LETTRE de M. de BELLISLE, Secrétaire
des Commandemens de S. A S.
Mgr le DUC D'ORLEANS, à M. de
VELYE, Membre de la Société Littéraire
de Châlons-sur-Marne, le 24
Septembre 1763.
MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLÉANS,
Monsieur, qui est quant à présent,
le feul Prince appanagé de la Maiſon
de France , doit veiller avec une atten-
tion particulière , pour que perſonne ne
puiffe prétendre à un pareil titre , qui
n'eſt dû qu'aux males puînés de nos
Rois , & àl'aîné de la defcendance maf-
culine de ces puînés. En effet , l'Appa-
nage eſt une portion détachée des Do-
maines de la Couronne , que les Loix
de l'Etat donnent ,avec autant de juſtice
que de politique , aux puînés de nos
AVRIL. 1764.
115
Souverains , pour leur ſubſiſtance , &
pour leur tenir lieu du partage au Trône
qu'ils étoient en droit de prétendre fous
la première & la ſeconde Race. Une
longue expérience ayant fait fentir les
inconvéniens de cette divifion de Souve-
raineté , on y remédia au commence
mentde la troifiéme , par la Loi falutaire
des Appanages , qui font devenus dans
la ſuite reverfibles à la Couronne au dé-
faut de la ligne maſculine. Cette portion
que tientlePrince appanagé , avec des
prérogatives dignes de la fource dont
elles font émanées , & qui lui retracent
fans ceſſe l'éclat & les droits de fon ori-
gine , ainſi que ſes devoirs , eſt certai-
nement la plus noble & la plus belle de
toutes les tenures , & ne peut être affimi-
lée à aucune autre. D'après ces principes,
Monfieur ,Mgr le Duc d'Orléans n'a pu
voir fans ſurpriſe, dans le Mercure de
Francedu mois d'Avril 1760 ,tom. 2, p.
148, que , dans un article où l'Auteur du
Mercure rend compte d'une Séance pu-
blique de la Société Littéraire de Châ-
lons-fur-Marne , il ſoit dit que vous
avez continué la lecture de l'Hiſtoire de
la Ville , de la Comté-Pairie de Vertus ,
&de la fuite des Seigneurs qui ont pof-
fédé ce Domaine juſqu'à M. le Maréchal
116 MERCURE DE 2 FRANCE.
Prince de Soubiſe , qui le tient aujour--
d'hui comme un Appanage de la Maiſon
de France , étant héritierpour unepartie
de l'ancienne Maison de Bretagne , qui
le poſſedoit à ce titre. Voilà en peu de
mots , Monfieur, trois aſſertions bien ex-
traordinaires. 10. M.le Prince de Soubise
n'a jamais prétendu & ne peut pas pof
féder le Comté de Vertus comme- un
Appanage de la Maiſon de France.
2°. La Maiſon de Bretagne ne l'a point
poſſédé à ce titre. 3°. M. le Maréchal de
me héritier de l'ancienne Maison de
)
Soubiſe n'en eſt point propriétaire com--
Bretagne. Un ſimple extrait des ſça-
vans Ouvrages de M. Dupin & de M.
l'Abbé de Longuerues ſuffira pour éta-
blir la négative des faits que vous avez
avancés . Lors de la réunion de la Cham-
pagne à la Couronne de France , la Sei-
gneurie de Vertus entra dans le Do-
maine du Roi ; elle y eſt demeurée juf
qu'en 1361 , que le Roi Jean la donna
enpleine propriété, avec titre de Comté,
à Jean-Galeas Viscomti , pour dot de ſa
fille Isabelle que Viſcomti épouſa. Jean-
Galeas mariant ſa fille Valentine avec
Louis , Fils de France , Duc d'Orléans ,
en 1389, lui donna de même en dot le
Comté de Vertus. Marguerite , fille de
AVRIL 1764.
H7
Valentine & de Louis , Duc d'Orléans ,
**porta ce Comté dans la Maiſon de Bre-
tagne , en épouſant Richard , Comte
d'Estampes. De leur mariage naquit
François II , Duc de Bretagne , qui en
fit don à François , ſon fils naturel , fou-
che des Seigneurs d'Avangour. Si vous
voulez , Monfieur, confulter les preuves
de l'Hiſtoire de Bretagne , tome 3 , co-
lonne 1354 , vous y verrez qu'il fut en-
joint aux Seigneurs d'Avangour , par
pluſieurs Arrêts du Parlement, de ne
pointufurper le nom de Bretagne. Ces
Seigneurs ontcontinuédejouirdu Com-
té de Vertus de mâle en mâle , juſqu'en
1746 , que leur poſtérité mafculine s'é-
tant éteinte , leur fucceffion a paſſé à
M. le Prince de Soubiſe , iſſu deMarie
d'Avangour , qui avoit pour quatriéme
ayeul François d'Avangour, fils naturel
de François II. Ce n'eſt donc point
comme héritier de l'ancienne Maiſon de
Bretagne , que M. le Prince de Soubiſe
pofſéde le Comté de Vertus , mais com-
me héritier d'une branche illégitime de
cetteMaiſon. Ce n'eſt donc point com-
me en Appanage de la Maiſon de Fran-
ce, que M. le Prince de Soubife tient
aujourd'hui ce Comté , mais comme un
héritage qui lui eſt échu du chef d'une
18 MERCURE DE FRANCE.
grand-mère, laquelle avoit recueilli par
droit de fucceffion , la donation faite à
François d'Avangour fon auteur , parle
Duc de Bretagne. Enfin dans les diver-
ſes mutations du Comté de Vertus , qui
a paffé du Roi Jean à ſa fille Isabelle ,
d'Isabelle à Valentine de Milan , ſa fille ,
de Valentineà ſa fille Marguerite,deMar-
guerite, femmede Richard Comte d'Ef-
tampes , à leur fils François , Duc de
Bretagne , & du Duc François à Fran-
çois d'Avangour ſon fils naturel; on ne
reconnoît aucun des traits qui caractéri-
fent unAppanage du la Maiſon de Fran-
ce , & d'où l'on puiſſe inférer que la
Maiſon de Bretagne ait poſſédé à ce
titre le Comté de Vertus. Ces obferva-
tions , Monfieur , que j'ai l'honneur de
vous envoyer par ordre de Mgr le Duc
d'Orléans , & dont vous pouvez faire la
vérification dans notre Hiſtoire , vous
engageront ſans doute à faire inférer
dansleMercure un Article qui puiſſe ré-
former ce qui a été avancé à ce ſujet
dans celui d'Avril 1760 ; afin que les
perſonnesqui ne ſont pas inſtruites de la
nature des Appanages , ne ſe forment
pas de cette tenure des idées fauſſes ,
qu'il eſt important pour les Princes Ap-
panagers de ne pas laiſſer accréditer ; &
AVRIL. 1764.
119
comme la Société Littéraire de Cha-
lons ſe propoſede donner bientôt au
Public le recueil de ſes Mémoires
,
SA. S. fe flatte que vous aurez l'atten-
tion de fupprimer dans celui qui con-
cerne le Comtéde Vertus, le titre d'ap-
panage dont vous l'avez décoré , avant
d'avoir approfondi cette matière.
J'ai l'honneur d'être , &c.