Résultats : 4 texte(s)
Détail
Liste
1
p. 30-34
Le Tribunal Domestiq. [titre d'après la table]
Début :
Le Tribunal domestique, Comédie en trois actes & en prose. Castigat ridendo mores. [...]
Mots clefs :
Femme, Zerbine, Pandolphe, Sénat, Venise, Comédie, Pasquin, Femmes, Lucrèce, Assemblée
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texteReconnaissance textuelle : Le Tribunal Domestiq. [titre d'après la table]
Le Tribunal domestique , Comédie en trois
actes & en profe.
profe. Caftigat ridendo mores.
A Amfterdam ; & à Paris , chez Lambert,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe
près S. Côme , & Efprit , Libraire , au
Palais Royal.
>
LA fcène eft à Venife. Un vieux Sénateur ,
nommé Pandolphe , las de la mauvaiſe conduite
de fa femme , qui court fans ceffe le
bal , & fait la nuit du jour , & du jour la
nuit , imagine de rétablir l'ancien Tribunal
domeftique , en ufage chez les Romains ,
où un mari , mécontent de fa femme , la faifoit
juger par fes parens affemblés , qui
prononçoient le divorce ou telle autre peine
qu'on croyoit légitime . Il a communiqué
fon projet au Sénat , & le bruit fe répand
dans Venife que cet avis doit paffer. Pan--
dolphe lui - même confie fon fecret à fon
valet Pafquin , qui n'eft pas plus fatisfait
de Zerbine fa femme , que Pandolphe ne
l'eft de la fienne . Laure ( c'eft le nom de
cette dernière ) eft fort alarmée des bruits
DE FRANCE. 31
qui fe répandent , & en parle à fa fuivante
Zerbine. Celle- ci tâche de faire parler Pafquin
, qui d'abord lui donne le change , &
s'amufe à lui faire coire que l'Édit dont il
eſt queſtion au Sénat , porte la caffation de
tous les mariages de la République. Mais
bientôt Laure & Zerbine ont de meilleures
informations , & favent enfin de quoi il
s'agit. Elles ne manquent pas de fonner
l'alarme dans Venife, & le foulèvement eft
général parmi les femmes. Cependant Pandolphe
, amoureux de Zerbine , donne luimêine
fujet à fa femme & à la fuivante de
fe moquer de lui , & tombe dans le piège
qu'elles lui tendent. Il a donné un rendezvous
pour le foir à Zerbine , qui eft d'accord
avec fa maîtreffe. Il ne manque pas de
s'y trouver , & Zerbine le traite précifèment
comme le Philofophe Gridelin , dans le
charmant Conte de M. Marmontel, intitulé
le Philofophe foit- difant. Elle lui attache
un ruban au col , l'appelle favori comme
fon petit chien , le fait marcher à quatre
pattes , japper , &c.; & au moment convenu
, elle le livre dans cet état à Laure ,
qui paroît fuivie de toute fa famille , que
Pandolphe a mandée pour le jugement domeftique.
Pandolphe eft hué , comme on
peut fe l'imaginer , & l'on apprend en
même-temps que le Sénat s'eft moqué de
Biv
32 MERCURE
fon ridicule projet. Lucrèce , mère de
Laure , raconte ainfi ce qui s'eft paffé.
A peine vous quittiez l'Affemblée , que
le nombre des femmes qui inveftiffoient le
Sénat , s'eft accru prodigieufement , accou
rant de toutes parts , furieufes , échevelées ,
criant comme les oyes du Capitole , & non
moins intrépides que les Soldats qui l'affiégeoient
; fe précipitant les unes fur les autres
, & s'agitant comme les flots de la mer ;
elles ont donné aux portes des fecouffes fi
violentes , qu'elles les ont foudain enfoncées.
PASQUIN.
Les forcières des portes qui ne s'ou
vrent qu'avec la clef d'or !
LUCREC E.
A l'afpect de ces femmes en fureur , les
Sénateurs ont pâli . Les Huiffiers ont pris la
fuite.
PASQUIN.
Les Poltronś !
LUCRÈCE.
Mais plein d'une noble affurance , celui
qui préfidoit l'Affemblée , tranquille au
milieu du tumulte , l'air riant & ferein , à
l'inftant s'eft levé . Les féditions , a- t- il dit ,
DE FRANCE.
