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3351
p. 47-48
VAUDEVILLE DE TABLE.
Début :
Aux Dieux les plus charmans, [...]
Mots clefs :
Boire, Aimer
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texteReconnaissance textuelle : VAUDEVILLE DE TABLE.
VAUDEVILLE DE TABLE.
AUx Dieux les plus charmans ,
Amis , rendons hommage ;
Notre bonheur eft leur ouyrage :
Chantons- les dans ces doux inftans.
Et pour mieux celébrer leur gloire
Au gré de nos plus chers dehrs ;
A longs traits goûtons les plaifirs
De bien aimer & de bien boire.
A Bacchus , à l'Amour
Vrais charmes de la vie ,
Que notre ame foit affervie ;
Qu'ils regnent fur nous tour à tour.
De les fuivre , c'eft être fage ;
48 MERCURE DE FRANCE.
Ex le prétendu fage eft fou ,
Qui d'une Iris & du glou glou
Méconnoît le prix & l'ufage,
粥
Nectar , cours en nos coeurs
Te joindre à la tendreffe ,
Tous deux dans une aimable ivreffe
Comblez - nous de mille douceurs.
Des cieux , c'eft là le bien fuprême ,
Et pour en jouir , chacun doit
Sçavoir aimer autant qu'il boit ,
Et fçavoir boire autant qu'il aime.
La musique eft de M. Charriere.
Les parolesfont de M. M....
AUx Dieux les plus charmans ,
Amis , rendons hommage ;
Notre bonheur eft leur ouyrage :
Chantons- les dans ces doux inftans.
Et pour mieux celébrer leur gloire
Au gré de nos plus chers dehrs ;
A longs traits goûtons les plaifirs
De bien aimer & de bien boire.
A Bacchus , à l'Amour
Vrais charmes de la vie ,
Que notre ame foit affervie ;
Qu'ils regnent fur nous tour à tour.
De les fuivre , c'eft être fage ;
48 MERCURE DE FRANCE.
Ex le prétendu fage eft fou ,
Qui d'une Iris & du glou glou
Méconnoît le prix & l'ufage,
粥
Nectar , cours en nos coeurs
Te joindre à la tendreffe ,
Tous deux dans une aimable ivreffe
Comblez - nous de mille douceurs.
Des cieux , c'eft là le bien fuprême ,
Et pour en jouir , chacun doit
Sçavoir aimer autant qu'il boit ,
Et fçavoir boire autant qu'il aime.
La musique eft de M. Charriere.
Les parolesfont de M. M....
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Résumé : VAUDEVILLE DE TABLE.
Le texte est un vaudeville dédié aux dieux et à la célébration du bonheur. Il invite à chanter et à honorer les plaisirs de la vie, notamment l'amour et le vin. Les vers exaltent Bacchus et l'Amour, considérés comme les véritables charmes de l'existence. Le poème souligne que suivre ces plaisirs est sage et que celui qui ignore leur valeur est fou. Il appelle à savourer le nectar et la tendresse, combinés dans une ivresse douce, pour atteindre le bien suprême des cieux. La musique est composée par M. Charrière, tandis que les paroles sont de M. M.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3352
p. 91-109
REPONSE du sieur Vojeu de Brunem aux observations du P. Laugier, sur la nouvelle Histoire de la conquête de la Chine.
Début :
Une sage critique ne peut qu'être utile à la véritable histoire des nations [...]
Mots clefs :
Conquête de la Chine, Chine, Histoire, Empire, Empereur, Observateur, Tartares, Conquête, Jean-Baptiste Du Halde, Joseph-Anne-Marie de Moyria de Maillat
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texteReconnaissance textuelle : REPONSE du sieur Vojeu de Brunem aux observations du P. Laugier, sur la nouvelle Histoire de la conquête de la Chine.
REPONSE du fieur Vojeu de Brunem
aux obfervations du P. Laugier , fur la
nouvelle Hiftoire de la conquête de la
Chine.
NE fage critique ne peut qu'être
tions , & mérite à ce prix un accueil gracieux
de la part des gens de Lettres. Les
obfervations du P. Laugier , inférées dans
le Mercure de France (a ) , font- elles bien
marquées à ce coin de fageffe , qui rend
précieufe la cenfure des vrais fçavans , &
dont un homme de fon état ne s'écarta jamais
fans nuire à coup fûr à la réputation ?
c'eft au public d'en juger : je me préfente
avec confiance à fon tribunal , & j'attends
en paix fa décifion .
Dans la nouvelle hiftoire de la conquête
( a ) Janvier, pag. 147.
92 MERCURE DE FRANCE .
de la Chine , il eft dit que la nation des
Tartares Mancheoux étoit peu connue à la
fin du feizieme fiécle ; que le Prince Taitfong
, le premier des Rois Mancheoux qui
ait pris le titre d'Empereur des Chinois ,
mourut fans laiffer aucun fils qui lui fuccedât
; que la conquête enfin de ce vaſte
empire n'eut proprement lieu que huit ans
après la mort de ce Monarque , à l'occafion
des fuccès du rebelle Lyftching. Or
le P. Laugier emploie environ une vingtaine
de pages d'écriture à combattre vivement
ces trois points . Le défaut de vraifemblance
dans le récit de ce grand événement
eft la premiere raifon qu'il fait valoir
, & cette raifon devient péremptoire ,
felon lui , appuyée de l'autorité du P. Duhalde.
Direz- vous à l'obfervateur que le P. Dahalde
n'a pas été à portée de puifer dans
les fources ? qu'il n'a point lû les auteurs
originaux , Chinois & Tartares ? que fa
magnifique defcription de la Chine , excellente
à bien des égards , n'eft au fond
qu'une compilation des divers mémoires
qui lui étoient envoyés à Paris par fes
confreres de Pekin , où , fans miracle , il
peut s'être gliffé plus d'une erreur ? que la
partie hiftorique fur-tout de ce bel ouvrage
y eft traitée affez légerement , vû la
MARS. 1755.
93
prodigieufe étendue des annales chinoifes?
prierez-vous ce nouveau défenfeur de l'infaillibilité
du P. Duhalde , d'accorder au
moins quelque audience au P. de Mailla ,
célebre Miffionnaire de la Société , qui a
vécu plus de quarante- cinq ans à la Chine
dans l'enceinte du Palais impérial , ou dans
des voyages entrepris par ordre de l'Empereur
exhorterez-vous enfin ce redoutable
juge d'un manufcrit qu'il n'a jamais
lu , à vouloir au moins le parcourir une
fois fans paffion & fans préjugé ? Sa réponfe
eft toute prête & finguliere s'il en fut
jamais la voici. ( b ) Le peu de méthode qui
regne dans fon manufcrit ne nous invitegueres
à le croire. Et d'où fçait-il qu'il manque
de méthode ? on avoue que le ftyle
en eft fort négligé , & l'élocution peu correcte
; mais la méthode y eft à peu - près
telle qu'on a droit de l'attendre .
:
Le P. Obfervateur continue ainfi l'avis
qu'il nous donne fur l'auteur du manuf
crit : ( c ) Le jugement qu'il eft naturel d'en
-porter ( fans avoir lû fon ouvrage , capable
de former plufieurs volumes in - folio )
·le met au rang de ces efprits indulgens , qui
par un excès de bonne foi ne sçauroient avoir
ni certains fcrupules fur la certitude de leurs
(b ) Obferv. pag. 162 .
(c ) Obferv. ibid. & p. 163 , &c .
94 MERCURE DE FRANCE.
garans , ni de grandes attentions dans leurs
recherches , ni beaucoup de délicateffe fur les
preuves d'où notre critique conclut ( d )
qu'il réfulte au moins un doute bien fonde
contre l'exactitude de l'hiftoire manufcrite
qu'on vient d'imprimer à Lyon.
Je laiffe à qui le voudra le foin d'examiner
à loifir fi le P. Laugier mérite ou
non d'être mis au rang des efprits indulgens
, & s'il peche ici par un excès de bonne
foi. Mon deffein eft uniquement de
faire fentir au lecteur combien ce critique
eft lui-même peu fcrupuleux fur fes garans
, peu attentif dans fes recherches , peu
délicat fur fes preuves ; d'où réfulte néceffairement
une forte d'évidence de la frivolité
de fes remarques , tant fur la nouvelle
hiftoire imprimée à Lyon , que fur le
manufcrit dont cette hiftoire eft extraite
comme une centieme partie de fon tout.
Venons au fait.
Une des plus confidérables obfervations
du P. Laugier a pour objet la foibleffe &
l'obfcurité qu'on attribue au peuple Mancheoux
fur la fin du feizieme fiècle . Comment
croire ici le P. de Mailla , s'il réfulte
des faftes du P. Duhalde que les Tartares
ont toujours été plufieurs fiécles , même
( d ) Obfery, pag. 164 .
MARS. $755.
95
avant Jefus-Chrift , autant d'ennemis irréconciliables
des Chinois ? que les Mancheoux
ne font réellement que les Tartares
orientaux , & que ces orientaux , au
commencement du dixieme fiécle ( e ) enrent
la gloire de contraindre un Empereur
à leur céder plufieurs villes & à leur payer
tribut ?
L'objection , j'en conviens , paroîtra
forte à ceux qui n'ont jamais lu , ou qui
n'ont fait que parcourir légerement les faftes
du P. Duhalde , & l'Obſervateur eft
apparemment de ce nombre : mais une
lecture férieufe de ces faftes àuroit appris
au P. Laugier à mieux diftinguer les différentes
nations Tartares , & à ne pas confondre
les nouveaux Mancheoux avec les
anciens , appellés Kins , dont l'empire en
effet fut très- étendu . Il auroit vû de plus
que fur la fin du treizieme fiécle , non feulement
la domination de ces Kins fut ,
comme il le dit (f) , entierement abolie à la
Chine , mais qu'ils furent eux-mêmes prefque
tous exterminés ( par les Mongoux ) : ce
font les termes du P. Duhalde . (g ) Or , en
fuppofantmême comme certain que les nouveaux
Mancheoux defcendoient des Kins ,
( e ) Obferv. pag. 153 .
(f) Obferv. pag. 155 .
(g ) Duhalde , t . 1. pag. 491 ; t . 3. p. 62.5
96 MERCURE DE FRANCE.
ce qui paroît au moins douteux au P. de
Mailla , n'eft- il pas évident qu'une nation
presque toute exterminée vers la fin du treizieme
fiécle , ne pouvoit être un peuple
confidérable au feizieme ? Voilà donc le
P. de Mailla juftifié en ce point par le P.
Duhalde , & , fi je ne me trompe , le critique
confondu par fon oracle même .
Autre preuve fenfible des recherches du
P. Laugier , & de fes connoiffances en fait
d'hiftoire. Il ne peut fe perfuader qu'un
peuple , encore foible & méprifé des Chinois
au feizieme fiécle , ait pu ſe révolter
avec fuccès & faire des conquêtes au fiécle
fuivant. Non , dit le fçavant Obſervateur ,
les hiftoires anciennes & modernes ne nous
apprennent rien qui puiffe accréditer la réalité
d'un pareil foulevement. ( h ) Eft- ce bien en
France ou chez les Hurons qu'on ofe avancer
une auffi étrange propofition ? Que
l'hiftoire ancienne & moderne n'ait rien
appris de pareil au P. Laugier , je veux l'en
croire : mais nos jeunes gens , à peine fortis
du Collége , ignorent - ils le fond du
charmant récit que fait Hérodote du fou-
- levement & des rapides progrès des Perfes
? Cette nation peu connue avant Cyrus ,
ne vint-elle pas à bout , fous la conduite
( b ) Obferv. pag. 150,
de
MARS. 1755. 97
de ce héros , de vaincre les Médes , & de
conquérir leur vaîte Empire ? Les moins
verſés dans l'hiſtoire n'ont- ils pas quelque
idée de l'expédition des Cymbres , qui for
tirent tout-à- coup du Jutland , inonderent
la Germanie & les Gaules , & firent trembler
l'Italie ? Ils n'étoient pas feuls , direz
-vous , ils fe liguerent avec les Teutons.
Mais les Mancheoux firent de même
; ils s'affocierent les Mongoux , anciens
conquérans de la Chine. J'avoue que les
Cymbres furent arrêtés dans leur courfe.
Pourquoi ? parce qu'ils eurent en tête des
Romains , & que les Mancheoux à la Chine
ne furent aux prifes qu'avec des Chinois.
Le P. Laugier lui-même peut- il ne
pas fçavoir ce qu'entreprit Mahomet au
feptiéme fiécle , avec une poignée d'Arabes
, & jufqu'où les premiers Califes , fes
fucceffeurs , étendirent leur domination.
A-t-il oublié ce qui de nos jours eft arrivé
en Perfe , la conquête de cet Empire par
la nation des Aghvans ?
»
Cependant , pourfuit l'élégant Obfer-
» vateur ( i ) , je conviens que la chofe
» n'eft pas phyfiquement impoffible , &
» que fi l'on s'en tenoit toujours à la vraifemblance
, on feroit en danger de re
(i ) Obferv, pag. 150.
E
S MERCURE DE FRANCE.
jetter plus d'une vérité. Mais dès que je
vois la chofe racontée très- différemment
» par un autre auteur , je ne fçaurois fouf
» crire aveuglément à un témoignage qui ,
quoique poftérieur, n'a certainement rien
qui doive lui faire adjuger la préférence.
"
23
Les exemples qu'on vient d'indiquer &
bien d'autres auffi remarquables dans l'hiftoire
ancienne & moderne , prouvent évidemment
que le moral de la chofe va ici
de pair avec le phyfique , c'eſt-à- dire qu'il
n'eft point moralement impoffible qu'une
nation traitée avec mépris par le peuple
dominant , fe fouleve tout-à-coup , & fubjugue
à la fin fes anciens maîtres . Refte à
prononcer fur le fait particulier dont il s'agit
, après avoir pefé dans la balance d'une
critique exemte de paffion les deux autorités
du P. de Mailla & du P. Duhalde. Or , foit
dit encore une fois , il paroît que celle du
premier l'emporte fur l'autre : celui - là
ayant compofé fon hiſtoire chinoiſe fur les
lieux , ayant mis plus de vingt ans à per
fectionner fon ouvrage, ayant lû , analyfé,
confronté les auteurs originaux dans lear
propre langue , fans parler de la facilité
qu'il avoit de fe redreffer en cas de méprife
, par l'examen refléchi qu'il a fait des
quatre volumes du P. Duhalde , fur lefquels
il dit fon fentiment.
M AR S. 1755 99 .
La préfomption deviendra encore plus
forte en faveur du P. de Mailla , fi on veut
bien faire attention à ce qu'il écrit aux fupérieurs
de la province de Lyon & à fes
amis. J'ai ces lettres actuellement fous mes
yeux , & j'y vois qu'un des grands motifs
de ce laborieux Jéfuite dans la compofi
tion de fon hiftoire , fut de communiquer
aux nouveaux Miffionnaires de fa Compa
gnie une vraie érudition chinoife , rien
n'étant plus propre , felon lui , à furprendre
agréablement les Mandarins que de
paroître au fait des différentes révolutions
de l'Empire , & de montrer à propos qu'on
connoît les grands hommes des deux nations
chinoife & tartare. Il eft donc bien
à préfumer que le P. de Mailla mit tous
fes foins à ne rien inférer dans fon ouvrage
qui pût être raisonnablement contefté.
Jugeons- en par l'impreffion que feroit
fur nos François une érudition foible
ou mal digérée fur les antiquités de notre
Monarchie , fur nos Rois & nos héros.
Réuniffons ces circonftances : n'en ré
fulte-t-il pas que l'autorité du P. de Mailla
doit être naturellement préférée à celle du
P. Duhalde , par-tout où l'on voit quelque
différence dans la narration de ces
deux auteurs ? Le P. Laugier néanmoins
interdit à qui que ce foit cette préférence
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
& il l'interdit en maître. Franchement
peut il fe promettre qu'on lui obéira fans
murmurer ?
Murmure injufte , dira- t -on , fi malgré
le long féjour de votre Pere de Mailla å la
Chine , malgré fon application conftante
& toute la bonne volonté que vous lui
fuppofez , ce Miffionnaire fut tel à peuprès
que nous l'a dépeint le Pere Obfervateur
, c'est-à-dire un écrivain indulgent
à l'excès , & ce qu'on appelle en France
un bon homme. C'eft très - bien dit : mais fi
ce portrait eft de pure imagination , que
doit- on penfer du peintre ou du deffinateur
qui l'a croqué ?
Je m'adreffe ici au public , en prenant
la liberté de lui demander s'il eft avantageux
au progrès des connoiffances humaines
, conforme aux loix de l'humanité
& de l'honneur , de deshonorer à fon gré
un auteur illuſtre , également diftingué
par fa naiffance & par les travaux , par fon
caractere & par fes vertus ? de décrier fon
ouvrage fans l'avoir lû , ouvrage intéref
fant pour toute l'Europe , & unique dans
nos climats de jetter une affez forte couche
de ridicule fur les poffeffeurs de fon
manufcrit , gens de lettres par état , & , ffi
on ofe le dire , un peu connoiffeurs , qui
depuis bien des années ne ceffent de mon
?
MARS. :* 1755. 701
trer aux fçavans cette production chinoife ,
comme un des précieux ornemens de leur
magnifique bibliothèque ?
Car enfin , pour revenir à la critique du
P. Laugier , fur quoi eft fondé , je vous
prie , ce terrible arrêt de profcription dont
on appelle ? Qu'on parcoure exactement
les dix-fept pages inférées dans le Mercure
de Janvier , on n'y trouvera aucun grief
folidement établi ; on y entaffe périodes
fur périodes : on y prône le P. Duhalde ,
on y cenfure le P. de Mailla , on y déclame,
& puis c'est tout.
Mais fuis - je moi-même bien en garde
contre l'air de déclamation que je reproche
à l'Obfervateur ? Si fa critique eft des
plus frivoles , ma réponſe l'eft-elle moins ?
Le Lecteur eft ici mon juge , je le fupplie
de m'honorer encore un moment de fon
attention .
Pour déprimer le P. de Mailla , mis en
parallele avec le P. Duhalde , notre critique
affure que ce dernier forma fa defcription
de la Chine fur des mémoires recueillis
avec toutes fortes de foins par les plus
accrédités & les plus capables des Miffionnaires
Chinois. ( k ) Le fait eft certain ; mais
file P. Obfervateur avoit feulement ouvert
( k ) Obferv. p. 163.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
le premier volume du P. Duhalde , il auroit
vû le nom du P. de Mailla dans la lifte
de ces Miffionnaires les plus accrédités ¿
les plus capables . Ce n'étoit donc pas un
homme fans conféquence , au jugement
du P. Duhalde , cru infaillible par le Pere
Laugier.
J'ajoûterai que le même P. Duhalde ,
fçavant & modefte , & par là vrai fçavant ,
étoit auffi éloigné de s'attribuer quelque
forte d'infaillibilité que de manquer de
confidération à l'égard du P. de Mailla.
Ecoutons - le dans l'extrait que voici d'une
de fes lettres aux PP . Regis & de Mailla ,
datée de Paris le 7 Octobre 1736. » Quoi-
» que j'aie pris toutes les précautions ima
ginables pour ne rien avancer que d'exac-
» tement vrai , fi par la lecture de l'ouvrage,
vous trouvez que je fois tombé
dans quelques méprifes , vous m'obli-
» gerez de me le faire connoître , & je me
» ferai un plaifir d'en inftruire le public ,
» en fuivant vos , corrections , ce qui de-
و ر
viendra une nouvelle preuve de mon
» exactitude. Depuis quinze mois que cette
hiftoire paroît , on me demande déja s'il
» ne m'eft pas venu affez de mémoires
» pour faire un fupplément. Si vous & nos
»autres RR. Peres avez des écrits fur les
» matieres que j'ai traitées , ou fur d'autres
MARS. 1755. 103
» concernant la Chine & la Tartarie , qui
donnent de nouvelles connoiffances , &
» que vous vouliez bien m'en faire part ,
» je ferai ce fupplément . J'y pourrai mettre
la nouvelle carte de la Tartarie , fi
vous jugez à propos de la faire , & j'y
joindrai les raifons qu'on a eues de la
» donner de nouveau , que je tirerai des
» obfervations du P. de Mailla & de celles
>>
que vous m'enverrez. Je fuis avec bien
» du refpect , &c. Duhalde , Jéfuite. Je
laiffe à l'Obfervateur le foin de commenter
intérieurement la fin de cette lettre , &
je paffe à un autre garant bien für du génie
& de la fagacité du P. de Mailla : c'eft
le grand Kang- hi .
Lorfqu'en 1711 ce Monarque ( le Louis
le Grand des Chinois ) eut formé le deffein
de faire lever une carte exacte de fes
Etats , quatre des plus belles & des plus
riches provinces de l'Empire , avec la fameufe
ifle de Formofe , furent affignées aux
Peres Regis , de Mailla & Hinderer ; ils
s'acquitterent en habiles gens de cette importante
commiffion ( 1 ) , & l'Empereur
fut pleinement fatisfait. Ce Prince étoit
donc bien éloigné des fentimens du Pere
Laugier au fujet du P. de Mailla.
(1)Lettres édifiantes , vol . 14.
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
"
Au fuffrage de l'immortel Kang-hi joignons
celui d'un des Miffionnaires que je
viens de nommer , le fçavant P. Regis,
qui a eu tant de part à la collection du P.
Duhalde. J'ouvre le premier porte-feuille
du manufcrit odieux à l'Obfervateur , &
j'y lis l'atteftation fuivante , écrite & fignée
de la propre main du P. Regis. J'ai lu
» avec foin le manufcrit intitulé : Hiftoire
» générale de la Chine. Cet ouvrage tra
duit du texte chinois des annales , con-
» fronté avec les verfions tartares , faites
» par ordre du dernier Empereur , contient
» non feulement les révolutions arrivées
» au- dedans de l'Empire , & les guerres
» qu'il a eues à foutenir avec les Royaumes
» voiſins , mais encore les maximes de politique
qui ont toujours été les principes
du gouvernement de cette Monarchie.
Il renferme de plus l'ancien livre
» Chou-king , dont on fouhaitoit la tra-
» duction , & le Tchun - tfiou , écrit par
» Confucius , pour l'inftruction des Prin-
» ces : de forte qu'on a dans ce feul ou
vrage prefque tout ce qu'on pouvoit fouhaiter
de fçavoir fur ce vafte Empire :
ainfi je le juge digne de l'attention du
public. Fait à Peking , ce 2 Juin 1727 .
J. Bapt . Regis , de la Compagnie de Je-
» fus.
MARS. 1755. 105
Feu M. Freret , Secrétaire perpétuel de
l'Académie royale des Belles- Lettres , fut
de l'aveu de fes illuftres confreres , & , ce
qui revient au même , de l'aveu de tous
les fçavans , un de ces critiques confommés
qui font honneur à leur fiécle. Jufte appréciateur
des ouvrages qui lui tomboient
fous la main , il en découvroit bientôt le
fort & le foible ; j'ofe même dire que fon
caractere franc & loyal ne lui permit jamais
de diffimuler fes fentimens , quand
l'intérêt des lettres ou quelqu'autre pareil
devoir exigeoit de lui qu'il les fit connoître.
Sa politeffe , à la vérité , étoit extrême
: c'est l'efprit dominant de fa compagnie
; mais un beau génie , un coeur
droit , un fçavant du premier ordre fçut
toujours allier l'amour du vrai avec les
regles de la politeffe la plus exacte.
Or deux lettres de ce célébre Académieien
, que je fuis en état de produire ent
original , font foi des démarches qu'il fai
foit actuellement , par lui - même ou par fes
amis , auprès de M. le Duc d'Antin , pour
procurer l'honneur de l'impreffion royale
à l'hiftoire du P. de Mailla. Voici fes propres
termes dans la lettre du 29 Août
1735 , adreffée au P. Morand , Prefet des
hautes études du Collège de Lyon. » Je
me préparois à yous renvoyer le manuf
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
» crit du P. de Mailla , après en avoir tiré
» un extrait ( de la préface ) . J'y ai trouvé
», une notice excellente des différentes hif-
» toires générales de la Chine . Quoique
» j'euſſe déja connoiffance d'une partie de
» ces chofes , j'y ai trouvé un détail qui
» m'a fait un très-grand plaifir. Je vois
par la lettre de M. le Prévôt des Marchands
( Camille Perrichon , Confeiller
» d'Etat , nom à jamais immortel dans le
» coeur des Lyonnois ) , que le fieur de
» Tournes paroît avoir deffein de fe char-
» ger de l'impreffion de cet ouvrage. Ce
fera un grand avantage que la chofe fe
» faffe fous vos yeux ; mais à l'égard des
» cartes & des figures , je crois qu'il fau
droit les faire graver ici , & je me chargerois
de conduire l'ouvrage , & de choi
» fir les Graveurs ... . La publication de
» cette hiftoire autentique devroit cepen-
" dant être revêtue ici d'une autorité
» femblable à celle avec laquelle elle a
paru à la Chine par les ordres de Kang-
» hi ..... C'eft une difficulté qui n'eſt pas
»infurmontable , fi l'on pouvoit infpirer
cette envie à la Cour , au Cardinal de
» Fleuri , au Garde des Sceaux , & c. «
En parlant du Profpectus qu'il vouloit faire
lui-même , il dit ; je crois , fauf meilleur
» avis , qu'il feroit à propos de le mettre
»
"
MAR S. 1755. 107
» dans le Mercure de France : cet ouvrage
» va par-tout , & tout le monde le lit ; ce
» n'eft plus le Mercure galant d'autrefois .
La 2 lettre du 23 Novembre témoigne
le même empreffement pour faire honneur
au P. de Mailla . On y voit auſſi un
trait remarquable de la critique exacte &
févere de M. Freret. » J'ai écrit au R. P.
» de Mailla pour le remercier la diffi-
» culté que je propofois au fujet de la maniere
dont il parle de la chronologie ,
» ne tombe pas fur le fond même de cette
chronologie ; mais la certitude parfaite
qu'il femble lui attribuer , fans parler
» des controverfes qui font parmi les fça-
» vans Chinois , au fujet des tems anté-
» rieurs au huitiéme fiècle avant J. C.
"
Quoique le tribunal ait pris un parti ,
» qui eft celui que fuit le texte traduit par
» le R. P. de Mailla , il y a de grandes va-
» riétés là- deflus , & je voudrois que le
» R. P. de Mailla l'eût fait fentir.
Ne pourrois je pas ajouter ici un affez
bon nombre d'autres fuffrages favorables à
l'hiftoire du P. de Mailla ? 1 °. Les termes
dont fe fervit , il y a environ dix ans , un
grand Miniftre qui paffoit à Lyon , & à
qui j'eus l'honneur de préfenter le manuf
crit en queftion : Je connois cet ouvrage ,
me dit- il avec bonté , ilfaut penfer férieuseÉ
vj
108 MERCURE DE FRANCE.
ment à le donner au public : mais prenez -J
garde , l'écriture paroit s'effacer en quelques
endroits ; ayez foin d'enfaire tirer une copie.
2 °. L'eitime finguliere qu'en faifoit ,
après l'avoir lu en partie , un de nos anciens
Prévôts des Marchands *, fils & pere
de Prévôt des Marchands , d'un vafte fçavoir
& d'un goût exquis , auffi habile Académicien
que Magiftrat refpectable à tous
égards , qui n'a ceflé de cultiver les lettres
& de nous édifier par fes vertus
qu'en ceffant de vivre.
de Paris
3 ° . Les lettres que j'ai reçues
depuis la publication des deux petits volumes
de la conquête de la Chine , qui
toutes m'exhortent vivement à travailler
fur le manufcrit du P. de Mailla , ainfi
que fur l'accord de chronologie du P. Regis.
Parmi ces lettres il en eft une fur- tout
d'un fçavant Académicien à qui j'étois abfolument
inconnu . Il m'affure prendre
beaucoup d'intérêt à la grande hiftoire de
Ja Chine déposée au Collège de Lyon , &
veut bien m'encourager à en pourfuivre l'édition
, finon en gros , du moins en détail .
Les traits obligeans dont il m'honore font
moins flateurs mei pour que les offres qu'il
me fait de fon fecours. Tout le contenu
Feu M. le Préfident Dugas.
MAR S. 1755. 109
de fa lettre eft une expreffion vive de la
bonté de fon coeur , & de ce zéle ardent
pour le progrès des lettres qui l'anime ,
lui & fes illuftres collégues ; auffi ne doutai
-je pas qu'en profitant des lumieres de
ces Meffieurs , je ne puffe rendre mes extraits
du P. de Mailla propres à mériter
l'attention du public.
Au reste , les lettres qu'on a rapportées
ou indiquées dans cette réponſe , peuvent
fe voir aisément dans la bibliotheque du
grand College de Lyon.
aux obfervations du P. Laugier , fur la
nouvelle Hiftoire de la conquête de la
Chine.
NE fage critique ne peut qu'être
tions , & mérite à ce prix un accueil gracieux
de la part des gens de Lettres. Les
obfervations du P. Laugier , inférées dans
le Mercure de France (a ) , font- elles bien
marquées à ce coin de fageffe , qui rend
précieufe la cenfure des vrais fçavans , &
dont un homme de fon état ne s'écarta jamais
fans nuire à coup fûr à la réputation ?
c'eft au public d'en juger : je me préfente
avec confiance à fon tribunal , & j'attends
en paix fa décifion .
Dans la nouvelle hiftoire de la conquête
( a ) Janvier, pag. 147.
92 MERCURE DE FRANCE .
de la Chine , il eft dit que la nation des
Tartares Mancheoux étoit peu connue à la
fin du feizieme fiécle ; que le Prince Taitfong
, le premier des Rois Mancheoux qui
ait pris le titre d'Empereur des Chinois ,
mourut fans laiffer aucun fils qui lui fuccedât
; que la conquête enfin de ce vaſte
empire n'eut proprement lieu que huit ans
après la mort de ce Monarque , à l'occafion
des fuccès du rebelle Lyftching. Or
le P. Laugier emploie environ une vingtaine
de pages d'écriture à combattre vivement
ces trois points . Le défaut de vraifemblance
dans le récit de ce grand événement
eft la premiere raifon qu'il fait valoir
, & cette raifon devient péremptoire ,
felon lui , appuyée de l'autorité du P. Duhalde.
Direz- vous à l'obfervateur que le P. Dahalde
n'a pas été à portée de puifer dans
les fources ? qu'il n'a point lû les auteurs
originaux , Chinois & Tartares ? que fa
magnifique defcription de la Chine , excellente
à bien des égards , n'eft au fond
qu'une compilation des divers mémoires
qui lui étoient envoyés à Paris par fes
confreres de Pekin , où , fans miracle , il
peut s'être gliffé plus d'une erreur ? que la
partie hiftorique fur-tout de ce bel ouvrage
y eft traitée affez légerement , vû la
MARS. 1755.
93
prodigieufe étendue des annales chinoifes?
prierez-vous ce nouveau défenfeur de l'infaillibilité
du P. Duhalde , d'accorder au
moins quelque audience au P. de Mailla ,
célebre Miffionnaire de la Société , qui a
vécu plus de quarante- cinq ans à la Chine
dans l'enceinte du Palais impérial , ou dans
des voyages entrepris par ordre de l'Empereur
exhorterez-vous enfin ce redoutable
juge d'un manufcrit qu'il n'a jamais
lu , à vouloir au moins le parcourir une
fois fans paffion & fans préjugé ? Sa réponfe
eft toute prête & finguliere s'il en fut
jamais la voici. ( b ) Le peu de méthode qui
regne dans fon manufcrit ne nous invitegueres
à le croire. Et d'où fçait-il qu'il manque
de méthode ? on avoue que le ftyle
en eft fort négligé , & l'élocution peu correcte
; mais la méthode y eft à peu - près
telle qu'on a droit de l'attendre .
:
Le P. Obfervateur continue ainfi l'avis
qu'il nous donne fur l'auteur du manuf
crit : ( c ) Le jugement qu'il eft naturel d'en
-porter ( fans avoir lû fon ouvrage , capable
de former plufieurs volumes in - folio )
·le met au rang de ces efprits indulgens , qui
par un excès de bonne foi ne sçauroient avoir
ni certains fcrupules fur la certitude de leurs
(b ) Obferv. pag. 162 .
(c ) Obferv. ibid. & p. 163 , &c .
94 MERCURE DE FRANCE.
garans , ni de grandes attentions dans leurs
recherches , ni beaucoup de délicateffe fur les
preuves d'où notre critique conclut ( d )
qu'il réfulte au moins un doute bien fonde
contre l'exactitude de l'hiftoire manufcrite
qu'on vient d'imprimer à Lyon.
Je laiffe à qui le voudra le foin d'examiner
à loifir fi le P. Laugier mérite ou
non d'être mis au rang des efprits indulgens
, & s'il peche ici par un excès de bonne
foi. Mon deffein eft uniquement de
faire fentir au lecteur combien ce critique
eft lui-même peu fcrupuleux fur fes garans
, peu attentif dans fes recherches , peu
délicat fur fes preuves ; d'où réfulte néceffairement
une forte d'évidence de la frivolité
de fes remarques , tant fur la nouvelle
hiftoire imprimée à Lyon , que fur le
manufcrit dont cette hiftoire eft extraite
comme une centieme partie de fon tout.
Venons au fait.
Une des plus confidérables obfervations
du P. Laugier a pour objet la foibleffe &
l'obfcurité qu'on attribue au peuple Mancheoux
fur la fin du feizieme fiècle . Comment
croire ici le P. de Mailla , s'il réfulte
des faftes du P. Duhalde que les Tartares
ont toujours été plufieurs fiécles , même
( d ) Obfery, pag. 164 .
MARS. $755.
95
avant Jefus-Chrift , autant d'ennemis irréconciliables
des Chinois ? que les Mancheoux
ne font réellement que les Tartares
orientaux , & que ces orientaux , au
commencement du dixieme fiécle ( e ) enrent
la gloire de contraindre un Empereur
à leur céder plufieurs villes & à leur payer
tribut ?
L'objection , j'en conviens , paroîtra
forte à ceux qui n'ont jamais lu , ou qui
n'ont fait que parcourir légerement les faftes
du P. Duhalde , & l'Obſervateur eft
apparemment de ce nombre : mais une
lecture férieufe de ces faftes àuroit appris
au P. Laugier à mieux diftinguer les différentes
nations Tartares , & à ne pas confondre
les nouveaux Mancheoux avec les
anciens , appellés Kins , dont l'empire en
effet fut très- étendu . Il auroit vû de plus
que fur la fin du treizieme fiécle , non feulement
la domination de ces Kins fut ,
comme il le dit (f) , entierement abolie à la
Chine , mais qu'ils furent eux-mêmes prefque
tous exterminés ( par les Mongoux ) : ce
font les termes du P. Duhalde . (g ) Or , en
fuppofantmême comme certain que les nouveaux
Mancheoux defcendoient des Kins ,
( e ) Obferv. pag. 153 .
(f) Obferv. pag. 155 .
(g ) Duhalde , t . 1. pag. 491 ; t . 3. p. 62.5
96 MERCURE DE FRANCE.
ce qui paroît au moins douteux au P. de
Mailla , n'eft- il pas évident qu'une nation
presque toute exterminée vers la fin du treizieme
fiécle , ne pouvoit être un peuple
confidérable au feizieme ? Voilà donc le
P. de Mailla juftifié en ce point par le P.
Duhalde , & , fi je ne me trompe , le critique
confondu par fon oracle même .
Autre preuve fenfible des recherches du
P. Laugier , & de fes connoiffances en fait
d'hiftoire. Il ne peut fe perfuader qu'un
peuple , encore foible & méprifé des Chinois
au feizieme fiécle , ait pu ſe révolter
avec fuccès & faire des conquêtes au fiécle
fuivant. Non , dit le fçavant Obſervateur ,
les hiftoires anciennes & modernes ne nous
apprennent rien qui puiffe accréditer la réalité
d'un pareil foulevement. ( h ) Eft- ce bien en
France ou chez les Hurons qu'on ofe avancer
une auffi étrange propofition ? Que
l'hiftoire ancienne & moderne n'ait rien
appris de pareil au P. Laugier , je veux l'en
croire : mais nos jeunes gens , à peine fortis
du Collége , ignorent - ils le fond du
charmant récit que fait Hérodote du fou-
- levement & des rapides progrès des Perfes
? Cette nation peu connue avant Cyrus ,
ne vint-elle pas à bout , fous la conduite
( b ) Obferv. pag. 150,
de
MARS. 1755. 97
de ce héros , de vaincre les Médes , & de
conquérir leur vaîte Empire ? Les moins
verſés dans l'hiſtoire n'ont- ils pas quelque
idée de l'expédition des Cymbres , qui for
tirent tout-à- coup du Jutland , inonderent
la Germanie & les Gaules , & firent trembler
l'Italie ? Ils n'étoient pas feuls , direz
-vous , ils fe liguerent avec les Teutons.
Mais les Mancheoux firent de même
; ils s'affocierent les Mongoux , anciens
conquérans de la Chine. J'avoue que les
Cymbres furent arrêtés dans leur courfe.
Pourquoi ? parce qu'ils eurent en tête des
Romains , & que les Mancheoux à la Chine
ne furent aux prifes qu'avec des Chinois.
Le P. Laugier lui-même peut- il ne
pas fçavoir ce qu'entreprit Mahomet au
feptiéme fiécle , avec une poignée d'Arabes
, & jufqu'où les premiers Califes , fes
fucceffeurs , étendirent leur domination.
A-t-il oublié ce qui de nos jours eft arrivé
en Perfe , la conquête de cet Empire par
la nation des Aghvans ?
»
Cependant , pourfuit l'élégant Obfer-
» vateur ( i ) , je conviens que la chofe
» n'eft pas phyfiquement impoffible , &
» que fi l'on s'en tenoit toujours à la vraifemblance
, on feroit en danger de re
(i ) Obferv, pag. 150.
E
S MERCURE DE FRANCE.
jetter plus d'une vérité. Mais dès que je
vois la chofe racontée très- différemment
» par un autre auteur , je ne fçaurois fouf
» crire aveuglément à un témoignage qui ,
quoique poftérieur, n'a certainement rien
qui doive lui faire adjuger la préférence.
"
23
Les exemples qu'on vient d'indiquer &
bien d'autres auffi remarquables dans l'hiftoire
ancienne & moderne , prouvent évidemment
que le moral de la chofe va ici
de pair avec le phyfique , c'eſt-à- dire qu'il
n'eft point moralement impoffible qu'une
nation traitée avec mépris par le peuple
dominant , fe fouleve tout-à-coup , & fubjugue
à la fin fes anciens maîtres . Refte à
prononcer fur le fait particulier dont il s'agit
, après avoir pefé dans la balance d'une
critique exemte de paffion les deux autorités
du P. de Mailla & du P. Duhalde. Or , foit
dit encore une fois , il paroît que celle du
premier l'emporte fur l'autre : celui - là
ayant compofé fon hiſtoire chinoiſe fur les
lieux , ayant mis plus de vingt ans à per
fectionner fon ouvrage, ayant lû , analyfé,
confronté les auteurs originaux dans lear
propre langue , fans parler de la facilité
qu'il avoit de fe redreffer en cas de méprife
, par l'examen refléchi qu'il a fait des
quatre volumes du P. Duhalde , fur lefquels
il dit fon fentiment.
M AR S. 1755 99 .
La préfomption deviendra encore plus
forte en faveur du P. de Mailla , fi on veut
bien faire attention à ce qu'il écrit aux fupérieurs
de la province de Lyon & à fes
amis. J'ai ces lettres actuellement fous mes
yeux , & j'y vois qu'un des grands motifs
de ce laborieux Jéfuite dans la compofi
tion de fon hiftoire , fut de communiquer
aux nouveaux Miffionnaires de fa Compa
gnie une vraie érudition chinoife , rien
n'étant plus propre , felon lui , à furprendre
agréablement les Mandarins que de
paroître au fait des différentes révolutions
de l'Empire , & de montrer à propos qu'on
connoît les grands hommes des deux nations
chinoife & tartare. Il eft donc bien
à préfumer que le P. de Mailla mit tous
fes foins à ne rien inférer dans fon ouvrage
qui pût être raisonnablement contefté.
Jugeons- en par l'impreffion que feroit
fur nos François une érudition foible
ou mal digérée fur les antiquités de notre
Monarchie , fur nos Rois & nos héros.
Réuniffons ces circonftances : n'en ré
fulte-t-il pas que l'autorité du P. de Mailla
doit être naturellement préférée à celle du
P. Duhalde , par-tout où l'on voit quelque
différence dans la narration de ces
deux auteurs ? Le P. Laugier néanmoins
interdit à qui que ce foit cette préférence
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
& il l'interdit en maître. Franchement
peut il fe promettre qu'on lui obéira fans
murmurer ?
Murmure injufte , dira- t -on , fi malgré
le long féjour de votre Pere de Mailla å la
Chine , malgré fon application conftante
& toute la bonne volonté que vous lui
fuppofez , ce Miffionnaire fut tel à peuprès
que nous l'a dépeint le Pere Obfervateur
, c'est-à-dire un écrivain indulgent
à l'excès , & ce qu'on appelle en France
un bon homme. C'eft très - bien dit : mais fi
ce portrait eft de pure imagination , que
doit- on penfer du peintre ou du deffinateur
qui l'a croqué ?
Je m'adreffe ici au public , en prenant
la liberté de lui demander s'il eft avantageux
au progrès des connoiffances humaines
, conforme aux loix de l'humanité
& de l'honneur , de deshonorer à fon gré
un auteur illuſtre , également diftingué
par fa naiffance & par les travaux , par fon
caractere & par fes vertus ? de décrier fon
ouvrage fans l'avoir lû , ouvrage intéref
fant pour toute l'Europe , & unique dans
nos climats de jetter une affez forte couche
de ridicule fur les poffeffeurs de fon
manufcrit , gens de lettres par état , & , ffi
on ofe le dire , un peu connoiffeurs , qui
depuis bien des années ne ceffent de mon
?
MARS. :* 1755. 701
trer aux fçavans cette production chinoife ,
comme un des précieux ornemens de leur
magnifique bibliothèque ?
Car enfin , pour revenir à la critique du
P. Laugier , fur quoi eft fondé , je vous
prie , ce terrible arrêt de profcription dont
on appelle ? Qu'on parcoure exactement
les dix-fept pages inférées dans le Mercure
de Janvier , on n'y trouvera aucun grief
folidement établi ; on y entaffe périodes
fur périodes : on y prône le P. Duhalde ,
on y cenfure le P. de Mailla , on y déclame,
& puis c'est tout.
Mais fuis - je moi-même bien en garde
contre l'air de déclamation que je reproche
à l'Obfervateur ? Si fa critique eft des
plus frivoles , ma réponſe l'eft-elle moins ?
Le Lecteur eft ici mon juge , je le fupplie
de m'honorer encore un moment de fon
attention .
Pour déprimer le P. de Mailla , mis en
parallele avec le P. Duhalde , notre critique
affure que ce dernier forma fa defcription
de la Chine fur des mémoires recueillis
avec toutes fortes de foins par les plus
accrédités & les plus capables des Miffionnaires
Chinois. ( k ) Le fait eft certain ; mais
file P. Obfervateur avoit feulement ouvert
( k ) Obferv. p. 163.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
le premier volume du P. Duhalde , il auroit
vû le nom du P. de Mailla dans la lifte
de ces Miffionnaires les plus accrédités ¿
les plus capables . Ce n'étoit donc pas un
homme fans conféquence , au jugement
du P. Duhalde , cru infaillible par le Pere
Laugier.
J'ajoûterai que le même P. Duhalde ,
fçavant & modefte , & par là vrai fçavant ,
étoit auffi éloigné de s'attribuer quelque
forte d'infaillibilité que de manquer de
confidération à l'égard du P. de Mailla.
Ecoutons - le dans l'extrait que voici d'une
de fes lettres aux PP . Regis & de Mailla ,
datée de Paris le 7 Octobre 1736. » Quoi-
» que j'aie pris toutes les précautions ima
ginables pour ne rien avancer que d'exac-
» tement vrai , fi par la lecture de l'ouvrage,
vous trouvez que je fois tombé
dans quelques méprifes , vous m'obli-
» gerez de me le faire connoître , & je me
» ferai un plaifir d'en inftruire le public ,
» en fuivant vos , corrections , ce qui de-
و ر
viendra une nouvelle preuve de mon
» exactitude. Depuis quinze mois que cette
hiftoire paroît , on me demande déja s'il
» ne m'eft pas venu affez de mémoires
» pour faire un fupplément. Si vous & nos
»autres RR. Peres avez des écrits fur les
» matieres que j'ai traitées , ou fur d'autres
MARS. 1755. 103
» concernant la Chine & la Tartarie , qui
donnent de nouvelles connoiffances , &
» que vous vouliez bien m'en faire part ,
» je ferai ce fupplément . J'y pourrai mettre
la nouvelle carte de la Tartarie , fi
vous jugez à propos de la faire , & j'y
joindrai les raifons qu'on a eues de la
» donner de nouveau , que je tirerai des
» obfervations du P. de Mailla & de celles
>>
que vous m'enverrez. Je fuis avec bien
» du refpect , &c. Duhalde , Jéfuite. Je
laiffe à l'Obfervateur le foin de commenter
intérieurement la fin de cette lettre , &
je paffe à un autre garant bien für du génie
& de la fagacité du P. de Mailla : c'eft
le grand Kang- hi .
Lorfqu'en 1711 ce Monarque ( le Louis
le Grand des Chinois ) eut formé le deffein
de faire lever une carte exacte de fes
Etats , quatre des plus belles & des plus
riches provinces de l'Empire , avec la fameufe
ifle de Formofe , furent affignées aux
Peres Regis , de Mailla & Hinderer ; ils
s'acquitterent en habiles gens de cette importante
commiffion ( 1 ) , & l'Empereur
fut pleinement fatisfait. Ce Prince étoit
donc bien éloigné des fentimens du Pere
Laugier au fujet du P. de Mailla.
(1)Lettres édifiantes , vol . 14.
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
"
Au fuffrage de l'immortel Kang-hi joignons
celui d'un des Miffionnaires que je
viens de nommer , le fçavant P. Regis,
qui a eu tant de part à la collection du P.
Duhalde. J'ouvre le premier porte-feuille
du manufcrit odieux à l'Obfervateur , &
j'y lis l'atteftation fuivante , écrite & fignée
de la propre main du P. Regis. J'ai lu
» avec foin le manufcrit intitulé : Hiftoire
» générale de la Chine. Cet ouvrage tra
duit du texte chinois des annales , con-
» fronté avec les verfions tartares , faites
» par ordre du dernier Empereur , contient
» non feulement les révolutions arrivées
» au- dedans de l'Empire , & les guerres
» qu'il a eues à foutenir avec les Royaumes
» voiſins , mais encore les maximes de politique
qui ont toujours été les principes
du gouvernement de cette Monarchie.
Il renferme de plus l'ancien livre
» Chou-king , dont on fouhaitoit la tra-
» duction , & le Tchun - tfiou , écrit par
» Confucius , pour l'inftruction des Prin-
» ces : de forte qu'on a dans ce feul ou
vrage prefque tout ce qu'on pouvoit fouhaiter
de fçavoir fur ce vafte Empire :
ainfi je le juge digne de l'attention du
public. Fait à Peking , ce 2 Juin 1727 .
J. Bapt . Regis , de la Compagnie de Je-
» fus.
MARS. 1755. 105
Feu M. Freret , Secrétaire perpétuel de
l'Académie royale des Belles- Lettres , fut
de l'aveu de fes illuftres confreres , & , ce
qui revient au même , de l'aveu de tous
les fçavans , un de ces critiques confommés
qui font honneur à leur fiécle. Jufte appréciateur
des ouvrages qui lui tomboient
fous la main , il en découvroit bientôt le
fort & le foible ; j'ofe même dire que fon
caractere franc & loyal ne lui permit jamais
de diffimuler fes fentimens , quand
l'intérêt des lettres ou quelqu'autre pareil
devoir exigeoit de lui qu'il les fit connoître.
Sa politeffe , à la vérité , étoit extrême
: c'est l'efprit dominant de fa compagnie
; mais un beau génie , un coeur
droit , un fçavant du premier ordre fçut
toujours allier l'amour du vrai avec les
regles de la politeffe la plus exacte.
Or deux lettres de ce célébre Académieien
, que je fuis en état de produire ent
original , font foi des démarches qu'il fai
foit actuellement , par lui - même ou par fes
amis , auprès de M. le Duc d'Antin , pour
procurer l'honneur de l'impreffion royale
à l'hiftoire du P. de Mailla. Voici fes propres
termes dans la lettre du 29 Août
1735 , adreffée au P. Morand , Prefet des
hautes études du Collège de Lyon. » Je
me préparois à yous renvoyer le manuf
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
» crit du P. de Mailla , après en avoir tiré
» un extrait ( de la préface ) . J'y ai trouvé
», une notice excellente des différentes hif-
» toires générales de la Chine . Quoique
» j'euſſe déja connoiffance d'une partie de
» ces chofes , j'y ai trouvé un détail qui
» m'a fait un très-grand plaifir. Je vois
par la lettre de M. le Prévôt des Marchands
( Camille Perrichon , Confeiller
» d'Etat , nom à jamais immortel dans le
» coeur des Lyonnois ) , que le fieur de
» Tournes paroît avoir deffein de fe char-
» ger de l'impreffion de cet ouvrage. Ce
fera un grand avantage que la chofe fe
» faffe fous vos yeux ; mais à l'égard des
» cartes & des figures , je crois qu'il fau
droit les faire graver ici , & je me chargerois
de conduire l'ouvrage , & de choi
» fir les Graveurs ... . La publication de
» cette hiftoire autentique devroit cepen-
" dant être revêtue ici d'une autorité
» femblable à celle avec laquelle elle a
paru à la Chine par les ordres de Kang-
» hi ..... C'eft une difficulté qui n'eſt pas
»infurmontable , fi l'on pouvoit infpirer
cette envie à la Cour , au Cardinal de
» Fleuri , au Garde des Sceaux , & c. «
En parlant du Profpectus qu'il vouloit faire
lui-même , il dit ; je crois , fauf meilleur
» avis , qu'il feroit à propos de le mettre
»
"
MAR S. 1755. 107
» dans le Mercure de France : cet ouvrage
» va par-tout , & tout le monde le lit ; ce
» n'eft plus le Mercure galant d'autrefois .
La 2 lettre du 23 Novembre témoigne
le même empreffement pour faire honneur
au P. de Mailla . On y voit auſſi un
trait remarquable de la critique exacte &
févere de M. Freret. » J'ai écrit au R. P.
» de Mailla pour le remercier la diffi-
» culté que je propofois au fujet de la maniere
dont il parle de la chronologie ,
» ne tombe pas fur le fond même de cette
chronologie ; mais la certitude parfaite
qu'il femble lui attribuer , fans parler
» des controverfes qui font parmi les fça-
» vans Chinois , au fujet des tems anté-
» rieurs au huitiéme fiècle avant J. C.
"
Quoique le tribunal ait pris un parti ,
» qui eft celui que fuit le texte traduit par
» le R. P. de Mailla , il y a de grandes va-
» riétés là- deflus , & je voudrois que le
» R. P. de Mailla l'eût fait fentir.
Ne pourrois je pas ajouter ici un affez
bon nombre d'autres fuffrages favorables à
l'hiftoire du P. de Mailla ? 1 °. Les termes
dont fe fervit , il y a environ dix ans , un
grand Miniftre qui paffoit à Lyon , & à
qui j'eus l'honneur de préfenter le manuf
crit en queftion : Je connois cet ouvrage ,
me dit- il avec bonté , ilfaut penfer férieuseÉ
vj
108 MERCURE DE FRANCE.
ment à le donner au public : mais prenez -J
garde , l'écriture paroit s'effacer en quelques
endroits ; ayez foin d'enfaire tirer une copie.
2 °. L'eitime finguliere qu'en faifoit ,
après l'avoir lu en partie , un de nos anciens
Prévôts des Marchands *, fils & pere
de Prévôt des Marchands , d'un vafte fçavoir
& d'un goût exquis , auffi habile Académicien
que Magiftrat refpectable à tous
égards , qui n'a ceflé de cultiver les lettres
& de nous édifier par fes vertus
qu'en ceffant de vivre.
de Paris
3 ° . Les lettres que j'ai reçues
depuis la publication des deux petits volumes
de la conquête de la Chine , qui
toutes m'exhortent vivement à travailler
fur le manufcrit du P. de Mailla , ainfi
que fur l'accord de chronologie du P. Regis.
Parmi ces lettres il en eft une fur- tout
d'un fçavant Académicien à qui j'étois abfolument
inconnu . Il m'affure prendre
beaucoup d'intérêt à la grande hiftoire de
Ja Chine déposée au Collège de Lyon , &
veut bien m'encourager à en pourfuivre l'édition
, finon en gros , du moins en détail .
Les traits obligeans dont il m'honore font
moins flateurs mei pour que les offres qu'il
me fait de fon fecours. Tout le contenu
Feu M. le Préfident Dugas.
MAR S. 1755. 109
de fa lettre eft une expreffion vive de la
bonté de fon coeur , & de ce zéle ardent
pour le progrès des lettres qui l'anime ,
lui & fes illuftres collégues ; auffi ne doutai
-je pas qu'en profitant des lumieres de
ces Meffieurs , je ne puffe rendre mes extraits
du P. de Mailla propres à mériter
l'attention du public.
Au reste , les lettres qu'on a rapportées
ou indiquées dans cette réponſe , peuvent
fe voir aisément dans la bibliotheque du
grand College de Lyon.
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Résumé : REPONSE du sieur Vojeu de Brunem aux observations du P. Laugier, sur la nouvelle Histoire de la conquête de la Chine.
Vojeu de Brunem répond aux observations du Père Laugier concernant la 'Nouvelle Histoire de la conquête de la Chine'. Il commence par souligner l'importance d'accueillir gracieusement toute critique et d'évaluer les observations du Père Laugier, publiées dans le Mercure de France, par le public. L'histoire en question affirme que la nation des Tartares Mancheoux était peu connue à la fin du XVIIe siècle, que le Prince Taitfong, premier Empereur des Chinois de cette nation, est mort sans héritier, et que la conquête de l'empire chinois a eu lieu huit ans après sa mort, à l'occasion des succès du rebelle Lyftching. Le Père Laugier conteste ces points dans environ vingt pages, arguant du manque de vraisemblance du récit. Vojeu de Brunem remet en question la fiabilité des sources du Père Duhalde, sur lesquelles s'appuie le Père Laugier. Il suggère que le Père Duhalde n'a peut-être pas eu accès aux sources originales et que son ouvrage est une compilation de mémoires envoyés par ses confrères à Paris. Vojeu de Brunem critique également la méthode et le style du manuscrit du Père Laugier, tout en défendant la méthode et l'érudition du Père de Mailla. Ce dernier a vécu plus de quarante-cinq ans en Chine et a composé son histoire sur place. Il souligne que le Père de Mailla a eu accès aux auteurs originaux et a confronté ses sources, ce qui lui donne une autorité supérieure à celle du Père Duhalde. Le texte se termine par une défense de l'œuvre du Père de Mailla, soulignant son importance pour les missionnaires et les lettrés. Vojeu de Brunem critique l'attitude du Père Laugier, qui décrierait un ouvrage sans l'avoir lu. Il appelle le public à juger de la validité des critiques du Père Laugier et à reconnaître la valeur de l'œuvre du Père de Mailla. Le Père Duhalde, reconnu pour son jugement et son érudition, considère le Père de Mailla comme un auteur de confiance. Dans une lettre datée du 7 octobre 1736, Duhalde exprime son désir de corriger toute erreur potentielle dans son ouvrage et de publier un supplément si des informations supplémentaires sont fournies par des collègues comme les Pères Régis et de Mailla. L'empereur Kang-hi, en 1711, avait chargé les Pères Régis, de Mailla et Hinderer de créer une carte précise de ses États, ce qu'ils accomplirent avec succès. Le Père Régis, dans une attestation datée du 2 juin 1727, loue l'œuvre de Mailla pour sa précision et son exhaustivité. Plusieurs personnalités, dont des ministres et des académiciens, ont également exprimé leur soutien et leur admiration pour l'œuvre de Mailla.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3353
p. 109-115
LETTRE DE M. LE P. H. A M. L'ABBÉ V.
Début :
Le nom que vous vous faites dans les Lettres, Monsieur, plus encore que le remerciment [...]
Mots clefs :
Régale, Couronne, Abbé, Roi, Églises, Bénéfices, Suzerain
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DE M. LE P. H. A M. L'ABBÉ V.
LETTRE DE M. LE P. H.
A M. L'A B BE' V.
LE
E nom que vous vous faites dans les Lettres
, Monfieur , plus encore que le re
merciment que je vous dois de l'extrême politeffe
que vous me marquez dans votre ouvrage
, mérite bien que je me défende fur un article
où nous penfons tous deux differemment ,
c'est la Régale *. Si ma nouvelle édition n'étoit
pas trop avancée , j'y aurois inferé cente
réponse ; pour y fuppléer , je vous l'adreſſe à
vous-même,, & je me fais l'honneur d'en
prendre le public pour témoin : j'efpere que
* Je prie ceux qui liront cette réponſe, de jetter
les yeuxfur ce que j'ai écrit à l'année 511 .
110 MERCURE DE FRANCE.
cela me vaudra quelque nouvelle obfervation
de votre part , & ce genre de combat littéraire
, quand les armes font en des mains
auffi polies que les vôtres , fert merveillenfement
à éclaircir la vérité . Nous femmes d'ailleurs
tropfouvent d'accord fur des faits auſſi
curieux qu'importans , pour que l'on doive
êtrefurpris fi nous différons quelquefois.
M. l'Abbé Velly prétend que l'on ne
doit chercher l'origine de la Régale que
dans le droit féodal ; & moi , je crois qu'elle
eft antérieure aux fiefs : les fiefs , fuivant
moi , tels que nous les connoiffons aujourd'hui
, n'ont commencé qu'avec l'ufurpation
des fujers , vers le regne de Charles
le Simple . La Régale , auffi ancienne que la
couronne , eft donc plus ancienne que les
fiefs , dont elle ne vient pas . Pinfon , dans
fon traité de la Régale , la compare au Nil ,
dont la fource eft inconnue. Celle des fiefs
l'eft-elle ? Les Gens du Roi , dans un difcours
du 24 Juillet 1633 , difent que la
Régale eft auffi ancienne que la Couronne :
peut-on en dire autant des fiefs ? les Francs
les ont- ils apportés , ou les ont-ils trouvés
dans les Gaules ? Les feuls Rois de Francè
ont le droit de Régale , & les fiefs font de
tous les pays : les fiefs n'ont donc pas produit
la Régale ? Les fiefs , dit M. l'Abbé
Velly,fe nommoient Regalia , dont ils ont,
MARS 1755 : III
moi je
felon lui , donné ce nom à la Régale ; &
dis que les fiefs ont pris en France
le nom de Regalia , qui n'appartenoit alors
qu'à la Régale , parce que la Régale eſt le
plus noble droit de la Couronne . C'étoit
bien ainfi que s'exprimoit Philippe de Valois
en 1334. La collation des prében-
» des en régale nous appartient , à cauſe
» de la nobleffe de la Couronne de Fran-
» ce « . Enfin , & c'eſt là la grande objection
, j'ai dit que les vrais principes de la
Régale fe trouvoient dans le concile d'Orléans
( canon VII . ) , car je n'ai pas dit
que le canon d'Orléans foit le titre qui ait
conféré la Régale à nos Rois , à Dieu ne
plaife : c'eût été faire dépendre ce droit
d'une autorité dont il ne dépend pas . Mais
je dis qu'à la maniere dont les Evêques
reconnoiffent dans ce Concile que l'Eglife
poffède les biens temporels , qui n'eft
qu'un fimple ufufruit , iis caractériſent la
nature de ces biens , qui ne font que viagers
, de même qu'ils reconnoiffent le droit
de celui qui les confere , & qui par la
force de la dureté les réunit à chaque vacance
, ce qui n'eft autre chofe que la Ré
gale : auffi les Juges laïcs en font ils feuls
les juges. Baronius avoit bien fenti la force
de ce canon , puifqu'il ne trouve d'autre
moyen de l'éluder qu'en le changeant , &
112 MERCURE DE FRANCE.
ود
qu'au lieu de lire quicquid in fructibus , il a
écrit quicquid in faventibus : ce qui donne
une nouvelle force au véritable texte . Mais
enfin , dit M. l'Abbé Velly , il y avoit des
Eglifes qui ne vaquoient point en Régale :
quelle en peut être la raiſon , finon que
ces Eglifes ne tenoient aucun fief du Roi ?
Voici la réponſe par où je termine cet article.
Les Gens du Roi , dans leur avis au
Parlement , figné Mollé , en 1633 , que j'ai
déja cité , difent » qu'il doit être tenu
» pour conftant que la Régale eft univer-
» felle , & a lieu dans toutes les Eglifes
du royaume , comme étant un droit non
feulement inhérent à la perfonne facrée
de nos Rois , mais aufli uni & incorporé
à la Couronne , né & établi avec
» elle «. C'eſt ce qu'on trouve encore dans
le fameux plaidoyer, de Jerôme Bignon ,
de 1638. Aucun cas d'exemption n'eſt donc
prévu , aucune Eglife n'en eft exceptée.
Celles qui prétendent cette exception ne la
peuvent donc jamais prétendre par la nature
des biens qu'elles poffèdent , mais feulement
par des conceffions particulieres ,
qui n'étant que des exceptions , confirment
la regle. Pour achever de fe convaincre ,
il n'y a qu'à lire la troifiéme partie du livre
III. du Traité de l'origine de la Régale , par
M. Audoul. Cet ouvrage parut en 1708
MARS. 1755. 113
fous les yeux de M. Dagueffeau , auquel
ce célebre Avocat étoit attaché ; & voici
l'extrait de l'approbation donnée par M.-
Ifali , cet oracle du barreau. » M. Audoul
» a fait voir que ce droit éminent de la
» Régale tire fa fource du canon VII . du
» concile I. d'Orléans , ce qu'il a prouvé
"par des faits fi certains , & par de fi bons
» principes , qu'il n'eft pas poffible d'y ré-
» fifter . Voilà d'après qui j'ai écrit .
Il refulte de ce qui vient d'être dit , que
nous différons , M. l'Abbé Velly & moi ,
non feulement fur la Régale , mais même
fur l'origine des fiefs , puifque les fiefs
fuivant moi , tels qu'ils font ajourd'hui ,
ne remontent pas plus haut que le tems
de Charles le Simple , & que la Régale étant
auffi ancienne que la monarchie , j'ai eu
raifon de conclure que la Régale ne pouvoit
pas venir des fiefs . Mais cette preuve ,
qui eft fans replique fuivant mes principes
, ne fatisfera point M. l'Abbé V. puifqu'il
fait commencer les fiefs avec la monarchie
; auffi n'eft- ce qu'une des preuves
que j'ai alléguées : refte donc la queftion
de l'ancienneté des fiefs , & on fent dans
quelle difcuffion cela nous entraîneroit ,
Une des preuves qu'en rapporte M. l'Abbé
V. qui eft l'inveftiture de la Seigneurie de
Melun , pourroit être contredite , & l'auto114
MERCURE DE FRANCE.
auparavant.
torité d'Aimoin , écrivain du onzième fiécle
, ne feroit pas d'un grand poids , quand
il dépofe d'un fait arrivé au fixiéme . D'ail
leurs il faut avoir de bons yeux pour reconnoître
les fiefs dans les bénéfices mili
taires . On trouve , à la vérité , dès la premiere
race , des exemples de bénéfices accordés
fous de certaines redevances , dont
la principale devoit être le fervice militaire
; mais font-ce bien là des fiefs ? ces béné
fices étoient viagers , & ont continué de
l'être jufqu'au tems de l'ufurpation , &
alors , en effet , ils peuvent être devenus
des fiefs , fans qu'ils le fuffent
On pourroit ajouter que les bénéfices ont
été inftitués d'après les terres faliques ,
fans courir le rifque que l'on en tirât des
conféquences pour les fiefs. Le Seigneur
de fief avoit un fuzerain , le bénéficier
n'avoit qu'un fouverain . Le feigneur de
fief avoit des vaffaux , dont il étoit à fon
tour le fuzerain ; mot , dit Loifeau , qui
eft auffi étranger que cette efpéce de Seigneurie
eft abfurde ( ce qui prouve en
paffant qu'il ne regardoit le fief que comme
une innovation ) . Quelle fimilitude ,
en effet , peut-on trouver entre ces deux
qualités de bénéficier & de fuzerain ? Mais
abandonnons cette queftion qui a fait le
tourment de tant d'écrivains. Le fentiment
MARS. 1755.
de M. l'Abbé V. peut fort bien fe foutenir
fans que, felon moi , il influe fur la queftion
de la Régale , où j'aurois plus de peine
à me rendre.
Voilà , Monfieur , ce que je me fuis fait un
devoir de vous expofer , pour répondre à l'ef
time que vous avez bien voulu me témoigner ,
& en même tems pour faire connoître les fentimens
avec lesquelsj'ai l'honneur d'être , &c.
A M. L'A B BE' V.
LE
E nom que vous vous faites dans les Lettres
, Monfieur , plus encore que le re
merciment que je vous dois de l'extrême politeffe
que vous me marquez dans votre ouvrage
, mérite bien que je me défende fur un article
où nous penfons tous deux differemment ,
c'est la Régale *. Si ma nouvelle édition n'étoit
pas trop avancée , j'y aurois inferé cente
réponse ; pour y fuppléer , je vous l'adreſſe à
vous-même,, & je me fais l'honneur d'en
prendre le public pour témoin : j'efpere que
* Je prie ceux qui liront cette réponſe, de jetter
les yeuxfur ce que j'ai écrit à l'année 511 .
110 MERCURE DE FRANCE.
cela me vaudra quelque nouvelle obfervation
de votre part , & ce genre de combat littéraire
, quand les armes font en des mains
auffi polies que les vôtres , fert merveillenfement
à éclaircir la vérité . Nous femmes d'ailleurs
tropfouvent d'accord fur des faits auſſi
curieux qu'importans , pour que l'on doive
êtrefurpris fi nous différons quelquefois.
M. l'Abbé Velly prétend que l'on ne
doit chercher l'origine de la Régale que
dans le droit féodal ; & moi , je crois qu'elle
eft antérieure aux fiefs : les fiefs , fuivant
moi , tels que nous les connoiffons aujourd'hui
, n'ont commencé qu'avec l'ufurpation
des fujers , vers le regne de Charles
le Simple . La Régale , auffi ancienne que la
couronne , eft donc plus ancienne que les
fiefs , dont elle ne vient pas . Pinfon , dans
fon traité de la Régale , la compare au Nil ,
dont la fource eft inconnue. Celle des fiefs
l'eft-elle ? Les Gens du Roi , dans un difcours
du 24 Juillet 1633 , difent que la
Régale eft auffi ancienne que la Couronne :
peut-on en dire autant des fiefs ? les Francs
les ont- ils apportés , ou les ont-ils trouvés
dans les Gaules ? Les feuls Rois de Francè
ont le droit de Régale , & les fiefs font de
tous les pays : les fiefs n'ont donc pas produit
la Régale ? Les fiefs , dit M. l'Abbé
Velly,fe nommoient Regalia , dont ils ont,
MARS 1755 : III
moi je
felon lui , donné ce nom à la Régale ; &
dis que les fiefs ont pris en France
le nom de Regalia , qui n'appartenoit alors
qu'à la Régale , parce que la Régale eſt le
plus noble droit de la Couronne . C'étoit
bien ainfi que s'exprimoit Philippe de Valois
en 1334. La collation des prében-
» des en régale nous appartient , à cauſe
» de la nobleffe de la Couronne de Fran-
» ce « . Enfin , & c'eſt là la grande objection
, j'ai dit que les vrais principes de la
Régale fe trouvoient dans le concile d'Orléans
( canon VII . ) , car je n'ai pas dit
que le canon d'Orléans foit le titre qui ait
conféré la Régale à nos Rois , à Dieu ne
plaife : c'eût été faire dépendre ce droit
d'une autorité dont il ne dépend pas . Mais
je dis qu'à la maniere dont les Evêques
reconnoiffent dans ce Concile que l'Eglife
poffède les biens temporels , qui n'eft
qu'un fimple ufufruit , iis caractériſent la
nature de ces biens , qui ne font que viagers
, de même qu'ils reconnoiffent le droit
de celui qui les confere , & qui par la
force de la dureté les réunit à chaque vacance
, ce qui n'eft autre chofe que la Ré
gale : auffi les Juges laïcs en font ils feuls
les juges. Baronius avoit bien fenti la force
de ce canon , puifqu'il ne trouve d'autre
moyen de l'éluder qu'en le changeant , &
112 MERCURE DE FRANCE.
ود
qu'au lieu de lire quicquid in fructibus , il a
écrit quicquid in faventibus : ce qui donne
une nouvelle force au véritable texte . Mais
enfin , dit M. l'Abbé Velly , il y avoit des
Eglifes qui ne vaquoient point en Régale :
quelle en peut être la raiſon , finon que
ces Eglifes ne tenoient aucun fief du Roi ?
Voici la réponſe par où je termine cet article.
Les Gens du Roi , dans leur avis au
Parlement , figné Mollé , en 1633 , que j'ai
déja cité , difent » qu'il doit être tenu
» pour conftant que la Régale eft univer-
» felle , & a lieu dans toutes les Eglifes
du royaume , comme étant un droit non
feulement inhérent à la perfonne facrée
de nos Rois , mais aufli uni & incorporé
à la Couronne , né & établi avec
» elle «. C'eſt ce qu'on trouve encore dans
le fameux plaidoyer, de Jerôme Bignon ,
de 1638. Aucun cas d'exemption n'eſt donc
prévu , aucune Eglife n'en eft exceptée.
Celles qui prétendent cette exception ne la
peuvent donc jamais prétendre par la nature
des biens qu'elles poffèdent , mais feulement
par des conceffions particulieres ,
qui n'étant que des exceptions , confirment
la regle. Pour achever de fe convaincre ,
il n'y a qu'à lire la troifiéme partie du livre
III. du Traité de l'origine de la Régale , par
M. Audoul. Cet ouvrage parut en 1708
MARS. 1755. 113
fous les yeux de M. Dagueffeau , auquel
ce célebre Avocat étoit attaché ; & voici
l'extrait de l'approbation donnée par M.-
Ifali , cet oracle du barreau. » M. Audoul
» a fait voir que ce droit éminent de la
» Régale tire fa fource du canon VII . du
» concile I. d'Orléans , ce qu'il a prouvé
"par des faits fi certains , & par de fi bons
» principes , qu'il n'eft pas poffible d'y ré-
» fifter . Voilà d'après qui j'ai écrit .
Il refulte de ce qui vient d'être dit , que
nous différons , M. l'Abbé Velly & moi ,
non feulement fur la Régale , mais même
fur l'origine des fiefs , puifque les fiefs
fuivant moi , tels qu'ils font ajourd'hui ,
ne remontent pas plus haut que le tems
de Charles le Simple , & que la Régale étant
auffi ancienne que la monarchie , j'ai eu
raifon de conclure que la Régale ne pouvoit
pas venir des fiefs . Mais cette preuve ,
qui eft fans replique fuivant mes principes
, ne fatisfera point M. l'Abbé V. puifqu'il
fait commencer les fiefs avec la monarchie
; auffi n'eft- ce qu'une des preuves
que j'ai alléguées : refte donc la queftion
de l'ancienneté des fiefs , & on fent dans
quelle difcuffion cela nous entraîneroit ,
Une des preuves qu'en rapporte M. l'Abbé
V. qui eft l'inveftiture de la Seigneurie de
Melun , pourroit être contredite , & l'auto114
MERCURE DE FRANCE.
auparavant.
torité d'Aimoin , écrivain du onzième fiécle
, ne feroit pas d'un grand poids , quand
il dépofe d'un fait arrivé au fixiéme . D'ail
leurs il faut avoir de bons yeux pour reconnoître
les fiefs dans les bénéfices mili
taires . On trouve , à la vérité , dès la premiere
race , des exemples de bénéfices accordés
fous de certaines redevances , dont
la principale devoit être le fervice militaire
; mais font-ce bien là des fiefs ? ces béné
fices étoient viagers , & ont continué de
l'être jufqu'au tems de l'ufurpation , &
alors , en effet , ils peuvent être devenus
des fiefs , fans qu'ils le fuffent
On pourroit ajouter que les bénéfices ont
été inftitués d'après les terres faliques ,
fans courir le rifque que l'on en tirât des
conféquences pour les fiefs. Le Seigneur
de fief avoit un fuzerain , le bénéficier
n'avoit qu'un fouverain . Le feigneur de
fief avoit des vaffaux , dont il étoit à fon
tour le fuzerain ; mot , dit Loifeau , qui
eft auffi étranger que cette efpéce de Seigneurie
eft abfurde ( ce qui prouve en
paffant qu'il ne regardoit le fief que comme
une innovation ) . Quelle fimilitude ,
en effet , peut-on trouver entre ces deux
qualités de bénéficier & de fuzerain ? Mais
abandonnons cette queftion qui a fait le
tourment de tant d'écrivains. Le fentiment
MARS. 1755.
de M. l'Abbé V. peut fort bien fe foutenir
fans que, felon moi , il influe fur la queftion
de la Régale , où j'aurois plus de peine
à me rendre.
Voilà , Monfieur , ce que je me fuis fait un
devoir de vous expofer , pour répondre à l'ef
time que vous avez bien voulu me témoigner ,
& en même tems pour faire connoître les fentimens
avec lesquelsj'ai l'honneur d'être , &c.
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Résumé : LETTRE DE M. LE P. H. A M. L'ABBÉ V.
La lettre de M. le P. H. à M. l'Abbé Velly traite de la Régale, un droit royal. M. le P. H. conteste l'origine féodale de la Régale, affirmant qu'elle est antérieure aux fiefs. Selon lui, les fiefs ont commencé avec l'usurpation des suzerains sous le règne de Charles le Simple. Il soutient que la Régale est aussi ancienne que la couronne et ne provient pas des fiefs. M. l'Abbé Velly, en revanche, pense que la Régale trouve son origine dans le droit féodal. Pour appuyer son argumentation, M. le P. H. cite divers documents historiques, tels que le discours des Gens du Roi en 1633 et le traité de Pinfon. Il mentionne également le concile d'Orléans et le canon VII, qui reconnaissent la nature temporelle des biens de l'Église et le droit royal de la Régale. M. le P. H. conclut en affirmant que la Régale est un droit universel et inhérent à la couronne, indépendamment des biens possédés par les églises.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3354
p. 123-127
Progrès du Lithotome caché pour la taille.
Début :
Si la lettre suivante au Frere Jean de Saint-Côme est une preuve favorable [...]
Mots clefs :
Lithotome, Opération de la taille, Instrument, Douleurs, Chirurgien, Malade
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Progrès du Lithotome caché pour la taille.
Progrès du Lithotome caché pour la taille.
I la lettre fuivante au Frere Jean de
Saint-Come
Saint-Côme eft une preuve favorable
pour fon inftrument , elle ne l'eft pas moins
pour celui qui s'en eft fervi.
* Page 37*
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
A Lille , ce 30 Janvier 1755-
Mon cher Frere , voici l'hiftoire d'une
taille que je viens de faire avec votre inftrument
, & fuivant votre méthode. Le
nommé Augufte , âgé de fept ans & demi ,
fils de Henri Cantinier , au quartier de la
Magdeleine à Lille , fut attaqué des douleurs
de la pierre dès l'âge de deux ans ,
& à quatre ans & demi il fe joignit à ces
douleurs une incontinence d'urine , qu'il
a confervée jufqu'au moment de l'opération
. Les douleurs devenant plus fortes de
jour en jour , les parens me firent appeller
dans le mois de Juillet dernier ; je leur annonçai
l'exiſtence d'une pierre dans la veffie
, & leur propofai l'opération : mais inquiers
fur la réuffice , ils ne voulurent pas
s'y prêter. Enfin je fus de nouveau prié de
revoir ce malade dans le mois de Décem
bre , je le trouvai dans un état déplorable ;
il y avoit plufieufs jours qu'il ne dormoit
plus ; la pierre faifoit une irritation fi confidérable
dans la veffie , que toutes les parties
du ventre étoient dans une contraction
violente , & prefque continuelle ; l'inteſtin
rectum étoit pouffé avec force , & bien loin
au-delà de l'anus : il y eut même une hémorrhagie
affez forte des vaiffeaux de cet
inteftin. Ce dernier accident me déserM.
A RS. $ 755. 125
•
mina à propofer une feconde fois l'opération
, & engagea les parens à l'accepter,
Je la fis le 21 Décembre dernier , malgré
les tems durs & fâcheux. Je tirai une
pierre d'une demi - once , & groffe.comme
un petit ceuf de pigeon ; la couche
extérieure de cette pierre étoit molle , &
fe détacha dans le tems de l'extraction :
j'en tirai le noyau avec la tenette , & la
curette me fervit à tirer le refte . Cette
opération ne fut néanmoins ni longue ni
difficile , quoique je n'eus porté mon inftrument
qu'au feptiéme dégré de dilatation
, qui me fuffit de refte à tirer la
pierre fans efforts & fans difficulté . Auffi
les fpectateurs qui étoient nombreux , furent-
ils fatisfaits . , & rendirent justice à
la méthode. Dès le lendemain les urines
commencerent à paffer par les voies ordinaires
; mais une indigeftion que le malade
fe donna le troifiéme jour , penfa le
faire périr. Il lui furvint de l'altération ,
des felles , & la fiévre ; la plaie deyint
pâle & feche , & les urines prirent cette
route. J'avois formé le deffein de ne faire
aucun panfement à mon malade ; mais. appercevant
le changement furvenu à ſa plaic ,
j'abandonnai ce projet , & le penſai régudierement
deux fois par jour avec un plumaceau
chargé de beaume d'arcoeüs , &
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
une languette de linge garni par fes deux
extrêmités d'emplâtre d'André de la Croix ;
cette languette me fervoit tout à la fois
à contenir mon plumaceau & à rapprocher
les deux levres de la plaie. Les autres
accidens furent combattus fi efficacement ,
que le malade fut parfaitement guéri , &
fa plaie cicatrifée le dix-neuviéme jour ;
fon incontinence d'urine n'eut plus lieu ,
& fut guérie en même tems que le refte.
Voilà , mon cher Frere , un fuccès d'autant
plus complet , que je l'ai obtenu dans
la plus mauvaiſe faifon de l'année , ce qui
prouve tout-à - fair pour votre inftrument.
J'en fuis d'autant plus enchanté que c'eft
ma premiere épreuve ; & je vous avouerai
franchement que fans votre méthode , que
je trouve d'une facile exécution , je n'euffe
peut- être jamais penfé à enrichir ma pratique
d'une opération , qui en me faifant
honneur , me met plus à portée de foulager
l'humanité.1
J'oubliois de vous dire que j'ai taillé ce
malade dans la fituation horizontale , &
des fpectateurs étoient Meffieurs Payerne ,
Chirurgien- major du régiment d'Eu infanterie
; Marchant , que vous connoiſſez ;
Baftide , Chirurgien -major de Royal-dra-
-gons , Prevôt-maître en Chirurgie à Lille ;
Defombrages , Médecin de cette ville , &
MARS. 1755. 727
Planeque , Chirurgien-major des Hôpitaux
militaires. Ce dernier , ainfi que M. Mar
chant , m'ont prié de vous faire mille
complimens.
J'efpere dans peu joindre d'autres fuccès
à celui- ci , pour feconder vos intentions &
celles de tous vos partifans .
Je fuis , & c.
L. CHASTANET ,
Maître en Chirurgie , & Chi
rurgien Aide- major des Hôpitaux
militaires.
I la lettre fuivante au Frere Jean de
Saint-Come
Saint-Côme eft une preuve favorable
pour fon inftrument , elle ne l'eft pas moins
pour celui qui s'en eft fervi.
* Page 37*
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
A Lille , ce 30 Janvier 1755-
Mon cher Frere , voici l'hiftoire d'une
taille que je viens de faire avec votre inftrument
, & fuivant votre méthode. Le
nommé Augufte , âgé de fept ans & demi ,
fils de Henri Cantinier , au quartier de la
Magdeleine à Lille , fut attaqué des douleurs
de la pierre dès l'âge de deux ans ,
& à quatre ans & demi il fe joignit à ces
douleurs une incontinence d'urine , qu'il
a confervée jufqu'au moment de l'opération
. Les douleurs devenant plus fortes de
jour en jour , les parens me firent appeller
dans le mois de Juillet dernier ; je leur annonçai
l'exiſtence d'une pierre dans la veffie
, & leur propofai l'opération : mais inquiers
fur la réuffice , ils ne voulurent pas
s'y prêter. Enfin je fus de nouveau prié de
revoir ce malade dans le mois de Décem
bre , je le trouvai dans un état déplorable ;
il y avoit plufieufs jours qu'il ne dormoit
plus ; la pierre faifoit une irritation fi confidérable
dans la veffie , que toutes les parties
du ventre étoient dans une contraction
violente , & prefque continuelle ; l'inteſtin
rectum étoit pouffé avec force , & bien loin
au-delà de l'anus : il y eut même une hémorrhagie
affez forte des vaiffeaux de cet
inteftin. Ce dernier accident me déserM.
A RS. $ 755. 125
•
mina à propofer une feconde fois l'opération
, & engagea les parens à l'accepter,
Je la fis le 21 Décembre dernier , malgré
les tems durs & fâcheux. Je tirai une
pierre d'une demi - once , & groffe.comme
un petit ceuf de pigeon ; la couche
extérieure de cette pierre étoit molle , &
fe détacha dans le tems de l'extraction :
j'en tirai le noyau avec la tenette , & la
curette me fervit à tirer le refte . Cette
opération ne fut néanmoins ni longue ni
difficile , quoique je n'eus porté mon inftrument
qu'au feptiéme dégré de dilatation
, qui me fuffit de refte à tirer la
pierre fans efforts & fans difficulté . Auffi
les fpectateurs qui étoient nombreux , furent-
ils fatisfaits . , & rendirent justice à
la méthode. Dès le lendemain les urines
commencerent à paffer par les voies ordinaires
; mais une indigeftion que le malade
fe donna le troifiéme jour , penfa le
faire périr. Il lui furvint de l'altération ,
des felles , & la fiévre ; la plaie deyint
pâle & feche , & les urines prirent cette
route. J'avois formé le deffein de ne faire
aucun panfement à mon malade ; mais. appercevant
le changement furvenu à ſa plaic ,
j'abandonnai ce projet , & le penſai régudierement
deux fois par jour avec un plumaceau
chargé de beaume d'arcoeüs , &
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
une languette de linge garni par fes deux
extrêmités d'emplâtre d'André de la Croix ;
cette languette me fervoit tout à la fois
à contenir mon plumaceau & à rapprocher
les deux levres de la plaie. Les autres
accidens furent combattus fi efficacement ,
que le malade fut parfaitement guéri , &
fa plaie cicatrifée le dix-neuviéme jour ;
fon incontinence d'urine n'eut plus lieu ,
& fut guérie en même tems que le refte.
Voilà , mon cher Frere , un fuccès d'autant
plus complet , que je l'ai obtenu dans
la plus mauvaiſe faifon de l'année , ce qui
prouve tout-à - fair pour votre inftrument.
J'en fuis d'autant plus enchanté que c'eft
ma premiere épreuve ; & je vous avouerai
franchement que fans votre méthode , que
je trouve d'une facile exécution , je n'euffe
peut- être jamais penfé à enrichir ma pratique
d'une opération , qui en me faifant
honneur , me met plus à portée de foulager
l'humanité.1
J'oubliois de vous dire que j'ai taillé ce
malade dans la fituation horizontale , &
des fpectateurs étoient Meffieurs Payerne ,
Chirurgien- major du régiment d'Eu infanterie
; Marchant , que vous connoiſſez ;
Baftide , Chirurgien -major de Royal-dra-
-gons , Prevôt-maître en Chirurgie à Lille ;
Defombrages , Médecin de cette ville , &
MARS. 1755. 727
Planeque , Chirurgien-major des Hôpitaux
militaires. Ce dernier , ainfi que M. Mar
chant , m'ont prié de vous faire mille
complimens.
