REFLEXIONS décisives sur le Judaisme.
A Paris, chez Quillau, pere, rue Galande,
1751. Brochure de 44 pages.
Les Juifs ont été pendant long. tems le
leul peuple de l'univers qui ait connu le
Dgsiras ye0
II2MERCUREDE FRANCE.
vrai Dieu, aujourd'hui presque toutes les
Nations le connoissent. Comment fut
opéré ce grand changement? par la pré-
dication & le culte d'un homme qu'ils
ont condamné, & mis à mort comme
séducteur; de manière qu'au nom d'un
homme condamné, & mis à mort par les
Juifs, les Nations ont été converties, &
amenées à la connoissance du Dieu des
Juifs. Ce qu'il y a encore d'étrange dans
cet évenement, c'est que l'a conversion
opérée au nom de l'homme condamné
& mis à mort, est précisement l'époque
des disgraces du peuple qui la condamné.
Ces disgraces durent encore après dix-
sept siécles, & avec ce caractére singu-
lier, que ce peuple disgracié & opprimé sur-
vit tonjours à ses oppresseurs, & patoît com
me indestructible. Cet état est trop éloigné
du cours ordinaire pour qu'on puisse y
méconnoitre la main toure-puissante du
Dieu d'Abraham; cela est clair pour les
moins clairvoyans: ce même état, qui
fait l'humiliation des. Juifs, fait par op-
position le triomphe des Chrétiens. D'où.
il résulte que ce triomphe des Chrétiens
& l'humiliation des Juifs, sont deux ef-
fets de l'ordre de Dieu sur les deux socié-
tés Chrétienne & Judaique. Quelles sont
les suites de cet ordre? C'est de faire par
JANVIER. 1752.
113
provision succomber la société Judaique,
& de faire an contraire prévaloir la so-
ciété Chrétienne. Sur quoi l'Aureur des
Réflexions propose les deux problêmes
suivans. Premiet problême: Si le parti
Judaique est celui de la véritè, Dieu a i'il
permis qu'il ait succombé? Second problê-
me : Si le parti du Christianisme ast celui de
l'erreur; Dicu a-i'il pu permeitre qu'il ait
prévalu? Après une discussion nette, for-
te, élegante même des deux problêmes
& un résultat conforme à la Religion &
à la raison, l'Auteur dit aux Juifs
Il y a dix-sept siécles que vous attendez
le Messie qui vous délivrera du joug des
Nations, & que vous combattez celui
que les Nations adorent, sans avoit en-
core pû obtenit ce que vous attendez, ni
vaincre ce que vous combattez.
Inutilement représentez- vous à Dieu
que votre cause est la fienne propre, &
que vos disgraces, en fournissant des ar-
mes à vos adversaires, tiennent la vérité
captive, & font prévaloir le mensonge &
l'impiété ? Le Ciel autresois propice à vos
voeux, jusqu'à les prévenir, est devenu
d'airain pour vons, & autrefois jaloux de
sa gloire, jusqu'à en venger les droits par
les prodiges les plus éclatans, l'a aban-
donné depuis dix-sept siécles, jusqu'à lui
tized by C
114 MERCURE DEFRANCE.
tefuser les attentions d'une providence
ordinaire. Inutilement aussi voulez-vous
faire entendre aux Nations que le Messie
qu'elles adorent n est qu'un imposteur,
& que rien n est plus injuste que le pré-
jugé odieux qui s'est établi contre vous ?
Séduits dans tous les tems par des systê-
mes de Religion bien plus grossiers que
le vôtre, qui est néanmoins le seul qui nait
pû les séduire, & d'autre part disposés
à s'humaniser avec des peuples bien moins
sociables que vous; vous etes néanmoins
le seul peuple, vis à-vis duquel elles
ayent soutenu leur fierté: quelle étrange
& universel renversement de tous les prin-
cipes de conduite, & du côté de Dieu,
& du côté des hommes?
Or si le Ciel & la terre, concourent ainsi
à opprimer le Judaisme, & à élever le
Christianisuue; qui êtes- vous pour vouloir
soutenit ce qui est opprimé, pour vou-
loir détruire ce qui est protégé par ces
deux puissances?
