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51
p. 7-22
SUITE DU MANUSCRIT Arabe, traduit par M. Jacques, Marchand Evantailliste, rue Mouffetar.
Début :
UN Ours d'une grandeur prodigieuse se lança un jour sur moi ; mais loin de [...]
Mots clefs :
Fils, Eritzine, Calife, Bornéo, Roi, Parelin, Palais, Génie, Prince, Courage, Époux, Toupie, Diamant, Sylphe, Ours, Magicien, Bagdad
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DU MANUSCRIT Arabe, traduit par M. Jacques, Marchand Evantailliste, rue Mouffetar.
SUITE DU MANUSCRIT
Arabe , traduit par M. Jacques , Marchand
Evantailliste , rue Mouffetar .
U
N Ours d'une grandeur prodigieuſe
ſe lança un jour ſur moi; mais loin de
me faire aucun mal , il ſe contenta d'arracher
mon fils de mes bras , & l'emporta
en fuyant d'une courſe précipitée. Parelin
courut après le raviffeur un épieu à la main.
Je voulois le ſuivre , mais la frayeur m'avoit
oté la force de marcher , & d'ailleurs Parelin
& l'ours couroient avec tant de viteſſe,
qu'il m'eût été impofſible de les atteindre.
J'attendis le dénouement de cette avanture
avec la plus vive inquiétude. Chaque inſtant
redoubloit mes allarmes , & la nuit qui
arriva ſans que j'euſſe revû ni mon mari ni
mon fils , mit le comble à ma déſolation .
Je ne doutai plus que l'inſtant fatal prédit
par le Silphe ne fut enfin arrivé , & que
nous ne futlions ſéparés pour jamais. J'attendis
pluſieurs jours auſſi vainement : enfin
ayant perdu toute eſperance , je réſolus de
me donner la mort. J'allois me précipiter
dans une fontaine qui couloit au milieu du
و
Aiiij
• MERCURE DE FRANCE.
bois : je ſentis que quelqu'un me retenoir,
je me retournai ,& je vis le Silphe qui m'arrêtoit.
Eritzine , me dit-il , ſubiſſez votre
fort ſans murmurer , c'eſt le ſeul moyen
d'obtenir le pardon de votre déſobéiſſance.
Ranimez votre courage , vous en aurez encore
beſoin long-tems , mais peut-être quelque
jour vous ferez heureuſe. Je reverrai
Parelin , m'écriai-je : Ah ! dites-moi s'il vit,
&quel eft fon fort. Il vit , répondit le Silphe,
mais il n'eſt plusde Parelinpour vous.
S'il eſt ainfi , repris-je , qu'ai-je beſoin de
la vie ? C'eſt l'arrêt du deſtin , continua le
Silphe , & vous attenteriez à vos jours ſans
fuccès.
Vous pouvez juger enquel écat me laifferent
ces dernieres paroles du Silphe; il eſt
inutile de vous ennuyer du détail de mes
chagrins daus la Forêt. J'y paffai un an à
faire retentir les antres les plus fourds de
mes gemiſſemens; je demandois mon époux
&mon fils aux arbres , aux rochers, à toute
la nature.
Je n'avois point encore vû de créature
humaine dans ce defert , mais la ſolitude
m'étoit chere , & toute ſociété m'auroit embarraſſée.
Les premiers hommes que j'y apperçus
furent des Matelots qui venoient
faire de l'eau à la fontaine qui étoit au milien
dubois. J'étois trop malheureuſe pour
DECEMBRE. 1744. 9
avoir rien à redouter ; ainſi je ne me détournai
pas de mon chemin pour les éviter :
mais dès qu'ils m'apperçurent , ils me faifirent
, & m'emmenerent à leur bord. J'étois
affez tranquille , & la captivité m'affligeoit
peu ; mais mon courage m'abandonna
à la vue du Capitaine du Vaiſſeau. C'étoit
le même Sideni à qui ma mere m'avoit déja
livrée par une trahiſon ſi cruelle. Ce barbare
déſeſperant de pouvoir rien obtenir par
la douceur , en vint d'abord aux dernieres
extrémités ; il eut lieu de s'en repentir , &
fut déconcerté du courage avec lequel je le
reçus. Je rendis long - tems ſes efforts inutiles
, & pluſieurs bleſſures que je lui fis le
punirent de ſa brutalité. Ma réſiſtance changea
fon amour en rage ; furieux de voir fon
fang couler , il tira ſon poignard , m'en
frappa , & me jetta dans lamer.
Ma perte paroiſſoit afſſurée: mais leCiel étoit
tropjalouxde me punir , pour finir ſitôt mes
fouffrances. Un Dauphin me porta juſqu'au
rivage. Une vieille femme , qui s'y trouvoit
alors meprit dans ſes bras , & me tranſporta
dans ſa petite cabane,qui n'étoit pas éloignée.
J'avois perdu connoiffance , &je n'ai ſcu ce
détail que par la vieille charitable qui me
fecourut; quelques ſimples qu'elle appliqua
fur ma playe , la guérirent en peu de jours.
Elle n'oublia rien de ce qu'elle crut propre
Av
IO MERCURE DE FRANCE.
à me confoler , & tant de bonté & d'huma
nité auroient remis le calme dans mon ame ,
ſi quelque choſe eût pû le faire. Elle m'enſeigna
la demeure d'un Magicien , qui , difoit-
elle , me donneroit un reméde à mes
maux , s'il y en avoit un poffible. Je comptois
peu ſur un pareil fecours. Cependant je
partis pour aller trouver le Magicien avec la
même précipitation que ſi j'euſſe eſperé quelque
choſe de ſes foins. Dès qu'il m'apperçut :
Princeſſe , me dit-il , je ſçais le ſujet qui vous
amene ; ſi vous avez le courage d'aller chercher
la Toupie de Diamant du Roi des Génies
, vous verrez finir vos malheurs. Il m'apprit
alors que cette Toupie lumineuſe étoit
dans un lieu inacceſſible , que la difficulté
d'en approcher , quoique très-conſidérable ,
étoit cependant le moindre des dangers que
j'aurois à effuyer ; que pluſieurs monftres
défendoient l'accès du lieu où étoit le tréfor.
Je vous donnerai le moyen , continua le Magicien
, de ſurmonter tous ces obſtacles,pourvũ
que de votre côté vous ayez affez de force
pour fortir victorieuſe de la derniere épreuve.
Quelque choſe qu'on vous diſe , il ne faut
ni parler ni tourner la tête , & avancer toujours
versla Toupie lumineuſe. Prenez , me
dit-il , ce poinçon d'or , il vous ouvrira le
paſſage au travers des rochers qui entourent
le lieu où eſt la Toupie de diamant ,& yous
DECEMBRE. 1744. 11
garantira des monſtrés qui la défendent . Le
Magicien m'enſeigna enſuite le chemin que
je devois prendre , la route étoit fort longue
, &j'ai conſumé un an à la ſuivre ; enfin
après des fatigues incroyables j'arrivai aux
rochers qu'on m'avoit indiques ; à peine euje
frappé la roche avec le poinçon , qu'elle
s'ouvrit pour me laiſſer paſſer ,& ſe referma
aufli-tôt.
Je me trouvai dans une campagne délicieuſe
, au bout de laquelle paroiſſoit un palais
ſuperbe. Dès que j'approchai ,je fus attaquée
par une infinité de bêtes feroces..
Mais le poinçon d'or les diſſipa ſans peine
, & j'entrai victorieuſe dans le palais .
Je vis qu'au fond d'une galerie à perte de
vûe , étoit une Table d'or , ſur laquelle étoit
poſée laToupie de diamant; mille voix m'appelloient
, & ne réuſſiffoient ni à me faire
répondre ni à me faire tourner la tête. Je
crus entendre le Silphe qui me crioit que je
prenois unmauvais chemin , & que je devois
retourner en arriere. Au lieu de répondre ,
je tenois les yeux fixés ſur le diamant que
je venois chercher , & cette vùe me rafſuroit
contre tous les preſtiges. Mais j'eus à foutenir
les combats les plus rudes, lorſque
j'entendis la voix de mon époux & celle de
mon fils , ils pouſſoient des cris lamentables ,
& ſe plaignoient qu'on les livroit à des ſup
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
plices cruels , parce que j'allois ravir laTou
pie de diamant. Leurs cris perçoient mon
coeur; & quelque prévenue que je fuffe fur
la nature de ce preſtige , je fus tentée cent
fois de tourner la tête ou de leur répondre.
J'eus pourtant aſſez de courage pour obferver
la condition preſcrite. J'avançai ſans
m'arrêter , ſans détourner la tête , ſans répondre
, mais non ſans verſer bien des larmes.
Dès que je fus prèsde la Table laToupievintd'elle-
même ſe placer dans ma main,
&je lus ces mots gravés ſur la Table d'or:
Ton courage a réparé ta premiere foibleſſe,
tu mérites d'être heureuſe , & tu le feras.
Emporte la Toupie de diamant , elle eſt à
toi ,&prends le chemin de Bagdad, c'eſt-là
que tu ſçauras ton fort. Je fortis au pa
lais plus tranquille que je n'y étois entrée,
un filence profond avoit fuccedé à ce tumulte
des voix,qui m'avoient affaillie d'abordi
Le poinçon d'or rouvrit la roche ,& je
pris la route de Bagdad. J'abordai hier à ce
Caravanſerail ,, où au lieu du bonheur que
j'attendois , j'ai trouvé mon plus dangereux
ennemi; mais fans doute leCiel ne m'apas
trompée : puiſqu'il m'a procuré l'honneur
d'embraſſer les genoux du Souverain Commandeurdes
Croyans , il m'a miſe du moins
à l'abri de toute injustice..
DECEMBRE. 1744.
Le Calife qui s'étoit d'abord intéreſſé
pour Eritzine prévenu par ſa beauté ſeule ,
lui offrit ,dès qu'il la connut mieux , tous les
fecours que ſa puiſſance le mettoit en état
d'offrir; que ne puis-je , lui diſoit-il , vous
aider à retrouver votre amant ; mais du
moins je punirai le Barbare qui a voulu
vous deshonnorer. Le Calife ordonna qu'on -
traînât à l'inſtant Sideni au ſuplice. Il ſe
diſpoſoit à conduire Eritzine à ſon Palais
lorſqu'on entendit un grand bruit à la porte
du Caravanſerail.
L'hôte avoit renvoyé avec brutalité des
gens qui venoient demander un logement
pour la nuit. Ils avoient répondu à ſes injures
, & des injures on en étoit venu aux
coups. Le Calife envoya Giafar pour apaifer
le défordre ,& commanda en même tems
que l'on préparât le plus bel apartement du
Palais pour Eritzine. Giafar revint un moment
après ; tout avoit été apaiſé par l'arri
vée du maître de ces gens qui avoient excité
le tumulte. Ils apartenoient au Roi de
Borneo , ce Prince arrivoit à Bagdad , &
entrant dans la ville à une heure fi indue , il
avoit voulu coucher dans un Caravanſerail
la premiere nuit , & remettre au lendemain
à ſaluer le Calife. Sans doute , ajouta Giafar
, qui inſtruiſoit le Calife de toutes ces
circonstances , l'intention de votre Majefté
14 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt pas que ce Prince couche dans un Caravanferail
. Le Calife ordonna à Mefrour
de conduire Eritzine au Palais & alla trouver
le Roi de Borneo auquel il ſe plaignit
obligeamment du deſſein qu'il avoit eu. Ils
retournerent tous au Palais du Calife où ils
paſſerent la nuit,
Le Calife impatient d'apprendre le ſujet
du voyage du Roi de Borneo , palla dès
le matin dans l'apartement de ce Prince. II
le trouva trifte & inquiet. Je ſuis venu ici ,
dit le Roi de Borneo , avec des eſpérances
qui ſe changent en inquiétudes depuis que
l'inſtant aproche , où elles doivent le véri
fier. Je ſuis Souverain d'un Royaume florifſant;
mais ce n'eſt pas l'éclat du trône qui
fait le bonheur , les Rois ne font heureux
ou malheureux qu'en qualité d'hommes , &
non en qualité de Rois , & par des cauſes
qui leur font communes avec le reſte de
leurs ſujets : fans cela la Nature ſeroit trop
injuſte.
J'ai eu un fils unique , fruit de mon union
avec une épouſe charmante ; mais ce fils
fi cher que j'aimois autant que ſa mere
me fut enlevé dès le berceau. J'ai toujours
foupçonné de cet enlevement , un miferable
qui ſçavoit un peu de magie , que j'avois
fait punir , qui avoit juré de s'en vanger
, & qui difparut dans lemême tems où
DECEMBRE. 1744. 15
Borje
perdis mon fils. Je n'épargnai aucuns
foins pour retrouver l'un & l'autre ; mes
foins furent inutiles. Lorſque le Roi de
neo mourut fans poſtérité , je montai au
trône où ma naiſſance m'appelloit. Je
pleurois encore mon fils , quoique je l'euffe
perdu depuis pluſieurs années. Je renouvellai
mes recherches avec plus d'ardeur que
jamais , & auſſi peu de ſuccès. Mais du
moins le perfide Abdelec tomba entre mes
mains ; la force des tourmens lui fit avouer
qu'il étoit le raviſſeur de mon fils ; mais il
n'étoit plus en ſa puiſſance ; il s'étoit échapé
de chez lui depuis environ 3 ans. Je fis
punir le coupable , & je pris le parti de
parcourir moi-même les Royaumes voiſins,
après avoir confié l'adminiſtration du mien
à mon épouſe. J'ai commencé mes courſes
par Bagdad, heureux ſi le Ciel prend pitié
de mes peines & daigne les abreger.
Voilà , Seigneur , continua le Roi de
Borneo le ſujet de mon voyage , de ma trifteffe
, & de mes inquiétudes. Le Calife offrit
généreuſement à ce Prince de le ſeconder
dans une recherche ſi juſte. Il fit appeller
tous ſes Vifirs & leur ordonna ſous peinede
la vie de lui donner dans huit jours des nou
velles du fils de Borneo. Giafar eſſaya quel
ques remontrances ſur l'impoſſibilité d'exé
cuter cet ordre,
16 MERCURE DE FRANCE.
S'ilne paroît dans huit jours,reprit le Calife
en colere , vous périrez tous ,& toimalheureux
, dit-il à Giafar , ſi tu oſes repliquer
encore , je te ferai étrangler à l'inſtant par
les Muets. Les Viſirs s'en retournerent fort
conſternés. Le Calife ordonna une partie
de chaffe pour amufer Eritzine & le Roi de
Borneo.
Le Roi de Borneo à qui cette Princeſſe
fut préſentée , fut auſſi ébloui de ſa beauté
que le Calife l'avoit été , & prit le même
intérêt à fon fort, Les deux Monarques ne
la quitterent point pendant la chaffe , &
veilloient fur elle avec une attention inquiéte.
Un orage affreux diſperſa tous lesChafſeurs
. Eritzine , le Calife , & le Roi deBorneo
furent obligés de chercher un abri dans
une caverne qu'ils trouverent au milieu de
laforêt.
Eritzine tira la Toupie lumineuſe pour
guider leurs pas dans cet antre obfcur à la
faveur de la clarté que ce Taliſman répandroit.
La caverne fut en effet auſſi éclairée
que ſi l'on eût vu luire le ſoleil le plus brillant.
Ils aperçurent à la faveur de cette luz
miere une grande porte d'or qui étoit au
fondde la caverne. Ils n'avoient pas encore
eu le tems d'aſſeoir leurs conjectures ſur le
ſpectacle qui les frappoit , lorſque la TouDECEMBRE.
1744 17
pie dediamans échapa des mains d'Eritzine
qui fit de vains efforts pour la retenir , &
s'élanca d'elle-même contre la porte d'or.
A peine elle l'eut frapée que la porte
s'ouvrit , & laiſſa voir un Palais ſuperbe , où
tous les tréſors des Fées &des Génies paroifſoient
raſſemblés. Une troupe de Génies de
tous les élémens entouroit un trône d'éméraudes
ſurlequel étoit aſſis un Vieillard ref
pectable. Le Palais retentiſſoit d'une harmonie
flateuſe , qui répandoit un doux calme
ſur les ſens. Le Vieillard ſe leva de
ſon trône , dès qu'il vît entrer les deux Princes
& Eritzine : après avoir ſalué les deux
Monarques , il ſe jetta dans les bras de la
Princeſſe : Ma fille , lui dit- il , embraſſez
votre pere : vos malheurs ſont finis. C'étoit
eneffet le pere d'Eritzine , qui après ſa mort,
débarafſfé de l'enveloppe périſſable de fon
ame , avoit été , pour prix de ſa ſcience &
de ſes vertus , reçu au rang des Génies immortels
qui commandent aux efprits élémentaires.
Après que la vivacité des premiers
embraſſemens fut rallentie , le Génie apprit
àſa fille , qu'obligé par le Deſtin à la punir
de ſa défobéiſſance , il l'avoit du moins fecourue
dans ſes malheurs ; que c'étoit lui
qui lui avoit envoyé le Silphe qui l'avoit
ſervie , la Vieille &- le Magicien, Prince
18 MERCURE DE FRANCE.
ajouta t- il s'adreſſant au Calife , tout mon
pouvoir ne fuffiroit pas pour m'acquitter
envers vous des ſecours généreux que vous
offriez à ma fille : Je ſçai que la gloire eſt
ce qui vous touche le plus , la vôtre brillera
dans tous les âges , & votre nom célébré
par des Hiſtoriens dignes de vous , ira à
l'immortalité avec leurs ouvrages. Le Roi
de Borneo ne me trouvera pas ingrat ; je
vais lui rendre ſon fils. Il le reveira couronné
par la Victoire ; mais pour prix d'un
ſi grand ſervice , je lui demande de le donner
pour époux à ma fille.
Un bruit éclatant de trompette annonça
alors l'arrivée du Prince de Borneo. La Prin -
cefle tourna la tête & fit un cri de joye en
reconnoiffant Parelin. C'eſt vous , s'écria-telle
, en ſe jettant dans ſes bras; c'eſt vous ,
cher Epoux que je retrouve. Elle ne put en
dire davantage ; la voix étoit étouffée par
fes tranſports , & quand elle auroit pû parler,
elle n'auroit pas trouvé de termes pour les
exprimer.
La joye d'avoir retrouvé un époux qu'elle
adoroit , ne l'empêcha pas de fonger à fon
fils. Elle le demanda; il parut plus brillant
que la plus belle aurore. Telle étoit la figure
de cet aimable enfant que Parelin y retrouvoit
tous les traits de fa mere , & qu'E
DECEMBRE. 1744. 19
ritzine voyoit en lui le portrait de Parelin;
car elle ne s'étoit point encore accoutumée
à le nommer autrement , & elle voulut qu'il
conſervât toujours ce nom ſous lequel il
avoit commencé à lui être cher. Le Roi
de Borneo prodiguoit tour à tour ſes carefſes
à ſon fils , à Eritzine & à leur aimable
enfant. Eritzine étoit ſi enyvrée du plaifir
de revoir Parelin , qu'elle avoit peu
d'empreſſement d'apprendre parquel miracle
ce bonheur arrivoit. Le Roi de Borneo
fut plus curieux , & demanda à ſon fils ce
qui lui étoit arrivé depuis ſa féparation d'avec
Eritzine ; car il avoit apris du Calife toutes
les avantures de cette Princeſſe .
Je ſuivis juſqu'à la nuit , dit Parelin , l'Ours
qui emportoit mon fils. Je fus fort étonné
de voir au milieu de l'obſcurité la forêt
éclairée par une lumiere brillante. L'Ours
fuioit du côté d'où partoit la clarté , je le
ſuivis , & je découvris le Palais où nous
fommes. L'Ours y entra , j'entrai ſans héſiter
après lui ; il alla remettre mon fils au
Génie qui étoit aſſis ſur le trône. Ah Seigneur
, lui dis-je en me profternant à ſes
pieds , ferez-vous affez barbare pour faire
mon malheur & celui d'une épouſe adorable
? Le Génie ſourit & me dit qu'il falloit
que les arrêts du Deſtin s'accompliſſent. Le
fon de ſa voix, ſes traits qui me paroiffoient
20 MERCURE DE FRANCE .
abſolument les mêmes que ceux de votre
pere me rempliſſoient d'un juſte étonnement.
Je ne ſçavois que penſer de ce que
je voyois. Il s'apperçut de mon embarras.
Parelin , me dit-il en m'embraſſant , oui je
fuis Eritzin , le pere de celle que tu adores,
& je veux être le tien. Il m'aprit qu'inſtruit
plus poſitivement après ſa mort de ce qu'il
n'avoit auparavant découvert que fort confuſément
ſur votre fort & fur le mien , notre
amour lui avoit paru digne d'être heureux ,
que ma naiſſance n'étoit pas indigne d'Eritzine
, puiſque je devois le jour au Roi de
Borneo ; que le perfide Abdelec m'avoit
enlevé , & que ſéduit par quelques graces
qu'il avoit ru voir en moi , il m'avoit fait
paffer pour fon fils. Le Génie ajouta que
quoiqu'aalloorrss il eût défiré notre mariage, la
loi du Deftin l'avoit forcé d'éprouver fi
Eritzine exécuteroit ſes dernieres volontés.
Que n'avez-vous eu moins de pitié de moi,
dit Parelin à Eritzine , vous vous ſeriez épargnéebiendes
peines. Je ne regrette pas ma
complaiſance, interrompit-elle , ſi elle vous
a prouvé l'excès de mon amour. C'eſt le
Genie, continua le Prince de Borneo , qui a
empêché l'effet des Philtres d'Abdelec. A
l'égard de votre mere , elle eſt morte de
douleur en aprenant mon évaſion. Ainfi je
ſuis reſté dans ce Palais que le Génie tranf
DECEMBRE. 1944. 24
porte à ſon gré dans tous les lieux de l'U
nivers. J'y trouvois tous les plaiſirs , mais
votre abſence raſſemble toutes les peines
Le Génie me diſoit que je ne méritois pas
d'être puni , que vous ſeule aviez déſobéi ,
mais il me racontoit ce que vous fouffriez,
&portoit à mon coeur les coups les plus
terribles , étoit - ce là m'épargner ? Il m'a
envoyé détrôner l'Ufurpateur qui régnoit à
Céilan: une armée de Silphes , ſous la figure
d'hommes , & marchoit fous mes ordres ,
m'a aiſément rendu maître de l'Empire ; mais
que m'importoit de conquérir un grand
Royaume , vous ſeule me fuffifiez. Je retrouve
mon pere , mon épouſe , & mon fils ,
voilà tous les biens dont mon coeur ſçait
jouir , & les ſeuls qui puiſſent me rendre
heureux.
Pardonnez - moi , ma fille , dit alors le
Génie, les peines que j'ai été contraint de
vous cauſer ; vos plaiſirs vous en paroîtront
plus doux. J'ai ſouffert autant que vous ;
je nevousperdois pas de vue , mais il m'étoit
défendu de paroître à vos yeux. Le Génie
en diſant ees mots ferroit dans ſes bras ſa
fille &Parelin. Le Rei de Borneo l'imitoit,
Tous verſoient des larmes de joye , & le
Calife étonné , attendri de ce qu'il voyoit,
partageoit leurs larmes & leurs plaiſirs . Le
Géniedonna à ce Prince une caffette pleine
22 MERCURE DE FRANCE.
des plus beaux Diamans , & le fit recon
duire à Bagdad par quatre Silphes , qu'il
avoit à perpétuité à ſon ſervice. Il tranſporta
auffitôt fon Palais dans l'ifle dc Céilan. Eritzine
& Parelin furent couronnés avec l'applaudiſſement
de tous leurs Sujets. La félicité
pure dont jouiſſoient ces époux fortunés
, fut pour eux un nouveau motif de travailler
au bonheur de leurs peuples. Ils auroient
voulu les rendre auſſi heureux qu'ils
l'étoient eux-mêmes. Leur gouvernement
fut le modele de celui des Princes qui les
ſuivirent , leur amour inaltérable celui de
tous les coeurs ſenſibles , & leur bonheur
l'objet des deſirs de tous les amans. Après
avoir fourni leur carriere , la mort leur en
ouvrit une nouvelle. Ils furent reçus , ainſi
que leur pere , parmi les Génies , & l'immortalité
qu'on leur accordoit ne leur parut
flateuſe , que parce qu'elle leur donnoit le
moien de s'aimer à jamais.
Arabe , traduit par M. Jacques , Marchand
Evantailliste , rue Mouffetar .
U
N Ours d'une grandeur prodigieuſe
ſe lança un jour ſur moi; mais loin de
me faire aucun mal , il ſe contenta d'arracher
mon fils de mes bras , & l'emporta
en fuyant d'une courſe précipitée. Parelin
courut après le raviffeur un épieu à la main.
Je voulois le ſuivre , mais la frayeur m'avoit
oté la force de marcher , & d'ailleurs Parelin
& l'ours couroient avec tant de viteſſe,
qu'il m'eût été impofſible de les atteindre.
J'attendis le dénouement de cette avanture
avec la plus vive inquiétude. Chaque inſtant
redoubloit mes allarmes , & la nuit qui
arriva ſans que j'euſſe revû ni mon mari ni
mon fils , mit le comble à ma déſolation .
Je ne doutai plus que l'inſtant fatal prédit
par le Silphe ne fut enfin arrivé , & que
nous ne futlions ſéparés pour jamais. J'attendis
pluſieurs jours auſſi vainement : enfin
ayant perdu toute eſperance , je réſolus de
me donner la mort. J'allois me précipiter
dans une fontaine qui couloit au milieu du
و
Aiiij
• MERCURE DE FRANCE.
bois : je ſentis que quelqu'un me retenoir,
je me retournai ,& je vis le Silphe qui m'arrêtoit.
Eritzine , me dit-il , ſubiſſez votre
fort ſans murmurer , c'eſt le ſeul moyen
d'obtenir le pardon de votre déſobéiſſance.
Ranimez votre courage , vous en aurez encore
beſoin long-tems , mais peut-être quelque
jour vous ferez heureuſe. Je reverrai
Parelin , m'écriai-je : Ah ! dites-moi s'il vit,
&quel eft fon fort. Il vit , répondit le Silphe,
mais il n'eſt plusde Parelinpour vous.
S'il eſt ainfi , repris-je , qu'ai-je beſoin de
la vie ? C'eſt l'arrêt du deſtin , continua le
Silphe , & vous attenteriez à vos jours ſans
fuccès.
Vous pouvez juger enquel écat me laifferent
ces dernieres paroles du Silphe; il eſt
inutile de vous ennuyer du détail de mes
chagrins daus la Forêt. J'y paffai un an à
faire retentir les antres les plus fourds de
mes gemiſſemens; je demandois mon époux
&mon fils aux arbres , aux rochers, à toute
la nature.
Je n'avois point encore vû de créature
humaine dans ce defert , mais la ſolitude
m'étoit chere , & toute ſociété m'auroit embarraſſée.
Les premiers hommes que j'y apperçus
furent des Matelots qui venoient
faire de l'eau à la fontaine qui étoit au milien
dubois. J'étois trop malheureuſe pour
DECEMBRE. 1744. 9
avoir rien à redouter ; ainſi je ne me détournai
pas de mon chemin pour les éviter :
mais dès qu'ils m'apperçurent , ils me faifirent
, & m'emmenerent à leur bord. J'étois
affez tranquille , & la captivité m'affligeoit
peu ; mais mon courage m'abandonna
à la vue du Capitaine du Vaiſſeau. C'étoit
le même Sideni à qui ma mere m'avoit déja
livrée par une trahiſon ſi cruelle. Ce barbare
déſeſperant de pouvoir rien obtenir par
la douceur , en vint d'abord aux dernieres
extrémités ; il eut lieu de s'en repentir , &
fut déconcerté du courage avec lequel je le
reçus. Je rendis long - tems ſes efforts inutiles
, & pluſieurs bleſſures que je lui fis le
punirent de ſa brutalité. Ma réſiſtance changea
fon amour en rage ; furieux de voir fon
fang couler , il tira ſon poignard , m'en
frappa , & me jetta dans lamer.
Ma perte paroiſſoit afſſurée: mais leCiel étoit
tropjalouxde me punir , pour finir ſitôt mes
fouffrances. Un Dauphin me porta juſqu'au
rivage. Une vieille femme , qui s'y trouvoit
alors meprit dans ſes bras , & me tranſporta
dans ſa petite cabane,qui n'étoit pas éloignée.
J'avois perdu connoiffance , &je n'ai ſcu ce
détail que par la vieille charitable qui me
fecourut; quelques ſimples qu'elle appliqua
fur ma playe , la guérirent en peu de jours.
Elle n'oublia rien de ce qu'elle crut propre
Av
IO MERCURE DE FRANCE.
à me confoler , & tant de bonté & d'huma
nité auroient remis le calme dans mon ame ,
ſi quelque choſe eût pû le faire. Elle m'enſeigna
la demeure d'un Magicien , qui , difoit-
elle , me donneroit un reméde à mes
maux , s'il y en avoit un poffible. Je comptois
peu ſur un pareil fecours. Cependant je
partis pour aller trouver le Magicien avec la
même précipitation que ſi j'euſſe eſperé quelque
choſe de ſes foins. Dès qu'il m'apperçut :
Princeſſe , me dit-il , je ſçais le ſujet qui vous
amene ; ſi vous avez le courage d'aller chercher
la Toupie de Diamant du Roi des Génies
, vous verrez finir vos malheurs. Il m'apprit
alors que cette Toupie lumineuſe étoit
dans un lieu inacceſſible , que la difficulté
d'en approcher , quoique très-conſidérable ,
étoit cependant le moindre des dangers que
j'aurois à effuyer ; que pluſieurs monftres
défendoient l'accès du lieu où étoit le tréfor.
Je vous donnerai le moyen , continua le Magicien
, de ſurmonter tous ces obſtacles,pourvũ
que de votre côté vous ayez affez de force
pour fortir victorieuſe de la derniere épreuve.
Quelque choſe qu'on vous diſe , il ne faut
ni parler ni tourner la tête , & avancer toujours
versla Toupie lumineuſe. Prenez , me
dit-il , ce poinçon d'or , il vous ouvrira le
paſſage au travers des rochers qui entourent
le lieu où eſt la Toupie de diamant ,& yous
DECEMBRE. 1744. 11
garantira des monſtrés qui la défendent . Le
Magicien m'enſeigna enſuite le chemin que
je devois prendre , la route étoit fort longue
, &j'ai conſumé un an à la ſuivre ; enfin
après des fatigues incroyables j'arrivai aux
rochers qu'on m'avoit indiques ; à peine euje
frappé la roche avec le poinçon , qu'elle
s'ouvrit pour me laiſſer paſſer ,& ſe referma
aufli-tôt.
Je me trouvai dans une campagne délicieuſe
, au bout de laquelle paroiſſoit un palais
ſuperbe. Dès que j'approchai ,je fus attaquée
par une infinité de bêtes feroces..
Mais le poinçon d'or les diſſipa ſans peine
, & j'entrai victorieuſe dans le palais .
Je vis qu'au fond d'une galerie à perte de
vûe , étoit une Table d'or , ſur laquelle étoit
poſée laToupie de diamant; mille voix m'appelloient
, & ne réuſſiffoient ni à me faire
répondre ni à me faire tourner la tête. Je
crus entendre le Silphe qui me crioit que je
prenois unmauvais chemin , & que je devois
retourner en arriere. Au lieu de répondre ,
je tenois les yeux fixés ſur le diamant que
je venois chercher , & cette vùe me rafſuroit
contre tous les preſtiges. Mais j'eus à foutenir
les combats les plus rudes, lorſque
j'entendis la voix de mon époux & celle de
mon fils , ils pouſſoient des cris lamentables ,
& ſe plaignoient qu'on les livroit à des ſup
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
plices cruels , parce que j'allois ravir laTou
pie de diamant. Leurs cris perçoient mon
coeur; & quelque prévenue que je fuffe fur
la nature de ce preſtige , je fus tentée cent
fois de tourner la tête ou de leur répondre.
J'eus pourtant aſſez de courage pour obferver
la condition preſcrite. J'avançai ſans
m'arrêter , ſans détourner la tête , ſans répondre
, mais non ſans verſer bien des larmes.
Dès que je fus prèsde la Table laToupievintd'elle-
même ſe placer dans ma main,
&je lus ces mots gravés ſur la Table d'or:
Ton courage a réparé ta premiere foibleſſe,
tu mérites d'être heureuſe , & tu le feras.
Emporte la Toupie de diamant , elle eſt à
toi ,&prends le chemin de Bagdad, c'eſt-là
que tu ſçauras ton fort. Je fortis au pa
lais plus tranquille que je n'y étois entrée,
un filence profond avoit fuccedé à ce tumulte
des voix,qui m'avoient affaillie d'abordi
Le poinçon d'or rouvrit la roche ,& je
pris la route de Bagdad. J'abordai hier à ce
Caravanſerail ,, où au lieu du bonheur que
j'attendois , j'ai trouvé mon plus dangereux
ennemi; mais fans doute leCiel ne m'apas
trompée : puiſqu'il m'a procuré l'honneur
d'embraſſer les genoux du Souverain Commandeurdes
Croyans , il m'a miſe du moins
à l'abri de toute injustice..
DECEMBRE. 1744.
Le Calife qui s'étoit d'abord intéreſſé
pour Eritzine prévenu par ſa beauté ſeule ,
lui offrit ,dès qu'il la connut mieux , tous les
fecours que ſa puiſſance le mettoit en état
d'offrir; que ne puis-je , lui diſoit-il , vous
aider à retrouver votre amant ; mais du
moins je punirai le Barbare qui a voulu
vous deshonnorer. Le Calife ordonna qu'on -
traînât à l'inſtant Sideni au ſuplice. Il ſe
diſpoſoit à conduire Eritzine à ſon Palais
lorſqu'on entendit un grand bruit à la porte
du Caravanſerail.
L'hôte avoit renvoyé avec brutalité des
gens qui venoient demander un logement
pour la nuit. Ils avoient répondu à ſes injures
, & des injures on en étoit venu aux
coups. Le Calife envoya Giafar pour apaifer
le défordre ,& commanda en même tems
que l'on préparât le plus bel apartement du
Palais pour Eritzine. Giafar revint un moment
après ; tout avoit été apaiſé par l'arri
vée du maître de ces gens qui avoient excité
le tumulte. Ils apartenoient au Roi de
Borneo , ce Prince arrivoit à Bagdad , &
entrant dans la ville à une heure fi indue , il
avoit voulu coucher dans un Caravanſerail
la premiere nuit , & remettre au lendemain
à ſaluer le Calife. Sans doute , ajouta Giafar
, qui inſtruiſoit le Calife de toutes ces
circonstances , l'intention de votre Majefté
14 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt pas que ce Prince couche dans un Caravanferail
. Le Calife ordonna à Mefrour
de conduire Eritzine au Palais & alla trouver
le Roi de Borneo auquel il ſe plaignit
obligeamment du deſſein qu'il avoit eu. Ils
retournerent tous au Palais du Calife où ils
paſſerent la nuit,
Le Calife impatient d'apprendre le ſujet
du voyage du Roi de Borneo , palla dès
le matin dans l'apartement de ce Prince. II
le trouva trifte & inquiet. Je ſuis venu ici ,
dit le Roi de Borneo , avec des eſpérances
qui ſe changent en inquiétudes depuis que
l'inſtant aproche , où elles doivent le véri
fier. Je ſuis Souverain d'un Royaume florifſant;
mais ce n'eſt pas l'éclat du trône qui
fait le bonheur , les Rois ne font heureux
ou malheureux qu'en qualité d'hommes , &
non en qualité de Rois , & par des cauſes
qui leur font communes avec le reſte de
leurs ſujets : fans cela la Nature ſeroit trop
injuſte.
J'ai eu un fils unique , fruit de mon union
avec une épouſe charmante ; mais ce fils
fi cher que j'aimois autant que ſa mere
me fut enlevé dès le berceau. J'ai toujours
foupçonné de cet enlevement , un miferable
qui ſçavoit un peu de magie , que j'avois
fait punir , qui avoit juré de s'en vanger
, & qui difparut dans lemême tems où
DECEMBRE. 1744. 15
Borje
perdis mon fils. Je n'épargnai aucuns
foins pour retrouver l'un & l'autre ; mes
foins furent inutiles. Lorſque le Roi de
neo mourut fans poſtérité , je montai au
trône où ma naiſſance m'appelloit. Je
pleurois encore mon fils , quoique je l'euffe
perdu depuis pluſieurs années. Je renouvellai
mes recherches avec plus d'ardeur que
jamais , & auſſi peu de ſuccès. Mais du
moins le perfide Abdelec tomba entre mes
mains ; la force des tourmens lui fit avouer
qu'il étoit le raviſſeur de mon fils ; mais il
n'étoit plus en ſa puiſſance ; il s'étoit échapé
de chez lui depuis environ 3 ans. Je fis
punir le coupable , & je pris le parti de
parcourir moi-même les Royaumes voiſins,
après avoir confié l'adminiſtration du mien
à mon épouſe. J'ai commencé mes courſes
par Bagdad, heureux ſi le Ciel prend pitié
de mes peines & daigne les abreger.
Voilà , Seigneur , continua le Roi de
Borneo le ſujet de mon voyage , de ma trifteffe
, & de mes inquiétudes. Le Calife offrit
généreuſement à ce Prince de le ſeconder
dans une recherche ſi juſte. Il fit appeller
tous ſes Vifirs & leur ordonna ſous peinede
la vie de lui donner dans huit jours des nou
velles du fils de Borneo. Giafar eſſaya quel
ques remontrances ſur l'impoſſibilité d'exé
cuter cet ordre,
16 MERCURE DE FRANCE.
S'ilne paroît dans huit jours,reprit le Calife
en colere , vous périrez tous ,& toimalheureux
, dit-il à Giafar , ſi tu oſes repliquer
encore , je te ferai étrangler à l'inſtant par
les Muets. Les Viſirs s'en retournerent fort
conſternés. Le Calife ordonna une partie
de chaffe pour amufer Eritzine & le Roi de
Borneo.
Le Roi de Borneo à qui cette Princeſſe
fut préſentée , fut auſſi ébloui de ſa beauté
que le Calife l'avoit été , & prit le même
intérêt à fon fort, Les deux Monarques ne
la quitterent point pendant la chaffe , &
veilloient fur elle avec une attention inquiéte.
Un orage affreux diſperſa tous lesChafſeurs
. Eritzine , le Calife , & le Roi deBorneo
furent obligés de chercher un abri dans
une caverne qu'ils trouverent au milieu de
laforêt.
Eritzine tira la Toupie lumineuſe pour
guider leurs pas dans cet antre obfcur à la
faveur de la clarté que ce Taliſman répandroit.
La caverne fut en effet auſſi éclairée
que ſi l'on eût vu luire le ſoleil le plus brillant.
Ils aperçurent à la faveur de cette luz
miere une grande porte d'or qui étoit au
fondde la caverne. Ils n'avoient pas encore
eu le tems d'aſſeoir leurs conjectures ſur le
ſpectacle qui les frappoit , lorſque la TouDECEMBRE.
1744 17
pie dediamans échapa des mains d'Eritzine
qui fit de vains efforts pour la retenir , &
s'élanca d'elle-même contre la porte d'or.
A peine elle l'eut frapée que la porte
s'ouvrit , & laiſſa voir un Palais ſuperbe , où
tous les tréſors des Fées &des Génies paroifſoient
raſſemblés. Une troupe de Génies de
tous les élémens entouroit un trône d'éméraudes
ſurlequel étoit aſſis un Vieillard ref
pectable. Le Palais retentiſſoit d'une harmonie
flateuſe , qui répandoit un doux calme
ſur les ſens. Le Vieillard ſe leva de
ſon trône , dès qu'il vît entrer les deux Princes
& Eritzine : après avoir ſalué les deux
Monarques , il ſe jetta dans les bras de la
Princeſſe : Ma fille , lui dit- il , embraſſez
votre pere : vos malheurs ſont finis. C'étoit
eneffet le pere d'Eritzine , qui après ſa mort,
débarafſfé de l'enveloppe périſſable de fon
ame , avoit été , pour prix de ſa ſcience &
de ſes vertus , reçu au rang des Génies immortels
qui commandent aux efprits élémentaires.
Après que la vivacité des premiers
embraſſemens fut rallentie , le Génie apprit
àſa fille , qu'obligé par le Deſtin à la punir
de ſa défobéiſſance , il l'avoit du moins fecourue
dans ſes malheurs ; que c'étoit lui
qui lui avoit envoyé le Silphe qui l'avoit
ſervie , la Vieille &- le Magicien, Prince
18 MERCURE DE FRANCE.
ajouta t- il s'adreſſant au Calife , tout mon
pouvoir ne fuffiroit pas pour m'acquitter
envers vous des ſecours généreux que vous
offriez à ma fille : Je ſçai que la gloire eſt
ce qui vous touche le plus , la vôtre brillera
dans tous les âges , & votre nom célébré
par des Hiſtoriens dignes de vous , ira à
l'immortalité avec leurs ouvrages. Le Roi
de Borneo ne me trouvera pas ingrat ; je
vais lui rendre ſon fils. Il le reveira couronné
par la Victoire ; mais pour prix d'un
ſi grand ſervice , je lui demande de le donner
pour époux à ma fille.
Un bruit éclatant de trompette annonça
alors l'arrivée du Prince de Borneo. La Prin -
cefle tourna la tête & fit un cri de joye en
reconnoiffant Parelin. C'eſt vous , s'écria-telle
, en ſe jettant dans ſes bras; c'eſt vous ,
cher Epoux que je retrouve. Elle ne put en
dire davantage ; la voix étoit étouffée par
fes tranſports , & quand elle auroit pû parler,
elle n'auroit pas trouvé de termes pour les
exprimer.
La joye d'avoir retrouvé un époux qu'elle
adoroit , ne l'empêcha pas de fonger à fon
fils. Elle le demanda; il parut plus brillant
que la plus belle aurore. Telle étoit la figure
de cet aimable enfant que Parelin y retrouvoit
tous les traits de fa mere , & qu'E
DECEMBRE. 1744. 19
ritzine voyoit en lui le portrait de Parelin;
car elle ne s'étoit point encore accoutumée
à le nommer autrement , & elle voulut qu'il
conſervât toujours ce nom ſous lequel il
avoit commencé à lui être cher. Le Roi
de Borneo prodiguoit tour à tour ſes carefſes
à ſon fils , à Eritzine & à leur aimable
enfant. Eritzine étoit ſi enyvrée du plaifir
de revoir Parelin , qu'elle avoit peu
d'empreſſement d'apprendre parquel miracle
ce bonheur arrivoit. Le Roi de Borneo
fut plus curieux , & demanda à ſon fils ce
qui lui étoit arrivé depuis ſa féparation d'avec
Eritzine ; car il avoit apris du Calife toutes
les avantures de cette Princeſſe .
Je ſuivis juſqu'à la nuit , dit Parelin , l'Ours
qui emportoit mon fils. Je fus fort étonné
de voir au milieu de l'obſcurité la forêt
éclairée par une lumiere brillante. L'Ours
fuioit du côté d'où partoit la clarté , je le
ſuivis , & je découvris le Palais où nous
fommes. L'Ours y entra , j'entrai ſans héſiter
après lui ; il alla remettre mon fils au
Génie qui étoit aſſis ſur le trône. Ah Seigneur
, lui dis-je en me profternant à ſes
pieds , ferez-vous affez barbare pour faire
mon malheur & celui d'une épouſe adorable
? Le Génie ſourit & me dit qu'il falloit
que les arrêts du Deſtin s'accompliſſent. Le
fon de ſa voix, ſes traits qui me paroiffoient
20 MERCURE DE FRANCE .
abſolument les mêmes que ceux de votre
pere me rempliſſoient d'un juſte étonnement.
Je ne ſçavois que penſer de ce que
je voyois. Il s'apperçut de mon embarras.
Parelin , me dit-il en m'embraſſant , oui je
fuis Eritzin , le pere de celle que tu adores,
& je veux être le tien. Il m'aprit qu'inſtruit
plus poſitivement après ſa mort de ce qu'il
n'avoit auparavant découvert que fort confuſément
ſur votre fort & fur le mien , notre
amour lui avoit paru digne d'être heureux ,
que ma naiſſance n'étoit pas indigne d'Eritzine
, puiſque je devois le jour au Roi de
Borneo ; que le perfide Abdelec m'avoit
enlevé , & que ſéduit par quelques graces
qu'il avoit ru voir en moi , il m'avoit fait
paffer pour fon fils. Le Génie ajouta que
quoiqu'aalloorrss il eût défiré notre mariage, la
loi du Deftin l'avoit forcé d'éprouver fi
Eritzine exécuteroit ſes dernieres volontés.
Que n'avez-vous eu moins de pitié de moi,
dit Parelin à Eritzine , vous vous ſeriez épargnéebiendes
peines. Je ne regrette pas ma
complaiſance, interrompit-elle , ſi elle vous
a prouvé l'excès de mon amour. C'eſt le
Genie, continua le Prince de Borneo , qui a
empêché l'effet des Philtres d'Abdelec. A
l'égard de votre mere , elle eſt morte de
douleur en aprenant mon évaſion. Ainfi je
ſuis reſté dans ce Palais que le Génie tranf
DECEMBRE. 1944. 24
porte à ſon gré dans tous les lieux de l'U
nivers. J'y trouvois tous les plaiſirs , mais
votre abſence raſſemble toutes les peines
Le Génie me diſoit que je ne méritois pas
d'être puni , que vous ſeule aviez déſobéi ,
mais il me racontoit ce que vous fouffriez,
&portoit à mon coeur les coups les plus
terribles , étoit - ce là m'épargner ? Il m'a
envoyé détrôner l'Ufurpateur qui régnoit à
Céilan: une armée de Silphes , ſous la figure
d'hommes , & marchoit fous mes ordres ,
m'a aiſément rendu maître de l'Empire ; mais
que m'importoit de conquérir un grand
Royaume , vous ſeule me fuffifiez. Je retrouve
mon pere , mon épouſe , & mon fils ,
voilà tous les biens dont mon coeur ſçait
jouir , & les ſeuls qui puiſſent me rendre
heureux.
Pardonnez - moi , ma fille , dit alors le
Génie, les peines que j'ai été contraint de
vous cauſer ; vos plaiſirs vous en paroîtront
plus doux. J'ai ſouffert autant que vous ;
je nevousperdois pas de vue , mais il m'étoit
défendu de paroître à vos yeux. Le Génie
en diſant ees mots ferroit dans ſes bras ſa
fille &Parelin. Le Rei de Borneo l'imitoit,
Tous verſoient des larmes de joye , & le
Calife étonné , attendri de ce qu'il voyoit,
partageoit leurs larmes & leurs plaiſirs . Le
Géniedonna à ce Prince une caffette pleine
22 MERCURE DE FRANCE.
des plus beaux Diamans , & le fit recon
duire à Bagdad par quatre Silphes , qu'il
avoit à perpétuité à ſon ſervice. Il tranſporta
auffitôt fon Palais dans l'ifle dc Céilan. Eritzine
& Parelin furent couronnés avec l'applaudiſſement
de tous leurs Sujets. La félicité
pure dont jouiſſoient ces époux fortunés
, fut pour eux un nouveau motif de travailler
au bonheur de leurs peuples. Ils auroient
voulu les rendre auſſi heureux qu'ils
l'étoient eux-mêmes. Leur gouvernement
fut le modele de celui des Princes qui les
ſuivirent , leur amour inaltérable celui de
tous les coeurs ſenſibles , & leur bonheur
l'objet des deſirs de tous les amans. Après
avoir fourni leur carriere , la mort leur en
ouvrit une nouvelle. Ils furent reçus , ainſi
que leur pere , parmi les Génies , & l'immortalité
qu'on leur accordoit ne leur parut
flateuſe , que parce qu'elle leur donnoit le
moien de s'aimer à jamais.
Fermer
52
p. 61-83
ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Début :
L'ouvrage suivant a été imprimé dans une Ville de Province, d'où il nous a / Armand-Gaston-Maximilien de Rohan, Cardinal Prêtre de la Sainte [...]
Mots clefs :
Cardinal de Rohan, Lettres, Strasbourg, Saverne, Roi, Nom, Roi, Prince, Rome, Abbé de Soubise, Église, Évêque, Alsace, Empire, Prince de Soubise, Palais, Bibliothèque, Académie, Charmes, Mérite, Allemagne, Religion, Magnificence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Lo
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques
›
→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques
›
→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
Fermer
53
p. 121-126
« DISPUTE des Armes d'Achille, tirée du treiziéme Livre des Métamorphoses [...] »
Début :
DISPUTE des Armes d'Achille, tirée du treiziéme Livre des Métamorphoses [...]
Mots clefs :
Ajax, Palais, Ulysse, Traduction, Nuit, Bras, Dispute, Armes, Métamorphoses d'Ovide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DISPUTE des Armes d'Achille, tirée du treiziéme Livre des Métamorphoses [...] »
DISPUTE des Armes d'Achille, tirée
du treiziéme Livre des Métamorphoses
d'Ovide. Traduction en vers par M. le
Chevalier de Cogolin. A aris chez Pierre-
Alexandte Leprieur, rue S. Jacques. 1751.
in. 12. Brochure de 56 pages.
L'Auteur de la Traduction que nous
annonçons est heureux dans le choix des
morceaux de l'antiquité qu'il nous donne
en notre langue. Lan derniet il traduisit
l'Episode d'Aristée, & cette année, il a
choisi la dispute des Armes d'Achille. On
va voir pat les endroits que nous allons
transcrire que M. de Cogolin ne défigure
pas les anciens en les traduisant. Voici
comment il fait parler Ajax:
I. Vol.
Digsitres vOO
122 MERCUREDEFRANCE.
Quoi, devant ces vaisleaux, sauvés par ma vail-
lance
Ulysse ose d'Ajax briguer la técompense !
Ulysse qu'on a vû fuit loin de ces vaisseaux
Lors qu'Hector les venoit embraser sur les eaux,
Et qu'Ajax des Troyens repoussant la furie,
Mettoit en fuite Hector & sauvoit sa patrie.
Mon Rival plus prudent, trouve moins de danger
A haranguer les Grecs, qu'Ajax à les venger.
Mais si de l'éloquence Ulysse a l'avantage,
Je lui cede en discours, qu'il me cede en courage.
A quoi bon rappellet les perils, les exploits
Où mon zéle pour vous m'engagea tant de sois:
C'est à vos yeux qu'Ajix remporta la victoire.
Ulysse, la nuit seule est témoin de ta gloire.
Je l'avouray; le prix que je demande est grand:
Mais ce prix s'avillit par un tel concurrant.
Toute noble qu'elle est, la palme est moins bril-
lante
Dès que de la cueillir il a couçu l'attente;
Et quand la Grece à moi l'auroit vû comparé,
Ulisse en me cedant sera trop honoré.
Voici ce que répond Ulisse:
Tu signales ton bras, Ajax, au chimp de Mars:
Moi, je regis ta fougue au milieu des hazards.
Ta valeureuse ardeur ignore la prudence.
Tu sçais combattre, & moi j'use de prévoyance,
C'est Atride avec moi qui regions le combat,
Mon esprit qui préside & ton coipi qui combat.
JANVIER. 1752.
123
Autant qu'un Nautonnier, rompli d'expérience
Du grossier Matelot sui passe la science:
Autant qu'à ses soldats le Chef doit commander;
A mes vertus autant, Ajax, tu dois céder.
Car la noble vigueur du beau feu qui m'enflame
S'annonce par mes coups, & brille dans mon ame.
C'est l'amour, dout ion cœur pour la Grece est
épris
Cet amour vigilant, qui mérite le prix.
Courennez de ce don les soins de tant d'années;
C'en est fait j'ay forcé les fières destinées:
Eh, n'est-ce pas avoir tiiomphé des Troyens
Qu'avoir de leur d'éfaite afsuré les moyens:
Par cette Déité, de son temple enlevée,
Pour le bonheur des Grecs, à mon bras réservée
Recompensez Ulysse; il n'est point de danger,
Où son zele pour vous ne puisse l'engager.
Mais, si je n'obtiens pas la gloire qui m'est due,
Qu'on l'accorde à Pallas, dont voici la statue.
La traduction de la dispute des Armes
d'Achillle, est suivie de celle de la des-
cription du Palais de la Renommée.
Il est un lieu fameux, vers le centre du monde,
Entre le Ciel, la Tetre & l'Empite de l'Onde,
Où chaque évenement de ce vaste Univers
De l'oreille & des yeux frappe les sens divers.
Au faite d'une tour qui se perd dans les nuës,
Od mille portes vont répondre à mille issues,
Fij
009
124 MERCUREDEFRANCE.
La Déesse aux cent voix a fixé son séjour,
Sans relâche elle y veille, & la nuit, & le jour
Son Palais est d'airain, dont la voûte sonnante
Fait retentir le bruit, le répete, & l'augmente»
Et le frémissement de ses murs ébranlés
A l'aide des échos, rend les sons redoublés.
En ces lieux point de paix, de repos de silence,
Ce n'est pas toutesois de grands cris qu'on y lances
C'est un bruit sourd, confus, & tel que quelque-
fois
On l'entend se former d'un murmure de voix:
Ainsi lorsque la Mer jusqu'aux Cieux est portéej
Parvient au loin le choc de la vague agitée;
Ou si soudain l'orage a crevé dans les airs,
Le tonnerre affoibli, meurt avec les éclaits.
La Cour de ce Palais sans relâche obsedée
Fourmille de l'essain dont elle est innondée,
Qui de vaines terreurs composant ses discours,
Fait du vrai, joint au faux, un bisarre concours.
Les uns font à eeux-ci des récits peu croyables,
Pour des faits avérés, d'autres donnent leurs fables
Et leur mensonge orné de cent fausses couleurs,
Se grossit en marchant, d'une foule d'erreurs,
L'aveugle confiance, & les craintes mortelles,
Sont de ses volontés les Ministres fidéles
L'Espor, la fausse Joye, au rire concerté,
Et le Meurtre, levant son bras ensanglanté.
La Renommée enfin d'un œeil que tout embrasse,
De la mer à son gré voit & parcourt la face;
JANVIER 1752.
125
Et portant ses regards sur la terre & les Cieux,
Pénetre les secrets des hommes & des Dieux.
La brochure finit par la description du
Palais du Sommeil. La traduction de ce
morceau qui fait la quinzième Fable des
Métamorphoses est remplie comme les
autres de bons vers.
Parmi d'affreux rochers, sur les bords de l'averne,
Est le goustre profond d'une antique caverne
Où le Dieu du Sommeil, entouré de pavots,
Paroit enseveli dans les bras du repos;
Jamais l'astre biillant qui répand la lumiere
D'aucuns de ses ravons n'efleura sa paupiere,
La sombre obscurité regne dans ce séjour
Et seul dans l'Univers, il est privé du jour.
Atravers des brouillards, la voûte ténébreuse
Laisse à peine percer une clarté douteuse
Lont la pale lueur que chaque instant détruit
N'est que l'avant- coureur des ombres de la nuit.
Cet oiscau vigilant, dont le chant nous réveille
De ce Dicu n'a jamais épouvanté l'oreille;
Et le dogue bruyant qui garde nos Palais,
Des éclats de sa voix ne le troubla jamais.
Au fond de ces deserts, nul être ne respire,
Le calme est éternel, & le plus doux Zephire
D'un sousse n'oseroit agiter ces forêts
Que le tems a peuplé de funebres Cyprès.
Le Silence y préside, & penché sur son Urne,
Fiij
3O
126 MERCURE DEFRANCE.
Le Lethé voit couler son onde taciturne,
Qui roulant mollement sur un terrain mousseux.,
Assoupit au bruit lent de se flots poresseux.
Auptes de l'antre, on voit des pavors innombra.
bles
Et les plantes comme eux au repos favorables,
Dont la nuit exprimant la vertu dans les airs
Forme ce doux sommeil, charme de l'Univets.
Ce Palais escarpé, l'horreur de la Nature,
N'a ni gardes, ni murs, ni portes, ni ferrure;
De crainte que les gonde, s'ils venoient à gémir
En reveillant le Dieu, ne le fissent frémir.
Du plus tendre duvet, au sein de la molesse;
La vo'upté forma sa couche enchanteresse;
En foule on voit errer les songes à l'entour:
Ministres assidus de sa paisible Cour.
Qui pour plaire à leur Roi, sous d'aimables figures
Font à ses sens trompés, de douces impostures,
Et leur nombre est égal aux feuilles des Forêts,
Au sable du rivage; aux épics de Cérès.
du treiziéme Livre des Métamorphoses
d'Ovide. Traduction en vers par M. le
Chevalier de Cogolin. A aris chez Pierre-
Alexandte Leprieur, rue S. Jacques. 1751.
in. 12. Brochure de 56 pages.
L'Auteur de la Traduction que nous
annonçons est heureux dans le choix des
morceaux de l'antiquité qu'il nous donne
en notre langue. Lan derniet il traduisit
l'Episode d'Aristée, & cette année, il a
choisi la dispute des Armes d'Achille. On
va voir pat les endroits que nous allons
transcrire que M. de Cogolin ne défigure
pas les anciens en les traduisant. Voici
comment il fait parler Ajax:
I. Vol.
Digsitres vOO
122 MERCUREDEFRANCE.
Quoi, devant ces vaisleaux, sauvés par ma vail-
lance
Ulysse ose d'Ajax briguer la técompense !
Ulysse qu'on a vû fuit loin de ces vaisseaux
Lors qu'Hector les venoit embraser sur les eaux,
Et qu'Ajax des Troyens repoussant la furie,
Mettoit en fuite Hector & sauvoit sa patrie.
Mon Rival plus prudent, trouve moins de danger
A haranguer les Grecs, qu'Ajax à les venger.
Mais si de l'éloquence Ulysse a l'avantage,
Je lui cede en discours, qu'il me cede en courage.
A quoi bon rappellet les perils, les exploits
Où mon zéle pour vous m'engagea tant de sois:
C'est à vos yeux qu'Ajix remporta la victoire.
Ulysse, la nuit seule est témoin de ta gloire.
Je l'avouray; le prix que je demande est grand:
Mais ce prix s'avillit par un tel concurrant.
Toute noble qu'elle est, la palme est moins bril-
lante
Dès que de la cueillir il a couçu l'attente;
Et quand la Grece à moi l'auroit vû comparé,
Ulisse en me cedant sera trop honoré.
Voici ce que répond Ulisse:
Tu signales ton bras, Ajax, au chimp de Mars:
Moi, je regis ta fougue au milieu des hazards.
Ta valeureuse ardeur ignore la prudence.
Tu sçais combattre, & moi j'use de prévoyance,
C'est Atride avec moi qui regions le combat,
Mon esprit qui préside & ton coipi qui combat.
JANVIER. 1752.
123
Autant qu'un Nautonnier, rompli d'expérience
Du grossier Matelot sui passe la science:
Autant qu'à ses soldats le Chef doit commander;
A mes vertus autant, Ajax, tu dois céder.
Car la noble vigueur du beau feu qui m'enflame
S'annonce par mes coups, & brille dans mon ame.
C'est l'amour, dout ion cœur pour la Grece est
épris
Cet amour vigilant, qui mérite le prix.
Courennez de ce don les soins de tant d'années;
C'en est fait j'ay forcé les fières destinées:
Eh, n'est-ce pas avoir tiiomphé des Troyens
Qu'avoir de leur d'éfaite afsuré les moyens:
Par cette Déité, de son temple enlevée,
Pour le bonheur des Grecs, à mon bras réservée
Recompensez Ulysse; il n'est point de danger,
Où son zele pour vous ne puisse l'engager.
Mais, si je n'obtiens pas la gloire qui m'est due,
Qu'on l'accorde à Pallas, dont voici la statue.
La traduction de la dispute des Armes
d'Achillle, est suivie de celle de la des-
cription du Palais de la Renommée.
Il est un lieu fameux, vers le centre du monde,
Entre le Ciel, la Tetre & l'Empite de l'Onde,
Où chaque évenement de ce vaste Univers
De l'oreille & des yeux frappe les sens divers.
Au faite d'une tour qui se perd dans les nuës,
Od mille portes vont répondre à mille issues,
Fij
009
124 MERCUREDEFRANCE.
La Déesse aux cent voix a fixé son séjour,
Sans relâche elle y veille, & la nuit, & le jour
Son Palais est d'airain, dont la voûte sonnante
Fait retentir le bruit, le répete, & l'augmente»
Et le frémissement de ses murs ébranlés
A l'aide des échos, rend les sons redoublés.
En ces lieux point de paix, de repos de silence,
Ce n'est pas toutesois de grands cris qu'on y lances
C'est un bruit sourd, confus, & tel que quelque-
fois
On l'entend se former d'un murmure de voix:
Ainsi lorsque la Mer jusqu'aux Cieux est portéej
Parvient au loin le choc de la vague agitée;
Ou si soudain l'orage a crevé dans les airs,
Le tonnerre affoibli, meurt avec les éclaits.