33
ont caufé de grands meaux ; évitons - les :
que chacun vive avec fa femme comme je
vis avec la mienne . Elle aime la danfe , &
je ne hais pas le vin ; je l'envoie au bal , &
je refte à boire avec mes amis . L'Affemblée
à ces mots applaudit , bat des mains :
le projet eft unanimement profcrit ; la fédition
s'appaife . On en plaifante , on s'en
amuſe , & la ſéance finit par un grand éclat
de rire ".
Pandolphe demande grace à Laure &
Pafquin à Zerbine , & la Pièce finit par une
réconciliation générale , & par cet axiome
de Lucrèce , que de toutes les prétentions
d'un mari , la plus ridicule eft celle de vouloir
juger fa femme .
Cette Pièce eft un badinage agréable ,
plus fait pour la fociété que pour le théâtre.
Il y a peu d'action & d'intrigue ; mais le
dialogue en eft facile & gai. C'eft une ef
pèce de proverbe , dont le mot eft ce vers
de Voltaire :
Femme toujours eft maîtreffe au logis.
L'Auteur a joint à cette Comédie des
Odes anacrécntiques , dont plufieurs of
frent des idées ingénieufes . Nous citerons"
les dux fuivantes qui nous ont paru les
plus jolies.
By
34
MERCURE
L'AMOUR PRISONNIER
QUAND Vénus , par jaloufie ,
Bannit Pfiché de fa Cour ,
Dans les bofquets d'Idalie ,2
Elle emprifonna l'Amour.
It gémit , fe déſeſpère ,
Et voudroit bien s'envoler :
Demeurez , lui dit fa mère
Où voulez-vous donc aller ?
CES retraites font fi belles !
Oui , répond le tendre enfant ,
Mais pourquoi vous perdent-elles ,
Lorfqu'Adonis eft abfent ?
DIANE SURPRISE PAR L'AMOUR
DE Cupidon Diane évitoit la pourſuite ;
Un jour furprife dans le bain ,
Elle laiffa tomber fon voile dans fa fuite
Ce Dieu le releva foudain.
IL court, en fouriant , le porter à fa mère
Qui s'en pare d'un air vainqueur ,
Sûre que la beauté ne peut manquer de plaire
Sous le voile de la pudeur.
actes & en profe.
profe. Caftigat ridendo mores.
A Amfterdam ; & à Paris , chez Lambert,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe
près S. Côme , & Efprit , Libraire , au
Palais Royal.
>
LA fcène eft à Venife. Un vieux Sénateur ,
nommé Pandolphe , las de la mauvaiſe conduite
de fa femme , qui court fans ceffe le
bal , & fait la nuit du jour , & du jour la
nuit , imagine de rétablir l'ancien Tribunal
domeftique , en ufage chez les Romains ,
où un mari , mécontent de fa femme , la faifoit
juger par fes parens affemblés , qui
prononçoient le divorce ou telle autre peine
qu'on croyoit légitime . Il a communiqué
fon projet au Sénat , & le bruit fe répand
dans Venife que cet avis doit paffer. Pan--
dolphe lui - même confie fon fecret à fon
valet Pafquin , qui n'eft pas plus fatisfait
de Zerbine fa femme , que Pandolphe ne
l'eft de la fienne . Laure ( c'eft le nom de
cette dernière ) eft fort alarmée des bruits
DE FRANCE. 31
qui fe répandent , & en parle à fa fuivante
Zerbine. Celle- ci tâche de faire parler Pafquin
, qui d'abord lui donne le change , &
s'amufe à lui faire coire que l'Édit dont il
eſt queſtion au Sénat , porte la caffation de
tous les mariages de la République. Mais
bientôt Laure & Zerbine ont de meilleures
informations , & favent enfin de quoi il
s'agit. Elles ne manquent pas de fonner
l'alarme dans Venife, & le foulèvement eft
général parmi les femmes. Cependant Pandolphe
, amoureux de Zerbine , donne luimêine
fujet à fa femme & à la fuivante de
fe moquer de lui , & tombe dans le piège
qu'elles lui tendent. Il a donné un rendezvous
pour le foir à Zerbine , qui eft d'accord
avec fa maîtreffe. Il ne manque pas de
s'y trouver , & Zerbine le traite précifèment
comme le Philofophe Gridelin , dans le
charmant Conte de M. Marmontel, intitulé
le Philofophe foit- difant. Elle lui attache
un ruban au col , l'appelle favori comme
fon petit chien , le fait marcher à quatre
pattes , japper , &c.; & au moment convenu
, elle le livre dans cet état à Laure ,
qui paroît fuivie de toute fa famille , que
Pandolphe a mandée pour le jugement domeftique.
