux
Hommes déliberent sur le choix de celui
qui doit s'immoler ; l'utilité dont ils
peuvent être à l'Orphelin de Theao , est
la seule chose qu'ils ayent en vûë. Je ne
crois pas que l'imagination puisse aller
au delà, pour donner une idée de l'extrê
me fermeté et de l'extrême courage .
Dans la troisiéme Division le Médecin
va dénoncer Cong- Lun à Tou ngan Cou ;
celui - ci paroît douter de la verité de la
dénonciation , et lui demande les motifs
' qui l'ont porté à la faire. Le Méd.cin
réFEVRIER.
1734. 363
répond que c'est pour sauver les jours
de son propre Fils et ceux de tous les
Enfans condamnez à périr. Ngan Cou le
conduit avec lui chez Cong- Lun. On interroge
celui - ci , on lui confronte le Dénonciateur
, et je ne sçai sur quel fondement
Ngan Cou soupçonnant la bonne
foi du Médecin , et croyant qu'il y a
quelque intelligence entre lui et Cong-
Lun , oblige ce Médecin de lui donner
la Bastonnade ; cette Scene qui ne seroit
guere de notre gout , m'a paru au fond
assez mal imaginée. L'Auteur Chinois a
crû , sans doute , rendre la situation de
Cong Lun plus interessante ; mais il n'a
pas pensé qu'en voulant outrer le Grand,
on tombe dans le Gigantesque , lequel est
toujours voisin du Puerile .
CetteScene est interrompue par l'arrivée
d'un Soldat qui apporte le fils du Médecin
, qu'on prend pour l'Orphelin de
Tehao. Ngan Cou à cette vûë s'abandonne
à la joye et poignarde cette Enfant
aux yeux du Médecin et de Cong - Lun .
Celui- ci après lui avoir reproché tous ses
crimes et déploré la mort du prétendu
Orphelin se précipite du haut d'une Terrasse
et se tuë.
Ngan Cou prend chez lui le Médecin
avec le véritable Orphelin de Tehao,
qu'il
364 MERCURE DE FRANCE
qu'il croit son Fils , et déclare qu'il veut
le combler de biens , et même adopter
le Fils , parce qu'il n'a plus d'espérance
d'en avoir. C'est-là où finit la troisiéme
Section.
L'intervalle de la troisième à la quatriéme
Section , est supposé de 20 ans
entiers , comme ledit Ngan Cou , dans
la Scene qui commence cette Section .
Ce Ministre déclare que prêt à s'emparer
du Trône et à faire périr le Roy , il
va associer ce jeune Homme à son entreprise
.
Dans la Scene suivante le Médecin Tehing
, paroît un Rouleau à la main , sur
lequel il a fait dépeindre son Histoire
et celle de l'Orphelin . Il veut instruire
l'Orphelin de son sort ; mais pour s'assurer
de ses sentimens il est résolu d'essaïer
l'impression que fera sur lui la vuë de
ces Tableaux et le récit des Evénemens
qu'ils représentent. Cette idée m'a paru
ingenieuse , et malgré le défaut de la
repétition des choses déja connues , qui
se trouve dans la maniere dont cela est
exécuté , je vous avoie que cette Scene
m'a attaché à la Lecture , par la gradation
des sentimens qui s'excitent dans
l'ame du jeune homme , en écoutant une
Histoire à laquelle il croit n'avoir aucun
interêt. Cette
FEVRIER. 1734. 365
Cette Scene occupe toute la quatriéme
Section. La cinquième contient le dénoüement
ou la maniere dont l'Orphe-
"lin de Tebao se découvre au Roy , qui
donne des ordres pour arrêter et punir
Tou- Ngan Cou. L'Action du Médecin est
la même dans cette Tragédie que celle
de Leontine dans celle d'Heraclide . Les
Chinois ont mis en cette Action ce que
Corneille a mis en récit.
Voilà , M. la singularité que je vous
avois promise , mandez - moi ce que vous
et vos amis penseront de cette Tragédie
Chinoise , et si le plaisir qu'elle m'a fait
n'a pas sa source dans la disposition qui
nous porte presque toujours à admirer
les choses extrémement éloignées de nous,
soit par la distance des tems
soit par
celle des lieux. Je suis & c.
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Résumé : LETTRE écrite de Brest, contenant l'Extrait d'une Tragédie Chinoise.
Un ami de l'auteur, récemment revenu de Chine, lui a montré la traduction d'une tragédie chinoise intitulée 'L'Orphelin de sa Maison Theao'. Cette tragédie relate les aventures d'un enfant depuis sa naissance jusqu'à la vengeance de ses parents, sur une période d'environ 20 ans sous le règne de l'empereur Cing Cong. La pièce ne respecte pas les règles des trois unités (temps, lieu, action) du théâtre moderne. Chaque scène est indépendante et les changements de lieu et de temps sont explicitement annoncés par les acteurs. La pièce est structurée en sections appelées 'tchè', similaires à des actes. L'intrigue principale commence avec la disgrâce du ministre Tehao Tune, accusé à tort par son rival Tou ngan Cou. Tehao Tune est condamné à mort et sa famille massacrée, à l'exception de son fils Tehaoso, épargné en raison de son alliance avec la famille royale. Tou ngan Cou ordonne à Tehaoso de se suicider, ce qu'il fait après avoir donné ses dernières instructions à son épouse enceinte. L'épouse de Tehaoso donne naissance à un fils, nommé 'L'Orphelin de Tehao'. Elle confie l'enfant au médecin Tehing ing, qui le cache et le sauve malgré les obstacles. Plusieurs personnages, comme le mandarin Han Koué et le vieillard Cong Lun, jouent des rôles cruciaux en aidant à protéger l'orphelin. Dans la troisième division, le médecin dénonce Cong-Lun à Tou Ngan Cou pour sauver son fils et d'autres enfants condamnés. Ngan Cou, doutant de la bonne foi du médecin, le fait bastonner. La scène est interrompue par l'arrivée d'un soldat apportant le fils du médecin, pris pour l'orphelin de Tehao. Ngan Cou, croyant avoir retrouvé son fils, poignarde l'enfant devant le médecin et Cong-Lun, qui se suicide ensuite. Ngan Cou adopte alors le véritable orphelin de Tehao, croyant que c'est son fils. Vingt ans plus tard, dans la quatrième section, Ngan Cou, prêt à s'emparer du trône, veut associer le jeune homme à son entreprise. Le médecin Tehing montre à l'orphelin des tableaux représentant son histoire pour tester ses sentiments. La cinquième section révèle comment l'orphelin de Tehao se découvre au roi, qui ordonne l'arrestation et la punition de Tou Ngan Cou. La pièce met en avant des thèmes de courage, de vertu et de sacrifice, caractéristiques de la culture chinoise. La déclamation dans les tragédies chinoises est souvent mélangée de chant, et les acteurs annoncent clairement les changements de lieu et de temps.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 178-188
Explications des devises & des emblèmes peints sur les médaillons placés au-dessus de chaque Figure.
Début :
Au dessus de la Paix une Aurore dont l'éclat prompt & lumineux dissipe en un moment les [...]
Mots clefs :
Devises, Emblèmes, Jeune, Amour, Prince, Naissance du duc de Bourgogne, Sort, Mots, Peuple, Joie
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Explications des devises & des emblèmes
peints sur les médaillons placés au-dessus de
chaque Figure.
Au dessus de la Paix une Aurore dont l'éclat
prompt & lumineux dissipe en un moment les
ténébres de la nuit, & ramene le Soleil, pour
exprimer le moment imptévu où naquit Monsci-
gneur le DUC DE BOUAGOGNE, dont la
naissance éveilla la Cour & tout Patis, & pressa
le retour du Roi à Versailles.
Luce fugat somnos, Solemque reducit.
Je parois dans les airs, & soudain ma lamiere
Des mortels assoupis écarte le sommeil;
A peine j'ouvre ma cartiete
Que je ramene le Soleil.
Le Signe de la Balance, sous lequel est né
Monseigneur le DUC DI BOURCOGNI
dont l'heureuse naissance assure plus que jamais
l'ordre de la succession dans la branche regnante.
Ex me invariabilis ordo.
De cet ordte immortel qui mésure les temps
J'annonce la marche assurée;
Er mon retour d'éternelle durée,
Doit triompher & du sort & des aus.
Une figure de Dauphin d'ou sort une eau
jaillissante avec ces mots;
Ex me utile, dulce fluit.
JANVIER. 1752.
179
De moi, signe toujours aimable,
Pour vous coule un nouveau présent
Goutez-en à longs rraits le charme bienfaisant
Peuples, il réunit l'utile & l'agréable.
Au dessus de la Force, dans un brillant par-
terre, un myrthe & un olivier entourés d'un
jeune lys, qui semble les unir plus étroitement
Fortius ac melius.
Rameaux sacrés qu'aujourd'hui j'environne,
Plus que jamais vous serez precieux;
Et la force que je vous donne
En m'unissant à vous, embellira vos nœuds.
Un Trône d'or, chargé des Armes de France-
sur lequel s'appuye de chaque côté, un Amous
qui en assûre la stabilité.
Fulcitur utrinque.
Trône, que de LOUIS la Famille féconde
Affranchira de l'Empire des ans
A jamais tu verras sur toi ses descendans
Servir d'exemple aux Rois & d'ornement au
monde.
Une Couronne d'or, à laquelle un Amour at-
tache un diamant, qui sert à l'affermir & à aug.
menter son éclat.
Et robur & decus addit.
Enfant de la Pélicité
Quel éclat en naissant t'annonce & t'envitonne !
Hvj
...*
180 MERCURE DE FRANCE.
Ta main donne à cette Courronne
D'un ornement nouveau la solide beauté.
Au-dessus de Minerve, on voit autour du ben-
ceau du jeune Prince Mars, Apollon & Minerve.
Ces Divinités se félicitent d'un Eleve si propre à
honorer les bienfaits, dont elles s'empressent de
le combler.
Quisque suo fe jactat alumno.
Sur ce nouvel Eleve, à l'envi, sans mesure,
Divinités, répandez vos bienfaits;
Il sçaura tour à tour les rendre avec usure,
Et toujours les Bourbous surpassent vos souhaits.
Deux grands Palmiers, au bas desquels est us
jeune Palmier, qui sort de leur tige commune.
Reddet origo parem.
Sorti d'une Tige immortelle,
Mon sort est d'égaler les Arbres les plus beaux;
Dans peu je serai digne d'elle
Par la hauteur de mes rameaux.
Le Chef d'un essain d'abeilles leur moutre uu
jeune rejetton, auquel il vient de donner le jour;
il abandonne à la République cet héritier destiné
& la gouverner, pour fuire allusion au sentiment
noble & généreux de Monseigneur le Dauphin
qui, à la Naissance de Monseigneur le Duc de
Bourgogne, dit que ce Prince étoit l'enfant de
tonte la France.
Genti, non mihi nascitur Hares.
Cet héritiet, qui de moi tient le jour,
Peuple, est à vous plus qu'à moi- même i
181
JANVIER. 1752.
Vous l'instruîrez par votre amout
A vous chérir autant que je vous aimie.
Au- dessus de l'Abondance, un aigle portant
son jeune aiglon, & volant entre le Soleil & son
pa élie, pour exprimer la joie qu'à la Naissanco
de Monseigneur le DUC DE BOURGOGNI, Mada-
me la Dauphine fit éclater, en présence du Roi
& de Monseigneur le Dauphin.
Ui Nato, inter utrumque, superbit.
Ces feux éblouissans qui frappent l'Univers
Superbe Aiglon, n'ont rien, dont tes regards
s'étonnent,
Et le double éclat qu'ils te donnent,
Dit que mon Sang est fait pour l'Empire des airs-
Un Oranger couvert de fleurs, au bas de sa
tige, une orange que la maturité a fait tomber,
& que le tems a rendu plus douce & plus agrea-
ble:
Tempore dulcior exis.
Le fruit que je viens de répandre,
Par sa beauté charme les yeux,
Et le tems qui l'a fait attendre,
Le rend encor plus précieur.
Pour marquer la joie générale que les peuples
témoignent par les Feux & les Illuminations á
Poccasion de la Naissance du Prince. Une main
tenant un verre ardent, exposé aux rayons da
Soleil; & au-dessous plusicurs feux qui s'allu-
ment.
182 MERCURE DEFRANCE.
Faecundus calor excitat Ignes-
Par mes feux j'anime le monde;
Mes ardeurs le rendent heureux,
Et c'est à ma chaleur féconde
Que s'allument mille autres feux.
D scription des Bas-reliefs, placés dans les
Pans coupés de la Ballustrade.
Le premier Bas-relief offre, à côté de l'His-
toire, le Destin qui montre au jeune Prince le
Portrait de Monseigneur le DUC DE BOURGOGNI,
Pere de Sa Majesté. Pour annoncer qu'un jout
cet Enfant; que la France tient dans ses bras
aura les rares vertus de son Bisayeul; il lui adresse
par allusion à ces mots de Virgile, Tu Marcellus
aris, ces patoles:
Tu Burgundus eris.
Sous ce nom qui promit à des Peuples heureux
Un Sage sur le Trône, & dans un Maître un Pere;
Croissez, beau Rejetton, d'une Tige si chere,
Vous aurez ses vertus & des jours plus nombreux.
Dans le second Bas-relief, Lucine appuyée sur
un berceau d'or, où est le Prince nouveau né, in-
vite le Tems, les Heures, les Parques & la Santé,
à conserver les jours du jeune Prince, à la Nais-
sance duquel elle vient de s'intéresser d'une façon
si marquée: pour les y engager, elle leur adresse
ces mots :
Magnum Jovis incrementum. Virg. Eclog. Iv.
Des mortels en naissant, vous qui réglez le sort,
d by Goo
JANVIER.
1752.
183
Sur celui, dont mes soins ont hâté la Naissance,
Signalez votre bienfaisance:
Le plus pur sang des Dieux est le sang dont il
sort.
Le troisième Bas-relief présente Jupiter sur un
trône de nues: l'Amour & l'Hymen prenant leur
essor croisent leurs flambeaux allumés; & sur la
terre on voit des Autels od Jupiter vent qu'ils
unissent les cœurs des mortels, hommage pour
lui plus touchant que toutes les autres offrandes:
pour marquer la volonté de Sa Majesté, qui tou-
jours attentive au bonheur de ses peuples, a or-
donné qu'on consacrât à former des alliances, les
dépenses que le zéle public destinoit à célébrer la
Naissance de Monseigneur le DUC DE BOUA-
GOGNE.
Ferte citi flammas, date tela & jungite dextras.
Volez, Amour; Hymen, descendez sur la terre»
Que vos flambeaux unis brillent pour les mortels:
Peu jaloux des respects qu'attire le tonnerre
Je ne veux que l'encens offert sur vos Autels.
Le quatrième Bas-relief, fait voir la Déesse de
la Peinture, accompagnée de Venus; elle montre
an jeune Prince, soutenu dans les bras d'une des
uois Graces, le Portrait de Madame la Dauphine,
avec ces mots de Virgile:
Incipe, parve Puer, ri, u cognoscere Matrem.
Virg. Egl. 4.
Aimal le Enfant, qui vient de nastre,
Contemple celle à qui tu dois le jous;
itized by God
184 MERCUREDE FRANCE.
Par son sourire elle te fait connoître
Qi'elle est la Mere de l'Amour.
Sur les Angles de la Balustrade sont posos qua-
tre Groupes de Génies.
Le premier représente deux Amours couronnés
de Pampres & de Lierre, mélant dans des Coupes
rehaussées d'or, le vin de Champagne avec celui-
de Bourgogne.
Jungito Burgundo Campani prcula Cives.
Le second offre deux autres Enfans couronnés
de fleurs, tenant des corbeilles remplies de roses
& de lys qu'ils répandent à pleines mains, avec-
ces mots:
Manibus date Lilia plenis. Virg. Liv. 6.
Le troisiéme montre un Groupe d'Amours, avec
des Couronnes de Myrte & d'Olivier, armés de
Carquois, & tenant en main des Ares tendus.
Nec vim tela ferunt. Virg. Liv. 7.
Le quatrième retrace le Génie de la France &
celui de la Bourgogne, unissant tendrement des-
Boucliers, sur lesquels sont peintes les Armes de
France & de Bourgogne. Autrefois ces Boucliers
ne se rapprochoient que pour les combats, aujour-
d'hui l'Amour & l'Hymen les confondent.
Non ut olim.
Au-dessus du Dôme s'éleve une Renommée,
prenant son essor dans les airs; sur la Bandelette
de sa Trompette, on lit ces mots: Felicitas Pu-
blica.
L'intéricur du Temple découvre au milieu
l'Autel de la Félicité publique, élevé sur trois de-
grés de marbre, sur lequel est un Foyer destiné à
recevo ir les parfums que brule un jeune Amout.
ed by Goc
JANVIER.
185
1752.
Autour du ceintre de l'Autel on lit ces vers de
Tibulle:
Dicamus bona verba, venit natalis ad aras;
Urantur pia thura focis, urantur odores.
Les Parois du Temple offre une nouvelle Ar-
chitecture d'Ordre Corinthien; sur la bordure
sont répandues les Armes de France & de Bourgo-
gne, les Flambeaux de l'Amour & de l'Hymen;
& dans des Cartouches rehaussés d'or on lit les
Inscriptions suivantes, qui annoncent la joie pu-
blique.
Ipse fuos adsit Genius visurus honores
Cui decorent sanctus mollia serta genas. Tib-
I1.
Bacche veni, dulcisque tuis è cornibus uva
Pendeat, & spicis tempora cinge Ceres. Tib-
III.
At tu natalis multos celebrande per aunos
Candidior semper, candidiorque veni! Tib.
IV.
Dum festiva novis fumant altaria flammis,
Urat vestra, Remi, pectora vivus amor.
L'intérieur du Temple n'étoit éclairé que par
la lueur du Foyer de l'Autel, & cette foitle Ju-
miere répandoit dans le Temple une obscurité
mystérieuse qui en augmentoit la majesté.
A chaque côté de l'Hôzel de-Ville sont placées
deux Figures, l'une représentant la Ville de Reimo
couronnée de Tours, contemplaut l'Image du
yGoc
186 MERCUREDEFRANCE.
jeune Prince, préferablement aux Monumens qui
lui restent de Jules Cesar,
Arcs superbes, des ans qui bravez les outrages,
Vos Héros n'ont plus rien qui flate mes regards;
L'Amour que je contemple a seul tous mes hom-
mages:
Un Bourbon m'est plus cher que Rome & ses
Césars.
De l'autre côté la Nymphe de Vesse engage ses
Naiades à s'unir à la joie publique, en reconnois-
sancedes nouveaux bienfaits de SaMajesté; elle veut
qu'elles renouvellent en l'honneur du Roi, ces
Fêtes * anciennes, où l'on couvroit de fleurs les
Urnes des Fontaines rendues célebres par quel-
qu'érénement qui éternisolt leur gloire.
Vous que LouIs fixe en ces lieux,
Naiades
à l'envie que votre onde jaillisse,
Et que son murmure s'unisse
Aux accens d'un Peuple joyeux.
De ce Peuple heureux & fidele
Imitez, s'il se peut, l'amour & les transports.
Du plus puissant des Rois la bonté paternelle
Allure pour jamais la gloire de vos bords:
Nymphes, soyez reconnoissantes;
Pour célébrer sa générosité,
Que vos Urnes obeissantes,
Ces fêtes s' apl elloient Fontanilia.
gitized by Goc
287
JANVIER.
1752.
En épanchant ici leurs Ondes bienfaisantes
Y versent la félicité;
Que leurs cours ne soit arrêté,
Que lors qu'au Temble de Mémoire
De Louis finira la gloire,
Le nom & la postérité.
Au dessus de la Porte de l'Hôtel de Ville, on
lit dans un cartouche, l'Inscription suivante:
LUDOVICO DECIMO QUINTO
Regi maximo & optimo
Pacis reparatori,
Suorum amori,
Et Ludovico Delphino ejus Filio dilectissimo
Paternarum virtutum amulatori;
Ob recens Natum Burgundia Ducem,
Gallia votorum summam, spem, delicias.
Pacis pignus fidissimum;
In impotenti exundantis latitia impetu
Et solemni aterna gratiarum actionis protestatione,
Hoc
Felicitatis publica monumentum.
S. P. Q R.
D. V. C.
Anno M. DCCLI.
TRADUCTION DE L'INSCRPTION.
Le Conseil & le Peuple de la Ville de Reims,
dans les effusions de la Joie la plus vive, & les té-
ized by Goc
-
288 MERCURE DE FRANCE.
moignages solemnels de leur éternelle reconnois-
sancè, dé jient, vouent, & consacrent ce Tempse
de la Felicite publique à LOUIS, RoI très-
grand & très bon, le Restaurateur de la Paix
l'amour de son peuple; & à LOUIS, Dau-
phin, son fils Bien-Aimé, en réjouissance de l'heu-
reuse naissance du DUC DE BOURGOGNE,
objet des vœux de la France, son espérance, &
ses délices. L'an du Seigneur mil sept cens cin-
quante & un.
peints sur les médaillons placés au-dessus de
chaque Figure.
Au dessus de la Paix une Aurore dont l'éclat
prompt & lumineux dissipe en un moment les
ténébres de la nuit, & ramene le Soleil, pour
exprimer le moment imptévu où naquit Monsci-
gneur le DUC DE BOUAGOGNE, dont la
naissance éveilla la Cour & tout Patis, & pressa
le retour du Roi à Versailles.
Luce fugat somnos, Solemque reducit.
Je parois dans les airs, & soudain ma lamiere
Des mortels assoupis écarte le sommeil;
A peine j'ouvre ma cartiete
Que je ramene le Soleil.
Le Signe de la Balance, sous lequel est né
Monseigneur le DUC DI BOURCOGNI
dont l'heureuse naissance assure plus que jamais
l'ordre de la succession dans la branche regnante.
Ex me invariabilis ordo.
De cet ordte immortel qui mésure les temps
J'annonce la marche assurée;
Er mon retour d'éternelle durée,
Doit triompher & du sort & des aus.
Une figure de Dauphin d'ou sort une eau
jaillissante avec ces mots;
Ex me utile, dulce fluit.
JANVIER. 1752.
179
De moi, signe toujours aimable,
Pour vous coule un nouveau présent
Goutez-en à longs rraits le charme bienfaisant
Peuples, il réunit l'utile & l'agréable.