La Cour de ce Palais sans relâche obsedée
Fourmille de l'essain dont elle est innondée,
Qui de vaines terreurs composant ses discours,
Fait du vrai, joint au faux, un bisarre concours.
Les uns font à eeux-ci des récits peu croyables,
Pour des faits avérés, d'autres donnent leurs fables
Et leur mensonge orné de cent fausses couleurs,
Se grossit en marchant, d'une foule d'erreurs,
L'aveugle confiance, & les craintes mortelles,
Sont de ses volontés les Ministres fidéles
L'Espor, la fausse Joye, au rire concerté,
Et le Meurtre, levant son bras ensanglanté.
La Renommée enfin d'un œeil que tout embrasse,
De la mer à son gré voit & parcourt la face;
JANVIER 1752.
125
Et portant ses regards sur la terre & les Cieux,
Pénetre les secrets des hommes & des Dieux.
La brochure finit par la description du
Palais du Sommeil. La traduction de ce
morceau qui fait la quinzième Fable des
Métamorphoses est remplie comme les
autres de bons vers.
Parmi d'affreux rochers, sur les bords de l'averne,
Est le goustre profond d'une antique caverne
Où le Dieu du Sommeil, entouré de pavots,
Paroit enseveli dans les bras du repos;
Jamais l'astre biillant qui répand la lumiere
D'aucuns de ses ravons n'efleura sa paupiere,
La sombre obscurité regne dans ce séjour
Et seul dans l'Univers, il est privé du jour.
Atravers des brouillards, la voûte ténébreuse
Laisse à peine percer une clarté douteuse
Lont la pale lueur que chaque instant détruit
N'est que l'avant- coureur des ombres de la nuit.
Cet oiscau vigilant, dont le chant nous réveille
De ce Dicu n'a jamais épouvanté l'oreille;
Et le dogue bruyant qui garde nos Palais,
Des éclats de sa voix ne le troubla jamais.
Au fond de ces deserts, nul être ne respire,
Le calme est éternel, & le plus doux Zephire
D'un sousse n'oseroit agiter ces forêts
Que le tems a peuplé de funebres Cyprès.
Le Silence y préside, & penché sur son Urne,
Fiij
3O
126 MERCURE DEFRANCE.
Le Lethé voit couler son onde taciturne,
Qui roulant mollement sur un terrain mousseux.,
Assoupit au bruit lent de se flots poresseux.
Auptes de l'antre, on voit des pavors innombra.
bles
Et les plantes comme eux au repos favorables,
Dont la nuit exprimant la vertu dans les airs
Forme ce doux sommeil, charme de l'Univets.
Ce Palais escarpé, l'horreur de la Nature,
N'a ni gardes, ni murs, ni portes, ni ferrure;
De crainte que les gonde, s'ils venoient à gémir
En reveillant le Dieu, ne le fissent frémir.
Du plus tendre duvet, au sein de la molesse;
La vo'upté forma sa couche enchanteresse;
En foule on voit errer les songes à l'entour:
Ministres assidus de sa paisible Cour.
Qui pour plaire à leur Roi, sous d'aimables figures
Font à ses sens trompés, de douces impostures,
Et leur nombre est égal aux feuilles des Forêts,
Au sable du rivage; aux épics de Cérès.
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54
p. 137-139
RELATION d: la fête donnée par S. A. Monseigneur le Prince de Monaco, le 26 au sujet de la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Début :
Le Prince de Monaco, qui étoit à sa Maison de Plaisance de Carnolez, lorsqu'il [...]
Mots clefs :
Prince de Monaco, Troupes, Palais, Magnificence, Naissance du duc de Bourgogne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RELATION d: la fête donnée par S. A. Monseigneur le Prince de Monaco, le 26 au sujet de la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
RELATION d: la fête donnée par
S. A. Monseigneur le Prince de Monaco,
le 26 au sujet de la naissance de Monseigneur
le Duc de Bourgogne.
Le Prince de Monaco, qui étoit à sa Maison
de Plaisance de Carnolez, lorsqu'il
apprit la naissance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne, envoya sur le champ ses
ordres à Monaco pour qu'on annonçât aux
habitans cette intéressante nouvelle par
une salve de 25 coups de canon; il ordon-
lized by Goo
138 MERCUREDEFRANCE.
na en même-tems les préparatifs de réjouis-
sances dignes du zéle qui l'anime, & se
rendit dans sa Capitale pour les célébrer
le 26 du mois derniet, jour indiqué pour
la fête. Sa Compagnie de Cadets & un
détachement de ses Grenadiers, ainsi que
les troupes de France, se mirent sous les ar-
mes à quatre heures après midi; le Prince
accompagné de la Noblesse & des Magis-
trats, assista dans la Chapelle du Palais,
ornée avec la plus grande magnificence,
au Te Deum qui fut chanté au bruit de
toute l'artillerie; il fit ensuite jetter de
l'argent au peuple & tous les environs du
Palais retentirent des acclamations réité-
rées de vive le Roi de France & notre
Prince. A l'entrée de la nuit les troupes dé-
filerent le long des remparts & l'on fit trois
salves générales du canon de la Place aus-
quelles les troupes répondirent par unpareil
nombre de salves de toute leur mousquet-
terie; à ce signal toute la Ville fut illumi-
née, on tira en même tems un très beau
feu d'arrifice: les troupes s'étant ren-
dues sous des tentes qui avoient été dres-
sées exprès, elles y trouverent des tables
servies avec autant de propreté que d'abon-
dance.
Le Prince de Monaco alla les voir sou-
per, & après être retourné au Palais dont
JANVIER. 1752.
139
l'illumination offroit un coup d'œil égale-
ment magnifique & varié par l'intelligence
dans le dessein & par les devises adoptées
au sujet, il soupa avec les Dames, les
principaux Officiers des troupes & plu-
sieurs autres personnes de distinction.
Outre sa table il y en eut deux autres dans
lesquelles brillerent la même profusion &
la même délicatesse; les santés du Roi,
de la Reine, de Monseigneur le Dauphin,
de Madame la Dauphine, de Monseigneur
le Duc de Bourgogne, & de Mesdames de
France, furent saluées chacune de vingt-
cinque coups de canon. Les trois tables, ayant
demande la permission de boire à la santé
du Prince de Monaco, il ne voulut point
y consentir, & il répondit que tous les hon-
neurs du jour devoient être pour le Roi &
pour la Famille Royale. Le repas fut sui-
vit d'un Bal, qui dura jusqu'à six heures du
matin & qui soit par le nombre prodi-
gieux de bougie dont il fut éclairé, soit
pat l'abondance des rafraichissements &
confitures de toutes especes qu'on y distri-
bua, ne céda point en magnificence au
reste de la fête.
S. A. Monseigneur le Prince de Monaco,
le 26 au sujet de la naissance de Monseigneur
le Duc de Bourgogne.
Le Prince de Monaco, qui étoit à sa Maison
de Plaisance de Carnolez, lorsqu'il
apprit la naissance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne, envoya sur le champ ses
ordres à Monaco pour qu'on annonçât aux
habitans cette intéressante nouvelle par
une salve de 25 coups de canon; il ordon-
lized by Goo
138 MERCUREDEFRANCE.
na en même-tems les préparatifs de réjouis-
sances dignes du zéle qui l'anime, & se
rendit dans sa Capitale pour les célébrer
le 26 du mois derniet, jour indiqué pour
la fête. Sa Compagnie de Cadets & un
détachement de ses Grenadiers, ainsi que
les troupes de France, se mirent sous les ar-
mes à quatre heures après midi; le Prince
accompagné de la Noblesse & des Magis-
trats, assista dans la Chapelle du Palais,
ornée avec la plus grande magnificence,
au Te Deum qui fut chanté au bruit de
toute l'artillerie; il fit ensuite jetter de
l'argent au peuple & tous les environs du
Palais retentirent des acclamations réité-
rées de vive le Roi de France & notre
Prince. A l'entrée de la nuit les troupes dé-
filerent le long des remparts & l'on fit trois
salves générales du canon de la Place aus-
quelles les troupes répondirent par unpareil
nombre de salves de toute leur mousquet-
terie; à ce signal toute la Ville fut illumi-
née, on tira en même tems un très beau
feu d'arrifice: les troupes s'étant ren-
dues sous des tentes qui avoient été dres-
sées exprès, elles y trouverent des tables
servies avec autant de propreté que d'abon-
dance.
Le Prince de Monaco alla les voir sou-
per, & après être retourné au Palais dont
JANVIER. 1752.
139
l'illumination offroit un coup d'œil égale-
ment magnifique & varié par l'intelligence
dans le dessein & par les devises adoptées
au sujet, il soupa avec les Dames, les
principaux Officiers des troupes & plu-
sieurs autres personnes de distinction.
Outre sa table il y en eut deux autres dans
lesquelles brillerent la même profusion &
la même délicatesse; les santés du Roi,
de la Reine, de Monseigneur le Dauphin,
de Madame la Dauphine, de Monseigneur
le Duc de Bourgogne, & de Mesdames de
France, furent saluées chacune de vingt-
cinque coups de canon. Les trois tables, ayant
demande la permission de boire à la santé
du Prince de Monaco, il ne voulut point
y consentir, & il répondit que tous les hon-
neurs du jour devoient être pour le Roi &
pour la Famille Royale. Le repas fut sui-
vit d'un Bal, qui dura jusqu'à six heures du
matin & qui soit par le nombre prodi-
gieux de bougie dont il fut éclairé, soit
pat l'abondance des rafraichissements &
confitures de toutes especes qu'on y distri-
bua, ne céda point en magnificence au
reste de la fête.
Fermer
55
p. 199-205
RELATION Des Fêtes données à Rome pour la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, par son Excellence M. le Duc de Nivernois.
Début :
Le Duc de Nivernois Ambassadeur extraordinaire de France auprès du Saint Siege, [...]
Mots clefs :
Fêtes, Rome, Naissance du duc de Bourgogne, Duc de Nivernois, Ambassadeur, Noblesse, Palais, Cardinaux, Goût, Fêtes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RELATION Des Fêtes données à Rome pour la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, par son Excellence M. le Duc de Nivernois.
RELATION
Des Fêtes données à Rome pour la naissance
de Monseigneur le Duc de Bourgogne,
par son Excellence M. le Duc de Nivernois.
Le Duc de Nivernois Ambassadeur extraordinaire
de France auprès du Saint Siege,
ayant fixé au 22. 13. & 24. de Novembre les
fêtes qu'il devoit donner pour la naissance de
Monseigneui le Duc de Bourgogne, elles com-
mencerent Lundi matin 22. par un Te Deum so-
lemnel qui fut chanté dans l'Eglise Françoise de
Saint Louis. Son Excellence reçut avant de partit
les complimens d'un grand nombre de Prélats,
qui s'étoient rendus au Palais de France, &
ceux des Cardinaux, & des Princes Romains
qui envoyereut leurs Gentilshommes. On distri-
bua en abondance à tous avant de partit des gla-
ces & des stuits gelés.
Iiiij
200 MERCURE DEFRANCE.
M. l'Ambassadeur se rendit à l'Eglise de S.
Louis avec son train ordinaire composé de qua-
torze carosses qui étoient remplis de trente Pré-
lats & d'un cortège nombreux formé par les
Ftançois, & la Maison de son Excellence. L'E-
glise de Saint Louis étoit ornée avec beancoup
de goût & de magnificence, & prépaiée pour
tenir la chapelle cardinalitienne intimée par Sa
Sainteté Vingt-cinq Cardinaux s'y rendirent &
toute la Prélature. M. Vicentini Archevêque,
célebia pontificalement la messe qui fut sui-
vie d'un Te Deum chanté par la Musique du Pa-
pe, pendant lequel on fit une triple sal ve de
boëtes.
A trois heures après midi Son Excellence sui-
vie seulement de trois carosses, se tendit au
cours, où la course de Barbes indiquée pour ces
sêtes avoit attiré une foule prodigieuse de Nobles-
se & de peuple, & après y avoir fait deux tours
elle entra dans le Palais de l'Académie de Fran-
ee pour y recevoir les Cardinaux, les Prélats
& la Noblesse qui avoient été invités à s'y ren-
dre pour y voir la course. L'assemblée étoit aussi
nombreuse & aussi brillante qu'elle pouvoit l'è-
tre, & l'on servit, en attendant la course, un
superbe rafraîchissement. Dix sept chevaux cou-
rurent, dont quatorze appartenoient à des Sei-
goeurs Romains, & trois étoient venus de diffé-
rentes Villes d'Italie, & ce fut un cheval du
Prince Dom Camillo Rospigliosi qui fut vain-
queur. Le prix étoit une piéce d'une des plus bel-
les étoffes de Lvon fond d'argent à fleurs d'or.
Le sacté Collége, la Prélature & la Noblesse
étoient invités le même jour à une cantate, ou
Dame en deux Actes & en musique qui devoit
s'exécuter dans un salon du Palais Farnése. Ce
JANVIER. 1752. 201
sallon avoit été orné pour cet effet en maniere
de décoration théâtrale, sur les desseins & sous
la direction du Cavalier Jean Paul Panini, Pein-
tre & Architecte, dont le nom est célebre en Eu-
rope. Le sallon étoit éclairé par trente-neuf lus-
tres, plus de sept cens autres grosses bougles, &
environ cent cinquante flambeaux de cinq livres.
Il aété trouvé généralement du plus grand gout,
& de la plus grande magnificence, & l'on a dit
unanimement qu'on n'avoit jamais rien vu de
plus beau ni de plus brillant. Comme il seroit
difficile de donner une idée de ce spectacle, on
renvoie à la description détaillée qui suit cette
relation.
Madame la Princesse Borghese faisoit les hon-
neurs aux Dames qui se placerent sur une espe-
ce d'amphitheâtre pratiqué à œe dessein, & M.
l'Ambassadeur reçut les Cardinaux qui vinrent
au nombre de vingt- un. Les Acteurs de la canta-
te étoient vêtus d'habits brodés fort riches & de
très bon goût, conformes aux personnages qu'ils
représentoient. Tout l'Orchestre qui étoit dispose
en forme d'amphithéâtre composé de plus de
quatre vingt joveurs d'instrumens, vêtus d'habits
de théâtre tres-bien entendus, & ayant chacun
une couronne de fleurs sur la têre, formoient
un coup d'œil qui augmentoit encore l'agrément
& l'éciat de ce spectacle aussi brillaut qu'il pou-
voit l'être. La musique de la cantate qui est de la
tomposition du Signor Rinaldo de Capoue, fut
trouvée fort belle. Dans l'intervalle de la pre-
miere partie à la seconde, on distribua des gla-
ces, des eaux frasches & des fruits glaces à tout
le monde. Aprés la fin de la cantate, & le dé-
part des Cardinaux, les Dames passe rent dans la
gallerie du Palais appellé la gallerie des Caraches,
IV
zed by Goc
202 MERCURE DEFRANCE.
où elles trouverent une table de quatre-vingt
couverts, très-bien illuminée, & couverte d'un
magnifique ambigu. Dans les chambres voisines
étoient des tables volantes & des détachemens
de valets de-chambre destinés à les servir & à les
couvrir de viandes froides ou chaudes, suivant le
goût de ceux qui s'y rassembloient, de façon que
chacun fut servi comme il vouloit l'être, ce qui
parut plaire & surprendre également. Pendant le
temps du souper on avoit préparé le sallon pour
V danser. Les Dames y etant repasséés, M. le
Duc de Nivernois ouvrit le bal avec Madame
l'Ambassadiice de Venise. La sête ne finit qu'au
jour, & tant qu'elle dura, les Officiers de M.
l'Ambassadeur ne cesserent de porter & de pre-
senter dans tous les rangs des rafraschissemens
soit de fruits glaces, soit de vin, soit de ratafiat.
Le lendemain Mardi M. l'Ambassadeur se rendit
comme la veille, à l'Académie de France, où il
y eut le même concours de Cardinaux, de Pré-
lats & de Nob'esse. La troupe des chevaux qui
disputoient le prix étoit composée de seize
& ce fut encore un cheval de Dom Camillo Ros-
pigliosi qui remporta ce prix consistant, comme
celui de la veille, en une piéce d'étoffes de Lyon
des plus ri hes.
Le Mercredi étoit destiné à un Bal public, fait
non seulemeut pour la Noblesse, mais pour toute
la Ville, & pour cet effet le grand Appartement
du Parais Fatnese avoit été meublé, & éclairé su-
perbement; le Sallon, dont on vient de parler
au sujet de la Cantate, devoit servir à la Noblesse,
& les douze autres piéces, dont l'appartement
est composé, à tous les masques iudifferemment.
Outre ces salles, on avoit meublé des plus bel-
les tapisscries de Flandres & des Gobelins, les
17)2.
203
JANVIER.
trois grands portiques ou galleries ouvertes qui
occupent trois côtés du Palais. Deux de ces galle-
ries servoient aux Masques, & s'unissoient au
reste de l'appartement. Dans le troisiéme on avoit
dressé une longue table, au bout de laquelle étoit
un buffet en forme d'amphithéâtre richement dé-
coré, très-bien illuminé & chargé de toutes sor-
te de viandes, pâtés, pâtisseries, vins, liqueurs, &
toutes sortes de rafraîchissemens. Tous ceux qui
vinrent se presenter à cette table y trouverent
chondamment pendant toute la nuit tout ce qu'ils
pouvoient demander soit en glaces & fruits gla-
cés, soit en viandes, vins & ratafiats. On ne
cessa, comme au premier bal, de porter des ra-
fraschissemens dans la salle de la Noblesse, &
vers une heure après minuit, on vit paroître
dans le milieu de cette salle, six tables volantes
qui furent aussi- tot couvertes de viandes froides,
& les Cavaliers servant eux-mêmes les Dames,
& portant à manger à celles qui ne s'étoient,
poiut approchées des tables; tout le monde fit,
une espéce de souper dont la confusion & le des-
ordre parut ajouter à l'agrément de la fête. Ceux-
qui demanderent des mets chauds furent servis
sur le champ, comme le jout de l'ambigu: on
a compté qu'il pouvoit y avoir au moins huit à
neuf cens personnes dans la salle de la No-
blesse, & que dans le cours de la nuit il pouvoit
être venu trente mille personnes dans les autres.
Toutes les differentes parties de ces fêtes ont-
éé exécutées & servies avec un ordre qu'il esti
aussi rare que difficile d'observer dans une si
grande confusion, & l'abondance des prépara-
tifs a fait que rien n'a manqué, malgré le con-
cours prodigieux des Masques. Pendant les trois
jours qu'a duré la fête, l'Atchitecture extérieute
1vj
itized byC
204 MERCURE DEFRA NCE.
du Palais Farnese, & tout le tour de la
place a été illuminé de flambeaux de cire blan-
rche & de lampions, suivant l'usage du Pays Cet-
te place étoit ornée d'espece de portiques, for-
mes pare des branches de laurier qui faisoient
un spectacle fort agréable. Aux deux côtés étoient
deux fontaines de vin destinées au peuple Le Pa-
lais de M. l'Ambassadeur, ainsi que ceux des
Cardinaux & des Ministres, ont aussi été illuminés
pendant ces trois jours. Les maisons françoises
l'étoient aussi, & M. l'Ambassadeur avoit fait
distribuer pout cet effet vingt-cinq miile lu-
mieres.
Le Jeudi, M. l'Ambassadeur se rendit avec son
cortège, & en habit dde cérémonie, au Palais
Farnese où devoit venit Sa Sainteté pour don-
ner un coup d'œil au spectacle du sallon. Tous les
Acteurs de la cantate étoient disposés à leurs pla-
ces,, & dès que le Pape parut, on leva la toile
& on commença l'ouverture. Sa Sainteté enten-
dit chanter trois ariettes & un chœur, & ent la
bonté de témoigner à M l'Ambassadeur qu'elle
étoit fort satisfaite de ce qu'elle avoit vu.
Lorsque le Pape fut parti, on se hâta de défai-
re le thrône qui avoit été préparé pour sa Sain-
reté, & on remit la salle dans son premier état
cette soirée étant destinée à faire entendre la can-
tate à ceux qui n'avoient pas pu être admis à la
fête, ou la Noblesse seule & la Prélature pon-
vbient être admises; & pour donner une satisfac-
tion plus entiere à cet Ordre de personnes, le
Samedi suivant, il fut donné encore une répré-
sentation pour elles, de façon qu'en y compre-
nant denx répétitions qui ont été faites avec la
salle illuminée, & pour lesquelles, ainsi que
pour les deux dernieres sois, on avoit distribué
ized by Goc
205
1752.
JANVIER.
des billets, il y a eu quatre réprésentations, in-
dépendamment de celle du Lundi. On donne
ici les plus grands éloges à la magnificence & au
bon goût de ces fêtes, ainsi qu'à l'abondance
& à la somptuosité qui y ont regné. On dit
généralement qu'on n'a jamais rien vu de plus
beau ni de mieux entendu, & où il y ait eu un
plus grand air de magnificence. La Noblesse
Romaine s'est empressée dans cette circonstance
de donner à M. le Duc de Nivernois des Sar-
ques très-flatteuses de l'estime & de la préven-
tion favorable qu'on a pour lui. Tous les Ordres
se sont tassemblés, & jamais la Noblesse Romai.
ne n'avoit paru avec plus d'éclat. Un grand
nombre de Dames surtout ont fait voir dans
cette occasion des habits de masques du goût
le plus recherché, & de la plus grande richesse.
Il y avoit aussi un concours nombreux d'Etran-
gers de distinction qui contribuerent beaucoup
an succès de ces fêtes, en assurant qu'ils n'en
ont point vul dans les différentes Cours où ils
se sont trouvés, de comparables à ces dernieres
& pour tout dire en un mot, les Habitans de
cette Capitale du Monde la trouverent digne
d'eux & de leur Ville.
Des Fêtes données à Rome pour la naissance
de Monseigneur le Duc de Bourgogne,
par son Excellence M. le Duc de Nivernois.
Le Duc de Nivernois Ambassadeur extraordinaire
de France auprès du Saint Siege,
ayant fixé au 22. 13. & 24. de Novembre les
fêtes qu'il devoit donner pour la naissance de
Monseigneui le Duc de Bourgogne, elles com-
mencerent Lundi matin 22. par un Te Deum so-
lemnel qui fut chanté dans l'Eglise Françoise de
Saint Louis. Son Excellence reçut avant de partit
les complimens d'un grand nombre de Prélats,
qui s'étoient rendus au Palais de France, &
ceux des Cardinaux, & des Princes Romains
qui envoyereut leurs Gentilshommes. On distri-
bua en abondance à tous avant de partit des gla-
ces & des stuits gelés.
Iiiij
200 MERCURE DEFRANCE.
M. l'Ambassadeur se rendit à l'Eglise de S.
Louis avec son train ordinaire composé de qua-
torze carosses qui étoient remplis de trente Pré-
lats & d'un cortège nombreux formé par les
Ftançois, & la Maison de son Excellence. L'E-
glise de Saint Louis étoit ornée avec beancoup
de goût & de magnificence, & prépaiée pour
tenir la chapelle cardinalitienne intimée par Sa
Sainteté Vingt-cinq Cardinaux s'y rendirent &
toute la Prélature. M. Vicentini Archevêque,
célebia pontificalement la messe qui fut sui-
vie d'un Te Deum chanté par la Musique du Pa-
pe, pendant lequel on fit une triple sal ve de
boëtes.
A trois heures après midi Son Excellence sui-
vie seulement de trois carosses, se tendit au
cours, où la course de Barbes indiquée pour ces
sêtes avoit attiré une foule prodigieuse de Nobles-
se & de peuple, & après y avoir fait deux tours
elle entra dans le Palais de l'Académie de Fran-
ee pour y recevoir les Cardinaux, les Prélats
& la Noblesse qui avoient été invités à s'y ren-
dre pour y voir la course. L'assemblée étoit aussi
nombreuse & aussi brillante qu'elle pouvoit l'è-
tre, & l'on servit, en attendant la course, un
superbe rafraîchissement. Dix sept chevaux cou-
rurent, dont quatorze appartenoient à des Sei-
goeurs Romains, & trois étoient venus de diffé-
rentes Villes d'Italie, & ce fut un cheval du
Prince Dom Camillo Rospigliosi qui fut vain-
queur. Le prix étoit une piéce d'une des plus bel-
les étoffes de Lvon fond d'argent à fleurs d'or.
Le sacté Collége, la Prélature & la Noblesse
étoient invités le même jour à une cantate, ou
Dame en deux Actes & en musique qui devoit
s'exécuter dans un salon du Palais Farnése. Ce
JANVIER. 1752. 201
sallon avoit été orné pour cet effet en maniere
de décoration théâtrale, sur les desseins & sous
la direction du Cavalier Jean Paul Panini, Pein-
tre & Architecte, dont le nom est célebre en Eu-
rope. Le sallon étoit éclairé par trente-neuf lus-
tres, plus de sept cens autres grosses bougles, &
environ cent cinquante flambeaux de cinq livres.
Il aété trouvé généralement du plus grand gout,
& de la plus grande magnificence, & l'on a dit
unanimement qu'on n'avoit jamais rien vu de
plus beau ni de plus brillant. Comme il seroit
difficile de donner une idée de ce spectacle, on
renvoie à la description détaillée qui suit cette
relation.
Madame la Princesse Borghese faisoit les hon-
neurs aux Dames qui se placerent sur une espe-
ce d'amphitheâtre pratiqué à œe dessein, & M.
l'Ambassadeur reçut les Cardinaux qui vinrent
au nombre de vingt- un. Les Acteurs de la canta-
te étoient vêtus d'habits brodés fort riches & de
très bon goût, conformes aux personnages qu'ils
représentoient. Tout l'Orchestre qui étoit dispose
en forme d'amphithéâtre composé de plus de
quatre vingt joveurs d'instrumens, vêtus d'habits
de théâtre tres-bien entendus, & ayant chacun
une couronne de fleurs sur la têre, formoient
un coup d'œil qui augmentoit encore l'agrément
& l'éciat de ce spectacle aussi brillaut qu'il pou-
voit l'être. La musique de la cantate qui est de la
tomposition du Signor Rinaldo de Capoue, fut
trouvée fort belle. Dans l'intervalle de la pre-
miere partie à la seconde, on distribua des gla-
ces, des eaux frasches & des fruits glaces à tout
le monde. Aprés la fin de la cantate, & le dé-
part des Cardinaux, les Dames passe rent dans la
gallerie du Palais appellé la gallerie des Caraches,
IV
zed by Goc
202 MERCURE DEFRANCE.
où elles trouverent une table de quatre-vingt
couverts, très-bien illuminée, & couverte d'un
magnifique ambigu. Dans les chambres voisines
étoient des tables volantes & des détachemens
de valets de-chambre destinés à les servir & à les
couvrir de viandes froides ou chaudes, suivant le
goût de ceux qui s'y rassembloient, de façon que
chacun fut servi comme il vouloit l'être, ce qui
parut plaire & surprendre également. Pendant le
temps du souper on avoit préparé le sallon pour
V danser. Les Dames y etant repasséés, M. le
Duc de Nivernois ouvrit le bal avec Madame
l'Ambassadiice de Venise. La sête ne finit qu'au
jour, & tant qu'elle dura, les Officiers de M.
l'Ambassadeur ne cesserent de porter & de pre-
senter dans tous les rangs des rafraschissemens
soit de fruits glaces, soit de vin, soit de ratafiat.
Le lendemain Mardi M. l'Ambassadeur se rendit
comme la veille, à l'Académie de France, où il
y eut le même concours de Cardinaux, de Pré-
lats & de Nob'esse. La troupe des chevaux qui
disputoient le prix étoit composée de seize
& ce fut encore un cheval de Dom Camillo Ros-
pigliosi qui remporta ce prix consistant, comme
celui de la veille, en une piéce d'étoffes de Lyon
des plus ri hes.
Le Mercredi étoit destiné à un Bal public, fait
non seulemeut pour la Noblesse, mais pour toute
la Ville, & pour cet effet le grand Appartement
du Parais Fatnese avoit été meublé, & éclairé su-
perbement; le Sallon, dont on vient de parler
au sujet de la Cantate, devoit servir à la Noblesse,
& les douze autres piéces, dont l'appartement
est composé, à tous les masques iudifferemment.
Outre ces salles, on avoit meublé des plus bel-
les tapisscries de Flandres & des Gobelins, les
17)2.
203
JANVIER.
trois grands portiques ou galleries ouvertes qui
occupent trois côtés du Palais. Deux de ces galle-
ries servoient aux Masques, & s'unissoient au
reste de l'appartement. Dans le troisiéme on avoit
dressé une longue table, au bout de laquelle étoit
un buffet en forme d'amphithéâtre richement dé-
coré, très-bien illuminé & chargé de toutes sor-
te de viandes, pâtés, pâtisseries, vins, liqueurs, &
toutes sortes de rafraîchissemens. Tous ceux qui
vinrent se presenter à cette table y trouverent
chondamment pendant toute la nuit tout ce qu'ils
pouvoient demander soit en glaces & fruits gla-
cés, soit en viandes, vins & ratafiats. On ne
cessa, comme au premier bal, de porter des ra-
fraschissemens dans la salle de la Noblesse, &
vers une heure après minuit, on vit paroître
dans le milieu de cette salle, six tables volantes
qui furent aussi- tot couvertes de viandes froides,
& les Cavaliers servant eux-mêmes les Dames,
& portant à manger à celles qui ne s'étoient,
poiut approchées des tables; tout le monde fit,
une espéce de souper dont la confusion & le des-
ordre parut ajouter à l'agrément de la fête. Ceux-
qui demanderent des mets chauds furent servis
sur le champ, comme le jout de l'ambigu: on
a compté qu'il pouvoit y avoir au moins huit à
neuf cens personnes dans la salle de la No-
blesse, & que dans le cours de la nuit il pouvoit
être venu trente mille personnes dans les autres.
Toutes les differentes parties de ces fêtes ont-
éé exécutées & servies avec un ordre qu'il esti
aussi rare que difficile d'observer dans une si
grande confusion, & l'abondance des prépara-
tifs a fait que rien n'a manqué, malgré le con-
cours prodigieux des Masques. Pendant les trois
jours qu'a duré la fête, l'Atchitecture extérieute
1vj
itized byC
204 MERCURE DEFRA NCE.
du Palais Farnese, & tout le tour de la
place a été illuminé de flambeaux de cire blan-
rche & de lampions, suivant l'usage du Pays Cet-
te place étoit ornée d'espece de portiques, for-
mes pare des branches de laurier qui faisoient
un spectacle fort agréable. Aux deux côtés étoient
deux fontaines de vin destinées au peuple Le Pa-
lais de M. l'Ambassadeur, ainsi que ceux des
Cardinaux & des Ministres, ont aussi été illuminés
pendant ces trois jours. Les maisons françoises
l'étoient aussi, & M. l'Ambassadeur avoit fait
distribuer pout cet effet vingt-cinq miile lu-
mieres.
Le Jeudi, M. l'Ambassadeur se rendit avec son
cortège, & en habit dde cérémonie, au Palais
Farnese où devoit venit Sa Sainteté pour don-
ner un coup d'œil au spectacle du sallon. Tous les
Acteurs de la cantate étoient disposés à leurs pla-
ces,, & dès que le Pape parut, on leva la toile
& on commença l'ouverture. Sa Sainteté enten-
dit chanter trois ariettes & un chœur, & ent la
bonté de témoigner à M l'Ambassadeur qu'elle
étoit fort satisfaite de ce qu'elle avoit vu.
Lorsque le Pape fut parti, on se hâta de défai-
re le thrône qui avoit été préparé pour sa Sain-
reté, & on remit la salle dans son premier état
cette soirée étant destinée à faire entendre la can-
tate à ceux qui n'avoient pas pu être admis à la
fête, ou la Noblesse seule & la Prélature pon-
vbient être admises; & pour donner une satisfac-
tion plus entiere à cet Ordre de personnes, le
Samedi suivant, il fut donné encore une répré-
sentation pour elles, de façon qu'en y compre-
nant denx répétitions qui ont été faites avec la
salle illuminée, & pour lesquelles, ainsi que
pour les deux dernieres sois, on avoit distribué
ized by Goc
205
1752.
JANVIER.
des billets, il y a eu quatre réprésentations, in-
dépendamment de celle du Lundi. On donne
ici les plus grands éloges à la magnificence & au
bon goût de ces fêtes, ainsi qu'à l'abondance
& à la somptuosité qui y ont regné. On dit
généralement qu'on n'a jamais rien vu de plus
beau ni de mieux entendu, & où il y ait eu un
plus grand air de magnificence. La Noblesse
Romaine s'est empressée dans cette circonstance
de donner à M. le Duc de Nivernois des Sar-
ques très-flatteuses de l'estime & de la préven-
tion favorable qu'on a pour lui. Tous les Ordres
se sont tassemblés, & jamais la Noblesse Romai.
ne n'avoit paru avec plus d'éclat. Un grand
nombre de Dames surtout ont fait voir dans
cette occasion des habits de masques du goût
le plus recherché, & de la plus grande richesse.
Il y avoit aussi un concours nombreux d'Etran-
gers de distinction qui contribuerent beaucoup
an succès de ces fêtes, en assurant qu'ils n'en
ont point vul dans les différentes Cours où ils
se sont trouvés, de comparables à ces dernieres
& pour tout dire en un mot, les Habitans de
cette Capitale du Monde la trouverent digne
d'eux & de leur Ville.
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56
p. 129-140
SCULPTURE. LETTRE de M. Voisin, Avocat au Parlement de Paris, à M. le Comte de Tressan, Lieutenant général des armées du Roi, & Commandant pour Sa Mejesté en Lorraine.
Début :
MONSIEUR, permettez-moi de me renouveller dans l'honneur de votre [...]
Mots clefs :
Marbre, Antiquités romaines, Antiquités grecques, Sculpture, Rome, Palais, Relief, Ruines, Collection
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SCULPTURE. LETTRE de M. Voisin, Avocat au Parlement de Paris, à M. le Comte de Tressan, Lieutenant général des armées du Roi, & Commandant pour Sa Mejesté en Lorraine.
SCULPTURE.
LETTRE de M. Voifin , Avocat au Par
lement de Paris , à M. le Comte de Treffan,
Lieutenant général des armées du Roi , &
Commandant pour Sa Majesté en Lorraine.
MONSIEUR , permettez - moi de me
renouveller dans l'honneur de votre
fouvenir , & de faifir pour cela l'occafion
de vous faire part d'une collection confidérable
d'antiques grecques & romaines
que M. Adam l'aîné , de Nanci , Sculpteur
ordinaire du Roi , & Profeffeur de l'Académie
royale de Peinture & de Sculpture
expofe à la curiofité publique dans fa maifon
, rue baffe du Rempart , quartier de la
Ville-l'Evêque , après avoir eu l'honneur
,
Fv
310 MERCURE DE FRANCE.
d'en préfenter le recueil gravé à Sa Majesté,
& après l'avoir envoyé aux autres Souverains
de l'Europe..
Les 68 morceaux de cette collection
exécutés en marbre de Paros & de Salin ,
ont été trouvés à Rome dans le Palais de
Néron , au mont Palatin , & dans les ruines
du palais de Marius , entre Rome & Frelcati
: auffi M. Adam a- t- il deffiné & gravé
lui-même pour frontifpice à fon recueil
avec cette délicateffe & ce goût qui affectent
fi fingulierement les fçavans , le tems
qui découvre les ruines du palais de Marius
en 1729 .
C'eft des héritiers de M. le Cardinal
de Polignac , qui avoit raffemblé la plus
grande partie de ces antiques pendant fon
ambaffade à Rome , & qui les avoit fait
tranfporter en France , que M. Adam les a
acquifes. Il y a joint auffi plufieurs autres
morceaux également antiques , que dix ans
de féjour à Rome lui avoient procurés,
Cette collection , auffi rare que piquante
par la beauté & par la variété des objets ,
paroît déterminément propre à décorer une
une galerie ou une bibliothéque.
Elle feroit auffi d'une très- grande utilité
dans une académie , pour l'étude & pour
former le goût des éleves , foit de peinture ,
ou de ſculpture.
JUIN. 1755 131
Le bas-relief du tombeau d'un des fils
de Fauſtine , d'un pied de haut fur trois de
large , ouvrage romain én marbre de Paros
, fait la vignette initiale du recueil de
M.Adam : on y voit le bufte de ce fils chéri ,
avec une allégorie fçavamment imaginée.
Enfuite fe préfente un autel triangulaire
dédié à Bacchus : il a trois pieds trois pouces
de haut , & il eft monté fur trois vafes.
de bronze , foutenus par un piédeſtal ;
ouvrage grec de marbre de Paros . Le basrelief
de deux de ces faces repréfente un
Faune & une Bacchante , d'un pied de hauteur
on voit Silene fur le bas- relief de la
troiſieme face.
Un autre bas- relief de trois pieds de
hauteur & de deux pieds dix pouces de
largeur ; ouvrage grec de marbre de Salin ,
& tiré du tombeau de Marc- Antoine , repréfente
la conquête des Indes par Bacchus .
Les figures de ce bas- relief ont un pied
dix pouces de hauteur ce morceau eft
fans contredit un des plus beaux de l'antiquité
grecque.
Combien deux médaillons qu'on remarque
après , n'excitent- ils pas notre curiofité
de ces deux médaillons de marbre de
Paros , de deux pieds trois pouces de hau
teur chacun , l'un repréfente Diane, & l'autre
Vénus.
F vj
432 MERCURE DE FRANCE.
Deux médaillons d'Aurelien & de Vitellus
, de marbre de Paros , d'un pied trois
pouces de haut , font aux yeux l'éloge de
l'artifte romain antique qui les a exécutés.
Les gens de goût pourront- ils n'être pas
faifis de cette figure faillante & neuve ,
malgré fon antiquité , après nombre de
fiecles ? c'eft un Amour repréfenté de deux
faces , monté fur une panthere ; ouvrage
grec de marbre de Paros , de deux pieds fept
pouces de haut , dont le plinthe eft de deux
pieds trois pouces , & l'Amour de deux
pieds de proportion.
Arrive un petit Bacchus , enfant monté
fur un bouc , & préfenté de deux côtés :
c'eft un ouvrage grec de marbre de Paros ,
de deux pieds de haut fur un plinthe de
trois.
L'Hercule Farnefe eft fans doute connu ,
foit à Rome dans le palais Farnefe , où il
eft en original , foit en copies à Verfailles ,
même foit dans différens cabinets . Il s'agit
ici d'un Hercule appellé Farnefe improprement
, mais qui eft un monument grec
de marbre de Paros , d'un pied fix
de hauteur.
pouces
Après ce qui vient d'être remarqué ,
l'Amour pour l'antiquité fe trouve animé
par une figure de Minerve , d'éxécution
JUIN. 1755: 133
grecque, & de bréche violette, de la hauteur
de deux pieds.
Une autre antique grecque de marbre
de Paros , de deux pieds de haut , repréſentant
Bellonne , a immédiatement après elle
la place qui lui convient.
Enfuite fe préfente dans la galerie de
M. Adam , l'Abondance , antiquité romaine
de marbre de Salin , d'un pied onze pouces
de haut.
Les yeux s'arrêtent après fur un Jupiter
de deux pieds de hauteur , antiquité romaine
, de marbre de Paros.
On ne peut pas fe refufer à la beauté
fçavante de la Junon romaine , de marbre
de Paros , de deux pieds de hauteur . "
La Vénus à la pomme d'or , ouvrage
romain de marbre de Paros , d'un pied onze
pouces de haut , mérite ici toute notre attention
; c'eſt un précieux original dans fa
mefure déterminée , mais dont la copie ſe
remarque dans une étendue plus confidérable
le long de l'allée qui conduit au canal
de Verſailles ; & c'eft cette figure que le
feu célebre Vaillant qualifioit Dea Delphina
, à la différence que la Déeffe du
tapis verd ne tient point de pomme d'or ,
quoiqu'on lui attribue le même gefte .
La Vénus fortant du bain ne cede rien
à la précédente ; elle a une partie de fon
134 MERCURE DE FRANCE.
attitude du côté de la pudicité , & peu s'en
faut qu'à cet égard elle ne fe trouve au
niveau de la perfection de l'original de la
Vénus appellée vulgairement de Médicis ,
& qui eft dans le plus précieux cabinet du
palais de Florence. Cette Vénus fortant du
bain , qui eft une antique romaine de
marbre de Paros , a deux pieds deux pouces
de haut.
Vient enfuite une autre antique romaine
, auffi de marbre de Paros, de deux pieds
quatre pouces , repréfentant un enfant.
A côté , Bacchus enfant affis fur une peau
de bouc , d'un pied neuf pouces de haut en
marbre de Paros ; antiquité romaine.
Achelous à demi - couché & tenant une
corne d'abondance ; antiquité grecque de
marbre de Paros , de deux pieds huit pouces
de proportion , fur un plinthe de deux
pieds fept pouces .
Autre antiquité grecque de marbre de
Paros, de trois pieds de proportion , repréfentant
une Nereïde endormie & couchée
fur le rivage.
On ne peut trop admirer la beauté d'un
Hercule vainqueur du dragon du jardin
des Hefpérides ; antiquité romaine de
marbre de Paros, de deux pieds cinq pouces.
A côté on remarque avec la même fatisfaction
la figure de l'Empereur Commode
JUIN. 1755.
135
en Hercule , après la même victoire ; antiquité
romaine de marbre de Paros , de deux
pieds onze pouces de hauteur.
Un Efculape ; autre antiquité romaine
de marbre de Salin , de deux pieds onze
pouces de haut , égale en beauté les deux
précédentes figures .
Rien de plus précieux que la Vénus pu
dique qu'on voit enfuite ; antiquité grecque
de marbre de Paros , de deux pieds
onze pouces de haut. Cette figure eft régulierement
belle de tous les côtés.
On fixe enfuite fes regards fur une
Pallas armée de fon égide ; antiquité grecque
de marbre de Paros , de deux pieds
onze pouces de hauteur.
La Junon qui eft à côté , eft de la plus
rare beauté par la précifion avec laquelle
le nud fe trouve deffiné fous la draperie :
c'eſt une antiquité grecque , de deux pieds
onze pouces de hauteur , en marbre de
Paros.
Une Flore également belle ; antiquité
grecque , du même marbre & de la même.
proportion .
La curiofité est enfuite extrêmement
piquée par une autre antique grecque , de
trois pieds fix pouces de proportion , &
deux pieds fix pouces de hauteur , en marbre
Crétois , repréfentant un Phrygien qui
136 MERCURE DE FRANCE.
au bas d'une tour fe garantit des traits ennemis
par fon bouclier. Cette figure : eft
également avantageufe de tous côtés .
Une Diane fait partie de la collection de
M. Adam : c'eſt une antique romaine de
marbre de Paros , de trois pieds fix pouces
de hauteur , qui eft d'une beauté parfaite
ainfi que l'Apollon , antiquité grecque , du
même marbre & de la même hauteur. I
Il ne fe voit rien de fupérieur à une
autre antiquité grecque , du même marbre,
de trois pieds fept pouces de haut , repréfentant
une des filles de Lycomede , fous
la draperie de laquelle les yeux développent
le nud.
A côté fe trouve un Pâris à la pomme
d'or ; antiquité grecque , du même marbre
& de la même hauteur , figure admirable
pour fervir de modele.
Ifis , fous les attributs de la Déeffe de la
fanté ; antiquité grecque de marbre de
Paros , de quatre pieds de hauteur , s'offre
enfuite aux yeux.
Une des plus précieufes figures qu'on
puiffe voir fe préfente après ; c'eſt une antiquité
grecque de marbre de Salin, de quatre
pieds dix pouces de haut , repréfentant
l'Hymen , tenant un flambeau d'une main
& une couronne de l'autre à côté de fon
autel.
JUI N. 1755: 137
Il eft fuivi de trois autres antiquités
grecques , du même marbre & de la même
hauteur , repréfentant Mercure , Bacchus
& Méléagre , d'une beauté rare.
,
Enfuite la vûe fe fixe fur une antiquité
grecque , de marbre de Paros , de fix pieds
fix pouces de proportion repréſentant
Perfée qui , après la délivrance d'Andromede
, pofe la tête de Medufe fur du corail
pétrifié & teint de fon fang. La vûe
de cette figure eft piquante de tous les
côtés : on pourroit incrufter dans fon
piédeſtal un bas- relief, partie de la collection
, antiquité grecque , de deux pieds
trois pouces de haut & d'un pied fix
pouces de large , de marbre de Paros ,
repréfentant la même délivrance d'Andromede
, & dont les figures ont un pied huit
pouces.
Deux buftes , antiquités grecques , fe
trouvent enfuite , d'un pied fix pouces de
hauteur chacune ; l'une de marbre de Paros
, & l'autre de marbre de Salin , repréfentant
Germanicus & Lepida .
Deux autres buftes , l'un d'une femme
inconnue , & l'autre d'Adrien , jeune ; an
tiquités romaines , de marbre de Paros ,
d'un pied huit pouces de hauteur.
Deux autres de marbre de Paros , d'un
pied deux pouces de hauteur ; antiquités
138 MERCURE DE FRANCE.
i
romaines, repréfentant une Matrone & une
Nymphe.
Deux autres buftes ; antiquités grecques,
de marbre de Paros, d'un pied cinq pouces
de hauteur , repréfentant une Veftale &
une Sabine .
Deux autres , l'un romain , & l'autre
grec , de marbre de Paros , d'un pied fept
pouces de haut , repréfentant une Bacchante
& Antinous.
Deux autres ; l'un romain & l'autre grec,
de marbre de Paros , de deux pieds de hauteur
, repréfentant Pâris & Cybelle..
Deux autres , de deux pieds trois pouces
de haut ; antiquités romaines , de marbre
de Paros , repréfentant Neron & Meffa-
-line .
C
Deux autres de marbre de Páros , de
deux pieds trois pouces de haut ; antiquités
romaines , qui repréfentent Longina
& Cefonia.
Deux autres , de la même hauteur & du
même marbre ; antiquités grecques , repréfentant
Pompeia & Caligula.
Deux autres du même marbre , l'un de
deux pieds trois pouces , & l'autre de deux
pieds un pouce ; antiquités romaines , repréfentant
Séneque & l'Empereur Commode
.
Deux autres du même marbre , de deux
JUIN. 1755. 139
pieds fept pouces ; antiquités romaines ,
repréfentant Annibal & Septime Sévere.
pouces ,
Deux autres , du même marbre ; antiquités
romaines , l'un d'un pied neuf
& l'autre de deux pieds trois pouces , repréfentant
Narciffe & Faune.
Deux autres du même marbre , de deux
pieds quatre pouces de haut ; antiquités
romaines , repréfentant Tibere & Galba .
Deux autres du même marbre , de deux
pieds dix pouces ; antiques romaines , repréfentant
Augufte & Lepide.
M. Adam a joint à fa collection cinq
buftes de lui , qui ont excité la curiofité,
publique.
Le premier eft un Apollon françois ,
de marbre de Carare , de deux pieds huit
pouces de hauteur. Ce bufte eft un portrait
allégorique du Roi , auquel Apollon , fi
c'étoit une divinité réelle comme c'eft
une fiction poëtique , auroit fouhaité de
reffembler .
Les quatre autres , de deux pieds fix pouces
chacun de haut , du même marbre
repréfentent élégamment & avec énergie
l'eau , l'air , le feu & la terre.
Tous ces différens morceaux , au nombre
de foixante & treize , font rangés avec intelligence
dans une galerie de la maiſon
140 MERCURE DE FRANCE!
où loge M. Adam. La fuite en eft trop
intéreffante pour qu'elle puiffe être féparée
, & fans doute que le Prince curieux
d'une auffi rare collection , ne trouvera fa
curiofité fatisfaite que par l'acquifition de
la totalité.
Je fuis perfuadé , Monfieur , que vous
me fçaurez quelque gré du détail que j'ai
l'honneur de vous faire ; votre goût pour
les fciences & pour les arts m'en eſt un sûr
garant. Excellent Général & homme de
Lettres , vous réuniffez les motifs les plus
preffans de vous vouer l'attachement le
plus inviolable & le plus refpectueux : c'eft
auffi avec ces fentimens que j'ai l'honneur
d'être pour toute ma vie , & c.
LETTRE de M. Voifin , Avocat au Par
lement de Paris , à M. le Comte de Treffan,
Lieutenant général des armées du Roi , &
Commandant pour Sa Majesté en Lorraine.
MONSIEUR , permettez - moi de me
renouveller dans l'honneur de votre
fouvenir , & de faifir pour cela l'occafion
de vous faire part d'une collection confidérable
d'antiques grecques & romaines
que M. Adam l'aîné , de Nanci , Sculpteur
ordinaire du Roi , & Profeffeur de l'Académie
royale de Peinture & de Sculpture
expofe à la curiofité publique dans fa maifon
, rue baffe du Rempart , quartier de la
Ville-l'Evêque , après avoir eu l'honneur
,
Fv
310 MERCURE DE FRANCE.
d'en préfenter le recueil gravé à Sa Majesté,
& après l'avoir envoyé aux autres Souverains
de l'Europe..
Les 68 morceaux de cette collection
exécutés en marbre de Paros & de Salin ,
ont été trouvés à Rome dans le Palais de
Néron , au mont Palatin , & dans les ruines
du palais de Marius , entre Rome & Frelcati
: auffi M. Adam a- t- il deffiné & gravé
lui-même pour frontifpice à fon recueil
avec cette délicateffe & ce goût qui affectent
fi fingulierement les fçavans , le tems
qui découvre les ruines du palais de Marius
en 1729 .
C'eft des héritiers de M. le Cardinal
de Polignac , qui avoit raffemblé la plus
grande partie de ces antiques pendant fon
ambaffade à Rome , & qui les avoit fait
tranfporter en France , que M. Adam les a
acquifes. Il y a joint auffi plufieurs autres
morceaux également antiques , que dix ans
de féjour à Rome lui avoient procurés,
Cette collection , auffi rare que piquante
par la beauté & par la variété des objets ,
paroît déterminément propre à décorer une
une galerie ou une bibliothéque.
Elle feroit auffi d'une très- grande utilité
dans une académie , pour l'étude & pour
former le goût des éleves , foit de peinture ,
ou de ſculpture.
JUIN. 1755 131
Le bas-relief du tombeau d'un des fils
de Fauſtine , d'un pied de haut fur trois de
large , ouvrage romain én marbre de Paros
, fait la vignette initiale du recueil de
M.Adam : on y voit le bufte de ce fils chéri ,
avec une allégorie fçavamment imaginée.
Enfuite fe préfente un autel triangulaire
dédié à Bacchus : il a trois pieds trois pouces
de haut , & il eft monté fur trois vafes.
de bronze , foutenus par un piédeſtal ;
ouvrage grec de marbre de Paros . Le basrelief
de deux de ces faces repréfente un
Faune & une Bacchante , d'un pied de hauteur
on voit Silene fur le bas- relief de la
troiſieme face.
Un autre bas- relief de trois pieds de
hauteur & de deux pieds dix pouces de
largeur ; ouvrage grec de marbre de Salin ,
& tiré du tombeau de Marc- Antoine , repréfente
la conquête des Indes par Bacchus .
Les figures de ce bas- relief ont un pied
dix pouces de hauteur ce morceau eft
fans contredit un des plus beaux de l'antiquité
grecque.
Combien deux médaillons qu'on remarque
après , n'excitent- ils pas notre curiofité
de ces deux médaillons de marbre de
Paros , de deux pieds trois pouces de hau
teur chacun , l'un repréfente Diane, & l'autre
Vénus.
F vj
432 MERCURE DE FRANCE.
Deux médaillons d'Aurelien & de Vitellus
, de marbre de Paros , d'un pied trois
pouces de haut , font aux yeux l'éloge de
l'artifte romain antique qui les a exécutés.
Les gens de goût pourront- ils n'être pas
faifis de cette figure faillante & neuve ,
malgré fon antiquité , après nombre de
fiecles ? c'eft un Amour repréfenté de deux
faces , monté fur une panthere ; ouvrage
grec de marbre de Paros , de deux pieds fept
pouces de haut , dont le plinthe eft de deux
pieds trois pouces , & l'Amour de deux
pieds de proportion.
Arrive un petit Bacchus , enfant monté
fur un bouc , & préfenté de deux côtés :
c'eft un ouvrage grec de marbre de Paros ,
de deux pieds de haut fur un plinthe de
trois.
L'Hercule Farnefe eft fans doute connu ,
foit à Rome dans le palais Farnefe , où il
eft en original , foit en copies à Verfailles ,
même foit dans différens cabinets . Il s'agit
ici d'un Hercule appellé Farnefe improprement
, mais qui eft un monument grec
de marbre de Paros , d'un pied fix
de hauteur.
pouces
Après ce qui vient d'être remarqué ,
l'Amour pour l'antiquité fe trouve animé
par une figure de Minerve , d'éxécution
JUIN. 1755: 133
grecque, & de bréche violette, de la hauteur
de deux pieds.
Une autre antique grecque de marbre
de Paros , de deux pieds de haut , repréſentant
Bellonne , a immédiatement après elle
la place qui lui convient.
Enfuite fe préfente dans la galerie de
M. Adam , l'Abondance , antiquité romaine
de marbre de Salin , d'un pied onze pouces
de haut.
Les yeux s'arrêtent après fur un Jupiter
de deux pieds de hauteur , antiquité romaine
, de marbre de Paros.
On ne peut pas fe refufer à la beauté
fçavante de la Junon romaine , de marbre
de Paros , de deux pieds de hauteur . "
La Vénus à la pomme d'or , ouvrage
romain de marbre de Paros , d'un pied onze
pouces de haut , mérite ici toute notre attention
; c'eſt un précieux original dans fa
mefure déterminée , mais dont la copie ſe
remarque dans une étendue plus confidérable
le long de l'allée qui conduit au canal
de Verſailles ; & c'eft cette figure que le
feu célebre Vaillant qualifioit Dea Delphina
, à la différence que la Déeffe du
tapis verd ne tient point de pomme d'or ,
quoiqu'on lui attribue le même gefte .
La Vénus fortant du bain ne cede rien
à la précédente ; elle a une partie de fon
134 MERCURE DE FRANCE.
attitude du côté de la pudicité , & peu s'en
faut qu'à cet égard elle ne fe trouve au
niveau de la perfection de l'original de la
Vénus appellée vulgairement de Médicis ,
& qui eft dans le plus précieux cabinet du
palais de Florence. Cette Vénus fortant du
bain , qui eft une antique romaine de
marbre de Paros , a deux pieds deux pouces
de haut.
Vient enfuite une autre antique romaine
, auffi de marbre de Paros, de deux pieds
quatre pouces , repréfentant un enfant.
A côté , Bacchus enfant affis fur une peau
de bouc , d'un pied neuf pouces de haut en
marbre de Paros ; antiquité romaine.
Achelous à demi - couché & tenant une
corne d'abondance ; antiquité grecque de
marbre de Paros , de deux pieds huit pouces
de proportion , fur un plinthe de deux
pieds fept pouces .
Autre antiquité grecque de marbre de
Paros, de trois pieds de proportion , repréfentant
une Nereïde endormie & couchée
fur le rivage.
On ne peut trop admirer la beauté d'un
Hercule vainqueur du dragon du jardin
des Hefpérides ; antiquité romaine de
marbre de Paros, de deux pieds cinq pouces.
A côté on remarque avec la même fatisfaction
la figure de l'Empereur Commode
JUIN. 1755.
135
en Hercule , après la même victoire ; antiquité
romaine de marbre de Paros , de deux
pieds onze pouces de hauteur.
Un Efculape ; autre antiquité romaine
de marbre de Salin , de deux pieds onze
pouces de haut , égale en beauté les deux
précédentes figures .
Rien de plus précieux que la Vénus pu
dique qu'on voit enfuite ; antiquité grecque
de marbre de Paros , de deux pieds
onze pouces de haut. Cette figure eft régulierement
belle de tous les côtés.
On fixe enfuite fes regards fur une
Pallas armée de fon égide ; antiquité grecque
de marbre de Paros , de deux pieds
onze pouces de hauteur.
La Junon qui eft à côté , eft de la plus
rare beauté par la précifion avec laquelle
le nud fe trouve deffiné fous la draperie :
c'eſt une antiquité grecque , de deux pieds
onze pouces de hauteur , en marbre de
Paros.
Une Flore également belle ; antiquité
grecque , du même marbre & de la même.
proportion .
La curiofité est enfuite extrêmement
piquée par une autre antique grecque , de
trois pieds fix pouces de proportion , &
deux pieds fix pouces de hauteur , en marbre
Crétois , repréfentant un Phrygien qui
136 MERCURE DE FRANCE.
au bas d'une tour fe garantit des traits ennemis
par fon bouclier. Cette figure : eft
également avantageufe de tous côtés .
Une Diane fait partie de la collection de
M. Adam : c'eſt une antique romaine de
marbre de Paros , de trois pieds fix pouces
de hauteur , qui eft d'une beauté parfaite
ainfi que l'Apollon , antiquité grecque , du
même marbre & de la même hauteur. I
Il ne fe voit rien de fupérieur à une
autre antiquité grecque , du même marbre,
de trois pieds fept pouces de haut , repréfentant
une des filles de Lycomede , fous
la draperie de laquelle les yeux développent
le nud.
A côté fe trouve un Pâris à la pomme
d'or ; antiquité grecque , du même marbre
& de la même hauteur , figure admirable
pour fervir de modele.
Ifis , fous les attributs de la Déeffe de la
fanté ; antiquité grecque de marbre de
Paros , de quatre pieds de hauteur , s'offre
enfuite aux yeux.
Une des plus précieufes figures qu'on
puiffe voir fe préfente après ; c'eſt une antiquité
grecque de marbre de Salin, de quatre
pieds dix pouces de haut , repréfentant
l'Hymen , tenant un flambeau d'une main
& une couronne de l'autre à côté de fon
autel.
JUI N. 1755: 137
Il eft fuivi de trois autres antiquités
grecques , du même marbre & de la même
hauteur , repréfentant Mercure , Bacchus
& Méléagre , d'une beauté rare.
,
Enfuite la vûe fe fixe fur une antiquité
grecque , de marbre de Paros , de fix pieds
fix pouces de proportion repréſentant
Perfée qui , après la délivrance d'Andromede
, pofe la tête de Medufe fur du corail
pétrifié & teint de fon fang. La vûe
de cette figure eft piquante de tous les
côtés : on pourroit incrufter dans fon
piédeſtal un bas- relief, partie de la collection
, antiquité grecque , de deux pieds
trois pouces de haut & d'un pied fix
pouces de large , de marbre de Paros ,
repréfentant la même délivrance d'Andromede
, & dont les figures ont un pied huit
pouces.
Deux buftes , antiquités grecques , fe
trouvent enfuite , d'un pied fix pouces de
hauteur chacune ; l'une de marbre de Paros
, & l'autre de marbre de Salin , repréfentant
Germanicus & Lepida .
Deux autres buftes , l'un d'une femme
inconnue , & l'autre d'Adrien , jeune ; an
tiquités romaines , de marbre de Paros ,
d'un pied huit pouces de hauteur.
Deux autres de marbre de Paros , d'un
pied deux pouces de hauteur ; antiquités
138 MERCURE DE FRANCE.
i
romaines, repréfentant une Matrone & une
Nymphe.
Deux autres buftes ; antiquités grecques,
de marbre de Paros, d'un pied cinq pouces
de hauteur , repréfentant une Veftale &
une Sabine .
Deux autres , l'un romain , & l'autre
grec , de marbre de Paros , d'un pied fept
pouces de haut , repréfentant une Bacchante
& Antinous.
Deux autres ; l'un romain & l'autre grec,
de marbre de Paros , de deux pieds de hauteur
, repréfentant Pâris & Cybelle..
Deux autres , de deux pieds trois pouces
de haut ; antiquités romaines , de marbre
de Paros , repréfentant Neron & Meffa-
-line .
C
Deux autres de marbre de Páros , de
deux pieds trois pouces de haut ; antiquités
romaines , qui repréfentent Longina
& Cefonia.
Deux autres , de la même hauteur & du
même marbre ; antiquités grecques , repréfentant
Pompeia & Caligula.
Deux autres du même marbre , l'un de
deux pieds trois pouces , & l'autre de deux
pieds un pouce ; antiquités romaines , repréfentant
Séneque & l'Empereur Commode
.
Deux autres du même marbre , de deux
JUIN. 1755. 139
pieds fept pouces ; antiquités romaines ,
repréfentant Annibal & Septime Sévere.
pouces ,
Deux autres , du même marbre ; antiquités
romaines , l'un d'un pied neuf
& l'autre de deux pieds trois pouces , repréfentant
Narciffe & Faune.
Deux autres du même marbre , de deux
pieds quatre pouces de haut ; antiquités
romaines , repréfentant Tibere & Galba .
Deux autres du même marbre , de deux
pieds dix pouces ; antiques romaines , repréfentant
Augufte & Lepide.
