Résultats : 1571 texte(s)
Détail
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701
p. 118
AUTRE.
Début :
Sous differente forme on peut me voir paroître ; [...]
Mots clefs :
Lune
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Sous differente forme on peut me voir paroître
Je procure aux mortels ce qui n'eft pas en moi ;
Quelquefois mon afpect a caufé de l'effroi ; :
Mais faute de me bien connoître.
Sur le corps & l'efprit , à ce que l'on prétend ,
Cher Lecteur , mon pouvoir s'étend.
En tranfpofant les pieds qui compofent mon être
On doit voir fortir de mon fein
Ce qu'eft un faux calcul : un Saint :
Ce qu'un bon Livre eft digne d'être :
Un nombre : un mortel fortuné ,
A ſe voir bienheureux à jamais deſtiné :
Une Ville de Normandie :
Plus une prépofition ,
Et même une négation .
Par Mlle G******
Sous differente forme on peut me voir paroître
Je procure aux mortels ce qui n'eft pas en moi ;
Quelquefois mon afpect a caufé de l'effroi ; :
Mais faute de me bien connoître.
Sur le corps & l'efprit , à ce que l'on prétend ,
Cher Lecteur , mon pouvoir s'étend.
En tranfpofant les pieds qui compofent mon être
On doit voir fortir de mon fein
Ce qu'eft un faux calcul : un Saint :
Ce qu'un bon Livre eft digne d'être :
Un nombre : un mortel fortuné ,
A ſe voir bienheureux à jamais deſtiné :
Une Ville de Normandie :
Plus une prépofition ,
Et même une négation .
Par Mlle G******
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702
p. 169
AUTRE.
Début :
Aux voyageurs, aux mariniers, [...]
Mots clefs :
Nuage
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Aux voyageurs , aux mariniers ;
Je fuis d'un finiftre préfage.
Je fais bien du chemin avec fort peu de
pieds.
Le dernier , joint aux deux premiers ,
De moi te donne encor une nouvelle image :
Par une autre combinaiſon
Je puis produire à tes yeux une Ville
Le pere de chaque faifon :
Un être bienheureux : un animal docile :
L'art propre à la macreufe , au canard , au poiffon
:
Ce qui fuit fans retour ; un vaiffeau fort utile
Au travail de maint artiſan :
Enfin une mefure : un nombre : un élement;
Par le même.
Aux voyageurs , aux mariniers ;
Je fuis d'un finiftre préfage.
Je fais bien du chemin avec fort peu de
pieds.
Le dernier , joint aux deux premiers ,
De moi te donne encor une nouvelle image :
Par une autre combinaiſon
Je puis produire à tes yeux une Ville
Le pere de chaque faifon :
Un être bienheureux : un animal docile :
L'art propre à la macreufe , au canard , au poiffon
:
Ce qui fuit fans retour ; un vaiffeau fort utile
Au travail de maint artiſan :
Enfin une mefure : un nombre : un élement;
Par le même.
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703
p. 170
AUTRE.
Début :
Lecteur, je porte dans mon sein [...]
Mots clefs :
Framboise
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
LEêteur , je porte dans mon fein
L'air , la mer , la ſoif & la faim ;
Rome , Siam , Riom , Reims , orme
Sem , Remi , Méri , Mars , os , forme ,
Emir , Jo , More , ombre , Omer,
Ia , mari , braiſe , or , amer ,
Marie , ofier , Maire , ambre , foie ,
Brâme , fraife , if, ame , rime , oïe ,
Rofe , frimats , Roi , fabre , ami ,
Rame , ambre , mors , fi , ré , fa , mi.
Par le même.
LEêteur , je porte dans mon fein
L'air , la mer , la ſoif & la faim ;
Rome , Siam , Riom , Reims , orme
Sem , Remi , Méri , Mars , os , forme ,
Emir , Jo , More , ombre , Omer,
Ia , mari , braiſe , or , amer ,
Marie , ofier , Maire , ambre , foie ,
Brâme , fraife , if, ame , rime , oïe ,
Rofe , frimats , Roi , fabre , ami ,
Rame , ambre , mors , fi , ré , fa , mi.
Par le même.
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704
p. 118
LOGOGRYPHE.
Début :
Close pendant l'été, je parois dans l'automne ; [...]
Mots clefs :
Châtaigne
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPH E.
CLofe pendant l'été , je parois dans l'automne
Ma préſence bientôt réveille le gourmand ,
Et porte le vieillard auffi- bien que l'enfant
A chercher dans mon fein les faveurs de Pomone.
D'abord dans mes neuf pieds , Lecteur ,
En combinant , je t'offre ma couleur ;
un efprit bienheureux ; ce qu'en fante l'envie ;
Une Ville de France , un fleuve renommé ;
Ce qui paffe bien vite , & mefure la vie;
Un ſtupide animal , un pays éloigné ,
Deux animaux , l'un fidel , l'autre traître ,
Qui , tous deux compagnons , fervent le même.
maître .
Lecteur , cela fuffit , & fans trop t'arrêter ,
Tu peux ailément m'expliquer.
Par M. de la Roche , le jeune.
CLofe pendant l'été , je parois dans l'automne
Ma préſence bientôt réveille le gourmand ,
Et porte le vieillard auffi- bien que l'enfant
A chercher dans mon fein les faveurs de Pomone.
D'abord dans mes neuf pieds , Lecteur ,
En combinant , je t'offre ma couleur ;
un efprit bienheureux ; ce qu'en fante l'envie ;
Une Ville de France , un fleuve renommé ;
Ce qui paffe bien vite , & mefure la vie;
Un ſtupide animal , un pays éloigné ,
Deux animaux , l'un fidel , l'autre traître ,
Qui , tous deux compagnons , fervent le même.
maître .
Lecteur , cela fuffit , & fans trop t'arrêter ,
Tu peux ailément m'expliquer.
Par M. de la Roche , le jeune.
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705
p. 118-119
AUTRE.
Début :
Par les jolis accents d'un gosier gracieux, [...]
Mots clefs :
Chardonneret
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Par les jolis acceus d'un gofier gracieux ,
De l'hyver fugitif j'annonce les adieux .
Mais , pour me défigner encor d'une autre forte ,
Sur douze pieds monté , voici ce que je porte :
Une Ville , jadis défendue avec art ,
AVRIL. 1750. 119
Conquife néanmoins par Philippe & Richard ;
Une illuftre Maifon , où brille une Princeffe ,
Dont la rare beauté releve la fageffe ;
Un Empereur fameux par de triftes revers ;
Le Héros que le Taffe a chanté dans fes vers ;
Un zélé compagnon des exploits d'Alexandre ;
Un brave défenfeur des rives du Scamandre ;
Le Prince , dont Turenne admira la valeur.
Après un tel détail , devine - moi , Lecteur.
ParM. de Lanevere , ancien Moufquetaire
du Roi , à Dax.
Par les jolis acceus d'un gofier gracieux ,
De l'hyver fugitif j'annonce les adieux .
Mais , pour me défigner encor d'une autre forte ,
Sur douze pieds monté , voici ce que je porte :
Une Ville , jadis défendue avec art ,
AVRIL. 1750. 119
Conquife néanmoins par Philippe & Richard ;
Une illuftre Maifon , où brille une Princeffe ,
Dont la rare beauté releve la fageffe ;
Un Empereur fameux par de triftes revers ;
Le Héros que le Taffe a chanté dans fes vers ;
Un zélé compagnon des exploits d'Alexandre ;
Un brave défenfeur des rives du Scamandre ;
Le Prince , dont Turenne admira la valeur.
Après un tel détail , devine - moi , Lecteur.
ParM. de Lanevere , ancien Moufquetaire
du Roi , à Dax.
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706
p. 110-111
ENIGME.
Début :
Peu d'alimens sont plus communs que moi ; [...]
Mots clefs :
Lait
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
Eu d'alimens font plus communs que moi ;
Mais j'en fçais , à peine , un qui foit plus néceſſaire :
Je fers au berger comme au Roi ,
A tout fexe , à tout âge , à l'enfant , comme auk
pere :
Tous m'employent fuivant leurs differens befoins ,
La Nature me fait liquide ;
L'homme encherit fur elle , & par fes divers ſoins
Je ne fuis plus Auide ;
Plus il me bat , plus je durcis .
Je m'en conferve mieux fans être moins utile :
Mais pris avec excès je cauſe de la bile ,
( Si l'on en croit certains efprits )
Il est un tems où très-fouvent
L'on me met en ufage ;
JUILLET . IRE 1750.
Ce tems n'eft pas certainement
Celui qu'on aime davantage ,.
Et j'en dirois bien la raiſon ,
Mais de tout dire il n'eft pas bon.
Eu d'alimens font plus communs que moi ;
Mais j'en fçais , à peine , un qui foit plus néceſſaire :
Je fers au berger comme au Roi ,
A tout fexe , à tout âge , à l'enfant , comme auk
pere :
Tous m'employent fuivant leurs differens befoins ,
La Nature me fait liquide ;
L'homme encherit fur elle , & par fes divers ſoins
Je ne fuis plus Auide ;
Plus il me bat , plus je durcis .
Je m'en conferve mieux fans être moins utile :
Mais pris avec excès je cauſe de la bile ,
( Si l'on en croit certains efprits )
Il est un tems où très-fouvent
L'on me met en ufage ;
JUILLET . IRE 1750.
Ce tems n'eft pas certainement
Celui qu'on aime davantage ,.
Et j'en dirois bien la raiſon ,
Mais de tout dire il n'eft pas bon.
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707
p. 111-112
LOGOGRIPHE.
Début :
Dans des endroits secrets, éloignés du concours, [...]
Mots clefs :
Champignon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIPHE.
Ans des endroits fecrets , éloignés du concours
,
Je fais ma demeure ordinaire ,
Et pour le repos de mes jours
Je dois appréhender le curieux vulgaire ,
D'une mauvaiſe humeur l'on me voit aisément ,
Si je ne vis qu'aux frais de la feule Nature .
Un peu de foin & de mesure
Augmente mon tempéramment ;
Mon état , quoique bas , n'eſt jamais de durée ;
Deux deftins à l'envi précipitent ma fin ;
Je parois fouvent le matin ,
Sans être fûr de la journée .
Pour avoir mon portrait , Lecteur , en racourci ,
Cherche un nom de dix caractéres ,
Iffû des membres que voici .
D'abord je te préfente un de ces premiers freres.
Qui d'un grand crime fe chargea ,
Un fils maudit , une Maîtreffe
Qu'en vache Jupiter changea ,
Pour calmer certaine Déeffe ,
Cet illuftre Thebain , qui le premier , dit on ,.
B12 MERCURE DE FRANCE.
Sçut trouver les accords , inventa la Mufique ;
Un mets de baffecour , un oiſeau magnifique ,
Autrement oifeau de Junon ,
Un bon meuble d'hyver , un Dieu de l'Arcadie ,
Ce qui fatte un joueur , un fleuve d'Italie ,
Ce ,
Un arbre , une montagne , un terrible inſtrument ?
que dans le befoin l'on trouve rarement
Un yaleureux foldat , un fameux Capitaine ,
Ce qu'on double fouvent , une Iffe fort lointaine
Une Ville de France où croît de fort bon vin ,
Un de nos alimens plus utile que rare ,
Un de ces gens groffiers , chez un peuple barbare
Confacrés au culte divin.
Enfin c'eft à ce trait que tu peux me connoître ;
La moitié de mon nom m'a ſouvent donné l'être.
Bazon , Officier d'Artillerie..
Ans des endroits fecrets , éloignés du concours
,
Je fais ma demeure ordinaire ,
Et pour le repos de mes jours
Je dois appréhender le curieux vulgaire ,
D'une mauvaiſe humeur l'on me voit aisément ,
Si je ne vis qu'aux frais de la feule Nature .
Un peu de foin & de mesure
Augmente mon tempéramment ;
Mon état , quoique bas , n'eſt jamais de durée ;
Deux deftins à l'envi précipitent ma fin ;
Je parois fouvent le matin ,
Sans être fûr de la journée .
Pour avoir mon portrait , Lecteur , en racourci ,
Cherche un nom de dix caractéres ,
Iffû des membres que voici .
D'abord je te préfente un de ces premiers freres.
Qui d'un grand crime fe chargea ,
Un fils maudit , une Maîtreffe
Qu'en vache Jupiter changea ,
Pour calmer certaine Déeffe ,
Cet illuftre Thebain , qui le premier , dit on ,.
B12 MERCURE DE FRANCE.
Sçut trouver les accords , inventa la Mufique ;
Un mets de baffecour , un oiſeau magnifique ,
Autrement oifeau de Junon ,
Un bon meuble d'hyver , un Dieu de l'Arcadie ,
Ce qui fatte un joueur , un fleuve d'Italie ,
Ce ,
Un arbre , une montagne , un terrible inſtrument ?
que dans le befoin l'on trouve rarement
Un yaleureux foldat , un fameux Capitaine ,
Ce qu'on double fouvent , une Iffe fort lointaine
Une Ville de France où croît de fort bon vin ,
Un de nos alimens plus utile que rare ,
Un de ces gens groffiers , chez un peuple barbare
Confacrés au culte divin.
Enfin c'eft à ce trait que tu peux me connoître ;
La moitié de mon nom m'a ſouvent donné l'être.
Bazon , Officier d'Artillerie..
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708
p. 85-86
AUTRE.
Début :
J'ai la peau luisante & polie, [...]
Mots clefs :
Cerise
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
'Ai la peau luifante & polie ,
Et le teint volontiers vermeil ,
Qui ne hâle guere au Soleil ,
Auffi me trouve - t'on jolie ;
Mais ce qui peut paroître obfcur
Et très- difficile à comprendre ,
C'eft que malgré que je fois tendre ,
J'ai le coeur pourtant affez dur.
C'eft de l'avis de tout le monde
Que la maigreur ne me fied point :
On me chérit quand je fuis ronde ,
$6 MERCURE DE FRANCE:
Et de fraicheur & d'embonpoint.
Le même tems qui me voit naître
Me voit prefqu'aufſi - tôt mourir ,
Si l'on ne vient me fecourir ,
En me donnant un fecond être.
Par le moyen induſtrieux
Que l'on fçait employer pour prolonger ma vie ;
Je pourrois fervir même à la table des Dieux ,
Et de Nectar & d'Ambroifie.
Le Tellier de Château Fleury.
'Ai la peau luifante & polie ,
Et le teint volontiers vermeil ,
Qui ne hâle guere au Soleil ,
Auffi me trouve - t'on jolie ;
Mais ce qui peut paroître obfcur
Et très- difficile à comprendre ,
C'eft que malgré que je fois tendre ,
J'ai le coeur pourtant affez dur.
C'eft de l'avis de tout le monde
Que la maigreur ne me fied point :
On me chérit quand je fuis ronde ,
$6 MERCURE DE FRANCE:
Et de fraicheur & d'embonpoint.
Le même tems qui me voit naître
Me voit prefqu'aufſi - tôt mourir ,
Si l'on ne vient me fecourir ,
En me donnant un fecond être.
Par le moyen induſtrieux
Que l'on fçait employer pour prolonger ma vie ;
Je pourrois fervir même à la table des Dieux ,
Et de Nectar & d'Ambroifie.
Le Tellier de Château Fleury.
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709
p. 97-98
AUTRE.
Début :
Dans le corps des mortels où je trouve un azile, [...]
Mots clefs :
Arsenic
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Dans le corps des mortels où je trouve un azile ,
J'allume d'ordinaire un feu féditieux ,
Et fi l'on attend trop , l'art devient inutile,
Et ne peut détourner mes effers dangereux .
De mes fept pieds , Lecteur , tu pourras voir éclore
Un des fils de Jacob , un Empereur Romain ;
L'Element , qui reçoit tout ce qui s'évapore ;
Le traître , le cruel , qui dans le fang humain.
A le premier trempé laparricide main ;
Une Ville par lui dans la fuite bâtie ;
Un métal préparé , du monde une partie ;
Le Pere vertueux de ce Roi d'Ifraël ,
Qui du Prophète Roi fut l'ennemi cruel ;
Pourfuis , & tu verras s'élever dans la que
Ce fils , qui de fon pere oublia les avis
E
98 MERCURE DE FRANCE.1
fuivis.
Qu'il regretta trop tard de n'avoir pas
Une mer fous fon nom dans la Fable eft connue ;
Une fille d'Atias ; un Poëte François ;
Du Zodiaque un figne ; un Prince en Amérique ;
Deux efpéces d'oifeaux ; deux notes de Mufique
Je finis , cher Lecteur , c'eft affez cette fois-
Dans le corps des mortels où je trouve un azile ,
J'allume d'ordinaire un feu féditieux ,
Et fi l'on attend trop , l'art devient inutile,
Et ne peut détourner mes effers dangereux .
De mes fept pieds , Lecteur , tu pourras voir éclore
Un des fils de Jacob , un Empereur Romain ;
L'Element , qui reçoit tout ce qui s'évapore ;
Le traître , le cruel , qui dans le fang humain.
A le premier trempé laparricide main ;
Une Ville par lui dans la fuite bâtie ;
Un métal préparé , du monde une partie ;
Le Pere vertueux de ce Roi d'Ifraël ,
Qui du Prophète Roi fut l'ennemi cruel ;
Pourfuis , & tu verras s'élever dans la que
Ce fils , qui de fon pere oublia les avis
E
98 MERCURE DE FRANCE.1
fuivis.
Qu'il regretta trop tard de n'avoir pas
Une mer fous fon nom dans la Fable eft connue ;
Une fille d'Atias ; un Poëte François ;
Du Zodiaque un figne ; un Prince en Amérique ;
Deux efpéces d'oifeaux ; deux notes de Mufique
Je finis , cher Lecteur , c'eft affez cette fois-
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710
p. 126-127
LOGOGRIPHE.
Début :
J'ai grand nombre de sectateurs, [...]
Mots clefs :
Papillon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIPH E.
J'Ai grand nombre de fectateurs ;
Moins au Village qu'à la Ville ;
Je fuis de divertes couleurs .
Rarement même lieu deux fois me fert d'azile ;
Je fuis ami de la legereté ;
L'inconftance eft mon appanage ;
Pour exemple je fais cité ,
Lorfqu'un amant devient volage
Si tous ces traits , Lecteur , ne peuvent éclaircis
Ce qui te cache mon image ,
Je vais t'aider à percer le nuage ;
Teut-être pourras - tu bientôt me découvrir ;
L'on trouve dans mon fein une Ville fameufe ,
Et ce dont ne peut fe pafler
La Ducheffe ni l'écoffeule ;
Sur mon terrein veux- tu cha Ter ?
Tu pourras rencontrer bête peu dangereufe ;
Mais fort difficile à laffer :
En moi l'on voit un fleuve allez confidérable ,
Dans le Pays des Abyffins ;
Un animal prefque indomptable ,
Qui cependant , dit on , eft l'ami des Dauphins
Plante , dont on tire avantage ;
Terme de plufieurs jeux ;
Un oifeau des plus orgueilleux ,
Qui de fes plumes fait un pompeux étalage ;
DECEMBRE. 1750 . 127
J'en dirois plus , mais je crains de m'étendre,
Lecteur , je fuis à la merci ,
Si tu me vois , hâte- toi de me prendre ,
Car j'ai fort peu de tems à demeurer ici.
J'Ai grand nombre de fectateurs ;
Moins au Village qu'à la Ville ;
Je fuis de divertes couleurs .
Rarement même lieu deux fois me fert d'azile ;
Je fuis ami de la legereté ;
L'inconftance eft mon appanage ;
Pour exemple je fais cité ,
Lorfqu'un amant devient volage
Si tous ces traits , Lecteur , ne peuvent éclaircis
Ce qui te cache mon image ,
Je vais t'aider à percer le nuage ;
Teut-être pourras - tu bientôt me découvrir ;
L'on trouve dans mon fein une Ville fameufe ,
Et ce dont ne peut fe pafler
La Ducheffe ni l'écoffeule ;
Sur mon terrein veux- tu cha Ter ?
Tu pourras rencontrer bête peu dangereufe ;
Mais fort difficile à laffer :
En moi l'on voit un fleuve allez confidérable ,
Dans le Pays des Abyffins ;
Un animal prefque indomptable ,
Qui cependant , dit on , eft l'ami des Dauphins
Plante , dont on tire avantage ;
Terme de plufieurs jeux ;
Un oifeau des plus orgueilleux ,
Qui de fes plumes fait un pompeux étalage ;
DECEMBRE. 1750 . 127
J'en dirois plus , mais je crains de m'étendre,
Lecteur , je fuis à la merci ,
Si tu me vois , hâte- toi de me prendre ,
Car j'ai fort peu de tems à demeurer ici.
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711
p. 104-105
AUTRE.
Début :
Au moyen des dix pieds, dont je suis composé, [...]
Mots clefs :
Coquillage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Aumoyen des dix pieds , dont je fuis compofé,
Curieux Lecteur , je m'apprête ,
Chacun d'eux étant tranfpofé ,
Et diverſement exposé ,
A te mettre martel en tête.
L'on trouve dans mon fein ce hardi porte - crête ,
Dont le chant eft fi matinal ;
L'Element néceffaire à former un canal ;
Un grand Evangelifte ; une mordante bête ;
L'oifeau de Jupiter ; un fot original ;
Un Saint que le Forgeron fête ;
Une Nymphe ; un legume ; un mal ;
L'ordinaire lien d'un fougueux animal ;
Le lieu que les humains défirent pour leur ame ;
Ce que cache plus d'une femme ;
Une des filles de Laban ;
Le berceau de Venus ; un ton de la mufique ¿
Epice ; jeu ; Sainte ; oiſeau domeftique ;
Ce dont on peut tirer le célefte élement ;
Le pivot que fatigue une tête follette ,
Qui tourne comme une girouette ;
Le réduit d'un mortel dépourvû de raiſon
Une chofe des plus utile
A toute la gent volatile ;
DECEMBRE. 1750. 105
Et cette espéce de prifon
Où bien fouvent elle devient docile .
Aumoyen des dix pieds , dont je fuis compofé,
Curieux Lecteur , je m'apprête ,
Chacun d'eux étant tranfpofé ,
Et diverſement exposé ,
A te mettre martel en tête.
L'on trouve dans mon fein ce hardi porte - crête ,
Dont le chant eft fi matinal ;
L'Element néceffaire à former un canal ;
Un grand Evangelifte ; une mordante bête ;
L'oifeau de Jupiter ; un fot original ;
Un Saint que le Forgeron fête ;
Une Nymphe ; un legume ; un mal ;
L'ordinaire lien d'un fougueux animal ;
Le lieu que les humains défirent pour leur ame ;
Ce que cache plus d'une femme ;
Une des filles de Laban ;
Le berceau de Venus ; un ton de la mufique ¿
Epice ; jeu ; Sainte ; oiſeau domeftique ;
Ce dont on peut tirer le célefte élement ;
Le pivot que fatigue une tête follette ,
Qui tourne comme une girouette ;
Le réduit d'un mortel dépourvû de raiſon
Une chofe des plus utile
A toute la gent volatile ;
DECEMBRE. 1750. 105
Et cette espéce de prifon
Où bien fouvent elle devient docile .
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712
p. 80
ENIGME.
Début :
De la Noblesse fort chéris, [...]
Mots clefs :
Perdreaux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
DE la Nobleffe fort chéris ,
Nous portons pour livrée & le jaune & le gris .
L'amitié chez nous eft fi grande ,
Que l'on nous voit prefque toujours en bande:
On ne fait prefque point de bons repas fans nous ;
Cependant un deftin jaloux
A permis que nos amis même ,
Nous moleftent fans ceffe , & qu'en butte à leurs
coups ,
Nous ne refpirons qu'au Carême.
J. C. F. C. ***.
De Peronne, le 14
Octobre 1750.
DE la Nobleffe fort chéris ,
Nous portons pour livrée & le jaune & le gris .
L'amitié chez nous eft fi grande ,
Que l'on nous voit prefque toujours en bande:
On ne fait prefque point de bons repas fans nous ;
Cependant un deftin jaloux
A permis que nos amis même ,
Nous moleftent fans ceffe , & qu'en butte à leurs
coups ,
Nous ne refpirons qu'au Carême.
J. C. F. C. ***.
De Peronne, le 14
Octobre 1750.
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714
p. 99
AUTRE.
Début :
Dans la prison, à qui je sers de porte, [...]
Mots clefs :
Bonde des étangs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
7
Dans la prifon , à qui je fers de porte ;
Lorfque je fuis fermée , on eft en liberté ;
Mais on m'ouvre pour faire en forte
Que tous les Habitans foient en captivité.
7
Dans la prifon , à qui je fers de porte ;
Lorfque je fuis fermée , on eft en liberté ;
Mais on m'ouvre pour faire en forte
Que tous les Habitans foient en captivité.
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716
p. 113-115
ENIGME.
Début :
Prends bien garde, Lecteur, à ce qu'on te propose ; [...]
Mots clefs :
Flux et reflux
718
p. 100-101
LOGOGRIPHE.
Début :
Trois choses, cher Lecteur, composent mon essence, [...]
Mots clefs :
Baromètre
719
p. 9-41
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
Début :
L'Etablissement que sa Majesté a procuré pour faciliter le développement [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Moeurs, Jean-Jacques Rousseau, Ignorance, Peuples, Arts, Vertu, Citoyens, Lettres, Nations, Homme, Lois, Vérité, Nature, Vertus, Philosophes, Discours, Histoire, Beaux-arts, Art, Honneur, Vices, Politesse, Probité, Gloire, Raison, Philosophe, Vrai, Luxe, Religion, Prix, Talents, Bonheur, Progrès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
REFUTATION
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
Fermer
Résumé : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
M. Gautier, professeur de mathématiques et d'histoire, a contesté le discours de Jean-Jacques Rousseau, qui avait remporté le prix de l'Académie de Dijon en 1750. Rousseau y soutenait que les sciences et les arts corrompent les mœurs. Gautier critique cette idée, affirmant que les sciences et les arts favorisent au contraire le développement des talents et du génie. Il reconnaît la qualité littéraire du discours de Rousseau mais met en garde contre les maximes pernicieuses qu'il pourrait propager. Gautier structure son texte en deux parties. La première examine si les sciences et les arts ont corrompu les mœurs, et la seconde considère les résultats du progrès des sciences et des arts. Il conteste l'idée de Rousseau selon laquelle les mœurs étaient plus naturelles avant l'art, affirmant que la politesse, fruit des lumières, est estimable. Il souligne que la société a appris à plaire et à vivre ensemble, développant ainsi des vertus sociales et des comportements plus doux. L'auteur critique Rousseau pour ses déclarations selon lesquelles les hommes modernes auraient perdu leur vertu en cultivant les lettres, les sciences et les arts. Il conteste l'idée que ces disciplines corrompent les mœurs, affirmant que les richesses et les plaisirs, plutôt que les connaissances, sont souvent à l'origine de la corruption. Il cite des exemples historiques, comme l'Égypte, la Grèce et Rome, pour montrer que les arts et les sciences n'ont pas nécessairement affaibli les peuples. Par exemple, les Athéniens ont remporté des victoires militaires malgré leur culture artistique, et les Romains étaient glorieux militairement pendant une période où la littérature était valorisée. Le texte discute également de la relation entre les arts, les sciences et la décadence des États, soulignant que les sciences peuvent contribuer à la décadence si ceux destinés à défendre l'État se concentrent trop sur elles, négligeant ainsi leurs fonctions militaires. Il réfute l'idée que des figures comme Socrate et Caton aient prôné l'ignorance, soulignant que Socrate, par exemple, valorisait la connaissance et la sagesse. L'Académie de Dijon rejette l'idée que les sciences favorisent le luxe ou affaiblissent le courage militaire. Elle affirme que les établissements éducatifs enseignent l'honneur, la probité et le christianisme, formant ainsi des citoyens exemplaires. Le texte défend les philosophes contre les accusations de Rousseau, affirmant que la véritable philosophie élève l'esprit humain et le libère des préjugés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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719
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
721
p. 25-64
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Début :
On est désabusé depuis long-tems de la chimére de l'âge d'or : par tout la [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Arts, Esprit, Lettres, Moeurs, Vertus, Vertu, Gloire, Homme, Lois, Monde, Idées, Nature, Terre, Passions, Philosophes, État, Philosophie, Connaissances, Vie, Ignorance, Vérité, Peuples, Peuple, Histoire, Bonheur, Citoyens, Corruption, Biens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
DISCOURS
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
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Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Le discours sur les avantages des Sciences et des Arts, prononcé à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon en 1751, examine l'évolution des sociétés humaines. Initialement, la barbarie a poussé les hommes à se regrouper et à établir des lois. Les premiers dirigeants étaient soit des bienfaiteurs, soit des tyrans, et la superstition ainsi que le despotisme ont engendré de nouveaux malheurs. La Grèce antique se distingue par son esprit et ses contributions culturelles. Les philosophes grecs ont formé les mœurs et donné des lois, utilisant les arts et les sciences pour améliorer la société. Sparte, connue pour ses soldats vertueux, avait des lois dures et des mœurs féroces qui ont conduit à sa décadence. Athènes, malgré ses corruptions, a été un berceau d'arts et de talents. Le texte aborde la décadence des institutions et des mœurs dans les cités antiques, soulignant que la prospérité a corrompu ces sociétés. Les sciences et les arts ont enrichi l'humanité en transmettant des connaissances et des œuvres philosophiques. La critique selon laquelle les sciences et les arts corrompent les mœurs est contestée. La France est présentée comme un modèle de richesse, de puissance militaire et de savoir, avec des transformations positives des mœurs grâce à l'éducation. Le luxe est vu comme résultant des richesses plutôt que des sciences et des arts. La politesse, introduite par les lettres, est considérée comme un précieux présent, exprimant une âme douce et bienfaisante. La curiosité humaine, faculté divine, a conduit à des avancées majeures comme l'agriculture et les technologies. Elle est essentielle pour découvrir la vérité et améliorer la condition humaine. Le discours valorise les sciences et les arts, critiquant ceux qui prétendent tout savoir. Il affirme que les sciences naissent du loisir mais combattent l'oisiveté, développant le raisonnement et élevant moralement. Les arts sont essentiels à la perfection des mœurs, permettant de se libérer des passions et de promouvoir une vie vertueuse et heureuse. Ils introduisent les plaisirs de l'âme, dignes de l'homme, et promouvoient l'amour de la vérité et des vertus. Différents arts, comme la sculpture, la peinture, la musique et la poésie, exaltent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et servent de sources d'émulation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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722
p. 99-100
LOGOGRIPHE.
Début :
Je ne suis pas surpris, si le beau sexe admire [...]
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Perle
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIPHE.
E ne fuis pas furpris , fi le beau fexe admire
La beauté de mon corps , qui lui fert d'ornement
Je donne de la grace à fon ajustement.
Venus , qui foumet tout dans l'amoureux Empire
A pris jour comme moi dans l'humide élement.
L'unionde cinq pieds compofe ma ftructure.
4,5 , I , 3 , 2 , caufoient chez les Hébreux ,
Un mal des plus cuifans , infame & douloureux ,
Dont le Lecteur peut voir la fidelle peinture.
Dans le livre facré du faint Légiſlateur ,
Qu'on nepeut fans blafphême accufer d'impofteur !
1 , 2 , 3 , 5 , feront un parent refpectable .
3 & 2 chanteront fur un ton mufical .
1 , 2 , 5, 3 , ôtent à l'animal
Ou le poil ou la peau , l'un ou l'autre eft faifable-
1, 2, 4 avec s donnent un inftrument ,
រ
E ij
100 MERCURE DE FRANCE
Qu'on verra près du feu deffous la cheminée .
Finiflons , il eft tems que ma Mufe laffée
Par la combinaiſon de cet arrangement ,
Interrompe le cours de fon amufement .
Bruno du Puget. A Cuers en Provenc, Le
26 Septembre 1751.
E ne fuis pas furpris , fi le beau fexe admire
La beauté de mon corps , qui lui fert d'ornement
Je donne de la grace à fon ajustement.
Venus , qui foumet tout dans l'amoureux Empire
A pris jour comme moi dans l'humide élement.
L'unionde cinq pieds compofe ma ftructure.
4,5 , I , 3 , 2 , caufoient chez les Hébreux ,
Un mal des plus cuifans , infame & douloureux ,
Dont le Lecteur peut voir la fidelle peinture.
Dans le livre facré du faint Légiſlateur ,
Qu'on nepeut fans blafphême accufer d'impofteur !
1 , 2 , 3 , 5 , feront un parent refpectable .
3 & 2 chanteront fur un ton mufical .
1 , 2 , 5, 3 , ôtent à l'animal
Ou le poil ou la peau , l'un ou l'autre eft faifable-
1, 2, 4 avec s donnent un inftrument ,
រ
E ij
100 MERCURE DE FRANCE
Qu'on verra près du feu deffous la cheminée .
Finiflons , il eft tems que ma Mufe laffée
Par la combinaiſon de cet arrangement ,
Interrompe le cours de fon amufement .
Bruno du Puget. A Cuers en Provenc, Le
26 Septembre 1751.
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723
p. 6-26
REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
Début :
Quoique la Physique des Anciens ne fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi [...]
Mots clefs :
Fluides, Corps, Théorie, Résistance, Lois, Fluide, Principes, Nature, Particules, Matière, Mouvement, Calcul, Parties, Résistance des fluides, Difficile, Doute, Géométrie, Isaac Newton, Esprit, Académie des sciences
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
REFLEXIONS
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
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724
p. 107-109
« L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...] »
Début :
L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...]
Mots clefs :
Globes célestes, Description, Livre, Sphères, Usage, Monde, Univers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...] »
L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es,
& des spheres, suivant les differens
systêmes du monde, précedé d'un
Traité de Cosmographie, ou est expliqué
avec ordre tout ce qu'il y a de plus curieux
dans la description de l'univers, suivant
les Mémoires & les observations des plus
habiles Astronomes & Géographes, ac-
compagné des figures nécessaires, dédié
au Roi. Sixiéme édition, revûe & corri-
gée par M. Bion, Ingénieur du Roi pour
les instrumens de Mathématiques. Sur le
Quai de l'Horloge du Palais, où l'on
trouve des sphéres & des globes de tou-
tes façons. A Paris, chez Jacques Guerin
& Nyon, fils, 1751.
Cet ouvrage, dont l'usage est devenu
avec raison si génétal, & qui passe pour
le meilleur de ce genre, est distribué en
trois Livres. On explique dans le premier,
tout ce qui appartient aux corps célestes,
leur nombre, leur disposition, leur figu-
re, leut mouvement, leur distance de la
terre, leur grosseur, & généralement tou-
tes leurs propriétés, suivant les diffe-
rens systêmes. Celui de Copernic est plus
EvI
Dustnes vd
108 MERCURE DE FRANCE.
développé, comme le plus généralement
reçu. Le premier Livre est terminé pa l'ex-
plication des principaux phenomènes de la
Nature, comme le flux & reflux de la mer,
les metéores, &c. & quelques autres ques-
tions qui sortent un peu du sujet.
Le second Livre contient tout ce qui
peut appartenir à la description de la ter-
re & de l'eau, par rapport à la Géogra-
phie. On y trouve de plus plusieurs me-
thodes curieuses, pour parvenit à la con-
noissance des longitudes des Villes, & à
scavoir mesurer la circonference de la ter-
re. Ce Livre finit par une description his-
torique, courte, & pourtant suffisante
des Etats un peu considérables qui parta-
gent l'univers.
On trouve dans le troisiéme & dernier
Livre, la maniere de tracer les fuseaux
pour la construction, des globes célestes &
terrestres, & les Cartes de Géographie
générales & particulieres. On y rapporte
plus de cent usages differens, les plus
beaux & les plus utiles qni puissents ap-
pliquer aux spheres & aux globes célestes
& terrestres, &c.
M. Bion, le fils, qui donne l'édition
que nous annonçons, a suivi exactement
la cinquieme qui avoit été publiée par
l'Auteur; il a eu seulement l'attention de
zed by Goc
109
JANVIER. 1752.
téformer ce qui regarde le Baromêtre &
le Thermomêtre, qui ont été portés de-
puis quelque tems à un grand degré de
perfection; & de faire à la description
géographique & historique des quatre
parties du monde, les changemens que
les tems, l'ambition & les évenemens Y
ont fait.
& des spheres, suivant les differens
systêmes du monde, précedé d'un
Traité de Cosmographie, ou est expliqué
avec ordre tout ce qu'il y a de plus curieux
dans la description de l'univers, suivant
les Mémoires & les observations des plus
habiles Astronomes & Géographes, ac-
compagné des figures nécessaires, dédié
au Roi. Sixiéme édition, revûe & corri-
gée par M. Bion, Ingénieur du Roi pour
les instrumens de Mathématiques. Sur le
Quai de l'Horloge du Palais, où l'on
trouve des sphéres & des globes de tou-
tes façons. A Paris, chez Jacques Guerin
& Nyon, fils, 1751.
Cet ouvrage, dont l'usage est devenu
avec raison si génétal, & qui passe pour
le meilleur de ce genre, est distribué en
trois Livres. On explique dans le premier,
tout ce qui appartient aux corps célestes,
leur nombre, leur disposition, leur figu-
re, leut mouvement, leur distance de la
terre, leur grosseur, & généralement tou-
tes leurs propriétés, suivant les diffe-
rens systêmes. Celui de Copernic est plus
EvI
Dustnes vd
108 MERCURE DE FRANCE.
développé, comme le plus généralement
reçu. Le premier Livre est terminé pa l'ex-
plication des principaux phenomènes de la
Nature, comme le flux & reflux de la mer,
les metéores, &c. & quelques autres ques-
tions qui sortent un peu du sujet.
Le second Livre contient tout ce qui
peut appartenir à la description de la ter-
re & de l'eau, par rapport à la Géogra-
phie. On y trouve de plus plusieurs me-
thodes curieuses, pour parvenit à la con-
noissance des longitudes des Villes, & à
scavoir mesurer la circonference de la ter-
re. Ce Livre finit par une description his-
torique, courte, & pourtant suffisante
des Etats un peu considérables qui parta-
gent l'univers.
On trouve dans le troisiéme & dernier
Livre, la maniere de tracer les fuseaux
pour la construction, des globes célestes &
terrestres, & les Cartes de Géographie
générales & particulieres. On y rapporte
plus de cent usages differens, les plus
beaux & les plus utiles qni puissents ap-
pliquer aux spheres & aux globes célestes
& terrestres, &c.
M. Bion, le fils, qui donne l'édition
que nous annonçons, a suivi exactement
la cinquieme qui avoit été publiée par
l'Auteur; il a eu seulement l'attention de
zed by Goc
109
JANVIER. 1752.
téformer ce qui regarde le Baromêtre &
le Thermomêtre, qui ont été portés de-
puis quelque tems à un grand degré de
perfection; & de faire à la description
géographique & historique des quatre
parties du monde, les changemens que
les tems, l'ambition & les évenemens Y
ont fait.
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725
p. 110
« DICTIONNAIRE des Fleurs & des Plantes, in-8o. 1751, quatriéme édition. [...] »
Début :
DICTIONNAIRE des Fleurs & des Plantes, in-8o. 1751, quatriéme édition. [...]
Mots clefs :
Fleurs, Plantes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DICTIONNAIRE des Fleurs & des Plantes, in-8o. 1751, quatriéme édition. [...] »
DICTIONNAIRE des Fleurs & des Plantes,
in-8o. 1751, quatriéme édition.
Cet ouvrage qui est écrit en Allemand,
méri:eroit bien d'être traduit. On y trou-
ve dans chaque article, les noms, le gen-
re, l'espéce, la forme, la propriété &
l'usage de chaque plante pour la Méde-
cine.
in-8o. 1751, quatriéme édition.
Cet ouvrage qui est écrit en Allemand,
méri:eroit bien d'être traduit. On y trou-
ve dans chaque article, les noms, le gen-
re, l'espéce, la forme, la propriété &
l'usage de chaque plante pour la Méde-
cine.
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726
p. 110-111
« NOUVEAU Traité sur les végétaux d'Angleterre & des Pays étrangers, qu'on employe [...] »
Début :
NOUVEAU Traité sur les végétaux d'Angleterre & des Pays étrangers, qu'on employe [...]
Mots clefs :
Végétaux d'Angleterre, Vaisseau, Électricité, Métallurgie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « NOUVEAU Traité sur les végétaux d'Angleterre & des Pays étrangers, qu'on employe [...] »
NOUVEAU Traité sur les végétaux d'Angleterre
& des Pays étrangers, qu'on employe
dans la pratique de la Médecint,
itized by Goc
JANVIER.
1752.
111
en Anglois, 1751. Chez Davitt, Un vo-
lume in. 8°.
INTERFRETE naval, ou explication des
mots & termes, concernant les parties,
les qualités, la construction, les agrets,
la fourniture, & l'équipement d'un Vais-
seau pour la mer, avec toutes les espéces
de provisions, reçues dans les magazins
& leur emploi; les titres de tous les bas
Officiers d'un Vaisseau, & leurs fonctions
respectives. Par Thomas Biley Blankley,
en Anglois. A Londres, in-fol. 1751.