Au dessus de la Force, dans un brillant par-
terre, un myrthe & un olivier entourés d'un
jeune lys, qui semble les unir plus étroitement
Fortius ac melius.
Rameaux sacrés qu'aujourd'hui j'environne,
Plus que jamais vous serez precieux;
Et la force que je vous donne
En m'unissant à vous, embellira vos nœuds.
Un Trône d'or, chargé des Armes de France-
sur lequel s'appuye de chaque côté, un Amous
qui en assûre la stabilité.
Fulcitur utrinque.
Trône, que de LOUIS la Famille féconde
Affranchira de l'Empire des ans
A jamais tu verras sur toi ses descendans
Servir d'exemple aux Rois & d'ornement au
monde.
Une Couronne d'or, à laquelle un Amour at-
tache un diamant, qui sert à l'affermir & à aug.
menter son éclat.
Et robur & decus addit.
Enfant de la Pélicité
Quel éclat en naissant t'annonce & t'envitonne !
Hvj
...*
180 MERCURE DE FRANCE.
Ta main donne à cette Courronne
D'un ornement nouveau la solide beauté.
Au-dessus de Minerve, on voit autour du ben-
ceau du jeune Prince Mars, Apollon & Minerve.
Ces Divinités se félicitent d'un Eleve si propre à
honorer les bienfaits, dont elles s'empressent de
le combler.
Quisque suo fe jactat alumno.
Sur ce nouvel Eleve, à l'envi, sans mesure,
Divinités, répandez vos bienfaits;
Il sçaura tour à tour les rendre avec usure,
Et toujours les Bourbous surpassent vos souhaits.
Deux grands Palmiers, au bas desquels est us
jeune Palmier, qui sort de leur tige commune.
Reddet origo parem.
Sorti d'une Tige immortelle,
Mon sort est d'égaler les Arbres les plus beaux;
Dans peu je serai digne d'elle
Par la hauteur de mes rameaux.
Le Chef d'un essain d'abeilles leur moutre uu
jeune rejetton, auquel il vient de donner le jour;
il abandonne à la République cet héritier destiné
& la gouverner, pour fuire allusion au sentiment
noble & généreux de Monseigneur le Dauphin
qui, à la Naissance de Monseigneur le Duc de
Bourgogne, dit que ce Prince étoit l'enfant de
tonte la France.
Genti, non mihi nascitur Hares.
Cet héritiet, qui de moi tient le jour,
Peuple, est à vous plus qu'à moi- même i
181
JANVIER. 1752.
Vous l'instruîrez par votre amout
A vous chérir autant que je vous aimie.
Au- dessus de l'Abondance, un aigle portant
son jeune aiglon, & volant entre le Soleil & son
pa élie, pour exprimer la joie qu'à la Naissanco
de Monseigneur le DUC DE BOURGOGNI, Mada-
me la Dauphine fit éclater, en présence du Roi
& de Monseigneur le Dauphin.
Ui Nato, inter utrumque, superbit.
Ces feux éblouissans qui frappent l'Univers
Superbe Aiglon, n'ont rien, dont tes regards
s'étonnent,
Et le double éclat qu'ils te donnent,
Dit que mon Sang est fait pour l'Empire des airs-
Un Oranger couvert de fleurs, au bas de sa
tige, une orange que la maturité a fait tomber,
& que le tems a rendu plus douce & plus agrea-
ble:
Tempore dulcior exis.
Le fruit que je viens de répandre,
Par sa beauté charme les yeux,
Et le tems qui l'a fait attendre,
Le rend encor plus précieur.
Pour marquer la joie générale que les peuples
témoignent par les Feux & les Illuminations á
Poccasion de la Naissance du Prince. Une main
tenant un verre ardent, exposé aux rayons da
Soleil; & au-dessous plusicurs feux qui s'allu-
ment.
182 MERCURE DEFRANCE.
Faecundus calor excitat Ignes-
Par mes feux j'anime le monde;
Mes ardeurs le rendent heureux,
Et c'est à ma chaleur féconde
Que s'allument mille autres feux.
D scription des Bas-reliefs, placés dans les
Pans coupés de la Ballustrade.
Le premier Bas-relief offre, à côté de l'His-
toire, le Destin qui montre au jeune Prince le
Portrait de Monseigneur le DUC DE BOURGOGNI,
Pere de Sa Majesté. Pour annoncer qu'un jout
cet Enfant; que la France tient dans ses bras
aura les rares vertus de son Bisayeul; il lui adresse
par allusion à ces mots de Virgile, Tu Marcellus
aris, ces patoles:
Tu Burgundus eris.
Sous ce nom qui promit à des Peuples heureux
Un Sage sur le Trône, & dans un Maître un Pere;
Croissez, beau Rejetton, d'une Tige si chere,
Vous aurez ses vertus & des jours plus nombreux.
Dans le second Bas-relief, Lucine appuyée sur
un berceau d'or, où est le Prince nouveau né, in-
vite le Tems, les Heures, les Parques & la Santé,
à conserver les jours du jeune Prince, à la Nais-
sance duquel elle vient de s'intéresser d'une façon
si marquée: pour les y engager, elle leur adresse
ces mots :
Magnum Jovis incrementum. Virg. Eclog. Iv.
Des mortels en naissant, vous qui réglez le sort,
d by Goo
JANVIER.
1752.
183
Sur celui, dont mes soins ont hâté la Naissance,
Signalez votre bienfaisance:
Le plus pur sang des Dieux est le sang dont il
sort.
Le troisième Bas-relief présente Jupiter sur un
trône de nues: l'Amour & l'Hymen prenant leur
essor croisent leurs flambeaux allumés; & sur la
terre on voit des Autels od Jupiter vent qu'ils
unissent les cœurs des mortels, hommage pour
lui plus touchant que toutes les autres offrandes:
pour marquer la volonté de Sa Majesté, qui tou-
jours attentive au bonheur de ses peuples, a or-
donné qu'on consacrât à former des alliances, les
dépenses que le zéle public destinoit à célébrer la
Naissance de Monseigneur le DUC DE BOUA-
GOGNE.
Ferte citi flammas, date tela & jungite dextras.
Volez, Amour; Hymen, descendez sur la terre»
Que vos flambeaux unis brillent pour les mortels:
Peu jaloux des respects qu'attire le tonnerre
Je ne veux que l'encens offert sur vos Autels.
Le quatrième Bas-relief, fait voir la Déesse de
la Peinture, accompagnée de Venus; elle montre
an jeune Prince, soutenu dans les bras d'une des
uois Graces, le Portrait de Madame la Dauphine,
avec ces mots de Virgile:
Incipe, parve Puer, ri, u cognoscere Matrem.
Virg. Egl. 4.
Aimal le Enfant, qui vient de nastre,
Contemple celle à qui tu dois le jous;
itized by God
184 MERCUREDE FRANCE.
Par son sourire elle te fait connoître
Qi'elle est la Mere de l'Amour.
Sur les Angles de la Balustrade sont posos qua-
tre Groupes de Génies.
Le premier représente deux Amours couronnés
de Pampres & de Lierre, mélant dans des Coupes
rehaussées d'or, le vin de Champagne avec celui-
de Bourgogne.
Jungito Burgundo Campani prcula Cives.
Le second offre deux autres Enfans couronnés
de fleurs, tenant des corbeilles remplies de roses
& de lys qu'ils répandent à pleines mains, avec-
ces mots:
Manibus date Lilia plenis. Virg. Liv. 6.
Le troisiéme montre un Groupe d'Amours, avec
des Couronnes de Myrte & d'Olivier, armés de
Carquois, & tenant en main des Ares tendus.
Nec vim tela ferunt. Virg. Liv. 7.
Le quatrième retrace le Génie de la France &
celui de la Bourgogne, unissant tendrement des-
Boucliers, sur lesquels sont peintes les Armes de
France & de Bourgogne. Autrefois ces Boucliers
ne se rapprochoient que pour les combats, aujour-
d'hui l'Amour & l'Hymen les confondent.
Non ut olim.
Au-dessus du Dôme s'éleve une Renommée,
prenant son essor dans les airs; sur la Bandelette
de sa Trompette, on lit ces mots: Felicitas Pu-
blica.
L'intéricur du Temple découvre au milieu
l'Autel de la Félicité publique, élevé sur trois de-
grés de marbre, sur lequel est un Foyer destiné à
recevo ir les parfums que brule un jeune Amout.
ed by Goc
JANVIER.
185
1752.
Autour du ceintre de l'Autel on lit ces vers de
Tibulle:
Dicamus bona verba, venit natalis ad aras;
Urantur pia thura focis, urantur odores.
Les Parois du Temple offre une nouvelle Ar-
chitecture d'Ordre Corinthien; sur la bordure
sont répandues les Armes de France & de Bourgo-
gne, les Flambeaux de l'Amour & de l'Hymen;
& dans des Cartouches rehaussés d'or on lit les
Inscriptions suivantes, qui annoncent la joie pu-
blique.
Ipse fuos adsit Genius visurus honores
Cui decorent sanctus mollia serta genas. Tib-
I1.
Bacche veni, dulcisque tuis è cornibus uva
Pendeat, & spicis tempora cinge Ceres. Tib-
III.
At tu natalis multos celebrande per aunos
Candidior semper, candidiorque veni! Tib.
IV.
Dum festiva novis fumant altaria flammis,
Urat vestra, Remi, pectora vivus amor.
L'intérieur du Temple n'étoit éclairé que par
la lueur du Foyer de l'Autel, & cette foitle Ju-
miere répandoit dans le Temple une obscurité
mystérieuse qui en augmentoit la majesté.
A chaque côté de l'Hôzel de-Ville sont placées
deux Figures, l'une représentant la Ville de Reimo
couronnée de Tours, contemplaut l'Image du
yGoc
186 MERCUREDEFRANCE.
jeune Prince, préferablement aux Monumens qui
lui restent de Jules Cesar,
Arcs superbes, des ans qui bravez les outrages,
Vos Héros n'ont plus rien qui flate mes regards;
L'Amour que je contemple a seul tous mes hom-
mages:
Un Bourbon m'est plus cher que Rome & ses
Césars.
De l'autre côté la Nymphe de Vesse engage ses
Naiades à s'unir à la joie publique, en reconnois-
sancedes nouveaux bienfaits de SaMajesté; elle veut
qu'elles renouvellent en l'honneur du Roi, ces
Fêtes * anciennes, où l'on couvroit de fleurs les
Urnes des Fontaines rendues célebres par quel-
qu'érénement qui éternisolt leur gloire.
Vous que LouIs fixe en ces lieux,
Naiades
à l'envie que votre onde jaillisse,
Et que son murmure s'unisse
Aux accens d'un Peuple joyeux.
De ce Peuple heureux & fidele
Imitez, s'il se peut, l'amour & les transports.
Du plus puissant des Rois la bonté paternelle
Allure pour jamais la gloire de vos bords:
Nymphes, soyez reconnoissantes;
Pour célébrer sa générosité,
Que vos Urnes obeissantes,
Ces fêtes s' apl elloient Fontanilia.
gitized by Goc
287
JANVIER.
1752.
En épanchant ici leurs Ondes bienfaisantes
Y versent la félicité;
Que leurs cours ne soit arrêté,
Que lors qu'au Temble de Mémoire
De Louis finira la gloire,
Le nom & la postérité.
Au dessus de la Porte de l'Hôtel de Ville, on
lit dans un cartouche, l'Inscription suivante:
LUDOVICO DECIMO QUINTO
Regi maximo & optimo
Pacis reparatori,
Suorum amori,
Et Ludovico Delphino ejus Filio dilectissimo
Paternarum virtutum amulatori;
Ob recens Natum Burgundia Ducem,
Gallia votorum summam, spem, delicias.
Pacis pignus fidissimum;
In impotenti exundantis latitia impetu
Et solemni aterna gratiarum actionis protestatione,
Hoc
Felicitatis publica monumentum.
S. P. Q R.
D. V. C.
Anno M. DCCLI.
TRADUCTION DE L'INSCRPTION.
Le Conseil & le Peuple de la Ville de Reims,
dans les effusions de la Joie la plus vive, & les té-
ized by Goc
-
288 MERCURE DE FRANCE.
moignages solemnels de leur éternelle reconnois-
sancè, dé jient, vouent, & consacrent ce Tempse
de la Felicite publique à LOUIS, RoI très-
grand & très bon, le Restaurateur de la Paix
l'amour de son peuple; & à LOUIS, Dau-
phin, son fils Bien-Aimé, en réjouissance de l'heu-
reuse naissance du DUC DE BOURGOGNE,
objet des vœux de la France, son espérance, &
ses délices. L'an du Seigneur mil sept cens cin-
quante & un.
Fermer
9
p. 29-32
L'AMOUR FILIAL, CONTE MORAL, DONT L'idée est prise du Tableau de M. GREUZE, exposé au Sallon du Louvre.
Début :
I fut un siécle où la licence [...]
Mots clefs :
Amour filial, Jeune, Licence, Sophisme, Instinct, Ciel, Ennui, Humanité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR FILIAL, CONTE MORAL, DONT L'idée est prise du Tableau de M. GREUZE, exposé au Sallon du Louvre.
L'AMOUR FILIAL ,
.CONTE MORAL ,
DONT L'idée eft prife du Tableau de
M. GREUZE , exposé au Sallon du
Louvre.
Iz fut un fiécle où la licence L
Régnoit dans les efprits ainſi que dans les moeurs ;
Où le hardi Sophiſme , uſurpant les honneurs
Dûs à la modefte Science ,
Tâchoit d'accréditer de funeftes erreurs.
Tel fe mettoit au rang des plus fages Auteurs ,
Quin'avoit envers fes femblables
Que le mérite affreux de dégager leurs coeurs
Des liens les plus reſpectables.
Un de ces Ecrivains prétendoit démontrer
Qu'on n'eſt tenu de révérer
Ceux à qui l'on doit la naiſſance ,
Qu'autant qu'ils ont pris foin de former notre eng
fance.
Quant à cet inſtinct précieux ,
Qui nous porte à chériren eux notre exiſtence ,
Ce n'étoit au fond qu'ignorance ,
Que préjugé , que foibleffe à fes yeux.
La vie étoit un préfent odieux ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fruit du hazard & de l'incontinence ,
Qui ,fuivant le ſyſtéme outré
De ce Docteur dénaturé ,
N'impofoit à nos coeurs nulle reconnoiſſance .
Le Ciel prit foin de l'éclairer.
Vers un Bourg , où du premier âge
Les vertus fembloient refpirer ,
Le Ciel guida les pas de ce prétendu Sage.
Un logis fe préfente où des Enfans heureux.
Envers un Père infirme acquittoient la nature ;
Heureux par la voluptépure
Qu'au premier des devoirs attachèrent les Dieux.
Un fauteuil fimple étoit le trône
Où fur un couffin de duvet ,
Le Vieillard d'un air fatisfait
Recevoit ces doux foins que l'amour affaiſonne.
Ses bras tomboient , privés de fentiment ;
Son coeur feul eft entier & vole fur fa bouche :
De fes Enfans la piété le touche.
Son Gendre , leur donnant l'exemple en ce moment
,
Aidé par une Soeur aimable
Qui foutenoit ce corps foible & fouffrant ,
Nourriffoit de fes mains ce Père reſpectable.
Un autre Enfant s'avance & porte un vafe plein
盧
De la liqueur enchanterelle
Qui confole , ranime & foutient la vieilleſſe .
Un troifiéme , à fon air impatient , chagrin ,
ОСТОВКЕ. 1763. 31
Trop jeune encor , fait voir une vive contrainte
De ne pouvoir fervir ce Père à fon déclin .
Sous un tiffu de laine un quatrième enfin
Entretient des les pieds la chaleur prefqu'éteinte .
Une Soeur déjà mère , inftruite en l'art d'aimer ,
Tendre & belle fans impoſture ,
Orne auffi cette Scène où brille la nature ,
Et tient un livre pour charmer
Les maux que ce Vieillard endure.
La Mère les voir tous à l'envi s'animer :
La Mère fufpend un ouvrage
Deftiné pour ce digne Epoux ,
Et lit dans l'avenir tout ce que lui préſage
Pour elle- même un spectacle fi doux.
Le plus jeune de la famille ,
Un enfant , qui comptoit à peine trois printems ,
Fruit précieux de l'hymen de la Fille , .⠀
Veut aufli prendre part à des foins ſi touchans ,
Accourt de fes bras innocens
Offrir le foible miniſtère ,
Et de fon jeune coeur fuivant le mouvement ,
Pour diftraire l'ennui du refpectable Père ,
Lui préfente un oifeau qu'il chérit tendrement.
Ce dernier trait fit répandre des larmes
A l'Ecrivain qui juſques à ce jour
Avoit du filial amour
Ofé défigurer les charmes.
Sa Raifon applaudit , fon coeur troublé fe rend :
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Son coeur convient que fi l'Etre fuprême
Ne nous infpiroit pas cet amour en naiſſant ,
Il faudroit pour l'honneur de l'humanité même ›
Eriger en vertu ce pieux fentiment.
Par M. l'Abbé AU BERT?
.CONTE MORAL ,
DONT L'idée eft prife du Tableau de
M. GREUZE , exposé au Sallon du
Louvre.
Iz fut un fiécle où la licence L
Régnoit dans les efprits ainſi que dans les moeurs ;
Où le hardi Sophiſme , uſurpant les honneurs
Dûs à la modefte Science ,
Tâchoit d'accréditer de funeftes erreurs.
Tel fe mettoit au rang des plus fages Auteurs ,
Quin'avoit envers fes femblables
Que le mérite affreux de dégager leurs coeurs
Des liens les plus reſpectables.
Un de ces Ecrivains prétendoit démontrer
Qu'on n'eſt tenu de révérer
Ceux à qui l'on doit la naiſſance ,
Qu'autant qu'ils ont pris foin de former notre eng
fance.
Quant à cet inſtinct précieux ,
Qui nous porte à chériren eux notre exiſtence ,
Ce n'étoit au fond qu'ignorance ,
Que préjugé , que foibleffe à fes yeux.
La vie étoit un préfent odieux ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fruit du hazard & de l'incontinence ,
Qui ,fuivant le ſyſtéme outré
De ce Docteur dénaturé ,
N'impofoit à nos coeurs nulle reconnoiſſance .
Le Ciel prit foin de l'éclairer.
Vers un Bourg , où du premier âge
Les vertus fembloient refpirer ,
Le Ciel guida les pas de ce prétendu Sage.
Un logis fe préfente où des Enfans heureux.
Envers un Père infirme acquittoient la nature ;
Heureux par la voluptépure
Qu'au premier des devoirs attachèrent les Dieux.
Un fauteuil fimple étoit le trône
Où fur un couffin de duvet ,
Le Vieillard d'un air fatisfait
Recevoit ces doux foins que l'amour affaiſonne.
Ses bras tomboient , privés de fentiment ;
Son coeur feul eft entier & vole fur fa bouche :
De fes Enfans la piété le touche.
Son Gendre , leur donnant l'exemple en ce moment
,
Aidé par une Soeur aimable
Qui foutenoit ce corps foible & fouffrant ,
Nourriffoit de fes mains ce Père reſpectable.
Un autre Enfant s'avance & porte un vafe plein
盧
De la liqueur enchanterelle
Qui confole , ranime & foutient la vieilleſſe .
Un troifiéme , à fon air impatient , chagrin ,
ОСТОВКЕ. 1763. 31
Trop jeune encor , fait voir une vive contrainte
De ne pouvoir fervir ce Père à fon déclin .
Sous un tiffu de laine un quatrième enfin
Entretient des les pieds la chaleur prefqu'éteinte .
Une Soeur déjà mère , inftruite en l'art d'aimer ,
Tendre & belle fans impoſture ,
Orne auffi cette Scène où brille la nature ,
Et tient un livre pour charmer
Les maux que ce Vieillard endure.
La Mère les voir tous à l'envi s'animer :
La Mère fufpend un ouvrage
Deftiné pour ce digne Epoux ,
Et lit dans l'avenir tout ce que lui préſage
Pour elle- même un spectacle fi doux.
Le plus jeune de la famille ,
Un enfant , qui comptoit à peine trois printems ,
Fruit précieux de l'hymen de la Fille , .⠀
Veut aufli prendre part à des foins ſi touchans ,
Accourt de fes bras innocens
Offrir le foible miniſtère ,
Et de fon jeune coeur fuivant le mouvement ,
Pour diftraire l'ennui du refpectable Père ,
Lui préfente un oifeau qu'il chérit tendrement.
Ce dernier trait fit répandre des larmes
A l'Ecrivain qui juſques à ce jour
Avoit du filial amour
Ofé défigurer les charmes.
Sa Raifon applaudit , fon coeur troublé fe rend :
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Son coeur convient que fi l'Etre fuprême
Ne nous infpiroit pas cet amour en naiſſant ,
Il faudroit pour l'honneur de l'humanité même ›
Eriger en vertu ce pieux fentiment.
Par M. l'Abbé AU BERT?
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10
p. 25-54
SUITE DES PÉRIS ET DES NÉRIS, Ou l'Amour comme on le méne. CONTE.
Début :
EN VÉRITÉ, disoit Alcindor à Zélinde, en traversant les airs, je regarde [...]
Mots clefs :
Alcindor, Zélinde, Amour, Jeune, Femmes, Néris, Péris, Femme, Maître, Nation, Lieu, Belle, Usage, Mot, Française, Espagnol, Mari, Jaloux, Jalousie, Recherches, Aimer, Français, Marquise , Croire, Maris, Gazettes, Liberté, Veuve, Savoir, Voyageurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DES PÉRIS ET DES NÉRIS, Ou l'Amour comme on le méne. CONTE.
SUITE
DES
PÉRIS ET DES
NÉRIS ,
Ou
l'Amour
comme on le méne.
CONTE.
EN VÉRITÉ , diſoit Alcindor à Zelinde
, en traverſant les airs , je regarde
notre voyage comme une franche corvée
!C'eſtfaire trop d'honneur aux hom-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes. Eſt-il à croire que nous trouvions
chez eux ce qui nous manque ? N'est-ce
pas à eux plutôt à ſe modéler fur nous ?
C'eſt ce qui ne leur arrive que trop fouvent
, reprit Zélinde , comme à nous de
prétendre égaler les plus fublimes Intelligences.