Pandolphe eft hué , comme on
peut fe l'imaginer , & l'on apprend en
même-temps que le Sénat s'eft moqué de
Biv
32 MERCURE
fon ridicule projet. Lucrèce , mère de
Laure , raconte ainfi ce qui s'eft paffé.
A peine vous quittiez l'Affemblée , que
le nombre des femmes qui inveftiffoient le
Sénat , s'eft accru prodigieufement , accou
rant de toutes parts , furieufes , échevelées ,
criant comme les oyes du Capitole , & non
moins intrépides que les Soldats qui l'affiégeoient
; fe précipitant les unes fur les autres
, & s'agitant comme les flots de la mer ;
elles ont donné aux portes des fecouffes fi
violentes , qu'elles les ont foudain enfoncées.
PASQUIN.
Les forcières des portes qui ne s'ou
vrent qu'avec la clef d'or !
LUCREC E.
A l'afpect de ces femmes en fureur , les
Sénateurs ont pâli . Les Huiffiers ont pris la
fuite.
PASQUIN.
Les Poltronś !
LUCRÈCE.
Mais plein d'une noble affurance , celui
qui préfidoit l'Affemblée , tranquille au
milieu du tumulte , l'air riant & ferein , à
l'inftant s'eft levé . Les féditions , a- t- il dit ,
DE FRANCE.
33
ont caufé de grands meaux ; évitons - les :
que chacun vive avec fa femme comme je
vis avec la mienne . Elle aime la danfe , &
je ne hais pas le vin ; je l'envoie au bal , &
je refte à boire avec mes amis . L'Affemblée
à ces mots applaudit , bat des mains :
le projet eft unanimement profcrit ; la fédition
s'appaife . On en plaifante , on s'en
amuſe , & la ſéance finit par un grand éclat
de rire ".
Pandolphe demande grace à Laure &
Pafquin à Zerbine , & la Pièce finit par une
réconciliation générale , & par cet axiome
de Lucrèce , que de toutes les prétentions
d'un mari , la plus ridicule eft celle de vouloir
juger fa femme .
Cette Pièce eft un badinage agréable ,
plus fait pour la fociété que pour le théâtre.
Il y a peu d'action & d'intrigue ; mais le
dialogue en eft facile & gai. C'eft une ef
pèce de proverbe , dont le mot eft ce vers
de Voltaire :
Femme toujours eft maîtreffe au logis.
L'Auteur a joint à cette Comédie des
Odes anacrécntiques , dont plufieurs of
frent des idées ingénieufes . Nous citerons"
les dux fuivantes qui nous ont paru les
plus jolies.
By
34
MERCURE
L'AMOUR PRISONNIER
QUAND Vénus , par jaloufie ,
Bannit Pfiché de fa Cour ,
Dans les bofquets d'Idalie ,2
Elle emprifonna l'Amour.
It gémit , fe déſeſpère ,
Et voudroit bien s'envoler :
Demeurez , lui dit fa mère
Où voulez-vous donc aller ?
CES retraites font fi belles !
Oui , répond le tendre enfant ,
Mais pourquoi vous perdent-elles ,
Lorfqu'Adonis eft abfent ?
DIANE SURPRISE PAR L'AMOUR
DE Cupidon Diane évitoit la pourſuite ;
Un jour furprife dans le bain ,
Elle laiffa tomber fon voile dans fa fuite
Ce Dieu le releva foudain.
IL court, en fouriant , le porter à fa mère
Qui s'en pare d'un air vainqueur ,
Sûre que la beauté ne peut manquer de plaire
Sous le voile de la pudeur.
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2
p. 35-40
Traité de l'Adultère, [titre d'après la table]
Début :
Traité de l'Adultère considéré dans l'ordre judiciaire, par M. Fournel, Avocat. A [...]
Mots clefs :
Adultère, Femme, Mari, Peines, Traité, Coupables, Jean-François Fournel, Crime, Complice
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Traité de l'Adultère, [titre d'après la table]
Traité de l'Adultère confidéré dans l'ordre
judiciaire ,
, par M. Fournel , Avocat . A
Paris , chez Baftien , rue du Petit I yon ,
Fauxbourg S. Germain , in - 8 ° . Prix 2 liv.
10 f. broché .
