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1
p. 110-133
Avanture des Thuilleries. [titre d'après la table]
Début :
Je passe à une Avanture qui merite bien que vous [...]
Mots clefs :
Tuileries, Amoureux, Honneur, Conduite, Dupe, Pudeur, Fidélité, Rendez-vous, Billet, Suivante
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texteReconnaissance textuelle : Avanture des Thuilleries. [titre d'après la table]
Je paſſe àune Avanture qui merite bien que vous l'appre- niez . Un Cavalier qui ſe fait appeller Marquis , & que l'on prendroitpour cela , à ſes airs &àfesmanieres , d'un bout à
l'autre des Thuilleries , devint
amoureux d'une Dame quia de la jeuneſſe , de la bauté &
de l'eſprit. Il aima , il fut aimé.
Juſques-là il n'y aqu'honneur,
tout eſt dans les Regles ; mais comme il eſt aſſez rare quel'A- mour laiſſe jouir les Amans
GALANT. 83
d'une longue tranquillité , &
que le relâchement commence toûjours par quelqu'une des
Parties , le Cavalier( àla honte
de fon Sexe ) commença à ſe rellentir; ſes Viſites devinrent
YON
=
moins frequentes , ſes ſoins
moins empreſſez ;
;&les Amis THEATE
delaDamequi estoientenétat dejuger fainementde la con-4803777
duite du Marquis, parce qu'ils ne s'eſtoient pas laiſſé ébloüir comme elle à fes grands airs,&
àl'éclatde fon merite,n'eurent
pas depeineàs'appercevoirde ✓ ladiminution de ſa tendreſſe.
Une de ſes Amies ſe chargea
$ du ſoin de l'en avertir ( Commiffion dangereuſe, &qui atti- re d'ordinaire plus de haine que de reconnoiſſance. ) Elle s'y prit pourtat d'une maniere affez délicate ; il y euſt eude la
84 LE MERCVRE
groffiereté, &meſmede la du- reté, àluy dire tout d'un coup qu'elle n'eſtoit plus aimée , &
que tout le monde connoiſſoit que le Marquis en faiſoit fa Dupe. La Morale eſt d'un grad fecours dans ces fortes d'occaſions: on nefait ſes applicatiōs quequand on veut , &cepen- dantona la liberté de dire que les Hommes de ce temps-cy fontfaits dune étrangemanie- re ; que les Femmes font bien follesde conter ſur leur fidelité,&mille autres choſes qui ne font que trop veritables. Če fut àpeu prés ledifcours que cette Dame tintà ſon Amie.D'abord
cela ſe paſſa enplaiſanterie, el- leenconvint, ou du moins elle
fit ſemblant d'en covonir, par- ce qu'il y avoit un Homme
preſent
GALANT. 85
ne
preſent à cette converſation , à
qui elle eſtoie bien aiſe de faire la guerre ; mais enfin la choſe futtout de nouveau fi fort rebatuë apres ſon départ , que la Dame regardāt fon Amie avec quelque forte d'inquietude,
pût s'empeſcherde luydeman- der pourquoyelle traitoit cette
matiere fi à fond,&fi elle avoit
appris quelque chofe duMar- quis qui luy en fiſt craindre pour elle quelque mauvais tour. Cette Amierépődqu'elle ne ſçait rien de poſitif, qu'elle ſçait ſeulement qu'il a beau- coup de vanité , & qu'elle ga- geroit bien que fi on luy don- noit un Rendez-vous par un Billetde la partd'une Incõnuë,
il ſe feroit une agreable affaire d'y courir , & que peut-eftre meſme il ne ſe defendroit pas
TomeV.
1
H
86 LE MERCVRE
de la facrifier, ſi la nouvelle cõ
queſte avoitdu brillant. LaDa- me qui aimoit le Marquis,pred fortemet ſon party; & fur cette conteftatio,elle voit entrer une
aimable Provinciale de ſes inti--
mes Amies,quin'eſtoit que de- puis deuxjours à Paris. Onla faitarbitre du Difered. LaBelle, que quelque intrigue parti- culiere n'avoit pas trop bien perfuadée de la probité des Hommes , ſe declare contre le
Marquis.L'affaire confiftoit en preuve , & l'expédient en fut trouvé. LaProvinciale avoit de
l'efprit &de la beauté ; elle é- toit incõnuë au Marquis &on convint qu'elle luy donneroit un Rédez-vous où elle ſe trouveroit avec la Dame , qui dé- guiſée en Suivante, feroit té- moin de tout cequi ſe paſſe
GALANT. 87
droit. La choſe eſt executée fur
l'heure; on fait écrire le Billet,
&il eſt porté chez le Marquis par unGrifon qui a ordre de le laiſſer au premier qui luy ou- *. vrira,&de s'en revenir ſans attendre de Réponſe. Ce Billet paroiſſoit d'une Dame qui a- voitdiſputé long-temps entre ſa pudeur&le merite du Cavalier , &qui apres beaucoup de reſiſtance inutile, n'avoit pû s'empeſcher de luy donnerun
Rendez - vous au lendemain
dansl'Allée laplus écartéedes Thuilleries , oùelle devoit luy ✓ apprendre des choſes auſquel- les elle ne pouvoit penſer ſans rougir. Le papier , la cire , la foye , le chiffre , le caractere ,
enfintoutfentoit ſon bien;& il
yavoit dansla Lettre de cer- taines manieres de s'exprimer,
H 2
88 LE MERCVRE
la
qui faiſoiet juger que la Dame n'avoit pas moins de qualité qued'eſprit. Le Marquis trou- ve cette Lettre à ſon retour,
l'ouvre avec empreſſement ,
lit, larelit, &croyanttoutpof- fible furlafoyde ſa vanité , il nefonge plus qu'àſe mettre en état de faire une entrée pom- peufe & magnifique dans le
cœur d'une Dame qu'il veut
croiretout au moinsDucheffe.
La Broderie, le Point de Frace,
les Plumes, une Perruque neu- ve,enfin rien n'eſt épargné.Un Valet de chambre a ordrede
tenir tout preſt pour cettegra- de journée ; & apres que le Marquis a fait plus d'un juge- ment temeraire fur quelques Dames qu'il foupçonne de la Lettre & du Rendez-vous , il
ſe couche & s'endort fur l'a-
GALANT. 89 - greable penſée dont il ſe flate,
qu'il doit eſtre le lendemain le
plus heureuxde tous les Hom- mes. Ce lendemain ſi defiré arrive, il ſe met ſous les armes,&
apres avoir conſulté 4. ou cinq fois fon Miroir, &tout cequ'il
a de Laquais chez luy, il monte enCaroffe,&fe fait mener aux
Thuilleries . L'Allée du Rédezvous eſtoit ſi biédeſignée qu'il ne s'y pouvoit tromper.L'aima- ble Provinciale arrive un moment apres avec la Dame inte- reffée: l'unedans une propreté qui donnoit un nouvel éclat aux agrémens de ſa perſonne,
&l'autre affez negligée pour nedémentirpoint le perſonna- ge qu'elle s'eſtoit reſoluë de joüer. Ce ne fut pas unleger ſujet de chagrin àcettedernie- re , de voir la diligence de fon
H 3
90 LE MERCVRE
Amant à ſe trouver au lieu qui luy avoit eſté marqué pour le Rendez- vous. Elle ne doute
plus de ce qu'il eſt capablede faire contre elle;&pour n'eſtre point détrőpée , il ne s'en faut guere qu'elle ne ſouhaite que quelque rencontre impréveuë oblige le Marquis à ſe retirer.
Elledemande un peu de temps àfonAmie pour ſe remettre de l'émotion que cette avanture luycauſe. Elle l'obferve, & fi le hazard fait entrer quelque Damedans 1 Allée où ilſe pro- menefeul, elle eft au deſeſpoir
de voir avec quelle miſterieuſe complaiſance pour luy-meſme il ſe prepare à recevoir l'heu- reuſedeclaration qu'il attend.
Cefontfaluts redoublez àchaque perſonne bien faite qui paffe; &àla maniere chagrine
GALANT. 91
1
dont elle voit qu il ſe détourne quand il connoiſt que ce n'eſt point à luy qu on enveut , elle juge de la diſpoſition oùil eſt deluymanquerde fidelité.En- fin 1 impatience la prend,elle a
trop fait pour n'achever pas.
Labelle Provinciale qui n'at- tendoit que fon conſentement pour s'acquiter defon rolle,en- tre dans l'Allée du Marquis ,
avance lentementversluy ,le regarde, s'arreſte,&apresavoir donné lieu à quatre ou cinq gracieuſes reverences qu'elle luy fait , elle luy demande ce qu'il peut penſer d'une Dame qui le prévient pardes decla- rations ſi cõtraires àla retenuë
de sõ Sexe. Quoyque ce qu'el- le avoit à dire fuft concerté, la
matiere eſtoit délicate , &elle
ne put commencerà la traiter,
92 LE MERCVRE
ſans ſentir un je ne ſçayquel trouble qui meſloit beaucoup de pudeur à l'effort qu'elle se- bloit faire fur elle-meſme. Le
Marquis eft charmé de l'em- barras où il la voit. Il s'applau- dit, réïtere ſes reveréces, &luy faiſant deviner qu'il n'oſe rien dire àcauſe qu'ileſt écoutéde la Suivante ,il apprend d'elle quec'eſt uneFille pourquielle n'a riende caché, &dont le ſecours luy eft neceſſaire pour la liaifon qu'elle veut prendre a- vec luy. Grandes proteſtations d'une eternelle recõnoiſſance.
Elles ſont ſuivies de la plus in- ſtantepriere de luy laiſſer voir l'aimable perſonne à qui il eſt redevable de tant de bontez.
L'adroite Provinciale répond que quoy qu'elle tienne un rang affez confiderabledans le
GALANT. 93
monde , il ſera difficile qu'il la connoiſſe, parcequ'ayanttoû- jours aimé la retraite, elle a vê- cu juſques là pour ſes plus par- ticulieres Amies;quefon meri- te la force à ne vouloirplus vi- vre que pour luy;& que s'il eſt
difcret, il trouvera en l'aimant
toutes les douceurs qu'on peut efperer refpondance de la.plus Toutfincere cela estcor-THÈQUE D do
d'un air modeſte & embaraffe,
qui achevant de charmer le pauvreMarquis,redoublel'im- patience qu'il a de voir ſi ſon viſage répond àl'idée qu'il s'en -eſt forme.Elle oſteſon Loup; &
cõme elle a beaucoup de bril- = lant , &qu'un peude rougeur avoit donné une nouvelle vivacité à ſon teint , elle paroiſt aux yeux du Marquis la plus belle Perſonne qu'il ait jamais
94 LE MERCVRE
veuë. Il ne trouve point de ter-- mes à luy exprimer fon ravif- ſement. Il eſt charmé , il meurt pour elle , & voudroit eſtre en lieu de pouvoir ſe jetter à ſes genoux pour la remercier cõ- me il doitdes favorables ſentimensqu'elleluytémoigne.Elle remet fon Maſque,&profitant de l'effet qu'ont produit fes charmes, elle luv fait cõnoiſtre
quequoyqu'elle n'ait pûvain- cre le penchant qui luya fait faire un pas fi dangereux con- tre l'intereſt deſa gloire , elle a
unedélicateſſe qui ne luyper- met pas de s'accommoder d'un cœurpartagésqu'elle ſçait qu'il a de l'attachement pour une Dame en qui elle veut croire
beaucoup de merite , mais que cet attachementeſt ſi fort incompatible evec celuy qu'elle
GALANT. 95 luy demande , que s'il ne peut obtenir de luyde rompre ,il ne doitjamais eſperer de la revoir.
Le Marquis la laiſſe à peine achever.La Dame qu'elle luy a
nommée le touche fi peu,qu'il nemanquera pointde pretexte - pour la rupture,&il n'y a point de facrifice qu'il ne luy faffe pour ſe rendredigne de les bo- tez. Jugez ſi la fauſſe Suivante quientendoit tout, pafſoit bien ſon temps. Sur cette afſurance force promeſſesde part &d'au- tre de s'aimer eternellement.
Onprenddes meſures pour ſe voir. L'aimable Provinciale
nomme un lieu connu où le
Marquisſe trouvera ſeuldés le foir mefme entre onze heures
&minuit , & où ſa Suivante aura ſoin de le venir prendre pourle mener chez elle à dix
96 LE MERCVRE pasde là. En meſme temps il entre du monde dans l'Allée.
Elle en prend occafion de ſe ſe- parer du Marquis , ofte fon Loup de nouveau,&luy diſant un adieu tendre des yeux , le laiſſe le plus amoureux de tous lesHommes.Il arreſte la fauffe
Suivante,la cõjure de luy eſtre favorable , &luy fait entendre qu'elle n'aura pas lieu de ſe plaindre de ſon manque de li- beralité. C'eſt le dénouëment
de la Piece. La Suivante luy ré- pond de tous les bons offices qu'ilendoit attendre, &fe co- tente apres cela de ſe démaf- quer. Jamais il n'y eut rien de pareil à la ſurpriſe du Marquis.
On l'a rendu infidelle, &il voit qu'il n'en remporteque la hõte de l'eſtre inutilement.
l'autre des Thuilleries , devint
amoureux d'une Dame quia de la jeuneſſe , de la bauté &
de l'eſprit. Il aima , il fut aimé.
Juſques-là il n'y aqu'honneur,
tout eſt dans les Regles ; mais comme il eſt aſſez rare quel'A- mour laiſſe jouir les Amans
GALANT. 83
d'une longue tranquillité , &
que le relâchement commence toûjours par quelqu'une des
Parties , le Cavalier( àla honte
de fon Sexe ) commença à ſe rellentir; ſes Viſites devinrent
YON
=
moins frequentes , ſes ſoins
moins empreſſez ;
;&les Amis THEATE
delaDamequi estoientenétat dejuger fainementde la con-4803777
duite du Marquis, parce qu'ils ne s'eſtoient pas laiſſé ébloüir comme elle à fes grands airs,&
àl'éclatde fon merite,n'eurent
pas depeineàs'appercevoirde ✓ ladiminution de ſa tendreſſe.
Une de ſes Amies ſe chargea
$ du ſoin de l'en avertir ( Commiffion dangereuſe, &qui atti- re d'ordinaire plus de haine que de reconnoiſſance. ) Elle s'y prit pourtat d'une maniere affez délicate ; il y euſt eude la
84 LE MERCVRE
groffiereté, &meſmede la du- reté, àluy dire tout d'un coup qu'elle n'eſtoit plus aimée , &
que tout le monde connoiſſoit que le Marquis en faiſoit fa Dupe. La Morale eſt d'un grad fecours dans ces fortes d'occaſions: on nefait ſes applicatiōs quequand on veut , &cepen- dantona la liberté de dire que les Hommes de ce temps-cy fontfaits dune étrangemanie- re ; que les Femmes font bien follesde conter ſur leur fidelité,&mille autres choſes qui ne font que trop veritables. Če fut àpeu prés ledifcours que cette Dame tintà ſon Amie.D'abord
cela ſe paſſa enplaiſanterie, el- leenconvint, ou du moins elle
fit ſemblant d'en covonir, par- ce qu'il y avoit un Homme
preſent
GALANT. 85
ne
preſent à cette converſation , à
qui elle eſtoie bien aiſe de faire la guerre ; mais enfin la choſe futtout de nouveau fi fort rebatuë apres ſon départ , que la Dame regardāt fon Amie avec quelque forte d'inquietude,
pût s'empeſcherde luydeman- der pourquoyelle traitoit cette
matiere fi à fond,&fi elle avoit
appris quelque chofe duMar- quis qui luy en fiſt craindre pour elle quelque mauvais tour. Cette Amierépődqu'elle ne ſçait rien de poſitif, qu'elle ſçait ſeulement qu'il a beau- coup de vanité , & qu'elle ga- geroit bien que fi on luy don- noit un Rendez-vous par un Billetde la partd'une Incõnuë,
il ſe feroit une agreable affaire d'y courir , & que peut-eftre meſme il ne ſe defendroit pas
TomeV.
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H
86 LE MERCVRE
de la facrifier, ſi la nouvelle cõ
queſte avoitdu brillant. LaDa- me qui aimoit le Marquis,pred fortemet ſon party; & fur cette conteftatio,elle voit entrer une
aimable Provinciale de ſes inti--
mes Amies,quin'eſtoit que de- puis deuxjours à Paris. Onla faitarbitre du Difered. LaBelle, que quelque intrigue parti- culiere n'avoit pas trop bien perfuadée de la probité des Hommes , ſe declare contre le
Marquis.L'affaire confiftoit en preuve , & l'expédient en fut trouvé. LaProvinciale avoit de
l'efprit &de la beauté ; elle é- toit incõnuë au Marquis &on convint qu'elle luy donneroit un Rédez-vous où elle ſe trouveroit avec la Dame , qui dé- guiſée en Suivante, feroit té- moin de tout cequi ſe paſſe
GALANT. 87
droit. La choſe eſt executée fur
l'heure; on fait écrire le Billet,
&il eſt porté chez le Marquis par unGrifon qui a ordre de le laiſſer au premier qui luy ou- *. vrira,&de s'en revenir ſans attendre de Réponſe. Ce Billet paroiſſoit d'une Dame qui a- voitdiſputé long-temps entre ſa pudeur&le merite du Cavalier , &qui apres beaucoup de reſiſtance inutile, n'avoit pû s'empeſcher de luy donnerun
Rendez - vous au lendemain
dansl'Allée laplus écartéedes Thuilleries , oùelle devoit luy ✓ apprendre des choſes auſquel- les elle ne pouvoit penſer ſans rougir. Le papier , la cire , la foye , le chiffre , le caractere ,
enfintoutfentoit ſon bien;& il
yavoit dansla Lettre de cer- taines manieres de s'exprimer,
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la
qui faiſoiet juger que la Dame n'avoit pas moins de qualité qued'eſprit. Le Marquis trou- ve cette Lettre à ſon retour,
l'ouvre avec empreſſement ,
lit, larelit, &croyanttoutpof- fible furlafoyde ſa vanité , il nefonge plus qu'àſe mettre en état de faire une entrée pom- peufe & magnifique dans le
cœur d'une Dame qu'il veut
croiretout au moinsDucheffe.
La Broderie, le Point de Frace,
les Plumes, une Perruque neu- ve,enfin rien n'eſt épargné.Un Valet de chambre a ordrede
tenir tout preſt pour cettegra- de journée ; & apres que le Marquis a fait plus d'un juge- ment temeraire fur quelques Dames qu'il foupçonne de la Lettre & du Rendez-vous , il
ſe couche & s'endort fur l'a-
GALANT. 89 - greable penſée dont il ſe flate,
qu'il doit eſtre le lendemain le
plus heureuxde tous les Hom- mes. Ce lendemain ſi defiré arrive, il ſe met ſous les armes,&
apres avoir conſulté 4. ou cinq fois fon Miroir, &tout cequ'il
a de Laquais chez luy, il monte enCaroffe,&fe fait mener aux
Thuilleries . L'Allée du Rédezvous eſtoit ſi biédeſignée qu'il ne s'y pouvoit tromper.L'aima- ble Provinciale arrive un moment apres avec la Dame inte- reffée: l'unedans une propreté qui donnoit un nouvel éclat aux agrémens de ſa perſonne,
&l'autre affez negligée pour nedémentirpoint le perſonna- ge qu'elle s'eſtoit reſoluë de joüer. Ce ne fut pas unleger ſujet de chagrin àcettedernie- re , de voir la diligence de fon
H 3
90 LE MERCVRE
Amant à ſe trouver au lieu qui luy avoit eſté marqué pour le Rendez- vous. Elle ne doute
plus de ce qu'il eſt capablede faire contre elle;&pour n'eſtre point détrőpée , il ne s'en faut guere qu'elle ne ſouhaite que quelque rencontre impréveuë oblige le Marquis à ſe retirer.
Elledemande un peu de temps àfonAmie pour ſe remettre de l'émotion que cette avanture luycauſe. Elle l'obferve, & fi le hazard fait entrer quelque Damedans 1 Allée où ilſe pro- menefeul, elle eft au deſeſpoir
de voir avec quelle miſterieuſe complaiſance pour luy-meſme il ſe prepare à recevoir l'heu- reuſedeclaration qu'il attend.
Cefontfaluts redoublez àchaque perſonne bien faite qui paffe; &àla maniere chagrine
GALANT. 91
1
dont elle voit qu il ſe détourne quand il connoiſt que ce n'eſt point à luy qu on enveut , elle juge de la diſpoſition oùil eſt deluymanquerde fidelité.En- fin 1 impatience la prend,elle a
trop fait pour n'achever pas.
Labelle Provinciale qui n'at- tendoit que fon conſentement pour s'acquiter defon rolle,en- tre dans l'Allée du Marquis ,
avance lentementversluy ,le regarde, s'arreſte,&apresavoir donné lieu à quatre ou cinq gracieuſes reverences qu'elle luy fait , elle luy demande ce qu'il peut penſer d'une Dame qui le prévient pardes decla- rations ſi cõtraires àla retenuë
de sõ Sexe. Quoyque ce qu'el- le avoit à dire fuft concerté, la
matiere eſtoit délicate , &elle
ne put commencerà la traiter,
92 LE MERCVRE
ſans ſentir un je ne ſçayquel trouble qui meſloit beaucoup de pudeur à l'effort qu'elle se- bloit faire fur elle-meſme. Le
Marquis eft charmé de l'em- barras où il la voit. Il s'applau- dit, réïtere ſes reveréces, &luy faiſant deviner qu'il n'oſe rien dire àcauſe qu'ileſt écoutéde la Suivante ,il apprend d'elle quec'eſt uneFille pourquielle n'a riende caché, &dont le ſecours luy eft neceſſaire pour la liaifon qu'elle veut prendre a- vec luy. Grandes proteſtations d'une eternelle recõnoiſſance.
Elles ſont ſuivies de la plus in- ſtantepriere de luy laiſſer voir l'aimable perſonne à qui il eſt redevable de tant de bontez.
L'adroite Provinciale répond que quoy qu'elle tienne un rang affez confiderabledans le
GALANT. 93
monde , il ſera difficile qu'il la connoiſſe, parcequ'ayanttoû- jours aimé la retraite, elle a vê- cu juſques là pour ſes plus par- ticulieres Amies;quefon meri- te la force à ne vouloirplus vi- vre que pour luy;& que s'il eſt
difcret, il trouvera en l'aimant
toutes les douceurs qu'on peut efperer refpondance de la.plus Toutfincere cela estcor-THÈQUE D do
d'un air modeſte & embaraffe,
qui achevant de charmer le pauvreMarquis,redoublel'im- patience qu'il a de voir ſi ſon viſage répond àl'idée qu'il s'en -eſt forme.Elle oſteſon Loup; &
cõme elle a beaucoup de bril- = lant , &qu'un peude rougeur avoit donné une nouvelle vivacité à ſon teint , elle paroiſt aux yeux du Marquis la plus belle Perſonne qu'il ait jamais
94 LE MERCVRE
veuë. Il ne trouve point de ter-- mes à luy exprimer fon ravif- ſement. Il eſt charmé , il meurt pour elle , & voudroit eſtre en lieu de pouvoir ſe jetter à ſes genoux pour la remercier cõ- me il doitdes favorables ſentimensqu'elleluytémoigne.Elle remet fon Maſque,&profitant de l'effet qu'ont produit fes charmes, elle luv fait cõnoiſtre
quequoyqu'elle n'ait pûvain- cre le penchant qui luya fait faire un pas fi dangereux con- tre l'intereſt deſa gloire , elle a
unedélicateſſe qui ne luyper- met pas de s'accommoder d'un cœurpartagésqu'elle ſçait qu'il a de l'attachement pour une Dame en qui elle veut croire
beaucoup de merite , mais que cet attachementeſt ſi fort incompatible evec celuy qu'elle
GALANT. 95 luy demande , que s'il ne peut obtenir de luyde rompre ,il ne doitjamais eſperer de la revoir.
Le Marquis la laiſſe à peine achever.La Dame qu'elle luy a
nommée le touche fi peu,qu'il nemanquera pointde pretexte - pour la rupture,&il n'y a point de facrifice qu'il ne luy faffe pour ſe rendredigne de les bo- tez. Jugez ſi la fauſſe Suivante quientendoit tout, pafſoit bien ſon temps. Sur cette afſurance force promeſſesde part &d'au- tre de s'aimer eternellement.
Onprenddes meſures pour ſe voir. L'aimable Provinciale
nomme un lieu connu où le
Marquisſe trouvera ſeuldés le foir mefme entre onze heures
&minuit , & où ſa Suivante aura ſoin de le venir prendre pourle mener chez elle à dix
96 LE MERCVRE pasde là. En meſme temps il entre du monde dans l'Allée.
Elle en prend occafion de ſe ſe- parer du Marquis , ofte fon Loup de nouveau,&luy diſant un adieu tendre des yeux , le laiſſe le plus amoureux de tous lesHommes.Il arreſte la fauffe
Suivante,la cõjure de luy eſtre favorable , &luy fait entendre qu'elle n'aura pas lieu de ſe plaindre de ſon manque de li- beralité. C'eſt le dénouëment
de la Piece. La Suivante luy ré- pond de tous les bons offices qu'ilendoit attendre, &fe co- tente apres cela de ſe démaf- quer. Jamais il n'y eut rien de pareil à la ſurpriſe du Marquis.
On l'a rendu infidelle, &il voit qu'il n'en remporteque la hõte de l'eſtre inutilement.
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Résumé : Avanture des Thuilleries. [titre d'après la table]
Le texte narre une aventure amoureuse entre un marquis et une dame. Le marquis, réputé pour ses manières distinguées, s'éprend d'une dame jeune, belle et spirituelle. Leur relation semble parfaite jusqu'à ce que le marquis commence à réduire ses visites et ses attentions. Les amis de la dame, remarquant ce changement, décident d'intervenir. Une amie de la dame lui révèle la situation, mais le marquis, présent lors de cette conversation, ne montre aucun remords. Inquiète, la dame demande des explications à son amie, qui suggère que le marquis pourrait être tenté par une nouvelle aventure. Pour vérifier cette hypothèse, elles élaborent un plan. Une provinciale, amie de la dame, accepte de jouer le rôle d'une inconnue séduisante. Elle écrit une lettre au marquis, lui fixant un rendez-vous dans les Tuileries. Flatté et excité, le marquis se prépare avec soin pour ce rendez-vous. Le jour convenu, le marquis se rend aux Tuileries. La provinciale et la dame, déguisée en suivante, arrivent peu après. La dame observe la réaction du marquis face à chaque personne qui passe, confirmant ses soupçons sur son infidélité. La provinciale, jouant son rôle, approche le marquis et lui révèle qu'elle est une jeune fille en quête de son aide pour une liaison. Charmé, le marquis promet son aide et sa discrétion. La provinciale, profitant de l'effet de ses charmes, lui fait comprendre qu'elle sait de son attachement pour une autre dame mais exige son cœur exclusif. Le marquis, sans hésiter, promet de rompre avec la dame mentionnée. Ils conviennent d'un lieu et d'un moment pour se revoir. La provinciale, après avoir obtenu cette promesse, se sépare du marquis, le laissant plus amoureux que jamais. La surprise du marquis est totale lorsqu'il découvre la supercherie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 131-146
L'Amant vantousé, Histoire. [titre d'après la table]
Début :
Si ce dénombrement de Vaisseaux, d'Equipages & d'Armemens n'est [...]
Mots clefs :
Pédant, Connaissances, Amoureux, Exercices, Ventouses, Molière, Chirurgien, Rougeurs, Voiture, Opération
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'Amant vantousé, Histoire. [titre d'après la table]
Si ce dénombrement de
Vaiſſeaux ,d'Equipages &d'Ar- memens n'eſt pas du gouft de vos ſpirituelles Amies, l'Avan- ture quej'ay à vous conter aura peut- eftre pour elles quelque choſe de réjoüiffant. Ily a plus d'une Perſonne qui vous l'atteftera pour veritable , & je vous 12Conne fur la foy de Gens ſans reproche.