Que réſulte-t-il de cette double
ambition ? L'ennui pour nous & pour
eux. Il faut ſçavoir deſcendre à propos :
c'eſt la route que fuit prèſque toujours
le bonheur. Tout en philofophant ainsi ,
nos voyageurs ſe trouvèrent au centre
des vaſtes Etats du Mogol. Ils y firent
diverſes pauſes , & ne virent dans.certains
cantons , que ce qu'ils avoient déja
vu dans quelques autres : des Bonzes
qui ſéduiſoient de jeunes innocentes ,&
s'accordoient , on ne peut mieux , avec
celles qui n'avoient pas beſoin d'être ſéduites
: des femmes qui ſe brûloient fur
le corps d'un mari qu'elles avoient haï
& trompé ; des maris qui méritoient
toute l'averſion de leurs femmes , &
qu'on traitoit ſelon leur mérite. Plus
loin , de vaſtes Sérails remplis de belles
eſclaves ignorées, pour la plupart, de leur
Maître , & qui riſquoient de mourir fans
avoir fait ſa connoiſſance. Celles même..
quien jouiſſoient avoient prèſque auffi
ſouvent lieu de s'ennuyer que les preFEVRIER.
1764 . 27
mières. Un amour fi partagé mettoit
peu de différence entre l'état des unes &
des autres.
Alcindor & Zélinde jugèrent qu'il
étoit à propos de paſſer outre. Ils pénétrèrent
dans les Etats du Sophi de Perſe ,
&ſe rendirent à Iſpahan. Mais ils crurent
être encore une fois à la Chine ,
tantcertainsuſages leur parurent ſemblables
chez les deux Nations. A Iſpahan ,
comme à Pekin, l'union des deux ſéxes
eſt un véritablejeu de haſard. Un Perſan
époufe une femme comme unjoueur accepte
une carte , ſans ſçavoir ce qu'elle
vaut , ni de quelle couleur elle eſt . Il
arrive auſſi que l'une & l'autre eſt miſe à
l'écart dès qu'elle ſe trouve remplacée
par quelque choſe de mieux. Il eſt même
permis à un Perſan de chercher ce mieux
autant de fois qu'il eſpère le rencontrer :
privilége qu'il ſçait faire valoir dans toute
fon étendue.
Zélinde entra , ſans ſe laiſſer voir ,
dans une maiſon de noble apparence.
Elle en vit le Maître occupé à compter
une ſomme en or à une très -belle femme
, qui enſuite fut embraſſer , en verſant
quelques larmes , deux petits enfans
placés aux pieds d'une autre femme affife
elle-même dans un fauteuil magnifique.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Après quoi la première ſe proſternahumblement
devant la ſeconde , qui la congédia
d'un figne de tête.,Voilà , diſoit intérieurement
la Néris , voilà fans doute
une Eſclave qui prend congéde ſes Maîtres
& de leurs enfans. Mais bientôt elle
reconnoît que ces mêmes enfans font
ceux de cette Eſclave prétendue; que le
Maître de la maiſon a été ſon époux , &
n'a ceffé de l'être que parce que le bail
paffé entre eux eſt expiré. La Dame affife
étoit réellement la Dame en titre ,
celle que le mari ne peut répudier qu'après
certaines formalités : mais il peut la
négliger , & la néglige. En revanche ,
elle eft réputée la mère de tous les enfans
qu'il a de ſes rivales.
Tandis que Zélinde obſervoit toutes
ces chofes , Alcindor ne reſtoit pas oifif.
Il aborde une jeune Perſanne qui marchoit
à viſage découvert. Un eſclave la
devançoit en fonnant de la cimbale . Elle
étoit vêtue d'une robe de brocard d'argent
, affez courte pour laiſſer voir la
beauté de ſa jambe. Ses longs cheveux
étoient artiſtement relevés ſur ſa tête.
Une gaſe d'or ſervoit à les attacher , &
flottoit en partie au gré du vent. De riches
pierreries ornoient ſes oreilles :
des fleurs couvroient ſes bras. De plus ,
FEVRIER. 1764 . 29
elle étoit belle , & fembloit fort defirer
de le paroître. Alcindor entra dans ſes
vues , loua fes charmes , & ſe félicita de
ce qu'elle daignoit les rendre vifibles ,
en dépit de l'uſage. Point du tout , reprit-
elle , c'eſt l'usage qui me défend de
les cacher. J'ai acquis le droit de paroître
telle que je fuis , de parler comme je
penſe , d'agir comme je le ſouhaite. Bien
des femmes qui mépriſent moi & mes
ſemblables , feroient grand cas de nos
priviléges : mais il faut des talens pour
les acquérir & pour les conferver. Ces
talens , comme Alcindor l'apprit d'ellemême,
conſiſtoient fur- toutdans la Mufique&
la Danſe. Le Périsdemanda à la
Danfeufe , quels talens il falloit avoirauſſi
pour lui plaire. Mon nom vous le dira ,
répondit-elle : je m'appelle la Vingt tomans
* ; jamais on ne ſcut m'attendrir à
moins,&je m'attendris à proportion que
le nombre en augmente.
En parlant ainfi , la jeune Perfanne
continuoit de marcher , mais Alcindor
ceſſa de la ſuivre. Il rejoignit Zélinde
qui lui fit part de ce qu'elle avoit vû.
Elle ajouta que dans cette contrée les
hommes étoient trop abfolus. Et les
* Le toman eſt une Monnoie Perſanne qui équi--
vaut à nos Louis d'or de France.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
femmes trop dociles , reprit Alcindor.
Voyons files unes & les autres différent
dans le reſte de l'Afie.
Ils eurent hou d'admirer les charmes
des Géorgiennes , des Circaſſiennes , des
Mingréliennes . On diroit que la beauté
ne ſe plaît que dans ces païs barbares ,
tant ſes dons s'y trouvent généralement
répandus. Une laide femme y paroît un
phénomène. Une femme délicate en eſt
un bien plus rare encore. Toutes ſe
croyent faites pour être vendues & non
pour ſe donner . Ce font de vrais meuble
de férail. Ces meubles ne font cependant
pas toujours neufs lorſqu'ils y
arrivent. C'eſt de quoi Alcindor pouvoit
s'inſtruire à fond , & ce qu'il négligea
de faire. Les femmes qui ont leurs
maris font encore moins circonſpectes ';
mais ces maris, quoiqu'Aſiatiques, font
peu jaloux. Une belle Mingrélienne s'étoit
enfermée avec Alcindor: il n'avoit
fur elle aucun deſſein qui éxigeât cette
précaution. Le mari ſurvient & ne
la croit pas inutile. Tu ne peux t'en
défendre , dit-il au voyageur ,le cochon
m'eſt dû : c'eſt l'amende qu'on paye en
pareil cas . Je conſens même à le manger
avec toi. Il eſt inutile d'ajouter qu'Alcindor
difparut fans rien répondre , & que
FEVRIER. 1764. 31
Zelinde& lui continuerent leur voyage.
De pauſe en pauſe ils arrivent à Conftantinople.
Son étendue leur fait éſperer
d'heureuſes découvertes , des uſages qui
lui foient propres. Ils font bien-tôt détrompés.
Ils n'y apperçoivent que ce
qu'ils ont déja vû ailleurs ; une jaloufie
affreuſe dans les hommes , une ſervile
obeiſſance dens les femmes ; peu d'Amour
de part & d'autre . Un Turc entre
dans ſon Sérail. Aucun objet déterminé
ne l'occupe. U eſt ſans paffion , ſouvent
même ſans deſirs. Une troupe d'Eſclaves
s'empreſſe de les faire naître , & n'éprouve
elle-même que des beſoins. Zélinde
, qui ſans être vue voyoit toutes
ces chofes , en conclut que l'Amour
à la Turque feroit peu du goût des Néris.
Pour Alcindor , il fut moins prompt à
fe décider. Peut- être , diſoit-il en lui
même , le beſoin d'aimer , & la difficul
té d'avoir des Amans , réduiſent-ils une
femme Turque à chérir ſon mari. Il en
vit une qui prodiguoit au ſien toutes
les marques extérieures de la plus vive
tendreſſe. L'un & l'autre fortirent pour
pour ſe rendre à la Moſquée , & Alcindor
les ſuivit. La belle Turque étoit
voilée , ſelon l'uſage inventé par la
jaloufie : mais il exiſte un autre uſage
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
peu favorable aux jaloux ; c'eſt que le
voile & l'habit des femmes font ordinairement
les mêmes pour la forme &
la couleur. De forte qu'un mari qui perd
un inſtant de vue ſa femme , riſque de
ne la pouvoir plus diftinguer parmi les
autres. C'eſt de quoiAlcindor fut témoin.
Le couple qu'il avoit ſuivi ſe ſépara dans
la Moſquée , lieu où les deux ſexes n'ont
pas la liberté d'être confondus. Le mari
de la belle Ottomane ſe poſta vis-à- vis
d'elle . Alcindor , toujours inviſible , ſe
plaça tout à côté. Il la vit , au bout de
quelques inftans , ſe mêler parmi ſes
voiſines , s'éloigner de plus en plus , &
enfin diſparoître entièrement. On préfume
bien qu'il la ſuivit. La traite ne
fut pas longue ; elle entra dans une mai-
Yon tierce où un jeune Turc l'avoit devancée.
Leur abord indiquoit aſſez bien
le motif de leur entrevue , & Alcindorn'eut
pas beſoin de faire uſage de toute
ſon intelligence pour prévoir quelles
en ſeroient les ſuites. Il ſortit , perfuadé
que les précautions inventées par
la jalouſie des Aſiatiques , n'étoient éfficaces
que contre eux-mêmes.
Zélinde & lui mirent en queſtion s'ils
viſiteroient l'Europe où ils avoient déja
mis le pied , ou s'ils donneroient la préFEVRIER.
1764 . 33
férence à l'Afrique. La Néris opina pour
le ſecond parti , & Alcindor fit ce qu'elle
voulut. Ils en prirent occafion de vifiter
l'Arabie & l'Egypte , qu'ils n'avoient fait
que cotoyer. Ni l'un , ni l'autre pays ne
borna leurs recherches . C'étoit une répétition
de ce qu'ils avoient vu & blamé
ailleurs. La brûlante Ethiopie offrit
à leurs yeux un Peuple immenſe. L'extrême
chaleur du climat influoit également
ſur les deux ſéxes ; ils lui devoient
tout le penchant qui les attiroit l'ün vers:
l'autre ; & ce penchant n'étoit que matériel.
Ce fut encore pis à mesure que
nos voyageurs avancèrent. Parvenusau
centre de la Guinée , ce qu'ils avoient
vu ne leur parut que l'ombre de ce qu'ils
voyoient: Alcindor prit plaifir à écouter
l'entretien d'un jeune homme & d'une
jeune fille de Congo. Ils se connoiffoient
àpeine : ce qui n'empêcha pas le jeune
Africain de débuter ainſi: Silava in
quinté, je te ſalue , ma femme. Elle ré--
pondit fur le champ. Silava moïné , je ter
ſalue , Maître. Gay zoleze minou , pour
fuivit- il , m'aimes-tu bien ? Gayté moi
nézolezé béné , reprit- elle , oui , Maître ,
je t'aime bien: Le jeune homme porta
beaucoupplus loin ſes queſtions , & elle
y fit cette docile réponſe : Ninga moï-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
né, oui , Maître. Alors elle ſe mit à genou
en battant des mains , & s'écriant
par trois fois , Silava moïné , je te ſalue ,
Maître. A quoi il répondit , en remuant
tous les doigts , calam bom botté , cela eft
bon . Enfuite , il lui donna ſa main noire
à baifer. Ce qu'elle fit avec autant de joie
que d'empreſſement. Enfuite lui-même
la prit ſous le bras , & la conduiſit en un
lieu plus commode pour achever l'entretien.
A quelques pas plus loin , le couple
voyageur fit rencontre d'une jeune Africaine
, qu'on n'eût pas priſe pour telle à
ſa couleur. Toute ſa perſonne étoit couverte
d'une pommade rouge , faite avec
de l'huile de palme , & du bois de toucoula.
Que fignifie cet ornement , lui
demanda Zélinde ? Que j'ai l'honneur
d'avoir caffé calbaſſe , répondit - elle ;
konneur le plus grand qui puiſſe arriver
à une fille parmi nous. Cette couleur
doit tomber d'elle-même , & juſqu'a ce
qu'elle m'ait entièrement quittée , je ne
dois prendre part à aucun travail ; je ne
dois m'occuper que du plaifir. Eh quelles
feront les ſuites de tout cela , demanda
encore la Néris ? D'être vendue , reprit
l'Africaine , par celui qui m'aura époufée
, & qui épouſera vingt femmes pour
avoir l'avantage de les vendre,
FEVRIER. 1764. 35
Zelinde n'en voulut pas ſçavoir davanrage
, & Alcindor en ſavoit déja trop.
Ils continuerent à faire le tour de l'Afrique
& arriverent chez les Caffres ,
nation qui n'en mérite guères mieux le
tître que ces troupes de Bêtes féroces fi
communes dans cette partie du Monde,
Le nom même de l'Amour est ignoré
chez ce Peuple barbare. Une même
cabane raſſemble durant la nuit toute
une Tribu. Le brutalité y trouve amplement
à ſe fatisfaire , ne s'y refuſe rien ,
n'y eſt jamais contredite. Là , nulle diftinction
, nul choix , nul reſpect pour
les noeuds du ſang , nul ſouvenir des
liens de la Veille.... Alcindor& Zélinde
détournerent leurs yeux de cet affreux
Tableau. Ce qu'ils virent , en avançant
toujours , ne leur parut guères moins
révoltant. Ils furent un peu plus fatisfaits
de la Barbarie , contrée qui , malgré
fon nom , est vraiment le païs policé
de l'Afrique. Mais ils n'y retrouverent
que les moeurs Arabes & Turques , &
dès - lors n'y trouverent pas ce qu'ils
cherchoient. Ils prirent donc le parti de
viſiter l'Europe ; ce qu'ils regardoient ,
à-peu-près , comme un parti déféſperé.
L'Eſpagne ſembloit s'offrir d'elle même
à leurs recherches. L'Italie n'étoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
guères moins à leur portée. Ils aimerent
mieux débuter par le Nord. Mais bientôt
ils s'apperçurent que , ſi. Vénus étoit
née dans l'eau , les Amours jouoient
rarement ſur la glace. On eſt , à coup
fûr , plus tendre dans un boſquet fleuri
qu'au pied d'une montagne de neige.
Alcindor & Zélinde s'avancerent au
centre de l'Allemagne. Les coeurs s'y
adoucifſoient en raiſon du climat. Toutefois
, les hommes parurent à la Néris
tenir encore des Germains leurs aïeux ,
nation plus guerrière que galante. Les
femmes elles-mêmes parurent aux yeux
du Péris , être en général plutôt foibles
que tendres. Dailleurs , dans ce païs
l'Amour ne ſçait point déroger. Un
noble ne peut s'y réfoudre à aimer une
Plébéienne. Il faut pour le ſéduire au
moins ſeize quartiers. Il enviſage moins
les attraits de ſa Maîtreffe que l'antiquité
de ſes parchemins. En un mot , l'Amour
au lieu de carquois & de flambeau
, porte un Magazin d'Ecuffons&
des Arbres Généalogiques.
Alcindor & Zélinde mirent en quef
tion la route qu'ils devoient tenir. Tout
endifputant , ils ſe trouverent aux fronrieres
d'Italie. Il faut, dit la Néris, hazarder
quelques recherches dans cette Con
FEVRIER. 1764. 37
trée. Hé bien ! dit Alcindor , d'un ton
qui marquoit peu d'eſpérance , voyons
ce qui en arrivera. Ils s'avancerent jufques
dans cette ville qui fut autrefois
la Capitale du Monde.
9.
Les veſtiges de fon ancienne grandeur
occupoient les regards d'une foule
d'Etrangers. Nos voyageurs n'y firent
aucune attention. Ils n'avoient qu'un
objet , ils ne le perdoient pas un inſtant
de vue. Mais le remplir c'étoit là le
point vraiment difficile , & Rome ne
leur parut pas devoir abréger ces difficultés.
Aux Temples près , ils ſe crurent
au ſein d'une Ville d'Afie. Les femmes
n'y fortent que voilées , fortent rarement
& plus rarement encore ſont
viſitées chez elles . En un mot, la jaloufie
des Romains modernes égale celle des
Afiatiques de tous les tems. Alcindor
apprit même qu'elle avoit recours àdes
éxpédiens dont les plus jaloux d'entre
les Orientaux rougiroientde faire uſage.
Ah quelle horreur ! s'écrioit Zélindes
Au moins , diſoit Alcindor , s'il n'eſt
guères poffible qu'on les aime , il ne
l'eſt pas plus qu'on les trompe. A peine
il achevoit ces mots qu'une Duègne
ſeptuagénaire lui fait figne d'une certaine
diſtance. Il s'approche , & elle l'exhorte
38 MERCURE DE FRANCE.
à metre à profit le bien que lui veut
une jeune Beauté qui vient de l'appercevoir
à travers de ſa jaloufie. Le Péris
demande qui peut être cette perſonne
obligeante ? C'eſt ma maîtreſſe , reprit
la vieille : l'inſtant eſt merveilleux à
ſaiſir. Notre jaloux eſt abſent & ſe repoſe
entierement ſur moi du ſoin de lui
garder un tréſor que vous méritez mieux
que lui . J'ai rempli d'abord ma charge
avec aſſez de rigueur ; mais je ſuis naturellement
bonne , & voici la vingtiéme
fois que je donne à ma maîtreſſe de
pareilles preuves de bonté. Alcindor admiroitla
bienfaiſance de l'une & de l'au
tre. Mais , pourſuivit-il ,n'éxiſte t- il pas
d'autres obſtacles ? Oh ! nous faurons
les lever , quels qu'ils foient , reprit la
Duégne : cen'est pas la première fois....
Un incidenttragique interrompit le difcours
de la vieille. Un Italien aborda
& poignarda furtivement certain François
qui avoit ſçu lever certains obſtacles.
Onne parut étonné ni du fait , ni de
lavengeance. L'affaffin eut le bonheur
de gagner un Temple voifin , & par
conféquent de ſe voir abſous.
Pour Alcindor il rejoignit Zelinde.
L'une& l'autre quitterent l'ancienne Patriedes
Cefars. Ils vifiterent d'autresVil
FEVRIER . 1764. 39
les d'Italie où ils n'apperçurent que ce
qu'ils avoient vû à Rome & ſouvent pis
encore . Ah ! s'écrioit Zélinde avec indignation
, franchiſſons vîte les Alpest
Mais Alcindor , on ignore pourquoi ,
la détermina à franchir les mers , & à fe
rendre en Eſpagne.
Là , ils virent d'autres Tableaux. L'amour
fidéle juſqu'à l'obſtination y régne
pour ainſi dire de toutes parts . L'amourjaloux
juſqu'à la frénéfie l'accompagne
pour l'ordinaire. Là ſe réaliſent
les paffions éternelles; paſſions qui n'oſent
plus figurer ailleurs , même dans les
Romans. Alcindor & Zélinde prirent
l'extérieur d'un François & d'une Françoiſe.
L'alliance venoit d'être , plus que
jamais , reſſerrée entre les deux nations ,
&nos voyageurs furent traités en amis.
Zélinde fit autant de conquêtes qu'elle
en voulut faire& plus qu'elle n'en vouloit
garder. Elle parut donner la préférence
à un jeune Eſpagnol qui à mille
égards la méritoit. Il n'en devint que
plus tendre & plus empreſſé , mais en
même temps plus jaloux. A peine eur
il lieu de préſumer qu'on l'aimoit , qu'il:
craignit qu'on ne ceſſât de l'aimer. Il
étoit reſpectueux dans ſes manières ; il
l'étoit dans ſes diſcours , & ce fut auffi
très- reſpectueuſement qu'il pria la Néris
40 MERCURE DE FRANCE..
d'interdire fa maiſon à tout autre qu'à
lui. Alcindor lui - même n'en fut pas
éxcepté. Voilà,diſoit intérieurement Zélinde
, voilà une inquiétude qui tient de
la tyrannie, une délicateſſe qu'on porte
juſqu'à l'outrage. N'importe , pourſuivit-
elle , voyons fi ces demandes , une
fois fatisfaites , feront ſuivies de quelques
autres. Dès ce moment elle devient
inacceffible à tous ceux que l'Eſpagnol
regarde comme ſes rivaux. Alcindor
lui -même , ſe prête à cette épreuve.
Tant de ſacrifices comblerent de
joie l'amoureux Caſtillan , & ne purent
le tranquiliſer. Il trouva que la prétendue
Françoiſe n'oubloit point affez les
uſages de ſa Nation. Zélinde adopta
fur le champ ceux d'une véritable Efpagnole
, ne parut plus que maſquée ,
ſe montra même très-rarement ſous cet
attirail ; en un mot , elle marqua fur
tous ces points une docilité capable
de décéler qu'elle n'étoit pas Françoiſe.
Le jour ſuivant elle vit l'Epagnol à ſes
genoux la remercier de toutes ces preuves
de complaiſance & en éxiger une
nouvelle . C'étoit de permettre qu'on
réformât ſes jaloufies de manière qu'en
voulant voir , elle- même ne riſquât
point d'être apperçue . Zélinde vit bien
FEVRIER . 1764. 41
qu'il s'agiſſoit de l'empêcher elle-même
de rien appercevoir. Elle ordonna
ce qu'on la prioit tacitement de permettre.
Le jour ſuivant l'Eſpagnol ſe
retrouve à ſes genoux & lui préſente
humblement une Duégne .
Ce dernier trait lui parut une ſuite
naturelle des précédens. Elle le ſoutint.
comme elle avoit fait les autres ; mais
la fin de l'épreuve approchoit. L'Eſpagnol
fortit & la Duégne reſta. Au milieu
de la nuit ſuivante , Zélinde entendit ſous
ſes fenêtres un concert de pluſieurs inftrumens.
Degrands cris & un cliquetisd'armes
ſuccédèrent à cette muſique :ce
qui déſignoit au moins une Tragédie-
Opéra. Le lendemain , Zélinde apprit
que fon Amant avoit voulu la gratifier
d'une ſérénade , ſelon l'uſage du pays ;
qu'un autre Eſpagnol , dont la maîtreſſe
logeoit vis-à-vis d'elle , étoit furvenu
dans le même deſſein : que les deux galans
s'étoient crus rivaux , s'étoient battus
en conféquence ,& mis l'un & l'autre
au bord de la tombe: preuve certaine,di--
foit-on, que l'un & l'autre aimoit bien ſa
maîtreffe. On ajoutoitqu'une telle preu
ve d'amour alloit rendre jalouſes toutes
lès beautés de Madrid. Mais Zélinde en
inféra de nouveau , que l'amour Eſpas
42 MERCURE DE FRANCE.
gnol ne ſéduiroit ni elle ni ſes compagnes.