J'efpere dans peu joindre d'autres fuccès
à celui- ci , pour feconder vos intentions &
celles de tous vos partifans .
Je fuis , & c.
L. CHASTANET ,
Maître en Chirurgie , & Chi
rurgien Aide- major des Hôpitaux
militaires.
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Résumé : Progrès du Lithotome caché pour la taille.
Le 21 décembre 1755, le chirurgien L. Chastanet a réalisé une opération à Lille pour extraire une pierre de la vessie d'un patient nommé Auguste, âgé de sept ans et demi. Depuis l'âge de deux ans, Auguste souffrait de douleurs et d'incontinence urinaire en raison de cette pierre. Malgré les réticences initiales des parents, l'opération a été effectuée en raison de l'aggravation de l'état du patient. Chastanet a utilisé un instrument et une méthode fournis par le frère Jean de Saint-Côme. La pierre, de la taille d'un petit œuf de pigeon, a été extraite sans difficulté majeure. La guérison complète, incluant la fin de l'incontinence urinaire, a été atteinte en dix-neuf jours. Plusieurs chirurgiens et médecins présents ont témoigné de la réussite de l'intervention. Chastanet a exprimé sa satisfaction et son espoir de reproduire ce succès à l'avenir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3355
p. 145-146
PEINTURE.
Début :
Il y a des surprises dans les productions des arts comme dans les ouvrages de [...]
Mots clefs :
Estampes, Tableaux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PEINTURE.
PEINTURE.
y a des furpriſes dans les productions
des arts comme dans les ouvrages de
littérature ; il eſt également important de
garantir le public des unes & des autres ,
tant pour la perfection de fes connoiffances
que pour l'honneur des arts & la réputation
légitime de chaque artiſte . On
ne peut donc fe difpenfer d'informer tous
les amateurs de la peinture , qu'une fuitë
d'eſtampes nouvellement mife au jour par
le fieur Duflos , comme étant d'après les
tableaux du fieur Boucher , Peintre du Roi ,
n'a été gravée que fur des deffeins informes
, furtivement tirés par les éleves de
ce Peintre , les moins capables & les moins
avancés , livrés enfuite , à fon infçu , au
Graveur , lequel à fon tour a terminé &
mis en vente ces eftampes fans la participation
de l'auteur des tableaux , qui ne peut
G
146 MERCURE DE FRANCE:
ni les reconnoître , ni encore moins les
avouer dans des copies auffi infideles.
y a des furpriſes dans les productions
des arts comme dans les ouvrages de
littérature ; il eſt également important de
garantir le public des unes & des autres ,
tant pour la perfection de fes connoiffances
que pour l'honneur des arts & la réputation
légitime de chaque artiſte . On
ne peut donc fe difpenfer d'informer tous
les amateurs de la peinture , qu'une fuitë
d'eſtampes nouvellement mife au jour par
le fieur Duflos , comme étant d'après les
tableaux du fieur Boucher , Peintre du Roi ,
n'a été gravée que fur des deffeins informes
, furtivement tirés par les éleves de
ce Peintre , les moins capables & les moins
avancés , livrés enfuite , à fon infçu , au
Graveur , lequel à fon tour a terminé &
mis en vente ces eftampes fans la participation
de l'auteur des tableaux , qui ne peut
G
146 MERCURE DE FRANCE:
ni les reconnoître , ni encore moins les
avouer dans des copies auffi infideles.
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Résumé : PEINTURE.
Une controverse entoure des estampes publiées par Duflos, prétendument basées sur les œuvres de Boucher. Ces estampes ont été gravées à partir de dessins réalisés par les élèves les moins compétents de Boucher, sans son accord. Boucher ne reconnaît pas ces copies, jugées infidèles. Le texte insiste sur l'importance d'informer le public pour préserver l'honneur des arts et la réputation des artistes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3356
p. 213
APPROBATION.
Début :
J'ai lû, par ordre de Monseigneur le Chancelier, le Mercure de Mars, & je n'y ai rien [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
APPROBATION.
" Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancetrouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris
ce premier Mars 1755.
GUIROY.
" Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancetrouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris
ce premier Mars 1755.
GUIROY.
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3357
p. 5-7
EPITRE A M. DESMAHIS, Par M. ***
Début :
Quittez la palette légere, [...]
Mots clefs :
Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. DESMAHIS, Par M. ***
EPITRE
A M. DES MAHIS ,
Qu
Par M. ***
Uittez la palette légere ,
Où l'amour broye encor vos plus belles couleurs;
Appellé par Thalie à de plus grands honneurs ,
Il eft tems qu'aujourd'hui d'une main plus févere,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Pour achever la peinture des moeurs
Vous repreniez le pinceau de Moliere.
Laiffez - moi des amans le tendre caractere ;
C'eſt à moi qu'il convient de chanter leurs douceurs
,
Moi qui toute la vie auprès d'une bergere
Ai porté la houlette & le chapeau de fleurs.
Tandis qu'au fein de la molleffe ,
Fuyant la table ouverte & le fouper prié ,
Vous accordez vos jours à l'amitié ,
Et confacrez vos nuits à la tendreffe ,
L'honnête homme en tous lieux ſe voit humilié
Par mille fots de toute espece.
Effain fâcheux qui , trop multiplié ,
Abuſe de votre pareſſe ,
Et qui par fes fuccès fe croit juftifié.
Voyez paffer Cléon , fa fuperbe voiture
Le mene avec fracas chez Life , chez T ....
C'eft , à l'entendre , encore une aventure ;
Sa vifite eft un rendez - vous ...
Et c'eft enfin pour lui qu'on les a quitté tous.
Regardez la jeune Glycere ,
Qui dans la crainte des jaloux ,
Ecoute en même tems l'Abbé , le Militaire ,
Le Magiftrat , l'homme d'affaire ,
Quelquefois même ſon époux ,
Sans les aimer & fans leur plaire.
Par cette efquifle trop légere
D'originaux qu'on ne peut corriger ,
AVRI L.
7: ∙1755.
Ami charmant , c'eft à vous de juger
Des portraits qu'il vous reſte à faire ,
Pour les punir & nous venger.
Peignez auffi l'infenfible coquette
Qui veut plaire toujours fans jamais s'engager ,
La dédaigneufe & l'indifcrette ,
L'ami trompeur , avec l'amant léger.
Si pourtant quelquefois , pour toucher une belle
Vous voulez peindre encor le tendre ſentiment ,
L'amour heureux avec l'amour fidele ,
-Venez chez moi , mon Eglé vous appelle ;
Vousy verrez avec quel agrément
Cette jeune beauté , toujours vive & nouvelle ,
Entre le goût & l'enjouement ,
Sçait enchanter les jours que je paffe auprès
d'elle .....
Mais je vois qu'infenfiblement
Je vous ramene à la tendreffe .
Ah ! pardonnez ce mouvement
D'un amant trop épris qui , plein de fon yvreffe ,
Vous écrit même en ce moment
Sur les genoux de fa maîtreffe.
A M. DES MAHIS ,
Qu
Par M. ***
Uittez la palette légere ,
Où l'amour broye encor vos plus belles couleurs;
Appellé par Thalie à de plus grands honneurs ,
Il eft tems qu'aujourd'hui d'une main plus févere,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Pour achever la peinture des moeurs
Vous repreniez le pinceau de Moliere.
Laiffez - moi des amans le tendre caractere ;
C'eſt à moi qu'il convient de chanter leurs douceurs
,
Moi qui toute la vie auprès d'une bergere
Ai porté la houlette & le chapeau de fleurs.
Tandis qu'au fein de la molleffe ,
Fuyant la table ouverte & le fouper prié ,
Vous accordez vos jours à l'amitié ,
Et confacrez vos nuits à la tendreffe ,
L'honnête homme en tous lieux ſe voit humilié
Par mille fots de toute espece.
Effain fâcheux qui , trop multiplié ,
Abuſe de votre pareſſe ,
Et qui par fes fuccès fe croit juftifié.
Voyez paffer Cléon , fa fuperbe voiture
Le mene avec fracas chez Life , chez T ....
C'eft , à l'entendre , encore une aventure ;
Sa vifite eft un rendez - vous ...
Et c'eft enfin pour lui qu'on les a quitté tous.
Regardez la jeune Glycere ,
Qui dans la crainte des jaloux ,
Ecoute en même tems l'Abbé , le Militaire ,
Le Magiftrat , l'homme d'affaire ,
Quelquefois même ſon époux ,
Sans les aimer & fans leur plaire.
Par cette efquifle trop légere
D'originaux qu'on ne peut corriger ,
AVRI L.
7: ∙1755.
Ami charmant , c'eft à vous de juger
Des portraits qu'il vous reſte à faire ,
Pour les punir & nous venger.
Peignez auffi l'infenfible coquette
Qui veut plaire toujours fans jamais s'engager ,
La dédaigneufe & l'indifcrette ,
L'ami trompeur , avec l'amant léger.
Si pourtant quelquefois , pour toucher une belle
Vous voulez peindre encor le tendre ſentiment ,
L'amour heureux avec l'amour fidele ,
-Venez chez moi , mon Eglé vous appelle ;
Vousy verrez avec quel agrément
Cette jeune beauté , toujours vive & nouvelle ,
Entre le goût & l'enjouement ,
Sçait enchanter les jours que je paffe auprès
d'elle .....
Mais je vois qu'infenfiblement
Je vous ramene à la tendreffe .
Ah ! pardonnez ce mouvement
D'un amant trop épris qui , plein de fon yvreffe ,
Vous écrit même en ce moment
Sur les genoux de fa maîtreffe.
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Résumé : EPITRE A M. DESMAHIS, Par M. ***
L'épître est adressée à M. Des Mahis, l'incitant à abandonner les thèmes légers de l'amour pour se tourner vers des sujets plus nobles, tels que les mœurs, en s'inspirant de Molière. L'auteur se réserve le droit de traiter des douceurs des amants, ayant vécu auprès d'une bergère. Il décrit ensuite divers comportements des honnêtes gens, humiliés par leurs défauts, comme Cléon qui se vante de ses visites, et Glycère qui écoute plusieurs hommes sans les aimer. L'auteur suggère à Des Mahis de peindre ces portraits pour les punir et se venger. Il propose également de représenter des personnages tels que la coquette, la dédaigneuse, l'indifférente, l'ami trompeur et l'amant léger. Pour illustrer l'amour heureux et fidèle, l'auteur invite Des Mahis à observer Églé, une jeune beauté qui l'enchante. Enfin, l'auteur s'excuse de revenir à la tendresse, expliquant qu'il écrit sous l'influence de sa maîtresse.
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3358
p. 16
VERS A IRIS*. Par M. Maurel de Draguignan, Avocat.
Début :
Iris, quand tu fais mon tourment, [...]
Mots clefs :
Amant
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texteReconnaissance textuelle : VERS A IRIS*. Par M. Maurel de Draguignan, Avocat.
VERS A IRIS *.
Par M. Maurel de Draguignan , Avocat .
I Ris , quand tu fais mon tourment ,
Avec un maître mercenaire ,
Tu perds plus d'un heureux moment ;
Sçache qu'il faut , à qui fçait plaire ,
Bien moins un maître qu'un amant.
Là , dans l'ardeur qui le confume ,
Trop flatté de tenir ta main ,
Il prendroit plaifir , fous ta plume ,
A fe plaindre de ſon deſtin .
Pour effai , dans l'art de Barreme ,
Que les foins t'auroient applani ,
Ici , nombrant combien il t'aime ,
Tu te perdrois dans l'infini.
Bientôt fur un papier volage ,
Il te dépeindroit l'esclavage
Où le fait gémir ta rigueur;
Et bientôt tu fçaurois lui peindre
Que fon deftin n'eft plus à plaindre ,
Et qu'il connoît mal fon bonheur.
* Mlle . . . . avoit un maître à écrire & d'arithmétique
, & cette circonftance fournit le ſujet de
ces vers.
Par M. Maurel de Draguignan , Avocat .
I Ris , quand tu fais mon tourment ,
Avec un maître mercenaire ,
Tu perds plus d'un heureux moment ;
Sçache qu'il faut , à qui fçait plaire ,
Bien moins un maître qu'un amant.
Là , dans l'ardeur qui le confume ,
Trop flatté de tenir ta main ,
Il prendroit plaifir , fous ta plume ,
A fe plaindre de ſon deſtin .
Pour effai , dans l'art de Barreme ,
Que les foins t'auroient applani ,
Ici , nombrant combien il t'aime ,
Tu te perdrois dans l'infini.
Bientôt fur un papier volage ,
Il te dépeindroit l'esclavage
Où le fait gémir ta rigueur;
Et bientôt tu fçaurois lui peindre
Que fon deftin n'eft plus à plaindre ,
Et qu'il connoît mal fon bonheur.
* Mlle . . . . avoit un maître à écrire & d'arithmétique
, & cette circonftance fournit le ſujet de
ces vers.
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Résumé : VERS A IRIS*. Par M. Maurel de Draguignan, Avocat.
Le poème 'Vers à Iris' de M. Maurel de Draguignan, avocat, s'adresse à Iris, tourmentée par un maître mercenaire, probablement son professeur de calligraphie et d'arithmétique. Le poète suggère qu'Iris devrait préférer un amant, qui prendrait plaisir à tenir sa main. Il évoque l'art de Barème et l'amour infini. L'amant décrirait son esclavage sous la rigueur d'Iris, mais elle lui montrerait son bonheur.
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3359
p. 31-44
FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
Début :
Il y a deux sortes de grands hommes à qui l'humanité doit ses connoissances & [...]
Mots clefs :
Corneille, Racine, Science, Sciences, Esprit, Esprit humain, Beaux esprits, Génie, Savoir, Société, Vérité, Hommes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
FRAGMENT
D'un Ouvrage de M. de Marivaux ,
qui a pour titre : Réflexions fur
l'efprit humain , à l'occafion de
Corneille & de Racine.
L
Il y
a deux fortes de grands hommes à
qui l'humanité doit fes connoiffances &
fes moeurs , & fans qui le paffage de tant
de conquérans auroit condamné la terre
à refter ignorante & féroce : deux fortes
de grands hommes , qu'on peut appeller les
bienfaicteurs du monde , & les répara
teurs de fes vraies pertes.
J'entends par les uns , ces hommes immortels
qui ont pénétré dans la connoiffance
de la vérité , & dont les erreurs mê
me ont fouvent conduit à la lumiere. Ces
Philofophes , tant ceux de l'antiquité dont
les noms font affez connus , que ceux de
notre âge , tels que Defcartes , Newton ,
Mallebranche , Locke , &c .
J'entends par les autres , ces grands génies
qu'on appelle quelquefois beaux efprits
; ces critiques férieux ou badins de
ce que nous fommes ; ces peintres fubli-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
mes des grandeurs & des miferes de l'ame
humaine , & qui même en nous inftruifant
dans leurs ouvrages , nous perfuadent à
force de plaifir , qu'ils n'ont pour objet
que de nous plaire , & de charmer notre
loifir ; & je mets Corneille & Racine parmi
ce qu'il y a de plus refpectable dans
l'ordre de ceux- ci , fans parler de ceux de
nos jours , qu'il n'eft pas tems de nommer
en public , que la postérité dédommagera
du filence qu'il faut qu'on obſerve
aujourd'hui fur eux , & dont l'envie contemporaine
qui les loue à fa maniere , les
dédommage dès à préfent en s'irritant contre
eux.
Communément dans le monde , ce n'eſt
qu'avec une extrême admiration qu'on
parle de ceux que je nomme Philofophes ;
on va jufqu'à la vénération pour eux , &
c'eſt un hommage qui leur eft dû .
On ne va pas fi loin pour ces génies
entre lefquels j'ai compté Corneille &
Racine ; on leur donne cependant de trèsgrands
éloges : on a même auffi de l'admiration
pour eux , mais une admiration
bien moins férieuſe , bien plus familiere
qui les honore beaucoup moins que celle
dont on eft pénétré pour les Philofophes.
Et ce n'eft pas là leur rendre juftice ;
s'il n'y avoit que la raifon qui fe mêlât de
AVRIL. 1755 33
nos jugemens , elle defavoueroit cette inégalité
de ppaarrttaaggee qquuee les Philofophes même
, tout Philofophes qu'ils font , ne rejettent
pas , qu'il leur fiéroit pourtant
de rejetter , & qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ignorance du commun des hommes.
Ces hommes , en général , ne cultivent
pas les fciences , ils n'en connoiffent que
le nom qui leur en impofe , & leur imagination
, refpectueufement étonnée des
grandes matieres qu'elles traitent , acheve
de leur tendre ces matieres encore plus
inacceffibles .
De là vient qu'ils regardent les Philofophes
comme des intelligences qui ont
approfondi des myfteres , & à qui feuls
il appartient de nous donner le merveil
leux fpectacle des forces & de la dignité
de l'efprit humain .
A l'égard des autres grands génies ,
pourquoi les met - on dans un ordre inférieur
pourquoi n'a- t-on pas la même
idée de la capacité dont ils ont befoin ?
'C'eft que leurs ouvrages ne font une
énigme pour perfonne ; c'eft que le fujet
fur lequel ils travaillent
, a le défaut d'être
à la portée de tous les hommes.
Il ne s'y agit que de nous , c'est -à - dire
de l'ame humaine que nous connoiffons
Bv .
34
MERCURE
DE FRANCE
.
tant par le moyen de la nôtre , qui nous
explique celle des autres .
Toutes les ames , depuis la plus foible
jufqu'à la plus forte , depuis la plus vile
jufqu'à la plus noble ; toutes les ames ont
une reffemblance générale : il y a de tout
dans chacune d'elles , nous avons tous des
commencemens de ce qui nous manque ,
par où nous fommes plus ou moins en
état de fentir & d'entendre les différences
qui nous diftinguent .
Et c'est là ce qui nous procurant quelques
lumieres communes avec les génies
dont je parle , nous mene à penfer que
leur fcience n'eft pas un grand myftere ,
& n'eft dans le fond que la fcience de
tout le monde.
Il eft vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux
talent d'écrire ce qu'on fçait ; mais à
ce talent près , qui n'eft qu'une maniere
d'avoir de l'efprit , rien n'empêche qu'on
n'en fçache autant qu'eux ; & on voit combien
ils perdent à cette opinion- là .
Auffi tout lecteur ou tout fpectateur ,
avant qu'il les admire , commence- t- il par
être leur juge , & prefque toujours leur
critique ; & de pareilles fonctions ne difpofent
pas l'admirateur à bien fentir la
fupériorité qu'ils ont fur lui ; il a fait trop
de comparaiſon avec eux pour être fort
A V RIL. 1755. 35
étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs
de quoi les loue- t- il ? ce n'eſt pas de l'inftruction
qu'il en tire , elle paffe en lui fans
qu'il s'en apperçoive ; c'eft de l'extrême
plaifir qu'ils lui font , & il eft fûr que
ce plaifir là leur nuit encore , ils en paroiffent
moins importans ; il n'y a point
affez de dignité à plaire : c'eft bien le
mérite le plus aimable , mais en général ,
ce n'eft pas le plus honoré.
On voit même des gens qui tiennent
au- deffons d'eux de s'occuper d'un ouvrage
d'efprit qui plaît ; c'eft à cette marque
là qu'ils le dédaignent comme frivole ,
& nos grands hommes pourroient bien devoir
à tout ce que je viens de dire , le titre
familier , & fouvent moqueur , de beaux
efprits , qu'on leur donne pendant qu'ils
vivent , qui , à la vérité , s'annoblit beaucoup
quand ils ne font plus , & qui d'ordinaire
fe convertit en celui de grands
génies , qu'on ne leur difpute pas alors.
Non qu'ils ayent enrichi le monde d'aucune
découverte , ce n'eft pas là ce qu'on
entend les belles chofes qu'ils nous difent
ne nous frappent pas même comme
nouvelles ; on croit toujours les reconnoître
, on les avoit déja entrevues , mais
jufqu'à eux on en étoit refté là , & jamais
on ne les avoit vûes d'affez près , ni affez
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fixément pour pouvoir les dire ; eux feuls
ont fçu les faifir & les exprimer avec ane
vérité qui nous pénétre , & les ont rendues
conformément aux expériences les plus
intimes de notre ame : ce qui fait un accident
bien neuf & bien original . Voilà
ce qu'on leur attribue .
Ainfi ils ne font fublimes que d'après
nous qui le fommes foncierement autant
qu'eux , & c'eft dans leur fublimité que
nous nous imaginons contempler la nôtre.
Ainfi ils ne nous apprennent rien de nous
qui nous foit inconnu ; mais le portrait le
plus frappant qu'on nous ait donné de ce
que nous fommes , celui où nous voyons le
mieux combien nous fommes grands dans
nos vertus , terribles dans nos paſſions ,
celui où nous avons l'honneur de démêler
nos foibleſſes avec la fagacité la plus fine ,
& par conféquent la plus confolante ; celui
où nous nous fentons le plus fuperbement
étonnés de l'audace , & du courage
, de la fierté , de la fageffe , j'ofe
dire auffi de la redoutable iniquité dont
nous fommes capables ( car cette iniquité ,
même en nous faifant frémir , nous entretient
encore de nos forces ) ; enfin le portrait
qui nous peint le mieux l'importance
& la fingularité de cet être qu'on appelle
homme , & qui eft chacun de nous , c'eſt
AVRIL.' 1755 .
37
deux à qui nous le devons.
Ce font eux , à notre avis , qui nous
avertiffent de tout l'efprit qui eft en nous ,
qui y repofoit à notre infçu , & qui eft
une fecrette acquifition de lumiere & de
fentiment que nous croyons avoir faite ,
& dont nous ne jouiffons qu'avec eux ;
voilà ce que nous en penfons.
De forte que ce n'eft pas précisément
leur efprit qui nous furprend, c'eft l'induftrie
qu'ils ont de nous rappeller le nôtre
; voilà en quoi ils nous charment.
C'est-à-dire que nous les chériffons
parce qu'ils nous vantent , ou que nous
les admirons parce qu'ils nous valent ; au
lieu que nous refpectons les Philofophes
parce qu'ils nous humilient.
Et je n'attaque point ce refpect là , qui
n'eſt d'ailleurs fi humiliant qu'il le pa
pas.
roît.
Ce n'eft pas précisément devant les
Philofophes que nous nous humilions , ilne
faut pas qu'ils l'entendent ainfi ; c'eft
à l'efprit humain , dont chacun de nous a
fa portion , que nous entendons rendre
hommage.
Nous reffemblons à ces cadets qui ;
quoique réduits à une légitime , s'enorgueilliffent
pourtant dans leurs aînés de la
grandeur & des richeffes de leur maison.
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais les autres grands génies font- ils
moins dans ce fens nos aînés que les Philofophes
& pour quitter toute comparaifon
, font- ils en effet partagés d'une capacité
de moindre valeur , ou d'une efpéce
inférieure ?
Nous le croyons , j'ai déja dit en paffant
ce qui nous mène à le croire ; ne ferionsnous
pas dans l'erreur ? il y a des choſes
qui ont un air de vérité , mais qui n'en
ont que l'air , & il fe pourroit bien que
nous fiffions injure au don d'efprit peutêtre
le plus rare , au genre de penfée qui
caractériſe le plus un être intelligent.
Je doute du moins que le vrai Philofophe
, & je ne parle pas du pur Géometre
ou du fimple Mathématicien , mais de
l'homme qui penfe , de l'homme capable
de mefurer la fublimité de ces deux différens
ordres d'efprit ; je doute que cet homme
fût de notre fentiment .
Au défaut des réflexions qu'il feroit
là - deffus , tenons- nous en à celles que le
plus fimple bon fens
dicter , & que je
vais rapporter , après avoir encore une fois
établi bien exactement la.queftion.
peut
Une ſcience , je dis celle de nos grands
génies , où nous fommes tous , difonsnous
, plus ou moins initiés , qui n'eft une
énigme pour perfonne , pas même dans fes
A V RI- L. ∙1755 .
39
>
profondeurs qu'on ne nous apprend point ,
qu'on ne fait que nous rappeller comme
fublimes , quand on nous les préfente , &
jamais comme inconnues ; une fcience , au
moyen de laquelle on peut bien nous charmer
mais non pas nous inftruire ; une
fcience qu'on apprend fans qu'on y penſe ,
fans qu'on fçache qu'on l'étudie , ne le cede-
t- elle pas à des fciences fi difficiles , que
le commun des hommes eft réduit à n'en
connoître que le nom , qui donnent à ceux
qui les fçavent , des connoiffances d'une
utilité admirable ; à des fciences apparemment
plus étrangeres à l'efprit humain en
général , puifqu'il faut expreffément & péniblement
les apprendre pour les fçavoir ,
& que peu de gens , après une étude même
affidue , y font du progrès ?
Voilà des objections qui paroiffent fortes
, & c'eſt leur force apparente qui fait
qu'on s'y repofe , & qu'on s'y fie.
Tâchons d'en démêler la valeur.
Le vrai Philofophe dont je parlois toutà-
l'heure , ne voudroit pas qu'on s'y trompât
même en fa faveur : une impoſture de
notre imagination , fi ce que nous penfons
en eft une , n'eft pas digne de lui,
A l'égard de ces hommes qui nous abandonneroient
volontiers à notre illufion làdeffus
, pour profiter de l'injufte & faux
40 MERCURE DE FRANCE.
honneur qu'elle leur feroit , ils ne méri
tent pas qu'on les ménage examinons
donc.
La fcience du coeur humain , qui eft
celle des grands génies , appellés d'abord
beaux efprits , n'eft , dit -on , une énigme
pour perfonne ; tout le monde l'entend
& qui plus eft , on l'apprend fans qu'on y
penſe d'accord. :
Mais de ce qu'il nous eft plus aifé de
l'apprendre que les autres fciences , en
doit-on conclure qu'elle eft par elle-même
moins difficile ou moins profonde que ces
autres fciences ? non , & c'eft ici où eft le
fophifme.
Car cette facilité que nous trouvons
a
l'apprendre
plus ou moins , & qui nous
diffimule fa profondeur
, ne vient point de
fa nature , mais bien de la nature de la
fociété que nous avons enfemble
.
Ce n'eft pas que cette fcience foit effectivement
plus aifée que les autres , c'eſt la
maniere dont nous l'apprenons , qui nous
la fait paroître telle , comme nous le verrons
dans un moment .
D'un autre côté , il faut étudier trèsexpreffément
& très- péniblement les autres
fciences , pour les fçavoir ; d'accord auffi .
Mais ce n'eft pas non plus qu'à force de
profondeur elles ayent par elles-mêmes le
AVRIL. 1755. 41
·
privilege particulier , & comme excluff ,
d'être plus difficiles que la fcience de nos
grands génies . C'eft encore la nature de
notre fociété qui produit cette difficulté
accidentelle , & le travail folitaire & affidu
qu'elles exigent ; on pourroit les acquerir
à moins de frais.
En un mot , c'eſt cette fociété qui nous
oblige à de très-grands efforts pour les fçavoir
, & qui ne nous ouvre point d'autre
voie.
C'eft auffi cette fociété qui nous difpen
fe de ces mêmes efforts pour fçavoir l'autre,
& je vais m'expliquer.
Figurons- nous une fcience d'une pratique
fi urgente , qu'il faut abfolument que
tout homme , quel qu'il foit , la fçache
plus ou moins & de très- bonne heure , fous
peine de ne pouvoir être admis à ce concours
d'intérêts , de relations , & de befoins
réciproques qui nous uniffent les uns & les
autres.
Mais en même tems figurons - nous une
fcience que par bonheur tous les hommes
apprennent inévitablement entr'eux.
Telle eft la fcience du coeur humain ,
celle des grands hommes dont il eft queftion
.
D'une part , la néceffité abfolue de la
fçavoir ; de l'autre , la continuité inévita42
MERCURE DE FRANCE.
ble des leçons qu'on en reçoit de toutes
parts , font qu'elle ne fçauroit refter une
énigme pour perſonne.
Comment , en effet , feroit - il poffible
qu'on ne la fçût pas plus ou moins.
Ce n'eft pas dans les livres qu'on l'apprend
, c'eft elle au contraire qui nous
explique les livres , & qui nous met en
état d'en profiter ; il faut d'avance la fçavoir
un peu pour les entendre .
pour vous en
Elle n'a pas non plus fes profeffeurs à
part , à peine fuffiroient - ils
donner la plus légere idée , & rien de ce
que je dis là n'en feroit une connoiffance
inévitable . C'eft la fociété , c'est toute l'humanité
même qui en tient la feule école
qui foit convenable , école toujours ouverte
, où tout homme étudie les autres ,
& en eft étudié à fon tour ; où tout homme
eſt tour à tour écolier & maître.
Cette fcience réfide dans le commerce
que nous avons tous , & fans exception ;
enfemble.
Nous en commençons l'infenfible & continuelle
étude prefqu'en voyant le jour.
t
Nous vivons avec les fujets de la fcience
, avec les hommes qui ne traitent que
d'elle , avec leurs paffions , qui l'enfeignent
aux nôtres , & qui même en nous
trompant nous l'enfeignent encore ; car c'eſt
AVRIL. 1755. 43
une inftruction de plus que d'y avoir été
trompé il n'y a rien à cet égard là de
perdu avec les hommes.
Voilà donc tout citoyen du monde , né
avec le fens commun , le plus fimple & le
plus médiocre ; le voilà prefque dans l'impoffibilité
d'ignorer totalement la fcience
dont il eft queſtion , puifqu'il en reçoit
des leçons continuelles , puifqu'elles le
pourfuivent , & qu'il ne peut les fuir.
Ce n'eft pas là tout , c'eft qu'à l'impoffibilité
comme infurmontable de ne pas
s'inftruire plus ou moins de cette fcience
qui n'eft que la connoiffance des hommes ,
fe joint pour lui une autre caufe d'inftruc
tion
que je crois encore plus fure , & c'eſt
une néceffité abfolue d'être attentif aux leçons
qu'on lui en donne .
Car où pourroit être fa place ? & que
deviendroit-il dans cette humanité affemblée
, s'il n'y pouvoit ni conquérir ni correfpondre
à rien de ce qui s'y paffe , s'il
n'entendoit rien aux moeurs de l'ame humaine
, ni à tant d'intérêts férieux ou frivoles
, généraux ou particuliers qui , tour
à tour , nous uniffent ou nous divifent ?
Que deviendroit- il fi faute de ces notions
de fentiment que nous prenons entre
nous & qui nous dirigent , fi dans l'ignorance
de ce qui nuit ou de ce qui fert
44 MERCURE DE FRANCE.
dans le monde , & fi par conféquent ex
pofé par là à n'agir prefque jamais qu'à
contre- fens , il alloit miferablement heurtant
tous les efprits , comme un aveugle
va heurtant tous les corps.
Il faut donc néceffairement qu'il con
noiffe les hommes , il ne fçauroit fe foute
tenir parmi eux qu'à cette condition là.
Il y va de tour pour lui d'être à certain
point au fait de ce qu'ils font pour ſçavoir
y accommoder ce qu'il eft , pour ju→
ger d'eux , finon finement , du moins au
dégré fuffifant de jufteffe qui convient à
fon état , & à la forte de liaifon ordinaire
ou fortuite qu'il a avec eux.
•
Ily ya toujours de fa fortune , toujours
de fon repos , fouvent de fon honneur
quelquefois de ſa vie ; quelquefois du re-
'pos , de l'honneur , de la fortune & de la
vie des autres.
D'un Ouvrage de M. de Marivaux ,
qui a pour titre : Réflexions fur
l'efprit humain , à l'occafion de
Corneille & de Racine.
L
Il y
a deux fortes de grands hommes à
qui l'humanité doit fes connoiffances &
fes moeurs , & fans qui le paffage de tant
de conquérans auroit condamné la terre
à refter ignorante & féroce : deux fortes
de grands hommes , qu'on peut appeller les
bienfaicteurs du monde , & les répara
teurs de fes vraies pertes.
J'entends par les uns , ces hommes immortels
qui ont pénétré dans la connoiffance
de la vérité , & dont les erreurs mê
me ont fouvent conduit à la lumiere. Ces
Philofophes , tant ceux de l'antiquité dont
les noms font affez connus , que ceux de
notre âge , tels que Defcartes , Newton ,
Mallebranche , Locke , &c .
J'entends par les autres , ces grands génies
qu'on appelle quelquefois beaux efprits
; ces critiques férieux ou badins de
ce que nous fommes ; ces peintres fubli-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
mes des grandeurs & des miferes de l'ame
humaine , & qui même en nous inftruifant
dans leurs ouvrages , nous perfuadent à
force de plaifir , qu'ils n'ont pour objet
que de nous plaire , & de charmer notre
loifir ; & je mets Corneille & Racine parmi
ce qu'il y a de plus refpectable dans
l'ordre de ceux- ci , fans parler de ceux de
nos jours , qu'il n'eft pas tems de nommer
en public , que la postérité dédommagera
du filence qu'il faut qu'on obſerve
aujourd'hui fur eux , & dont l'envie contemporaine
qui les loue à fa maniere , les
dédommage dès à préfent en s'irritant contre
eux.
Communément dans le monde , ce n'eſt
qu'avec une extrême admiration qu'on
parle de ceux que je nomme Philofophes ;
on va jufqu'à la vénération pour eux , &
c'eſt un hommage qui leur eft dû .
On ne va pas fi loin pour ces génies
entre lefquels j'ai compté Corneille &
Racine ; on leur donne cependant de trèsgrands
éloges : on a même auffi de l'admiration
pour eux , mais une admiration
bien moins férieuſe , bien plus familiere
qui les honore beaucoup moins que celle
dont on eft pénétré pour les Philofophes.
Et ce n'eft pas là leur rendre juftice ;
s'il n'y avoit que la raifon qui fe mêlât de
AVRIL. 1755 33
nos jugemens , elle defavoueroit cette inégalité
de ppaarrttaaggee qquuee les Philofophes même
, tout Philofophes qu'ils font , ne rejettent
pas , qu'il leur fiéroit pourtant
de rejetter , & qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ignorance du commun des hommes.
Ces hommes , en général , ne cultivent
pas les fciences , ils n'en connoiffent que
le nom qui leur en impofe , & leur imagination
, refpectueufement étonnée des
grandes matieres qu'elles traitent , acheve
de leur tendre ces matieres encore plus
inacceffibles .
De là vient qu'ils regardent les Philofophes
comme des intelligences qui ont
approfondi des myfteres , & à qui feuls
il appartient de nous donner le merveil
leux fpectacle des forces & de la dignité
de l'efprit humain .
A l'égard des autres grands génies ,
pourquoi les met - on dans un ordre inférieur
pourquoi n'a- t-on pas la même
idée de la capacité dont ils ont befoin ?
'C'eft que leurs ouvrages ne font une
énigme pour perfonne ; c'eft que le fujet
fur lequel ils travaillent
, a le défaut d'être
à la portée de tous les hommes.
Il ne s'y agit que de nous , c'est -à - dire
de l'ame humaine que nous connoiffons
Bv .
34
MERCURE
DE FRANCE
.
tant par le moyen de la nôtre , qui nous
explique celle des autres .
Toutes les ames , depuis la plus foible
jufqu'à la plus forte , depuis la plus vile
jufqu'à la plus noble ; toutes les ames ont
une reffemblance générale : il y a de tout
dans chacune d'elles , nous avons tous des
commencemens de ce qui nous manque ,
par où nous fommes plus ou moins en
état de fentir & d'entendre les différences
qui nous diftinguent .
Et c'est là ce qui nous procurant quelques
lumieres communes avec les génies
dont je parle , nous mene à penfer que
leur fcience n'eft pas un grand myftere ,
& n'eft dans le fond que la fcience de
tout le monde.
Il eft vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux
talent d'écrire ce qu'on fçait ; mais à
ce talent près , qui n'eft qu'une maniere
d'avoir de l'efprit , rien n'empêche qu'on
n'en fçache autant qu'eux ; & on voit combien
ils perdent à cette opinion- là .
Auffi tout lecteur ou tout fpectateur ,
avant qu'il les admire , commence- t- il par
être leur juge , & prefque toujours leur
critique ; & de pareilles fonctions ne difpofent
pas l'admirateur à bien fentir la
fupériorité qu'ils ont fur lui ; il a fait trop
de comparaiſon avec eux pour être fort
A V RIL. 1755. 35
étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs
de quoi les loue- t- il ? ce n'eſt pas de l'inftruction
qu'il en tire , elle paffe en lui fans
qu'il s'en apperçoive ; c'eft de l'extrême
plaifir qu'ils lui font , & il eft fûr que
ce plaifir là leur nuit encore , ils en paroiffent
moins importans ; il n'y a point
affez de dignité à plaire : c'eft bien le
mérite le plus aimable , mais en général ,
ce n'eft pas le plus honoré.
On voit même des gens qui tiennent
au- deffons d'eux de s'occuper d'un ouvrage
d'efprit qui plaît ; c'eft à cette marque
là qu'ils le dédaignent comme frivole ,
& nos grands hommes pourroient bien devoir
à tout ce que je viens de dire , le titre
familier , & fouvent moqueur , de beaux
efprits , qu'on leur donne pendant qu'ils
vivent , qui , à la vérité , s'annoblit beaucoup
quand ils ne font plus , & qui d'ordinaire
fe convertit en celui de grands
génies , qu'on ne leur difpute pas alors.
Non qu'ils ayent enrichi le monde d'aucune
découverte , ce n'eft pas là ce qu'on
entend les belles chofes qu'ils nous difent
ne nous frappent pas même comme
nouvelles ; on croit toujours les reconnoître
, on les avoit déja entrevues , mais
jufqu'à eux on en étoit refté là , & jamais
on ne les avoit vûes d'affez près , ni affez
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fixément pour pouvoir les dire ; eux feuls
ont fçu les faifir & les exprimer avec ane
vérité qui nous pénétre , & les ont rendues
conformément aux expériences les plus
intimes de notre ame : ce qui fait un accident
bien neuf & bien original . Voilà
ce qu'on leur attribue .
Ainfi ils ne font fublimes que d'après
nous qui le fommes foncierement autant
qu'eux , & c'eft dans leur fublimité que
nous nous imaginons contempler la nôtre.
Ainfi ils ne nous apprennent rien de nous
qui nous foit inconnu ; mais le portrait le
plus frappant qu'on nous ait donné de ce
que nous fommes , celui où nous voyons le
mieux combien nous fommes grands dans
nos vertus , terribles dans nos paſſions ,
celui où nous avons l'honneur de démêler
nos foibleſſes avec la fagacité la plus fine ,
& par conféquent la plus confolante ; celui
où nous nous fentons le plus fuperbement
étonnés de l'audace , & du courage
, de la fierté , de la fageffe , j'ofe
dire auffi de la redoutable iniquité dont
nous fommes capables ( car cette iniquité ,
même en nous faifant frémir , nous entretient
encore de nos forces ) ; enfin le portrait
qui nous peint le mieux l'importance
& la fingularité de cet être qu'on appelle
homme , & qui eft chacun de nous , c'eſt
AVRIL.' 1755 .
37
deux à qui nous le devons.
Ce font eux , à notre avis , qui nous
avertiffent de tout l'efprit qui eft en nous ,
qui y repofoit à notre infçu , & qui eft
une fecrette acquifition de lumiere & de
fentiment que nous croyons avoir faite ,
& dont nous ne jouiffons qu'avec eux ;
voilà ce que nous en penfons.
De forte que ce n'eft pas précisément
leur efprit qui nous furprend, c'eft l'induftrie
qu'ils ont de nous rappeller le nôtre
; voilà en quoi ils nous charment.
C'est-à-dire que nous les chériffons
parce qu'ils nous vantent , ou que nous
les admirons parce qu'ils nous valent ; au
lieu que nous refpectons les Philofophes
parce qu'ils nous humilient.
Et je n'attaque point ce refpect là , qui
n'eſt d'ailleurs fi humiliant qu'il le pa
pas.
roît.
Ce n'eft pas précisément devant les
Philofophes que nous nous humilions , ilne
faut pas qu'ils l'entendent ainfi ; c'eft
à l'efprit humain , dont chacun de nous a
fa portion , que nous entendons rendre
hommage.
Nous reffemblons à ces cadets qui ;
quoique réduits à une légitime , s'enorgueilliffent
pourtant dans leurs aînés de la
grandeur & des richeffes de leur maison.
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais les autres grands génies font- ils
moins dans ce fens nos aînés que les Philofophes
& pour quitter toute comparaifon
, font- ils en effet partagés d'une capacité
de moindre valeur , ou d'une efpéce
inférieure ?
Nous le croyons , j'ai déja dit en paffant
ce qui nous mène à le croire ; ne ferionsnous
pas dans l'erreur ? il y a des choſes
qui ont un air de vérité , mais qui n'en
ont que l'air , & il fe pourroit bien que
nous fiffions injure au don d'efprit peutêtre
le plus rare , au genre de penfée qui
caractériſe le plus un être intelligent.
Je doute du moins que le vrai Philofophe
, & je ne parle pas du pur Géometre
ou du fimple Mathématicien , mais de
l'homme qui penfe , de l'homme capable
de mefurer la fublimité de ces deux différens
ordres d'efprit ; je doute que cet homme
fût de notre fentiment .
Au défaut des réflexions qu'il feroit
là - deffus , tenons- nous en à celles que le
plus fimple bon fens
dicter , & que je
vais rapporter , après avoir encore une fois
établi bien exactement la.queftion.
peut
Une ſcience , je dis celle de nos grands
génies , où nous fommes tous , difonsnous
, plus ou moins initiés , qui n'eft une
énigme pour perfonne , pas même dans fes
A V RI- L. ∙1755 .
39
>
profondeurs qu'on ne nous apprend point ,
qu'on ne fait que nous rappeller comme
fublimes , quand on nous les préfente , &
jamais comme inconnues ; une fcience , au
moyen de laquelle on peut bien nous charmer
mais non pas nous inftruire ; une
fcience qu'on apprend fans qu'on y penſe ,
fans qu'on fçache qu'on l'étudie , ne le cede-
t- elle pas à des fciences fi difficiles , que
le commun des hommes eft réduit à n'en
connoître que le nom , qui donnent à ceux
qui les fçavent , des connoiffances d'une
utilité admirable ; à des fciences apparemment
plus étrangeres à l'efprit humain en
général , puifqu'il faut expreffément & péniblement
les apprendre pour les fçavoir ,
& que peu de gens , après une étude même
affidue , y font du progrès ?
Voilà des objections qui paroiffent fortes
, & c'eſt leur force apparente qui fait
qu'on s'y repofe , & qu'on s'y fie.
Tâchons d'en démêler la valeur.
Le vrai Philofophe dont je parlois toutà-
l'heure , ne voudroit pas qu'on s'y trompât
même en fa faveur : une impoſture de
notre imagination , fi ce que nous penfons
en eft une , n'eft pas digne de lui,
A l'égard de ces hommes qui nous abandonneroient
volontiers à notre illufion làdeffus
, pour profiter de l'injufte & faux
40 MERCURE DE FRANCE.
honneur qu'elle leur feroit , ils ne méri
tent pas qu'on les ménage examinons
donc.
La fcience du coeur humain , qui eft
celle des grands génies , appellés d'abord
beaux efprits , n'eft , dit -on , une énigme
pour perfonne ; tout le monde l'entend
& qui plus eft , on l'apprend fans qu'on y
penſe d'accord. :
Mais de ce qu'il nous eft plus aifé de
l'apprendre que les autres fciences , en
doit-on conclure qu'elle eft par elle-même
moins difficile ou moins profonde que ces
autres fciences ? non , & c'eft ici où eft le
fophifme.
Car cette facilité que nous trouvons
a
l'apprendre
plus ou moins , & qui nous
diffimule fa profondeur
, ne vient point de
fa nature , mais bien de la nature de la
fociété que nous avons enfemble
.
Ce n'eft pas que cette fcience foit effectivement
plus aifée que les autres , c'eſt la
maniere dont nous l'apprenons , qui nous
la fait paroître telle , comme nous le verrons
dans un moment .
D'un autre côté , il faut étudier trèsexpreffément
& très- péniblement les autres
fciences , pour les fçavoir ; d'accord auffi .
Mais ce n'eft pas non plus qu'à force de
profondeur elles ayent par elles-mêmes le
AVRIL. 1755. 41
·
privilege particulier , & comme excluff ,
d'être plus difficiles que la fcience de nos
grands génies . C'eft encore la nature de
notre fociété qui produit cette difficulté
accidentelle , & le travail folitaire & affidu
qu'elles exigent ; on pourroit les acquerir
à moins de frais.
En un mot , c'eſt cette fociété qui nous
oblige à de très-grands efforts pour les fçavoir
, & qui ne nous ouvre point d'autre
voie.
C'eft auffi cette fociété qui nous difpen
fe de ces mêmes efforts pour fçavoir l'autre,
& je vais m'expliquer.
Figurons- nous une fcience d'une pratique
fi urgente , qu'il faut abfolument que
tout homme , quel qu'il foit , la fçache
plus ou moins & de très- bonne heure , fous
peine de ne pouvoir être admis à ce concours
d'intérêts , de relations , & de befoins
réciproques qui nous uniffent les uns & les
autres.
Mais en même tems figurons - nous une
fcience que par bonheur tous les hommes
apprennent inévitablement entr'eux.
Telle eft la fcience du coeur humain ,
celle des grands hommes dont il eft queftion
.
D'une part , la néceffité abfolue de la
fçavoir ; de l'autre , la continuité inévita42
MERCURE DE FRANCE.
ble des leçons qu'on en reçoit de toutes
parts , font qu'elle ne fçauroit refter une
énigme pour perſonne.
Comment , en effet , feroit - il poffible
qu'on ne la fçût pas plus ou moins.
Ce n'eft pas dans les livres qu'on l'apprend
, c'eft elle au contraire qui nous
explique les livres , & qui nous met en
état d'en profiter ; il faut d'avance la fçavoir
un peu pour les entendre .
pour vous en
Elle n'a pas non plus fes profeffeurs à
part , à peine fuffiroient - ils
donner la plus légere idée , & rien de ce
que je dis là n'en feroit une connoiffance
inévitable . C'eft la fociété , c'est toute l'humanité
même qui en tient la feule école
qui foit convenable , école toujours ouverte
, où tout homme étudie les autres ,
& en eft étudié à fon tour ; où tout homme
eſt tour à tour écolier & maître.
Cette fcience réfide dans le commerce
que nous avons tous , & fans exception ;
enfemble.
Nous en commençons l'infenfible & continuelle
étude prefqu'en voyant le jour.
t
Nous vivons avec les fujets de la fcience
, avec les hommes qui ne traitent que
d'elle , avec leurs paffions , qui l'enfeignent
aux nôtres , & qui même en nous
trompant nous l'enfeignent encore ; car c'eſt
AVRIL. 1755. 43
une inftruction de plus que d'y avoir été
trompé il n'y a rien à cet égard là de
perdu avec les hommes.
Voilà donc tout citoyen du monde , né
avec le fens commun , le plus fimple & le
plus médiocre ; le voilà prefque dans l'impoffibilité
d'ignorer totalement la fcience
dont il eft queſtion , puifqu'il en reçoit
des leçons continuelles , puifqu'elles le
pourfuivent , & qu'il ne peut les fuir.
Ce n'eft pas là tout , c'eft qu'à l'impoffibilité
comme infurmontable de ne pas
s'inftruire plus ou moins de cette fcience
qui n'eft que la connoiffance des hommes ,
fe joint pour lui une autre caufe d'inftruc
tion
que je crois encore plus fure , & c'eſt
une néceffité abfolue d'être attentif aux leçons
qu'on lui en donne .
Car où pourroit être fa place ? & que
deviendroit-il dans cette humanité affemblée
, s'il n'y pouvoit ni conquérir ni correfpondre
à rien de ce qui s'y paffe , s'il
n'entendoit rien aux moeurs de l'ame humaine
, ni à tant d'intérêts férieux ou frivoles
, généraux ou particuliers qui , tour
à tour , nous uniffent ou nous divifent ?
Que deviendroit- il fi faute de ces notions
de fentiment que nous prenons entre
nous & qui nous dirigent , fi dans l'ignorance
de ce qui nuit ou de ce qui fert
44 MERCURE DE FRANCE.
dans le monde , & fi par conféquent ex
pofé par là à n'agir prefque jamais qu'à
contre- fens , il alloit miferablement heurtant
tous les efprits , comme un aveugle
va heurtant tous les corps.
Il faut donc néceffairement qu'il con
noiffe les hommes , il ne fçauroit fe foute
tenir parmi eux qu'à cette condition là.
Il y va de tour pour lui d'être à certain
point au fait de ce qu'ils font pour ſçavoir
y accommoder ce qu'il eft , pour ju→
ger d'eux , finon finement , du moins au
dégré fuffifant de jufteffe qui convient à
fon état , & à la forte de liaifon ordinaire
ou fortuite qu'il a avec eux.
•
Ily ya toujours de fa fortune , toujours
de fon repos , fouvent de fon honneur
quelquefois de ſa vie ; quelquefois du re-
'pos , de l'honneur , de la fortune & de la
vie des autres.
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Résumé : FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
Dans son ouvrage 'Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille et de Racine', Marivaux distingue deux catégories de grands hommes ayant contribué aux connaissances et aux mœurs humaines : les philosophes et les génies littéraires. Les philosophes, tels que Descartes, Newton, Malebranche et Locke, sont admirés pour leurs contributions intellectuelles et leurs découvertes de la vérité, même si leurs erreurs ont parfois conduit à la lumière. Les génies littéraires, que Marivaux appelle 'beaux esprits', sont des critiques sérieux ou badins de la condition humaine. Ils instruisent et plaisent à travers leurs œuvres, charmant les lecteurs par leur capacité à peindre les grandeurs et les misères de l'âme humaine. Corneille et Racine sont cités comme exemples éminents de cette catégorie. Cependant, le commun des hommes tend à admirer moins les génies littéraires que les philosophes, en raison de l'ignorance des sciences et de l'imagination respectueuse qu'ils inspirent. Les œuvres des génies littéraires ne sont pas perçues comme des énigmes, car elles traitent de sujets accessibles à tous, comme l'âme humaine. Marivaux souligne que cette distinction est injuste et découle de l'ignorance du public. Il argue que les génies littéraires, bien qu'ils ne découvrent pas de nouvelles vérités, ont le talent de formuler et d'exprimer avec vérité les expériences intimes de l'âme humaine, créant ainsi des œuvres originales et frappantes. En conclusion, Marivaux suggère que les génies littéraires, en rappelant aux hommes leur propre esprit, méritent autant de respect que les philosophes. Il invite à reconsidérer la valeur de ces deux types de contributions à la connaissance humaine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3360
p. 47-48
L'AVARE ET L'INDIGENT. CONTE MORAL. Par M. BAILLET de Saint-Julien.
Début :
Au fond d'un bois, certain riche usuraire [...]
Mots clefs :
Bonheur, Joie, Avare, Indigent
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AVARE ET L'INDIGENT. CONTE MORAL. Par M. BAILLET de Saint-Julien.
L'AVARE ET L'INDIGENT.
CONTE MORA L.
Par M. BAILLET de Saint- Julien .
Au fond d'un bois , certain riche ufuraire
Avoit un foir enterré fon argent ;
Un malheureux qu'obſédoit ſa miſere
Y fut conduit par le fort indulgent :
Il terminoit fon deſtin outrageant ,
Il s'alloit pendre , & la barque étoit prête
A le paffer ; quand tout à coup l'arrête
Certain éclat qui vient frapper fes yeux :
Il fouille , il trouve un tréfor précieux.
Ravi , Dieu fçait ! vous le charge , & l'emporte.
L'inftant d'après arrive fans eſcorte
Feffe-Mathieu , mais c'étoit un peu tard;
De tréfor plus. Comment plus ! pas un liard
N'étoit refté ; complette étoit la proie
Du laronneau ; rien n'étoit excepté
De fon butin. Qu'on juge de fa joie !
Uniquement à l'arbre étoit refté
Un bout de corde en guiſe de monnoie.
Matthieu Feffard voulut bien s'en payer ,
Et haut & court fe pendit fans quartier.
48 MERCURE DE FRANCE.
Souvent le fort a plus d'un bon caprice ,
Et pour changer , fe mêle de juftice :
Le mérite eft par lui récompenſé ;
Lorfque fon bras s'abuſe ou s'eſt laffè,
Si notre joie enfin n'eft pas durable ,
Nul n'eft auffi conftamment miférable .
Sans nous laffer à chercher des témoins ;
Voyez celui dont parle cette Fable :
Le bonheur vient quand on l'attend le moins,
C'est là fon tic . O bonheur ſecourable !
Nous t'éloignons fouvent par trop de ſoins .
CONTE MORA L.
Par M. BAILLET de Saint- Julien .
Au fond d'un bois , certain riche ufuraire
Avoit un foir enterré fon argent ;
Un malheureux qu'obſédoit ſa miſere
Y fut conduit par le fort indulgent :
Il terminoit fon deſtin outrageant ,
Il s'alloit pendre , & la barque étoit prête
A le paffer ; quand tout à coup l'arrête
Certain éclat qui vient frapper fes yeux :
Il fouille , il trouve un tréfor précieux.
Ravi , Dieu fçait ! vous le charge , & l'emporte.
L'inftant d'après arrive fans eſcorte
Feffe-Mathieu , mais c'étoit un peu tard;
De tréfor plus. Comment plus ! pas un liard
N'étoit refté ; complette étoit la proie
Du laronneau ; rien n'étoit excepté
De fon butin. Qu'on juge de fa joie !
Uniquement à l'arbre étoit refté
Un bout de corde en guiſe de monnoie.
Matthieu Feffard voulut bien s'en payer ,
Et haut & court fe pendit fans quartier.
48 MERCURE DE FRANCE.
Souvent le fort a plus d'un bon caprice ,
Et pour changer , fe mêle de juftice :
Le mérite eft par lui récompenſé ;
Lorfque fon bras s'abuſe ou s'eſt laffè,
Si notre joie enfin n'eft pas durable ,
Nul n'eft auffi conftamment miférable .
Sans nous laffer à chercher des témoins ;
Voyez celui dont parle cette Fable :
Le bonheur vient quand on l'attend le moins,
C'est là fon tic . O bonheur ſecourable !
Nous t'éloignons fouvent par trop de ſoins .
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Résumé : L'AVARE ET L'INDIGENT. CONTE MORAL. Par M. BAILLET de Saint-Julien.
Le conte 'L'Avare et l'Indigent' de M. Baillet de Saint-Julien relate l'histoire de Mathieu Feffard, un riche avare qui a caché son argent dans un bois. Un indigente, désespéré par sa pauvreté, se rend au même endroit pour se pendre et découvre par hasard le trésor enterré. Il s'en empare. Peu après, Mathieu Feffard arrive mais ne trouve plus rien, sauf un bout de corde. Désespéré, il se pend avec cette corde. Le conte met en lumière la justice imprévisible du sort, où le mérite est parfois récompensé de manière inattendue. Le bonheur survient souvent lorsque l'on s'y attend le moins, et les excès de prudence peuvent éloigner cette chance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3361
p. 52-53
LOGOGRYPHE.
Début :
Quel trouble agite mon cerveau ? [...]
Mots clefs :
Marguillier
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYP HE.
Uel trouble agite mon cerveau ?
Ma dignité n'eft qu'un fardeau ;
Je me ruine pour l'Eglife ,
Saintement on m'y dévalife ;
On ne me parle que d'argent ,
Pour l'infirme ou pour l'indigent.
A l'Offrande , nouvelle aubaine :
Ilfaut , pour baifer la
patene
Tirer ...Je n'aurois point fini
Si je.... tu diras à ceci
Eh ! mais , chaque fête on t'encenfe.
Hélas ! je m'en pafferois bien .
C'eſt plutôt ma bourſe , je penſe :
Encenfe t'on ceux qui n'ont rien ?
Lecteur , tu peux me reconnoître .
Onze pieds foutiennent mon être ;
Si tu fçais la combinaiſon ,
Je renferme ce trifte fon
Qu'on rend à la fin de la vie :
Un chien fait à la venerie.
Trois tons. Un Saint . Un mal honteux.
Le nom d'un affaffin fameux ;
L'inftrument dont jadis Orphée
Charma le Styx & l'Elifée .
AVRIL.
1755. 53
Un terrein que bat l'océan ,
Le lit où fouffrit Saint Laurent ;
Un outil de menuiferie ,
Un autre pour la broderie.
Un vice ennemi du repos ,
Un endroit connu pour les eaux ,
Pour fes jardins , & fa machine.
La fubftance fimple & divine ,
Dont nous empruntons les refforts .
Une eau croupie , un jeu d'efforts
A qui l'on donne une étendue
Sablée , unie , entretenue.
Cette fenêtre où le pécheur
Se découvre à fon Confeffeur .
Une terre molle & fragile.
Ce qui rend un navire agile.
Un outil qui ronge fans dents.
La ville où fut élu Pontife
Le patron des petits enfans.
Lecteur , voilà mon Logogryphe.
X
L'Abbé Renaudor.
Uel trouble agite mon cerveau ?
Ma dignité n'eft qu'un fardeau ;
Je me ruine pour l'Eglife ,
Saintement on m'y dévalife ;
On ne me parle que d'argent ,
Pour l'infirme ou pour l'indigent.
A l'Offrande , nouvelle aubaine :
Ilfaut , pour baifer la
patene
Tirer ...Je n'aurois point fini
Si je.... tu diras à ceci
Eh ! mais , chaque fête on t'encenfe.
Hélas ! je m'en pafferois bien .
C'eſt plutôt ma bourſe , je penſe :
Encenfe t'on ceux qui n'ont rien ?
Lecteur , tu peux me reconnoître .
Onze pieds foutiennent mon être ;
Si tu fçais la combinaiſon ,
Je renferme ce trifte fon
Qu'on rend à la fin de la vie :
Un chien fait à la venerie.
Trois tons. Un Saint . Un mal honteux.
Le nom d'un affaffin fameux ;
L'inftrument dont jadis Orphée
Charma le Styx & l'Elifée .
AVRIL.
1755. 53
Un terrein que bat l'océan ,
Le lit où fouffrit Saint Laurent ;
Un outil de menuiferie ,
Un autre pour la broderie.
Un vice ennemi du repos ,
Un endroit connu pour les eaux ,
Pour fes jardins , & fa machine.
La fubftance fimple & divine ,
Dont nous empruntons les refforts .
Une eau croupie , un jeu d'efforts
A qui l'on donne une étendue
Sablée , unie , entretenue.
Cette fenêtre où le pécheur
Se découvre à fon Confeffeur .
Une terre molle & fragile.
Ce qui rend un navire agile.
Un outil qui ronge fans dents.
La ville où fut élu Pontife
Le patron des petits enfans.
Lecteur , voilà mon Logogryphe.
X
L'Abbé Renaudor.
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3362
p. 101-111
LETTRE A M. ****.
Début :
MONSIEUR, Je dois à juste titre vous considérer comme le [...]
Mots clefs :
Enfant mort-né, Enfant, Médecin, Sang, Terre, Vie, Mort, Corps, Bois, Raisonnement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A M. ****.
LESTİTRE A M. ****
SHDOS !
MONSIEUR
toutes in-
E dois jufte titre vous confidérer
comme le dépofitaire de toutes les interprétations
de la nature dont les Philofophes
fe croient capables. Il vous appartient
plus d'en juger qu'à tout autre , par
l'attention perpétuelle que vous avez à en
dévoiler les refforts.
Vous n'ignorez pas , Monfieur , le phénomene
, le myftere , qui doit occuper aujourd'hui
les Phyficiens & les Médecins .
Il s'agit d'un enfant né le 18 Janvier
1754 , enterré nud auffi- tôt après fa naiffance
, parce qu'on l'a cru mort- né ; déterré
, dit- on , vivant le 15 Février fuivant
, & baptifé le lendemain , en préſence
de plufieurs perfonnes , lequel enfant a
paru vivre pendant cinq heures après fon
baptême.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Je vais , Monfieur , produire ce que
j'en penfe ' , j'éviterai avec foin tout difcours
fuperflu ; & fi mon raifonnement
ne mérite
pas votre approbation , j'ofe me
flater qu'il ne vous ennuira point par fa
longueur.
PODZ1Q791 910101 ( 5.N
On a cru cet enfant mort né , parce
qu'il étoit fort noir cette ecchymofe confidérable
prouve qu'il a fouffert quelque
étranglement au paffage , capable de forcer
les vaiffeaux capillaires & d'intercepter
un libre commerce de l'air extérieur avec
le poulmon , fans que cependant il foit
devenu la caufe d'une mort complette. La
même chofe arrive aux pendus qui n'ont
point été étranglés jufqu'à ce que mort
s'enfuivit , & qu'on rappelle à la vie &
à la fanté , par le moyen d'une faignée fálutaire
.
Ou l'enfant dont il s'agit n'a point ref
piré avant d'être mis en terre bail³n'a
refpiré que très- foiblement. Dans cendernier
cas , fon fang n'a point totalement
abandonné la route qu'il fuivoie pendant
qu'il n'étoit qu'un foetus . Les arteres pulmonaires
ne font point parvenues à une
dilatation proportionnée à leur diametre ,
le trou ovale a continué de fervir d'entrepôt
ou de canal de communication entre
les artères & les veines ; l'habitude extéAVRIL.
1755. 103
rieure du corps a reçu l'influence aëreréthérée
néceffaire pour perpétuer la raréfaction
vitale. La terre dont il étoit
couvert fe trouvoit apparemment d'une naature
propre à faciliter cette négociation
une fi foible refpiration n'a pu entretenir
qu'une circulation lente , en tout pareille
à celle qui s'obferve dans plufieurs léthargiques
, dont la vie paroît douteufe pendant
un affez long- tems.cs
Dans le premier cas , c'est- à-dire s'il
n'a point refpiré avant d'être mis dans la
foffe , le trou ovale , la bonne qualité du
fang , l'habitude extérieure du corps , &
la nature de la terre , qu'on devroit n'avoir
point omife dans des mémoires d'une
telle importance , font les feules caufes
qui ayent pu concourir à une telle confervation.
Dans l'un & dans l'autre cas , la diffipation
n'a point été grande , les effluences
n'ont point été confidérables , elles ont
exactement répondu à la ratéfaction ou
à la circulation du fang , & elles pou
voient fe réparer fous la terre par des influences
proportionnées , quelque médiocres
qu'elles puffent être.
C'est dans un de ces deux états deux états que l'on
a mis cer enfant au tombeau , prefque au
même moment qu'il a été expofé à l'air ,
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
& il y a confervé fa vie pendant vingt- huit
-jours.
Ce fait me paroît , Monfieur , affez extraordinaire
& affez incroyable pour avoir
mérité d'être conftaté par des perfonnes
'de l'art , qui n'auroient nullement été inréreffées
à faire paffer pour réel ce qui
ne leur auroit préfenté aucune réalité conftante
, ou que des fignés équivoques n'auroient
point été capables de convaincre.
Quelque fingulier que foit ce fait , fi on
le fuppofe vrai , il ne me ppaaroît point
inexpliquable , & mon explication paffera
Tout au plus pour avoir été hazardée
j'entre donc en matiere par une compar
comparaifon
que vous ne jugerez point indifférente.
Tous les bois ne confervent pas également
fous les cendres le feu dont ils font
animés : ceux dont les tiges font propres
à entretenir le feu , ont des branches d'une
même efficacité ; il faut donc que dans la
mere de cet enfant les influences acreréthérées
& chyleufes dont je parlé dans l'analyfe
que j'ai eu l'honneur de vous faire
préfenter , fe foient trouvées conftamment
dans des proportions bien régulieres , puifque
le peu d'air qui fe trouve dans la terre
eft capable de les entretenir ; il faut
que cette mere ait joui d'un bon tempéAVRIL.
1755 : 105
ramment & d'une fanté parfaite , puifque
Ta diftribution du fang & des humeurs
que cet enfant en a reçu , a pû fe foutenir
dans fon petit corps fous un monceau
de terre pendant un filong-tems , & avec
un fi foible fecours.
Si cet enfant a refpiré après fa naiffance
, il n'a pas joui d'une influence aëreréthérée
abondante pendant qu'il fe trouvoit
au milieu de l'air , vû les obſtacles
oppofés à l'infpiration : il a continué de
trouver dans la terre autant d'air qu'il s'en
étoit introduit dans fon poulmon pendant
le peu de féjour qu'on lui a permis de
faire fur la terre. Sa vie n'a point acquis
de nouvelles forces dans le tombeau ; mais
elle s'y eft foutenue tout comme un bois
convenable conferve fon inflammation fous
les cendres , fans que celle-ci y faffe les
mêmes progrès qu'elle feroit fi elle étoit
entretenue par l'affluence d'un nouvel air
auffi wilirbree qu'abondant.
Ces bois propres à conferver le feu font ,
fans contredit , d'une conſiſtance docile à
la raréfaction inflammatoire , puifque le
peu d'air que fourniffent les cendres fuffit
pour l'entretenir : par la même raifon , le
fang que cet enfant avoit reçu de fa mere ;
doit avoir été d'une confiftance très -louable
, docile à la plus foible éthériſation
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
docile à la moindre influence aërer- éthérée
, puifque celle que la terre lui a fourni
pendant vingt-huit jours y a été faffifante
pour maintenir fa fluidité fa raréfaction
, fa progreffion vitale.
Jom QY
Ceux qui ont affiftédocette merveille ,
Monfieur ont fans doute crié au miracle
; en effet , j'en reconnois un dans les
inquiétudes du perei & della merely lef
quelles ont déterminé à déterrer cet enfant
pour lui procurer un fecours fpirituel
, qui eft devenu le fceau de ſa prédeftination.
pan pe al ob zed use
La vie de cet enfant peut avoir été raf
furée dans la foffe par le fango qui s'y eft
extravafé mais qui perd for fang perd
fa vie , & pour un fujet fr délicat , c'étoit
beaucoup attendre que de remettre fon
baptême au lendemain goune telle négli
gence rendroit
ainfi direabfüfpe
&s
rendroit ,
pour
les certificats qui ont été envoyés. si
Il n'y a , ce me femble , que la foi des
perfonnes montées fur le ton de miracle ,
& par conféquent intéreffées à le publier
ou à l'autorifer , qui ait été tranfmife juf
qu'à nous , & cette foi là mêmerend inexcufable
le délai que l'on a apporté au bap
tême. Suppofons cependant le fait vrai ,
& concluons avec juftice que ce que Dieu
a réfolu eft au- deffus de la négligence des
hommes..
AVRIL.'
1755. 107
Je reviens au fang qui avoit été forcé
vers fes plus petits réduits , qui avoit rendu
l'enfant fort noir , & qui avoit déter
miné le pece à l'enterren fur le champ com
me mort. slary toifis folu
Je penferois volontiers , Monfieur , que
la faignée que l'enfant a éprouvée dans le
tombeau par l'hémorragie accufée , lui à
été falutaire. Je croirois également puifqu'on
l'a enterré noin, & qu'on l'a déterré
vermeil sequ'il s'eft fait dans la terre une
réfolution tacite de ce fang , qui fe trouvoit
hors de fa route ordinairego & que le
fang qui formoie cette ecchymose , ainfi
que celui qui a été extravafé dans les premieres
voies , a été pour la maffe entiere
une continuation de nourriture , ou d'influence
reftaurante pareille , quoique infé
rieure à celle dont il étoit avantagé dans
le fein de fa mere. Il faut peu pour fou
tenir la vie d'un enfant , ou pour la détruire
, & la loi générale , qui fert beau
coup dans le cas préfent , eft que la circulation
doit répondre à la refpiration
quelle qu'elle foitusramnod
Les animaux qui vivent un affez longtems
de leur fuif ou d'un fuperflu , donc
ils le font pourvus au- dedans d'eux-mêmes,
favorisent le foupçon que je viens de
mettre enavant. La metamorphofe du noir
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
au vermeil , que les certificats annoncent ,
n'eft pas moins,favorable au raifonnement
ci-devant établi pour expliquer la foible
vie d'un enfant qui a été tout nuddans la
terre pendant vingt-huit jours qui a
paru vivant après avoir été exhumé.luob
Ce raifonnement paroîtra d'autant plus
folide qu'il est dénué de tout fyftême. Il
n'eft fondé que fur l'activitévivifiante d'un
ether univerfellement
reconnu
& avoué
,
& fon activité ne confifte que dans fa furabondance
alternative , ajuée à des organes
bien conftitués , & dreffée à une city
culation vitale par tous des , refforts qui
doivent concourir à l'entretiende la vie.
Ce raifonnement paroîtra fur- tout conforme
à la loi unique & générale de coutes
les mutations , à laquelle je prouve dans
mon analyſe ci - deffus mentionnéesque
toute la matiere a été affujettie par la
volonté infinies & toute puiffantesde fon
Créateur & de fon fouverain Législateur.
+
Il ne me reste plus , Monfieur qu'à
examiner trois circonstances de ce fait autant
mémorable que merveilleux , qui ont
été rapportées dans les mémoires ou certificats
que j'ai lûs , & auxquelles il convient
d'accorder une explication particuliere.
)
1. L'on rapporte les pleurs de l'oeil droit:
0
AVRIL. 1755. 109
11
de cet enfant , au -deffous duquel il il y
avoit une cicatrice d'une playe , qu'une
pierre lui avoir faite en le couvrant de terreba
donc fouffert quelque douleur
dans les premieres infpirations ; mais cette
douleur n'a pas étéo,và beaucoup près , fi
anconfidérables qu'elle left ordinairement
al dans les enfans nés fans aucun obſtacle à
l'entrée de Fair dans leurs poulmons , qui
font par conféquent tout- à coup faifis d'unel
nouvellerinfluence acrer- éthérée , fans
contredit , plus abondante , & moins fupportablé
qu'elle ne peut l'avoir été pour
cet enfant , dont le poulmon ne s'eft épanoui
que peu à peu , & par dégrés .
-Onl'avu , dit-on , bailler après fa
renaiffance corporelle & pendant la fpiri-
2tuelles preuve sinconteftable d'une plus
grande expanfion du poulmon , furvenue
a um très-long fommeil pour fecourir les
shumeurs , pour en accélérer le cours qui
étoit comme engourdi par fa longue détention
fous la terte. Val
*
C
les
3. L'on dit qu'il eft forti quelques
gouttes de fang de fon eftomac , & que
perfonnes qui l'ont exhumé , auroient pû
ramaffer un verre de fang dans la foffe où il avoit été mis. Il auroit , ce me femble
,
convenu d'examiner à quelle partie du
corps répondoit particulierement
ce fang,
110 MERCURE DE FRANCE
Quoiqu'il en foit , je penfe que les vaiffeaux
cutanés ayant été comprimés fans
une entiere deſtruction de la vie , le fang
s'eft porté plus abondamment vers les par
ties internes , & furtout vers les premie
res voies , qui n'étant point garnies d'os
de toute part , comme le font les autres
parties du corps , one cédé plus facilement
à un abord du fang plus confidérable.
Je ne crois cependant point qu'on doive
perdre de vue le meconium , lequel ,
puifqu'il caufe des tranchées fi violentes
aux enfans nouveau - nés , doit avoir p
té les vives impreffions fur les vaiffeaux
des inteftins , ou même à raifon de leur
continuité , fur ceux de l'eftomac , & y
avoir occafionné une hémorragie , peutêtre
falutaire pour un tems , mais au fond
dangereufe & mortelle , n'y ayant eu ni
lait ni huile d'amandes douces pour réprimer
l'activité de pareilles impreffions.
21000
Il eft furprenant qu'on n'ait effayé de
donner quoique ce foit à cet enfant ,
pour le foutenir après fon exhumation , ou
du moins il n'en eft parlé ni dans les mémoires
, ni dans les certificatspog
Voilà , Monfieur , le terme où mes lumieres
ont pû me conduire ; aidées des
vôtres , elles pourront prendre quelque
accroiffement. C'eft dans cette vvuûee queje
AVRIL. 1755. 111
m'empreffe de foumettre mes jugemens
aux vôtres, & de chercher toutes les occafions
de vous prouver que j'ai l'honneur
d'être, &cav minsbaodi
1979 251 2197 100Olivier de Villeneuve.
SHDOS !
MONSIEUR
toutes in-
E dois jufte titre vous confidérer
comme le dépofitaire de toutes les interprétations
de la nature dont les Philofophes
fe croient capables. Il vous appartient
plus d'en juger qu'à tout autre , par
l'attention perpétuelle que vous avez à en
dévoiler les refforts.
Vous n'ignorez pas , Monfieur , le phénomene
, le myftere , qui doit occuper aujourd'hui
les Phyficiens & les Médecins .
Il s'agit d'un enfant né le 18 Janvier
1754 , enterré nud auffi- tôt après fa naiffance
, parce qu'on l'a cru mort- né ; déterré
, dit- on , vivant le 15 Février fuivant
, & baptifé le lendemain , en préſence
de plufieurs perfonnes , lequel enfant a
paru vivre pendant cinq heures après fon
baptême.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Je vais , Monfieur , produire ce que
j'en penfe ' , j'éviterai avec foin tout difcours
fuperflu ; & fi mon raifonnement
ne mérite
pas votre approbation , j'ofe me
flater qu'il ne vous ennuira point par fa
longueur.
PODZ1Q791 910101 ( 5.N
On a cru cet enfant mort né , parce
qu'il étoit fort noir cette ecchymofe confidérable
prouve qu'il a fouffert quelque
étranglement au paffage , capable de forcer
les vaiffeaux capillaires & d'intercepter
un libre commerce de l'air extérieur avec
le poulmon , fans que cependant il foit
devenu la caufe d'une mort complette. La
même chofe arrive aux pendus qui n'ont
point été étranglés jufqu'à ce que mort
s'enfuivit , & qu'on rappelle à la vie &
à la fanté , par le moyen d'une faignée fálutaire
.
Ou l'enfant dont il s'agit n'a point ref
piré avant d'être mis en terre bail³n'a
refpiré que très- foiblement. Dans cendernier
cas , fon fang n'a point totalement
abandonné la route qu'il fuivoie pendant
qu'il n'étoit qu'un foetus . Les arteres pulmonaires
ne font point parvenues à une
dilatation proportionnée à leur diametre ,
le trou ovale a continué de fervir d'entrepôt
ou de canal de communication entre
les artères & les veines ; l'habitude extéAVRIL.
1755. 103
rieure du corps a reçu l'influence aëreréthérée
néceffaire pour perpétuer la raréfaction
vitale. La terre dont il étoit
couvert fe trouvoit apparemment d'une naature
propre à faciliter cette négociation
une fi foible refpiration n'a pu entretenir
qu'une circulation lente , en tout pareille
à celle qui s'obferve dans plufieurs léthargiques
, dont la vie paroît douteufe pendant
un affez long- tems.cs
Dans le premier cas , c'est- à-dire s'il
n'a point refpiré avant d'être mis dans la
foffe , le trou ovale , la bonne qualité du
fang , l'habitude extérieure du corps , &
la nature de la terre , qu'on devroit n'avoir
point omife dans des mémoires d'une
telle importance , font les feules caufes
qui ayent pu concourir à une telle confervation.
Dans l'un & dans l'autre cas , la diffipation
n'a point été grande , les effluences
n'ont point été confidérables , elles ont
exactement répondu à la ratéfaction ou
à la circulation du fang , & elles pou
voient fe réparer fous la terre par des influences
proportionnées , quelque médiocres
qu'elles puffent être.
C'est dans un de ces deux états deux états que l'on
a mis cer enfant au tombeau , prefque au
même moment qu'il a été expofé à l'air ,
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
& il y a confervé fa vie pendant vingt- huit
-jours.
Ce fait me paroît , Monfieur , affez extraordinaire
& affez incroyable pour avoir
mérité d'être conftaté par des perfonnes
'de l'art , qui n'auroient nullement été inréreffées
à faire paffer pour réel ce qui
ne leur auroit préfenté aucune réalité conftante
, ou que des fignés équivoques n'auroient
point été capables de convaincre.
Quelque fingulier que foit ce fait , fi on
le fuppofe vrai , il ne me ppaaroît point
inexpliquable , & mon explication paffera
Tout au plus pour avoir été hazardée
j'entre donc en matiere par une compar
comparaifon
que vous ne jugerez point indifférente.
Tous les bois ne confervent pas également
fous les cendres le feu dont ils font
animés : ceux dont les tiges font propres
à entretenir le feu , ont des branches d'une
même efficacité ; il faut donc que dans la
mere de cet enfant les influences acreréthérées
& chyleufes dont je parlé dans l'analyfe
que j'ai eu l'honneur de vous faire
préfenter , fe foient trouvées conftamment
dans des proportions bien régulieres , puifque
le peu d'air qui fe trouve dans la terre
eft capable de les entretenir ; il faut
que cette mere ait joui d'un bon tempéAVRIL.
1755 : 105
ramment & d'une fanté parfaite , puifque
Ta diftribution du fang & des humeurs
que cet enfant en a reçu , a pû fe foutenir
dans fon petit corps fous un monceau
de terre pendant un filong-tems , & avec
un fi foible fecours.
Si cet enfant a refpiré après fa naiffance
, il n'a pas joui d'une influence aëreréthérée
abondante pendant qu'il fe trouvoit
au milieu de l'air , vû les obſtacles
oppofés à l'infpiration : il a continué de
trouver dans la terre autant d'air qu'il s'en
étoit introduit dans fon poulmon pendant
le peu de féjour qu'on lui a permis de
faire fur la terre. Sa vie n'a point acquis
de nouvelles forces dans le tombeau ; mais
elle s'y eft foutenue tout comme un bois
convenable conferve fon inflammation fous
les cendres , fans que celle-ci y faffe les
mêmes progrès qu'elle feroit fi elle étoit
entretenue par l'affluence d'un nouvel air
auffi wilirbree qu'abondant.
Ces bois propres à conferver le feu font ,
fans contredit , d'une conſiſtance docile à
la raréfaction inflammatoire , puifque le
peu d'air que fourniffent les cendres fuffit
pour l'entretenir : par la même raifon , le
fang que cet enfant avoit reçu de fa mere ;
doit avoir été d'une confiftance très -louable
, docile à la plus foible éthériſation
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
docile à la moindre influence aërer- éthérée
, puifque celle que la terre lui a fourni
pendant vingt-huit jours y a été faffifante
pour maintenir fa fluidité fa raréfaction
, fa progreffion vitale.
Jom QY
Ceux qui ont affiftédocette merveille ,
Monfieur ont fans doute crié au miracle
; en effet , j'en reconnois un dans les
inquiétudes du perei & della merely lef
quelles ont déterminé à déterrer cet enfant
pour lui procurer un fecours fpirituel
, qui eft devenu le fceau de ſa prédeftination.
pan pe al ob zed use
La vie de cet enfant peut avoir été raf
furée dans la foffe par le fango qui s'y eft
extravafé mais qui perd for fang perd
fa vie , & pour un fujet fr délicat , c'étoit
beaucoup attendre que de remettre fon
baptême au lendemain goune telle négli
gence rendroit
ainfi direabfüfpe
&s
rendroit ,
pour
les certificats qui ont été envoyés. si
Il n'y a , ce me femble , que la foi des
perfonnes montées fur le ton de miracle ,
& par conféquent intéreffées à le publier
ou à l'autorifer , qui ait été tranfmife juf
qu'à nous , & cette foi là mêmerend inexcufable
le délai que l'on a apporté au bap
tême. Suppofons cependant le fait vrai ,
& concluons avec juftice que ce que Dieu
a réfolu eft au- deffus de la négligence des
hommes..
AVRIL.'
1755. 107
Je reviens au fang qui avoit été forcé
vers fes plus petits réduits , qui avoit rendu
l'enfant fort noir , & qui avoit déter
miné le pece à l'enterren fur le champ com
me mort. slary toifis folu
Je penferois volontiers , Monfieur , que
la faignée que l'enfant a éprouvée dans le
tombeau par l'hémorragie accufée , lui à
été falutaire. Je croirois également puifqu'on
l'a enterré noin, & qu'on l'a déterré
vermeil sequ'il s'eft fait dans la terre une
réfolution tacite de ce fang , qui fe trouvoit
hors de fa route ordinairego & que le
fang qui formoie cette ecchymose , ainfi
que celui qui a été extravafé dans les premieres
voies , a été pour la maffe entiere
une continuation de nourriture , ou d'influence
reftaurante pareille , quoique infé
rieure à celle dont il étoit avantagé dans
le fein de fa mere. Il faut peu pour fou
tenir la vie d'un enfant , ou pour la détruire
, & la loi générale , qui fert beau
coup dans le cas préfent , eft que la circulation
doit répondre à la refpiration
quelle qu'elle foitusramnod
Les animaux qui vivent un affez longtems
de leur fuif ou d'un fuperflu , donc
ils le font pourvus au- dedans d'eux-mêmes,
favorisent le foupçon que je viens de
mettre enavant. La metamorphofe du noir
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
au vermeil , que les certificats annoncent ,
n'eft pas moins,favorable au raifonnement
ci-devant établi pour expliquer la foible
vie d'un enfant qui a été tout nuddans la
terre pendant vingt-huit jours qui a
paru vivant après avoir été exhumé.luob
Ce raifonnement paroîtra d'autant plus
folide qu'il est dénué de tout fyftême. Il
n'eft fondé que fur l'activitévivifiante d'un
ether univerfellement
reconnu
& avoué
,
& fon activité ne confifte que dans fa furabondance
alternative , ajuée à des organes
bien conftitués , & dreffée à une city
culation vitale par tous des , refforts qui
doivent concourir à l'entretiende la vie.
Ce raifonnement paroîtra fur- tout conforme
à la loi unique & générale de coutes
les mutations , à laquelle je prouve dans
mon analyſe ci - deffus mentionnéesque
toute la matiere a été affujettie par la
volonté infinies & toute puiffantesde fon
Créateur & de fon fouverain Législateur.
+
Il ne me reste plus , Monfieur qu'à
examiner trois circonstances de ce fait autant
mémorable que merveilleux , qui ont
été rapportées dans les mémoires ou certificats
que j'ai lûs , & auxquelles il convient
d'accorder une explication particuliere.
)
1. L'on rapporte les pleurs de l'oeil droit:
0
AVRIL. 1755. 109
11
de cet enfant , au -deffous duquel il il y
avoit une cicatrice d'une playe , qu'une
pierre lui avoir faite en le couvrant de terreba
donc fouffert quelque douleur
dans les premieres infpirations ; mais cette
douleur n'a pas étéo,và beaucoup près , fi
anconfidérables qu'elle left ordinairement
al dans les enfans nés fans aucun obſtacle à
l'entrée de Fair dans leurs poulmons , qui
font par conféquent tout- à coup faifis d'unel
nouvellerinfluence acrer- éthérée , fans
contredit , plus abondante , & moins fupportablé
qu'elle ne peut l'avoir été pour
cet enfant , dont le poulmon ne s'eft épanoui
que peu à peu , & par dégrés .
-Onl'avu , dit-on , bailler après fa
renaiffance corporelle & pendant la fpiri-
2tuelles preuve sinconteftable d'une plus
grande expanfion du poulmon , furvenue
a um très-long fommeil pour fecourir les
shumeurs , pour en accélérer le cours qui
étoit comme engourdi par fa longue détention
fous la terte. Val
*
C
les
3. L'on dit qu'il eft forti quelques
gouttes de fang de fon eftomac , & que
perfonnes qui l'ont exhumé , auroient pû
ramaffer un verre de fang dans la foffe où il avoit été mis. Il auroit , ce me femble
,
convenu d'examiner à quelle partie du
corps répondoit particulierement
ce fang,
110 MERCURE DE FRANCE
Quoiqu'il en foit , je penfe que les vaiffeaux
cutanés ayant été comprimés fans
une entiere deſtruction de la vie , le fang
s'eft porté plus abondamment vers les par
ties internes , & furtout vers les premie
res voies , qui n'étant point garnies d'os
de toute part , comme le font les autres
parties du corps , one cédé plus facilement
à un abord du fang plus confidérable.
