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1
p. 2767-2770
RÉPONSE de Madame Meheult à la Lettre inserée dans le Mercure du mois d'Octobre dernier, page 2149. au sujet de son Histoire d'Emilie, ou des Amours de Mlle de...
Début :
La Lettrce que vous avez fait paroître, Monsieur, dans le Mercure, me comble [...]
Mots clefs :
Histoire d'Émilie, Reconnaissance, Sentiment, Objection, Reproche
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de Madame Meheult à la Lettre inserée dans le Mercure du mois d'Octobre dernier, page 2149. au sujet de son Histoire d'Emilie, ou des Amours de Mlle de...
REPONSE de Madame Meheult à la
Lettre insérée dans le Mercure du mois
d'Octobre dernier , page 2149. au sujet de
son Histoire d'Emilie , ou des Amours de
Mlle de ....
A Lettre que vous avez fait paroître ,
Monsieur, dans le Mercure , me comble de tant de gloire , que je ne puis sans
ingratitude me dispenser de vous en marquer publiquement ma reconnoissance
d'ailleurs la Critique qui succede aux Eloges me demande une réponse , le silence
dans ces occasions peut être regardé comme un aveu tacite de sa défaite , un pareil
soupçon me seroit trop injurieux. Une
Femme doit sçavoir se deffendre , la résistance est pour elle une vertu essentielle.
Dès que l'on est informé, dites- vous ,
II. Vol que
2768 MERCURE DE FRANCE
que l'amour d'Emilie pour M. de Saint
Hilaire n'est qu'une feinte , l'esprit n'a
plus rien qui l'occupe , et ce vuide est
rempli par de longues conversations qui
ennuyent extrêmement le Lecteur.
Ce sentiment n'est pas assûrement géne
ral , ces longs entretiens ont eu le suffrage des Maîtres dans l'Art d'écrire , mais
chacun a sa façon de penser , et il me sieroit mal d'en parler davantage.
Les amours de mon Héroïne et du Comte viennent subitement , ils se plaignent
sans cesse , lors que rien ne semble les traverser.
La personne qui fait cette objection n'a
jamais aimé véritablement , les allarmes
sont le partage des amans , mais l'experience seule peut prouver ce que je dis.
On m'accuse aussi d'avoir fait mourir
mes Acteurs sans aucune utilité.
Ce raisonnement est si frivole qu'il ne
mérite pas la peine d'être relevé. Je n'ai
cherché dans mon Ouvrage qu'à rendre
les avantures vrai-semblables : former une
fiction et vouloir éviter le Romanesque ,
est une entreprise assez difficile . Il faut
puiser dans les sentimens, et chercher des
incidens ordinaires. Rien ne l'estplus que
la mort ; la douleur que cause un si triste
moment noustouche , nous émeut et nous
11. Vol. arrache
DECEMBRE. 1732 2769
arrache des larmes , d'autant plus volontiers que nous sommes tous les jours exposez à la même peine.
Enfin on me reproche que je ne devois
pas me servir des exemples odieux de Julie , de Messaline et de Marguerite de Valois que de semblables porttaits ne conviennent pas dans la bouche d'une Mere.
:
Si l'on me condamne , il faut auparavant proscrire les Livres qui sont entre
les mains de tout le monde. Pour moi ,
je n'avois pas 14. ans , que je sçavois l'Histoire Romaine par cœur. Hé ! qu'auroit
pu citer Mad. de Reville ? des Elus sanctifiez dès le berceau ? Flore donnoit dans
des foiblesses , et l'application n'eut pas
été juste. Des conversions ? elles sont toujours précedées du vice , ainsi j'aurois tombé infailliblement dans le même deffaut.
Emilie après son escapade devroit être
plus humble , et refuser sa main à M. de
S. Hilaire pour l'unique motif qu'elle ne
se croit plus digne de lui. C'est penser trop sagement ; j'eusse mal soutenu le caractere de mon Héroïne. Une coquette des plus étourdies ne devient pas
si- tôt raisonnable.
Je ne sçai , Monsieur , si vous trouverez cette replique suffisante , je suis un
foible Athlete , et si j'ose entrer en lice
II.Vol avec
2770 MERCURE DE FRANCE
avec vous , c'est moins pour remporter le.
prix , que pour vous assurer que je serai
toute ma vie , Monsieur , votre &c.
Brucelle Mebenst.
Lettre insérée dans le Mercure du mois
d'Octobre dernier , page 2149. au sujet de
son Histoire d'Emilie , ou des Amours de
Mlle de ....
A Lettre que vous avez fait paroître ,
Monsieur, dans le Mercure , me comble de tant de gloire , que je ne puis sans
ingratitude me dispenser de vous en marquer publiquement ma reconnoissance
d'ailleurs la Critique qui succede aux Eloges me demande une réponse , le silence
dans ces occasions peut être regardé comme un aveu tacite de sa défaite , un pareil
soupçon me seroit trop injurieux. Une
Femme doit sçavoir se deffendre , la résistance est pour elle une vertu essentielle.
Dès que l'on est informé, dites- vous ,
II. Vol que
2768 MERCURE DE FRANCE
que l'amour d'Emilie pour M. de Saint
Hilaire n'est qu'une feinte , l'esprit n'a
plus rien qui l'occupe , et ce vuide est
rempli par de longues conversations qui
ennuyent extrêmement le Lecteur.
Ce sentiment n'est pas assûrement géne
ral , ces longs entretiens ont eu le suffrage des Maîtres dans l'Art d'écrire , mais
chacun a sa façon de penser , et il me sieroit mal d'en parler davantage.
Les amours de mon Héroïne et du Comte viennent subitement , ils se plaignent
sans cesse , lors que rien ne semble les traverser.
La personne qui fait cette objection n'a
jamais aimé véritablement , les allarmes
sont le partage des amans , mais l'experience seule peut prouver ce que je dis.
On m'accuse aussi d'avoir fait mourir
mes Acteurs sans aucune utilité.
Ce raisonnement est si frivole qu'il ne
mérite pas la peine d'être relevé. Je n'ai
cherché dans mon Ouvrage qu'à rendre
les avantures vrai-semblables : former une
fiction et vouloir éviter le Romanesque ,
est une entreprise assez difficile . Il faut
puiser dans les sentimens, et chercher des
incidens ordinaires. Rien ne l'estplus que
la mort ; la douleur que cause un si triste
moment noustouche , nous émeut et nous
11. Vol. arrache
DECEMBRE. 1732 2769
arrache des larmes , d'autant plus volontiers que nous sommes tous les jours exposez à la même peine.
Enfin on me reproche que je ne devois
pas me servir des exemples odieux de Julie , de Messaline et de Marguerite de Valois que de semblables porttaits ne conviennent pas dans la bouche d'une Mere.
:
Si l'on me condamne , il faut auparavant proscrire les Livres qui sont entre
les mains de tout le monde. Pour moi ,
je n'avois pas 14. ans , que je sçavois l'Histoire Romaine par cœur. Hé ! qu'auroit
pu citer Mad. de Reville ? des Elus sanctifiez dès le berceau ? Flore donnoit dans
des foiblesses , et l'application n'eut pas
été juste. Des conversions ? elles sont toujours précedées du vice , ainsi j'aurois tombé infailliblement dans le même deffaut.
Emilie après son escapade devroit être
plus humble , et refuser sa main à M. de
S. Hilaire pour l'unique motif qu'elle ne
se croit plus digne de lui. C'est penser trop sagement ; j'eusse mal soutenu le caractere de mon Héroïne. Une coquette des plus étourdies ne devient pas
si- tôt raisonnable.
Je ne sçai , Monsieur , si vous trouverez cette replique suffisante , je suis un
foible Athlete , et si j'ose entrer en lice
II.Vol avec
2770 MERCURE DE FRANCE
avec vous , c'est moins pour remporter le.
prix , que pour vous assurer que je serai
toute ma vie , Monsieur , votre &c.
Brucelle Mebenst.
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Résumé : RÉPONSE de Madame Meheult à la Lettre inserée dans le Mercure du mois d'Octobre dernier, page 2149. au sujet de son Histoire d'Emilie, ou des Amours de Mlle de...
Madame Meheult répond à une critique de son ouvrage 'Histoire d'Emilie, ou des Amours de Mlle de...' publiée dans le Mercure d'octobre. Elle exprime sa gratitude pour les éloges et justifie la nécessité de répondre aux critiques pour éviter les malentendus. Elle défend les longues conversations entre ses personnages, soutenues par des maîtres de l'art d'écrire, et explique que les alarmes et les plaintes des amants sont naturelles. Madame Meheult réfute l'accusation de faire mourir ses personnages sans utilité, affirmant que la mort est un incident ordinaire et émouvant. Elle justifie l'utilisation d'exemples historiques comme Julie, Messaline et Marguerite de Valois, nécessaires pour éviter des défauts littéraires. Elle défend également le caractère de son héroïne, Emilie, en expliquant que sa coquetterie et son étourderie sont cohérentes avec son personnage. Madame Meheult conclut en se déclarant prête à défendre son œuvre, sans chercher à remporter un prix, mais à assurer sa reconnaissance envers son interlocuteur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 156-176
OPERA. EXTRAIT DE POLIXENE, Tragédie de M. JOLIVEAU, Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Musique, mise en Musique par M. DAUVERGNE, Maître de Musique de la Chambre du ROI.
Début :
PERSONNAGES. ACTEURS. PIRRHUS, fils d'Achille, M. Gelin. TELEPHE, prince des Mysiens. [...]
Mots clefs :
Pirrhus, Polixene, Hecube, Amour, Dieux, Cœur, Fureur, Reproche
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texteReconnaissance textuelle : OPERA. EXTRAIT DE POLIXENE, Tragédie de M. JOLIVEAU, Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Musique, mise en Musique par M. DAUVERGNE, Maître de Musique de la Chambre du ROI.
OPERA.
EXTRAIT DE POLIXENE ,
Tragédie de M. JOLIVEAU , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale
de Mufique , mife en Mufique par
M. DAUVERGNE , Maître de Mufique
de la Chambre du Ro1.
PERSONNAGES.
PIRRHUS , fils d'Achille ,
TELEPHE , Prince des Myfiens.
HECUBE , Veuve de PRIAM ,
POLIXENE , fille d'HECUBE &
de PRIAM ,
JUNON
ACTEURS.
M. Geline
M. Pillot
Mlle Chevalier.
Mile Arnoud
THETIS , Mlle Rozet
LA GRANDE- PRESTRESSE DE
JUNON , Mlle Riviere,
LE GRAND-PRESTRE D'ACHILLE , M. Joli.
UN THESSALIEN ,
L'OMBRE D'ACHILLE ,
UNE TROYENNE ,
UNE THESSALIENNE ,
M. Durand.
LA JALOUSIE ,
LE DESESPOIR ,
LA
FUREUR ,
MlleBernard.
M. Larrivée.
M. Joli.
M. Muguet
FEVRIER. 1763. 157
Au premier Acte , la Scène eft dans
une Place publique de la Ville de LARRISSE
, ornée pour le triomphe de
PIRRHUS.
TELEPHE , en interrogeant PIRRHUS
fur ce qui peut troubler fon coeur ,
lorfque tout concourt à le faire jouir
d'un deftin heureux apprend qu'il
aime POLIXENE , & qu'il eft fon rival.
C'eft dans l'horreur de la deftruction
de Troye que PIRRHUS a conçu
cette funefte paffion. Il amenoit Po-
LIXENE dans fes Etats ; mais un orage
a féparé fes vaiffeaux de ceux qui la
conduifoient. TELEPHE , fans découvrir
fes feux s'efforce en vain de
combattre la paffion de PIRRHUS . La
cérémonie du triomphe de ce dernier interrompt
leur dialogue . Les Peuples &
les Guerriers. Theffaliens conduisent des
Captifs Troyens enchaînés ; ils chantent
les louanges de PIRRHUS. Ce Roi fait
ôter les fers aux Troyens , en diſant
»De ces Captifs qu'on détache les chaînes ;
» lls en ont trop fenti le poids:
>
» Que leurs coeurs connoiffent mes loir
Par les bienfaits & non pas par les peines.