M. Adam a joint à fa collection cinq
buftes de lui , qui ont excité la curiofité,
publique.
Le premier eft un Apollon françois ,
de marbre de Carare , de deux pieds huit
pouces de hauteur. Ce bufte eft un portrait
allégorique du Roi , auquel Apollon , fi
c'étoit une divinité réelle comme c'eft
une fiction poëtique , auroit fouhaité de
reffembler .
Les quatre autres , de deux pieds fix pouces
chacun de haut , du même marbre
repréfentent élégamment & avec énergie
l'eau , l'air , le feu & la terre.
Tous ces différens morceaux , au nombre
de foixante & treize , font rangés avec intelligence
dans une galerie de la maiſon
140 MERCURE DE FRANCE!
où loge M. Adam. La fuite en eft trop
intéreffante pour qu'elle puiffe être féparée
, & fans doute que le Prince curieux
d'une auffi rare collection , ne trouvera fa
curiofité fatisfaite que par l'acquifition de
la totalité.
Je fuis perfuadé , Monfieur , que vous
me fçaurez quelque gré du détail que j'ai
l'honneur de vous faire ; votre goût pour
les fciences & pour les arts m'en eſt un sûr
garant. Excellent Général & homme de
Lettres , vous réuniffez les motifs les plus
preffans de vous vouer l'attachement le
plus inviolable & le plus refpectueux : c'eft
auffi avec ces fentimens que j'ai l'honneur
d'être pour toute ma vie , & c.
Fermer
Résumé : SCULPTURE. LETTRE de M. Voisin, Avocat au Parlement de Paris, à M. le Comte de Tressan, Lieutenant général des armées du Roi, & Commandant pour Sa Mejesté en Lorraine.
La lettre de M. Voifin, avocat au Parlement de Paris, est adressée à M. le Comte de Treffan, lieutenant général des armées du Roi et commandant en Lorraine. Elle présente une collection d'antiquités grecques et romaines exposée par M. Adam l'aîné, sculpteur ordinaire du Roi et professeur à l'Académie royale de Peinture et de Sculpture. Cette collection, composée de 68 pièces en marbre de Paros et de Salin, a été découverte à Rome et dans ses environs. M. Adam a acquis la majorité des pièces des héritiers du Cardinal de Polignac, qui les avait rassemblées pendant son ambassade à Rome. La collection inclut divers bas-reliefs, médaillons et statues, tels qu'un bas-relief du tombeau d'un fils de Faustine, un autel dédié à Bacchus, et des représentations de figures mythologiques comme Bacchus, Diane, Vénus et Hercule. La collection est décrite comme rare et variée, appropriée pour décorer une galerie ou une bibliothèque, et utile pour l'étude et la formation du goût des élèves en peinture et sculpture. La lettre se conclut par une expression de respect et d'attachement envers le Comte de Treffan.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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57
p. 144-155
ARCHITECTURE. Lettre de M.... à M. le Comte de Ch. sur le Louvre. (a)
Début :
Je veux vous faire part, Monsieur, d'une critique du péristile du Louvre que je [...]
Mots clefs :
Architecture, Façade, Louvre, Monument, Édifices, Péristyle, Palais
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARCHITECTURE. Lettre de M.... à M. le Comte de Ch. sur le Louvre. (a)
ARCHITECTURE.
Lettre de M.... à M. le Comte de Ch.
fur le Louvre. (a )
E veux vous faire part, Monfieur , d'une
queje
viens de voir dans le Mercure d'Avril . Je
connois la chaleur de votre intérêt pour ce
célebre monument , & je crois vous donner
une preuve finguliere de mon amitié ,
en vous expofant les prétendus défauts
qu'attaque ce cenfeur anonyme.
Il m'a paru un homme de l'art , mais on
découvre aifément à travers les éloges qu'il
donne à ce beau monument , que fon admiration
eft plus contrainte que fincere. Il
demande d'abord qu'on lui permette quelques
réflexions hazardées fur un de ces chefsd'oeuvres
des arts ( b ) faits pour être adorés
aveuglément dans un fiecle d'enthousiasme
& de préjugés ( reconnoît- on à ces traits
le fiécle de Louis XIV ? ) ( c) maisfaits pour
( a ) Les notes qui accompagnent cette lettre
Tont d'un Artiſte auffi éclairé qu'impartial.
(6) Le périftile.
(c) Non fans doute , le Cenfeur a pu le dire
être
JUIN. 1755. 145
être difcutés dans un fiècle fage , éclairé
enfin dans un fiécle philofophe comme le nôtre.
Ce fiécle , tout philofophe qu'il eft ,
pourra-t-il nous indiquer quelques- uns de
Les chefs - d'oeuvres qui ayent furpaffé ou
même approché de ceux du fiécle dernier
dans tous les genres ? ›
Une nouvelle du
preuve peu d'équité ,
& j'oſe dire du peu de goût de ce nouveau
cenfeur , c'eft qu'au lieu de faire élever
cette admirable façade , il eût fouhaité de
faire achever le Louvre fur les mêmes deffeins
de l'ancien ; & nous aurions , dit - il ,
fous les yeux le plus fuperbe palais de l'Europe.
L'on ne fçauroit marquer un mépris
plus injurieux pour l'architecture de Perrault
qu'en lui préférant un édifice où l'on
ne trouve ni compofition , ni proportions ,
en général de tout fiécle où l'on n'auroit pas les
lumieres néceflaires pour diftinguer ce qui eft digne
d'admiration de ce qui eft repréhensible ; il
n'y a nulle apparence que dans le fiécle paffé ce
grand ouvrage ait échappé à la critique de tant
d'habiles Artiftes qui fe diftinguerent alors ; mais
il eft arrivé ce qui arrivera toujours : quelques
défauts qu'on puiffe démontrer dans un bel ou
vrage , ce qu'il a de beau lui attirera l'admiration
, & payera avec ufure pour les défauts qui
peuvent s'y rencontrer : de là l'inutilité des critiques
, fi ce n'eft pour l'inftruction de ceux qui
étudient , de peur qu'ils n'imitent ces défauts
comme confacrés.
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ni régles. Trois frontons enclavés les
uns dans les autres , des Caryatides placées
à un fecond étage , des ornemens à la
vérité d'un bon deffein & d'une belle exécution
, mais prefque tous déplacés , fuperflus
& prodigués fans choix. ( d )
Sur quel fondement attribuer enfuite à
l'injuftice de l'amour propre des Architectes
de Louis XIV , le refus de fuivre cet
ancien plan qu'il eftime fi fort , pour y
fubftituer par vanité leurs propres idées ?
Ne fe préfentoit- il pas un motif plus naturel
& plus équitable ? celui de mettre à
profit dans une occafion fi heureuſe & fi
rare les progrès de l'efprit humain , celui
des connoiffances & des talens , la fcience
des vraies proportions , l'eftime & la pré-
( d ) L'Auteur tombe ici dans le même défaut
qu'il reproche à fon adverſaire , en faiſant la cririque
d'un morceau qui eft rempli d'affez de
beautés pour mériter fon refpect ; d'ailleurs, quand
fon antagoniſte a dit ce qu'il lui reproche , ce
n'eft point à cette partie du Louvre qu'il faifoit
allufion , mais à celle qui du côté de la riviere ſe
trouve maſquée par ce que M. Perrault a bâti devant
, & on a en effet lieu d'en regretter la perte ,
cette partie étant , au fentiment de plufieurs , plus
belle que ce qui la cache : il eft vrai qu'elle ne
pouvoit s'allier avec le périftile du Louvre ; mais
e - il ridicule de defirer que Perrault eût trouvé
le moyen
de faire une belle chofe fans en facri
fier une autre déja faite ?
JUIN. · 1755. 147
férence de ce beau fimple à l'abondance &
à la profufion des ornemens , reffource ordinaire
de l'ignorance & du défaut de goût ?
Que réfulte - t - il du fentiment de notre
Ariftarque ? une façade de palais fans
croifées , dont on n'a pu deviner jusqu'à
préfent l'ufage & la deftination , & dont les
inconvéniens font fans nombre , & les beautés
déplacées ? Il fe donne bien de garde de
nous détailler aucune de ces beautés , ni
d'en louer les perfections. Il commence par
chercher des défauts à cette façade , pour
affoiblir l'impreffion d'admiration dont
elle frappe tous les regards , en s'efforçant
de rendre cette admiration injufte & pref
que ridicule ; mais il n'eſt aifé de combattre
avec fuccès une approbation univerfelle
, & foutenue pendant le cours de
près d'un fiécle.
pas
Il dir que l'on n'a pu deviner jufqu'à
préfent la deftination de cette façade ; mais
n'auroit-il pas dû s'en informer avant de la
condamner ? Je crois pouvoir l'en inftruire
après avoir répondu à un reproche qu'il
fait à M. Perrault , & que ce grand architecte
n'a point mérité.
Il l'accufe de n'avoir interrompu la
communication de ce périftile que pour
faire une mauvaiſe arcade & une petite
porte . Quelle apparence qu'une porte auffi
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
fimple ait été chez un auffi grand compofiteur
l'objet de cette interruption ! le bon
fens peut-il adopter une idée fifinguliere ?
Ces deux périftiles ont chacun deux portes
à leurs deux extrêmités , qui leur font
fuffifantes. Etoit - il fenfé que l'architecte .
fupprimât ou gâtât ce beau pavillon du
milieu pour donner plus d'étendue à deux
périftiles qui ont chacun plus de trentecinq
toifes : d'ailleurs quelle raiſon a- t- il
d'appeller une mauvaife arcade une porte
dont les proportions font excellentes , & à
laquelle on ne pouvoit donner qu'une forme
ceintrée fans la rendre défectueufe ?
Eft-il mieux fondé de blâmer la petite.
porte placée dans un renfoncement de
douze pieds de profondeur , & fans laquelle
il eût été impoffible de fermer le
Louvre ? Eût-on pû mettre des venteaux à
une ouverture de quarante-deux pieds de
hauteur ? Il étoit donc indifpenfable d'en
menager avec art une plus petite , que l'on
pûr ouvrir & fermer(e). Je reviens à l'ufage
f. 1
-L'Auteur.veut ici excufer un défaut inexcu→
fable , & qui eft reconnu univerfellement pour tel.
Je parle de cette porte ceintrée qui interrompt le
périftile en dedans & en dehors , ce n'eft pas là
deffus qu'il faut défendre Perrault : d'ailleurs it
eft inutile qu'une porte foit dans une autre , la
porte quarrée fufifoite, qus der
A
JUIN. 1755 . 149
& à la deſtination de cette façade , qui eft
pour notre critique un problême , & dont
je lui ai promis la folution .
Il est très- certain , & je l'ai fçu par Mrs
Defgot & Boffrand qui avoient connu M.
Perrault dans leur jeuneffe , que lorfque
Louis XIV déclara qu'il vouloit le frontifpice
de fon Louvre enrichi de tout ce
que l'architecture avoit acquis de perfection
fous fon regne , & de tout ce qu'elle
pouvoit produire de plus régulier en même-
tems , & de plus conforme aux belles
proportions & à la majeftueufe fimplicité
de l'architecture antique , il n'eut aucune
intention d'habiter jamais ce Palais , mais
feulement d'élever à fon entrée un édifice
dont la magnificence égalât & la grandeur
de fes idées , & la dignité d'une maifon que
la nation regardoit comme celle de fon
Roi , par les honneurs qu'il avoit attachés
à fes entrées. Il vouloit encore qu'elle pût
fervir aux fiécles à venir de monument &
de témoin évident & inconteſtable des
merveilles de fon regne dans tous les genres
, mais fur-tout dans celui de la perfection
des beaux Arts . Il y eut encore un autre
motif qui détermina à employer dans
cette façade tout ce que l'architecture avoit
de plus majestueux & de plus frappant . Le
deffein de M. Colbert étoit d'ouvrir une
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
large & belle rue vis- à-vis le Louvre , qui
auroit été continuée jufques à l'arc de
triomphe du fauxbourg S. Antoine , & qui
auroit fervi d'avenue au plus vafte palais
par fon enceinte qu'il y eût eu en Europe ,
puifqu'il étoit décidé qu'on éleveroit du
côté de la rue S. Honoré une galerie parallele
à l'ancienne qui eft fur la riviere ,
& qu'il n'y auroit aucun bâtiment entre le
Louvre & le palais des Tuileries. Quelle
décoration n'exigeoit pas l'objet d'un point
de vue d'une fi prodigieufe étendue ( ƒ) !
Louis XIV , en qui l'excellence d'un
goût naturel égaloit fon amour pour le
grand en tout , ne fut point fatisfait de
plufieurs deffeins qui lui furent préfentés ,
où les croifées n'avoient point été oubliées,
& fur-tout dans celui du Cavalier Bernin
(g ) : mais Perrault fçut faifir en ha-
(f)Toutes les raifons que l'Auteur apporte ici
autorifent Perrault à faire un monument de la
plus grande magnificence & d'une grandeur coloffale
, mais nullement à interrompre par une
arcade fon architecture , & à faire le milieu plein
& maffif comme il eft . A l'égard du défaut de croifées
, il est très-bien juftifié , parce qu'en effet les
niches préfenteront toujours un plus riche fpectacle
que des fenêtres.
(g ) Le projet du Bernin n'étoit pas à rejetter
parce qu'il y avoit des croifées , mais parce
qu'il ne valoit rien d'ailleurs.
JUIN. 1755- 151
bile homme l'avantage unique de la deftination
de cet édifice , & compofer cet admirable
frontifpice , où il n'étoit affervi
ni à la ftructure des palais ordinaires ni à
leurs façades percées à jour ; c'eft ce qui
lui fit concevoir & enfanter ce fublime
deffein , qui fut dans le même inſtant préfenté
, admiré & agréé par Louis XIV.
Voilà ce qui a échappé aux connoiffan
ces de l'auteur de la critique , & qui détruit
tous fes efforts pour dégrader ce bel
édifice . L'ignorance à la vérité de ce que
je viens de lui expofer , peut excufer &
même autorifer les erreurs qu'on trouve
dans la fuite de l'examen de cette façade
au fujet de fa deftination . Telle est l'impoffibilité
où l'on eût été d'y placer des
fpectateurs dans le milieu , à l'occafion des
fêtes qui auroient été données dans l'efpace
en face de ce Château ( b ) . Il n'eft cependant
pas vraisemblable qu'il n'ait jamais
oui parler du fuperbe carroufel donné
par Louis XIV dans la cour du palais
(b ) Il ne s'enfuit pas de ce que les fêtes publiques
pouvoient fe donner dans la cour des Tuileries
, qu'il fût néceffaire de remplir le milieu
du périftile , de telle maniere que perfonne ne pût
s'y placer pour voir le beau coup d'oeil de cette
grande rue , projettée jufqu'à l'arc de triomphe da
fauxbourg S, Antoine.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
·
des Tuileries qui en a gardé le nom , &
que cette cour étant beaucoup plus fpacieufe
que celle du Louvre , elle eût par
conféquent toujours été choifie pour des
fêtes . Notre Cenfeur auroit encore pû deviner
la deſtination de ce palais par une
réflexion bien fimple : c'eft que le palais
le plus fuperbe ne fçauroit être digne d'un
Roi , s'il n'a fous fes yeux & à fa bienſéance
les agrémens & la promenade d'un magnifique
jardin. Ces réflexions euffent peutêtre
moderé la vivacité de fa critique , &
l'euffent obligé de donner à Perrault les éloges
qu'il mérite , quoique l'on apperçoive
dans fes remarques une confpiration déclarée
contre notre admiration. Ce Cenfeur
peu équitable n'ayant pû fe faire illufion fur
la foibleffe des coups qu'il a portés à cette
façade admirable , qui fe bornent à fon
inutilité apparente & à l'interruption des
deux périftiles , a cherché des défauts
dans l'architecture de la façade de ce palais
du côté de la riviere , mais avec auffi
peu de fuccès. Il prétend que c'eft dans
cette partie du Louvre que Perrault avoit
eu intention de placer l'appartement du
Roi dans cette fuppofition il s'éleve vivement
contre la fimplicité indécente de
fa décoration extérieure ; il la blâme d'être
fans avant corps qui interrompent par -
UIN. 1755.
153
des repos & des maffes l'ennuyeufe monotonie
qui y regne. Cette premiere critique
tombe d'elle- même , puifque l'on
voit dans cette façade trois avant-corps ,
l'un dans le milieu qui devoit être couronné
d'un grand fronton orné de fculptures
, tel qu'il eft gravé dans les plans du
Louvre , d'après le deffein original de
Perrault , & qui font entre les mains de
tout le monde ; les deux autres font placés
aux pavillons des deux extrêmités. ( ż)
En fecond lieu , ce bâtiment dont la fimplicité
l'offenfe fi fort & le rend froid à
Les yeux , ne l'auroit point été fi les pilaftres
qui en décorent la face étoient cannelés
comme ils le doivent être , les chapitaux
corinthiens fculptés & les trois
corps décorés de médaillons couronnés de
mafques & de guirlandes , & de tous les
ornemens dont ils devoient être enrichis.
Lorfqu'il defire dans ce palais un progrès
A
(i ) L'Auteur défend mieux la façade du côté
de la riviere , qui feroit en effet plus riche fi les
pilaftres étoient cannelés & les ornemens finis ;
mais on ne peut nier que cette fuite de pilaftres
n'ait quelque chofe de nonotone , & que fi les
avant- corps étoient ornés de colonnes il en réfulteroit
plus d'agrément & de variété , fans qu'el-
Tes ôtaffent le jour, comme il le croit , puifqu'il y
en a à la façade de Verfailles qui n'obfcurciffent
point la grande galerie .
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
de magnificence fupérieure , ou au moins
égale à celle de la façade de l'entrée , il
auroit voulu fans doute le même périftile ,
mais percé par des croifées , ce qui eût
été impoffible. Ces croifées placées dans
un renfoncement de dix-fept pieds , auroient-
elles éclairé fuffifamment les
appartemens
, & n'y auroient- elles pas plutôt
jetté le fombre & la trifteffe d'un faux jour
plus infupportable que l'entiere obfcurité ?
Un autre inconvénient que l'on n'auroit
jamais pû fauver dans la continuation du
périftile , c'étoit de ne pouvoir rendre les
appartemens de cette partie doubles , &
par conféquent habitables par Sa Majefté
dans des jours de fêtes .
Je paffe fous filence ce qu'il dit de l'intérieur
de la cour : il convient avec raifon
de l'embarras prefque invincible où
furent alors les Architectes , ou de continuer
l'attique , ou en le fupprimant , de
raccorder la nouvelle architecture avec
l'ancienne. Les plus habiles de nos jours
ont tenté d'imaginer pour cet accord un
meilleur deffein que celui qu'on a exécuté
en partie , & ils ont tous avoué que leurs
efforts ont été fans fuccès.
L'Auteur finit fa critique par une affertion
dont on pourra lui difputer la vérité ;
c'eft que tout changement dans un ouvra
JUIN. 1755. 155
ge
confacré à la vénération publique , paroîtra
toujours un crime. Je puis lui répondre
que s'il eût propofé quelque chofe
de nouveau & d'un meilleur accord que
ce que l'on a exécuté dans les façades intérieures
, le public fenfé & éclairé en eût
été très - reconnoiffant , & auroit penſé
comme luis qu'une critique fondée concourt
à l'avantage des arts qu'elle éclaire , & que
les murmures ne doivent jamais empêcher
de publier ce que le goût , d'accord avec la
raison , ont approuvé. ( k )
(k ) Le réſultat de ces deux écrits eft que l'Auteur
de la lettre eft fondé dans le reproche qu'il
fait au Cenfeur du Louvre d'avoir parlé avec trop
peu de ménagement d'un édifice qui fait & qui
fera toujours , malgré fes défauts , l'admiration
de tous les gens de goût ; cependant on ne peut
pas dire que la cenfure de ce Critique manque
de jufteffe , mais qu'elle eft déplacée , dans un
tems où tous les vrais citoyens voyent avec un
plaifir qui tient du transport les préparatifs qu'on
fait pour achever ce ſuperbe monument, Elle paroit
d'autant plus repréhenfible que la multitude
non inftruite peut en conclure , que ce n'eft pas
la peine de finir un ouvrage dont on releve les
défauts avec tant d'amertume , & que d'ailleurs
il y a quelque ingratitude à reconnoître fi mal
le zéle de ceux qui s'occupent du foin de le faire
porter à fon entiere perfection.
Lettre de M.... à M. le Comte de Ch.
fur le Louvre. (a )
E veux vous faire part, Monfieur , d'une
queje
viens de voir dans le Mercure d'Avril . Je
connois la chaleur de votre intérêt pour ce
célebre monument , & je crois vous donner
une preuve finguliere de mon amitié ,
en vous expofant les prétendus défauts
qu'attaque ce cenfeur anonyme.
Il m'a paru un homme de l'art , mais on
découvre aifément à travers les éloges qu'il
donne à ce beau monument , que fon admiration
eft plus contrainte que fincere. Il
demande d'abord qu'on lui permette quelques
réflexions hazardées fur un de ces chefsd'oeuvres
des arts ( b ) faits pour être adorés
aveuglément dans un fiecle d'enthousiasme
& de préjugés ( reconnoît- on à ces traits
le fiécle de Louis XIV ? ) ( c) maisfaits pour
( a ) Les notes qui accompagnent cette lettre
Tont d'un Artiſte auffi éclairé qu'impartial.
(6) Le périftile.
(c) Non fans doute , le Cenfeur a pu le dire
être
JUIN. 1755. 145
être difcutés dans un fiècle fage , éclairé
enfin dans un fiécle philofophe comme le nôtre.
Ce fiécle , tout philofophe qu'il eft ,
pourra-t-il nous indiquer quelques- uns de
Les chefs - d'oeuvres qui ayent furpaffé ou
même approché de ceux du fiécle dernier
dans tous les genres ? ›
Une nouvelle du
preuve peu d'équité ,
& j'oſe dire du peu de goût de ce nouveau
cenfeur , c'eft qu'au lieu de faire élever
cette admirable façade , il eût fouhaité de
faire achever le Louvre fur les mêmes deffeins
de l'ancien ; & nous aurions , dit - il ,
fous les yeux le plus fuperbe palais de l'Europe.
L'on ne fçauroit marquer un mépris
plus injurieux pour l'architecture de Perrault
qu'en lui préférant un édifice où l'on
ne trouve ni compofition , ni proportions ,
en général de tout fiécle où l'on n'auroit pas les
lumieres néceflaires pour diftinguer ce qui eft digne
d'admiration de ce qui eft repréhensible ; il
n'y a nulle apparence que dans le fiécle paffé ce
grand ouvrage ait échappé à la critique de tant
d'habiles Artiftes qui fe diftinguerent alors ; mais
il eft arrivé ce qui arrivera toujours : quelques
défauts qu'on puiffe démontrer dans un bel ou
vrage , ce qu'il a de beau lui attirera l'admiration
, & payera avec ufure pour les défauts qui
peuvent s'y rencontrer : de là l'inutilité des critiques
, fi ce n'eft pour l'inftruction de ceux qui
étudient , de peur qu'ils n'imitent ces défauts
comme confacrés.
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ni régles. Trois frontons enclavés les
uns dans les autres , des Caryatides placées
à un fecond étage , des ornemens à la
vérité d'un bon deffein & d'une belle exécution
, mais prefque tous déplacés , fuperflus
& prodigués fans choix. ( d )
Sur quel fondement attribuer enfuite à
l'injuftice de l'amour propre des Architectes
de Louis XIV , le refus de fuivre cet
ancien plan qu'il eftime fi fort , pour y
fubftituer par vanité leurs propres idées ?
Ne fe préfentoit- il pas un motif plus naturel
& plus équitable ? celui de mettre à
profit dans une occafion fi heureuſe & fi
rare les progrès de l'efprit humain , celui
des connoiffances & des talens , la fcience
des vraies proportions , l'eftime & la pré-
( d ) L'Auteur tombe ici dans le même défaut
qu'il reproche à fon adverſaire , en faiſant la cririque
d'un morceau qui eft rempli d'affez de
beautés pour mériter fon refpect ; d'ailleurs, quand
fon antagoniſte a dit ce qu'il lui reproche , ce
n'eft point à cette partie du Louvre qu'il faifoit
allufion , mais à celle qui du côté de la riviere ſe
trouve maſquée par ce que M. Perrault a bâti devant
, & on a en effet lieu d'en regretter la perte ,
cette partie étant , au fentiment de plufieurs , plus
belle que ce qui la cache : il eft vrai qu'elle ne
pouvoit s'allier avec le périftile du Louvre ; mais
e - il ridicule de defirer que Perrault eût trouvé
le moyen
de faire une belle chofe fans en facri
fier une autre déja faite ?
JUIN. · 1755. 147
férence de ce beau fimple à l'abondance &
à la profufion des ornemens , reffource ordinaire
de l'ignorance & du défaut de goût ?
Que réfulte - t - il du fentiment de notre
Ariftarque ? une façade de palais fans
croifées , dont on n'a pu deviner jusqu'à
préfent l'ufage & la deftination , & dont les
inconvéniens font fans nombre , & les beautés
déplacées ? Il fe donne bien de garde de
nous détailler aucune de ces beautés , ni
d'en louer les perfections. Il commence par
chercher des défauts à cette façade , pour
affoiblir l'impreffion d'admiration dont
elle frappe tous les regards , en s'efforçant
de rendre cette admiration injufte & pref
que ridicule ; mais il n'eſt aifé de combattre
avec fuccès une approbation univerfelle
, & foutenue pendant le cours de
près d'un fiécle.
pas
Il dir que l'on n'a pu deviner jufqu'à
préfent la deftination de cette façade ; mais
n'auroit-il pas dû s'en informer avant de la
condamner ? Je crois pouvoir l'en inftruire
après avoir répondu à un reproche qu'il
fait à M. Perrault , & que ce grand architecte
n'a point mérité.
Il l'accufe de n'avoir interrompu la
communication de ce périftile que pour
faire une mauvaiſe arcade & une petite
porte . Quelle apparence qu'une porte auffi
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
fimple ait été chez un auffi grand compofiteur
l'objet de cette interruption ! le bon
fens peut-il adopter une idée fifinguliere ?
Ces deux périftiles ont chacun deux portes
à leurs deux extrêmités , qui leur font
fuffifantes. Etoit - il fenfé que l'architecte .
fupprimât ou gâtât ce beau pavillon du
milieu pour donner plus d'étendue à deux
périftiles qui ont chacun plus de trentecinq
toifes : d'ailleurs quelle raiſon a- t- il
d'appeller une mauvaife arcade une porte
dont les proportions font excellentes , & à
laquelle on ne pouvoit donner qu'une forme
ceintrée fans la rendre défectueufe ?
Eft-il mieux fondé de blâmer la petite.
porte placée dans un renfoncement de
douze pieds de profondeur , & fans laquelle
il eût été impoffible de fermer le
Louvre ? Eût-on pû mettre des venteaux à
une ouverture de quarante-deux pieds de
hauteur ? Il étoit donc indifpenfable d'en
menager avec art une plus petite , que l'on
pûr ouvrir & fermer(e). Je reviens à l'ufage
f. 1
-L'Auteur.veut ici excufer un défaut inexcu→
fable , & qui eft reconnu univerfellement pour tel.
Je parle de cette porte ceintrée qui interrompt le
périftile en dedans & en dehors , ce n'eft pas là
deffus qu'il faut défendre Perrault : d'ailleurs it
eft inutile qu'une porte foit dans une autre , la
porte quarrée fufifoite, qus der
A
JUIN. 1755 . 149
& à la deſtination de cette façade , qui eft
pour notre critique un problême , & dont
je lui ai promis la folution .
Il est très- certain , & je l'ai fçu par Mrs
Defgot & Boffrand qui avoient connu M.
Perrault dans leur jeuneffe , que lorfque
Louis XIV déclara qu'il vouloit le frontifpice
de fon Louvre enrichi de tout ce
que l'architecture avoit acquis de perfection
fous fon regne , & de tout ce qu'elle
pouvoit produire de plus régulier en même-
tems , & de plus conforme aux belles
proportions & à la majeftueufe fimplicité
de l'architecture antique , il n'eut aucune
intention d'habiter jamais ce Palais , mais
feulement d'élever à fon entrée un édifice
dont la magnificence égalât & la grandeur
de fes idées , & la dignité d'une maifon que
la nation regardoit comme celle de fon
Roi , par les honneurs qu'il avoit attachés
à fes entrées. Il vouloit encore qu'elle pût
fervir aux fiécles à venir de monument &
de témoin évident & inconteſtable des
merveilles de fon regne dans tous les genres
, mais fur-tout dans celui de la perfection
des beaux Arts . Il y eut encore un autre
motif qui détermina à employer dans
cette façade tout ce que l'architecture avoit
de plus majestueux & de plus frappant . Le
deffein de M. Colbert étoit d'ouvrir une
Giij
150 MERCURE DE FRANCE .
large & belle rue vis- à-vis le Louvre , qui
auroit été continuée jufques à l'arc de
triomphe du fauxbourg S. Antoine , & qui
auroit fervi d'avenue au plus vafte palais
par fon enceinte qu'il y eût eu en Europe ,
puifqu'il étoit décidé qu'on éleveroit du
côté de la rue S. Honoré une galerie parallele
à l'ancienne qui eft fur la riviere ,
& qu'il n'y auroit aucun bâtiment entre le
Louvre & le palais des Tuileries. Quelle
décoration n'exigeoit pas l'objet d'un point
de vue d'une fi prodigieufe étendue ( ƒ) !
Louis XIV , en qui l'excellence d'un
goût naturel égaloit fon amour pour le
grand en tout , ne fut point fatisfait de
plufieurs deffeins qui lui furent préfentés ,
où les croifées n'avoient point été oubliées,
& fur-tout dans celui du Cavalier Bernin
(g ) : mais Perrault fçut faifir en ha-
(f)Toutes les raifons que l'Auteur apporte ici
autorifent Perrault à faire un monument de la
plus grande magnificence & d'une grandeur coloffale
, mais nullement à interrompre par une
arcade fon architecture , & à faire le milieu plein
& maffif comme il eft . A l'égard du défaut de croifées
, il est très-bien juftifié , parce qu'en effet les
niches préfenteront toujours un plus riche fpectacle
que des fenêtres.
(g ) Le projet du Bernin n'étoit pas à rejetter
parce qu'il y avoit des croifées , mais parce
qu'il ne valoit rien d'ailleurs.
JUIN. 1755- 151
bile homme l'avantage unique de la deftination
de cet édifice , & compofer cet admirable
frontifpice , où il n'étoit affervi
ni à la ftructure des palais ordinaires ni à
leurs façades percées à jour ; c'eft ce qui
lui fit concevoir & enfanter ce fublime
deffein , qui fut dans le même inſtant préfenté
, admiré & agréé par Louis XIV.
Voilà ce qui a échappé aux connoiffan
ces de l'auteur de la critique , & qui détruit
tous fes efforts pour dégrader ce bel
édifice . L'ignorance à la vérité de ce que
je viens de lui expofer , peut excufer &
même autorifer les erreurs qu'on trouve
dans la fuite de l'examen de cette façade
au fujet de fa deftination . Telle est l'impoffibilité
où l'on eût été d'y placer des
fpectateurs dans le milieu , à l'occafion des
fêtes qui auroient été données dans l'efpace
en face de ce Château ( b ) . Il n'eft cependant
pas vraisemblable qu'il n'ait jamais
oui parler du fuperbe carroufel donné
par Louis XIV dans la cour du palais
(b ) Il ne s'enfuit pas de ce que les fêtes publiques
pouvoient fe donner dans la cour des Tuileries
, qu'il fût néceffaire de remplir le milieu
du périftile , de telle maniere que perfonne ne pût
s'y placer pour voir le beau coup d'oeil de cette
grande rue , projettée jufqu'à l'arc de triomphe da
fauxbourg S, Antoine.
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
·
des Tuileries qui en a gardé le nom , &
que cette cour étant beaucoup plus fpacieufe
que celle du Louvre , elle eût par
conféquent toujours été choifie pour des
fêtes . Notre Cenfeur auroit encore pû deviner
la deſtination de ce palais par une
réflexion bien fimple : c'eft que le palais
le plus fuperbe ne fçauroit être digne d'un
Roi , s'il n'a fous fes yeux & à fa bienſéance
les agrémens & la promenade d'un magnifique
jardin. Ces réflexions euffent peutêtre
moderé la vivacité de fa critique , &
l'euffent obligé de donner à Perrault les éloges
qu'il mérite , quoique l'on apperçoive
dans fes remarques une confpiration déclarée
contre notre admiration. Ce Cenfeur
peu équitable n'ayant pû fe faire illufion fur
la foibleffe des coups qu'il a portés à cette
façade admirable , qui fe bornent à fon
inutilité apparente & à l'interruption des
deux périftiles , a cherché des défauts
dans l'architecture de la façade de ce palais
du côté de la riviere , mais avec auffi
peu de fuccès. Il prétend que c'eft dans
cette partie du Louvre que Perrault avoit
eu intention de placer l'appartement du
Roi dans cette fuppofition il s'éleve vivement
contre la fimplicité indécente de
fa décoration extérieure ; il la blâme d'être
fans avant corps qui interrompent par -
UIN. 1755.
153
des repos & des maffes l'ennuyeufe monotonie
qui y regne. Cette premiere critique
tombe d'elle- même , puifque l'on
voit dans cette façade trois avant-corps ,
l'un dans le milieu qui devoit être couronné
d'un grand fronton orné de fculptures
, tel qu'il eft gravé dans les plans du
Louvre , d'après le deffein original de
Perrault , & qui font entre les mains de
tout le monde ; les deux autres font placés
aux pavillons des deux extrêmités. ( ż)
En fecond lieu , ce bâtiment dont la fimplicité
l'offenfe fi fort & le rend froid à
Les yeux , ne l'auroit point été fi les pilaftres
qui en décorent la face étoient cannelés
comme ils le doivent être , les chapitaux
corinthiens fculptés & les trois
corps décorés de médaillons couronnés de
mafques & de guirlandes , & de tous les
ornemens dont ils devoient être enrichis.
Lorfqu'il defire dans ce palais un progrès
A
(i ) L'Auteur défend mieux la façade du côté
de la riviere , qui feroit en effet plus riche fi les
pilaftres étoient cannelés & les ornemens finis ;
mais on ne peut nier que cette fuite de pilaftres
n'ait quelque chofe de nonotone , & que fi les
avant- corps étoient ornés de colonnes il en réfulteroit
plus d'agrément & de variété , fans qu'el-
Tes ôtaffent le jour, comme il le croit , puifqu'il y
en a à la façade de Verfailles qui n'obfcurciffent
point la grande galerie .
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
de magnificence fupérieure , ou au moins
égale à celle de la façade de l'entrée , il
auroit voulu fans doute le même périftile ,
mais percé par des croifées , ce qui eût
été impoffible. Ces croifées placées dans
un renfoncement de dix-fept pieds , auroient-
elles éclairé fuffifamment les
appartemens
, & n'y auroient- elles pas plutôt
jetté le fombre & la trifteffe d'un faux jour
plus infupportable que l'entiere obfcurité ?
Un autre inconvénient que l'on n'auroit
jamais pû fauver dans la continuation du
périftile , c'étoit de ne pouvoir rendre les
appartemens de cette partie doubles , &
par conféquent habitables par Sa Majefté
dans des jours de fêtes .
Je paffe fous filence ce qu'il dit de l'intérieur
de la cour : il convient avec raifon
de l'embarras prefque invincible où
furent alors les Architectes , ou de continuer
l'attique , ou en le fupprimant , de
raccorder la nouvelle architecture avec
l'ancienne. Les plus habiles de nos jours
ont tenté d'imaginer pour cet accord un
meilleur deffein que celui qu'on a exécuté
en partie , & ils ont tous avoué que leurs
efforts ont été fans fuccès.
L'Auteur finit fa critique par une affertion
dont on pourra lui difputer la vérité ;
c'eft que tout changement dans un ouvra
JUIN. 1755. 155
ge
confacré à la vénération publique , paroîtra
toujours un crime. Je puis lui répondre
que s'il eût propofé quelque chofe
de nouveau & d'un meilleur accord que
ce que l'on a exécuté dans les façades intérieures
, le public fenfé & éclairé en eût
été très - reconnoiffant , & auroit penſé
comme luis qu'une critique fondée concourt
à l'avantage des arts qu'elle éclaire , & que
les murmures ne doivent jamais empêcher
de publier ce que le goût , d'accord avec la
raison , ont approuvé. ( k )
(k ) Le réſultat de ces deux écrits eft que l'Auteur
de la lettre eft fondé dans le reproche qu'il
fait au Cenfeur du Louvre d'avoir parlé avec trop
peu de ménagement d'un édifice qui fait & qui
fera toujours , malgré fes défauts , l'admiration
de tous les gens de goût ; cependant on ne peut
pas dire que la cenfure de ce Critique manque
de jufteffe , mais qu'elle eft déplacée , dans un
tems où tous les vrais citoyens voyent avec un
plaifir qui tient du transport les préparatifs qu'on
fait pour achever ce ſuperbe monument, Elle paroit
d'autant plus repréhenfible que la multitude
non inftruite peut en conclure , que ce n'eft pas
la peine de finir un ouvrage dont on releve les
défauts avec tant d'amertume , & que d'ailleurs
il y a quelque ingratitude à reconnoître fi mal
le zéle de ceux qui s'occupent du foin de le faire
porter à fon entiere perfection.
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Résumé : ARCHITECTURE. Lettre de M.... à M. le Comte de Ch. sur le Louvre. (a)
La lettre de M.... à M. le Comte de Ch. aborde une critique anonyme publiée dans le Mercure d'avril concernant l'architecture du Louvre. L'auteur de la lettre reconnaît l'intérêt du comte pour ce monument et partage les critiques formulées par le censeur anonyme, qualifié d'homme de l'art. Ce dernier propose des réflexions sur le Louvre, affirmant que les œuvres du siècle de Louis XIV doivent être adorées aveuglément, tandis que le siècle actuel, plus sage et éclairé, peut les discuter. Le censeur critique la façade actuelle, préférant l'achèvement du Louvre selon les anciens plans, qu'il juge plus superbe. Il reproche à l'architecture de Perrault son manque de composition et de proportions, et déplore l'absence de croisées. La lettre défend Perrault en expliquant que Louis XIV n'avait pas l'intention d'habiter le Louvre, mais de créer un monument magnifiquement décoré pour témoigner de la grandeur de son règne. Elle souligne également que la façade actuelle répondait à un projet urbanistique ambitieux, incluant une large rue et une galerie parallèle. La critique du censeur est jugée inéquitable et manquant de goût, notamment en ce qui concerne l'interruption des péristyles et l'absence de croisées. Le texte discute également des défis architecturaux rencontrés lors de la construction de la façade du château de Versailles. L'auteur souligne que, bien que la grande galerie soit bien éclairée, il aurait été impossible de percer des croisées dans la façade pour éclairer les appartements sans créer une lumière insupportable. De plus, la continuité du péristyle aurait empêché de rendre les appartements doubles et habitables lors des jours de fête. L'auteur reconnaît les difficultés rencontrées par les architectes pour concilier l'ancienne et la nouvelle architecture, et mentionne que même les experts actuels n'ont pas trouvé de meilleure solution. La critique se termine par une réflexion sur les changements apportés aux ouvrages consacrés à la vénération publique, qualifiés de 'crime'. L'auteur répond que des critiques constructives peuvent contribuer à l'amélioration des arts. La censure du critique est jugée mal placée, surtout en période de préparatifs pour achever le monument, et pourrait décourager le public non instruit et sembler ingrate envers ceux qui travaillent à la perfection de l'ouvrage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
58
p. 217-239
COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Début :
Ce que nous avions annoncé dans le Mercure d'Octobre au sujet de l'Orphelin / Cette Piece est précédée d'une Epitre ou d'un Discours préliminaire adressé à [...]
Mots clefs :
Comédie-Française, Époux, Rois, Enfant, Orphelin, Mère, Sang, Mort, Maître, Nature, Vainqueur, Répliques, Empereur, Femme, Vertu, Victime, Tragédie, Palais, Gloire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
COMEDIE FRANÇOISE.
E que nous avions annoncé dans le
Mercure d'Octobre au fujet de l'Orphelin
de la Chine , eft exactement arrivé.
L'interruption qu'il a effuyée n'a fervi
qu'à rendre fa repriſe plus brillante . L'im
preffion même nuisible ordinairement
aux pieces de Théâtre , n'a pu faire aucun
tort au fuccès de cette Tragédie. Les
Comédiens François l'ont redonnée pour
la neuvième fois le 22 Octobre , avec un
grand concours & un applaudiffement
général : l'affluence & la réuffite ont été
égales pendant toutes les repréſentations
qui ont été au nombre de dix- fept. Notre
fentiment étoit fondé fur ce qu'un rôle
intéreffant qui domine , & qui eft fupérieurement
joué , eft prefque toujours le
garand fûr d'un fuccès conftant. Il fuffic
même lui feul pour établir une piece à demeure.
Phedre , Ariane & Médée pen-
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
vent fervir d'exemples. Quelque beau cependant
que foit le perfonnage d'Idamé
nous ne prétendons pas qu'il doive exclure
le mérite des autres qui lui font fubordonnés.
L'extrait que nous allons faire
de l'Orphelin , prouvera que nous ne bornons
point fes beautés à celles d'un feul
rôle.
Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Cette Piece eft précédée d'une Epitre
ou d'un Difcours préliminaire adreffé à
M. le Maréchal Duc de Richelieu . L'Auteur
y déclare que l'idée de fa Tragédie
lui eft venue à la lecture de l'Orphelin de
Tchao , Tragédie Chinoife , traduite par
le P. de Prémare , & non pas Brémare ,
comme il eft imprimé dans cette épitre.
La Scene eft dans un Palais des Mandarins
, qui tient au Palais Impérial dans la
la ville de Cambalu , aujourd'hui Pekin .
Les Acteurs font au nombre de ſept. Gen
giskan , EmpereurTartare. Octar , Ofman,
guerriers Tartares. Zamti , Mandarin
lettré. Idamé , femme de Zamti. Affeli ,
attaché à Idamé. Etan , attaché à Zamti.
Idamé ouvre le premier Acte avec Affeli
dans l'inftant où le Catai eft conquis
& faccagé ; elle apprend à fa confidente en
DECEMBRE . 1755. 219
gémiffant que le deftructeur de ce vaſte
Empire
Eft un Scythe , un foldat dans la poudre élevé ,
qui vint autrefois demander un afile dans
ce même Palais , où il porte aujourd'hui
la flamme, & qu'enfin Gengiskan n'eſt autre
que Temugin qui brûla pour elle , &
qui fut rejetté par fes parens. Un refus ,
ajoute-t'elle ,
Un refus a produit les malheurs de la terre :
De nos peuples jaloux tu connois la fierté ,
De nos Arts , de nos Loix , l'augufte antiquité ;
Une Religion de tout tems épurée ,
De cent fecles de gloire une fuite avérée :
Tout nous interdifoit dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les Nations.
Enfin un autre hymen , un plus faint noeud m'engage
:
Le vertueux Zamti mérita mon fuffrage .
Qui l'eût cru dans ces tems de paix & de bonheur
Qu'un Scythe méprifé feroit notre vainqueur !
Voilà ce qui m'allarme , & qui me défefpere ;
J'ai refuſé la main ; je fuis épouſe & mere :
Il ne pardonne pas : il fe vit outrager ;
Et l'univers fçait trop s'il aime à fe vanger.
Affeli veut la confoler , en lui difant
que les Coréens raffemblent une armée ;
mais elle répond que tout accroît fes
frayeurs , qu'elle ignore le deftin de l'Empereur
& de la Reine , & que le dernier
fruit de leur hymen , dont l'enfance eft
confiée à fes foins , redouble encore fa
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
crainte & fa pitié . Un foible rayon d'ef
poir vient luire dans fon ame consternée.
Mon époux , ajoute- t'elle , a porté les pas
au Palais .
Une ombre de refpect pour fon faint miniſtere ,
Peut-être adoucirá ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces Brigands aux meurtres acharnés ,
Qui rempliffent de fang la terre intimidée
Ont d'un Dieu cependant confervé quelque idée ,
Tant la nature même en toute Nation ,
Grava l'Etre fuprême & la Religion.
Zamti qui paroît , vient augmenter les
terreurs de fa femme.
J'entre , dit- il , par des détours ignorés du vulgaire.
Je vois ces vils humains , ces monftres des déferts ,
A notre auguftre maître ofer donner des fers ;
Traîner dans fon palais , d'une main fanguinaire ,
Le pere , les enfans & leur mourante mere ;
Le pillage , le meurtre environnoient ces lieux.
Ce Prince infortuné , tourne vers moi les yeux ;
Il m'appelle , il me dit , dans fa langue facrée
Du Conquérant tartare & du peuple ignorée :
Conferve au moins le jour au dernier de mes fils.
Jugez , fi mes fermens & mon coeur l'ont promis ;
Jugez , de mon devoir , quelle eft la voix preffante.
J'ai fenti ranimer ma force la guiffante,
J'ai revolé vers vous , & c.
Etan entre éperdu. Il leur apprend que
la fuite eft impoffible ; qu'une garde cruelle
y met une barriere infurmontable , &
que tout tremble dans l'esclavage , depuis
DECEMBRE. 1755 .
221
que l'Empereur, fes enfans , & fon épouse,
ont été malfacrés . Octar furvient , & met
le comble à leur effroi par ces terribles
mots qui caractériſent
fi bien un Scythe ,
& qui font toujours applaudis.
Je vous ordonne au nom du vainqueur des humains
De mettre fans tarder cet enfant dans mes mains ;
Je vais l'attendre . Allez , qu'on m'apporte ce gage.
Pour peu que vous tardiez , le fang & le carnage
Vont encore en ces lieux fignaler fon courroux ,
Et la deftruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit . Vous, avant qu'il finiffe,
Si vous aimez la vie , allez , qu'on obéiffe .
Ce perfonnage quoiqu'il agiffe peu , &
qu'il foit fubalterne , frappe plus au Théâ
tre , il a plus de phifionomie que Gengis
fon maître ; il eft vrai que le fieur de Bellecour
le rend très-bien , & fait un beau
Tartare. Idamé tremble pour les jours de
l'enfant de tant de Rois , & dit qu'elle fuivroit
leurs Souverains dans la tombe , fi
elle n'étoit retenue par l'intérêt d'un fils
unique qui a befoin de fa vie . Zamti
s'écrie :
Après l'atrocité de leur indigne fort ,
Qui pourroit redouter & refufer la mort !
Le coupable la craint , le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie , & marche au-devant d'elle ,
Le fage qui l'attend , la reçoit fans regrets.
Idamé lui demande ce qu'il a réfolu ,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon époux lui replique de garder le ferment
qu'il a fait de conferver la vie du
dernier rejetton de la tige royale , & lui
dit d'aller l'attendre auprès de cet enfant.
Zamti refté feul avec Etan , lui confie le.
funefte projet qu'il a conçu de fubftituer
fon fils à la place de l'orphelin , & de facrifier
fon propre fang pour fauver celui
de fes Rois. Après avoir fait jurer à ce
confident qu'il tiendra ce fecret enfeveli ,
il le charge du foin d'aller cacher ce dépôt
précieux dans le fein des tombeaux bâtis
par leurs Empereurs , en attendant qu'il
puiffe faifir l'inftant de le remettre au chef
de la Corée. On ne peut pas mettre plus
d'intérêt dans un premier Acte.
Zamti qui a fermé cet Acte , commence
feul le fecond : fes entrailles font déchirées
; il dis dans fes cruelles allarmes.
O! mon fils , mon cher fils , as-tu perdu le jour à
Aura-t'on confommé ce fatal facrifice ?
Je n'ai pu de ma main te conduire au fupplice.
Etan paroît , & lui apprend qu'il a caché
l'Orphelin dans les tombeaux de fes
peres . Il l'inftruit en même tems que dans
l'abfence d'Idamé , on a conduit fon fils
à leurs vainqueurs barbares. Ah ! s'écrie
alors Zamti qui craint les reproches de
fon épouse .
DECEMBRE. 1755 . 223
Ah ! du moins , cher Etan , fi tu pouvois lui dire
Que nous avons livré l'héritier de l'Empire ,
Que j'ai caché mon fils , qu'il eft en fûreté !
Impofons quelque tems à fa crédulité.
Hélas ! la vérité fi fouvent eft cruelle ;
On l'aime & les humains font malheureux par elle .
On ne peut pas mieux excufer la néceffité
d'un menfonge . Etan fort , Idamé entre
défolée , & forme avec fon mari la
fcene la plus forte & la plus intéreffante :
elle l'eft au point qu'il faudroit la tranſcrire
entiere pour en rendre toutes les beautés
. Eh ! comment rendre d'ailleurs l'action
admirable , & le jeu accompli de l'Acrice
! Il faut voir Mlle Clairon. Il faut l'enrendre
dans ce rôle , pour juger de fa perfection.
Idamé s'écrie en arrivant.
"
Qu'ai-je vu qu'a- t'on fait ? Barbare , eft- il pof
fible ?
L'avez- vous commandé ce facrifice horrible ?
•
Quoi? fur toi , la nature a fi peu de pouvoir?
Zamti répond.
Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir
Et je dois plus au fang de mon malheureux maître,
Qu'à cet enfant obfcur à qui j'ai donné l'être.
1 Idamé réplique.
Non , je ne connois point cette horrible vertu .
J'ai vu nos murs en cendres , & ce trône abattu ;
J'ai pleuré de nos Rois les difgraces affreufes :
Mais par quelles fureurs encor plus douloureuſes ,
Veux- tu de ton époufe , avançant le trépas ,
Kiv ..
124 MERCURE DE FRANCE.
Livrer le fang d'un fils qu'on ne demande pas ?
Ces Rois enfèvelis , difparus dans la poudre ,
Sont-ils pour toi des Dieux dont tu craignes la
foudre ?
A ces dieux impuiffans , dans la tombe endormis
As- tu fait le ferment d'affaffiner ton fils ?
Hélas ! grands & petits , & fujets & Monarques ,
Diftingués un moment par de frivoles marques ,
Egaux par la nature , égaux par le malheur,
Tout mortel eft charge de la propre douleur :
Sa peine lui faffit ; & dans ce grand naufrage ,
Raflembler nos débris , voilà notre partage.
Où ferois- je ? grand dieu ! fi ma crédulité
Eu: tombé dans le piége à mes pas préfenté.
Auprès du fils des Rois fi j'étois demeurée ,
La victime aux bourreaux alloit être livrée :
Je ceffois d'être mere ; & le même couteau ,
Sur le corps de mon fils , me plongeoit au tombeau.
Graces à mon amour , inquiete , troublée ,
A ce fatal berceau l'inftinet m'a rappellée.
J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l'ont arraché des mains des raviſſeurs.
Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle !
J'en ai chargé foudain cette eſclave fidelle ,
Qui foutient de fon lait fes miférables jours,
Ces jours qui périſſoient fans moì , ſans mon ſecours
;
J'ai confervé le fang du fils & de la mere ,
Et j'ofe dire encor de fon malheureux pere.
Zamti perfifte à vouloir immoler fon
fils. Elle s'y oppofe toujours en mere intrepide.
Son mari lui reproche alors de trahir
à la fois , le Ciel , l'Empire . & le fang de
fes Rois. Idamé lui fait cette réponſe admirable.
t
DECEMBRE . 1755. 225
De mes Rois : va , te dis- je , ils n'ont rien à prétendre
,
Je ne dois point mon fang en tribut à leur cendre.
Va , le nom de fujet n'eft pas plus faint pour nous,
Que ces noms fi facrés & de pere & d'époux.
La nature & l'hyinen , voilà les loix premieres ,
Les devoirs , les liens des Nations entieres :
Ces loix viennent des dieux , le reſte eft des humains
.
Ne me fais point hair le fang des Souverains.
Oui , fauvons l'Orphelin d'un vainqueur homicide
,
Mais ne le fauvons pas au prix d'un parricide.
Que les jours de mon fils n'achetent point fes
jours.
Loin de l'abandonner , je vole à fon fecours.
Je prens pitié de lui ; prends pitié de toi- même ,
De ton fils innocent , de la mere qui t'aime.
Je ne menace plus : je tombe à res genoux.
O pere infortuné , cher & cruel époux ,
Pour qui j'ai méprifé , tu t'en fouviens peut être,
Ce mortel qu'aujourd'hui le fort a fait ton maître!
Accorde moi mon fils , accorde moi ce fang
Que le plus pur amour a formé dans mon flanc ;
Et ne réfifte point au cri terrible & ter dre
Qu'à tes fens défolés l'amour a fait entendre.
Le fier Octar vient les interrompre , il
annonce l'arrivée de Gengiskan , & ordons
ne à fes foldats de fuivre les pas du Mandarin
& de fa femme ; de faifir l'enfant
qu'elle a repris , & d'apporter la victime
aux pieds de leur maître. Zamti promet de
la livrer, & Idamé déclare qu'on ne l'obtiendra
qu'avec la vie.
K v
226 MERCURE DE FRANCE.
Gengis paroît environné de fes guer
riers , & leur dit .
Que le glaive fe cache , & que la mort s'arrête ;
Je veux que les vaincus refpirent déformais.
J'envoiai la terreur , & j'apporte la paix :
La mort du fils des Rois fuffit à ma vengeance.
Qu'on ceffe de livrer aux flammes , au pillage ,
Ces archives de loix , ce vafte amas d'écrits ,
Tous ces fruits du génie , obiets de vos mépris .
Si l'erreur les dicta , cette erreur m'eft utile ;
Elle occupe ce peuple , & le rend plus docile.
Il renvoie fa fuite , & demeuré feul
avec Octar , il lui avoue qu'au comble
des grandeurs , le fouvenir d'une femme
qui avoit refufé fa main , lui revient dans
la penfée , qu'elle le pourfuit jufqu'au feint
de la victoire , mais qu'il veur l'oublier.
Ofman vient l'informer que la victime
alloit être égorgée , lorfqu'un événement
imprévu a fufpendu fon trépas. Dans ce
moment , dit-il ,
Une femme éperdue , & de larmes baignée
Arrive , tend les bras à la garde indignée ;
Et nous furprenant tous par fes cris forcenés ,
Arrêtez , c'est mon fils que vous affaffinez .
C'est mon fils , on vous trompe au choix de la
victime.
Cependant fon époux devant nous appellé .
De nos Rois , a - t'il dit , voilà ce qui nous refte
Frappez , voilà le fang que vous me demandez.
DECEMBRE . 1755. 227
Olman ajoute que dans ce doute confus ,
il revient demander à fon Empereur de
nouveaux ordres. Gengis charge Octar
d'interroger ce couple audacieux , & d'arracher
la vérité de leur bouche . Il ordonne
à fes autres guerriers d'aller chacun à
fon pofte , & d'y veiller fidelement de
peur d'une furprife de la part des Coréens.
Ce fecond Acte eft fi plein de chaleur
qu'on en eût fait un beau quatrieme : 'peutêtre
même que l'action y eft trop avancée ,
& qu'elle prend fur celle des Actes fuivans
, qui font un peu vuides , & qui ont
befoin des détails dont ils font embellis.
Gengis rentre pour revenir : il ouvre le
troifieme Acte , & demande à Ofnan fi
l'on a éclairci l'impofture de ces captifs.
Ce dernier lui répond qu'à l'afpect des
tourmens , le Mandarin perfifte dans fon
pemier aveu , & que fa femme , dont les
larmes augmentent la beauté , demande à
fe jetter aux pieds de Gengiskan . Elle paroît
; ce Conquérant eft frappé de fes traits ;
il la reconnoît pour cet objet qu'il a autrefois
adoré. Cette fcene ne tient pas tout ce
qu'elle promet . Gengis dit à Idamé de fe
raffurer ; que fon Empereur oublie l'affront
qu'elle a fait à Temugin ; que le dernier
rejetton d'une race ennemie eft la
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
feule victime qu'il demande ; qu'il faut
qu'on la lui livre , & qu'elle importe à fa
fureté ; qu'ldamé ne doit rien craindre
pour fon fils , & qu'il l'a prend fous fa
garde. Mais , ajoute- t'il , je veux être inftruit
de la vérité .
Quel indigne artifice ofe-t'on m'oppoſer
De vous , de votre époux , qui prétend m'impofer?
Il interroge cet époux qui eft amené devant
lui. Zamti répond qu'il a rempli fon
devoir. Gengis ordonne aux fiens qu'on
faififfe l'enfant que cet efclave a remis en
leurs mains : la tendre Idamé s'y oppofe :
le Tyran impatient , luidit de l'éclaircir fur
l'heure , ou qu'on va immoler la victime .
Eh bien ! s'écrie - t'elle , mon fils l'emporte.
Mon époux a livré ce fils .
Je devois l'imiter , mais enfin je ſuis mere;
Mon ame eft au-deffous d'un fi cruel effort.
Je n'ai pu , de mon fils , confentir à la mort.
Hélas ! au défefpoir que j'ai trop fait paroître ,
Une mere ailément pouvoit fe reconnoître..
Voyez , de cet enfant , le pere confondu ,
Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu .
L'un n'attend fon falut que de fon innocence ,
Et l'autre eft refpectable alors qu'il vous offenfe.
Ne puniffez que moi , qui trahis à la fois
Et l'époux que j'admire , & le fang de nos Rois.
Digne époux , digne objet de toute ma tendreffe,
La pitié maternelle eft ma feule foibleffe ,
Mon fort fera le tien : Je meurs , fi tu péris :
Pardonne-moi du moins d'avoir ſauvé ton fils..
DECEMBRE. 1755. L2F
Je t'ai tout pardonné , lui répond Zamsi
, je n'ai plus rien à craindre pour le
fang de mon Roi. Ses jours font en fureté . Ils
ne le font pas , le récrie Gengis furieux.
Va réparer ton crime , ou fubir le trépas.
Zamti lui fait cette belle réplique.
Le crime eft d'obéir à des ordres injuftes ..
Tu fus notre vainqueur , & tu n'es pas mon Roi.
Si j'étois ton fujet , je te ferois fidelle.
Arrache-moi la vie , & refpecte mon zele.
Je t'ai livré mon fils , j'ai pu te l'immoler.
Penſes-tu que pour moi , je puifle encor trembler ?
Gengis commande qu'on l'entraîne :
Idamé veut le fléchir ; mais il lui ordonne
de fuivre fon mari . Comme elle infifte
il lui dit :
Allez , fi jamais la clémence
Dans mon coeur , malgré moi , pouvoit encor
entrer.
Vousfentez quels affronts il faudroit réparer.
Seul avec Octar , il fait éclater fon dépit
& fon amour. Son confident combat
cette flâme qu'il ne conçoit pas . Ofman
revient lui apprendre qu'Idamé & Zamti
refufent de découvrir l'azyle qui cache.
l'Orphelin , & qu'ils preffent tous deux
que la mort les uniffe. Gengis l'interrompt ,
& lui commande de voler vers Idamé , &c.
de l'affurer que fes jours font facrés & font
230 MERCURE DE FRANCE.
chers à fon maitre. Octar lui demande
quels ordres il veut donner fur cet enfant
des Rois qu'on cache à fa vengeance. Aucun
, répond- t'il .
Je veux qu'Idamé vive ; ordonne tout le refte.
Quel est votre efpoir , lui réplique
Octar ? Gengis termine l'Acte , en lui
difant :
D'être aimé de l'ingrate , ou de me venger d'elle ,
De la punir : tu vois ma foibleffe nouvelle .
Emporté , malgré moi , par de contraires voeux ,
Je frémis & j'ignore encor ce que je veux.
Gengis ouvre encore le quatrieme Acte,
& ordonne aux fiens de fe rendre aux pieds
des murs , en difant que l'infolent Coréen a
proclamé Roi cet enfant malheureux , mais
qu'il va marcher contr'eux fa tête à la main ;
qu'il a trop différé fa mort , & qu'il veut
enfin fans délai que Zamti lui obéiffe. Il
nous paroît que le commencement de cet
Acte fait le cercle , & retourne fur le
troisieme . Octar vient encore dire que le
Mandarin eft inflexible. Gengis s'écrie
étonné .
Quels font donc ces humains que mon bonheur
maîtrife !
A fon Roi qui n'eft plus , immolant la nature ,
L'un voit périr fon fils fans crainte & fans mur
mure ,
DECEMBRE. 1755.234
L'autre pour fon époux eft prête à s'immoler,
Rien ne peut les fléchir , rien ne les fait trembler..
Je vois un peuple antique , induftrieux , immenfes
Ses Rois fur la fageffe ont fondé leur puiffance ;
De leurs voifins foumis , heureux Législateurs ,
Gouvernant fans conquête , & regnant par les
moeurs.
Le ciel ne nous donna que la force en partage.
Nos Arts font les combats , détruire eft notre ou
vrage.
Ah ! de quoi m'ont fervi tant de fuccès divers !
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers !
Nous rougiffons de fang le char de la victoire.
Peut-être qu'en effet il eft une autre gloire.
Mon coeur eft en fecret jaloux de leurs vertus ,
Et vainqueur , je voudrois égaler les vaincus.
Octar combat le fentiment de fon Maître
avec une franchife militaire , & lui dit :
Quel mérite ont des arts , enfans de la moleffe ,
Qui n'ont pu les fauver des fers & de la mort ?
Le foible eft destiné pour fervir le plus fort.
Tout céde fur la terre aux travaux , au courage
Mais c'est vous qui cédez & fouffrez un outrage.
Il ajoute que fes compagnons en murmurent
tout haut : Gengis lui répond :
Que l'on cherche Idamé . Sur ce qu'Octar infifte
: il lui replique en defpote.
Obéis.
De ton zele hardi réprime la rudeffe :
Je veux que mes fujets refpectent ma foibleffe.
Gengis feul , fe livre à tout fon amour ;
en témoignant fon mépris pour les monf232
MERCURE DE FRANCE.
tres cruels qui font à fa fuite. Idamé paroit
, il lui offre fon trône avec fa main.
Le divorce , dit-il , par mes loix eft permis ,
Et le vainqueur du monde à vous feule eft foumis.
S'il vous fut odieux , le trône a quelques charmes;
Et le bandeau des Rois peut effuyer des larmes.
La vertueufe Idamé lui répond avec une
noble ingénuité , que dans le tems qu'il
n'étoit que Temugin , elle auroit accepté
fa main qui étoit pure alors , fi fes parens
l'avoient agréé. Mais , ajoute-t'elle :
Mon hymen eft un noeud formé par le ciel même.
Mon époux m'eft facré ; je dirai plus : Je l'aime :
Je le préfere à vous , au trône , à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu , mais reſpectez nos moeurs :
Ne penfez pas non plus que je mette ma gloire
A remporter fur vous cette illuftre victoire ;
A braver un vainqueur , à tirer vanité
De ces juftes refus qui ne m'ont point couté.
Je remplis mon devoir , & je me rends juftice:
Je ne fais point valoir un pareil facrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me propofez ;
Détachez- vous d'un coeur qui les a méprifez ;
Et puifqu'il faut toujours quidamé vous implore ,
Permettez qu'à jamais mon époux les ignore .
De ce foible triomphe il feroit moins flatté ,
Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité .
Gengis lui dit en la quittant :
Quand tout nous uniffoit , vos loix que je dérefte
Ordonnerent ma honte & votre hymen funefte ;
Je les anéantis , je parle , c'eft affez ;
DECEMBRE 1755. 233
Imitez l'univers , Madame , obéiffez .
Mes ordres font donnés , & votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre Empereur &
vous .
Leurs jours me répondront de votre obéiffance.
Idamé gemit de fa cruelle pofition . Affeli
moins févere , lui confeille de fe relâcher
un peu de cette extrême aufterité
pour affurer les jours de fon mari , &
le bien de l'Empire . Zamti furvient , & lui
déclare qu'elle feule refte à l'Orphelin dans
l'Univers , que c'eft à elle à lui conferver
la vie , ainfi qu'à fon fils. Epoufe le Tyran
, pourſuit il.
Ta ferviras de mere à ton Roi malheureux.
Regne , que ton Roi vive , & que ton époux meure.
Elle l'interrompt , & lui dit :
Me connois-tu ? veux-tu que ce funefte rang
Soit le prix de ma honte , & le prix de ton fanga
Penfes- tu que je fois moins époufe que mere ?
Tu t'abules , cruel , & ta vertu févere
A commis contre toi deux crimes en un jour ,
Qui font frémir tous deux la nature & l'amour.
Barbare envers ton fils , & plus envers moi -même.
Ne te fouviens-tu plus qui je fuis , & qui t'aime ?
Crois-moi : le jufte ciel daigne mieux m'inſpirer ;
Je puis fauver mon Roi fans nous deshonorer.
Soit amour , foit mépris , le Tyran qui m'offenfe,
Sur moi , fur mes deffeins , n'eft pas en défiance:
Dans ces remparts fumans , & de fang abbreuvés,
234 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis libre , & mes pas ne font pas obfervés.
Le Chef des Coréens s'ouvre un fecret paffage
Non loin de ces tombeaux , où ce précieux gage ,
A l'ail qui le pourfuit , fut caché par tes mains.
De ces tombeaux facrés je fçais tous les chemins;
Je cours y ranimer fa languiffante vie,
Le rendre aux défenfeurs armés pour la patrie ;
Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux
,
Comme un préfent d'un Dieu qui combat avec
eux.
Tu mourras , je le fçais ; mais , tout couverts de
gloire
Nous laifferons de nous une illuftre mémoire,
Mettons nos noms obfcurs au rang des plus
grands noms :
Et juge fi mon coeur a fuivi tes leçons .
Zamti tranfporté , s'écrie avec juftice,
Idamé , ta veftu l'emporte ſur la mienne !
En effet , cette vertu eft puifée dans la
nature & dans la raifon. Elle forme le
véritable héroïfme , qui honore l'humanité
fans en fortir. Tout grand qu'il eft ,
nous fentons que notre efpece en eft capable.
La vertu de Zamti tient plus au
préjugé. C'est une grandeur d'ame qui dégenere
en fanatifme , & qui eft d'autant
moins vraie , qu'elle bleffe les loix primitives
, & qu'elle excede nos forces. Voilà
pourquoi le caractere d'Idamé paroît fupérieur
à celui de Zamti , & nous intéreffe
davantage , même à la lecture.
DECEMBRE. 1755. 235
Idamé & Affeli commencent le cinquieme
Acte . Idamé a été arrêtée dans fa fuite
avec l'Orphelin. Elle eft captive une feconde
fois , & n'a plus d'efpoir que dans
la mort . Octar vient lui dire d'attendre,
l'Empereur qui veut lui parler , & qui paroit
un moment après . Gengis éclate en
reproches , & finit par preffer Idamé de
s'unir à lui , ce n'eft qu'à ce prix , dit-il ,
que je puis pardonner , & changer les châtimens
en bienfaits tout dépend d'un mor.
Prononcez fans tarder , fans feinte , fans détour ,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Idamé qui foutient fon noble caractere
jufqu'au bout , lui répond ,
L'un & l'autre aujourd'hui feroit trop condamnable
,
Votre haine eft injufte & votre amour coupable.
Cet amour eft indigne , & de vous & de moi :
Vous me devez juftice ; & fi vous êtes Roi ,
Je la veux , je l'attens pour moi contre vous-mê
me.
Je fuis loin de braver votre grandeur fuprême ;
Je la rappelle en vous , lorfque vous l'oubliez
Et vous-même en fecret vous me juftifiez .
Vous choififfez ma haine , réplique - t'il ,
vous l'aurez .
Votre époux , votre Prince & votre fils , cruelle,
Vont payer de leur fang votre fierté rebelle.
Ce mot , que je voulois , les a tous , condamés.
236 MERCURE DE FRANCE.
C'en est fait , & c'eſt vous qui les affaffinez .
Idamé tombe alors aux pieds de fon
maître , & lui demande une grace à genoux
. Il lui ordonne de fe lever & de déclarer
ce qu'elle veur. Elle le fupplie de
permettre qu'elle ait un entretien fecret
avec fon mari . Gengis le lui accorde , en
difant ;
Non , ce n'étoit pas lui qu'il falloit confulter !
Il m'enleva fon Prince , il vous a poffedée .
Que de crimes ! fa grace eft encore accordée .
Qu'il la tienne de vous , qu'il vous doive fon
fort .
Préfentez à fes yeux le divorce ou la mort.
Il la laiffe . Zamti paroît , elle lui dit :
la mort la plus honteufe t'attend . Ecoutemoi
:
Ne fçavons- nous mourir que par l'ordre d'un Roi ?
Les taureaux aux autels tombent en facrifice ;
Les criminels tremblans font traînés au fupplice
Lés mortels généreux difpofent de leur fort ;
Pourquoi des' mains d'un maître attendre ici la
mort
L'homme étoit -il donc né pour tant de dépendancea
De nos voiſins altiers imitons la conftance.
De la nature humaine ils foutiennent les droits ,
Vivent libres chex eux , & meurent à leur choix .
Un affront leur fuffit pour fortir de la vie ,
Er plus que le néant ils craignent l'infâmie.
Le hardi Japonnois n'attend pas qu'au cercueil
Un Defpote infolent le plonge d'un coup d'oeil.
DECEMBRE. 1755 . 237
Nous avons enfeigné ces braves Infulaires :
Apprenons d'eux enfin des vertus néceffaires .
Scachons mourir comme eux.
Son époux l'approuve ; mais ajoutet'il
, que pouvons - nous feuls & défarmés ?
Idamé tire un poignard qu'elle lui préfente
, en lui difant :
Tiens , fois libre avec moi , frappe , & délivrenous.
J'ai tremblé que ma main , mal affermie encore ,
Ne portât fur moi- même un coup mal affuré,
Enfonce dans ce coeur un bras moins égaré,
Immole avec courage une époufe fidelle ,
Tout couvert de mon fang tombe , & meurs auprès
d'elle.
Qu'à mes derniers momens j'embraffe mon époux;
Que le Tyran le voie , & qu'il en foit jaloux.
Zamti prend le poignard , en tremblant,
il balance ; & comme il veut s'en frapper ,
Gengis arrive à propos pour le défarmer .
O ciel ! s'écrie til , qu'alliez- vous faire ?
Idamé lui replique :
Nous délivrer de toi , finir notre mifere ,
A tant d'atrocités dérober notre fort.
Zamti ajoute :
Veux-tu nous envier juſques à notre mort ?
Oui , lui dit Gengis , que tant de vertu
fubjugue :
Je rougis fur le trône où n'a mis la victoire ,
D'être au- deſſous de vous au milieu de ma gloire;
238 MERCURE DE FRANCE.
En vain par mes exploits j'ai fçu me fignaler :
Vous m'avez avili ; je veux vous égaler.
J'ignorois qu'un mortel pût fe dompter lui-même.
Je l'apprens ; je vous dois cette grandeur fuprême.
Jouiffez de P'honneur d'avoir pu me changer :
Je viens vous réunir , je viens vous protéger.
Veillez , heureux époux , fur l'innocente vie
De l'enfant de vos Rois , que ma main vous con."
fie.
Par le droit des combats j'en pouvois difpofer :
Je vous remets ce droit dont j'allois abuſer.
Croyez qu'à cet enfant heureux dans fa mifere ,
Ainfi qu'à votre fils , je tiendrai lieu de pere .
Vous verrez fi l'on peut fe fier à ma foi.
Je fus un conquerant , vous m'avez fait un Roi.
Zamti pénetré d'un retour fi génereux ,
dit à ce Conquerant :
Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Idamé tranfportée de joie & de furprife
, lui demande à fon tour.
Qui peut vous infpirer ce deffein ?
Gengis lui répond par ce mot , qui termine
le vers & la piece.
Vos vertus.
Ce dénouement eft très - applaudi , &
fait d'autant plus de plaifir qu'il finit la
tragédie fans effufion de fang. On doit dire
à la louange des Comédiens François ,
qu'ils n'ont rien épargné pour la mettre
au théatre avec tout l'éclat qu'elle mérite.
Ils y ont même obſervé le coſtume autant
DECEMBRE . 1755. 239
qu'il eft poffible de le fuivre. Mlle Clairon
faite pour fervir de modele , a ofé la premiere
fupprimer le panier. Mlle Hus à eu
le courage de l'imiter ; elles y ont gagné :
tout Paris a approuvé le changement , &
ne les a trouvées que plus aimables.
Les mêmes Comédiens vont remettre
fucceffivement les Troyennes & Philoctete
de M. de Châteaubrun , en attendant Andromaque
& Aftianax , tragédie nouvelle
du même Auteur. Le cothurne eft riche
cette année , & promet à ce théatre un
heureux hyver.
E que nous avions annoncé dans le
Mercure d'Octobre au fujet de l'Orphelin
de la Chine , eft exactement arrivé.
L'interruption qu'il a effuyée n'a fervi
qu'à rendre fa repriſe plus brillante . L'im
preffion même nuisible ordinairement
aux pieces de Théâtre , n'a pu faire aucun
tort au fuccès de cette Tragédie. Les
Comédiens François l'ont redonnée pour
la neuvième fois le 22 Octobre , avec un
grand concours & un applaudiffement
général : l'affluence & la réuffite ont été
égales pendant toutes les repréſentations
qui ont été au nombre de dix- fept. Notre
fentiment étoit fondé fur ce qu'un rôle
intéreffant qui domine , & qui eft fupérieurement
joué , eft prefque toujours le
garand fûr d'un fuccès conftant. Il fuffic
même lui feul pour établir une piece à demeure.
Phedre , Ariane & Médée pen-
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
vent fervir d'exemples. Quelque beau cependant
que foit le perfonnage d'Idamé
nous ne prétendons pas qu'il doive exclure
le mérite des autres qui lui font fubordonnés.
L'extrait que nous allons faire
de l'Orphelin , prouvera que nous ne bornons
point fes beautés à celles d'un feul
rôle.
Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Cette Piece eft précédée d'une Epitre
ou d'un Difcours préliminaire adreffé à
M. le Maréchal Duc de Richelieu . L'Auteur
y déclare que l'idée de fa Tragédie
lui eft venue à la lecture de l'Orphelin de
Tchao , Tragédie Chinoife , traduite par
le P. de Prémare , & non pas Brémare ,
comme il eft imprimé dans cette épitre.
La Scene eft dans un Palais des Mandarins
, qui tient au Palais Impérial dans la
la ville de Cambalu , aujourd'hui Pekin .
Les Acteurs font au nombre de ſept. Gen
giskan , EmpereurTartare. Octar , Ofman,
guerriers Tartares. Zamti , Mandarin
lettré. Idamé , femme de Zamti. Affeli ,
attaché à Idamé. Etan , attaché à Zamti.
Idamé ouvre le premier Acte avec Affeli
dans l'inftant où le Catai eft conquis
& faccagé ; elle apprend à fa confidente en
DECEMBRE . 1755. 219
gémiffant que le deftructeur de ce vaſte
Empire
Eft un Scythe , un foldat dans la poudre élevé ,
qui vint autrefois demander un afile dans
ce même Palais , où il porte aujourd'hui
la flamme, & qu'enfin Gengiskan n'eſt autre
que Temugin qui brûla pour elle , &
qui fut rejetté par fes parens. Un refus ,
ajoute-t'elle ,
Un refus a produit les malheurs de la terre :
De nos peuples jaloux tu connois la fierté ,
De nos Arts , de nos Loix , l'augufte antiquité ;
Une Religion de tout tems épurée ,
De cent fecles de gloire une fuite avérée :
Tout nous interdifoit dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les Nations.
Enfin un autre hymen , un plus faint noeud m'engage
:
Le vertueux Zamti mérita mon fuffrage .
Qui l'eût cru dans ces tems de paix & de bonheur
Qu'un Scythe méprifé feroit notre vainqueur !
Voilà ce qui m'allarme , & qui me défefpere ;
J'ai refuſé la main ; je fuis épouſe & mere :
Il ne pardonne pas : il fe vit outrager ;
Et l'univers fçait trop s'il aime à fe vanger.
Affeli veut la confoler , en lui difant
que les Coréens raffemblent une armée ;
mais elle répond que tout accroît fes
frayeurs , qu'elle ignore le deftin de l'Empereur
& de la Reine , & que le dernier
fruit de leur hymen , dont l'enfance eft
confiée à fes foins , redouble encore fa
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
crainte & fa pitié . Un foible rayon d'ef
poir vient luire dans fon ame consternée.
Mon époux , ajoute- t'elle , a porté les pas
au Palais .
Une ombre de refpect pour fon faint miniſtere ,
Peut-être adoucirá ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces Brigands aux meurtres acharnés ,
Qui rempliffent de fang la terre intimidée
Ont d'un Dieu cependant confervé quelque idée ,
Tant la nature même en toute Nation ,
Grava l'Etre fuprême & la Religion.
Zamti qui paroît , vient augmenter les
terreurs de fa femme.
J'entre , dit- il , par des détours ignorés du vulgaire.
Je vois ces vils humains , ces monftres des déferts ,
A notre auguftre maître ofer donner des fers ;
Traîner dans fon palais , d'une main fanguinaire ,
Le pere , les enfans & leur mourante mere ;
Le pillage , le meurtre environnoient ces lieux.
Ce Prince infortuné , tourne vers moi les yeux ;
Il m'appelle , il me dit , dans fa langue facrée
Du Conquérant tartare & du peuple ignorée :
Conferve au moins le jour au dernier de mes fils.
Jugez , fi mes fermens & mon coeur l'ont promis ;
Jugez , de mon devoir , quelle eft la voix preffante.
J'ai fenti ranimer ma force la guiffante,
J'ai revolé vers vous , & c.
Etan entre éperdu. Il leur apprend que
la fuite eft impoffible ; qu'une garde cruelle
y met une barriere infurmontable , &
que tout tremble dans l'esclavage , depuis
DECEMBRE. 1755 .
221
que l'Empereur, fes enfans , & fon épouse,
ont été malfacrés . Octar furvient , & met
le comble à leur effroi par ces terribles
mots qui caractériſent
fi bien un Scythe ,
& qui font toujours applaudis.
Je vous ordonne au nom du vainqueur des humains
De mettre fans tarder cet enfant dans mes mains ;
Je vais l'attendre . Allez , qu'on m'apporte ce gage.
Pour peu que vous tardiez , le fang & le carnage
Vont encore en ces lieux fignaler fon courroux ,
Et la deftruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit . Vous, avant qu'il finiffe,
Si vous aimez la vie , allez , qu'on obéiffe .
Ce perfonnage quoiqu'il agiffe peu , &
qu'il foit fubalterne , frappe plus au Théâ
tre , il a plus de phifionomie que Gengis
fon maître ; il eft vrai que le fieur de Bellecour
le rend très-bien , & fait un beau
Tartare. Idamé tremble pour les jours de
l'enfant de tant de Rois , & dit qu'elle fuivroit
leurs Souverains dans la tombe , fi
elle n'étoit retenue par l'intérêt d'un fils
unique qui a befoin de fa vie . Zamti
s'écrie :
Après l'atrocité de leur indigne fort ,
Qui pourroit redouter & refufer la mort !
Le coupable la craint , le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie , & marche au-devant d'elle ,
Le fage qui l'attend , la reçoit fans regrets.
Idamé lui demande ce qu'il a réfolu ,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon époux lui replique de garder le ferment
qu'il a fait de conferver la vie du
dernier rejetton de la tige royale , & lui
dit d'aller l'attendre auprès de cet enfant.
Zamti refté feul avec Etan , lui confie le.
funefte projet qu'il a conçu de fubftituer
fon fils à la place de l'orphelin , & de facrifier
fon propre fang pour fauver celui
de fes Rois. Après avoir fait jurer à ce
confident qu'il tiendra ce fecret enfeveli ,
il le charge du foin d'aller cacher ce dépôt
précieux dans le fein des tombeaux bâtis
par leurs Empereurs , en attendant qu'il
puiffe faifir l'inftant de le remettre au chef
de la Corée. On ne peut pas mettre plus
d'intérêt dans un premier Acte.
Zamti qui a fermé cet Acte , commence
feul le fecond : fes entrailles font déchirées
; il dis dans fes cruelles allarmes.
O! mon fils , mon cher fils , as-tu perdu le jour à
Aura-t'on confommé ce fatal facrifice ?
Je n'ai pu de ma main te conduire au fupplice.
Etan paroît , & lui apprend qu'il a caché
l'Orphelin dans les tombeaux de fes
peres . Il l'inftruit en même tems que dans
l'abfence d'Idamé , on a conduit fon fils
à leurs vainqueurs barbares. Ah ! s'écrie
alors Zamti qui craint les reproches de
fon épouse .
DECEMBRE. 1755 . 223
Ah ! du moins , cher Etan , fi tu pouvois lui dire
Que nous avons livré l'héritier de l'Empire ,
Que j'ai caché mon fils , qu'il eft en fûreté !
Impofons quelque tems à fa crédulité.
Hélas ! la vérité fi fouvent eft cruelle ;
On l'aime & les humains font malheureux par elle .
On ne peut pas mieux excufer la néceffité
d'un menfonge . Etan fort , Idamé entre
défolée , & forme avec fon mari la
fcene la plus forte & la plus intéreffante :
elle l'eft au point qu'il faudroit la tranſcrire
entiere pour en rendre toutes les beautés
. Eh ! comment rendre d'ailleurs l'action
admirable , & le jeu accompli de l'Acrice
! Il faut voir Mlle Clairon. Il faut l'enrendre
dans ce rôle , pour juger de fa perfection.
Idamé s'écrie en arrivant.
"
Qu'ai-je vu qu'a- t'on fait ? Barbare , eft- il pof
fible ?
L'avez- vous commandé ce facrifice horrible ?
•
Quoi? fur toi , la nature a fi peu de pouvoir?
Zamti répond.
Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir
Et je dois plus au fang de mon malheureux maître,
Qu'à cet enfant obfcur à qui j'ai donné l'être.
1 Idamé réplique.
Non , je ne connois point cette horrible vertu .
J'ai vu nos murs en cendres , & ce trône abattu ;
J'ai pleuré de nos Rois les difgraces affreufes :
Mais par quelles fureurs encor plus douloureuſes ,
Veux- tu de ton époufe , avançant le trépas ,
Kiv ..
124 MERCURE DE FRANCE.
Livrer le fang d'un fils qu'on ne demande pas ?
Ces Rois enfèvelis , difparus dans la poudre ,
Sont-ils pour toi des Dieux dont tu craignes la
foudre ?
A ces dieux impuiffans , dans la tombe endormis
As- tu fait le ferment d'affaffiner ton fils ?
Hélas ! grands & petits , & fujets & Monarques ,
Diftingués un moment par de frivoles marques ,
Egaux par la nature , égaux par le malheur,
Tout mortel eft charge de la propre douleur :
Sa peine lui faffit ; & dans ce grand naufrage ,
Raflembler nos débris , voilà notre partage.
Où ferois- je ? grand dieu ! fi ma crédulité
Eu: tombé dans le piége à mes pas préfenté.
Auprès du fils des Rois fi j'étois demeurée ,
La victime aux bourreaux alloit être livrée :
Je ceffois d'être mere ; & le même couteau ,
Sur le corps de mon fils , me plongeoit au tombeau.
Graces à mon amour , inquiete , troublée ,
A ce fatal berceau l'inftinet m'a rappellée.
J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l'ont arraché des mains des raviſſeurs.
Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle !
J'en ai chargé foudain cette eſclave fidelle ,
Qui foutient de fon lait fes miférables jours,
Ces jours qui périſſoient fans moì , ſans mon ſecours
;
J'ai confervé le fang du fils & de la mere ,
Et j'ofe dire encor de fon malheureux pere.
Zamti perfifte à vouloir immoler fon
fils. Elle s'y oppofe toujours en mere intrepide.
Son mari lui reproche alors de trahir
à la fois , le Ciel , l'Empire . & le fang de
fes Rois. Idamé lui fait cette réponſe admirable.
t
DECEMBRE . 1755. 225
De mes Rois : va , te dis- je , ils n'ont rien à prétendre
,
Je ne dois point mon fang en tribut à leur cendre.
Va , le nom de fujet n'eft pas plus faint pour nous,
Que ces noms fi facrés & de pere & d'époux.
La nature & l'hyinen , voilà les loix premieres ,
Les devoirs , les liens des Nations entieres :
Ces loix viennent des dieux , le reſte eft des humains
.
Ne me fais point hair le fang des Souverains.
Oui , fauvons l'Orphelin d'un vainqueur homicide
,
Mais ne le fauvons pas au prix d'un parricide.
Que les jours de mon fils n'achetent point fes
jours.
Loin de l'abandonner , je vole à fon fecours.
Je prens pitié de lui ; prends pitié de toi- même ,
De ton fils innocent , de la mere qui t'aime.
Je ne menace plus : je tombe à res genoux.
O pere infortuné , cher & cruel époux ,
Pour qui j'ai méprifé , tu t'en fouviens peut être,
Ce mortel qu'aujourd'hui le fort a fait ton maître!
Accorde moi mon fils , accorde moi ce fang
Que le plus pur amour a formé dans mon flanc ;
Et ne réfifte point au cri terrible & ter dre
Qu'à tes fens défolés l'amour a fait entendre.
Le fier Octar vient les interrompre , il
annonce l'arrivée de Gengiskan , & ordons
ne à fes foldats de fuivre les pas du Mandarin
& de fa femme ; de faifir l'enfant
qu'elle a repris , & d'apporter la victime
aux pieds de leur maître. Zamti promet de
la livrer, & Idamé déclare qu'on ne l'obtiendra
qu'avec la vie.
K v
226 MERCURE DE FRANCE.
Gengis paroît environné de fes guer
riers , & leur dit .
Que le glaive fe cache , & que la mort s'arrête ;
Je veux que les vaincus refpirent déformais.
J'envoiai la terreur , & j'apporte la paix :
La mort du fils des Rois fuffit à ma vengeance.
Qu'on ceffe de livrer aux flammes , au pillage ,
Ces archives de loix , ce vafte amas d'écrits ,
Tous ces fruits du génie , obiets de vos mépris .
Si l'erreur les dicta , cette erreur m'eft utile ;
Elle occupe ce peuple , & le rend plus docile.
Il renvoie fa fuite , & demeuré feul
avec Octar , il lui avoue qu'au comble
des grandeurs , le fouvenir d'une femme
qui avoit refufé fa main , lui revient dans
la penfée , qu'elle le pourfuit jufqu'au feint
de la victoire , mais qu'il veur l'oublier.
Ofman vient l'informer que la victime
alloit être égorgée , lorfqu'un événement
imprévu a fufpendu fon trépas. Dans ce
moment , dit-il ,
Une femme éperdue , & de larmes baignée
Arrive , tend les bras à la garde indignée ;
Et nous furprenant tous par fes cris forcenés ,
Arrêtez , c'est mon fils que vous affaffinez .
C'est mon fils , on vous trompe au choix de la
victime.
Cependant fon époux devant nous appellé .
De nos Rois , a - t'il dit , voilà ce qui nous refte
Frappez , voilà le fang que vous me demandez.
DECEMBRE . 1755. 227
Olman ajoute que dans ce doute confus ,
il revient demander à fon Empereur de
nouveaux ordres. Gengis charge Octar
d'interroger ce couple audacieux , & d'arracher
la vérité de leur bouche . Il ordonne
à fes autres guerriers d'aller chacun à
fon pofte , & d'y veiller fidelement de
peur d'une furprife de la part des Coréens.
Ce fecond Acte eft fi plein de chaleur
qu'on en eût fait un beau quatrieme : 'peutêtre
même que l'action y eft trop avancée ,
& qu'elle prend fur celle des Actes fuivans
, qui font un peu vuides , & qui ont
befoin des détails dont ils font embellis.
Gengis rentre pour revenir : il ouvre le
troifieme Acte , & demande à Ofnan fi
l'on a éclairci l'impofture de ces captifs.
Ce dernier lui répond qu'à l'afpect des
tourmens , le Mandarin perfifte dans fon
pemier aveu , & que fa femme , dont les
larmes augmentent la beauté , demande à
fe jetter aux pieds de Gengiskan . Elle paroît
; ce Conquérant eft frappé de fes traits ;
il la reconnoît pour cet objet qu'il a autrefois
adoré. Cette fcene ne tient pas tout ce
qu'elle promet . Gengis dit à Idamé de fe
raffurer ; que fon Empereur oublie l'affront
qu'elle a fait à Temugin ; que le dernier
rejetton d'une race ennemie eft la
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
feule victime qu'il demande ; qu'il faut
qu'on la lui livre , & qu'elle importe à fa
fureté ; qu'ldamé ne doit rien craindre
pour fon fils , & qu'il l'a prend fous fa
garde. Mais , ajoute- t'il , je veux être inftruit
de la vérité .
Quel indigne artifice ofe-t'on m'oppoſer
De vous , de votre époux , qui prétend m'impofer?
Il interroge cet époux qui eft amené devant
lui. Zamti répond qu'il a rempli fon
devoir. Gengis ordonne aux fiens qu'on
faififfe l'enfant que cet efclave a remis en
leurs mains : la tendre Idamé s'y oppofe :
le Tyran impatient , luidit de l'éclaircir fur
l'heure , ou qu'on va immoler la victime .
Eh bien ! s'écrie - t'elle , mon fils l'emporte.
Mon époux a livré ce fils .
Je devois l'imiter , mais enfin je ſuis mere;
Mon ame eft au-deffous d'un fi cruel effort.
Je n'ai pu , de mon fils , confentir à la mort.
Hélas ! au défefpoir que j'ai trop fait paroître ,
Une mere ailément pouvoit fe reconnoître..
Voyez , de cet enfant , le pere confondu ,
Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu .
L'un n'attend fon falut que de fon innocence ,
Et l'autre eft refpectable alors qu'il vous offenfe.
Ne puniffez que moi , qui trahis à la fois
Et l'époux que j'admire , & le fang de nos Rois.
Digne époux , digne objet de toute ma tendreffe,
La pitié maternelle eft ma feule foibleffe ,
Mon fort fera le tien : Je meurs , fi tu péris :
Pardonne-moi du moins d'avoir ſauvé ton fils..
DECEMBRE. 1755. L2F
Je t'ai tout pardonné , lui répond Zamsi
, je n'ai plus rien à craindre pour le
fang de mon Roi. Ses jours font en fureté . Ils
ne le font pas , le récrie Gengis furieux.
Va réparer ton crime , ou fubir le trépas.
Zamti lui fait cette belle réplique.
Le crime eft d'obéir à des ordres injuftes ..
Tu fus notre vainqueur , & tu n'es pas mon Roi.
Si j'étois ton fujet , je te ferois fidelle.
Arrache-moi la vie , & refpecte mon zele.
Je t'ai livré mon fils , j'ai pu te l'immoler.
Penſes-tu que pour moi , je puifle encor trembler ?
Gengis commande qu'on l'entraîne :
Idamé veut le fléchir ; mais il lui ordonne
de fuivre fon mari . Comme elle infifte
il lui dit :
Allez , fi jamais la clémence
Dans mon coeur , malgré moi , pouvoit encor
entrer.
Vousfentez quels affronts il faudroit réparer.
Seul avec Octar , il fait éclater fon dépit
& fon amour. Son confident combat
cette flâme qu'il ne conçoit pas . Ofman
revient lui apprendre qu'Idamé & Zamti
refufent de découvrir l'azyle qui cache.
l'Orphelin , & qu'ils preffent tous deux
que la mort les uniffe. Gengis l'interrompt ,
& lui commande de voler vers Idamé , &c.
de l'affurer que fes jours font facrés & font
230 MERCURE DE FRANCE.
chers à fon maitre. Octar lui demande
quels ordres il veut donner fur cet enfant
des Rois qu'on cache à fa vengeance. Aucun
, répond- t'il .
Je veux qu'Idamé vive ; ordonne tout le refte.
Quel est votre efpoir , lui réplique
Octar ? Gengis termine l'Acte , en lui
difant :
D'être aimé de l'ingrate , ou de me venger d'elle ,
De la punir : tu vois ma foibleffe nouvelle .
Emporté , malgré moi , par de contraires voeux ,
Je frémis & j'ignore encor ce que je veux.
Gengis ouvre encore le quatrieme Acte,
& ordonne aux fiens de fe rendre aux pieds
des murs , en difant que l'infolent Coréen a
proclamé Roi cet enfant malheureux , mais
qu'il va marcher contr'eux fa tête à la main ;
qu'il a trop différé fa mort , & qu'il veut
enfin fans délai que Zamti lui obéiffe. Il
nous paroît que le commencement de cet
Acte fait le cercle , & retourne fur le
troisieme . Octar vient encore dire que le
Mandarin eft inflexible. Gengis s'écrie
étonné .
Quels font donc ces humains que mon bonheur
maîtrife !
A fon Roi qui n'eft plus , immolant la nature ,
L'un voit périr fon fils fans crainte & fans mur
mure ,
DECEMBRE. 1755.234
L'autre pour fon époux eft prête à s'immoler,
Rien ne peut les fléchir , rien ne les fait trembler..
Je vois un peuple antique , induftrieux , immenfes
Ses Rois fur la fageffe ont fondé leur puiffance ;
De leurs voifins foumis , heureux Législateurs ,
Gouvernant fans conquête , & regnant par les
moeurs.
Le ciel ne nous donna que la force en partage.
Nos Arts font les combats , détruire eft notre ou
vrage.
Ah ! de quoi m'ont fervi tant de fuccès divers !
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers !
Nous rougiffons de fang le char de la victoire.
Peut-être qu'en effet il eft une autre gloire.
Mon coeur eft en fecret jaloux de leurs vertus ,
Et vainqueur , je voudrois égaler les vaincus.
Octar combat le fentiment de fon Maître
avec une franchife militaire , & lui dit :
Quel mérite ont des arts , enfans de la moleffe ,
Qui n'ont pu les fauver des fers & de la mort ?
Le foible eft destiné pour fervir le plus fort.
Tout céde fur la terre aux travaux , au courage
Mais c'est vous qui cédez & fouffrez un outrage.
Il ajoute que fes compagnons en murmurent
tout haut : Gengis lui répond :
Que l'on cherche Idamé . Sur ce qu'Octar infifte
: il lui replique en defpote.
Obéis.
De ton zele hardi réprime la rudeffe :
Je veux que mes fujets refpectent ma foibleffe.
Gengis feul , fe livre à tout fon amour ;
en témoignant fon mépris pour les monf232
MERCURE DE FRANCE.
tres cruels qui font à fa fuite. Idamé paroit
, il lui offre fon trône avec fa main.
Le divorce , dit-il , par mes loix eft permis ,
Et le vainqueur du monde à vous feule eft foumis.
S'il vous fut odieux , le trône a quelques charmes;
Et le bandeau des Rois peut effuyer des larmes.
La vertueufe Idamé lui répond avec une
noble ingénuité , que dans le tems qu'il
n'étoit que Temugin , elle auroit accepté
fa main qui étoit pure alors , fi fes parens
l'avoient agréé. Mais , ajoute-t'elle :
Mon hymen eft un noeud formé par le ciel même.
Mon époux m'eft facré ; je dirai plus : Je l'aime :
Je le préfere à vous , au trône , à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu , mais reſpectez nos moeurs :
Ne penfez pas non plus que je mette ma gloire
A remporter fur vous cette illuftre victoire ;
A braver un vainqueur , à tirer vanité
De ces juftes refus qui ne m'ont point couté.
Je remplis mon devoir , & je me rends juftice:
Je ne fais point valoir un pareil facrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me propofez ;
Détachez- vous d'un coeur qui les a méprifez ;
Et puifqu'il faut toujours quidamé vous implore ,
Permettez qu'à jamais mon époux les ignore .
De ce foible triomphe il feroit moins flatté ,
Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité .
Gengis lui dit en la quittant :
Quand tout nous uniffoit , vos loix que je dérefte
Ordonnerent ma honte & votre hymen funefte ;
Je les anéantis , je parle , c'eft affez ;
DECEMBRE 1755. 233
Imitez l'univers , Madame , obéiffez .
Mes ordres font donnés , & votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre Empereur &
vous .
Leurs jours me répondront de votre obéiffance.
Idamé gemit de fa cruelle pofition . Affeli
moins févere , lui confeille de fe relâcher
un peu de cette extrême aufterité
pour affurer les jours de fon mari , &
le bien de l'Empire . Zamti furvient , & lui
déclare qu'elle feule refte à l'Orphelin dans
l'Univers , que c'eft à elle à lui conferver
la vie , ainfi qu'à fon fils. Epoufe le Tyran
, pourſuit il.
Ta ferviras de mere à ton Roi malheureux.
Regne , que ton Roi vive , & que ton époux meure.
Elle l'interrompt , & lui dit :
Me connois-tu ? veux-tu que ce funefte rang
Soit le prix de ma honte , & le prix de ton fanga
Penfes- tu que je fois moins époufe que mere ?
Tu t'abules , cruel , & ta vertu févere
A commis contre toi deux crimes en un jour ,
Qui font frémir tous deux la nature & l'amour.
Barbare envers ton fils , & plus envers moi -même.
Ne te fouviens-tu plus qui je fuis , & qui t'aime ?
Crois-moi : le jufte ciel daigne mieux m'inſpirer ;
Je puis fauver mon Roi fans nous deshonorer.
Soit amour , foit mépris , le Tyran qui m'offenfe,
Sur moi , fur mes deffeins , n'eft pas en défiance:
Dans ces remparts fumans , & de fang abbreuvés,
234 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis libre , & mes pas ne font pas obfervés.
Le Chef des Coréens s'ouvre un fecret paffage
Non loin de ces tombeaux , où ce précieux gage ,
A l'ail qui le pourfuit , fut caché par tes mains.
De ces tombeaux facrés je fçais tous les chemins;
Je cours y ranimer fa languiffante vie,
Le rendre aux défenfeurs armés pour la patrie ;
Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux
,
Comme un préfent d'un Dieu qui combat avec
eux.
Tu mourras , je le fçais ; mais , tout couverts de
gloire
Nous laifferons de nous une illuftre mémoire,
Mettons nos noms obfcurs au rang des plus
grands noms :
Et juge fi mon coeur a fuivi tes leçons .
Zamti tranfporté , s'écrie avec juftice,
Idamé , ta veftu l'emporte ſur la mienne !
En effet , cette vertu eft puifée dans la
nature & dans la raifon. Elle forme le
véritable héroïfme , qui honore l'humanité
fans en fortir. Tout grand qu'il eft ,
nous fentons que notre efpece en eft capable.
La vertu de Zamti tient plus au
préjugé. C'est une grandeur d'ame qui dégenere
en fanatifme , & qui eft d'autant
moins vraie , qu'elle bleffe les loix primitives
, & qu'elle excede nos forces. Voilà
pourquoi le caractere d'Idamé paroît fupérieur
à celui de Zamti , & nous intéreffe
davantage , même à la lecture.
DECEMBRE. 1755. 235
Idamé & Affeli commencent le cinquieme
Acte . Idamé a été arrêtée dans fa fuite
avec l'Orphelin. Elle eft captive une feconde
fois , & n'a plus d'efpoir que dans
la mort . Octar vient lui dire d'attendre,
l'Empereur qui veut lui parler , & qui paroit
un moment après . Gengis éclate en
reproches , & finit par preffer Idamé de
s'unir à lui , ce n'eft qu'à ce prix , dit-il ,
que je puis pardonner , & changer les châtimens
en bienfaits tout dépend d'un mor.
Prononcez fans tarder , fans feinte , fans détour ,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Idamé qui foutient fon noble caractere
jufqu'au bout , lui répond ,
L'un & l'autre aujourd'hui feroit trop condamnable
,
Votre haine eft injufte & votre amour coupable.
Cet amour eft indigne , & de vous & de moi :
Vous me devez juftice ; & fi vous êtes Roi ,
Je la veux , je l'attens pour moi contre vous-mê
me.
Je fuis loin de braver votre grandeur fuprême ;
Je la rappelle en vous , lorfque vous l'oubliez
Et vous-même en fecret vous me juftifiez .
Vous choififfez ma haine , réplique - t'il ,
vous l'aurez .
Votre époux , votre Prince & votre fils , cruelle,
Vont payer de leur fang votre fierté rebelle.
Ce mot , que je voulois , les a tous , condamés.
236 MERCURE DE FRANCE.
C'en est fait , & c'eſt vous qui les affaffinez .
Idamé tombe alors aux pieds de fon
maître , & lui demande une grace à genoux
. Il lui ordonne de fe lever & de déclarer
ce qu'elle veur. Elle le fupplie de
permettre qu'elle ait un entretien fecret
avec fon mari . Gengis le lui accorde , en
difant ;
Non , ce n'étoit pas lui qu'il falloit confulter !
Il m'enleva fon Prince , il vous a poffedée .
Que de crimes ! fa grace eft encore accordée .
Qu'il la tienne de vous , qu'il vous doive fon
fort .
Préfentez à fes yeux le divorce ou la mort.
Il la laiffe . Zamti paroît , elle lui dit :
la mort la plus honteufe t'attend . Ecoutemoi
:
Ne fçavons- nous mourir que par l'ordre d'un Roi ?
Les taureaux aux autels tombent en facrifice ;
Les criminels tremblans font traînés au fupplice
Lés mortels généreux difpofent de leur fort ;
Pourquoi des' mains d'un maître attendre ici la
mort
L'homme étoit -il donc né pour tant de dépendancea
De nos voiſins altiers imitons la conftance.
De la nature humaine ils foutiennent les droits ,
Vivent libres chex eux , & meurent à leur choix .
Un affront leur fuffit pour fortir de la vie ,
Er plus que le néant ils craignent l'infâmie.
Le hardi Japonnois n'attend pas qu'au cercueil
Un Defpote infolent le plonge d'un coup d'oeil.
DECEMBRE. 1755 . 237
Nous avons enfeigné ces braves Infulaires :
Apprenons d'eux enfin des vertus néceffaires .
Scachons mourir comme eux.
Son époux l'approuve ; mais ajoutet'il
, que pouvons - nous feuls & défarmés ?
Idamé tire un poignard qu'elle lui préfente
, en lui difant :
Tiens , fois libre avec moi , frappe , & délivrenous.
J'ai tremblé que ma main , mal affermie encore ,
Ne portât fur moi- même un coup mal affuré,
Enfonce dans ce coeur un bras moins égaré,
Immole avec courage une époufe fidelle ,
Tout couvert de mon fang tombe , & meurs auprès
d'elle.
Qu'à mes derniers momens j'embraffe mon époux;
Que le Tyran le voie , & qu'il en foit jaloux.
Zamti prend le poignard , en tremblant,
il balance ; & comme il veut s'en frapper ,
Gengis arrive à propos pour le défarmer .
O ciel ! s'écrie til , qu'alliez- vous faire ?
Idamé lui replique :
Nous délivrer de toi , finir notre mifere ,
A tant d'atrocités dérober notre fort.
Zamti ajoute :
Veux-tu nous envier juſques à notre mort ?
Oui , lui dit Gengis , que tant de vertu
fubjugue :
Je rougis fur le trône où n'a mis la victoire ,
D'être au- deſſous de vous au milieu de ma gloire;
238 MERCURE DE FRANCE.
En vain par mes exploits j'ai fçu me fignaler :
Vous m'avez avili ; je veux vous égaler.
J'ignorois qu'un mortel pût fe dompter lui-même.
Je l'apprens ; je vous dois cette grandeur fuprême.
Jouiffez de P'honneur d'avoir pu me changer :
Je viens vous réunir , je viens vous protéger.
Veillez , heureux époux , fur l'innocente vie
De l'enfant de vos Rois , que ma main vous con."
fie.
Par le droit des combats j'en pouvois difpofer :
Je vous remets ce droit dont j'allois abuſer.
Croyez qu'à cet enfant heureux dans fa mifere ,
Ainfi qu'à votre fils , je tiendrai lieu de pere .
Vous verrez fi l'on peut fe fier à ma foi.
Je fus un conquerant , vous m'avez fait un Roi.
Zamti pénetré d'un retour fi génereux ,
dit à ce Conquerant :
Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Idamé tranfportée de joie & de furprife
, lui demande à fon tour.
Qui peut vous infpirer ce deffein ?
Gengis lui répond par ce mot , qui termine
le vers & la piece.
Vos vertus.
Ce dénouement eft très - applaudi , &
fait d'autant plus de plaifir qu'il finit la
tragédie fans effufion de fang. On doit dire
à la louange des Comédiens François ,
qu'ils n'ont rien épargné pour la mettre
au théatre avec tout l'éclat qu'elle mérite.
Ils y ont même obſervé le coſtume autant
DECEMBRE . 1755. 239
qu'il eft poffible de le fuivre. Mlle Clairon
faite pour fervir de modele , a ofé la premiere
fupprimer le panier. Mlle Hus à eu
le courage de l'imiter ; elles y ont gagné :
tout Paris a approuvé le changement , &
ne les a trouvées que plus aimables.
Les mêmes Comédiens vont remettre
fucceffivement les Troyennes & Philoctete
de M. de Châteaubrun , en attendant Andromaque
& Aftianax , tragédie nouvelle
du même Auteur. Le cothurne eft riche
cette année , & promet à ce théatre un
heureux hyver.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Le texte du Mercure de France de décembre 1755 relate le succès de la pièce de théâtre 'L'Orphelin de la Chine' à Paris. Après une interruption initiale, la tragédie a été jouée avec un grand succès, atteignant dix-sept représentations. Le rôle principal, interprété par un acteur de manière exceptionnelle, a été déterminant pour ce succès. La pièce, précédée d'une épître dédiée au Maréchal Duc de Richelieu, est inspirée de la tragédie chinoise 'L'Orphelin de Tchao', traduite par le Père de Prémare. L'action se déroule dans un palais des mandarins à Cambalu, aujourd'hui Pékin, et met en scène sept personnages, dont l'empereur tartare Gengiskan, des guerriers, des mandarins et leurs serviteurs. L'intrigue commence avec Idamé, femme du mandarin Zamti, qui apprend la conquête de son pays par Gengiskan, un Scythe qu'elle avait autrefois rejeté. Zamti, de retour au palais, décrit les atrocités commises par les conquérants. Octar, un guerrier tartare, ordonne la remise de l'orphelin royal. Zamti décide de sacrifier son propre fils pour sauver l'orphelin, mais Idamé s'y oppose farouchement, préférant sauver son enfant. Gengiskan apparaît ensuite, proclamant la paix et ordonnant la cessation des pillages. Il révèle également son amour non réciproque pour Idamé. La pièce se poursuit avec des révélations et des conflits entre les personnages, notamment autour du sort de l'orphelin et des enfants des souverains. Gengis Khan, après avoir été informé par Ofnan de la confession d'un Mandarin et de la beauté d'Idamé, reconnaît en elle une ancienne flamme. Il lui propose de sauver son fils en échange de la livraison d'un orphelin, dernier rejeton d'une race ennemie. Idamé, malgré sa peur, avoue avoir sauvé son fils et est prête à se sacrifier. Zamti, interrogé par Gengis, affirme avoir agi par devoir et refuse de trahir ses principes, même face à la mort. Gengis, frustré par leur résistance, ordonne leur arrestation et exprime son admiration pour leur courage et leur fidélité. Dans le cinquième acte, Idamé, capturée, refuse les propositions de Gengis et demande à mourir dignement. Elle convainc Zamti de se suicider avec elle pour éviter l'humiliation et la dépendance envers un tyran. Cependant, Zamti et Idamé sont interrompus par Gengis, qui les dissuade de leur geste. Gengis exprime son admiration pour leur vertu et décide de les protéger, leur remettant également le droit de disposer de leur enfant, qu'il considère comme le sien. Zamti et Idamé sont touchés par la générosité de Gengis, qui est motivée par leurs vertus. Le dénouement de la pièce est acclamé pour son absence de violence et son message positif. Les comédiens français, notamment Mlle Clairon et Mlle Hus, sont loués pour leur contribution à la mise en scène et leur respect des costumes. La saison théâtrale promet d'être riche avec plusieurs tragédies prévues, dont 'Andromaque' et 'Astianax' de M. de Châteaubrun.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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59
p. 225-236
RELATION De l'Ambassade extraordinaire de la Religion de Malte auprès du Roi de deux Siciles, faite en 1755, à l'occasion du rétablissement du Commerce avec ces deux Royaumes.
Début :
Le Conseil ayant nommé MM. les Baillis de Fleury & [...]
Mots clefs :
Ambassade extraordinaire de la Religion de Malte, Roi des deux Siciles, Baillis, Bailli de Fleury, Bailli de Combreux, Navires, Sa Majesté, Bal, Roi, Secrétaire d'ambassade, Compliment, Palais, Banquet
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texteReconnaissance textuelle : RELATION De l'Ambassade extraordinaire de la Religion de Malte auprès du Roi de deux Siciles, faite en 1755, à l'occasion du rétablissement du Commerce avec ces deux Royaumes.
RELATΙΟΝ
De l'Ambaffade extraordinaire de la Religion
de Malie auprès du Roi de deur Siciles ,
faite en 1755 , à l'occaſion du rétabliſſement
du Commerce avec ces deux Royaumes.
LE Confeil'ayant nommé MM. les Baillis de
Fleury & de Combreux Ambaffadeurs extraordinaires
auprès du Roi des deux Siciles , pour aller
conjointement avec M. le Bailli Dueñas affurer
Sa Majefté des fentimens de la Religion , M. le
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
Bailli de Fleury , Capitaine Général des Efcadres
de l'Ordre , fit voile le 11 d'Août , avec quatre
galeres , & deux vaiffeaux. Lorsqu'il fut
hors du Port , il envoya confirmer à M. le Bailli
de Combreux , Commandant des deux Navires ,
tout ce dont il étoit convenu avec lui , que chaque
efcadre navigueroit felon la nature de fes bâtimens
, fans s'alfujettir à être toujours unies ,
parce que n'ayant d'autre objet que de fe rendre
promptement à Baye , où MM. les Ambaffadeurs
avoient bien des arrangemens préliminaires
à prendre , avant d'aller à Naples , celui
qui arriveroit le premier , mettroit la main à
P'oeuvre pour accélérer toutes chofes .
Le 16,M. le Bailli de Fleury ayant appris , avant
de mouiller à Baye , que le Roi chaffoit à l'Ifle
Procita, fit revirer , pavoifer , & mettre fon Efcadre
en front de Bandiere . En approchant de l'iſle
les galeres firent trois falves royales de moufqueterie
, & d'artillerie , après lefquelles M. le
Général envoya donner part à Sa Majesté , qu'auffi
-tôt qu'il avoit fçu qu'elle devoit retourner
à Naples , il avoit fait route fur cette ifle , pour
avoir l'honneur de l'escorter ; & de lui faire
fa cour comme Général , en attendant qu'il pût
la lui faire comme Ambaffadeur de l'Ordre.
>
M. le Bailli de Reggio fit dire que le Roi
en feroit fort aife , & qu'il ne falloit plus le
faluer que de la voix . M. le Bailli de Fleury defcendit
à terre avec MM. les Capitaines , &
M. le Provéditeur qu'il préfenta à Sa Majesté. II
eut auffi l'honneur de lui dire qu'ayant fçu qu'Elle
devoit paffer la mer , il avoit cru devoir le mettre
à portée de recevoir les ordres. Le Roi l'en remercia
d'un air extrêmement affable , & s'embarqua
tout de fuite. Les galeres l'accompagnerent
AVRIL. 1756. 227
jufqu'à fon débarquement en faifant les mêmes.
manoeuvres que fes galiotes . Sa Majeſté envoya
le foir quatre faifans à M. le Bailli de Fleury , &
lui fit offrir la Darfe , ou le Môle de Naples pour
les galeres. Son Excellence répondit qu'elle étoit
extrêmement fenfible aux bontés du Roi , mais
que le mauvais air de la Darfe lui feroit préférer
le Môle.
Le 18 , M. le Général fut s'établir dans la maifon
de M. le Prince d'Ardore , qu'il avoit empruntée
pour tout le tems de l'Ambaffade.
Le 20 , les vaiffeaux arriverent à Baye , & en
partirent deux jours après avec les galeres pour Naples.
En découvrant le Palais du Roi , les deux
Efcadres fe pavoiferent , & firent trois falves royale
de moufqueterie , & d'artillerie .
Le 24 , MM. les Baillis de Fleury , & de Combreux
eurent l'honneur d'être préſentés au Roi , &
à la Reine comme Officiers Généraux , avec MM .
les Chevaliers des deux Efcadres. Ils furent voir en
Corps le même jour les trois Miniftres d'Etat , &
tous les Chefs de Cour.
Le 27 , l'Introducteur intima à MM les Ambaffadeurs
que Sa Majefté avoit fixé leur Entrée
au 6 de Septembre. Leurs Excellences firent part
auffi - tôt de leur arrivée à tous les Miniftres Etran
gers , ainfi qu'on en étoit convenu. Elles informerent
auffi tous les Grands- Croix , & Chevaliers
de Malte du jour de l'Entrée .
Le 6 de Septembre , au lever du foleil , on pavoifa
les Efcadres. A huit heures du matin MM.
les Ambaffadeurs , & tous les Grands-Croix , &
Chevaliers fe rendirent fur la Capitane . Une heure
après le Majordom de femaine , & l'Introducteur
s'étant fait annoncer , leurs Excellences furent les
recevoir à la moitié de l'eſcalier du Môle , accom-
Kvi
228 MERCURE DE FRANCE.
pagnées de MM . les Chevaliers qui fe rangerent
à droite , & à gauche. Les Gentilshommes , Pages
, & livrées de MM. les Ambaſſadeurs , bordoient
la haie depuis ledit efcalier jufqu'au carrofe
du Roi. Le Majordome , & l'Introducteur
prirent la droite de MM. les Ambaffadeurs , &
tous cinq furent dans cet Ordre s'affeoir dans la
pouppe de la Capitane , où perfonne n'entroit. Le
Corps de garde , un Caravanifte à la tête , préfenta
les Armes , & battit aux champs . On baifa la
tente , & on falua des trompettes , & de la voix .
Après une diftribution de rafraîchiffemens , &
un entretien qui fut très- bref, MM . les Chevaliers
monterent dans les carroffes des Miniftres, & Confeillers
d'Etat , dans ceux des Chefs de Cour , &
enfin dans ceux de la principale Nobleſſe . Tout le
cortege compofoit environ cent cinquante carroffes.
MM. les Ambaffadeurs partirent de la Capitane
avec le Majordome & l'Introducteur dans
l'ordre ci- deffus , & monterent dans le carroffe du
Roi. M. le Bailli Duenas , comme plus ancien ,
prit la droite dans le fond , M. le Bailli de Fleury
fa gauche , M. le Bailli de Combreux la droite
fur le devant , le Majordome à fa gauche , & l'Introducteur
fur un ftrapontin à la portiere droite.
Les deux Efcadres firent au départ du Correge
trois falves royales de moufqueterie & d'artil
lerie.
Douze coureurs de MM. les Ambaffadeurs ga-
Jonnés d'or ou d'argent fur toutes les coutures , &
trente-fix Valets de pied habillés de grande livrée
précédoient le carroffe du Roi. Six Pages de leurs
Excellences , galonnés très - richement , étoient à
droite , & à gauche des deux portieres . Quatre Vafets
de pied du Roi marchoient à côté deux.
Les trois carroffes de parade de MM. les AmAVRIL.
1756. 229
baffadenrs , attelés de fix chevaux chacun , magnifiquement
harnachés, fuivoient immédiatement celui
du Roi avec un Palefrenier qui marchoit à côté
des chevaux , habillé de grande livrée.
Le carroffe de l'Ambaffadeur plus ancien étoit vacant
, & marquoit le carroffe dureſpect .
MM. les Grands-Croix fuivoient dans les carroffes
des deux autres Ambaffadeurs , après lefquels
marchoient ceux des Miniftres , Confeillers d'Etat
, &c .
Le Secretaire d'Ambaffade étoit immédiatement
après le dernier carroffe des Chevaliers , &
les fix Gentilshommes de MM . les Ambaffadeurs ,
habillés très -richement , terminoient la fonction
dans trois autres carroffes.
On fit dans cet Ordre-là un grand tour par les
principales rue de la Ville. Tous les Corps de garde
devant lefquels paffoient MM. les Ambaffadeurs
portoient le fufil fur l'épaule , & rappelloient.
A 10 heures trois quarts ils arriverent au Palais.
Le carroffe feul du Roi & celui de refpect entrerent
dans la cour. MM . les Grands-Croix, & Chevaliers
defcendirent de carroffe à la parte de la Cour,
& vinrent précéder MM. les Ambaffadeurs. Les
Hallebardiers borderent la haie ſur l'eſcalier dans
les galeries, & dans leur falle . Le Commandant de
certe Compagnie fe trouva au bas de l'efcalier.Les
Gardes du Corps étoient le fufil fur l'épaule dans
leur falle , à la porte de laquelle le Capitaine reçut
MM les Ambaffadeurs. Les Sentinelles donnerent
le coup de talon . Auffi-tôt que leurs Excellences
furent arrivées dans la chambre , qui précédoit
la falle, du Trône , l'Introducteur fut en
donner part au Roi , qui vint fe placer debout
fous fon Dais avec les grands Officiers . MM. les
Ambaffadeurs , le Majordome , & l'Introducteur
230 MERCURE DE FRANCE.
feuls furent admis. Ils s'approcherent du Trône
en faifant trois profondes révérences , à chacune
defquelles le Roi levoit fon chapeau. M.
le Bailli Duenas , comme plus ancien , porta la
parole le premier , & remit les Letres de créance
, ainfi que Sa Majefté l'avoit décidé . M. le
Bailli de Fleury fit enfuite le compliment cijoint
:
» SIRE ,
>> La Religion , & le grand Maître ne défirent
rien plus ardemment que de plaire à Vo-
» tre Majefté . Leurs voeux & les miens , SIRE ,
» feroient remplis , fi je pouvois contribuer à ma-
>> nifefter à Votre Majefté toute l'étendue de ces
fentimens , & lui rendre les fervices de nos
» Efcadres agréables . n
M. le Bailli de Combreux confirma en peu
de mots les mêmes fentimens.
Sa Majefté répondit dans les termes les plus
obligeans. MM. les Ambaffadeurs fe rangerent
enfuite à la droite du Roi , pour laiffer défiler
MM. les Grands- Croix & Chevaliers , qui eurent
l'honneur de lui baifer la main.
Pendant l'Audience , MM. les Grinds- Croix
refterent à la porte de la falle , & MM. les
Chevaliers dans la chambre qui précédoit.
Au baiſe - main MM. les Grands-Croix pafferent
les premiers , enfuite le Corps des Galeres
avec moitié des Chevaliers Napolitains mêlés
, & enfin le Corps des Vaiffeaux avec l'autre
moitié des Chevaliers Napolitains .
Le baife -main fimi , MM. les Ambaffadeurs
fe retirerent dans l'ordre ci - deffus , & furent accompagnés
par le Capitaine des Gardes jufqu'à
AVRIL. 1756. 231
la porte , où il avoit été les recevoir Le même
cérémonial s'obferva chez la Reine ; dès
que M. le Bailli Duenas eût parlé , M. le Bailli
de Fleury prononça le difcours faivant :
MADAME ,
» Jamais l'Ordre de Malte n'a conçu des fentimens
plus vifs , que ceux que lui ont inf-
» piré les bontés de Votre Majefté Elles me
font efperer , MADAME , que vous voudrez
>> bien , en lui accordant votre protection , ajou
» ter encore à une grace auffi précieuſe , celle
» d'être perfuadée du défir qu'il a de la mé-
» riter.
M. le Bailli de Combreux fit enfuite fon
compliment. Sa Majefté répondit par des expreffions
très-obligeantes.
Après le baile - main , qui fe paffa comme chez
le Roi , MM . les Ambafladeurs furent à l'Audience
des Infants & Infantes qu'on avoit réunis
, & leur témoignerent en peu de mots les
fentimens de la Religion , leur Gouverneur &
Gouvernante répondirent pour leurs A. R. d'une
maniere extrêmement flatteufe . On y obferva
le même cérémonial qui s'étoit pratiqué chez
le Roi.
MM. les Ambaffadeurs fe retirerent enfuite
fur la Capitane dans l'ordre qu'ils en étoient
venus ; & après que le Majordome & l'Introducteur
fe furent repofés , ils les accompagnerent
jufqu'à la moitié de l'efcalier , où on les
avoit été recevoir. Peu de tems après leurs Excellences
furent voir Mezzo Infiocchi , le Miniftres
des Affaires Etrangeres , qui leur donna à
dîner avec les principales perfonnes de la Cour ,
231 MERCURE DE FRANCE.
·
& tous les Miniftres Etrangers. Après dîner ;
MM. les Ambaſſadeurs allerent voir dans le même
équipage les deux autres Miniftres d'Etat ,
& les deux Cardinaux.
Le foir on repréſenta l'Opéra au Théâtre de S.
Charles , qu'on avoit tout illuminé en flambeaux
de cire blanche. Il joua auffi quelques jours de
plus en faveur de l'Ambaflade.
Le 7 , M. le Bailli Duenas donna un dîner
femblable à celui du Miniftre des Affaires Errangeres.
"
Le 8 , M. le Bailli de Fleury demanda au Roi
la permiffion de donner une fête au Môle , &
de faire ôter les canons qui embarraffoient ; Sa
Majefté eut la bonté de le lui accorder. Dans
le même jour l'Artillerie fut tranſportée . Le projet
de la fête étoit de former trois grandes galeries
foutenues par des colonnes , de faire danfer
dans celle du milieu , & jouer dans les deux
autres. Quatre amphithéâtres , placés aux deux
extrêmités de la galerie dominante auroient
fervi pour la Mufique du Concert & du Bal.
