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51
p. 1064-1067
ECLAIRCISSEMENT au sujet de deux Theses de Medecine. Extrait d'une Lettre, du 11 Mars 1733.
Début :
Je ne doute point que vous ne receviez favorablement les Eclaircissemens [...]
Mots clefs :
Kermès, Lymphe, Médecine, Sang, Inflammation, Maladie
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texteReconnaissance textuelle : ECLAIRCISSEMENT au sujet de deux Theses de Medecine. Extrait d'une Lettre, du 11 Mars 1733.
ECLAIRCISSEMENT au sujet de
deux Theses de Medecine.Extrait d'une
Lettre , du 11 Mars 1733 .
J
E ne doute point que vous ne receviez
favorablement les Eclaircissemens
que je vous envoye , et qu'on semble
demander dans le Journal des Sçavans
, du mois de Février dernier. Il s'agit
d'une Question de Medecine.
Tout ce qui regarde cet Art est de consequence
, sur tout dans les points de
pratique. Dans le Journal on trouve deux
Théses , soutenues dans les Ecoles de Médecine
de Paris sur le Kermès Mineral ;
quoiqu'on les ait mises en parallele, nous
répondrons simplement à ce que la seconde
peut avoir d'obscur. A l'égard de
la premiere nous ne cherchons point à la
détruire. La nôtre n'a point été faite contr'elle
, on ne doit point être surpris de la
diversité de la conclusion. Les principes
ne sont point les mêmes.
I.Vtl. La
JUIN. 1733. 1065
La premiere , conseille le Kermès dans
les inflammations , parce que le Kermès
est Analogue , c'est - à - dire , a du rapport
avec l'humeur vitiée dans l'inflammation.
La nôtre le deffend , parce qu'il augmente
l'inflammation , poussant le sang
dans les vaisseaux Capillaires et Limphatiques
; Source unique des Inflammations
.
le
Mais on nous demande deux choses
la premiere est ,que puisque nous accor
dons que le Kermès atténue la Limphe ,
nous devrions l'employer , parce que la
Limphe attenuée et divisée peut agir
sur le sang , embarassé et poussé dans les
petits vaisseaux. Nous convenons que
Kermès atténue la Limphe , et que l'atténuer
c'est la mettte en état de dégluer et
débarrasser le sang ; mais comment le
Kermès atténue- t- il la Limphe d'une maniere
bien opposée à nos vûës ; il l'atténuë
comme sudorifique , il l'allume , il
l'embrase , il la met en fureur ; la Limphe
armée des parties sulphureuses er inflammables
du Kermès , donne au sang
une vivacité , une ardeur plus capable
d'augmenter l'embarras que de le diminuer
; il faut calmer , ne rien exciter ,
brider le mal , ne le point irriter , le Kermès
convient- il ?
1. Vol. Le
1c65 MERCURE DE FRANCE
Le second éclaircissement qu'on paroît
attendre de nous , est sur l'exemple dont
nous avons voulu fortifier notre These.
Nous proposons un cas où nous faisons
beaucoup briller les succès du Kermès ;
cet exemple paroît être une inflammation.
Il est vrai que c'est par où la maladie
a commencé ; mais le septième toute
la maladie change de face ; il y avoit
avant cela grande douleur de côté , fiévre
aiguë , crachement de sang .
›
Le poux dans le septiéme ne se sent
plus , l'expectoration ne se fait point , le
ventre se boursoufle ; sont- ce là les signes
de l'inflammation ? ou plutôt , n'est - ce
pas là une Métastase , c'est - à - dire , un
transport de l'humeur de la maladie dans
un autre ? Dans cet état il faut reveiller
ranimer ; on donne le Kerinès , nous en
attendons de grands succès, nous ne sommes
point trompez ; prouver qu'il convient
dans ce cas où il n'y a ni poux , ni
force , ni douleur de côté , &c. certainement
c'est prouver qu'il ne convient
point du tout dans les inflammations ;
l'expérience nous est donc fávorable¸
car nous ne sommes point du tout d'avis
de bannir le Kermès de la Medecine ,
soit parce que , comme quelques uns ont
dit , c'est un Remede nouveau , ou parce
I. Vol qu'il
JUIN. 1733
1067
qu'il a fait fortune par le moïen d'un
Frere Chartreux. Nous applaudissons à
son entrée dans la Médecine , pourvû
qu'il convienne quelquefois. Un Médecin
ne méprise rien , tout lui plaît , tout
lui sert dans l'unique but qu'il a de guérir
; nous n'avons que voulu faire voir
les cas où le Kermès ne convenoit pas ,
et ceux où il convenoit en general , pour
montrer aux jeunes Médecins de Province
à ne se point trop laisser entraîner par
le bruit des Conquêtes que l'on attribue
au Kermès minéral.
deux Theses de Medecine.Extrait d'une
Lettre , du 11 Mars 1733 .
J
E ne doute point que vous ne receviez
favorablement les Eclaircissemens
que je vous envoye , et qu'on semble
demander dans le Journal des Sçavans
, du mois de Février dernier. Il s'agit
d'une Question de Medecine.
Tout ce qui regarde cet Art est de consequence
, sur tout dans les points de
pratique. Dans le Journal on trouve deux
Théses , soutenues dans les Ecoles de Médecine
de Paris sur le Kermès Mineral ;
quoiqu'on les ait mises en parallele, nous
répondrons simplement à ce que la seconde
peut avoir d'obscur. A l'égard de
la premiere nous ne cherchons point à la
détruire. La nôtre n'a point été faite contr'elle
, on ne doit point être surpris de la
diversité de la conclusion. Les principes
ne sont point les mêmes.
I.Vtl. La
JUIN. 1733. 1065
La premiere , conseille le Kermès dans
les inflammations , parce que le Kermès
est Analogue , c'est - à - dire , a du rapport
avec l'humeur vitiée dans l'inflammation.
La nôtre le deffend , parce qu'il augmente
l'inflammation , poussant le sang
dans les vaisseaux Capillaires et Limphatiques
; Source unique des Inflammations
.
le
Mais on nous demande deux choses
la premiere est ,que puisque nous accor
dons que le Kermès atténue la Limphe ,
nous devrions l'employer , parce que la
Limphe attenuée et divisée peut agir
sur le sang , embarassé et poussé dans les
petits vaisseaux. Nous convenons que
Kermès atténue la Limphe , et que l'atténuer
c'est la mettte en état de dégluer et
débarrasser le sang ; mais comment le
Kermès atténue- t- il la Limphe d'une maniere
bien opposée à nos vûës ; il l'atténuë
comme sudorifique , il l'allume , il
l'embrase , il la met en fureur ; la Limphe
armée des parties sulphureuses er inflammables
du Kermès , donne au sang
une vivacité , une ardeur plus capable
d'augmenter l'embarras que de le diminuer
; il faut calmer , ne rien exciter ,
brider le mal , ne le point irriter , le Kermès
convient- il ?
1. Vol. Le
1c65 MERCURE DE FRANCE
Le second éclaircissement qu'on paroît
attendre de nous , est sur l'exemple dont
nous avons voulu fortifier notre These.
Nous proposons un cas où nous faisons
beaucoup briller les succès du Kermès ;
cet exemple paroît être une inflammation.
Il est vrai que c'est par où la maladie
a commencé ; mais le septième toute
la maladie change de face ; il y avoit
avant cela grande douleur de côté , fiévre
aiguë , crachement de sang .
›
Le poux dans le septiéme ne se sent
plus , l'expectoration ne se fait point , le
ventre se boursoufle ; sont- ce là les signes
de l'inflammation ? ou plutôt , n'est - ce
pas là une Métastase , c'est - à - dire , un
transport de l'humeur de la maladie dans
un autre ? Dans cet état il faut reveiller
ranimer ; on donne le Kerinès , nous en
attendons de grands succès, nous ne sommes
point trompez ; prouver qu'il convient
dans ce cas où il n'y a ni poux , ni
force , ni douleur de côté , &c. certainement
c'est prouver qu'il ne convient
point du tout dans les inflammations ;
l'expérience nous est donc fávorable¸
car nous ne sommes point du tout d'avis
de bannir le Kermès de la Medecine ,
soit parce que , comme quelques uns ont
dit , c'est un Remede nouveau , ou parce
I. Vol qu'il
JUIN. 1733
1067
qu'il a fait fortune par le moïen d'un
Frere Chartreux. Nous applaudissons à
son entrée dans la Médecine , pourvû
qu'il convienne quelquefois. Un Médecin
ne méprise rien , tout lui plaît , tout
lui sert dans l'unique but qu'il a de guérir
; nous n'avons que voulu faire voir
les cas où le Kermès ne convenoit pas ,
et ceux où il convenoit en general , pour
montrer aux jeunes Médecins de Province
à ne se point trop laisser entraîner par
le bruit des Conquêtes que l'on attribue
au Kermès minéral.
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Résumé : ECLAIRCISSEMENT au sujet de deux Theses de Medecine. Extrait d'une Lettre, du 11 Mars 1733.
Le document est une lettre datée du 11 mars 1733, répondant à des questions du Journal des Sçavans sur deux thèses de médecine concernant le Kermès minéral. L'auteur clarifie les divergences entre les thèses, notamment sur l'utilisation du Kermès dans les inflammations. La première thèse recommande le Kermès pour son analogie avec l'humeur vitiée dans les inflammations. L'auteur de la lettre défend une autre approche, affirmant que le Kermès augmente l'inflammation en poussant le sang dans les vaisseaux capillaires et lymphatiques. Il reconnaît que le Kermès atténue la lymphe, mais précise qu'il le fait en allumant et en embrasant la lymphe, ce qui augmente l'embarras du sang. Un second éclaircissement porte sur un exemple où le Kermès semble efficace, mais l'auteur explique que cet exemple concerne une métastase, prouvant ainsi que le Kermès ne convient pas dans les inflammations. L'auteur conclut en affirmant que le Kermès peut être utile dans certains cas et que les médecins doivent savoir quand l'utiliser, sans se laisser influencer par son succès récent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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52
p. 1547-1551
ODE en l'honneur de l'Immaculée Conception de la Vierge, qui a remporté le Prix au Palinod de l'Université de Caën, le 8 Décembre 1732. SUJET. Le coeur de la Pucelle d'Orléans fut trouvé entier au milieu du feu après sa mort.
Début :
Ou vont ces Enfans de la terre, [...]
Mots clefs :
Sang, Coeur, Victoire, Gloire, Horreur, Dieu, Prix, Pucelle d'Orléans, Immaculée Conception de la Vierge, Palinod, Université de Caen
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texteReconnaissance textuelle : ODE en l'honneur de l'Immaculée Conception de la Vierge, qui a remporté le Prix au Palinod de l'Université de Caën, le 8 Décembre 1732. SUJET. Le coeur de la Pucelle d'Orléans fut trouvé entier au milieu du feu après sa mort.
ODE en l'honneur de l'Immaculée
Conception de la Vierge , qui a rem
porté le Prix au Palinod de l'Université
de Caën , le 8 Décembre 1732.A
?
SUJET Le coeur de la Pucelle d'Orleans
fut trouvé entier au milieu du feu après
sa mort.
7
U vont ces Enfans de la terre ,
Porter le ravage et l'horreur ?
La discorde souffle la guerre ,
Dvj
En
1548 MERCURE DE FRANCE
En vient seconder leur fureur ;
Le cruel démon du carnage ,
Les yeux étincelans de rage ,
Conduit leurs sacrileges pas ,
Leurs mains de sang toutes fumantes
Offrent des victimes sanglantes ,
Au Dieu barbare des combats.
FRANCE , cette affreuse tempête ,
Va dans ton sein porter l'effroi ,
Albion tente la conquête
Du Trône sacré de ton Roi :
Déja cette troupe homicide ,
Dans le fol espoir qui la guide ,
Fait avancer ses . Bataillons :
La Victoire errante et séduite
Marche sans rougir à la suite
De leurs superbes Pavillons.
Nos Citadelles foudroyées ,
Nos champs pleins de sang et d'horreur
}
De nos Cohortes effraïées ,
Ne peuvent réveiller l'ardeur :
François , qu'on va charger de chaînes ,
Songés que le sang de vos veines
Est celui de ces fiers Guerriers
Dom le courage infatigable ,
Au
JUILLET.
1733. 1549
Au Capitole redoutable ,
Alloit moissonner des lauriers.
La Fortune aux Anglois fidéle
Sur ses yeux mettant son bandeau ,
Ose ' armer pour leur querelle ,
Et se ranger sous leur drapeau ;
Leurs Troupes de sang alterées ,
De nos déplorables Contrées ,
Couvrent les campagnes de morts :
Jamais l'Euphrate sur ses rives ,
Ne vît tant de Meres plaintives ,
Que la Seine en voit sur ses bords.
Mais quoi quelle main vengeresse !
Vient frapper ces nouveaux Titans ?
Quelle foudroïante Déesse ;
Renverse leurs Drapeaux flotans !
Du Dieu terrible de la Thrace ,
Elle a le courage et l'audace ;
Bellone marche à ses côtés ;
Et son bras s'arme de la foudre ,
Qui va faire mordre la poudre
Aux ennemis épouventés
De nos Troupes le triste reste ,
Brûle de marcher sur ses pas :
Elle
1550 MERCURE DE FRANCE
Elle frape , et sa main funeste
Abbat des milliers de Soldats ;
Tel l'Ange en sa fureur rapide ,
Frapa le Soldat homicide
De l'infidele Assyrien ,
Lorsque son glaive redoutable
Dans une nuit épouventable ,
Vengea le Peuple Iduméen.
Avec une ardeur redoublée
Bravant les efforts ennemis ,
Nos Guerriers vont dans la mêlée ,
Venger la gloire de nos Lys :
Des blessés les clameurs touchantes
Des morts les entrailles fumantes ,
Redoublent l'horreur et l'effroi ;
Chacun jaloux de la victoire ,
Se trouve heureux d'avoir la gloire ,
De verser son sang pour son Roi.
A ces effrayantes images ,
Semble succeder le repos ;
Tant de meurtres et de ravages ,
Ont lassé la fiere Atropos :
Le bruit des guerrieres Trompettes
Ne fait plus taire nos Musettes :
Mais quoi quel funeste retour !
I
I
I
La
JUILLET.
1733. I551
La Fortune nous abandonne ,
Et notre vaillante Amazonne
Tombe dans les fers à son tour.
L'Anglois que la vengeance anime ,
Fait dresser un bucher cruel ,
Où cette innocente Victime
Va recevoir le coup mortel ;
Son coeur , l'appui de nos murailles ,
Son coeur qui gagnoit des Batailles,
Triomphe encore après sa mort ;
Et par une grace invisible ,`
Du Ciel , à son malheur sensible
Des feux brave le vain effort.
ALLUSIO N.
Ce coeur d'une nouvelle gloire
Brille encore au milieu du feu ,
En nous figurant la victoire
De l'Auguste Mere de Dieu :
Τ .
Le Démon par son imposture
Embrasa toute la Nature"
De son souffle pernicieux ;"
par une grace céleste , Mais
La VIERGE en ce débris funeste
Fût seule exempte de ses feux.
Par M. l'Abbé Turpin.
Conception de la Vierge , qui a rem
porté le Prix au Palinod de l'Université
de Caën , le 8 Décembre 1732.A
?
SUJET Le coeur de la Pucelle d'Orleans
fut trouvé entier au milieu du feu après
sa mort.
7
U vont ces Enfans de la terre ,
Porter le ravage et l'horreur ?
La discorde souffle la guerre ,
Dvj
En
1548 MERCURE DE FRANCE
En vient seconder leur fureur ;
Le cruel démon du carnage ,
Les yeux étincelans de rage ,
Conduit leurs sacrileges pas ,
Leurs mains de sang toutes fumantes
Offrent des victimes sanglantes ,
Au Dieu barbare des combats.
FRANCE , cette affreuse tempête ,
Va dans ton sein porter l'effroi ,
Albion tente la conquête
Du Trône sacré de ton Roi :
Déja cette troupe homicide ,
Dans le fol espoir qui la guide ,
Fait avancer ses . Bataillons :
La Victoire errante et séduite
Marche sans rougir à la suite
De leurs superbes Pavillons.
Nos Citadelles foudroyées ,
Nos champs pleins de sang et d'horreur
}
De nos Cohortes effraïées ,
Ne peuvent réveiller l'ardeur :
François , qu'on va charger de chaînes ,
Songés que le sang de vos veines
Est celui de ces fiers Guerriers
Dom le courage infatigable ,
Au
JUILLET.
1733. 1549
Au Capitole redoutable ,
Alloit moissonner des lauriers.
La Fortune aux Anglois fidéle
Sur ses yeux mettant son bandeau ,
Ose ' armer pour leur querelle ,
Et se ranger sous leur drapeau ;
Leurs Troupes de sang alterées ,
De nos déplorables Contrées ,
Couvrent les campagnes de morts :
Jamais l'Euphrate sur ses rives ,
Ne vît tant de Meres plaintives ,
Que la Seine en voit sur ses bords.
Mais quoi quelle main vengeresse !
Vient frapper ces nouveaux Titans ?
Quelle foudroïante Déesse ;
Renverse leurs Drapeaux flotans !
Du Dieu terrible de la Thrace ,
Elle a le courage et l'audace ;
Bellone marche à ses côtés ;
Et son bras s'arme de la foudre ,
Qui va faire mordre la poudre
Aux ennemis épouventés
De nos Troupes le triste reste ,
Brûle de marcher sur ses pas :
Elle
1550 MERCURE DE FRANCE
Elle frape , et sa main funeste
Abbat des milliers de Soldats ;
Tel l'Ange en sa fureur rapide ,
Frapa le Soldat homicide
De l'infidele Assyrien ,
Lorsque son glaive redoutable
Dans une nuit épouventable ,
Vengea le Peuple Iduméen.
Avec une ardeur redoublée
Bravant les efforts ennemis ,
Nos Guerriers vont dans la mêlée ,
Venger la gloire de nos Lys :
Des blessés les clameurs touchantes
Des morts les entrailles fumantes ,
Redoublent l'horreur et l'effroi ;
Chacun jaloux de la victoire ,
Se trouve heureux d'avoir la gloire ,
De verser son sang pour son Roi.
A ces effrayantes images ,
Semble succeder le repos ;
Tant de meurtres et de ravages ,
Ont lassé la fiere Atropos :
Le bruit des guerrieres Trompettes
Ne fait plus taire nos Musettes :
Mais quoi quel funeste retour !
I
I
I
La
JUILLET.
1733. I551
La Fortune nous abandonne ,
Et notre vaillante Amazonne
Tombe dans les fers à son tour.
L'Anglois que la vengeance anime ,
Fait dresser un bucher cruel ,
Où cette innocente Victime
Va recevoir le coup mortel ;
Son coeur , l'appui de nos murailles ,
Son coeur qui gagnoit des Batailles,
Triomphe encore après sa mort ;
Et par une grace invisible ,`
Du Ciel , à son malheur sensible
Des feux brave le vain effort.
ALLUSIO N.
Ce coeur d'une nouvelle gloire
Brille encore au milieu du feu ,
En nous figurant la victoire
De l'Auguste Mere de Dieu :
Τ .
Le Démon par son imposture
Embrasa toute la Nature"
De son souffle pernicieux ;"
par une grace céleste , Mais
La VIERGE en ce débris funeste
Fût seule exempte de ses feux.
Par M. l'Abbé Turpin.
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Résumé : ODE en l'honneur de l'Immaculée Conception de la Vierge, qui a remporté le Prix au Palinod de l'Université de Caën, le 8 Décembre 1732. SUJET. Le coeur de la Pucelle d'Orléans fut trouvé entier au milieu du feu après sa mort.
Le texte est une ode en l'honneur de l'Immaculée Conception, récompensée au Palinod de l'Université de Caen le 8 décembre 1732. Il évoque le cœur intact de Jeanne d'Arc retrouvé après sa mort. Le poème décrit les horreurs de la guerre, notamment les conflits entre la France et l'Angleterre au XVIe siècle. La France est menacée par les troupes anglaises, et la victoire semble incertaine. Une figure divine, comparée à Bellone, intervient pour renverser les ennemis. Les soldats français, malgré leurs pertes, continuent de se battre avec courage. Le texte se termine par une allusion au cœur de Jeanne d'Arc, symbolisant la victoire et la grâce divine. Cette image est comparée à la Vierge Marie, exemptée des feux de l'imposture démoniaque.
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53
p. 2251-2255
MANIFESTE que les Etats de la République de Pologne, assemblez en Diette pour l'Election d'un Roy, ont publié à l'occasion de l'entrée des Troupes Russiennes dans le Grand-Duché de Lithuanie.
Début :
NOUS, les Sénateurs Spirituels et Séculiers, et toute la Noblesse de la Couronne de Pologne [...]
Mots clefs :
Élection, Royaume, République, Troupes étrangères, Libre, Patrie, Sang, Puissances, Grand-duché de Lituanie, Pologne
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texteReconnaissance textuelle : MANIFESTE que les Etats de la République de Pologne, assemblez en Diette pour l'Election d'un Roy, ont publié à l'occasion de l'entrée des Troupes Russiennes dans le Grand-Duché de Lithuanie.
MANIFESTE que les Etats de la
République de Pologne , assemblez en
Diette pour l'Election d'un Roy , one
publié à l'occasion de l'entrée des
Troupes Russiennes dans le Grand-
Duché de Lithuanie.
No
OUS , les Sénateurs Spirituels et Séculiers;
er toute la Noblesse de la Couronne de Polo-
Ene et du Grand-Duché de Lithuanie , voulant
derniser à jamais une Procedure aussi injuste , que
2262 MERCURE DE FRANCE
elle de l'entrée des Russiens , sçavoir faisons par la
Présente , a tous un chacun .
Nous avons toujours observé inviolablement es
saintement les Traitez d'Alliance et d'Amitié avec
les très - illustres Puissances voisines. Dans la derniere
Diette generale de Convocation , nous avons
non- seulement confirmé ces Traitez , mais nous y
avons donné , tant en notre nom , qu'au nom de
nos très - illustres Rois , les assurances les plus fortes
que nous entretiendrions religieusement et avecj oye
une amitié sincere avec lesdites Puissances .
Notre intention n'a jamais été de causer le moindre
préjudice à nos Voisins ; nous en prenons à témoin
le Grand-Dieu , notre Juge suprême : Nous
sommes assemblz ici au lieu ordinaire, entre Vvarsovie
et vola,selon l'ancienne pratique en usage depuis
le Regne du très- illustre Roy Sigismond Auguste ,
conformement aux Loix fondamentales et Constitutions
du Royaume et en vertu de nos Privileges et
des Pacta Conventa , faits avec nos très-illustres
Rois , afin d'y preceder d'un suffrage libre et una-
Aime , et de notre propre mouvement et volonté , à
l'Election d'un Roy , ainsi qu'il appartient à une
Nation libre , qui ne veut être contrainte ni dépendre
de qui que ce soit ; nous avons commencé pour
cet effet nos déliberations , en će qui regarde l'Election
et les affaires de notre Royaume, et nous l'avons
fait jusqu'à présent d'une maniere paisible , n'ayant
ni guerre ni aucun differend avec qui que ce soit, et
ne voulant pas nous méler des affaires étrangeres,
Mais comme nous avons appris que l'Armée de
la très-illustre Czarienne est entrée en Lithuanie es
qu'elle poursuit sa marche vers les Frontieres de
Pologne , dans le dessein d'opprimer , sous un pou
voir arbitraire notre libre Election , indépendante
de qui que ce soit; de violenter le premier et le plus
autheng
OCTOBRE. 17337 2253
Authentique de nos droits , qui est celui de l'Election;
de violer les Pacta et les Traitez conclus cy -devant
et en particulier celui du Pruth , de maîtriser notre
Patrie exempte de tout reproche , d'y faire couler des
ruisseaux de sang et de soüiller notre Pais d'un sang
innocent ; nous ne pouvons plus nous retenir ni nous
empêcher de manifester devant Dieu , les Puissances
voisines et le Monde entier , les injustices et les
violences qu'on commet envers nous , au moyen d'u
ne procedure aussi illégale que celle de l'entrée desdites
Troupes Czariennes dans ce Royaume , sans
que nous y ayons donné le moindre sujet , et qui no
rend qu'a ravager notre Pays par des attentats injustes
, et à opprimer les droits incontestables d'une
ibre Election , acquis par nos Ancêtres au prix de
feur sang et reconnus de tout temps par les Puissances
voisines,
- Nous nous adressons à tous les Potentats , et nous
Leur déclarons par la Présente , que notre intention
n'étant pas d'agir offensivement ( Dieu en est témoin )
nous avons résolu , selon le droit naturel , et permis
à un chacun pour sa propre deffense , de sacrifier notre
sang, nos vies et tout ce qui est en notre pouvoir
, à l'exemple de nos Ancêtres , pour le maintien
d'une Prérogative et d'un droit aussi précieux
que celui d'une libre Election , et d'appeller à notre
secours celui dont la vengeance poursuit les coupables
et dont la justice prend la defense des innocens
et les maintient dans leurs Droits , Libertez et Pré-
Kogatives : Ultima pro nobis vibrabit fulmina celum
, enfin le Ciel lancerases foudres en notre faveur.
par ··Comme nous avons appris , tant les Manifestes
des Moscovites, que par la voix publique , qu'il
se trouve quelques Membres de la République , tanı
de l'Ordre Ecclesiastique que de l'Ordre Séculier,
qui
254 MERCURE DE FRANCE
qui ont appellé lesdites Troupes étrangeres pour op➡
primer avec violence et à main armée la libre Elec
tion et troubler la tranquillité, tant interieure qu'exserieure
de la Patrie, la République les regarde com
me de veritables Monstres dégénérez de leur Race,
et une engeance de Vipere dénaturée et déchaînée
contre leur propre Mere ; Elle les desavoie et les
raye du Livre des vivans et de ceux qui sont éle
wex dans l'état de liberté , comme des gens indignes
de ce précieux gage ; elle les retranche et sépare du
Corps de la République comme des Membres pourris
et infectez du feu d'une rage infernale ; elle les déseste
comme des enfans illegitimes, qui n'appartienment
pas à l'héritage de leur commune Mere, parse
qu'ils ont osé lever leurs mains cruelles contre
elle. Elle les déclare ennemis de la Patrie , rebelles
infâmes et invindicabilia Capita , ainsi que tous
seux qui à l'avenir pourront les aller joindre , enwretenir
correspondance avec eux , ou qui les assisseront
directement ou indirectement , ces sortes de
gens étant véritablement des exnemis capitaux de
la Patrie, puisqu'ils ont entrepris d'y introduire des
Troupes ennemies et de l'inonder d'un Déluge da
sang et de larmes.
Les Etats de la République s'engagent de s'élever
Contre un tel ou tels , quelqu'en puisse être le
nombre ; de se saisir de leurs biens et de ceux de
Beurs Successeurs , pour les joindre au fisc , et s'em
servir ensuite pour dédommager ceux dont les biens
auront été ravagez par les Troupes étrangeres ,
introduites dans le Royaume d'une maniere så
impie.
La maison dans laquelle un tel ou tels ont habité,
sera razée, pour une marque éternelle de leur
trahison ; on ne leur accordera point d'Amnistie,
ils ne pourrons jamais être réhabilitez dans
Lesn
OCTOBRE. 1733. 2255
Teur précédente égalité ; leurs femmes même se
vont privées de leurs Privileges et prerogatives.
S'i arrive qu'un Evêque soit du nombre de tels
Sujets , il sera frustré de sa dignité , autorité et ac-
Sivité dans les Assemblées publiques , et les revenus
de ses biens seront mis en sequestre jusqu'à une dér
ision définitive à cet égard.
Il est expressément stipulé qu'aucun Evêque ni
Sénateur Séculier , ne pourra pendant ce temps de
rouble , sortir du Royaume ou envoyer quelqu'un
dans les Pays Etrangers , sous les peines portées cy
dessus contre les Rebelles , outre la confiscation de
ses biens et la perte de ses Charges , et ceux qui se
Prouveront actuellement hors du Royaume , seront
obligez d'y revenir sous les mêmes peines.
A cet effet , nous avons signé le présent Manifesta
dans tous ses points et clauses ; et si quelqu'un des
Evêques , Sénateurs , Ministres ou des Membres de
la Noblesse des deux Nations refusede le signerrfpa
reillement, il sera tenu , ipso facto , pour ennemi de
Ja Patrie. Fait au Camp Electoral , entre Vvar
sovie et Vvola, le 4. Septembre 1733.
République de Pologne , assemblez en
Diette pour l'Election d'un Roy , one
publié à l'occasion de l'entrée des
Troupes Russiennes dans le Grand-
Duché de Lithuanie.
No
OUS , les Sénateurs Spirituels et Séculiers;
er toute la Noblesse de la Couronne de Polo-
Ene et du Grand-Duché de Lithuanie , voulant
derniser à jamais une Procedure aussi injuste , que
2262 MERCURE DE FRANCE
elle de l'entrée des Russiens , sçavoir faisons par la
Présente , a tous un chacun .
Nous avons toujours observé inviolablement es
saintement les Traitez d'Alliance et d'Amitié avec
les très - illustres Puissances voisines. Dans la derniere
Diette generale de Convocation , nous avons
non- seulement confirmé ces Traitez , mais nous y
avons donné , tant en notre nom , qu'au nom de
nos très - illustres Rois , les assurances les plus fortes
que nous entretiendrions religieusement et avecj oye
une amitié sincere avec lesdites Puissances .
Notre intention n'a jamais été de causer le moindre
préjudice à nos Voisins ; nous en prenons à témoin
le Grand-Dieu , notre Juge suprême : Nous
sommes assemblz ici au lieu ordinaire, entre Vvarsovie
et vola,selon l'ancienne pratique en usage depuis
le Regne du très- illustre Roy Sigismond Auguste ,
conformement aux Loix fondamentales et Constitutions
du Royaume et en vertu de nos Privileges et
des Pacta Conventa , faits avec nos très-illustres
Rois , afin d'y preceder d'un suffrage libre et una-
Aime , et de notre propre mouvement et volonté , à
l'Election d'un Roy , ainsi qu'il appartient à une
Nation libre , qui ne veut être contrainte ni dépendre
de qui que ce soit ; nous avons commencé pour
cet effet nos déliberations , en će qui regarde l'Election
et les affaires de notre Royaume, et nous l'avons
fait jusqu'à présent d'une maniere paisible , n'ayant
ni guerre ni aucun differend avec qui que ce soit, et
ne voulant pas nous méler des affaires étrangeres,
Mais comme nous avons appris que l'Armée de
la très-illustre Czarienne est entrée en Lithuanie es
qu'elle poursuit sa marche vers les Frontieres de
Pologne , dans le dessein d'opprimer , sous un pou
voir arbitraire notre libre Election , indépendante
de qui que ce soit; de violenter le premier et le plus
autheng
OCTOBRE. 17337 2253
Authentique de nos droits , qui est celui de l'Election;
de violer les Pacta et les Traitez conclus cy -devant
et en particulier celui du Pruth , de maîtriser notre
Patrie exempte de tout reproche , d'y faire couler des
ruisseaux de sang et de soüiller notre Pais d'un sang
innocent ; nous ne pouvons plus nous retenir ni nous
empêcher de manifester devant Dieu , les Puissances
voisines et le Monde entier , les injustices et les
violences qu'on commet envers nous , au moyen d'u
ne procedure aussi illégale que celle de l'entrée desdites
Troupes Czariennes dans ce Royaume , sans
que nous y ayons donné le moindre sujet , et qui no
rend qu'a ravager notre Pays par des attentats injustes
, et à opprimer les droits incontestables d'une
ibre Election , acquis par nos Ancêtres au prix de
feur sang et reconnus de tout temps par les Puissances
voisines,
- Nous nous adressons à tous les Potentats , et nous
Leur déclarons par la Présente , que notre intention
n'étant pas d'agir offensivement ( Dieu en est témoin )
nous avons résolu , selon le droit naturel , et permis
à un chacun pour sa propre deffense , de sacrifier notre
sang, nos vies et tout ce qui est en notre pouvoir
, à l'exemple de nos Ancêtres , pour le maintien
d'une Prérogative et d'un droit aussi précieux
que celui d'une libre Election , et d'appeller à notre
secours celui dont la vengeance poursuit les coupables
et dont la justice prend la defense des innocens
et les maintient dans leurs Droits , Libertez et Pré-
Kogatives : Ultima pro nobis vibrabit fulmina celum
, enfin le Ciel lancerases foudres en notre faveur.
par ··Comme nous avons appris , tant les Manifestes
des Moscovites, que par la voix publique , qu'il
se trouve quelques Membres de la République , tanı
de l'Ordre Ecclesiastique que de l'Ordre Séculier,
qui
254 MERCURE DE FRANCE
qui ont appellé lesdites Troupes étrangeres pour op➡
primer avec violence et à main armée la libre Elec
tion et troubler la tranquillité, tant interieure qu'exserieure
de la Patrie, la République les regarde com
me de veritables Monstres dégénérez de leur Race,
et une engeance de Vipere dénaturée et déchaînée
contre leur propre Mere ; Elle les desavoie et les
raye du Livre des vivans et de ceux qui sont éle
wex dans l'état de liberté , comme des gens indignes
de ce précieux gage ; elle les retranche et sépare du
Corps de la République comme des Membres pourris
et infectez du feu d'une rage infernale ; elle les déseste
comme des enfans illegitimes, qui n'appartienment
pas à l'héritage de leur commune Mere, parse
qu'ils ont osé lever leurs mains cruelles contre
elle. Elle les déclare ennemis de la Patrie , rebelles
infâmes et invindicabilia Capita , ainsi que tous
seux qui à l'avenir pourront les aller joindre , enwretenir
correspondance avec eux , ou qui les assisseront
directement ou indirectement , ces sortes de
gens étant véritablement des exnemis capitaux de
la Patrie, puisqu'ils ont entrepris d'y introduire des
Troupes ennemies et de l'inonder d'un Déluge da
sang et de larmes.
Les Etats de la République s'engagent de s'élever
Contre un tel ou tels , quelqu'en puisse être le
nombre ; de se saisir de leurs biens et de ceux de
Beurs Successeurs , pour les joindre au fisc , et s'em
servir ensuite pour dédommager ceux dont les biens
auront été ravagez par les Troupes étrangeres ,
introduites dans le Royaume d'une maniere så
impie.
La maison dans laquelle un tel ou tels ont habité,
sera razée, pour une marque éternelle de leur
trahison ; on ne leur accordera point d'Amnistie,
ils ne pourrons jamais être réhabilitez dans
Lesn
OCTOBRE. 1733. 2255
Teur précédente égalité ; leurs femmes même se
vont privées de leurs Privileges et prerogatives.
S'i arrive qu'un Evêque soit du nombre de tels
Sujets , il sera frustré de sa dignité , autorité et ac-
Sivité dans les Assemblées publiques , et les revenus
de ses biens seront mis en sequestre jusqu'à une dér
ision définitive à cet égard.
Il est expressément stipulé qu'aucun Evêque ni
Sénateur Séculier , ne pourra pendant ce temps de
rouble , sortir du Royaume ou envoyer quelqu'un
dans les Pays Etrangers , sous les peines portées cy
dessus contre les Rebelles , outre la confiscation de
ses biens et la perte de ses Charges , et ceux qui se
Prouveront actuellement hors du Royaume , seront
obligez d'y revenir sous les mêmes peines.
A cet effet , nous avons signé le présent Manifesta
dans tous ses points et clauses ; et si quelqu'un des
Evêques , Sénateurs , Ministres ou des Membres de
la Noblesse des deux Nations refusede le signerrfpa
reillement, il sera tenu , ipso facto , pour ennemi de
Ja Patrie. Fait au Camp Electoral , entre Vvar
sovie et Vvola, le 4. Septembre 1733.
Fermer
Résumé : MANIFESTE que les Etats de la République de Pologne, assemblez en Diette pour l'Election d'un Roy, ont publié à l'occasion de l'entrée des Troupes Russiennes dans le Grand-Duché de Lithuanie.
En 1733, les États de la République de Pologne, réunis en Diète pour l'élection d'un roi, ont publié un manifeste en réponse à l'entrée des troupes russes dans le Grand-Duché de Lituanie. Les sénateurs spirituels et séculiers, ainsi que la noblesse des couronnes de Pologne et de Lituanie, expriment leur volonté de mettre fin à une procédure injuste déclenchée par cette intrusion. Ils affirment avoir toujours respecté les traités d'alliance et d'amitié avec les puissances voisines et déclarent que leur intention n'a jamais été de causer du préjudice à leurs voisins. Les États de Pologne soulignent qu'ils se sont réunis conformément aux lois fondamentales et aux constitutions du royaume pour procéder à l'élection libre d'un roi, sans guerre ni différend avec quiconque. Ils dénoncent l'entrée des troupes russes comme une violation de leurs droits et des traités antérieurs, notamment celui du Pruth, et comme une tentative d'opprimer leur élection libre et indépendante. Le manifeste appelle à la défense des droits et des libertés de la nation polonaise. Il stipule que ceux qui ont invité les troupes étrangères seront considérés comme des ennemis de la patrie et des rebelles. Les États s'engagent à confisquer les biens de ces individus et à les exclure de la République. Ils interdisent également aux évêques et sénateurs de quitter le royaume pendant cette période de trouble, sous peine de confiscation de leurs biens et de perte de leurs charges. Le manifeste est signé au camp électoral entre Varsovie et Vola, le 4 septembre 1733.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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54
p. 640-643
TANTALE. Cantate à mettre en Musique.
Début :
Quel honneur éclatant ! quelle gloire immortelle ! [...]
Mots clefs :
Tantale, Crime, Dieux, Sang, Roi, Nature, Horreur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TANTALE. Cantate à mettre en Musique.
TANTA L, E.
Cantate à mettre en Musique.
Uel honneur éclatant ! quelle gloire immortelle
!
Tantale voit les Dieux assemblez dans sa cour :
Et
AVRIL. 641 1734.
Et du grand Jupiter la bonté paternelle ,
Pour lui parle seule en ce jour.
Mais,ô Ciel ! quel forfait ! tremble Roy temé
raire ?
La Nature en ton coeur vient - elle de se taire s
Dans le sang de ton Fils pourquoi te baignes - tu ?
Dieux ! sous cent mets divers vous offrant sa
victime ,
- Il veut voir si vos yeux reconnoissent le crime
masque de la Vertu. Sous le
Déja de sang , et de
carnage ,
Fume le céleste Banquet.
Tout frémit d'horreur , et de
Le crime seul est satisfait .
rage ,
Un Monstre à l'immortelle Troupe
Ose présenter pour Boisson ,
Dans une abominable Coupe ,
Du fiel du sang et du poison;
Mais Jupiter lance la Foudre ,*
Le Banquet se change en Autel.
L'Encens brule , tout est en poudre ,
Il va juger le Criminel.
Le Souverain des Cieux , pour son Fils sacrilége
,
Şent naître dans son coeur la haine et le couroux
;
V ictime de ton propre piège
Barbare, entends ( dit-il) l'arrêt d'un Dieu jaloux.
,
Que ce Roy criminel aille au fond du Tartare
Expier ses forfaits par de nouveaux tourmens ;
Plus un crime est affreux et rare,
Plus il doit recevoir d'inouïs châtimens.
Que la Faim, que la soif au sein de l'abondance,
v Le dévorentd'intelligence,
Ainsi que deux cruels Vautours ;
Qu'il espére sans cesse, et qu'il souffre toujours
Il dit, l'Olimpe entier frémit de son martyre,
Mercure le conduitauténébreux Empire.
Et la Deésse Ailée apprend à l'Univers
Que qui ne craint les Dieux
,
doit craindre lefi
Enfers.
Némesis,Mégère,
Minos, et Cerbére
,
A ce Roy cruel
,
-
Font par les Harpies,
Près des Rois impies
Dresser un Autel.
Tout l'Enfer contemple
Ce nouvel exemple,
De crime et d'horreur j
Et du sein des flames, u
Il entend les ames
Blâmer sa fureur.
Entouré d'une eau vive et pure,
Que n'endurcit jamais la rigueur des Hyvers;
Et qu'un Arbre charmant qu'ignore la Nature,
Couvre sans se lasser de millefruits divers,
Tantale tourmemé par un double supplice,
Ne peut rendre à ses voeux l'Eau, ni l'Arbre
propice;
Tout se refuse à ses douleurs.
Mais quel surcroît de maux ! de lui-même victime
,
Les pleurs que les remords arrachent à son crime
Augmentent encor ses malheurs.
C'est envain qu'aux yeux de la Terre,
Nous pouvons cacher nos forfaits;
Si ceux du séjour du Tonnere
Découvrent jusqu'à nos projets.
Périsse, qui s'ose promettre
De tromper la Divinité,
Ah! peut-elle ignorer un Etre,
Qui sans elle n'eut point été.
C'est envain.
Far M. de S. R.
Cantate à mettre en Musique.
Uel honneur éclatant ! quelle gloire immortelle
!
Tantale voit les Dieux assemblez dans sa cour :
Et
AVRIL. 641 1734.
Et du grand Jupiter la bonté paternelle ,
Pour lui parle seule en ce jour.
Mais,ô Ciel ! quel forfait ! tremble Roy temé
raire ?
La Nature en ton coeur vient - elle de se taire s
Dans le sang de ton Fils pourquoi te baignes - tu ?
Dieux ! sous cent mets divers vous offrant sa
victime ,
- Il veut voir si vos yeux reconnoissent le crime
masque de la Vertu. Sous le
Déja de sang , et de
carnage ,
Fume le céleste Banquet.
Tout frémit d'horreur , et de
Le crime seul est satisfait .
rage ,
Un Monstre à l'immortelle Troupe
Ose présenter pour Boisson ,
Dans une abominable Coupe ,
Du fiel du sang et du poison;
Mais Jupiter lance la Foudre ,*
Le Banquet se change en Autel.
L'Encens brule , tout est en poudre ,
Il va juger le Criminel.
Le Souverain des Cieux , pour son Fils sacrilége
,
Şent naître dans son coeur la haine et le couroux
;
V ictime de ton propre piège
Barbare, entends ( dit-il) l'arrêt d'un Dieu jaloux.
,
Que ce Roy criminel aille au fond du Tartare
Expier ses forfaits par de nouveaux tourmens ;
Plus un crime est affreux et rare,
Plus il doit recevoir d'inouïs châtimens.
Que la Faim, que la soif au sein de l'abondance,
v Le dévorentd'intelligence,
Ainsi que deux cruels Vautours ;
Qu'il espére sans cesse, et qu'il souffre toujours
Il dit, l'Olimpe entier frémit de son martyre,
Mercure le conduitauténébreux Empire.
Et la Deésse Ailée apprend à l'Univers
Que qui ne craint les Dieux
,
doit craindre lefi
Enfers.
Némesis,Mégère,
Minos, et Cerbére
,
A ce Roy cruel
,
-
Font par les Harpies,
Près des Rois impies
Dresser un Autel.
Tout l'Enfer contemple
Ce nouvel exemple,
De crime et d'horreur j
Et du sein des flames, u
Il entend les ames
Blâmer sa fureur.
Entouré d'une eau vive et pure,
Que n'endurcit jamais la rigueur des Hyvers;
Et qu'un Arbre charmant qu'ignore la Nature,
Couvre sans se lasser de millefruits divers,
Tantale tourmemé par un double supplice,
Ne peut rendre à ses voeux l'Eau, ni l'Arbre
propice;
Tout se refuse à ses douleurs.
Mais quel surcroît de maux ! de lui-même victime
,
Les pleurs que les remords arrachent à son crime
Augmentent encor ses malheurs.
C'est envain qu'aux yeux de la Terre,
Nous pouvons cacher nos forfaits;
Si ceux du séjour du Tonnere
Découvrent jusqu'à nos projets.
Périsse, qui s'ose promettre
De tromper la Divinité,
Ah! peut-elle ignorer un Etre,
Qui sans elle n'eut point été.
C'est envain.
Far M. de S. R.
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Résumé : TANTALE. Cantate à mettre en Musique.
La cantate raconte le châtiment de Tantale, roi ayant sacrifié son propre fils lors d'un banquet divin. Horrifiés, les dieux transforment le banquet en autel et condamnent Tantale. Jupiter, en colère, le condamne à souffrir éternellement dans le Tartare, tourmenté par la faim et la soif malgré la présence d'eau et de fruits inaccessibles. Les dieux soulignent que nul ne peut tromper la divinité et que les crimes seront toujours punis. Le texte se conclut par une mise en garde contre ceux qui tenteraient de tromper les dieux, affirmant que la divinité connaît toujours les projets et les forfaits des hommes.
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55
p. 1291-1306
DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
Début :
Les Sciences ont leurs révolutions aussi bien que les Empires, il est un [...]
Mots clefs :
Charlemagne, Sciences, Discours critique, Génie, Goût, Maîtres, Savants, Langue, Arts, Hommes, Peuples, Esprit, Jeunesse, Nature, Lumières, Conciles, Sang, Esprits, Politesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
DISCOURS CRITIQUE ,
sur l'état des Sciences dans l'étendue de
la Monarchie Françoise , sous Charlemagne.
L
"
Es Sciences ont leurs révolutions
aussi bien que les Empires , il est un
tems où elles sont florissantes ce tems
passé , elles ne font plus que languir ;
quelquefois elles se relevent et se soutiennent
avec assez d'honneur ; et quelquefois
aussi elles tombent pour ne se
relever jamais . Elles ont comme le Soleil
leurs solstices et leurs périodes ; elles
aiment à passer de climats en climats
et souvent après avoir éclairé quelques
IL. Vol.
B.vj
Con
و
1292 MERCURE DE FRANCE
contrées , elles se plongent , pour ainst
dire , dans l'abîme , et vont porter leurs
lumieres à des peuples nouveaux. Ainsi
après avoir autrefois parcouru les plus
belles régions de l'Orient où elles prirent
naissance , les vit- on passer dans la Grece
d'où elles se répandirent dans quelques
Provinces de l'Empire Romain ; et par
tout elles éprouverent des changemens
considérables er des alternatives , qui les
firent souvent paroître sous des faces differentes.
Quelle est la cause de ces révolutions a
est- ce l'influence des Astres ? la température
de l'air ou la qualité des esprits ,
dont nos corps sont animés et qui changent
avec les genérations et les aspects
du Soleil ? tout cela peut y contribuer :
mais tout cela n'explique pas d'une maniere
assez sensible la cause de ces fre
quentes vicissitudes ; il en est une plus
simple , et qui servira de baze à tout
ce que je dirai dans ce Discours . La
Science est attachée au gout des peuples
qui la cultivent , c'est le gout qui lui
donne sa qualité , son prix , son excellence
; or le gout se conforme toujours
au génie , le génie se regle ordinairement
sur les maximes , et les maximes changent
avec les circonstances des tems et
11. Vel. des
JUIN. 1734. 1293
des lieux. D'ailleurs , et c'est ici le point
capital , ce gout exquis , ce génie vaste
et sublime , si nécessaires à la perfection
des Sciences , sont des dons que le Ciel ne
répand pas toujours sur la terre , et qu'il
ne communique qu'à un petit nombre
d'hommes privilegiez .
En faut il davantage pour prouver
que la Science doit se ressentir de l'instabilité
propre à toutes les choses humaines
? C'est sur ce plan , que je vais exposer
aujourd'hui l'état où se trouvoient
les Sciences dans l'étendue de la Monarchie
Françoise au tems de Charlemagne .
Le gout pour lors étoit si corrompu , que
jamais on ne put le rectifier , le génie
tenoit beaucoup du barbare , et les maxime
n'avoient rien de noble ni de délicat.
Quel étoit donc l'état où se trouvoient
les Sciences ? Il ne pouvoit guere être
plus pitoyable. Je n'en veux point d'autres
preuves que ce qui nous reste de monumens
de ces tems qu'on peut dire
malheureux . Si ce que je dirai ne fait pas
beaucoup d'honneur au siécle de Charlemagne
, il en fera du moins à la verité ,
et c'est tout ce que je me proposé dans
ce Discours.
Depuis que les Gots, les Bourguignons.
et les Francs s'étoient établis dans les
11 Vol.
Gall
1294 MERCURE DE FRANCE
Gaules , la ferocité de ces peuples barbares
s'étoit communiquée aux naturels du
pays,qui ne firentplus avec leurs nouveaux
maîtres , qu'une même et seule nation .
Nos Gaulois changerent de maximes en
changeant de Souverains , la douceur de
leur génie s'altéra bien - tôt , et du mélange
qui se fit de leur sang avec le -sang
Germanique se forma un génie singulier
plus barbare que poli ; les travaux Militaires
qui furent assez long - tems leur
principal exercice , firent disparoître avec
le peu de politesse qu'on avoit puisé dans
le commerce des Romains , le gout des
Sciences et l'amour de l'étude ; on ne
suspendit ces travaux que pour se jetter
dais le sein de la mollesse ; les esprits
incultes n'étant animez d'aucun noble
motif s'énerverent bien- tôt , et l'on se
plongea dans un assoupissement si profond
, qu'il n'y eut que les désordres affreux
dont les Sarazins d'Espagne inondérent
la France sous Charles Martel et sous
Pepin qui pussent les reveiller ; le besoin
pressant et la necessité les animérent
plutôt qu'une noble émulation ; la gloire
avec tous ses appas ne pouvoit toucher
des hommes à demi barbares ; elle auroit
élevé les esprits en les polissant . On vôla
tout à coup aux armes , on se couvrit de
II. Val. sang
JUIN. 1734 1295
sang et de poussiere dans les champs de
Mars , et personne ou presque personne
ne songcoit à cultiver son esprit ; depuis
l'embouchure du Rhône , jusques à celle
du Rhin , des Alpes aux Pirenées , à peine
pouvoit- on trouver quelques vestiges des
Sciences ; il n'en étoit pas même resté la
moindre trace dans ces belles Provinces
( a ) si fécondes autrefois en Sçavans
Hommes.
"
L'Eglise depuis très-long- tems leur
avoit servi d'azile les Ministres des
Autels étoient devenus les dépositaires
de ces précieux Trésors : mais cette Eglise
étoit elle-même entierement défigurée ;
tout le Clergé croupissoit dans la plus
profonde ignorance. Qu'il me soit permis
d'exposer en peu de mots la triste.
situation où se trouvoit l'Ordre de l'Etat
le plus Saint et le plus éclairé.. Les Chanoines
suivant la regle de Grodegang
leur Réformateur n'étoient obligez qu'à
chanter les louanges de Dieu , et le reste
de leur tems ils devoient le donner au
travail de leurs mains ; c'étoit toute l'occupation
des plus réguliers ; la regle
n'exigeoit rien davantage , et tout nous
porte à croire qu'ils se renfermoient étroitement
dans les bornes de leurs obliga-
( a ) Ly Gaule Aquitanique et la Lyonnoise..
II. Vol. tions.
1296 MERCURE DE FRA CE
tions. Les Moines malgré le premier esprit
de leur Institut , avoient presque
toujours fait profession de cultiver les
Sciences ; ils s'étoient sur ce point conformez
en Occident à la sage pratique
des Orientaux , et leurs maisons étoient
devenuës les Séminaires où se formoient
les plus Saints et les plus Sçavans Ministres
de l'Eglise : mais depuis près d'un
siécle ces saintes retraites étoient , sur
tout en France , le centre de l'oisiveté.
Les Moines loin de s'enrichir des dépoüilles
des Peres , dont ils étoient les
possesseurs , se contentoient de les sçavoir
lire et copier , les plus éclairez parvenoient
jusqu'à les comprendre , aucun
n'osoit prendre l'essor ni marcher sur les
traces de ces grands Modéles ; le respect
m'empêche de parler de l'Episcopat destiné
particulierement à éclairer les peuples
; les Capitulaires de Charlemagne ,
et les Actes des Conciles Provinciaux qui
se tinrent dans ces tems - là ne publient
que trop la honte de ce Corps respectable.
Pour tout dire en deux mots , le sel
de la terre avoit perdu sa force , l'or
s'étoit obscurci , les horreurs de la guerre,
et la mollesse avoient , comme à l'envi ,
porté la désolation dans l'Etat , la corruption
dans les moeurs , et la grossiereté
II. Vol. dars
JUIN 1734. 1297
dans les esprits. Achevons de mettre ce
tableau dans tout son jour . Deux ou trois
traits des plus marquez lui donneront
cet air de ressemblance dont il a besoin
pour être veritable...
Les beaux Arts sont , comme tout le
monde sçait , une partie essentielle de la
Science, ils en sont la baze et l'ornement.
Ces Arts, fondés sur la nature , mais que
la nature n'apprend pas , étoient presque
entierement ignorés ; on ne les enseigna
dans aucun endroit du Royaume avant
Charlemagne , dit une ancienne Cronique
des Rois de France . Ante ipsum enim
Dominum Regem Carolum in Gallia nullibi
studiumfuerat liberalium Artium . Appuions.
un témoignage si fort et si décisif des
preuves les plus autentiques ; elles sont
tirées des ordres réïterés du Prince pour
l'établissement des Ecoles ; je vais les
exposer simplement telles qu'on les lit
dans le Receuil des Conciles de France.
Charlemagne au retour de son troisiéme
Voyage d'Italie l'an787, par une( 1 ) Lettre
circulaire adressée à tous les Evêques et
aux Abbez ( Lettre que je voudrois pou-.
voir rapporter ici toute entiere , mais
que je me contenterai de citer plus d'une
fois ) leur recommande d'établir dans
( 1 ) Tome 2. Conc. Gall. p. 32 .
II. Vol. des
1298 MERCURE DE FRANCE
leurs Chapitres et dans leurs Monasteres
des Ecoles où l'on forme la jeunesse à
l'Etude des Lettres et à la pięté . Et par
le Capitulaire soixante - douzième d'Aixla
Chapelle , il veut que dans ces mêmes
maisons on apprenne aux jeunes gens à
lire , à psalmodier , à écrire , à compter ,
et les regles de la Grammaire. Ut scola
Legentium puerorum fiant psalmos * notas
computum , Grammaticam , per singula Monasteria
et Episcopia discant . Les Conciles
Provinciaux qui se tinrent sous ce même
*
* Notas. Je crois qu'il faut entendre ce terme
de l'Ecriture , pour deux raisons . 1º . Parce qu'il
s'agit dans cet endroit de ce qu'il faut apprendre à
la jeunesse ; il est fait mention de la lecture , de
la psalmodie ou du chant , de la Grammaire ;
pourquoi auroit -on obmis l'Ecriture également nécessaire
à la jeunesse . 2. Ces caractéres nets et
distincts, qui sans jamais changer, diversifient par
leur mélange les differens objets qu'ils représentent,
n'étoient pas alors fort en usage ; ils n'étoient connus
que des Sçavans ; Charlemagne lui- même, si
nous en croyons Eginard, n'apprit que très tard et
presque sans succès à les former. Tentabat scribere .
sed parum prosperè successit labor præposterus
ac sero inchoatus. L'Ecriture commune consistoit
dans de grands traits informes , arbitraires pour la
plupart , et sujets au changement. C'est ce qui paroit
par les anciennes Chartres et par quelques monumens
lapidaires et metalliques , qui sont parvenus
jusqu'à nous sur quoi on peut consulter la Diplo
matique du P. Mabillon .
II Vol.
EmJUIN.
1734. 1299
Empereur, les s'expliquent à peu près dans
les mêmes termes. Les Arts qui sont la
partie des Sciences la plus simple et la
plus facile , n'étoient donc pas enseignési
et par une suite nécessaire , ils étoient
ignorez d'une nation qui n'avoit ni disposition
pour s'y former de soi- même ,
ni la volonté de les apprendre. Que devons-
nous penser des hautes Sciences ,
des Sciences abstraites et difficiles , si celles
qui sont plus aisées , cellesqui sont la baze,
n'étoient pas connus , Encore un nouveau
trait; il achevera de mettre ce que nous
venons de dire dans la derniere évidence.
Les Langues sont l'instrument general
des Sciences , l'organe de l'esprit , l'image
de la pensée , l'interprete du goût , et
le theatre où le genie se développe . La
Langue Teutonique , rude et grossiere
étoit celle de nos nouveaux Maîtres , conforme
à leur genie ; elle n'a rien de cette
douceur ni de cette politesse que demandent
les Sciences. La Grecque ,harmonieuse
, douce et énergique ne me paroît pas
avoir été bien connue au Sçavant Alcuin ,
et j'ai peine à croire sur le seul témoignage
d'Eginard , Charlemagne lait
jamais bien comprise ; toutes les apparencescombattent
l'un et l'autre fair.La Langue
Latine avoit été long - tems dominan-
11. Vol. tc
100 MERCURE DE FRANCE
te dans les Gaules , les Francs l'avoient
adoptée pour les Actes publics ; elle étoit
sur tout destinée aux Ouvrages d'esprit:
mais cette Langue si noble , si polie étoit
devenue la proye du barbarisme , le genie
et le tour de la Teutonique s'étoient glissés
dans l'idiome Romain , et de ce lliage
s'étoit formé un langage dur , sans
cadence , sans pureté , sans ortographe
Il falloit, sans doute, qu'il fut défectueux
au suprême dégré pour blesser les oreilles
de Charlemagne , que l'on ne peut pas
dire avoir été trop délicates.
Ecoutons ce Prince parler dans la Lettre
que nous avons déja citée aux Evêques
et Abbés , c'est -à - dire, aux plus Sçavans
hommes de son Royaume. J'ai reconnu
, leur dit- il , dans la plûpart des
Ecrits que vous m'avez envoyés assez de
justesse dans les sentimens , et beaucoup de
grossiereté dans le langage; et j'ai compris
que pour avoir négligé de vous instruire
Vous avez peine à exprimer les pieus
reflexions que vous avez puisées dans
Meditation . Ce ne fut qu'avec le
>
* Cognovimus in plerisque prafatis conscript
bus vestris eorumdem et sensus rectos et serr.
incultos , quia quod pia devotio interius fidelite
tabat , hoc exterius propter negligentiam dis
lingua inerudita exprimere sine reprehensi: •
alebat.
JUIN. 1734. 1301
cours des Maîtres de Grammaire qui vinrent
d'Italie , qu'on épura la Langue
Latine , et qu'on en banit les expressions
Teutoniques dont elle étoit infectée;
elles se refugierent dans le Romain ou Latin
vulgaire , qui s'étant peu à peu purifié
et poli est devenu depuis une des plus
belle Langue du monde. Mais on ne
réussit pas à rendre à la Langue Latine sa
beauté naturelle , on exprima toujours
grossierement ce que l'on pensoit sans
délicatesse . Il est inutile d'entrer dans un
plus long détail ; ce que nous avons dit
est plus que suffisant pour prouver combien
étoit triste la situation des Sciences
quand Charlemagne entreprit de les rétatablir.
Voyons comment il s'y prit , quels
Maîtres il employa pour seconder son
dessein , quel en fut les succès.
Charles , surnommé le Grand, pour ses
grandes qualités encore plus que pour ses
grandes actions , fut un de ces hommes
rares , que la Nature se plaît de tems en
tems à former et sur qui la fortune ou
pour parler plus juste , la Providence divine,
répand ses faveurs avec complaisan
ce ; genie superieur , hardi , ferme , pénétrant
, il ne lui manqua du côté de l'esprit
que ce que son siecle ne pouvoit lui
donner , je veux dire la politesse et le
II. Vol.
bon
`
1302 MERCURE DE FRANCE
bon goût. Les vertus qui font les veritables
Heros , sembloient nées avec lui ;
la magnanimité , la droiture , là prudence
, la bonté , la Religion faisoient son
caractere , et se déployoient dans toutes
ses actions ; Maître d'une partie considerable
de l'Europe , cheri particulierement
de ses Sujets, admiré de tout l'Univers ,
il songea encore à immortaliser son nom
en banissant l'ignorance de ses Etats ; entreprise
glorieuse et digne du plus grand
Prince qui fût alors au monde , elle auroit
eu, sans doute,un succès entier et par-
' fait , si le mauvais goût n'eût infecté les
Maîtres aussi bien que les Disciples . Il se
presenta des obstacles presques insurmontables
, il ne s'en rebuta pas , il eut recours
à sa prudence, et rien n'étoit au-dessus de
ses lumieres. Non content d'animer ses
Peuples par son exemple et par ses bienfaits
, il se servit encore de son autorité
pour engager ceux qui par leur profession
devoient avoir quelque teinture de Scien-'
ces à les cultiver , et à en faire pare au ;
reste de ses Sujets . Mais comment trouver
dans toute la France des Maîtres capables
de former la jeunesse ? L'ignorance
, la grossiereté avoient , comme nous
avons dit , pénétré jusques dans le Sanctuaire
, les moins ignorans étoient les
II. Vol. seuls
JUI N. 1734 1303
seuls qui pussent passer pour Sçavans ,
Charlemagne y pourvoit , et pour suppléer
àlce deffaut il rassemble de toute
l'Europe ce qu'il pût trouver d'hommes
versés dans les Sciences ; il fait venir d'Italiele
PoëteThéodulphe , Pierre de Pise ,
Grammairien ; Paul Diacre , fameux Historiographe
, le Fape: Adrien lui envoye
deux Maîtres de Chant , deux Antiphoniers
et les sept Arts Liberaux , comme
dit Eginard. Mais de tous les Ecrivains
qu'il reçût dans ses Etats il n'en est aucun
qui puisse être comparé au Sçavant Alcuin
, Anglois de naissance et Saxon d'origine.
Alcuin étoit un de ces Sçavans qui
remplacent par la multitude de leurs connoissances
ce qui leur manque de perfection
et de singularité dans le genie , Grammairien
, Poëte , Rheteur , Dialecticien ,
Historiographe , Astronome , Théologien
, il fut l'oracle de son siecle , et il
merita de l'être ; ce fut lui qui inspira l'amour
des Lettres aux François , et qui
contribua plus que personne à répandre
ces semences précieuses , qui commencerent
bientôt à fructifier. La Cour fut le
premiet théatre où il parut , et il eut la
gloire de voir le Souverain et les Princesses
ses Filles au nombre de ses Disciples.
II. Vol. A
1304 MERCURE DE FRANCE
A leur exemple toute la France pleine
d'admiration pour son merite , conçût
de l'amour pour l'étude , et tâcha de profiter
de ses lumieres ; mais ce vaste genie
n'eut ni assez de force , ni assez de sublimité
pour s'élever au dessus du mauvais
goût de son siecle , il s'y laissa malheureusement
entraîner , il y entretint ses
éleves et par cette raison seule il laissa
son Ouvrage imparfait. Pour le connoître
il ne faut que jetter les yeux sur ses Ecrits,
il s'y est peint lui -même on voit par
tout un esprit fécond , mais âpre et diffùs ,
une grande étendue de connoissances , et
peu
•
de critiques , plus de subtilité que
de politesse ; son stile n'est assaisonné
d'aucun de ces traits nobles, vifs , et déli→
cats , qui élevent l'esprit et qui le frappent
par l'éclat de leurs lumieres ; il ins
truit sans persuader , il convainc sans
plaire ; le travail paroît en lui avoir surpassé
la nature , et l'art qui le forma
étoit lui même imparfait. On ne sçauroit
cependant lui refuser la loüange qu'il
mérite , d'avoir été par l'étendue de son
sçavoir le Photius des Latins ; moins
poli , moins chatié , moins profond que
le Patriarche Grec il le surpasse de
beaucoup par les belles qualitez qui font
l'honnête homme et par les vertus solides,
II. Vol, .qui
JUIN. 1734 1305
qui font le véritable Chrétien . Ce grand
Personnage après avoir suivi la Cour
pendant quelques années , se retira enfin
à Tours auprès du tombeau de Saint
Martin ; mais cette retraite ne fut pas
lui un lieu de repos ,
pour
il n'enfouit
pas dans une honteuse oisiveté les talens
qui l'avoient fait briller ; il sçavoit ce
qu'il devoir à Dieu et à l'Etat ainsi rapellant
dans cet aimable séjour ce qu'il·
avoit de connoissances , il s'appliqua de
nouveau à former des éleves qui se dispersant
dans plusieurs Monasteres de
T'Empire François , renouvellérent les
Sciences, et répandirent par tout l'esprit
de leur Maître
Je n'entreprens pas de refuter ici l'opinion
de quelques ( a ) Auteurs , qui ont
prétendu qu'Alcuin avoit jetté les fondemens
de l'Université de Paris , devenuë
depuis si fameuse dans toute l'Europe
le silence des Ectivains de ces tems - là
suffit pour en démontrer la fausseté . Ce
qu'il y a de certain , c'est que ce fut à
Tours , à Saint Denis en France , à Corbie
, à Fulde , à Richenou , et dans quelques
autres Monasteres , que l'on commença
dès- lors à enseigner les hautes
Sciences ; on y enseigna aussi Is beaux
( a ) Raban, Simeon, Sigulphe, Amalarius ¿e.
II. Vol. C Arts
1308 MERCURE DE FRANCE
,
Arts , et les Ecoles établies dans chaque
Diocèse conformément aux Statuts des
Conciles Provinciaux , et aux Capitulaires
de Charlemagne concourant à la
même fin ; on vit bien- tôt les Sciences
prendre une face nouvelle dans toute la
Monarchie Françoise. Mais quel en fut
le progrès à quel degré de perfection
arrivérent elles ? c'est ce qui nous restę
à examiner.
?
La suite pour le Mercure prochain.
sur l'état des Sciences dans l'étendue de
la Monarchie Françoise , sous Charlemagne.
L
"
Es Sciences ont leurs révolutions
aussi bien que les Empires , il est un
tems où elles sont florissantes ce tems
passé , elles ne font plus que languir ;
quelquefois elles se relevent et se soutiennent
avec assez d'honneur ; et quelquefois
aussi elles tombent pour ne se
relever jamais . Elles ont comme le Soleil
leurs solstices et leurs périodes ; elles
aiment à passer de climats en climats
et souvent après avoir éclairé quelques
IL. Vol.
B.vj
Con
و
1292 MERCURE DE FRANCE
contrées , elles se plongent , pour ainst
dire , dans l'abîme , et vont porter leurs
lumieres à des peuples nouveaux. Ainsi
après avoir autrefois parcouru les plus
belles régions de l'Orient où elles prirent
naissance , les vit- on passer dans la Grece
d'où elles se répandirent dans quelques
Provinces de l'Empire Romain ; et par
tout elles éprouverent des changemens
considérables er des alternatives , qui les
firent souvent paroître sous des faces differentes.
Quelle est la cause de ces révolutions a
est- ce l'influence des Astres ? la température
de l'air ou la qualité des esprits ,
dont nos corps sont animés et qui changent
avec les genérations et les aspects
du Soleil ? tout cela peut y contribuer :
mais tout cela n'explique pas d'une maniere
assez sensible la cause de ces fre
quentes vicissitudes ; il en est une plus
simple , et qui servira de baze à tout
ce que je dirai dans ce Discours . La
Science est attachée au gout des peuples
qui la cultivent , c'est le gout qui lui
donne sa qualité , son prix , son excellence
; or le gout se conforme toujours
au génie , le génie se regle ordinairement
sur les maximes , et les maximes changent
avec les circonstances des tems et
11. Vel. des
JUIN. 1734. 1293
des lieux. D'ailleurs , et c'est ici le point
capital , ce gout exquis , ce génie vaste
et sublime , si nécessaires à la perfection
des Sciences , sont des dons que le Ciel ne
répand pas toujours sur la terre , et qu'il
ne communique qu'à un petit nombre
d'hommes privilegiez .
En faut il davantage pour prouver
que la Science doit se ressentir de l'instabilité
propre à toutes les choses humaines
? C'est sur ce plan , que je vais exposer
aujourd'hui l'état où se trouvoient
les Sciences dans l'étendue de la Monarchie
Françoise au tems de Charlemagne .
Le gout pour lors étoit si corrompu , que
jamais on ne put le rectifier , le génie
tenoit beaucoup du barbare , et les maxime
n'avoient rien de noble ni de délicat.
Quel étoit donc l'état où se trouvoient
les Sciences ? Il ne pouvoit guere être
plus pitoyable. Je n'en veux point d'autres
preuves que ce qui nous reste de monumens
de ces tems qu'on peut dire
malheureux . Si ce que je dirai ne fait pas
beaucoup d'honneur au siécle de Charlemagne
, il en fera du moins à la verité ,
et c'est tout ce que je me proposé dans
ce Discours.
Depuis que les Gots, les Bourguignons.
et les Francs s'étoient établis dans les
11 Vol.
Gall
1294 MERCURE DE FRANCE
Gaules , la ferocité de ces peuples barbares
s'étoit communiquée aux naturels du
pays,qui ne firentplus avec leurs nouveaux
maîtres , qu'une même et seule nation .
Nos Gaulois changerent de maximes en
changeant de Souverains , la douceur de
leur génie s'altéra bien - tôt , et du mélange
qui se fit de leur sang avec le -sang
Germanique se forma un génie singulier
plus barbare que poli ; les travaux Militaires
qui furent assez long - tems leur
principal exercice , firent disparoître avec
le peu de politesse qu'on avoit puisé dans
le commerce des Romains , le gout des
Sciences et l'amour de l'étude ; on ne
suspendit ces travaux que pour se jetter
dais le sein de la mollesse ; les esprits
incultes n'étant animez d'aucun noble
motif s'énerverent bien- tôt , et l'on se
plongea dans un assoupissement si profond
, qu'il n'y eut que les désordres affreux
dont les Sarazins d'Espagne inondérent
la France sous Charles Martel et sous
Pepin qui pussent les reveiller ; le besoin
pressant et la necessité les animérent
plutôt qu'une noble émulation ; la gloire
avec tous ses appas ne pouvoit toucher
des hommes à demi barbares ; elle auroit
élevé les esprits en les polissant . On vôla
tout à coup aux armes , on se couvrit de
II. Val. sang
JUIN. 1734 1295
sang et de poussiere dans les champs de
Mars , et personne ou presque personne
ne songcoit à cultiver son esprit ; depuis
l'embouchure du Rhône , jusques à celle
du Rhin , des Alpes aux Pirenées , à peine
pouvoit- on trouver quelques vestiges des
Sciences ; il n'en étoit pas même resté la
moindre trace dans ces belles Provinces
( a ) si fécondes autrefois en Sçavans
Hommes.
"
L'Eglise depuis très-long- tems leur
avoit servi d'azile les Ministres des
Autels étoient devenus les dépositaires
de ces précieux Trésors : mais cette Eglise
étoit elle-même entierement défigurée ;
tout le Clergé croupissoit dans la plus
profonde ignorance. Qu'il me soit permis
d'exposer en peu de mots la triste.
situation où se trouvoit l'Ordre de l'Etat
le plus Saint et le plus éclairé.. Les Chanoines
suivant la regle de Grodegang
leur Réformateur n'étoient obligez qu'à
chanter les louanges de Dieu , et le reste
de leur tems ils devoient le donner au
travail de leurs mains ; c'étoit toute l'occupation
des plus réguliers ; la regle
n'exigeoit rien davantage , et tout nous
porte à croire qu'ils se renfermoient étroitement
dans les bornes de leurs obliga-
( a ) Ly Gaule Aquitanique et la Lyonnoise..
II. Vol. tions.
1296 MERCURE DE FRA CE
tions. Les Moines malgré le premier esprit
de leur Institut , avoient presque
toujours fait profession de cultiver les
Sciences ; ils s'étoient sur ce point conformez
en Occident à la sage pratique
des Orientaux , et leurs maisons étoient
devenuës les Séminaires où se formoient
les plus Saints et les plus Sçavans Ministres
de l'Eglise : mais depuis près d'un
siécle ces saintes retraites étoient , sur
tout en France , le centre de l'oisiveté.
Les Moines loin de s'enrichir des dépoüilles
des Peres , dont ils étoient les
possesseurs , se contentoient de les sçavoir
lire et copier , les plus éclairez parvenoient
jusqu'à les comprendre , aucun
n'osoit prendre l'essor ni marcher sur les
traces de ces grands Modéles ; le respect
m'empêche de parler de l'Episcopat destiné
particulierement à éclairer les peuples
; les Capitulaires de Charlemagne ,
et les Actes des Conciles Provinciaux qui
se tinrent dans ces tems - là ne publient
que trop la honte de ce Corps respectable.
Pour tout dire en deux mots , le sel
de la terre avoit perdu sa force , l'or
s'étoit obscurci , les horreurs de la guerre,
et la mollesse avoient , comme à l'envi ,
porté la désolation dans l'Etat , la corruption
dans les moeurs , et la grossiereté
II. Vol. dars
JUIN 1734. 1297
dans les esprits. Achevons de mettre ce
tableau dans tout son jour . Deux ou trois
traits des plus marquez lui donneront
cet air de ressemblance dont il a besoin
pour être veritable...
Les beaux Arts sont , comme tout le
monde sçait , une partie essentielle de la
Science, ils en sont la baze et l'ornement.
Ces Arts, fondés sur la nature , mais que
la nature n'apprend pas , étoient presque
entierement ignorés ; on ne les enseigna
dans aucun endroit du Royaume avant
Charlemagne , dit une ancienne Cronique
des Rois de France . Ante ipsum enim
Dominum Regem Carolum in Gallia nullibi
studiumfuerat liberalium Artium . Appuions.
un témoignage si fort et si décisif des
preuves les plus autentiques ; elles sont
tirées des ordres réïterés du Prince pour
l'établissement des Ecoles ; je vais les
exposer simplement telles qu'on les lit
dans le Receuil des Conciles de France.
Charlemagne au retour de son troisiéme
Voyage d'Italie l'an787, par une( 1 ) Lettre
circulaire adressée à tous les Evêques et
aux Abbez ( Lettre que je voudrois pou-.
voir rapporter ici toute entiere , mais
que je me contenterai de citer plus d'une
fois ) leur recommande d'établir dans
( 1 ) Tome 2. Conc. Gall. p. 32 .
II. Vol. des
1298 MERCURE DE FRANCE
leurs Chapitres et dans leurs Monasteres
des Ecoles où l'on forme la jeunesse à
l'Etude des Lettres et à la pięté . Et par
le Capitulaire soixante - douzième d'Aixla
Chapelle , il veut que dans ces mêmes
maisons on apprenne aux jeunes gens à
lire , à psalmodier , à écrire , à compter ,
et les regles de la Grammaire. Ut scola
Legentium puerorum fiant psalmos * notas
computum , Grammaticam , per singula Monasteria
et Episcopia discant . Les Conciles
Provinciaux qui se tinrent sous ce même
*
* Notas. Je crois qu'il faut entendre ce terme
de l'Ecriture , pour deux raisons . 1º . Parce qu'il
s'agit dans cet endroit de ce qu'il faut apprendre à
la jeunesse ; il est fait mention de la lecture , de
la psalmodie ou du chant , de la Grammaire ;
pourquoi auroit -on obmis l'Ecriture également nécessaire
à la jeunesse . 2. Ces caractéres nets et
distincts, qui sans jamais changer, diversifient par
leur mélange les differens objets qu'ils représentent,
n'étoient pas alors fort en usage ; ils n'étoient connus
que des Sçavans ; Charlemagne lui- même, si
nous en croyons Eginard, n'apprit que très tard et
presque sans succès à les former. Tentabat scribere .
sed parum prosperè successit labor præposterus
ac sero inchoatus. L'Ecriture commune consistoit
dans de grands traits informes , arbitraires pour la
plupart , et sujets au changement. C'est ce qui paroit
par les anciennes Chartres et par quelques monumens
lapidaires et metalliques , qui sont parvenus
jusqu'à nous sur quoi on peut consulter la Diplo
matique du P. Mabillon .
II Vol.
EmJUIN.
1734. 1299
Empereur, les s'expliquent à peu près dans
les mêmes termes. Les Arts qui sont la
partie des Sciences la plus simple et la
plus facile , n'étoient donc pas enseignési
et par une suite nécessaire , ils étoient
ignorez d'une nation qui n'avoit ni disposition
pour s'y former de soi- même ,
ni la volonté de les apprendre. Que devons-
nous penser des hautes Sciences ,
des Sciences abstraites et difficiles , si celles
qui sont plus aisées , cellesqui sont la baze,
n'étoient pas connus , Encore un nouveau
trait; il achevera de mettre ce que nous
venons de dire dans la derniere évidence.
Les Langues sont l'instrument general
des Sciences , l'organe de l'esprit , l'image
de la pensée , l'interprete du goût , et
le theatre où le genie se développe . La
Langue Teutonique , rude et grossiere
étoit celle de nos nouveaux Maîtres , conforme
à leur genie ; elle n'a rien de cette
douceur ni de cette politesse que demandent
les Sciences. La Grecque ,harmonieuse
, douce et énergique ne me paroît pas
avoir été bien connue au Sçavant Alcuin ,
et j'ai peine à croire sur le seul témoignage
d'Eginard , Charlemagne lait
jamais bien comprise ; toutes les apparencescombattent
l'un et l'autre fair.La Langue
Latine avoit été long - tems dominan-
11. Vol. tc
100 MERCURE DE FRANCE
te dans les Gaules , les Francs l'avoient
adoptée pour les Actes publics ; elle étoit
sur tout destinée aux Ouvrages d'esprit:
mais cette Langue si noble , si polie étoit
devenue la proye du barbarisme , le genie
et le tour de la Teutonique s'étoient glissés
dans l'idiome Romain , et de ce lliage
s'étoit formé un langage dur , sans
cadence , sans pureté , sans ortographe
Il falloit, sans doute, qu'il fut défectueux
au suprême dégré pour blesser les oreilles
de Charlemagne , que l'on ne peut pas
dire avoir été trop délicates.
Ecoutons ce Prince parler dans la Lettre
que nous avons déja citée aux Evêques
et Abbés , c'est -à - dire, aux plus Sçavans
hommes de son Royaume. J'ai reconnu
, leur dit- il , dans la plûpart des
Ecrits que vous m'avez envoyés assez de
justesse dans les sentimens , et beaucoup de
grossiereté dans le langage; et j'ai compris
que pour avoir négligé de vous instruire
Vous avez peine à exprimer les pieus
reflexions que vous avez puisées dans
Meditation . Ce ne fut qu'avec le
>
* Cognovimus in plerisque prafatis conscript
bus vestris eorumdem et sensus rectos et serr.
incultos , quia quod pia devotio interius fidelite
tabat , hoc exterius propter negligentiam dis
lingua inerudita exprimere sine reprehensi: •
alebat.
JUIN. 1734. 1301
cours des Maîtres de Grammaire qui vinrent
d'Italie , qu'on épura la Langue
Latine , et qu'on en banit les expressions
Teutoniques dont elle étoit infectée;
elles se refugierent dans le Romain ou Latin
vulgaire , qui s'étant peu à peu purifié
et poli est devenu depuis une des plus
belle Langue du monde. Mais on ne
réussit pas à rendre à la Langue Latine sa
beauté naturelle , on exprima toujours
grossierement ce que l'on pensoit sans
délicatesse . Il est inutile d'entrer dans un
plus long détail ; ce que nous avons dit
est plus que suffisant pour prouver combien
étoit triste la situation des Sciences
quand Charlemagne entreprit de les rétatablir.
Voyons comment il s'y prit , quels
Maîtres il employa pour seconder son
dessein , quel en fut les succès.
Charles , surnommé le Grand, pour ses
grandes qualités encore plus que pour ses
grandes actions , fut un de ces hommes
rares , que la Nature se plaît de tems en
tems à former et sur qui la fortune ou
pour parler plus juste , la Providence divine,
répand ses faveurs avec complaisan
ce ; genie superieur , hardi , ferme , pénétrant
, il ne lui manqua du côté de l'esprit
que ce que son siecle ne pouvoit lui
donner , je veux dire la politesse et le
II. Vol.
bon
`
1302 MERCURE DE FRANCE
bon goût. Les vertus qui font les veritables
Heros , sembloient nées avec lui ;
la magnanimité , la droiture , là prudence
, la bonté , la Religion faisoient son
caractere , et se déployoient dans toutes
ses actions ; Maître d'une partie considerable
de l'Europe , cheri particulierement
de ses Sujets, admiré de tout l'Univers ,
il songea encore à immortaliser son nom
en banissant l'ignorance de ses Etats ; entreprise
glorieuse et digne du plus grand
Prince qui fût alors au monde , elle auroit
eu, sans doute,un succès entier et par-
' fait , si le mauvais goût n'eût infecté les
Maîtres aussi bien que les Disciples . Il se
presenta des obstacles presques insurmontables
, il ne s'en rebuta pas , il eut recours
à sa prudence, et rien n'étoit au-dessus de
ses lumieres. Non content d'animer ses
Peuples par son exemple et par ses bienfaits
, il se servit encore de son autorité
pour engager ceux qui par leur profession
devoient avoir quelque teinture de Scien-'
ces à les cultiver , et à en faire pare au ;
reste de ses Sujets . Mais comment trouver
dans toute la France des Maîtres capables
de former la jeunesse ? L'ignorance
, la grossiereté avoient , comme nous
avons dit , pénétré jusques dans le Sanctuaire
, les moins ignorans étoient les
II. Vol. seuls
JUI N. 1734 1303
seuls qui pussent passer pour Sçavans ,
Charlemagne y pourvoit , et pour suppléer
àlce deffaut il rassemble de toute
l'Europe ce qu'il pût trouver d'hommes
versés dans les Sciences ; il fait venir d'Italiele
PoëteThéodulphe , Pierre de Pise ,
Grammairien ; Paul Diacre , fameux Historiographe
, le Fape: Adrien lui envoye
deux Maîtres de Chant , deux Antiphoniers
et les sept Arts Liberaux , comme
dit Eginard. Mais de tous les Ecrivains
qu'il reçût dans ses Etats il n'en est aucun
qui puisse être comparé au Sçavant Alcuin
, Anglois de naissance et Saxon d'origine.
Alcuin étoit un de ces Sçavans qui
remplacent par la multitude de leurs connoissances
ce qui leur manque de perfection
et de singularité dans le genie , Grammairien
, Poëte , Rheteur , Dialecticien ,
Historiographe , Astronome , Théologien
, il fut l'oracle de son siecle , et il
merita de l'être ; ce fut lui qui inspira l'amour
des Lettres aux François , et qui
contribua plus que personne à répandre
ces semences précieuses , qui commencerent
bientôt à fructifier. La Cour fut le
premiet théatre où il parut , et il eut la
gloire de voir le Souverain et les Princesses
ses Filles au nombre de ses Disciples.