EXDERIENCES & observations sur l'Elec-
tricité, fuites à Philadelphie, en Anglois.
Par M. Benjamin Frantliu. A Londres,
chez Cæve, 1751.e
LA Métallurgie, on l'Art de tirer & de
purifier les métaux, avec les Dissertations
les plus rares pour les mines & les opéra-
tions métalliques. A la Haye, 1751.
Deux volumes in- 12.
& des Pays étrangers, qu'on employe
dans la pratique de la Médecint,
itized by Goc
JANVIER.
1752.
111
en Anglois, 1751. Chez Davitt, Un vo-
lume in. 8°.
INTERFRETE naval, ou explication des
mots & termes, concernant les parties,
les qualités, la construction, les agrets,
la fourniture, & l'équipement d'un Vais-
seau pour la mer, avec toutes les espéces
de provisions, reçues dans les magazins
& leur emploi; les titres de tous les bas
Officiers d'un Vaisseau, & leurs fonctions
respectives. Par Thomas Biley Blankley,
en Anglois. A Londres, in-fol. 1751.
EXDERIENCES & observations sur l'Elec-
tricité, fuites à Philadelphie, en Anglois.
Par M. Benjamin Frantliu. A Londres,
chez Cæve, 1751.e
LA Métallurgie, on l'Art de tirer & de
purifier les métaux, avec les Dissertations
les plus rares pour les mines & les opéra-
tions métalliques. A la Haye, 1751.
Deux volumes in- 12.
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727
p. 154-155
ECLAIRCISSEMENT Sur le Mémoire de M. Maraldi, dont l'extrait se trouve dans le deuxiéme Mercure de Décembre.
Début :
Il semble qu'on a voulu jetter des doutes sur la longitude du Cap de Bonne-Espérance, [...]
Mots clefs :
Éclipse, Lune, Marseille, Nuages, Maraldi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ECLAIRCISSEMENT Sur le Mémoire de M. Maraldi, dont l'extrait se trouve dans le deuxiéme Mercure de Décembre.
ECLAIRCISSEMENT
Sur le Mémoire de M. Maraldi, dont l'extrait
se trouve dans le deuxiéme Mercure
de Décembre.
Il semble qu'on a voulu jetter des doutes
sur la longitude du Cap de Bonne-Espérance,
déterminée par le moyen de
l'éclipse de lune du 9 Juin au matin de
Pannée derniere 1751, observée au Cap
par M. l'Abbé de la Caille, & comparée
aux observations qui en ont été faites à
Marseille & à Turin, puisqu'on a avancé
dans le premier tome du Mercure du mois
de Décembre derniet, qu'il y a près de 4
minutes de difference dans le commencement de
l'é. lipse observe (en reduisant au méridien de
Paris) à Marseille & à Turin. Mais où a
t'on pris le commencement de cet te éclip-
se observée à Marseille? M. Maraldi qui
s'est servi de l'observation faite à Mat seille
par le Pere Pezenas Jésuite, n'en connoit
pas d'autre, & assure que ce Pere n'a pas
observé le commencement de cette éclipse,
parce que le Ciel étoit couyert de nuages,
il est en état de le prouver pat la relation
de cette observation envoyée à M. de l'Iste
by God
JANVIER. 1752.
155
& communiquée à l'Académie des Scien-
ces avant les vacances, & par une copie du
Journal des observations du Pere Pezenas,
écrite de sa main, & envoyée à M. Rou-
lier, Ministre & Secrétaite d'Etat. Voici
ce qu'on lit dans ce Journal.
8 Juin. Le soir, nuages.
9 Juin éclipse de lune. Elle ne paroissoit
pas commencée à 12 heures 26.
On voyoit cependant une espece
de pénombre, que l'on ne pouvoit
pas distinguer des nuages.
A I heure 16 minutes, plus de la moi-
tié de la lune parut éclipsée.
Sur le Mémoire de M. Maraldi, dont l'extrait
se trouve dans le deuxiéme Mercure
de Décembre.
Il semble qu'on a voulu jetter des doutes
sur la longitude du Cap de Bonne-Espérance,
déterminée par le moyen de
l'éclipse de lune du 9 Juin au matin de
Pannée derniere 1751, observée au Cap
par M. l'Abbé de la Caille, & comparée
aux observations qui en ont été faites à
Marseille & à Turin, puisqu'on a avancé
dans le premier tome du Mercure du mois
de Décembre derniet, qu'il y a près de 4
minutes de difference dans le commencement de
l'é. lipse observe (en reduisant au méridien de
Paris) à Marseille & à Turin. Mais où a
t'on pris le commencement de cet te éclip-
se observée à Marseille? M. Maraldi qui
s'est servi de l'observation faite à Mat seille
par le Pere Pezenas Jésuite, n'en connoit
pas d'autre, & assure que ce Pere n'a pas
observé le commencement de cette éclipse,
parce que le Ciel étoit couyert de nuages,
il est en état de le prouver pat la relation
de cette observation envoyée à M. de l'Iste
by God
JANVIER. 1752.
155
& communiquée à l'Académie des Scien-
ces avant les vacances, & par une copie du
Journal des observations du Pere Pezenas,
écrite de sa main, & envoyée à M. Rou-
lier, Ministre & Secrétaite d'Etat. Voici
ce qu'on lit dans ce Journal.
8 Juin. Le soir, nuages.
9 Juin éclipse de lune. Elle ne paroissoit
pas commencée à 12 heures 26.
On voyoit cependant une espece
de pénombre, que l'on ne pouvoit
pas distinguer des nuages.
A I heure 16 minutes, plus de la moi-
tié de la lune parut éclipsée.
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728
p. 156-157
« EPHEMERIDES cosmographiques, où le cours aparent & réel du soleil & des [...] »
Début :
EPHEMERIDES cosmographiques, où le cours aparent & réel du soleil & des [...]
Mots clefs :
Éphémérides, Astronomie physique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « EPHEMERIDES cosmographiques, où le cours aparent & réel du soleil & des [...] »
EPHEMERIDES cosmographiques,
où le cours aparent & réel du soleil & des
planeres est représenté par des planches
d'après les calculs & régles astronomiques
pour l'année 1752. avec d'importantes ob-
servations sur la Cosmographie, l'Astro-
nomie Phisique, & l'Histoire naturelle qui
forment une suite à celles des Ephéméri-
des en tables & en figures de 1750 &
1751.
Le titre de l'ouvrage en fait connoître
le but & l'utilité: c'est le fruit du travail
& des réflexions d'un homme de qualité
qui fait servir ses études à l'honneur de la
religion, & aux progrès de l'Astronomie
JANVIER. 1752.
157
& de la Phisique. Nous invitons nos Lec-
teurs à voir sur tout dans le livre que
nous annonçons, deux chapitres fort cu-
rieux; le premier traite de l'antorité des
vérités révélées en Phisique, & le deuxié-
me, de la liaison de la Philosophie mo-
der ne avec la Théologie.
où le cours aparent & réel du soleil & des
planeres est représenté par des planches
d'après les calculs & régles astronomiques
pour l'année 1752. avec d'importantes ob-
servations sur la Cosmographie, l'Astro-
nomie Phisique, & l'Histoire naturelle qui
forment une suite à celles des Ephéméri-
des en tables & en figures de 1750 &
1751.
Le titre de l'ouvrage en fait connoître
le but & l'utilité: c'est le fruit du travail
& des réflexions d'un homme de qualité
qui fait servir ses études à l'honneur de la
religion, & aux progrès de l'Astronomie
JANVIER. 1752.
157
& de la Phisique. Nous invitons nos Lec-
teurs à voir sur tout dans le livre que
nous annonçons, deux chapitres fort cu-
rieux; le premier traite de l'antorité des
vérités révélées en Phisique, & le deuxié-
me, de la liaison de la Philosophie mo-
der ne avec la Théologie.
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729
p. 188-189
DE NAPLES, le 6 Novembre.
Début :
Cinq Navires sont arrivés ici de la Calabre, après avoir essuyé une violente tempête, qui [...]
Mots clefs :
Mer, Nuit, Vésuve, Tremblement de terre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE NAPLES, le 6 Novembre.
DE NAPLES, le 6 Novembre.
Cinq Navires sont arrivés ici de la Calabre,
après avoir essuyé une violente tempête, qui
les a obligés de jetter dans la mer la plus grande
partie des provisions, dont ils étoient chatgés
pour cette Capitale. On travaille aux Ports de
Barfette, de Cotrone & de Girgenti, avec toute.
la diligence possible, & le bruit court que le Roi
veut ériger en Port franc celui de Messine.
Ily eut la nuit du 3 au 4 de ce mois une nouvelle
secousse de tremblement de terre, & lorsque le jout
patut, on découvtit qu'il s'étoit fait au Mont Vesu-
ve une troisième ouverture, qui jette beaucoup de
fumée. Il continue de sortir de la bouche, qui s'est
ouverte le 26 du mois dernier, une prodigieuse
abondance de matieres bitumineuses.
Pendant la nuit du 7 au S de ce mois, la nou-
velle bouche, qui s'est ouverte dans le flanc
Orienial du Mont Vesuve, jetta un si grand feu,
que quoique cette Ville soit située au Couchant
par rapport à cette Montagne, le sillon lumineux,
que la réverbération des totrens de matiére en-
flammée traçoit dans l'ait, répandoit ici en cer-
tains instans une très-grande clarté. Cette même
nuit, vers les deux heures du matin, on sentit dans
les envitous de la Montagne quelque légeres se-
cousses de tremblement de terre. Le 9 au soit;
189
JANVIER. 1752.
tous les bords intérieurs de l'ouverture du sommet
s'écroulerent, & se précipiterem dans le fond du
Volcan. Un vent d'Est, qui souffla la nuit, porta
des cendres jusqu'à Portici, où sont leurs Majestés.
Hier, le sommet de la Montagne paroissoit encore
fort embrasé. L'éruption de souffre & de bitume
continuoit encore ce matin avec vivacité. Dey uis
le 12, tous les Puits du Villige de la Tore del Gre-
co, situé sur le bord de la mer au Sud Quest du
Mont-Vesuve, sont entierement désséchés, & l'on
prétend que la mer s'est éloignée assez considéra-
blement de son rivage ordinaire. Il en fut de mê-
me dans l'éruption de 1631, & le Port de cette
Ville demeura presque à sec. En 1698, la mer se
retira de quarante-deux pieds, & il sortit du som-
met du Mont-Vesuve un torrent d'eau d'un volu-
me supérieur à celui des flammes.
Don Antoine Spinelli, dont le mariage a été
réhabilité par le Tribunal de la Vicairerie, a obte
nu sa liberté & celle de son Epouse.
Cinq Navires sont arrivés ici de la Calabre,
après avoir essuyé une violente tempête, qui
les a obligés de jetter dans la mer la plus grande
partie des provisions, dont ils étoient chatgés
pour cette Capitale. On travaille aux Ports de
Barfette, de Cotrone & de Girgenti, avec toute.
la diligence possible, & le bruit court que le Roi
veut ériger en Port franc celui de Messine.
Ily eut la nuit du 3 au 4 de ce mois une nouvelle
secousse de tremblement de terre, & lorsque le jout
patut, on découvtit qu'il s'étoit fait au Mont Vesu-
ve une troisième ouverture, qui jette beaucoup de
fumée. Il continue de sortir de la bouche, qui s'est
ouverte le 26 du mois dernier, une prodigieuse
abondance de matieres bitumineuses.
Pendant la nuit du 7 au S de ce mois, la nou-
velle bouche, qui s'est ouverte dans le flanc
Orienial du Mont Vesuve, jetta un si grand feu,
que quoique cette Ville soit située au Couchant
par rapport à cette Montagne, le sillon lumineux,
que la réverbération des totrens de matiére en-
flammée traçoit dans l'ait, répandoit ici en cer-
tains instans une très-grande clarté. Cette même
nuit, vers les deux heures du matin, on sentit dans
les envitous de la Montagne quelque légeres se-
cousses de tremblement de terre. Le 9 au soit;
189
JANVIER. 1752.
tous les bords intérieurs de l'ouverture du sommet
s'écroulerent, & se précipiterem dans le fond du
Volcan. Un vent d'Est, qui souffla la nuit, porta
des cendres jusqu'à Portici, où sont leurs Majestés.
Hier, le sommet de la Montagne paroissoit encore
fort embrasé. L'éruption de souffre & de bitume
continuoit encore ce matin avec vivacité. Dey uis
le 12, tous les Puits du Villige de la Tore del Gre-
co, situé sur le bord de la mer au Sud Quest du
Mont-Vesuve, sont entierement désséchés, & l'on
prétend que la mer s'est éloignée assez considéra-
blement de son rivage ordinaire. Il en fut de mê-
me dans l'éruption de 1631, & le Port de cette
Ville demeura presque à sec. En 1698, la mer se
retira de quarante-deux pieds, & il sortit du som-
met du Mont-Vesuve un torrent d'eau d'un volu-
me supérieur à celui des flammes.
Don Antoine Spinelli, dont le mariage a été
réhabilité par le Tribunal de la Vicairerie, a obte
nu sa liberté & celle de son Epouse.
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730
p. *190-190
DE GENES, le 29 Novembre.
Début :
Il y eut ici le 21 de ce mois entre cinq & six heures du matin une violente secousse de tremblement [...]
Mots clefs :
Secousse, Tremblement de terre, Vapeurs enflammées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE GENES, le 29 Novembre.
DE GENES, le 29 Novembre.
Il y eut ici le 21 de ce mois entre cinq & six
heures du matin une violente secousse de tremblement
de terre. Plusieurs maisons en ont été telle-
ment ébranlées, qu'ila éte nécessaire de les étayer.
Les Vaisseaux, qui etoient dans le Port, ont été
aussi dans quelque sorte de danger par le bouillon-
nement de la mer. Ce tromblement s'est fait sentr
dans toute P'étendue des Etats de la République.
Diverses personnes assurent avoir vu, pendant
qu'il a duró, des vapeurs enflammées s'élancer de
la terre en divers endroits.
Il y eut ici le 21 de ce mois entre cinq & six
heures du matin une violente secousse de tremblement
de terre. Plusieurs maisons en ont été telle-
ment ébranlées, qu'ila éte nécessaire de les étayer.
Les Vaisseaux, qui etoient dans le Port, ont été
aussi dans quelque sorte de danger par le bouillon-
nement de la mer. Ce tromblement s'est fait sentr
dans toute P'étendue des Etats de la République.
Diverses personnes assurent avoir vu, pendant
qu'il a duró, des vapeurs enflammées s'élancer de
la terre en divers endroits.
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731
p. 192-193
DE PLYMOUTH, le 8 Décembre.
Début :
On vient d'apprendre par un Bâtiment qui arrive de l'Amérique Septentrionale, que le 18 du mois [...]
Mots clefs :
Bâtiment, Amitié, Tempête, Navires
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE PLYMOUTH, le 8 Décembre.
DE PLYMOUTH, le 8 Décembre.
On vient d'apprendre par un Bâtiment qui arrive
de l'Amérique Septentrionale, que le 18 du mois
de Septembre dernier il y avoit eu sur la côte de
Saint-Jean d'Antigoa une des plus horribles tem-
pêtes, dont on ait jamais entendu parler. Les Na-
vires le Knowles, le Neptune, la Catherine & la
Prudente Marie, de la nouvelle Yorck, y ont pé-
1i Plusieurs autres Bâtimens ont échové, & de ce
nombre sont l'Albert, le Jean & Guillaume, &
l'Amitié,
JANVIER.
1752.
193
l'Amitié, de Londres; le Kingston, de Maryland,
le Greyhound, de Boston; l'Espérance, de Will-
mington; la charmante Molly, de Tortole, le
Speedwell, de Salem; le Bannister, le Purcel,
l'Anne & l'Elisabeth, de Montserrat; un Navire
des Bermudes, le Pacquebot de l'Isse de la Barba-
de, & vingt-sept Chaloupes.
On vient d'apprendre par un Bâtiment qui arrive
de l'Amérique Septentrionale, que le 18 du mois
de Septembre dernier il y avoit eu sur la côte de
Saint-Jean d'Antigoa une des plus horribles tem-
pêtes, dont on ait jamais entendu parler. Les Na-
vires le Knowles, le Neptune, la Catherine & la
Prudente Marie, de la nouvelle Yorck, y ont pé-
1i Plusieurs autres Bâtimens ont échové, & de ce
nombre sont l'Albert, le Jean & Guillaume, &
l'Amitié,
JANVIER.
1752.
193
l'Amitié, de Londres; le Kingston, de Maryland,
le Greyhound, de Boston; l'Espérance, de Will-
mington; la charmante Molly, de Tortole, le
Speedwell, de Salem; le Bannister, le Purcel,
l'Anne & l'Elisabeth, de Montserrat; un Navire
des Bermudes, le Pacquebot de l'Isse de la Barba-
de, & vingt-sept Chaloupes.
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732
p. 105-106
LOGOGRIPHE.
Début :
Je suis un Etre d'importance [...]
Mots clefs :
Tarentule
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIP
HE .
JE fuis un Etre d'importance
Qu'où j'habite , on fuit avec ſoin ;
Ennemí de l'air de la France ,
Comme la femme forte , on ne me voit qu'au
loin.
A mes côtés les Parques veillent :
Je conduis l'homme chez les morts
Si du ſommeil dont je t'endors ,
Des airs bruians ne le reveillent.
Ami Lecteur , fur ces trois traits
Tu perces déja le miſtere :
Mais fi tu veux te fatisfaire ,
En me décompofant , tu me verras de près.
Je marche ſur dix pieds fertiles
Qui t'offrent d'abord quatre villes:
Une dans les vieux tems où , fils du Saint Amour
Le plus grand Patriarche a vû naître le jour.
Une , changeante en fa fortune,
Que bâtit un fils de Neptune
Dont le nom lui reſta toujours :
Une autre où , preſquede nos jours ,
D'un Concile fameux a brillé la puiſſance :
Une autre affez connue en France.
Je t'offre encore un bon oiſeau :
E
106 MERCURE DEFRANCE .
Une Déeſſe d'impoſture :
Lebeau rival de la nature :
Un Aftre qui paroît de tems en tems nouveau
Un matais dans Argos : un antique exercice :
Un Roi , connu par ſa fureur
Dont le ſeul nom remplit d'horreur :
Un autre le pere d'Ulyſſe :
Un chemin où le pied nous gliſſe :
I
Ce qui ſert à marquer les grands événemens :
Une ſaiſon de l'an , un infecte , un faint tems ,
Qui fait enrager bien des filles ;
Trente jours de tourment ne ſont point des véti
les :
Un promontoire , un Mont , un nombre , un animal
,
Un autre moins ruſé , dont un Auteur pour rire
A dit que fon nom ſeul comprend une ſatire :
Ce qui fait ſur la mer ou du bien ou du mal ;
Une maiſon d'Armée , une parente en mille ,
Une Nymphe changée en ille :
Ce qui fait le marchand : ce qui fait le Seigneur
Un lieu qui n'est pas en honneur :
A bâtir une choſe utile :
Le fiége enfin de la raiſon.
Mais , cher Lecteur , je te chagrinea
Je ſuis ... te dirai je mon nom ?
Je ſuis quelque choſe,Devine.
Par M. D. L.
HE .
JE fuis un Etre d'importance
Qu'où j'habite , on fuit avec ſoin ;
Ennemí de l'air de la France ,
Comme la femme forte , on ne me voit qu'au
loin.
A mes côtés les Parques veillent :
Je conduis l'homme chez les morts
Si du ſommeil dont je t'endors ,
Des airs bruians ne le reveillent.
Ami Lecteur , fur ces trois traits
Tu perces déja le miſtere :
Mais fi tu veux te fatisfaire ,
En me décompofant , tu me verras de près.
Je marche ſur dix pieds fertiles
Qui t'offrent d'abord quatre villes:
Une dans les vieux tems où , fils du Saint Amour
Le plus grand Patriarche a vû naître le jour.
Une , changeante en fa fortune,
Que bâtit un fils de Neptune
Dont le nom lui reſta toujours :
Une autre où , preſquede nos jours ,
D'un Concile fameux a brillé la puiſſance :
Une autre affez connue en France.
Je t'offre encore un bon oiſeau :
E
106 MERCURE DEFRANCE .
Une Déeſſe d'impoſture :
Lebeau rival de la nature :
Un Aftre qui paroît de tems en tems nouveau
Un matais dans Argos : un antique exercice :
Un Roi , connu par ſa fureur
Dont le ſeul nom remplit d'horreur :
Un autre le pere d'Ulyſſe :
Un chemin où le pied nous gliſſe :
I
Ce qui ſert à marquer les grands événemens :
Une ſaiſon de l'an , un infecte , un faint tems ,
Qui fait enrager bien des filles ;
Trente jours de tourment ne ſont point des véti
les :
Un promontoire , un Mont , un nombre , un animal
,
Un autre moins ruſé , dont un Auteur pour rire
A dit que fon nom ſeul comprend une ſatire :
Ce qui fait ſur la mer ou du bien ou du mal ;
Une maiſon d'Armée , une parente en mille ,
Une Nymphe changée en ille :
Ce qui fait le marchand : ce qui fait le Seigneur
Un lieu qui n'est pas en honneur :
A bâtir une choſe utile :
Le fiége enfin de la raiſon.
Mais , cher Lecteur , je te chagrinea
Je ſuis ... te dirai je mon nom ?
Je ſuis quelque choſe,Devine.
Par M. D. L.
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733
p. 111-112
« JOURNAL du voyage fait par ordre du Roi à l'Equateur, servant d'introduction [...] »
Début :
JOURNAL du voyage fait par ordre du Roi à l'Equateur, servant d'introduction [...]
Mots clefs :
Charles-Marie de La Condamine, Voyage, Académiciens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « JOURNAL du voyage fait par ordre du Roi à l'Equateur, servant d'introduction [...] »
JOURNAL du voyage fait par ordre du
Roi à l'Equateur, servant d'introduction
historique à la mesure des trois pre-
miers degrés du Méridien. Par M. de la
Condamine. A Paris, de l'Imprimerie
Royale, 1751, in-4. Un volume avec
des Cartes & des plans.
Le voyage & les travaux de Messieurs
Godin, Bougner & de la Condamine,
ont fait tant de bruit dans le monde sça-
vant, & même dans celui qui ne l'est pas
quun Livre qui en rend compre, n'a be-
soin que d'être annoncé pour être recher-
ché. Si notre jugement particulier pou-
voit ajoûter quelque chose à l'idée qu'on
s'est formée d'avance de cette importante
Relation, nous dirions quon y trouve
tout ce qui peut rendre précieux un Li-
vre de cette nature: des découvertes
Geographiques, Physiques & Astronomi-
ques; des observations sur les mœurs,
sur les Arts & sur le Commerce; des dé-
tails militaires & politiques, &c. Cepen-
dant ce qui frappe le plus dans cet ouvra-
ge, c'est le courage & la constance des
DI2 MERCUREDEFRANCE.
trois célèbres Académiciens dans les pei-
nes inséparables de leut entreprise, &
dans les traverses qu'on ne pouvoit man-
quer de leur fusciter. M. de la Condamine
narre tout cela naivement, vivement, in-
génieusement. Les choses agtéables de-
viennent très-agréables sous sa plume;
& celles qui sont naturellement séches,
sont écrites avec tant de clarté, d'ordre
& de précision, qu on a encore du plaisit
à les lire. L'Histoire des Pyramides éle-
vées à Quito pour immortaliser les tra-
vaux des trois Académiciens, & pout fixer
les termes de la base fondamentale de
leurs opérations, est très curieuse & très-
bien contée: nous parlerons en particu-
lier de ce morceau, parce qu'il peut amu-
ser jusqu'aux gens les plus frivoles.
Roi à l'Equateur, servant d'introduction
historique à la mesure des trois pre-
miers degrés du Méridien. Par M. de la
Condamine. A Paris, de l'Imprimerie
Royale, 1751, in-4. Un volume avec
des Cartes & des plans.
Le voyage & les travaux de Messieurs
Godin, Bougner & de la Condamine,
ont fait tant de bruit dans le monde sça-
vant, & même dans celui qui ne l'est pas
quun Livre qui en rend compre, n'a be-
soin que d'être annoncé pour être recher-
ché. Si notre jugement particulier pou-
voit ajoûter quelque chose à l'idée qu'on
s'est formée d'avance de cette importante
Relation, nous dirions quon y trouve
tout ce qui peut rendre précieux un Li-
vre de cette nature: des découvertes
Geographiques, Physiques & Astronomi-
ques; des observations sur les mœurs,
sur les Arts & sur le Commerce; des dé-
tails militaires & politiques, &c. Cepen-
dant ce qui frappe le plus dans cet ouvra-
ge, c'est le courage & la constance des
DI2 MERCUREDEFRANCE.
trois célèbres Académiciens dans les pei-
nes inséparables de leut entreprise, &
dans les traverses qu'on ne pouvoit man-
quer de leur fusciter. M. de la Condamine
narre tout cela naivement, vivement, in-
génieusement. Les choses agtéables de-
viennent très-agréables sous sa plume;
& celles qui sont naturellement séches,
sont écrites avec tant de clarté, d'ordre
& de précision, qu on a encore du plaisit
à les lire. L'Histoire des Pyramides éle-
vées à Quito pour immortaliser les tra-
vaux des trois Académiciens, & pout fixer
les termes de la base fondamentale de
leurs opérations, est très curieuse & très-
bien contée: nous parlerons en particu-
lier de ce morceau, parce qu'il peut amu-
ser jusqu'aux gens les plus frivoles.
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734
p. 158
« GEOGRAPHIE MODERNE, précédée d'un petit traité de la Sphere & du [...] »
Début :
GEOGRAPHIE MODERNE, précédée d'un petit traité de la Sphere & du [...]
Mots clefs :
Géographie, Sphère
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « GEOGRAPHIE MODERNE, précédée d'un petit traité de la Sphere & du [...] »
GEOGRAPHIE MODERNE, précédée
d'un petit traité de la Sphere & du
Globe, ornée de traits d'Histoire natu-
relle & politique, & terminée pat une
Géographie Ecclésiastique où l'on trou-
vera tous les Archevêchés & Evêchés de
l'Eglise Catholique, & les principaux des
Eglises Schismatiques, avec une table des
longitudes & latitudes des principales Vil-
les du monde, & une autte des noms
des lieux contenus dans cette Géogra-
phie: par M. l'Abbé Nicole de la Croix.
Nouvelle Edition revue, corrigée & con-
sidérablement augmentée. A Paris, chez
Jean Thomas Herissant, rue Saint Jac-
ques, 1752. 2 vol. in- 12.
Le titre de cet Ouvrage est si éten-
du qu'il peut presque tenir licu d'un
extrait. Nous avons consulté cette Géogra-
phie sur un assez grand nombre d'articles,
& nous avons trouvé dans tous, les éclair-
cissemens que nous y cherchions. Ces
épteuves nous authorisent à dire que ce
Livre est un des meilleurs qui ayent été
faits en ce genre.
d'un petit traité de la Sphere & du
Globe, ornée de traits d'Histoire natu-
relle & politique, & terminée pat une
Géographie Ecclésiastique où l'on trou-
vera tous les Archevêchés & Evêchés de
l'Eglise Catholique, & les principaux des
Eglises Schismatiques, avec une table des
longitudes & latitudes des principales Vil-
les du monde, & une autte des noms
des lieux contenus dans cette Géogra-
phie: par M. l'Abbé Nicole de la Croix.
Nouvelle Edition revue, corrigée & con-
sidérablement augmentée. A Paris, chez
Jean Thomas Herissant, rue Saint Jac-
ques, 1752. 2 vol. in- 12.
Le titre de cet Ouvrage est si éten-
du qu'il peut presque tenir licu d'un
extrait. Nous avons consulté cette Géogra-
phie sur un assez grand nombre d'articles,
& nous avons trouvé dans tous, les éclair-
cissemens que nous y cherchions. Ces
épteuves nous authorisent à dire que ce
Livre est un des meilleurs qui ayent été
faits en ce genre.
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735
p. 159
« EXPERIENCES & observations sur l'Electricité faites à Philadelphie en Amérique [...] »
Début :
EXPERIENCES & observations sur l'Electricité faites à Philadelphie en Amérique [...]
Mots clefs :
Électricité, Benjamin Franklin, Découverte, Observations
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « EXPERIENCES & observations sur l'Electricité faites à Philadelphie en Amérique [...] »
EXPERIENCES & observations sur
l'Electricité faites à Philadelphie en Amérique
par M. Benjamin Frantlin, & com-
muniquées dans plusieurs Letrres à M. P.
Collinson de laSociété Royale de Londres
traduites de l'Anglois. 4 Paris, chez Du-
raud, rue Saint Jacques 1752., un vo-
lume in 12.
Ce nouvel Ouvrage sur l'Electricité a
comme deux Parties: la premiere qui est
du Traducteur, est une Histoire exacte
détaillée & bien écrite de cette décou-
verte: la seconde, est un recueil d'Obser-
vations, ausquelles il ne paroît pas possi-
ble de refuser sa croyance, quoiqu'elles
soient singulieres, & qu'elles vien-
nent de loin.
l'Electricité faites à Philadelphie en Amérique
par M. Benjamin Frantlin, & com-
muniquées dans plusieurs Letrres à M. P.
Collinson de laSociété Royale de Londres
traduites de l'Anglois. 4 Paris, chez Du-
raud, rue Saint Jacques 1752., un vo-
lume in 12.
Ce nouvel Ouvrage sur l'Electricité a
comme deux Parties: la premiere qui est
du Traducteur, est une Histoire exacte
détaillée & bien écrite de cette décou-
verte: la seconde, est un recueil d'Obser-
vations, ausquelles il ne paroît pas possi-
ble de refuser sa croyance, quoiqu'elles
soient singulieres, & qu'elles vien-
nent de loin.
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736
p. 176
EXTRAIT d'une Lettre écrite à l'Auteur du Mercure.
Début :
Dans votre Mercure, Monsieur, du mois de Janvier 1752, page 154. je trouve ce qui suit : [...]
Mots clefs :
Éclipse, Commencement, Marseille, Nuages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite à l'Auteur du Mercure.
EXTRAIT d'une Lettre écrite
à l'Auteur du Mercure.
Dans votre Mercure, Monsieur, du mois de
Janvier 1752, page 154. je trouve ce qui suit :
„On a avancé dans le premier tome du Mercure
»du mois de Décembre dernier, qu'il y a près de
»4 minutes de difference dans le commencement de
»l'éclipse observée (en reduisant au Meridien de
»Paris) a Marseille & à Turin. Mais où a t'on
„ pris le commencement de cette éclipse observée
» à Marseille ? M. Maraldi, qui s'est servi de l'ob-
»servation faite à Marseille par le Pere Pezenas
„Jesuite, n'en connoît pas d'autre, & assure que
»ce Pere n'a pas observé le commencement de
»cette Eclipse, parce que le Ciel étoit couvert
„de nuages: il est en état de le prouver par la
»Relation de cette observation envoyée, & c.
Voici ce qu'on lit dans le Journal.
»9 Juin, Eclipse de Lune. Elle ne paroissoit pas
»commancée à 11 heures 26 min. On voyoit ce-
»pendant une espéce de penombie, que l'on ne
» pouvoit pas distinguer des nuages.
à l'Auteur du Mercure.
Dans votre Mercure, Monsieur, du mois de
Janvier 1752, page 154. je trouve ce qui suit :
„On a avancé dans le premier tome du Mercure
»du mois de Décembre dernier, qu'il y a près de
»4 minutes de difference dans le commencement de
»l'éclipse observée (en reduisant au Meridien de
»Paris) a Marseille & à Turin. Mais où a t'on
„ pris le commencement de cette éclipse observée
» à Marseille ? M. Maraldi, qui s'est servi de l'ob-
»servation faite à Marseille par le Pere Pezenas
„Jesuite, n'en connoît pas d'autre, & assure que
»ce Pere n'a pas observé le commencement de
»cette Eclipse, parce que le Ciel étoit couvert
„de nuages: il est en état de le prouver par la
»Relation de cette observation envoyée, & c.
Voici ce qu'on lit dans le Journal.
»9 Juin, Eclipse de Lune. Elle ne paroissoit pas
»commancée à 11 heures 26 min. On voyoit ce-
»pendant une espéce de penombie, que l'on ne
» pouvoit pas distinguer des nuages.
Fermer
737
p. 177
RÉPONSE.
Début :
A 12 h. 26 min. à Marseille, on doit compter 12 h. 14 min. au Méridien de Paris : donc, si [...]
Mots clefs :
Éclipse, Marseille, Paris, Méridien, Calcul
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE.
RÉPONSE.
A 12 h. 26 min. à Marseille, on doit compter
12 h. 14 min. au Méridien de Paris : donc, si
Pobservation de Turin est exacte, & si le com-
mencement de l'Eclipse qu'on y observe est 12 h.
10 min. (en réduisant au Méridien de Paris) il
en faut conclure, qu'a 12 h. 26 min. à Marseille,
l'Eclipse de Lunc devoit être commencée, & qu'il
s'étoit déja écoulé 4 min. depuis le vrai commen-
cement de l'Eclipse.
L'observation de Marseille s'accorde d'ailleum
précisément à la même minute, avec le calcul fait
par un scavant Astronome, qui ayant adopté le
Saros Caldaique de M. Hallai, s'est servi d'une
Eclipse de Lune observée il y a dix-huit ans
pour prédire d'une maniere décisive (connoissant
l'erreur des Tables par cet artifice) le commence-
ment & la fin de cette Eclipse.
Car on trouve le calcul & la phase de l'Eclipse
de Lune, du mois de Juin dernier, chez M. Ju-
lien, qui vend les Cartes Célestes & Geographi-
ques, à l'Hôtel de Soubise, à Paris.
A 12 h. 26 min. à Marseille, on doit compter
12 h. 14 min. au Méridien de Paris : donc, si
Pobservation de Turin est exacte, & si le com-
mencement de l'Eclipse qu'on y observe est 12 h.
10 min. (en réduisant au Méridien de Paris) il
en faut conclure, qu'a 12 h. 26 min. à Marseille,
l'Eclipse de Lunc devoit être commencée, & qu'il
s'étoit déja écoulé 4 min. depuis le vrai commen-
cement de l'Eclipse.
L'observation de Marseille s'accorde d'ailleum
précisément à la même minute, avec le calcul fait
par un scavant Astronome, qui ayant adopté le
Saros Caldaique de M. Hallai, s'est servi d'une
Eclipse de Lune observée il y a dix-huit ans
pour prédire d'une maniere décisive (connoissant
l'erreur des Tables par cet artifice) le commence-
ment & la fin de cette Eclipse.
Car on trouve le calcul & la phase de l'Eclipse
de Lune, du mois de Juin dernier, chez M. Ju-
lien, qui vend les Cartes Célestes & Geographi-
ques, à l'Hôtel de Soubise, à Paris.
Fermer
738
p. 84-108
LES ALPES.
Début :
Nous ne connoissions jusqu'ici de Livres Allemans que ceux qui rouloient sur des / Cherchez, Mortels, à changer votre sort, profitez des inventions de [...]
Mots clefs :
Nature, Rochers, Berger, Doux, Heureux, Monde, Vie, Terre, Fleurs, Jours, Amour, Montagne, Montagnes, Plaisir, Lait, Vallons, Aimer, Peuple, Rayons, Ciel
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES ALPES.
Nous ne connoissions jusqu'ici de Livres
Allemans que ceux qui rouloient sur des
objets de scicnce au d'érudition. M. Grimm
nous a avertis dans ses Lettres ecrites tout- à
fait agréablement, & remplies d'une criti-
que très-délicate, que sa Nation avoit des
Ouvrages de gout & de genie. Vn autre
Allemand vient de nous en couvaincre par
la traduction des Poësies de M. Haller.
Les Lecteurs les plus difficiles y ont trouve
de l'élévation, de la force, des images,
de la Philosophie & assez souvent des gra-
ces. Comme le recueil que nous annonçons
est peu répandu, nous croyons devoir trans-
crire ici pour l'intérêt des Letires, celui
des Poemes de M. Hiller, qui a réuni un
plus grand nombre de suffrages.
LES ALPES.
Cherchez, Mortels, à changer votre
sort, profitez des inventions de
l'Art, & des bienfaits de la Nature;
animez par de superbes jets-d'eau vos
parterres, taillez des rochers suivant les
loix de Corinthe, couvrez vos marbres
de riches tapis 2 mangez dans l'or des
nids de Tonquin, buvez des perles dans
MARS. 1752.
85
des coupes d'émeraude; appellez le som-
meil par les accords les plus doux; re-
veillez-vous au bruit des trompettes; ap-
planissez des montagnes, changez en
pares des Domaines entiers, que le Des-
tin remplisse tous vos desirs, vous serez
pauvres dans l'abondance même, & la
misere vous suivra au milieu des ri-
chesses.
L'ame fait elle-même son bonheur, ce
qui est hors d'elle n' est que l'occasion du
plaisir & de la peine; une humeur égale
adoucit les chagrins les plus amers, pen-
dant qu'un esprit inquiet empoisonne
rous les plaisirs. Le Monarque ne posse-
de aucun bien qui manque au Berger,
il se dégoûte du sceptre, comme celui-ci
de la houlette. Malheur à lui si l'avarice
ou l'ambition le dévore, les Gardes qui
l'environnent, n'écartent pas les noirs
chagrins. Mais celui dont 1 ame est dans
une assiete tranquille, ne demande pas
des plumes de prix pour se procurer un
fommeil délicieux.
Heureux Siécle d'or, préfent de la
bonté suprême ! Pourquoi le Ciel a-t. il
borné ta durée ? Nous ne regrettons pas
le printems éternel de la jeunesse du
monde, où jamais un froid Aquilon
ne moissonna les fleurs, où le bled
86 MERCURE DE FRANCE.
couvroit les champs fertiles sans exiger
de culture, où les fleuves couloient de
miel & de lait, où le téméraire Lion
n'allarmoit pas les foibles troupeaux, &
où un agneau égaré dormoit tranquille-
ment au milieu des loups. Nous le re-
grettons, parce que l'homme ne cher-
choit pas encore son malheur dans le
superflu, parce qu'il trouvoit des ri-
chesses dans la simple nature, & que
l'or n allumoit pas encore des desirs in-
satiables.
Disciples de la Nature, vous connois-
sez encore cet âge d'or; non pas à la
vérité ce siécle pompeux imagine par les
Poctes. Peut-on desirer l'éclat extérieur
des brillantes vanités, quand la vertu
fait trouver le plaisir dans le travail, &
le bonheur dans la pauvreté ? Le ciel, il
est vrai, ne vous a pas fait naître dans
les vallées délicieuses de la Thessalie:
les nuages, qui vous couvrent, sont char-
gées de neiges & de foudre : un long
hyver abrege vos printems tardifs, & vos
froids vallons sont entourés d'une glace
éternelle; mais la pureté de vos moeurs
adoucit ces incommodités, la rigueur
même des Elémens augmente votre
bonheur.
Peuples heureux & contens, à qui le
1752.
MARS.
87
Destin favorable a refusé l'abondance
cette riche source de tous les vices. Celui
qui est satisfait de son état, trouve son
bonheur dans l'indigence même, pendant
que la pompe & le luxe sapent les fon-
demens des Etats. Dans le tems que Ro-
me comptoit ses victoires par ses com-
bats, le lait faisoit la nourriture des Hé-
ros, & ses Dieux habitoient des Tem-
ples de bois. Mais lorsque les richesses
devinrent immenses, l'ennemi le plus
foible confondit bientôt fon lâche or-
gueil. Garde-toi d'aspirer à quelque chose
de plus grand, ta prospérité durera aussi
long-tems que la fimplicité de tes moeurs.
La Nature, il est vrai, couvre de
pierres ton Pays raboteux, mais ta cha-
fue s'ouvre un passage, & tes grains
meurissent. Elle éleva les Alpes pour te
séparer du monde, parce que les hom-
mes procurent aux hommes les plus
grands malheurs. L'eau pure est ta bois-
fon, & le lait fait ta nourtiture, mais
l'appétit ptête du goût aux glands mê-
mes. Les mines profondes de tes mon-
tagnes ne te donnent qu'un fer grossier;
mais le Pérou t'envie ta pauvreté. Tou-
tes les peines sont légéres, où regne
la liberte, les rochers y portent des
88 MERCURE DEFRANCE.
fleurs, & Borée y radoucit son soufse
impétueux.
Heureux, qui est privé de ces avanta-
ges dangereux: les richesses nont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez
vous l'union habite dans des ames paci-
fiques, parce que la vanité séduisante n'y
seme jamais des pommes de discorde. Ici
le plaisir n est accompagné d'aucune crain-
te inquiéte, on aime la vie sans hair la
mort. La raison y regne guidée par la Na-
ture, elle ne cherche que le nécessaire,
& regarde le superfsu comme une charge
pesante: on observe ici sans étude & sans
contrainte ce qu'Epictete pratiqua, &
ce que Seneque ne fit qu'enseigner.