Vous êtes choqués, dites vous, de
voir un homme que vous avez crucihié,
& mis à mort comme séducteur, jouit
impunément des honneurs divins; mais
avez-vous premietement plus d'intérêt
dans cette cause, ou plus de zéle & de
pouvoir pour la défendre que Dien même?
JANVIER. 1752,
119
Et si Dieu qui est la vérité même, la puis-
sance même, souffre néanmoins depuis
dix-sept siècles que le monde l'invoque
pat le Crucifié, l'adore indivisiblement
avec le Crucifié, quelle mission avez- vous
pour réclamer contre ce que Dieu auto-
tise? quelle vertu pour vaincre ce qui au-
toit prévalu sur Dieu même?
Secondement, croyez-vous, de bonne
foi, avoir aussi plus de lumieres que le
monde entier? & si hors les Nations ido-
latres, dont le jugement est sans consé-
quence en matiere de Religion, le mon-
de entier Chrétien, on Mahométan, ado-
te comme Messie, ou revêre comme Pro-
phete celui que vous avez condamné com-
me séducteur, comment persistez vous à
tenit pour justement condamné, celui que
se monde entier justifie & revêre, malgré
votre condamnation?
Oovrez donc enfin les yeux à la lumiere,
& les oreilles aux sons de la vérité, & ne
soyez pas toujours comme les idoles, qui
in des yeux, & ne voyent point; des oreilles,
Gn'entendent point.
Voyex, comme lu pierre qui a étè rejetteo
par les Architectes, est devenue la pirrre
& l'angle. Voyez comme les Gentils étran-
gers dans la Maison d'Abraham, & que
Jesus-Christ avoit dit, qu'il étoit moins
114 MERCURE DEFRANCE.
tefuser les attentions d'une providence
ordinaire. Inutilement aussi voulez-vous
faire entendre aux Nations que le Messie
qu'elles adorent n est qu'un imposteur,
& que rien n'est plus injuste que le pré-
jugé odieux qui s'est établi contre vous ?
Séduits dans tous les tems par des systê-
mes de Religion bien plus grossiers que
le vontre, qui est néanmoins le seul qui nait
pû les séduire, & d'autre part disposés
à s'humaniser avec des peuples bien moins
sociables que vous; vous êtes néanmoins
le seul peuple, vis à-vis duquel elles
ayent sourenu leur fierté: quelle étrange
& universel renversement de tous les prin-
cipes de conduite, & du côté de Dieu,
& du côté des hommes?
Or si le Ciel & la terre, concourent ainsi
à opprimer le Judaisme, & à élever le
Christianisue; qui êtes- vous pour vouloir
soutenit ce qui est opprimé, pour vou-
loit détruire ce qui est protégé par ces
deux puissances?
Vous êtes choqués, dites vous, de
voir un homme que vous avez crucihé,
& mis à mort comme séducteur, jouit
impunément des honneurs divins; mais
avez-vous premierement plus d'intérêt
dans cetre cause, ou plus de zéle & de
pouvoit pour la défendre que Dien même?
e
JANVIER. 1752,
119
Et si Dieu qui est la vérité même, la puis-
since même, souffre néanmoins depuis
dix-sept siècles que le monde l'invoque
pat le Crucifié, l'adore indivisiblement
avec le Crucifié, quelle mission avez-vous
pour réclamer contre ce que Dicu auto-
tise? quelle vertu pour vaincre ce qui au-
toit prévalu sur Dieu même?
Secondement, croyez-vous, de bonne
foi, avoir aussi plus de lumieres que le
monde entier? & si hors les Nations ido-
latres, dont le jugement est sans consé-
quence en matiere de Religion, le mon-
de entier Chrétien, on Mahométan, ado-
te comme Messie, ou revêre comme Pro-
phete celui que vous avez condamné com-
me séducteur, comment persistez vous à
tenit pour justement condamné, celui que
se monde entier justifie & revére, malgré
votre condamnation ?