II. Vol. A
1304 MERCURE DE FRANCE
A leur exemple toute la France pleine
d'admiration pour son merite , conçût
de l'amour pour l'étude , et tâcha de profiter
de ses lumieres ; mais ce vaste genie
n'eut ni assez de force , ni assez de sublimité
pour s'élever au dessus du mauvais
goût de son siecle , il s'y laissa malheureusement
entraîner , il y entretint ses
éleves et par cette raison seule il laissa
son Ouvrage imparfait. Pour le connoître
il ne faut que jetter les yeux sur ses Ecrits,
il s'y est peint lui -même on voit par
tout un esprit fécond , mais âpre et diffùs ,
une grande étendue de connoissances , et
peu
•
de critiques , plus de subtilité que
de politesse ; son stile n'est assaisonné
d'aucun de ces traits nobles, vifs , et déli→
cats , qui élevent l'esprit et qui le frappent
par l'éclat de leurs lumieres ; il ins
truit sans persuader , il convainc sans
plaire ; le travail paroît en lui avoir surpassé
la nature , et l'art qui le forma
étoit lui même imparfait. On ne sçauroit
cependant lui refuser la loüange qu'il
mérite , d'avoir été par l'étendue de son
sçavoir le Photius des Latins ; moins
poli , moins chatié , moins profond que
le Patriarche Grec il le surpasse de
beaucoup par les belles qualitez qui font
l'honnête homme et par les vertus solides,
II. Vol, .qui
JUIN. 1734 1305
qui font le véritable Chrétien . Ce grand
Personnage après avoir suivi la Cour
pendant quelques années , se retira enfin
à Tours auprès du tombeau de Saint
Martin ; mais cette retraite ne fut pas
lui un lieu de repos ,
pour
il n'enfouit
pas dans une honteuse oisiveté les talens
qui l'avoient fait briller ; il sçavoit ce
qu'il devoir à Dieu et à l'Etat ainsi rapellant
dans cet aimable séjour ce qu'il·
avoit de connoissances , il s'appliqua de
nouveau à former des éleves qui se dispersant
dans plusieurs Monasteres de
T'Empire François , renouvellérent les
Sciences, et répandirent par tout l'esprit
de leur Maître
Je n'entreprens pas de refuter ici l'opinion
de quelques ( a ) Auteurs , qui ont
prétendu qu'Alcuin avoit jetté les fondemens
de l'Université de Paris , devenuë
depuis si fameuse dans toute l'Europe
le silence des Ectivains de ces tems - là
suffit pour en démontrer la fausseté . Ce
qu'il y a de certain , c'est que ce fut à
Tours , à Saint Denis en France , à Corbie
, à Fulde , à Richenou , et dans quelques
autres Monasteres , que l'on commença
dès- lors à enseigner les hautes
Sciences ; on y enseigna aussi Is beaux
( a ) Raban, Simeon, Sigulphe, Amalarius ¿e.
II. Vol. C Arts
1308 MERCURE DE FRANCE
,
Arts , et les Ecoles établies dans chaque
Diocèse conformément aux Statuts des
Conciles Provinciaux , et aux Capitulaires
de Charlemagne concourant à la
même fin ; on vit bien- tôt les Sciences
prendre une face nouvelle dans toute la
Monarchie Françoise. Mais quel en fut
le progrès à quel degré de perfection
arrivérent elles ? c'est ce qui nous restę
à examiner.
?
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Résumé : DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
Le texte 'Discours critique sur l'état des Sciences dans l'étendue de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne' analyse les fluctuations historiques des sciences, comparées aux révolutions des empires. Les sciences connaissent des périodes de floraison et de déclin, influencées par divers facteurs tels que le goût des peuples, le génie et les maximes de chaque époque. Sous Charlemagne, le goût était corrompu et le génie barbare, ce qui a conduit à un état pitoyable des sciences. Les Gaulois, après l'établissement des Goths, des Bourguignons et des Francs, ont adopté des maximes barbares, perdant ainsi leur douceur et leur goût pour les sciences. Les travaux militaires et la mollesse ont contribué à cet assoupissement intellectuel. L'Église, bien que refuge des sciences, était elle-même plongée dans l'ignorance. Les chanoines et les moines, malgré leurs rôles initiaux, étaient devenus oisifs et ne cultivaient plus les sciences. Les beaux-arts, essentiels aux sciences, étaient presque inconnus avant Charlemagne. Charlemagne a tenté de rétablir les sciences en établissant des écoles dans les chapitres et monastères pour enseigner la lecture, la psalmodie, l'écriture, le calcul et la grammaire. Cependant, les langues, instruments des sciences, étaient également corrompues. La langue latine, autrefois noble, était infectée par des expressions teutoniques, rendant difficile l'expression délicate des pensées. Le texte décrit Charlemagne comme un homme exceptionnel, doté d'un génie supérieur, de hardiesse, de fermeté et de pénétration. Bien que son époque ne lui ait pas permis d'acquérir la politesse et le bon goût, il possédait des vertus héroïques telles que la magnanimité, la droiture, la prudence, la bonté et la religion. Maître d'une partie considérable de l'Europe, il était chéri de ses sujets et admiré dans l'univers. Il entreprit de bannir l'ignorance de ses États, une initiative glorieuse mais confrontée à des obstacles dus au mauvais goût des maîtres et des disciples. Pour pallier l'ignorance et la grossièreté, il fit venir des savants de toute l'Europe, notamment Alcuin, un érudit anglo-saxon versé dans de nombreuses disciplines. Alcuin inspira l'amour des lettres à la cour et dans toute la France, mais son œuvre resta imparfaite en raison du mauvais goût de son siècle. Après avoir suivi la cour, Alcuin se retira à Tours où il continua à former des élèves, contribuant ainsi à la renaissance des sciences dans l'Empire franc. Le texte mentionne également l'établissement d'écoles dans divers monastères et diocèses, conformément aux statuts des conciles provinciaux et aux capitulaires de Charlemagne, marquant le début d'une nouvelle ère pour les sciences dans la monarchie franque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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56
p. 1807-1822
SÉANCE PUBLIQUE de l'Académie Royale de Chirurgie, à laquelle présida M. de Malaval, Directeur, en l'absence de M. de la Peyronie, Premier Chirurgien & Médecin Consultant de Sa Majesté, le 2 Juin 1744.
Début :
MR Hévin, Sécretaire pour les correspondances, fit en l'absence de M. [...]
Mots clefs :
Dissolvant, André Levret, Blanc d'oeuf, Tumeurs, Liqueur, Expériences, Lymphe, Sang, Lait, Sucs, Couennes lymphatiques, Expérience, Médicament, Remède, Substances, Maladie
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texteReconnaissance textuelle : SÉANCE PUBLIQUE de l'Académie Royale de Chirurgie, à laquelle présida M. de Malaval, Directeur, en l'absence de M. de la Peyronie, Premier Chirurgien & Médecin Consultant de Sa Majesté, le 2 Juin 1744.
SEANCE PUBLIQUE de l'Académie
Royale de Chirurgie , à laquelle préfida
M. de Malaval , Directeur , en l'abfence
de M. de la Peyronie , Premier
Chirurgien Médecin Confultant de Sa
Majefté , le 2 Juin 1744.
M
R Hévin , Sécretaire pour les correfpondances
, fit en l'abſence de M.
Quefnay , Sécretaire , l'ouverture de la
Séance . Il déclara que l'Académie avoit adjugé
le Prix fur la matiére des Remedes
Emolliens , au Mémoire N °. 7 , qui a pour
Deviſe les treize Lettres fuivantes , P. F. G.
M. E. A. C. P. D. L. D. D. L. Ce Mémoire
eft de M. Graffot , Maître ès Arts , & Chirurgien
Major de l'Hôtel- Dieu de Lyon.
L'Académie lui a auffi accordé des Lettres
d'Affocié Correfpondant . De tous les autres
Ouvrages , qui ont mérité d'être admis au
concours , les Mémoires Nº . 11 , & N °. IV,
ont le plus approché de celui qui a remporté
le Prix . Le No. 11 a pour Devile Sat cito,
fi fat bene ; le Mémoire eft de M. Guyot ,
Maître en Chirurgie à Genéve ; le N°.IV ,
eft terminé ces trois Vers de Lucrece.
par
Animi
808 MERCURE DE FRANCE.
Animi tenebras neceffe eft
Non radii Solis , nec lucida tela diei
Discutiant ,fed NaturaSpecies , ratioque.
Le dernier Mémoire eft de M. Louis ,
Maître ès Arts , fils du Lieutenant de M. le
Premier Chirurgien du Roi à Metz , ancien
Chirurgien , Aide - Major des Camps & Armées
du Roi , ancien Chirurgien Major du
Régiment du Commiflaire Général de la
Cavalerie , & aujourd'hui Chirurgien gagnant
Maîtrife à l'Hôpital Général de Paris
, en la Maifon de la Salpêtriere.
M. Hevin lût enfuite les Eloges de M.
'Andoüillé, le pere , Membre de l'Académie,
ancien Prévôt de fa Compagnie , & Démonftrateur
Royal pour les Maladies des
Os , & de M. Perron , le pere , Confeiller
du Committé perpétuel de l'Académie ,
Chirurgien Herniaire de l'Hôtel Royal des
Invalides , & de tous les Hôpitaux Militaires
du Royaume , tous deux morts depuis la
Séance publique de l'année derniere .
M. Levret fit la lecture du précis d'un
très-long Mémoire , lû dans les Séances particulieres
de l'Académie , dans lequel il démontre
, par un grand nombre d'Expériences
Phyfiques , & par quelques Faits de pratique
, la poffibilité de fondre ou réfoudre
les Tumeurs Squirrenfes , Scrophuleuſes ,
CanA
O UST. 1744. 1809
Cancereufes & autres , faites par l'engorgement
ou par l'extravafation de la Lymphe
épaiffie & endurcie , foit dans les glandes ,
foit dans le tiffu cellulaire des graiffes.
M. Levret commençe par expofer dans
ce Mémoire , qu'il a travaillé à l'imitation
de Mrs de la Peyronie , Petit , Quefnay ,
Bouquot , Faget & Dufoüart , qui ont fait
une quantité d'Expériences pour découvrir
la nature des humeurs , qui entroient dans
la compofition de ces fortes de Tumeurs ,
tant pour en diftinguer l'état contre nature,
d'avec l'état fain , que pour reconnoître les
divers degrés de dépravation , où ces humeurs
pouvoient être parvenuës. M. Levret
a repeté les mêmes Expériences , & il s'eft
convaincu , ainfi que ces Meffieurs , 1 ° . que
les Tumeurs Squirreufes, Cancereufes , &c.
étoient faites de fucs , en partie albumineux
, & en partie gelatineux , & il croit
avoir découvert leurs juftes proportions relatives
. 2 °. Que la ftagnation de ces fucs, &
la diffipation de leur Serum , fuffifoit pour
produire le Squirre. 3 ° . Que la perverſion
de ces mêmes fucs , occafionnée par le mouvement
fpontané de putréfaction , étoit laˆ
caufe des cruelles douleurs, & autres grands
accidens , qui font périr les Malades , lorfque
l'Opération ( feul fecours qui refte en
pareil cas ) n'eft plus praticable . Ces decou-
E vertes
1810 MERCURE DE FRANCE:
vertes l'ont conduit à pouvoir déterminer
le tems où l'on peut effayer de traiter ces
fortes de Tumeurs , par la voye de la Réfolution.
L'Auteur donne enfuite la Deſcription de
fon Médicament diffolvant ou fondant, qui
a pour baze le Sel fixe de Tartre , & pour
véhicule l'Eau de pluye diftillée ; ce Remede
eft une Liqueur potable , auffi lympide
que la plus belle Eau ; elle n'a nulle odeur ,
& fa faveur eft très-fupportable. Comme M.
Levret, lors de la découverte de fon Diffolvant
, n'avoit pas en main des Tumeurs
Squirreufes, Cancereufes, &c. pour faire fes
Expériences , il fe détermina à le mettre en
épreuve fur des fubftances reconnuës , en
quelque forte , analogues à l'humeur qui
produit ces efpeces de Tumeurs ; il choifit
pour cet effet des Coënes lymphatiques ,
qui fe forment fur le fang que l'on tire dans
les Maladies inflammatoires, du blanc d'oeuf,
cuit & crud , de la lymphe , du lait frais
caillé , &c .
M. Levret prit d'abord une de ces Coënes
lymphatiques ; il la mit fur le feu , dans un
vaiffeau de terre , avec huit onces de fon
Diffolvant ; dès que la liqueur fut prête
à bouillir , il s'apperçut que la Coëne
s'étoit gonflée , & qu'elle étoit devenuë
tranfparente, & en un quart d'heure d'ébullition
A O UST. 1744. 1811
Jition , elle fut exactement diffoute . L'Auteur
fait obferver qu'il étoit resté à la Coëne
quelques petits caillots de fang ; il fe trouva
au fond du vafe , après la parfaite diffolu
tion de cette Coëne , de petits grumeaux
noirs , qu'il foupçonna être la partie rouge
du fang, qui y étoit demeurée incrustée ; pour
s'en affûrer , il recommença l'Expérience
avec une Coëne lavée & bien blanchie ; il
ne refta aucuns grumeaux , ce qui le perfuada
de la réalité de fon foupçon ; on verra
ailleurs les conféquences qu'il tire de ce
Phénomene. M. Levret a répeté ces Expériences
, tant à froid , qu'à la chaleur du fumier,
avec des Coënes fraîches & feches , lavécs,
ou non lavées; elles ont été toutes diffoutes,
fans avoir acquis de mauvaiſe odeur,
les unes plûtôt , les autres plus tard , fuivant
leur plus ou moins de denfité,la température
de la liqueur ou de l'air, le repos, ou le mouvement
qui leur avoit été communiqué.
L'Auteur n'étoit pas content d'avoir vu
diffoudre parfaitement ces Coënes ; il voulut
fçavoir fi le même moyen qui les fondoit
, pourroit empêcher qu'elles ne fe formaffent.
Pour s'en affûrer , il profita de l'occafion
d'un Pleuretique , à qui il avoit déja
tiré à plufieurs reprifes , un fang extrêmement
coëneux. La Maladie exigeant de nouvelles
faignées , il tira deux palettesde fang
E ij
1812 MERCURE DE FRANCE.
à l'ordinaire, & une troifiéme dans une pin
te de fon Diffolvant tiéde . Il eut la fatifaction
de voir que le fang y refta en diffolution
, & que celui qui avoit été tiré dans
les palettes , devint coëneux. Cette Expérience
, qu'il répeta une feconde fois , lui fit
imaginer de donner fonDiffolvant en boiffon
au Malade , le fixième jour de la Maladie
, après neuf faignées , qui n'avoient
point diminué les accidens ; il arriva en
vingt-quatre heures un changement manifefte
en mieux ; les urines , qui n'avoient
coulé jufques- là qu'en petite quantité &
roufsâtres , devinrent abondantes & faffranées
; il furvint des fueurs foetides , qui terminerent
la Maladie en peu de jours.
M. Levret avoüe de bonne foi , que ce
fuccès apparent ne le flata
ne le flata pas beaucoup , &
qu'il ne fe crut pas autorifé à regarder comme
l'effet de fon Reméde , une Guérifon
qu'on pouvoit auffi attribuer aux faignées ,
au Régime , aux autres Remedes dont on
s'étoit fervi , & même au tems qu'avoit duré
la Maladie . En homme fage , il fufpendit
fon Jugement jufqu'à- ce qu'il fe préſentât
de nouvelles occafions de faire ufage de fon
Remede. Il en donna fucceffivement à trois
Pleuretiques , avec le même fuccès , à l'un
après fix faignées , à l'autre , après cinq , &
au dernier , après quatre . Une Erefipele au
vifage
A O UST. 1744. 1813
1
vifage fournit auffi à peu près dans le même
tems à l'Auteur une autre occafion de
preuve. Après avoir fait plufieurs faignée
des bras & des pieds , fans aucun changement,
( le fang fe trouvant fort coëneux ) il
fit ufage de fon Diffolvant , tant intérieurement
, qu'en topique , & le Malade fut parfaitement
guéri le feptiéme jour. M. Levret
ne voulut pas être feul témoin des bons effets
de fon Remede ; il en fournit à plufieurs
de fes Confreres , qui tous s'en font
très-bien trouvés dans diverfes Maladies in-
Aammatoires. Il termine ces premieres Expériences
, en avertiffant qu'il eft bien éloigné
de croire que fon Diffolvant ait la propriété
de faire feul ces Cures , mais qu'il le
regarde comme un moyen qui peut concourir
puillamment à cet effet , étant aidé de la
diette , des faignées , &c. & dirigé avec
beaucoup de prudence.
M. Levret n'a pas oublié de rapporter une
chofe affés finguliere , qui arriva au Malade
de l'Erefipele au vifage , & à qui il tira du
fang du pied dans fon Diffolvant . Cet homme
portoit depuis trente ans fur le tarfe
un ganglion très-dur , & gros comme une
aveline. Le bain feul du pied dans le Diffolvant
chaud pour la faignée,ramollit beaucoup
cette Tumeur; l'application de compref-
Les imbues de la même Liqueur , en procure→
E iij
rent
1814 MERCURE DE FRANCE.
rent la refolution parfaite dans l'efpace de
trois semaines.
Satisfait en quelque maniere du fuccès
de fes Expériences fur les Coënes lymphatiques
, il voulut les effayer fur le blanc
d'oeuf, que l'on fçait être fort analogue
avec la partie albumineufe de la lymphe ,
qui furabonde dans lesTumeurs Squirreufes,
Ĉancereufes , &c. Il mit le blanc d'un oeuf
frais crud , dans une bouteille , avec huit
onces de Diffolvant ; il les mêlangea exactement
, & les mit au bain-marie ; la Liqueur
fut une heure en ébullition , fans que
le blanc d'oeuf prît aucune confiftance ; le
mêlange refta lympide & de couleur de
paille ; il fe fit feulement , en refroidif
fant , une espece de précipité dont on va
parler.
M. Levret obferva dans cette Expérience
trois chofes remarquables , 1 ° . que le blanc
d'oeuf n'a pû prendre aucune confiftance ,
quoiqu'il ait bouilli dans la Liqueur pendant
une heure. 2 ° . Que les ligamens qui
attachent le jaune de l'oeuf au blanc , & que
quelques-uns nomment le germe de l'oeuf,
devinrent auffi durs que des ganglions.
3 °. Que la pellicule lucide , qui enveloppe
la partie la plus folide du blanc d'oeuf , ne
fut point détruite par le Diffolvant. Elle
étoit feulement devenuë opaque , & elle
Y
formoir
AOUST. 1744 1815
le
formoit avec les ligamens ou le germe ,
précipité dont on a parlé. Ces trois Phénoménes
femblent devoir faire naître les refléxions
fuivantes. 1 °. Que cette Liqueur paroît
être le vrai Diffolvant des fucs albumineux
, puiſqu'elle les tient en fonte , malgré
l'action du feu, z ° . Qu'elle ne paroît
attaquer que ces fucs , puifqu'elle ne fond
pas la pellicule lucide , qui enveloppe immédiatement
le blanc d'auf. 3 ° . Qu'elle
donne du reffort aux parties folides , puif-
'elle durcit les ligamens ou le germe, qui
font de ce genre .
qu'elle
Il ne fuffifoit pas d'avoir éprouvé que le
Diffolvant tenoit le blanc d'oeuf en fonte
ou fluide ; il falloit voir s'il pourroit fondre
ce même blanc d'oeuf , durci par la cuiffon.
On va voir par l'Expérience fuivante , que
M. Levret y a réiiffi. Il fit durcir un oeuf
frais , il le dépouilla de fa coque , il fépara
le jaune du blanc , il coupa ce dernier par
lardons , qu'il mit au bain-marie dans une
bouteille de verre blanc, avec huit onces de
Diffolvant ; le blanc d'oeuf s'y diffout peu
peu,& il fe trouva en fonte parfaite après fix
heures d'ébullition ; on voyoit dans la Liqueur
les portions de pellicules qui couvroient
le blanc d'oeuf dans fon état naturel ;
elles avoient confervé la forme qui leur
avoit été donnée en le coupant par mor-
E iiij ceaux ;
1816 MERCURE DE FRANCE.
ceaux ; ce qui prouve encore que le Diffolvant
n'agit point fur les parties folides . L'Expérience
qui fuit en fournit une nouvelle
preuve. Il mit un jaune d'oeuf crud dans
du Diffolvant boüillant ; il y prit une
confiftance dure & folide , comme il arrive
dans l'eau commune bouillante . Le Diffol
vant fit en cette occafion ce qu'il avoit déja
fait à la Coëne , mife en ébullition ; la partie
rouge du fang , qui y étoit incruftée , s'y
étoit cuite & endurcie. De tout l'oeuf, il ne
fe diffout donc que le blanc , & des Coënes
que les Coënes mêmes.
Ce qui s'eft paffé dans les Coënes & le
blanc d'oeuf peut être mis en parallele avec
les Expériences particulieres que M. Levret
fit enfuite für la Lymphe. En effet il a éprou
vé , 1 ° . que la Lymphe , mêlée avec le Dif
folvant , & mife en ébullition , n'a pû prendre
aucune confiftance. 2 ° . Que cette même
Lymphe durcie au feu , comme le blanc
d'oeuf , s'eft parfaitement fondue dans le
Diffolvant. 3 ° . Que quand la Lymphe ſe
trouve chyleufe , la diffolution refte louche,
tant qu'elle eft chaude , & qu'en refroidiffant
, elle s'éclaircit par la précipitation des
parties chyleufes , qui y étoient fufpenduës,
& non altérées par l'action du Diffolvant.
Mais , continue M. Levret , » ces fubftances
» étant naturellement diaphanes , il étoit
" difficile
A O UST. 1744. 1817
>>
"
par
» difficile d'apperce voir à la vûë , fi aprè
»l'action du Diffolvant leurs molécules
» avoient été alterées ou non. Je conjectu-
» rois la fluidité , qu'elles avoient con-
»fervée , ou qui leur avoit été renduë ,
qu'elles étoient reftées, ou qu'elles étoient
» rentrées dans leur état naturel , mais cela
» ne m'affûroit pas démonftrativement que
» dans le dernier de ces deux cas , ces ſubf-
» tances euffent été rétablies dans leur premiere
intégrité. Pour en être certain , il
» étoit donc néceffaire de l'éprouver fur
quelque fubftance qui pût mieux tomber
» fous les fens. Le Lait , qui a des parties dif
» tinctes & très-perceptibles à la vûë , m'a
file convaincu Diffolvant détruit que
» quelque chofe dans les compofés acciden-
» tels , ce n'eft que pour leur rendre leur
» forme naturelle , en mettant en liberté
>> leurs molécules ftagnantes , aufquelles , en
>> rendant le mouvement , il femble , pour
» ainfi-dire , rendre la vie.
»
»
M. Levret mêla enſemble parties égales
de Lait & de Diffolvant ; il les laiffa à froid
pendant vingt- quatre heures , fans y apperaucun
changement ; il mit enfuite le
mêlange fur le feu . Le Lait , ainfi mixtionné
, monta au premier moment de l'ébulli
tion , comme s'il eût été feul ; il perdit feulement
fa grande blancheur , & devint un
E v peu
1818 MERCURE DE FRANCE
peu roux, M. Levret, curieux de voir fi dans
cet état le Lait tourneroit en y jettant un acide,
y verfa quelques gouttes de vinaigre, qui
le cailleboterent fur le champ. Mais ce qu'il
Y a de fingulier , c'eft que ces mêmes caillebots
, jettés dans du Diffolvant chaud ou
froid , s'y fondent , & le lait reprend fa
premiere forme , fur tout à froid , comme
cela eft prouvé par l'Expérience qui fait.
M. Levret mit une cueillerée de caillé.
fait avec la préfure ordinaire , dans un Vaſe
de verre , avec huit onces de Diffolvant
froid ; au bout d'une heure , la Liqueur devint
blanchâtre , ce qui continua d'augmen
ter toujours de plus en plus ; douze heures.
après , il ne pouvoir plus voir le morceau de
caillé que par deffus la Liqueur, parce qu'el
le s'étoit rendue opaque , en devenant laiteufe.
Le lendemain à pareille heure , il
trouva à la place du caillé , une pellicule de
crême , d'un blanc laiteux , comme fi l'on
eût ajoûté au Diffolvant autant de Lait qu'on
y avoit mis de caillé.
Content de cet effet , qui fe paffa à froid
en 36 heures , il voulut éprouver ce qui
arriveroit à la chaleur ; il mit fur le feu un
pareil volume de caillé , avec une pareille
quantité de Diffolvant dans un vaiffeau de
terre. A mefure que la Liqueur s'échauffoit,
le caillé fe fondoit , & au premier moment
de
AOUS T. 1744 1819
de l'ébullition , le mêlange s'éleva , comme
auroit fait du Lait coupé ; il fe fit à la furface
une pellicule de crême cuite , & la Liqueur
laiteufe refta uniforme , quoique
refroidie. Il a repeté cette derniere Expérience
avec differens Fromages , tels
que ceux de Brie , Saffenage , Roquefort ,
Gruyere , Hollande , Parmefan , &c. ils
ont été tous diffouts très- promptement , &
ont confervé fous cette nouvelle forme leur
couleur , leur odeur & leur goût ; on peut
donc conclure que cet Agent ne fait que
défunir les molécules des fubftances , fansles
altérer ni les détruire .
L'Auteur , en fuivant cette idée , conjectura
que l'application de ce Médicament
pourroit produire de bons effets fur les Tumeurs
laiteufes, qui arrivent aux mammelles
des femmes après leurs couches ; il l'éprou
va avec beaucoup de fuccès fur une Dame
attaquée de cette Maladie , dont elle fouf
froit confidérablement depuis trois femaines
; elle fut guérie en huit jours , par le
moyen de compreffes imbibées de cette Liqueur
, pofées fur la partie , & que l'on
avoit foin d'entretenir chaudes & humides .
Il avoit tout lieu d'être fatisfait du fuccès
de fes Expériences fur les diverfes fubftances
qu'il y avoit employées ; mais il lui reftoit
à éprouver fon Diffolvant fur de v ayes
E vj Tu1820
MERCURE DE FRANCE.
Tumeurs Cancereufes ; c'étoit même fon objet
principal . Enfin il eut occafion d'avoir
trois de ces Tumeurs ; il répeta fucceffivement
fur ces trois Tumeurs les Expériences
que nous avons vûës , en préſence de Mrs
Moreau , Hevin , Bruyere , Defpuech , tous
Membres de l'Académie;ils furent témoins de
la parfaite diffolution de ces Tumeurs ,laquel
le s'acheva de la même maniere que celle des
Coënes , du Lait caillé , caillebotté , de la
Lymphe , & du blanc d'oeuf cuit , fans endommager
les parties que ces fucs albumineux
avoient abreuvées & diftenduës . Ces
Expériences , qui furent faites à l'aide du
feu , à la chaleur du fumier , & à l'air temperé
, fouffrirent quelques variations , par
rapport à l'étendue du tems , fuivant le degré
de chaleur , & la quantité des mouvemens
communiqués au Médicament. Par
exemple , la diffolution ſe fit au bain-marie
bouillant , en fix heures , à l'air temperé, en
fix femaines , & à la chaleur du fumier , en
quinze jours ; il eft bon d'obferver que toutes
ces diffolutions fe font faites fans putréfaction
, & fans altérer le tiffu des parties
folides engorgées de fues .
» N'est- ce pas-là , dit M. Levret , ce qu'a
» fait d'une part ce Médicament avec le
» blanc d'oeuf cuit , puifqu'il n'a pas diffous
» la pellicule qui l'enveloppe , ni les liga-
» mens
AOUS T. 1744. 182
"
mens, non plus que le jaune , ces trois der-
» nieres fubftances étant en quelque forte,du
»genre des parties folides & non des liqui-
» des. Si l'on fe rappelle d'autre part , con-
» tinue ce Chirurgien , l'Expérience de la
» diffolution de la Coëne , où il étoit resté
quelques petits caillots de fang , qui dans
l'épreuve s'étoient endurcis , & celle de la
Lymphe chyleufe , où le chyle s'étoit dépofé
en forme de précipité , il fera aifé de là
» de conclure, que non -feulement ce Médica-
» ment ne détruit point les parties folides ,
» mais qu'entre les particules même qui
compofent les fluides , il n'agit fpéciale-
» ment que fur l'albumineufe & fur la géla-
» tineufe , en leur rendant leur premiere
»forme & leur fluidité , de-même qu'au
» Lait caillé , & c.
35
93
L'Auteur a reconnu par le moyen de fon
Diffolvant , que les fucs qui entroient dans
la compofition
des trois Tumeurs Cancereufes,
qui lui fervirent pour fes épreuves , furpaffoient
vingt-quatre fois ou environ , le
poids des folides qui les contenoient ; que
ces fucs étoient la Lymphe même condenfée ,
épaiffie , & folidifiée par la féparation & la
fouftraction de faférofité, & que dans cet état,
qui la rend quelquefois
affés femblable à de
la corne , & très-élaftique , elle fe trouve
compofée de quatre parties de fucs albumineuxfur
une partie de gélatineux.
M.
1822 MERCURE DE FRANCE.
M. Levret auroit pû dans la fuite de ce
Mémoire rapporter quelques exemples des
bons effets de fon Remede , tant intérieurement
qu'extérieurement fur des Tumeurs
Scrophuleufes , & fur des Cancers , foit occultes
, foit confirmés , & même ulcerés ;
mais il a jugé à propos d'en réferver le détail
pour une autre occafion. Il fit obferver , en
finiffant fon Mémoire , quoiqu'il fe foit ſervi
de fon Diffolvant bouillant , pour parve
nir plus promptement à la diffolution des
fucs endurcis qu'il a mis en épreuve , il n'a
pas entendu que ce dernier degré de chaleur
dût s'employer dans la pratique, mais qu'el
le aide beaucoup l'action de ce Médicament;
il est même d'autant plus fingulier que fon
Diffolvant agiffe fi puiffamment dans ce der
nier degré de chaleur , que fans ce Médica
ment c'eft un moyen für pour endurcir plus .
promptement ces fortes de fucs albumineux..
La fuite pour le prochain Mercure.
Royale de Chirurgie , à laquelle préfida
M. de Malaval , Directeur , en l'abfence
de M. de la Peyronie , Premier
Chirurgien Médecin Confultant de Sa
Majefté , le 2 Juin 1744.
M
R Hévin , Sécretaire pour les correfpondances
, fit en l'abſence de M.
Quefnay , Sécretaire , l'ouverture de la
Séance . Il déclara que l'Académie avoit adjugé
le Prix fur la matiére des Remedes
Emolliens , au Mémoire N °. 7 , qui a pour
Deviſe les treize Lettres fuivantes , P. F. G.
M. E. A. C. P. D. L. D. D. L. Ce Mémoire
eft de M. Graffot , Maître ès Arts , & Chirurgien
Major de l'Hôtel- Dieu de Lyon.
L'Académie lui a auffi accordé des Lettres
d'Affocié Correfpondant . De tous les autres
Ouvrages , qui ont mérité d'être admis au
concours , les Mémoires Nº . 11 , & N °. IV,
ont le plus approché de celui qui a remporté
le Prix . Le No. 11 a pour Devile Sat cito,
fi fat bene ; le Mémoire eft de M. Guyot ,
Maître en Chirurgie à Genéve ; le N°.IV ,
eft terminé ces trois Vers de Lucrece.
par
Animi
808 MERCURE DE FRANCE.
Animi tenebras neceffe eft
Non radii Solis , nec lucida tela diei
Discutiant ,fed NaturaSpecies , ratioque.
Le dernier Mémoire eft de M. Louis ,
Maître ès Arts , fils du Lieutenant de M. le
Premier Chirurgien du Roi à Metz , ancien
Chirurgien , Aide - Major des Camps & Armées
du Roi , ancien Chirurgien Major du
Régiment du Commiflaire Général de la
Cavalerie , & aujourd'hui Chirurgien gagnant
Maîtrife à l'Hôpital Général de Paris
, en la Maifon de la Salpêtriere.
M. Hevin lût enfuite les Eloges de M.
'Andoüillé, le pere , Membre de l'Académie,
ancien Prévôt de fa Compagnie , & Démonftrateur
Royal pour les Maladies des
Os , & de M. Perron , le pere , Confeiller
du Committé perpétuel de l'Académie ,
Chirurgien Herniaire de l'Hôtel Royal des
Invalides , & de tous les Hôpitaux Militaires
du Royaume , tous deux morts depuis la
Séance publique de l'année derniere .
M. Levret fit la lecture du précis d'un
très-long Mémoire , lû dans les Séances particulieres
de l'Académie , dans lequel il démontre
, par un grand nombre d'Expériences
Phyfiques , & par quelques Faits de pratique
, la poffibilité de fondre ou réfoudre
les Tumeurs Squirrenfes , Scrophuleuſes ,
CanA
O UST. 1744. 1809
Cancereufes & autres , faites par l'engorgement
ou par l'extravafation de la Lymphe
épaiffie & endurcie , foit dans les glandes ,
foit dans le tiffu cellulaire des graiffes.
M. Levret commençe par expofer dans
ce Mémoire , qu'il a travaillé à l'imitation
de Mrs de la Peyronie , Petit , Quefnay ,
Bouquot , Faget & Dufoüart , qui ont fait
une quantité d'Expériences pour découvrir
la nature des humeurs , qui entroient dans
la compofition de ces fortes de Tumeurs ,
tant pour en diftinguer l'état contre nature,
d'avec l'état fain , que pour reconnoître les
divers degrés de dépravation , où ces humeurs
pouvoient être parvenuës. M. Levret
a repeté les mêmes Expériences , & il s'eft
convaincu , ainfi que ces Meffieurs , 1 ° . que
les Tumeurs Squirreufes, Cancereufes , &c.
étoient faites de fucs , en partie albumineux
, & en partie gelatineux , & il croit
avoir découvert leurs juftes proportions relatives
. 2 °. Que la ftagnation de ces fucs, &
la diffipation de leur Serum , fuffifoit pour
produire le Squirre. 3 ° . Que la perverſion
de ces mêmes fucs , occafionnée par le mouvement
fpontané de putréfaction , étoit laˆ
caufe des cruelles douleurs, & autres grands
accidens , qui font périr les Malades , lorfque
l'Opération ( feul fecours qui refte en
pareil cas ) n'eft plus praticable . Ces decou-
E vertes
1810 MERCURE DE FRANCE:
vertes l'ont conduit à pouvoir déterminer
le tems où l'on peut effayer de traiter ces
fortes de Tumeurs , par la voye de la Réfolution.
L'Auteur donne enfuite la Deſcription de
fon Médicament diffolvant ou fondant, qui
a pour baze le Sel fixe de Tartre , & pour
véhicule l'Eau de pluye diftillée ; ce Remede
eft une Liqueur potable , auffi lympide
que la plus belle Eau ; elle n'a nulle odeur ,
& fa faveur eft très-fupportable. Comme M.
Levret, lors de la découverte de fon Diffolvant
, n'avoit pas en main des Tumeurs
Squirreufes, Cancereufes, &c. pour faire fes
Expériences , il fe détermina à le mettre en
épreuve fur des fubftances reconnuës , en
quelque forte , analogues à l'humeur qui
produit ces efpeces de Tumeurs ; il choifit
pour cet effet des Coënes lymphatiques ,
qui fe forment fur le fang que l'on tire dans
les Maladies inflammatoires, du blanc d'oeuf,
cuit & crud , de la lymphe , du lait frais
caillé , &c .
M. Levret prit d'abord une de ces Coënes
lymphatiques ; il la mit fur le feu , dans un
vaiffeau de terre , avec huit onces de fon
Diffolvant ; dès que la liqueur fut prête
à bouillir , il s'apperçut que la Coëne
s'étoit gonflée , & qu'elle étoit devenuë
tranfparente, & en un quart d'heure d'ébullition
A O UST. 1744. 1811
Jition , elle fut exactement diffoute . L'Auteur
fait obferver qu'il étoit resté à la Coëne
quelques petits caillots de fang ; il fe trouva
au fond du vafe , après la parfaite diffolu
tion de cette Coëne , de petits grumeaux
noirs , qu'il foupçonna être la partie rouge
du fang, qui y étoit demeurée incrustée ; pour
s'en affûrer , il recommença l'Expérience
avec une Coëne lavée & bien blanchie ; il
ne refta aucuns grumeaux , ce qui le perfuada
de la réalité de fon foupçon ; on verra
ailleurs les conféquences qu'il tire de ce
Phénomene. M. Levret a répeté ces Expériences
, tant à froid , qu'à la chaleur du fumier,
avec des Coënes fraîches & feches , lavécs,
ou non lavées; elles ont été toutes diffoutes,
fans avoir acquis de mauvaiſe odeur,
les unes plûtôt , les autres plus tard , fuivant
leur plus ou moins de denfité,la température
de la liqueur ou de l'air, le repos, ou le mouvement
qui leur avoit été communiqué.
L'Auteur n'étoit pas content d'avoir vu
diffoudre parfaitement ces Coënes ; il voulut
fçavoir fi le même moyen qui les fondoit
, pourroit empêcher qu'elles ne fe formaffent.
Pour s'en affûrer , il profita de l'occafion
d'un Pleuretique , à qui il avoit déja
tiré à plufieurs reprifes , un fang extrêmement
coëneux. La Maladie exigeant de nouvelles
faignées , il tira deux palettesde fang
E ij
1812 MERCURE DE FRANCE.
à l'ordinaire, & une troifiéme dans une pin
te de fon Diffolvant tiéde . Il eut la fatifaction
de voir que le fang y refta en diffolution
, & que celui qui avoit été tiré dans
les palettes , devint coëneux. Cette Expérience
, qu'il répeta une feconde fois , lui fit
imaginer de donner fonDiffolvant en boiffon
au Malade , le fixième jour de la Maladie
, après neuf faignées , qui n'avoient
point diminué les accidens ; il arriva en
vingt-quatre heures un changement manifefte
en mieux ; les urines , qui n'avoient
coulé jufques- là qu'en petite quantité &
roufsâtres , devinrent abondantes & faffranées
; il furvint des fueurs foetides , qui terminerent
la Maladie en peu de jours.
M. Levret avoüe de bonne foi , que ce
fuccès apparent ne le flata
ne le flata pas beaucoup , &
qu'il ne fe crut pas autorifé à regarder comme
l'effet de fon Reméde , une Guérifon
qu'on pouvoit auffi attribuer aux faignées ,
au Régime , aux autres Remedes dont on
s'étoit fervi , & même au tems qu'avoit duré
la Maladie . En homme fage , il fufpendit
fon Jugement jufqu'à- ce qu'il fe préſentât
de nouvelles occafions de faire ufage de fon
Remede. Il en donna fucceffivement à trois
Pleuretiques , avec le même fuccès , à l'un
après fix faignées , à l'autre , après cinq , &
au dernier , après quatre . Une Erefipele au
vifage
A O UST. 1744. 1813
1
vifage fournit auffi à peu près dans le même
tems à l'Auteur une autre occafion de
preuve. Après avoir fait plufieurs faignée
des bras & des pieds , fans aucun changement,
( le fang fe trouvant fort coëneux ) il
fit ufage de fon Diffolvant , tant intérieurement
, qu'en topique , & le Malade fut parfaitement
guéri le feptiéme jour. M. Levret
ne voulut pas être feul témoin des bons effets
de fon Remede ; il en fournit à plufieurs
de fes Confreres , qui tous s'en font
très-bien trouvés dans diverfes Maladies in-
Aammatoires. Il termine ces premieres Expériences
, en avertiffant qu'il eft bien éloigné
de croire que fon Diffolvant ait la propriété
de faire feul ces Cures , mais qu'il le
regarde comme un moyen qui peut concourir
puillamment à cet effet , étant aidé de la
diette , des faignées , &c. & dirigé avec
beaucoup de prudence.
M. Levret n'a pas oublié de rapporter une
chofe affés finguliere , qui arriva au Malade
de l'Erefipele au vifage , & à qui il tira du
fang du pied dans fon Diffolvant . Cet homme
portoit depuis trente ans fur le tarfe
un ganglion très-dur , & gros comme une
aveline. Le bain feul du pied dans le Diffolvant
chaud pour la faignée,ramollit beaucoup
cette Tumeur; l'application de compref-
Les imbues de la même Liqueur , en procure→
E iij
rent
1814 MERCURE DE FRANCE.
rent la refolution parfaite dans l'efpace de
trois semaines.
Satisfait en quelque maniere du fuccès
de fes Expériences fur les Coënes lymphatiques
, il voulut les effayer fur le blanc
d'oeuf, que l'on fçait être fort analogue
avec la partie albumineufe de la lymphe ,
qui furabonde dans lesTumeurs Squirreufes,
Ĉancereufes , &c. Il mit le blanc d'un oeuf
frais crud , dans une bouteille , avec huit
onces de Diffolvant ; il les mêlangea exactement
, & les mit au bain-marie ; la Liqueur
fut une heure en ébullition , fans que
le blanc d'oeuf prît aucune confiftance ; le
mêlange refta lympide & de couleur de
paille ; il fe fit feulement , en refroidif
fant , une espece de précipité dont on va
parler.
M. Levret obferva dans cette Expérience
trois chofes remarquables , 1 ° . que le blanc
d'oeuf n'a pû prendre aucune confiftance ,
quoiqu'il ait bouilli dans la Liqueur pendant
une heure. 2 ° . Que les ligamens qui
attachent le jaune de l'oeuf au blanc , & que
quelques-uns nomment le germe de l'oeuf,
devinrent auffi durs que des ganglions.
3 °. Que la pellicule lucide , qui enveloppe
la partie la plus folide du blanc d'oeuf , ne
fut point détruite par le Diffolvant. Elle
étoit feulement devenuë opaque , & elle
Y
formoir
AOUST. 1744 1815
le
formoit avec les ligamens ou le germe ,
précipité dont on a parlé. Ces trois Phénoménes
femblent devoir faire naître les refléxions
fuivantes. 1 °. Que cette Liqueur paroît
être le vrai Diffolvant des fucs albumineux
, puiſqu'elle les tient en fonte , malgré
l'action du feu, z ° . Qu'elle ne paroît
attaquer que ces fucs , puifqu'elle ne fond
pas la pellicule lucide , qui enveloppe immédiatement
le blanc d'auf. 3 ° . Qu'elle
donne du reffort aux parties folides , puif-
'elle durcit les ligamens ou le germe, qui
font de ce genre .
qu'elle
Il ne fuffifoit pas d'avoir éprouvé que le
Diffolvant tenoit le blanc d'oeuf en fonte
ou fluide ; il falloit voir s'il pourroit fondre
ce même blanc d'oeuf , durci par la cuiffon.
On va voir par l'Expérience fuivante , que
M. Levret y a réiiffi. Il fit durcir un oeuf
frais , il le dépouilla de fa coque , il fépara
le jaune du blanc , il coupa ce dernier par
lardons , qu'il mit au bain-marie dans une
bouteille de verre blanc, avec huit onces de
Diffolvant ; le blanc d'oeuf s'y diffout peu
peu,& il fe trouva en fonte parfaite après fix
heures d'ébullition ; on voyoit dans la Liqueur
les portions de pellicules qui couvroient
le blanc d'oeuf dans fon état naturel ;
elles avoient confervé la forme qui leur
avoit été donnée en le coupant par mor-
E iiij ceaux ;
1816 MERCURE DE FRANCE.
ceaux ; ce qui prouve encore que le Diffolvant
n'agit point fur les parties folides . L'Expérience
qui fuit en fournit une nouvelle
preuve. Il mit un jaune d'oeuf crud dans
du Diffolvant boüillant ; il y prit une
confiftance dure & folide , comme il arrive
dans l'eau commune bouillante . Le Diffol
vant fit en cette occafion ce qu'il avoit déja
fait à la Coëne , mife en ébullition ; la partie
rouge du fang , qui y étoit incruftée , s'y
étoit cuite & endurcie. De tout l'oeuf, il ne
fe diffout donc que le blanc , & des Coënes
que les Coënes mêmes.
Ce qui s'eft paffé dans les Coënes & le
blanc d'oeuf peut être mis en parallele avec
les Expériences particulieres que M. Levret
fit enfuite für la Lymphe. En effet il a éprou
vé , 1 ° . que la Lymphe , mêlée avec le Dif
folvant , & mife en ébullition , n'a pû prendre
aucune confiftance. 2 ° . Que cette même
Lymphe durcie au feu , comme le blanc
d'oeuf , s'eft parfaitement fondue dans le
Diffolvant. 3 ° . Que quand la Lymphe ſe
trouve chyleufe , la diffolution refte louche,
tant qu'elle eft chaude , & qu'en refroidiffant
, elle s'éclaircit par la précipitation des
parties chyleufes , qui y étoient fufpenduës,
& non altérées par l'action du Diffolvant.
Mais , continue M. Levret , » ces fubftances
» étant naturellement diaphanes , il étoit
" difficile
A O UST. 1744. 1817
>>
"
par
» difficile d'apperce voir à la vûë , fi aprè
»l'action du Diffolvant leurs molécules
» avoient été alterées ou non. Je conjectu-
» rois la fluidité , qu'elles avoient con-
»fervée , ou qui leur avoit été renduë ,
qu'elles étoient reftées, ou qu'elles étoient
» rentrées dans leur état naturel , mais cela
» ne m'affûroit pas démonftrativement que
» dans le dernier de ces deux cas , ces ſubf-
» tances euffent été rétablies dans leur premiere
intégrité. Pour en être certain , il
» étoit donc néceffaire de l'éprouver fur
quelque fubftance qui pût mieux tomber
» fous les fens. Le Lait , qui a des parties dif
» tinctes & très-perceptibles à la vûë , m'a
file convaincu Diffolvant détruit que
» quelque chofe dans les compofés acciden-
» tels , ce n'eft que pour leur rendre leur
» forme naturelle , en mettant en liberté
>> leurs molécules ftagnantes , aufquelles , en
>> rendant le mouvement , il femble , pour
» ainfi-dire , rendre la vie.
»
»
M. Levret mêla enſemble parties égales
de Lait & de Diffolvant ; il les laiffa à froid
pendant vingt- quatre heures , fans y apperaucun
changement ; il mit enfuite le
mêlange fur le feu . Le Lait , ainfi mixtionné
, monta au premier moment de l'ébulli
tion , comme s'il eût été feul ; il perdit feulement
fa grande blancheur , & devint un
E v peu
1818 MERCURE DE FRANCE
peu roux, M. Levret, curieux de voir fi dans
cet état le Lait tourneroit en y jettant un acide,
y verfa quelques gouttes de vinaigre, qui
le cailleboterent fur le champ. Mais ce qu'il
Y a de fingulier , c'eft que ces mêmes caillebots
, jettés dans du Diffolvant chaud ou
froid , s'y fondent , & le lait reprend fa
premiere forme , fur tout à froid , comme
cela eft prouvé par l'Expérience qui fait.
M. Levret mit une cueillerée de caillé.
fait avec la préfure ordinaire , dans un Vaſe
de verre , avec huit onces de Diffolvant
froid ; au bout d'une heure , la Liqueur devint
blanchâtre , ce qui continua d'augmen
ter toujours de plus en plus ; douze heures.
après , il ne pouvoir plus voir le morceau de
caillé que par deffus la Liqueur, parce qu'el
le s'étoit rendue opaque , en devenant laiteufe.
Le lendemain à pareille heure , il
trouva à la place du caillé , une pellicule de
crême , d'un blanc laiteux , comme fi l'on
eût ajoûté au Diffolvant autant de Lait qu'on
y avoit mis de caillé.
Content de cet effet , qui fe paffa à froid
en 36 heures , il voulut éprouver ce qui
arriveroit à la chaleur ; il mit fur le feu un
pareil volume de caillé , avec une pareille
quantité de Diffolvant dans un vaiffeau de
terre. A mefure que la Liqueur s'échauffoit,
le caillé fe fondoit , & au premier moment
de
AOUS T. 1744 1819
de l'ébullition , le mêlange s'éleva , comme
auroit fait du Lait coupé ; il fe fit à la furface
une pellicule de crême cuite , & la Liqueur
laiteufe refta uniforme , quoique
refroidie. Il a repeté cette derniere Expérience
avec differens Fromages , tels
que ceux de Brie , Saffenage , Roquefort ,
Gruyere , Hollande , Parmefan , &c. ils
ont été tous diffouts très- promptement , &
ont confervé fous cette nouvelle forme leur
couleur , leur odeur & leur goût ; on peut
donc conclure que cet Agent ne fait que
défunir les molécules des fubftances , fansles
altérer ni les détruire .
L'Auteur , en fuivant cette idée , conjectura
que l'application de ce Médicament
pourroit produire de bons effets fur les Tumeurs
laiteufes, qui arrivent aux mammelles
des femmes après leurs couches ; il l'éprou
va avec beaucoup de fuccès fur une Dame
attaquée de cette Maladie , dont elle fouf
froit confidérablement depuis trois femaines
; elle fut guérie en huit jours , par le
moyen de compreffes imbibées de cette Liqueur
, pofées fur la partie , & que l'on
avoit foin d'entretenir chaudes & humides .
Il avoit tout lieu d'être fatisfait du fuccès
de fes Expériences fur les diverfes fubftances
qu'il y avoit employées ; mais il lui reftoit
à éprouver fon Diffolvant fur de v ayes
E vj Tu1820
MERCURE DE FRANCE.
Tumeurs Cancereufes ; c'étoit même fon objet
principal . Enfin il eut occafion d'avoir
trois de ces Tumeurs ; il répeta fucceffivement
fur ces trois Tumeurs les Expériences
que nous avons vûës , en préſence de Mrs
Moreau , Hevin , Bruyere , Defpuech , tous
Membres de l'Académie;ils furent témoins de
la parfaite diffolution de ces Tumeurs ,laquel
le s'acheva de la même maniere que celle des
Coënes , du Lait caillé , caillebotté , de la
Lymphe , & du blanc d'oeuf cuit , fans endommager
les parties que ces fucs albumineux
avoient abreuvées & diftenduës . Ces
Expériences , qui furent faites à l'aide du
feu , à la chaleur du fumier , & à l'air temperé
, fouffrirent quelques variations , par
rapport à l'étendue du tems , fuivant le degré
de chaleur , & la quantité des mouvemens
communiqués au Médicament. Par
exemple , la diffolution ſe fit au bain-marie
bouillant , en fix heures , à l'air temperé, en
fix femaines , & à la chaleur du fumier , en
quinze jours ; il eft bon d'obferver que toutes
ces diffolutions fe font faites fans putréfaction
, & fans altérer le tiffu des parties
folides engorgées de fues .
» N'est- ce pas-là , dit M. Levret , ce qu'a
» fait d'une part ce Médicament avec le
» blanc d'oeuf cuit , puifqu'il n'a pas diffous
» la pellicule qui l'enveloppe , ni les liga-
» mens
AOUS T. 1744. 182
"
mens, non plus que le jaune , ces trois der-
» nieres fubftances étant en quelque forte,du
»genre des parties folides & non des liqui-
» des. Si l'on fe rappelle d'autre part , con-
» tinue ce Chirurgien , l'Expérience de la
» diffolution de la Coëne , où il étoit resté
quelques petits caillots de fang , qui dans
l'épreuve s'étoient endurcis , & celle de la
Lymphe chyleufe , où le chyle s'étoit dépofé
en forme de précipité , il fera aifé de là
» de conclure, que non -feulement ce Médica-
» ment ne détruit point les parties folides ,
» mais qu'entre les particules même qui
compofent les fluides , il n'agit fpéciale-
» ment que fur l'albumineufe & fur la géla-
» tineufe , en leur rendant leur premiere
»forme & leur fluidité , de-même qu'au
» Lait caillé , & c.
35
93
L'Auteur a reconnu par le moyen de fon
Diffolvant , que les fucs qui entroient dans
la compofition
des trois Tumeurs Cancereufes,
qui lui fervirent pour fes épreuves , furpaffoient
vingt-quatre fois ou environ , le
poids des folides qui les contenoient ; que
ces fucs étoient la Lymphe même condenfée ,
épaiffie , & folidifiée par la féparation & la
fouftraction de faférofité, & que dans cet état,
qui la rend quelquefois
affés femblable à de
la corne , & très-élaftique , elle fe trouve
compofée de quatre parties de fucs albumineuxfur
une partie de gélatineux.
M.
1822 MERCURE DE FRANCE.
M. Levret auroit pû dans la fuite de ce
Mémoire rapporter quelques exemples des
bons effets de fon Remede , tant intérieurement
qu'extérieurement fur des Tumeurs
Scrophuleufes , & fur des Cancers , foit occultes
, foit confirmés , & même ulcerés ;
mais il a jugé à propos d'en réferver le détail
pour une autre occafion. Il fit obferver , en
finiffant fon Mémoire , quoiqu'il fe foit ſervi
de fon Diffolvant bouillant , pour parve
nir plus promptement à la diffolution des
fucs endurcis qu'il a mis en épreuve , il n'a
pas entendu que ce dernier degré de chaleur
dût s'employer dans la pratique, mais qu'el
le aide beaucoup l'action de ce Médicament;
il est même d'autant plus fingulier que fon
Diffolvant agiffe fi puiffamment dans ce der
nier degré de chaleur , que fans ce Médica
ment c'eft un moyen für pour endurcir plus .
promptement ces fortes de fucs albumineux..
La fuite pour le prochain Mercure.
Fermer
57
p. 99-126
MEMOIRE Sur les avantages & les inconvéniens de la fiévre, lû à l'Académie de Beziers, le 13 Novembre 1749, par M. Jean-Henri-Nicolas Bouillet, Docteur en Médecine de la Faculté de Montpellier.
Début :
SI j'entreprenois de faire ici l'éloge de la fiévre, on croiroit sans doute, qu'à [...]
Mots clefs :
Fièvre, Nature, Cause, Maladie, Maladies, Humeurs, Matière, Sang, Causes, Corps, Mouvement, Effets, Remède, Chaleur, Fièvres, Médecins, Organes, Coeur, Matière morbifique, Vaisseaux, Symptôme, Santé, Dérangement, Évacuations, Dépravation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MEMOIRE Sur les avantages & les inconvéniens de la fiévre, lû à l'Académie de Beziers, le 13 Novembre 1749, par M. Jean-Henri-Nicolas Bouillet, Docteur en Médecine de la Faculté de Montpellier.
MEMOIR E
Sur les avantages & les inconvéniens de la
fiévre , lû à l'Académie de Beziers , le 13
Novembre 1749 , par M. Jean- Henri-
Nicolas Bouillet , Docteur en Médecine de
la Faculté de Montpellier.
Sliventreprenois
de faire ici l'éloge de la
fiévre , on croiroit fans doute , qu'à
l'exemple d'Erafme , qui a fait l'éloge de la
folie , & de quelques autres Ecrivains qui
ont loué ironiquement des chofes dont le
nom même eft odieux : on croiroit , dis-je,
que je voudrois amufer agréablement cette
illuftre affemblée , en préfentant fous -de
belles couleurs la chofe du monde la plus
hideufe , l'ennemi déclaré du genre humain
, le tyran de la vie des hommes.
Mais ce qu'on croiroit que je voudrois
faire ici d'une maniere ironique, de grands
Médecins l'ont exécuté férieuſement , en
exagérant dans certains cas les avantages
de la fiévre , en la repréfentant toujours
comme la feule reffource de la nature dans
le plus grand nombre des maladies , comme
le moyen le plus folemnel dont elle
faffe ufage pour leur guérifon ; en foûtenant
enfin dans des Théfes publiques , que
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
la fiévre eft bien moins fouvent une ma
ladie qu'un remède à nos maux. Il est vrai
que d'autres Médecins , non moins habiles
, ont penfé bien differemment , &
que loin de regarder la fiévre comme
quelque chofe d'avantageux , ils l'ont confidérée
comme la plus cruelle de toutes
les maladies , & comme la caufe la plus
ordinaire de la mort des hommes . Ces
deux fentimens ont encore leurs partifans,
& perfonne , que je fçache , ne s'eft avile
de difcuter à fond , lequel des deux doit
être préferé. Ce n'eft pourtant pas ici une
queftion purement ſpéculative , & dont la
décifion foit indifferente pourla pratique.
On en jugera par ce Mémoire , où je me
propofe d'examiner férieufement cette
matiere , après avoir rapporté ce qu'on a
dit jufqu'ici de plus frappant en faveur de
la fiévre,
1. Hippocrate , parmi les anciens , a été
le premier qui a relevé , ce femble , les
avantages de la fiévre , en faifant remarquer
qu'elle eft d'un bon augure dans certaines
maladies , & qu'elle en termine
heureuſement bien d'autres. Quelquesuns
de ceux quifont venus après lui , n'ont
pas manqué à cet égard de fe prévaloir de
fon autorité. Ils ont été même plus loin.
Afclepiade ofa bannir tous les remédes , &
MARS. 1750. 101
il ne craignit point d'avancer que la fiévre
étoit le principal reméde dont il fit ufage .
Enfin Celfe ne fe contenta pas de dire que
la fiévre elle- même étoit fouvent d'un
grand fecours ; il ajouta auffi , d'après Hip.
pocrate , qu'il étoit quelquefois de la prudence
du Médecin de la procurer aux
malades.
2. Parmi les modernes , Sydenham , l'un
des plus habiles Praticiens Anglois du dernier
fiécle , a regardé la fiévre comme l'u
nique moyen , dont la nature eût coûtume
de fe fervir pour chaffer hors du corps la
cauſe matérielle des maladies , mais celui
qui vers la fin du fiécle pallé , & au commencement
de celui-ci , s'eft déclaré le
plus ouvertemeift en faveur de la fièvre ,
a été le célébre M. Stahl , que la plûpart
des Médecins Allemands regardent comme
le reftaurateur de la Médecine . Cet Auteur
a même pouffé fa complaifance pour
la fiévre , jufqu'à taxer d'erreur Hippocrate
, lorfqu'après avoir fait l'énumeration
des maladies , que les anciens appelloient
aigues , ce Prince de la Médecine
ajoute * que c'eft la fièvre qui rend ordi-
,
nairement ces maladies mortelles .
Pour lui , il penfe qu'il eft plus clair
* DeVict, acutor.
E iij
102 MERCURE DEFRANCE.
que le jour , que ces mêmes maladies , ou
ce qui eft , dit-il , le même , les ftafes inflammatoires
du fang dans les vifcéres
abandonnées à elles-mêmes & fans l'intervention
de la fièvre , tuent néceffairement ,
& il ajoute que la nature par elle- même
ne peut prévenir autrement une pareille
cataſtrophe , qu'en diffipant à propos ces
fortes de ftafes , & qu'elle ne peut les diffiper
qu'en augmentant confidérablement ,
& pendant un tems fuffifant le mouvement
progreffif ou circulaire du fang , ce
qui emporte néceffairement une augmentation
de poulx , qui eft toujours fitivie
d'une augmentation de chaleur par tout
le corps , laquelle augmentation de chaleur
, à un certain degré & d'une certaine
durée , s'appelle fiévre . D'où il conclud
qu'on a grand tort de regarder la fièvre ,
comme la feule maladie & comme la cauſe
principale de la mort , tandis qu'elle eſt
au contraire l'unique fondement d'une
heureufe efpérance , & le feul inftrument
de la guérifon : ce qu'il tache de prouver
par la pefte , ce coryphée des maladies - aigues
, laquelle felon lui , n'étant point
proprement de fon effence une fiévre , ne
peut être traitée heureufement & avec fuccès
, qu'en lui oppofant une fiévre douce ,
égale & continue.
MARS. 1750. 103
3. Les Difciples de M. Stahl ne font
pas moins prévenus que lui en faveur de la
fiévre. Le fçavant funcker la définit un
effort falutaire de la nature , qui par des
mouvemens fecrétoires & excrétoires ,
portés au delà de leur degré naturel , mais
affez justement proportionnés à la quantité
& à la qualité de la caufe fébrile , fe
propofe , ou de corriger ou d'éloigner du
corps quelque matiere morbifique : & il
ajoute qu'en ce fens on peut fort bien déri-
Iver le mot Latin febris , de l'ancier verbe
februare , qui fignifie purifier ou expier , &
particulierement de ces cérémonies folemnelles
, de ces facrifices appellés februa ,
par lefquels on avoit en vue d'éloigner
des maifons les ombres errantes des morts,
& d'ôter les caufes des maladies. D'où il
- conclud que l'efter de la fièvre est toujours
falutaire , mais que fon évenement eft fouvent
irrégulier ou tout- à- fait funefte , non
par la faute effentielle de la fiévre , mais
par celle du fujet où la fièvre ne peut pas
librement faire fon cours , ou par d'autres
maladies qui s'y joignent , & qu'ainfi ce
n'eft pas par la fiévre , mais avec la fièvre
qu'on meurt. Il y a plus. Il prétend que
les fiévres , qui font librement leur cours ,
Haiffent après elles une fanté beaucoup
plus vigoureufe , que celle dont on jouif-
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
foit avant la maladie . Nenter tient le même
langage.
4. Mais M. Stahl , & fes Difciples , ne
font pas les feuls qui parlent avantageufement
de la fiévre . M. Boerhaave prétend
auffi que la fiévre eft un heureux inftru
ment , par lequel la nature opére la guérifon
parfaite de bien des maladies aigues
& chroniques , d'ailleurs incurables :
qu'un Médecin qui fe fert de la fièvre que
la nature excite , & qui lui affocie des délayans
& de doux fondans , fait toujours
des merveilles , & qu'un Médecin qui
connoît la nature & qui l'imite , aide cette
même nature , trop foible pour furmonter
des maladies chroniques , en procurant par
des remédes une fièvre qu'elle n'a pas la
force d'exciter elle-même , & que par cette
fiévre bien ménagée on releve une nature
abbattue , & on furmonte les maladies
les plus rebelles.
5. M. Hoffman ( Frederic ) ne paroît
guéres moins prévenu en faveur de la fiévre.
D'abord il convient de bonne foi ,
que c'eft un mouvement contre nature du
fang & des humeurs , qui dérange & détruit
même les fonctions du corps & de
l'ame ; qui corrompt les fucs vitaux , épuife
les forces , difpofe aux maladies chroniques
, & donne fouvent la mort . Mais
MARS. 1750. 105
en même tems il ajoute que le mouvement
fébrile du fang , qui fe joint à beaucoup
de maladies aigues & chroniques ,
eft d'une telle nature & d'un tel caractére,
.qu'il contribue à furmonter & détruire lés
caufes des maladies , & par conféquent
qu'il eft plutôt avantageux & falutaire que
préjudiciable au corps humain . C'eft en
quoi , s'écrie- t'il , l'Auteur de la nature eft
d'autant plus admirable puifqu'il fait >
fervir la caufe même de la mort à la confervation
de la vie.
Cet Auteur n'attribue la fiévre qu'à des
effers purement méchaniques , qui ne font
point avantageux par eux-mêmes , mais
feulement par accident , en faifant fortig
les impuretés qui la caufent ; de même
que le vomiffement , quand l'eftomach eſt
chargé , & l'hémorragie dans la pléthore ,
quoiqu'ils foient des accidens maladifs ,
quelquefois mortels , opérent le rétabliſſement
de la fanté.
I
Quant à la fiévre , elle ne devient , ditil
, falutaire , que parce qu'elle accélére la
coction de la matiere morbifique , c'eſtà-
dire , qu'elle la rend propre à l'excrétion
, ce qui fe fait de deux manieres , en
divifant les matieres épaiffies , & en ouvrant
les vaiffeaux obftrués ou refferrés
par les fpafies. Or rien n'eft plus propre
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
que la chaleur de la fiévre pour produire
ces effets , car la vie confifte dans la chaleur
, n'eft- il pas naturel que fon augmen.
tation répare la langueur de fon principe.
D'où il conclud qu'il eft dangereux , fouvent
mortel , de faire tous fes efforts dans
le commencement des maladies , pour
anéantir tout-à- fait la fiévre , à moins
qu'elle ne foit entierement fymptomati
que. Il faut fe contenter , dit- il , de modé
rer les fiévres critiques , fi elles font trop
fortes , mais il faut les animer , fi elles ne
le font pas affez.
pour
6. Enfin à tous ces Panégyriftes de la
fiévre s'eft joint encore depuis peu un fçavant
Médecin de l'Ecole de Paris . D'abord
cet Auteur ne veut point qu'on appelle
maladie ce que fait la nature
corriger ou pour chaffer hors du corps la
caufe du mal , & pour rétablir une fanté
délabrée puis il ajoute que la maladie
n'étant qu'une difpofition contre nature ,
qui dérange immédiatement & par ellemême
les fonctions du corps vivant , tout
ce qui ne produit pas cet effet , ne doit pas
être mis au rang des maladies .
Au refte , dit-il , qu'on ne croye pas que
ce n'eft ici qu'une queftion de nom , car
on en tirera bien des conféquences trèsutiles
pour la pratique. En effet , s'il eft
1
MARS. 1750.
107
bien prouvé que la fiévre eft plutôt un reméde
qu'une maladie , il s'enfuivra qu'il
ne faut point l'emporter , mais ( nouveauté
étrange ! ) qu'il faut quelquefois l'allumer
; qu'il ne faut pas la diminuer , mais
l'augmenter ; qu'il ne faut pas l'éteindre
mais la conferver. Après cette digreffion ,
l'Auteur continue ainfi . Nous ne fommes
pas plutôt atteints de quelque indifpofition
, que la nature excite d'abord là fié …..
vre. Mais à quel deffein ? Eft.ce pour
ajouter un nouveau mal au premier ? Point
du tout . La nature ne travaille point à
nons détruire , elle veille au contraire à
notre confervation , & ne manque pas de
venir à notre fecours . C'eft donc envain
qu'on cherche la caufe de la fiévre ; il faut
chercher la caufe des differens maux qu'elle
accompagne, C'eft uniquement à cette
caufe qu'il faut remédier. Mais quelles
font les principales caufes des maladies ?
Des inflammations , des obftructions , des
matieres vifqueufes , gluantes , arrêtées en
differentes parties du corps . Or pour corfiger
ou pour détruire ces caufes , quel
reméde plus efficace que la fiévre ? Dans
la fiévre le mouvement & la chaleur du
fang font portés au - delà de leur dégré
naturel. C'eft le mouvement & la chaleur
qui nous font vivre. C'eft à ces agens qu'il
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
faut rapporter tout ce qui fe paffe dans
l'homme , & tant que les fonctions nefont
point lézées , ils fuffident l'un & l'autre
dans leur état naturel pour perpétuer la
vie : mais s'il le forme quelque embarras ,
alors la fièvre , par des mouvemens fecrétoires
& excrétoires , pouffés au -delà de
leur dégré naturel , brife , attenue la matiere
morbifique , & la ramène à fa température
naturelle , ou par le fecours de la
chaleur elle prépare cette matiere & la
chaffe au-dehors.
Enfin après une longue énumeration des
maladies , qu'il croit que la fiévre peut
guérir ; après avoir obfervé que ceux - là
fe trompent groffierement , qui par des
faignées & d'autres remédes tâchent de
l'appaifer , il conclud que la fièvre , loin
d'être une maladie , eft un reméde naturel ,
comme le vomiffement , l'éternuement ,.
la toux , les larmes , les déjections ; que
la meilleure fiévre eft celle qui eft proportionnée
à la caufe de la maladie & aux
forces de la nature , & que c'eſt celle - là
qui prépare & chaffe fûrement & promp
tement la matiere morbifique.
7. En voilà fans doute bien aſſez pour
prouver que de grands Médecins ont loué
férieufement la fiévre, & que loin de la re
garder comme une maladie , ils l'ont enMARS.
1750. 109
vifagée comme le plus grand reméde que la
nature puiffe apporter à nos maux. Maintenant
il ne me feroit pas difficile de faire
voir que bien d'autres Médecins , non
moins habiles , ont eu fur la fiévre des
idées tout-à- fait oppofées , & que nonfeulement
ils l'ont regardée comme une
maladie qui s'attaque généralement à tout
le corps , mais encore comme la plus fréquente
& la plus dangereufe de toutes les
maladies. Il n'y auroit qu'à rapporter ce
que le plus grand, nombre de Médecins
anciens & modernes nous ont laiffé fur ce
fujet. Mais pour ne pas trop groffir ce
Mémoire , nous nous contenterons d'examiner
la chofe en elle-même , & fans aucun
égard à l'autorité de ceux qui nous
ont précédés , & par ce moyen nous tâcherons
de découvrir fi la fiévre ' eft réellement
ou non une maladie , & s'il eft du
devoir du Médecin de la combattre ou de
la conferver , & de l'appeller même à ſom
fecours.
8. Pour garder quelque ordre dans cet
examen , nous confidérerons d'abord la
fiévre indépendamment de tout vice , foit.
humoral , fait organique : enfuite nous
examinerons celle qui dépend du vice des
humeurs , ou des organes , ou de l'enfemble
des uns & des autres : enfin nous rap116
MERCURE DE FRANCE.
porterons les principaux effets de ces differentes
fortes de fièvres , & on verra parlà
, fi on doit regarder la fièvre comme
une maladie ou comme un remède à nos
maux .
9. Que la fièvre s'éleve quelquefois indépendamment
de tout vice humoral ou
organique , c'est ce qu'ont reconnu Pitcarne
, Boerhaave & Vanfwieten , & c'est ce
que l'expérience nous montre affez fouvent.
En effet on voit la fièvre s'allumer
quelquefois dans les corps les plus fains
par la feule action des cauſes externes ou
procatharctiques , & l'on comprend aifé
ment que tout ce qui peut accélerer à un
certain point le mouvement du fang qui
revient au coeur par les veines , ou pouffer
conftamment vers le coeur une plus grande
quantité d'efprits animaux , peut exciter
la fiévre dans le corps le plus robufte & le
plus fain , avant qu'on puiffe foupçonner
d'autre vice dans les humeurs ou dans
les organes , que la feufe accéleration du
mouvement du fang ou des efprits animaux
, & le battement plus fréquent du
coeur & des artéres. C'eft du moins ainfi
que de grands & longs travaux , fürtout
dans une faifon fort chaude , de violentes
& longues paffions de l'ame , furtout des
excès de colére dans des gens jeunes &
MARS 1750. FIE
vigoureux , occafionnent fouvent la fiévre
.
10. Et qu'on ne dife point que cette
violente agitation du fang , que ces violens
& fréquens battemens du coeur & des
artéres , ne peuvent point , à proprement
parler , être appellés du nom de fievre ,
puifque tout cela difparoit quelquefois
promptement , dès que la caufe externe ou
occafionnelle ceffe d'agir. Car pourquoi
ne leur donneroit-on pas ce nom- là ? Une
fiévre d'un quart- d'heure eft-elle moins
fiévre , qu'une fiévre de vingt- quatre heures
ou de plufieurs jours ? D'ailleurs , fi
cette caufe occafionnelle conftamment appliquée
fur un corps , même très -fain , continue
d'agir pendant un certain tems , ne
s'enfuivra-t'il pas une fiévre continue , &
fouvent très-ardente ? Et le commence
ment de ce mal , avant qu'il fe foit développé
une matiere fébrile , fera-t'il moins
fiévre que la fuite de ce même mal , lorfqu'il
s'eft formé des embarras dans les vaiffcaux
, ou qu'il s'eft développé une mathere
fébrile ?
Il y a plus. On peut fi peu refufer le
nom de fiévre à ces fréquens battemens
du coeur & des artéres , & à cette violente
agitation du fang , caufée par des excès de
colere ou par de violens exercices , qu'il
#12 MERCURE DE FRANCE.
arrive quelquefois que les vaiffeaux capil
laires du cerveau , ou de quelqu'autre vifcére
, dont le calibre ou la capacité augmente
en raifon compofée de la directe
du volume & de la rapidité du fang , &
de l'inverfe de leurs réfiftances , crévent
promptement par la feule diftenfion de
leurs parois , & qu'il fe fait des extravafations
mortelles , avant que les humeurs
ayent eu le tems de fe dépraver , & que les
vaiffeaux ayent pû s'embarraffer.
fes
11. On dira peut-être que la fièvre ,
n'étant qu'an dérangement durable des
fonctions , & que les fonctions ne pouvant
être long-tems dérangées par une cauſe
externe , l'agitation du fang occafionnée
par une cauſe externe ne peut être qua
lifiée du nom de fiévre . Mais ne fuffit- it
pas que les fonctions du coeur foient dérangées
pendant un certain tems , que
battemens foient & plus forts & plus fréquens
que dans l'état naturel , pendant ce
même tems , pour que l'effet de cette caufe
externe foit appellée fiévre , avant même
que les humeurs foient dépravées ? Autrement
il ne faudroit pas non plus appeller
fiévre le dérangement caufé dans les fonctions
du coeur par le vice de quelque organe
, par la piquûre d'un nerf ou d'un
tendon , &c. & il faudroit entierement
MAR S. 1750. Its
bannir de la claffe des fiévres les fièvres
non-humorales , dont M. Fizes a le premier,
que je fçache , traité expreffément , ce qui
feroit ridicule , puifqu'il en résulte quelquefois
affez brufquement des accidens
terribles , des convallions , des délires ,
& c.
12. Il eft donc certain que la frévre peat
être excitée par une caufe externe , & indépendamment
de la dépravation des hu
meurs ou du dérangement des organes.
Voyons maintenant quels font les effets
de cette fiévre. Premierement , le fang
ne peut circuler avec beaucoup plus de rapidité
qu'à l'ordinaire , qu'il ne s'échauffe
davantage , & qu'il ne communique beau
coup plus de chaleur à tout le corps . 2. Il
doit diftendre outre mefure les parois des
vaiffeaux par où il paffe & les faire créver,
ou du moins les tirailler au point de caufer
des douleurs à la tête , àla région des
reins , & c. ou des délires , des convuk
fions , &c. 3. Les orifices des artéres lym
phatiques doivent fe dilater , & recevoir
dans leur cavité les globules rouges du
fang qui ne pouvoient y entrer aupara
vant , ce qui ne peut manquer de produire
des rougeurs & des inflammations. 4 .
Toutes les humeurs doivent s'épaiffir ,
foit par la chaleur qui fait évaporer ce
114 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles.contiennent d'aqueux , & qui fige
tout ce qu'elles ont d'analogue au blanc
d'oeuf , foit par les coups redoublés des
vaiffeaux qui les fouettent , les ferrent &
les condenfent. 5. Les fécrétions doivent
être interrompues , & les digeftions dérangées.
6. Les humeurs doivent contracter
une acrimonie , capable de ronger les
vaiffeaux où elles doivent fe putréfier &
fe diffoudre entierement. En un mot, il
doit fe former une ou plufieurs caufes internes,
capables d'entretenir la fiévre , lors
même que la caufe externe aura ceffé d'a
gir , & alors cette fiévre aura tous les effets
que doivent avoir les fiévres produites par
des caufes internes. Mais avant que d'aller
plus loin , examinons fi cette premiere efpéce
de fiévre doit être confidérée plutôt
que comme une malacomme
un reméde
die.
i 13. D'abord il eft vifible que cette fie
vre n'eft point un remède , puifqu'un reméde
fuppofe une maladie à laquelle il
doit être appliqué , & qu'an eft convenu
qu'il n'y avoit point ici de maladie , à la
quelle cette fiévre dût fervir de reméde. 2 °.
On fçait qu'un reméde doit tendre à réta
blir la fanté , & on vient de voir que cette
fiévre tend à la détruire , ou ce qui eft le
même , tend à produire des caufes de n
MARS. 1750. ris
que
ladie & de mort. Il eft vifible auffi
cette fiévre eft une véritable maladie
avant même la dépravation des humeurs
& le dérangement des organes , puifqu'el- .
le dérange notablement les fonctions du
coeur & du cerveau , & que fi on veut
qu'elle ne foit plus une maladie , mais un
fymptôme , lorfque les humeurs font dépravées
& les organes dérangés , il faudra
du moins qu'on convienne qu'elle eft une
caufe de cette dépravation des humeurs
ou de ce vice des organes , & qu'une cauſe
immédiate de maladie ne peut pas être
qualifiée du nom de reméde. D'où il fait
que la fiévre produite par une caufe externe,
loin d'être quelque chofe d'avantageux,
doit toujours être confidérée comme un
grand mal , ou du moins comme la caufe
de tous les mauvais effets que nous avons
rapportés ci-deffus , & qu'ainfi , loin de
conferver cette fiévre , il faut la détruire
au plutôt.
14. On conviendra fans doute que
cette févre n'eft point avantageufe , & on
ajoutera qu'elle doit être regardée comme
une erreur de la nature qui ſe tourmente
inutilement , pour éloigner du corps des
chofes qui n'y font point contenues , mais
qui font fur lui le même effet que les caufes
intérieures : qu'à la vérité la nature fe
,
116 MERCURE DE FRANCE.
trompe ici dans la fin qu'elle fe propofe ,
mais que le moyen dont elle fe fert , eft
bon en lui -même , & ne manque pas de
produire un bon effet , lorfqu'il eft bien
appliqué. Mais il eft aifé de voir que ce
n'eft ici qu'un vain fubterfuge , & que les
mêmes idées reftent fous des noms differèns.
Car qu'on donne à cette fiévre le
nom de maladie ou d'erreur de la nature ,
il n'en fera pas moins vrai de dire qu'il
faut ôter cette maladie ou corriger cette
erreur , & avoir recours à d'autres remé
des que la fièvre , pour remédier à cette
maladie , ou pour corriger cette erreur de
la nature
,
15. Il faut donc que l'on convienne que
cette tfpéce de fiévre eft un moyen mal
appliqué par la nature , puifqu'il n'y
point dans le corps d'autre maladie ou de
caufe de maladie , & que loin d'être avantageufe
& falutaire , cette fiévre ne peut
être que très pernicieufe , & même fu
nefte par les hémorragies ou les extravafations
qu'elle peut caufer , on par les inflammations
qu'elle peut occafionner , ou
par bien d'autres caufes des maladies
qu'elle peut faire développer. Il faudra
auffi par les mêmes raifons , que l'on convienne
que la fiévre non- humorale , ou purement
fymptomatique , la fièvre cauſée
MARS. 1750 . 117
par la piquûre d'un 'nerf ou d'un tendon
par un panaris , ou par une vive douleur
dans quelque partie à l'occafion d'une
caufe externe : il faudra , dis je , que l'on
convienne que cette fièvre ne fçauroit
être avantageufe , & que loin d'être un
reméde , elle eft fouvent une caufe de
mort. Il feroit fans doute inutile de
vouloir prouver une chofe auffi évidente
que celle- là. H ne nous refte qu'à voir fi
la fiévre produite par des caufes internes ,
ou par la dépravation des humeurs , eft
plus avantageufe que nuifible , & fi ·elle
doit être regardée plutôt comme un reméde
que comme une maladie . Car fi je
fais voir , comme je l'efpére , que la fièvre
caufée par la dépravation des humeurs
n'eft jamais falutaire , il s'enfuivra néceffairement
que la fiévre produite à la fois
par la dépravation des humeurs , & par le
vice de quelque organe , fera encore moins
avantageufe , & ne pourra jamais paffer
pour un reméde.
16: Les caufes internes des fièvres humorales
fe réduire à celles qui fe peuvent
forment , ou dans les premieres voies , ou
dans les voies de la circulation , ou hors
des voies de la circulation . Mais quelles
foient leurs caufes , il eft d'abord évident
que ces fièvres doivent être regar
IIS MERCURE DE FRANCE.
dées comme de funeftes effets de ces caufes
, des effets qui tendent à renverſer entierement
l'économie animale , & à trancher
le fil de la vie , & des effets par conféquent
aufquels on doit s'oppofer par
tous les moyens que l'Art a pu découvrir
jufqu'ici, foit en emportant tout à la fois la
caufe & l'effet , lorsque cela fe peut , foit
en diminuant promptement l'effet qui re
produit & augmente la caufe , foit en détruifant
peu à peu la caufe & l'effet . Et il
feroit inutile de dire que ce ne font point
ces caufes qui excitent la fièvre , que c'est
la nature qui l'appelle à fon fecours pour
s'opposer à ces caufes , car il en résulte
toujours que ce n'eft qu'à l'occafion de ces
caufes que la fièvre s'allume , & que fi
elle n'en eft pas l'effet immédiat , elle en
eſt du moins l'effet médiat , ce qui revient
ici au même.
17. Nous ne nous arrêterons point à
expliquer de quelle maniere la fiévre s'allume
à l'occafion des cauſes internes dont
on vient de parler ; ceux qui voudront s'en
inftruire , n'auront qu'à lire le Traité des
fiévres, que M. Fizes a donné en Latin , en
attendant que la Traduction que nous
avons entrepriſe de ce Traité foit en état
de paroître. Quant à préfent il nous fuffira
de faire remarquer que de quelque
MARS. 1750, 119
caufe , foit interne , foit externe , que
vienne la fiévre , c'est toujours un mouvement
déréglé des humeurs & des organes ,
& que les effets de ce mouvement contre
nature font toujours à peu près les mêmes ,
que ceux qui ont été rapportés ci -deſſus *
Il ne nous refte donc qu'à examiner , fi ces
effets font plus propres à détruire les caufes
internes qui produifent , ou occafionnent
la fiévre , qu'à les entretenir & à les
augmenter.
8. Si la caufe interne , ou la matiere
qui produit la fièvre, eft en petite quantité,
mobile , peu acide on peu âcre , peu vifqueufe
, & qu'elle foit contenue dans les
premieres voies , ou dans les voies de la
circulation , l'agitation du fang & l'ofcillation
des folides s'appaiferont bientôt par
l'expulfion de cette matiere , qui ne manquera
pas de le faire , ou par le vomillement
, ou par la fueur , ou par des déjections
, & la fiévre ceffera au bout de vingtquatre
heures , comme on le voit dans la
fiévre éphémère. CCaarr mmooiinnss iill y aura de
matiere morbifique, & cette matiere moins
vifqueule , moins acide ou moins âcre ;
moins il y aura de nourriture pour la fiévre
, moins de travail pour la nature , &
* V. n°. 12.