Ici l'on ne connoît point ces distinctions
inventées par l'orgueil, qui assujettissent
la vertu, & qui annoblissent le vice;
l'oisiveté chagrine n'y fait pas craindre la
longueur des heures, le travail remplit le
jour, & le repos occupe la nuit: un esprit
sublime ne s'y laisse pas éblouir par l'am-
bition, les soins de l'avenir n'empoison-
nent point les plaisirs du présent. La liber-
té dispense d'une main impartiale, & avec
une mesure toujours égale, le contente-
ment, le repos & la peine. Aucun esprit
mécontent naccuse ici la fortune, on
oogle
red b
MARS. 1752.
89
mange, on dort, on aime, & l'on rend
grace à son Destin.
Le sçavoir n'étale point ici ses trésors
dans les livres; on ne mesure pas les
chemins de Rome & d'Athènes, on
ne soumet point la raison aux loix de
l'Ecole, & personne ne prescrit au Soleil
la route qu'il doit suivre. Mais qu'y per-
dez-vous ? Le Sage vit-il avec plus de
contentement? Il connoît la structure du
monde, mais il meurt sans se connoître
lui-même. Sans triompher de la volupté,
il s'en refuse les douceurs, & sa délicatesse
le dégoûte de son sort; c'est dans le coeur
des hommes, & non pas dans le cer-
veau que la Nature a gravé l'art de bien
vivre.
La fortune inconstante ne distingue
point chez vous les tems. Les larmes n'y
succedent pas à une joie passagere: la vie
s'écoule dans une paix inaltérable, le pré-
sent ressemble au passé, & l'avenir sera
comme le présent. Aucune disgrace ne
marque ici les jours d'une distinction fu-
neste, comme une fortune subite n'en
met point au nombre des fêtes. Les plai-
sirs & les peines de la vie se soutiennent
dans une balance égale, & il ny a point
d'époque entre la naissance & la mort.
A peine la gaieté arrache-t-elle quelques
30 MERCUREDEFRANCE.
momens à ce peuple, uniforme dans ses
devoirs.
Quand les tiédes zéphirs commencent
à faire sentir leurs haleines, & qu'un
sang plus vif ranime la jeunesse, tont un
village s'assemble sous l'ombre d'un grand
chêne, l'adresse & la beauté y vont mé-
riter l'applaudissement & l'amour: ici
deux jeunes combattans se saisissent, &
lutrent avec effort, le sérieux se mêle au
badinage. Là poussée d'une main vigoureu-
se, une pierre pesante vole au travers de
l'air au but marqué. Un berger, guidé par
une espérance plus relevée, s'avance vers
la troupe attrayante des jeunes Bergeres.
Ici le plomb past avec une vitesse pa-
reille à la foudre, l'éclair brille, & dans
le même instant l'ait & le but sont percés.
Là une boule roule en bondissant dans
une ligne prescrite, frappe au terme choi-
si. Ici une troupe bigarée foule l'herbe
naissante, en s'entrelaçant les mains &
en dansant au son de la musette; l'art ne
seur apprend pas à se tourner en caden-
ce, mais la gaieté leur prête des alles. Les
vieillards se reposent dans une autre
place; ils forment de longues lignes, &
le plaisir de leurs enfans ranime leur
cœeur.
Car ici où la nature seule donne des
MARS. 1752.
9
Joix, aucune contrainte ne borne l'agréa-
ble empire de l'amour; on aime sans hon-
to ce qui est aimable; le mérite rend
tout estimable, & l'amour rend tout égal.
La beauté est adorée même dans la pau-
vreté; l'on ne vend point les faveurs pour
les richesses; l'ambition ne sépare jamais
ce que le mérite & la tendresse ont uni;
la politique ne forme pas des liens mal-
heureux; l'amour brule sans gêne, & ne
cramt point d'orage; on aime pour soi-
même, & non pout des parens ambi-
tieux.
Dès qu'an jeune Berger éprouve cette
doute flamme, que les beaux yeux d'un
objet aimé allument dans un coeur sensible,
la crainte ne l'arrête point, un discours
sincere déclare son tourment; la Bergere
l'écoute, & si la flamme du Berger mérite
d'être couronnée, elle avoue ses senti-
mens, & répond à ses desirs. Les tendres
mouvemens ne deshonorent point les bel-
les, quand l'agrément les a produits, &
que la vertu les soutient. Refus d'une
fausse pudeur, singe de la véritable chas-
teté, l'orgueil ne vous a créé que pour
notre suplice.
Ici les désirs de deux Amans ne sont
point gênés par une vaine pompe, un
amour réciproque acheve le contrat; sou-
92 MERCUREDEFRANCE.
vent le contrat n est confirmé que par
la fidélité de deux Amans; de simples
promesses tiennent lieu de ferment, &
un baiser en est le sceau. Le tendre rossi-
gnol les salue d'une branche voisine; la
volupté leur prépare un lit sur la mousfe
mollement enflée, un arbre leur sert de
rideaux, la solitude est leur témoin, &
l'amour conduit l'épouse entre les bras de
son berger. Amans fortunés, dignes de
l'envie des Princes, la tendtesse embau-
me le gazon, & le dégoût regne sur
la soye.
Dans ces lieux charmans la foi con-
jugale n est jamais violée, elle n'a pas be-
soin de gardes, la pudeur & le bon sens
veillent sur elle; la curiosité ne porte
point aux plaisirs défendus, celle que
Ton aime est encore belle après la jouis-
sance. Le chaste amour répand des roses
sur les travaux. Le devoir a des charmes,
quand on travaille pour ce qu'on aime.
Si l'on napprend pas l'art d'aimer suivant
les regles, le langage le plus rustique est
doux, pourvû que ce soit le cœeur qui
parle. La complaisance & le badinage,
ai mables compagnes de l'union, animent
les baisers, & regnent dans les coeurs.
Eloignée de la vanité des occupations
pénibles & du tumulte des Villes, la
MARS. 1752.
95
tranquilité de l'ame habite dans ces
lieux. La vie active de ces peuples aug
mente la force de leurs corps robustes;
ils ne s'engraissent point d'une oisiveté
paresseuse, le travail les éveille, le même
travail tranquilise leurs esprits, le plaisir
& la santé adoucissent leurs peines. Un
sang pur coule dans leurs veines, aucun
poison héréditaire, fruit des déréglemens
d'un pere vicieux, ne s'y est glissé; il
n'est ni corrompu par le chagrin, ni en-
flâmé par des vins étrangers, ni gâté par
un venin lascif, ni aigri par des ragoûts
artificieux.
Dès que le rude aquilon a perdu
l'empire des airs, dès qu'une sêve animée
pénêtre les plantes, & que la terre s'orne
d'une nouvelle parure, qu'un doux zé-
phir lui apporte sur des aîles échauffées
dans des climats plus doux; aussi-tôt le
peuple fuit les vallons, dont la neige s'é-
coule en formant des ruisseaux d'une eau
trouble: il s'empresse à retrouver sur les
Alpes l'herbe printanniere, qui pousse à
peine à travers la glace. Le bétail qui qui-
te l'étable, salue avec joie la montagne,
ornée pour son usage par le printems &
par la Nature.
Aussi-tôt que les allouettes annoncent
la naissance du jour, & que la lumiete du
Digsinas vOO
94 MERCURE DEFRANCE.
monde nous jette ses premiors regards, le
berger s'arrache aux caresses de son épou-
sse, qui hait son départ, sans le retarder.
Les lents troupeaux de ses génisses mar-
chent pesamment devant lui avec un mu-
gissement joyeux, sur des sentiers cou-
verts de rosées, ils se promenent sans se
hâter dans les prairies, où fleurissent le
tresse & le sainfoin, en fauchant l'herbę
tendre avec des langues tranchantes. Le
Berger assis auprès d'une chûte d'eau, ap-
pelle du cor les échos des environs.
Lorsque les rayons obliques allongent
les ombres, & que le Soleil fatigué se
baisse pour rappeller un repos rafraîchis-
sant, le troupeau rassassié, regagne avec
un meuglement confus ses gîtes ordinai-
res, la Bergere salue son mary, qui la
revoit avec plaisir; là la troupe empressée
des enfans badine & se réjouit autour de
lui, & dès que l'écume du lait est tirée,
le couple fatigué va goûter un repas rus-
tique: l'appétit donne du goût à ce que
la simplicité a préparé, le sommeil & l'a-
mour les menent à leur couche paisible.
Quand la chaleur de l'été commence à
bruler la campagne, & que l'espoir des
peuples meurit dans la couleur blonde des
prés, le Berger industrieux vole dans les
vallons couverts de rosées, avant même
MARS.
1752.
95
qu elau rore ait doré le sommet des mon-
tagnes. Flore est chassée de son aimable
royaume, la parure de la terre tombe sous
les coups obliques de la faulx, une odeur
agréable composée de mille odeurs diffé-
rentes s'élève des rangs émaillés des her-
bes abattues. Les boeuts amenent d'un pas
pesant la provision de l'hyver, & leur
marche est accompagnée de chansons que
dicte la joie.
Quand la triste Automne fait tomber les
feuilles fanées, & que l'air plus frais
s'enveloppe danodes brouillards épais, le
sein de la terre se pare d'une décoration
nouvelle. Pauvre en éclat & en fleurs
elle est riche en production utile. L'agréa-
ble coup d'œeil du printemps cede à des
biens plus solides. Les fruits brillent à la
place des fleurs, des pommes d'or parse-
mées de rayes pourprées, font ployer la
branche étayée pour s'approcher de la
bouche, la poire parfumee, les prunes
aussi douces que le miel, invitent la main
du Maître & l'attendent sur l'arbre.
L'Automne ne couronne pas ici les cô-
teaux de ses vignes, on n'y presse point
des grapes foulées un jus qui fermente.
La terre ne présente à la soif que des fon-
taines; aucunes liqueurs artificielles ne
nous précipitent dans le tombeau. Ne
Niues VO
96 MERCUREDEFRANCE.
vous plaignez pas, Peuples heureux, vous
gagnez en paroissant perdre. Ce n est pas
d'un bien ni d'une boisson nécessaire,
c'est d'un poison que vous êtes privés. La
bienfaisante Nature a défendu le vin aux
bêtes, l'homme seul en boit, & devient
brute. Le Destin qui s'interesse pour vous
a caché à vos yeux le chemin qui vous
conduiroit à la ruine.
Votre Automne ne manque pas de trè-
sors que l'industrie & la vigilance vous
font trouver sur les montagnes les plus
élevées. Dès l'aube du jour, quand les
brouillards tombent, le Chasseur fait re-
tentir son cor, & appelle l'écho, l'enfant
des rochers. Là un daim timide à qui
la peur donne des aîles, franchit d'un
saut le vaste intervalle de deux rochers. Un
plomb rapide arrête la course d'un cha-
mois agile; un chevreuil léger fuit, chan-
celle, & va tomber. Les cris de la meu-
re, l'éclat mortel du métal raisonne dans
les vallons couronnés, & fait retentit
les bois.
Pour ne pas être surpris par l'hyver, le
peuple laborieux tire du lait le pain des
Alpes. Ici le lait s'épaissit sur la braise ar-
dente, il se condense, & se change en
huile figée. Une liqueur acide sépare l'eau
de la graisse. Ici l'on cuit la seconde prise
pour
MARS.
1752.
97
pour les Pauvres, & là le nouveau froma-
ge prend sa forme dans un cercle de bois.
Tout le ménage y prête la main; on au-
roit honte de ne pas s'occuper, il n'est
point d'esclavage plus pénible que l'oi-
liveté.
Lorsque la tetre est enterrée sous le
froid, que les vallons sont couverts de
glace, & les montagnes de neige, que les
champs épuisés se reposent pour une nou-
velle récolte, & qu'une digue de cristal
arrête le cours des eaux; le Berger se re-
tire dans sa cabane chargée de neige, la
fumée des pins résineux y noircit les pou-
tres desséchées; un doux repos le dédom-
mage de la peine qu'il a souffert, les
jours s'écoulent sans soucil au milieu des
jeux, & lorsque ses voisins s'assemblent au-
tour du foyer, leurs entretiens méritent
l'attention d'un Philosophe.
Un Berger apprend à la compagnie à
prévoir le tems que les nuages nous pré-
parent, il prédit la route des vents &
des tempêtes, & il voit de loin l'orage
qui s'approche. Il connoît l'influënce de
la lune, & l'effet de ses couleurs, il dis-
cingue les menaces d'un brouillard, qui
sort d'une montagne avec le jour. Il comp-
te dès le printems les gerbes d'une mois-
son éloignée, & pendant que tout le
98 MERCUREDEFRANCE.
monde est occupé à faucher, il s'arrête
pour éviter une pluie prochaine: il est
l'Oracle du hameau, sa décision inspire
de la confiance, & l'expérience lui tient
lieu de mille livres.
Un jeune Berger accorde sa lyre, &
l'accompagne d'une chanson nouvelle,
un doux transport l'anime, la nature &
l'amour lui inspirent une flâme sécrette
qui brule dans le coeur, & que l'att ne
scauroit imiter. L'étude n'a point de part à
les éclogues, son génie convient à son
état, & sa chanson dépeint son génie ;
les moutons sont l'objet de ses vers, & sa
muse parle comme sa Bergere, le coeur lui
dicte ce qu'il chante, sa belle est son
Appollon, c'est le sentiment qui fait la
Poësie, & non pas des sons mesurés.
Tantôt c'est un vieillard qui prend la
parole; des cheveux gris asbutent un nou-
veau poids à ses discours: nos Peres l'ont
déja vu, le fardeau d'un siécle n'a affoibli
que son corps, il a donné des forces à
son esprit. Exemple vivant de nos Ancê-
tres hétoiques qui, la foudre à la main,
avoient Dieu dans le coeur, il peint les
batailles, compte ses drapeaux conquis,
retrace les remparts des ennemis, & dé-
crit les victoites qu'il a aidé à remporter.
La jeunesse étonnée l'écoute attentive-
ad by Goog
MARS. 1752.
92
ment, elle marque dans ses gestes une no-
ble impatience de surpasser sa gloire.
Un autre vieillard également vénéra-
ble, est la loi vivante & la régle de son
peuple; il apprend à ses voisins comment
le monde entier s'est soumis lâchement au
joug, & comment le luxe des Princes
consume les forces des peuples. Il retrace
le courage audacieux de Tell, qui osa
briser ce joug pésant, sous lequel la moi-
tié de l'Europe gémit encore. Il fait sentit
la misere de nos voisins, qui gémissent
dans la pauvreté & dans les chaînes. L'Ita-
lie na que des Habitans indignes & mal-
heureux: l'union, la fidélite & le cou-
rage attachent les alles de la fortune à l'e-
tat le plus foible.
Un cercle d'Auditeurs s'assemblent an-
tour d'un vieillatd vigoureux, qui fonde
la nature, & qui en connoît toutes les
beantés. Ses recherches, ont épuisé les
vertus merveilleuses des plantes & leurs
formes variées; il jette des regards péné-
trans dans les voûtes souterraines; en vain
la. terre dérobe l'or à sa vue. Il perce l'air, &
voit ces vapeurs chargées de soufre, qui ren-
ferment dans leur sein humide un tonnerre
qui gronde avec fureur. Il connoît sa Pa-
trie, ses yeux y trouvent tous les jours
de nouveaux trésors.
E ij
190 MERCUREDEFRANCE.
Car ici, où le sommet de Golthard
perce les nues, où le Soleil éclaire de plus
près un monde ésevé, la Nature variée a
renfermé dans un petit Pays tout ce que la
terre peut produire de curieux. La Lybis
offre plus souvent de rares objets, & fes
déserts voyent tous les jours quelques
monstres nouveaux; mais le Ciel plus fa-
vorable à notre Patrie, lui fournit ses
dons secourables, & ne lui refuse que le
superflu & l'inutile. Ces glaces mêmes qui
s'amoncelent entre les montagnes, ces ro-
chers escarpes sont faits pour notre usage:
ils produisent les fleuves qui arrosent les
plaines fertiles.
Quand les premiers rayons du Soleil do-
rent les pointes des rochers, & qu'un de
ses regards dissipe les brouillards, on dé-
couvre du sommet d'une montagne avec
un plaisir toujours nouveau. Le spectacle
le plus superbe de la Nature, le théâtre
d'un monde entier s'y présente dans un
instant au travers des vapeurs transparen-
tes d'un nuage léger. Le séjour immense
de plusieurs peuples se découvre à la fois.
Une agréable confusion nous force à fer-
mer les yeux, trop foibles pour parcourir
un cercle sans bornes qui s'étend sous
nos pieds.
Un mélange agréable de montagnes,
101
MARS.
1752.
de lacs & de rochers, s'offre à la vue,
les couleurs s'en affoiblissent peu à peu;
mais, on y distingue mille objets. L'éloi-
gnement est terminé par des hauteurs, où
de sombres forêts étouffent les derniers
rayons. Une montagne peu éloignée pré-
sente des collines qui s'élevent insensible-
ment; le mugissement des troupeaux en fait
retentir les vallons. Un lac qui s'étend en-
tre les montagnes offre un mitoir immen-
se, une lumiere tremblante brille sur ses
flots unis. Là les vallons tapissés de verdure
souvrent à la vue, ils forment des replis-
qui se rétrécissent dans l'éloignement.
Une montagne chauve revet ses préci-
pices d'une glace éternelle, qui sembla-
ble au cristal., renvoye les rayons du So-
leil; la chaleur brûlante de la canicule
fait de vains efforts contr'elle. Une autre
montagne fertile se couvre de pâturages
abondans; sa pente insensible brille de
l'éclat des bleds qui meurissent, & ses co-
teaux sont couverts de cent troupeaux.
Des climats si opposés ne sont séparés que
par un vallon étroit qu'habite une ombre
toujours fraîche.
Là une montagne escarpée & taillée en
précipices aussi rapides que des murs; un
trrent passe avec fureur entre les rochers
H tombe par une ouverture, une chûte-
E iij.
102 MERCUREDEFRANCE.
suit l'autre, ses flots écumeun s'élancent
avec une force impétueuse au delà du roc.
L'eau dispersée par la vitesse de sa chûnte
profonde, forme une vapeur grise & mo-
bile, qui est suspendue dans un ait épais-
si: un arc-en-ciel brille au travers de ces
gouttes légéres, & la vallée éloignée s'ab-
breuve d'une rosée continuelle. L'Etranger
voit avec lurprise des rivieres couler dans
les airs, qui sortent des nues, & forment
elles mêmes des nuages.
L'œeil éclairé par l'art & par la science,
ne sçauroit s'arrêter ici sana trouver une
merveille qui l'arrête & qui l'étonne.
Portez le flambeau de la Physique jusques.
dans le sein de la terre, vous verrez l'ar-
gent végeter dans les mines, vous y dé-
couvriroz l'or qui enrichit nos rivieres:
parcourez l'aimable empire des plantes bi-
garées qu'un zéphir amoureux couronne le
matin des perles de la rosée, vous trouvo-
rez par tout des beautés toujours différen-
tes, & vous découvrirez tous les jours
des trésors sans les épuiser.
L'astre du jour perce les brouillards lé-
gers, il essuie du front de la terre les
iarmes que les nues y ont répandues :
voyez les plantes qui brillent d'un éclat
nouveau qui nage sur les feuilles, & qui
rafraîchit la Nature. L'air se remplit
«
MARS.
1752.
103
d'une odeur agréable; c'est un tribut que
les enfans de Flore payent aux doux zé-
phirs. Les fleurs panachées semblent se dis-
puter le rang, un vif azut combat l'or d'une
plante voisine; une montagne entiere pa-
roît un tapis de verdure brodée d'arcs-
en-ciel.
La noble gentiane élève sa tête altiero
au dessus de la foule rampante des plan-
tes plébéiennes, tout un peuple de fleuts
se range sous son étendart, son frere men-
me couvort d'un tapis bleu s'humilie de-
vant elle. L'or de ses fleurs est formé en
rayons; il embrasse sa tige, ses feuillles
rayées d'un verd foncé, brillent du feu
d'un diamanr humide. La Nature y suit la
plus juste des loin; elle unit la vertu
avec la beauté, un beau corps renferme
une ame encore plus be He.
Ici une plante rampante étale ses feuilles
cendrées, qui formées en pointes par la
Mature, sont rangées en croix, sa fleur
porte deun becs dorés, qui soutiennent
un oiseau d'Améthiste: là une herbe lui-
ante, dont les feuilles imitent des mains,
voit son image verte refléchie sur une
onde pure: là la tendre neige de ses fleurs
omnée d'une pourpre affoiblie, est envi-
ronnée de rayons blancs d'une étoile so-
lide. L'émeraude: & la roze fleurissent jus-
....
Eun
104 MERCURE DE FRANCE.
ques dans les bruyeres qu'on foule aub
pieds, & les rochers se couvrent d'un
tapis de pourpre.
Dans les lieux mêmes où le Soleil ne
jette jamais ses doux regards, une glace
éternelle prive le vallon désolé de l'hon-
neur de la verdure, le sein des rochers est
orné d'une parure, que le tems ne flétrit
jamais, & que l'hyver ne peut lui enle-
ver. Le limon humide forme des voutes
d'un cristal brillant & des grottes natu-
relles; un roc de diamant où se jouent
mille couleurs éclate à travers l'air téné-
breux, & l'éclaire de ses rayons. O ri-
chesses de la Nature! disparoissez foibles
productions de l'Italie; ici le diamant de
l'Europe porte des fleurs, il croît, & for-
fhera bientôt un rocher solide.
Vous voyez un vallon formé par des
glaces d'uue hauteur immense, le froid
aquilon y a élevé son trône glacé. Une
riche source en sort, son onde est brulan-
te, elle roule ses flots fumans à travers
l'herbe flétrie, & brûle tout ce qu'elle
touche. Son eau transparente est chargée
de métaux liquides: un fer salutaire dore
sa route, le sein de la terre l'échauffe,
& ses veines bouillonnent par le combat
intérieur des élémens: en vain les vents
& la neige conjurent contre ses flots, le
MARS. 1752. 105.
fou est leur essence, & ses ondes ressem-
blent aux flâmes:
Là où le rapide Avançon entraîne des
forêts dans les goufres écumeux de ses-
ondes, les montagnes voisines fournis-
sent des sources souterraines qui fondent
le sel des rochers: une colline creuse,
voûtée d'albâtre renferme cette mer dans.
des bassins profonds; mais ses eaux ron-
gent le ciment du marbre, pénétrent les:
fentes des rochers, & S'empressent à sor-
tir pour notre usage; l'assaisonnement de-
la Nature, le plus grand trésor d'un pays,
so présente de lui-même, il se hâte de
venir au devant de nos besoins.
La Fourche produit de ses cimes gla-
cées, les plus grands fleuves de l'Europe,.
& les eaux qu'elle verse, nourrissent les-
deux mers. L'Aure y prend sa source,
qui se précipite avec un bruit terrible,
& des chûtes rapides par des rochers cou-
verts d'écume: les riches mines Ves Alpes:
dorent sa course; elle mêle à ses ondes
cristallines le métal le plus précieux; le-
fleuve chargé d'or en jette sur, ses bords-
des grains solides, comme un sable gri-
sâtre. couvre les rivages ordinaires:: le-
Berger voit ses trésors: quel exemple-
pour le monde! Il les voit, il les laisse-
couler.!
Ew
106 MERCUREDE FRANCE.
Aveugles mortels, que l'avarice, l'am-
bition & la volupté amorcent par de
vains appas jusqu'au bord du tombeau,
vous qui empoisonnez les plaisirs bornés
d'une vie passagere, par des soins tou-
jours nouveaux, & par des peines inuti-
les: vous qui méprisez le tranquille bon-
heur de la médiocrité, qui demandez plus
au Destin que la Nature n'exige de vous,
& qui prenez pour des besoins, ce que
la folie vous fait souhaiter: croyez-moi,
une étoile rayonnante ne rend pas heu-
reux; un colier de perles nenrichit pas
le coeur: voyez ce peuple que vous mé-
prisez; il est content au milieu des tra-
vaux & de la pauvreté; apprenez de lui,
que la Nature suffit pour nous rendre
heureux.
Malheureux, ne vantez pas la fumée
de vos villes, où la malice & la trahison,
se parent du masque de la vertu. La pom-
pe qui vous environne, vous retient dans
des chaînes d'or, elle accable celui qu'el-
le couvre, & n'a du brillant que pour
des yeux étrangers. L'ambition entraîne
sos esclaves avant le lever du Soleil, aux
portes fermées des citoyens puissans. La
soif insatiable d'un profit inutile vous
ravit le repos de la nuit. Le feu céleste de
l'amitié ne sçauroit s'allumer dans vo-
Digsiened vOO
MARS.
1791.
16
ames, car l'envie & l'intérêt desunissent
les cœurs des freres.
C'est là qu'un tyran inhumain se Joue
de la vie de ses esclaves; sa pourpre est
teinte du sang de ses sujets: la calomnie,.
la haine & le mépris payent la vertu de
honte, & l'envie enflée de venin ronge
le bien de son voisin; la volupté abrége:
des jours qui s'échapent à nos plaisirs, &
le tonnerre éclate autour de son lit somé-
de roses: l'avarice couvre des trésors ra-
massés pour son suplice, & pour celui
des autres humains; des trésors dont per-
sonne ne jouit moins que celui qui les
possede: les desirs succedent aux cha-
grins, votre vie entiere n'est qu'un fon-
ge inquiet.
Peuple heureux, la noire engeance:
des vices ne s'empara jamais de vos coeurs,.
la Nature vous rassasie de ses biens, ils-
s'offrent d'eux mêmes, l'opinion ne les-
rend pas difficiles, & la jouissance ne les:
change pas en dégoûts; aucun ennemi
fecret ne ronge vos corurs, & la repen-
tance tardive ne paye point vos plaisira:
de larmes de sang; le torrent impétueuxt
des passions, à qui la raison des Philo-
sophes oppose de foibles barrieres, ne-
vous entraine jamais, rien ne vous abbais--
se, rien ne vous élexe, votre vie est tou-
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
jours égale, & votre mort est aussi unie
que votre vie.
Heureux qui comme vous laboure son.
héritage avec des bœeufs qu'il a élevés lui-
même; qui couvert d'une laine pure, &
couronné de guilandes, se contente d'un
simple repas de lait doux, à qui lè soufse
agréable des zéphirs, & la frascheur des
cascades font goûter un sommeil tranquile
sur le tendre gazon; que jamais le bruit
des vagues furieuses n eveille sur les mers.
irritées, ni le son des trompettes fatales
sous des tentes voisines de la mort; con-
tent de son sort, il nen souhaite point
d'autre assurément, le Ciel ne peut rien.
ajoûter à son bonheur.
Allemans que ceux qui rouloient sur des
objets de scicnce au d'érudition. M. Grimm
nous a avertis dans ses Lettres ecrites tout- à
fait agréablement, & remplies d'une criti-
que très-délicate, que sa Nation avoit des
Ouvrages de gout & de genie. Vn autre
Allemand vient de nous en couvaincre par
la traduction des Poësies de M. Haller.
Les Lecteurs les plus difficiles y ont trouve
de l'élévation, de la force, des images,
de la Philosophie & assez souvent des gra-
ces. Comme le recueil que nous annonçons
est peu répandu, nous croyons devoir trans-
crire ici pour l'intérêt des Letires, celui
des Poemes de M. Hiller, qui a réuni un
plus grand nombre de suffrages.
LES ALPES.
Cherchez, Mortels, à changer votre
sort, profitez des inventions de
l'Art, & des bienfaits de la Nature;
animez par de superbes jets-d'eau vos
parterres, taillez des rochers suivant les
loix de Corinthe, couvrez vos marbres
de riches tapis 2 mangez dans l'or des
nids de Tonquin, buvez des perles dans
MARS. 1752.
85
des coupes d'émeraude; appellez le som-
meil par les accords les plus doux; re-
veillez-vous au bruit des trompettes; ap-
planissez des montagnes, changez en
pares des Domaines entiers, que le Des-
tin remplisse tous vos desirs, vous serez
pauvres dans l'abondance même, & la
misere vous suivra au milieu des ri-
chesses.
L'ame fait elle-même son bonheur, ce
qui est hors d'elle n' est que l'occasion du
plaisir & de la peine; une humeur égale
adoucit les chagrins les plus amers, pen-
dant qu'un esprit inquiet empoisonne
rous les plaisirs. Le Monarque ne posse-
de aucun bien qui manque au Berger,
il se dégoûte du sceptre, comme celui-ci
de la houlette. Malheur à lui si l'avarice
ou l'ambition le dévore, les Gardes qui
l'environnent, n'écartent pas les noirs
chagrins. Mais celui dont 1 ame est dans
une assiete tranquille, ne demande pas
des plumes de prix pour se procurer un
fommeil délicieux.
Heureux Siécle d'or, préfent de la
bonté suprême ! Pourquoi le Ciel a-t. il
borné ta durée ? Nous ne regrettons pas
le printems éternel de la jeunesse du
monde, où jamais un froid Aquilon
ne moissonna les fleurs, où le bled
86 MERCURE DE FRANCE.
couvroit les champs fertiles sans exiger
de culture, où les fleuves couloient de
miel & de lait, où le téméraire Lion
n'allarmoit pas les foibles troupeaux, &
où un agneau égaré dormoit tranquille-
ment au milieu des loups. Nous le re-
grettons, parce que l'homme ne cher-
choit pas encore son malheur dans le
superflu, parce qu'il trouvoit des ri-
chesses dans la simple nature, & que
l'or n allumoit pas encore des desirs in-
satiables.
Disciples de la Nature, vous connois-
sez encore cet âge d'or; non pas à la
vérité ce siécle pompeux imagine par les
Poctes. Peut-on desirer l'éclat extérieur
des brillantes vanités, quand la vertu
fait trouver le plaisir dans le travail, &
le bonheur dans la pauvreté ? Le ciel, il
est vrai, ne vous a pas fait naître dans
les vallées délicieuses de la Thessalie:
les nuages, qui vous couvrent, sont char-
gées de neiges & de foudre : un long
hyver abrege vos printems tardifs, & vos
froids vallons sont entourés d'une glace
éternelle; mais la pureté de vos moeurs
adoucit ces incommodités, la rigueur
même des Elémens augmente votre
bonheur.
Peuples heureux & contens, à qui le
1752.
MARS.
87
Destin favorable a refusé l'abondance
cette riche source de tous les vices. Celui
qui est satisfait de son état, trouve son
bonheur dans l'indigence même, pendant
que la pompe & le luxe sapent les fon-
demens des Etats. Dans le tems que Ro-
me comptoit ses victoires par ses com-
bats, le lait faisoit la nourriture des Hé-
ros, & ses Dieux habitoient des Tem-
ples de bois. Mais lorsque les richesses
devinrent immenses, l'ennemi le plus
foible confondit bientôt fon lâche or-
gueil. Garde-toi d'aspirer à quelque chose
de plus grand, ta prospérité durera aussi
long-tems que la fimplicité de tes moeurs.
La Nature, il est vrai, couvre de
pierres ton Pays raboteux, mais ta cha-
fue s'ouvre un passage, & tes grains
meurissent. Elle éleva les Alpes pour te
séparer du monde, parce que les hom-
mes procurent aux hommes les plus
grands malheurs. L'eau pure est ta bois-
fon, & le lait fait ta nourtiture, mais
l'appétit ptête du goût aux glands mê-
mes. Les mines profondes de tes mon-
tagnes ne te donnent qu'un fer grossier;
mais le Pérou t'envie ta pauvreté. Tou-
tes les peines sont légéres, où regne
la liberte, les rochers y portent des
88 MERCURE DEFRANCE.
fleurs, & Borée y radoucit son soufse
impétueux.
Heureux, qui est privé de ces avanta-
ges dangereux: les richesses nont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez
vous l'union habite dans des ames paci-
fiques, parce que la vanité séduisante n'y
seme jamais des pommes de discorde. Ici
le plaisir n est accompagné d'aucune crain-
te inquiéte, on aime la vie sans hair la
mort. La raison y regne guidée par la Na-
ture, elle ne cherche que le nécessaire,
& regarde le superfsu comme une charge
pesante: on observe ici sans étude & sans
contrainte ce qu'Epictete pratiqua, &
ce que Seneque ne fit qu'enseigner.
Ici l'on ne connoît point ces distinctions
inventées par l'orgueil, qui assujettissent
la vertu, & qui annoblissent le vice;
l'oisiveté chagrine n'y fait pas craindre la
longueur des heures, le travail remplit le
jour, & le repos occupe la nuit: un esprit
sublime ne s'y laisse pas éblouir par l'am-
bition, les soins de l'avenir n'empoison-
nent point les plaisirs du présent. La liber-
té dispense d'une main impartiale, & avec
une mesure toujours égale, le contente-
ment, le repos & la peine. Aucun esprit
mécontent naccuse ici la fortune, on
oogle
red b
MARS. 1752.
89
mange, on dort, on aime, & l'on rend
grace à son Destin.
Le sçavoir n'étale point ici ses trésors
dans les livres; on ne mesure pas les
chemins de Rome & d'Athènes, on
ne soumet point la raison aux loix de
l'Ecole, & personne ne prescrit au Soleil
la route qu'il doit suivre. Mais qu'y per-
dez-vous ? Le Sage vit-il avec plus de
contentement? Il connoît la structure du
monde, mais il meurt sans se connoître
lui-même. Sans triompher de la volupté,
il s'en refuse les douceurs, & sa délicatesse
le dégoûte de son sort; c'est dans le coeur
des hommes, & non pas dans le cer-
veau que la Nature a gravé l'art de bien
vivre.
La fortune inconstante ne distingue
point chez vous les tems. Les larmes n'y
succedent pas à une joie passagere: la vie
s'écoule dans une paix inaltérable, le pré-
sent ressemble au passé, & l'avenir sera
comme le présent. Aucune disgrace ne
marque ici les jours d'une distinction fu-
neste, comme une fortune subite n'en
met point au nombre des fêtes. Les plai-
sirs & les peines de la vie se soutiennent
dans une balance égale, & il ny a point
d'époque entre la naissance & la mort.
A peine la gaieté arrache-t-elle quelques
30 MERCUREDEFRANCE.
momens à ce peuple, uniforme dans ses
devoirs.
Quand les tiédes zéphirs commencent
à faire sentir leurs haleines, & qu'un
sang plus vif ranime la jeunesse, tont un
village s'assemble sous l'ombre d'un grand
chêne, l'adresse & la beauté y vont mé-
riter l'applaudissement & l'amour: ici
deux jeunes combattans se saisissent, &
lutrent avec effort, le sérieux se mêle au
badinage. Là poussée d'une main vigoureu-
se, une pierre pesante vole au travers de
l'air au but marqué. Un berger, guidé par
une espérance plus relevée, s'avance vers
la troupe attrayante des jeunes Bergeres.
Ici le plomb past avec une vitesse pa-
reille à la foudre, l'éclair brille, & dans
le même instant l'ait & le but sont percés.
Là une boule roule en bondissant dans
une ligne prescrite, frappe au terme choi-
si. Ici une troupe bigarée foule l'herbe
naissante, en s'entrelaçant les mains &
en dansant au son de la musette; l'art ne
seur apprend pas à se tourner en caden-
ce, mais la gaieté leur prête des alles. Les
vieillards se reposent dans une autre
place; ils forment de longues lignes, &
le plaisir de leurs enfans ranime leur
cœeur.
Car ici où la nature seule donne des
MARS. 1752.
9
Joix, aucune contrainte ne borne l'agréa-
ble empire de l'amour; on aime sans hon-
to ce qui est aimable; le mérite rend
tout estimable, & l'amour rend tout égal.
La beauté est adorée même dans la pau-
vreté; l'on ne vend point les faveurs pour
les richesses; l'ambition ne sépare jamais
ce que le mérite & la tendresse ont uni;
la politique ne forme pas des liens mal-
heureux; l'amour brule sans gêne, & ne
cramt point d'orage; on aime pour soi-
même, & non pout des parens ambi-
tieux.
Dès qu'an jeune Berger éprouve cette
doute flamme, que les beaux yeux d'un
objet aimé allument dans un coeur sensible,
la crainte ne l'arrête point, un discours
sincere déclare son tourment; la Bergere
l'écoute, & si la flamme du Berger mérite
d'être couronnée, elle avoue ses senti-
mens, & répond à ses desirs. Les tendres
mouvemens ne deshonorent point les bel-
les, quand l'agrément les a produits, &
que la vertu les soutient. Refus d'une
fausse pudeur, singe de la véritable chas-
teté, l'orgueil ne vous a créé que pour
notre suplice.
Ici les désirs de deux Amans ne sont
point gênés par une vaine pompe, un
amour réciproque acheve le contrat; sou-
92 MERCUREDEFRANCE.
vent le contrat n est confirmé que par
la fidélité de deux Amans; de simples
promesses tiennent lieu de ferment, &
un baiser en est le sceau. Le tendre rossi-
gnol les salue d'une branche voisine; la
volupté leur prépare un lit sur la mousfe
mollement enflée, un arbre leur sert de
rideaux, la solitude est leur témoin, &
l'amour conduit l'épouse entre les bras de
son berger. Amans fortunés, dignes de
l'envie des Princes, la tendtesse embau-
me le gazon, & le dégoût regne sur
la soye.
Dans ces lieux charmans la foi con-
jugale n est jamais violée, elle n'a pas be-
soin de gardes, la pudeur & le bon sens
veillent sur elle; la curiosité ne porte
point aux plaisirs défendus, celle que
Ton aime est encore belle après la jouis-
sance. Le chaste amour répand des roses
sur les travaux. Le devoir a des charmes,
quand on travaille pour ce qu'on aime.
Si l'on napprend pas l'art d'aimer suivant
les regles, le langage le plus rustique est
doux, pourvû que ce soit le cœeur qui
parle. La complaisance & le badinage,
ai mables compagnes de l'union, animent
les baisers, & regnent dans les coeurs.
Eloignée de la vanité des occupations
pénibles & du tumulte des Villes, la
MARS. 1752.
95
tranquilité de l'ame habite dans ces
lieux. La vie active de ces peuples aug
mente la force de leurs corps robustes;
ils ne s'engraissent point d'une oisiveté
paresseuse, le travail les éveille, le même
travail tranquilise leurs esprits, le plaisir
& la santé adoucissent leurs peines. Un
sang pur coule dans leurs veines, aucun
poison héréditaire, fruit des déréglemens
d'un pere vicieux, ne s'y est glissé; il
n'est ni corrompu par le chagrin, ni en-
flâmé par des vins étrangers, ni gâté par
un venin lascif, ni aigri par des ragoûts
artificieux.
Dès que le rude aquilon a perdu
l'empire des airs, dès qu'une sêve animée
pénêtre les plantes, & que la terre s'orne
d'une nouvelle parure, qu'un doux zé-
phir lui apporte sur des aîles échauffées
dans des climats plus doux; aussi-tôt le
peuple fuit les vallons, dont la neige s'é-
coule en formant des ruisseaux d'une eau
trouble: il s'empresse à retrouver sur les
Alpes l'herbe printanniere, qui pousse à
peine à travers la glace. Le bétail qui qui-
te l'étable, salue avec joie la montagne,
ornée pour son usage par le printems &
par la Nature.
Aussi-tôt que les allouettes annoncent
la naissance du jour, & que la lumiete du
Digsinas vOO
94 MERCURE DEFRANCE.
monde nous jette ses premiors regards, le
berger s'arrache aux caresses de son épou-
sse, qui hait son départ, sans le retarder.
Les lents troupeaux de ses génisses mar-
chent pesamment devant lui avec un mu-
gissement joyeux, sur des sentiers cou-
verts de rosées, ils se promenent sans se
hâter dans les prairies, où fleurissent le
tresse & le sainfoin, en fauchant l'herbę
tendre avec des langues tranchantes. Le
Berger assis auprès d'une chûte d'eau, ap-
pelle du cor les échos des environs.
Lorsque les rayons obliques allongent
les ombres, & que le Soleil fatigué se
baisse pour rappeller un repos rafraîchis-
sant, le troupeau rassassié, regagne avec
un meuglement confus ses gîtes ordinai-
res, la Bergere salue son mary, qui la
revoit avec plaisir; là la troupe empressée
des enfans badine & se réjouit autour de
lui, & dès que l'écume du lait est tirée,
le couple fatigué va goûter un repas rus-
tique: l'appétit donne du goût à ce que
la simplicité a préparé, le sommeil & l'a-
mour les menent à leur couche paisible.
Quand la chaleur de l'été commence à
bruler la campagne, & que l'espoir des
peuples meurit dans la couleur blonde des
prés, le Berger industrieux vole dans les
vallons couverts de rosées, avant même
MARS.
1752.
95
qu elau rore ait doré le sommet des mon-
tagnes. Flore est chassée de son aimable
royaume, la parure de la terre tombe sous
les coups obliques de la faulx, une odeur
agréable composée de mille odeurs diffé-
rentes s'élève des rangs émaillés des her-
bes abattues. Les boeuts amenent d'un pas
pesant la provision de l'hyver, & leur
marche est accompagnée de chansons que
dicte la joie.