Auffi-tôt , pour prix de leur liberté
158 MERCURE DE FRANCE.
ces Captifs témoignent leur reconnoiffance
en danfant , & fe joignent aux
Sujets de PIRRHUS pour célébrer fa
bonté. La Paix & l'Amour ont leur
part des éloges. On entend un bruit
finiftre ; c'eft JUNON qui du haut des
airs reproche à PIRRHUS un amour qui
l'offenfe. Elle menace les TROYENS ,
qu'elle pourfuit, & PIRRHUS lui- même,
des plus terribles traits de fa vengeance .
PIRRHUS qui n'envifage qu'un
avenir funefte , prie TELEPHE de ne
le pas abandonner. PIRRHUS fe plaint
qu'il éprouve feul la févérité des Dieux ;
il fait l'énumération des autres Héros
de la Gréce que l'on laiffe paiſiblement
emmener leurs Captives & en ufer
à leur volonté. Sur quoi l'intrépide
TÉLÉPHE l'encourage en ces termes.
,
» Eh bien , il faut braver l'orage :
» C'eft dans les grands revers que brille un grand
›› courage .
L'un & l'autre s'excitent à braver la
colère de JUNON.
Dans le deuxiéme A&te , la Scéne
eft au bord de la mer près des murs de
LARRISSE.
FEVRIER . 1763. 159
PIRRHUS vient prier la Mer de l'engloutir
, puifqu'il eft féparé de POLIXENE.
Soit par un accident naturel , foit
pour répondre à l'apoftrophe de PIRRHUS
, la Mer qui étoit calme commence
à s'agiter : PIRRRUS , par des
vers qui coupent la fymphonie , remarque
toutes les gradations de la
tempête qu'elle peint. Il craint que Po-
LIXENE n'en foit la victime. Sa crainte
redouble en appercevant des Vaiffeaux
prêts à périr. Il invoque THETIS : &
THETIS paroît ; tout eft bientôt calmé.
Elle fait une légére reprimande à fon
fils fur l'indifcrétion de fes feux. En lui
promettant de lui rendre fa Maîtreffe ,
elle l'avertit néanmoins de défarmer la
fureur de JUNON , parce que fon pou
voir limité ne pourroit le défendre contre
cette Déeffe .
PIRRHUS , qui n'eft occupé que de
fa paffion , exprime ainfi les premiers
mouvemens de fa joie , en quittant la
Scène :
» Je vais donc revoir POLIXENB ,
> Courons au- devant de ſes pas.
>> Si mon amour triomphe de ſa haine ,
>> Le courroux de Junon ne m'épouvante pas.
Des MATELOTS Theffaliens , échap
160 MERCURE DE FRANCE.
pés du naufrage forment un Divertiffement.
POLIXENE les fuivoit, elle arrive
à la fin de cette Scène. Les MATELOTS
& furtout les MATELOTES chantent
les douceurs de l'Amour. POLIXENE
dont cela aigrit la fituation , les fait écar
ter. Reftée feule , elle s'avoue & fe reproche
amérement le penchant qu'elle
éprouve pour PIRRHUS ; elle craint
qu'il ne life fa foibleffe à travers de fes
pleurs. Elle s'arme fi bien contre cette
foibleffe que dans la Scène qui fuit entre
elle & PIRRHUS , elle l'accable de
duretés , & finit par le prier de la laiffer
feule . HECUBE , échappée du même
naufrage , apparemment dans un autre
vaiffeau que celui qui portoit fa fille
furvient en ce moment. POLIXENE
vole dans fes bras. HECUBE apperçoit
PIRRHUS , le deftructeur de toute
fa Famille ; elle en frémit.
PIRRHUS à HECUBE.
» Ah ! voyez en PIRRHUS un Prince moins cou-
» pable.
HECUBE
» Je ne puis voir qu'un Vainqueur implacable ,
Dont l'afpect. eft pour moi plus cruel que la
» mort,
» O Dieux , pourquoi ce même orage,
» Qui m'a fait échouer ſur ce fatal rivage
» N'a t-il pas terminé mon fort?
FEVRIER. 1763.
161
POLIXENE veut la calmer , & en même
temps l'Amour , ingénieux à faifir
tous les pretexte , fe cache en elle fous le
motif de la piété filiale , pour implorer
PIRRHUS ; maisHECUBE s'en irrite.Ainfi
eftétabli dans cette Scène le caractère
altier de cette femme dont les Poëtes
ont toujours peint le défefpoir avec
les traits de la fureur. PIRRHUS néanmoins
ne répond à tant d'injures que
par ces vers adreffés à HECUBE.
>> Adoucir vos deftins , c'eft mon premier devoir:
» Oui , mon coeur n'en connoît plus d'autre.
» Ordonnez dans ces lieux , foumis à mon pou-
>> voir ;
» Tout mon bonheur dépend du vôtre.
HECUBE eft peu touchée d'une
proteftation auffi obligeante. POLIXENE
l'invite à goûter les douceurs de
l'efpoir elles joignent leurs voix pour
invoquer les Dieux.
Le troifiéme A&te commence dans
le Veftibule d'un Temple de Junon.
La Mufique peint un tremblement
de Terre. TELEPHE , feul alors fur la
Scène , annonce qu'à ce fléau fe joint
celui de la contagion.
162 MERCURE DE FRANCE.
» Un fouffe empoifonné , miniftre du trépas ,
» Moiffonne , à chaque inſtant , de nouvelles vic-
» times , &c .
Il craint que POLIXENE ne fuccombe
à ce danger ; il court pour la chercher
& pour l'en préferver. Il eft arrêté
par HECUBE qui connoît & approuve
fes feux . Elle lui préfente PIRRHUS
comme l'objet qui attire la colère
des Dieux ; elle veut engager cet
ami à l'immoler. Il en frémit. Sur quoi
HECUBE lui dit :
"
" · • ·
Il peut vous en punir.
S'il pénétre vos voeux ,
TELEPHE..
» Non , il eft magnanime.
HECUBE.
L'Amour jaloux eft toujours furieux.
TELEPH E.
Pirrhus eft un héros , il détefte le crime.
HECUBE lui rappelle en vain les
maux que PIRRHUS a faits à fa Patrie
à fa famille , & la mort que
PRIAM a reçue de fa main . TELEPHE ,
FEVRIER. 1763. 163
conftant dans fes principes , perfifte
dans fa réfiftance.
» La Victoire , ( dit-il , ) fouvent peut rendre
impitoyable ;
JJ
» Mais jamais d'un forfait je ne ferai coupable.
>
HECUBE , dans fa fureur , accufe
TELEPHE de lâcheté , elle trouvera
dit -elle, un autre bras pour la venger.
TELEPHE eft allarmé du danger où elle
va s'expofer ; mais cette femme violente
ne peut être détournée de fon
projet.
TELEPHE rend compte à POLIXENE
qui furvient , de la propofition barbare
que fa mère lui a faite. POLIXENE
en eft éffrayée pour PIRRHUS . Elle
ne peut diffimuler combien elle craint
l'effet du complot qu'HECUBE a formé.
Quoiqu'elle marque toute fa terreur
fur le danger qui menace fa mère
l'Amour jaloux éclaire TELEPHE fur
l'intérêt le plus fenfible pour POLIXENE.
Il lui déclare ouvertement fes foupçons.
Vous tremblez pour PIRRHUS , plus que pour
>>une mère .
164 MERCURE DE FRANCE.
POLIXENE veut s'en défendre ; mais
ce Prince , qui foutient toujours fon
caractère , calme ainfi les allarmes de
POLIXÉNE.
» Non , non , ( lui dit-i! ) ne craignez rien de
» mon amour extrême ;
>> Fe cours vous fatisfaire aux dépens de moi-
›› même :
Oui , je vais vous prouver que ce coeur ver-
>> tueux
Peut-être méritoit un fort moins malheureux.
POLIXENE, à elle- même , fe reproche
de n'avoir pu cacher des feux qu'elle
n'auroit jamais dû reffentir. Dans ce
moment les portes du Temple s'ouvrent,
& tout fe difpofe pour le facrifice qu'on
doit offrir à JUNON. Après les invocations
& les danfes religieufes des Prêtreffes
, interrompues par les cris doufoureux
des Peuples frappés de la contagion
, PIRRHUS vient lui-même invoquer
pour fes Peuples infortunés . La
Grande-Prêtreffe veut y joindre fes prières
; mais elle eft tout-à - coup faifie
d'un enthoufiafme prophétique , dont
les derniers vers contiennent l'Arrêt de
POLIXENE.
FEVRIER . 1763. 165
» Si vous voulez fléchir fa haine ,
Sur le tombeau d'ACHILLE immolez Po-
» LIXENE.
Les Prêtreffes rentrent. PIRRHUS
eft accablé de ce fatal oracle : les Peuples
généreux de LARISSE , tout fouffrans
qu'ils font , en murmurent . PIRRHUS
termine l'Acte en proteſtant qu'il
ne fouffrira pas que POLIXENE fubiffe
un fort auffi rigoureux.
Le quatrième Acte fe paffe dans le
Palais de PIRRHUS.
HECUBE n'a pû engager perfonne à
fervir fes deffeins
fanguinaires : elle en
eft furieuſe ; elle fe confole un moment
par un fentiment de courage.
» Ceſſons de vains regrets , je me reſte à moi-
» même.
Elle continue cependant à s'exciter à
la vengeance : elle fe promet de faire
du Palais un lieu d'horreur & de larmes
, fans s'expliquer fur les moyens .
POLIXENE vient apprendre en tremblant
à fa mère ce que l'Oracle a prononcé.
HECUBE dont la fureur fe
,
"
166 MERCURE DE FRANCE.
,
tourne alors contre JUNON. après
quelques imprécations contre les Dieux ,
promet à fa fille qu'elle ne périra pas.
TELEPHE peut , dit- elle , fauver fes
jours ; il a des Vaiffeaux & des Soldats
au rivage : elle va implorer fon
fecours.
POLIXENE , dans la fituation alors
de la fille de JEPHTE , n'eft pas d'abord
réfignée auffi modeftement : elle
ofe demander aux Dieux de quoi elle
eft coupable ? Mais bientôt elle fe reprend
.
ود
•
Je me plains du courroux du Ciel ,
» Quand je nourris un feu trop condamnable ! ..
Une réflexion tendre fuit ce repentir.
» Ah ! qui peut efpérer un fort plus favorable ,
» Si l'amour feul rend un coeur criminel ?
Les Peuples de Larriffe , moins généreux
par réfléxion , que dans le moment
qu'ils ont entendu prononcer la
mort de POLIXENE , demandent avec
rébellion que le facrifice s'achève .
PIRRHUS vient l'annoncerà POLIXENE;
celle-ci les plaint & les excufe : mais PIRRHUS
, dont le courage opiniâtre , ainfi
FEVRIER. 1763. 167
eſt
que l'acier , fe durcit fous les coups ,
PIRRHUS menace fes Peuples & JUNON
elle-même qu'il préviendra leur fureur.
Le moyen fur lequel il fe fonde
un paffage inconnu par lequel il peut la
faire échapper la nuit , conduite par fa
garde & par un Officier fidéle. POLIXENE
ne veut pas fuir fans fa mère .
PIRRHUS l'avoit prévu , tout eft difpofé
pour qu'elles partent enfemble.
POLIXENE qui n'a plus rien à ménager
, ne peut retenir une légère éffuion
de fa tendreffe pour PIRRHUS
dans le remerciment qu'elle lui fait .
POLIXENE à PIRRHUS.
» Plus vous vous montrez généreux ,
« Et plus je crains pour vous la colère des Dieux.
PIRRHUS.
» Quand POLIXENE à mon fort s'intéreſſe ,
» Pirrhus eft trop heureux.
» Le péril croît , craignez un Peuple furieux .
POLIXENE , àpart , en s'en allant.
» Qu'il en coûte à mon coeur pour cacher fa
> tendreſſe !
PIRRHUS s'applaudiffant déja du
fuccès de fon ftratagême , eft arrêté
168 MERCURE DE FRANCE.
par une main invifible . Il voit fortir de
Terre la JALOUSIE le DESESPOIR ,
la FUREUR & toute leur Suite . C'eſt ce
qui forme le Ballet dont nous avons
rendu compte dans le précédent Mercure
en parlant de la repréſentation de
cet Opéra.
PIRRHUS eft perfécuté par les flambeaux
de cette Troupe infernale ; le
poifon paffe dans fon coeur , il eft menacé
d'éprouver tous les tourmens qui
peuvent déchirer une âme , & la JALOUSIE
, laffe enfin de fa perfécution ,
finit la Scène avec lui comme ZORAÏ-
DE avec NINUS dans Pirame & Thibé.