120 MERCURE DE FRANCE.
moins d'obſtacles à la guériſon. Mais eftce
à la fièvre qu'on eft redevable de cette
guérifon Point du tout, C'eft à la nature
& aux évacuations qu'elle procure,
Car dans l'état de maladie , comme en
fanté , la nature ou ce concours des cau-
Les qui agiffent continuellement pour l'entretien
& la confervation de notre machine
, ou , ce qui revient au même , ce
mouvement réciproque de nos parties fo
. lides & fluides, qui dure autant que la vie,
& en quoi confifte la vie du corps ; ce
mouvement, dis-je , ne ceffe jamais de procurer
des évacuations , foit par les urines,
foit par la tranfpiration cutanée , foit par
les fécrétions qui fe font dans l'eftomach
dans le foie , le pancréas , les inteſtins , &c.
Et c'est par ces évacuations que fort la ma
tiere fébrile , & que la fiévre fe diffipe,
Qu'on ne dife point que la fiévre , n'étant
que ce même mouvement dont nous
venons de parler , mais porté à un plus
haut dégré que dans l'état naturel , il s'enfuit
que c'eft la fiévre qui guérit ellemême
par les évacuations que ce mouyement
procure, Car , quoiqu'il foit vrai
que dans l'état de maladie la nature foit
obligée de redoubler les efforts pour vaincre
les réfiftances que lui oppofent les cau-
Les morbifiques , pour broyer & affiner
des
MARS. 121 1750.
des humeurs ordinairement plus groffieres
que dans l'état naturel , cependant ce n'eft
pas alors que fe fait la dépuration des humeurs
; au contraire pendant ce redoublement
d'efforts , & tant que la fièvre eft
dans fa vigueur , tout eft en confufion dans
le fang : il ne fe fait ,point , ou prefque
point de fécrétions , & ce n'eft que lorf
que ce mouvement contre nature vient à
fe rallentir , que les humeurs commencent
à fe dépurer , & que les évacuations arrivent
. D'où l'on voit que la fièvre eft plutôt
un obſtacle qu'un fecours , à ces évacua-
Lions.
19. Convenons toutefois , que quoique
ce ne foit point ici la fiévre qui fe guérit
elle-même , mais bien la nature , qui n'en
ayant pas été fort accablée , a pouffé audehors
la matiere morbifique par les mêmes
voies , par lesquelles elle fe décharge
en fanté des humeurs inutiles ou ſuperflues,
cependant on n'a pas eu dans cette occafion
fort à craindre des effets de cette
fiévre , l'altération qu'elle a produite dans
les humeurs & dans les organes , n'ayant
été que peu confidérable & de peu de durée.
Mais il n'en eft pas de même , lorfque
la caufe interne , ou la matiere qui caufe
la fiévre ,fe trouve en plus grande quantité,
moins mobile , plus acide ou plus âcre ,
F
122 MERCURE DEFRANCE.
plus vifqueufe & plus hétérogene dans fes
parties : alors l'expulfion de cettte matiere
devenant d'autant plus difficile , que fes
qualités s'éloignent plus de celles que nous
avons d'abord confidérées , les effets de la
fiévre feront d'autant plus à redouter , que
la fiévre durera plus long-tems , & ces effets
, loin de détruire la caufe qui produit
la fièvre , font beaucoup plus propres à
l'entretenir & à la rendre irrémédiable , ſi
l'Art ne vient au fecours de la Nature.
20. Il feroit trop long d'examiner ici
en détail tous les effets de la fièvre , que
nous avons rapportés ci - deffus. Pour ne
pas vous ennuyer , Meffieurs , je me bornerai
à ceux qu'elle produit fur les humeurs
, & qui font les feuls que les partifans
de la fièvre , regardent comme avantageux.
Car vous jugez bien que le dérangement
des digeftions , l'interruption des
fécrétions , l'engorgement des vaiffeaux
leur ruption ou leur érofion , les douleurs
aigues , les délires , les convulfions , & c.
n'ont jamais été regardés comme des effets
avantageux , quoiqu'ils foient des
fuites ordinaires de la fievre. Mais quel eft
cet effet avantageux que la fièvre peut produire
fur les humeurs ? C'eft , dit- on , de
cuire la matiere morbifique qui s'y eft mêlée
, & de la difpofer à l'excrétion .
MARS . 1750. 123
Il est vrai que la fiévre , lorfqu'elle n'eft
pas violente , aide quelquefois un peu la
coction de cette matiere , furtout lorfqu'elle
eft d'une nature à épaiffir le fang ,
mais outre que dans ce cas même le fecours
de la fiévre est toujours fufpect & fouvent
funefte , ainfi qu'on va le voir , elle ne
peut guéres favorifer la coction - de cette
matiere , lorfqu'elle eft d'une nature à raréfier
le fang & à irriter les folides , ou
qu'elle eft compofée de telle façon , qu'elle
agiffe d'une maniere irréguliere fur lui , &
qu'elle en épaiffiffe certaines parties, tandis
qu'elle en liquefie d'autres , ou qu'elle eſt
enfin fi vifqueufe & fi adhérente aux humeurs
, avec lesquelles . elle s'eft mêlée ,
qu'elle n'en peut être détachée par tous les
efforts des fluides & des folides.
21. Comme dans l'état naturel le mouvement
réciproque de nos parties folides
& fluides procure la dépuration de nos
humeurs , en agitant doucement les fucs
qui s'y mêlent pour les réparer , en les
faffant , & les attenuant au point qu'il
convient , afin que les parties de ces fucs ,
qui ne doivent point fervir à la nourriture
, puiffent enfiler leurs couloirs & fe
porter au-dehors ; de même dans l'état
contre nature , dans la fièvre , ce mouvement
augmenté , mais feulement juſqu'à
F ij
124 MERCURE DE FRANCE .
un certain point , car lorfqu'il l'eft exceffivement
, il bouleverſe tout , & renverſe
entierement l'économie animale ; ce mouvement
, dis - je , attenue , brife , liquefie
la matiere fébrile , lorfqu'elle n'eft qu'épaiffiffante
, en un mot , la cuit , pour ainfi
parler , & la difpofe à l'excrétion . Mais
dans ce cas même , le fecours que procure
la fiévre , doit toujours être regardé comme
fort fufpect , car outre les autres effets
qui peuvent s'enfuivre de ce mouvement
déréglé , & que nous avons rapporté cideffus
, l'obfervation a fouvent appris aux
plus habiles Praticiens que j'ai confultés ,
foit de vive voix , foit dans leurs écrits ,
que ce mouvement abandonné à lui -même
étoit prefque toujours infuffifant pour
la
coction & l'excrétion totale de la matiere
fébrile , & qu'il étoit ordinairement fuivi,
ou d'une fièvre lente , ou de quelque abfcès
qui fe formoit , ou dans les articulations
, ou dans les glandes lymphatiques
conglobées de l'habitude du corps , ou dans
les chairs mufculeufes , ou , ce qui eft encore
pire , dans quelque vifcére , ce qu'il
feroit même aifé de prouver par théorie ,
fi cela ne menoit pas trop loin.
22. Mais fila matiere fébrile eſt d'une
autre nature , qu'elle foit propre à raréfier
le fang & à irriter les folides , ou qu'elle
MARS. 1750.
125
foit fi vifqueufe & fi hétérogéne qu'elle
élude les efforts des folides & des fluides ,
alors tous les mouvemens fébriles , nonfeulement
fe feront en pure perte , mais
ils tendront encore à la deftruction de tout
le corps , & loin de contribuer à l'expulfion
ou à l'amandement de la caufe , ils en
fortifieront au contraire l'action , qui fera
fuivie de tous les funeftes effets rapportés
ci - deffus . Car on obferve conftamment
que plus l'action des folides & des fluides
augmente , plus l'action des matieres irritantes
, & capables de raréfier le fang ,
augmente auffi , ce qu'il feroit aifé de
prouver , s'il nous étoit permis d'entrer
dans un plus grand détail. Mais en voilà ,
je crois , affez pour faire comprendre que
c'eft fans aucun fondement que quelques
Médecins font des éloges fi magnifiques
de la fièvre ; que dans le fond on n'a aucun
avantage à attendre de cet inftrument
fi vanté , ou du moins que ces avantages
font très-fufpects , & fuivis d'inconvéniens
réels & fort à redouter , & qu'ainfi on ne
doit pas balancer à combattre la fiévre ,
dès qu'elle eft bien déclarée , par tous les
moyens que l'Art fuggére à des Médecins
éclairés & prudens .
23. Envain oppofera- t'on que la fiévre
n'eft qu'un fymptôme , & qu'il n'y a que
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
que
la caufe qui la produit , qui foit la maladie
qu'il faut combattre , car fi eela étoit , il
n'y auroit point non plus d'autres mala
dies , & il ne faudroit reconnoître pour
maladies les cauſes internes qui les
produifent , ou pour mieux dire , il faudroit
bannir de la Pathologie le mot de
maladie , & ne fe fervir que des noms de
caufes & de fymptômes ; ce qui feroit ridicule
, & fe réduiroit tout au plus à une
difpute de nom . Cependant comme une
cauſe interne produit un premier fymptôme,
& que ce fymptôme en améne d'autres
, il eft bien plus raifonnable de regar
der comme maladie le premier & le principal
fymptôme qui naît de la caufe , & de
ne donner le nom de fymptôme qu'aux
autres accidens qui s'y joignent & qui l'ac
compagnent. Mais que ce qui réfulte de
la caufe interne de la fiévre , foit appellé
maladie , ou effet , ou fymptôme , c'eſt de
quoi on s'eft peu embarraffé ici ; on a taché
d'examiner la chofe en elle- même , &
par un mûr examen on s'eft convaincu ,
que les avantages de la fiévre étoient imaginaires
, ou du moins très fufpects , & que
fes inconvéniens étoient toujours réels &
fort redoutables..
Sur les avantages & les inconvéniens de la
fiévre , lû à l'Académie de Beziers , le 13
Novembre 1749 , par M. Jean- Henri-
Nicolas Bouillet , Docteur en Médecine de
la Faculté de Montpellier.
Sliventreprenois
de faire ici l'éloge de la
fiévre , on croiroit fans doute , qu'à
l'exemple d'Erafme , qui a fait l'éloge de la
folie , & de quelques autres Ecrivains qui
ont loué ironiquement des chofes dont le
nom même eft odieux : on croiroit , dis-je,
que je voudrois amufer agréablement cette
illuftre affemblée , en préfentant fous -de
belles couleurs la chofe du monde la plus
hideufe , l'ennemi déclaré du genre humain
, le tyran de la vie des hommes.
Mais ce qu'on croiroit que je voudrois
faire ici d'une maniere ironique, de grands
Médecins l'ont exécuté férieuſement , en
exagérant dans certains cas les avantages
de la fiévre , en la repréfentant toujours
comme la feule reffource de la nature dans
le plus grand nombre des maladies , comme
le moyen le plus folemnel dont elle
faffe ufage pour leur guérifon ; en foûtenant
enfin dans des Théfes publiques , que
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
la fiévre eft bien moins fouvent une ma
ladie qu'un remède à nos maux. Il est vrai
que d'autres Médecins , non moins habiles
, ont penfé bien differemment , &
que loin de regarder la fiévre comme
quelque chofe d'avantageux , ils l'ont confidérée
comme la plus cruelle de toutes
les maladies , & comme la caufe la plus
ordinaire de la mort des hommes . Ces
deux fentimens ont encore leurs partifans,
& perfonne , que je fçache , ne s'eft avile
de difcuter à fond , lequel des deux doit
être préferé. Ce n'eft pourtant pas ici une
queftion purement ſpéculative , & dont la
décifion foit indifferente pourla pratique.
On en jugera par ce Mémoire , où je me
propofe d'examiner férieufement cette
matiere , après avoir rapporté ce qu'on a
dit jufqu'ici de plus frappant en faveur de
la fiévre,
1. Hippocrate , parmi les anciens , a été
le premier qui a relevé , ce femble , les
avantages de la fiévre , en faifant remarquer
qu'elle eft d'un bon augure dans certaines
maladies , & qu'elle en termine
heureuſement bien d'autres. Quelquesuns
de ceux quifont venus après lui , n'ont
pas manqué à cet égard de fe prévaloir de
fon autorité. Ils ont été même plus loin.
Afclepiade ofa bannir tous les remédes , &
MARS. 1750. 101
il ne craignit point d'avancer que la fiévre
étoit le principal reméde dont il fit ufage .
Enfin Celfe ne fe contenta pas de dire que
la fiévre elle- même étoit fouvent d'un
grand fecours ; il ajouta auffi , d'après Hip.
pocrate , qu'il étoit quelquefois de la prudence
du Médecin de la procurer aux
malades.
2. Parmi les modernes , Sydenham , l'un
des plus habiles Praticiens Anglois du dernier
fiécle , a regardé la fiévre comme l'u
nique moyen , dont la nature eût coûtume
de fe fervir pour chaffer hors du corps la
cauſe matérielle des maladies , mais celui
qui vers la fin du fiécle pallé , & au commencement
de celui-ci , s'eft déclaré le
plus ouvertemeift en faveur de la fièvre ,
a été le célébre M. Stahl , que la plûpart
des Médecins Allemands regardent comme
le reftaurateur de la Médecine . Cet Auteur
a même pouffé fa complaifance pour
la fiévre , jufqu'à taxer d'erreur Hippocrate
, lorfqu'après avoir fait l'énumeration
des maladies , que les anciens appelloient
aigues , ce Prince de la Médecine
ajoute * que c'eft la fièvre qui rend ordi-
,
nairement ces maladies mortelles .
Pour lui , il penfe qu'il eft plus clair
* DeVict, acutor.
E iij
102 MERCURE DEFRANCE.
que le jour , que ces mêmes maladies , ou
ce qui eft , dit-il , le même , les ftafes inflammatoires
du fang dans les vifcéres
abandonnées à elles-mêmes & fans l'intervention
de la fièvre , tuent néceffairement ,
& il ajoute que la nature par elle- même
ne peut prévenir autrement une pareille
cataſtrophe , qu'en diffipant à propos ces
fortes de ftafes , & qu'elle ne peut les diffiper
qu'en augmentant confidérablement ,
& pendant un tems fuffifant le mouvement
progreffif ou circulaire du fang , ce
qui emporte néceffairement une augmentation
de poulx , qui eft toujours fitivie
d'une augmentation de chaleur par tout
le corps , laquelle augmentation de chaleur
, à un certain degré & d'une certaine
durée , s'appelle fiévre . D'où il conclud
qu'on a grand tort de regarder la fièvre ,
comme la feule maladie & comme la cauſe
principale de la mort , tandis qu'elle eſt
au contraire l'unique fondement d'une
heureufe efpérance , & le feul inftrument
de la guérifon : ce qu'il tache de prouver
par la pefte , ce coryphée des maladies - aigues
, laquelle felon lui , n'étant point
proprement de fon effence une fiévre , ne
peut être traitée heureufement & avec fuccès
, qu'en lui oppofant une fiévre douce ,
égale & continue.
MARS. 1750. 103
3. Les Difciples de M. Stahl ne font
pas moins prévenus que lui en faveur de la
fiévre. Le fçavant funcker la définit un
effort falutaire de la nature , qui par des
mouvemens fecrétoires & excrétoires ,
portés au delà de leur degré naturel , mais
affez justement proportionnés à la quantité
& à la qualité de la caufe fébrile , fe
propofe , ou de corriger ou d'éloigner du
corps quelque matiere morbifique : & il
ajoute qu'en ce fens on peut fort bien déri-
Iver le mot Latin febris , de l'ancier verbe
februare , qui fignifie purifier ou expier , &
particulierement de ces cérémonies folemnelles
, de ces facrifices appellés februa ,
par lefquels on avoit en vue d'éloigner
des maifons les ombres errantes des morts,
& d'ôter les caufes des maladies. D'où il
- conclud que l'efter de la fièvre est toujours
falutaire , mais que fon évenement eft fouvent
irrégulier ou tout- à- fait funefte , non
par la faute effentielle de la fiévre , mais
par celle du fujet où la fièvre ne peut pas
librement faire fon cours , ou par d'autres
maladies qui s'y joignent , & qu'ainfi ce
n'eft pas par la fiévre , mais avec la fièvre
qu'on meurt. Il y a plus. Il prétend que
les fiévres , qui font librement leur cours ,
Haiffent après elles une fanté beaucoup
plus vigoureufe , que celle dont on jouif-
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
foit avant la maladie . Nenter tient le même
langage.
4. Mais M. Stahl , & fes Difciples , ne
font pas les feuls qui parlent avantageufement
de la fiévre . M. Boerhaave prétend
auffi que la fiévre eft un heureux inftru
ment , par lequel la nature opére la guérifon
parfaite de bien des maladies aigues
& chroniques , d'ailleurs incurables :
qu'un Médecin qui fe fert de la fièvre que
la nature excite , & qui lui affocie des délayans
& de doux fondans , fait toujours
des merveilles , & qu'un Médecin qui
connoît la nature & qui l'imite , aide cette
même nature , trop foible pour furmonter
des maladies chroniques , en procurant par
des remédes une fièvre qu'elle n'a pas la
force d'exciter elle-même , & que par cette
fiévre bien ménagée on releve une nature
abbattue , & on furmonte les maladies
les plus rebelles.
5. M. Hoffman ( Frederic ) ne paroît
guéres moins prévenu en faveur de la fiévre.
D'abord il convient de bonne foi ,
que c'eft un mouvement contre nature du
fang & des humeurs , qui dérange & détruit
même les fonctions du corps & de
l'ame ; qui corrompt les fucs vitaux , épuife
les forces , difpofe aux maladies chroniques
, & donne fouvent la mort . Mais
MARS. 1750. 105
en même tems il ajoute que le mouvement
fébrile du fang , qui fe joint à beaucoup
de maladies aigues & chroniques ,
eft d'une telle nature & d'un tel caractére,
.qu'il contribue à furmonter & détruire lés
caufes des maladies , & par conféquent
qu'il eft plutôt avantageux & falutaire que
préjudiciable au corps humain . C'eft en
quoi , s'écrie- t'il , l'Auteur de la nature eft
d'autant plus admirable puifqu'il fait >
fervir la caufe même de la mort à la confervation
de la vie.
Cet Auteur n'attribue la fiévre qu'à des
effers purement méchaniques , qui ne font
point avantageux par eux-mêmes , mais
feulement par accident , en faifant fortig
les impuretés qui la caufent ; de même
que le vomiffement , quand l'eftomach eſt
chargé , & l'hémorragie dans la pléthore ,
quoiqu'ils foient des accidens maladifs ,
quelquefois mortels , opérent le rétabliſſement
de la fanté.
I
Quant à la fiévre , elle ne devient , ditil
, falutaire , que parce qu'elle accélére la
coction de la matiere morbifique , c'eſtà-
dire , qu'elle la rend propre à l'excrétion
, ce qui fe fait de deux manieres , en
divifant les matieres épaiffies , & en ouvrant
les vaiffeaux obftrués ou refferrés
par les fpafies. Or rien n'eft plus propre
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
que la chaleur de la fiévre pour produire
ces effets , car la vie confifte dans la chaleur
, n'eft- il pas naturel que fon augmen.
tation répare la langueur de fon principe.
D'où il conclud qu'il eft dangereux , fouvent
mortel , de faire tous fes efforts dans
le commencement des maladies , pour
anéantir tout-à- fait la fiévre , à moins
qu'elle ne foit entierement fymptomati
que. Il faut fe contenter , dit- il , de modé
rer les fiévres critiques , fi elles font trop
fortes , mais il faut les animer , fi elles ne
le font pas affez.
pour
6. Enfin à tous ces Panégyriftes de la
fiévre s'eft joint encore depuis peu un fçavant
Médecin de l'Ecole de Paris . D'abord
cet Auteur ne veut point qu'on appelle
maladie ce que fait la nature
corriger ou pour chaffer hors du corps la
caufe du mal , & pour rétablir une fanté
délabrée puis il ajoute que la maladie
n'étant qu'une difpofition contre nature ,
qui dérange immédiatement & par ellemême
les fonctions du corps vivant , tout
ce qui ne produit pas cet effet , ne doit pas
être mis au rang des maladies .
Au refte , dit-il , qu'on ne croye pas que
ce n'eft ici qu'une queftion de nom , car
on en tirera bien des conféquences trèsutiles
pour la pratique. En effet , s'il eft
1
MARS. 1750.
107
bien prouvé que la fiévre eft plutôt un reméde
qu'une maladie , il s'enfuivra qu'il
ne faut point l'emporter , mais ( nouveauté
étrange ! ) qu'il faut quelquefois l'allumer
; qu'il ne faut pas la diminuer , mais
l'augmenter ; qu'il ne faut pas l'éteindre
mais la conferver. Après cette digreffion ,
l'Auteur continue ainfi . Nous ne fommes
pas plutôt atteints de quelque indifpofition
, que la nature excite d'abord là fié …..
vre. Mais à quel deffein ? Eft.ce pour
ajouter un nouveau mal au premier ? Point
du tout . La nature ne travaille point à
nons détruire , elle veille au contraire à
notre confervation , & ne manque pas de
venir à notre fecours . C'eft donc envain
qu'on cherche la caufe de la fiévre ; il faut
chercher la caufe des differens maux qu'elle
accompagne, C'eft uniquement à cette
caufe qu'il faut remédier. Mais quelles
font les principales caufes des maladies ?
Des inflammations , des obftructions , des
matieres vifqueufes , gluantes , arrêtées en
differentes parties du corps . Or pour corfiger
ou pour détruire ces caufes , quel
reméde plus efficace que la fiévre ? Dans
la fiévre le mouvement & la chaleur du
fang font portés au - delà de leur dégré
naturel. C'eft le mouvement & la chaleur
qui nous font vivre. C'eft à ces agens qu'il
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
faut rapporter tout ce qui fe paffe dans
l'homme , & tant que les fonctions nefont
point lézées , ils fuffident l'un & l'autre
dans leur état naturel pour perpétuer la
vie : mais s'il le forme quelque embarras ,
alors la fièvre , par des mouvemens fecrétoires
& excrétoires , pouffés au -delà de
leur dégré naturel , brife , attenue la matiere
morbifique , & la ramène à fa température
naturelle , ou par le fecours de la
chaleur elle prépare cette matiere & la
chaffe au-dehors.
Enfin après une longue énumeration des
maladies , qu'il croit que la fiévre peut
guérir ; après avoir obfervé que ceux - là
fe trompent groffierement , qui par des
faignées & d'autres remédes tâchent de
l'appaifer , il conclud que la fièvre , loin
d'être une maladie , eft un reméde naturel ,
comme le vomiffement , l'éternuement ,.
la toux , les larmes , les déjections ; que
la meilleure fiévre eft celle qui eft proportionnée
à la caufe de la maladie & aux
forces de la nature , & que c'eſt celle - là
qui prépare & chaffe fûrement & promp
tement la matiere morbifique.
7. En voilà fans doute bien aſſez pour
prouver que de grands Médecins ont loué
férieufement la fiévre, & que loin de la re
garder comme une maladie , ils l'ont enMARS.
1750. 109
vifagée comme le plus grand reméde que la
nature puiffe apporter à nos maux. Maintenant
il ne me feroit pas difficile de faire
voir que bien d'autres Médecins , non
moins habiles , ont eu fur la fiévre des
idées tout-à- fait oppofées , & que nonfeulement
ils l'ont regardée comme une
maladie qui s'attaque généralement à tout
le corps , mais encore comme la plus fréquente
& la plus dangereufe de toutes les
maladies. Il n'y auroit qu'à rapporter ce
que le plus grand, nombre de Médecins
anciens & modernes nous ont laiffé fur ce
fujet. Mais pour ne pas trop groffir ce
Mémoire , nous nous contenterons d'examiner
la chofe en elle-même , & fans aucun
égard à l'autorité de ceux qui nous
ont précédés , & par ce moyen nous tâcherons
de découvrir fi la fiévre ' eft réellement
ou non une maladie , & s'il eft du
devoir du Médecin de la combattre ou de
la conferver , & de l'appeller même à ſom
fecours.
8. Pour garder quelque ordre dans cet
examen , nous confidérerons d'abord la
fiévre indépendamment de tout vice , foit.
humoral , fait organique : enfuite nous
examinerons celle qui dépend du vice des
humeurs , ou des organes , ou de l'enfemble
des uns & des autres : enfin nous rap116
MERCURE DE FRANCE.
porterons les principaux effets de ces differentes
fortes de fièvres , & on verra parlà
, fi on doit regarder la fièvre comme
une maladie ou comme un remède à nos
maux .
9. Que la fièvre s'éleve quelquefois indépendamment
de tout vice humoral ou
organique , c'est ce qu'ont reconnu Pitcarne
, Boerhaave & Vanfwieten , & c'est ce
que l'expérience nous montre affez fouvent.
En effet on voit la fièvre s'allumer
quelquefois dans les corps les plus fains
par la feule action des cauſes externes ou
procatharctiques , & l'on comprend aifé
ment que tout ce qui peut accélerer à un
certain point le mouvement du fang qui
revient au coeur par les veines , ou pouffer
conftamment vers le coeur une plus grande
quantité d'efprits animaux , peut exciter
la fiévre dans le corps le plus robufte & le
plus fain , avant qu'on puiffe foupçonner
d'autre vice dans les humeurs ou dans
les organes , que la feufe accéleration du
mouvement du fang ou des efprits animaux
, & le battement plus fréquent du
coeur & des artéres. C'eft du moins ainfi
que de grands & longs travaux , fürtout
dans une faifon fort chaude , de violentes
& longues paffions de l'ame , furtout des
excès de colére dans des gens jeunes &
MARS 1750. FIE
vigoureux , occafionnent fouvent la fiévre
.
10. Et qu'on ne dife point que cette
violente agitation du fang , que ces violens
& fréquens battemens du coeur & des
artéres , ne peuvent point , à proprement
parler , être appellés du nom de fievre ,
puifque tout cela difparoit quelquefois
promptement , dès que la caufe externe ou
occafionnelle ceffe d'agir. Car pourquoi
ne leur donneroit-on pas ce nom- là ? Une
fiévre d'un quart- d'heure eft-elle moins
fiévre , qu'une fiévre de vingt- quatre heures
ou de plufieurs jours ? D'ailleurs , fi
cette caufe occafionnelle conftamment appliquée
fur un corps , même très -fain , continue
d'agir pendant un certain tems , ne
s'enfuivra-t'il pas une fiévre continue , &
fouvent très-ardente ? Et le commence
ment de ce mal , avant qu'il fe foit développé
une matiere fébrile , fera-t'il moins
fiévre que la fuite de ce même mal , lorfqu'il
s'eft formé des embarras dans les vaiffcaux
, ou qu'il s'eft développé une mathere
fébrile ?
Il y a plus. On peut fi peu refufer le
nom de fiévre à ces fréquens battemens
du coeur & des artéres , & à cette violente
agitation du fang , caufée par des excès de
colere ou par de violens exercices , qu'il
#12 MERCURE DE FRANCE.
arrive quelquefois que les vaiffeaux capil
laires du cerveau , ou de quelqu'autre vifcére
, dont le calibre ou la capacité augmente
en raifon compofée de la directe
du volume & de la rapidité du fang , &
de l'inverfe de leurs réfiftances , crévent
promptement par la feule diftenfion de
leurs parois , & qu'il fe fait des extravafations
mortelles , avant que les humeurs
ayent eu le tems de fe dépraver , & que les
vaiffeaux ayent pû s'embarraffer.
fes
11. On dira peut-être que la fièvre ,
n'étant qu'an dérangement durable des
fonctions , & que les fonctions ne pouvant
être long-tems dérangées par une cauſe
externe , l'agitation du fang occafionnée
par une cauſe externe ne peut être qua
lifiée du nom de fiévre . Mais ne fuffit- it
pas que les fonctions du coeur foient dérangées
pendant un certain tems , que
battemens foient & plus forts & plus fréquens
que dans l'état naturel , pendant ce
même tems , pour que l'effet de cette caufe
externe foit appellée fiévre , avant même
que les humeurs foient dépravées ? Autrement
il ne faudroit pas non plus appeller
fiévre le dérangement caufé dans les fonctions
du coeur par le vice de quelque organe
, par la piquûre d'un nerf ou d'un
tendon , &c. & il faudroit entierement
MAR S. 1750. Its
bannir de la claffe des fiévres les fièvres
non-humorales , dont M. Fizes a le premier,
que je fçache , traité expreffément , ce qui
feroit ridicule , puifqu'il en résulte quelquefois
affez brufquement des accidens
terribles , des convallions , des délires ,
& c.
12. Il eft donc certain que la frévre peat
être excitée par une caufe externe , & indépendamment
de la dépravation des hu
meurs ou du dérangement des organes.
Voyons maintenant quels font les effets
de cette fiévre. Premierement , le fang
ne peut circuler avec beaucoup plus de rapidité
qu'à l'ordinaire , qu'il ne s'échauffe
davantage , & qu'il ne communique beau
coup plus de chaleur à tout le corps . 2. Il
doit diftendre outre mefure les parois des
vaiffeaux par où il paffe & les faire créver,
ou du moins les tirailler au point de caufer
des douleurs à la tête , àla région des
reins , & c. ou des délires , des convuk
fions , &c. 3. Les orifices des artéres lym
phatiques doivent fe dilater , & recevoir
dans leur cavité les globules rouges du
fang qui ne pouvoient y entrer aupara
vant , ce qui ne peut manquer de produire
des rougeurs & des inflammations. 4 .
Toutes les humeurs doivent s'épaiffir ,
foit par la chaleur qui fait évaporer ce
114 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles.contiennent d'aqueux , & qui fige
tout ce qu'elles ont d'analogue au blanc
d'oeuf , foit par les coups redoublés des
vaiffeaux qui les fouettent , les ferrent &
les condenfent. 5. Les fécrétions doivent
être interrompues , & les digeftions dérangées.
6. Les humeurs doivent contracter
une acrimonie , capable de ronger les
vaiffeaux où elles doivent fe putréfier &
fe diffoudre entierement. En un mot, il
doit fe former une ou plufieurs caufes internes,
capables d'entretenir la fiévre , lors
même que la caufe externe aura ceffé d'a
gir , & alors cette fiévre aura tous les effets
que doivent avoir les fiévres produites par
des caufes internes. Mais avant que d'aller
plus loin , examinons fi cette premiere efpéce
de fiévre doit être confidérée plutôt
que comme une malacomme
un reméde
die.
i 13. D'abord il eft vifible que cette fie
vre n'eft point un remède , puifqu'un reméde
fuppofe une maladie à laquelle il
doit être appliqué , & qu'an eft convenu
qu'il n'y avoit point ici de maladie , à la
quelle cette fiévre dût fervir de reméde. 2 °.
On fçait qu'un reméde doit tendre à réta
blir la fanté , & on vient de voir que cette
fiévre tend à la détruire , ou ce qui eft le
même , tend à produire des caufes de n
MARS. 1750. ris
que
ladie & de mort. Il eft vifible auffi
cette fiévre eft une véritable maladie
avant même la dépravation des humeurs
& le dérangement des organes , puifqu'el- .
le dérange notablement les fonctions du
coeur & du cerveau , & que fi on veut
qu'elle ne foit plus une maladie , mais un
fymptôme , lorfque les humeurs font dépravées
& les organes dérangés , il faudra
du moins qu'on convienne qu'elle eft une
caufe de cette dépravation des humeurs
ou de ce vice des organes , & qu'une cauſe
immédiate de maladie ne peut pas être
qualifiée du nom de reméde. D'où il fait
que la fiévre produite par une caufe externe,
loin d'être quelque chofe d'avantageux,
doit toujours être confidérée comme un
grand mal , ou du moins comme la caufe
de tous les mauvais effets que nous avons
rapportés ci-deffus , & qu'ainfi , loin de
conferver cette fiévre , il faut la détruire
au plutôt.
14. On conviendra fans doute que
cette févre n'eft point avantageufe , & on
ajoutera qu'elle doit être regardée comme
une erreur de la nature qui ſe tourmente
inutilement , pour éloigner du corps des
chofes qui n'y font point contenues , mais
qui font fur lui le même effet que les caufes
intérieures : qu'à la vérité la nature fe
,
116 MERCURE DE FRANCE.
trompe ici dans la fin qu'elle fe propofe ,
mais que le moyen dont elle fe fert , eft
bon en lui -même , & ne manque pas de
produire un bon effet , lorfqu'il eft bien
appliqué. Mais il eft aifé de voir que ce
n'eft ici qu'un vain fubterfuge , & que les
mêmes idées reftent fous des noms differèns.
Car qu'on donne à cette fiévre le
nom de maladie ou d'erreur de la nature ,
il n'en fera pas moins vrai de dire qu'il
faut ôter cette maladie ou corriger cette
erreur , & avoir recours à d'autres remé
des que la fièvre , pour remédier à cette
maladie , ou pour corriger cette erreur de
la nature
,
15. Il faut donc que l'on convienne que
cette tfpéce de fiévre eft un moyen mal
appliqué par la nature , puifqu'il n'y
point dans le corps d'autre maladie ou de
caufe de maladie , & que loin d'être avantageufe
& falutaire , cette fiévre ne peut
être que très pernicieufe , & même fu
nefte par les hémorragies ou les extravafations
qu'elle peut caufer , on par les inflammations
qu'elle peut occafionner , ou
par bien d'autres caufes des maladies
qu'elle peut faire développer. Il faudra
auffi par les mêmes raifons , que l'on convienne
que la fiévre non- humorale , ou purement
fymptomatique , la fièvre cauſée
MARS. 1750 . 117
par la piquûre d'un 'nerf ou d'un tendon
par un panaris , ou par une vive douleur
dans quelque partie à l'occafion d'une
caufe externe : il faudra , dis je , que l'on
convienne que cette fièvre ne fçauroit
être avantageufe , & que loin d'être un
reméde , elle eft fouvent une caufe de
mort. Il feroit fans doute inutile de
vouloir prouver une chofe auffi évidente
que celle- là. H ne nous refte qu'à voir fi
la fiévre produite par des caufes internes ,
ou par la dépravation des humeurs , eft
plus avantageufe que nuifible , & fi ·elle
doit être regardée plutôt comme un reméde
que comme une maladie . Car fi je
fais voir , comme je l'efpére , que la fièvre
caufée par la dépravation des humeurs
n'eft jamais falutaire , il s'enfuivra néceffairement
que la fiévre produite à la fois
par la dépravation des humeurs , & par le
vice de quelque organe , fera encore moins
avantageufe , & ne pourra jamais paffer
pour un reméde.
16: Les caufes internes des fièvres humorales
fe réduire à celles qui fe peuvent
forment , ou dans les premieres voies , ou
dans les voies de la circulation , ou hors
des voies de la circulation . Mais quelles
foient leurs caufes , il eft d'abord évident
que ces fièvres doivent être regar
IIS MERCURE DE FRANCE.
dées comme de funeftes effets de ces caufes
, des effets qui tendent à renverſer entierement
l'économie animale , & à trancher
le fil de la vie , & des effets par conféquent
aufquels on doit s'oppofer par
tous les moyens que l'Art a pu découvrir
jufqu'ici, foit en emportant tout à la fois la
caufe & l'effet , lorsque cela fe peut , foit
en diminuant promptement l'effet qui re
produit & augmente la caufe , foit en détruifant
peu à peu la caufe & l'effet . Et il
feroit inutile de dire que ce ne font point
ces caufes qui excitent la fièvre , que c'est
la nature qui l'appelle à fon fecours pour
s'opposer à ces caufes , car il en résulte
toujours que ce n'eft qu'à l'occafion de ces
caufes que la fièvre s'allume , & que fi
elle n'en eft pas l'effet immédiat , elle en
eſt du moins l'effet médiat , ce qui revient
ici au même.
17. Nous ne nous arrêterons point à
expliquer de quelle maniere la fiévre s'allume
à l'occafion des cauſes internes dont
on vient de parler ; ceux qui voudront s'en
inftruire , n'auront qu'à lire le Traité des
fiévres, que M. Fizes a donné en Latin , en
attendant que la Traduction que nous
avons entrepriſe de ce Traité foit en état
de paroître. Quant à préfent il nous fuffira
de faire remarquer que de quelque
MARS. 1750, 119
caufe , foit interne , foit externe , que
vienne la fiévre , c'est toujours un mouvement
déréglé des humeurs & des organes ,
& que les effets de ce mouvement contre
nature font toujours à peu près les mêmes ,
que ceux qui ont été rapportés ci -deſſus *
Il ne nous refte donc qu'à examiner , fi ces
effets font plus propres à détruire les caufes
internes qui produifent , ou occafionnent
la fiévre , qu'à les entretenir & à les
augmenter.
8. Si la caufe interne , ou la matiere
qui produit la fièvre, eft en petite quantité,
mobile , peu acide on peu âcre , peu vifqueufe
, & qu'elle foit contenue dans les
premieres voies , ou dans les voies de la
circulation , l'agitation du fang & l'ofcillation
des folides s'appaiferont bientôt par
l'expulfion de cette matiere , qui ne manquera
pas de le faire , ou par le vomillement
, ou par la fueur , ou par des déjections
, & la fiévre ceffera au bout de vingtquatre
heures , comme on le voit dans la
fiévre éphémère. CCaarr mmooiinnss iill y aura de
matiere morbifique, & cette matiere moins
vifqueule , moins acide ou moins âcre ;
moins il y aura de nourriture pour la fiévre
, moins de travail pour la nature , &
* V. n°. 12.
120 MERCURE DE FRANCE.
moins d'obſtacles à la guériſon. Mais eftce
à la fièvre qu'on eft redevable de cette
guérifon Point du tout, C'eft à la nature
& aux évacuations qu'elle procure,
Car dans l'état de maladie , comme en
fanté , la nature ou ce concours des cau-
Les qui agiffent continuellement pour l'entretien
& la confervation de notre machine
, ou , ce qui revient au même , ce
mouvement réciproque de nos parties fo
. lides & fluides, qui dure autant que la vie,
& en quoi confifte la vie du corps ; ce
mouvement, dis-je , ne ceffe jamais de procurer
des évacuations , foit par les urines,
foit par la tranfpiration cutanée , foit par
les fécrétions qui fe font dans l'eftomach
dans le foie , le pancréas , les inteſtins , &c.
Et c'est par ces évacuations que fort la ma
tiere fébrile , & que la fiévre fe diffipe,
Qu'on ne dife point que la fiévre , n'étant
que ce même mouvement dont nous
venons de parler , mais porté à un plus
haut dégré que dans l'état naturel , il s'enfuit
que c'eft la fiévre qui guérit ellemême
par les évacuations que ce mouyement
procure, Car , quoiqu'il foit vrai
que dans l'état de maladie la nature foit
obligée de redoubler les efforts pour vaincre
les réfiftances que lui oppofent les cau-
Les morbifiques , pour broyer & affiner
des
MARS. 121 1750.
des humeurs ordinairement plus groffieres
que dans l'état naturel , cependant ce n'eft
pas alors que fe fait la dépuration des humeurs
; au contraire pendant ce redoublement
d'efforts , & tant que la fièvre eft
dans fa vigueur , tout eft en confufion dans
le fang : il ne fe fait ,point , ou prefque
point de fécrétions , & ce n'eft que lorf
que ce mouvement contre nature vient à
fe rallentir , que les humeurs commencent
à fe dépurer , & que les évacuations arrivent
. D'où l'on voit que la fièvre eft plutôt
un obſtacle qu'un fecours , à ces évacua-
Lions.
19. Convenons toutefois , que quoique
ce ne foit point ici la fiévre qui fe guérit
elle-même , mais bien la nature , qui n'en
ayant pas été fort accablée , a pouffé audehors
la matiere morbifique par les mêmes
voies , par lesquelles elle fe décharge
en fanté des humeurs inutiles ou ſuperflues,
cependant on n'a pas eu dans cette occafion
fort à craindre des effets de cette
fiévre , l'altération qu'elle a produite dans
les humeurs & dans les organes , n'ayant
été que peu confidérable & de peu de durée.
Mais il n'en eft pas de même , lorfque
la caufe interne , ou la matiere qui caufe
la fiévre ,fe trouve en plus grande quantité,
moins mobile , plus acide ou plus âcre ,
F
122 MERCURE DEFRANCE.
plus vifqueufe & plus hétérogene dans fes
parties : alors l'expulfion de cettte matiere
devenant d'autant plus difficile , que fes
qualités s'éloignent plus de celles que nous
avons d'abord confidérées , les effets de la
fiévre feront d'autant plus à redouter , que
la fiévre durera plus long-tems , & ces effets
, loin de détruire la caufe qui produit
la fièvre , font beaucoup plus propres à
l'entretenir & à la rendre irrémédiable , ſi
l'Art ne vient au fecours de la Nature.
20. Il feroit trop long d'examiner ici
en détail tous les effets de la fièvre , que
nous avons rapportés ci - deffus. Pour ne
pas vous ennuyer , Meffieurs , je me bornerai
à ceux qu'elle produit fur les humeurs
, & qui font les feuls que les partifans
de la fièvre , regardent comme avantageux.
Car vous jugez bien que le dérangement
des digeftions , l'interruption des
fécrétions , l'engorgement des vaiffeaux
leur ruption ou leur érofion , les douleurs
aigues , les délires , les convulfions , & c.
n'ont jamais été regardés comme des effets
avantageux , quoiqu'ils foient des
fuites ordinaires de la fievre. Mais quel eft
cet effet avantageux que la fièvre peut produire
fur les humeurs ? C'eft , dit- on , de
cuire la matiere morbifique qui s'y eft mêlée
, & de la difpofer à l'excrétion .
MARS . 1750. 123
Il est vrai que la fiévre , lorfqu'elle n'eft
pas violente , aide quelquefois un peu la
coction de cette matiere , furtout lorfqu'elle
eft d'une nature à épaiffir le fang ,
mais outre que dans ce cas même le fecours
de la fiévre est toujours fufpect & fouvent
funefte , ainfi qu'on va le voir , elle ne
peut guéres favorifer la coction - de cette
matiere , lorfqu'elle eft d'une nature à raréfier
le fang & à irriter les folides , ou
qu'elle eft compofée de telle façon , qu'elle
agiffe d'une maniere irréguliere fur lui , &
qu'elle en épaiffiffe certaines parties, tandis
qu'elle en liquefie d'autres , ou qu'elle eſt
enfin fi vifqueufe & fi adhérente aux humeurs
, avec lesquelles . elle s'eft mêlée ,
qu'elle n'en peut être détachée par tous les
efforts des fluides & des folides.
21. Comme dans l'état naturel le mouvement
réciproque de nos parties folides
& fluides procure la dépuration de nos
humeurs , en agitant doucement les fucs
qui s'y mêlent pour les réparer , en les
faffant , & les attenuant au point qu'il
convient , afin que les parties de ces fucs ,
qui ne doivent point fervir à la nourriture
, puiffent enfiler leurs couloirs & fe
porter au-dehors ; de même dans l'état
contre nature , dans la fièvre , ce mouvement
augmenté , mais feulement juſqu'à
F ij
124 MERCURE DE FRANCE .
un certain point , car lorfqu'il l'eft exceffivement
, il bouleverſe tout , & renverſe
entierement l'économie animale ; ce mouvement
, dis - je , attenue , brife , liquefie
la matiere fébrile , lorfqu'elle n'eft qu'épaiffiffante
, en un mot , la cuit , pour ainfi
parler , & la difpofe à l'excrétion . Mais
dans ce cas même , le fecours que procure
la fiévre , doit toujours être regardé comme
fort fufpect , car outre les autres effets
qui peuvent s'enfuivre de ce mouvement
déréglé , & que nous avons rapporté cideffus
, l'obfervation a fouvent appris aux
plus habiles Praticiens que j'ai confultés ,
foit de vive voix , foit dans leurs écrits ,
que ce mouvement abandonné à lui -même
étoit prefque toujours infuffifant pour
la
coction & l'excrétion totale de la matiere
fébrile , & qu'il étoit ordinairement fuivi,
ou d'une fièvre lente , ou de quelque abfcès
qui fe formoit , ou dans les articulations
, ou dans les glandes lymphatiques
conglobées de l'habitude du corps , ou dans
les chairs mufculeufes , ou , ce qui eft encore
pire , dans quelque vifcére , ce qu'il
feroit même aifé de prouver par théorie ,
fi cela ne menoit pas trop loin.
22. Mais fila matiere fébrile eſt d'une
autre nature , qu'elle foit propre à raréfier
le fang & à irriter les folides , ou qu'elle
MARS. 1750.
125
foit fi vifqueufe & fi hétérogéne qu'elle
élude les efforts des folides & des fluides ,
alors tous les mouvemens fébriles , nonfeulement
fe feront en pure perte , mais
ils tendront encore à la deftruction de tout
le corps , & loin de contribuer à l'expulfion
ou à l'amandement de la caufe , ils en
fortifieront au contraire l'action , qui fera
fuivie de tous les funeftes effets rapportés
ci - deffus . Car on obferve conftamment
que plus l'action des folides & des fluides
augmente , plus l'action des matieres irritantes
, & capables de raréfier le fang ,
augmente auffi , ce qu'il feroit aifé de
prouver , s'il nous étoit permis d'entrer
dans un plus grand détail. Mais en voilà ,
je crois , affez pour faire comprendre que
c'eft fans aucun fondement que quelques
Médecins font des éloges fi magnifiques
de la fièvre ; que dans le fond on n'a aucun
avantage à attendre de cet inftrument
fi vanté , ou du moins que ces avantages
font très-fufpects , & fuivis d'inconvéniens
réels & fort à redouter , & qu'ainfi on ne
doit pas balancer à combattre la fiévre ,
dès qu'elle eft bien déclarée , par tous les
moyens que l'Art fuggére à des Médecins
éclairés & prudens .
23. Envain oppofera- t'on que la fiévre
n'eft qu'un fymptôme , & qu'il n'y a que
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
que
la caufe qui la produit , qui foit la maladie
qu'il faut combattre , car fi eela étoit , il
n'y auroit point non plus d'autres mala
dies , & il ne faudroit reconnoître pour
maladies les cauſes internes qui les
produifent , ou pour mieux dire , il faudroit
bannir de la Pathologie le mot de
maladie , & ne fe fervir que des noms de
caufes & de fymptômes ; ce qui feroit ridicule
, & fe réduiroit tout au plus à une
difpute de nom . Cependant comme une
cauſe interne produit un premier fymptôme,
& que ce fymptôme en améne d'autres
, il eft bien plus raifonnable de regar
der comme maladie le premier & le principal
fymptôme qui naît de la caufe , & de
ne donner le nom de fymptôme qu'aux
autres accidens qui s'y joignent & qui l'ac
compagnent. Mais que ce qui réfulte de
la caufe interne de la fiévre , foit appellé
maladie , ou effet , ou fymptôme , c'eſt de
quoi on s'eft peu embarraffé ici ; on a taché
d'examiner la chofe en elle- même , &
par un mûr examen on s'eft convaincu ,
que les avantages de la fiévre étoient imaginaires
, ou du moins très fufpects , & que
fes inconvéniens étoient toujours réels &
fort redoutables..
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58
p. 55-61
EPITRE A M. Moreau, Premier Chirurgien de l'Hôtel-Dieu de Paris. Par M. le Roi. Per damna, per caedes ab ipso Ducit opes, animumque ferro. HOR. L. IV. Ode IV.
Début :
O toi, qui joins l'étude à tant d'expérience, [...]
Mots clefs :
Bras, Sang, Vie, Éclair, Main, Doigts, Mains, Moreau, Jacques Vaucanson, Automate
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. Moreau, Premier Chirurgien de l'Hôtel-Dieu de Paris. Par M. le Roi. Per damna, per caedes ab ipso Ducit opes, animumque ferro. HOR. L. IV. Ode IV.
EPITRE
AM. Moreau , Premier Chirurgien de l'Hôtel-
Dien de Paris. Par M, le Roi.
Per damna , per cades ab ipfo
Ducit opes , animumque ferro.
Hor. L. IV . Ode IV.
Toi ,qui joins l'étude à tant d'expérience ,
Moreau , vole à mes cris , j'implore ta ſcience.
J'abbattois à mes pieds les habitans de l'air ;
Le cylindre tonnant d'où s'élance l'éclair ,
Brifé de toutes parts , par fes éclats déchire
La main fur qui la droite ofe ufurper l'empire.
Tu vois , en frémiffant , ces doigts , ces nerfs
broyés ,
L'artére ruiffelante , & les os foudroyés.
Tu prétends , qu'égaré dans les routes rompues ,
Le fang va fe changer en liqueurs corrompues ?
C smij
56 MERCURE DE FRANCE.
Qu'un falutaire acier devroit , fans héfiter * ,
Lui couper les canaux qu'il iroit infecter .
Rebelle à tes confeils , j'écoute un Empirique ,
Je me fers , malgré toi , d'un impuiffant topique ,
Je differe d'un jour , & le mal empiré ,
Loin de répondre au vou par l'eſpoir inſpiré ,
Me force de foufcrire à ce dur facrifice .
Ah ! pour fauver le tronc que la branche périffe !
» Voilà mon bras... Baigné des pleurs de l'amitié,
Dans tes yeux , cher Moreau , je lifois la pitié ,
Tandis que , le front calme en ce moment critique
,
J'oppofois aux douleurs un courage ftoïque.
Le noeud le plus étroit , par un double contour ,
Aux efprits animaux interdit le retour.
L'acier jufques à l'os s'ouvre un cruel paffage ,
La fcie , en le tranchant , acheve enfin l'ouvrage ;
Le fang , comme un torrent , s'élance loin de moi,
Mais à l'inftant Moreau l'enchaîne ſous fa loi.
Un éclair eft moins prompt : ſes mains intelli
gentes
Ferment avec un fil ces fources jailliflantes ,
Ces canaux entr'ouverts , dont les extrêmités
Vomiffent de mon fang les flots précipités .
Mon artére indocile au doigt qui fert de digue ,
* MM. Moreau , Guérin & Andouillet furent tous
trois d'avis unanime pour l'amputation de l'avantbras
, qui n'a duré , avec le panfement , que cing
minutes.
JUIN.
57
1751.
Tente de la forcer ; le fang qu'elle prodigue
Y refferre ſes flots , & nuit à ſon retour.
Il faut que l'autre bras par un excès d'amour ;
Se dévouant au fer , comme un autre Pylade ,
Au prix de tout fon fang fauve le bras malade.
Mollement foutenu fur fes pieds indolens ,
Le ſommeil vient calmer des maux fi violens ;
Des horreurs du trépas mon ame tourmentée ,
Goûte de ſes pavots la douceur enchantée.
D'où vient qu'à mon réveil les doigts que j'ai
perdus ,
Par de vives douleurs ſemblent m'être rendus è
Flatté qu'à mes defirs ils foient encor dociles ,
Je fais pour les mouvoir des efforts inutiles.
Oh ! fi le fage étoit l'arbitre de fon fort ;
Au milieu des écueils il s'ouvriroit un port ;
Lui-même de fes jours il trancheroit le refte ;
Mais il doit compte au Ciel de ce dépôt célefte :
Il oſe vivre , & loin de céder au malheur ,
11 brave la tempête , & rit dans la douleur.
Il fçait que la Nature à tous nos maux ſenſible ;
Affigne à chacun d'eux le reméde infaillible.
Des Sçavans par la gloire à l'étude animés ,
Avides des trésors dans fon fein renfermés ,
Oat furpris fes fecrets , ont fondé fes myftéres.
Les ferpens dans leurs mains devenus falutaires ,
Sur les fourneaux ardens exhalent leurs venins :
C v
18 MERCURE DE FRANCE .
De leurs corps fublimés coulent des fucs divins ,
Et miniftres de mort on tire d'eux la vie.
Sans recourir aux fels extraits par la Chymie,
Galien inventa ce baume fi vanté ,
Qui ferme ma bleffure , & me rend la fanté..
Ah ! que tu me vends cher , Moreau , ce bien
fuprême !
Tu fais veiller fur moi la famine au teint blême ;.
Sans ceffe déchiré par ce cruel vautour ,
Je meurs , & je renais mille fois en un jour .
» La diette a rendu ton eftomach débile ,
» Tout aliment , dis tu , s'y tourneroit en bile ,
L'apoftême naîtroit par le flux des humeurs..
» Le cauftique infernal envain de ces tumeurs-
» Tenteroit d'applanir la mortelle excrefcence ;
→ Ou renonce à la vie , ou garde l'abftinence.
2
Quel fatal embarras? Que réfoudre , Moreau ?
'Aux charmes de ta voix , du creux de mon cerveau
En dépit de la faim la raiſon vient d'éclore ;
Ma voix eft prefque éteinte , & j'applaudis encore.
Quoi faut- il que l'efprit foit l'esclave du corps
Au moins fi d'Apollon les fublimes accords ,
Me tirant hors de moi par leur noble harmozie,
Auxdépens de mon corps m'élevoient le génie ,
Des aftres ennemis j'oublirois la rigueur ,
Es ce délire heureux me rendroit la vigueur.
JUIN. 1751.
59
Bacchus me conduiroit aux bords de l'Hypocrêne
:
Mais puis- je voir à jeun l'éleve de Syléne ,
Des Nymphes , des Sylvains animer les concerts ,
Et puifer à longs traits la joie & les bons vers ?
Mais quel objet flatteur à mes yeux fe préfente !
J'apperçois une peau vermeille & renaiffante
Etaler fur mon bras les rofes & les lys ,
Es promettre la force à mes fens affoiblis.
Je fçaurai me venger ( Styx , c'eft toi que j'attefte
; )
Du bras que j'ai perdu , par celui qui me refte.
Le Clerc , choifis pour moi le bronze le plus pur ,
Voyons fid'un bras feul le coup fera moins fûr.
Quadrupedes , oifeaux vous ferez l'hecatombe
Que ma main foudroyante a vouée à la tombe
D'un bras... Je laiffe fuir l'inftant de me venger ,
Amis , autour de moi , venez tous vous ranger ,
Comme vous , je dédaigne un triomphe facile ;
Forçons d'un fanglier 1 épais & fombre azile ;
Songez qu'il femble mort , quand il n'est que
bleffé ;
Point de pitié , frappez- le , encor que terraffé
Souvent il fe relève , il écume de rage ,
Des traits de feu , des dards il affronte l'orage :
La meute l'affaillit ; mais fes obliques coups
* Il fait les Canons des Fufils du Roi.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE:
Aux dogues déchirés font fentir fon courroux.
Il hériffe fes crins , & fon oeil étincelle .
Furieux à l'aspect de fon fang qui ruiffelle ,
I fait pour le venger d'incroyables efforts ;
Il veut vendre la vie au prix de mille morts ;
Sur qui l'ofa frapper il fond tête baiſſée ;
Dans le flanc du courfier la défenſe enfoncée ;
L'abbat , le fait rouler fur fon maître imprudent
Ah ! comment échapper à la cruelle dent ?
Le Chaffeur va-t'il perdre & fa vie & fa gloire ?
Tout renversé qu'il eft , il force la victoire ;
Il pointe un bronze creux contre le fanglier`;
Le rapide lingot fuit l'éclair meurtrier ,
L'atteint au coeur ; fon fang s'écoule avec ſa vie.
Moreau , de quel plaifir j'aurois l'ame ravie ,
Si jamais entraîné par un feu trop ardent ,
Peut être plus hardi , plus heureux que prudent ,
D'un fanglier tombé fous ma main triomphante ,
Je prefentois la hure à ma belle Atalante !
Ses mains ceindroient mon front des myrtes de
Cypris ;
Dieux les plus grands périls font des jeux à ce
prix.
;
Le filet , le pied droit , Moreau , je te les voue
Je me ris des cenfeurs quand le fuccès m'avoue.
Mon intrépidité ne te furprendra pas :
Privé d'un bras , Segur vole encore aux combats ,
Le Marchand court les mers échappé du naufrage :
Dois- je donc recevoir l'exemple du courage ?
JUIN. 61 1751-
Que ne peut Vaucanfon , par fon Art créateur ,
Vivifier mon bras d'un principe moteur !
De nos Phyficiens ce docte Coryphée
Change, quand il lui plaît, l'Automate en Orphée ;
S'il entend les accens de ma plaintive voix ,
Le bras , que je n'ai plus , renaîtra fous fes doigts.
AM. Moreau , Premier Chirurgien de l'Hôtel-
Dien de Paris. Par M, le Roi.
Per damna , per cades ab ipfo
Ducit opes , animumque ferro.
Hor. L. IV . Ode IV.
Toi ,qui joins l'étude à tant d'expérience ,
Moreau , vole à mes cris , j'implore ta ſcience.
J'abbattois à mes pieds les habitans de l'air ;
Le cylindre tonnant d'où s'élance l'éclair ,
Brifé de toutes parts , par fes éclats déchire
La main fur qui la droite ofe ufurper l'empire.
Tu vois , en frémiffant , ces doigts , ces nerfs
broyés ,
L'artére ruiffelante , & les os foudroyés.
Tu prétends , qu'égaré dans les routes rompues ,
Le fang va fe changer en liqueurs corrompues ?
C smij
56 MERCURE DE FRANCE.
Qu'un falutaire acier devroit , fans héfiter * ,
Lui couper les canaux qu'il iroit infecter .
Rebelle à tes confeils , j'écoute un Empirique ,
Je me fers , malgré toi , d'un impuiffant topique ,
Je differe d'un jour , & le mal empiré ,
Loin de répondre au vou par l'eſpoir inſpiré ,
Me force de foufcrire à ce dur facrifice .
Ah ! pour fauver le tronc que la branche périffe !
» Voilà mon bras... Baigné des pleurs de l'amitié,
Dans tes yeux , cher Moreau , je lifois la pitié ,
Tandis que , le front calme en ce moment critique
,
J'oppofois aux douleurs un courage ftoïque.
Le noeud le plus étroit , par un double contour ,
Aux efprits animaux interdit le retour.
L'acier jufques à l'os s'ouvre un cruel paffage ,
La fcie , en le tranchant , acheve enfin l'ouvrage ;
Le fang , comme un torrent , s'élance loin de moi,
Mais à l'inftant Moreau l'enchaîne ſous fa loi.
Un éclair eft moins prompt : ſes mains intelli
gentes
Ferment avec un fil ces fources jailliflantes ,
Ces canaux entr'ouverts , dont les extrêmités
Vomiffent de mon fang les flots précipités .
Mon artére indocile au doigt qui fert de digue ,
* MM. Moreau , Guérin & Andouillet furent tous
trois d'avis unanime pour l'amputation de l'avantbras
, qui n'a duré , avec le panfement , que cing
minutes.
JUIN.
57
1751.
Tente de la forcer ; le fang qu'elle prodigue
Y refferre ſes flots , & nuit à ſon retour.
Il faut que l'autre bras par un excès d'amour ;
Se dévouant au fer , comme un autre Pylade ,
Au prix de tout fon fang fauve le bras malade.
Mollement foutenu fur fes pieds indolens ,
Le ſommeil vient calmer des maux fi violens ;
Des horreurs du trépas mon ame tourmentée ,
Goûte de ſes pavots la douceur enchantée.
D'où vient qu'à mon réveil les doigts que j'ai
perdus ,
Par de vives douleurs ſemblent m'être rendus è
Flatté qu'à mes defirs ils foient encor dociles ,
Je fais pour les mouvoir des efforts inutiles.
Oh ! fi le fage étoit l'arbitre de fon fort ;
Au milieu des écueils il s'ouvriroit un port ;
Lui-même de fes jours il trancheroit le refte ;
Mais il doit compte au Ciel de ce dépôt célefte :
Il oſe vivre , & loin de céder au malheur ,
11 brave la tempête , & rit dans la douleur.
Il fçait que la Nature à tous nos maux ſenſible ;
Affigne à chacun d'eux le reméde infaillible.
Des Sçavans par la gloire à l'étude animés ,
Avides des trésors dans fon fein renfermés ,
Oat furpris fes fecrets , ont fondé fes myftéres.
Les ferpens dans leurs mains devenus falutaires ,
Sur les fourneaux ardens exhalent leurs venins :
C v
18 MERCURE DE FRANCE .
De leurs corps fublimés coulent des fucs divins ,
Et miniftres de mort on tire d'eux la vie.
Sans recourir aux fels extraits par la Chymie,
Galien inventa ce baume fi vanté ,
Qui ferme ma bleffure , & me rend la fanté..
Ah ! que tu me vends cher , Moreau , ce bien
fuprême !
Tu fais veiller fur moi la famine au teint blême ;.
Sans ceffe déchiré par ce cruel vautour ,
Je meurs , & je renais mille fois en un jour .
» La diette a rendu ton eftomach débile ,
» Tout aliment , dis tu , s'y tourneroit en bile ,
L'apoftême naîtroit par le flux des humeurs..
» Le cauftique infernal envain de ces tumeurs-
» Tenteroit d'applanir la mortelle excrefcence ;
→ Ou renonce à la vie , ou garde l'abftinence.
2
Quel fatal embarras? Que réfoudre , Moreau ?
'Aux charmes de ta voix , du creux de mon cerveau
En dépit de la faim la raiſon vient d'éclore ;
Ma voix eft prefque éteinte , & j'applaudis encore.
Quoi faut- il que l'efprit foit l'esclave du corps
Au moins fi d'Apollon les fublimes accords ,
Me tirant hors de moi par leur noble harmozie,
Auxdépens de mon corps m'élevoient le génie ,
Des aftres ennemis j'oublirois la rigueur ,
Es ce délire heureux me rendroit la vigueur.
JUIN. 1751.
59
Bacchus me conduiroit aux bords de l'Hypocrêne
:
Mais puis- je voir à jeun l'éleve de Syléne ,
Des Nymphes , des Sylvains animer les concerts ,
Et puifer à longs traits la joie & les bons vers ?
Mais quel objet flatteur à mes yeux fe préfente !
J'apperçois une peau vermeille & renaiffante
Etaler fur mon bras les rofes & les lys ,
Es promettre la force à mes fens affoiblis.
Je fçaurai me venger ( Styx , c'eft toi que j'attefte
; )
Du bras que j'ai perdu , par celui qui me refte.
Le Clerc , choifis pour moi le bronze le plus pur ,
Voyons fid'un bras feul le coup fera moins fûr.
Quadrupedes , oifeaux vous ferez l'hecatombe
Que ma main foudroyante a vouée à la tombe
D'un bras... Je laiffe fuir l'inftant de me venger ,
Amis , autour de moi , venez tous vous ranger ,
Comme vous , je dédaigne un triomphe facile ;
Forçons d'un fanglier 1 épais & fombre azile ;
Songez qu'il femble mort , quand il n'est que
bleffé ;
Point de pitié , frappez- le , encor que terraffé
Souvent il fe relève , il écume de rage ,
Des traits de feu , des dards il affronte l'orage :
La meute l'affaillit ; mais fes obliques coups
* Il fait les Canons des Fufils du Roi.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE:
Aux dogues déchirés font fentir fon courroux.
Il hériffe fes crins , & fon oeil étincelle .
Furieux à l'aspect de fon fang qui ruiffelle ,
I fait pour le venger d'incroyables efforts ;
Il veut vendre la vie au prix de mille morts ;
Sur qui l'ofa frapper il fond tête baiſſée ;
Dans le flanc du courfier la défenſe enfoncée ;
L'abbat , le fait rouler fur fon maître imprudent
Ah ! comment échapper à la cruelle dent ?
Le Chaffeur va-t'il perdre & fa vie & fa gloire ?
Tout renversé qu'il eft , il force la victoire ;
Il pointe un bronze creux contre le fanglier`;
Le rapide lingot fuit l'éclair meurtrier ,
L'atteint au coeur ; fon fang s'écoule avec ſa vie.
Moreau , de quel plaifir j'aurois l'ame ravie ,
Si jamais entraîné par un feu trop ardent ,
Peut être plus hardi , plus heureux que prudent ,
D'un fanglier tombé fous ma main triomphante ,
Je prefentois la hure à ma belle Atalante !
Ses mains ceindroient mon front des myrtes de
Cypris ;
Dieux les plus grands périls font des jeux à ce
prix.
;
Le filet , le pied droit , Moreau , je te les voue
Je me ris des cenfeurs quand le fuccès m'avoue.
Mon intrépidité ne te furprendra pas :
Privé d'un bras , Segur vole encore aux combats ,
Le Marchand court les mers échappé du naufrage :
Dois- je donc recevoir l'exemple du courage ?
JUIN. 61 1751-
Que ne peut Vaucanfon , par fon Art créateur ,
Vivifier mon bras d'un principe moteur !
De nos Phyficiens ce docte Coryphée
Change, quand il lui plaît, l'Automate en Orphée ;
S'il entend les accens de ma plaintive voix ,
Le bras , que je n'ai plus , renaîtra fous fes doigts.
Fermer
59
p. 78-82
ODE Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne. Par M. LANCELIN. Fortes generantur à fortibus.
Début :
L'Oiseau qui d'un oeil immobile [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Sang, Gloire, Roi, Héros, Histoire
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texteReconnaissance textuelle : ODE Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne. Par M. LANCELIN. Fortes generantur à fortibus.
ODE
Sur la Naissance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne.
Par M. LANCELIN.
Fortes generantur à fortibus.
L'Oiseau qui d'un oeil immobile
Soutient les regards du Soleil
Rempli d'une vigueur fertile
Engendre toujours son pareil.
C'est du coursier plein de courage,
Que naît sur les rives du Tage
Le coursier vainqueur du repos;
De-là par un effort suprême
Dans son sang se peignant lui-même
Le Hétos produit le Héros.
N'en cherchons point ailleurs les marques
Que dans la race des Bourbons:
L'hétoisme de nos Morarques
A passé dans leurs rejettons;
Ainsi l'Enfant qui vient de naîtro
Anos yeux fera reparoître
zed by Goo
JANVIER. 1752.
Les fameux Hétos de son Sang;
Toujours aussi vaillant que juste
Il sera l'héritier auguste
De leurs vertus & de leur rang.
De ta vie il lira l'Histoire.
GRAND ROI, pour apprendre à regner;
S'il cherche le champ de la gloire
Ton exemple peut l'enseigner.
Ne t'a-t-on pas vd dans l'orage,
De la prudence & du courage
A tes Chess disputer le prix?
Ton audace au fort des batailles,
Parmi d'horribles funérailles,,
A sixé nos regards surpris.
La Lis de toi seul occupée,
Pour te voir, suspendoit son cours.
Des miracles de ton épée
L'Escaut se souviendra toujours.
Quel pouvoir au sein de la gloire
T'a fait abjurer la Victoire?
Tu gémis du sort des humains;
Leur sang crie & se fait enteudre,
Une voix si chere & si tendre
Eteint la foudre dans tes mains.
Diiij
79
80 MERCUREDEFRANCE.
Tu parles ... la paix ressuscite:
Le Ciel fait briller un beau jour.
L'affreuse troupe du Cocyte
Rentre dans l'infernal séjour.
Forcé de respecter nos têtes
Mars neévoque plus les tempêtes
Des flancs de l'airain embrasé:
Le Citoyen libre & tranquile
Ne craint plus de voir son azile
Tomber sous la foudre écrasé.
Mais quels noirs objets se découvrent
A mes sens d'horreur suspendus?
Sous mes pas les ensers s'entrouvrent
Je vois des monstres confondus.
Le bras d'un autre fils d'Alcmene
A dompté l'orgueil & la haine
A mis la vengeance au tombeau.
Par un nouveau coup terrassée,
Je vois la discorde insensée
Gémir sans glaive & sans flambeau.
Plongée au gouffre du Tartare
Par l'effort d'un Roi triomphant
Cette divinité barbare
Pleure son couroux impuissant
JANVIER.
1752.
Sur ses couleuvres étouffées
LOUIS érige des trophées
De sa valeur fruits immortels,
De son sang la source féconde
Fixe enfin le bonheur du monde
Sur des fondemens éternels.
Que vois-je ? quel otdre d'années
Vient se présenter à mes yeux:
Pour nous les Parques fortunées
Filent des jours délicieux.
Le Héros naissant qu'environne
L'auguste Majesté du Tróne
De Trajan auta les vertus,
LQUIS, tu seras son modéle,
S'il t'écoute, il est Marc-Aurele,
Et s'il t'imite, il est Titus.
Du brillant sejour du Tonnerre
Déja la céleste Pallas
Pour lui s'élance sur la Terre:
Les Arts accompagnent ses pas.
Le pinceau sçavant des Apelles
Et le ciseau des Praxitelles
Se ranimeront à sa voix;
Dans les archives de l'histoire,
81
DV
82 MERCURE DE FRANCE.
Clio consacrera sa gloire
Et la justice de ses loix.
Zerer.
ee
D'un chene dont le vaste ombrage
Met à couvert les arbrisseaux,
Ce rejetton sous son feuillage
S'éleve parmi les rameaux;
Mais bientôt cherchant la lumiere
Il portera sa cime altiere
Plus haut qu'un ced e ambitieux:
Phénomene étonnant & rare
Ses pieds toucheront le Tenare,
Sa tête sera dans les Cieux.
GRAND ROI, déja d'un nouveau lustro
L'Univers voit briller tes Lis:
Par le fruit d'un Hymen illustre
Tes augustes voux sont remplis.
Quel terus peut borner ta puissance :
Ta gloire est comme un fleuve immense
Qui coule plein de Majesté,
Inépuisable dans sa source
Elle ne finira sa course
Qu'au sein de l'immortalité.
Sur la Naissance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne.
Par M. LANCELIN.
Fortes generantur à fortibus.
L'Oiseau qui d'un oeil immobile
Soutient les regards du Soleil
Rempli d'une vigueur fertile
Engendre toujours son pareil.
C'est du coursier plein de courage,
Que naît sur les rives du Tage
Le coursier vainqueur du repos;
De-là par un effort suprême
Dans son sang se peignant lui-même
Le Hétos produit le Héros.
N'en cherchons point ailleurs les marques
Que dans la race des Bourbons:
L'hétoisme de nos Morarques
A passé dans leurs rejettons;
Ainsi l'Enfant qui vient de naîtro
Anos yeux fera reparoître
zed by Goo
JANVIER. 1752.
Les fameux Hétos de son Sang;
Toujours aussi vaillant que juste
Il sera l'héritier auguste
De leurs vertus & de leur rang.
De ta vie il lira l'Histoire.
GRAND ROI, pour apprendre à regner;
S'il cherche le champ de la gloire
Ton exemple peut l'enseigner.
Ne t'a-t-on pas vd dans l'orage,
De la prudence & du courage
A tes Chess disputer le prix?
Ton audace au fort des batailles,
Parmi d'horribles funérailles,,
A sixé nos regards surpris.
La Lis de toi seul occupée,
Pour te voir, suspendoit son cours.
Des miracles de ton épée
L'Escaut se souviendra toujours.
Quel pouvoir au sein de la gloire
T'a fait abjurer la Victoire?
Tu gémis du sort des humains;
Leur sang crie & se fait enteudre,
Une voix si chere & si tendre
Eteint la foudre dans tes mains.
Diiij
79
80 MERCUREDEFRANCE.
Tu parles ... la paix ressuscite:
Le Ciel fait briller un beau jour.
L'affreuse troupe du Cocyte
Rentre dans l'infernal séjour.
Forcé de respecter nos têtes
Mars neévoque plus les tempêtes
Des flancs de l'airain embrasé:
Le Citoyen libre & tranquile
Ne craint plus de voir son azile
Tomber sous la foudre écrasé.
Mais quels noirs objets se découvrent
A mes sens d'horreur suspendus?
Sous mes pas les ensers s'entrouvrent
Je vois des monstres confondus.
Le bras d'un autre fils d'Alcmene
A dompté l'orgueil & la haine
A mis la vengeance au tombeau.
Par un nouveau coup terrassée,
Je vois la discorde insensée
Gémir sans glaive & sans flambeau.
Plongée au gouffre du Tartare
Par l'effort d'un Roi triomphant
Cette divinité barbare
Pleure son couroux impuissant
JANVIER.
1752.
Sur ses couleuvres étouffées
LOUIS érige des trophées
De sa valeur fruits immortels,
De son sang la source féconde
Fixe enfin le bonheur du monde
Sur des fondemens éternels.
Que vois-je ? quel otdre d'années
Vient se présenter à mes yeux:
Pour nous les Parques fortunées
Filent des jours délicieux.
Le Héros naissant qu'environne
L'auguste Majesté du Tróne
De Trajan auta les vertus,
LQUIS, tu seras son modéle,
S'il t'écoute, il est Marc-Aurele,
Et s'il t'imite, il est Titus.
Du brillant sejour du Tonnerre
Déja la céleste Pallas
Pour lui s'élance sur la Terre:
Les Arts accompagnent ses pas.
Le pinceau sçavant des Apelles
Et le ciseau des Praxitelles
Se ranimeront à sa voix;
Dans les archives de l'histoire,
81
DV
82 MERCURE DE FRANCE.
Clio consacrera sa gloire
Et la justice de ses loix.
Zerer.
ee
D'un chene dont le vaste ombrage
Met à couvert les arbrisseaux,
Ce rejetton sous son feuillage
S'éleve parmi les rameaux;
Mais bientôt cherchant la lumiere
Il portera sa cime altiere
Plus haut qu'un ced e ambitieux:
Phénomene étonnant & rare
Ses pieds toucheront le Tenare,
Sa tête sera dans les Cieux.
GRAND ROI, déja d'un nouveau lustro
L'Univers voit briller tes Lis:
Par le fruit d'un Hymen illustre
Tes augustes voux sont remplis.
Quel terus peut borner ta puissance :
Ta gloire est comme un fleuve immense
Qui coule plein de Majesté,
Inépuisable dans sa source
Elle ne finira sa course
Qu'au sein de l'immortalité.
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60
p. 171-189
EXTRAIT DE VARON.
Début :
Varon, après avoir exterminé toute la Famille Royale de Siracuse, en est devenu le Tiran. [...]
Mots clefs :
Varon, Zoraïde, Père, Sostrate, Pharès, Sort, Bras, Instant, Acte, Cruel, Fureur, Prince, Amant, Dieux, Secret, Sang, Coeur, Syracuse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT DE VARON.
EXTRAIT DE VARON.
Varon, après avoir exterminé toute la Famille
Royale de Siracuse, en est devenu le Tiran.
Sostrate, seul rejetton de ce Sang illustre, re-
monte sur le thrône; la tête de l'Usurpateur qui
prend la fuite, est mise à prix: Sostrate, c'est ioi
le commencement de l'action, s'entretient avec
Pharès son confident de ce qui s'est passé le jour
heureux de la révolution; il adore Zoraide, fille
de Varon, elle gémissoit dans les horreurs d'une
prison cruelle, Sostrate se contente de briser ses
fers sans préten dre à son coeur, la gloire lui de-
fend de soupirer pour elle, mais il ne peut se ré-
soudre à lui permettre de quitter Syracuse, Pha-
rès le détourne de ce dessein.
Ah! loin de consoler une aimable captive,
Souffrez qu'elle abandonne une funeste rive,
Où sa vertu baissant un front humilié
Ne voit que le mépris où son sort est lié.
H ij
172 MERCURE DEFRANCE.
Sostrate.
Quoi! Pharès il faudra qu'une fuite barbare
L'enléve à Syracuse & qu'elle nous sépare.
Je me rappelle encor ces momens pleins d'horreur,
Cette nuit qu'au trépas consacra ma fureur,
Où je crus que d'accord avec ma vigilance
Le sommeil livreroit un trastre à ma vangeance
Tnutiles projets! instruit de son danger
Varon trompa la main qui devoit l'égorger;
La fuite à mes transports détoba la victime
Je par courus ces lieux habités par le crime.
J'apperçus Zoraide. Ah! Pharès, quel instant!
Mon bras entre la rage & le respect flotant,
Ne scavoit que résoudre en te moment terrible,
L'aimable Zoraide à la mort insensible
Rendoit son ennemi d'autant plus incertain
Qu'au poignard sans murmure elle tendoit le sein.
Le respect l'emporta, mon courroux moins severo
L'envoya dans les fers achever sa misere;
J'ai depuis de son sort adouci la rigueur,
Je l'ai dû pour calmer le trouble de mon cœeur.
Phatès exhorte Sostrate à étouffer un amouy
sans esperance, lorsque Palmire, suivante de Zo-
raide, vient demander audiance au Roi de la part
de sa Maitresse.
Pharès.
est temps que ce coeur rappelle sa vertu.
MARS. 1752.
173
Zoraide paroît.
Zoraide.
Une triste captive
Que l'opprobre a dû rendre incertaine & crain-
tive,
Pourra donc de son maître embrasser les genoux.
Sostrate.
Ah! Madame, prenez des soins dignes de vous.
Il lui fait ensuite l'aveu de sa passion. Zoraide
étonnée & un peu attendrie demande pour unique
bienfait l'exil où elle veut renfermer sa misere.
Ne le refusez point à mes désirs pressans,
Cu permettez, Seigneur, que mes cris impuissans
Soient encor étouffés dans certe tour funeste
Qui devoit de mes jouss ensevelir le reste.
Sostraie.
Hé-bien, fuyez, Madame, & loin de ce rivage
Dérobez-vous au soins d'un odieux hommage;
Je vais de ce départ ordonner les apprêts;
Souffrez que leur éclat égale mes regrets,
Qu'il m'aide à réparer une injuste vangeance,
Jusques- là jouissez d'une entiere puissance:
Libre dans ce palais, daignez en écarter
Le premier dont l'aspect pourra vous irriter.
Zoraide ne peut s'empêcher de découvrir à Pal-
mire sa tendresse pour Sostrate. Euriban ami de
H iij
RO
174 MERCUREDEFRANCE.
Varron vienr avertir Zoraide que son pere est
échappé à la poursuite de son ennemi.
Zoraide.
Ce Prince infortuné voit encor la lumiere !
Hé! quels sont les climats où je le dois chercher?
Euriban.
Madame, parmi nous il vient de se cacher.
Zoraide.
Daus Syracuse, ò ciel!
Euriban.
Renfermez cette crainte,
J'ai prévu la fraieur dont votre ame est atteinta;
Le danger de ce Prince entouré d'ennemis
Allarme avec raison ce cœeur tendre & soumis;
Mais, Madame, songez que de votre prudence
Dépendent les complots que trame sa vangeance;
Il brûle de paroître à vos regards surpris.
Je viens à ce moment préparer vos esprits.
Sous les pas de Varon un abîme est ouvert,
Donnez le tempa, Madame, au parti, qui le sert,
D'afsurer des projets dont l'écueil est terrible.
Je vais joindre ce Prince à vos maux si sensible,
Sous les traits d'un Esclave il viendra vous trouver:
Qie comme vous Palmire ait soin de s'éprouven,
Qu'elle fonge qu'un cri, qu'un geste involontaire
Peut dans son propre piège eniralner votre pere,
Digitiues bod0O9
MARS.
1752.
175
Zoraide partagée entre la nature & l'amour
laisse voir son agitation par ces vers qui terminent
le premier acte.
N'as-tu pas vû toi-même avec quelle clémence
Sostrate use envers nous du droit de la vangeance?
Je ne m'aveugle point, mon pere est son sujet,
Et loin d'en approuver le barbare projet....
Mais que dis- je ? Est-ce à moi de condamner un
pere?
Malheureuse! où portai je un regard téméraire :
Ah! par respect du moins je devois le baisser
Le danger d'un amant a droit d'intéresser;
Mais l'auteur de nos jours, fut-ce un pere coupable,
N'est pas moins revêtu d'un titre respectable;
Et dans quelques projets qu'il se laisse entrasner,
Il n'appartient qu'aux Dieux de les examiner.
Varon & Euriban ouvrent le second acte. Va-
ron est sur le pied de reveler un secret important,
lorsqu'il apperçoit sa fille, qui ne doit pas en être
informée. Euriban se retire.
Zoraide.
Le voici, quel instant! qu'il a pour moi d'appas:
(En avançant.)
Est-ce une illusion? mon pere dans mes bras!
Varon.
Ma fille!
Zoraide.
Ici quel Dieu vous rend à ma tendresse
Hiiij
176 MERCUREDEFRANCE.
Mon pere! Ah, que ce jour répandroit d'allégresse
Si parmi tant d'écueils vos jours infortunés
N'offroient point votre perte à mes sens étonnés!
Quel soin peut vous conduire en ce lieu redoutable
Varon.
Quoi, ma fille, un cruel dans sa rage implacable
Ose y faire gémir sous un joug odieux
Le seul de mes enfans que m'ont laissé les Dieux!
Et tu crois que muet aux cris de la nature
Je me déguiserai ta honte & mon injure
Tu crois que sans fremir apprenant tes douleurs
Ma tendresse pourra se borner à des pleurs;
Joins- y le désespoit d'un pere déplorable
Obligé de traîner un sort si misérable.
Pourrois tu sans frémit concevoir le destin
D'un pere à chaque pas pressé d'un assassin:
Je sçais que le barbare ose avec insolence
Offrir à tes appas un culte qui t'offense;
Vange-toi, ma fureur n'exige de ton bras
Que de tendre le piège & d'y guidet ses pas.
Je frapperai, choisis le lieu du sacrifice,
Dis- moi l'heure qu'il faut que ma haine saisisse;
Je préviendrai tes voeux, tu n'as qu'à la régler.
Zoraide.
Mon pere!
MARS. 1752. 177
Varon.
Hé quoi! ton œur semble encor se trou-
bler;
Quel soupçon fais-tu naître, ô fille infortunée !
Zoraide.
Ah, que n'ai-je au berceau rempli ma destinée !
Je n'aurois pas du moins par de coupables vœux.
Varon.
Que dis-tu:
Zoraide.
Vous voyez mon désespoir affreun
Je me meurs, je ne puis en dire davantage.
Varen.
Ah! tu m'en dis assez, & je vois mon outrage.
Varon indigné ordonne à sa fille de surmonter
une passion qui fait horreus, il veut lui-même
percer le sein de Sostrate, il faut que l'un des deux
perisse dans le jour, il faut donc que Zoraide se
détermine, il faut qu'elle livre son Amant ou son
Pere.
Zoraide.
Mon Pere!
Varon.
Je te laisse & cours à mes amis
Annoncer le signal que je leur ai promis;
Le trépas de Sostrate est ce signal terrible;
HV
178 MERCUREDE FRANCE.
Ma prudence ne veut en ce palais horrible
En attirer qu'alors les flots tumultueux;
Adieu, fais avertir cet amant malheureux,
Et prens soin qu'à tes pieds la fureur qui m'anime
N'ait plus à mon retour qu'à frapper la victime.
Zoraide, au desespoir, ne sçait quel parti pren-
dre, ce desospoir augmente par l'arrivée imprévue
de Sostrate qui vient lui annoncer que tout est
prêt pour son départ, qu'envain ses sujets en mur-
murent & disent qu'olle doit servir d'otage pour
arrêter les attentats de Varon: il veut aux yeux
de ces mêmes sujets lui procurer un azile assuré.
