LETTRE à M. DE LA PLACE, Auteur
du Mercure, sur l'ELOGE DE SULLY,
par M. THOMAS.
MONSIEUR,
DANS un Ouvrage périodique intitulé,
l'Année Littéraire, qui fe vend à Pa-
ris chez Panckouke , on a imprimé une
Lettre contre l'Eloge de Sully , par M.
Thomas. On y accufe cet Ecrivain d'a-
voir pris plufieurs morceaux de fon Dif-
cours dans les Confidérations fur les Fi-
nances , de M. de Forbonnais . J'ai voulu
examiner par moi - même fur quoi cette
accufation pouvoit être fondée : voici le
réfultat de mes recherches. Permettez-
moi , Monfieur , de vous en rendre
compte. J'avois efpéré quelque temps ,
que M. Thomas pourroit répondre lui-
même mais fans doute il a dédaigné
des accufations qui étoient trop inju
JANVIER. 1764.
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rieufes pour pouvoir lui nuire. Je me
charge très-volontiers de ce qu'il n'a
pas voulu faire ; & c'eft encore plus par
Pintérêt de la vérité ,que par l'eftime par-
ticulière qui m'attache à cet Ecrivain .
Je vais commencer par le Diſcours , &
je viendrai enfuite aux notes.
M. Thomas , dans fon Difcours , a dit,
page 30 , que les Membres du Confeil des
Financesforçoient, par d'indignes délais,
des Créanciers de l'Etat à réduire eux-
mêmes leurs fommes , & les portoient en-
fuite toutes entières fur leurs comptes ;
pag. 37 , que Sully commença par remet-
tre aux Provinces vingt millions d'arré-
rages de Taille; que depuis il diminua
d'année en année cet impôt de deux mil-
lions qu'ilregardoit la Taille comme un
impôt vicieux de fa nature , & fur- tout
la Taille arbitraire. Il rapporte , p. 41 ,
ce mot célébre de Sully , contre les Offi-
ciers de Juftice qui avoient ofé défendre
la fortie des bleds de leur Province :
SIRE , fi chaque Officier en faifoit au-
tant , votre Peuple feroit bientôt fans ar-
gent , & par conféquent VOTRE MA-
JESTE. Je vois dans ces trois articles
trois faits qui fe trouvent exactement
Trapportés dans les Mémoires de Sully :
& il feroit affez difficile de prouver que
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
ces faits appartiennent à M. de Forbon-
nais , parce qu'il les a tranfcrits dans fes
Confidérationsfur les Finances.
On a ofé avancer que le parallèle de
Colbert & de Sully étoit puifé tout entier
dans l'Ouvrage de M. de Forbonnais. II
eft vrai que M. Thomas n'a point créé
lesfaits , fur lefquels eft fondé ce paral-
lèle ; il eft vrai encore que les mots de
courage , d'activité , d'ordre , d'œcono-
mie , de droits intérieurs , de commerce ,
de calculs politiques , d'Agriculture , de
combinaifon d'impôts , fe trouvent éga-
lement dans les deux Ouvrages : mais
voilà à - peu - près ce qu'ils ont de com-
mun. M. de Forbonnais a fait quelques
réfléxions générales fur le Ministère de
Sully , p. 88 , & fur celui de Colbert , p.
271
mais il n'y a pas la moindre trace
d'un parallèle. M. Thomas , dans fon
Difcours , a rapproché ces deux grands
Hommes , & il a comparé fucceffive-
ment leurs opérations , leurs principes ,
leurs fuccès , leurs talens , & leur carac-
tère. Il a fait voir en quoi ces deux Mi-
niftres fe reffembloient, en quoi ils dif-
féroient l'un de l'autre. Ce parallèle exact
& détaillé n'avoit été fait , ni par M. de
Forbonnais , ni par aucun Ecrivain avant
l'Auteur de l'Eloge de Sully. S'il y a,
-
JANVIER. 1764.
57
dans les recherches & dans l'Eloge, quel-
ques mots qui fe reffemblent , c'eft que
les faits , dont l'un & l'autre parlent ,
font précisément les mêmes pour tout
le monde ; c'est qu'on ne peut parler
d'adminiſtration , fans employer les ter-
mes d'Agriculture , de Navigation , de
Commerce , d'Impôt ;
c'eft qu'enfin il
n'y a qu'une manière de juger de certai
nes opérations , pour tous ceux qui ont
des lumières & du bon fens.