ככ
LA JALOUSIE , à Pirrhus.
Téléphe adore Polixène ;
» Il eft prêt à te la ravir .
PIRRHUS fe difpofe à exhaler toute
la violence de la funefte paffion
qu'on vient de lui infpirer. TELEPHE
paroît , il fupporte d'abord les reproches
de fon ami ; TELEPHE a les forces
& la fermeté de la vertu ; il en accable
PIRRHUS à fon tour ; & celuici
, malgré les efforts de la JALOUSIE,
fecondée de la rage & du DÉSESPOIR,
céde auffitôt à ce pouvoir , & finit par
confier
FEVRIER . 1763. 169
confier fa maîtreffe à cet ami pour af
furer fa fuite , quoiqu'il le connoiffe
alors pour fon rival.
Dans le cinquième Acte le Théâtre
repréfente un Monument élevé aux Mánes
d'Achille. Un Autel eftfur le devant.
PIRRHUS eft feul , il s'applaudit d'avoir
pu triompher de lui-même ; il ne
fent pas moins ce qu'il lui en coûte. Il
termine fon Monologue par cette invocation
aux Mânes d'Achille.
» Mânes facrés , Ombre que je révére ,
» Et vous , Dieux tout-puiffans ! calmez votre
» colère ,
» Si l'Amour fit mon crime , hélas ! ce même
» Amour
» Met le comble à mes maux , & vous venge en
›› ce jour.
HECUBE vient apprendre à PIRRHUS
la mort de TELEPHE. Elle infulte
aux regrets fincères de ce Prince ,
en lui imputant la fin tragique de fon
ami. Elle prétend que c'eft lui -même
qui a guidé les affaffins dans les fentiers
obfcurs qui conduifoient au rivage.
PIRHUS , indigné , reprend en ce
moment la noble fierté d'où l'Amour
H
170 MERCURE DE FRANCE .
l'avoit fait defcendre dans tout le
cours de l'action , & répond à HECUBE.
>> Dieux , quelle horreur! qui , moi , quand , pour
>>fauver vos jours ,
» J'immolois jufqu'à ma tendreſſe !
» Quand , bravant de Junon la haine vengereffe ,
» Des maux de mes Sujets j'éternifois le cours !
HECUBE ne fe rend point ; elle perfifte
dans fes reproches injurieux . PIRRHUS
, dont la patience eft épuisée ,
lui dit enfin :
» C'en eft trop, je voulois aux dépens de ma vie ,
» Arracher votre fille à la mort :
» Mais , qu'elle vive ....ou qu'on la faerifie ....
» PIRRHUS l'abandonne à fon fort.
;
HECUBE , alors change de ton &
devient fuppliante , pour engager PIRRHUS
à fauver les jours de fa fille
mais c'eft en vain , PIRRHUS eft devenu
inexorable : la furieuſe HECUBE
apperçoit en ce moment POLIXENE ,
entre les mains des Sacrificateurs . &
ornée des funeftes guirlandes dont on
paroit les victimes . Elle ne fe contient
plus : elle tire un poignard de deffous fon
vêtement & le léve fur PIRRHUS . POFEVRIER.
1763. 171
LIXENE s'élance entre - deux & arrache
le poignard des mains d'HECUBE
en difant :
» Je frémis :
HECUBE.
» C'eft POLIXENT
» Qui vient défarmer ma fureur. "
POLIXEN E.
>>J'ai laiffé voir le fecret de mon coeur ;
» Si je mérite votre haine ,
» Bientôt ma mort ....
PIRRHUS .
Non plutôt qu'en ce jour
» Et la flamme & le fer dévaſtent ce féjour.
Le Grand- Prêtre reclame contre cet
irréligieux attentat de PIRHHUS, Ce
Prince animé par la déclaration de Po-
LIXENE , s'opiniâtre davantage contre
l'ordre des Dieux . Loin d'en être puni ,
le Monument s'ouvre . L'Ombre d'Achille
paroît , pour annoncer à PIRRHUS
le fort le plus flatteur.
»Pirrhus , au deftin le plus doux ,
»Le Ciel vous permet de prétendre :
» THÉTIS a de JUNON défarmé le courroux.
PIRRHUS remercie ; l'Ombre porte
fa bienfaifante attention jufqu'à or-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE
donner elle-même la fête de ce grand
jour,
PIRRHUS demande l'aveu de Po-
LIXENE , qui à fon tour follicite celui
de fa mère. La cruelle HECUBE s'adoucit.
Les Guerriers & les Peuples
viennent célébrer l'hymen de PIRRHUS
& de POLIXENE,
OBSERVATIONS fur le Poëme
de POLIXENE.
Le Sujet que l'Auteur a choifi pour le premier
effai de fa Muſe avoit été traité plufieurs fois au
Théâtre Lyrique , mais toujours fans fuccès.
On ne peut refuſer à ce nouveau Poëme une
conduite raiſonnée , une action bien liée & des
Scènes affez réguliérement filées. Cependant il a
été l'objet de quelques cenfures , tant verbales ,
qu'imprimées dans des Ecrits publics . Nous altons
chercher à les réfumer & à les difcuter
par une critique impartiale , moins en faveur de
l'Auteur , qui fans doute le défendroit mieux luimême
, que pour l'intérêt de l'art dramatique
qui ne peut que gagner à ces fortes de difcuffions
, attendu qu'il n'y a pas encore de Poëtique
bien arrêtée pour ce genre de Poëmes.
En convenant que la fable de ce Drame eft
bien foutenue , on reproche d'abord qu'elle eft
contraire à ce que nous fçavons tous fur PIRRHUS
&fur POLIXENE. A cet égard le reproche
tombe de lui - même , fi cela a fervi à traiter
plus heureufement ce Sujet qu'il ne l'avoit été
auparavant, Il feroit dangereux néanmoins que
FEVRIER. 1763. 173
ces exemples fe multipliaffent , & qu'on y fût encouragé
par des fuccès ; car il eft des bornes aux
licences les plus étendues dans les Arts. On permet
au Peintre d'Hiftoire d'orner ſes ſujets , de
les modifier même à fon avantage ; mais on
ne lui pardonneroit pas de nous repréſenter les
grands traits hiſtoriques ou poëtiques d'une manière
trop oppofée à la connoiffance générale des
faits. On ne doit pas s'arrêter davantage aux inimitiés
des Pères de PIRRHUS & de TELEPHE
ni au paffage de ce dernier , de la Troade en Europe
pour retourner en Myfie. Il n'eft pas hors
du cours naturel des événemens & fur-tour
entre les héros , de voir une amitié très-étroite
entre les enfans d'ennemis irréconciliables. Quant
au voyage de TELEPHE , on ne voit pas quel eft
l'inconvénient de faire prendre le plus long à un
héros d'Opéra , lorsque cela peut être utile à la
conftitution d'un bon Poëme.
>
Il eft des queſtions plus importantes fur les
caractères des perfonnages & fur quelques parties
de la conduite de ce Poëme . 1º . Sur les caractères.
Le perfonnage fubordonné ( TELEPHE )
paroît , dit-on , fait pour être le plus intéreffant ,
parce qu'il eft le plus eftimable. En effet , ce caractère
, qui eft très- bien foutenu , a tous les avantages
de la vertu & du véritable courage , fans
en avoir le fafte , & il ſe manifefte dans tout le
drame , non par un vain étalage des maximes ,
mais par des actions dignes de toucher tous les
coeurs honnêtes. Cependant c'eſt le feul des perfonnages
véritablement malheureux dans le cours
de l'action , & le feul qui périffe à fon dénoûment.
A cela nous croyons que l'Auteur pourroit
répondre , qu'on eft obligé fouvent de mettre
le principal mobile de l'action dans les perfonf
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
nages fubordonnés , plutôt que dans les perfor
wages principaux. Que fi quelquefois la fcélérarelle
de ces feconds perfonnages eſt néceffaire au
mouvement de l'action & à l'intérêt des perſon ·
nagesprincipaux , lorfqu'ils font vertueux; d'autres
fois , par des moyens contraires , c'eſt la vertu de
ces perfonnages fubfidiaires qui fert à mettre dans
des fituations plus intéreffantes des caractères
mêlés de vices & de foibleffes , lefquels ne font
pas les moins propres à l'intérêt théâtral , &
prèfque toujours plus que les caractères entiérement
vertueux. De la première eſpéce font ici
les caractéres de PIRRHUS & de POLIXENÉ .
L'Auteur a donc dû les conftituer ainfi pour
remplir fon objet. Mais à l'égard de POLIXENE ,
fi l'on demande comment a-t- elle pû fe prendre
d'un penchant fi tendre & fi invincible pour un
Prince dont le premier aſpect ne lui a offert qu'un
vainqueur implacable , le fer & le feu à la main ,
ravageant fa Patrie , maflacrant tous les fiens
& particuliérement fon père , ce qui eſt ſpécialement
énoncé dans le Drame? Comment , malgré
la clémence de l'Ombre d'ACHILLE , cet
autre ennemi furieux de fa famille , comment ,
dit-on encore , peut- elle conſentir à recevoir une
main encore fumante d'un fang fi cher & fi refpectable
pour elle ? A cela nous convenons que
fi l'on ne confultoit que les moeurs & la nature
pour ces fortes de Poëmes , il feroit peut- être affez
difficile de répondre.
Quant à la conduite , il nous paroît que le
reproche qu'on fait à PIRRHUS de faire refter
TELEPHE avec lui , lorſqu'il eſt menacé par Ju-
NON n'eft pas auffi bien fondé que les autres.
Non feulement on fent bien que l'Auteur
avoit befoin de TELEPHE pour le fil de fon
FEVRIER . 1763. 175
fût
pas
action mais il a trouvé par - là , le moyen
de préfenter une vérité morale , bien importante
, contre les prétendus efprits-forts ,
qui cherchent toujours à affocier autant qu'ils
peuvent des complices contre le Ciel , & qui
femblent ne réunir leurs forces contre fes décrets
que pour mieux laiffer voir leur foibleſſe.
Il est peut- être vrai , comme on l'a remar
qué , que la colere des Dieux vengeurs n'y eft
pas peinte fous des couleurs bien redoutables.
Mais indépendamment du befoin qu'il y avoit
pour la marche de l'action que PIRRHUS ne
arrêté par un pouvoir irréfiftible dans la
paffion ; d'autre part , les Dieux font-ils moins
véritablement repréſentés par la rigueur des
châtimens que par les effets de leur clémence ?
Ce qui femble un peu plus difficile à concilier
eft l'appareil terrible & tous les efforts de la ALOUSIE
en perfonne avec la RAGE , le DESESPOIR
& tout l'Enfer déchaîné , pour verfer leur
fatal poifon dans le coeur de PIRRHUS , avec le
peu d'effet que cela produir fur lui , par la facilité
que TELEPHE trouve l'inftant d'après à le
calmer , & le confentement qu'il apporte à lui
remettre fa Maitreffe entre les mains. Paffant
aux détails , nous répondrons à ceux qui demanderoient
dans ce Poëme plus de Madrigaux
, plus de ces phrafes qui développent lesfentimens
du coeur ou les fentimens de l'efprit , que
le courage d'avoir fçû fe paffer de ces brillans
Lecours , en mérite d'autant plus d'éloges dans
un temps où l'on fait de ces frivoles Beautés
un abus , que les mêmes Critiques , qui les régrettent
davantage en cette occafion , condamnent
avec austérité dans tous les ouvrages modernes.
Peut-être eft- ce par un même motif , que
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur a dédaigné les négligences de ftyle , les
enjambemens de vers , & les répétitions des confonnes
dures dans un même vers , & qui fonnent mal
à l'oreille. La facilité d'éviter ce que la critique
reproche à cette égard , doit laiffer croire que
l'Auteur a facrifié volontiers cette molle & facile
délicateffe à l'énergie du fens & à l'éxactitude
du Dialogue lorfqu'il à crû qu'elle auroit
pû y mettre obftack .
On continue cet Opéra trois jours
de la femaine . N'étant pas informés ,
lorfque nous avons rendu compte de
la premiere repréſentation , que le Ballet
de la Jaloufie au quatriéme Acte
étoit de la compofition de M. de LAVAL
, nous avons obmis alors de faire
mention de cette circonftance .