Zoraide le conjure de différer ce départ; Sos-
trate qui n'est pour lors occupé quo de son amour
consent à tout ce qu'elle souhaite.
Zoraide, au commencement du troisiéme acte,
voudroit également éviter son Pere & son Amant;
mais Varon, dévoré par l'ambition, n'a pas de
tems à perdre, & dit à sa fille on l'abordant:
Zoraide, est-ce aiusi quo tu fers ma furcur?
Je croiois que fidele au transport qui m'anime,
Ta voix eût dans le piège attiré ma victime,
Ton devoir sufsisoit pour t'y déterminer.
Zoraide.
Mon pere, à quel emploi m'osez-vous destinet?
Dans un tendre respect élevé dès l'enfance
Mon coeur voudroit gardor un modeste filence;
Mais daignez voir vous même à quelle extrémite
Vous réduisez co coeus en secret rivolté;
MARS. 1752.
179
Vous voulez que ma main à vos ordres soumise
Serve un courroux aveugle & que rien n'autorise,
Sujette de ce Roi, dont il vent se vanger
De quel droit dans son sang irai je me plonger:
Mon Pere, au nom des Dieux, au nom d'une ten;
dresse
Qu'autanr que mon repos votre sort interesse,
Daignez suivre mes pas, abandonnez des lieux
Oà vous avez à craindre & la terre & les Cieux;
Venez dans un azile à vos jours moins funeste
Vons assurer du moius le seul bien qui vous resta
Venez y contempler votre sort de plus près,
Venez y comparer aux douceurs de la paix
L'éclat de ces grandeurs que foule la sagesse,
Et vous verrez alors, si leur trompeuse yvresse,
Si le fort de ces Rois avec faste honorés
Vaut le sort des mortels de leur maître ignorés.
Varon.
Va, tu n'es point mon sang, va, je te désavoue.
Il veut partir pour attaquer Sostrate à force ou-
verte, lorsque Palmire vient annoncer ce Prince.
Varon.
Qu'il perisse, je vais observer en ces lieua
L'instant où doit peris ce vainqueur odieus;
Prens soin de rensermer le uouble qui t'agite,
Le hazard me le livie, il saut que j'en prosite.
Hvj
MinadvO
180 MERCUREDEFRANCE.
A peine le Roi est-il entré, que Varon reparois
dans l'enfoncement du théatre, & dit à part:
Prositons d'un instant si propice à ma rage.
Zoraide appercevant son pere qui leve le
poignard.
O mon pere! arrêtez.
Sostrate.
Votre pere! grands Dieux!
Varon.
Qui, c'est lui que tu vois, c'est cet ambitieux,
C'est Varon, en un mot, qu'on livre à ta colere.
Sostrate.
Hola, Gardes !
Zoraide.
O Ciel! que prétendez vous faire:
Varon à sa fille.
Perfide, il te sied bien de marquer cet effroi,
Quand Varon n'est trahi, n'est livré que par toi-
Retiens, retiens des pleurs dont la feinte m'ou-
trage,
Ou plûtôt, malheureuse, acheve ton ouvrage,
Acheve, ose plonger dans ce sein paternel
Le poignard que mon bras levoit sur un cruel;
Ose verser ce sang contre qui tu conspires
Ce sang à qui tu dois le jour que tu respires.
Zoraide.
Je me meuis.
MARS. 1752. 184
Sostrate à Palmire.
Prositez du trouble de ses sena
Rentrez.
(s'adreslant à Varon.)
Et toi, Tiran dont lesvœux impuissans,
Dont l'aveugle fureur arme un bras téméraire,
Sors & va dans les fers attendre ton salaire.
Que ce monstre à l'instant par vous en soit chargé.
Soldats....
Varon.
Cruel, je veux ici que sous une autre chaine
Tu fremisse toi-même & redoute ma haine;
Pere de cet objet, qui paroit te troubler
Du fond de ma prison je te puis accabler;
Je prévois ton désordre, & loin que je te craigne,
Je veux qu'il soit la honte ou l'écueil de ton regne.
Sostrate.
Ah! connois mieux ce cœur que tu veux outrager,
L'amour moins que la gloire a droit de le guider.
Ce Prince ordonne à Pharès de faire arrêter Eu-
riban, dépositaire des secrets de Varon; il veut
avant que de se vanger, essaier par la crainte &
l'aspect des tourmens, de connoître les complices
de la conjuration.
Au quatrième acte Phares vient informer le Roi
qu'il a fait inutilement poursuivre Euriban, ce traî-
tre s'est échapé, mais Euricles un des principaux
conjurés vient d'être arrêté, tout le peuple a pris
l'allarme au seul nom de Varon, il faut hâter son
oog
182 MERCURE DEFRANCE.
supplice & calmer les inquiétudes de Syracuse.
sa mort est nécessaire & le peuple la presse,
Je sens qu'il est affreux de dicter un Arrêt,
Où l'amour malgré nous mêle un tendre intérêt;
Mais, Seigneur, il le faut.
Sostrate veut interroger Varon avant de le faire
périr: une voix que son cœeur ne peut démêler
semble lui annoncer un secret qu'il brule d'appren-
dre, il ordonne à Pharès de l'amener; Zoraide
vient demander avec un air également tendre &
humilié la grace de son pere, c'est moi, lui dit-
elle, qui ai sauvé vos jours, pourrois-je m'en re-
pentir? Qi'ordonnerez-vous de mon malheureus
pere?
Moins pour lui que pour moi ma frayeur vous im-
plore
Faut il à vos genoux me prosterner encore?
Sostrato.
Que faites vous, Madame? Ah, quel combat cruel
Venez-vous joindre encor à mon trouble mortel?
Je voudrois adoncir la perte que vous faites
Et frémis plus que vous de l'état où vous êtes.
Zoraide redouble ses instances, elle s'emporte
jusqu'à menacer la vie du Roi.
Sostrate.
J'y consens, & vous pouvez reprendre
Ces jours que vos frayeurs ont pris soin de de-
sendre,
Digitred veL00
183
MARS. 1752.
Ils sont à vous....
Varon qui arrive chargé de sers, rend la situa-
tion encore plus intéressante.
Zoraide.
Mon pere, qu'ai je fait? Dans quel abime horrible
L'ercès de mon allarme a-t. il pu vous plonger?
Ab, combien mes iemords ont soin de vous vanget?
Varon.
Va, connois mieux ce coeur qu'offenseni tes allar-
mes,
Et qui n'a que tes maun pour objet de ses larmes.
Si ton crime d'abord a pu me révolter,
Pardonne un mouvement que j'ai bien sçum domp-
ter;
Mou amour est encor plus sort que ma colere,
Et ton remords susfit pour désarmer ton pere.
Pharès survient avec précipitation, il a découvert
la retraite d'Euriban qui lui a revelé, à force des
tortures un secret important. Cleonice fille du der-
nier Roi n'est point morte, Varon trompé par un
heureur artifice a fait périr Zoraide sa sille au licu
de Cleonice, & cette Zoraide que le barbare ius-
truit de la tromperie qui lui a étè faite, veut faire
passer pour fa fille, n'est autre que Cleonice. Varon
sans s'étonner, dit en s'adrefsant au Roi:
J'esperois jusqu'au bout défier ta fureur,
D'un oeil fixe tantôt j'envisageois ma chûte;
Mais ô ciel! à quels coups ma constance est
n
butte!
184 MER CURE DEFRANCE.
Tu Pemportes, cruel, tu viens de rassembler
Tous les traits dont ta main me pouvoit accabler.
La tendresse du pere & de la fille éclatent en-
suite plus que jamais. Sostrate après avoir inuti-
lement tâché de désabuser Zoraide, ordonne qu'on
traine Varon au supplice.
Zoraide.
O ciel! que dites-vous:
Quoi, vous le livreriez aux traits de ce courroux!
Ah! s'il est vrai, cruel, que sa mort soit jurée,
Ne souffrez pas du moins que j'en sois séparée
Tranchez mes tristes jours puisqu'il est condamné.
(Elle se jette entre les bras de son pere.)
Me voilà dans les bras d'un pere infortuné,
Osez de vos fureurs remplit ce Sanctuaire
Et frapper d'un seul coup & la fille & le pere-
Sostrate.
Qu'on l'éloigne, Soldats, & que dans ce Palais
Loin du trouble avec elle, on le garde de près.
Le Roi se retire en même tems & proteste qu'il
va tout tenter pour arracher le secret de Varon.
Zoraïde commence le cinquième acte par un
monologue rempli de plaintes touchantes sur le
sort déplorable de son pere, dont elle vient d'être
séparée, on ne laisse pas cependant d'entrevoir
que malgré toute sa douleur elle ne seroit pas fa-
chée d'être Cléonice; mais comment s'en flatter
surtout lorsque Varon entraîné vers elle par ordre
du Roi, s'écrie:
MARS. 1752.
187
Les cruels à mes yeux te déroboient à peine
Que sans me préparer à leut rage inhumaine,
L'un d'entr'eux est venu m'annoncer ton trépas:
Sans doute en observant mon cruel embarras;
Le perside croioit surprendre la nature
Et voir si ma tendresse étoit une imposture;
Hélas! mon coeur déja te suivoit au tombeau,
Je croiois... mais ma fille, écartons ce tableau.
Les Dieux n'ont point encore assuré la vengeance
Du cruel dont tes yeux confondent la prudence,
Son heureuse lenteur favorise un parti
Qui malgré ses efforts n'est point anéanti.
Non, ma fille, j'ai sçu par un ami fidele
Que tandis que le Roi délibere & chancelle,
Resolu dans ces lieux de vaincre ou de périr,
L'intrepide Euricles nous y doit secourir.
Seche tes pleurs, l'instant n'est pas bien loin peuto
être,
Où la foudre à la main je vais parler en maître.
Sostrate revient tenter un nouvel effort en fai-
sant envisager à Varon la grace que Cleonice est
en droit de lui accorder; mais Varon n'en paroît
que plus inébranlable. Pharés éperdu vient appren-
dre qu'un teste de mutins a pris les armes pour sau-
ver oe perfide.
Euricles paroît sur le champ à leur tète, & dit à
Varon:
Seigneur, vous êtes libre, osez suivre mes pas.
NrasuO
1S6 MERCUREDE FRANCE.
Vaton alors se découvre tout entier, & dit in-
solemment à Sostrate:
Qui ctuel, c'est ici qu'au défaut du tonnerre
Je veux de ton fardeau débarasser la terre;
Ta lenteur à la fin t'a mis en mon pouvoir:
Meurs imprudent rival avec ce désespoir,
Et pour sentir encore une mort plus cruelle
Reconnois Cléonice, & péris avec elle.
Euricles.
Perfide, cet aveu vient de régler ton sort.
Soldats, c'en est assez, qu'on le mêne à la mort.
Varon.
Ciel, que vois- je : O noir cour! O trahison hor-
rible !
Leur foule m'environne, & de ce lieu tertible
M'arrache avec opprobre, au lieu de me jurer..
Sostrate.
Qui, reconnois le piege où j'ai sçu t'attirer,
Ce n'est point ce parti dont l'intrigue secrette
Te flatoit d'un triomphe ou bien d'une retraite.
Tu ne vois que tes bras voués à ma fureur,
Ta haine a d'autant moins reconnu son erreur,
Que ce même Euriclès soutenoit ton audace,
Et qu'il trompe ta rage assuré de sa grace.
Va trouver sous ces murs le trépas qui t'attend;
Qu'on éloigne ce monstre: allez, & qu'à
l'instant,
MARS. 1752. 187
Traîné sur l'échaffaut, le barbare y périsse.
Varon, en sortant.
Ah Dieux !
Sostrate à Zoraide.
Grace au secours d'un heureux artifice-
Nous avons de son cœur pénétré les replis;
Vous triomphez, Madame, & mes voeux sont
remplis.
Reprenez votre rang, vous me voyez descendre
D'un trône qu'à mon bras il suffit de défendre.
Cleonice.
Ah! Seigneur, pensez vous qu'après tant de bien-
fait
Ce trône sans Sostrate ait pour moi des attaits:
De ma reconnoissance il doit être le gage,
Heureuse qu'avec moi la vertu le partage.
L'Auteur a retiré sa Tragédie, après seize ré-
présentations brillantes, nombreuses & toutes
également applaudies; elle a principalement
réussi par des situations bien ménagées: celle du
troisiéme Acte, où Varon armé d'un poignard,
est prêt de l'enfoncer dans le sein de Sostrate,
n'est pas neuve, elle pouvoit même faire échover
la piéce, puisqu'elle paroissoit la terminer. En
effet, il n'étoit pas naturel de penser que Sostra-
te dans un moment aussi sensible pour lui, con-
noissant tous les attentats & tous les crimes de
Varon, pist le parti de différer son supplice. Le
O
188 MERCUREDE FRANCE.
Spectateur qui ne pouvoit alors deviner le secret
de l'Auteur, ou pour mieux dire, prévoir les
les ressources de son génie, a été agréablement
surpris au quatriéme Acte, qui est le plus beau
de la Piéce. Le faux pathétique de Varon, l'in-
certitude de Sostrate, & l'impétuosité de Zorai-
de, qui après avoir sauvé les jours de son
Amant, n'en est que plus ardente à défendre
ceux de son pere, forment un tableau frappant.
L'arrivée de Pharés qui annonce un nouvel être à
Zoraide, l'embaras de cette Ptincesse, la joie
du Roi, les réponses fermes & artificieuses de
Varon, augmentent encore le trouble & la cu-
riosité.
On ne conçoit pas aisément au cinquième
Acte, comment Varon dans le fonds de sa prison,
peut avoir des intelligences au dehors; & quel-
ques Critiques soutiennent que la double trahi-
son d'Euricles n'est pas assez développée; elle a
cependant décidé le succès par un dénouement
satisfaisant & inattendu.
Cette Piéce est toute d'invention, nous en
avons peu où il y ait autant d'art & de conduite.
On auroit souhaité y trouver plus d'action &
plus d'intérêt.
Euriban, qui devroit faire un rôle considéra-
ple, puisqu'il est l'ami de Varon & le chef des
Conjurés, n'est qu'un froid Confident; le carac-
tere de Varon est bien soutenu: on le compare
au Phocas de la fameuse Tragédie d'Héra-
clius; mais ce Varon, quel est-il ? Par quels ex-
ploits s'est-il signalé : Quels services a-t-il ren-
dus à la Patrie? Comment a-t-il pu devenir le
Tyran de Syracuse : on est fâché de le dire, on
n aperçoit en lui qu'an scéletat déterminé; il
faudroit au moins qu'il fût illustre.
MARS. 1752.
189
Le Personnage de Zoraide est beau, intéressant,
& celui de la Piéce qui est le plus en situation.
Mademoiselle Clairor l'a très bien rendu.
On n'a point été content du caractere de
Sostrate, il n'est ni véritable Amant, ni grand
Roi; il ne devoit respirer que la vengeance, il
sçait que toute sa Famille a été massacrée par
Varon, il s'est vu lui même sur le point d'être
assassiné par ce traître, pourquoi donc ne le
fait. il pas périr dès l'instant qu'il est en sa puis-
sance: Pharés qui n'est qu'un Personnage subal.
terne, pense plus noblement que lui. Eh com-
ment s'interesser pour un Prince qui n'a pas des
sentimens dignes du rang, où l'Auteur a jugé à
propos de le placer.
Le stile de la Tragédie est clair & naturel;
l'Auteur n'y a pas mis ce qu'on appelle beautés
de détail; tout y est à sa place, rien n'est étran-
ger au sujet. On auroit exigé, dans un Ecrivain
de profession plus de correction, d'élégance &
de nerf dans l'expression.
Cette piéce est imprimée, chez Duchesne, rue S.
Jacques.
Varon, après avoir exterminé toute la Famille
Royale de Siracuse, en est devenu le Tiran.
Sostrate, seul rejetton de ce Sang illustre, re-
monte sur le thrône; la tête de l'Usurpateur qui
prend la fuite, est mise à prix: Sostrate, c'est ioi
le commencement de l'action, s'entretient avec
Pharès son confident de ce qui s'est passé le jour
heureux de la révolution; il adore Zoraide, fille
de Varon, elle gémissoit dans les horreurs d'une
prison cruelle, Sostrate se contente de briser ses
fers sans préten dre à son coeur, la gloire lui de-
fend de soupirer pour elle, mais il ne peut se ré-
soudre à lui permettre de quitter Syracuse, Pha-
rès le détourne de ce dessein.
Ah! loin de consoler une aimable captive,
Souffrez qu'elle abandonne une funeste rive,
Où sa vertu baissant un front humilié
Ne voit que le mépris où son sort est lié.
H ij
172 MERCURE DEFRANCE.
Sostrate.
Quoi! Pharès il faudra qu'une fuite barbare
L'enléve à Syracuse & qu'elle nous sépare.
Je me rappelle encor ces momens pleins d'horreur,
Cette nuit qu'au trépas consacra ma fureur,
Où je crus que d'accord avec ma vigilance
Le sommeil livreroit un trastre à ma vangeance
Tnutiles projets! instruit de son danger
Varon trompa la main qui devoit l'égorger;
La fuite à mes transports détoba la victime
Je par courus ces lieux habités par le crime.
J'apperçus Zoraide. Ah! Pharès, quel instant!
Mon bras entre la rage & le respect flotant,
Ne scavoit que résoudre en te moment terrible,
L'aimable Zoraide à la mort insensible
Rendoit son ennemi d'autant plus incertain
Qu'au poignard sans murmure elle tendoit le sein.
Le respect l'emporta, mon courroux moins severo
L'envoya dans les fers achever sa misere;
J'ai depuis de son sort adouci la rigueur,
Je l'ai dû pour calmer le trouble de mon cœeur.
Phatès exhorte Sostrate à étouffer un amouy
sans esperance, lorsque Palmire, suivante de Zo-
raide, vient demander audiance au Roi de la part
de sa Maitresse.
Pharès.
est temps que ce coeur rappelle sa vertu.
MARS. 1752.
173
Zoraide paroît.
Zoraide.
Une triste captive
Que l'opprobre a dû rendre incertaine & crain-
tive,
Pourra donc de son maître embrasser les genoux.
Sostrate.
Ah! Madame, prenez des soins dignes de vous.
Il lui fait ensuite l'aveu de sa passion. Zoraide
étonnée & un peu attendrie demande pour unique
bienfait l'exil où elle veut renfermer sa misere.
Ne le refusez point à mes désirs pressans,
Cu permettez, Seigneur, que mes cris impuissans
Soient encor étouffés dans certe tour funeste
Qui devoit de mes jouss ensevelir le reste.
Sostraie.
Hé-bien, fuyez, Madame, & loin de ce rivage
Dérobez-vous au soins d'un odieux hommage;
Je vais de ce départ ordonner les apprêts;
Souffrez que leur éclat égale mes regrets,
Qu'il m'aide à réparer une injuste vangeance,
Jusques- là jouissez d'une entiere puissance:
Libre dans ce palais, daignez en écarter
Le premier dont l'aspect pourra vous irriter.
Zoraide ne peut s'empêcher de découvrir à Pal-
mire sa tendresse pour Sostrate. Euriban ami de
H iij
RO
174 MERCUREDEFRANCE.
Varron vienr avertir Zoraide que son pere est
échappé à la poursuite de son ennemi.
Zoraide.
Ce Prince infortuné voit encor la lumiere !
Hé! quels sont les climats où je le dois chercher?
Euriban.
Madame, parmi nous il vient de se cacher.
Zoraide.
Daus Syracuse, ò ciel!
Euriban.
Renfermez cette crainte,
J'ai prévu la fraieur dont votre ame est atteinta;
Le danger de ce Prince entouré d'ennemis
Allarme avec raison ce cœeur tendre & soumis;
Mais, Madame, songez que de votre prudence
Dépendent les complots que trame sa vangeance;
Il brûle de paroître à vos regards surpris.
Je viens à ce moment préparer vos esprits.
Sous les pas de Varon un abîme est ouvert,
Donnez le tempa, Madame, au parti, qui le sert,
D'afsurer des projets dont l'écueil est terrible.
Je vais joindre ce Prince à vos maux si sensible,
Sous les traits d'un Esclave il viendra vous trouver:
Qie comme vous Palmire ait soin de s'éprouven,
Qu'elle fonge qu'un cri, qu'un geste involontaire
Peut dans son propre piège eniralner votre pere,
Digitiues bod0O9
MARS.
1752.
175
Zoraide partagée entre la nature & l'amour
laisse voir son agitation par ces vers qui terminent
le premier acte.
N'as-tu pas vû toi-même avec quelle clémence
Sostrate use envers nous du droit de la vangeance?
Je ne m'aveugle point, mon pere est son sujet,
Et loin d'en approuver le barbare projet....
Mais que dis- je ? Est-ce à moi de condamner un
pere?
Malheureuse! où portai je un regard téméraire :
Ah! par respect du moins je devois le baisser
Le danger d'un amant a droit d'intéresser;
Mais l'auteur de nos jours, fut-ce un pere coupable,
N'est pas moins revêtu d'un titre respectable;
Et dans quelques projets qu'il se laisse entrasner,
Il n'appartient qu'aux Dieux de les examiner.
Varon & Euriban ouvrent le second acte. Va-
ron est sur le pied de reveler un secret important,
lorsqu'il apperçoit sa fille, qui ne doit pas en être
informée. Euriban se retire.
Zoraide.
Le voici, quel instant! qu'il a pour moi d'appas:
(En avançant.)
Est-ce une illusion? mon pere dans mes bras!
Varon.
Ma fille!
Zoraide.
Ici quel Dieu vous rend à ma tendresse
Hiiij
176 MERCUREDEFRANCE.
Mon pere! Ah, que ce jour répandroit d'allégresse
Si parmi tant d'écueils vos jours infortunés
N'offroient point votre perte à mes sens étonnés!
Quel soin peut vous conduire en ce lieu redoutable
Varon.
Quoi, ma fille, un cruel dans sa rage implacable
Ose y faire gémir sous un joug odieux
Le seul de mes enfans que m'ont laissé les Dieux!
Et tu crois que muet aux cris de la nature
Je me déguiserai ta honte & mon injure
Tu crois que sans fremir apprenant tes douleurs
Ma tendresse pourra se borner à des pleurs;
Joins- y le désespoit d'un pere déplorable
Obligé de traîner un sort si misérable.
Pourrois tu sans frémit concevoir le destin
D'un pere à chaque pas pressé d'un assassin:
Je sçais que le barbare ose avec insolence
Offrir à tes appas un culte qui t'offense;
Vange-toi, ma fureur n'exige de ton bras
Que de tendre le piège & d'y guidet ses pas.
Je frapperai, choisis le lieu du sacrifice,
Dis- moi l'heure qu'il faut que ma haine saisisse;
Je préviendrai tes voeux, tu n'as qu'à la régler.
Zoraide.
Mon pere!
MARS. 1752. 177
Varon.
Hé quoi! ton œur semble encor se trou-
bler;
Quel soupçon fais-tu naître, ô fille infortunée !
Zoraide.
Ah, que n'ai-je au berceau rempli ma destinée !
Je n'aurois pas du moins par de coupables vœux.
Varon.
Que dis-tu:
Zoraide.
Vous voyez mon désespoir affreun
Je me meurs, je ne puis en dire davantage.
Varen.
Ah! tu m'en dis assez, & je vois mon outrage.
Varon indigné ordonne à sa fille de surmonter
une passion qui fait horreus, il veut lui-même
percer le sein de Sostrate, il faut que l'un des deux
perisse dans le jour, il faut donc que Zoraide se
détermine, il faut qu'elle livre son Amant ou son
Pere.
Zoraide.
Mon Pere!
Varon.
Je te laisse & cours à mes amis
Annoncer le signal que je leur ai promis;
Le trépas de Sostrate est ce signal terrible;
HV
178 MERCUREDE FRANCE.
Ma prudence ne veut en ce palais horrible
En attirer qu'alors les flots tumultueux;
Adieu, fais avertir cet amant malheureux,
Et prens soin qu'à tes pieds la fureur qui m'anime
N'ait plus à mon retour qu'à frapper la victime.
Zoraide, au desespoir, ne sçait quel parti pren-
dre, ce desospoir augmente par l'arrivée imprévue
de Sostrate qui vient lui annoncer que tout est
prêt pour son départ, qu'envain ses sujets en mur-
murent & disent qu'olle doit servir d'otage pour
arrêter les attentats de Varon: il veut aux yeux
de ces mêmes sujets lui procurer un azile assuré.
Zoraide le conjure de différer ce départ; Sos-
trate qui n'est pour lors occupé quo de son amour
consent à tout ce qu'elle souhaite.
Zoraide, au commencement du troisiéme acte,
voudroit également éviter son Pere & son Amant;
mais Varon, dévoré par l'ambition, n'a pas de
tems à perdre, & dit à sa fille on l'abordant:
Zoraide, est-ce aiusi quo tu fers ma furcur?
Je croiois que fidele au transport qui m'anime,
Ta voix eût dans le piège attiré ma victime,
Ton devoir sufsisoit pour t'y déterminer.
Zoraide.
Mon pere, à quel emploi m'osez-vous destinet?
Dans un tendre respect élevé dès l'enfance
Mon coeur voudroit gardor un modeste filence;
Mais daignez voir vous même à quelle extrémite
Vous réduisez co coeus en secret rivolté;
MARS. 1752.
179
Vous voulez que ma main à vos ordres soumise
Serve un courroux aveugle & que rien n'autorise,
Sujette de ce Roi, dont il vent se vanger
De quel droit dans son sang irai je me plonger:
Mon Pere, au nom des Dieux, au nom d'une ten;
dresse
Qu'autanr que mon repos votre sort interesse,
Daignez suivre mes pas, abandonnez des lieux
Oà vous avez à craindre & la terre & les Cieux;
Venez dans un azile à vos jours moins funeste
Vons assurer du moius le seul bien qui vous resta
Venez y contempler votre sort de plus près,
Venez y comparer aux douceurs de la paix
L'éclat de ces grandeurs que foule la sagesse,
Et vous verrez alors, si leur trompeuse yvresse,
Si le fort de ces Rois avec faste honorés
Vaut le sort des mortels de leur maître ignorés.
Varon.
Va, tu n'es point mon sang, va, je te désavoue.
Il veut partir pour attaquer Sostrate à force ou-
verte, lorsque Palmire vient annoncer ce Prince.
Varon.
Qu'il perisse, je vais observer en ces lieua
L'instant où doit peris ce vainqueur odieus;
Prens soin de rensermer le uouble qui t'agite,
Le hazard me le livie, il saut que j'en prosite.
Hvj
MinadvO
180 MERCUREDEFRANCE.
A peine le Roi est-il entré, que Varon reparois
dans l'enfoncement du théatre, & dit à part:
Prositons d'un instant si propice à ma rage.
Zoraide appercevant son pere qui leve le
poignard.
O mon pere! arrêtez.
Sostrate.
Votre pere! grands Dieux!
Varon.
Qui, c'est lui que tu vois, c'est cet ambitieux,
C'est Varon, en un mot, qu'on livre à ta colere.
Sostrate.
Hola, Gardes !
Zoraide.
O Ciel! que prétendez vous faire:
Varon à sa fille.
Perfide, il te sied bien de marquer cet effroi,
Quand Varon n'est trahi, n'est livré que par toi-
Retiens, retiens des pleurs dont la feinte m'ou-
trage,
Ou plûtôt, malheureuse, acheve ton ouvrage,
Acheve, ose plonger dans ce sein paternel
Le poignard que mon bras levoit sur un cruel;
Ose verser ce sang contre qui tu conspires
Ce sang à qui tu dois le jour que tu respires.
Zoraide.
Je me meuis.
MARS. 1752. 184
Sostrate à Palmire.
Prositez du trouble de ses sena
Rentrez.
(s'adreslant à Varon.)
Et toi, Tiran dont lesvœux impuissans,
Dont l'aveugle fureur arme un bras téméraire,
Sors & va dans les fers attendre ton salaire.
Que ce monstre à l'instant par vous en soit chargé.
Soldats....
Varon.
Cruel, je veux ici que sous une autre chaine
Tu fremisse toi-même & redoute ma haine;
Pere de cet objet, qui paroit te troubler
Du fond de ma prison je te puis accabler;
Je prévois ton désordre, & loin que je te craigne,
Je veux qu'il soit la honte ou l'écueil de ton regne.
Sostrate.
Ah! connois mieux ce cœur que tu veux outrager,
L'amour moins que la gloire a droit de le guider.
Ce Prince ordonne à Pharès de faire arrêter Eu-
riban, dépositaire des secrets de Varon; il veut
avant que de se vanger, essaier par la crainte &
l'aspect des tourmens, de connoître les complices
de la conjuration.
Au quatrième acte Phares vient informer le Roi
qu'il a fait inutilement poursuivre Euriban, ce traî-
tre s'est échapé, mais Euricles un des principaux
conjurés vient d'être arrêté, tout le peuple a pris
l'allarme au seul nom de Varon, il faut hâter son
oog
182 MERCURE DEFRANCE.
supplice & calmer les inquiétudes de Syracuse.
sa mort est nécessaire & le peuple la presse,
Je sens qu'il est affreux de dicter un Arrêt,
Où l'amour malgré nous mêle un tendre intérêt;
Mais, Seigneur, il le faut.
Sostrate veut interroger Varon avant de le faire
périr: une voix que son cœeur ne peut démêler
semble lui annoncer un secret qu'il brule d'appren-
dre, il ordonne à Pharès de l'amener; Zoraide
vient demander avec un air également tendre &
humilié la grace de son pere, c'est moi, lui dit-
elle, qui ai sauvé vos jours, pourrois-je m'en re-
pentir? Qi'ordonnerez-vous de mon malheureus
pere?
Moins pour lui que pour moi ma frayeur vous im-
plore
Faut il à vos genoux me prosterner encore?
Sostrato.
Que faites vous, Madame? Ah, quel combat cruel
Venez-vous joindre encor à mon trouble mortel?
Je voudrois adoncir la perte que vous faites
Et frémis plus que vous de l'état où vous êtes.
Zoraide redouble ses instances, elle s'emporte
jusqu'à menacer la vie du Roi.
Sostrate.
J'y consens, & vous pouvez reprendre
Ces jours que vos frayeurs ont pris soin de de-
sendre,
Digitred veL00
183
MARS. 1752.
Ils sont à vous....
Varon qui arrive chargé de sers, rend la situa-
tion encore plus intéressante.
Zoraide.
Mon pere, qu'ai je fait? Dans quel abime horrible
L'ercès de mon allarme a-t. il pu vous plonger?
Ab, combien mes iemords ont soin de vous vanget?
Varon.
Va, connois mieux ce coeur qu'offenseni tes allar-
mes,
Et qui n'a que tes maun pour objet de ses larmes.
Si ton crime d'abord a pu me révolter,
Pardonne un mouvement que j'ai bien sçum domp-
ter;
Mou amour est encor plus sort que ma colere,
Et ton remords susfit pour désarmer ton pere.
Pharès survient avec précipitation, il a découvert
la retraite d'Euriban qui lui a revelé, à force des
tortures un secret important. Cleonice fille du der-
nier Roi n'est point morte, Varon trompé par un
heureur artifice a fait périr Zoraide sa sille au licu
de Cleonice, & cette Zoraide que le barbare ius-
truit de la tromperie qui lui a étè faite, veut faire
passer pour fa fille, n'est autre que Cleonice. Varon
sans s'étonner, dit en s'adrefsant au Roi:
J'esperois jusqu'au bout défier ta fureur,
D'un oeil fixe tantôt j'envisageois ma chûte;
Mais ô ciel! à quels coups ma constance est
n
butte!
184 MER CURE DEFRANCE.
Tu Pemportes, cruel, tu viens de rassembler
Tous les traits dont ta main me pouvoit accabler.
La tendresse du pere & de la fille éclatent en-
suite plus que jamais. Sostrate après avoir inuti-
lement tâché de désabuser Zoraide, ordonne qu'on
traine Varon au supplice.
Zoraide.
O ciel! que dites-vous:
Quoi, vous le livreriez aux traits de ce courroux!
Ah! s'il est vrai, cruel, que sa mort soit jurée,
Ne souffrez pas du moins que j'en sois séparée
Tranchez mes tristes jours puisqu'il est condamné.
(Elle se jette entre les bras de son pere.)
Me voilà dans les bras d'un pere infortuné,
Osez de vos fureurs remplit ce Sanctuaire
Et frapper d'un seul coup & la fille & le pere-
Sostrate.
Qu'on l'éloigne, Soldats, & que dans ce Palais
Loin du trouble avec elle, on le garde de près.
Le Roi se retire en même tems & proteste qu'il
va tout tenter pour arracher le secret de Varon.
Zoraïde commence le cinquième acte par un
monologue rempli de plaintes touchantes sur le
sort déplorable de son pere, dont elle vient d'être
séparée, on ne laisse pas cependant d'entrevoir
que malgré toute sa douleur elle ne seroit pas fa-
chée d'être Cléonice; mais comment s'en flatter
surtout lorsque Varon entraîné vers elle par ordre
du Roi, s'écrie:
MARS. 1752.
187
Les cruels à mes yeux te déroboient à peine
Que sans me préparer à leut rage inhumaine,
L'un d'entr'eux est venu m'annoncer ton trépas:
Sans doute en observant mon cruel embarras;
Le perside croioit surprendre la nature
Et voir si ma tendresse étoit une imposture;
Hélas! mon coeur déja te suivoit au tombeau,
Je croiois... mais ma fille, écartons ce tableau.
Les Dieux n'ont point encore assuré la vengeance
Du cruel dont tes yeux confondent la prudence,
Son heureuse lenteur favorise un parti
Qui malgré ses efforts n'est point anéanti.
Non, ma fille, j'ai sçu par un ami fidele
Que tandis que le Roi délibere & chancelle,
Resolu dans ces lieux de vaincre ou de périr,
L'intrepide Euricles nous y doit secourir.
Seche tes pleurs, l'instant n'est pas bien loin peuto
être,
Où la foudre à la main je vais parler en maître.
Sostrate revient tenter un nouvel effort en fai-
sant envisager à Varon la grace que Cleonice est
en droit de lui accorder; mais Varon n'en paroît
que plus inébranlable. Pharés éperdu vient appren-
dre qu'un teste de mutins a pris les armes pour sau-
ver oe perfide.
Euricles paroît sur le champ à leur tète, & dit à
Varon:
Seigneur, vous êtes libre, osez suivre mes pas.
NrasuO
1S6 MERCUREDE FRANCE.
Vaton alors se découvre tout entier, & dit in-
solemment à Sostrate:
Qui ctuel, c'est ici qu'au défaut du tonnerre
Je veux de ton fardeau débarasser la terre;
Ta lenteur à la fin t'a mis en mon pouvoir:
Meurs imprudent rival avec ce désespoir,
Et pour sentir encore une mort plus cruelle
Reconnois Cléonice, & péris avec elle.
Euricles.
Perfide, cet aveu vient de régler ton sort.
Soldats, c'en est assez, qu'on le mêne à la mort.
Varon.
Ciel, que vois- je : O noir cour! O trahison hor-
rible !
Leur foule m'environne, & de ce lieu tertible
M'arrache avec opprobre, au lieu de me jurer..
Sostrate.
Qui, reconnois le piege où j'ai sçu t'attirer,
Ce n'est point ce parti dont l'intrigue secrette
Te flatoit d'un triomphe ou bien d'une retraite.
Tu ne vois que tes bras voués à ma fureur,
Ta haine a d'autant moins reconnu son erreur,
Que ce même Euriclès soutenoit ton audace,
Et qu'il trompe ta rage assuré de sa grace.
Va trouver sous ces murs le trépas qui t'attend;
Qu'on éloigne ce monstre: allez, & qu'à
l'instant,
MARS. 1752. 187
Traîné sur l'échaffaut, le barbare y périsse.
Varon, en sortant.
Ah Dieux !
Sostrate à Zoraide.
Grace au secours d'un heureux artifice-
Nous avons de son cœur pénétré les replis;
Vous triomphez, Madame, & mes voeux sont
remplis.
Reprenez votre rang, vous me voyez descendre
D'un trône qu'à mon bras il suffit de défendre.
Cleonice.
Ah! Seigneur, pensez vous qu'après tant de bien-
fait
Ce trône sans Sostrate ait pour moi des attaits:
De ma reconnoissance il doit être le gage,
Heureuse qu'avec moi la vertu le partage.
L'Auteur a retiré sa Tragédie, après seize ré-
présentations brillantes, nombreuses & toutes
également applaudies; elle a principalement
réussi par des situations bien ménagées: celle du
troisiéme Acte, où Varon armé d'un poignard,
est prêt de l'enfoncer dans le sein de Sostrate,
n'est pas neuve, elle pouvoit même faire échover
la piéce, puisqu'elle paroissoit la terminer. En
effet, il n'étoit pas naturel de penser que Sostra-
te dans un moment aussi sensible pour lui, con-
noissant tous les attentats & tous les crimes de
Varon, pist le parti de différer son supplice. Le
O
188 MERCUREDE FRANCE.
Spectateur qui ne pouvoit alors deviner le secret
de l'Auteur, ou pour mieux dire, prévoir les
les ressources de son génie, a été agréablement
surpris au quatriéme Acte, qui est le plus beau
de la Piéce. Le faux pathétique de Varon, l'in-
certitude de Sostrate, & l'impétuosité de Zorai-
de, qui après avoir sauvé les jours de son
Amant, n'en est que plus ardente à défendre
ceux de son pere, forment un tableau frappant.
L'arrivée de Pharés qui annonce un nouvel être à
Zoraide, l'embaras de cette Ptincesse, la joie
du Roi, les réponses fermes & artificieuses de
Varon, augmentent encore le trouble & la cu-
riosité.
On ne conçoit pas aisément au cinquième
Acte, comment Varon dans le fonds de sa prison,
peut avoir des intelligences au dehors; & quel-
ques Critiques soutiennent que la double trahi-
son d'Euricles n'est pas assez développée; elle a
cependant décidé le succès par un dénouement
satisfaisant & inattendu.
Cette Piéce est toute d'invention, nous en
avons peu où il y ait autant d'art & de conduite.
On auroit souhaité y trouver plus d'action &
plus d'intérêt.
Euriban, qui devroit faire un rôle considéra-
ple, puisqu'il est l'ami de Varon & le chef des
Conjurés, n'est qu'un froid Confident; le carac-
tere de Varon est bien soutenu: on le compare
au Phocas de la fameuse Tragédie d'Héra-
clius; mais ce Varon, quel est-il ? Par quels ex-
ploits s'est-il signalé : Quels services a-t-il ren-
dus à la Patrie? Comment a-t-il pu devenir le
Tyran de Syracuse : on est fâché de le dire, on
n aperçoit en lui qu'an scéletat déterminé; il
faudroit au moins qu'il fût illustre.
MARS. 1752.
189
Le Personnage de Zoraide est beau, intéressant,
& celui de la Piéce qui est le plus en situation.
Mademoiselle Clairor l'a très bien rendu.
On n'a point été content du caractere de
Sostrate, il n'est ni véritable Amant, ni grand
Roi; il ne devoit respirer que la vengeance, il
sçait que toute sa Famille a été massacrée par
Varon, il s'est vu lui même sur le point d'être
assassiné par ce traître, pourquoi donc ne le
fait. il pas périr dès l'instant qu'il est en sa puis-
sance: Pharés qui n'est qu'un Personnage subal.
terne, pense plus noblement que lui. Eh com-
ment s'interesser pour un Prince qui n'a pas des
sentimens dignes du rang, où l'Auteur a jugé à
propos de le placer.
Le stile de la Tragédie est clair & naturel;
l'Auteur n'y a pas mis ce qu'on appelle beautés
de détail; tout y est à sa place, rien n'est étran-
ger au sujet. On auroit exigé, dans un Ecrivain
de profession plus de correction, d'élégance &
de nerf dans l'expression.
Cette piéce est imprimée, chez Duchesne, rue S.
Jacques.
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61
p. 39-71
L'EDUCATION D'UN PRINCE.
Début :
Théophile. Voici un lieu fort champêtre, Prince ; [...]
Mots clefs :
Éducation, Éducation d'un prince, Prince, Hommes, Homme, Nature, Sang, Esprit, Seigneur, Raison, Vérité, Vertus, Gouverneur, Dialogue, Marivaux, Roi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'EDUCATION D'UN PRINCE.
L'EDUCATION D'UN PRINCE.
Cfont tres anciens. Un Seigneur qui
Es dialogues qu'on donne au public ,
hérita , il y a quelque tems , d'un de fes
parens , les trouva dans le château où ce
parent étoit mort ; ils étoient confondus
avec d'autres papiers extrêmement anciens
auffi ; on n'en a changé que le langage gaulois
, par lequel il paroît , au jugement de
quelques fçavans , qu'il y a pour le moins
quatre fiécles qu'ils font écrits . On ne fçait
point non plus quel en eft l'auteur ; tout ce
qu'on en peut croire , c'eft qu'ils ont fervi
à l'éducation de quelqu'un de nos Rois ,
ou de quelques Princes deftinés à regner.
Quoiqu'il en foit , en voici le premier ,
dont les détails font affez fimples . C'eſt un
40 MERCURE DE FRANCE.
Gouverneur & un jeune Prince qui s'entretiennent
enfemble , tous deux apparemment
fous des noms fuppofés , puifque le
Prince a celui de Théodofe , & le Gouver
neur celui de Théophile.
PREMIER DIALOGUE.
Théophile.
Voici un lieu fort champêtre , Prince ;
voulez- vous que nous nous y arrêtions ?
Théodofe.
Comme il vous plaira.
Théophile.
Vous me paroiffez aujourd'hui bien férieux
; la promenade vous ennuie-t-elle ?
Auriez vous mieux aimé refter avec ces
jeunes gens que nous venons de quitter ?
Théodofe.
Mais je vous avoue qu'ils m'amufoient,
Théophile.
Vous me fçavez donc bien mauvais gré
de vous avoir amené ici : n'eft- il pas vrai
que vous me trouvez dans mille momens
un homme bien incommode ? je pense que
DECEMBRE . 1754. 41
vous ne m'aimerez gueres quand vous
ferez débarraffé de moi.
Théodofe.
Pourquoi me dites- vous cela vous vous
trompez.
Théophile.
Combien de fois me fuis- je apperçu que
je vous fatiguois , que je vous étois defagréable
?
Théodofe.
Ah ! defagréable , c'eft trop dire : vous
m'avez quelquefois gêné , contrarié , quelquefois
fait faire des chofes qui n'étoient
pas de mon goût ; mais votre intention
étoit bonne , & je ne fuis pas affez injuſte
pour en être fâché contre vous.
Théophile.
C'est-à - dire que mes foins & mes attentions
ne m'ont point encore brouillé
avec vous ; que vous me pardonnez tout
le zele & même toute la tendreffe avec laquelle
j'ai travaillé à votre éducation : voilà
précisément ce que vous voulez bien
oublier en ma faveur .
Théodofe.
Ce n'eft point là ma pensée , & vous
42 MERCURE DE FRANCE.
me faites une vraie chicanne ; je viens
d'avouer que vous m'avez quelquefois chagriné
, mais que je compte cela pour rien ,
que je n'y fonge plus , que je n'en ai point
de rancune ; que puis-je dire de plus ?
Théophile.
Jugez-en vous - même. Si quelqu'un vous
voyoit dans un grand péril , qu'il ne pût
vous en tirer , vous fauver la vie qu'en
vous faifant une légere douleur , feroit- il
jufte lorsque vous feriez hors de danger ,
de vous en tenir à lui dire , vous m'avez
fait un petit mal , vous m'avez un peu trop
preffé le bras , mais je n'en ai point de rancune
, & je vous le pardonne è
Théodofe.
Ah ! vous avez raiſon , il y auroit une
ingratitude effroyable à ce que vous me
dites là ; mais c'eft de quoi il n'eft pas queftion
ici : je ne fçache pas que vous m'ayez
jamais fauvé la vie.
Théophile.
Non , le fervice que j'ai tâché de vous
rendre eft encore plus grand ; j'ai voulu
vous fauver du malheur de vivre fans gloire.
Je vous ai vû expofé à des défauts qui
auroient fait périr les qualités de votre
DECEMBRE.
1754 43
ame , & c'eſt à la plus noble partie de vousmême
que j'ai , pour ainfi dire , tâché de
conferver la vie. Je n'ai pû y réuffir qu'en
vous contrariant , qu'en vous gênant quelquefois
: il vous en a coûté de petits chagrins
; c'est là cette légere douleur dont je
parlois tout -à- l'heure : vous contentezvous
encore de dire , je n'y fonge plus.
Théodofe.
Non , Théophile , je me trompois , & je
me dédis de tout mon coeur ; je vous ai en
effet les plus grandes obligations.
Théophile.
Point du tout , je n'ai fait que mon devoir
, mais il y a eu du courage à le faire :
vous m'aimeriez bien davantage fi je l'avois
voulu ; il n'a tenu qu'à moi de vous être
extrêmement agréable , & de gagner pour
jamais vos bonnes graces ; ce n'eût été qu'à
vos dépens , à la vérité.
Théodofe.
A mes dépens , dites-vous ?
Théophile.
Oui , je n'avois qu'à vous trahir pour
vous plaire, qu'à négliger votre inftruction
, qu'à laiffer votre coeur & votre ef44
MERCURE DE FRANCE .
prit devenir ce qu'ils auroient pû , qu'à
vous abandonner à vos humeurs ,à vos impatiences
, à vos volontés impétueufes , à
votre dégoût pour tout ce qui n'étoit pas
diffipation & plaifir . Convenez - en , la
moindre petite contradiction vous irritoit ,
vous étoit infupportable ; & ce qui eft encore
pis , j'ai vu le tems où ceux qui vous
entouroient , n'étoient précisément pour
vous que des figures qui amufoient vos
yeux ; vous ne fçaviez pas que c'étoit des
hommes qui penfoient , qui vous examinoient
, qui vous jugeoient , qui ne demandoient
qu'à vous aimer , qu'à pouvoir
vous regarder comme l'objet de leur amour
& de leur efpérance . On peut vous dire cela
aujourd'hui que vous n'êtes plus de même ,
& que vous vous montrez aimable ; auffi
vous aime- t-on , auſſi ne voyez- vous autour
de vous que des vifages contens &
charmés
, que des refpects mêlés d'applau
diffement & de joie ; mais je n'en fuis pas
mieux avec vous , moi , pour vous avoir
appris à être bien avec tout le monde.
Theodofe.
Laiffons là ce que je vous ai répondu
d'abord , je le defavoue ; mais quand vous
dites qu'il n'y avoit qu'à m'abandonner à
mes défauts pour me plaire , que fçavez-
7
9
DECEMBRE. 1754. 45
vous fi je ne vous les aurois pas reprochés
quelque jour ?
Théophile.
Non , Prince , non , il n'y avoit rien à
craindre , vous ne les auriez jamais fçus ; il
faut avoir des vertus pour s'appercevoir
qu'on en manque , ou du moins pour être
fâché de n'en point avoir ; & des vertus ,
vous n'en auriez point eu : la maniere dont
je vous aurois élevé y auroit mis bon ordre
; & ce lâche Gouverneur qui vous auroit
épargné la peine de devenir vertueux
& raifonnable , qui vous auroit laiffé la
miférable douceur de vous gâter tout à vo
tre aiſe , vous feroit toujours refté dans
l'efprit comme l'homme du monde le plus
accommodant & du meilleur commerce ,
& non pas comme un homme à qui vous
pardonnez tout au plus le bien qu'il vous a
fait.
Théodofe.
Vous en revenez toujours à un mot que
j'ai dit fans réflexion.
Théophile.
Oui , Prince , je foupçonne quelquefois
que vous ne m'aimez
gueres , mais en re
vanche, on vous aimera , & je fuis content
; voilà ce que je vous devois à vous
46 MERCURE DE FRANCE.
& ce que je devois à tout le monde . Vous
fouvenez-vous d'un trait de l'hiftoire romaine
que nous lifions ce matin ? Qu'il me
tue , pourvu qu'il regne , difoit Agrippine en
parlant de Neron : & moi , j'ai dit fans
comparaifon , qu'il me haïffe pourvû qu'on
l'aime , qu'il ait tort avec moi pourvû qu'il
ne manque jamais à fa gloire , & qu'il
n'ait tort ni avec la raifon ni avec les ver
tus qu'il doit avoir.
Théodofe.
Qu'il me haïffe , dites -vous ; vous n'y
fongez pas , Théophile ; en vérité , m'en
foupçonnez -vous capable ?
ble
Théophile.
Lamaniere dont vous vous récriez fem
promettre qu'il n'en fera rien.
Théodofe.
Je vous en convaincrai encore mieux
dans les fuites , foyez en perfuadé.
Théophile.
Je crois vous entendre , Prince , & je
fuis extrêmement touché de ce témoigna
ge de votre bon coeur ; mais de grace , ne
vous y trompez point ; je ne vous rappelle
pas mes foins pour les vanter. Si je tâche
DECEMBRE. 1754. 47
de vous y rendre fenfible , c'eft afin que
vous les récompenfiez de votre confiance
& non pas de vos bienfaits. Nous allons
bientôt nous quitter , & j'ai beſoin aujour
d'hui que vous m'aimiez un peu ; mais c'eft
pour vous que j'en ai befoin , & non pas
our moi ; c'eft que vous m'en écouterez
plus volontiers fur ce qui me refte à vous
dire pour achever votre éducation,
Théodofe.
Ah ! parlez , Théophile , me voici , je
vousaffure , dans la difpofition où vous me
fouhaitez ; je fçai d'ailleurs que le tems
preffe , & que nous n'avons pas long- tems
â demeurer enſemble.
Théophile.
Et vous attendez que je n'y fois plus ?
n'eft- il vrai ? vous n'aurez plus de Gouverneur
, vous ferez plus libre , & cela
vous réjouit , convenez - en.
Théodofe.
Franchement il pourroit bien y avoir
quelque chofe de ce que vous dites là , &
le tout fans que je m'impatiente d'être
avec vous ; mais on aime à être le maître
de fes actions.
48 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Raifonnons. Si juſqu'ici vous aviez été
le maître abfolu des vôtres , vous n'en auriez
peut-être pas fait une qui vous eût fait
honneur ; vous auriez gardé tous vos défauts
, par exemple.
Théodofe.
J'en ferois bien fâché.
Théophile.
C'est donc un bonheur pour vous de n'avoir
pas été votre maître. N'y a-t-il pas
de danger que vous le foyez aujourd'hui ?
ne vous défiez- vous pas de l'extrême envie
que vous avez de l'être : Votre raiſon
a fait du progrès fans doute ; mais prenez
garde : quand on eft fi impatient d'être
défait de fon Gouverneur , ne feroit- ce pas
figne qu'on a encore befoin de lui , qu'on
n'eft pas encore auffi raifonnable qu'on devroit
l'être car fi on l'étoit , ce Gouver
neur ne feroit plus fi incommode , il ne
gêneroit plus ; on feroit toujours d'accord
avec lui , il ne feroit plus que tenir compagnie
: qu'en pensez-vous ?
Théodofe.
Je rêve à votre réflexion .
Théophile:
DECEMBRE . 1754. 49
.
Théophile.
Il n'en eft pas de vous comme d'un particulier
de votre âge , votre liberté tire à
bien d'autres conféquences ; on fçaura bien
empêcher ce particulier d'abufer long- tems.
& à un certain point de la fienne ; mais
qui eft-ce qui vous empêchera d'abufer de
la vôtre qui eft- ce qui la réduira à de
juftes bornes ? quels fecours aura- t- on contre
vous que vos vertus , votre raiſon , vos
lumieres ? &
quoiqu'aujourd'hui vous ayez
de tout cela , êtes-vous für d'en avoir affez.
pour ne pas appréhender d'être parfaitement
libre ? Songez à ce que c'eft qu'une
liberté que votre âge & que l'impunité de
l'abus que vous en pouvez faire , rendront
fi dangereuſe. Si vous n'étiez pas naturellement
bon & généreux , fi vous n'aviez
pas le meilleur fond du monde , Prince ,
je ne vous tiendrois pas ce difcours - là
mais c'eft qu'avec vous il y a bien des reffources
, je vous connois , il n'y a que des
réflexions à vous faire faire.
Théodofe.
A la bonne heure , mais vous me faites
trembler ; je commence à craindre très-férieufement
de vous perdre.
11. Vol.
so MERCURE
DE FRANCE .
Théophile.
Voilà une crainte qui me charme , elle
part d'un fentiment qui vaut mieux que
tous les Gouverneurs du monde : ah ! que
je fuis content , & qu'elle nous annonce
une belle ame !
Il ne tiendra
Théodofe.
pas à moi que vous ne difiez
vrai ; courage , mettons à profit le tems
que nous avons à penfer enfemble
; nous
en refte-t-il beaucoup
?
Théophile.
Encore quelque mois .
Théodofe.
Cela eft bien court .
Théophile.
Je vous garantis que c'en fera plus qu'il
men faut pour un Prince capable de cette
réponſe là , fur-tout avec un homme qui
ne vous épargnera pas la vérité , d'autant
plus que vous n'avez que ce petit efpace
de tems-ci pour l'entendre , & qu'après
moi perfonne ne vous la dira peut-être ;
vous allez tomber entre les mains de gens
qui vous aimeront bien moins qu'ils n'auDECEMBRE.
1754.
ront envie que vous les aimiez , qui ne
voudront que vous plaire & non pas vous
inftruire , qui feront tout pour le plaifir
de votre amour propre , & rien le
pour
le profit de votre raifon .
Théodofe.
Mais n'y a-t-il pas
d'honnêtes gens qui
font d'un
caractere fûr , & d'un
honneur
à toute épreuve ?
Théophile.
Oui , il y en a par- tout , quoique tou
jours en petit nombre.
Théodofe.
Eh bien , j'aurai foin de me les attacher ;
de les
encourager à me parler ; je les préviendrai.
Théophile.
Vous le croyez que vous les préviendrez
; mais fi vous n'y prenez garde , je
vous avertis que ce feront ceux qui auront
le moins d'attrait pour vous , ceux pour
qui vous aurez le moins d'inclination &
que vous traiterez le plus froidement.
Théodofe.
Froidement moi qui me fens tant de
difpofition à les aimer , à les diftinguer ?
Cij
j2 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Eh ! vous ne la garderez pas cette difpofition
là , leur caractere vous l'ôtera . Et
à propos de cela voulez- vous bien me dire
ce que vous penfez de Softene ? C'eſt un
des hommes de la Cour que vous voyez le
plus fouvent.
Theodofe.
Et un fort aimable homme , qui a tonjours
quelque chofe d'obligeant à vous dire
, & qui vous le dit avec grace , quoique
d'un air fimple & naturel . C'eſt un homme
que j'aime à voir , malgré la différence
de fon âge au mien , & je fuis perfuadé
qu'il m'aime un peu auffi . Je le fens à la
maniere dont il m'aborde , dont il me parle
, dont il écoute ce que je dis ; je n'ai
point encore trouvé d'efprit plus liant , plus
d'accord avec le mien.
Théophile.
Il eft vrai .
Théodofe.
Je ne penſe pas de même de Philante,
Je vous crois.
Théophile.
DECEMBRE . 1754 53
Théodofe.
Quelle différence ! celui- ci a un efprit
roide & férieux , je penfe qu'il n'eftime que
lui , car il n'approuve jamais rien ; ou s'il
approuve , c'est avec tant de réferve & d'un
air fi contraint , qu'on diroit qu'il a toujours
peur de vous donner trop de vanité ;
il est toujours de votre avis le moins qu'il
peut , & il vaudroit autant qu'il n'en fût
point du tout. Il y a quelques jours que
pendant que vous étiez fur la terraffe il
m'arriva de dire quelque chofe dont tout
le monde fe mit à rire , comme d'une fail
lie affez plaifante ; lui feul baiffa les yeux ,
en fouriant à la vérité , mais d'un fouris
qui fignifioit qu'on ne devoit pas rire.
Théophile.
Peut-être avoit-il raifon.
Théodofe.
Quoi ! raifon contre tout le monde ? eſtce
que jamais tout le monde a tort ? avoitil
plus d'efprit que trente perſonnes ?
Théophile.
Trente flateries font-elles une approbation
décident- elles de quelque chofe t
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Comme vous voudrez ; mais Philante
n'eft pas mon homme.
Théophile.
Vous avez cependant tant de difpofition
à aimer les gens d'un caractere für &
d'un honneur à toute epreuve ?
Théodofe.
Affûrément , & je le dis encore.
Théophile.
Eh bien ! Philante eft un de ces hommes
que vous avez deffein de prévenir & de
vous attacher.
Théodofe.
Vous me furprenez , cet honnêteté- là
a donc bien mauvaife grace à l'être.
Théophile.
Tous les honnêtes gens lui reffemblent ,
les graces de l'adulation & de la faufferé
leur manquent à tous ; ils aiment mieux
quand il faut opter , être vertueux qu'agréables.
Vous l'avez vu par Philante : il
n'a pu dans l'occafion & avec fa probité
louer en vous que ce qu'il y a vû de louaDECEMBRE.
1754. 55
ble, & a pris le parti de garder le filence
fur ce qui ne l'étoit pas ; la vérité ne lui
a pas permis de donner à votre amour propre
toutes les douceurs qu'il demandoit ,
& que Softene lui a données fans fcrupule :
voilà ce qui vous a rebuté de Philante
ce qui vous l'a fait trouver fi froid , fi
peu affectueux , fi difficile à contenter ;
voilà ce caractere quí dans fes pareils vous
paroîtra fi fec , fi auftere , & fi critique en
comparaifon de la foupleffe des Softene ,
avec qui vous contracterez un fi grand befoin
d'être applaudi , d'être encenfé , je
dirois prefque d'être adoré.
Théodofe .
Oh ! vous en dites trop ; me prendraije
pour une divinité ? me feront - ils accroire
que j'en fuis une .
Théophile .
Non , on ne va pas fi loin , on ne fçauroit
, & je pense que l'exemple de l'Empereur
Caïus , dont nous lifions l'hiftoire
ces jours paffés , ne gâtera à préſent perfonne
.
Théodofe .
Vous me parlez d'un extravagant , d'une
tête naturellement folle.
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
11 eft vrai ; mais malgré la foibleffe de
fa tête , s'il n'avoit jamais été qu'un particulier
, il ne feroit point tombé dans la
folie qu'il eut , & ce fut la hauteur de fa
place qui lui donna ce vertige . Aujourd'hui
les conditions comme la fienne ne
peuvent plus être fi funeftes à la raiſon ,
elles ne fçauroient faire des effets fi terribles
; la religion , nos principes , nos lumieres
ont rendu un pareil oubli de foimême
impoffible , il n'y a plus moyen de
s'égarer jufques-là , mais tout le danger
n'eft pas ôté , & fi l'on n'y prend garde , il
y a encore des étourdiffemens où l'on
peut tomber , & qui empêchent qu'on ne
fe connoiffe : on ne fe croit pas une divinité
, mais on ne fçait pas trop ce qu'on
eft ni pour qui l'on fe prend , on ne fe
définit point. Ce qui eft certain , c'eſt
qu'on fe croit bien différent des autres
hommes : on ne fe dit pas , je fuis d'une
autre nature qu'eux ; mais de la maniere
dont on l'entend , on fe dit à peu près la
la valeur de cela.
Theodofe.
Attendez donc ; me tromperois-je quand
je me croirai plus que les autres hommes ?
DECEMBRE.
$7
1754.
Théophile.
Non dans un fens , vous êtes infiniment
plus qu'eux ; dans un autre vous êtes précifément
ce qu'ils font. '
Théodofe.
Précifement ce qu'ils font ! quoi ! le fang
'dont je fors....
Théophile.
Eft confacré à nos refpects , & devenu le
plus noble fang du monde ; les hommes fe
font fait & ont dû fe faire une loi inviolable
de le refpecter ; voilà ce qui vous
met au-deffus de nous. Mais dans la nature
, votre fang , le mien , celui de tous les
hommes , c'eft la même chofe ; nous le tirons
tous d'une fource commune ; voilà
par où vous êtes ce que nous fommes.
Théodofe.
A la rigueur , ce que vous dites là eſt
vrai ; mais il me femble qu'à préſent tout
cela n'eft plus de même , & qu'il faut raifonner
autrement ; car enfin penfez -vous
de bonne foi qu'un valet de pied , qu'un
homme du peuple eft un homme comme
moi , & que je ne fuis qu'un homme comme
lui ?
C v.
58 MERCURE DE FRANCE
Théophile.
Oui , dans la nature .
Théodofe.
Mais cette nature ; eft- il encore ici queftion
d'elle comment l'entendez- vous ?
Théophile.
Tout fimplement ; il ne s'agit pas d'une
penſée hardie , je ne hazarde rien , je ne
fais point le Philofophe , & vous ne me
foupçonnez pas de vouloir diminuer de
vos prérogatives ?
Théodofe.
Ce n'eft
pas là ce que j'imagine.
Théophile.
Elles me font cheres , parce que c'eft vous
qui les avez ; elles me font facrées , parce
que vous les tenez , non feulement des
hommes , mais de Dieu même ; fans compter
que de toutes les façons de penfer , la
plus ridicule , la plus impertinente & la.
plus injufte feroit de vouloir déprimer la
grandeur de certaines conditions abfolument
néceffaires. Mais à l'égard de ce que
nous difions tout - à - l'heure , je parle en
homme qui fuit les lumieres du bon feas
DECEMBRE. 1754.. 59
le plus ordinaire , & la peine que vous
avez à m'entendre , vient de ce que je vous
difois tout à -l'heure , qui eft que dans le
rang où vous êtes on ne fçait pas trop
pour qui l'on fe prend ; ce n'eft pas que
vous ayez eu encore à faire aux fateurs ,
j'ai tâché de vous en garantir , vous êtes
né d'ailleurs avec beaucoup d'efprit ; cependant
l'orgueil de ce rang vous a déja
gagné , vous ne vous connoillez déja plus ,
& cela à caufe de cet empreffement qu'on
a pour vous voir de ces refpects que vous
trouvez fur votre paffage ; il n'en a pas
fallu davantage pour vous jetter dans une
illufion , dont je fuis fûr que vous allez rire
vous-même.
Théodofe.
Oh ! je n'y manquerai pas , je vous promets
d'en rire bien franchement fi j'ai
autant de tort que vous le dites : voyons ,
comment vous tirerez- vous de la
comparaifon
du valet de pied ?
Théophile.
Au lieu de lui , mettons un eſclave.
Théodofe.
C'est encore pis.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Théophile.
C'eft que j'ai un fait amufant à vous
rapporter là - deffus. J'ai lû , je ne fçais plus
dans quel endroit , qu'un Roi de l'Afie encore
plus grand par fa fageffe que par ſa
puiffance , avoit un fils unique , que par un
article d'un traité de paix il avoit été obligé
de marier fort jeune. Ce fils avoit mille
vertus ; c'étoit le Prince de la plus grande
efpérance , mais il avoit un défaut qui
déparoit tout ; c'eſt qu'il ne daignoit s'humanifer
avec perfonne ; c'eft qu'il avoit
une fi fuperbe idée de fa condition , qu'il
auroit cru fe deshonorer par le commerce
des autres hommes , & qu'il les regardoit
comme de viles créatures , qu'il traitoit
doucement , parce qu'il étoit bon , mais
qui n'exiftoient que pour le fervir , que
pour lui obéir , & à qui il ne pouvoit décemment
parler que pour leur apprendre
fes volontés , fans y fouffrir de replique ;
car la moindre difcuffion lui paroiffoit familiere
& hardie , & il fçavoit l'arrêter par
un regard , ou par un mot qui faifoit rentrer
dans le néant dont on ofoit fortir devant
lui.
Théodofe.
Ah ! la trifte & ridicule façon de vivre ;
DECEMBRE . 1754. 61
je prévois la fin de l'hiftoire , ce Prince
là mourut d'ennui ?
Théophile.
Non , fon orgueil le foutenoit ; il lui
tenoit compagnie. Son pere qui gémiffoit
de le voir de cette humeur là , & qui en
fçavoit les conféquences , avoit beau lui
dire tout ce qu'il imaginoit de mieux pour
le rendre plus raifonnable là - deffus. Pour
le guérir de cette petiteffe d'efprit , il avoit
beau fe propofer pour exemple , lui qui
étoit Roi , lui qui regnoit & qui étoit cependant
fi acceffible , lui qui parloit à tout
le monde , qui donnoit à tout le monde le
droit de lui parler , & qui avoit autant
d'amis qu'il avoit de fujets qui l'entouroient
rien ne touchoit le fils. Il écoutoit
fon pere ; il le laiffoit dire , mais comme
un vieillard dont l'efprit avoit baiffé par
les années , & à l'âge duquel il falloit
donner le peu de dignité qu'il y avoit dans
fes remontrances.
Théodofe.
par-
Ce jeune Prince avoit donc été bien mal
élevé ?
Théophile.
Peut-être fon gouverneur l'avoit - il épar62
MERCURE DE FRANCE.
peur
gné de d'en être haï. Quoiqu'il
en foit , le Roi ne fçavoit
plus comment
s'y prendre
, & defefpéra
d'avoir
jamais
la
confolation
de le corriger
. Il le corrigea
pourtant
, fa tendreffe
ingénieufe
lui en fuggera
un moyen
qui lui réuffit. Je vous ai dit que le Prince
étoit marié ; ajoutez
à cela que la jeune Princeffe
touchoit
à l'inf tant de lui donner
un fils ; du moins fe
flattoit
-on que c'en feroit un. Oh ! vous remarquerez
qu'une
de ſes eſclaves
fe trou voit alors dans le même
cas qu'elle
, & n'attendoit
auffi que le moment
de mettre
un enfant au monde. Le Roi qui avoit fes vûes , s'arrangea
là- deffus , & prit des mefures
que
le hazard
favorifa
. Les deux
meres eurent
chacun
un fils ; & qui plus eft , l'enfant
royal & l'enfant
eſclave`na- quirent
dans le même quart d'heure
.
Théodofe.
A quoi cela aboutira-t-il ?
Théophile.
Le dernier ( je parle de l'efclave ) fut
auffi-tôt porté dans l'appartement de la
Princeffe , & mis fubtilement à côté du
petit Prince ; ils étoient tous deux accommodés
l'un comme l'autre ; on avoit feulement
eu la précaution de diftinguer le
DECEMBRE . 1754 .
63
petit Prince par une marque qui n'étoit
fçûe que du Roi & de fes confidens . Deux
enfans au lieu d'un , s'écria- t- on avec furprife
dans l'appartement , & qu'eft- ce que
cela fignifie qu'eft-ce qui a ofé apporter
l'autre comment fe trouve t-il là : & puis
à préfent comment démêler le Prince
jugez du bruit & de la rumeur.
Théodofe.
L'aventure étoit embarraffante.
Théophile.
Sur ces entrefaites , le Prince impatient
'de voir fon fils , arrive & demande qu'on
le lui montre. Hélas ! Seigneur , on ne
fçauroit , lui dit- on d'un air confterné ; il
ne vous est né qu'un Prince , & nous venons
de trouver deux enfans l'un auprès
de l'autre ; les voilà , & de vous dire lequel
des deux eft votre fils , c'est ce qui
nous eft abfolument impoffible. Le Prince,
en pâliffant , regarde ces deux enfans , &
Toupire de ne fçavoir à laquelle de ces
petites maffes de chair encore informes , il
doit ou fon amour ou fon mépris. Eh ! quel
eft donc l'infolent qui a ofé faire cet ou
trage au fang de fes maîtres , s'écria- t- il ?
A peine achevoit-il cette exclamation , que
tout-à- coup le Roi parut , fuivi de trois
64 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre des plus vénérables Seigneurs
de l'Empire. Vous me paroiffez bien agi
té , mon fils , lui dit le Roi : il me femble
même avoir entendu que vous vous plaignez
d'un outrage ; de quoi eft- il queftion
? Ah ! Seigneur , lui répondit le Prince
, en lui montrant fes deux enfans , vous
me voyez au defefpoir : il n'y a point de
fupplice digne du crime dont il s'agit . J'ai
perdu mon fils , on l'a confondu avec je
ne fçais quelle vile créature qui m'empêche
de le reconnoître. Sauvez- moi de
l'affront de m'y tromper ; l'auteur de cet
attentat n'eft pas loin , qu'on le cherche ,
qu'on me venge , & que fon fupplice
effraye toute la terre.
Théodofe.
Ceci m'intéreſſe .
Théophile.
Il n'eft pas néceffaire de le chercher :
le voici , Prince ; c'eft moi , dit alors froidement
un de ces vénérables Seigneurs,
& dans cette action que vous appellez un
crime , je n'ai eu en vûe que votre gloire. Le
Roi fe plaint de ce que vous êtes trop fier ,
il gémit tous les jours de votre mépris
pour le refte des hommes ; & moi , pour
vous aider à le convaincre que vous avez
DECEMBRE. 1754.
65
raifon de les méprifer , & de les croire
d'une nature bien au-deffous de la vôtre ,
j'ai fait enlever un enfant qui vient de
naître , je l'ai fait mettre à côté de votre
fils , afin de vous donner une occaſion de
prouver que tout confondus qu'ils font ,
vous ne vous y tromperez pas , & que
vous n'en verrez pas moins les caracteres
de grandeur qui doivent diftinguer votre
augufte fang d'avec le vil fang des autres.
Au furplus , je n'ai pas rendu la diftinction
bien difficile à faire ; ce n'eſt pas même
un enfant noble , c'eft le fils d'un miférable
efclave que vous voyez à côté du
vôtre ; ainfi la différence eft fi énorme entr'eux
, que votre pénétration va fe jouer
de cette foible épreuve où je la mets.
Théodofe .
Ah le malin vieillard !
Théophile.
Au refte , Seigneur , ajouta-t-il , je me
Tuis menagé un moyen für de reconnoître
votre fils , il n'eft point confondu pour
moi ; mais s'il l'eft pour vous , je vous
: avertis que rien ne m'engagera à vous le
montrer , à moins que le Roi ne me l'ordonne.
Seigneur , dit alors le Prince à fon
pere , d'un air un peu confus , & preſque
66 MERCURE DE FRANCE.
la larme à l'oeil , ordonnez- lui donc qu'il
me le rende . Moi , Prince , lui répartit le
Roi faites- vous reflexion à ce que vous
me demandez ? eft- ce que la nature n'a
point marqué votre fils ? fi rien ne vous
l'indique ici , fi vous ne pouvez le retrouver
fans que je m'en mêle , eh ! que deviendra
l'opinion fuperbe que vous avez de
votre fang il faudra donc renoncer à croire
qu'il eft d'une autre forte que celui des autres
, & convenir que la nature à cet égard
n'a rien fait de particulier pour nous.
Théodofe.
Il avoit plus d'efprit que moi , s'il répondit
à cela.
Théophile.
L'hiftoire nous rapporte qu'il parut rêver
un inftant , & qu'enfuire il s'écria tout
d'un coup , je me rends , Seigneur , c'en
eft fait vous avez trouvé le fecret de m'éclairer
; la nature ne fait que des hommes
& point de Princes : je conçois maintenant
d'où mes droits tirent leur origine , je les
faifois venir de trop loin , & je rougis
de ma fierté paffée. Auffi -tôt le vieux Seigneur
alla prendre le petit Prince qu'il
préfenta à fon pere , après avoir tiré de
deffous les linges qui l'enveloppoient un
DECEMBRE. 1754. 67
billet que le Roi lui -même y avoit mis pour
le reconnoître. Le Prince , en pleurant de
joie , embraſſa fon fils , remercia mille fois
le vieux Seigneur qui avoit aidé le Roi
dans cet innocent artifice , & voulut tout
de fuite qu'on lui apportât l'enfant efclave
dont on s'étoit fervi pour l'inftruire , &
qu'il embraffa à fon tour , comme en reconnoiffance
du trait de lumiere qui venoit
de le frapper. Je t'affranchis , lui ditil
, en le preffant entre fes bras ; on t'élevera
avec mon fils , je lui apprendrai ce
que je te dois , tu lui ferviras de leçon
comme à moi , & tu me feras toujours.
cher , puifque c'eſt
venu raifonnable.
par toi que je fuis de-
Théodofe.
Votre Prince me fait pleurer.
Théophile.
pé-
Ah ! mon fils , s'écria alors le Roi ,
nétré d'attendriffement , que vous êtes bien
digne aujourd'hui d'être l'héritier d'un Empire
! que tant de raifon & que tant de
grandeur vous vengent bien de l'erreur où
vous étiez tombé !
Theodofe.
Ah ! que je fuis content de votre hif
68 MERCURE DE FRANCE.
toire ; me voilà bien raccommodé avec la
comparaison du valet- de - pied ; je lui ai
autant d'obligation que le Prince en avoit
au petit esclave. Mais dires moi , Théophile
, ce que vous venez de dire , & qui
eft fi vrai , tout le monde le fçait - il comme
il faut le fçavoir ? Je cherche un pes
à m'excufer. La plupart de nos jeunes gens
ne s'y trompent-ils pas auffi ? je vois bien
qu'ils me mettent au- deffus d'eux , mais il me
femble qu'ils ne croyent pas que tout homme
, dans la nature , eft leur femblable ;
ils s'imaginent qu'elle a auffi un fang à
part pour eux ; il n'eft ni fi beau ni fi
diftingué que le mien , mais il n'eſt pas de
l'efpéce de celui des autres ; qu'en ditesyous
?
Théophile.
Que non -feulement ces jeunes gens ne
fçavent pas que tout eft égal à cet égard ,
mais que des perfonnages très- graves &
très- fenfés l'oublient : je dis qu'ils l'oublient
, car il eft impoffible qu'ils l'ignorent
; & fi vous leur parlez de cette égalité
, ils ne la nieront pas , mais ils ne la
fçavent que pour en difcourir , & non pas
pour la croire ; ce n'eft pour eux qu'un
trait d'érudition , qu'une morale de converfation
, & non pas une vérité d'ufage.
DECEMBRE. 1754. 69
Théodofe .
J'ai encore une queſtion à vous faire :
ne dit-on pas fouvent , en parlant d'un
homme qu'on eftime , c'eft un homme qui
fe reffent de la nobleffe de fon fang.
"
Théophile.
Oui , il y a des
gens qui s'imaginent
qu'un fang tranfmis par un grand nombre
d'ayeux nobles , qui ont été élevés
dans la fierté de leur rang ; ils s'imaginent
, dis-je , que ce fang , tout venu qu'il
eft d'une fource commune , a acquis en
paffant , de certaines impreffions qui le diftinguent
d'un fang reçu de beaucoup d'ayeux
d'une petite condition ; & il fe pourroit
bien effectivement que cela fît des
différences : mais ces différences font- el
les avantageufes ? produifent- elles des vertus
? contribuent - elles à rendre l'ame plus
belle & plus raifonnable ? & la nature
là-deffus fuit-elle la vanité de notre opinion
il y auroit bien de la vifion a le
croire , d'autant plus qu'on a tant de preuves
du contraire : ne voit-on pas des hommes
du plus bas étage qui font des hommes
admirables ?
70 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Et l'hiſtoire ne nous montre- t- elle pas de
grands Seigneurs par la naiffance qui
avoient une ame indigne ? Allons , tout eft
dit fur cet article : la nature ne connoît
pas les nobles , elle ne les exempte de
rien , ils naiffent fouvent auffi infirmes de
corps , auffi courts d'efprit.
Théodofe .
Ils meurent de même , fans compter
que la fortune fe joue de leurs biens , de
leurs honneurs , que leur famille s'éteint
ou s'éclipfe ; n'y a- t- il pas une infinité de
races , & des plus illuftres , qu'on a perdu
de vûe , que la nature a continuées , mais
que la fortune a quittées , & dont les defcendans
méconnus rampent apparemment
dans la foule , labourent ou mendient
pendant que
de nouvelles races forties de
la pouffiere , font aujourd'hui les fieres &
les fuperbes , & s'éclipferont auffi , pour
faire à leur tour place à d'autres , un peu
plus tôt ou un peu plus tard ? c'eft un cercle
de viciffitudes qui enveloppe tout le
monde , c'eft par tout miferes communes.
Théodofe.
Changeons de matiere ; je me fens trop
DECEMBRE. 1754. 71
humilié de m'être trompé là - deffus , je
n'étois gueres Prince alors.
Théophile.
' En revanche vous l'êtes aujourd'hui beaucoup.
Mais il fe fait tard ; rentrons , Prince
, & demain , fi vous voulez , nous reprendrons
la même converfation.
Le Dialogue qu'on vient de lire eft de M.
de Marivaux. Il n'y a perfonne qui ne fente
que des développemens de cette naturefont trèspropres
à rendre plus raiſonnables & meilleurs
ceux que leur naiſſance appelle au trône.
Nous prévoyons avec joie que l'Amenr ne
pourra pas fe refufer au defir que le public lui
marquera de voir l'exécution entiere d'un des
plus beaux projets qu'on puiſſe former pour
bien de la fociété.
Cfont tres anciens. Un Seigneur qui
Es dialogues qu'on donne au public ,
hérita , il y a quelque tems , d'un de fes
parens , les trouva dans le château où ce
parent étoit mort ; ils étoient confondus
avec d'autres papiers extrêmement anciens
auffi ; on n'en a changé que le langage gaulois
, par lequel il paroît , au jugement de
quelques fçavans , qu'il y a pour le moins
quatre fiécles qu'ils font écrits . On ne fçait
point non plus quel en eft l'auteur ; tout ce
qu'on en peut croire , c'eft qu'ils ont fervi
à l'éducation de quelqu'un de nos Rois ,
ou de quelques Princes deftinés à regner.
Quoiqu'il en foit , en voici le premier ,
dont les détails font affez fimples . C'eſt un
40 MERCURE DE FRANCE.
Gouverneur & un jeune Prince qui s'entretiennent
enfemble , tous deux apparemment
fous des noms fuppofés , puifque le
Prince a celui de Théodofe , & le Gouver
neur celui de Théophile.
PREMIER DIALOGUE.
Théophile.
Voici un lieu fort champêtre , Prince ;
voulez- vous que nous nous y arrêtions ?
Théodofe.
Comme il vous plaira.
Théophile.
Vous me paroiffez aujourd'hui bien férieux
; la promenade vous ennuie-t-elle ?
Auriez vous mieux aimé refter avec ces
jeunes gens que nous venons de quitter ?
Théodofe.
Mais je vous avoue qu'ils m'amufoient,
Théophile.
Vous me fçavez donc bien mauvais gré
de vous avoir amené ici : n'eft- il pas vrai
que vous me trouvez dans mille momens
un homme bien incommode ? je pense que
DECEMBRE . 1754. 41
vous ne m'aimerez gueres quand vous
ferez débarraffé de moi.
Théodofe.
Pourquoi me dites- vous cela vous vous
trompez.
Théophile.
Combien de fois me fuis- je apperçu que
je vous fatiguois , que je vous étois defagréable
?
Théodofe.
Ah ! defagréable , c'eft trop dire : vous
m'avez quelquefois gêné , contrarié , quelquefois
fait faire des chofes qui n'étoient
pas de mon goût ; mais votre intention
étoit bonne , & je ne fuis pas affez injuſte
pour en être fâché contre vous.
Théophile.
C'est-à - dire que mes foins & mes attentions
ne m'ont point encore brouillé
avec vous ; que vous me pardonnez tout
le zele & même toute la tendreffe avec laquelle
j'ai travaillé à votre éducation : voilà
précisément ce que vous voulez bien
oublier en ma faveur .
Théodofe.
Ce n'eft point là ma pensée , & vous
42 MERCURE DE FRANCE.
me faites une vraie chicanne ; je viens
d'avouer que vous m'avez quelquefois chagriné
, mais que je compte cela pour rien ,
que je n'y fonge plus , que je n'en ai point
de rancune ; que puis-je dire de plus ?
Théophile.
Jugez-en vous - même. Si quelqu'un vous
voyoit dans un grand péril , qu'il ne pût
vous en tirer , vous fauver la vie qu'en
vous faifant une légere douleur , feroit- il
jufte lorsque vous feriez hors de danger ,
de vous en tenir à lui dire , vous m'avez
fait un petit mal , vous m'avez un peu trop
preffé le bras , mais je n'en ai point de rancune
, & je vous le pardonne è
Théodofe.
Ah ! vous avez raiſon , il y auroit une
ingratitude effroyable à ce que vous me
dites là ; mais c'eft de quoi il n'eft pas queftion
ici : je ne fçache pas que vous m'ayez
jamais fauvé la vie.
Théophile.
Non , le fervice que j'ai tâché de vous
rendre eft encore plus grand ; j'ai voulu
vous fauver du malheur de vivre fans gloire.
Je vous ai vû expofé à des défauts qui
auroient fait périr les qualités de votre
DECEMBRE.
1754 43
ame , & c'eſt à la plus noble partie de vousmême
que j'ai , pour ainfi dire , tâché de
conferver la vie. Je n'ai pû y réuffir qu'en
vous contrariant , qu'en vous gênant quelquefois
: il vous en a coûté de petits chagrins
; c'est là cette légere douleur dont je
parlois tout -à- l'heure : vous contentezvous
encore de dire , je n'y fonge plus.
Théodofe.
Non , Théophile , je me trompois , & je
me dédis de tout mon coeur ; je vous ai en
effet les plus grandes obligations.
Théophile.
Point du tout , je n'ai fait que mon devoir
, mais il y a eu du courage à le faire :
vous m'aimeriez bien davantage fi je l'avois
voulu ; il n'a tenu qu'à moi de vous être
extrêmement agréable , & de gagner pour
jamais vos bonnes graces ; ce n'eût été qu'à
vos dépens , à la vérité.
Théodofe.
A mes dépens , dites-vous ?
Théophile.