M. le Marquis de Beccaria a renfermé
dans un petit volume prefque tous les délits
, & des réflexions fur les peines qu'on
a cru devoir leur appliquer. Son Ouvrage
eft celui d'un Philofophe qui a eu pour objet
d'adoucir la févérité de la Loi , & d'éclairer
fa vengeance. Jufqu'à préfent , il a
été lu 、traduit , admiré , mais les abus
qu'il indiquoit font reftés . Il en eft de même
de beaucoup de vérités fenties , qui demeurent
étouffées fous le poids de l'habitude .
Nous aimons à faire aujourd'hui ce que
nous avons fait hier , & c'eft ainfi que le
mal fe perpétue.
L'Auteur du Traité que nous annonçons ,
en continuant la route dans laquelle il vient
de faire un premier pas , recueillera moins
de gloire que celui des délits & des peines ,
mais il fera peut - être plus utile aux Jurifconfultes
; il ne les entraîne pas dans d'heureufes
poffibilités , il les arrête fur ce qui
exifte ; il ne prétend point leur apprendre
ce que la Loi auroit dû prononcer , mais
ce qu'elle a prononcé effectivement.
B vj
36
MERCURE
"
If a cru devoir commencer fon Traité
par l'adultère , ce crime qui cache fa difformité
fous des charmes trompeurs , qui
eft la fource de tant d'injuftices , qui renverfe
l'ordre des fucceffions , qui mine &
détruit l'union conjugale , qui éteint les
affections paternelles par une affreufe incertitude
, qui allume les guerres domeftiques
, & finit par couvrir la femme de
mépris , & le mari de ridicule.
L'adultère eft le crime qui fe foupçonne
le plus légèrement , & qui eft le plus difficile
à prouver ; il eft parmi nous ce qu'étoit
autrefois le vol à Lacédémone , ce n'eft
pas lui qui eft puni , c'eſt l'imprudence qui
s'eft laiffée furprendre.
"
و د
" Chez les Juifs , les femmes étoient
éprouvées d'une manière myſtérieufe ; le
mari qui foupçonnoit fa femme de lui
» être infidelle la conduifoit au Prêtre , ce-
" lui ci offroit un facrifice à Dieu , & compofoit
un certain breuvage d'une extrême
» amertume qu'il préfentoit à la femme
» accufée , en prononçant contre elle des
imprécations terribles. Ingrediantur aque
» maledicta in ventrem tuum & utero tu-
» mefcente putrefcat femur , & refpondebit
» mulier , amen , amen.
ود
"
›
Nous avons peine à concevoir pourquoi
tant de Jurifconfultes éclairés ont été furpris
que le mari eût le droit de pourfuivre fa femDE
FRANCE.
37
me comme adultère , & qu'elle , de fon côté,
ne pût le faire punir de fes infidélités.
Il eft certain qu'ayant tous deux contracté
au pied des Autels les mêmes engagemens
, ils fe rendent , lorfqu'ils font parjures
, également coupables aux yeux du Dieu
qu'ils ont pris à témoin de leur ferment .
Mais le crime des deux n'eft pas d'une conféquence
égale aux yeux de la Loi ; l'inconftance
du mari ne donne à la femme
pas
des enfants dont elle n'eft pas la mère ;
elle n'introduit pas dans fa maifon des
étrangers qui viennent hardiment prendre
part à l'héritage des enfans légitimes.
11 y a pourtant une circonftance où la
femme peut pourfuivre fon mari adultère ,
c'eft lorfqu'il a déshonoré fa fille ; mais elle
fe montre alors fous le titre impofant de
mère. Non jure uxoris , fed jure matris.
Les Romains , qui donnoient à la puiffance
paternelle la plus grande étendue ,
autorifoient le Père à tuer fa fille qu'il furprenoit
en adultère dans fa propre maifon ,
ou dans celle de fon gendre ; mais elle
n'accordoit pas le même droit au mari . Patri
, non marito mulierem permiffum eft occidere
. Nos Loix ne donnent ce pouvoir
ni à l'un ni à l'autre. Époux malheureux
qui furprends ta compagne dans les bras
d'un étranger , fi tu es encore attaché à
༣ ? MERCURE
la vie , jette loin de toi ce fer dont su
viens de t'armer pour percer l'infidelle &
fon complice. Cependant fi , égaré par une
jufte fureur , le mari poignardoit les coupables
offerts à fa vue , il auroit lieu d'efpérer
fa grace du Souverain , & il n'y a
pas même d'exemple de refus . Si les Parlements
ont quelquefois fait difficulté d'entériner
les lettres de grace , c'est parce
que l'homicide étoit aggravé par les circonftances.