Le Jeudi 20 Janvier on a remis les
Fêtes Grecques & Romaines , Ballet ,
pour le continuer les Jeudis fuivans . Le
Public a paru très-fatisfait de revoir cet
Opéra.
EXTRAIT DE POLIXENE ,
Tragédie de M. JOLIVEAU , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale
de Mufique , mife en Mufique par
M. DAUVERGNE , Maître de Mufique
de la Chambre du Ro1.
PERSONNAGES.
PIRRHUS , fils d'Achille ,
TELEPHE , Prince des Myfiens.
HECUBE , Veuve de PRIAM ,
POLIXENE , fille d'HECUBE &
de PRIAM ,
JUNON
ACTEURS.
M. Geline
M. Pillot
Mlle Chevalier.
Mile Arnoud
THETIS , Mlle Rozet
LA GRANDE- PRESTRESSE DE
JUNON , Mlle Riviere,
LE GRAND-PRESTRE D'ACHILLE , M. Joli.
UN THESSALIEN ,
L'OMBRE D'ACHILLE ,
UNE TROYENNE ,
UNE THESSALIENNE ,
M. Durand.
LA JALOUSIE ,
LE DESESPOIR ,
LA
FUREUR ,
MlleBernard.
M. Larrivée.
M. Joli.
M. Muguet
FEVRIER. 1763. 157
Au premier Acte , la Scène eft dans
une Place publique de la Ville de LARRISSE
, ornée pour le triomphe de
PIRRHUS.
TELEPHE , en interrogeant PIRRHUS
fur ce qui peut troubler fon coeur ,
lorfque tout concourt à le faire jouir
d'un deftin heureux apprend qu'il
aime POLIXENE , & qu'il eft fon rival.
C'eft dans l'horreur de la deftruction
de Troye que PIRRHUS a conçu
cette funefte paffion. Il amenoit Po-
LIXENE dans fes Etats ; mais un orage
a féparé fes vaiffeaux de ceux qui la
conduifoient. TELEPHE , fans découvrir
fes feux s'efforce en vain de
combattre la paffion de PIRRHUS . La
cérémonie du triomphe de ce dernier interrompt
leur dialogue . Les Peuples &
les Guerriers. Theffaliens conduisent des
Captifs Troyens enchaînés ; ils chantent
les louanges de PIRRHUS. Ce Roi fait
ôter les fers aux Troyens , en diſant
»De ces Captifs qu'on détache les chaînes ;
» lls en ont trop fenti le poids:
>
» Que leurs coeurs connoiffent mes loir
Par les bienfaits & non pas par les peines.
Auffi-tôt , pour prix de leur liberté
158 MERCURE DE FRANCE.
ces Captifs témoignent leur reconnoiffance
en danfant , & fe joignent aux
Sujets de PIRRHUS pour célébrer fa
bonté. La Paix & l'Amour ont leur
part des éloges. On entend un bruit
finiftre ; c'eft JUNON qui du haut des
airs reproche à PIRRHUS un amour qui
l'offenfe. Elle menace les TROYENS ,
qu'elle pourfuit, & PIRRHUS lui- même,
des plus terribles traits de fa vengeance .
PIRRHUS qui n'envifage qu'un
avenir funefte , prie TELEPHE de ne
le pas abandonner. PIRRHUS fe plaint
qu'il éprouve feul la févérité des Dieux ;
il fait l'énumération des autres Héros
de la Gréce que l'on laiffe paiſiblement
emmener leurs Captives & en ufer
à leur volonté. Sur quoi l'intrépide
TÉLÉPHE l'encourage en ces termes.
,
» Eh bien , il faut braver l'orage :
» C'eft dans les grands revers que brille un grand
›› courage .
L'un & l'autre s'excitent à braver la
colère de JUNON.
Dans le deuxiéme A&te , la Scéne
eft au bord de la mer près des murs de
LARRISSE.
FEVRIER . 1763. 159
PIRRHUS vient prier la Mer de l'engloutir
, puifqu'il eft féparé de POLIXENE.
Soit par un accident naturel , foit
pour répondre à l'apoftrophe de PIRRHUS
, la Mer qui étoit calme commence
à s'agiter : PIRRRUS , par des
vers qui coupent la fymphonie , remarque
toutes les gradations de la
tempête qu'elle peint. Il craint que Po-
LIXENE n'en foit la victime. Sa crainte
redouble en appercevant des Vaiffeaux
prêts à périr. Il invoque THETIS : &
THETIS paroît ; tout eft bientôt calmé.
Elle fait une légére reprimande à fon
fils fur l'indifcrétion de fes feux. En lui
promettant de lui rendre fa Maîtreffe ,
elle l'avertit néanmoins de défarmer la
fureur de JUNON , parce que fon pou
voir limité ne pourroit le défendre contre
cette Déeffe .
PIRRHUS , qui n'eft occupé que de
fa paffion , exprime ainfi les premiers
mouvemens de fa joie , en quittant la
Scène :
» Je vais donc revoir POLIXENB ,
> Courons au- devant de ſes pas.
>> Si mon amour triomphe de ſa haine ,
>> Le courroux de Junon ne m'épouvante pas.
Des MATELOTS Theffaliens , échap
160 MERCURE DE FRANCE.
pés du naufrage forment un Divertiffement.
POLIXENE les fuivoit, elle arrive
à la fin de cette Scène. Les MATELOTS
& furtout les MATELOTES chantent
les douceurs de l'Amour. POLIXENE
dont cela aigrit la fituation , les fait écar
ter. Reftée feule , elle s'avoue & fe reproche
amérement le penchant qu'elle
éprouve pour PIRRHUS ; elle craint
qu'il ne life fa foibleffe à travers de fes
pleurs. Elle s'arme fi bien contre cette
foibleffe que dans la Scène qui fuit entre
elle & PIRRHUS , elle l'accable de
duretés , & finit par le prier de la laiffer
feule . HECUBE , échappée du même
naufrage , apparemment dans un autre
vaiffeau que celui qui portoit fa fille
furvient en ce moment. POLIXENE
vole dans fes bras. HECUBE apperçoit
PIRRHUS , le deftructeur de toute
fa Famille ; elle en frémit.
PIRRHUS à HECUBE.
» Ah ! voyez en PIRRHUS un Prince moins cou-
» pable.
HECUBE
» Je ne puis voir qu'un Vainqueur implacable ,
Dont l'afpect. eft pour moi plus cruel que la
» mort,
» O Dieux , pourquoi ce même orage,
» Qui m'a fait échouer ſur ce fatal rivage
» N'a t-il pas terminé mon fort?
FEVRIER. 1763.
161
POLIXENE veut la calmer , & en même
temps l'Amour , ingénieux à faifir
tous les pretexte , fe cache en elle fous le
motif de la piété filiale , pour implorer
PIRRHUS ; maisHECUBE s'en irrite.Ainfi
eftétabli dans cette Scène le caractère
altier de cette femme dont les Poëtes
ont toujours peint le défefpoir avec
les traits de la fureur. PIRRHUS néanmoins
ne répond à tant d'injures que
par ces vers adreffés à HECUBE.
>> Adoucir vos deftins , c'eft mon premier devoir:
» Oui , mon coeur n'en connoît plus d'autre.
» Ordonnez dans ces lieux , foumis à mon pou-
>> voir ;
» Tout mon bonheur dépend du vôtre.
HECUBE eft peu touchée d'une
proteftation auffi obligeante. POLIXENE
l'invite à goûter les douceurs de
l'efpoir elles joignent leurs voix pour
invoquer les Dieux.
Le troifiéme A&te commence dans
le Veftibule d'un Temple de Junon.
La Mufique peint un tremblement
de Terre. TELEPHE , feul alors fur la
Scène , annonce qu'à ce fléau fe joint
celui de la contagion.
162 MERCURE DE FRANCE.
» Un fouffe empoifonné , miniftre du trépas ,
» Moiffonne , à chaque inſtant , de nouvelles vic-
» times , &c .
Il craint que POLIXENE ne fuccombe
à ce danger ; il court pour la chercher
& pour l'en préferver. Il eft arrêté
par HECUBE qui connoît & approuve
fes feux . Elle lui préfente PIRRHUS
comme l'objet qui attire la colère
des Dieux ; elle veut engager cet
ami à l'immoler. Il en frémit. Sur quoi
HECUBE lui dit :
"
" · • ·
Il peut vous en punir.
S'il pénétre vos voeux ,
TELEPHE..
» Non , il eft magnanime.
HECUBE.
L'Amour jaloux eft toujours furieux.
TELEPH E.
Pirrhus eft un héros , il détefte le crime.
HECUBE lui rappelle en vain les
maux que PIRRHUS a faits à fa Patrie
à fa famille , & la mort que
PRIAM a reçue de fa main . TELEPHE ,
FEVRIER. 1763. 163
conftant dans fes principes , perfifte
dans fa réfiftance.
» La Victoire , ( dit-il , ) fouvent peut rendre
impitoyable ;
JJ
» Mais jamais d'un forfait je ne ferai coupable.
>
HECUBE , dans fa fureur , accufe
TELEPHE de lâcheté , elle trouvera
dit -elle, un autre bras pour la venger.
TELEPHE eft allarmé du danger où elle
va s'expofer ; mais cette femme violente
ne peut être détournée de fon
projet.
TELEPHE rend compte à POLIXENE
qui furvient , de la propofition barbare
que fa mère lui a faite. POLIXENE
en eft éffrayée pour PIRRHUS . Elle
ne peut diffimuler combien elle craint
l'effet du complot qu'HECUBE a formé.
Quoiqu'elle marque toute fa terreur
fur le danger qui menace fa mère
l'Amour jaloux éclaire TELEPHE fur
l'intérêt le plus fenfible pour POLIXENE.
Il lui déclare ouvertement fes foupçons.
Vous tremblez pour PIRRHUS , plus que pour
>>une mère .
164 MERCURE DE FRANCE.
POLIXENE veut s'en défendre ; mais
ce Prince , qui foutient toujours fon
caractère , calme ainfi les allarmes de
POLIXÉNE.
» Non , non , ( lui dit-i! ) ne craignez rien de
» mon amour extrême ;
>> Fe cours vous fatisfaire aux dépens de moi-
›› même :
Oui , je vais vous prouver que ce coeur ver-
>> tueux
Peut-être méritoit un fort moins malheureux.
POLIXENE, à elle- même , fe reproche
de n'avoir pu cacher des feux qu'elle
n'auroit jamais dû reffentir. Dans ce
moment les portes du Temple s'ouvrent,
& tout fe difpofe pour le facrifice qu'on
doit offrir à JUNON. Après les invocations
& les danfes religieufes des Prêtreffes
, interrompues par les cris doufoureux
des Peuples frappés de la contagion
, PIRRHUS vient lui-même invoquer
pour fes Peuples infortunés . La
Grande-Prêtreffe veut y joindre fes prières
; mais elle eft tout-à - coup faifie
d'un enthoufiafme prophétique , dont
les derniers vers contiennent l'Arrêt de
POLIXENE.
FEVRIER . 1763. 165
» Si vous voulez fléchir fa haine ,
Sur le tombeau d'ACHILLE immolez Po-
» LIXENE.
Les Prêtreffes rentrent. PIRRHUS
eft accablé de ce fatal oracle : les Peuples
généreux de LARISSE , tout fouffrans
qu'ils font , en murmurent . PIRRHUS
termine l'Acte en proteſtant qu'il
ne fouffrira pas que POLIXENE fubiffe
un fort auffi rigoureux.
Le quatrième Acte fe paffe dans le
Palais de PIRRHUS.
HECUBE n'a pû engager perfonne à
fervir fes deffeins
fanguinaires : elle en
eft furieuſe ; elle fe confole un moment
par un fentiment de courage.
» Ceſſons de vains regrets , je me reſte à moi-
» même.
Elle continue cependant à s'exciter à
la vengeance : elle fe promet de faire
du Palais un lieu d'horreur & de larmes
, fans s'expliquer fur les moyens .
POLIXENE vient apprendre en tremblant
à fa mère ce que l'Oracle a prononcé.
HECUBE dont la fureur fe
,
"
166 MERCURE DE FRANCE.
,
tourne alors contre JUNON. après
quelques imprécations contre les Dieux ,
promet à fa fille qu'elle ne périra pas.