Oui , je n'avois qu'à vous trahir pour
vous plaire, qu'à négliger votre inftruction
, qu'à laiffer votre coeur & votre ef44
MERCURE DE FRANCE .
prit devenir ce qu'ils auroient pû , qu'à
vous abandonner à vos humeurs ,à vos impatiences
, à vos volontés impétueufes , à
votre dégoût pour tout ce qui n'étoit pas
diffipation & plaifir . Convenez - en , la
moindre petite contradiction vous irritoit ,
vous étoit infupportable ; & ce qui eft encore
pis , j'ai vu le tems où ceux qui vous
entouroient , n'étoient précisément pour
vous que des figures qui amufoient vos
yeux ; vous ne fçaviez pas que c'étoit des
hommes qui penfoient , qui vous examinoient
, qui vous jugeoient , qui ne demandoient
qu'à vous aimer , qu'à pouvoir
vous regarder comme l'objet de leur amour
& de leur efpérance . On peut vous dire cela
aujourd'hui que vous n'êtes plus de même ,
& que vous vous montrez aimable ; auffi
vous aime- t-on , auſſi ne voyez- vous autour
de vous que des vifages contens &
charmés
, que des refpects mêlés d'applau
diffement & de joie ; mais je n'en fuis pas
mieux avec vous , moi , pour vous avoir
appris à être bien avec tout le monde.
Theodofe.
Laiffons là ce que je vous ai répondu
d'abord , je le defavoue ; mais quand vous
dites qu'il n'y avoit qu'à m'abandonner à
mes défauts pour me plaire , que fçavez-
7
9
DECEMBRE. 1754. 45
vous fi je ne vous les aurois pas reprochés
quelque jour ?
Théophile.
Non , Prince , non , il n'y avoit rien à
craindre , vous ne les auriez jamais fçus ; il
faut avoir des vertus pour s'appercevoir
qu'on en manque , ou du moins pour être
fâché de n'en point avoir ; & des vertus ,
vous n'en auriez point eu : la maniere dont
je vous aurois élevé y auroit mis bon ordre
; & ce lâche Gouverneur qui vous auroit
épargné la peine de devenir vertueux
& raifonnable , qui vous auroit laiffé la
miférable douceur de vous gâter tout à vo
tre aiſe , vous feroit toujours refté dans
l'efprit comme l'homme du monde le plus
accommodant & du meilleur commerce ,
& non pas comme un homme à qui vous
pardonnez tout au plus le bien qu'il vous a
fait.
Théodofe.
Vous en revenez toujours à un mot que
j'ai dit fans réflexion.
Théophile.
Oui , Prince , je foupçonne quelquefois
que vous ne m'aimez
gueres , mais en re
vanche, on vous aimera , & je fuis content
; voilà ce que je vous devois à vous
46 MERCURE DE FRANCE.
& ce que je devois à tout le monde . Vous
fouvenez-vous d'un trait de l'hiftoire romaine
que nous lifions ce matin ? Qu'il me
tue , pourvu qu'il regne , difoit Agrippine en
parlant de Neron : & moi , j'ai dit fans
comparaifon , qu'il me haïffe pourvû qu'on
l'aime , qu'il ait tort avec moi pourvû qu'il
ne manque jamais à fa gloire , & qu'il
n'ait tort ni avec la raifon ni avec les ver
tus qu'il doit avoir.
Théodofe.
Qu'il me haïffe , dites -vous ; vous n'y
fongez pas , Théophile ; en vérité , m'en
foupçonnez -vous capable ?
ble
Théophile.
Lamaniere dont vous vous récriez fem
promettre qu'il n'en fera rien.
Théodofe.
Je vous en convaincrai encore mieux
dans les fuites , foyez en perfuadé.
Théophile.
Je crois vous entendre , Prince , & je
fuis extrêmement touché de ce témoigna
ge de votre bon coeur ; mais de grace , ne
vous y trompez point ; je ne vous rappelle
pas mes foins pour les vanter. Si je tâche
DECEMBRE. 1754. 47
de vous y rendre fenfible , c'eft afin que
vous les récompenfiez de votre confiance
& non pas de vos bienfaits. Nous allons
bientôt nous quitter , & j'ai beſoin aujour
d'hui que vous m'aimiez un peu ; mais c'eft
pour vous que j'en ai befoin , & non pas
our moi ; c'eft que vous m'en écouterez
plus volontiers fur ce qui me refte à vous
dire pour achever votre éducation,
Théodofe.
Ah ! parlez , Théophile , me voici , je
vousaffure , dans la difpofition où vous me
fouhaitez ; je fçai d'ailleurs que le tems
preffe , & que nous n'avons pas long- tems
â demeurer enſemble.
Théophile.
Et vous attendez que je n'y fois plus ?
n'eft- il vrai ? vous n'aurez plus de Gouverneur
, vous ferez plus libre , & cela
vous réjouit , convenez - en.
Théodofe.
Franchement il pourroit bien y avoir
quelque chofe de ce que vous dites là , &
le tout fans que je m'impatiente d'être
avec vous ; mais on aime à être le maître
de fes actions.
48 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Raifonnons. Si juſqu'ici vous aviez été
le maître abfolu des vôtres , vous n'en auriez
peut-être pas fait une qui vous eût fait
honneur ; vous auriez gardé tous vos défauts
, par exemple.
Théodofe.
J'en ferois bien fâché.
Théophile.
C'est donc un bonheur pour vous de n'avoir
pas été votre maître. N'y a-t-il pas
de danger que vous le foyez aujourd'hui ?
ne vous défiez- vous pas de l'extrême envie
que vous avez de l'être : Votre raiſon
a fait du progrès fans doute ; mais prenez
garde : quand on eft fi impatient d'être
défait de fon Gouverneur , ne feroit- ce pas
figne qu'on a encore befoin de lui , qu'on
n'eft pas encore auffi raifonnable qu'on devroit
l'être car fi on l'étoit , ce Gouver
neur ne feroit plus fi incommode , il ne
gêneroit plus ; on feroit toujours d'accord
avec lui , il ne feroit plus que tenir compagnie
: qu'en pensez-vous ?
Théodofe.
Je rêve à votre réflexion .
Théophile:
DECEMBRE . 1754. 49
.
Théophile.
Il n'en eft pas de vous comme d'un particulier
de votre âge , votre liberté tire à
bien d'autres conféquences ; on fçaura bien
empêcher ce particulier d'abufer long- tems.
& à un certain point de la fienne ; mais
qui eft-ce qui vous empêchera d'abufer de
la vôtre qui eft- ce qui la réduira à de
juftes bornes ? quels fecours aura- t- on contre
vous que vos vertus , votre raiſon , vos
lumieres ? &
quoiqu'aujourd'hui vous ayez
de tout cela , êtes-vous für d'en avoir affez.
pour ne pas appréhender d'être parfaitement
libre ? Songez à ce que c'eft qu'une
liberté que votre âge & que l'impunité de
l'abus que vous en pouvez faire , rendront
fi dangereuſe. Si vous n'étiez pas naturellement
bon & généreux , fi vous n'aviez
pas le meilleur fond du monde , Prince ,
je ne vous tiendrois pas ce difcours - là
mais c'eft qu'avec vous il y a bien des reffources
, je vous connois , il n'y a que des
réflexions à vous faire faire.
Théodofe.
A la bonne heure , mais vous me faites
trembler ; je commence à craindre très-férieufement
de vous perdre.
11. Vol.
so MERCURE
DE FRANCE .
Théophile.
Voilà une crainte qui me charme , elle
part d'un fentiment qui vaut mieux que
tous les Gouverneurs du monde : ah ! que
je fuis content , & qu'elle nous annonce
une belle ame !
Il ne tiendra
Théodofe.
pas à moi que vous ne difiez
vrai ; courage , mettons à profit le tems
que nous avons à penfer enfemble
; nous
en refte-t-il beaucoup
?
Théophile.
Encore quelque mois .
Théodofe.
Cela eft bien court .
Théophile.
Je vous garantis que c'en fera plus qu'il
men faut pour un Prince capable de cette
réponſe là , fur-tout avec un homme qui
ne vous épargnera pas la vérité , d'autant
plus que vous n'avez que ce petit efpace
de tems-ci pour l'entendre , & qu'après
moi perfonne ne vous la dira peut-être ;
vous allez tomber entre les mains de gens
qui vous aimeront bien moins qu'ils n'auDECEMBRE.
1754.
ront envie que vous les aimiez , qui ne
voudront que vous plaire & non pas vous
inftruire , qui feront tout pour le plaifir
de votre amour propre , & rien le
pour
le profit de votre raifon .
Théodofe.
Mais n'y a-t-il pas
d'honnêtes gens qui
font d'un
caractere fûr , & d'un
honneur
à toute épreuve ?
Théophile.
Oui , il y en a par- tout , quoique tou
jours en petit nombre.
Théodofe.
Eh bien , j'aurai foin de me les attacher ;
de les
encourager à me parler ; je les préviendrai.
Théophile.
Vous le croyez que vous les préviendrez
; mais fi vous n'y prenez garde , je
vous avertis que ce feront ceux qui auront
le moins d'attrait pour vous , ceux pour
qui vous aurez le moins d'inclination &
que vous traiterez le plus froidement.
Théodofe.
Froidement moi qui me fens tant de
difpofition à les aimer , à les diftinguer ?
Cij
j2 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
Eh ! vous ne la garderez pas cette difpofition
là , leur caractere vous l'ôtera . Et
à propos de cela voulez- vous bien me dire
ce que vous penfez de Softene ? C'eſt un
des hommes de la Cour que vous voyez le
plus fouvent.
Theodofe.
Et un fort aimable homme , qui a tonjours
quelque chofe d'obligeant à vous dire
, & qui vous le dit avec grace , quoique
d'un air fimple & naturel . C'eſt un homme
que j'aime à voir , malgré la différence
de fon âge au mien , & je fuis perfuadé
qu'il m'aime un peu auffi . Je le fens à la
maniere dont il m'aborde , dont il me parle
, dont il écoute ce que je dis ; je n'ai
point encore trouvé d'efprit plus liant , plus
d'accord avec le mien.
Théophile.
Il eft vrai .
Théodofe.
Je ne penſe pas de même de Philante,
Je vous crois.
Théophile.
DECEMBRE . 1754 53
Théodofe.
Quelle différence ! celui- ci a un efprit
roide & férieux , je penfe qu'il n'eftime que
lui , car il n'approuve jamais rien ; ou s'il
approuve , c'est avec tant de réferve & d'un
air fi contraint , qu'on diroit qu'il a toujours
peur de vous donner trop de vanité ;
il est toujours de votre avis le moins qu'il
peut , & il vaudroit autant qu'il n'en fût
point du tout. Il y a quelques jours que
pendant que vous étiez fur la terraffe il
m'arriva de dire quelque chofe dont tout
le monde fe mit à rire , comme d'une fail
lie affez plaifante ; lui feul baiffa les yeux ,
en fouriant à la vérité , mais d'un fouris
qui fignifioit qu'on ne devoit pas rire.
Théophile.
Peut-être avoit-il raifon.
Théodofe.
Quoi ! raifon contre tout le monde ? eſtce
que jamais tout le monde a tort ? avoitil
plus d'efprit que trente perſonnes ?
Théophile.
Trente flateries font-elles une approbation
décident- elles de quelque chofe t
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Comme vous voudrez ; mais Philante
n'eft pas mon homme.
Théophile.
Vous avez cependant tant de difpofition
à aimer les gens d'un caractere für &
d'un honneur à toute epreuve ?
Théodofe.
Affûrément , & je le dis encore.
Théophile.
Eh bien ! Philante eft un de ces hommes
que vous avez deffein de prévenir & de
vous attacher.
Théodofe.
Vous me furprenez , cet honnêteté- là
a donc bien mauvaife grace à l'être.
Théophile.
Tous les honnêtes gens lui reffemblent ,
les graces de l'adulation & de la faufferé
leur manquent à tous ; ils aiment mieux
quand il faut opter , être vertueux qu'agréables.
Vous l'avez vu par Philante : il
n'a pu dans l'occafion & avec fa probité
louer en vous que ce qu'il y a vû de louaDECEMBRE.
1754. 55
ble, & a pris le parti de garder le filence
fur ce qui ne l'étoit pas ; la vérité ne lui
a pas permis de donner à votre amour propre
toutes les douceurs qu'il demandoit ,
& que Softene lui a données fans fcrupule :
voilà ce qui vous a rebuté de Philante
ce qui vous l'a fait trouver fi froid , fi
peu affectueux , fi difficile à contenter ;
voilà ce caractere quí dans fes pareils vous
paroîtra fi fec , fi auftere , & fi critique en
comparaifon de la foupleffe des Softene ,
avec qui vous contracterez un fi grand befoin
d'être applaudi , d'être encenfé , je
dirois prefque d'être adoré.
Théodofe .
Oh ! vous en dites trop ; me prendraije
pour une divinité ? me feront - ils accroire
que j'en fuis une .
Théophile .
Non , on ne va pas fi loin , on ne fçauroit
, & je pense que l'exemple de l'Empereur
Caïus , dont nous lifions l'hiftoire
ces jours paffés , ne gâtera à préſent perfonne
.
Théodofe .
Vous me parlez d'un extravagant , d'une
tête naturellement folle.
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
Théophile.
11 eft vrai ; mais malgré la foibleffe de
fa tête , s'il n'avoit jamais été qu'un particulier
, il ne feroit point tombé dans la
folie qu'il eut , & ce fut la hauteur de fa
place qui lui donna ce vertige . Aujourd'hui
les conditions comme la fienne ne
peuvent plus être fi funeftes à la raiſon ,
elles ne fçauroient faire des effets fi terribles
; la religion , nos principes , nos lumieres
ont rendu un pareil oubli de foimême
impoffible , il n'y a plus moyen de
s'égarer jufques-là , mais tout le danger
n'eft pas ôté , & fi l'on n'y prend garde , il
y a encore des étourdiffemens où l'on
peut tomber , & qui empêchent qu'on ne
fe connoiffe : on ne fe croit pas une divinité
, mais on ne fçait pas trop ce qu'on
eft ni pour qui l'on fe prend , on ne fe
définit point. Ce qui eft certain , c'eſt
qu'on fe croit bien différent des autres
hommes : on ne fe dit pas , je fuis d'une
autre nature qu'eux ; mais de la maniere
dont on l'entend , on fe dit à peu près la
la valeur de cela.
Theodofe.
Attendez donc ; me tromperois-je quand
je me croirai plus que les autres hommes ?
DECEMBRE.
$7
1754.
Théophile.
Non dans un fens , vous êtes infiniment
plus qu'eux ; dans un autre vous êtes précifément
ce qu'ils font. '
Théodofe.
Précifement ce qu'ils font ! quoi ! le fang
'dont je fors....
Théophile.
Eft confacré à nos refpects , & devenu le
plus noble fang du monde ; les hommes fe
font fait & ont dû fe faire une loi inviolable
de le refpecter ; voilà ce qui vous
met au-deffus de nous. Mais dans la nature
, votre fang , le mien , celui de tous les
hommes , c'eft la même chofe ; nous le tirons
tous d'une fource commune ; voilà
par où vous êtes ce que nous fommes.
Théodofe.
A la rigueur , ce que vous dites là eſt
vrai ; mais il me femble qu'à préſent tout
cela n'eft plus de même , & qu'il faut raifonner
autrement ; car enfin penfez -vous
de bonne foi qu'un valet de pied , qu'un
homme du peuple eft un homme comme
moi , & que je ne fuis qu'un homme comme
lui ?
C v.
58 MERCURE DE FRANCE
Théophile.
Oui , dans la nature .
Théodofe.
Mais cette nature ; eft- il encore ici queftion
d'elle comment l'entendez- vous ?
Théophile.
Tout fimplement ; il ne s'agit pas d'une
penſée hardie , je ne hazarde rien , je ne
fais point le Philofophe , & vous ne me
foupçonnez pas de vouloir diminuer de
vos prérogatives ?
Théodofe.
Ce n'eft
pas là ce que j'imagine.
Théophile.
Elles me font cheres , parce que c'eft vous
qui les avez ; elles me font facrées , parce
que vous les tenez , non feulement des
hommes , mais de Dieu même ; fans compter
que de toutes les façons de penfer , la
plus ridicule , la plus impertinente & la.
plus injufte feroit de vouloir déprimer la
grandeur de certaines conditions abfolument
néceffaires. Mais à l'égard de ce que
nous difions tout - à - l'heure , je parle en
homme qui fuit les lumieres du bon feas
DECEMBRE. 1754.. 59
le plus ordinaire , & la peine que vous
avez à m'entendre , vient de ce que je vous
difois tout à -l'heure , qui eft que dans le
rang où vous êtes on ne fçait pas trop
pour qui l'on fe prend ; ce n'eft pas que
vous ayez eu encore à faire aux fateurs ,
j'ai tâché de vous en garantir , vous êtes
né d'ailleurs avec beaucoup d'efprit ; cependant
l'orgueil de ce rang vous a déja
gagné , vous ne vous connoillez déja plus ,
& cela à caufe de cet empreffement qu'on
a pour vous voir de ces refpects que vous
trouvez fur votre paffage ; il n'en a pas
fallu davantage pour vous jetter dans une
illufion , dont je fuis fûr que vous allez rire
vous-même.
Théodofe.
Oh ! je n'y manquerai pas , je vous promets
d'en rire bien franchement fi j'ai
autant de tort que vous le dites : voyons ,
comment vous tirerez- vous de la
comparaifon
du valet de pied ?
Théophile.
Au lieu de lui , mettons un eſclave.
Théodofe.
C'est encore pis.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE:
Théophile.
C'eft que j'ai un fait amufant à vous
rapporter là - deffus. J'ai lû , je ne fçais plus
dans quel endroit , qu'un Roi de l'Afie encore
plus grand par fa fageffe que par ſa
puiffance , avoit un fils unique , que par un
article d'un traité de paix il avoit été obligé
de marier fort jeune. Ce fils avoit mille
vertus ; c'étoit le Prince de la plus grande
efpérance , mais il avoit un défaut qui
déparoit tout ; c'eſt qu'il ne daignoit s'humanifer
avec perfonne ; c'eft qu'il avoit
une fi fuperbe idée de fa condition , qu'il
auroit cru fe deshonorer par le commerce
des autres hommes , & qu'il les regardoit
comme de viles créatures , qu'il traitoit
doucement , parce qu'il étoit bon , mais
qui n'exiftoient que pour le fervir , que
pour lui obéir , & à qui il ne pouvoit décemment
parler que pour leur apprendre
fes volontés , fans y fouffrir de replique ;
car la moindre difcuffion lui paroiffoit familiere
& hardie , & il fçavoit l'arrêter par
un regard , ou par un mot qui faifoit rentrer
dans le néant dont on ofoit fortir devant
lui.
Théodofe.
Ah ! la trifte & ridicule façon de vivre ;
DECEMBRE . 1754. 61
je prévois la fin de l'hiftoire , ce Prince
là mourut d'ennui ?
Théophile.
Non , fon orgueil le foutenoit ; il lui
tenoit compagnie. Son pere qui gémiffoit
de le voir de cette humeur là , & qui en
fçavoit les conféquences , avoit beau lui
dire tout ce qu'il imaginoit de mieux pour
le rendre plus raifonnable là - deffus. Pour
le guérir de cette petiteffe d'efprit , il avoit
beau fe propofer pour exemple , lui qui
étoit Roi , lui qui regnoit & qui étoit cependant
fi acceffible , lui qui parloit à tout
le monde , qui donnoit à tout le monde le
droit de lui parler , & qui avoit autant
d'amis qu'il avoit de fujets qui l'entouroient
rien ne touchoit le fils. Il écoutoit
fon pere ; il le laiffoit dire , mais comme
un vieillard dont l'efprit avoit baiffé par
les années , & à l'âge duquel il falloit
donner le peu de dignité qu'il y avoit dans
fes remontrances.
Théodofe.
par-
Ce jeune Prince avoit donc été bien mal
élevé ?
Théophile.
Peut-être fon gouverneur l'avoit - il épar62
MERCURE DE FRANCE.
peur
gné de d'en être haï. Quoiqu'il
en foit , le Roi ne fçavoit
plus comment
s'y prendre
, & defefpéra
d'avoir
jamais
la
confolation
de le corriger
. Il le corrigea
pourtant
, fa tendreffe
ingénieufe
lui en fuggera
un moyen
qui lui réuffit. Je vous ai dit que le Prince
étoit marié ; ajoutez
à cela que la jeune Princeffe
touchoit
à l'inf tant de lui donner
un fils ; du moins fe
flattoit
-on que c'en feroit un. Oh ! vous remarquerez
qu'une
de ſes eſclaves
fe trou voit alors dans le même
cas qu'elle
, & n'attendoit
auffi que le moment
de mettre
un enfant au monde. Le Roi qui avoit fes vûes , s'arrangea
là- deffus , & prit des mefures
que
le hazard
favorifa
. Les deux
meres eurent
chacun
un fils ; & qui plus eft , l'enfant
royal & l'enfant
eſclave`na- quirent
dans le même quart d'heure
.
Théodofe.
A quoi cela aboutira-t-il ?
Théophile.
Le dernier ( je parle de l'efclave ) fut
auffi-tôt porté dans l'appartement de la
Princeffe , & mis fubtilement à côté du
petit Prince ; ils étoient tous deux accommodés
l'un comme l'autre ; on avoit feulement
eu la précaution de diftinguer le
DECEMBRE . 1754 .
63
petit Prince par une marque qui n'étoit
fçûe que du Roi & de fes confidens . Deux
enfans au lieu d'un , s'écria- t- on avec furprife
dans l'appartement , & qu'eft- ce que
cela fignifie qu'eft-ce qui a ofé apporter
l'autre comment fe trouve t-il là : & puis
à préfent comment démêler le Prince
jugez du bruit & de la rumeur.
Théodofe.
L'aventure étoit embarraffante.
Théophile.
Sur ces entrefaites , le Prince impatient
'de voir fon fils , arrive & demande qu'on
le lui montre. Hélas ! Seigneur , on ne
fçauroit , lui dit- on d'un air confterné ; il
ne vous est né qu'un Prince , & nous venons
de trouver deux enfans l'un auprès
de l'autre ; les voilà , & de vous dire lequel
des deux eft votre fils , c'est ce qui
nous eft abfolument impoffible. Le Prince,
en pâliffant , regarde ces deux enfans , &
Toupire de ne fçavoir à laquelle de ces
petites maffes de chair encore informes , il
doit ou fon amour ou fon mépris. Eh ! quel
eft donc l'infolent qui a ofé faire cet ou
trage au fang de fes maîtres , s'écria- t- il ?
A peine achevoit-il cette exclamation , que
tout-à- coup le Roi parut , fuivi de trois
64 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre des plus vénérables Seigneurs
de l'Empire. Vous me paroiffez bien agi
té , mon fils , lui dit le Roi : il me femble
même avoir entendu que vous vous plaignez
d'un outrage ; de quoi eft- il queftion
? Ah ! Seigneur , lui répondit le Prince
, en lui montrant fes deux enfans , vous
me voyez au defefpoir : il n'y a point de
fupplice digne du crime dont il s'agit . J'ai
perdu mon fils , on l'a confondu avec je
ne fçais quelle vile créature qui m'empêche
de le reconnoître. Sauvez- moi de
l'affront de m'y tromper ; l'auteur de cet
attentat n'eft pas loin , qu'on le cherche ,
qu'on me venge , & que fon fupplice
effraye toute la terre.
Théodofe.
Ceci m'intéreſſe .
Théophile.
Il n'eft pas néceffaire de le chercher :
le voici , Prince ; c'eft moi , dit alors froidement
un de ces vénérables Seigneurs,
& dans cette action que vous appellez un
crime , je n'ai eu en vûe que votre gloire. Le
Roi fe plaint de ce que vous êtes trop fier ,
il gémit tous les jours de votre mépris
pour le refte des hommes ; & moi , pour
vous aider à le convaincre que vous avez
DECEMBRE. 1754.
65
raifon de les méprifer , & de les croire
d'une nature bien au-deffous de la vôtre ,
j'ai fait enlever un enfant qui vient de
naître , je l'ai fait mettre à côté de votre
fils , afin de vous donner une occaſion de
prouver que tout confondus qu'ils font ,
vous ne vous y tromperez pas , & que
vous n'en verrez pas moins les caracteres
de grandeur qui doivent diftinguer votre
augufte fang d'avec le vil fang des autres.
Au furplus , je n'ai pas rendu la diftinction
bien difficile à faire ; ce n'eſt pas même
un enfant noble , c'eft le fils d'un miférable
efclave que vous voyez à côté du
vôtre ; ainfi la différence eft fi énorme entr'eux
, que votre pénétration va fe jouer
de cette foible épreuve où je la mets.
Théodofe .
Ah le malin vieillard !
Théophile.
Au refte , Seigneur , ajouta-t-il , je me
Tuis menagé un moyen für de reconnoître
votre fils , il n'eft point confondu pour
moi ; mais s'il l'eft pour vous , je vous
: avertis que rien ne m'engagera à vous le
montrer , à moins que le Roi ne me l'ordonne.
Seigneur , dit alors le Prince à fon
pere , d'un air un peu confus , & preſque
66 MERCURE DE FRANCE.
la larme à l'oeil , ordonnez- lui donc qu'il
me le rende . Moi , Prince , lui répartit le
Roi faites- vous reflexion à ce que vous
me demandez ? eft- ce que la nature n'a
point marqué votre fils ? fi rien ne vous
l'indique ici , fi vous ne pouvez le retrouver
fans que je m'en mêle , eh ! que deviendra
l'opinion fuperbe que vous avez de
votre fang il faudra donc renoncer à croire
qu'il eft d'une autre forte que celui des autres
, & convenir que la nature à cet égard
n'a rien fait de particulier pour nous.
Théodofe.
Il avoit plus d'efprit que moi , s'il répondit
à cela.
Théophile.
L'hiftoire nous rapporte qu'il parut rêver
un inftant , & qu'enfuire il s'écria tout
d'un coup , je me rends , Seigneur , c'en
eft fait vous avez trouvé le fecret de m'éclairer
; la nature ne fait que des hommes
& point de Princes : je conçois maintenant
d'où mes droits tirent leur origine , je les
faifois venir de trop loin , & je rougis
de ma fierté paffée. Auffi -tôt le vieux Seigneur
alla prendre le petit Prince qu'il
préfenta à fon pere , après avoir tiré de
deffous les linges qui l'enveloppoient un
DECEMBRE. 1754. 67
billet que le Roi lui -même y avoit mis pour
le reconnoître. Le Prince , en pleurant de
joie , embraſſa fon fils , remercia mille fois
le vieux Seigneur qui avoit aidé le Roi
dans cet innocent artifice , & voulut tout
de fuite qu'on lui apportât l'enfant efclave
dont on s'étoit fervi pour l'inftruire , &
qu'il embraffa à fon tour , comme en reconnoiffance
du trait de lumiere qui venoit
de le frapper. Je t'affranchis , lui ditil
, en le preffant entre fes bras ; on t'élevera
avec mon fils , je lui apprendrai ce
que je te dois , tu lui ferviras de leçon
comme à moi , & tu me feras toujours.
cher , puifque c'eſt
venu raifonnable.
par toi que je fuis de-
Théodofe.
Votre Prince me fait pleurer.
Théophile.
pé-
Ah ! mon fils , s'écria alors le Roi ,
nétré d'attendriffement , que vous êtes bien
digne aujourd'hui d'être l'héritier d'un Empire
! que tant de raifon & que tant de
grandeur vous vengent bien de l'erreur où
vous étiez tombé !
Theodofe.
Ah ! que je fuis content de votre hif
68 MERCURE DE FRANCE.
toire ; me voilà bien raccommodé avec la
comparaison du valet- de - pied ; je lui ai
autant d'obligation que le Prince en avoit
au petit esclave. Mais dires moi , Théophile
, ce que vous venez de dire , & qui
eft fi vrai , tout le monde le fçait - il comme
il faut le fçavoir ? Je cherche un pes
à m'excufer. La plupart de nos jeunes gens
ne s'y trompent-ils pas auffi ? je vois bien
qu'ils me mettent au- deffus d'eux , mais il me
femble qu'ils ne croyent pas que tout homme
, dans la nature , eft leur femblable ;
ils s'imaginent qu'elle a auffi un fang à
part pour eux ; il n'eft ni fi beau ni fi
diftingué que le mien , mais il n'eſt pas de
l'efpéce de celui des autres ; qu'en ditesyous
?
Théophile.
Que non -feulement ces jeunes gens ne
fçavent pas que tout eft égal à cet égard ,
mais que des perfonnages très- graves &
très- fenfés l'oublient : je dis qu'ils l'oublient
, car il eft impoffible qu'ils l'ignorent
; & fi vous leur parlez de cette égalité
, ils ne la nieront pas , mais ils ne la
fçavent que pour en difcourir , & non pas
pour la croire ; ce n'eft pour eux qu'un
trait d'érudition , qu'une morale de converfation
, & non pas une vérité d'ufage.
DECEMBRE. 1754. 69
Théodofe .
J'ai encore une queſtion à vous faire :
ne dit-on pas fouvent , en parlant d'un
homme qu'on eftime , c'eft un homme qui
fe reffent de la nobleffe de fon fang.
"
Théophile.
Oui , il y a des
gens qui s'imaginent
qu'un fang tranfmis par un grand nombre
d'ayeux nobles , qui ont été élevés
dans la fierté de leur rang ; ils s'imaginent
, dis-je , que ce fang , tout venu qu'il
eft d'une fource commune , a acquis en
paffant , de certaines impreffions qui le diftinguent
d'un fang reçu de beaucoup d'ayeux
d'une petite condition ; & il fe pourroit
bien effectivement que cela fît des
différences : mais ces différences font- el
les avantageufes ? produifent- elles des vertus
? contribuent - elles à rendre l'ame plus
belle & plus raifonnable ? & la nature
là-deffus fuit-elle la vanité de notre opinion
il y auroit bien de la vifion a le
croire , d'autant plus qu'on a tant de preuves
du contraire : ne voit-on pas des hommes
du plus bas étage qui font des hommes
admirables ?
70 MERCURE DE FRANCE.
Théodofe.
Et l'hiſtoire ne nous montre- t- elle pas de
grands Seigneurs par la naiffance qui
avoient une ame indigne ? Allons , tout eft
dit fur cet article : la nature ne connoît
pas les nobles , elle ne les exempte de
rien , ils naiffent fouvent auffi infirmes de
corps , auffi courts d'efprit.
Théodofe .
Ils meurent de même , fans compter
que la fortune fe joue de leurs biens , de
leurs honneurs , que leur famille s'éteint
ou s'éclipfe ; n'y a- t- il pas une infinité de
races , & des plus illuftres , qu'on a perdu
de vûe , que la nature a continuées , mais
que la fortune a quittées , & dont les defcendans
méconnus rampent apparemment
dans la foule , labourent ou mendient
pendant que
de nouvelles races forties de
la pouffiere , font aujourd'hui les fieres &
les fuperbes , & s'éclipferont auffi , pour
faire à leur tour place à d'autres , un peu
plus tôt ou un peu plus tard ? c'eft un cercle
de viciffitudes qui enveloppe tout le
monde , c'eft par tout miferes communes.
Théodofe.
Changeons de matiere ; je me fens trop
DECEMBRE. 1754. 71
humilié de m'être trompé là - deffus , je
n'étois gueres Prince alors.
Théophile.
' En revanche vous l'êtes aujourd'hui beaucoup.
Mais il fe fait tard ; rentrons , Prince
, & demain , fi vous voulez , nous reprendrons
la même converfation.
Le Dialogue qu'on vient de lire eft de M.
de Marivaux. Il n'y a perfonne qui ne fente
que des développemens de cette naturefont trèspropres
à rendre plus raiſonnables & meilleurs
ceux que leur naiſſance appelle au trône.
Nous prévoyons avec joie que l'Amenr ne
pourra pas fe refufer au defir que le public lui
marquera de voir l'exécution entiere d'un des
plus beaux projets qu'on puiſſe former pour
bien de la fociété.
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Résumé : L'EDUCATION D'UN PRINCE.
Le texte présente un dialogue intitulé 'L'éducation d'un Prince', découvert dans un château et datant d'au moins quatre siècles. Les personnages principaux sont Théodose, un jeune prince, et Théophile, son gouverneur. Leur conversation révèle les efforts de Théophile pour éduquer et guider Théodose, malgré les résistances initiales du prince. Théophile explique que ses actions, parfois perçues comme désagréables, visaient à protéger Théodose des défauts et à le préparer à une vie glorieuse. Théodose finit par reconnaître les bienfaits de l'éducation stricte de Théophile. Théophile met en garde le prince contre les dangers de la liberté sans contrôle et l'importance de continuer à écouter des conseils honnêtes et bienveillants. Ils discutent également des personnes qui entoureront Théodose, notamment Softène, apprécié pour son caractère aimable, et Philante, perçu comme trop sérieux. Théophile exprime son souhait que Théodose continue à valoriser les conseils sincères et à se méfier des flatteurs. Théophile critique Philante, un homme honnête mais peu flatteur, que Théodose trouve froid et difficile à contenter. Théophile explique que Philante préfère la vérité à la flatterie, contrairement à Softène qui flatte excessivement. Théodose se compare à une divinité, mais Théophile le ramène à la réalité en évoquant l'exemple de l'empereur Caïus, dont l'orgueil fut exacerbé par sa position élevée. Théophile met en garde contre les dangers de l'orgueil et de l'illusion de supériorité, même si la religion et les lumières modernes rendent un tel oubli de soi impossible. Théophile raconte ensuite l'histoire d'un prince asiatique orgueilleux qui méprise les autres hommes. Le roi, son père, utilise une ruse pour lui faire comprendre son erreur : il place un enfant esclave à côté de son fils nouveau-né et demande au prince de les distinguer. Le prince, incapable de les différencier, réalise enfin la vanité de son orgueil. Le texte relate une conversation entre un Prince et Théophile, au cours de laquelle le Prince prend conscience de l'égalité naturelle entre les hommes. Le Roi, pour éclairer son fils, organise un stratagème impliquant un enfant esclave. Le Prince, après réflexion, reconnaît que la nature ne crée pas de princes, mais des hommes, et embrasse son fils ainsi que l'esclave, qu'il affranchit. Théophile et Théodofe discutent ensuite de la perception erronée des jeunes gens et des personnes influentes concernant la noblesse et l'égalité naturelle. Ils soulignent que la noblesse de sang n'apporte pas nécessairement des vertus ou des avantages moraux. Théodofe conclut en affirmant que la nature et la fortune traitent tous les hommes de manière égale, indépendamment de leur rang social. Le dialogue, écrit par Marivaux, vise à rendre plus raisonnables et meilleurs ceux appelés au trône.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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62
p. 101-111
LETTRE A M. ****.
Début :
MONSIEUR, Je dois à juste titre vous considérer comme le [...]
Mots clefs :
Enfant mort-né, Enfant, Médecin, Sang, Terre, Vie, Mort, Corps, Bois, Raisonnement
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A M. ****.
LESTİTRE A M. ****
SHDOS !
MONSIEUR
toutes in-
E dois jufte titre vous confidérer
comme le dépofitaire de toutes les interprétations
de la nature dont les Philofophes
fe croient capables. Il vous appartient
plus d'en juger qu'à tout autre , par
l'attention perpétuelle que vous avez à en
dévoiler les refforts.
Vous n'ignorez pas , Monfieur , le phénomene
, le myftere , qui doit occuper aujourd'hui
les Phyficiens & les Médecins .
Il s'agit d'un enfant né le 18 Janvier
1754 , enterré nud auffi- tôt après fa naiffance
, parce qu'on l'a cru mort- né ; déterré
, dit- on , vivant le 15 Février fuivant
, & baptifé le lendemain , en préſence
de plufieurs perfonnes , lequel enfant a
paru vivre pendant cinq heures après fon
baptême.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Je vais , Monfieur , produire ce que
j'en penfe ' , j'éviterai avec foin tout difcours
fuperflu ; & fi mon raifonnement
ne mérite
pas votre approbation , j'ofe me
flater qu'il ne vous ennuira point par fa
longueur.
PODZ1Q791 910101 ( 5.N
On a cru cet enfant mort né , parce
qu'il étoit fort noir cette ecchymofe confidérable
prouve qu'il a fouffert quelque
étranglement au paffage , capable de forcer
les vaiffeaux capillaires & d'intercepter
un libre commerce de l'air extérieur avec
le poulmon , fans que cependant il foit
devenu la caufe d'une mort complette. La
même chofe arrive aux pendus qui n'ont
point été étranglés jufqu'à ce que mort
s'enfuivit , & qu'on rappelle à la vie &
à la fanté , par le moyen d'une faignée fálutaire
.
Ou l'enfant dont il s'agit n'a point ref
piré avant d'être mis en terre bail³n'a
refpiré que très- foiblement. Dans cendernier
cas , fon fang n'a point totalement
abandonné la route qu'il fuivoie pendant
qu'il n'étoit qu'un foetus . Les arteres pulmonaires
ne font point parvenues à une
dilatation proportionnée à leur diametre ,
le trou ovale a continué de fervir d'entrepôt
ou de canal de communication entre
les artères & les veines ; l'habitude extéAVRIL.
1755. 103
rieure du corps a reçu l'influence aëreréthérée
néceffaire pour perpétuer la raréfaction
vitale. La terre dont il étoit
couvert fe trouvoit apparemment d'une naature
propre à faciliter cette négociation
une fi foible refpiration n'a pu entretenir
qu'une circulation lente , en tout pareille
à celle qui s'obferve dans plufieurs léthargiques
, dont la vie paroît douteufe pendant
un affez long- tems.cs
Dans le premier cas , c'est- à-dire s'il
n'a point refpiré avant d'être mis dans la
foffe , le trou ovale , la bonne qualité du
fang , l'habitude extérieure du corps , &
la nature de la terre , qu'on devroit n'avoir
point omife dans des mémoires d'une
telle importance , font les feules caufes
qui ayent pu concourir à une telle confervation.
Dans l'un & dans l'autre cas , la diffipation
n'a point été grande , les effluences
n'ont point été confidérables , elles ont
exactement répondu à la ratéfaction ou
à la circulation du fang , & elles pou
voient fe réparer fous la terre par des influences
proportionnées , quelque médiocres
qu'elles puffent être.
C'est dans un de ces deux états deux états que l'on
a mis cer enfant au tombeau , prefque au
même moment qu'il a été expofé à l'air ,
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
& il y a confervé fa vie pendant vingt- huit
-jours.
Ce fait me paroît , Monfieur , affez extraordinaire
& affez incroyable pour avoir
mérité d'être conftaté par des perfonnes
'de l'art , qui n'auroient nullement été inréreffées
à faire paffer pour réel ce qui
ne leur auroit préfenté aucune réalité conftante
, ou que des fignés équivoques n'auroient
point été capables de convaincre.
Quelque fingulier que foit ce fait , fi on
le fuppofe vrai , il ne me ppaaroît point
inexpliquable , & mon explication paffera
Tout au plus pour avoir été hazardée
j'entre donc en matiere par une compar
comparaifon
que vous ne jugerez point indifférente.
Tous les bois ne confervent pas également
fous les cendres le feu dont ils font
animés : ceux dont les tiges font propres
à entretenir le feu , ont des branches d'une
même efficacité ; il faut donc que dans la
mere de cet enfant les influences acreréthérées
& chyleufes dont je parlé dans l'analyfe
que j'ai eu l'honneur de vous faire
préfenter , fe foient trouvées conftamment
dans des proportions bien régulieres , puifque
le peu d'air qui fe trouve dans la terre
eft capable de les entretenir ; il faut
que cette mere ait joui d'un bon tempéAVRIL.
1755 : 105
ramment & d'une fanté parfaite , puifque
Ta diftribution du fang & des humeurs
que cet enfant en a reçu , a pû fe foutenir
dans fon petit corps fous un monceau
de terre pendant un filong-tems , & avec
un fi foible fecours.
Si cet enfant a refpiré après fa naiffance
, il n'a pas joui d'une influence aëreréthérée
abondante pendant qu'il fe trouvoit
au milieu de l'air , vû les obſtacles
oppofés à l'infpiration : il a continué de
trouver dans la terre autant d'air qu'il s'en
étoit introduit dans fon poulmon pendant
le peu de féjour qu'on lui a permis de
faire fur la terre. Sa vie n'a point acquis
de nouvelles forces dans le tombeau ; mais
elle s'y eft foutenue tout comme un bois
convenable conferve fon inflammation fous
les cendres , fans que celle-ci y faffe les
mêmes progrès qu'elle feroit fi elle étoit
entretenue par l'affluence d'un nouvel air
auffi wilirbree qu'abondant.
Ces bois propres à conferver le feu font ,
fans contredit , d'une conſiſtance docile à
la raréfaction inflammatoire , puifque le
peu d'air que fourniffent les cendres fuffit
pour l'entretenir : par la même raifon , le
fang que cet enfant avoit reçu de fa mere ;
doit avoir été d'une confiftance très -louable
, docile à la plus foible éthériſation
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
docile à la moindre influence aërer- éthérée
, puifque celle que la terre lui a fourni
pendant vingt-huit jours y a été faffifante
pour maintenir fa fluidité fa raréfaction
, fa progreffion vitale.
Jom QY
Ceux qui ont affiftédocette merveille ,
Monfieur ont fans doute crié au miracle
; en effet , j'en reconnois un dans les
inquiétudes du perei & della merely lef
quelles ont déterminé à déterrer cet enfant
pour lui procurer un fecours fpirituel
, qui eft devenu le fceau de ſa prédeftination.
pan pe al ob zed use
La vie de cet enfant peut avoir été raf
furée dans la foffe par le fango qui s'y eft
extravafé mais qui perd for fang perd
fa vie , & pour un fujet fr délicat , c'étoit
beaucoup attendre que de remettre fon
baptême au lendemain goune telle négli
gence rendroit
ainfi direabfüfpe
&s
rendroit ,
pour
les certificats qui ont été envoyés. si
Il n'y a , ce me femble , que la foi des
perfonnes montées fur le ton de miracle ,
& par conféquent intéreffées à le publier
ou à l'autorifer , qui ait été tranfmife juf
qu'à nous , & cette foi là mêmerend inexcufable
le délai que l'on a apporté au bap
tême. Suppofons cependant le fait vrai ,
& concluons avec juftice que ce que Dieu
a réfolu eft au- deffus de la négligence des
hommes..
AVRIL.'
1755. 107
Je reviens au fang qui avoit été forcé
vers fes plus petits réduits , qui avoit rendu
l'enfant fort noir , & qui avoit déter
miné le pece à l'enterren fur le champ com
me mort. slary toifis folu
Je penferois volontiers , Monfieur , que
la faignée que l'enfant a éprouvée dans le
tombeau par l'hémorragie accufée , lui à
été falutaire. Je croirois également puifqu'on
l'a enterré noin, & qu'on l'a déterré
vermeil sequ'il s'eft fait dans la terre une
réfolution tacite de ce fang , qui fe trouvoit
hors de fa route ordinairego & que le
fang qui formoie cette ecchymose , ainfi
que celui qui a été extravafé dans les premieres
voies , a été pour la maffe entiere
une continuation de nourriture , ou d'influence
reftaurante pareille , quoique infé
rieure à celle dont il étoit avantagé dans
le fein de fa mere. Il faut peu pour fou
tenir la vie d'un enfant , ou pour la détruire
, & la loi générale , qui fert beau
coup dans le cas préfent , eft que la circulation
doit répondre à la refpiration
quelle qu'elle foitusramnod
Les animaux qui vivent un affez longtems
de leur fuif ou d'un fuperflu , donc
ils le font pourvus au- dedans d'eux-mêmes,
favorisent le foupçon que je viens de
mettre enavant. La metamorphofe du noir
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
au vermeil , que les certificats annoncent ,
n'eft pas moins,favorable au raifonnement
ci-devant établi pour expliquer la foible
vie d'un enfant qui a été tout nuddans la
terre pendant vingt-huit jours qui a
paru vivant après avoir été exhumé.luob
Ce raifonnement paroîtra d'autant plus
folide qu'il est dénué de tout fyftême. Il
n'eft fondé que fur l'activitévivifiante d'un
ether univerfellement
reconnu
& avoué
,
& fon activité ne confifte que dans fa furabondance
alternative , ajuée à des organes
bien conftitués , & dreffée à une city
culation vitale par tous des , refforts qui
doivent concourir à l'entretiende la vie.
Ce raifonnement paroîtra fur- tout conforme
à la loi unique & générale de coutes
les mutations , à laquelle je prouve dans
mon analyſe ci - deffus mentionnéesque
toute la matiere a été affujettie par la
volonté infinies & toute puiffantesde fon
Créateur & de fon fouverain Législateur.
+
Il ne me reste plus , Monfieur qu'à
examiner trois circonstances de ce fait autant
mémorable que merveilleux , qui ont
été rapportées dans les mémoires ou certificats
que j'ai lûs , & auxquelles il convient
d'accorder une explication particuliere.
)
1. L'on rapporte les pleurs de l'oeil droit:
0
AVRIL. 1755. 109
11
de cet enfant , au -deffous duquel il il y
avoit une cicatrice d'une playe , qu'une
pierre lui avoir faite en le couvrant de terreba
donc fouffert quelque douleur
dans les premieres infpirations ; mais cette
douleur n'a pas étéo,và beaucoup près , fi
anconfidérables qu'elle left ordinairement
al dans les enfans nés fans aucun obſtacle à
l'entrée de Fair dans leurs poulmons , qui
font par conféquent tout- à coup faifis d'unel
nouvellerinfluence acrer- éthérée , fans
contredit , plus abondante , & moins fupportablé
qu'elle ne peut l'avoir été pour
cet enfant , dont le poulmon ne s'eft épanoui
que peu à peu , & par dégrés .
-Onl'avu , dit-on , bailler après fa
renaiffance corporelle & pendant la fpiri-
2tuelles preuve sinconteftable d'une plus
grande expanfion du poulmon , furvenue
a um très-long fommeil pour fecourir les
shumeurs , pour en accélérer le cours qui
étoit comme engourdi par fa longue détention
fous la terte. Val
*
C
les
3. L'on dit qu'il eft forti quelques
gouttes de fang de fon eftomac , & que
perfonnes qui l'ont exhumé , auroient pû
ramaffer un verre de fang dans la foffe où il avoit été mis. Il auroit , ce me femble
,
convenu d'examiner à quelle partie du
corps répondoit particulierement
ce fang,
110 MERCURE DE FRANCE
Quoiqu'il en foit , je penfe que les vaiffeaux
cutanés ayant été comprimés fans
une entiere deſtruction de la vie , le fang
s'eft porté plus abondamment vers les par
ties internes , & furtout vers les premie
res voies , qui n'étant point garnies d'os
de toute part , comme le font les autres
parties du corps , one cédé plus facilement
à un abord du fang plus confidérable.
Je ne crois cependant point qu'on doive
perdre de vue le meconium , lequel ,
puifqu'il caufe des tranchées fi violentes
aux enfans nouveau - nés , doit avoir p
té les vives impreffions fur les vaiffeaux
des inteftins , ou même à raifon de leur
continuité , fur ceux de l'eftomac , & y
avoir occafionné une hémorragie , peutêtre
falutaire pour un tems , mais au fond
dangereufe & mortelle , n'y ayant eu ni
lait ni huile d'amandes douces pour réprimer
l'activité de pareilles impreffions.
21000
Il eft furprenant qu'on n'ait effayé de
donner quoique ce foit à cet enfant ,
pour le foutenir après fon exhumation , ou
du moins il n'en eft parlé ni dans les mémoires
, ni dans les certificatspog
Voilà , Monfieur , le terme où mes lumieres
ont pû me conduire ; aidées des
vôtres , elles pourront prendre quelque
accroiffement. C'eft dans cette vvuûee queje
AVRIL. 1755. 111
m'empreffe de foumettre mes jugemens
aux vôtres, & de chercher toutes les occafions
de vous prouver que j'ai l'honneur
d'être, &cav minsbaodi
1979 251 2197 100Olivier de Villeneuve.
SHDOS !
MONSIEUR
toutes in-
E dois jufte titre vous confidérer
comme le dépofitaire de toutes les interprétations
de la nature dont les Philofophes
fe croient capables. Il vous appartient
plus d'en juger qu'à tout autre , par
l'attention perpétuelle que vous avez à en
dévoiler les refforts.
Vous n'ignorez pas , Monfieur , le phénomene
, le myftere , qui doit occuper aujourd'hui
les Phyficiens & les Médecins .
Il s'agit d'un enfant né le 18 Janvier
1754 , enterré nud auffi- tôt après fa naiffance
, parce qu'on l'a cru mort- né ; déterré
, dit- on , vivant le 15 Février fuivant
, & baptifé le lendemain , en préſence
de plufieurs perfonnes , lequel enfant a
paru vivre pendant cinq heures après fon
baptême.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Je vais , Monfieur , produire ce que
j'en penfe ' , j'éviterai avec foin tout difcours
fuperflu ; & fi mon raifonnement
ne mérite
pas votre approbation , j'ofe me
flater qu'il ne vous ennuira point par fa
longueur.
PODZ1Q791 910101 ( 5.N
On a cru cet enfant mort né , parce
qu'il étoit fort noir cette ecchymofe confidérable
prouve qu'il a fouffert quelque
étranglement au paffage , capable de forcer
les vaiffeaux capillaires & d'intercepter
un libre commerce de l'air extérieur avec
le poulmon , fans que cependant il foit
devenu la caufe d'une mort complette. La
même chofe arrive aux pendus qui n'ont
point été étranglés jufqu'à ce que mort
s'enfuivit , & qu'on rappelle à la vie &
à la fanté , par le moyen d'une faignée fálutaire
.
Ou l'enfant dont il s'agit n'a point ref
piré avant d'être mis en terre bail³n'a
refpiré que très- foiblement. Dans cendernier
cas , fon fang n'a point totalement
abandonné la route qu'il fuivoie pendant
qu'il n'étoit qu'un foetus . Les arteres pulmonaires
ne font point parvenues à une
dilatation proportionnée à leur diametre ,
le trou ovale a continué de fervir d'entrepôt
ou de canal de communication entre
les artères & les veines ; l'habitude extéAVRIL.
1755. 103
rieure du corps a reçu l'influence aëreréthérée
néceffaire pour perpétuer la raréfaction
vitale. La terre dont il étoit
couvert fe trouvoit apparemment d'une naature
propre à faciliter cette négociation
une fi foible refpiration n'a pu entretenir
qu'une circulation lente , en tout pareille
à celle qui s'obferve dans plufieurs léthargiques
, dont la vie paroît douteufe pendant
un affez long- tems.cs
Dans le premier cas , c'est- à-dire s'il
n'a point refpiré avant d'être mis dans la
foffe , le trou ovale , la bonne qualité du
fang , l'habitude extérieure du corps , &
la nature de la terre , qu'on devroit n'avoir
point omife dans des mémoires d'une
telle importance , font les feules caufes
qui ayent pu concourir à une telle confervation.
Dans l'un & dans l'autre cas , la diffipation
n'a point été grande , les effluences
n'ont point été confidérables , elles ont
exactement répondu à la ratéfaction ou
à la circulation du fang , & elles pou
voient fe réparer fous la terre par des influences
proportionnées , quelque médiocres
qu'elles puffent être.
C'est dans un de ces deux états deux états que l'on
a mis cer enfant au tombeau , prefque au
même moment qu'il a été expofé à l'air ,
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
& il y a confervé fa vie pendant vingt- huit
-jours.
Ce fait me paroît , Monfieur , affez extraordinaire
& affez incroyable pour avoir
mérité d'être conftaté par des perfonnes
'de l'art , qui n'auroient nullement été inréreffées
à faire paffer pour réel ce qui
ne leur auroit préfenté aucune réalité conftante
, ou que des fignés équivoques n'auroient
point été capables de convaincre.
Quelque fingulier que foit ce fait , fi on
le fuppofe vrai , il ne me ppaaroît point
inexpliquable , & mon explication paffera
Tout au plus pour avoir été hazardée
j'entre donc en matiere par une compar
comparaifon
que vous ne jugerez point indifférente.
Tous les bois ne confervent pas également
fous les cendres le feu dont ils font
animés : ceux dont les tiges font propres
à entretenir le feu , ont des branches d'une
même efficacité ; il faut donc que dans la
mere de cet enfant les influences acreréthérées
& chyleufes dont je parlé dans l'analyfe
que j'ai eu l'honneur de vous faire
préfenter , fe foient trouvées conftamment
dans des proportions bien régulieres , puifque
le peu d'air qui fe trouve dans la terre
eft capable de les entretenir ; il faut
que cette mere ait joui d'un bon tempéAVRIL.
1755 : 105
ramment & d'une fanté parfaite , puifque
Ta diftribution du fang & des humeurs
que cet enfant en a reçu , a pû fe foutenir
dans fon petit corps fous un monceau
de terre pendant un filong-tems , & avec
un fi foible fecours.
Si cet enfant a refpiré après fa naiffance
, il n'a pas joui d'une influence aëreréthérée
abondante pendant qu'il fe trouvoit
au milieu de l'air , vû les obſtacles
oppofés à l'infpiration : il a continué de
trouver dans la terre autant d'air qu'il s'en
étoit introduit dans fon poulmon pendant
le peu de féjour qu'on lui a permis de
faire fur la terre. Sa vie n'a point acquis
de nouvelles forces dans le tombeau ; mais
elle s'y eft foutenue tout comme un bois
convenable conferve fon inflammation fous
les cendres , fans que celle-ci y faffe les
mêmes progrès qu'elle feroit fi elle étoit
entretenue par l'affluence d'un nouvel air
auffi wilirbree qu'abondant.
Ces bois propres à conferver le feu font ,
fans contredit , d'une conſiſtance docile à
la raréfaction inflammatoire , puifque le
peu d'air que fourniffent les cendres fuffit
pour l'entretenir : par la même raifon , le
fang que cet enfant avoit reçu de fa mere ;
doit avoir été d'une confiftance très -louable
, docile à la plus foible éthériſation
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
docile à la moindre influence aërer- éthérée
, puifque celle que la terre lui a fourni
pendant vingt-huit jours y a été faffifante
pour maintenir fa fluidité fa raréfaction
, fa progreffion vitale.
Jom QY
Ceux qui ont affiftédocette merveille ,
Monfieur ont fans doute crié au miracle
; en effet , j'en reconnois un dans les
inquiétudes du perei & della merely lef
quelles ont déterminé à déterrer cet enfant
pour lui procurer un fecours fpirituel
, qui eft devenu le fceau de ſa prédeftination.
pan pe al ob zed use
La vie de cet enfant peut avoir été raf
furée dans la foffe par le fango qui s'y eft
extravafé mais qui perd for fang perd
fa vie , & pour un fujet fr délicat , c'étoit
beaucoup attendre que de remettre fon
baptême au lendemain goune telle négli
gence rendroit
ainfi direabfüfpe
&s
rendroit ,
pour
les certificats qui ont été envoyés. si
Il n'y a , ce me femble , que la foi des
perfonnes montées fur le ton de miracle ,
& par conféquent intéreffées à le publier
ou à l'autorifer , qui ait été tranfmife juf
qu'à nous , & cette foi là mêmerend inexcufable
le délai que l'on a apporté au bap
tême. Suppofons cependant le fait vrai ,
& concluons avec juftice que ce que Dieu
a réfolu eft au- deffus de la négligence des
hommes..
AVRIL.'
1755. 107
Je reviens au fang qui avoit été forcé
vers fes plus petits réduits , qui avoit rendu
l'enfant fort noir , & qui avoit déter
miné le pece à l'enterren fur le champ com
me mort. slary toifis folu
Je penferois volontiers , Monfieur , que
la faignée que l'enfant a éprouvée dans le
tombeau par l'hémorragie accufée , lui à
été falutaire. Je croirois également puifqu'on
l'a enterré noin, & qu'on l'a déterré
vermeil sequ'il s'eft fait dans la terre une
réfolution tacite de ce fang , qui fe trouvoit
hors de fa route ordinairego & que le
fang qui formoie cette ecchymose , ainfi
que celui qui a été extravafé dans les premieres
voies , a été pour la maffe entiere
une continuation de nourriture , ou d'influence
reftaurante pareille , quoique infé
rieure à celle dont il étoit avantagé dans
le fein de fa mere. Il faut peu pour fou
tenir la vie d'un enfant , ou pour la détruire
, & la loi générale , qui fert beau
coup dans le cas préfent , eft que la circulation
doit répondre à la refpiration
quelle qu'elle foitusramnod
Les animaux qui vivent un affez longtems
de leur fuif ou d'un fuperflu , donc
ils le font pourvus au- dedans d'eux-mêmes,
favorisent le foupçon que je viens de
mettre enavant. La metamorphofe du noir
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
au vermeil , que les certificats annoncent ,
n'eft pas moins,favorable au raifonnement
ci-devant établi pour expliquer la foible
vie d'un enfant qui a été tout nuddans la
terre pendant vingt-huit jours qui a
paru vivant après avoir été exhumé.luob
Ce raifonnement paroîtra d'autant plus
folide qu'il est dénué de tout fyftême. Il
n'eft fondé que fur l'activitévivifiante d'un
ether univerfellement
reconnu
& avoué
,
& fon activité ne confifte que dans fa furabondance
alternative , ajuée à des organes
bien conftitués , & dreffée à une city
culation vitale par tous des , refforts qui
doivent concourir à l'entretiende la vie.
Ce raifonnement paroîtra fur- tout conforme
à la loi unique & générale de coutes
les mutations , à laquelle je prouve dans
mon analyſe ci - deffus mentionnéesque
toute la matiere a été affujettie par la
volonté infinies & toute puiffantesde fon
Créateur & de fon fouverain Législateur.
+
Il ne me reste plus , Monfieur qu'à
examiner trois circonstances de ce fait autant
mémorable que merveilleux , qui ont
été rapportées dans les mémoires ou certificats
que j'ai lûs , & auxquelles il convient
d'accorder une explication particuliere.
)
1. L'on rapporte les pleurs de l'oeil droit:
0
AVRIL. 1755. 109
11
de cet enfant , au -deffous duquel il il y
avoit une cicatrice d'une playe , qu'une
pierre lui avoir faite en le couvrant de terreba
donc fouffert quelque douleur
dans les premieres infpirations ; mais cette
douleur n'a pas étéo,và beaucoup près , fi
anconfidérables qu'elle left ordinairement
al dans les enfans nés fans aucun obſtacle à
l'entrée de Fair dans leurs poulmons , qui
font par conféquent tout- à coup faifis d'unel
nouvellerinfluence acrer- éthérée , fans
contredit , plus abondante , & moins fupportablé
qu'elle ne peut l'avoir été pour
cet enfant , dont le poulmon ne s'eft épanoui
que peu à peu , & par dégrés .
-Onl'avu , dit-on , bailler après fa
renaiffance corporelle & pendant la fpiri-
2tuelles preuve sinconteftable d'une plus
grande expanfion du poulmon , furvenue
a um très-long fommeil pour fecourir les
shumeurs , pour en accélérer le cours qui
étoit comme engourdi par fa longue détention
fous la terte. Val
*
C
les
3. L'on dit qu'il eft forti quelques
gouttes de fang de fon eftomac , & que
perfonnes qui l'ont exhumé , auroient pû
ramaffer un verre de fang dans la foffe où il avoit été mis. Il auroit , ce me femble
,
convenu d'examiner à quelle partie du
corps répondoit particulierement
ce fang,
110 MERCURE DE FRANCE
Quoiqu'il en foit , je penfe que les vaiffeaux
cutanés ayant été comprimés fans
une entiere deſtruction de la vie , le fang
s'eft porté plus abondamment vers les par
ties internes , & furtout vers les premie
res voies , qui n'étant point garnies d'os
de toute part , comme le font les autres
parties du corps , one cédé plus facilement
à un abord du fang plus confidérable.
Je ne crois cependant point qu'on doive
perdre de vue le meconium , lequel ,
puifqu'il caufe des tranchées fi violentes
aux enfans nouveau - nés , doit avoir p
té les vives impreffions fur les vaiffeaux
des inteftins , ou même à raifon de leur
continuité , fur ceux de l'eftomac , & y
avoir occafionné une hémorragie , peutêtre
falutaire pour un tems , mais au fond
dangereufe & mortelle , n'y ayant eu ni
lait ni huile d'amandes douces pour réprimer
l'activité de pareilles impreffions.
21000
Il eft furprenant qu'on n'ait effayé de
donner quoique ce foit à cet enfant ,
pour le foutenir après fon exhumation , ou
du moins il n'en eft parlé ni dans les mémoires
, ni dans les certificatspog
Voilà , Monfieur , le terme où mes lumieres
ont pû me conduire ; aidées des
vôtres , elles pourront prendre quelque
accroiffement. C'eft dans cette vvuûee queje
AVRIL. 1755. 111
m'empreffe de foumettre mes jugemens
aux vôtres, & de chercher toutes les occafions
de vous prouver que j'ai l'honneur
d'être, &cav minsbaodi
1979 251 2197 100Olivier de Villeneuve.
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Résumé : LETTRE A M. ****.
La lettre traite d'un cas médical exceptionnel concernant un enfant né le 18 janvier 1754, initialement considéré comme mort-né et enterré. Le 15 février suivant, l'enfant a été retrouvé vivant et baptisé le lendemain, survivant cinq heures après le baptême. L'auteur propose plusieurs explications à ce phénomène. Il suggère que l'enfant pourrait avoir souffert d'un étranglement temporaire lors de sa naissance, causant une coloration noire due à une ecchymose, une condition réversible. Cette situation aurait permis à l'enfant de survivre sous terre pendant vingt-huit jours grâce à une respiration très faible et à une circulation lente du sang. L'auteur compare cette situation à celle des pendus qui peuvent être ramenés à la vie par une fausse suffocation. Il mentionne que le trou ovale dans le cœur de l'enfant, la qualité de son sang et l'habitude extérieure de son corps auraient pu contribuer à sa survie. La nature de la terre dans laquelle il était enterré aurait également facilité une faible respiration. La lettre détaille des observations spécifiques après la résurrection de l'enfant, telles que les pleurs de son œil droit, des bâillements, et la présence de sang dans son estomac et dans la fosse où il était enterré. L'auteur conclut que, bien que le cas soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable et peut être compris à travers des principes médicaux et physiologiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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63
p. 36-38
LE TEMPLE DE LA PÉNITENCE.
Début :
Dans un antre profond, au milieu des déserts, [...]
Mots clefs :
Sang, Pénitence, Gloire, Pleurs
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texteReconnaissance textuelle : LE TEMPLE DE LA PÉNITENCE.
LE TEMPLE DE LA PÉNITENCE.
Dans un antre profond , au milieu des déferts,
Loin du faſte des cours & des hommes pervers ,
S'éleve un vieux palais de ftructure fauvage ,
Préfentant à la vûe une effrayante image.
La crainte d'effuyer d'éternels châtimens
En fit pofer d'abord les premiers fondemens .
Pour la Divinité l'attache la plus pure
De ce trifte palais régla l'architecture.
L'auftere pénitence en proie à fes douleurs ;
Habite ce féjour de foupirs & de pleurs :
De là découle un fleuve infpirant les allarmes ,
Il eft formé de fang & groffi par les larmes .
Les remords font placés aux portes du palais ,
Ces cruels à punir ne ſe laſſent jamais.
La ferveur aux autels amene les victimes ,
Et fait couler le fang pour réparer les crimes.
Ciel ! quels horribles cris ont pénétré mes fens !
Tout retentit ici de funébres accens.
L'un pleure fes forfaits , l'autre par la fouffrance
Efpere racheter fa premiere innocence ;
Celui- ci , le jouet d'un monde féducteur ,
En déteste à jamais la funefte grandeur.
De différens états une foule timide
Y marche en frémiſfant , le repentir la guide
MA I. ∙1755. 37
A l'exemple d'un Roi ( a ) qu'admiroit Ifraël ,
Des Princes & des grands encenfent cet autel.
Charles ( b ) qui fut fameux dans la paix , dans la
guerre ,
Qui foumit à fes loix le Germain & l'tbere ,
Qui détruifit le Maure , & vainquit les François,
Qui remplit l'univers de fes heureux ſuccès ;
Du faîte de la gloire il fe plaît à defcendre ,
Dans ces murs pénitens il fe couvre de cendre .
Je vois fon diadême aux voûtes fufpendu ,
Et parmi les fujets le Prince confondu.
Mais quels font ces tyrans qu'en ces lieux on entraîne
?
La pénitence met ces monftres à la chaîne ;
Ils refpirent encore , à fes pieds terraffés ,
Les crimes que par- tout leur fureur a tracés .
A leurs traits odieux je connois, le caprice ,
La dure oppreffion , la fraude , l'injuſtice ;
Le jeûne & la priere y tiennent dans les fers ,
De mille affreux forfaits ces miniftres divers.
Si j'avance mes pas dans ces facrés portiques ,
Je vois diminuer les fpectacles tragiques.
L'eſpérance bientôt écartant les douleurs ,
Fait un féjour charmant de ce féjour d'horreurs ;
Les pleurs & les fanglots ne s'y font plus entendre
,
Quelques foupirs à peine échappent d'un coeur
tendre.
( a ) David.
(b ) Charles-Quint
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais quel eft tout -à- coup cet objet merveilleux ,
Ce fantôme éclatant qui vient frapper mes yeux !
La gloire ! ... je la vois fur un char de lumiere
Des cieux en un moment traverfer la carriere .
Ce n'eft pas cette gloire idole des héros ,
Que la mort avec eux précipite aux tombeaux ;
C'eft de tous les plaifirs l'éternel affemblage ,
Et de toute vertu l'infaillible partage.
Vertueux pénitens , fon feu pur & facré
Répandra dans vos coeurs un plaifir ignoré ;
Partez ...& de vos fronts ôtez cette pouffiere ,
Dépouillez pour jamais le cilice & la haire
Séchez vos triftes pleurs , & ménagez ce fang
Que votre auftérité vous arrachoit du flanc ;
Et pour fixer enfin vos heureufes conquêtes ,
De lauriers immortels allez ceindre vos têtes .
Par M. Hefpel , Rhétoricien , au
College de Jéfuites de Lille en Flandres.
Le ton de ce poëme me paroît bon en
général : il y a de la vérité dans les images
, & de l'harmonie dans les vers . Je crois
qu'ils annoncent du talent , & qu'ils promettent
d'autant plus que l'auteur n'a que
feize ans on ne peut trop l'encourager ;
mais il faut l'avertir de ne point négliger
la rime ; celles de guerre & d'lbere qu'il a
employées , ne font point exactes.
Dans un antre profond , au milieu des déferts,
Loin du faſte des cours & des hommes pervers ,
S'éleve un vieux palais de ftructure fauvage ,
Préfentant à la vûe une effrayante image.
La crainte d'effuyer d'éternels châtimens
En fit pofer d'abord les premiers fondemens .
Pour la Divinité l'attache la plus pure
De ce trifte palais régla l'architecture.
L'auftere pénitence en proie à fes douleurs ;
Habite ce féjour de foupirs & de pleurs :
De là découle un fleuve infpirant les allarmes ,
Il eft formé de fang & groffi par les larmes .
Les remords font placés aux portes du palais ,
Ces cruels à punir ne ſe laſſent jamais.
La ferveur aux autels amene les victimes ,
Et fait couler le fang pour réparer les crimes.
Ciel ! quels horribles cris ont pénétré mes fens !
Tout retentit ici de funébres accens.
L'un pleure fes forfaits , l'autre par la fouffrance
Efpere racheter fa premiere innocence ;
Celui- ci , le jouet d'un monde féducteur ,
En déteste à jamais la funefte grandeur.
De différens états une foule timide
Y marche en frémiſfant , le repentir la guide
MA I. ∙1755. 37
A l'exemple d'un Roi ( a ) qu'admiroit Ifraël ,
Des Princes & des grands encenfent cet autel.
Charles ( b ) qui fut fameux dans la paix , dans la
guerre ,
Qui foumit à fes loix le Germain & l'tbere ,
Qui détruifit le Maure , & vainquit les François,
Qui remplit l'univers de fes heureux ſuccès ;
Du faîte de la gloire il fe plaît à defcendre ,
Dans ces murs pénitens il fe couvre de cendre .
Je vois fon diadême aux voûtes fufpendu ,
Et parmi les fujets le Prince confondu.
Mais quels font ces tyrans qu'en ces lieux on entraîne
?
La pénitence met ces monftres à la chaîne ;
Ils refpirent encore , à fes pieds terraffés ,
Les crimes que par- tout leur fureur a tracés .
A leurs traits odieux je connois, le caprice ,
La dure oppreffion , la fraude , l'injuſtice ;
Le jeûne & la priere y tiennent dans les fers ,
De mille affreux forfaits ces miniftres divers.
Si j'avance mes pas dans ces facrés portiques ,
Je vois diminuer les fpectacles tragiques.
L'eſpérance bientôt écartant les douleurs ,
Fait un féjour charmant de ce féjour d'horreurs ;
Les pleurs & les fanglots ne s'y font plus entendre
,
Quelques foupirs à peine échappent d'un coeur
tendre.
( a ) David.
(b ) Charles-Quint
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais quel eft tout -à- coup cet objet merveilleux ,
Ce fantôme éclatant qui vient frapper mes yeux !
La gloire ! ... je la vois fur un char de lumiere
Des cieux en un moment traverfer la carriere .
Ce n'eft pas cette gloire idole des héros ,
Que la mort avec eux précipite aux tombeaux ;
C'eft de tous les plaifirs l'éternel affemblage ,
Et de toute vertu l'infaillible partage.
Vertueux pénitens , fon feu pur & facré
Répandra dans vos coeurs un plaifir ignoré ;
Partez ...& de vos fronts ôtez cette pouffiere ,
Dépouillez pour jamais le cilice & la haire
Séchez vos triftes pleurs , & ménagez ce fang
Que votre auftérité vous arrachoit du flanc ;
Et pour fixer enfin vos heureufes conquêtes ,
De lauriers immortels allez ceindre vos têtes .
Par M. Hefpel , Rhétoricien , au
College de Jéfuites de Lille en Flandres.
Le ton de ce poëme me paroît bon en
général : il y a de la vérité dans les images
, & de l'harmonie dans les vers . Je crois
qu'ils annoncent du talent , & qu'ils promettent
d'autant plus que l'auteur n'a que
feize ans on ne peut trop l'encourager ;
mais il faut l'avertir de ne point négliger
la rime ; celles de guerre & d'lbere qu'il a
employées , ne font point exactes.
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Résumé : LE TEMPLE DE LA PÉNITENCE.
Le poème 'Le Temple de la Pénitence' décrit un lieu de pénitence situé dans un antre profond, loin des cours et des hommes pervers. Ce palais, dédié à la Divinité, est habité par des pénitents en proie à leurs douleurs. Un fleuve de sang et de larmes y coule, et les remords en gardent les portes. Les cris et les pleurs des pénitents résonnent dans ce lieu funèbre. Des princes et des grands, comme le roi David et Charles Quint, viennent se repentir après avoir connu la gloire. Les tyrans y sont également enchaînés pour leurs crimes. Plus on avance dans le temple, plus les spectacles tragiques diminuent, laissant place à l'espérance et à un lieu charmant. La gloire apparaît sous la forme d'un fantôme éclatant, offrant aux pénitents un plaisir éternel et le partage de toutes les vertus. Ils sont invités à se débarrasser de leur cilice et de leur haire, à sécher leurs pleurs et à se ceindre de lauriers immortels. Le poème est écrit par M. Hespel, un rhétoricien de seize ans au Collège des Jésuites de Lille, et est jugé prometteur malgré quelques erreurs de rime.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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64
p. 96-105
Observations de M. Pessault de la Tour, Médecin à Beaufort, sur un mémoire de M. Le Cat, [titre d'après la table]
Début :
Ce 1 Février 1755. Le Mémoire que M. le Cat donne par [...]
Mots clefs :
Fluide, Sang, Maladies, Maladie, Remèdes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations de M. Pessault de la Tour, Médecin à Beaufort, sur un mémoire de M. Le Cat, [titre d'après la table]
Ce 1 Février 1755 . I
1
E Mémoire que M. le Cat donne par
extrait dans le Mercure de Novembre
dernier touchant les fievres malignes , &
en particulier celles qui ont regné à Rouen
à la fin de l'année 1753 , & au commencement
de celle de 1754 , renferme un fyftême
qui, s'il n'eft pas fufceptible d'objection,
pourroit l'être du moins de quelqu'éclai
ciffement .
Des trois parties qui compofent le corps
de fes réflexions à ce fujet , je ne m'attacherai
qu'aux deux dernieres , dont voici
le précis .
Dans l'une , il prétend que les maladies
internes , & en particulier les fievres malignes
dont il s'agit , ne font que des maladies
externes très-connues , & que par
l'infpection des cadavres dont il a fait faire
ouverture , il a obfervé que celle qui a
regné à Rouen , étoit un herpès placé à
l'eftomac & aux inteftins grêles ; que les
remedes chez ceux qui en font guéris, n'ont
eu ce fuccès que parce qu'ils font analogues
aux topiques que la chirurgie emploie
dans le traitement du herpès.
Dans l'autre , il condamne l'opinion
prefque
JUIN. 1755. 97
prefque générale où l'on eft que les maladies
réfident dans les humeurs .
A bien confiderer les argumens que M.
le Cat propofe pour appuyer fon fyltême ,
il eft à craindre qu'il ne fe foit prêté avec
un peu trop de complaifance à la fécondité
de fon imagination , à l'inftar de bien d'autres
fçavans , particulierement de certains
Anglois.
1. Il prétend que l'état des liqueurs
dépend de celui des folides , & que le réciproque
eft fort rare.
2 °. Que fi les maladies étoient dans les
fluides , il n'y auroit pas une feule maladie
locale ; les maladies au contraire devroient
fe trouver dans tous les points du tiffu de
nos parties , en les fuppofant dans les liquides
, qui occupent ,tous les points de nos
folides .
3°. Que l'on pourroit dire que la dépravation
n'eft tombée que fur une partie des
Auides , ce qui feroit infoutenable , felon
lui , attendu que cette parcelle de nos hu
meurs , quelque petite qu'elle fût , devroit
en très- peu de tems corrompre tout le refte
par le mouvement continuel de la circulation.
Cela pofé , toute maladie humorale
devroit être univerfelle ; par exemple , fi la
contagion répandue dans l'air avoit prife
fur nos humeurs , nul homme n'en échap-
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
peroit , les Médecins fur-tout comme les
plus expofés .
Que n'aurois-je point à redouter , ſi je
me propofois comme adverfaire d'un tel
fçavant ? mais non , je ne cherche qu'à
m'inftruire.
Je dis donc que la cure des maladies en
queſtion , que M. le Cat n'attribue qu'à
l'analogie que les remedes internes ont
avec les topiques que la chirurgie a coutume
d'employer pour la guérifon des maladies
externes , fouffre d'autant plus de difficulté
, que les topiques font les remedes
les moins effentiels dans le traitement de
ces maladies , fur- tout du herpès , & que fi
ces remedes extérieurs contribuent en
quelque chofe à leur guérifon , ce ne peutêtre
au contraire que parce qu'ils font analogues
eux- mêmes aux remedes internes
que
la médecine a coutume de mettre en
ufage pour les guérir ; cela eft d'autant
plus évident , que ce qui paroît à l'exté
rieur dans ces fortes de maladies , ne peut
paffer que pour l'effet & non pour la caufe :
prendre l'un pour l'autre ce feroit affurément
fe tromper groffierement.
Quant à la feconde partie , il n'eft pas
néceffaire d'être Médecin , ni Chirurgien ,
pour fçavoir que le chyle eft le germe du
Lang ,
, que celui - ci l'eft de toutes les autres
JUIN. 1755. ANDTHEDIA
humeurs , & par une conféquence inevi
table , fi le chyle eſt vicié par quelque caufe
que ce foit , ce qui arrive tous les jours ,
fang le fera néceffairement ; de même file
fang tombe en dépravation , les autres humeurs
tiendront de leur fource : donc les
maladies réfident dans les fluides , puifqu'ils
font fujets à tomber en dépravation ;
foutenir le contraire , ce feroit démentir
F'expérience. Mais , replique M. le Cat , fi
la maladie réfide dans les liquides , il n'y
aura pas une feule maladie locale , toute
maladie humorale fera générale & devra
occuper tous les points du tiffa de nos
parties. Une telle objection qu'il , fe fait à
lui-même ne devoit point être capable de
l'alarmer fi fort fur le fentiment commun
& c'eft argumenter contre fes propres lumieres
que de conteſter la vérité d'un fait ,
parce qu'il s'opere par des voies qui nous
font inconnues. M. le Cat auroit donc eu
plus de raifon d'examiner fi véritablement
la chofe eft telle qu'il s'imagine qu'elle
devroit l'être , en partant des vrais principes
ou non , fans nier ce qui fe palle tous
les jours fous fes yeux : dira-t-il , par exemple,
que les virus de toute efpece , foit dartreux
, écrouelleux , fcorbutiques , vénériens
, contagieux , & c . n'ont aucune prife
fur nos humeurs ? niera- t-il qu'elles péchent
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
4
"
& dans leur quantité & dans leur qualité ?
tous les caracteres de dépravation qui s'obfervent
journellement dans le fang que
l'on tire des veines des différens malades ,
font- ils illufoires ou bien ce fang n'eft- il
dépravé que dans le vaiffeau d'où il fort ?
en ce cas l'on fe ferviroit des propres are
mes de l'auteur en lui oppofant fa troifie
me objection. Il doit croire après tout que
dans toutes les mala
maladies en question
quoique tous les Points du tiflu de nos
folides ne paroiffent pas affectés d'une maniere
également fenfible , ils le font cependant
& même doivent l'être , mais d'une
façon relative à l'intensité de la corrup
tion à la nature du fluide , à l'uſage de
chaque partie , à leur fenfibilité?, aauuxxdidifffférentes
pofitions & modifications qui les
mettent dans le cas d'éprouver plus pu
moins fenfiblement les impreffions des
humeurs viciées ; aux différens obftacles
foit de la part des folides ou des fluides
& ſouvent des deux enſemble , qui empêchent
ces derniers de pénétrer dans leurs
fecrétoires , & de s'infinuer dans les vifceres
aufquels ils appartiennent naturellement,
d'où naiffent les ftafes & les écarts
de ces mêmes liquides , qui affectent certaines
parties plus particulierement, que
d'autres , d'où l'on doit conclure qu'inde
JUIN. 1755. 101
pendamment que tous les points du tifft
de nos folides foient affectés dans le cas
où les humeurs font en dyfcrafie , il ne s'enfait
pas qu'ils doivent être tous avec la
même force ; & fi les malades en pareil cas
ne s'apperçoivent pas d'une léfion géné
rale , c'est que ( par les raifons ci- deffus )
la plus forte impreffion l'emporte fur la
moindre .
200 UB
Dire que toute contagion devroit être
générale , & que perfonne n'en devroit
échapper fi l'air contagieux avoit affaire
à nos liqueurs , c'eft , ce me femblé , une
propofition qui n'eft pas moins fufceptible
de difficulté que le refte ; & je ne vois pas
quand même la chofe fe pafferoit comme
le perfuade l'auteur du nouveau fyftême
qu'il pût en tirer une conféquence bien
triomphante , attendu que de quelque façon
que fe répande un air contagieux , &
quelque partie de nous- mêmes qu'il affecte,
il doit attaquer indifféremment tous ceux
qui le refpirent ; & fi le contraire arrive ,
ce ne peut être que par une difpofition non
moins heureufe que fecrette de certains
tempéramens fur lefquels les miafmes ne
font pas la même impreffion , femblables à
l'eau régale qui diffout certains métaux
fans pouvoir mordre fur les autres. '
La dépendance de l'état des Anides de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
celui des folides , fans du moins admettre
le réciproque , ne me paroît pas mieux fondée
; & à examiner le tout en rigueur , l'on
pourroit prendre un parti diamétralement
oppofé à celui de l'auteur , en ce que ceuxci
ne reçoivent de nourriture que des premiers
, qui ne peuvent fouffrir la moindre
altération fans leur nuire d'une façon relative
; ceux- là au contraire éprouvent tous
les jours des dérangemens , légers à la vérité
, qui n'en apportent aucuns aux liqueurs
; mais je n'adopterai ni l'un , ni
l'autre par préférence , & ne prétends point
m'écarter de l'équilibre fi néceffaire entre
les folides & les fluides pour la confervation
de la vie & de la fanté : ainfi il faut
les croire dans une dépendance réciproque ,
& quand même les fluides dépendroient
de l'état des folides , ils n'en feroient pas
pour cela à l'abri des dépravations. Difons
donc feulement que la léfion des uns attire
la léfion des autres ; tout eft mutuel par
conféquent.
M. le Cat dévoile enfin fon myftere , &
s'explique d'une maniere à la vérité bien
différente que femble l'annoncer fon début
; il foutient que les maladies réfident
dans le fluide des nerfs : l'opinion générale
n'eft pas du moins entierement convaincue
d'erreur , puifque ce fluide fait partie des
JUIN. 1755. 103
humeurs. Refte à fçavoir maintenant par
quel chemin il conduira la maladie dans
le Auide nerveux , qui ne peut pécher , felon
lui , que par fa qualité ou fa trop petite
quantité ; quand il auroit ajouté auffi par
fa trop grande abondance , la chofe n'en
feroit pas plus mal , parce qu'en fait des
fonctions animales , ainfi que de toute autre
méchanique , la jufte proportion qui
eft effentielle, peut pécher par le trop comme
par le trop peu. Mais paffons par là
deffus , puifqu'il a jugé à propos d'y paffer
lui- même ; je ne veux cependant pas dire
par là que les grands hommes foient à
imiter en tout , parce qu'il n'y a perfonne
qui n'ait fes défauts. Je reviens donc à la
queftion , & dis qu'aucun vice ne peut
pénétrer dans la cavité des nerfs pour y
infecter les efprits , fans paffer par la même
route qui conduit ces mêmes efprits dans
les nerfs or le fang eft l'unique route qui
conduit les efprits dans les nerfs , puifqu'il
en eft la fource ; donc toute contagion doit
paffer par le fang avant de parvenir jufqu'aux
efprits. M. le Cat ne dira pas qu'elle
fe fait paffage feulement au travers des
pores des nerfs , parce qu'en ce cas elle
pafferoit également au travers de ceux qui
font répandus fur tous les points du tiſſu
de nos parties , & par une conféquence
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
non moins prépondérante , toutes les autres
humeurs en feroient attaquées également.
en
A l'égard des maladies qu'il prétend expliquer
par leurs véritables caufes ,
donnant des raifons convaincantes du méchanifme
des cryfes qu'il ne fait confifter
que dans la dépuration du fuc nerveux ,
qui bien différent des autres humeurs , ne
retourne point à fon réſervoir , & ne peut
par conféquent corrompre les fluides dont
il s'eft féparé une fois pour toujours ; l'auteur
de ce raifonnement n'ignore pas que
les membranes ne font que des développemens
de l'extrêmité des nerfs ; qu'elles
donnent origine à une infinité de petits
tuyaux connus fous le nom de veines lymphatiques
, qui n'ont d'autre ufage que
celui de reporter dans le fang les réfidus du
fuc nerveux , qui , comme on voit , circule
également que le refte des fluides : donc
l'auteur de la nouvelle opinion fe trouve
pour la feconde fois en proie à fa troifieme
objection par les conféquences même qu'il
en tire.
