EPITRE
AM. Moreau , Premier Chirurgien de l'Hôtel-
Dien de Paris. Par M, le Roi.
Per damna , per cades ab ipfo
Ducit opes , animumque ferro.
Hor. L. IV . Ode IV.
Toi ,qui joins l'étude à tant d'expérience ,
Moreau , vole à mes cris , j'implore ta ſcience.
J'abbattois à mes pieds les habitans de l'air ;
Le cylindre tonnant d'où s'élance l'éclair ,
Brifé de toutes parts , par fes éclats déchire
La main fur qui la droite ofe ufurper l'empire.
Tu vois , en frémiffant , ces doigts , ces nerfs
broyés ,
L'artére ruiffelante , & les os foudroyés.
Tu prétends , qu'égaré dans les routes rompues ,
Le fang va fe changer en liqueurs corrompues ?
C smij
56 MERCURE DE FRANCE.
Qu'un falutaire acier devroit , fans héfiter * ,
Lui couper les canaux qu'il iroit infecter .
Rebelle à tes confeils , j'écoute un Empirique ,
Je me fers , malgré toi , d'un impuiffant topique ,
Je differe d'un jour , & le mal empiré ,
Loin de répondre au vou par l'eſpoir inſpiré ,
Me force de foufcrire à ce dur facrifice .
Ah ! pour fauver le tronc que la branche périffe !
» Voilà mon bras... Baigné des pleurs de l'amitié,
Dans tes yeux , cher Moreau , je lifois la pitié ,
Tandis que , le front calme en ce moment critique
,
J'oppofois aux douleurs un courage ftoïque.
Le noeud le plus étroit , par un double contour ,
Aux efprits animaux interdit le retour.
L'acier jufques à l'os s'ouvre un cruel paffage ,
La fcie , en le tranchant , acheve enfin l'ouvrage ;
Le fang , comme un torrent , s'élance loin de moi,
Mais à l'inftant Moreau l'enchaîne ſous fa loi.
Un éclair eft moins prompt : ſes mains intelli
gentes
Ferment avec un fil ces fources jailliflantes ,
Ces canaux entr'ouverts , dont les extrêmités
Vomiffent de mon fang les flots précipités .
Mon artére indocile au doigt qui fert de digue ,
* MM. Moreau , Guérin & Andouillet furent tous
trois d'avis unanime pour l'amputation de l'avantbras
, qui n'a duré , avec le panfement , que cing
minutes.
JUIN.
57
1751.
Tente de la forcer ; le fang qu'elle prodigue
Y refferre ſes flots , & nuit à ſon retour.
Il faut que l'autre bras par un excès d'amour ;
Se dévouant au fer , comme un autre Pylade ,
Au prix de tout fon fang fauve le bras malade.
Mollement foutenu fur fes pieds indolens ,
Le ſommeil vient calmer des maux fi violens ;
Des horreurs du trépas mon ame tourmentée ,
Goûte de ſes pavots la douceur enchantée.
D'où vient qu'à mon réveil les doigts que j'ai
perdus ,
Par de vives douleurs ſemblent m'être rendus è
Flatté qu'à mes defirs ils foient encor dociles ,
Je fais pour les mouvoir des efforts inutiles.
Oh ! fi le fage étoit l'arbitre de fon fort ;
Au milieu des écueils il s'ouvriroit un port ;
Lui-même de fes jours il trancheroit le refte ;
Mais il doit compte au Ciel de ce dépôt célefte :
Il oſe vivre , & loin de céder au malheur ,
11 brave la tempête , & rit dans la douleur.
Il fçait que la Nature à tous nos maux ſenſible ;
Affigne à chacun d'eux le reméde infaillible.
Des Sçavans par la gloire à l'étude animés ,
Avides des trésors dans fon fein renfermés ,
Oat furpris fes fecrets , ont fondé fes myftéres.
Les ferpens dans leurs mains devenus falutaires ,
Sur les fourneaux ardens exhalent leurs venins :
C v
18 MERCURE DE FRANCE .
De leurs corps fublimés coulent des fucs divins ,
Et miniftres de mort on tire d'eux la vie.
Sans recourir aux fels extraits par la Chymie,
Galien inventa ce baume fi vanté ,
Qui ferme ma bleffure , & me rend la fanté..
Ah ! que tu me vends cher , Moreau , ce bien
fuprême !
Tu fais veiller fur moi la famine au teint blême ;.