Pour Alcindor , il plaiſoit beaucoup à
une jeune & belle Caftillanne , qui jufqu'alors
avoit été nommée l'inſenſible .
Malheureuſement ſa manière d'aimer
étoit toute ſemblable à celle des Néris.
Tout ſe réduiſoit aux petits ſoins , & a
l'affiduité la plus rigoureuſe. Elle vouloit
qu'on défirất ſans ceſſe , & ne laiſſoit
jamais rien eſpérer. Après tout , diſoit
Alcindor , l'objet de mon voyage feroit
bien mal rempli. Prudes pour bégueules ,
il valoit autant ne pas me déplacer. In
fit d'autres recherches & vit que c'étoit-
là le génie dominant du beau fexe
Ibérien . Zélinde , elle-même étoit ſuffiſamment
inſtruite. Elle propoſa au Péris
de riſquer une tournée en France ; mais
il n'attendoit abfolument rien de cette
démarche. Il détermina la Néris à paſſer
chez certain Peuple , rival éternel de la
Nation Françoiſe , & qui ſe pique de ne
l'imiter en rien .
C'eſt avoir fuffifamment déſigné l'Angleterre.
Le couple voyageury parut ſous
I'habit Eſpagnol. Dès les premiers jours ,
la Néris apperçut dans les hommes de
cette ifle peu d'eſtime pour les femmes ,
&encore moins de complaiſance . DèsFEVRIER.
1764. 43
lors , elle rallentit fes recherches , & s'épargna
, en effet , une peine inutile.
Alcindor augura mieux de celles qu'il
alloit prendre. Il remarqua dans le Beau-
Séxe Anglois un germe de tendreffe qui
faifoit comme partie de ſon exiſtence.
*Quel dommage , diſoit- il , qu'un naturel
fi heureux foit négligé par ceux qui ſont
le plus intéreſſés àle faire valoir ! Il voulut
, cependant , voir par lui - même ,
c'est-à- dire , voir juſqu'à un certain
point , le parti qu'on pouvoit tirer de ces
favorables diſpoſitions. Auparavant il lui
tomba ſous la main unpapier public , où
il lut ces propres paroles : >> Depuis l'or-
>> dinaire dernier ( c'est-à-dire depuis
>> trois jours ) on n'a retiré que fix jeu-
>> nes perſonnes du Lac de Roſémonde.
>> Il faut croire que les amours ont été
>> moins vifs , ou plus heureuxqu'à l'or-
>>> dinaire durantcetintervalle: ily a bien
>> eu auſſi quelques galans poignardés
>>par leurs Belles , qu'ils avoient quit-
>> tées : mais , pour cette fois , cela ne
>> fait pas nombre. C'eſt pourquoi nous
>>ne les déſignerons qu'avec ceux de la
>> feuille prochaine. »
Le Péris ajouta peu de foi à cet article.
Il jugea que , depuis le rétabliffement
de la paix ,le Gazetier en étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
réduit à compoſer des fables périodiques,
& il réſolut de n'en croire que fa propre
expérience. L'occaſion s'en préſenta
d'abord comme d'elle-même. Une jeune
veuve qui avoit le regard tendre &
doux , lui parut très- propre à démentir
le Gazetier ſatyrique. Il s'attacha à lui
plaire , y réuffit & parvint même à la
fixer entiérement. Il vit enfin combien
le coeur des femmes de cette contrée
eſt actif : mais ce coeur éxige qu'on le
ſuive ; il défend , ſurtout , de rétrograder.
Alcindor , qui ne vouloit pas aller
trop loin , ralentit ſubitement ſa marche
,& bientôt même parut diſpoſé à
faire retraite. Ce fut alors qu'il eut lieu
de juger qu'une gazette n'eſt pas tou
jours fauſſe. La jeune veuve n'épargna
rien pour prévenir ſon inconſtance. Elle
pria , ſupplia , gémit ; & lorſqu'elle vit
que tout étoit fuperflu , elle fit fuccéder
les menaces aux gémiſſemens , la
fureur aux menaces : en un mot le poignard
fut levé. On préſume bien d'avance
que ce fut en vain : mais la veuve
n'en devint que plus furieuſe. Elle fortit,
réſolue de ſe punir elle-même de ſa cré--
dulité. Elle alloit fournir un article à la
Gazette prochaine : déja même elle s'é
toit élancée à l'endroit le plus profond
FEVRIER . 1764 . 45
du lac. Le Péris , qui avoit pris une autre
forme pour la ſuivre, la ſecourut à temps,
la conſola de ſon mieux,& fi bien qu'elle
eut de la joie d'avoir pour libérateur un
homme ſi propre à faire oublier les torts
de ſes pareils. Alcindor ſe garda bien de
la détromper. Il ſe rendit auprès de Zélinde
, pourdécider avec elle ſi leur miffion
n'étoit pas réellement terminée. Ils
avoient parcouru toute la terre , excepté
-la France ; & la France leur ſembloitafſez
inutile à parcourir. Tout confidéré
cependant , ils s'y déterminèrent ; moins
dans l'eſpérance de trouver là ce qu'ils
cherchoient , que pour éviter le reproche
de ne l'avoir pas éxactement cherché.
Arrivés dans la Capitale , ils s'y annoncerent
pour Anglois. Ils en avoient
pris l'extérieur , & en affectoient le langage.
Cet expédient leur eût mal réuſſi
un fiécle plutôt ; mais depuis peu tout
avoit bien changé de face. La mode
régnante à Paris étoit d'admirer les
Anglois en tout& partout. On les applaudiſſoit
ſur la Scène , on les fêtoit
dans les cercles , on les copioit dans les
Livres , on ſacrifioit nos héroïnes à
leur héros .... D'après ces diſpoſitions
le couple voyageur ne pouvoit manquer
d'être bien accueilli. Il le fut mieux
46 MERCURE DE FRANCE.
encore qu'il n'avoit ofé le prévoir. Zélinde
qui à la beauté des plus belles Angloiſes
affectoit de joindre leur air tant
ſoit peu gauche , trouva une foule d'Elégans
qui tous aſpiroient à la former.
Leur perfifflage ne lui parut pas dangereux
; mais il l'amuſoit. Elle mit fur
le chapitre de la conſtance un Petit-
Maître des plus à la mode. Il en parla en
homme qui la pratique peu , & qui
l'eſtime encore moins. La conſtance en
amour , diſoit- il , n'est bonne qu'a fournir
vingt volumes à unRomancier. C'eſt
une vertu qui de tous ſes héros fait autant
de vitimes : & d'ailleurs , un amant
fidéle eſt un être ſi infipide , ſi incommode
! Il n'en eſt pas moins vrai ,
Madame , pourſuivit le François , que
vous m'allez contraindre d'imiter ce que
je blâme dans autrui : mais daignez me
pardonner d'avance l'ennui queje vais
vous caufer. On n'a point avec vous la
liberté du choix .
....
C'étoit-là le ton qu'en général on prenoit
avec Zélinde. Elleen conclut qu'en
France l'amour n'étoit point misau rang
des affaires férieuſes. Alcindor lui-même
tiroit des conféquences toutes ſemblables
dece qu'ilvoyoit. L'extrême liberté dont
jouiffoient les femmes , l'usage qu'elles
FEVRIER. 1764. 47
en faifoient , le peu de penchant qu'ont
leurs maris , ou leurs amans à la jaloufie ,
le ridicule attaché à ce foible ; en un
mot, ce qu'on nomme en France le ton
delabonne compagnie : tout cela diftinguoit
, felon lui , cette Nation d'avec
toutes les autres .
Il parut s'attacher à une jeune Marquiſe
, devenue veuve , & par cette raiſon
encore plus libre qu'étant mariée :
ce qui fignifie beaucoup. Sa maiſon
étoit fréquentée par une foule de jeunes
gens du bon ton , qui tous s'affichoient
pour rivaux , & n'en étoient pas moins
bons amis. Les politeſſes qu'Alcindor en
reçut lui- même l'étonnèrent Il s'en expliqua
ingenuement avec l'un d'entr'eux.
Voici la réponſe que lui fit lejeune François.
Nos aïeux avoient la manie d'adorer
leurs Dames , de n'ofer le leur dire ,
&de s'égorger entr'eux pour les en informer.
Nous ſuivons un tout autre
uſage. Nous débutons par un je vous
aime ; nous aimons beaucoup moins
que nos aïeux , & chacun de nous croit
être aimé. Dès-lors plus de jaloufie. Nous
n'enviſageons un rival que comme le
témoinde notre triomphe actuel , ou futur.
C'eſt une victime que nous plaignons
fincèrement , loin de la hair ; &
48 MERCURE DE FRANCE.
d'ailleurs , ce pays eſt ſi fertile en refſources
! Les femmes ſont devenues ſi raiſonnables
! Elles ſe prêtent ſi volontiers
ànos arrangemens ! ... Oh parbleu ! il
faudroit être bien gauche pour ſe trouvet
au dépourvu ; & chez les Spartiates , où
les fonds étoient en commun , y eut-il
jamais de diſputes d'intérêts ?
Le Péris ne trouva pas ce diſcours des
plus ridicules. Peut- être , diſoit- il , aimet-
on moins ici qu'ailleurs ; mais l'amour
yprend une phyſionomie plus riante. La
confiance le guide , & ne l'abandonne
jamais. Un échec eſt prèſque toujours
fuivi d'un triomphe : un triomphe ne ſe
fait attendre qu'autant qu'il eſt néceſſaire.
L'Amour enfin eſt ici le Dieu de la concorde
, lui qui ſéme la diviſion chez tant
de Peuples , qui a caufé la ruine de tant
d'autres. Ah ! ſans doute , que Troye
éxiſteroit encorree , fi Ménélas eût été
François .
Il revit la jeune Marquiſe. Elle parut
flattée de ſes viſites ; mais elle en
recevoit une foule d'autres , & aucune
ne ſembloit lui déplaire. Le faux Anglois
en témoigna quelque inquiétude ,
ce qui divertit beaucoup lajeune Françoiſe.
Eh quoi , Monfieur , lui dit-elle ,
êtes-vous donc encore ſi peu au fait ?
Quelles
FEVRIER . 1764 . 49
Quelles que foient vos prétentions ,
ignorez-vous que la confiance eſt l'âme
de la Société ? Voyez le Monde , Monfieur
, & ces miféres- là vous paſſeront.
Elle-même voulut lui ſervir d'Introductrice.
Il admiroit l'aiſance avec laquelle
cette jeune veuve le préſentoit
dans différens cercles choifis . Ces cercles
étoient pour lui un autre genre de
Spectacle où les femmes jouoient toujours
les grands rôles , où les maris n'ofoient
paroître,ou ne paroiffoient qu'incognito.
La vivacité d'eſprit qui diftingue
les Françoiſes , la gaîté qui anime
leurs diſcours , les grâces qui accompagnent
toutes leurs actions , ſe diſputoient
le prix dans ces momens , &
furtout au milieu d'un élégant ſoupé.
Quel dommage diſoit Alcindor ,
que des objets ſi ſéduiſans ne ſe bornent
qu'à plaire ! choſe qui ne leur eſt
que trop facile. Grace à cette extrême
facilité elles dédaignent de garder
leurs conquêtes. Alexandre donnoit des
couronnes , persuadé qu'il lui étoit aifé
d'en conquérir d'autres. Telles font les
Françoiſes .
,
,
Il eut cependant lieu de juger que
l'amour conſtant n'étoit pas un phénomène
chez cette Nation. Mais cet amour
C
50 MERCURE DE FRANCE .
eſt ſi paiſible , fi peu éxigeant , ſi peu
jaloux , qu'ailleurs il paſſeroit pour indifférence.
Ah , s'il eſt ainſi , diſoit notre
voyageur , à coup für la jeuneMarquiſe
m'aime , & m'aime un peu plus
qu'à la Françoiſe . Il eſt bon d'obſerver
que fi le Péris avoit avoit le don de
prendre la même forme que les humains
, il n'avoit pas celui de lire dans
leur intérieur.
Il voulut donc que l'âme de la Marquiſe
ſe manifeſtât au dehors. C'étoit
pour lui un paſſetemps affez flatteur de
pouvoir d'un ſeul coup dérouter trente
Petits-Maîtres. Il plaignoit cependant
la belle Françoise , & redoutoit quelque
avanture ſemblable à celle de Londres.
Il est vrai ,diſoit- il, que ni le Mercure
de France , ni le nombre exceffif
de Journaux & de Gazettes qu'on y diftribue
, n'offrent nulle tracede pareilles
catastrophes.Mais, pourſuivoit Alcindor ,
il eſt toujours fâcheux de moleſter une
jolie femme.
Au milieu de ces réflexions , il reçoit
de la Marquiſe une lettre de reproches .
Elle s'y plaignoit ſpirituellement de fon
abfence , & même de ſa tiédeur. C'étoit
le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit de ſa bonne fortune . Il retourne
FEVRIER . 1764. 5
auprès d'elle , expoſe des griefs , des
inquiétudes , veut éxiger des facrifices ,
en un mot , joue le rôle d'un Amant
Eſpagnol. Mais la ſcène devint affez comique
des deux parts. La jeune Marquiſe
le pria de s'épargner un ridicule.
un travers intolérable. Profitez mieux ,
lui dit-elle , des exemples que vous offre
ma Nation , la ſeule qui ſcache réduire
l'Amour à ce qu'il doit être,ou du moins
à ce qu'il doit paroître. Ce n'eſt pas
'qu'il ne briſe quelquefois les entraves
qu'on lui donne. Eh , où en ferionsnous
, pourſuivit-elle , fi malheureuſement
je vous aimois aſſez pour vous
croire!
Qu'entends-je ? s'écria le Péris étonné
, est- il bien vrai que vous ne me diftinguiez
pas del'éſſain frivole qui vous
entoureprèſque ſans ceſſe ? Pardonnezmoi
, Mylord , reprit la Marquiſe , je
vous diftingue ; j'ai voulu vous faire les
honneurs de ma Nation : mais tous ces
égards diſparoîtront s'il eſt jamais queftion
de vous aimer. L'étonnement d'Alcindor
augmentoit à chaque parole de
la jeune Françoiſe. Au moins , Madame
, pourſuivit-il , daignez faire votre
confident de celui qui aſpiroit à quelque
choſe de plus : daignez me faire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
,
ce
connoître l'heureux Mortel que vous
me préférez. Dites qui vous a prévenu ,
reprit la Marquise ; quant au reſte
n'eſt point un myſtère. Un peu plus de
connoiffance de nos uſages vous eût d'abord
mis au fait. L'heureux Mortel dont
vous parlez eſt le même qui vous a introduit
chez moi , que vous avez vû y
& donner entrée à beaucoup d'autres , &
qui s'y montre plus rarement que vous
& eux. Telle eſt chez nous la conduite
ordinaire d'un Amant préféré : celle
d'un époux eft encore plus circonfpecte
. Il lui eſt permis d'aimer tacitement
ſa femme , & c'eſt tout: garre le ridicule
s'il ofe afficher la tendreſſe & l'affiduité
! En un mot , les chaînes de l'Amour
& de l'Hymen font devenues
pour nous fi légères , qu'une Françoife
peut ſe croire libre en les portant.
Après tout , diſoit Alcindor en luimême
, cette liberté a fon mérite ; les
deux ſéxes peuvent y trouver leur compte
: refte à ſçavoir fi la fatifaction eſt
générale. Toutes les nouvelles recherches
que fit Alcindor lui prouvérent
qu'elle l'étoit. Zélinde elle-même commençoit
à goûter cette manière de vivre
cette liberté qui tient le milieu
entre la licence & le bégueulisme. L'A-
و
FEVRIER. 1764. 53
mour est un enfant ,diſoit-elle au Péris
, il faut badiner avec lui ſi l'on veut
lui plaire , ou qu'il plaiſe.
Ce fut dans ces diſpoſitions qu'Alcindor
& Zélinde retournérent à leur féjour
habituel. Ils arrivent, ſe ſéparent ,
& aſſemblent , l'une ſes compagnes ,
l'autre ſes compagnons. Des deux
parts l'empreſſement est le même à les
entourer ; l'attention qu'on leur prête
eſt égale , & leur rapport tout ſemblable.
A l'inſtant on s'écrie chez les Péris
qu'il faut appeller des Françoiſes. Les
Néris parurent moins promptes à ſe décider
: elles vouloient qu'on délibérât
fur cette matière , au moins pour la
forme. Hélas ! mes chères compagnes ,
leur dit Zélinde , une délibération eſt
bien ſuperflue , quand la queſtion ſe
trouve jugée d'avance. Epargnons aux
Péris une démarche qui va nous en
coûter d'autres ; & d'ailleurs n'eſpérez
pas trouver les François plus refpectueux
que nos voiſins. Cette remontrance
produifit ſon effet : les deux partis
ſe rapprochérent : Alcindor & Zelinde
firent l'office de médiateurs , & leurs
foins furent fi éfficaces , on ſe trouva
fi bien de leurs avis , que la plus mo-
4.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
defte des Néris grava en lettres d'or cette
maxime : Ceux qui ont beaucoup viê
font bons à confulter.
DES
PÉRIS ET DES
NÉRIS ,
Ou
l'Amour
comme on le méne.
CONTE.
EN VÉRITÉ , diſoit Alcindor à Zelinde
, en traverſant les airs , je regarde
notre voyage comme une franche corvée
!C'eſtfaire trop d'honneur aux hom-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes. Eſt-il à croire que nous trouvions
chez eux ce qui nous manque ? N'est-ce
pas à eux plutôt à ſe modéler fur nous ?
C'eſt ce qui ne leur arrive que trop fouvent
, reprit Zélinde , comme à nous de
prétendre égaler les plus fublimes Intelligences.
Que réſulte-t-il de cette double
ambition ? L'ennui pour nous & pour
eux. Il faut ſçavoir deſcendre à propos :
c'eſt la route que fuit prèſque toujours
le bonheur. Tout en philofophant ainsi ,
nos voyageurs ſe trouvèrent au centre
des vaſtes Etats du Mogol. Ils y firent
diverſes pauſes , & ne virent dans.certains
cantons , que ce qu'ils avoient déja
vu dans quelques autres : des Bonzes
qui ſéduiſoient de jeunes innocentes ,&
s'accordoient , on ne peut mieux , avec
celles qui n'avoient pas beſoin d'être ſéduites
: des femmes qui ſe brûloient fur
le corps d'un mari qu'elles avoient haï
& trompé ; des maris qui méritoient
toute l'averſion de leurs femmes , &
qu'on traitoit ſelon leur mérite. Plus
loin , de vaſtes Sérails remplis de belles
eſclaves ignorées, pour la plupart, de leur
Maître , & qui riſquoient de mourir fans
avoir fait ſa connoiſſance. Celles même..
quien jouiſſoient avoient prèſque auffi
ſouvent lieu de s'ennuyer que les preFEVRIER.
1764 . 27
mières. Un amour fi partagé mettoit
peu de différence entre l'état des unes &
des autres.
Alcindor & Zélinde jugèrent qu'il
étoit à propos de paſſer outre. Ils pénétrèrent
dans les Etats du Sophi de Perſe ,
&ſe rendirent à Iſpahan. Mais ils crurent
être encore une fois à la Chine ,
tantcertainsuſages leur parurent ſemblables
chez les deux Nations. A Iſpahan ,
comme à Pekin, l'union des deux ſéxes
eſt un véritablejeu de haſard. Un Perſan
époufe une femme comme unjoueur accepte
une carte , ſans ſçavoir ce qu'elle
vaut , ni de quelle couleur elle eſt . Il
arrive auſſi que l'une & l'autre eſt miſe à
l'écart dès qu'elle ſe trouve remplacée
par quelque choſe de mieux. Il eſt même
permis à un Perſan de chercher ce mieux
autant de fois qu'il eſpère le rencontrer :
privilége qu'il ſçait faire valoir dans toute
fon étendue.
Zélinde entra , ſans ſe laiſſer voir ,
dans une maiſon de noble apparence.
Elle en vit le Maître occupé à compter
une ſomme en or à une très -belle femme
, qui enſuite fut embraſſer , en verſant
quelques larmes , deux petits enfans
placés aux pieds d'une autre femme affife
elle-même dans un fauteuil magnifique.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Après quoi la première ſe proſternahumblement
devant la ſeconde , qui la congédia
d'un figne de tête.,Voilà , diſoit intérieurement
la Néris , voilà fans doute
une Eſclave qui prend congéde ſes Maîtres
& de leurs enfans. Mais bientôt elle
reconnoît que ces mêmes enfans font
ceux de cette Eſclave prétendue; que le
Maître de la maiſon a été ſon époux , &
n'a ceffé de l'être que parce que le bail
paffé entre eux eſt expiré. La Dame affife
étoit réellement la Dame en titre ,
celle que le mari ne peut répudier qu'après
certaines formalités : mais il peut la
négliger , & la néglige. En revanche ,
elle eft réputée la mère de tous les enfans
qu'il a de ſes rivales.
Tandis que Zélinde obſervoit toutes
ces chofes , Alcindor ne reſtoit pas oifif.
Il aborde une jeune Perſanne qui marchoit
à viſage découvert. Un eſclave la
devançoit en fonnant de la cimbale . Elle
étoit vêtue d'une robe de brocard d'argent
, affez courte pour laiſſer voir la
beauté de ſa jambe. Ses longs cheveux
étoient artiſtement relevés ſur ſa tête.
Une gaſe d'or ſervoit à les attacher , &
flottoit en partie au gré du vent. De riches
pierreries ornoient ſes oreilles :
des fleurs couvroient ſes bras. De plus ,
FEVRIER. 1764 . 29
elle étoit belle , & fembloit fort defirer
de le paroître. Alcindor entra dans ſes
vues , loua fes charmes , & ſe félicita de
ce qu'elle daignoit les rendre vifibles ,
en dépit de l'uſage. Point du tout , reprit-
elle , c'eſt l'usage qui me défend de
les cacher. J'ai acquis le droit de paroître
telle que je fuis , de parler comme je
penſe , d'agir comme je le ſouhaite. Bien
des femmes qui mépriſent moi & mes
ſemblables , feroient grand cas de nos
priviléges : mais il faut des talens pour
les acquérir & pour les conferver. Ces
talens , comme Alcindor l'apprit d'ellemême,
conſiſtoient fur- toutdans la Mufique&
la Danſe. Le Périsdemanda à la
Danfeufe , quels talens il falloit avoirauſſi
pour lui plaire. Mon nom vous le dira ,
répondit-elle : je m'appelle la Vingt tomans
* ; jamais on ne ſcut m'attendrir à
moins,&je m'attendris à proportion que
le nombre en augmente.