Voilà , je penfe , tout ce que l'on peut
objecter en raccourci contre un fyftême qui
ne doit pas furprendre feulement par l'air
de nouveauté qu'on lui donne : quoiqu'il
en foit , je me perfuade que fon auteur a
prévu toutes ces difficultés ; que bien loin
JUIN 1755. 105
•
*
de les regarder comme orageufes , il ne les
envifagera que comme une rofée qui donne
un nouvel éclat aux fleurs fur lefquelles
elle fe répand : j'attends donc avec impatience
cette théorie lumineufe qui doit
nous garantir des tâtonnemens fi defagréables
pour les praticiens & fi dangereux
pour les malades : belles & magnifiques
promeffes conçues dans des termes qui ne
le font pas moins ; c'eft grand dommage
qu'ils foient placés avant la démonftration
. Malgré tout , je fens l'obligation où
je fuis d'y répondre avec des expreffions
de même prix mais comme mon infuffifance
ne me permet pas de les puifer dans
mon propre fonds , je ne celerai pas que
je fuis forcé de les emprunter de l'Orateur
françois ; il fair trop bien l'éloge de l'efprit
inventeur pour ne m'en pas fervir en
l'honneur de M. le Cat. Je dirai donc
qu'un tel génie n'a point de modele , titre
qui annonce une fupériorité de gloire.
qu'on ne peut difputer fans injuftice ; il
fert aux autres de modele , titre qui porte
une étendue de bienfaits qu'on ne peut
méconnoître fans ingratitude. Ainfi pour
ene paffer pour injufte nipour ingrat vis- àvis
cer auteur , je me ferai un devoir 'de me
foumettre à la déciſion des fçavans . tid
Peffault de la Tour, Médecin à Beaufort,
1
E Mémoire que M. le Cat donne par
extrait dans le Mercure de Novembre
dernier touchant les fievres malignes , &
en particulier celles qui ont regné à Rouen
à la fin de l'année 1753 , & au commencement
de celle de 1754 , renferme un fyftême
qui, s'il n'eft pas fufceptible d'objection,
pourroit l'être du moins de quelqu'éclai
ciffement .
Des trois parties qui compofent le corps
de fes réflexions à ce fujet , je ne m'attacherai
qu'aux deux dernieres , dont voici
le précis .
Dans l'une , il prétend que les maladies
internes , & en particulier les fievres malignes
dont il s'agit , ne font que des maladies
externes très-connues , & que par
l'infpection des cadavres dont il a fait faire
ouverture , il a obfervé que celle qui a
regné à Rouen , étoit un herpès placé à
l'eftomac & aux inteftins grêles ; que les
remedes chez ceux qui en font guéris, n'ont
eu ce fuccès que parce qu'ils font analogues
aux topiques que la chirurgie emploie
dans le traitement du herpès.
Dans l'autre , il condamne l'opinion
prefque
JUIN. 1755. 97
prefque générale où l'on eft que les maladies
réfident dans les humeurs .
A bien confiderer les argumens que M.
le Cat propofe pour appuyer fon fyltême ,
il eft à craindre qu'il ne fe foit prêté avec
un peu trop de complaifance à la fécondité
de fon imagination , à l'inftar de bien d'autres
fçavans , particulierement de certains
Anglois.
1. Il prétend que l'état des liqueurs
dépend de celui des folides , & que le réciproque
eft fort rare.
2 °. Que fi les maladies étoient dans les
fluides , il n'y auroit pas une feule maladie
locale ; les maladies au contraire devroient
fe trouver dans tous les points du tiffu de
nos parties , en les fuppofant dans les liquides
, qui occupent ,tous les points de nos
folides .
3°. Que l'on pourroit dire que la dépravation
n'eft tombée que fur une partie des
Auides , ce qui feroit infoutenable , felon
lui , attendu que cette parcelle de nos hu
meurs , quelque petite qu'elle fût , devroit
en très- peu de tems corrompre tout le refte
par le mouvement continuel de la circulation.
Cela pofé , toute maladie humorale
devroit être univerfelle ; par exemple , fi la
contagion répandue dans l'air avoit prife
fur nos humeurs , nul homme n'en échap-
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
peroit , les Médecins fur-tout comme les
plus expofés .
Que n'aurois-je point à redouter , ſi je
me propofois comme adverfaire d'un tel
fçavant ? mais non , je ne cherche qu'à
m'inftruire.
Je dis donc que la cure des maladies en
queſtion , que M. le Cat n'attribue qu'à
l'analogie que les remedes internes ont
avec les topiques que la chirurgie a coutume
d'employer pour la guérifon des maladies
externes , fouffre d'autant plus de difficulté
, que les topiques font les remedes
les moins effentiels dans le traitement de
ces maladies , fur- tout du herpès , & que fi
ces remedes extérieurs contribuent en
quelque chofe à leur guérifon , ce ne peutêtre
au contraire que parce qu'ils font analogues
eux- mêmes aux remedes internes
que
la médecine a coutume de mettre en
ufage pour les guérir ; cela eft d'autant
plus évident , que ce qui paroît à l'exté
rieur dans ces fortes de maladies , ne peut
paffer que pour l'effet & non pour la caufe :
prendre l'un pour l'autre ce feroit affurément
fe tromper groffierement.
Quant à la feconde partie , il n'eft pas
néceffaire d'être Médecin , ni Chirurgien ,
pour fçavoir que le chyle eft le germe du
Lang ,
, que celui - ci l'eft de toutes les autres
JUIN. 1755. ANDTHEDIA
humeurs , & par une conféquence inevi
table , fi le chyle eſt vicié par quelque caufe
que ce foit , ce qui arrive tous les jours ,
fang le fera néceffairement ; de même file
fang tombe en dépravation , les autres humeurs
tiendront de leur fource : donc les
maladies réfident dans les fluides , puifqu'ils
font fujets à tomber en dépravation ;
foutenir le contraire , ce feroit démentir
F'expérience. Mais , replique M. le Cat , fi
la maladie réfide dans les liquides , il n'y
aura pas une feule maladie locale , toute
maladie humorale fera générale & devra
occuper tous les points du tiffa de nos
parties. Une telle objection qu'il , fe fait à
lui-même ne devoit point être capable de
l'alarmer fi fort fur le fentiment commun
& c'eft argumenter contre fes propres lumieres
que de conteſter la vérité d'un fait ,
parce qu'il s'opere par des voies qui nous
font inconnues. M. le Cat auroit donc eu
plus de raifon d'examiner fi véritablement
la chofe eft telle qu'il s'imagine qu'elle
devroit l'être , en partant des vrais principes
ou non , fans nier ce qui fe palle tous
les jours fous fes yeux : dira-t-il , par exemple,
que les virus de toute efpece , foit dartreux
, écrouelleux , fcorbutiques , vénériens
, contagieux , & c . n'ont aucune prife
fur nos humeurs ? niera- t-il qu'elles péchent
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
4
"
& dans leur quantité & dans leur qualité ?
tous les caracteres de dépravation qui s'obfervent
journellement dans le fang que
l'on tire des veines des différens malades ,
font- ils illufoires ou bien ce fang n'eft- il
dépravé que dans le vaiffeau d'où il fort ?
en ce cas l'on fe ferviroit des propres are
mes de l'auteur en lui oppofant fa troifie
me objection. Il doit croire après tout que
dans toutes les mala
maladies en question
quoique tous les Points du tiflu de nos
folides ne paroiffent pas affectés d'une maniere
également fenfible , ils le font cependant
& même doivent l'être , mais d'une
façon relative à l'intensité de la corrup
tion à la nature du fluide , à l'uſage de
chaque partie , à leur fenfibilité?, aauuxxdidifffférentes
pofitions & modifications qui les
mettent dans le cas d'éprouver plus pu
moins fenfiblement les impreffions des
humeurs viciées ; aux différens obftacles
foit de la part des folides ou des fluides
& ſouvent des deux enſemble , qui empêchent
ces derniers de pénétrer dans leurs
fecrétoires , & de s'infinuer dans les vifceres
aufquels ils appartiennent naturellement,
d'où naiffent les ftafes & les écarts
de ces mêmes liquides , qui affectent certaines
parties plus particulierement, que
d'autres , d'où l'on doit conclure qu'inde
JUIN. 1755. 101
pendamment que tous les points du tifft
de nos folides foient affectés dans le cas
où les humeurs font en dyfcrafie , il ne s'enfait
pas qu'ils doivent être tous avec la
même force ; & fi les malades en pareil cas
ne s'apperçoivent pas d'une léfion géné
rale , c'est que ( par les raifons ci- deffus )
la plus forte impreffion l'emporte fur la
moindre .
200 UB
Dire que toute contagion devroit être
générale , & que perfonne n'en devroit
échapper fi l'air contagieux avoit affaire
à nos liqueurs , c'eft , ce me femblé , une
propofition qui n'eft pas moins fufceptible
de difficulté que le refte ; & je ne vois pas
quand même la chofe fe pafferoit comme
le perfuade l'auteur du nouveau fyftême
qu'il pût en tirer une conféquence bien
triomphante , attendu que de quelque façon
que fe répande un air contagieux , &
quelque partie de nous- mêmes qu'il affecte,
il doit attaquer indifféremment tous ceux
qui le refpirent ; & fi le contraire arrive ,
ce ne peut être que par une difpofition non
moins heureufe que fecrette de certains
tempéramens fur lefquels les miafmes ne
font pas la même impreffion , femblables à
l'eau régale qui diffout certains métaux
fans pouvoir mordre fur les autres. '
La dépendance de l'état des Anides de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
celui des folides , fans du moins admettre
le réciproque , ne me paroît pas mieux fondée
; & à examiner le tout en rigueur , l'on
pourroit prendre un parti diamétralement
oppofé à celui de l'auteur , en ce que ceuxci
ne reçoivent de nourriture que des premiers
, qui ne peuvent fouffrir la moindre
altération fans leur nuire d'une façon relative
; ceux- là au contraire éprouvent tous
les jours des dérangemens , légers à la vérité
, qui n'en apportent aucuns aux liqueurs
; mais je n'adopterai ni l'un , ni
l'autre par préférence , & ne prétends point
m'écarter de l'équilibre fi néceffaire entre
les folides & les fluides pour la confervation
de la vie & de la fanté : ainfi il faut
les croire dans une dépendance réciproque ,
& quand même les fluides dépendroient
de l'état des folides , ils n'en feroient pas
pour cela à l'abri des dépravations. Difons
donc feulement que la léfion des uns attire
la léfion des autres ; tout eft mutuel par
conféquent.
M. le Cat dévoile enfin fon myftere , &
s'explique d'une maniere à la vérité bien
différente que femble l'annoncer fon début
; il foutient que les maladies réfident
dans le fluide des nerfs : l'opinion générale
n'eft pas du moins entierement convaincue
d'erreur , puifque ce fluide fait partie des
JUIN. 1755. 103
humeurs. Refte à fçavoir maintenant par
quel chemin il conduira la maladie dans
le Auide nerveux , qui ne peut pécher , felon
lui , que par fa qualité ou fa trop petite
quantité ; quand il auroit ajouté auffi par
fa trop grande abondance , la chofe n'en
feroit pas plus mal , parce qu'en fait des
fonctions animales , ainfi que de toute autre
méchanique , la jufte proportion qui
eft effentielle, peut pécher par le trop comme
par le trop peu. Mais paffons par là
deffus , puifqu'il a jugé à propos d'y paffer
lui- même ; je ne veux cependant pas dire
par là que les grands hommes foient à
imiter en tout , parce qu'il n'y a perfonne
qui n'ait fes défauts. Je reviens donc à la
queftion , & dis qu'aucun vice ne peut
pénétrer dans la cavité des nerfs pour y
infecter les efprits , fans paffer par la même
route qui conduit ces mêmes efprits dans
les nerfs or le fang eft l'unique route qui
conduit les efprits dans les nerfs , puifqu'il
en eft la fource ; donc toute contagion doit
paffer par le fang avant de parvenir jufqu'aux
efprits. M. le Cat ne dira pas qu'elle
fe fait paffage feulement au travers des
pores des nerfs , parce qu'en ce cas elle
pafferoit également au travers de ceux qui
font répandus fur tous les points du tiſſu
de nos parties , & par une conféquence
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
non moins prépondérante , toutes les autres
humeurs en feroient attaquées également.
en
A l'égard des maladies qu'il prétend expliquer
par leurs véritables caufes ,
donnant des raifons convaincantes du méchanifme
des cryfes qu'il ne fait confifter
que dans la dépuration du fuc nerveux ,
qui bien différent des autres humeurs , ne
retourne point à fon réſervoir , & ne peut
par conféquent corrompre les fluides dont
il s'eft féparé une fois pour toujours ; l'auteur
de ce raifonnement n'ignore pas que
les membranes ne font que des développemens
de l'extrêmité des nerfs ; qu'elles
donnent origine à une infinité de petits
tuyaux connus fous le nom de veines lymphatiques
, qui n'ont d'autre ufage que
celui de reporter dans le fang les réfidus du
fuc nerveux , qui , comme on voit , circule
également que le refte des fluides : donc
l'auteur de la nouvelle opinion fe trouve
pour la feconde fois en proie à fa troifieme
objection par les conféquences même qu'il
en tire.
Voilà , je penfe , tout ce que l'on peut
objecter en raccourci contre un fyftême qui
ne doit pas furprendre feulement par l'air
de nouveauté qu'on lui donne : quoiqu'il
en foit , je me perfuade que fon auteur a
prévu toutes ces difficultés ; que bien loin
JUIN 1755. 105
•
*
de les regarder comme orageufes , il ne les
envifagera que comme une rofée qui donne
un nouvel éclat aux fleurs fur lefquelles
elle fe répand : j'attends donc avec impatience
cette théorie lumineufe qui doit
nous garantir des tâtonnemens fi defagréables
pour les praticiens & fi dangereux
pour les malades : belles & magnifiques
promeffes conçues dans des termes qui ne
le font pas moins ; c'eft grand dommage
qu'ils foient placés avant la démonftration
. Malgré tout , je fens l'obligation où
je fuis d'y répondre avec des expreffions
de même prix mais comme mon infuffifance
ne me permet pas de les puifer dans
mon propre fonds , je ne celerai pas que
je fuis forcé de les emprunter de l'Orateur
françois ; il fair trop bien l'éloge de l'efprit
inventeur pour ne m'en pas fervir en
l'honneur de M. le Cat. Je dirai donc
qu'un tel génie n'a point de modele , titre
qui annonce une fupériorité de gloire.
qu'on ne peut difputer fans injuftice ; il
fert aux autres de modele , titre qui porte
une étendue de bienfaits qu'on ne peut
méconnoître fans ingratitude. Ainfi pour
ene paffer pour injufte nipour ingrat vis- àvis
cer auteur , je me ferai un devoir 'de me
foumettre à la déciſion des fçavans . tid
Peffault de la Tour, Médecin à Beaufort,
Fermer
65
p. 96-105
Observations de M. Pessault de la Tour, Médecin à Beaufort, sur un mémoire de M. Le Cat, [titre d'après la table]
Début :
Ce 1 Février 1755. Le Mémoire que M. le Cat donne par [...]
Mots clefs :
Fluide, Sang, Maladies, Maladie, Remèdes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations de M. Pessault de la Tour, Médecin à Beaufort, sur un mémoire de M. Le Cat, [titre d'après la table]
Ce 1 Février 1755 . I
1
E Mémoire que M. le Cat donne par
extrait dans le Mercure de Novembre
dernier touchant les fievres malignes , &
en particulier celles qui ont regné à Rouen
à la fin de l'année 1753 , & au commencement
de celle de 1754 , renferme un fyftême
qui, s'il n'eft pas fufceptible d'objection,
pourroit l'être du moins de quelqu'éclai
ciffement .
Des trois parties qui compofent le corps
de fes réflexions à ce fujet , je ne m'attacherai
qu'aux deux dernieres , dont voici
le précis .
Dans l'une , il prétend que les maladies
internes , & en particulier les fievres malignes
dont il s'agit , ne font que des maladies
externes très-connues , & que par
l'infpection des cadavres dont il a fait faire
ouverture , il a obfervé que celle qui a
regné à Rouen , étoit un herpès placé à
l'eftomac & aux inteftins grêles ; que les
remedes chez ceux qui en font guéris, n'ont
eu ce fuccès que parce qu'ils font analogues
aux topiques que la chirurgie emploie
dans le traitement du herpès.
Dans l'autre , il condamne l'opinion
prefque
JUIN. 1755. 97
prefque générale où l'on eft que les maladies
réfident dans les humeurs .
A bien confiderer les argumens que M.
le Cat propofe pour appuyer fon fyltême ,
il eft à craindre qu'il ne fe foit prêté avec
un peu trop de complaifance à la fécondité
de fon imagination , à l'inftar de bien d'autres
fçavans , particulierement de certains
Anglois.
1. Il prétend que l'état des liqueurs
dépend de celui des folides , & que le réciproque
eft fort rare.
2 °. Que fi les maladies étoient dans les
fluides , il n'y auroit pas une feule maladie
locale ; les maladies au contraire devroient
fe trouver dans tous les points du tiffu de
nos parties , en les fuppofant dans les liquides
, qui occupent ,tous les points de nos
folides .
3°. Que l'on pourroit dire que la dépravation
n'eft tombée que fur une partie des
Auides , ce qui feroit infoutenable , felon
lui , attendu que cette parcelle de nos hu
meurs , quelque petite qu'elle fût , devroit
en très- peu de tems corrompre tout le refte
par le mouvement continuel de la circulation.
Cela pofé , toute maladie humorale
devroit être univerfelle ; par exemple , fi la
contagion répandue dans l'air avoit prife
fur nos humeurs , nul homme n'en échap-
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
peroit , les Médecins fur-tout comme les
plus expofés .
Que n'aurois-je point à redouter , ſi je
me propofois comme adverfaire d'un tel
fçavant ? mais non , je ne cherche qu'à
m'inftruire.
Je dis donc que la cure des maladies en
queſtion , que M. le Cat n'attribue qu'à
l'analogie que les remedes internes ont
avec les topiques que la chirurgie a coutume
d'employer pour la guérifon des maladies
externes , fouffre d'autant plus de difficulté
, que les topiques font les remedes
les moins effentiels dans le traitement de
ces maladies , fur- tout du herpès , & que fi
ces remedes extérieurs contribuent en
quelque chofe à leur guérifon , ce ne peutêtre
au contraire que parce qu'ils font analogues
eux- mêmes aux remedes internes
que
la médecine a coutume de mettre en
ufage pour les guérir ; cela eft d'autant
plus évident , que ce qui paroît à l'exté
rieur dans ces fortes de maladies , ne peut
paffer que pour l'effet & non pour la caufe :
prendre l'un pour l'autre ce feroit affurément
fe tromper groffierement.
Quant à la feconde partie , il n'eft pas
néceffaire d'être Médecin , ni Chirurgien ,
pour fçavoir que le chyle eft le germe du
Lang ,
, que celui - ci l'eft de toutes les autres
JUIN. 1755. ANDTHEDIA
humeurs , & par une conféquence inevi
table , fi le chyle eſt vicié par quelque caufe
que ce foit , ce qui arrive tous les jours ,
fang le fera néceffairement ; de même file
fang tombe en dépravation , les autres humeurs
tiendront de leur fource : donc les
maladies réfident dans les fluides , puifqu'ils
font fujets à tomber en dépravation ;
foutenir le contraire , ce feroit démentir
F'expérience. Mais , replique M. le Cat , fi
la maladie réfide dans les liquides , il n'y
aura pas une feule maladie locale , toute
maladie humorale fera générale & devra
occuper tous les points du tiffa de nos
parties. Une telle objection qu'il , fe fait à
lui-même ne devoit point être capable de
l'alarmer fi fort fur le fentiment commun
& c'eft argumenter contre fes propres lumieres
que de conteſter la vérité d'un fait ,
parce qu'il s'opere par des voies qui nous
font inconnues. M. le Cat auroit donc eu
plus de raifon d'examiner fi véritablement
la chofe eft telle qu'il s'imagine qu'elle
devroit l'être , en partant des vrais principes
ou non , fans nier ce qui fe palle tous
les jours fous fes yeux : dira-t-il , par exemple,
que les virus de toute efpece , foit dartreux
, écrouelleux , fcorbutiques , vénériens
, contagieux , & c . n'ont aucune prife
fur nos humeurs ? niera- t-il qu'elles péchent
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
4
"
& dans leur quantité & dans leur qualité ?
tous les caracteres de dépravation qui s'obfervent
journellement dans le fang que
l'on tire des veines des différens malades ,
font- ils illufoires ou bien ce fang n'eft- il
dépravé que dans le vaiffeau d'où il fort ?
en ce cas l'on fe ferviroit des propres are
mes de l'auteur en lui oppofant fa troifie
me objection. Il doit croire après tout que
dans toutes les mala
maladies en question
quoique tous les Points du tiflu de nos
folides ne paroiffent pas affectés d'une maniere
également fenfible , ils le font cependant
& même doivent l'être , mais d'une
façon relative à l'intensité de la corrup
tion à la nature du fluide , à l'uſage de
chaque partie , à leur fenfibilité?, aauuxxdidifffférentes
pofitions & modifications qui les
mettent dans le cas d'éprouver plus pu
moins fenfiblement les impreffions des
humeurs viciées ; aux différens obftacles
foit de la part des folides ou des fluides
& ſouvent des deux enſemble , qui empêchent
ces derniers de pénétrer dans leurs
fecrétoires , & de s'infinuer dans les vifceres
aufquels ils appartiennent naturellement,
d'où naiffent les ftafes & les écarts
de ces mêmes liquides , qui affectent certaines
parties plus particulierement, que
d'autres , d'où l'on doit conclure qu'inde
JUIN. 1755. 101
pendamment que tous les points du tifft
de nos folides foient affectés dans le cas
où les humeurs font en dyfcrafie , il ne s'enfait
pas qu'ils doivent être tous avec la
même force ; & fi les malades en pareil cas
ne s'apperçoivent pas d'une léfion géné
rale , c'est que ( par les raifons ci- deffus )
la plus forte impreffion l'emporte fur la
moindre .
200 UB
Dire que toute contagion devroit être
générale , & que perfonne n'en devroit
échapper fi l'air contagieux avoit affaire
à nos liqueurs , c'eft , ce me femblé , une
propofition qui n'eft pas moins fufceptible
de difficulté que le refte ; & je ne vois pas
quand même la chofe fe pafferoit comme
le perfuade l'auteur du nouveau fyftême
qu'il pût en tirer une conféquence bien
triomphante , attendu que de quelque façon
que fe répande un air contagieux , &
quelque partie de nous- mêmes qu'il affecte,
il doit attaquer indifféremment tous ceux
qui le refpirent ; & fi le contraire arrive ,
ce ne peut être que par une difpofition non
moins heureufe que fecrette de certains
tempéramens fur lefquels les miafmes ne
font pas la même impreffion , femblables à
l'eau régale qui diffout certains métaux
fans pouvoir mordre fur les autres. '
La dépendance de l'état des Anides de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
celui des folides , fans du moins admettre
le réciproque , ne me paroît pas mieux fondée
; & à examiner le tout en rigueur , l'on
pourroit prendre un parti diamétralement
oppofé à celui de l'auteur , en ce que ceuxci
ne reçoivent de nourriture que des premiers
, qui ne peuvent fouffrir la moindre
altération fans leur nuire d'une façon relative
; ceux- là au contraire éprouvent tous
les jours des dérangemens , légers à la vérité
, qui n'en apportent aucuns aux liqueurs
; mais je n'adopterai ni l'un , ni
l'autre par préférence , & ne prétends point
m'écarter de l'équilibre fi néceffaire entre
les folides & les fluides pour la confervation
de la vie & de la fanté : ainfi il faut
les croire dans une dépendance réciproque ,
& quand même les fluides dépendroient
de l'état des folides , ils n'en feroient pas
pour cela à l'abri des dépravations. Difons
donc feulement que la léfion des uns attire
la léfion des autres ; tout eft mutuel par
conféquent.
M. le Cat dévoile enfin fon myftere , &
s'explique d'une maniere à la vérité bien
différente que femble l'annoncer fon début
; il foutient que les maladies réfident
dans le fluide des nerfs : l'opinion générale
n'eft pas du moins entierement convaincue
d'erreur , puifque ce fluide fait partie des
JUIN. 1755. 103
humeurs. Refte à fçavoir maintenant par
quel chemin il conduira la maladie dans
le Auide nerveux , qui ne peut pécher , felon
lui , que par fa qualité ou fa trop petite
quantité ; quand il auroit ajouté auffi par
fa trop grande abondance , la chofe n'en
feroit pas plus mal , parce qu'en fait des
fonctions animales , ainfi que de toute autre
méchanique , la jufte proportion qui
eft effentielle, peut pécher par le trop comme
par le trop peu. Mais paffons par là
deffus , puifqu'il a jugé à propos d'y paffer
lui- même ; je ne veux cependant pas dire
par là que les grands hommes foient à
imiter en tout , parce qu'il n'y a perfonne
qui n'ait fes défauts. Je reviens donc à la
queftion , & dis qu'aucun vice ne peut
pénétrer dans la cavité des nerfs pour y
infecter les efprits , fans paffer par la même
route qui conduit ces mêmes efprits dans
les nerfs or le fang eft l'unique route qui
conduit les efprits dans les nerfs , puifqu'il
en eft la fource ; donc toute contagion doit
paffer par le fang avant de parvenir jufqu'aux
efprits. M. le Cat ne dira pas qu'elle
fe fait paffage feulement au travers des
pores des nerfs , parce qu'en ce cas elle
pafferoit également au travers de ceux qui
font répandus fur tous les points du tiſſu
de nos parties , & par une conféquence
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
non moins prépondérante , toutes les autres
humeurs en feroient attaquées également.
en
A l'égard des maladies qu'il prétend expliquer
par leurs véritables caufes ,
donnant des raifons convaincantes du méchanifme
des cryfes qu'il ne fait confifter
que dans la dépuration du fuc nerveux ,
qui bien différent des autres humeurs , ne
retourne point à fon réſervoir , & ne peut
par conféquent corrompre les fluides dont
il s'eft féparé une fois pour toujours ; l'auteur
de ce raifonnement n'ignore pas que
les membranes ne font que des développemens
de l'extrêmité des nerfs ; qu'elles
donnent origine à une infinité de petits
tuyaux connus fous le nom de veines lymphatiques
, qui n'ont d'autre ufage que
celui de reporter dans le fang les réfidus du
fuc nerveux , qui , comme on voit , circule
également que le refte des fluides : donc
l'auteur de la nouvelle opinion fe trouve
pour la feconde fois en proie à fa troifieme
objection par les conféquences même qu'il
en tire.
Voilà , je penfe , tout ce que l'on peut
objecter en raccourci contre un fyftême qui
ne doit pas furprendre feulement par l'air
de nouveauté qu'on lui donne : quoiqu'il
en foit , je me perfuade que fon auteur a
prévu toutes ces difficultés ; que bien loin
JUIN 1755. 105
•
*
de les regarder comme orageufes , il ne les
envifagera que comme une rofée qui donne
un nouvel éclat aux fleurs fur lefquelles
elle fe répand : j'attends donc avec impatience
cette théorie lumineufe qui doit
nous garantir des tâtonnemens fi defagréables
pour les praticiens & fi dangereux
pour les malades : belles & magnifiques
promeffes conçues dans des termes qui ne
le font pas moins ; c'eft grand dommage
qu'ils foient placés avant la démonftration
. Malgré tout , je fens l'obligation où
je fuis d'y répondre avec des expreffions
de même prix mais comme mon infuffifance
ne me permet pas de les puifer dans
mon propre fonds , je ne celerai pas que
je fuis forcé de les emprunter de l'Orateur
françois ; il fair trop bien l'éloge de l'efprit
inventeur pour ne m'en pas fervir en
l'honneur de M. le Cat. Je dirai donc
qu'un tel génie n'a point de modele , titre
qui annonce une fupériorité de gloire.
qu'on ne peut difputer fans injuftice ; il
fert aux autres de modele , titre qui porte
une étendue de bienfaits qu'on ne peut
méconnoître fans ingratitude. Ainfi pour
ene paffer pour injufte nipour ingrat vis- àvis
cer auteur , je me ferai un devoir 'de me
foumettre à la déciſion des fçavans . tid
Peffault de la Tour, Médecin à Beaufort,
1
E Mémoire que M. le Cat donne par
extrait dans le Mercure de Novembre
dernier touchant les fievres malignes , &
en particulier celles qui ont regné à Rouen
à la fin de l'année 1753 , & au commencement
de celle de 1754 , renferme un fyftême
qui, s'il n'eft pas fufceptible d'objection,
pourroit l'être du moins de quelqu'éclai
ciffement .
Des trois parties qui compofent le corps
de fes réflexions à ce fujet , je ne m'attacherai
qu'aux deux dernieres , dont voici
le précis .
Dans l'une , il prétend que les maladies
internes , & en particulier les fievres malignes
dont il s'agit , ne font que des maladies
externes très-connues , & que par
l'infpection des cadavres dont il a fait faire
ouverture , il a obfervé que celle qui a
regné à Rouen , étoit un herpès placé à
l'eftomac & aux inteftins grêles ; que les
remedes chez ceux qui en font guéris, n'ont
eu ce fuccès que parce qu'ils font analogues
aux topiques que la chirurgie emploie
dans le traitement du herpès.
Dans l'autre , il condamne l'opinion
prefque
JUIN. 1755. 97
prefque générale où l'on eft que les maladies
réfident dans les humeurs .
A bien confiderer les argumens que M.
le Cat propofe pour appuyer fon fyltême ,
il eft à craindre qu'il ne fe foit prêté avec
un peu trop de complaifance à la fécondité
de fon imagination , à l'inftar de bien d'autres
fçavans , particulierement de certains
Anglois.
1. Il prétend que l'état des liqueurs
dépend de celui des folides , & que le réciproque
eft fort rare.
2 °. Que fi les maladies étoient dans les
fluides , il n'y auroit pas une feule maladie
locale ; les maladies au contraire devroient
fe trouver dans tous les points du tiffu de
nos parties , en les fuppofant dans les liquides
, qui occupent ,tous les points de nos
folides .
3°. Que l'on pourroit dire que la dépravation
n'eft tombée que fur une partie des
Auides , ce qui feroit infoutenable , felon
lui , attendu que cette parcelle de nos hu
meurs , quelque petite qu'elle fût , devroit
en très- peu de tems corrompre tout le refte
par le mouvement continuel de la circulation.
Cela pofé , toute maladie humorale
devroit être univerfelle ; par exemple , fi la
contagion répandue dans l'air avoit prife
fur nos humeurs , nul homme n'en échap-
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
peroit , les Médecins fur-tout comme les
plus expofés .
Que n'aurois-je point à redouter , ſi je
me propofois comme adverfaire d'un tel
fçavant ? mais non , je ne cherche qu'à
m'inftruire.
Je dis donc que la cure des maladies en
queſtion , que M. le Cat n'attribue qu'à
l'analogie que les remedes internes ont
avec les topiques que la chirurgie a coutume
d'employer pour la guérifon des maladies
externes , fouffre d'autant plus de difficulté
, que les topiques font les remedes
les moins effentiels dans le traitement de
ces maladies , fur- tout du herpès , & que fi
ces remedes extérieurs contribuent en
quelque chofe à leur guérifon , ce ne peutêtre
au contraire que parce qu'ils font analogues
eux- mêmes aux remedes internes
que
la médecine a coutume de mettre en
ufage pour les guérir ; cela eft d'autant
plus évident , que ce qui paroît à l'exté
rieur dans ces fortes de maladies , ne peut
paffer que pour l'effet & non pour la caufe :
prendre l'un pour l'autre ce feroit affurément
fe tromper groffierement.
Quant à la feconde partie , il n'eft pas
néceffaire d'être Médecin , ni Chirurgien ,
pour fçavoir que le chyle eft le germe du
Lang ,
, que celui - ci l'eft de toutes les autres
JUIN. 1755. ANDTHEDIA
humeurs , & par une conféquence inevi
table , fi le chyle eſt vicié par quelque caufe
que ce foit , ce qui arrive tous les jours ,
fang le fera néceffairement ; de même file
fang tombe en dépravation , les autres humeurs
tiendront de leur fource : donc les
maladies réfident dans les fluides , puifqu'ils
font fujets à tomber en dépravation ;
foutenir le contraire , ce feroit démentir
F'expérience. Mais , replique M. le Cat , fi
la maladie réfide dans les liquides , il n'y
aura pas une feule maladie locale , toute
maladie humorale fera générale & devra
occuper tous les points du tiffa de nos
parties. Une telle objection qu'il , fe fait à
lui-même ne devoit point être capable de
l'alarmer fi fort fur le fentiment commun
& c'eft argumenter contre fes propres lumieres
que de conteſter la vérité d'un fait ,
parce qu'il s'opere par des voies qui nous
font inconnues. M. le Cat auroit donc eu
plus de raifon d'examiner fi véritablement
la chofe eft telle qu'il s'imagine qu'elle
devroit l'être , en partant des vrais principes
ou non , fans nier ce qui fe palle tous
les jours fous fes yeux : dira-t-il , par exemple,
que les virus de toute efpece , foit dartreux
, écrouelleux , fcorbutiques , vénériens
, contagieux , & c . n'ont aucune prife
fur nos humeurs ? niera- t-il qu'elles péchent
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
4
"
& dans leur quantité & dans leur qualité ?
tous les caracteres de dépravation qui s'obfervent
journellement dans le fang que
l'on tire des veines des différens malades ,
font- ils illufoires ou bien ce fang n'eft- il
dépravé que dans le vaiffeau d'où il fort ?
en ce cas l'on fe ferviroit des propres are
mes de l'auteur en lui oppofant fa troifie
me objection. Il doit croire après tout que
dans toutes les mala
maladies en question
quoique tous les Points du tiflu de nos
folides ne paroiffent pas affectés d'une maniere
également fenfible , ils le font cependant
& même doivent l'être , mais d'une
façon relative à l'intensité de la corrup
tion à la nature du fluide , à l'uſage de
chaque partie , à leur fenfibilité?, aauuxxdidifffférentes
pofitions & modifications qui les
mettent dans le cas d'éprouver plus pu
moins fenfiblement les impreffions des
humeurs viciées ; aux différens obftacles
foit de la part des folides ou des fluides
& ſouvent des deux enſemble , qui empêchent
ces derniers de pénétrer dans leurs
fecrétoires , & de s'infinuer dans les vifceres
aufquels ils appartiennent naturellement,
d'où naiffent les ftafes & les écarts
de ces mêmes liquides , qui affectent certaines
parties plus particulierement, que
d'autres , d'où l'on doit conclure qu'inde
JUIN. 1755. 101
pendamment que tous les points du tifft
de nos folides foient affectés dans le cas
où les humeurs font en dyfcrafie , il ne s'enfait
pas qu'ils doivent être tous avec la
même force ; & fi les malades en pareil cas
ne s'apperçoivent pas d'une léfion géné
rale , c'est que ( par les raifons ci- deffus )
la plus forte impreffion l'emporte fur la
moindre .
200 UB
Dire que toute contagion devroit être
générale , & que perfonne n'en devroit
échapper fi l'air contagieux avoit affaire
à nos liqueurs , c'eft , ce me femblé , une
propofition qui n'eft pas moins fufceptible
de difficulté que le refte ; & je ne vois pas
quand même la chofe fe pafferoit comme
le perfuade l'auteur du nouveau fyftême
qu'il pût en tirer une conféquence bien
triomphante , attendu que de quelque façon
que fe répande un air contagieux , &
quelque partie de nous- mêmes qu'il affecte,
il doit attaquer indifféremment tous ceux
qui le refpirent ; & fi le contraire arrive ,
ce ne peut être que par une difpofition non
moins heureufe que fecrette de certains
tempéramens fur lefquels les miafmes ne
font pas la même impreffion , femblables à
l'eau régale qui diffout certains métaux
fans pouvoir mordre fur les autres. '
La dépendance de l'état des Anides de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
celui des folides , fans du moins admettre
le réciproque , ne me paroît pas mieux fondée
; & à examiner le tout en rigueur , l'on
pourroit prendre un parti diamétralement
oppofé à celui de l'auteur , en ce que ceuxci
ne reçoivent de nourriture que des premiers
, qui ne peuvent fouffrir la moindre
altération fans leur nuire d'une façon relative
; ceux- là au contraire éprouvent tous
les jours des dérangemens , légers à la vérité
, qui n'en apportent aucuns aux liqueurs
; mais je n'adopterai ni l'un , ni
l'autre par préférence , & ne prétends point
m'écarter de l'équilibre fi néceffaire entre
les folides & les fluides pour la confervation
de la vie & de la fanté : ainfi il faut
les croire dans une dépendance réciproque ,
& quand même les fluides dépendroient
de l'état des folides , ils n'en feroient pas
pour cela à l'abri des dépravations. Difons
donc feulement que la léfion des uns attire
la léfion des autres ; tout eft mutuel par
conféquent.
M. le Cat dévoile enfin fon myftere , &
s'explique d'une maniere à la vérité bien
différente que femble l'annoncer fon début
; il foutient que les maladies réfident
dans le fluide des nerfs : l'opinion générale
n'eft pas du moins entierement convaincue
d'erreur , puifque ce fluide fait partie des
JUIN. 1755. 103
humeurs. Refte à fçavoir maintenant par
quel chemin il conduira la maladie dans
le Auide nerveux , qui ne peut pécher , felon
lui , que par fa qualité ou fa trop petite
quantité ; quand il auroit ajouté auffi par
fa trop grande abondance , la chofe n'en
feroit pas plus mal , parce qu'en fait des
fonctions animales , ainfi que de toute autre
méchanique , la jufte proportion qui
eft effentielle, peut pécher par le trop comme
par le trop peu. Mais paffons par là
deffus , puifqu'il a jugé à propos d'y paffer
lui- même ; je ne veux cependant pas dire
par là que les grands hommes foient à
imiter en tout , parce qu'il n'y a perfonne
qui n'ait fes défauts. Je reviens donc à la
queftion , & dis qu'aucun vice ne peut
pénétrer dans la cavité des nerfs pour y
infecter les efprits , fans paffer par la même
route qui conduit ces mêmes efprits dans
les nerfs or le fang eft l'unique route qui
conduit les efprits dans les nerfs , puifqu'il
en eft la fource ; donc toute contagion doit
paffer par le fang avant de parvenir jufqu'aux
efprits. M. le Cat ne dira pas qu'elle
fe fait paffage feulement au travers des
pores des nerfs , parce qu'en ce cas elle
pafferoit également au travers de ceux qui
font répandus fur tous les points du tiſſu
de nos parties , & par une conféquence
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE .
non moins prépondérante , toutes les autres
humeurs en feroient attaquées également.
en
A l'égard des maladies qu'il prétend expliquer
par leurs véritables caufes ,
donnant des raifons convaincantes du méchanifme
des cryfes qu'il ne fait confifter
que dans la dépuration du fuc nerveux ,
qui bien différent des autres humeurs , ne
retourne point à fon réſervoir , & ne peut
par conféquent corrompre les fluides dont
il s'eft féparé une fois pour toujours ; l'auteur
de ce raifonnement n'ignore pas que
les membranes ne font que des développemens
de l'extrêmité des nerfs ; qu'elles
donnent origine à une infinité de petits
tuyaux connus fous le nom de veines lymphatiques
, qui n'ont d'autre ufage que
celui de reporter dans le fang les réfidus du
fuc nerveux , qui , comme on voit , circule
également que le refte des fluides : donc
l'auteur de la nouvelle opinion fe trouve
pour la feconde fois en proie à fa troifieme
objection par les conféquences même qu'il
en tire.
Voilà , je penfe , tout ce que l'on peut
objecter en raccourci contre un fyftême qui
ne doit pas furprendre feulement par l'air
de nouveauté qu'on lui donne : quoiqu'il
en foit , je me perfuade que fon auteur a
prévu toutes ces difficultés ; que bien loin
JUIN 1755. 105
•
*
de les regarder comme orageufes , il ne les
envifagera que comme une rofée qui donne
un nouvel éclat aux fleurs fur lefquelles
elle fe répand : j'attends donc avec impatience
cette théorie lumineufe qui doit
nous garantir des tâtonnemens fi defagréables
pour les praticiens & fi dangereux
pour les malades : belles & magnifiques
promeffes conçues dans des termes qui ne
le font pas moins ; c'eft grand dommage
qu'ils foient placés avant la démonftration
. Malgré tout , je fens l'obligation où
je fuis d'y répondre avec des expreffions
de même prix mais comme mon infuffifance
ne me permet pas de les puifer dans
mon propre fonds , je ne celerai pas que
je fuis forcé de les emprunter de l'Orateur
françois ; il fair trop bien l'éloge de l'efprit
inventeur pour ne m'en pas fervir en
l'honneur de M. le Cat. Je dirai donc
qu'un tel génie n'a point de modele , titre
qui annonce une fupériorité de gloire.
qu'on ne peut difputer fans injuftice ; il
fert aux autres de modele , titre qui porte
une étendue de bienfaits qu'on ne peut
méconnoître fans ingratitude. Ainfi pour
ene paffer pour injufte nipour ingrat vis- àvis
cer auteur , je me ferai un devoir 'de me
foumettre à la déciſion des fçavans . tid
Peffault de la Tour, Médecin à Beaufort,
Fermer
Résumé : Observations de M. Pessault de la Tour, Médecin à Beaufort, sur un mémoire de M. Le Cat, [titre d'après la table]
Le texte traite d'un mémoire de M. le Cat publié dans le Mercure de novembre précédent, qui aborde les fièvres malignes à Rouen à la fin de 1753 et au début de 1754. Le mémoire propose que les maladies internes, telles que les fièvres malignes, sont en réalité des maladies externes connues, comme l'herpès, localisées à l'estomac et aux intestins grêles. M. le Cat suggère que les remèdes efficaces pour ces maladies sont analogues aux traitements topiques utilisés en chirurgie pour l'herpès. Le texte critique l'opinion générale selon laquelle les maladies résident dans les humeurs. M. le Cat argue que l'état des liquides dépend de celui des solides et que les maladies ne peuvent être locales si elles résident dans les fluides. Il affirme que toute maladie humorale devrait être générale et affecter tous les points du tissu corporel. Cependant, le texte conteste ces arguments en soulignant que les remèdes internes sont plus efficaces que les topiques pour traiter les maladies en question. Il note également que le chyle, germe du sang, et les autres humeurs peuvent être viciés, ce qui prouve que les maladies résident dans les fluides. Le texte conclut en soulignant que les objections de M. le Cat ne sont pas fondées et que les maladies peuvent affecter différents points du corps de manière relative à l'intensité de la corruption et à la sensibilité des parties affectées.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
66
p. 65-75
LE MALHEUR D'AIMER. POEME, Par M. Gaillard, Avocat.
Début :
Non, je ne veux plus rien aimer ; [...]
Mots clefs :
Malheur, Aimer, Amour, Coeur, Dieux, Yeux, Vertu, Sang, Traits
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texteReconnaissance textuelle : LE MALHEUR D'AIMER. POEME, Par M. Gaillard, Avocat.
LE MALHEUR D'AIMER.
POEME ,
Par M. Gaillard , Avocat.
N On , je ne veux plus rien aimer ;
Un jufte orgueil m'enflamme , un jour heureux
m'éclaire ,
J'arrache en frémiffant ce coeur tendre & fincere
Aux perfides attraits qui l'avoient fçu charmer..
Combien l'illufion leur prêta de puiffance !
Et combien je rougis de ma folle conſtance !
Quoi ! c'eft-là cet objet adorable & facré ,
Chef- d'oeuvre de l'amour , par lui-même admiré ,
Sur qui la main des Dieux ( foit faveur ou colere)
Epuifa tous fes dons , & fur- tout l'art de plaire ! ...
Quel démon m'aveugloit : quel charme impérieux
Enchaînoit ma raiſon & faſcinoit mes yeux ?
J'aimois . J'embelliffois ma fatale chimere
Des traits les plus touchans d'une vertu fincere ;
Que ne peut-on toujours couvrir la vérité
Du voile de l'amour & de la volupté !
Hélas ! de mon erreur j'aime encor la mémoire ;
Je regrette mes fers , & pleure ma victoire 30
Que dis-je , malheureux ? Ah ! je devois pleurer,
66 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque prompt à me nuire , ardent à m'égarer ;
Je fubis les rigueurs d'un indigné efclavage ;
Les Dieux de ces périls m'avoient tracé l'image.
Un fonge ( & j'aurois dû plutôt m'en ſouvenir )
A mon coeur imprudent annonçoit l'avenir.
J'errois fur les bords de la feine
Dans des bofquêts charmans confacrés au plaifir }
Avec Thémire , avec Climene ,
Par des jeux innocens j'amufois mon loifir.
Un enfant inconnu deſcend fur le rivage ,
Il mêle un goût plus vif à notre badinage ,
Il pare la nature , il embellit le jour ,
L'univers animé parut fentir l'amour.
Ses aîles , fon carquois m'infpiroient quelque
crainte ,
Mais dans les yeux touchans l'innocence étoit
peinte.
Il me tendit les bras . Son ingénuité
Intéreffa mon coeur qu'entraînoit fa beauté ;
Careffé par Thémire , & loué par Climéne
A leurs plus doux tranfports il fe prêtoit à peine ,
J'attirois tous fes foins , & j'étois feul flaté .
Il aimoit , diſoit-il , à me voir , à m'entendre ,
Il fembloit à mon fort prendre un intérêt tendre ,
Avec un air charmant il plaçoit de ſa main
Des lauriers fur mon front , des roſes dans mon
fein ; . -
Qui ne l'auroit aimé ? pardonnez , ô fageffe
AOUST.
1755 67
Je fçais trop à préfent qu'il faut n'aimer que
vous ;
Mais de ce traître enfant que les piéges font doux !
Que les traits ont de force & nos coeurs de foibleffe
! )
Il me montra de loin le palais des plaiſirs ,
J'y volai plein d'eſpoir , fur l'aîle des defirs .
Là , tout eft volupté ! tranfport , erreur , ivreffe ,
Là , tout peint , tout infpire , & tout fent la tendreffe
;
Dans mille objets trompeurs l'art fçait vous préfenter
Celui qui vous enchante , ou va vous enchanter.
J'apperçus deux portraits : l'un fut celui d'Or
phife ,
Mon oeil en fut frappé , mon ame en fut ſurpriſes
Vieille , elle avoit d'Hébé l'éclat & les attraits
Sa beauté m'éblouit fans m'attacher jamais .
Mais l'amour m'attendoit au portrait de Sylvie
Il alloit décider du bonheur de ma vie.
Sans éclat , fans beauté , fa naïve douceur
Fixa mon oeil avide , & pénétra mon coeur.
Dans fes yeux languiffans , ou l'art ou la nature
Avoient peint les vertus d'une ame noble & pure
Tous mes fens enivrés d'une rapide ardeur
Friffonnoient de plaifir , & nommoient mon vain
queur ...
Cependant fous mes pas s'ouvre un profond abî
me 2
68 MERCURE DE FRANCE.
J'y tombe , & je m'écrie : O trahiſon , ô crime !
De quels fleuves de fang me vois-je environné ?
Dans ces fombres cachots des malheureux gémiffent
,
De leurs cris effrayans ces voûtes retentiſſent :
Fuyons .... Des fers cruels me tiennent enchaîné ;
Mille dards ont percé mon coeur infortuné ,
O changement affreux ! quel art t'a pû produire ?
Une voix me répond : Pallas , va-t'en inftruire ?
L'amour fuit démafquant fon viſage odieux .
La rage d'Erinnys étincelle en fes yeux ,
Des ferpens couronnoient fa tête frémiffante ;
Le reſpect enchaînoit fon audace impuiffante ;
Il fecouoit pourtant d'un bras féditieux
Un flambeau dont Pallas éteignoit tous les feuxJ
Je la vis , & je crus l'avoir toujours aimée ,
Ses vertus s'imprimoient dans mon ame enflam
mée ,
J'admirois ces traits fiers , cette noble pudeur ,
Où du maître des Dieux éclatoit la fplendeur.
» Tombez , a- t-elle dit , chaînes trop rigoureu-
>> fes !
» Fermez-vous pour jamais, cicatrices honteufes !
>> Mortel ! je n'ai changé, ni l'amour , ni ces lieux ,
» Mais j'ai rompu le charme & deffillé tes yeux.
» La volupté verfoit l'éclat fur l'infamie ,
» D'un mafque de douceur couvroit la perfidie ;
La vertu feule eft belle , & n'a qu'un même
aſpect ,
A OUST . 1755. 69
» L'amour vrai qu'elle infpire eft enfant du ref-
» pect.
» Mais ſui – moi , viens apprendre à détefter ce
>> maître
>> Que les humains féduits fervent fans le connoî-
» tre ,
» Qui t'entraînoit toi -même , & t'alloit écraser
» Sous le poids de ces fers que j'ai daigné brifer.
>> Ce monftre en traits de fang , ſous ces voûtes
» horribles ,
» Grava de fes fureurs les monumens terribles.
ô Que vis-je ? .... ô paffions & fource des for
faits !
Quels tourmens vous caufez , quels maux vous
avez faits !
Térée au fond des bois outrage Philomele ?
Progné, foeur trop fenfible & mere trop cruelle ;
A cet époux inceftueux ,
De fon fils déchiré , fert les membres affreux.
Soleil ! tu reculas pour le feftin d'Atrée !
As-tu
pu
fans horreur voir celui de Térée ?
Mais quels font ces héros enflammés de fureur ;
Qui partagent les Dieux jaloux de leur valeur ? ....
Dieux votre fang rougit les ondes du Scamandre
;
Patrocle , Hector , Achille , ont confondu leur
cendre
70 MERCURE DE FRANCE.
Sous fon palais brûlant Priam eft écrasé ,
Le fceptre de l'Afie en fes mains eft brifé ,
Tout combat , tout périt : Pour qui ? pour une
femme ,
De mille amans trompés vil rebut , refte infame.
Le fier Agamemnon , ce chef de tant de Rois ,
Dont l'indocile Achille avoit fubi les loix ,
Revient après vingt ans de gloire & de mifere
Expirer fous les coups d'une épouse adultere .
Aux autels de les Dieux Pyrrhus eft égorgé ;
Hermione eft rendue à ſon époux vengé.
Pour laver ton affront , ô Phédre ! l'impofture
Charge de tes forfaits la vertu la plus pure ;
Sur un fils trop aimable un pere furieux
Appelle en frémiffant la vengeance des Dieux .
Le courroux de Neptune exauçant fa priere
Seme d'ennuis mortels fa fatale carriere.
Biblis , & vous , Myrrha , d'une exécrable ar
deur
Par des pleurs éternels vous expiez l'horreur.
O Robbe de Neffus ! & trompeufe efperance !
O d'un monftre infolent effroyable vengeance !
Sur le bucher fatal Hercule eft confumé ;
Héros plus grand qu'un Dieu , s'il n'avoit point
aimé !
Tu fuis , ingrat Jaſon , ta criminelle épouſe :
A O UST. 1755 71 .
Mais ... connois -tu Médée & fa rage jalouſe ?
Elle immola fon frere , & fe perdit pour toi ,
Tu ne peux ni la voir , ni la fuir fans effroi ! ....^
Mais la voici , grands Dieux ! furieufe , tremblan
I
te ......
Un fer étincélant arme fa main fanglante ,
Elle embraffe fes fils , & frémit de terreur
Ah ! d'un crime effrayant tout annonce l'horreur...
Arrête , Amour barbare , & toi , mere égarée ,
De quel fang fouilles-tu ta main deſeſpérée ?
La nature en frémit , l'enfer doute en ce jour
Qui l'emporte en fureur , ou Médée ou l'Amour.
Le jour vint m'arracher à ce fpectacle horrible,
Pour éclairer mon coeur la vérité terrible
Avoit emprunté par pitié
Les traits d'un utile menfonge. , .
Tout fuit , tout n'étoit qu'un vain fonge ,
Et mon coeur a tout oublié.
Deux Amours,, deux erreurs ont partagé ma
vie ,
Fadorai la vertu dans le coeur de Sylvie ,
Par des vices brillans Orphiſe m'enchanta ,
La vertu s'obscurcit , & le vice éclata ,
Orphife étoit perfide autant qu'elle étoit belle ,
Sylvie .... elle étoit femme , elle fut infidelle..
Sur quel fable mouvant fondois-je un vain eſpoir &
La candeur, la conftance eft-elle en leur pou
voir ?
72 MERCURE DE FRANCE.
(
Je te connois enfin , ſexe aimable & parjure ,
Ornement & fléau de la trifte nature !
Tu veux vaincre & regner , fur- tout tu veux tra
hir.
Notre opprobre eft ta gloire , & nos maux ton
t
plaifir.
Du généreux excès d'un amour héroïque
La vertueufe Alçefte étoit l'exemple unique.
Adorable en fa vie , admirable en ſa mort ,
Elle étonna les Dieux , & confondit le fort.
En fubiffant fa loi cruelle.
Otoi , qui poffedas cette épouſe fidele ,
Tu ne méritois pas , Admete , un fort fi beau ;
Si l'Amour ne t'entraîne avec elle au tombeau !
Elle eſt mere , & du fang t'immole la foibleffe !
Elle eft Reine , & connoit la conftante amitié !
Infenfible à fa perte , elle plaint ta tendreſſe ,
Dans les yeux prefque éteints brille encor la
pitié ;
Elle entre en t'embraffant dans la nuit éternelle ,
C'est pour toi qu'elle meurt , peux- tu vivre fans
elle ?
Hélas ! le coeur humain doit-il former des voeux ?
De toutes les vertus Alcefte eft le modele ,
Mais s'il étoit fuivi , ferions -nous plus heureux ?
Amour ! contre tes traits où prendroit - on des
armes ?
Ofemmes qui pourroit fe fouftraire à vos charmes
si
A O UST. 1755 . 75
Si vos coeurs fecondoient le pouvoir de vos yeux ?
La nature s'émeut à l'aspect d'une belle :
Le coeur dit : La voilà , mon bonheur dépend d'elle.
Que l'épreuve dément un préfage fi doux !
Hélás les vrais plaifirs ne font pas faits pour
nous.
Nous jouiffons bien peu de la douceur fuprême
De plaire à nos tyrans , ou d'aimer qui nous aimed
Dans l'empire amoureux tout coeur eſt égaré ,
Et loin des biens offerts cherche un bien defiré.
Ariane brûloit pour l'inconftant Théfée :
Mais il venge àfon tour cette amante abufée ;
Il aime , & dans fon fils on lui donne un rival ;
Phédre adore Hyppolite , & Phédre eft mépriféer
Phyllis eft fufpendue à l'amandier fatal ;
Démophoon fidele eût vû Phyllis volage ,
Tel eft de Cupidon le cruel badinage ;
Il fe nourrit de fang , il s'abbreuve de pleurs ,
Il enchaîne , & jamais il n'affortit les coeurs.
Vous , dont un vent propice enfle aujourd'hui
les voiles ,
Qui lifez , pleins d'efpoir , fur le front des étoiles
L'approche du bonheur & la route du port.
Ah ! tremblez ! mille écueils vous préfentent la
mort.
J'entens mugir les flots & gronder les tempêtes.
L'abime eft fous vos pieds , la foudre eft fur vos
têtes ;
D
74 MERCURE DE FRANCE.
D'une fauffe amitié les perfides douceurs
De l'infidélité préparent les noirceurs ;
Bientôt on oubliera juſqu'à ces faveurs même ,
Dont on flate avec art votre tendreffe extrême ;
On verra vos tourmens d'un oeil fec & ferein .
Vainement pour voler à des ardeurs nouvelles
Le dépit & l'orgueil vous prêteront leurs aîles.
Vous ferez retenus par cent chaînes d'airain.
Les caprices fougueux , les fombres jaloufies ,
Et la haine allumée au flambeau des Furies ,
Etoufferont fans ceffe & produiront l'amour ,
De vos coeurs déchirés , indomptable vautour.
Sauvez de ces revers vos flammes généreuſes ;
Sortez , s'il en eft tems , de ces mers orageuſes ,
Regagnez le rivage , & cherchez le bonheur
Dans le calme des fens & dans la paix du coeur.
Des fieres paffions brifez le joug infâme ,
Fuyez la volupté , ce doux poifon de l'ame ,
La gloire & la vertu combleront tous vos voeux ,
Sous leur aimable empire on vit toujours heureux
.
Ainfi parloit Sylvandre , & fa douleur amere
Méconnoiffoit l'Amour maſqué par la colere ,
Quand d'un fouris flateur , fait pour charmer les
Dieux ,
A fes yeux éperdus Sylvie ouvrit les cieux ;
Quel moment ! quel combat pour fon ame attendrie
!
Elle approche , il pålit , il fe trouble ....... il
s'écrie ,
Frémiffant de couroux , de tendreffe & d'effroi ;
Tu l'emportes , cruelle , & mon coeur est à toi.
Unfeul de tes regards affure ta victoire ,
T'aimer eft ma vertu , t'enflammer eft ma gloire.
POEME ,
Par M. Gaillard , Avocat.
N On , je ne veux plus rien aimer ;
Un jufte orgueil m'enflamme , un jour heureux
m'éclaire ,
J'arrache en frémiffant ce coeur tendre & fincere
Aux perfides attraits qui l'avoient fçu charmer..
Combien l'illufion leur prêta de puiffance !
Et combien je rougis de ma folle conſtance !
Quoi ! c'eft-là cet objet adorable & facré ,
Chef- d'oeuvre de l'amour , par lui-même admiré ,
Sur qui la main des Dieux ( foit faveur ou colere)
Epuifa tous fes dons , & fur- tout l'art de plaire ! ...
Quel démon m'aveugloit : quel charme impérieux
Enchaînoit ma raiſon & faſcinoit mes yeux ?
J'aimois . J'embelliffois ma fatale chimere
Des traits les plus touchans d'une vertu fincere ;
Que ne peut-on toujours couvrir la vérité
Du voile de l'amour & de la volupté !
Hélas ! de mon erreur j'aime encor la mémoire ;
Je regrette mes fers , & pleure ma victoire 30
Que dis-je , malheureux ? Ah ! je devois pleurer,
66 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque prompt à me nuire , ardent à m'égarer ;
Je fubis les rigueurs d'un indigné efclavage ;
Les Dieux de ces périls m'avoient tracé l'image.
Un fonge ( & j'aurois dû plutôt m'en ſouvenir )
A mon coeur imprudent annonçoit l'avenir.
J'errois fur les bords de la feine
Dans des bofquêts charmans confacrés au plaifir }
Avec Thémire , avec Climene ,
Par des jeux innocens j'amufois mon loifir.
Un enfant inconnu deſcend fur le rivage ,
Il mêle un goût plus vif à notre badinage ,
Il pare la nature , il embellit le jour ,
L'univers animé parut fentir l'amour.
Ses aîles , fon carquois m'infpiroient quelque
crainte ,
Mais dans les yeux touchans l'innocence étoit
peinte.
Il me tendit les bras . Son ingénuité
Intéreffa mon coeur qu'entraînoit fa beauté ;
Careffé par Thémire , & loué par Climéne
A leurs plus doux tranfports il fe prêtoit à peine ,
J'attirois tous fes foins , & j'étois feul flaté .
Il aimoit , diſoit-il , à me voir , à m'entendre ,
Il fembloit à mon fort prendre un intérêt tendre ,
Avec un air charmant il plaçoit de ſa main
Des lauriers fur mon front , des roſes dans mon
fein ; . -
Qui ne l'auroit aimé ? pardonnez , ô fageffe
AOUST.
1755 67
Je fçais trop à préfent qu'il faut n'aimer que
vous ;
Mais de ce traître enfant que les piéges font doux !
Que les traits ont de force & nos coeurs de foibleffe
! )
Il me montra de loin le palais des plaiſirs ,
J'y volai plein d'eſpoir , fur l'aîle des defirs .
Là , tout eft volupté ! tranfport , erreur , ivreffe ,
Là , tout peint , tout infpire , & tout fent la tendreffe
;
Dans mille objets trompeurs l'art fçait vous préfenter
Celui qui vous enchante , ou va vous enchanter.
J'apperçus deux portraits : l'un fut celui d'Or
phife ,
Mon oeil en fut frappé , mon ame en fut ſurpriſes
Vieille , elle avoit d'Hébé l'éclat & les attraits
Sa beauté m'éblouit fans m'attacher jamais .
Mais l'amour m'attendoit au portrait de Sylvie
Il alloit décider du bonheur de ma vie.
Sans éclat , fans beauté , fa naïve douceur
Fixa mon oeil avide , & pénétra mon coeur.
Dans fes yeux languiffans , ou l'art ou la nature
Avoient peint les vertus d'une ame noble & pure
Tous mes fens enivrés d'une rapide ardeur
Friffonnoient de plaifir , & nommoient mon vain
queur ...
Cependant fous mes pas s'ouvre un profond abî
me 2
68 MERCURE DE FRANCE.
J'y tombe , & je m'écrie : O trahiſon , ô crime !
De quels fleuves de fang me vois-je environné ?
Dans ces fombres cachots des malheureux gémiffent
,
De leurs cris effrayans ces voûtes retentiſſent :
Fuyons .... Des fers cruels me tiennent enchaîné ;
Mille dards ont percé mon coeur infortuné ,
O changement affreux ! quel art t'a pû produire ?
Une voix me répond : Pallas , va-t'en inftruire ?
L'amour fuit démafquant fon viſage odieux .
La rage d'Erinnys étincelle en fes yeux ,
Des ferpens couronnoient fa tête frémiffante ;
Le reſpect enchaînoit fon audace impuiffante ;
Il fecouoit pourtant d'un bras féditieux
Un flambeau dont Pallas éteignoit tous les feuxJ
Je la vis , & je crus l'avoir toujours aimée ,
Ses vertus s'imprimoient dans mon ame enflam
mée ,
J'admirois ces traits fiers , cette noble pudeur ,
Où du maître des Dieux éclatoit la fplendeur.
» Tombez , a- t-elle dit , chaînes trop rigoureu-
>> fes !
» Fermez-vous pour jamais, cicatrices honteufes !
>> Mortel ! je n'ai changé, ni l'amour , ni ces lieux ,
» Mais j'ai rompu le charme & deffillé tes yeux.
» La volupté verfoit l'éclat fur l'infamie ,
» D'un mafque de douceur couvroit la perfidie ;
La vertu feule eft belle , & n'a qu'un même
aſpect ,
A OUST . 1755. 69
» L'amour vrai qu'elle infpire eft enfant du ref-
» pect.
» Mais ſui – moi , viens apprendre à détefter ce
>> maître
>> Que les humains féduits fervent fans le connoî-
» tre ,
» Qui t'entraînoit toi -même , & t'alloit écraser
» Sous le poids de ces fers que j'ai daigné brifer.
>> Ce monftre en traits de fang , ſous ces voûtes
» horribles ,
» Grava de fes fureurs les monumens terribles.
ô Que vis-je ? .... ô paffions & fource des for
faits !
Quels tourmens vous caufez , quels maux vous
avez faits !
Térée au fond des bois outrage Philomele ?
Progné, foeur trop fenfible & mere trop cruelle ;
A cet époux inceftueux ,
De fon fils déchiré , fert les membres affreux.
Soleil ! tu reculas pour le feftin d'Atrée !
As-tu
pu
fans horreur voir celui de Térée ?
Mais quels font ces héros enflammés de fureur ;
Qui partagent les Dieux jaloux de leur valeur ? ....
Dieux votre fang rougit les ondes du Scamandre
;
Patrocle , Hector , Achille , ont confondu leur
cendre
70 MERCURE DE FRANCE.
Sous fon palais brûlant Priam eft écrasé ,
Le fceptre de l'Afie en fes mains eft brifé ,
Tout combat , tout périt : Pour qui ? pour une
femme ,
De mille amans trompés vil rebut , refte infame.
Le fier Agamemnon , ce chef de tant de Rois ,
Dont l'indocile Achille avoit fubi les loix ,
Revient après vingt ans de gloire & de mifere
Expirer fous les coups d'une épouse adultere .
Aux autels de les Dieux Pyrrhus eft égorgé ;
Hermione eft rendue à ſon époux vengé.
Pour laver ton affront , ô Phédre ! l'impofture
Charge de tes forfaits la vertu la plus pure ;
Sur un fils trop aimable un pere furieux
Appelle en frémiffant la vengeance des Dieux .
Le courroux de Neptune exauçant fa priere
Seme d'ennuis mortels fa fatale carriere.
Biblis , & vous , Myrrha , d'une exécrable ar
deur
Par des pleurs éternels vous expiez l'horreur.
O Robbe de Neffus ! & trompeufe efperance !
O d'un monftre infolent effroyable vengeance !
Sur le bucher fatal Hercule eft confumé ;
Héros plus grand qu'un Dieu , s'il n'avoit point
aimé !
Tu fuis , ingrat Jaſon , ta criminelle épouſe :
A O UST. 1755 71 .
Mais ... connois -tu Médée & fa rage jalouſe ?
Elle immola fon frere , & fe perdit pour toi ,
Tu ne peux ni la voir , ni la fuir fans effroi ! ....^
Mais la voici , grands Dieux ! furieufe , tremblan
I
te ......
Un fer étincélant arme fa main fanglante ,
Elle embraffe fes fils , & frémit de terreur
Ah ! d'un crime effrayant tout annonce l'horreur...
Arrête , Amour barbare , & toi , mere égarée ,
De quel fang fouilles-tu ta main deſeſpérée ?
La nature en frémit , l'enfer doute en ce jour
Qui l'emporte en fureur , ou Médée ou l'Amour.
Le jour vint m'arracher à ce fpectacle horrible,
Pour éclairer mon coeur la vérité terrible
Avoit emprunté par pitié
Les traits d'un utile menfonge. , .
Tout fuit , tout n'étoit qu'un vain fonge ,
Et mon coeur a tout oublié.
Deux Amours,, deux erreurs ont partagé ma
vie ,
Fadorai la vertu dans le coeur de Sylvie ,
Par des vices brillans Orphiſe m'enchanta ,
La vertu s'obscurcit , & le vice éclata ,
Orphife étoit perfide autant qu'elle étoit belle ,
Sylvie .... elle étoit femme , elle fut infidelle..
Sur quel fable mouvant fondois-je un vain eſpoir &
La candeur, la conftance eft-elle en leur pou
voir ?
72 MERCURE DE FRANCE.
(
Je te connois enfin , ſexe aimable & parjure ,
Ornement & fléau de la trifte nature !
Tu veux vaincre & regner , fur- tout tu veux tra
hir.
Notre opprobre eft ta gloire , & nos maux ton
t
plaifir.
Du généreux excès d'un amour héroïque
La vertueufe Alçefte étoit l'exemple unique.
Adorable en fa vie , admirable en ſa mort ,
Elle étonna les Dieux , & confondit le fort.
En fubiffant fa loi cruelle.
Otoi , qui poffedas cette épouſe fidele ,
Tu ne méritois pas , Admete , un fort fi beau ;
Si l'Amour ne t'entraîne avec elle au tombeau !
Elle eſt mere , & du fang t'immole la foibleffe !
Elle eft Reine , & connoit la conftante amitié !
Infenfible à fa perte , elle plaint ta tendreſſe ,
Dans les yeux prefque éteints brille encor la
pitié ;
Elle entre en t'embraffant dans la nuit éternelle ,
C'est pour toi qu'elle meurt , peux- tu vivre fans
elle ?
Hélas ! le coeur humain doit-il former des voeux ?
De toutes les vertus Alcefte eft le modele ,
Mais s'il étoit fuivi , ferions -nous plus heureux ?
Amour ! contre tes traits où prendroit - on des
armes ?
Ofemmes qui pourroit fe fouftraire à vos charmes
si
A O UST. 1755 . 75
Si vos coeurs fecondoient le pouvoir de vos yeux ?
La nature s'émeut à l'aspect d'une belle :
Le coeur dit : La voilà , mon bonheur dépend d'elle.
Que l'épreuve dément un préfage fi doux !
Hélás les vrais plaifirs ne font pas faits pour
nous.
Nous jouiffons bien peu de la douceur fuprême
De plaire à nos tyrans , ou d'aimer qui nous aimed
Dans l'empire amoureux tout coeur eſt égaré ,
Et loin des biens offerts cherche un bien defiré.
Ariane brûloit pour l'inconftant Théfée :
Mais il venge àfon tour cette amante abufée ;
Il aime , & dans fon fils on lui donne un rival ;
Phédre adore Hyppolite , & Phédre eft mépriféer
Phyllis eft fufpendue à l'amandier fatal ;
Démophoon fidele eût vû Phyllis volage ,
Tel eft de Cupidon le cruel badinage ;
Il fe nourrit de fang , il s'abbreuve de pleurs ,
Il enchaîne , & jamais il n'affortit les coeurs.
Vous , dont un vent propice enfle aujourd'hui
les voiles ,
Qui lifez , pleins d'efpoir , fur le front des étoiles
L'approche du bonheur & la route du port.
Ah ! tremblez ! mille écueils vous préfentent la
mort.
J'entens mugir les flots & gronder les tempêtes.
L'abime eft fous vos pieds , la foudre eft fur vos
têtes ;
D
74 MERCURE DE FRANCE.
D'une fauffe amitié les perfides douceurs
De l'infidélité préparent les noirceurs ;
Bientôt on oubliera juſqu'à ces faveurs même ,
Dont on flate avec art votre tendreffe extrême ;
On verra vos tourmens d'un oeil fec & ferein .
Vainement pour voler à des ardeurs nouvelles
Le dépit & l'orgueil vous prêteront leurs aîles.
Vous ferez retenus par cent chaînes d'airain.
Les caprices fougueux , les fombres jaloufies ,
Et la haine allumée au flambeau des Furies ,
Etoufferont fans ceffe & produiront l'amour ,
De vos coeurs déchirés , indomptable vautour.
Sauvez de ces revers vos flammes généreuſes ;
Sortez , s'il en eft tems , de ces mers orageuſes ,
Regagnez le rivage , & cherchez le bonheur
Dans le calme des fens & dans la paix du coeur.
Des fieres paffions brifez le joug infâme ,
Fuyez la volupté , ce doux poifon de l'ame ,
La gloire & la vertu combleront tous vos voeux ,
Sous leur aimable empire on vit toujours heureux
.
Ainfi parloit Sylvandre , & fa douleur amere
Méconnoiffoit l'Amour maſqué par la colere ,
Quand d'un fouris flateur , fait pour charmer les
Dieux ,
A fes yeux éperdus Sylvie ouvrit les cieux ;
Quel moment ! quel combat pour fon ame attendrie
!
Elle approche , il pålit , il fe trouble ....... il
s'écrie ,
Frémiffant de couroux , de tendreffe & d'effroi ;
Tu l'emportes , cruelle , & mon coeur est à toi.
Unfeul de tes regards affure ta victoire ,
T'aimer eft ma vertu , t'enflammer eft ma gloire.
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Résumé : LE MALHEUR D'AIMER. POEME, Par M. Gaillard, Avocat.
Le poème 'Le Malheur d'Aimer' de M. Gaillard, avocat, explore les tourments de l'amour et ses illusions. Le narrateur, initialement enflammé par un orgueil justifié, se libère des attraits perfides qui l'ont charmé. Il regrette son erreur passée, où il idéalisait un être aimé, croyant voir en lui un chef-d'œuvre de l'amour. Il se remémore un songe prémonitoire où il était avec Thémire et Climène, et où un enfant inconnu, symbolisant l'amour, les rejoignait, embellissant leur journée. Dans ce songe, l'enfant, par sa beauté et son innocence, captivait le cœur du narrateur, qui se laissait séduire par ses charmes. L'enfant lui montrait un palais des plaisirs, où tout inspirait la tendresse. Le narrateur y voyait deux portraits : celui d'Orphise, dont la beauté ancienne ne l'attachait pas, et celui de Sylvie, dont la naïve douceur fixait son regard et pénétrait son cœur. Cependant, un abîme s'ouvrait sous ses pas, révélant des cachots où des malheureux gémissaient. Il se sentait enchaîné par des fers cruels, percé par mille dards. Pallas, démasquant l'amour, lui révélait la véritable nature de ses sentiments. L'amour, démasqué, montrait un visage odieux, couronné de serpents, tandis que Pallas éteignait ses feux. Le narrateur découvrait alors la véritable beauté de Sylvie, dont les vertus s'imprimaient dans son âme enflammée. Sylvie lui révélait que la véritable beauté résidait dans la vertu et le respect. Elle l'invitait à suivre un chemin de vertu pour échapper aux tourments de l'amour. Le poème se termine par une réflexion sur les dangers de l'amour, illustrés par des exemples mythologiques de trahisons et de tragédies. Le narrateur conclut en exhortant à fuir les passions dévastatrices pour trouver le bonheur dans la paix du cœur et la vertu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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67
p. 178-182
Lettre à M. Hosty. Londres, ce 5 Juin 1755.
Début :
Enfin j'ai reçu, Monsieur, la réponse du docteur Hadow à quelques-unes de vos [...]
Mots clefs :
Inoculation, Jacques Hadow, Sang, Incision, Docteur, Docteur Pringle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre à M. Hosty. Londres, ce 5 Juin 1755.
Lettre à M. Hofty . Londres , ce 5 Juin 175.5.
Enfin j'ai reçu , Monfieur , la réponſe
du docteur Hadow à quelques- unes de vos
queſtions , elle me paroît judicieufe & fatisfaifante
par rapport aux trois premieres ;
lorfqu'il aura fini , je ne manquerai pas de
vous en faire part . Je vous renouvelle les
fouhaits finceres que je fais pour tous vos
fuccès , & pour celui de l'inoculation en
général.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé , Jean Pringle.
Lettre au docteur Pringle . Warwick ,
ce 2 Juin 1755.
Je ſuis honteux , Monfieur , de répondre
fi tard à votre lettre ; je n'étois point
chez moi , lorfque je l'ai reçue , & j'ai été
tellement occupé depuis à achever les inoculations
de cette faifon , & à quelques
A OUST. 1755. 179
autres affaires , que je n'ai pas eu le tems
de faire une réponſe convenable aux queftions
du docteur Hofty . Je ferai toujours
prêt à lui communiquer ou à tout autre de
vos amis , tout ce que je fçai , & tout ce
que j'ai obfervé dans la pratique de l'inoculation
.
M. Hofty fouhaite d'abord fçavoir ce
que j'obferve dans le choix d'un fujer pour
Finoculation par rapport au tempéramment
, à l'âge , au fexe ; il eft certain que
les jeunes gens qui fe portent bien font les
fujets les plus propres pour être inoculés.
Mais lorfque la petite vérole paroît en
quelque endroit , la terreur qu'elle occafionne
eft fi grande , & il fe trouve tant de
perfonnes qui demandent à être inoculées
que nous ne pouvons les renvoyer , d'autant
plus que ceux qui ont été refufés par
un inoculateur , ont recours à un autre. Je
n'ai jamais refufé qu'une feule perfonne ,
& depuis dix-huit ans que je me mêle de
cette opération , j'en ai inoculé depuis l'âge
de trois mois jufqu'à foixante - deux ans.
Je pense que le tems le plus für pour l'inoculation
eft depuis trois ans , ou lorsque les
premieres dents ont toutes perçées , jufqu'à
l'âge de dix ou douze ans. A cet age
on n'a aucune frayeur de cette maladie..
Les enfans dont les dents percent , ont des
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
accès convulfifs , quelquefois la premiere
nuit de la fievre , & aucuns enfuite , mais
plus fréquemment la nuit de l'éruption .
Je n'ai pas remarqué que ce fymptome fut
fatal , la faignée ou l'application des fangfues
le fait communément ceffer. A force
de voir des malades inoculés fans diftinction
, je fuis devenu beaucoup plus hardi
que je ne l'aurois jamais cru . Les ſcorbutiques
, les afthmatiques , ceux qui font
attaqués de rhumatifmes , les filles qui ont
les pâles couleurs , ne fe trouvent pas plus
mal de cette méthode que les autres . Un
fang épais & coëneux ne produit pas autant
de petite vérole qu'un fang bien vermeil
& qui a peu de férofité. Les perfonnes
blondes dont la peau eft fine & mince ,
l'ont communément moins que les noires
dont la peau eft épaiffe & dure . J'ai cependant
traité quelques- unes de ces derhieres
qui ont eu des ſymptomes très-favorables.
Les perfonnes maigres ne réuffiffent
pas mieux que celles qui font un peu graffes
& dans un embonpoint. J'ai inoculé
quelques hommes qui pefoient deux cens
cinquante- deux livres , dont l'éruption fe
fit d'une maniere très aifée . Les femmes
en général fouffrent davantage .
Å l'égard des préparations générales qui
forment la feconde queftion de M. Hofty ,
A O UST. 1755. 181
elles font les mêmes que celles de Londres.
Au commencement je faifois faigner mes
malades le jour qui précédoit l'inoculation
pour voir en quel' état étoit leur fang.
Si je n'en étois pas content , je leur faifois
continuer les remedes préparatoires
un peu plus long- tems , mais maintenant
je ne fuis pas fi fcrupuleux , je ne
faigne ni les enfans , ni les jeunes filles
pâles , ni les femmes hiftériques & foibles.
J'avois autrefois coutume de donner un
vomitifun foir ou deux avant que la fievre
parut , afin de nettoyer l'eftomac & les inteftins
. Mais j'ai plufieurs fois éprouvé que
la violence du vomitif occafionnoit la
fievre , qui ne difparoiffoit que dans le
tems de l'éruption ; à préfent lorfque je
juge qu'un vomitif eft néceffaire , je le
donne le foir qui fuit l'inoculation .
Pour fatisfaire à la troifiéme queftion
fur l'incifion , j'en fais maintenant une
ou deux , & auffi légere qu'il eft poffible.
Dans les commencemens , je faifois une incifion
à un bras & à la jambe opposée
Mais j'ai trouvé cette méthode fujette à
quelques inconvéniens parmi le beau fexe,
des inflammations , des clous , des tumeurs
paroiffent quelquefois auffitôt après l'exficcation
de l'incifion de la jambe.
J'ai vu quelquefois des fymptômes très182
MERCURE DE FRANCE.
violens , occafionnés par une incifion trop
profonde fur le milieu du mufcle biceps.
J'efpere la femaine prochaine répondre
à quelques autres queftions de M. Hofty s
que je voudrois obliger fur ce que vous.
m'en dites.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé , Jacques Hadow , M. D.
Enfin j'ai reçu , Monfieur , la réponſe
du docteur Hadow à quelques- unes de vos
queſtions , elle me paroît judicieufe & fatisfaifante
par rapport aux trois premieres ;
lorfqu'il aura fini , je ne manquerai pas de
vous en faire part . Je vous renouvelle les
fouhaits finceres que je fais pour tous vos
fuccès , & pour celui de l'inoculation en
général.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé , Jean Pringle.
Lettre au docteur Pringle . Warwick ,
ce 2 Juin 1755.
Je ſuis honteux , Monfieur , de répondre
fi tard à votre lettre ; je n'étois point
chez moi , lorfque je l'ai reçue , & j'ai été
tellement occupé depuis à achever les inoculations
de cette faifon , & à quelques
A OUST. 1755. 179
autres affaires , que je n'ai pas eu le tems
de faire une réponſe convenable aux queftions
du docteur Hofty . Je ferai toujours
prêt à lui communiquer ou à tout autre de
vos amis , tout ce que je fçai , & tout ce
que j'ai obfervé dans la pratique de l'inoculation
.
M. Hofty fouhaite d'abord fçavoir ce
que j'obferve dans le choix d'un fujer pour
Finoculation par rapport au tempéramment
, à l'âge , au fexe ; il eft certain que
les jeunes gens qui fe portent bien font les
fujets les plus propres pour être inoculés.
Mais lorfque la petite vérole paroît en
quelque endroit , la terreur qu'elle occafionne
eft fi grande , & il fe trouve tant de
perfonnes qui demandent à être inoculées
que nous ne pouvons les renvoyer , d'autant
plus que ceux qui ont été refufés par
un inoculateur , ont recours à un autre. Je
n'ai jamais refufé qu'une feule perfonne ,
& depuis dix-huit ans que je me mêle de
cette opération , j'en ai inoculé depuis l'âge
de trois mois jufqu'à foixante - deux ans.
Je pense que le tems le plus für pour l'inoculation
eft depuis trois ans , ou lorsque les
premieres dents ont toutes perçées , jufqu'à
l'âge de dix ou douze ans. A cet age
on n'a aucune frayeur de cette maladie..
Les enfans dont les dents percent , ont des
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
accès convulfifs , quelquefois la premiere
nuit de la fievre , & aucuns enfuite , mais
plus fréquemment la nuit de l'éruption .
Je n'ai pas remarqué que ce fymptome fut
fatal , la faignée ou l'application des fangfues
le fait communément ceffer. A force
de voir des malades inoculés fans diftinction
, je fuis devenu beaucoup plus hardi
que je ne l'aurois jamais cru . Les ſcorbutiques
, les afthmatiques , ceux qui font
attaqués de rhumatifmes , les filles qui ont
les pâles couleurs , ne fe trouvent pas plus
mal de cette méthode que les autres . Un
fang épais & coëneux ne produit pas autant
de petite vérole qu'un fang bien vermeil
& qui a peu de férofité. Les perfonnes
blondes dont la peau eft fine & mince ,
l'ont communément moins que les noires
dont la peau eft épaiffe & dure . J'ai cependant
traité quelques- unes de ces derhieres
qui ont eu des ſymptomes très-favorables.