TELEPHE peut , dit- elle , fauver fes
jours ; il a des Vaiffeaux & des Soldats
au rivage : elle va implorer fon
fecours.
POLIXENE , dans la fituation alors
de la fille de JEPHTE , n'eft pas d'abord
réfignée auffi modeftement : elle
ofe demander aux Dieux de quoi elle
eft coupable ? Mais bientôt elle fe reprend
.
ود
•
Je me plains du courroux du Ciel ,
» Quand je nourris un feu trop condamnable ! ..
Une réflexion tendre fuit ce repentir.
» Ah ! qui peut efpérer un fort plus favorable ,
» Si l'amour feul rend un coeur criminel ?
Les Peuples de Larriffe , moins généreux
par réfléxion , que dans le moment
qu'ils ont entendu prononcer la
mort de POLIXENE , demandent avec
rébellion que le facrifice s'achève .
PIRRHUS vient l'annoncerà POLIXENE;
celle-ci les plaint & les excufe : mais PIRRHUS
, dont le courage opiniâtre , ainfi
FEVRIER. 1763. 167
eſt
que l'acier , fe durcit fous les coups ,
PIRRHUS menace fes Peuples & JUNON
elle-même qu'il préviendra leur fureur.
Le moyen fur lequel il fe fonde
un paffage inconnu par lequel il peut la
faire échapper la nuit , conduite par fa
garde & par un Officier fidéle. POLIXENE
ne veut pas fuir fans fa mère .
PIRRHUS l'avoit prévu , tout eft difpofé
pour qu'elles partent enfemble.
POLIXENE qui n'a plus rien à ménager
, ne peut retenir une légère éffuion
de fa tendreffe pour PIRRHUS
dans le remerciment qu'elle lui fait .
POLIXENE à PIRRHUS.
» Plus vous vous montrez généreux ,
« Et plus je crains pour vous la colère des Dieux.
PIRRHUS.
» Quand POLIXENE à mon fort s'intéreſſe ,
» Pirrhus eft trop heureux.
» Le péril croît , craignez un Peuple furieux .
POLIXENE , àpart , en s'en allant.
» Qu'il en coûte à mon coeur pour cacher fa
> tendreſſe !
PIRRHUS s'applaudiffant déja du
fuccès de fon ftratagême , eft arrêté
168 MERCURE DE FRANCE.
par une main invifible . Il voit fortir de
Terre la JALOUSIE le DESESPOIR ,
la FUREUR & toute leur Suite . C'eſt ce
qui forme le Ballet dont nous avons
rendu compte dans le précédent Mercure
en parlant de la repréſentation de
cet Opéra.
PIRRHUS eft perfécuté par les flambeaux
de cette Troupe infernale ; le
poifon paffe dans fon coeur , il eft menacé
d'éprouver tous les tourmens qui
peuvent déchirer une âme , & la JALOUSIE
, laffe enfin de fa perfécution ,
finit la Scène avec lui comme ZORAÏ-
DE avec NINUS dans Pirame & Thibé.
ככ
LA JALOUSIE , à Pirrhus.
Téléphe adore Polixène ;
» Il eft prêt à te la ravir .
PIRRHUS fe difpofe à exhaler toute
la violence de la funefte paffion
qu'on vient de lui infpirer. TELEPHE
paroît , il fupporte d'abord les reproches
de fon ami ; TELEPHE a les forces
& la fermeté de la vertu ; il en accable
PIRRHUS à fon tour ; & celuici
, malgré les efforts de la JALOUSIE,
fecondée de la rage & du DÉSESPOIR,
céde auffitôt à ce pouvoir , & finit par
confier
FEVRIER . 1763. 169
confier fa maîtreffe à cet ami pour af
furer fa fuite , quoiqu'il le connoiffe
alors pour fon rival.
Dans le cinquième Acte le Théâtre
repréfente un Monument élevé aux Mánes
d'Achille. Un Autel eftfur le devant.
PIRRHUS eft feul , il s'applaudit d'avoir
pu triompher de lui-même ; il ne
fent pas moins ce qu'il lui en coûte. Il
termine fon Monologue par cette invocation
aux Mânes d'Achille.
» Mânes facrés , Ombre que je révére ,
» Et vous , Dieux tout-puiffans ! calmez votre
» colère ,
» Si l'Amour fit mon crime , hélas ! ce même
» Amour
» Met le comble à mes maux , & vous venge en
›› ce jour.
HECUBE vient apprendre à PIRRHUS
la mort de TELEPHE. Elle infulte
aux regrets fincères de ce Prince ,
en lui imputant la fin tragique de fon
ami. Elle prétend que c'eft lui -même
qui a guidé les affaffins dans les fentiers
obfcurs qui conduifoient au rivage.
PIRHUS , indigné , reprend en ce
moment la noble fierté d'où l'Amour
H
170 MERCURE DE FRANCE .
l'avoit fait defcendre dans tout le
cours de l'action , & répond à HECUBE.
>> Dieux , quelle horreur! qui , moi , quand , pour
>>fauver vos jours ,
» J'immolois jufqu'à ma tendreſſe !
» Quand , bravant de Junon la haine vengereffe ,
» Des maux de mes Sujets j'éternifois le cours !
HECUBE ne fe rend point ; elle perfifte
dans fes reproches injurieux . PIRRHUS
, dont la patience eft épuisée ,
lui dit enfin :
» C'en eft trop, je voulois aux dépens de ma vie ,
» Arracher votre fille à la mort :
» Mais , qu'elle vive ....ou qu'on la faerifie ....
» PIRRHUS l'abandonne à fon fort.
;
HECUBE , alors change de ton &
devient fuppliante , pour engager PIRRHUS
à fauver les jours de fa fille
mais c'eft en vain , PIRRHUS eft devenu
inexorable : la furieuſe HECUBE
apperçoit en ce moment POLIXENE ,
entre les mains des Sacrificateurs . &
ornée des funeftes guirlandes dont on
paroit les victimes . Elle ne fe contient
plus : elle tire un poignard de deffous fon
vêtement & le léve fur PIRRHUS . POFEVRIER.
1763. 171
LIXENE s'élance entre - deux & arrache
le poignard des mains d'HECUBE
en difant :
» Je frémis :
HECUBE.
» C'eft POLIXENT
» Qui vient défarmer ma fureur. "
POLIXEN E.
>>J'ai laiffé voir le fecret de mon coeur ;
» Si je mérite votre haine ,
» Bientôt ma mort ....
PIRRHUS .
Non plutôt qu'en ce jour
» Et la flamme & le fer dévaſtent ce féjour.
Le Grand- Prêtre reclame contre cet
irréligieux attentat de PIRHHUS, Ce
Prince animé par la déclaration de Po-
LIXENE , s'opiniâtre davantage contre
l'ordre des Dieux . Loin d'en être puni ,
le Monument s'ouvre . L'Ombre d'Achille
paroît , pour annoncer à PIRRHUS
le fort le plus flatteur.
»Pirrhus , au deftin le plus doux ,
»Le Ciel vous permet de prétendre :
» THÉTIS a de JUNON défarmé le courroux.
PIRRHUS remercie ; l'Ombre porte
fa bienfaifante attention jufqu'à or-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE
donner elle-même la fête de ce grand
jour,
PIRRHUS demande l'aveu de Po-
LIXENE , qui à fon tour follicite celui
de fa mère. La cruelle HECUBE s'adoucit.
Les Guerriers & les Peuples
viennent célébrer l'hymen de PIRRHUS
& de POLIXENE,
OBSERVATIONS fur le Poëme
de POLIXENE.
Le Sujet que l'Auteur a choifi pour le premier
effai de fa Muſe avoit été traité plufieurs fois au
Théâtre Lyrique , mais toujours fans fuccès.
On ne peut refuſer à ce nouveau Poëme une
conduite raiſonnée , une action bien liée & des
Scènes affez réguliérement filées. Cependant il a
été l'objet de quelques cenfures , tant verbales ,
qu'imprimées dans des Ecrits publics . Nous altons
chercher à les réfumer & à les difcuter
par une critique impartiale , moins en faveur de
l'Auteur , qui fans doute le défendroit mieux luimême
, que pour l'intérêt de l'art dramatique
qui ne peut que gagner à ces fortes de difcuffions
, attendu qu'il n'y a pas encore de Poëtique
bien arrêtée pour ce genre de Poëmes.
En convenant que la fable de ce Drame eft
bien foutenue , on reproche d'abord qu'elle eft
contraire à ce que nous fçavons tous fur PIRRHUS
&fur POLIXENE. A cet égard le reproche
tombe de lui - même , fi cela a fervi à traiter
plus heureufement ce Sujet qu'il ne l'avoit été
auparavant, Il feroit dangereux néanmoins que
FEVRIER. 1763. 173
ces exemples fe multipliaffent , & qu'on y fût encouragé
par des fuccès ; car il eft des bornes aux
licences les plus étendues dans les Arts. On permet
au Peintre d'Hiftoire d'orner ſes ſujets , de
les modifier même à fon avantage ; mais on
ne lui pardonneroit pas de nous repréſenter les
grands traits hiſtoriques ou poëtiques d'une manière
trop oppofée à la connoiffance générale des
faits. On ne doit pas s'arrêter davantage aux inimitiés
des Pères de PIRRHUS & de TELEPHE
ni au paffage de ce dernier , de la Troade en Europe
pour retourner en Myfie. Il n'eft pas hors
du cours naturel des événemens & fur-tour
entre les héros , de voir une amitié très-étroite
entre les enfans d'ennemis irréconciliables. Quant
au voyage de TELEPHE , on ne voit pas quel eft
l'inconvénient de faire prendre le plus long à un
héros d'Opéra , lorsque cela peut être utile à la
conftitution d'un bon Poëme.
>
Il eft des queſtions plus importantes fur les
caractères des perfonnages & fur quelques parties
de la conduite de ce Poëme . 1º . Sur les caractères.
Le perfonnage fubordonné ( TELEPHE )
paroît , dit-on , fait pour être le plus intéreffant ,
parce qu'il eft le plus eftimable. En effet , ce caractère
, qui eft très- bien foutenu , a tous les avantages
de la vertu & du véritable courage , fans
en avoir le fafte , & il ſe manifefte dans tout le
drame , non par un vain étalage des maximes ,
mais par des actions dignes de toucher tous les
coeurs honnêtes. Cependant c'eſt le feul des perfonnages
véritablement malheureux dans le cours
de l'action , & le feul qui périffe à fon dénoûment.
A cela nous croyons que l'Auteur pourroit
répondre , qu'on eft obligé fouvent de mettre
le principal mobile de l'action dans les perfonf
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
nages fubordonnés , plutôt que dans les perfor
wages principaux. Que fi quelquefois la fcélérarelle
de ces feconds perfonnages eſt néceffaire au
mouvement de l'action & à l'intérêt des perſon ·
nagesprincipaux , lorfqu'ils font vertueux; d'autres
fois , par des moyens contraires , c'eſt la vertu de
ces perfonnages fubfidiaires qui fert à mettre dans
des fituations plus intéreffantes des caractères
mêlés de vices & de foibleffes , lefquels ne font
pas les moins propres à l'intérêt théâtral , &
prèfque toujours plus que les caractères entiérement
vertueux. De la première eſpéce font ici
les caractéres de PIRRHUS & de POLIXENÉ .
L'Auteur a donc dû les conftituer ainfi pour
remplir fon objet. Mais à l'égard de POLIXENE ,
fi l'on demande comment a-t- elle pû fe prendre
d'un penchant fi tendre & fi invincible pour un
Prince dont le premier aſpect ne lui a offert qu'un
vainqueur implacable , le fer & le feu à la main ,
ravageant fa Patrie , maflacrant tous les fiens
& particuliérement fon père , ce qui eſt ſpécialement
énoncé dans le Drame? Comment , malgré
la clémence de l'Ombre d'ACHILLE , cet
autre ennemi furieux de fa famille , comment ,
dit-on encore , peut- elle conſentir à recevoir une
main encore fumante d'un fang fi cher & fi refpectable
pour elle ? A cela nous convenons que
fi l'on ne confultoit que les moeurs & la nature
pour ces fortes de Poëmes , il feroit peut- être affez
difficile de répondre.
Quant à la conduite , il nous paroît que le
reproche qu'on fait à PIRRHUS de faire refter
TELEPHE avec lui , lorſqu'il eſt menacé par Ju-
NON n'eft pas auffi bien fondé que les autres.