En parlant ainfi , la jeune Perfanne
continuoit de marcher , mais Alcindor
ceſſa de la ſuivre. Il rejoignit Zélinde
qui lui fit part de ce qu'elle avoit vû.
Elle ajouta que dans cette contrée les
hommes étoient trop abfolus. Et les
* Le toman eſt une Monnoie Perſanne qui équi--
vaut à nos Louis d'or de France.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
femmes trop dociles , reprit Alcindor.
Voyons files unes & les autres différent
dans le reſte de l'Afie.
Ils eurent hou d'admirer les charmes
des Géorgiennes , des Circaſſiennes , des
Mingréliennes . On diroit que la beauté
ne ſe plaît que dans ces païs barbares ,
tant ſes dons s'y trouvent généralement
répandus. Une laide femme y paroît un
phénomène. Une femme délicate en eſt
un bien plus rare encore. Toutes ſe
croyent faites pour être vendues & non
pour ſe donner . Ce font de vrais meuble
de férail. Ces meubles ne font cependant
pas toujours neufs lorſqu'ils y
arrivent. C'eſt de quoi Alcindor pouvoit
s'inſtruire à fond , & ce qu'il négligea
de faire. Les femmes qui ont leurs
maris font encore moins circonſpectes ';
mais ces maris, quoiqu'Aſiatiques, font
peu jaloux. Une belle Mingrélienne s'étoit
enfermée avec Alcindor: il n'avoit
fur elle aucun deſſein qui éxigeât cette
précaution. Le mari ſurvient & ne
la croit pas inutile. Tu ne peux t'en
défendre , dit-il au voyageur ,le cochon
m'eſt dû : c'eſt l'amende qu'on paye en
pareil cas . Je conſens même à le manger
avec toi. Il eſt inutile d'ajouter qu'Alcindor
difparut fans rien répondre , & que
FEVRIER. 1764. 31
Zelinde& lui continuerent leur voyage.
De pauſe en pauſe ils arrivent à Conftantinople.
Son étendue leur fait éſperer
d'heureuſes découvertes , des uſages qui
lui foient propres. Ils font bien-tôt détrompés.
Ils n'y apperçoivent que ce
qu'ils ont déja vû ailleurs ; une jaloufie
affreuſe dans les hommes , une ſervile
obeiſſance dens les femmes ; peu d'Amour
de part & d'autre . Un Turc entre
dans ſon Sérail. Aucun objet déterminé
ne l'occupe. U eſt ſans paffion , ſouvent
même ſans deſirs. Une troupe d'Eſclaves
s'empreſſe de les faire naître , & n'éprouve
elle-même que des beſoins. Zélinde
, qui ſans être vue voyoit toutes
ces chofes , en conclut que l'Amour
à la Turque feroit peu du goût des Néris.
Pour Alcindor , il fut moins prompt à
fe décider. Peut- être , diſoit-il en lui
même , le beſoin d'aimer , & la difficul
té d'avoir des Amans , réduiſent-ils une
femme Turque à chérir ſon mari. Il en
vit une qui prodiguoit au ſien toutes
les marques extérieures de la plus vive
tendreſſe. L'un & l'autre fortirent pour
pour ſe rendre à la Moſquée , & Alcindor
les ſuivit. La belle Turque étoit
voilée , ſelon l'uſage inventé par la
jaloufie : mais il exiſte un autre uſage
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
peu favorable aux jaloux ; c'eſt que le
voile & l'habit des femmes font ordinairement
les mêmes pour la forme &
la couleur. De forte qu'un mari qui perd
un inſtant de vue ſa femme , riſque de
ne la pouvoir plus diftinguer parmi les
autres. C'eſt de quoiAlcindor fut témoin.
Le couple qu'il avoit ſuivi ſe ſépara dans
la Moſquée , lieu où les deux ſexes n'ont
pas la liberté d'être confondus. Le mari
de la belle Ottomane ſe poſta vis-à- vis
d'elle . Alcindor , toujours inviſible , ſe
plaça tout à côté. Il la vit , au bout de
quelques inftans , ſe mêler parmi ſes
voiſines , s'éloigner de plus en plus , &
enfin diſparoître entièrement. On préfume
bien qu'il la ſuivit. La traite ne
fut pas longue ; elle entra dans une mai-
Yon tierce où un jeune Turc l'avoit devancée.
Leur abord indiquoit aſſez bien
le motif de leur entrevue , & Alcindorn'eut
pas beſoin de faire uſage de toute
ſon intelligence pour prévoir quelles
en ſeroient les ſuites. Il ſortit , perfuadé
que les précautions inventées par
la jalouſie des Aſiatiques , n'étoient éfficaces
que contre eux-mêmes.
Zélinde & lui mirent en queſtion s'ils
viſiteroient l'Europe où ils avoient déja
mis le pied , ou s'ils donneroient la préFEVRIER.
1764 . 33
férence à l'Afrique. La Néris opina pour
le ſecond parti , & Alcindor fit ce qu'elle
voulut. Ils en prirent occafion de vifiter
l'Arabie & l'Egypte , qu'ils n'avoient fait
que cotoyer. Ni l'un , ni l'autre pays ne
borna leurs recherches . C'étoit une répétition
de ce qu'ils avoient vu & blamé
ailleurs. La brûlante Ethiopie offrit
à leurs yeux un Peuple immenſe. L'extrême
chaleur du climat influoit également
ſur les deux ſéxes ; ils lui devoient
tout le penchant qui les attiroit l'ün vers:
l'autre ; & ce penchant n'étoit que matériel.
Ce fut encore pis à mesure que
nos voyageurs avancèrent. Parvenusau
centre de la Guinée , ce qu'ils avoient
vu ne leur parut que l'ombre de ce qu'ils
voyoient: Alcindor prit plaifir à écouter
l'entretien d'un jeune homme & d'une
jeune fille de Congo. Ils se connoiffoient
àpeine : ce qui n'empêcha pas le jeune
Africain de débuter ainſi: Silava in
quinté, je te ſalue , ma femme. Elle ré--
pondit fur le champ. Silava moïné , je ter
ſalue , Maître. Gay zoleze minou , pour
fuivit- il , m'aimes-tu bien ? Gayté moi
nézolezé béné , reprit- elle , oui , Maître ,
je t'aime bien: Le jeune homme porta
beaucoupplus loin ſes queſtions , & elle
y fit cette docile réponſe : Ninga moï-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
né, oui , Maître. Alors elle ſe mit à genou
en battant des mains , & s'écriant
par trois fois , Silava moïné , je te ſalue ,
Maître. A quoi il répondit , en remuant
tous les doigts , calam bom botté , cela eft
bon . Enfuite , il lui donna ſa main noire
à baifer. Ce qu'elle fit avec autant de joie
que d'empreſſement. Enfuite lui-même
la prit ſous le bras , & la conduiſit en un
lieu plus commode pour achever l'entretien.
A quelques pas plus loin , le couple
voyageur fit rencontre d'une jeune Africaine
, qu'on n'eût pas priſe pour telle à
ſa couleur. Toute ſa perſonne étoit couverte
d'une pommade rouge , faite avec
de l'huile de palme , & du bois de toucoula.
Que fignifie cet ornement , lui
demanda Zélinde ? Que j'ai l'honneur
d'avoir caffé calbaſſe , répondit - elle ;
konneur le plus grand qui puiſſe arriver
à une fille parmi nous. Cette couleur
doit tomber d'elle-même , & juſqu'a ce
qu'elle m'ait entièrement quittée , je ne
dois prendre part à aucun travail ; je ne
dois m'occuper que du plaifir. Eh quelles
feront les ſuites de tout cela , demanda
encore la Néris ? D'être vendue , reprit
l'Africaine , par celui qui m'aura époufée
, & qui épouſera vingt femmes pour
avoir l'avantage de les vendre,
FEVRIER. 1764. 35
Zelinde n'en voulut pas ſçavoir davanrage
, & Alcindor en ſavoit déja trop.
Ils continuerent à faire le tour de l'Afrique
& arriverent chez les Caffres ,
nation qui n'en mérite guères mieux le
tître que ces troupes de Bêtes féroces fi
communes dans cette partie du Monde,
Le nom même de l'Amour est ignoré
chez ce Peuple barbare. Une même
cabane raſſemble durant la nuit toute
une Tribu. Le brutalité y trouve amplement
à ſe fatisfaire , ne s'y refuſe rien ,
n'y eſt jamais contredite. Là , nulle diftinction
, nul choix , nul reſpect pour
les noeuds du ſang , nul ſouvenir des
liens de la Veille.... Alcindor& Zélinde
détournerent leurs yeux de cet affreux
Tableau. Ce qu'ils virent , en avançant
toujours , ne leur parut guères moins
révoltant. Ils furent un peu plus fatisfaits
de la Barbarie , contrée qui , malgré
fon nom , est vraiment le païs policé
de l'Afrique. Mais ils n'y retrouverent
que les moeurs Arabes & Turques , &
dès - lors n'y trouverent pas ce qu'ils
cherchoient. Ils prirent donc le parti de
viſiter l'Europe ; ce qu'ils regardoient ,
à-peu-près , comme un parti déféſperé.
L'Eſpagne ſembloit s'offrir d'elle même
à leurs recherches. L'Italie n'étoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
guères moins à leur portée. Ils aimerent
mieux débuter par le Nord. Mais bientôt
ils s'apperçurent que , ſi. Vénus étoit
née dans l'eau , les Amours jouoient
rarement ſur la glace. On eſt , à coup
fûr , plus tendre dans un boſquet fleuri
qu'au pied d'une montagne de neige.
Alcindor & Zélinde s'avancerent au
centre de l'Allemagne. Les coeurs s'y
adoucifſoient en raiſon du climat. Toutefois
, les hommes parurent à la Néris
tenir encore des Germains leurs aïeux ,
nation plus guerrière que galante. Les
femmes elles-mêmes parurent aux yeux
du Péris , être en général plutôt foibles
que tendres. Dailleurs , dans ce païs
l'Amour ne ſçait point déroger. Un
noble ne peut s'y réfoudre à aimer une
Plébéienne. Il faut pour le ſéduire au
moins ſeize quartiers. Il enviſage moins
les attraits de ſa Maîtreffe que l'antiquité
de ſes parchemins. En un mot , l'Amour
au lieu de carquois & de flambeau
, porte un Magazin d'Ecuffons&
des Arbres Généalogiques.
Alcindor & Zélinde mirent en quef
tion la route qu'ils devoient tenir. Tout
endifputant , ils ſe trouverent aux fronrieres
d'Italie. Il faut, dit la Néris, hazarder
quelques recherches dans cette Con
FEVRIER. 1764. 37
trée. Hé bien ! dit Alcindor , d'un ton
qui marquoit peu d'eſpérance , voyons
ce qui en arrivera. Ils s'avancerent jufques
dans cette ville qui fut autrefois
la Capitale du Monde.
9.
Les veſtiges de fon ancienne grandeur
occupoient les regards d'une foule
d'Etrangers. Nos voyageurs n'y firent
aucune attention. Ils n'avoient qu'un
objet , ils ne le perdoient pas un inſtant
de vue. Mais le remplir c'étoit là le
point vraiment difficile , & Rome ne
leur parut pas devoir abréger ces difficultés.
Aux Temples près , ils ſe crurent
au ſein d'une Ville d'Afie. Les femmes
n'y fortent que voilées , fortent rarement
& plus rarement encore ſont
viſitées chez elles . En un mot, la jaloufie
des Romains modernes égale celle des
Afiatiques de tous les tems. Alcindor
apprit même qu'elle avoit recours àdes
éxpédiens dont les plus jaloux d'entre
les Orientaux rougiroientde faire uſage.
Ah quelle horreur ! s'écrioit Zélindes
Au moins , diſoit Alcindor , s'il n'eſt
guères poffible qu'on les aime , il ne
l'eſt pas plus qu'on les trompe. A peine
il achevoit ces mots qu'une Duègne
ſeptuagénaire lui fait figne d'une certaine
diſtance. Il s'approche , & elle l'exhorte
38 MERCURE DE FRANCE.
à metre à profit le bien que lui veut
une jeune Beauté qui vient de l'appercevoir
à travers de ſa jaloufie. Le Péris
demande qui peut être cette perſonne
obligeante ? C'eſt ma maîtreſſe , reprit
la vieille : l'inſtant eſt merveilleux à
ſaiſir. Notre jaloux eſt abſent & ſe repoſe
entierement ſur moi du ſoin de lui
garder un tréſor que vous méritez mieux
que lui . J'ai rempli d'abord ma charge
avec aſſez de rigueur ; mais je ſuis naturellement
bonne , & voici la vingtiéme
fois que je donne à ma maîtreſſe de
pareilles preuves de bonté. Alcindor admiroitla
bienfaiſance de l'une & de l'au
tre. Mais , pourſuivit-il ,n'éxiſte t- il pas
d'autres obſtacles ? Oh ! nous faurons
les lever , quels qu'ils foient , reprit la
Duégne : cen'est pas la première fois....
Un incidenttragique interrompit le difcours
de la vieille. Un Italien aborda
& poignarda furtivement certain François
qui avoit ſçu lever certains obſtacles.
Onne parut étonné ni du fait , ni de
lavengeance. L'affaffin eut le bonheur
de gagner un Temple voifin , & par
conféquent de ſe voir abſous.
Pour Alcindor il rejoignit Zelinde.
L'une& l'autre quitterent l'ancienne Patriedes
Cefars. Ils vifiterent d'autresVil
FEVRIER . 1764. 39
les d'Italie où ils n'apperçurent que ce
qu'ils avoient vû à Rome & ſouvent pis
encore . Ah ! s'écrioit Zélinde avec indignation
, franchiſſons vîte les Alpest
Mais Alcindor , on ignore pourquoi ,
la détermina à franchir les mers , & à fe
rendre en Eſpagne.
Là , ils virent d'autres Tableaux. L'amour
fidéle juſqu'à l'obſtination y régne
pour ainſi dire de toutes parts . L'amourjaloux
juſqu'à la frénéfie l'accompagne
pour l'ordinaire. Là ſe réaliſent
les paffions éternelles; paſſions qui n'oſent
plus figurer ailleurs , même dans les
Romans. Alcindor & Zélinde prirent
l'extérieur d'un François & d'une Françoiſe.
L'alliance venoit d'être , plus que
jamais , reſſerrée entre les deux nations ,
&nos voyageurs furent traités en amis.
Zélinde fit autant de conquêtes qu'elle
en voulut faire& plus qu'elle n'en vouloit
garder. Elle parut donner la préférence
à un jeune Eſpagnol qui à mille
égards la méritoit. Il n'en devint que
plus tendre & plus empreſſé , mais en
même temps plus jaloux. A peine eur
il lieu de préſumer qu'on l'aimoit , qu'il:
craignit qu'on ne ceſſât de l'aimer. Il
étoit reſpectueux dans ſes manières ; il
l'étoit dans ſes diſcours , & ce fut auffi
très- reſpectueuſement qu'il pria la Néris
40 MERCURE DE FRANCE..
d'interdire fa maiſon à tout autre qu'à
lui. Alcindor lui - même n'en fut pas
éxcepté. Voilà,diſoit intérieurement Zélinde
, voilà une inquiétude qui tient de
la tyrannie, une délicateſſe qu'on porte
juſqu'à l'outrage. N'importe , pourſuivit-
elle , voyons fi ces demandes , une
fois fatisfaites , feront ſuivies de quelques
autres. Dès ce moment elle devient
inacceffible à tous ceux que l'Eſpagnol
regarde comme ſes rivaux. Alcindor
lui -même , ſe prête à cette épreuve.
Tant de ſacrifices comblerent de
joie l'amoureux Caſtillan , & ne purent
le tranquiliſer. Il trouva que la prétendue
Françoiſe n'oubloit point affez les
uſages de ſa Nation. Zélinde adopta
fur le champ ceux d'une véritable Efpagnole
, ne parut plus que maſquée ,
ſe montra même très-rarement ſous cet
attirail ; en un mot , elle marqua fur
tous ces points une docilité capable
de décéler qu'elle n'étoit pas Françoiſe.
Le jour ſuivant elle vit l'Epagnol à ſes
genoux la remercier de toutes ces preuves
de complaiſance & en éxiger une
nouvelle . C'étoit de permettre qu'on
réformât ſes jaloufies de manière qu'en
voulant voir , elle- même ne riſquât
point d'être apperçue . Zélinde vit bien
FEVRIER . 1764. 41
qu'il s'agiſſoit de l'empêcher elle-même
de rien appercevoir. Elle ordonna
ce qu'on la prioit tacitement de permettre.
Le jour ſuivant l'Eſpagnol ſe
retrouve à ſes genoux & lui préſente
humblement une Duégne .
Ce dernier trait lui parut une ſuite
naturelle des précédens. Elle le ſoutint.
comme elle avoit fait les autres ; mais
la fin de l'épreuve approchoit. L'Eſpagnol
fortit & la Duégne reſta. Au milieu
de la nuit ſuivante , Zélinde entendit ſous
ſes fenêtres un concert de pluſieurs inftrumens.
Degrands cris & un cliquetisd'armes
ſuccédèrent à cette muſique :ce
qui déſignoit au moins une Tragédie-
Opéra. Le lendemain , Zélinde apprit
que fon Amant avoit voulu la gratifier
d'une ſérénade , ſelon l'uſage du pays ;
qu'un autre Eſpagnol , dont la maîtreſſe
logeoit vis-à-vis d'elle , étoit furvenu
dans le même deſſein : que les deux galans
s'étoient crus rivaux , s'étoient battus
en conféquence ,& mis l'un & l'autre
au bord de la tombe: preuve certaine,di--
foit-on, que l'un & l'autre aimoit bien ſa
maîtreffe. On ajoutoitqu'une telle preu
ve d'amour alloit rendre jalouſes toutes
lès beautés de Madrid. Mais Zélinde en
inféra de nouveau , que l'amour Eſpas
42 MERCURE DE FRANCE.
gnol ne ſéduiroit ni elle ni ſes compagnes.
Pour Alcindor , il plaiſoit beaucoup à
une jeune & belle Caftillanne , qui jufqu'alors
avoit été nommée l'inſenſible .
Malheureuſement ſa manière d'aimer
étoit toute ſemblable à celle des Néris.
Tout ſe réduiſoit aux petits ſoins , & a
l'affiduité la plus rigoureuſe. Elle vouloit
qu'on défirất ſans ceſſe , & ne laiſſoit
jamais rien eſpérer. Après tout , diſoit
Alcindor , l'objet de mon voyage feroit
bien mal rempli. Prudes pour bégueules ,
il valoit autant ne pas me déplacer. In
fit d'autres recherches & vit que c'étoit-
là le génie dominant du beau fexe
Ibérien . Zélinde , elle-même étoit ſuffiſamment
inſtruite. Elle propoſa au Péris
de riſquer une tournée en France ; mais
il n'attendoit abfolument rien de cette
démarche. Il détermina la Néris à paſſer
chez certain Peuple , rival éternel de la
Nation Françoiſe , & qui ſe pique de ne
l'imiter en rien .
C'eſt avoir fuffifamment déſigné l'Angleterre.
Le couple voyageury parut ſous
I'habit Eſpagnol. Dès les premiers jours ,
la Néris apperçut dans les hommes de
cette ifle peu d'eſtime pour les femmes ,
&encore moins de complaiſance . DèsFEVRIER.
1764. 43
lors , elle rallentit fes recherches , & s'épargna
, en effet , une peine inutile.
Alcindor augura mieux de celles qu'il
alloit prendre. Il remarqua dans le Beau-
Séxe Anglois un germe de tendreffe qui
faifoit comme partie de ſon exiſtence.
*Quel dommage , diſoit- il , qu'un naturel
fi heureux foit négligé par ceux qui ſont
le plus intéreſſés àle faire valoir ! Il voulut
, cependant , voir par lui - même ,
c'est-à- dire , voir juſqu'à un certain
point , le parti qu'on pouvoit tirer de ces
favorables diſpoſitions. Auparavant il lui
tomba ſous la main unpapier public , où
il lut ces propres paroles : >> Depuis l'or-
>> dinaire dernier ( c'est-à-dire depuis
>> trois jours ) on n'a retiré que fix jeu-
>> nes perſonnes du Lac de Roſémonde.
>> Il faut croire que les amours ont été
>> moins vifs , ou plus heureuxqu'à l'or-
>>> dinaire durantcetintervalle: ily a bien
>> eu auſſi quelques galans poignardés
>>par leurs Belles , qu'ils avoient quit-
>> tées : mais , pour cette fois , cela ne
>> fait pas nombre. C'eſt pourquoi nous
>>ne les déſignerons qu'avec ceux de la
>> feuille prochaine. »
Le Péris ajouta peu de foi à cet article.
Il jugea que , depuis le rétabliffement
de la paix ,le Gazetier en étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
réduit à compoſer des fables périodiques,
& il réſolut de n'en croire que fa propre
expérience. L'occaſion s'en préſenta
d'abord comme d'elle-même. Une jeune
veuve qui avoit le regard tendre &
doux , lui parut très- propre à démentir
le Gazetier ſatyrique. Il s'attacha à lui
plaire , y réuffit & parvint même à la
fixer entiérement. Il vit enfin combien
le coeur des femmes de cette contrée
eſt actif : mais ce coeur éxige qu'on le
ſuive ; il défend , ſurtout , de rétrograder.