Les perfonnes maigres ne réuffiffent
pas mieux que celles qui font un peu graffes
& dans un embonpoint. J'ai inoculé
quelques hommes qui pefoient deux cens
cinquante- deux livres , dont l'éruption fe
fit d'une maniere très aifée . Les femmes
en général fouffrent davantage .
Å l'égard des préparations générales qui
forment la feconde queftion de M. Hofty ,
A O UST. 1755. 181
elles font les mêmes que celles de Londres.
Au commencement je faifois faigner mes
malades le jour qui précédoit l'inoculation
pour voir en quel' état étoit leur fang.
Si je n'en étois pas content , je leur faifois
continuer les remedes préparatoires
un peu plus long- tems , mais maintenant
je ne fuis pas fi fcrupuleux , je ne
faigne ni les enfans , ni les jeunes filles
pâles , ni les femmes hiftériques & foibles.
J'avois autrefois coutume de donner un
vomitifun foir ou deux avant que la fievre
parut , afin de nettoyer l'eftomac & les inteftins
. Mais j'ai plufieurs fois éprouvé que
la violence du vomitif occafionnoit la
fievre , qui ne difparoiffoit que dans le
tems de l'éruption ; à préfent lorfque je
juge qu'un vomitif eft néceffaire , je le
donne le foir qui fuit l'inoculation .
Pour fatisfaire à la troifiéme queftion
fur l'incifion , j'en fais maintenant une
ou deux , & auffi légere qu'il eft poffible.
Dans les commencemens , je faifois une incifion
à un bras & à la jambe opposée
Mais j'ai trouvé cette méthode fujette à
quelques inconvéniens parmi le beau fexe,
des inflammations , des clous , des tumeurs
paroiffent quelquefois auffitôt après l'exficcation
de l'incifion de la jambe.
J'ai vu quelquefois des fymptômes très182
MERCURE DE FRANCE.
violens , occafionnés par une incifion trop
profonde fur le milieu du mufcle biceps.
J'efpere la femaine prochaine répondre
à quelques autres queftions de M. Hofty s
que je voudrois obliger fur ce que vous.
m'en dites.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé , Jacques Hadow , M. D.
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Résumé : Lettre à M. Hosty. Londres, ce 5 Juin 1755.
La correspondance entre Jean Pringle et Jacques Hadow, datée de juin 1755, aborde le sujet de l'inoculation contre la variole. Pringle informe Hadow qu'il a reçu une réponse satisfaisante du docteur Hadow concernant des questions posées par M. Hofty. Pringle exprime ses vœux de succès pour Hofty et pour l'inoculation en général. Dans sa lettre, Hadow s'excuse pour son retard de réponse, expliquant qu'il était occupé par les inoculations et d'autres affaires. Il se déclare prêt à partager ses observations sur la pratique de l'inoculation. Hadow répond aux questions de Hofty concernant le choix des sujets pour l'inoculation. Il note que les jeunes gens en bonne santé sont les meilleurs candidats, mais qu'il inocule des personnes de tous âges, y compris les nourrissons et les personnes âgées. Il recommande l'inoculation entre trois et douze ans, car les enfants de cet âge n'ont pas peur de la maladie. Hadow décrit également les symptômes observés chez les enfants inoculés, comme les convulsions et la fièvre. Il mentionne que les personnes de constitution différente (scorbutiques, asthmatiques, rhumatismales) ne souffrent pas plus que les autres. Il observe que les personnes à la peau fine et claire ont généralement moins de symptômes que celles à la peau épaisse et foncée. Les femmes souffrent généralement plus que les hommes. Concernant les préparations générales, Hadow indique qu'elles sont similaires à celles utilisées à Londres. Il a cessé de faire jeûner les patients avant l'inoculation et utilise des vomitifs avec prudence pour éviter de provoquer la fièvre. Pour l'incision, il préfère maintenant faire une ou deux incisions légères, évitant ainsi les inflammations et les tumeurs observées avec des incisions plus profondes.
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68
p. 153-160
« LA PEINTURE, poëme, par M. Baillet, Baron de S. Julien. A Amsterdam ; & se [...] »
Début :
LA PEINTURE, poëme, par M. Baillet, Baron de S. Julien. A Amsterdam ; & se [...]
Mots clefs :
Poème, Peinture, Sang, Amour, Haine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LA PEINTURE, poëme, par M. Baillet, Baron de S. Julien. A Amsterdam ; & se [...] »
LA PEINTURE , poëme , par M. Baillet ,
Baron de S. Julien. A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Quillau , rue S. Jacques
, & chez Jombert , rue Dauphine.
Ce court poëme qui n'a guere plus de
deux cens vers , contient moins les préceptes
que les louanges de l'art qu'il célebre
: il nous paroît l'ouvrage d'un Auteur
qui joint au goût de la Peinture , le talent
de la Poéfie.
Quelques tirades que nous allons citer ,
le prouveront mieux que nos difcours .
Otoi , dont la beauté fit mon premier amour ,
Peinture , que j'aimai , dès que je vis le jour .....
Viens , dévoile à mes fens tes auguftes myfteres,,
Dirige tes crayons dans mes mains téméraires,
Allume dans mon fein ces tranſports créateurs
Des refforts du génie inftrumens & moteurs ,
Ce feu noble & facré , cet orgueil de notre être
Où l'homme égal aux Dieux , ſemble ſe reconnoître
,
Ce don qu'aucun effort ne fçauroit obtenir ,
Et qu'il faut éprouver pour te bien définir.
Fuyez. N'efpérez rien de vos foins téméraires,
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
Artifans fans génie , ouvriers mercenaires ,
Qui dans ce champ de gloire , attirés par la faim ,
Envifagez pour but non l'honneur , mais le gain.
Allez , portez ailleurs cette vile induſtrie :
Ivres du fol efpoir dont votre ame eft nourrie ;
Il faut , pour le remplir , battre un autre fentier :
La peinture eft un art , & non pas un métier.
A l'occafion des Peintres d'animaux.
voici un morceau philofophique , où la
brute doit remercier le Poëte de la fupériorité
qu'il femble lui donner fur l'homme
, & qu'elle mérite peut- être à certains
égards.
Quel bras de Prométhée , oſant ravir la flâme ,
A l'inftin&t de la brute ajoute encore une ame ?
Nous fait voir des forêts les hôtes tous égaux ,
De l'homme fier & vain , plus fuperbes rivaux.
Plus courageux , plus fiers , plus foumis , plus dociles
,
Plus juftes , plus prudens , plus chaftes , plus tranquiles
,
Plus fobres , plus actifs , aux travaux plus conftans,
Plus fideles amis , plus fideles amans ;
Rois de cet Univers , fi la fourbe & l'adreſſe ,
L'artifice toujours appui de la foibleffe ,
Et les pieges couverts à la force tendus ,
N'étoient pas des humains les premieres vertus.
DECEMBRE 1755. ISS
La peinture d'Hiftoire me paroît bien
peinte dans le morceau fuivant..
Où m'as-tu tranfporté , Déeffe enchantereffe :
Quel nouveau feu dans moi fait paffer fon ivreffe !
Quel jour plus lumineux a frappé mes regards ,
Quels chefs-d'oeuvres vivans naiffent de toutes
parts !
C'étoit donc peu pour toi , féduifante peinture ,
De tromper par ton art , l'art même & la nature ;
Cet art vouloit un but & des projets plus hauts ,
De plus nobles fuccès pour tes nobles travaux .
Pour couronner ta gloire , ainfi que ton ouvrage ,
Dans le fond de nos coeurs , il fe fraye un paffage ,
Y réveille à la fois la pitié , la terreur ,
L'amour , l'ambition , la haine & la fureur ,
Toutes nos paffions , ces idoles fi cheres ,
De l'ame des humains , tyrans trop volontaires.
Le morceau de la haine des fils de Jocafte
eft encore un des mieux frappés . Il
termine le Poëme , & nous finirons par
lui ce précis.
C'eft un fecret penchant que nous éprouvons tous ,
Il naît , fe fortifie , & ne meurt qu'avec nous ,
Nous aimons par inftinct ceux qui nous firent
naître ,
Et.croyons tout devoir à qui nous devons l'être.
Notre coeur généreux , plein de ces fentimens ,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Aime à multiplier ces tendres mouvemens .
Les neveux , les amis , les parens de nos Peres
Partagent avec eux ces refpects volontaires ;
Chacun d'eux les reçoit & les rend à ſon tour ,
Et les dégrés du fang font des dégrés d'amour.
Mais quand l'indépendance amenant la difcorde !
Des Peres & des Fils a troublé la concorde ,
Ou qu'un vil intérêt , deftructeur des maifons ,
Dans nos coeurs à longs traits répandant fes poi
fons ,
Une fois a rompu ce lien invincible ,
Plus le fang nous unit , plus la haine eft terrible.
Thebe en vit autrefois un exemple fameux.
Deux freres , nés d'un fang profcrit , inceftueux ,
Surpaffant en fureur les crimes de leur race ,
Comblerent dans fes murs leur fratricide audace.
Tous deux las de verfer le fang de leurs fujets ,
De s'habhorrer toujours , fans fe venger jamais ,.
Et de commettre au fort leur rage impatiente ,
Choifirent dans leur bras une route moins lente.
L'un vers l'autre avec joye , on les vit s'avancer ,
Se mefurer , fe joindre , ainfi que fe percer ,
Tomber , & ranimant leur facrilege envie ,
Poursuivre en fon rival les reftes de ſa vie ;
Et contens de la perdre en pouvant la ravir ,
Se rapprocher tous deux , s'égorger & mourir.
A ces freres éteints , par leur haine célebres ,
Thebes fit décerner tous les honneurs funebres ;
Et l'on réunit morts , fur un même bucher ,
DECEMBRE. 1755. 157
Ceux , que vivans , le fang n'avoit pu rapprocher.
O prodige ! à l'inftant la flamme divifée
Se fépare fur eux , ardente & courroucée :
A travers l'épaiffeur de fes globes brúlans.
On croit voir dans les airs leurs ſpectres menaçans
Sindigner , en mourant , d'un foin qui les honore ;
Et dans ces coeurs glacés la haine vit encore.
On a joint à ce Poëme un écrit en profe,
qui a pour titre , Caracteres des Peintres
François actuellement vivans , nouvelle.
édition. Il eft du même Auteur , & mérite
d'être lu.
LA MORT DE SÉJAN , Tragédie en vers.
qui n'a pas été jouée , précédée de deux
Epîtres en vers , Prix 30 fols. A Berlin ;.
& fe vend à Paris chez Duchefne , rue faint
Jacques.
C'eft un coup d'effai qui mérite d'autant
plus d'indulgence que l'auteur n'a que
vingt-deux ans.
NOUVELLE MÉTHODE pour apprendre
la Langue Latine par un fyftême fi facile
qu'il eft à la portée d'un enfant de cinq à
fix ans qui fçait lire : & fi prompt qu'on y
fait plus de progrès en deux ou trois années
qu'en huit ou dix , en fuivant la
158 MERCURE DE FRANCE.
route ordinaire , par M. de Launay , Auteur
de la nouvelle Méthode pour apprendre
à lire . Celle- ci eft propofée par ſoufcription
en quatre volumes in So. A Paris,
chez la veuve Robinot , quai des Grands
Auguftins , & chez Babuty fils , même
qual , 1755.
L'Auteur nous affure que par cet ouvrage
, tout fujet capable d'application depuis
cinq ans jufqu'à foixante , après un mois
ou deux d'inftruction , peut apprendre
feul & fans maître , à expliquer les Auteurs
latins les plus difficiles , & à rendre
raifon de toutes les regles de la Grammaire
& de la maniere la plus commode
& la plus aifée , fans aucun effort d'imagination
ni de mémoire . Ce fyftême eft
général , & peut s'appliquer à toutes les
langues. Le prix en feuilles fera pour les
Soufcripteurs de douze livres , dont fix
feront payées en foufcrivant; La foufcription
aura lieu jufqu'au mois de Février
prochain 1756 ; paffé ce tems , le prix fera
de dix-huit livres. Le premier volume
paroîtra au commencement de Février
& les trois autres de mois en mois.
PRINCIPES GENERAUX & raifonnés
de la Grammaire Françoife , avec
des obfervations fur l'orthographe , les
DECEMBRE 1755. 159
accents , la ponctuation , & la prononcia--
tion ; & un abrégé de regles de la verfification
françoife , dédiés à Mgr . le Duc de
Chartres , par M. Reftaut , Avocat au Parlement
& aux Confeils du Roi . Septieme
édition revue & corrigée par l'Auteur.
A Paris , chez la veuve Lottin , J. H. Buttard
, rue S. Jacques ; & chez Defaint &
Saillant , rue S. Jean de Beauvais . 1755 .
Cet ouvrage eft un des meilleurs qu'on
ait faits fur notre langue. Les nombreuſes
éditions qui en ont été données , le louent
beaucoup plus que tout le bien que nous
pourrions en dire. La feptieme que nous
annonçons , met le comble à l'éloge . La
même Grammaire fe trouve à Poitiers ,
chez J. Felix Faulcon Imprimeur du
Clergé.
OBSERVATIONS critiques & politiques
fur le commerce maritime , dans
lefquelles on difcute quelques points felatifs
à l'induftrie & au commerce des Colonies
Françoifes , un volume in- 12 , petit
format , imprimé à Amfterdam ; & fe trouve
à Paris , chez Jombert , rue Dauphine.
1755.
Il paroîtra vers la fin de Janvier prochain
une carte en quatre feuilles , inti160
MERCURE DE FRANCE .
tulée Canada , Louisiane , & Terres Angloifes.
On peut attendre de M. d'Anville
qui a compofé cette carte , l'exactitude &
l'abondance de détail qui caractériſent ſes
ouvrages.
Baron de S. Julien. A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez Quillau , rue S. Jacques
, & chez Jombert , rue Dauphine.
Ce court poëme qui n'a guere plus de
deux cens vers , contient moins les préceptes
que les louanges de l'art qu'il célebre
: il nous paroît l'ouvrage d'un Auteur
qui joint au goût de la Peinture , le talent
de la Poéfie.
Quelques tirades que nous allons citer ,
le prouveront mieux que nos difcours .
Otoi , dont la beauté fit mon premier amour ,
Peinture , que j'aimai , dès que je vis le jour .....
Viens , dévoile à mes fens tes auguftes myfteres,,
Dirige tes crayons dans mes mains téméraires,
Allume dans mon fein ces tranſports créateurs
Des refforts du génie inftrumens & moteurs ,
Ce feu noble & facré , cet orgueil de notre être
Où l'homme égal aux Dieux , ſemble ſe reconnoître
,
Ce don qu'aucun effort ne fçauroit obtenir ,
Et qu'il faut éprouver pour te bien définir.
Fuyez. N'efpérez rien de vos foins téméraires,
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
Artifans fans génie , ouvriers mercenaires ,
Qui dans ce champ de gloire , attirés par la faim ,
Envifagez pour but non l'honneur , mais le gain.
Allez , portez ailleurs cette vile induſtrie :
Ivres du fol efpoir dont votre ame eft nourrie ;
Il faut , pour le remplir , battre un autre fentier :
La peinture eft un art , & non pas un métier.
A l'occafion des Peintres d'animaux.
voici un morceau philofophique , où la
brute doit remercier le Poëte de la fupériorité
qu'il femble lui donner fur l'homme
, & qu'elle mérite peut- être à certains
égards.
Quel bras de Prométhée , oſant ravir la flâme ,
A l'inftin&t de la brute ajoute encore une ame ?
Nous fait voir des forêts les hôtes tous égaux ,
De l'homme fier & vain , plus fuperbes rivaux.
Plus courageux , plus fiers , plus foumis , plus dociles
,
Plus juftes , plus prudens , plus chaftes , plus tranquiles
,
Plus fobres , plus actifs , aux travaux plus conftans,
Plus fideles amis , plus fideles amans ;
Rois de cet Univers , fi la fourbe & l'adreſſe ,
L'artifice toujours appui de la foibleffe ,
Et les pieges couverts à la force tendus ,
N'étoient pas des humains les premieres vertus.
DECEMBRE 1755. ISS
La peinture d'Hiftoire me paroît bien
peinte dans le morceau fuivant..
Où m'as-tu tranfporté , Déeffe enchantereffe :
Quel nouveau feu dans moi fait paffer fon ivreffe !
Quel jour plus lumineux a frappé mes regards ,
Quels chefs-d'oeuvres vivans naiffent de toutes
parts !
C'étoit donc peu pour toi , féduifante peinture ,
De tromper par ton art , l'art même & la nature ;
Cet art vouloit un but & des projets plus hauts ,
De plus nobles fuccès pour tes nobles travaux .
Pour couronner ta gloire , ainfi que ton ouvrage ,
Dans le fond de nos coeurs , il fe fraye un paffage ,
Y réveille à la fois la pitié , la terreur ,
L'amour , l'ambition , la haine & la fureur ,
Toutes nos paffions , ces idoles fi cheres ,
De l'ame des humains , tyrans trop volontaires.
Le morceau de la haine des fils de Jocafte
eft encore un des mieux frappés . Il
termine le Poëme , & nous finirons par
lui ce précis.
C'eft un fecret penchant que nous éprouvons tous ,
Il naît , fe fortifie , & ne meurt qu'avec nous ,
Nous aimons par inftinct ceux qui nous firent
naître ,
Et.croyons tout devoir à qui nous devons l'être.
Notre coeur généreux , plein de ces fentimens ,
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Aime à multiplier ces tendres mouvemens .
Les neveux , les amis , les parens de nos Peres
Partagent avec eux ces refpects volontaires ;
Chacun d'eux les reçoit & les rend à ſon tour ,
Et les dégrés du fang font des dégrés d'amour.
Mais quand l'indépendance amenant la difcorde !
Des Peres & des Fils a troublé la concorde ,
Ou qu'un vil intérêt , deftructeur des maifons ,
Dans nos coeurs à longs traits répandant fes poi
fons ,
Une fois a rompu ce lien invincible ,
Plus le fang nous unit , plus la haine eft terrible.
Thebe en vit autrefois un exemple fameux.
Deux freres , nés d'un fang profcrit , inceftueux ,
Surpaffant en fureur les crimes de leur race ,
Comblerent dans fes murs leur fratricide audace.
Tous deux las de verfer le fang de leurs fujets ,
De s'habhorrer toujours , fans fe venger jamais ,.
Et de commettre au fort leur rage impatiente ,
Choifirent dans leur bras une route moins lente.
L'un vers l'autre avec joye , on les vit s'avancer ,
Se mefurer , fe joindre , ainfi que fe percer ,
Tomber , & ranimant leur facrilege envie ,
Poursuivre en fon rival les reftes de ſa vie ;
Et contens de la perdre en pouvant la ravir ,
Se rapprocher tous deux , s'égorger & mourir.
A ces freres éteints , par leur haine célebres ,
Thebes fit décerner tous les honneurs funebres ;
Et l'on réunit morts , fur un même bucher ,
DECEMBRE. 1755. 157
Ceux , que vivans , le fang n'avoit pu rapprocher.
O prodige ! à l'inftant la flamme divifée
Se fépare fur eux , ardente & courroucée :
A travers l'épaiffeur de fes globes brúlans.
On croit voir dans les airs leurs ſpectres menaçans
Sindigner , en mourant , d'un foin qui les honore ;
Et dans ces coeurs glacés la haine vit encore.
On a joint à ce Poëme un écrit en profe,
qui a pour titre , Caracteres des Peintres
François actuellement vivans , nouvelle.
édition. Il eft du même Auteur , & mérite
d'être lu.
LA MORT DE SÉJAN , Tragédie en vers.
qui n'a pas été jouée , précédée de deux
Epîtres en vers , Prix 30 fols. A Berlin ;.
& fe vend à Paris chez Duchefne , rue faint
Jacques.
C'eft un coup d'effai qui mérite d'autant
plus d'indulgence que l'auteur n'a que
vingt-deux ans.
NOUVELLE MÉTHODE pour apprendre
la Langue Latine par un fyftême fi facile
qu'il eft à la portée d'un enfant de cinq à
fix ans qui fçait lire : & fi prompt qu'on y
fait plus de progrès en deux ou trois années
qu'en huit ou dix , en fuivant la
158 MERCURE DE FRANCE.
route ordinaire , par M. de Launay , Auteur
de la nouvelle Méthode pour apprendre
à lire . Celle- ci eft propofée par ſoufcription
en quatre volumes in So. A Paris,
chez la veuve Robinot , quai des Grands
Auguftins , & chez Babuty fils , même
qual , 1755.
L'Auteur nous affure que par cet ouvrage
, tout fujet capable d'application depuis
cinq ans jufqu'à foixante , après un mois
ou deux d'inftruction , peut apprendre
feul & fans maître , à expliquer les Auteurs
latins les plus difficiles , & à rendre
raifon de toutes les regles de la Grammaire
& de la maniere la plus commode
& la plus aifée , fans aucun effort d'imagination
ni de mémoire . Ce fyftême eft
général , & peut s'appliquer à toutes les
langues. Le prix en feuilles fera pour les
Soufcripteurs de douze livres , dont fix
feront payées en foufcrivant; La foufcription
aura lieu jufqu'au mois de Février
prochain 1756 ; paffé ce tems , le prix fera
de dix-huit livres. Le premier volume
paroîtra au commencement de Février
& les trois autres de mois en mois.
PRINCIPES GENERAUX & raifonnés
de la Grammaire Françoife , avec
des obfervations fur l'orthographe , les
DECEMBRE 1755. 159
accents , la ponctuation , & la prononcia--
tion ; & un abrégé de regles de la verfification
françoife , dédiés à Mgr . le Duc de
Chartres , par M. Reftaut , Avocat au Parlement
& aux Confeils du Roi . Septieme
édition revue & corrigée par l'Auteur.
A Paris , chez la veuve Lottin , J. H. Buttard
, rue S. Jacques ; & chez Defaint &
Saillant , rue S. Jean de Beauvais . 1755 .
Cet ouvrage eft un des meilleurs qu'on
ait faits fur notre langue. Les nombreuſes
éditions qui en ont été données , le louent
beaucoup plus que tout le bien que nous
pourrions en dire. La feptieme que nous
annonçons , met le comble à l'éloge . La
même Grammaire fe trouve à Poitiers ,
chez J. Felix Faulcon Imprimeur du
Clergé.
OBSERVATIONS critiques & politiques
fur le commerce maritime , dans
lefquelles on difcute quelques points felatifs
à l'induftrie & au commerce des Colonies
Françoifes , un volume in- 12 , petit
format , imprimé à Amfterdam ; & fe trouve
à Paris , chez Jombert , rue Dauphine.
1755.
Il paroîtra vers la fin de Janvier prochain
une carte en quatre feuilles , inti160
MERCURE DE FRANCE .
tulée Canada , Louisiane , & Terres Angloifes.
On peut attendre de M. d'Anville
qui a compofé cette carte , l'exactitude &
l'abondance de détail qui caractériſent ſes
ouvrages.
Fermer
Résumé : « LA PEINTURE, poëme, par M. Baillet, Baron de S. Julien. A Amsterdam ; & se [...] »
Le texte présente une critique du poème 'La Peinture' de M. Baillet, Baron de Saint-Julien, disponible à Amsterdam et à Paris. Ce poème, composé de deux cents vers, célèbre l'art de la peinture et les talents de son auteur, qui combine un goût prononcé pour la peinture et un talent poétique. Le poème exalte la peinture comme un art noble, distinct d'un simple métier, et critique les artistes sans génie qui recherchent uniquement le gain matériel. Il inclut des réflexions philosophiques sur la supériorité des animaux sur les humains dans certains aspects. Le poème décrit également la peinture d'histoire, qui doit éveiller les passions humaines, et se termine par une évocation de la haine fratricide des fils de Jocaste. En outre, le texte mentionne un écrit en prose du même auteur intitulé 'Caractères des Peintres Français actuellement vivans'. D'autres publications de l'auteur sont également citées, telles que la tragédie 'La Mort de Séjan', une nouvelle méthode pour apprendre le latin, une grammaire française, et des observations critiques sur le commerce maritime.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
69
p. 217-239
COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Début :
Ce que nous avions annoncé dans le Mercure d'Octobre au sujet de l'Orphelin / Cette Piece est précédée d'une Epitre ou d'un Discours préliminaire adressé à [...]
Mots clefs :
Comédie-Française, Époux, Rois, Enfant, Orphelin, Mère, Sang, Mort, Maître, Nature, Vainqueur, Répliques, Empereur, Femme, Vertu, Victime, Tragédie, Palais, Gloire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
COMEDIE FRANÇOISE.
E que nous avions annoncé dans le
Mercure d'Octobre au fujet de l'Orphelin
de la Chine , eft exactement arrivé.
L'interruption qu'il a effuyée n'a fervi
qu'à rendre fa repriſe plus brillante . L'im
preffion même nuisible ordinairement
aux pieces de Théâtre , n'a pu faire aucun
tort au fuccès de cette Tragédie. Les
Comédiens François l'ont redonnée pour
la neuvième fois le 22 Octobre , avec un
grand concours & un applaudiffement
général : l'affluence & la réuffite ont été
égales pendant toutes les repréſentations
qui ont été au nombre de dix- fept. Notre
fentiment étoit fondé fur ce qu'un rôle
intéreffant qui domine , & qui eft fupérieurement
joué , eft prefque toujours le
garand fûr d'un fuccès conftant. Il fuffic
même lui feul pour établir une piece à demeure.
Phedre , Ariane & Médée pen-
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
vent fervir d'exemples. Quelque beau cependant
que foit le perfonnage d'Idamé
nous ne prétendons pas qu'il doive exclure
le mérite des autres qui lui font fubordonnés.
L'extrait que nous allons faire
de l'Orphelin , prouvera que nous ne bornons
point fes beautés à celles d'un feul
rôle.
Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Cette Piece eft précédée d'une Epitre
ou d'un Difcours préliminaire adreffé à
M. le Maréchal Duc de Richelieu . L'Auteur
y déclare que l'idée de fa Tragédie
lui eft venue à la lecture de l'Orphelin de
Tchao , Tragédie Chinoife , traduite par
le P. de Prémare , & non pas Brémare ,
comme il eft imprimé dans cette épitre.
La Scene eft dans un Palais des Mandarins
, qui tient au Palais Impérial dans la
la ville de Cambalu , aujourd'hui Pekin .
Les Acteurs font au nombre de ſept. Gen
giskan , EmpereurTartare. Octar , Ofman,
guerriers Tartares. Zamti , Mandarin
lettré. Idamé , femme de Zamti. Affeli ,
attaché à Idamé. Etan , attaché à Zamti.
Idamé ouvre le premier Acte avec Affeli
dans l'inftant où le Catai eft conquis
& faccagé ; elle apprend à fa confidente en
DECEMBRE . 1755. 219
gémiffant que le deftructeur de ce vaſte
Empire
Eft un Scythe , un foldat dans la poudre élevé ,
qui vint autrefois demander un afile dans
ce même Palais , où il porte aujourd'hui
la flamme, & qu'enfin Gengiskan n'eſt autre
que Temugin qui brûla pour elle , &
qui fut rejetté par fes parens. Un refus ,
ajoute-t'elle ,
Un refus a produit les malheurs de la terre :
De nos peuples jaloux tu connois la fierté ,
De nos Arts , de nos Loix , l'augufte antiquité ;
Une Religion de tout tems épurée ,
De cent fecles de gloire une fuite avérée :
Tout nous interdifoit dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les Nations.
Enfin un autre hymen , un plus faint noeud m'engage
:
Le vertueux Zamti mérita mon fuffrage .
Qui l'eût cru dans ces tems de paix & de bonheur
Qu'un Scythe méprifé feroit notre vainqueur !
Voilà ce qui m'allarme , & qui me défefpere ;
J'ai refuſé la main ; je fuis épouſe & mere :
Il ne pardonne pas : il fe vit outrager ;
Et l'univers fçait trop s'il aime à fe vanger.
Affeli veut la confoler , en lui difant
que les Coréens raffemblent une armée ;
mais elle répond que tout accroît fes
frayeurs , qu'elle ignore le deftin de l'Empereur
& de la Reine , & que le dernier
fruit de leur hymen , dont l'enfance eft
confiée à fes foins , redouble encore fa
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
crainte & fa pitié . Un foible rayon d'ef
poir vient luire dans fon ame consternée.
Mon époux , ajoute- t'elle , a porté les pas
au Palais .
Une ombre de refpect pour fon faint miniſtere ,
Peut-être adoucirá ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces Brigands aux meurtres acharnés ,
Qui rempliffent de fang la terre intimidée
Ont d'un Dieu cependant confervé quelque idée ,
Tant la nature même en toute Nation ,
Grava l'Etre fuprême & la Religion.
Zamti qui paroît , vient augmenter les
terreurs de fa femme.
J'entre , dit- il , par des détours ignorés du vulgaire.
Je vois ces vils humains , ces monftres des déferts ,
A notre auguftre maître ofer donner des fers ;
Traîner dans fon palais , d'une main fanguinaire ,
Le pere , les enfans & leur mourante mere ;
Le pillage , le meurtre environnoient ces lieux.
Ce Prince infortuné , tourne vers moi les yeux ;
Il m'appelle , il me dit , dans fa langue facrée
Du Conquérant tartare & du peuple ignorée :
Conferve au moins le jour au dernier de mes fils.
Jugez , fi mes fermens & mon coeur l'ont promis ;
Jugez , de mon devoir , quelle eft la voix preffante.
J'ai fenti ranimer ma force la guiffante,
J'ai revolé vers vous , & c.
Etan entre éperdu. Il leur apprend que
la fuite eft impoffible ; qu'une garde cruelle
y met une barriere infurmontable , &
que tout tremble dans l'esclavage , depuis
DECEMBRE. 1755 .
221
que l'Empereur, fes enfans , & fon épouse,
ont été malfacrés . Octar furvient , & met
le comble à leur effroi par ces terribles
mots qui caractériſent
fi bien un Scythe ,
& qui font toujours applaudis.
Je vous ordonne au nom du vainqueur des humains
De mettre fans tarder cet enfant dans mes mains ;
Je vais l'attendre . Allez , qu'on m'apporte ce gage.
Pour peu que vous tardiez , le fang & le carnage
Vont encore en ces lieux fignaler fon courroux ,
Et la deftruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit . Vous, avant qu'il finiffe,
Si vous aimez la vie , allez , qu'on obéiffe .
Ce perfonnage quoiqu'il agiffe peu , &
qu'il foit fubalterne , frappe plus au Théâ
tre , il a plus de phifionomie que Gengis
fon maître ; il eft vrai que le fieur de Bellecour
le rend très-bien , & fait un beau
Tartare. Idamé tremble pour les jours de
l'enfant de tant de Rois , & dit qu'elle fuivroit
leurs Souverains dans la tombe , fi
elle n'étoit retenue par l'intérêt d'un fils
unique qui a befoin de fa vie . Zamti
s'écrie :
Après l'atrocité de leur indigne fort ,
Qui pourroit redouter & refufer la mort !
Le coupable la craint , le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie , & marche au-devant d'elle ,
Le fage qui l'attend , la reçoit fans regrets.
Idamé lui demande ce qu'il a réfolu ,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon époux lui replique de garder le ferment
qu'il a fait de conferver la vie du
dernier rejetton de la tige royale , & lui
dit d'aller l'attendre auprès de cet enfant.
Zamti refté feul avec Etan , lui confie le.
funefte projet qu'il a conçu de fubftituer
fon fils à la place de l'orphelin , & de facrifier
fon propre fang pour fauver celui
de fes Rois. Après avoir fait jurer à ce
confident qu'il tiendra ce fecret enfeveli ,
il le charge du foin d'aller cacher ce dépôt
précieux dans le fein des tombeaux bâtis
par leurs Empereurs , en attendant qu'il
puiffe faifir l'inftant de le remettre au chef
de la Corée. On ne peut pas mettre plus
d'intérêt dans un premier Acte.
Zamti qui a fermé cet Acte , commence
feul le fecond : fes entrailles font déchirées
; il dis dans fes cruelles allarmes.
O! mon fils , mon cher fils , as-tu perdu le jour à
Aura-t'on confommé ce fatal facrifice ?
Je n'ai pu de ma main te conduire au fupplice.
Etan paroît , & lui apprend qu'il a caché
l'Orphelin dans les tombeaux de fes
peres . Il l'inftruit en même tems que dans
l'abfence d'Idamé , on a conduit fon fils
à leurs vainqueurs barbares. Ah ! s'écrie
alors Zamti qui craint les reproches de
fon épouse .
DECEMBRE. 1755 . 223
Ah ! du moins , cher Etan , fi tu pouvois lui dire
Que nous avons livré l'héritier de l'Empire ,
Que j'ai caché mon fils , qu'il eft en fûreté !
Impofons quelque tems à fa crédulité.
Hélas ! la vérité fi fouvent eft cruelle ;
On l'aime & les humains font malheureux par elle .
On ne peut pas mieux excufer la néceffité
d'un menfonge . Etan fort , Idamé entre
défolée , & forme avec fon mari la
fcene la plus forte & la plus intéreffante :
elle l'eft au point qu'il faudroit la tranſcrire
entiere pour en rendre toutes les beautés
. Eh ! comment rendre d'ailleurs l'action
admirable , & le jeu accompli de l'Acrice
! Il faut voir Mlle Clairon. Il faut l'enrendre
dans ce rôle , pour juger de fa perfection.
Idamé s'écrie en arrivant.
"
Qu'ai-je vu qu'a- t'on fait ? Barbare , eft- il pof
fible ?
L'avez- vous commandé ce facrifice horrible ?
•
Quoi? fur toi , la nature a fi peu de pouvoir?
Zamti répond.
Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir
Et je dois plus au fang de mon malheureux maître,
Qu'à cet enfant obfcur à qui j'ai donné l'être.
1 Idamé réplique.
Non , je ne connois point cette horrible vertu .
J'ai vu nos murs en cendres , & ce trône abattu ;
J'ai pleuré de nos Rois les difgraces affreufes :
Mais par quelles fureurs encor plus douloureuſes ,
Veux- tu de ton époufe , avançant le trépas ,
Kiv ..
124 MERCURE DE FRANCE.
Livrer le fang d'un fils qu'on ne demande pas ?
Ces Rois enfèvelis , difparus dans la poudre ,
Sont-ils pour toi des Dieux dont tu craignes la
foudre ?
A ces dieux impuiffans , dans la tombe endormis
As- tu fait le ferment d'affaffiner ton fils ?
Hélas ! grands & petits , & fujets & Monarques ,
Diftingués un moment par de frivoles marques ,
Egaux par la nature , égaux par le malheur,
Tout mortel eft charge de la propre douleur :
Sa peine lui faffit ; & dans ce grand naufrage ,
Raflembler nos débris , voilà notre partage.
Où ferois- je ? grand dieu ! fi ma crédulité
Eu: tombé dans le piége à mes pas préfenté.
Auprès du fils des Rois fi j'étois demeurée ,
La victime aux bourreaux alloit être livrée :
Je ceffois d'être mere ; & le même couteau ,
Sur le corps de mon fils , me plongeoit au tombeau.
Graces à mon amour , inquiete , troublée ,
A ce fatal berceau l'inftinet m'a rappellée.
J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l'ont arraché des mains des raviſſeurs.
Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle !
J'en ai chargé foudain cette eſclave fidelle ,
Qui foutient de fon lait fes miférables jours,
Ces jours qui périſſoient fans moì , ſans mon ſecours
;
J'ai confervé le fang du fils & de la mere ,
Et j'ofe dire encor de fon malheureux pere.
Zamti perfifte à vouloir immoler fon
fils. Elle s'y oppofe toujours en mere intrepide.
Son mari lui reproche alors de trahir
à la fois , le Ciel , l'Empire . & le fang de
fes Rois. Idamé lui fait cette réponſe admirable.
t
DECEMBRE . 1755. 225
De mes Rois : va , te dis- je , ils n'ont rien à prétendre
,
Je ne dois point mon fang en tribut à leur cendre.
Va , le nom de fujet n'eft pas plus faint pour nous,
Que ces noms fi facrés & de pere & d'époux.
La nature & l'hyinen , voilà les loix premieres ,
Les devoirs , les liens des Nations entieres :
Ces loix viennent des dieux , le reſte eft des humains
.
Ne me fais point hair le fang des Souverains.
Oui , fauvons l'Orphelin d'un vainqueur homicide
,
Mais ne le fauvons pas au prix d'un parricide.
Que les jours de mon fils n'achetent point fes
jours.
Loin de l'abandonner , je vole à fon fecours.
Je prens pitié de lui ; prends pitié de toi- même ,
De ton fils innocent , de la mere qui t'aime.
Je ne menace plus : je tombe à res genoux.
O pere infortuné , cher & cruel époux ,
Pour qui j'ai méprifé , tu t'en fouviens peut être,
Ce mortel qu'aujourd'hui le fort a fait ton maître!
Accorde moi mon fils , accorde moi ce fang
Que le plus pur amour a formé dans mon flanc ;
Et ne réfifte point au cri terrible & ter dre
Qu'à tes fens défolés l'amour a fait entendre.
Le fier Octar vient les interrompre , il
annonce l'arrivée de Gengiskan , & ordons
ne à fes foldats de fuivre les pas du Mandarin
& de fa femme ; de faifir l'enfant
qu'elle a repris , & d'apporter la victime
aux pieds de leur maître. Zamti promet de
la livrer, & Idamé déclare qu'on ne l'obtiendra
qu'avec la vie.
K v
226 MERCURE DE FRANCE.
Gengis paroît environné de fes guer
riers , & leur dit .
Que le glaive fe cache , & que la mort s'arrête ;
Je veux que les vaincus refpirent déformais.
J'envoiai la terreur , & j'apporte la paix :
La mort du fils des Rois fuffit à ma vengeance.
Qu'on ceffe de livrer aux flammes , au pillage ,
Ces archives de loix , ce vafte amas d'écrits ,
Tous ces fruits du génie , obiets de vos mépris .
Si l'erreur les dicta , cette erreur m'eft utile ;
Elle occupe ce peuple , & le rend plus docile.
Il renvoie fa fuite , & demeuré feul
avec Octar , il lui avoue qu'au comble
des grandeurs , le fouvenir d'une femme
qui avoit refufé fa main , lui revient dans
la penfée , qu'elle le pourfuit jufqu'au feint
de la victoire , mais qu'il veur l'oublier.
Ofman vient l'informer que la victime
alloit être égorgée , lorfqu'un événement
imprévu a fufpendu fon trépas. Dans ce
moment , dit-il ,
Une femme éperdue , & de larmes baignée
Arrive , tend les bras à la garde indignée ;
Et nous furprenant tous par fes cris forcenés ,
Arrêtez , c'est mon fils que vous affaffinez .
C'est mon fils , on vous trompe au choix de la
victime.
Cependant fon époux devant nous appellé .
De nos Rois , a - t'il dit , voilà ce qui nous refte
Frappez , voilà le fang que vous me demandez.
DECEMBRE . 1755. 227
Olman ajoute que dans ce doute confus ,
il revient demander à fon Empereur de
nouveaux ordres. Gengis charge Octar
d'interroger ce couple audacieux , & d'arracher
la vérité de leur bouche . Il ordonne
à fes autres guerriers d'aller chacun à
fon pofte , & d'y veiller fidelement de
peur d'une furprife de la part des Coréens.
Ce fecond Acte eft fi plein de chaleur
qu'on en eût fait un beau quatrieme : 'peutêtre
même que l'action y eft trop avancée ,
& qu'elle prend fur celle des Actes fuivans
, qui font un peu vuides , & qui ont
befoin des détails dont ils font embellis.
Gengis rentre pour revenir : il ouvre le
troifieme Acte , & demande à Ofnan fi
l'on a éclairci l'impofture de ces captifs.
Ce dernier lui répond qu'à l'afpect des
tourmens , le Mandarin perfifte dans fon
pemier aveu , & que fa femme , dont les
larmes augmentent la beauté , demande à
fe jetter aux pieds de Gengiskan . Elle paroît
; ce Conquérant eft frappé de fes traits ;
il la reconnoît pour cet objet qu'il a autrefois
adoré. Cette fcene ne tient pas tout ce
qu'elle promet . Gengis dit à Idamé de fe
raffurer ; que fon Empereur oublie l'affront
qu'elle a fait à Temugin ; que le dernier
rejetton d'une race ennemie eft la
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
feule victime qu'il demande ; qu'il faut
qu'on la lui livre , & qu'elle importe à fa
fureté ; qu'ldamé ne doit rien craindre
pour fon fils , & qu'il l'a prend fous fa
garde. Mais , ajoute- t'il , je veux être inftruit
de la vérité .
Quel indigne artifice ofe-t'on m'oppoſer
De vous , de votre époux , qui prétend m'impofer?
Il interroge cet époux qui eft amené devant
lui. Zamti répond qu'il a rempli fon
devoir. Gengis ordonne aux fiens qu'on
faififfe l'enfant que cet efclave a remis en
leurs mains : la tendre Idamé s'y oppofe :
le Tyran impatient , luidit de l'éclaircir fur
l'heure , ou qu'on va immoler la victime .
Eh bien ! s'écrie - t'elle , mon fils l'emporte.
Mon époux a livré ce fils .
Je devois l'imiter , mais enfin je ſuis mere;
Mon ame eft au-deffous d'un fi cruel effort.
Je n'ai pu , de mon fils , confentir à la mort.
Hélas ! au défefpoir que j'ai trop fait paroître ,
Une mere ailément pouvoit fe reconnoître..
Voyez , de cet enfant , le pere confondu ,
Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu .
L'un n'attend fon falut que de fon innocence ,
Et l'autre eft refpectable alors qu'il vous offenfe.
Ne puniffez que moi , qui trahis à la fois
Et l'époux que j'admire , & le fang de nos Rois.
Digne époux , digne objet de toute ma tendreffe,
La pitié maternelle eft ma feule foibleffe ,
Mon fort fera le tien : Je meurs , fi tu péris :
Pardonne-moi du moins d'avoir ſauvé ton fils..
DECEMBRE. 1755. L2F
Je t'ai tout pardonné , lui répond Zamsi
, je n'ai plus rien à craindre pour le
fang de mon Roi. Ses jours font en fureté . Ils
ne le font pas , le récrie Gengis furieux.
Va réparer ton crime , ou fubir le trépas.
Zamti lui fait cette belle réplique.
Le crime eft d'obéir à des ordres injuftes ..
Tu fus notre vainqueur , & tu n'es pas mon Roi.
Si j'étois ton fujet , je te ferois fidelle.
Arrache-moi la vie , & refpecte mon zele.
Je t'ai livré mon fils , j'ai pu te l'immoler.
Penſes-tu que pour moi , je puifle encor trembler ?
Gengis commande qu'on l'entraîne :
Idamé veut le fléchir ; mais il lui ordonne
de fuivre fon mari . Comme elle infifte
il lui dit :
Allez , fi jamais la clémence
Dans mon coeur , malgré moi , pouvoit encor
entrer.
Vousfentez quels affronts il faudroit réparer.
Seul avec Octar , il fait éclater fon dépit
& fon amour. Son confident combat
cette flâme qu'il ne conçoit pas . Ofman
revient lui apprendre qu'Idamé & Zamti
refufent de découvrir l'azyle qui cache.
l'Orphelin , & qu'ils preffent tous deux
que la mort les uniffe. Gengis l'interrompt ,
& lui commande de voler vers Idamé , &c.
de l'affurer que fes jours font facrés & font
230 MERCURE DE FRANCE.
chers à fon maitre. Octar lui demande
quels ordres il veut donner fur cet enfant
des Rois qu'on cache à fa vengeance. Aucun
, répond- t'il .
Je veux qu'Idamé vive ; ordonne tout le refte.
Quel est votre efpoir , lui réplique
Octar ? Gengis termine l'Acte , en lui
difant :
D'être aimé de l'ingrate , ou de me venger d'elle ,
De la punir : tu vois ma foibleffe nouvelle .
Emporté , malgré moi , par de contraires voeux ,
Je frémis & j'ignore encor ce que je veux.
Gengis ouvre encore le quatrieme Acte,
& ordonne aux fiens de fe rendre aux pieds
des murs , en difant que l'infolent Coréen a
proclamé Roi cet enfant malheureux , mais
qu'il va marcher contr'eux fa tête à la main ;
qu'il a trop différé fa mort , & qu'il veut
enfin fans délai que Zamti lui obéiffe. Il
nous paroît que le commencement de cet
Acte fait le cercle , & retourne fur le
troisieme . Octar vient encore dire que le
Mandarin eft inflexible. Gengis s'écrie
étonné .
Quels font donc ces humains que mon bonheur
maîtrife !
A fon Roi qui n'eft plus , immolant la nature ,
L'un voit périr fon fils fans crainte & fans mur
mure ,
DECEMBRE. 1755.234
L'autre pour fon époux eft prête à s'immoler,
Rien ne peut les fléchir , rien ne les fait trembler..
Je vois un peuple antique , induftrieux , immenfes
Ses Rois fur la fageffe ont fondé leur puiffance ;
De leurs voifins foumis , heureux Législateurs ,
Gouvernant fans conquête , & regnant par les
moeurs.
Le ciel ne nous donna que la force en partage.
Nos Arts font les combats , détruire eft notre ou
vrage.
Ah ! de quoi m'ont fervi tant de fuccès divers !
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers !
Nous rougiffons de fang le char de la victoire.
Peut-être qu'en effet il eft une autre gloire.
Mon coeur eft en fecret jaloux de leurs vertus ,
Et vainqueur , je voudrois égaler les vaincus.
Octar combat le fentiment de fon Maître
avec une franchife militaire , & lui dit :
Quel mérite ont des arts , enfans de la moleffe ,
Qui n'ont pu les fauver des fers & de la mort ?
Le foible eft destiné pour fervir le plus fort.
Tout céde fur la terre aux travaux , au courage
Mais c'est vous qui cédez & fouffrez un outrage.
Il ajoute que fes compagnons en murmurent
tout haut : Gengis lui répond :
Que l'on cherche Idamé . Sur ce qu'Octar infifte
: il lui replique en defpote.
Obéis.
De ton zele hardi réprime la rudeffe :
Je veux que mes fujets refpectent ma foibleffe.
Gengis feul , fe livre à tout fon amour ;
en témoignant fon mépris pour les monf232
MERCURE DE FRANCE.
tres cruels qui font à fa fuite. Idamé paroit
, il lui offre fon trône avec fa main.
Le divorce , dit-il , par mes loix eft permis ,
Et le vainqueur du monde à vous feule eft foumis.
S'il vous fut odieux , le trône a quelques charmes;
Et le bandeau des Rois peut effuyer des larmes.
La vertueufe Idamé lui répond avec une
noble ingénuité , que dans le tems qu'il
n'étoit que Temugin , elle auroit accepté
fa main qui étoit pure alors , fi fes parens
l'avoient agréé. Mais , ajoute-t'elle :
Mon hymen eft un noeud formé par le ciel même.
Mon époux m'eft facré ; je dirai plus : Je l'aime :
Je le préfere à vous , au trône , à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu , mais reſpectez nos moeurs :
Ne penfez pas non plus que je mette ma gloire
A remporter fur vous cette illuftre victoire ;
A braver un vainqueur , à tirer vanité
De ces juftes refus qui ne m'ont point couté.
Je remplis mon devoir , & je me rends juftice:
Je ne fais point valoir un pareil facrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me propofez ;
Détachez- vous d'un coeur qui les a méprifez ;
Et puifqu'il faut toujours quidamé vous implore ,
Permettez qu'à jamais mon époux les ignore .
De ce foible triomphe il feroit moins flatté ,
Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité .
Gengis lui dit en la quittant :
Quand tout nous uniffoit , vos loix que je dérefte
Ordonnerent ma honte & votre hymen funefte ;
Je les anéantis , je parle , c'eft affez ;
DECEMBRE 1755. 233
Imitez l'univers , Madame , obéiffez .
Mes ordres font donnés , & votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre Empereur &
vous .
Leurs jours me répondront de votre obéiffance.
Idamé gemit de fa cruelle pofition . Affeli
moins févere , lui confeille de fe relâcher
un peu de cette extrême aufterité
pour affurer les jours de fon mari , &
le bien de l'Empire . Zamti furvient , & lui
déclare qu'elle feule refte à l'Orphelin dans
l'Univers , que c'eft à elle à lui conferver
la vie , ainfi qu'à fon fils. Epoufe le Tyran
, pourſuit il.
Ta ferviras de mere à ton Roi malheureux.
Regne , que ton Roi vive , & que ton époux meure.
Elle l'interrompt , & lui dit :
Me connois-tu ? veux-tu que ce funefte rang
Soit le prix de ma honte , & le prix de ton fanga
Penfes- tu que je fois moins époufe que mere ?
Tu t'abules , cruel , & ta vertu févere
A commis contre toi deux crimes en un jour ,
Qui font frémir tous deux la nature & l'amour.
Barbare envers ton fils , & plus envers moi -même.
Ne te fouviens-tu plus qui je fuis , & qui t'aime ?
Crois-moi : le jufte ciel daigne mieux m'inſpirer ;
Je puis fauver mon Roi fans nous deshonorer.
Soit amour , foit mépris , le Tyran qui m'offenfe,
Sur moi , fur mes deffeins , n'eft pas en défiance:
Dans ces remparts fumans , & de fang abbreuvés,
234 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis libre , & mes pas ne font pas obfervés.
Le Chef des Coréens s'ouvre un fecret paffage
Non loin de ces tombeaux , où ce précieux gage ,
A l'ail qui le pourfuit , fut caché par tes mains.
De ces tombeaux facrés je fçais tous les chemins;
Je cours y ranimer fa languiffante vie,
Le rendre aux défenfeurs armés pour la patrie ;
Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux
,
Comme un préfent d'un Dieu qui combat avec
eux.
Tu mourras , je le fçais ; mais , tout couverts de
gloire
Nous laifferons de nous une illuftre mémoire,
Mettons nos noms obfcurs au rang des plus
grands noms :
Et juge fi mon coeur a fuivi tes leçons .
Zamti tranfporté , s'écrie avec juftice,
Idamé , ta veftu l'emporte ſur la mienne !
En effet , cette vertu eft puifée dans la
nature & dans la raifon. Elle forme le
véritable héroïfme , qui honore l'humanité
fans en fortir. Tout grand qu'il eft ,
nous fentons que notre efpece en eft capable.
La vertu de Zamti tient plus au
préjugé. C'est une grandeur d'ame qui dégenere
en fanatifme , & qui eft d'autant
moins vraie , qu'elle bleffe les loix primitives
, & qu'elle excede nos forces. Voilà
pourquoi le caractere d'Idamé paroît fupérieur
à celui de Zamti , & nous intéreffe
davantage , même à la lecture.
DECEMBRE. 1755. 235
Idamé & Affeli commencent le cinquieme
Acte . Idamé a été arrêtée dans fa fuite
avec l'Orphelin. Elle eft captive une feconde
fois , & n'a plus d'efpoir que dans
la mort . Octar vient lui dire d'attendre,
l'Empereur qui veut lui parler , & qui paroit
un moment après . Gengis éclate en
reproches , & finit par preffer Idamé de
s'unir à lui , ce n'eft qu'à ce prix , dit-il ,
que je puis pardonner , & changer les châtimens
en bienfaits tout dépend d'un mor.
Prononcez fans tarder , fans feinte , fans détour ,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Idamé qui foutient fon noble caractere
jufqu'au bout , lui répond ,
L'un & l'autre aujourd'hui feroit trop condamnable
,
Votre haine eft injufte & votre amour coupable.
Cet amour eft indigne , & de vous & de moi :
Vous me devez juftice ; & fi vous êtes Roi ,
Je la veux , je l'attens pour moi contre vous-mê
me.
Je fuis loin de braver votre grandeur fuprême ;
Je la rappelle en vous , lorfque vous l'oubliez
Et vous-même en fecret vous me juftifiez .
Vous choififfez ma haine , réplique - t'il ,
vous l'aurez .
Votre époux , votre Prince & votre fils , cruelle,
Vont payer de leur fang votre fierté rebelle.
Ce mot , que je voulois , les a tous , condamés.
236 MERCURE DE FRANCE.
C'en est fait , & c'eſt vous qui les affaffinez .
Idamé tombe alors aux pieds de fon
maître , & lui demande une grace à genoux
. Il lui ordonne de fe lever & de déclarer
ce qu'elle veur. Elle le fupplie de
permettre qu'elle ait un entretien fecret
avec fon mari . Gengis le lui accorde , en
difant ;
Non , ce n'étoit pas lui qu'il falloit confulter !
Il m'enleva fon Prince , il vous a poffedée .
Que de crimes ! fa grace eft encore accordée .
Qu'il la tienne de vous , qu'il vous doive fon
fort .
Préfentez à fes yeux le divorce ou la mort.
Il la laiffe . Zamti paroît , elle lui dit :
la mort la plus honteufe t'attend . Ecoutemoi
:
Ne fçavons- nous mourir que par l'ordre d'un Roi ?
Les taureaux aux autels tombent en facrifice ;
Les criminels tremblans font traînés au fupplice
Lés mortels généreux difpofent de leur fort ;
Pourquoi des' mains d'un maître attendre ici la
mort
L'homme étoit -il donc né pour tant de dépendancea
De nos voiſins altiers imitons la conftance.
De la nature humaine ils foutiennent les droits ,
Vivent libres chex eux , & meurent à leur choix .
Un affront leur fuffit pour fortir de la vie ,
Er plus que le néant ils craignent l'infâmie.
Le hardi Japonnois n'attend pas qu'au cercueil
Un Defpote infolent le plonge d'un coup d'oeil.
DECEMBRE. 1755 . 237
Nous avons enfeigné ces braves Infulaires :
Apprenons d'eux enfin des vertus néceffaires .
Scachons mourir comme eux.
Son époux l'approuve ; mais ajoutet'il
, que pouvons - nous feuls & défarmés ?
Idamé tire un poignard qu'elle lui préfente
, en lui difant :
Tiens , fois libre avec moi , frappe , & délivrenous.
J'ai tremblé que ma main , mal affermie encore ,
Ne portât fur moi- même un coup mal affuré,
Enfonce dans ce coeur un bras moins égaré,
Immole avec courage une époufe fidelle ,
Tout couvert de mon fang tombe , & meurs auprès
d'elle.
Qu'à mes derniers momens j'embraffe mon époux;
Que le Tyran le voie , & qu'il en foit jaloux.
Zamti prend le poignard , en tremblant,
il balance ; & comme il veut s'en frapper ,
Gengis arrive à propos pour le défarmer .
O ciel ! s'écrie til , qu'alliez- vous faire ?
Idamé lui replique :
Nous délivrer de toi , finir notre mifere ,
A tant d'atrocités dérober notre fort.
Zamti ajoute :
Veux-tu nous envier juſques à notre mort ?
Oui , lui dit Gengis , que tant de vertu
fubjugue :
Je rougis fur le trône où n'a mis la victoire ,
D'être au- deſſous de vous au milieu de ma gloire;
238 MERCURE DE FRANCE.
En vain par mes exploits j'ai fçu me fignaler :
Vous m'avez avili ; je veux vous égaler.
J'ignorois qu'un mortel pût fe dompter lui-même.
Je l'apprens ; je vous dois cette grandeur fuprême.
Jouiffez de P'honneur d'avoir pu me changer :
Je viens vous réunir , je viens vous protéger.
Veillez , heureux époux , fur l'innocente vie
De l'enfant de vos Rois , que ma main vous con."
fie.
Par le droit des combats j'en pouvois difpofer :
Je vous remets ce droit dont j'allois abuſer.
Croyez qu'à cet enfant heureux dans fa mifere ,
Ainfi qu'à votre fils , je tiendrai lieu de pere .
Vous verrez fi l'on peut fe fier à ma foi.
Je fus un conquerant , vous m'avez fait un Roi.
Zamti pénetré d'un retour fi génereux ,
dit à ce Conquerant :
Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Idamé tranfportée de joie & de furprife
, lui demande à fon tour.
Qui peut vous infpirer ce deffein ?
Gengis lui répond par ce mot , qui termine
le vers & la piece.
Vos vertus.
Ce dénouement eft très - applaudi , &
fait d'autant plus de plaifir qu'il finit la
tragédie fans effufion de fang. On doit dire
à la louange des Comédiens François ,
qu'ils n'ont rien épargné pour la mettre
au théatre avec tout l'éclat qu'elle mérite.
Ils y ont même obſervé le coſtume autant
DECEMBRE . 1755. 239
qu'il eft poffible de le fuivre. Mlle Clairon
faite pour fervir de modele , a ofé la premiere
fupprimer le panier. Mlle Hus à eu
le courage de l'imiter ; elles y ont gagné :
tout Paris a approuvé le changement , &
ne les a trouvées que plus aimables.
Les mêmes Comédiens vont remettre
fucceffivement les Troyennes & Philoctete
de M. de Châteaubrun , en attendant Andromaque
& Aftianax , tragédie nouvelle
du même Auteur. Le cothurne eft riche
cette année , & promet à ce théatre un
heureux hyver.
E que nous avions annoncé dans le
Mercure d'Octobre au fujet de l'Orphelin
de la Chine , eft exactement arrivé.
L'interruption qu'il a effuyée n'a fervi
qu'à rendre fa repriſe plus brillante . L'im
preffion même nuisible ordinairement
aux pieces de Théâtre , n'a pu faire aucun
tort au fuccès de cette Tragédie. Les
Comédiens François l'ont redonnée pour
la neuvième fois le 22 Octobre , avec un
grand concours & un applaudiffement
général : l'affluence & la réuffite ont été
égales pendant toutes les repréſentations
qui ont été au nombre de dix- fept. Notre
fentiment étoit fondé fur ce qu'un rôle
intéreffant qui domine , & qui eft fupérieurement
joué , eft prefque toujours le
garand fûr d'un fuccès conftant. Il fuffic
même lui feul pour établir une piece à demeure.
Phedre , Ariane & Médée pen-
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
vent fervir d'exemples. Quelque beau cependant
que foit le perfonnage d'Idamé
nous ne prétendons pas qu'il doive exclure
le mérite des autres qui lui font fubordonnés.
L'extrait que nous allons faire
de l'Orphelin , prouvera que nous ne bornons
point fes beautés à celles d'un feul
rôle.
Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Cette Piece eft précédée d'une Epitre
ou d'un Difcours préliminaire adreffé à
M. le Maréchal Duc de Richelieu . L'Auteur
y déclare que l'idée de fa Tragédie
lui eft venue à la lecture de l'Orphelin de
Tchao , Tragédie Chinoife , traduite par
le P. de Prémare , & non pas Brémare ,
comme il eft imprimé dans cette épitre.
La Scene eft dans un Palais des Mandarins
, qui tient au Palais Impérial dans la
la ville de Cambalu , aujourd'hui Pekin .
Les Acteurs font au nombre de ſept. Gen
giskan , EmpereurTartare. Octar , Ofman,
guerriers Tartares. Zamti , Mandarin
lettré. Idamé , femme de Zamti. Affeli ,
attaché à Idamé. Etan , attaché à Zamti.
Idamé ouvre le premier Acte avec Affeli
dans l'inftant où le Catai eft conquis
& faccagé ; elle apprend à fa confidente en
DECEMBRE . 1755. 219
gémiffant que le deftructeur de ce vaſte
Empire
Eft un Scythe , un foldat dans la poudre élevé ,
qui vint autrefois demander un afile dans
ce même Palais , où il porte aujourd'hui
la flamme, & qu'enfin Gengiskan n'eſt autre
que Temugin qui brûla pour elle , &
qui fut rejetté par fes parens. Un refus ,
ajoute-t'elle ,
Un refus a produit les malheurs de la terre :
De nos peuples jaloux tu connois la fierté ,
De nos Arts , de nos Loix , l'augufte antiquité ;
Une Religion de tout tems épurée ,
De cent fecles de gloire une fuite avérée :
Tout nous interdifoit dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les Nations.
Enfin un autre hymen , un plus faint noeud m'engage
:
Le vertueux Zamti mérita mon fuffrage .
Qui l'eût cru dans ces tems de paix & de bonheur
Qu'un Scythe méprifé feroit notre vainqueur !
Voilà ce qui m'allarme , & qui me défefpere ;
J'ai refuſé la main ; je fuis épouſe & mere :
Il ne pardonne pas : il fe vit outrager ;
Et l'univers fçait trop s'il aime à fe vanger.
Affeli veut la confoler , en lui difant
que les Coréens raffemblent une armée ;
mais elle répond que tout accroît fes
frayeurs , qu'elle ignore le deftin de l'Empereur
& de la Reine , & que le dernier
fruit de leur hymen , dont l'enfance eft
confiée à fes foins , redouble encore fa
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
crainte & fa pitié . Un foible rayon d'ef
poir vient luire dans fon ame consternée.
Mon époux , ajoute- t'elle , a porté les pas
au Palais .
Une ombre de refpect pour fon faint miniſtere ,
Peut-être adoucirá ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces Brigands aux meurtres acharnés ,
Qui rempliffent de fang la terre intimidée
Ont d'un Dieu cependant confervé quelque idée ,
Tant la nature même en toute Nation ,
Grava l'Etre fuprême & la Religion.
Zamti qui paroît , vient augmenter les
terreurs de fa femme.
J'entre , dit- il , par des détours ignorés du vulgaire.
Je vois ces vils humains , ces monftres des déferts ,
A notre auguftre maître ofer donner des fers ;
Traîner dans fon palais , d'une main fanguinaire ,
Le pere , les enfans & leur mourante mere ;
Le pillage , le meurtre environnoient ces lieux.
Ce Prince infortuné , tourne vers moi les yeux ;
Il m'appelle , il me dit , dans fa langue facrée
Du Conquérant tartare & du peuple ignorée :
Conferve au moins le jour au dernier de mes fils.
Jugez , fi mes fermens & mon coeur l'ont promis ;
Jugez , de mon devoir , quelle eft la voix preffante.
J'ai fenti ranimer ma force la guiffante,
J'ai revolé vers vous , & c.
Etan entre éperdu. Il leur apprend que
la fuite eft impoffible ; qu'une garde cruelle
y met une barriere infurmontable , &
que tout tremble dans l'esclavage , depuis
DECEMBRE. 1755 .
221
que l'Empereur, fes enfans , & fon épouse,
ont été malfacrés . Octar furvient , & met
le comble à leur effroi par ces terribles
mots qui caractériſent
fi bien un Scythe ,
& qui font toujours applaudis.
Je vous ordonne au nom du vainqueur des humains
De mettre fans tarder cet enfant dans mes mains ;
Je vais l'attendre . Allez , qu'on m'apporte ce gage.
Pour peu que vous tardiez , le fang & le carnage
Vont encore en ces lieux fignaler fon courroux ,
Et la deftruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit . Vous, avant qu'il finiffe,
Si vous aimez la vie , allez , qu'on obéiffe .
Ce perfonnage quoiqu'il agiffe peu , &
qu'il foit fubalterne , frappe plus au Théâ
tre , il a plus de phifionomie que Gengis
fon maître ; il eft vrai que le fieur de Bellecour
le rend très-bien , & fait un beau
Tartare. Idamé tremble pour les jours de
l'enfant de tant de Rois , & dit qu'elle fuivroit
leurs Souverains dans la tombe , fi
elle n'étoit retenue par l'intérêt d'un fils
unique qui a befoin de fa vie . Zamti
s'écrie :
Après l'atrocité de leur indigne fort ,
Qui pourroit redouter & refufer la mort !
Le coupable la craint , le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie , & marche au-devant d'elle ,
Le fage qui l'attend , la reçoit fans regrets.
Idamé lui demande ce qu'il a réfolu ,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon époux lui replique de garder le ferment
qu'il a fait de conferver la vie du
dernier rejetton de la tige royale , & lui
dit d'aller l'attendre auprès de cet enfant.
Zamti refté feul avec Etan , lui confie le.
funefte projet qu'il a conçu de fubftituer
fon fils à la place de l'orphelin , & de facrifier
fon propre fang pour fauver celui
de fes Rois. Après avoir fait jurer à ce
confident qu'il tiendra ce fecret enfeveli ,
il le charge du foin d'aller cacher ce dépôt
précieux dans le fein des tombeaux bâtis
par leurs Empereurs , en attendant qu'il
puiffe faifir l'inftant de le remettre au chef
de la Corée. On ne peut pas mettre plus
d'intérêt dans un premier Acte.
Zamti qui a fermé cet Acte , commence
feul le fecond : fes entrailles font déchirées
; il dis dans fes cruelles allarmes.
O! mon fils , mon cher fils , as-tu perdu le jour à
Aura-t'on confommé ce fatal facrifice ?
Je n'ai pu de ma main te conduire au fupplice.
Etan paroît , & lui apprend qu'il a caché
l'Orphelin dans les tombeaux de fes
peres . Il l'inftruit en même tems que dans
l'abfence d'Idamé , on a conduit fon fils
à leurs vainqueurs barbares. Ah ! s'écrie
alors Zamti qui craint les reproches de
fon épouse .
DECEMBRE. 1755 . 223
Ah ! du moins , cher Etan , fi tu pouvois lui dire
Que nous avons livré l'héritier de l'Empire ,
Que j'ai caché mon fils , qu'il eft en fûreté !
Impofons quelque tems à fa crédulité.
Hélas ! la vérité fi fouvent eft cruelle ;
On l'aime & les humains font malheureux par elle .
On ne peut pas mieux excufer la néceffité
d'un menfonge . Etan fort , Idamé entre
défolée , & forme avec fon mari la
fcene la plus forte & la plus intéreffante :
elle l'eft au point qu'il faudroit la tranſcrire
entiere pour en rendre toutes les beautés
. Eh ! comment rendre d'ailleurs l'action
admirable , & le jeu accompli de l'Acrice
! Il faut voir Mlle Clairon. Il faut l'enrendre
dans ce rôle , pour juger de fa perfection.
Idamé s'écrie en arrivant.
"
Qu'ai-je vu qu'a- t'on fait ? Barbare , eft- il pof
fible ?
L'avez- vous commandé ce facrifice horrible ?
•
Quoi? fur toi , la nature a fi peu de pouvoir?
Zamti répond.
Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir
Et je dois plus au fang de mon malheureux maître,
Qu'à cet enfant obfcur à qui j'ai donné l'être.
1 Idamé réplique.
Non , je ne connois point cette horrible vertu .
J'ai vu nos murs en cendres , & ce trône abattu ;
J'ai pleuré de nos Rois les difgraces affreufes :
Mais par quelles fureurs encor plus douloureuſes ,
Veux- tu de ton époufe , avançant le trépas ,
Kiv ..
124 MERCURE DE FRANCE.
Livrer le fang d'un fils qu'on ne demande pas ?
Ces Rois enfèvelis , difparus dans la poudre ,
Sont-ils pour toi des Dieux dont tu craignes la
foudre ?
A ces dieux impuiffans , dans la tombe endormis
As- tu fait le ferment d'affaffiner ton fils ?
Hélas ! grands & petits , & fujets & Monarques ,
Diftingués un moment par de frivoles marques ,
Egaux par la nature , égaux par le malheur,
Tout mortel eft charge de la propre douleur :
Sa peine lui faffit ; & dans ce grand naufrage ,
Raflembler nos débris , voilà notre partage.
Où ferois- je ? grand dieu ! fi ma crédulité
Eu: tombé dans le piége à mes pas préfenté.
Auprès du fils des Rois fi j'étois demeurée ,
La victime aux bourreaux alloit être livrée :
Je ceffois d'être mere ; & le même couteau ,
Sur le corps de mon fils , me plongeoit au tombeau.
Graces à mon amour , inquiete , troublée ,
A ce fatal berceau l'inftinet m'a rappellée.
J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l'ont arraché des mains des raviſſeurs.
Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle !
J'en ai chargé foudain cette eſclave fidelle ,
Qui foutient de fon lait fes miférables jours,
Ces jours qui périſſoient fans moì , ſans mon ſecours
;
J'ai confervé le fang du fils & de la mere ,
Et j'ofe dire encor de fon malheureux pere.
Zamti perfifte à vouloir immoler fon
fils. Elle s'y oppofe toujours en mere intrepide.
Son mari lui reproche alors de trahir
à la fois , le Ciel , l'Empire . & le fang de
fes Rois. Idamé lui fait cette réponſe admirable.
t
DECEMBRE . 1755. 225
De mes Rois : va , te dis- je , ils n'ont rien à prétendre
,
Je ne dois point mon fang en tribut à leur cendre.
Va , le nom de fujet n'eft pas plus faint pour nous,
Que ces noms fi facrés & de pere & d'époux.
La nature & l'hyinen , voilà les loix premieres ,
Les devoirs , les liens des Nations entieres :
Ces loix viennent des dieux , le reſte eft des humains
.
Ne me fais point hair le fang des Souverains.
Oui , fauvons l'Orphelin d'un vainqueur homicide
,
Mais ne le fauvons pas au prix d'un parricide.
Que les jours de mon fils n'achetent point fes
jours.
Loin de l'abandonner , je vole à fon fecours.
Je prens pitié de lui ; prends pitié de toi- même ,
De ton fils innocent , de la mere qui t'aime.
Je ne menace plus : je tombe à res genoux.
O pere infortuné , cher & cruel époux ,
Pour qui j'ai méprifé , tu t'en fouviens peut être,
Ce mortel qu'aujourd'hui le fort a fait ton maître!
Accorde moi mon fils , accorde moi ce fang
Que le plus pur amour a formé dans mon flanc ;
Et ne réfifte point au cri terrible & ter dre
Qu'à tes fens défolés l'amour a fait entendre.
Le fier Octar vient les interrompre , il
annonce l'arrivée de Gengiskan , & ordons
ne à fes foldats de fuivre les pas du Mandarin
& de fa femme ; de faifir l'enfant
qu'elle a repris , & d'apporter la victime
aux pieds de leur maître. Zamti promet de
la livrer, & Idamé déclare qu'on ne l'obtiendra
qu'avec la vie.
K v
226 MERCURE DE FRANCE.
Gengis paroît environné de fes guer
riers , & leur dit .
Que le glaive fe cache , & que la mort s'arrête ;
Je veux que les vaincus refpirent déformais.
J'envoiai la terreur , & j'apporte la paix :
La mort du fils des Rois fuffit à ma vengeance.
Qu'on ceffe de livrer aux flammes , au pillage ,
Ces archives de loix , ce vafte amas d'écrits ,
Tous ces fruits du génie , obiets de vos mépris .
Si l'erreur les dicta , cette erreur m'eft utile ;
Elle occupe ce peuple , & le rend plus docile.
Il renvoie fa fuite , & demeuré feul
avec Octar , il lui avoue qu'au comble
des grandeurs , le fouvenir d'une femme
qui avoit refufé fa main , lui revient dans
la penfée , qu'elle le pourfuit jufqu'au feint
de la victoire , mais qu'il veur l'oublier.
Ofman vient l'informer que la victime
alloit être égorgée , lorfqu'un événement
imprévu a fufpendu fon trépas. Dans ce
moment , dit-il ,
Une femme éperdue , & de larmes baignée
Arrive , tend les bras à la garde indignée ;
Et nous furprenant tous par fes cris forcenés ,
Arrêtez , c'est mon fils que vous affaffinez .
C'est mon fils , on vous trompe au choix de la
victime.
Cependant fon époux devant nous appellé .
De nos Rois , a - t'il dit , voilà ce qui nous refte
Frappez , voilà le fang que vous me demandez.
DECEMBRE . 1755. 227
Olman ajoute que dans ce doute confus ,
il revient demander à fon Empereur de
nouveaux ordres. Gengis charge Octar
d'interroger ce couple audacieux , & d'arracher
la vérité de leur bouche . Il ordonne
à fes autres guerriers d'aller chacun à
fon pofte , & d'y veiller fidelement de
peur d'une furprife de la part des Coréens.
Ce fecond Acte eft fi plein de chaleur
qu'on en eût fait un beau quatrieme : 'peutêtre
même que l'action y eft trop avancée ,
& qu'elle prend fur celle des Actes fuivans
, qui font un peu vuides , & qui ont
befoin des détails dont ils font embellis.
Gengis rentre pour revenir : il ouvre le
troifieme Acte , & demande à Ofnan fi
l'on a éclairci l'impofture de ces captifs.
Ce dernier lui répond qu'à l'afpect des
tourmens , le Mandarin perfifte dans fon
pemier aveu , & que fa femme , dont les
larmes augmentent la beauté , demande à
fe jetter aux pieds de Gengiskan . Elle paroît
; ce Conquérant eft frappé de fes traits ;
il la reconnoît pour cet objet qu'il a autrefois
adoré. Cette fcene ne tient pas tout ce
qu'elle promet . Gengis dit à Idamé de fe
raffurer ; que fon Empereur oublie l'affront
qu'elle a fait à Temugin ; que le dernier
rejetton d'une race ennemie eft la
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
feule victime qu'il demande ; qu'il faut
qu'on la lui livre , & qu'elle importe à fa
fureté ; qu'ldamé ne doit rien craindre
pour fon fils , & qu'il l'a prend fous fa
garde. Mais , ajoute- t'il , je veux être inftruit
de la vérité .
Quel indigne artifice ofe-t'on m'oppoſer
De vous , de votre époux , qui prétend m'impofer?
Il interroge cet époux qui eft amené devant
lui. Zamti répond qu'il a rempli fon
devoir. Gengis ordonne aux fiens qu'on
faififfe l'enfant que cet efclave a remis en
leurs mains : la tendre Idamé s'y oppofe :
le Tyran impatient , luidit de l'éclaircir fur
l'heure , ou qu'on va immoler la victime .
Eh bien ! s'écrie - t'elle , mon fils l'emporte.
Mon époux a livré ce fils .
Je devois l'imiter , mais enfin je ſuis mere;
Mon ame eft au-deffous d'un fi cruel effort.
Je n'ai pu , de mon fils , confentir à la mort.
Hélas ! au défefpoir que j'ai trop fait paroître ,
Une mere ailément pouvoit fe reconnoître..
Voyez , de cet enfant , le pere confondu ,
Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu .
L'un n'attend fon falut que de fon innocence ,
Et l'autre eft refpectable alors qu'il vous offenfe.
Ne puniffez que moi , qui trahis à la fois
Et l'époux que j'admire , & le fang de nos Rois.
Digne époux , digne objet de toute ma tendreffe,
La pitié maternelle eft ma feule foibleffe ,
Mon fort fera le tien : Je meurs , fi tu péris :
Pardonne-moi du moins d'avoir ſauvé ton fils..
DECEMBRE. 1755. L2F
Je t'ai tout pardonné , lui répond Zamsi
, je n'ai plus rien à craindre pour le
fang de mon Roi. Ses jours font en fureté . Ils
ne le font pas , le récrie Gengis furieux.
Va réparer ton crime , ou fubir le trépas.
Zamti lui fait cette belle réplique.
Le crime eft d'obéir à des ordres injuftes ..
Tu fus notre vainqueur , & tu n'es pas mon Roi.
Si j'étois ton fujet , je te ferois fidelle.
Arrache-moi la vie , & refpecte mon zele.
Je t'ai livré mon fils , j'ai pu te l'immoler.
Penſes-tu que pour moi , je puifle encor trembler ?
Gengis commande qu'on l'entraîne :
Idamé veut le fléchir ; mais il lui ordonne
de fuivre fon mari . Comme elle infifte
il lui dit :
Allez , fi jamais la clémence
Dans mon coeur , malgré moi , pouvoit encor
entrer.
Vousfentez quels affronts il faudroit réparer.
Seul avec Octar , il fait éclater fon dépit
& fon amour. Son confident combat
cette flâme qu'il ne conçoit pas . Ofman
revient lui apprendre qu'Idamé & Zamti
refufent de découvrir l'azyle qui cache.
l'Orphelin , & qu'ils preffent tous deux
que la mort les uniffe. Gengis l'interrompt ,
& lui commande de voler vers Idamé , &c.
de l'affurer que fes jours font facrés & font
230 MERCURE DE FRANCE.
chers à fon maitre. Octar lui demande
quels ordres il veut donner fur cet enfant
des Rois qu'on cache à fa vengeance. Aucun
, répond- t'il .
Je veux qu'Idamé vive ; ordonne tout le refte.
Quel est votre efpoir , lui réplique
Octar ? Gengis termine l'Acte , en lui
difant :
D'être aimé de l'ingrate , ou de me venger d'elle ,
De la punir : tu vois ma foibleffe nouvelle .
Emporté , malgré moi , par de contraires voeux ,
Je frémis & j'ignore encor ce que je veux.
Gengis ouvre encore le quatrieme Acte,
& ordonne aux fiens de fe rendre aux pieds
des murs , en difant que l'infolent Coréen a
proclamé Roi cet enfant malheureux , mais
qu'il va marcher contr'eux fa tête à la main ;
qu'il a trop différé fa mort , & qu'il veut
enfin fans délai que Zamti lui obéiffe. Il
nous paroît que le commencement de cet
Acte fait le cercle , & retourne fur le
troisieme . Octar vient encore dire que le
Mandarin eft inflexible. Gengis s'écrie
étonné .
Quels font donc ces humains que mon bonheur
maîtrife !
A fon Roi qui n'eft plus , immolant la nature ,
L'un voit périr fon fils fans crainte & fans mur
mure ,
DECEMBRE. 1755.234
L'autre pour fon époux eft prête à s'immoler,
Rien ne peut les fléchir , rien ne les fait trembler..
Je vois un peuple antique , induftrieux , immenfes
Ses Rois fur la fageffe ont fondé leur puiffance ;
De leurs voifins foumis , heureux Législateurs ,
Gouvernant fans conquête , & regnant par les
moeurs.
Le ciel ne nous donna que la force en partage.
Nos Arts font les combats , détruire eft notre ou
vrage.
Ah ! de quoi m'ont fervi tant de fuccès divers !
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers !
Nous rougiffons de fang le char de la victoire.
Peut-être qu'en effet il eft une autre gloire.
Mon coeur eft en fecret jaloux de leurs vertus ,
Et vainqueur , je voudrois égaler les vaincus.
Octar combat le fentiment de fon Maître
avec une franchife militaire , & lui dit :
Quel mérite ont des arts , enfans de la moleffe ,
Qui n'ont pu les fauver des fers & de la mort ?
Le foible eft destiné pour fervir le plus fort.
Tout céde fur la terre aux travaux , au courage
Mais c'est vous qui cédez & fouffrez un outrage.
Il ajoute que fes compagnons en murmurent
tout haut : Gengis lui répond :
Que l'on cherche Idamé . Sur ce qu'Octar infifte
: il lui replique en defpote.
Obéis.
De ton zele hardi réprime la rudeffe :
Je veux que mes fujets refpectent ma foibleffe.
Gengis feul , fe livre à tout fon amour ;
en témoignant fon mépris pour les monf232
MERCURE DE FRANCE.
tres cruels qui font à fa fuite. Idamé paroit
, il lui offre fon trône avec fa main.
Le divorce , dit-il , par mes loix eft permis ,
Et le vainqueur du monde à vous feule eft foumis.
S'il vous fut odieux , le trône a quelques charmes;
Et le bandeau des Rois peut effuyer des larmes.
La vertueufe Idamé lui répond avec une
noble ingénuité , que dans le tems qu'il
n'étoit que Temugin , elle auroit accepté
fa main qui étoit pure alors , fi fes parens
l'avoient agréé. Mais , ajoute-t'elle :
Mon hymen eft un noeud formé par le ciel même.
Mon époux m'eft facré ; je dirai plus : Je l'aime :
Je le préfere à vous , au trône , à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu , mais reſpectez nos moeurs :
Ne penfez pas non plus que je mette ma gloire
A remporter fur vous cette illuftre victoire ;
A braver un vainqueur , à tirer vanité
De ces juftes refus qui ne m'ont point couté.
Je remplis mon devoir , & je me rends juftice:
Je ne fais point valoir un pareil facrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me propofez ;
Détachez- vous d'un coeur qui les a méprifez ;
Et puifqu'il faut toujours quidamé vous implore ,
Permettez qu'à jamais mon époux les ignore .
De ce foible triomphe il feroit moins flatté ,
Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité .
Gengis lui dit en la quittant :
Quand tout nous uniffoit , vos loix que je dérefte
Ordonnerent ma honte & votre hymen funefte ;
Je les anéantis , je parle , c'eft affez ;
DECEMBRE 1755. 233
Imitez l'univers , Madame , obéiffez .
Mes ordres font donnés , & votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre Empereur &
vous .
Leurs jours me répondront de votre obéiffance.
Idamé gemit de fa cruelle pofition . Affeli
moins févere , lui confeille de fe relâcher
un peu de cette extrême aufterité
pour affurer les jours de fon mari , &
le bien de l'Empire . Zamti furvient , & lui
déclare qu'elle feule refte à l'Orphelin dans
l'Univers , que c'eft à elle à lui conferver
la vie , ainfi qu'à fon fils. Epoufe le Tyran
, pourſuit il.
Ta ferviras de mere à ton Roi malheureux.
Regne , que ton Roi vive , & que ton époux meure.
Elle l'interrompt , & lui dit :
Me connois-tu ? veux-tu que ce funefte rang
Soit le prix de ma honte , & le prix de ton fanga
Penfes- tu que je fois moins époufe que mere ?
Tu t'abules , cruel , & ta vertu févere
A commis contre toi deux crimes en un jour ,
Qui font frémir tous deux la nature & l'amour.
Barbare envers ton fils , & plus envers moi -même.
Ne te fouviens-tu plus qui je fuis , & qui t'aime ?
Crois-moi : le jufte ciel daigne mieux m'inſpirer ;
Je puis fauver mon Roi fans nous deshonorer.
Soit amour , foit mépris , le Tyran qui m'offenfe,
Sur moi , fur mes deffeins , n'eft pas en défiance:
Dans ces remparts fumans , & de fang abbreuvés,
234 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis libre , & mes pas ne font pas obfervés.
Le Chef des Coréens s'ouvre un fecret paffage
Non loin de ces tombeaux , où ce précieux gage ,
A l'ail qui le pourfuit , fut caché par tes mains.
De ces tombeaux facrés je fçais tous les chemins;
Je cours y ranimer fa languiffante vie,
Le rendre aux défenfeurs armés pour la patrie ;
Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux
,
Comme un préfent d'un Dieu qui combat avec
eux.
Tu mourras , je le fçais ; mais , tout couverts de
gloire
Nous laifferons de nous une illuftre mémoire,
Mettons nos noms obfcurs au rang des plus
grands noms :
Et juge fi mon coeur a fuivi tes leçons .