Quand la triste Automne fait tomber les
feuilles fanées, & que l'air plus frais
s'enveloppe danodes brouillards épais, le
sein de la terre se pare d'une décoration
nouvelle. Pauvre en éclat & en fleurs
elle est riche en production utile. L'agréa-
ble coup d'œeil du printemps cede à des
biens plus solides. Les fruits brillent à la
place des fleurs, des pommes d'or parse-
mées de rayes pourprées, font ployer la
branche étayée pour s'approcher de la
bouche, la poire parfumee, les prunes
aussi douces que le miel, invitent la main
du Maître & l'attendent sur l'arbre.
L'Automne ne couronne pas ici les cô-
teaux de ses vignes, on n'y presse point
des grapes foulées un jus qui fermente.
La terre ne présente à la soif que des fon-
taines; aucunes liqueurs artificielles ne
nous précipitent dans le tombeau. Ne
Niues VO
96 MERCUREDEFRANCE.
vous plaignez pas, Peuples heureux, vous
gagnez en paroissant perdre. Ce n est pas
d'un bien ni d'une boisson nécessaire,
c'est d'un poison que vous êtes privés. La
bienfaisante Nature a défendu le vin aux
bêtes, l'homme seul en boit, & devient
brute. Le Destin qui s'interesse pour vous
a caché à vos yeux le chemin qui vous
conduiroit à la ruine.
Votre Automne ne manque pas de trè-
sors que l'industrie & la vigilance vous
font trouver sur les montagnes les plus
élevées. Dès l'aube du jour, quand les
brouillards tombent, le Chasseur fait re-
tentir son cor, & appelle l'écho, l'enfant
des rochers. Là un daim timide à qui
la peur donne des aîles, franchit d'un
saut le vaste intervalle de deux rochers. Un
plomb rapide arrête la course d'un cha-
mois agile; un chevreuil léger fuit, chan-
celle, & va tomber. Les cris de la meu-
re, l'éclat mortel du métal raisonne dans
les vallons couronnés, & fait retentit
les bois.
Pour ne pas être surpris par l'hyver, le
peuple laborieux tire du lait le pain des
Alpes. Ici le lait s'épaissit sur la braise ar-
dente, il se condense, & se change en
huile figée. Une liqueur acide sépare l'eau
de la graisse. Ici l'on cuit la seconde prise
pour
MARS.
1752.
97
pour les Pauvres, & là le nouveau froma-
ge prend sa forme dans un cercle de bois.
Tout le ménage y prête la main; on au-
roit honte de ne pas s'occuper, il n'est
point d'esclavage plus pénible que l'oi-
liveté.
Lorsque la tetre est enterrée sous le
froid, que les vallons sont couverts de
glace, & les montagnes de neige, que les
champs épuisés se reposent pour une nou-
velle récolte, & qu'une digue de cristal
arrête le cours des eaux; le Berger se re-
tire dans sa cabane chargée de neige, la
fumée des pins résineux y noircit les pou-
tres desséchées; un doux repos le dédom-
mage de la peine qu'il a souffert, les
jours s'écoulent sans soucil au milieu des
jeux, & lorsque ses voisins s'assemblent au-
tour du foyer, leurs entretiens méritent
l'attention d'un Philosophe.
Un Berger apprend à la compagnie à
prévoir le tems que les nuages nous pré-
parent, il prédit la route des vents &
des tempêtes, & il voit de loin l'orage
qui s'approche. Il connoît l'influënce de
la lune, & l'effet de ses couleurs, il dis-
cingue les menaces d'un brouillard, qui
sort d'une montagne avec le jour. Il comp-
te dès le printems les gerbes d'une mois-
son éloignée, & pendant que tout le
98 MERCUREDEFRANCE.
monde est occupé à faucher, il s'arrête
pour éviter une pluie prochaine: il est
l'Oracle du hameau, sa décision inspire
de la confiance, & l'expérience lui tient
lieu de mille livres.
Un jeune Berger accorde sa lyre, &
l'accompagne d'une chanson nouvelle,
un doux transport l'anime, la nature &
l'amour lui inspirent une flâme sécrette
qui brule dans le coeur, & que l'att ne
scauroit imiter. L'étude n'a point de part à
les éclogues, son génie convient à son
état, & sa chanson dépeint son génie ;
les moutons sont l'objet de ses vers, & sa
muse parle comme sa Bergere, le coeur lui
dicte ce qu'il chante, sa belle est son
Appollon, c'est le sentiment qui fait la
Poësie, & non pas des sons mesurés.
Tantôt c'est un vieillard qui prend la
parole; des cheveux gris asbutent un nou-
veau poids à ses discours: nos Peres l'ont
déja vu, le fardeau d'un siécle n'a affoibli
que son corps, il a donné des forces à
son esprit. Exemple vivant de nos Ancê-
tres hétoiques qui, la foudre à la main,
avoient Dieu dans le coeur, il peint les
batailles, compte ses drapeaux conquis,
retrace les remparts des ennemis, & dé-
crit les victoites qu'il a aidé à remporter.
La jeunesse étonnée l'écoute attentive-
ad by Goog
MARS. 1752.
92
ment, elle marque dans ses gestes une no-
ble impatience de surpasser sa gloire.
Un autre vieillard également vénéra-
ble, est la loi vivante & la régle de son
peuple; il apprend à ses voisins comment
le monde entier s'est soumis lâchement au
joug, & comment le luxe des Princes
consume les forces des peuples. Il retrace
le courage audacieux de Tell, qui osa
briser ce joug pésant, sous lequel la moi-
tié de l'Europe gémit encore. Il fait sentit
la misere de nos voisins, qui gémissent
dans la pauvreté & dans les chaînes. L'Ita-
lie na que des Habitans indignes & mal-
heureux: l'union, la fidélite & le cou-
rage attachent les alles de la fortune à l'e-
tat le plus foible.
Un cercle d'Auditeurs s'assemblent an-
tour d'un vieillatd vigoureux, qui fonde
la nature, & qui en connoît toutes les
beantés. Ses recherches, ont épuisé les
vertus merveilleuses des plantes & leurs
formes variées; il jette des regards péné-
trans dans les voûtes souterraines; en vain
la. terre dérobe l'or à sa vue. Il perce l'air, &
voit ces vapeurs chargées de soufre, qui ren-
ferment dans leur sein humide un tonnerre
qui gronde avec fureur. Il connoît sa Pa-
trie, ses yeux y trouvent tous les jours
de nouveaux trésors.
E ij
190 MERCUREDEFRANCE.
Car ici, où le sommet de Golthard
perce les nues, où le Soleil éclaire de plus
près un monde ésevé, la Nature variée a
renfermé dans un petit Pays tout ce que la
terre peut produire de curieux. La Lybis
offre plus souvent de rares objets, & fes
déserts voyent tous les jours quelques
monstres nouveaux; mais le Ciel plus fa-
vorable à notre Patrie, lui fournit ses
dons secourables, & ne lui refuse que le
superflu & l'inutile. Ces glaces mêmes qui
s'amoncelent entre les montagnes, ces ro-
chers escarpes sont faits pour notre usage:
ils produisent les fleuves qui arrosent les
plaines fertiles.
Quand les premiers rayons du Soleil do-
rent les pointes des rochers, & qu'un de
ses regards dissipe les brouillards, on dé-
couvre du sommet d'une montagne avec
un plaisir toujours nouveau. Le spectacle
le plus superbe de la Nature, le théâtre
d'un monde entier s'y présente dans un
instant au travers des vapeurs transparen-
tes d'un nuage léger. Le séjour immense
de plusieurs peuples se découvre à la fois.
Une agréable confusion nous force à fer-
mer les yeux, trop foibles pour parcourir
un cercle sans bornes qui s'étend sous
nos pieds.
Un mélange agréable de montagnes,
101
MARS.
1752.
de lacs & de rochers, s'offre à la vue,
les couleurs s'en affoiblissent peu à peu;
mais, on y distingue mille objets. L'éloi-
gnement est terminé par des hauteurs, où
de sombres forêts étouffent les derniers
rayons. Une montagne peu éloignée pré-
sente des collines qui s'élevent insensible-
ment; le mugissement des troupeaux en fait
retentir les vallons. Un lac qui s'étend en-
tre les montagnes offre un mitoir immen-
se, une lumiere tremblante brille sur ses
flots unis. Là les vallons tapissés de verdure
souvrent à la vue, ils forment des replis-
qui se rétrécissent dans l'éloignement.
Une montagne chauve revet ses préci-
pices d'une glace éternelle, qui sembla-
ble au cristal., renvoye les rayons du So-
leil; la chaleur brûlante de la canicule
fait de vains efforts contr'elle. Une autre
montagne fertile se couvre de pâturages
abondans; sa pente insensible brille de
l'éclat des bleds qui meurissent, & ses co-
teaux sont couverts de cent troupeaux.
Des climats si opposés ne sont séparés que
par un vallon étroit qu'habite une ombre
toujours fraîche.
Là une montagne escarpée & taillée en
précipices aussi rapides que des murs; un
trrent passe avec fureur entre les rochers
H tombe par une ouverture, une chûte-
E iij.
102 MERCUREDEFRANCE.
suit l'autre, ses flots écumeun s'élancent
avec une force impétueuse au delà du roc.
L'eau dispersée par la vitesse de sa chûnte
profonde, forme une vapeur grise & mo-
bile, qui est suspendue dans un ait épais-
si: un arc-en-ciel brille au travers de ces
gouttes légéres, & la vallée éloignée s'ab-
breuve d'une rosée continuelle. L'Etranger
voit avec lurprise des rivieres couler dans
les airs, qui sortent des nues, & forment
elles mêmes des nuages.
L'œeil éclairé par l'art & par la science,
ne sçauroit s'arrêter ici sana trouver une
merveille qui l'arrête & qui l'étonne.
Portez le flambeau de la Physique jusques.
dans le sein de la terre, vous verrez l'ar-
gent végeter dans les mines, vous y dé-
couvriroz l'or qui enrichit nos rivieres:
parcourez l'aimable empire des plantes bi-
garées qu'un zéphir amoureux couronne le
matin des perles de la rosée, vous trouvo-
rez par tout des beautés toujours différen-
tes, & vous découvrirez tous les jours
des trésors sans les épuiser.
L'astre du jour perce les brouillards lé-
gers, il essuie du front de la terre les
iarmes que les nues y ont répandues :
voyez les plantes qui brillent d'un éclat
nouveau qui nage sur les feuilles, & qui
rafraîchit la Nature. L'air se remplit
«
MARS.
1752.
103
d'une odeur agréable; c'est un tribut que
les enfans de Flore payent aux doux zé-
phirs. Les fleurs panachées semblent se dis-
puter le rang, un vif azut combat l'or d'une
plante voisine; une montagne entiere pa-
roît un tapis de verdure brodée d'arcs-
en-ciel.
La noble gentiane élève sa tête altiero
au dessus de la foule rampante des plan-
tes plébéiennes, tout un peuple de fleuts
se range sous son étendart, son frere men-
me couvort d'un tapis bleu s'humilie de-
vant elle. L'or de ses fleurs est formé en
rayons; il embrasse sa tige, ses feuillles
rayées d'un verd foncé, brillent du feu
d'un diamanr humide. La Nature y suit la
plus juste des loin; elle unit la vertu
avec la beauté, un beau corps renferme
une ame encore plus be He.
Ici une plante rampante étale ses feuilles
cendrées, qui formées en pointes par la
Mature, sont rangées en croix, sa fleur
porte deun becs dorés, qui soutiennent
un oiseau d'Améthiste: là une herbe lui-
ante, dont les feuilles imitent des mains,
voit son image verte refléchie sur une
onde pure: là la tendre neige de ses fleurs
omnée d'une pourpre affoiblie, est envi-
ronnée de rayons blancs d'une étoile so-
lide. L'émeraude: & la roze fleurissent jus-
....
Eun
104 MERCURE DE FRANCE.
ques dans les bruyeres qu'on foule aub
pieds, & les rochers se couvrent d'un
tapis de pourpre.
Dans les lieux mêmes où le Soleil ne
jette jamais ses doux regards, une glace
éternelle prive le vallon désolé de l'hon-
neur de la verdure, le sein des rochers est
orné d'une parure, que le tems ne flétrit
jamais, & que l'hyver ne peut lui enle-
ver. Le limon humide forme des voutes
d'un cristal brillant & des grottes natu-
relles; un roc de diamant où se jouent
mille couleurs éclate à travers l'air téné-
breux, & l'éclaire de ses rayons. O ri-
chesses de la Nature! disparoissez foibles
productions de l'Italie; ici le diamant de
l'Europe porte des fleurs, il croît, & for-
fhera bientôt un rocher solide.
Vous voyez un vallon formé par des
glaces d'uue hauteur immense, le froid
aquilon y a élevé son trône glacé. Une
riche source en sort, son onde est brulan-
te, elle roule ses flots fumans à travers
l'herbe flétrie, & brûle tout ce qu'elle
touche. Son eau transparente est chargée
de métaux liquides: un fer salutaire dore
sa route, le sein de la terre l'échauffe,
& ses veines bouillonnent par le combat
intérieur des élémens: en vain les vents
& la neige conjurent contre ses flots, le
MARS. 1752. 105.
fou est leur essence, & ses ondes ressem-
blent aux flâmes:
Là où le rapide Avançon entraîne des
forêts dans les goufres écumeux de ses-
ondes, les montagnes voisines fournis-
sent des sources souterraines qui fondent
le sel des rochers: une colline creuse,
voûtée d'albâtre renferme cette mer dans.
des bassins profonds; mais ses eaux ron-
gent le ciment du marbre, pénétrent les:
fentes des rochers, & S'empressent à sor-
tir pour notre usage; l'assaisonnement de-
la Nature, le plus grand trésor d'un pays,
so présente de lui-même, il se hâte de
venir au devant de nos besoins.
La Fourche produit de ses cimes gla-
cées, les plus grands fleuves de l'Europe,.
& les eaux qu'elle verse, nourrissent les-
deux mers. L'Aure y prend sa source,
qui se précipite avec un bruit terrible,
& des chûtes rapides par des rochers cou-
verts d'écume: les riches mines Ves Alpes:
dorent sa course; elle mêle à ses ondes
cristallines le métal le plus précieux; le-
fleuve chargé d'or en jette sur, ses bords-
des grains solides, comme un sable gri-
sâtre. couvre les rivages ordinaires:: le-
Berger voit ses trésors: quel exemple-
pour le monde! Il les voit, il les laisse-
couler.!
Ew
106 MERCUREDE FRANCE.
Aveugles mortels, que l'avarice, l'am-
bition & la volupté amorcent par de
vains appas jusqu'au bord du tombeau,
vous qui empoisonnez les plaisirs bornés
d'une vie passagere, par des soins tou-
jours nouveaux, & par des peines inuti-
les: vous qui méprisez le tranquille bon-
heur de la médiocrité, qui demandez plus
au Destin que la Nature n'exige de vous,
& qui prenez pour des besoins, ce que
la folie vous fait souhaiter: croyez-moi,
une étoile rayonnante ne rend pas heu-
reux; un colier de perles nenrichit pas
le coeur: voyez ce peuple que vous mé-
prisez; il est content au milieu des tra-
vaux & de la pauvreté; apprenez de lui,
que la Nature suffit pour nous rendre
heureux.
Malheureux, ne vantez pas la fumée
de vos villes, où la malice & la trahison,
se parent du masque de la vertu. La pom-
pe qui vous environne, vous retient dans
des chaînes d'or, elle accable celui qu'el-
le couvre, & n'a du brillant que pour
des yeux étrangers. L'ambition entraîne
sos esclaves avant le lever du Soleil, aux
portes fermées des citoyens puissans. La
soif insatiable d'un profit inutile vous
ravit le repos de la nuit. Le feu céleste de
l'amitié ne sçauroit s'allumer dans vo-
Digsiened vOO
MARS.
1791.
16
ames, car l'envie & l'intérêt desunissent
les cœurs des freres.
C'est là qu'un tyran inhumain se Joue
de la vie de ses esclaves; sa pourpre est
teinte du sang de ses sujets: la calomnie,.
la haine & le mépris payent la vertu de
honte, & l'envie enflée de venin ronge
le bien de son voisin; la volupté abrége:
des jours qui s'échapent à nos plaisirs, &
le tonnerre éclate autour de son lit somé-
de roses: l'avarice couvre des trésors ra-
massés pour son suplice, & pour celui
des autres humains; des trésors dont per-
sonne ne jouit moins que celui qui les
possede: les desirs succedent aux cha-
grins, votre vie entiere n'est qu'un fon-
ge inquiet.
Peuple heureux, la noire engeance:
des vices ne s'empara jamais de vos coeurs,.
la Nature vous rassasie de ses biens, ils-
s'offrent d'eux mêmes, l'opinion ne les-
rend pas difficiles, & la jouissance ne les:
change pas en dégoûts; aucun ennemi
fecret ne ronge vos corurs, & la repen-
tance tardive ne paye point vos plaisira:
de larmes de sang; le torrent impétueuxt
des passions, à qui la raison des Philo-
sophes oppose de foibles barrieres, ne-
vous entraine jamais, rien ne vous abbais--
se, rien ne vous élexe, votre vie est tou-
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
jours égale, & votre mort est aussi unie
que votre vie.
Heureux qui comme vous laboure son.
héritage avec des bœeufs qu'il a élevés lui-
même; qui couvert d'une laine pure, &
couronné de guilandes, se contente d'un
simple repas de lait doux, à qui lè soufse
agréable des zéphirs, & la frascheur des
cascades font goûter un sommeil tranquile
sur le tendre gazon; que jamais le bruit
des vagues furieuses n eveille sur les mers.
irritées, ni le son des trompettes fatales
sous des tentes voisines de la mort; con-
tent de son sort, il nen souhaite point
d'autre assurément, le Ciel ne peut rien.
ajoûter à son bonheur.
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739
p. 110
ENIGME.
Début :
Comme un Guerrier je suis armée, [...]
Mots clefs :
Puce
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
EN IG. ME..
Comme un Guerrier je fuis armée ;
Et d'une ardeur cruelle en tour tems animée :
Pour affouvir ma faim je cours avidement
Après le fang & le carnage ,
Et m'élançant rapidement
Sans ceffe je perce & ravage.
Je puis feule exercer & fatiguer les Rois;
Ma figure eft petite & je n'ai point de voix :
On me connoît bientôt faus me voir ni m❜eną
tendre ;
Le corps le mieux nourri , le plus frais , le plus
tendré
Souvent détermine mon choix.
Lorfque mon ennemi m'a féduite à la fuite ,
Par cent mille détours , j'évite la pourſuite :
S'il me prend il me traite en vainqueur offenfé
Mais je ne meurs du moins qu'aprés l'avoir bleffé.
Comme un Guerrier je fuis armée ;
Et d'une ardeur cruelle en tour tems animée :
Pour affouvir ma faim je cours avidement
Après le fang & le carnage ,
Et m'élançant rapidement
Sans ceffe je perce & ravage.
Je puis feule exercer & fatiguer les Rois;
Ma figure eft petite & je n'ai point de voix :
On me connoît bientôt faus me voir ni m❜eną
tendre ;
Le corps le mieux nourri , le plus frais , le plus
tendré
Souvent détermine mon choix.
Lorfque mon ennemi m'a féduite à la fuite ,
Par cent mille détours , j'évite la pourſuite :
S'il me prend il me traite en vainqueur offenfé
Mais je ne meurs du moins qu'aprés l'avoir bleffé.
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740
p. 145-163
Discussion Sommaire de la construction d'une premiere partie de la Carte d'Asie, par M. D'ANVILLE.
Début :
Ayant mis au jour des Cartes très amples de l'Amérique Septentrionale, [...]
Mots clefs :
Carte, Asie, Lieu, Géographie, Détail, Cartes, Mer, Sujet, Étendue, Feuilles, Position, Distance, Projection, Constantinople, Carte d'Asie, Discussion, Espace, Anciens
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texteReconnaissance textuelle : Discussion Sommaire de la construction d'une premiere partie de la Carte d'Asie, par M. D'ANVILLE.
Discussion Sommaire de la construction d'une
premiere partie de la Carte d'Asie, par
M. D'ANVILLE.
Ayant mis au jour des Cartes très amples
de l'Amérique Septentrionale,
de la Méridionale, & de l'Afrique, qui
se sont succédées les unes aux autres, je
me suis déterminé à composer celle de l'A-
sie; nonobstant que la difficulté de traiter
convenablement ce morceau de Géogra-
phie, aussi intéressant qu'il est vaste, ine
fût connue. Il ne me convenoit pas de
macquitter de ce travail plus legérement
que des Cartes précédentes , d'autant
moins que celle de l'Asie pouvoit tirer de
beaucoup de choses nouvelles dans le dé-
tail, un avantage aussi évident que de la
disposition des parties en général. Ce sujet
ne devoit donc pas être ressérré dans des
bornes, qui ne pussent admettre ce qu'un
assemblable considérable de marériaux, &
une longue étude lui avoient acquis. En
donnant à la Carte de l'Asie, l'étendue &
la richesse qui étoient nécessaires, pour
la rendre plus utile & plus satisfaisante,
146 MERCURE DE FRANCE.
c'étoit procurer à la Géographie tout le
prosit qu'elle peut retirer des bienfaits,
par lesquels Monseigneur le Duc d'Orleans
veut bien faciliter les ouvrages, que ce
grand Prince a daigné me proposer de
faire.
Par ces considérations, en entrepre-
nant la Carte de l'Asie, il m'a paru qu'il
ne lui falloit pas moins de six feuilles;
en se tenant même un peu au-dessous de
l'étendue d'échelle, sur laquelle j'ai dressé
les Cartes de l'Amérique. J'ai commen-
cé de traiter mon sujet, comme ne de-
vant composer qu'un seul morceau, par
l'union des fix feuilles; l'assujettissant à
une projection en concave, qui par la
pression & l'enfoncement même qu'elle
fait de la surface convexe d'une partie
quelconque du Globe, en resserre le mi
lieu, & dilate les extrémités; & l'effet
doit en être fort sensible dans une Carte
de l'Asie, vû la grande étendue qu'elle
prend sur le Globe. Le mérite de cette
projection consiste, à faire que les méri-
diens coupent par tout les parallelles per-
pendiculairement, comme sut la surface
sphérique: mais elle a un inconvénient
considérable, par l'inégalité que produit
ce contraste de ressetrement & de dilata-
tion, qui est de ne point admettre une
Digisitues vo 300
MARS. 1792.
741
mesure égale pour les distances: de ma-
niere que dans le cas, où l'on veuille se
servir d'une échelle, on soit obligé de
s'en faire une particuliere en chaque en-
droit de la Carte, rélativemend à la gra-
duation qui lui est propre, ou à ce qui se
rencontre d'intervalle entre les paralleles.
Outre cet inconvénient, je n'ai pum en
dissimuler un autre, qui est l'étendue de
six feuilles, pour former une seule Car-
te, ce qui peut paroître incommode dans
l'usige. On renfermera dans le porte-
feuille, ou dans un Atlas, une Carte de
deux feuilles, mais non pas une Carte
de six feuilles assemblées.
Quoique j'eusse employé près de six
mois à travailler sur le plan que je viens
d'exposer, le désir d'en écarter les incon-
véniens que j'y fais observer, m'a déter-
miné à abandonner ce travail, pour re-
commencer sur un plan disférent, &
mieux conçu à ce qui m'a paru. J'ai re-
marqué que mon sujet se pouvoit diviser
en trois parties assez distinctes, à chacune
desquelles je trouvois convenable de don-
ner deux feuilles. Cette division, rédui-
sant à une bien moindre portion de la
surface du globe chaque partie du sujet,
qui par conséquent souffre beaucoup
moins de l'applatissement inévitable sur
G ij
148 MERCURE DEFRANCE.
le papier, j'ai été en état d'user d'une
projection qui maintient l'égalité de me-
sure dans toute l'étendue de la Carte.
Cette projection est exécutée dans l'esprit
de celui des deux modes de projection
décrits par Ptolemée dans les prélimi-
naires de sa Géographie, lequel plus dif-
ficile à pratiquer, prend avantage sur l'au-
tre, par la justesse de proportion que l'in-
tervalle des Méridiens doit avoir avec la
distance des paralleles à différentes hau-
teurs. Il est vrai que l'intersection des
Méridiens & des paralleles, ne se fait
pas par tout aussi regulierement que dans
la projection en concave. Mais ce que
produit cet inconvénient en chacune des
trois parties ausquelles j'ai divisé l'Asie,
n est pas, à mon avis, comparable à celui
d'une diversité d'échelle répandue en dif-
férens endroits d'une même Carte.
Voici maintenant quelle est la division
que j'ai faite de l'Asie en trois Cartes:
dans la premiere je me suis étendu de-
puis l'Archipel jusqu'aux bouches du Gan-
ge; & j'y renferme par conséquent la
Turquie, l'Arabie, la Perse, l'Inde en
deçà du Gange, & m'étant élevé jusques
aux Palus-Maeotis inclusivement, cette
hauteur fait entrer dans la Carte la partie
de la Tartarie qui se joint à la Perse & à
MARS. 1752.
149
l'Inde: dans la seconde, en reprenant les
bouches du Gange, l'Inde au delà de ce
fleuve est jointe à la Chine, & à celle-ci
le Tibet, & la partie de la Tartarie qu'on
peut appeller Chinoise. Le Japon se ren-
contre à la hauteut du Nord de la Chi-
ne; & on juge bien que les Isses de l'Asie,
Sumatra, Java, Borneo, les Moluques,
& les Philippines, sont comprises dans le
même carré de Carte. Enfin la troisième
Carte representera tout le Nord de l'Asie,
depuis la frontiere de l'Europe, jusqu'à
la mer Orientale, entre la mer Caspienne
d'une part, & la mer Glaciale de l'autre.
A l'égard des deux premières parties, les
deux fcuilles dont chacune est composée,
sont nécessairement l'une au-dessus de
l'autre; la troisième partie ayant son éten-
due d'Occident en Orient, les feuilles s'y
rangent l'une à côté de l'autre. On doit
sentir que c'est la forme & la convenance
des Continens qui décide souverainement
de cette disposition des feuilles; & j'ose
dire, qu'on ne peut la vouloir autrement
sans absurdité.
Mais, dira-t-on peut-être, on voudroit
avoir l'Asie rassemblée en une Carte, pour
saisir aisément & d'un coup d'oil le rap-
port des différentes contrées qu'elle ren-
ferme. A cela je réponds, que me propo-
G uij
450 MERCURE DEFRANCE.
sant de dresser incessamment deux gtands
hémispheres, on y verra l'Asie aussi éten-
due que dans une feuille, ce qui tiendra
bien licu d'une Carte générale de cette
partie du Monde: & ce que je dis actuel-
sement de l'Asie, conviendra de même à
l'Amérique & à l'Afrique, vû la maniere
également ample & étendue, dont je les
ai représentées dans les Cartes qui ont
précédé celle de l'Asie. Mais au lieu de
chercher à reprendre sur la forme, que
l'on considere le grand fond de Géogra-
phie que renfermera la nouvelle Carte
d'Asie; & qui est tel, que si on excepte
quelques endroits particuliers, où en
certains cas on désireroit les Cartes les
plus circonstanciées, & même quelque
fois des plans plutôt que des Cartes, il.
fournit de quoi satisfaire amplement au
besoin, &, rend superflu un grand nom-
bre d'autres morceaux Géographiques
qui n'y suppléeroient même pas également
par tout, sans parler du plus ou moins
de justesse dans la manière de traiter les
mêmes choses.
Des trois parties de la Carte d'Asie,
la premiere est fortie des mains du Gra-
veur, & rendue publique: la seconde
s'exécute actuellement au burin, & je
suis occupé à dresser la troisième. S'il
MARS. 1752.
151
étoit question d'analyser fort en dérail
tous les moyens employés à la composi-
tion de ces divers morceaux, & sur tout
de la premiere partie, il en résulteroit un
gros volume. Ce n est donc pas mon ob-
jet actuel, quelque persuadé que je sois
de l'utilité d'une semblable discussion pour
le fond de la Géographie, & pour faire
connoître en même tems ce qu'il falloit
de recherches & d'étude pour mettre cet
Ouvrage dans l'état où on le produit.
Mais il semble que le coup d'œil de la
Carte, & quelque comparaison avec cel-
les qu'on avoit auparavant, préviendront
sur ce suiet; & je me contenterai ici d'une
exposition succinte des principales cir-
constances, & de ce qui domine plus gé-
néralement dans la Carte, & influe da-
vantage dans sa composition.
IIny a point de morceau de Géographie
que j'aye autant travaillé, & dont je sois
plus flaté, s'il m est permis de le dire, que
ce qui est compris dans la Carte d'Asie
depuis la Propontide ou Mer de Marmara
jusqu'à Ormus. Je n'exagererai point en
disant, que j ai employé plusieurs an nées
à étudier à plusieurs reprises, & à repeter
divers essais de composition sur les diffé-
rentes parties renfermées dans cet espace.
Rien en effet de plus interessant dans la
G iiij.
152 MERCURE DE FRANCE.
Géographie, par la liaison de l'ancienne
avec la moderne, par les évenemens his-
toriques qui ont rapport à ces contrées
par les routes des Voyageurs qui les ont
traversées. En m'expliquant sur ce sujet,
comme d'un Ouvrage dont je suis flaté,
ce n'est pas que je croye y avoir mis le
dégré de perfection qui seroit à désirer.
Il est bien constant que la Carte d'Euro-
pe aura plus de précision; que dans
l'Asie même, la partie de la Chine que
l'ont doit aux RR. PP. Jesuites, est plus
décidée dans les circonstances locales. Mais
il faut considérer l'état auquel j'ai trouvé
les choses, & le point duquel je suis par-
ti. Pour peu que l'on confronte à la nou-
velle Carte d'Asie, ce qui existoit an-
térieurement sur les Pays contenus dans
l'espace dont il est question, on ne dis-
conviendra pas que la Géographie de ces
Pays nait bien changé de face; ensorte
que l'expression du détail, indépendam-
ment de ce qui concerne la disposition gé-
nérale, ait tout le mérite de la nou-
veauté.
Les diverses parties qui composent ce
grand espace, ayant fait le sujet de plu-
sieurs morceaux que j'ai traités en parti-
culier, & plus en grand qu'ils ne pa-
toissent dans la Carte d'Asie; lorsqu'il
MARS. 1752. 153
a été question de les y faire entrer,
& de les réduire, j'ai voulu ne perdre
que le moins de circonstances qu'il étoit
possible, par un sentiment quin est point
à blâmer, & qui tourne au profit du Pu-
blic. De-là vient que cette partie de la
Carte est extrêmement chargée: & si on
m'en faisoit reptoche, bien loin d'en être
touché, je dirois volontiers que c'est bien
malgré moi, & par faute de connoissan-
ce, qu'en d'autres parties la Carte ne se
soutient pas sur le même ton. Il ne con-
venoit pas aussi de prendre le parti de
faire la Carte plus grande, par la consi-
dération d'un Canton en particulier,
lorsque l'étendue de cette Carto est suffi-
sante à ce qu'elle contient d'ailleurs, &
que dans la combinaison qui a servi à
déterminer la grandeur du point de la-
Carte d'Asie en sa totalité, il falloit avoir
plus d'égard à l'universalité du sujet, qu'à
quelques-unes de ses parties.
Cette richesse de détail, sur ce qu'il est
plus essentiel de connoître en Asie, est le
fruit d'une recherche qui auroit voulu tout
épuiser. Pour donner la forme & les cou-
leurs aux objets réprésentés, toute l'An-
riquité, y compris même les principaux
Auteurs Byzantins, & non-seulement ceux-
des Orientaux qui ont traité spécialement
G.V
154 MERCURE DE FRANCE.
de la Géographie, mars aussi plusieurs de
leurs Historiens, avec ce que les récits
plus on moins bien circonstanciés des
Voyageurs y peuvent ajoûter, ont été mis
en œeuvre. J'ai véritablement pris le plus
vif intérêt à cette partie du Continent de
l'Asie. Car dès l'an 1727 & 28, j'en avois
dressé une Carte, qui quoique avec quel-
que amélioration, me déplairoit aujour-
d'hui, si dès-lors je l'avois publiée. Entre
les Géographies Orientales, outre celles
de l'Edrisi & d'Abulfeda, une Géogra-
phie Turque, intitulée Gehan-numa, ou
le miroir du Monde, compilée par Kia-
tib-Shelebi, m'a instruit de beaucoup de
circonstances particulieres à l'égard de di-
verses contrées, mais sur tout en ce qui
regarde l'Asie-Mineure. L'Ambassadeur
Turc qui est venu en France en dernier
lieu, mavoit fait connoître cette Geo-
graphie par plusieurs morceaux, qu'il
avoit eu la complaisance de m'expliquer:
mais elle a été traduite par M. Armain,
à la sollicitation de M. Melot, Confrere
de M. l'Abbé Sallier, dans la place de
Garde de la Bibliotheque du Roi. Au res-
te, je souhaiterois que cette Géographie
fût connue; on sentiroit ce qu'il falloit
employer d'étude & de cririque, & com-
bien d'autres instructions devoient con-
MARS. 1752.
courir, pour donner un état de solidité
& de justesse à la réprésentation Géogra-
phique. Je suis obligé de m'expliquer sut
ce sujet pat rapport à ceux qui croyent
sans aucun examen, que l'espéce de cer-
tains matériaux suffit pour faire tout le
mérite d'un Ouvrage, & qui ne font au-
cune attention au sçavoir, & j'ose dire à
l'intelligence, nécessaires pour en faire
usage & s'en bien servir.
Je vais maintenant entrer dans quelque
détail de ce que contient la premiere par-
tie de la Carte d'Asie. En partant de la-
position de Constantinople, déterminée
en longitude comme en latitude, si l'on
commence par s'avancer le long des bords
de la Mer noire, on ne peut micux se
gouverner pour la distance des lieux, que
par les indications que les aneiens Périples
de cette Mer nous en donnent dans un
fort grand détail, tant en mesure de sta-
des qu'en milles; & la comparaison de
ces différentes mesures sert même à véri-
fier chaque distance particuliere. D'ail-
leurs, on ne se méprend point sur le rap-
port des noms anciens & des modernes
qui presque tous conservent entt'eux sur
le bord Méridional du Pont-Euxin une
analogie évidente. Comme je me propose
d'être fott abrégé dans cette analyse, je
G vj
156 MERCURE DEFRANCE.
ne ferai point d'énumération des lieux
qui se retrouvent de cette maniere. Lors-
que je publierai les Cartes du Monde Ro-
main, il sera aisé d'en faire la remarque,
en conférant la réprésentation de l'ancien-
ne Géographie avec la moderne. Ce qui
m'a soutenu en latituce dans cette course
d'Occident en Orient, le long du rivage
de la Mer Noire; c'est de sçavoir qu'à Si-
nub ou Sinope elle est à peu près la mê-
me que celle de Constantinople. Il me pa-
roît incontestable, qu'au de-là de Sino-
pe, la Mer Noire forme un Golfe pro-
fond, tanti recessus, dit Pline, que l'Asie
en devient peninsule: & ce qui me per-
suade que le fond de ce Golfe est à peu
près bien établi dans ma Carte, c'est
d'avoir recueilli des Anciens la mesure
d'espace qui convient entre ce Golphe &
le rivage de la Méditerranée aux environs.
de Tarse & d'Issus, dont la latitude ne
sçauroit être fort incertaine, vû le rap-
port immédiat de ces points & leur pro-
ximité avec celui d'Alexandrette, détermi-
né par observation. Instruits même par les
Anciens, que la longitude du Sinus Ami-
senus qui est celui dont je parle, répond
à celle du Golfe d'Issus, il est remarqua-
ble que la détermination quon a d'A-
lexandrette en longitude, soit propre à
157
MARS. 1752.
justifier celle où le Golfe en question se
range en effet dans la composition de la
Carte.
J'ai dit que les anciens Périples du
Pont-Euxin nous fixoient de lieu en lieu
par des distances le long de cette Mer: ils
en font même le circuit entier, pour ré-
pondre au titre de Périple: mais le dé-
tail qu'ils donnent se signale surtout jus-
qu'à Trébisonde, & jusqu'à l'extrémité
de la Colchide. Nous sommes fixés en la-
ticude à Trébisonde par les observations
du Pere Beze, Jésuite; & selon qu'At-
rien l'a remarqué, la côte de cette Mer
jusqu'à l'embouchure de l'Apsarus, qui
est sous le Château de Goné, court gé-
néralement parlant vers l'Est; & depuis la
bouche du Phase, elle commence à s'in-
cliner du Nord vers le Couchant, ce der-
nset point étant confirmé parl'orientement
d'une Carte particuliere de la Mingrelie,
publiée par Thevenot.
De l'extrémité de la Colchide à Dios-
curias ou Isgaur, on se replie vers le Bos-
phore Cimmérien. La position de ce Bos-
phore dépend d'ailleurs de son rapport au-
point d'Azof, en corrigeant quelques
Cartes récentes sur la longueur du Palus
Moeotis, où il est constamment trop rac-
courci, puisqu'il y a des mesures tant an-
158 MERCUREDE FRANCE.
cieunes que modernes qui le déterminent
plus allongé. La position d'Azof est con-
clue d'une correspondance établie avec
celle de Moskou, par le moyen du cours
du Don, levé dans le plus grand détail,
par le Vice-Amiral Cruys, sous le regne
de Pierre I. Car le rapport de position
entre Moskou & Woronez, où commen-
ce la grande Carte du Don, ne paroît pas
fusceptible de quelque erreur considéra-
ble, si on le tire de la Carte de l'Empire
de Russie, publiée par l'Académie de Pe-
tersbourg, dont ces positions font en
quelque manière le centre. Je ne dirai
rien ici du reste de la Mer Noire, patce
que cette partie interesse plus l'Europe que
l'Asie. Cen est pas qu'elle ne soit autant
travaillée qu'il m'a été possible, & qu'el-
le ne paroisse avec des circonstances qui
mériteroient d'être observées.
Reprenons le point de Constantinople.
La Mer de Marmara & le détroit des
Dardanelles sont l'extrait d'une grande
Carte particuliere que j'en ai dressée aveè
beaucoup d'étude, & qui est accompa-
gnée dans mes papiers d'une discussion
par écrit des positions, distances, &c.
de sorte que j'ai lieu de regarder cette
partie comme une des plus solides de la
Carte. J'en dirai presqu'autant de la côte
***
MARS. 1732.
159
qui succede sur la Mer Egée ou l'Archi-
pel, & des Isses voisines de cette côte
jusqu'à Rhodes inclusivement. On peut
s'appuyer sur une détermination de lon-
gitude à Smyrne, qui influe directement
fur la position de l'ancien Ephese, au-
jourd'hui Aio-zoluk. L'Isse de Rhodes qui
termine certe partie, est décidée dans sa
latitnde par observation.
De Rhodes, en rangeant la côte Mé-
ridionale de l'Asic-Mineure, j'ai cherche
à m'assurer de la distance & de la hauteur
du Cap Kelidom, point important. en ce
que la pointe Occidentale de Cypre s'y
lie par ia combinaison de diverses distan-
ces: & je me tiens presque assuré du jus-
te éloignement où se trouve le point
d'Antalia ou de Satalie, parce qu'indé-
pendamment de la position que donne la
fuite de la côte, j'ai eu lieu d'en vérifier
la distance par la travorse des terres, de-
puis Smyrne. L'Antiquité nous fournit
des mesures très-convenables de l'éten-
due de l'Isse de Cypre d'une pointe à
l'autre, & de l'intervale entre la poin-
re Orientale & l'embouchure du fleuve
Piramus ou Gihon, près de l'ancien Is-
sus. La latitude de certe Isse est assurée
par celle d'Arnako ou Lerneca, observée
par M. de Chazelles. Elle influe même
760 MERCURE DEFRANCE.
fur celle de la côte du Continent opposé,
parce que hous trouvons dans Strabon
une indication de la distance entre le Pro-
montoire Crommyon ou Cap Cormakiti
de Cypre, & la pointe d'Anemur. De
cette pointe située en position intermé-
diaire d'Antalia & de la bouche du Py-
rame, la côte s'élevant insensiblement
vers le Nord, forme un enfoncement de
Mer, au sommet duquel Tarse se rencon-
tre. C'est par cet enfoncement, repon-
dant à celui du Golfe d'Amisus dont j'ai
parlé, que l'Asie se trouve resserrée dans
un espace qui ne vaut sur la Carte que
trois dégrés de la graduation de latitu-
de; ce qu'il seroit aisé de justifier, en
fixant même la hauteur qui convient à
Césarée de (appadoce dans cet intervale,
si je pouvois me permettre toute cette
discussion dans un écrit aussi abregé que
celui ci: & il faut convenir que la con-
noissance de ces régions interessoit assez
les Anciens, & leur étoit assez familiere,
pour qu'ils méritent d'en être crus.
Diverses routes tirées ou des Itinérai-
res Romains, ou décrites par des voya-
geurs modernes, se sont jointes au détail
de la Géographie Turque, pour fixer un
grand nombre de points dans l'intérieur
de l'Asie mineure. Je compte que la posi-
MARS.
1752.