Alcindor , qui ne vouloit pas aller
trop loin , ralentit ſubitement ſa marche
,& bientôt même parut diſpoſé à
faire retraite. Ce fut alors qu'il eut lieu
de juger qu'une gazette n'eſt pas tou
jours fauſſe. La jeune veuve n'épargna
rien pour prévenir ſon inconſtance. Elle
pria , ſupplia , gémit ; & lorſqu'elle vit
que tout étoit fuperflu , elle fit fuccéder
les menaces aux gémiſſemens , la
fureur aux menaces : en un mot le poignard
fut levé. On préſume bien d'avance
que ce fut en vain : mais la veuve
n'en devint que plus furieuſe. Elle fortit,
réſolue de ſe punir elle-même de ſa cré--
dulité. Elle alloit fournir un article à la
Gazette prochaine : déja même elle s'é
toit élancée à l'endroit le plus profond
FEVRIER . 1764 . 45
du lac. Le Péris , qui avoit pris une autre
forme pour la ſuivre, la ſecourut à temps,
la conſola de ſon mieux,& fi bien qu'elle
eut de la joie d'avoir pour libérateur un
homme ſi propre à faire oublier les torts
de ſes pareils. Alcindor ſe garda bien de
la détromper. Il ſe rendit auprès de Zélinde
, pourdécider avec elle ſi leur miffion
n'étoit pas réellement terminée. Ils
avoient parcouru toute la terre , excepté
-la France ; & la France leur ſembloitafſez
inutile à parcourir. Tout confidéré
cependant , ils s'y déterminèrent ; moins
dans l'eſpérance de trouver là ce qu'ils
cherchoient , que pour éviter le reproche
de ne l'avoir pas éxactement cherché.
Arrivés dans la Capitale , ils s'y annoncerent
pour Anglois. Ils en avoient
pris l'extérieur , & en affectoient le langage.
Cet expédient leur eût mal réuſſi
un fiécle plutôt ; mais depuis peu tout
avoit bien changé de face. La mode
régnante à Paris étoit d'admirer les
Anglois en tout& partout. On les applaudiſſoit
ſur la Scène , on les fêtoit
dans les cercles , on les copioit dans les
Livres , on ſacrifioit nos héroïnes à
leur héros .... D'après ces diſpoſitions
le couple voyageur ne pouvoit manquer
d'être bien accueilli. Il le fut mieux
46 MERCURE DE FRANCE.
encore qu'il n'avoit ofé le prévoir. Zélinde
qui à la beauté des plus belles Angloiſes
affectoit de joindre leur air tant
ſoit peu gauche , trouva une foule d'Elégans
qui tous aſpiroient à la former.
Leur perfifflage ne lui parut pas dangereux
; mais il l'amuſoit. Elle mit fur
le chapitre de la conſtance un Petit-
Maître des plus à la mode. Il en parla en
homme qui la pratique peu , & qui
l'eſtime encore moins. La conſtance en
amour , diſoit- il , n'est bonne qu'a fournir
vingt volumes à unRomancier. C'eſt
une vertu qui de tous ſes héros fait autant
de vitimes : & d'ailleurs , un amant
fidéle eſt un être ſi infipide , ſi incommode
! Il n'en eſt pas moins vrai ,
Madame , pourſuivit le François , que
vous m'allez contraindre d'imiter ce que
je blâme dans autrui : mais daignez me
pardonner d'avance l'ennui queje vais
vous caufer. On n'a point avec vous la
liberté du choix .
....
C'étoit-là le ton qu'en général on prenoit
avec Zélinde. Elleen conclut qu'en
France l'amour n'étoit point misau rang
des affaires férieuſes. Alcindor lui-même
tiroit des conféquences toutes ſemblables
dece qu'ilvoyoit. L'extrême liberté dont
jouiffoient les femmes , l'usage qu'elles
FEVRIER. 1764. 47
en faifoient , le peu de penchant qu'ont
leurs maris , ou leurs amans à la jaloufie ,
le ridicule attaché à ce foible ; en un
mot, ce qu'on nomme en France le ton
delabonne compagnie : tout cela diftinguoit
, felon lui , cette Nation d'avec
toutes les autres .
Il parut s'attacher à une jeune Marquiſe
, devenue veuve , & par cette raiſon
encore plus libre qu'étant mariée :
ce qui fignifie beaucoup. Sa maiſon
étoit fréquentée par une foule de jeunes
gens du bon ton , qui tous s'affichoient
pour rivaux , & n'en étoient pas moins
bons amis. Les politeſſes qu'Alcindor en
reçut lui- même l'étonnèrent Il s'en expliqua
ingenuement avec l'un d'entr'eux.
Voici la réponſe que lui fit lejeune François.
Nos aïeux avoient la manie d'adorer
leurs Dames , de n'ofer le leur dire ,
&de s'égorger entr'eux pour les en informer.
Nous ſuivons un tout autre
uſage. Nous débutons par un je vous
aime ; nous aimons beaucoup moins
que nos aïeux , & chacun de nous croit
être aimé. Dès-lors plus de jaloufie. Nous
n'enviſageons un rival que comme le
témoinde notre triomphe actuel , ou futur.
C'eſt une victime que nous plaignons
fincèrement , loin de la hair ; &
48 MERCURE DE FRANCE.
d'ailleurs , ce pays eſt ſi fertile en refſources
! Les femmes ſont devenues ſi raiſonnables
! Elles ſe prêtent ſi volontiers
ànos arrangemens ! ... Oh parbleu ! il
faudroit être bien gauche pour ſe trouvet
au dépourvu ; & chez les Spartiates , où
les fonds étoient en commun , y eut-il
jamais de diſputes d'intérêts ?
Le Péris ne trouva pas ce diſcours des
plus ridicules. Peut- être , diſoit- il , aimet-
on moins ici qu'ailleurs ; mais l'amour
yprend une phyſionomie plus riante. La
confiance le guide , & ne l'abandonne
jamais. Un échec eſt prèſque toujours
fuivi d'un triomphe : un triomphe ne ſe
fait attendre qu'autant qu'il eſt néceſſaire.
L'Amour enfin eſt ici le Dieu de la concorde
, lui qui ſéme la diviſion chez tant
de Peuples , qui a caufé la ruine de tant
d'autres. Ah ! ſans doute , que Troye
éxiſteroit encorree , fi Ménélas eût été
François .
Il revit la jeune Marquiſe. Elle parut
flattée de ſes viſites ; mais elle en
recevoit une foule d'autres , & aucune
ne ſembloit lui déplaire. Le faux Anglois
en témoigna quelque inquiétude ,
ce qui divertit beaucoup lajeune Françoiſe.
Eh quoi , Monfieur , lui dit-elle ,
êtes-vous donc encore ſi peu au fait ?
Quelles
FEVRIER . 1764 . 49
Quelles que foient vos prétentions ,
ignorez-vous que la confiance eſt l'âme
de la Société ? Voyez le Monde , Monfieur
, & ces miféres- là vous paſſeront.
Elle-même voulut lui ſervir d'Introductrice.
Il admiroit l'aiſance avec laquelle
cette jeune veuve le préſentoit
dans différens cercles choifis . Ces cercles
étoient pour lui un autre genre de
Spectacle où les femmes jouoient toujours
les grands rôles , où les maris n'ofoient
paroître,ou ne paroiffoient qu'incognito.
La vivacité d'eſprit qui diftingue
les Françoiſes , la gaîté qui anime
leurs diſcours , les grâces qui accompagnent
toutes leurs actions , ſe diſputoient
le prix dans ces momens , &
furtout au milieu d'un élégant ſoupé.
Quel dommage diſoit Alcindor ,
que des objets ſi ſéduiſans ne ſe bornent
qu'à plaire ! choſe qui ne leur eſt
que trop facile. Grace à cette extrême
facilité elles dédaignent de garder
leurs conquêtes. Alexandre donnoit des
couronnes , persuadé qu'il lui étoit aifé
d'en conquérir d'autres. Telles font les
Françoiſes .
,
,
Il eut cependant lieu de juger que
l'amour conſtant n'étoit pas un phénomène
chez cette Nation. Mais cet amour
C
50 MERCURE DE FRANCE .
eſt ſi paiſible , fi peu éxigeant , ſi peu
jaloux , qu'ailleurs il paſſeroit pour indifférence.
Ah , s'il eſt ainſi , diſoit notre
voyageur , à coup für la jeuneMarquiſe
m'aime , & m'aime un peu plus
qu'à la Françoiſe . Il eſt bon d'obſerver
que fi le Péris avoit avoit le don de
prendre la même forme que les humains
, il n'avoit pas celui de lire dans
leur intérieur.
Il voulut donc que l'âme de la Marquiſe
ſe manifeſtât au dehors. C'étoit
pour lui un paſſetemps affez flatteur de
pouvoir d'un ſeul coup dérouter trente
Petits-Maîtres. Il plaignoit cependant
la belle Françoise , & redoutoit quelque
avanture ſemblable à celle de Londres.
Il est vrai ,diſoit- il, que ni le Mercure
de France , ni le nombre exceffif
de Journaux & de Gazettes qu'on y diftribue
, n'offrent nulle tracede pareilles
catastrophes.Mais, pourſuivoit Alcindor ,
il eſt toujours fâcheux de moleſter une
jolie femme.
Au milieu de ces réflexions , il reçoit
de la Marquiſe une lettre de reproches .
Elle s'y plaignoit ſpirituellement de fon
abfence , & même de ſa tiédeur. C'étoit
le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit de ſa bonne fortune . Il retourne
FEVRIER . 1764. 5
auprès d'elle , expoſe des griefs , des
inquiétudes , veut éxiger des facrifices ,
en un mot , joue le rôle d'un Amant
Eſpagnol. Mais la ſcène devint affez comique
des deux parts. La jeune Marquiſe
le pria de s'épargner un ridicule.
un travers intolérable. Profitez mieux ,
lui dit-elle , des exemples que vous offre
ma Nation , la ſeule qui ſcache réduire
l'Amour à ce qu'il doit être,ou du moins
à ce qu'il doit paroître. Ce n'eſt pas
'qu'il ne briſe quelquefois les entraves
qu'on lui donne. Eh , où en ferionsnous
, pourſuivit-elle , fi malheureuſement
je vous aimois aſſez pour vous
croire!
Qu'entends-je ? s'écria le Péris étonné
, est- il bien vrai que vous ne me diftinguiez
pas del'éſſain frivole qui vous
entoureprèſque ſans ceſſe ? Pardonnezmoi
, Mylord , reprit la Marquiſe , je
vous diftingue ; j'ai voulu vous faire les
honneurs de ma Nation : mais tous ces
égards diſparoîtront s'il eſt jamais queftion
de vous aimer. L'étonnement d'Alcindor
augmentoit à chaque parole de
la jeune Françoiſe. Au moins , Madame
, pourſuivit-il , daignez faire votre
confident de celui qui aſpiroit à quelque
choſe de plus : daignez me faire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
,
ce
connoître l'heureux Mortel que vous
me préférez. Dites qui vous a prévenu ,
reprit la Marquise ; quant au reſte
n'eſt point un myſtère. Un peu plus de
connoiffance de nos uſages vous eût d'abord
mis au fait. L'heureux Mortel dont
vous parlez eſt le même qui vous a introduit
chez moi , que vous avez vû y
& donner entrée à beaucoup d'autres , &
qui s'y montre plus rarement que vous
& eux. Telle eſt chez nous la conduite
ordinaire d'un Amant préféré : celle
d'un époux eft encore plus circonfpecte
. Il lui eſt permis d'aimer tacitement
ſa femme , & c'eſt tout: garre le ridicule
s'il ofe afficher la tendreſſe & l'affiduité
! En un mot , les chaînes de l'Amour
& de l'Hymen font devenues
pour nous fi légères , qu'une Françoife
peut ſe croire libre en les portant.
Après tout , diſoit Alcindor en luimême
, cette liberté a fon mérite ; les
deux ſéxes peuvent y trouver leur compte
: refte à ſçavoir fi la fatifaction eſt
générale. Toutes les nouvelles recherches
que fit Alcindor lui prouvérent
qu'elle l'étoit. Zélinde elle-même commençoit
à goûter cette manière de vivre
cette liberté qui tient le milieu
entre la licence & le bégueulisme. L'A-
و
FEVRIER. 1764. 53
mour est un enfant ,diſoit-elle au Péris
, il faut badiner avec lui ſi l'on veut
lui plaire , ou qu'il plaiſe.
Ce fut dans ces diſpoſitions qu'Alcindor
& Zélinde retournérent à leur féjour
habituel. Ils arrivent, ſe ſéparent ,
& aſſemblent , l'une ſes compagnes ,
l'autre ſes compagnons. Des deux
parts l'empreſſement est le même à les
entourer ; l'attention qu'on leur prête
eſt égale , & leur rapport tout ſemblable.
A l'inſtant on s'écrie chez les Péris
qu'il faut appeller des Françoiſes. Les
Néris parurent moins promptes à ſe décider
: elles vouloient qu'on délibérât
fur cette matière , au moins pour la
forme. Hélas ! mes chères compagnes ,
leur dit Zélinde , une délibération eſt
bien ſuperflue , quand la queſtion ſe
trouve jugée d'avance. Epargnons aux
Péris une démarche qui va nous en
coûter d'autres ; & d'ailleurs n'eſpérez
pas trouver les François plus refpectueux
que nos voiſins. Cette remontrance
produifit ſon effet : les deux partis
ſe rapprochérent : Alcindor & Zelinde
firent l'office de médiateurs , & leurs
foins furent fi éfficaces , on ſe trouva
fi bien de leurs avis , que la plus mo-
4.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
defte des Néris grava en lettres d'or cette
maxime : Ceux qui ont beaucoup viê
font bons à confulter.
Fermer
11
p. 46-57
HYMNES DE CALLIMAQUE, imités du Grec. « Loin d'ici, profane vulgaire, / Apollon m'inspire & m'éclaire, / C'est lui, je le vois, je le sens ; / Mon cœur céde à sa violence ; / Mortels, respectez sa présence, / Pêtez l'oreille à mes accens. » J. B. ROUSSEAU. A APOLLON.
Début :
La statue d'Apollon s'agite, le temple frémit, ses portes éternelles s'ébranlent [...]
Mots clefs :
Apollon, Dieu, Temple, Jeune, Gloire, Poète, Amour, Callimaque
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texteReconnaissance textuelle : HYMNES DE CALLIMAQUE, imités du Grec. « Loin d'ici, profane vulgaire, / Apollon m'inspire & m'éclaire, / C'est lui, je le vois, je le sens ; / Mon cœur céde à sa violence ; / Mortels, respectez sa présence, / Pêtez l'oreille à mes accens. » J. B. ROUSSEAU. A APOLLON.
HYMNES DE CALLIMAQUE,
imités du Grec.
1
"Loin d'ici,profanevulgaire,
»Apollon m'infpire & m'éclaire,
" C'eft lui ,je le vois, je le fens;
»Moncœurcédeà la violence;
»Mortels, respectez la préſence
»Pêtez l'oreille à mes accens.»
J. B. ROUSSEAU.
A APOLLO N.
LAftatue d'Apollon s'agite, le temple
frémit , fes portes éternelles s'ébranlent
SEPTEMBRE. 1773. 47
fur leurs gonds facrés. Fuyez, profanes,
fuyez ; éloignez-vous de ces lieux redou
tables. Mais vous, l'efpoir de ma patrie,
accourez, brillante jeuneffe; préparez vos
danfes & vos concerts. Apollon va pa
roître les chants mélodieux du cigne
l'annoncent à l'Univers. Déjà fes pieds
:
•
touchent la terre ; il s'avance ; comme le
laurier du Dieu femble tout à coup fe
réjouir à fon afpect ! Chantez tous la
gloire d'Apollon , ô vous qui voulez un
jour célébrer des noces heureufes , vous
qui voulez faire admirer à l'envie une
tête blanchie par l'âge , & refpectée par
le tems, & vous enfin qui defirez d'éta
blir votre bonheur fur des fondemens
durables.
Apollon ne manifefte pas fa gloire à
tous les hommes ; c'eft par des vertus
qu'on doit mériter fes regards. Qu'il eſt
grand , le mortel dont les yeuxont vu le
Dieu dujour! Qu'il eft vil, celui à qui
ce Dieu interdit fa préfence ! Nous te
verrons tous , ô Apollon, & tes regards
divins vont nous élever jufqu'à toi!
Enfans , pincez vos luths , & que cha
cun accompagne ma voix. Er vous qui
m'écoutez , Peuple , faites Glence. La
Mercalme fes flots mutinés; elle ſe tast
48 MERCURE DE FRANCE.
devant le poëte qui célèbre dans les vers
la lyre enchantereffe, ou les traits formi
dables d'Apollon. Apollon , Apollon ,
s'écrie t'il mille fois dans la fureur qui
le tranfporte ! & Thétis , oubliant fes
malheurs , celle de pleurer Achille que
les Dieux lui ont ravi; & Niobé,fenfible
encore fous le marbre qui la retient cap
tive , la trifte Niobé interrompt fes ſou
pirs & fufpend fes douleurs.
Chantons Apollon ; que les voûtes
retentiffent de ce nom divin. Apollon
m'infpire ; il m'entraîne , & je me ren
drois coupable en fermant mon ame à
l'infpiration des Dieux ! Pourrois-je donc
réfifter aux Dieux fans défobéir à mon
Roi qui les adore? & ne fais je pas que
défobéir à mon Roi , c'eſt réſiſter à Apol
lon lui même qui chérit ce Prince reli
gieux?
Que debiens, que d'honneurs récom
penferont notre zèle , fi nos voix mon
tent jufqu'à lui ! Apollon eft affis à la
droite de Jupiter ; qui oferoit mettre
obftacle à fes bontés peur nous?... Mais
bornerons-nous à un feul jour les louan
ges de ce Dieu ! Eſpérons-nous d'épuifer
jamais une auffi abondante moiffon ? Et
parmi vous, en eft- il un feul qui , s'il
defcend
SEPTEMBRE. 1773. 49
defcend dans fon cœur , n'y découvre
auffi-tôt un fonds inépuifable d'éloges
pour le Dieuque nous chantons?
Vouslaillez-vous toucherà l'éclat des
richeffes? tout eft or dans Apollon. Com
mefon écharpe eft brillante , fes habits
refplendiflans ! Sa lyre, fon carquois, fon
arc ,fa chauffure même , tout éblouitnos
foibles yeux ! Cherchez-vous en lui un mo
dèle de valeur? rappelez- vous cette vic
toireétonnante qu'il remporta,fi jeune en
core , fur le fameux Python ! Etes vous
foumis à l'empire de la Beauté? Apollon
eft le plus beau des immortels. Quel
teint quels traits ! quel éclat ! Vénus
même a moins de fraîcheur. Apollon
fera toujours jeune ; jamais fon menton
divin ne fera ombragé du plus léger du
vet. Quel parfum fe répand dans ces
lieux? Quelle eft cette liqueur odorante
qui s'échappe des cheveux du Dieu?
Heureufes les villes , trop heureuſes les
campagnes , où il fe plaît à répandre
quelquegoutte de cette précieufe liqueur!
Toutce qu'elle a touché devient immor
tel!
Eres-vous épris de l'amour des talens ?
eh bien! nommez en un qu'Apollon ne
poffède ! N'est-ce pas lui qui nous a en
C
1
50 MERCURE DE FRANCE:
feigné l'art de lancer les flèches , & ja
mais un dard a-t'il atteint fonbut qu'il
n'en ait dirigé l'effor? N'eft- ce pas
qui nousa enfeigné le langage des dieux,
& jamais avons nous fait un vers heu
reux , qu'Apollon ne nous l'ait infpiré ?
N'eft ce pas lui qui apprit à Efculape
cet art fi avantageux à l'humanité ; l'art
de guérir les maladies , & de repouffer
la mort? N'eft pas enfin à fa prudence
que Jupiter a confié le fecretde l'avenir ?
& que deviendrions nous , miférables
mortels ,fi fes oracles venoient à fetaire?
Interrogeons ces bergers : « Quelle eft
»la divinité que vous adorez? Apollon
» nous répondronr ils. Apollon fut Pal
teur. Le fleuve Amphrife l'a vu , con
» duifant fur fes rives fleuries, les nom
breux troupeaux d'Admète. Grâces ,
grâces lui foient rendues, nous ajoute
ront ils. L'ardente canicule avoitdefféché
»nos prairies , nos chèvres étoient ftéri
les, nos Brebis languiffantes. Apollon à
" jetéfur nous un regard de bienveil
» lance , & voilà qu'une douce rofée
» afait reverdir nos paturages ; nos chè
»vres font pleines, nos geniffes regor
» gent de lait , & chaque brebis voitbon
» dir autour d'elle deux tendres agneaux
» qu'elle allaite. »
lui
SEPTEMBRE. 1773.
Le culte d'Apollon n'eſt pas moins
établi dans les cités qu'au village. Ce dieu
fe plait à en voir élever de nouvelles
& fouvent les mains divines en ont jeté
les premiers fondemens. L'autel & le
temple de Délos font des jeux de fon en
fance. Diane gardoit avec complaifance
chaquetêtedesvictimes infortunées quelle
immoloit à fes plaifirs. Apollon décou
vre ce dépôt & le ravit à fa fœur. Il n'a
voit pas encore atteint fon quatrième
printems ! cependantil détache avecfoin
de ces têtesles cornes qui en font la pa
rure ; il les affemble , les unit, & de ce
tiffu merveilleux fort bientôt cet autelcé
lèbre où il rend encore aujourd'hui fes
oracles ; au tour de cet autel d'autres cor
nes décrivent un circuit fpacieux ; &
voilàlepremierjet de la conftruction d'un
temple , dont vous admirez tous le def
fin élégant & les juftes proportions ,
fans avoirjufqu'ici reconnu l'architecte.
Et cebeau Ciel fous lequel nousvivons
& cesriches campagnes , ces plaines fer
tiles au milieu defquelles Battusa fondé
Cyrène , les auroit- il pû découvrir
file dieu n'eût conduit fes pas? Déjà le
foleil avoit fourni deux fois fa carrière
depuis que nos ayeux avoient abandonné
Cij
52 MERCURE DE FRANCE:
leur ingrate patrie. Déjà épuifés par une
courfe infructueufe , ils commençoient
à douterde la parole d'Apollon. « Où eſt
» elle,s'écrioient ils, cette terre promife
33
»ànosrecherches?Oùlatrouverons-nous
» cette Lybie, dont les oraclesnous ont
»affuré la poffeffion? O Battus ! quede
viendra cette glorieufe fucceffion de
»Roisqui doitfortirde ton fang ! Apol
»lon nous auroit-il trompés? "
Etils retomboient dans un fombre dé
fefpoir."Non, non, difent-ils un moment
»après ; la parole des dieux eft facrée ,
leurs fermens infaillibles. Marchons...
Uncorbeauparoît dans ce déferraride!