L'Ambigu devoit être fervi dans la batterie qui est
après le Corps de Gardes. Les Galeres & les Vaiffeaux
illuminés auroient encadré la fête , & des
pyramides de lumieres , placées à droite & à gauche
dans toute la longeur du Môle , en devoient
faire l'avenue. En huit jours toute la charpente
fut élevée ; mais le mauvais tems qui furvint ,
obligea d'abandonner la place & de chercher
une maison.
>
Le jour de Notre- Dame de Pié -de-grotte ,
les Galeres & les Vaiffeaux furent mouiller auprès
de l'Eglife , où toute la Famille Royale devoit
venir en grand Gala.
Dès que le Roi parut , les deux Efcadres fe
AVRIL. 1756. 233
pavoiferent , & firent une falve royale de moufqueterie
& d'artillerie , qu'elles répéterent à
la Bénédiction , & lorfque Sa Majesté fortit de
l'Eglife .
Le 9 , M. le Général donna un dîner de 90
couverts à tous les Miniftres & Confeillers d'Etat
, Ambaffadeurs , Grands Officiers de la Cour ,
& autres perfonnes de confidération de la Ville
dans une falle qu'on avoit parée de tous les
ornemens qui pouvoient caractériſer l'objet de
la fête.
M. le Commandant des Vaiffeaux donna un
femblable repas. MM. les Capitaines des Galeres
firent éclater auffi leur magnificence par des
feftins & des bals également agréables & bien
fervis.
Le 13 , MM. les Baillis de Fleury & de Combreux
eurent l'honneur d'aller faire leur Cour
au Roi à Caferte , avec plufieurs Chevaliers des
deux Efcadres.
Le 14 , M. le Bailli Reggio envoya cent For
çats fur les Galeres , dont le Roi faifoit préfent
à la Religion .
Le 17 , M. le Bailli de Fleury donna un Bal
paré à toute la Cour & au Militaire ; Madame
la Ducheffe de Caftropignano en , fit les honneurs.
Il avoit emprunté un des plus grands Palais
de la Ville , des plus commodes & des
mieux fitués pour une femblable fête . On avoit
tendu tout l'appartement , qui étoit composé de
fix falles & deux grandes galeries , de damas
cramoifi , galonné d'or fur tous les lais , terminée
par une pente feftonnée , garnie de franges
d'or qui contournoit toutes les corniches.
La premiere falle après l'antichambre étoit
remplie de tables de jeu .
234 MERCURE DE FRANCE.
La Galerie d'après fervoit au Concert , on
l'on avoit raffemblé les meilleurs inftrumens &
les voix les plus célebres de Naples.
La troifieme , la quatrieme & la cinquieme
falle étoient confacrées encore au jeu .
1
La feconde Galerie fervoit pour le Bal ; on
l'avoit tendue en blanc bordé de moëre jaune
& verte galonnée d'or , terminée par une
pente blanche , feftonnée & garnie de franges
d'or. Deux Orchestres compofés de quarante inftrumens
, élevés en Amphithéâtres aux deux extrêmités
de la falle , jouoient enfemble ou alternativement
: le Maître à danfer des Infants
régloit les contredanfes .
>
La feptieme falle étoit diftinguée par le portrait
du Grand Maître , placé fous un dais galonné
d'or ; on jouoit dans cette falle comme
dans les quatre ci - deffus. Un cabinet de
toilette terminoit l'appartement qui étoit
éclairé autant qu'il pouvoit l'être . Toute la façade
de la maifon , & l'intérieur de la cour
étoient illuminés en flambeaux de cire blanche
& en pots à feu.
>
Un détachement de cinquante Suiffes avec un
Officier & deux Garçons Majors furent chargés
de garder la maifon , & de régler la place
des carroffes. Il y avoit un Sergent de Garde
dans chaque chambre. Les Buffets pour les rafraîchiffemens
, & l'Ambigu étoient diftribués
dans quatre chambres , qui avoient iffu dans le
milieu de l'appartement.
A huit heures du foir le Concert commença .
Deux heures après M. l'Ambaffadeur de France
ouvrit le Bal avec Madame la Princeffe d'Ardore
, fille de Madame la Ducheffe de Caftropignagno.
AVRIL. 1756. 235
Le Concert, le Bal , & environ foixante tables
de jeu occupoient alternativement toute l'Affemblée
. Cinquante Pages & foixante Valets de
chambre , empruntés felon l'ufage , diftribuerent
continuellement toutes fortes de glaces & d'affiettes
d'offices.
A une heure & demie on fervit cent vingtdeux
petites tables d'environ huit à dix couverts
chacune , en viandes froides , poiffons , & vins
étrangers. Cette façon d'ambigu neuve & bien
exécutée , fut extrêmement applaudie . On compta
plus de neuf cens perfonnes fervies à la fois.
Trois cens vingt Dames , & quatorze ou quinze
cens Cavaliers étoient priés .
Après l'ambigu , on recommença le Bal , &
la diftribution des glaces jufqu'à fix heures du
matin que la fête finit à la fatisfaction commune,
& fans le moindre accident.
Le jour de S. Ferdinand les Galeres furent
mouiller à Portici , & faluerent le Roi de trois
falves royales de moufqueterie & d'artillerie .
Le foir les deux Efcadres firent une même
falve après la Ville.
Le 20 , M. le Marquis de Janucci remit de la
part du Roi trois Croix de Diamans à MM.
les Ambaffadeurs , en y joignant les témoignages
les plus diftingués de la fatisfaction qu'avoit
Sa Majefté de leurs fervices.
Le 23 , MM . les Baillis de Fleury & de Combreux
préfenterent à Leurs Majeftés les Chevaliers
des deux Efcadres pour prendre congé . Leurs
Excellences le prirent elles -mêmes enfuite privativement
dans le Cabinet du Roi , en renouvellant
au Roi & à la Reine les fentimens de
la Religion , & les leurs propres. M. le Bailli de
Fleury porta la parole le premier , ainsi que le
236 MERCURE DE FRANCE.
Roi l'avoit décidé. MM. les Baillis Duenas &
de Combreux firent enfuite leur compliment.
Leurs Majeftés répondirent par les affurances les
plus fatteufes de leur protection & de leur bienveillance
, louant beaucoup la conduite noble
de MM. les Chevaliers , & furtout le bon gouvernement
de S. A. E.
Le 27 , MM. les Ambaffadeurs s'étant embarqués
, les deux Efcadres faluerent le Roi de trois
falves royales de moufqueterie & d'artillerie ,
& firent voile enfuite pour leur deſtination .
De l'Ambaffade extraordinaire de la Religion
de Malie auprès du Roi de deur Siciles ,
faite en 1755 , à l'occaſion du rétabliſſement
du Commerce avec ces deux Royaumes.
LE Confeil'ayant nommé MM. les Baillis de
Fleury & de Combreux Ambaffadeurs extraordinaires
auprès du Roi des deux Siciles , pour aller
conjointement avec M. le Bailli Dueñas affurer
Sa Majefté des fentimens de la Religion , M. le
Kv
226 MERCURE DE FRANCE.
Bailli de Fleury , Capitaine Général des Efcadres
de l'Ordre , fit voile le 11 d'Août , avec quatre
galeres , & deux vaiffeaux. Lorsqu'il fut
hors du Port , il envoya confirmer à M. le Bailli
de Combreux , Commandant des deux Navires ,
tout ce dont il étoit convenu avec lui , que chaque
efcadre navigueroit felon la nature de fes bâtimens
, fans s'alfujettir à être toujours unies ,
parce que n'ayant d'autre objet que de fe rendre
promptement à Baye , où MM. les Ambaffadeurs
avoient bien des arrangemens préliminaires
à prendre , avant d'aller à Naples , celui
qui arriveroit le premier , mettroit la main à
P'oeuvre pour accélérer toutes chofes .
Le 16,M. le Bailli de Fleury ayant appris , avant
de mouiller à Baye , que le Roi chaffoit à l'Ifle
Procita, fit revirer , pavoifer , & mettre fon Efcadre
en front de Bandiere . En approchant de l'iſle
les galeres firent trois falves royales de moufqueterie
, & d'artillerie , après lefquelles M. le
Général envoya donner part à Sa Majesté , qu'auffi
-tôt qu'il avoit fçu qu'elle devoit retourner
à Naples , il avoit fait route fur cette ifle , pour
avoir l'honneur de l'escorter ; & de lui faire
fa cour comme Général , en attendant qu'il pût
la lui faire comme Ambaffadeur de l'Ordre.
>
M. le Bailli de Reggio fit dire que le Roi
en feroit fort aife , & qu'il ne falloit plus le
faluer que de la voix . M. le Bailli de Fleury defcendit
à terre avec MM. les Capitaines , &
M. le Provéditeur qu'il préfenta à Sa Majesté. II
eut auffi l'honneur de lui dire qu'ayant fçu qu'Elle
devoit paffer la mer , il avoit cru devoir le mettre
à portée de recevoir les ordres. Le Roi l'en remercia
d'un air extrêmement affable , & s'embarqua
tout de fuite. Les galeres l'accompagnerent
AVRIL. 1756. 227
jufqu'à fon débarquement en faifant les mêmes.
manoeuvres que fes galiotes . Sa Majeſté envoya
le foir quatre faifans à M. le Bailli de Fleury , &
lui fit offrir la Darfe , ou le Môle de Naples pour
les galeres. Son Excellence répondit qu'elle étoit
extrêmement fenfible aux bontés du Roi , mais
que le mauvais air de la Darfe lui feroit préférer
le Môle.
Le 18 , M. le Général fut s'établir dans la maifon
de M. le Prince d'Ardore , qu'il avoit empruntée
pour tout le tems de l'Ambaffade.
Le 20 , les vaiffeaux arriverent à Baye , & en
partirent deux jours après avec les galeres pour Naples.
En découvrant le Palais du Roi , les deux
Efcadres fe pavoiferent , & firent trois falves royale
de moufqueterie , & d'artillerie .
Le 24 , MM. les Baillis de Fleury , & de Combreux
eurent l'honneur d'être préſentés au Roi , &
à la Reine comme Officiers Généraux , avec MM .
les Chevaliers des deux Efcadres. Ils furent voir en
Corps le même jour les trois Miniftres d'Etat , &
tous les Chefs de Cour.
Le 27 , l'Introducteur intima à MM les Ambaffadeurs
que Sa Majefté avoit fixé leur Entrée
au 6 de Septembre. Leurs Excellences firent part
auffi - tôt de leur arrivée à tous les Miniftres Etran
gers , ainfi qu'on en étoit convenu. Elles informerent
auffi tous les Grands- Croix , & Chevaliers
de Malte du jour de l'Entrée .
Le 6 de Septembre , au lever du foleil , on pavoifa
les Efcadres. A huit heures du matin MM.
les Ambaffadeurs , & tous les Grands-Croix , &
Chevaliers fe rendirent fur la Capitane . Une heure
après le Majordom de femaine , & l'Introducteur
s'étant fait annoncer , leurs Excellences furent les
recevoir à la moitié de l'eſcalier du Môle , accom-
Kvi
228 MERCURE DE FRANCE.
pagnées de MM . les Chevaliers qui fe rangerent
à droite , & à gauche. Les Gentilshommes , Pages
, & livrées de MM. les Ambaſſadeurs , bordoient
la haie depuis ledit efcalier jufqu'au carrofe
du Roi. Le Majordome , & l'Introducteur
prirent la droite de MM. les Ambaffadeurs , &
tous cinq furent dans cet Ordre s'affeoir dans la
pouppe de la Capitane , où perfonne n'entroit. Le
Corps de garde , un Caravanifte à la tête , préfenta
les Armes , & battit aux champs . On baifa la
tente , & on falua des trompettes , & de la voix .
Après une diftribution de rafraîchiffemens , &
un entretien qui fut très- bref, MM . les Chevaliers
monterent dans les carroffes des Miniftres, & Confeillers
d'Etat , dans ceux des Chefs de Cour , &
enfin dans ceux de la principale Nobleſſe . Tout le
cortege compofoit environ cent cinquante carroffes.
MM. les Ambaffadeurs partirent de la Capitane
avec le Majordome & l'Introducteur dans
l'ordre ci- deffus , & monterent dans le carroffe du
Roi. M. le Bailli Duenas , comme plus ancien ,
prit la droite dans le fond , M. le Bailli de Fleury
fa gauche , M. le Bailli de Combreux la droite
fur le devant , le Majordome à fa gauche , & l'Introducteur
fur un ftrapontin à la portiere droite.
Les deux Efcadres firent au départ du Correge
trois falves royales de moufqueterie & d'artil
lerie.
Douze coureurs de MM. les Ambaffadeurs ga-
Jonnés d'or ou d'argent fur toutes les coutures , &
trente-fix Valets de pied habillés de grande livrée
précédoient le carroffe du Roi. Six Pages de leurs
Excellences , galonnés très - richement , étoient à
droite , & à gauche des deux portieres . Quatre Vafets
de pied du Roi marchoient à côté deux.
Les trois carroffes de parade de MM. les AmAVRIL.
1756. 229
baffadenrs , attelés de fix chevaux chacun , magnifiquement
harnachés, fuivoient immédiatement celui
du Roi avec un Palefrenier qui marchoit à côté
des chevaux , habillé de grande livrée.
Le carroffe de l'Ambaffadeur plus ancien étoit vacant
, & marquoit le carroffe dureſpect .
MM. les Grands-Croix fuivoient dans les carroffes
des deux autres Ambaffadeurs , après lefquels
marchoient ceux des Miniftres , Confeillers d'Etat
, &c .
Le Secretaire d'Ambaffade étoit immédiatement
après le dernier carroffe des Chevaliers , &
les fix Gentilshommes de MM . les Ambaffadeurs ,
habillés très -richement , terminoient la fonction
dans trois autres carroffes.
On fit dans cet Ordre-là un grand tour par les
principales rue de la Ville. Tous les Corps de garde
devant lefquels paffoient MM. les Ambaffadeurs
portoient le fufil fur l'épaule , & rappelloient.
A 10 heures trois quarts ils arriverent au Palais.
Le carroffe feul du Roi & celui de refpect entrerent
dans la cour. MM . les Grands-Croix, & Chevaliers
defcendirent de carroffe à la parte de la Cour,
& vinrent précéder MM. les Ambaffadeurs. Les
Hallebardiers borderent la haie ſur l'eſcalier dans
les galeries, & dans leur falle . Le Commandant de
certe Compagnie fe trouva au bas de l'efcalier.Les
Gardes du Corps étoient le fufil fur l'épaule dans
leur falle , à la porte de laquelle le Capitaine reçut
MM les Ambaffadeurs. Les Sentinelles donnerent
le coup de talon . Auffi-tôt que leurs Excellences
furent arrivées dans la chambre , qui précédoit
la falle, du Trône , l'Introducteur fut en
donner part au Roi , qui vint fe placer debout
fous fon Dais avec les grands Officiers . MM. les
Ambaffadeurs , le Majordome , & l'Introducteur
230 MERCURE DE FRANCE.
feuls furent admis. Ils s'approcherent du Trône
en faifant trois profondes révérences , à chacune
defquelles le Roi levoit fon chapeau. M.
le Bailli Duenas , comme plus ancien , porta la
parole le premier , & remit les Letres de créance
, ainfi que Sa Majefté l'avoit décidé . M. le
Bailli de Fleury fit enfuite le compliment cijoint
:
» SIRE ,
>> La Religion , & le grand Maître ne défirent
rien plus ardemment que de plaire à Vo-
» tre Majefté . Leurs voeux & les miens , SIRE ,
» feroient remplis , fi je pouvois contribuer à ma-
>> nifefter à Votre Majefté toute l'étendue de ces
fentimens , & lui rendre les fervices de nos
» Efcadres agréables . n
M. le Bailli de Combreux confirma en peu
de mots les mêmes fentimens.
Sa Majefté répondit dans les termes les plus
obligeans. MM. les Ambaffadeurs fe rangerent
enfuite à la droite du Roi , pour laiffer défiler
MM. les Grands- Croix & Chevaliers , qui eurent
l'honneur de lui baifer la main.
Pendant l'Audience , MM. les Grinds- Croix
refterent à la porte de la falle , & MM. les
Chevaliers dans la chambre qui précédoit.
Au baiſe - main MM. les Grands-Croix pafferent
les premiers , enfuite le Corps des Galeres
avec moitié des Chevaliers Napolitains mêlés
, & enfin le Corps des Vaiffeaux avec l'autre
moitié des Chevaliers Napolitains .
Le baife -main fimi , MM. les Ambaffadeurs
fe retirerent dans l'ordre ci - deffus , & furent accompagnés
par le Capitaine des Gardes jufqu'à
AVRIL. 1756. 231
la porte , où il avoit été les recevoir Le même
cérémonial s'obferva chez la Reine ; dès
que M. le Bailli Duenas eût parlé , M. le Bailli
de Fleury prononça le difcours faivant :
MADAME ,
» Jamais l'Ordre de Malte n'a conçu des fentimens
plus vifs , que ceux que lui ont inf-
» piré les bontés de Votre Majefté Elles me
font efperer , MADAME , que vous voudrez
>> bien , en lui accordant votre protection , ajou
» ter encore à une grace auffi précieuſe , celle
» d'être perfuadée du défir qu'il a de la mé-
» riter.
M. le Bailli de Combreux fit enfuite fon
compliment. Sa Majefté répondit par des expreffions
très-obligeantes.
Après le baile - main , qui fe paffa comme chez
le Roi , MM . les Ambafladeurs furent à l'Audience
des Infants & Infantes qu'on avoit réunis
, & leur témoignerent en peu de mots les
fentimens de la Religion , leur Gouverneur &
Gouvernante répondirent pour leurs A. R. d'une
maniere extrêmement flatteufe . On y obferva
le même cérémonial qui s'étoit pratiqué chez
le Roi.
MM. les Ambaffadeurs fe retirerent enfuite
fur la Capitane dans l'ordre qu'ils en étoient
venus ; & après que le Majordome & l'Introducteur
fe furent repofés , ils les accompagnerent
jufqu'à la moitié de l'efcalier , où on les
avoit été recevoir. Peu de tems après leurs Excellences
furent voir Mezzo Infiocchi , le Miniftres
des Affaires Etrangeres , qui leur donna à
dîner avec les principales perfonnes de la Cour ,
231 MERCURE DE FRANCE.
·
& tous les Miniftres Etrangers. Après dîner ;
MM. les Ambaſſadeurs allerent voir dans le même
équipage les deux autres Miniftres d'Etat ,
& les deux Cardinaux.
Le foir on repréſenta l'Opéra au Théâtre de S.
Charles , qu'on avoit tout illuminé en flambeaux
de cire blanche. Il joua auffi quelques jours de
plus en faveur de l'Ambaflade.
Le 7 , M. le Bailli Duenas donna un dîner
femblable à celui du Miniftre des Affaires Errangeres.
"
Le 8 , M. le Bailli de Fleury demanda au Roi
la permiffion de donner une fête au Môle , &
de faire ôter les canons qui embarraffoient ; Sa
Majefté eut la bonté de le lui accorder. Dans
le même jour l'Artillerie fut tranſportée . Le projet
de la fête étoit de former trois grandes galeries
foutenues par des colonnes , de faire danfer
dans celle du milieu , & jouer dans les deux
autres. Quatre amphithéâtres , placés aux deux
extrêmités de la galerie dominante auroient
fervi pour la Mufique du Concert & du Bal.
L'Ambigu devoit être fervi dans la batterie qui est
après le Corps de Gardes. Les Galeres & les Vaiffeaux
illuminés auroient encadré la fête , & des
pyramides de lumieres , placées à droite & à gauche
dans toute la longeur du Môle , en devoient
faire l'avenue. En huit jours toute la charpente
fut élevée ; mais le mauvais tems qui furvint ,
obligea d'abandonner la place & de chercher
une maison.
>
Le jour de Notre- Dame de Pié -de-grotte ,
les Galeres & les Vaiffeaux furent mouiller auprès
de l'Eglife , où toute la Famille Royale devoit
venir en grand Gala.
Dès que le Roi parut , les deux Efcadres fe
AVRIL. 1756. 233
pavoiferent , & firent une falve royale de moufqueterie
& d'artillerie , qu'elles répéterent à
la Bénédiction , & lorfque Sa Majesté fortit de
l'Eglife .
Le 9 , M. le Général donna un dîner de 90
couverts à tous les Miniftres & Confeillers d'Etat
, Ambaffadeurs , Grands Officiers de la Cour ,
& autres perfonnes de confidération de la Ville
dans une falle qu'on avoit parée de tous les
ornemens qui pouvoient caractériſer l'objet de
la fête.
M. le Commandant des Vaiffeaux donna un
femblable repas. MM. les Capitaines des Galeres
firent éclater auffi leur magnificence par des
feftins & des bals également agréables & bien
fervis.
Le 13 , MM. les Baillis de Fleury & de Combreux
eurent l'honneur d'aller faire leur Cour
au Roi à Caferte , avec plufieurs Chevaliers des
deux Efcadres.
Le 14 , M. le Bailli Reggio envoya cent For
çats fur les Galeres , dont le Roi faifoit préfent
à la Religion .
Le 17 , M. le Bailli de Fleury donna un Bal
paré à toute la Cour & au Militaire ; Madame
la Ducheffe de Caftropignano en , fit les honneurs.
Il avoit emprunté un des plus grands Palais
de la Ville , des plus commodes & des
mieux fitués pour une femblable fête . On avoit
tendu tout l'appartement , qui étoit composé de
fix falles & deux grandes galeries , de damas
cramoifi , galonné d'or fur tous les lais , terminée
par une pente feftonnée , garnie de franges
d'or qui contournoit toutes les corniches.
La premiere falle après l'antichambre étoit
remplie de tables de jeu .
234 MERCURE DE FRANCE.
La Galerie d'après fervoit au Concert , on
l'on avoit raffemblé les meilleurs inftrumens &
les voix les plus célebres de Naples.
La troifieme , la quatrieme & la cinquieme
falle étoient confacrées encore au jeu .
1
La feconde Galerie fervoit pour le Bal ; on
l'avoit tendue en blanc bordé de moëre jaune
& verte galonnée d'or , terminée par une
pente blanche , feftonnée & garnie de franges
d'or. Deux Orchestres compofés de quarante inftrumens
, élevés en Amphithéâtres aux deux extrêmités
de la falle , jouoient enfemble ou alternativement
: le Maître à danfer des Infants
régloit les contredanfes .
>
La feptieme falle étoit diftinguée par le portrait
du Grand Maître , placé fous un dais galonné
d'or ; on jouoit dans cette falle comme
dans les quatre ci - deffus. Un cabinet de
toilette terminoit l'appartement qui étoit
éclairé autant qu'il pouvoit l'être . Toute la façade
de la maifon , & l'intérieur de la cour
étoient illuminés en flambeaux de cire blanche
& en pots à feu.
>
Un détachement de cinquante Suiffes avec un
Officier & deux Garçons Majors furent chargés
de garder la maifon , & de régler la place
des carroffes. Il y avoit un Sergent de Garde
dans chaque chambre. Les Buffets pour les rafraîchiffemens
, & l'Ambigu étoient diftribués
dans quatre chambres , qui avoient iffu dans le
milieu de l'appartement.
A huit heures du foir le Concert commença .
Deux heures après M. l'Ambaffadeur de France
ouvrit le Bal avec Madame la Princeffe d'Ardore
, fille de Madame la Ducheffe de Caftropignagno.
AVRIL. 1756. 235
Le Concert, le Bal , & environ foixante tables
de jeu occupoient alternativement toute l'Affemblée
. Cinquante Pages & foixante Valets de
chambre , empruntés felon l'ufage , diftribuerent
continuellement toutes fortes de glaces & d'affiettes
d'offices.
A une heure & demie on fervit cent vingtdeux
petites tables d'environ huit à dix couverts
chacune , en viandes froides , poiffons , & vins
étrangers. Cette façon d'ambigu neuve & bien
exécutée , fut extrêmement applaudie . On compta
plus de neuf cens perfonnes fervies à la fois.
Trois cens vingt Dames , & quatorze ou quinze
cens Cavaliers étoient priés .
Après l'ambigu , on recommença le Bal , &
la diftribution des glaces jufqu'à fix heures du
matin que la fête finit à la fatisfaction commune,
& fans le moindre accident.
Le jour de S. Ferdinand les Galeres furent
mouiller à Portici , & faluerent le Roi de trois
falves royales de moufqueterie & d'artillerie .
Le foir les deux Efcadres firent une même
falve après la Ville.
Le 20 , M. le Marquis de Janucci remit de la
part du Roi trois Croix de Diamans à MM.
les Ambaffadeurs , en y joignant les témoignages
les plus diftingués de la fatisfaction qu'avoit
Sa Majefté de leurs fervices.
Le 23 , MM . les Baillis de Fleury & de Combreux
préfenterent à Leurs Majeftés les Chevaliers
des deux Efcadres pour prendre congé . Leurs
Excellences le prirent elles -mêmes enfuite privativement
dans le Cabinet du Roi , en renouvellant
au Roi & à la Reine les fentimens de
la Religion , & les leurs propres. M. le Bailli de
Fleury porta la parole le premier , ainsi que le
236 MERCURE DE FRANCE.
Roi l'avoit décidé. MM. les Baillis Duenas &
de Combreux firent enfuite leur compliment.
Leurs Majeftés répondirent par les affurances les
plus fatteufes de leur protection & de leur bienveillance
, louant beaucoup la conduite noble
de MM. les Chevaliers , & furtout le bon gouvernement
de S. A. E.
Le 27 , MM. les Ambaffadeurs s'étant embarqués
, les deux Efcadres faluerent le Roi de trois
falves royales de moufqueterie & d'artillerie ,
& firent voile enfuite pour leur deſtination .
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Résumé : RELATION De l'Ambassade extraordinaire de la Religion de Malte auprès du Roi de deux Siciles, faite en 1755, à l'occasion du rétablissement du Commerce avec ces deux Royaumes.
En 1755, le Conseil de l'Ordre de Malte désigna les Baillis de Fleury et de Combreux comme ambassadeurs extraordinaires auprès du Roi des Deux-Siciles pour rétablir le commerce entre les deux royaumes. Accompagnés du Bailli Dueñas, ils quittèrent Malte le 11 août avec quatre galères et deux vaisseaux. Le Bailli de Fleury, capitaine général des escadres, confirma les arrangements avec le Bailli de Combreux, chacun naviguant selon la nature de ses bâtiments pour se rendre rapidement à Baye. Le 16 août, apprenant que le Roi se trouvait à l'île Procida, le Bailli de Fleury se dirigea vers cette île, pavoisant et saluant le Roi avec des salves royales. Il fut reçu par le Roi, qui l'invita à l'escorter jusqu'à Naples. Le 18 août, le Bailli de Fleury s'installa dans la maison du Prince d'Ardore. Le 20 août, les vaisseaux arrivèrent à Baye et partirent deux jours plus tard pour Naples. Le 24 août, les Baillis de Fleury et de Combreux furent présentés au Roi et à la Reine, ainsi qu'aux ministres d'État et aux chefs de cour. Le 27 août, leur entrée officielle fut fixée au 6 septembre. Ce jour-là, après des salves royales et des saluts, les ambassadeurs furent reçus par le Majordome et l'Introducteur, puis conduits au palais royal dans un cortège de cent cinquante carrosses. Lors de l'audience, les Baillis remirent leurs lettres de créance et exprimèrent les sentiments de la Religion de Malte. Le Roi répondit de manière obligeante. Les ambassadeurs furent ensuite reçus par la Reine et les Infants, suivant un cérémonial similaire. Les jours suivants, des fêtes et des représentations d'opéra furent organisées en l'honneur des ambassadeurs. Le 13 septembre, les Baillis de Fleury et de Combreux rendirent visite au Roi à Caserte. Le 14 septembre, le Roi fit présent de cent forçats à la Religion. Le 17 septembre, le Bailli de Fleury organisa un bal à la cour. La fête somptueuse organisée dans une résidence, probablement celle d'un dignitaire ou d'un ambassadeur, fut marquée par une décoration luxueuse avec des galeries et des salles ornées de dorures, de franges et de tissus précieux. La soirée débuta par un concert à huit heures, suivi d'un bal ouvert par l'ambassadeur de France et la princesse d'Ardore. Environ soixante tables de jeu étaient disponibles, et des rafraîchissements et des glaces étaient servis dans quatre chambres. À une heure et demie, un dîner fut servi à cent vingt-deux petites tables, satisfaisant plus de neuf cents personnes. Environ trois cents vingt dames et quatorze à quinze cents cavaliers étaient invités. La fête se poursuivit avec le bal et la distribution de glaces jusqu'à six heures du matin. Le jour suivant, des galères saluèrent le roi à Portici, et le soir, deux escadres firent une salve après la ville. Le 20 avril, le marquis de Janucci remit des croix de diamants aux ambassadeurs au nom du roi. Le 23 avril, les baillis de Fleury et de Combreux présentèrent les chevaliers des escadres pour prendre congé, renouvelant leurs sentiments de respect et de loyauté. Le 27 avril, les ambassadeurs s'embarquèrent, et les escadres saluèrent le roi avant de partir pour leur destination.
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60
p. 201
DE CONSTANTINOPLE, le 25 Décembre.
Début :
Le feu ayant pris le 22, vers les dix heures du soir, dans un quartier [...]
Mots clefs :
Incendie, Sérail, Dégâts, Habitations, Palais
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE CONSTANTINOPLE, le 25 Décembre.
DE
CONSTANTINOPLE , le
25 Décembre.
LE feu ayant pris le 22 , vers les dix heures du ›
foir , dans un quartier affez proche du Sérail ,
quoi qu'on ait fait pour arrêter le progrès des flamnes
, l'incendie a duré plus de quinze heures , &
a réduit en cendres plus de mille maifons , parni
lefquelles on compte un grand nombre de beaux
Palais.
CONSTANTINOPLE , le
25 Décembre.
LE feu ayant pris le 22 , vers les dix heures du ›
foir , dans un quartier affez proche du Sérail ,
quoi qu'on ait fait pour arrêter le progrès des flamnes
, l'incendie a duré plus de quinze heures , &
a réduit en cendres plus de mille maifons , parni
lefquelles on compte un grand nombre de beaux
Palais.
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61
p. 180-186
DÉTAIL de tout ce qui s'est passé depuis l'arrivée de M. le Prince de LICHTENSTEIN jusqu'au 4.
Début :
M. le Prince de Lichtenstein arriva à Parme le 1 Septembre ; [...]
Mots clefs :
Prince du Lichtenstein, Infant, Audience, Palais, Prince Ferdinand , Ministres, Officiers, Audience publique, Comte, Marquis, Valets, Honneurs, Carosse, Bataillons, Armes, Pages, Dames, Noblesse, Empereur, Gentilshommes, Opéra, Infante
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DÉTAIL de tout ce qui s'est passé depuis l'arrivée de M. le Prince de LICHTENSTEIN jusqu'au 4.
DETAIL de tout ce qui s'eft paffé depuis l'arrivée
de M. le Prince de LICHTENSTEIN jufqu'au 4 .
M. le Prince de Lichtenſtein arriva à Parme le
1 Septembre ; auflitôt après , il fit informer M.
Dutillot , par un de fes Gentilshommes.
M. Dutillot fe tranfporta chez lui , & lui donna
l'heure que l'Infant avoit fixé pour fon audience
particuliere.
Cette audience fut le lendemain à midi & demi;
M.Dutillot alla prendre M. le Prince de Lichtenftein
au Palais Palavicini où il eſt logé , & l'amena
chez l'Infant , il le conduifit enfuite chez le Prince
Ferdinand , de là à l'appartement de Madame
Infante Ifabelle , où le trouva auffi Madame Louiſe ..
M.le Prince de Lichtenſtein, fut au fortir du Palais
, rendre la vifire à M. Dutillot ; fortit de chez
Ge Miniftre , & y revint dîner avec les Miniftres de
France , d'Espagne , de Turin , de Gènes & de
Malte ; M. le Comte de Neuilly , M le Bailli de
Breteuil , M. l'Abbé de Canillac & M. le Comte
de Mercy . Il amena avec lui les huit Chambellans
qui l'ont accompagné , & deux Officiers Majors..
OCTOBRE. 1760. 185
M. Dutillot avoit invité le Capitaine & le Major
des Gardes du Corps , le grand Ecuyer & le premier
Ecuyer de l'Infant , le Gouverneur du Frince
Ferdinand , des Gentilshommes de la Chambre ,
des Majordomes , des Dames du Palais , M. l'Evêque
de Plaifance , frere du feu Chancelier Criftiani
chargé par l'Infant , à caufe de la mort de
l'Evêque de Parme , de la cérémonie du mariage )
& quelques Perfonnes de la premiere Nobleffe du
Pays.
Après le dîner , M. de Lichtenftein retourna à
fon Hôtel , où il reçut des vifites .
Le troifiéme jour fixé pour l'Audience publique,
M. le Comte Peroli , Introducteur, partit du
Palais à onze heures & demie , dans un caroffe
de l'Infant attelé à huit chevaux ; ce caroffe étoit
précédé par un autre à fix chevaux ( vuide ) , &
fuivi par trois autres attelés à huit chevaux ; dans
chacun de ces caroffes , étoit un Majordome.
Un Officier de l'Ecurie étoit à cheval à la tête
de ce Cortége ; douze Valets de pied étoient fur
deux files aux deux côtés de la voiture de l'Infant
, où étoit M. l'Introducteur , trois derriere ce
carofie , & deux derriere chacun des autres .
Deux Palfreniers à cheval ſuivoient l'Officier
de l'Ecurie
M. le Comte Peroli fut dans cet ordre prendre
chez lui M. le Marquis Palavicini , premier Gentilhomme
de la Chambre , que l'Infant avoir
chargé de faire les honneurs à M. le Prince de
Lichtenſtein .
M. de Palavicini monta dans le même caroffe ,
dans lequel étoit venu M. le Comte Peroli ; ce
dernier lui donna la droite.
Ils furent dans le même ordre chez M. le Prin
ce de Lichtenſtein.
Ils monterent l'efcalier , fuivis des trois Majordomes
qui les avoient accompagnés : les
182 MERCURE DE FRANCE. 1
douze valets de pieds fuivoient fur deux files.
M. le Prince de Lichtenſtein étoit venu au-devant
d'eux, & avoit defcendu deux marches; il les conduifitjufques
à la chambre. MM . les Majordomest
refterent à la piéce la plus voisine de cette chambre
, où ils entrerent un moment après M. de
Palavicini & M. Peroli , à qui M. le Prince de
Lichtenſtein avoit fait partout les honneurs des
Portes.
On defcendit de chez M. le Prince , qui fit
toujours les honneurs à M. de Palavicini jufques
au bas de fon efcalier ; où étant arrivé , M. de
Palavicini lui fit les honneurs du caroffe , il y
monta , fe plaça feul dans le fond , M. de Pałavicini
fur le devant à droite , M. Peroli à gauche.
MM. les Majordomes firent également les
bonneurs des caroffes de l'Infant dans lesquels
ils étoient venus , aux huit Chambellans .
On fe mit en marche dans l'ordre fuivant :
Un Officier de l'Ecurie de l'Infant , & deur
Palfreniers à cheval.
Le caroffe de M. l'Introducteur , à fix chevaux ,
vuide.
Deux Suiffes , de M. le Prince de Lichtenſtein ,
à cheval.
24 Valets de pied.
6 Coureurs.
6 Heyducs.
12 Palfreniers , tenant chacun un cheval par la
bride.
9 Officiers , de la Maifon de M. le Prince , à
cheval.
Son Ecuyer.
& Pages, dont deux Hongrois, & fix Allemands
Quatre Gentilshommes.
Le caroffe de l'Infant , où étoit M. le Prince de
Lichtenſtein , M. de Palavicini & M. Peroli , 1 %
Valets de pied de l'Infant aux deux côtés.
OCTOBRE . 1760 . 184
Un grand caroffe d'entrée , à M. le Prince,
attelé à 8 chevaux.
Les trois caroffes de l'Infant , dont les Majordomes
faifoient les honneurs.
A une diſtance de 30 ou 40 pas , trois autres
carolles , à M. le Prince de Lichtenſtein , attelés à
huit chevaux .
Les rues étoient bordées , depuis l'Hôtel Palavicini
jufques au Palais , par les deux Bataillons du
Régiment de Parme habillés de neuf, à-peu-près
comme le Corps des Grenadiers de France
douze Compagnies de Grenadiers.
> &
Les Troupes préfentoient les armes , les tambours
rappelloient , & les Officiers ont falué du
chapeau .
La Garde du Palais étoit formée devant la
porte; elle préfentoit les armes ; les tambours rappelloient
, & les Officiers ont falué du chapeau.
12 Suifles des Portes étoient fous la voute de
l'entrée du Palais.
80 Hallebardiers de la Garde de S. A. R. bordoient
l'escalier fur deux files, depuis la premiere
marche juſques au pallier d'en- haut ; & les deux
portes qui donnent de ce pallier à l'appartement
de l'Infant & à celui de Madame Ifabelle , étoient
gardées par quatre de ces mêmes Hallebardiers ,
la hallebarde fur l'épaule.
M. Le Comte Rimbaldefi, Maître des Cérémonies,
vint recevoir M. le Prince au bas de l'efcalier
& marcha devant lui.
La Livrée de l'Infant précédoit fur deux files ;
celle de M. le Prince fuivoit ce Seigneur , qui mar
choit entre M. le Marquis Palavicini & l'Introducteur.
La Livrée de M. le Prince s'arrêta dans deur
anti-falles avec celle de l'Infant ; deux Suiffes de la
porte empêchoient celle des particuliers d'y entrer,
184 MERCURE DE FRANCE.
M. le Prince de Lichtenstein , toujours précédé
par le Maître des Cérémonies , & ayant M. de Pala
vicini à fa droite & l'Introducteur à ſa gauche, traverfa
la Salle des Gardes : les Gardes du Corps
étoient fous les armes. Le Capitaine des Gardes le
reçut à la porte de la Salle en dedans, prit la place
de M. l'Introducteur à côté de lui , & marcha
ainfi à toutes les Audiences. L'Introducteur s'étoit
avancé d'un pas , & marchoit à côté du Maître
des Cérémonies . M. le Prince étoit précédé par
les Officiers de fa Maiſon qui s'arrêterent dans la
prémiere antichambre après la Salle des Gardes ,
par les Pages qui s'arrêterent dans l'antichambre
après celle où étoient reftés les Officiers de fa
Maifon , & avant celle où étoient les Pages de
S. A. R. par fes quatre Gentilshommes qui entrerentjufques
dans la piéce du Sallon de l'Audience
de l'Infant ; & par les huit Chambellans de l'Empereur
qui les précédérent jufques aux pieds , da
Throne .
Toutes les Dames de la Nobleffe du Pays &
Etrangeres , s'étoient rendues le matin chez Madame
Ifabelle .
La Nobleffe de l'Etat , les Seigneurs les plus
diftingués d'Italie , & l'Infant , étoient placés autour
de fon thrône , & rempliffoient douze Piéces
que traverfa M. le Prince de Lichtenftein , depuis
celle où s'étoient arrêtés fes Pages juſques à la
porte de la Salle de l'Audience.
Certe Salle eft , très-vaffe , & avoit été richement
& galamment ornée ; le dais de l'Infant étoit au
fond , vis-à-vis de la porte , par où entra M. le
Prince de Lichtenftein .
Au moment où ce Seigneur parut dans la Salle,
S. A. R. fe leva du fauteuil , ou il étoit affis , falua
M. le Prince de Lichtenftein & remit fon chapeau.
M.le Prince fe couvrit , & expola l'objet de fa
million..
OCTOBRE. 1760. r&'s
M. le Comte de S. Vital fut envoyé , avec deux
Gentilshommes de la Chambre , & deux Majordomes
prendre Madame Infante Ifabelle dans fon
appartement. Elle entra dans la Salle d'audience
par une porte pratiquée à côté du dais, précédée des
perfonnes qui avoient été envoyées pour la chercher
, & fuivie par Madame de Gonzales , Madame
la Comteffe de Siffa , & cing Dames du Palais.
M. le Prince de Lichtenſtein s'adreſſant à Madame
Infante Ifabelle , lui répéta la demande qu'il
avoit faite à S. A. R. Madame fe tourna du côté de
l'Infant , comme pour lui demander fon approbation
; après quoi elle répondit à M. le Prince de
Lichtenſtein , & reçut de lui une Lettre de la main
de l'Archiduc , & le portrait de ce Prince ; enfuite
elle fe retira dans fon appartement.
L'Infant & M. le Prince de Lichtenstein resterent
découverts , tout le tems que Madame Infante
Ifabelle refta dans la Salle .
M. le Prince de Lichtenftein préfenta à l'Infant
Les huit Chambellans de l'Empereur.
M. le Prince de Lichtenſtein forrit de l'audience
de l'Infant dans le même ordre qu'il yétoit entré ,
& marcha dans ce même ordre à celle du Prince
Ferdinand ; le cérémonial y fut obfervé comme à
celle de l'Infant.
M. le Prince de Lichtenstein paffa de cette audience
à celle de Madame Infante Ifabelle. Tour y
fut obfervé comme aux précédentes, excepté que M.
le Prince ne fe couvrit qu'un moment , ôta fon chapeau
, & refta découvert julques à ce qu'il fortît.
Il paffa à l'Audience de Madame Louife où tout
fut exactement obfervé comme à celle de Madame
Infante Iíabelle.
Il fut conduit enfuite dans l'appartement qui
lui avoit été préparé à la Cour , par M. de Palavicini,
M. l'Introducteur & le Maître des Cérémo186
MERCURE DE FRANCE.
nies.Il y fut fuivi par quantité de Nobleſſe .
M. de Lichtenſtein arrivé dans cet appartement
, y fut vifité par un Gentilhomme de la
Chambre de la part dé l'Infant.
Un moment après , M. le Comte de S. Vital ,
fur auffi lui annoncer que S. A. R. le faifoit
traiter. Il lui préſenta en même- tems le Majordome
, le Comte de S. Vital , le Capitaine des
Gardes , le Gouverneur du Prince Ferdinand ,
des Gentilshommes de la Chambre , le Maître
des Cérémonies , l'Introducteur , quatre Chambellans
de l'Empereur , M. le Marquis Canoffa , &
quelques autres perfonnes de la Nobleſſe du Pays ,
& Allemande.
M. Le Prince fut fervi par les Officiers de l'Infant
, propofés pour fervir S. A. R. à table :
toutes les autres perfonnes furent fervies par la
livrée de S. A. R.
On ne s'étoit mis à table qu'après que l'Infant
eut dîné.
Après le repas , M. de Lichtenſtein paſſa chez
l'Infant lui faire une vifite , & en fortit un moment
après pour retourner dans ſon appartement,
où il reçut des vifites.
Afept heures & demie , on paffa au Théâtre
pour voir l'Opéra. L'Infant & Madame Ifabelle
furent , avec leur Cour , dans la grande loge du
milieu , appellée la loge de la Couronne. M. le
Prince de Lichtenſtein étoit , avec quelques Scigneurs
de fa fuite , dans celle qui eft la plus près
du Théâtre à droite.
Trois Majordomes avoient été chargés par
l'Infant , de faire les honneurs du Théâtre où
tout fe paffa dans le plus grand ordre.
Le parterre & les loges étoient remplis de
toute la Nobleffe du Pays , & Etrangeres , qui
avoient pu y contenir.
de M. le Prince de LICHTENSTEIN jufqu'au 4 .
M. le Prince de Lichtenſtein arriva à Parme le
1 Septembre ; auflitôt après , il fit informer M.
Dutillot , par un de fes Gentilshommes.
M. Dutillot fe tranfporta chez lui , & lui donna
l'heure que l'Infant avoit fixé pour fon audience
particuliere.
Cette audience fut le lendemain à midi & demi;
M.Dutillot alla prendre M. le Prince de Lichtenftein
au Palais Palavicini où il eſt logé , & l'amena
chez l'Infant , il le conduifit enfuite chez le Prince
Ferdinand , de là à l'appartement de Madame
Infante Ifabelle , où le trouva auffi Madame Louiſe ..
M.le Prince de Lichtenſtein, fut au fortir du Palais
, rendre la vifire à M. Dutillot ; fortit de chez
Ge Miniftre , & y revint dîner avec les Miniftres de
France , d'Espagne , de Turin , de Gènes & de
Malte ; M. le Comte de Neuilly , M le Bailli de
Breteuil , M. l'Abbé de Canillac & M. le Comte
de Mercy . Il amena avec lui les huit Chambellans
qui l'ont accompagné , & deux Officiers Majors..
OCTOBRE. 1760. 185
M. Dutillot avoit invité le Capitaine & le Major
des Gardes du Corps , le grand Ecuyer & le premier
Ecuyer de l'Infant , le Gouverneur du Frince
Ferdinand , des Gentilshommes de la Chambre ,
des Majordomes , des Dames du Palais , M. l'Evêque
de Plaifance , frere du feu Chancelier Criftiani
chargé par l'Infant , à caufe de la mort de
l'Evêque de Parme , de la cérémonie du mariage )
& quelques Perfonnes de la premiere Nobleffe du
Pays.
Après le dîner , M. de Lichtenftein retourna à
fon Hôtel , où il reçut des vifites .
Le troifiéme jour fixé pour l'Audience publique,
M. le Comte Peroli , Introducteur, partit du
Palais à onze heures & demie , dans un caroffe
de l'Infant attelé à huit chevaux ; ce caroffe étoit
précédé par un autre à fix chevaux ( vuide ) , &
fuivi par trois autres attelés à huit chevaux ; dans
chacun de ces caroffes , étoit un Majordome.
Un Officier de l'Ecurie étoit à cheval à la tête
de ce Cortége ; douze Valets de pied étoient fur
deux files aux deux côtés de la voiture de l'Infant
, où étoit M. l'Introducteur , trois derriere ce
carofie , & deux derriere chacun des autres .
Deux Palfreniers à cheval ſuivoient l'Officier
de l'Ecurie
M. le Comte Peroli fut dans cet ordre prendre
chez lui M. le Marquis Palavicini , premier Gentilhomme
de la Chambre , que l'Infant avoir
chargé de faire les honneurs à M. le Prince de
Lichtenſtein .
M. de Palavicini monta dans le même caroffe ,
dans lequel étoit venu M. le Comte Peroli ; ce
dernier lui donna la droite.
Ils furent dans le même ordre chez M. le Prin
ce de Lichtenſtein.
Ils monterent l'efcalier , fuivis des trois Majordomes
qui les avoient accompagnés : les
182 MERCURE DE FRANCE. 1
douze valets de pieds fuivoient fur deux files.
M. le Prince de Lichtenſtein étoit venu au-devant
d'eux, & avoit defcendu deux marches; il les conduifitjufques
à la chambre. MM . les Majordomest
refterent à la piéce la plus voisine de cette chambre
, où ils entrerent un moment après M. de
Palavicini & M. Peroli , à qui M. le Prince de
Lichtenſtein avoit fait partout les honneurs des
Portes.
On defcendit de chez M. le Prince , qui fit
toujours les honneurs à M. de Palavicini jufques
au bas de fon efcalier ; où étant arrivé , M. de
Palavicini lui fit les honneurs du caroffe , il y
monta , fe plaça feul dans le fond , M. de Pałavicini
fur le devant à droite , M. Peroli à gauche.
MM. les Majordomes firent également les
bonneurs des caroffes de l'Infant dans lesquels
ils étoient venus , aux huit Chambellans .
On fe mit en marche dans l'ordre fuivant :
Un Officier de l'Ecurie de l'Infant , & deur
Palfreniers à cheval.
Le caroffe de M. l'Introducteur , à fix chevaux ,
vuide.
Deux Suiffes , de M. le Prince de Lichtenſtein ,
à cheval.
24 Valets de pied.
6 Coureurs.
6 Heyducs.
12 Palfreniers , tenant chacun un cheval par la
bride.
9 Officiers , de la Maifon de M. le Prince , à
cheval.
Son Ecuyer.
& Pages, dont deux Hongrois, & fix Allemands
Quatre Gentilshommes.
Le caroffe de l'Infant , où étoit M. le Prince de
Lichtenſtein , M. de Palavicini & M. Peroli , 1 %
Valets de pied de l'Infant aux deux côtés.
OCTOBRE . 1760 . 184
Un grand caroffe d'entrée , à M. le Prince,
attelé à 8 chevaux.
Les trois caroffes de l'Infant , dont les Majordomes
faifoient les honneurs.
A une diſtance de 30 ou 40 pas , trois autres
carolles , à M. le Prince de Lichtenſtein , attelés à
huit chevaux .
Les rues étoient bordées , depuis l'Hôtel Palavicini
jufques au Palais , par les deux Bataillons du
Régiment de Parme habillés de neuf, à-peu-près
comme le Corps des Grenadiers de France
douze Compagnies de Grenadiers.
> &
Les Troupes préfentoient les armes , les tambours
rappelloient , & les Officiers ont falué du
chapeau .
La Garde du Palais étoit formée devant la
porte; elle préfentoit les armes ; les tambours rappelloient
, & les Officiers ont falué du chapeau.
12 Suifles des Portes étoient fous la voute de
l'entrée du Palais.
80 Hallebardiers de la Garde de S. A. R. bordoient
l'escalier fur deux files, depuis la premiere
marche juſques au pallier d'en- haut ; & les deux
portes qui donnent de ce pallier à l'appartement
de l'Infant & à celui de Madame Ifabelle , étoient
gardées par quatre de ces mêmes Hallebardiers ,
la hallebarde fur l'épaule.
M. Le Comte Rimbaldefi, Maître des Cérémonies,
vint recevoir M. le Prince au bas de l'efcalier
& marcha devant lui.
La Livrée de l'Infant précédoit fur deux files ;
celle de M. le Prince fuivoit ce Seigneur , qui mar
choit entre M. le Marquis Palavicini & l'Introducteur.
La Livrée de M. le Prince s'arrêta dans deur
anti-falles avec celle de l'Infant ; deux Suiffes de la
porte empêchoient celle des particuliers d'y entrer,
184 MERCURE DE FRANCE.
M. le Prince de Lichtenstein , toujours précédé
par le Maître des Cérémonies , & ayant M. de Pala
vicini à fa droite & l'Introducteur à ſa gauche, traverfa
la Salle des Gardes : les Gardes du Corps
étoient fous les armes. Le Capitaine des Gardes le
reçut à la porte de la Salle en dedans, prit la place
de M. l'Introducteur à côté de lui , & marcha
ainfi à toutes les Audiences. L'Introducteur s'étoit
avancé d'un pas , & marchoit à côté du Maître
des Cérémonies . M. le Prince étoit précédé par
les Officiers de fa Maiſon qui s'arrêterent dans la
prémiere antichambre après la Salle des Gardes ,
par les Pages qui s'arrêterent dans l'antichambre
après celle où étoient reftés les Officiers de fa
Maifon , & avant celle où étoient les Pages de
S. A. R. par fes quatre Gentilshommes qui entrerentjufques
dans la piéce du Sallon de l'Audience
de l'Infant ; & par les huit Chambellans de l'Empereur
qui les précédérent jufques aux pieds , da
Throne .
Toutes les Dames de la Nobleffe du Pays &
Etrangeres , s'étoient rendues le matin chez Madame
Ifabelle .
La Nobleffe de l'Etat , les Seigneurs les plus
diftingués d'Italie , & l'Infant , étoient placés autour
de fon thrône , & rempliffoient douze Piéces
que traverfa M. le Prince de Lichtenftein , depuis
celle où s'étoient arrêtés fes Pages juſques à la
porte de la Salle de l'Audience.
Certe Salle eft , très-vaffe , & avoit été richement
& galamment ornée ; le dais de l'Infant étoit au
fond , vis-à-vis de la porte , par où entra M. le
Prince de Lichtenftein .
Au moment où ce Seigneur parut dans la Salle,
S. A. R. fe leva du fauteuil , ou il étoit affis , falua
M. le Prince de Lichtenftein & remit fon chapeau.
M.le Prince fe couvrit , & expola l'objet de fa
million..
OCTOBRE. 1760. r&'s
M. le Comte de S. Vital fut envoyé , avec deux
Gentilshommes de la Chambre , & deux Majordomes
prendre Madame Infante Ifabelle dans fon
appartement. Elle entra dans la Salle d'audience
par une porte pratiquée à côté du dais, précédée des
perfonnes qui avoient été envoyées pour la chercher
, & fuivie par Madame de Gonzales , Madame
la Comteffe de Siffa , & cing Dames du Palais.
M. le Prince de Lichtenſtein s'adreſſant à Madame
Infante Ifabelle , lui répéta la demande qu'il
avoit faite à S. A. R. Madame fe tourna du côté de
l'Infant , comme pour lui demander fon approbation
; après quoi elle répondit à M. le Prince de
Lichtenſtein , & reçut de lui une Lettre de la main
de l'Archiduc , & le portrait de ce Prince ; enfuite
elle fe retira dans fon appartement.
L'Infant & M. le Prince de Lichtenstein resterent
découverts , tout le tems que Madame Infante
Ifabelle refta dans la Salle .
M. le Prince de Lichtenftein préfenta à l'Infant
Les huit Chambellans de l'Empereur.
M. le Prince de Lichtenſtein forrit de l'audience
de l'Infant dans le même ordre qu'il yétoit entré ,
& marcha dans ce même ordre à celle du Prince
Ferdinand ; le cérémonial y fut obfervé comme à
celle de l'Infant.
M. le Prince de Lichtenstein paffa de cette audience
à celle de Madame Infante Ifabelle. Tour y
fut obfervé comme aux précédentes, excepté que M.
le Prince ne fe couvrit qu'un moment , ôta fon chapeau
, & refta découvert julques à ce qu'il fortît.
Il paffa à l'Audience de Madame Louife où tout
fut exactement obfervé comme à celle de Madame
Infante Iíabelle.
Il fut conduit enfuite dans l'appartement qui
lui avoit été préparé à la Cour , par M. de Palavicini,
M. l'Introducteur & le Maître des Cérémo186
MERCURE DE FRANCE.
nies.Il y fut fuivi par quantité de Nobleſſe .
M. de Lichtenſtein arrivé dans cet appartement
, y fut vifité par un Gentilhomme de la
Chambre de la part dé l'Infant.
Un moment après , M. le Comte de S. Vital ,
fur auffi lui annoncer que S. A. R. le faifoit
traiter. Il lui préſenta en même- tems le Majordome
, le Comte de S. Vital , le Capitaine des
Gardes , le Gouverneur du Prince Ferdinand ,
des Gentilshommes de la Chambre , le Maître
des Cérémonies , l'Introducteur , quatre Chambellans
de l'Empereur , M. le Marquis Canoffa , &
quelques autres perfonnes de la Nobleſſe du Pays ,
& Allemande.
M. Le Prince fut fervi par les Officiers de l'Infant
, propofés pour fervir S. A. R. à table :
toutes les autres perfonnes furent fervies par la
livrée de S. A. R.
On ne s'étoit mis à table qu'après que l'Infant
eut dîné.
Après le repas , M. de Lichtenſtein paſſa chez
l'Infant lui faire une vifite , & en fortit un moment
après pour retourner dans ſon appartement,
où il reçut des vifites.
Afept heures & demie , on paffa au Théâtre
pour voir l'Opéra. L'Infant & Madame Ifabelle
furent , avec leur Cour , dans la grande loge du
milieu , appellée la loge de la Couronne. M. le
Prince de Lichtenſtein étoit , avec quelques Scigneurs
de fa fuite , dans celle qui eft la plus près
du Théâtre à droite.
Trois Majordomes avoient été chargés par
l'Infant , de faire les honneurs du Théâtre où
tout fe paffa dans le plus grand ordre.
Le parterre & les loges étoient remplis de
toute la Nobleffe du Pays , & Etrangeres , qui
avoient pu y contenir.
Fermer
Résumé : DÉTAIL de tout ce qui s'est passé depuis l'arrivée de M. le Prince de LICHTENSTEIN jusqu'au 4.
Le 1er septembre 1760, le Prince de Lichtenstein arriva à Parme et fut informé par M. Dutillot de l'heure de son audience privée avec l'Infant, fixée au lendemain à midi et demi. L'audience débuta au Palais Palavicini, où M. Dutillot accompagna le Prince de Lichtenstein chez l'Infant, puis chez le Prince Ferdinand, et enfin chez l'Infante Isabelle, en présence de Madame Louise. Après l'audience, le Prince de Lichtenstein rendit visite à M. Dutillot et dîna avec divers ministres, dont ceux de France, d'Espagne, de Turin, de Gênes et de Malte. Le troisième jour, pour l'audience publique, un cortège composé de plusieurs carrosses et de nombreux valets se rendit chez le Marquis Palavicini, premier Gentilhomme de la Chambre, qui fut chargé de faire les honneurs au Prince de Lichtenstein. Le cortège se dirigea ensuite vers l'hôtel du Prince de Lichtenstein, où il fut accueilli et conduit à l'intérieur. Le cortège, incluant le Prince de Lichtenstein, le Marquis Palavicini et l'Introducteur, se rendit au Palais de l'Infant. Les rues étaient bordées par des troupes en uniforme, et la garde du Palais était formée. À l'intérieur, le Prince de Lichtenstein traversa plusieurs salles ornées, où étaient présents la noblesse du pays et des étrangers. L'Infant se leva et salua le Prince, qui exposa l'objet de sa mission. Madame Infante Isabelle fut ensuite amenée dans la salle d'audience et reçut une lettre et un portrait de l'Archiduc. Le Prince de Lichtenstein présenta les Chambellans de l'Empereur à l'Infant et passa aux audiences du Prince Ferdinand et de Madame Infante Isabelle, suivant le même cérémonial. Il fut ensuite conduit dans son appartement à la Cour, où il reçut diverses visites de la noblesse. Après le dîner, le Prince de Lichtenstein rendit visite à l'Infant et retourna dans son appartement. En soirée, il se rendit au théâtre pour assister à l'opéra, où l'Infant et Madame Isabelle occupaient la loge royale, tandis que le Prince de Lichtenstein était dans une loge voisine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
62
p. 187-203
Suite de la Relation de tout ce qui s'est passé depuis.
Début :
L'Opera que l'on représenta, est composé de trois Actes ; il est intitulé [...]
Mots clefs :
Opéra, Amour, Hymen, Dieux, Querelles, Humanité, Destin, Campagne, Mer, Nymphe, Conseils, Magnificence, Enchantements, Merveilles, Fête, Noblesse, Ministres étrangers, Comte, Dîner, Marquis, Cérémonie, Mariage, Escadrons, Église, Décorations, Cortège, Ornements, Argent, Or, Étoffes, Arcades, Nef, Lumières, Sanctuaire, Hallebardiers, Chevaux, Capitaine, Carosse, Anneaux, Salle, Repas, Plats, Palais, Union, Temple, Jardins, Colonnes, Pyramides, Beauté, Clémence, Fécondité, Douceur, Figures, Dignité, Intelligence, Fontaines, Illuminations, Feu d'artifice, Guirlandes, Fleurs, Bal, Archiduchesse, Officiers, Chevaliers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite de la Relation de tout ce qui s'est passé depuis.
Suite de la Relation de tout ce qui s'eft
paffé depuis.
L'Opera que l'on repréſenta , eft compofé de
trois Actes ; il eft intitulé les Fétes de L'Hymen
pour les nôces de LL. AA. RR. &c. il eft précédé
d'un Prologue.
Ce Prologue , qui a pour Titre le Triomphe de
PAmour , eft une querelle que les Dieux font à
l'Amour , fur les maux qu'il ne ceffe de faire
aux hommes . L'Amour convient de toutes ces
fauces, & obtient fon pardon en faveur de l'Union ,
qu'il vient de faire de la vertu & de la beauté,
188 MERCURE DE FRANCE.
Les fajets des trois Actes qui compofent l'Opéra
font féparés. C'est une licence que l'on a cru
devoir prendre à caufe du merveilleux & de la
galanterie qu'apportent avec eux des fujers fabuleux
& variés , qui femblent mieux convenir à la
Fête qu'on a célébrée .
L'Acte d'Aris eft le premier. L'Amour par ordre
du Deftin , ceffe d'être aveugle ; il jette fes premiers
regards fur Iris , & en devient amoureux ;
Iris le prend pour le Zéphire ; mais revenue de
fon erreur, elle en devient éprife , diffipe les nuages
qu'Aquilon jaloux lui oppofe fans ceffe , &
sunit à l'Amour pour rendre au monde les jours
les plus beaux & les plus fereins.
Le fecond Acte , eft celui de Sapho . Le Poëte
a feint cette dixiéme Muſe , amoureufe d'Alcée
celèbre Poëte Lyrique natif de Lesbos : il a
feint aufli Doris , fils de Neptune , amant de Sapho
, qui fe voyant préferer fon rival , a recours
a fon pére , & le prie de le vanger par la mort
de l'un & de l'autre. Neptune écoute les voeux
de fon fiis ; & par le fecours d'Eole , & des vents
fouléve tellement les eaux , que les habitans de
la campagne craignent d'ètre fubmergés : 1
paroît lui-même fur une vague qui s'élève beaucoup
au defius des autres ; menace de tour
inonder , fi dans une heure , Sapho n'eft pas fenible
à l'amour de fon fils il rentre dans le fein
de la mer , qui continue dans la plus grande
agitation .