UnjeuneGentilhomme, ren- fermé juſqu'à vingt ans dans le
GALANT. 83
fonds de fa Province , ſous la dépendance d'un Pédant quiavoit tâché de luy apprendre beau- coup de chofes qu'il ne ſçavoit peut-eſtre pas trop bien luy- meſme, vint il y aquelquetemps à Paris pour y commencer ſes Exercices , & quand il y vint,
on peut dire qu'il eſtoit tout nouvellement débarqué.Il avoit des manieres embarraffées , &
ceux qui prenoient intereſt en luy , ne le virent pas longtemps fans s'appercevoir que l'Etude neluy avoit donné quedes Con- noiſſances maldigerées qui a- voient beſoin d'adouciſſement.
Comme il n'y a point d'Ecole plus propre àl'acquerirque cel- le des Femmes , fes Amis le menerent chez quelques Belles. II Les vit d'abordfans autredeſſein
que celuy de rendre ſesdevoirs
Dvj
84 LE MERCVRE
à d'aimables Perſonnes que fa naiffance engageoit à marquer de la confideration pour luy ;
mais infenfiblement il y prit goust , il eſtoit d'âge à aimer , il avoit un cœur; & une grande Brune dont les yeux eſtoient les plus dangereux du monde, eut tantde charmes pour luy , qu'il en devint éperduëment amou- reux. La Dame fut ſurpriſe de le voir plus ſouvent chez elle qu'elle ne l'auroit ſouhaité ! Elle eſtoit ſi bien faite , qu'elle n'eut pas de peine à deviner qui l'at- tiroit. Ses affiduitez ayant com- mencé à luy faire connoiſtre la.
paſſion qu'il avoit pour elle , fes regards &quelques foûpirs mat étouffez acheverent de l'en inftruire. Cette conqueſte lachagrina , elle n'eſtoit point d'un af fez grand poids pour luy faire
GALANT. 85
honneur, & l'expoſoit àdes im- portunitez fatiguantes pour une Perſonne qu'un cœur novice n'accommodoit pas. Elle feignit de n'entendre point ſes premie- res declarations , & pour s'en défaire en le rebutant , elle le
raitla fur quelques tlefauts dont il prenoit peine à ſe corriger , &
n'oublia pas fur tout à luyfaire connoiſtre ſon dégoutpour cer- taines rougeurs qu'il avoit fur le
viſage. Il aimoit la Dame , &
vouloit luy plaire à quelque prix que ce fuſt. Cedernier reproche luy donnoit de l'inquietude. II erut que ſes rougeurs eſtoient la feule choſe qui la choquoit , &
dans l'impatience d'y trouver
quelque remede , il fit confiden- ce de ſon ſecret àceluy qui l'a- voit mené chez elle , &qui ap- - prenoit ſes Exercices dans la
86 LE MERCVRE
meſme Académie que luy. Le Confident avoit veu le monde,
il aimoit à faire piece , & fans heſiter, il luy dit que ſi c'eſtoit là le ſeul obſtacle qui l'empef- chaſt d'avoir les bonnes graces de la Belle , il luy répondoitde fon bonheur. Il adjoûte que ces rougeurs venoient d'une abon- dance de fang qu'il eſtoitfacile dedétourner ,qu'il les avoit euës comme luy, & quepour éviterla guerre qu'on luy faifoit , il s'en eſtoit fait quite pardes Ventou- ſes appliquées ſur la partie que Moliere nous a fait ſi ſpirituelle- ment entendre , quanddans l'u- nedeſes Pieces il a fait dire pour infulter un Apotiquaire, qu'on voyoit bienqu'il n'eſtoit pas ac- couſtumé à parler àdes Viſages .
Le Gentil-homme auffi credule
que jeune , auroit voulu eftre
GALAN Τ. 87
ventousédans le meſme inſtant.
Il embraffe le Confident avec
une joye extraordinaire , & le conjure de ne point differer à
faire venir la meſme Perſonne
dont il s'eſt ſervy pourunepa- reille Opération. On prend jour au lendemain , un Chirurgien a le mot , & deux Amis com
muns font avertis de l'employ qu'ils doivent avoir dans la Pie- ce. LeConfidentamene le Chirurgien à l'heure marquée. Le Gentilhomme le prie den'épar- gner point ſon ſang , &fe cou- chant fur le ventre, il fouffre
l'application des Ventouſes qui fontunecopieuſe attraction.Les Scarifications ſuivent,on les fait
profondes , &apres que le Chi- rurgien en a recüeilly deux grandes paletes de ſang,il remet les Ventouſes, & feignant d'a
88 LE MERCVRE
voir oublié quelque choſe de neceffaire , il le quitte pour cou- rir juſques chez luy. Il eſt à pei- ne forty de la Chambre , qu'on entend du bruit dans l'Escalier.
C'eſtoient les deux Amis à qui on avoit appris le miftere. Ils entrent malgré le Patient qui veut qu'on ferme la porte , &
qui a bien de la peine à ſe tenir couché fur le coſté. Ils s'informent de ce qui peut l'arreſter au,
Lit , & apres une converſation generale d'un quart - d'heure l'un des deux paſſe dans une étroite ruelle ſous pretexte d'a-'
voir quelque ſecret à luy dire.
L'Amant Ventouse tourne la
teſte ſans ſe remier , &fon Amy le prie inutilement de s'appro- cher unpeudavantage. Il n'ofe luy dire en termes du galant Voiture , qu'il a pour ne le pas
7
३
He GALANT. 89
eier.
11
e
1
faire , une raiſon fondamentale fur laquelle il ne luy eſt pas permis d'apuyer. Il n'écoute que d'un peu loin cequ'on neluydi- roit pas fi on ne cherchoit à
l'embarraffer ; & enfin le Confident fait l'officieux en obligeant les nouveaux venus às'é- loigner. Le Chirurgien revient,
fil ofte les Ventouſes, &laiffe le Plaintif ſcarifié dansdes dou- Veurs dont il ne ſe conſole que par l'efperace de n'avoirplusles Tougeurs qui bleſſent les yeux de la Dame. Elle apprend du Confident le tour qu'il luy a
joué , & afin qu'il nejoüiffe pas ſeul du plaifirde cette Avantu- re, elle envoye prier le Gentil- homme de luy venir parler le lendemain. LeMeſſage luy étoit trop doux pour ne l'engager pas àſe faire une neceſſité de cette
१० LE MERCVRE
Viſite.Il ſe rend chez elle àpied,
car l'Opération eſtoit trop ré- cente , &ne laiſſoit aucune voiture commode pourluy. Onle mene dans leCabinetde la Belle , où il ne trouve que desEſca- beaux fort durs. Elle le fait affeoir malgré luy. Il fait centpo- ſtures qui l'inſtruiſent de ce
qu'il ſouffre , &jamais conver- ſation d'une Maîtreſſe ne parut ſi longue à un Amant. Il s'en tire le plutôt qui'l peut , & ce qui le chagrine, c'eſtqu'aubout de quelques jours , il s'apperçoit que ſes rougeurs augmentoient au lieu de diminuer. Il s'en
plaint à celuy qui est cauſedu Remede qu'il a eſſayé, & fa ré- ponſe eſt qu'il feroit bonde re- commencer , parce que les Ven- touſes n'ontpas efté affez long- temps appliquées. Il s'y ſeroit
GALANT. 91
refolu fans doute , s'il n'en euſt - demandé avis àquelqu'un qui - luy dit charitablement qu'on - luy faiſoit piece. Il avoit du coeur ,&ayant rencontré le ma- licieux Confident , il luy fait mettre l'épée à la main. Comme les diſgraces ſe ſuivent , il ne peut fi bien ſe ſervir de fon adreſſe , qu'il ne reçoive une fort large Bleſſure dontil eſt en- cor àpreſent au Lit.Il eſt certain qu'il en guérira , mais il ne l'eſt pas que ce nouveau ſangqu'ila
perdu faſſe ceſſer les rougeurs
Vaiſſeaux ,d'Equipages &d'Ar- memens n'eſt pas du gouft de vos ſpirituelles Amies, l'Avan- ture quej'ay à vous conter aura peut- eftre pour elles quelque choſe de réjoüiffant. Ily a plus d'une Perſonne qui vous l'atteftera pour veritable , & je vous 12Conne fur la foy de Gens ſans reproche.
UnjeuneGentilhomme, ren- fermé juſqu'à vingt ans dans le
GALANT. 83
fonds de fa Province , ſous la dépendance d'un Pédant quiavoit tâché de luy apprendre beau- coup de chofes qu'il ne ſçavoit peut-eſtre pas trop bien luy- meſme, vint il y aquelquetemps à Paris pour y commencer ſes Exercices , & quand il y vint,
on peut dire qu'il eſtoit tout nouvellement débarqué.Il avoit des manieres embarraffées , &
ceux qui prenoient intereſt en luy , ne le virent pas longtemps fans s'appercevoir que l'Etude neluy avoit donné quedes Con- noiſſances maldigerées qui a- voient beſoin d'adouciſſement.
Comme il n'y a point d'Ecole plus propre àl'acquerirque cel- le des Femmes , fes Amis le menerent chez quelques Belles. II Les vit d'abordfans autredeſſein
que celuy de rendre ſesdevoirs
Dvj
84 LE MERCVRE
à d'aimables Perſonnes que fa naiffance engageoit à marquer de la confideration pour luy ;
mais infenfiblement il y prit goust , il eſtoit d'âge à aimer , il avoit un cœur; & une grande Brune dont les yeux eſtoient les plus dangereux du monde, eut tantde charmes pour luy , qu'il en devint éperduëment amou- reux. La Dame fut ſurpriſe de le voir plus ſouvent chez elle qu'elle ne l'auroit ſouhaité ! Elle eſtoit ſi bien faite , qu'elle n'eut pas de peine à deviner qui l'at- tiroit. Ses affiduitez ayant com- mencé à luy faire connoiſtre la.
paſſion qu'il avoit pour elle , fes regards &quelques foûpirs mat étouffez acheverent de l'en inftruire. Cette conqueſte lachagrina , elle n'eſtoit point d'un af fez grand poids pour luy faire
GALANT. 85
honneur, & l'expoſoit àdes im- portunitez fatiguantes pour une Perſonne qu'un cœur novice n'accommodoit pas. Elle feignit de n'entendre point ſes premie- res declarations , & pour s'en défaire en le rebutant , elle le
raitla fur quelques tlefauts dont il prenoit peine à ſe corriger , &
n'oublia pas fur tout à luyfaire connoiſtre ſon dégoutpour cer- taines rougeurs qu'il avoit fur le
viſage. Il aimoit la Dame , &
vouloit luy plaire à quelque prix que ce fuſt. Cedernier reproche luy donnoit de l'inquietude. II erut que ſes rougeurs eſtoient la feule choſe qui la choquoit , &
dans l'impatience d'y trouver
quelque remede , il fit confiden- ce de ſon ſecret àceluy qui l'a- voit mené chez elle , &qui ap- - prenoit ſes Exercices dans la
86 LE MERCVRE
meſme Académie que luy. Le Confident avoit veu le monde,
il aimoit à faire piece , & fans heſiter, il luy dit que ſi c'eſtoit là le ſeul obſtacle qui l'empef- chaſt d'avoir les bonnes graces de la Belle , il luy répondoitde fon bonheur. Il adjoûte que ces rougeurs venoient d'une abon- dance de fang qu'il eſtoitfacile dedétourner ,qu'il les avoit euës comme luy, & quepour éviterla guerre qu'on luy faifoit , il s'en eſtoit fait quite pardes Ventou- ſes appliquées ſur la partie que Moliere nous a fait ſi ſpirituelle- ment entendre , quanddans l'u- nedeſes Pieces il a fait dire pour infulter un Apotiquaire, qu'on voyoit bienqu'il n'eſtoit pas ac- couſtumé à parler àdes Viſages .
Le Gentil-homme auffi credule
que jeune , auroit voulu eftre
GALAN Τ. 87
ventousédans le meſme inſtant.
Il embraffe le Confident avec
une joye extraordinaire , & le conjure de ne point differer à
faire venir la meſme Perſonne
dont il s'eſt ſervy pourunepa- reille Opération. On prend jour au lendemain , un Chirurgien a le mot , & deux Amis com
muns font avertis de l'employ qu'ils doivent avoir dans la Pie- ce. LeConfidentamene le Chirurgien à l'heure marquée. Le Gentilhomme le prie den'épar- gner point ſon ſang , &fe cou- chant fur le ventre, il fouffre
l'application des Ventouſes qui fontunecopieuſe attraction.Les Scarifications ſuivent,on les fait
profondes , &apres que le Chi- rurgien en a recüeilly deux grandes paletes de ſang,il remet les Ventouſes, & feignant d'a
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voir oublié quelque choſe de neceffaire , il le quitte pour cou- rir juſques chez luy. Il eſt à pei- ne forty de la Chambre , qu'on entend du bruit dans l'Escalier.
C'eſtoient les deux Amis à qui on avoit appris le miftere. Ils entrent malgré le Patient qui veut qu'on ferme la porte , &
qui a bien de la peine à ſe tenir couché fur le coſté. Ils s'informent de ce qui peut l'arreſter au,
Lit , & apres une converſation generale d'un quart - d'heure l'un des deux paſſe dans une étroite ruelle ſous pretexte d'a-'
voir quelque ſecret à luy dire.
L'Amant Ventouse tourne la
teſte ſans ſe remier , &fon Amy le prie inutilement de s'appro- cher unpeudavantage. Il n'ofe luy dire en termes du galant Voiture , qu'il a pour ne le pas
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faire , une raiſon fondamentale fur laquelle il ne luy eſt pas permis d'apuyer. Il n'écoute que d'un peu loin cequ'on neluydi- roit pas fi on ne cherchoit à
l'embarraffer ; & enfin le Confident fait l'officieux en obligeant les nouveaux venus às'é- loigner. Le Chirurgien revient,
fil ofte les Ventouſes, &laiffe le Plaintif ſcarifié dansdes dou- Veurs dont il ne ſe conſole que par l'efperace de n'avoirplusles Tougeurs qui bleſſent les yeux de la Dame. Elle apprend du Confident le tour qu'il luy a
joué , & afin qu'il nejoüiffe pas ſeul du plaifirde cette Avantu- re, elle envoye prier le Gentil- homme de luy venir parler le lendemain. LeMeſſage luy étoit trop doux pour ne l'engager pas àſe faire une neceſſité de cette
१० LE MERCVRE
Viſite.Il ſe rend chez elle àpied,
car l'Opération eſtoit trop ré- cente , &ne laiſſoit aucune voiture commode pourluy. Onle mene dans leCabinetde la Belle , où il ne trouve que desEſca- beaux fort durs. Elle le fait affeoir malgré luy. Il fait centpo- ſtures qui l'inſtruiſent de ce
qu'il ſouffre , &jamais conver- ſation d'une Maîtreſſe ne parut ſi longue à un Amant. Il s'en tire le plutôt qui'l peut , & ce qui le chagrine, c'eſtqu'aubout de quelques jours , il s'apperçoit que ſes rougeurs augmentoient au lieu de diminuer. Il s'en
plaint à celuy qui est cauſedu Remede qu'il a eſſayé, & fa ré- ponſe eſt qu'il feroit bonde re- commencer , parce que les Ven- touſes n'ontpas efté affez long- temps appliquées. Il s'y ſeroit
GALANT. 91
refolu fans doute , s'il n'en euſt - demandé avis àquelqu'un qui - luy dit charitablement qu'on - luy faiſoit piece. Il avoit du coeur ,&ayant rencontré le ma- licieux Confident , il luy fait mettre l'épée à la main. Comme les diſgraces ſe ſuivent , il ne peut fi bien ſe ſervir de fon adreſſe , qu'il ne reçoive une fort large Bleſſure dontil eſt en- cor àpreſent au Lit.Il eſt certain qu'il en guérira , mais il ne l'eſt pas que ce nouveau ſangqu'ila
perdu faſſe ceſſer les rougeurs
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Résumé : L'Amant vantousé, Histoire. [titre d'après la table]
Le texte narre l'histoire d'un jeune gentilhomme élevé dans la province par un pédant. Arrivé à Paris pour ses études, il se montre d'abord maladroit et mal à l'aise. Ses amis l'introduisent dans la société parisienne, notamment auprès de femmes. Il s'éprend d'une grande brune qui, bien que flattée, est gênée par ses visites fréquentes et ses déclarations maladroites. Pour se débarrasser de lui, elle critique ses rougeurs au visage. Désireux de plaire à la dame, le jeune homme consulte un ami qui lui suggère d'utiliser des ventouses pour éliminer les rougeurs. Le gentilhomme accepte et subit l'opération, qui se révèle douloureuse et inefficace. Entre-temps, ses amis lui jouent un tour en lui révélant la vérité sur l'opération. La dame, informée de la plaisanterie, invite le gentilhomme pour en discuter. Il découvre ensuite que ses rougeurs ont empiré. Informé que l'opération doit être répétée, il décide de confronter son ami, ce qui aboutit à un duel où il est gravement blessé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. [120]
L'ANONIME amoureux.
Début :
La Dame pour qui j'ay fait ces premiers Vers a la passion [...]
Mots clefs :
Anonyme, Amoureux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ANONIME amoureux.
L'ANO NIME
amoureux.
LaDamepourquij'ayfait
ces premiers Vers a la passion
de les voir imprimez&j'ay
cellede la satisfaire, j'en fuis
passionement amoureux,&c.
amoureux.
LaDamepourquij'ayfait
ces premiers Vers a la passion
de les voir imprimez&j'ay
cellede la satisfaire, j'en fuis
passionement amoureux,&c.
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4
p. 15-30
LA MORT DE PALÉMON, IDILLE.
Début :
Dans ces Valons fleuris, sous de sombres feüillages, [...]
Mots clefs :
Bergers, Chant, Dieux, Bois, Coeur, Plaisir, Coeur, Amour, Amoureux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA MORT DE PALÉMON, IDILLE.
LAMORT
DEPALE'MON,
DILLE.
TIRSIS,LICIDAS.
DLICIDAS. -
r>
Ans ces Valons
fleuris, sous de
1 sombres se.u1i1llages,
Tout presenteà nos yeux
de riantes images:
Assis sur le gazon au pied
de ces côteaux,
Nousentendons, Tirsis,
le doux bruit des
ruisseaux.
Jamais plus vivementde
l'Aurore naissante
Nebrilla dans les eaux la
lumiere tremblante;
Flore sur leur passage écale
ses crésors
Lafraîcheur des Zyéphirs
se répand sur leurs bords.
Mais quoy?dans ces beaux
lieux,où chacun fous
les Hecres
Vient goûter des plaisirs
innocens & champêtres,
ToûToujours
seul, toujours
1 plein du trouble où
jetevoy,
Tout paroît a tes yeux
1 aussi triste que toy.
Faut-il qu'un noir chagrin
t'arrache à tant
z—
de charmes?
Les Dieux ne rendront
1 point Palémonà tes
larmes. 1
Epargne, cher Tirsis, des
regrets superflus,
Et cette enfin de plaindre
un Berger qui n'est
Plus..
TIRSIS.
Permets un libre cours à
ma douleur extrême;
Du fort de Palémon je ne
plains que moy-même:
De mes justes regrets tu
demeures surpris,. :
Du bien que j'ai perdu
connoissois-tu le prix?
LICIDAS.
Palémon eut pour toy l'amitié
la plus tendre;
Je Içai, pour te former,
les foins qu'il voulut
prendre:
A toy seul, quel Berger
n'en parut point jaloux?
A toy seul ilfît part de ses
chants les plus doux.
TIRSIS.
Ila plus fait pour moy ) tu
1as vusans envie,
C'est à lui que je dois le
calme de ma vie:
A de trop doux transports
m'arrachant sans retour,
C'est lui qui m'a sauve
des écueils de l'amour.
Esclave d'un penchant qui
nepeutquenousnuire,
Helas!à quelle erreur me
laissois-je seduire?
Je croyois., prévenu par
de tendres desirs,
Qu'en vivant sans amour
on vivoit sans plaisirs:
Un coeur, qui n'aimoit
point., me sembloit
inutile.
Mais enfin j'ai connu le
prix d'un fort tranquile;
E1t de'gagé> des fers qui m'avoient arjreAce1.y
Au rang des plus grands
biens j'ai misma liberté,
LICIDAS.
Par quel charme secret,
- Palémoa dans ton
ame,
Tirfis, a-t-il- éteint une
innocente flâme >
Lui-même toûjours prê-t
d'applaudir à tes feux,
T'en parloit comme eût
fait un Berger
amoureux.
.c
TIRSIS.
.L Palémon; dans lesnoeuds
de la plus douce
Chaîne
Vit à regret Tirfis retenu
parIsmene:
Mais comment dégager
un captifsi content?
Des caprices démené il
attendoit l'instant.
Cependant dans mon
coeur, quabusoit l'esperance
,
.,
Ses discours par degrez
portoient l'indifference.
Heureux, me disoit-il, qui
fage en les plaisirs
Dans sa feule raison a puisé
ses desirs. j
Il goûte dans la paix, que
l'innocence inspire,
Un bonheur aussi pur que
le jour qu'ilrespire i
Indépendant de tout, sans
soins & sans ennui,
C'estassez qu'en secret il
soit content de lui: -
Il trouve tous les biens
dans la vertu qu'il
aime,
Et vivant pour lui seul
)
[e
suffit à lui-même.
LICIDAS.
Instruit par les conseils
d'un si sage Berger,
Quel coeur eûtpu,Tirsis,
ne se pas dégager?
Avec lui la vertu n'avoit
rien de sauvage :
De nos plus douxplaisirs
il permettoit l'usage.
Lui-même aimoit nos
jeux. Avec toy dans
nos bois
Souvent à nos concerts il
a mêlé sa voix.
Quelle voix chantoit
mieux Ariane
abusée
Attestant les ser).mens du
parjure. Thesée?
Je
Jecrois l'entendre encor.
Les amoureux Zéphirs
Dans les Forêts alors retenoient
leurs loupirs:
De leur Palais humide;à
ses chants attentives,
Les Nayades en foule accouroient
sur lesrives•
Les flots qu'il suspendoit.
craignoient de s'agiter;
Les Echosécoutoient &
n'osoientrépéter.
TIRSIS.
•»
Si-tôt que dans ceslieux,
au retour de l'Aurore,
Tous les Prez deployoient
les richesses de Flore,
Au fond des bois obscurs,
azile du repos,
Nousallions par nos
chants réveiller les
Echos.
Là, tandis qu'à leur gré, sur le bord des fontaines,
Les Zephirs agitoient les
ombres incertaines,
Tandis que les Oiseaux
animoienr leurs
concerts,
Que les fleurs exhaloient
-
leurs parfums dans
les airs,
Couchez prés du cristal
d'une onde vive &
-
pure,
Nous n'étions jamais las
d'admiréela NamrCwr;
Momens, que m'offre encor
un tendre fouveniv
£tfesTypu_$écoutezpour
nej^lus revenir. ,,:~ 'r]
r LICIDAS.
-.1.. D'unBerger si chéri si les
Dieux te séparent,
Oublie im triste fort quand
:
les Dieux le réparent.
DAAS lieux5qu'ont
charmé leschants de
Palémon,
- Succede à ce Berger l'ai- *
macle Philémon:-
Philémon,qu'en ses Vers
Apollon même inspire,
A qui CeDieu souvent a
confié sa Lyre.
Ses accenssont pourmoy
ce qu'est sur les
côteaux
Pour un'Biergerrêveur le murmure des ear:ux'* -
Ou pourunVoyageur
échauffédans sasource
Unruisseau pur 8c frais
qui.JaiJIicde sa£aui
.,'
TIR SIS.
Je connois Philémon, si
vanté dans nos bois,
Et je sçai ce qu'ont pû les
charmes desa voix:
Ce Berger, que guidoit
une charmante Fée,
Descendit aux Enfers sur
les traces d'Orphée.*
Heureuxs'il m'apprenoit
par. quels charmans
accords
Sa voix se fit entendre aux
rivages des Morts.
* La Descenteaux Enfers, Ode deM.de
la Mette.
Palémon, en dépit de la
Parque [évére)
Je fléchirois Charon,j'enchanterois
Cerbére:
Et j'irois, des Destins forçant
la dure Loi, *
Te rendre la lumiere, ou
la perdre avecToi.
DEPALE'MON,
DILLE.
TIRSIS,LICIDAS.
DLICIDAS. -
r>
Ans ces Valons
fleuris, sous de
1 sombres se.u1i1llages,
Tout presenteà nos yeux
de riantes images:
Assis sur le gazon au pied
de ces côteaux,
Nousentendons, Tirsis,
le doux bruit des
ruisseaux.
Jamais plus vivementde
l'Aurore naissante
Nebrilla dans les eaux la
lumiere tremblante;
Flore sur leur passage écale
ses crésors
Lafraîcheur des Zyéphirs
se répand sur leurs bords.
Mais quoy?dans ces beaux
lieux,où chacun fous
les Hecres
Vient goûter des plaisirs
innocens & champêtres,
ToûToujours
seul, toujours
1 plein du trouble où
jetevoy,
Tout paroît a tes yeux
1 aussi triste que toy.
Faut-il qu'un noir chagrin
t'arrache à tant
z—
de charmes?
Les Dieux ne rendront
1 point Palémonà tes
larmes. 1
Epargne, cher Tirsis, des
regrets superflus,
Et cette enfin de plaindre
un Berger qui n'est
Plus..
TIRSIS.
Permets un libre cours à
ma douleur extrême;
Du fort de Palémon je ne
plains que moy-même:
De mes justes regrets tu
demeures surpris,. :
Du bien que j'ai perdu
connoissois-tu le prix?
LICIDAS.
Palémon eut pour toy l'amitié
la plus tendre;
Je Içai, pour te former,
les foins qu'il voulut
prendre:
A toy seul, quel Berger
n'en parut point jaloux?
A toy seul ilfît part de ses
chants les plus doux.
TIRSIS.
Ila plus fait pour moy ) tu
1as vusans envie,
C'est à lui que je dois le
calme de ma vie:
A de trop doux transports
m'arrachant sans retour,
C'est lui qui m'a sauve
des écueils de l'amour.
Esclave d'un penchant qui
nepeutquenousnuire,
Helas!à quelle erreur me
laissois-je seduire?
Je croyois., prévenu par
de tendres desirs,
Qu'en vivant sans amour
on vivoit sans plaisirs:
Un coeur, qui n'aimoit
point., me sembloit
inutile.
Mais enfin j'ai connu le
prix d'un fort tranquile;
E1t de'gagé> des fers qui m'avoient arjreAce1.y
Au rang des plus grands
biens j'ai misma liberté,
LICIDAS.
Par quel charme secret,
- Palémoa dans ton
ame,
Tirfis, a-t-il- éteint une
innocente flâme >
Lui-même toûjours prê-t
d'applaudir à tes feux,
T'en parloit comme eût
fait un Berger
amoureux.
.c
TIRSIS.
.L Palémon; dans lesnoeuds
de la plus douce
Chaîne
Vit à regret Tirfis retenu
parIsmene:
Mais comment dégager
un captifsi content?
Des caprices démené il
attendoit l'instant.
Cependant dans mon
coeur, quabusoit l'esperance
,
.,
Ses discours par degrez
portoient l'indifference.
Heureux, me disoit-il, qui
fage en les plaisirs
Dans sa feule raison a puisé
ses desirs. j
Il goûte dans la paix, que
l'innocence inspire,
Un bonheur aussi pur que
le jour qu'ilrespire i
Indépendant de tout, sans
soins & sans ennui,
C'estassez qu'en secret il
soit content de lui: -
Il trouve tous les biens
dans la vertu qu'il
aime,
Et vivant pour lui seul
)
[e
suffit à lui-même.
LICIDAS.
Instruit par les conseils
d'un si sage Berger,
Quel coeur eûtpu,Tirsis,
ne se pas dégager?
Avec lui la vertu n'avoit
rien de sauvage :
De nos plus douxplaisirs
il permettoit l'usage.
Lui-même aimoit nos
jeux. Avec toy dans
nos bois
Souvent à nos concerts il
a mêlé sa voix.
Quelle voix chantoit
mieux Ariane
abusée
Attestant les ser).mens du
parjure. Thesée?
Je
Jecrois l'entendre encor.
Les amoureux Zéphirs
Dans les Forêts alors retenoient
leurs loupirs:
De leur Palais humide;à
ses chants attentives,
Les Nayades en foule accouroient
sur lesrives•
Les flots qu'il suspendoit.
craignoient de s'agiter;
Les Echosécoutoient &
n'osoientrépéter.
TIRSIS.
•»
Si-tôt que dans ceslieux,
au retour de l'Aurore,
Tous les Prez deployoient
les richesses de Flore,
Au fond des bois obscurs,
azile du repos,
Nousallions par nos
chants réveiller les
Echos.