Je paffe maintenant aux notes. Voyons
fi l'accufation de plagiat , pour cette
partie , eft mieux fondée. M. Thomas ,
pag. 71 , dit que Sully fe transporta en
1596 dans les principales Généralités
du Royaume , pour en connoître les reve-
.nus , હ que les Financiers n'omirent rien
-
pour le traverfer. Il entre là -deffus dans
quelque détail fur les difficultés qu'il eur
à effuyer. Qui ne voit que ce font- là
des faits qui appartiennent à l'Hiftoire ?
Et de quel front ofe- t- on attribuer ces
-faits à M. de Forbonnais , comme fi c'é-
toit un bien qui lui appartînt en propre ?
Qu'on ouvre les Mémoires de Sully , &
F'on trouvera ces faits tels que l'Auteur
de l'Eloge les a rapportés. Falloit- il donc
qu'il les falfifiât , pour ne pas fe rencon-
trer avec M. de Forbonnais ? On cite en-
Cv
$8 MERCURE DE FRANCE.
core trois notes , l'une fur les opérations
de Sully dans les Monnoyes , l'autre fur
la Gabelle , & la dernière fur la réduc-
tion de l'intérêt. Ces trois notes roulent-
également fur des faits. M. Thomas dit:
que les opérations de Sully fur les Mon-
noyes ne valurent rien , & il en rapporte
les raifons. Devoit-il donc en apporter de
fauffes , parce qu'on avoit déja écrit là-
deffus avant lui ? Et ne lui étoit-il pas
auffi permis de dire , qu'il y avoit en
France beaucoup d'Espèces étrangères ,,
& que , malgrél'Ordonnance du Roi , on:
ne voulut pas les porter à la Monnoye ,
parce qu'on devoit y retenir des droits con-
fidérables ? M. Thomas rapporte enfuite
quelle étoit la proportion de l'or à l'ar-
gent en France , en Espagne , en Angle--
terre , & en Allemagne
mais il avoue
de très-bonne foi qu'il n'a pas inventé
cela. Il n'y a pas d'apparence que M. de
Forbonnais l'ait plus inventé que lui ; &
probablement cent perfonnes , qui au-
roient à parler de cette proportion , fe-
roient toutes obligées de dire la même
chofe . Car une opération d'Arithméti-
que , lorfqu'elle eft jufte , appartient , je
crois , à tous ceux qui fçavent compter..
Des faits que M. Thomas cite fur la Ga-.
belle , les uns font dans les Mémoires de
JANVIER. 1754.
59
-Sully , les autres font connus de toute
la France. Qui ne fçait, par exemple ,
que le Sel eft une denrée très-commune
& qu'on la vend fort cher à des pauvres ?
Qui ne fçait que les Troupeaux , faute de
Sel , périffent de plufieurs maladies ; &
qu'on les écarte même des bords de la
Imer, où ilspourroient fe guérir? Qui eſt-
ce qui ne fe plaint tous les jours de ce
grand nombre de brigands qui paffent
leur vie aufaux-faunage , & qui auroient
pu exercer une profeffion utile ? Quoi !
parce que M de Forbonnais a écrit fur
ces abus , il feroit défendu de dire que
ces abus fubfiftent encore ? Il s'agit bien
ici de répéter ou non une phrafe qui ait
déja été dite ; il s'agit du bien de l'Etat ,
& de vérités utiles ; & , ces vérités , il :
-faut les répéter fans ceffe , jufqu'à ce
qu'elles ayent enfin produit leur effet.
Enfin , dans fa note fur la réduction de
Pintérêt , M. Thomas a dit que cette opé-
·ration de Sully avoit été fort utile à la
~France ; & il a remarqué que toutes les
Nations voisines pavent aujourd hui l'in-
térêt de l'argent moins cher que nous. Il
n'y a pas de Banquier , d'Agioteur , ou
d'Agent de Change , qui ne fcache cela ,
& probablement , fans avoir jamais lû les
recherchés de M. de Forbonnais fur les
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Finances. Pourquoi M. Thomas n'au-
roit-il point eu le même avantage ?
Voilà pourtant à quoi fe réduir cette
prétendue accufation de plagiat. 1º:Quel-
ques faits qui fe trouvent dans les Mé-
moires de Sully , où M. de Forbonnais les
a puifés ainfi que M. Thomas ; desfaits
liés néceffairement à l'Eloge , & qu'il
étoit impoffible de paffer fous filence.