Sapho invoque Apollon , & l'Amour. Une
Lyre defcend du Ciel attachée à des guirlandes
de fleurs ; un arc s'élève dans la Mer à l'endroit
où elle doit avoir fes bornes , & les lui marque
pour l'avenir.
Sapho prend la Lyre : à mesure qu'elle chante
les prodiges opérés par Apollon , & l'Amour ;
OCTOBRE. 1760. 189
la Mer fe calme & fe retire au lieu où elle
étoit avant le débordement ; remplie des infpirations
divines , & de l'enthousiasme poétique ,
elle voit dans l'avenir la fuitte nombreufe des
héros , dont elle doit célébrer l'alliance , annonce
le bonheur dont l'Univers doit jouir ; & par fon
mariage avec Alcée , accomplit le triomphe de
l'harmonie , & de l'amour.
Le troifiéme Acte eft intitulé Eglé. Cette Nymphe
eft amoureufe de Chromis ; Alcée fa compagne
l'eft de Lincée .Elles fe plaifent enſemble
à faire foupirer leurs Amants , en leur cachant
leur tendreffe ; enfin Eglé dit à Chromis qu'elle
l'aimera , lorfqu'elle verra les eaux d'un torrent
enchaînées ; Alcée promet à Lincée de l'aimer
quand Eglé aimera Chromis.
Ces deux jeunes Faunes , déſeſpérés , fe confultent
enſemble , & vont trouver Silene pour qu'il
les aide de fes confeils . Ce vieillard leur demande
où ils ont laillé Eglé & Alcée ; ils répondent
qu'elles font à cueillir des mûres pour lui
teindre le vifage, lorfqu'elles le trouveront endormi
. Silene confole les deux Faunes, leur ordonne
de ſe retirer , leur promet de les fervir , & fe
met fur un lit de gazon où il feint de dormir
en attendant les deux Nymphes. Elles arrivent
avec des guirlandes de fleurs , en enchaînent Si-
Lene qu'elles croyent endormi ; elles le pouffents
il feint de s'éveiller & montre de la colere :
mais bien-tôt après il leur conte la fable d'Acis
& Galatée. Au milieu de cette fable , il s'arrête
comme infpiré , & leur conſeille d'aller trouver
Prothée , de le furprendre endormi , & de l'enchaîner
fans s'épouvanter des différentes formes
qu'il prendra , parce qu'à la fin il parlera , & leur
apprendra des chofes merveilleules.
Elles remercient Silene , & le quittent pour al190
MERCURE DE FRANCE:
ler chercher Prothée ; Chromis & Lincée les accoma
pagnent. Elles le furprennent , l'enchaînent , &
ferrent toujours plus fes liens , à mesure qu'il change
de forme ; il fe change enfin en un Torrent
qui refte immobile : toutes les Nymphes admirent
ce prodige . Silene arrive , rapelle à Eglé le ferment
qu'elle a fait d'être à Chromis lorſqu'elle
verra enchaîner un torrent ; Eglé confent à être
unie à Chromis , & Alcée tient auffi fa parole à
Lincée ; les Faunes & les Nymphes applaudiffent
à cette union,& Silene; au lieu de finir la fable qu'il
fe fouvient d'avoir commencée , ordonne aux Faunes,
& aux Nymphes, de célébrer cet heureux jour,
en repréfentant par leurs danfes , les amours
d'Acis , & Galatée.
L'Italie a vû dans cette occafion renaître fur la
fcène les enchantemens , & la nouveauté de ce
fpectacle digne de l'admiration des étrangers , par
la magnificence , la vérité , & le bon goût qui eft
diftribué dans l'exécution de toutes ces parties. Les
machines employées aux différens prodiges amenés
par le Sujet , ont eu le plus grand fuccès ;
& le Théâtre actuellement difpofé par les machines
à recevoir tout ce que l'imagination peut fournir
de plus merveilleux , retracera chaque fois le
fouvenir de la fête pour laquelle il fert la premiere
fois.
Après l'Opéra l'Infant & Madame Infante Iſabelle,
furent à l'hôtel Palavicini où M. le Prince de
Lichtenſtein avoit fait préparer une Fête, à laquelle
toute la Nobleſſe fut invitée ; plufieurs tables furent
abondamment ſervies , ainſi que quantité de
rafraîchiffemens. On y danſa juſqu'au matin.
1
Le lendemain, M. le Prince de Lichtenſtein donna
un fuperbe dîner à tous les Miniftres étrangers ,
& à la Nobleffe la plus confidérable de l'Etat , &
Etrangere . Le foir il y eut Opéra.
OCTOBRE. 1760. Iol
Le Vendredi cinq , M. le Comte de Rochechouart
donna un grand dîner à M. le Prince de
Lichtenſtein & aux mêmes perfonnes qui avoient
dîné chez lui la veille . Il y eut Opéra le foir.
Le Samedi fix , M. de Lichtenſtein le Prince
dîna chez M. le Marquis de Revilla . Il y eut le foir
affemblée au Palais.
Le Dimanche ſept, jour fixé pour la Cérémonie
du Mariage , les Troupes prirent les Armes dès le
matin ; deux bataillons du Régiment de Parme &
quatorze Compagnies de Grenadiers borderent
les rues par où le Cortége devoit paffer.
Six cens Carabiniers formèrent quatre eſcadrons
fur la place , deux defquelles y retterent , jufques
après que le cortége y eut paffé ; les deux autres
furent repartis pour fermer toutes les rues qui
viennent aboutir à celles par où les Princes pafferent:
chaque troupe étoit formée fur deux rangs ,
à trente pas derriere l'Infanterie qui occupoit le
débouché de la rue.
" L'Eglife Cathédrale , où fe fit la cérémonie ,
étoit magnifiquement décorée. Les Peintures du
Corrége , & des autres excellents Maîtres dont ce
vafte Edifice fe trouve orné dans les voutes , &
dans les frifes , donnant des bornes à la richeffe
de la décoration projettée pour cette Augufte cérémonie
; on fut obligé de fe contenter d'orner
les pilaftres , les arcades , & les baffes nefs de damas
cramoifi à fleurs , enrichis de grandes lames
d'étoffes d'argent , de deux pieds de large; lefquelles
interrompoient fymétriquenient , d'espace
en efpace, le cours du damas d'une maniere agréable
& gracieufe; les impoftes fur lesquelles repofent
les arcades , étoient entourées d'une riche
pente du même damas , pliffée & terminée par
une frange d'or , ainfi que les rideaux qui ornoient
le dedans des arcades , & qui étoient retrouffés
192 MERCURE DE FRANCE.
vers l'impofte , pour donner lieu de découvrir la
décoration des chapelles , & des nefs laterales . Aux
deux côtés de la porte de lagrande nef étoient deur
orcheftres , parées dans le même goût que le refte
de l'Eglife : elles étoient remplies de trente Muficiens
que l'on avoit fait venir pour jouer des
fanfares , depuis le moment où les Princes defcen➡
dirent de carolles , juſqu'a celui où ils furent entrés
dans le fanctuaire ; les deux tribunes qui fe'
trouvent près du Maître Autel , étoient remplies
des Muficiens de la Chambre de S. A. R. qui exé-'
cuterent fupérieurement d'excellentes fymphonies
à deux choeurs.
Le Maître-Autel , beaucoup plus étendu qu'à
l'ordinaire , le trouvoit richement paré d'étoffe
d'or , & couvert d'une quantité de lumieres . Du
côté de l'Evangile , étoit le dais de S. A. R. du
côté de l'Epitre , étoit la Cathetra , deftinée pour
l'Evêque de Plaifance , qui devoit faire la cérémonie.
Au milieu du Sanctuaire , qui étoit couvert de
tapis de la Savonerie , étoit un prie- Dieu , cou-'
vert d'un grand tapis de velours cramoihi galonné
d'or , ainfi que trois couffins , qui étoient pofés
au bas.
Les latereaux du Sanctuaire , furent remplis
par un nombre infini de Nobleffe. Aux deux côtés ,
en face du Maître - Autel , étoient deux grands parquets
décorés dans la même ordonnance de l'Eglife
, l'un defquels étoit deftiné pour tous les
Miniftres Etrangers , l'autre pour les Dames de
la premiere diftinction .
Le Sanctuaire étoit gardé par les Gardes du
Corps de S. A. R. le veftibule du Sanctuaire ainfi
que les degrés qui defcendent à la grande nef
& toute cette nef jufqu'à la porte de l'Eglife
étoir bordée par la garde des Hallebardiers
Royaux. M.
OCTOBRE. 1760.
M.Je Prince de Lichtenſtein partit à 11 heures de
195
l'Hôtel Palavicini où il étoit logé pour le rendre à
la Cathédrale,fon cortége marchoit dans le même
ordre que le jour de fon Audience publique ; il fut
reçu à la porte de L'Eglife par le Chapitre qui le
complimenta. Sa Livrée entra dans la nef du milieu
& fe rangea des deux côtés devant les Hailebardiers
Royaux.
Pendant ce tems- là le cortége de la Cour s'étoit
mis en mrcche dans l'ordre fuivant.
Quarante Hallebardiers Royaux ouvroient la
marche ; la mufique de cette Compagnie étoit à
la tête.
Le Commandant de l'Ecurie & deux Officiers
de l'Ecurie à cheval , quatre Palfreniers les fuivoient
à pied .
I caroffe à fix chevaux pour le Maître des
Cérémonies & trois
Majordomes.
I caroffe à fix chevaux , quatre Gentilshommes
de la Chambre.
I caroffe à fix chevaux, quatre Dames du Palais.
I caroffe à fix chevaux , quatre Dames du Palais.
I caroffe àfix chevaux , quatre
Gentilshommes
de la Chambre.
I caroffe à 8 chevaux. Le Gentilhomme de la
Chambre de fervice à l'Infant.
Le premier Ecuyer , le Majordome de ſervice.
I caroffe à huit chevaux . Le ſervice de Madame
Infante Ifabelle.
Les trompettes & timballes des Gardes du
Corps , avec feize Gardes.
1 caroffe à huit chevaux , l'Infant.
Le Capitaine des Gardes , le Grand Ecuyer.
I caroffe à 8 chevaux ,¡Madame InfanteÏfabelle,
Madame de Gonzales , Madame de Siſſa .
La Compagnie des Gardes du Corps ayant à
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
leur tête le Lieutenant , l'Enſeigne , & huic
Exempts.
2 caroffes de refpect vuidės , attelés à 8 chevaux.
I caroffe à fix chevaux , quatre Gentilshommes
de la Chambre.
Tous les Pages marchoient à pied aux deux côtés
des caroffes des Princes .
On arriva dans cet ordre à la porte de l'Eglife :
on marchoit lentement pour donner aux perfonnes
qui étoient dans les caroffes qui précédoient
ceux des Princes , le temps de defcendre .
M.le Prince de Lichtenſtein attendoit à la porte
de l'Eglife.
Pendant que l'Infant defcendoit de fon carolle,
Le Maître desCérémonies fut prendre M.le Prince
Liechtenſtein & le conduifit à la portiere du caroffe
de Madame Infantelfabelle . L'Infant s'en aprocha
auffi & reçut la main droite de Madame fa fille en
defcendant du caroffe;M. le Prince reçur la main
gauche.
Ils marcherent ainfi jufqu'au prie- Dieu qui fe
trouvoit dans le Sanctuaire en face du Maître-
Autel , où ils fe mirent à genoux fur les couffins
qui étoient au bas de ce prie- Dieu. L'Infant occupa
celui de la droite ; Madame Ifabelle celui
du milieu ; M. de Lichtenſtein celui de la gauche.
Ils fe leverent un moment après , & s'approcherent
des degrés de l'Autel ; l'Evêque déranda
à M. le Prince s'il avoit le pouvoir d'épouler Mae
InfanteIfabelle, au nom de l'Archiduc Jofeph ; fes
Pouvoirs furent lus à haute voix par un Secretaire
impérial , après quoi le Chancelier de l'Evêché
lutauffi à haute voix la Difpenfe du Pape .
Le refte de la Cérémonie fut exécutée ſuivant le
Rituel ordinaire de l'Eglife , excepté que l'anneau
fut préfenté à Madame l'Archiduchelle par M. le
Prince de Lichtenftein , fur une foucoupe , & qu'elle
le mit elle-même à fon doigt.
OCTOBRE. 1760.
195
Après cette cérémonie , Madame l'Archiducheffe
retourna au Pri - Dieu , ayant toujours M.
de Lichtenſtein à la gauche. Après une courte
priere , les Princes fe remirent en marche pour
fortir de l'Eglife dans le même ordre qu'ils y
étoient entrés ; l'Infant & M. de Lichtenttein
donnerent la main à Madaine
l'Archiducheffe
pour monter dans fon carolle , l'Infant monta
dans le fien , & M. le Prince fut joindre les
équipages qui l'attendoient à une des portes latérales
de l'Eglife.
l'on
On le mit en marche pour retourner au Palais
par un chemin plus long que celui
avoit fait en venant du Palais à la Cathédrale
que
afin que tout le Peuple , & une quantité prodigieufe
d'Etrangers qui s'étoient rendus à Parme
pullent voir la magnificence , de cette marche.
Le Cortége de M. le Prince de Lichtenſtein
précédoit celui de la Cour , de 60 ou 80 pas . Les
Troupes qui bordoient les rues lui préfenterent
les armes , les tambours rappelloient , & les
Officiers le faluerent du chapeau .
Pendant l'efpace qui étoit entre le caroffe de
M. de Lichtenftein & celui de l'Infant , l'Infanterie
mit la bayonnette au bout du fufl. Lorsqu'ils
pafferent , on préſenta les armes , les tambours
battirent au champ , & les Officiers faluerent de
l'eſponton .
M. de Lichtenſtein defcendit à la porte du Palais
pour y attendre Madame l'Archiducheſſe ;
l'Infant aufuôt arrivé defcendit de fon caroffe ,
& s'avança à la portiere de celui de Madame
l'Archiducheffe fa fille pour lui donner la main.
Elle fut conduite à ſon
appartement par l'Infant
& M. de Lichtenftein toujours dans l'ordre
obfervé
précédemment , c'eft à dire l'Infant à
fa droite , & M. de Lichtenſtein à la gauche ;
I j
196 MERCURE DE FRANCE.
yne quantité prodigieufe de Nobleffe rem pliffoit
le Palais .
S. A. R. l'Infant fe retira dans fon appartement
, après avoir reſté un moment dans celui
de la fille ; qui , après que l'Infant fut retiré
donna fa main à baifer à tous les Sujets de la
Maifon d'Autriche qui fe trouverent préfens.
L'heure du repas étant arrivée , le Maître des
Cérémonies fut avertir l'Infant , & marcha devant
lui jufques à l'appartement de Madame
l'Archiducheffe , où S. A. R. s'étoit propofée de
l'aller prendre pour la conduire à la table de
nôces.
2
Cette table étoit préparée dans la falle d'audience
, de façon que les trois fiéges fe trouvoient
fous le dais ; il n'y avoit pas de fauteuil ,
mais trois chaifes à dos parfaitement égales.
Madame l'Archiducheſſe entra dans la falle &
fut conduite à table par Monfeigneur l'Infant à
qui elle donnoit la main droite , & M. le Prince
de Lichtenſtein à qui elle donnoit la main gauche
; elle fe plaça au milieu , l'Infant à fa droite ,
& M. de Lichtenftein à fa gauche ; le Maître des
Cérémonies avoit toujours précédé les Princes jufques
à la table.
M. le Comte de S. Vital , Gouverneur de la
Maifon de S. A. R. avec tous les Majordomes ,
excepté celui qui étoit de fervice , furent prendre
lés plats au buffet , & les apporterent ſur la table
dans l'ordre ci-après.
L'Huifier des viandes entre deux Gardes du
Corps , la carabine fur l'épaule : les Gardes s'arrêterent
à la porte de la falle .
Le Maître des Cérémonies marchoit feul quatre
pas après l'Huiffier des viandes.
Douze Pages , portant chacun un plat.
Six Majordomes , portant chacun un plat.
OCTOBRE. 1760. 197
M. le Comte de S. Vital , marchant feul immédiatement
après ,
Le Contrôleur de la Bouche.
Quatre Gardes du Corps la carabine fur l'épaule
, qui fe font arrêtés au même endroit que
les deux premiers.
Le Majordome de fervice prit les plats des
mains des autres Majordomes , & des Pages , &
les arrangea fur la table. Pendant ce temps ,
M. de S. Vital fut fe mettre derriere les Princes
pour fervir Madame l'Archiducheffe , il lui ap
procha fa chaife , celle de l'Infant fut approchée
par un Majordone , & celle de M. le Prince de
Lichtentein par un Gentilhomme de la Maiſon
de S. A R. Madame l'Archiducheffe fut fervie
par M. de S. Vital , l'infant le fut à l'ordinaire
par le entilhomme de la Chambre de fervice ,
& M. le Prince de Lichtenſtein par un Gentilhomme
de la Maiſon.
Ce repas fut fervi avec toute la magnificence
& tout le goût imaginable.
Au fortir de table , Madame l'Archiducheffe
fut reconduite dans fon appartement dans le mê -
me ordre qui avoit été observé en venant à table.
Il n'y eut plus rien jufqu'au foir.
L
Toute la Nobleffe étoit invitée de fe rendre à
huit heures du foir au Palais du Jardin , pour de
là , voir tirer un feu d'artifice , & voir en même
temps une fuperbe illumination difpofée dans le
Jardin . L'ordonnance en étoit riche & galante.
Le Palais du jardin fut dès fept heures rempli
d'un grand nombre de Nobleffe. M. le Prince de
Lichtenftein s'y rendit à fept heures & demie. Le
Prince Ferdinand & Madame Louife , s'y rendirent
peu après , & l'Infant & Madame l'Archiduchefle
y arriverent à huit heures précifes.
Le feu d'artifice fut appliqué à un monument
· Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
Hlevé au milieu d'une très- grande place dans le
jardin de Parme , & faifoit face au Palais où les
Princes fe tranfportérent pour en voir l'effet .
Il repréfentoit l'union de l'Amour & de l'hymen
dans le Temple de Minerve. Ce Temple
étoit élevé fur un grand fondement amtique , dont
la forme étoit ovale , de quatre - vingt - dix - huit
pieds de longueur , fur foixante- quatre pieds de
large ; un grand focle de porphyre , comprenant.
dans fa hauteur les gradins qui formoient les deux
entrées principales du Temple , s'élevoit au-delfus
de ce fondement , & contournoit la baſe de ce
monument , qui étoit orné de vingt- quatre colonnes
d'ordre Dorique entourées de guirlandes
de fleurs. Il avoit quatre faces égales , & fes angles
étoient flanqués de quatre pyramides ifolées
dédiées aux Arts & portant leurs attributs en trophées.
Ces Pyramides étoient environnées de quatre
colonnes du même ordre , formant des avantcorne
à jour , rachetés fur les angles du quarré
du Temple , en forme de tours ou de baftions.
L'entablement étoit décoré de guirlandes de
fleurs dans la frife , & les quatre avant- corps. de
colonnes qui couvroient les Pyramides , foutenoient
fur chaque face des médaillons , en tout au
nombre de ſeize , moitié appuyés ſur la frife &
l'architrave de cet ordre , & moitié tombant dans
le vuide de l'entre- colonne. Ils repréſentoient
des tableaux où étoient peintes les qualités vertueufes
de l'Archiduc & de Madame Iſabelle
comme la nobleffe , la magnanimité , la Majesté
Royale , la libéralité , la jeunelle , la beauté , la
bonté , la clémence , la fécondité , la douceur ,
l'amour de la gloire , l'amour de la Patrie , l'amour
des Sciences , l'amour des Arts , l'enjoûment
& l'affabilité .
Au- deffus des quatre tours des Colonnes , s'élevoir
OCTOBRE. 1760. 199
au milieu des trophées Militaires, un piédeftal portant
des renommées,fur les quatre portes ou Arcades
de ce Temple étoient les Écuffons de l'Archiduc
& de Madame Ifabelle , au milieu de deux
vales ,de Parfums , & appuyé fur le focle qui couronnait
la Corniche .
Au -dellus de ce Socle, dont le plan étoit quarré
comme le Temple , s'élevoit une attique ronde
en forme de Piédeftal couronnée d'un dôme ouvert
par le haur & décoré de guirlandes de fleurs .
Ce Piédeſtal fervita porterautour dela Naillance
du dôme 12 Figures réprefentant les Jeux , les
Ris, & les Plairs , danfant & formant une chaîne
de guirlandes autour de ce monument.
Les quatre portes du Temple étoient décorées &
comme gardées par huit Figures repréſentantes la
vigilance , la dignité , l'Intelligence , la pureté ,
le filence , la douceur , & le courage , qui compo.
fept enfemble toutes les vertus qui caractérisent.
la fagelle.
Au milieu de ce temple dont la forme intérieure.
étoit octogone rachetant une voûte ronde & farbaillée
, étoit la Figure de Minerve fur différens
plans de quées , réuniffant entre fes bras les Figures
de l'Amour & de l'Hymen.
Sur les deux aîles du focle qui joignoit toute la
longueur du fondement ovale , & qui comprenoit
toute la hauteur des perrons , étoient de chaque
côté les autels de l'Amour & de l'Hymen .
Quatre fontaines de feu élevées fur des rochers
qui fortoient de terre contribuoient à la richeſſe de
la bafe de ce monument , en même tems qu'elles
augmentoient l'effet des différens tableaux de feu
qui fortoient de cet édifice deftiné à faire éclater
la joie publique que procure cet événement.
L'Illumination générale de cette machine d'Artifice
fur accompagnée de deux Phénomènes qui
I iv
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif :
tance du feu & comme dans le lointain. Ils montroient
chacun le Globe du Monde tranfparent
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage
. Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir ſur le ſommer du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illumination
générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & baſſes ; les miroirs de feu , les
pots à-feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen
tes avenues en étoile , qui y conduifent ; enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête augufte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe fe ren lit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal mafqué.
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plane
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée .
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui feparent les Loges , &
de
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryftal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlan
des de fleurs , qui ornoient le devant des Loges .
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui par
devant , & on defcendoit de-là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Turquie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle ,
pår une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheffe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danferent enſemble : Madame l'Archiduchefe
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenſtein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenſtein
prit fon Audience de congé ; tout fut obſervé à
cette Audience comme à celle de la demande ,
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fur à celle de
I v
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif
tance du feu & comme dans le lointain. Ils mon
troient chacun le Globe du Monde tranſparent
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage.
Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir fur le fommer du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illu
mination générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & balles ; les miroirs de feu , les
pots à- feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face à
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen➡
tes avenues en étoile , qui y conduifent ; enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête auguſte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame :
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe fe ren lit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal mafqué.
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plan
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
de gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui feparent les Loges , &
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryftal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlan
des de fleurs , qui ornoient le devant des Loges.
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui pardevant
, & on defcendoit de -là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Tur
quie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle ,
par une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheffe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danſerent enſemble : Madame l'Archiduchele
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenſtein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenftein
prit fon Audience de congé ; tout fut obfervé à
cette Audience comme à celle de la demande 9
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fur à celle de
1 ་
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif
tance du feu & comme dans le lointain. Ils montroient
chacun le Globe du Monde tranfparent , '
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage
. Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir fur le fommet du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illu
mination générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & baffes ; les miroirs de feu , les
pots à-feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face à
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen
tes avenues en étoile , qui y conduifent enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête augufte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe ſe ren fit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal maſqué .
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plan
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
de gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui ſéparent les Loges , &
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryſtal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlandes
de fleurs , qui ornoient le devant des Loges.
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui pardevant
, & on defcendoit de -là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Turquie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle
pår une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheſſe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danferent enſemble : Madame l'Archiduchele
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenftein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenftein
prit fon Audience de congé ; tout fut obfervé à
cette Audience comme à celle de la demande ,
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fut à celle de
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Madame l'Archiducheffe , avant d'être conduit à
celle du Prince Ferdinand.
Après l'Audience de Madame Louife , M. le
Prince , au lieu de retourner dans fon appartement
a la Cour , defcendit par le grand efcalier ,
& fut monter dans fon Caroffe qui l'attendoit a la
porte du Palais , pour le ramener à l'Hôtel Palavicini
.
Le Maître des Cérémonies l'accompagna juf
qu'au bas de l'efcalier , M. de Palavicini & M.
Introducteur jufques à la portiere de la voiture ,
qui ne fur fermée que quand ces Meffieurs fe futent
retirés.
Le foir , il y eut Opéra.
Le 9. l'Infant fut dîner chez M. de Lichtenſtein.
Lé foir , il y eut Opéra.
Le to M. le Prince de Lichtenſtein dina chez M.
Dutillot , & partit après dîner pour Cafalmajor.
Le foir , il y eut Aflemblée au Paļais .
Le 11. au matin tous les Corps de l'Etat , le
Militaire , la Nobleffe , & la Maifon de S. A R.
eurent l'honneur de baifer la main à Madame
l'Archiducheffe .
Il y eut Opéra , le ſoir.
Le .les Princes n'ont reçu perfonne .
Le 13. S. A. R. Madame l'Archiducheffe partit
à dix heures du matin pour le rendre à Cafalmajor:
elle y a été accompagnée par Madame de
Gonzales , Madame de Silla , quatre Dames du
Pálais , des Majordomes , & huit Gentilshommes
de la Chambre ; elle étoit faivîe d'un nombre de
Pages , d'Ecuyers , de fon premier fervice , & defon
fervice du fecond Ordre , du Commandant de
l'Ecurie de deux Officiers des Ecuries , du Sellier >
du Maréchal , du Charron & de 24 Palfreniers à
Cheval;elle étoit éfcortée par des Gardes du Corps.
Les rues par lesquelles elle a pallé, étoient bordées
OCTOBRE , 1760. 203
de troupes , on avoit difpofé des Détachemens de
Cavalerie & d'Infanterie fur différens endroits de
la roure.
Des Bataillons Provinciaux , fix Compagnies de
Grenadiers, un Bataillon du Régiment de Parme ,
& les deux Compagnies de Grenadiers de inême
Régiment, étoient difpofées fur les bords du Pô ,
en deçà de la tête du Pont. Elle y a trouvé des
Elcadrons de Gardes du Corps & de Cavalerie. Elle
eft arrivée à Cafalmajor à midi & deux minutes.
M. le Comte de S. Vital eft chargé de la Cérémonie
de la remife , un Secrétaire du Cabinet de
l'Acte de certe ' remiſe .
S. A. R. s'arrête demain à Cafalmajor pour y
donner la main à bailer aux Deputés de la Lombardie
Autrichienne , aux Chambres Souveraines ,
& à la Nobleffe. Le lundi elle ira à Mantoue, où elle
s'arrêtera encore un jour, pour un objet ſemblable.
paffé depuis.
L'Opera que l'on repréſenta , eft compofé de
trois Actes ; il eft intitulé les Fétes de L'Hymen
pour les nôces de LL. AA. RR. &c. il eft précédé
d'un Prologue.
Ce Prologue , qui a pour Titre le Triomphe de
PAmour , eft une querelle que les Dieux font à
l'Amour , fur les maux qu'il ne ceffe de faire
aux hommes . L'Amour convient de toutes ces
fauces, & obtient fon pardon en faveur de l'Union ,
qu'il vient de faire de la vertu & de la beauté,
188 MERCURE DE FRANCE.
Les fajets des trois Actes qui compofent l'Opéra
font féparés. C'est une licence que l'on a cru
devoir prendre à caufe du merveilleux & de la
galanterie qu'apportent avec eux des fujers fabuleux
& variés , qui femblent mieux convenir à la
Fête qu'on a célébrée .
L'Acte d'Aris eft le premier. L'Amour par ordre
du Deftin , ceffe d'être aveugle ; il jette fes premiers
regards fur Iris , & en devient amoureux ;
Iris le prend pour le Zéphire ; mais revenue de
fon erreur, elle en devient éprife , diffipe les nuages
qu'Aquilon jaloux lui oppofe fans ceffe , &
sunit à l'Amour pour rendre au monde les jours
les plus beaux & les plus fereins.
Le fecond Acte , eft celui de Sapho . Le Poëte
a feint cette dixiéme Muſe , amoureufe d'Alcée
celèbre Poëte Lyrique natif de Lesbos : il a
feint aufli Doris , fils de Neptune , amant de Sapho
, qui fe voyant préferer fon rival , a recours
a fon pére , & le prie de le vanger par la mort
de l'un & de l'autre. Neptune écoute les voeux
de fon fiis ; & par le fecours d'Eole , & des vents
fouléve tellement les eaux , que les habitans de
la campagne craignent d'ètre fubmergés : 1
paroît lui-même fur une vague qui s'élève beaucoup
au defius des autres ; menace de tour
inonder , fi dans une heure , Sapho n'eft pas fenible
à l'amour de fon fils il rentre dans le fein
de la mer , qui continue dans la plus grande
agitation .
Sapho invoque Apollon , & l'Amour. Une
Lyre defcend du Ciel attachée à des guirlandes
de fleurs ; un arc s'élève dans la Mer à l'endroit
où elle doit avoir fes bornes , & les lui marque
pour l'avenir.
Sapho prend la Lyre : à mesure qu'elle chante
les prodiges opérés par Apollon , & l'Amour ;
OCTOBRE. 1760. 189
la Mer fe calme & fe retire au lieu où elle
étoit avant le débordement ; remplie des infpirations
divines , & de l'enthousiasme poétique ,
elle voit dans l'avenir la fuitte nombreufe des
héros , dont elle doit célébrer l'alliance , annonce
le bonheur dont l'Univers doit jouir ; & par fon
mariage avec Alcée , accomplit le triomphe de
l'harmonie , & de l'amour.
Le troifiéme Acte eft intitulé Eglé. Cette Nymphe
eft amoureufe de Chromis ; Alcée fa compagne
l'eft de Lincée .Elles fe plaifent enſemble
à faire foupirer leurs Amants , en leur cachant
leur tendreffe ; enfin Eglé dit à Chromis qu'elle
l'aimera , lorfqu'elle verra les eaux d'un torrent
enchaînées ; Alcée promet à Lincée de l'aimer
quand Eglé aimera Chromis.
Ces deux jeunes Faunes , déſeſpérés , fe confultent
enſemble , & vont trouver Silene pour qu'il
les aide de fes confeils . Ce vieillard leur demande
où ils ont laillé Eglé & Alcée ; ils répondent
qu'elles font à cueillir des mûres pour lui
teindre le vifage, lorfqu'elles le trouveront endormi
. Silene confole les deux Faunes, leur ordonne
de ſe retirer , leur promet de les fervir , & fe
met fur un lit de gazon où il feint de dormir
en attendant les deux Nymphes. Elles arrivent
avec des guirlandes de fleurs , en enchaînent Si-
Lene qu'elles croyent endormi ; elles le pouffents
il feint de s'éveiller & montre de la colere :
mais bien-tôt après il leur conte la fable d'Acis
& Galatée. Au milieu de cette fable , il s'arrête
comme infpiré , & leur conſeille d'aller trouver
Prothée , de le furprendre endormi , & de l'enchaîner
fans s'épouvanter des différentes formes
qu'il prendra , parce qu'à la fin il parlera , & leur
apprendra des chofes merveilleules.
Elles remercient Silene , & le quittent pour al190
MERCURE DE FRANCE:
ler chercher Prothée ; Chromis & Lincée les accoma
pagnent. Elles le furprennent , l'enchaînent , &
ferrent toujours plus fes liens , à mesure qu'il change
de forme ; il fe change enfin en un Torrent
qui refte immobile : toutes les Nymphes admirent
ce prodige . Silene arrive , rapelle à Eglé le ferment
qu'elle a fait d'être à Chromis lorſqu'elle
verra enchaîner un torrent ; Eglé confent à être
unie à Chromis , & Alcée tient auffi fa parole à
Lincée ; les Faunes & les Nymphes applaudiffent
à cette union,& Silene; au lieu de finir la fable qu'il
fe fouvient d'avoir commencée , ordonne aux Faunes,
& aux Nymphes, de célébrer cet heureux jour,
en repréfentant par leurs danfes , les amours
d'Acis , & Galatée.
L'Italie a vû dans cette occafion renaître fur la
fcène les enchantemens , & la nouveauté de ce
fpectacle digne de l'admiration des étrangers , par
la magnificence , la vérité , & le bon goût qui eft
diftribué dans l'exécution de toutes ces parties. Les
machines employées aux différens prodiges amenés
par le Sujet , ont eu le plus grand fuccès ;
& le Théâtre actuellement difpofé par les machines
à recevoir tout ce que l'imagination peut fournir
de plus merveilleux , retracera chaque fois le
fouvenir de la fête pour laquelle il fert la premiere
fois.
Après l'Opéra l'Infant & Madame Infante Iſabelle,
furent à l'hôtel Palavicini où M. le Prince de
Lichtenſtein avoit fait préparer une Fête, à laquelle
toute la Nobleſſe fut invitée ; plufieurs tables furent
abondamment ſervies , ainſi que quantité de
rafraîchiffemens. On y danſa juſqu'au matin.
1
Le lendemain, M. le Prince de Lichtenſtein donna
un fuperbe dîner à tous les Miniftres étrangers ,
& à la Nobleffe la plus confidérable de l'Etat , &
Etrangere . Le foir il y eut Opéra.
OCTOBRE. 1760. Iol
Le Vendredi cinq , M. le Comte de Rochechouart
donna un grand dîner à M. le Prince de
Lichtenſtein & aux mêmes perfonnes qui avoient
dîné chez lui la veille . Il y eut Opéra le foir.
Le Samedi fix , M. de Lichtenſtein le Prince
dîna chez M. le Marquis de Revilla . Il y eut le foir
affemblée au Palais.
Le Dimanche ſept, jour fixé pour la Cérémonie
du Mariage , les Troupes prirent les Armes dès le
matin ; deux bataillons du Régiment de Parme &
quatorze Compagnies de Grenadiers borderent
les rues par où le Cortége devoit paffer.
Six cens Carabiniers formèrent quatre eſcadrons
fur la place , deux defquelles y retterent , jufques
après que le cortége y eut paffé ; les deux autres
furent repartis pour fermer toutes les rues qui
viennent aboutir à celles par où les Princes pafferent:
chaque troupe étoit formée fur deux rangs ,
à trente pas derriere l'Infanterie qui occupoit le
débouché de la rue.
" L'Eglife Cathédrale , où fe fit la cérémonie ,
étoit magnifiquement décorée. Les Peintures du
Corrége , & des autres excellents Maîtres dont ce
vafte Edifice fe trouve orné dans les voutes , &
dans les frifes , donnant des bornes à la richeffe
de la décoration projettée pour cette Augufte cérémonie
; on fut obligé de fe contenter d'orner
les pilaftres , les arcades , & les baffes nefs de damas
cramoifi à fleurs , enrichis de grandes lames
d'étoffes d'argent , de deux pieds de large; lefquelles
interrompoient fymétriquenient , d'espace
en efpace, le cours du damas d'une maniere agréable
& gracieufe; les impoftes fur lesquelles repofent
les arcades , étoient entourées d'une riche
pente du même damas , pliffée & terminée par
une frange d'or , ainfi que les rideaux qui ornoient
le dedans des arcades , & qui étoient retrouffés
192 MERCURE DE FRANCE.
vers l'impofte , pour donner lieu de découvrir la
décoration des chapelles , & des nefs laterales . Aux
deux côtés de la porte de lagrande nef étoient deur
orcheftres , parées dans le même goût que le refte
de l'Eglife : elles étoient remplies de trente Muficiens
que l'on avoit fait venir pour jouer des
fanfares , depuis le moment où les Princes defcen➡
dirent de carolles , juſqu'a celui où ils furent entrés
dans le fanctuaire ; les deux tribunes qui fe'
trouvent près du Maître Autel , étoient remplies
des Muficiens de la Chambre de S. A. R. qui exé-'
cuterent fupérieurement d'excellentes fymphonies
à deux choeurs.
Le Maître-Autel , beaucoup plus étendu qu'à
l'ordinaire , le trouvoit richement paré d'étoffe
d'or , & couvert d'une quantité de lumieres . Du
côté de l'Evangile , étoit le dais de S. A. R. du
côté de l'Epitre , étoit la Cathetra , deftinée pour
l'Evêque de Plaifance , qui devoit faire la cérémonie.
Au milieu du Sanctuaire , qui étoit couvert de
tapis de la Savonerie , étoit un prie- Dieu , cou-'
vert d'un grand tapis de velours cramoihi galonné
d'or , ainfi que trois couffins , qui étoient pofés
au bas.
Les latereaux du Sanctuaire , furent remplis
par un nombre infini de Nobleffe. Aux deux côtés ,
en face du Maître - Autel , étoient deux grands parquets
décorés dans la même ordonnance de l'Eglife
, l'un defquels étoit deftiné pour tous les
Miniftres Etrangers , l'autre pour les Dames de
la premiere diftinction .
Le Sanctuaire étoit gardé par les Gardes du
Corps de S. A. R. le veftibule du Sanctuaire ainfi
que les degrés qui defcendent à la grande nef
& toute cette nef jufqu'à la porte de l'Eglife
étoir bordée par la garde des Hallebardiers
Royaux. M.
OCTOBRE. 1760.
M.Je Prince de Lichtenſtein partit à 11 heures de
195
l'Hôtel Palavicini où il étoit logé pour le rendre à
la Cathédrale,fon cortége marchoit dans le même
ordre que le jour de fon Audience publique ; il fut
reçu à la porte de L'Eglife par le Chapitre qui le
complimenta. Sa Livrée entra dans la nef du milieu
& fe rangea des deux côtés devant les Hailebardiers
Royaux.
Pendant ce tems- là le cortége de la Cour s'étoit
mis en mrcche dans l'ordre fuivant.
Quarante Hallebardiers Royaux ouvroient la
marche ; la mufique de cette Compagnie étoit à
la tête.
Le Commandant de l'Ecurie & deux Officiers
de l'Ecurie à cheval , quatre Palfreniers les fuivoient
à pied .
I caroffe à fix chevaux pour le Maître des
Cérémonies & trois
Majordomes.
I caroffe à fix chevaux , quatre Gentilshommes
de la Chambre.
I caroffe à fix chevaux, quatre Dames du Palais.
I caroffe à fix chevaux , quatre Dames du Palais.
I caroffe àfix chevaux , quatre
Gentilshommes
de la Chambre.
I caroffe à 8 chevaux. Le Gentilhomme de la
Chambre de fervice à l'Infant.
Le premier Ecuyer , le Majordome de ſervice.
I caroffe à huit chevaux . Le ſervice de Madame
Infante Ifabelle.
Les trompettes & timballes des Gardes du
Corps , avec feize Gardes.
1 caroffe à huit chevaux , l'Infant.
Le Capitaine des Gardes , le Grand Ecuyer.
I caroffe à 8 chevaux ,¡Madame InfanteÏfabelle,
Madame de Gonzales , Madame de Siſſa .
La Compagnie des Gardes du Corps ayant à
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
leur tête le Lieutenant , l'Enſeigne , & huic
Exempts.
2 caroffes de refpect vuidės , attelés à 8 chevaux.
I caroffe à fix chevaux , quatre Gentilshommes
de la Chambre.
Tous les Pages marchoient à pied aux deux côtés
des caroffes des Princes .
On arriva dans cet ordre à la porte de l'Eglife :
on marchoit lentement pour donner aux perfonnes
qui étoient dans les caroffes qui précédoient
ceux des Princes , le temps de defcendre .
M.le Prince de Lichtenſtein attendoit à la porte
de l'Eglife.
Pendant que l'Infant defcendoit de fon carolle,
Le Maître desCérémonies fut prendre M.le Prince
Liechtenſtein & le conduifit à la portiere du caroffe
de Madame Infantelfabelle . L'Infant s'en aprocha
auffi & reçut la main droite de Madame fa fille en
defcendant du caroffe;M. le Prince reçur la main
gauche.
Ils marcherent ainfi jufqu'au prie- Dieu qui fe
trouvoit dans le Sanctuaire en face du Maître-
Autel , où ils fe mirent à genoux fur les couffins
qui étoient au bas de ce prie- Dieu. L'Infant occupa
celui de la droite ; Madame Ifabelle celui
du milieu ; M. de Lichtenſtein celui de la gauche.
Ils fe leverent un moment après , & s'approcherent
des degrés de l'Autel ; l'Evêque déranda
à M. le Prince s'il avoit le pouvoir d'épouler Mae
InfanteIfabelle, au nom de l'Archiduc Jofeph ; fes
Pouvoirs furent lus à haute voix par un Secretaire
impérial , après quoi le Chancelier de l'Evêché
lutauffi à haute voix la Difpenfe du Pape .
Le refte de la Cérémonie fut exécutée ſuivant le
Rituel ordinaire de l'Eglife , excepté que l'anneau
fut préfenté à Madame l'Archiduchelle par M. le
Prince de Lichtenftein , fur une foucoupe , & qu'elle
le mit elle-même à fon doigt.
OCTOBRE. 1760.
195
Après cette cérémonie , Madame l'Archiducheffe
retourna au Pri - Dieu , ayant toujours M.
de Lichtenſtein à la gauche. Après une courte
priere , les Princes fe remirent en marche pour
fortir de l'Eglife dans le même ordre qu'ils y
étoient entrés ; l'Infant & M. de Lichtenttein
donnerent la main à Madaine
l'Archiducheffe
pour monter dans fon carolle , l'Infant monta
dans le fien , & M. le Prince fut joindre les
équipages qui l'attendoient à une des portes latérales
de l'Eglife.
l'on
On le mit en marche pour retourner au Palais
par un chemin plus long que celui
avoit fait en venant du Palais à la Cathédrale
que
afin que tout le Peuple , & une quantité prodigieufe
d'Etrangers qui s'étoient rendus à Parme
pullent voir la magnificence , de cette marche.
Le Cortége de M. le Prince de Lichtenſtein
précédoit celui de la Cour , de 60 ou 80 pas . Les
Troupes qui bordoient les rues lui préfenterent
les armes , les tambours rappelloient , & les
Officiers le faluerent du chapeau .
Pendant l'efpace qui étoit entre le caroffe de
M. de Lichtenftein & celui de l'Infant , l'Infanterie
mit la bayonnette au bout du fufl. Lorsqu'ils
pafferent , on préſenta les armes , les tambours
battirent au champ , & les Officiers faluerent de
l'eſponton .
M. de Lichtenſtein defcendit à la porte du Palais
pour y attendre Madame l'Archiducheſſe ;
l'Infant aufuôt arrivé defcendit de fon caroffe ,
& s'avança à la portiere de celui de Madame
l'Archiducheffe fa fille pour lui donner la main.
Elle fut conduite à ſon
appartement par l'Infant
& M. de Lichtenftein toujours dans l'ordre
obfervé
précédemment , c'eft à dire l'Infant à
fa droite , & M. de Lichtenſtein à la gauche ;
I j
196 MERCURE DE FRANCE.
yne quantité prodigieufe de Nobleffe rem pliffoit
le Palais .
S. A. R. l'Infant fe retira dans fon appartement
, après avoir reſté un moment dans celui
de la fille ; qui , après que l'Infant fut retiré
donna fa main à baifer à tous les Sujets de la
Maifon d'Autriche qui fe trouverent préfens.
L'heure du repas étant arrivée , le Maître des
Cérémonies fut avertir l'Infant , & marcha devant
lui jufques à l'appartement de Madame
l'Archiducheffe , où S. A. R. s'étoit propofée de
l'aller prendre pour la conduire à la table de
nôces.
2
Cette table étoit préparée dans la falle d'audience
, de façon que les trois fiéges fe trouvoient
fous le dais ; il n'y avoit pas de fauteuil ,
mais trois chaifes à dos parfaitement égales.
Madame l'Archiducheſſe entra dans la falle &
fut conduite à table par Monfeigneur l'Infant à
qui elle donnoit la main droite , & M. le Prince
de Lichtenſtein à qui elle donnoit la main gauche
; elle fe plaça au milieu , l'Infant à fa droite ,
& M. de Lichtenftein à fa gauche ; le Maître des
Cérémonies avoit toujours précédé les Princes jufques
à la table.
M. le Comte de S. Vital , Gouverneur de la
Maifon de S. A. R. avec tous les Majordomes ,
excepté celui qui étoit de fervice , furent prendre
lés plats au buffet , & les apporterent ſur la table
dans l'ordre ci-après.
L'Huifier des viandes entre deux Gardes du
Corps , la carabine fur l'épaule : les Gardes s'arrêterent
à la porte de la falle .
Le Maître des Cérémonies marchoit feul quatre
pas après l'Huiffier des viandes.
Douze Pages , portant chacun un plat.
Six Majordomes , portant chacun un plat.
OCTOBRE. 1760. 197
M. le Comte de S. Vital , marchant feul immédiatement
après ,
Le Contrôleur de la Bouche.
Quatre Gardes du Corps la carabine fur l'épaule
, qui fe font arrêtés au même endroit que
les deux premiers.
Le Majordome de fervice prit les plats des
mains des autres Majordomes , & des Pages , &
les arrangea fur la table. Pendant ce temps ,
M. de S. Vital fut fe mettre derriere les Princes
pour fervir Madame l'Archiducheffe , il lui ap
procha fa chaife , celle de l'Infant fut approchée
par un Majordone , & celle de M. le Prince de
Lichtentein par un Gentilhomme de la Maiſon
de S. A R. Madame l'Archiducheffe fut fervie
par M. de S. Vital , l'infant le fut à l'ordinaire
par le entilhomme de la Chambre de fervice ,
& M. le Prince de Lichtenſtein par un Gentilhomme
de la Maiſon.
Ce repas fut fervi avec toute la magnificence
& tout le goût imaginable.
Au fortir de table , Madame l'Archiducheffe
fut reconduite dans fon appartement dans le mê -
me ordre qui avoit été observé en venant à table.
Il n'y eut plus rien jufqu'au foir.
L
Toute la Nobleffe étoit invitée de fe rendre à
huit heures du foir au Palais du Jardin , pour de
là , voir tirer un feu d'artifice , & voir en même
temps une fuperbe illumination difpofée dans le
Jardin . L'ordonnance en étoit riche & galante.
Le Palais du jardin fut dès fept heures rempli
d'un grand nombre de Nobleffe. M. le Prince de
Lichtenftein s'y rendit à fept heures & demie. Le
Prince Ferdinand & Madame Louife , s'y rendirent
peu après , & l'Infant & Madame l'Archiduchefle
y arriverent à huit heures précifes.
Le feu d'artifice fut appliqué à un monument
· Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
Hlevé au milieu d'une très- grande place dans le
jardin de Parme , & faifoit face au Palais où les
Princes fe tranfportérent pour en voir l'effet .
Il repréfentoit l'union de l'Amour & de l'hymen
dans le Temple de Minerve. Ce Temple
étoit élevé fur un grand fondement amtique , dont
la forme étoit ovale , de quatre - vingt - dix - huit
pieds de longueur , fur foixante- quatre pieds de
large ; un grand focle de porphyre , comprenant.
dans fa hauteur les gradins qui formoient les deux
entrées principales du Temple , s'élevoit au-delfus
de ce fondement , & contournoit la baſe de ce
monument , qui étoit orné de vingt- quatre colonnes
d'ordre Dorique entourées de guirlandes
de fleurs. Il avoit quatre faces égales , & fes angles
étoient flanqués de quatre pyramides ifolées
dédiées aux Arts & portant leurs attributs en trophées.
Ces Pyramides étoient environnées de quatre
colonnes du même ordre , formant des avantcorne
à jour , rachetés fur les angles du quarré
du Temple , en forme de tours ou de baftions.
L'entablement étoit décoré de guirlandes de
fleurs dans la frife , & les quatre avant- corps. de
colonnes qui couvroient les Pyramides , foutenoient
fur chaque face des médaillons , en tout au
nombre de ſeize , moitié appuyés ſur la frife &
l'architrave de cet ordre , & moitié tombant dans
le vuide de l'entre- colonne. Ils repréſentoient
des tableaux où étoient peintes les qualités vertueufes
de l'Archiduc & de Madame Iſabelle
comme la nobleffe , la magnanimité , la Majesté
Royale , la libéralité , la jeunelle , la beauté , la
bonté , la clémence , la fécondité , la douceur ,
l'amour de la gloire , l'amour de la Patrie , l'amour
des Sciences , l'amour des Arts , l'enjoûment
& l'affabilité .
Au- deffus des quatre tours des Colonnes , s'élevoir
OCTOBRE. 1760. 199
au milieu des trophées Militaires, un piédeftal portant
des renommées,fur les quatre portes ou Arcades
de ce Temple étoient les Écuffons de l'Archiduc
& de Madame Ifabelle , au milieu de deux
vales ,de Parfums , & appuyé fur le focle qui couronnait
la Corniche .
Au -dellus de ce Socle, dont le plan étoit quarré
comme le Temple , s'élevoit une attique ronde
en forme de Piédeftal couronnée d'un dôme ouvert
par le haur & décoré de guirlandes de fleurs .
Ce Piédeſtal fervita porterautour dela Naillance
du dôme 12 Figures réprefentant les Jeux , les
Ris, & les Plairs , danfant & formant une chaîne
de guirlandes autour de ce monument.
Les quatre portes du Temple étoient décorées &
comme gardées par huit Figures repréſentantes la
vigilance , la dignité , l'Intelligence , la pureté ,
le filence , la douceur , & le courage , qui compo.
fept enfemble toutes les vertus qui caractérisent.
la fagelle.
Au milieu de ce temple dont la forme intérieure.
étoit octogone rachetant une voûte ronde & farbaillée
, étoit la Figure de Minerve fur différens
plans de quées , réuniffant entre fes bras les Figures
de l'Amour & de l'Hymen.
Sur les deux aîles du focle qui joignoit toute la
longueur du fondement ovale , & qui comprenoit
toute la hauteur des perrons , étoient de chaque
côté les autels de l'Amour & de l'Hymen .
Quatre fontaines de feu élevées fur des rochers
qui fortoient de terre contribuoient à la richeſſe de
la bafe de ce monument , en même tems qu'elles
augmentoient l'effet des différens tableaux de feu
qui fortoient de cet édifice deftiné à faire éclater
la joie publique que procure cet événement.
L'Illumination générale de cette machine d'Artifice
fur accompagnée de deux Phénomènes qui
I iv
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif :
tance du feu & comme dans le lointain. Ils montroient
chacun le Globe du Monde tranfparent
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage
. Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir ſur le ſommer du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illumination
générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & baſſes ; les miroirs de feu , les
pots à-feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen
tes avenues en étoile , qui y conduifent ; enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête augufte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe fe ren lit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal mafqué.
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plane
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée .
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui feparent les Loges , &
de
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryftal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlan
des de fleurs , qui ornoient le devant des Loges .
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui par
devant , & on defcendoit de-là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Turquie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle ,
pår une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheffe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danferent enſemble : Madame l'Archiduchefe
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenſtein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenſtein
prit fon Audience de congé ; tout fut obſervé à
cette Audience comme à celle de la demande ,
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fur à celle de
I v
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif
tance du feu & comme dans le lointain. Ils mon
troient chacun le Globe du Monde tranſparent
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage.
Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir fur le fommer du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illu
mination générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & balles ; les miroirs de feu , les
pots à- feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face à
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen➡
tes avenues en étoile , qui y conduifent ; enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête auguſte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame :
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe fe ren lit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal mafqué.
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plan
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
de gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui feparent les Loges , &
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryftal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlan
des de fleurs , qui ornoient le devant des Loges.
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui pardevant
, & on defcendoit de -là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Tur
quie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle ,
par une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheffe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danſerent enſemble : Madame l'Archiduchele
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenſtein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenftein
prit fon Audience de congé ; tout fut obfervé à
cette Audience comme à celle de la demande 9
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fur à celle de
1 ་
200 MERCURE DE FRANCE
fe voyoient à droite & à gauche à une certaine dif
tance du feu & comme dans le lointain. Ils montroient
chacun le Globe du Monde tranfparent , '
d'un diamètre confidérable , environnés dans l'air
d'un cercle de feu , en figne de l'allégreffe que
qu'infpire à tout l'Univers cet Augufte Mariage
. Une grande quantité de fufées fortoient
également de derriere ces Phénomènes , & formoient
en l'air des Bouquets qui , dirigés pour fe
réunir fur le fommet du Temple , conftruifoient
une voute de feu , qui le couvroit continuelle
ment.
Tout ce Spectacle étoit accompagné d'une illu
mination générale dans le jardin ; les terraffes décorées
d'ifs , de girandoles & de cordons de lu
mieres hautes & baffes ; les miroirs de feu , les
pots à-feu formant des cordons élevés , toutes les
allées éclairées fur différens deffeins , & l'illumination
de toute la façade du Palais qui fait face à
l'entrée de ce jardin , auffi bien que les différen
tes avenues en étoile , qui y conduifent enfin
rien ne fut oublié pour rendre cette Fête augufte
& digne de fon Souverain.
Après le feu d'artifice , l'Infant & Madame
l'Archiducheffe furent fouper. Pendant ce tems
toute la Nobleffe ſe ren fit au Théâtre , que l'on
avoit préparé pour y donner un Bal maſqué .
On avoit élevé le Parterre à la hauteur du plan
cher du Théâtre , & l'on avoit pratiqué fur ce
même Théâtre , des Loges folides , femblables à
celles de la Salle ; de façon que le Theâtre &
le Parterre ne faifoient qu'une grande Salle
ovale , applatie par les flancs , & toute entourrée
de trois rangs de Loges les unes fur les autres ;
cette Salle étoit ornée de guirlandes de fleurs , &
de gazes bleues & argent , qui fe rattachoient galamment
aux montants qui ſéparent les Loges , &
OCTOBRE. 1760. 201
qui tomboient en feftons fur les appuis des Loges ,
d'une maniere agréable & pleine de goût ; elle
étoit éclairée par une quantité de luftres de cryftal
ornés de guirlandes de petites fleurs , & par
des bras de cryſtal ornés de même , appliqués contre
les appuis des Loges des rangs fupérieurs ; c'étoit
à ces bras que venoient s'attacher les guirlandes
de fleurs , qui ornoient le devant des Loges.
On entroit dans cette Salle par la Loge de la couronne
qui s'avance fur le Parterre , comme les
Amphithéâtres employés en France dans les Salles
des Spectacles ; on en avoit coupé l'appui pardevant
, & on defcendoit de -là dans le corps de la
Salle par quatre degrés couverts de tapis de Turquie.
Toutes les Loges étoient remplies , tant celles
pratiquées fur le Théâtre que celles de la Salle
pår une grande quantité de Dames & de Cavaliers
ment parés.
Madame l'Archiducheſſe étant arrivée , on ouvrit
le Bal par une Allemande , où douze perfonnes
danferent enſemble : Madame l'Archiduchele
donnoit la main au Prince François , neveu de M.
le Prince de Lichtenftein . On danſa jufqu'à quatre
heures du matin ; & pendant tout le tems que
durat le Bal , les Officiers de la maiſon de l'Infant
fervirent abondamment de toutes fortes de rafraîchiflemens.
Tout fe paffa avec beaucoup d'ordre ,
& tout le monde fortit extrêmement fatisfait.
Le lendemain 8 , M. le Prince de Lichtenftein
prit fon Audience de congé ; tout fut obfervé à
cette Audience comme à celle de la demande ,
excepté que l'Introducteur , le Maître des Cérémonies
, & M. le Marquis Palavicini , furent pren .
dre.M. le Prince dans l'Appartement qu'il occupoit
à la Cour ; & que M. de Lichtenſtein , en
fortant de l'Audience de l'Infant , fut à celle de
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Madame l'Archiducheffe , avant d'être conduit à
celle du Prince Ferdinand.
Après l'Audience de Madame Louife , M. le
Prince , au lieu de retourner dans fon appartement
a la Cour , defcendit par le grand efcalier ,
& fut monter dans fon Caroffe qui l'attendoit a la
porte du Palais , pour le ramener à l'Hôtel Palavicini
.
Le Maître des Cérémonies l'accompagna juf
qu'au bas de l'efcalier , M. de Palavicini & M.
Introducteur jufques à la portiere de la voiture ,
qui ne fur fermée que quand ces Meffieurs fe futent
retirés.
Le foir , il y eut Opéra.
Le 9. l'Infant fut dîner chez M. de Lichtenſtein.
Lé foir , il y eut Opéra.
Le to M. le Prince de Lichtenſtein dina chez M.
Dutillot , & partit après dîner pour Cafalmajor.
Le foir , il y eut Aflemblée au Paļais .
Le 11. au matin tous les Corps de l'Etat , le
Militaire , la Nobleffe , & la Maifon de S. A R.
eurent l'honneur de baifer la main à Madame
l'Archiducheffe .
Il y eut Opéra , le ſoir.
Le .les Princes n'ont reçu perfonne .
Le 13. S. A. R. Madame l'Archiducheffe partit
à dix heures du matin pour le rendre à Cafalmajor:
elle y a été accompagnée par Madame de
Gonzales , Madame de Silla , quatre Dames du
Pálais , des Majordomes , & huit Gentilshommes
de la Chambre ; elle étoit faivîe d'un nombre de
Pages , d'Ecuyers , de fon premier fervice , & defon
fervice du fecond Ordre , du Commandant de
l'Ecurie de deux Officiers des Ecuries , du Sellier >
du Maréchal , du Charron & de 24 Palfreniers à
Cheval;elle étoit éfcortée par des Gardes du Corps.
Les rues par lesquelles elle a pallé, étoient bordées
OCTOBRE , 1760. 203
de troupes , on avoit difpofé des Détachemens de
Cavalerie & d'Infanterie fur différens endroits de
la roure.
Des Bataillons Provinciaux , fix Compagnies de
Grenadiers, un Bataillon du Régiment de Parme ,
& les deux Compagnies de Grenadiers de inême
Régiment, étoient difpofées fur les bords du Pô ,
en deçà de la tête du Pont. Elle y a trouvé des
Elcadrons de Gardes du Corps & de Cavalerie. Elle
eft arrivée à Cafalmajor à midi & deux minutes.
M. le Comte de S. Vital eft chargé de la Cérémonie
de la remife , un Secrétaire du Cabinet de
l'Acte de certe ' remiſe .
S. A. R. s'arrête demain à Cafalmajor pour y
donner la main à bailer aux Deputés de la Lombardie
Autrichienne , aux Chambres Souveraines ,
& à la Nobleffe. Le lundi elle ira à Mantoue, où elle
s'arrêtera encore un jour, pour un objet ſemblable.
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Résumé : Suite de la Relation de tout ce qui s'est passé depuis.
Le texte relate les festivités entourant le mariage des Altesses Royales, notamment Madame l'Archiduchesse à Parme. Les célébrations incluent la représentation de l'opéra 'Les Fêtes de l'Hymen', composé de trois actes indépendants précédés d'un prologue intitulé 'Le Triomphe de l'Amour'. Ce prologue met en scène une querelle entre les dieux et l'Amour, qui obtient leur pardon pour l'union de la vertu et de la beauté. Les trois actes de l'opéra sont 'Aris', 'Sapho' et 'Eglé', chacun racontant des histoires d'amour et d'interventions divines. Les festivités comprennent des réceptions et des dîners offerts par des nobles tels que le Prince de Liechtenstein et le Comte de Rochechouart, avec des représentations d'opéra et des danses. La cérémonie de mariage à la cathédrale est décrite avec une décoration somptueuse et une procession ordonnée. Les troupes et les gardes assurent la sécurité, et la cérémonie religieuse suit le rituel ordinaire avec quelques adaptations spécifiques. Après la cérémonie, les princes retournent au palais dans le même ordre qu'à l'arrivée. Les événements incluent également un feu d'artifice et une illumination dans le jardin du palais, représentant l'union de l'Amour et de l'Hymen, suivi d'un bal masqué au théâtre. Madame l'Archiduchesse ouvre le bal avec le Prince François. Le lendemain, le Prince de Liechtenstein prend congé selon les cérémonies protocolaires. Les festivités se poursuivent avec des audiences et des repas officiels. Le 11 octobre, divers corps de l'État rendent hommage à Madame l'Archiduchesse. Le 13 octobre, elle quitte pour Casalmaggiore, escortée par des troupes et des dignitaires, et arrive à midi. Elle prévoit de s'arrêter à Casalmaggiore et à Mantoue pour saluer les députés et la noblesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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63
p. 32-42
MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
Début :
PREMIER CHANT. TOUS les Dieux , favorables au vœu de l'Amour [...]
Mots clefs :
Amour, Beauté, Palais, Hymen, Pudeur, Volupté, Grâces
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texteReconnaissance textuelle : MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
MAL- A - PROPOS ,
OU L'EXIL DE LA PUDEUR,
Traduction libre d'un petit Poëme
trouvé dans les ruines de la Grèce.