Sans ceffe déchiré par ce cruel vautour ,
Je meurs , & je renais mille fois en un jour .
» La diette a rendu ton eftomach débile ,
» Tout aliment , dis tu , s'y tourneroit en bile ,
L'apoftême naîtroit par le flux des humeurs..
» Le cauftique infernal envain de ces tumeurs-
» Tenteroit d'applanir la mortelle excrefcence ;
→ Ou renonce à la vie , ou garde l'abftinence.
2
Quel fatal embarras? Que réfoudre , Moreau ?
'Aux charmes de ta voix , du creux de mon cerveau
En dépit de la faim la raiſon vient d'éclore ;
Ma voix eft prefque éteinte , & j'applaudis encore.
Quoi faut- il que l'efprit foit l'esclave du corps
Au moins fi d'Apollon les fublimes accords ,
Me tirant hors de moi par leur noble harmozie,
Auxdépens de mon corps m'élevoient le génie ,
Des aftres ennemis j'oublirois la rigueur ,
Es ce délire heureux me rendroit la vigueur.
JUIN. 1751.
59
Bacchus me conduiroit aux bords de l'Hypocrêne
:
Mais puis- je voir à jeun l'éleve de Syléne ,
Des Nymphes , des Sylvains animer les concerts ,
Et puifer à longs traits la joie & les bons vers ?
Mais quel objet flatteur à mes yeux fe préfente !
J'apperçois une peau vermeille & renaiffante
Etaler fur mon bras les rofes & les lys ,
Es promettre la force à mes fens affoiblis.
Je fçaurai me venger ( Styx , c'eft toi que j'attefte
; )
Du bras que j'ai perdu , par celui qui me refte.
Le Clerc , choifis pour moi le bronze le plus pur ,
Voyons fid'un bras feul le coup fera moins fûr.
Quadrupedes , oifeaux vous ferez l'hecatombe
Que ma main foudroyante a vouée à la tombe
D'un bras... Je laiffe fuir l'inftant de me venger ,
Amis , autour de moi , venez tous vous ranger ,
Comme vous , je dédaigne un triomphe facile ;
Forçons d'un fanglier 1 épais & fombre azile ;
Songez qu'il femble mort , quand il n'est que
bleffé ;
Point de pitié , frappez- le , encor que terraffé
Souvent il fe relève , il écume de rage ,
Des traits de feu , des dards il affronte l'orage :
La meute l'affaillit ; mais fes obliques coups
* Il fait les Canons des Fufils du Roi.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE:
Aux dogues déchirés font fentir fon courroux.
Il hériffe fes crins , & fon oeil étincelle .
Furieux à l'aspect de fon fang qui ruiffelle ,
I fait pour le venger d'incroyables efforts ;
Il veut vendre la vie au prix de mille morts ;
Sur qui l'ofa frapper il fond tête baiſſée ;
Dans le flanc du courfier la défenſe enfoncée ;
L'abbat , le fait rouler fur fon maître imprudent
Ah ! comment échapper à la cruelle dent ?
Le Chaffeur va-t'il perdre & fa vie & fa gloire ?
Tout renversé qu'il eft , il force la victoire ;
Il pointe un bronze creux contre le fanglier`;
Le rapide lingot fuit l'éclair meurtrier ,
L'atteint au coeur ; fon fang s'écoule avec ſa vie.
Moreau , de quel plaifir j'aurois l'ame ravie ,
Si jamais entraîné par un feu trop ardent ,
Peut être plus hardi , plus heureux que prudent ,
D'un fanglier tombé fous ma main triomphante ,
Je prefentois la hure à ma belle Atalante !
Ses mains ceindroient mon front des myrtes de
Cypris ;
Dieux les plus grands périls font des jeux à ce
prix.
;
Le filet , le pied droit , Moreau , je te les voue
Je me ris des cenfeurs quand le fuccès m'avoue.
Mon intrépidité ne te furprendra pas :
Privé d'un bras , Segur vole encore aux combats ,
Le Marchand court les mers échappé du naufrage :
Dois- je donc recevoir l'exemple du courage ?
JUIN. 61 1751-
Que ne peut Vaucanfon , par fon Art créateur ,
Vivifier mon bras d'un principe moteur !
De nos Phyficiens ce docte Coryphée
Change, quand il lui plaît, l'Automate en Orphée ;
S'il entend les accens de ma plaintive voix ,
Le bras , que je n'ai plus , renaîtra fous fes doigts.