Je ne crois cependant point qu'on doive
perdre de vue le meconium , lequel ,
puifqu'il caufe des tranchées fi violentes
aux enfans nouveau - nés , doit avoir p
té les vives impreffions fur les vaiffeaux
des inteftins , ou même à raifon de leur
continuité , fur ceux de l'eftomac , & y
avoir occafionné une hémorragie , peutêtre
falutaire pour un tems , mais au fond
dangereufe & mortelle , n'y ayant eu ni
lait ni huile d'amandes douces pour réprimer
l'activité de pareilles impreffions.
21000
Il eft furprenant qu'on n'ait effayé de
donner quoique ce foit à cet enfant ,
pour le foutenir après fon exhumation , ou
du moins il n'en eft parlé ni dans les mémoires
, ni dans les certificatspog
Voilà , Monfieur , le terme où mes lumieres
ont pû me conduire ; aidées des
vôtres , elles pourront prendre quelque
accroiffement. C'eft dans cette vvuûee queje
AVRIL. 1755. 111
m'empreffe de foumettre mes jugemens
aux vôtres, & de chercher toutes les occafions
de vous prouver que j'ai l'honneur
d'être, &cav minsbaodi
1979 251 2197 100Olivier de Villeneuve.
Fermer
Résumé : LETTRE A M. ****.
La lettre traite d'un cas médical exceptionnel concernant un enfant né le 18 janvier 1754, initialement considéré comme mort-né et enterré. Le 15 février suivant, l'enfant a été retrouvé vivant et baptisé le lendemain, survivant cinq heures après le baptême. L'auteur propose plusieurs explications à ce phénomène. Il suggère que l'enfant pourrait avoir souffert d'un étranglement temporaire lors de sa naissance, causant une coloration noire due à une ecchymose, une condition réversible. Cette situation aurait permis à l'enfant de survivre sous terre pendant vingt-huit jours grâce à une respiration très faible et à une circulation lente du sang. L'auteur compare cette situation à celle des pendus qui peuvent être ramenés à la vie par une fausse suffocation. Il mentionne que le trou ovale dans le cœur de l'enfant, la qualité de son sang et l'habitude extérieure de son corps auraient pu contribuer à sa survie. La nature de la terre dans laquelle il était enterré aurait également facilité une faible respiration. La lettre détaille des observations spécifiques après la résurrection de l'enfant, telles que les pleurs de son œil droit, des bâillements, et la présence de sang dans son estomac et dans la fosse où il était enterré. L'auteur conclut que, bien que le cas soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable et peut être compris à travers des principes médicaux et physiologiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3363
p. 111-117
LETTRE* DE M. LE P. H. A M. L'ABBÉ V.
Début :
Le nom que vous vous faites dans les Lettres, Monsieur, plus encore que le remercîment [...]
Mots clefs :
Seigneuries, Droit de Régale, Bénéfices, Abbé, Roi, Militaires
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE* DE M. LE P. H. A M. L'ABBÉ V.
29-ins 291 mol el amo .
D
LETTRE DE M. LE P. H.
A M. L'AB BE V.
noop nog insbe
Lures ,
E nom que vous vous faites dans les Let
Atnes, Monfieur plus encore que le re,
merciment que je vous dois de l'extrême politelle
que vous me marquez dans votre ouvrag
ge , mérite bien que je me défendefur un article
où nous penfons tous deux differemment ,
c'eft la Régale ** , Sima nouvelle édition n'étoit
pas trop avancée , j'y aurois inféré cette
réponse pour y Suppléer , je vous l'adreſſe
sast
a vous-même, & je me fais honneur d'en
prendre le public pour témoin : j'espere que
cela me vaudra quelque nouvelle obfervation
e votre part, ce genre de combat litté
en des mains
aufli polies que les vôtres , fert merveillenfe
de
?
raire
quand le
armes s
* Nous redonnons cette Lettre , où il s'étoit gliffé
plufieurs fautes d'impreffion dans le dernier Mer
cure, pour que l'on puiffe mieux juger de la réponſe.
** Je prie ceux qui liront cette réponſe , de jet
ter les yeux fur ce que j'ai écrit à l'année $ 11.
112 MERCURE DE FRANCE.
f
ment à éclaircir la vérité . Nousfommes d'ailleurs
trop fouvent d'accord fur des faits auffi
curieux qu'importans , pour que l'on doive
être furprisfi nous différons quelquefois.
M. l'Abbé Velly prétend que l'on ne
doit chercher l'origine de la Régale
que
dans le droit féodal ; &82mmooii je crois
qu'elle eft antérieure aux fiefs . Les fiefs ,
fuivant moi , tels que nous les connoiſſons
aujourd'hui , n'ont commencé qu'avec l'ufurpation
des fujets , vers le regne de
Charles le Simple. La Régale , auffi ancienne
que la Couronne , eft donnccplusancienne
que les fiefs. Pinfon , dans fon
traité de la Régale , la compare au Nil ,
dont la fource eft inconnue celle des
fiefs l'eft- elle ? Les Gens du Roi , dans un
difcours du 24 Juillet 1633 , difent que la
Régale eft auffi ancienne que la Couronne :
peut-on en dire autant des fiefs ? les Francs
les ont - ils apportés , ou les ont - ils trouvés
établis dans les Gaules ? Les Rois de
France feuls ont le droit de Régale , & les
fiefs font de tous les pays : les fiefs n'ont
donc pas produit la Régale ? Les fiefs , dit
M. l'Abbé Velly , fe nommoient Regalia :
donc ils ont , felon lui , donné ce nom à
la Régale ; & moi je
dis ar
que les fiefs ont
pris en France le nom de Regalia , qui n'ap
partenoit alors qu'à la Régale , parce que
A VRI L. 1755. 113
»
sendes
300 98 119
"
la Régale eft le plus noble droit de la Couronne
: c'étoit bien ainfi
en ainfi que s'exprimoit
Philippe de Valois en 1334. La colla-
>> tion des en régale nous appartient
, à caufe de la nobleffe de la
Couronne de France » . Enfin , & c'eſt là
rancen .
la grande objection , j'ai dit que llees vrais
principes de la Régale fe trouvoient dans
Cache, 209 25, 2007 anon
VTT) ; car je
n'ai pas dir que le canon d'Orléans foit le
titre qui ait conféré la Régale à nos Rois ,
à Dieu ne plaife : c'eût été faire dépendre
ce droit d'une autorité dont il ne dépend
pas. Mais je dis qu'à la maniere dont les
Evêques reconnoillent dans ce Concile que
l'Eglife poffede les biens temporels , qui
n'eft qu'un fimple ufufruit , ils caracterifent
la nature de ces biens, qui ne font que
viagers , de même qu'ils reconnoiffent le
droit de celui qui les confere , & qui par
la force de la directe les réunit à chaque
vacance , ce qui n'eft autre chofe que la
Régale : auffi les Juges laics en font- ils feuls
les juges. bien fenti la forcé
Baronius avoir
de ce canon , puifqu'il ne trouve d'autre
moyen de l'éluder qu'en le changeant , &
qu'au lieu de lire quicquid in fructibus , il a
écrit quicquid in faventibus : ce qui donne
une nouvelle force au véritable texte. Mais
enfin , dit M. l'Abbé Velly , il y avoit des
170
114 MERCURE DE FRANCE.
30
Eglifes qui ne vaquoient point en Régale :
quelle en peut être la raifon , finon que
ces Eglifes ne tenoient aucun fief du Roi ?
Voici la réponſe par où je termine cet ar
ticle. Les Gens du Roi , dans leur avis au
Parlement , figné Malé en 1633 , que j'ai
déja cité , difent qu'il doit être tenu
pour conftant que la Régale eft univer-
» felle , & a lieu dans toutes les Eglifes
» du royaume , comme étant un droit non
» feulement inhérent à la perfonne facrée
» de nos Rois , mais auffi unin& incor-
» poré à la Couronne , né établi avec
» elle » . C'est ce qu'on trouve encore dans
le fameux plaidoyer de Jerôme Bignon ,
de 1638. Aucun cas d'exemption n'est donc
prévû , aucune Eglife n'en eft exceptée.
Celles qui prétendent cette exception ne la
peuvent donc jamais prétendre par la na
ture des biens qu'elles poffédent , mais feulement
par des conceffions particulieres ,
qui n'étant que des exceptions , confirment
la regle. Pour achever de fe convaincre ,
il n'y a qu'à lire la troifième partie du livre
III. du Traité de l'origine de la Régale , par
M. Audoul. Cet ouvrage parut en 1708
fous les yeux de M. Dagueffeau , auquel
ce célebre Avocat étoit attaché ; & voici
l'extrait de l'approbation donnée par M.
Ifali , cet oracle du barreau . » M. Audoui
AVRIL 1755. 115
a fait voir que ce droit éminent de la
» Régale tire fa fource du canon VII..du
» concile I.td'Orléans ; ce qu'il a prouvé
" par de faits fi certains & par de fi bons
principes , qu'il n'eft pas poffible d'y ré
99
fifter " . Voilà d'après qui j'ai écrit , fans
aller cependant anffi loin que M. Ifali ,
puifque je ne trouve dans le concile d'Orléans
que la preuve d'un droit déja établi .
Il réfulte de ce qui vient d'être dit , que
nous différons , M. l'Abbé Velly & moi ,
non feulement fur la Régale , mais même
fur l'origine des fiefs , puifque, les fiefs ,
fuivant moi , tels qu'ils font aujourd'hui
neremontent pas plus haut que le tems
de Charles le Simple , & quela Régale étant
auffiqancienne que la monarchie , j'ai eu
raifon de conclure que la Régale ne pouvoit
pas venir des fiefs. Mais cette preuve ,
qui efti fans replique , fuivant mes principes
, ne fatisfera point M. l'Abbé V. puifqu'il
fait commencer les fiefs avec la mo
narchie ; auffi n'eft- ce qu'une des preuves
que
que j'ai alléguées . Refte donc la queftion
de l'ancienneté des fiefs , & on fent dans
quelle difcuffion scela nous entraîneroir.
Une des preuves qu'en rapporte M. l'Abbé
V. qui eft l'inveftiture de la Seigneurie de
Melun , pourroit être contredite , & l'autorité
d'Aimoin , écrivain du onzieme fié116
MERCURE DE FRANCE.
cle , ne feroit pas d'un grand poids , quand
il dépofe d'un fait arrivé au fixieme. D'ailleurs
il faut avoir de bons yeux pour reconnoître
les fiefs dans les bénéfices militaires
. On trouve , à la vérité , dès la premiere
race , des exemples de bénéfices accordés
fous de certaines redevancés , dont
la principale devoit être le fervice militaire
; mais font- ce bien là des fiefs ? cès bénéfices
étoient viagers , & ont continué de
l'être jufqu'au tems de Pufurpation , &
alors , en effet , ils peuvent être devenus
des fiefs , fans qu'ils le fuffent auparavant.
On pourroit ajouter que les bénéfices ont
été inftitués d'après les terrés faliques ,
fans courir le rifque que l'on en tirât des
conféquences pour les fiefs. Le Seigneur
de fief avoit un fuzerain' , le bénéficier
n'avoit qu'un fouverain . Le feigneur de
fief avoit des vallaux , dont il étoit à fon
tour le fuzerain ; mot , dit Loiſeau , qui
eft auffi étrange que cette efpece de Seigneurie
eft abfurde ce qui prouve en
paffant qu'il ne regardoit le fief que comme
une innovation ) . Quelle fimilitude ,
en effet , peut -on trouver entre ces deux
qualités de bénéficier & de fuzerain ? Le
fief eft une Seigneurie , & affûrement les
bénéfices militaires n'en étoient pas . Ils
-peuvent avoir donné la naiffance aux fiefs ,
3
AVRI L. 1755. 117
3
comme les partages faits par nos Rois entre
leurs enfans ont donné lieu aux appanages
, avec cette différence que les fiefs
ont été l'abus des bénéfices militaires , au
lieu que les appanages ont été la réforme
des partages. Le Seigneur de fief faifoit la
guerre au Roi , & fes vaffaux étoient obligés
de l'y fuivre , les bénéficiers militaires
eurent- ils jamais une femblable prétention
2 Mais abandonnons cette queſtion
qui a fait le tourment de tant d'Ecrivains.
Le fentiment de M. l'Abbé V. peut fort
bien fe foutenir fans que , felon moi , il
influe fur la queftion de la Régale , où
j'aurois plus de peine à me rendre.
Voilà , Monfieur , ce que je mefuis fait un
devoir de vous expofer , pour répondre à l'eftime
que vous avez bien voulu me témoigner ,
&
en même tems pour faire connoître lesfenmens
avec lesquels j'ai l'honneur d'être , &c.
D
LETTRE DE M. LE P. H.
A M. L'AB BE V.
noop nog insbe
Lures ,
E nom que vous vous faites dans les Let
Atnes, Monfieur plus encore que le re,
merciment que je vous dois de l'extrême politelle
que vous me marquez dans votre ouvrag
ge , mérite bien que je me défendefur un article
où nous penfons tous deux differemment ,
c'eft la Régale ** , Sima nouvelle édition n'étoit
pas trop avancée , j'y aurois inféré cette
réponse pour y Suppléer , je vous l'adreſſe
sast
a vous-même, & je me fais honneur d'en
prendre le public pour témoin : j'espere que
cela me vaudra quelque nouvelle obfervation
e votre part, ce genre de combat litté
en des mains
aufli polies que les vôtres , fert merveillenfe
de
?
raire
quand le
armes s
* Nous redonnons cette Lettre , où il s'étoit gliffé
plufieurs fautes d'impreffion dans le dernier Mer
cure, pour que l'on puiffe mieux juger de la réponſe.
** Je prie ceux qui liront cette réponſe , de jet
ter les yeux fur ce que j'ai écrit à l'année $ 11.
112 MERCURE DE FRANCE.
f
ment à éclaircir la vérité . Nousfommes d'ailleurs
trop fouvent d'accord fur des faits auffi
curieux qu'importans , pour que l'on doive
être furprisfi nous différons quelquefois.
M. l'Abbé Velly prétend que l'on ne
doit chercher l'origine de la Régale
que
dans le droit féodal ; &82mmooii je crois
qu'elle eft antérieure aux fiefs . Les fiefs ,
fuivant moi , tels que nous les connoiſſons
aujourd'hui , n'ont commencé qu'avec l'ufurpation
des fujets , vers le regne de
Charles le Simple. La Régale , auffi ancienne
que la Couronne , eft donnccplusancienne
que les fiefs. Pinfon , dans fon
traité de la Régale , la compare au Nil ,
dont la fource eft inconnue celle des
fiefs l'eft- elle ? Les Gens du Roi , dans un
difcours du 24 Juillet 1633 , difent que la
Régale eft auffi ancienne que la Couronne :
peut-on en dire autant des fiefs ? les Francs
les ont - ils apportés , ou les ont - ils trouvés
établis dans les Gaules ? Les Rois de
France feuls ont le droit de Régale , & les
fiefs font de tous les pays : les fiefs n'ont
donc pas produit la Régale ? Les fiefs , dit
M. l'Abbé Velly , fe nommoient Regalia :
donc ils ont , felon lui , donné ce nom à
la Régale ; & moi je
dis ar
que les fiefs ont
pris en France le nom de Regalia , qui n'ap
partenoit alors qu'à la Régale , parce que
A VRI L. 1755. 113
»
sendes
300 98 119
"
la Régale eft le plus noble droit de la Couronne
: c'étoit bien ainfi
en ainfi que s'exprimoit
Philippe de Valois en 1334. La colla-
>> tion des en régale nous appartient
, à caufe de la nobleffe de la
Couronne de France » . Enfin , & c'eſt là
rancen .
la grande objection , j'ai dit que llees vrais
principes de la Régale fe trouvoient dans
Cache, 209 25, 2007 anon
VTT) ; car je
n'ai pas dir que le canon d'Orléans foit le
titre qui ait conféré la Régale à nos Rois ,
à Dieu ne plaife : c'eût été faire dépendre
ce droit d'une autorité dont il ne dépend
pas. Mais je dis qu'à la maniere dont les
Evêques reconnoillent dans ce Concile que
l'Eglife poffede les biens temporels , qui
n'eft qu'un fimple ufufruit , ils caracterifent
la nature de ces biens, qui ne font que
viagers , de même qu'ils reconnoiffent le
droit de celui qui les confere , & qui par
la force de la directe les réunit à chaque
vacance , ce qui n'eft autre chofe que la
Régale : auffi les Juges laics en font- ils feuls
les juges. bien fenti la forcé
Baronius avoir
de ce canon , puifqu'il ne trouve d'autre
moyen de l'éluder qu'en le changeant , &
qu'au lieu de lire quicquid in fructibus , il a
écrit quicquid in faventibus : ce qui donne
une nouvelle force au véritable texte. Mais
enfin , dit M. l'Abbé Velly , il y avoit des
170
114 MERCURE DE FRANCE.
30
Eglifes qui ne vaquoient point en Régale :
quelle en peut être la raifon , finon que
ces Eglifes ne tenoient aucun fief du Roi ?
Voici la réponſe par où je termine cet ar
ticle. Les Gens du Roi , dans leur avis au
Parlement , figné Malé en 1633 , que j'ai
déja cité , difent qu'il doit être tenu
pour conftant que la Régale eft univer-
» felle , & a lieu dans toutes les Eglifes
» du royaume , comme étant un droit non
» feulement inhérent à la perfonne facrée
» de nos Rois , mais auffi unin& incor-
» poré à la Couronne , né établi avec
» elle » . C'est ce qu'on trouve encore dans
le fameux plaidoyer de Jerôme Bignon ,
de 1638. Aucun cas d'exemption n'est donc
prévû , aucune Eglife n'en eft exceptée.
Celles qui prétendent cette exception ne la
peuvent donc jamais prétendre par la na
ture des biens qu'elles poffédent , mais feulement
par des conceffions particulieres ,
qui n'étant que des exceptions , confirment
la regle. Pour achever de fe convaincre ,
il n'y a qu'à lire la troifième partie du livre
III. du Traité de l'origine de la Régale , par
M. Audoul. Cet ouvrage parut en 1708
fous les yeux de M. Dagueffeau , auquel
ce célebre Avocat étoit attaché ; & voici
l'extrait de l'approbation donnée par M.
Ifali , cet oracle du barreau . » M. Audoui
AVRIL 1755. 115
a fait voir que ce droit éminent de la
» Régale tire fa fource du canon VII..du
» concile I.td'Orléans ; ce qu'il a prouvé
" par de faits fi certains & par de fi bons
principes , qu'il n'eft pas poffible d'y ré
99
fifter " . Voilà d'après qui j'ai écrit , fans
aller cependant anffi loin que M. Ifali ,
puifque je ne trouve dans le concile d'Orléans
que la preuve d'un droit déja établi .
Il réfulte de ce qui vient d'être dit , que
nous différons , M. l'Abbé Velly & moi ,
non feulement fur la Régale , mais même
fur l'origine des fiefs , puifque, les fiefs ,
fuivant moi , tels qu'ils font aujourd'hui
neremontent pas plus haut que le tems
de Charles le Simple , & quela Régale étant
auffiqancienne que la monarchie , j'ai eu
raifon de conclure que la Régale ne pouvoit
pas venir des fiefs. Mais cette preuve ,
qui efti fans replique , fuivant mes principes
, ne fatisfera point M. l'Abbé V. puifqu'il
fait commencer les fiefs avec la mo
narchie ; auffi n'eft- ce qu'une des preuves
que
que j'ai alléguées . Refte donc la queftion
de l'ancienneté des fiefs , & on fent dans
quelle difcuffion scela nous entraîneroir.
Une des preuves qu'en rapporte M. l'Abbé
V. qui eft l'inveftiture de la Seigneurie de
Melun , pourroit être contredite , & l'autorité
d'Aimoin , écrivain du onzieme fié116
MERCURE DE FRANCE.
cle , ne feroit pas d'un grand poids , quand
il dépofe d'un fait arrivé au fixieme. D'ailleurs
il faut avoir de bons yeux pour reconnoître
les fiefs dans les bénéfices militaires
. On trouve , à la vérité , dès la premiere
race , des exemples de bénéfices accordés
fous de certaines redevancés , dont
la principale devoit être le fervice militaire
; mais font- ce bien là des fiefs ? cès bénéfices
étoient viagers , & ont continué de
l'être jufqu'au tems de Pufurpation , &
alors , en effet , ils peuvent être devenus
des fiefs , fans qu'ils le fuffent auparavant.
On pourroit ajouter que les bénéfices ont
été inftitués d'après les terrés faliques ,
fans courir le rifque que l'on en tirât des
conféquences pour les fiefs. Le Seigneur
de fief avoit un fuzerain' , le bénéficier
n'avoit qu'un fouverain . Le feigneur de
fief avoit des vallaux , dont il étoit à fon
tour le fuzerain ; mot , dit Loiſeau , qui
eft auffi étrange que cette efpece de Seigneurie
eft abfurde ce qui prouve en
paffant qu'il ne regardoit le fief que comme
une innovation ) . Quelle fimilitude ,
en effet , peut -on trouver entre ces deux
qualités de bénéficier & de fuzerain ? Le
fief eft une Seigneurie , & affûrement les
bénéfices militaires n'en étoient pas . Ils
-peuvent avoir donné la naiffance aux fiefs ,
3
AVRI L. 1755. 117
3
comme les partages faits par nos Rois entre
leurs enfans ont donné lieu aux appanages
, avec cette différence que les fiefs
ont été l'abus des bénéfices militaires , au
lieu que les appanages ont été la réforme
des partages. Le Seigneur de fief faifoit la
guerre au Roi , & fes vaffaux étoient obligés
de l'y fuivre , les bénéficiers militaires
eurent- ils jamais une femblable prétention
2 Mais abandonnons cette queſtion
qui a fait le tourment de tant d'Ecrivains.
Le fentiment de M. l'Abbé V. peut fort
bien fe foutenir fans que , felon moi , il
influe fur la queftion de la Régale , où
j'aurois plus de peine à me rendre.
Voilà , Monfieur , ce que je mefuis fait un
devoir de vous expofer , pour répondre à l'eftime
que vous avez bien voulu me témoigner ,
&
en même tems pour faire connoître lesfenmens
avec lesquels j'ai l'honneur d'être , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE* DE M. LE P. H. A M. L'ABBÉ V.
La lettre de M. le P. H. à M. l'Abbé Velly aborde la controverse sur l'origine de la Régale. M. le P. H. commence par exprimer sa gratitude pour la politesse de l'Abbé Velly dans son ouvrage et souhaite clarifier un désaccord concernant la Régale. Il affirme que la Régale est antérieure aux fiefs, qui n'ont commencé qu'avec l'usurpation des sujets sous Charles le Simple. En revanche, la Régale est aussi ancienne que la Couronne. M. le P. H. soutient que les fiefs n'ont pas produit la Régale, car les Rois de France seuls possèdent ce droit, contrairement aux fiefs qui existent dans tous les pays. Pour appuyer son argumentation, il cite des sources historiques, notamment le discours des Gens du Roi en 1633 et le traité de Pinfon. L'Abbé Velly, quant à lui, pense que la Régale trouve son origine dans le droit féodal. La lettre se conclut par une invitation à poursuivre la discussion pour éclaircir la vérité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3364
p. 118-129
REPONSE DE M. L'ABBÉ V. A M. LE P. H.
Début :
Le suffrage d'un homme comme vous, Monsieur, a quelque chose de si séduisant [...]
Mots clefs :
Droit de Régale, Abbé, Églises, Fiefs, Bénéfices, Seigneur, Maître, Terres, Rois
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texteReconnaissance textuelle : REPONSE DE M. L'ABBÉ V. A M. LE P. H.
REPONSE DE M. L'ABBÉ V.
A M. LE P. H.
e
E fuffrage d'un homme comme vous ,
Monfieur , & quelque chofe de fi féduifant
, qu'à da lecture de la lettre dont
vous m'honorez , j'ai prefque été tenté de
me croire un perfonnage . Mais je me connois
, & cette connoiffance ne m'a laiffé
appercevoir dans vos politeffes qu'un excès
de bonté qui veut encourager un novice
, plus recommendable par fa bonne
volonté que par fes talens. Vous me permettez
de vous faire quelques nouvelles
obfervations fur le point qui nous divife :
j'ufe de la permiffion , moins cependant
pour difputer que pour chercher le vrai ,
qui feul doit être notre guide . C'eſt unt
écolier qui confulte fon maître ; & quel
maître ? Un nouveau Sallufte , mais plus
clair dans fa briéveté fententieufe , un au- -
tre Velleius Paterculus plus inftructif &
auffi délicat dans fes portraits , le digne
éleve enfin du goût , & le favori des graces.
L'Abbé Velly ne fait point remonter
l'origine des fiefs , ftrictement dit , jufqu'aux
premiers fiécles de la monarchie :
il convient avec l'illuftre auteur du nouvel
AVRIL. 1755. 119
abrégé chronologique de notre hiftoire
que ce n'eft que fous le foible regne de
Charles le Simple qu'on les voit tels qu'ils
font aujourd'hui. Charles le Chauve les
avoit , pour ainfi dire , préparés par le fameux
capitulaire (a ) qui ordonne que
fi après la mort quelqu'un de fes fideles
veut renoncerau monde , il pourra
laiffer tous fes emplois à fon fils , ou à ce
lui de fes parens qu'il voudra choisir pour
fon fucceffeurs ce qui étoit établir une.
efpece d'hérédité dans les offices , & les
rendre en quelque forte propres & patri
moniaux. sidst 201 160 2000
Mais en même tems qu'il abandonne ce
point , qui demanderoit pour être éclairci
plus de tems & plus de connoiffances , il fe
croit sautorifé à foutenir qu'il y avoit fous
la premiere race des efpeces de poffeffions
qui tenoient beaucoup de la nature féodale
, quelque nom qu'on veuille leur don
ner , terres , feigneuries , bénéfices ou fiefs.
Pafquier ( b) les appelle Bénéfices , & cite
pour exemple Clovis , qui inveftit le Com
te Auréliens de la feigneurie de Melun.
Loifeau ( a ) ne craint point de les nommer
( a ) Capitul . 10. apud Duch . tom. 2. p. 463 .
( b ) Recherch. de la France , tom. 1. c. liv. 2
16. p. 130.
(c) Loyf. des Offices feod. ch. z . p. 99.
120 MERCURE DE FRANCE:
»
fiefs , & les fait auffi anciens que la monarchie
: voici fes propres termes. » Ce
peuple victorieux ( les Francs ) partagea
& diftribua les terres de fa conquête ; il
» les attribua à titre & condition de fief à
» fes Capitaines , tant pour récompenfe de
leur mérite , que pour tenir deformais
» lieu de gages à leur office , attendu que
» ces Capitaines étoient leurs uniques Ma-
» giftrats. Ceux- ci , ajoute- t-il , baillerent
»à leurs foldats certaines terres à même
»titre de fief , c'est- à- dire , à la charge de
» les affifter toujours en guerre ; & ces fe-
"conds fiefs finiffoient du commencement,
» ainfi que les premiers , par la mort du
» vaffal . Mais comme toutes chofes ten-
» dent & s'établiſſent enfin à la propriété
» à fucceffion de tems on vint à confidé-
» rer que c'étoit une cruauté d'ôter le fief
» aux enfans d'un pauvre foldat bien méri
» té , qui ne leur avoit laiffé aucun autre
»bien , & partant on s'accoutuma à les re
و د
bailler par pitié à l'un defdits enfans ,
» tel qu'il plaifoit au feigneur d'en grati-
» fier . Puis ce fut un droit commun que
les enfans mâles fuccéderoient tous en-
» femble au fief du pere. Mais les filles &
» les collatéraux n'y fuccédoient point ...
» Nous avons à la fin admis indiftincte-
» ment les fucceffions collatérales des fiefs,
même
AVRIL. 1755. 121
>
même au profit des filles en défaut
» toutefois de mâle en pareil dégré il
» nous eft cependant refté quelque chofe
» de notre ancienne rigueur , à fçavoir
qu'à toutes mutations de fiefs , il eft dit
» ouvert & fans homme , c'est - à- dire va-
» cant au refpect du Seigneur , lequel ſe
»peut remettre dans icelui & en jouir com-
» me réuni à fon domaine , jufqu'à ce qu'il
» ſe préſente un fucceffeur qui vienne le
» couvrir & relever , & fe déclarer hom-
» me & vaffal du Seigneur ; & quand il
» tombe en fucceffion collatérale , ou en
❤aliénation , quelle qu'elle foit , il le faut
racheter du Seigneur par certains droits
» qu'on lui paye.
Ce paffage un peu long , mais effentiel.
à la juftification du fyftême attaqué , n'eſt
rien autre chofe qu'une paraphrafe du premier
titre des fiefs : Antiquiffimo tempore poterat
Dominus auferre rem infeudum datam :
deinde obfervatum eft , ut ad vitam fidelis
produceretur produceretur. Il en réfulte deux chofes ,
la premiere qu'il n'eft point de l'effence du
fief d'être héréditaire & patrimonial , mais
d'être tenu fous certaine redevance ; la feconde
, que l'Abbé Velly en tirant l'origine
de la Régale de la nature du droit
féodal , lui donne la même antiquité qu'à
la Monarchie : antiquiffimo tempore. Nous
F
122 MERCURE DE FRANCE.
avons d'ailleurs plufieurs monumens qui
prouvent que même avant le regne de
Charles le Simple , les Evêques ( fans dou
te ceux qui étoient foumis à la Régale )
fe reconnoiffoient hommes , tenanciers ,
feudataires , ou bénéficiers du Prince. On
lit dans un poëme manufcrit de Philippe
Mouskes , intitulé : Hiftoire des François ,
& cité par Ducange ( d )',
Et caskuns Veſques premerains ( e ) ,
Dou Roi de France , joint ſes mains
Prent fon Régale por droiture ,
Et fes hom eft de teneure,
On remarquera
que l'historien
poete
parle de la coutume obfervée fous Chilpéric.
Nous voyons encore quelque choſe de
plus marqué dans une formule de ferment
prêté fous Charles le Chauve
(f) » Moi
" Hincmar
, Evêque de Laon , promets
d'être à jamais fidele & obéillant
, felon
le devoir de mon miniftere
, à Charles ,
» mon maître & mon Seigneur
, comme
» un homme doit l'être à fon Seigneur , &
( d ) Au mot Regalia.
(e ) C'est -à-dire premiers , principaux , fans
doute par
les fiefs qu'ils tenoient de la Couronne. On difoit autrefois Prematie au lieu de Primatię,
(ƒ) Continúat. Aimoin . 1. 5 : c. 21 .
AVRIL 1755. 123
un Evêque à fon Roi » . Ici l'homme &
l'Evêque font diftingués , de même que
le fuzerain & le Souverain : Sicut homo fue
feniori , & Epifcopus fuo Regi.
On objecte que les fiefs font de tous les
pays , & que les feuls Rois de France ont
droit de Régale ; mais l'objection tombe
d'elle-même , s'il eft vrai que les autres
Souverains en ont joui anciennement. On
lit dans Orderic Vital ( g ) , » qu'à la mort
» des Prélats & des Archimandrites , les
» Satellites du Roi d'Angleterre s'empa-
>> roient des terres de leur Eglife , qu'ils
» réuniffoient au domaine pour trois ans ,
quelquefois plus d'où il arrivoit que
» le troupeau , deftitué de Paſteur , étoit
expofé à la morfure des loups » . Qu'on
life l'hiftoire des divifions du facerdoce
& de l'Empire ( b ) , on y verra ces juftes
plaintes mille fois répétées. Les Empereurs
& les Rois d'Angleterre avoient donc anciennement
droit de mettre en leur main
le temporel des Prélatures vacantes par
mort : ce qui n'eft autre chofe que le droit
de Régale. Pourquoi ne l'ont-ils plus ? &
comment ont- ils laiffé perdre une fi glorieufe
prérogative ? c'eft ce qui n'eft point
de notre fujer. La gloire de nos Rois eft
( g ) Liv. 10. p. 763.
(h) Arnold. Lubec. 1. 3. c. 16..!
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
d'avoir eu en même tems , & affez de fermeté
pour fe maintenir dans la poffeffion
d'un privilege né & établi avec la Monarchie
, & affez de religion pour n'en point
abufer.
Mais , dira t- on , M. Audoul , célébré
Avocat , dans fon traité de la Régale , tire
l'origine de cette noble prérogative , du
canon VII du premier concile d'Orléans
& M. Ifali , autre oracle du barreau ,
dans l'approbation qu'il a donnée à cet
ouvrage , affure que ce fyftême eft prouvé
par des faits fi certains , qu'il n'eft pas
poffible d'y refifter. L'Abbé Velly honore
affurément ces deux grandes lumieres :
mais il les admire encore plus , & confeſſe
ingénument qu'il n'a pas d'affez bons
yeux pour voir ce qu'ils ont vû. Il tient
actuellement en main le Concile d'Or
léans , il lit le feptiéme canon ( b ) , & n'y
apperçoit qu'une défenfe aux Abbés , aux
Prêtres , aux Clercs , & aux Religieux
d'aller en Cour , fans la permiffion & la
recommendation de l'Evêque , pour obrenir
des bénéfices. Abbatibus , Prefbiteris ,
omnique Clero , vel in religionis profeffione
viventibus , fine difcuffione vel commendatione
Epifcoporum , pro pretendis Beneficiis ¿
(h ) Concil. tom. 4. p. 1406,
AVRIL. · 17.55. 125
ad domnos venire non liceat. Quodfi quifquam
prafumpferit , tam diu fui honore &
communione privetur , donec per pænitentiam
plenam ejus fatisfactionem facerdos accipiat.
Il recommence donc une lecture
déja refléchie de tout le Concile , & trouve
enfin dans de cinquième canon ces mots
qu'on prétend facramentaux , quidquid in
fructibus. Voici comme ce decret eft conçu :
( i ) De oblationibus vel agris quos domnus
Rex Ecclefiis fuo munere conferre dignatus
eft , vel adhuc , non habentibus , Deo infpirante
, contulerit , ipforum agrorum vel Ecclefiarum
immunitate conceffa , id effe juftif
fimum definimus , ut in reparationibus Ecclefiarum
alimoniis facerdotum & pauperum
, vel redemptionibus captivorum , quidquid
Deus in fructibus dare dignatusfuerit ,
expendatur , & Clerici in adjutorium Ecclefiaftici
operis conftringantur. Quod fi aliquis
facerdotum ad hanc curam minus follicius
ac devotus extiterit , publicè à comprovincialibus
Epifcopis confundatur. Quod fi nec tali
confufione correxerit , donec emendet errorem,
communione fratrum habeatur indignus . Il
faut avouer que c'eft
peu communes
que avoir des lumieres
de trouver les vrais
principes de la Régale dans ce ftatut plus
( i ) Ibid. Can. V. p. 1405 , 1406.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
}
religieux qué politique. M. Fleury & tous
les hiftoriens eccléfiaftiques n'y découvrent
qu'une fage attention de l'Eglife à prévemir
fes miniftres , que les biens qu'ils tiennent
de la libéralité de nos Rois ne leur
ont point été donnés pour en faire l'ufage
qu'il leur plairoit ; mais qu'ils doivent employer
tout ce que Dieu leur donne audelà
du néceffaire , à la reparation des
Eglifes , à l'entretien des Prêtres & des
pauvres , ou enfin au rachat des captifs.
L'Abbé Velly pourroit même en tirer une
induction favorable à fon fyftême . Les
conceffions de nos Rois en faveur du Clergé
étoient donc , ou conditionnelles , ou
pures & fimples , c'eft- à - dire , ou affujet
ties à certaines redevances , ou affranchies
de toure fervitude : de là cette diftinction
des Eglifes qui vaquoient ou ne vaquoient
point en Régale.
On répond que les Gens du Roi , M.
Molé & M. Bignon , dans leur avis donné
en 1633 & en 1638 , difent qu'il doit être
tenu pour conftant , que la Régale eft univerfelle
, & a lieu dans toutes les Eglifes
du Royaume , comme étant un droit non
feulement inhérent à la perfonne facrée
de nos Rois , mais auffi uni & incorporé
à la Couronne , né & établi avec elle.
L'Abbé Velly fent toute l'importance de
AVRIL 1755 127
cette objection , & combien il eft délicat
d'avoir à fe défendre contre des autorités
toujours refpectables , & quelquefois terribles.
Auffi n'entreprendra- t- il pas d'y répondre
: c'eft Pafquier ( k ) qui plaidera fa
caufe , & parlera pour lui. Tous les
Archevêchés & Evêchés de France , dit
» ce célébre Jurifconfulte , ne font eftimés
" tomber en Régale , vacation d'iceux avenant
: ores que quelques- uns eftiment le
» contraire, Opinion de prime face plaufible
pour favorifer les droits du Roi ;
mais erronée , bien qu'elle ne foit deſtituée
de bons parrains. Car Maitre Jean
» le Bouteiller en fa fomme rurale , l'efti-
»ma ainfi & de notre tems , M. de Pibrac
, Avocat du Roi au Parlement , la
voulut faire paffer par Edict , mais il en
fur dedict . Il ne faut rien ôter à l'Eglife
pour le donner par une nouveauté à nos
» Rois , ni leur ôter pour le donner à l'Eglife.
Or que toutes les Eglifes Cathédrales
ne tombent en Régale , nous avons
plufieurs Ordonnances qui le nous enfeignent.
Celle de Philippe le Bel , en
" 1302 , porte entr'autres articles ( 4 ).
» Item , quantum ad Regalias quas nos 5
(k ) Recherch. de la France , tom . 1. 1. 3. chap.
37. p. 303 .
(1 ) Apud de Lauriere , tom. 1. Ordinat. p. 359.
Fiv
18 MERCURE DE FRANCE.
» prædeceffores noftri , confuervimus percipere
in aliquibus Ecclefiis Regni noftri ,
quando eas vacare contigit : & Louis XII
dit expreffément dans fon édit de l'an
» 1499 , nous défendons à tous nos Officiers
»qu'ès Archevêchés , Abbayes , & autres bénéfices
de notre Royaume , efquels n'avons
droit de Régale , ils ne fe mettent dedans ni
» ès fortes places , finon ès bénéfices & fortes
» places qui feroient affifes ès pays
limitrophes
de notre Royaume. Bref, qui foutient
le contraire eft plutôt un flateur de Cour ,
qu'un Jurifconfulte François. sy b
+
P
On peut encore confulter les actes du
fecond Concile général de Lyon , qui autorife
la Régale dans les Eglifes où elle
étoit établie par la fondation ou par quelque
coutume ancienne ( m ) , mais qui dé,
fend de l'introduire dans celles où elle n'étoit
pas reçue. Quant aux Eglifes qui vaquoient,
ou ne vaquoient point en Régale ,
on en trouvera la lifte dans le Traité de
l'ufage des fiefs ( n ) , par M. Bruffel. Au
refte , le fentiment de M. le Préfident Hénaut
fur l'univerfalité de cette prérogative
unique de nos Rois , eft appuyée far de
grandes autorités , & pour me fervir des
termes de Pafquier , a de très bons parreins.
( m ) Tom. XI. Concil. Confid. 13. de Elect.
( a ) Tom. I. pag. 292 & 293.·
AVRIL. 1755 129
,
Le celebre auteur du nouvel abrégé chronologique
de notre hiftoire , mérite affurément
une place diftinguée parmi les plus
illuftres , tels que les Pibracs , les Molés :
les Bignons , noms confacrés à l'immortalité.
Voilà , Monfieur , fur quels fondemens
fai bâti mon fyftême de l'origine de la
Régale , & en même tems une partie des
faifons qui peuvent fervir à ma juſtification
. J'ai cru devoir vous les expofer , pour
répondre à la bienveillance dont vous
m'honorez je les foumers à vos lumieres ,
toujours prêt à rendre au plus judicieux &
au plus élégant de nos hiftoriens , l'hom
mage qu'un difciple doit à fon maître. Ik
ne me refte qu'à vous faire d'humbles re
mercimens de m'avoir procuré l'occafion
de faire paroître les fentimens , & c.
*
Medspaſt nad ubqkeretek VELLY.
A M. LE P. H.
e
E fuffrage d'un homme comme vous ,
Monfieur , & quelque chofe de fi féduifant
, qu'à da lecture de la lettre dont
vous m'honorez , j'ai prefque été tenté de
me croire un perfonnage . Mais je me connois
, & cette connoiffance ne m'a laiffé
appercevoir dans vos politeffes qu'un excès
de bonté qui veut encourager un novice
, plus recommendable par fa bonne
volonté que par fes talens. Vous me permettez
de vous faire quelques nouvelles
obfervations fur le point qui nous divife :
j'ufe de la permiffion , moins cependant
pour difputer que pour chercher le vrai ,
qui feul doit être notre guide . C'eſt unt
écolier qui confulte fon maître ; & quel
maître ? Un nouveau Sallufte , mais plus
clair dans fa briéveté fententieufe , un au- -
tre Velleius Paterculus plus inftructif &
auffi délicat dans fes portraits , le digne
éleve enfin du goût , & le favori des graces.
L'Abbé Velly ne fait point remonter
l'origine des fiefs , ftrictement dit , jufqu'aux
premiers fiécles de la monarchie :
il convient avec l'illuftre auteur du nouvel
AVRIL. 1755. 119
abrégé chronologique de notre hiftoire
que ce n'eft que fous le foible regne de
Charles le Simple qu'on les voit tels qu'ils
font aujourd'hui. Charles le Chauve les
avoit , pour ainfi dire , préparés par le fameux
capitulaire (a ) qui ordonne que
fi après la mort quelqu'un de fes fideles
veut renoncerau monde , il pourra
laiffer tous fes emplois à fon fils , ou à ce
lui de fes parens qu'il voudra choisir pour
fon fucceffeurs ce qui étoit établir une.
efpece d'hérédité dans les offices , & les
rendre en quelque forte propres & patri
moniaux. sidst 201 160 2000
Mais en même tems qu'il abandonne ce
point , qui demanderoit pour être éclairci
plus de tems & plus de connoiffances , il fe
croit sautorifé à foutenir qu'il y avoit fous
la premiere race des efpeces de poffeffions
qui tenoient beaucoup de la nature féodale
, quelque nom qu'on veuille leur don
ner , terres , feigneuries , bénéfices ou fiefs.
Pafquier ( b) les appelle Bénéfices , & cite
pour exemple Clovis , qui inveftit le Com
te Auréliens de la feigneurie de Melun.
Loifeau ( a ) ne craint point de les nommer
( a ) Capitul . 10. apud Duch . tom. 2. p. 463 .
( b ) Recherch. de la France , tom. 1. c. liv. 2
16. p. 130.
(c) Loyf. des Offices feod. ch. z . p. 99.
120 MERCURE DE FRANCE:
»
fiefs , & les fait auffi anciens que la monarchie
: voici fes propres termes. » Ce
peuple victorieux ( les Francs ) partagea
& diftribua les terres de fa conquête ; il
» les attribua à titre & condition de fief à
» fes Capitaines , tant pour récompenfe de
leur mérite , que pour tenir deformais
» lieu de gages à leur office , attendu que
» ces Capitaines étoient leurs uniques Ma-
» giftrats. Ceux- ci , ajoute- t-il , baillerent
»à leurs foldats certaines terres à même
»titre de fief , c'est- à- dire , à la charge de
» les affifter toujours en guerre ; & ces fe-
"conds fiefs finiffoient du commencement,
» ainfi que les premiers , par la mort du
» vaffal . Mais comme toutes chofes ten-
» dent & s'établiſſent enfin à la propriété
» à fucceffion de tems on vint à confidé-
» rer que c'étoit une cruauté d'ôter le fief
» aux enfans d'un pauvre foldat bien méri
» té , qui ne leur avoit laiffé aucun autre
»bien , & partant on s'accoutuma à les re
و د
bailler par pitié à l'un defdits enfans ,
» tel qu'il plaifoit au feigneur d'en grati-
» fier . Puis ce fut un droit commun que
les enfans mâles fuccéderoient tous en-
» femble au fief du pere. Mais les filles &
» les collatéraux n'y fuccédoient point ...
» Nous avons à la fin admis indiftincte-
» ment les fucceffions collatérales des fiefs,
même
AVRIL. 1755. 121
>
même au profit des filles en défaut
» toutefois de mâle en pareil dégré il
» nous eft cependant refté quelque chofe
» de notre ancienne rigueur , à fçavoir
qu'à toutes mutations de fiefs , il eft dit
» ouvert & fans homme , c'est - à- dire va-
» cant au refpect du Seigneur , lequel ſe
»peut remettre dans icelui & en jouir com-
» me réuni à fon domaine , jufqu'à ce qu'il
» ſe préſente un fucceffeur qui vienne le
» couvrir & relever , & fe déclarer hom-
» me & vaffal du Seigneur ; & quand il
» tombe en fucceffion collatérale , ou en
❤aliénation , quelle qu'elle foit , il le faut
racheter du Seigneur par certains droits
» qu'on lui paye.
Ce paffage un peu long , mais effentiel.
à la juftification du fyftême attaqué , n'eſt
rien autre chofe qu'une paraphrafe du premier
titre des fiefs : Antiquiffimo tempore poterat
Dominus auferre rem infeudum datam :
deinde obfervatum eft , ut ad vitam fidelis
produceretur produceretur. Il en réfulte deux chofes ,
la premiere qu'il n'eft point de l'effence du
fief d'être héréditaire & patrimonial , mais
d'être tenu fous certaine redevance ; la feconde
, que l'Abbé Velly en tirant l'origine
de la Régale de la nature du droit
féodal , lui donne la même antiquité qu'à
la Monarchie : antiquiffimo tempore. Nous
F
122 MERCURE DE FRANCE.
avons d'ailleurs plufieurs monumens qui
prouvent que même avant le regne de
Charles le Simple , les Evêques ( fans dou
te ceux qui étoient foumis à la Régale )
fe reconnoiffoient hommes , tenanciers ,
feudataires , ou bénéficiers du Prince. On
lit dans un poëme manufcrit de Philippe
Mouskes , intitulé : Hiftoire des François ,
& cité par Ducange ( d )',
Et caskuns Veſques premerains ( e ) ,
Dou Roi de France , joint ſes mains
Prent fon Régale por droiture ,
Et fes hom eft de teneure,
On remarquera
que l'historien
poete
parle de la coutume obfervée fous Chilpéric.
Nous voyons encore quelque choſe de
plus marqué dans une formule de ferment
prêté fous Charles le Chauve
(f) » Moi
" Hincmar
, Evêque de Laon , promets
d'être à jamais fidele & obéillant
, felon
le devoir de mon miniftere
, à Charles ,
» mon maître & mon Seigneur
, comme
» un homme doit l'être à fon Seigneur , &
( d ) Au mot Regalia.
(e ) C'est -à-dire premiers , principaux , fans
doute par
les fiefs qu'ils tenoient de la Couronne. On difoit autrefois Prematie au lieu de Primatię,
(ƒ) Continúat. Aimoin . 1. 5 : c. 21 .
AVRIL 1755. 123
un Evêque à fon Roi » . Ici l'homme &
l'Evêque font diftingués , de même que
le fuzerain & le Souverain : Sicut homo fue
feniori , & Epifcopus fuo Regi.
On objecte que les fiefs font de tous les
pays , & que les feuls Rois de France ont
droit de Régale ; mais l'objection tombe
d'elle-même , s'il eft vrai que les autres
Souverains en ont joui anciennement. On
lit dans Orderic Vital ( g ) , » qu'à la mort
» des Prélats & des Archimandrites , les
» Satellites du Roi d'Angleterre s'empa-
>> roient des terres de leur Eglife , qu'ils
» réuniffoient au domaine pour trois ans ,
quelquefois plus d'où il arrivoit que
» le troupeau , deftitué de Paſteur , étoit
expofé à la morfure des loups » . Qu'on
life l'hiftoire des divifions du facerdoce
& de l'Empire ( b ) , on y verra ces juftes
plaintes mille fois répétées. Les Empereurs
& les Rois d'Angleterre avoient donc anciennement
droit de mettre en leur main
le temporel des Prélatures vacantes par
mort : ce qui n'eft autre chofe que le droit
de Régale. Pourquoi ne l'ont-ils plus ? &
comment ont- ils laiffé perdre une fi glorieufe
prérogative ? c'eft ce qui n'eft point
de notre fujer. La gloire de nos Rois eft
( g ) Liv. 10. p. 763.
(h) Arnold. Lubec. 1. 3. c. 16..!
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
d'avoir eu en même tems , & affez de fermeté
pour fe maintenir dans la poffeffion
d'un privilege né & établi avec la Monarchie
, & affez de religion pour n'en point
abufer.
Mais , dira t- on , M. Audoul , célébré
Avocat , dans fon traité de la Régale , tire
l'origine de cette noble prérogative , du
canon VII du premier concile d'Orléans
& M. Ifali , autre oracle du barreau ,
dans l'approbation qu'il a donnée à cet
ouvrage , affure que ce fyftême eft prouvé
par des faits fi certains , qu'il n'eft pas
poffible d'y refifter. L'Abbé Velly honore
affurément ces deux grandes lumieres :
mais il les admire encore plus , & confeſſe
ingénument qu'il n'a pas d'affez bons
yeux pour voir ce qu'ils ont vû. Il tient
actuellement en main le Concile d'Or
léans , il lit le feptiéme canon ( b ) , & n'y
apperçoit qu'une défenfe aux Abbés , aux
Prêtres , aux Clercs , & aux Religieux
d'aller en Cour , fans la permiffion & la
recommendation de l'Evêque , pour obrenir
des bénéfices. Abbatibus , Prefbiteris ,
omnique Clero , vel in religionis profeffione
viventibus , fine difcuffione vel commendatione
Epifcoporum , pro pretendis Beneficiis ¿
(h ) Concil. tom. 4. p. 1406,
AVRIL. · 17.55. 125
ad domnos venire non liceat. Quodfi quifquam
prafumpferit , tam diu fui honore &
communione privetur , donec per pænitentiam
plenam ejus fatisfactionem facerdos accipiat.
Il recommence donc une lecture
déja refléchie de tout le Concile , & trouve
enfin dans de cinquième canon ces mots
qu'on prétend facramentaux , quidquid in
fructibus. Voici comme ce decret eft conçu :
( i ) De oblationibus vel agris quos domnus
Rex Ecclefiis fuo munere conferre dignatus
eft , vel adhuc , non habentibus , Deo infpirante
, contulerit , ipforum agrorum vel Ecclefiarum
immunitate conceffa , id effe juftif
fimum definimus , ut in reparationibus Ecclefiarum
alimoniis facerdotum & pauperum
, vel redemptionibus captivorum , quidquid
Deus in fructibus dare dignatusfuerit ,
expendatur , & Clerici in adjutorium Ecclefiaftici
operis conftringantur. Quod fi aliquis
facerdotum ad hanc curam minus follicius
ac devotus extiterit , publicè à comprovincialibus
Epifcopis confundatur. Quod fi nec tali
confufione correxerit , donec emendet errorem,
communione fratrum habeatur indignus . Il
faut avouer que c'eft
peu communes
que avoir des lumieres
de trouver les vrais
principes de la Régale dans ce ftatut plus
( i ) Ibid. Can. V. p. 1405 , 1406.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
}
religieux qué politique. M. Fleury & tous
les hiftoriens eccléfiaftiques n'y découvrent
qu'une fage attention de l'Eglife à prévemir
fes miniftres , que les biens qu'ils tiennent
de la libéralité de nos Rois ne leur
ont point été donnés pour en faire l'ufage
qu'il leur plairoit ; mais qu'ils doivent employer
tout ce que Dieu leur donne audelà
du néceffaire , à la reparation des
Eglifes , à l'entretien des Prêtres & des
pauvres , ou enfin au rachat des captifs.
L'Abbé Velly pourroit même en tirer une
induction favorable à fon fyftême . Les
conceffions de nos Rois en faveur du Clergé
étoient donc , ou conditionnelles , ou
pures & fimples , c'eft- à - dire , ou affujet
ties à certaines redevances , ou affranchies
de toure fervitude : de là cette diftinction
des Eglifes qui vaquoient ou ne vaquoient
point en Régale.
On répond que les Gens du Roi , M.
Molé & M. Bignon , dans leur avis donné
en 1633 & en 1638 , difent qu'il doit être
tenu pour conftant , que la Régale eft univerfelle
, & a lieu dans toutes les Eglifes
du Royaume , comme étant un droit non
feulement inhérent à la perfonne facrée
de nos Rois , mais auffi uni & incorporé
à la Couronne , né & établi avec elle.
L'Abbé Velly fent toute l'importance de
AVRIL 1755 127
cette objection , & combien il eft délicat
d'avoir à fe défendre contre des autorités
toujours refpectables , & quelquefois terribles.
Auffi n'entreprendra- t- il pas d'y répondre
: c'eft Pafquier ( k ) qui plaidera fa
caufe , & parlera pour lui. Tous les
Archevêchés & Evêchés de France , dit
» ce célébre Jurifconfulte , ne font eftimés
" tomber en Régale , vacation d'iceux avenant
: ores que quelques- uns eftiment le
» contraire, Opinion de prime face plaufible
pour favorifer les droits du Roi ;
mais erronée , bien qu'elle ne foit deſtituée
de bons parrains. Car Maitre Jean
» le Bouteiller en fa fomme rurale , l'efti-
»ma ainfi & de notre tems , M. de Pibrac
, Avocat du Roi au Parlement , la
voulut faire paffer par Edict , mais il en
fur dedict . Il ne faut rien ôter à l'Eglife
pour le donner par une nouveauté à nos
» Rois , ni leur ôter pour le donner à l'Eglife.
Or que toutes les Eglifes Cathédrales
ne tombent en Régale , nous avons
plufieurs Ordonnances qui le nous enfeignent.
Celle de Philippe le Bel , en
" 1302 , porte entr'autres articles ( 4 ).
» Item , quantum ad Regalias quas nos 5
(k ) Recherch. de la France , tom . 1. 1. 3. chap.
37. p. 303 .
(1 ) Apud de Lauriere , tom. 1. Ordinat. p. 359.
Fiv
18 MERCURE DE FRANCE.
» prædeceffores noftri , confuervimus percipere
in aliquibus Ecclefiis Regni noftri ,
quando eas vacare contigit : & Louis XII
dit expreffément dans fon édit de l'an
» 1499 , nous défendons à tous nos Officiers
»qu'ès Archevêchés , Abbayes , & autres bénéfices
de notre Royaume , efquels n'avons
droit de Régale , ils ne fe mettent dedans ni
» ès fortes places , finon ès bénéfices & fortes
» places qui feroient affifes ès pays
limitrophes
de notre Royaume. Bref, qui foutient
le contraire eft plutôt un flateur de Cour ,
qu'un Jurifconfulte François. sy b
+
P
On peut encore confulter les actes du
fecond Concile général de Lyon , qui autorife
la Régale dans les Eglifes où elle
étoit établie par la fondation ou par quelque
coutume ancienne ( m ) , mais qui dé,
fend de l'introduire dans celles où elle n'étoit
pas reçue. Quant aux Eglifes qui vaquoient,
ou ne vaquoient point en Régale ,
on en trouvera la lifte dans le Traité de
l'ufage des fiefs ( n ) , par M. Bruffel. Au
refte , le fentiment de M. le Préfident Hénaut
fur l'univerfalité de cette prérogative
unique de nos Rois , eft appuyée far de
grandes autorités , & pour me fervir des
termes de Pafquier , a de très bons parreins.
( m ) Tom. XI. Concil. Confid. 13. de Elect.
( a ) Tom. I. pag. 292 & 293.·
AVRIL. 1755 129
,
Le celebre auteur du nouvel abrégé chronologique
de notre hiftoire , mérite affurément
une place diftinguée parmi les plus
illuftres , tels que les Pibracs , les Molés :
les Bignons , noms confacrés à l'immortalité.
Voilà , Monfieur , fur quels fondemens
fai bâti mon fyftême de l'origine de la
Régale , & en même tems une partie des
faifons qui peuvent fervir à ma juſtification
. J'ai cru devoir vous les expofer , pour
répondre à la bienveillance dont vous
m'honorez je les foumers à vos lumieres ,
toujours prêt à rendre au plus judicieux &
au plus élégant de nos hiftoriens , l'hom
mage qu'un difciple doit à fon maître. Ik
ne me refte qu'à vous faire d'humbles re
mercimens de m'avoir procuré l'occafion
de faire paroître les fentimens , & c.
*
Medspaſt nad ubqkeretek VELLY.
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Résumé : REPONSE DE M. L'ABBÉ V. A M. LE P. H.
L'abbé V. répond à une lettre de M. le P. H., reconnaissant sa bonté mais affirmant être un novice. Il accepte de discuter du point qui les divise pour chercher la vérité et loue M. le P. H. en le comparant à des historiens célèbres comme Salluste et Velleius Paterculus. L'abbé V. aborde l'origine des fiefs, affirmant qu'ils n'apparaissent pas aux premiers siècles de la monarchie mais sous le règne de Charles le Simple. Charles le Chauve avait préparé leur établissement par un capitulaire permettant l'hérédité des offices. Cependant, il reconnaît l'existence de possessions féodales sous la première race, appelées bénéfices par Pasquier et fiefs par Loiseleur. Les Francs distribuaient les terres à titre de fief à leurs capitaines et soldats, avec la charge de les assister en guerre. Ces fiefs finissaient à la mort du vassal, mais sont devenus héréditaires par pitié pour les enfants des soldats méritants. Les successions collatérales et les filles ont été admises plus tard, mais certaines rigueurs anciennes subsistent, comme le droit du seigneur de récupérer le fief en l'absence d'héritier. L'abbé V. conclut que le fief n'est pas héréditaire par essence mais tenu sous redevance. Il cite des exemples historiques et des textes pour appuyer ses arguments, notamment des poèmes et des formules de serment d'évêques sous les rois francs. Le texte traite également de la coutume de la régale, une pratique ancienne qui ne doit pas être introduite dans les régions où elle n'était pas déjà établie. La liste des églises concernées par cette coutume peut être trouvée dans le traité de l'usage des fiefs par M. Bruffel. Le sentiment du Président Hénaut sur l'universalité de cette prérogative royale est soutenu par de grandes autorités, et les termes de Pasquier confirment cette opinion. En avril 1755, l'auteur rend hommage à un célèbre historien, auteur d'un abrégé chronologique de l'histoire de France, le plaçant parmi les illustres noms comme Pibrac, Molé et Bignon. L'auteur expose les fondements de son système sur l'origine de la régale et les raisons qui peuvent justifier sa position, exprimant sa gratitude pour la bienveillance et les lumières de son interlocuteur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3365
p. 130
LETTRE à Mlle L. A. Le Mire, veuve J.
Début :
MADEMOISELLE, Je vois dans le Mercure de Mars que la [...]
Mots clefs :
Quadrature du cercle
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Mlle L. A. Le Mire, veuve J.
LETTRE à Mlle L. A. Le Mire, veuve J.
JE
MADEMOISELLE,
SNT
E vois dans le Mercure de Mars que
la Quadrature du cercle de M. le Chevalier
de Caufans y eft annoncée , & que
vous y avez fait une réponfe ; chofe fort
glorieufe à votre fexe en général , & à
vous , Mademoiselle , en particulier , je ne
manquerai pas de m'enrichir de cette piéce.
Je prens la liberté d'envoyer à M. de
Boiffy celle que j'ai faite à M. le Che
valier de Caufans , afin qu'elle vous parvienne
, & au public par la même voie
que j'ai appris la vôtre ; elle peut être
inferée toute entiere dans le Mercure , par
la précaution que j'ai prife de la faire trèscourte
, & à portée de toute perfonne de
bon fens. J'ai l'honneur d'être , &c..
parla
#
LIGER , Commis au
Bureau de la Guerre.
A Versailles , le 16 Mars 1755.
JE
MADEMOISELLE,
SNT
E vois dans le Mercure de Mars que
la Quadrature du cercle de M. le Chevalier
de Caufans y eft annoncée , & que
vous y avez fait une réponfe ; chofe fort
glorieufe à votre fexe en général , & à
vous , Mademoiselle , en particulier , je ne
manquerai pas de m'enrichir de cette piéce.
Je prens la liberté d'envoyer à M. de
Boiffy celle que j'ai faite à M. le Che
valier de Caufans , afin qu'elle vous parvienne
, & au public par la même voie
que j'ai appris la vôtre ; elle peut être
inferée toute entiere dans le Mercure , par
la précaution que j'ai prife de la faire trèscourte
, & à portée de toute perfonne de
bon fens. J'ai l'honneur d'être , &c..
parla
#
LIGER , Commis au
Bureau de la Guerre.
A Versailles , le 16 Mars 1755.
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Résumé : LETTRE à Mlle L. A. Le Mire, veuve J.
La lettre, datée du 16 mars 1755, est adressée à Mlle L. A. Le Mire, veuve J. Elle mentionne la publication de la 'Quadrature du cercle' de M. le Chevalier de Caufans dans le Mercure de Mars. L'auteur exprime sa fierté pour la réponse de Mlle Le Mire et annonce l'envoi de sa propre réponse à M. de Boiffy pour publication. La lettre est signée par Liger, commis au Bureau de la Guerre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3366
p. 131-133
REPONSE de M. Liger, Commis au Bureau de la Guerre, à l'affiche de M. le Chevalier de Causans, portant qu'il y a dix mille livres déposées chez M. Aleaume, Notaire, rue de Condé, à Paris, pour le premier qui prouvera l'erreur de la Quadrature du cercle de mondit sieur le Chevalier de Causans, qui m'a fait l'honneur de me faire remettre cette affiche.
Début :
On ne peut attaquer les principes de M. le Chevalier de Causans, sans [...]
Mots clefs :
Quadrature du cercle, Chevalier de Causans, Cercle
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texteReconnaissance textuelle : REPONSE de M. Liger, Commis au Bureau de la Guerre, à l'affiche de M. le Chevalier de Causans, portant qu'il y a dix mille livres déposées chez M. Aleaume, Notaire, rue de Condé, à Paris, pour le premier qui prouvera l'erreur de la Quadrature du cercle de mondit sieur le Chevalier de Causans, qui m'a fait l'honneur de me faire remettre cette affiche.
REPONSE de M. Liger , Commis au
Bureau de la Guerre , à l'affiche de M.
le Chevalier de Caufans , portant qu'il y
a dix mille livres dépofées chez M. Aleanme
, Notaire , rue de Condé , à Paris
rue
pour le premier qui prouvera l'erreur de
la Quadrature du cercle de me e de mondit fieur
24
le Chevalier de Caufans , qui m'a fait
Phonneur de me fand remettre che
affiche
Nne peut attaquer les principes de
M. le Chevalier de Caufans , fans
faire un volume qui ne pourroit entrer
dans les Journaux ou feuilles publiques
mais comme tout ce qui accompagne fa
quadrature , tant dans fa premiere que fe
conde partie , dépend & fait une fuite
conféquente du rapport du diametre à la
circonference , qu'il foutient être de 7 à 21 ,
il s'enfuit que c'eft feulement à ce feul
article qu'il eft néceffaire de s'attacher . M.
le Chevalier de Caufans expofe qu'un cer
cle dont le diametre eft de trois pouces,
eft égal au quarré de ce même diametre ,
dont les côtés ont auffi trois pouces cha
cun. M. le Chevalier de Caufans eft le
feul Géometre qui ignore que toute figure
inferite eft plus petite que celle qui lar effl
circonfcrite.
Fvj
#3 MERCURE DE FRANCE.
Le quarré du diametre ayant fes côtés
de 3 pouces ou 36 lignes chacun , vaut
1296 lignes quarrées ; & comme M. le
Chevalier de Caufans veut que la circulaire
ne contienne que trois fois fon diametre
jufte , il s'enfuivtoit que trois fois
ce diametre ne vaudroient que 1r0o88 lignes
pour fa prétendue circulaire , laquelle
multipliée par le demi-rayono , on auroit
pour la fuperficie du cercle972 lignes quarrées
donc fuivant M. le Chevalier de
Caufans , le cercle de fa deuxième figure
eft plus petit que le quarré de fon diame,
tre , de 324 lignes quarrées done il s'en
faut beaucoup que le cercle inferir dans
le quarré de fon diametre foit égal atú
quarré du même diametre qui lui eft naturellement
circonfcrit. Que M. le Chevalien
de Caufans , ainfi que le public , prenne la
peine de voir la préface de ma quadrature
que l'on trouve chez Gueffier , Libraire ,
attenant l'Hôtel-Dieu , on verra que trois:
fois le diametre ne forment dans le cercle
qu'une figure dont les côtés font autanti
de demi- diametres. Or cette figure qui n'eſt
compofée que de fix triangles équilaté
raux , ne touchant la circulaire qu'en fix
points , & ne faifant qu'un exagone ren➡»
fermé dans le cercle , il eft trop évident
pour en douter que cette figure eft bien
AVRIL 1755. 173
plus petite que le cercle dans lequel elle
eft infcrite , & qu'au contraire le quarré
du diametre eft beaucoup plus grand que
le cercle auquel il eft circonfcrit.
M. le Chevalier de Gaufans a éludé le
calcul des fuperficies de fon quarré circonferit
& de fon cercle infcrit , que je
viens ci- devant de développer , ce qu'il
étoit question de prouver. J'effime que M.
le Chevalier de Caufans ferendra à ces rai
fons , & qu'il voudra bien avouer que je
fuis en droit d'exiger de fon engagement
public ,, ade me faire remettre fon ordre
pour toucher les dix mille livres qu'il eft.
convenu par fon affiche de faire payer 2
celui qui le tireroit de fon erreur, am vel.
newyodol 14 on LIGER , Commis
ng an Bureau de la Guerre
A Versailles , le 30 Décembre 1754,
Bureau de la Guerre , à l'affiche de M.
le Chevalier de Caufans , portant qu'il y
a dix mille livres dépofées chez M. Aleanme
, Notaire , rue de Condé , à Paris
rue
pour le premier qui prouvera l'erreur de
la Quadrature du cercle de me e de mondit fieur
24
le Chevalier de Caufans , qui m'a fait
Phonneur de me fand remettre che
affiche
Nne peut attaquer les principes de
M. le Chevalier de Caufans , fans
faire un volume qui ne pourroit entrer
dans les Journaux ou feuilles publiques
mais comme tout ce qui accompagne fa
quadrature , tant dans fa premiere que fe
conde partie , dépend & fait une fuite
conféquente du rapport du diametre à la
circonference , qu'il foutient être de 7 à 21 ,
il s'enfuit que c'eft feulement à ce feul
article qu'il eft néceffaire de s'attacher . M.
le Chevalier de Caufans expofe qu'un cer
cle dont le diametre eft de trois pouces,
eft égal au quarré de ce même diametre ,
dont les côtés ont auffi trois pouces cha
cun. M. le Chevalier de Caufans eft le
feul Géometre qui ignore que toute figure
inferite eft plus petite que celle qui lar effl
circonfcrite.
Fvj
#3 MERCURE DE FRANCE.
Le quarré du diametre ayant fes côtés
de 3 pouces ou 36 lignes chacun , vaut
1296 lignes quarrées ; & comme M. le
Chevalier de Caufans veut que la circulaire
ne contienne que trois fois fon diametre
jufte , il s'enfuivtoit que trois fois
ce diametre ne vaudroient que 1r0o88 lignes
pour fa prétendue circulaire , laquelle
multipliée par le demi-rayono , on auroit
pour la fuperficie du cercle972 lignes quarrées
donc fuivant M. le Chevalier de
Caufans , le cercle de fa deuxième figure
eft plus petit que le quarré de fon diame,
tre , de 324 lignes quarrées done il s'en
faut beaucoup que le cercle inferir dans
le quarré de fon diametre foit égal atú
quarré du même diametre qui lui eft naturellement
circonfcrit. Que M. le Chevalien
de Caufans , ainfi que le public , prenne la
peine de voir la préface de ma quadrature
que l'on trouve chez Gueffier , Libraire ,
attenant l'Hôtel-Dieu , on verra que trois:
fois le diametre ne forment dans le cercle
qu'une figure dont les côtés font autanti
de demi- diametres. Or cette figure qui n'eſt
compofée que de fix triangles équilaté
raux , ne touchant la circulaire qu'en fix
points , & ne faifant qu'un exagone ren➡»
fermé dans le cercle , il eft trop évident
pour en douter que cette figure eft bien
AVRIL 1755. 173
plus petite que le cercle dans lequel elle
eft infcrite , & qu'au contraire le quarré
du diametre eft beaucoup plus grand que
le cercle auquel il eft circonfcrit.
M. le Chevalier de Gaufans a éludé le
calcul des fuperficies de fon quarré circonferit
& de fon cercle infcrit , que je
viens ci- devant de développer , ce qu'il
étoit question de prouver. J'effime que M.
le Chevalier de Caufans ferendra à ces rai
fons , & qu'il voudra bien avouer que je
fuis en droit d'exiger de fon engagement
public ,, ade me faire remettre fon ordre
pour toucher les dix mille livres qu'il eft.
convenu par fon affiche de faire payer 2
celui qui le tireroit de fon erreur, am vel.
newyodol 14 on LIGER , Commis
ng an Bureau de la Guerre
A Versailles , le 30 Décembre 1754,
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Résumé : REPONSE de M. Liger, Commis au Bureau de la Guerre, à l'affiche de M. le Chevalier de Causans, portant qu'il y a dix mille livres déposées chez M. Aleaume, Notaire, rue de Condé, à Paris, pour le premier qui prouvera l'erreur de la Quadrature du cercle de mondit sieur le Chevalier de Causans, qui m'a fait l'honneur de me faire remettre cette affiche.
M. Liger, Commis au Bureau de la Guerre, répond à une affiche du Chevalier de Caufans, qui propose une récompense de dix mille livres pour celui qui prouvera l'erreur de sa quadrature du cercle. Liger souligne que les principes de Caufans nécessiteraient un volume trop volumineux pour être publié dans les journaux. Il se concentre sur l'erreur spécifique concernant le rapport du diamètre à la circonférence, que Caufans affirme être de 7 à 21. Caufans affirme qu'un cercle de trois pouces de diamètre est égal au carré de ce diamètre. Liger conteste cette affirmation en démontrant que la superficie du cercle, selon les calculs de Caufans, est plus petite que celle du carré du diamètre. Il explique que la figure proposée par Caufans, composée de six triangles équilatéraux, est bien plus petite que le cercle dans lequel elle est inscrite. Liger invite Caufans et le public à consulter la préface de sa propre quadrature, disponible chez le libraire Gueffier, pour vérifier ses arguments. Il conclut en affirmant que Caufans a éludé les calculs nécessaires pour prouver son erreur et demande que Caufans respecte son engagement public de payer la récompense.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3366
REPONSE de M. Liger, Commis au Bureau de la Guerre, à l'affiche de M. le Chevalier de Causans, portant qu'il y a dix mille livres déposées chez M. Aleaume, Notaire, rue de Condé, à Paris, pour le premier qui prouvera l'erreur de la Quadrature du cercle de mondit sieur le Chevalier de Causans, qui m'a fait l'honneur de me faire remettre cette affiche.
3367
p. 160-163
CLAVECIN OCULAIRE. LETTRE de M. Rondet, Maître de Mathématiques, sur un article de la réponse du R. P. Laugier, dans le Mercure d'Octobre dernier, aux remarques de M. Frezier, dans celui de Juillet 1754.
Début :
M. R. P. Il y a dix à douze ans que regardant le [...]
Mots clefs :
Clavecin, Couleurs, Mathématiques
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texteReconnaissance textuelle : CLAVECIN OCULAIRE. LETTRE de M. Rondet, Maître de Mathématiques, sur un article de la réponse du R. P. Laugier, dans le Mercure d'Octobre dernier, aux remarques de M. Frezier, dans celui de Juillet 1754.
CLAVECINOCULAIRE.
LETTRE de M. Rondet , Maître de Mathématiques
, fur un article de la réponse
du R. P. Laugier , dans le Mercure
d'Octobre dernier , aux remarques de M..
Frezier , dans celui de Juillet 1754.
Ik
M. R. P.
Ly a dix à douze ans que regardant le
R. P. Caftel comme un des plus grands
Phyficiens & des plus profonds Géometres
de l'Europe , vous voulûtes avoir un
maître de fa main pour une perfonne à laquelle
vous vous intéreffiez . Le choix tombafur
moi , & vous fûtes étonné des progrès
que je lui fis faire en quatre mois .
Cela me donna lieu d'avoir avec vous
quelques conférences , où vous ne cefliez
d'admirer la méthode de la Mathématique
univerfelle.
Vous me parliez même avec extafe de
l'invention du clavecin oculaire , & de la
maniere frappante dont l'auteur en avoit
AVRIL 1755. 161
démontré la théorie , fans doute après les
lettres que ce R. P. avoit écrites à l'illuftre
Préſident de Montefquieu , dans les Mercures
de 1735. Il avoit gagné le public
& les plus opiniâtres étoient convaincus.
Jugez quelle a été ma furpriſe , lorf
qu'en lifant votre réponſe aux remarques
de M. Frezier , j'ai trouvé ces mots : l'idée
d'un clavecin oculaire ne peut trouver place
que dans une imagination féconde en fingularité
, mais peu amie du vrai & du folide.
1
Sans doute , que le P, Caftel a une imagination
féconde en fingularité , c'eft un
don du Ciel affez rare pour être refpecté ;
mais il n'eft pas ami du vrai & du folide ,
& la preuve s'en tire de l'invention de fon
clavecin cependant cette imagination l'a
fait admettre dans la Société de Londres
quoiqu'adverfaire décidé du grand Newton.
Elle lui a attiré des éloges d'une
Académie plus reculée encore , & par là
mêmeplus impartiale , celle de Peterſbourg.
Elle a produit un cours de Phyfique qui
fe dicte publiquement à Paris & ailleurs ;
elle a réuni les fuffrages de plufieurs illuftres
de toutes les nations ; de M. de
Voltaire entr'autres , lui qui loue fi peu.
En quoi donc le clavecin oculaire décele-
t-il une imagination peu amie du vrai
& du folide ? N'eft- il pas vrai que les
162 MERCURE DE FRANCE:
couleurs ont entr'elles des rapports appré
ciables , auffi précisément que ceux des
fons ? C'eſt une fingularité démontrée :
n'eft- il pas vrai les couleurs vont enque
tr'elles par teintes , demi- teintes , & quarts
de teintes ; comme les fons par tons demi-
tons , & quarts de tons ? c'eſt encore
une fingularité demontrée : & ce qui eft
encore plus fingulier , même unique , quoiqu'également
démontré , qu'il y a juftement,
& ni plus ni moins de couleurs fenfibles
à la vûe que de fons fenfibles à
l'oreille . De plus n'eft- il pas vrai que la
variété des couleurs plaît comme la variété
des fons que ces fons ayant entr'eux des
rapports fixes , on y peut mettre de l'harmonie
? que ce n'eft donc plus qu'une affaire
de goût , de pratique , de méchanique
, de faire jouer les couleurs comme
les fons qu'un clavier peut produire cet
effet , tant pour le choix & le brillant des
couleurs , que pour la régularité & l'efpéce
des mouvemens ? & que ce jeu peut
être pouffé par les lumieres & les ténébres ,
artiftement ménagées, à une perfection furprenante
?
Il y aura donc très-réellement & à la
lettre une mufique vifible , comme il y en
a une acoustique. Quant au folide , il eft
le même que celui de la mufique ordiAVRI
L. 1755 163
naire , & c'eft un plaifir de plus dont l'inventeur
fait préfent aux hommes ; mais
il y a plus , c'eft aux Peintres , & fur-tout
aux Teinturiers que j'en appelle ; ceux qui
font plus intelligens peuvent dire de quel
avantage eft pour leur art la nouvelle
théorie des couleurs .
Je vous eftime trop . fincerement
pour
croire que ma franchiſe vous offenfe , & ce
n'eft que par la force de cette eftime que
j'ai cru devoir prévenir un certain public
contre le jugement d'un homme d'efprit
qui s'eſt fait un nom.
J'ai l'honneur d'être , & c.
RONDET.
LETTRE de M. Rondet , Maître de Mathématiques
, fur un article de la réponse
du R. P. Laugier , dans le Mercure
d'Octobre dernier , aux remarques de M..
Frezier , dans celui de Juillet 1754.
Ik
M. R. P.
Ly a dix à douze ans que regardant le
R. P. Caftel comme un des plus grands
Phyficiens & des plus profonds Géometres
de l'Europe , vous voulûtes avoir un
maître de fa main pour une perfonne à laquelle
vous vous intéreffiez . Le choix tombafur
moi , & vous fûtes étonné des progrès
que je lui fis faire en quatre mois .
Cela me donna lieu d'avoir avec vous
quelques conférences , où vous ne cefliez
d'admirer la méthode de la Mathématique
univerfelle.
Vous me parliez même avec extafe de
l'invention du clavecin oculaire , & de la
maniere frappante dont l'auteur en avoit
AVRIL 1755. 161
démontré la théorie , fans doute après les
lettres que ce R. P. avoit écrites à l'illuftre
Préſident de Montefquieu , dans les Mercures
de 1735. Il avoit gagné le public
& les plus opiniâtres étoient convaincus.
Jugez quelle a été ma furpriſe , lorf
qu'en lifant votre réponſe aux remarques
de M. Frezier , j'ai trouvé ces mots : l'idée
d'un clavecin oculaire ne peut trouver place
que dans une imagination féconde en fingularité
, mais peu amie du vrai & du folide.
1
Sans doute , que le P, Caftel a une imagination
féconde en fingularité , c'eft un
don du Ciel affez rare pour être refpecté ;
mais il n'eft pas ami du vrai & du folide ,
& la preuve s'en tire de l'invention de fon
clavecin cependant cette imagination l'a
fait admettre dans la Société de Londres
quoiqu'adverfaire décidé du grand Newton.
Elle lui a attiré des éloges d'une
Académie plus reculée encore , & par là
mêmeplus impartiale , celle de Peterſbourg.
Elle a produit un cours de Phyfique qui
fe dicte publiquement à Paris & ailleurs ;
elle a réuni les fuffrages de plufieurs illuftres
de toutes les nations ; de M. de
Voltaire entr'autres , lui qui loue fi peu.
En quoi donc le clavecin oculaire décele-
t-il une imagination peu amie du vrai
& du folide ? N'eft- il pas vrai que les
162 MERCURE DE FRANCE:
couleurs ont entr'elles des rapports appré
ciables , auffi précisément que ceux des
fons ? C'eſt une fingularité démontrée :
n'eft- il pas vrai les couleurs vont enque
tr'elles par teintes , demi- teintes , & quarts
de teintes ; comme les fons par tons demi-
tons , & quarts de tons ? c'eſt encore
une fingularité demontrée : & ce qui eft
encore plus fingulier , même unique , quoiqu'également
démontré , qu'il y a juftement,
& ni plus ni moins de couleurs fenfibles
à la vûe que de fons fenfibles à
l'oreille . De plus n'eft- il pas vrai que la
variété des couleurs plaît comme la variété
des fons que ces fons ayant entr'eux des
rapports fixes , on y peut mettre de l'harmonie
? que ce n'eft donc plus qu'une affaire
de goût , de pratique , de méchanique
, de faire jouer les couleurs comme
les fons qu'un clavier peut produire cet
effet , tant pour le choix & le brillant des
couleurs , que pour la régularité & l'efpéce
des mouvemens ? & que ce jeu peut
être pouffé par les lumieres & les ténébres ,
artiftement ménagées, à une perfection furprenante
?
Il y aura donc très-réellement & à la
lettre une mufique vifible , comme il y en
a une acoustique. Quant au folide , il eft
le même que celui de la mufique ordiAVRI
L. 1755 163
naire , & c'eft un plaifir de plus dont l'inventeur
fait préfent aux hommes ; mais
il y a plus , c'eft aux Peintres , & fur-tout
aux Teinturiers que j'en appelle ; ceux qui
font plus intelligens peuvent dire de quel
avantage eft pour leur art la nouvelle
théorie des couleurs .
Je vous eftime trop . fincerement
pour
croire que ma franchiſe vous offenfe , & ce
n'eft que par la force de cette eftime que
j'ai cru devoir prévenir un certain public
contre le jugement d'un homme d'efprit
qui s'eſt fait un nom.
J'ai l'honneur d'être , & c.
RONDET.
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Résumé : CLAVECIN OCULAIRE. LETTRE de M. Rondet, Maître de Mathématiques, sur un article de la réponse du R. P. Laugier, dans le Mercure d'Octobre dernier, aux remarques de M. Frezier, dans celui de Juillet 1754.
La lettre de M. Rondet, Maître de Mathématiques, répond à un article du R. P. Laugier publié dans le Mercure d'octobre 1754, qui critiquait les remarques de M. Frezier de juillet 1754. Rondet rappelle que le R. P. Laugier l'avait autrefois admiré pour ses compétences en mathématiques et son travail avec une personne recommandée par lui. Ils avaient discuté de la méthode de la mathématique universelle et de l'invention du clavecin oculaire, dont la théorie avait été démontrée par le R. P. Castel. Rondet exprime sa surprise face à la critique du R. P. Laugier, qui décrivait l'idée du clavecin oculaire comme une singularité peu amie du vrai et du solide. Rondet défend l'invention en soulignant les reconnaissances obtenues par le R. P. Castel, notamment son admission à la Société de Londres et les éloges de l'Académie de Petersbourg. Il mentionne également les cours de physique dictés par Castel et les suffrages de plusieurs illustres personnes, y compris Voltaire. Rondet argue que les couleurs ont des rapports appréciables entre elles, tout comme les sons, et que cette singularité a été démontrée. Il explique que les couleurs et les sons suivent des rapports fixes permettant l'harmonie et que le clavecin oculaire peut produire un effet similaire à celui d'un clavier musical. Il conclut en affirmant que cette invention offre un plaisir supplémentaire et un avantage pour les peintres et les teinturiers, tout en appelant à un jugement plus éclairé sur la nouvelle théorie des couleurs.
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3368
p. 212
APPROBATION.
Début :
J'ai lû, par ordre de Monseigneur le Chancelier, le Mercure d'Avril, [...]
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texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
AP PROBATION.
' Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance-
• >
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris
, ce 28 Mars 1755.
GUIROY.
' Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance-
• >
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris
, ce 28 Mars 1755.
GUIROY.
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3369
p. 7-9
EPITRE A ZÉLIDE. PAR M. RENOUT. Notre bonheur dépend de nous-mêmes.
Début :
Un jour, Zélide, un seul instant d'allarmes ; [...]
Mots clefs :
Bonheur
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A ZÉLIDE. PAR M. RENOUT. Notre bonheur dépend de nous-mêmes.
EPITRE A ZÉLID E.
PAR M. RENOUT.
Notre bonheur dépend de nous -mêmes.
Njour , Zélide , un feul inftant d'allarmes ;
jour ,
De vos attraits peut ravir la fraîcheur ;
C'eft un poifon : l'on ne voit point les charmes
Croître & fleurir au fein de la douleur.
Suivez les ris , la beauté fuit leurs traces ,
Elle languit fans le feu des defirs ;
C'est l'enjoument qui fait naître les graces ;
Animez -les par la voix des plaifirs.
Dans vos tifons , que la flamme confume,
De votre fort vous lifez l'avenir ? .....
Hé quoi des feux qu'un tendre amour allume ,
Retracez-vous le charmant fouvenir.
Quand les frimats femblent vieillir la terre
Pourquoi penfer au nombre de vos ans ?
Songez plutôt que la neige refferre ,
Couve & nourrit les germes du printems.
Fuyez les bois dépouillés de verdure ,
Prenez le beau de toutes les faifons ,
Voyez nos champs reprendre leur parure
Nous annonçer de nouvelles moiffons.
D'un grand danger la fievre vous menace ...
A iv
8
MERCURE DE FRANCE.
Dans l'opiat qui coule en votre ſein ,
Voyez toujours un remede efficace ;
Un ferme efpoir vaut prefque un médecin.
> Si vous vivez d'un petit héritage
C'en eft affez : qui peut tenter vos voeux ?