Là, tandis qu'à leur gré, sur le bord des fontaines,
Les Zephirs agitoient les
ombres incertaines,
Tandis que les Oiseaux
animoienr leurs
concerts,
Que les fleurs exhaloient
-
leurs parfums dans
les airs,
Couchez prés du cristal
d'une onde vive &
-
pure,
Nous n'étions jamais las
d'admiréela NamrCwr;
Momens, que m'offre encor
un tendre fouveniv
£tfesTypu_$écoutezpour
nej^lus revenir. ,,:~ 'r]
r LICIDAS.
-.1.. D'unBerger si chéri si les
Dieux te séparent,
Oublie im triste fort quand
:
les Dieux le réparent.
DAAS lieux5qu'ont
charmé leschants de
Palémon,
- Succede à ce Berger l'ai- *
macle Philémon:-
Philémon,qu'en ses Vers
Apollon même inspire,
A qui CeDieu souvent a
confié sa Lyre.
Ses accenssont pourmoy
ce qu'est sur les
côteaux
Pour un'Biergerrêveur le murmure des ear:ux'* -
Ou pourunVoyageur
échauffédans sasource
Unruisseau pur 8c frais
qui.JaiJIicde sa£aui
.,'
TIR SIS.
Je connois Philémon, si
vanté dans nos bois,
Et je sçai ce qu'ont pû les
charmes desa voix:
Ce Berger, que guidoit
une charmante Fée,
Descendit aux Enfers sur
les traces d'Orphée.*
Heureuxs'il m'apprenoit
par. quels charmans
accords
Sa voix se fit entendre aux
rivages des Morts.
* La Descenteaux Enfers, Ode deM.de
la Mette.
Palémon, en dépit de la
Parque [évére)
Je fléchirois Charon,j'enchanterois
Cerbére:
Et j'irois, des Destins forçant
la dure Loi, *
Te rendre la lumiere, ou
la perdre avecToi.
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Résumé : LA MORT DE PALÉMON, IDILLE.
Le texte relate un dialogue entre Tirsis et Licidas, centré sur la mémoire de Palémon, un berger récemment décédé. Tirsis exprime sa douleur et son chagrin face à la perte de Palémon, qu'il considère comme un ami cher et un guide. Licidas rappelle à Tirsis les moments heureux partagés avec Palémon et ses qualités exceptionnelles. Tirsis se remémore comment Palémon l'a aidé à éviter les pièges de l'amour et à apprécier la tranquillité et la liberté. Licidas souligne que, malgré sa sagesse, Palémon n'était pas dépourvu de sentiments et appréciait les plaisirs innocents. Tirsis évoque les moments de bonheur partagés avec Palémon dans la nature. Licidas mentionne que Philémon, un autre berger inspiré par Apollon, pourrait succéder à Palémon. Tirsis exprime son admiration pour Philémon et son désir de retrouver Palémon, même au-delà de la mort.
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5
p. 1-16
PIECE NOUVELLE. DIALOGUE Entre un Chevalier errant, & un Berger.
Début :
Sur les bords du Lignon jadis si renommez, [...]
Mots clefs :
Chevalier, Berger, Amour, Amoureux, Heureux, Malheureux, Dame, Amants
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texteReconnaissance textuelle : PIECE NOUVELLE. DIALOGUE Entre un Chevalier errant, & un Berger.
PIECE NOUVELLE.
DIALOGUE
Entre un Chevaliererrant, &
un Berger. 1SUr les bords du Lignon
jadis sirenommez
,
Lieux où les descendans
d'Astrée,
De son tendre esprit
animez,
Renouvellant encor
l'heureux siécle de
Rée,
Eternisentdans leur
contrée
Le doux plaisir d'aimer
ô£ celui d'estre
aimez,
Un Chevalier errant,
1amc desesperée,
Poussant des fou p irs
enflammez,
Se plaignoit des ri-
--
gueurs de sa Dame
adorée,
Par les cris inacoûtamez,
De sa douleur immoderée
,
Les paisibles Bergers
furent tous allarmez,
Mais revenu de ses allarmes,
L'und'entr'eux le voyant
sans armes,
Et le prenant pour un
Berger,
Court à lui pour le
soulager,
Et lui demande ainsi
le sujetde ses
larmes
LEBERGER.
Dequoi vous plaignezvous,
malheureux
étranger,
Quivenez habiternos
plaines ?
Pouvez-vous ressentir
des peines?
Vous vivez en ces lieux
& vous êtes Berger.
LE CHEVALIER ER.
Je ne fuis point Berger,
je viens dans
cette plaine
Eaire un mêtier bien
different,
Un foin tranquille
vous y mene,
Moyles sombres chagrins
d'un Chevalier
errant.
LE BERGER..
La paix regne dans ces
retraites,
Laissez-nous goûter ses
douceurs,
Ce n'etquepour les
tendres coeurs
Que la nature les a
faites.
LE CHEVALIER ER.
S'ilfaut être bien amou- , reux
Pour mériter de vivre
en ces lieux solitaires,
Ah ! je jure par tous les
Dieux
D'en chasser les amants
vulgaires.
Autant que ma Dame
en beauté
Surpasse toutes vos Silvies,
Je parte en sensibilité
Les Tircis de vos Bergeries.
UnBerger est plus
amoureux
Des plaisirs que de sa
Bergere,""
Et s'il ne songe qu-a
luy plaire,
Il est assuré d'être hcur
reux. - Pour moy j'aime sans
esperance
D'êtrejamais récompensé,
Mais l'amour dont je
fuis blessé
N'en a pas moins de
violence ,
Et cet amour si malheureux,
Nourri de soupirs 6C
de larmes,
Me doit faire mille envieux,
Puiiqu'H a pour objet
des charmes
Dignes d'enflammer
tous les Dieux.
LE BERGER.
Vôtre amour malheureux
Ne me fait point d'envie,
Je fuis content de mes
plaisirs,
J'aimerai toûjours ma
Sylvie,
Et je verrai toute ma
vie
Remplir mes amoureux
desirs
Je croy qu'un autre
peut vous plaire,
Et qu'elle est digne de
vos soins,
Mais si vous voyiez ma
Bergere,
Vôtre Dame vous plairoit
moins.
LE CHEVALIER ER.
C'est*bien àvous,petite
espece
D'amants indignes d'être
heureux,
A vanter l'ardeur de
vos feux,
Et l'objet de vôtre tendresse;
1 Vous devez àl'oisiveté
Tous les plaisirsdevôtre
vie;
Vôtre [barte* simplicité
Fait toute lanaïveté
Qui charme tant vôtre
Sylvie,
Une molle tranquillité
Fait la tendre fidélité
Que vous gardez à vos
Bergeres;
Amants paresseux,imparfaits,
La peur d'en trouver
de severes
Fait que vous ne
changez jamais.
LE BERGER.
Vostre amour est une
chimere,
Et cette héroïque beauté
Qui connaîtvostre caradere
Affecte une faussefierte:)
Que nos Bergersvaincroient
avec moins
de mystere
Et bien plus de facilité.
Comme la seule vanité
Fait en amour vostre
constance,
Vous n'avezpas la récompense
Quenostre amour a
mérité;
Seigneur! voyez cette
Prairie,
Qu'arrosent les plus
clairs ruisseaux,
Toute vostre Chevalerie
Ne vaut pas le char-
-
mant repos
Que j'ygoûteavecma
-
Sylvie;
Un Berger qui doit
être heureux toute
sa vie,
Ne se changeroit pas
pour le plus grand
Héros.
LE CHEVALIER ER.
Malheureux, craignez
ma vengeance,
Et que désormais en
ces lieux
On garde sur l'amour
un éternelsilence,
Vous nemeritez pas
l'honneur d'être
amoureux.
DIALOGUE
Entre un Chevaliererrant, &
un Berger. 1SUr les bords du Lignon
jadis sirenommez
,
Lieux où les descendans
d'Astrée,
De son tendre esprit
animez,
Renouvellant encor
l'heureux siécle de
Rée,
Eternisentdans leur
contrée
Le doux plaisir d'aimer
ô£ celui d'estre
aimez,
Un Chevalier errant,
1amc desesperée,
Poussant des fou p irs
enflammez,
Se plaignoit des ri-
--
gueurs de sa Dame
adorée,
Par les cris inacoûtamez,
De sa douleur immoderée
,
Les paisibles Bergers
furent tous allarmez,
Mais revenu de ses allarmes,
L'und'entr'eux le voyant
sans armes,
Et le prenant pour un
Berger,
Court à lui pour le
soulager,
Et lui demande ainsi
le sujetde ses
larmes
LEBERGER.
Dequoi vous plaignezvous,
malheureux
étranger,
Quivenez habiternos
plaines ?
Pouvez-vous ressentir
des peines?
Vous vivez en ces lieux
& vous êtes Berger.
LE CHEVALIER ER.
Je ne fuis point Berger,
je viens dans
cette plaine
Eaire un mêtier bien
different,
Un foin tranquille
vous y mene,
Moyles sombres chagrins
d'un Chevalier
errant.
LE BERGER..
La paix regne dans ces
retraites,
Laissez-nous goûter ses
douceurs,
Ce n'etquepour les
tendres coeurs
Que la nature les a
faites.
LE CHEVALIER ER.
S'ilfaut être bien amou- , reux
Pour mériter de vivre
en ces lieux solitaires,
Ah ! je jure par tous les
Dieux
D'en chasser les amants
vulgaires.
Autant que ma Dame
en beauté
Surpasse toutes vos Silvies,
Je parte en sensibilité
Les Tircis de vos Bergeries.
UnBerger est plus
amoureux
Des plaisirs que de sa
Bergere,""
Et s'il ne songe qu-a
luy plaire,
Il est assuré d'être hcur
reux. - Pour moy j'aime sans
esperance
D'êtrejamais récompensé,
Mais l'amour dont je
fuis blessé
N'en a pas moins de
violence ,
Et cet amour si malheureux,
Nourri de soupirs 6C
de larmes,
Me doit faire mille envieux,
Puiiqu'H a pour objet
des charmes
Dignes d'enflammer
tous les Dieux.
LE BERGER.
Vôtre amour malheureux
Ne me fait point d'envie,
Je fuis content de mes
plaisirs,
J'aimerai toûjours ma
Sylvie,
Et je verrai toute ma
vie
Remplir mes amoureux
desirs
Je croy qu'un autre
peut vous plaire,
Et qu'elle est digne de
vos soins,
Mais si vous voyiez ma
Bergere,
Vôtre Dame vous plairoit
moins.
LE CHEVALIER ER.
C'est*bien àvous,petite
espece
D'amants indignes d'être
heureux,
A vanter l'ardeur de
vos feux,
Et l'objet de vôtre tendresse;
1 Vous devez àl'oisiveté
Tous les plaisirsdevôtre
vie;
Vôtre [barte* simplicité
Fait toute lanaïveté
Qui charme tant vôtre
Sylvie,
Une molle tranquillité
Fait la tendre fidélité
Que vous gardez à vos
Bergeres;
Amants paresseux,imparfaits,
La peur d'en trouver
de severes
Fait que vous ne
changez jamais.
LE BERGER.
Vostre amour est une
chimere,
Et cette héroïque beauté
Qui connaîtvostre caradere
Affecte une faussefierte:)
Que nos Bergersvaincroient
avec moins
de mystere
Et bien plus de facilité.
Comme la seule vanité
Fait en amour vostre
constance,
Vous n'avezpas la récompense
Quenostre amour a
mérité;
Seigneur! voyez cette
Prairie,
Qu'arrosent les plus
clairs ruisseaux,
Toute vostre Chevalerie
Ne vaut pas le char-
-
mant repos
Que j'ygoûteavecma
-
Sylvie;
Un Berger qui doit
être heureux toute
sa vie,
Ne se changeroit pas
pour le plus grand
Héros.
LE CHEVALIER ER.
Malheureux, craignez
ma vengeance,
Et que désormais en
ces lieux
On garde sur l'amour
un éternelsilence,
Vous nemeritez pas
l'honneur d'être
amoureux.
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Résumé : PIECE NOUVELLE. DIALOGUE Entre un Chevalier errant, & un Berger.
Le texte relate un dialogue entre un Chevalier errant et un Berger sur les bords du Lignon, une région connue pour ses habitants inspirés par l'esprit d'Astrée. Le Chevalier, désespéré, exprime sa douleur face aux rigueurs de sa Dame adorée. Le Berger, alarmé par ses cris, s'approche pour l'aider, croyant qu'il est l'un des leurs. Le Chevalier révèle qu'il est un Chevalier errant tourmenté par des chagrins sombres. Le Berger vante la paix et les douceurs de leur retraite, destinées aux cœurs tendres. Le Chevalier affirme que son amour est plus intense et plus noble que celui des Bergers. Le Berger, content de ses plaisirs avec sa Sylvie, suggère que le Chevalier pourrait trouver une autre compagne. Le Chevalier critique la simplicité et la paresse des Bergers, qui changent rarement de partenaire par peur de trouver des amours sévères. Le Berger rétorque que l'amour du Chevalier est une chimère et que sa Dame affecte une fausse rigueur. Il vante la simplicité et la constance de l'amour des Bergers, illustrée par le charmant repos qu'il partage avec Sylvie. Furieux, le Chevalier menace le Berger et exige un silence éternel sur l'amour dans ces lieux.
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6
p. 54-56
Parodie de la premiere Enigme du mois de Septembre, dont le mot est l'ombre.
Début :
L'ombre est de la lumiere une assez laide fille, [...]
Mots clefs :
Ombre, Lumière, Cadran, Amoureux, Aiguille
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texteReconnaissance textuelle : Parodie de la premiere Enigme du mois de Septembre, dont le mot est l'ombre.
Parodie de la premiere
Enigme du mois de
Septembre, dont le
mot est l'ombre.
L'ombreefi de la lumiere
une assèZ,laidejille
3 Sans ourler:J coudre ni
broder>
Elle fiait d'un quadran
rendre utile l'éguille
A ceux qui fixement
veulent la regarder.
Gens reglet prennent
foin d'obfermer ma
conduite:
Rende-ousamoureux
rutent pourtant a
lafuite.
D'aucuns regards que
ton jette sur
moy
Souvent tafPea d'une
ombre a causé de
l'efroj.
L'ombre dfftne mais
elle ne ne sçauroit
peindre:
MaisJansteinture eSi
-
ffait
teindre.V
Enigme du mois de
Septembre, dont le
mot est l'ombre.
L'ombreefi de la lumiere
une assèZ,laidejille
3 Sans ourler:J coudre ni
broder>
Elle fiait d'un quadran
rendre utile l'éguille
A ceux qui fixement
veulent la regarder.
Gens reglet prennent
foin d'obfermer ma
conduite:
Rende-ousamoureux
rutent pourtant a
lafuite.
D'aucuns regards que
ton jette sur
moy
Souvent tafPea d'une
ombre a causé de
l'efroj.
L'ombre dfftne mais
elle ne ne sçauroit
peindre:
MaisJansteinture eSi
-
ffait
teindre.V
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Résumé : Parodie de la premiere Enigme du mois de Septembre, dont le mot est l'ombre.
Le texte décrit une énigme intitulée 'Parodie de la première Enigme du mois de Septembre, dont le mot est l'ombre.' L'ombre est présentée comme l'ombre de la lumière, une 'assèZ laide jille' qui ne nécessite pas de modifications. Elle peut rendre utile une aiguille pour ceux qui la fixent. Les gens ordinaires ne l'observent pas, mais ceux qui le font tombent amoureux et cherchent à fuir. L'ombre effraie et ne peut être peinte, mais elle peut teindre.
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7
p. 3-48
AVANTURE nouvelle.
Début :
Un Gentilhomme d'un veritable merite, & d'une naissance [...]
Mots clefs :
Marquis, Chevalier, Belle, Coeur, Amour, Plaisir, Sentiments, Esprit, Mariage, Passion, Peine, Chagrin, Amoureux, Jeune, Violence, Beauté, Devoir, Engagement, Entretenir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVANTURE nouvelle.
tA-VANTV RE
nouvelle.
N Gentilhomme
d'un ver itable mérite
, 5c d'une naissance
aflfczdiftinguée pour a:-,,
Voir[pris'lenomde Marquis
sans qu'on pût dire
qu'il l1eueusurpé, étant
un jour allé entendre un
concert, où il fut mené
par un ami, trouva dans
la maison où il se faisoit
une Demoiselle dont la
beauté lui parut piquante.
Elle étoitblonde,
avoit les traits assez reguliers,
le teint d'un
éclat qui surprenoitC 8C
une douceur toute charmante
répandue sur son
vifagc. Il fit fibien qui
se plaça auprès d'elle; &C
tandis que tout le monde
prêtoit l'oreille avec
foin aux belles voixdont
le concert etoit composé
,
il eut lesyeuxtoûjours
attachez sur cette
aimable personne. Les
paroles qu'on chanta lui
donnèrent lieu de l'entretenir.
Il en tira de
quoy la flater sur son merité;&
s'il la mit dans
quelque embarras à forr
ce de lui donner des
loüanges, il ne laissa pas
de s'appercevoir qu'elle
avoit l'esprit aisé, &C
que le silence qu'ellegardoit
quelquefois étoit un
effet de sa mode stie. Il
ne sortit point de l'assemblée
sans avoir appris qui
elle étoit. Il fçut que sa
qualitérépondoit à fou
merite, & qu'ayant perdu
(on pere & sa mere
dans son plus bas âge,
elle demeuroit chez une
tante quis'étoit chargée
ic Ca conduite. jCorrune
4, l'avoittrouvce toute
aimable, l'envie de la
voir avec quelque liberté
Lui fie ch erc her accès
auprès de la tante;Se
vous jugez bien qu'ayant
de l'esprit 8c du fçavoirfaiiç
,il n'eut pas de peine
à y relilTiF, Dans les
premiers foins qu'il s'attacha
à lui rendre, son
unique vûë fut le plaisir
-d'un amufernent honne.
te qui l'occupât pendant
quelques heures. Il dit
force douceurs à la bellesepreparant
au triomphe
d'attendrir un jeune
coeur. Ce ne lui fut
pas une chose aisée. Elle
s3'accoûA tuma a 1l,'entendre
,
sans qu'aucun sentiment
particul ier lui
fîr découvrir qu'elle fut
touchée; &cetteespece
d'indiffcrence blessant le
Marquis, qui étoit fier
naturellement, il ne put
souffiir sans beaucoup
de peine qu'elle lui ôtât
la gloire de lui laisser remarquer
en elle un commencement
de passion.
Ce n'est pas qu'elle n'eût
pour lui des honnêtetez,
dont il eût eu lieud'être
content, s'iln'eût souhaité
que del'estime :
ma is ce n'étoientpoint
des honnêtetez de diftinérion,
& il regardoit
comme une honte, qu'-
elle attendît son entier
hommage pour se declarer,
après que partout
ailleurs on l'avoit
presque toûjours prévenu
par des avances. Cependant
les manières de
la belle, de quelque froideur
qu'elles lui parussent
, ne laisserent pas
d.e1:enflâmer, Si meme
on peut dire que ce fut
ce qui porta son amour
à toute la violence qu'il
commença de sentir. Il
iy abandonna malgré
lui, & à quelque plix
que ce pût étre, il rèlOlut
de.se donner le plaisir
de se fairedirequ'il
étoit aimé. Ses empreffçmeus,
qu'il redoubla.,
le firent voir le plus amoureux
de tous les
hommes. Il dit à la belle
leschofès les plus flateuses,
& ne douta point
qu'en lui déclarant qu'il
la vouloit époufer,il ne
lui çausât toute la joye
que lui devoit inspirer
une alliance si avantageufe.
La belle reçut
cette dec laration avec
beaucou p de reconnoiiTance
> &C après lui
avoir marqué en ternies
fort serieux qu'clle
luiétoit sen siblement
obligée de l'honncur
qu'illui faisoit,elleajouta
que dépendant d'une
tante, dont lesvolontez
regloient les siennes,cetoit
à elle qu'il se devoit
adresser. Une réponse si
peu attenduë déplut au
Marquis. Ilditàlabelle,
avec un peu de chagrin,
qu'ilnesongeoit à se
marier que pour vivre
heureux > qu'il ne pouvoit
l'être s'iln'avoit son
coeur, & que ne voulant
le devoir qu'à dtcmême,
il seroit fort inutile
de lui faire demander,
le consentement de
ses parens, tant qu'illa
verroic dans cette reserve.
Il fie ce qu'il put pour
l'en tirer, & ses plus fortes
prieres n'obtinrent
rien de plus favorable
pour sa paisson
,
qu'une
assurance qu'elle suivrois
son devoir sans aucune
peine, & qu'aussitôt
que sa tante auroit
parlé0 il auroit sujet d'être
content. Le Marquis
tira de làuneconfequence
qui fit fbuHrirfa delicateffc.
Il s'en expliqua
avec la belle
,
& lui dit'
d'un ton de plainte,qu'il
lui devoit estre bien fâi
cheux de, voir que si la
tanre soppofoit à (on
bonheur, clic feroit prelte
à le dégager pour la
fatisfiuie. Labelle luircpliqua
qu'il se faisoit
tore de craindre qu'on
n'eust pas pour lui les
égards qui étoient deus
6càsonmérité & à sa
naissance;S£ n'ayant pu
l'obliger de se declarer
plus precifémerit, illui
fit connoître qu'il alloit
remettre au temps le
succés de sesdesseins,
afin que Imipression que
ses services feroient sur
son coeur lui fît tenir
d'elle feule ce que son
amour ne pouvoit devoir
à d'autres. Il continua
ses soins, qui furent toujours
reçus d'une man
iéré assez engageante.
L'étatoù il se trouvoit avoir
quelque chose d'extraordinaire.
Il aimoit
avec excés ; & quoique
labelle lui fît voir beaucoup
coup d'estime, 6C qu'il
ne remarquât rien qui
lui fît apprehender que
sa recherche ne lui sust
pas agreable, il ne pouvoit
se resoudre à presser
de rien conclure,
| parce qu'il ne voyoit pas
i qu'elle eust pour luy les
< empressemens dont il
croyoit que sa passion le
; rendroit digne. Les cho-
} ses ayant encore demeuré
un peu detempsdans
ces melmes termes,elles
changèrent de face par
un incident qui eut des
fuites qu'on n'attendoit
pas. Le Marquis avoit
un frere qu'on nommoit
Je Chevalier. Il estoit à
Rome depuis trois ou
quatre années, & il en
revint en ce temps-là.
Le Marquis qui avoit
toujours vescu avec luy
dans la plus étroiteliaison
que l'amitié ait jamais
établie entre deux
freres
, ne manqua pas
un peu après son retour,
de l'entretenir de samaistresse.
Ilne luy parla
ni de son esprit ni de sa
beauté, &C voulant qu'il
en jugeast par luy-mesme,
ille mena chez cette
jeune personne. Le Chevalier
qui avoit acquis
dans ses Voyages certaines
maniérés pleines
d'agrément qui perfectionnent
les heureux ta-
Jens que l'on a receus de
la natute,brilla fort avec
la belle dans une assez
longue conversationqui
fut aussivive qu'enjoüée.
Il fut touché de ce qu'il
connut d'aimable en elle,
& son frere luy ayant
demandé son sentiment,
il luy en dit millebiens,
& ne pouvoit fc lasser
de luy applaudir sur le
choix qu'il avoit fait.
Le Marquis ravi d'estre
approuvé, &. ne trouvant
point de plus grand
plaisir que d'entendre
parler d'elle,engagea le
Chevalier à la voir souvent.
C'estoient toujours
de nouveaux applaudiffemens
qu'il recevoir sur
f sa passion; & comme il
i estoitaisé de voir que le
Chevalier luy parloirde
bonne soy, & que rien
n'enflâme tant que les
:; louanges qu'on entend
donner ace qu'on aime,
J le Marquis sans y penser
i prenoit desredoublemés
; d'amour dont il ne pouvoit
démefler toute la
force. Il trouvoit que sa
maistresse avoit plus d'esprit
de jour en jour, &C
il ne comprenoit pas
qu'il lui étoit inspiré par
l'envie de plaire. La belle
ne sçavoit pas ellemesme
d'où lui venoient
de certains je ne sçay
quoy qui la rendoient
pluscharmante, & qui
lui donnoient en tout
une vivacité extraordinaire.
Elle suivoit un
panchant quelle neconnoissoit
pas, & le Chevalier
ne faisantrien qui
ne parlast à sonavantage,
elle abandonnoic son
coeur avec plaisir à des
sentimens qu'ellen'avoit
jamais eus. Elle ne s'a pperceut
mesme qu'ils
étoient nouveaux pour
elle, que lorsque le Chevalier
passa trois ou quatre
jours sans la venir
voir avec son frere. Elle
en montra quelque trouble,&
l'empressement
qu'elle avoit à demander
ce qui l'occupoit ailleurs,
étoit une marque
qu'elle y prenoit intesest.
Elle étoit moins
gaye lereste du jour, &
quand le Chevalier revenoit
, outre la joye
qu'elle laissoit éclater sur
son virage, elle lui faisoit
de si obligeans reproches
de sa négligence
, qu'elle ne pouvoit
lui dire plus ouvertement
ment que rien ne lui
plaisit tant que ses visites.
Elle ne cachoit rien
detoutecela au Marquis,
parce qu'agissant naturellement,
& n'ayant jamais
connu ce que c'étoit
quel'amour elle
étoit bien éloignée de
penser qu'il y eust rien
dans ses sentimens dont
il lui salut faire mystere.
Cependant comme
un amant véritablement
touché a les yeux bien
éclairez sur les moindres
choses, le Marquis
connut bientôt que sa
maîtreflfe sentoit pour le
Chevalier ce qu'il n'avoit
jamais pu lui faire
sentir pour lui. Il en eut
un depit secret qui fut
soutenu par sa fierté;
& au lieu d'y donner
ordre en l'empeschant
de le voir, il s'en fie accompagner
toutes les
fois qu'il alla chez elle.
Il étoit toujours de bonnehumeur;
Se sans laisfer
échaper aucun mouvement
ni de jalousie,
ni de chagrin, il montroit
un esprit libre qui
auroit trom pé les plus
clairvoyans. Le Chevalier
y fut abusé, & ne
crut point que par cette
fausse liberté d'esprit il
se ménageât celled'observer
ce qui se passoit
dans le coeur de samaitresse
: mais comme la
belle avoit pour lui une
honnesteté qui lui découvroit
des sentimens
plus forts que l'estime,
& qu'il se feroit senti de
grandes dispositions à y
répondre sans l'engagement
où il la voyoit, il
resolut, & pour Ton repos
, & pour s'acquicrer
de ce qu'il devoit à l'amitié
du Marquis, de renoncer
à une voue agreable,
mais qui pouvoie
le mettre en peril d'aller
plus loin qu'il ne lui
étoit permis. Ilavoitdéja
celle de parler si fortement
à son frere du
mérite de la belle, de
peur que le plaisir d'en
dire du bien ne découvrist
trop ce qu'il eust
voulu pouvoir se déguiser
à lui-mesme 5 & le
Marquis
,
homme attentif
à tout remarquer,
avoit jugé comme il le
devoit de cette reserve.
Ainsi quand le Chevalier
lui dit qu'il avoit
dessein de faire un voyage,
il entra d'abord dans
le motifqui en étoit eause
;& ce que la belle lui
avoit fait paroîtreavec
ingénuité de ses nouveaux
sentimens, ne lui
permettant point de
douter que leurs coeurs
ne s'entendirent sans
s'être expliquez, il fit
un effort sur lui pour
ne montrer aucune foiblesse.
A pres avoir pris
un visage gai, ildità
son frere qu'il voyoit
son embarras; que non
seulement il aimoit la
belle: mais qu'il avoit
dû s'appercevoir qu'il
avoit touché son coeur;
& que pour n'écouter
pas une passion qui lui
pouvoit attirer le blâme
de s'être fait son rival,
il se resol voit à s'éloigner.