161
tion de Bursa, rapportée à Constantinople,
est établie avec quelque précision. J'ai ap-
porté une attention particuliere à recon-
noître celle d'Angora, celle de Konié; &
je les juge surtout convenables, par rap-
port à leur distance de divers points qui
sont en liaison immédiate avec la position
de Constantinople. Ces points d'Angora
& de Konié importent d'autant à cet égard,
que de l'un comme de l'autre, par d'autres
distances assez bien déterminées, on est
conduit jusqu'au fameux passage des Pylae
Ciliciæ, dans le voisinage de Tarse; d'où
il reste peu d'intervalle jusqu'à l'entrée de
la Syrie, & au terme que prend la Médi-
terranée près d'Alexandrette. Strabon nous
donne la traversée de l'Asie mineure en-
tiére, depuis Ephèse jusqu'à un lieu situé
sur l'Euphrate, vis à-vis de Melitene ou
Malatia. Et ce lieu qu'il nomme Tomisos,
je l'ai retrouvé subsistant encore sous le
nom actuel de Tzemish, qui ne differe de
l'ancien que par une altération du T. en
Tz. dont je pourrois apporter grand nom-
bre d'exemples.
Je passerois beaucoup trop les bornes
que je me suis prescrites ici, si je me li-
vrois à la discussion d'un plus grand détail,
où le goût & l'intérêt même de la chose
m'entraîneroient assez. Si outre les posi-
162 MERCURE DE FRANCE.
tions de lieu, on examine le cours des ri-
vieres, l'enchaînement & la disposition
des montagnes, & quelques autres cir-
constances, on ne pourra disconvenir que
cette partie de l'Asie n'ait aequis un détail
de connoissance, qu'on ignoroit, ou dont
on étoit mal instruit. La division des con-
trées qui partagent actuellement ce pays,
est dans le cas dont je viens de parler. On
lui donne communément le nom de Nato-
lie en général. Mais, on verra que le nom
d'Ana loli ne convient spécialement qu'à
une de ses parties. Karaman, ou la Cara-
manie, en fait une autre trés-distincte, &
séparée précisément par les limites que
montre la Carte. Ces deux parties ne se
confondent point avec une troisieme, qui
prend quelquefois le nom du licu domi-
nant, de Siwas; mais qui étant propre à
une ville en particulier, est moins conve-
nable pour une région que celui de Roum,
qui lui est donné. Et quand on se rappelle,
que le pays qui étoit resté aux Empereurs
Grecs de Constantinople du tems de l'Em-
pire Mahométan sous les Khalifes, étoit
appellé Roum en général, on n est point
surpris que ce qui faisoit la frontiere de
ce pays, ait conservé cette dénomination,
ce qui mérite bien qu'une carte en instrui-
se. Ces parties ont encore leur subdi vision
MARS. 1752.
163
en Jurisdictions de Sangiaks, qu'on ap-
pelle Liva. Mais, quant à ce détail, pour
lequel l'étendue de la Carte d'Añe ne suffit
pas, un point d'Echelle beaucoup plus
grand dans la Carte d'Europe, qui admet
l'Asie mineure dans son quarré, me pro-
curera la satisfaction de donner une repré-
sentation plus ample de ce même pays. Et
en général, tout ce que la Carte d'Europe
me donnera lieu de répéter de l'Asie plus
en détail, je ne le croirai pas hors de pro-
pos, ni que le Public m'en sçache mauvais
gré.
A l'Asie Mineure je fais succéder la Sy-
rie, &c.
La suite dans le Mercure prochain.
premiere partie de la Carte d'Asie, par
M. D'ANVILLE.
Ayant mis au jour des Cartes très amples
de l'Amérique Septentrionale,
de la Méridionale, & de l'Afrique, qui
se sont succédées les unes aux autres, je
me suis déterminé à composer celle de l'A-
sie; nonobstant que la difficulté de traiter
convenablement ce morceau de Géogra-
phie, aussi intéressant qu'il est vaste, ine
fût connue. Il ne me convenoit pas de
macquitter de ce travail plus legérement
que des Cartes précédentes , d'autant
moins que celle de l'Asie pouvoit tirer de
beaucoup de choses nouvelles dans le dé-
tail, un avantage aussi évident que de la
disposition des parties en général. Ce sujet
ne devoit donc pas être ressérré dans des
bornes, qui ne pussent admettre ce qu'un
assemblable considérable de marériaux, &
une longue étude lui avoient acquis. En
donnant à la Carte de l'Asie, l'étendue &
la richesse qui étoient nécessaires, pour
la rendre plus utile & plus satisfaisante,
146 MERCURE DE FRANCE.
c'étoit procurer à la Géographie tout le
prosit qu'elle peut retirer des bienfaits,
par lesquels Monseigneur le Duc d'Orleans
veut bien faciliter les ouvrages, que ce
grand Prince a daigné me proposer de
faire.
Par ces considérations, en entrepre-
nant la Carte de l'Asie, il m'a paru qu'il
ne lui falloit pas moins de six feuilles;
en se tenant même un peu au-dessous de
l'étendue d'échelle, sur laquelle j'ai dressé
les Cartes de l'Amérique. J'ai commen-
cé de traiter mon sujet, comme ne de-
vant composer qu'un seul morceau, par
l'union des fix feuilles; l'assujettissant à
une projection en concave, qui par la
pression & l'enfoncement même qu'elle
fait de la surface convexe d'une partie
quelconque du Globe, en resserre le mi
lieu, & dilate les extrémités; & l'effet
doit en être fort sensible dans une Carte
de l'Asie, vû la grande étendue qu'elle
prend sur le Globe. Le mérite de cette
projection consiste, à faire que les méri-
diens coupent par tout les parallelles per-
pendiculairement, comme sut la surface
sphérique: mais elle a un inconvénient
considérable, par l'inégalité que produit
ce contraste de ressetrement & de dilata-
tion, qui est de ne point admettre une
Digisitues vo 300
MARS. 1792.
741
mesure égale pour les distances: de ma-
niere que dans le cas, où l'on veuille se
servir d'une échelle, on soit obligé de
s'en faire une particuliere en chaque en-
droit de la Carte, rélativemend à la gra-
duation qui lui est propre, ou à ce qui se
rencontre d'intervalle entre les paralleles.
Outre cet inconvénient, je n'ai pum en
dissimuler un autre, qui est l'étendue de
six feuilles, pour former une seule Car-
te, ce qui peut paroître incommode dans
l'usige. On renfermera dans le porte-
feuille, ou dans un Atlas, une Carte de
deux feuilles, mais non pas une Carte
de six feuilles assemblées.
Quoique j'eusse employé près de six
mois à travailler sur le plan que je viens
d'exposer, le désir d'en écarter les incon-
véniens que j'y fais observer, m'a déter-
miné à abandonner ce travail, pour re-
commencer sur un plan disférent, &
mieux conçu à ce qui m'a paru. J'ai re-
marqué que mon sujet se pouvoit diviser
en trois parties assez distinctes, à chacune
desquelles je trouvois convenable de don-
ner deux feuilles. Cette division, rédui-
sant à une bien moindre portion de la
surface du globe chaque partie du sujet,
qui par conséquent souffre beaucoup
moins de l'applatissement inévitable sur
G ij
148 MERCURE DEFRANCE.
le papier, j'ai été en état d'user d'une
projection qui maintient l'égalité de me-
sure dans toute l'étendue de la Carte.
Cette projection est exécutée dans l'esprit
de celui des deux modes de projection
décrits par Ptolemée dans les prélimi-
naires de sa Géographie, lequel plus dif-
ficile à pratiquer, prend avantage sur l'au-
tre, par la justesse de proportion que l'in-
tervalle des Méridiens doit avoir avec la
distance des paralleles à différentes hau-
teurs. Il est vrai que l'intersection des
Méridiens & des paralleles, ne se fait
pas par tout aussi regulierement que dans
la projection en concave. Mais ce que
produit cet inconvénient en chacune des
trois parties ausquelles j'ai divisé l'Asie,
n est pas, à mon avis, comparable à celui
d'une diversité d'échelle répandue en dif-
férens endroits d'une même Carte.
Voici maintenant quelle est la division
que j'ai faite de l'Asie en trois Cartes:
dans la premiere je me suis étendu de-
puis l'Archipel jusqu'aux bouches du Gan-
ge; & j'y renferme par conséquent la
Turquie, l'Arabie, la Perse, l'Inde en
deçà du Gange, & m'étant élevé jusques
aux Palus-Maeotis inclusivement, cette
hauteur fait entrer dans la Carte la partie
de la Tartarie qui se joint à la Perse & à
MARS. 1752.
149
l'Inde: dans la seconde, en reprenant les
bouches du Gange, l'Inde au delà de ce
fleuve est jointe à la Chine, & à celle-ci
le Tibet, & la partie de la Tartarie qu'on
peut appeller Chinoise. Le Japon se ren-
contre à la hauteut du Nord de la Chi-
ne; & on juge bien que les Isses de l'Asie,
Sumatra, Java, Borneo, les Moluques,
& les Philippines, sont comprises dans le
même carré de Carte. Enfin la troisième
Carte representera tout le Nord de l'Asie,
depuis la frontiere de l'Europe, jusqu'à
la mer Orientale, entre la mer Caspienne
d'une part, & la mer Glaciale de l'autre.
A l'égard des deux premières parties, les
deux fcuilles dont chacune est composée,
sont nécessairement l'une au-dessus de
l'autre; la troisième partie ayant son éten-
due d'Occident en Orient, les feuilles s'y
rangent l'une à côté de l'autre. On doit
sentir que c'est la forme & la convenance
des Continens qui décide souverainement
de cette disposition des feuilles; & j'ose
dire, qu'on ne peut la vouloir autrement
sans absurdité.
Mais, dira-t-on peut-être, on voudroit
avoir l'Asie rassemblée en une Carte, pour
saisir aisément & d'un coup d'oil le rap-
port des différentes contrées qu'elle ren-
ferme. A cela je réponds, que me propo-
G uij
450 MERCURE DEFRANCE.
sant de dresser incessamment deux gtands
hémispheres, on y verra l'Asie aussi éten-
due que dans une feuille, ce qui tiendra
bien licu d'une Carte générale de cette
partie du Monde: & ce que je dis actuel-
sement de l'Asie, conviendra de même à
l'Amérique & à l'Afrique, vû la maniere
également ample & étendue, dont je les
ai représentées dans les Cartes qui ont
précédé celle de l'Asie. Mais au lieu de
chercher à reprendre sur la forme, que
l'on considere le grand fond de Géogra-
phie que renfermera la nouvelle Carte
d'Asie; & qui est tel, que si on excepte
quelques endroits particuliers, où en
certains cas on désireroit les Cartes les
plus circonstanciées, & même quelque
fois des plans plutôt que des Cartes, il.
fournit de quoi satisfaire amplement au
besoin, &, rend superflu un grand nom-
bre d'autres morceaux Géographiques
qui n'y suppléeroient même pas également
par tout, sans parler du plus ou moins
de justesse dans la manière de traiter les
mêmes choses.
Des trois parties de la Carte d'Asie,
la premiere est fortie des mains du Gra-
veur, & rendue publique: la seconde
s'exécute actuellement au burin, & je
suis occupé à dresser la troisième. S'il
MARS. 1752.
151
étoit question d'analyser fort en dérail
tous les moyens employés à la composi-
tion de ces divers morceaux, & sur tout
de la premiere partie, il en résulteroit un
gros volume. Ce n est donc pas mon ob-
jet actuel, quelque persuadé que je sois
de l'utilité d'une semblable discussion pour
le fond de la Géographie, & pour faire
connoître en même tems ce qu'il falloit
de recherches & d'étude pour mettre cet
Ouvrage dans l'état où on le produit.
Mais il semble que le coup d'œil de la
Carte, & quelque comparaison avec cel-
les qu'on avoit auparavant, préviendront
sur ce suiet; & je me contenterai ici d'une
exposition succinte des principales cir-
constances, & de ce qui domine plus gé-
néralement dans la Carte, & influe da-
vantage dans sa composition.
IIny a point de morceau de Géographie
que j'aye autant travaillé, & dont je sois
plus flaté, s'il m est permis de le dire, que
ce qui est compris dans la Carte d'Asie
depuis la Propontide ou Mer de Marmara
jusqu'à Ormus. Je n'exagererai point en
disant, que j ai employé plusieurs an nées
à étudier à plusieurs reprises, & à repeter
divers essais de composition sur les diffé-
rentes parties renfermées dans cet espace.
Rien en effet de plus interessant dans la
G iiij.
152 MERCURE DE FRANCE.
Géographie, par la liaison de l'ancienne
avec la moderne, par les évenemens his-
toriques qui ont rapport à ces contrées
par les routes des Voyageurs qui les ont
traversées. En m'expliquant sur ce sujet,
comme d'un Ouvrage dont je suis flaté,
ce n'est pas que je croye y avoir mis le
dégré de perfection qui seroit à désirer.
Il est bien constant que la Carte d'Euro-
pe aura plus de précision; que dans
l'Asie même, la partie de la Chine que
l'ont doit aux RR. PP. Jesuites, est plus
décidée dans les circonstances locales. Mais
il faut considérer l'état auquel j'ai trouvé
les choses, & le point duquel je suis par-
ti. Pour peu que l'on confronte à la nou-
velle Carte d'Asie, ce qui existoit an-
térieurement sur les Pays contenus dans
l'espace dont il est question, on ne dis-
conviendra pas que la Géographie de ces
Pays nait bien changé de face; ensorte
que l'expression du détail, indépendam-
ment de ce qui concerne la disposition gé-
nérale, ait tout le mérite de la nou-
veauté.
Les diverses parties qui composent ce
grand espace, ayant fait le sujet de plu-
sieurs morceaux que j'ai traités en parti-
culier, & plus en grand qu'ils ne pa-
toissent dans la Carte d'Asie; lorsqu'il
MARS. 1752. 153
a été question de les y faire entrer,
& de les réduire, j'ai voulu ne perdre
que le moins de circonstances qu'il étoit
possible, par un sentiment quin est point
à blâmer, & qui tourne au profit du Pu-
blic. De-là vient que cette partie de la
Carte est extrêmement chargée: & si on
m'en faisoit reptoche, bien loin d'en être
touché, je dirois volontiers que c'est bien
malgré moi, & par faute de connoissan-
ce, qu'en d'autres parties la Carte ne se
soutient pas sur le même ton. Il ne con-
venoit pas aussi de prendre le parti de
faire la Carte plus grande, par la consi-
dération d'un Canton en particulier,
lorsque l'étendue de cette Carto est suffi-
sante à ce qu'elle contient d'ailleurs, &
que dans la combinaison qui a servi à
déterminer la grandeur du point de la-
Carte d'Asie en sa totalité, il falloit avoir
plus d'égard à l'universalité du sujet, qu'à
quelques-unes de ses parties.
Cette richesse de détail, sur ce qu'il est
plus essentiel de connoître en Asie, est le
fruit d'une recherche qui auroit voulu tout
épuiser. Pour donner la forme & les cou-
leurs aux objets réprésentés, toute l'An-
riquité, y compris même les principaux
Auteurs Byzantins, & non-seulement ceux-
des Orientaux qui ont traité spécialement
G.V
154 MERCURE DE FRANCE.
de la Géographie, mars aussi plusieurs de
leurs Historiens, avec ce que les récits
plus on moins bien circonstanciés des
Voyageurs y peuvent ajoûter, ont été mis
en œeuvre. J'ai véritablement pris le plus
vif intérêt à cette partie du Continent de
l'Asie. Car dès l'an 1727 & 28, j'en avois
dressé une Carte, qui quoique avec quel-
que amélioration, me déplairoit aujour-
d'hui, si dès-lors je l'avois publiée. Entre
les Géographies Orientales, outre celles
de l'Edrisi & d'Abulfeda, une Géogra-
phie Turque, intitulée Gehan-numa, ou
le miroir du Monde, compilée par Kia-
tib-Shelebi, m'a instruit de beaucoup de
circonstances particulieres à l'égard de di-
verses contrées, mais sur tout en ce qui
regarde l'Asie-Mineure. L'Ambassadeur
Turc qui est venu en France en dernier
lieu, mavoit fait connoître cette Geo-
graphie par plusieurs morceaux, qu'il
avoit eu la complaisance de m'expliquer:
mais elle a été traduite par M. Armain,
à la sollicitation de M. Melot, Confrere
de M. l'Abbé Sallier, dans la place de
Garde de la Bibliotheque du Roi. Au res-
te, je souhaiterois que cette Géographie
fût connue; on sentiroit ce qu'il falloit
employer d'étude & de cririque, & com-
bien d'autres instructions devoient con-
MARS. 1752.
courir, pour donner un état de solidité
& de justesse à la réprésentation Géogra-
phique. Je suis obligé de m'expliquer sut
ce sujet pat rapport à ceux qui croyent
sans aucun examen, que l'espéce de cer-
tains matériaux suffit pour faire tout le
mérite d'un Ouvrage, & qui ne font au-
cune attention au sçavoir, & j'ose dire à
l'intelligence, nécessaires pour en faire
usage & s'en bien servir.
Je vais maintenant entrer dans quelque
détail de ce que contient la premiere par-
tie de la Carte d'Asie. En partant de la-
position de Constantinople, déterminée
en longitude comme en latitude, si l'on
commence par s'avancer le long des bords
de la Mer noire, on ne peut micux se
gouverner pour la distance des lieux, que
par les indications que les aneiens Périples
de cette Mer nous en donnent dans un
fort grand détail, tant en mesure de sta-
des qu'en milles; & la comparaison de
ces différentes mesures sert même à véri-
fier chaque distance particuliere. D'ail-
leurs, on ne se méprend point sur le rap-
port des noms anciens & des modernes
qui presque tous conservent entt'eux sur
le bord Méridional du Pont-Euxin une
analogie évidente. Comme je me propose
d'être fott abrégé dans cette analyse, je
G vj
156 MERCURE DEFRANCE.
ne ferai point d'énumération des lieux
qui se retrouvent de cette maniere. Lors-
que je publierai les Cartes du Monde Ro-
main, il sera aisé d'en faire la remarque,
en conférant la réprésentation de l'ancien-
ne Géographie avec la moderne. Ce qui
m'a soutenu en latituce dans cette course
d'Occident en Orient, le long du rivage
de la Mer Noire; c'est de sçavoir qu'à Si-
nub ou Sinope elle est à peu près la mê-
me que celle de Constantinople. Il me pa-
roît incontestable, qu'au de-là de Sino-
pe, la Mer Noire forme un Golfe pro-
fond, tanti recessus, dit Pline, que l'Asie
en devient peninsule: & ce qui me per-
suade que le fond de ce Golfe est à peu
près bien établi dans ma Carte, c'est
d'avoir recueilli des Anciens la mesure
d'espace qui convient entre ce Golphe &
le rivage de la Méditerranée aux environs.
de Tarse & d'Issus, dont la latitude ne
sçauroit être fort incertaine, vû le rap-
port immédiat de ces points & leur pro-
ximité avec celui d'Alexandrette, détermi-
né par observation. Instruits même par les
Anciens, que la longitude du Sinus Ami-
senus qui est celui dont je parle, répond
à celle du Golfe d'Issus, il est remarqua-
ble que la détermination quon a d'A-
lexandrette en longitude, soit propre à
157
MARS. 1752.
justifier celle où le Golfe en question se
range en effet dans la composition de la
Carte.
J'ai dit que les anciens Périples du
Pont-Euxin nous fixoient de lieu en lieu
par des distances le long de cette Mer: ils
en font même le circuit entier, pour ré-
pondre au titre de Périple: mais le dé-
tail qu'ils donnent se signale surtout jus-
qu'à Trébisonde, & jusqu'à l'extrémité
de la Colchide. Nous sommes fixés en la-
ticude à Trébisonde par les observations
du Pere Beze, Jésuite; & selon qu'At-
rien l'a remarqué, la côte de cette Mer
jusqu'à l'embouchure de l'Apsarus, qui
est sous le Château de Goné, court gé-
néralement parlant vers l'Est; & depuis la
bouche du Phase, elle commence à s'in-
cliner du Nord vers le Couchant, ce der-
nset point étant confirmé parl'orientement
d'une Carte particuliere de la Mingrelie,
publiée par Thevenot.
De l'extrémité de la Colchide à Dios-
curias ou Isgaur, on se replie vers le Bos-
phore Cimmérien. La position de ce Bos-
phore dépend d'ailleurs de son rapport au-
point d'Azof, en corrigeant quelques
Cartes récentes sur la longueur du Palus
Moeotis, où il est constamment trop rac-
courci, puisqu'il y a des mesures tant an-
158 MERCUREDE FRANCE.
cieunes que modernes qui le déterminent
plus allongé. La position d'Azof est con-
clue d'une correspondance établie avec
celle de Moskou, par le moyen du cours
du Don, levé dans le plus grand détail,
par le Vice-Amiral Cruys, sous le regne
de Pierre I. Car le rapport de position
entre Moskou & Woronez, où commen-
ce la grande Carte du Don, ne paroît pas
fusceptible de quelque erreur considéra-
ble, si on le tire de la Carte de l'Empire
de Russie, publiée par l'Académie de Pe-
tersbourg, dont ces positions font en
quelque manière le centre. Je ne dirai
rien ici du reste de la Mer Noire, patce
que cette partie interesse plus l'Europe que
l'Asie. Cen est pas qu'elle ne soit autant
travaillée qu'il m'a été possible, & qu'el-
le ne paroisse avec des circonstances qui
mériteroient d'être observées.
Reprenons le point de Constantinople.
La Mer de Marmara & le détroit des
Dardanelles sont l'extrait d'une grande
Carte particuliere que j'en ai dressée aveè
beaucoup d'étude, & qui est accompa-
gnée dans mes papiers d'une discussion
par écrit des positions, distances, &c.
de sorte que j'ai lieu de regarder cette
partie comme une des plus solides de la
Carte. J'en dirai presqu'autant de la côte
***
MARS. 1732.
159
qui succede sur la Mer Egée ou l'Archi-
pel, & des Isses voisines de cette côte
jusqu'à Rhodes inclusivement. On peut
s'appuyer sur une détermination de lon-
gitude à Smyrne, qui influe directement
fur la position de l'ancien Ephese, au-
jourd'hui Aio-zoluk. L'Isse de Rhodes qui
termine certe partie, est décidée dans sa
latitnde par observation.
De Rhodes, en rangeant la côte Mé-
ridionale de l'Asic-Mineure, j'ai cherche
à m'assurer de la distance & de la hauteur
du Cap Kelidom, point important. en ce
que la pointe Occidentale de Cypre s'y
lie par ia combinaison de diverses distan-
ces: & je me tiens presque assuré du jus-
te éloignement où se trouve le point
d'Antalia ou de Satalie, parce qu'indé-
pendamment de la position que donne la
fuite de la côte, j'ai eu lieu d'en vérifier
la distance par la travorse des terres, de-
puis Smyrne. L'Antiquité nous fournit
des mesures très-convenables de l'éten-
due de l'Isse de Cypre d'une pointe à
l'autre, & de l'intervale entre la poin-
re Orientale & l'embouchure du fleuve
Piramus ou Gihon, près de l'ancien Is-
sus. La latitude de certe Isse est assurée
par celle d'Arnako ou Lerneca, observée
par M. de Chazelles. Elle influe même
760 MERCURE DEFRANCE.
fur celle de la côte du Continent opposé,
parce que hous trouvons dans Strabon
une indication de la distance entre le Pro-
montoire Crommyon ou Cap Cormakiti
de Cypre, & la pointe d'Anemur. De
cette pointe située en position intermé-
diaire d'Antalia & de la bouche du Py-
rame, la côte s'élevant insensiblement
vers le Nord, forme un enfoncement de
Mer, au sommet duquel Tarse se rencon-
tre. C'est par cet enfoncement, repon-
dant à celui du Golfe d'Amisus dont j'ai
parlé, que l'Asie se trouve resserrée dans
un espace qui ne vaut sur la Carte que
trois dégrés de la graduation de latitu-
de; ce qu'il seroit aisé de justifier, en
fixant même la hauteur qui convient à
Césarée de (appadoce dans cet intervale,
si je pouvois me permettre toute cette
discussion dans un écrit aussi abregé que
celui ci: & il faut convenir que la con-
noissance de ces régions interessoit assez
les Anciens, & leur étoit assez familiere,
pour qu'ils méritent d'en être crus.
Diverses routes tirées ou des Itinérai-
res Romains, ou décrites par des voya-
geurs modernes, se sont jointes au détail
de la Géographie Turque, pour fixer un
grand nombre de points dans l'intérieur
de l'Asie mineure. Je compte que la posi-
MARS.
1752.
161
tion de Bursa, rapportée à Constantinople,
est établie avec quelque précision. J'ai ap-
porté une attention particuliere à recon-
noître celle d'Angora, celle de Konié; &
je les juge surtout convenables, par rap-
port à leur distance de divers points qui
sont en liaison immédiate avec la position
de Constantinople. Ces points d'Angora
& de Konié importent d'autant à cet égard,
que de l'un comme de l'autre, par d'autres
distances assez bien déterminées, on est
conduit jusqu'au fameux passage des Pylae
Ciliciæ, dans le voisinage de Tarse; d'où
il reste peu d'intervalle jusqu'à l'entrée de
la Syrie, & au terme que prend la Médi-
terranée près d'Alexandrette. Strabon nous
donne la traversée de l'Asie mineure en-
tiére, depuis Ephèse jusqu'à un lieu situé
sur l'Euphrate, vis à-vis de Melitene ou
Malatia. Et ce lieu qu'il nomme Tomisos,
je l'ai retrouvé subsistant encore sous le
nom actuel de Tzemish, qui ne differe de
l'ancien que par une altération du T. en
Tz. dont je pourrois apporter grand nom-
bre d'exemples.
Je passerois beaucoup trop les bornes
que je me suis prescrites ici, si je me li-
vrois à la discussion d'un plus grand détail,
où le goût & l'intérêt même de la chose
m'entraîneroient assez. Si outre les posi-
162 MERCURE DE FRANCE.
tions de lieu, on examine le cours des ri-
vieres, l'enchaînement & la disposition
des montagnes, & quelques autres cir-
constances, on ne pourra disconvenir que
cette partie de l'Asie n'ait aequis un détail
de connoissance, qu'on ignoroit, ou dont
on étoit mal instruit. La division des con-
trées qui partagent actuellement ce pays,
est dans le cas dont je viens de parler. On
lui donne communément le nom de Nato-
lie en général. Mais, on verra que le nom
d'Ana loli ne convient spécialement qu'à
une de ses parties. Karaman, ou la Cara-
manie, en fait une autre trés-distincte, &
séparée précisément par les limites que
montre la Carte. Ces deux parties ne se
confondent point avec une troisieme, qui
prend quelquefois le nom du licu domi-
nant, de Siwas; mais qui étant propre à
une ville en particulier, est moins conve-
nable pour une région que celui de Roum,
qui lui est donné. Et quand on se rappelle,
que le pays qui étoit resté aux Empereurs
Grecs de Constantinople du tems de l'Em-
pire Mahométan sous les Khalifes, étoit
appellé Roum en général, on n est point
surpris que ce qui faisoit la frontiere de
ce pays, ait conservé cette dénomination,
ce qui mérite bien qu'une carte en instrui-
se. Ces parties ont encore leur subdi vision
MARS. 1752.
163
en Jurisdictions de Sangiaks, qu'on ap-
pelle Liva. Mais, quant à ce détail, pour
lequel l'étendue de la Carte d'Añe ne suffit
pas, un point d'Echelle beaucoup plus
grand dans la Carte d'Europe, qui admet
l'Asie mineure dans son quarré, me pro-
curera la satisfaction de donner une repré-
sentation plus ample de ce même pays. Et
en général, tout ce que la Carte d'Europe
me donnera lieu de répéter de l'Asie plus
en détail, je ne le croirai pas hors de pro-
pos, ni que le Public m'en sçache mauvais
gré.
A l'Asie Mineure je fais succéder la Sy-
rie, &c.
La suite dans le Mercure prochain.
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741
p. 195-196
DE CADIX, le 18 Janvier.
Début :
Personne ne se souvient ici d'avoir vû un ouragan semblable à celui qu'on vient d'essuyer [...]
Mots clefs :
Ouragan, Navires, Nuit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE CADIX, le 18 Janvier.
DE CADIX, le 18 Janvier.
Personne ne se souvient ici d'avoir vû un ouragan
semblable à celui qu'on vient d'essuyer
dans cette Baye. Il commença le 15. de ce mois
à neuf heures du soir par un vent d'Est-Sud-Est;
si impétueux que tous les navires chassoient sur
leurs anchros, & heurtoient les uns contre les
uutres. Tous tiroient du canon pour demander
un secours que l'obscurité ne permetioit pas de
leur fournir. Le 16, le jour ne parut que
pour éclairer les desastres arrivés pendant la nuit.
De toutes parts, on n'apperçut que des Na-
vires brisés sur la plage, où d'autres prêts à
erre engloutis par les flots. L'horreur de ce spec-
racle étoit augmenté par les cris d'une insinité
de malheureux, qui tâchoient de gagner à la
nage les murs de la Ville, & qui jettés avec vio-
lence par les vagues de la mer contre ces mê-
mes murs, y trouvoient la mort qu'ils vouloient
éviter. Chaque instant de cette affreuse journée
fut marque par quelque nouveau malheut. Un
Vaisseau de Marseille, richement chargé, avoit
résisté pendant 18 heures à la tempête. Le Capi-
taine Caudiere qui le commandoit; fut obligé de
l'abandonner, & de se sauver avec son équipa-
ge, dans sa chaloupe, qui ne put arriver au
Port qu'après trois heures d'un travail inexprima-
ble. La nuit de 16 au 17 ne fut pas moins terri-
ble que la précédente. Hier à la pointe du jour,
le vent se calma, & pour dernier spectacle, le
rivage n'offrit plus que des debris de Navires
Iij
196 MERCUREDE FRANCE.
& des cadavres. De tous les hommes qui étoient
restés la veille en danger, on n'en trouva au-
cun en vie. Le, vaifseau du Capitaine Caudiere
avoit coulé à fond. Cinquante Navires, tant
grands que petits, & un nombre prodigieux de
barques, de bateaux & de chaloupes, ont pé-
ri dans la Baye. Plusieurs autres bâtimens, qui
ont essayé de prendre le large, les uns sans
mats, les autres sans gouvernail, ont sans doute
eu le même sort. Il n'est point de couleurs pro-
pres à bien peindre tous les objets effrayans
qu'a présentés cette horrible tempête, & la plu-
me ne peut rendre fidelement tout ce que les yeur
ont vû.
Personne ne se souvient ici d'avoir vû un ouragan
semblable à celui qu'on vient d'essuyer
dans cette Baye. Il commença le 15. de ce mois
à neuf heures du soir par un vent d'Est-Sud-Est;
si impétueux que tous les navires chassoient sur
leurs anchros, & heurtoient les uns contre les
uutres. Tous tiroient du canon pour demander
un secours que l'obscurité ne permetioit pas de
leur fournir. Le 16, le jour ne parut que
pour éclairer les desastres arrivés pendant la nuit.
De toutes parts, on n'apperçut que des Na-
vires brisés sur la plage, où d'autres prêts à
erre engloutis par les flots. L'horreur de ce spec-
racle étoit augmenté par les cris d'une insinité
de malheureux, qui tâchoient de gagner à la
nage les murs de la Ville, & qui jettés avec vio-
lence par les vagues de la mer contre ces mê-
mes murs, y trouvoient la mort qu'ils vouloient
éviter. Chaque instant de cette affreuse journée
fut marque par quelque nouveau malheut. Un
Vaisseau de Marseille, richement chargé, avoit
résisté pendant 18 heures à la tempête. Le Capi-
taine Caudiere qui le commandoit; fut obligé de
l'abandonner, & de se sauver avec son équipa-
ge, dans sa chaloupe, qui ne put arriver au
Port qu'après trois heures d'un travail inexprima-
ble. La nuit de 16 au 17 ne fut pas moins terri-
ble que la précédente. Hier à la pointe du jour,
le vent se calma, & pour dernier spectacle, le
rivage n'offrit plus que des debris de Navires
Iij
196 MERCUREDE FRANCE.
& des cadavres. De tous les hommes qui étoient
restés la veille en danger, on n'en trouva au-
cun en vie. Le, vaifseau du Capitaine Caudiere
avoit coulé à fond. Cinquante Navires, tant
grands que petits, & un nombre prodigieux de
barques, de bateaux & de chaloupes, ont pé-
ri dans la Baye. Plusieurs autres bâtimens, qui
ont essayé de prendre le large, les uns sans
mats, les autres sans gouvernail, ont sans doute
eu le même sort. Il n'est point de couleurs pro-
pres à bien peindre tous les objets effrayans
qu'a présentés cette horrible tempête, & la plu-
me ne peut rendre fidelement tout ce que les yeur
ont vû.
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742
p. 196-197
DE MESSINE, le 24 Décembre.
Début :
Un monstre marin s'étoit montré plusieurs fois dans une plage voisine de Trapani, & même [...]
Mots clefs :
Monstre marin, Monstre, Messine, Trapani
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texteReconnaissance textuelle : DE MESSINE, le 24 Décembre.
DE MESSINE, le 24 Décembre.
Un monstre marin s'étoit montré plusieurs
fois dans une plage voisine de Trapani, & même
il avoit dévoré un Pêcheur, qui avoit eu le
malheur de tomber dans la mer. On avoit tenté
divers moyens de se délivrer d'un ennemi si
dangereux, mais aucun n'avoit réussi. Les Pê-
cheurs, sans se rebuter par l'inutilité de leurs pre-
miers efforts, préparerent il y aquelques jours un
noud coulant, au milieu duquel étoit un appas.
Le monstre fut pris par cette ruse. Il avoit vingt
palmes de long, & quatorze de circonférence. Sa
gueule étoit d'une largeur excessive, avec trois
rangs de dents à la mâchoire supérieure. Il pe-
soit près de quatre cens livres. En l'ouvrant on
lui a trouvé dans le corps deux jambes, une par-
tie de l'épine du dos, & le crâne d'un homme,
qu'on a jugé être les restes du malheureux Ps-
MARS. 1752.
19
cheur qui, peu de tems auparavant avoit été la
proye de cette bête carnassiere.
Un monstre marin s'étoit montré plusieurs
fois dans une plage voisine de Trapani, & même
il avoit dévoré un Pêcheur, qui avoit eu le
malheur de tomber dans la mer. On avoit tenté
divers moyens de se délivrer d'un ennemi si
dangereux, mais aucun n'avoit réussi. Les Pê-
cheurs, sans se rebuter par l'inutilité de leurs pre-
miers efforts, préparerent il y aquelques jours un
noud coulant, au milieu duquel étoit un appas.
Le monstre fut pris par cette ruse. Il avoit vingt
palmes de long, & quatorze de circonférence. Sa
gueule étoit d'une largeur excessive, avec trois
rangs de dents à la mâchoire supérieure. Il pe-
soit près de quatre cens livres. En l'ouvrant on
lui a trouvé dans le corps deux jambes, une par-
tie de l'épine du dos, & le crâne d'un homme,
qu'on a jugé être les restes du malheureux Ps-
MARS. 1752.
19
cheur qui, peu de tems auparavant avoit été la
proye de cette bête carnassiere.
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743
p. 197
DE NAPLES, le 31 Décembre.
Début :
Le Mont-Vesuve jetta le 13 & le 14 de ce mois beaucoup de cendres, qu'un vent impétueux de [...]
Mots clefs :
Vésuve, Montagne, Lave, Sommet
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texteReconnaissance textuelle : DE NAPLES, le 31 Décembre.
DE NAPLES, le 31 Décembre.
Le Mont-Vesuve jetta le 13 & le 14 de ce mois
beaucoup de cendres, qu'un vent impétueux de
Nord-Est emporta jusqu'au pied de la montagne.
Le 15, la matiere bitumineuse couloit avec le
même dégré de vîtesse que de l'eau, qui a six li-
gnes de pente dans un espace de cent toises. Une
des branches de la Lava s'arrêta le 16, & l'on
entendit des bruits souterrains. Le 17 au soir
quoiqu'il fût tombé pendant la journée une gran-
de abondance de pluie, le sommet & le flanc
Oriental de la Montagne parurent de nouveau
en feu. On vit le 18, le sommet couvert d'une
neige épaisse. Depuis il n'est arrivé rien de re-
marquable. L'éruption continue toujours, & la
Lava dirige son cours, comme auparavant,à
travers les bois d'Ottaiano.
Le Mont-Vesuve jetta le 13 & le 14 de ce mois
beaucoup de cendres, qu'un vent impétueux de
Nord-Est emporta jusqu'au pied de la montagne.
Le 15, la matiere bitumineuse couloit avec le
même dégré de vîtesse que de l'eau, qui a six li-
gnes de pente dans un espace de cent toises. Une
des branches de la Lava s'arrêta le 16, & l'on
entendit des bruits souterrains. Le 17 au soir
quoiqu'il fût tombé pendant la journée une gran-
de abondance de pluie, le sommet & le flanc
Oriental de la Montagne parurent de nouveau
en feu. On vit le 18, le sommet couvert d'une
neige épaisse. Depuis il n'est arrivé rien de re-
marquable. L'éruption continue toujours, & la
Lava dirige son cours, comme auparavant,à
travers les bois d'Ottaiano.
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744
p. 197
DE ROME, le 4 Janvier.
Début :
Quelques difficultés ont obligé de suspendre les travaux commencés pour le rétablissement du [...]
Mots clefs :
Anzio, Port
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE ROME, le 4 Janvier.
DE ROME, le 4 Janvier.
Quelques difficultés ont obligé de suspendre
les travaux commencés pour le rétablissement du
Port d'Anzio. La Ville de Ferrare ayant repré-
senté qu'on ne pouvoit, sans lui causer un pré-
judice considérable, procurer l'écoulement des
caux du Bolonois par la vallée de Comachio, le
plan proposé à ce sujet a été rejetté. Sa Sainteté
a donné ordre au Pere Boscowitz, Mathémati-
cien célebre, de continuer ses Observations pour
la mesure du Méridien.
Quelques difficultés ont obligé de suspendre
les travaux commencés pour le rétablissement du
Port d'Anzio. La Ville de Ferrare ayant repré-
senté qu'on ne pouvoit, sans lui causer un pré-
judice considérable, procurer l'écoulement des
caux du Bolonois par la vallée de Comachio, le
plan proposé à ce sujet a été rejetté. Sa Sainteté
a donné ordre au Pere Boscowitz, Mathémati-
cien célebre, de continuer ses Observations pour
la mesure du Méridien.
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745
p. 195-207
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Début :
LE 5, Février pendant la Messe du Roi, l'Evêque de Riez & l'Evêque de Glandeves ont [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
LE 5, Février pendant la Messe du Roi, l'Evêque
de Riez & l'Evêque de Glandeves ont
prété serment de fidélité entre les mains de Sa
Majesté.
Le Roi quitta le deuil le dix qu'il avoit pris
le vingt-un du mois dernier pour la Reine de
Dannemarx, & le 11 il le reprit à l'occasion de
la mort du Duc d'Orleans.
Le premier de ce mois, M. Guerin, Rec-
teur de l'Université, accompagné des Doycus des
quatre Facultés, & des Procureurs des Nations
se rendit à Versailles, & suivant l'ancien usage
il eut l'honneur de présenter un cierge au Roi
à la Reine & à Monseigneur le Dauphin.
Le même jour, le Pere Gobain, Vicaire-Gé
néral de la Mercy, accompagné de trois Reli-
gieux de son Ordre, eut l'honneur de présenter
un cierge à la Reine, pour satisfaire à l'une des
conditions de leur établissement fait à Paris en
1ij
196 MERCUREDE FRANCE.
1615, par la Reine Marie de Medicis.
Le 5, le corps du feu Duc d'Orleans, après
avoir été embaumé, fut mis sur un lit de parade
dans une salle de l'Abbaye de Sainte Genevieve.
Pendant qu'il y a été exposé, les Chanoines Re-
guliers de cette Abbaye ont récité nuit & jour
l'Office des Morts auprès du cercueil, & tous les
matin depuis huit heures jusqu'à midi ils ont ce-
lebré, conjointement avec les Aumôniers du
Prince, des Messes à deux Autels, qui étoient
aux deux côtés du lit de parade. Le Chapitre de
l'Eglise Collégiale de Saint Honoré, le Clergé
des Paroisses de Saint Eustache, de Saint Etien-
ne du Mont, & de Saint Benoit, & la plupart
des Communautés Religieuses de Paris, sont
allés processionnellement jetter de l'eau benite sur
le corps. Les Chanoines Reguliers de Sainto Ge-
nevieve avoient été les premiers à s'acquitter de
ce devoir, & la même cérémonie a ete observée
par l'Ordre de Saint Lazare. Le Duc d'Orleans
ayant demandé par son testament, d'être inhu-
mé sans pompe, on ne lui a point rendu les
autres honneurs funébres, qu'on a coutume de
rendre aux Princes de son rang. Le 8, les Vé-
pres des Morts furent chantées par le Chapitre
de Sainte Genevieve, & lorsqu'on eut dit les au-
tres prieres accoutumées, le Duc d'Orleans fut
porte à l'Eglise du Val-de-Grace, qu'il a choisie
pour le lieu de sa Sépulture. Dans un premier
carosse étoient l'Abbé Onic & deux autres Au-
môniers du Prince. L'Abbé Onic tenoit le coeur
du Duc d'Orléans, enferiné dans une boëte d'ar-
gent. Il y avoit quatre Chanoines Reguliers de
Sainte Génevieve dans le carosse, ou étoit le
corps. Ce carosse étoit suivi d'un autre, dans les
quel l'Abbé de Sainte Genevieve etoit avec
AVRIL. 1751.