Promenez - vous fur le riche appanage
De vos voisins ; c'eft en jouir comme eux.
Contens du fort où nous avons pris Pêtre ,
Des vains defirs évitons le tourment ;
D'un fatisfait , mille autres vont renaître ,
Et l'abondance en devient Paliment.
Par les plaifirs qu'un fpectacle raffemble ,
Dites , c'eft moi qu'on veut feule amufer ;
Vous en goutez autant que tous enſemble;
Tout appartient à qui fçait s'abufer.
N'écoutez pas une folle triftefle
Qui peut ravir le repos fans retour ;
Songez , hélas ! que le trait qui vous blefle
Va par fon poids s'enfoncer chaque jour..
Non , il n'eft point de malheur véritable ,
Nous voyons tout par les yeux de l'erreur ;
Et tout peut prendre une face agréable ,
L'homme fait feul fa peine ou fon bonheur.
C'eft fe voler l'inftant où l'on s'ennuie ..
En vous traçant l'art charmant de jouir ,
Voilà déja deux heures de ma vie
Que je confacre aux attraits du plaifir.
MAI.
517553
9
Bientôt après votre flateufe image
Peut à mon coeur offrir d'autres appas :
Il eft des biens qu'un rêve nous ménage ,
Il fait jouir de ceux que l'on n'a pas.
Pour être heureux , la plus fûre fcience...
Eft de fçavoir ennivrer la raiſon.
La vérité fert bien moins qu'on ne penfe ;
On doit fouvent tout à l'illufion.
PAR M. RENOUT.
Notre bonheur dépend de nous -mêmes.
Njour , Zélide , un feul inftant d'allarmes ;
jour ,
De vos attraits peut ravir la fraîcheur ;
C'eft un poifon : l'on ne voit point les charmes
Croître & fleurir au fein de la douleur.
Suivez les ris , la beauté fuit leurs traces ,
Elle languit fans le feu des defirs ;
C'est l'enjoument qui fait naître les graces ;
Animez -les par la voix des plaifirs.
Dans vos tifons , que la flamme confume,
De votre fort vous lifez l'avenir ? .....
Hé quoi des feux qu'un tendre amour allume ,
Retracez-vous le charmant fouvenir.
Quand les frimats femblent vieillir la terre
Pourquoi penfer au nombre de vos ans ?
Songez plutôt que la neige refferre ,
Couve & nourrit les germes du printems.
Fuyez les bois dépouillés de verdure ,
Prenez le beau de toutes les faifons ,
Voyez nos champs reprendre leur parure
Nous annonçer de nouvelles moiffons.
D'un grand danger la fievre vous menace ...
A iv
8
MERCURE DE FRANCE.
Dans l'opiat qui coule en votre ſein ,
Voyez toujours un remede efficace ;
Un ferme efpoir vaut prefque un médecin.
> Si vous vivez d'un petit héritage
C'en eft affez : qui peut tenter vos voeux ?
Promenez - vous fur le riche appanage
De vos voisins ; c'eft en jouir comme eux.
Contens du fort où nous avons pris Pêtre ,
Des vains defirs évitons le tourment ;
D'un fatisfait , mille autres vont renaître ,
Et l'abondance en devient Paliment.
Par les plaifirs qu'un fpectacle raffemble ,
Dites , c'eft moi qu'on veut feule amufer ;
Vous en goutez autant que tous enſemble;
Tout appartient à qui fçait s'abufer.
N'écoutez pas une folle triftefle
Qui peut ravir le repos fans retour ;
Songez , hélas ! que le trait qui vous blefle
Va par fon poids s'enfoncer chaque jour..
Non , il n'eft point de malheur véritable ,
Nous voyons tout par les yeux de l'erreur ;
Et tout peut prendre une face agréable ,
L'homme fait feul fa peine ou fon bonheur.
C'eft fe voler l'inftant où l'on s'ennuie ..
En vous traçant l'art charmant de jouir ,
Voilà déja deux heures de ma vie
Que je confacre aux attraits du plaifir.
MAI.
517553
9
Bientôt après votre flateufe image
Peut à mon coeur offrir d'autres appas :
Il eft des biens qu'un rêve nous ménage ,
Il fait jouir de ceux que l'on n'a pas.
Pour être heureux , la plus fûre fcience...
Eft de fçavoir ennivrer la raiſon.
La vérité fert bien moins qu'on ne penfe ;
On doit fouvent tout à l'illufion.
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Résumé : EPITRE A ZÉLIDE. PAR M. RENOUT. Notre bonheur dépend de nous-mêmes.
Dans son épître à Zélide, M. Renout affirme que le bonheur dépend de soi-même. Il conseille à Zélide de savourer les plaisirs et la beauté, car la douleur et la tristesse les altèrent. Il l'encourage à suivre les moments de joie et à éviter les soucis, car la beauté s'épanouit dans l'enjouement et les désirs. Il lui recommande de ne pas se laisser abattre par les signes de vieillissement, mais de les voir comme des promesses de renouveau, similaires à la neige nourrissant les germes du printemps. Il l'invite à fuir les lieux tristes et à apprécier la beauté des saisons. Il la met en garde contre un danger imminent et lui suggère de voir dans les remèdes un espoir efficace. Si elle vit d'un petit héritage, il lui conseille de se contenter de ce qu'elle a et de ne pas envier les richesses des autres. Il l'encourage à éviter les désirs vains et à se satisfaire de ce qu'elle possède, car l'abondance peut devenir un fardeau. Il lui recommande de profiter des plaisirs simples et de ne pas se laisser troubler par des soucis futiles. Il conclut en soulignant que le bonheur et le malheur sont souvent perçus à travers le prisme de l'erreur et que l'illusion peut parfois être plus agréable que la vérité.
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3370
p. 26-27
QUATRAIN.
Début :
Le célébre La Tour, l'ornement de notre âge, [...]
Mots clefs :
Maurice-Quentin de La Tour, Peintre du roi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUATRAIN.
M. de la Tour , Peintre du Roi , ayant
fait préfent de fon portrait à M. l'Abbé
Mangenot , ce dernier a confacré fa reconnoiffance
par ce quatrain , qu'il a mis
au bas.
QUATRAIN.
Le célébre La Tour , l'ornement de notre âge ,
M'a donné fon portrait : j'en connois tout le
prix.
Pour les beaux arts , quel avantage
Si tous les grands talens careffoient les petits !
M. l'Abbé Mangenot parle trop modeftement
de ſes talens , ils font connus par
plufieurs pieces de poëfie très - agréables ;
le fentiment y regne autant que l'efprit.
* Ce portrait a été copié par le fieur Monjoye ,
fon éleve , d'après celui qui a été expofé au Lou
VIC .
MA I. 27 1755.
Il eft auteur d'une églogue charmante , qui
a été couronnée à Touloufe par l'Académie
des Jeux Floraux , & qu'on a fauſlement
attribuée à l'Abbé de Grécourt : elle
commence par cet hémiftiche , Sur la fin
d'un beau jour , & c.
fait préfent de fon portrait à M. l'Abbé
Mangenot , ce dernier a confacré fa reconnoiffance
par ce quatrain , qu'il a mis
au bas.
QUATRAIN.
Le célébre La Tour , l'ornement de notre âge ,
M'a donné fon portrait : j'en connois tout le
prix.
Pour les beaux arts , quel avantage
Si tous les grands talens careffoient les petits !
M. l'Abbé Mangenot parle trop modeftement
de ſes talens , ils font connus par
plufieurs pieces de poëfie très - agréables ;
le fentiment y regne autant que l'efprit.
* Ce portrait a été copié par le fieur Monjoye ,
fon éleve , d'après celui qui a été expofé au Lou
VIC .
MA I. 27 1755.
Il eft auteur d'une églogue charmante , qui
a été couronnée à Touloufe par l'Académie
des Jeux Floraux , & qu'on a fauſlement
attribuée à l'Abbé de Grécourt : elle
commence par cet hémiftiche , Sur la fin
d'un beau jour , & c.
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Résumé : QUATRAIN.
M. de la Tour, peintre du Roi, a offert son portrait à l'Abbé Mangenot, qui a exprimé sa gratitude par un quatrain. L'Abbé Mangenot est reconnu pour ses talents poétiques. Le portrait a été copié par Monjoye, élève de M. de la Tour, d'après une œuvre exposée au Louvre en 1755. L'Abbé est aussi l'auteur d'une églogue couronnée à Toulouse.
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3371
p. 35
VERS A Mademoiselle *** caressant un CHAT, & lui mettant en forme de laisse un ruban couleur de feu.
Début :
Eh ! quoi, l'animal le plus traître, [...]
Mots clefs :
Chat, Ruban
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS A Mademoiselle *** caressant un CHAT, & lui mettant en forme de laisse un ruban couleur de feu.
VERS
A Mademoiselle *** careſſant un CHAT ,
& lui mettant en forme de laiffe un ruban
couleur de feu.
EH ! quoi , l'animal le plus traître 2
Un chat , par vous , Themire , eft careffé !
De vous voir abuſer des attraits qu'il fit naître ,
L'amour jaloux eft offenfé.
Le moyen d'échapper à fa jufte vengeance ,
C'eft de lui réſerve: deformais vos faveurs :
Songez , pour vous punir de tant de complaifance,
Qu'il peut pouffer ce chat à de noires fureurs.
Lorsque vous l'avez pris , il a levé la patte :
C
J'ai craint , j'ai frémi , belle ingrate !
Dangereux fentiment de moi- même vainqueur !
Qu'on doit redouter ce qui flate ....
Ah ! ce noeud de ruban , dont la vive couleur ,
Au naturel peint l'amoureufe ardeur ,
Et dont ornoit fon cou votre main délicate ,
Eft le noeud qui lia mon coeur t
J. F. G.
De Chartrait , près de Melun.
A Mademoiselle *** careſſant un CHAT ,
& lui mettant en forme de laiffe un ruban
couleur de feu.
EH ! quoi , l'animal le plus traître 2
Un chat , par vous , Themire , eft careffé !
De vous voir abuſer des attraits qu'il fit naître ,
L'amour jaloux eft offenfé.
Le moyen d'échapper à fa jufte vengeance ,
C'eft de lui réſerve: deformais vos faveurs :
Songez , pour vous punir de tant de complaifance,
Qu'il peut pouffer ce chat à de noires fureurs.
Lorsque vous l'avez pris , il a levé la patte :
C
J'ai craint , j'ai frémi , belle ingrate !
Dangereux fentiment de moi- même vainqueur !
Qu'on doit redouter ce qui flate ....
Ah ! ce noeud de ruban , dont la vive couleur ,
Au naturel peint l'amoureufe ardeur ,
Et dont ornoit fon cou votre main délicate ,
Eft le noeud qui lia mon coeur t
J. F. G.
De Chartrait , près de Melun.
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Résumé : VERS A Mademoiselle *** caressant un CHAT, & lui mettant en forme de laisse un ruban couleur de feu.
Un poème de J. F. G. de Chartrait près de Melun exprime la jalousie d'un poète envers une demoiselle caressant un chat. Il voit dans l'animal un traître et craint sa vengeance. Le ruban rouge sur le chat symbolise l'amour ardent et a lié son cœur. Le poète conseille à la demoiselle de ne plus montrer de complaisance envers le chat.
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3372
p. 36-38
LE TEMPLE DE LA PÉNITENCE.
Début :
Dans un antre profond, au milieu des déserts, [...]
Mots clefs :
Sang, Pénitence, Gloire, Pleurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE TEMPLE DE LA PÉNITENCE.
LE TEMPLE DE LA PÉNITENCE.
Dans un antre profond , au milieu des déferts,
Loin du faſte des cours & des hommes pervers ,
S'éleve un vieux palais de ftructure fauvage ,
Préfentant à la vûe une effrayante image.
La crainte d'effuyer d'éternels châtimens
En fit pofer d'abord les premiers fondemens .
Pour la Divinité l'attache la plus pure
De ce trifte palais régla l'architecture.
L'auftere pénitence en proie à fes douleurs ;
Habite ce féjour de foupirs & de pleurs :
De là découle un fleuve infpirant les allarmes ,
Il eft formé de fang & groffi par les larmes .
Les remords font placés aux portes du palais ,
Ces cruels à punir ne ſe laſſent jamais.
La ferveur aux autels amene les victimes ,
Et fait couler le fang pour réparer les crimes.
Ciel ! quels horribles cris ont pénétré mes fens !
Tout retentit ici de funébres accens.
L'un pleure fes forfaits , l'autre par la fouffrance
Efpere racheter fa premiere innocence ;
Celui- ci , le jouet d'un monde féducteur ,
En déteste à jamais la funefte grandeur.
De différens états une foule timide
Y marche en frémiſfant , le repentir la guide
MA I. ∙1755. 37
A l'exemple d'un Roi ( a ) qu'admiroit Ifraël ,
Des Princes & des grands encenfent cet autel.
Charles ( b ) qui fut fameux dans la paix , dans la
guerre ,
Qui foumit à fes loix le Germain & l'tbere ,
Qui détruifit le Maure , & vainquit les François,
Qui remplit l'univers de fes heureux ſuccès ;
Du faîte de la gloire il fe plaît à defcendre ,
Dans ces murs pénitens il fe couvre de cendre .
Je vois fon diadême aux voûtes fufpendu ,
Et parmi les fujets le Prince confondu.
Mais quels font ces tyrans qu'en ces lieux on entraîne
?
La pénitence met ces monftres à la chaîne ;
Ils refpirent encore , à fes pieds terraffés ,
Les crimes que par- tout leur fureur a tracés .
A leurs traits odieux je connois, le caprice ,
La dure oppreffion , la fraude , l'injuſtice ;
Le jeûne & la priere y tiennent dans les fers ,
De mille affreux forfaits ces miniftres divers.
Si j'avance mes pas dans ces facrés portiques ,
Je vois diminuer les fpectacles tragiques.
L'eſpérance bientôt écartant les douleurs ,
Fait un féjour charmant de ce féjour d'horreurs ;
Les pleurs & les fanglots ne s'y font plus entendre
,
Quelques foupirs à peine échappent d'un coeur
tendre.
( a ) David.
(b ) Charles-Quint
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais quel eft tout -à- coup cet objet merveilleux ,
Ce fantôme éclatant qui vient frapper mes yeux !
La gloire ! ... je la vois fur un char de lumiere
Des cieux en un moment traverfer la carriere .
Ce n'eft pas cette gloire idole des héros ,
Que la mort avec eux précipite aux tombeaux ;
C'eft de tous les plaifirs l'éternel affemblage ,
Et de toute vertu l'infaillible partage.
Vertueux pénitens , fon feu pur & facré
Répandra dans vos coeurs un plaifir ignoré ;
Partez ...& de vos fronts ôtez cette pouffiere ,
Dépouillez pour jamais le cilice & la haire
Séchez vos triftes pleurs , & ménagez ce fang
Que votre auftérité vous arrachoit du flanc ;
Et pour fixer enfin vos heureufes conquêtes ,
De lauriers immortels allez ceindre vos têtes .
Par M. Hefpel , Rhétoricien , au
College de Jéfuites de Lille en Flandres.
Le ton de ce poëme me paroît bon en
général : il y a de la vérité dans les images
, & de l'harmonie dans les vers . Je crois
qu'ils annoncent du talent , & qu'ils promettent
d'autant plus que l'auteur n'a que
feize ans on ne peut trop l'encourager ;
mais il faut l'avertir de ne point négliger
la rime ; celles de guerre & d'lbere qu'il a
employées , ne font point exactes.
Dans un antre profond , au milieu des déferts,
Loin du faſte des cours & des hommes pervers ,
S'éleve un vieux palais de ftructure fauvage ,
Préfentant à la vûe une effrayante image.
La crainte d'effuyer d'éternels châtimens
En fit pofer d'abord les premiers fondemens .
Pour la Divinité l'attache la plus pure
De ce trifte palais régla l'architecture.
L'auftere pénitence en proie à fes douleurs ;
Habite ce féjour de foupirs & de pleurs :
De là découle un fleuve infpirant les allarmes ,
Il eft formé de fang & groffi par les larmes .
Les remords font placés aux portes du palais ,
Ces cruels à punir ne ſe laſſent jamais.
La ferveur aux autels amene les victimes ,
Et fait couler le fang pour réparer les crimes.
Ciel ! quels horribles cris ont pénétré mes fens !
Tout retentit ici de funébres accens.
L'un pleure fes forfaits , l'autre par la fouffrance
Efpere racheter fa premiere innocence ;
Celui- ci , le jouet d'un monde féducteur ,
En déteste à jamais la funefte grandeur.
De différens états une foule timide
Y marche en frémiſfant , le repentir la guide
MA I. ∙1755. 37
A l'exemple d'un Roi ( a ) qu'admiroit Ifraël ,
Des Princes & des grands encenfent cet autel.
Charles ( b ) qui fut fameux dans la paix , dans la
guerre ,
Qui foumit à fes loix le Germain & l'tbere ,
Qui détruifit le Maure , & vainquit les François,
Qui remplit l'univers de fes heureux ſuccès ;
Du faîte de la gloire il fe plaît à defcendre ,
Dans ces murs pénitens il fe couvre de cendre .
Je vois fon diadême aux voûtes fufpendu ,
Et parmi les fujets le Prince confondu.
Mais quels font ces tyrans qu'en ces lieux on entraîne
?
La pénitence met ces monftres à la chaîne ;
Ils refpirent encore , à fes pieds terraffés ,
Les crimes que par- tout leur fureur a tracés .
A leurs traits odieux je connois, le caprice ,
La dure oppreffion , la fraude , l'injuſtice ;
Le jeûne & la priere y tiennent dans les fers ,
De mille affreux forfaits ces miniftres divers.
Si j'avance mes pas dans ces facrés portiques ,
Je vois diminuer les fpectacles tragiques.
L'eſpérance bientôt écartant les douleurs ,
Fait un féjour charmant de ce féjour d'horreurs ;
Les pleurs & les fanglots ne s'y font plus entendre
,
Quelques foupirs à peine échappent d'un coeur
tendre.
( a ) David.
(b ) Charles-Quint
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais quel eft tout -à- coup cet objet merveilleux ,
Ce fantôme éclatant qui vient frapper mes yeux !
La gloire ! ... je la vois fur un char de lumiere
Des cieux en un moment traverfer la carriere .
Ce n'eft pas cette gloire idole des héros ,
Que la mort avec eux précipite aux tombeaux ;
C'eft de tous les plaifirs l'éternel affemblage ,
Et de toute vertu l'infaillible partage.
Vertueux pénitens , fon feu pur & facré
Répandra dans vos coeurs un plaifir ignoré ;
Partez ...& de vos fronts ôtez cette pouffiere ,
Dépouillez pour jamais le cilice & la haire
Séchez vos triftes pleurs , & ménagez ce fang
Que votre auftérité vous arrachoit du flanc ;
Et pour fixer enfin vos heureufes conquêtes ,
De lauriers immortels allez ceindre vos têtes .
Par M. Hefpel , Rhétoricien , au
College de Jéfuites de Lille en Flandres.
Le ton de ce poëme me paroît bon en
général : il y a de la vérité dans les images
, & de l'harmonie dans les vers . Je crois
qu'ils annoncent du talent , & qu'ils promettent
d'autant plus que l'auteur n'a que
feize ans on ne peut trop l'encourager ;
mais il faut l'avertir de ne point négliger
la rime ; celles de guerre & d'lbere qu'il a
employées , ne font point exactes.
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Résumé : LE TEMPLE DE LA PÉNITENCE.
Le poème 'Le Temple de la Pénitence' décrit un lieu de pénitence situé dans un antre profond, loin des cours et des hommes pervers. Ce palais, dédié à la Divinité, est habité par des pénitents en proie à leurs douleurs. Un fleuve de sang et de larmes y coule, et les remords en gardent les portes. Les cris et les pleurs des pénitents résonnent dans ce lieu funèbre. Des princes et des grands, comme le roi David et Charles Quint, viennent se repentir après avoir connu la gloire. Les tyrans y sont également enchaînés pour leurs crimes. Plus on avance dans le temple, plus les spectacles tragiques diminuent, laissant place à l'espérance et à un lieu charmant. La gloire apparaît sous la forme d'un fantôme éclatant, offrant aux pénitents un plaisir éternel et le partage de toutes les vertus. Ils sont invités à se débarrasser de leur cilice et de leur haire, à sécher leurs pleurs et à se ceindre de lauriers immortels. Le poème est écrit par M. Hespel, un rhétoricien de seize ans au Collège des Jésuites de Lille, et est jugé prometteur malgré quelques erreurs de rime.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3373
p. 59
REMERCIMENT à M. le Maréchal Duc de Biron par M. l'Abbé Ducasse d'Apilly, Conseiller en la Cour des Aides, pour un présent qu'il en avoit reçu.
Début :
Biron perdit toujours à suivre son grand coeur ; [...]
Mots clefs :
Remerciement
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texteReconnaissance textuelle : REMERCIMENT à M. le Maréchal Duc de Biron par M. l'Abbé Ducasse d'Apilly, Conseiller en la Cour des Aides, pour un présent qu'il en avoit reçu.
REMERCIMENT à M. le Maréchal
Duc de Biron
د
par
M.
l'Abbé
Ducaffe
d' Apilly
, Confeil- ler en la Cour
des Aides
, pour
un
préfent
qu'il
en avoit
reçu
.
Biron
Iron perdit toujours à fuivre fon grand coeurs
Landau lui coûte un bras pour voler à la gloire , '
Appilly fes jambons , fes citrons , fa liqueur.
Un héros n'a jamais gagné que dans l'hiſtoire.
Duc de Biron
د
par
M.
l'Abbé
Ducaffe
d' Apilly
, Confeil- ler en la Cour
des Aides
, pour
un
préfent
qu'il
en avoit
reçu
.
Biron
Iron perdit toujours à fuivre fon grand coeurs
Landau lui coûte un bras pour voler à la gloire , '
Appilly fes jambons , fes citrons , fa liqueur.
Un héros n'a jamais gagné que dans l'hiſtoire.
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3374
p. 62
AIR DE LA SAISON.
Début :
L'Heureux printems fait souffler les zéhirs, [...]
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texteReconnaissance textuelle : AIR DE LA SAISON.
AIR DE LA SAISON.
L'Heureux printems fait fouffler les zéphirs ,
Embellit tout dans l'empire de Flore :
Le doux parfum des fleurs qu'il fait éclore
Verfe en nos coeurs le charme des plaifirs
Dans tous les lieux que fon regne décore.
Les paroles font de M. Verardy
L'Heureux printems fait fouffler les zéphirs ,
Embellit tout dans l'empire de Flore :
Le doux parfum des fleurs qu'il fait éclore
Verfe en nos coeurs le charme des plaifirs
Dans tous les lieux que fon regne décore.
Les paroles font de M. Verardy
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3375
p. 77-86
SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
Début :
Une maladie longue & opiniâtre, une convalescence des plus lentes & des [...]
Mots clefs :
Poème, Christiade, Dieu, Sauveur, Paradis, Académicien
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texteReconnaissance textuelle : SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
SECONDE LETTRE
•
D'un Académicien de M .... à un Academicien
de R.... fur la Chriftiade , ou
le Paradis reconquis , pour fervir de fuite
au Paradis perdu de Milton.
U
NE maladie longue & opiniâtre , une
convalefcence des plus lentes & des
affaires arrierées ne m'ont pas permis ,
Monfieur , de vous tenir plutôt la parole
que je vous donnai dans ma lettre du mois
de Juillet dernier , dans laquelle je vous
promettois de vous dire mon fentiment
fur le refte de la Chriftiade. Je fuis ravi
que le jugement que j'en ai porté s'accor
de avec le vôtre , & que celui de vos illuftres
confreres y mette un fceau refpectable
à tout critique. Je vais donc achever
l'analyfe de cet ouvrage avec confiance &
fans partialité.
Je vous avois laiffé au huitième chant
& c'eft de là que je reprens. Il contient
le plus grand & le plus augufte de nos
myfteres ; l'inftitution de l'Euchariftie , &
je vous affure qu'on ne peut lire rien de
plus tendre & de plus onctueux que le
difcours que le Sauveur fait à fes Difci-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ples dans fon teftament d'adieu . Le combat
de fon agonie eft un morceau théologique
, qui n'eft pas à la vérité de notre
reffort , mais nous en avons entendu difcourir
des Théologiens , qui ont affuré
qu'on ne pouvoit mieux accommoder le
dogme dans un poëme , & le mettre dans
le jour le plus favorable & le plus conforme
à la faine doctrine , fans en rien altérer
, au milieu même des fictions poëtiques.
L'épifode de Judas Iscariot qui commence
à la fin du feptieme chant , & qui
finit dans le dixieme par fa mort tragique,
eft un épiſode d'éclat qui n'a pas échappé
à votre pénétration : il eft en effet bien
fingulier ; car cet épifode feul eûr pû faire
la matiere d'un poëme par fon commen
cement , fon milieu & fa fin . L'efpece de
choc qui fe paffe dans le jardin des Oliviers
lorfque le Sauveur y eft pris , paroîtroit
d'invention romanefque , fi l'Evangélifte
ne difoit pofitivement qu'à la parole
du Sauveur , Judas & les troupes qu'il
conduifoit tomberent à la renverſe . L'em-
-portement de S. Pierre , connu par le coup
de glaive dont il frappa Malchus , & la
difpofition des autres Apôtres fes collégues
qui n'attendoient que le confentement
de leur Maître pour tirer pareilleΜΑΙ.
79 1755.
ment le glaive , eft fi bien marqué dans
l'Evangile , qu'on ne peut le regarder comme
une rodomontade de la part des compagnons
de l'Homme Dieu . Le fonge de
la femme de Pilate , qui dans le neuvieme
chant interrompt le jugement que fon
mari alloit porter contre Jefus , & la def
cription du temple de la Sibylle , font des
épifodes d'invention hiftorique , où tout
elt afforti au fujet principal. L'antre des
génies infernaux où Satan defcend par les
bouches du Vefuve , & y fait forger les
inftrumens du fupplice de Jefus- Chriſt , eſt
encore un morceau d'imagination poëtique ,
qui ravit par le détail des ouvrages aufquels
ces génies font occupés. Cette defcription
qui égaie le fombre de la mort
tragique de Judas , eft admirable. Le por
trait de la politique que Satan appelle du
haut des tours de Solime , & la politique
qui , fidele à la voix de Satan , quitte lecabinet
de l'Empereur Tibere , & accourt
à travers les airs pour venir fe prêter aux
vûes du monarque infernal , fait un bel
effet dans le onzieme chant. Le fupplice
du Sauveur & le tableau des fouffrances
qu'il endure avec une patience plus que
héroïque , contrafte fort bien avec le zéle
des Anges qui forment l'armée céleſte , &
quiau premier mouvement courent prendre
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
1
-
les armes dans l'arfenal de Dieu pour aller
fondre fur les ennemis de fon fils , & le
délivrer des mains des impies qui s'apprêtent
à le crucifier. Ce zélé de l'armée célefte
, qui borné par l'ordre abfolu du
Tout puiffant , fe change en deuil , &
l'éclipfe de la férénité de la face brillante
de Dieu pénétré de douleur à la mort de
fon fils , éclipfe qui eft la caufe premiere
des ténébres qui obfcurciffent le foleil , &
qui couvrent toute la terre en un inſtant ,
tout cela eft d'un fublime qui étonne , ra
vit , & imprime la terreur , la crainte & le
refpect pour la majeſté de Dieu . L'éclat
qui accompagne le triomphe de la Réfurrection
du Sauveur , les vives defcriptions
de l'empire du tems , du cahos & de la
nuit , celle des enfers , dont les peintures
effrayantes font d'un nouveau coloris &
parfaitement afforties aux différens genres
de tourmens , & aux différentes efpeces
de coupables qui les endurent , la defcription
des limbes , le portrait de la tranquille
efpérance qui anime les faints perfonnages
qui l'habitent , ce doux efpoir d'un
heureux avenir qui contrafte avec la fureur
& le defefpoir des réprouvés , la beauté
du climat des limbes & l'horreur des enfers
, font des tableaux qui effrayent &
raffurent , qui troublent & qui calment,
Μ Α Ι. 1755 .
81
tour à tour le lecteur. Il fe délaffe enfin
dans les belles plaines du ciel & dans le
brillant féjour de la Divinité , dont le temple
eft peint d'une maniere d'autant plus
admirable , que l'auteur pouvant faire.
jouer fon imagination , n'a néanmoins
emprunté que les idées tracées par S. Jean
dans fon Apocalypfe. Le livre des deftinées
humaines , fcelle de fept fceaux que le
Sauveur ouvre aux yeux de fon Apôtre ,
pour lui faire connoître les hommes dont
les ames lui font confiées , eft encore emprunté
de l'Apocalypfe . L'établiffement
miraculeux de l'Eglife , & le changement
progreffif qui fe fait dans tous les états du
monde par la prédication de l'évangile ,
les portraits des premiers Souverains chré-,
tiens , & les juftes éloges donnés à leurs
fucceffeurs en qualité de protecteurs de
l'Eglife , la fucceffion invariable & non.
interrompue des fouverains Pontifes qui
ont occupé le fiége de Rome & de l'Eglife ,
& les traits fous lefquels font repréfentés
les plus grands Papes jufqu'à celui qui
remplit fi dignement la chaire de Saint .
Pierre , tout cela eft d'une invention fine
ingénieufe , délicate , qui tranfporte & ravit
le lecteur en lui rappellant les grands.
traits de l'ancien & du nouveau Teftament ,
& d'une partie de l'Hiftoire eccléfiaftique
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
par une narration agréable & fleurie.
On a donc bien eu raifon , Monfieur ,
de dire que la Chriftiade , bien loin de
nuire à la religion & de fcandalifer la foi
des Fideles , ne peut fervir qu'à leur donner
une grande idée de nos myfteres . Les
fictions fans nombre qui étayent ce poëme
, n'auroient point été admiffibles dans
un fujet auffi facré , & le lecteur pieux
auroit eu raifon de s'en alarmer & de les
rejetter , fi l'auteur n'eût eu la précaution
de les puifer toutes dans le fond même des
myfteres , ainfi que l'a fort bien remarqué
un célebre Journaliſte , & de les appuyer
des autorités de l'Ecriture , des faints Peres
, des Conciles , des Commentateurs
& de l'Hiftoire . C'eft de là probablement
qu'eſt venu ce déluge de notes qui a inondé
l'ouvrage , & c'eft avec la même juſteſſe
que vous avez été frappé de l'art avec lequel
les humiliations & les grandeurs de
Homme - Dieu contraftent avec dignité &
s'ennobliffent mutuellement.
En effet le poëme de la Chriftiade n'eft
que le triomphe du Chrift . Si cet objet
nous étoit moins familier , il piqueroit
plus notre curiofité ; mais un fujet dont
nos oreilles font rebattues dans nos chaires
, dont nos livres font remplis , dont
nous fommes imbus dès l'enfance , affadit
M. A I. 83
1755. .
en quelque forte , & rebute , fi l'on peut fe
fervir de ce terme , l'attention du Chrétien
tiéde , à laquelle les objets attrayans
du fiécle font fans ceffe diverfion. Dans le
monde on ne connoît communément le
Sauveur que par fa naiffance pauvre & par
fa mort ignominieufe ; ce font là les deux
points de vûe fous lefquels on le confidere
: l'éclat de fes miracles frappe , mais
l'ignominie de fa croix fcandalife , & il
faut avoir une foi bien ferme pour n'être
pas tenté d'abandonner un maître qui vit
d'une façon fi obfcure , & qui meurt du
fupplice le plus infâme . C'eft là ce qui a
donné crédit au préjugé commun , que que les
myfteres de notre religion ne fçauroient
être la matiere d'un poëme ; mais un ef
prit qui ne s'arrête point à la fuperficie ,
qui s'éleve au- deffus des préjugés , qui approfondit
tous les myfteres , qui analyſe
tous les faits , ne peut s'empêcher d'être
frappé de la Divinité , qui éclate jufques
dans les moindres actions du Sanveur ; on
voit en lui le héros des héros , le héros par
excellence , l'Homme - Dieu , le Dieu des
Dieux .
Je ne puis mieux finir cette analyfe ,
Monfieur , qu'en vous difant mon fentiment
fur le fujer des planches , vignettes
& gravûres en taille -douce qui font à la
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tête de chaque chant de la Chriſtiade : il
y regne autant de poëtique & de fublime
d'idées que dans l'ouvrage même ; les allégories.
en font fines , juftes & nullement
forcées. Peut - on rien de plus beau que
l'idée du frontispice , où les trois monftres,
Satan , le péché & la mort perfonnifiés ,
font attachés au trophée du Rédempteur ;
le palais du prince de l'air , avec tous fes
attributs , & la tempête qu'il excite à la
priere de Satan ; le confeil des démons fur
le Liban , où les grands acteurs font caractérifés
; le feftin d'Hérode , où Hérodias
danfe ; Magdeleine dans fes beaux jardins.
livrée à fes illufions , & enfuite dans fon
appartement renverfant & brifant fa toilette
dans un faint emportement de converfion
; la médiation du Verbe , & Adam
& Eve pris dans les filets de la mort ; la
naiffance de la femme ; l'antre des génies
infernaux ; l'arfenal célefte ; le magnifique
temple de la Sibylle , & la femme de
Pilate dormant fur les genoux du fommeil;
l'ame du Dieu crucifié, expirant, qui fort de
fa bouche , un drapeau d'une main en figne
de fa victoire , & des foudres de l'autre , en
inftrumens de fa vengeance , qui foudroye
& précipite les légions de démons répandus
dans les airs , où ils s'applaudiffoient
de leur prétendue victoire fur le Seigneur
MA I. 1755.
85 .
& fur fon Chrift ; & enfin ce même Chriſt
fortant victorieux du tombeau , dont la
pierre énorme renversée par la puiffance
divine , écrafe la mort qui étoit affife
deffus ; & les clefs de la mort & des enfers
que le Sauveur reffufcitant tient dans
fes mains? ce font là , Monfieur , autant
d'idées nobles & poëtiques que le célebre
Eyfen a parfaitement tracées , fans doute ,
d'après l'auteur , & que les plus habiles
Graveurs de Paris ont très - bien rendues .
Tout eft poëtique , tout eft admirable dans .
ce poëme , jufqu'au crayon & au burin
du Deffinateur & des Graveurs.
"
Vous penferez peut - être , Monfieur, que
la chaleur du climat qui échauffe notre
imagination , eft la feule caufe de l'admiration
que nous avons pour la Chriftiade ;
mais defabufez-vous , les coups de foleil
aufquels on nous accufe d'être fujets , ne
dirigent point nos jugemens ; je ne vous
les produirois même pas avec tant de confiance
, fi les perfonnes les plus éclairées
de nos provinces & des Académies voifines
, & principalement un homme célebre
par quantité de bons ouvrages , qui fe
diftingue à la tête de l'Académie des Belles-
Lettres de M .... n'avoit prévenu notre
jugement par les fuffrages les plus favorables
à la Chriftiade .
86 MERCURE DE FRANCE.
Quoiqu'il en foit , notre admiration
pour ce poëme n'eft point aveugle , mais
nous faifons graces aux défauts en faveur
des beautés ; car quelques exemples & autorités
que l'auteur apporte pour fe juftifier
d'avoir écrit fon poëme en profe
cependant , comme l'ufage a prévalu , &
que par poëme on entend communément
aujourd'hui un ouvrage en vers , nous faifons
des voeux avec vous pour que quel
que heureux génie s'animant du feu poëtique
de l'auteur de la Chriftiade , fans en
amortir les faillies , veuille bien prendre
la peine de nous la rendre en beaux vers
françois , débarraffée de certains détails
qui font languir l'action , & de quelques
notes qui paroiffent fuperflues. Je fuis ,
& c.
On imprime chez Boudet , rue Saint
Jacques , au Livre d'or , un projet de
Tactique d'après le fyftême du Chevalier
Folard , & les idées de M. le Maréchal de
Saxe. Je crois que l'annonce de ce livre.
doit exciter la curiofité de nos militaires ,
que fa lecture peut leur être auffi utile
que l'ouvrage paroît intéreffant. Le Libraire
le diftribuera dans le courant de ce
mois ; 1 vol. in-4°.
•
D'un Académicien de M .... à un Academicien
de R.... fur la Chriftiade , ou
le Paradis reconquis , pour fervir de fuite
au Paradis perdu de Milton.
U
NE maladie longue & opiniâtre , une
convalefcence des plus lentes & des
affaires arrierées ne m'ont pas permis ,
Monfieur , de vous tenir plutôt la parole
que je vous donnai dans ma lettre du mois
de Juillet dernier , dans laquelle je vous
promettois de vous dire mon fentiment
fur le refte de la Chriftiade. Je fuis ravi
que le jugement que j'en ai porté s'accor
de avec le vôtre , & que celui de vos illuftres
confreres y mette un fceau refpectable
à tout critique. Je vais donc achever
l'analyfe de cet ouvrage avec confiance &
fans partialité.
Je vous avois laiffé au huitième chant
& c'eft de là que je reprens. Il contient
le plus grand & le plus augufte de nos
myfteres ; l'inftitution de l'Euchariftie , &
je vous affure qu'on ne peut lire rien de
plus tendre & de plus onctueux que le
difcours que le Sauveur fait à fes Difci-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
ples dans fon teftament d'adieu . Le combat
de fon agonie eft un morceau théologique
, qui n'eft pas à la vérité de notre
reffort , mais nous en avons entendu difcourir
des Théologiens , qui ont affuré
qu'on ne pouvoit mieux accommoder le
dogme dans un poëme , & le mettre dans
le jour le plus favorable & le plus conforme
à la faine doctrine , fans en rien altérer
, au milieu même des fictions poëtiques.
L'épifode de Judas Iscariot qui commence
à la fin du feptieme chant , & qui
finit dans le dixieme par fa mort tragique,
eft un épiſode d'éclat qui n'a pas échappé
à votre pénétration : il eft en effet bien
fingulier ; car cet épifode feul eûr pû faire
la matiere d'un poëme par fon commen
cement , fon milieu & fa fin . L'efpece de
choc qui fe paffe dans le jardin des Oliviers
lorfque le Sauveur y eft pris , paroîtroit
d'invention romanefque , fi l'Evangélifte
ne difoit pofitivement qu'à la parole
du Sauveur , Judas & les troupes qu'il
conduifoit tomberent à la renverſe . L'em-
-portement de S. Pierre , connu par le coup
de glaive dont il frappa Malchus , & la
difpofition des autres Apôtres fes collégues
qui n'attendoient que le confentement
de leur Maître pour tirer pareilleΜΑΙ.
79 1755.
ment le glaive , eft fi bien marqué dans
l'Evangile , qu'on ne peut le regarder comme
une rodomontade de la part des compagnons
de l'Homme Dieu . Le fonge de
la femme de Pilate , qui dans le neuvieme
chant interrompt le jugement que fon
mari alloit porter contre Jefus , & la def
cription du temple de la Sibylle , font des
épifodes d'invention hiftorique , où tout
elt afforti au fujet principal. L'antre des
génies infernaux où Satan defcend par les
bouches du Vefuve , & y fait forger les
inftrumens du fupplice de Jefus- Chriſt , eſt
encore un morceau d'imagination poëtique ,
qui ravit par le détail des ouvrages aufquels
ces génies font occupés. Cette defcription
qui égaie le fombre de la mort
tragique de Judas , eft admirable. Le por
trait de la politique que Satan appelle du
haut des tours de Solime , & la politique
qui , fidele à la voix de Satan , quitte lecabinet
de l'Empereur Tibere , & accourt
à travers les airs pour venir fe prêter aux
vûes du monarque infernal , fait un bel
effet dans le onzieme chant. Le fupplice
du Sauveur & le tableau des fouffrances
qu'il endure avec une patience plus que
héroïque , contrafte fort bien avec le zéle
des Anges qui forment l'armée céleſte , &
quiau premier mouvement courent prendre
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
1
-
les armes dans l'arfenal de Dieu pour aller
fondre fur les ennemis de fon fils , & le
délivrer des mains des impies qui s'apprêtent
à le crucifier. Ce zélé de l'armée célefte
, qui borné par l'ordre abfolu du
Tout puiffant , fe change en deuil , &
l'éclipfe de la férénité de la face brillante
de Dieu pénétré de douleur à la mort de
fon fils , éclipfe qui eft la caufe premiere
des ténébres qui obfcurciffent le foleil , &
qui couvrent toute la terre en un inſtant ,
tout cela eft d'un fublime qui étonne , ra
vit , & imprime la terreur , la crainte & le
refpect pour la majeſté de Dieu . L'éclat
qui accompagne le triomphe de la Réfurrection
du Sauveur , les vives defcriptions
de l'empire du tems , du cahos & de la
nuit , celle des enfers , dont les peintures
effrayantes font d'un nouveau coloris &
parfaitement afforties aux différens genres
de tourmens , & aux différentes efpeces
de coupables qui les endurent , la defcription
des limbes , le portrait de la tranquille
efpérance qui anime les faints perfonnages
qui l'habitent , ce doux efpoir d'un
heureux avenir qui contrafte avec la fureur
& le defefpoir des réprouvés , la beauté
du climat des limbes & l'horreur des enfers
, font des tableaux qui effrayent &
raffurent , qui troublent & qui calment,
Μ Α Ι. 1755 .
81
tour à tour le lecteur. Il fe délaffe enfin
dans les belles plaines du ciel & dans le
brillant féjour de la Divinité , dont le temple
eft peint d'une maniere d'autant plus
admirable , que l'auteur pouvant faire.
jouer fon imagination , n'a néanmoins
emprunté que les idées tracées par S. Jean
dans fon Apocalypfe. Le livre des deftinées
humaines , fcelle de fept fceaux que le
Sauveur ouvre aux yeux de fon Apôtre ,
pour lui faire connoître les hommes dont
les ames lui font confiées , eft encore emprunté
de l'Apocalypfe . L'établiffement
miraculeux de l'Eglife , & le changement
progreffif qui fe fait dans tous les états du
monde par la prédication de l'évangile ,
les portraits des premiers Souverains chré-,
tiens , & les juftes éloges donnés à leurs
fucceffeurs en qualité de protecteurs de
l'Eglife , la fucceffion invariable & non.
interrompue des fouverains Pontifes qui
ont occupé le fiége de Rome & de l'Eglife ,
& les traits fous lefquels font repréfentés
les plus grands Papes jufqu'à celui qui
remplit fi dignement la chaire de Saint .
Pierre , tout cela eft d'une invention fine
ingénieufe , délicate , qui tranfporte & ravit
le lecteur en lui rappellant les grands.
traits de l'ancien & du nouveau Teftament ,
& d'une partie de l'Hiftoire eccléfiaftique
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
par une narration agréable & fleurie.
On a donc bien eu raifon , Monfieur ,
de dire que la Chriftiade , bien loin de
nuire à la religion & de fcandalifer la foi
des Fideles , ne peut fervir qu'à leur donner
une grande idée de nos myfteres . Les
fictions fans nombre qui étayent ce poëme
, n'auroient point été admiffibles dans
un fujet auffi facré , & le lecteur pieux
auroit eu raifon de s'en alarmer & de les
rejetter , fi l'auteur n'eût eu la précaution
de les puifer toutes dans le fond même des
myfteres , ainfi que l'a fort bien remarqué
un célebre Journaliſte , & de les appuyer
des autorités de l'Ecriture , des faints Peres
, des Conciles , des Commentateurs
& de l'Hiftoire . C'eft de là probablement
qu'eſt venu ce déluge de notes qui a inondé
l'ouvrage , & c'eft avec la même juſteſſe
que vous avez été frappé de l'art avec lequel
les humiliations & les grandeurs de
Homme - Dieu contraftent avec dignité &
s'ennobliffent mutuellement.
En effet le poëme de la Chriftiade n'eft
que le triomphe du Chrift . Si cet objet
nous étoit moins familier , il piqueroit
plus notre curiofité ; mais un fujet dont
nos oreilles font rebattues dans nos chaires
, dont nos livres font remplis , dont
nous fommes imbus dès l'enfance , affadit
M. A I. 83
1755. .
en quelque forte , & rebute , fi l'on peut fe
fervir de ce terme , l'attention du Chrétien
tiéde , à laquelle les objets attrayans
du fiécle font fans ceffe diverfion. Dans le
monde on ne connoît communément le
Sauveur que par fa naiffance pauvre & par
fa mort ignominieufe ; ce font là les deux
points de vûe fous lefquels on le confidere
: l'éclat de fes miracles frappe , mais
l'ignominie de fa croix fcandalife , & il
faut avoir une foi bien ferme pour n'être
pas tenté d'abandonner un maître qui vit
d'une façon fi obfcure , & qui meurt du
fupplice le plus infâme . C'eft là ce qui a
donné crédit au préjugé commun , que que les
myfteres de notre religion ne fçauroient
être la matiere d'un poëme ; mais un ef
prit qui ne s'arrête point à la fuperficie ,
qui s'éleve au- deffus des préjugés , qui approfondit
tous les myfteres , qui analyſe
tous les faits , ne peut s'empêcher d'être
frappé de la Divinité , qui éclate jufques
dans les moindres actions du Sanveur ; on
voit en lui le héros des héros , le héros par
excellence , l'Homme - Dieu , le Dieu des
Dieux .
Je ne puis mieux finir cette analyfe ,
Monfieur , qu'en vous difant mon fentiment
fur le fujer des planches , vignettes
& gravûres en taille -douce qui font à la
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
tête de chaque chant de la Chriſtiade : il
y regne autant de poëtique & de fublime
d'idées que dans l'ouvrage même ; les allégories.
en font fines , juftes & nullement
forcées. Peut - on rien de plus beau que
l'idée du frontispice , où les trois monftres,
Satan , le péché & la mort perfonnifiés ,
font attachés au trophée du Rédempteur ;
le palais du prince de l'air , avec tous fes
attributs , & la tempête qu'il excite à la
priere de Satan ; le confeil des démons fur
le Liban , où les grands acteurs font caractérifés
; le feftin d'Hérode , où Hérodias
danfe ; Magdeleine dans fes beaux jardins.
livrée à fes illufions , & enfuite dans fon
appartement renverfant & brifant fa toilette
dans un faint emportement de converfion
; la médiation du Verbe , & Adam
& Eve pris dans les filets de la mort ; la
naiffance de la femme ; l'antre des génies
infernaux ; l'arfenal célefte ; le magnifique
temple de la Sibylle , & la femme de
Pilate dormant fur les genoux du fommeil;
l'ame du Dieu crucifié, expirant, qui fort de
fa bouche , un drapeau d'une main en figne
de fa victoire , & des foudres de l'autre , en
inftrumens de fa vengeance , qui foudroye
& précipite les légions de démons répandus
dans les airs , où ils s'applaudiffoient
de leur prétendue victoire fur le Seigneur
MA I. 1755.
85 .
& fur fon Chrift ; & enfin ce même Chriſt
fortant victorieux du tombeau , dont la
pierre énorme renversée par la puiffance
divine , écrafe la mort qui étoit affife
deffus ; & les clefs de la mort & des enfers
que le Sauveur reffufcitant tient dans
fes mains? ce font là , Monfieur , autant
d'idées nobles & poëtiques que le célebre
Eyfen a parfaitement tracées , fans doute ,
d'après l'auteur , & que les plus habiles
Graveurs de Paris ont très - bien rendues .
Tout eft poëtique , tout eft admirable dans .
ce poëme , jufqu'au crayon & au burin
du Deffinateur & des Graveurs.
"
Vous penferez peut - être , Monfieur, que
la chaleur du climat qui échauffe notre
imagination , eft la feule caufe de l'admiration
que nous avons pour la Chriftiade ;
mais defabufez-vous , les coups de foleil
aufquels on nous accufe d'être fujets , ne
dirigent point nos jugemens ; je ne vous
les produirois même pas avec tant de confiance
, fi les perfonnes les plus éclairées
de nos provinces & des Académies voifines
, & principalement un homme célebre
par quantité de bons ouvrages , qui fe
diftingue à la tête de l'Académie des Belles-
Lettres de M .... n'avoit prévenu notre
jugement par les fuffrages les plus favorables
à la Chriftiade .
86 MERCURE DE FRANCE.
Quoiqu'il en foit , notre admiration
pour ce poëme n'eft point aveugle , mais
nous faifons graces aux défauts en faveur
des beautés ; car quelques exemples & autorités
que l'auteur apporte pour fe juftifier
d'avoir écrit fon poëme en profe
cependant , comme l'ufage a prévalu , &
que par poëme on entend communément
aujourd'hui un ouvrage en vers , nous faifons
des voeux avec vous pour que quel
que heureux génie s'animant du feu poëtique
de l'auteur de la Chriftiade , fans en
amortir les faillies , veuille bien prendre
la peine de nous la rendre en beaux vers
françois , débarraffée de certains détails
qui font languir l'action , & de quelques
notes qui paroiffent fuperflues. Je fuis ,
& c.
On imprime chez Boudet , rue Saint
Jacques , au Livre d'or , un projet de
Tactique d'après le fyftême du Chevalier
Folard , & les idées de M. le Maréchal de
Saxe. Je crois que l'annonce de ce livre.
doit exciter la curiofité de nos militaires ,
que fa lecture peut leur être auffi utile
que l'ouvrage paroît intéreffant. Le Libraire
le diftribuera dans le courant de ce
mois ; 1 vol. in-4°.
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Résumé : SECONDE LETTRE D'un Académicien de M.... à un Académicien de R.... sur la Christiade, ou le Paradis reconquis, pour servir de suite au Paradis perdu de Milton.
La seconde lettre est une correspondance entre deux académiciens discutant de la 'Christiade', un poème épique. L'auteur de la lettre approuve le jugement de son interlocuteur et de leurs confrères sur l'œuvre. Il commence son analyse à partir du huitième chant, mettant en avant la tendresse et l'onction du discours du Sauveur lors de l'institution de l'Eucharistie. Il admire également la profondeur théologique du combat de l'agonie du Christ, bien que ce traitement ne soit pas conforme à leur ressource, il est approuvé par des théologiens. L'épître met en lumière plusieurs épisodes marquants du poème, tels que la trahison de Judas, le combat au jardin des Oliviers et l'intervention de la femme de Pilate. Elle loue également les descriptions poétiques, comme l'antre des génies infernaux et la politique de Satan. Le supplice du Sauveur et les réactions des anges sont décrits avec un sublime qui impressionne. Le poème est salué pour sa fidélité aux Écritures et aux autorités ecclésiastiques, justifiant ainsi les fictions poétiques par leur enracinement dans les mystères chrétiens. L'auteur conclut en exprimant son admiration pour les illustrations du poème, qui sont aussi poétiques et sublimes que le texte lui-même. Il espère cependant que la 'Christiade' pourrait être réécrite en vers français pour en améliorer la fluidité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3376
p. 87-92
LETTRE à M..... Professeur & Censeur royal, par M. G. Ecuyer, Officier de la chambre de Madame la Dauphine, sur un problême d'algebre appliqué à la science de la guerre.
Début :
Monsieur, j'avois décidé avec moi-même de faire un divorce irréconciliable [...]
Mots clefs :
Algèbre, Géométrie, Science de la guerre, Madame la Dauphine, Problème d'algèbre, Guerre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M..... Professeur & Censeur royal, par M. G. Ecuyer, Officier de la chambre de Madame la Dauphine, sur un problême d'algebre appliqué à la science de la guerre.
LETTRE à M ..... Profeſſeur & Cenfeur
royal , par M. G. Ecuyer , Officier
de la chambre de Madame la Dauphine
, fur un problême d'algebre appliqué
à la fcience de la guerre .
Onfieur , j'avois décidé avec moi-
Mmême de faire un divorce irréconciliable
avec l'Algebre & la Géométrie :
la néceffité de faire valoir mon bien de
campagne , celle de fuivre plufieurs procès
de fucceffion , mon peu de fanté , &
par conféquent le peu d'efpérance d'y acquerir
une forte de célébrité , m'avoient
fait prendre un parti fi contraire à mon
goût . J'eus l'honneur cet automne &
en même tems le vrai bonheur d'être admis
à faire ma cour à des perfonnes de
qualité de mon voifinage ; j'y retrouvai
des compas , des équerres , des niveaux ,
des graphometres , des cartes topographi
,
38 MERCURE DE FRANCE .
ques , des plans de bataille , de fiége , de
marches militaires , des projets de campa
gne , &c. en un mot tout ce qui caractériſe
un ſyſtème de travail ferieux , fuivi ,
& propre à des perfonnes deftinées par leur
naiffance & leurs talens héréditaires &
perfonnels , aux premiers emplois de la
guerre en falloit- il davantage pour me
rappeller à mes premieres foibleffes : On
me propofa de réfoudre le problême d'algebre
dont je vous fais aujoud'hui la dédicace
; nouvelles chaînes , nouveau motif
d'ardeur & d'émulation , & voilà l'époque
glorieufe pour moi de mon retour à
la géométrie. Je vis dans cette refpectable
maifon , avec un plaifir bien fenfible
& bien délicat , des enfans à peine de fept
ou huit ans , tracer des lignes & des angles
, reconnoître leurs rapports & leurs
combinaiſons , manier des inftrumens de
Mathématique je fus enchanté de n'entendre
fortir de leur bouche que les termes
de fervice du Roi , de la haine de
fes ennemis , de l'honneur , de la bravoure
, & de la néceffité d'acquerir les talens
du coeur & de l'efprit , indifpenfables pour
commander les autres ; on me pardonnera
cette forte d'indifcrétion , j'y vis avec la
plus vive furpriſe , & comme une efpéce
de paradoxe , les dames , fans perdre la
MA 1. 1755. 89 ·
plus légere de leurs graces , ni de ce tour
délicat & ingénieux de la converſation
que donne l'ufage du grand monde ; les
dames , dis- je , paffer avec fuccès , de la
poëfie , de la mufique , de l'hiftoire , ou
des ouvrages de goût & de légereté , à calculer
, à réfoudre des problèmes de Géométrie
& d'Algebre.
Enfin j'y vis les terres & les arbres
cultivés fuivant les principes de M M.
Sthul , Duhamel , de Buffon ; les abeilles
& les vers à foie élevés fuivant les regles
de M. de Réaumur ; la pratique de l'éducation
fauvage des beftiaux , en un mot
plufieurs de ces arts champêtres innocens ,
utiles à la fociété , à la fanté , à la confervation
de fon bien , & dont les héros rendus
à la paix ne rougiffoient point autrefois.
Tout refpiroit dans cette belle & délicieuſe
campagne l'efprit de calcul & de
fyftême , & ces principes folides de la
raifon fupérieure de l'illuftre M. de P. auffi
grand à la guerre que férieux & appliqué
chez lui , d'où il avoit banni cette frivo-.
lité qui ne gagne que trop aujourd'hui .
Les bornes d'une lettre femblent contraindre
de fi juftes motifs d'éloges ; mais la
vertu & le vrai mérite font fi peu communs
qu'on n'en reconnoît les traces qu'avec
un fecret & délicieux enchantement ;
90 MERCURE DE FRANCE.
ces motifs ne font pas néanmoins étrangers
à l'objet de ma lettre , puifqu'il vous
entretiennent d'application de calcul aux
affaires de la vie ; méthode que vous eftimez
. avec raiſon , bien fupérieure à celle
qui ne traite que des x & des y , & dont
vous ne ceſſez de recommander l'uſage à
vos difciples après qu'ils fe font mis en
poffeffion de cette derniere .
?
&
Parlons maintenant de mon problême ,
qui eft , je penſe , un des plus forts qu'on
puiffe propofer en Algebre indéterminée du
premier dégré ; j'ai pris à tâche de réunir
toutes les méthodes de Diophante , de Bachet
, du P. Prefter , & d'autres. Il contient ,
proprement parler , huit problêmes différens
; ce n'eft que la quatrieme condition
qui lie les trois précédentes , comme vous
le verrez dans la premierepréparation
qui les rappelle à une expreffion où les inconnues
font égalées à des quantités connues
mêlées avec deux indéterminées . Les
fept & huitiémes conditions font deux.
problêmes nouveaux , qu'on peut encore
réfoudre féparément des premiers ; mais
comme ils font une efpéce d'hiftoire fuivie
, il faut trouver l'art de les lier avec
la deuxième préparation il y a encore
un choix délicat à faire dans les rapports
des pertes ou des foldats défaits de chaM
A I.
1755 . 91
que
détachement , car fi on ne les tire
point de la nature intrinfeque du problême
, on ne fera rien qui vaille , on aura
bien des folutions vraies , mais qui feront
à d'autres queftions. Il eft inexprimable
combien j'ai gâté de papier , & combien
il m'en a coûté de peines pour fixer ces
rapports , fans compter les fautes d'étourderie
& les erreurs des fignes . Je joins à ma
lettre le mis au net de mes calculs , qui contiennent
cinq ou fix feuillets , fans aucun
détail de divifion ou de multiplication.
C'eſt un hommage que je vous adreffe ,
un tribut , le paiement d'une dette , car
affurément je vous dois beaucoup ; c'eft
en un fens votre bien , votre ouvrage ,
puifqu'il eft bâti des matériaux recueillis
fous vous au Collège royal ; c'eft le fruit
du long loifir que me laiffe mon fervice ,
& duquel je ne crois pas devoir faire un
meilleur ufage , les devoirs de la fociété
remplis , pour mériter l'honneur de votre
eftime , & le nom de &c.
Les nombres les plus fimples qui fatisfont
à toutes les conditions du problê
me , font : 551 , 431 , 311 .
All x 8400 μss!?
J : 64052 + 431
4410
➡0.1.2.3.4.5. &cj
311
92 MERCURE DE FRANCE.
1 ° . Effectivement le tiers de 551 eſt
1832, le quart de 551 eft 135 +3 .
e
2°. Le 5º de 431 eft 86 + 1 , & le 7º
de 431 eft 614.
3 °. Le 7° de 311 eft 44 + 3 , & le 9º
de 311 eft 34 + 4.
4°. 551 + 311 = 2 × 431 = 862.
50. 551 +9 , 43x + +2 , 431 +4 :: 140. 61 .
7
60 551 +9 311 ·
'SI.
140.102
:: 50 :
C. Q.F. F. & D.
A Versailles , ce 10 Avril 1755 .
royal , par M. G. Ecuyer , Officier
de la chambre de Madame la Dauphine
, fur un problême d'algebre appliqué
à la fcience de la guerre .
Onfieur , j'avois décidé avec moi-
Mmême de faire un divorce irréconciliable
avec l'Algebre & la Géométrie :
la néceffité de faire valoir mon bien de
campagne , celle de fuivre plufieurs procès
de fucceffion , mon peu de fanté , &
par conféquent le peu d'efpérance d'y acquerir
une forte de célébrité , m'avoient
fait prendre un parti fi contraire à mon
goût . J'eus l'honneur cet automne &
en même tems le vrai bonheur d'être admis
à faire ma cour à des perfonnes de
qualité de mon voifinage ; j'y retrouvai
des compas , des équerres , des niveaux ,
des graphometres , des cartes topographi
,
38 MERCURE DE FRANCE .
ques , des plans de bataille , de fiége , de
marches militaires , des projets de campa
gne , &c. en un mot tout ce qui caractériſe
un ſyſtème de travail ferieux , fuivi ,
& propre à des perfonnes deftinées par leur
naiffance & leurs talens héréditaires &
perfonnels , aux premiers emplois de la
guerre en falloit- il davantage pour me
rappeller à mes premieres foibleffes : On
me propofa de réfoudre le problême d'algebre
dont je vous fais aujoud'hui la dédicace
; nouvelles chaînes , nouveau motif
d'ardeur & d'émulation , & voilà l'époque
glorieufe pour moi de mon retour à
la géométrie. Je vis dans cette refpectable
maifon , avec un plaifir bien fenfible
& bien délicat , des enfans à peine de fept
ou huit ans , tracer des lignes & des angles
, reconnoître leurs rapports & leurs
combinaiſons , manier des inftrumens de
Mathématique je fus enchanté de n'entendre
fortir de leur bouche que les termes
de fervice du Roi , de la haine de
fes ennemis , de l'honneur , de la bravoure
, & de la néceffité d'acquerir les talens
du coeur & de l'efprit , indifpenfables pour
commander les autres ; on me pardonnera
cette forte d'indifcrétion , j'y vis avec la
plus vive furpriſe , & comme une efpéce
de paradoxe , les dames , fans perdre la
MA 1. 1755. 89 ·
plus légere de leurs graces , ni de ce tour
délicat & ingénieux de la converſation
que donne l'ufage du grand monde ; les
dames , dis- je , paffer avec fuccès , de la
poëfie , de la mufique , de l'hiftoire , ou
des ouvrages de goût & de légereté , à calculer
, à réfoudre des problèmes de Géométrie
& d'Algebre.
Enfin j'y vis les terres & les arbres
cultivés fuivant les principes de M M.
Sthul , Duhamel , de Buffon ; les abeilles
& les vers à foie élevés fuivant les regles
de M. de Réaumur ; la pratique de l'éducation
fauvage des beftiaux , en un mot
plufieurs de ces arts champêtres innocens ,
utiles à la fociété , à la fanté , à la confervation
de fon bien , & dont les héros rendus
à la paix ne rougiffoient point autrefois.
Tout refpiroit dans cette belle & délicieuſe
campagne l'efprit de calcul & de
fyftême , & ces principes folides de la
raifon fupérieure de l'illuftre M. de P. auffi
grand à la guerre que férieux & appliqué
chez lui , d'où il avoit banni cette frivo-.
lité qui ne gagne que trop aujourd'hui .
Les bornes d'une lettre femblent contraindre
de fi juftes motifs d'éloges ; mais la
vertu & le vrai mérite font fi peu communs
qu'on n'en reconnoît les traces qu'avec
un fecret & délicieux enchantement ;
90 MERCURE DE FRANCE.
ces motifs ne font pas néanmoins étrangers
à l'objet de ma lettre , puifqu'il vous
entretiennent d'application de calcul aux
affaires de la vie ; méthode que vous eftimez
. avec raiſon , bien fupérieure à celle
qui ne traite que des x & des y , & dont
vous ne ceſſez de recommander l'uſage à
vos difciples après qu'ils fe font mis en
poffeffion de cette derniere .
?
&
Parlons maintenant de mon problême ,
qui eft , je penſe , un des plus forts qu'on
puiffe propofer en Algebre indéterminée du
premier dégré ; j'ai pris à tâche de réunir
toutes les méthodes de Diophante , de Bachet
, du P. Prefter , & d'autres. Il contient ,
proprement parler , huit problêmes différens
; ce n'eft que la quatrieme condition
qui lie les trois précédentes , comme vous
le verrez dans la premierepréparation
qui les rappelle à une expreffion où les inconnues
font égalées à des quantités connues
mêlées avec deux indéterminées . Les
fept & huitiémes conditions font deux.
problêmes nouveaux , qu'on peut encore
réfoudre féparément des premiers ; mais
comme ils font une efpéce d'hiftoire fuivie
, il faut trouver l'art de les lier avec
la deuxième préparation il y a encore
un choix délicat à faire dans les rapports
des pertes ou des foldats défaits de chaM
A I.
1755 . 91
que
détachement , car fi on ne les tire
point de la nature intrinfeque du problême
, on ne fera rien qui vaille , on aura
bien des folutions vraies , mais qui feront
à d'autres queftions. Il eft inexprimable
combien j'ai gâté de papier , & combien
il m'en a coûté de peines pour fixer ces
rapports , fans compter les fautes d'étourderie
& les erreurs des fignes . Je joins à ma
lettre le mis au net de mes calculs , qui contiennent
cinq ou fix feuillets , fans aucun
détail de divifion ou de multiplication.
C'eſt un hommage que je vous adreffe ,
un tribut , le paiement d'une dette , car
affurément je vous dois beaucoup ; c'eft
en un fens votre bien , votre ouvrage ,
puifqu'il eft bâti des matériaux recueillis
fous vous au Collège royal ; c'eft le fruit
du long loifir que me laiffe mon fervice ,
& duquel je ne crois pas devoir faire un
meilleur ufage , les devoirs de la fociété
remplis , pour mériter l'honneur de votre
eftime , & le nom de &c.
Les nombres les plus fimples qui fatisfont
à toutes les conditions du problê
me , font : 551 , 431 , 311 .
All x 8400 μss!?
J : 64052 + 431
4410
➡0.1.2.3.4.5. &cj
311
92 MERCURE DE FRANCE.
1 ° . Effectivement le tiers de 551 eſt
1832, le quart de 551 eft 135 +3 .
e
2°. Le 5º de 431 eft 86 + 1 , & le 7º
de 431 eft 614.
3 °. Le 7° de 311 eft 44 + 3 , & le 9º
de 311 eft 34 + 4.
4°. 551 + 311 = 2 × 431 = 862.
50. 551 +9 , 43x + +2 , 431 +4 :: 140. 61 .
7
60 551 +9 311 ·
'SI.
140.102
:: 50 :
C. Q.F. F. & D.
A Versailles , ce 10 Avril 1755 .
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Résumé : LETTRE à M..... Professeur & Censeur royal, par M. G. Ecuyer, Officier de la chambre de Madame la Dauphine, sur un problême d'algebre appliqué à la science de la guerre.
La lettre est adressée à un professeur et censeur royal par M. G., écuyer et officier de la chambre de Madame la Dauphine. L'auteur avait initialement abandonné l'algèbre et la géométrie en raison de ses obligations personnelles et de son manque de temps. Cependant, lors d'une visite chez des personnes de qualité, il a été inspiré par l'environnement mathématique et militaire qu'il y a trouvé. Il a été invité à résoudre un problème d'algèbre appliqué à la science de la guerre, ce qui l'a ramené à ses premières passions. Dans cette maison, il a observé des enfants et des dames s'adonnant aux mathématiques avec succès, tout en cultivant des terres et élevant des animaux selon des principes scientifiques. L'auteur a été impressionné par l'esprit de calcul et de système qui y régnait, ainsi que par les principes solides de la raison supérieure. L'auteur décrit ensuite le problème d'algèbre qu'il a résolu, un problème complexe d'algèbre indéterminée du premier degré, réunissant diverses méthodes. Il mentionne les difficultés rencontrées et les erreurs commises lors de la résolution. Il joint à sa lettre le résultat de ses calculs, qu'il considère comme un hommage au professeur. Les nombres les plus simples satisfaisant aux conditions du problème sont 551, 431 et 311. L'auteur fournit également des détails sur les calculs effectués pour vérifier ces solutions. La lettre est datée du 10 avril 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3377
p. 94-98
Lettre à l'Auteur du Mercure.
Début :
Monsieur, quoique peu Physicien, & encore moins naturaliste, j'ai cependant [...]
Mots clefs :
Coquilles fossiles, Coquilles, Couleurs, Fines substances, Décoloration, Fossiles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre à l'Auteur du Mercure.
HISTOIRE NATURELLE.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
Onfieur , quoique peu Phyficien ;
& encore moins naturaliſte , j'ai cependant
fort goûté le fentiment de M.
Muffard fur la décoloration des coquilles
foffiles , expliquée dans fa lettre du 29°
Juin dernier , & inférée à la page 148 -
155 ° de votre Mercure du mois d'Août
fuivant. Je comprends très - bien comme
lui , que les fines fubftances qui compoſent
ces couleurs ont pû fe détacher des corps
durs & groffiers qui forment les coquilles
par
la corrofion des différens acides répandus
dans les terres où ils font dans une
fermentation continuelle. Je comprends
de plus comment ces fines fubftances peuvent
paffer du regne animal au regne minéral
; car il paroît très- probable que la
plupart des bancs de coquilles foffiles fe
trouvant dans une très - grande profon
MA I.. 1755.
95
ces ,
deur , ces fines fubftances ainfi détachées ,
font entraînées vers le centre de la terre pår
les eaux qui y coulent naturellement , ou
par celles qui peuvent y filtrer après des
pluies abondantes ; & rien n'empêche qu'elles
ne fervent à colorer d'autres fubftantelles
que les pierres précieuſes , &c.
en fe dépofant dans leurs matrices , s'atrachant
à leurs embrions , & s'incorporant
avec les fucs qui leur donnent l'accroiffement
, & les conduifent à leur perfection
; mais je ne crois pas que la conjecture
qu'il hazarde dans le Poftfcriptum de
cette lettre , faffe fortune. Le paffage de
ces mêmes fines fubftances dans le tegne
végétal , où elles formerpient ce magnifique
émail des fleurs & des fruits que
nous admirons , me paroît impoffible.
Ne peut-on pas en effet lui objecter
1 °. que les coquilles fofiles ne fe trouvant
que dans les terreins que la mer
quitte pour fe creufer de nouveaux abîmes
par fon mouvement d'orient en occident
, les fleurs qui croiffent fur ceux qui
n'ont jamais été fubmergés , ou qui l'ont
été depuis filong- tems qu'on peut foutenir
avec M. Muffard , que toute la partie colorante
de leurs coquilles a été diffoute &
entraînée vers le centre de la terre ; que
ces fleurs, dis-je , ou ne doivent avoir au
96 MERCURE DE FRANCE.
> cune couleur ou n'en peuvent avoir
qu'une uniforme, à quelques nuances près ?
or l'expérience étant contradictoire à cette
fuppofition , il faut avouer au moins que
les coquilles ne font pas l'unique palette
d'où le peintre de la nature tire fes couleurs
pour embellir les fleurs .
2°. Que les fines fubftances qui compofent
les couleurs des coquilles foffiles n'étant
ni inépuiſables , ni immuables dans
leurs nuances , les fleurs doivent retomber
dans le même inconvénient de n'avoir
plus de couleur , ou d'être réduites à une
uniformité de couleur infipide & faſtidieufe
, lorfque ces fines ſubſtances feront
réduites à rien par leur longue circulation.
3°. Que ces bancs de coquilles foffiles
ne font point univerfels ; qu'il y a des
endroits très-vaftes où il n'y en a jamais
eu , & que cependant les fleurs font partout
parées des mêmes couleurs , fans autres
altérations que celles qui vienent de
la différence des températures & des climats.
4°. Que ces bancs étant pour la plupart
dans une très-grande profondeur ,
il eft impoffible que ces fines fubftances pénetrent
d'immenfes épaifleurs de marbre ,
de pierre , de tuf , & d'autres minéraux ,
peutMA
I. 1755. 97
peut- être moins durs , mais auffi plus embarraffans
, tels que la terre glaife , pour
de là paffer dans la terre végétale , d'ou
les plantes les puiffent pomper.
50. Ne pourroit -on pas demander à M.
Muffard fi les fels contenus dans les végétaux
ne fervent qu'à volatilifer , pour
ainfi dire , ces fubftances colorantes qu'ils
ont diffous ? Tout le monde fçait combien
ils influent dans la nature fur la production
des couleurs quand ils font com
binés diverſement avec le phogiſtique ; fait
que M. Geoffroy le jeune a fi bien prouvé
dans fon travail fur l'huile de lin.
D'ailleurs fans aller recourir à des corps
étrangers , ne feroit- il pas plus naturel de
penfer que les fines fubftances qui fervent
de bafe aux couleurs des végétaux , fe
confervent dans la terre après la décompofition
de ces mêmes végétaux , & qu'elles
fervent à compofer l'émail des plantes
nouvelles qui croiffent dans le même endroit
, fi tant eft qu'elles y fervent ?
Au refte , Monfieur , ce n'eft point l'envie
de critiquer qui m'a fait prendre la
plume; je refpecte la ſcience & les travaux
de M. Muffard , mais je propofe quelques
objections pour engager ce naturalifte
à développer fon fentiment , & à
travailler fur un point d'hiftoire naturelle ,
E
98 MERCURE DE FRANCE.
qui eft encore bien obfcur , & fur lequel
nous n'avons gueres d'ouvrages fatisfai
fans. Je fuis , &c.
P. L. F. P. D. W. P.
De Paris , ce premier Mars 1755 .
Lettre à l'Auteur du Mercure.
Onfieur , quoique peu Phyficien ;
& encore moins naturaliſte , j'ai cependant
fort goûté le fentiment de M.
Muffard fur la décoloration des coquilles
foffiles , expliquée dans fa lettre du 29°
Juin dernier , & inférée à la page 148 -
155 ° de votre Mercure du mois d'Août
fuivant. Je comprends très - bien comme
lui , que les fines fubftances qui compoſent
ces couleurs ont pû fe détacher des corps
durs & groffiers qui forment les coquilles
par
la corrofion des différens acides répandus
dans les terres où ils font dans une
fermentation continuelle. Je comprends
de plus comment ces fines fubftances peuvent
paffer du regne animal au regne minéral
; car il paroît très- probable que la
plupart des bancs de coquilles foffiles fe
trouvant dans une très - grande profon
MA I.. 1755.
95
ces ,
deur , ces fines fubftances ainfi détachées ,
font entraînées vers le centre de la terre pår
les eaux qui y coulent naturellement , ou
par celles qui peuvent y filtrer après des
pluies abondantes ; & rien n'empêche qu'elles
ne fervent à colorer d'autres fubftantelles
que les pierres précieuſes , &c.
en fe dépofant dans leurs matrices , s'atrachant
à leurs embrions , & s'incorporant
avec les fucs qui leur donnent l'accroiffement
, & les conduifent à leur perfection
; mais je ne crois pas que la conjecture
qu'il hazarde dans le Poftfcriptum de
cette lettre , faffe fortune. Le paffage de
ces mêmes fines fubftances dans le tegne
végétal , où elles formerpient ce magnifique
émail des fleurs & des fruits que
nous admirons , me paroît impoffible.
Ne peut-on pas en effet lui objecter
1 °. que les coquilles fofiles ne fe trouvant
que dans les terreins que la mer
quitte pour fe creufer de nouveaux abîmes
par fon mouvement d'orient en occident
, les fleurs qui croiffent fur ceux qui
n'ont jamais été fubmergés , ou qui l'ont
été depuis filong- tems qu'on peut foutenir
avec M. Muffard , que toute la partie colorante
de leurs coquilles a été diffoute &
entraînée vers le centre de la terre ; que
ces fleurs, dis-je , ou ne doivent avoir au
96 MERCURE DE FRANCE.
> cune couleur ou n'en peuvent avoir
qu'une uniforme, à quelques nuances près ?
or l'expérience étant contradictoire à cette
fuppofition , il faut avouer au moins que
les coquilles ne font pas l'unique palette
d'où le peintre de la nature tire fes couleurs
pour embellir les fleurs .
2°. Que les fines fubftances qui compofent
les couleurs des coquilles foffiles n'étant
ni inépuiſables , ni immuables dans
leurs nuances , les fleurs doivent retomber
dans le même inconvénient de n'avoir
plus de couleur , ou d'être réduites à une
uniformité de couleur infipide & faſtidieufe
, lorfque ces fines ſubſtances feront
réduites à rien par leur longue circulation.
3°. Que ces bancs de coquilles foffiles
ne font point univerfels ; qu'il y a des
endroits très-vaftes où il n'y en a jamais
eu , & que cependant les fleurs font partout
parées des mêmes couleurs , fans autres
altérations que celles qui vienent de
la différence des températures & des climats.
4°. Que ces bancs étant pour la plupart
dans une très-grande profondeur ,
il eft impoffible que ces fines fubftances pénetrent
d'immenfes épaifleurs de marbre ,
de pierre , de tuf , & d'autres minéraux ,
peutMA
I. 1755. 97
peut- être moins durs , mais auffi plus embarraffans
, tels que la terre glaife , pour
de là paffer dans la terre végétale , d'ou
les plantes les puiffent pomper.
50. Ne pourroit -on pas demander à M.
Muffard fi les fels contenus dans les végétaux
ne fervent qu'à volatilifer , pour
ainfi dire , ces fubftances colorantes qu'ils
ont diffous ? Tout le monde fçait combien
ils influent dans la nature fur la production
des couleurs quand ils font com
binés diverſement avec le phogiſtique ; fait
que M. Geoffroy le jeune a fi bien prouvé
dans fon travail fur l'huile de lin.
D'ailleurs fans aller recourir à des corps
étrangers , ne feroit- il pas plus naturel de
penfer que les fines fubftances qui fervent
de bafe aux couleurs des végétaux , fe
confervent dans la terre après la décompofition
de ces mêmes végétaux , & qu'elles
fervent à compofer l'émail des plantes
nouvelles qui croiffent dans le même endroit
, fi tant eft qu'elles y fervent ?
Au refte , Monfieur , ce n'eft point l'envie
de critiquer qui m'a fait prendre la
plume; je refpecte la ſcience & les travaux
de M. Muffard , mais je propofe quelques
objections pour engager ce naturalifte
à développer fon fentiment , & à
travailler fur un point d'hiftoire naturelle ,
E
98 MERCURE DE FRANCE.
qui eft encore bien obfcur , & fur lequel
nous n'avons gueres d'ouvrages fatisfai
fans. Je fuis , &c.
P. L. F. P. D. W. P.
De Paris , ce premier Mars 1755 .
Fermer
Résumé : Lettre à l'Auteur du Mercure.
Dans une lettre adressée à l'auteur du Mercure, l'auteur exprime son admiration pour les explications de M. Mussard concernant la décoloration des coquilles fossiles. Il approuve la théorie selon laquelle les substances fines composant les couleurs des coquilles peuvent se détacher et passer du règne animal au règne minéral, étant entraînées par les eaux vers le centre de la terre. Cependant, il conteste l'idée de M. Mussard que ces substances pourraient également passer au règne végétal pour former les couleurs des fleurs et des fruits. L'auteur présente plusieurs objections : les coquilles fossiles ne se trouvent que dans certains terrains, les substances colorantes ne sont pas inépuisables, les bancs de coquilles ne sont pas universels, et leur grande profondeur rend improbable leur pénétration dans la terre végétale. Il suggère également que les sels contenus dans les végétaux pourraient volatiliser ces substances colorantes. Enfin, il propose que les substances colorantes se conservent dans la terre après la décomposition des végétaux pour servir aux nouvelles plantes. La lettre se conclut par un respect pour les travaux de M. Mussard et une invitation à approfondir ce sujet d'histoire naturelle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3378
p. 98-104
LETTRE de M. Mussard à M. Jallabert, Professeur en Philosophie expérimentale & en Mathématique, à Geneve .
Début :
Monsieur, tout me ramene au plaisir de vous entretenir quelquefois par [...]
Mots clefs :
Couleurs, Corps marins, Observations, Fossiles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Mussard à M. Jallabert, Professeur en Philosophie expérimentale & en Mathématique, à Geneve .
Depuis la lettre qui a donné lieu à ces
remarques , M. Muffard en a écrite une
nouvelle à M. Jallabert fur la même matiere
; elle peut donner plus de jour ou
d'étendue à fon fyftême , & doit trouver
ici fa place.
LETTRE de M. Muffard à M. Jallabert
, Profeffeur en Philofophie expérimentale
& en Mathématique , à Geneve .
M
Onfieur , tout me ramene au plaifir
de vous entretenir quelquefois par
mes lettres . Je fens que je puis trouver
dans un fi doux commerce , non feulement
de l'inftruction fur mille chofes que j'ignore
, mais encore de nouvelles lumières fur
celles que je crois fçavoir le mieux , & particulierement
fur les connoiffances que je
tâche d'acquerir par mes recherches.
Votre derniere réponfe me confirme dans
une partie de mes principes , il eft flateur
SRAM JAKI. 1735 .
VILLE
THE
LYJN
893
pour moi qu'ils foient adoptés par un ho
me tel que vous. J'aime , par exemple
vous voir déclarer que les pierres calcaires
vous paroiffent dûesjau genre animal , &
que fuivant vos propres obfervations elles
font formées d'un immenfe amas d'oeufs
de poiffons ; j'ajoûterois de coquilles &
de leurs détrimens . D'autres expériences
Monfieur , vous feront étendre infailliblement
cette idée beaucoup plus loin. Je në
fuis pas moins fatisfait pour la confirmation
des miennes , que ma remarque fur le plus
ou le moins de réfiftance des corps marins
à la décompofition vous paroiffe également
importante & certaine ; & je penſe
comme vous , que la qualité du diffolvant
eſt une autre raison qui peut hâter ou retarder
leurs changemens.
- A l'égard de mes idées fur les couleurs
je vous prie , Monfieur , de mettre beaucoup
de diftinction entre ce que j'ai cru
pouvoir avancer avec une forte vraiſemblance
qui approche pour moi de la certi
tude , & que j'ai propofé comme une fimple
conjecture , qui exige d'autres éclairciffemens
& d'autres preuves ; il me femble
même que je vous ai demandé grace
pour ma hardieffe. Que m'étois- je propofé
dans ma derniere lettre ? d'expliquer
fuivant mes foibles notions , d'où vien-
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
f
nent les belles couleurs d'un grand nombre
de foffiles, J'en trouve la fource dans les
couleurs des corps marins , ou plutôt je
crois les reconnoître pour celles même de
ces corps , qui s'en détachant , comme ję
l'ai repréfentés, deviennent celles des au
tres corps aufquels elles fe joignent. Je
n'en excepte pas les mineraux ; & frappé
de voir que toutes mes expériences s'accordent
avec cette fuppofition , j'ajoûte qu'il
ne feroit pas furprenant pour moi qu'on
découvrit par d'autres obfervations que
les couleurs des végétaux vinſſent auffi de
la même fource : ce n'eft pas mettre au même
rang deux idées que je ne regarde
point encore du même oeil , & dont la feconde
n'est qu'une induction hazardée de
la premiere.
11
Mais permettez - moi , Monfieur , de remarquer
en premier lieu que vous ne
condamnez point celle qui regarde les
belles couleurs de certains foffiles & des
mineraux , & que votre filence du moins
me laiffe la liberté de conclure que vous
ne trouvez rien à combattre dans mon explication.
C'étoit particulierement
fur ce
point , tel que je l'ai expofé , que ma déférence
pour vos lumieres me faifoit fouhaiter
d'obtenir votre jugement,
2. Vos obfervations ne commencent
SOWA MEAL 1755 101
qu'à l'occafion des végétaux , lorfque donnant
plus d'étendue à mon explication que
je ne lui en donne moi-même , vous fuppofez
que je cherche auffi la fource de
leurs couleurs dans celles des corps marins.
Il ne vous paroît pas vraisemblable que
cette fource puiffe fuffire pour colorer tant
de fubftances , fur- tout les plantes dont les
couleurs fe renouvellent journellement ;
la feule verdure de l'herbe vous paroît
une difficulté invincible , &c. Que direzvous
de moi , Monfieur , fi je fais tourner
cette objection inême en ma faveur
en obfervant qu'elle ne nuit point au fond
de mon explication , puifqu'elle ne regarde
que le plus ou le moins d'extenſibilité
des parties colorifiques ? Il me deviendra
peut être affez indifférent jufqu'où elles
peuvent s'étendre , fi l'on m'accorde qu'elles
peuvent être tranfmifes , comme je le
crois , dans la fphere de leur extenſion
réelle , & je n'en aurai pas moins trouvé
d'où viennent les belles couleurs d'un grand
nombre de foffiles qui font dans cette fphere.
Mais le globe terreftre produit- il quel
"
>
que chofe qui n'y foit pas , lorfque fuivant
mes idées , il eft certain & régulierement
démontré les obfervations qu'il
n'y a point de couches connues qui ne
foient compofées de corps marins , ou de
སཎ
par
E iij
102 MERGURE DE FRANCE.
leurs détrimens fous d'autres formes p
23 Rappellez - vous , s'il vous plaîry
Monfieur , que je fonde uneipartie de mon
explication fur la parfaite reffemblance de
quelques- unes des belles couleurs des foffiles
avec celles des corps marins , & fur les
traces que je crois trouver de la même
origine dans celles où la reffemblance eft
moins parfaite : il s'enfuit que la tranfmiffion
que je fuppofe , n'eft pas égale , tan-
τότ parce que les parties colorifiques ne fe
détachent pas également des.corps marins ,
ou ne fe joignent pas également aux autres
corps , tantôt parce qu'elles reçoivent
le mêlange de diverfes autres parties qui
les alterent ou qui rompent leur continuin
té. Mais auffi long-tenis qu'elles ne chan
gent point de nature , elles doivent conferver
, fuivant mon explication , la couleur
qui leur eft propre ; & leur féparation
ou leur difperfion dans un tems n'empêche
point qu'elles ne puiffent fe rejoindre
dans un autre. Entraînées comme elles
font par les fucs qui les détachent , elles
circulent avec eux dans les différens lits
de la terre , jufqu'à ce qu'elles fe joignent
aux corps qui font capables de les arrêter' ;
& les corps aufquels il s'en joint le plus¹ ,
avec moins de mêlange , font ceux où les
couleurs qu'elles forment ont un plus patMA
I.