Là dessus il l'embrassa,
comme lui étant
fort obligé des égards
honncces qu'il avoit
pour lui,&luidit enfuite
queleplus grand
plaisir qu'il lui pouvoic
faire étoit de ne point
partir, &, de continuer
à voir sa maitresse. Il
ajoûta qu'il l'aimoit
beaucoup
par les belles
qualitez qui la rendoient
estimable:mais que son
amour n'ayant jamais
été assezfort pour lui
faire vaincre l'aversion
qu'il avoit toûjours sentie
pour le mariage, il
s'étoit tenu dans les seuls
termes d'amant, sans avoir
osé pousser les cho
ses plus loin : qu'a prés
l'ouverture qu'il lui faisoit,
c'étoit à lui à se con- sulter, & que s'il étoit
assez amoureux pour
vou loir bien épouser la
belle, il lui cederoit ses
pretentions avec d'autant
plus de joye, qu'il
empêcheroiten l'épousant
qu'on ne se plaignistdelui.
Ce discours
surprit tellement le Chevalier,
qu'il en demeura
embarassé.Ilrépondit
que n'ayant rien à se reprocher
dans sa conduite,
il ne se défendroit
point des sentimens qu'-
on lui vouloit imputer;
qu'il ne desavoüoit pas
que l'esprit & la beauté
de la personne dont il
s'agissoit ne l'eussent rendu
sensible
: mais que
tout ce qu'il sentoit demeurant
soûmis à sarai;,,'
son, il n'avoit point à I s'expliquer là-dessus ;
qu'il consentoit à ne
point partir, si l'on jugeoit
à propos qu'il sus-
, pendistson voyage: mais
qu'il seroit inutile de
lui demander qu'il 6ft
encore des visites ; qu'-
absolument il n'en rendroit
aucune à la belle
que sa fortune ne fust
! arre stée; que le Marquis
|1 ayant tant de sujet de l'aimer, pouvoiç fatisr
faire son amour, puis
qu'il ne tenoit qu'à lui
de se ren d re heureux;
& que s'il étoit vrai qu'il
fust assez ennemidu mariage
pour estre bien aise
de rompre l'engagement
qu'il avoit pris avec elle,
il pouvoit donner
telle parole qu'il lui plairoit
en son nom, avec assurance
qu'il ne seroit
pointdesavoüé. Le Marquis
n'en voulut point
sçavoir davanta ge. liaila
trouver la belle, & lui
dit qu'il étoit temps
qu'il connusts'il étoit
aimé veritablement. La
belle,qui crut qu'il pretendoit
encore la faire
expliquer, & qui se
sentoit moinsdisposée
que jamais à se réjoüir
des marques qu'il lui
pouvoit donner de sa
passion
,
lui répondit avec
beaucoup de froideur,
que sa tante [eure
pouvoit disposer de ses
volontez
, comme elle
l'en avoitdéjà assuré,
&qu'il n'étoit pas befoin
qu'il la confulrât
sur cequil avoit à faire.
Le dépit qui animoit le
Marquis depuis quelque
temps, le fit passer
par- dessus l'aigreur de
cette réponse. Il repliqua
qu'elle n'étoit pas
entrée dans ce qu'il avoit
voulu lui dire;que
s'étant examiné dans les
sentimens qu'il avoit
pour elle, il s'etoit connu
si mal disposé au mariage,
que dans la crainte
de ne la pas rendre
aussiheureuse qu'elle
meritoit de rcfirej il la
prioit, si elle avoit un
peu de bonté pour lui,
de vouloir bien recevoir
son frere en sa place, &C
de trouver bon qu'il allât
traiter cette affaire
avec sa tante. L'émotion
que fit voir la belle trahit
tout le secret de son
coeur. Elle ne sçut que
répondre, tant la joye
l'avoit saisie; & ce ne
fut qu'aprés que le Marquis,
en continuant a
lui parler,lui eut donné
le temps de vaincre son
trouble,qu'elle lui dit,
quoy qu'un peu deconcertée
,
qu'elle se feroit
toûjoursun fujctde joye
de l'obliger: mais qu'-
elle n'avoit pas lieu de
presumer assez d'elle-même,
pour se flater que
le
le mariagequ'il lui proposoit
fût agreable à son
frere. Le Marquis en répondit,
&cetteassurance
mit la belle dans un
état de plaisir, qui lui fit
connoître tout ce que
l'amour avoit produit
pour le Chevalier. L'en-
, tiere certitude qu'il en
eut par là le fit resoudre
à ne plus songer à elle,
& s'applaudissant de ce
dessein, comme s'il eût
dû la punir & le vanger,
parce qu'en effet le
parti du Chevalier lui
étoit moins avantageux,
il alla trouver latante.
Elle fut surprise de ce
changement : mais il
lui parla d'un air si libre,
& lui peignit avec
,
tant de force le dégoût
presque invincible qu'il
avoit du mariage, ( ce
qui l'avoit obligé d'amener
son frere chez sa
niece, dont il avoit bien
prévû qu'il deviendroit
amoureux ) qu'elle demeura
persuadée qu'il
nedisoitrien qui ne fût
vrai.Elle ne voulut pourtant
lui donner aucune
parole, qu'elle n'eût fçû
les sentimens de sa niece.
Elle les avoit déja pêne-*
trez, & lui reprocha qu'-
elle perdoit le rang de
Marquise pour ne s'être
pas assez possedée : mais
c'étoit un jeune coeur
surpris par l'amour, sans
qu'il se fust fait connoître.
La bellene put s'empêcher
de parler du Chevalier
d'une maniere fort
avantageuse;&satante
la vit tellement satisfaite
de ce choix, qu'elle
y donna son consentement.
Le Chevalier resista
long-temps à ce
que son frere avoit fait
pour lui. Il le pria de
se mieux examiner, Se
de craindre qu'un peu
de chagrin n'eust part à
laresolution qu'il avoit
prise: mais plus il fit
voir pour lui d'honnê-
1 teté là-dessus
,
plus le
; Marquis l'assura querien
'; ne lui pouvoit faire tant
, de plaisir que son mariage,
& il lui reïtera ces
assurances avec des manieres
si ouvertes Se d'un
cfprit si content, qu'il
ne laissa plus de scrupule
au Chevalier. Il continua
de se fcrvir du mê- tme pretexte; Se pour
mieux faire paroître que
son coeur étoitentierement
libre,ilfit dresser
te contrat lui-même,&
voulut faire les frais de
la noce. Rien ne lui fit
peine en tout cela, & il
leprocesta à tous ses amis.
Cependant on ne
futpasplutôt revenu de
l'Egliseoù le mariage
venoitd'estrefait,qu'on
fut surpris de le voir tomber
dans un chagrin extraordinaire.
Ilditqu'il
se trouvoit mal, & en
effet deux heures après
la fievre le prit avec une
extreme violence. Cet
accident troubla fort la
joye des mariez; & leur
déplaisir augméta beaucoup
le lendemain,
quand le transport au
cerveau ne le laissant
plusmaîtrede sa raison,
fit connoître la vraiecause
de son mal. Il dit cent
choses touchantes sur ce
qu'il n'avoit pu se faire
aimer de la bélier sur
la necessité où il setoit
veu de la ceder à son
frcre. On connut par là
qu'il s'étoitfait violence,
& que la contrainte qu'il
avoir tâché de s'imposer
lavoir réduit au tnalheureuxétatoù
il Ce trouvoit.
Ilvécutencoretrois
jours, pendant lesquels
ses agitations redoublerent
,
sans qu'il cessât
de parler du defcfpoir
où lavoit jette son trop
de delicatcfsc.
nouvelle.
N Gentilhomme
d'un ver itable mérite
, 5c d'une naissance
aflfczdiftinguée pour a:-,,
Voir[pris'lenomde Marquis
sans qu'on pût dire
qu'il l1eueusurpé, étant
un jour allé entendre un
concert, où il fut mené
par un ami, trouva dans
la maison où il se faisoit
une Demoiselle dont la
beauté lui parut piquante.
Elle étoitblonde,
avoit les traits assez reguliers,
le teint d'un
éclat qui surprenoitC 8C
une douceur toute charmante
répandue sur son
vifagc. Il fit fibien qui
se plaça auprès d'elle; &C
tandis que tout le monde
prêtoit l'oreille avec
foin aux belles voixdont
le concert etoit composé
,
il eut lesyeuxtoûjours
attachez sur cette
aimable personne. Les
paroles qu'on chanta lui
donnèrent lieu de l'entretenir.
Il en tira de
quoy la flater sur son merité;&
s'il la mit dans
quelque embarras à forr
ce de lui donner des
loüanges, il ne laissa pas
de s'appercevoir qu'elle
avoit l'esprit aisé, &C
que le silence qu'ellegardoit
quelquefois étoit un
effet de sa mode stie. Il
ne sortit point de l'assemblée
sans avoir appris qui
elle étoit. Il fçut que sa
qualitérépondoit à fou
merite, & qu'ayant perdu
(on pere & sa mere
dans son plus bas âge,
elle demeuroit chez une
tante quis'étoit chargée
ic Ca conduite. jCorrune
4, l'avoittrouvce toute
aimable, l'envie de la
voir avec quelque liberté
Lui fie ch erc her accès
auprès de la tante;Se
vous jugez bien qu'ayant
de l'esprit 8c du fçavoirfaiiç
,il n'eut pas de peine
à y relilTiF, Dans les
premiers foins qu'il s'attacha
à lui rendre, son
unique vûë fut le plaisir
-d'un amufernent honne.
te qui l'occupât pendant
quelques heures. Il dit
force douceurs à la bellesepreparant
au triomphe
d'attendrir un jeune
coeur. Ce ne lui fut
pas une chose aisée. Elle
s3'accoûA tuma a 1l,'entendre
,
sans qu'aucun sentiment
particul ier lui
fîr découvrir qu'elle fut
touchée; &cetteespece
d'indiffcrence blessant le
Marquis, qui étoit fier
naturellement, il ne put
souffiir sans beaucoup
de peine qu'elle lui ôtât
la gloire de lui laisser remarquer
en elle un commencement
de passion.
Ce n'est pas qu'elle n'eût
pour lui des honnêtetez,
dont il eût eu lieud'être
content, s'iln'eût souhaité
que del'estime :
ma is ce n'étoientpoint
des honnêtetez de diftinérion,
& il regardoit
comme une honte, qu'-
elle attendît son entier
hommage pour se declarer,
après que partout
ailleurs on l'avoit
presque toûjours prévenu
par des avances. Cependant
les manières de
la belle, de quelque froideur
qu'elles lui parussent
, ne laisserent pas
d.e1:enflâmer, Si meme
on peut dire que ce fut
ce qui porta son amour
à toute la violence qu'il
commença de sentir. Il
iy abandonna malgré
lui, & à quelque plix
que ce pût étre, il rèlOlut
de.se donner le plaisir
de se fairedirequ'il
étoit aimé. Ses empreffçmeus,
qu'il redoubla.,
le firent voir le plus amoureux
de tous les
hommes. Il dit à la belle
leschofès les plus flateuses,
& ne douta point
qu'en lui déclarant qu'il
la vouloit époufer,il ne
lui çausât toute la joye
que lui devoit inspirer
une alliance si avantageufe.
La belle reçut
cette dec laration avec
beaucou p de reconnoiiTance
> &C après lui
avoir marqué en ternies
fort serieux qu'clle
luiétoit sen siblement
obligée de l'honncur
qu'illui faisoit,elleajouta
que dépendant d'une
tante, dont lesvolontez
regloient les siennes,cetoit
à elle qu'il se devoit
adresser. Une réponse si
peu attenduë déplut au
Marquis. Ilditàlabelle,
avec un peu de chagrin,
qu'ilnesongeoit à se
marier que pour vivre
heureux > qu'il ne pouvoit
l'être s'iln'avoit son
coeur, & que ne voulant
le devoir qu'à dtcmême,
il seroit fort inutile
de lui faire demander,
le consentement de
ses parens, tant qu'illa
verroic dans cette reserve.
Il fie ce qu'il put pour
l'en tirer, & ses plus fortes
prieres n'obtinrent
rien de plus favorable
pour sa paisson
,
qu'une
assurance qu'elle suivrois
son devoir sans aucune
peine, & qu'aussitôt
que sa tante auroit
parlé0 il auroit sujet d'être
content. Le Marquis
tira de làuneconfequence
qui fit fbuHrirfa delicateffc.
Il s'en expliqua
avec la belle
,
& lui dit'
d'un ton de plainte,qu'il
lui devoit estre bien fâi
cheux de, voir que si la
tanre soppofoit à (on
bonheur, clic feroit prelte
à le dégager pour la
fatisfiuie. Labelle luircpliqua
qu'il se faisoit
tore de craindre qu'on
n'eust pas pour lui les
égards qui étoient deus
6càsonmérité & à sa
naissance;S£ n'ayant pu
l'obliger de se declarer
plus precifémerit, illui
fit connoître qu'il alloit
remettre au temps le
succés de sesdesseins,
afin que Imipression que
ses services feroient sur
son coeur lui fît tenir
d'elle feule ce que son
amour ne pouvoit devoir
à d'autres. Il continua
ses soins, qui furent toujours
reçus d'une man
iéré assez engageante.
L'étatoù il se trouvoit avoir
quelque chose d'extraordinaire.
Il aimoit
avec excés ; & quoique
labelle lui fît voir beaucoup
coup d'estime, 6C qu'il
ne remarquât rien qui
lui fît apprehender que
sa recherche ne lui sust
pas agreable, il ne pouvoit
se resoudre à presser
de rien conclure,
| parce qu'il ne voyoit pas
i qu'elle eust pour luy les
< empressemens dont il
croyoit que sa passion le
; rendroit digne. Les cho-
} ses ayant encore demeuré
un peu detempsdans
ces melmes termes,elles
changèrent de face par
un incident qui eut des
fuites qu'on n'attendoit
pas. Le Marquis avoit
un frere qu'on nommoit
Je Chevalier. Il estoit à
Rome depuis trois ou
quatre années, & il en
revint en ce temps-là.
Le Marquis qui avoit
toujours vescu avec luy
dans la plus étroiteliaison
que l'amitié ait jamais
établie entre deux
freres
, ne manqua pas
un peu après son retour,
de l'entretenir de samaistresse.
Ilne luy parla
ni de son esprit ni de sa
beauté, &C voulant qu'il
en jugeast par luy-mesme,
ille mena chez cette
jeune personne. Le Chevalier
qui avoit acquis
dans ses Voyages certaines
maniérés pleines
d'agrément qui perfectionnent
les heureux ta-
Jens que l'on a receus de
la natute,brilla fort avec
la belle dans une assez
longue conversationqui
fut aussivive qu'enjoüée.
Il fut touché de ce qu'il
connut d'aimable en elle,
& son frere luy ayant
demandé son sentiment,
il luy en dit millebiens,
& ne pouvoit fc lasser
de luy applaudir sur le
choix qu'il avoit fait.
Le Marquis ravi d'estre
approuvé, &. ne trouvant
point de plus grand
plaisir que d'entendre
parler d'elle,engagea le
Chevalier à la voir souvent.
C'estoient toujours
de nouveaux applaudiffemens
qu'il recevoir sur
f sa passion; & comme il
i estoitaisé de voir que le
Chevalier luy parloirde
bonne soy, & que rien
n'enflâme tant que les
:; louanges qu'on entend
donner ace qu'on aime,
J le Marquis sans y penser
i prenoit desredoublemés
; d'amour dont il ne pouvoit
démefler toute la
force. Il trouvoit que sa
maistresse avoit plus d'esprit
de jour en jour, &C
il ne comprenoit pas
qu'il lui étoit inspiré par
l'envie de plaire. La belle
ne sçavoit pas ellemesme
d'où lui venoient
de certains je ne sçay
quoy qui la rendoient
pluscharmante, & qui
lui donnoient en tout
une vivacité extraordinaire.
Elle suivoit un
panchant quelle neconnoissoit
pas, & le Chevalier
ne faisantrien qui
ne parlast à sonavantage,
elle abandonnoic son
coeur avec plaisir à des
sentimens qu'ellen'avoit
jamais eus. Elle ne s'a pperceut
mesme qu'ils
étoient nouveaux pour
elle, que lorsque le Chevalier
passa trois ou quatre
jours sans la venir
voir avec son frere. Elle
en montra quelque trouble,&
l'empressement
qu'elle avoit à demander
ce qui l'occupoit ailleurs,
étoit une marque
qu'elle y prenoit intesest.
Elle étoit moins
gaye lereste du jour, &
quand le Chevalier revenoit
, outre la joye
qu'elle laissoit éclater sur
son virage, elle lui faisoit
de si obligeans reproches
de sa négligence
, qu'elle ne pouvoit
lui dire plus ouvertement
ment que rien ne lui
plaisit tant que ses visites.
Elle ne cachoit rien
detoutecela au Marquis,
parce qu'agissant naturellement,
& n'ayant jamais
connu ce que c'étoit
quel'amour elle
étoit bien éloignée de
penser qu'il y eust rien
dans ses sentimens dont
il lui salut faire mystere.
Cependant comme
un amant véritablement
touché a les yeux bien
éclairez sur les moindres
choses, le Marquis
connut bientôt que sa
maîtreflfe sentoit pour le
Chevalier ce qu'il n'avoit
jamais pu lui faire
sentir pour lui. Il en eut
un depit secret qui fut
soutenu par sa fierté;
& au lieu d'y donner
ordre en l'empeschant
de le voir, il s'en fie accompagner
toutes les
fois qu'il alla chez elle.
Il étoit toujours de bonnehumeur;
Se sans laisfer
échaper aucun mouvement
ni de jalousie,
ni de chagrin, il montroit
un esprit libre qui
auroit trom pé les plus
clairvoyans. Le Chevalier
y fut abusé, & ne
crut point que par cette
fausse liberté d'esprit il
se ménageât celled'observer
ce qui se passoit
dans le coeur de samaitresse
: mais comme la
belle avoit pour lui une
honnesteté qui lui découvroit
des sentimens
plus forts que l'estime,
& qu'il se feroit senti de
grandes dispositions à y
répondre sans l'engagement
où il la voyoit, il
resolut, & pour Ton repos
, & pour s'acquicrer
de ce qu'il devoit à l'amitié
du Marquis, de renoncer
à une voue agreable,
mais qui pouvoie
le mettre en peril d'aller
plus loin qu'il ne lui
étoit permis. Ilavoitdéja
celle de parler si fortement
à son frere du
mérite de la belle, de
peur que le plaisir d'en
dire du bien ne découvrist
trop ce qu'il eust
voulu pouvoir se déguiser
à lui-mesme 5 & le
Marquis
,
homme attentif
à tout remarquer,
avoit jugé comme il le
devoit de cette reserve.
Ainsi quand le Chevalier
lui dit qu'il avoit
dessein de faire un voyage,
il entra d'abord dans
le motifqui en étoit eause
;& ce que la belle lui
avoit fait paroîtreavec
ingénuité de ses nouveaux
sentimens, ne lui
permettant point de
douter que leurs coeurs
ne s'entendirent sans
s'être expliquez, il fit
un effort sur lui pour
ne montrer aucune foiblesse.
A pres avoir pris
un visage gai, ildità
son frere qu'il voyoit
son embarras; que non
seulement il aimoit la
belle: mais qu'il avoit
dû s'appercevoir qu'il
avoit touché son coeur;
& que pour n'écouter
pas une passion qui lui
pouvoit attirer le blâme
de s'être fait son rival,
il se resol voit à s'éloigner.
Là dessus il l'embrassa,
comme lui étant
fort obligé des égards
honncces qu'il avoit
pour lui,&luidit enfuite
queleplus grand
plaisir qu'il lui pouvoic
faire étoit de ne point
partir, &, de continuer
à voir sa maitresse. Il
ajoûta qu'il l'aimoit
beaucoup
par les belles
qualitez qui la rendoient
estimable:mais que son
amour n'ayant jamais
été assezfort pour lui
faire vaincre l'aversion
qu'il avoit toûjours sentie
pour le mariage, il
s'étoit tenu dans les seuls
termes d'amant, sans avoir
osé pousser les cho
ses plus loin : qu'a prés
l'ouverture qu'il lui faisoit,
c'étoit à lui à se con- sulter, & que s'il étoit
assez amoureux pour
vou loir bien épouser la
belle, il lui cederoit ses
pretentions avec d'autant
plus de joye, qu'il
empêcheroiten l'épousant
qu'on ne se plaignistdelui.
Ce discours
surprit tellement le Chevalier,
qu'il en demeura
embarassé.Ilrépondit
que n'ayant rien à se reprocher
dans sa conduite,
il ne se défendroit
point des sentimens qu'-
on lui vouloit imputer;
qu'il ne desavoüoit pas
que l'esprit & la beauté
de la personne dont il
s'agissoit ne l'eussent rendu
sensible
: mais que
tout ce qu'il sentoit demeurant
soûmis à sarai;,,'
son, il n'avoit point à I s'expliquer là-dessus ;
qu'il consentoit à ne
point partir, si l'on jugeoit
à propos qu'il sus-
, pendistson voyage: mais
qu'il seroit inutile de
lui demander qu'il 6ft
encore des visites ; qu'-
absolument il n'en rendroit
aucune à la belle
que sa fortune ne fust
! arre stée; que le Marquis
|1 ayant tant de sujet de l'aimer, pouvoiç fatisr
faire son amour, puis
qu'il ne tenoit qu'à lui
de se ren d re heureux;
& que s'il étoit vrai qu'il
fust assez ennemidu mariage
pour estre bien aise
de rompre l'engagement
qu'il avoit pris avec elle,
il pouvoit donner
telle parole qu'il lui plairoit
en son nom, avec assurance
qu'il ne seroit
pointdesavoüé. Le Marquis
n'en voulut point
sçavoir davanta ge. liaila
trouver la belle, & lui
dit qu'il étoit temps
qu'il connusts'il étoit
aimé veritablement. La
belle,qui crut qu'il pretendoit
encore la faire
expliquer, & qui se
sentoit moinsdisposée
que jamais à se réjoüir
des marques qu'il lui
pouvoit donner de sa
passion
,
lui répondit avec
beaucoup de froideur,
que sa tante [eure
pouvoit disposer de ses
volontez
, comme elle
l'en avoitdéjà assuré,
&qu'il n'étoit pas befoin
qu'il la confulrât
sur cequil avoit à faire.
Le dépit qui animoit le
Marquis depuis quelque
temps, le fit passer
par- dessus l'aigreur de
cette réponse. Il repliqua
qu'elle n'étoit pas
entrée dans ce qu'il avoit
voulu lui dire;que
s'étant examiné dans les
sentimens qu'il avoit
pour elle, il s'etoit connu
si mal disposé au mariage,
que dans la crainte
de ne la pas rendre
aussiheureuse qu'elle
meritoit de rcfirej il la
prioit, si elle avoit un
peu de bonté pour lui,
de vouloir bien recevoir
son frere en sa place, &C
de trouver bon qu'il allât
traiter cette affaire
avec sa tante. L'émotion
que fit voir la belle trahit
tout le secret de son
coeur. Elle ne sçut que
répondre, tant la joye
l'avoit saisie; & ce ne
fut qu'aprés que le Marquis,
en continuant a
lui parler,lui eut donné
le temps de vaincre son
trouble,qu'elle lui dit,
quoy qu'un peu deconcertée
,
qu'elle se feroit
toûjoursun fujctde joye
de l'obliger: mais qu'-
elle n'avoit pas lieu de
presumer assez d'elle-même,
pour se flater que
le
le mariagequ'il lui proposoit
fût agreable à son
frere. Le Marquis en répondit,
&cetteassurance
mit la belle dans un
état de plaisir, qui lui fit
connoître tout ce que
l'amour avoit produit
pour le Chevalier. L'en-
, tiere certitude qu'il en
eut par là le fit resoudre
à ne plus songer à elle,
& s'applaudissant de ce
dessein, comme s'il eût
dû la punir & le vanger,
parce qu'en effet le
parti du Chevalier lui
étoit moins avantageux,
il alla trouver latante.
Elle fut surprise de ce
changement : mais il
lui parla d'un air si libre,
& lui peignit avec
,
tant de force le dégoût
presque invincible qu'il
avoit du mariage, ( ce
qui l'avoit obligé d'amener
son frere chez sa
niece, dont il avoit bien
prévû qu'il deviendroit
amoureux ) qu'elle demeura
persuadée qu'il
nedisoitrien qui ne fût
vrai.Elle ne voulut pourtant
lui donner aucune
parole, qu'elle n'eût fçû
les sentimens de sa niece.
Elle les avoit déja pêne-*
trez, & lui reprocha qu'-
elle perdoit le rang de
Marquise pour ne s'être
pas assez possedée : mais
c'étoit un jeune coeur
surpris par l'amour, sans
qu'il se fust fait connoître.
La bellene put s'empêcher
de parler du Chevalier
d'une maniere fort
avantageuse;&satante
la vit tellement satisfaite
de ce choix, qu'elle
y donna son consentement.
Le Chevalier resista
long-temps à ce
que son frere avoit fait
pour lui. Il le pria de
se mieux examiner, Se
de craindre qu'un peu
de chagrin n'eust part à
laresolution qu'il avoit
prise: mais plus il fit
voir pour lui d'honnê-
1 teté là-dessus
,
plus le
; Marquis l'assura querien
'; ne lui pouvoit faire tant
, de plaisir que son mariage,
& il lui reïtera ces
assurances avec des manieres
si ouvertes Se d'un
cfprit si content, qu'il
ne laissa plus de scrupule
au Chevalier. Il continua
de se fcrvir du mê- tme pretexte; Se pour
mieux faire paroître que
son coeur étoitentierement
libre,ilfit dresser
te contrat lui-même,&
voulut faire les frais de
la noce. Rien ne lui fit
peine en tout cela, & il
leprocesta à tous ses amis.
Cependant on ne
futpasplutôt revenu de
l'Egliseoù le mariage
venoitd'estrefait,qu'on
fut surpris de le voir tomber
dans un chagrin extraordinaire.
Ilditqu'il
se trouvoit mal, & en
effet deux heures après
la fievre le prit avec une
extreme violence. Cet
accident troubla fort la
joye des mariez; & leur
déplaisir augméta beaucoup
le lendemain,
quand le transport au
cerveau ne le laissant
plusmaîtrede sa raison,
fit connoître la vraiecause
de son mal. Il dit cent
choses touchantes sur ce
qu'il n'avoit pu se faire
aimer de la bélier sur
la necessité où il setoit
veu de la ceder à son
frcre. On connut par là
qu'il s'étoitfait violence,
& que la contrainte qu'il
avoir tâché de s'imposer
lavoir réduit au tnalheureuxétatoù
il Ce trouvoit.
Ilvécutencoretrois
jours, pendant lesquels
ses agitations redoublerent
,
sans qu'il cessât
de parler du defcfpoir
où lavoit jette son trop
de delicatcfsc.
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Résumé : AVANTURE nouvelle.
Le texte narre l'histoire d'un Marquis, homme de mérite et de haute naissance, qui rencontre une jeune demoiselle lors d'un concert. Séduit par sa beauté et son esprit, il cherche à la fréquenter et découvre qu'elle vit sous la tutelle de sa tante, qui dirige sa vie. Le Marquis, sincèrement amoureux, est blessé par l'indifférence apparente de la jeune femme. Il redouble ses efforts pour gagner son cœur, mais elle reste réservée, invoquant toujours la volonté de sa tante. Un jour, le frère du Marquis, le Chevalier, revient de Rome et est présenté à la jeune femme. Le Chevalier, charmant et spirituel, plaît beaucoup à la demoiselle. Le Marquis, encouragé par les louanges de son frère, continue de fréquenter la jeune femme, mais il finit par remarquer qu'elle développe des sentiments pour le Chevalier. Ce dernier, conscient de la situation, décide de partir pour éviter de trahir l'amitié de son frère. Le Marquis, devinant les sentiments de la jeune femme, confronte son frère. Le Chevalier avoue son attirance mais décide de renoncer à elle par respect pour son frère. Le Marquis, malgré son amour, ne parvient pas à obtenir une déclaration claire de la part de la jeune femme, qui reste fidèle à sa réserve. La situation reste tendue, marquée par des sentiments non exprimés et des malentendus. Par la suite, le Marquis, initialement réticent au mariage, propose à sa nièce d'épouser son frère. La nièce, émue et joyeuse, accepte de recevoir le Chevalier. Le Marquis, constatant l'amour de sa nièce pour le Chevalier, décide de ne plus songer à elle et va voir sa tante pour discuter de cette union. La tante, après avoir discuté avec sa nièce, donne son consentement. Le Chevalier, d'abord hésitant, finit par accepter après les assurances de son frère. Le Marquis organise le mariage et semble content, mais tombe gravement malade peu après la cérémonie. Il est pris de fièvre et perd la raison, révélant son chagrin et son impossibilité d'être aimé par la nièce. Il meurt trois jours plus tard, après avoir exprimé son désespoir et sa délicatesse excessive.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 8-83
HISTOIRE.