Ouvrez donc enfin les yeux à la lumiere,
& les oreilles aux sons de la vérité, & ne
soyez pas toujours comme les idoles, qui
in des yeux, & ne voyent point; des oreilles,
n'entendent point.
Voyez, comme lu pierre qui a étè rejettéo
par les Architectes, est devenue la piorre
& l'angle. Voyez comme les Gentils étran-
gers dans la Maison d'Abraham, & que
Jesus-Christ avoit dit, qu'il étoit moins
Digires vOO
116 MERCUREDE FRANCE.
envoyé pout eux, que pour la Malson
d'Israël; & encore en parlant à la Cana-
néenne, qu'il ne falloit pas oter le pain aux
enfans pour le donner aux chiens, sont néan-
moins entrés dans les droits & les privi-
leges de la filiation, en renonçant aux Ido-
les, & en adorant comme vous un Etre
spirituel, infini, Créateur de toutes cho-
ses, en un mot, le Dieu d'Abraham,
d'Isaac & de Jacob.
Voyez encore comme ces Gentils ont
mis la main sur le dêpôt sacré de vos Li-
vres, & comment, sans recourit à vous
ils ont développé le sens, expliqué les
difficultés, dévoilé les mystéres, jusqu'à
se croire en état d'en faire leçon à vos
plus grands Maîtres.
Voyez d'un autre côté, combien le
Christianisme a formé d'illustres person-
nages! combien de Martyrs qui ont con-
fessé comme vos Machabées; combien
de grands Pontifes, comme votre Osias,
que l'impiété même a été forcée de res-
pecter! combien enfin de personnes de
tout âge, de tout sexe, de toute condi-
tion, qui ont honoré la Religion du vrai
Dieu par des vertus les moins equivoques,
probité exacte, désintéressement, patien-
ce dans les afflictions, amour des ennemis,
mépris des honneurs, des richesses, des
plaisirs & de la vie même.
JANVIER.
1712.
117
Enfin, voyez comme l'Eglise des Gen-
uls s'avance avec majesté vers son terme
qui est l'éternité, & comment sans d'au-
ues armes que son humilité & sa patience,
elle a combattu & terrassé l'Idolâtrie,
triomphé des persécutions, foudroyé les
hérésies, élevé des Temples au vrai Dieu,
afert un meme sacrifice de l'Orieni à l'Occi-
ant; en un mot, honoré le Dieu d'Abra-
lum par un culte uniforme, dont la ma-
jestueuse simplicité a effacé la pompe des
Rois, & donné la plus haute idée du sou-
verain Etre.
Jusqu'à quand serez-vous donc simples
spectateurs de tant de merveilles, & sous-
frrez- vous que les étrangers fassent les
honneurs d'une Religion, dont vous êtes
les dépositaires primitifs ? Quand on est
tombé, disoit autrefois le Seigneur à vos
peres pat la bouche de Jeremie, ne se re-
leve t'on pas ? Et si les Gentils, qui ne
sont entrés, pour ainsi dire, qu'accessoi-
rement dans les desseins de miséricorde
du Dien d'Abraham, ont néanmoins trou-
rè grace devant lui; combien plus trouve-
ront grace les enfans d'Abraham eux-
menmes?
Elevez plus haut vos regards, si ces
rrêmes Gentils, aggregés seulement par
adoption à la famille d'Abraham, ont fait
aed by Goc
1:8 MERCUREDEFRANCE.
de si grandes choses, que ne doit-on pas
attendre des propres enfans naturels,
quand une fois ils seront rentrés dans l'or-
dre de la filiation.
Il est certain, que si on en juge par les
écrits de Saint Paul, on ne peut s'attendre
qu'à des choses admirables, cat voici
comme s'en explique cet Apôtre dans son
Epitre aux Romains: Si la chute des Juifs a
été le salut des Gentils, quelles graces ne ver-
rons-nous pas reluire au tems de leur retour?
Ce serae une resurrection de mort à vie.