1755. 103
fait rapport à leur origine . Cette théorie
qui ne bleffe aucune vraisemblance , donne
un champ affez vafte à l'extenfion des parties
colorifiques , que j'ai fuppofées d'ailleurs
extrêmement minces , extrêmement
déliées , ductiles même , & fi l'on veut diviſibles
à l'infini ; celles qui s'y mêlent peuvent
être fulfureufes ou falines , & fervir à
varier les couleurs ; mais dans la fuppofition
conftante que notre globe n'a point de couches
connues qui ne foient compofées de
corps marins , d'où viennent les foufres &
les fels fi ce n'eft de cette matiere , dans
laquelle ils font renfermés ? & ne font-ils
pas mêlés eux - mêmes de parties colòrifiques
qui fortent de la même fource ?
Ce n'eft pas aujourd'hui , Monfieur , que
je veux faire ufage de ces principes , pour
en étendre les conféquences auffi loin
qu'elles peuvent l'être je n'ai penſé ici
qu'à jetter un peu de jour fur mes premieres
idées. Mais fi vous trouvez que je
n'ai pas mal élargi le champ pour la tranfmiffion
des couleurs du genre animal au
mineral , peut- être avancerai - je plus hardiment
dans la même carriere ; & je ne
defefpere pas du moins d'avoir bientôt
quelque chofe de raifonnable à vous écrire
fur ce qui peut fournir au renouvellement
continuel des couleurs dans les végétaux ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
auffi -bien qu'à la verdure conftante de
l'herbe. Un voyage que je viens de faire
avec quelques amis éclairés , fournit une
nouvelle matiere à nos obfervations. J'en
foumettrai inceffamment les fruits à vos
lumieres : mais c'eft en comptant toujours
fur votre indulgence , comme je vous prie
de faire fonds fur les fentimens inviolables
avec lesquels j'ai l'honneur d'être ,
& c.
A Paffy, le 30 Novemb. 1754.
remarques , M. Muffard en a écrite une
nouvelle à M. Jallabert fur la même matiere
; elle peut donner plus de jour ou
d'étendue à fon fyftême , & doit trouver
ici fa place.
LETTRE de M. Muffard à M. Jallabert
, Profeffeur en Philofophie expérimentale
& en Mathématique , à Geneve .
M
Onfieur , tout me ramene au plaifir
de vous entretenir quelquefois par
mes lettres . Je fens que je puis trouver
dans un fi doux commerce , non feulement
de l'inftruction fur mille chofes que j'ignore
, mais encore de nouvelles lumières fur
celles que je crois fçavoir le mieux , & particulierement
fur les connoiffances que je
tâche d'acquerir par mes recherches.
Votre derniere réponfe me confirme dans
une partie de mes principes , il eft flateur
SRAM JAKI. 1735 .
VILLE
THE
LYJN
893
pour moi qu'ils foient adoptés par un ho
me tel que vous. J'aime , par exemple
vous voir déclarer que les pierres calcaires
vous paroiffent dûesjau genre animal , &
que fuivant vos propres obfervations elles
font formées d'un immenfe amas d'oeufs
de poiffons ; j'ajoûterois de coquilles &
de leurs détrimens . D'autres expériences
Monfieur , vous feront étendre infailliblement
cette idée beaucoup plus loin. Je në
fuis pas moins fatisfait pour la confirmation
des miennes , que ma remarque fur le plus
ou le moins de réfiftance des corps marins
à la décompofition vous paroiffe également
importante & certaine ; & je penſe
comme vous , que la qualité du diffolvant
eſt une autre raison qui peut hâter ou retarder
leurs changemens.
- A l'égard de mes idées fur les couleurs
je vous prie , Monfieur , de mettre beaucoup
de diftinction entre ce que j'ai cru
pouvoir avancer avec une forte vraiſemblance
qui approche pour moi de la certi
tude , & que j'ai propofé comme une fimple
conjecture , qui exige d'autres éclairciffemens
& d'autres preuves ; il me femble
même que je vous ai demandé grace
pour ma hardieffe. Que m'étois- je propofé
dans ma derniere lettre ? d'expliquer
fuivant mes foibles notions , d'où vien-
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
f
nent les belles couleurs d'un grand nombre
de foffiles, J'en trouve la fource dans les
couleurs des corps marins , ou plutôt je
crois les reconnoître pour celles même de
ces corps , qui s'en détachant , comme ję
l'ai repréfentés, deviennent celles des au
tres corps aufquels elles fe joignent. Je
n'en excepte pas les mineraux ; & frappé
de voir que toutes mes expériences s'accordent
avec cette fuppofition , j'ajoûte qu'il
ne feroit pas furprenant pour moi qu'on
découvrit par d'autres obfervations que
les couleurs des végétaux vinſſent auffi de
la même fource : ce n'eft pas mettre au même
rang deux idées que je ne regarde
point encore du même oeil , & dont la feconde
n'est qu'une induction hazardée de
la premiere.
11
Mais permettez - moi , Monfieur , de remarquer
en premier lieu que vous ne
condamnez point celle qui regarde les
belles couleurs de certains foffiles & des
mineraux , & que votre filence du moins
me laiffe la liberté de conclure que vous
ne trouvez rien à combattre dans mon explication.
C'étoit particulierement
fur ce
point , tel que je l'ai expofé , que ma déférence
pour vos lumieres me faifoit fouhaiter
d'obtenir votre jugement,
2. Vos obfervations ne commencent
SOWA MEAL 1755 101
qu'à l'occafion des végétaux , lorfque donnant
plus d'étendue à mon explication que
je ne lui en donne moi-même , vous fuppofez
que je cherche auffi la fource de
leurs couleurs dans celles des corps marins.
Il ne vous paroît pas vraisemblable que
cette fource puiffe fuffire pour colorer tant
de fubftances , fur- tout les plantes dont les
couleurs fe renouvellent journellement ;
la feule verdure de l'herbe vous paroît
une difficulté invincible , &c. Que direzvous
de moi , Monfieur , fi je fais tourner
cette objection inême en ma faveur
en obfervant qu'elle ne nuit point au fond
de mon explication , puifqu'elle ne regarde
que le plus ou le moins d'extenſibilité
des parties colorifiques ? Il me deviendra
peut être affez indifférent jufqu'où elles
peuvent s'étendre , fi l'on m'accorde qu'elles
peuvent être tranfmifes , comme je le
crois , dans la fphere de leur extenſion
réelle , & je n'en aurai pas moins trouvé
d'où viennent les belles couleurs d'un grand
nombre de foffiles qui font dans cette fphere.
Mais le globe terreftre produit- il quel
"
>
que chofe qui n'y foit pas , lorfque fuivant
mes idées , il eft certain & régulierement
démontré les obfervations qu'il
n'y a point de couches connues qui ne
foient compofées de corps marins , ou de
སཎ
par
E iij
102 MERGURE DE FRANCE.
leurs détrimens fous d'autres formes p
23 Rappellez - vous , s'il vous plaîry
Monfieur , que je fonde uneipartie de mon
explication fur la parfaite reffemblance de
quelques- unes des belles couleurs des foffiles
avec celles des corps marins , & fur les
traces que je crois trouver de la même
origine dans celles où la reffemblance eft
moins parfaite : il s'enfuit que la tranfmiffion
que je fuppofe , n'eft pas égale , tan-
τότ parce que les parties colorifiques ne fe
détachent pas également des.corps marins ,
ou ne fe joignent pas également aux autres
corps , tantôt parce qu'elles reçoivent
le mêlange de diverfes autres parties qui
les alterent ou qui rompent leur continuin
té. Mais auffi long-tenis qu'elles ne chan
gent point de nature , elles doivent conferver
, fuivant mon explication , la couleur
qui leur eft propre ; & leur féparation
ou leur difperfion dans un tems n'empêche
point qu'elles ne puiffent fe rejoindre
dans un autre. Entraînées comme elles
font par les fucs qui les détachent , elles
circulent avec eux dans les différens lits
de la terre , jufqu'à ce qu'elles fe joignent
aux corps qui font capables de les arrêter' ;
& les corps aufquels il s'en joint le plus¹ ,
avec moins de mêlange , font ceux où les
couleurs qu'elles forment ont un plus patMA
I.
1755. 103
fait rapport à leur origine . Cette théorie
qui ne bleffe aucune vraisemblance , donne
un champ affez vafte à l'extenfion des parties
colorifiques , que j'ai fuppofées d'ailleurs
extrêmement minces , extrêmement
déliées , ductiles même , & fi l'on veut diviſibles
à l'infini ; celles qui s'y mêlent peuvent
être fulfureufes ou falines , & fervir à
varier les couleurs ; mais dans la fuppofition
conftante que notre globe n'a point de couches
connues qui ne foient compofées de
corps marins , d'où viennent les foufres &
les fels fi ce n'eft de cette matiere , dans
laquelle ils font renfermés ? & ne font-ils
pas mêlés eux - mêmes de parties colòrifiques
qui fortent de la même fource ?
Ce n'eft pas aujourd'hui , Monfieur , que
je veux faire ufage de ces principes , pour
en étendre les conféquences auffi loin
qu'elles peuvent l'être je n'ai penſé ici
qu'à jetter un peu de jour fur mes premieres
idées. Mais fi vous trouvez que je
n'ai pas mal élargi le champ pour la tranfmiffion
des couleurs du genre animal au
mineral , peut- être avancerai - je plus hardiment
dans la même carriere ; & je ne
defefpere pas du moins d'avoir bientôt
quelque chofe de raifonnable à vous écrire
fur ce qui peut fournir au renouvellement
continuel des couleurs dans les végétaux ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
auffi -bien qu'à la verdure conftante de
l'herbe. Un voyage que je viens de faire
avec quelques amis éclairés , fournit une
nouvelle matiere à nos obfervations. J'en
foumettrai inceffamment les fruits à vos
lumieres : mais c'eft en comptant toujours
fur votre indulgence , comme je vous prie
de faire fonds fur les fentimens inviolables
avec lesquels j'ai l'honneur d'être ,
& c.
A Paffy, le 30 Novemb. 1754.
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Résumé : LETTRE de M. Mussard à M. Jallabert, Professeur en Philosophie expérimentale & en Mathématique, à Geneve .
M. Muffard adresse une lettre à M. Jallabert, professeur en philosophie expérimentale et en mathématiques à Genève, pour discuter de ses recherches et théories. Muffard exprime son plaisir de correspondre avec Jallabert et espère obtenir des instructions et des éclaircissements sur divers sujets. Il apprécie la confirmation par Jallabert de certains de ses principes, notamment l'idée que les pierres calcaires proviennent du genre animal et sont formées d'un immense amas d'œufs de poissons, auxquels Muffard ajoute des coquilles et leurs débris. Muffard est également satisfait que Jallabert trouve importante et certaine sa remarque sur la résistance des corps marins à la décomposition. Concernant les couleurs, Muffard distingue entre ses avancées avec une forte vraisemblance et ses conjectures nécessitant des éclaircissements supplémentaires. Il explique que les couleurs des fossiles et des minéraux proviennent des corps marins et suppose que les couleurs des végétaux pourraient également avoir cette origine. Muffard note que Jallabert ne condamne pas son explication sur les couleurs des fossiles et des minéraux, et il espère obtenir le jugement de Jallabert sur ce point. Il aborde également la question de l'étendue de son explication aux végétaux, reconnaissant les difficultés mais affirmant que son explication reste valable. Muffard conclut en mentionnant un voyage récent qui a fourni de nouvelles matières d'observation, qu'il soumettra bientôt à Jallabert.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3379
p. 131-134
GRAVURE. Lettre à l'Auteur du Mercure.
Début :
Je vous adresse, Monsieur, la justification de M. Duflos, attaqué dans l'article [...]
Mots clefs :
Gravure, Estampe, Claude-Augustin Duflos
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRAVURE. Lettre à l'Auteur du Mercure.
GRAVURE.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
E vous adreffe , Monfieur , la juftifica-
Jinus ad. Duños , attaqué dans l'article
quatrieme du Mercure de Mars : je
vous crois trop équitable pour ne pas
l'inférer
dans celui de Mai ; vous le devez
d'autant plus volontiers qu'elle y tiendra
peu de place ; elle eft auffi courte que fim- eſt
ple.
Un ancien éleve de M. Boucher , &
qu'il ne defavoueroit pas , a remis gratuitement
des deffeins de fon Maître au fieur
Duflos , dont il eft l'ami ; ce Graveur en a
fait l'ufage que tous fes confreres en euffent
fait à fa place. Les deffeins de M. Boucher
plaifent , on fe les arrache ; ils tombent
dans fes mains , il les grave ; affuré du
débit , il les recherche avec plus de foin .
Mais je veux qu'il les eut acquis par des
voies illégitimes ; la mauvaiſe humeur ne
laiffoit- elle à notre fçavant artifte d'autre
reffource que de rendre le larcin public ?:
C'eftun moyen ignoré jufqu'ici de fes con
E vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Freres , & qui plus d'une fois dans le cas
de fe plaindre auffi hautement , n'en ont
rien fait ; la réputation étant , au jugement
des hommes , le plus précieux de tous les
biens , demande des égards infinis . Celle
de notre illuftre Académicien eft fi folidement
établie , que des gravûres qu'il ne
veut pas reconnoître , n'étoient pas faites
pour y porter atteinte : que ne laiffoit- il
juger le public ? Il eût vu clair , & il eût
rendu autant de juftice à fa modération
qu'il en rend à fes ouvrages.
Mais tout grand homme a fa manie ;
celle de M. Boucher eft de n'être point
gravé occupé de beaucoup d'ouvrages
qui plaifent , les momens lui échappent
>
n'a pas toujours le tems d'être neuf ; fes
rableaux répandus chez des particuliers ,
ne font pas connus de tout le monde ; fi
la province lui en demande, quelques coups .
de crayon
, quelques traits habilement
ajoûtés ou changés , en font des portraits
nouveaux , & donnent aux Peintres le tems
de refpirer la gravûre y perd , & le public
auffi , mais l'Académicien
y gagne.
:
Inconnu à M. Boucher & à M. Duflos ,
je n'ai d'autre but , Monfieur , que de défendre
un artifte , dont la bonne foi méritoit
plus d'indulgence ; je fouhaiterois apprendre
à leurs femblables les égards qu'ils
MAÍ. 1755. 133
fe doivent réciproquement , & faite connoître
à tous les Peintres qu'ils trouveront
toujours les Graveurs prêts à profiter de
leurs inftructions lorfqu'ils voudront bien
fe communiquer avec le ton de politeffe
& d'affabilité , qui jette autant d'éclat fur
les arts , qu'il honore & diftingue les François.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Ce 20 Mars 1755.
LE fieur Gaillard , Graveur en tailledouce
, qui a déja mis au jour plufieurs
eftampes dont le public a été fort fatisfait
, lui en préfente encore une nouvelle
qui pourra également mériter fon fuffrage.
Elle eft gravée d'après un tableau du célebre
M. Boucher , & repréſente une jeune
& belle Dame à fa toilette. Une jolie Marchande
de modes eft affife par terre à fes
pieds , & étale à fes yeux tous les brillans
colifichets dont le beau fexe fait aujourd'hui
fa parure.
On trouve cette eftampe chez l'auteur ,
rue S. Jacques , au- deffus des Jacobins
chez un Perruquier.
*
PORTRAIT du P. Rainaud , gravé par Audrand
, d'après Bonnet. La reffemblance y
eft très bien faifie. On lit ce quatrain au
134
MERCURE DE FRANCE.
bas de l'eftampe , qui fe vend chez l'auteur ,
rue S. Jacques , à la ville de Paris .
Aux applaudiffemens dûs à fon éloquence ,
Ce grand Orateur échappé ,
Dans les vertus enveloppé ,
Prêche encore par fon filence .
M. NATTIER , Peintre du Roi , & Profeffeur
en fon Académie , vient de donner au
public l'eftampe qu'il a fait graver d'après
le portrait de la Reine , qui a paru au falon
du Louvre en 1748. La reffemblance & la
délicateffe du burin font honneur à M.
Tardieu , Graveur du Roi , connu depuis.
long - tems par les foins qu'il prend de bienfinir
fes ouvrages
.
Cette eftampe , qui s'imprime fur la demi-
feuille de papier grand aigle , fe diftribue
à Paris , chez M. Tardieu , rue des
Noyers , à côté du Commiffaire ; & chez
Joullain , quai de la Mégifferie , à la ville
de Rome.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
E vous adreffe , Monfieur , la juftifica-
Jinus ad. Duños , attaqué dans l'article
quatrieme du Mercure de Mars : je
vous crois trop équitable pour ne pas
l'inférer
dans celui de Mai ; vous le devez
d'autant plus volontiers qu'elle y tiendra
peu de place ; elle eft auffi courte que fim- eſt
ple.
Un ancien éleve de M. Boucher , &
qu'il ne defavoueroit pas , a remis gratuitement
des deffeins de fon Maître au fieur
Duflos , dont il eft l'ami ; ce Graveur en a
fait l'ufage que tous fes confreres en euffent
fait à fa place. Les deffeins de M. Boucher
plaifent , on fe les arrache ; ils tombent
dans fes mains , il les grave ; affuré du
débit , il les recherche avec plus de foin .
Mais je veux qu'il les eut acquis par des
voies illégitimes ; la mauvaiſe humeur ne
laiffoit- elle à notre fçavant artifte d'autre
reffource que de rendre le larcin public ?:
C'eftun moyen ignoré jufqu'ici de fes con
E vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Freres , & qui plus d'une fois dans le cas
de fe plaindre auffi hautement , n'en ont
rien fait ; la réputation étant , au jugement
des hommes , le plus précieux de tous les
biens , demande des égards infinis . Celle
de notre illuftre Académicien eft fi folidement
établie , que des gravûres qu'il ne
veut pas reconnoître , n'étoient pas faites
pour y porter atteinte : que ne laiffoit- il
juger le public ? Il eût vu clair , & il eût
rendu autant de juftice à fa modération
qu'il en rend à fes ouvrages.
Mais tout grand homme a fa manie ;
celle de M. Boucher eft de n'être point
gravé occupé de beaucoup d'ouvrages
qui plaifent , les momens lui échappent
>
n'a pas toujours le tems d'être neuf ; fes
rableaux répandus chez des particuliers ,
ne font pas connus de tout le monde ; fi
la province lui en demande, quelques coups .
de crayon
, quelques traits habilement
ajoûtés ou changés , en font des portraits
nouveaux , & donnent aux Peintres le tems
de refpirer la gravûre y perd , & le public
auffi , mais l'Académicien
y gagne.
:
Inconnu à M. Boucher & à M. Duflos ,
je n'ai d'autre but , Monfieur , que de défendre
un artifte , dont la bonne foi méritoit
plus d'indulgence ; je fouhaiterois apprendre
à leurs femblables les égards qu'ils
MAÍ. 1755. 133
fe doivent réciproquement , & faite connoître
à tous les Peintres qu'ils trouveront
toujours les Graveurs prêts à profiter de
leurs inftructions lorfqu'ils voudront bien
fe communiquer avec le ton de politeffe
& d'affabilité , qui jette autant d'éclat fur
les arts , qu'il honore & diftingue les François.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Ce 20 Mars 1755.
LE fieur Gaillard , Graveur en tailledouce
, qui a déja mis au jour plufieurs
eftampes dont le public a été fort fatisfait
, lui en préfente encore une nouvelle
qui pourra également mériter fon fuffrage.
Elle eft gravée d'après un tableau du célebre
M. Boucher , & repréſente une jeune
& belle Dame à fa toilette. Une jolie Marchande
de modes eft affife par terre à fes
pieds , & étale à fes yeux tous les brillans
colifichets dont le beau fexe fait aujourd'hui
fa parure.
On trouve cette eftampe chez l'auteur ,
rue S. Jacques , au- deffus des Jacobins
chez un Perruquier.
*
PORTRAIT du P. Rainaud , gravé par Audrand
, d'après Bonnet. La reffemblance y
eft très bien faifie. On lit ce quatrain au
134
MERCURE DE FRANCE.
bas de l'eftampe , qui fe vend chez l'auteur ,
rue S. Jacques , à la ville de Paris .
Aux applaudiffemens dûs à fon éloquence ,
Ce grand Orateur échappé ,
Dans les vertus enveloppé ,
Prêche encore par fon filence .
M. NATTIER , Peintre du Roi , & Profeffeur
en fon Académie , vient de donner au
public l'eftampe qu'il a fait graver d'après
le portrait de la Reine , qui a paru au falon
du Louvre en 1748. La reffemblance & la
délicateffe du burin font honneur à M.
Tardieu , Graveur du Roi , connu depuis.
long - tems par les foins qu'il prend de bienfinir
fes ouvrages
.
Cette eftampe , qui s'imprime fur la demi-
feuille de papier grand aigle , fe diftribue
à Paris , chez M. Tardieu , rue des
Noyers , à côté du Commiffaire ; & chez
Joullain , quai de la Mégifferie , à la ville
de Rome.
Fermer
Résumé : GRAVURE. Lettre à l'Auteur du Mercure.
Une lettre adressée à l'auteur du Mercure de France défend un graveur nommé Duflos, accusé dans un article précédent. L'auteur de la lettre, un ancien élève de François Boucher, explique que Duflos a utilisé des dessins de Boucher pour créer des gravures, une pratique courante parmi les graveurs. Il justifie Duflos en précisant que, bien que les dessins aient été obtenus de manière illégitime, Duflos n'a pas cherché à nuire à la réputation de Boucher, dont la renommée est bien établie. La lettre critique également Boucher pour son manque de disponibilité et son désir de contrôler les reproductions de ses œuvres. L'auteur espère que cette affaire servira de leçon sur les égards réciproques entre peintres et graveurs. De plus, le texte mentionne plusieurs gravures récentes, dont une de Gaillard d'après un tableau de Boucher, une de Audrand représentant le Père Rainaud, et une de Tardieu d'après un portrait de la Reine par Nattier.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3380
p. 135-143
ARCHITECTURE. Observations sur la maniere dont sont decorés les extéieurs de nos églises ; par M. Patte, Architecte.
Début :
Quelque libre que paroisse la composition des édifices, il est, pour ainsi [...]
Mots clefs :
Églises, Extérieurs, Décoration, Portail, Ordres, Architectes
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texteReconnaissance textuelle : ARCHITECTURE. Observations sur la maniere dont sont decorés les extéieurs de nos églises ; par M. Patte, Architecte.
ARCHITECTURE .
Obfervationsfur la maniere dont font decorés
les extérieurs de nos églifes ; par M. Patte,,
Architecte.
Uelque libre
que paroiffe la compofition
des édifices , il eft , pour ainfi
dire , une forte de coftume de décoration ,
tant intérieure qu'extérieure
, que l'on doit
obferver relativement
à leurs ufages & à
leurs deſtinations
: la décoration qui convient
à une fontaine , ne doit pas convenir
à un retable d'autel , celle d'un Palais à
un Hôpital ; & il ne feroit pas moins ridicule
d'affecter à une maifon ordinaire
la décoration
qui convient
à une égliſe ,
que d'affecter à une égliſe la décoration
d'un bâtiment ordinaire ; cependant il eſt
rare & très- rare qu'un édifice foit compofé
de maniere à annoncer fa deftination
,
de forte qu'on ne puiffe s'y méprendre
.
Cette partie de l'art eft des plus difficiles ,
& il n'appartient qu'aux Architectes du
premier ordre d'y réuffir ..
Nous n'avons point d'édifices publics
où ce défaut foit plus fenfible que dans
l'extérieur de nos églifes ; & il eft étonnant
que nos Architectes françois ayent
136 MERCURE DE FRANCE.
-
été jufqu'ici fi peu attentifs à la convenance
de leurs compofitions. En effet eft il
naturel d'élever , ainfi qu'on le pratique
tous les jours , plufieurs ordres de colonnes
les uns au- deffus des autres pour décorer
leurs portails cette ordonnance ne femble
- t - elle pas donner au dehors de nos
temples l'air d'un édifice fait pour être habité?
car les différens ordres extérieurs ont
toujours coutume d'annoncer les différens
étages de l'intérieur d'un bâtiment , ce
qu'il eft affûrement abfurde de fuppofer
dans une églife .
Pour mieux faire fentir le vice de cette
décoration , oppofons-lui par contraſte la
maniere dont les anciens, nos Maîtres dans
les beaux Arts , décoroient ces fortes d'édifices
; ils penfoient avec raifon devoir
caractériſer les dehors de la demeure de
l'Etre fuprême par un enfemble grand &
majestueux , qui écartât toute idée d'un bâtiment
ordinaire ; ils employoient pourcet
effet un feul ordre coloffal , formant un
periftyle ou porche au pourtour , & cou-.
ronné par un fronton du côté de l'entrée ,
dans le tympan duquel étoit repréſenté
un bas - relief en rapport avec la dédicace
de leurs temples.
C'eft ainfi qu'étoient décorés les plus
beaux temples de la Grece & de l'Italie ,
MA I. 1755. 137
y
dont nous avons , foit des defcriptions ,
foit de précieux reftes, qui font encore aujourd'hui
, jufques dans leurs ruines , l'étonnement
des plus grands Maîtres ; c'eſt
ainfi que Michel Ange & Palladio , les
deux plus habiles Architectes modernes de
l'Italie , ont compofé les différens portails
qu'ils ont fait exécuter à Rome , à Venife
& autres lieux.
Pour quelle raifon les Architectes de
nos jours fe font- ils donc écartés d'une
compofition fi judicieufe aux portails des
églifes de S. Gervais , de la Sorbonne , du
Val-de- Grace , des Invalides , de S. Roch ,
de S. Sulpice , de l'Oratoire , des Petits Pe
de S. Euftache , qu'on conftruit actuellement
, & autres ?On voit par-tout dans
res ,
* Outre le défaut de plufieurs ordres élevés les
uns au - deffus des autres qu'aura ce porrail que
l'on diftribue gravé dans le public , il en aura un
fingulier , & qu'il eft étonnant qu'on n'ait pas prévú
lors de fa compofition . Au fecond ordre ionique
les deux colonnes du milieu qui font retraite
, afin de laiffer profiler les deux tours , paroîtront
par l'optique , tronquées plufieurs pieds au- deffus
de leurs bafes , à caufe de la grande faillie de
l'entablement dorique , qui aura vis- à-vis de ces
colonnes environ neuf à dix pieds ; ce qui fera
un très- mauvais effet en exécution. On commence
à mettre la main à l'oeuvre , & on réfléchit
enfuite ; ne devroit-ce pas toujours être le con
traire ?
138 MERCURE DE FRANCE.
leurs élévations deux ou trois ordres , furmontés
les uns au- deffus des autres, contre
toute idée de convenance. Entrons un peu
dans l'examen de ce qui a pu donner lieu
à cette forte de décoration .
L'Architecture fortoit à peine de la barbarie
gothique où elle étoit demeurée
plongée depuis tant de fiécles , que l'on
vit élever par De Broffes le portail de l'églife
de S. Gervais ; la réputation que s'acquit
d'abord ce monument par fa nouveauté
& par la beauté de l'exécution de fes
différens ordres , féduifit au point defaire
illufion au vice radical de l'ordonnance
de fa compofition : les éloges que l'on prodigua
à cet édifice firent croire aux Architectes
qui vinrem enfuite , que c'étoit
un modele qu'ils ne pouvoient fe difpenfer
d'imiter en de femblables occafions ;
de la font venus tous ces portails compofés
, pour ainfi dire , fur le même moule
& tous également repréhenfibles , puifqu'ils
s'écartent d'une fage & judicieufe
convenance qui doit être la baſe des arts
& du goût.
On pourra peut - être objecter que la
grande élévation des couvertures de nos
églifes oblige d'élever ainfi plufieurs ordres
pour pouvoir les cacher. A cela il eft
facile de répondre qu'il n'y a qu'à fuppri
MA I. 1755. 139
mer ces énormes toîts de charpente , qui
ne font qu'un ufage abufif fans aucune néceffité
, la voûte plein- ceintre de la nef
d'une égliſe couverte de dalles de pierre à
recouvrement , & jointoyées avec de la limaille
d'acier & de l'urine , eft le feul toît
qui convienne au fanctuaire de la Divinité
on a une expérience reconnue de
cette conftruction , & c'eft ainfi qu'étoient
couverts la plupart des temples des Grecs
& des Romains.
De plus , à l'aide de la maniere de décorer
des anciens , il eſt toujours poffible
d'atteindre à toutes les hauteurs que l'on
peut defirer fans le fecours de plufieurs
ordres , ainfi qu'on pourra le remarquer
dans un projet * que j'ai compofé à ce
deffein pour le grand portail de l'églife
de S. Euftache , en m'affujettiffant à la
hauteur de la nef , qui eft affurement une
des plus élevées de nos Eglifes de Paris.
La vûe de cette eftampe pourra fervir à
convaincre par comparaifon , combien
* Ce projet , auffi -bien que celui qui a été compofé
par Louis le Vau , célebre Architecte , fous
le miniftere de M. de Colbert , & dont on a vu le
modele expofé pendant quelque tems dans l'églife
de S. Euftache , fe vendent à Paris chez l'auteur
rue des Noyers , la fixieme porte cochere à droite:
en entrant par la rue S. Jacques. Prix 1 liv. 4 £.
140 MERCURE DE FRANCE.
cette maniere de traiter ces fortes d'édifices
eft préférable à tous égards à celle
qui a été ufitée jufqu'ici en France.
Un autre avantage qui réfulteroit de
l'emploi d'un ordre coloffal dans nos portails
, eft qu'en le faiſant regner à l'entour
de nos églifes , leur extérieur qui a
coutume d'être fi fort négligé , feroit décoré
naturellement , & cacheroit les arcsboutans
qui font toujours à l'oeil un effer
defagréable ; & quoique par la même raifon
les croifées de la nef ne s'apperçuffent
pas en dehors , l'intérieur de nos églifes
n'en feroit pas moins éclairé , comme on
peut le remarquer dans celle de S. Pierre
de Rome .
Ce défaut de difcernement de nos Architectes
dans la maniere de décorer les
portails , n'eft pas le feul qu'on puiffe leur
reprocher : eft- il décent que la plupart de
nos églifes modernes , ( j'en excepte celle
de S. Sulpice ) ne foient pas toujours précédées
de porches ou veftibules où l'on puiffe
fe préparer au recueillement convenable
avant d'y entrer ? c'eft , ( le dirai - je à notre
honte ) une attention à laquelle les anciens
ne manquoient point ; un réglement
fur la décence de la conftruction de nos
églifes honoreroit affurément la pieté de
nos Magiſtrats.
MA I. 1755. 141
Enfin eft- il convenable de placer les armes
d'un Prince ou d'un homme en place
dans le tympan des frontons de nos portails
, ainfi qu'on le pratique affez fouvent ?
& ne feroit -il pas plus raifonnable de fubftituer
à ces ornemens mondains , & étrangers
à la religion , des bas- reliefs relatifs à
la piété & à la dédicace de nos temples ?
Efperons que le nouveau plan qu'on fe
propofe d'exécuter pour l'églife de fainte
Génevieve nous donnera un modele en
ce genre , & que Paris , l'émule de l'ancienne
Rome , fera décoré d'un temple qui
en fera l'ornement ; l'emplacement
eft des
plus favorables pour exécuter du beau , &
fans doute les voeux du public feront remplis
à cet égard, Dans une grande ville qui
abonde en étrangers & en connoiffeurs
de
toutes les nations , il n'eft rien de plus facile
que d'avoir des confeils éclairés , il
ne faut dans les perfonnes en place que la
bonne volonté de les mettre à profit . Il y
a deux moyens ufités pour réuffir à faire
exécuter du beau en architecture ; l'un de
choifir un Architecte reconnu pour habile ,
l'autre de propofer un concours dont le
public foit juge : le premier n'eft pas toujours
auffi für que le fecond ; on a pour
expérience que les plus habiles gens ne fe
montrent pas toujours tels. Si la réputa142
MERCURE DE FRANCE.
tion eût dû faire préférer un Architecte
pour la conftruction du Louvre , affurément
le Bernin * auroit eu la préférence
fur Perrault ; aucun Artiſte de fon tems ne
jouiffoit d'une réputation auffi brillante
dans l'Europe ; & cependant fi fon projet
qui eft gravé , avoit eu lieu , il ne feroit pas
à la France l'honneur que lui fait celui qui
a été exécuté. On pourroit citer nombre
d'exemples femblables , où de célebres Artiftes
, dans de grandes occafions , fe font
fait voir au -deffous de leur réputation.
Le fecond ( je veux dire un concours ) eft
prefque infaillible ; mais pour qu'il ait fon
efficacité , il faut que l'on foit bien perfuadé
que les perfonnes en place ont une
ferme réfolution de couronner le meilleur
projet par l'exécution ; que les recommendations
& les titres ne feront point admis
en concurrence , c'eſt le moyen d'encourager
le talent ; & plus d'une fois l'on a vû
* Pour attirer le Cavalier Bernin en France
pour la conftruction du Louvre , Louis XIV lui
affûra une penfion de fix mille livres pendant fa
vie , & une gratification de cinquante mille écus ;
il lui envoya en même tems fon portrait orné de
diamans. Outre les frais de fon voyage qui devoient
lui être payés , on lui promit encore cent
livres par jour pendant fon féjour à Paris , tant
étoit grande l'eftime que l'on avoit conçue pour
la haute capacité de cet artiſte.
1
MA I. 1755. 143
en pareil cas l'émulation faire enfanter des
merveilles , qui ne fe feroient jamais produites
fans cette voie. A la fin d'un falon
de MM. les Peintres du Roi , on ſçait , à
n'en pas douter , quels font les meilleurs
tableaux ; on fçauroit pareillement quels
feroient les meilleurs projets. Combien de
monumens embelliroient Paris & nos provinces
, fi l'on s'étoit fouvent fervi de cette
voie ?
Obfervationsfur la maniere dont font decorés
les extérieurs de nos églifes ; par M. Patte,,
Architecte.
Uelque libre
que paroiffe la compofition
des édifices , il eft , pour ainfi
dire , une forte de coftume de décoration ,
tant intérieure qu'extérieure
, que l'on doit
obferver relativement
à leurs ufages & à
leurs deſtinations
: la décoration qui convient
à une fontaine , ne doit pas convenir
à un retable d'autel , celle d'un Palais à
un Hôpital ; & il ne feroit pas moins ridicule
d'affecter à une maifon ordinaire
la décoration
qui convient
à une égliſe ,
que d'affecter à une égliſe la décoration
d'un bâtiment ordinaire ; cependant il eſt
rare & très- rare qu'un édifice foit compofé
de maniere à annoncer fa deftination
,
de forte qu'on ne puiffe s'y méprendre
.
Cette partie de l'art eft des plus difficiles ,
& il n'appartient qu'aux Architectes du
premier ordre d'y réuffir ..
Nous n'avons point d'édifices publics
où ce défaut foit plus fenfible que dans
l'extérieur de nos églifes ; & il eft étonnant
que nos Architectes françois ayent
136 MERCURE DE FRANCE.
-
été jufqu'ici fi peu attentifs à la convenance
de leurs compofitions. En effet eft il
naturel d'élever , ainfi qu'on le pratique
tous les jours , plufieurs ordres de colonnes
les uns au- deffus des autres pour décorer
leurs portails cette ordonnance ne femble
- t - elle pas donner au dehors de nos
temples l'air d'un édifice fait pour être habité?
car les différens ordres extérieurs ont
toujours coutume d'annoncer les différens
étages de l'intérieur d'un bâtiment , ce
qu'il eft affûrement abfurde de fuppofer
dans une églife .
Pour mieux faire fentir le vice de cette
décoration , oppofons-lui par contraſte la
maniere dont les anciens, nos Maîtres dans
les beaux Arts , décoroient ces fortes d'édifices
; ils penfoient avec raifon devoir
caractériſer les dehors de la demeure de
l'Etre fuprême par un enfemble grand &
majestueux , qui écartât toute idée d'un bâtiment
ordinaire ; ils employoient pourcet
effet un feul ordre coloffal , formant un
periftyle ou porche au pourtour , & cou-.
ronné par un fronton du côté de l'entrée ,
dans le tympan duquel étoit repréſenté
un bas - relief en rapport avec la dédicace
de leurs temples.
C'eft ainfi qu'étoient décorés les plus
beaux temples de la Grece & de l'Italie ,
MA I. 1755. 137
y
dont nous avons , foit des defcriptions ,
foit de précieux reftes, qui font encore aujourd'hui
, jufques dans leurs ruines , l'étonnement
des plus grands Maîtres ; c'eſt
ainfi que Michel Ange & Palladio , les
deux plus habiles Architectes modernes de
l'Italie , ont compofé les différens portails
qu'ils ont fait exécuter à Rome , à Venife
& autres lieux.
Pour quelle raifon les Architectes de
nos jours fe font- ils donc écartés d'une
compofition fi judicieufe aux portails des
églifes de S. Gervais , de la Sorbonne , du
Val-de- Grace , des Invalides , de S. Roch ,
de S. Sulpice , de l'Oratoire , des Petits Pe
de S. Euftache , qu'on conftruit actuellement
, & autres ?On voit par-tout dans
res ,
* Outre le défaut de plufieurs ordres élevés les
uns au - deffus des autres qu'aura ce porrail que
l'on diftribue gravé dans le public , il en aura un
fingulier , & qu'il eft étonnant qu'on n'ait pas prévú
lors de fa compofition . Au fecond ordre ionique
les deux colonnes du milieu qui font retraite
, afin de laiffer profiler les deux tours , paroîtront
par l'optique , tronquées plufieurs pieds au- deffus
de leurs bafes , à caufe de la grande faillie de
l'entablement dorique , qui aura vis- à-vis de ces
colonnes environ neuf à dix pieds ; ce qui fera
un très- mauvais effet en exécution. On commence
à mettre la main à l'oeuvre , & on réfléchit
enfuite ; ne devroit-ce pas toujours être le con
traire ?
138 MERCURE DE FRANCE.
leurs élévations deux ou trois ordres , furmontés
les uns au- deffus des autres, contre
toute idée de convenance. Entrons un peu
dans l'examen de ce qui a pu donner lieu
à cette forte de décoration .
L'Architecture fortoit à peine de la barbarie
gothique où elle étoit demeurée
plongée depuis tant de fiécles , que l'on
vit élever par De Broffes le portail de l'églife
de S. Gervais ; la réputation que s'acquit
d'abord ce monument par fa nouveauté
& par la beauté de l'exécution de fes
différens ordres , féduifit au point defaire
illufion au vice radical de l'ordonnance
de fa compofition : les éloges que l'on prodigua
à cet édifice firent croire aux Architectes
qui vinrem enfuite , que c'étoit
un modele qu'ils ne pouvoient fe difpenfer
d'imiter en de femblables occafions ;
de la font venus tous ces portails compofés
, pour ainfi dire , fur le même moule
& tous également repréhenfibles , puifqu'ils
s'écartent d'une fage & judicieufe
convenance qui doit être la baſe des arts
& du goût.
On pourra peut - être objecter que la
grande élévation des couvertures de nos
églifes oblige d'élever ainfi plufieurs ordres
pour pouvoir les cacher. A cela il eft
facile de répondre qu'il n'y a qu'à fuppri
MA I. 1755. 139
mer ces énormes toîts de charpente , qui
ne font qu'un ufage abufif fans aucune néceffité
, la voûte plein- ceintre de la nef
d'une égliſe couverte de dalles de pierre à
recouvrement , & jointoyées avec de la limaille
d'acier & de l'urine , eft le feul toît
qui convienne au fanctuaire de la Divinité
on a une expérience reconnue de
cette conftruction , & c'eft ainfi qu'étoient
couverts la plupart des temples des Grecs
& des Romains.
De plus , à l'aide de la maniere de décorer
des anciens , il eſt toujours poffible
d'atteindre à toutes les hauteurs que l'on
peut defirer fans le fecours de plufieurs
ordres , ainfi qu'on pourra le remarquer
dans un projet * que j'ai compofé à ce
deffein pour le grand portail de l'églife
de S. Euftache , en m'affujettiffant à la
hauteur de la nef , qui eft affurement une
des plus élevées de nos Eglifes de Paris.
La vûe de cette eftampe pourra fervir à
convaincre par comparaifon , combien
* Ce projet , auffi -bien que celui qui a été compofé
par Louis le Vau , célebre Architecte , fous
le miniftere de M. de Colbert , & dont on a vu le
modele expofé pendant quelque tems dans l'églife
de S. Euftache , fe vendent à Paris chez l'auteur
rue des Noyers , la fixieme porte cochere à droite:
en entrant par la rue S. Jacques. Prix 1 liv. 4 £.
140 MERCURE DE FRANCE.
cette maniere de traiter ces fortes d'édifices
eft préférable à tous égards à celle
qui a été ufitée jufqu'ici en France.
Un autre avantage qui réfulteroit de
l'emploi d'un ordre coloffal dans nos portails
, eft qu'en le faiſant regner à l'entour
de nos églifes , leur extérieur qui a
coutume d'être fi fort négligé , feroit décoré
naturellement , & cacheroit les arcsboutans
qui font toujours à l'oeil un effer
defagréable ; & quoique par la même raifon
les croifées de la nef ne s'apperçuffent
pas en dehors , l'intérieur de nos églifes
n'en feroit pas moins éclairé , comme on
peut le remarquer dans celle de S. Pierre
de Rome .
Ce défaut de difcernement de nos Architectes
dans la maniere de décorer les
portails , n'eft pas le feul qu'on puiffe leur
reprocher : eft- il décent que la plupart de
nos églifes modernes , ( j'en excepte celle
de S. Sulpice ) ne foient pas toujours précédées
de porches ou veftibules où l'on puiffe
fe préparer au recueillement convenable
avant d'y entrer ? c'eft , ( le dirai - je à notre
honte ) une attention à laquelle les anciens
ne manquoient point ; un réglement
fur la décence de la conftruction de nos
églifes honoreroit affurément la pieté de
nos Magiſtrats.
MA I. 1755. 141
Enfin eft- il convenable de placer les armes
d'un Prince ou d'un homme en place
dans le tympan des frontons de nos portails
, ainfi qu'on le pratique affez fouvent ?
& ne feroit -il pas plus raifonnable de fubftituer
à ces ornemens mondains , & étrangers
à la religion , des bas- reliefs relatifs à
la piété & à la dédicace de nos temples ?
Efperons que le nouveau plan qu'on fe
propofe d'exécuter pour l'églife de fainte
Génevieve nous donnera un modele en
ce genre , & que Paris , l'émule de l'ancienne
Rome , fera décoré d'un temple qui
en fera l'ornement ; l'emplacement
eft des
plus favorables pour exécuter du beau , &
fans doute les voeux du public feront remplis
à cet égard, Dans une grande ville qui
abonde en étrangers & en connoiffeurs
de
toutes les nations , il n'eft rien de plus facile
que d'avoir des confeils éclairés , il
ne faut dans les perfonnes en place que la
bonne volonté de les mettre à profit . Il y
a deux moyens ufités pour réuffir à faire
exécuter du beau en architecture ; l'un de
choifir un Architecte reconnu pour habile ,
l'autre de propofer un concours dont le
public foit juge : le premier n'eft pas toujours
auffi für que le fecond ; on a pour
expérience que les plus habiles gens ne fe
montrent pas toujours tels. Si la réputa142
MERCURE DE FRANCE.
tion eût dû faire préférer un Architecte
pour la conftruction du Louvre , affurément
le Bernin * auroit eu la préférence
fur Perrault ; aucun Artiſte de fon tems ne
jouiffoit d'une réputation auffi brillante
dans l'Europe ; & cependant fi fon projet
qui eft gravé , avoit eu lieu , il ne feroit pas
à la France l'honneur que lui fait celui qui
a été exécuté. On pourroit citer nombre
d'exemples femblables , où de célebres Artiftes
, dans de grandes occafions , fe font
fait voir au -deffous de leur réputation.
Le fecond ( je veux dire un concours ) eft
prefque infaillible ; mais pour qu'il ait fon
efficacité , il faut que l'on foit bien perfuadé
que les perfonnes en place ont une
ferme réfolution de couronner le meilleur
projet par l'exécution ; que les recommendations
& les titres ne feront point admis
en concurrence , c'eſt le moyen d'encourager
le talent ; & plus d'une fois l'on a vû
* Pour attirer le Cavalier Bernin en France
pour la conftruction du Louvre , Louis XIV lui
affûra une penfion de fix mille livres pendant fa
vie , & une gratification de cinquante mille écus ;
il lui envoya en même tems fon portrait orné de
diamans. Outre les frais de fon voyage qui devoient
lui être payés , on lui promit encore cent
livres par jour pendant fon féjour à Paris , tant
étoit grande l'eftime que l'on avoit conçue pour
la haute capacité de cet artiſte.
1
MA I. 1755. 143
en pareil cas l'émulation faire enfanter des
merveilles , qui ne fe feroient jamais produites
fans cette voie. A la fin d'un falon
de MM. les Peintres du Roi , on ſçait , à
n'en pas douter , quels font les meilleurs
tableaux ; on fçauroit pareillement quels
feroient les meilleurs projets. Combien de
monumens embelliroient Paris & nos provinces
, fi l'on s'étoit fouvent fervi de cette
voie ?
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Résumé : ARCHITECTURE. Observations sur la maniere dont sont decorés les extéieurs de nos églises ; par M. Patte, Architecte.
Dans son texte 'Observations sur la manière dont font décorés les extérieurs de nos églises', l'architecte M. Patte critique les erreurs courantes dans la décoration des églises françaises. Il insiste sur l'importance de choisir une décoration adaptée à la fonction de chaque type de bâtiment. Patte reproche l'utilisation de plusieurs ordres de colonnes superposés sur les portails des églises, une pratique qui, selon lui, donne l'impression que les églises sont des bâtiments habités. Il compare cette approche à la manière dont les anciens décoraient leurs temples, en utilisant un seul ordre colossal pour créer une apparence majestueuse et grandiose. Patte mentionne que les architectes français ont souvent imité le portail de l'église Saint-Gervais, conçu par De Broffes, malgré ses défauts. Il propose de supprimer les toits de charpente et d'utiliser des voûtes en plein cintre pour les églises, comme le faisaient les Grecs et les Romains. Il suggère également d'utiliser des ordres colossaux pour décorer les extérieurs des églises, ce qui cacherait les arcs-boutants et améliorerait l'esthétique. Le texte critique également l'absence de porches ou de vestibules dans les églises modernes, ainsi que la présence d'armes profanes dans les tympans des frontons. Patte espère que le nouveau plan pour l'église Sainte-Geneviève servira de modèle. Il recommande de choisir des architectes compétents ou d'organiser des concours pour garantir la qualité des projets architecturaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3381
p. 143-174
RESULTAT de la dispute entre le P. Laugier & M. Frezier, concernant le Goût de l'Architecture.
Début :
Si l'on ne connoissoit l'esprit de l'homme, on auroit lieu de s'étonner que [...]
Mots clefs :
Dispute, Architecture, Architectes, Murs, Porte, Voûte, Église, Angle, Colonne, Marc-Antoine Laugier, Amédée-François Frézier, Vitraux, Colonnade, Nef, Construction, Ordre
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texteReconnaissance textuelle : RESULTAT de la dispute entre le P. Laugier & M. Frezier, concernant le Goût de l'Architecture.
RESULTAT de la difpute entre le P.
Laugier & M. Frezier , concernant le
Goût de l'Architecture.
Sm
I l'on ne connoiffoit
l'efprit de l'homme
, on auroit lieu de s'étonner
que
de toutes les difputes
littéraires
il ne réfulte
prefque
aucun accord entre les parties conteftantes
, ni même un fimple aveu de
conviction
de la validité des raifons alléguées
d'un adverfaire
à l'autre , quoiqu'il
foit rare qu'elles
puiffent
être d'une égalité
de poids à devoir être mifes dans la balance
du doute.
J'avois premierement établi dans mes
Remarques , inférées dans le Mercure du
mois de Juillet dernier , que je ne croyois
pas qu'il y eût un beau effentiel en architec
144 MERCURE DE FRANCE .
C
ture , fondé fur les variétés des goûts particuliers
de chaque nation , & de plus des
variations de la même en différens tems ,
comme je l'ai vû de nos jours.
à
à
Le R. Pere Laugier , qui eft d'un fentiment
contraire , a fait de beaux raifonnemens
pour prouver ( non l'exiſtence de
cette chimere ) mais la poffibilité , convenant
qu'actuellement aucun des architectes
de tous les pays connus n'eft parvenu
la montrer dans fes ouvrages. Le public m'a
l'obligation de lui avoir procuré ce beau
diſcours , dont j'abandonne l'examen , n'étant
pas dans le goût d'une difpute métaphyfique
fur les arts , où je me contente de
raifonner conféquemment aux faits qui me
font connus ,
propos de quoi je ne puis
m'empêcher de faire une remarque fur la
contradiction de ce que le R. P. dit d'une
égliſe bâtie à Pekin , à la maniere Européenne
, par les Jéfuites , qui n'a pas femblé
, dit- il , aux Chinois indigne de leur admiration
, avec ce qu'en dit le Frere Attiret
, dans les Lettres édifiantes & curieufes
que j'ai cité , qu'il ne faut pas leur vanter
l'architecture Grecque & Romaine , qu'ils
ne goûtent en aucune façon . Il en pouvoit
parler pertinemment , étant lui -même peintre
& architecte à la Cour de l'Empereur .
Tel eſt le réſultat de la premiere partie de
nos
&
MAI. 1755.
145
nos altercations. Dans la feconde , le R.
Pere , après s'être rangé du côté de mon
opinion , contre cette prétendue origine
de la vraie beauté qu'on veut tirer des
proportions harmoniques employées en architecture
, fe détache de mon parti pour
m'attaquer fur ce que j'ai dit que les architectes
anciens , & la plupart des modernes
, n'ont jamais penfé à ces principes
fcientifiques ; ce que j'ai prouvé par le filence
de tous leurs auteurs . Cette réflexion ,
dit- il , eft plus maligne que folide , comme s'il
vouloit me brouiller avec les vivans : mais
comment prouve - t-il fa conjecture à l'égard
de la folidité ? c'eft en difant qu'il
peut fort bien fe faire que fans y penfer , &
comme à tâtons , les architectes ayent rencon-
· tré le vrai.
Ainfi fon induction n'étoit pas plus jufte
que celle qui lui a fait conjecturer , mal à
propos , que j'étois infenfible à la vûe des
belles chofes , comme un ftupide qui lui
fait pitié. Je le plains , dit il , du tort que
lui a fait la nature ; il eft privé d'une grande
fource de plaifirs , de n'avoir point éprouvé
de ces mouvemens
enchanteurs qu'excite la
préfence des belles chofes , lefquels vont ( de
l'aveu du R. P. * ) juſqu'à l'extafe & au
* Voyez fon Effai fur l'Architecture.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
•
transport ; fon ame , continue- t- il , en parlant
de moi , eft vraisemblablement de celles
qui ont été battues à froid. Belle métaphore
tirée apparemment de la rhétorique des Cyclopes
, pour égayer une matiere férieufe ,
par un peu de mêlange du ftyle des farces ,
à laquelle je pourrois répondre , & montrer
en quoi confifte fon erreur , par un
proverbe du même ton , que les délicats
font difficiles à nourrir.
Les deux premieres parties de mes remarques
ne regardoient point le P. Lau--
gier , il s'y eft mêlé fans vocation ; mais
nous voici arrivés à ceux qui peuvent l'intéreffer
.
Il commence par m'attaquer fur ce que
j'ai dit , que le petit Traité d'Architecture
de M. ( où comme l'appelle le Dictionnaire
de Trévoux , au mot Eglife ) le R.
Pere de Cordemoy , Chanoine Régulier ,
ne contient rien de nouveau ; il qualifie ce
difcours , tout fimple qu'il eft , d'invective
indecente , parce qu'il l'a pris pour fon
coryphée. Y avoit- il là matiere à un propos
qui annonce trop de fenfibilité au refus
que j'ai fait d'applaudir à la prééminence
qu'il veut donner à ce Chanoine
fur tous nos Architectes , avec d'autant
moins de raifon que je lui avois fait remarquer
que cet auteur en convenoit lui-
1 7
MAI
1755 147
même dans fon Epitre dédicatoire à M. le
Duc d'Orléans , en 1706 , à qui il ne le
préfentoit que comme un Recueil de ce
qui fe trouve difperfe dans les ouvrages des
plus habiles , foit anciens ou modernes ? Ce
qu'il n'eft pas difficile de reconnoître à
ceux qui ont puifé dans les fources , car
les approbations ou critiques n'entrent
point en compte de nouveauté du fond de
la doctrine.
t
Il vient enfuite à un des points principaux
de notre difpute concernant les pilaftres
, qu'il abhorre comme des enfans
batards de l'architecture , engendrés par l'ignorance.
Il dit qu'il s'eft mis en devoir de
justifier fon averfion dans le premier chapitre
defan effai , où il n'a pas mieux réuffi
fur cet article qu'en bien d'autres , fi l'on
en juge par l'examen de cet effai , auquel
il a fourni une matiere de critique affez
ample pour être prefque auffi étendue que
le texte , fans y comprendre ce qu'on y
peut, ajouter , comme il confte en partie
-par mes remarques & ma réplique , qui
- n'ont pas épuifé la matiere. Il dit cependant
qu'il a raisonné par une
confequence
logique néceffaire du principe qui fert de
2fondement à tout le reste.
Quel eft ce principe ? j'ai beau lire ce
chapitre , je n'y en trouve aucun , à
a moins
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE.
que
It qu'il ne l'établiffe fur ce qu'il dit
pilaftre représente une colonne . Il faut convenir
qu'il la repréfente bien imparfaitement
, comme le quarré repréfente le rond.
Car puifque les cylindres & les prifmes
de même hauteur font entr'eux comme
leurs bafes , le quarré circonfcrit repréfente
le cercle infcrit
par une confé
quence
mathématique .
Mais , dira-t -on , c'est parce qu'il en
Occupe la place : cette interprétation feroit
jufte , fi on faifoit un portique tout
de pilaftres ifolés , excepté aux angles faillans
des entablemens , fous lefquels une
colonne ne peut être admife fans faute de
jugement ; parce qu'elle ne peut y faire
les fonctions de pilaftre , en ce qu'elle
laiffe du porte-à-faux de cet angle , comme
je l'ai démontré ; & fi l'on rapporte les
piéces d'architecture à la charpente d'une
cabane , le pilaftre en cet endroit y repréfente
un potean cornier , qui eft auffi effentiellement
équarri qu'un fomier repréfenté
par l'architrave . En effet , pour foutenir
une encoignure en retour d'équerre ( pour
parler en termes de l'art ) , il faut un fupport
quarré ; le quart de cercle infcrit dans
un angle droit n'occupe qu'environ les
deux tiers de fa furface , ou plus précifément
onze quatorziemes ; de forte que le
M.Aha1735 31% 149
triangle mixte reftant,compris par les deux
lignes droites tangentes & le quart de cercle
concave , eft l'étendue de la furface
qui porte à faux , c'est - à-dire fans appui.
Donc la colonne ne peut être fubftituée
au pilaftre dont elle ne peut faire pleinement
les fonctions ; donc la conféquence logique
du R. Pere étant tirée d'un faux principe
, eft invalide pour juftifier fon averfion
qui lui eft particuliere & unique.
Sa logique l'a mieux fervi à refuter la
contradiction qu'on lui avoit reprochée ,
d'avoir appellé les pilaftres des innovations,
après en avoir reconnu l'ancienneté dans
les antiques. On voit bien par la fubtilité
de fa folution , qu'il a enfeigné le grand
art, de ne refter jamais court dans la difpute
, que les facétieux appellent l'art de
fendre un argument en deux par un diftingo
, pour le fauver par la breche ,
Mais voyons comment il réfout l'ob
jection du porte-à- faux fous l'angle faillant
d'un entablement , le faifant foutenir par
des colonnes ; il croit avoir imaginé un
expédient pour l'éviter : il faut le lire attentivement
, car il le mérite. Je ne mettrai
rien ( dit -il ) dans l'angle même ; je rangerai
mes colonnes aux deux côtés le plus près
de l'angle qu'ilme fera poffible . Cela eft clair,
c'est - à - dire jufqu'à ce que les deux chapi
Giij
6 MERCURE DE FRANCE.
teaux fe touchent fur la diagonale de l'an
gle. Mais comment appellera-t- on cet ef
pace quarré , dont les colonnes feront fé
parées en dehors , lequel eft formié par la
prolongation de l'alignement des faces intérieures
de l'architrave jufqu'à la rencon
tre des extérieures avec lefquelles elles
forment un quarré , dont la longueur des
côtés eft déterminée par l'épaiffeur della
colonnade , fuppofant l'angle faillant droit ,
ou bien un trapézoïde s'il eft aigu ou ob-
Eus ? N'eft- ce pas un porte- à- faux tout en
Fair , au dire de tous les Architectes de
Europe ? fans doute . Done ce prétendu
moyen imaginé pour Péviter ; Faugmente
ridiculement , par un effet contraire à fon
Intention , & d'une maniere fi choquante
que fans être architecte , tout fpectateur
un peu judicieux ne manqueroit pas d'en
être frappé , & de Te récriér quel ele
rignorant qui a été capable d'une telle bafourdife
? C'eft içi un de ces cas doit parle
HR . Pere dans fon préludes on la difpute
eft neceffaire pour fournir des préfervatifs
contre le poifon des vaines imaginations . On
ne peut concevoir comment un homme
defprit , tel qu'il eft , & qui s'annonce
pour avoir des connoillances dans l'art de
batir moins bornées a
qu'on ne le préfume, a pu
fe tromper fi étonnamment ; il faut quiP
M A I. 1755
V
alt raifonné fur l'apparence de l'angle
rentrant , au lieu du faillant dont il s'agit.
Pour montrer l'utilité des pilaftres pré- *
férablement aux colonnes dans les parties'
des édifices deſtinées à l'habitation , j'avois
fait remarquer qu'une colonnade ne pou-'
voit y fervir, de l'aveu du R.Pere , qui convient
qu'on ne peut habiter fous une balle
ouverte , & qu'on ne pouvoit s'y mettre
à l'abri des injures de l'air qu'en la fermant
par un mur de cloifon , dont la pofition
à l'égard des colonnes entraîne l'inconvénient
que j'ai fpécifié par un difcours
très fuccint , qui lui a cependant paru long
& obfcur. Le premier de ces défauts n'étoit
que pour lui , en ce qu'un difcours contredifant
porte l'ennui & déplaît pour
peu qu'il foit déployé aux yeux de celui
qui le lit à regret. Quant à l'obfcurité reprochée
, il eft jufte que je l'éclairciffe.
Voici comme j'argumente à mon tour.
Ce mur fera placé , ou dans le milieu de
l'épaiffeur de la colonnade , ou au dedans
ou au dehors .
Dans la premiere pofition il corrompra
la proportion de la largeur apparente à la
hauteur de la colonne. Dans la feconde.
il mafquera la colonnade au dedans , &
dans la troifieme au dehors.
La preuve du premier inconvénient eft
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
que
il
fi
vifible , en ce que pour peu d'épaiſſeur
qu'on donne à ce mur de part & d'autre
de l'alignement des axes des colonnes ,
en embraffera & cachera une partie au
dedans & au dehors de leur circonférence
apparente ; alors ce qui reftera découvert
en largeur ne fera plus un diametre ,
mais une corde plus ou moins grande
felon l'épaiffeur du mur ; de forte
on faifoit fon épaiffeur égale au diametre
de la colonne , il embrafferoit la moitié
de chaque côté , & la feroit enfin diſparoître
, ainfi les furfaces de fes paremens
deviendroient des plans tangens , qui ne la
toucheroient que fuivant une ligne fi elle
étoit cylindrique , & l'angle mixte de la
furface plane & de la courbe deviendroit
infiniment aigu , de forte qu'à moins que
d'ufer d'un maftic adhérent , on ne pourroit
le remplir folidement des matériaux
dont le 'mur feroit bâti.
>
L'inconvénient de la pofition du mur
en dedans ne mérite pas d'être prouvé ,
puifque la colonnade eftun ornement dont
on veut décorer le dedans de l'habitation ,
lequel ornement feroit rejetté en faveur
du dehors , où les colonnes ne paroîtroient
faire fonction que de contre- forts . Il ne
refte donc à choisir que la pofition du mur
en dehors ; alors , ou fa furface fera tanMAT
1755 371755.
753
-
gente de la colonnade , ou bien fon épaiffeur
recevra une partie du diametre de
chaque colonne , fi elle avance dans leur
intervalle. Dans le premier cas , il fe for
mera un angle mixte , dont nous venons
de parler , entre la furface plane du mur
& la convexe de la colonne , lequel étant
infiniment aigu deviendra un réceptacle
de pouffiere & d'araignée , dont on ne
pourra le nettoyer , par conféquent fujet
à un entretien perpétuel de propreté.
Dans le fecond cas , cet angle mixte deviendra
plus ouvert , mais préfentera toujours
un objet defagréable à la vûe , felon
qu'il fera plus ou moins aigu ou obtus ; &
ce qui eft pire & inévitable , il cachera
toujours une partie de la colonne , qu'on
reconnoît pour n'être pas deftinée à être
enclavée dans un mur , fans perdre de fa
largeur apparente , étant vue de différens
côtés , & par conféquent de cette proportion
de la largeur à la hauteur , qui conſtitue
la différence & la beauté des ordres
d'architecture ; cette proportion ne pourra
fubfifter que lorfque la colonne fera vue
perpendiculairement à la furface du mur
fuppofant qu'il n'avance pas au dedans de
l'alignement des axes des colonnes , car
alors il eft évident qu'il abforberoit plus
de la moitié de leur épaiffeur . Il n'eft pas
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
jen si
moins évident que la colonne érant vue
un peu à droite ou à gauche de laperpen
diculaire au mur , paffant par fon axe fon
épaiffeur apparente entre l'axe & fa futface
du mur fera moindre qu'entre l'axe & le
rayon tangent du côté du vuide intérieur.
Une figure auroit été ici néceffaire pour
aider l'imagination du lecteur qui n'eft
pas un peu initié dans la Géometrie , Je vais
m'expliquer par un exemple. nuog
Suppofons tn fpectateur voyant " de
côté une colonne enclavée à demi dans un
mur, fous un angle , par exemple , de trené
te dégrés , ce qui arrive en fe promenand
devant une colonnade , fans affecter de fi
ruation recherchée exprès ; alors favûe
fera bornée d'un côte au fond de l'angle
mixte de la rencontre des deux furfaces
plane & convexe , & de l'autre au rayon
vifuel tangent à la colonne en faillie hors
du mur , lequel feta avec celui qui doit
paffer par fon axé un angle plus ou moins
aigu , felon qu'il en fera plus près ou plus
foin , parce qu'il fera le complement de
celui du rayon de la colonne ,fire au point
de l'attouchement & toujours momdre que
le droit , quelque éloigné qu'en foit le
fpectateur. Mais pour la commodité de la
fuppofition la plus avantageufe , fuppo
fons -le de 20 dégrés , leſquels érant jõims
9
M A 1. 1755 . iss
aux 30 de l'obliquité donnée , il réfultera
un angle de 120 dégrés , mefuré par la
circonférence , qui n'eft qu'un tiers de celle
de la colonne , dont la corde eft moindre
d'environ un feptieme du diametre par
conféquent la largeur apparente étant die
minuée , l'oeil n'appercevra plus cette proportion
à fa hauteur , qui eft eftimée effentielle
à la beauté de l'architecture .
Donc l'enclavement ne peut fe faire fans
inconvénient , quelque profondeur qu'on
fuppofe de la colonne dans le mur. Il n'en
eft pas de même à l'égard de celui des pilaftres
, dont la face antérieure de fa lar
geur eft inaltérable , quelque profondeur
d'enclavement qu'on lui fuppofe ; done if
n'y repréfente point la colonne , mais un
poteau montant de cloifon de pan de bois ,
ou , fi l'on veut , une chaîne de pierre pour
la folidité. Je ne fçai fi de que je viens de
dire , joint à ce qui a précédé , pourra
établir la légitimité de ce que le R. Pere
appelle les enfans bâtards de l'architecture
qu'il ne veut pas reconnoître pár averfion
naturelle. Je crains qu'elle ne foir plus for
te que mes bonnes raifons , & que le ré
fultat de nos altercations fur cet article
n'ait abouti à rien qu'à mettre le lecteur
én état de prononcer avec plus ample connoiffance
de caufe , fur quoi on peut éta
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
blir un jugement ; fçavoir , qu'il n'y a que
de l'averfion d'un côté , & des raifons de
l'autre , avec l'approbation des Architectes
de toute l'Europe.
Venons préfentement à ce qui concerne
les difpofitions de l'églife qu'il propofe
pour modele. J'avois cru bien faire de la
comparer à celle des premiers fiécles du
Chriftianifme , & de montrer par l'hiſtoire
eccléfiaftique & quelques paffages des Peres
, qu'elle n'y étoit point conforme ; mais
le R. Pere me dit que tout ce que j'expoſe
d'érudition tombe en pure perte. Les anciens
ufages ( dit- il ) n'ont rien de commun
avec l'objet en question. » Il s'eft propofé de
» chercher la difpofition la plus avantageufe
, fans fe mettre en peine qu'elle fût
conforme ou non conforme à ce qui fe
» pratiquoit autrefois ; ce qui nous met hors
» de cour & de procès : il lui reftera feulement
à prouver que celle qu'il a imaginé
eft la plus avantageufe , ce qu'il ne fera
pas aifément.
D'où l'on peut inférer qu'il confidere
nos églifes comme des bâtimens livrés au
caprice de la compofition des Architectes ,
fans égard aux anciens ufages relatifs aux
cérémonies du fervice divin , fuivant la
lithurgie, & à la majeſté du lieu , à laquelle
un Architecte peut beaucoup contribuer
M A I. 1755. 157
1
par une fage difpofition des parties & dif
tribution de la lumiere.
و د
Cette conféquence n'eft pas une conjecture
, elle eft clairement énoncée à la
page 241 de fon Effai , où il dit : » qu'on
» peut donner aux Eglifes toutes les for-
» mes imaginables. Il eft bon même (ajoute-
il ) de ne les pas faire toutes fur
» le même plan : toutes les figures géométriques
, depuis le triangle jufqu'au
» cercle , peuvent fervir à varier fans ceffe
» ces édifices.
""
"
Comment concilier cette liberté avec
l'embarras où il s'eft trouvé dans l'ordonnance
de fon plan , pour le feul arrondiffement
du chevet dont il n'a pû venir
à bout , y rencontrant des inconvéniens
inévitables , de fon aveu ? ce qui l'a fait
conclure , fur ces confidérations , que le
mieux feroit de fe paſſer de rond - point :
c'eft auffi le parti qu'il a pris , fe réduifant
à la fimple ligne droite & aux angles
droits.
Cependant les célebres Architectes de
la nouvelle Rome , qui ont penfé (comme
lui ) qu'il fuffifoit de faire un édifice quel
conque d'une belle architecture , fans vifer
qu'à la fingularité de la compofition ,
n'ont pas été arrêtés par les difficultés
qui ont effrayé le nôtre , comme on le
1
158 MERCURE DE FRANCE.
w
A
voit dans les Eglifes dont Bonarotti
( ou Michel Ange ) les Cavaliers Bernin
, Borromini , Rainaldi , Volateran
Berretin , & quelques autres , ont été
les Architectes faifant des arrangemens
circulaires ou elliptiques de plu
fieurs chapelles autour du grand corps
de l'édifice , variées de toutes fortes de
figures agréables à la vûe , mais déplacées
pour une églife , en ce qu'elles en divifent
trop les objets , obligeant les fideles
affiftant au facrifice célebré fur différens
autels en même tems , de fe tourner
en tout tems , en fituations relativement
indécentes , dos à dos , de côté
& en face affez près pour fe toucher ,
ce qui ne peut manquer de caufer des
diftractions involontaires. Tel eft auffi à
peu près l'effet de la diftribution de lu
miere dans l'églife dont il s'agit , de la
compofition de notre auteur , dont les
rayons venant de tous côtés comme d'une
lanterne de vitraux qui enveloppent'
fans interruption fon fecond ordre de ,
colonnes ifolées , ne peuvent manquer
d'occuper , d'éblouir & de diftraire les fideles
en prieres , particulierement ceux
qui feront tournés au grand autel , dont
les yeux feront directement frappés des
rayons du haut & du bas ; en quoi n'ont
MAT 1755 154
92
pas péché nos Architectes modernes qui
ont appliqué l'autel principal contre le
mur de fond , qu'ils ont décoré d'un ta
bleau , & c. mais auffi ils ont péché contre
l'ancien ufage d'ifoler l'autel , autour du?
quel les cérémonies de l'Eglife exigent
qu'on puiffe tourner en certaines occa
fions , fuivant le rituel où il eft dit , Sacerdos
circuit ter altare , ufages dont ils n'ont
peut- être pas été inftruits , ou auxquels ils
ne fe font pas cru obligés d'avoir égards
comme le nôtre , en ce qui concerne la
figure des autels . 9al soulmů 33 un dị
Il veut , d'après une nouvelle mode qui
s'établit depuis peu , qu'on le faffe en tombeau
, fur un faux préjugé que ceux des
premiers fiecles étoient de même , parce
qu'on célébroit les faints myfleres fur les
tombeaux des Martirs ; ce qu'il faut entendre
des feuils endroits où il s'en trouvoir
, car il n'y en avoit pas par-tours &
quand il y en auroit eu , ce n'eft pas une rai
fon, car ils n'étoientpas immédiatement ſur
la caille ? mais au deffus du lieu où
repo
foient leurs corps , comme il confte par le
grand autel de S. Pierre de Rome , qui
eft bien fitué au deffus de ce qui nous
refté de feliques de S. Pierre & de S.
Paul ; cependant il n'eft pas fait en forme
de tombeau , quoiqu'il fort au deffus de
160 MERCURE DE FRANCE.
la chapelle fouterreine où elles font , à
laquelle on defcend ( comme je l'ai fait )
par un magnifique efcalier , dont la baluftrade
de marbre eft bordée d'une trèsgrande
quantité de lampes toujours allu
mées. Il fe peut qu'on ait fait fervir ,
par extraordinaire , la couverture d'un
tombeau de table pour le facrifice ; mais
j'ai prouvé que dans toutes les églifes
qui ont été faites neuves pendant les premiers
fiecles , l'autel y a toujours été fait
en forme de table , laquelle eft plus analogue
& fignificative que toute autre ,
de l'inftitution du S. Sacrement , faite
pendant le foupé de la Pâques , ce que
tout le monde fçait , & que l'Eglife
chante de la profe de S. Thomas d'Aquin
, quod in facra menfâ coena datum
non ambigitur.
1
Puifque le R. P. n'a rien répliqué aux
preuves que j'en ai données , il femble
que je puis préfumer qu'il en convient
fuivant la maxime que qui tacet commentire
videtur ; en ce cas il auroit pû, fe
faire honneur de cette docilité qu'il avoit
annoncée , en difant qu'on ne lui trouve
roit point d'entêtement.
Après avoir difcuté la difpofition de
fon églife , il refte à examiner fa confruction
, dont l'auteur de l'examen de
MA I..
1755.
161
fon effai fur Architecture a dreffé un
plan que le R. P. n'a point méconnu ,
quoiqu'il ait été gravé & publié , parce
qu'il eft exactement conforme au fien , qui
contient des chofes fi extraordinaires qu'on
ne peut s'empêcher d'en appercevoir les
défauts de régularité & de folidité.
Premierement quant à la régularité ,
à la feule infpection
de ce plan on eft
choqué du défaut de fymmétrie
dans l'arrangement
de fa colonnade
le long de
la nef & de la croifée , en ce que les
colonnes font accouplées
fuivant le modele
du portique
du Louvre , excepté
aux angles faillans de la rencontre
des
files de la nef & de la croifée , au fommet
defquels
il n'y en a qu'une à chacun
: or il eſt évident que c'eft là tout au
contraire
où cet accouplement
étoit plus
convenable
, & même plus néceffaire
qu'ailleurs
, pour donner de la culée à la
pouffée
des platebandes
, qui forment
les architraves
en retour à angle droit
de forte qu'outre
la beauté de la fymmétrie
il fe trouve de plus une néceffité
de
folidité.
Je fens bien que notre Architecte ayant
eu intention de prolonger l'alignement.
de fes bas côtés , comme il le dit dans
fon Effai , ( page 217 ) il n'auroit pu
162 MERCURE DE FRANCE.
ajouter une colonne à chaque retour de
l'angle , fans interrompre cet alignement ,
à quoi je ne lui vois pas de réponſe , que
celle qu'il a faite au reproche de l'enga
gement de fes colonnes dans les murs ,
qu'à néceffité il n'y a point de loi ; mais
celui qui péche dans la caufe n'eſt pas
excufable dans l'effet , c'eſt une maxime reçue
; il ne devoit donc pas s'engager dans
une ordonnance de deffein qui entraînoit
une telle faute néceffairement. Lorfque
le P. Cordemoy , dont il adopte les
idées jufqu'à les copier par-tout , propo
foit celle de Perrault fur l'accouplement
des colonnes , il ne parloit que d'une
nef d'églife , fans faire mention des retours
de la croifée , où l'on ne peut en
mettre moins de trois à chaque angle
faillant , celle du fommet ou pointe de
cet angle étant équivalente à deux , pour
faire face d'un couple de côté & d'au-'
tre.
Le fecond défaut qui concerne la folidité
, a été fuffifamment démontré dans
le livre intitulé , Examen de l'Efai fur
Achitecture de notre Auteur ; il eft er
effet vifible à tour homme qui eft initié
dans la conftruction , qu'une feule
colonne eft abfolument incapable de réfifrer
à une double pouffée des plateban
M A I. 1755. 163
1
des qui concourent à un angle droit ,
où elles pouffent au vuidé fuivant la
prolongation de la diagonale , quand
même ces platebandes ne feroient char
gées que du poids de leurs claveaux . II
n'eft pas néceffaire que j'infifte fur les
défauts déployés dans une douzaine des
pages du livre que je cite.
Cependant le R. P. ne fé tient pas pour
convaincu du rifque d'une fubverfion de
fon édifice , depuis qu'il a appris qu'on
faifoit préfentement des voûtes extrêmement
legeres , & fi bien liées dans les
parties qui la compofent , qu'on prétend
qu'elles ne pouffent point ; ce qui tran
che ( dit-il toutes les difficultés de folidi
té qu'on trouve à fon idée d'églife. Ce
font ces voûtes de briques pofées de plat
& doublées de même en plâtre , qui ont
été exécutées depuis long- tems en Rouffillon
, dont M. le Maréchal de Belle
Ifle a fait des épreuves il y a cinq ou
fix ans. S'il eft vrai ( ajoute cet Auteur )
qu'elles ne pouffent point , je n'en fais point
d'autres , me voilà délivré de l'embarras
» de la dépenfe , & de la mauffaderie
» des contreforts ; toute ma nef du haur
en bas eft en colonnes ifolées , je me
» contente d'envelopper tout le fecond
ordre par des vitraux continus , & fans
•
164 MERCURE DE FRANCE :
>> interruption- mon églife devient l'ou
" vrage le plus noble & le plus délicat ».
On pourroit ajouter & tellement foible ,
qu'il ne feroit pas étonnant qu'il fût culbuté
par un coup de vent , comme un
jeu de quilles , fuppofé qu'il eût été affez
équilibré pour ne s'être pas écroulé
avant que d'avoir été totalement achevé.
Avant que de donner fa confiance à
cette nouveauté , il y a encore bien des
chofes à confidérer .
Premierement qu'on ne peut indifféremment
exécuter ces voûtes en tous
lieux , parce qu'il y a plufieurs cantons
de provinces où il n'y a ni bonnes briques
, ni plâtre , mais feulement de la
chaux , du moilon & des pierres detaille
, comme ici à Breft , où l'on eft obligé
de faire venir de loin ces matériaux.
D'où il fuit que la dépenfe de ces auvrages
douteux excéderoit de beaucoup
celle de l'exécution fûre des yoûtes faites
à l'ordinaire , avec les bons matériaux
que l'on trouve fur les lieux.
Secondement qu'il eft fort incertain
que ces voûtes legeres en briques de plat
ne pouffent point du tout. Cette affertion
n'eft fondée que fur la fuppofition d'une
liaifon i folide , que les parties ne
forment plus qu'un feul corps d'égale
MA I. 1755. 165
confiftance , & par-tout uniforme , puifque
leur arrangement de pofition ne
concourt en rien à les foutenir mutuellement
, comme dans celui des voûtes de
pierres en coupe , auquel cas la folidité
dépend uniquement des excellentes qualités
des matériaux , lefquelles ne font ni
par- tout , ni toujours également conftantes
, de forte qu'on rifque tout fur leurs
moindres défauts ; les briques mal cuites
, ou de mauvaife pâte de terre , le
plâtre éventé ou mal gâché , ou employé
à contre-tems , peuvent empêcher cetre
confiftance uniforme & inébranlable qui
doit en réfulter . Puis le plâtre s'énerve
par les impreffions de l'air dans une fucceffion
de tems qui ne va pas à un fiecle
, mais feulement ( à ce qu'on dit ) a
la durée de la vie d'un homme bien
conftitué , après quoi il devient pouf,
c'eft-à-dire farineux ( fuivant le langage
des ouvriers ) ; ainfi il n'y auroit pas de
prudence de hazarder la perte d'un édi-
-fice auffi confidérable qu'eft celui d'une
églife , qui doit être faite pour durer
des fiecles , fur une conjecture qui fuppofe
qu'une voûte ne doit point pouffer , &
toujours fubfifter , quoique d'une largeur
de diametre ordinairement de 36 à 42
pieds d'étendue , qui excéde de beaucoup
་
166 MERCURE DE FRANCE.
celle des édifices pour l'habitation , dong
on a fait des épreuves.
"
On fçait que la pefanteur agit continuellement
, quoiqu'infenfiblement ; nous
en avons l'exemple dans les bois de la
meilleure confiftance , dont elle fait
alonger les fibres qu'elle ne peut
ne peut caffer.
Une poutre bien dreffée & pofée de niveau
, fans être chargée d'aucun poids
que de celui de fes parties , fe courbe
peu à peu en contre-bas ; & l'on voit
tous les jours des voûtes de bonne maçonnerie
, dont le mortier a fait le corps
depuis long-tems , s'ouvrir vers les reins ,
environ à 45 degrés , lorfque la réfiftan-
-ce des piédroits s'eft trouvée trop équilibrée
, ou diminuée par les moindres
accidens. On en a une preuve bien facheufe
& inquiétante encore aujourd'hui,
par la lézarde ou crevaffe qui s'eft faire
au grand dôme de l'églife de S. Pierre
de Rome , plus de 80 ans après fon édification
& perfection . Sur de telles ex-
-périences , un Architecte feroit inexcufable
de rifquer une conftruction vifiblement
trop foible.
-
•
C
On peut mettre dans le rang des idées
pittorefques celle d'envelopper tout le fecond
ordre de fon église , qui n'est que de
colonnes ifoléés par des vitraux continus
MAI.
1755 167
>
fans interruption , laquelle étant une
nouveauté inattendue fait tomber les
objections que j'avois fait concernant la
néceffité des bafes au rez de chauffée ,
pour foutenir un mur d'enceinte au fecond
ordre , où je comptois que devoient
être les bayes des vitraux , ouverts à dif
tances convenables dans les entre- colonnemens.
Mais il dit formellement que
tout eft vuide d'une colonne à l'autre , fans
aucune espece de piédroit . Tout étant
fupprimé par ce fyftême , l'objection que
je faifois eft du vieux ftyle , on ne bâtira
plus comme par le paſſé.
.
Il nous refte encore à examiner fon
idée d'une voûte à faire fur le milieu
de la croifée des deux berceaux qui couvrent
la nef & la traverfe de la croix de
fon plan , laquelle feroit ( comme je l'ai
dit ) tout naturellement une voûte d'arête
, qu'il trouve , ainfi que la plupart
des Architectes , trop fimple pour une
églife de goût , à laquelle on fubftitue
ordinairement un dôme , fuivant l'Architecture
moderne de la plupart des églifes
d'Italie , pour donner de la nouveauté ;
il rejette cette conftruction , & en fubftitue
une autre , qu'il avoit annoncée
dans fon Effai , d'une maniere fi myſtéricufe
qu'on ne pouvoit deviner que ce
168 MERCURE DE FRANCE.
fût la chofe du monde la plus ordinaire
qu'il a dévoilé dans fa réponſe à mes
remarques , par laquelle on voit que ce
n'eft plus qu'une voûte fphérique en pan .
dantif : en cet endroit ( dit - il ) on peut
» conftruire toute forte de voûte en cul-
» de-four , & en pandantif , qui empêche
( ajoute-t- il ) que fur les quatre
grands arcs-doubleaux , on éleve des
>> enroulemens qui , fuivant la diminution
» pyramidale , aillent ſe réunir à un couronnement
en portion de ſphere , rempli
par une Gloire ou une Apothéose.
» Ce centre de croifée couvert par une
» voûte ainfi percée à jour & décorée avec
» hardieffe , n'auroit- il pas quelque chofe
» de très-brillant & tout- à- fait pittoref
que ? Sans doute , c'eft un beau fujer de
décoration de théatre , fi les édifices fe
faifoient avec la même facilité que les
peintures , & n'exigeoient pas plus de
précaution ; mais malheureufement on
eft affujetti à la folidité & aux moyens
de prendre le jour fans percer plus haut
qu'il ne faut pour le ménager , & pourvoir
à l'écoulement des eaux de pluie ,
enforte qu'elles ne tombent point par ces
pans de la couverture
des combles qui fe croifent , ainfi que
les yoûtes des berceaux qu'ils couvrent ,
ouvertures : or les
ne
MA I.
1755. 169
ne laiffent pas de paffage à la lumiere fi
on ne s'élève au-deffus , auquel cas on,
retombe dans la néceflité de la conftruction
d'un dôme fur une tour à l'ordinaire , que
PAuteur condamne d'après fon maître le
P. Cordemoy , qui leur reproche du porteà-
faux .
On a lieu d'être furpris que quoiqu'il
ait profcrit les arcs doubleaux dans fon
effai , il en fafle ici mention , & qu'il y appuie
les enroulemens qui doivent porter la
coupole de l'apothéofe en cul de four , parce
qu'on y trouve plufieurs inconvéniens ;
l'un , que les affiettes de leur baſe devant
être de niveau entr'elles , elles ne peuvent
être pofées que fur les quatre clefs des arcs
doubleaux qui font dans cette fituation relative
, & ces parties ( les plus foibles des
voûtes ) ne paroiffent gueres convenables
pour foutenir ces enroulemens , qui , comme
de fimples nervûres , font chargées du
poids de la calotte fphérique . Secondement
parce que leur nombre ne fuffiroit pas pour
porter le contour de ce fegment , ainfi
percé à jour , à moins qu'il ne fût très-petit
, en approchant beaucoup de fon pôle ,
auquel cas , fi l'on enveloppe les enroulemens
de vitraux continus , comme il fait
à l'égard des colonnes du fecond ordre , ils
deviendront auffi fphériques en portions
H
170 MERCURE
DE FRANCE.
inclinés en furde
trapezes
courbes
plomb.
:
,
Les fera - t - on ainfi alors il faut renvoyer
l'exécution de ce projet à la côte du
Pérou , comme à Lima où il ne pleut jamais
mais fi l'on ne croit pas pouvoir les
faire de même à caufe de l'inconvénient de
l'écoulement des eaux de pluie , on fera
obligé , pour le faire à plomb & en abajour
, d'élever une tour fur la croifée des
berceaux , portant à faux fur les pandantifs,
& alors on retombe dans la conftruction.
ordinaire des dômes , ou du moins des
demi- dômes , plus ou moins élevés extérieurement
, fuivant le diametre de la voû
te fphérique , à laquelle cette tour fera
circonfcrite , fans paroître dans l'intérieur
que comme un-cul- de four en pandantif ,
portant immédiatement fur les panaches ,
élevés fur un pan coupé des angles faillans
de la croifée.