Début :
j'irai toûjours mon train ; & pour commencer à les / Bel exemple à qui veut le suivre ! [...]
Mots clefs :
Colombe, Sainte colombe, Rambouillet, Mantoue, Yeux, Vin, Coeur, Olympe , Nuit, Dragons, Régiment, Douleur, Armée, Maîtresse, Femme, Roi, Homme, Aventures, Amoureux, Famille
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
j'irai toûjours
mon train ; & pour commencer
à les entretenir ,
comme ceux qui voudront
prendre leur part de l'amuſement
que je leur offre
, je vais conter l'hiſtoire
de Sainte Colombe.
GALANT. 9
HISTOIRE .
BEl exemple à qui veut le
fuivre !
Le François qui croit tout
charmer
S'imagine aisément qu'il doit
tout enflamer ;
Deſes doux attraits il s'enyvre
:
Mais il trouve en chemin gens
prompts à l'aſſommer ,
Et qui lui montrent mieux
que dans le meilleur livre ,
Comme on guerit chez eux de
1
10
MERCURE
la rage d'aimer.
Sainte Colombe , Lieutenant
de dragons dans Fi .
marcon,étoit un jeune Gentilhomme
des plus braves ,
& des mieux faits que le
Roy eût dans ſon armée
d'Italie la premiere année
de cette guerre . Son eſprit
& fon courage l'auroient
vraiſemblablement mené
fort loin , ſi un malheureux
amour n'avoit pas détruit
les elperances que tout le
monde avoit conçûës de
ſa valeur.
GALANT. Π
Se promenant un jour ſur
le glacis de Mantouë, ( où
ſon regiment étoit alors )
avec Meffieurs de Thuis &
de Ramboüillet , Lieutenans
comme lui dans Fimarcon
: J'ai bien des choſes
àvous conter, mes amis,
leur dit- il , entrons dans ma
tente. Fontenay ( parlant
de moy ) ſera des nôtres ,
& Severac fera nôtre cinquiéme.
J'ai un bon alloyeau
à la braize , des falames
, des langues de France
, d'excellent vin de Vienne
, & le plus beau fruit du
iz MERCURE
:
monde à vous donner. J'ai
fait faire dans la terre un
trou qui a prés de cinq
pieds de profondeur , deux
douzaines de bouteilles
de vin y ſont enterrées ſur
un lit de paille , que j'ai fait
couvrir de quinze ou vingt
livres de glace , ſur leſquelles
repoſent & ſe rafraî
chiſſent à preſent les melons
, le fruit & les anchois,
que nous allons manger.
Il étoit environ neuf
heures du matin , lorſque
cette belle propofition fut
faite à ces Meſſieurs , que
GALANT.
13
+
nous attendions depuis plus
d'une demi heure dans la
tente de Sainte Colombe.
Dés qu'ils y furent entrez
, nous nous mîmes à
table. Nos premiers momens
furent employez à
boire fort po iment à la
ſanté les uns des autres :
mais de ſanté en ſanté nos
timbres s'échaufferent fi
bien, que nous nous faistmes
d'un coffre qui nous
fervit de buffet &de gardemanger.
Nous congediames
les valets , & nous nous
mîmes à dire de nôtre pro-
>
)
14
MERCURE
chain tout ce que nous en
ſcavions , & tout ce que
nous n'en ſçavions pas.
Meſſieurs , nous dit alors
Ramboüillet , ſi vous voulez
que nous ayons ici le
plaifir de nous entendre ,
parlons chacun à notre
tour , &contons- nous de
bonne foy toutes les affaires
galantes que nous avons
euës depuis que nous ſommes
en Italic. Tirons au
billet à qui parlera le premier
; nous recommence.
rons à tirer juſqu'à ce que
nous n'ayons plus rien à
GALANT.
IS
dire , & à chaque poſe que
fera le raconteur , nous boirons
une razade : mais il
faut qu'il meſure ſon dif
cours de façon que nous
puiſſions tous cinq faire
nôtre ronde , pendant qu'il
nous contera ſon hiſtoire.
Cet expedient fut trouve ſi
joli , que nous topâmes tous
àlapropoſition.
Si l'on faisoit difficulté d'a
joûter foy à ce que je vais
dire, je citerois des gens defi
grande autorité , que j'en ferois
aſſurément crû fur leur
parole : mais je pense qu'il ſe-
:
16 MERCURE
roit injuste , & qu'il est inutile
d'appeller de tels noms en
témoignage fur nos extravagances.
:
Nous fimes quatre billetsblancs
&un noir , nous
lesmêmes dans unchapeau,
& nous tirâmes. Le ſort
tomba ſur Ramboüillet
qui , aprés une petite ceremonie
bachique , commença
ſon hiftoire à peu
prés en ces termes.
Je ſuis , comme vous
voyez , Meſſieurs , grand ,
bien fait , & paſſablement
aimable. Je n'entreprends
point
GALANT. 17
point d'affaires de coeur
pour mes amis , ou pour
moy , que je n'en vienne à
bout. En voici la preuve.
Il y a prés de fix femaines
que M. de C** Brigadier
des armées du Roy ,
devint à Guastalla amou.
reux à la folie de la belle
Olympe. Un jour nous promenant
enſemble aprés le
dîner : Ramboüillet , me
dit - il , comment vont tes
amours ici ? Si bien , lui répondis
-je , que je ne changerois
pas ma maîtreſſe
pour la plus belle fille du
Sept. 1714. B
1
18 MERCURE
monde. Son nom ? Roſa.Ou
demeure-t- elle ? A côté de
la grande Eglife , vis à vis
le Palais Sereniffime. Corbleu
, reprit - il en m'embraſſant
,Olympe eſt ſa voifine
; je ne ſçai pas même
fi elles ne logent pas enſemble.
Quelle eſt cette
Olympe ? C'eſt , me dit- il
avec chaleur , une grande
fille vive , brune , blanche
&belle, s'il en fut jamais.
Vertu de mavie , lui dis-je ,
où avez- vous deterré cette
poulette ? Si je n'adoroispas
ma divine Roſa , qui eſt ſa
GALANT.
19
bonne amie , je ne ſçai pas
ſi un Brigadier d'armée ,
comme vous , ne ſe repentiroit
pas bientôt d'avoir
fait une pareille confidence
àunLieutenantde dragons
comme moy : mais je vous
aime , & je veux vous faire
moiſſonner ici plus de mirthe
, que vous n'avez de
vôtre vie moiſſonné de lauriers.
Cependantoù en êtesvous
avec elle ? quelle langue
lui parlez vous ? elle ne
ſçait pas un mot de François
, & vous ne ſçavez pas
*un mot d'Italien. Bon , me
Bij
20 MERCURE
dit - il , voila une belle af.
faire ! J'ai trouvé ici un
grand Negre , dont la femme
eſt ſeche & blanche ;
ces deux creatures en ſçavent
autant que le diable ,
pour faire reüffir les avantures
les plus difficiles. Le
Negre écrit pour moy , &
il m'aſſure qu'on me répondregulierement
lesplus
obligeantes chofes dumonde.
J'ai déja même été deux
ou trois fois la nuit à la jaloufie
, où j'ai baifé avec
tranſport une fort belle
main. La peſte , Monfieur
GALANT. 21
leBrigadier, lui dis- je , vous
en ſçavez bien long. Je
fuis fûr qu'il vous en a déja
coûté plus de dix piſtoles
pour baifer la main d'une
ſervante , & qu'Olympe ne
ſçait pas un mot de vôtre
amoureux martyre. Vous
commandez ici, faites chaffer
le Negre & ſa femme ,
qui ſe moquent de vous ,&
laiſſez - moy le ſoin de vos
affaires. J'y conſens , me
dit- il : mais , de graces , ne
t'expoſe point mal à propos
ni pour toy , ni pour moy.
Allez, lui répondis je , tran
22 MERCURE
quiliſez- vous ſur mon compte
, & regardez - moy comme
le plus fot dragon de
l'armée , ſi dans huit jours
au plus tard nous n'eſcaladons
le mont Olympe. Va ,
cherami , medit- il , où l'amour
& la gloire t'appel.
lent.
* L'infamie est pareille , &
fuit également
Le guerrier fans courage , &
le timide amant.
نم
J'attendis que la nuit fût
venue pour mettre ( com-
*Du Cid.
GALANT.
23
me j'avois coûtume de le
faire ) deux dragons en
•faction autour de la porte
de Roſa. Mes meſures prifes
, une jeune fille qui la
ſervoit vint m'avertir qu'il
étoit tempsd'entrer dans la
maiſon , & qu'elle alloit
m'attendre à la porte du
jardin. Je ne manquai pas
de m'y rendre auffitet , &
d'y trouver cette fille , qui
me mena dans un petit cabinet
de verdure , où mon
incomparable Rofe chantoit
avec une langueur in
exprimable des airs tendres,
24 MERCURE
qu'elle marioit admirablement
avec les doux accords
de ſon luth. Auffitôt me
ſentant àſes genoux : Avezvous
, me dit - elle , autant
d'amour pour moy , que
j'ai de bontez pour vous ?
Ah ! divine Rofe , lui répondis
- je , que vous avez
lieud'être contente demoy,
fitout l'amour dontje brûle
pour vous peut être d'un
prix proportionné à l'excés
de vos bontez. Mon cher
bien , reprit- elle, ſi j'en crois
vos lettres , vos ſermens &
vos tranſports , que nous
allons
GALANT.
25
allons être heureux ; nous
n'avons point de jaloux à
craindre,&nul mortel dans
l'univers ne peut nous dif
puter maintenant la felicité
la plus parfaite. Figurezvous
, mes amis , que de
charmes ! que d'heureux
momens ! quel bonheur
pour moy ! Si je voulois
vous tracer ici une foible
ébauche de mes avantu
res , je vous repreſenterois
cette incomparable nuit de
Petrone * : mais cette fidelle
peinture de mon bonheur
* Qualis nox fuis illa , &c .
Sept. 1714. C
26 MERCURE
vous rendroit trop jaloux
de ma felicité. Un petit foupé
fin , & un media nox delicat
furent les intermedes
de nos plaiſirs ; enfin elle
fit inſenſiblement fuppléer
àmes plus tendres ſoins la
douceur d'une converſa
tion charmante. Ce fut az
lors que je me fouvins des
interêts de M. de C **. Je
luidemandai comment elle
vivoit avec Olympe. Elle
eſt , me ditelle , ma meil
leure amie , & je vous affurequeje
ne crois pas qu'il
yait au mondeune plusai.
GALANT.
27
aimable fille qu'elle. Procurez
-moy , belle Roſe , lui
dis - je , l'occaſion de l'entretenir
un moment de l'amourdont
nôtre Commandant
brûle pour elle ; je lui
ai promis de mettre tout en
uſage pour le ſervir , contribuez
de tout vôtre pouvoir
à l'execution de ma
promeſſe. Je ne veux pas ,
merépondit-elle, vous faire
trop valoir un ſi petit fervice
: amenez-le ſeulement
ce ſoir ici avec vous , dés
que la nuit ſera venuë , &
nous ſouperons tous quatre
Cij
28 MERCURE
द
enſemble. La pointe du jour
commence àparoître , il eſt
temps, mon cher, que nous
nous ſeparions ; ſortez , allez
vous repofer, & promettez
à voſtre Commandant
tout ce que je vous promets
de faire aujourd'hui pour
lui. Enfin je la quittai plein
de mon amour , & du defir
de la revoir inceſſamment.
Je fus dîner chez M. de
C** , je lui contai en parti
culier le ſuccés de ma negociation.
Il m'embraſſa de
joye , & dans l'impatience
de voir bientôt le Soleil ſe
GALANT. 29
coucher , il ſe preſſa de don
ner une demi-douzaine
d'ordres inutiles , qui penferent
détruire tout l'arrangement
de nôtre partie.
Cependantje lemenai chez
Roſe, où je lui ſervis honnêtement
d'interprete: mais
pour ce jour- là , Olympe
fut auſſi peu ſenſible à mes
diſcours qu'au langage de
ſes yeux ; je me contentai
ſeulement de mettre ſes af
faires en aſſez bon train
pour lui procurer d'autres
rendez - vous. Quelques
jours aprés il nous vint un
C
Ciij
30
: MERCURE
ordre cruel de fortir de
Guastalle , & de nous rendre
ici. La neceffité de ce
départ fut pour moy un
vrai coup de foudre. J'écri
vis là deſſus à Roſa un billet
, dont voici les propres
termes.
Lamort me feroit moins funeste
, divine Rofe , que le malheur
qui m'accable. Je ne peux
enviſager rien de plus affreux
que l'inſtant qui va nousſeparer.
Mon devoir m'arrache à
mon amour , &dans la conſternation
où je ſuis , je ne vois
GALANT.
31
que mon deſeſpoir qui puiſſe
m'affranchir des maих ой те
livre la douleur de vous perdre.
Cetteaimable fille répondit
ces mots à mon billet.
Neme parlez, cruel ,de defespoir
ni de mort : mais fi vous
m'aimez autant que je le croy .
corſentez ſeulement que mon
aammoouurrmm'arracheàmondevoir.
Je ne vois ni gloire, ni gjerty
àse refoudre à souffrir des
peines mortelles loin de ce que
L'on aime. Rien enfin ne peut
me retenir où vous ne ferez
Ciiij
32
MERCURE
pas ; sous le pretexte de
chercher un aſyle plus für à
Mantouë, je vais m'abandonner
toute entiere à mon amour,
m'y rendre inceſſamment
fur vos pas.
- Elle me tint en effet parole
,& le furlendemain , à
la pointe du jour , elle pria
nôtre Colonel de lui permettre
de profiter de l'occafion
du départ de fon
regiment , pour ſe rendre
plus fûrement ici ,, où elle
eft , grace àDieu , maintenant
chez une Dame de ſes
GALANT.
33
parentes , qui eſt la plus
raiſonnable & la plus aimable
veuve du monde.
C'eſt là , mes chers amis ,
où j'ai tranquilement &
commodément le bonheur,
de la voir tous les jours.
BUVONS.
Nous recommençâmes
alors la ceremonie du chapeau
; le fort tomba ſur
moy , & je ne me tirai pas
mald'affaire : mais jeprends
la liberté de me difpenfer
deconter ici mes avantures.
Quoique bien des honnêtes
gens , & fur tout mon Co.
34
MERCURE
lonel , qui eſt un grand
Seigneur , & qui me fait
l'honneur de me lire tous
les mois , puiffent affurer
qu'elles ne font pas des
moins rares ; ma modeftie
cependant fouffriroit de
l'étalage de mes folies.
Dés que mon tour fut
paffé , le billet noir échut
à de Thuy , qui nous dit
ſans préambule que nous
ſçavions bien qu'il étoit un
vieux Rêtre ; que depuis
plus de vingt ans il n'avoit
eu de bonnes fortunes que
dans le camp, ou aux en-
Y
GALANT.
35
virons ; que les perils qu'il
avoit courus en amour ,
étoient differens de ceux
auſquels nous nous expoſions
tous les jours ;qu'il
n'avoit jamais apprehendé
ni poignard ni poiſon , &
qu'en un mot nous n'aurions
aucun plaifir à entendre
des avantures dont
les heroïnes avoient ordi.
nairement paffé par les
mains du Prevôt de l'armée
; qu'au reſte il ne s'exculoit
point de nous conter
ſes proüeſſes , pour s'exempter
deboire les cinq raſa.
36 MERCURE
des ſtipulées dans la convention
; qu'il avoit l'honneur
d'être Chevalier de la
table ronde , & qu'il étoit
trop inftruit des droits de
la Chevalerie pour commettre
telle felonie ; que
cependant il nous prioit de
le laiſſer boire d'un trait les
cinq raſades dont il étoit
queſtion. Cette affaire examinée
, & decidée ſerieu
ſement dans nôtre petit
conſeil , nous lui abandonnâmes
une bouteille de vin,
qu'il avala comme une ce
rife. Allez , mes enfans ,f
GALANT.
37
nous dit- il aprés cet exploit,
&tenant toûjours ſa bouteille
entre ſes bras , vous
ſerez les plus heureux mortels
du monde , ſi vous n'avez
jamais de plus mauvaiſe
fortune que celle- ci. Dans
la belle jeuneſſe où vous
êtes , ne vous imaginez pas
qu'il foit plus glorieux de
ſacrifier à l'Amour qu'au
Dieu du vin. J'ai paffé par
vôtre âge , j'ai de l'experience
& de la lecture , &
je me regarde au milieu de
vous quatre , qui êtes les
plus étourdis jeunes gens
MERCURE
de l'armée , comme l'indifferent
Eumolpe dans le navire
du malheureux Lycas.
Un orage épouvantable
ſaiſitde crainte&d'horreur
tous les libertins qui étoient
ſur ce vaiſſeau ; ils ont recours
à la clemence des
Dieux qu'ils implorent , ils
fontdes voeux: mais à peine .
échapez du naufrage , ils
ne ſe ſouviennent plus du
peril. Paffato ilpericolo ,gabbato
ilfanto. Prenez garde
à vous , mes chers amis
fongez que vous n'êtes
point dans un pays où la
GALANT.
39
galanterie Françoiſe ſoit
obli
obligeamment reçûë des
peres, des freres,ni des maris
; & fi vous m'en croyez ,
traitez de fadaifes & de fotiſes
les belles merveilles
que je viens d'entendre , &
celles que vous m'allez
conter. Cebeau ſermon fut
ſuivid'un éclatde rire , dont
nous le remerciâmes &
fur le champ nous remplimes
chacun nos verres pour
boire à la ſanté de nôtre
Pedagogue. Il prit la choſe
àmerveille , & l'effet qu'il
vit que fon difcours avoit
40 MERCURE
fait fur nous , le rendit de
la plus plaiſante humeur
du monde. Hébien , dit-il,
mes enfans ,achevons donc
nôtre tâche , & que Sainte
Colombe & Severac tirent au
doigt moüillé à qui parlera
le premier.
Puiſque le fort endecide,
c'eſt donc à moy maintenant
, Meffieurs , nous dit
Sainte Colombe , à vous conter
mes dernieres avantures.
Les voici.
Il y a environ cinq mois
que je fis un voyage à
Montpellier , où je promis
à
GALANT. 41
àune belle fille , dont j'étois
éperdûment amoureux depuis
plus de trois ans , de
ne ceſſer jamais de brûler
pour elle. L'inconſtance ,
qui eſt l'appanage de la
jeuneſſe , n'avoit donné aucune
atteinte à ma fidelité
pendant tout le temps que
mon devoir nous avoit feparez
l'un de l'autre ; &
dans cette derniere entrevûë
, où je renouvellai encore
cent fois à ſes pieds
tous les ſermens d'un amour
éternel , je lui jurai , ſi ſon
coeur étoit toûjours d'ac-
Sept. 1714. D
42 MERCURE
۱
cord avec le mien , d'unir
madeſtinée à la ſienne , &
de faire conſentir mes parens
à cette union à la fin
de cette campagne. Rempli
de la douceur de ce defſein,
je vis avec indifference
toutes les beautez du Dauphiné
; je fisvoeu , avant de
paſſer les Alpes , de ne rien
aimer en Italie. Suze , Turin
, Valence , Pavie , Cremone
, Plaiſance &Milan ,
n'offrirent à mes yeux que
des objets qu'ils regarderent
avec toute la negligence
du monde: mais une
GALANT. 43
miferable bicoque devoit
triompher de mes fermens ,
de mes voeux , & de ma fidelité.
Je fus detaché vers la fin
du mois de Juin dernier
avec une troupe de dragons
; on m'envoya àAlexandrie
de la Paille , où le
Maire de la ville me logea
chez un pauvre Boulanger.
Je reſtai deux ou trois jours
dans cette maiſon ſans voir
mon hôte : mais ce bon
honme fut fi content de
la maniere dont je vivois
chez lui , & de mon atten-
Dij
44 MERCURE
(
tion à conferver- le peu qu'il
avoit , qu'il ſe determina un
matin à entrer dans ma
chambre pour m'en mar
quer ſa reconnoiffance. Si
tous les François , me dit il
en entrant , en ufoientavec
nous comme vous , Monfieur
, nous n'aurionsjamais
que de la bonne volonté &
de la tendreſſe pour eux :
mais ils n'ont pas plûtôt mis
les pieds dans une maiſon ,
qu'ils en chafferoient , s'ils
pouvoient , le maître & la
maîtreſſe , ou du moins ils
les ruïnent. Pour vous ,
GALANT . 45
Monfieur , qui ne leur refſemblez
point , je ſuis fi
charmé de vôtre douceur ,
& fi prévenu que vous êtes
un honnête homme , que
je ne veux rien avoir de
cachépourvous. Je poffede
environ pour tout bien ,
cent Sequins * d'or , & deux
cent Philippes ** en argent.
Si vous avezbeſoin de quelque
choſe , n'épargnez ni
ma bourſe , ni maperſonne.
Je vous ſuisbien obligé, lui
* Un Sequin vaut environ fix francs de
notre monnoye.
** Le Philippe vaut un Ecu.
46 MERCURE
dis je , de l'offre que vous
me faites ; les appointemens
que je reçois du Roy,
&mon bien ſuffiſent pour
remplir tous mes beſoins.
Au reſte défaites-vous , fi
vous pouvez , de la mauvaiſe
opinionque vous avez
des François , & comptez
fur moy tant que je ferai
chezvous. J'ai encore autre
choſe à vous dire , Monſieur
, ajoûta- t - il , & c'eſt
ce qui me tient davantage
au coeur. Vous jugez affez
àma figure que je ne ſuis
pas jeune : mais vous ne
GALANT. 47
:
devineriez pas que je fuis
marié depuis deux ans avec
une jeune femme , qui eſt
une des plus belles perfonnes
de l'Italie. Vous devineriez
encore moins que
je ſuis le pere d'une jeune
fille de quinze ans , qui eft
belle comme le jour ; & en
un mot , vous ne ſçauriez
point , fi je ne vous l'apprenois
, que ces deux infortunées
creatures font
enfermées jour & nuit dans
unpetit trou , où la lumiere
n'entre qu'avec peine ; elles
reſtent là feules à s'affliger ,
48 MERCURE
pendant que je ſuis à mon
travail , & dés que la nuit
eſt venuë , je vais les confoler
. Vôtre femme & vôtre
fille , lui dis -je ſechement
, vous appartiennent,
& il vous eſt permis d'en
faire ce qu'il vous plaît.
Pour moy , je vous jure
qu'il m'importe peu que
vous les teniez enfermées ,
ou que vous leur donniez
la liberté. Cependant ſi je
vous ſuis propre à quelque
choſe , je vous aſſure que
je vous rendrai volontiers
ſervice. Hé mon Dieu , me
dit
GALANT. 49
dit ce bonhomme en pleurant
, je voudrois ſortir de
cette ville , & aller m'établir
à Mantouë avec ma
famille . La ville eſt belle &
grande , j'y trouverai une
maiſon à loüer , où je pourrai
loger plus commodément
ma femme & ma
fille. J'ai ici un cheval ,
&un petit chariot où je
les embarquerai lorſque
vous en fortirez , afin de
profiter de vôtre eſcorte
juſqu'àce que nous en trouvions
une autre par vôtre
د
moyen pour nous y con-
Sept. 17:4 E
so MERCURE
duire , ſuppoſé que vous
n'alliez point juſqu'à cette
ville , quoique votre regiment
y doive être àpreſent,
comme je l'ai entendu dire
àvos valets. Mais je ne ſçai
pas , lui répondis -je , quand
je ſortirai d'ici ; ſi j'en reçois
l'ordre bientôt , vous pourrez
, à la bonne heure, profiterde
cette occafion pour
me ſuivre. Alors le bon
homme me quitta , auffi
étonné de ma moderation
que content de mes réponſes.
Je laiſſai paſſer deux ou
GALANT. SI
trois jours ſans lui parler
de ſa famille : mais le troiſieme
, ſe croyant apparemment
pleinement perfuadé
de ma ſageſſe , il vint
àma chambre me prier de
defcendre dans une ſalle
baſſe , où il avoit fait apporter
des viandes qu'un
Cuiſinier François qui étoit
àAlexandrie avoit accommodées
fort proprement.
Il avoit dreſſé un petit buffet,
qu'il avoit approchéde
la place qu'il s'étoit deſtinée
, pour être plus à porcée
de me verſer à boire.
E ij
52 MERCURE
Un moment aprés que je
fus entré dans cette falle ,
ſa femme & ſa fille y entrerentpar
une autre porte.
Les premieres civilitez renduës
de part & d'autre ,
elles s'affirent entre lui &
moy.
Une lampe allumée ſur la
cheminée , & une bougie
fur la table , quoique nous
fuffions enplein jour
r, nous
ſervirent à éclairer le licu
où nous étions.
Je vous proteſte , ſans
exaggeration , que de ma
vie je n'avois vû rien de ſiP
GALANT. 53
beau , rien de fi parfait que
ces deux perſonnes. La modeftie
, l'innocence & la
pudeur , qui étaloient toutes
leurs graces ſur leurs
viſages , étoient à mes yeux
des ornemens qui rele
voient infiniment l'éclat
de leur beauté. Je n'étois
point dans l'uſage de voir
des attraits ſi ſimples & fi
naturels. Les objets qui
m'avoient même piqué davantage
avant ceux- ci , me
parurent difformes ; & en
comparant ma maîtreſſe de
Montpellier à ces belles in-
E iij
1
54 MERCURE
connuës , je me ſentis forcé
d'avoüer en moy - même
qu'elle avoit preſque toûjours
emprunté de l'étude
& de l'art les graces que
celles- ci devoient uniquement
à la nature. En un
mot elle fut oubliée dans
un inſtant , & rien depuis
ne l'a défenduë dans mon
coeur.
Cependant je ne ſçai par
quelle fatalité je fus ſi frapé,
ou plûtôt ſi étourdi du
premier coup d'oeil de la
femme de mon hôte , que
ſa fille ( quoique belle par
GALANT . 55
excellence ) ne me le parut
que foiblement à côtéde ſa
belle-mere. Je ne fus dans
cette occafion , où j'eus
beſoin de toute ma prudence,
ni indiſcret, ni Fran
çois ; je ne plaignis point
leur esclavage , & je loüai
moins leur beauté , que
bonne chere & la belle
humeur de mon hôte.
la
Neanmoins je profirai
à merveille de tous les
momens où ſon commerce
l'appella ailleurs , pour
dire àces deux belles perſonnes
les plus obligeantes
Eiiij
56 MERCURE
1
choſes du monde.
La contrainte éternelle
où vivent les femmes de ce
pays leur inſpire des reſo
lutions ſi promptes ſur tout
ce qui peut leur ſervir à ſe
vanger du poids des chaî
nes dont on les accable ,
qu'elles acceptent ſouvent
ſans balancer le premier
moyen qu'on leur en offre.
Je m'apperçus avec plaifir
que la mere & la fille n'avoient
dans le fond nulle
tendreſſe pour ce tyran de
leur beauté , & que , quelque
éclat qu'il en pût arri
GALANT. 57
ver , elles ne ſouhaitoient
que l'occaſion de s'affranchir
du joug qu'il leur impoſoit.
Son épouſe ſur tout
lançoit de temps en temps
fur moy de longs regards ,
dont la langueur mélée de
flame me penetroit juſques
au fond du coeur : mais dés
que l'époux reparoiſſoit ,
ſes yeux ſe renfermoient
en eux-mêmes , leur éclat
s'envelopoit dans ſes paupieres
, & leur filence me
contoit avec une éloquence
admirable l'excés de la douleur.
Enfin aprés avoir reſté
1
५
58 MERCURE
plus de quatre heures dans
cette falle , où je ſerois encore
ſi j'en avois été le maître
, je jugeai à propos de
prendre congé de mon
hôte. Je ſaluai ſa femme &
ſa fille avectant de liberté ,
& je le remerciai d'un air
ſi naturel , qu'il me prit
alors ( comme je l'ai ſçû
depuis ) pour le plus inſenfible
de tous les hommes.
Le lendemain je lui demandai
en paſſant des nouvelles
de fa famille , mais fi
froidement , qu'il eut peur
que la propoſition qu'il
GALANT. يو
m'avoit faite de partir d'Alexandrie
ſousmon eſcorte ,
ne me fût point agreable ;
& le ſoir même , en me
retirant pour me coucher ,
j'entendis une voix qui me
dit : Lifez , Monfieur , un
billet que vous trouverez
ſous le tapis de vôtre table.