Non feulement on fent bien que l'Auteur
avoit befoin de TELEPHE pour le fil de fon
FEVRIER . 1763. 175
fût
pas
action mais il a trouvé par - là , le moyen
de préfenter une vérité morale , bien importante
, contre les prétendus efprits-forts ,
qui cherchent toujours à affocier autant qu'ils
peuvent des complices contre le Ciel , & qui
femblent ne réunir leurs forces contre fes décrets
que pour mieux laiffer voir leur foibleſſe.
Il est peut- être vrai , comme on l'a remar
qué , que la colere des Dieux vengeurs n'y eft
pas peinte fous des couleurs bien redoutables.
Mais indépendamment du befoin qu'il y avoit
pour la marche de l'action que PIRRHUS ne
arrêté par un pouvoir irréfiftible dans la
paffion ; d'autre part , les Dieux font-ils moins
véritablement repréſentés par la rigueur des
châtimens que par les effets de leur clémence ?
Ce qui femble un peu plus difficile à concilier
eft l'appareil terrible & tous les efforts de la ALOUSIE
en perfonne avec la RAGE , le DESESPOIR
& tout l'Enfer déchaîné , pour verfer leur
fatal poifon dans le coeur de PIRRHUS , avec le
peu d'effet que cela produir fur lui , par la facilité
que TELEPHE trouve l'inftant d'après à le
calmer , & le confentement qu'il apporte à lui
remettre fa Maitreffe entre les mains. Paffant
aux détails , nous répondrons à ceux qui demanderoient
dans ce Poëme plus de Madrigaux
, plus de ces phrafes qui développent lesfentimens
du coeur ou les fentimens de l'efprit , que
le courage d'avoir fçû fe paffer de ces brillans
Lecours , en mérite d'autant plus d'éloges dans
un temps où l'on fait de ces frivoles Beautés
un abus , que les mêmes Critiques , qui les régrettent
davantage en cette occafion , condamnent
avec austérité dans tous les ouvrages modernes.
Peut-être eft- ce par un même motif , que
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur a dédaigné les négligences de ftyle , les
enjambemens de vers , & les répétitions des confonnes
dures dans un même vers , & qui fonnent mal
à l'oreille. La facilité d'éviter ce que la critique
reproche à cette égard , doit laiffer croire que
l'Auteur a facrifié volontiers cette molle & facile
délicateffe à l'énergie du fens & à l'éxactitude
du Dialogue lorfqu'il à crû qu'elle auroit
pû y mettre obftack .
On continue cet Opéra trois jours
de la femaine . N'étant pas informés ,
lorfque nous avons rendu compte de
la premiere repréſentation , que le Ballet
de la Jaloufie au quatriéme Acte
étoit de la compofition de M. de LAVAL
, nous avons obmis alors de faire
mention de cette circonftance .
Le Jeudi 20 Janvier on a remis les
Fêtes Grecques & Romaines , Ballet ,
pour le continuer les Jeudis fuivans . Le
Public a paru très-fatisfait de revoir cet
Opéra.
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Résumé : OPERA. EXTRAIT DE POLIXENE, Tragédie de M. JOLIVEAU, Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Musique, mise en Musique par M. DAUVERGNE, Maître de Musique de la Chambre du ROI.
L'opéra 'Polixène' est une tragédie écrite par M. Joliveau et mise en musique par M. Dauvergne. L'action se déroule à Larisse et implique plusieurs personnages, dont Pirrhus, fils d'Achille, Télèphe, prince des Myciens, Hécube, veuve de Priam, et Polixène, fille d'Hécube et de Priam. Au premier acte, Pirrhus révèle à Télèphe son amour pour Polixène et son intention de l'emmener dans ses États. Un orage sépare leurs vaisseaux, et Télèphe tente sans succès de combattre la passion de Pirrhus. Lors du triomphe de Pirrhus, les captifs troyens sont libérés et célèbrent sa bonté. Junon apparaît et menace Pirrhus et les Troyens de sa vengeance. Au deuxième acte, Pirrhus prie la mer de l'engloutir après avoir été séparé de Polixène. Thétis apparaît, calme la tempête et promet de rendre Polixène à Pirrhus tout en l'avertissant de la colère de Junon. Polixène arrive et avoue son amour pour Pirrhus, mais elle le repousse. Hécube accuse Pirrhus de la destruction de sa famille, mais Pirrhus exprime son désir de les protéger. Au troisième acte, Télèphe apprend qu'une contagion frappe Larisse et craint pour la vie de Polixène. Hécube tente de le convaincre de tuer Pirrhus, mais Télèphe refuse. Polixène découvre le complot d'Hécube et exprime sa peur pour Pirrhus. Un oracle annonce que Polixène doit être sacrifiée sur le tombeau d'Achille pour apaiser Junon, mais Pirrhus refuse de la sacrifier. Au quatrième acte, Hécube décide de sauver Polixène en implorant l'aide de Télèphe. Pirrhus annonce à Polixène qu'il la fera échapper. La Jalousie, le Désespoir et la Fureur tourmentent Pirrhus, mais Télèphe accepte de l'aider à fuir malgré sa passion pour Polixène. Au cinquième acte, Pirrhus se réjouit d'avoir triomphé de ses passions et invoque les mânes d'Achille. Hécube annonce la mort de Télèphe, mais les détails de cette mort ne sont pas précisés. Pirrhus et Polixène se marient malgré les objections initiales d'Hécube. L'ombre d'Achille apparaît pour annoncer un destin favorable à Pirrhus. Le poème est critiqué pour ses divergences avec les faits historiques connus sur Pirrhus et Polixène, mais il est loué pour sa conduite raisonnée et ses scènes bien structurées. Les critiques soulignent également la complexité des caractères et la nécessité des actions des personnages subordonnés pour le développement de l'action.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 126-135
Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
Début :
Bibliothèque Universelle des Romans, depuis le premier Juillet 1775. A Paris, [...]
Mots clefs :
Romans, Genre, Roman, Moeurs, Siècle, Histoire, Louis XIV, XVIIe siècle, Romanciers, Monde, Nom, Reproche, XVIe siècle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Romans ,
depuis le premier Juillet 1775. A Paris ,
au Bureau , rue Neuve Sainte- Catherine.
CET Ouvrage fe foutient depuis fept
années avec un fuccès décidé. Nous ne
diffimulons point qu'il doit la réputation
DE FRANCE. 117
aitant à fon genre qu'au travail des Coopé
rateurs. Les Romans ne furent- ils pas tou
jours recherchés ? Ces enfans chéris de
l'imagination , feront dans tous les temps
une branche importante de l'arbre Litetaire.
Dans l'enfance du monde , ils amuserent
les premiers humains ; dans la déca ·
dence des Arts , on les a vus échapper à l
dégradation commune . Pourquoi celà ? C'eft
qu'ils ont toujours parlé à tous les hom
més un langage qu'ils pouvoient entendre.
Ils eurent encore dans chaque âge le mérite
d'être mieux écrits que toutes les autres productions
Littéraires. Ils fuivoient de près la
Poélie , & cueilloient des fleurs dans les
mêmes corbeilles . Jamais contraint , le Romancier
a pu s'affervir , quand il l'a voulu ,
sux règles de l'Épopée ; il a pu imiter le vol
brillant , fublime & vagabond de l'Ariofte.
Tous les tons lui font permis , toutes les
couleurs lui appartiennent. Il peut faire vesfer
des pleurs , produire le rire malin de la
faryre, toucher , égayer , & raiſonner. Il ofe
dire quelquefois ce que l'Hiftorien timide
trembloit de révéler. C'eft quelquefois Marforio
devant la ftatue de Pafquin , ou , fi l'on
veut , Arlequin , qui , à l'aide d'une tranf
pofition de nom & de fcène , voit tout , a
tout appris , chemin faifant , de Berganie à
Paris.
Quand le Román étoit Funiqué Livre des
habitans de la terre , il prêtoit des fictions
à Hefiode & à Homère , il étoit mythol .
Fiv
128 MERCURE
gique. S'il peignoit l'Amour , c'étoit un
Dieu. Quand la civilifation eut donné des
lifières au monde , & eut rapproché les fociétés
, le Roman ne rendit plus des oracles ,
un Prêtre ne l'infpira plus ; devenu domeſtique
, il peignit les moeurs nationales . Une
fois parvenu à ce période , il n'a pas pu s'en
éloigner ; fons cette forme , il s'eft promené
chez les Nations modernes. De la
Grèce il paffa à Rome , delà en Arabie ,
chez les Sarrafins , en Provence , en Italie ;
en Efpagne & en Iflande . Par- tout il fut fa
buleux, obfcur , comme l'hiftoire . Telle fut
fa marche dans le neuvième fiècle. Trois
fiècles auparavant , il avoit fleuri dans la
Bretagne jufques aux onzième & douzième
fiècles ; la France traduifit les Romans Brétons
; elle n'avoit point encore une langue, &
depuis le dixième juſqu'au douziènie fiècle ,
elle traduifit du Breton en Latin . Dans
les deux fiècles fuivans , alors les Romans
furent mêlés de Chevalerie & d'Hif
toire ; les Amadis remplirent la scène dans
les quatorzième , quinzième , feizième , &
jufques au dix- feptième fiècle.
Arrêtons- nous un moment au reproche
de frivolité dont ce genre eft entaché. Parmi
fes détracteurs , je trouve Angelo Apozio ,
qui les qualifie de Foli de Romanzi . Pétrarque
les nomme Infami e Stolidi Romanzi.
Doit on conclure que le genre eft mau.
vais ? Non ; mais que les Ouvrages de ce
temps étoient plus que médiocres. Si PétrarDE
FRANCE. 1.29
que avoit voulu juger les moeurs des Papes
& de la Cour d'Avignon , il auroit fenti que
les Romans devoient être corrompus comme
les moeurs. Plufieurs fiècles après , Philippe
de Mézières prémunit Charles VI contre
eux. Eft- il bien étonnant que fous le règne
d'Ifabeau de Bavière , les Romans fuffent
dangereux ? Les moeurs étoient affreufes , les
Romans étoient affreux comme elles. On ne
peut peindreque ce que l'on voit. On ne peut
parler que la langue du pays. Antoine Arlègre
fe plaint encore , dans fon Traité du
Mépris de la Cour , que les gens de Cour de
fon temps ne lifoient guères que des Romans
, ceux d'Amadis , de Philocope. Eh !
quel temps encore que ce feizième fiècle !
quelles femmes que la Comteffe d'Angoulême
, Catherine de Médicis , Marguerite de
Valois , & ces Dames & ces Courtifans dont
Brantôme a rempli les pages de fes Livres !
Quels étoient les fpectacles à la mode ? Des
farces de Pantalons , des Scènes de Capitans ,
des rodomontades Efpagnoles , des fupplices
en place publique , auxquels la Cour
affiftoit , des paffe- temps cruels , des fauts
périlleux , des Voltigeurs qui defcendoient
fur une corde des tours de Notre Dame ;
les Nemours , les Guife , qui defcendoient
au galop les efcaliers de la Sainte Chapelle ;
Tavannes & beaucoup d'autres , qui franchiffoient
d'un toit à l'autre la rue Saint-
Germain l'Auxerrois , & enfin les horreurs
des guerres civiles ; que pouvoient donc
F v
730 MERCURE
peindre les Romanciers ? Ce qu'ils voyoient.
Ils pouvoient répondre :
Ce font vos moeurs , eft- ce ma faute ?
Parmi les Apologiftes du Roman , je trou
ve ( fingularité affez remarquable ! ) un Évê
que & un Prêtre , l'Evêque d'Avranches ,
l'Abbé Lengler , & l'Auteur de Zélaskine
qui a plus de zèle que d'érudition ; mais fi
le nombre de fes defenfeurs eft fi borné , il
en eft dédommagé par les Romanciers , qui
forment une peuplade nombreufe. Je ferai
bientôt connoître les plus célèbres , & leurs
noms fuffiront pour juftifier ce genre.