Cette conftruction n'a rien d'extraordi
naire ; nous en avons mille exemples , particulierement
à Rome dans les églifes de
Sainte Marie in Porticu , du deffein du Cavalier
Rainaldi ; à Sainte Marie in Vallicella
, de celui du vieux Longo ; à S. Charles
des quatre Fontaines , de celui du Cavalier
Borromini ; & fans aller fi loin , au Noviciat
des Jéfuites de Paris , excepté que cetMAI.
1755. 171
7
tere conftruction y eft fans grace , en ce que
les pandantifs n'y font pas féparés de la
calotte fphérique par une corniche horizontale
, qui lui forme une baſe , & met
à part une figure réguliere plus agréable à
la vûe que celle qui eft échancrée par les
lunettes des berceaux pénétrant la furface
fphérique ; fecondement , parce que le
fommet , ou fond de cette furface concave,
y eft obfcur , fon enfoncement n'étant pas
éclairé d'une lanterne comme dans les
églifes citées , où cette partie eft brillante
par une lumiere célefte , qui y defcend
naturellement , au lieu qu'au Noviciat elle
ne l'eft que par un peu de reflet qui renvoie
la lumiere de bas en haut ; ce défaut
que l'auteur de l'examen de l'Effai a déja
remarqué au fommet des berceaux qui
couvrent la nef & la croifée de fon églife
, eft encore ici plus remarquable , parce
que le reflet vient de plus loin , & remonte
plus haut . Je paffe fur un autre défaut
de largeur du pan coupé à chaque
angle de la croifée , lequel eft trop petit
pour fervir de baſe au panache.
Nous voilà donc au fait de cette voûte
de croifée d'églife , qui avoit été annoncée
comme une nouvelle invention , & qui
n'eſt rien moins . » C'étoit ( dit- on ) une
»forte de baldaquin , en façon de dôme ›
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
ود
» d'un deffein léger , qui puiffe fympathi
» fer avec l'idée de voûte ; dès lors ( ajoû
» toit l'auteur ) point de colonne , & rien
» de ce qui a befoin de porter dès les fondemens
, & un Architecte comprendra
fans peine les raifons qui me détermi-
» nent de propofer ainfi pour défigner une
» voûte qui aura toute la fingularité , tous
» les avantages des dômes fans en avoir les
inconvéniens .
"
,
11 eft clair qu'en admettant toutes ces
conditions à la lettre , il ne fatisfait en
aucune façon au problême. 1 ° . On ne peut
fon cul-de-four en pandantif pas dire que
ne porte fur rien qui vienne des fondemens
& qu'il n'y ait point de colonne , puifqu'il
y en a quatre , une à chaque angle faillant
de la croifée au rez de chauffée , & une
feconde en échafaudage au - deffus pour le
fecond ordre , ce qui en fait huit , à tout
compter ; la fupérieure fervant à porter le
pied du pandantif , porte fur la premiere
établie au rez de chauffée , par conféquent
dès lesfondemens : enfuite , le pandantif
établi fur ces colonnes , porte & rachete la
calotte fphérique de l'apothéofe ; donc par
une induction bien raifonnée , elle porte
dès les fondemens ; donc cette conſtruction
ne fatisfait point au problême.
Mais oferoit - on faire l'analyfe de ce
M.A I. 1755 173
fupport de tant de fardeaux ? on trouvera
qu'il fe réduit à une arête verticale de
l'angle faillant de l'architrave du premier
ordre , laquelle porte elle-même à faux ,
comme nous l'avons démontré ci - devant
dans l'examen de la fonction d'une colonne
fous un angle faillant.
Nos Architectes qui refpectent les principes
de l'art , font ordinairement un pan
coupé dans les angles de cette efpece, pour
y trouver un peu de baſe horizontale au
panache qui doit racheter le cul-de-four .
Pour finir , je pafferai fous filence bien
des chofes que j'aurois à dire fur la nouvelle
architecture en filigramme ; par
exemple , fur les pentes à ménager aux toîts
des bas côtés pour l'écoulement des eaux de
pluie , qu'on ne peut diriger qu'en s'élevant
du côté de la nef , & mafquant une
partie des vitraux du fecond ordre , lequel
eft établi immédiatement au -deffus de l'architrave
du premier , regnant de niveau
avec l'égoût extérieur des plafonds des bas
côtés , & de plus des chapelles qui l'écartent
encore du corps de la nef , d'où fuit
une plus grande hauteur de pente à donner
à cette partie inférieure qui reçoit auffi
l'égoût d'un côté du grand comble. J'en
pourrois dire autant & plus à l'égard du
baldaquin pittoresque ; mais je veux mon-
Hiij
374 MERCURE DE FRANCE.
trer que je ne cherche pas matiere à criti
quer , n'ayant d'autre intention que celle
de rendre ma réplique utile.
Au refte , je fuis très - obligé au R. Pere
Laugier de la maniere obligeante dont il
a parlé de moi dans fon prélude ; je lui en
fais mes très-humbles remercimens , fans
attention à ce que ce procédé de politeffe
ne s'eft pas toujours foutenu dans certains
momens où il lui a échapé des qualifications
de difcours , dont j'ai montré l'injuftice
; de forte qu'elles étoient réversibles
de droit à celui qui les avoit données malà-
propos , fi la qualité de Philofophe dont il
m'honore , & que je fais gloire de foutenir
en bonne part , ne me mettoit infiniment
au- deffus de ces petiteffes.
A Breft , le 2 Nov. 1754. FREZIER.
Laugier & M. Frezier , concernant le
Goût de l'Architecture.
Sm
I l'on ne connoiffoit
l'efprit de l'homme
, on auroit lieu de s'étonner
que
de toutes les difputes
littéraires
il ne réfulte
prefque
aucun accord entre les parties conteftantes
, ni même un fimple aveu de
conviction
de la validité des raifons alléguées
d'un adverfaire
à l'autre , quoiqu'il
foit rare qu'elles
puiffent
être d'une égalité
de poids à devoir être mifes dans la balance
du doute.
J'avois premierement établi dans mes
Remarques , inférées dans le Mercure du
mois de Juillet dernier , que je ne croyois
pas qu'il y eût un beau effentiel en architec
144 MERCURE DE FRANCE .
C
ture , fondé fur les variétés des goûts particuliers
de chaque nation , & de plus des
variations de la même en différens tems ,
comme je l'ai vû de nos jours.
à
à
Le R. Pere Laugier , qui eft d'un fentiment
contraire , a fait de beaux raifonnemens
pour prouver ( non l'exiſtence de
cette chimere ) mais la poffibilité , convenant
qu'actuellement aucun des architectes
de tous les pays connus n'eft parvenu
la montrer dans fes ouvrages. Le public m'a
l'obligation de lui avoir procuré ce beau
diſcours , dont j'abandonne l'examen , n'étant
pas dans le goût d'une difpute métaphyfique
fur les arts , où je me contente de
raifonner conféquemment aux faits qui me
font connus ,
propos de quoi je ne puis
m'empêcher de faire une remarque fur la
contradiction de ce que le R. P. dit d'une
égliſe bâtie à Pekin , à la maniere Européenne
, par les Jéfuites , qui n'a pas femblé
, dit- il , aux Chinois indigne de leur admiration
, avec ce qu'en dit le Frere Attiret
, dans les Lettres édifiantes & curieufes
que j'ai cité , qu'il ne faut pas leur vanter
l'architecture Grecque & Romaine , qu'ils
ne goûtent en aucune façon . Il en pouvoit
parler pertinemment , étant lui -même peintre
& architecte à la Cour de l'Empereur .
Tel eſt le réſultat de la premiere partie de
nos
&
MAI. 1755.
145
nos altercations. Dans la feconde , le R.
Pere , après s'être rangé du côté de mon
opinion , contre cette prétendue origine
de la vraie beauté qu'on veut tirer des
proportions harmoniques employées en architecture
, fe détache de mon parti pour
m'attaquer fur ce que j'ai dit que les architectes
anciens , & la plupart des modernes
, n'ont jamais penfé à ces principes
fcientifiques ; ce que j'ai prouvé par le filence
de tous leurs auteurs . Cette réflexion ,
dit- il , eft plus maligne que folide , comme s'il
vouloit me brouiller avec les vivans : mais
comment prouve - t-il fa conjecture à l'égard
de la folidité ? c'eft en difant qu'il
peut fort bien fe faire que fans y penfer , &
comme à tâtons , les architectes ayent rencon-
· tré le vrai.
Ainfi fon induction n'étoit pas plus jufte
que celle qui lui a fait conjecturer , mal à
propos , que j'étois infenfible à la vûe des
belles chofes , comme un ftupide qui lui
fait pitié. Je le plains , dit il , du tort que
lui a fait la nature ; il eft privé d'une grande
fource de plaifirs , de n'avoir point éprouvé
de ces mouvemens
enchanteurs qu'excite la
préfence des belles chofes , lefquels vont ( de
l'aveu du R. P. * ) juſqu'à l'extafe & au
* Voyez fon Effai fur l'Architecture.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
•
transport ; fon ame , continue- t- il , en parlant
de moi , eft vraisemblablement de celles
qui ont été battues à froid. Belle métaphore
tirée apparemment de la rhétorique des Cyclopes
, pour égayer une matiere férieufe ,
par un peu de mêlange du ftyle des farces ,
à laquelle je pourrois répondre , & montrer
en quoi confifte fon erreur , par un
proverbe du même ton , que les délicats
font difficiles à nourrir.
Les deux premieres parties de mes remarques
ne regardoient point le P. Lau--
gier , il s'y eft mêlé fans vocation ; mais
nous voici arrivés à ceux qui peuvent l'intéreffer
.
Il commence par m'attaquer fur ce que
j'ai dit , que le petit Traité d'Architecture
de M. ( où comme l'appelle le Dictionnaire
de Trévoux , au mot Eglife ) le R.
Pere de Cordemoy , Chanoine Régulier ,
ne contient rien de nouveau ; il qualifie ce
difcours , tout fimple qu'il eft , d'invective
indecente , parce qu'il l'a pris pour fon
coryphée. Y avoit- il là matiere à un propos
qui annonce trop de fenfibilité au refus
que j'ai fait d'applaudir à la prééminence
qu'il veut donner à ce Chanoine
fur tous nos Architectes , avec d'autant
moins de raifon que je lui avois fait remarquer
que cet auteur en convenoit lui-
1 7
MAI
1755 147
même dans fon Epitre dédicatoire à M. le
Duc d'Orléans , en 1706 , à qui il ne le
préfentoit que comme un Recueil de ce
qui fe trouve difperfe dans les ouvrages des
plus habiles , foit anciens ou modernes ? Ce
qu'il n'eft pas difficile de reconnoître à
ceux qui ont puifé dans les fources , car
les approbations ou critiques n'entrent
point en compte de nouveauté du fond de
la doctrine.
t
Il vient enfuite à un des points principaux
de notre difpute concernant les pilaftres
, qu'il abhorre comme des enfans
batards de l'architecture , engendrés par l'ignorance.
Il dit qu'il s'eft mis en devoir de
justifier fon averfion dans le premier chapitre
defan effai , où il n'a pas mieux réuffi
fur cet article qu'en bien d'autres , fi l'on
en juge par l'examen de cet effai , auquel
il a fourni une matiere de critique affez
ample pour être prefque auffi étendue que
le texte , fans y comprendre ce qu'on y
peut, ajouter , comme il confte en partie
-par mes remarques & ma réplique , qui
- n'ont pas épuifé la matiere. Il dit cependant
qu'il a raisonné par une
confequence
logique néceffaire du principe qui fert de
2fondement à tout le reste.
Quel eft ce principe ? j'ai beau lire ce
chapitre , je n'y en trouve aucun , à
a moins
Gij
148 MERCURE
DE FRANCE.
que
It qu'il ne l'établiffe fur ce qu'il dit
pilaftre représente une colonne . Il faut convenir
qu'il la repréfente bien imparfaitement
, comme le quarré repréfente le rond.
Car puifque les cylindres & les prifmes
de même hauteur font entr'eux comme
leurs bafes , le quarré circonfcrit repréfente
le cercle infcrit
par une confé
quence
mathématique .
Mais , dira-t -on , c'est parce qu'il en
Occupe la place : cette interprétation feroit
jufte , fi on faifoit un portique tout
de pilaftres ifolés , excepté aux angles faillans
des entablemens , fous lefquels une
colonne ne peut être admife fans faute de
jugement ; parce qu'elle ne peut y faire
les fonctions de pilaftre , en ce qu'elle
laiffe du porte-à-faux de cet angle , comme
je l'ai démontré ; & fi l'on rapporte les
piéces d'architecture à la charpente d'une
cabane , le pilaftre en cet endroit y repréfente
un potean cornier , qui eft auffi effentiellement
équarri qu'un fomier repréfenté
par l'architrave . En effet , pour foutenir
une encoignure en retour d'équerre ( pour
parler en termes de l'art ) , il faut un fupport
quarré ; le quart de cercle infcrit dans
un angle droit n'occupe qu'environ les
deux tiers de fa furface , ou plus précifément
onze quatorziemes ; de forte que le
M.Aha1735 31% 149
triangle mixte reftant,compris par les deux
lignes droites tangentes & le quart de cercle
concave , eft l'étendue de la furface
qui porte à faux , c'est - à-dire fans appui.
Donc la colonne ne peut être fubftituée
au pilaftre dont elle ne peut faire pleinement
les fonctions ; donc la conféquence logique
du R. Pere étant tirée d'un faux principe
, eft invalide pour juftifier fon averfion
qui lui eft particuliere & unique.
Sa logique l'a mieux fervi à refuter la
contradiction qu'on lui avoit reprochée ,
d'avoir appellé les pilaftres des innovations,
après en avoir reconnu l'ancienneté dans
les antiques. On voit bien par la fubtilité
de fa folution , qu'il a enfeigné le grand
art, de ne refter jamais court dans la difpute
, que les facétieux appellent l'art de
fendre un argument en deux par un diftingo
, pour le fauver par la breche ,
Mais voyons comment il réfout l'ob
jection du porte-à- faux fous l'angle faillant
d'un entablement , le faifant foutenir par
des colonnes ; il croit avoir imaginé un
expédient pour l'éviter : il faut le lire attentivement
, car il le mérite. Je ne mettrai
rien ( dit -il ) dans l'angle même ; je rangerai
mes colonnes aux deux côtés le plus près
de l'angle qu'ilme fera poffible . Cela eft clair,
c'est - à - dire jufqu'à ce que les deux chapi
Giij
6 MERCURE DE FRANCE.
teaux fe touchent fur la diagonale de l'an
gle. Mais comment appellera-t- on cet ef
pace quarré , dont les colonnes feront fé
parées en dehors , lequel eft formié par la
prolongation de l'alignement des faces intérieures
de l'architrave jufqu'à la rencon
tre des extérieures avec lefquelles elles
forment un quarré , dont la longueur des
côtés eft déterminée par l'épaiffeur della
colonnade , fuppofant l'angle faillant droit ,
ou bien un trapézoïde s'il eft aigu ou ob-
Eus ? N'eft- ce pas un porte- à- faux tout en
Fair , au dire de tous les Architectes de
Europe ? fans doute . Done ce prétendu
moyen imaginé pour Péviter ; Faugmente
ridiculement , par un effet contraire à fon
Intention , & d'une maniere fi choquante
que fans être architecte , tout fpectateur
un peu judicieux ne manqueroit pas d'en
être frappé , & de Te récriér quel ele
rignorant qui a été capable d'une telle bafourdife
? C'eft içi un de ces cas doit parle
HR . Pere dans fon préludes on la difpute
eft neceffaire pour fournir des préfervatifs
contre le poifon des vaines imaginations . On
ne peut concevoir comment un homme
defprit , tel qu'il eft , & qui s'annonce
pour avoir des connoillances dans l'art de
batir moins bornées a
qu'on ne le préfume, a pu
fe tromper fi étonnamment ; il faut quiP
M A I. 1755
V
alt raifonné fur l'apparence de l'angle
rentrant , au lieu du faillant dont il s'agit.
Pour montrer l'utilité des pilaftres pré- *
férablement aux colonnes dans les parties'
des édifices deſtinées à l'habitation , j'avois
fait remarquer qu'une colonnade ne pou-'
voit y fervir, de l'aveu du R.Pere , qui convient
qu'on ne peut habiter fous une balle
ouverte , & qu'on ne pouvoit s'y mettre
à l'abri des injures de l'air qu'en la fermant
par un mur de cloifon , dont la pofition
à l'égard des colonnes entraîne l'inconvénient
que j'ai fpécifié par un difcours
très fuccint , qui lui a cependant paru long
& obfcur. Le premier de ces défauts n'étoit
que pour lui , en ce qu'un difcours contredifant
porte l'ennui & déplaît pour
peu qu'il foit déployé aux yeux de celui
qui le lit à regret. Quant à l'obfcurité reprochée
, il eft jufte que je l'éclairciffe.
Voici comme j'argumente à mon tour.
Ce mur fera placé , ou dans le milieu de
l'épaiffeur de la colonnade , ou au dedans
ou au dehors .
Dans la premiere pofition il corrompra
la proportion de la largeur apparente à la
hauteur de la colonne. Dans la feconde.
il mafquera la colonnade au dedans , &
dans la troifieme au dehors.
La preuve du premier inconvénient eft
G iiij
152 MERCURE DE FRANCE.
que
il
fi
vifible , en ce que pour peu d'épaiſſeur
qu'on donne à ce mur de part & d'autre
de l'alignement des axes des colonnes ,
en embraffera & cachera une partie au
dedans & au dehors de leur circonférence
apparente ; alors ce qui reftera découvert
en largeur ne fera plus un diametre ,
mais une corde plus ou moins grande
felon l'épaiffeur du mur ; de forte
on faifoit fon épaiffeur égale au diametre
de la colonne , il embrafferoit la moitié
de chaque côté , & la feroit enfin diſparoître
, ainfi les furfaces de fes paremens
deviendroient des plans tangens , qui ne la
toucheroient que fuivant une ligne fi elle
étoit cylindrique , & l'angle mixte de la
furface plane & de la courbe deviendroit
infiniment aigu , de forte qu'à moins que
d'ufer d'un maftic adhérent , on ne pourroit
le remplir folidement des matériaux
dont le 'mur feroit bâti.
>
L'inconvénient de la pofition du mur
en dedans ne mérite pas d'être prouvé ,
puifque la colonnade eftun ornement dont
on veut décorer le dedans de l'habitation ,
lequel ornement feroit rejetté en faveur
du dehors , où les colonnes ne paroîtroient
faire fonction que de contre- forts . Il ne
refte donc à choisir que la pofition du mur
en dehors ; alors , ou fa furface fera tanMAT
1755 371755.
753
-
gente de la colonnade , ou bien fon épaiffeur
recevra une partie du diametre de
chaque colonne , fi elle avance dans leur
intervalle. Dans le premier cas , il fe for
mera un angle mixte , dont nous venons
de parler , entre la furface plane du mur
& la convexe de la colonne , lequel étant
infiniment aigu deviendra un réceptacle
de pouffiere & d'araignée , dont on ne
pourra le nettoyer , par conféquent fujet
à un entretien perpétuel de propreté.
Dans le fecond cas , cet angle mixte deviendra
plus ouvert , mais préfentera toujours
un objet defagréable à la vûe , felon
qu'il fera plus ou moins aigu ou obtus ; &
ce qui eft pire & inévitable , il cachera
toujours une partie de la colonne , qu'on
reconnoît pour n'être pas deftinée à être
enclavée dans un mur , fans perdre de fa
largeur apparente , étant vue de différens
côtés , & par conféquent de cette proportion
de la largeur à la hauteur , qui conſtitue
la différence & la beauté des ordres
d'architecture ; cette proportion ne pourra
fubfifter que lorfque la colonne fera vue
perpendiculairement à la furface du mur
fuppofant qu'il n'avance pas au dedans de
l'alignement des axes des colonnes , car
alors il eft évident qu'il abforberoit plus
de la moitié de leur épaiffeur . Il n'eft pas
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
jen si
moins évident que la colonne érant vue
un peu à droite ou à gauche de laperpen
diculaire au mur , paffant par fon axe fon
épaiffeur apparente entre l'axe & fa futface
du mur fera moindre qu'entre l'axe & le
rayon tangent du côté du vuide intérieur.
Une figure auroit été ici néceffaire pour
aider l'imagination du lecteur qui n'eft
pas un peu initié dans la Géometrie , Je vais
m'expliquer par un exemple. nuog
Suppofons tn fpectateur voyant " de
côté une colonne enclavée à demi dans un
mur, fous un angle , par exemple , de trené
te dégrés , ce qui arrive en fe promenand
devant une colonnade , fans affecter de fi
ruation recherchée exprès ; alors favûe
fera bornée d'un côte au fond de l'angle
mixte de la rencontre des deux furfaces
plane & convexe , & de l'autre au rayon
vifuel tangent à la colonne en faillie hors
du mur , lequel feta avec celui qui doit
paffer par fon axé un angle plus ou moins
aigu , felon qu'il en fera plus près ou plus
foin , parce qu'il fera le complement de
celui du rayon de la colonne ,fire au point
de l'attouchement & toujours momdre que
le droit , quelque éloigné qu'en foit le
fpectateur. Mais pour la commodité de la
fuppofition la plus avantageufe , fuppo
fons -le de 20 dégrés , leſquels érant jõims
9
M A 1. 1755 . iss
aux 30 de l'obliquité donnée , il réfultera
un angle de 120 dégrés , mefuré par la
circonférence , qui n'eft qu'un tiers de celle
de la colonne , dont la corde eft moindre
d'environ un feptieme du diametre par
conféquent la largeur apparente étant die
minuée , l'oeil n'appercevra plus cette proportion
à fa hauteur , qui eft eftimée effentielle
à la beauté de l'architecture .
Donc l'enclavement ne peut fe faire fans
inconvénient , quelque profondeur qu'on
fuppofe de la colonne dans le mur. Il n'en
eft pas de même à l'égard de celui des pilaftres
, dont la face antérieure de fa lar
geur eft inaltérable , quelque profondeur
d'enclavement qu'on lui fuppofe ; done if
n'y repréfente point la colonne , mais un
poteau montant de cloifon de pan de bois ,
ou , fi l'on veut , une chaîne de pierre pour
la folidité. Je ne fçai fi de que je viens de
dire , joint à ce qui a précédé , pourra
établir la légitimité de ce que le R. Pere
appelle les enfans bâtards de l'architecture
qu'il ne veut pas reconnoître pár averfion
naturelle. Je crains qu'elle ne foir plus for
te que mes bonnes raifons , & que le ré
fultat de nos altercations fur cet article
n'ait abouti à rien qu'à mettre le lecteur
én état de prononcer avec plus ample connoiffance
de caufe , fur quoi on peut éta
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
blir un jugement ; fçavoir , qu'il n'y a que
de l'averfion d'un côté , & des raifons de
l'autre , avec l'approbation des Architectes
de toute l'Europe.
Venons préfentement à ce qui concerne
les difpofitions de l'églife qu'il propofe
pour modele. J'avois cru bien faire de la
comparer à celle des premiers fiécles du
Chriftianifme , & de montrer par l'hiſtoire
eccléfiaftique & quelques paffages des Peres
, qu'elle n'y étoit point conforme ; mais
le R. Pere me dit que tout ce que j'expoſe
d'érudition tombe en pure perte. Les anciens
ufages ( dit- il ) n'ont rien de commun
avec l'objet en question. » Il s'eft propofé de
» chercher la difpofition la plus avantageufe
, fans fe mettre en peine qu'elle fût
conforme ou non conforme à ce qui fe
» pratiquoit autrefois ; ce qui nous met hors
» de cour & de procès : il lui reftera feulement
à prouver que celle qu'il a imaginé
eft la plus avantageufe , ce qu'il ne fera
pas aifément.
D'où l'on peut inférer qu'il confidere
nos églifes comme des bâtimens livrés au
caprice de la compofition des Architectes ,
fans égard aux anciens ufages relatifs aux
cérémonies du fervice divin , fuivant la
lithurgie, & à la majeſté du lieu , à laquelle
un Architecte peut beaucoup contribuer
M A I. 1755. 157
1
par une fage difpofition des parties & dif
tribution de la lumiere.
و د
Cette conféquence n'eft pas une conjecture
, elle eft clairement énoncée à la
page 241 de fon Effai , où il dit : » qu'on
» peut donner aux Eglifes toutes les for-
» mes imaginables. Il eft bon même (ajoute-
il ) de ne les pas faire toutes fur
» le même plan : toutes les figures géométriques
, depuis le triangle jufqu'au
» cercle , peuvent fervir à varier fans ceffe
» ces édifices.
""
"
Comment concilier cette liberté avec
l'embarras où il s'eft trouvé dans l'ordonnance
de fon plan , pour le feul arrondiffement
du chevet dont il n'a pû venir
à bout , y rencontrant des inconvéniens
inévitables , de fon aveu ? ce qui l'a fait
conclure , fur ces confidérations , que le
mieux feroit de fe paſſer de rond - point :
c'eft auffi le parti qu'il a pris , fe réduifant
à la fimple ligne droite & aux angles
droits.
Cependant les célebres Architectes de
la nouvelle Rome , qui ont penfé (comme
lui ) qu'il fuffifoit de faire un édifice quel
conque d'une belle architecture , fans vifer
qu'à la fingularité de la compofition ,
n'ont pas été arrêtés par les difficultés
qui ont effrayé le nôtre , comme on le
1
158 MERCURE DE FRANCE.
w
A
voit dans les Eglifes dont Bonarotti
( ou Michel Ange ) les Cavaliers Bernin
, Borromini , Rainaldi , Volateran
Berretin , & quelques autres , ont été
les Architectes faifant des arrangemens
circulaires ou elliptiques de plu
fieurs chapelles autour du grand corps
de l'édifice , variées de toutes fortes de
figures agréables à la vûe , mais déplacées
pour une églife , en ce qu'elles en divifent
trop les objets , obligeant les fideles
affiftant au facrifice célebré fur différens
autels en même tems , de fe tourner
en tout tems , en fituations relativement
indécentes , dos à dos , de côté
& en face affez près pour fe toucher ,
ce qui ne peut manquer de caufer des
diftractions involontaires. Tel eft auffi à
peu près l'effet de la diftribution de lu
miere dans l'églife dont il s'agit , de la
compofition de notre auteur , dont les
rayons venant de tous côtés comme d'une
lanterne de vitraux qui enveloppent'
fans interruption fon fecond ordre de ,
colonnes ifolées , ne peuvent manquer
d'occuper , d'éblouir & de diftraire les fideles
en prieres , particulierement ceux
qui feront tournés au grand autel , dont
les yeux feront directement frappés des
rayons du haut & du bas ; en quoi n'ont
MAT 1755 154
92
pas péché nos Architectes modernes qui
ont appliqué l'autel principal contre le
mur de fond , qu'ils ont décoré d'un ta
bleau , & c. mais auffi ils ont péché contre
l'ancien ufage d'ifoler l'autel , autour du?
quel les cérémonies de l'Eglife exigent
qu'on puiffe tourner en certaines occa
fions , fuivant le rituel où il eft dit , Sacerdos
circuit ter altare , ufages dont ils n'ont
peut- être pas été inftruits , ou auxquels ils
ne fe font pas cru obligés d'avoir égards
comme le nôtre , en ce qui concerne la
figure des autels . 9al soulmů 33 un dị
Il veut , d'après une nouvelle mode qui
s'établit depuis peu , qu'on le faffe en tombeau
, fur un faux préjugé que ceux des
premiers fiecles étoient de même , parce
qu'on célébroit les faints myfleres fur les
tombeaux des Martirs ; ce qu'il faut entendre
des feuils endroits où il s'en trouvoir
, car il n'y en avoit pas par-tours &
quand il y en auroit eu , ce n'eft pas une rai
fon, car ils n'étoientpas immédiatement ſur
la caille ? mais au deffus du lieu où
repo
foient leurs corps , comme il confte par le
grand autel de S. Pierre de Rome , qui
eft bien fitué au deffus de ce qui nous
refté de feliques de S. Pierre & de S.
Paul ; cependant il n'eft pas fait en forme
de tombeau , quoiqu'il fort au deffus de
160 MERCURE DE FRANCE.
la chapelle fouterreine où elles font , à
laquelle on defcend ( comme je l'ai fait )
par un magnifique efcalier , dont la baluftrade
de marbre eft bordée d'une trèsgrande
quantité de lampes toujours allu
mées. Il fe peut qu'on ait fait fervir ,
par extraordinaire , la couverture d'un
tombeau de table pour le facrifice ; mais
j'ai prouvé que dans toutes les églifes
qui ont été faites neuves pendant les premiers
fiecles , l'autel y a toujours été fait
en forme de table , laquelle eft plus analogue
& fignificative que toute autre ,
de l'inftitution du S. Sacrement , faite
pendant le foupé de la Pâques , ce que
tout le monde fçait , & que l'Eglife
chante de la profe de S. Thomas d'Aquin
, quod in facra menfâ coena datum
non ambigitur.
1
Puifque le R. P. n'a rien répliqué aux
preuves que j'en ai données , il femble
que je puis préfumer qu'il en convient
fuivant la maxime que qui tacet commentire
videtur ; en ce cas il auroit pû, fe
faire honneur de cette docilité qu'il avoit
annoncée , en difant qu'on ne lui trouve
roit point d'entêtement.
Après avoir difcuté la difpofition de
fon églife , il refte à examiner fa confruction
, dont l'auteur de l'examen de
MA I..
1755.
161
fon effai fur Architecture a dreffé un
plan que le R. P. n'a point méconnu ,
quoiqu'il ait été gravé & publié , parce
qu'il eft exactement conforme au fien , qui
contient des chofes fi extraordinaires qu'on
ne peut s'empêcher d'en appercevoir les
défauts de régularité & de folidité.
Premierement quant à la régularité ,
à la feule infpection
de ce plan on eft
choqué du défaut de fymmétrie
dans l'arrangement
de fa colonnade
le long de
la nef & de la croifée , en ce que les
colonnes font accouplées
fuivant le modele
du portique
du Louvre , excepté
aux angles faillans de la rencontre
des
files de la nef & de la croifée , au fommet
defquels
il n'y en a qu'une à chacun
: or il eſt évident que c'eft là tout au
contraire
où cet accouplement
étoit plus
convenable
, & même plus néceffaire
qu'ailleurs
, pour donner de la culée à la
pouffée
des platebandes
, qui forment
les architraves
en retour à angle droit
de forte qu'outre
la beauté de la fymmétrie
il fe trouve de plus une néceffité
de
folidité.
Je fens bien que notre Architecte ayant
eu intention de prolonger l'alignement.
de fes bas côtés , comme il le dit dans
fon Effai , ( page 217 ) il n'auroit pu
162 MERCURE DE FRANCE.
ajouter une colonne à chaque retour de
l'angle , fans interrompre cet alignement ,
à quoi je ne lui vois pas de réponſe , que
celle qu'il a faite au reproche de l'enga
gement de fes colonnes dans les murs ,
qu'à néceffité il n'y a point de loi ; mais
celui qui péche dans la caufe n'eſt pas
excufable dans l'effet , c'eſt une maxime reçue
; il ne devoit donc pas s'engager dans
une ordonnance de deffein qui entraînoit
une telle faute néceffairement. Lorfque
le P. Cordemoy , dont il adopte les
idées jufqu'à les copier par-tout , propo
foit celle de Perrault fur l'accouplement
des colonnes , il ne parloit que d'une
nef d'églife , fans faire mention des retours
de la croifée , où l'on ne peut en
mettre moins de trois à chaque angle
faillant , celle du fommet ou pointe de
cet angle étant équivalente à deux , pour
faire face d'un couple de côté & d'au-'
tre.
Le fecond défaut qui concerne la folidité
, a été fuffifamment démontré dans
le livre intitulé , Examen de l'Efai fur
Achitecture de notre Auteur ; il eft er
effet vifible à tour homme qui eft initié
dans la conftruction , qu'une feule
colonne eft abfolument incapable de réfifrer
à une double pouffée des plateban
M A I. 1755. 163
1
des qui concourent à un angle droit ,
où elles pouffent au vuidé fuivant la
prolongation de la diagonale , quand
même ces platebandes ne feroient char
gées que du poids de leurs claveaux . II
n'eft pas néceffaire que j'infifte fur les
défauts déployés dans une douzaine des
pages du livre que je cite.
Cependant le R. P. ne fé tient pas pour
convaincu du rifque d'une fubverfion de
fon édifice , depuis qu'il a appris qu'on
faifoit préfentement des voûtes extrêmement
legeres , & fi bien liées dans les
parties qui la compofent , qu'on prétend
qu'elles ne pouffent point ; ce qui tran
che ( dit-il toutes les difficultés de folidi
té qu'on trouve à fon idée d'églife. Ce
font ces voûtes de briques pofées de plat
& doublées de même en plâtre , qui ont
été exécutées depuis long- tems en Rouffillon
, dont M. le Maréchal de Belle
Ifle a fait des épreuves il y a cinq ou
fix ans. S'il eft vrai ( ajoute cet Auteur )
qu'elles ne pouffent point , je n'en fais point
d'autres , me voilà délivré de l'embarras
» de la dépenfe , & de la mauffaderie
» des contreforts ; toute ma nef du haur
en bas eft en colonnes ifolées , je me
» contente d'envelopper tout le fecond
ordre par des vitraux continus , & fans
•
164 MERCURE DE FRANCE :
>> interruption- mon églife devient l'ou
" vrage le plus noble & le plus délicat ».
On pourroit ajouter & tellement foible ,
qu'il ne feroit pas étonnant qu'il fût culbuté
par un coup de vent , comme un
jeu de quilles , fuppofé qu'il eût été affez
équilibré pour ne s'être pas écroulé
avant que d'avoir été totalement achevé.
Avant que de donner fa confiance à
cette nouveauté , il y a encore bien des
chofes à confidérer .
Premierement qu'on ne peut indifféremment
exécuter ces voûtes en tous
lieux , parce qu'il y a plufieurs cantons
de provinces où il n'y a ni bonnes briques
, ni plâtre , mais feulement de la
chaux , du moilon & des pierres detaille
, comme ici à Breft , où l'on eft obligé
de faire venir de loin ces matériaux.
D'où il fuit que la dépenfe de ces auvrages
douteux excéderoit de beaucoup
celle de l'exécution fûre des yoûtes faites
à l'ordinaire , avec les bons matériaux
que l'on trouve fur les lieux.
Secondement qu'il eft fort incertain
que ces voûtes legeres en briques de plat
ne pouffent point du tout. Cette affertion
n'eft fondée que fur la fuppofition d'une
liaifon i folide , que les parties ne
forment plus qu'un feul corps d'égale
MA I. 1755. 165
confiftance , & par-tout uniforme , puifque
leur arrangement de pofition ne
concourt en rien à les foutenir mutuellement
, comme dans celui des voûtes de
pierres en coupe , auquel cas la folidité
dépend uniquement des excellentes qualités
des matériaux , lefquelles ne font ni
par- tout , ni toujours également conftantes
, de forte qu'on rifque tout fur leurs
moindres défauts ; les briques mal cuites
, ou de mauvaife pâte de terre , le
plâtre éventé ou mal gâché , ou employé
à contre-tems , peuvent empêcher cetre
confiftance uniforme & inébranlable qui
doit en réfulter . Puis le plâtre s'énerve
par les impreffions de l'air dans une fucceffion
de tems qui ne va pas à un fiecle
, mais feulement ( à ce qu'on dit ) a
la durée de la vie d'un homme bien
conftitué , après quoi il devient pouf,
c'eft-à-dire farineux ( fuivant le langage
des ouvriers ) ; ainfi il n'y auroit pas de
prudence de hazarder la perte d'un édi-
-fice auffi confidérable qu'eft celui d'une
églife , qui doit être faite pour durer
des fiecles , fur une conjecture qui fuppofe
qu'une voûte ne doit point pouffer , &
toujours fubfifter , quoique d'une largeur
de diametre ordinairement de 36 à 42
pieds d'étendue , qui excéde de beaucoup
་
166 MERCURE DE FRANCE.
celle des édifices pour l'habitation , dong
on a fait des épreuves.
"
On fçait que la pefanteur agit continuellement
, quoiqu'infenfiblement ; nous
en avons l'exemple dans les bois de la
meilleure confiftance , dont elle fait
alonger les fibres qu'elle ne peut
ne peut caffer.
Une poutre bien dreffée & pofée de niveau
, fans être chargée d'aucun poids
que de celui de fes parties , fe courbe
peu à peu en contre-bas ; & l'on voit
tous les jours des voûtes de bonne maçonnerie
, dont le mortier a fait le corps
depuis long-tems , s'ouvrir vers les reins ,
environ à 45 degrés , lorfque la réfiftan-
-ce des piédroits s'eft trouvée trop équilibrée
, ou diminuée par les moindres
accidens. On en a une preuve bien facheufe
& inquiétante encore aujourd'hui,
par la lézarde ou crevaffe qui s'eft faire
au grand dôme de l'églife de S. Pierre
de Rome , plus de 80 ans après fon édification
& perfection . Sur de telles ex-
-périences , un Architecte feroit inexcufable
de rifquer une conftruction vifiblement
trop foible.
-
•
C
On peut mettre dans le rang des idées
pittorefques celle d'envelopper tout le fecond
ordre de fon église , qui n'est que de
colonnes ifoléés par des vitraux continus
MAI.
1755 167
>
fans interruption , laquelle étant une
nouveauté inattendue fait tomber les
objections que j'avois fait concernant la
néceffité des bafes au rez de chauffée ,
pour foutenir un mur d'enceinte au fecond
ordre , où je comptois que devoient
être les bayes des vitraux , ouverts à dif
tances convenables dans les entre- colonnemens.
Mais il dit formellement que
tout eft vuide d'une colonne à l'autre , fans
aucune espece de piédroit . Tout étant
fupprimé par ce fyftême , l'objection que
je faifois eft du vieux ftyle , on ne bâtira
plus comme par le paſſé.
.
Il nous refte encore à examiner fon
idée d'une voûte à faire fur le milieu
de la croifée des deux berceaux qui couvrent
la nef & la traverfe de la croix de
fon plan , laquelle feroit ( comme je l'ai
dit ) tout naturellement une voûte d'arête
, qu'il trouve , ainfi que la plupart
des Architectes , trop fimple pour une
églife de goût , à laquelle on fubftitue
ordinairement un dôme , fuivant l'Architecture
moderne de la plupart des églifes
d'Italie , pour donner de la nouveauté ;
il rejette cette conftruction , & en fubftitue
une autre , qu'il avoit annoncée
dans fon Effai , d'une maniere fi myſtéricufe
qu'on ne pouvoit deviner que ce
168 MERCURE DE FRANCE.
fût la chofe du monde la plus ordinaire
qu'il a dévoilé dans fa réponſe à mes
remarques , par laquelle on voit que ce
n'eft plus qu'une voûte fphérique en pan .
dantif : en cet endroit ( dit - il ) on peut
» conftruire toute forte de voûte en cul-
» de-four , & en pandantif , qui empêche
( ajoute-t- il ) que fur les quatre
grands arcs-doubleaux , on éleve des
>> enroulemens qui , fuivant la diminution
» pyramidale , aillent ſe réunir à un couronnement
en portion de ſphere , rempli
par une Gloire ou une Apothéose.
» Ce centre de croifée couvert par une
» voûte ainfi percée à jour & décorée avec
» hardieffe , n'auroit- il pas quelque chofe
» de très-brillant & tout- à- fait pittoref
que ? Sans doute , c'eft un beau fujer de
décoration de théatre , fi les édifices fe
faifoient avec la même facilité que les
peintures , & n'exigeoient pas plus de
précaution ; mais malheureufement on
eft affujetti à la folidité & aux moyens
de prendre le jour fans percer plus haut
qu'il ne faut pour le ménager , & pourvoir
à l'écoulement des eaux de pluie ,
enforte qu'elles ne tombent point par ces
pans de la couverture
des combles qui fe croifent , ainfi que
les yoûtes des berceaux qu'ils couvrent ,
ouvertures : or les
ne
MA I.
1755. 169
ne laiffent pas de paffage à la lumiere fi
on ne s'élève au-deffus , auquel cas on,
retombe dans la néceflité de la conftruction
d'un dôme fur une tour à l'ordinaire , que
PAuteur condamne d'après fon maître le
P. Cordemoy , qui leur reproche du porteà-
faux .
On a lieu d'être furpris que quoiqu'il
ait profcrit les arcs doubleaux dans fon
effai , il en fafle ici mention , & qu'il y appuie
les enroulemens qui doivent porter la
coupole de l'apothéofe en cul de four , parce
qu'on y trouve plufieurs inconvéniens ;
l'un , que les affiettes de leur baſe devant
être de niveau entr'elles , elles ne peuvent
être pofées que fur les quatre clefs des arcs
doubleaux qui font dans cette fituation relative
, & ces parties ( les plus foibles des
voûtes ) ne paroiffent gueres convenables
pour foutenir ces enroulemens , qui , comme
de fimples nervûres , font chargées du
poids de la calotte fphérique . Secondement
parce que leur nombre ne fuffiroit pas pour
porter le contour de ce fegment , ainfi
percé à jour , à moins qu'il ne fût très-petit
, en approchant beaucoup de fon pôle ,
auquel cas , fi l'on enveloppe les enroulemens
de vitraux continus , comme il fait
à l'égard des colonnes du fecond ordre , ils
deviendront auffi fphériques en portions
H
170 MERCURE
DE FRANCE.
inclinés en furde
trapezes
courbes
plomb.
:
,
Les fera - t - on ainfi alors il faut renvoyer
l'exécution de ce projet à la côte du
Pérou , comme à Lima où il ne pleut jamais
mais fi l'on ne croit pas pouvoir les
faire de même à caufe de l'inconvénient de
l'écoulement des eaux de pluie , on fera
obligé , pour le faire à plomb & en abajour
, d'élever une tour fur la croifée des
berceaux , portant à faux fur les pandantifs,
& alors on retombe dans la conftruction.
ordinaire des dômes , ou du moins des
demi- dômes , plus ou moins élevés extérieurement
, fuivant le diametre de la voû
te fphérique , à laquelle cette tour fera
circonfcrite , fans paroître dans l'intérieur
que comme un-cul- de four en pandantif ,
portant immédiatement fur les panaches ,
élevés fur un pan coupé des angles faillans
de la croifée.
Cette conftruction n'a rien d'extraordi
naire ; nous en avons mille exemples , particulierement
à Rome dans les églifes de
Sainte Marie in Porticu , du deffein du Cavalier
Rainaldi ; à Sainte Marie in Vallicella
, de celui du vieux Longo ; à S. Charles
des quatre Fontaines , de celui du Cavalier
Borromini ; & fans aller fi loin , au Noviciat
des Jéfuites de Paris , excepté que cetMAI.
1755. 171
7
tere conftruction y eft fans grace , en ce que
les pandantifs n'y font pas féparés de la
calotte fphérique par une corniche horizontale
, qui lui forme une baſe , & met
à part une figure réguliere plus agréable à
la vûe que celle qui eft échancrée par les
lunettes des berceaux pénétrant la furface
fphérique ; fecondement , parce que le
fommet , ou fond de cette furface concave,
y eft obfcur , fon enfoncement n'étant pas
éclairé d'une lanterne comme dans les
églifes citées , où cette partie eft brillante
par une lumiere célefte , qui y defcend
naturellement , au lieu qu'au Noviciat elle
ne l'eft que par un peu de reflet qui renvoie
la lumiere de bas en haut ; ce défaut
que l'auteur de l'examen de l'Effai a déja
remarqué au fommet des berceaux qui
couvrent la nef & la croifée de fon églife
, eft encore ici plus remarquable , parce
que le reflet vient de plus loin , & remonte
plus haut . Je paffe fur un autre défaut
de largeur du pan coupé à chaque
angle de la croifée , lequel eft trop petit
pour fervir de baſe au panache.
Nous voilà donc au fait de cette voûte
de croifée d'églife , qui avoit été annoncée
comme une nouvelle invention , & qui
n'eſt rien moins . » C'étoit ( dit- on ) une
»forte de baldaquin , en façon de dôme ›
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
ود
» d'un deffein léger , qui puiffe fympathi
» fer avec l'idée de voûte ; dès lors ( ajoû
» toit l'auteur ) point de colonne , & rien
» de ce qui a befoin de porter dès les fondemens
, & un Architecte comprendra
fans peine les raifons qui me détermi-
» nent de propofer ainfi pour défigner une
» voûte qui aura toute la fingularité , tous
» les avantages des dômes fans en avoir les
inconvéniens .
"
,
11 eft clair qu'en admettant toutes ces
conditions à la lettre , il ne fatisfait en
aucune façon au problême. 1 ° . On ne peut
fon cul-de-four en pandantif pas dire que
ne porte fur rien qui vienne des fondemens
& qu'il n'y ait point de colonne , puifqu'il
y en a quatre , une à chaque angle faillant
de la croifée au rez de chauffée , & une
feconde en échafaudage au - deffus pour le
fecond ordre , ce qui en fait huit , à tout
compter ; la fupérieure fervant à porter le
pied du pandantif , porte fur la premiere
établie au rez de chauffée , par conféquent
dès lesfondemens : enfuite , le pandantif
établi fur ces colonnes , porte & rachete la
calotte fphérique de l'apothéofe ; donc par
une induction bien raifonnée , elle porte
dès les fondemens ; donc cette conſtruction
ne fatisfait point au problême.
Mais oferoit - on faire l'analyfe de ce
M.A I. 1755 173
fupport de tant de fardeaux ? on trouvera
qu'il fe réduit à une arête verticale de
l'angle faillant de l'architrave du premier
ordre , laquelle porte elle-même à faux ,
comme nous l'avons démontré ci - devant
dans l'examen de la fonction d'une colonne
fous un angle faillant.
Nos Architectes qui refpectent les principes
de l'art , font ordinairement un pan
coupé dans les angles de cette efpece, pour
y trouver un peu de baſe horizontale au
panache qui doit racheter le cul-de-four .
Pour finir , je pafferai fous filence bien
des chofes que j'aurois à dire fur la nouvelle
architecture en filigramme ; par
exemple , fur les pentes à ménager aux toîts
des bas côtés pour l'écoulement des eaux de
pluie , qu'on ne peut diriger qu'en s'élevant
du côté de la nef , & mafquant une
partie des vitraux du fecond ordre , lequel
eft établi immédiatement au -deffus de l'architrave
du premier , regnant de niveau
avec l'égoût extérieur des plafonds des bas
côtés , & de plus des chapelles qui l'écartent
encore du corps de la nef , d'où fuit
une plus grande hauteur de pente à donner
à cette partie inférieure qui reçoit auffi
l'égoût d'un côté du grand comble. J'en
pourrois dire autant & plus à l'égard du
baldaquin pittoresque ; mais je veux mon-
Hiij
374 MERCURE DE FRANCE.
trer que je ne cherche pas matiere à criti
quer , n'ayant d'autre intention que celle
de rendre ma réplique utile.
Au refte , je fuis très - obligé au R. Pere
Laugier de la maniere obligeante dont il
a parlé de moi dans fon prélude ; je lui en
fais mes très-humbles remercimens , fans
attention à ce que ce procédé de politeffe
ne s'eft pas toujours foutenu dans certains
momens où il lui a échapé des qualifications
de difcours , dont j'ai montré l'injuftice
; de forte qu'elles étoient réversibles
de droit à celui qui les avoit données malà-
propos , fi la qualité de Philofophe dont il
m'honore , & que je fais gloire de foutenir
en bonne part , ne me mettoit infiniment
au- deffus de ces petiteffes.
A Breft , le 2 Nov. 1754. FREZIER.
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Résumé : RESULTAT de la dispute entre le P. Laugier & M. Frezier, concernant le Goût de l'Architecture.
Le texte présente une dispute littéraire entre le Père Laugier et M. Frezier concernant le goût en architecture. Frezier affirme qu'il n'existe pas de beau essentiel en architecture, en raison des variétés des goûts particuliers de chaque nation et de leurs variations au fil du temps. Laugier, au contraire, soutient la possibilité d'une telle beauté, bien que aucun architecte n'ait encore réussi à la montrer dans ses ouvrages. Frezier critique Laugier pour sa contradiction concernant une église bâtie à Pékin, appréciée par les Chinois selon Laugier, mais non par le frère Attiret. Dans la seconde partie de la dispute, Laugier change d'avis et attaque Frezier sur la question des proportions harmoniques en architecture. Frezier répond que les architectes anciens et modernes n'ont jamais pensé à ces principes scientifiques, ce que Laugier conteste en suggérant que les architectes pourraient avoir trouvé le vrai par intuition. La dispute se poursuit sur la question des pilastres, que Laugier considère comme des innovations issues de l'ignorance. Frezier démontre que les pilastres sont essentiels pour soutenir les angles des entablements, contrairement aux colonnes. Laugier propose une solution pour éviter le porte-à-faux, mais Frezier la critique comme étant ridicule et ignorante. Frezier explique ensuite l'utilité des pilastres dans les habitations, soulignant que les colonnes ne peuvent pas servir de support dans ces contextes. Il conclut que les pilastres sont préférables aux colonnes pour des raisons pratiques et esthétiques. Le texte aborde également les proportions et la beauté des ordres architecturaux, soulignant que la colonne doit être vue perpendiculairement au mur pour que sa proportion soit respectée. Il critique l'enclavement des colonnes dans les murs, affirmant que cela altère leur beauté architecturale. Il compare les colonnes aux pilastres, notant que ces derniers, contrairement aux colonnes, ne perdent pas leur apparence en étant enclavés. Le texte discute des dispositions des églises, soulignant que le Père propose des plans sans se soucier de la conformité avec les usages anciens. Il critique la liberté excessive dans la conception des églises modernes, qui néglige la majesté du lieu et les cérémonies liturgiques. Il examine la construction de l'église proposée par le Père, critiquant le manque de symétrie et de solidité dans le plan. Il souligne que les colonnes isolées aux angles ne peuvent résister aux poussées des platebandes, ce qui compromet la stabilité de l'édifice. Enfin, le texte aborde les défis et les incertitudes liés à l'utilisation de nouvelles techniques de construction pour les voûtes d'églises. Il souligne plusieurs points critiques : l'indisponibilité de matériaux de qualité dans certaines régions, la solidité des voûtes légères en briques de plat, et les effets de la pesanteur sur les structures. Il critique une proposition de voûte sphérique en pendentif, jugée trop fragile et inadaptée aux contraintes climatiques. Le texte conclut que la nouvelle proposition de voûte ne répond pas aux exigences de solidité et de durabilité, et qu'elle nécessite des fondations et des supports similaires aux méthodes traditionnelles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3382
p. 174-176
HORLOGERIE. Lettre de M. le Paute à M. de Boissy.
Début :
Monsieur, la personne qui a bien voulu se charger à mon insçu de faire annoncer [...]
Mots clefs :
Cadrans
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HORLOGERIE. Lettre de M. le Paute à M. de Boissy.
HORLOGERIE.
Lettre de M. le Paute à M. de Boiffy.
Moni
Onfieur, la perfonne qui a bien voulu
fe charger à mon infçu de faire annoncer
dans le Mercure de Mars dernier
lesnouveaux cadrans que je fubftitue depuis
quelque tems aux cadrans d'émail , ignoroit
probablement que l'on avoit tenté avant
MA I. 1755. 175
moi divers moyens pour remplir le même
objet , ou a négligé d'en faire mention .
Cette omiffion a donné lieu à M. Dupont ,
Horloger de Paris , de croire que c'étoit
d'après lui que j'avois travaillé ; & j'ai
appris que plufieurs perfonnes croyoient
qu'en effer mes cadrans étoient les mêmes
que les fiens. Il eft vrai que depuis quelques
que tems il a employé des cadrans plats
dans lesquels les heures & minutes font
peintes für le verre , & dont le fond eft
une couche de maftic d'un affez beau blanc
appliquée fur le verre ; le prix d'ailleurs
de ces cadrans eft confidérable. Comme
ceux que l'on a vûs chez moi , Monfieur ,
font abfolument différens de ceux -là , qu'ils
n'y ont même aucun rapport , puifque je
n'emploie ni couleurs ni inaftic , ni quoi .
que ce foit qui ait rapport à la peinture
& qu'ils font imprimés , je vous prie de
vouloir bien prévenir l'erreur à cet égard .
Les miens d'ailleurs font d'un blanc plus
éclatant , d'un prix beaucoup moindre
ceux dont je viens de parler , le verre peut
être brifé fans perdre pour cela le cadran ;
chacun peut s'en affurer
foi-même en
les voyant chez moi.
par
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ces Avril 1755.
que
LE PAUTE:
>
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
LE S. LE
MAZURIER ,
Horlogeri
eft auteur d'une pendule à fecondes ,
fonnerie & à remontoir , dont le mouvement
n'a qu'une feule roue. Nous donnerons
le mois prochain le rapport de l'Académie
royale des Sciences fur cette piéce.
L'Artiſte , non content de la grande fimplicité
où il a fçu l'amener , a eu l'attention
d'y obferver une forme
extrêmement
gracieufe ; ce qui lui a donné lieu d'y ajuſter
un cadran de glace , au travers duquel
on apperçoit tous les effets.
On pourra la voir chez l'auteur tous les
jours de travail , depuis trois heures après
midi jufqu'à cinq.
Il demeure rue de la Harpe , à la Pendule
, au premier étage , près le College
d'Harcourt.
Lettre de M. le Paute à M. de Boiffy.
Moni
Onfieur, la perfonne qui a bien voulu
fe charger à mon infçu de faire annoncer
dans le Mercure de Mars dernier
lesnouveaux cadrans que je fubftitue depuis
quelque tems aux cadrans d'émail , ignoroit
probablement que l'on avoit tenté avant
MA I. 1755. 175
moi divers moyens pour remplir le même
objet , ou a négligé d'en faire mention .
Cette omiffion a donné lieu à M. Dupont ,
Horloger de Paris , de croire que c'étoit
d'après lui que j'avois travaillé ; & j'ai
appris que plufieurs perfonnes croyoient
qu'en effer mes cadrans étoient les mêmes
que les fiens. Il eft vrai que depuis quelques
que tems il a employé des cadrans plats
dans lesquels les heures & minutes font
peintes für le verre , & dont le fond eft
une couche de maftic d'un affez beau blanc
appliquée fur le verre ; le prix d'ailleurs
de ces cadrans eft confidérable. Comme
ceux que l'on a vûs chez moi , Monfieur ,
font abfolument différens de ceux -là , qu'ils
n'y ont même aucun rapport , puifque je
n'emploie ni couleurs ni inaftic , ni quoi .
que ce foit qui ait rapport à la peinture
& qu'ils font imprimés , je vous prie de
vouloir bien prévenir l'erreur à cet égard .
Les miens d'ailleurs font d'un blanc plus
éclatant , d'un prix beaucoup moindre
ceux dont je viens de parler , le verre peut
être brifé fans perdre pour cela le cadran ;
chacun peut s'en affurer
foi-même en
les voyant chez moi.
par
J'ai l'honneur d'être , &c.
Ces Avril 1755.
que
LE PAUTE:
>
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
LE S. LE
MAZURIER ,
Horlogeri
eft auteur d'une pendule à fecondes ,
fonnerie & à remontoir , dont le mouvement
n'a qu'une feule roue. Nous donnerons
le mois prochain le rapport de l'Académie
royale des Sciences fur cette piéce.
L'Artiſte , non content de la grande fimplicité
où il a fçu l'amener , a eu l'attention
d'y obferver une forme
extrêmement
gracieufe ; ce qui lui a donné lieu d'y ajuſter
un cadran de glace , au travers duquel
on apperçoit tous les effets.
On pourra la voir chez l'auteur tous les
jours de travail , depuis trois heures après
midi jufqu'à cinq.
Il demeure rue de la Harpe , à la Pendule
, au premier étage , près le College
d'Harcourt.
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Résumé : HORLOGERIE. Lettre de M. le Paute à M. de Boissy.
La lettre de M. le Paute à M. de Boiffy clarifie la confusion entourant les nouveaux cadrans d'horlogerie introduits par M. le Paute. Une annonce dans le Mercure de France a omis de mentionner que d'autres méthodes avaient été tentées auparavant, ce qui a conduit M. Dupont, un horloger parisien, à croire que M. le Paute avait utilisé ses idées. Plusieurs personnes pensaient également que les cadrans de M. le Paute étaient identiques à ceux de M. Dupont. Cependant, les cadrans de M. Dupont sont plats, avec des heures et des minutes peintes sur le verre et un fond en mastic blanc, à un prix élevé. En revanche, ceux de M. le Paute sont imprimés sans couleurs ni mastic, d'un blanc plus éclatant et à un prix plus bas. De plus, le verre peut être brisé sans endommager le cadran. M. le Paute demande à M. de Boiffy de corriger cette erreur. Par ailleurs, M. Mazurier a créé une pendule à secondes, sonnerie et remontoir, avec un mouvement simplifié à une seule roue. Cette pendule, d'une forme gracieuse, est équipée d'un cadran en glace permettant de voir tous les effets. Elle est visible chez l'auteur, rue de la Harpe, à la Pendule, au premier étage, près du Collège d'Harcourt, tous les jours de travail de 15h à 17h.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3383
p. 214
APPROBATION.
Début :
J'ai lû, par ordre de Monseigneur le Chancelier, le Mercure [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
APPROBATION
.
T'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de Mai , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion , A Pasis
, ce 30 Avril 1755.
GUIROY.
.
T'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chancelier
, le Mercure de Mai , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion , A Pasis
, ce 30 Avril 1755.
GUIROY.
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3384
s. p.
AVERTISSEMENT NOUVEAU.
Début :
Depuis que le Roi m'a donné le Mercure de France que je compose, je me [...]
Mots clefs :
Prix du Mercure, Journal, Abonnés
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVERTISSEMENT NOUVEAU.
AVERTISSEMENT
NOUVEAU.
DEpuis que le Roi m'a donné le Mercure
de France que je compofe , je me·
fuis occupé & je m'occupe fans ceffe à le·
rendre plus digne de l'attention du Public ;
j'ai porté mes foins jufques fur la manutention
& la régie de mon ouvrage. Le
compte que je m'en fuis fait rendre m'a
mis à portée de faire plufieurs réflexions ,
dont voici le réfultat.
Que le tems , ainfi qu'il eft ordinaire
avoit introduit différens abus dans le prix
de ce Journal , qu'il m'étoit important de
réformer.
Que par une efpece d'injuftice les Abonnés
, qui payent d'avance , & dont les nouveaux
engagemens qu'ils ont pris avec moi
me feront toujours facrés , n'avoient pas
plus d'avantage que ceux qui payent chaque
fois , ou même à qui l'on fait crédit.
Qu'au contraire , la néceffité , l'abondance
des matieres & le defir de fatisfaire
l'empreffement des perfonnes qui
envoient des pieces , avoient quelquefois
forcé de donner un quinzieme volume , &
de le faire payer aux Abonnés , qui , en
A ij
1
s'acquittant d'avance , n'avoient compté que
fur quatorze volumes , ce qui avoit caufe
leurjufte murmure.
Pour me mettre en état de répondre à
P'impatience des Auteurs , en donnant plus
d'étendue à chacun des articles qui partagent
mon Journal, je ne le bornerai plus à neuf
feuilles , j'y mettrai tout le papier dont
j'aurai befoin fuivant l'abondance des matieres
& l'exigence des cas. Je n'ai rien
épargné pour que le Public fût content de
la forme & de l'arrangement de l'impref
fion , ainfi que de la qualité & blancheur
du papier j'aurois voulu faire davantage
mais j'ai craint avec raifon de me charger
d'une dépenfe trop confidérable , ayant tou
jours en vue mes engagemens.
Je me trouve donc forcé d'augmenter le
prix du Mercure , & de le mettre à trentefix
fols pour ceux qui ne s'abonneront point
pour l'année, &ne payeront point d'avan
ce; car , je le repéte , je refpecte trop les
engagemens que j'ai pris avec mes Abonnés
, en recevant leurs foufcriptions & leurs
paiemens d'avance , pour rien changer par
rapport à eux au contraire , le volume
de chaque Mercure fera plus étendu
je redoublerai d'ardeur pour le rendre plus
intéreffant , & il ne leur en coûtera pas
davantage. Il est bien jufte que je leur
donne la préférence, puifque c'eft avec leurs
- fonds que j'ai fourni jufqu'à préfent à la
dépenfe de mon Journal ; je le déclare
leur en marquer ma reconnoiffance.
pour
Le Bureau fera toujours chez M.
LUTTON , Avocat & Greffier-Commis
au Greffe civil du Parlement , Commis qu
recouvrement du Mercure , rue Ste Anne ,
Butte S. Roch , entre deux Selliers , du
côté de la rue S. Honoré.
C'est à lui que je prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres pour m'être
remis , quant à la partie littéraire.
Le prix fera de trente-fix fols pour ceux
qui ne s'abonneront pas au Bureau , & de
trente fols pour ceux qui s'y abonneront ,
& paieront d'avance vingt-une livres pour
une année , àraifon de quatorze volumes ,
commencer par le mois qu'ils defireront.
Les perfonnes de province aufquelles on
l'enverra par la pofte , paieront trenteune
livres dix fols d'avance en s'abonnant
& elles le recevront franc de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir ou qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne paieront que
vingt-une livres d'avance pour une année .
Les perfonnes qui enverront leurs abonnemenspar
lapofte , en donneront avis , en
affranchiffant leurs lettres .
Les Libraires des provinces ou des pays
A iij
trangers qui voudront faire venir le Mercure,
écriront à l'adreffe ci-deffus.
Les paquets qui ne feront point affranchis
refteront au rebut.
L'on trouvera toujours quelqu'un en état
de répondre au Bureau , & le Sr LUTTON
obfervera d'y refter les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaque femaine après- midi.
On peut fe procurer par la voie du
Mercure les autres Journaux les livres
qu'ils annoncent , & tous autres générale-
~ment.
NOUVEAU.
DEpuis que le Roi m'a donné le Mercure
de France que je compofe , je me·
fuis occupé & je m'occupe fans ceffe à le·
rendre plus digne de l'attention du Public ;
j'ai porté mes foins jufques fur la manutention
& la régie de mon ouvrage. Le
compte que je m'en fuis fait rendre m'a
mis à portée de faire plufieurs réflexions ,
dont voici le réfultat.
Que le tems , ainfi qu'il eft ordinaire
avoit introduit différens abus dans le prix
de ce Journal , qu'il m'étoit important de
réformer.
Que par une efpece d'injuftice les Abonnés
, qui payent d'avance , & dont les nouveaux
engagemens qu'ils ont pris avec moi
me feront toujours facrés , n'avoient pas
plus d'avantage que ceux qui payent chaque
fois , ou même à qui l'on fait crédit.
Qu'au contraire , la néceffité , l'abondance
des matieres & le defir de fatisfaire
l'empreffement des perfonnes qui
envoient des pieces , avoient quelquefois
forcé de donner un quinzieme volume , &
de le faire payer aux Abonnés , qui , en
A ij
1
s'acquittant d'avance , n'avoient compté que
fur quatorze volumes , ce qui avoit caufe
leurjufte murmure.
Pour me mettre en état de répondre à
P'impatience des Auteurs , en donnant plus
d'étendue à chacun des articles qui partagent
mon Journal, je ne le bornerai plus à neuf
feuilles , j'y mettrai tout le papier dont
j'aurai befoin fuivant l'abondance des matieres
& l'exigence des cas. Je n'ai rien
épargné pour que le Public fût content de
la forme & de l'arrangement de l'impref
fion , ainfi que de la qualité & blancheur
du papier j'aurois voulu faire davantage
mais j'ai craint avec raifon de me charger
d'une dépenfe trop confidérable , ayant tou
jours en vue mes engagemens.
Je me trouve donc forcé d'augmenter le
prix du Mercure , & de le mettre à trentefix
fols pour ceux qui ne s'abonneront point
pour l'année, &ne payeront point d'avan
ce; car , je le repéte , je refpecte trop les
engagemens que j'ai pris avec mes Abonnés
, en recevant leurs foufcriptions & leurs
paiemens d'avance , pour rien changer par
rapport à eux au contraire , le volume
de chaque Mercure fera plus étendu
je redoublerai d'ardeur pour le rendre plus
intéreffant , & il ne leur en coûtera pas
davantage. Il est bien jufte que je leur
donne la préférence, puifque c'eft avec leurs
- fonds que j'ai fourni jufqu'à préfent à la
dépenfe de mon Journal ; je le déclare
leur en marquer ma reconnoiffance.
pour
Le Bureau fera toujours chez M.
LUTTON , Avocat & Greffier-Commis
au Greffe civil du Parlement , Commis qu
recouvrement du Mercure , rue Ste Anne ,
Butte S. Roch , entre deux Selliers , du
côté de la rue S. Honoré.
C'est à lui que je prie d'adreffer , francs
de port , les paquets & lettres pour m'être
remis , quant à la partie littéraire.
Le prix fera de trente-fix fols pour ceux
qui ne s'abonneront pas au Bureau , & de
trente fols pour ceux qui s'y abonneront ,
& paieront d'avance vingt-une livres pour
une année , àraifon de quatorze volumes ,
commencer par le mois qu'ils defireront.
Les perfonnes de province aufquelles on
l'enverra par la pofte , paieront trenteune
livres dix fols d'avance en s'abonnant
& elles le recevront franc de port.
Celles qui auront des occafions pour le
faire venir ou qui prendront les frais du
port fur leur compte , ne paieront que
vingt-une livres d'avance pour une année .
Les perfonnes qui enverront leurs abonnemenspar
lapofte , en donneront avis , en
affranchiffant leurs lettres .
Les Libraires des provinces ou des pays
A iij
trangers qui voudront faire venir le Mercure,
écriront à l'adreffe ci-deffus.
Les paquets qui ne feront point affranchis
refteront au rebut.
L'on trouvera toujours quelqu'un en état
de répondre au Bureau , & le Sr LUTTON
obfervera d'y refter les Mardi , Mercredi
& Jeudi de chaque femaine après- midi.
On peut fe procurer par la voie du
Mercure les autres Journaux les livres
qu'ils annoncent , & tous autres générale-
~ment.
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Résumé : AVERTISSEMENT NOUVEAU.
L'auteur du Mercure de France annonce des réformes pour améliorer la qualité et la gestion du journal. Il dénonce des abus dans le prix du journal et une injustice envers les abonnés payant d'avance, qui ne bénéficiaient pas plus d'avantages que ceux payant à la livraison. Parfois, un quinzième volume était ajouté et facturé aux abonnés, provoquant des réactions négatives. Pour répondre à l'impatience des auteurs et offrir plus d'espace aux articles, le journal ne sera plus limité à neuf feuilles. L'auteur a également amélioré la forme, l'arrangement de l'impression et la qualité du papier, tout en évitant des dépenses excessives. Le prix du Mercure sera augmenté à trente-six sols pour les non-abonnés. Les abonnés respectant leurs engagements ne verront pas leur prix augmenter et bénéficieront d'un volume plus étendu et d'un contenu plus intéressant. Le bureau du journal reste chez M. LUTTON, avocat et greffier-commis, avec des instructions pour l'envoi des paquets et lettres littéraires. Les tarifs pour les abonnements et les envois par la poste sont détaillés, ainsi que les modalités pour les libraires des provinces et des pays étrangers.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3385
p. 12-22
DE L'INDIFFERENCE EN MORALE, Par M. M***.
Début :
Les indifférens en morale se divisent en plusieurs classes : les uns n'envisagent [...]
Mots clefs :
Indifférence, Morale, Vertu, Société, Plaisanterie, Courage, Moeurs, Innocence, Principes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE L'INDIFFERENCE EN MORALE, Par M. M***.
DE L'INDIFFERENCE
LE
EN MORALE ,
Par M. M ***.
Es indifférens en morale fe divifent
en plufieurs claffes : les uns n'envifagent
dans le bien & le mal que leur préjudice
ou leur avantage perfonnel , & font
de l'un & de l'autre la régle de leur conduite
, n'admettant d'autre principe de
moeurs que l'intérêt particulier cette
efpece de caractere a pour baſe l'amour
aveugle de foi-même. Commençons par
exclure ces premiers du nombre des gens
de bien ; il ne leur faut que l'occafion &
du courage pour devenir des fcélerats.
La feconde claffe , plus voifine qu'on ne
penſe de la premiere , eftcompofée de ceux
qui ne s'attachent à rien , & qui s'amufent
de tout. Trop foibles , ou trop peu paffionnés
pour attenter à la fociété par de grands
crimes , ils fe contentent de la regarder
comme une fcéne qui fe joue pour eux
& à laquelle ils ne font intéreffés que par
le plaifir malin qu'ils y prennent : c'eft le
fyftême de ces prétendus philofophes , dif
ciples d'un infenfé qui rioit de tout. Héraclite
n'étoit digne que de pitié ; mais il
JUIN. 1755 ig
en étoit digne. Démocrite , au contraire
méritoit l'indignation publique , & fes
concitoyens lui firent grace en ne lui
envoyant qu'un Médecin . N'y avoit - il
donc du tems de Démocrite , ni des malheureux
à plaindre , ni des méchans à détefter
? Dans quel climat barbare fouffriroit-
on l'infenfibilité brutale de celui qui
feroit d'un patient l'objet de fa plaifanterie
? Or le crime fur l'échafaud eft-il plus
intéreffant que la vertu dans le malheur ,
ou que l'innocence dans l'oppreffion ?
Les hommes , dit - on , ne valent pas
qu'on prenne à leur fort un intérêt plus
vif ; le meilleur parti eft de s'en défendre
& de s'en amufer. S'en défendre , c'eſt
fageffe ; s'en amufer , c'eft infolence &
cruauté. Il eft peu de chofe dans la vie
dont puiffe rire un honnête homme : la
vertu lui infpire du refpect ; le crime , de
la haine ; le vice , de l'horreur & du mépris
; & peu de folies font affez indifférentes
pour ne lui paroître qu'un jeu . Je
fuis bien loin de profcrire la Comédie :
telle qu'elle eft , je la crois utile aux bonnes
moeurs ; mais la forme qu'on a été
obligé de lui donner pour plaire eft bien
honteuse à l'humanité ! plaifanter fur le
vice , j'aimerois prefqu'autant qu'on plaifantât
fur la vertu . Un fat qui s'aime &
14 MERCURE DE FRANCE.
qui s'admire tout feul , peut n'être que
ridicule ; mais l'avare qui arrête la circulation
du fang de l'état , qui dévore la
fubftance du peuple , eft-il un perfonnage
rifible : l'homme à bonnes fortunes , qui
met fa gloire à féduire les femmes pour
les deshonorer , le glorieux qui eft fort
étonné que fon femblable lui adreffe la
parole , & qui rougit en retrouvant fon
pere , devroient - ils être plaifans fur la
fcene ? paffe encore fi les fpectateurs ou les
acteurs étoient des finges ; mais rire de
fon femblable caractérisé par ces traits !
Cette façon de plaifanter fur ce que la
fociété a de plus honteux & de plus funeſte ,
a paffé du monde au théatre , car le monde
a fes farceurs ambulans .
On y voit de ces gens à bons mots , qui
fe moquent in promptu de tout ce qui fe
préfente. Mais comme la plaifanterie délicate
exige de l'efprit , & qu'on n'en a pas
quand on veut , la bêtife & la méchanceté
ont imaginé à la place l'art de dire d'un
air fat & d'un ton faux des contre - vérités
groffieres ; c'eft la fineffe des fots , & combien
n'eft- elle pas en ufage ?
Il fe trouve par hazard quelques railleurs
plaifans & fins ; mais comme ils fe rendent
les plus dangereux , ils font auffi les plus
mépriſables :- je dis méprifables , quoique
1
1
JUIN. 1755. 15
•
dangereux ; car la crainte & le mépris ne
font pas incompatibles. Je fçais qu'ils font
gloire d'être craints ; mais qu'ils confiderent
combien ce fentiment qu'ils infpirent
les rapproche des infectes vénimeux
& ils préféreront l'oubli à cette célébrité
odieufe .
Le fruit le moins amer de la plaifanterie
, c'eſt le ridicule , & le ridicule touche
au mépris : or , ou celui fur lequel vous
vous plaifez à le répandre a droit à l'ef-
-time publique , & vous voulez la lui ravir ;
ou il en eft indigne par fes vices , & vous
-vous complaifez à fes vices même , puiſque
vous en faites un jeu : complaiſance
cruelle & baffe , qui eft incompatible avec
la vertu.
Il fe paffe parmi nous des cruautés dans
ce genre que les fauvages auroient peine
à concevoir. Un homme qu'on a cru longtems
heureux , tombe tout - à - coup dans
l'infortune ; c'eft peu de s'en réjouir en
fecret , on le rend la fable publique , on
l'infulte par des bons mots : ce font là les
moeurs , non pas de la groffiere populace ,
mais d'un monde honnête & poli . Le peuple
va voir les exécutions , mais il n'y rit
pas . On me répondra que celui qu'on infulte
dans le malheur , infultoit les autres
du fein de la profpérité ; s'il eſt vrai , c'é16
MERCURE DE FRANCE.
toit un méchant de plus . S'il n'a pas mérité
fon fort , il faut le plaindre ; s'il l'a mérité
, il faut le plaindre doublement : il eft
malheureux , il n'eft plus tems de s'en venger.
Quand & comment faut- il donc fe
déclarer contre les méchans ? férieufement
& fur le fait : la fociété doit juger prévotablement
, & punir de même. On fe retranche
à dire qu'on n'attaque point l'honneur
de celui qu'on plaifante ; mais faut- il être
deshonoré pour être perdu ? Les méchans
fçavent mieux que perfonne que le ridicule
nuit plus que le vice. Je ne mets donc
entr'eux & des brigans , tels qu'on en punit
, d'autre différence que celle du prix du
larcin. » Le voleur qui prend ma bour fe ,
» a dit un Poëte anglois , ne me prend rien
» de réel ; c'eſt un bien de convention qui
» eft aujourd'hui à moi , demain à un au-
» tre ; c'eft peu de chofe , ce n'eft rien ;
»mais celui qui attaque ma réputation ,
» attente àmon être , à la fubftance de mon
» ame , à ce qui m'eft plus cher que la vie .
Je laiffe aux parties intéreffées à fe diſputer
l'avantage de la comparaifon. Les plai-
Lans ne manqueront pas de tourner en ridicule
mes principes , & ceux de Sakhrefpear
; ils ne me furprendront pas , ils m'offenferont
encore moins.
Je ne condamne point la plaifanterie
JUIN. 1755 17
douce , innocente & légere , telle qu'on
peut la faire à fon ami préfent , dont les
limites font fi difficiles à marquer , & le
milieu fi délicat à faifir : elle fuppofe un
bon efprit , & n'exclut pas un bon coeur. Je
condamne la plaifanterie perfonnelle , humiliante
& cruelle , qui eft à la portée des
hommes les plus dépourvus de délicateſſe
& de fentiment , & qui n'exige pour ta
Iens que de la méchanceté & de l'effronterie
; en un mot , la plaifanterie à la mode ,
efpece de poignard dont fe fervent avec
grace une bande d'honnêtes affaffins , contre
l'honneur des femmes & la probité des
hommes .
Il eſt dans la fociété une autre efpece
d'indifférens , dont le vice eft dans la foibleffe
; hommes fans caractere & fans principes
, qui , comme l'eau , n'ont ni goût ni
couleur , & qui contractent comme elle la
couleur & le goût de tout ce qu'ils touchent.
Vicieux fans malice , parce que le
vice domine , ils feroient vertueux fans.
courage fi la vertu dominoit ; l'ufage eft,
leur loi , l'exemple leur mobile , la honte
leur tyran leurs penchans font des impulfions
, leurs defirs des complaifances
feur ame même leur eft étrangere . On a
fait avec de l'argile des pyramides durables ;
on ne fera jamais de ces caracteres une
18 MERCURE DE FRANCE.
fubftance folide. Leur fluidité échappe aux
plus fortes impreffions , & fe prête aux.
plus légeres ; c'eft la matiere fubrile de
Defcartes , qui reçoit toutes les formes , &
qui n'en retient aucune. Tout ce qu'on
peut fouhaiter à cette nature mouvante
d'eft de tomber dans de bons moules & de
n'en fortir jamais. Ce n'eft point à cette
efpece d'indifférens que j'adreffe mes reproches
, ils rougiroient avec moi de les
avoir mérités , pour rougir un moment
après avec un autre qui leur reprocheroit
d'en avoir rougi ; car leur vie fe paffe à
fe defavouer eux - mêmes , & à détracter
leurs defaveus.
1.
Mais je reproche une indifférence plus
condamnable , parce qu'elle eft réfléchie &
raifonnée , à ceux qui fatisfaits de ne pas
contribuer au mal , fe difpenfent de contribuer
au bien , & qui renfermés en euxmêmes
fe mettent peu en peine de ce qui
fe paffe au dehors. L'amour du repos & le
mépris de tout le refte font les principes.
de cette efpece d'indifférence , qu'on a honorée
du nom de philofophie.
S'envelopper dans fa vertu voilà une
belle image , qui n'eſt pas toujours un beau
fentiment. Il eft des orages où l'on a befoin
de tout fon manteau ; mais lorsqu'on
n'eft plus fous la nue , il faut le prêter à
JUI N. 1755. 19
ceux qu'elle menace ou qu'elle inonde. La
retraite abfolue d'un homme utile à la fociété
, eft un homicide pour elle . Combien
celui qui a le courage de fe réfoudre à vivre
feul , ne feroit- il pas de bien à fes fentblables
s'il employoit ce courage à vivre
avec eux & pour eux ? puifqu'il eft en état
de fe fuffire , il ne dépendroit de perfonne
; car la fervitude mutuelle naît du befoin
d'être unis. Il auroit donc fur les autres
l'avantage & l'afcendant d'une ame
-libre. Déterminé à mourir à la fociété dès
"qu'il ne pourroit plus lui être utile , fa rẻ-
folution l'armeroit contre le vice d'une
force & d'une intrépidité nouvelle.
Fortis & afperas tractare ferpentes ,
Deliberata morte ferocior.
Deux raifons déterminent la retraite de
ce prétendu fage. La premiere eft l'inutilité
dont il croit être au parti duquel il peut
fe ranger lâche & dangereufe modeftie
d'un foldat qui prend la fuite au moment
de l'action , fur le prétexte que ce n'eſt
pas de lui que dépend le fort de la bataille.
La feconde raifon eft la force & le nombre
des méchans , auxquels l'homme de
bien qui leur réfifte , ne peur enfin que
20 MERCURE DE FRANCE.
fuccomber. Qu'eft ce à dire , fuccomber ?
Y a-t-il des échafauds dreffés pour les défenfeurs
de la juftice ou de l'innocence ? &
quand il y en auroit , c'eft le découragement
des bons qui fait la force des méchans
; la crainte qu'on a de ceux - ci en
exagere le nombre. Mais fût- il auffi grand
qu'on le fuppofe , comment eft compofé
ce parti fi redoutable ? d'une foule de fots
& de lâches , d'hommes fans lumieres &
fans principes , que la vérité fait pâlir , &
que la vertu fait trembler. Voilà les ennemis
qui font abandonner à de faux fages
les étendards de la vérité & de la vertu .
Je ne demande pas un grand effort aux
gens de bien ; qu'ils foient feulement auf
unis , auffi ardens , auffi conftans à ſe défendre
que leurs ennemis le font à les
attaquer ; la victoire n'eft pas douteufe .
N'avez- vous jamais remarqué combien de
méchans interdits au feul afpect d'un homme
connu pour être vertueux & ferme ?
Eh ! qui nous a rendus les réformateurs
du genre humain ? Qui l'intérêt de la vertu
, de la vérité , de l'innocence , dont
vous êtes , les uns pour les autres , les défenfeurs
& les garans. Votre ame n'appartient-
elle pas à la fociété comme les bras du
Laboureur ? & quel ufage ferez- vous de
votre ame , fi vous n'employez fa force &
JUIN. 1755. 21
fes lumieres en faveur du vrai , de l'honnête
& du jufte ?
Il eft deux fortes de retraite avantageufe
à la fociété : la retraite de celui qui fe recueille
en lui- même pour amaffer des tréfors
dont il enrichira fes femblables , & la
retraite de celui qui ferme fon ame à la
contagion du mal , fans interrompte la
communication du bien entre lui & la fociété
: la premiere convient plus particulierement
aux gens d'étude , & la feconde
aux gens d'affaires.
Pope , dans fon féjour à la campagne ,
fe compare à un fleuve qui fe groffit dans
fon cours de toutes les eaux qu'il rencontre
, pour en offrir le tribut à la cité où il
doit fe rendre. Sans m'éloigner de cette
image , ne puis- je point comparer un Magiftrat
, un Miniftre , un homme en place
dans fa retraite , à ces fontaines qu'on tient
fermées , de peur que quelque furieux en
empoiſonne le réfervoir , mais aufquelles
on laiffe une iffue , afin que leurs eaux
s'épanchent au befoin pour l'utilité publi
que ? Ainfi l'éloignement même de la fociété
doit tourner à fon avantage,
Je ne puis donc vivre pour moi feul
Non , fans être ingrat ; puifque vous ne
fçauriez être auffi étranger à la fociété
qu'elle vous feroit étrangere. N'euffiez22
MERCURE DE FRANCE.
vous que ce coin de terre qu'Horace demandoit
aux Dieux , la poffeffion ne vous
en eft acquife ou confervée que par ces
loix , cet ordre , cette diftribution , cet
enchaînement de dépendance & d'offices
auquel vous voulez vous fouftraire . Vos
befoins font les titres de vos devoirs ; il
n'eft qu'un afyle pour l'indépendance abfolue
, ce font les déferts , où chacun broute
& combat pour foi.
e
Ma vertu , dites-vous , m'eft plus chere
que tout le refte , & je veux la garantir
des écueils dont elle eft environnée . Mais
ne pouvez vous l'en garantir que par la
fuite ? Quelle eft cette vertu qui , pour être
en fûreté , a befoin d'être inacceffible !
Sçavez-vous ce que c'eft qu'être vertueux
dans le calme de la folitude ? c'eft être
brave dans la paix.
LE
EN MORALE ,
Par M. M ***.
Es indifférens en morale fe divifent
en plufieurs claffes : les uns n'envifagent
dans le bien & le mal que leur préjudice
ou leur avantage perfonnel , & font
de l'un & de l'autre la régle de leur conduite
, n'admettant d'autre principe de
moeurs que l'intérêt particulier cette
efpece de caractere a pour baſe l'amour
aveugle de foi-même. Commençons par
exclure ces premiers du nombre des gens
de bien ; il ne leur faut que l'occafion &
du courage pour devenir des fcélerats.
La feconde claffe , plus voifine qu'on ne
penſe de la premiere , eftcompofée de ceux
qui ne s'attachent à rien , & qui s'amufent
de tout. Trop foibles , ou trop peu paffionnés
pour attenter à la fociété par de grands
crimes , ils fe contentent de la regarder
comme une fcéne qui fe joue pour eux
& à laquelle ils ne font intéreffés que par
le plaifir malin qu'ils y prennent : c'eft le
fyftême de ces prétendus philofophes , dif
ciples d'un infenfé qui rioit de tout. Héraclite
n'étoit digne que de pitié ; mais il
JUIN. 1755 ig
en étoit digne. Démocrite , au contraire
méritoit l'indignation publique , & fes
concitoyens lui firent grace en ne lui
envoyant qu'un Médecin . N'y avoit - il
donc du tems de Démocrite , ni des malheureux
à plaindre , ni des méchans à détefter
? Dans quel climat barbare fouffriroit-
on l'infenfibilité brutale de celui qui
feroit d'un patient l'objet de fa plaifanterie
? Or le crime fur l'échafaud eft-il plus
intéreffant que la vertu dans le malheur ,
ou que l'innocence dans l'oppreffion ?