M. Fournel a divifé fon Ouvrage par
Chapitres , ce qui répand plus de clarté ;
dans celui des peines de l'adultère , il parcourt
les divers châtimens dont différents
peuples puniffoient l'adultère. Chez les
Juifs , les coupables étoient conduits hors
de la Ville , & lapidés par le peuple .
Les anciens Saxons brûloient la femme ,
& fur les cendres ils élevoient un gibet ,.
où le complice de fon adultère étoit étranglé.
Les Sarmates.... Epargnons à nos Lecteurs
une image affreufe & qui peint l'excès
de la cruauté.
Chez les Turcs , on enterre la femme
à demi , & on la lapide.
Parmi les différentes peines que les Romains
prononcèrent contre l'adultère , il
en eft une qui fait peu d'honneur à ce
DE FRANCE. 39
peuple légiflateur. On reléguoit la femme
coupable dans un mauvais lieu , où elle étoit
forcée de fouffrir une prostitution publique.
Etrange punition , s'écrie M. Fournel ,
qui violoit les moeurs qu'elle feignoit
» de venger ! :
་
"
Les Francs , ces aïeux dont nous mépri
fons l'ignorance , & qui cependant attachoient
plus que nous de prix à la vie & à
la liberté des hommes , ne puniffoient l'adultère
que de peines pécuniaires.
Lorfque nous eumes adopté le droit
Romain , l'adultère fut puni corporellement
; il le fut même de mort fous Chil
péric comme il l'avoit été fous Conftantin.
Sous la troisième race , la punition fut
très-mitigée ; on condamnoit quelquefois
les coupables à courir nuds dans un espace
de la Seigneurie , ou depuis une porte juf
qu'à l'autre. Cette courfe humiliante a été
depuis fupprimée par les Parlements , comme
contraire aux bonnes moeurs. Aujour
d'hui la femme adultère eft reléguée dans
un Monaftère , & eft enfuite rafée & condamnée
à une captivité perpétuelle fi , après
un certain temps , fon mari ne la rappelle
pas auprès de lui . A l'égard du complice,,
il est condamné à une amende pécuniaire ,
à une amende honorable , quelquefois au
banniſſement , & même aux galères , fuivant
la gravité des circonstances.
40 MERCURE
Il eft à fouhaiter que l'Auteur du Traité
fur l'adultère , continue de nous en donner
de femblables fur les différents crimes que
la Juftice eft obligé de punir ; on ne peut
pas trop éclairer ceux qui font armés de
fon glaive , ou qui font chargés de dé- .
fendre l'innocence , afin que les premiers
ne frappent pas au hafard & dans la nuit
de l'ignorance
& pour que les autres
puiffent à propos parer leurs coups.
(Cet article eft de M. de L* * , Avocat.)
judiciaire ,
, par M. Fournel , Avocat . A
Paris , chez Baftien , rue du Petit I yon ,
Fauxbourg S. Germain , in - 8 ° . Prix 2 liv.
10 f. broché .
M. le Marquis de Beccaria a renfermé
dans un petit volume prefque tous les délits
, & des réflexions fur les peines qu'on
a cru devoir leur appliquer. Son Ouvrage
eft celui d'un Philofophe qui a eu pour objet
d'adoucir la févérité de la Loi , & d'éclairer
fa vengeance. Jufqu'à préfent , il a
été lu 、traduit , admiré , mais les abus
qu'il indiquoit font reftés . Il en eft de même
de beaucoup de vérités fenties , qui demeurent
étouffées fous le poids de l'habitude .
Nous aimons à faire aujourd'hui ce que
nous avons fait hier , & c'eft ainfi que le
mal fe perpétue.
L'Auteur du Traité que nous annonçons ,
en continuant la route dans laquelle il vient
de faire un premier pas , recueillera moins
de gloire que celui des délits & des peines ,
mais il fera peut - être plus utile aux Jurifconfultes
; il ne les entraîne pas dans d'heureufes
poffibilités , il les arrête fur ce qui
exifte ; il ne prétend point leur apprendre
ce que la Loi auroit dû prononcer , mais
ce qu'elle a prononcé effectivement.
B vj
36
MERCURE
"
If a cru devoir commencer fon Traité
par l'adultère , ce crime qui cache fa difformité
fous des charmes trompeurs , qui
eft la fource de tant d'injuftices , qui renverfe
l'ordre des fucceffions , qui mine &
détruit l'union conjugale , qui éteint les
affections paternelles par une affreufe incertitude
, qui allume les guerres domeftiques
, & finit par couvrir la femme de
mépris , & le mari de ridicule.
