L'AMOUR FILIAL ,
.CONTE MORAL ,
DONT L'idée eft prife du Tableau de
M. GREUZE , exposé au Sallon du
Louvre.
Iz fut un fiécle où la licence L
Régnoit dans les efprits ainſi que dans les moeurs ;
Où le hardi Sophiſme , uſurpant les honneurs
Dûs à la modefte Science ,
Tâchoit d'accréditer de funeftes erreurs.
Tel fe mettoit au rang des plus fages Auteurs ,
Quin'avoit envers fes femblables
Que le mérite affreux de dégager leurs coeurs
Des liens les plus reſpectables.
Un de ces Ecrivains prétendoit démontrer
Qu'on n'eſt tenu de révérer
Ceux à qui l'on doit la naiſſance ,
Qu'autant qu'ils ont pris foin de former notre eng
fance.
Quant à cet inſtinct précieux ,
Qui nous porte à chériren eux notre exiſtence ,
Ce n'étoit au fond qu'ignorance ,
Que préjugé , que foibleffe à fes yeux.
La vie étoit un préfent odieux ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fruit du hazard & de l'incontinence ,
Qui ,fuivant le ſyſtéme outré
De ce Docteur dénaturé ,
N'impofoit à nos coeurs nulle reconnoiſſance .
Le Ciel prit foin de l'éclairer.
Vers un Bourg , où du premier âge
Les vertus fembloient refpirer ,
Le Ciel guida les pas de ce prétendu Sage.
Un logis fe préfente où des Enfans heureux.
Envers un Père infirme acquittoient la nature ;
Heureux par la voluptépure
Qu'au premier des devoirs attachèrent les Dieux.
Un fauteuil fimple étoit le trône
Où fur un couffin de duvet ,
Le Vieillard d'un air fatisfait
Recevoit ces doux foins que l'amour affaiſonne.
Ses bras tomboient , privés de fentiment ;
Son coeur feul eft entier & vole fur fa bouche :
De fes Enfans la piété le touche.
Son Gendre , leur donnant l'exemple en ce moment
,
Aidé par une Soeur aimable
Qui foutenoit ce corps foible & fouffrant ,
Nourriffoit de fes mains ce Père reſpectable.
Un autre Enfant s'avance & porte un vafe plein
盧
De la liqueur enchanterelle
Qui confole , ranime & foutient la vieilleſſe .
Un troifiéme , à fon air impatient , chagrin ,
ОСТОВКЕ. 1763. 31
Trop jeune encor , fait voir une vive contrainte
De ne pouvoir fervir ce Père à fon déclin .
Sous un tiffu de laine un quatrième enfin
Entretient des les pieds la chaleur prefqu'éteinte .
Une Soeur déjà mère , inftruite en l'art d'aimer ,
Tendre & belle fans impoſture ,
Orne auffi cette Scène où brille la nature ,
Et tient un livre pour charmer
Les maux que ce Vieillard endure.
La Mère les voir tous à l'envi s'animer :
La Mère fufpend un ouvrage
Deftiné pour ce digne Epoux ,
Et lit dans l'avenir tout ce que lui préſage
Pour elle- même un spectacle fi doux.
Le plus jeune de la famille ,
Un enfant , qui comptoit à peine trois printems ,
Fruit précieux de l'hymen de la Fille , .⠀
Veut aufli prendre part à des foins ſi touchans ,
Accourt de fes bras innocens
Offrir le foible miniſtère ,
Et de fon jeune coeur fuivant le mouvement ,
Pour diftraire l'ennui du refpectable Père ,
Lui préfente un oifeau qu'il chérit tendrement.
Ce dernier trait fit répandre des larmes
A l'Ecrivain qui juſques à ce jour
Avoit du filial amour
Ofé défigurer les charmes.
Sa Raifon applaudit , fon coeur troublé fe rend :
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Son coeur convient que fi l'Etre fuprême
Ne nous infpiroit pas cet amour en naiſſant ,
Il faudroit pour l'honneur de l'humanité même ›
Eriger en vertu ce pieux fentiment.
Par M. l'Abbé AU BERT?