Les hommes , dit - on , ne valent pas
qu'on prenne à leur fort un intérêt plus
vif ; le meilleur parti eft de s'en défendre
& de s'en amufer. S'en défendre , c'eſt
fageffe ; s'en amufer , c'eft infolence &
cruauté. Il eft peu de chofe dans la vie
dont puiffe rire un honnête homme : la
vertu lui infpire du refpect ; le crime , de
la haine ; le vice , de l'horreur & du mépris
; & peu de folies font affez indifférentes
pour ne lui paroître qu'un jeu . Je
fuis bien loin de profcrire la Comédie :
telle qu'elle eft , je la crois utile aux bonnes
moeurs ; mais la forme qu'on a été
obligé de lui donner pour plaire eft bien
honteuse à l'humanité ! plaifanter fur le
vice , j'aimerois prefqu'autant qu'on plaifantât
fur la vertu . Un fat qui s'aime &
14 MERCURE DE FRANCE.
qui s'admire tout feul , peut n'être que
ridicule ; mais l'avare qui arrête la circulation
du fang de l'état , qui dévore la
fubftance du peuple , eft-il un perfonnage
rifible : l'homme à bonnes fortunes , qui
met fa gloire à féduire les femmes pour
les deshonorer , le glorieux qui eft fort
étonné que fon femblable lui adreffe la
parole , & qui rougit en retrouvant fon
pere , devroient - ils être plaifans fur la
fcene ? paffe encore fi les fpectateurs ou les
acteurs étoient des finges ; mais rire de
fon femblable caractérisé par ces traits !
Cette façon de plaifanter fur ce que la
fociété a de plus honteux & de plus funeſte ,
a paffé du monde au théatre , car le monde
a fes farceurs ambulans .
On y voit de ces gens à bons mots , qui
fe moquent in promptu de tout ce qui fe
préfente. Mais comme la plaifanterie délicate
exige de l'efprit , & qu'on n'en a pas
quand on veut , la bêtife & la méchanceté
ont imaginé à la place l'art de dire d'un
air fat & d'un ton faux des contre - vérités
groffieres ; c'eft la fineffe des fots , & combien
n'eft- elle pas en ufage ?
Il fe trouve par hazard quelques railleurs
plaifans & fins ; mais comme ils fe rendent
les plus dangereux , ils font auffi les plus
mépriſables :- je dis méprifables , quoique
1
1
JUIN. 1755. 15
•
dangereux ; car la crainte & le mépris ne
font pas incompatibles. Je fçais qu'ils font
gloire d'être craints ; mais qu'ils confiderent
combien ce fentiment qu'ils infpirent
les rapproche des infectes vénimeux
& ils préféreront l'oubli à cette célébrité
odieufe .
Le fruit le moins amer de la plaifanterie
, c'eſt le ridicule , & le ridicule touche
au mépris : or , ou celui fur lequel vous
vous plaifez à le répandre a droit à l'ef-
-time publique , & vous voulez la lui ravir ;
ou il en eft indigne par fes vices , & vous
-vous complaifez à fes vices même , puiſque
vous en faites un jeu : complaiſance
cruelle & baffe , qui eft incompatible avec
la vertu.
Il fe paffe parmi nous des cruautés dans
ce genre que les fauvages auroient peine
à concevoir. Un homme qu'on a cru longtems
heureux , tombe tout - à - coup dans
l'infortune ; c'eft peu de s'en réjouir en
fecret , on le rend la fable publique , on
l'infulte par des bons mots : ce font là les
moeurs , non pas de la groffiere populace ,
mais d'un monde honnête & poli . Le peuple
va voir les exécutions , mais il n'y rit
pas . On me répondra que celui qu'on infulte
dans le malheur , infultoit les autres
du fein de la profpérité ; s'il eſt vrai , c'é16
MERCURE DE FRANCE.
toit un méchant de plus . S'il n'a pas mérité
fon fort , il faut le plaindre ; s'il l'a mérité
, il faut le plaindre doublement : il eft
malheureux , il n'eft plus tems de s'en venger.
Quand & comment faut- il donc fe
déclarer contre les méchans ? férieufement
& fur le fait : la fociété doit juger prévotablement
, & punir de même. On fe retranche
à dire qu'on n'attaque point l'honneur
de celui qu'on plaifante ; mais faut- il être
deshonoré pour être perdu ? Les méchans
fçavent mieux que perfonne que le ridicule
nuit plus que le vice. Je ne mets donc
entr'eux & des brigans , tels qu'on en punit
, d'autre différence que celle du prix du
larcin. » Le voleur qui prend ma bour fe ,
» a dit un Poëte anglois , ne me prend rien
» de réel ; c'eſt un bien de convention qui
» eft aujourd'hui à moi , demain à un au-
» tre ; c'eft peu de chofe , ce n'eft rien ;
»mais celui qui attaque ma réputation ,
» attente àmon être , à la fubftance de mon
» ame , à ce qui m'eft plus cher que la vie .
Je laiffe aux parties intéreffées à fe diſputer
l'avantage de la comparaifon. Les plai-
Lans ne manqueront pas de tourner en ridicule
mes principes , & ceux de Sakhrefpear
; ils ne me furprendront pas , ils m'offenferont
encore moins.
Je ne condamne point la plaifanterie
JUIN. 1755 17
douce , innocente & légere , telle qu'on
peut la faire à fon ami préfent , dont les
limites font fi difficiles à marquer , & le
milieu fi délicat à faifir : elle fuppofe un
bon efprit , & n'exclut pas un bon coeur. Je
condamne la plaifanterie perfonnelle , humiliante
& cruelle , qui eft à la portée des
hommes les plus dépourvus de délicateſſe
& de fentiment , & qui n'exige pour ta
Iens que de la méchanceté & de l'effronterie
; en un mot , la plaifanterie à la mode ,
efpece de poignard dont fe fervent avec
grace une bande d'honnêtes affaffins , contre
l'honneur des femmes & la probité des
hommes .
Il eſt dans la fociété une autre efpece
d'indifférens , dont le vice eft dans la foibleffe
; hommes fans caractere & fans principes
, qui , comme l'eau , n'ont ni goût ni
couleur , & qui contractent comme elle la
couleur & le goût de tout ce qu'ils touchent.
Vicieux fans malice , parce que le
vice domine , ils feroient vertueux fans.
courage fi la vertu dominoit ; l'ufage eft,
leur loi , l'exemple leur mobile , la honte
leur tyran leurs penchans font des impulfions
, leurs defirs des complaifances
feur ame même leur eft étrangere . On a
fait avec de l'argile des pyramides durables ;
on ne fera jamais de ces caracteres une
18 MERCURE DE FRANCE.
fubftance folide. Leur fluidité échappe aux
plus fortes impreffions , & fe prête aux.
plus légeres ; c'eft la matiere fubrile de
Defcartes , qui reçoit toutes les formes , &
qui n'en retient aucune. Tout ce qu'on
peut fouhaiter à cette nature mouvante
d'eft de tomber dans de bons moules & de
n'en fortir jamais. Ce n'eft point à cette
efpece d'indifférens que j'adreffe mes reproches
, ils rougiroient avec moi de les
avoir mérités , pour rougir un moment
après avec un autre qui leur reprocheroit
d'en avoir rougi ; car leur vie fe paffe à
fe defavouer eux - mêmes , & à détracter
leurs defaveus.
1.
Mais je reproche une indifférence plus
condamnable , parce qu'elle eft réfléchie &
raifonnée , à ceux qui fatisfaits de ne pas
contribuer au mal , fe difpenfent de contribuer
au bien , & qui renfermés en euxmêmes
fe mettent peu en peine de ce qui
fe paffe au dehors. L'amour du repos & le
mépris de tout le refte font les principes.
de cette efpece d'indifférence , qu'on a honorée
du nom de philofophie.
S'envelopper dans fa vertu voilà une
belle image , qui n'eſt pas toujours un beau
fentiment. Il eft des orages où l'on a befoin
de tout fon manteau ; mais lorsqu'on
n'eft plus fous la nue , il faut le prêter à
JUI N. 1755. 19
ceux qu'elle menace ou qu'elle inonde. La
retraite abfolue d'un homme utile à la fociété
, eft un homicide pour elle . Combien
celui qui a le courage de fe réfoudre à vivre
feul , ne feroit- il pas de bien à fes fentblables
s'il employoit ce courage à vivre
avec eux & pour eux ? puifqu'il eft en état
de fe fuffire , il ne dépendroit de perfonne
; car la fervitude mutuelle naît du befoin
d'être unis. Il auroit donc fur les autres
l'avantage & l'afcendant d'une ame
-libre. Déterminé à mourir à la fociété dès
"qu'il ne pourroit plus lui être utile , fa rẻ-
folution l'armeroit contre le vice d'une
force & d'une intrépidité nouvelle.
Fortis & afperas tractare ferpentes ,
Deliberata morte ferocior.
Deux raifons déterminent la retraite de
ce prétendu fage. La premiere eft l'inutilité
dont il croit être au parti duquel il peut
fe ranger lâche & dangereufe modeftie
d'un foldat qui prend la fuite au moment
de l'action , fur le prétexte que ce n'eſt
pas de lui que dépend le fort de la bataille.
La feconde raifon eft la force & le nombre
des méchans , auxquels l'homme de
bien qui leur réfifte , ne peur enfin que
20 MERCURE DE FRANCE.
fuccomber. Qu'eft ce à dire , fuccomber ?
Y a-t-il des échafauds dreffés pour les défenfeurs
de la juftice ou de l'innocence ? &
quand il y en auroit , c'eft le découragement
des bons qui fait la force des méchans
; la crainte qu'on a de ceux - ci en
exagere le nombre. Mais fût- il auffi grand
qu'on le fuppofe , comment eft compofé
ce parti fi redoutable ? d'une foule de fots
& de lâches , d'hommes fans lumieres &
fans principes , que la vérité fait pâlir , &
que la vertu fait trembler. Voilà les ennemis
qui font abandonner à de faux fages
les étendards de la vérité & de la vertu .
Je ne demande pas un grand effort aux
gens de bien ; qu'ils foient feulement auf
unis , auffi ardens , auffi conftans à ſe défendre
que leurs ennemis le font à les
attaquer ; la victoire n'eft pas douteufe .
N'avez- vous jamais remarqué combien de
méchans interdits au feul afpect d'un homme
connu pour être vertueux & ferme ?
Eh ! qui nous a rendus les réformateurs
du genre humain ? Qui l'intérêt de la vertu
, de la vérité , de l'innocence , dont
vous êtes , les uns pour les autres , les défenfeurs
& les garans. Votre ame n'appartient-
elle pas à la fociété comme les bras du
Laboureur ? & quel ufage ferez- vous de
votre ame , fi vous n'employez fa force &
JUIN. 1755. 21
fes lumieres en faveur du vrai , de l'honnête
& du jufte ?
Il eft deux fortes de retraite avantageufe
à la fociété : la retraite de celui qui fe recueille
en lui- même pour amaffer des tréfors
dont il enrichira fes femblables , & la
retraite de celui qui ferme fon ame à la
contagion du mal , fans interrompte la
communication du bien entre lui & la fociété
: la premiere convient plus particulierement
aux gens d'étude , & la feconde
aux gens d'affaires.
Pope , dans fon féjour à la campagne ,
fe compare à un fleuve qui fe groffit dans
fon cours de toutes les eaux qu'il rencontre
, pour en offrir le tribut à la cité où il
doit fe rendre. Sans m'éloigner de cette
image , ne puis- je point comparer un Magiftrat
, un Miniftre , un homme en place
dans fa retraite , à ces fontaines qu'on tient
fermées , de peur que quelque furieux en
empoiſonne le réfervoir , mais aufquelles
on laiffe une iffue , afin que leurs eaux
s'épanchent au befoin pour l'utilité publi
que ? Ainfi l'éloignement même de la fociété
doit tourner à fon avantage,
Je ne puis donc vivre pour moi feul
Non , fans être ingrat ; puifque vous ne
fçauriez être auffi étranger à la fociété
qu'elle vous feroit étrangere. N'euffiez22
MERCURE DE FRANCE.
vous que ce coin de terre qu'Horace demandoit
aux Dieux , la poffeffion ne vous
en eft acquife ou confervée que par ces
loix , cet ordre , cette diftribution , cet
enchaînement de dépendance & d'offices
auquel vous voulez vous fouftraire . Vos
befoins font les titres de vos devoirs ; il
n'eft qu'un afyle pour l'indépendance abfolue
, ce font les déferts , où chacun broute
& combat pour foi.
e
Ma vertu , dites-vous , m'eft plus chere
que tout le refte , & je veux la garantir
des écueils dont elle eft environnée . Mais
ne pouvez vous l'en garantir que par la
fuite ? Quelle eft cette vertu qui , pour être
en fûreté , a befoin d'être inacceffible !
Sçavez-vous ce que c'eft qu'être vertueux
dans le calme de la folitude ? c'eft être
brave dans la paix.
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Résumé : DE L'INDIFFERENCE EN MORALE, Par M. M***.
Le texte 'De l'indifférence en morale' analyse diverses formes d'indifférence morale et distingue plusieurs catégories d'indifférents. La première classe regroupe ceux qui agissent par intérêt personnel, sans principes moraux, et peuvent devenir des criminels si l'occasion se présente. La seconde classe comprend ceux qui se désintéressent de tout et voient la société comme une scène de divertissement, se moquant des malheurs et des vertus des autres. Cette attitude est comparée à celle de philosophes comme Démocrite, qui riait des malheurs humains. Le texte critique la plaisanterie cruelle et méprisante, qui se moque des vices et des malheurs des autres. Il condamne ceux qui se réjouissent des infortunes des autres et qui ne prennent pas parti contre les méchants. Il distingue la plaisanterie innocente et légère de celle qui est personnelle, humiliante et cruelle. Une autre forme d'indifférence est celle des individus sans caractère ni principes, qui s'adaptent à leur environnement sans conviction. Le texte reproche également à ceux qui, satisfaits de ne pas contribuer au mal, se dispensent de contribuer au bien, se retranchant dans une indifférence réfléchie et raisonnée. Le texte appelle les gens de bien à s'unir et à défendre la vérité et la vertu contre les méchants. Il compare la retraite utile à celle des gens d'étude ou des gens d'affaires, qui peuvent enrichir la société de leurs connaissances ou de leur intégrité. Enfin, il souligne que la vertu ne peut être protégée par la fuite, mais doit être pratiquée dans la société pour être véritablement utile.
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3386
p. 24
VERS De M. P. à sa femme, après vingt-cinq ans de mariage, en 1755.
Début :
Comme une lueur passagere, [...]
Mots clefs :
Mariage, Femme
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texteReconnaissance textuelle : VERS De M. P. à sa femme, après vingt-cinq ans de mariage, en 1755.
VERS
De M. P. à fa femme , après vingt - cinq an
de mariage , en 1755. *
Comme une lueur paffagere ,
Cinq luftres de font écoulés
Depuis que dans l'ardeur d'une union fincere
Par un noeud folemnel nous fommes engagési
Une tendreffe mutuelle
En a rempli les plus beaux jours ;
Et j'en ai vû filer le cours
Sans ceffer d'être époux , amoureux & fidele.
Puis-je former de fouhait plus heureux.
Dans cet état digne d'envie,
Que de paffer le reſte de ma vie ,
Animé de ces mêmes feux ,
Avec cette tranquillité fuivie ,
Qui fait le plus doux de mes voeux
* Je les mets ici pour la fingularité & pour la
ban exemple.
De M. P. à fa femme , après vingt - cinq an
de mariage , en 1755. *
Comme une lueur paffagere ,
Cinq luftres de font écoulés
Depuis que dans l'ardeur d'une union fincere
Par un noeud folemnel nous fommes engagési
Une tendreffe mutuelle
En a rempli les plus beaux jours ;
Et j'en ai vû filer le cours
Sans ceffer d'être époux , amoureux & fidele.
Puis-je former de fouhait plus heureux.
Dans cet état digne d'envie,
Que de paffer le reſte de ma vie ,
Animé de ces mêmes feux ,
Avec cette tranquillité fuivie ,
Qui fait le plus doux de mes voeux
* Je les mets ici pour la fingularité & pour la
ban exemple.
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Résumé : VERS De M. P. à sa femme, après vingt-cinq ans de mariage, en 1755.
En 1755, M. P. écrit à son épouse après vingt-cinq ans de mariage, exprimant sa gratitude pour les cinq dernières années de bonheur et de tendresse. Il souligne la constance de son amour et de sa fidélité, souhaitant continuer à vivre dans cette tranquillité. Il met en avant la singularité et la banalité de leur longévité conjugale.
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3387
p. 38-39
LE MIROIR. FABLE I.
Début :
On voyoit au milieu d'une place publique, [...]
Mots clefs :
Miroir, Esprit
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texteReconnaissance textuelle : LE MIROIR. FABLE I.
LE MIROIR.
FABLE I.
ON voyoit au milieu d'une place publique ,
J'ignore chez quel peuple , il n'importe en quel
tems
Un Miroir merveilleux & d'utile fabrique ,
Où fe peignoit par art le naturel des gens.
Tout le monde accouroit à ce tableau fidéle.
Une coquette approche : elle y voit traits pour
traits
Ses petits ſoins jaloux & fes penchans fecrets.
Ha !` c'eſt ma voifine , dit- elle ;
C'eft fon efprit tout pur , je la reconnois là .
Le joli Miroir que voilà !
Et combien je m'en vais humilier la belle !
Un petit-maître fuccéda
Et la glace ,auffi - tôt préſente pour image ,
Tout Forgueil renfermé dans l'efprit d'un faquin .
Parbleu , je fuis ravi qu'on ait peint mon coufin ,
Dit l'homme , & je voudrois qu'il pût devenir
¡fage
t
En prenant des confeils de ce Miroir malin ..
JUIN.
39 1755.
" Après lui vint un vieux vilain
D'une efpece tout-à- fait rare .
Il tire une lunette , & fe regarde bien ;"
Puis ricanant d'un air bizare ,
C'est mon frere , dit- il , ce vieux fou , cet avare
Qui fe feroit fouetter pour accroître fon bien.
J'aurois un vrai plaifir à montrer fa léſine , ✨
Et pairois de bon coeur cette glace divine ,
Si l'on me la donnoit pour rien.
Dès que fut retiré ce ladre octogénaire ,
D'autres vinrent encor confulter le Miroir ;
Et chacun d'eux y vit fon voifin , fon compere ,
Sa belle -foeur , ou fa commere ;
Mais aucun ne s'y voulut voir .
Où l'envie apperçoit les foibleffes des autres
L'amour propre eft habile à nous voiler les nôtres .
Tout homme eft médifant & vain .
C'est un bonheur pour la Satyre :
Ses dures vérités ne nous feroient pas rire ,
Si la préfomption dont nâquit le dédain ,
Entre leurs traits & nous ne mettoit le prochain .
L. A.
FABLE I.
ON voyoit au milieu d'une place publique ,
J'ignore chez quel peuple , il n'importe en quel
tems
Un Miroir merveilleux & d'utile fabrique ,
Où fe peignoit par art le naturel des gens.
Tout le monde accouroit à ce tableau fidéle.
Une coquette approche : elle y voit traits pour
traits
Ses petits ſoins jaloux & fes penchans fecrets.
Ha !` c'eſt ma voifine , dit- elle ;
C'eft fon efprit tout pur , je la reconnois là .
Le joli Miroir que voilà !
Et combien je m'en vais humilier la belle !
Un petit-maître fuccéda
Et la glace ,auffi - tôt préſente pour image ,
Tout Forgueil renfermé dans l'efprit d'un faquin .
Parbleu , je fuis ravi qu'on ait peint mon coufin ,
Dit l'homme , & je voudrois qu'il pût devenir
¡fage
t
En prenant des confeils de ce Miroir malin ..
JUIN.
39 1755.
" Après lui vint un vieux vilain
D'une efpece tout-à- fait rare .
Il tire une lunette , & fe regarde bien ;"
Puis ricanant d'un air bizare ,
C'est mon frere , dit- il , ce vieux fou , cet avare
Qui fe feroit fouetter pour accroître fon bien.
J'aurois un vrai plaifir à montrer fa léſine , ✨
Et pairois de bon coeur cette glace divine ,
Si l'on me la donnoit pour rien.
Dès que fut retiré ce ladre octogénaire ,
D'autres vinrent encor confulter le Miroir ;
Et chacun d'eux y vit fon voifin , fon compere ,
Sa belle -foeur , ou fa commere ;
Mais aucun ne s'y voulut voir .
Où l'envie apperçoit les foibleffes des autres
L'amour propre eft habile à nous voiler les nôtres .
Tout homme eft médifant & vain .
C'est un bonheur pour la Satyre :
Ses dures vérités ne nous feroient pas rire ,
Si la préfomption dont nâquit le dédain ,
Entre leurs traits & nous ne mettoit le prochain .
L. A.
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Résumé : LE MIROIR. FABLE I.
Le texte relate l'existence d'un miroir magique installé sur une place publique, capable de révéler les traits de caractère des individus qui s'y regardent. Plusieurs personnes s'approchent du miroir et y voient les défauts de leurs voisins ou proches, mais jamais les leurs. Une coquette y observe les soins jaloux de sa voisine, un petit-maître y voit l'orgueil de son cousin, et un vieux vilain y perçoit l'avarice de son frère. Aucun observateur ne reconnaît ses propres défauts, préférant voir ceux des autres. Le texte conclut que l'envie et l'amour-propre empêchent les gens de voir leurs propres faiblesses, permettant ainsi à la satire de prospérer en se moquant des défauts des autres.
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3388
p. 39-42
LE MERLE. FABLE.
Début :
D'un bois fort écarté les divers habitans, [...]
Mots clefs :
Merle, Animaux, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE MERLE. FABLE.
LE MERLE.
FABLE.
D'un bois fort écarté les divers habitans ,
Animaux , la plupart fauvages , malfaiſans ,
40 MERCURE DE FRANCE.
De l'homme ignoroient l'exiſtence.
Nos femblables jamais ne pénétrerent là.
Un Merle en un couvent élevé dès l'enfance ,
Parvint , en voyageant , jufques chez ces gens - là ,
Il étoit beau parleur , & fortoit d'une cage
Où Merle de tout tems apprit à s'énoncer
En jeune oiſeau dévot & fage.
'Son zéle dans ce bois eut de quoi s'exercer .
Eclairons , difoit-il , nos freres miférables ;
Tout Merle à ce devoir par état engagé ,
Sous l'heureux joug de l'homme inftruit , apprie
voifé ,
Plus éclairé , plus faint , doit prêcher fes ſemblables.
Un jour donc notre oiſeau fur un arbre perché ,
Harangua vivement les plus confidérables
D'entre ces animaux à fon gré fi coupables.
Nouveau, Miffionnaire , il fuoit en prêchant.
D'abord on ne comprit fon difcours qu'avec peine
Il parloit d'un Etre puiffant
Qu'il nommoit homme , ayant l'univers pour
domaine ,
Sçachant tout , & pouvant , s'ils ne s'apprivoi
foient ,
Détruire par le feu toute leur race entiere:
Ours , tigres , fangliers étoient là qui bailloient
Mais à ce dernier trait ils dreffent la criniere.
Le Merle profitant d'un inftant précieux ,"
JUIN.
1755 42
Pagite , entre en fureur , & déploye à leurs yeux .
Les grands traits de l'art oratoire .
Efchine en fes difcours montroit moins d'action
On dit qu'il arracha des pleurs à l'auditoire.
Dans le bois chacun fonge à ſa converfion ,
Et tremble d'encourir la vengeance de l'homme.
Sur ce nouveau Roi qu'on leur nomme ,
Au docteur Merle ils font cent queſtions.
L'homme eft , répondoit- il , doué par la nature
De toutes les perfections.
Il a donc une belle hure ,
*
Dit le porc en l'interrompant ?
Sans doute qu'il reçut des cornes en partage ,
Dit le boeuf ? ( celui- ci ne fe trompoit pas tant
Le tigre prétendoit qu'il devoit faire rage
Avec les griffes & fes dents ;
Et l'ours qu'entre ſes bras il étouffoit les gens.
Les foibles s'en formoient des images pareilles ,
Et penfoient le douer d'attributs affez beaux ;
Le cerfen lui donnant des jambes de fufeaux ,
Et l'âne de longues oreilles.
Tout ce qui nous reffemble eft parfait à nos yeux :
Ces animaux fe peignoient l'homme
Comme l'homme fe peint le fouverain des cieux .
Les Sages prétendus de la Gréce & de Rome ,
Au poids de leur orgueil ofoient pefer les Dieux
Le peuple groffiffant ces traits injurieux ,
Repréfentoit l'Etre fuprême
42 MERCURE.DE FRANCE.
Plus ridicule que lui - même.
* Il est bien des Chrétiens qui n'en jugeht pas
mieux.
L. A.
Ces deux Fables font l'échantillon , ou
l'annonce d'un recueil de plufieurs autres
que l'Auteur doit bientôt donner au Public .
Je crois qu'elles doivent le prévenir en ſa
faveur.
FABLE.
D'un bois fort écarté les divers habitans ,
Animaux , la plupart fauvages , malfaiſans ,
40 MERCURE DE FRANCE.
De l'homme ignoroient l'exiſtence.
Nos femblables jamais ne pénétrerent là.
Un Merle en un couvent élevé dès l'enfance ,
Parvint , en voyageant , jufques chez ces gens - là ,
Il étoit beau parleur , & fortoit d'une cage
Où Merle de tout tems apprit à s'énoncer
En jeune oiſeau dévot & fage.
'Son zéle dans ce bois eut de quoi s'exercer .
Eclairons , difoit-il , nos freres miférables ;
Tout Merle à ce devoir par état engagé ,
Sous l'heureux joug de l'homme inftruit , apprie
voifé ,
Plus éclairé , plus faint , doit prêcher fes ſemblables.
Un jour donc notre oiſeau fur un arbre perché ,
Harangua vivement les plus confidérables
D'entre ces animaux à fon gré fi coupables.
Nouveau, Miffionnaire , il fuoit en prêchant.
D'abord on ne comprit fon difcours qu'avec peine
Il parloit d'un Etre puiffant
Qu'il nommoit homme , ayant l'univers pour
domaine ,
Sçachant tout , & pouvant , s'ils ne s'apprivoi
foient ,
Détruire par le feu toute leur race entiere:
Ours , tigres , fangliers étoient là qui bailloient
Mais à ce dernier trait ils dreffent la criniere.
Le Merle profitant d'un inftant précieux ,"
JUIN.
1755 42
Pagite , entre en fureur , & déploye à leurs yeux .
Les grands traits de l'art oratoire .
Efchine en fes difcours montroit moins d'action
On dit qu'il arracha des pleurs à l'auditoire.
Dans le bois chacun fonge à ſa converfion ,
Et tremble d'encourir la vengeance de l'homme.
Sur ce nouveau Roi qu'on leur nomme ,
Au docteur Merle ils font cent queſtions.
L'homme eft , répondoit- il , doué par la nature
De toutes les perfections.
Il a donc une belle hure ,
*
Dit le porc en l'interrompant ?
Sans doute qu'il reçut des cornes en partage ,
Dit le boeuf ? ( celui- ci ne fe trompoit pas tant
Le tigre prétendoit qu'il devoit faire rage
Avec les griffes & fes dents ;
Et l'ours qu'entre ſes bras il étouffoit les gens.
Les foibles s'en formoient des images pareilles ,
Et penfoient le douer d'attributs affez beaux ;
Le cerfen lui donnant des jambes de fufeaux ,
Et l'âne de longues oreilles.
Tout ce qui nous reffemble eft parfait à nos yeux :
Ces animaux fe peignoient l'homme
Comme l'homme fe peint le fouverain des cieux .
Les Sages prétendus de la Gréce & de Rome ,
Au poids de leur orgueil ofoient pefer les Dieux
Le peuple groffiffant ces traits injurieux ,
Repréfentoit l'Etre fuprême
42 MERCURE.DE FRANCE.
Plus ridicule que lui - même.
* Il est bien des Chrétiens qui n'en jugeht pas
mieux.
L. A.
Ces deux Fables font l'échantillon , ou
l'annonce d'un recueil de plufieurs autres
que l'Auteur doit bientôt donner au Public .
Je crois qu'elles doivent le prévenir en ſa
faveur.
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Résumé : LE MERLE. FABLE.
La fable 'Le Merle' narre l'histoire d'un merle élevé dans un couvent, qui voyage jusqu'à un bois habité par des animaux sauvages ignorant l'existence humaine. Le merle, bon orateur, décide de prêcher aux animaux pour les éclairer sur la puissance de l'homme. Il décrit l'homme comme un être tout-puissant capable de détruire toute leur race s'ils ne s'apprivoisent pas. Les animaux, d'abord perplexes, finissent par s'alarmer et posent de nombreuses questions au merle. Chaque animal imagine l'homme selon ses propres caractéristiques : le porc le voit avec une belle hure, le bœuf avec des cornes, le tigre avec des griffes et des dents. La fable critique les sages de la Grèce et de Rome, ainsi que certains chrétiens, pour avoir jugé les dieux ou le souverain divin de manière orgueilleuse et ridicule. Elle met en lumière la tendance humaine à projeter ses propres traits sur des entités supérieures.
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3389
p. 53-58
A. S. A. S. Mgr. le Comte de Clermont, protecteur de la Société littéraire de Chaalons-sur-Marne. ODE. Lue dans une séance particuliere de cette Société.
Début :
Chastes filles de l'harmonie, [...]
Mots clefs :
Société littéraire de Châlons-sur-Marne, Roi, Victoire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A. S. A. S. Mgr. le Comte de Clermont, protecteur de la Société littéraire de Chaalons-sur-Marne. ODE. Lue dans une séance particuliere de cette Société.
A. S. A. S. Mgr. le Comte de
Clermont , protecteur de la Société
littéraire de Chaalons -fur- Marne.
ODE
Lue dans une feance particuliere de cette
Société.
O Melibae Deus nobis hec otia fecit!
CHaftes
Virg. Eglog. I.
Haftes filles de l'harmonie ,
Meres des fublimes talens ,
Muſes , échauffez mon génie ,
Soutenez mes pas chancelans ;
Tranſporté d'une noble audace ,
J'ofe aujourd'hui fur le Parnaffe
Faire entendre de nouveaux fons ;
Penetres-moi , Dieu de la lyre ,
De ce poëtique délire
Qu'éprouvent tes vrais nourriffons.
C'est toi qui , fous le nom illuftre
D'un Prince , objet de notre amour ,
Viens de donner le plus beau luftre
Aux lieux où j'ai recu le jour ;
Sous les plus auguſtes aufpices ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Oui , deformais tes feux propices
Vont enflammer tous nos efprits ;
Et les lauriers fleuris du Pinde ,
Aux pampres du vainqueur de l'Inde
Vont ajouter un nouveau prix .
Rangs , honneurs , dignités frivoles ,
Tous vos titres font fuperfus ,
Vous êtes de vaines idoles ,
Pour qui l'encens ne fume plus :
Le talent ici s'apprécie ,
Le mérite feul affocie
Autant d'amis que de rivaux ;
Si dans l'ardeur qui les tranfporte
Quelqu'un fe diftingue & l'emporte ,
fes travaux.
Ce n'eft plus que par
O gloire , quelle eft ta puiffance
Sur les coeurs & fur les efprits !
Les arts te doivent leur naiſſance,
Et Bellone fes favoris :
Ton fouffle porte dans nos ames
Ce feu divin , ces vives flammes
Qu'Horace en lui fentoit brûler :
Aujourd'hui tout ici préfage
Qu'avec notre fang d'âge en âge
L'amour des arts va circuler .
Ils naiffent ces hommes utiles ,
Pour qui l'hiftoire a des appas ;
SK
JUIN 1755 . 55
Déja fous leurs plumes fertiles
Revivent d'illuftres prélats * ;
Bientôt , fages dépofitaires ,
Ils nous tranfmettront des myfteres
Qu'il nous eft honteux d'ignorer ;
Et nous verrons dans leur ouvrage ,
Des vertus le fare affemblage ,
Qu'en lui Choifeul ** fait admirer.
Déja l'exacte anatomie ,
L'oeil appliqué fur notre corps ,
De fon admirable harmonie
Nous découvre tous les refforts ;
A jamais , fcience divine ,
Tu feras de la Médecine
La régle fûre & le flambeau ;
Et fi tu ne lui fers de guide ,
C'eft fouvent un art homicide
Qui nous précipite au tombeau.
Ceffez , mortels , ceffez vos plaintes ,
Vous ne fouffrirez pas toujours ,
Les Parques fe verront contraintes
A vous filer de plus longs jours ;
De la Chymie infatigable ,
L'art merveilleux & fecourable
Un des Membres de cette Société travaille à
P'hiftoire des Evêques de Chaalons.
** M. de Choiseul actuellement Evêque de
'Chaalons.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt adoucira vos maux >
Et rétablira votre force
Par l'alliance ou le divorce
Et des plantes & des métaux.
Raffûrez - vous , veuves , pupiles ,
Vos droits feront mieux affermis
Vous trouverez de fûrs aſyles
Dans les Tribunaux de Thémis :
L'étude , la faine éloquence
En s'armant pour votre défenſe
Feront briller la vérité ;
Nouveaux peres de la patrie ,
Vos Juges , comme Barberie * ,
Feront triompher l'équité.
>
Du regne heureux de ton Augufte
Rome , ceffe de te vanter ;
Sous un Roi plus grand & plus jufte
La France a droit de l'emporter ;
L'ami d'Horace & de Virgile
Fut un Romain prefque inutile ,
Trop renfermé dans le repos :
Digne du fang qui l'a fait naître ,
En lui Clermont nous fait connoître
Et le Mécene & le héros.
Je vois ce guerrier intrépide ,
* M. de Barberie de Saint- Contest de la Chataigneraye
, actuellement Intendant de Champagne.
JÚ IN. 57
1755.
A la tête de nos foldats ,
Braver dans fa courſe rapide
Et les frayeurs & le trépas.
C'eft vainement , lion belgique ,
Que d'un fort prochain & tragique
Tu veux reculer les momens ;
A fa gloire Clermont ſenſible ,
Va bientôt de fon bras terrible
Etouffer tes rugiffemens.
Déja notre héros s'avance :
Quels bruits , quels cris , quelles terreurs !
L'affreufe mort qui le devance ,
Imprime par-tout fes horreurs ;
Namur écrasé fous fa foudre ,
Anvers prêt à tomber en poudre ,
Sont pour lui de trop foibles coups :
Il n'eft point de borne à fa gloire ,
Une plus brillante victoire
L'attend à Lawfeld * , à Raucoux **,
* Village des Pays- bas remarquable par la victoire
que le Roi remporta fur les Alliés le 2 Juillet
1747.
** Nom de lieu près de Liége , célebre par la victoire
complette que le Roi remportafur l'armée combinée
des Anglois , Autrichiens & Hollandois , le
11 Octobre 1746.
Mgr le Comte de Clermont donna dans ces deux
batailles des marques fingulieres de fſon intrépidité
& defa valeur.
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
Ceffez , Mufe trop indifcrete ;
Pourquoi rappeller la douleur
Qu'une pitié tendre & fecrete
Portoit jufqu'au fond de fon coeur ?
Ce Prince , au milieu des alarmes ,
Sur les vaincus verfoit des larmes ,
Il n'en paroîtra que plus grand ;
Louis , l'univers contemple
, que
Et Clermont nous font un exemple
Qu'on peut être homme & conquerant.
Par M. Meunier , ' Avocat en Par
lement , & membre de la Société
littéraire de Châlons -fur- Marne.
Clermont , protecteur de la Société
littéraire de Chaalons -fur- Marne.
ODE
Lue dans une feance particuliere de cette
Société.
O Melibae Deus nobis hec otia fecit!
CHaftes
Virg. Eglog. I.
Haftes filles de l'harmonie ,
Meres des fublimes talens ,
Muſes , échauffez mon génie ,
Soutenez mes pas chancelans ;
Tranſporté d'une noble audace ,
J'ofe aujourd'hui fur le Parnaffe
Faire entendre de nouveaux fons ;
Penetres-moi , Dieu de la lyre ,
De ce poëtique délire
Qu'éprouvent tes vrais nourriffons.
C'est toi qui , fous le nom illuftre
D'un Prince , objet de notre amour ,
Viens de donner le plus beau luftre
Aux lieux où j'ai recu le jour ;
Sous les plus auguſtes aufpices ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Oui , deformais tes feux propices
Vont enflammer tous nos efprits ;
Et les lauriers fleuris du Pinde ,
Aux pampres du vainqueur de l'Inde
Vont ajouter un nouveau prix .
Rangs , honneurs , dignités frivoles ,
Tous vos titres font fuperfus ,
Vous êtes de vaines idoles ,
Pour qui l'encens ne fume plus :
Le talent ici s'apprécie ,
Le mérite feul affocie
Autant d'amis que de rivaux ;
Si dans l'ardeur qui les tranfporte
Quelqu'un fe diftingue & l'emporte ,
fes travaux.
Ce n'eft plus que par
O gloire , quelle eft ta puiffance
Sur les coeurs & fur les efprits !
Les arts te doivent leur naiſſance,
Et Bellone fes favoris :
Ton fouffle porte dans nos ames
Ce feu divin , ces vives flammes
Qu'Horace en lui fentoit brûler :
Aujourd'hui tout ici préfage
Qu'avec notre fang d'âge en âge
L'amour des arts va circuler .
Ils naiffent ces hommes utiles ,
Pour qui l'hiftoire a des appas ;
SK
JUIN 1755 . 55
Déja fous leurs plumes fertiles
Revivent d'illuftres prélats * ;
Bientôt , fages dépofitaires ,
Ils nous tranfmettront des myfteres
Qu'il nous eft honteux d'ignorer ;
Et nous verrons dans leur ouvrage ,
Des vertus le fare affemblage ,
Qu'en lui Choifeul ** fait admirer.
Déja l'exacte anatomie ,
L'oeil appliqué fur notre corps ,
De fon admirable harmonie
Nous découvre tous les refforts ;
A jamais , fcience divine ,
Tu feras de la Médecine
La régle fûre & le flambeau ;
Et fi tu ne lui fers de guide ,
C'eft fouvent un art homicide
Qui nous précipite au tombeau.
Ceffez , mortels , ceffez vos plaintes ,
Vous ne fouffrirez pas toujours ,
Les Parques fe verront contraintes
A vous filer de plus longs jours ;
De la Chymie infatigable ,
L'art merveilleux & fecourable
Un des Membres de cette Société travaille à
P'hiftoire des Evêques de Chaalons.
** M. de Choiseul actuellement Evêque de
'Chaalons.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt adoucira vos maux >
Et rétablira votre force
Par l'alliance ou le divorce
Et des plantes & des métaux.
Raffûrez - vous , veuves , pupiles ,
Vos droits feront mieux affermis
Vous trouverez de fûrs aſyles
Dans les Tribunaux de Thémis :
L'étude , la faine éloquence
En s'armant pour votre défenſe
Feront briller la vérité ;
Nouveaux peres de la patrie ,
Vos Juges , comme Barberie * ,
Feront triompher l'équité.
>
Du regne heureux de ton Augufte
Rome , ceffe de te vanter ;
Sous un Roi plus grand & plus jufte
La France a droit de l'emporter ;
L'ami d'Horace & de Virgile
Fut un Romain prefque inutile ,
Trop renfermé dans le repos :
Digne du fang qui l'a fait naître ,
En lui Clermont nous fait connoître
Et le Mécene & le héros.
Je vois ce guerrier intrépide ,
* M. de Barberie de Saint- Contest de la Chataigneraye
, actuellement Intendant de Champagne.
JÚ IN. 57
1755.
A la tête de nos foldats ,
Braver dans fa courſe rapide
Et les frayeurs & le trépas.
C'eft vainement , lion belgique ,
Que d'un fort prochain & tragique
Tu veux reculer les momens ;
A fa gloire Clermont ſenſible ,
Va bientôt de fon bras terrible
Etouffer tes rugiffemens.
Déja notre héros s'avance :
Quels bruits , quels cris , quelles terreurs !
L'affreufe mort qui le devance ,
Imprime par-tout fes horreurs ;
Namur écrasé fous fa foudre ,
Anvers prêt à tomber en poudre ,
Sont pour lui de trop foibles coups :
Il n'eft point de borne à fa gloire ,
Une plus brillante victoire
L'attend à Lawfeld * , à Raucoux **,
* Village des Pays- bas remarquable par la victoire
que le Roi remporta fur les Alliés le 2 Juillet
1747.
** Nom de lieu près de Liége , célebre par la victoire
complette que le Roi remportafur l'armée combinée
des Anglois , Autrichiens & Hollandois , le
11 Octobre 1746.
Mgr le Comte de Clermont donna dans ces deux
batailles des marques fingulieres de fſon intrépidité
& defa valeur.
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
Ceffez , Mufe trop indifcrete ;
Pourquoi rappeller la douleur
Qu'une pitié tendre & fecrete
Portoit jufqu'au fond de fon coeur ?
Ce Prince , au milieu des alarmes ,
Sur les vaincus verfoit des larmes ,
Il n'en paroîtra que plus grand ;
Louis , l'univers contemple
, que
Et Clermont nous font un exemple
Qu'on peut être homme & conquerant.
Par M. Meunier , ' Avocat en Par
lement , & membre de la Société
littéraire de Châlons -fur- Marne.
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Résumé : A. S. A. S. Mgr. le Comte de Clermont, protecteur de la Société littéraire de Chaalons-sur-Marne. ODE. Lue dans une séance particuliere de cette Société.
Lors d'une séance particulière de la Société littéraire de Châlons-sur-Marne, sous la protection de Mgr le Comte de Clermont, une ode a été lue. L'auteur invoque les Muses pour inspirer son génie et exprime sa gratitude envers un prince illustre qui a apporté un grand lustre à la région. Il célèbre le talent et le mérite, soulignant que les arts et les lettres sont valorisés au sein de cette société. L'ode mentionne les contributions des membres de la société dans divers domaines tels que l'histoire, la médecine et le droit. Elle rend hommage au Comte de Clermont pour ses exploits militaires, notamment lors des batailles de Lawfeld et de Raucoux. Le texte se termine par une réflexion sur la grandeur et la pitié du prince, illustrant qu'il est possible de combiner humanité et conquêtes militaires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3390
p. 63
VERS Aux Habitans de Lyon*.
Début :
Il est vrai que Plutus est au rang de vos Dieux, [...]
Mots clefs :
Dieu, Dieux, Lyon
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texteReconnaissance textuelle : VERS Aux Habitans de Lyon*.
VERS
Aux Habitans de Lyon *.
IL eft vrai que Plutus eft au rang de vos Dieux ,
Et c'eſt un riché appui pour votre aimable ville ;
Il n'a point de plus bel afyle :
Ailleurs il eſt aveugle , il a chez vous des yeux.
Il n'étoit autrefois que Dieu de la richeſſe ,
Vous en faites le Dieu des arts :
J'ai vu couler dans vos remparts
Les ondes du Pactole & les eaux du Permeffe.
* On les attribue à M. de V....
Aux Habitans de Lyon *.
IL eft vrai que Plutus eft au rang de vos Dieux ,
Et c'eſt un riché appui pour votre aimable ville ;
Il n'a point de plus bel afyle :
Ailleurs il eſt aveugle , il a chez vous des yeux.
Il n'étoit autrefois que Dieu de la richeſſe ,
Vous en faites le Dieu des arts :
J'ai vu couler dans vos remparts
Les ondes du Pactole & les eaux du Permeffe.
* On les attribue à M. de V....
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3391
p. 64-65
VERS A Mlle Puvigné, dansant en Hébé dans l'Opera de Castor & Pollux.
Début :
Pollux va quitter l'Empirée, [...]
Mots clefs :
Opéra, Regards, Amour
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texteReconnaissance textuelle : VERS A Mlle Puvigné, dansant en Hébé dans l'Opera de Castor & Pollux.
VERS
A Mile Puvigné , danfant en Hébé dans
l'Opera de Caftor & Pollux.
Pollux
Ollux va quitter l'Empirée ,
Et ravir fon frere au trépas.
Hebé , pour retenir les pas ,
Opofe à fa vûe égarée
Ses careffes & les apas ;
Le teint coloré de l'Aurore ,
Les regards de Vénus , les pas de Terpficore ,
Et la décence de Pallas.
Il s'émeut , il s'arrête , il contemple , il admire ;
Il fuit , il revient , il foupire ,
Il s'attendrit ; Caftor eft oublié :
N'en rougis point , Hebé te juſtifie .
Que vois-je tout- à- coup le Héros facrifie
Le plaifir au devoir , l'amour à l'amitié ;
Il cache des regrets qu'il ne fçauroit contraindre.
Digne à la fois d'eftime & de pitié ,
On doit le louer & le plaindre.
Mais quoi l'objet qui l'avoit enchaîné ,
N'eft point une Déeffe ,
C'eft la charmante Puvigné ,
Cette Danfeuſe enchantereffe ,
Qui par fes doux regards & fes talens divers ,
JUIN. 1755. 65
Etonne , ravit , intéreffe
Paris , la France & l'Univers.
Sur fes levres l'amour reſpire ;
Ses bras forment de tendres fers ;
Et je vois à fes pieds les aîles de Zéphire.
Des Graces elle a le fourire ,
Le port & la légereté ;
Elle peint le defir , même la volupté ,
Sans reffentir ce quelle infpire.
Pollux à tant d'attraits a-t- il dû réſiſter ?
A-t-il pû t'immoler à l'amour fraternelle ?
Non , Puvigné , je dois le détefter ,
Et tu rends à mes yeux fa vertu criminelle .
Mais par fa fuite & fes dédains ,
Si ta beauté fut outragée ,
Choifis entre tous les humains
Par qui tu veux être vengée.
Mailbol.
A Mile Puvigné , danfant en Hébé dans
l'Opera de Caftor & Pollux.
Pollux
Ollux va quitter l'Empirée ,
Et ravir fon frere au trépas.
Hebé , pour retenir les pas ,
Opofe à fa vûe égarée
Ses careffes & les apas ;
Le teint coloré de l'Aurore ,
Les regards de Vénus , les pas de Terpficore ,
Et la décence de Pallas.
Il s'émeut , il s'arrête , il contemple , il admire ;
Il fuit , il revient , il foupire ,
Il s'attendrit ; Caftor eft oublié :
N'en rougis point , Hebé te juſtifie .
Que vois-je tout- à- coup le Héros facrifie
Le plaifir au devoir , l'amour à l'amitié ;
Il cache des regrets qu'il ne fçauroit contraindre.
Digne à la fois d'eftime & de pitié ,
On doit le louer & le plaindre.
Mais quoi l'objet qui l'avoit enchaîné ,
N'eft point une Déeffe ,
C'eft la charmante Puvigné ,
Cette Danfeuſe enchantereffe ,
Qui par fes doux regards & fes talens divers ,
JUIN. 1755. 65
Etonne , ravit , intéreffe
Paris , la France & l'Univers.
Sur fes levres l'amour reſpire ;
Ses bras forment de tendres fers ;
Et je vois à fes pieds les aîles de Zéphire.
Des Graces elle a le fourire ,
Le port & la légereté ;
Elle peint le defir , même la volupté ,
Sans reffentir ce quelle infpire.
Pollux à tant d'attraits a-t- il dû réſiſter ?
A-t-il pû t'immoler à l'amour fraternelle ?
Non , Puvigné , je dois le détefter ,
Et tu rends à mes yeux fa vertu criminelle .
Mais par fa fuite & fes dédains ,
Si ta beauté fut outragée ,
Choifis entre tous les humains
Par qui tu veux être vengée.
Mailbol.
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Résumé : VERS A Mlle Puvigné, dansant en Hébé dans l'Opera de Castor & Pollux.
Le poème est dédié à Mile Puvigné, qui incarne Hébé dans l'opéra 'Castor et Pollux'. Pollux, prêt à quitter l'Empyrée pour sauver son frère Castor, est retenu par la beauté et les charmes d'Hébé. Mile Puvigné utilise ses attraits pour convaincre Pollux de rester. Ému, Pollux admire Hébé mais choisit finalement le devoir et l'amitié fraternelle. Le poème met en avant la beauté et le talent de Mile Puvigné, qui captivent Paris, la France et l'univers. Malgré ses efforts, Hébé ne parvient pas à retenir Pollux. Le texte se conclut par une invitation à Mile Puvigné de choisir un vengeur parmi les hommes, suggérant que sa beauté a été offensée par le départ de Pollux.
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Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3392
p. 66
ENIGME.
Début :
Ce n'est pas par utilité [...]
Mots clefs :
Cabriolet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
E n'eft pas par utilité
Que l'on m'a donné la naiffance ,
Et ce n'eft qu'à la nouveauté
Que Paris doit mon existence.
Le François toujours curieux
De nouveautés , de bagatelles ,
Me vit comme un préfent des Dieux :
Enfin pour couronner mes veux ,
Je paffai bientôt chez les belles ,
Et je fçus orner leurs attraits .
Mais je connois trop le François
Pour m'enorgueillir de ma gloire ;
C'eft dans le fein de la victoire
Que je dois redouter. fes traits.
Un fuccès que l'on croit durable
Souvent s'éclipfe en un feul jour ,
Et l'aifance que j'eus à fupplanter le diable ,
Me fait craindre un pareil retour .
Par M. S ... an de S. V.
E n'eft pas par utilité
Que l'on m'a donné la naiffance ,
Et ce n'eft qu'à la nouveauté
Que Paris doit mon existence.
Le François toujours curieux
De nouveautés , de bagatelles ,
Me vit comme un préfent des Dieux :
Enfin pour couronner mes veux ,
Je paffai bientôt chez les belles ,
Et je fçus orner leurs attraits .
Mais je connois trop le François
Pour m'enorgueillir de ma gloire ;
C'eft dans le fein de la victoire
Que je dois redouter. fes traits.
Un fuccès que l'on croit durable
Souvent s'éclipfe en un feul jour ,
Et l'aifance que j'eus à fupplanter le diable ,
Me fait craindre un pareil retour .
Par M. S ... an de S. V.
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3393
p. 68
ENIGME.
Début :
Lecteur, mon portrait ressemblant [...]
Mots clefs :
Miroir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
Lecteur , mon portrait reffemblant
Et l'eau qui dort fans être trouble ;
Etre fincere eft món talent ,
Et j'ai celui de rendre double.
Par M. de Bilhevot de Saint- George ¿
Moufquetaire noir. A Crépy en Valois.
Lecteur , mon portrait reffemblant
Et l'eau qui dort fans être trouble ;
Etre fincere eft món talent ,
Et j'ai celui de rendre double.
Par M. de Bilhevot de Saint- George ¿
Moufquetaire noir. A Crépy en Valois.
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3394
p. 159-167
Lettre de M. l'Abbé de J*** à M. le Chevalier de *** sur les prétrifications d'Albert en Picardie.
Début :
MONSIEUR, de retour depuis quelque tems dans ma patrie, j'ai saisi [...]
Mots clefs :
Pétrifications, Curiosité, Pierre, Eaux , Rivière
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texteReconnaissance textuelle : Lettre de M. l'Abbé de J*** à M. le Chevalier de *** sur les prétrifications d'Albert en Picardie.
HISTOIRE NATURELLE.
Lettre de M. l'Abbé J *** à M. le Chevalier
de *** fur les pétrifications d'Albert
en Picardie.
M
ONSIEUR , de retour depuis quel
que tems dans ma patrie , j'ai faifi
le premier moment de loifir pour fatisfaire
ma curiofité fur un des plus finguliers jeux
de la nature . Les pétrifications que l'on a
découvertes depuis peu dans la petite ville
d'Albert font ici trop de bruit pour ne
pas avoir excité l'avidité d'un homme
pour qui l'étude de la Phyfique aura toujours
mille attraits : c'eft cet efprit de re
cherche qui me conduifit au commence
ment du Carême dernier dans cette ville.
Avant que de defcendre dans le fouterrein
où font les pétrifications , je mefurai
* Ces remarques font deM. l'Abbé de la Cailler
160 MERCURE DE FRANCE.
par le moyen du puits , la profondeur de
la carriere , & , déduction faite de la diftance
de l'eau au niveau du terrein où elles
fe trouvent , je comptai trente-fix pieds &
plus. Je crus d'abord que je pouvois m'être
trompé , parce qu'avant mon voyage d'Albert
j'avois vu dans l'almanach d'Amiens
, que cette carriere de pétrification
étoit à vingt pieds de profondeur ; mais je
recommençai mon opération en préfence
de plufieurs témoins , & ils furent obligés
de reconnoître avec moi l'erreur de l'almanach.
Quand je ne donne même que tremte
- fix pieds à cette carriere , je ne parle
que
de la hauteur du terrein de la cour ,
dans laquelle eft l'ouverture du puits ; car
la partie de la pétrification qui s'étend
fous le jardin , peut avoir quarante-huit à
cinquante pieds.
Affuré de mon opération , je defcendis
dans la cave du propriétaire ; elle peut
avoir environ dix - huit à vingt pieds de
profondeur , & ne préfente rien qui foit
digne d'attention . De cette cave je parvins,
par un escalier commode , dans le corps
de la carriere ; j'y fus d'abord furpris de
l'abondance , de la variété & de la beauté
de ce phénomene terreftre. Je remarquai
dans un espace de cent quinze pieds de
* Article d'Albert.
JUI N. 1755. 161
long , & d'environ cinq à fix pieds de Iarge
, une voûte de pétrifications , composée
d'un nombre infini de rofeaux , d'argenti
*e * , de mouffe & de plufieurs herbes ma
récageufes. Un tronc d'arbre , d'où fortent
plufieurs branches qui s'élevent dans un
grouppe de rofeaux pétrifiés , attira furtout
mes regards , par la groffeur des bran
ches , qui peuvent avoir environ quinze
pouces de circonférence ; on peut juger de
la hauteur , & par conféquent de la beauté
de ce morceau. Il feroit à fouhaiter
que
quelqu'un voulût faire la dépenfe néceſſaire
pour le féparer des rofeaux & autres
herbes qui l'enfeveliffent.
Afin de pouvoir plus facilement décou
vrir la caufe de ce jeu de la nature , j'ai
confideré avec foin les différentes efpéces
de terre que la tranchée laiffe voir. J'en
remarquai d'abord une blanche & légere ,
dans laquelle fe trouve les rofeaux & les
herbes qui forment le fond de la pétrifica
tion ; plus bas je découvris une autre ter
re plus brune & plus forte , dans laquelle
je trouvai quelques morceaux de rofeaux
caffés & pétrifiés : ces rofeaux font plus
lourds , plus ferrés & plus bruns que ceux
de la pétrification fupérieure. Deffous
certe terre brune je trouvai une eſpèce de
*Merbe aquatique .
162 MERCURE DE FRANCE.
fable , tantôt gris , tantôt brun. Quelques
morceaux de rofeau que j'ai tirés de ces
deux fortes de fable font encore plus pefans
& plus denfes que ceux dont je viens
de vous parler ; j'en ai même découvert
qui reffemblent au grès & au marbre.
Enfin deffous ces efpéces différentes de
terre j'apperçus un banc de glaife , qui
peut avoir fept à huit pouces d'épaiffeur ,
& même dans quelques endroits davantage.
Cette glaife eft d'un brun très - noir
& contient une efpéce d'huile très- graffe :
elle reffemble parfaitement à cette terre
d'Angleterre dont on fe fert pour dégraiffer
les étoffes on pourroit auffi la mettre
en ufage pour nettoyer les métaux & les
polir ; ceux que j'ai frottés avec cette glai
fe font devenus très clairs.
;
C'eft dans cet intervalle qui eft entre
les rofeaux & cette glaife , qu'on trouve
certains coquillages dont j'ai ramaſſé de
trois efpéces les plus curieux font ceux
qui s'élevent en pyramides . On découvre
auffi plufieurs de ces coquillages entre les
branches de rofeaux pétrifiés. Je regarde
cette glaife dont je viens de parler comme
la matrice de la pétrification ; c'est elle
qui a arrêté & amaffé les eaux qui ont dé->
aché les principes les plus déliés des diffé
rentes terres fous lefquelles ces rofeaux &
JUIN. 1755. 163
ces herbes fe font trouvés enfevelis , & qui
les ont portés & fixés dans les pores de ces
mêmes rofeaux.
J'ai cherché en vain de la fougere dans
cette carriere immenfe. Malgré l'obſervation
annoncée dans l'almanach d'Amiens ,
je n'ai rien trouvé qui parût approcher de
cette plante , dont l'épaiffeur , la longueur
& la bordure des feuilles feroient cependant
fort aifées à diftinguer ; je crois même
qu'il n'y en a jamais eu dans ce fouterrein :
en voici la raifon . La fougere ne vient
que dans les endroits fecs & fablonneux :
or avant le remuement des terres qui a
dû néceffairement fe faire dans l'endroit
où eft actuellement Albert , le terrein où
eft la pétrification n'étoit qu'un marais peu
élevé au-deffus de la riviere ; c'étoit dans
ce marais que regnoit le foffé dont les rofeaux
& les herbes pétrifiés forment le phé
noméne qui occupe aujourdhui les Phyfi
ciens. Il n'est donc pas probable qu'une
plante qui ne fe nourrit que de fable ait
pû pouffer dans la fange & dans l'eau dont
ce foffé étoit fans doute arrofé : peut-être
que ces premiers obfervateurs ont pris Par
gentine pour de la fougere pétrifiée.
Je m'apperçois que j'entre infenfiblement
dans l'origine & dans la caufe de ces
pétrifications. Je connois trop toute la dif
164 MERCURE DE FRANCE.
ficulté d'une pareille entreprife , pour ne
pas fouhaiter de pouvoir me difpenfer
d'entamer cette difcuffion . Il eſt bien plus
aifé de rapporter ce qu'on a vû que de
retracer le chemin que l'Auteur de la nature
a fuivi dans fes productions extraordinaires
: auffije vous prie , Monfieur , de regarder
ce que je vais ajouter , comme l'opi
nion qui m'a paru la plus fimple & la plus
conforme à la vue du local : je fouhaiterois
même que ce que je vous ai rapporté de ce
prodige naturel , ainfi que les conjectures
avec lefquelles je finirai cette lettre , puiffent
affez piquer votre curiofité
pour vous
engager à faire le voyage d'Albert ; vous
y trouverez des objets dignes de votre attention
, & je jouirai du doux plaifir de
vous faire les honneurs de ma parrie..
J'aurois été affez tenté d'abord de reculer
l'origine de ces pétrifications jufqu'au tems
du déluge , & de l'attribuer à cette immenſe
révolution que fes eaux dûrent produire
fur la furface de notre globe , fi quelques
obfervations ne m'avoient déterminé à ne
placer l'époque de cette merveille qu'au
tems où les premiers Seigneurs d'Albert firent
bâtir le fort & la ville : alors il fallut
applanir la colline fur la pente de laquelle
la ville eft placée ; c'eft ce qu'on ne put
faire qu'en comblant une partie du marais
JUIN. 1755 165
qui fe trouvoit deffous , avec les terres
qu'on coupa un peu au- deffus de la naiffance
de la colline : il eft aifé de s'en
appercevoir
par la petite riviere ( appellée
Ancre ) qui arrofe aujourd'hui les environs
de la ville . Cette riviere couloit autrefois
le long d'une partie de la montagne
fur un plan à peu près également ineliné
, tandis qu'elle fe trouve à préfent
obligée , en quittant la ville , de defcendre
dans le marais voifin par une * caſcade de
près de foixante pieds . Lorfqu'on a voulu
bâtir Albert , on a donc été forcé de changer
le lit, de cette riviere jufqu'à l'endroit
de la cafcade , & de lui en tracer un beaucoup
fupérieur pour la commodité de la
2
nouvelle habitation.
Avant ce tems la carriere de pétrification
n'étoit qu'un foflé creufé dans cette
partie de la prairie , préfentement comblée
, & qui alloit fe joindre au premier
fit de la riviere ; c'eft ce que confirme la
figne que décrit la carriere . Semblable à
cés petits ravins que les eaux forment dans
les terres , où à ces foffés qu'on creufe dans
les prés pour les arrofer , elle s'étend en
ferpentant du midi au nord . Il paroît donc
évident que c'eft au bouleversement du
Cette cafcade naturelle eft une des plus belles
qu'on puiffe voir.
166 MERCURE DE FRANCE:
terrein & aux nouvelles eaux qui ont coulé
à travers ces terres , qu'on doit attribuer
la caufe de la pétrification des rofeaux &
des autres herbes qui fe font trouvés couverts
par ces terres. Les eaux , en filtrant
dans les terres nouvellement remuées , en
ont détaché une infinité de petits corpufcules
de pierre qui ſe ſont inférés & coagulés
dans les différentes matières dont
nous venons de parler ; ce qui , en confervant
la forme extérieure , a fait autant de
pierres qu'il s'eft trouvé de rofeaux &
d'herbes propres à recevoir ces principes
pétrifians.
C'eſt ainfi que Peau de la fontaine d'Arcueil
dépofe fur fon propre lit les principes
de pierre qu'elle a détachés dans la
montagne d'où elle tire fon origine , &
qu'elle roule avec elle : ce dépôt eft fi confidérable
qu'on eft de tems en tems obligé
de nettoyer les canaux qui la conduisent
depuis Arcueil jufqu'à Paris;la croûte qu'on
en tire n'eft autre chofe que l'amas des
petits corpufcules de pierre qu'elle dépoſe,
& dont la coagulation forme une pierre
véritable .
Si les eaux d'Arcueil fe pétrifient pour
ainfi dire elles-mêmes , pourquoi celles
qui roulent de femblables principes de
pierre ne pourroient-elles pas les dépofer
JUIN . 1755
167
dans les pores ouverts des roféaux & d'autres
plantes , & en former de véritables
pierres 2
Pour découvrir fi le principe pétrifiant
n'a été que paffager , ou s'il réfide encore
dans ce fouterrein , j'ai confeillé au propriétaire
d'enterrer plufieurs petits chiens
& chats dans la terre qui fe trouve audeffus
de la glaife : on pourra auffi y mettre
des rofeaux non pétrifiés , qu'il faudra
vifiter de tems en tems.
Cette découverte véritablement digne
de la curiofité des Phyficiens , eſt ſituée
dans le milieu du fauxbourg de la ville , du
côté de la porte qui conduit à Amiens.
Je ne fçaurois trop me louer de la complaifance
de M. de Calogne qui en eft le propriétaire
; c'eſt en fouillant dans fa cave
pour en tirer de la pierre , qu'il a trouvé
ce tréfor caché...
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Amiens , ce 8 Avril 1755;
Lettre de M. l'Abbé J *** à M. le Chevalier
de *** fur les pétrifications d'Albert
en Picardie.
M
ONSIEUR , de retour depuis quel
que tems dans ma patrie , j'ai faifi
le premier moment de loifir pour fatisfaire
ma curiofité fur un des plus finguliers jeux
de la nature . Les pétrifications que l'on a
découvertes depuis peu dans la petite ville
d'Albert font ici trop de bruit pour ne
pas avoir excité l'avidité d'un homme
pour qui l'étude de la Phyfique aura toujours
mille attraits : c'eft cet efprit de re
cherche qui me conduifit au commence
ment du Carême dernier dans cette ville.
Avant que de defcendre dans le fouterrein
où font les pétrifications , je mefurai
* Ces remarques font deM. l'Abbé de la Cailler
160 MERCURE DE FRANCE.
par le moyen du puits , la profondeur de
la carriere , & , déduction faite de la diftance
de l'eau au niveau du terrein où elles
fe trouvent , je comptai trente-fix pieds &
plus. Je crus d'abord que je pouvois m'être
trompé , parce qu'avant mon voyage d'Albert
j'avois vu dans l'almanach d'Amiens
, que cette carriere de pétrification
étoit à vingt pieds de profondeur ; mais je
recommençai mon opération en préfence
de plufieurs témoins , & ils furent obligés
de reconnoître avec moi l'erreur de l'almanach.
Quand je ne donne même que tremte
- fix pieds à cette carriere , je ne parle
que
de la hauteur du terrein de la cour ,
dans laquelle eft l'ouverture du puits ; car
la partie de la pétrification qui s'étend
fous le jardin , peut avoir quarante-huit à
cinquante pieds.
Affuré de mon opération , je defcendis
dans la cave du propriétaire ; elle peut
avoir environ dix - huit à vingt pieds de
profondeur , & ne préfente rien qui foit
digne d'attention . De cette cave je parvins,
par un escalier commode , dans le corps
de la carriere ; j'y fus d'abord furpris de
l'abondance , de la variété & de la beauté
de ce phénomene terreftre. Je remarquai
dans un espace de cent quinze pieds de
* Article d'Albert.
JUI N. 1755. 161
long , & d'environ cinq à fix pieds de Iarge
, une voûte de pétrifications , composée
d'un nombre infini de rofeaux , d'argenti
*e * , de mouffe & de plufieurs herbes ma
récageufes. Un tronc d'arbre , d'où fortent
plufieurs branches qui s'élevent dans un
grouppe de rofeaux pétrifiés , attira furtout
mes regards , par la groffeur des bran
ches , qui peuvent avoir environ quinze
pouces de circonférence ; on peut juger de
la hauteur , & par conféquent de la beauté
de ce morceau. Il feroit à fouhaiter
que
quelqu'un voulût faire la dépenfe néceſſaire
pour le féparer des rofeaux & autres
herbes qui l'enfeveliffent.
Afin de pouvoir plus facilement décou
vrir la caufe de ce jeu de la nature , j'ai
confideré avec foin les différentes efpéces
de terre que la tranchée laiffe voir. J'en
remarquai d'abord une blanche & légere ,
dans laquelle fe trouve les rofeaux & les
herbes qui forment le fond de la pétrifica
tion ; plus bas je découvris une autre ter
re plus brune & plus forte , dans laquelle
je trouvai quelques morceaux de rofeaux
caffés & pétrifiés : ces rofeaux font plus
lourds , plus ferrés & plus bruns que ceux
de la pétrification fupérieure. Deffous
certe terre brune je trouvai une eſpèce de
*Merbe aquatique .
162 MERCURE DE FRANCE.
fable , tantôt gris , tantôt brun. Quelques
morceaux de rofeau que j'ai tirés de ces
deux fortes de fable font encore plus pefans
& plus denfes que ceux dont je viens
de vous parler ; j'en ai même découvert
qui reffemblent au grès & au marbre.
Enfin deffous ces efpéces différentes de
terre j'apperçus un banc de glaife , qui
peut avoir fept à huit pouces d'épaiffeur ,
& même dans quelques endroits davantage.
Cette glaife eft d'un brun très - noir
& contient une efpéce d'huile très- graffe :
elle reffemble parfaitement à cette terre
d'Angleterre dont on fe fert pour dégraiffer
les étoffes on pourroit auffi la mettre
en ufage pour nettoyer les métaux & les
polir ; ceux que j'ai frottés avec cette glai
fe font devenus très clairs.
;
C'eft dans cet intervalle qui eft entre
les rofeaux & cette glaife , qu'on trouve
certains coquillages dont j'ai ramaſſé de
trois efpéces les plus curieux font ceux
qui s'élevent en pyramides . On découvre
auffi plufieurs de ces coquillages entre les
branches de rofeaux pétrifiés. Je regarde
cette glaife dont je viens de parler comme
la matrice de la pétrification ; c'est elle
qui a arrêté & amaffé les eaux qui ont dé->
aché les principes les plus déliés des diffé
rentes terres fous lefquelles ces rofeaux &
JUIN. 1755. 163
ces herbes fe font trouvés enfevelis , & qui
les ont portés & fixés dans les pores de ces
mêmes rofeaux.
J'ai cherché en vain de la fougere dans
cette carriere immenfe. Malgré l'obſervation
annoncée dans l'almanach d'Amiens ,
je n'ai rien trouvé qui parût approcher de
cette plante , dont l'épaiffeur , la longueur
& la bordure des feuilles feroient cependant
fort aifées à diftinguer ; je crois même
qu'il n'y en a jamais eu dans ce fouterrein :
en voici la raifon . La fougere ne vient
que dans les endroits fecs & fablonneux :
or avant le remuement des terres qui a
dû néceffairement fe faire dans l'endroit
où eft actuellement Albert , le terrein où
eft la pétrification n'étoit qu'un marais peu
élevé au-deffus de la riviere ; c'étoit dans
ce marais que regnoit le foffé dont les rofeaux
& les herbes pétrifiés forment le phé
noméne qui occupe aujourdhui les Phyfi
ciens. Il n'est donc pas probable qu'une
plante qui ne fe nourrit que de fable ait
pû pouffer dans la fange & dans l'eau dont
ce foffé étoit fans doute arrofé : peut-être
que ces premiers obfervateurs ont pris Par
gentine pour de la fougere pétrifiée.
Je m'apperçois que j'entre infenfiblement
dans l'origine & dans la caufe de ces
pétrifications. Je connois trop toute la dif
164 MERCURE DE FRANCE.
ficulté d'une pareille entreprife , pour ne
pas fouhaiter de pouvoir me difpenfer
d'entamer cette difcuffion . Il eſt bien plus
aifé de rapporter ce qu'on a vû que de
retracer le chemin que l'Auteur de la nature
a fuivi dans fes productions extraordinaires
: auffije vous prie , Monfieur , de regarder
ce que je vais ajouter , comme l'opi
nion qui m'a paru la plus fimple & la plus
conforme à la vue du local : je fouhaiterois
même que ce que je vous ai rapporté de ce
prodige naturel , ainfi que les conjectures
avec lefquelles je finirai cette lettre , puiffent
affez piquer votre curiofité
pour vous
engager à faire le voyage d'Albert ; vous
y trouverez des objets dignes de votre attention
, & je jouirai du doux plaifir de
vous faire les honneurs de ma parrie..
J'aurois été affez tenté d'abord de reculer
l'origine de ces pétrifications jufqu'au tems
du déluge , & de l'attribuer à cette immenſe
révolution que fes eaux dûrent produire
fur la furface de notre globe , fi quelques
obfervations ne m'avoient déterminé à ne
placer l'époque de cette merveille qu'au
tems où les premiers Seigneurs d'Albert firent
bâtir le fort & la ville : alors il fallut
applanir la colline fur la pente de laquelle
la ville eft placée ; c'eft ce qu'on ne put
faire qu'en comblant une partie du marais
JUIN. 1755 165
qui fe trouvoit deffous , avec les terres
qu'on coupa un peu au- deffus de la naiffance
de la colline : il eft aifé de s'en
appercevoir
par la petite riviere ( appellée
Ancre ) qui arrofe aujourd'hui les environs
de la ville . Cette riviere couloit autrefois
le long d'une partie de la montagne
fur un plan à peu près également ineliné
, tandis qu'elle fe trouve à préfent
obligée , en quittant la ville , de defcendre
dans le marais voifin par une * caſcade de
près de foixante pieds . Lorfqu'on a voulu
bâtir Albert , on a donc été forcé de changer
le lit, de cette riviere jufqu'à l'endroit
de la cafcade , & de lui en tracer un beaucoup
fupérieur pour la commodité de la
2
nouvelle habitation.
Avant ce tems la carriere de pétrification
n'étoit qu'un foflé creufé dans cette
partie de la prairie , préfentement comblée
, & qui alloit fe joindre au premier
fit de la riviere ; c'eft ce que confirme la
figne que décrit la carriere . Semblable à
cés petits ravins que les eaux forment dans
les terres , où à ces foffés qu'on creufe dans
les prés pour les arrofer , elle s'étend en
ferpentant du midi au nord . Il paroît donc
évident que c'eft au bouleversement du
Cette cafcade naturelle eft une des plus belles
qu'on puiffe voir.
166 MERCURE DE FRANCE:
terrein & aux nouvelles eaux qui ont coulé
à travers ces terres , qu'on doit attribuer
la caufe de la pétrification des rofeaux &
des autres herbes qui fe font trouvés couverts
par ces terres. Les eaux , en filtrant
dans les terres nouvellement remuées , en
ont détaché une infinité de petits corpufcules
de pierre qui ſe ſont inférés & coagulés
dans les différentes matières dont
nous venons de parler ; ce qui , en confervant
la forme extérieure , a fait autant de
pierres qu'il s'eft trouvé de rofeaux &
d'herbes propres à recevoir ces principes
pétrifians.
C'eſt ainfi que Peau de la fontaine d'Arcueil
dépofe fur fon propre lit les principes
de pierre qu'elle a détachés dans la
montagne d'où elle tire fon origine , &
qu'elle roule avec elle : ce dépôt eft fi confidérable
qu'on eft de tems en tems obligé
de nettoyer les canaux qui la conduisent
depuis Arcueil jufqu'à Paris;la croûte qu'on
en tire n'eft autre chofe que l'amas des
petits corpufcules de pierre qu'elle dépoſe,
& dont la coagulation forme une pierre
véritable .
Si les eaux d'Arcueil fe pétrifient pour
ainfi dire elles-mêmes , pourquoi celles
qui roulent de femblables principes de
pierre ne pourroient-elles pas les dépofer
JUIN . 1755
167
dans les pores ouverts des roféaux & d'autres
plantes , & en former de véritables
pierres 2
Pour découvrir fi le principe pétrifiant
n'a été que paffager , ou s'il réfide encore
dans ce fouterrein , j'ai confeillé au propriétaire
d'enterrer plufieurs petits chiens
& chats dans la terre qui fe trouve audeffus
de la glaife : on pourra auffi y mettre
des rofeaux non pétrifiés , qu'il faudra
vifiter de tems en tems.
Cette découverte véritablement digne
de la curiofité des Phyficiens , eſt ſituée
dans le milieu du fauxbourg de la ville , du
côté de la porte qui conduit à Amiens.
Je ne fçaurois trop me louer de la complaifance
de M. de Calogne qui en eft le propriétaire
; c'eſt en fouillant dans fa cave
pour en tirer de la pierre , qu'il a trouvé
ce tréfor caché...
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Amiens , ce 8 Avril 1755;
Fermer
Résumé : Lettre de M. l'Abbé de J*** à M. le Chevalier de *** sur les prétrifications d'Albert en Picardie.
L'Abbé J *** adresse une lettre au Chevalier de *** pour discuter des pétrifications découvertes à Albert, en Picardie. De retour dans sa région natale, il se rend sur place pour examiner ces formations. Il mesure la profondeur de la carrière à environ trente-six pieds, rectifiant ainsi une erreur présente dans l'almanach d'Amiens. Dans la carrière, il observe une voûte de pétrifications composée de roseaux, d'argile, de mousse et d'herbes, ainsi qu'un tronc d'arbre pétrifié avec des branches imposantes. L'Abbé examine différentes couches de terre et note la présence de roseaux pétrifiés et de coquillages. Il identifie une couche de glaire noire et grasse, qu'il considère comme la matrice des pétrifications. Contrairement à ce que mentionne l'almanach, il ne trouve pas de fougère. Il explique que le terrain était autrefois un marais. Il suggère que les pétrifications datent de la construction du fort et de la ville d'Albert, lorsque le terrain a été modifié pour construire la ville. Les eaux ont alors filtré à travers les terres remuées, déposant des particules de pierre qui ont pétrifié les roseaux et les herbes. Il compare ce phénomène à celui observé dans la fontaine d'Arcueil. L'Abbé propose d'enterrer des animaux et des roseaux non pétrifiés pour observer si le processus de pétrification se poursuit. Il exprime sa gratitude envers M. de Calogne, propriétaire du site, qui a découvert les pétrifications en fouillant sa cave.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3395
p. 168-189
Lettre à M. Molinard, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine en l'Université d'Aix, sur la rage, & la manière de la guérir, &c.
Début :
MONSIEUR, je vous promis dans ma derniere lettre de vous communiquer [...]
Mots clefs :
Rage, Université d'Aix, Faculté de médecine de l'Université d'Aix, Observations, Mercure, Louve enragée, Chien, Turbith minéral, Douleur, Yeux, Cicatrice, Pommade mercurielle, Plaies, Pommade, Horreur, Guérison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre à M. Molinard, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine en l'Université d'Aix, sur la rage, & la manière de la guérir, &c.
MEDECINE.
Lettre àM. Molinard , Docteur- Régent de
la Faculté de Médecine en l'Univerfité
d'Aix , fur la rage , & la maniere de la
guérir , &c.
Mma
ONSIEUR
, je vous promis dans
ma derniere lettre de vous communiquer
au plutôt les obfervations
que j'ai
faites fur la nouvelle méthode de guérir
la rage avec le mercure ; je m'acquitte de
ma parole. Il eft important que le public
foit inftruit des bons & des mauvais effets
qu'il en eft réfulté , & que la Médecine
connoiffe le dégré de confiance
qu'elle
doit accorder à ce remede employé comme
curatifou préfervatif de cette maladie. La
multitude des faits qu'il me reste à vous
décrire feront plus que fuffifans pour fixer
nos doutes fur cet objet , d'autant plus intereffant
que la rage regne affez fréquemment
dans ces cantons , & qu'il ne faut
la plupart du tems qu'un loup enragé pour
caufer des defordres affreux dans tout un
pays , comme vous allez voir.
PREMIERE
JUIN. 1755. 169
PREMIERE OBSERVATION.
Une louve enragée fortant du bois de la
Mole , terre appartenante à M. le Marquis
de Suffren , parcourut rapidement dans
une nuit du mois de Juin de l'année 1747
tout le terroir de Cogolin . On ne fçauroit
exprimer le ravage étonnant qu'elle caufa
dans le court eſpace de quelques heures ; la
campagne fe, trouvant alors remplie de
monde à caufe de la moiffon , hommes ,
femmes , enfans , chiens , chevaux & troupeaux
, rien ne fut exempt de fes morfures
: ceux qu'elle trouva endormis dans
les champs en reçurent d'épouventables ;
ceux qui fe défendirent & lutterent contr'elle
en furent moins maltraités ; enfin
on eut bien de la peine à fe défaire de ce
féroce animal , qu'il fallut pourfuivre une
partie du jour fuivant , & qui traverfa plufieurs
fois une petite riviere à la nage fans
aucune horreur de l'eau.
1
La confternation fut générale , lorfqu'on
vit au matin la quantité prodigieufe
des beftiaux qu'elle avoit en partie ou
égorgés ou déchirés fur fon paffage. Pref
que tous ceux qui furent mordus , parmi
lefquels on en comptoit cinq au vifage, dix
aux mains , aux bras & aux cuiffes ; une
jeune fille à qui la louve avoit emporté
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
toute la mammelle gauche , & nombre
d'autres plus légerement bleffés & à travers
leurs habits , eurent recours aux dévotions
qu'on eft en ufage de pratiquer
alors , & rien de plus. Quelques - uns plus
avifés furent prendre les bains de la mer ,
mangerent l'omelette à l'huître calcinée
panferent leurs plaies fimplement , &
moyennant ces précautions fe crurent fort
en fûreté . Il n'y eut que Jofeph Senequier
& fon Berger , de la Garde-Freinet , qui eurent
volontairement recours à moi.
Senequier avoit reçu plufieurs coups de
dents à travers la joue , & fon Berger avoit
la levre fupérieure percée de la largeur de
deux grands travers de doigt , avec déchirement
de la gencive . J'eus bien de la
peine à raffurer leur efprit alarmé par la
crainte d'une mort prochaine : Senequier
fur- tout paroiffoit troublé à l'excès ; il avoit
déja fait fes dernieres difpofitions , & attendoi:
la mort avec un effroi inexprimable.
Je n'eus garde de réunir par la future
la levre déchirée de fon Berger ; je me
fervis feulement d'un bandage contentif
pour rapprocher les parties divifées , afin
que la pommade mercurielle dont je chargeai
les plaies , eût le tems d'y féjourner
davantage , & que la fuppuration fût plus
longue. L'expérience montra que je penJUIN.
1755 .
171
fois jufte cette manoeuvre amena une cicatrice
plus retardée & un crachottement
continuel dans l'un & l'autre , qu'on aufoit
pu caractérifer dans certains jours de
petits flux de bouche , & que j'entretins
tout le tems convenable par de légeres
frictions le long des bras & des épaules ,
fe tout accompagné des remedes & du régime
néceffaire à l'adminiftration du mercure.
Infenfiblement les plaies fe fermerent
, & j'eus le plaifir de les voir tous les
deux vingt jours après exempts de crainte
& parfaitement guéris.
Je ne m'en tins pas là. Perfuadé qu'un
Médecin chrétien & qui a pour objet le
foulagement des pauvres malades , doit
tendre une main fecourable à tous ceux qui
en ont befoin ; je fis avertir la plupart
des perfonnes qui avoient été mordues ,
que je les traiterois charitablement , &
qu'ils n'avoient qu'à venir au plutôt chez
moi . J'étois bien aife de vérifier par moimême
fi le mercure étoit ce fpécifique
que la Médecine cherche depuis long- tems
contre la rage , & je voyois à regret qu'une
occafion fi favorable à fes progrès m'échappât
; mais je ne fus pas affez heureux
pour le perfuader à ces bonnes gens , dont
la plupart , entierement guéris de leurs
plaies , fe figuroient n'avoir plus rien à
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
craindre : la prévention publique augmen →
toit doublement leur fécurité. On avoit
répandu de part & d'autre que la louve
n'étoit pas enragée ; que la faim feule l'avoit
fait fortir du bois ; on l'avoit vûe
dévorer avidement des chiens & des brébis
, traverſer une riviere à la nâge fans
craindre l'eau , ce qui n'eft pas ordinaire
, difoit - on , aux animaux atteints de
rage. Quelques Médecins publioient encore
qu'on ne connoiffoit aucun remede
affuré contre cette maladie ; qu'il y avoit
du mal à expérimenter un fecours douteux
; il n'en fallut pas davantage pour
détourner ceux qui auroient eu envie de
profiter de mes offres charitables. Le hazard
me procura feulement la vûe d'une
jeune fille que je trouvai un jour fur mon
chemin en allant à la campagne ; elle étoit
dans un pitoyable état . La louve lui avoit
déchiré tous les muſcles frontaux , percé
le cuir chevelu en plufieurs endroits jufqu'au
péricrâne , & avec perte de fubftance
; fes plaies multipliées fur lefquelles
elle n'avoit appliqué depuis plus de vingt
jours qu'un fimple digeftif , étoient encore
toutes ouvertes.
A la vue de cette fille je craignis d'autant
plus pour elle , qu'elle avoit laiffé
écouler un tems favorable à ſa guériſon ,
JUIN. 1755. 173
Comme elle reftoit à la campagne , & que
je ne pus la retenir auprès de moi , je lui
fis donner tout l'onguent mercuriel que
je lui crus néceffaire , avec ordre d'en
charger fes plaies foir & matin , de s'en
frotter légerement les bras & les épaules
lui recommandant de me venir voir au
plutôt pour juger du progrès du remede ,
& avifer à ce qu'il faudroit faire.
>
Huit jours après je la vis de retour chez
moi. J'examinai fes plaies , que je trouvai
à peu - près dans le même état . Sa démarche
tardive & chancelante , un air de trifteffe
répandu fur fa perfonne , des yeux égarés ,
& les frictions mercurielles qu'elle avoit
négligé de faire , s'étant contentée de panfer
fes plaies feulement avec la pommade
me firent foupçonner quelque chofe de
finiftre. Interrogée fi depuis ma derniere
entrevûe elle n'avoit point été attaquée de
quelque fymptome infolite , elle me répondit
naïvement qu'ayant voulu boire
un peu d'eau le jour d'auparavant , elle
avoit reculé d'horreur à l'afpect du liquide
, fans fçavoir à quoi en attribuer la
caufe ; que preffée par la foif elle étoit
venue plufieurs fois à la recharge , mais
que fes tentatives avoient toujours été
inutiles ; ce qui lui faifoit foupçonner ,
difoit - elle , d'avoir avalé quelque arai-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
gnée l'inftant d'auparavant qu'elle avoit
bu , pour avoir un tel rebut des liquides.:
Cet aveu fincere me découvrit la trifte
origine de fon mal ; cependant comme elle
ne fe plaignoit qué d'une légere douleur au
gofier , qu'à ce terrible ſymptome près de
l'horreur de l'eau , elle paroiffoit aufli tranquille
que fi elle n'eût point eu de mal , je
réfolus de tenter quelque chofe pour elle.