Zamti tranfporté , s'écrie avec juftice,
Idamé , ta veftu l'emporte ſur la mienne !
En effet , cette vertu eft puifée dans la
nature & dans la raifon. Elle forme le
véritable héroïfme , qui honore l'humanité
fans en fortir. Tout grand qu'il eft ,
nous fentons que notre efpece en eft capable.
La vertu de Zamti tient plus au
préjugé. C'est une grandeur d'ame qui dégenere
en fanatifme , & qui eft d'autant
moins vraie , qu'elle bleffe les loix primitives
, & qu'elle excede nos forces. Voilà
pourquoi le caractere d'Idamé paroît fupérieur
à celui de Zamti , & nous intéreffe
davantage , même à la lecture.
DECEMBRE. 1755. 235
Idamé & Affeli commencent le cinquieme
Acte . Idamé a été arrêtée dans fa fuite
avec l'Orphelin. Elle eft captive une feconde
fois , & n'a plus d'efpoir que dans
la mort . Octar vient lui dire d'attendre,
l'Empereur qui veut lui parler , & qui paroit
un moment après . Gengis éclate en
reproches , & finit par preffer Idamé de
s'unir à lui , ce n'eft qu'à ce prix , dit-il ,
que je puis pardonner , & changer les châtimens
en bienfaits tout dépend d'un mor.
Prononcez fans tarder , fans feinte , fans détour ,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Idamé qui foutient fon noble caractere
jufqu'au bout , lui répond ,
L'un & l'autre aujourd'hui feroit trop condamnable
,
Votre haine eft injufte & votre amour coupable.
Cet amour eft indigne , & de vous & de moi :
Vous me devez juftice ; & fi vous êtes Roi ,
Je la veux , je l'attens pour moi contre vous-mê
me.
Je fuis loin de braver votre grandeur fuprême ;
Je la rappelle en vous , lorfque vous l'oubliez
Et vous-même en fecret vous me juftifiez .
Vous choififfez ma haine , réplique - t'il ,
vous l'aurez .
Votre époux , votre Prince & votre fils , cruelle,
Vont payer de leur fang votre fierté rebelle.
Ce mot , que je voulois , les a tous , condamés.
236 MERCURE DE FRANCE.
C'en est fait , & c'eſt vous qui les affaffinez .
Idamé tombe alors aux pieds de fon
maître , & lui demande une grace à genoux
. Il lui ordonne de fe lever & de déclarer
ce qu'elle veur. Elle le fupplie de
permettre qu'elle ait un entretien fecret
avec fon mari . Gengis le lui accorde , en
difant ;
Non , ce n'étoit pas lui qu'il falloit confulter !
Il m'enleva fon Prince , il vous a poffedée .
Que de crimes ! fa grace eft encore accordée .
Qu'il la tienne de vous , qu'il vous doive fon
fort .
Préfentez à fes yeux le divorce ou la mort.
Il la laiffe . Zamti paroît , elle lui dit :
la mort la plus honteufe t'attend . Ecoutemoi
:
Ne fçavons- nous mourir que par l'ordre d'un Roi ?
Les taureaux aux autels tombent en facrifice ;
Les criminels tremblans font traînés au fupplice
Lés mortels généreux difpofent de leur fort ;
Pourquoi des' mains d'un maître attendre ici la
mort
L'homme étoit -il donc né pour tant de dépendancea
De nos voiſins altiers imitons la conftance.
De la nature humaine ils foutiennent les droits ,
Vivent libres chex eux , & meurent à leur choix .
Un affront leur fuffit pour fortir de la vie ,
Er plus que le néant ils craignent l'infâmie.
Le hardi Japonnois n'attend pas qu'au cercueil
Un Defpote infolent le plonge d'un coup d'oeil.
DECEMBRE. 1755 . 237
Nous avons enfeigné ces braves Infulaires :
Apprenons d'eux enfin des vertus néceffaires .
Scachons mourir comme eux.
Son époux l'approuve ; mais ajoutet'il
, que pouvons - nous feuls & défarmés ?
Idamé tire un poignard qu'elle lui préfente
, en lui difant :
Tiens , fois libre avec moi , frappe , & délivrenous.
J'ai tremblé que ma main , mal affermie encore ,
Ne portât fur moi- même un coup mal affuré,
Enfonce dans ce coeur un bras moins égaré,
Immole avec courage une époufe fidelle ,
Tout couvert de mon fang tombe , & meurs auprès
d'elle.
Qu'à mes derniers momens j'embraffe mon époux;
Que le Tyran le voie , & qu'il en foit jaloux.
Zamti prend le poignard , en tremblant,
il balance ; & comme il veut s'en frapper ,
Gengis arrive à propos pour le défarmer .
O ciel ! s'écrie til , qu'alliez- vous faire ?
Idamé lui replique :
Nous délivrer de toi , finir notre mifere ,
A tant d'atrocités dérober notre fort.
Zamti ajoute :
Veux-tu nous envier juſques à notre mort ?
Oui , lui dit Gengis , que tant de vertu
fubjugue :
Je rougis fur le trône où n'a mis la victoire ,
D'être au- deſſous de vous au milieu de ma gloire;
238 MERCURE DE FRANCE.
En vain par mes exploits j'ai fçu me fignaler :
Vous m'avez avili ; je veux vous égaler.
J'ignorois qu'un mortel pût fe dompter lui-même.
Je l'apprens ; je vous dois cette grandeur fuprême.
Jouiffez de P'honneur d'avoir pu me changer :
Je viens vous réunir , je viens vous protéger.
Veillez , heureux époux , fur l'innocente vie
De l'enfant de vos Rois , que ma main vous con."
fie.
Par le droit des combats j'en pouvois difpofer :
Je vous remets ce droit dont j'allois abuſer.
Croyez qu'à cet enfant heureux dans fa mifere ,
Ainfi qu'à votre fils , je tiendrai lieu de pere .
Vous verrez fi l'on peut fe fier à ma foi.
Je fus un conquerant , vous m'avez fait un Roi.
Zamti pénetré d'un retour fi génereux ,
dit à ce Conquerant :
Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Idamé tranfportée de joie & de furprife
, lui demande à fon tour.
Qui peut vous infpirer ce deffein ?
Gengis lui répond par ce mot , qui termine
le vers & la piece.
Vos vertus.
Ce dénouement eft très - applaudi , &
fait d'autant plus de plaifir qu'il finit la
tragédie fans effufion de fang. On doit dire
à la louange des Comédiens François ,
qu'ils n'ont rien épargné pour la mettre
au théatre avec tout l'éclat qu'elle mérite.
Ils y ont même obſervé le coſtume autant
DECEMBRE . 1755. 239
qu'il eft poffible de le fuivre. Mlle Clairon
faite pour fervir de modele , a ofé la premiere
fupprimer le panier. Mlle Hus à eu
le courage de l'imiter ; elles y ont gagné :
tout Paris a approuvé le changement , &
ne les a trouvées que plus aimables.
Les mêmes Comédiens vont remettre
fucceffivement les Troyennes & Philoctete
de M. de Châteaubrun , en attendant Andromaque
& Aftianax , tragédie nouvelle
du même Auteur. Le cothurne eft riche
cette année , & promet à ce théatre un
heureux hyver.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Le texte du Mercure de France de décembre 1755 relate le succès de la pièce de théâtre 'L'Orphelin de la Chine' à Paris. Après une interruption initiale, la tragédie a été jouée avec un grand succès, atteignant dix-sept représentations. Le rôle principal, interprété par un acteur de manière exceptionnelle, a été déterminant pour ce succès. La pièce, précédée d'une épître dédiée au Maréchal Duc de Richelieu, est inspirée de la tragédie chinoise 'L'Orphelin de Tchao', traduite par le Père de Prémare. L'action se déroule dans un palais des mandarins à Cambalu, aujourd'hui Pékin, et met en scène sept personnages, dont l'empereur tartare Gengiskan, des guerriers, des mandarins et leurs serviteurs. L'intrigue commence avec Idamé, femme du mandarin Zamti, qui apprend la conquête de son pays par Gengiskan, un Scythe qu'elle avait autrefois rejeté. Zamti, de retour au palais, décrit les atrocités commises par les conquérants. Octar, un guerrier tartare, ordonne la remise de l'orphelin royal. Zamti décide de sacrifier son propre fils pour sauver l'orphelin, mais Idamé s'y oppose farouchement, préférant sauver son enfant. Gengiskan apparaît ensuite, proclamant la paix et ordonnant la cessation des pillages. Il révèle également son amour non réciproque pour Idamé. La pièce se poursuit avec des révélations et des conflits entre les personnages, notamment autour du sort de l'orphelin et des enfants des souverains. Gengis Khan, après avoir été informé par Ofnan de la confession d'un Mandarin et de la beauté d'Idamé, reconnaît en elle une ancienne flamme. Il lui propose de sauver son fils en échange de la livraison d'un orphelin, dernier rejeton d'une race ennemie. Idamé, malgré sa peur, avoue avoir sauvé son fils et est prête à se sacrifier. Zamti, interrogé par Gengis, affirme avoir agi par devoir et refuse de trahir ses principes, même face à la mort. Gengis, frustré par leur résistance, ordonne leur arrestation et exprime son admiration pour leur courage et leur fidélité. Dans le cinquième acte, Idamé, capturée, refuse les propositions de Gengis et demande à mourir dignement. Elle convainc Zamti de se suicider avec elle pour éviter l'humiliation et la dépendance envers un tyran. Cependant, Zamti et Idamé sont interrompus par Gengis, qui les dissuade de leur geste. Gengis exprime son admiration pour leur vertu et décide de les protéger, leur remettant également le droit de disposer de leur enfant, qu'il considère comme le sien. Zamti et Idamé sont touchés par la générosité de Gengis, qui est motivée par leurs vertus. Le dénouement de la pièce est acclamé pour son absence de violence et son message positif. Les comédiens français, notamment Mlle Clairon et Mlle Hus, sont loués pour leur contribution à la mise en scène et leur respect des costumes. La saison théâtrale promet d'être riche avec plusieurs tragédies prévues, dont 'Andromaque' et 'Astianax' de M. de Châteaubrun.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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70
p. 211
« Le sieur Fabre, Arboriste, rue Mazarine, vis-à-vis la rue Guénegaud, [...] »
Début :
Le sieur Fabre, Arboriste, rue Mazarine, vis-à-vis la rue Guénegaud, [...]
Mots clefs :
Arboriste, Cresson de roche, Maladies de poitrine, Purification, Sang
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texteReconnaissance textuelle : « Le sieur Fabre, Arboriste, rue Mazarine, vis-à-vis la rue Guénegaud, [...] »
La fieur Fabre , Arborifte , rue Mazarine , vis
à- vis la rue Guénegaud , donne avis au Public , que
Fon trouve chez lui du Creflon de Roche , qu'il
fait venir des Pays Etrangers , qui eft propre pour
les perfonnes qui font attaquées de la poitrine , &
pour purifier la maffe du lang. Le prix eft de 6
liv. l'once.
à- vis la rue Guénegaud , donne avis au Public , que
Fon trouve chez lui du Creflon de Roche , qu'il
fait venir des Pays Etrangers , qui eft propre pour
les perfonnes qui font attaquées de la poitrine , &
pour purifier la maffe du lang. Le prix eft de 6
liv. l'once.
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71
p. 77-108
LA PHARSALE. LIVRE I.
Début :
Je chante cette guèrre, dont la Thessalie fut le théâtre : guèrre sacrilége, qui [...]
Mots clefs :
Rome, César, Guerre, Terre, Monde, Dieux, Peuple, Sang, Armes, Peuples, Italie, Fortune, Murs, Bruit, Fer, Paix, Mer, Pompée, Mains, Combats, Nuit, Lois, Bords, Main, Forêts, Campagnes, Tête, Voix, Fureur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE. LIVRE I.
LA PHARSALE.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
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Résumé : LA PHARSALE. LIVRE I.
'La Pharsale' relate la guerre civile romaine entre Jules César et Pompée, déclenchée par des conflits internes plutôt que par des menaces extérieures. Les causes profondes incluent la jalousie et la grandeur excessive de Rome. La mort de Crassus, qui tentait de maintenir la paix, a exacerbé les tensions. La disparition de Julie, fille de César et belle-fille de Pompée, a libéré les deux leaders de leurs obligations mutuelles. Pompée, respecté pour ses victoires passées, refuse de partager le pouvoir avec César, décrit comme ambitieux et déterminé. César est comparé à un chêne majestueux et à la foudre, symbolisant son caractère implacable et avide de pouvoir. La décadence de Rome, marquée par la corruption et la perte des valeurs traditionnelles, a conduit à des conflits internes. César traverse le Rubicon avec sa cavalerie, marquant un point de non-retour. Il prend Ariminum en Italie et le Sénat chasse les tribuns, qui rejoignent César. Curion incite César à agir rapidement. César prononce un discours où il se défend contre les accusations de Pompée, critique son ambition et appelle ses soldats à se rebeller contre le Sénat. La foule est partagée, mais le centurion Lélius exprime son soutien à César. César rassemble ses forces en Gaule et avance vers l'Italie, semant la peur parmi les Romains. Diverses régions gauloises célèbrent la fin de l'occupation romaine et reprennent leurs traditions religieuses. À Rome, la panique s'installe face à l'approche de César. Le Sénat et les Pères de la Patrie fuient sans preuve concrète de danger. Des signes divins et des prodiges annoncent des malheurs. Les devins étrusques, comme Arons, sont consultés pour interpréter ces signes. Une cérémonie religieuse révèle des présages funestes. Figulus prédit des combats et des crimes, affirmant que la guerre civile prolongera la liberté de Rome, évitant ainsi un tyran.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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72
p. 51-52
HOROSCOPE du premier Enfant de M. le Marquis D. F. Brigadier des Armées du Roi & C. des G. de la REINE.
Début :
DIGNE Sang de nos demi-Dieux, [...]
Mots clefs :
Événement, Sang, Astrologue, Enfant, Aïeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HOROSCOPE du premier Enfant de M. le Marquis D. F. Brigadier des Armées du Roi & C. des G. de la REINE.
HOROSCOPE du premier Enfant de
M. le Marquis D. F. Brigadier des
Armées du Roi & C. des G. de la
REINE.
DIGNE IGNI Sang de nos demi- Dieux ,
De leur amour le premier gage ,
Votre avénement précieux
Fait retentir tout ce Rivage
Des tranfports d'un Peuple joyeux ;
Empreffé de vous rendre hommage.
Sur cet événement heureux
Tandis que tout fur cette plage ,
Signale fon zéle en fes jeux
Qui n'en font qu'une foible image ;
Souffrez qu'interrogeant les Cieur
Un Aftrologue de Village
Faffe en peu de mots de fon mieux
Votre horoſcope en fon langage.
Daignez d'un fouris gracieux
Favorifer ce badinage
Qui bravera les envieux
S'il peut avoir votre fuffrage.
Oui , pour vous , l'efpoir de ces lieux $
L'avenir par moi s'enviſage ,
Grace à mon art mystérieux.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
De biens , d'honneurs quel aſſemblage
S'offre à mes regards curieux !
Des tems ils percent le nuage.
Je lis configné , d'âge en âge ,
Le deftin le plus glorieux
Qui doit être votre partage.
Tendre fruit des plus charmans noeuds
Aimable enfant , quel avantage
Pour nous comme pour nos Neveux !
Par la douceur & le courage
Que vous avez reçu des Dieux
Vous deviendrez par héritage
Grand & Bon comme vos ayeux,
Quel plus defirable appanage !
Vous ferez adoré comme eux ,
Et nous aimerez: doux préfage ,
Qui comble à jamais tous nos voeux,
Par M. D. L *** Abenné au Mercure
M. le Marquis D. F. Brigadier des
Armées du Roi & C. des G. de la
REINE.
DIGNE IGNI Sang de nos demi- Dieux ,
De leur amour le premier gage ,
Votre avénement précieux
Fait retentir tout ce Rivage
Des tranfports d'un Peuple joyeux ;
Empreffé de vous rendre hommage.
Sur cet événement heureux
Tandis que tout fur cette plage ,
Signale fon zéle en fes jeux
Qui n'en font qu'une foible image ;
Souffrez qu'interrogeant les Cieur
Un Aftrologue de Village
Faffe en peu de mots de fon mieux
Votre horoſcope en fon langage.
Daignez d'un fouris gracieux
Favorifer ce badinage
Qui bravera les envieux
S'il peut avoir votre fuffrage.
Oui , pour vous , l'efpoir de ces lieux $
L'avenir par moi s'enviſage ,
Grace à mon art mystérieux.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
De biens , d'honneurs quel aſſemblage
S'offre à mes regards curieux !
Des tems ils percent le nuage.
Je lis configné , d'âge en âge ,
Le deftin le plus glorieux
Qui doit être votre partage.
Tendre fruit des plus charmans noeuds
Aimable enfant , quel avantage
Pour nous comme pour nos Neveux !
Par la douceur & le courage
Que vous avez reçu des Dieux
Vous deviendrez par héritage
Grand & Bon comme vos ayeux,
Quel plus defirable appanage !
Vous ferez adoré comme eux ,
Et nous aimerez: doux préfage ,
Qui comble à jamais tous nos voeux,
Par M. D. L *** Abenné au Mercure
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Résumé : HOROSCOPE du premier Enfant de M. le Marquis D. F. Brigadier des Armées du Roi & C. des G. de la REINE.
Le texte expose l'horoscope du premier enfant du Marquis D. F., Brigadier des Armées du Roi et Chevalier des Gardes de la Reine. L'enfant est perçu comme un précieux symbole d'amour, acclamé par un peuple réjoui. Un astrologue rural, utilisant un langage accessible, prédit un destin glorieux pour l'enfant. L'horoscope annonce une vie marquée par des biens et des honneurs, l'enfant étant destiné à hériter de la grandeur et de la bonté de ses ancêtres. Doté de douceur et de courage, il sera aimé et aimera en retour, réalisant ainsi les aspirations de tous. Le texte est signé par M. D. L ***, abbé au Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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73
p. 80-103
LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Début :
TOUTES les fois, Monsieur, que je parle de Lucain avec un peu de vivacité [...]
Mots clefs :
Guerre, Dieux, Tête, Sang, Monde, Peuple, Malheurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
LETTRE de M. MARMONTEL
à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
TOUTES OUTES les fois , Monfieur , que je
parle de Lucain avec un peu de vivacité
, j'entens dire , c'eft fa folie : il adore
Corneille ; Corneille aimoit Lucain ; &
fa vénération pour l'un , fait qu'il s'eft
pris d'amour pour l'autre. Je m'examine
encore , & pour me confulter , je relis
quelque chant de la Pharfale. Qu'arrivet-
il ? J'y trouve les mêmes beautés , je
m'afflige qu'elles ne foient pas connues ,
& d'impatience , je prens la plume , pour
tâcher de les rendre comme je les fens.
C'eft ainfi Monfieur , que j'ai traduit
une bonne partie de ce Poëme. Vous
avez bien voulu inférer un chant de ma
Traduction , dansle Merc . d'Avril 1761 .
II vol . & il m'a femblé , qu'on étoit furpris
d'y trouver parmi tant de belles chofes
, fi peu de cette enflure & de cette déJUILLET.
1763 .
81
clamation , que l'on reproche à Lucain :"
il m'a femblé qu'on me favoit gré , d'avoir
rendu fimplement des beautés frappantes
par elles -mêmes ; & fi j'en croyois
ce qu'on a bien voulu me dire de cette
premiere tentative , je n'aurois pas befoin
pour achever , d'un nouvel encouragement.
Mais comme je ne me diffimule
, ni ce que mon Auteur a de
défectueux , ni l'impoffibilité ou je fuis
de l'égaler dans ce qu'il a de grand &
de fublime , je ne veux me hafarder
que pas à pas , & d'effai en effai. J'ai
eu l'honneur de vous propofer un fecond
chant , vous l'avez accepté avec
une politeffe à laquelle je fuis très - ſenfible
; le voici . Je vous ferai bien obligé ,
fi vous voulez mettre à la tête , ce précis
du premier chant , pour le rappeller aux
Lecteurs.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PRECIS du premier Chant
de la PHARSALE .
Caufes de la guèrre civile : l'exceffive
grandeur de Rome , la jaloufie &
la rivalité de Pompée & de Céfar , la
corruption des moeurs & le mépris des
Loix . Cefarde retour des Gaules , contre
Jes défenfes du Sénat , paffe le Rubicon
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à la tête de fon armée. Il marche à
Rome. Il s'empare d'Ariminum. Les
Tribuns chaffés de Rome par le Sénat ,
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar;
Curion les accompagne. Il annonce à
Céfar, qu'on eft réfolu à lui refufer le
Triomphe , & que l'on arme contre
lui. Harangue de Céfar à fes troupes ,
pour les engager à la révolte. Les
troupes balancent à fe déclarer ; le Centurion
Lélius prend la parole , & les
détermine . César raffemble autour de
lui les cohortes qu'il a laiffées dans la
Gaule. A fon approche , la terreur fe
répand dans Rome . Pompée & le Sénat
prennent la fuite ; le Peuple épouvanté
les fuit. Des prodiges effrayans redoublent
encore l'allarme publique . Les
Devins d'Hétrurie font confultés . Arons
le plus vieux de ces Devins , ordonne
des facrifices , des expiations , & prédit
vaguement des malheurs fans nombre.
Figulus, homme verfé dans l'Aftrologie
, confirme les préfages du Devin ,
& annonce la guèrre Civile .
LIVRE SECOND .
Déja la colère des Dieux s'eft manifeftée
la nature a donné le fignal de la
difcorde ; elle a interrompu fon cours ;
JUILLET. 1763. 83
& par un preffentiment de l'avenir , elle
s'eft plongée elle- même dans ce tumulte
qui engendre les monftres. C'eſt le préfage
de nos forfaits. Pourquoi donc
ô Souverain des Dieux , avoir ajoûté
aux malheurs des hommes , cette prévoyance
accablante ? Soit que dans le
développement du Cahos , ta main féconde
ait lié les caufes par des noeuds
indiffolubles , que tu te fois impofé à
toi-même une première loi , & que
tout foit foumis à cet ordre immuable ;
foit qu'il n'y ait rien de prefcrit , &
qu'un hafard aveugle & vagabond
opére feul dans la nature , ce flux &
ce reflux d'événemens , qui changent
la face du monde ; fais que nos maux
arrivent foudain ; que l'avenir foit
inconnu à l'homme ; qu'il puiffe du
moins , eſpérer en tremblant.
9
Dès qu'on fut averti par ces prodiges
, des malheurs dont Rome étoit
menacée , le ministère de la Juſtice fut
fufpendu ; les Loix gardérent un lugubre
filence ; les dignités fe cachérent fous
le plus humble vêtement ; on ne vit
plus la pourpre entourée de faiſceaux ;
les citoyens étoufférent leurs plaintes ;
la douleur morne & fans voix , erra
dans cette Ville immenfe.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi dans le moment qu'un jeune
homme , l'efpoir d'une famille , expire ;
avant que les premiers accens de la défolation
ayent éclaté ; avant qu'une Mère
les cheveux épars , jette de lamentables
cris , dans les bras de ce fils que la chaleur
de la vie abandonne ; tandis qu'elle
baife cette face livide , & ces yeux plongés
dans le fommeil de la mort ; ce n'eft
pas encore de la douleur , c'eft de l'effroi :
attachée à ce corps expirant , interdite
& comme infenfible , elle contemple ,
dans un étonnement ftupide , toute
l'étendue de fon malheur.
Telle eft dans les premiers inftans ,
la confternation répandue dans Rome..
Les femmes ont dépouillé leur parure ;
leur foule éplorée affiége les Temples
ce n'eft plus par des voeux timides , c'eft
par des longs heurlemens qu'elles invoquent
le Ciel. Le Temple de Jupiter
n'eft pas le feul qu'elles rempliffent ; elles
fe partagent les Dieux.
C'eſt à préfent ( s'écria l'une d'entre
elles , en fe déchirant le vifage baigné
de pleurs ) c'eſt à préfent , ô miférables
Mères ! qu'il eft permis de fe frapper le
fein & de s'arracher les cheveux n'attendez
pas pour vous défoler , que nos
malheurs foient à leur comble ; pleurez
:
JUILLET. 1763. 85
tandis que la fortune eft encore incertaine
entre nos deux Tyrans. Dès que
l'un d'eux fera vainqueur , il faudra
marquer de la joie.
,
Les hommes eux-mêmes , en allant fe
ranger fous les Drapeaux des deux partis
, accufoient les Dieux de les forcer
au crime. Malheureux ( difoient- ils )
que n'avons- nous plûtôt vécu dans les
tems de Cannes & de Trébie ! Dieux ,
ce n'eſt point la Paix que nous vous
demandons ; foulevez contre nous les
Nations barbares ; que le monde conjuré
fe réuniffe ; que les peuples de
l'Orient & du Nord , les Médes , les
Scythes , les Germains fondent fur nous;
que Rome n'ait pas un feul bras qui ne
combatte : rendez - nous , grands Dieux,
tous nos ennemis à la fois , & fauveznous
de la guerre civile . Ou fi vous
avez réfolu d'anéantir le nom Romain ,
faites tomber en pluye de feu , les airs
embrafés par la foudré ; frappez en même
temps & les deux Chefs & les deux
Partis ; n'attendez pas qu'ils méritent
vos coups. Eft-ce pour décider lequel
des deux nous opprimera , qu'il en doit
coûter tant de crimes ? A peine hélas !
eût-il fallu s'y réfoudre pour nous affranchir
de tous les deux. C'eft ainfi
86 MERCURE DE FRANCE.
que leur piété fe répandoit en inutiles
plaintes. Les Vieillards accablés de douleur
fe plaignoient d'avoir trop vécu.
L'un d'eux pour donner un exemple
récent des maux que l'on avoit à craindre.
O mes Amis ( dit-il à fes compagnons
) l'orage qui nous menace , eft
le même qui s'éleva fur Rome , lorfque
Marius , Vainqueur des Teutons & des
Numides , fe réfugia dans des Marais ,
que
les rofeaux de Minturne couvrirent
fa tête triomphante , cette tête , dont
la fortune leur confioit le dépôt fatal.
Découvert & chargé de chaînes , il
gémit longtems enfeveli dans les horreurs
d'un noir cachot . Deſtiné à mou--
rir Conful , à mourir tranquille au milieu
des ruines de fa Patrie , il porto t
d'avance la peine de fes crimes ; mais la
mort fembloit l'éviter. En vain fes ennemis
tiennent fa vie en leur pouvoir ;
le premier qui veut le frapper , recule
faifi de frayeur. Sa main tremblante
laiffe tomber le glaive . Il a vu à travers
les ténébres de la Prifon , une lumière
refplendiffante: il a vu les Dieux vengeurs
le menacer ; il a vu Marius dans tout
l'éclat de fa grandeur future ; il l'a entendu
, & il a tremblé . Retire - toi , lâche
ennemi : ce n'eft pas à toi de frapper
JUILLET. 1763. 87.
cette tête le cruel doit au deftin , des
morts fans nombre avant la fienne. Cimbres,
confervez avec foin les jours de ce
Vieillard, fi vous voulez être vengés . Ce
n'eft point la faveur des Dieux , c'eft
leur colère qui veille fur lui. Marius
fuffit au deffein qu'ils ont formé de per-,
dre Rome. En vain l'océan furieux le
jette fur une plage ennemie ; errant
fut les bords inhabités de ces Numides
qu'il a vaincus , des cabanes défertes lui
fervent d'afyle. Carthage & Marius , fe
confolent mutuellement à la vue de
leur ruine , & couchés fur le même
fable , tous les deux pardonnent aux
Dieux. Mais au premier retour de la
fortune , il rallume la haine des Afriquains
; il affemble des armées d'efcla
ves , & brife les fers dont ils font chargés
aucun n'eft admis fous fes Drapeaux
qui n'ait fait l'apprentiffage du
crime , & qui n'apporte dans fon Camp
l'exemple de quelques forfaits.
O Deftin ! quel jour , quel horrible
jour , que celui où Marius entra victorieux
dans Rome ! avec quelle rapidité
la mort étendit fon ravage ! la nobleffe
tombe confondue axec le peuple ; le
glaive deftructeur vole au hazard , &
frappe fans choix : le fang ruiffelle dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les Temples , les pavés des voies pu
bliques en font inondés & gliffans. Nulle
pitié , nul égard pour l'âge : on n'a
pas honte de hater la mort des vieillards
courbés fous le poids des ans , ni de
trancher la vie des enfans qui viennent
d'ouvrir les yeux à la lumière . Hélas !
& par quel crime ont - ils mérité de
mourir ? ils font mortels ; c'en eft affez :
l'impétueufe fureur les rencontre & les
moiffonne fur fon paffage . Sans perdre
le tems à chercher les criminels , on
égorge en foule tout ce qui fe préfente.
La main du meurtrier , plutôt que de
refter oifive , fait tomber des têtes ,
dont les traits mêmes lui font inconnus,
Il n'eft qu'un espoir de falut : c'eſt d'attacher
fes lévres tremblantes , à cette
main prête à frapper. Ah ! Peuple indigne
de tes Ancêtres , devrois - tu , même
à l'aspect de ces mille glaives qui s'avancent
fous les étendarts de la mort ,
devrois -tu confentir à racheter des fiécles
de vie à ce prix ? & tu fubis cette
indigne loi , pour traîner dans l'opprobre
le peu de jours que Marius te laiffe
, & que Svlla vient t'arracher !
Dans le maffacre d'un Peuple innombrable
, comment donner des larmes à
chaques Citoyens ? reçois mes regrets
JUILLET. 1763 . 89
Bébius ! ô toi,dont une foule d'affaffins
déchirent les entrailles , & fe difputent
les membres fumans : & toi , l'augure
éloquent de nos malheurs , Antoine
dont la tête ruiffelante encore , & couverte
de cheveux blancs , eft apportée
dans un feftin , fur la table de Marius.
Les deux Craffus font égorgés ; Licinius
périt dans la tribune ; le Vieillard Scévola
, que le facerdoce auroit dû rendre
inviolable , tombe au pied des Autels
de Vefta : fon fang rejaillit fur le
feu facré ; mais, fes veines épuifées par
l'âge n'en rendent pas affez pour l'éteirdre.
A tant d'horreurs , fuccéda le feptiéme
confulat de Marius, & par là finit
cet homme , accablé de toutes les rigueurs
de la mauvaiſe fortune , comblé
de toutes les faveurs de la bonne , &
qui avoit mefuré dans l'une & dans
l'autre , jufqu'où peut aller le fort d'un
Mortel.
Sylla qui voulut nous vanger , mit
le comble à nos pertes immenfes : il
épuifa le peu de fang qui reftoit à la
patrie en coupant des membres corrompus
, il fuivit trop loin les progrès
du mal il ne périt que des coupables
, mais dans un tems où il n'y avoit
plus que des coupables à fauver.
90 MERCURE DE FRANCE
Sous lui les haines font déchaînées ; la
colère fe livre à fes emportemens , dégagée
du frein des loix . On ne facrifioit pas
tout à Sylla : chacun s'immoloit fes
victimes. Un mot du vainqueur , avoit
ouvert la barrière à tous les forfaits ; on
vit l'efclave affaffiner le Maître , le frère
vendre le fang du frère , les fils degoutans
du meurtre de leur Père , fe difputer
fa tête qu'ils venoient de trancher.
Les tombeaux font remplis de fugitifs ;
les vivans y font confondus avec les
morts les repaires des bêtes féroces
ne peuvent contenir la foule des tranffuges
; les uns , pour dérober leur mort
au vainqueur , ont recours au lien fatal ;
les autres fe précipitent du haut d'un
rocher ; celui-ci éléve fon bucher luimême
, il fe donne le coup mortel , &
fe jette dans les flames , avant que la
force l'ait abandonné. Rome confternée
& tremblante , reconnoît les têtes
de fes plus illuftres Citoyens , portées
au bout des lances , & entaffées dans
la Place publique : là fe révélent tous
les crimes cachés .
Les Pères vont dérober d'une main
tremblante , les corps livides & fanglans
de leurs fils , que leurs yeux feuls reconnoiffent
encore . Moi-même il me
JUILLET. 1763. 91
fouvient , qu'impatient de rendre aux
mânes de mon frère , les devoirs de la
fépulture dont le Tyran nous faifoit un
crime , il me fouvient , qu'avant de porter
fa tête fur le bucher , je parcourus
ce champ de carnage , digne monument
de la paix de Sylla , pour tâcher de découvrir
parmi tant de corps mutilés
celui auquel s'adapteroit cette tête défigurée.
O Dieux par quelles cruautés
la mort de Catulus fut vengée fur le
frère de Marius ; & quels maux fouffrit
avant d'expirer , cette malheureufe victime
? Mânes qu'on voulut appaifer ,
vous en futes effrayés vous-mêmes. Nous
l'avons vu , ce corps déchiré , dont chaque
membre étoit une playe : percé de
coups, dépouillé par lambeaux, il n'avoit
pas encore reçu le coup mortel , & par
un excès inoui de cruauté , l'on prenoit
foin de ménager fa vie. Ses mains tombant
fous le tranchantdu glaive,fa langue
arrâchée , palpite encore , il ne refpire ,
il n'entend plus que par des organes inutiles
.Un ongle meurtrier extirpe fes yeux
qui ont vu difperfer tous fes membres.
On ne croira jamais , qu'une feule tête
ait pu fuffire à tant de tourmens. Les
débris de ce cadavre ne forment plus
qu'un horrible monceau de chair &
92 MERCURE DE FRANCE.
d'offemens écrafés fous leur chûte : les
corps des malheureux qui ont péri dans
un naufrage , & que la vague a brifés
contre les écueils , arrivent moins défigurés
fur le fable. Et quel foin prenezvous
, cruels , de rendre Marius méconnoiffable
aux yeux de Sylla ? pour fe
repaître de Yon fupplice , il eût fallu ,
qu'il reconnût fes traits . Prénefte voit
tous fes habitans moiffonnés par le glaive
, tout un peuple tombe comme d'un
feul coup . Alors , la fleur de l'Italie , la
feule jeuneffe qui lui reftoit , fut maffacrée
dans le champ de Mars , au fein
de cette malheureufe Rome , qu'elle
inonda de fon fang. Que tant de victimes
périffent à la fois par la famine ,
par un naufrage , fous les ruines d'une
Ville fubitement écrafée , dans les horreurs
de la pefte ou de la guèrre , il y
en eut des exemples ; mais d'une exécution
auffi fanglante , il n'en fut jamais. A
peine àtravers les flotsde ce peuple qu'on
égorge , les mains parricides peuvent fe
mouvoir; à peine ceux qui reçoivent le
coup mortel peuvent tomber leurs
corps preffés fe foutiennent l'un l'autre ,
& dans leur chûte , ils deviennent euxmêmes
les inftrumens du carnage : les
morts étouffent les vivans.
JUILLET. 1763 . 93
Sylla du haut du Capitole , tranquille
fpectateur de cette fanglante fcène
n'a pas même le remors d'avoir profcrit
tant de milliers de Citoyens. Cependant
le lit du Tybre ne peut contenir
les cadavres qu'on y entaffe . Les
premiers tombent dans le fleuve , les
derniers s'élevent au- deffus des eaux :
les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve
coupé par cette digue fanglante ,
d'un côté s'écoule dans la mer , de l'autre
il s'enfle & refte fufpendu. Les flots
de fang que l'on verfe de toutes parts ,
fe font un paffage à travers la campagne
, & viennent en Iongs ruiffeaux
groffir les ondes amoncelées. Déja
le fleuve furmonte fes bords & y
rejette les cadavres . Enfin fe précipitant
avec violence dans la mer de Tirrhêne
, il fend les eaux par un torrent
de fang .
C'est ainsi que Sylla a merité d'être
appellé le falut de la patrie , l'heureux
Sylla ; c'eft ainfi qu'il s'eft fait élever
un tombeau dans Rome. Voilà , mes
amis , ce qui nous refte à éprouver une
feconde fois : tel fera le cours de cette
guerre & tel en fera le fuccès. Que disje
? & plût aux Dieux n'avoir que de
tels maux à craindre. Hélas ! il y va de
94 MERCURE DE FRANCE .
bien plus & pour Rome & pour l'Univers,
Marius & les fiens éxilés de leur
patrie ne demandoient que leur retour.
Svlla ne vouloit qu'anéantir les factions.
Céfar & Pompée ont d'autres deffeins.
Non contens d'un pouvoir partagé , ils
combattent pour le rang fuprême ; aucun
d'eux ne daigneroit fufciter la guerre
civile , pour être ce qu'a été Sylla.
Ainfi la vieilleffe confternée pleuroit
fur le paffé & trembloit pour l'avenir .
Mais cette frayeur n'eut point d'accès
dans la grande âme de Brutus , Bru
tus au milieu de la défolation publique
ne mêla point fes larmes aux larmes du
Peuple. Dans le filence de la nuit , il va
frapper au feuil de l'humble demeure
de Caton ; il le trouve veillant & l'âme
agitée des dangers de Rome & du fort
du monde . Brutus l'aborde & lui dit :
» vous l'unique refuge de la vertu
» dès longtemps banic de la terre , vous
» fon ami , vous que le tourbillon de la
» fortune ne peut détacher de fon parti ,
" fage Caton , foyez mon guide , affer-
» miffez mon efprit chancelant ; donnez
» votre force à mon âme. Que d'autres
» fervent Pompée ou Céfar ; Caton eft
» le Chef que Brutus veut fuivre . Ref-
» terez-vous au ſein de la paix , feul im-
1
JUILLET. 1763. 95
29
» mobile au milieu des fecouffes qui
» ébranlent le monde ? ou voulez- vous
» abfoudre la guerre en vous affociant
» aux forfaits & aux malheurs qu'elle
» produira Chacun dans cette guerre
» fatale ne prend les armes que pourfoi ;
» l'un pour éviter la peine due à fes
» crimes , & fe fouftraire aux loix re-
» doutables pendant la paix ; l'autre
» pour écarter le fer à la main , l'indi-
» gence qui le preffe , & s'enrichir
» des dépouilles du monde lorfque tout
» fera confondu . Vous feul aimerez -vous
la guerre pour elle - même ? & que
» vous fervira d'avoir été fi longtemps
» incorruptible au milieu d'un monde
» corrompu ? Est - ce là le prix de tant
» de conftance ? Dans l'un & l'autre
» camp tout ce Peuple arrivera coupa-
" ble ; Caton lui feul va le devenir.
» Dieux,ne permettez pas que des armes
» parricides fouillent ces mains pures ,
» & qu'une fi haute vertu jafques-là fe
» dégrade & fe déshonore . Sur vous ,
» ſeul ami , n'en doutez pas , retom-
» beroient la honte & le crime de cette
» guerre & qui ne fe vanteroit de
» mourir de la main de Caton , quoi-
» que frappé d'une autre main ? qui ne
» fe croiroit pas vengé en vous laiſſant
"
96 MERCURE DE FRANCE.
»le reproche de fa mort ? Non , le calme
" eft votre partage comme il eft le par-
» tage des Aftres : inébranlables dans
» leurs cours ils rempliffent leur vafte
» carrière , tandis que les régions de
» l'air font embrafés par la foudre. La
» terre eft en bute au choc des tempê-
» tes , l'Olympe repofe au-deffus des
» nuages. Te!
"
» régne au plus bas
degré ; mais la paix occupe la cime.
» Quelle joie pour Céfar d'apprendre
» qu'un Citoyen tel que vous auroit
» pris les armes ? rangez-vous du parti
» de fon rival ; peu lui importe. Caton
» fe déclare affez pour lui s'il fe déclare
»pour la guerre civile. Déja une partie
» du Sénat , les Patriciens , les Confuls
» eux-mêmes demandent à fervir fous
Pompée. Qu'on voye Caton fubir le
» même joug , il n'y a plus au monde
que Céfar qui foit libre. Ah ! fi c'eft
" pour les loix, pour la patrie que vous
» voulez combattre , difpofez de moi ;
» mais il n'eft pas temps. Vous voyez
» dans Brutus , non l'ennemi de Céfar,
» non l'ennemi de Pompée ; mais après
» la guerre , l'ennemi déclaré de celui
» des deux qui fera vainqueur. Il dit ,
» & du fein de Caton comme du fond
chofes : le tro.. ordre
immuable des
"
"
"
» d'un
JUILLET. 1763. 97
d'un Sanctuaire fe firent entendre ces
paroles facrées.
"
» Oui , Brutus , la guerre civile eſt
» le plus grand des maux ; mais ma ver-
» tu fuit d'un pas afſuré la fatalité qui
» m'entraîne . Si les Dieux me rendent
» coupable ce fera le crime des Dieux.
» Et qui peut voir , exempt de péril , la
» ruine de fa patrie ? Quoi des Nations
» inconnues s'engagent dans nos querel-
» les ; des Rois , nés fous d'autres étoi-
» les , féparés de nous par de vaftes mers
» fuivent l'aigle romaine aux combats ;
& moi Romain , je refterois feul
plongé dans un honteux repos ! Loin
» de moi,grands Dieux, cette cruelle in-
» différence : ne fouffrez pas que Ro-
» me , dont la chute ébranlera le Dace
» & le Gête , que Rome tombe fans
» m'écrafer. Un père , à qui la mort
» vient d'enlever fes enfans , les accom-
» pagne jufqu'à la fépulture. Sa dou-
» leur même fe plaît à fe nourrir du
long appareil de leur pompe funébre ;
» fes mains portent les noirs flambeaux
» qui vont embrafer leur bucher , &
» l'on voit fes bras paternels s'étendre
» encore à travers les flammes. Non
» Rome je ne me détacherai de toi
» qu'après t'avoir embraffée mourante ,
I. Vol.
"
,
E
98 MERCURE
DE FRANCE .
» & avoir reçu ton dernier foupir : li-
» berté , je fuivrai ton nom , quand
» tu ne feras plus qu'un ombre. Sou-
» mettons- nous : les Dieux inexorables
» demandent Rome entière en facrifice ;
» qu'ils foient contens : ne leur dérobons
" pas une feule de leurs victimes. Ah !
» que ne puis-je offrir au Ciel & aux
» Enfers cette tête chargée de tous les
» crimes de ma patrie , & condamnée à
» les expier ! Décius fe dévoua & périt
» au milieu d'une armée ennemie ; que
» ces deux armées de Romains me per-
» cent de même ; qu'elles épuifent fur
» moi leurs traits. J'irai le fein décou-
» vert , au devant de toutes les lances
» & au milieu du champ de bataille
» je recevrai feul tous les coups de la
» guerre ; heureux fi mon fang eft la
» rançon du monde & fi mon trépas appaife
les Dieux ! Eh pourquoi feroit-on
périr des Peuples dociles au joug &
» difpofés à fléchir fous un Maître ?
» C'est moi qu'il faut perdre , moi qui
» m'obftine feul à défendre inutilement
" nos Loix & notre liberté. Mon fang
» verfé rendra la paix & le repos à l'Ita-
» lie. Après moi, qui voudra régner n'au-
" ra pas befoin de recourir aux armes .
» Mais je fais là d'inutiles voeux al-
»
»
·
JUILLET. 1763. 99
» lons , Brutus , rangeons - nous du-
» moins du parti que Rome autorife .
» Si la fortune feconde Pompée , il n'eft
» pas sûr qu'il en abuſe pour ufurper
» l'Empire du monde. Combattons fous
» lui , de peur qu'il n'ofe croire que c'eft
» pour lui que l'on va combattre . Caton,
» foldat dans fon armée lui apprendra
» s'il eft vainqueur , que c'est pour
» Rome qu'il aura vaincu .
33
Telle fut la réponſe de Caton , &
l'âme du jeune Brutus embrâfée d'un
feu nouveau , ne refpira plus que la
guerre civile,
Alors , comme le foleil chaffoit les ténébres
, on entendit frapper à la porte :
c'étoit la pieufe Marcie qui venoit de
rendre à Hortentius fon époux les devoirs
de la fépulture . Dans la fleur de
l'âge & de la beauté un lien plus cher
l'avoit unie au vertueux Caton ; &
Caton après avoir eu d'elle trois gages
d'un faint hyménée , l'avoit cédée à fon
ami , afin qu'elle ornât une maiſon nouvelle
des fruits de fa fécondité , & que
fon fang maternel fût le lien des deux
familles. Mais à peine a-t-elle recueilli
les cendres d'Hortentius , qu'elle revient,
la pâleur fur le vifage , les cheveux épars
& fouillés de fang , le fein meurtri
E ij
336320
100 MERCURE DE FRANCE.
la tête couverte de la pouffière du tombeau
. Elle eût vainement employé d'autres
charmes pour plaire aux yeux du
févère Caton ; elle fe préfente & dans
fa douleur elle lui parle en ces mots .
"
» Tant que mon âge & mes forces
» m'ont fait un devoit d'être mè
» re , ô Caton , j'ai fait ce que vous avez
» voulu ; j'ai fubi la Loi d'un fecond
» hyménée. A préfent que mes en-
» trailles font épuifées , que la nature &
la patrie n'ont plus rien à exiger de
» moi , je reviens à vous dans l'eſpoir
» de n'être plus livrée à perfonne. Ren-
» dez-moi les chaftes noeuds de mon
» premier hymen ; rendez- moi le nom ,
» le feul nom de votre époufe : qu'on
puiffe écrire fur mon tombeau Marcie
femme de Caton , & que l'avenir n'ait
» pas lieu de douter fi vous m'aviez cé-
» dée ou bannie. Ce n'eft point à vos
» profpérités que je viens m'affocier ;
» c'eft de vos peines , de vos travaux
» que je veux être la compagne . Laiffez-
» moi vous fuivre dans les camps , par-
» tager , adoucir vos fatigues. Eh pour-
» quoi refterois -je en fûreté au fein de
la paix ? Pourquoi Cornélie verroit-
» elle de plus près que moi les dangers
» de la guerre civile ?
>>
JUILLET. 1763. ΙΟΙ
Ces paroles fléchirent Caton ; &
quoique le moment de courir aux
armes fût peu favorable aux voeux de
fon époufe, il confentit à renouveller
avec elle la fainteté de leurs premiers:
fermens , mais feulement à la face du
Ciel , & fans l'appareil d'une pompe
vaine.
Le veftibule de fa maifon n'eft point
couronné de guirlandes , ni éclairé des
flambeaux de l'Hymen : le lit nuptial
n'eft point élevé fur des marches d'y
voire ; une trame d'or ne brille pas dans
les tapis dont il eft couvert : on ne voit
point Marcie dans la parure d'une nouvelle
époufe , relever par le feu des
diamans les riches couleurs d'une robe
éclatante , & foutenue par fes compagnes
, franchir , fans y toucher , le
feuil de la porte confacré à Vefta : la
tête n'eft point ornée de ce tiffu de
pourpre qui tombe fur les yeux timides
d'une jeune vierge dévouée à l'hymen
& qui fert de voile à la tendre pudeur.
Mais telle qu'elle eft , & fans dépofer
le deuil lugubre qui la couvre , elle embraffe
fon époux , comme elle embrafferoit
les enfans . Les jeux profanes , la
folle ivreffe ne font point appellés à ce
grave hyménée : Marcie & Caton
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
.
fe réuniffent dans le filence & fous l'aufpice
de Brutus.
Caton , dès le premier fignal de la
guerre avoit laiffé croître fa barbe touffue,
& fes cheveux blancs ombrageoient
fon front. Ce front févère n'admit point
la joie Caton ne daigna pas même écarter
fes longs cheveux de fon vifage auftère
& vénérable. Egalement infenfible
à l'amour & à la haine , tout occupé à
gémir fur les malheurs de l'humanité, il
s'interdit le lit nuptial & la févérité de fa
vertu réfifta même aux plaifirs légitimes.
Telles furent les moeurs de Caton,telle
fut fa Secte rigide : fuivre les loix de la
nature ; vivre & mourir pour fon
pays ;
fe croire fait , non pour foi-même , mais
pour le bien du monde entier ; n'avoir ,
au lieu de feftins, que l'aliment néceffaire
à la vie , au lieu de palais , qu'un abri
contre les hyvers , au lieu de riches vêtemens
que l'étoffe groffiere dont fe couvroit
le Peuple borner l'ufage de l'amour
aufoin de perpétuer fon efpéce ; être à la
fois le père & l'époux de fa patrie ; fe faire
un culte de la juftice , de l'honnêteté
une infléxible loi , du bien général un intérêt
unique ; tel fut , dis- je , cet homme
auftère ; & dans tout le cours de fa vie
jamais la volupté , cette idole d'elleJUILLET.
1763.
103
même , ne furprit un feul mouvement
de fon âme , n'eur part dans aucune de
fes actions.
Le refté au Mercure prochain.
à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
TOUTES OUTES les fois , Monfieur , que je
parle de Lucain avec un peu de vivacité
, j'entens dire , c'eft fa folie : il adore
Corneille ; Corneille aimoit Lucain ; &
fa vénération pour l'un , fait qu'il s'eft
pris d'amour pour l'autre. Je m'examine
encore , & pour me confulter , je relis
quelque chant de la Pharfale. Qu'arrivet-
il ? J'y trouve les mêmes beautés , je
m'afflige qu'elles ne foient pas connues ,
& d'impatience , je prens la plume , pour
tâcher de les rendre comme je les fens.
C'eft ainfi Monfieur , que j'ai traduit
une bonne partie de ce Poëme. Vous
avez bien voulu inférer un chant de ma
Traduction , dansle Merc . d'Avril 1761 .
II vol . & il m'a femblé , qu'on étoit furpris
d'y trouver parmi tant de belles chofes
, fi peu de cette enflure & de cette déJUILLET.
1763 .
81
clamation , que l'on reproche à Lucain :"
il m'a femblé qu'on me favoit gré , d'avoir
rendu fimplement des beautés frappantes
par elles -mêmes ; & fi j'en croyois
ce qu'on a bien voulu me dire de cette
premiere tentative , je n'aurois pas befoin
pour achever , d'un nouvel encouragement.
Mais comme je ne me diffimule
, ni ce que mon Auteur a de
défectueux , ni l'impoffibilité ou je fuis
de l'égaler dans ce qu'il a de grand &
de fublime , je ne veux me hafarder
que pas à pas , & d'effai en effai. J'ai
eu l'honneur de vous propofer un fecond
chant , vous l'avez accepté avec
une politeffe à laquelle je fuis très - ſenfible
; le voici . Je vous ferai bien obligé ,
fi vous voulez mettre à la tête , ce précis
du premier chant , pour le rappeller aux
Lecteurs.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PRECIS du premier Chant
de la PHARSALE .
Caufes de la guèrre civile : l'exceffive
grandeur de Rome , la jaloufie &
la rivalité de Pompée & de Céfar , la
corruption des moeurs & le mépris des
Loix . Cefarde retour des Gaules , contre
Jes défenfes du Sénat , paffe le Rubicon
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à la tête de fon armée. Il marche à
Rome. Il s'empare d'Ariminum. Les
Tribuns chaffés de Rome par le Sénat ,
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar;
Curion les accompagne. Il annonce à
Céfar, qu'on eft réfolu à lui refufer le
Triomphe , & que l'on arme contre
lui. Harangue de Céfar à fes troupes ,
pour les engager à la révolte. Les
troupes balancent à fe déclarer ; le Centurion
Lélius prend la parole , & les
détermine . César raffemble autour de
lui les cohortes qu'il a laiffées dans la
Gaule. A fon approche , la terreur fe
répand dans Rome . Pompée & le Sénat
prennent la fuite ; le Peuple épouvanté
les fuit. Des prodiges effrayans redoublent
encore l'allarme publique . Les
Devins d'Hétrurie font confultés . Arons
le plus vieux de ces Devins , ordonne
des facrifices , des expiations , & prédit
vaguement des malheurs fans nombre.
Figulus, homme verfé dans l'Aftrologie
, confirme les préfages du Devin ,
& annonce la guèrre Civile .
LIVRE SECOND .
Déja la colère des Dieux s'eft manifeftée
la nature a donné le fignal de la
difcorde ; elle a interrompu fon cours ;
JUILLET. 1763. 83
& par un preffentiment de l'avenir , elle
s'eft plongée elle- même dans ce tumulte
qui engendre les monftres. C'eſt le préfage
de nos forfaits. Pourquoi donc
ô Souverain des Dieux , avoir ajoûté
aux malheurs des hommes , cette prévoyance
accablante ? Soit que dans le
développement du Cahos , ta main féconde
ait lié les caufes par des noeuds
indiffolubles , que tu te fois impofé à
toi-même une première loi , & que
tout foit foumis à cet ordre immuable ;
foit qu'il n'y ait rien de prefcrit , &
qu'un hafard aveugle & vagabond
opére feul dans la nature , ce flux &
ce reflux d'événemens , qui changent
la face du monde ; fais que nos maux
arrivent foudain ; que l'avenir foit
inconnu à l'homme ; qu'il puiffe du
moins , eſpérer en tremblant.
9
Dès qu'on fut averti par ces prodiges
, des malheurs dont Rome étoit
menacée , le ministère de la Juſtice fut
fufpendu ; les Loix gardérent un lugubre
filence ; les dignités fe cachérent fous
le plus humble vêtement ; on ne vit
plus la pourpre entourée de faiſceaux ;
les citoyens étoufférent leurs plaintes ;
la douleur morne & fans voix , erra
dans cette Ville immenfe.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi dans le moment qu'un jeune
homme , l'efpoir d'une famille , expire ;
avant que les premiers accens de la défolation
ayent éclaté ; avant qu'une Mère
les cheveux épars , jette de lamentables
cris , dans les bras de ce fils que la chaleur
de la vie abandonne ; tandis qu'elle
baife cette face livide , & ces yeux plongés
dans le fommeil de la mort ; ce n'eft
pas encore de la douleur , c'eft de l'effroi :
attachée à ce corps expirant , interdite
& comme infenfible , elle contemple ,
dans un étonnement ftupide , toute
l'étendue de fon malheur.
Telle eft dans les premiers inftans ,
la confternation répandue dans Rome..
Les femmes ont dépouillé leur parure ;
leur foule éplorée affiége les Temples
ce n'eft plus par des voeux timides , c'eft
par des longs heurlemens qu'elles invoquent
le Ciel. Le Temple de Jupiter
n'eft pas le feul qu'elles rempliffent ; elles
fe partagent les Dieux.
C'eſt à préfent ( s'écria l'une d'entre
elles , en fe déchirant le vifage baigné
de pleurs ) c'eſt à préfent , ô miférables
Mères ! qu'il eft permis de fe frapper le
fein & de s'arracher les cheveux n'attendez
pas pour vous défoler , que nos
malheurs foient à leur comble ; pleurez
:
JUILLET. 1763. 85
tandis que la fortune eft encore incertaine
entre nos deux Tyrans. Dès que
l'un d'eux fera vainqueur , il faudra
marquer de la joie.
,
Les hommes eux-mêmes , en allant fe
ranger fous les Drapeaux des deux partis
, accufoient les Dieux de les forcer
au crime. Malheureux ( difoient- ils )
que n'avons- nous plûtôt vécu dans les
tems de Cannes & de Trébie ! Dieux ,
ce n'eſt point la Paix que nous vous
demandons ; foulevez contre nous les
Nations barbares ; que le monde conjuré
fe réuniffe ; que les peuples de
l'Orient & du Nord , les Médes , les
Scythes , les Germains fondent fur nous;
que Rome n'ait pas un feul bras qui ne
combatte : rendez - nous , grands Dieux,
tous nos ennemis à la fois , & fauveznous
de la guerre civile . Ou fi vous
avez réfolu d'anéantir le nom Romain ,
faites tomber en pluye de feu , les airs
embrafés par la foudré ; frappez en même
temps & les deux Chefs & les deux
Partis ; n'attendez pas qu'ils méritent
vos coups. Eft-ce pour décider lequel
des deux nous opprimera , qu'il en doit
coûter tant de crimes ? A peine hélas !
eût-il fallu s'y réfoudre pour nous affranchir
de tous les deux. C'eft ainfi
86 MERCURE DE FRANCE.
que leur piété fe répandoit en inutiles
plaintes. Les Vieillards accablés de douleur
fe plaignoient d'avoir trop vécu.
L'un d'eux pour donner un exemple
récent des maux que l'on avoit à craindre.
O mes Amis ( dit-il à fes compagnons
) l'orage qui nous menace , eft
le même qui s'éleva fur Rome , lorfque
Marius , Vainqueur des Teutons & des
Numides , fe réfugia dans des Marais ,
que
les rofeaux de Minturne couvrirent
fa tête triomphante , cette tête , dont
la fortune leur confioit le dépôt fatal.
Découvert & chargé de chaînes , il
gémit longtems enfeveli dans les horreurs
d'un noir cachot . Deſtiné à mou--
rir Conful , à mourir tranquille au milieu
des ruines de fa Patrie , il porto t
d'avance la peine de fes crimes ; mais la
mort fembloit l'éviter. En vain fes ennemis
tiennent fa vie en leur pouvoir ;
le premier qui veut le frapper , recule
faifi de frayeur. Sa main tremblante
laiffe tomber le glaive . Il a vu à travers
les ténébres de la Prifon , une lumière
refplendiffante: il a vu les Dieux vengeurs
le menacer ; il a vu Marius dans tout
l'éclat de fa grandeur future ; il l'a entendu
, & il a tremblé . Retire - toi , lâche
ennemi : ce n'eft pas à toi de frapper
JUILLET. 1763. 87.
cette tête le cruel doit au deftin , des
morts fans nombre avant la fienne. Cimbres,
confervez avec foin les jours de ce
Vieillard, fi vous voulez être vengés . Ce
n'eft point la faveur des Dieux , c'eft
leur colère qui veille fur lui. Marius
fuffit au deffein qu'ils ont formé de per-,
dre Rome. En vain l'océan furieux le
jette fur une plage ennemie ; errant
fut les bords inhabités de ces Numides
qu'il a vaincus , des cabanes défertes lui
fervent d'afyle. Carthage & Marius , fe
confolent mutuellement à la vue de
leur ruine , & couchés fur le même
fable , tous les deux pardonnent aux
Dieux. Mais au premier retour de la
fortune , il rallume la haine des Afriquains
; il affemble des armées d'efcla
ves , & brife les fers dont ils font chargés
aucun n'eft admis fous fes Drapeaux
qui n'ait fait l'apprentiffage du
crime , & qui n'apporte dans fon Camp
l'exemple de quelques forfaits.
O Deftin ! quel jour , quel horrible
jour , que celui où Marius entra victorieux
dans Rome ! avec quelle rapidité
la mort étendit fon ravage ! la nobleffe
tombe confondue axec le peuple ; le
glaive deftructeur vole au hazard , &
frappe fans choix : le fang ruiffelle dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les Temples , les pavés des voies pu
bliques en font inondés & gliffans. Nulle
pitié , nul égard pour l'âge : on n'a
pas honte de hater la mort des vieillards
courbés fous le poids des ans , ni de
trancher la vie des enfans qui viennent
d'ouvrir les yeux à la lumière . Hélas !
& par quel crime ont - ils mérité de
mourir ? ils font mortels ; c'en eft affez :
l'impétueufe fureur les rencontre & les
moiffonne fur fon paffage . Sans perdre
le tems à chercher les criminels , on
égorge en foule tout ce qui fe préfente.
La main du meurtrier , plutôt que de
refter oifive , fait tomber des têtes ,
dont les traits mêmes lui font inconnus,
Il n'eft qu'un espoir de falut : c'eſt d'attacher
fes lévres tremblantes , à cette
main prête à frapper. Ah ! Peuple indigne
de tes Ancêtres , devrois - tu , même
à l'aspect de ces mille glaives qui s'avancent
fous les étendarts de la mort ,
devrois -tu confentir à racheter des fiécles
de vie à ce prix ? & tu fubis cette
indigne loi , pour traîner dans l'opprobre
le peu de jours que Marius te laiffe
, & que Svlla vient t'arracher !
Dans le maffacre d'un Peuple innombrable
, comment donner des larmes à
chaques Citoyens ? reçois mes regrets
JUILLET. 1763 . 89
Bébius ! ô toi,dont une foule d'affaffins
déchirent les entrailles , & fe difputent
les membres fumans : & toi , l'augure
éloquent de nos malheurs , Antoine
dont la tête ruiffelante encore , & couverte
de cheveux blancs , eft apportée
dans un feftin , fur la table de Marius.
Les deux Craffus font égorgés ; Licinius
périt dans la tribune ; le Vieillard Scévola
, que le facerdoce auroit dû rendre
inviolable , tombe au pied des Autels
de Vefta : fon fang rejaillit fur le
feu facré ; mais, fes veines épuifées par
l'âge n'en rendent pas affez pour l'éteirdre.
A tant d'horreurs , fuccéda le feptiéme
confulat de Marius, & par là finit
cet homme , accablé de toutes les rigueurs
de la mauvaiſe fortune , comblé
de toutes les faveurs de la bonne , &
qui avoit mefuré dans l'une & dans
l'autre , jufqu'où peut aller le fort d'un
Mortel.
Sylla qui voulut nous vanger , mit
le comble à nos pertes immenfes : il
épuifa le peu de fang qui reftoit à la
patrie en coupant des membres corrompus
, il fuivit trop loin les progrès
du mal il ne périt que des coupables
, mais dans un tems où il n'y avoit
plus que des coupables à fauver.
90 MERCURE DE FRANCE
Sous lui les haines font déchaînées ; la
colère fe livre à fes emportemens , dégagée
du frein des loix . On ne facrifioit pas
tout à Sylla : chacun s'immoloit fes
victimes. Un mot du vainqueur , avoit
ouvert la barrière à tous les forfaits ; on
vit l'efclave affaffiner le Maître , le frère
vendre le fang du frère , les fils degoutans
du meurtre de leur Père , fe difputer
fa tête qu'ils venoient de trancher.
Les tombeaux font remplis de fugitifs ;
les vivans y font confondus avec les
morts les repaires des bêtes féroces
ne peuvent contenir la foule des tranffuges
; les uns , pour dérober leur mort
au vainqueur , ont recours au lien fatal ;
les autres fe précipitent du haut d'un
rocher ; celui-ci éléve fon bucher luimême
, il fe donne le coup mortel , &
fe jette dans les flames , avant que la
force l'ait abandonné. Rome confternée
& tremblante , reconnoît les têtes
de fes plus illuftres Citoyens , portées
au bout des lances , & entaffées dans
la Place publique : là fe révélent tous
les crimes cachés .
Les Pères vont dérober d'une main
tremblante , les corps livides & fanglans
de leurs fils , que leurs yeux feuls reconnoiffent
encore . Moi-même il me
JUILLET. 1763. 91
fouvient , qu'impatient de rendre aux
mânes de mon frère , les devoirs de la
fépulture dont le Tyran nous faifoit un
crime , il me fouvient , qu'avant de porter
fa tête fur le bucher , je parcourus
ce champ de carnage , digne monument
de la paix de Sylla , pour tâcher de découvrir
parmi tant de corps mutilés
celui auquel s'adapteroit cette tête défigurée.
O Dieux par quelles cruautés
la mort de Catulus fut vengée fur le
frère de Marius ; & quels maux fouffrit
avant d'expirer , cette malheureufe victime
? Mânes qu'on voulut appaifer ,
vous en futes effrayés vous-mêmes. Nous
l'avons vu , ce corps déchiré , dont chaque
membre étoit une playe : percé de
coups, dépouillé par lambeaux, il n'avoit
pas encore reçu le coup mortel , & par
un excès inoui de cruauté , l'on prenoit
foin de ménager fa vie. Ses mains tombant
fous le tranchantdu glaive,fa langue
arrâchée , palpite encore , il ne refpire ,
il n'entend plus que par des organes inutiles
.Un ongle meurtrier extirpe fes yeux
qui ont vu difperfer tous fes membres.
On ne croira jamais , qu'une feule tête
ait pu fuffire à tant de tourmens. Les
débris de ce cadavre ne forment plus
qu'un horrible monceau de chair &
92 MERCURE DE FRANCE.
d'offemens écrafés fous leur chûte : les
corps des malheureux qui ont péri dans
un naufrage , & que la vague a brifés
contre les écueils , arrivent moins défigurés
fur le fable. Et quel foin prenezvous
, cruels , de rendre Marius méconnoiffable
aux yeux de Sylla ? pour fe
repaître de Yon fupplice , il eût fallu ,
qu'il reconnût fes traits . Prénefte voit
tous fes habitans moiffonnés par le glaive
, tout un peuple tombe comme d'un
feul coup . Alors , la fleur de l'Italie , la
feule jeuneffe qui lui reftoit , fut maffacrée
dans le champ de Mars , au fein
de cette malheureufe Rome , qu'elle
inonda de fon fang. Que tant de victimes
périffent à la fois par la famine ,
par un naufrage , fous les ruines d'une
Ville fubitement écrafée , dans les horreurs
de la pefte ou de la guèrre , il y
en eut des exemples ; mais d'une exécution
auffi fanglante , il n'en fut jamais. A
peine àtravers les flotsde ce peuple qu'on
égorge , les mains parricides peuvent fe
mouvoir; à peine ceux qui reçoivent le
coup mortel peuvent tomber leurs
corps preffés fe foutiennent l'un l'autre ,
& dans leur chûte , ils deviennent euxmêmes
les inftrumens du carnage : les
morts étouffent les vivans.
JUILLET. 1763 . 93
Sylla du haut du Capitole , tranquille
fpectateur de cette fanglante fcène
n'a pas même le remors d'avoir profcrit
tant de milliers de Citoyens. Cependant
le lit du Tybre ne peut contenir
les cadavres qu'on y entaffe . Les
premiers tombent dans le fleuve , les
derniers s'élevent au- deffus des eaux :
les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve
coupé par cette digue fanglante ,
d'un côté s'écoule dans la mer , de l'autre
il s'enfle & refte fufpendu. Les flots
de fang que l'on verfe de toutes parts ,
fe font un paffage à travers la campagne
, & viennent en Iongs ruiffeaux
groffir les ondes amoncelées. Déja
le fleuve furmonte fes bords & y
rejette les cadavres . Enfin fe précipitant
avec violence dans la mer de Tirrhêne
, il fend les eaux par un torrent
de fang .
C'est ainsi que Sylla a merité d'être
appellé le falut de la patrie , l'heureux
Sylla ; c'eft ainfi qu'il s'eft fait élever
un tombeau dans Rome. Voilà , mes
amis , ce qui nous refte à éprouver une
feconde fois : tel fera le cours de cette
guerre & tel en fera le fuccès. Que disje
? & plût aux Dieux n'avoir que de
tels maux à craindre. Hélas ! il y va de
94 MERCURE DE FRANCE .
bien plus & pour Rome & pour l'Univers,
Marius & les fiens éxilés de leur
patrie ne demandoient que leur retour.
Svlla ne vouloit qu'anéantir les factions.
Céfar & Pompée ont d'autres deffeins.
Non contens d'un pouvoir partagé , ils
combattent pour le rang fuprême ; aucun
d'eux ne daigneroit fufciter la guerre
civile , pour être ce qu'a été Sylla.
Ainfi la vieilleffe confternée pleuroit
fur le paffé & trembloit pour l'avenir .
Mais cette frayeur n'eut point d'accès
dans la grande âme de Brutus , Bru
tus au milieu de la défolation publique
ne mêla point fes larmes aux larmes du
Peuple. Dans le filence de la nuit , il va
frapper au feuil de l'humble demeure
de Caton ; il le trouve veillant & l'âme
agitée des dangers de Rome & du fort
du monde . Brutus l'aborde & lui dit :
» vous l'unique refuge de la vertu
» dès longtemps banic de la terre , vous
» fon ami , vous que le tourbillon de la
» fortune ne peut détacher de fon parti ,
" fage Caton , foyez mon guide , affer-
» miffez mon efprit chancelant ; donnez
» votre force à mon âme. Que d'autres
» fervent Pompée ou Céfar ; Caton eft
» le Chef que Brutus veut fuivre . Ref-
» terez-vous au ſein de la paix , feul im-
1
JUILLET. 1763. 95
29
» mobile au milieu des fecouffes qui
» ébranlent le monde ? ou voulez- vous
» abfoudre la guerre en vous affociant
» aux forfaits & aux malheurs qu'elle
» produira Chacun dans cette guerre
» fatale ne prend les armes que pourfoi ;
» l'un pour éviter la peine due à fes
» crimes , & fe fouftraire aux loix re-
» doutables pendant la paix ; l'autre
» pour écarter le fer à la main , l'indi-
» gence qui le preffe , & s'enrichir
» des dépouilles du monde lorfque tout
» fera confondu . Vous feul aimerez -vous
la guerre pour elle - même ? & que
» vous fervira d'avoir été fi longtemps
» incorruptible au milieu d'un monde
» corrompu ? Est - ce là le prix de tant
» de conftance ? Dans l'un & l'autre
» camp tout ce Peuple arrivera coupa-
" ble ; Caton lui feul va le devenir.
» Dieux,ne permettez pas que des armes
» parricides fouillent ces mains pures ,
» & qu'une fi haute vertu jafques-là fe
» dégrade & fe déshonore . Sur vous ,
» ſeul ami , n'en doutez pas , retom-
» beroient la honte & le crime de cette
» guerre & qui ne fe vanteroit de
» mourir de la main de Caton , quoi-
» que frappé d'une autre main ? qui ne
» fe croiroit pas vengé en vous laiſſant
"
96 MERCURE DE FRANCE.
»le reproche de fa mort ? Non , le calme
" eft votre partage comme il eft le par-
» tage des Aftres : inébranlables dans
» leurs cours ils rempliffent leur vafte
» carrière , tandis que les régions de
» l'air font embrafés par la foudre. La
» terre eft en bute au choc des tempê-
» tes , l'Olympe repofe au-deffus des
» nuages. Te!
"
» régne au plus bas
degré ; mais la paix occupe la cime.
» Quelle joie pour Céfar d'apprendre
» qu'un Citoyen tel que vous auroit
» pris les armes ? rangez-vous du parti
» de fon rival ; peu lui importe. Caton
» fe déclare affez pour lui s'il fe déclare
»pour la guerre civile. Déja une partie
» du Sénat , les Patriciens , les Confuls
» eux-mêmes demandent à fervir fous
Pompée. Qu'on voye Caton fubir le
» même joug , il n'y a plus au monde
que Céfar qui foit libre. Ah ! fi c'eft
" pour les loix, pour la patrie que vous
» voulez combattre , difpofez de moi ;
» mais il n'eft pas temps. Vous voyez
» dans Brutus , non l'ennemi de Céfar,
» non l'ennemi de Pompée ; mais après
» la guerre , l'ennemi déclaré de celui
» des deux qui fera vainqueur. Il dit ,
» & du fein de Caton comme du fond
chofes : le tro.. ordre
immuable des
"
"
"
» d'un
JUILLET. 1763. 97
d'un Sanctuaire fe firent entendre ces
paroles facrées.
"
» Oui , Brutus , la guerre civile eſt
» le plus grand des maux ; mais ma ver-
» tu fuit d'un pas afſuré la fatalité qui
» m'entraîne . Si les Dieux me rendent
» coupable ce fera le crime des Dieux.
» Et qui peut voir , exempt de péril , la
» ruine de fa patrie ? Quoi des Nations
» inconnues s'engagent dans nos querel-
» les ; des Rois , nés fous d'autres étoi-
» les , féparés de nous par de vaftes mers
» fuivent l'aigle romaine aux combats ;
& moi Romain , je refterois feul
plongé dans un honteux repos ! Loin
» de moi,grands Dieux, cette cruelle in-
» différence : ne fouffrez pas que Ro-
» me , dont la chute ébranlera le Dace
» & le Gête , que Rome tombe fans
» m'écrafer. Un père , à qui la mort
» vient d'enlever fes enfans , les accom-
» pagne jufqu'à la fépulture. Sa dou-
» leur même fe plaît à fe nourrir du
long appareil de leur pompe funébre ;
» fes mains portent les noirs flambeaux
» qui vont embrafer leur bucher , &
» l'on voit fes bras paternels s'étendre
» encore à travers les flammes. Non
» Rome je ne me détacherai de toi
» qu'après t'avoir embraffée mourante ,
I. Vol.
"
,
E
98 MERCURE
DE FRANCE .
» & avoir reçu ton dernier foupir : li-
» berté , je fuivrai ton nom , quand
» tu ne feras plus qu'un ombre. Sou-
» mettons- nous : les Dieux inexorables
» demandent Rome entière en facrifice ;
» qu'ils foient contens : ne leur dérobons
" pas une feule de leurs victimes. Ah !
» que ne puis-je offrir au Ciel & aux
» Enfers cette tête chargée de tous les
» crimes de ma patrie , & condamnée à
» les expier ! Décius fe dévoua & périt
» au milieu d'une armée ennemie ; que
» ces deux armées de Romains me per-
» cent de même ; qu'elles épuifent fur
» moi leurs traits. J'irai le fein décou-
» vert , au devant de toutes les lances
» & au milieu du champ de bataille
» je recevrai feul tous les coups de la
» guerre ; heureux fi mon fang eft la
» rançon du monde & fi mon trépas appaife
les Dieux ! Eh pourquoi feroit-on
périr des Peuples dociles au joug &
» difpofés à fléchir fous un Maître ?
» C'est moi qu'il faut perdre , moi qui
» m'obftine feul à défendre inutilement
" nos Loix & notre liberté. Mon fang
» verfé rendra la paix & le repos à l'Ita-
» lie. Après moi, qui voudra régner n'au-
" ra pas befoin de recourir aux armes .
» Mais je fais là d'inutiles voeux al-
»
»
·
JUILLET. 1763. 99
» lons , Brutus , rangeons - nous du-
» moins du parti que Rome autorife .
» Si la fortune feconde Pompée , il n'eft
» pas sûr qu'il en abuſe pour ufurper
» l'Empire du monde. Combattons fous
» lui , de peur qu'il n'ofe croire que c'eft
» pour lui que l'on va combattre . Caton,
» foldat dans fon armée lui apprendra
» s'il eft vainqueur , que c'est pour
» Rome qu'il aura vaincu .
33
Telle fut la réponſe de Caton , &
l'âme du jeune Brutus embrâfée d'un
feu nouveau , ne refpira plus que la
guerre civile,
Alors , comme le foleil chaffoit les ténébres
, on entendit frapper à la porte :
c'étoit la pieufe Marcie qui venoit de
rendre à Hortentius fon époux les devoirs
de la fépulture . Dans la fleur de
l'âge & de la beauté un lien plus cher
l'avoit unie au vertueux Caton ; &
Caton après avoir eu d'elle trois gages
d'un faint hyménée , l'avoit cédée à fon
ami , afin qu'elle ornât une maiſon nouvelle
des fruits de fa fécondité , & que
fon fang maternel fût le lien des deux
familles. Mais à peine a-t-elle recueilli
les cendres d'Hortentius , qu'elle revient,
la pâleur fur le vifage , les cheveux épars
& fouillés de fang , le fein meurtri
E ij
336320
100 MERCURE DE FRANCE.
la tête couverte de la pouffière du tombeau
. Elle eût vainement employé d'autres
charmes pour plaire aux yeux du
févère Caton ; elle fe préfente & dans
fa douleur elle lui parle en ces mots .
"
» Tant que mon âge & mes forces
» m'ont fait un devoit d'être mè
» re , ô Caton , j'ai fait ce que vous avez
» voulu ; j'ai fubi la Loi d'un fecond
» hyménée. A préfent que mes en-
» trailles font épuifées , que la nature &
la patrie n'ont plus rien à exiger de
» moi , je reviens à vous dans l'eſpoir
» de n'être plus livrée à perfonne. Ren-
» dez-moi les chaftes noeuds de mon
» premier hymen ; rendez- moi le nom ,
» le feul nom de votre époufe : qu'on
puiffe écrire fur mon tombeau Marcie
femme de Caton , & que l'avenir n'ait
» pas lieu de douter fi vous m'aviez cé-
» dée ou bannie. Ce n'eft point à vos
» profpérités que je viens m'affocier ;
» c'eft de vos peines , de vos travaux
» que je veux être la compagne . Laiffez-
» moi vous fuivre dans les camps , par-
» tager , adoucir vos fatigues. Eh pour-
» quoi refterois -je en fûreté au fein de
la paix ? Pourquoi Cornélie verroit-
» elle de plus près que moi les dangers
» de la guerre civile ?
>>
JUILLET. 1763. ΙΟΙ
Ces paroles fléchirent Caton ; &
quoique le moment de courir aux
armes fût peu favorable aux voeux de
fon époufe, il confentit à renouveller
avec elle la fainteté de leurs premiers:
fermens , mais feulement à la face du
Ciel , & fans l'appareil d'une pompe
vaine.
Le veftibule de fa maifon n'eft point
couronné de guirlandes , ni éclairé des
flambeaux de l'Hymen : le lit nuptial
n'eft point élevé fur des marches d'y
voire ; une trame d'or ne brille pas dans
les tapis dont il eft couvert : on ne voit
point Marcie dans la parure d'une nouvelle
époufe , relever par le feu des
diamans les riches couleurs d'une robe
éclatante , & foutenue par fes compagnes
, franchir , fans y toucher , le
feuil de la porte confacré à Vefta : la
tête n'eft point ornée de ce tiffu de
pourpre qui tombe fur les yeux timides
d'une jeune vierge dévouée à l'hymen
& qui fert de voile à la tendre pudeur.
Mais telle qu'elle eft , & fans dépofer
le deuil lugubre qui la couvre , elle embraffe
fon époux , comme elle embrafferoit
les enfans . Les jeux profanes , la
folle ivreffe ne font point appellés à ce
grave hyménée : Marcie & Caton
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
.
fe réuniffent dans le filence & fous l'aufpice
de Brutus.
Caton , dès le premier fignal de la
guerre avoit laiffé croître fa barbe touffue,
& fes cheveux blancs ombrageoient
fon front. Ce front févère n'admit point
la joie Caton ne daigna pas même écarter
fes longs cheveux de fon vifage auftère
& vénérable. Egalement infenfible
à l'amour & à la haine , tout occupé à
gémir fur les malheurs de l'humanité, il
s'interdit le lit nuptial & la févérité de fa
vertu réfifta même aux plaifirs légitimes.
Telles furent les moeurs de Caton,telle
fut fa Secte rigide : fuivre les loix de la
nature ; vivre & mourir pour fon
pays ;
fe croire fait , non pour foi-même , mais
pour le bien du monde entier ; n'avoir ,
au lieu de feftins, que l'aliment néceffaire
à la vie , au lieu de palais , qu'un abri
contre les hyvers , au lieu de riches vêtemens
que l'étoffe groffiere dont fe couvroit
le Peuple borner l'ufage de l'amour
aufoin de perpétuer fon efpéce ; être à la
fois le père & l'époux de fa patrie ; fe faire
un culte de la juftice , de l'honnêteté
une infléxible loi , du bien général un intérêt
unique ; tel fut , dis- je , cet homme
auftère ; & dans tout le cours de fa vie
jamais la volupté , cette idole d'elleJUILLET.
1763.
103
même , ne furprit un feul mouvement
de fon âme , n'eur part dans aucune de
fes actions.
Le refté au Mercure prochain.
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Résumé : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Dans sa lettre à M. de La Place, Marmontel exprime son admiration pour Lucain et sa traduction de la 'Pharsale', tout en reconnaissant les qualités et les défauts de l'œuvre. Le résumé du premier chant de la 'Pharsale' expose les causes de la guerre civile à Rome : la grandeur excessive de Rome, la rivalité entre Pompée et César, la corruption des mœurs et le mépris des lois. César traverse le Rubicon, s'empare d'Ariminum et rallie les troupes, tandis que Pompée et le Sénat fuient. Des prodiges annoncent des malheurs. Le second livre décrit des signes divins annonçant la discorde et la terreur à Rome. Les lois sont suspendues, et la ville est plongée dans la consternation. Les femmes pleurent et invoquent les dieux, tandis que les hommes se préparent à la guerre. Le narrateur compare la situation tragique de Rome à celle après les victoires de Marius. Marius, malgré ses crimes, semble protégé par une force divine. Le texte décrit les horreurs commises par Marius lors de son retour à Rome, où la mort frappe sans discernement. Sylla, cherchant à venger Rome, aggrave les pertes, laissant libre cours aux haines et aux crimes. Les scènes de violence sont intenses : des esclaves tuent leurs maîtres, des frères se disputent la tête de leur père décapité, et les fugitifs se cachent ou se suicident. Rome est remplie de cadavres, y compris ceux des citoyens illustres. Les massacres sont si violents que les cadavres obstruent le Tibre. Sylla observe la scène sans remords. Le texte compare les ambitions de César et Pompée à celles de Sylla, soulignant que ces nouveaux conflits pourraient être encore plus dévastateurs. Brutus cherche le soutien de Caton pour résister aux factions en guerre. Un dialogue entre Brutus et Caton révèle les préoccupations de Brutus concernant les motivations des combattants. Caton affirme son dévouement à Rome et son désir de mourir pour rétablir la paix. La réponse de Caton enflamme Brutus, qui aspire désormais à la guerre civile. Après la mort d'Hortensius, Marcie demande à Caton de renouer leur premier mariage pour éviter d'être livrée à un autre. Ému, Caton accepte de renouveler leurs vœux de manière simple et discrète, sans cérémonie. Caton, préoccupé par les malheurs de l'humanité, refuse les plaisirs légitimes et maintient une rigueur morale inflexible.
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74
p. 99
ENIGME.
Début :
Dans un lieu ténébreux je reçois la naissance. [...]
Mots clefs :
Sang
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
ANS un lieu ténébreux je reçois la naiſſance.
J'en fors pour parcourir mille petits détours ,
Et viens à chaque inſtant recevoir ma puiſſance
Où commença mon cours.
C'eſt à mes droits qu'eft dû l'augufte Diadême
J'en ceins le front des Rois , malgré les envieux
J'accrois à tout moment & je décrois de même .
Devine fi tu peux.
Par M. LAGAC HE
fils à Am.
ANS un lieu ténébreux je reçois la naiſſance.
J'en fors pour parcourir mille petits détours ,
Et viens à chaque inſtant recevoir ma puiſſance
Où commença mon cours.
C'eſt à mes droits qu'eft dû l'augufte Diadême
J'en ceins le front des Rois , malgré les envieux
J'accrois à tout moment & je décrois de même .
Devine fi tu peux.
Par M. LAGAC HE
fils à Am.
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