L'adultère eft le crime qui fe foupçonne
le plus légèrement , & qui eft le plus difficile
à prouver ; il eft parmi nous ce qu'étoit
autrefois le vol à Lacédémone , ce n'eft
pas lui qui eft puni , c'eſt l'imprudence qui
s'eft laiffée furprendre.
"
و د
" Chez les Juifs , les femmes étoient
éprouvées d'une manière myſtérieufe ; le
mari qui foupçonnoit fa femme de lui
» être infidelle la conduifoit au Prêtre , ce-
" lui ci offroit un facrifice à Dieu , & compofoit
un certain breuvage d'une extrême
» amertume qu'il préfentoit à la femme
» accufée , en prononçant contre elle des
imprécations terribles. Ingrediantur aque
» maledicta in ventrem tuum & utero tu-
» mefcente putrefcat femur , & refpondebit
» mulier , amen , amen.
ود
"
›
Nous avons peine à concevoir pourquoi
tant de Jurifconfultes éclairés ont été furpris
que le mari eût le droit de pourfuivre fa femDE
FRANCE.
37
me comme adultère , & qu'elle , de fon côté,
ne pût le faire punir de fes infidélités.
Il eft certain qu'ayant tous deux contracté
au pied des Autels les mêmes engagemens
, ils fe rendent , lorfqu'ils font parjures
, également coupables aux yeux du Dieu
qu'ils ont pris à témoin de leur ferment .
Mais le crime des deux n'eft pas d'une conféquence
égale aux yeux de la Loi ; l'inconftance
du mari ne donne à la femme
pas
des enfants dont elle n'eft pas la mère ;
elle n'introduit pas dans fa maifon des
étrangers qui viennent hardiment prendre
part à l'héritage des enfans légitimes.
11 y a pourtant une circonftance où la
femme peut pourfuivre fon mari adultère ,
c'eft lorfqu'il a déshonoré fa fille ; mais elle
fe montre alors fous le titre impofant de
mère. Non jure uxoris , fed jure matris.
Les Romains , qui donnoient à la puiffance
paternelle la plus grande étendue ,
autorifoient le Père à tuer fa fille qu'il furprenoit
en adultère dans fa propre maifon ,
ou dans celle de fon gendre ; mais elle
n'accordoit pas le même droit au mari . Patri
, non marito mulierem permiffum eft occidere
. Nos Loix ne donnent ce pouvoir
ni à l'un ni à l'autre. Époux malheureux
qui furprends ta compagne dans les bras
d'un étranger , fi tu es encore attaché à
༣ ? MERCURE
la vie , jette loin de toi ce fer dont su
viens de t'armer pour percer l'infidelle &
fon complice. Cependant fi , égaré par une
jufte fureur , le mari poignardoit les coupables
offerts à fa vue , il auroit lieu d'efpérer
fa grace du Souverain , & il n'y a
pas même d'exemple de refus . Si les Parlements
ont quelquefois fait difficulté d'entériner
les lettres de grace , c'est parce
que l'homicide étoit aggravé par les circonftances.
M. Fournel a divifé fon Ouvrage par
Chapitres , ce qui répand plus de clarté ;
dans celui des peines de l'adultère , il parcourt
les divers châtimens dont différents
peuples puniffoient l'adultère. Chez les
Juifs , les coupables étoient conduits hors
de la Ville , & lapidés par le peuple .
Les anciens Saxons brûloient la femme ,
& fur les cendres ils élevoient un gibet ,.
où le complice de fon adultère étoit étranglé.
Les Sarmates.... Epargnons à nos Lecteurs
une image affreufe & qui peint l'excès
de la cruauté.
Chez les Turcs , on enterre la femme
à demi , & on la lapide.
Parmi les différentes peines que les Romains
prononcèrent contre l'adultère , il
en eft une qui fait peu d'honneur à ce
DE FRANCE. 39
peuple légiflateur. On reléguoit la femme
coupable dans un mauvais lieu , où elle étoit
forcée de fouffrir une prostitution publique.
Etrange punition , s'écrie M. Fournel ,
qui violoit les moeurs qu'elle feignoit
» de venger ! :
་
"
Les Francs , ces aïeux dont nous mépri
fons l'ignorance , & qui cependant attachoient
plus que nous de prix à la vie & à
la liberté des hommes , ne puniffoient l'adultère
que de peines pécuniaires.