PREMIER CHAN T.
TOUS ous les Dieux , favorables au voeu
de l'Amour , avoient calmé la jalouſẹ
colere de Vénus. Dès que le Deſtin
eut prononcé le bonheur de Psyché
l'Amour lança fur la terre un regard
enflâmé ; & plus rapidement que la
vapeur légère eft attirée vers le foleil ,
FEVRIER. 1763.
33
auffitôt Psyché fut élevée à la plus
haute Région des airs. A la voix de ce
Dieu , les Portes dorées de l'Olympe
s'ouvrirent , pour recevoir la Beauté
qui alloit l'embellir d'un nouvel éclat.
Quelles Portes ont jamais reſiſté à l'Amour
? Il tend à fon Amante une main
bienfaictrice , & de l'autre il éffuye les
derniers pleurs échappés de fes beaux
yeux ; lui-même la conduit au trône
de Jupiter. Le Maître de l'Univers
devoit trop à l'Amour pour ne pas fe
hâter de remplir fes defirs. Il appelle le
Dieu d'Hymen , & la main qui lance
le tonnerre allume les flambeaux d'Hymenée.
Il fait avancer les deux Epoux ,
on les couronne de fleurs immortelles.
LAmour approcha fes lévres divines
des lévres de Pfyché , & de la
cîme impénétrable de l'Olympe , le
Deftin cria Pfyché eft immortelle.
Toute la Cour célefte étoit affemblée ;
la jeune Pfyché y parut comme ces
aftres nouveaux que le Firmament momtre
quelquefois à la terre. La Reine
des Cieux , la fuperbe Junon , jettoit
un coup d'oeil de côté fur Vénus
& Junon fe croyoit vengée de l'outrage
de Paris ; mais Vénus dont
l'ame molle & tendre ne peut receler
ا و
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
des haines éternelles , comme les autres
Divinités , Vénus voyoit alors avec complaifance
dans la belle Pfyché l'époufe
de fon fils. En la conſidérant, la Déeffe
imaginoit ne voir qu'elle-même dans
cette Beauté ; Pfyché regarda l'Amour ;
Vénus crut voir encore mieux qu'ellemême.
Tandis que le Ciel retentiffoit de
l'Hymne facrée , dont la Reprife étoit ,
La Beauté pour jamais eft unie à l'Amour
: l'Amour a rendu la Beauté immortelle
; la jeune Epoufe prenoit l'ambrofie
des mains de Comus , & de celles
d'Hébé elle recevoit la coupe du nectar.
Je crois connoître , dit Pfyché en
fouriant à la Jeuneffe , oui je connois
déja cette éffence de la Divinité , je l'ai
goûtée fur les lévres de l'Amour.
Après ectte célébration de l'Hymenée ,
Vénus demanda aux Dieux qu'il s'achevât
fur la terre . Je veux que mà
nouvelle fille foit reconnue dans mon
empire ; je veux qu'elle tienne ma pla→
ce fur mes autels. La nouveauté rallumera
l'encens de mes fujets ; & l'encens
qui brulera pour la nouvelle Déeffe
ne fera pour moi qu'un hommage de
plus qui affermira mon culte. Il faut
que toute ma Cour accompagne l'éFEVRIER.
1763. 35
poufe de mon fils ; la Cour de Vénus
eft celle de la Beauté. Elle dit , & tournant
fa tête enchantereffe , pour appeller
les Grâces , les boucles d'or de fa
chevelure vinrent toucher un côté dé
fon fein d'ivoire . Si un feul mouvement
des yeux de Jupiter fait trembler l'Olympe
; à ce tour de tête de Vénus ;
l'Olympe éprouve toujours un doux frémiffement
& les Immortels ont en
cet inftant un fentiment plus intime
de la divinité de leur être.
Un coup d'oeil dé Vénus a bientôt
raffemblé les Grâces autour d'elle. La
Déeffe remit Pfyché entre leurs mains ,
& les chargea du foin de fa parure .
La vénérable Pudeur , préfentée par
' Hymen à qui elle faifoit affidument
la cour , fut donnée à la jeune Époufe
pour premiere compagne. ( a ) Ainfi
tout difpofé , il fut arrêté que le cortége
de cette nôce célefte fe rendroit
fur la terre. Paphos , où la volupté
avec les jeux & les plaifirs , étoit déja
arrivée , fut le lieu défigné par Vénus
pour achever les nôces de l'Amour &
pour en célébrer les fêtes .
( a ) Ce qui , dans nos moeurs & dans no
langage fignifieroit. Dame d'Honneur.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
DEUXIEME CHANT.
Tout Paphos attendoit la nouvelle
Déïté. La Renommée, fi prompte à fervir
l'Amour fouvent même fans attendre fes
ordres , la Renommée avoit été chargée .
de l'annoncer. Les Prêtreffes avoient orné
le Temple ; auparavant elles s'étoient
parées de tout ce qu'elles avoient de
plus brillant. L'encens fumoit fur les
autels ; l'encens de Paphos eft d'un
parfum plus exquis que celui qui brûle
dans les autres Temples. En s'élevant
par de longs tourbillons à la hauteur
des nues , il fe joignoit aux divins parfums
, dont fillonnoit les airs la céleſte
troupe fur fon paffage. Le fpectacle de
cette marche étoit invifible aux prophanes
mortels ; mais l'odeur délicieufe
des parfums portoit au loin la volupté
dans les ames. Les Voyageurs , navigans
fur ces Côtes , étoient faifis d'une
myftique yvreffe , dont ils ignoroient
la caufe , qui faifoit abandonner au
Pilote le foin de fa manoeuvre , & détefter
au Paffager la rapidité des flots
qui l'écartoient de ce rivage.
Les Peuples heureux de l'Empire de
Vénus , accourus en foule autour de
fon autel , apperçurent bientôt une coFEVRIER.
1763. 37
lonne lumineufe , d'un feu doux &
pur , qui defcendoit par l'ouverture de
la coupole , fur le piedeſtal facré , d'où
la Déeffe dicte ordinairement fes loix
& fes oracles. La colonne fe diffipe
& découvre à tous les yeux la nouvelle
Immortelle ; à fes côtés font
Hymen & l'Amour qui l'éclairent chacun
de leur flambeau. Mais le reflet
de celui de l'Amour est le plus fenfible
fur cette jeune Beauté. A fa vue
rout eft faifi d'un faint & tendre refpect
. Tel eft le pouvoir de la Beauté ,
que dès qu'elle paroît , tous les Peuples
Fadorent. Vénus, du haut des Cieux jouit
de la ferveur qu'elle-même elle infpire.
C'est alors fon ouvrage , elle n'en eft
plus irritée. Chaque amante , dans Paphos
, tremble en fecret que fon amant
ne devienne , quoique fans efpoir , le
rival de l'Amour. Dans les accès d'un
nouveau zéle les jeunes habitans de
Paphos volent aux pieds de Pfyché ,
porter en offrande les tendres dons que
d'imprudentes Beautés leur ont faits
foit en parures , foit en bracelets de
cheveux
, beaucoup plus chers à la
tendreffe que les plus riches ornemens.
Après avoir reçu l'adoration des mortels
, l'Amour conduifit fa nouvelle
?
38 MERCURE DE FRANCE .
époufe dans le Palais qui joint le Temple.
Les arts à l'envi ont décoré ce voluptueux
& brillant féjour. La Troupe
nuptiale parcourt quelques momens les
principales Piéces de ce Palais , d'où
l'on paffe bientôt dans les Jardins. C'eft
ici que les Mufes n'ont point de crayons
pour peindre ce que ces lieux renferment
de délices. Quel oil peut pénétrer
dans les bofquets de Paphos ! Tout
y refpire , tout y foufle l'efprit ineffable
des myftères de la Divinité qui les habite.
C'est tout ce qu'il eft permis à un
Mortel d'en décrire ; c'eft tout ce qu'il
eft permis aux prophanes d'en fçavoir.
Entre ces bofquets enchantés , s'élévent
, affez près l'un de l'autre , deux
Palais inférieurs au Palais principal
où la feule galanterie a fuivi les ordres
de la volupté . L'un de ces Palais appartient
plus particulierement à l'Amour.
C'eſt le Dieu même qui en a donne les
plans , c'eft lui qui en a dirigé la diftribution.
Comme en ce lieu tout parloit
à Pfyché de fon amant , foit par
un fouvenir de fes peines paffées , foit
par un fentiment de fon bonheur préfent
, elle fentit en y entrant une fecrete
émotion. L'Hymen, qui ne connoit que
trop ce lieu féducteur , en fouffioit im
>
FEVRIER. 1763 . 39
patiemment le féjour ; & la Pudeur toujours
attentive à lui complaire , cherchoit
à en faire éloigner la jeune Époufe:
l'Amours'en apperçût ; un regard de dépit
fit fentir à la vénérable Compagne
qu'il n'aimoit pas les contradictions :
mais l'Hymen méritoit des égards ( au
moins dans ces premiers jours )
, ,
Pfyché ne fut arrêtée dans ce Palais
qu'autant qu'il falloit pour lui donner
une idée de fes charmes. L'Amour la
promena dans les parterres qui environnent
fes cabinets. Là naiffent & fe
renouvellent en toutes faifons les
plus agréables fleurs du Printemps. La
tendre Pfyché y remarqua des rofes
admirables qui fe tournoient d'ellesmêmes
vers l'Amour & qui en prenoient
une fraicheur nouvelle . L'Amour,
dit- elle , eft l'Aftre qui fait éclore les
Rofes ; c'eſt fon influence qui conferve
leur beauté.
TROISIEME CHANT .
On communique par les parterres
du Palais fecret de l'Amour , à celui
où Venus vient fouvent étudier ce qui
peut faire fentir aux Mortels quelque
nouvel effet de fon pouvoir. Ce lieu
eft agréablement magique . LaCoquet40
MERCURE DE FRANCE .
,
terie y travaille fans ceffe à mille fe
crets au-deffus de l'imagination humaine.
Ce que l'induftrieufe abeille
fait pour l'utilité des hommes une
troupe d'enfans aîlés , par un art furnaturel
, l'exécute pour la toilette de leur
Souveraine. Lorſque l'aurore annonce
le Dieu de la lumière , & lorfqu'il rentre
dans les Palais de Thétis , ces enfans
voltigent autour des plantes & des
fleurs ; ils en tirent tout ce qui eft
propre à leur galante chymie . On dépofe
la précieufe récolte dans des corbeilles
d'or ; à travers les tiffus plus ou
moins ferrés de ce métal , on fépare , on
diftingue ce qui convient à chaque opération.
Ici , par l'agitation de leurs
aîles , ils éxcitent , à divers degrés , le
feu de leurs flambeaux , pour échauffer
des vafes , dans lefquels la fermentation
produit d'un côté des Beaumes & des
Effences ; de l'autre , des eaux limpides ,
chargées néanmoins de particules les
plus odoriférantes . Là par d'autres
moyens , de fucs épaiffis , paîtris avec
l'émail des perles , ils compofent des
pomades , qui donnent à la peau un
éclat dont la Nature même envieroit le
fecret. Dans un autre endroit des mains
fubtiles préparent des poudres d'un
FEVRIER . 1763. 41
S
S
C
parfum exquis , tandis que dans un
lieu plus réſervé on broye la matière
qui donne aux rofes leur incarnat , &
qui fert fi bien à réparer celui dont
brille la Beauté. Jufqu'aux infectes entrent
dans leurs magiques compofitions.
On extrait leur fombre couleur ;
on l'applique fur des tiffus de foie découpés
; on les feme comme des taches
fur un beau tein , dont ce contrafte fait
valoir la blancheur. Pardonne , ô Vénus
fi je viens de mettre au jour quelques
foibles notions des mystères que tu m'as
révélés ; nos jeunes Grecques ne pourront
en concevoir ni l'ufage ni le ſecret.
Des Prêtreffes , d'un ordre particulier,
ont la garde & la direction de ce Palais.
Elles vinrent au-devant des nouveaux
Epoux avec des parfums & des
guirlandes de fleurs . La fuite de l'Hymen
& celle de l'Amour y entrerent avec
eux. On invita la belle Pfyché à uſer
des bains que les Amours avoient préparés
de concert avec les Prêtreffes . La
Volupté , ordonnatrice de ces nôces ,
n'avoit pas négligé cette partie. Sous
des berceaux de myrthes & de jaſmins ,
inacceffibles à la chaleur du jour , des
baffins d'un criſtal auffi pur que le dia42
MERCURE DE FRANCE .
mant contiennent une onde auffi brillante
que les baffins mêmes, Des paliffades
de rofes & d'orangers en forment
les lambris . On fit entrer d'abord Pfyché
dans des cabinets prochains , que
la lumière ne pénetre pas , où la pudeur
elle- même difputa aux Prêtreffes l'honneur
de deshabiller la jeune Epoufe..
Quand il fut queftion de l'introduire
dans le lieu où l'onde devoit baigner
fon corps immortel , les Prêtreffes , un
peu jaloufes de l'air impérieux de
la Pudeur & du fervice qu'elle venoit
de leur enlever , parlerent de
lui interdire l'entrée du Bain : mais Pfyché
ne voulut point en être féparée ; elle
pria les Graces de lui donner la main .
La Pudeur rougit légérement ; les Gráces
lui fourirent , & toutes quatre réunies
dépoferent dans l'eau leur nouvelle
Maîtreffe.
Dans des Bains non moins délicieux
une troupe riante & légere avoit conduit
l'Amour. L'Hymen y accompagnoit
fon frère , tandis que les Plaifirs , difperfés
de toutes parts dans ces beaux
lieux , fe difpofoient aux fêtes qui devoient
remplir la foirée d'un fi grand
jour.
La fuite au Mercure prochain.
OU L'EXIL DE LA PUDEUR,
Traduction libre d'un petit Poëme
trouvé dans les ruines de la Grèce.
PREMIER CHAN T.
TOUS ous les Dieux , favorables au voeu
de l'Amour , avoient calmé la jalouſẹ
colere de Vénus. Dès que le Deſtin
eut prononcé le bonheur de Psyché
l'Amour lança fur la terre un regard
enflâmé ; & plus rapidement que la
vapeur légère eft attirée vers le foleil ,
FEVRIER. 1763.
33
auffitôt Psyché fut élevée à la plus
haute Région des airs. A la voix de ce
Dieu , les Portes dorées de l'Olympe
s'ouvrirent , pour recevoir la Beauté
qui alloit l'embellir d'un nouvel éclat.
Quelles Portes ont jamais reſiſté à l'Amour
? Il tend à fon Amante une main
bienfaictrice , & de l'autre il éffuye les
derniers pleurs échappés de fes beaux
yeux ; lui-même la conduit au trône
de Jupiter. Le Maître de l'Univers
devoit trop à l'Amour pour ne pas fe
hâter de remplir fes defirs. Il appelle le
Dieu d'Hymen , & la main qui lance
le tonnerre allume les flambeaux d'Hymenée.
Il fait avancer les deux Epoux ,
on les couronne de fleurs immortelles.
LAmour approcha fes lévres divines
des lévres de Pfyché , & de la
cîme impénétrable de l'Olympe , le
Deftin cria Pfyché eft immortelle.
Toute la Cour célefte étoit affemblée ;
la jeune Pfyché y parut comme ces
aftres nouveaux que le Firmament momtre
quelquefois à la terre. La Reine
des Cieux , la fuperbe Junon , jettoit
un coup d'oeil de côté fur Vénus
& Junon fe croyoit vengée de l'outrage
de Paris ; mais Vénus dont
l'ame molle & tendre ne peut receler
ا و
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
des haines éternelles , comme les autres
Divinités , Vénus voyoit alors avec complaifance
dans la belle Pfyché l'époufe
de fon fils. En la conſidérant, la Déeffe
imaginoit ne voir qu'elle-même dans
cette Beauté ; Pfyché regarda l'Amour ;
Vénus crut voir encore mieux qu'ellemême.
Tandis que le Ciel retentiffoit de
l'Hymne facrée , dont la Reprife étoit ,
La Beauté pour jamais eft unie à l'Amour
: l'Amour a rendu la Beauté immortelle
; la jeune Epoufe prenoit l'ambrofie
des mains de Comus , & de celles
d'Hébé elle recevoit la coupe du nectar.
Je crois connoître , dit Pfyché en
fouriant à la Jeuneffe , oui je connois
déja cette éffence de la Divinité , je l'ai
goûtée fur les lévres de l'Amour.
Après ectte célébration de l'Hymenée ,
Vénus demanda aux Dieux qu'il s'achevât
fur la terre . Je veux que mà
nouvelle fille foit reconnue dans mon
empire ; je veux qu'elle tienne ma pla→
ce fur mes autels. La nouveauté rallumera
l'encens de mes fujets ; & l'encens
qui brulera pour la nouvelle Déeffe
ne fera pour moi qu'un hommage de
plus qui affermira mon culte. Il faut
que toute ma Cour accompagne l'éFEVRIER.
1763. 35
poufe de mon fils ; la Cour de Vénus
eft celle de la Beauté. Elle dit , & tournant
fa tête enchantereffe , pour appeller
les Grâces , les boucles d'or de fa
chevelure vinrent toucher un côté dé
fon fein d'ivoire . Si un feul mouvement
des yeux de Jupiter fait trembler l'Olympe
; à ce tour de tête de Vénus ;
l'Olympe éprouve toujours un doux frémiffement
& les Immortels ont en
cet inftant un fentiment plus intime
de la divinité de leur être.
Un coup d'oeil dé Vénus a bientôt
raffemblé les Grâces autour d'elle. La
Déeffe remit Pfyché entre leurs mains ,
& les chargea du foin de fa parure .
La vénérable Pudeur , préfentée par
' Hymen à qui elle faifoit affidument
la cour , fut donnée à la jeune Époufe
pour premiere compagne. ( a ) Ainfi
tout difpofé , il fut arrêté que le cortége
de cette nôce célefte fe rendroit
fur la terre. Paphos , où la volupté
avec les jeux & les plaifirs , étoit déja
arrivée , fut le lieu défigné par Vénus
pour achever les nôces de l'Amour &
pour en célébrer les fêtes .
( a ) Ce qui , dans nos moeurs & dans no
langage fignifieroit. Dame d'Honneur.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
DEUXIEME CHANT.
Tout Paphos attendoit la nouvelle
Déïté. La Renommée, fi prompte à fervir
l'Amour fouvent même fans attendre fes
ordres , la Renommée avoit été chargée .
de l'annoncer. Les Prêtreffes avoient orné
le Temple ; auparavant elles s'étoient
parées de tout ce qu'elles avoient de
plus brillant. L'encens fumoit fur les
autels ; l'encens de Paphos eft d'un
parfum plus exquis que celui qui brûle
dans les autres Temples. En s'élevant
par de longs tourbillons à la hauteur
des nues , il fe joignoit aux divins parfums
, dont fillonnoit les airs la céleſte
troupe fur fon paffage. Le fpectacle de
cette marche étoit invifible aux prophanes
mortels ; mais l'odeur délicieufe
des parfums portoit au loin la volupté
dans les ames. Les Voyageurs , navigans
fur ces Côtes , étoient faifis d'une
myftique yvreffe , dont ils ignoroient
la caufe , qui faifoit abandonner au
Pilote le foin de fa manoeuvre , & détefter
au Paffager la rapidité des flots
qui l'écartoient de ce rivage.
Les Peuples heureux de l'Empire de
Vénus , accourus en foule autour de
fon autel , apperçurent bientôt une coFEVRIER.
1763. 37
lonne lumineufe , d'un feu doux &
pur , qui defcendoit par l'ouverture de
la coupole , fur le piedeſtal facré , d'où
la Déeffe dicte ordinairement fes loix
& fes oracles. La colonne fe diffipe
& découvre à tous les yeux la nouvelle
Immortelle ; à fes côtés font
Hymen & l'Amour qui l'éclairent chacun
de leur flambeau. Mais le reflet
de celui de l'Amour est le plus fenfible
fur cette jeune Beauté. A fa vue
rout eft faifi d'un faint & tendre refpect
. Tel eft le pouvoir de la Beauté ,
que dès qu'elle paroît , tous les Peuples
Fadorent. Vénus, du haut des Cieux jouit
de la ferveur qu'elle-même elle infpire.
C'est alors fon ouvrage , elle n'en eft
plus irritée. Chaque amante , dans Paphos
, tremble en fecret que fon amant
ne devienne , quoique fans efpoir , le
rival de l'Amour. Dans les accès d'un
nouveau zéle les jeunes habitans de
Paphos volent aux pieds de Pfyché ,
porter en offrande les tendres dons que
d'imprudentes Beautés leur ont faits
foit en parures , foit en bracelets de
cheveux
, beaucoup plus chers à la
tendreffe que les plus riches ornemens.
Après avoir reçu l'adoration des mortels
, l'Amour conduifit fa nouvelle
?
38 MERCURE DE FRANCE .
époufe dans le Palais qui joint le Temple.
Les arts à l'envi ont décoré ce voluptueux
& brillant féjour. La Troupe
nuptiale parcourt quelques momens les
principales Piéces de ce Palais , d'où
l'on paffe bientôt dans les Jardins. C'eft
ici que les Mufes n'ont point de crayons
pour peindre ce que ces lieux renferment
de délices. Quel oil peut pénétrer
dans les bofquets de Paphos ! Tout
y refpire , tout y foufle l'efprit ineffable
des myftères de la Divinité qui les habite.
C'est tout ce qu'il eft permis à un
Mortel d'en décrire ; c'eft tout ce qu'il
eft permis aux prophanes d'en fçavoir.
Entre ces bofquets enchantés , s'élévent
, affez près l'un de l'autre , deux
Palais inférieurs au Palais principal
où la feule galanterie a fuivi les ordres
de la volupté . L'un de ces Palais appartient
plus particulierement à l'Amour.
C'eſt le Dieu même qui en a donne les
plans , c'eft lui qui en a dirigé la diftribution.
Comme en ce lieu tout parloit
à Pfyché de fon amant , foit par
un fouvenir de fes peines paffées , foit
par un fentiment de fon bonheur préfent
, elle fentit en y entrant une fecrete
émotion. L'Hymen, qui ne connoit que
trop ce lieu féducteur , en fouffioit im
>
FEVRIER. 1763 . 39
patiemment le féjour ; & la Pudeur toujours
attentive à lui complaire , cherchoit
à en faire éloigner la jeune Époufe:
l'Amours'en apperçût ; un regard de dépit
fit fentir à la vénérable Compagne
qu'il n'aimoit pas les contradictions :
mais l'Hymen méritoit des égards ( au
moins dans ces premiers jours )
, ,
Pfyché ne fut arrêtée dans ce Palais
qu'autant qu'il falloit pour lui donner
une idée de fes charmes. L'Amour la
promena dans les parterres qui environnent
fes cabinets. Là naiffent & fe
renouvellent en toutes faifons les
plus agréables fleurs du Printemps. La
tendre Pfyché y remarqua des rofes
admirables qui fe tournoient d'ellesmêmes
vers l'Amour & qui en prenoient
une fraicheur nouvelle . L'Amour,
dit- elle , eft l'Aftre qui fait éclore les
Rofes ; c'eſt fon influence qui conferve
leur beauté.
TROISIEME CHANT .
On communique par les parterres
du Palais fecret de l'Amour , à celui
où Venus vient fouvent étudier ce qui
peut faire fentir aux Mortels quelque
nouvel effet de fon pouvoir. Ce lieu
eft agréablement magique . LaCoquet40
MERCURE DE FRANCE .
,
terie y travaille fans ceffe à mille fe
crets au-deffus de l'imagination humaine.
Ce que l'induftrieufe abeille
fait pour l'utilité des hommes une
troupe d'enfans aîlés , par un art furnaturel
, l'exécute pour la toilette de leur
Souveraine. Lorſque l'aurore annonce
le Dieu de la lumière , & lorfqu'il rentre
dans les Palais de Thétis , ces enfans
voltigent autour des plantes & des
fleurs ; ils en tirent tout ce qui eft
propre à leur galante chymie . On dépofe
la précieufe récolte dans des corbeilles
d'or ; à travers les tiffus plus ou
moins ferrés de ce métal , on fépare , on
diftingue ce qui convient à chaque opération.
Ici , par l'agitation de leurs
aîles , ils éxcitent , à divers degrés , le
feu de leurs flambeaux , pour échauffer
des vafes , dans lefquels la fermentation
produit d'un côté des Beaumes & des
Effences ; de l'autre , des eaux limpides ,
chargées néanmoins de particules les
plus odoriférantes . Là par d'autres
moyens , de fucs épaiffis , paîtris avec
l'émail des perles , ils compofent des
pomades , qui donnent à la peau un
éclat dont la Nature même envieroit le
fecret. Dans un autre endroit des mains
fubtiles préparent des poudres d'un
FEVRIER . 1763. 41
S
S
C
parfum exquis , tandis que dans un
lieu plus réſervé on broye la matière
qui donne aux rofes leur incarnat , &
qui fert fi bien à réparer celui dont
brille la Beauté. Jufqu'aux infectes entrent
dans leurs magiques compofitions.
On extrait leur fombre couleur ;
on l'applique fur des tiffus de foie découpés
; on les feme comme des taches
fur un beau tein , dont ce contrafte fait
valoir la blancheur. Pardonne , ô Vénus
fi je viens de mettre au jour quelques
foibles notions des mystères que tu m'as
révélés ; nos jeunes Grecques ne pourront
en concevoir ni l'ufage ni le ſecret.
Des Prêtreffes , d'un ordre particulier,
ont la garde & la direction de ce Palais.
Elles vinrent au-devant des nouveaux
Epoux avec des parfums & des
guirlandes de fleurs . La fuite de l'Hymen
& celle de l'Amour y entrerent avec
eux. On invita la belle Pfyché à uſer
des bains que les Amours avoient préparés
de concert avec les Prêtreffes . La
Volupté , ordonnatrice de ces nôces ,
n'avoit pas négligé cette partie. Sous
des berceaux de myrthes & de jaſmins ,
inacceffibles à la chaleur du jour , des
baffins d'un criſtal auffi pur que le dia42
MERCURE DE FRANCE .
mant contiennent une onde auffi brillante
que les baffins mêmes, Des paliffades
de rofes & d'orangers en forment
les lambris . On fit entrer d'abord Pfyché
dans des cabinets prochains , que
la lumière ne pénetre pas , où la pudeur
elle- même difputa aux Prêtreffes l'honneur
de deshabiller la jeune Epoufe..
Quand il fut queftion de l'introduire
dans le lieu où l'onde devoit baigner
fon corps immortel , les Prêtreffes , un
peu jaloufes de l'air impérieux de
la Pudeur & du fervice qu'elle venoit
de leur enlever , parlerent de
lui interdire l'entrée du Bain : mais Pfyché
ne voulut point en être féparée ; elle
pria les Graces de lui donner la main .
La Pudeur rougit légérement ; les Gráces
lui fourirent , & toutes quatre réunies
dépoferent dans l'eau leur nouvelle
Maîtreffe.
Dans des Bains non moins délicieux
une troupe riante & légere avoit conduit
l'Amour. L'Hymen y accompagnoit
fon frère , tandis que les Plaifirs , difperfés
de toutes parts dans ces beaux
lieux , fe difpofoient aux fêtes qui devoient
remplir la foirée d'un fi grand
jour.
La fuite au Mercure prochain.
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Résumé : MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
Le poème 'Mal à propos, ou l'exil de la pudeur' raconte l'union de Psyché et de l'Amour, favorisée par les dieux après que la jalousie de Vénus ait été apaisée. L'Amour élève Psyché dans les airs et la conduit au trône de Jupiter, où ils sont mariés en présence de toute la cour céleste. Psyché est acclamée comme une nouvelle divinité et Vénus, malgré ses anciennes rancœurs, reconnaît en Psyché une beauté qui lui rappelle la sienne, la considérant comme l'épouse de son fils. Après la célébration, Vénus demande que Psyché soit reconnue sur terre et qu'elle tienne sa place dans son empire. La cour de Vénus, accompagnée des Grâces, prépare Psyché pour son voyage sur terre. La Pudeur est désignée comme sa première compagne. Le cortège se rend à Paphos, où les noces doivent être achevées. À Paphos, la Renommée annonce l'arrivée de la nouvelle déité. Les prêtres et le peuple se préparent pour l'accueillir. Psyché descend sous forme d'une colonne lumineuse, accompagnée de l'Amour et d'Hymen. Elle est adorée par les habitants, qui lui offrent des présents. L'Amour conduit ensuite Psyché dans un palais décoré par les arts, où ils parcourent les jardins enchantés. Le poème décrit également les mystères et les secrets de la coquetterie et de la beauté, gardés par des prêtresses. Psyché et l'Amour prennent des bains préparés par les Amours et les prêtresses, sous des berceaux de myrtes et de jasmins. La Pudeur, malgré les tentatives des prêtresses de l'exclure, accompagne Psyché dans le bain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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64
p. 135-140
LETTRE d'un Habitant du Palais Royal, à M. DE LA PLACE.
Début :
MONSIEUR Comme ce qui concerne le bien Public est une des parties éssentielles de [...]
Mots clefs :
Palais, Police de Paris, Spectacle, Honneur, Incendie, Jardin du Palais Royal
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE d'un Habitant du Palais Royal, à M. DE LA PLACE.
SUPPLÉMENT aux Piéces Fugitives..
LETTRE d'un Habitant du Palais.
Royal, à M. DE LA PLACE.
MONSIEUR ,9 .
Comme ce qui concerne le bien Public
eft une des parties éffentielles de
votre Journal , on voit avec plaifir votreattention
à ne rien négliger de tout
ce qui peut y contribuer ; l'incendie
136 MERCURE DE FRANCE.
terrible qui vient de reduire en cendres
un des plus beaux Spectacles de
l'Europe , occupe aujourd'hui bien douloureuſement
les efprits de tous les
Citoyens.
J'ai été témoin de ce funefte événement
& j'ai vu dans une heure de
temps la Salle de l'Opéra confumée
par les flammes & tout le Palais Royal
dans le danger le plus éminent ( a ) .
> C'est le Mercredi 6 de ce mois
qu'entre onze heures & onze heures
& un quart un tourbillon de fumée
épouvantable annonça le feu qui embrâfoit
la Salle , & qui menaçoit d'un
côté le Palais du Prince & de l'autre
la rue S. Honoré par les maiſons du
cul - de - fac de l'Opéra. La quantité
de bois & d'autres matières combuftibles
, qui abondent dans un Spectacle
qui confifte principalement en décorations
& en machines , donnoient
au feu une telle activité , qu'à midi &
(a ) Quelle perte c'eût été & pour la Capitale
& pour tout le Royaume , que cette fuperbe Collection
de Tableaux , que l'on peut regarder comme
une des richeffes de l'Etat , & qui ne contribue
pas peu à attirer tant d'Etrangers à Paris !
On peut rebâtir des Palais , mais de pareilles pertes
font irréparables.
AVRIL. 1763: 137
demi cette Salle n'étoit déja plus que
la plus vafte & la plus horrible de toutes
les fournaifes .
Dans un embrâfement auffi violent ,
il étoit difficile que les fecours arrivalfent
auffi promptement qu'il étoit naturel
de le defirer. Il eft vrai que la
peine que l'on eut d'abord à avoir
de l'eau en quantité fuffifante , a bien
démontré toute l'utilité du Projet de
M. Deparcieux , dont vous avez donné
, Monfieur , l'extrait dans votre Mercure.
On peut foupçonner auffi que
la Police de Paris , fi admirable à tant
d'égards , pourroit être fufceptible encore
d'une plus grande perfection fur
le fervices des Pompes il doit être
d'autant plus permis de le dire, qu'aujourd'hui
la fageffe du Miniftère ne
demande qu'à connoître les abus pour
les réformer , & que l'on doit tout
attendre de ce Magiftrat auffi éclairé
que vigilant , que le Roi a élevé à une
place où le Peuple l'auroit nommé , &
qui a fi bien prouvé combien il en étoit
digne , en maintenant la fureté de Paris
dans des temps fi difficiles . (b)
(b ) Le Lecteur apprendra fans doute avec plai
fir une fage précaution déja priſe il y a longtems
par M. le Lieutenant Général de Police. Les Maî
138 MERCURE DE FRANCE..
Par toutes ces raiſons je me crois at
torifé à vous expofer ici , Monfieur , ce
qui fe pratique à Strasbourg , au fujet
des incendies. Nuit & jour un homme
gagé par la Ville fait la fentinelle au
clocher de la Cathédrale dont l'élévation
prodigieufe domine la Ville de
route part. Si le feu prend en quelque
endroit le furveillant fonne le tocfin
& par la direction , le jour , d'un drapeau
blanc , & la nuit d'une lanterne
indique le Quartier de la Ville où eft le
feu . Toutes les Pompes y accourent
fans qu'il foit befoin de les aller cher--
cher. La premiere arrivée eſt récompenſée
par une fomme qu'eft obligée de
payer par forme d'amande celle qui n'arrive
que la dernière : ainfi la même
ardeur anime tous les Pompiers , les.
uns pour gagner le prix , les autres pour
ne pas le payer. Il n'eft pas poffible de
fe refufer au fentiment d'admiration
qu'infpire une police fi merveillėuſe.
Il fe peut que l'étendue immenfe de la
Ville de Paris y rendit un pareil établiffement
impraticable. Si ce n'eft pas
tres des Voitures qui fourniffent de l'eau aux quartiers
éloignés de la Ville & des Fauxbourgs , ont
ordre de ne rentrer chez eux , que leurs tonneaux
pleins , pour fervir en cas de beſoin..
AVRIL. 1763: 139
·
un éxemple à fuivre , on peut du moins.
en profiter pour faire mieux ce qui fe
fait communément. Cette réfléxion n'eft
pas d'un cenfeur , caractère communément
odieux & dont je fuis très-éloigné ;
je ne parle qu'en fimple Citoyen , dont
l'unique but eft d'avertir ceux qui font
plus au fait que je ne le fuis de tout ce
qui regarde un objet fi important , de
propofer les réformes dont notre Police
pourroit avoir befoin à cet égard .
C'est toujours beaucoup pour quiconque
tient au bien de l'humanité , que de
Poccafionner de quelque manière que
ce foit. Toute fimple qu'eft cette Lettre
, j'en ferois gloire fi elle donnoit
lieu au génie patriotique , qui fait de fi
heureux progrès parmi nous d'enfanter
quelque projet qui pût garantir nos
Neveux de ces terribles défaftres dont
nous n'avons été que trop fouvent témoins.
Un Philofophe & peut- être le
plus grand de tous , Socrate lui - même ,
ne fe glorifioit de rien tant que de favoir
faire accoucher les efprits .
Avant que de finir , je ne puis me
refufer la fatisfaction de vous faire part
d'un autre Spectacle dont j'ai eté témoin
, fpectacle toujours trifte à la
vérité , mais intéreffant & qui fait trop
140 MERCURE DE FRANCE .
d'honneur â nos Concitoyens pour le
paffer fous filence.
Au Jardin du Palais Royal , qui étoit
encore ouvert à l'ordinaire , on voioir
deux chaînes différentes compofées de
perfonnes de tout état , fans diftinction
de rang , de dignité , de fexe même ,
l'une formée pour fauver les Archives
du Palais , l'autre pour fournir plus
promptement l'eau aux Pompes qui
pouvoient feules en arrêter l'incendie.
Le zéle dont chacun est animé dans
ces terribles événemens redoubloit
fenfiblement encore , ainfi l'a remarqué
un fage Magiftrat , par le
refpect & l'amour dont tous les Citoyens
font pénétrés pour M. le Duc
d'Orléans & pour le Prince fon fils ,
dont la préſence les affectoit fi vivement.
Que ce Public dont tant de faux Philofopes
affectent de mal parler , devient
alors refpectable & intéreſſant !
Que ce spectacle fait honneur à l'humanité
! Mais puiffe le Jardin du Palais
Royal n'en offrir jamais de pareil.
J'ai l'honneur d'être , & c.
que
*
L * A* L * B *.
* M. le Procureur du Roi.
LETTRE d'un Habitant du Palais.
Royal, à M. DE LA PLACE.
MONSIEUR ,9 .
Comme ce qui concerne le bien Public
eft une des parties éffentielles de
votre Journal , on voit avec plaifir votreattention
à ne rien négliger de tout
ce qui peut y contribuer ; l'incendie
136 MERCURE DE FRANCE.
terrible qui vient de reduire en cendres
un des plus beaux Spectacles de
l'Europe , occupe aujourd'hui bien douloureuſement
les efprits de tous les
Citoyens.
J'ai été témoin de ce funefte événement
& j'ai vu dans une heure de
temps la Salle de l'Opéra confumée
par les flammes & tout le Palais Royal
dans le danger le plus éminent ( a ) .
> C'est le Mercredi 6 de ce mois
qu'entre onze heures & onze heures
& un quart un tourbillon de fumée
épouvantable annonça le feu qui embrâfoit
la Salle , & qui menaçoit d'un
côté le Palais du Prince & de l'autre
la rue S. Honoré par les maiſons du
cul - de - fac de l'Opéra. La quantité
de bois & d'autres matières combuftibles
, qui abondent dans un Spectacle
qui confifte principalement en décorations
& en machines , donnoient
au feu une telle activité , qu'à midi &
(a ) Quelle perte c'eût été & pour la Capitale
& pour tout le Royaume , que cette fuperbe Collection
de Tableaux , que l'on peut regarder comme
une des richeffes de l'Etat , & qui ne contribue
pas peu à attirer tant d'Etrangers à Paris !
On peut rebâtir des Palais , mais de pareilles pertes
font irréparables.
AVRIL. 1763: 137
demi cette Salle n'étoit déja plus que
la plus vafte & la plus horrible de toutes
les fournaifes .
Dans un embrâfement auffi violent ,
il étoit difficile que les fecours arrivalfent
auffi promptement qu'il étoit naturel
de le defirer. Il eft vrai que la
peine que l'on eut d'abord à avoir
de l'eau en quantité fuffifante , a bien
démontré toute l'utilité du Projet de
M. Deparcieux , dont vous avez donné
, Monfieur , l'extrait dans votre Mercure.
On peut foupçonner auffi que
la Police de Paris , fi admirable à tant
d'égards , pourroit être fufceptible encore
d'une plus grande perfection fur
le fervices des Pompes il doit être
d'autant plus permis de le dire, qu'aujourd'hui
la fageffe du Miniftère ne
demande qu'à connoître les abus pour
les réformer , & que l'on doit tout
attendre de ce Magiftrat auffi éclairé
que vigilant , que le Roi a élevé à une
place où le Peuple l'auroit nommé , &
qui a fi bien prouvé combien il en étoit
digne , en maintenant la fureté de Paris
dans des temps fi difficiles . (b)
(b ) Le Lecteur apprendra fans doute avec plai
fir une fage précaution déja priſe il y a longtems
par M. le Lieutenant Général de Police. Les Maî
138 MERCURE DE FRANCE..
Par toutes ces raiſons je me crois at
torifé à vous expofer ici , Monfieur , ce
qui fe pratique à Strasbourg , au fujet
des incendies. Nuit & jour un homme
gagé par la Ville fait la fentinelle au
clocher de la Cathédrale dont l'élévation
prodigieufe domine la Ville de
route part. Si le feu prend en quelque
endroit le furveillant fonne le tocfin
& par la direction , le jour , d'un drapeau
blanc , & la nuit d'une lanterne
indique le Quartier de la Ville où eft le
feu . Toutes les Pompes y accourent
fans qu'il foit befoin de les aller cher--
cher. La premiere arrivée eſt récompenſée
par une fomme qu'eft obligée de
payer par forme d'amande celle qui n'arrive
que la dernière : ainfi la même
ardeur anime tous les Pompiers , les.
uns pour gagner le prix , les autres pour
ne pas le payer. Il n'eft pas poffible de
fe refufer au fentiment d'admiration
qu'infpire une police fi merveillėuſe.
Il fe peut que l'étendue immenfe de la
Ville de Paris y rendit un pareil établiffement
impraticable. Si ce n'eft pas
tres des Voitures qui fourniffent de l'eau aux quartiers
éloignés de la Ville & des Fauxbourgs , ont
ordre de ne rentrer chez eux , que leurs tonneaux
pleins , pour fervir en cas de beſoin..
AVRIL. 1763: 139
·
un éxemple à fuivre , on peut du moins.
en profiter pour faire mieux ce qui fe
fait communément. Cette réfléxion n'eft
pas d'un cenfeur , caractère communément
odieux & dont je fuis très-éloigné ;
je ne parle qu'en fimple Citoyen , dont
l'unique but eft d'avertir ceux qui font
plus au fait que je ne le fuis de tout ce
qui regarde un objet fi important , de
propofer les réformes dont notre Police
pourroit avoir befoin à cet égard .
C'est toujours beaucoup pour quiconque
tient au bien de l'humanité , que de
Poccafionner de quelque manière que
ce foit. Toute fimple qu'eft cette Lettre
, j'en ferois gloire fi elle donnoit
lieu au génie patriotique , qui fait de fi
heureux progrès parmi nous d'enfanter
quelque projet qui pût garantir nos
Neveux de ces terribles défaftres dont
nous n'avons été que trop fouvent témoins.
Un Philofophe & peut- être le
plus grand de tous , Socrate lui - même ,
ne fe glorifioit de rien tant que de favoir
faire accoucher les efprits .
Avant que de finir , je ne puis me
refufer la fatisfaction de vous faire part
d'un autre Spectacle dont j'ai eté témoin
, fpectacle toujours trifte à la
vérité , mais intéreffant & qui fait trop
140 MERCURE DE FRANCE .
d'honneur â nos Concitoyens pour le
paffer fous filence.
Au Jardin du Palais Royal , qui étoit
encore ouvert à l'ordinaire , on voioir
deux chaînes différentes compofées de
perfonnes de tout état , fans diftinction
de rang , de dignité , de fexe même ,
l'une formée pour fauver les Archives
du Palais , l'autre pour fournir plus
promptement l'eau aux Pompes qui
pouvoient feules en arrêter l'incendie.
Le zéle dont chacun est animé dans
ces terribles événemens redoubloit
fenfiblement encore , ainfi l'a remarqué
un fage Magiftrat , par le
refpect & l'amour dont tous les Citoyens
font pénétrés pour M. le Duc
d'Orléans & pour le Prince fon fils ,
dont la préſence les affectoit fi vivement.
Que ce Public dont tant de faux Philofopes
affectent de mal parler , devient
alors refpectable & intéreſſant !
Que ce spectacle fait honneur à l'humanité
! Mais puiffe le Jardin du Palais
Royal n'en offrir jamais de pareil.
J'ai l'honneur d'être , & c.
que
*
L * A* L * B *.
* M. le Procureur du Roi.
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Résumé : LETTRE d'un Habitant du Palais Royal, à M. DE LA PLACE.
Le 6 avril 1763, un incendie a ravagé la salle de l'Opéra du Palais-Royal, réduisant l'édifice en cendres en une heure. L'auteur de la lettre, habitant du Palais-Royal, décrit la rapidité et l'intensité du feu, qui a menacé le Palais du Prince et la rue Saint-Honoré. Les décorations et machines combustibles ont alimenté l'incendie, rendant les secours difficiles à mobiliser rapidement. L'auteur souligne l'utilité du projet de M. Deparcieux pour l'approvisionnement en eau et propose des améliorations pour la police de Paris en matière de lutte contre les incendies. Il mentionne également une pratique à Strasbourg où un surveillant signale les incendies depuis le clocher de la cathédrale, permettant une intervention rapide des pompiers. La lettre se termine par un témoignage du zèle et du respect des citoyens lors de l'incendie. Sous l'influence du Duc d'Orléans et de son fils, les habitants ont formé des chaînes pour sauver les archives et fournir de l'eau aux pompes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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65
p. 185-187
SPECTACLES DE PARIS. ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. CONCERTS FRANÇOIS.
Début :
ON a repris le Vendredi 3 Juin, le Concert, commençant par l'ouverture [...]
Mots clefs :
Concerts, Palais, Amphithéâtre, Statue du roi, Académie royale de musique
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texteReconnaissance textuelle : SPECTACLES DE PARIS. ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. CONCERTS FRANÇOIS.
SPECTACLES DE PARIS.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
CONCERTS FRANÇOIS .
O
Na repris le Vendredi 3 Juin , ! e Concert
, commençant
par l'ouverture
de Pigmalion
, & c. donné pour la premiere
fois le 6 Mai.
Le 10 , on a repris un Concert donné
le 27 Mai , commençant par l'ouverture
des Talens Lyriques , &c.
Le 10 , reprife du Concert commençant
par le Prologue de Tarfis & Zélie ,
& c. donné le 20 Mai .
Le Vendredi 24 , on a donné un Concert
nouveau qui méritoit le fuccès brillant
qu'il a eu. Il a commencé par l'Accord
des Dieux , PROLOGUE de NAïs
à l'occafion de la Paix ; différens morceaux
d'Opéra plus agréables lés uns
que les autres fuivirent ce début. Le
Concert fut terminé par des fragmens ,
dans lesquels on chanta partie du divertiffement
du troifiéme Acte d'Iffé.
Mademoiſelle CHEVALIER Y chanta
avec beaucoup de diſtinction , ainſi que
186 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiſelle ARNOULD qui porte partout
jufques au Concert le charme du
fentiment qu'elle exprime. Mademoifelle
LARRIVÉE fit très-grand plaifir ,
dans un Roffignol , morceau du genre
qui lui eft fpécialement propre , & dans
lequel cette Cantatrice peut toujours
compter fur les fuffrages du Public .
Meffieurs GELIN , LARRIVÉE & DURAND
, chanterent auffi dans le même
Concert avec le fuccès que méritent
proportionellement leurs talens & leurs
voix .
Le zéle des Directeurs pour le choix ,
l'arrangement & l'éxécution de ces Concerts
ne s'étant point démenti juſqu'à
préfent , l'empreffement du Public a
toujours été le même ; enforte que neuf
Concerts , depuis deux mois ont produit
de recette la fomme de 28392 liv .
L'Académie - Royale de Mufique
n'ayant point actuellement de Théâtre ,
& n'ayant pû conféquemment donner ',
fuivant l'ufage,des marques de fon zéle
dans les réjouiffances publiques , par la
repréſentation gratis de fon Spectacle ;
on y a fuppléé par un très- grand concert
de fymphonie , éxécuté le 20 , ( jour de
l'inauguration de la Statue du Roi ) dans
Te jardin du Palais des Thuilleries, fur un
JUILLET. 1763 . 187
Amphithéâtre illuminé , conftruit contre
la façade du Palais.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
CONCERTS FRANÇOIS .
O
Na repris le Vendredi 3 Juin , ! e Concert
, commençant
par l'ouverture
de Pigmalion
, & c. donné pour la premiere
fois le 6 Mai.
Le 10 , on a repris un Concert donné
le 27 Mai , commençant par l'ouverture
des Talens Lyriques , &c.
Le 10 , reprife du Concert commençant
par le Prologue de Tarfis & Zélie ,
& c. donné le 20 Mai .
Le Vendredi 24 , on a donné un Concert
nouveau qui méritoit le fuccès brillant
qu'il a eu. Il a commencé par l'Accord
des Dieux , PROLOGUE de NAïs
à l'occafion de la Paix ; différens morceaux
d'Opéra plus agréables lés uns
que les autres fuivirent ce début. Le
Concert fut terminé par des fragmens ,
dans lesquels on chanta partie du divertiffement
du troifiéme Acte d'Iffé.
Mademoiſelle CHEVALIER Y chanta
avec beaucoup de diſtinction , ainſi que
186 MERCURE DE FRANCE.
Mademoiſelle ARNOULD qui porte partout
jufques au Concert le charme du
fentiment qu'elle exprime. Mademoifelle
LARRIVÉE fit très-grand plaifir ,
dans un Roffignol , morceau du genre
qui lui eft fpécialement propre , & dans
lequel cette Cantatrice peut toujours
compter fur les fuffrages du Public .
Meffieurs GELIN , LARRIVÉE & DURAND
, chanterent auffi dans le même
Concert avec le fuccès que méritent
proportionellement leurs talens & leurs
voix .
Le zéle des Directeurs pour le choix ,
l'arrangement & l'éxécution de ces Concerts
ne s'étant point démenti juſqu'à
préfent , l'empreffement du Public a
toujours été le même ; enforte que neuf
Concerts , depuis deux mois ont produit
de recette la fomme de 28392 liv .
L'Académie - Royale de Mufique
n'ayant point actuellement de Théâtre ,
& n'ayant pû conféquemment donner ',
fuivant l'ufage,des marques de fon zéle
dans les réjouiffances publiques , par la
repréſentation gratis de fon Spectacle ;
on y a fuppléé par un très- grand concert
de fymphonie , éxécuté le 20 , ( jour de
l'inauguration de la Statue du Roi ) dans
Te jardin du Palais des Thuilleries, fur un
JUILLET. 1763 . 187
Amphithéâtre illuminé , conftruit contre
la façade du Palais.
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Résumé : SPECTACLES DE PARIS. ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. CONCERTS FRANÇOIS.
Le document décrit les activités de l'Académie Royale de Musique à Paris, notamment les 'Concerts François'. Le premier concert a repris le 3 juin avec l'ouverture de 'Pigmalion'. Les 10 juin, deux concerts ont eu lieu : l'un avec l'ouverture des 'Talens Lyriques' et l'autre avec le prologue de 'Tarfis & Zélie'. Le 24 juin, un concert a débuté par 'L'Accord des Dieux', un prologue de 'Naïs' célébrant la paix, suivi de divers morceaux d'opéra et se terminant par des fragments du troisième acte d''Iphigénie'. Les artistes Mademoiselle Chevalier, Mademoiselle Arnould, Mademoiselle Larrivée, ainsi que les messieurs Gelin, Larrivée et Durand ont été applaudis pour leurs performances. Les directeurs ont été félicités pour leur organisation et exécution des concerts, qui ont rapporté 28 392 livres en neuf concerts sur deux mois. En l'absence de théâtre, l'Académie a organisé un grand concert de symphonie le 20 juillet dans le jardin du Palais des Tuileries pour l'inauguration de la statue du Roi, avec un amphithéâtre illuminé contre la façade du palais.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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66
p. 16-25
EPITRE. A M. L***.
Début :
SÇAVANT ABBÉ, je vous écris [...]
Mots clefs :
Dieux, Amour, Nature, Arts, Abbé, Doux, Aimer, Âme, Palais, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE. A M. L***.
EPITRE.
A M. L ***
SCAVANT ABBÉ , je vous écris
Confiné dans un hermitage ,
Loin du tourbillon de Paris ,
Vivant de fruit , & de laitage ;
Des belles , & des beaux - eſprits .
Oubliant la foule volage ;
Et des objets que j'ai chéris
Ne regrettant dans ce Village ,
Que vous , & l'ami qui partage
La gloire de tous vos écrits .
Des vains phoſphores de notre âge
On m'a vû follement épris :
De la nature Amant plus ſage
Je cherche les boſquets fleuris ,
L'ombre des bois , un payſage
Qu'un Sot regarde avec mépris.!
J'ai trouvé dans ce voiſinage
Une Déeſſe au teint vermeil ,
Aux yeux ſereins , au beau corſage ,
Avec ſon fils , le doux ſommeil ,
La ſanté , brillante Déeſſe
A qui j'adreſſe tous mes voeux :
Que les mortels cherchent ſans ceffe
Et qu'ils fixeroient auprès deux
FEVRIER. 1764.
S'ils n'écartoient pas la ſageſſe.
Avec ces êtres bienfaiſans ,
D'une ſociété riante
17
:
Je goute les plaiſirs touchans :-
Dans une égalité charmante
Dieux.& mortels vivent aux champs;
Ceux-ci régnent dans un bocage
Où l'Amour raſſemble les ris:
Ce n'eſt que des fleurs du village
Qu'ils tirent ce beau coloris ,
Qui brille ſur un teint ſauvage..
Coeurs lâches , pâles citoyens ;
Que la cupidité conſume !
Vos tréſors valent-ils les miens ?-
Vos jours ſont mêlés d'amertume:
J'ai du repos , j'ai tous les biens.
Abbé , quelle volupté pure
D'enchaîner ici le ſommeil ,
Et de ſurprendre la nature
Au doux moment de ſon réveil !
Ah ! qu'elle est belle quand l'Aurore
Monte , dans un grand appareil ,..
Sur l'horiſon qui ſe colore
Des premiers rayons du Soleil.
Quel preſtige , quelle magie.
Séduit mes lens tumultueux ;
Quand la lumière réfléchie
M'offre la furface blanchie
18 MERCURE DE FRANCE,
D'un Océan majestueux ! L
Malheur au mortel inſenſible
Qui regarde ſans s'arrêter ,
Le chêne orgueilleux s'agiter
Au bruit de l'Aquilon terrible !
Le cours tranquille des ruiſſeaur ,
L'émail changeant de la prairie ,
L'ambre doré de nos côteaux ,
Et les airs qui ſoufflent la vie !
C'eſt dans les champs & les hameaux
Que la nature ouvrant ſon temple ,
Offre au mortel qui la contemple
Chaque jour des tréſors nouveaux.
Ici dans des plaines riantes ,
On entend' bondir les troupeaux;
Là des Bergeres vigilantes
En chantant tournent leurs fuſeaux ;
Et leurs galans, de violettes
Ornant leurs cheveux négligés ,
Sur l'herbe autour d'elles rangés ,
Accordent leurs douces Muſettes.
Amoureux enfans de Cypris ,
Que ces Hilas & ces Silvandres
Doivent chanter des airs bien tendres,
Puiſqu'un baifer en eſt le prix !
Venez admirer les prodiges
De la nature , & du Printems
Rois ! dans vos Palais éclatans
FEVRIER. 1764. 19
E'Art n'a pas les mêmes preſtiges .
J'aime l'ovale des baffins
Où l'on voit des gerbes humides ,
Pour l'ornement de vos Jardins
Retomber en plaines liquides ;
Mais j'aime mieux en vérité ,
Ce lit creuſé par la nature
Où l'Eure , avec tranquilité
Roule ſur un ſable argenté ,
Son onde tranſparente & pure.
Près de ſes bords eſt un ſéjour,
-Monument vaße & magnifique ,
Que des Arts le pouvoir magique:
Eleva jadis à l'Amour ; *
Où la Minerve de la France ,
Dumaine , ſi chère aux beaux Arts
Les attiroitde toutes parts
Par ſon goût & ſabienfaiſante.
On voit encore dans ce lieu ,
Autourde la tombe immortelle ,
Errer les ombres de Chaulicu ,
Etde la Fare &de Chapelle .
Appuyé fur une urne d'or ,
LaMothe foupire auprès d'elle ;
Et le doux berger Fontenelle
Y ſemble oublier l'heure encor.
Comme eur je ſens couler ma vie ,
*Anet, bâti par Henri II. pour Dianede Poi
tiers.
2 FRANCE .
Sans ambition , ſans defir ,
Et je préfére mon loiſir
Aux fruits trop tardifs du génie.
Dans la carrière des tale as
Vous avez pris un vol rapite ;
Mais bientôt ſur vos jeunes ans ,
Cher Abbé , le travail aride
Imprimera ſes doigts peſans .
Allez donc dans l'antre fublime
Où Platen réformoit les moeurs ,
Du coeur humain ſonder l'abîme ,
Et l'éclairer ſur ſes erreurs .
La ſageſſede votre Maître
N'a rien qui puiſſe m'éblouir :
Il nous apprend à nous connoître ,
Et moi je m'occupe à jouir .
Vous allez , diſciple fidéle ,
Aſſiſter au banquet ſacré.
Qui nourrit votre âme immortelle ,
Et pour les Dieux ſeuls préparé :
Pour moi je prends ſur la fougère-
Un repas moins délicieux ;
Mais je ſuis auprès de Glicère ,
C'eſt être à la table des Dieux .
Sans ſoin , parmi des fleurs écloſes
Je vois marcher l'heure & le temps ;
Et fi je ſaiſis des inſtans ,
C'eſt toujours pour cueillir des roſes.
FEVRIER . 1764.
Oh ! que d'aimables pareſſeux
Ont comme moi dans leur jeuneſſe
Compté longtemps des jours heureux ,
Et dont l'amour dans leur vieillefſe
Parfumoit encor les cheveux.
Dieu de mon coeur ! chère pareſſe !
Epicure , à tes doux rayons
A vu tous ces plaiſirs éclore ;
Et c'eſt toi dont la main encore
Tient négligemment mes crayons ,
Quand je deſſine Life ou Flore.
Tes doigts légers & délicats ,
Lorſque je veux chanter Thémire ,
Pincent les cordes de ma lyre ,
Et l'amour applaudit tout bas
Aux ſons faciles que j'en tire.
Mais tandis que ſous ces berceaux ,
Fuyant l'orage qui s'apprête ,
Je tends des filets aux oiſeaux ,
L'heure s'avance , & ſur ma tête
Le temps appeſantit ſa faulx.
O temps ! divinité terrible ,
Tu courbes ſous les humbles toits
Ledos du Laboureur paiſible ;
Et tu rides le front des Rois
Dans leur Palais inacceſſible.
Du haut de la ſphère des airs
Les Dieux ſeuls , d'un oeil immobile
Contemplent les êtres divers
Emportés ſur ton aîle agile.
O Temps ! tu détruiras mes Vers !
Demain je deſcendrai ſans gloire
Dans la tombe de mes aïeux :
Mais , fi j'ai révéré les Dieux ,
Tu dois épargner ma mémoire.
Quand l'urne froide des Verſeaux
S'inclinera ſur les campagnes,
Et fera fuir dans les hameaux
Bacchus , Cérès & ſes Compagnes
Alors , loin des lieux enchantés-
Embellis par tout ce que j'aime ,
Et par le bonheur habités ,
Je rentrerai malgré moi-même
Dans le tumulte des Cités.
Je reyerrai cette Statue
Qu'érigea l'amour des François.
Mais ne croyez pas que jamais
Ma Muſe aux Grands ſe proſtitue .
Ah ! ſi mon âme déſormais ,
Par des menſonges avilie ,
Devoit , à force d'infamie ,
Des Grands rechercher les bienfaits ;
Fils de Vénus , Fils de Latone,
O mes Dieux ! éteignez en moi
L'amour des Arts qu'on abandonne,
Et du Plaifir qui fait ma lon
FEVRIER. 1764: 23
Laiſſez-moi vieillir ſous ces hêtres
Dans la vertu de mes ancêtres ,
Et mourir comme eux ſans éffroi.
Sous ce lierre qui me couronne
J'aime mieux parcourir aux champs
Le cercle étroit qui m'environne ,
Qued'aller parmi les méchans ,
Dans la ſuperbe Babylone ,
Suivre l'opulence & les rangs.
Irois-je imiter ce reptile ,
Qui pour ſe gliſſer près des Grands ,
En mille replis différens
Sçait recourber ſon corps docile ?
Valet ſouple , adulateur bas ,
Irois- je bercer ces Midas
Dont l'oreille inſenſible eſt ſourde
Même aux accords les plus parfaits ,
Et dont l'âme groſſiére & lourde
S'aſſoupit dans un corps épais?
Ne croyez pas que je m'abbaiſſe
Aflatter d'illuſtres fripons ,
Impoſteurs qui prônent ſans ceſſe
Leurs petits talens , leurs grands noms ,
Et leurs chevaux & leur maîtreſſe :
Objets qu'on voit dans la baſſeſſe
Donner & vendre tour-à -tour
Le prix du coeur que la ſageſſe
Ne doit accorder qu'à l'amour.
24 MERCURE DE FRANCE.
Retiré ſous les toits ruſtiques ,
Par goût j'habite le réduits
Où près de ſes Dieux domeſtiques
Philémon vivant loin du bruit ,
Va préférer les moeurs antiques
A ce faſte impoſant qui ſuit
Vos Sattrapes Aſiatiques : Halb
Près de leur maître adroits ſerpens ,
Mais tyrans , fiers & deſpotiques
Des lâches que l'on voit rampans
Sur le marbre de leurs portiques.
Ils éblouiſſent l'univers als ellin
De l'éclat qui les environne :
Mais ils s'endorment près du trône
Et ſe réveillent dans les fers .
Heureux qui ne voit point le faîte
Ni les lambris de leurs Palais !
Leglaive affreux de Démoclès
N'eſt pas ſuſpendu ſur ſa tête.
Lorſque je quitteral ces bois ,
Pour revoir les bords de la Seine , A
Cher Abbé , des Arts & des Loix
Je reprendrai la douce chaîne ;
Et nous parlerons quelquefois
Des vertus de votre Mécène : 213
CeSage dont l'humanitéпной
Nous montre à travers les ruines
Denotre antique probité ,
Cette
FEVRIER . 1764.
:
Cette noble
ſimplicité
Qui nous
charmoit dans les
Comines.