Reprenons le dix-feptième fiècle. Tandis
que l'Hiftoire racontoit des combats ; le Ro
man décrivoit auffi des combats ; la Cour
avoit des Guerriers , on les retrouvoit dans
les Romans ; le régime féodal retenoit les
Châtelains dans de vieilles tourelles ; on s'y
raffembloit ; on y tenoit de longues affifes ,
les cheminées étoient larges , les falles vaftes
, les converfations longues : rels étoient
les Romans qui alloient , grâce à quelques
épiſodes , jufqu'au douzième Volume. Les
Voyageurs ayant donné du goût pour la lecrure
des voyages , les Romanciers n'offrirent
plus que des aventures Turques , Chinoiſes ,
Américaines. Ils confervoient le ton & le
coftume François , & mettoient , commne
naguères nos Comédiens , un chapeau fur la
tête de Méhémed , ou du Sophi . Les Romans
, comme tous les Arts , fubirent une
DE FRANCE. 131
grande révolution fous le règne de Louis
XIV. Scudéri & la Calprenède tiennent la
place la plus diftinguée. Boileau jeta du ri
dicule fur ces Écrivains ; mais le plan de
leurs Ouvrages annonce qu'ils avoient du
génie . Si leurs Héros étoient des géans , c'eft
que Louis XIV avoit imprimé un grand ca,
ractère à fon fiécle . Louis XIV , que Frédéric
a nommé le grand Magicien , n'aimoit que
ce qui portoit l'empreinte de la grandeur. .
Je ne pretends point étendre mon apo¬
logie jufqu'à la texture des anciens Romans;
mais je fais que leurs défauts venoient de
notre penchant à l'imitation, Nous avons
emprunté des Efpagnols les épiſodes , ces
dénouemens arrivés par des bagues , des
écharpes , des reffemblances , des fuppofitions
, des équivoques & des rencontres. Ces
mêmes défauts fe retrouvoient fur la Scène
Françoife. Les Italiens nous jettèrent dans la
métaphyfique d'ainour , dans les monologues
, dans les foupirs : delà tant de précieufes
, & ces dédaignenfes Princeffes qui fe
courrouçoient à la déclaration des Chevaliers.
On étoit ainfi dans le monde. Une fois
arrivé à Louis XIV , l'adulation bannit la
vraiſemblance. Les Héros Grecs & Romains
avoient les deux queues , l'écharpe & les
grands canons . Orondate & Palamède naiffoient
& mouroient à Verfailles , & fe promenoient
de Rambouillet à Marly. Cependant
, ce ridicule difparut fur la fin du règic
de Louis XIV. Les Romans moraux , polių
F vj
132 MERCURE
ques , hiftoriques & fatyriques , s'accrédi
tèrent. Là , on lifoit la carte géographique
de Buffi Rabutin , dans laquelle les myſtères
de la vieille Cour étoient dévoilés. Les Contes
de Perrault avoient des Lecteurs : Rabelais
fi vanté , n'en trouvoit plus depuis la publication
du Royaume de coquettere , defleurs ,
fleurettes & paffe temps.
>
1
C'eft en 1700 , que tous ces Romans de
mauvais goût , que tous ces Ouvrages nés
de l'occaſion ou de l'à propos , la Marmite
rétablie , le Rafibus des Capucins , les Jéfuites
mis fur l'échafaud, &c . &c . & c . furent
unanimement rejetés . Le Roman ne fut plus
qu'hiftorique ; les Mémoires , les Lettres
pullulèrent , les fatyres aufli. La liberté
alla comme les moeurs , jufqu'à l'indécence.
Le Régent fut infulté ; & , fous le
nom du Prince Aprius , on écrivoit fa Vie
privée. Il toléra un moment les farcafmes
contre les Moines & les Religieufes . Louis
XV mit des bornes à la licence. Le Roman
' n'ofa plus paroître avecfon ancien héroïfine ,
fes éperons & fa chevalerie ; il s'ajusta à
notre taille , & parut fous la courte forme
de Contes , de Nouvelles , de Lettres , d'Hiftoriettes.
C'étoit le Journal de nos petits
boudoirs , de nos petits foupers , de nos petites
maifons , l'Opéra & le Fauxbourg Saint-
Germain. Delà , les Égaremens de l'efprit ,
les Confeffions , le Spectateur & le charmant
Recueil des Contes Moraux. Je ne parle
point de la Nouvelle Héloïfe , qui ne caracDE
FRANCE. 733
térife point nos moeurs , & qui eft un Ouvrage
à part. Les Anglois enfin ont donné
un nouveau caractère au Roman. Les Traductions
du Docteur Swift , de Friedling &
de Richardfon , ont amené une révolution.
A mefure qu'on a eu de bons Livres dans
d'autres genres , le Roman a eu moins de
célébrité. Il n'eft plus à craindre que la preffe
foit déformais uniquement occupee à les
réimprimer , comme elle l'étoit dans le dixfeptième
fiècle. Pierre Camus , Évêque du
Bellay , affligé de l'empreffement qu'on avoit
pour cette lecture , voulut purifier le genre ,
en publiant des Romans dévots ; mais le
genre l'entraîna quelquefois , & il peignit
ce qu'affurément il ne s'étoit point propofé
de peindre. Dans le même temps , Olivier ,
Évêque d'Angers , prétendoit prouver que
les femmes étoient la caufe de tous les
maux.
Il ne me refte, plus qu'à nommer les Romanciers
les plus célèbres , leur nom peut
fervir d'apologie au genre. Depuis le feizième
fiècle , je trouve Mendozza , Ambaffadeur
au Concile de Trente , Machiavel , Sannazar
, Scaliger , Picolomini , Guichardin ,
Pallavicini , Firenzuola , le Cavalier Marin ,
Thomas Morus. Parmi nos modernes , Balzac,
Voiture, Charpentier, Bourfault , Gombaud ,
Gomberville , de Larrey , le Miniftre Claude,
l'Abbé d'Aubignac , Reguard , Hamilton ,
l'Abbé de Saint Réal , Saint Hyacinthe , le
Sage, du Verdier , La Fontaine , Galland , de
134 MERCURE
Ramfay , Fénelon , l'Abbé Nadal , l'Abbé
Terraffon , l'Abbé Pernetti , l'Abbé Prévôr ,
l'Abbé Desfontaines , le Comte de Caylus ,
Voltaire, Marivaux , Duclos , Montefquieu ,
le Marquis d'Argens , Crebillon le fils ,
Dorar, Mme de Graffigny , Moncrif, le Père
Daniel , J. J. Rouffeau , M. Marmontel ,
M. d'Arnaud , M. le Comte de Treffan , M.
le Chevalier de Boufflers , M. le Chevalier
d'Arcq , M. Imbert , l'Abbé de Voifenon ,
Mme de Genlis ; tous ces Écrivains célèbres
dans plus d'un genre , prouvent affez que le
Roman eft une des branches de la Littérature
digne d'être confervée dans le jardin des
Mufes. Je n'invoquerai point , à l'appui de
ce que j'avance , ni Fauchet ni Ducange , il
fuffit d'être né fenfible , & de lire nos meil
leurs Romans.
On peut leur faire un reproche plus
fondé, c'eft d'altérer quelquefois l'hiſtoire &
les moeurs , & de défigurer des époques nationales.
A cela je réponds : malheur à qui
lir aujourd'hui l'hiftoire dans les Romans !
Mais ce reproche va difparoître. Les Auteurs
de la Bibliothèque des Romans s'ap
pliquent effentiellement à épurer le genre, à
rectifier les erreurs , à embellir les fictions.
Ils refferrent un plan trop vaſte , ils fimpli
fient une action compliquée , & réduifent
plufieurs volumes ennuyeux à quarante pages
intéreffantes. L'érudition préfide à leurs ju
gemens , & fur tout à la concordance des
Hiftoriens. Il eft pen de Volumes qui re
DE FRANCE. 337
foient précédés d'une differtation lumineuse.
Nous nous difpenferons de citer des volumes
anciens , nous renvoyons nos Lecteurs au
fecond Volume d'Octobre dernier ; ils verront
avec quelle fagacité les Auteurs favent
porter fur l'hiftoire le flambeau de la critique.
On eftimcra & on plaindra l'infortunée
Marie Stuart. On trouvera encore dans le volume
de Novembre , des differtations inftructives
fur le château de Marcouflis , &
fur Bayard. On doit fe fouvenir des menus
devis du château de Plaffac. Ce n'eft point - là
le Roman , c'eft l'Hiftoire. Nous n'en citerons
pas davantage. Nous invitons nos Lecteurs
à fe procurer cette Collection , pour
le complément de laquelle on trouve des
facilités plus qu'encourageantes.
depuis le premier Juillet 1775. A Paris ,
au Bureau , rue Neuve Sainte- Catherine.
CET Ouvrage fe foutient depuis fept
années avec un fuccès décidé. Nous ne
diffimulons point qu'il doit la réputation
DE FRANCE. 117
aitant à fon genre qu'au travail des Coopé
rateurs. Les Romans ne furent- ils pas tou
jours recherchés ? Ces enfans chéris de
l'imagination , feront dans tous les temps
une branche importante de l'arbre Litetaire.
Dans l'enfance du monde , ils amuserent
les premiers humains ; dans la déca ·
dence des Arts , on les a vus échapper à l
dégradation commune . Pourquoi celà ? C'eft
qu'ils ont toujours parlé à tous les hom
més un langage qu'ils pouvoient entendre.
Ils eurent encore dans chaque âge le mérite
d'être mieux écrits que toutes les autres productions
Littéraires. Ils fuivoient de près la
Poélie , & cueilloient des fleurs dans les
mêmes corbeilles . Jamais contraint , le Romancier
a pu s'affervir , quand il l'a voulu ,
sux règles de l'Épopée ; il a pu imiter le vol
brillant , fublime & vagabond de l'Ariofte.
Tous les tons lui font permis , toutes les
couleurs lui appartiennent. Il peut faire vesfer
des pleurs , produire le rire malin de la
faryre, toucher , égayer , & raiſonner. Il ofe
dire quelquefois ce que l'Hiftorien timide
trembloit de révéler. C'eft quelquefois Marforio
devant la ftatue de Pafquin , ou , fi l'on
veut , Arlequin , qui , à l'aide d'une tranf
pofition de nom & de fcène , voit tout , a
tout appris , chemin faifant , de Berganie à
Paris.
Quand le Román étoit Funiqué Livre des
habitans de la terre , il prêtoit des fictions
à Hefiode & à Homère , il étoit mythol .
Fiv
128 MERCURE
gique. S'il peignoit l'Amour , c'étoit un
Dieu. Quand la civilifation eut donné des
lifières au monde , & eut rapproché les fociétés
, le Roman ne rendit plus des oracles ,
un Prêtre ne l'infpira plus ; devenu domeſtique
, il peignit les moeurs nationales . Une
fois parvenu à ce période , il n'a pas pu s'en
éloigner ; fons cette forme , il s'eft promené
chez les Nations modernes. De la
Grèce il paffa à Rome , delà en Arabie ,
chez les Sarrafins , en Provence , en Italie ;
en Efpagne & en Iflande . Par- tout il fut fa
buleux, obfcur , comme l'hiftoire . Telle fut
fa marche dans le neuvième fiècle. Trois
fiècles auparavant , il avoit fleuri dans la
Bretagne jufques aux onzième & douzième
fiècles ; la France traduifit les Romans Brétons
; elle n'avoit point encore une langue, &
depuis le dixième juſqu'au douziènie fiècle ,
elle traduifit du Breton en Latin . Dans
les deux fiècles fuivans , alors les Romans
furent mêlés de Chevalerie & d'Hif
toire ; les Amadis remplirent la scène dans
les quatorzième , quinzième , feizième , &
jufques au dix- feptième fiècle.
Arrêtons- nous un moment au reproche
de frivolité dont ce genre eft entaché. Parmi
fes détracteurs , je trouve Angelo Apozio ,
qui les qualifie de Foli de Romanzi . Pétrarque
les nomme Infami e Stolidi Romanzi.