Lorfque nous eumes adopté le droit
Romain , l'adultère fut puni corporellement
; il le fut même de mort fous Chil
péric comme il l'avoit été fous Conftantin.
Sous la troisième race , la punition fut
très-mitigée ; on condamnoit quelquefois
les coupables à courir nuds dans un espace
de la Seigneurie , ou depuis une porte juf
qu'à l'autre. Cette courfe humiliante a été
depuis fupprimée par les Parlements , comme
contraire aux bonnes moeurs. Aujour
d'hui la femme adultère eft reléguée dans
un Monaftère , & eft enfuite rafée & condamnée
à une captivité perpétuelle fi , après
un certain temps , fon mari ne la rappelle
pas auprès de lui . A l'égard du complice,,
il est condamné à une amende pécuniaire ,
à une amende honorable , quelquefois au
banniſſement , & même aux galères , fuivant
la gravité des circonstances.
40 MERCURE
Il eft à fouhaiter que l'Auteur du Traité
fur l'adultère , continue de nous en donner
de femblables fur les différents crimes que
la Juftice eft obligé de punir ; on ne peut
pas trop éclairer ceux qui font armés de
fon glaive , ou qui font chargés de dé- .
fendre l'innocence , afin que les premiers
ne frappent pas au hafard & dans la nuit
de l'ignorance
& pour que les autres
puiffent à propos parer leurs coups.
(Cet article eft de M. de L* * , Avocat.)
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3
p. 40-47
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
Début :
Un objet plus important se présente ensuite dans le sixième Livre de cet ouvrage, [...]
Mots clefs :
Homme sauvage, Vie, Sauvage, Temps, Nations, Imagination, Nature, Modèle, Monde, Amérique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE .
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
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4
p. 47-49
Éloge de Pibrac, [titre d'après la table]
Début :
Éloge de Gui Dufour de Pibrac, Discours qui a remporté le Prix, au jugement de [...]
Mots clefs :
Guy du Faur de Pibrac, Éloge, Prix, Académie des Jeux floraux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Éloge de Pibrac, [titre d'après la table]
Eloge de Gui Dufour de Pibrac , Difcours
qui a remporté le Prix , au jugement de
l'Académie des Jeux Floraux à Toulouse,
en 1778 ; par M. l'Abbé Calvet , de l'Académie
des Sciences , Infcriptions &
Belles Lettres de Châlons - fur - Marne.
A Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire
, quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée. Prix , broché , 1 liv. 4 fols .
•
Pibrac fut un homme vertueux , & d'un
efprit au-deffus de fon fiècle. Il exerça quelque
temps la charge d'Avocat - Général au
Parlement de Paris. Il accompagna Henri
III dans fon voyage de Pologne , & eut
beaucoup de peine à fe fauver à la fuite de
ce Prince , qui s'échappoit de ce pays en fugitif
après y être entré en Roi. Il fut chargó
de quelques négociations particulières dans
les troubles de la Ligue , mais il influa peu
fur les affaires publiques. Il eft connu furtout
par fes Quatrains pleins de fens & de
raifon , & dont l'expreffion même eft quelquefois
heureufe , malgré la rudeffe d'un
langage encore informe. Ce n'étoit pas - là
un fujet d'éloge à propofer à l'éloquence,
On peut fans doute donner , dans quelques
48
MERCURE
pages , une notice hiftorique du mérite de
Fibrac, comme on peut le faire pour beaucoup
d'autres hommes eftimables ; mais
peut- être les Sociétés Littéraires devroientelles
faire un peu plus d'attention aux choix
des fujets qu'elles propofent aux Orateurs.
Comme l'art oratoire eft par lui - même
grand & élevé , il ne faut l'employer qu'à
ce qui en eft digne , fans quoi l'on tombe
dans un de ces inconvéniens inévitables , ou
de rabaiffer l'art , ou d'exagérer le fujet ; &
delà tant de déclamations emphatiques &
tant de lieux communs rebattus. La première
qualité de tout ouvrage , eft que le
ton foit analogue à la matière ; & le premier
devoir de celui qui écrit , eft de faifir d'abord
cette proportion , & de placer les objets
dans le point de vue fous lequel ils doivent
être préfentés au Lecteur raifonnable. Il ne
faut pas louer du même ton un Général ,
un Philofophe , un Poëte , & cette flexibi
lité de ftyle eft le premier fecret de l'art &
la première preuve du talent. En général ,
tout ce qui a influé fur la deftinée des Nations
ou fur l'efprit humain , mérite d'être
célébré par l'éloquence avec le degré d'intérêt
proportionné au fujet ; mais fi l'hom
me qui veut louer Pibrac a la prétention
d'être Orateur , il fera comme Simonide ,
il parlera de Pibrac en quelques lignes , &
le refte fera l'Hiftoire de la Ligue ; il fera
le
DE FRANCE.