Je montay auſſitôt à ma
chambre , je cherchai ce
papier , je le trouvai , & j'y
lûs ces lignes.
On nous accuſe de ne vous
avoir pas fait affez d'honnêtetez;
vous sçavez si c'est un
60 MERCURE
(
crime dont nous sommes coupables,
&vous ne doutezpoint
qu'il n'a pas tenu à nous de
vous en faire davantage. Tenez
parole à mon mari , tenez
parole à mon pere , emmeneznous
avec vous , tous les
Sacrifices que vous pourrez
exiger de nous , vous répondront
de nôtre reconoiffance.
Je me crus alors le plus
heureux de tous les hommes
, & je le fus en effet
bientôt. Trois jours aprés
avoir reçû ce precieux billet
, il me vint un ordre de
4
GALANT. 61
1
me rendre ici. Je ne perdis
pas un moment de temps
pour me diſpoſer à partir
avec mon hôte & mes hô
teſſes ; & le lendemain
aprés leur avoir donné le
meilleur cheval de mon
équipage pour l'atteler à
leur chariot ,je les fis partir
à la porte ouvrante , avec
huitde mesdragons&mon
Maréchal des logis. Je les
ſuivis de prés , & enfin je
les joignis à une lieuë d'Alexandrie.
Nous fûmes obligez
d'alonger de beaucoup .
nôtre chemin, & de faire
62 MERCURE
une infinité de détours pour
éviter les partis du Prince
Eugene,qui de tous les côtez
battoient la campagne.
Nous arrivâmes au camp
de Goito , cinq heures aprés
qu'il en fut décampé , & le
lendemain à Mantouë , où
mon hôte , chez qui je loge
encoreàpreſent ,lorſque je
couche à la ville , trouva
*bientôt une maiſon commode
, où ſa femme , ſa
fille& lui font entierement
ſous ma protection.
Que Severac parle maintenant
,ajoûta t- il , & vous
GALANT . 6;
jugerez enfuite , nôtre cher
Precepteur ( adreſſant la
parole à de Thuy ) lequel
de lui , de Fontenay , de
Ramboüillet ou de moy ,
eſt ici le plus heureux dans
fes amours. >
Commençons , dit alors
Severac , par compter juſ
qu'où peut aller le vin que
nous avons. Buvons- en
d'abord un coup chacun ,
&voyons ſi cequi nous en
reſte nous menera juſqu'à
lafindemon hiftoire. Nous
nous en trouvâmes encore
quatre bouteilles, que nous
64 MERCURE
ménageâmes comme la
prunelle de nos yeux, aprés
neanmoins avoir fort regretté
celle que de Thuy
nous avoit ſouffléc.
Je prie encore une fois le
Lecteur de ne point prendre
pour des contes inventez à
plaisir ni ce qu'il a lû , ni ce
qu'il va live. Je lui jure avec
ferment que je n'ai fur cette
histoire que le droit d'arranger
des mots , pour lui dire la verité
des choses.
Je ſuis , comme bien le
ſçavez ,Meſſieurs , nous dit
Severac , natif de la ville
d'OGALANT.
65
d'Orillac en Auvergne. J'ai
trente ans. Ily en a quinze
que je ſers le Roy dans ſes
dragons , & je ferois certainement
plus avancé que je
ne ſuis , ſi les étourderies de
ma jeuneſſe ne m'avoient
pas écarté du chemin qu'
ont fait mes camarades. Le
mariage d'une ſoeur que
j'ai , qui paſſe pour une des
jolies femmes de France ,a
cauſé dans la ſuite tous les
malheurs de ma vie. Un
homme d'une grande naifſance
devint amoureux
d'elle , elle de lui. L'envie
Sept. 1714. F
66 MERCURE
d'être l'épouſe d'unhomme
de cette qualité ſe mit ſi
avant dans ſa tête , qu'il n'y
eut pas moyen de lui faire
entendre raiſon , qu'elle ne
fût fûre d'être ſa femme.
Cette alliance dans le fond
m'étoit affez indifferente,
quelque honneur qui en
rejaillit ſur ma famille
mais, à vraidire, monbeau
frere pretendu s'en foucioit
encore moins que moy.
Enfin elle eut tant de peur
que ce mariage , quelle fouhaitoit
avec la derniere paffion,
ne ſe fit point, qu'elle
:
GALANT 67
mit tout , larmes , prieres &
promeſſes en uſage , pour
m'obliger à y donner les
mains. Sa douleur & ſes in
quietudes continuelles me
rendirent ſenſible à ſes de
firs ; en un mot , mes ſoins
&mes attentions comblerent
ſes voeux , & ce ma
riage ſe fit comme ſe font
tous les mariages. Je vous
avoue que je m'étois flate
de l'eſpoir de trouver de la
douceur & de l'amitié dans
le coeur d'une foeur qui m'avoit
l'obligation d'avoir fait
pour elle, contre le gré de
Fij
68 MERCURE
bien des gens , & peut- être
même contre le gré de ſon
mari , tout ce qu'elle avoit
voulu. Mais l'entêtement ,
les plaiſirs , l'orgüeil , la va
nité, & le mépris des ſiens
vinrent en foule à l'appui
d'un nouveau nom , & je
me trouvai enfin la dupe
de toutes mes eſperances.
Mon eſprit s'eſt ſenti depuis
juſqu'à preſent du poids de
mes chagrins , & les plaifirs
n'ont ſervi dans la ſuite que
de maſque à ma douleur.
Jugez maintenant , mes
chers amis , de quelle naGALANT.
69
turepeuvent être ceux dont
vous allez entendre le recit.
Nous lui fîmes boire alors
une raſade de vin pour
noyer ſon chagrin , & nous
enbûmes autant pour avaler
le ſouvenir du ton douloureux
fur lequel il avoit
commencé ſon hiſtoire ,
qu'il continua en ces termes.
Un Sergent du regiment
deGâtinois épouſa àPignerolles,
je ne ſçai dans quelle
année de l'autre guerre,une
vivandiere de Briançon. 11
70
MERCURE
eut de ce mariage une fille,
qui eſt à preſent belle comme
le jour. Sa mere l'a fait
élever dans les montagnes
de Cifteron , chez un Curé
dont elle eſt la niece.On ne
parloit , lorſque je paffai
dans ce pays, que de l'eſprit
&delabeauté de cette fille .
Je fus curieux de la voir ; je
la vis , &j'en devins auſſitôt
éperdûment amoureux. Je
fis connoiſſance avec ſon
oncle , & au bout de quelques
jours , je lui avoüai le
deſſein que j'avois d'épouſer
ſa niece. Il cut beau me
GALANT.
71
dire que ce parti ne me
convenoit pas , je lui répondis
que je n'avois point
deparens qui euſſent aucun
droit ſur ma conduite , &
que j'étois maître de mes
actions. Si cela eſt , me ditil
,vous êtes honnête homme
, ayez encore pendant
un an pour ma niece les
ſentimens que vous me
marquez aujourd'hui pour
elle , &je vous aſſure qu'alors
vous ferez mon neveu.
L'année est achevée , j'écris
tous les ordinaires à ce
pauvre Curé , & je ne re-
>
72
MERCURE
çois aucune de ſes nouvel
les. J'ai cependant depuis
deux ou trois jours des préfentimens
qui m'accablent;
je croy avoir vû hier &
avant-hier cette fille à une
jalouſie dans Mantouë ;
toute cette nuit même ſon
image m'a perfecuté en
fonge. Je ne ſçai en un mot
ce qui doit m'arriver : mais
je ſouffre des peines mortelles.
mes yeux ſe ferment...
ma langue s'attacheàmonpalais...
donnezmoy
à boire , mes amis...
adieu , mes chers amis... je
..
yous
GALANT.
73
vous dis un éternel adieu.
Et ſur le champ il mourut.
Il eſt plus aaiifseé d'imaginer
la confternation dont cette
mort imprévûë nous frapa ,
qu'il n'eſt facile de l'expri
mer. Enun moment nôtre
table, nos coffres , & tout
l'appareil de nôtre débauche
furent renverſez . Nous
appellâmes au ſecours de
tous les côtez. Rolland Chirurgien
major du regiment
de Sourches , ſe trouva afſez
à propos pour ouvrir
les veines de ce malheureux
: mais il n'en ſortit pas
Sept. 1714. G
۱
/
74
MERCURE
une goutte de ſang. Enfin
nous jettâmes un manteau
fur ſon vilage , & nous fimes
mettre fon corps ſur
une paillaſſe , en attendant
la ceremonie de ſon enterrement
.
:
Cependant nous fortîmes
dela tente , de Thuy,Sainte
Colombe , Ramboüillet &
moy; nous entrâmes dans
la ville fans ſçavoir où nous
allions,&fans nous parler.
Nous nous diſpersâmes en
un inſtant , & nous fûmes
chacun dans les lieux où
nous crûmes pouvoir arra
GALANT.
75
cher plus aifément de nôtre
idée l'image de cette mort.
C'eſt dans le ſein d'une
maîtreſſe que l'on confie
plus volontiers ſes peines &
ſes plaifirs , & l'amour eſt
ordinairement le depofi
taire des plus intereſſantes
circonſtances de nôtre vie.
Je fus au parloir où j'a
vois coûtume d'aller , Ramboüillet
alla chez Roſe , &
Sainte Colombe chez lui ,
où il entra malheureuſement
enhomme troublé de
vin ,d'amour&de douleur.
Il paſſa juſques dans une .
:
Gij
76 MERCURE
fale , où il trouva ſa mal
treſſe ſeule , occupée à quel
que ouvrage de ſon menage.
Il ſe jetta à ſes genoux ,
il lui conta ce qui venoit
de nous arriver ; & aprés
avoir foulagé ſon coeur du
poids de cette avanture , il
recommença à l'entretenir
de ſon amour : mais la tendreſſe
imprudente de ces
amans s'étoit ſimal precautionnée
contre la fureur
d'un jaloux , que le maride
ſa maîtreſſe vit à travers les
fentes d'une porte qui n'e-
• toit point fermée les ca
GALANT.
77
reſſes que ccee miferable a
mant faifoit à ſon épouſe.
Un baifer pris , ou reçû fur
la jouë , ou ſur la main de
ſa femme , paſſa à ſes yeux
pour une preuve du plus
grand crime ; il ne douta
plus de ſa trahiſon , &plein
de, deſeſpoir & de rage , il
entra ſans bruit dans un
petit cabinet , où il trouva
un fufil chargé de trois
bales , qu'il vint tirer à
bout portant dans les reins
de l'infortuné Sainte Co
lombe.
Ce malheureux ſe ſentant
Giij
8 MERCURE
bleſſé mortellement , eut
encore la force de ſe lever,
de mettre l'épée à la main ,
& de courir aprés fon af
faffin , qui ſe ſauvoit : mais
il ne put faire que cinq ou
fix pas , & il alla tomber fur
le ſeüil de la porte de fon
inconfolable maîtreſſe , qui
fur le champ en criant au
fecours , prit deux couffins
qui ſe trouverent ſous ſes
mains , & les mit ſous les
reins de ſon amant ,dont le
ſang couloit à gros boüil
lons. Elle fit en vain tous ſes
efforts pour l'arrêter ,& fa
GALANT.
79
1
douleur mortelle épuiſant
ſa force &fon courage, elle
s'évanoüit à ſes pieds. Cependant
ſa belle fille , les
voiſins , & toute la ville ,
arriverent autour d'eux , &
s'empreſſerent à les ſecourir
: mais le malheureux
Sainte Colombe n'éroit déja
plus.
Ce fut alors que tout le
monde vit deux des plus
belles perſonnes qui fuſſent
en Italie , & qui juſques là
avoient été inconnuës dans
Mantouë.
- Le bruit de ce malheur ſe
Giiij
80 MERCURE
répandit bientôt ſur la pla
ce, &de la place au camp ,
où étoit le regiment de Fimarcon
, dont les dragons
entrerent armez dans la
ville pour vanger la mort
d'un Officier qui leur étoit
fi cher. Ils coururent de tous
côtez pour s'emparer du
meurtrier qui venoit de lui
ravir le jour ; & aprés avoir
bien cherché , on leur dit
qu'il s'étoit ſauvé dans le
Convent des Capucins. Ils
y entrerent comme des furieux
, ils en arracherent ce
miferable , ils l'emmeneGALANT.
81
rent dans leur camp , où ils
lui firent ſouffrir des ſupplices
cruels.; pendant que
l'Archevêque de ſon côté
ſe donnoit mille foins pour
preſſer M. le Comte de
Vaubecourt , qui comman
doit alors à Mantouë , de
leur envoyer en diligence
un Officier qui eût aſſez
d'autorité pour dérober à
leur fureur cette affreuſe
victime , qu'ils lui rendirent
enfin toute ſanglante.
Nous apprîmes quatre
ou cinq jours après cette
horrible avanture , que ce
!
82 MERCURE
malheureux n'avoit pas
porté loin la punition de
crime. i
Enfin pour rendre un
compte exact de tous les
acteurs de cette hiſtoire ,
Ramboüillet fut malheus
reuſement aſſaſſiné dans les
Sevenes par les Fanatiques,
du temps que M. le Maréchal
de Montrevel y commandoit.
On m'a aſſuré depuis peu
queM. de Thuy étoit mort.
Je ſouhaite que cette nouvelle
foit fauffe ; & je reſte
heureuſement , comme les
GALANT. 83 4
lecteurs peuvent aifément
s'en appercevoir , en aſſez
bonne lanté, pour leur donner
chaque mois un livre
que je vais remplir , à mon
ordinaire , de tout ce que
celui- ci pourra me fournir
de circonstances utiles &
agreables pour les en entretenir.
mon train ; & pour commencer
à les entretenir ,
comme ceux qui voudront
prendre leur part de l'amuſement
que je leur offre
, je vais conter l'hiſtoire
de Sainte Colombe.
GALANT. 9
HISTOIRE .
BEl exemple à qui veut le
fuivre !
Le François qui croit tout
charmer
S'imagine aisément qu'il doit
tout enflamer ;
Deſes doux attraits il s'enyvre
:
Mais il trouve en chemin gens
prompts à l'aſſommer ,
Et qui lui montrent mieux
que dans le meilleur livre ,
Comme on guerit chez eux de
1
10
MERCURE
la rage d'aimer.
Sainte Colombe , Lieutenant
de dragons dans Fi .
marcon,étoit un jeune Gentilhomme
des plus braves ,
& des mieux faits que le
Roy eût dans ſon armée
d'Italie la premiere année
de cette guerre . Son eſprit
& fon courage l'auroient
vraiſemblablement mené
fort loin , ſi un malheureux
amour n'avoit pas détruit
les elperances que tout le
monde avoit conçûës de
ſa valeur.
GALANT. Π
Se promenant un jour ſur
le glacis de Mantouë, ( où
ſon regiment étoit alors )
avec Meffieurs de Thuis &
de Ramboüillet , Lieutenans
comme lui dans Fimarcon
: J'ai bien des choſes
àvous conter, mes amis,
leur dit- il , entrons dans ma
tente. Fontenay ( parlant
de moy ) ſera des nôtres ,
& Severac fera nôtre cinquiéme.
J'ai un bon alloyeau
à la braize , des falames
, des langues de France
, d'excellent vin de Vienne
, & le plus beau fruit du
iz MERCURE
:
monde à vous donner. J'ai
fait faire dans la terre un
trou qui a prés de cinq
pieds de profondeur , deux
douzaines de bouteilles
de vin y ſont enterrées ſur
un lit de paille , que j'ai fait
couvrir de quinze ou vingt
livres de glace , ſur leſquelles
repoſent & ſe rafraî
chiſſent à preſent les melons
, le fruit & les anchois,
que nous allons manger.
Il étoit environ neuf
heures du matin , lorſque
cette belle propofition fut
faite à ces Meſſieurs , que
GALANT.
13
+
nous attendions depuis plus
d'une demi heure dans la
tente de Sainte Colombe.
Dés qu'ils y furent entrez
, nous nous mîmes à
table. Nos premiers momens
furent employez à
boire fort po iment à la
ſanté les uns des autres :
mais de ſanté en ſanté nos
timbres s'échaufferent fi
bien, que nous nous faistmes
d'un coffre qui nous
fervit de buffet &de gardemanger.
Nous congediames
les valets , & nous nous
mîmes à dire de nôtre pro-
>
)
14
MERCURE
chain tout ce que nous en
ſcavions , & tout ce que
nous n'en ſçavions pas.
Meſſieurs , nous dit alors
Ramboüillet , ſi vous voulez
que nous ayons ici le
plaifir de nous entendre ,
parlons chacun à notre
tour , &contons- nous de
bonne foy toutes les affaires
galantes que nous avons
euës depuis que nous ſommes
en Italic. Tirons au
billet à qui parlera le premier
; nous recommence.
rons à tirer juſqu'à ce que
nous n'ayons plus rien à
GALANT.
IS
dire , & à chaque poſe que
fera le raconteur , nous boirons
une razade : mais il
faut qu'il meſure ſon dif
cours de façon que nous
puiſſions tous cinq faire
nôtre ronde , pendant qu'il
nous contera ſon hiſtoire.
Cet expedient fut trouve ſi
joli , que nous topâmes tous
àlapropoſition.
Si l'on faisoit difficulté d'a
joûter foy à ce que je vais
dire, je citerois des gens defi
grande autorité , que j'en ferois
aſſurément crû fur leur
parole : mais je pense qu'il ſe-
:
16 MERCURE
roit injuste , & qu'il est inutile
d'appeller de tels noms en
témoignage fur nos extravagances.
:
Nous fimes quatre billetsblancs
&un noir , nous
lesmêmes dans unchapeau,
& nous tirâmes. Le ſort
tomba ſur Ramboüillet
qui , aprés une petite ceremonie
bachique , commença
ſon hiftoire à peu
prés en ces termes.
Je ſuis , comme vous
voyez , Meſſieurs , grand ,
bien fait , & paſſablement
aimable. Je n'entreprends
point
GALANT. 17
point d'affaires de coeur
pour mes amis , ou pour
moy , que je n'en vienne à
bout. En voici la preuve.
Il y a prés de fix femaines
que M. de C** Brigadier
des armées du Roy ,
devint à Guastalla amou.
reux à la folie de la belle
Olympe. Un jour nous promenant
enſemble aprés le
dîner : Ramboüillet , me
dit - il , comment vont tes
amours ici ? Si bien , lui répondis
-je , que je ne changerois
pas ma maîtreſſe
pour la plus belle fille du
Sept. 1714. B
1
18 MERCURE
monde. Son nom ? Roſa.Ou
demeure-t- elle ? A côté de
la grande Eglife , vis à vis
le Palais Sereniffime. Corbleu
, reprit - il en m'embraſſant
,Olympe eſt ſa voifine
; je ne ſçai pas même
fi elles ne logent pas enſemble.
Quelle eſt cette
Olympe ? C'eſt , me dit- il
avec chaleur , une grande
fille vive , brune , blanche
&belle, s'il en fut jamais.
Vertu de mavie , lui dis-je ,
où avez- vous deterré cette
poulette ? Si je n'adoroispas
ma divine Roſa , qui eſt ſa
GALANT.
19
bonne amie , je ne ſçai pas
ſi un Brigadier d'armée ,
comme vous , ne ſe repentiroit
pas bientôt d'avoir
fait une pareille confidence
àunLieutenantde dragons
comme moy : mais je vous
aime , & je veux vous faire
moiſſonner ici plus de mirthe
, que vous n'avez de
vôtre vie moiſſonné de lauriers.
Cependantoù en êtesvous
avec elle ? quelle langue
lui parlez vous ? elle ne
ſçait pas un mot de François
, & vous ne ſçavez pas
*un mot d'Italien. Bon , me
Bij
20 MERCURE
dit - il , voila une belle af.
faire ! J'ai trouvé ici un
grand Negre , dont la femme
eſt ſeche & blanche ;
ces deux creatures en ſçavent
autant que le diable ,
pour faire reüffir les avantures
les plus difficiles. Le
Negre écrit pour moy , &
il m'aſſure qu'on me répondregulierement
lesplus
obligeantes chofes dumonde.
J'ai déja même été deux
ou trois fois la nuit à la jaloufie
, où j'ai baifé avec
tranſport une fort belle
main. La peſte , Monfieur
GALANT. 21
leBrigadier, lui dis- je , vous
en ſçavez bien long. Je
fuis fûr qu'il vous en a déja
coûté plus de dix piſtoles
pour baifer la main d'une
ſervante , & qu'Olympe ne
ſçait pas un mot de vôtre
amoureux martyre. Vous
commandez ici, faites chaffer
le Negre & ſa femme ,
qui ſe moquent de vous ,&
laiſſez - moy le ſoin de vos
affaires. J'y conſens , me
dit- il : mais , de graces , ne
t'expoſe point mal à propos
ni pour toy , ni pour moy.
Allez, lui répondis je , tran
22 MERCURE
quiliſez- vous ſur mon compte
, & regardez - moy comme
le plus fot dragon de
l'armée , ſi dans huit jours
au plus tard nous n'eſcaladons
le mont Olympe. Va ,
cherami , medit- il , où l'amour
& la gloire t'appel.
lent.
* L'infamie est pareille , &
fuit également
Le guerrier fans courage , &
le timide amant.
نم
J'attendis que la nuit fût
venue pour mettre ( com-
*Du Cid.
GALANT.
23
me j'avois coûtume de le
faire ) deux dragons en
•faction autour de la porte
de Roſa. Mes meſures prifes
, une jeune fille qui la
ſervoit vint m'avertir qu'il
étoit tempsd'entrer dans la
maiſon , & qu'elle alloit
m'attendre à la porte du
jardin. Je ne manquai pas
de m'y rendre auffitet , &
d'y trouver cette fille , qui
me mena dans un petit cabinet
de verdure , où mon
incomparable Rofe chantoit
avec une langueur in
exprimable des airs tendres,
24 MERCURE
qu'elle marioit admirablement
avec les doux accords
de ſon luth. Auffitôt me
ſentant àſes genoux : Avezvous
, me dit - elle , autant
d'amour pour moy , que
j'ai de bontez pour vous ?
Ah ! divine Rofe , lui répondis
- je , que vous avez
lieud'être contente demoy,
fitout l'amour dontje brûle
pour vous peut être d'un
prix proportionné à l'excés
de vos bontez. Mon cher
bien , reprit- elle, ſi j'en crois
vos lettres , vos ſermens &
vos tranſports , que nous
allons
GALANT.
25
allons être heureux ; nous
n'avons point de jaloux à
craindre,&nul mortel dans
l'univers ne peut nous dif
puter maintenant la felicité
la plus parfaite. Figurezvous
, mes amis , que de
charmes ! que d'heureux
momens ! quel bonheur
pour moy ! Si je voulois
vous tracer ici une foible
ébauche de mes avantu
res , je vous repreſenterois
cette incomparable nuit de
Petrone * : mais cette fidelle
peinture de mon bonheur
* Qualis nox fuis illa , &c .
Sept. 1714. C
26 MERCURE
vous rendroit trop jaloux
de ma felicité. Un petit foupé
fin , & un media nox delicat
furent les intermedes
de nos plaiſirs ; enfin elle
fit inſenſiblement fuppléer
àmes plus tendres ſoins la
douceur d'une converſa
tion charmante. Ce fut az
lors que je me fouvins des
interêts de M. de C **. Je
luidemandai comment elle
vivoit avec Olympe. Elle
eſt , me ditelle , ma meil
leure amie , & je vous affurequeje
ne crois pas qu'il
yait au mondeune plusai.
GALANT.
27
aimable fille qu'elle. Procurez
-moy , belle Roſe , lui
dis - je , l'occaſion de l'entretenir
un moment de l'amourdont
nôtre Commandant
brûle pour elle ; je lui
ai promis de mettre tout en
uſage pour le ſervir , contribuez
de tout vôtre pouvoir
à l'execution de ma
promeſſe. Je ne veux pas ,
merépondit-elle, vous faire
trop valoir un ſi petit fervice
: amenez-le ſeulement
ce ſoir ici avec vous , dés
que la nuit ſera venuë , &
nous ſouperons tous quatre
Cij
28 MERCURE
द
enſemble. La pointe du jour
commence àparoître , il eſt
temps, mon cher, que nous
nous ſeparions ; ſortez , allez
vous repofer, & promettez
à voſtre Commandant
tout ce que je vous promets
de faire aujourd'hui pour
lui. Enfin je la quittai plein
de mon amour , & du defir
de la revoir inceſſamment.
Je fus dîner chez M. de
C** , je lui contai en parti
culier le ſuccés de ma negociation.
Il m'embraſſa de
joye , & dans l'impatience
de voir bientôt le Soleil ſe
GALANT. 29
coucher , il ſe preſſa de don
ner une demi-douzaine
d'ordres inutiles , qui penferent
détruire tout l'arrangement
de nôtre partie.
Cependantje lemenai chez
Roſe, où je lui ſervis honnêtement
d'interprete: mais
pour ce jour- là , Olympe
fut auſſi peu ſenſible à mes
diſcours qu'au langage de
ſes yeux ; je me contentai
ſeulement de mettre ſes af
faires en aſſez bon train
pour lui procurer d'autres
rendez - vous. Quelques
jours aprés il nous vint un
C
Ciij
30
: MERCURE
ordre cruel de fortir de
Guastalle , & de nous rendre
ici. La neceffité de ce
départ fut pour moy un
vrai coup de foudre. J'écri
vis là deſſus à Roſa un billet
, dont voici les propres
termes.
Lamort me feroit moins funeste
, divine Rofe , que le malheur
qui m'accable. Je ne peux
enviſager rien de plus affreux
que l'inſtant qui va nousſeparer.
Mon devoir m'arrache à
mon amour , &dans la conſternation
où je ſuis , je ne vois
GALANT.
31
que mon deſeſpoir qui puiſſe
m'affranchir des maих ой те
livre la douleur de vous perdre.
Cetteaimable fille répondit
ces mots à mon billet.
Neme parlez, cruel ,de defespoir
ni de mort : mais fi vous
m'aimez autant que je le croy .
corſentez ſeulement que mon
aammoouurrmm'arracheàmondevoir.
Je ne vois ni gloire, ni gjerty
àse refoudre à souffrir des
peines mortelles loin de ce que
L'on aime. Rien enfin ne peut
me retenir où vous ne ferez
Ciiij
32
MERCURE
pas ; sous le pretexte de
chercher un aſyle plus für à
Mantouë, je vais m'abandonner
toute entiere à mon amour,
m'y rendre inceſſamment
fur vos pas.
- Elle me tint en effet parole
,& le furlendemain , à
la pointe du jour , elle pria
nôtre Colonel de lui permettre
de profiter de l'occafion
du départ de fon
regiment , pour ſe rendre
plus fûrement ici ,, où elle
eft , grace àDieu , maintenant
chez une Dame de ſes
GALANT.
33
parentes , qui eſt la plus
raiſonnable & la plus aimable
veuve du monde.
C'eſt là , mes chers amis ,
où j'ai tranquilement &
commodément le bonheur,
de la voir tous les jours.
BUVONS.
Nous recommençâmes
alors la ceremonie du chapeau
; le fort tomba ſur
moy , & je ne me tirai pas
mald'affaire : mais jeprends
la liberté de me difpenfer
deconter ici mes avantures.
Quoique bien des honnêtes
gens , & fur tout mon Co.
34
MERCURE
lonel , qui eſt un grand
Seigneur , & qui me fait
l'honneur de me lire tous
les mois , puiffent affurer
qu'elles ne font pas des
moins rares ; ma modeftie
cependant fouffriroit de
l'étalage de mes folies.
Dés que mon tour fut
paffé , le billet noir échut
à de Thuy , qui nous dit
ſans préambule que nous
ſçavions bien qu'il étoit un
vieux Rêtre ; que depuis
plus de vingt ans il n'avoit
eu de bonnes fortunes que
dans le camp, ou aux en-
Y
GALANT.
35
virons ; que les perils qu'il
avoit courus en amour ,
étoient differens de ceux
auſquels nous nous expoſions
tous les jours ;qu'il
n'avoit jamais apprehendé
ni poignard ni poiſon , &
qu'en un mot nous n'aurions
aucun plaifir à entendre
des avantures dont
les heroïnes avoient ordi.
nairement paffé par les
mains du Prevôt de l'armée
; qu'au reſte il ne s'exculoit
point de nous conter
ſes proüeſſes , pour s'exempter
deboire les cinq raſa.