Ot prenez garde que quoique cette au-
torité n'ait pas droit de vous affecter com
me Juifs, elle vous presente cependant le
motif le plus pressant d'embrasser le Chri
stianisme.
Car, ou la prédiction renfermée dan
ces paroles s'accomplira, ou elle ne s'ac
complira pas. Si la prédiction s'accomplit
& que votre conversion ait cet éclat, &
procure cette abondance de graces &
benedictions qu'on puisse regarder comm
une résurection de mort à vie, vous êtes fos
cés par avance de reconnoître F'œeuvre d
Dieu dans votre conversion au Christianis
me, & par conséquent l'œeuvre de Did
dans le Christianisme. Si au contraire
prédiction ne s'accomplit pas, & que vo
tre conversion ne marque point dans
ieres hOO
JANVIER. 1752.
119
Chrétienneté cette grande révolution
qui doit la faire changer de face aux termes
de la Prophétie, dès-lors quittes & déga-
gés envers une Religion que vous n'aurez
embrassée que sur la foi de ses Oracles, &
dont l'Oracle le plus important, désavoué
pat l'esprit de Dicu, se trouvera par l'é-
venement faux aux yeux de tout l'Univers,
non-seulement vous retournerez avec gloi-
re au Judaisme, mais vous l'annoncerez
avec gloire à toute la Terre, comme la
Religion qui aura finalement triomphé
de toutes les autres Religions, ce qui la
rendra infailliblement dominante.
Ce n est pas tout encore. Comme par
votre conversion au Christianisme, la
Gentilité aura perdu le seul titre, en vertu
duquel elle prétend pouvoit vous tenir
dans la sujetion, en même tems que vous
serez victorieux dans l'ordre de la Reli-
gion, vous vous trouverez aussi affranchis
dans l'ordre politique du joug qui vous
fait gémir depuis tant de siécles.
Ainsi il est par avance démontré que
votre accession au Christianisme, que
d'ailleurs toutes les régles du bon sens jus-
tifient après une attente si vaine & si mal-
heureuse, ne peut être que le triomphe de
la vérité & de l'époque du rétablissement
de votre nation dans les droits de sa glo-
rieuse primogéniture.
iluss h
120 MERCURE DEFRANCE.
Mais indépendament de tous ces mo-
tifs, si vous voulez réfléchir de bonne-foi
sur le tems, les causes, & les caractéres
de votre dispersion, vous comprendrez
aisément que comme la croix a été le prin-
cipe supérieur & invincible qui vous a
bani de la terre de vos Peres; il n'est aussi
que la croix qui puisse vous y rétablir: &
que comme il ny eut de salut pour vos
peres, mordus par le Serpent dans le desert
qu'en regardant la sigure des mêmes Ser-
pens élevés au milieu d'Israel; il n'y a de
même de salut pour vous, après l'anathê-
me terrible que votre Dieu lança contre
vous lorsqu'il vit son Christ attaché par
vous à la Croix, qu'en regardant avec
douleur, & en esprit de réparation la figu-
re du même Christ élevée au milieu de
l'Eglise Chrétienne, ce qui est peut-être
le regard dont a entendu parler Zacharie,
quand il dit, Que vous avez. regardè celui
que vous avet, transperee.
Enfin quand vous pourriez résister à
tous les motifs sans nombre que vous
fournit la Théologie Historique & Dog-
matique des livres Saints, vous êtes obli-
gez de vous rendre à ce principe invaria-
ble de la Théologie naturelle, que comme
la Justice, la bonté & la vérité souveraine
ne peuvent jamais se démentir, ce que
Dicu
JANVIER. 1752.
121
Dieu ne paroit point condamner, lotsque
sa justice, sa souveraine vérité seroient in-
teressées à le condamnern est point en effet
condamnable, & ce que Dieu ne paroît
pas justifier, lorsque sa bonté & sa souve-
raine vérité seroient inéressées à le justi-
fier, & sans esperance de l'être, principo
dont tout homme sensé & de bonne foi
tirera la consequence, que le Christianis-
me est sanc erreur, & le Judaisme sans ef-
pérance.