2º. Quelques autres faits , qui ne font
point à la vérité dans les Mémoires , mais
dont les uns font connus de tout le mon-
de , comme les abus de la Gabelle ; les
autres font des faits de calcul , comme
la proportion de l'or à l'argent du temps
de Sully. Il faut voir cependant com-
ment l'Auteur de la Lettre s'accroche à
tous les mots , pour tâcher de trouver
quelque reffemblanche entre les Recher
ches fur les Finances & l'Eloge de Sully.
M. de Forbonnais a employé l'expreffion
puifer dans les mines , & elle fe trouve
auffi dans l'Ouvrage de M. Thomas.
L'Auteur des Recherches a dit , que Sully
foutint en homme de Guerre fon opération
de Finance. L'Auteur de l'Eloge a dit , ce
n'eft point à Sully à trembler ; comme Mi-
niftre , il écrase l'injuftice ; comme Guer-
rier , il brave les menaces. Voilà ce qu'on
appelle plagiat ! En effet , il y a dans les
JANVIER. 1764.
61
deux phraſes le mot de Sully , & le mot
de Guerier reffemble affez à celui d'hom-
me de Guerre.
Quelles accufations ! On prouveroit
de même que l'Oraifon funèbre de Tu-
renne , par Flechier , a été prife toute en-
tière de celle de Mafcaron , parce qu'on
trouve tous les mêmes mots dans l'une
& dans l'autre. En vérité , M. de For-
bonnais lui-même a dû être plus indigné
que M. Thomas contre l'Auteur de cette
Lettre , quel qu'il foit. Connu par un
bon Ouvrage fur les Finances , n'a-t-il
point affez de fa propre gloire , fans
qu'on s'efforce de lui attribuer encore
les Ouvrages des autres ; & fon mérite
a-t-il donc befoin d'être relevé par un fi
petit artifice ?
Il ne tient pas à l'Auteur de la Lettre
qu'on ne croye que tout l'Eloge de Sully
fe trouve dans les Recherches fur les Fi
nances. Il commence d'abord par retran-
cher les deux premières parties , comme
n'ayant pas réuffi . Je conviens qu'elles
ne devoient ni ne pouvoient pas être auffi
intéreffantes que la troifiéme ; mais elles
ont tout le degré d'intérêt & d'éloquen-
ce dont elles étoient fufceptibles : & il
me femble que le Public a retrouvé dans
ces deux parties le Panégyrifte du Maré
(
62 MERCURE DE FRANCE.
chal de Saxe , dù Chandelier Dague
feau, & de Duguay-Trouin. A l'égard
de la troifième partie , l'Auteur de la
Lettre eft forcé d'avouer qu'elle a eu du
fuccès : mais , dit-il , elle n'appartient
point à M. Thomas. Il est bien fingulier
que , cette partie ayant déja été faite ,
پہ
M. Thomas foit le feul qui l'ait trouvée ,
& que perfonne avant lui n'eût fait cette
heureufe découverte. Mais , je demande
à l'Auteur de la Lettre , fi M. Thomas a
trouvé dans les Recherches furles Finan-
ces , le portrait du Miniftre ou de l'Hom-
me d'Etat qui ouvre fa troifiéme partie;
s'il a trouvé cette peinture fi forte de l'é
tat des Finances fous Henri IV , des hor-
ribles déprédations des Financiers , & de
tous les maux qui défoloient les Provint
ces; s'il a trouvé le tableau affreux des
véxations qu'entraîne la Taille arbitrai-
i
re, & tout le morceau où il peint à
grands traits Sully réformant les abus ,
& créant l'Etat une feconde fois ; & ce-
lui où il développe , avec autant de cha
leur que de netteté , les principes de fon
adminiſtration , & tout ce qu'il dit d'é-
loquent fur les Impôts , fur l'Agricul→
ture , fur le Commerce & fur l'Econo
mie ? Je demande enfin s'il a trouvé la
peinture qu'il fait de l'Homme moral
JANVIER, 1764:
63:
dans Sully; ce portrait fi vrai d'une ver-
-tu antique & auftère , & ces détails fi
touchans fur fa retraite , & cette pérorai--
fon qui a paru tout à la fois noble , coul
tageufe & fimple ? Qu'on ofe dire fi
rien de tout cela fe trouve dans les Cón-
fiderations fur les Finances ou ailleurs ?
Voilà pourtant prèfque tout ce qui com
pofe cette troifiéme partie.