Au faîte des
grandeurs monté ,
Sans baſſeſſes & fans
intrigues ,
Il y
commande ſans fierté ,
Et ſçait s'y
maintenir ſans brigues.
Vous
offrirez à mes
regards
Sous les
couleurs de la
Nature ,
Son goût
délicat pour les arts ,
Et ſon âme ſans
impoſture.
25
Par des
Tableaux vrais &
touchans,
Vous
échaufferez mon génie ;
Et
l'amant de notre patrie
Deviendra le Dieu de mes
chants.
Par M.
LEGIER.
A M. L ***
SCAVANT ABBÉ , je vous écris
Confiné dans un hermitage ,
Loin du tourbillon de Paris ,
Vivant de fruit , & de laitage ;
Des belles , & des beaux - eſprits .
Oubliant la foule volage ;
Et des objets que j'ai chéris
Ne regrettant dans ce Village ,
Que vous , & l'ami qui partage
La gloire de tous vos écrits .
Des vains phoſphores de notre âge
On m'a vû follement épris :
De la nature Amant plus ſage
Je cherche les boſquets fleuris ,
L'ombre des bois , un payſage
Qu'un Sot regarde avec mépris.!
J'ai trouvé dans ce voiſinage
Une Déeſſe au teint vermeil ,
Aux yeux ſereins , au beau corſage ,
Avec ſon fils , le doux ſommeil ,
La ſanté , brillante Déeſſe
A qui j'adreſſe tous mes voeux :
Que les mortels cherchent ſans ceffe
Et qu'ils fixeroient auprès deux
FEVRIER. 1764.
S'ils n'écartoient pas la ſageſſe.
Avec ces êtres bienfaiſans ,
D'une ſociété riante
17
:
Je goute les plaiſirs touchans :-
Dans une égalité charmante
Dieux.& mortels vivent aux champs;
Ceux-ci régnent dans un bocage
Où l'Amour raſſemble les ris:
Ce n'eſt que des fleurs du village
Qu'ils tirent ce beau coloris ,
Qui brille ſur un teint ſauvage..
Coeurs lâches , pâles citoyens ;
Que la cupidité conſume !
Vos tréſors valent-ils les miens ?-
Vos jours ſont mêlés d'amertume:
J'ai du repos , j'ai tous les biens.
Abbé , quelle volupté pure
D'enchaîner ici le ſommeil ,
Et de ſurprendre la nature
Au doux moment de ſon réveil !
Ah ! qu'elle est belle quand l'Aurore
Monte , dans un grand appareil ,..
Sur l'horiſon qui ſe colore
Des premiers rayons du Soleil.
Quel preſtige , quelle magie.
Séduit mes lens tumultueux ;
Quand la lumière réfléchie
M'offre la furface blanchie
18 MERCURE DE FRANCE,
D'un Océan majestueux ! L
Malheur au mortel inſenſible
Qui regarde ſans s'arrêter ,
Le chêne orgueilleux s'agiter
Au bruit de l'Aquilon terrible !
Le cours tranquille des ruiſſeaur ,
L'émail changeant de la prairie ,
L'ambre doré de nos côteaux ,
Et les airs qui ſoufflent la vie !
C'eſt dans les champs & les hameaux
Que la nature ouvrant ſon temple ,
Offre au mortel qui la contemple
Chaque jour des tréſors nouveaux.
Ici dans des plaines riantes ,
On entend' bondir les troupeaux;
Là des Bergeres vigilantes
En chantant tournent leurs fuſeaux ;
Et leurs galans, de violettes
Ornant leurs cheveux négligés ,
Sur l'herbe autour d'elles rangés ,
Accordent leurs douces Muſettes.
Amoureux enfans de Cypris ,
Que ces Hilas & ces Silvandres
Doivent chanter des airs bien tendres,
Puiſqu'un baifer en eſt le prix !
Venez admirer les prodiges
De la nature , & du Printems
Rois ! dans vos Palais éclatans
FEVRIER. 1764. 19
E'Art n'a pas les mêmes preſtiges .
J'aime l'ovale des baffins
Où l'on voit des gerbes humides ,
Pour l'ornement de vos Jardins
Retomber en plaines liquides ;
Mais j'aime mieux en vérité ,
Ce lit creuſé par la nature
Où l'Eure , avec tranquilité
Roule ſur un ſable argenté ,
Son onde tranſparente & pure.
Près de ſes bords eſt un ſéjour,
-Monument vaße & magnifique ,
Que des Arts le pouvoir magique:
Eleva jadis à l'Amour ; *
Où la Minerve de la France ,
Dumaine , ſi chère aux beaux Arts
Les attiroitde toutes parts
Par ſon goût & ſabienfaiſante.
On voit encore dans ce lieu ,
Autourde la tombe immortelle ,
Errer les ombres de Chaulicu ,
Etde la Fare &de Chapelle .
Appuyé fur une urne d'or ,
LaMothe foupire auprès d'elle ;
Et le doux berger Fontenelle
Y ſemble oublier l'heure encor.
Comme eur je ſens couler ma vie ,
*Anet, bâti par Henri II. pour Dianede Poi
tiers.
2 FRANCE .
Sans ambition , ſans defir ,
Et je préfére mon loiſir
Aux fruits trop tardifs du génie.
Dans la carrière des tale as
Vous avez pris un vol rapite ;
Mais bientôt ſur vos jeunes ans ,
Cher Abbé , le travail aride
Imprimera ſes doigts peſans .
Allez donc dans l'antre fublime
Où Platen réformoit les moeurs ,
Du coeur humain ſonder l'abîme ,
Et l'éclairer ſur ſes erreurs .
La ſageſſede votre Maître
N'a rien qui puiſſe m'éblouir :
Il nous apprend à nous connoître ,
Et moi je m'occupe à jouir .
Vous allez , diſciple fidéle ,
Aſſiſter au banquet ſacré.
Qui nourrit votre âme immortelle ,
Et pour les Dieux ſeuls préparé :
Pour moi je prends ſur la fougère-
Un repas moins délicieux ;
Mais je ſuis auprès de Glicère ,
C'eſt être à la table des Dieux .
Sans ſoin , parmi des fleurs écloſes
Je vois marcher l'heure & le temps ;
Et fi je ſaiſis des inſtans ,
C'eſt toujours pour cueillir des roſes.
FEVRIER . 1764.
Oh ! que d'aimables pareſſeux
Ont comme moi dans leur jeuneſſe
Compté longtemps des jours heureux ,
Et dont l'amour dans leur vieillefſe
Parfumoit encor les cheveux.
Dieu de mon coeur ! chère pareſſe !
Epicure , à tes doux rayons
A vu tous ces plaiſirs éclore ;
Et c'eſt toi dont la main encore
Tient négligemment mes crayons ,
Quand je deſſine Life ou Flore.
Tes doigts légers & délicats ,
Lorſque je veux chanter Thémire ,
Pincent les cordes de ma lyre ,
Et l'amour applaudit tout bas
Aux ſons faciles que j'en tire.
Mais tandis que ſous ces berceaux ,
Fuyant l'orage qui s'apprête ,
Je tends des filets aux oiſeaux ,
L'heure s'avance , & ſur ma tête
Le temps appeſantit ſa faulx.
O temps ! divinité terrible ,
Tu courbes ſous les humbles toits
Ledos du Laboureur paiſible ;
Et tu rides le front des Rois
Dans leur Palais inacceſſible.
Du haut de la ſphère des airs
Les Dieux ſeuls , d'un oeil immobile
Contemplent les êtres divers
Emportés ſur ton aîle agile.
O Temps ! tu détruiras mes Vers !
Demain je deſcendrai ſans gloire
Dans la tombe de mes aïeux :
Mais , fi j'ai révéré les Dieux ,
Tu dois épargner ma mémoire.
Quand l'urne froide des Verſeaux
S'inclinera ſur les campagnes,
Et fera fuir dans les hameaux
Bacchus , Cérès & ſes Compagnes
Alors , loin des lieux enchantés-
Embellis par tout ce que j'aime ,
Et par le bonheur habités ,
Je rentrerai malgré moi-même
Dans le tumulte des Cités.
Je reyerrai cette Statue
Qu'érigea l'amour des François.
Mais ne croyez pas que jamais
Ma Muſe aux Grands ſe proſtitue .
Ah ! ſi mon âme déſormais ,
Par des menſonges avilie ,
Devoit , à force d'infamie ,
Des Grands rechercher les bienfaits ;
Fils de Vénus , Fils de Latone,
O mes Dieux ! éteignez en moi
L'amour des Arts qu'on abandonne,
Et du Plaifir qui fait ma lon
FEVRIER. 1764: 23
Laiſſez-moi vieillir ſous ces hêtres
Dans la vertu de mes ancêtres ,
Et mourir comme eux ſans éffroi.
Sous ce lierre qui me couronne
J'aime mieux parcourir aux champs
Le cercle étroit qui m'environne ,
Qued'aller parmi les méchans ,
Dans la ſuperbe Babylone ,
Suivre l'opulence & les rangs.
Irois-je imiter ce reptile ,
Qui pour ſe gliſſer près des Grands ,
En mille replis différens
Sçait recourber ſon corps docile ?
Valet ſouple , adulateur bas ,
Irois- je bercer ces Midas
Dont l'oreille inſenſible eſt ſourde
Même aux accords les plus parfaits ,
Et dont l'âme groſſiére & lourde
S'aſſoupit dans un corps épais?
Ne croyez pas que je m'abbaiſſe
Aflatter d'illuſtres fripons ,
Impoſteurs qui prônent ſans ceſſe
Leurs petits talens , leurs grands noms ,
Et leurs chevaux & leur maîtreſſe :
Objets qu'on voit dans la baſſeſſe
Donner & vendre tour-à -tour
Le prix du coeur que la ſageſſe
Ne doit accorder qu'à l'amour.
24 MERCURE DE FRANCE.
Retiré ſous les toits ruſtiques ,
Par goût j'habite le réduits
Où près de ſes Dieux domeſtiques
Philémon vivant loin du bruit ,
Va préférer les moeurs antiques
A ce faſte impoſant qui ſuit
Vos Sattrapes Aſiatiques : Halb
Près de leur maître adroits ſerpens ,
Mais tyrans , fiers & deſpotiques
Des lâches que l'on voit rampans
Sur le marbre de leurs portiques.
Ils éblouiſſent l'univers als ellin
De l'éclat qui les environne :
Mais ils s'endorment près du trône
Et ſe réveillent dans les fers .
Heureux qui ne voit point le faîte
Ni les lambris de leurs Palais !
Leglaive affreux de Démoclès
N'eſt pas ſuſpendu ſur ſa tête.
Lorſque je quitteral ces bois ,
Pour revoir les bords de la Seine , A
Cher Abbé , des Arts & des Loix
Je reprendrai la douce chaîne ;
Et nous parlerons quelquefois
Des vertus de votre Mécène : 213
CeSage dont l'humanitéпной
Nous montre à travers les ruines
Denotre antique probité ,
Cette
FEVRIER . 1764.
:
Cette noble
ſimplicité
Qui nous
charmoit dans les
Comines.
Au faîte des
grandeurs monté ,
Sans baſſeſſes & fans
intrigues ,
Il y
commande ſans fierté ,
Et ſçait s'y
maintenir ſans brigues.
Vous
offrirez à mes
regards
Sous les
couleurs de la
Nature ,
Son goût
délicat pour les arts ,
Et ſon âme ſans
impoſture.
25
Par des
Tableaux vrais &
touchans,
Vous
échaufferez mon génie ;
Et
l'amant de notre patrie
Deviendra le Dieu de mes
chants.
Par M.
LEGIER.
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67
p. 189-197
DÉCORATIONS du nouveau Théâtre.
Début :
Quelqu'étendue que nous ayent déja couté les détails de cet Article, plus intéressant [...]
Mots clefs :
Décorations, Décoration, Opéra, Théâtre, Acte, Palais, Architecture, Genre, Jupiter, Spectacle, Palais des Tuileries
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texteReconnaissance textuelle : DÉCORATIONS du nouveau Théâtre.
DÉCORATIONS du nouveau Théâtre.
Quelqu'étendue que nous ayent déja
couté les détails de cet Article , plus intéreſſant
qu'à l'ordinaire par les circonſtances
, nous ne pourrions refufer
ſans injustice , de configner ici & d'apprendre
aux Lecteurs le ſuccès des foins
qu'on a pris pour la ſplendeur du Spectacle.
Le premier Acte offre à l'ouverture
du rideau un vaſte Palais , d'une belle
architecture , percé par des colonades
en point de côté. Cette décoration occupe
une grande partie de la fuperficie
du Théâtre dont elle annonce d'abord
affez avantageuſement l'étendue. En
effet diverſes évolutions & tous les évé
nemens de deux combats y ſont exécutés
par près de 80 hommes armés,ſans
embarras ,& les Tableaux en font toujours
distinctement apperçus dans l'ordre
naturel des vraiſemblances , par
ceque les eſpaces qui les environnens
font toujours aſſez vaſtes.
Les curieux voyent avec plaifir au
deuxiéme Acte , un de ces grands Monumens
funéraires de l'Antiquité ; où
l'on dépoſoit les Corps ou les Cendres
des Rois , & des Héros. On en apperçoit
l'intérieur par une vaſte ouverture qui
laiſſe voir, parmi d'autres, le Mauſolée de
Caſtor,au-deſſusduquel ſont ſuſpendues
des lampes ſépulcrales. On n'eſt pas
tombé dans l'erreur d'en faire un Catafalque
moderne. Les ornemens font
caractériſtiques ; ce lieu eſt environné
d'obéliſques , de pyramides ,&de Tombeaux.
Le tout eſt dans le vrai genre de
l'Antique , & d'un fort bon Ton de
couleur. Des perſonnages , couverts de
grands voiles de deuil ,pleurans ſur ce
Tombeau & tout le reſte de la Pompe
funébre, ajoutent à la vérité de l'image,
analogue aux admirables morceaux
de muſique que tout le monde connoît.
L'intérieur du Palais de Jupiter enFEVRIER
. 1764. Ign 1
vironné de toute ſa gloire , au troifiéme
Acte , est d'autant plus impoſant
qu'il laiſſe voir prèſque toute la grandeur
de ce Théâtre. Le Péryſtile du
Temple de ce Dieu , qui précéde l'ouverture
de cette décoration , a pour les
connoiffeurs le mérite de la compofition&
de l'execution d'unTableau d'Architecture.
Ils donnent en même tems
de juſtes éloges à la maniére dont eſt
traitée la Cavernne , qui ſert d'entrée
aux Enfers, au quatriéme Acte. Ce qui
plaît , ou plutôt , ce qui enchante généralement
tous les yeux , eſt la décoration
qui ſuit immédiatement celle-ci ,
pour repréſenter les Champs Elyſées . Il
n'eſt pas poſſible au Génie pittoreſque
de mieux réaliſer le Génie Poëtique
que l'on a fait en cette occaſion. L'image
que l'on y donne,du ſéjour délicieux
des ombres , eſt le plus beau choix de
la nature , c'eſt en même temps plus que
la nature ; dans le charme des effets.
L'oeil ſe promene , perce dans les allées
& fur les bords du Léthé. La vue
s'y repoſe ; elle y fixe , pour ainſi dire
l'âme par une volupté penſible , dont
rien ne trouble la douceur. Une gradation
bien ménagée , une entente heureuſe
des lumières , une fraîcheur ſuave
,
192 MERCURE DE FRANCE.
dans le coloris , tout donne à cette décoration
, le vrai , le fini , & le précieux
du plus agréable Tableau de Païfage
peint ſur le chevalet. Si cette précédente
décoration raſſemble tout ce
qu'on peut imaginer d'agrémens dans
l'ordre de la nature , celle qui termine
l'Opéra ,fait voir , par un effort ſupérieur
de l'Art , tout ce que l'imagination pourroit
ſe peindre dans l'ordre ſurnaturel
des merveilles .
Elle repréſente , au milieu des Airs , un
Palais iſolé de Jupiter , d'une Architecture
légère , foutenu fur des nuages. Il
communique par des galleries aux (pavillons
des Génies qui préfident aux Planettes
, déſignés par les attributs de ces
Divinités; celui de Jupiter , couronné
d'une coupole élégante & riche eſt défigné
par les Aigles. On voit au-delà une
partie du Zodiaque où ſont les deux Jumeaux
nouvellement inſtallés. Le globe
du Soleil y parcourt ſa carrière . Indépendamment
des attributs, on a fort ingénieufement
exprimé le Phyſique des
Planettes , par la ſuppoſition de globes
lumineux , placés dans chaque Pavillon,
dont les émiſſions rayonnantes paſſent
à travers les entre-colonnes . Un feul ,
qui fait fond au Pavillon de Jupiter ,
eft
FEVRIER. 1764. 193
eſt vû de face & en plein . Une chaleur,
un feu vaporeux , régne tellement dans
cette décoration , que tout eſt lumière
, & qu'il ſemble que la couleur
en ſoit la cauſe première. L'ordonnance
des parties d'Architecture eſt élégante
, noble & céleste. La matière paroît
en être de lapis ſurhauffé d'or. Mais
plutôt , par un preſtige fingulier la matière
s'y diftingue à peine , tout y eſt
fondu & tout y eſt diſtinct , en forte que
dans ce brillant enſemble on ne voit ,
on ne fent que la Divinité dont on peint
le ſéjour. Par un effet étonnant , les
rayons des globes lumineux ſemblent
abfolument diaphanes ſur des fonds de
la matière la plus opaque . En un mot ,
toute cette décoration peut être regardée
comme une forte de magie qui ne
doit ſes preſtiges qu'aux propres forces
de l'art. Nous n'avons encore rien vû
d'auffi neuf en ce genre au Théâtre
ſans qu'on ait employé aucuns de ces
fecours étrangers à la Peinture, qui doivent
toujours être dédaignés par les
Artiſtes dans les imitations d'un
grand genre . On ſera moins furpris de
ce que nous rapportons ici de ces deux
décorations , quand on ſçaura que le
célébre M. BOUCHER prèſque toujours
I
194 MERCURE DE FRANCE .
inſpiré par le génie & guidé par
le goût , s'eſt prêté à en donner
l'idée , & qu'elles ont été exécutées
ſur ſes deſſeins par d'habiles Artiſtes
qui ont déja donné des preuves de
leurs talens. Ils ont tellement ſaiſi
la penſée & même la manière de ce
grand Maître , qu'on diroit que ſa main
&fon eſprit ont conduit leurs pinceaux.
C'eſt une fatisfaction pour les
Amateurs de voir renaître & perfectionner
en France un genre qui paroifſoit
devoir, après le fameux Servandoni,
retomber dans la barbarie d'où il l'avoit
tiré. Ces deux principales décorations
ne doivent pas faire négliger le
mérite d'une autre qui précéde la grande
décoration de la fin& qui repréſente
les dehors de la Ville de Sparte avec
un Arc de Triomphe. Le ſeul rideau du
fond eſt pour les Connoiffeurs une
preuve du talent le plus diftingué ; la
compofition & l'exécution font , ainſi
que toutes les autres décorations de l'Opéra
, des mêmes Artiſtes qui ont peint
* M. Baudon a peint les Champs Elysées & la
Caverne de l'Enfer , MM. Canot & Lallemand la
Décoration de l'Olympe du cinquiéme Acte. Le
Rideau des dehors de la Ville de Sparte eſt encore
de M. Baudon .
FEVRIER . 1764. 195
d'après M. Boucher , les Champs Elyfées
& la derniere décoration .
En conſidérant le nombre & la
richeſſe des habillemens ; en y joignant
le détail que nous venons de faire des
décorations, dans le nombre deſquelles
deux ſeulement * ne ſont pas entièrement
neuves,mais réparées & augmenrées
relativement aux nouvelles proportions
; on ne peut refuſer de juſtes
Eloges au zèle & a l'attention des Directeurs
de ce Spectacle , qui doit faire
la gloire de la Nation, mais où tous
les genres de dépenſes vont ſe trouver
confidérablement multipliés.
On doit remettre l'Opéra de Titon &
l'Aurore , le Jeudi 9 du préſent mois
de Février . Onle continuera les Jeudis
de chaque ſemaine.
La nuit du deux au trois de ce mois
on donna le premier Bal , dans la nouvelle
Salle qui a été univerſellement admirée.
En décrivant celle de l'Opéra ,
nous avons décrit plus haut celle-ci qui
eſt une répétition entiére &exacte des
trois rangs de Loges ſur le Théâtre , depuis
les Balcons qui forment la Partie
du milieu & dans lesquels ſont établis
*Celle du premier Alte & celle du troifiéme..
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
**
des Buffets vis-à-vis de grands trumeaux
de glaces . Les deux extrémités
de la Salle font ceintrées uniformément.
Sur le Plafond, qui eſt continué , ſont répétés
les mêmes compartimens & il eſt
terminé par une coupole,pareille à celle
du deffus de l'Amphiteâtre. La Salle , en
totalité, eſt plus longue & plus large qu'à
l'ancienOpéra.Celle - ci a d'une extrémité
à l'autre environ 80 pieds dans oeuvre
& 28 a 30 de largeur. Les proportions
en font d'un effet fatisfaiſantau premier
coup d'oeil. Sa régularité & l'uniformité
des Ornemens des Loges , lui donnent
en même tems une nobleſſe & un éclat
dont il paroît que tout le monde convient.
Nous ne rappellons pas ici les
commodités & les agrémens que procurent
les parties extérieures, dont nous
avons parlé dans l'Article de la Salle
d'Opéra , & dont la néceſſité dans
celle-ci , en fait encore mieux fentir
tous les avantages.
:
Elle est éclairée par une quantité
confidérable de fort beaux Luftres &
Girandoles de Criſtal.
,
Le Roi ayant bien voulu favoriſer la
commodité du Public juſqu'à permettre
la même liberté de paſſage ,
indiſtinctement dans toutes les Cours ,
FEVRIER. 1764 . 197
tant
du Palais des Thuileries , que dans les
rues de la Ville , on arrive à toutes les
heures , dans toute eſpéce de Voitures ,
Carroffes de Place , comme autres ,
à l'Opéra qu'au Bal. On peut dans
tel temps de la nuit que ce fait , faire
avancer en ſortant un Carroſſe de Place .
juſques a la Porte de la Salle , moyennant
une marque qu'on délivre à ceux
qui en demandent.
Ces Salles pour l'Opéra & pour le
Bal , ont été ainſi diſpoſées dans celle
des Thuileries , avec les aſſujettiſſemens
preſcrits, par les ſoins de M. GABRIEL,
premier Architecte du ROI , concertés
avec M. SoUFFLOT , Contrôleur des
Bâtimens pour ce Palais ,& fous fa conduite.
M. GIRAULD, Ingénieur Machiniſte
de l'Académie Royale de Muſique , &
des Menus Plaiſirs du Roi , a donné de
nouvelles preuves , en cette occafion ,
de ſes talens & de fa grande intelligence.
Aucuns des mouvemens , fi compliqués
, n'ayant manqué leur jeu dès la
première repréſentation , & le changement
fingulier de la Salle de Spectacle
en celle de Bal , s'opérant en moins de
trois heures.
Quelqu'étendue que nous ayent déja
couté les détails de cet Article , plus intéreſſant
qu'à l'ordinaire par les circonſtances
, nous ne pourrions refufer
ſans injustice , de configner ici & d'apprendre
aux Lecteurs le ſuccès des foins
qu'on a pris pour la ſplendeur du Spectacle.
Le premier Acte offre à l'ouverture
du rideau un vaſte Palais , d'une belle
architecture , percé par des colonades
en point de côté. Cette décoration occupe
une grande partie de la fuperficie
du Théâtre dont elle annonce d'abord
affez avantageuſement l'étendue. En
effet diverſes évolutions & tous les évé
nemens de deux combats y ſont exécutés
par près de 80 hommes armés,ſans
embarras ,& les Tableaux en font toujours
distinctement apperçus dans l'ordre
naturel des vraiſemblances , par
ceque les eſpaces qui les environnens
font toujours aſſez vaſtes.
Les curieux voyent avec plaifir au
deuxiéme Acte , un de ces grands Monumens
funéraires de l'Antiquité ; où
l'on dépoſoit les Corps ou les Cendres
des Rois , & des Héros. On en apperçoit
l'intérieur par une vaſte ouverture qui
laiſſe voir, parmi d'autres, le Mauſolée de
Caſtor,au-deſſusduquel ſont ſuſpendues
des lampes ſépulcrales. On n'eſt pas
tombé dans l'erreur d'en faire un Catafalque
moderne. Les ornemens font
caractériſtiques ; ce lieu eſt environné
d'obéliſques , de pyramides ,&de Tombeaux.
Le tout eſt dans le vrai genre de
l'Antique , & d'un fort bon Ton de
couleur. Des perſonnages , couverts de
grands voiles de deuil ,pleurans ſur ce
Tombeau & tout le reſte de la Pompe
funébre, ajoutent à la vérité de l'image,
analogue aux admirables morceaux
de muſique que tout le monde connoît.
L'intérieur du Palais de Jupiter enFEVRIER
. 1764. Ign 1
vironné de toute ſa gloire , au troifiéme
Acte , est d'autant plus impoſant
qu'il laiſſe voir prèſque toute la grandeur
de ce Théâtre. Le Péryſtile du
Temple de ce Dieu , qui précéde l'ouverture
de cette décoration , a pour les
connoiffeurs le mérite de la compofition&
de l'execution d'unTableau d'Architecture.
Ils donnent en même tems
de juſtes éloges à la maniére dont eſt
traitée la Cavernne , qui ſert d'entrée
aux Enfers, au quatriéme Acte. Ce qui
plaît , ou plutôt , ce qui enchante généralement
tous les yeux , eſt la décoration
qui ſuit immédiatement celle-ci ,
pour repréſenter les Champs Elyſées . Il
n'eſt pas poſſible au Génie pittoreſque
de mieux réaliſer le Génie Poëtique
que l'on a fait en cette occaſion. L'image
que l'on y donne,du ſéjour délicieux
des ombres , eſt le plus beau choix de
la nature , c'eſt en même temps plus que
la nature ; dans le charme des effets.
L'oeil ſe promene , perce dans les allées
& fur les bords du Léthé. La vue
s'y repoſe ; elle y fixe , pour ainſi dire
l'âme par une volupté penſible , dont
rien ne trouble la douceur. Une gradation
bien ménagée , une entente heureuſe
des lumières , une fraîcheur ſuave
,
192 MERCURE DE FRANCE.
dans le coloris , tout donne à cette décoration
, le vrai , le fini , & le précieux
du plus agréable Tableau de Païfage
peint ſur le chevalet. Si cette précédente
décoration raſſemble tout ce
qu'on peut imaginer d'agrémens dans
l'ordre de la nature , celle qui termine
l'Opéra ,fait voir , par un effort ſupérieur
de l'Art , tout ce que l'imagination pourroit
ſe peindre dans l'ordre ſurnaturel
des merveilles .
Elle repréſente , au milieu des Airs , un
Palais iſolé de Jupiter , d'une Architecture
légère , foutenu fur des nuages. Il
communique par des galleries aux (pavillons
des Génies qui préfident aux Planettes
, déſignés par les attributs de ces
Divinités; celui de Jupiter , couronné
d'une coupole élégante & riche eſt défigné
par les Aigles. On voit au-delà une
partie du Zodiaque où ſont les deux Jumeaux
nouvellement inſtallés. Le globe
du Soleil y parcourt ſa carrière . Indépendamment
des attributs, on a fort ingénieufement
exprimé le Phyſique des
Planettes , par la ſuppoſition de globes
lumineux , placés dans chaque Pavillon,
dont les émiſſions rayonnantes paſſent
à travers les entre-colonnes . Un feul ,
qui fait fond au Pavillon de Jupiter ,
eft
FEVRIER. 1764. 193
eſt vû de face & en plein . Une chaleur,
un feu vaporeux , régne tellement dans
cette décoration , que tout eſt lumière
, & qu'il ſemble que la couleur
en ſoit la cauſe première. L'ordonnance
des parties d'Architecture eſt élégante
, noble & céleste. La matière paroît
en être de lapis ſurhauffé d'or. Mais
plutôt , par un preſtige fingulier la matière
s'y diftingue à peine , tout y eſt
fondu & tout y eſt diſtinct , en forte que
dans ce brillant enſemble on ne voit ,
on ne fent que la Divinité dont on peint
le ſéjour. Par un effet étonnant , les
rayons des globes lumineux ſemblent
abfolument diaphanes ſur des fonds de
la matière la plus opaque . En un mot ,
toute cette décoration peut être regardée
comme une forte de magie qui ne
doit ſes preſtiges qu'aux propres forces
de l'art. Nous n'avons encore rien vû
d'auffi neuf en ce genre au Théâtre
ſans qu'on ait employé aucuns de ces
fecours étrangers à la Peinture, qui doivent
toujours être dédaignés par les
Artiſtes dans les imitations d'un
grand genre . On ſera moins furpris de
ce que nous rapportons ici de ces deux
décorations , quand on ſçaura que le
célébre M. BOUCHER prèſque toujours
I
194 MERCURE DE FRANCE .
inſpiré par le génie & guidé par
le goût , s'eſt prêté à en donner
l'idée , & qu'elles ont été exécutées
ſur ſes deſſeins par d'habiles Artiſtes
qui ont déja donné des preuves de
leurs talens. Ils ont tellement ſaiſi
la penſée & même la manière de ce
grand Maître , qu'on diroit que ſa main
&fon eſprit ont conduit leurs pinceaux.
C'eſt une fatisfaction pour les
Amateurs de voir renaître & perfectionner
en France un genre qui paroifſoit
devoir, après le fameux Servandoni,
retomber dans la barbarie d'où il l'avoit
tiré. Ces deux principales décorations
ne doivent pas faire négliger le
mérite d'une autre qui précéde la grande
décoration de la fin& qui repréſente
les dehors de la Ville de Sparte avec
un Arc de Triomphe. Le ſeul rideau du
fond eſt pour les Connoiffeurs une
preuve du talent le plus diftingué ; la
compofition & l'exécution font , ainſi
que toutes les autres décorations de l'Opéra
, des mêmes Artiſtes qui ont peint
* M. Baudon a peint les Champs Elysées & la
Caverne de l'Enfer , MM. Canot & Lallemand la
Décoration de l'Olympe du cinquiéme Acte. Le
Rideau des dehors de la Ville de Sparte eſt encore
de M. Baudon .
FEVRIER . 1764. 195
d'après M. Boucher , les Champs Elyfées
& la derniere décoration .
En conſidérant le nombre & la
richeſſe des habillemens ; en y joignant
le détail que nous venons de faire des
décorations, dans le nombre deſquelles
deux ſeulement * ne ſont pas entièrement
neuves,mais réparées & augmenrées
relativement aux nouvelles proportions
; on ne peut refuſer de juſtes
Eloges au zèle & a l'attention des Directeurs
de ce Spectacle , qui doit faire
la gloire de la Nation, mais où tous
les genres de dépenſes vont ſe trouver
confidérablement multipliés.
On doit remettre l'Opéra de Titon &
l'Aurore , le Jeudi 9 du préſent mois
de Février . Onle continuera les Jeudis
de chaque ſemaine.
La nuit du deux au trois de ce mois
on donna le premier Bal , dans la nouvelle
Salle qui a été univerſellement admirée.
En décrivant celle de l'Opéra ,
nous avons décrit plus haut celle-ci qui
eſt une répétition entiére &exacte des
trois rangs de Loges ſur le Théâtre , depuis
les Balcons qui forment la Partie
du milieu & dans lesquels ſont établis
*Celle du premier Alte & celle du troifiéme..
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
**
des Buffets vis-à-vis de grands trumeaux
de glaces . Les deux extrémités
de la Salle font ceintrées uniformément.
Sur le Plafond, qui eſt continué , ſont répétés
les mêmes compartimens & il eſt
terminé par une coupole,pareille à celle
du deffus de l'Amphiteâtre. La Salle , en
totalité, eſt plus longue & plus large qu'à
l'ancienOpéra.Celle - ci a d'une extrémité
à l'autre environ 80 pieds dans oeuvre
& 28 a 30 de largeur. Les proportions
en font d'un effet fatisfaiſantau premier
coup d'oeil. Sa régularité & l'uniformité
des Ornemens des Loges , lui donnent
en même tems une nobleſſe & un éclat
dont il paroît que tout le monde convient.
Nous ne rappellons pas ici les
commodités & les agrémens que procurent
les parties extérieures, dont nous
avons parlé dans l'Article de la Salle
d'Opéra , & dont la néceſſité dans
celle-ci , en fait encore mieux fentir
tous les avantages.
:
Elle est éclairée par une quantité
confidérable de fort beaux Luftres &
Girandoles de Criſtal.
,
Le Roi ayant bien voulu favoriſer la
commodité du Public juſqu'à permettre
la même liberté de paſſage ,
indiſtinctement dans toutes les Cours ,
FEVRIER. 1764 . 197
tant
du Palais des Thuileries , que dans les
rues de la Ville , on arrive à toutes les
heures , dans toute eſpéce de Voitures ,
Carroffes de Place , comme autres ,
à l'Opéra qu'au Bal. On peut dans
tel temps de la nuit que ce fait , faire
avancer en ſortant un Carroſſe de Place .
juſques a la Porte de la Salle , moyennant
une marque qu'on délivre à ceux
qui en demandent.
Ces Salles pour l'Opéra & pour le
Bal , ont été ainſi diſpoſées dans celle
des Thuileries , avec les aſſujettiſſemens
preſcrits, par les ſoins de M. GABRIEL,
premier Architecte du ROI , concertés
avec M. SoUFFLOT , Contrôleur des
Bâtimens pour ce Palais ,& fous fa conduite.
M. GIRAULD, Ingénieur Machiniſte
de l'Académie Royale de Muſique , &
des Menus Plaiſirs du Roi , a donné de
nouvelles preuves , en cette occafion ,
de ſes talens & de fa grande intelligence.
Aucuns des mouvemens , fi compliqués
, n'ayant manqué leur jeu dès la
première repréſentation , & le changement
fingulier de la Salle de Spectacle
en celle de Bal , s'opérant en moins de
trois heures.
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68
p. 202-205
DESCRIPTION de la Fête donnée à Madrid par le Marquis d'Ossun, Ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Catholique, à l'occasion du Mariage de l'Infante Marie-Louise avec l'Archiduc Leopold.
Début :
Sa Majesté Catholique ayant fixé au 24 le jour de cette fête, [...]
Mots clefs :
Mariage, Ambassadeur, Dieu, Amour, Madrid, Marquis, Ballet, Table, Fête, Palais, Temple
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texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION de la Fête donnée à Madrid par le Marquis d'Ossun, Ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Catholique, à l'occasion du Mariage de l'Infante Marie-Louise avec l'Archiduc Leopold.
DEscRIPTIoN de la Fête donnée à Madrid par
le Marquis d'OssvN , Ambaſſadeur du RoI
auprès de Sa Majeſté Catholique, à l'occaſion
du Mariage de l'Infante Marie-Louiſe avec
l'Archiduc LEoPoED.
Sa Majeſté Catholique ayant fixé au 24 lejour de
cette fête, les Grands & Grandes d'Eſpagne , les
Ambaſſadeurs & les Miniſtres Etrangers, ainſi que
phuſieurs autres perſonnes de la première diſ
tinction, qui y avoient été invitées, ſe rendirent
. vers les ſix heures du ſoir à l'Hôtel de l'Ambaſſa
deur : la façade de la maiſon étoit illuminée , un
grand nombre de flambeaux éclairoit la rue à
droite & à gauche & conduiſoit, d'un côté, à
e
- J U I N. 1764. 2o3
une maiſon qui étoit deſtinée à recevoir les Pages
des Dames & où l'on devoit,ſelon l'uſage du Pays,
leur diſtribuer des confitures & des rafraîchiſſe
mens, & de l'autre, à de grandes Salles préparées
pour les gens de livrée. La † fut reçue
Par l'Ambaſſadeur & par la Ducheſſe de Medina
Sidonia qui s'étoit chargée de faire les honneurs
de la fête; les Dames & les Cavaliers furent con
duits dans les appartemens qui leur étoient deſ--
tinés , &, quoique ſéparés les uns des autres, ſelon
le cérémonial Eſpagnol , les Cavaliers avoient la
liberté de voir les Dames & de cauſer avec elles ,
la ſéparation n'étant formée que par des canapés
que perſonne n'avoit l'indiſcrétion de franchir.
Tous ces appartemens étoient magnifiquement
meublés & bien éclairés. A huit heures, le refreſco
( le rafraîchiſſement ) fut ſervi par ſoixante-dix
Pages richement habillés; après ce ſervice, qui ſe
fit avec autant d'ordre que de magnificence & pro
fuſion, on préſenta à toute la compagnie le Livre
de la Comédie qu'on alloit exécuter. Alors quatre
portes, qui juſqu'à ce moment avoient été maſ
quées & qui donnoient ſur le jardin, préſenterent .
aux yeux des ſpectateurs au lieu de ce jardin une
magnifique Salle de Spectacle : les bancs des Da--
mes étoient diſpoſés autour de la Salle ſur trois
rangs en forme d'Amphithéâtre, & ceux des Ca
valiers étoient placés dans le Parterre. La Piéce
commença par un Prologue relatif à l'objet de
la fête. Le Théâtre repréſentoit le Veſtibule du
Palais des Dieux, Apollon & Mars paroiſſent ſur
la ſcène & forment le projet de changer la face
de l'Europe en uniſſant enſemble l'Eſpagne, l'Al
lemagne, l'Italie & la France, Vénus & Minerve
decendent dans un char & leur annoncent la réu--
mion de l'Hymen & de l'Amour : en ce moment.
L vj.
2o4 MERCURE DE FRANCE.
la porte du Palais des Dieux s'ouvre & laiſſe voir
dans l'intérieur ſur un piédeſtal les portraits de
l'Archiduc & de l'Infante dans un médaillon ſou
tenu par des Amours.Vénus fait l'éloge du Princes
Minerve fait l'eloge de la Princeſſe, dans lequel
ſe trouve naturellement amené celui de ſon au
guſte Père & de la Reine-Mere. Apollon & Mars
applaudiſſent au choix des Dieux qui ont prévenu
le leur & ordonnent aux Plaiſirs d'aller annoncer
cet Hymen à la Terre. Enfin, Apollon invite les
Muſes à célébrer le jour où les Dieux ſe ſont ainſi
réunis pour le bonheur du monde. Ce Prologue,
terminé par un Ballet qui répondoit à la grandeur
du Sujet, fut ſuivi d'un Intermé de intitulé : la
Valleé du Plaiſir, où l'on voyoit la peinture de
l'Amour vertueux & tranquille; des Bergers & des
Bergères y faiſoient des voeux pour le bonheur
des auguſtes époux qui étoient l'objet de leurs
fêtes : l'interméde finit par un Ballet Paſtoral,
après lequel on repréſenta le Futeur Amoureux,
Cpéra-Comique, traduit du François en Eſpagnol.
A cette Comédie ſuccéda un autre Interméde que
les Eſpagnols appellent Fin de la fieſta : il fut
terminé par un Ballet de Hongrois & de Citoyen
nes de Madrid , connues ſous le nom de Majas :
la décoration repréſentoit exactement la façade
illuminée de l'Hôtel de l'Ambaſſadeur. Le Specta
de dura environ trois heures. On en ſortit après
minuit & l'on monta à l'appartement d'enhaut
uniquement deſtiné pour le ſouper qui fut ſervi
à une table de cent vingt-quatre couverts, placée
dans une Salle qui formoit un jardin orné de
berceaux fleuris entre leſquels étoient peints,
d'eſpace en eſpace des thermes en marbre blanc
& des ſtatues de grandeur naturelle : à l'un des
bouts de la Salle § repréſenté le coucher du
t
J U I N. 1764. 2o5
Soleil , & à l'autre le lever de la Lune. Sur cette
table étoit auſſi figuré en ſucre le Temple de
l'Hymen au milieu d'un parterre d'orangers,en
trecoupé de fontaines & terminé par des pavillons
de la plus belle Architecture. De cette grande
Salle on paſſoit dans une autre richement meu
blée où étoit le dais du Roi de France & dans
laquelle on avoit placé une table de quatre vingt
dix couverts : elle étoit ornée des portraits de la
Famille Royale, entre chacun deſquels étoit une
guirlande courante de gaze d'or , d'argent & de
fleurs. Comme le nombre des convives étoit de
près de ſept cens perſonnes, parmi leſquelles on
comptoit environ cent cinquante Dames , on
dreſſa ſur le champ pluſieurs tables dans les piéces
d'en-bas : il y avoit auſſi ſur le Théâtre dèux
tables de ſoixante couverts chacune, pour les
Comédiens & les Muſiciens. Après le ſervice, on
en dreſſa d'autres pour ſoixante-dix Pages & pour
plus de cent Valets de Chambre. Le ſouper fini,
on deſendit à la Salle du Bal qui repréſentoit le
Temple de l'Hymen. Sur la face extérieure d'un
Autel placé dans le fond on voyoit le mariage de
Pſyché & de l'Amour, & à côté de l'Autel , ſur
les deux aîles de la Salle, quatre ſtatues de gran
deur naturelle, l'Hymen & l'Amour, le Plaiſir
& la Pudeur. Le Bal s'ouvrit vers les deux heures
du matin & dura juſqu'à neuf heures. On ſervit
alors une table de quatre-vingt couverts pour
les perſonnes qui étoient reſtées juſqu'à ce mo
ment. L'Ambaſſadeur & la Ducheſſe de Medina
Sidonia ne négligerent rien pour rendre cette
fête agréable ;ils furent ſecondés par le Comte
d'Egmont, le Marquis de Confians & le Marquis
de Crillon, qui ſe trouvoient alors à Madrid.
le Marquis d'OssvN , Ambaſſadeur du RoI
auprès de Sa Majeſté Catholique, à l'occaſion
du Mariage de l'Infante Marie-Louiſe avec
l'Archiduc LEoPoED.
Sa Majeſté Catholique ayant fixé au 24 lejour de
cette fête, les Grands & Grandes d'Eſpagne , les
Ambaſſadeurs & les Miniſtres Etrangers, ainſi que
phuſieurs autres perſonnes de la première diſ
tinction, qui y avoient été invitées, ſe rendirent
. vers les ſix heures du ſoir à l'Hôtel de l'Ambaſſa
deur : la façade de la maiſon étoit illuminée , un
grand nombre de flambeaux éclairoit la rue à
droite & à gauche & conduiſoit, d'un côté, à
e
- J U I N. 1764. 2o3
une maiſon qui étoit deſtinée à recevoir les Pages
des Dames & où l'on devoit,ſelon l'uſage du Pays,
leur diſtribuer des confitures & des rafraîchiſſe
mens, & de l'autre, à de grandes Salles préparées
pour les gens de livrée. La † fut reçue
Par l'Ambaſſadeur & par la Ducheſſe de Medina
Sidonia qui s'étoit chargée de faire les honneurs
de la fête; les Dames & les Cavaliers furent con
duits dans les appartemens qui leur étoient deſ--
tinés , &, quoique ſéparés les uns des autres, ſelon
le cérémonial Eſpagnol , les Cavaliers avoient la
liberté de voir les Dames & de cauſer avec elles ,
la ſéparation n'étant formée que par des canapés
que perſonne n'avoit l'indiſcrétion de franchir.
Tous ces appartemens étoient magnifiquement
meublés & bien éclairés. A huit heures, le refreſco
( le rafraîchiſſement ) fut ſervi par ſoixante-dix
Pages richement habillés; après ce ſervice, qui ſe
fit avec autant d'ordre que de magnificence & pro
fuſion, on préſenta à toute la compagnie le Livre
de la Comédie qu'on alloit exécuter. Alors quatre
portes, qui juſqu'à ce moment avoient été maſ
quées & qui donnoient ſur le jardin, préſenterent .
aux yeux des ſpectateurs au lieu de ce jardin une
magnifique Salle de Spectacle : les bancs des Da--
mes étoient diſpoſés autour de la Salle ſur trois
rangs en forme d'Amphithéâtre, & ceux des Ca
valiers étoient placés dans le Parterre. La Piéce
commença par un Prologue relatif à l'objet de
la fête. Le Théâtre repréſentoit le Veſtibule du
Palais des Dieux, Apollon & Mars paroiſſent ſur
la ſcène & forment le projet de changer la face
de l'Europe en uniſſant enſemble l'Eſpagne, l'Al
lemagne, l'Italie & la France, Vénus & Minerve
decendent dans un char & leur annoncent la réu--
mion de l'Hymen & de l'Amour : en ce moment.
L vj.
2o4 MERCURE DE FRANCE.
la porte du Palais des Dieux s'ouvre & laiſſe voir
dans l'intérieur ſur un piédeſtal les portraits de
l'Archiduc & de l'Infante dans un médaillon ſou
tenu par des Amours.Vénus fait l'éloge du Princes
Minerve fait l'eloge de la Princeſſe, dans lequel
ſe trouve naturellement amené celui de ſon au
guſte Père & de la Reine-Mere. Apollon & Mars
applaudiſſent au choix des Dieux qui ont prévenu
le leur & ordonnent aux Plaiſirs d'aller annoncer
cet Hymen à la Terre. Enfin, Apollon invite les
Muſes à célébrer le jour où les Dieux ſe ſont ainſi
réunis pour le bonheur du monde. Ce Prologue,
terminé par un Ballet qui répondoit à la grandeur
du Sujet, fut ſuivi d'un Intermé de intitulé : la
Valleé du Plaiſir, où l'on voyoit la peinture de
l'Amour vertueux & tranquille; des Bergers & des
Bergères y faiſoient des voeux pour le bonheur
des auguſtes époux qui étoient l'objet de leurs
fêtes : l'interméde finit par un Ballet Paſtoral,
après lequel on repréſenta le Futeur Amoureux,
Cpéra-Comique, traduit du François en Eſpagnol.
A cette Comédie ſuccéda un autre Interméde que
les Eſpagnols appellent Fin de la fieſta : il fut
terminé par un Ballet de Hongrois & de Citoyen
nes de Madrid , connues ſous le nom de Majas :
la décoration repréſentoit exactement la façade
illuminée de l'Hôtel de l'Ambaſſadeur. Le Specta
de dura environ trois heures. On en ſortit après
minuit & l'on monta à l'appartement d'enhaut
uniquement deſtiné pour le ſouper qui fut ſervi
à une table de cent vingt-quatre couverts, placée
dans une Salle qui formoit un jardin orné de
berceaux fleuris entre leſquels étoient peints,
d'eſpace en eſpace des thermes en marbre blanc
& des ſtatues de grandeur naturelle : à l'un des
bouts de la Salle § repréſenté le coucher du
t
J U I N. 1764. 2o5
Soleil , & à l'autre le lever de la Lune. Sur cette
table étoit auſſi figuré en ſucre le Temple de
l'Hymen au milieu d'un parterre d'orangers,en
trecoupé de fontaines & terminé par des pavillons
de la plus belle Architecture. De cette grande
Salle on paſſoit dans une autre richement meu
blée où étoit le dais du Roi de France & dans
laquelle on avoit placé une table de quatre vingt
dix couverts : elle étoit ornée des portraits de la
Famille Royale, entre chacun deſquels étoit une
guirlande courante de gaze d'or , d'argent & de
fleurs. Comme le nombre des convives étoit de
près de ſept cens perſonnes, parmi leſquelles on
comptoit environ cent cinquante Dames , on
dreſſa ſur le champ pluſieurs tables dans les piéces
d'en-bas : il y avoit auſſi ſur le Théâtre dèux
tables de ſoixante couverts chacune, pour les
Comédiens & les Muſiciens. Après le ſervice, on
en dreſſa d'autres pour ſoixante-dix Pages & pour
plus de cent Valets de Chambre. Le ſouper fini,
on deſendit à la Salle du Bal qui repréſentoit le
Temple de l'Hymen. Sur la face extérieure d'un
Autel placé dans le fond on voyoit le mariage de
Pſyché & de l'Amour, & à côté de l'Autel , ſur
les deux aîles de la Salle, quatre ſtatues de gran
deur naturelle, l'Hymen & l'Amour, le Plaiſir
& la Pudeur. Le Bal s'ouvrit vers les deux heures
du matin & dura juſqu'à neuf heures. On ſervit
alors une table de quatre-vingt couverts pour
les perſonnes qui étoient reſtées juſqu'à ce mo
ment. L'Ambaſſadeur & la Ducheſſe de Medina
Sidonia ne négligerent rien pour rendre cette
fête agréable ;ils furent ſecondés par le Comte
d'Egmont, le Marquis de Confians & le Marquis
de Crillon, qui ſe trouvoient alors à Madrid.
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Résumé : DESCRIPTION de la Fête donnée à Madrid par le Marquis d'Ossun, Ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Catholique, à l'occasion du Mariage de l'Infante Marie-Louise avec l'Archiduc Leopold.
Le 24 juin 1764, le Marquis d'Ossun, Ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Catholique, organisa une fête somptueuse à Madrid pour célébrer le mariage de l'Infante Marie-Louise avec l'Archiduc Léopold. La fête se déroula à l'hôtel de l'Ambassadeur, dont la façade et la rue étaient illuminées par de nombreux flambeaux. Les invités, comprenant les Grands d'Espagne, les Ambassadeurs et les Ministres Étrangers, furent accueillis par l'Ambassadeur et la Duchesse de Medina Sidonia. Les appartements étaient magnifiquement meublés et bien éclairés, permettant aux invités de se voir et de converser tout en respectant le cérémonial espagnol. À huit heures, un rafraîchissement fut servi par soixante-dix Pages richement habillés. Ensuite, une pièce de théâtre fut présentée, débutant par un prologue relatant l'union de l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie et la France. La pièce fut suivie d'intermèdes et d'un opéra-comique traduit en espagnol, le spectacle durant environ trois heures. Après minuit, les invités montèrent à l'appartement supérieur pour le souper, servi à une table de cent vingt-quatre couverts dans une salle décorée de berceaux fleuris et de statues. Une autre salle, ornée des portraits de la Famille Royale, accueillit une table de quatre-vingt-dix couverts. Plusieurs tables supplémentaires furent dressées pour les convives, les comédiens, les musiciens, les Pages et les Valets de Chambre. Le bal, représentant le Temple de l'Hymen, débuta à deux heures du matin et se poursuivit jusqu'à neuf heures. Une table de quatre-vingt couverts fut ensuite servie pour les personnes restées jusqu'à ce moment. L'Ambassadeur et la Duchesse de Medina Sidonia, aidés par le Comte d'Egmont, le Marquis de Confians et le Marquis de Crillon, veillèrent à rendre la fête agréable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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69
p. *168-168
De COPPENHAGUE, le 8 Septembre 1764.
Début :
On célébra au Palais de Christianbourg, le premier de ce mois, [...]
Mots clefs :
Palais, Mariage, Célébration, Princesse, Prince héréditaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De COPPENHAGUE, le 8 Septembre 1764.
De COPPENHAGUE , le 8 Septembre 1764.
On célébra au Palais de Chriftianbourg , le premier
de ce mois , le Mariage de la Princeffe Guildelmine
Caroline , avec le Prince Héréditaire de
Helle-Caffel.
On célébra au Palais de Chriftianbourg , le premier
de ce mois , le Mariage de la Princeffe Guildelmine
Caroline , avec le Prince Héréditaire de
Helle-Caffel.
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70
p. 185-186
Première Décoration du Ballet.
Début :
Le Théâtre représente, sur le devant, une grande Fôret parsemée [...]
Mots clefs :
Décoration, Théâtre, Forêt, Mer, Jardin, Palais, Ulysse, Circé
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Première Décoration du Ballet.
Première Décoration du Ballet.
Le Théâtre repréfente , fur le devant,
une grande Fôret parfemée de quelques
Bofquets agréables : dans le fond
L'on voit la Mer entourée de Rochers
efcarpés.
Deuxième Décoration.
>
Le Théâtre repréfente, fur le devant ,
un Jardin magnifique aboutiffant ài
un Parterre qui conduit au Palais enchanté
de Circé.
186 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Décoration.
Même bois de la première Décoration
, & la Mer qui fe couvre des
Vaiffeaux de la Flotte d'Ulyffe.
Le Théâtre repréfente , fur le devant,
une grande Fôret parfemée de quelques
Bofquets agréables : dans le fond
L'on voit la Mer entourée de Rochers
efcarpés.
Deuxième Décoration.
>
Le Théâtre repréfente, fur le devant ,
un Jardin magnifique aboutiffant ài
un Parterre qui conduit au Palais enchanté
de Circé.
186 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Décoration.
Même bois de la première Décoration
, & la Mer qui fe couvre des
Vaiffeaux de la Flotte d'Ulyffe.
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72
p. 5-8
TRADUCTION libre de la quinzième ode d'HORACE, livre premier. Pastor quum traheret, &c.
Début :
Epris d'un fol amour, Pâris, sur ses vaisseaux, [...]
Mots clefs :
Troyens, Palais, Fureur, Horace
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION libre de la quinzième ode d'HORACE, livre premier. Pastor quum traheret, &c.
TRADUCTION libre de la quinzième ode
d'HORACE , livre premier.
E.
Paftor quum traheret , &c.
PRIS d'un fol amour , Paris , fur fes vaiffeaux;
Conduifoit à Pergame une perfide amante ,
Lorfqu'un Dieu fufpendit le murmure des eaux ,
Et fit trembler les mers de fa voix menaçante.
A. iij
6 MERCURE DE FRANCE.
La colère des Dieux fuivra dans ton palais
Hélène qui nâquit pour le malheur du monde :
C'en eft fait pour punir le plus noir des forfaits ,
La Grèce vient d'armer le ciel , la terre & fonde.
Déja fes bataillons , fecondant fa fureur ,
Renverfent de Priam les cohortes tremblantes ;
Lui-même enveloppé dans une nuit d'horreur ,
Va tomber écrafé fous les voûtes brûlantes .
Hélas ! quelle fueur inonde les guerriers !
Que de combats fanglans ! quel horrible carnage !
Tremble déja Pallas fait voler les courfiers ,
Et va , fur les Troyens , faire éclater fa rage .
Enfans de Dardanus , que je plains votre fort !
Jupiter vous menace , il apprête fa foudre.
A combien de héros vois -je donner la mort ,
Et combien de palais vois- je réduire en poudre ?
La faveur de Vénus a troublé ta raifon :
Triomphant au milieu des Dames de Phrygie ,
Et la lyre à la main , tu nourris le poiſon
qui va trancher le cours d'une infidèle vie.
Mais l'efpoir qui te refte expire dans ton coeur :
Les Troyens ont péri par le fer & la flamme.
Le fils de Telamon , fes coups & fa fureur ,
Bientôt iront porter le trouble dans ton âme,
JUIN 1768.
Quel fpectacle funeſte a frappé mes regards !
Du vainqueur irrité la vengeance s'apprête :
Pyrrhus , dans la pouffière , au pied de tes rem
parts ,
Vient fouiller tes cheveux & ta coupable tête .
Déja le vieux Neftor a juré ton trépas :
Il s'avance appuyé fur le fils de Laërte :
La terreur le devance , & la mort fuit fes pas :
De corps enfanglantés la campagne eft couverte.
Pour te joindre Teucer a forcé tous les rangs ;
Sténélus avec lui , Sténélus invincible ,
Soit qu'il faffe voler des chevaux écumans ,
Soit qu'il arme fon bras d'une lance terrible.
Tu frémiras d'horreur en voyant Mérion ,
Et le fils de Tydée , auffi vaillant qu'Alcide ,
Poursuivre les Troyens dans les murs d'Ilion
Et les faire tomber fous un glaive homicide.
Tu trembles , foible amant ; d'un pas précipité
Tu fuis de ce guerrier la rage étincelante ;
Et tu ne fonges plus , par la crainte emporté ,
Aux fermens que jadis tu fis à ton amante.
Ainfi l'on voit , paffant à l'ombre des ormeaux ,
Un cerf faifi d'effroi , fuir à perte d'haleine ,
Et quitter à l'inftant fes tendres arbriffeaux ,
S'il apperçoit un loup s'élancer dans la plaine.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
La colère d'Achille a prolongé tes jours :
Tranquille fur fa flotte , au milieu des alarmes ,
Il ne veut point troubler tes coupables amours ;
Il fufpend pour un temps la fureur de ſes armes.
Mais enfin les Troyens , accablés de revers ,
Et , contre tous les Grecs n'ofant plus fe défendre ,
Verront , n'en doutez pas , après quelques hivers ,
Leur ville renverfée & leurs palais en cendre.
Par M. IZOARD DE LIV ANI , Profeffeur d'hu- .
manité au Collège de Châlons-fur-Saône.
d'HORACE , livre premier.
E.
Paftor quum traheret , &c.
PRIS d'un fol amour , Paris , fur fes vaiffeaux;
Conduifoit à Pergame une perfide amante ,
Lorfqu'un Dieu fufpendit le murmure des eaux ,
Et fit trembler les mers de fa voix menaçante.
A. iij
6 MERCURE DE FRANCE.
La colère des Dieux fuivra dans ton palais
Hélène qui nâquit pour le malheur du monde :
C'en eft fait pour punir le plus noir des forfaits ,
La Grèce vient d'armer le ciel , la terre & fonde.
Déja fes bataillons , fecondant fa fureur ,
Renverfent de Priam les cohortes tremblantes ;
Lui-même enveloppé dans une nuit d'horreur ,
Va tomber écrafé fous les voûtes brûlantes .
Hélas ! quelle fueur inonde les guerriers !
Que de combats fanglans ! quel horrible carnage !
Tremble déja Pallas fait voler les courfiers ,
Et va , fur les Troyens , faire éclater fa rage .
Enfans de Dardanus , que je plains votre fort !
Jupiter vous menace , il apprête fa foudre.
A combien de héros vois -je donner la mort ,
Et combien de palais vois- je réduire en poudre ?
La faveur de Vénus a troublé ta raifon :
Triomphant au milieu des Dames de Phrygie ,
Et la lyre à la main , tu nourris le poiſon
qui va trancher le cours d'une infidèle vie.
Mais l'efpoir qui te refte expire dans ton coeur :
Les Troyens ont péri par le fer & la flamme.
Le fils de Telamon , fes coups & fa fureur ,
Bientôt iront porter le trouble dans ton âme,
JUIN 1768.
Quel fpectacle funeſte a frappé mes regards !
Du vainqueur irrité la vengeance s'apprête :
Pyrrhus , dans la pouffière , au pied de tes rem
parts ,
Vient fouiller tes cheveux & ta coupable tête .
Déja le vieux Neftor a juré ton trépas :
Il s'avance appuyé fur le fils de Laërte :
La terreur le devance , & la mort fuit fes pas :
De corps enfanglantés la campagne eft couverte.
Pour te joindre Teucer a forcé tous les rangs ;
Sténélus avec lui , Sténélus invincible ,
Soit qu'il faffe voler des chevaux écumans ,
Soit qu'il arme fon bras d'une lance terrible.
Tu frémiras d'horreur en voyant Mérion ,
Et le fils de Tydée , auffi vaillant qu'Alcide ,
Poursuivre les Troyens dans les murs d'Ilion
Et les faire tomber fous un glaive homicide.
Tu trembles , foible amant ; d'un pas précipité
Tu fuis de ce guerrier la rage étincelante ;
Et tu ne fonges plus , par la crainte emporté ,
Aux fermens que jadis tu fis à ton amante.
Ainfi l'on voit , paffant à l'ombre des ormeaux ,
Un cerf faifi d'effroi , fuir à perte d'haleine ,
Et quitter à l'inftant fes tendres arbriffeaux ,
S'il apperçoit un loup s'élancer dans la plaine.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
La colère d'Achille a prolongé tes jours :
Tranquille fur fa flotte , au milieu des alarmes ,
Il ne veut point troubler tes coupables amours ;
Il fufpend pour un temps la fureur de ſes armes.
Mais enfin les Troyens , accablés de revers ,
Et , contre tous les Grecs n'ofant plus fe défendre ,
Verront , n'en doutez pas , après quelques hivers ,
Leur ville renverfée & leurs palais en cendre.
Par M. IZOARD DE LIV ANI , Profeffeur d'hu- .
manité au Collège de Châlons-fur-Saône.
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Résumé : TRADUCTION libre de la quinzième ode d'HORACE, livre premier. Pastor quum traheret, &c.
L'ode d'Horace relate la guerre de Troie déclenchée par l'enlèvement d'Hélène par Paris. Consumé par son amour, Paris emmène Hélène à Pergame, suscitant la colère des dieux et la mobilisation de la Grèce. Les combats s'intensifient, entraînant la destruction de Troie et la mort de nombreux héros. Les Troyens, malgré leur bravoure, sont submergés par les forces grecques. Achille, bien que furieux, interrompt temporairement ses attaques pour prolonger la vie de Paris. La chute de Troie est inévitable et survient après quelques hivers. Le texte décrit aussi la terreur et le chaos sur le champ de bataille, avec des guerriers grecs comme Pyrrhus, Nestor et Ajax se distinguant par leur violence et leur détermination.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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