»il plane fur nos têtes!il s'abat au milieu
»denous! heureuxaugure ! ah ! fansdou
» te, c'eft Apollon qui nous l'envoie »
Ils le fuivent en filence, & découvrent
bientôt cette terre defirée où ils doivent
...
s'établir.
O notre bienfaiteur ! fi tu es adoré à
Delphesfous le nomd'ApollonDelphien,
fi les habitans de Claros t'appellent Cla
rien , Cyrène eft ma patrie; permets
moide t'invoquer fous unnom qui m'eft
fi cher. O Cyrénéen ! ton culte étoit con
nu à Sparte long-tems avant qu'un fils
d'Edipe t'apportât à Thérès, Notre père
1
SEPTEMBRE. 1773. 53
Battus t'a transporté à Cyrène. Jette les
yeuxfur ce temple fuperbe que fa recon
noiffance à élevé en ton honneur. Dai
gne honorer par ta préfence ces fêtes lo
lemnelles que tous les ans nous célébrons
en mémoiredetes bienfaits ; & puifle le
fang de tant de victimes qui coule incef
famment fur res autels , attirer fur nous
ta protection & tesbontés!
OCyrénéen ! nous chargeons tes au
tels de fleurs quenous donne le Printems,
Dès qu'une douce rofée fait éclore le
Narciffe , dès que la rofenouvelle s'ouvre
aux baifers du Zéphyre, nous enformons
des guirlandes pour orner ta tête augule:
l'hiver , nous couronnons ta ftatpe de fa
fran; maisque font ces hommages ftéri
les auprès de ce que nous te devons ! &
quecefeu qui brûle fans ceffe devanttoi,
ce feu quenos foins empêchentdejamais
s'éteindre, eft une bien foible imagede
l'amour qui conſume nos cœurs !
Dans tous les tems Apollon a reçu nos
hommages avec complaifance , & dès
l'origine de nos fêtes , les danfes guer
rières de nos bons ayeux avoient fu tou
cher fon cœur. Un jour qu'ils célébroient
ces fêres avec leurs tranfports accouty
més, Apollon, fixé parl'Amour auprès
Ciij
54 MERCURE DEFRANCE.
"
de la belle Cyrène , lui fit remarquer
avec quelle ivreffe on chantoit fes bien
faits. La Nymphe fenfible eft émue , &
tombant à fes genoux: «Si j'ai quitté
» mon père pour vous fuivre; fi les fa
veurs queje vous ai prodiguées m'ont
acquis quelque droit fur votre cœur;
»l'affection que vous me témoignez eſt
»fincère , ô Apollon ! accordez à ce peu
ple qui vous adore, toutes les grâces
» qui font en votre pouvoir. Je vous en
» conjure par cette fource pure , témoin
"
"
3
»de nos amours, par ce mont défor
mais fameux , d'où mon foible bras
guidé par l'amant qui fait ma gloire
»vient d'abattre le monftre hideux qui
"9
»défoloit les troupeaux d'Eurypile.
»Relevez-vous , Nymphe adorable
répond tendrement Apollon : ce peu
ple, pour qui vous vous intéreſſez fi
»vivement , m'eft cher. C'est moi qui
l'ai amené dans ces contrées , & cette
»fontaine , où, pour la première fois ,
n
» mes yeux ont eu le bonheur de vous
voir, ferale terme de fa courfe. Battus
»eft fon chef. C'est là, c'eft fur lesbords
»fortunés de cette fourcefalutaire, qu'il
» doit conftruire une ville qui deviendra
»unjour la capitale d'un vafte empire;
fi
SEPTEMBRE. 1773: 55
» &pour n'oublier jamais que vous m'a
»vez recommandé fes intérêts, je don
» nerai à cette heureufe cité le nom de la
» belle Cyrène. »
OCyrénéen ! vois avec quelle ardeur,
avec quelle affiduité, nous aimons à te
fervir !quel climat , quel Dieua des tem
ples auffifuperbes ! O Apollon ! oùferois.
tu mieux honoré que parmi nous? N'a
vons nous pas religieufement confervé
jufqu'à nos jours ce cantique vénérable ,
le plus ancien qu'on ait compofé à ta gloi
re: ce cantique chanté avec tant de joie
par les habitans de Delphes , quandtutis
l'effai terrible de tes fièches d'or? Frappe,
frappe, o mon fils ! leve-toi , ô mon libé
rateur! Latone conduifoit à Delphes fes
deux gémeaux chéris. Elle portoit fur fes
bras la jeune Diane, encore enveloppée
de langes. Apollon, débarraffé de cespre
miers liens de l'enfance , marchoit à fes
côtés. Un monftre affreux s'avance à fa
rencontre... C'étoit Python. Latone eſt
faifie d'effroi ; elle s'arrête , & cache pré
cipitamment dans fon fein le vifage de
la jeune déeffe. Alors appercevant l'arc &
le carquois, ( préfens fortunés deJupiter)
qui pendoient négligemmentfurles épau
les d'Apollon : Frappe, frappe, 6 mon
ô
Civ
56 MERCURE DE FRANCE:
fils , s'écrie t'elle; lève toi , ó mon libéra
teur. Apollon prend dans fes foibles
mains cet arc qu'il peut à peine foutenir:
cependant, ô merveille incroyable ! la
flèchepart,&le flancdu monftreeft atteint.
La douleur le force à reculer , fes pieds
énormes chancèlent , & voilà qu'an fe
cond trait plus rapide encore que le pre
mier,l'étend aufli-tôt fans vie aux pieds.
de la tendre Latone. Témoin de ce pro
dige , le peuple répète avec tranſport :
Frappe , frappe , ó monfils ! heureufe la
mère qui vient d'enfanter fon Sauveur!
L'Envie furprend un jour Apollon, &
lui dit mystérieufement à l'oreille : « Je
» nepuis eftimer un auteur dont les ou
»vrages tronqués peuvent fe chanter en
»tre deux foleils: mon poëte eft celui
» dont le vafte génie a produit autant de
» vers que la mer contient de gouttes
» d'eau.» Apollon repouffe dédaigneu
fement l'Envie. « L'Euphrate, lui dit-il,
» eft le plus grand fleuve de l'Affyrie ;
» mais avez- vous examiné combien il
» roule parmi les eaux de bourbe, de
"
fange & d'ordure ! & croyez vous,
» quand les Prêtres de Cérès ont befoin
P
d'eau pour les facrifices , qu'ils aillent
»la puifer dans l'Euphrate ? Non. Ils
SEPTEMBRE. 1773. 57
préfèrent pour cet ufage facré l'eau de
quelque ruiffeau inconnu , dont lafour
»ce claire & limpide n'eft fouillée d'au
cune impureté. »
OApollon!fois nous favorable! exau
ce nos vœux ! mais que l'envieux foità
jamais confondu.
сс
NB.«Callimaque faifit l'occafion decethym
»neà Apollon , pour répondre à ceux qui lui re
prochoient d'être incapable de produire un ou
vragede longue haleine. On fait qu'il penfoit
»à-peu-près comme Lafontaine.
»Les longs ouvrages mefont peur;
Loin d'épuifer une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
FAB. liv. 5.
99
» & on a retenu cette fentence de notre poëte:
»qu'ungrandlivre eftfouvent un grandmal, »
Par M. Poullainde Fleins.
imités du Grec.
1
"Loin d'ici,profanevulgaire,
»Apollon m'infpire & m'éclaire,
" C'eft lui ,je le vois, je le fens;
»Moncœurcédeà la violence;
»Mortels, respectez la préſence
»Pêtez l'oreille à mes accens.»
J. B. ROUSSEAU.
A APOLLO N.
LAftatue d'Apollon s'agite, le temple
frémit , fes portes éternelles s'ébranlent
SEPTEMBRE. 1773. 47
fur leurs gonds facrés. Fuyez, profanes,
fuyez ; éloignez-vous de ces lieux redou
tables. Mais vous, l'efpoir de ma patrie,
accourez, brillante jeuneffe; préparez vos
danfes & vos concerts. Apollon va pa
roître les chants mélodieux du cigne
l'annoncent à l'Univers. Déjà fes pieds
:
•
touchent la terre ; il s'avance ; comme le
laurier du Dieu femble tout à coup fe
réjouir à fon afpect ! Chantez tous la
gloire d'Apollon , ô vous qui voulez un
jour célébrer des noces heureufes , vous
qui voulez faire admirer à l'envie une
tête blanchie par l'âge , & refpectée par
le tems, & vous enfin qui defirez d'éta
blir votre bonheur fur des fondemens
durables.
Apollon ne manifefte pas fa gloire à
tous les hommes ; c'eft par des vertus
qu'on doit mériter fes regards. Qu'il eſt
grand , le mortel dont les yeuxont vu le
Dieu dujour! Qu'il eft vil, celui à qui
ce Dieu interdit fa préfence ! Nous te
verrons tous , ô Apollon, & tes regards
divins vont nous élever jufqu'à toi!
Enfans , pincez vos luths , & que cha
cun accompagne ma voix. Er vous qui
m'écoutez , Peuple , faites Glence. La
Mercalme fes flots mutinés; elle ſe tast
48 MERCURE DE FRANCE.
devant le poëte qui célèbre dans les vers
la lyre enchantereffe, ou les traits formi
dables d'Apollon. Apollon , Apollon ,
s'écrie t'il mille fois dans la fureur qui
le tranfporte ! & Thétis , oubliant fes
malheurs , celle de pleurer Achille que
les Dieux lui ont ravi; & Niobé,fenfible
encore fous le marbre qui la retient cap
tive , la trifte Niobé interrompt fes ſou
pirs & fufpend fes douleurs.
Chantons Apollon ; que les voûtes
retentiffent de ce nom divin. Apollon
m'infpire ; il m'entraîne , & je me ren
drois coupable en fermant mon ame à
l'infpiration des Dieux ! Pourrois-je donc
réfifter aux Dieux fans défobéir à mon
Roi qui les adore? & ne fais je pas que
défobéir à mon Roi , c'eſt réſiſter à Apol
lon lui même qui chérit ce Prince reli
gieux?
Que debiens, que d'honneurs récom
penferont notre zèle , fi nos voix mon
tent jufqu'à lui ! Apollon eft affis à la
droite de Jupiter ; qui oferoit mettre
obftacle à fes bontés peur nous?... Mais
bornerons-nous à un feul jour les louan
ges de ce Dieu ! Eſpérons-nous d'épuifer
jamais une auffi abondante moiffon ? Et
parmi vous, en eft- il un feul qui , s'il
defcend
SEPTEMBRE. 1773. 49
defcend dans fon cœur , n'y découvre
auffi-tôt un fonds inépuifable d'éloges
pour le Dieuque nous chantons?
Vouslaillez-vous toucherà l'éclat des
richeffes? tout eft or dans Apollon. Com
mefon écharpe eft brillante , fes habits
refplendiflans ! Sa lyre, fon carquois, fon
arc ,fa chauffure même , tout éblouitnos
foibles yeux ! Cherchez-vous en lui un mo
dèle de valeur? rappelez- vous cette vic
toireétonnante qu'il remporta,fi jeune en
core , fur le fameux Python ! Etes vous
foumis à l'empire de la Beauté? Apollon
eft le plus beau des immortels. Quel
teint quels traits ! quel éclat ! Vénus
même a moins de fraîcheur. Apollon
fera toujours jeune ; jamais fon menton
divin ne fera ombragé du plus léger du
vet. Quel parfum fe répand dans ces
lieux? Quelle eft cette liqueur odorante
qui s'échappe des cheveux du Dieu?
Heureufes les villes , trop heureuſes les
campagnes , où il fe plaît à répandre
quelquegoutte de cette précieufe liqueur!
Toutce qu'elle a touché devient immor
tel!
Eres-vous épris de l'amour des talens ?
eh bien! nommez en un qu'Apollon ne
poffède ! N'est-ce pas lui qui nous a en
C
1
50 MERCURE DE FRANCE:
feigné l'art de lancer les flèches , & ja
mais un dard a-t'il atteint fonbut qu'il
n'en ait dirigé l'effor? N'eft- ce pas
qui nousa enfeigné le langage des dieux,
& jamais avons nous fait un vers heu
reux , qu'Apollon ne nous l'ait infpiré ?
N'eft ce pas lui qui apprit à Efculape
cet art fi avantageux à l'humanité ; l'art
de guérir les maladies , & de repouffer
la mort? N'eft pas enfin à fa prudence
que Jupiter a confié le fecretde l'avenir ?
& que deviendrions nous , miférables
mortels ,fi fes oracles venoient à fetaire?
Interrogeons ces bergers : « Quelle eft
»la divinité que vous adorez? Apollon
» nous répondronr ils. Apollon fut Pal
teur. Le fleuve Amphrife l'a vu , con
» duifant fur fes rives fleuries, les nom
breux troupeaux d'Admète. Grâces ,
grâces lui foient rendues, nous ajoute
ront ils. L'ardente canicule avoitdefféché
»nos prairies , nos chèvres étoient ftéri
les, nos Brebis languiffantes. Apollon à
" jetéfur nous un regard de bienveil
» lance , & voilà qu'une douce rofée
» afait reverdir nos paturages ; nos chè
»vres font pleines, nos geniffes regor
» gent de lait , & chaque brebis voitbon
» dir autour d'elle deux tendres agneaux
» qu'elle allaite. »
lui
SEPTEMBRE. 1773.
Le culte d'Apollon n'eſt pas moins
établi dans les cités qu'au village. Ce dieu
fe plait à en voir élever de nouvelles
& fouvent les mains divines en ont jeté
les premiers fondemens. L'autel & le
temple de Délos font des jeux de fon en
fance. Diane gardoit avec complaifance
chaquetêtedesvictimes infortunées quelle
immoloit à fes plaifirs. Apollon décou
vre ce dépôt & le ravit à fa fœur. Il n'a
voit pas encore atteint fon quatrième
printems ! cependantil détache avecfoin
de ces têtesles cornes qui en font la pa
rure ; il les affemble , les unit, & de ce
tiffu merveilleux fort bientôt cet autelcé
lèbre où il rend encore aujourd'hui fes
oracles ; au tour de cet autel d'autres cor
nes décrivent un circuit fpacieux ; &
voilàlepremierjet de la conftruction d'un
temple , dont vous admirez tous le def
fin élégant & les juftes proportions ,
fans avoirjufqu'ici reconnu l'architecte.
Et cebeau Ciel fous lequel nousvivons
& cesriches campagnes , ces plaines fer
tiles au milieu defquelles Battusa fondé
Cyrène , les auroit- il pû découvrir
file dieu n'eût conduit fes pas? Déjà le
foleil avoit fourni deux fois fa carrière
depuis que nos ayeux avoient abandonné
Cij
52 MERCURE DE FRANCE:
leur ingrate patrie. Déjà épuifés par une
courfe infructueufe , ils commençoient
à douterde la parole d'Apollon. « Où eſt
» elle,s'écrioient ils, cette terre promife
33
»ànosrecherches?Oùlatrouverons-nous
» cette Lybie, dont les oraclesnous ont
»affuré la poffeffion? O Battus ! quede
viendra cette glorieufe fucceffion de
»Roisqui doitfortirde ton fang ! Apol
»lon nous auroit-il trompés? "
Etils retomboient dans un fombre dé
fefpoir."Non, non, difent-ils un moment
»après ; la parole des dieux eft facrée ,
leurs fermens infaillibles. Marchons...
Uncorbeauparoît dans ce déferraride!
»il plane fur nos têtes!il s'abat au milieu
»denous! heureuxaugure ! ah ! fansdou
» te, c'eft Apollon qui nous l'envoie »
Ils le fuivent en filence, & découvrent
bientôt cette terre defirée où ils doivent
...
s'établir.
O notre bienfaiteur ! fi tu es adoré à
Delphesfous le nomd'ApollonDelphien,
fi les habitans de Claros t'appellent Cla
rien , Cyrène eft ma patrie; permets
moide t'invoquer fous unnom qui m'eft
fi cher. O Cyrénéen ! ton culte étoit con
nu à Sparte long-tems avant qu'un fils
d'Edipe t'apportât à Thérès, Notre père
1
SEPTEMBRE. 1773. 53
Battus t'a transporté à Cyrène. Jette les
yeuxfur ce temple fuperbe que fa recon
noiffance à élevé en ton honneur. Dai
gne honorer par ta préfence ces fêtes lo
lemnelles que tous les ans nous célébrons
en mémoiredetes bienfaits ; & puifle le
fang de tant de victimes qui coule incef
famment fur res autels , attirer fur nous
ta protection & tesbontés!
OCyrénéen ! nous chargeons tes au
tels de fleurs quenous donne le Printems,
Dès qu'une douce rofée fait éclore le
Narciffe , dès que la rofenouvelle s'ouvre
aux baifers du Zéphyre, nous enformons
des guirlandes pour orner ta tête augule:
l'hiver , nous couronnons ta ftatpe de fa
fran; maisque font ces hommages ftéri
les auprès de ce que nous te devons ! &
quecefeu qui brûle fans ceffe devanttoi,
ce feu quenos foins empêchentdejamais
s'éteindre, eft une bien foible imagede
l'amour qui conſume nos cœurs !
Dans tous les tems Apollon a reçu nos
hommages avec complaifance , & dès
l'origine de nos fêtes , les danfes guer
rières de nos bons ayeux avoient fu tou
cher fon cœur. Un jour qu'ils célébroient
ces fêres avec leurs tranfports accouty
més, Apollon, fixé parl'Amour auprès
Ciij
54 MERCURE DEFRANCE.
"
de la belle Cyrène , lui fit remarquer
avec quelle ivreffe on chantoit fes bien
faits. La Nymphe fenfible eft émue , &
tombant à fes genoux: «Si j'ai quitté
» mon père pour vous fuivre; fi les fa
veurs queje vous ai prodiguées m'ont
acquis quelque droit fur votre cœur;
»l'affection que vous me témoignez eſt
»fincère , ô Apollon ! accordez à ce peu
ple qui vous adore, toutes les grâces
» qui font en votre pouvoir. Je vous en
» conjure par cette fource pure , témoin
"
"
3
»de nos amours, par ce mont défor
mais fameux , d'où mon foible bras
guidé par l'amant qui fait ma gloire
»vient d'abattre le monftre hideux qui
"9
»défoloit les troupeaux d'Eurypile.
»Relevez-vous , Nymphe adorable
répond tendrement Apollon : ce peu
ple, pour qui vous vous intéreſſez fi
»vivement , m'eft cher. C'est moi qui
l'ai amené dans ces contrées , & cette
»fontaine , où, pour la première fois ,
n
» mes yeux ont eu le bonheur de vous
voir, ferale terme de fa courfe. Battus
»eft fon chef. C'est là, c'eft fur lesbords
»fortunés de cette fourcefalutaire, qu'il
» doit conftruire une ville qui deviendra
»unjour la capitale d'un vafte empire;
fi
SEPTEMBRE. 1773: 55
» &pour n'oublier jamais que vous m'a
»vez recommandé fes intérêts, je don
» nerai à cette heureufe cité le nom de la
» belle Cyrène. »
OCyrénéen ! vois avec quelle ardeur,
avec quelle affiduité, nous aimons à te
fervir !quel climat , quel Dieua des tem
ples auffifuperbes ! O Apollon ! oùferois.
tu mieux honoré que parmi nous? N'a
vons nous pas religieufement confervé
jufqu'à nos jours ce cantique vénérable ,
le plus ancien qu'on ait compofé à ta gloi
re: ce cantique chanté avec tant de joie
par les habitans de Delphes , quandtutis
l'effai terrible de tes fièches d'or? Frappe,
frappe, o mon fils ! leve-toi , ô mon libé
rateur! Latone conduifoit à Delphes fes
deux gémeaux chéris. Elle portoit fur fes
bras la jeune Diane, encore enveloppée
de langes. Apollon, débarraffé de cespre
miers liens de l'enfance , marchoit à fes
côtés. Un monftre affreux s'avance à fa
rencontre... C'étoit Python. Latone eſt
faifie d'effroi ; elle s'arrête , & cache pré
cipitamment dans fon fein le vifage de
la jeune déeffe. Alors appercevant l'arc &
le carquois, ( préfens fortunés deJupiter)
qui pendoient négligemmentfurles épau
les d'Apollon : Frappe, frappe, 6 mon
ô
Civ
56 MERCURE DE FRANCE:
fils , s'écrie t'elle; lève toi , ó mon libéra
teur. Apollon prend dans fes foibles
mains cet arc qu'il peut à peine foutenir:
cependant, ô merveille incroyable ! la
flèchepart,&le flancdu monftreeft atteint.
La douleur le force à reculer , fes pieds
énormes chancèlent , & voilà qu'an fe
cond trait plus rapide encore que le pre
mier,l'étend aufli-tôt fans vie aux pieds.
de la tendre Latone. Témoin de ce pro
dige , le peuple répète avec tranſport :
Frappe , frappe , ó monfils ! heureufe la
mère qui vient d'enfanter fon Sauveur!
L'Envie furprend un jour Apollon, &
lui dit mystérieufement à l'oreille : « Je
» nepuis eftimer un auteur dont les ou
»vrages tronqués peuvent fe chanter en
»tre deux foleils: mon poëte eft celui
» dont le vafte génie a produit autant de
» vers que la mer contient de gouttes
» d'eau.» Apollon repouffe dédaigneu
fement l'Envie. « L'Euphrate, lui dit-il,
» eft le plus grand fleuve de l'Affyrie ;
» mais avez- vous examiné combien il
» roule parmi les eaux de bourbe, de
"
fange & d'ordure ! & croyez vous,
» quand les Prêtres de Cérès ont befoin
P
d'eau pour les facrifices , qu'ils aillent
»la puifer dans l'Euphrate ? Non. Ils
SEPTEMBRE. 1773. 57
préfèrent pour cet ufage facré l'eau de
quelque ruiffeau inconnu , dont lafour
»ce claire & limpide n'eft fouillée d'au
cune impureté. »
OApollon!fois nous favorable! exau
ce nos vœux ! mais que l'envieux foità
jamais confondu.
сс
NB.«Callimaque faifit l'occafion decethym
»neà Apollon , pour répondre à ceux qui lui re
prochoient d'être incapable de produire un ou
vragede longue haleine. On fait qu'il penfoit
»à-peu-près comme Lafontaine.
»Les longs ouvrages mefont peur;
Loin d'épuifer une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
FAB. liv. 5.
99
» & on a retenu cette fentence de notre poëte:
»qu'ungrandlivre eftfouvent un grandmal, »
Par M. Poullainde Fleins.