A l'égard des faits , comme j'ai déja
dit , on fent bien qu'ils doivent fe trou-
ver dans les Mémoires de Sully , & dans
l'Ouvrage de M. dé Forbonnais ; puifque
M. de Forbonnais a travaillé , comme
M. Thomas , fur ces Mémoires. Pourla
reffemblance d'expreffion , qui paroît
marquée dans trois ou quatre endroits des
notes feulement , ce font fans doute des
-formes qui font reftées dans la tête de
M. Thomas , fans qu'il s'enfoit apperçu
lui-même ; & la plus grande preuve.
qu'il n'a point copié , c'est cette reffem-
-blance même. Car rien affurément . ne
lui eût été plus facile que de changer.ces
phrafes , & de leur donner une autre
tournure. Le plus mince Ecolier n'y au-
roit pas manqué ; à plus forte raiſon un
Ecrivain connu , & qui peut être jaloux
de fa gloire.
Une réfléxion qui fe préfente naturel-
64 MERCURE DE FRANCE.
lement en lifant l'Eloge de Sully , c'eff
que M. Thomas , pour le faire , a dû étu-
dier les Finances , comme il avoit étudié
l'Art Militaire pour l'Eloge du Maréchal
de Saxe , la Jurifprudence pour l'Eloge de
Dagueffeau , & la Marine pour celui de
Duguay-Trouin. Il a donc fallu qu'il lût
beaucoup d'Ouvrages fur les Finances ,
parce que probablement il ne pouvoit pas
s'inftruire de cette matière par lui-même ;
ainfi fon premier travail a conſiſté à exa-
miner une grande partie de ce qui avoit
été écrit là- deffus ; à démêler les vrais prin-
cipes des faux , à fe faire un ſyſtême d'a-
près lequel il pût connoître & juger les
différentes opérations de Sully , & qui
pût lui fervir de guide dans fon Ouvrage.
C'eft après ce travail qu'il a fans doute
compofé fon Difcours , qui lui appar-
tient tout entier comme Orateur. Ceux
qui lui reprochent que tout ce qu'il dit
fur les Finances n'eft pas de lui , font à-
peu-près auffi raifonnables que s'ils pré-
tendoient qu'un Architecte n'a aucun
mérite à avoir conftruit un bel Edifice ,
parce qu'il n'a point créé les matériaux
qui le compofent.
L'Auteur de la Lettre , après avoir ci-
té encore quelques phrafes , qui , pour
la plupart , font tirées des Mémoires de
JANVIER. 1764;
65
Sully , ou qui fe trouvent par-tout com-
me celle-ci , la liberté eft l'âme du Com-
merce ; après avoir tâché de rapprocher
des chofes qui n'ont aucune reffemblan-
ce entre elles , ou qui n'ont que celle
des mots ; après avoir jetté des foupçons
où les accufations lui manquent ; ofe
demander ce qui reftera à M. Thomas.
On répond qu'il lui reftera la première
la feconde & la troifiéme partie de fon
Difcours , excepté ces mots , en parlant
de la Taille , impôt vicieux defa nature ;
& ces autres mots , en parlant de la fa-
meuſe réponſe de Sully fur la fortie des
bleds , paroles mémorables , & qui méri-
teroient d'être écrites.... On avoue que
ces deux bouts de phrafes , qui ne font
pas des faits , fe trouvent dans les Re-
cherches fur les Finances.
I lui reftera
toutes les notes , à l'exception de quel-
ques lignes éparfes çà & la dans les deux
volumes in-4 °. des Recherches fur les Fi
nances , & qui ne contiennent encore
que desfaits , comme on l'a détaillé plus
haut.
Il lui reftera l'ordonnance & le
plan de fon Difcours , la manière dont
il préfente les faits , les réfléxions qu'il y
mêle , l'ordre & l'enchaînement des vé-
rités , l'éloquence qu'il a pu y joindre ,
les fentimens de Citoyen qui l'animent
戛
66 MERCURE DE FRANCE.
Il lui reftera enfin tout fon Ouvrage
excepté les faits hiftoriques qu'il n'a pu
ni dù créer , qui étoient néceffairement
le canevas de l'Eloge , & qui lui appar
tenoient fans doute comme ils appartien
nent à tous ceux qui ont écrit , qui écri
vent , & qui écriront après lui . J'ai
Phonneur d'être , Monfieur , votre très-
humble & rrès-obéiffant Serviteur ,
D'A ***.