49
le portrait de tous les grands perfonnages
de ce temps , & redira ce qu'on a dit cent
fois beaucoup plus à propos & beaucoup
mieux. Ce n'eft pas la première fois que
la
critique a remarqué cet abus , & toujours
inutilement. Qui eft - ce qui s'attend , par
exemple , à lire au commencement de l'Eloge
de Pibrac Malheur à quiconque ofe
calomnier les vertus & les talens , jufqu'à
croire que la naiffance peut ajouter à leur
prix ? Cette expreffion de calomnier eft auffi
fauffe que le ton de cette phrafe eft déplacé;
& c'eft à-peu- près-celui de tout le Difcours.
qui a remporté le Prix , au jugement de
l'Académie des Jeux Floraux à Toulouse,
en 1778 ; par M. l'Abbé Calvet , de l'Académie
des Sciences , Infcriptions &
Belles Lettres de Châlons - fur - Marne.
A Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire
, quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée. Prix , broché , 1 liv. 4 fols .
•
Pibrac fut un homme vertueux , & d'un
efprit au-deffus de fon fiècle. Il exerça quelque
temps la charge d'Avocat - Général au
Parlement de Paris. Il accompagna Henri
III dans fon voyage de Pologne , & eut
beaucoup de peine à fe fauver à la fuite de
ce Prince , qui s'échappoit de ce pays en fugitif
après y être entré en Roi. Il fut chargó
de quelques négociations particulières dans
les troubles de la Ligue , mais il influa peu
fur les affaires publiques. Il eft connu furtout
par fes Quatrains pleins de fens & de
raifon , & dont l'expreffion même eft quelquefois
heureufe , malgré la rudeffe d'un
langage encore informe. Ce n'étoit pas - là
un fujet d'éloge à propofer à l'éloquence,
On peut fans doute donner , dans quelques
48
MERCURE
pages , une notice hiftorique du mérite de
Fibrac, comme on peut le faire pour beaucoup
d'autres hommes eftimables ; mais
peut- être les Sociétés Littéraires devroientelles
faire un peu plus d'attention aux choix
des fujets qu'elles propofent aux Orateurs.
Comme l'art oratoire eft par lui - même
grand & élevé , il ne faut l'employer qu'à
ce qui en eft digne , fans quoi l'on tombe
dans un de ces inconvéniens inévitables , ou
de rabaiffer l'art , ou d'exagérer le fujet ; &
delà tant de déclamations emphatiques &
tant de lieux communs rebattus. La première
qualité de tout ouvrage , eft que le
ton foit analogue à la matière ; & le premier
devoir de celui qui écrit , eft de faifir d'abord
cette proportion , & de placer les objets
dans le point de vue fous lequel ils doivent
être préfentés au Lecteur raifonnable. Il ne
faut pas louer du même ton un Général ,
un Philofophe , un Poëte , & cette flexibi
lité de ftyle eft le premier fecret de l'art &
la première preuve du talent. En général ,
tout ce qui a influé fur la deftinée des Nations
ou fur l'efprit humain , mérite d'être
célébré par l'éloquence avec le degré d'intérêt
proportionné au fujet ; mais fi l'hom
me qui veut louer Pibrac a la prétention
d'être Orateur , il fera comme Simonide ,
il parlera de Pibrac en quelques lignes , &
le refte fera l'Hiftoire de la Ligue ; il fera
le
DE FRANCE.
49
le portrait de tous les grands perfonnages
de ce temps , & redira ce qu'on a dit cent
fois beaucoup plus à propos & beaucoup
mieux. Ce n'eft pas la première fois que
la
critique a remarqué cet abus , & toujours
inutilement. Qui eft - ce qui s'attend , par
exemple , à lire au commencement de l'Eloge
de Pibrac Malheur à quiconque ofe
calomnier les vertus & les talens , jufqu'à
croire que la naiffance peut ajouter à leur
prix ? Cette expreffion de calomnier eft auffi
fauffe que le ton de cette phrafe eft déplacé;
& c'eft à-peu- près-celui de tout le Difcours.
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