36 MERCURE
des ſtipulées dans la convention
; qu'il avoit l'honneur
d'être Chevalier de la
table ronde , & qu'il étoit
trop inftruit des droits de
la Chevalerie pour commettre
telle felonie ; que
cependant il nous prioit de
le laiſſer boire d'un trait les
cinq raſades dont il étoit
queſtion. Cette affaire examinée
, & decidée ſerieu
ſement dans nôtre petit
conſeil , nous lui abandonnâmes
une bouteille de vin,
qu'il avala comme une ce
rife. Allez , mes enfans ,f
GALANT.
37
nous dit- il aprés cet exploit,
&tenant toûjours ſa bouteille
entre ſes bras , vous
ſerez les plus heureux mortels
du monde , ſi vous n'avez
jamais de plus mauvaiſe
fortune que celle- ci. Dans
la belle jeuneſſe où vous
êtes , ne vous imaginez pas
qu'il foit plus glorieux de
ſacrifier à l'Amour qu'au
Dieu du vin. J'ai paffé par
vôtre âge , j'ai de l'experience
& de la lecture , &
je me regarde au milieu de
vous quatre , qui êtes les
plus étourdis jeunes gens
MERCURE
de l'armée , comme l'indifferent
Eumolpe dans le navire
du malheureux Lycas.
Un orage épouvantable
ſaiſitde crainte&d'horreur
tous les libertins qui étoient
ſur ce vaiſſeau ; ils ont recours
à la clemence des
Dieux qu'ils implorent , ils
fontdes voeux: mais à peine .
échapez du naufrage , ils
ne ſe ſouviennent plus du
peril. Paffato ilpericolo ,gabbato
ilfanto. Prenez garde
à vous , mes chers amis
fongez que vous n'êtes
point dans un pays où la
GALANT.
39
galanterie Françoiſe ſoit
obli
obligeamment reçûë des
peres, des freres,ni des maris
; & fi vous m'en croyez ,
traitez de fadaifes & de fotiſes
les belles merveilles
que je viens d'entendre , &
celles que vous m'allez
conter. Cebeau ſermon fut
ſuivid'un éclatde rire , dont
nous le remerciâmes &
fur le champ nous remplimes
chacun nos verres pour
boire à la ſanté de nôtre
Pedagogue. Il prit la choſe
àmerveille , & l'effet qu'il
vit que fon difcours avoit
40 MERCURE
fait fur nous , le rendit de
la plus plaiſante humeur
du monde. Hébien , dit-il,
mes enfans ,achevons donc
nôtre tâche , & que Sainte
Colombe & Severac tirent au
doigt moüillé à qui parlera
le premier.
Puiſque le fort endecide,
c'eſt donc à moy maintenant
, Meffieurs , nous dit
Sainte Colombe , à vous conter
mes dernieres avantures.
Les voici.
Il y a environ cinq mois
que je fis un voyage à
Montpellier , où je promis
à
GALANT. 41
àune belle fille , dont j'étois
éperdûment amoureux depuis
plus de trois ans , de
ne ceſſer jamais de brûler
pour elle. L'inconſtance ,
qui eſt l'appanage de la
jeuneſſe , n'avoit donné aucune
atteinte à ma fidelité
pendant tout le temps que
mon devoir nous avoit feparez
l'un de l'autre ; &
dans cette derniere entrevûë
, où je renouvellai encore
cent fois à ſes pieds
tous les ſermens d'un amour
éternel , je lui jurai , ſi ſon
coeur étoit toûjours d'ac-
Sept. 1714. D
42 MERCURE
۱
cord avec le mien , d'unir
madeſtinée à la ſienne , &
de faire conſentir mes parens
à cette union à la fin
de cette campagne. Rempli
de la douceur de ce defſein,
je vis avec indifference
toutes les beautez du Dauphiné
; je fisvoeu , avant de
paſſer les Alpes , de ne rien
aimer en Italie. Suze , Turin
, Valence , Pavie , Cremone
, Plaiſance &Milan ,
n'offrirent à mes yeux que
des objets qu'ils regarderent
avec toute la negligence
du monde: mais une
GALANT. 43
miferable bicoque devoit
triompher de mes fermens ,
de mes voeux , & de ma fidelité.
Je fus detaché vers la fin
du mois de Juin dernier
avec une troupe de dragons
; on m'envoya àAlexandrie
de la Paille , où le
Maire de la ville me logea
chez un pauvre Boulanger.
Je reſtai deux ou trois jours
dans cette maiſon ſans voir
mon hôte : mais ce bon
honme fut fi content de
la maniere dont je vivois
chez lui , & de mon atten-
Dij
44 MERCURE
(
tion à conferver- le peu qu'il
avoit , qu'il ſe determina un
matin à entrer dans ma
chambre pour m'en mar
quer ſa reconnoiffance. Si
tous les François , me dit il
en entrant , en ufoientavec
nous comme vous , Monfieur
, nous n'aurionsjamais
que de la bonne volonté &
de la tendreſſe pour eux :
mais ils n'ont pas plûtôt mis
les pieds dans une maiſon ,
qu'ils en chafferoient , s'ils
pouvoient , le maître & la
maîtreſſe , ou du moins ils
les ruïnent. Pour vous ,
GALANT . 45
Monfieur , qui ne leur refſemblez
point , je ſuis fi
charmé de vôtre douceur ,
& fi prévenu que vous êtes
un honnête homme , que
je ne veux rien avoir de
cachépourvous. Je poffede
environ pour tout bien ,
cent Sequins * d'or , & deux
cent Philippes ** en argent.
Si vous avezbeſoin de quelque
choſe , n'épargnez ni
ma bourſe , ni maperſonne.
Je vous ſuisbien obligé, lui
* Un Sequin vaut environ fix francs de
notre monnoye.
** Le Philippe vaut un Ecu.
46 MERCURE
dis je , de l'offre que vous
me faites ; les appointemens
que je reçois du Roy,
&mon bien ſuffiſent pour
remplir tous mes beſoins.
Au reſte défaites-vous , fi
vous pouvez , de la mauvaiſe
opinionque vous avez
des François , & comptez
fur moy tant que je ferai
chezvous. J'ai encore autre
choſe à vous dire , Monſieur
, ajoûta- t - il , & c'eſt
ce qui me tient davantage
au coeur. Vous jugez affez
àma figure que je ne ſuis
pas jeune : mais vous ne
GALANT. 47
:
devineriez pas que je fuis
marié depuis deux ans avec
une jeune femme , qui eſt
une des plus belles perfonnes
de l'Italie. Vous devineriez
encore moins que
je ſuis le pere d'une jeune
fille de quinze ans , qui eft
belle comme le jour ; & en
un mot , vous ne ſçauriez
point , fi je ne vous l'apprenois
, que ces deux infortunées
creatures font
enfermées jour & nuit dans
unpetit trou , où la lumiere
n'entre qu'avec peine ; elles
reſtent là feules à s'affliger ,
48 MERCURE
pendant que je ſuis à mon
travail , & dés que la nuit
eſt venuë , je vais les confoler
. Vôtre femme & vôtre
fille , lui dis -je ſechement
, vous appartiennent,
& il vous eſt permis d'en
faire ce qu'il vous plaît.
Pour moy , je vous jure
qu'il m'importe peu que
vous les teniez enfermées ,
ou que vous leur donniez
la liberté. Cependant ſi je
vous ſuis propre à quelque
choſe , je vous aſſure que
je vous rendrai volontiers
ſervice. Hé mon Dieu , me
dit
GALANT. 49
dit ce bonhomme en pleurant
, je voudrois ſortir de
cette ville , & aller m'établir
à Mantouë avec ma
famille . La ville eſt belle &
grande , j'y trouverai une
maiſon à loüer , où je pourrai
loger plus commodément
ma femme & ma
fille. J'ai ici un cheval ,
&un petit chariot où je
les embarquerai lorſque
vous en fortirez , afin de
profiter de vôtre eſcorte
juſqu'àce que nous en trouvions
une autre par vôtre
د
moyen pour nous y con-
Sept. 17:4 E
so MERCURE
duire , ſuppoſé que vous
n'alliez point juſqu'à cette
ville , quoique votre regiment
y doive être àpreſent,
comme je l'ai entendu dire
àvos valets. Mais je ne ſçai
pas , lui répondis -je , quand
je ſortirai d'ici ; ſi j'en reçois
l'ordre bientôt , vous pourrez
, à la bonne heure, profiterde
cette occafion pour
me ſuivre. Alors le bon
homme me quitta , auffi
étonné de ma moderation
que content de mes réponſes.
Je laiſſai paſſer deux ou
GALANT. SI
trois jours ſans lui parler
de ſa famille : mais le troiſieme
, ſe croyant apparemment
pleinement perfuadé
de ma ſageſſe , il vint
àma chambre me prier de
defcendre dans une ſalle
baſſe , où il avoit fait apporter
des viandes qu'un
Cuiſinier François qui étoit
àAlexandrie avoit accommodées
fort proprement.
Il avoit dreſſé un petit buffet,
qu'il avoit approchéde
la place qu'il s'étoit deſtinée
, pour être plus à porcée
de me verſer à boire.
E ij
52 MERCURE
Un moment aprés que je
fus entré dans cette falle ,
ſa femme & ſa fille y entrerentpar
une autre porte.
Les premieres civilitez renduës
de part & d'autre ,
elles s'affirent entre lui &
moy.
Une lampe allumée ſur la
cheminée , & une bougie
fur la table , quoique nous
fuffions enplein jour
r, nous
ſervirent à éclairer le licu
où nous étions.
Je vous proteſte , ſans
exaggeration , que de ma
vie je n'avois vû rien de ſiP
GALANT. 53
beau , rien de fi parfait que
ces deux perſonnes. La modeftie
, l'innocence & la
pudeur , qui étaloient toutes
leurs graces ſur leurs
viſages , étoient à mes yeux
des ornemens qui rele
voient infiniment l'éclat
de leur beauté. Je n'étois
point dans l'uſage de voir
des attraits ſi ſimples & fi
naturels. Les objets qui
m'avoient même piqué davantage
avant ceux- ci , me
parurent difformes ; & en
comparant ma maîtreſſe de
Montpellier à ces belles in-
E iij
1
54 MERCURE
connuës , je me ſentis forcé
d'avoüer en moy - même
qu'elle avoit preſque toûjours
emprunté de l'étude
& de l'art les graces que
celles- ci devoient uniquement
à la nature. En un
mot elle fut oubliée dans
un inſtant , & rien depuis
ne l'a défenduë dans mon
coeur.
Cependant je ne ſçai par
quelle fatalité je fus ſi frapé,
ou plûtôt ſi étourdi du
premier coup d'oeil de la
femme de mon hôte , que
ſa fille ( quoique belle par
GALANT . 55
excellence ) ne me le parut
que foiblement à côtéde ſa
belle-mere. Je ne fus dans
cette occafion , où j'eus
beſoin de toute ma prudence,
ni indiſcret, ni Fran
çois ; je ne plaignis point
leur esclavage , & je loüai
moins leur beauté , que
bonne chere & la belle
humeur de mon hôte.
la
Neanmoins je profirai
à merveille de tous les
momens où ſon commerce
l'appella ailleurs , pour
dire àces deux belles perſonnes
les plus obligeantes
Eiiij
56 MERCURE
1
choſes du monde.
La contrainte éternelle
où vivent les femmes de ce
pays leur inſpire des reſo
lutions ſi promptes ſur tout
ce qui peut leur ſervir à ſe
vanger du poids des chaî
nes dont on les accable ,
qu'elles acceptent ſouvent
ſans balancer le premier
moyen qu'on leur en offre.
Je m'apperçus avec plaifir
que la mere & la fille n'avoient
dans le fond nulle
tendreſſe pour ce tyran de
leur beauté , & que , quelque
éclat qu'il en pût arri
GALANT. 57
ver , elles ne ſouhaitoient
que l'occaſion de s'affranchir
du joug qu'il leur impoſoit.
Son épouſe ſur tout
lançoit de temps en temps
fur moy de longs regards ,
dont la langueur mélée de
flame me penetroit juſques
au fond du coeur : mais dés
que l'époux reparoiſſoit ,
ſes yeux ſe renfermoient
en eux-mêmes , leur éclat
s'envelopoit dans ſes paupieres
, & leur filence me
contoit avec une éloquence
admirable l'excés de la douleur.
Enfin aprés avoir reſté
1
५
58 MERCURE
plus de quatre heures dans
cette falle , où je ſerois encore
ſi j'en avois été le maître
, je jugeai à propos de
prendre congé de mon
hôte. Je ſaluai ſa femme &
ſa fille avectant de liberté ,
& je le remerciai d'un air
ſi naturel , qu'il me prit
alors ( comme je l'ai ſçû
depuis ) pour le plus inſenfible
de tous les hommes.
Le lendemain je lui demandai
en paſſant des nouvelles
de fa famille , mais fi
froidement , qu'il eut peur
que la propoſition qu'il
GALANT. يو
m'avoit faite de partir d'Alexandrie
ſousmon eſcorte ,
ne me fût point agreable ;
& le ſoir même , en me
retirant pour me coucher ,
j'entendis une voix qui me
dit : Lifez , Monfieur , un
billet que vous trouverez
ſous le tapis de vôtre table.
Je montay auſſitôt à ma
chambre , je cherchai ce
papier , je le trouvai , & j'y
lûs ces lignes.
On nous accuſe de ne vous
avoir pas fait affez d'honnêtetez;
vous sçavez si c'est un
60 MERCURE
(
crime dont nous sommes coupables,
&vous ne doutezpoint
qu'il n'a pas tenu à nous de
vous en faire davantage. Tenez
parole à mon mari , tenez
parole à mon pere , emmeneznous
avec vous , tous les
Sacrifices que vous pourrez
exiger de nous , vous répondront
de nôtre reconoiffance.
Je me crus alors le plus
heureux de tous les hommes
, & je le fus en effet
bientôt. Trois jours aprés
avoir reçû ce precieux billet
, il me vint un ordre de
4
GALANT. 61
1
me rendre ici. Je ne perdis
pas un moment de temps
pour me diſpoſer à partir
avec mon hôte & mes hô
teſſes ; & le lendemain
aprés leur avoir donné le
meilleur cheval de mon
équipage pour l'atteler à
leur chariot ,je les fis partir
à la porte ouvrante , avec
huitde mesdragons&mon
Maréchal des logis. Je les
ſuivis de prés , & enfin je
les joignis à une lieuë d'Alexandrie.
Nous fûmes obligez
d'alonger de beaucoup .
nôtre chemin, & de faire
62 MERCURE
une infinité de détours pour
éviter les partis du Prince
Eugene,qui de tous les côtez
battoient la campagne.
Nous arrivâmes au camp
de Goito , cinq heures aprés
qu'il en fut décampé , & le
lendemain à Mantouë , où
mon hôte , chez qui je loge
encoreàpreſent ,lorſque je
couche à la ville , trouva
*bientôt une maiſon commode
, où ſa femme , ſa
fille& lui font entierement
ſous ma protection.
Que Severac parle maintenant
,ajoûta t- il , & vous
GALANT . 6;
jugerez enfuite , nôtre cher
Precepteur ( adreſſant la
parole à de Thuy ) lequel
de lui , de Fontenay , de
Ramboüillet ou de moy ,
eſt ici le plus heureux dans
fes amours. >
Commençons , dit alors
Severac , par compter juſ
qu'où peut aller le vin que
nous avons. Buvons- en
d'abord un coup chacun ,
&voyons ſi cequi nous en
reſte nous menera juſqu'à
lafindemon hiftoire. Nous
nous en trouvâmes encore
quatre bouteilles, que nous
64 MERCURE
ménageâmes comme la
prunelle de nos yeux, aprés
neanmoins avoir fort regretté
celle que de Thuy
nous avoit ſouffléc.
Je prie encore une fois le
Lecteur de ne point prendre
pour des contes inventez à
plaisir ni ce qu'il a lû , ni ce
qu'il va live. Je lui jure avec
ferment que je n'ai fur cette
histoire que le droit d'arranger
des mots , pour lui dire la verité
des choses.
Je ſuis , comme bien le
ſçavez ,Meſſieurs , nous dit
Severac , natif de la ville
d'OGALANT.
65
d'Orillac en Auvergne. J'ai
trente ans. Ily en a quinze
que je ſers le Roy dans ſes
dragons , & je ferois certainement
plus avancé que je
ne ſuis , ſi les étourderies de
ma jeuneſſe ne m'avoient
pas écarté du chemin qu'
ont fait mes camarades. Le
mariage d'une ſoeur que
j'ai , qui paſſe pour une des
jolies femmes de France ,a
cauſé dans la ſuite tous les
malheurs de ma vie. Un
homme d'une grande naifſance
devint amoureux
d'elle , elle de lui. L'envie
Sept. 1714. F
66 MERCURE
d'être l'épouſe d'unhomme
de cette qualité ſe mit ſi
avant dans ſa tête , qu'il n'y
eut pas moyen de lui faire
entendre raiſon , qu'elle ne
fût fûre d'être ſa femme.
Cette alliance dans le fond
m'étoit affez indifferente,
quelque honneur qui en
rejaillit ſur ma famille
mais, à vraidire, monbeau
frere pretendu s'en foucioit
encore moins que moy.
Enfin elle eut tant de peur
que ce mariage , quelle fouhaitoit
avec la derniere paffion,
ne ſe fit point, qu'elle
:
GALANT 67
mit tout , larmes , prieres &
promeſſes en uſage , pour
m'obliger à y donner les
mains. Sa douleur & ſes in
quietudes continuelles me
rendirent ſenſible à ſes de
firs ; en un mot , mes ſoins
&mes attentions comblerent
ſes voeux , & ce ma
riage ſe fit comme ſe font
tous les mariages. Je vous
avoue que je m'étois flate
de l'eſpoir de trouver de la
douceur & de l'amitié dans
le coeur d'une foeur qui m'avoit
l'obligation d'avoir fait
pour elle, contre le gré de
Fij
68 MERCURE
bien des gens , & peut- être
même contre le gré de ſon
mari , tout ce qu'elle avoit
voulu. Mais l'entêtement ,
les plaiſirs , l'orgüeil , la va
nité, & le mépris des ſiens
vinrent en foule à l'appui
d'un nouveau nom , & je
me trouvai enfin la dupe
de toutes mes eſperances.
Mon eſprit s'eſt ſenti depuis
juſqu'à preſent du poids de
mes chagrins , & les plaifirs
n'ont ſervi dans la ſuite que
de maſque à ma douleur.
Jugez maintenant , mes
chers amis , de quelle naGALANT.
69
turepeuvent être ceux dont
vous allez entendre le recit.
Nous lui fîmes boire alors
une raſade de vin pour
noyer ſon chagrin , & nous
enbûmes autant pour avaler
le ſouvenir du ton douloureux
fur lequel il avoit
commencé ſon hiſtoire ,
qu'il continua en ces termes.
Un Sergent du regiment
deGâtinois épouſa àPignerolles,
je ne ſçai dans quelle
année de l'autre guerre,une
vivandiere de Briançon. 11
70
MERCURE
eut de ce mariage une fille,
qui eſt à preſent belle comme
le jour. Sa mere l'a fait
élever dans les montagnes
de Cifteron , chez un Curé
dont elle eſt la niece.On ne
parloit , lorſque je paffai
dans ce pays, que de l'eſprit
&delabeauté de cette fille .
Je fus curieux de la voir ; je
la vis , &j'en devins auſſitôt
éperdûment amoureux. Je
fis connoiſſance avec ſon
oncle , & au bout de quelques
jours , je lui avoüai le
deſſein que j'avois d'épouſer
ſa niece. Il cut beau me
GALANT.
71
dire que ce parti ne me
convenoit pas , je lui répondis
que je n'avois point
deparens qui euſſent aucun
droit ſur ma conduite , &
que j'étois maître de mes
actions. Si cela eſt , me ditil
,vous êtes honnête homme
, ayez encore pendant
un an pour ma niece les
ſentimens que vous me
marquez aujourd'hui pour
elle , &je vous aſſure qu'alors
vous ferez mon neveu.
L'année est achevée , j'écris
tous les ordinaires à ce
pauvre Curé , & je ne re-
>
72
MERCURE
çois aucune de ſes nouvel
les. J'ai cependant depuis
deux ou trois jours des préfentimens
qui m'accablent;
je croy avoir vû hier &
avant-hier cette fille à une
jalouſie dans Mantouë ;
toute cette nuit même ſon
image m'a perfecuté en
fonge. Je ne ſçai en un mot
ce qui doit m'arriver : mais
je ſouffre des peines mortelles.
mes yeux ſe ferment...
ma langue s'attacheàmonpalais...
donnezmoy
à boire , mes amis...
adieu , mes chers amis... je
..
yous
GALANT.
73
vous dis un éternel adieu.
Et ſur le champ il mourut.
Il eſt plus aaiifseé d'imaginer
la confternation dont cette
mort imprévûë nous frapa ,
qu'il n'eſt facile de l'expri
mer. Enun moment nôtre
table, nos coffres , & tout
l'appareil de nôtre débauche
furent renverſez . Nous
appellâmes au ſecours de
tous les côtez. Rolland Chirurgien
major du regiment
de Sourches , ſe trouva afſez
à propos pour ouvrir
les veines de ce malheureux
: mais il n'en ſortit pas
Sept. 1714. G
۱
/
74
MERCURE
une goutte de ſang. Enfin
nous jettâmes un manteau
fur ſon vilage , & nous fimes
mettre fon corps ſur
une paillaſſe , en attendant
la ceremonie de ſon enterrement
.
:
Cependant nous fortîmes
dela tente , de Thuy,Sainte
Colombe , Ramboüillet &
moy; nous entrâmes dans
la ville fans ſçavoir où nous
allions,&fans nous parler.
Nous nous diſpersâmes en
un inſtant , & nous fûmes
chacun dans les lieux où
nous crûmes pouvoir arra
GALANT.
75
cher plus aifément de nôtre
idée l'image de cette mort.
C'eſt dans le ſein d'une
maîtreſſe que l'on confie
plus volontiers ſes peines &
ſes plaifirs , & l'amour eſt
ordinairement le depofi
taire des plus intereſſantes
circonſtances de nôtre vie.
Je fus au parloir où j'a
vois coûtume d'aller , Ramboüillet
alla chez Roſe , &
Sainte Colombe chez lui ,
où il entra malheureuſement
enhomme troublé de
vin ,d'amour&de douleur.
Il paſſa juſques dans une .
:
Gij
76 MERCURE
fale , où il trouva ſa mal
treſſe ſeule , occupée à quel
que ouvrage de ſon menage.
Il ſe jetta à ſes genoux ,
il lui conta ce qui venoit
de nous arriver ; & aprés
avoir foulagé ſon coeur du
poids de cette avanture , il
recommença à l'entretenir
de ſon amour : mais la tendreſſe
imprudente de ces
amans s'étoit ſimal precautionnée
contre la fureur
d'un jaloux , que le maride
ſa maîtreſſe vit à travers les
fentes d'une porte qui n'e-
• toit point fermée les ca
GALANT.
77
reſſes que ccee miferable a
mant faifoit à ſon épouſe.
Un baifer pris , ou reçû fur
la jouë , ou ſur la main de
ſa femme , paſſa à ſes yeux
pour une preuve du plus
grand crime ; il ne douta
plus de ſa trahiſon , &plein
de, deſeſpoir & de rage , il
entra ſans bruit dans un
petit cabinet , où il trouva
un fufil chargé de trois
bales , qu'il vint tirer à
bout portant dans les reins
de l'infortuné Sainte Co
lombe.
Ce malheureux ſe ſentant
Giij
8 MERCURE
bleſſé mortellement , eut
encore la force de ſe lever,
de mettre l'épée à la main ,
& de courir aprés fon af
faffin , qui ſe ſauvoit : mais
il ne put faire que cinq ou
fix pas , & il alla tomber fur
le ſeüil de la porte de fon
inconfolable maîtreſſe , qui
fur le champ en criant au
fecours , prit deux couffins
qui ſe trouverent ſous ſes
mains , & les mit ſous les
reins de ſon amant ,dont le
ſang couloit à gros boüil
lons. Elle fit en vain tous ſes
efforts pour l'arrêter ,& fa
GALANT.
79
1
douleur mortelle épuiſant
ſa force &fon courage, elle
s'évanoüit à ſes pieds. Cependant
ſa belle fille , les
voiſins , & toute la ville ,
arriverent autour d'eux , &
s'empreſſerent à les ſecourir
: mais le malheureux
Sainte Colombe n'éroit déja
plus.
Ce fut alors que tout le
monde vit deux des plus
belles perſonnes qui fuſſent
en Italie , & qui juſques là
avoient été inconnuës dans
Mantouë.
- Le bruit de ce malheur ſe
Giiij
80 MERCURE
répandit bientôt ſur la pla
ce, &de la place au camp ,
où étoit le regiment de Fimarcon
, dont les dragons
entrerent armez dans la
ville pour vanger la mort
d'un Officier qui leur étoit
fi cher. Ils coururent de tous
côtez pour s'emparer du
meurtrier qui venoit de lui
ravir le jour ; & aprés avoir
bien cherché , on leur dit
qu'il s'étoit ſauvé dans le
Convent des Capucins. Ils
y entrerent comme des furieux
, ils en arracherent ce
miferable , ils l'emmeneGALANT.
81
rent dans leur camp , où ils
lui firent ſouffrir des ſupplices
cruels.; pendant que
l'Archevêque de ſon côté
ſe donnoit mille foins pour
preſſer M. le Comte de
Vaubecourt , qui comman
doit alors à Mantouë , de
leur envoyer en diligence
un Officier qui eût aſſez
d'autorité pour dérober à
leur fureur cette affreuſe
victime , qu'ils lui rendirent
enfin toute ſanglante.
Nous apprîmes quatre
ou cinq jours après cette
horrible avanture , que ce
!
82 MERCURE
malheureux n'avoit pas
porté loin la punition de
crime. i
Enfin pour rendre un
compte exact de tous les
acteurs de cette hiſtoire ,
Ramboüillet fut malheus
reuſement aſſaſſiné dans les
Sevenes par les Fanatiques,
du temps que M. le Maréchal
de Montrevel y commandoit.
On m'a aſſuré depuis peu
queM. de Thuy étoit mort.
Je ſouhaite que cette nouvelle
foit fauffe ; & je reſte
heureuſement , comme les
GALANT. 83 4
lecteurs peuvent aifément
s'en appercevoir , en aſſez
bonne lanté, pour leur donner
chaque mois un livre
que je vais remplir , à mon
ordinaire , de tout ce que
celui- ci pourra me fournir
de circonstances utiles &
agreables pour les en entretenir.
Fermer
9
p. 425-428
LE DESESPOIR AMOUREUX. CANTATE.
Début :
Tandis que nos Bergers rassemblez dans la Plaine, [...]
Mots clefs :
Bergère, Berger, Amoureux, Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE DESESPOIR AMOUREUX. CANTATE.
LE DESESPOIR AMOUREUX ,
T
CANTATE.
Andis que nos Bergers raffemblez
dans la Plaine ,
Danfoient au fon des Chalumeaux
,
Sur un affreux Rocher le fils du vieux Silene ,
Tircis , le beau Tircis , l'honneur de nos Hameaux
,
Se plaignoit des rigueurs de l'ingrate Climene.
A ij II
426 MERCURE DE FRANCE ;
Il s'adreffoit , mais vainement ,
Aux Zéphirs , aux Echos , à l'Onde fugitive ,
Et d'une voix douce & plaintive ;
Il leur contoit ainfi fon amoureux tourment
Ruiffeaux , ceffez votre murmure ;
Ceffez de foupirer , Zéphirs ;
Laiffez aux peines que j'endure ,
L'ennui , les plaintes , les foupirs ;
Le doux penchant de la Nature ,
Vous mene au gré de vos defirs ;
Ces Champs , ces Fleurs , cette Verdure
Ne vous offrent que des plaifirs.
Ruiffeaux , ceffez votre murmure ,
Ceffez de foupirer , Zéphirs .
Laiffez , &c.
J'aime une Bergere inflexible ;
Mes maux ne peuvent la toucher ?