197
deux de ses Chanoines. Le Duc de Chartres,
à présent Duc d'Orleans, accompagné de ses
principaux Officiers, étoit dans le quatriéme ca-
rosse. Un grand nombre de valets-de-pieds
avec des flambeaux éclairoient le convoi. Le
corps fut reçu à la porte de l'Eglise du Val-
de-grace par un Clergé composé de trois cens
Ecclésiastiques, & la présentation fut faite par
l'Abbé de Sainte Genevieve.
Dès le 15 du mois de Décembre de l'année
derniere, la Faculté de Théologie de Paris, dans
une Assemblée extraordinaire, avoit condamné
la These, que le sieur Jean Martin de Prades
Prêtre du Diocese de Montauban, & l'un des
Bacheliers de la Faculté, avoit soutenue en Sor-
bonne le 18 Janvier dernier. La même Faculté
a tenu depuis, onze autres Assemblées, aus-
quelles ont assisté cent quarante six Docteurs
& dans lesquelles on a examiné, tant sépare-
ment que relativement les unes aux autres
toutes les positions de cette These. Après un
miur examen, la Faculté en a extrait dix Propo-
sitions qu'elle a jugées fausses téméraires, inju-
rieuses aux Théologiens Catholiques, scandaleu-
ses, erronées, hérétiques, blasphématoires
pernicieuses à la Société & à la tranquilité pu-
blique, tendantes à détruire les fondemens de
la Religion Chrétienne, & à favoriser l'opi-
nion du Matérialisme. La plupart des autres pro-
positions, contenues dans la These, ont été
déclarées mal sonantes, peu convenables à la
majesté de la Religion, indécentes sur tout dans
la bouche d'un Théologien, & puisées dans des
sources contagieuses. Cette Censure fut pronon-
cée le 26 du mois dernier; & dans l'assemblée
du même jour, la Faculté raya de la Liste de
I iij
158 MERCUREDE FRANCE.
ses Bacheliers le nom du Sieur de Prades.
L'Archevêque de Paris a cru ne devoir pas
non plus garder le filence sur la These, objet du
scandale. Par un Mandement qu'il a fait, pu-
blier le 3 de ce mois, il la condamne, en se
servant des mêmes qualifications employées par
la Faculté de Théologie. Le même Mandement
révoque tous pouvoirs que le Sieur de Prades
pourroit avoir obtenu de l'Archevêque ou de ses
Vicaires Généraux, de célebrer la Messe, & de
faire d'autres fonctions Ecclésiastiques dans le
Diocése de Paris. De plus, il est enjoint au Pro-
moteur, de faire au sujet de ladite These, de
son Auteur & de ses Fauteurs & Adhérens, tou-
tes les poursunes & diligences qui peuvent être
du deve ix de son ministere.
Le 10, les Actious de la Compagnie des In-
des étoient à dix huit cens quarante livres;
les Billets de la premiere Loterie Royale à sept
cens douze, & ceux de la seconde, à six cens
quarante-une.
Le 16 Février dernier, Mercredi des Cendres
le Roi reçut les cendres des mains du Cardinal
de Soubize, Grand Aumônier de France. La Rei-
ne les reçut des mains de l'Archevêque de Rouen,
son Grand Aumônier; Monseigneur le Dauphin,
de celles de l'Abbé de Lascaris, Aumônier du
Roi, & Madame la Dauphine, de celles de
l'Evêque de Bayeux, son premier Aumónier.
Tous les honneurs funebres ayant été rendus
à Madame Henriette. l'Evêque de Meaux, pre-
mier Aumônier de cette Princesse, sit le dix-neuf
de ce mois, à six heures du soir, la cérémonie de
lever le corps, qui fut placé dans le Char desti-
né à le porter à l'Abbaye Royale de Saint De-
nis. Le Convoi, précédé de spixante Cavaliers
AVRIL. 1752.
199
du Guet, se mit peu à près en marche dans l'ordre
suivant, Deux Gardes du Corps, soixante Pau-
vres, marchant deux à deux, & portans des flam-
beaux, le carosse de la Comtesse de Brionne ;
ceux des Ecuyers des Princesses du Sang, qui
composoient le deuil; cinquante Mousquetaires
de la seconde Compagnie de la Garde du Roi
un pareil nombre de Mousquetaires de la premie-
re Compagnie; cinquante Chevaux-Legers de la
Garde de Sa Majesté, un carosse du Roi pour le
Chevalier d'honneur; le carosse de Sa Majesté,
dans lequel étoit Madempiselle de Sens, accom-
pagnée de la Comtesse de Btionne, de la Mar-
quise de L'hospital, de la Comtesse de Choyseul
de la Marquise de Laval, & de la Demoiselle de
Prulay; le carosse de Sa Majesté, dans lequel
étoit la Duchesse de Modene, accompagnée de
la Maréchale de Maillebois, de la Marquise de
la Riviere, de la Marquise de Gouy, de la Com-
tesse de la Riviere & de la Dame de Pauly; le
carosse de Sa Majesté, dans lequel étoit la Prin-
cesse de Conty, accompagnée de la Duchesse de
Beauvilliers, Dame d'honneur de Madame Hen-
riette; de la Duchesse de Brissac, de la Marqui-
se de Castries, de la Comtesse de Belsunce, &
de la Marquise de Fontanges; un autre carosse
du Roi, où l'Evêque de Meaux étoit avec deux
Aumôniers de Sa Majesté & le Curé de l'Eglise
Paroissiale de Saint Germain l'Auxeriois; dou-
ze Pages de Madame la Dauphine; douze Pages
de la Reine, vingt- quatre Pages du Roi; plusieurs
Ecuyers de Leurs Majestés; quatre Trompettes
de la Chambre; les Hérauts d'Armes, marchant
deux à deux; le Roi d'Armes, M. de Bourlama-
que, Aide des Cérémonies; M. de Giseur: Maî-
tre des Cérémonies, en survivance de M. Des-
I iiij
Mostras vO
200 MERCURE DEFRANCE.
granges; le Marquis de Brézé, Grand-Maître des
Cérémonies; quatre Chevaux-Legers de la Gar-
de; le Char funebie, des deux côtés duquel
marchoient quarante des Cent Suisses du Roi, &
qui étoit entouré d'un grand nombre de Valets
de pied de Leurs Majestés & de Madame la Dau-
phine. Deux Aumoniers & deux Chapelains de
Madame Henriette portoient les quatre coins du
Poële, dont le Char étoit couvert. Ce Poële, &
les caparaçons des chevaux qui traînoient le Char
etoient blancs avec des croix de moire d'argent
& les écussons des Armoiries en broderie. Le Com-
te de Valbelle, Commandant le détachement des
Gendarmes; le Marquis d'Escorailles, comman-
dant le détachement des Chevaux-Legers; le
Marquis de Carvoisin, commandant le détache-
ment de la premiere Compagnie des Mousqua-
taires, & le Comte de Montboissier, qui com-
mandoit le détachement des Mousquetaires de la
seconde Compagnie, marchoient près des quatre
roues. Le Baton de Montmorency, Chevalier
d'honneut de la Princesse; le Marquis de l'Hos-
pital, son premier Ecuyer, & le Marquis de Cal-
viere, Lieutenant des Gardes du Corps, dont il
commandoit le détachement, suivoient immédia-
tement le Char, & précédoient les Gardes du
Corps, après lesquels venoient cinquante Gen-
darmes de la Garde, les Gendarmes ainsi que les au-
tres troupes de la Maison de S. M. portoient des
slambeaux & marchoient deux à deux. Les Pages
& les Valets de pied marchoient de même, &
portoient aussi des flambeaux. La marche étoit
fermée par les carosses de la Princesse de Con-
ty, de la Duchesse de Modene & de Mademoi-
selle de Sens, & par celui de la Duchesse de
Beauvilliers.
AVRIL. 1752.
201
Sur les onze heures & demi du soir, le Con-
voi arriva à Saint Denis. Les Religieux de l'Ab-
baye reçurent le corps de Madame Henriette à
la porte de l'Eglise, & l'Evêque de Meaux le
présenta au Grand-Prieur de l'Abbaye, lequel ré-
pondit au discours de ce Prélat. Le cercueil fut
porté dans le Choeur, & l'on chanta les prieres
ordinaires, ausquelles les Princesses du Sang, &
toutes les personnes titrées qui s'étoient trouvées
au convoi assisterent.
Le corps de Madame Henriette a été mis dans
la haute Chapelle de l'Eglise, où il demeurera en
dépôt jusqu'au jour de l'inhumation. Il est gardé
par la Duchesse de Beauvilliers, Dame d'Hon-
neur; & par deux des Dames de la Princesse,
qui se relevent successivement. On célébre tous
les matins une Grande-Messe dans cette Chapelle.
Les principaux Officiers de Madame Henriette,
& ceux du Roi, qui étoient de service auprès de
cette Princesse, continuent d'exercer auprès d'elle
leurs fonctions, suivant le cérémonial observé
pour les Princes & les Princesses de la Famille
Royale.
Le 20, premier Dimanche de Carême, Leurs
Majestés accompagnées de Monseigneur le Dau-
phin, & de Mesdames de France, entendirent
le Sermon du Pere Dumas, de la Compagnie de
Jesus, & assisterent ensuite aux Vepres & au
Salut.
Monseigneur le Dauphin communia le même
jour par les mains de l'Abbé de Lascaris.
Le 22, les Princes & les Princesses du Sang
rendirent en Céremonie, à l'occasion de la mont
de Madame Henriette, leurs respects
au Roi, à
la Reine, à Monse gneur le Dauphin, à Madane
la Dauphine à Monseigneur le Duc de Bourgo-
IV
202 MERCUREDE FRANCE.
gne, à Madame & à Mesdames de France. Les
Seigneurs & les Dames de la Cour, en habits de
grand deuil, s'acquiterent du même devoir.
Madame la Dauphine fut saignée, & a été
quelques jours sans sortir de son appartement.
Le 23 au soir, le Roi quitta le deuil que Sa Ma-
jesté avoit pris le 11, à l'occasion de la mort du-
Duc d'Orleans.
Le même jour on célebra dans l'Eglise du
Val-de-Grace, pour le repos de l'ame du seu
Duc d'Orleans, un Service solemnel, auquel le
Duc d'Orleans, accompagné de toute sa Maison;
assista.
Le 24, les Actions de la Compagnie des In-
des étoient à 1840 l. les billets de la premiere Lo-
terie Royale à 710 livres, & ceux de la seconde
à 639 livres.
Le Roi & la Reine accompagnés de Mon-
seigneur le Dauphin & de Mesdames de France,
alsisterent le 25 à la prédication du Pere Dumas,
de la Compagnie de Jesus.
Le 29, second Dimanche de Carême, Leurs
Majestés, accompagnées de même que le 25,
entendirent le Sermon du même Prédicateur, &
ensuite les Vêpres & le Salut.
Le 24 & le 28, le Roi prit le divertissement
de la chasse du Cerf dans la Forêt de Saint Ger-
main.
Si Majesté se rendit le 29 à Choisy, d'où elle
cest revenue le lendemain premier jour du mois,
de Mars.
Le premier Mars, Mesdames Adelaide, Vic-
toite & Sophie, furent se promener à Saint Ger-
main, Madavie Louise étoit indisposée dans ce-
tems, & elle prit les eaux.
Au mois da Novembre de l'année derniere,
14
AVRIL. 1752. 203
un Marchand, sa femme & sa si le, en passant
la riviere à Argenteuil, eurent le malheur de se
noyet avec plusicurs autres personnes de leur fa-
mille Le partage de leur succession donne lieu à
la question de sçavoir, si la. Fille a survécu à ses
pee & mere, ou si le pere la mere & la Fille, du-
vent être tenses morts dans le même instant. Cette-
cause importante & singuliere se plaide actuelle-
ment à la Seconde Chambre des Requêtes du
Pulais. Messieurs du Vaudier & Gueau de Rever-
seau sont les Avocats des Parties.
Les lettres qu'on a reçues de l'Isse de Saint Do-
mingue contiennent le détail suivant, au sujes
des tremblemens de terre qui se sont fait sentir
dans cette Isle, & qui ont causé d'autant plus
d'inquiétude & d'allarme, qu'elle n'avoit jamais-
sprouvé des évenemens de cette espéce. Hy avoit-
eu dès le vingt neuf de Septembre une premiere-
secousse, à laquelle on n'avoit pas fait beaucoup-
d'attention. Le dix huit d'Octobre, on en sentit-
une assez violente dans tous les quartiers de la-
partie Françoise; mais elle ne causa pas de granda-
dommages. Il y en eut d'autres très-fréquentes,
mais assez peu sensibles, jusqu'au trente un du-
même mois. La terre demeura enfuite dans une-
forte de commotion, mais sans aucun mouve-
ment marqué, jusqu'au vingt. un de Novembre,
qu'à sept heures cinquante minutes du matin il
vint une seçousse, qui dura cinqeminutes avec-
une égale violence, & qui se fit sentir en mênie-
tems dans tous les quartiers. On en épronva d'au-
tres les jours suivans jusqu'at commence ment du-
mois de Décembre; mais elles n'ont rien ajou-
tée aux dommages qu'avoit causce celle du vingt-
un. Ces dommages n'ont été bien coi siderables,
que dans la Valle du- Port-au-Prince & dans la-
.
...
13.
204 MERCUREDEFRANCE.
plaine du cu' de sac. Plusieurs maisons ont été
renve sées dans la Ville, ainsi que deux corps de
bâtimens construits en maçonnerie pour le ser-
vice du Roi; & dans la plaine il est fort peu d'ha-
bitations, dont les batimens n'ayent été détruits
ou fort endommagés. Les autres Villes & les au-
tres quartiers de la Colonie ont fort peu sous-
fert, à l'exception de la Plaine de Maribarou, dans
laquelle il y a eu aussi quelques batimens abbatus,
& de celle del'Artibonites, où il yen a quelques-uns
considérablement maltraités. Malgré tous ces acci-
dens on a tout lieu d'espererque la recolte des don-
rées de la Colonie sera aussi abondante qu'à l'ordi-
naire, les plantations n'ayant point été endomma-
gées, & les Habitans, dont les bâtimens ont été
détruits, ayant pris de promptes mesures pour le
rétablissement de leurs Fabriques. On n'étoit pas
encore bien instruit des effets que pouvoient vois
produit ces tremblemens de terre dans la partie
Espagnole, mais on présumoit qu'elle devoit avois
beaucoup souffert.
On a reçu avis de Cadix, que le vaisseau de
Registre la Thetis, y est arrivé de la Havanne
& qu'il a apporté cent six mille quatre cent cin-
quante livres de cochenille, environ vingt deun
mille de Vanilles, cent quarante quatre mille sin
cen, cinquante livres de tabac, neul cens cin-
quante-deux cuirs à poil, & la valeur de douze
cens trente mille piastres, tant en espéce d'ot &
d'argent, qu'en argent non monnoyé
Le premier de Mars, le Régiment de Char-
tres fit célebrer à Orleans, dans l'Eglise des Do-
minicains un Service solemnel pour le repos de
P'ame du feu Duc d'Orleans Ce Régiment, s'é-
tant rendu à l'Eglise, les armes traînantes, avec
des crempes sur les caisses des tambours, fut reçu
par le Prieur du Couvent à la tête de la Com-
AVRIL.
205
1752.
monauté. Les deux bataillons entrerent sur deux
ailes dans la Nef, & apiès qu'on eut récité l'Of-
sice des Morrs, l'Abbé de Colbert, Doyen de
la Cathédrale, célébra la Grande-Messe, qui fut
chantée par la Musique de la même Cathédrale.
Tout le Chœur de l'Eglise des Dominicains étoit
tendu de noir, & de distance en distance étoient
les Ecussons des armes du Prince défunt. Le
grand Autel & le Catafalque ét oient éclairés d'un
grand nombre de cierges, ornés des mêmes
Ecussons. Sur la réprésentation l'on avoit placé
une Couronne & les marques des Ordres dont le
Prince étoit revêtu.
Les. Administrateurs de l'Hôpital de-Vichy
ont fait aussi celebrer avec beaucoup de dépense
& de solemnité un service pour le repos de l'ame
du même Prince.
Le 2, les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à 1836, livres, les billets de la premiere
Lotetio Royale à 709 livres, & ceux de la secon-
de à 635 livtes.
Le Roi & la Reine accompagnés de Monsei-
gneur le Dauphin & de Mesdames de France, as-
sistarent le 3, à la prédication du P. Dumas, de
la Compagnie de Jesus.
Le même jour, le Roi tint Conseil d'Etat, &
Conseil des Dépéches.
Le 5, troisiéme Dimanche de Carême; Leurs
Majestés accompagnées de même que le 3, en-
tenditent le Sermon du même Prédicateur, &
assisterent ensuite aux Vêpres & au Salut.
Madame la Dauphine commu nia le ineine jont
par les mains de l'Evêque de Bayeux, son pre-
miet Aumônier.
Le Baron de Scehffer, Ministre Plenipoten-
tiaire du Roi de Suéde, eut le 7, une audience
206 MERCUREDE ERANCE.
particuliere du Roi, dans laquelle il présenta, à
Sa Majesté sa Lettre de récréance. Il fut conduit
à cette audience, ainsi qu'à celles de la Reine,
de Monseigneur le Dauphin, de Madame la Dau-
phine, de Monseigneur le Duc de Bourgogne
de Madame, de Madame Adelaide & de Mesda-
mes Victoire, Sophie & Louise, par le Marquis
de Verneuil, Introducteur des Ambassadeurs.
Le 8, SaMajesté se tendit au Château de Bellevue.
Les Médecins ont jugé a propos que Madame
la Dauphine gardat le lit pendant quelques jours.
On a appris que les Navires le Neptune & lo
Guillaume-Marie, qui viennent de Londres
éto ient arrivés à Bordeaux, & qu'ils y avoient
apporté une grande quantité de bled.
Selon les dernieres lettres d'Espagne, le navire
l Hercule, parti du Havre-de-Grace a échoué à
quelques lieues de Cadix, mais heureusement on
en a sauvé toutes les Marchandises.
Le 9, les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à 1819 livres 10 sols: les billets de la pre-
miere Lotterie Royale à710 livres: ceux de la-
seconde n'avoient point de prix fixe.
Le 11 au matin, on a fait l'ouverture de la-
nouvelle Licence de la Faculté de Médecine.
Le 10 de ce mois, le Roi revint du Château
de Bellevue.
Le même jour le Roi tint conseil des dépêches.
Sa Majesté tint Conseil d'Etat le 12 & le 15.
Le Roi prit le 11 & le 13 le divertissement de
la chasse du Cerf.
Le 12, quatrième Dimanche du Carême, le
Roi & la Reine, accompagnés de Monseigneut
le Dauphin & de Mesdames Victoire, Sophie &
Louise, affisterent aux Vêpres & au Salut, après
avoir entendu la Prédication du Pere Dumas, de
la Compagnie de Jesusz.
AVRIL
207
1752.
Leurs Majestés entendirent le 10 & le 15 le Ser-
mon du même Prédicateur.
Madame Adelaide pendant quelques jours a
gardé la chambre.
Le 14, Leurs Majestés, Monseigneur le Dau-
phin, & Mesdames de France, signerent le con-
ttat de mariage du Président Turgot.
Ce même jour, la Marquise de Roncherolles fut-
présentée au Roi & à la Reine.
On tirera le 11 du mois prochain, dans la même
Salle de l'Hôtel de Ville, la huitième des quator-
ze Lotteries ordonnées par la Déclaration du Roi
qui a réuni au Domaine de la Ville de Paris les
Droits établis pour quinze années, par un Edit du
mois de Décembre 1743.
Le 16, les Actions de la Compagnie des In-
des étoient à 1855 livres, les Billets de la premie-
re Lotterie Royale à 712 livres, & ceux de la
leconde à 636 livres.
Le sieur Lacreuzette, ancien Mousquetaire
âgé de quatre vingt ans, a donné à Gien un
grand souper à qua re-vingt Neveux ou Niéces.
Pendant l'année 1751, il s'est fait à Paris
cinq mille treize Mariages, dix neuf mille trois-
cens vingt- un Baptêmes, & seize mille six cens-
foixante treize Enterremens. Le nombre des En-
fans-trouvés a été de trois mille sept, cens- qua-
tre-vingt. trois.
On ne sçait sur quel fondement le bruit s'est ré-
pandu, que des voleurs ayoient arrêté la Diligence
de Lyon. Ce bruit est non seulement faux, majs
destitué de toute vraisemblance. Les mesures prises
depuis un grand nombre d'années pour la sureté,
tant des personnes qui voyagent par la Diligence,
que de l'argent ou des autres effets dont elle peut-
dtte chargée, la mettent à l'abri de toute insulte.
LE 5, Février pendant la Messe du Roi, l'Evêque
de Riez & l'Evêque de Glandeves ont
prété serment de fidélité entre les mains de Sa
Majesté.
Le Roi quitta le deuil le dix qu'il avoit pris
le vingt-un du mois dernier pour la Reine de
Dannemarx, & le 11 il le reprit à l'occasion de
la mort du Duc d'Orleans.
Le premier de ce mois, M. Guerin, Rec-
teur de l'Université, accompagné des Doycus des
quatre Facultés, & des Procureurs des Nations
se rendit à Versailles, & suivant l'ancien usage
il eut l'honneur de présenter un cierge au Roi
à la Reine & à Monseigneur le Dauphin.
Le même jour, le Pere Gobain, Vicaire-Gé
néral de la Mercy, accompagné de trois Reli-
gieux de son Ordre, eut l'honneur de présenter
un cierge à la Reine, pour satisfaire à l'une des
conditions de leur établissement fait à Paris en
1ij
196 MERCUREDE FRANCE.
1615, par la Reine Marie de Medicis.
Le 5, le corps du feu Duc d'Orleans, après
avoir été embaumé, fut mis sur un lit de parade
dans une salle de l'Abbaye de Sainte Genevieve.
Pendant qu'il y a été exposé, les Chanoines Re-
guliers de cette Abbaye ont récité nuit & jour
l'Office des Morts auprès du cercueil, & tous les
matin depuis huit heures jusqu'à midi ils ont ce-
lebré, conjointement avec les Aumôniers du
Prince, des Messes à deux Autels, qui étoient
aux deux côtés du lit de parade. Le Chapitre de
l'Eglise Collégiale de Saint Honoré, le Clergé
des Paroisses de Saint Eustache, de Saint Etien-
ne du Mont, & de Saint Benoit, & la plupart
des Communautés Religieuses de Paris, sont
allés processionnellement jetter de l'eau benite sur
le corps. Les Chanoines Reguliers de Sainto Ge-
nevieve avoient été les premiers à s'acquitter de
ce devoir, & la même cérémonie a ete observée
par l'Ordre de Saint Lazare. Le Duc d'Orleans
ayant demandé par son testament, d'être inhu-
mé sans pompe, on ne lui a point rendu les
autres honneurs funébres, qu'on a coutume de
rendre aux Princes de son rang. Le 8, les Vé-
pres des Morts furent chantées par le Chapitre
de Sainte Genevieve, & lorsqu'on eut dit les au-
tres prieres accoutumées, le Duc d'Orleans fut
porte à l'Eglise du Val-de-Grace, qu'il a choisie
pour le lieu de sa Sépulture. Dans un premier
carosse étoient l'Abbé Onic & deux autres Au-
môniers du Prince. L'Abbé Onic tenoit le coeur
du Duc d'Orléans, enferiné dans une boëte d'ar-
gent. Il y avoit quatre Chanoines Reguliers de
Sainte Génevieve dans le carosse, ou étoit le
corps. Ce carosse étoit suivi d'un autre, dans les
quel l'Abbé de Sainte Genevieve etoit avec
AVRIL. 1751.
197
deux de ses Chanoines. Le Duc de Chartres,
à présent Duc d'Orleans, accompagné de ses
principaux Officiers, étoit dans le quatriéme ca-
rosse. Un grand nombre de valets-de-pieds
avec des flambeaux éclairoient le convoi. Le
corps fut reçu à la porte de l'Eglise du Val-
de-grace par un Clergé composé de trois cens
Ecclésiastiques, & la présentation fut faite par
l'Abbé de Sainte Genevieve.
Dès le 15 du mois de Décembre de l'année
derniere, la Faculté de Théologie de Paris, dans
une Assemblée extraordinaire, avoit condamné
la These, que le sieur Jean Martin de Prades
Prêtre du Diocese de Montauban, & l'un des
Bacheliers de la Faculté, avoit soutenue en Sor-
bonne le 18 Janvier dernier. La même Faculté
a tenu depuis, onze autres Assemblées, aus-
quelles ont assisté cent quarante six Docteurs
& dans lesquelles on a examiné, tant sépare-
ment que relativement les unes aux autres
toutes les positions de cette These. Après un
miur examen, la Faculté en a extrait dix Propo-
sitions qu'elle a jugées fausses téméraires, inju-
rieuses aux Théologiens Catholiques, scandaleu-
ses, erronées, hérétiques, blasphématoires
pernicieuses à la Société & à la tranquilité pu-
blique, tendantes à détruire les fondemens de
la Religion Chrétienne, & à favoriser l'opi-
nion du Matérialisme. La plupart des autres pro-
positions, contenues dans la These, ont été
déclarées mal sonantes, peu convenables à la
majesté de la Religion, indécentes sur tout dans
la bouche d'un Théologien, & puisées dans des
sources contagieuses. Cette Censure fut pronon-
cée le 26 du mois dernier; & dans l'assemblée
du même jour, la Faculté raya de la Liste de
I iij
158 MERCUREDE FRANCE.
ses Bacheliers le nom du Sieur de Prades.
L'Archevêque de Paris a cru ne devoir pas
non plus garder le filence sur la These, objet du
scandale. Par un Mandement qu'il a fait, pu-
blier le 3 de ce mois, il la condamne, en se
servant des mêmes qualifications employées par
la Faculté de Théologie. Le même Mandement
révoque tous pouvoirs que le Sieur de Prades
pourroit avoir obtenu de l'Archevêque ou de ses
Vicaires Généraux, de célebrer la Messe, & de
faire d'autres fonctions Ecclésiastiques dans le
Diocése de Paris. De plus, il est enjoint au Pro-
moteur, de faire au sujet de ladite These, de
son Auteur & de ses Fauteurs & Adhérens, tou-
tes les poursunes & diligences qui peuvent être
du deve ix de son ministere.
Le 10, les Actious de la Compagnie des In-
des étoient à dix huit cens quarante livres;
les Billets de la premiere Loterie Royale à sept
cens douze, & ceux de la seconde, à six cens
quarante-une.
Le 16 Février dernier, Mercredi des Cendres
le Roi reçut les cendres des mains du Cardinal
de Soubize, Grand Aumônier de France. La Rei-
ne les reçut des mains de l'Archevêque de Rouen,
son Grand Aumônier; Monseigneur le Dauphin,
de celles de l'Abbé de Lascaris, Aumônier du
Roi, & Madame la Dauphine, de celles de
l'Evêque de Bayeux, son premier Aumónier.
Tous les honneurs funebres ayant été rendus
à Madame Henriette. l'Evêque de Meaux, pre-
mier Aumônier de cette Princesse, sit le dix-neuf
de ce mois, à six heures du soir, la cérémonie de
lever le corps, qui fut placé dans le Char desti-
né à le porter à l'Abbaye Royale de Saint De-
nis. Le Convoi, précédé de spixante Cavaliers
AVRIL. 1752.
199
du Guet, se mit peu à près en marche dans l'ordre
suivant, Deux Gardes du Corps, soixante Pau-
vres, marchant deux à deux, & portans des flam-
beaux, le carosse de la Comtesse de Brionne ;
ceux des Ecuyers des Princesses du Sang, qui
composoient le deuil; cinquante Mousquetaires
de la seconde Compagnie de la Garde du Roi
un pareil nombre de Mousquetaires de la premie-
re Compagnie; cinquante Chevaux-Legers de la
Garde de Sa Majesté, un carosse du Roi pour le
Chevalier d'honneur; le carosse de Sa Majesté,
dans lequel étoit Madempiselle de Sens, accom-
pagnée de la Comtesse de Btionne, de la Mar-
quise de L'hospital, de la Comtesse de Choyseul
de la Marquise de Laval, & de la Demoiselle de
Prulay; le carosse de Sa Majesté, dans lequel
étoit la Duchesse de Modene, accompagnée de
la Maréchale de Maillebois, de la Marquise de
la Riviere, de la Marquise de Gouy, de la Com-
tesse de la Riviere & de la Dame de Pauly; le
carosse de Sa Majesté, dans lequel étoit la Prin-
cesse de Conty, accompagnée de la Duchesse de
Beauvilliers, Dame d'honneur de Madame Hen-
riette; de la Duchesse de Brissac, de la Marqui-
se de Castries, de la Comtesse de Belsunce, &
de la Marquise de Fontanges; un autre carosse
du Roi, où l'Evêque de Meaux étoit avec deux
Aumôniers de Sa Majesté & le Curé de l'Eglise
Paroissiale de Saint Germain l'Auxeriois; dou-
ze Pages de Madame la Dauphine; douze Pages
de la Reine, vingt- quatre Pages du Roi; plusieurs
Ecuyers de Leurs Majestés; quatre Trompettes
de la Chambre; les Hérauts d'Armes, marchant
deux à deux; le Roi d'Armes, M. de Bourlama-
que, Aide des Cérémonies; M. de Giseur: Maî-
tre des Cérémonies, en survivance de M. Des-
I iiij
Mostras vO
200 MERCURE DEFRANCE.
granges; le Marquis de Brézé, Grand-Maître des
Cérémonies; quatre Chevaux-Legers de la Gar-
de; le Char funebie, des deux côtés duquel
marchoient quarante des Cent Suisses du Roi, &
qui étoit entouré d'un grand nombre de Valets
de pied de Leurs Majestés & de Madame la Dau-
phine. Deux Aumoniers & deux Chapelains de
Madame Henriette portoient les quatre coins du
Poële, dont le Char étoit couvert. Ce Poële, &
les caparaçons des chevaux qui traînoient le Char
etoient blancs avec des croix de moire d'argent
& les écussons des Armoiries en broderie. Le Com-
te de Valbelle, Commandant le détachement des
Gendarmes; le Marquis d'Escorailles, comman-
dant le détachement des Chevaux-Legers; le
Marquis de Carvoisin, commandant le détache-
ment de la premiere Compagnie des Mousqua-
taires, & le Comte de Montboissier, qui com-
mandoit le détachement des Mousquetaires de la
seconde Compagnie, marchoient près des quatre
roues. Le Baton de Montmorency, Chevalier
d'honneut de la Princesse; le Marquis de l'Hos-
pital, son premier Ecuyer, & le Marquis de Cal-
viere, Lieutenant des Gardes du Corps, dont il
commandoit le détachement, suivoient immédia-
tement le Char, & précédoient les Gardes du
Corps, après lesquels venoient cinquante Gen-
darmes de la Garde, les Gendarmes ainsi que les au-
tres troupes de la Maison de S. M. portoient des
slambeaux & marchoient deux à deux. Les Pages
& les Valets de pied marchoient de même, &
portoient aussi des flambeaux. La marche étoit
fermée par les carosses de la Princesse de Con-
ty, de la Duchesse de Modene & de Mademoi-
selle de Sens, & par celui de la Duchesse de
Beauvilliers.
AVRIL. 1752.
201
Sur les onze heures & demi du soir, le Con-
voi arriva à Saint Denis. Les Religieux de l'Ab-
baye reçurent le corps de Madame Henriette à
la porte de l'Eglise, & l'Evêque de Meaux le
présenta au Grand-Prieur de l'Abbaye, lequel ré-
pondit au discours de ce Prélat. Le cercueil fut
porté dans le Choeur, & l'on chanta les prieres
ordinaires, ausquelles les Princesses du Sang, &
toutes les personnes titrées qui s'étoient trouvées
au convoi assisterent.
Le corps de Madame Henriette a été mis dans
la haute Chapelle de l'Eglise, où il demeurera en
dépôt jusqu'au jour de l'inhumation. Il est gardé
par la Duchesse de Beauvilliers, Dame d'Hon-
neur; & par deux des Dames de la Princesse,
qui se relevent successivement. On célébre tous
les matins une Grande-Messe dans cette Chapelle.
Les principaux Officiers de Madame Henriette,
& ceux du Roi, qui étoient de service auprès de
cette Princesse, continuent d'exercer auprès d'elle
leurs fonctions, suivant le cérémonial observé
pour les Princes & les Princesses de la Famille
Royale.
Le 20, premier Dimanche de Carême, Leurs
Majestés accompagnées de Monseigneur le Dau-
phin, & de Mesdames de France, entendirent
le Sermon du Pere Dumas, de la Compagnie de
Jesus, & assisterent ensuite aux Vepres & au
Salut.
Monseigneur le Dauphin communia le même
jour par les mains de l'Abbé de Lascaris.
Le 22, les Princes & les Princesses du Sang
rendirent en Céremonie, à l'occasion de la mont
de Madame Henriette, leurs respects
au Roi, à
la Reine, à Monse gneur le Dauphin, à Madane
la Dauphine à Monseigneur le Duc de Bourgo-
IV
202 MERCUREDE FRANCE.
gne, à Madame & à Mesdames de France. Les
Seigneurs & les Dames de la Cour, en habits de
grand deuil, s'acquiterent du même devoir.
Madame la Dauphine fut saignée, & a été
quelques jours sans sortir de son appartement.
Le 23 au soir, le Roi quitta le deuil que Sa Ma-
jesté avoit pris le 11, à l'occasion de la mort du-
Duc d'Orleans.
Le même jour on célebra dans l'Eglise du
Val-de-Grace, pour le repos de l'ame du seu
Duc d'Orleans, un Service solemnel, auquel le
Duc d'Orleans, accompagné de toute sa Maison;
assista.
Le 24, les Actions de la Compagnie des In-
des étoient à 1840 l. les billets de la premiere Lo-
terie Royale à 710 livres, & ceux de la seconde
à 639 livres.
Le Roi & la Reine accompagnés de Mon-
seigneur le Dauphin & de Mesdames de France,
alsisterent le 25 à la prédication du Pere Dumas,
de la Compagnie de Jesus.
Le 29, second Dimanche de Carême, Leurs
Majestés, accompagnées de même que le 25,
entendirent le Sermon du même Prédicateur, &
ensuite les Vêpres & le Salut.
Le 24 & le 28, le Roi prit le divertissement
de la chasse du Cerf dans la Forêt de Saint Ger-
main.
Si Majesté se rendit le 29 à Choisy, d'où elle
cest revenue le lendemain premier jour du mois,
de Mars.
Le premier Mars, Mesdames Adelaide, Vic-
toite & Sophie, furent se promener à Saint Ger-
main, Madavie Louise étoit indisposée dans ce-
tems, & elle prit les eaux.
Au mois da Novembre de l'année derniere,
14
AVRIL. 1752. 203
un Marchand, sa femme & sa si le, en passant
la riviere à Argenteuil, eurent le malheur de se
noyet avec plusicurs autres personnes de leur fa-
mille Le partage de leur succession donne lieu à
la question de sçavoir, si la. Fille a survécu à ses
pee & mere, ou si le pere la mere & la Fille, du-
vent être tenses morts dans le même instant. Cette-
cause importante & singuliere se plaide actuelle-
ment à la Seconde Chambre des Requêtes du
Pulais. Messieurs du Vaudier & Gueau de Rever-
seau sont les Avocats des Parties.
Les lettres qu'on a reçues de l'Isse de Saint Do-
mingue contiennent le détail suivant, au sujes
des tremblemens de terre qui se sont fait sentir
dans cette Isle, & qui ont causé d'autant plus
d'inquiétude & d'allarme, qu'elle n'avoit jamais-
sprouvé des évenemens de cette espéce. Hy avoit-
eu dès le vingt neuf de Septembre une premiere-
secousse, à laquelle on n'avoit pas fait beaucoup-
d'attention. Le dix huit d'Octobre, on en sentit-
une assez violente dans tous les quartiers de la-
partie Françoise; mais elle ne causa pas de granda-
dommages. Il y en eut d'autres très-fréquentes,
mais assez peu sensibles, jusqu'au trente un du-
même mois. La terre demeura enfuite dans une-
forte de commotion, mais sans aucun mouve-
ment marqué, jusqu'au vingt. un de Novembre,
qu'à sept heures cinquante minutes du matin il
vint une seçousse, qui dura cinqeminutes avec-
une égale violence, & qui se fit sentir en mênie-
tems dans tous les quartiers. On en épronva d'au-
tres les jours suivans jusqu'at commence ment du-
mois de Décembre; mais elles n'ont rien ajou-
tée aux dommages qu'avoit causce celle du vingt-
un. Ces dommages n'ont été bien coi siderables,
que dans la Valle du- Port-au-Prince & dans la-
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13.
204 MERCUREDEFRANCE.
plaine du cu' de sac. Plusieurs maisons ont été
renve sées dans la Ville, ainsi que deux corps de
bâtimens construits en maçonnerie pour le ser-
vice du Roi; & dans la plaine il est fort peu d'ha-
bitations, dont les batimens n'ayent été détruits
ou fort endommagés. Les autres Villes & les au-
tres quartiers de la Colonie ont fort peu sous-
fert, à l'exception de la Plaine de Maribarou, dans
laquelle il y a eu aussi quelques batimens abbatus,
& de celle del'Artibonites, où il yen a quelques-uns
considérablement maltraités. Malgré tous ces acci-
dens on a tout lieu d'espererque la recolte des don-
rées de la Colonie sera aussi abondante qu'à l'ordi-
naire, les plantations n'ayant point été endomma-
gées, & les Habitans, dont les bâtimens ont été
détruits, ayant pris de promptes mesures pour le
rétablissement de leurs Fabriques. On n'étoit pas
encore bien instruit des effets que pouvoient vois
produit ces tremblemens de terre dans la partie
Espagnole, mais on présumoit qu'elle devoit avois
beaucoup souffert.
On a reçu avis de Cadix, que le vaisseau de
Registre la Thetis, y est arrivé de la Havanne
& qu'il a apporté cent six mille quatre cent cin-
quante livres de cochenille, environ vingt deun
mille de Vanilles, cent quarante quatre mille sin
cen, cinquante livres de tabac, neul cens cin-
quante-deux cuirs à poil, & la valeur de douze
cens trente mille piastres, tant en espéce d'ot &
d'argent, qu'en argent non monnoyé
Le premier de Mars, le Régiment de Char-
tres fit célebrer à Orleans, dans l'Eglise des Do-
minicains un Service solemnel pour le repos de
P'ame du feu Duc d'Orleans Ce Régiment, s'é-
tant rendu à l'Eglise, les armes traînantes, avec
des crempes sur les caisses des tambours, fut reçu
par le Prieur du Couvent à la tête de la Com-
AVRIL.
205
1752.
monauté. Les deux bataillons entrerent sur deux
ailes dans la Nef, & apiès qu'on eut récité l'Of-
sice des Morrs, l'Abbé de Colbert, Doyen de
la Cathédrale, célébra la Grande-Messe, qui fut
chantée par la Musique de la même Cathédrale.
Tout le Chœur de l'Eglise des Dominicains étoit
tendu de noir, & de distance en distance étoient
les Ecussons des armes du Prince défunt. Le
grand Autel & le Catafalque ét oient éclairés d'un
grand nombre de cierges, ornés des mêmes
Ecussons. Sur la réprésentation l'on avoit placé
une Couronne & les marques des Ordres dont le
Prince étoit revêtu.
Les. Administrateurs de l'Hôpital de-Vichy
ont fait aussi celebrer avec beaucoup de dépense
& de solemnité un service pour le repos de l'ame
du même Prince.
Le 2, les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à 1836, livres, les billets de la premiere
Lotetio Royale à 709 livres, & ceux de la secon-
de à 635 livtes.
Le Roi & la Reine accompagnés de Monsei-
gneur le Dauphin & de Mesdames de France, as-
sistarent le 3, à la prédication du P. Dumas, de
la Compagnie de Jesus.
Le même jour, le Roi tint Conseil d'Etat, &
Conseil des Dépéches.
Le 5, troisiéme Dimanche de Carême; Leurs
Majestés accompagnées de même que le 3, en-
tenditent le Sermon du même Prédicateur, &
assisterent ensuite aux Vêpres & au Salut.
Madame la Dauphine commu nia le ineine jont
par les mains de l'Evêque de Bayeux, son pre-
miet Aumônier.