Doit on conclure que le genre eft mau.
vais ? Non ; mais que les Ouvrages de ce
temps étoient plus que médiocres. Si PétrarDE
FRANCE. 1.29
que avoit voulu juger les moeurs des Papes
& de la Cour d'Avignon , il auroit fenti que
les Romans devoient être corrompus comme
les moeurs. Plufieurs fiècles après , Philippe
de Mézières prémunit Charles VI contre
eux. Eft- il bien étonnant que fous le règne
d'Ifabeau de Bavière , les Romans fuffent
dangereux ? Les moeurs étoient affreufes , les
Romans étoient affreux comme elles. On ne
peut peindreque ce que l'on voit. On ne peut
parler que la langue du pays. Antoine Arlègre
fe plaint encore , dans fon Traité du
Mépris de la Cour , que les gens de Cour de
fon temps ne lifoient guères que des Romans
, ceux d'Amadis , de Philocope. Eh !
quel temps encore que ce feizième fiècle !
quelles femmes que la Comteffe d'Angoulême
, Catherine de Médicis , Marguerite de
Valois , & ces Dames & ces Courtifans dont
Brantôme a rempli les pages de fes Livres !
Quels étoient les fpectacles à la mode ? Des
farces de Pantalons , des Scènes de Capitans ,
des rodomontades Efpagnoles , des fupplices
en place publique , auxquels la Cour
affiftoit , des paffe- temps cruels , des fauts
périlleux , des Voltigeurs qui defcendoient
fur une corde des tours de Notre Dame ;
les Nemours , les Guife , qui defcendoient
au galop les efcaliers de la Sainte Chapelle ;
Tavannes & beaucoup d'autres , qui franchiffoient
d'un toit à l'autre la rue Saint-
Germain l'Auxerrois , & enfin les horreurs
des guerres civiles ; que pouvoient donc
F v
730 MERCURE
peindre les Romanciers ? Ce qu'ils voyoient.
Ils pouvoient répondre :
Ce font vos moeurs , eft- ce ma faute ?
Parmi les Apologiftes du Roman , je trou
ve ( fingularité affez remarquable ! ) un Évê
que & un Prêtre , l'Evêque d'Avranches ,
l'Abbé Lengler , & l'Auteur de Zélaskine
qui a plus de zèle que d'érudition ; mais fi
le nombre de fes defenfeurs eft fi borné , il
en eft dédommagé par les Romanciers , qui
forment une peuplade nombreufe. Je ferai
bientôt connoître les plus célèbres , & leurs
noms fuffiront pour juftifier ce genre.
Reprenons le dix-feptième fiècle. Tandis
que l'Hiftoire racontoit des combats ; le Ro
man décrivoit auffi des combats ; la Cour
avoit des Guerriers , on les retrouvoit dans
les Romans ; le régime féodal retenoit les
Châtelains dans de vieilles tourelles ; on s'y
raffembloit ; on y tenoit de longues affifes ,
les cheminées étoient larges , les falles vaftes
, les converfations longues : rels étoient
les Romans qui alloient , grâce à quelques
épiſodes , jufqu'au douzième Volume. Les
Voyageurs ayant donné du goût pour la lecrure
des voyages , les Romanciers n'offrirent
plus que des aventures Turques , Chinoiſes ,
Américaines. Ils confervoient le ton & le
coftume François , & mettoient , commne
naguères nos Comédiens , un chapeau fur la
tête de Méhémed , ou du Sophi . Les Romans
, comme tous les Arts , fubirent une
DE FRANCE. 131
grande révolution fous le règne de Louis
XIV. Scudéri & la Calprenède tiennent la
place la plus diftinguée. Boileau jeta du ri
dicule fur ces Écrivains ; mais le plan de
leurs Ouvrages annonce qu'ils avoient du
génie . Si leurs Héros étoient des géans , c'eft
que Louis XIV avoit imprimé un grand ca,
ractère à fon fiécle . Louis XIV , que Frédéric
a nommé le grand Magicien , n'aimoit que
ce qui portoit l'empreinte de la grandeur. .
Je ne pretends point étendre mon apo¬
logie jufqu'à la texture des anciens Romans;
mais je fais que leurs défauts venoient de
notre penchant à l'imitation, Nous avons
emprunté des Efpagnols les épiſodes , ces
dénouemens arrivés par des bagues , des
écharpes , des reffemblances , des fuppofitions
, des équivoques & des rencontres. Ces
mêmes défauts fe retrouvoient fur la Scène
Françoife. Les Italiens nous jettèrent dans la
métaphyfique d'ainour , dans les monologues
, dans les foupirs : delà tant de précieufes
, & ces dédaignenfes Princeffes qui fe
courrouçoient à la déclaration des Chevaliers.
On étoit ainfi dans le monde. Une fois
arrivé à Louis XIV , l'adulation bannit la
vraiſemblance. Les Héros Grecs & Romains
avoient les deux queues , l'écharpe & les
grands canons . Orondate & Palamède naiffoient
& mouroient à Verfailles , & fe promenoient
de Rambouillet à Marly. Cependant
, ce ridicule difparut fur la fin du règic
de Louis XIV. Les Romans moraux , polių
F vj
132 MERCURE
ques , hiftoriques & fatyriques , s'accrédi
tèrent. Là , on lifoit la carte géographique
de Buffi Rabutin , dans laquelle les myſtères
de la vieille Cour étoient dévoilés. Les Contes
de Perrault avoient des Lecteurs : Rabelais
fi vanté , n'en trouvoit plus depuis la publication
du Royaume de coquettere , defleurs ,
fleurettes & paffe temps.
>
1
C'eft en 1700 , que tous ces Romans de
mauvais goût , que tous ces Ouvrages nés
de l'occaſion ou de l'à propos , la Marmite
rétablie , le Rafibus des Capucins , les Jéfuites
mis fur l'échafaud, &c . &c . & c . furent
unanimement rejetés . Le Roman ne fut plus
qu'hiftorique ; les Mémoires , les Lettres
pullulèrent , les fatyres aufli. La liberté
alla comme les moeurs , jufqu'à l'indécence.
Le Régent fut infulté ; & , fous le
nom du Prince Aprius , on écrivoit fa Vie
privée. Il toléra un moment les farcafmes
contre les Moines & les Religieufes . Louis
XV mit des bornes à la licence. Le Roman
' n'ofa plus paroître avecfon ancien héroïfine ,
fes éperons & fa chevalerie ; il s'ajusta à
notre taille , & parut fous la courte forme
de Contes , de Nouvelles , de Lettres , d'Hiftoriettes.
C'étoit le Journal de nos petits
boudoirs , de nos petits foupers , de nos petites
maifons , l'Opéra & le Fauxbourg Saint-
Germain. Delà , les Égaremens de l'efprit ,
les Confeffions , le Spectateur & le charmant
Recueil des Contes Moraux. Je ne parle
point de la Nouvelle Héloïfe , qui ne caracDE
FRANCE. 733
térife point nos moeurs , & qui eft un Ouvrage
à part. Les Anglois enfin ont donné
un nouveau caractère au Roman. Les Traductions
du Docteur Swift , de Friedling &
de Richardfon , ont amené une révolution.
A mefure qu'on a eu de bons Livres dans
d'autres genres , le Roman a eu moins de
célébrité. Il n'eft plus à craindre que la preffe
foit déformais uniquement occupee à les
réimprimer , comme elle l'étoit dans le dixfeptième
fiècle. Pierre Camus , Évêque du
Bellay , affligé de l'empreffement qu'on avoit
pour cette lecture , voulut purifier le genre ,
en publiant des Romans dévots ; mais le
genre l'entraîna quelquefois , & il peignit
ce qu'affurément il ne s'étoit point propofé
de peindre. Dans le même temps , Olivier ,
Évêque d'Angers , prétendoit prouver que
les femmes étoient la caufe de tous les
maux.
Il ne me refte, plus qu'à nommer les Romanciers
les plus célèbres , leur nom peut
fervir d'apologie au genre. Depuis le feizième
fiècle , je trouve Mendozza , Ambaffadeur
au Concile de Trente , Machiavel , Sannazar
, Scaliger , Picolomini , Guichardin ,
Pallavicini , Firenzuola , le Cavalier Marin ,
Thomas Morus. Parmi nos modernes , Balzac,
Voiture, Charpentier, Bourfault , Gombaud ,
Gomberville , de Larrey , le Miniftre Claude,
l'Abbé d'Aubignac , Reguard , Hamilton ,
l'Abbé de Saint Réal , Saint Hyacinthe , le
Sage, du Verdier , La Fontaine , Galland , de
134 MERCURE
Ramfay , Fénelon , l'Abbé Nadal , l'Abbé
Terraffon , l'Abbé Pernetti , l'Abbé Prévôr ,
l'Abbé Desfontaines , le Comte de Caylus ,
Voltaire, Marivaux , Duclos , Montefquieu ,
le Marquis d'Argens , Crebillon le fils ,
Dorar, Mme de Graffigny , Moncrif, le Père
Daniel , J. J. Rouffeau , M. Marmontel ,
M. d'Arnaud , M. le Comte de Treffan , M.
le Chevalier de Boufflers , M. le Chevalier
d'Arcq , M. Imbert , l'Abbé de Voifenon ,
Mme de Genlis ; tous ces Écrivains célèbres
dans plus d'un genre , prouvent affez que le
Roman eft une des branches de la Littérature
digne d'être confervée dans le jardin des
Mufes. Je n'invoquerai point , à l'appui de
ce que j'avance , ni Fauchet ni Ducange , il
fuffit d'être né fenfible , & de lire nos meil
leurs Romans.
On peut leur faire un reproche plus
fondé, c'eft d'altérer quelquefois l'hiſtoire &
les moeurs , & de défigurer des époques nationales.
A cela je réponds : malheur à qui
lir aujourd'hui l'hiftoire dans les Romans !
Mais ce reproche va difparoître. Les Auteurs
de la Bibliothèque des Romans s'ap
pliquent effentiellement à épurer le genre, à
rectifier les erreurs , à embellir les fictions.
Ils refferrent un plan trop vaſte , ils fimpli
fient une action compliquée , & réduifent
plufieurs volumes ennuyeux à quarante pages
intéreffantes. L'érudition préfide à leurs ju
gemens , & fur tout à la concordance des
Hiftoriens. Il eft pen de Volumes qui re
DE FRANCE. 337
foient précédés d'une differtation lumineuse.
Nous nous difpenferons de citer des volumes
anciens , nous renvoyons nos Lecteurs au
fecond Volume d'Octobre dernier ; ils verront
avec quelle fagacité les Auteurs favent
porter fur l'hiftoire le flambeau de la critique.
On eftimcra & on plaindra l'infortunée
Marie Stuart. On trouvera encore dans le volume
de Novembre , des differtations inftructives
fur le château de Marcouflis , &
fur Bayard. On doit fe fouvenir des menus
devis du château de Plaffac. Ce n'eft point - là
le Roman , c'eft l'Hiftoire. Nous n'en citerons
pas davantage. Nous invitons nos Lecteurs
à fe procurer cette Collection , pour
le complément de laquelle on trouve des
facilités plus qu'encourageantes.
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Résumé : Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
La 'Bibliothèque Universelle des Romans' est publiée à Paris depuis le 1er juillet 1775 et connaît un grand succès depuis sept ans. Les romans, qualifiés d''enfants chéris de l'imagination', constituent une branche importante de la littérature, ayant évolué depuis l'Antiquité avec des auteurs comme Hésiode et Homère. Ils ont été critiqués pour leur frivolité mais aussi défendus pour leur capacité à refléter les réalités sociales et politiques de chaque époque. Au XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, les romans reflétaient les valeurs de la cour et les aventures exotiques. Des auteurs comme Madeleine de Scudéry et Gilles de La Calprenède se distinguèrent, bien que critiqués par Nicolas Boileau. Les héros de ces œuvres étaient souvent surdimensionnés, et les intrigues complexes empruntaient des éléments espagnols et italiens. À la fin du règne de Louis XIV, les romans moraux, politiques, historiques et satiriques gagnèrent en popularité. En 1700, les romans de mauvais goût furent rejetés, et le genre évolua vers des formes plus courtes comme les contes et les nouvelles. Des traductions d'auteurs anglais comme Jonathan Swift et Samuel Richardson introduisirent de nouvelles tendances. Des écrivains comme Pierre Camus tentèrent de purifier le genre avec des romans dévots, sans succès total. Parmi les romanciers célèbres mentionnés figurent Antonio de Mendoza, Nicolas Machiavel, Jean-Louis Guez de Balzac, Jean de La Fontaine, Voltaire, Marivaux, Montesquieu, Rousseau, et Madame de Genlis. Le texte met en avant une collection de volumes historiques, notamment ceux des mois d'octobre et novembre, soulignant la rigueur critique des auteurs et l'authenticité historique des contenus. L'auteur encourage les lecteurs à se procurer cette collection.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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