Son coeur paroît plus infenfible ,
Plus dur que le plus dur Rocher.
Le foin d'accroître mon martire ,
Eft pour elle un plaifir charmants
Plus je languis , plus je foupire ,
Plus elle rit de mon tourment.
Ruiffeaux , ceffez votre murmure
Ceffez de foupirer , Zéphirs ,
Laiffez , & c.
Non
MARS. 1730. 427
Accablé du poids de ma chaîne ,
Non,non, je ne vis point, je ne fais que languit.
Trop aimable Climene ,
Ou foulage ma peine ,
Ou laiffe-moi mourir .
Climene étoit alors dans le prochain Bocage 1
Elle vient au récit des peines du Berger ,
Et bien loin de les foulager ,
Par des fourirs mocqueurs les accroît davan
tage.
Pour ce Berger trop amoureux ,
Ah !quel chagrin ! quel tourment douloureux !
Il gémit , il fe meurt aux pieds de la Bergere ,
Dont la froideur le defefpere.
Son coeur , fon triſte coeur ,
De fi cruels mépris , de tant d'indifference ,
Ne peut plus fupporter la barbare rigueur.
Et fon ame livrée à fa vive douleur ,
Sent enfin fuccomber fa force & fa conſtance,
Ses maux étoient fi vifs & fi preffants ,
Qu'il en marqua la violence ,
Par ces triftes accents:
Defefpoir funefte ,
Viens à mon fecours ;
Acheve le reſte ,
De mes triſtes jours.
Climene détefte ,
Mes tendres amours;
A iij
Dea
428 MERCURE DE FRANCE.
Defefpoir funefte ,
Viens , & c.
Tout à coup agité d'un tranfport furieux ,
Il court au bord d'un affreux précipice ;
Y porte fes regards , puis les fixant aux Cieux ,
S'écrie: ah ! c'en eft fait ! paffons aux fombres
lieux ;
Caron , fois moi propice ;
Et toi , funefte Amour , reçois ce facrifice.
A ces mots , de la Roche il alloit ſe jetter s
Mais quand il vit que la Bergere ,
Ne venoit point l'arrêter ;
Il s'affit doucement fur la tendre fougeres
Non , lui dit-il , ne preffe point tes pas
Raffure-toi , Climene ,
Ta frayeur eſt vaine ;
Je renonces au Trepas .
On oublie en mourant fon amour & fa peine s
Et moi , je veux porter ta chaîne ;
Je veux vivre & fouffrir pour ne t'oublier pas
Raffure - toi , Climene ,
Ta frayeur eft vaine
Je renonce au trépas .
La Bergere fe mit à rire ,
Et le Berger auffi,
Le deſeſpoir dans l'amoureux Empire ,
Finit toûjours ainfi.
Par M. Palmary de Cabors.
T
CANTATE.
Andis que nos Bergers raffemblez
dans la Plaine ,
Danfoient au fon des Chalumeaux
,
Sur un affreux Rocher le fils du vieux Silene ,
Tircis , le beau Tircis , l'honneur de nos Hameaux
,
Se plaignoit des rigueurs de l'ingrate Climene.
A ij II
426 MERCURE DE FRANCE ;
Il s'adreffoit , mais vainement ,
Aux Zéphirs , aux Echos , à l'Onde fugitive ,
Et d'une voix douce & plaintive ;
Il leur contoit ainfi fon amoureux tourment
Ruiffeaux , ceffez votre murmure ;
Ceffez de foupirer , Zéphirs ;
Laiffez aux peines que j'endure ,
L'ennui , les plaintes , les foupirs ;
Le doux penchant de la Nature ,
Vous mene au gré de vos defirs ;
Ces Champs , ces Fleurs , cette Verdure
Ne vous offrent que des plaifirs.
Ruiffeaux , ceffez votre murmure ,
Ceffez de foupirer , Zéphirs .
Laiffez , &c.
J'aime une Bergere inflexible ;
Mes maux ne peuvent la toucher ?
Son coeur paroît plus infenfible ,
Plus dur que le plus dur Rocher.
Le foin d'accroître mon martire ,
Eft pour elle un plaifir charmants
Plus je languis , plus je foupire ,
Plus elle rit de mon tourment.
Ruiffeaux , ceffez votre murmure
Ceffez de foupirer , Zéphirs ,
Laiffez , & c.
Non
MARS. 1730. 427
Accablé du poids de ma chaîne ,
Non,non, je ne vis point, je ne fais que languit.
Trop aimable Climene ,
Ou foulage ma peine ,
Ou laiffe-moi mourir .
Climene étoit alors dans le prochain Bocage 1
Elle vient au récit des peines du Berger ,
Et bien loin de les foulager ,
Par des fourirs mocqueurs les accroît davan
tage.
Pour ce Berger trop amoureux ,
Ah !quel chagrin ! quel tourment douloureux !
Il gémit , il fe meurt aux pieds de la Bergere ,
Dont la froideur le defefpere.
Son coeur , fon triſte coeur ,
De fi cruels mépris , de tant d'indifference ,
Ne peut plus fupporter la barbare rigueur.
Et fon ame livrée à fa vive douleur ,
Sent enfin fuccomber fa force & fa conſtance,
Ses maux étoient fi vifs & fi preffants ,
Qu'il en marqua la violence ,
Par ces triftes accents:
Defefpoir funefte ,
Viens à mon fecours ;
Acheve le reſte ,
De mes triſtes jours.
Climene détefte ,
Mes tendres amours;
A iij
Dea
428 MERCURE DE FRANCE.
Defefpoir funefte ,
Viens , & c.
Tout à coup agité d'un tranfport furieux ,
Il court au bord d'un affreux précipice ;
Y porte fes regards , puis les fixant aux Cieux ,
S'écrie: ah ! c'en eft fait ! paffons aux fombres
lieux ;
Caron , fois moi propice ;
Et toi , funefte Amour , reçois ce facrifice.
A ces mots , de la Roche il alloit ſe jetter s
Mais quand il vit que la Bergere ,
Ne venoit point l'arrêter ;
Il s'affit doucement fur la tendre fougeres
Non , lui dit-il , ne preffe point tes pas
Raffure-toi , Climene ,
Ta frayeur eſt vaine ;
Je renonces au Trepas .
On oublie en mourant fon amour & fa peine s
Et moi , je veux porter ta chaîne ;
Je veux vivre & fouffrir pour ne t'oublier pas
Raffure - toi , Climene ,
Ta frayeur eft vaine
Je renonce au trépas .
La Bergere fe mit à rire ,
Et le Berger auffi,
Le deſeſpoir dans l'amoureux Empire ,
Finit toûjours ainfi.
Par M. Palmary de Cabors.
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Résumé : LE DESESPOIR AMOUREUX. CANTATE.
Le texte 'Le Désespoir Amoureux' est une cantate qui relate la souffrance du berger Tircis, fils de Silène, épris de la bergère Climène. Tircis exprime sa douleur aux éléments naturels, sans trouver de réconfort. Il se plaint de l'insensibilité de Climène, dont le cœur semble se réjouir de ses tourments. Accablé, Tircis implore Climène de soulager sa souffrance ou de le laisser mourir. Cependant, Climène, présente dans un bocage voisin, accentue ses tourments par des soupirs moqueurs. Désespéré, Tircis envisage de se jeter dans un précipice, mais change d'avis en constatant que Climène ne vient pas l'arrêter. Il décide de vivre pour continuer à souffrir et à se souvenir de son amour. La cantate se conclut par le rire de Climène et Tircis, soulignant que le désespoir amoureux finit toujours de manière similaire. L'auteur de cette cantate est M. Palmary de Cabors.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 26-33
IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
Début :
EH ! qu'est-ce qui ne l'a pas ? on n'est dans le monde environné que de torts. [...]
Mots clefs :
Homme, Esprit, Femme, Amoureux, Histoire vraisemblable
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
IL EUT TORT.
Hiftoire vraisemblable.
H! qu'est- ce qui ne l'a pas ? on n'eft
dans le monde environné que de torts.
Ils font néceffaires , ce font les fondemens
de la fociété ; ils rendent l'efprit liant , ils
abaiffent l'amour- propre. Quelqu'un qui
auroit toujours raifon feroit infupportable.
On doit pardonner tous les torts ,
excepté celui d'être ennuyeux , celui là eſt
irréparable. Lorfqu'on ennuye les autres ,.
il faut refter chez foi tour feul comme
l'opéra d'Ajax . Je demande ce que l'on
deviendroit s'il alloit faire fes vifites dans
les maifons ?
Paffons à l'hiftoire de Mondor. C'étoit
un jeune homme malheureuſement né ; il
avoit l'efprit jufte , le coeur tendre & l'ame
douce voilà trois grands torts qui en
produiront bien d'autres.
En entrant dans le monde , il s'appliqua
principalement à tâcher d'avoir toujours
raifon. On va voir comme cela lui réuffit.
Il fit connoiffance avec un homme de la
cour ; la femme lui trouva l'efprit jufte ,
parce qu'il avoit une jolie figure ; le mari
JUILLET. 1755. 27
lui trouva l'efprit faux , parce qu'il n'étoit
jamais de fon avis.
La femme fit beaucoup d'avances à la
jufteffe de fon efprit ; mais comme il n'en
étoit point amoureux , il ne s'en apperçut
pas. Le mari le pria d'examiner un traité
fur la guerre qu'il avoit compofé à ce
qu'il prétendoit. Mondor après l'avoir lû
lui dit tout naturellement qu'en examinant
fon
ouvrage , il avoit jugé qu'il feroit
un fort bon négociateur pour un traité de
paix.
Dans cette circonftance , un régiment
vint à vacquer , un petit Marquis avorté
trouva l'auteur de cour un génie tranfcendant
, & traita fa femme comme fi elle
eût été jolie , il eut le régiment : le Marquis
fut Colonel . Mondor ne fut qu'un
homme vrai ; il eut tort .
Cette aventure le rebuta , il perdit toutes
vûes de fortune , vint à Paris vivre en
particulier , & forma le projet de s'y faire
des amis. Ah ! bon Dieu , comme il eut
tort ! il crut en trouver un dans la perfonne
du jeune Alcipe ; Alcipe étoit aimable
avoit le maintien décent & les propos
d'un homme effentiel.
Un jour il aborda Mondor avec un air
affligé , auffi tôt Mondor s'affligea ( car il
n'y a point de plus fottes gens que les gens
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit qui ont le coeur bon ) ; Alcipe lui
dit qu'il avoit perdu cent louis fur fa parole
, Mondor les lui prêta fans vouloir de
billet ; il crut par là s'être acquis un ami.
Il eut tort : il ne le revit plus.
que
Il donna dans les gens de lettres ; ils le
jugerent capable d'examiner leurs piéces :
als obtinrent audience de lui plus aifément
que du public : il y en eut un en qui Mondor
crut reconnoître du talent , il lui fembla
digne de la plus grande févérité il
lût fon ouvrage avec attention : c'étoit une
Comédie il retrancha des détails fuperflus
, exigea plus de fonds , demanda à
l'auteur de mieux enchaîner fes fcènes , de
les faire naître l'une de l'autre , de mettre
toujours les acteurs en fituation , de prendre
bien plus garde à la jufteffe du dialogue
qu'au faux brillant de l'efprit , de
foutenir fes caracteres , de les nuancer
finement fans trop les contrafter ; il lui
fit remarquer que les pacquets de vers
jettent prefque toujours du froid fur l'action.
Voilà les confeils qu'il donna à l'auteur
; il corrigea fa piéce en conféquence ;
il éprouva que Mondor l'avoit mal confeillé.
Les comédiens ne trouverent pas
qu'elle fût jouable .
Cela le dégoûta de donner des avis. Le
même auteur qui auroit dû fe dégoûter de
JUILLE T. 1755. 29
faire des pièces , en compofa une autre qui
n'étoit qu'un amas de fcènes informes &
découfues. Mondor n'ofa pas lui confeiller
de ne la point donner ; il eut tort , la pièce
fut fifflée . Cela le jetta dans la perplexité ;
s'il donnoit des confeils , il avoit tort ; s'il
n'en donnoit pas , il avoit tort encore . Il
renonça au commerce des beaux efprits &
fe lia avec des fçavans ; il les trouva prefqu'auffi
triftes que des gens qui veulent
être plaifans. Ils ne vouloient parler que
lorfqu'ils avoient quelque chofe à dire ; ils
fe taifoient fouvent. Mondor s'impatienta
& ne parut qu'un étourdi . Il fit connoiffance
avec des femmes à prétentions , autre
méprife : il fe crut dans un climat plus voifin
du foleil ; c'étoit le pays des éclairs ,
où prefque toujours les fruits font brûlésavant
que d'être murs ; il remarqua que
la plupart de ces Dames n'avoient qu'une
idée qu'elles fubdivifoient en petites penfées
abftraites & luifantes ; il s'apperçut
que tout leur art n'étoit que de hâcher
l'efprit ; il connut le tort qu'il avoit eu de
rechercher leur fociété ; il voulut y briller ,
parut lourd ; il voulut y raifonner , il
parut gauche en un mot , il déplût quoiqu'il
fçût fort bien fes auteurs latins , &
fentit qu'on ne pouvoit pas dire à un jeune
il
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
homme voulez - vous réuffir auprès des
femmes , lifez Ciceron.
Mondor étoit l'homme du monde le
plus raifonnable , & ne fçavoit quel parti
prendre avoir raifon. Il éprouva pour que
dans le monde les torts viennent bien
moins de prendre un mauvais parti que
d'en prendre un bon mal adroitement.
Il avoit voulu être courtifan , il s'étoit
caffé le coû ; il avoit cherché à ſe faire des
amis , il en avoit été la dupe ; il avoit vu
de beaux efprits , il s'en étoit laffé ; des
fçavans , il s'y étoit ennuyé ; des femmes ,
il y avoit été ennuyeux : il entendit vanter
le bonheur de deux perfonnes qui s'aiment
véritablement , il crut que le parti le plus
fenfé étoit d'être amoureux ; il en forma
le projet , c'étoit précisément le moyen de
ne le pas devenir. Il examinoit toutes les
femmes ; il mettoit dans la balance les
agrémens & les talens de chacune , afin de
fe déterminer pour celle qui auroit une
perfection de plus. Il croyoit que l'amour
eft un dieu avec lequel on peut marchander.
Il eut bean faire cette revûe , il eut beau
s'efforcer d'être amoureux , cela fut inutile
; mais un jour fans y penfer , il le devint
de la perfonne la plus laide & la plus capricieufe
: il fe remercia de fon choix ; it
1
JUILLET. 1755. 31
vit cependant bien qu'elle n'étoit pas belle ;
il s'en applaudiffoit ; il fe flattoit de n'avoir
point de rivaux : il avoit tort ; il ignoroit
que les femmes les plus laides font les plus
coquettes. Il n'y a point de minauderie ,
point de regard , point de petit difcours
qui n'ait fon intention : elles fe donnent
autant de foin pour faire valoir leur figu
re , qu'on en prend ordinairement pour
faire rapporter une mauvaife terre . Cela
leur réuffit ; les avances qu'elles font flattent
l'orgueil , & la vanité d'un homme
efface prefque toujours la laideur d'une
femme.
Mondor en fit la trifte expérience ; il
fe trouva environné de concurrens ; il en
fut inquiet : il eut tort ; cela le conduifit
à un plus grand tort , ce fut de fe marier.
Il traita fa femme avec tous les égards
poffibles : il eut tort ; elle prit fa douceur
pour foibleffe de caractere & le maîtrifa
durement ; il voulut fe brouiller : il eut
tort ; cela lui menagea le tort de fe raccommoder
; dans les raccommodemens
il eut deux enfans , c'est-à-dire deux torts :
il devint veuf , il eut raifon ; mais il en fit
un tort : il fut fi affligé qu'il fe retira dans
fes terres.
Il trouva dans le pays un homme riche ,
mais qui vivoit avec hauteur , & ne voyoit
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
aucun de fes voisins , il jugea qu'il avoit
tort il eut autant d'affabilité que l'autre
en avoit peu , il eut grand tort ; fa maifon
devint le réceptacle de gentillaftres qui
l'accablerent fans relâche . Il envia le fort
de fon voifin , & s'apperçut trop tard que
le malheur d'être obfedé eft bien plus fâcheux
que le tort d'être craint . On lui fit
un procès pour des droits de terres ; il aima
mieux céder une partie de ce qu'on lui
demandoit injuſtement que de plaider ; il
fe comporta en honnête homme , donna à
dîner à fa partie adverfe , & fit un accommodement
defavantageux : il eut tort. Un
fi bon procédé fe répandit dans la province
; tous fes petits voifins voulurent profiter
de fa facilité , & reclamer fans aucun titre
quelque droit chymérique ; il eut vinge
procès pour en avoir voulu éviter un , cela
le révolta ; il vendit fa terre , il eut tort :
il ne fçut que faire de fes fonds. On lui
confeilla de les placer fur le concert d'une
grande ville voifine qui étoit très - accrédité .
Le Directeur étoit un joli homme qui s'étoit
fait Avocat pour apprendre à fe connoître
en mufique. Mondor lui confia fon argent ,
il eut grand tort. Le concert fit banqueroute
au bout d'un an malgré la gentilleffe
de M. l'Avocat . Cet événement ruina Mondor
, il fentit le néant des chofes d'ici -bas ;
JUILLET. 1755. 33
il voulut devenir néant lui - même ; il fe fit
Moine , & mourut d'ennui : voilà fon dernier
tort.
Hiftoire vraisemblable.
H! qu'est- ce qui ne l'a pas ? on n'eft
dans le monde environné que de torts.
Ils font néceffaires , ce font les fondemens
de la fociété ; ils rendent l'efprit liant , ils
abaiffent l'amour- propre. Quelqu'un qui
auroit toujours raifon feroit infupportable.
On doit pardonner tous les torts ,
excepté celui d'être ennuyeux , celui là eſt
irréparable. Lorfqu'on ennuye les autres ,.
il faut refter chez foi tour feul comme
l'opéra d'Ajax . Je demande ce que l'on
deviendroit s'il alloit faire fes vifites dans
les maifons ?
Paffons à l'hiftoire de Mondor. C'étoit
un jeune homme malheureuſement né ; il
avoit l'efprit jufte , le coeur tendre & l'ame
douce voilà trois grands torts qui en
produiront bien d'autres.
En entrant dans le monde , il s'appliqua
principalement à tâcher d'avoir toujours
raifon. On va voir comme cela lui réuffit.
Il fit connoiffance avec un homme de la
cour ; la femme lui trouva l'efprit jufte ,
parce qu'il avoit une jolie figure ; le mari
JUILLET. 1755. 27
lui trouva l'efprit faux , parce qu'il n'étoit
jamais de fon avis.
La femme fit beaucoup d'avances à la
jufteffe de fon efprit ; mais comme il n'en
étoit point amoureux , il ne s'en apperçut
pas. Le mari le pria d'examiner un traité
fur la guerre qu'il avoit compofé à ce
qu'il prétendoit. Mondor après l'avoir lû
lui dit tout naturellement qu'en examinant
fon
ouvrage , il avoit jugé qu'il feroit
un fort bon négociateur pour un traité de
paix.
Dans cette circonftance , un régiment
vint à vacquer , un petit Marquis avorté
trouva l'auteur de cour un génie tranfcendant
, & traita fa femme comme fi elle
eût été jolie , il eut le régiment : le Marquis
fut Colonel . Mondor ne fut qu'un
homme vrai ; il eut tort .
Cette aventure le rebuta , il perdit toutes
vûes de fortune , vint à Paris vivre en
particulier , & forma le projet de s'y faire
des amis. Ah ! bon Dieu , comme il eut
tort ! il crut en trouver un dans la perfonne
du jeune Alcipe ; Alcipe étoit aimable
avoit le maintien décent & les propos
d'un homme effentiel.
Un jour il aborda Mondor avec un air
affligé , auffi tôt Mondor s'affligea ( car il
n'y a point de plus fottes gens que les gens
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit qui ont le coeur bon ) ; Alcipe lui
dit qu'il avoit perdu cent louis fur fa parole
, Mondor les lui prêta fans vouloir de
billet ; il crut par là s'être acquis un ami.
Il eut tort : il ne le revit plus.
que
Il donna dans les gens de lettres ; ils le
jugerent capable d'examiner leurs piéces :
als obtinrent audience de lui plus aifément
que du public : il y en eut un en qui Mondor
crut reconnoître du talent , il lui fembla
digne de la plus grande févérité il
lût fon ouvrage avec attention : c'étoit une
Comédie il retrancha des détails fuperflus
, exigea plus de fonds , demanda à
l'auteur de mieux enchaîner fes fcènes , de
les faire naître l'une de l'autre , de mettre
toujours les acteurs en fituation , de prendre
bien plus garde à la jufteffe du dialogue
qu'au faux brillant de l'efprit , de
foutenir fes caracteres , de les nuancer
finement fans trop les contrafter ; il lui
fit remarquer que les pacquets de vers
jettent prefque toujours du froid fur l'action.
Voilà les confeils qu'il donna à l'auteur
; il corrigea fa piéce en conféquence ;
il éprouva que Mondor l'avoit mal confeillé.
Les comédiens ne trouverent pas
qu'elle fût jouable .
Cela le dégoûta de donner des avis. Le
même auteur qui auroit dû fe dégoûter de
JUILLE T. 1755. 29
faire des pièces , en compofa une autre qui
n'étoit qu'un amas de fcènes informes &
découfues. Mondor n'ofa pas lui confeiller
de ne la point donner ; il eut tort , la pièce
fut fifflée . Cela le jetta dans la perplexité ;
s'il donnoit des confeils , il avoit tort ; s'il
n'en donnoit pas , il avoit tort encore . Il
renonça au commerce des beaux efprits &
fe lia avec des fçavans ; il les trouva prefqu'auffi
triftes que des gens qui veulent
être plaifans. Ils ne vouloient parler que
lorfqu'ils avoient quelque chofe à dire ; ils
fe taifoient fouvent. Mondor s'impatienta
& ne parut qu'un étourdi . Il fit connoiffance
avec des femmes à prétentions , autre
méprife : il fe crut dans un climat plus voifin
du foleil ; c'étoit le pays des éclairs ,
où prefque toujours les fruits font brûlésavant
que d'être murs ; il remarqua que
la plupart de ces Dames n'avoient qu'une
idée qu'elles fubdivifoient en petites penfées
abftraites & luifantes ; il s'apperçut
que tout leur art n'étoit que de hâcher
l'efprit ; il connut le tort qu'il avoit eu de
rechercher leur fociété ; il voulut y briller ,
parut lourd ; il voulut y raifonner , il
parut gauche en un mot , il déplût quoiqu'il
fçût fort bien fes auteurs latins , &
fentit qu'on ne pouvoit pas dire à un jeune
il
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
homme voulez - vous réuffir auprès des
femmes , lifez Ciceron.
Mondor étoit l'homme du monde le
plus raifonnable , & ne fçavoit quel parti
prendre avoir raifon. Il éprouva pour que
dans le monde les torts viennent bien
moins de prendre un mauvais parti que
d'en prendre un bon mal adroitement.
Il avoit voulu être courtifan , il s'étoit
caffé le coû ; il avoit cherché à ſe faire des
amis , il en avoit été la dupe ; il avoit vu
de beaux efprits , il s'en étoit laffé ; des
fçavans , il s'y étoit ennuyé ; des femmes ,
il y avoit été ennuyeux : il entendit vanter
le bonheur de deux perfonnes qui s'aiment
véritablement , il crut que le parti le plus
fenfé étoit d'être amoureux ; il en forma
le projet , c'étoit précisément le moyen de
ne le pas devenir. Il examinoit toutes les
femmes ; il mettoit dans la balance les
agrémens & les talens de chacune , afin de
fe déterminer pour celle qui auroit une
perfection de plus. Il croyoit que l'amour
eft un dieu avec lequel on peut marchander.
Il eut bean faire cette revûe , il eut beau
s'efforcer d'être amoureux , cela fut inutile
; mais un jour fans y penfer , il le devint
de la perfonne la plus laide & la plus capricieufe
: il fe remercia de fon choix ; it
1
JUILLET. 1755. 31
vit cependant bien qu'elle n'étoit pas belle ;
il s'en applaudiffoit ; il fe flattoit de n'avoir
point de rivaux : il avoit tort ; il ignoroit
que les femmes les plus laides font les plus
coquettes. Il n'y a point de minauderie ,
point de regard , point de petit difcours
qui n'ait fon intention : elles fe donnent
autant de foin pour faire valoir leur figu
re , qu'on en prend ordinairement pour
faire rapporter une mauvaife terre . Cela
leur réuffit ; les avances qu'elles font flattent
l'orgueil , & la vanité d'un homme
efface prefque toujours la laideur d'une
femme.
Mondor en fit la trifte expérience ; il
fe trouva environné de concurrens ; il en
fut inquiet : il eut tort ; cela le conduifit
à un plus grand tort , ce fut de fe marier.
Il traita fa femme avec tous les égards
poffibles : il eut tort ; elle prit fa douceur
pour foibleffe de caractere & le maîtrifa
durement ; il voulut fe brouiller : il eut
tort ; cela lui menagea le tort de fe raccommoder
; dans les raccommodemens
il eut deux enfans , c'est-à-dire deux torts :
il devint veuf , il eut raifon ; mais il en fit
un tort : il fut fi affligé qu'il fe retira dans
fes terres.
Il trouva dans le pays un homme riche ,
mais qui vivoit avec hauteur , & ne voyoit
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
aucun de fes voisins , il jugea qu'il avoit
tort il eut autant d'affabilité que l'autre
en avoit peu , il eut grand tort ; fa maifon
devint le réceptacle de gentillaftres qui
l'accablerent fans relâche . Il envia le fort
de fon voifin , & s'apperçut trop tard que
le malheur d'être obfedé eft bien plus fâcheux
que le tort d'être craint . On lui fit
un procès pour des droits de terres ; il aima
mieux céder une partie de ce qu'on lui
demandoit injuſtement que de plaider ; il
fe comporta en honnête homme , donna à
dîner à fa partie adverfe , & fit un accommodement
defavantageux : il eut tort. Un
fi bon procédé fe répandit dans la province
; tous fes petits voifins voulurent profiter
de fa facilité , & reclamer fans aucun titre
quelque droit chymérique ; il eut vinge
procès pour en avoir voulu éviter un , cela
le révolta ; il vendit fa terre , il eut tort :
il ne fçut que faire de fes fonds. On lui
confeilla de les placer fur le concert d'une
grande ville voifine qui étoit très - accrédité .
Le Directeur étoit un joli homme qui s'étoit
fait Avocat pour apprendre à fe connoître
en mufique. Mondor lui confia fon argent ,
il eut grand tort. Le concert fit banqueroute
au bout d'un an malgré la gentilleffe
de M. l'Avocat . Cet événement ruina Mondor
, il fentit le néant des chofes d'ici -bas ;
JUILLET. 1755. 33
il voulut devenir néant lui - même ; il fe fit
Moine , & mourut d'ennui : voilà fon dernier
tort.
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Résumé : IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
Le texte 'IL EUT TORT' narre les mésaventures de Mondor, un jeune homme au caractère juste, au cœur tendre et à l'âme douce, qualités qui lui causent de nombreux torts. En entrant dans le monde, Mondor cherche constamment à avoir raison, ce qui lui attire des inimitiés. Il refuse les avances d'une femme de la cour et critique un traité de guerre écrit par son mari, ce qui lui vaut l'hostilité du couple. Cette situation lui fait perdre des opportunités de fortune. À Paris, Mondor tente de se faire des amis en prêtant de l'argent à un jeune homme nommé Alcipe, qui disparaît ensuite. Il s'intéresse également aux gens de lettres et corrige une pièce de théâtre, mais celle-ci est jugée injouable. Déçu, il se tourne vers des savants, qu'il trouve tristes, puis fréquente des femmes à prétentions, ce qui le met mal à l'aise. Mondor décide alors de devenir amoureux, mais choisit une femme laide et capricieuse, ce qui lui attire des rivaux. Il finit par se marier, mais sa femme le domine. Veuf, il se retire dans ses terres et y rencontre un homme riche et hautain. Mondor tente de se montrer affable, mais est accablé par des visiteurs indésirables. Il cède injustement dans un procès, ce qui encourage d'autres litiges. Ruiné par une banqueroute, il devient moine et meurt d'ennui. Le texte illustre ainsi les nombreux torts que Mondor accumule tout au long de sa vie.
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