Le Baron de Scehffer, Ministre Plenipoten-
tiaire du Roi de Suéde, eut le 7, une audience
206 MERCUREDE ERANCE.
particuliere du Roi, dans laquelle il présenta, à
Sa Majesté sa Lettre de récréance. Il fut conduit
à cette audience, ainsi qu'à celles de la Reine,
de Monseigneur le Dauphin, de Madame la Dau-
phine, de Monseigneur le Duc de Bourgogne
de Madame, de Madame Adelaide & de Mesda-
mes Victoire, Sophie & Louise, par le Marquis
de Verneuil, Introducteur des Ambassadeurs.
Le 8, SaMajesté se tendit au Château de Bellevue.
Les Médecins ont jugé a propos que Madame
la Dauphine gardat le lit pendant quelques jours.
On a appris que les Navires le Neptune & lo
Guillaume-Marie, qui viennent de Londres
éto ient arrivés à Bordeaux, & qu'ils y avoient
apporté une grande quantité de bled.
Selon les dernieres lettres d'Espagne, le navire
l Hercule, parti du Havre-de-Grace a échoué à
quelques lieues de Cadix, mais heureusement on
en a sauvé toutes les Marchandises.
Le 9, les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à 1819 livres 10 sols: les billets de la pre-
miere Lotterie Royale à710 livres: ceux de la-
seconde n'avoient point de prix fixe.
Le 11 au matin, on a fait l'ouverture de la-
nouvelle Licence de la Faculté de Médecine.
Le 10 de ce mois, le Roi revint du Château
de Bellevue.
Le même jour le Roi tint conseil des dépêches.
Sa Majesté tint Conseil d'Etat le 12 & le 15.
Le Roi prit le 11 & le 13 le divertissement de
la chasse du Cerf.
Le 12, quatrième Dimanche du Carême, le
Roi & la Reine, accompagnés de Monseigneut
le Dauphin & de Mesdames Victoire, Sophie &
Louise, affisterent aux Vêpres & au Salut, après
avoir entendu la Prédication du Pere Dumas, de
la Compagnie de Jesusz.
AVRIL
207
1752.
Leurs Majestés entendirent le 10 & le 15 le Ser-
mon du même Prédicateur.
Madame Adelaide pendant quelques jours a
gardé la chambre.
Le 14, Leurs Majestés, Monseigneur le Dau-
phin, & Mesdames de France, signerent le con-
ttat de mariage du Président Turgot.
Ce même jour, la Marquise de Roncherolles fut-
présentée au Roi & à la Reine.
On tirera le 11 du mois prochain, dans la même
Salle de l'Hôtel de Ville, la huitième des quator-
ze Lotteries ordonnées par la Déclaration du Roi
qui a réuni au Domaine de la Ville de Paris les
Droits établis pour quinze années, par un Edit du
mois de Décembre 1743.
Le 16, les Actions de la Compagnie des In-
des étoient à 1855 livres, les Billets de la premie-
re Lotterie Royale à 712 livres, & ceux de la
leconde à 636 livres.
Le sieur Lacreuzette, ancien Mousquetaire
âgé de quatre vingt ans, a donné à Gien un
grand souper à qua re-vingt Neveux ou Niéces.
Pendant l'année 1751, il s'est fait à Paris
cinq mille treize Mariages, dix neuf mille trois-
cens vingt- un Baptêmes, & seize mille six cens-
foixante treize Enterremens. Le nombre des En-
fans-trouvés a été de trois mille sept, cens- qua-
tre-vingt. trois.
On ne sçait sur quel fondement le bruit s'est ré-
pandu, que des voleurs ayoient arrêté la Diligence
de Lyon. Ce bruit est non seulement faux, majs
destitué de toute vraisemblance. Les mesures prises
depuis un grand nombre d'années pour la sureté,
tant des personnes qui voyagent par la Diligence,
que de l'argent ou des autres effets dont elle peut-
dtte chargée, la mettent à l'abri de toute insulte.
Fermer
746
p. 3-7
VERS Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le Duc d'Orléans Premier Prince du Sang. Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
Début :
On peut mériter des lauriers [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le Duc d'Orléans Premier Prince du Sang. Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
VERS
Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le
Duc d'Orléans Premier Prince
du Sang.
Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
On peut mériter des lauriers
Sans traînet après soi les horreurs de
la guerre.
Qu'on ne nous vante plus ces funestes
guerriers
Qui du sang des Mortels faisoient fumer la terre,
Aij
4 MERCURE DE FRANCE.
Ces Ministres sanglans des cruautés du sort,
Vouloient voir en tous lieux leur fureur assouvie;
Ils portoient dans leurs mains l'instrument de la
mort;
LOUIS portoit toujours le soutien de la vie,
Ce Héros de l'humanité
A fait voir au siécle où nous sommes,
Un exemple accompli. digne d'être imité
Par toute la postérité.
Les uns mettoient leur gloire à détruire les hom-
mes
Mais toi. qui sur leurs maux aimois à t'attendrir
Tu mis ta gloire à les nourrit.
Ta présence apportoit l'abondance & la jole;
A la cruelle faim tu dérobois sa proie;
Sans cesse on voyoit tes bienfaits
Et ta pieuse vigilance
Du vice sans pudeur arrêter les effets,
Ou prévenir, avec prudence,
Les perfides conseils qu'apptêtoit l'indigence,
Pour mieux faire tomber dans de honteux filets
La crédule & foible innocence.
Quelle foule de malheureux
Auroient longtems gémi sans tes soins généteux!
Objet de nos regrets sinceres
Tu mérites les pleurs des enfans & des peres.
Pleurez, pleurez sur son cercueil;
Votre Pere n'est plus, familles désolées;
MAI. 1752.
Jamais d'un aussi juste deuil
Vos ames n'ont été troublées;
Votre Pere n'est plus! il conservoit ses jours
Pour vous prodiguer ses secours:
Mais la Mort s'indignant de ses soins magnanimes,
A voulu d'un seul coup frapper mille victimes.
Cher Prince, dont le Ciel couronne les vertus
Hélas! combien ta Mort fait renaître d'allarmes !
Le pauvre & l'oiphelin ne te verront donc plus!
Quelles mains désormais vont sécher tantde larmest
La Pénitence & la douceur
Ont illustré David bien plus que sa valeur,
Et Salomon son Fils, consacrant sa richesse
A bâtir un Temple au Seigneur,
A d'immenses trésors préféra la Sagesse.
On sçait. de son esprit quelle fût la hauteur
Il connut les secrets de la nature entière;
Le Cédre du Liban & la simple Bruyere
De ce vaste Univers lui découvroient l'auteur.
LOUIS, formé sur ce modéle,
Vient de nous retracer son génie & son zèle.
Sa sainte obscurité fit toute sa splendeur,
Et dans l'abaissement il meitoit sa grandeur.
Aux pieds du Dieu vivant dont l'amour le dévore,
*Monseigneur lo Duc d'Orléans, ainsi que Salo-
mon, étoit fort versé dans la Botanique; il avoit un
Jardin qu'il prenoit plaisir à cultiver pour le soulage-
ment des Pauvres.
A iij
0
6 MERCUREDEFRANCE.
Confondu dans la foule en un temple écarté
Il cache ses verrus, il veut qu'on les ignore,
Mais ses rares vertus le trahissent encore,
Et quand il croit jouir de tant d'obscurité,
Il frappe tous les yeux par plus d'humilité.
Ange, qui dès long. tems avez marqué sa place,
Recevez l'ame de Louis;
Et vous saints Rois, Héros de cette Auguste Race,
Sur un Trône éternel contemplez votre Fils.
Comme vous sur la terre il aima la justice;
Il changea sa Pourpre en cilice;
La timide vertu l'approchoit sans rougir,
Lui parloit avec assurance,
Et contente de sa présence
Elle revenoit sans gémir.
Qu'il veille donc, ce Prince aimable
Sur ce Roi bien-aimé dont nous suivons les Loix
Qu'il demande au Seigneur une santé durable
Pour ce nouvel enfant le sang de tant de Rois:
Et toi, Prince son Fils, qui fermas sa paupiere
Toi, qui vins recueillir ses pieux sentimens,
Tu l'as vû s'attendrir à son heure derniere;
Il étoit toujours Pere en ces tristes momens.
Tel on voit le Soleil terminant sa carriére
Nous consoler encor par sa douce lumiere;
s'il paroît pour un tems s'éclipser à nos yeux,
Il brille toujours dans les Cieux
Et conserve pour nous sa chaleur toute entiere,
lized by Goc
MAI. 1752.
7
En un si grand sujet de pleurs,
Daigne agréer ces Vers que ma main te présente,
Pai une peinture touchante,
Prince, je n'ai pas craint d'augmenter tes dou-
leurs
Four un coeur aussi bon la douleur est bien che-
te...
Mais, ma lyre, suspends des sons trop affoiblis;
J'ai trop pleuté la mort du Pere.
Pour entreprendre encor de célebrer le Fils.
Inter honoratos excipietur Avos. Ovid.
Présentés à leurs Altesses Sérénissimes
Monseigneur le Duc & Madame la
Duchesse d'Orléans; pat leur très-
humble, très-obéissant & très-respec-
tueux serviteur, LE CLERC DE MONTMERCI.
MERCI.
Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le
Duc d'Orléans Premier Prince
du Sang.
Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
On peut mériter des lauriers
Sans traînet après soi les horreurs de
la guerre.
Qu'on ne nous vante plus ces funestes
guerriers
Qui du sang des Mortels faisoient fumer la terre,
Aij
4 MERCURE DE FRANCE.
Ces Ministres sanglans des cruautés du sort,
Vouloient voir en tous lieux leur fureur assouvie;
Ils portoient dans leurs mains l'instrument de la
mort;
LOUIS portoit toujours le soutien de la vie,
Ce Héros de l'humanité
A fait voir au siécle où nous sommes,
Un exemple accompli. digne d'être imité
Par toute la postérité.
Les uns mettoient leur gloire à détruire les hom-
mes
Mais toi. qui sur leurs maux aimois à t'attendrir
Tu mis ta gloire à les nourrit.
Ta présence apportoit l'abondance & la jole;
A la cruelle faim tu dérobois sa proie;
Sans cesse on voyoit tes bienfaits
Et ta pieuse vigilance
Du vice sans pudeur arrêter les effets,
Ou prévenir, avec prudence,
Les perfides conseils qu'apptêtoit l'indigence,
Pour mieux faire tomber dans de honteux filets
La crédule & foible innocence.
Quelle foule de malheureux
Auroient longtems gémi sans tes soins généteux!
Objet de nos regrets sinceres
Tu mérites les pleurs des enfans & des peres.
Pleurez, pleurez sur son cercueil;
Votre Pere n'est plus, familles désolées;
MAI. 1752.
Jamais d'un aussi juste deuil
Vos ames n'ont été troublées;
Votre Pere n'est plus! il conservoit ses jours
Pour vous prodiguer ses secours:
Mais la Mort s'indignant de ses soins magnanimes,
A voulu d'un seul coup frapper mille victimes.
Cher Prince, dont le Ciel couronne les vertus
Hélas! combien ta Mort fait renaître d'allarmes !
Le pauvre & l'oiphelin ne te verront donc plus!
Quelles mains désormais vont sécher tantde larmest
La Pénitence & la douceur
Ont illustré David bien plus que sa valeur,
Et Salomon son Fils, consacrant sa richesse
A bâtir un Temple au Seigneur,
A d'immenses trésors préféra la Sagesse.
On sçait. de son esprit quelle fût la hauteur
Il connut les secrets de la nature entière;
Le Cédre du Liban & la simple Bruyere
De ce vaste Univers lui découvroient l'auteur.
LOUIS, formé sur ce modéle,
Vient de nous retracer son génie & son zèle.
Sa sainte obscurité fit toute sa splendeur,
Et dans l'abaissement il meitoit sa grandeur.
Aux pieds du Dieu vivant dont l'amour le dévore,
*Monseigneur lo Duc d'Orléans, ainsi que Salo-
mon, étoit fort versé dans la Botanique; il avoit un
Jardin qu'il prenoit plaisir à cultiver pour le soulage-
ment des Pauvres.
A iij
0
6 MERCUREDEFRANCE.
Confondu dans la foule en un temple écarté
Il cache ses verrus, il veut qu'on les ignore,
Mais ses rares vertus le trahissent encore,
Et quand il croit jouir de tant d'obscurité,
Il frappe tous les yeux par plus d'humilité.
Ange, qui dès long. tems avez marqué sa place,
Recevez l'ame de Louis;
Et vous saints Rois, Héros de cette Auguste Race,
Sur un Trône éternel contemplez votre Fils.
Comme vous sur la terre il aima la justice;
Il changea sa Pourpre en cilice;
La timide vertu l'approchoit sans rougir,
Lui parloit avec assurance,
Et contente de sa présence
Elle revenoit sans gémir.
Qu'il veille donc, ce Prince aimable
Sur ce Roi bien-aimé dont nous suivons les Loix
Qu'il demande au Seigneur une santé durable
Pour ce nouvel enfant le sang de tant de Rois:
Et toi, Prince son Fils, qui fermas sa paupiere
Toi, qui vins recueillir ses pieux sentimens,
Tu l'as vû s'attendrir à son heure derniere;
Il étoit toujours Pere en ces tristes momens.
Tel on voit le Soleil terminant sa carriére
Nous consoler encor par sa douce lumiere;
s'il paroît pour un tems s'éclipser à nos yeux,
Il brille toujours dans les Cieux
Et conserve pour nous sa chaleur toute entiere,
lized by Goc
MAI. 1752.
7
En un si grand sujet de pleurs,
Daigne agréer ces Vers que ma main te présente,
Pai une peinture touchante,
Prince, je n'ai pas craint d'augmenter tes dou-
leurs
Four un coeur aussi bon la douleur est bien che-
te...
Mais, ma lyre, suspends des sons trop affoiblis;
J'ai trop pleuté la mort du Pere.
Pour entreprendre encor de célebrer le Fils.
Inter honoratos excipietur Avos. Ovid.
Présentés à leurs Altesses Sérénissimes
Monseigneur le Duc & Madame la
Duchesse d'Orléans; pat leur très-
humble, très-obéissant & très-respec-
tueux serviteur, LE CLERC DE MONTMERCI.
MERCI.
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747
p. 85-106
Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE, sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
Début :
A l'Asie-Mineure je fais succeder la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE, sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE,
sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
A l'Asie-Mineure je fais succeder
la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie
donné à la Carte d'Asie, qui dans ses
trois divisions occupera six grandes feuil-
les, il y a néanmoins des parties de ce
Contineni dont la connoissance est de
telle importance qu'on pourroit n'être
pas satisfait de les voir trop réduites. Mais,
ia Syrie est une de ces contrées Asiatiques
que la Carte d'Europe me donnera lieu de
traiter beaucoup plus amplement, en ren-
fermant ces contrées dans son quarté, com-
me je l'ai dit au sujet de l'Asie-Mineure.
Pour écrire le nom de Sham, que les
Orientaux ont donné à la Syrie, j'ai cru
86 MERCURE DE FRANCE.
devoir employer une manière d'orthogra-
phier, qui est plus propre à la langue
Angloise qu'à la nôtre. Car écrivant par
Ch, j'avois lieu de craindre qu'on ne pro-
nonçât ce nom selon que l'usage, bien
que contraire à la regle de notre orthogra-
phe, a maintenu parmi nous celui d'un
des enfans de Noë. Les Maronites qui ont
traduit en latin la Géographie de l'Edrisi,
ont écrit Sciam, & Sciamiin, en parlant
de la Syrie & des Syriens. Mais cette or-
thographe a l'inconvénient de faire deux
syl'abes d'un mot qui n'en renferme qu'u-
ne. En général, il peut y avoir des per-
sonnes, surtout parmi les étrangers, qui
dans des noms peu familiers, ou de pro-
nonciation inconnue, prennent le ch, se-
lon la force du K; au lieu qu'il est pres-
que impossible de vouloir prononcer sh.
sans approcher beaucoup, ou sans rendre
même la prononciation convenable. Ecri-
re sch, c'est multiplier les lettres, ce qu'on
est plus obligé d'éviter dans le grand dé-
tail d'une Carte Géographique que pat
tout ailleurs. C'est par cette raison, qué
dans les noms Arabes, Turcs, Persans,
dont la finale s'écrit communément ch
pour exprimer un son très-ouvert, je me
suis contenté de l'ê surmonté d'un accent
de cette manière, en sorte qu'il susfira
37
MAI. 1752.
d'en être averti, ou que ceux qui sont
instruits le reconnoissent.
Quand on songe que la Syrie renferme
diverses contrées fort célebres, l'ancienne
Phénicie, la Palestine, les bords d'une
partie de l'Euphrate, on doit être persua-
dé que ce pays a mérité une étude parti-
culiere de la part de ceux qui se livrent
à la Géographie. Le public est à portée
de juger de l'application que j'y ai don-
née, par deux morceaux qui ont paru de-
puis peu de tems; l'un représentant la Sy-
rie entiere dans son état actuel, & qui ac-
compagne une sçavante dissertation de M.
Falconet dans le Tome XVII. des Mémoi-
res de l'Académie des Belles-Lettres; l'au-
tre qui ne concerne que la Palestine, mais
fort en détail, & que M. Crévier a in-
séré dans un des derniers volumes de son
Histoire des Empereurs Romains. On re-
marquera dans le morceau de la Palestine,
l'emploi que j'ai fait d'un vuide de cette
Carte, pour donnet la détermination d'un
assez grand nombre de positions principa-
les, en vertu des distances que j'ai recuel-
lies d'une position à l'autre; ce qui forme
un tel enchainement, que la correspon-
dance établie de cette maniere dans les in-
tervalles de ces positions, suppose néces-
sairement quelque justesse. Je n'ai point
Digstines vOO
88 MERCURE DE FRANCE.
borné mes recherches sur ce sujet aux Ecri-
vains de l'Antiquité: Ceux des Croisades
s'y sont joints, ainsi que les Ecrivains Ara-
bes; & la discussion de tout ce que j'ai
fait servir à composer la Palestine, & le
reste de la Syrie, seroit la matière d'une
Ouvrage assez confidérable. Mais, après
un travail si recherché pour des morceaux
suffisamment circonstanciés, la réduction
de ces mêmes morceaux dans la Carte
d'Asie, a dû, ce semble, mettre de la pré-
cision en cette partie.
La longitude convenable à la Syrie est
fixée dans sa partie septentrionale par les
déterminations d'Alexandrette & d'Halep.
C'est ainsi qu'il faut écrire le dernier de
ces noms, plutôt qu'Alep, selon l'usage
commun, par la raison que la premiere
lettre est un hha, qui est l'aspirée la plus
rude; d'où vient que les Syriens, à re-
monter jusques dans l'antiquité, ont écrit
Khalyb, & que dans quelques Historiens
des guerres saintes, on lit Galapia. Cette
remarque faite comme en passant, peut
fervir à prévenir en général, que les noms
qu'on trouvera écrits d'une maniere un
peu différente des Cartes ordinaires, sont
en cela plus corrects, quoique je ne veuil-
le pas me flater d'avoir mis en tous une
égale correction, faute de les emprun-
89
MAI.
1752.
ter tous également des Ecrivains Orien-
taux les plus corrects sur cet article. Ceux
qui connoissent Abulfeda, sçavent la pré-
caution qu'il a jugée nécessaire en bien des
noms propres, de spécifier les lettres par les-
quelles ils doivent s'écrire & se ponctuer.
Nous n'avons point de détermination
Astronomique aussi précise pour la partie
méridionale de la Syrie. Mais je suis per-
suadé que la longitude observée d'Alexan-
drie, d'Egypte & du Caire, y influe sen-
siblement, par le moyen de diverses dis-
tances ou mesures d'espace, tant ancien-
nes que modernes, qui se combinent avec
grande apparence de justesse les unes avec
les autres, & se portent sur Gaza, Jafa,
Jerusalem. Il y a une suite itineraire de
distances sans interruption, dans la partie
maritime, depuis Alexandrette, & Anta-
kia ou Antioche, jusqu'à Acre & Césa-
rée de Palestine. Ces derniers points se lient
avec celui de Jerusalem; & la latitude qui en
a resulté, n est pas précisément celle de 31
degrés 50 minutes, que les Tables des
Orientaux fournissent, & qui a été adop-
tée dans la Connoissance des tems, mais
elle nen differe que de quelques deux mi-
nutes vers le Sud. De maniere qu'en par-
tant de la hauteur bien déterminée d'Ale-
xandrette, 35 dégrés 36 minutes, l'usa-
VigstradbL0O
90 MERCUREDE FRANCE.
ge des mesures itineraires dans un espace
qui court du Nord au Sud, & qui vaut
près de 5 degrés de laritude, conduit avec
grande sureté. Un pareil avantage ne met-
il pas en droit de présumer, qu'il en est de
meme de cet autre espace, qui s'appuyant
sur les points d'Alexandrie & du Caire,
& prenant son étendue sur la longitude,
donne lieu de conclure celle qui convient
aux parties de la Syrie reculées vers le
midi?
Par une autre route on parcourt route
l'étendue de la Syrie dans les terres depuis
Jerusalem jusqu'à Halep, & jusqu'à l'Eu-
phrate, par Damas, par Hamah, & autres
licux. La latitude de Damas tirée des meil-
leures Tables Orientales, paroît en lieu
convenable, selon la proportion des dis-
tances données sur cette route. Nous pou-
vons prendre confiance en celle de Hamah
marquée par Abulfeda, puisque cette Ville
étoit la résidence de ce Prince, qui occupe
une place distinguée parmi les Géogra-
phes. Halep a été observée par M. de Cha-
zelle; & quoique cette position soit no-
tablement plus Sud qu'Antioche, on la
voit plus au Nord dans la Carte de Syrie
du voyage du Docteur Anglois Richard
Pocoke, comme si la disette où l'on est le
plus souvent des moyens suffisans pour
MAI.
1752. 91
dresser des Cartes, souffroit qu'on né-
gligeât ceux qui nous sont donnés. J'ajoû-
terai qu'il y a des traverses étudiées entre
certains lieux de la route maritime & de
cette derniere; d'Halep à Alexandrette &
à Ladikie, de Damas à Tripoli & à Sei-
de. Je ne puis entrer dans un plus grand
détail; la brieveté de ce Mémoire ne le
comporte pas.
Quoique l'Egypte ne fasse point par-
tie de l'Asie, j'observerai néanmoins qu'el-
le est ici plus travaillée, de même qu'un peu
plus ample par le point d'Echelle, que dans
la Carte d'Afrique qui a précédé celle-ci.
La raison est qu'en 1750 jai composé une
grande Carte particuliere de l'Egypte seu-
le, que je n'ai point rendue publique, mais
dont la Carte d'Asie donne une reduction
très précise; ce qui doit bien convaincre
qu'on ne peut s'assurer de la précision
dans les Cartes les plus générales, qu'au-
tant qu'elles résulteront des études & des
travaux recherchés dans le plus grand dé-
tail des circonstances, & que ce qu'on
croit suffisant pour des représentations as-
sez succintes & bornées, ne l'est pas jus-
qu'à un certain point.
Le Golfe Arabique, ou la mer rouge,
est une des parties de la Carte que je re-
garde comme plus perfectionnée, eu égard
92 MERCURE DE FRANCE.
aux Cartes précédentes, & le détail qu'on
y remarquera doit le faire présumer. C'est
le racourci d'un ouvrage particulier, que
le mérite des matériaux que j'ai rassemblés
sur ce sujet m'a invité de faire en 1746.
J'ai même discuté dans un écrit, les moyens
qui me servirent alors à composer une
grande Carte de cette Mer, dans laquelle
les positions de l'ancienne Géographie sont
admises avec les modernes & actuelles.
L'écrit dont je parle me donnoit occasion
d'exposer les preuves qui déterminoient
ces lieux anciens. J'avois même dessein en
publiant la Carte avec son analyse, de
joindre à cette analyse avec quelques rou-
tiers modernes, & entre autres celui du
Portugais Don Jean de Castro, l'ancienne
Description d'Agatharchide. J'aurois satis-
fait au désir de quelques Sçavans de mes
amis, en mettant au jour cet ouvrage, si
les choses du genre simplement utile,
étoient à peu près autant accueillies, que
celles qui ont l'avantage d'être agréables,
& d'amuser, si j'ose le dire, plutôt que
d'instruire.
Entre les piéces manuscrites dont j'ai
fait usage ou tité du secours, il y en a une
dressée sur les galeres Turques du Suez,
qui donne un fort grand détail de la côte
orientale du Golfe Arabique jusqu'à Gid-
MAI. 1752.
93
dah, port de la Mekke. Je la tiens d'un
ancien & illustre ami, feu M. l'Abbé de
Longuerue. Le reste du Golfe est aussi com-
pris dans la même Carte, mais beaucop
plus imparfaitement, cette partiè n'étant
pas aussi fréquentée par les Turcs. Ce défaut
a été réparé par deux autres Cartes pareil-
ment manuscrites, qui s'étendent depuis
Giddah jusquau Détroit que les Arabes
ont nommé Ba bel-mandeb, pour signifier
Porta luctus, sive moeroris. Dans ces deux
Cartes, la conte Afriquaine est moins bien
traitée que l'Arabique; mais en revanche,
j'ai acquis une Carte Françoise fort cir-
constanciée, qui depuis le port de Bailul
du rivage Abissin, remonte jusqu'à Mazua.
Les environs du Détroit, depuis Moca &
en dehors jusqu'à Aden, me sont donnés
par deux Cartes Portugaises particulieres.
Enfin presque tous les ports de la côte
Afriquaine ont leurs plans, que je présu-
me avoir été levés par Jean de Castro, ou
pendant la navigation d'Etienne de Gama,
lesquels plans ont autrefois appartenu à
Melchisedec Thevenot, dont la curiosité
pour tout ce qui intéressoit les voyages est
assez connue. Et si cette partie Afriquaine
est moins bien donnée dans les Cartes que
la partie Arabique, c'est par une espéce de
dédommagement qu ayant été rasée de plus
94 MERCURE DE FRANCE.
près par la flotte de Gama, où Jean de
Castro montoit un bâtiment, elle est plus
particulierement décrite dans le journal
de ce Portugais, qui étoit homme de grand
mérite, & qui a gouverné à Goa en qua-
lité de Viceroi.
Je n'ai rien eu plus en recommanda-
tion, lorsque j'ai dressé la Carte particu-
liere du Golfe Arabique, que de recher-
cher son véritable gissement dans la manie-
re oblique dont il s'étend. Cette circons-
tance n'étoit pas moins' importante que
délicate. M. de l'Isse a varié considera-
blement sur cet article: car, entre sa Carte
intitulée Egypte, Nubie, Abissinie, publiée
en 1707, & les Cartes d'Asie & d'A-
frique qu'il renouvella en 1722 & 23,
il y a trois à quatre dégrés de différence,
dont la longitude de Bab-el-mandeb est
plus orientale dans les dernieres Cartes
de ce Géographe que dans la première.
Cependant, je pense que le gissement du
Suez au détroit en son total, est pré-
férable dans celles- ci, & sur ce point
je nen différe pas considérablement, en
conséquence de l'étude particulière que
j'en ai faite. J'ai néanmoins pénétré, que
M. de l'Isse avoit ses raisons pour croire
devoir écarter davantage le débouque-
ment de la Mer rouge. C'est qu'il avoit
I.
M
1752.
95
appris que l'estime des Navigateurs ne
permet pas autant d'espace entre Goa &
Bab-el mandeb, que d'abord il en admet-
toit. Dans un mémoire où il rend compte
de la détermination qu'il a donnée à diffé-
rentes parties de la Terre, il dit qu'un
très-habile Pilote Diépois, nommé le Tel-
lier, n a trouvé que 20 dégrés & demi,
(de la longitude ordinaire) entre Goa &
l'aterrage au Cap Guardafui. Ce qui résulte
de l'estime de ce Pilote est même confirmé
par beaucoup d'autres, sur quoi on peut
recourir à la préface de M. Daprès de son
Routier des Indes Orientales, où on trou-
vera le résultat de plusieurs traversées
de Cochin, du Mont-delli, de Bombay,
au même Cap Guardafui. Or en partant de
la longitude de Goa, comme étant déter-
minée par observation; ce qu'il y a d'es-
pace à retrancher entre ce point & le Dé-
troit de la Mer rouge, on croit pouvoir le
reprendre sur cette Mer, & l'attribuer à
une plus grande obliquité dans son gisse-
ment, Mais outre qu'elle ne le souffre pas,
à ce qu'il m'a bien paru; j'ai l'expérience
que les difficultés de cette espéce, s offrent
fréquemment dans la construction des Car-
res, ce qui me persuade qu'il faut d'autant
moins oser y donner plus d'étendue aux
espaces, qu'ils n'en prennent par la mesu-
96 MERCURE DE FRANCE.
re qui se montre propre & convenable à
chacun en particulier.
L'écrit par lequel j'ai discuté la compo-
sition de la Carte du Golfe Arabique,
mettroit en évidence, que j'ai pris à tâche
de donner plus que moins d'obliquité à son
gissement, & que si la précision absolue
peut y manquer, il nadmet pas une aug.
mentation qui seroit très considérable.
Mais c est un détail de discussion, qui ne
sçauroit trouver place dans un mémoire
abregé comme celui ci. Je crois qu'on a
fort exageré sur la largeur de ce Golfe,
& il y a des endroits ou la Carte de M.
de l'Isse prend se doubse de celle que j'ai
employée. La latitude du Détroit, ou de
Bab- el mandeb, est devenue plus Sud de 30
à 40 minutes qu'elle ne paroît dans le Pi-
lote Anglois, & dans un autre ouvrage de
Marine, où on l'a suivi sur cet article.
Les raisons qui mont autorisé sur ce point,
comme sur plusieurs autres que je suppri-
me ici, ne sont point omises dans l'écrit
dont je viens de parser.
Quant aux terres de l'Arabe qui s'é-
tendent le long du Golfe, on ne tiroit
précédemment de lumieres sur ce Pays-là,
que de l'Edrisi & d'Abulfeda. Mais les Turcs,
auxquels la conquête de l'Egypté a donné
lieu de faire celle de l'lémen, qu'ils n ont
pas
Digitnes eLOO
MAI. 1752.
97
pas néanmoins conservé, ont procuré des
connoissances locales quon navoit pas.
Leur expédition se trouve écrite en Arabe
comme en Turc, dans la Bibliotheque du
Roi. Notre Carte fournit, non seulement
dans l'étendue de l'lémen, mais encore
dans une partie qui est sensée de l'Arabie
déserte, un grand nombre de positions qui
sont tout-à-fait neuves pour la Géogra-
phie. Deux voyages de négocians François
& Anglois à Sanaa, & celui de Bartema
qui est dans la collection de Ramusio, ont
en même tems servi à ce qui concerne l'Ié-
men. Ce qu on a de mieux pour la côte
méridionale de l'Arabie, on le doit au Pi-
lote Anglois, quoique M. Daprès ait re-
marqué quelque défaut dans la latitude.
J'ai tiré des Portugais la représentation de
Socotora, qui dépend du Sultan de Ke-
sem ou de Fartach dans le continent de
l'Arabie; & la latitude par laquelle j'ai
rangé cette Isse plus au nord que dans les
Cartes marines ordinaires, est assujettie à
la hauteur observée par un Navigateur An-
glois, dans une relâche à la Baye Delicia.
La description bien circonstanciée de la cônte
Afriquaine entre le Cap Guardafui & Zei-
la, que M. Daprès a insérée das son rou-
tier, est plus exactement rendue par notre
Carte que par toute autre, où elle se trou-
98 MERCURE DE FRANCE.
ve allongée au-delà de ce que prescrit le
détail positif des instructions données. Que
si l'on fait suivre cela du résultat de diver-
ses routes, dont on a des estimes réiterées
entre le Cap Guardafui & plusieurs points
de la côte de l'Inde, selon ce que j'en ai
touché ci-dessus; on franchira de cette ma-
niere tout l'espace jusquaux terres de
l'Inde, par une voie que la Mer Rou-
ge nous a ouverte.
Je reviens maintenant vors la Syrie,
pour parcourir les pays voisins de l'Eu-
phrate & du Tigre; sçavoir, Algezire
Irak des Arabes, & Kurdistan. Le bien du
public exige qu'on releve le défaut de con-
noissance des Géographes, au sujet du nom
de Diarbek, quils donnent à l'ancienne
Mésopotamie. Les Arabes l'appellent cons-
tamment Al-gezira, l'Isse ou la presqu'isse,
nayant point dans leur langue de terme
particulier pour désigner ce qui est pres-
qu'isse plutôt qu'Isse. Dans l'étendue de ce
Pays, les Arabes distinguent trois contrées;
Diar-Bekr, Diar-Modzar, Diar-Rabiaa;
la premiere, tournée vers le nord, & dont
le nom s'est communiqué à la ville princi-
pale de la contrée; sçavoir, Diarbekir,
bien que le nom propre de cette ville soit
Kara-Amid; la seconde, qui s'étend le long
de l'Euphrate en descendant depuis l'au-
*
MAI. 1752.
99
tienne Edesse ou Roha; la troisiéme, le long
du Tigre aux environs de Nisibe & de Sin-
jar. Il falloit du moins que les Géographes
écrivissent correctement le nom de Diar-
Bekr. Diar signifie district, Bekr est le
nom d'un chef Arabe, que l'on croit avoir
précédé l'établissement du Mahométisme
en ce pays. Si les contrées d'Algezire dont
je viens de parler, ne sont point inscrites
sur la Carte, ni le nom de Kara-Amid,
joint à celui de Diarbekir, qui est plus
commun dans l'usage, on verra bien que
c'est faute de place.
Le cours de l'Euphrate & celui du Ti-
gre sont certainement tracés d'une manié-
re beaucoup plus travaillée que dans au-
cune autre Carte. On regarde communé-
ment les deux rivières qui passent aux en-
virons d'Arz-roum, conime celles qui
forment l'Euphrate, quoique la branche
nommée Murad-Shai, ou l'eau desirée,
vienne de beaucoup plus loin. La position
d'Arz-roum est en rapport immédiat avec
Trébisonde, laquelle est une suite des me-
sures propres au rivage méridional de la
Mer Noire en particulier. Mais en même
tems, cette position d'Arz-roum ma paru
se rapporter à la distance qui lui convient
à l'égard de Tocat & d'Amasie. Et la po-
sition d'Amasie, outre son lieu con venable
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
à l'égard de la Mer Noire, est conclue in-
dépendamment des melures de cette Mer,
d'une suite de route directe par les terres à
rétrograder jusqu'à Constantinople. Cette
correspondance d'espace par des voyes dif-
féreutes, mérite considération, & fait
présumer favorablement des positions qui
en résultent.
En descendant ensuite l'Euphrate, on
ne sçauroit douter qu'il ne décrive une
grande courbure entre Malatia & Samo-
sate, quand on compare dans les an-
ciens itinéraires la mesure directe entre
ces points, avec celle qui suit le rivage
du fleuve par des lieux qui le bordent. Au-
dessous de Samosate, il est bien vrai que
l'Euphrate coule, généralement parlant,
entre l'Orient & le Midi; mais pourtant
avec des replis ou des circuits très-consi-
dérables, qu'aucune carte ne représente.
Après avoir passé devant Belés, le fleuve
remonte vers le Nord pour baigner Racca;
& il est assez étonnant que les Géographes
n'ayent pas sçu que la latitude de ce lieu,
par les observations d'Al-battani (*) célé-
bre Astronome vers l'an 300 de l'Hégire,
est déterminée à 36 degrés, ausquels Ebn-
Shatir ajoute une minute, & Ebn Junis
trois, ce qui prouve la précision qu'on a
(*) Vulgò Albategni.
1752.
MAI.
101
étudiée en certe hauteur: au lieu que vous
trouverez Racca d'un dégré tout entier
plus Sud dans les Cartes précédentes. Al-
battani, qui a rapporté ses Tables Astro-
nomiques à la position de cette ville,
où quelques Khalifes ont fait leur demeu-
re, la détermine plus orientale qu'Ale-
xandrie d'Egypte de 40 minutes de tems;
& en effet la construction de ma Carte y
fait entrer dix degrés de longitude, sans
autre diversité que d'une fraction de de-
gré. Ce n'est pourtant pas l'assujetisse-
ment immédiat à la détermination d'Al-
battani, qui donne cette con venance dans
la Carte: c'est la distance que j'ai jugée
con venable avec le point d'Halep, que l'on
voit être très à portée, & qui a sa longi-
tude déterminée de nos jours, ainsi que
celle d'Alexandrie. Dans les Cartes où l'on
a déplacé Racca de sa latitude, si on ré-
formoit cette position en la pottant à un
dégré plus au Nord, il ne resteroit pas
un dégré de différence dans ces Cartes en-
tre Racca & Diarbekir, pat la raison que
Diarbekir y est placé au dessous de 37 dé-
grés, au lieu de 37 & environ 50 minu-
tes, qui est la hauteur convenable. La dis-
tance qui sépare Racca de la position de
Roha, & celle qu'il faut employer entre
Roha & Diarbekir, ne se renferment
E iij.
102. MERCUREDE FRANCE.
point dans l'espace de moins d'un dégré.
On jugera de l'effet de ces déplacemens
dę liea sur toutes les parties qui leur sont
adhérentes. Diarbekir baissé d'un degré,
en fait trouver trois au lieu de deux entre
Arz-roum & Diarbekir; d'un autre côté,
Mosul est entraîné dans le Sud par une sui-
te de son rapport avec Diarbekir. D'où il
suit, que, pour composer une nouvelle
Carte, il y avoit autant à travailler sur la
disposition la plus générale des licux, que
sur la teprésentation du détail.
La distance à laquelle je devois reculer
Bagdad a été l'objet d'une étude toute par-
ticuliere. Entre les voyages modernes, ce
que je connois de plus direct, de mieux
suivi & circonstancié, est la route de Te-
xeira, Portugais, écrite en Espagnol. Ce
voyageur ayant d'abord passé de Basra à
Bagdad, la réduction & l'estime que je
devois faire de sa marche m'étoit indiquée
par la différence des latitudes de Basra &
de Bagdad, & même d'un point inter-
médiairę qui est Kufa, dont les vestiges
sont peu distans de Mesghid-Ali, où Te-
xeira a passé. La hauteur qu'un Officier de
la Compagnie des Indes (*) qui a fait à
Bafra la fonction de Consul, m'a donnée
de cette ville, ne différe que d'une minu-
(*) M. Gosse.
MAI.
103
1752.
te ou deux, de celle que Pietro della Valie
a observée. Par dessus cela, j'ai trouvé un
objet de comparaison, pour la route de
Texeira, dans la partie d'entre Bagdad &
Halep précisément, & pour ce qu'il y a
de distance depuis Bagdad jusqu'à Anah:
car les Géographes orientaux en fournis-
sent un détail circonstancié, par Anbar,
Hit & autres lieux. Cet espace vallant
plus que le tiers de la distance entre Halep
& Bagdad, ce n'est pas juger d'une trop
grande partie par une qui soit trop petite
en proportion. Mais, ce qui ma confirmé
dans le juste éloignement de Bagdad, c'est
de le voir convenir avec précision à la dis-
tance indiquée par Pline entre Damas &
Palmyre, & entre Palmyre & Seleucie sur
le Tigre, dont la position s'éloigne peu
de Bagdad, & se fixe même sur ce que les
Orientaux disent d'Al-Modain, par où ils
désignent ce qui reste des villes de Seleu-
cie & de Ctesiphon. Le détail de ce que
j'expose ici d'une maniere fort abrégée sur
cette distance entre Halep & Bagdad, est
le sujet d'un écrit particulier dans mes pa-
piers. J'y ai discuté spécialement & par
des moyens presque Geométriques, la po-
sition qu'il convient de donner à Tadmor
ou Palmire, que les Cartes n'écartent pas
assez des villes ou lieux habités de la Syrie.
E iiij
Dustrad v00
104 MERCURE DE FRANCE.
Une partie de cet écrit concerne l'inter-
valle & la position respective de Bagdad
& de Basra. Elle renferme un objet très- in-
teressant par rapport à l'ancienne Géogra-
phie, qui est la recherche du lieu précisé-
ment qu occupoit Babylone; & ce qu'on
doit croire de ce que cette ville avoit d'é-
tendue y est développé. Une navigation
de l'Euphrate par deux Vénitiens, depuis
le Bir vis-à-vis d'Halep, jusqu'auprès de
Bagdad, & qui fournit un grand détail de
lieux, na été mise en œeuvre, quoiqu'im-
primée, par aucun Géographe. Dans l'étude
que j'ai faite du cours de ce fleuve, je n'ai
négligé, ni Xenophon dans la marche des
dix mille, ni l'expédition de l'Empereur
Julien rapportée par Ammien-Marcellin
& par Zosime. On ne peut-être assuré de
la justesse des circonstances locales, si on
ne les trouve d'accord avec tous les faits
qui y ont quelque rapport.
Je passe au Kurdistan, qui renferme
l'ancienne Assyrie. Quoique ce nom s'écri-
ve par un Kiaf, & qu'on pût vouloir écrire
Kiurd, cependant il m a semblé que l'ufa-
ge & la prononciation ordinaire devoient
prévaloir. Ce pays sur lequel toutes les
Cartes ont été très-maigres de détail, est
un de ceux où il abonde davantage dans
la nouvelle. Il compose la frontiere de
MAI. 1752.