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11
12
p. 59-62
Galathée, [titre d'après la table]
Début :
Galathée, Comédie en un acte & en vers libres ; prix 1 liv. 4 s. A Amsterdam ; [...]
Mots clefs :
Galathée, Pygmalion, Phénix, Sentiments, Agémon, Jeune, Amour, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Galathée, [titre d'après la table]
Galathée , Comédie en un acte & en
vers libres ; prix i liv. 4 f. A Amfterdam
& fe trouve à Paris , chez
Lefclapart jeune , Lib. quai de Gêvres,
avec cette épigraphe : Peut-êtreyreftet-
il quelque défaut que je n'ai pas remarqué.
Pygmalion de J. J. Rouffeau.
L'Auteur de cette Comédie , dans une
Epitre dédicatoire adreffée à un de ſes
Amis , annonce qu'il s'eft déterminé à
ne pas la faire jouer , parce qu'une des
principales Actrices du Théâtre Français
lui a fait fentit qu'on ne verroit pas avec
plaifir Pygmalion malheureux , fur le
même Théâtre où l'on a tout récemment
applaudi à fon bonheur.
L'action de la Pièce eſt ſuppoſée commencer
peu de tems après le jour où
Galathée a été animée. Pygmalion qui
1
Cvj
60
MERCURE
DE
FRANCE
.
>
l'adore , voit avec peine que fes foupirs
annoncent qu'elle n'eft point heureufe
& que fon coeur femble oppreffé d'un
fecret ennui. Galathée elle - même ne
peut définir la nature du trouble qu'elle
rellent. Cependant Phénix , Élève chéri
de Pygmalion , arrive de retour d'an
long voyage. Ce jeune homme , devenu ,
ainfi que Pygmalion , & à l'infu de ce
dernier , amoureux de la ftatue de Galathée
, avoit voulu effayer fi l'abſence ne
le guériroit pas de cette fingulière paffion
. 11 a depuis appris le prodige que
les Dieux ont opéré fur Galathée
à la prière de Pygmalion. Il la voit
animée , fenfible , & en devient mille
fois plus amoureux que jamais . Galathée ,
à la vue de Phénix , n'éprouve pas de
fon côté des fentimens moins paffionnés.
Sidonie , ancienne Maîtreffe de Pygmalion
, que ce dernier a abandonnée ,
& qui cherche à s'en venger , excite &
favorife leur mutuel amour. Phénix eft
cependant retenu par fon amitié & fa
reconnoiffance pour Pygmalion , qui l'a
comblé de bienfaits , & qui , dans l'inftant
même , vient de lui annoncer que ,
renonçant à fon art , il alloit le mettre
en poffellion de fon attelier . Son embarras
JUILLET. 1777. 61
>
redouble , lorfque Pygmalion , après lui
avoir fait confidence de fes inquiétudes
au fujet d'Agémon , riche Phenicien
qu'il foupçonne d'avoir des delle ins fur
Galathée , & de chercher à la féduire
le charge de fonder les fentimens de
Galathée , & de lui parler de fon amour.
Agémon fait apporter à Galathée une
corbeille remplie des plus riches ajuflemens
& l'invite à s'en paret . Elle
balance ; Phénix l'y détermine , de
peur que les foupçons de Pygmalion ne
viennent à changer d'objet . Agémon
s'apperçoit de leur amour , il prend la
chofe en plaifantant , & dit a Phénix
qu'il va propofer à Pygmalion de lui
donner Galathée . Le jeune homme veut
envain l'en empêcher ; il découvre la vérité
à l'infortuné Sculpteur , & Galathée
la confirme par l'aveu ingénu de fes
fentimens. Pygmalion éclate d'abord
en tranfports jaloux ; mais , ramené
par la réflexion à des fentimens plus
doux , il renonce à Galathée , l'unit à
fon Elève , & promet de fervir de père
à ces deux époux.
Leftyle de cette Pièce a du naturel &
de la facilité. Nous citerons cet éloge
ironique des plumes , que l'Auteur met
dans la bouche d'Agémon.
62 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt
Sans plumes , foin de la beauté .
par elles qu'on voit une taille célefte
Acquérir plus de majeſté ;
Que la femme la plus petite ,
Grandit tout-à- coup de moitié ,
Et qu'enfin votre fexe a le nouveau mérite
De paffer le nôtre d'un pié.
vers libres ; prix i liv. 4 f. A Amfterdam
& fe trouve à Paris , chez
Lefclapart jeune , Lib. quai de Gêvres,
avec cette épigraphe : Peut-êtreyreftet-
il quelque défaut que je n'ai pas remarqué.
Pygmalion de J. J. Rouffeau.
L'Auteur de cette Comédie , dans une
Epitre dédicatoire adreffée à un de ſes
Amis , annonce qu'il s'eft déterminé à
ne pas la faire jouer , parce qu'une des
principales Actrices du Théâtre Français
lui a fait fentit qu'on ne verroit pas avec
plaifir Pygmalion malheureux , fur le
même Théâtre où l'on a tout récemment
applaudi à fon bonheur.
L'action de la Pièce eſt ſuppoſée commencer
peu de tems après le jour où
Galathée a été animée. Pygmalion qui
1
Cvj
60
MERCURE
DE
FRANCE
.
>
l'adore , voit avec peine que fes foupirs
annoncent qu'elle n'eft point heureufe
& que fon coeur femble oppreffé d'un
fecret ennui. Galathée elle - même ne
peut définir la nature du trouble qu'elle
rellent. Cependant Phénix , Élève chéri
de Pygmalion , arrive de retour d'an
long voyage. Ce jeune homme , devenu ,
ainfi que Pygmalion , & à l'infu de ce
dernier , amoureux de la ftatue de Galathée
, avoit voulu effayer fi l'abſence ne
le guériroit pas de cette fingulière paffion
. 11 a depuis appris le prodige que
les Dieux ont opéré fur Galathée
à la prière de Pygmalion. Il la voit
animée , fenfible , & en devient mille
fois plus amoureux que jamais . Galathée ,
à la vue de Phénix , n'éprouve pas de
fon côté des fentimens moins paffionnés.
Sidonie , ancienne Maîtreffe de Pygmalion
, que ce dernier a abandonnée ,
& qui cherche à s'en venger , excite &
favorife leur mutuel amour. Phénix eft
cependant retenu par fon amitié & fa
reconnoiffance pour Pygmalion , qui l'a
comblé de bienfaits , & qui , dans l'inftant
même , vient de lui annoncer que ,
renonçant à fon art , il alloit le mettre
en poffellion de fon attelier . Son embarras
JUILLET. 1777. 61
>
redouble , lorfque Pygmalion , après lui
avoir fait confidence de fes inquiétudes
au fujet d'Agémon , riche Phenicien
qu'il foupçonne d'avoir des delle ins fur
Galathée , & de chercher à la féduire
le charge de fonder les fentimens de
Galathée , & de lui parler de fon amour.
Agémon fait apporter à Galathée une
corbeille remplie des plus riches ajuflemens
& l'invite à s'en paret . Elle
balance ; Phénix l'y détermine , de
peur que les foupçons de Pygmalion ne
viennent à changer d'objet . Agémon
s'apperçoit de leur amour , il prend la
chofe en plaifantant , & dit a Phénix
qu'il va propofer à Pygmalion de lui
donner Galathée . Le jeune homme veut
envain l'en empêcher ; il découvre la vérité
à l'infortuné Sculpteur , & Galathée
la confirme par l'aveu ingénu de fes
fentimens. Pygmalion éclate d'abord
en tranfports jaloux ; mais , ramené
par la réflexion à des fentimens plus
doux , il renonce à Galathée , l'unit à
fon Elève , & promet de fervir de père
à ces deux époux.
Leftyle de cette Pièce a du naturel &
de la facilité. Nous citerons cet éloge
ironique des plumes , que l'Auteur met
dans la bouche d'Agémon.
62 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt
Sans plumes , foin de la beauté .
par elles qu'on voit une taille célefte
Acquérir plus de majeſté ;
Que la femme la plus petite ,
Grandit tout-à- coup de moitié ,
Et qu'enfin votre fexe a le nouveau mérite
De paffer le nôtre d'un pié.
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Résumé : Galathée, [titre d'après la table]
La pièce 'Galathée' est une comédie en un acte et en vers libres, écrite par un auteur anonyme. L'auteur a renoncé à la faire jouer après qu'une actrice principale du Théâtre Français ait refusé de représenter Pygmalion malheureux, peu après l'avoir joué heureux. L'histoire débute après l'animation de Galathée par les dieux. Pygmalion, amoureux de Galathée, observe son ennui. Phénix, élève et ami de Pygmalion, revenu d'un long voyage, tombe amoureux d'elle. Galathée partage ses sentiments, encouragés par Sidonie, ancienne maîtresse de Pygmalion, pour se venger. Phénix, loyal envers Pygmalion, hésite. Pygmalion, inquiet des avances d'Agémon, un riche Phénicien, demande à Phénix de tester les sentiments de Galathée. Agémon tente de séduire Galathée avec des cadeaux, mais Phénix lui conseille de les accepter pour éviter les soupçons. Agémon découvre leur amour et propose à Pygmalion de lui donner Galathée. Phénix révèle la vérité à Pygmalion, qui, après un moment de jalousie, renonce à Galathée et les unit à Phénix, promettant de les soutenir. La pièce se distingue par un style naturel et facile, avec un éloge ironique des plumes prononcé par Agémon.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 302-306
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
Le Lundi 12 de ce mois, on a donné à ce Théâtre la première représentation de la [...]
Mots clefs :
Thomas Réjoui, Mathurin, Colette, Jeune, Père, Fille, Maître d'hôtel, M. Desfontaines, La Chasse, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
Le Lundi 12 de ce mois , on a donné à ce
Théâtre la première repréfèntation de la
Chaffe , Comédie en trois Actes & en profe,
mêlée d'Arriettes , paroles de M. Desfontaines
, mufique de M. de S. Georges.
Rien de plus fimple que le fond de ce
petit Cuvrage. L'Auteur en a puifé l'idée
dans une Anecdote très - connue , & qui peut
rappeller aux François , ainfi que beaucoup
d'autres , combien ils doivent aimer leurs
DE FRANCE. 303
Maîtres ; mais il y a changé plufieurs circonftances.
Voici quelques détails de la Fable
de M. Desfontaines.
Colette , fille de Thomas Réjoui , Labouteur
, aime & eft aimée de Mathurin, jeune
Payfan qui demeure dans un Village voiſin
de celui qu'habite le père de Collette. Les
deux Amans fe voient tous les jours à l'infçu
de Thomas ; ils doivent cet avantage aux
foins de la foeur de Colette , très - jeune fille ;
qui protège leurs amours fans fe douter des
fuites que peut avoir fon imprudence , &
qui les dévoile à fon père avec auffi peu de
réflexion. Mathurin n'eft pas riche ; il n'ofe
faire connoître à Thomas , ni fon amour, ni
fes prétentions. Colette eft dans le même
embarras ; elle laiffe entrevoir à fon Amant
combien elle craint que fon père ne confente
pas à leur union . Son Amant la raffure.
Il lui propofe de fe trouver avec lui fur le
paffage du Seigneur du Village , de lui déclarer
leur amour , & de l'intéreffer à leur
fort. Il efpère tout de ſa bienfaiſance & de
fa générofité. Un bruit de cors fe fait entendre.
La Dame du lieu , fuivie de plufieurs
autres Dames qui l'accompagnent à ſa chaſſe,
vient au rendez-vous , apperçoit la jeune
Colette , celle- ci affecte de paffer indifféremment
pour aller porter à dîner à fon
père qui travaille dans les champs ; la Dame
l'arrête , la queftionne , & tout fe paffe
comme Mathurin l'avoit imaginé. Ce n'eſt
pas tout , curieuſe de connoître la nature du
304 MERCURE
repas que Colette porte à Thomas , la Marquife
a été touchée de le voir fi maigre ; en
conféquence , elle ordonne au jeune Paylan
d'aller dire à fon Maître-d'Hôtel d'apprêter
fur le champ un dîner capable de nourrir fix
perfonnes , & de le porter au Laboureur.
Pendant cette converfation , l'heure s'eft
écoulée. Thomas impatient a quitté les
champs pour venir chercher fon repas. Il ne
trouve point fa fille. Il projette de l'attendre,
& s'endort. Sur ces entrefaites , Mathurin
qui eft le filleul du Concierge du Château ,
revêt un habit de Ville , qu'on lui a prêté ;
il arrive avec le dîner , & le fait fervir aux
pieds de Thomas , qui ne tarde pas à ſe réveiller.
Surpris de trouver fi près de lui une
eſpèce de feſtin , il n'ofe y toucher , dans la
crainte que ce ne foit une halte préparée
pour le Seigneur. Petit à petit il s'enhardit
boit, mange , & eft bientôt encouragé par la
préſence de Mathurin qui fe dit Maîtred'Hôtel
de Monfeigneur , fuppofe une extrême
reffemblance entre lui & un jeune
Payfan nommé Mathurin , fait l'éloge de la
beauté de Colette , & amène infenfiblement
fon père à la lui propofer pour femme. Le
feint Maître-d'Hôtel accepte la propofition,
dans le cas où elle ne déplaira pas à Monfeigneur.
Thomas fe charge de la lui faire
agréer. Effectivement , au retour de la chaffe,
il préſente fa Requête au Marquis . Celui-ci
s'étonne de ce que fon vieux Maître- d'Hôtel
Dubois penfe à époufer une jeune Payſanne .
DE FRANCE. 3035
De fon côté, la Marquife ne fait que penfer .
de cet incident : elle foupçonne bientôt, fur
le récit de Thomas , que cette fcène eſt le
réſultat d'une efpiéglerie de Mathurin. Le
vieux Dubois arrive , tout s'explique , & le
Laboureur conſent à donner la fille à fon
Amant , après que le Seigneur a confenti à
lui donner en fupplément de dot la furvivance
du Maître-d'Hôtel..
On trouve dans ce petit Drame , du naturel
, de la gaieté , de jolis couplets , &
quelques Scènes plaifantes. En général , l'Ouvrage
eft un peu long , & l'effet de quelques
fituations eft fouvent affoibli par la longueur
des développemens. Réduite à deux
Actes , la Pièce feroit plus agréable , & l'intérêt
en feroit mieux fenti. Quoi qu'il en
foit , elle annonce de l'efprit , de la facilité,
& la connoiffance du Théâtre.
La mufique fait honneur aux talens du
Compofiteur. Elle a été fort goûtée & mérite
de l'être. C'eft le fecond effai dramatique de
M. de S. Georges ; il- eft infiniment fupérieur
au premier. Tout doit l'inviter à continuer
une carrière qui lui promet des fuccès.
Madame Trial a chanté le rôle de Colette
avec le goût que tout le monde lui connoît.
M. Clairval a déployé dans Mathurin fon
intelligence ordinaire. Le jeu & la voix de
M. Nainville ont plu également dans le rôle
de Thomas. M. Trial a mis un peu de charge
dans le perfonnage du vieux Dubois , mais
cette charge étoit plaifante. Les autres rôles
306 MERCURE
ont été joués par Meſdames Billioni & Beaupré,
& par M. Michu.
Le Lundi 12 de ce mois , on a donné à ce
Théâtre la première repréfèntation de la
Chaffe , Comédie en trois Actes & en profe,
mêlée d'Arriettes , paroles de M. Desfontaines
, mufique de M. de S. Georges.
Rien de plus fimple que le fond de ce
petit Cuvrage. L'Auteur en a puifé l'idée
dans une Anecdote très - connue , & qui peut
rappeller aux François , ainfi que beaucoup
d'autres , combien ils doivent aimer leurs
DE FRANCE. 303
Maîtres ; mais il y a changé plufieurs circonftances.
Voici quelques détails de la Fable
de M. Desfontaines.
Colette , fille de Thomas Réjoui , Labouteur
, aime & eft aimée de Mathurin, jeune
Payfan qui demeure dans un Village voiſin
de celui qu'habite le père de Collette. Les
deux Amans fe voient tous les jours à l'infçu
de Thomas ; ils doivent cet avantage aux
foins de la foeur de Colette , très - jeune fille ;
qui protège leurs amours fans fe douter des
fuites que peut avoir fon imprudence , &
qui les dévoile à fon père avec auffi peu de
réflexion. Mathurin n'eft pas riche ; il n'ofe
faire connoître à Thomas , ni fon amour, ni
fes prétentions. Colette eft dans le même
embarras ; elle laiffe entrevoir à fon Amant
combien elle craint que fon père ne confente
pas à leur union . Son Amant la raffure.
Il lui propofe de fe trouver avec lui fur le
paffage du Seigneur du Village , de lui déclarer
leur amour , & de l'intéreffer à leur
fort. Il efpère tout de ſa bienfaiſance & de
fa générofité. Un bruit de cors fe fait entendre.
La Dame du lieu , fuivie de plufieurs
autres Dames qui l'accompagnent à ſa chaſſe,
vient au rendez-vous , apperçoit la jeune
Colette , celle- ci affecte de paffer indifféremment
pour aller porter à dîner à fon
père qui travaille dans les champs ; la Dame
l'arrête , la queftionne , & tout fe paffe
comme Mathurin l'avoit imaginé. Ce n'eſt
pas tout , curieuſe de connoître la nature du
304 MERCURE
repas que Colette porte à Thomas , la Marquife
a été touchée de le voir fi maigre ; en
conféquence , elle ordonne au jeune Paylan
d'aller dire à fon Maître-d'Hôtel d'apprêter
fur le champ un dîner capable de nourrir fix
perfonnes , & de le porter au Laboureur.
Pendant cette converfation , l'heure s'eft
écoulée. Thomas impatient a quitté les
champs pour venir chercher fon repas. Il ne
trouve point fa fille. Il projette de l'attendre,
& s'endort. Sur ces entrefaites , Mathurin
qui eft le filleul du Concierge du Château ,
revêt un habit de Ville , qu'on lui a prêté ;
il arrive avec le dîner , & le fait fervir aux
pieds de Thomas , qui ne tarde pas à ſe réveiller.
Surpris de trouver fi près de lui une
eſpèce de feſtin , il n'ofe y toucher , dans la
crainte que ce ne foit une halte préparée
pour le Seigneur. Petit à petit il s'enhardit
boit, mange , & eft bientôt encouragé par la
préſence de Mathurin qui fe dit Maîtred'Hôtel
de Monfeigneur , fuppofe une extrême
reffemblance entre lui & un jeune
Payfan nommé Mathurin , fait l'éloge de la
beauté de Colette , & amène infenfiblement
fon père à la lui propofer pour femme. Le
feint Maître-d'Hôtel accepte la propofition,
dans le cas où elle ne déplaira pas à Monfeigneur.
Thomas fe charge de la lui faire
agréer. Effectivement , au retour de la chaffe,
il préſente fa Requête au Marquis . Celui-ci
s'étonne de ce que fon vieux Maître- d'Hôtel
Dubois penfe à époufer une jeune Payſanne .
DE FRANCE. 3035
De fon côté, la Marquife ne fait que penfer .
de cet incident : elle foupçonne bientôt, fur
le récit de Thomas , que cette fcène eſt le
réſultat d'une efpiéglerie de Mathurin. Le
vieux Dubois arrive , tout s'explique , & le
Laboureur conſent à donner la fille à fon
Amant , après que le Seigneur a confenti à
lui donner en fupplément de dot la furvivance
du Maître-d'Hôtel..
On trouve dans ce petit Drame , du naturel
, de la gaieté , de jolis couplets , &
quelques Scènes plaifantes. En général , l'Ouvrage
eft un peu long , & l'effet de quelques
fituations eft fouvent affoibli par la longueur
des développemens. Réduite à deux
Actes , la Pièce feroit plus agréable , & l'intérêt
en feroit mieux fenti. Quoi qu'il en
foit , elle annonce de l'efprit , de la facilité,
& la connoiffance du Théâtre.
La mufique fait honneur aux talens du
Compofiteur. Elle a été fort goûtée & mérite
de l'être. C'eft le fecond effai dramatique de
M. de S. Georges ; il- eft infiniment fupérieur
au premier. Tout doit l'inviter à continuer
une carrière qui lui promet des fuccès.
Madame Trial a chanté le rôle de Colette
avec le goût que tout le monde lui connoît.
M. Clairval a déployé dans Mathurin fon
intelligence ordinaire. Le jeu & la voix de
M. Nainville ont plu également dans le rôle
de Thomas. M. Trial a mis un peu de charge
dans le perfonnage du vieux Dubois , mais
cette charge étoit plaifante. Les autres rôles
306 MERCURE
ont été joués par Meſdames Billioni & Beaupré,
& par M. Michu.
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Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
Le lundi 12 du mois, la comédie 'La Chaffe' en trois actes et en prose, mêlée d'ariettes, a été représentée pour la première fois. Cette œuvre, écrite par M. Desfontaines avec la musique de M. de Saint-Georges, s'inspire d'une anecdote visant à rappeler aux Français l'importance de l'amour envers leurs maîtres, bien que plusieurs circonstances aient été modifiées. L'intrigue suit Colette, fille de Thomas Réjoui, un laboureur, et Mathurin, un paysan d'un village voisin. Les deux jeunes gens se voient quotidiennement grâce à la complicité de la sœur de Colette, qui ignore leurs rencontres. Mathurin, n'étant pas riche, hésite à révéler ses sentiments à Thomas. Colette partage son embarras et craint le refus de son père. Mathurin propose alors de déclarer leur amour à la dame du village lors d'une chasse. La marquise, touchée par la maigreur du repas de Thomas, ordonne à son maître d'hôtel de préparer un festin pour six personnes et de le porter au laboureur. Mathurin, déguisé en maître d'hôtel, sert le dîner à Thomas, qui finit par accepter la proposition de mariage entre Mathurin et Colette. Le marquis, étonné, accepte finalement après que Thomas lui ait présenté la requête. La marquise devine la supercherie et tout s'éclaire lorsque le vrai maître d'hôtel arrive. Thomas consent au mariage après que le seigneur ait promis de donner la survivance du maître d'hôtel en supplément de dot. La pièce est jugée naturelle et gaie, avec des couplets charmants et des scènes plaisantes, bien que parfois trop longue. La musique de M. de Saint-Georges est appréciée et la distribution des rôles est saluée, notamment Madame Trial dans le rôle de Colette, M. Clairval dans celui de Mathurin, et M. Nainville dans celui de Thomas.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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