105.
l'Empire Ottoman du côté de la Perse, &
sa partie montueuse est occupée par de pe-
tits Princes particuliers, à peu près indé-
pendans. De-là vient que ce pays est dé-
crit d'une maniere tout autrement circons-
tanciée par le Géographe Turc, que dans
les autres Géographies Orientales. Mais,
jo ne puis dire l'application qu'il a falsu
donner, pour bien entendre ou concevott
se Geographe que je cite, pour fixer par
la combinaison de ce qu'il rapporte avec
les instructions empruntées d'ailleurs, la-
représentation du local en tous ses points,
positions de Villes & de Châteaux, cours
de riviéres, emplacement des Montagnes.
Il est vrai, que le fruit de cette applica-
tior a été, que ces différentes rivieres que
l'on voit concourir à former le Tigre, ique
le cours du Zab, surtout en sa partie supé-
rieure, que beaucoup de lieux, n'ont jus-
qu'à présent paru ainsi dans aucune Carte.
M. de l'Isse, qui dans les premières de sa
composition avoit bien connu la distinc-
tion qu'il faut faire entre le Lac de Van &.
celui d'Urmia, les aejoints, ou simplement
diviso comme par un pont, dans sa carte
de la Perse, ce que néanmoins beancoup
d'instructions antérieures contredisoient
formellement. La ville de Van, en cette
Carte est transportée au côté occidental-
E
106 MERCURE DE FRANCE.
du grand Lac qui en tire son nom, lors-
que sa vraie situation est au côté Oriental:
la ville d'Ouroumi, la même qu'Urmia,
s'y voit attachée au rivage du même Lac,
quoiqu'elle en soit éloignée d'une distance
à estimer de quarante lieues Françoises,
avec de très-hautes montagnes dans l'in-
tervalle, qui n'ont jamais permis de com-
munication entre les Lacs dont ou vient
de parler. Ces circonstances ne seront pas
jugées assez indifférentes, pour qu'il soit
permis de les dissimuler, lorsqu'il est ques-
tion de servir le Public, en lui rendant
compte d'un nouvel ouvrage qu'on lui met
entre les mains.
Il faut maintenant revenit au point
d'Arz-roum, pour passet en Armenie, &c.
La suite dans d'auires Mercures.
sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
A l'Asie-Mineure je fais succeder
la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie
donné à la Carte d'Asie, qui dans ses
trois divisions occupera six grandes feuil-
les, il y a néanmoins des parties de ce
Contineni dont la connoissance est de
telle importance qu'on pourroit n'être
pas satisfait de les voir trop réduites. Mais,
ia Syrie est une de ces contrées Asiatiques
que la Carte d'Europe me donnera lieu de
traiter beaucoup plus amplement, en ren-
fermant ces contrées dans son quarté, com-
me je l'ai dit au sujet de l'Asie-Mineure.
Pour écrire le nom de Sham, que les
Orientaux ont donné à la Syrie, j'ai cru
86 MERCURE DE FRANCE.
devoir employer une manière d'orthogra-
phier, qui est plus propre à la langue
Angloise qu'à la nôtre. Car écrivant par
Ch, j'avois lieu de craindre qu'on ne pro-
nonçât ce nom selon que l'usage, bien
que contraire à la regle de notre orthogra-
phe, a maintenu parmi nous celui d'un
des enfans de Noë. Les Maronites qui ont
traduit en latin la Géographie de l'Edrisi,
ont écrit Sciam, & Sciamiin, en parlant
de la Syrie & des Syriens. Mais cette or-
thographe a l'inconvénient de faire deux
syl'abes d'un mot qui n'en renferme qu'u-
ne. En général, il peut y avoir des per-
sonnes, surtout parmi les étrangers, qui
dans des noms peu familiers, ou de pro-
nonciation inconnue, prennent le ch, se-
lon la force du K; au lieu qu'il est pres-
que impossible de vouloir prononcer sh.
sans approcher beaucoup, ou sans rendre
même la prononciation convenable. Ecri-
re sch, c'est multiplier les lettres, ce qu'on
est plus obligé d'éviter dans le grand dé-
tail d'une Carte Géographique que pat
tout ailleurs. C'est par cette raison, qué
dans les noms Arabes, Turcs, Persans,
dont la finale s'écrit communément ch
pour exprimer un son très-ouvert, je me
suis contenté de l'ê surmonté d'un accent
de cette manière, en sorte qu'il susfira
37
MAI. 1752.
d'en être averti, ou que ceux qui sont
instruits le reconnoissent.
Quand on songe que la Syrie renferme
diverses contrées fort célebres, l'ancienne
Phénicie, la Palestine, les bords d'une
partie de l'Euphrate, on doit être persua-
dé que ce pays a mérité une étude parti-
culiere de la part de ceux qui se livrent
à la Géographie. Le public est à portée
de juger de l'application que j'y ai don-
née, par deux morceaux qui ont paru de-
puis peu de tems; l'un représentant la Sy-
rie entiere dans son état actuel, & qui ac-
compagne une sçavante dissertation de M.
Falconet dans le Tome XVII. des Mémoi-
res de l'Académie des Belles-Lettres; l'au-
tre qui ne concerne que la Palestine, mais
fort en détail, & que M. Crévier a in-
séré dans un des derniers volumes de son
Histoire des Empereurs Romains. On re-
marquera dans le morceau de la Palestine,
l'emploi que j'ai fait d'un vuide de cette
Carte, pour donnet la détermination d'un
assez grand nombre de positions principa-
les, en vertu des distances que j'ai recuel-
lies d'une position à l'autre; ce qui forme
un tel enchainement, que la correspon-
dance établie de cette maniere dans les in-
tervalles de ces positions, suppose néces-
sairement quelque justesse. Je n'ai point
Digstines vOO
88 MERCURE DE FRANCE.
borné mes recherches sur ce sujet aux Ecri-
vains de l'Antiquité: Ceux des Croisades
s'y sont joints, ainsi que les Ecrivains Ara-
bes; & la discussion de tout ce que j'ai
fait servir à composer la Palestine, & le
reste de la Syrie, seroit la matière d'une
Ouvrage assez confidérable. Mais, après
un travail si recherché pour des morceaux
suffisamment circonstanciés, la réduction
de ces mêmes morceaux dans la Carte
d'Asie, a dû, ce semble, mettre de la pré-
cision en cette partie.
La longitude convenable à la Syrie est
fixée dans sa partie septentrionale par les
déterminations d'Alexandrette & d'Halep.
C'est ainsi qu'il faut écrire le dernier de
ces noms, plutôt qu'Alep, selon l'usage
commun, par la raison que la premiere
lettre est un hha, qui est l'aspirée la plus
rude; d'où vient que les Syriens, à re-
monter jusques dans l'antiquité, ont écrit
Khalyb, & que dans quelques Historiens
des guerres saintes, on lit Galapia. Cette
remarque faite comme en passant, peut
fervir à prévenir en général, que les noms
qu'on trouvera écrits d'une maniere un
peu différente des Cartes ordinaires, sont
en cela plus corrects, quoique je ne veuil-
le pas me flater d'avoir mis en tous une
égale correction, faute de les emprun-
89
MAI.
1752.
ter tous également des Ecrivains Orien-
taux les plus corrects sur cet article. Ceux
qui connoissent Abulfeda, sçavent la pré-
caution qu'il a jugée nécessaire en bien des
noms propres, de spécifier les lettres par les-
quelles ils doivent s'écrire & se ponctuer.
Nous n'avons point de détermination
Astronomique aussi précise pour la partie
méridionale de la Syrie. Mais je suis per-
suadé que la longitude observée d'Alexan-
drie, d'Egypte & du Caire, y influe sen-
siblement, par le moyen de diverses dis-
tances ou mesures d'espace, tant ancien-
nes que modernes, qui se combinent avec
grande apparence de justesse les unes avec
les autres, & se portent sur Gaza, Jafa,
Jerusalem. Il y a une suite itineraire de
distances sans interruption, dans la partie
maritime, depuis Alexandrette, & Anta-
kia ou Antioche, jusqu'à Acre & Césa-
rée de Palestine. Ces derniers points se lient
avec celui de Jerusalem; & la latitude qui en
a resulté, n est pas précisément celle de 31
degrés 50 minutes, que les Tables des
Orientaux fournissent, & qui a été adop-
tée dans la Connoissance des tems, mais
elle nen differe que de quelques deux mi-
nutes vers le Sud. De maniere qu'en par-
tant de la hauteur bien déterminée d'Ale-
xandrette, 35 dégrés 36 minutes, l'usa-
VigstradbL0O
90 MERCUREDE FRANCE.
ge des mesures itineraires dans un espace
qui court du Nord au Sud, & qui vaut
près de 5 degrés de laritude, conduit avec
grande sureté. Un pareil avantage ne met-
il pas en droit de présumer, qu'il en est de
meme de cet autre espace, qui s'appuyant
sur les points d'Alexandrie & du Caire,
& prenant son étendue sur la longitude,
donne lieu de conclure celle qui convient
aux parties de la Syrie reculées vers le
midi?
Par une autre route on parcourt route
l'étendue de la Syrie dans les terres depuis
Jerusalem jusqu'à Halep, & jusqu'à l'Eu-
phrate, par Damas, par Hamah, & autres
licux. La latitude de Damas tirée des meil-
leures Tables Orientales, paroît en lieu
convenable, selon la proportion des dis-
tances données sur cette route. Nous pou-
vons prendre confiance en celle de Hamah
marquée par Abulfeda, puisque cette Ville
étoit la résidence de ce Prince, qui occupe
une place distinguée parmi les Géogra-
phes. Halep a été observée par M. de Cha-
zelle; & quoique cette position soit no-
tablement plus Sud qu'Antioche, on la
voit plus au Nord dans la Carte de Syrie
du voyage du Docteur Anglois Richard
Pocoke, comme si la disette où l'on est le
plus souvent des moyens suffisans pour
MAI.
1752. 91
dresser des Cartes, souffroit qu'on né-
gligeât ceux qui nous sont donnés. J'ajoû-
terai qu'il y a des traverses étudiées entre
certains lieux de la route maritime & de
cette derniere; d'Halep à Alexandrette &
à Ladikie, de Damas à Tripoli & à Sei-
de. Je ne puis entrer dans un plus grand
détail; la brieveté de ce Mémoire ne le
comporte pas.
Quoique l'Egypte ne fasse point par-
tie de l'Asie, j'observerai néanmoins qu'el-
le est ici plus travaillée, de même qu'un peu
plus ample par le point d'Echelle, que dans
la Carte d'Afrique qui a précédé celle-ci.
La raison est qu'en 1750 jai composé une
grande Carte particuliere de l'Egypte seu-
le, que je n'ai point rendue publique, mais
dont la Carte d'Asie donne une reduction
très précise; ce qui doit bien convaincre
qu'on ne peut s'assurer de la précision
dans les Cartes les plus générales, qu'au-
tant qu'elles résulteront des études & des
travaux recherchés dans le plus grand dé-
tail des circonstances, & que ce qu'on
croit suffisant pour des représentations as-
sez succintes & bornées, ne l'est pas jus-
qu'à un certain point.
Le Golfe Arabique, ou la mer rouge,
est une des parties de la Carte que je re-
garde comme plus perfectionnée, eu égard
92 MERCURE DE FRANCE.
aux Cartes précédentes, & le détail qu'on
y remarquera doit le faire présumer. C'est
le racourci d'un ouvrage particulier, que
le mérite des matériaux que j'ai rassemblés
sur ce sujet m'a invité de faire en 1746.
J'ai même discuté dans un écrit, les moyens
qui me servirent alors à composer une
grande Carte de cette Mer, dans laquelle
les positions de l'ancienne Géographie sont
admises avec les modernes & actuelles.
L'écrit dont je parle me donnoit occasion
d'exposer les preuves qui déterminoient
ces lieux anciens. J'avois même dessein en
publiant la Carte avec son analyse, de
joindre à cette analyse avec quelques rou-
tiers modernes, & entre autres celui du
Portugais Don Jean de Castro, l'ancienne
Description d'Agatharchide. J'aurois satis-
fait au désir de quelques Sçavans de mes
amis, en mettant au jour cet ouvrage, si
les choses du genre simplement utile,
étoient à peu près autant accueillies, que
celles qui ont l'avantage d'être agréables,
& d'amuser, si j'ose le dire, plutôt que
d'instruire.
Entre les piéces manuscrites dont j'ai
fait usage ou tité du secours, il y en a une
dressée sur les galeres Turques du Suez,
qui donne un fort grand détail de la côte
orientale du Golfe Arabique jusqu'à Gid-
MAI. 1752.
93
dah, port de la Mekke. Je la tiens d'un
ancien & illustre ami, feu M. l'Abbé de
Longuerue. Le reste du Golfe est aussi com-
pris dans la même Carte, mais beaucop
plus imparfaitement, cette partiè n'étant
pas aussi fréquentée par les Turcs. Ce défaut
a été réparé par deux autres Cartes pareil-
ment manuscrites, qui s'étendent depuis
Giddah jusquau Détroit que les Arabes
ont nommé Ba bel-mandeb, pour signifier
Porta luctus, sive moeroris. Dans ces deux
Cartes, la conte Afriquaine est moins bien
traitée que l'Arabique; mais en revanche,
j'ai acquis une Carte Françoise fort cir-
constanciée, qui depuis le port de Bailul
du rivage Abissin, remonte jusqu'à Mazua.
Les environs du Détroit, depuis Moca &
en dehors jusqu'à Aden, me sont donnés
par deux Cartes Portugaises particulieres.
Enfin presque tous les ports de la côte
Afriquaine ont leurs plans, que je présu-
me avoir été levés par Jean de Castro, ou
pendant la navigation d'Etienne de Gama,
lesquels plans ont autrefois appartenu à
Melchisedec Thevenot, dont la curiosité
pour tout ce qui intéressoit les voyages est
assez connue. Et si cette partie Afriquaine
est moins bien donnée dans les Cartes que
la partie Arabique, c'est par une espéce de
dédommagement qu ayant été rasée de plus
94 MERCURE DE FRANCE.
près par la flotte de Gama, où Jean de
Castro montoit un bâtiment, elle est plus
particulierement décrite dans le journal
de ce Portugais, qui étoit homme de grand
mérite, & qui a gouverné à Goa en qua-
lité de Viceroi.
Je n'ai rien eu plus en recommanda-
tion, lorsque j'ai dressé la Carte particu-
liere du Golfe Arabique, que de recher-
cher son véritable gissement dans la manie-
re oblique dont il s'étend. Cette circons-
tance n'étoit pas moins' importante que
délicate. M. de l'Isse a varié considera-
blement sur cet article: car, entre sa Carte
intitulée Egypte, Nubie, Abissinie, publiée
en 1707, & les Cartes d'Asie & d'A-
frique qu'il renouvella en 1722 & 23,
il y a trois à quatre dégrés de différence,
dont la longitude de Bab-el-mandeb est
plus orientale dans les dernieres Cartes
de ce Géographe que dans la première.
Cependant, je pense que le gissement du
Suez au détroit en son total, est pré-
férable dans celles- ci, & sur ce point
je nen différe pas considérablement, en
conséquence de l'étude particulière que
j'en ai faite. J'ai néanmoins pénétré, que
M. de l'Isse avoit ses raisons pour croire
devoir écarter davantage le débouque-
ment de la Mer rouge. C'est qu'il avoit
I.
M
1752.
95
appris que l'estime des Navigateurs ne
permet pas autant d'espace entre Goa &
Bab-el mandeb, que d'abord il en admet-
toit. Dans un mémoire où il rend compte
de la détermination qu'il a donnée à diffé-
rentes parties de la Terre, il dit qu'un
très-habile Pilote Diépois, nommé le Tel-
lier, n a trouvé que 20 dégrés & demi,
(de la longitude ordinaire) entre Goa &
l'aterrage au Cap Guardafui. Ce qui résulte
de l'estime de ce Pilote est même confirmé
par beaucoup d'autres, sur quoi on peut
recourir à la préface de M. Daprès de son
Routier des Indes Orientales, où on trou-
vera le résultat de plusieurs traversées
de Cochin, du Mont-delli, de Bombay,
au même Cap Guardafui. Or en partant de
la longitude de Goa, comme étant déter-
minée par observation; ce qu'il y a d'es-
pace à retrancher entre ce point & le Dé-
troit de la Mer rouge, on croit pouvoir le
reprendre sur cette Mer, & l'attribuer à
une plus grande obliquité dans son gisse-
ment, Mais outre qu'elle ne le souffre pas,
à ce qu'il m'a bien paru; j'ai l'expérience
que les difficultés de cette espéce, s offrent
fréquemment dans la construction des Car-
res, ce qui me persuade qu'il faut d'autant
moins oser y donner plus d'étendue aux
espaces, qu'ils n'en prennent par la mesu-
96 MERCURE DE FRANCE.
re qui se montre propre & convenable à
chacun en particulier.
L'écrit par lequel j'ai discuté la compo-
sition de la Carte du Golfe Arabique,
mettroit en évidence, que j'ai pris à tâche
de donner plus que moins d'obliquité à son
gissement, & que si la précision absolue
peut y manquer, il nadmet pas une aug.
mentation qui seroit très considérable.
Mais c est un détail de discussion, qui ne
sçauroit trouver place dans un mémoire
abregé comme celui ci. Je crois qu'on a
fort exageré sur la largeur de ce Golfe,
& il y a des endroits ou la Carte de M.
de l'Isse prend se doubse de celle que j'ai
employée. La latitude du Détroit, ou de
Bab- el mandeb, est devenue plus Sud de 30
à 40 minutes qu'elle ne paroît dans le Pi-
lote Anglois, & dans un autre ouvrage de
Marine, où on l'a suivi sur cet article.
Les raisons qui mont autorisé sur ce point,
comme sur plusieurs autres que je suppri-
me ici, ne sont point omises dans l'écrit
dont je viens de parser.
Quant aux terres de l'Arabe qui s'é-
tendent le long du Golfe, on ne tiroit
précédemment de lumieres sur ce Pays-là,
que de l'Edrisi & d'Abulfeda. Mais les Turcs,
auxquels la conquête de l'Egypté a donné
lieu de faire celle de l'lémen, qu'ils n ont
pas
Digitnes eLOO
MAI. 1752.
97
pas néanmoins conservé, ont procuré des
connoissances locales quon navoit pas.
Leur expédition se trouve écrite en Arabe
comme en Turc, dans la Bibliotheque du
Roi. Notre Carte fournit, non seulement
dans l'étendue de l'lémen, mais encore
dans une partie qui est sensée de l'Arabie
déserte, un grand nombre de positions qui
sont tout-à-fait neuves pour la Géogra-
phie. Deux voyages de négocians François
& Anglois à Sanaa, & celui de Bartema
qui est dans la collection de Ramusio, ont
en même tems servi à ce qui concerne l'Ié-
men. Ce qu on a de mieux pour la côte
méridionale de l'Arabie, on le doit au Pi-
lote Anglois, quoique M. Daprès ait re-
marqué quelque défaut dans la latitude.
J'ai tiré des Portugais la représentation de
Socotora, qui dépend du Sultan de Ke-
sem ou de Fartach dans le continent de
l'Arabie; & la latitude par laquelle j'ai
rangé cette Isse plus au nord que dans les
Cartes marines ordinaires, est assujettie à
la hauteur observée par un Navigateur An-
glois, dans une relâche à la Baye Delicia.
La description bien circonstanciée de la cônte
Afriquaine entre le Cap Guardafui & Zei-
la, que M. Daprès a insérée das son rou-
tier, est plus exactement rendue par notre
Carte que par toute autre, où elle se trou-
98 MERCURE DE FRANCE.
ve allongée au-delà de ce que prescrit le
détail positif des instructions données. Que
si l'on fait suivre cela du résultat de diver-
ses routes, dont on a des estimes réiterées
entre le Cap Guardafui & plusieurs points
de la côte de l'Inde, selon ce que j'en ai
touché ci-dessus; on franchira de cette ma-
niere tout l'espace jusquaux terres de
l'Inde, par une voie que la Mer Rou-
ge nous a ouverte.
Je reviens maintenant vors la Syrie,
pour parcourir les pays voisins de l'Eu-
phrate & du Tigre; sçavoir, Algezire
Irak des Arabes, & Kurdistan. Le bien du
public exige qu'on releve le défaut de con-
noissance des Géographes, au sujet du nom
de Diarbek, quils donnent à l'ancienne
Mésopotamie. Les Arabes l'appellent cons-
tamment Al-gezira, l'Isse ou la presqu'isse,
nayant point dans leur langue de terme
particulier pour désigner ce qui est pres-
qu'isse plutôt qu'Isse. Dans l'étendue de ce
Pays, les Arabes distinguent trois contrées;
Diar-Bekr, Diar-Modzar, Diar-Rabiaa;
la premiere, tournée vers le nord, & dont
le nom s'est communiqué à la ville princi-
pale de la contrée; sçavoir, Diarbekir,
bien que le nom propre de cette ville soit
Kara-Amid; la seconde, qui s'étend le long
de l'Euphrate en descendant depuis l'au-
*
MAI. 1752.
99
tienne Edesse ou Roha; la troisiéme, le long
du Tigre aux environs de Nisibe & de Sin-
jar. Il falloit du moins que les Géographes
écrivissent correctement le nom de Diar-
Bekr. Diar signifie district, Bekr est le
nom d'un chef Arabe, que l'on croit avoir
précédé l'établissement du Mahométisme
en ce pays. Si les contrées d'Algezire dont
je viens de parler, ne sont point inscrites
sur la Carte, ni le nom de Kara-Amid,
joint à celui de Diarbekir, qui est plus
commun dans l'usage, on verra bien que
c'est faute de place.
Le cours de l'Euphrate & celui du Ti-
gre sont certainement tracés d'une manié-
re beaucoup plus travaillée que dans au-
cune autre Carte. On regarde communé-
ment les deux rivières qui passent aux en-
virons d'Arz-roum, conime celles qui
forment l'Euphrate, quoique la branche
nommée Murad-Shai, ou l'eau desirée,
vienne de beaucoup plus loin. La position
d'Arz-roum est en rapport immédiat avec
Trébisonde, laquelle est une suite des me-
sures propres au rivage méridional de la
Mer Noire en particulier. Mais en même
tems, cette position d'Arz-roum ma paru
se rapporter à la distance qui lui convient
à l'égard de Tocat & d'Amasie. Et la po-
sition d'Amasie, outre son lieu con venable
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
à l'égard de la Mer Noire, est conclue in-
dépendamment des melures de cette Mer,
d'une suite de route directe par les terres à
rétrograder jusqu'à Constantinople. Cette
correspondance d'espace par des voyes dif-
féreutes, mérite considération, & fait
présumer favorablement des positions qui
en résultent.
En descendant ensuite l'Euphrate, on
ne sçauroit douter qu'il ne décrive une
grande courbure entre Malatia & Samo-
sate, quand on compare dans les an-
ciens itinéraires la mesure directe entre
ces points, avec celle qui suit le rivage
du fleuve par des lieux qui le bordent. Au-
dessous de Samosate, il est bien vrai que
l'Euphrate coule, généralement parlant,
entre l'Orient & le Midi; mais pourtant
avec des replis ou des circuits très-consi-
dérables, qu'aucune carte ne représente.
Après avoir passé devant Belés, le fleuve
remonte vers le Nord pour baigner Racca;
& il est assez étonnant que les Géographes
n'ayent pas sçu que la latitude de ce lieu,
par les observations d'Al-battani (*) célé-
bre Astronome vers l'an 300 de l'Hégire,
est déterminée à 36 degrés, ausquels Ebn-
Shatir ajoute une minute, & Ebn Junis
trois, ce qui prouve la précision qu'on a
(*) Vulgò Albategni.
1752.
MAI.
101
étudiée en certe hauteur: au lieu que vous
trouverez Racca d'un dégré tout entier
plus Sud dans les Cartes précédentes. Al-
battani, qui a rapporté ses Tables Astro-
nomiques à la position de cette ville,
où quelques Khalifes ont fait leur demeu-
re, la détermine plus orientale qu'Ale-
xandrie d'Egypte de 40 minutes de tems;
& en effet la construction de ma Carte y
fait entrer dix degrés de longitude, sans
autre diversité que d'une fraction de de-
gré. Ce n'est pourtant pas l'assujetisse-
ment immédiat à la détermination d'Al-
battani, qui donne cette con venance dans
la Carte: c'est la distance que j'ai jugée
con venable avec le point d'Halep, que l'on
voit être très à portée, & qui a sa longi-
tude déterminée de nos jours, ainsi que
celle d'Alexandrie. Dans les Cartes où l'on
a déplacé Racca de sa latitude, si on ré-
formoit cette position en la pottant à un
dégré plus au Nord, il ne resteroit pas
un dégré de différence dans ces Cartes en-
tre Racca & Diarbekir, pat la raison que
Diarbekir y est placé au dessous de 37 dé-
grés, au lieu de 37 & environ 50 minu-
tes, qui est la hauteur convenable. La dis-
tance qui sépare Racca de la position de
Roha, & celle qu'il faut employer entre
Roha & Diarbekir, ne se renferment
E iij.
102. MERCUREDE FRANCE.
point dans l'espace de moins d'un dégré.
On jugera de l'effet de ces déplacemens
dę liea sur toutes les parties qui leur sont
adhérentes. Diarbekir baissé d'un degré,
en fait trouver trois au lieu de deux entre
Arz-roum & Diarbekir; d'un autre côté,
Mosul est entraîné dans le Sud par une sui-
te de son rapport avec Diarbekir. D'où il
suit, que, pour composer une nouvelle
Carte, il y avoit autant à travailler sur la
disposition la plus générale des licux, que
sur la teprésentation du détail.
La distance à laquelle je devois reculer
Bagdad a été l'objet d'une étude toute par-
ticuliere. Entre les voyages modernes, ce
que je connois de plus direct, de mieux
suivi & circonstancié, est la route de Te-
xeira, Portugais, écrite en Espagnol. Ce
voyageur ayant d'abord passé de Basra à
Bagdad, la réduction & l'estime que je
devois faire de sa marche m'étoit indiquée
par la différence des latitudes de Basra &
de Bagdad, & même d'un point inter-
médiairę qui est Kufa, dont les vestiges
sont peu distans de Mesghid-Ali, où Te-
xeira a passé. La hauteur qu'un Officier de
la Compagnie des Indes (*) qui a fait à
Bafra la fonction de Consul, m'a donnée
de cette ville, ne différe que d'une minu-
(*) M. Gosse.
MAI.
103
1752.
te ou deux, de celle que Pietro della Valie
a observée. Par dessus cela, j'ai trouvé un
objet de comparaison, pour la route de
Texeira, dans la partie d'entre Bagdad &
Halep précisément, & pour ce qu'il y a
de distance depuis Bagdad jusqu'à Anah:
car les Géographes orientaux en fournis-
sent un détail circonstancié, par Anbar,
Hit & autres lieux. Cet espace vallant
plus que le tiers de la distance entre Halep
& Bagdad, ce n'est pas juger d'une trop
grande partie par une qui soit trop petite
en proportion. Mais, ce qui ma confirmé
dans le juste éloignement de Bagdad, c'est
de le voir convenir avec précision à la dis-
tance indiquée par Pline entre Damas &
Palmyre, & entre Palmyre & Seleucie sur
le Tigre, dont la position s'éloigne peu
de Bagdad, & se fixe même sur ce que les
Orientaux disent d'Al-Modain, par où ils
désignent ce qui reste des villes de Seleu-
cie & de Ctesiphon. Le détail de ce que
j'expose ici d'une maniere fort abrégée sur
cette distance entre Halep & Bagdad, est
le sujet d'un écrit particulier dans mes pa-
piers. J'y ai discuté spécialement & par
des moyens presque Geométriques, la po-
sition qu'il convient de donner à Tadmor
ou Palmire, que les Cartes n'écartent pas
assez des villes ou lieux habités de la Syrie.
E iiij
Dustrad v00
104 MERCURE DE FRANCE.
Une partie de cet écrit concerne l'inter-
valle & la position respective de Bagdad
& de Basra. Elle renferme un objet très- in-
teressant par rapport à l'ancienne Géogra-
phie, qui est la recherche du lieu précisé-
ment qu occupoit Babylone; & ce qu'on
doit croire de ce que cette ville avoit d'é-
tendue y est développé. Une navigation
de l'Euphrate par deux Vénitiens, depuis
le Bir vis-à-vis d'Halep, jusqu'auprès de
Bagdad, & qui fournit un grand détail de
lieux, na été mise en œeuvre, quoiqu'im-
primée, par aucun Géographe. Dans l'étude
que j'ai faite du cours de ce fleuve, je n'ai
négligé, ni Xenophon dans la marche des
dix mille, ni l'expédition de l'Empereur
Julien rapportée par Ammien-Marcellin
& par Zosime. On ne peut-être assuré de
la justesse des circonstances locales, si on
ne les trouve d'accord avec tous les faits
qui y ont quelque rapport.
Je passe au Kurdistan, qui renferme
l'ancienne Assyrie. Quoique ce nom s'écri-
ve par un Kiaf, & qu'on pût vouloir écrire
Kiurd, cependant il m a semblé que l'ufa-
ge & la prononciation ordinaire devoient
prévaloir. Ce pays sur lequel toutes les
Cartes ont été très-maigres de détail, est
un de ceux où il abonde davantage dans
la nouvelle. Il compose la frontiere de
MAI. 1752.
105.
l'Empire Ottoman du côté de la Perse, &
sa partie montueuse est occupée par de pe-
tits Princes particuliers, à peu près indé-
pendans. De-là vient que ce pays est dé-
crit d'une maniere tout autrement circons-
tanciée par le Géographe Turc, que dans
les autres Géographies Orientales. Mais,
jo ne puis dire l'application qu'il a falsu
donner, pour bien entendre ou concevott
se Geographe que je cite, pour fixer par
la combinaison de ce qu'il rapporte avec
les instructions empruntées d'ailleurs, la-
représentation du local en tous ses points,
positions de Villes & de Châteaux, cours
de riviéres, emplacement des Montagnes.
Il est vrai, que le fruit de cette applica-
tior a été, que ces différentes rivieres que
l'on voit concourir à former le Tigre, ique
le cours du Zab, surtout en sa partie supé-
rieure, que beaucoup de lieux, n'ont jus-
qu'à présent paru ainsi dans aucune Carte.
M. de l'Isse, qui dans les premières de sa
composition avoit bien connu la distinc-
tion qu'il faut faire entre le Lac de Van &.
celui d'Urmia, les aejoints, ou simplement
diviso comme par un pont, dans sa carte
de la Perse, ce que néanmoins beancoup
d'instructions antérieures contredisoient
formellement. La ville de Van, en cette
Carte est transportée au côté occidental-
E
106 MERCURE DE FRANCE.
du grand Lac qui en tire son nom, lors-
que sa vraie situation est au côté Oriental:
la ville d'Ouroumi, la même qu'Urmia,
s'y voit attachée au rivage du même Lac,
quoiqu'elle en soit éloignée d'une distance
à estimer de quarante lieues Françoises,
avec de très-hautes montagnes dans l'in-
tervalle, qui n'ont jamais permis de com-
munication entre les Lacs dont ou vient
de parler. Ces circonstances ne seront pas
jugées assez indifférentes, pour qu'il soit
permis de les dissimuler, lorsqu'il est ques-
tion de servir le Public, en lui rendant
compte d'un nouvel ouvrage qu'on lui met
entre les mains.
Il faut maintenant revenit au point
d'Arz-roum, pour passet en Armenie, &c.
La suite dans d'auires Mercures.
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748
p. 108-109
AUTRE.
Début :
Point chair ne suis, quoique couvert de peau ; [...]
Mots clefs :
Saule
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Point chair ne fuis , quoique couvert de peau
Poiflon non plus , je vis ponstant dans l'eau ;
Exempt de peine affez fouvent je pleure ;
Mais mon oeil féche avant ma derniere heure.
Lors je jaunis , & changeant de couleur ,
Tout fouffre en moi , pied , tête , bras & con
Sans fentiment je brule comme méche
M A I. 1752 109:
Devine-moi , qu'eft- ce qui t'en empêche a
Veux-tu , lecteur , plus d'éclairciffement ,,
Allons , je vais t'obéïr promptement.
Ma mince taille eft preſque giganteſque ;
Ma chevelure eft tant foit peu burlesque ,
Vieille au- deffous , & fort jeune au - deffus
Au grand beſoin je ne la retiens plus ,
Je la revois ma chere chevelure
Elle revient & me fert de parure,
De joie alors, je pleure de nouveau.
Pour mon afpect il n'eft ni laid ' ni beau
Je fais pourtant fort bien mon perfonnage ,
Au bord fur tout de quelque frais rivage ;
Je ne dis rien de mes plus doux attraits ,
Tu dois , lecteur , me connoître à ces traits.
CAPRIS DE BEAUVESER
Cuers en Provence , ce 5 Janvier 175.2.
Point chair ne fuis , quoique couvert de peau
Poiflon non plus , je vis ponstant dans l'eau ;
Exempt de peine affez fouvent je pleure ;
Mais mon oeil féche avant ma derniere heure.
Lors je jaunis , & changeant de couleur ,
Tout fouffre en moi , pied , tête , bras & con
Sans fentiment je brule comme méche
M A I. 1752 109:
Devine-moi , qu'eft- ce qui t'en empêche a
Veux-tu , lecteur , plus d'éclairciffement ,,
Allons , je vais t'obéïr promptement.
Ma mince taille eft preſque giganteſque ;
Ma chevelure eft tant foit peu burlesque ,
Vieille au- deffous , & fort jeune au - deffus
Au grand beſoin je ne la retiens plus ,
Je la revois ma chere chevelure
Elle revient & me fert de parure,
De joie alors, je pleure de nouveau.
Pour mon afpect il n'eft ni laid ' ni beau
Je fais pourtant fort bien mon perfonnage ,
Au bord fur tout de quelque frais rivage ;
Je ne dis rien de mes plus doux attraits ,
Tu dois , lecteur , me connoître à ces traits.
CAPRIS DE BEAUVESER
Cuers en Provence , ce 5 Janvier 175.2.
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749
p. 122-124
« THEORIE des Tourbillons Cartésiens, avec des Réflexions sur l'attraction, chez [...] »
Début :
THEORIE des Tourbillons Cartésiens, avec des Réflexions sur l'attraction, chez [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « THEORIE des Tourbillons Cartésiens, avec des Réflexions sur l'attraction, chez [...] »
THEORIE des Tourbillons Cartésiens,
avec des Réflexions sur l'attraction, chez
Guerin, in- 12. 1752.
Rien n'est plus glorieux au Cartésianis-
me que de trouver des défenseurs illustres
qui s'attachent à repousser les traits qu'on
cherche à lui porter aujourd'hui de toutes
parts. Cet ouvrage composé par un hom-
me célébre, dont la réputation dans tous
les genres de litterature est consacrée de
puis long. tems par la voix publique, nous
paroît devoir servir de modéle à ceux qui
entreprendront désormais de soutenir la
cause des Tourbillons. Les bornes que
nous sommes forcés de nous prescrire, &
sa nature de cet ouvrage périodique, ne
nous permettent pas de donner un Extrait
détaillé de ce livre si interessant pour les
Physiciens; ce seroit d'ailleurs lui faire
tort que de vouloit resserrer dans un ex-
trait des idées que l'Auteur a développées
d'une maniere tout à la fois si heureuse &
MAI.
1752.
123
si précise. Chaque chose y est tellement
à sa place, chaque preuve y est si bien pré-
sentée, & si bien liée avec celles qui la
précédent & qui la suivent, que nous ne
scaurions trop exhorter nos lecteurs à fe
procuret par eux-mêmes une lecture si ins-
tructive, nous pouvons ajoûter, si agréa-
ble.
Nous ne craignons point de les assurer
d'avance qu'ils trouveront dans cet ou-
vrage la méthode, la netteté, l'élegance
même que l'illustre Auteur sçait répandre
sur les matières qui en paroissent le moins
susceptibles. Il ne nous appartient pas de
prononcer sur le fonds du sujet; mais
nous ne doutons pas que les Neutoniens
même les plus décidés ne rendent justice
à la forcè des preuves que l'Auteur apporte
en faveur des tourbillons, & des argumens
même par lesquels il attaque le sisteme de
l'attraction. Cette Théorie est précedée
d'une Préface qui pour être d'une autre
main, n en paroît pas moins digne d'être
à la tête de l'Ouvrage; elle est remplie de
vues très-Philosophiques exposées avec
beaucoup de force & de netteté; on y re-
marque une connoissance très- éclairée dę
la Physique ancienne & moderne, & l'on
y verra avec plaisir les témoignages que
plusieurs Sçavans consultés sur l'ouvrag
Fi
Vigsiures bO
224 MERCURE DEFRANCE.
dont il s'agit, ont cru devoir lui rendre.
avec des Réflexions sur l'attraction, chez
Guerin, in- 12. 1752.
Rien n'est plus glorieux au Cartésianis-
me que de trouver des défenseurs illustres
qui s'attachent à repousser les traits qu'on
cherche à lui porter aujourd'hui de toutes
parts. Cet ouvrage composé par un hom-
me célébre, dont la réputation dans tous
les genres de litterature est consacrée de
puis long. tems par la voix publique, nous
paroît devoir servir de modéle à ceux qui
entreprendront désormais de soutenir la
cause des Tourbillons. Les bornes que
nous sommes forcés de nous prescrire, &
sa nature de cet ouvrage périodique, ne
nous permettent pas de donner un Extrait
détaillé de ce livre si interessant pour les
Physiciens; ce seroit d'ailleurs lui faire
tort que de vouloit resserrer dans un ex-
trait des idées que l'Auteur a développées
d'une maniere tout à la fois si heureuse &
MAI.
1752.
123
si précise. Chaque chose y est tellement
à sa place, chaque preuve y est si bien pré-
sentée, & si bien liée avec celles qui la
précédent & qui la suivent, que nous ne
scaurions trop exhorter nos lecteurs à fe
procuret par eux-mêmes une lecture si ins-
tructive, nous pouvons ajoûter, si agréa-
ble.
Nous ne craignons point de les assurer
d'avance qu'ils trouveront dans cet ou-
vrage la méthode, la netteté, l'élegance
même que l'illustre Auteur sçait répandre
sur les matières qui en paroissent le moins
susceptibles. Il ne nous appartient pas de
prononcer sur le fonds du sujet; mais
nous ne doutons pas que les Neutoniens
même les plus décidés ne rendent justice
à la forcè des preuves que l'Auteur apporte
en faveur des tourbillons, & des argumens
même par lesquels il attaque le sisteme de
l'attraction. Cette Théorie est précedée
d'une Préface qui pour être d'une autre
main, n en paroît pas moins digne d'être
à la tête de l'Ouvrage; elle est remplie de
vues très-Philosophiques exposées avec
beaucoup de force & de netteté; on y re-
marque une connoissance très- éclairée dę
la Physique ancienne & moderne, & l'on
y verra avec plaisir les témoignages que
plusieurs Sçavans consultés sur l'ouvrag
Fi
Vigsiures bO
224 MERCURE DEFRANCE.
dont il s'agit, ont cru devoir lui rendre.
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750
p. 124
« OBSERVATIONS sur l'Histoire Naturelle, sur la Physique & sur la Peinture [...] »
Début :
OBSERVATIONS sur l'Histoire Naturelle, sur la Physique & sur la Peinture [...]
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texteReconnaissance textuelle : « OBSERVATIONS sur l'Histoire Naturelle, sur la Physique & sur la Peinture [...] »
OBSERVATIONS sur l'Histoire Naturelle,
sur la Physique & sur la Peinture
avec des planches imprimées en couleur.
Tome premier, II. Partie. A Paris, chez
Drlaguetie, rue S. Jacques à l'Olivier.
M. Gautier, si célebre par ses planches
Anatomiques en couleur, a cru avoir des
expériences propres à renverser le sistême
de Newton sur les couleurs, & il les a pu-
bliées. Après cet ouvrage, il a entrepris
celui que nous annonçons & qui doit for-
mer quatre-vingr volumes & peut-être da-
vantage. On trouvera dans les deux pre-
miers, outre de nouvelles objections con-
tre le Philosophe Anglois, quelques ob-
servations très-intéressantes. Nous avons
été plus frappés de celles qui roulent sur
les hermaphrodites, & sur les animaux
qui engendrent sans femelles.
sur la Physique & sur la Peinture
avec des planches imprimées en couleur.
Tome premier, II. Partie. A Paris, chez
Drlaguetie, rue S. Jacques à l'Olivier.
M. Gautier, si célebre par ses planches
Anatomiques en couleur, a cru avoir des
expériences propres à renverser le sistême
de Newton sur les couleurs, & il les a pu-
bliées. Après cet ouvrage, il a entrepris
celui que nous annonçons & qui doit for-
mer quatre-vingr volumes & peut-être da-
vantage. On trouvera dans les deux pre-
miers, outre de nouvelles objections con-
tre le Philosophe Anglois, quelques ob-
servations très-intéressantes. Nous avons
été plus frappés de celles qui roulent sur
les hermaphrodites, & sur les animaux
qui engendrent sans femelles.
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