D'ailleurs , je fçavois qu'on étoit accou
tumé dans le pays de prendre des réfolutions
violentes contre les hydrophobes ,
de les enfermer , de les attacher cruellement
; qu'on en avoit étouffé fous des ma-
'telats , & noyé dans la mer il n'y avoit
pas bien long- tems ; je crus que l'humanité
m'obligeait à prévenir de pareils defor
dres ; que le public raffuré à la vue de mon
intrépidité à les vifiter , à les fecourir , deviendroit
plus compatiffant en leur faveur
& que fi je ne pouvois les fauver , du
moins épargnerois-je ces funeftes horreurs
à ceux que j'augurois devoir être bientôt
les triftes victimes de la rage.
Comme il étoit deja tard je renvoyai
cette fille , avec promeffe de me rendre
chez elle au matin. Je la trouvai dans un
plus grand abattement qu'auparavant ; une
fombre trifteffe répandue fur fon vifage
annonçoit le progrès du mal. Son pouls
JUI N. 1755 175
L
}
étoit tendu & convulfif , fes yeux paroiffoient
brillans & enflammés ; fon golier
devenu beaucoup plus douloureux , ne lui
permettoit plus d'avaler la falive qu'avec
des peines inexprimables ; c'étoient autant
de pointes de feu qui la déchiroient en
paffant je voulus lui faire prendre une
prife de turbith minéral , que je délayai
dans un fyrop convenable , mais je ne pus
jamais l'y réfoudre vainement porta telle
plufieurs fois la cuiller à la bouche ,
elle recula toujours fa main avec horreur .
Ses douleurs ayant augmenté elle fe coucha
quelque tems après fur fon lit , où fa
mere la frotta fur plufieurs parties du corps
de la pommade mercurielle . Je m'apperçus
que pendant cette opération elle étoit agitée
de mouvemens convulfifs dans plufieurs
parties du1 corps , & qu'elle commençoit
à délirer , ce qui augmenta fi fort
que dans peu fon délire & fes convulfions
devinrent continuels . Son vifage s'enflamma
par gradation , fes yeux parurent étincelans
, on les auroit dit électrifés ; elle
vomit plufieurs fois quantité de glaires
épaiffes & verdâtres , avala une prune
qu'on lui préfenta , en grinçant les dents
& d'un air furieux , & mourut le foir fans
autre effort que cette agitation convulfive
de tout le corps dont j'ai parlé , & qui ceſſa
tout à-coup fans agonie . Hiv
.
176 MERCURE DE FRANCE.
La nuit venue, ayant heureufement pour
aide un Chirurgien que j'envoyai chercher
, nous ouvrîmes fon cadavre qui exhaloit
déja une odeur fétide & puante ,
quoiqu'il y eut à peine trois heures qu'elle
étoit expirée : nous trouvâmes l'eftomac
inondé de glaires verdâtres , les membranes
de ce vifcere marquées de taches livides
& gangreneufes , s'en allant en lambeaux
lorfque nous les preffions tant foit
peu , & laiffant échapper de leurs vaiffeaux
engorgés & confidérablement diftendus en
quelques endroits , un fang diffous & fans
confiftance. L'intérieur de l'ofophage nous
parut également tapiflé des mêmes glaires ,
toutes fes glandes muqueufes étoient fort
tuméfiées , & fon orifice fupérieur fi refferré
vers l'arriere bouche qu'à peine póuvoit
- on y introduire un ftilet. Les poumons
étoient engorgés d'un fang diffous
avec des marques de gangrene , ainfi que
le foie & la rate , que nous trouvâmes plus
defféchés ; la véficule du fiel entierement
vuide : les inteftins n'étoient pas exemts
de cette inflammation générale ; le cerveau
nous auroit également paru dans le même
état fi nous euffions été munis des inftrumens
propres pour en faire l'ouverture.
Je crus que cette mort précipitée détruiroit
les préjugés du public , & que l'on
JUIN. 1755. 177
appréhenderoit avec raifon les funeftes fuites
de la rage : mais que les hommes peu
éclairés aiment étrangement à fe faire illufion
! On avoit vû le jour d'auparavant
cette fille traverfer d'un air tranquille le
village de Grimaud , où elle étoit venue
me trouver : étoit- ce là , difoit - on , une
hydrophobe , une enragée , qu'on s'imaginoit
devoir pouffer des cris affreux , &
fouffrir des attaques horribles ? On crut
donc que féduit par les apparences d'un
mal , que je ne connoiffois pas , j'avois
voulu lui en abréger la durée , en la préci
pitant au tombeau par quelque remede approprié
, ainfi qu'une fauffe pitié le faifoit
pratiquer autrefois fur les hydrophobes ,
qu'on faignoit des quatre membres ou
qu'on abreuvoir d'opium.
>
L'événement diffipa bientôt cette calomnie.
Nombre des chiens mordus par la louve
quitterent leurs troupeaux , & difparurent
on vit mourir de la rage quantité
des beftiaux , & les hommes tarderent peu
à les fuivre. Daullioules & Courchet , tous
les deux mordus cruellement au vifage , &
déja parfaitement guéris , payerent fucceffivement
la peine de leur fécurité . Ce qu'il
y a de particulier dans ces deux perfonnes ,
c'eft
que Daullioules étoit fi perfuadé d'être
hors d'atteinte de la rage , qu'ayant
1
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
fenti tout-à-coup , un jour qu'il dînoit à la
campagne , une grande difficulté d'avaler
les dernieres gorgées d'un verre d'eau fuivies
de douleurs piquantes au gofier , il ſe
crut attaqué bonnement d'une efquinancie .
De retour chez lui il ne fe plaignit pas
d'autre chofe à fon Chirurgien , qui le
faigna en conféquence , & lui appliqua des
cataplafmes à la gorge. Un Médecin qu'on
envoya chercher dans le voifinage , ne
le crut pas autrement malade. Il est vrai
qu'ayant voulu prendre du bouillon , on
fut étrangement furpris des contorfions
qu'on lui vit faire ; mais on attribuoit
toujours ce fymptome à l'inflammation du
gofier.Daullioules en étoit fi perfuadé qu'il
fe paffa plufieurs fois une bougie dans le
fond de la bouche , pour enlever , difoit-il ,
l'obſtacle qui s'oppofoit à la déglutition , &
l'expulfer par le vomiffement ; mais fes douleurs
dégénerant en étranglement fubit ,
avec perte de la refpiration lorfqu'ilvouloit
boire , & cet étrange fymptôme renaiffant
toutes les fois qu'on lui en préfentoit , il
comprit qu'il y avoit de l'extraordinaire
dans fon mal , & avoua lui - même aux affiftans
qui avoient perdu l'idée de fon dernier
accident , que c'en étoit ici les triftes
fuites. Il fut bientôt dans la grande rage,
& mourut le troifieme jour , après avoir
JUIN 11755: 179
fouffert de terribles attaques , qui l'obligeoient
à traverfer fon jardin en parlant ,
& s'agitant continuellement , de peur d'étouffer
à ce qu'il difoit.
Courchet qui ne fe croyoit pas moins
en fûreté que Daullioules , connut fon mal
à la premiere difficulté qu'il éprouva en
bûvant ; il foupoit alors dans une auberge
où il fe trouvoit , à quelques lieures de chez
lui. L'exemple de Daullioules , qu'il avoit
vû mourir la fémaine d'auparavant , lui
dépeignit encore mieux le danger qui le
menaçoit. Il retourna fur le champ à Cogolin
, non fans beaucoup de peine &
d'embarras , ayant à paffer une riviere ,
au bord de laquelle il héfita long-tems , en
pouffant des cris & des gémiffemens pitoyables
, juſqu'à ce que s'étant bandé les
yeux pour ne pas voir l'eau , il la franchit
de la forte. Arrivé chez lui , on le vit
s'enfermer dans une chambre obfcure fans
vouloir parler à qui que ce foit , priant
feulement de boucher tous les endroits qui
lui donnoient du jour , & menaçant qu'il
pourroit bien mordre fi on l'approchoit de
trop près. Il mourut ainfi le troifieme jour .
Ces accidens réitérés dans l'espace d'un
mois, & demi tout au plus , ouvrirent enfin
les yeux à ceux qui reftoient. Il ne fut
plus queſtion de foutenir que la louve
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ས
n'étoit
pas enragée ; la fécurité fit place à
la crainte d'un femblable malheur . Tous
ceux qui avoient été mordus voyant Sé
nequier & fon Berger plus maltraités que
les autres , jouir également d'une parfaite
fanté , fe rappellerent alors les offres charitables
que je leur avois faites il y avoit
plus d'un mois ; ils accoururent inceffamment
à Grimaud me demander du fecours.
La plupart , au nombre de huit , étoient
déja guéris de leurs plaies , n'ayant été
mordus qu'aux mains & aux jambes ; il n'y
avoit que la jeune fille , appellée Courchet
, à qui la louve avoit déchiré la mammelle
gauche , dont les plaies fe fermoient
à peine. M'ayant avoué qu'elle y fentoit
de la douleur , je redoublai d'attention en
les faifant couvrir trois fois le jour d'une
dragme de la pommade mercurielle : on
en fit autant à fes compagnons ; ils prirent
quelques dofes de turbith minéral & de la
poudre de palmarius , furent affujettis à
des frictions réglées ; & lorfque je les vis
plus tranquilles , je les renvoyai chez eux
en leur prefcrivant ce qu'ils avoient à obferver
jufqu'à entiere guérifon .
Il n'y eut que le pere de la jeune Courchet
qui ayant été feulement égratigné par
la dent de la louve fur le dos de la main ,
& voyant fa petite plaie fermée dès le troi7
JUI N. 1755 .
181
fieme jour , crut n'avoir pas befoin des remedes
préfervatifs que j'avois donnés à ſa
fille. Deux mois & plus s'écoulerent fans
que j'entendiffe parler de lui , lorfqu'un
bruit fourd s'étant répandu qu'il étoit dans
la rage depuis trois jours , je me rendis expreffément
chez lui pour fçavoir au juſte
ce qu'il en étoit.
Je le trouvai affis fur la porte de fa
chambre , fa fille préfente , & nullement
émue du malheur de fon pere , qui me parut
alors fort tranquille , fans donner aucun
figne apparent de rage , quoiqu'on
m'eût affuré qu'il pouffât des hurlemens
affreux depuis deux jours. L'ayant interrogé
par quel accident il fe trouvoit dans
l'état qu'on m'avoit annoncé , & pourquoi
il n'avoit point voulu ufer des remedes
préfervatifs aufquels fa fille plus maltraitée
que lui , devoit fa guérifon .
Il me répondit que voyant fa plaie
qu'il n'avoit caractérisée que de fimple
égratignure , fermée dans l'efpace de deux
ou trois jours , & n'y ayant jamais fenti
la moindre douleur , les fuites lui en
avoient paru de fi peu de conféquence ,
qu'il n'avoit pas jugé à propos de prendre
mes remedes , d'autant mieux qu'il avoit
oublié promptement fon malheur , &que
fans un mouvement extraordinairequi
182 MERCURE DE FRANCE.
s'étoit fait fentir depuis peu fous la petite
cicatrice de fa plaie , rien n'auroit pû lui
en rappeller le fouvenir . Ce mouvement ,
à ce qu'il m'ajoûta , dégénera bientôt en
vapeur fubtile , qui montant diftinctement
le long du bras & du cou , fut fe fixer au
gofier , d'où s'enfuivirent peu-à-peu la perte
d'appétit , la douleur , les étranglemens
la fuffocation & l'hydrophobic .
Ce narré qui me parut intérellant pour
la théorie de la rage , me détermina à reſter
plus long-tems auprès de lui : je trouvai
fon pouls un peu tendu & convulfif , fans
fievre cependant ; il avoit quelque chofe
de hagard & de féroce dans l'afpect ; fes
yeux paroiffoient égarés & menaçans , il
frémiffoit dès qu'on l'approchoit tant ſoit
peu , les tendons de fes bras fouffroient
alors des foubrefauts & des tremblemens involontaires
, & l'on ne pouvoit le fixer fans
émotion . Ayant été me laver enfuite dans
un coin de la chambre , fans trop refléchir
à l'horreur que tous ces malades ont pour
la vue même des liquides , à peine vit - il
quelques gouttes d'eau répandues à terre ,
que fe levant avec fureur de fon fiége il
fe précipita rudement fur le plancher , en
fe bouchant les yeux , s'agitant comme un
épileptique , & pouffant des cris & des
hurlemens fi affreux , que tous les affifJUI
N. 1755.
183
tans faifis d'horreur à cet étrange fpectacle,
s'enfuirent auffi- tôt. Refté feul auprès de
lui je l'encourageai par mes difcours à fe
rendre le maître , s'il pouvoit , de ces mouvemens
; mais il me pria avec inftance de
faire emporter jufqu'aux plus petits vafes
où il y avoit de l'eau , parce que la vûe de
ce liquide étoit pire pour lui que de fouf ..
frir mille morts. Après qu'on lui eut obéi ,
il devint plus tranquille , & fe remit fur
fon féant , comme fi rien ne lui étoit arrivé .
Je lui propofai alors , pour furmonter
fon horreur de l'eau , de fe laiffer plonger
plufieurs fois dans un bain qu'on lui prépareroit
; mais il me conjura , les larmes aux
yeux ,
de ne pas
lui en parler feulement ,
de peur que cela ne réveillât en lui des
idées dont les fuites lui devenoient fi terribles.
Je me contentai feulement de le
preffer de fe couvrir une partie du corps de
la pommade mercurielle que je lui fis don
ner pour cela. Il m'obéit volontiers ; mais
aux premieres frictions qu'il fe fit le long
du bras , il fut pris de fi grands tremblemens
& d'une fuffocation fi convulfive au
gofier , qu'il me protefta plufieurs fois qu'il
alloit fe précipiter de la fenêtre pour s'en
délivrer. Encouragé de nouveau à fupporter
patiémment cette attaque , il continua
fon ouvrage, toujours avec des mouvemens
184 MERCURE DE FRANCE.
fi extraordinaires , des cris fi féroces , des
juremens & des lamentations fi touchantes,
que c'étoit une vraie pitié de voir une fi
étrange alternative : enfin s'étant couvert
de l'onguent une partie du corps , il parut
auffi tranquille que la premiere fois .
Demi-heure après les mêmes accidens
lui reprirent avecun vomiffement de glaires
verdâtres ; fon horreur de l'eau diminua
cependant tout-à-coup : il vit manger
& boire fon époufe fans nulle averfion ,
fans nulle crainte des liquides , ordonna
même qu'on lui préparât à fouper , affurant
qu'il boiroit à fon tour , & qu'il ne ſe
fentoit plus aucune répugnance pour cela .
Depuis ce moment fes accidens convulfifs
furent peu de chofe , il ne fe plaignit d'aucune
douleur. Déja fes parens fe flatoient
qu'il feroit en état de fouper bientôt
n'ayant pu rien manger ni boire depuis
trois jours ; mais ayant fouhaité repoſer
quelques momens auparavant, il fe coucha ,
fe couvrit la tête du drap , & mourut de la
forte fans qu'on s'en apperçut qu'au mo
ment qu'on fut pour l'éveiller . Tous les
autres qui s'attendoient d'avoir le même
fort , furent agréablement trompés , ils
jouiffent encore aujourd'hui d'une parfaite
fanté , & tout le Golfe de Saint-Tropès
pourra vous attefter leur guérifon .
JUIN.
1755 183
II. OBSERVATION.
En 1748 , au mois de Décembre , un
Chirurgien ayant été mordu par un chien
enragé fur le dos de la main , partie trèsdangereufe
comme l'on fçait ; rêvant chaque
nuit à des combats avec des loups &
des chiens enragés , & s'éveillant alors faifi
d'épouvante & couvert de fueur , vint
me faire part vingt jours après de fon trou
ble. L'application de la pommade mercurielle,
réitérée journellement , fur la plaie,
& quelques dofés de la poudre de palmarius
, le préferverent de la rage.
111. OBSERVATIO N.
En 1749 en hiver , je fus mordu au dos
de la jambe par un petit chien qu'une
jeune Demoiſelle tenoit couché fous fes
jupes , & près de laquelle je paffai un jour
que j'étois à la campagne . La qualité de la
morfuré qui faigna peu , l'efpérance pofitive
que cette Demoiſelle me donna que
fon chien n'étoit pas enragé , joint à un
voyage que je fis le lendemain d'affez long
cours , me firent bientôt oublier ce petit
accident'; je n'y aurois même plus penfé
fi ce n'eft qu'ayant fenti de tems à autre
un fentiment douloureux fous la cicatrice
186 MERCURE DE FRANCE.
de la morfure qui fut promptement fermée
, je craignis avec fondement que le
chien ne fût dans un commencement de
rage que la Demoiſelle ne connoifloit pas,
De retour un mois après au même canton ,
je courus m'informer fi le chien vivoit encore
; on m'apprend qu'il s'étoit égaré le
lendemain d'après la morfure qu'il m'avoit
faite , & qu'il avoit pareillement mordu
quantité d'autres chiens. Un trouble
fubit s'empare de moi , je deviens fombre
& rêveur , je me veux du mal d'avoir été
peu attentif à me préferver moi- même,
tandis que j'avois en tant d'empreffement
pour les autres. La cicatrice devient plus
douloureufe ; ma confternation augmente ;
je cherche de l'eau pour voir fi je fuis hydrophobe.
J'accours à la ville , je fais appliquer
fans délibérer une ventoufe fur la
cicatrice de la plaie qu'on fcarifie profondément
, & que je laiffe faigner tout le
tems qu'il faut ; je la couvre de mercure
deux fois la journée , j'en frotte encore
tout le long de la jambe , je prends deux
fois le turbith minéral , à la dofe de trois
grains , qui m'évacue copieufement par
haut & par bas ; je continue les frictions
quinze jours de fuite , le trouble fe diffipe
, l'efpérance renaît , la plaie fe referme
, & les chofes vont au gré de mes
fouhaits.
JUIN. 187 1755.
IV. OBSERVATION .
La fille de Clément Olivier de Sainte-
Maxime , âgée de dix- fept ans , fut mordue
au mois d'Avril de l'année 1750 , par
un gros chien enragé , qui la renverfa par
terre , lui fit plufieurs plaies confidérables
aux bras , à la main & aux jambes , ayant
emporté les chairs dans quelques endroits.
Il fallut bien du tems à toutes ces bleffures
pour être cicatrifées ; on ne les panfa qu'avec
la pommade mercurielle & le digeftif
ordinaire : je lui fis faire quantité de frictions
fur les bras, les épaules & les jambes ,
ayant été faignée auparavant pour prévenir
l'inflammation , & purgée plufieurs fois
avec le turbith mineral. Dès les premiers
jours cette fille avoit fon fommeil interrompu
par des rêves effroyables , croyant
être aux prises avec le chien enragé :
dès que le mercure commença à pénétrer
dans le fang , la confiance reparut , fes alarmes
s'évanouirent ; les plaies ne furent
tout- à- fait fermées que deux mois après.
Elle jouit encore d'une parfaite fanté .
V. OBSERVATION.
Les nommés Olivier , la Rofe & Pafcal ,
de Caillian , furent pareillement mordus`
188 MERCURE DE FRANCE .
par un chien enragé en 1751 , l'un à la
jambe , l'autre à la cuiffe , les lambeaux des
chairs emportés. Je les mis à l'ufage de la
même méthode ; ils laifferent leurs plaies
long- tems ouvertes , prirent deux fois le
turbith minéral , n'employerent que la
pommade mercurielle dans le panfement ,
& les frictions que je leur ordonnai de
faire le long des parties bleffées ; ils vivent
encore aujourd'hui guéris & contens .
VI. OBSERVATION.
La fille du fieur Ferran , Aubergifte , de
Graffe , ayant été mordue à travers la
main gauche le mois de Septembre de l'année
paffée par un chien vraisemblablement
enragé , eut fa plaie bientôt confolidée
par le fecours de fon Chirurgien . Son
pere à qui des perfonnes dignes de foi
affurerent dans la fuite que le chien qu'on
avoit tué fur le champ en avoit mordu
quantité d'autres , me confia fa fille , ſur
la propofition que lui en fit M. l'Abbé
Laugier , Maître de Mufique de cette ville
, pour la préferver du malheur dont
elle étoit menacée . Je trouvai quinze jours
après fon accident la cicatrice de fa plaie
fort douloureufe ; ce qui m'obligea à l'affujettir
d'abord à quelques frictions réglées
JUIN. 189
1755 4
fur cette partie ; elle prit cinq à fix jours
après de petites dofes de turbith minéral ,
& dès que la douleur eut difparu , je fis
difcontinuer les frictions de la pommade
mercurielle elle eft encore aujourd'hui
en bonne fanté .
Tel eft , Monfieur , le précis des obſervations
qui décident de la fûreté du mercure
, comme un préfervatif affuré contre
la rage . Celles qu'il me reste à vous communiquer
pour n'avoir pas eu de fi heureux
fuccès , n'en prouveront pas moins
la bonté de ce remede , & nous fourniront.
aifément des conféquences & des inductions
néceffaires pour établir une théorie
plus exacte & une curation plus certaine
de cette maladie : ce fera à vous à en juger.
Je fuis , Monfieur , &c.
Darlue , Docteur en
Médecine .
A Callian , ce 25 Mars 1755
Lettre àM. Molinard , Docteur- Régent de
la Faculté de Médecine en l'Univerfité
d'Aix , fur la rage , & la maniere de la
guérir , &c.
Mma
ONSIEUR
, je vous promis dans
ma derniere lettre de vous communiquer
au plutôt les obfervations
que j'ai
faites fur la nouvelle méthode de guérir
la rage avec le mercure ; je m'acquitte de
ma parole. Il eft important que le public
foit inftruit des bons & des mauvais effets
qu'il en eft réfulté , & que la Médecine
connoiffe le dégré de confiance
qu'elle
doit accorder à ce remede employé comme
curatifou préfervatif de cette maladie. La
multitude des faits qu'il me reste à vous
décrire feront plus que fuffifans pour fixer
nos doutes fur cet objet , d'autant plus intereffant
que la rage regne affez fréquemment
dans ces cantons , & qu'il ne faut
la plupart du tems qu'un loup enragé pour
caufer des defordres affreux dans tout un
pays , comme vous allez voir.
PREMIERE
JUIN. 1755. 169
PREMIERE OBSERVATION.
Une louve enragée fortant du bois de la
Mole , terre appartenante à M. le Marquis
de Suffren , parcourut rapidement dans
une nuit du mois de Juin de l'année 1747
tout le terroir de Cogolin . On ne fçauroit
exprimer le ravage étonnant qu'elle caufa
dans le court eſpace de quelques heures ; la
campagne fe, trouvant alors remplie de
monde à caufe de la moiffon , hommes ,
femmes , enfans , chiens , chevaux & troupeaux
, rien ne fut exempt de fes morfures
: ceux qu'elle trouva endormis dans
les champs en reçurent d'épouventables ;
ceux qui fe défendirent & lutterent contr'elle
en furent moins maltraités ; enfin
on eut bien de la peine à fe défaire de ce
féroce animal , qu'il fallut pourfuivre une
partie du jour fuivant , & qui traverfa plufieurs
fois une petite riviere à la nage fans
aucune horreur de l'eau.
1
La confternation fut générale , lorfqu'on
vit au matin la quantité prodigieufe
des beftiaux qu'elle avoit en partie ou
égorgés ou déchirés fur fon paffage. Pref
que tous ceux qui furent mordus , parmi
lefquels on en comptoit cinq au vifage, dix
aux mains , aux bras & aux cuiffes ; une
jeune fille à qui la louve avoit emporté
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
toute la mammelle gauche , & nombre
d'autres plus légerement bleffés & à travers
leurs habits , eurent recours aux dévotions
qu'on eft en ufage de pratiquer
alors , & rien de plus. Quelques - uns plus
avifés furent prendre les bains de la mer ,
mangerent l'omelette à l'huître calcinée
panferent leurs plaies fimplement , &
moyennant ces précautions fe crurent fort
en fûreté . Il n'y eut que Jofeph Senequier
& fon Berger , de la Garde-Freinet , qui eurent
volontairement recours à moi.
Senequier avoit reçu plufieurs coups de
dents à travers la joue , & fon Berger avoit
la levre fupérieure percée de la largeur de
deux grands travers de doigt , avec déchirement
de la gencive . J'eus bien de la
peine à raffurer leur efprit alarmé par la
crainte d'une mort prochaine : Senequier
fur- tout paroiffoit troublé à l'excès ; il avoit
déja fait fes dernieres difpofitions , & attendoi:
la mort avec un effroi inexprimable.
Je n'eus garde de réunir par la future
la levre déchirée de fon Berger ; je me
fervis feulement d'un bandage contentif
pour rapprocher les parties divifées , afin
que la pommade mercurielle dont je chargeai
les plaies , eût le tems d'y féjourner
davantage , & que la fuppuration fût plus
longue. L'expérience montra que je penJUIN.
1755 .
171
fois jufte cette manoeuvre amena une cicatrice
plus retardée & un crachottement
continuel dans l'un & l'autre , qu'on aufoit
pu caractérifer dans certains jours de
petits flux de bouche , & que j'entretins
tout le tems convenable par de légeres
frictions le long des bras & des épaules ,
fe tout accompagné des remedes & du régime
néceffaire à l'adminiftration du mercure.
Infenfiblement les plaies fe fermerent
, & j'eus le plaifir de les voir tous les
deux vingt jours après exempts de crainte
& parfaitement guéris.
Je ne m'en tins pas là. Perfuadé qu'un
Médecin chrétien & qui a pour objet le
foulagement des pauvres malades , doit
tendre une main fecourable à tous ceux qui
en ont befoin ; je fis avertir la plupart
des perfonnes qui avoient été mordues ,
que je les traiterois charitablement , &
qu'ils n'avoient qu'à venir au plutôt chez
moi . J'étois bien aife de vérifier par moimême
fi le mercure étoit ce fpécifique
que la Médecine cherche depuis long- tems
contre la rage , & je voyois à regret qu'une
occafion fi favorable à fes progrès m'échappât
; mais je ne fus pas affez heureux
pour le perfuader à ces bonnes gens , dont
la plupart , entierement guéris de leurs
plaies , fe figuroient n'avoir plus rien à
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
craindre : la prévention publique augmen →
toit doublement leur fécurité. On avoit
répandu de part & d'autre que la louve
n'étoit pas enragée ; que la faim feule l'avoit
fait fortir du bois ; on l'avoit vûe
dévorer avidement des chiens & des brébis
, traverſer une riviere à la nâge fans
craindre l'eau , ce qui n'eft pas ordinaire
, difoit - on , aux animaux atteints de
rage. Quelques Médecins publioient encore
qu'on ne connoiffoit aucun remede
affuré contre cette maladie ; qu'il y avoit
du mal à expérimenter un fecours douteux
; il n'en fallut pas davantage pour
détourner ceux qui auroient eu envie de
profiter de mes offres charitables. Le hazard
me procura feulement la vûe d'une
jeune fille que je trouvai un jour fur mon
chemin en allant à la campagne ; elle étoit
dans un pitoyable état . La louve lui avoit
déchiré tous les muſcles frontaux , percé
le cuir chevelu en plufieurs endroits jufqu'au
péricrâne , & avec perte de fubftance
; fes plaies multipliées fur lefquelles
elle n'avoit appliqué depuis plus de vingt
jours qu'un fimple digeftif , étoient encore
toutes ouvertes.
A la vue de cette fille je craignis d'autant
plus pour elle , qu'elle avoit laiffé
écouler un tems favorable à ſa guériſon ,
JUIN. 1755. 173
Comme elle reftoit à la campagne , & que
je ne pus la retenir auprès de moi , je lui
fis donner tout l'onguent mercuriel que
je lui crus néceffaire , avec ordre d'en
charger fes plaies foir & matin , de s'en
frotter légerement les bras & les épaules
lui recommandant de me venir voir au
plutôt pour juger du progrès du remede ,
& avifer à ce qu'il faudroit faire.
>
Huit jours après je la vis de retour chez
moi. J'examinai fes plaies , que je trouvai
à peu - près dans le même état . Sa démarche
tardive & chancelante , un air de trifteffe
répandu fur fa perfonne , des yeux égarés ,
& les frictions mercurielles qu'elle avoit
négligé de faire , s'étant contentée de panfer
fes plaies feulement avec la pommade
me firent foupçonner quelque chofe de
finiftre. Interrogée fi depuis ma derniere
entrevûe elle n'avoit point été attaquée de
quelque fymptome infolite , elle me répondit
naïvement qu'ayant voulu boire
un peu d'eau le jour d'auparavant , elle
avoit reculé d'horreur à l'afpect du liquide
, fans fçavoir à quoi en attribuer la
caufe ; que preffée par la foif elle étoit
venue plufieurs fois à la recharge , mais
que fes tentatives avoient toujours été
inutiles ; ce qui lui faifoit foupçonner ,
difoit - elle , d'avoir avalé quelque arai-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
gnée l'inftant d'auparavant qu'elle avoit
bu , pour avoir un tel rebut des liquides.:
Cet aveu fincere me découvrit la trifte
origine de fon mal ; cependant comme elle
ne fe plaignoit qué d'une légere douleur au
gofier , qu'à ce terrible ſymptome près de
l'horreur de l'eau , elle paroiffoit aufli tranquille
que fi elle n'eût point eu de mal , je
réfolus de tenter quelque chofe pour elle.
D'ailleurs , je fçavois qu'on étoit accou
tumé dans le pays de prendre des réfolutions
violentes contre les hydrophobes ,
de les enfermer , de les attacher cruellement
; qu'on en avoit étouffé fous des ma-
'telats , & noyé dans la mer il n'y avoit
pas bien long- tems ; je crus que l'humanité
m'obligeait à prévenir de pareils defor
dres ; que le public raffuré à la vue de mon
intrépidité à les vifiter , à les fecourir , deviendroit
plus compatiffant en leur faveur
& que fi je ne pouvois les fauver , du
moins épargnerois-je ces funeftes horreurs
à ceux que j'augurois devoir être bientôt
les triftes victimes de la rage.
Comme il étoit deja tard je renvoyai
cette fille , avec promeffe de me rendre
chez elle au matin. Je la trouvai dans un
plus grand abattement qu'auparavant ; une
fombre trifteffe répandue fur fon vifage
annonçoit le progrès du mal. Son pouls
JUI N. 1755 175
L
}
étoit tendu & convulfif , fes yeux paroiffoient
brillans & enflammés ; fon golier
devenu beaucoup plus douloureux , ne lui
permettoit plus d'avaler la falive qu'avec
des peines inexprimables ; c'étoient autant
de pointes de feu qui la déchiroient en
paffant je voulus lui faire prendre une
prife de turbith minéral , que je délayai
dans un fyrop convenable , mais je ne pus
jamais l'y réfoudre vainement porta telle
plufieurs fois la cuiller à la bouche ,
elle recula toujours fa main avec horreur .
Ses douleurs ayant augmenté elle fe coucha
quelque tems après fur fon lit , où fa
mere la frotta fur plufieurs parties du corps
de la pommade mercurielle . Je m'apperçus
que pendant cette opération elle étoit agitée
de mouvemens convulfifs dans plufieurs
parties du1 corps , & qu'elle commençoit
à délirer , ce qui augmenta fi fort
que dans peu fon délire & fes convulfions
devinrent continuels . Son vifage s'enflamma
par gradation , fes yeux parurent étincelans
, on les auroit dit électrifés ; elle
vomit plufieurs fois quantité de glaires
épaiffes & verdâtres , avala une prune
qu'on lui préfenta , en grinçant les dents
& d'un air furieux , & mourut le foir fans
autre effort que cette agitation convulfive
de tout le corps dont j'ai parlé , & qui ceſſa
tout à-coup fans agonie . Hiv
.
176 MERCURE DE FRANCE.
La nuit venue, ayant heureufement pour
aide un Chirurgien que j'envoyai chercher
, nous ouvrîmes fon cadavre qui exhaloit
déja une odeur fétide & puante ,
quoiqu'il y eut à peine trois heures qu'elle
étoit expirée : nous trouvâmes l'eftomac
inondé de glaires verdâtres , les membranes
de ce vifcere marquées de taches livides
& gangreneufes , s'en allant en lambeaux
lorfque nous les preffions tant foit
peu , & laiffant échapper de leurs vaiffeaux
engorgés & confidérablement diftendus en
quelques endroits , un fang diffous & fans
confiftance. L'intérieur de l'ofophage nous
parut également tapiflé des mêmes glaires ,
toutes fes glandes muqueufes étoient fort
tuméfiées , & fon orifice fupérieur fi refferré
vers l'arriere bouche qu'à peine póuvoit
- on y introduire un ftilet. Les poumons
étoient engorgés d'un fang diffous
avec des marques de gangrene , ainfi que
le foie & la rate , que nous trouvâmes plus
defféchés ; la véficule du fiel entierement
vuide : les inteftins n'étoient pas exemts
de cette inflammation générale ; le cerveau
nous auroit également paru dans le même
état fi nous euffions été munis des inftrumens
propres pour en faire l'ouverture.
Je crus que cette mort précipitée détruiroit
les préjugés du public , & que l'on
JUIN. 1755. 177
appréhenderoit avec raifon les funeftes fuites
de la rage : mais que les hommes peu
éclairés aiment étrangement à fe faire illufion
! On avoit vû le jour d'auparavant
cette fille traverfer d'un air tranquille le
village de Grimaud , où elle étoit venue
me trouver : étoit- ce là , difoit - on , une
hydrophobe , une enragée , qu'on s'imaginoit
devoir pouffer des cris affreux , &
fouffrir des attaques horribles ? On crut
donc que féduit par les apparences d'un
mal , que je ne connoiffois pas , j'avois
voulu lui en abréger la durée , en la préci
pitant au tombeau par quelque remede approprié
, ainfi qu'une fauffe pitié le faifoit
pratiquer autrefois fur les hydrophobes ,
qu'on faignoit des quatre membres ou
qu'on abreuvoir d'opium.
>
L'événement diffipa bientôt cette calomnie.
Nombre des chiens mordus par la louve
quitterent leurs troupeaux , & difparurent
on vit mourir de la rage quantité
des beftiaux , & les hommes tarderent peu
à les fuivre. Daullioules & Courchet , tous
les deux mordus cruellement au vifage , &
déja parfaitement guéris , payerent fucceffivement
la peine de leur fécurité . Ce qu'il
y a de particulier dans ces deux perfonnes ,
c'eft
que Daullioules étoit fi perfuadé d'être
hors d'atteinte de la rage , qu'ayant
1
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
fenti tout-à-coup , un jour qu'il dînoit à la
campagne , une grande difficulté d'avaler
les dernieres gorgées d'un verre d'eau fuivies
de douleurs piquantes au gofier , il ſe
crut attaqué bonnement d'une efquinancie .
De retour chez lui il ne fe plaignit pas
d'autre chofe à fon Chirurgien , qui le
faigna en conféquence , & lui appliqua des
cataplafmes à la gorge. Un Médecin qu'on
envoya chercher dans le voifinage , ne
le crut pas autrement malade. Il est vrai
qu'ayant voulu prendre du bouillon , on
fut étrangement furpris des contorfions
qu'on lui vit faire ; mais on attribuoit
toujours ce fymptome à l'inflammation du
gofier.Daullioules en étoit fi perfuadé qu'il
fe paffa plufieurs fois une bougie dans le
fond de la bouche , pour enlever , difoit-il ,
l'obſtacle qui s'oppofoit à la déglutition , &
l'expulfer par le vomiffement ; mais fes douleurs
dégénerant en étranglement fubit ,
avec perte de la refpiration lorfqu'ilvouloit
boire , & cet étrange fymptôme renaiffant
toutes les fois qu'on lui en préfentoit , il
comprit qu'il y avoit de l'extraordinaire
dans fon mal , & avoua lui - même aux affiftans
qui avoient perdu l'idée de fon dernier
accident , que c'en étoit ici les triftes
fuites. Il fut bientôt dans la grande rage,
& mourut le troifieme jour , après avoir
JUIN 11755: 179
fouffert de terribles attaques , qui l'obligeoient
à traverfer fon jardin en parlant ,
& s'agitant continuellement , de peur d'étouffer
à ce qu'il difoit.
Courchet qui ne fe croyoit pas moins
en fûreté que Daullioules , connut fon mal
à la premiere difficulté qu'il éprouva en
bûvant ; il foupoit alors dans une auberge
où il fe trouvoit , à quelques lieures de chez
lui. L'exemple de Daullioules , qu'il avoit
vû mourir la fémaine d'auparavant , lui
dépeignit encore mieux le danger qui le
menaçoit. Il retourna fur le champ à Cogolin
, non fans beaucoup de peine &
d'embarras , ayant à paffer une riviere ,
au bord de laquelle il héfita long-tems , en
pouffant des cris & des gémiffemens pitoyables
, juſqu'à ce que s'étant bandé les
yeux pour ne pas voir l'eau , il la franchit
de la forte. Arrivé chez lui , on le vit
s'enfermer dans une chambre obfcure fans
vouloir parler à qui que ce foit , priant
feulement de boucher tous les endroits qui
lui donnoient du jour , & menaçant qu'il
pourroit bien mordre fi on l'approchoit de
trop près. Il mourut ainfi le troifieme jour .
Ces accidens réitérés dans l'espace d'un
mois, & demi tout au plus , ouvrirent enfin
les yeux à ceux qui reftoient. Il ne fut
plus queſtion de foutenir que la louve
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ས
n'étoit
pas enragée ; la fécurité fit place à
la crainte d'un femblable malheur . Tous
ceux qui avoient été mordus voyant Sé
nequier & fon Berger plus maltraités que
les autres , jouir également d'une parfaite
fanté , fe rappellerent alors les offres charitables
que je leur avois faites il y avoit
plus d'un mois ; ils accoururent inceffamment
à Grimaud me demander du fecours.
La plupart , au nombre de huit , étoient
déja guéris de leurs plaies , n'ayant été
mordus qu'aux mains & aux jambes ; il n'y
avoit que la jeune fille , appellée Courchet
, à qui la louve avoit déchiré la mammelle
gauche , dont les plaies fe fermoient
à peine. M'ayant avoué qu'elle y fentoit
de la douleur , je redoublai d'attention en
les faifant couvrir trois fois le jour d'une
dragme de la pommade mercurielle : on
en fit autant à fes compagnons ; ils prirent
quelques dofes de turbith minéral & de la
poudre de palmarius , furent affujettis à
des frictions réglées ; & lorfque je les vis
plus tranquilles , je les renvoyai chez eux
en leur prefcrivant ce qu'ils avoient à obferver
jufqu'à entiere guérifon .
Il n'y eut que le pere de la jeune Courchet
qui ayant été feulement égratigné par
la dent de la louve fur le dos de la main ,
& voyant fa petite plaie fermée dès le troi7
JUI N. 1755 .
181
fieme jour , crut n'avoir pas befoin des remedes
préfervatifs que j'avois donnés à ſa
fille. Deux mois & plus s'écoulerent fans
que j'entendiffe parler de lui , lorfqu'un
bruit fourd s'étant répandu qu'il étoit dans
la rage depuis trois jours , je me rendis expreffément
chez lui pour fçavoir au juſte
ce qu'il en étoit.
Je le trouvai affis fur la porte de fa
chambre , fa fille préfente , & nullement
émue du malheur de fon pere , qui me parut
alors fort tranquille , fans donner aucun
figne apparent de rage , quoiqu'on
m'eût affuré qu'il pouffât des hurlemens
affreux depuis deux jours. L'ayant interrogé
par quel accident il fe trouvoit dans
l'état qu'on m'avoit annoncé , & pourquoi
il n'avoit point voulu ufer des remedes
préfervatifs aufquels fa fille plus maltraitée
que lui , devoit fa guérifon .
Il me répondit que voyant fa plaie
qu'il n'avoit caractérisée que de fimple
égratignure , fermée dans l'efpace de deux
ou trois jours , & n'y ayant jamais fenti
la moindre douleur , les fuites lui en
avoient paru de fi peu de conféquence ,
qu'il n'avoit pas jugé à propos de prendre
mes remedes , d'autant mieux qu'il avoit
oublié promptement fon malheur , &que
fans un mouvement extraordinairequi
182 MERCURE DE FRANCE.
s'étoit fait fentir depuis peu fous la petite
cicatrice de fa plaie , rien n'auroit pû lui
en rappeller le fouvenir . Ce mouvement ,
à ce qu'il m'ajoûta , dégénera bientôt en
vapeur fubtile , qui montant diftinctement
le long du bras & du cou , fut fe fixer au
gofier , d'où s'enfuivirent peu-à-peu la perte
d'appétit , la douleur , les étranglemens
la fuffocation & l'hydrophobic .
Ce narré qui me parut intérellant pour
la théorie de la rage , me détermina à reſter
plus long-tems auprès de lui : je trouvai
fon pouls un peu tendu & convulfif , fans
fievre cependant ; il avoit quelque chofe
de hagard & de féroce dans l'afpect ; fes
yeux paroiffoient égarés & menaçans , il
frémiffoit dès qu'on l'approchoit tant ſoit
peu , les tendons de fes bras fouffroient
alors des foubrefauts & des tremblemens involontaires
, & l'on ne pouvoit le fixer fans
émotion . Ayant été me laver enfuite dans
un coin de la chambre , fans trop refléchir
à l'horreur que tous ces malades ont pour
la vue même des liquides , à peine vit - il
quelques gouttes d'eau répandues à terre ,
que fe levant avec fureur de fon fiége il
fe précipita rudement fur le plancher , en
fe bouchant les yeux , s'agitant comme un
épileptique , & pouffant des cris & des
hurlemens fi affreux , que tous les affifJUI
N. 1755.
183
tans faifis d'horreur à cet étrange fpectacle,
s'enfuirent auffi- tôt. Refté feul auprès de
lui je l'encourageai par mes difcours à fe
rendre le maître , s'il pouvoit , de ces mouvemens
; mais il me pria avec inftance de
faire emporter jufqu'aux plus petits vafes
où il y avoit de l'eau , parce que la vûe de
ce liquide étoit pire pour lui que de fouf ..
frir mille morts. Après qu'on lui eut obéi ,
il devint plus tranquille , & fe remit fur
fon féant , comme fi rien ne lui étoit arrivé .
Je lui propofai alors , pour furmonter
fon horreur de l'eau , de fe laiffer plonger
plufieurs fois dans un bain qu'on lui prépareroit
; mais il me conjura , les larmes aux
yeux ,
de ne pas
lui en parler feulement ,
de peur que cela ne réveillât en lui des
idées dont les fuites lui devenoient fi terribles.
Je me contentai feulement de le
preffer de fe couvrir une partie du corps de
la pommade mercurielle que je lui fis don
ner pour cela. Il m'obéit volontiers ; mais
aux premieres frictions qu'il fe fit le long
du bras , il fut pris de fi grands tremblemens
& d'une fuffocation fi convulfive au
gofier , qu'il me protefta plufieurs fois qu'il
alloit fe précipiter de la fenêtre pour s'en
délivrer. Encouragé de nouveau à fupporter
patiémment cette attaque , il continua
fon ouvrage, toujours avec des mouvemens
184 MERCURE DE FRANCE.
fi extraordinaires , des cris fi féroces , des
juremens & des lamentations fi touchantes,
que c'étoit une vraie pitié de voir une fi
étrange alternative : enfin s'étant couvert
de l'onguent une partie du corps , il parut
auffi tranquille que la premiere fois .
Demi-heure après les mêmes accidens
lui reprirent avecun vomiffement de glaires
verdâtres ; fon horreur de l'eau diminua
cependant tout-à-coup : il vit manger
& boire fon époufe fans nulle averfion ,
fans nulle crainte des liquides , ordonna
même qu'on lui préparât à fouper , affurant
qu'il boiroit à fon tour , & qu'il ne ſe
fentoit plus aucune répugnance pour cela .
Depuis ce moment fes accidens convulfifs
furent peu de chofe , il ne fe plaignit d'aucune
douleur. Déja fes parens fe flatoient
qu'il feroit en état de fouper bientôt
n'ayant pu rien manger ni boire depuis
trois jours ; mais ayant fouhaité repoſer
quelques momens auparavant, il fe coucha ,
fe couvrit la tête du drap , & mourut de la
forte fans qu'on s'en apperçut qu'au mo
ment qu'on fut pour l'éveiller . Tous les
autres qui s'attendoient d'avoir le même
fort , furent agréablement trompés , ils
jouiffent encore aujourd'hui d'une parfaite
fanté , & tout le Golfe de Saint-Tropès
pourra vous attefter leur guérifon .
JUIN.
1755 183
II. OBSERVATION.
En 1748 , au mois de Décembre , un
Chirurgien ayant été mordu par un chien
enragé fur le dos de la main , partie trèsdangereufe
comme l'on fçait ; rêvant chaque
nuit à des combats avec des loups &
des chiens enragés , & s'éveillant alors faifi
d'épouvante & couvert de fueur , vint
me faire part vingt jours après de fon trou
ble. L'application de la pommade mercurielle,
réitérée journellement , fur la plaie,
& quelques dofés de la poudre de palmarius
, le préferverent de la rage.
111. OBSERVATIO N.
En 1749 en hiver , je fus mordu au dos
de la jambe par un petit chien qu'une
jeune Demoiſelle tenoit couché fous fes
jupes , & près de laquelle je paffai un jour
que j'étois à la campagne . La qualité de la
morfuré qui faigna peu , l'efpérance pofitive
que cette Demoiſelle me donna que
fon chien n'étoit pas enragé , joint à un
voyage que je fis le lendemain d'affez long
cours , me firent bientôt oublier ce petit
accident'; je n'y aurois même plus penfé
fi ce n'eft qu'ayant fenti de tems à autre
un fentiment douloureux fous la cicatrice
186 MERCURE DE FRANCE.
de la morfure qui fut promptement fermée
, je craignis avec fondement que le
chien ne fût dans un commencement de
rage que la Demoiſelle ne connoifloit pas,
De retour un mois après au même canton ,
je courus m'informer fi le chien vivoit encore
; on m'apprend qu'il s'étoit égaré le
lendemain d'après la morfure qu'il m'avoit
faite , & qu'il avoit pareillement mordu
quantité d'autres chiens. Un trouble
fubit s'empare de moi , je deviens fombre
& rêveur , je me veux du mal d'avoir été
peu attentif à me préferver moi- même,
tandis que j'avois en tant d'empreffement
pour les autres. La cicatrice devient plus
douloureufe ; ma confternation augmente ;
je cherche de l'eau pour voir fi je fuis hydrophobe.
J'accours à la ville , je fais appliquer
fans délibérer une ventoufe fur la
cicatrice de la plaie qu'on fcarifie profondément
, & que je laiffe faigner tout le
tems qu'il faut ; je la couvre de mercure
deux fois la journée , j'en frotte encore
tout le long de la jambe , je prends deux
fois le turbith minéral , à la dofe de trois
grains , qui m'évacue copieufement par
haut & par bas ; je continue les frictions
quinze jours de fuite , le trouble fe diffipe
, l'efpérance renaît , la plaie fe referme
, & les chofes vont au gré de mes
fouhaits.
JUIN. 187 1755.
IV. OBSERVATION .
La fille de Clément Olivier de Sainte-
Maxime , âgée de dix- fept ans , fut mordue
au mois d'Avril de l'année 1750 , par
un gros chien enragé , qui la renverfa par
terre , lui fit plufieurs plaies confidérables
aux bras , à la main & aux jambes , ayant
emporté les chairs dans quelques endroits.
Il fallut bien du tems à toutes ces bleffures
pour être cicatrifées ; on ne les panfa qu'avec
la pommade mercurielle & le digeftif
ordinaire : je lui fis faire quantité de frictions
fur les bras, les épaules & les jambes ,
ayant été faignée auparavant pour prévenir
l'inflammation , & purgée plufieurs fois
avec le turbith mineral. Dès les premiers
jours cette fille avoit fon fommeil interrompu
par des rêves effroyables , croyant
être aux prises avec le chien enragé :
dès que le mercure commença à pénétrer
dans le fang , la confiance reparut , fes alarmes
s'évanouirent ; les plaies ne furent
tout- à- fait fermées que deux mois après.
Elle jouit encore d'une parfaite fanté .
V. OBSERVATION.
Les nommés Olivier , la Rofe & Pafcal ,
de Caillian , furent pareillement mordus`
188 MERCURE DE FRANCE .
par un chien enragé en 1751 , l'un à la
jambe , l'autre à la cuiffe , les lambeaux des
chairs emportés. Je les mis à l'ufage de la
même méthode ; ils laifferent leurs plaies
long- tems ouvertes , prirent deux fois le
turbith minéral , n'employerent que la
pommade mercurielle dans le panfement ,
& les frictions que je leur ordonnai de
faire le long des parties bleffées ; ils vivent
encore aujourd'hui guéris & contens .
VI. OBSERVATION.
La fille du fieur Ferran , Aubergifte , de
Graffe , ayant été mordue à travers la
main gauche le mois de Septembre de l'année
paffée par un chien vraisemblablement
enragé , eut fa plaie bientôt confolidée
par le fecours de fon Chirurgien . Son
pere à qui des perfonnes dignes de foi
affurerent dans la fuite que le chien qu'on
avoit tué fur le champ en avoit mordu
quantité d'autres , me confia fa fille , ſur
la propofition que lui en fit M. l'Abbé
Laugier , Maître de Mufique de cette ville
, pour la préferver du malheur dont
elle étoit menacée . Je trouvai quinze jours
après fon accident la cicatrice de fa plaie
fort douloureufe ; ce qui m'obligea à l'affujettir
d'abord à quelques frictions réglées
JUIN. 189
1755 4
fur cette partie ; elle prit cinq à fix jours
après de petites dofes de turbith minéral ,
& dès que la douleur eut difparu , je fis
difcontinuer les frictions de la pommade
mercurielle elle eft encore aujourd'hui
en bonne fanté .
Tel eft , Monfieur , le précis des obſervations
qui décident de la fûreté du mercure
, comme un préfervatif affuré contre
la rage . Celles qu'il me reste à vous communiquer
pour n'avoir pas eu de fi heureux
fuccès , n'en prouveront pas moins
la bonté de ce remede , & nous fourniront.
aifément des conféquences & des inductions
néceffaires pour établir une théorie
plus exacte & une curation plus certaine
de cette maladie : ce fera à vous à en juger.
Je fuis , Monfieur , &c.
Darlue , Docteur en
Médecine .
A Callian , ce 25 Mars 1755
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Résumé : Lettre à M. Molinard, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine en l'Université d'Aix, sur la rage, & la manière de la guérir, &c.
La lettre adressée à M. Molinard, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine à l'Université d'Aix, discute d'une nouvelle méthode de traitement de la rage à l'aide du mercure. L'auteur rapporte des observations faites après une attaque de louve enragée en juin 1747 à Cogolin. La louve a causé de nombreux ravages, mordant hommes, femmes, enfants et animaux, provoquant une grande panique. Parmi les victimes, Joseph Senequier et son berger ont été traités avec du mercure et ont guéri après vingt jours. L'auteur a tenté de convaincre d'autres victimes de recourir à son traitement, mais la plupart étaient sceptiques, croyant que la louve n'était pas enragée ou que les remèdes existants étaient inefficaces. Une jeune fille, mordue gravement, a succombé à la rage malgré les soins. L'autopsie a révélé des lésions internes graves. Plusieurs chiens et bétails ont également succombé à la rage, ainsi que deux hommes, Daullioules et Courchet, qui avaient initialement cru être guéris. En 1755, plusieurs cas de rage ont été rapportés. Daullioules, tentant de soulager ses douleurs, est mort trois jours après des attaques violentes. Courchet, ayant observé la mort de Daullioules, a reconnu les symptômes de la rage et est mort trois jours plus tard malgré ses efforts pour éviter l'eau. Ces incidents ont alerté les habitants sur la dangerosité de la rage. Une jeune fille nommée Courchet, mordue par une louve, a été soignée avec une pommade mercurielle et des frictions. Son père, légèrement égratigné, a refusé les remèdes préventifs et est mort de la rage deux mois plus tard après avoir montré des symptômes caractéristiques. Des observations antérieures, en 1748 et 1749, montrent que des individus mordus par des chiens enragés ont été traités avec des pommades mercurielles et des purgatifs, évitant ainsi la rage. En 1750 et 1751, d'autres cas de morsures par des chiens enragés ont été traités avec la même méthode, permettant aux patients de guérir et de survivre. Le Dr. Darlue, auteur de la lettre, décrit un cas où l'application d'une pommade mercurielle et des frictions a permis à un patient de rester en bonne santé. Il mentionne d'autres observations, même si elles n'ont pas toutes été couronnées de succès, afin de contribuer à une théorie plus précise et à un traitement plus sûr de la rage. La lettre est datée du 25 mars 1755 à Callian.
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3396
p. 190-192
LETTRE au Frere Côme, contenant une observation, qui prouve de plus en plus l'utilité du Lithotome caché pour l'opération de la Taille.
Début :
MONSIEUR, dans le courant du mois de Juillet de l'année 1754, je [...]
Mots clefs :
Opération de la taille, Chirurgien, Lithotome, Opération, Malade, Pierre
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE au Frere Côme, contenant une observation, qui prouve de plus en plus l'utilité du Lithotome caché pour l'opération de la Taille.
CHIRURGIE.
LETTRE au Frere Côme , contenant une
obfervation , qui prouve de plus en plus
l'utilité du Lithotome caché pour l'opération
de la Taille.
ONSIEUR › dans le courant du
Mmois de Juillet de l'année 1754 , je
fus appellé à Bourbon- l'Archambault ,
pour voir la nommée Anne de Canys , native
de Moulins en Bourbonnois , âgée de
huit ans , qui depuis trois ans reffentoit
des douleurs très -aigues , caufées par une
pierre dans la veffie . Dans l'hiftoire que
me firent les deux Médecins & le Chirurgien
du lieu , j'appris qu'un Maître en
Chirurgie de Paris , qui pour lors fe trouvoit
aux eaux , en venoit de tenter l'extraction
à l'ancienne maniere , & qu'il
avoit échoué. Il propofa , comme l'unique
moyen de l'extraire , votre lithotome caché
je voulus fonder la malade , mais
une inflammation confidérable du canal
de l'uretre caufée par cette tentative cideffus
, m'obligea de différer jufqu'à ce
que cette partie ait repris fon état naturel.
JUN. 1755... 191
Dans le commencement du mois d'Août
on fit tranfporter ladite malade à Moulins
: je la fondai & reconnus la pierre ;
mais un cours de ventre , accompagné
d'une fievre lente , jointe aux douleurs
caufées par ce calcul , avoient mis cet
enfant dans une fituation fi trifte que je
fus obligé de retarder l'opération , & de
travailler à détruire ou calmer tous les
accidens. Près de fix femaines s'écoulerent
fans que la nature ait voulu feconder
mes foins. Plufieurs de mes confreres qui
pafferent ici avec leurs régimens , & plufieurs
Maîtres de l'art les plus éclairés de
cette ville , qui virent cet enfant , me confeillerent
, pour ma réputation , de ne pas
entreprendre une opération qui ne pouvoit
être qu'infructueufe ; mais connoiffant
par expérience les fuccès de votre méthode
, je n'eus en vûe que la guériſon de
la malade , ou une diminution confidérable
dans cette complication de maux. Je
la taillai le huit Octobre de la même année
, en préſence de M. Jamé , Chirurgien
major du Régiment Dragons de Beaufremont
, & du R. P. Eleutere Benoît , Chirurgien
de la Charité je lui tirai une
pierre de la groffeur d'un oeuf de pigeon.
La malade a été guérie fans panfement le
,
192 MERCURE DE FRANCE.
dix-feptieme jour, & les accidens ci-deffus
ont totalement cellé : elle jouit aujourd'hui,
d'une parfaite fanté. Je vous prie , Monfieur
, s'il eft poffible , de faire inférer
cette opération dans le Mercure , je vous
en ferai très - obligé : j'ai quelque incrédule
à convaincre.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Gerard , Chirurgien major
du Régiment de Berry ,
Infanterie.
A Moulins , ce 23 Avril 1755.
LETTRE au Frere Côme , contenant une
obfervation , qui prouve de plus en plus
l'utilité du Lithotome caché pour l'opération
de la Taille.
ONSIEUR › dans le courant du
Mmois de Juillet de l'année 1754 , je
fus appellé à Bourbon- l'Archambault ,
pour voir la nommée Anne de Canys , native
de Moulins en Bourbonnois , âgée de
huit ans , qui depuis trois ans reffentoit
des douleurs très -aigues , caufées par une
pierre dans la veffie . Dans l'hiftoire que
me firent les deux Médecins & le Chirurgien
du lieu , j'appris qu'un Maître en
Chirurgie de Paris , qui pour lors fe trouvoit
aux eaux , en venoit de tenter l'extraction
à l'ancienne maniere , & qu'il
avoit échoué. Il propofa , comme l'unique
moyen de l'extraire , votre lithotome caché
je voulus fonder la malade , mais
une inflammation confidérable du canal
de l'uretre caufée par cette tentative cideffus
, m'obligea de différer jufqu'à ce
que cette partie ait repris fon état naturel.
JUN. 1755... 191
Dans le commencement du mois d'Août
on fit tranfporter ladite malade à Moulins
: je la fondai & reconnus la pierre ;
mais un cours de ventre , accompagné
d'une fievre lente , jointe aux douleurs
caufées par ce calcul , avoient mis cet
enfant dans une fituation fi trifte que je
fus obligé de retarder l'opération , & de
travailler à détruire ou calmer tous les
accidens. Près de fix femaines s'écoulerent
fans que la nature ait voulu feconder
mes foins. Plufieurs de mes confreres qui
pafferent ici avec leurs régimens , & plufieurs
Maîtres de l'art les plus éclairés de
cette ville , qui virent cet enfant , me confeillerent
, pour ma réputation , de ne pas
entreprendre une opération qui ne pouvoit
être qu'infructueufe ; mais connoiffant
par expérience les fuccès de votre méthode
, je n'eus en vûe que la guériſon de
la malade , ou une diminution confidérable
dans cette complication de maux. Je
la taillai le huit Octobre de la même année
, en préſence de M. Jamé , Chirurgien
major du Régiment Dragons de Beaufremont
, & du R. P. Eleutere Benoît , Chirurgien
de la Charité je lui tirai une
pierre de la groffeur d'un oeuf de pigeon.
La malade a été guérie fans panfement le
,
192 MERCURE DE FRANCE.
dix-feptieme jour, & les accidens ci-deffus
ont totalement cellé : elle jouit aujourd'hui,
d'une parfaite fanté. Je vous prie , Monfieur
, s'il eft poffible , de faire inférer
cette opération dans le Mercure , je vous
en ferai très - obligé : j'ai quelque incrédule
à convaincre.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Gerard , Chirurgien major
du Régiment de Berry ,
Infanterie.
A Moulins , ce 23 Avril 1755.
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Résumé : LETTRE au Frere Côme, contenant une observation, qui prouve de plus en plus l'utilité du Lithotome caché pour l'opération de la Taille.
En juillet 1754, le chirurgien Gérard fut appelé à Bourbon-l'Archambault pour soigner Anne de Canys, une fille de huit ans souffrant de douleurs intenses dues à une pierre dans la vessie. Un chirurgien parisien avait déjà tenté sans succès d'extraire la pierre. Gérard envisagea d'utiliser le lithotome caché, mais une inflammation de l'urètre l'obligea à reporter l'opération. En août 1755, la patiente fut transportée à Moulins. Malgré son état critique, Gérard décida d'opérer le 8 octobre 1755, en présence de collègues. Il retira une pierre de la taille d'un œuf de pigeon. La patiente se rétablit rapidement et fut guérie sans pansement le dix-septième jour. Gérard demanda la publication de cette opération dans le Mercure de France pour convaincre les sceptiques.
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3397
p. 238
APPROBATION.
Début :
J'ai lû, par ordre de Monseigneur le Chancelier, le premier volume [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
APPROBATION.
"'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le premier volume du Mercure de Juin ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
Pimpreffion. A Paris , ce 30 Mai 1755.
GUIROY.
"'Ai lû , par ordre de Monfeigneur le Chance
lier , le premier volume du Mercure de Juin ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
Pimpreffion. A Paris , ce 30 Mai 1755.
GUIROY.
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3398
s. p.
AVIS DE L'AUTEUR DU MERCURE.
Début :
Je prie les Auteurs de recevoir ici mes excuses si je ne fais point de réponse uax [...]
Mots clefs :
Auteur du Mercure, Poésie, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS DE L'AUTEUR DU MERCURE.
AVIS
DE L'AUTEUR DU MERCURE.
JE prie les Auteurs de recevoir ici mes
S
excufes fi je ne fais point de réponſe aux
lettres qu'ils m'écrivent ; la multitude des
ouvrages , jointe à la néceffité de faire une
collection tous les mois ne me laiffe pas
ce loifir , & m'oblige d'être impoli malgré
moi : hors les cas preffés , ils doivent avoir
la patience d'attendre que leur tour vienne.
Je mets dans mon recueil chaque piece par
ordre de date : fi elle n'y paroît pas à fon
rang , on doit penfer que c'eft moins ma
faute que celle de l'ouvrage. Je reçois tous
les jours des vers , où la mesure eft auffipeu
refpectée que la rime ; n'ayant pas le tems
de les corriger , je fuis contraint de n'en
point faire ufage.
Les écrits fur lefquels je dois être le'
plus difficile , font particulierement ceux
qu'on adreffe aux grands & aux perſonnes
en place : c'eft leur manquer véritablement
que de les mal louer un Miniftre
l'eft mieux par la voix publique que par
des vers médiocres. Quand ils n'ont pas
mérite d'être bons , il faut du moins qu'ils
le
A iij
ayent celui d'être courts ; avec cette derniere
qualité , on peut les inférer en faveur du
zele.
Comme l'année eftfertile en poësie , j'invite
nos jeunes écrivains à ne pas négliger
la profe : qu'ils l'emploient fur quelque
point de littérature légere , ou qu'ils choififfent
quelque trait de morale , cachéfous
le voile d'une fiction agréable ; pour peu
que ces morceaux foient bien traités , je
leur donnerai la préférence.
DE L'AUTEUR DU MERCURE.
JE prie les Auteurs de recevoir ici mes
S
excufes fi je ne fais point de réponſe aux
lettres qu'ils m'écrivent ; la multitude des
ouvrages , jointe à la néceffité de faire une
collection tous les mois ne me laiffe pas
ce loifir , & m'oblige d'être impoli malgré
moi : hors les cas preffés , ils doivent avoir
la patience d'attendre que leur tour vienne.
Je mets dans mon recueil chaque piece par
ordre de date : fi elle n'y paroît pas à fon
rang , on doit penfer que c'eft moins ma
faute que celle de l'ouvrage. Je reçois tous
les jours des vers , où la mesure eft auffipeu
refpectée que la rime ; n'ayant pas le tems
de les corriger , je fuis contraint de n'en
point faire ufage.
Les écrits fur lefquels je dois être le'
plus difficile , font particulierement ceux
qu'on adreffe aux grands & aux perſonnes
en place : c'eft leur manquer véritablement
que de les mal louer un Miniftre
l'eft mieux par la voix publique que par
des vers médiocres. Quand ils n'ont pas
mérite d'être bons , il faut du moins qu'ils
le
A iij
ayent celui d'être courts ; avec cette derniere
qualité , on peut les inférer en faveur du
zele.
Comme l'année eftfertile en poësie , j'invite
nos jeunes écrivains à ne pas négliger
la profe : qu'ils l'emploient fur quelque
point de littérature légere , ou qu'ils choififfent
quelque trait de morale , cachéfous
le voile d'une fiction agréable ; pour peu
que ces morceaux foient bien traités , je
leur donnerai la préférence.
Fermer
Résumé : AVIS DE L'AUTEUR DU MERCURE.
L'auteur du Mercure s'excuse de ne pas répondre aux lettres des auteurs en raison de la multitude des ouvrages à traiter et de la nécessité de publier une collection mensuelle. Les pièces sont publiées par ordre de date, et l'absence d'une pièce à son rang prévu est imputable à l'ouvrage lui-même. L'auteur reçoit quotidiennement des vers non conformes aux règles de mesure et de rime, qu'il ne peut corriger faute de temps. Il est particulièrement exigeant envers les écrits adressés aux grands, préférant les louanges publiques aux vers médiocres. Si ces écrits ne sont pas bons, ils doivent au moins être courts. L'année étant riche en poésie, l'auteur encourage les jeunes écrivains à ne pas négliger la prose, qu'elle soit utilisée pour des sujets légers ou pour des leçons de morale sous une fiction agréable. Les morceaux bien traités dans ces domaines seront privilégiés pour la publication.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3399
p. 7-10
REPONSE DE M. DESMAHIS A M. de Margency.
Début :
Des jeux de mon esprit vous l'arbitre sévere, [...]
Mots clefs :
Amour, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE DE M. DESMAHIS A M. de Margency.
REPONSE
DE M. DESMAHIS
A M. de Margency.
Dis jeux de mon efprit vous l'arbitre févere ,
Des fecrets de mon coeur vous le dépofitaire ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Vous pour qui la pareffe a des charmes fi doux ,
Qui fi légerement paffez dans tous vos goûts
Du defir à la négligence :
Pour mes autres défauts ami plein d'indulgence ,
Pourquoi reprendre en moi le feul qui foit en
vous ?
Rendu , par votre exemple , à vos leçons rebelle ,
Que ne puis je oublier ce qu'Apollon m'apprit !
La volupté naquit dans les bras d'une belle ,
Et l'inquiétude cruelle
Sur l'oreiller d'un bel efprit.
De ce monde frivole où tout n'eft qu'imposture ,
Où l'efprit n'eft qu'un froid jargon
Où le fentiment n'eſt qu'un nom ,
Vous me preffez en vain d'achever la peinture .
Ignoré du public , à l'abri des difcours ,
Loin de tous les travers je vis fans me contraindre
:
L'amour & l'amitié rempliffent tous mes jours ,
Et ne m'offrent jamais que des vertus à peindre.
Sur ces bords écartés , fous ce tilleul épais ,
L'amour qui fe repofe au frais ,
Abandonne pour vous le foin de fon empire ;
De graces entouré vous chantez les bienfaits ;
Tandis que plus loin je foupire.
Que fur l'écorce d'un cyprès ,
Avec la pointe de ſes traits ,
Je grave les vers qu'il m'infpire :
Le plus léger efpoir des biens que je defire
JUI N. 1755 .9 .
Me femble affez payer tous les maux qu'il m'a
C faits.
Reftons dans ce champêtre afyle ,
N'allons point à l'envi de mille auteurs jaloux
Difputer un laurier ſtérile ; '
Faifons de nos beaux jours un ufage plus doux ,
Cueillons d'une main plus habile
La fleur qui naît auprès de nous .
C
La gloire eft un fantôme , une ombre paffagere
Qu'on croit toujours atteindre & qu'on ne peut
faifir ;
Une coquette menfongere
Qui par le dépit même irritant le defir ,
Accompagne un refus d'une faveurlégere ,
Et fans jamais fe rendre , enchante & defefpere
Par le preftige du plaifir .
Ne fongeons qu'à jouir du moment où nous
fommes ,
Et nos jours les plus longs deviendront des inftans
:
Si de l'ufage de leur tems
Nous faifions rendre compte aux hommes ,
Le héros diroit , j'ai vaincu ;
Le bel efprit , j'ai fait un livre ,
Où j'apprens aux mortels le fecret de bien vivre ;
Le fage diroit , j'ai vêcu .
E rafte & Licidas , dévorés par l'envie ,
A meſurer des mots confumeront leur vie
Pour laiffer après eux le foible fouvenir ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Le bruit fourd d'un vain nom perdu dans l'avenir.
Exempts de cet orgueil à leur repos funefte ,
Du flambeau de l'amour ufons ce qui nous refte :
Que l'art charmant des vers qu'ils connoiffent fi
peu ,
Pour eux foit un travail , pour nous ne foit qu'un
jeu ;
Que cet art profané par tant de vains libelles ,
Nous ferve quelquefois à célebrer les belles ;
Et que notre amitié plus tendre chaque jour
S'accroiffe avec nos ans des pertes de l'amour .
DE M. DESMAHIS
A M. de Margency.
Dis jeux de mon efprit vous l'arbitre févere ,
Des fecrets de mon coeur vous le dépofitaire ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Vous pour qui la pareffe a des charmes fi doux ,
Qui fi légerement paffez dans tous vos goûts
Du defir à la négligence :
Pour mes autres défauts ami plein d'indulgence ,
Pourquoi reprendre en moi le feul qui foit en
vous ?
Rendu , par votre exemple , à vos leçons rebelle ,
Que ne puis je oublier ce qu'Apollon m'apprit !
La volupté naquit dans les bras d'une belle ,
Et l'inquiétude cruelle
Sur l'oreiller d'un bel efprit.
De ce monde frivole où tout n'eft qu'imposture ,
Où l'efprit n'eft qu'un froid jargon
Où le fentiment n'eſt qu'un nom ,
Vous me preffez en vain d'achever la peinture .
Ignoré du public , à l'abri des difcours ,
Loin de tous les travers je vis fans me contraindre
:
L'amour & l'amitié rempliffent tous mes jours ,
Et ne m'offrent jamais que des vertus à peindre.
Sur ces bords écartés , fous ce tilleul épais ,
L'amour qui fe repofe au frais ,
Abandonne pour vous le foin de fon empire ;
De graces entouré vous chantez les bienfaits ;
Tandis que plus loin je foupire.
Que fur l'écorce d'un cyprès ,
Avec la pointe de ſes traits ,
Je grave les vers qu'il m'infpire :
Le plus léger efpoir des biens que je defire
JUI N. 1755 .9 .
Me femble affez payer tous les maux qu'il m'a
C faits.
Reftons dans ce champêtre afyle ,
N'allons point à l'envi de mille auteurs jaloux
Difputer un laurier ſtérile ; '
Faifons de nos beaux jours un ufage plus doux ,
Cueillons d'une main plus habile
La fleur qui naît auprès de nous .
C
La gloire eft un fantôme , une ombre paffagere
Qu'on croit toujours atteindre & qu'on ne peut
faifir ;
Une coquette menfongere
Qui par le dépit même irritant le defir ,
Accompagne un refus d'une faveurlégere ,
Et fans jamais fe rendre , enchante & defefpere
Par le preftige du plaifir .
Ne fongeons qu'à jouir du moment où nous
fommes ,
Et nos jours les plus longs deviendront des inftans
:
Si de l'ufage de leur tems
Nous faifions rendre compte aux hommes ,
Le héros diroit , j'ai vaincu ;
Le bel efprit , j'ai fait un livre ,
Où j'apprens aux mortels le fecret de bien vivre ;
Le fage diroit , j'ai vêcu .
E rafte & Licidas , dévorés par l'envie ,
A meſurer des mots confumeront leur vie
Pour laiffer après eux le foible fouvenir ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Le bruit fourd d'un vain nom perdu dans l'avenir.
Exempts de cet orgueil à leur repos funefte ,
Du flambeau de l'amour ufons ce qui nous refte :
Que l'art charmant des vers qu'ils connoiffent fi
peu ,
Pour eux foit un travail , pour nous ne foit qu'un
jeu ;
Que cet art profané par tant de vains libelles ,
Nous ferve quelquefois à célebrer les belles ;
Et que notre amitié plus tendre chaque jour
S'accroiffe avec nos ans des pertes de l'amour .
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Résumé : REPONSE DE M. DESMAHIS A M. de Margency.
Dans une lettre à M. de Margency, M. Desmahis exprime son admiration et son amitié. Il avoue apprécier la paresse et la légèreté, tout en regrettant de ne pouvoir oublier les leçons d'Apollon. Il décrit un monde frivole où l'esprit et le sentiment sont dévalués. L'auteur préfère vivre à l'écart du public, loin des travers du monde, entouré de l'amour et de l'amitié. Il évoque les bienfaits de l'amour sous un tilleul et les souffrances de l'amour non partagé symbolisées par un cyprès. Il invite à profiter des beaux jours et à éviter la quête de la gloire, qu'il compare à un fantôme passager et trompeur. La lettre se conclut par un appel à jouir du moment présent, à éviter l'envie et l'orgueil, et à utiliser l'art des vers pour célébrer les belles et renforcer l'amitié.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3400
p. 11-19
LES DONNEURS D'IDÉES, Badinage instructif adressé à M. de Boissi.
Début :
MONSIEUR, vous paroissez prendre plaisir à remplir votre article [...]
Mots clefs :
Idées, Artiste, Donneurs d'idées, Arts, Éloge, Gloire, Auteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES DONNEURS D'IDÉES, Badinage instructif adressé à M. de Boissi.
LES DONNEURS D'IDÉES ,
Badinage inftructif adreffé à M. de Boiffi.
M
des
ONSIEUR, vous paroiffez prendre
plaifir à remplir votre article
des Arts. Nous y avons vû fucceffivement
des critiques fur l'architecture faites par
perfonnes qui entendoient bien la matiere
; des injures dites avec beaucoup de politeffe
à M. Boucher , & les efforts que l'on
fait pour trouver des raifons de fon mécon
tentement , qui font cependant bien clairement
imprimées fur les eftampes dont il
eft queſtion ; des éloges qu'un artiſte fait
de fes ouvrages , avec une bonne foi qui ne
lui permet pas de douter que le public
puiffe être d'un autre avis. Il vante de prétendues
nouvelles découvertes en gravûre
qui font auffi anciennes que l'art , & que
perfonne n'ignore; il nous affûre la plus parfaite
exactitude dans une eftampe , quant
à la perfpective & à l'effet de lumiere , où
ni l'une , ni l'autre ne fe trouvent que
d'une maniere défectueufe : fur quoi il eft
à remarquer que celui qui fe donne ces
louanges , a affez de talens pour captiver
l'eftime du public , fans qu'il foit befoin
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
porpour
lui d'avoir recours à cette efpece de
charlatanifme , qui n'eft pardonnable que
lorfqu'il fupplée au défaut d'un mérite
réel. Nous y avons lû la critique du
tail de faint Eustache , qui n'eft peut- être
pas fans raifon , & en même tems l'éloge
d'un projet pour ce même portail , par
l'auteur même. Le malheur eft que ce
projet ne remplit ni la hauteur du pignon
de l'églife , ni les autres fujetions du lieu :
c'eſt dommage , car il paroît qu'il a été
pris dans Vitruve , du moins à en juger
par le bas- relief payen qui fe trouve dans
le fronton ; il eft de plus orné de deux
tours de l'invention de l'auteur , & l'on
s'apperçoit bien qu'il n'en a pas trouvé
d'exemple dans Vitruve. On y ajoûte , des
idées d'églife , que l'auteur voudroit faire
paffer en loi , qui néanmoins pourroient
trouver des oppofans. Quoiqu'il en foit ,
l'auteur ici eft donneur d'avis , ou plutôt
donneur d'idées. Les arts , font à la
mode , il eft de faifon d'en écrire ; mais il
me femble qu'on ne remonte pas aux caufes
premieres qui les rendent floriffans :
une des principales eft la multiplicité des
donneurs d'idées . Je ne parle pas fimplement
de ceux qui font artiftes ; leur état
eft d'imaginer , & il n'eft pas étonnant
qu'ils le faffent avec netteté mais il y a
:
JUIN. 1755. 13
nombre de perſonnes qui embraffent l'état
de donneurs d'idées , fans vocation particuliere
, & qui cependant fe font un grand
nom ; elles enfeignent ce qu'elles n'ont
point appris , & fans fçavoir rien des arts ,
dirigent les artistes les défauts qui fe
rencontrent dans les ouvrages font fur le
compte de l'artiſte , & ce qui s'y trouve de
bon vient d'elles.
Quiconque fe deftine à la profeffion de
donneurs d'idées doit dormir peu ,
& cependant
rêver beaucoup. Quelque confuſes
que puiffent être les imaginations qu'il
combine , il en forme , un tout qui à la
vérité n'eft pas diftinct , mais néanmoins
dans lequel il voit , comme au travers d'un
brouillard, des merveilles difficiles à expliquer
, & plus difficiles encore à rendre.
Il va chez un artifte , lui propofe ces idées ;
vingt objections fe préfentent dont il ne
s'eft pas douté : il n'importe , rien ne le
déconcerte , il revient pourvû de nouvelles
idées. A force de les détruire , l'artiſte
développe quelques- unes de celles qui lui
paroiffent convenables ; notre inventeur
les faifit , y fait quelques nouvelles additions
, qu'on fera vraisemblablement obligé
de fupprimer , mais qui lui donnent le
droit inconteſtable de fe les regarder comme
propres. L'artifte en fait- il quelque
14 MERCURE DE FRANCE .
chofe de beau ? le donneur d'idées triomphe,
fans lui l'artiſte borné n'auroit pû enfanter
une fi belle choſe. Dans le cercle de la focié
té qu'il fréquente , il eft regardé comme
l'homme d'une connoiffance univerfelle ;
bientôt , s'il a un peu de bonheur , il fera le
confeil de la cour & de la ville en fait de
goût . Il restera pour démontré que quand
on réuffira , ce fera lui qui aura merveilleufement
imaginé , & que fi le fuccès n'y
répond pas , ce fera l'artifte qui n'aura pas
eu l'efprit de le comprendre. Il réfulte
mille avantages pour les artiftes , des mouvemens
que fe donnent ces perfonnes uti
les; ils n'ont pas befoin de fortir de chez eux
pour recevoir des complimens , le donneur
d'idées veut bien fe charger de ce lourd
fardeau : ils ne courent point de rifque que
les éloges leur tournent la tête , ils ne font
pas pour eux ; ce danger n'eft que pour le
donneur d'idées , qui peut devenir vain.
Mais comme il faut beaucoup de vanité
pour faire profeffion de cet état , la meſure
n'en eft pas fi bien fixée qu'on puiffe facilement
affirmer quand il y a excès ; d'ailleurs
pour un qui fe rendroit infoutenable ,
il s'en trouveroit mille prêts à le remplacer,
ils ne font pas auffi rares que les excellens
artiftes.
Je ne fçais pourquoi tout le monde ne
JUI N. 1755. IS
s'attache
pas à ce genre de talent qui eft
facile & amufant , je veux vous le prouver
par un exemple. Il m'eft venu plufieurs fois
à l'efprit que Timoleon faifant périr ſon
propre frere pour la patrie , feroit un
beau fujet de tragédie : n'étant nullement
poëte , je ne fçais pas s'il feroit intéreffant
au théâtre , & s'il ne s'y rencontreroit pas
des inconvéniens qui le rendroient impoffible
; mais fi vous le traitiez , vous feriez
obligé de convenir , après ce que je vous
en dis ici , que c'eft moi qui vous en ai
donné l'idée , & que la plus grande partie
du fuccès me devroit être attribuée . Vous
voyez que je n'ai pas fait une grande dépenfe
de génie ; voilà pourtant ce que c'eft
qu'être donneur d'idées.
Monfieur , vous êtes zélé pour la gloire
des arts , je vous conjure d'encourager les
donneurs d'idées ; cela eft plus aifé qu'on
ne le croit ordinairement , & on peut appliquer
ce talent à une infinité de chofes
dans les belles-lettres & dans les arts. Avec
de très-légeres connoiffances , on peut donner
des idées de tragédies , de comédies &
même de poëmes épiques , ce qui eft bien
plus glorieux. M. V. fait un beau tableau
qu'il expofe au fallon : un homme de bien
plus grande imagination que lui , lui prouve
dans une brochure qu'il n'a pas tiré de
16 MERCURE DE FRANCE.
fon fujet tout ce qu'il pouvoit , & lui fournit
de quoi couvrir une toile de vingt toifes
. Cependant cet auteur voit tout cela au
travers d'un brouillard , dans un espace de
quinze pieds ; on pourroit le prier de faire
voir comment il y fait entrer tout cela :
fon excufe eft toute prête ; il ne fçait pas
deffiner , fon état eſt d'être donneur d'idées.
Le bon M. *** dont les écrits font fi remplis
d'aménité , & qui par conféquent ne peut
comprendre pourquoi ils lui ont attiré tant
d'ennemis , fe donne la peine de faire imprimer
quantité d'idées de fujets pour les
peintres ; ils ont l'ingratitude de s'appercevoir
qu'aucun de ces fujets n'eft propre
à faire un bon effet cela n'eft - il pas
malheureux ? fi on l'avoit crû , n'eut- il
eu droit au premier fallon de réclamer
fon bien ? & toute la gloire de l'expofition
n'eût- elle dû être pour
pas lui : Ce qui
lui doit paroître plus inconcevable encore ,
c'eft qu'une autre brochure qui a paru
depuis & qui contenoit des fujets de peina
été tout autrement accueillie .
Pourquoi cela ? eft - ce parce qu'il étoit
évident que celle ci partoit de quelqu'un
au fait de l'art , & qui n'écrivoit que d'après
des idées nettes & déja compofées
dans fon efprit en artifte ? Devroit- on pour fi
peu y mettre tant de différence ? Eft if quefture
,
pas
JUIN. 1755. 17
tion d'une grande fête ? on dit à l'artiſte , il
nous faudroit ici quelque chofe de grand ,
de beau , un temple , un palais , ce que vous
voudrez ; mais que cela foit impofant : voilà
des demandes nettes , claires , & qu'on
peut remplir de mille façons. L'artiſte eft
à fon aife ; s'il eft habile , il fait une belle
chofe ; mais il n'en eft pas moins vrai que
c'eſt M. tel qui lui a donné l'idée . Ce font
les efprits prudens , & ceux qui veulent
une gloire qu'on ne puiffe leur conteſter ,
qui fe renferment dans ces généralités ;
elles fuffifent pour en tirer le plus grand
honneur , & même pour autorifer à mettre
fon nom , comme inventeur , aux eftampes
qui pourront en être gravées. Ceux qui
s'avifent de mettre la main au porte- crayon,
s'en tirent plus difficilement : malgré les
excufes qu'ils apportent de n'avoir jamais
appris , ce qui eft aſſez viſible pour les difpenfer
du foin d'en avertir ; ils hazardent
beaucoup ordinairement , ils ne fçauroient
éviter une bonne dofe de ridicule; mais auffi
s'il arrive, par un heureux hazard , que l'exécution
reffemble à peu près à ce qu'ils ont
confufément ébauché,quel triomphe ! quelle
gloire ! On peut donner des idées pour les
décorations de l'opéra , pourvû qu'on ait
de bons peintres pour les débrouiller &
leur donner de l'existence. L'expérience fait
18 MERCURE DE FRANCE.
voir qu'il n'eft pas néceffaire de fçavoir
deffiner , ni même les premiers élémens de
l'architecture. On peut donner des idées
pour la mufique ; il fuffit pour cela d'en
avoir entendu quelquefois , & d'avoir pris
parti dans la querelle pour ou contre. On
donnera encore facilement des idées pour
les habillemens , il y en a des preuves. On
a vû des perfonnes fe faire une réputation,
feulement pour avoir donné des idées d'attitudes
variées aux acteurs des choeurs de
l'opéra . Il n'y a pas jufqu'à un marchand
qui donne des idées ( ou du moins qui le
fait croire ) aux manufactures d'étoffes .
Lorfqu'il a été queftion de faire une
place pour le Roi , n'a-t-on pas vû éclore
un effain de donneurs d'idées , qui étoient
étonnés eux- mêmes de la beauté des imaginations
qui leur paffoient par la tête ?
quelques-uns n'ont pû réfifter à la tentation
de les publier , quoiqu'en pure perte.
Il ne faut pas en croire les artiftes , qui fe
figurent que tout le monde eft en état de
faire un rêve ; que toute la difficulté confifte
à le réaliſer de maniere qu'il faſſe un
bon effet , & à vaincre les difficultés qui
fe rencontrent dans les idées les plus nettes
& les mieux conçues : la jaloufie leur
fuggere ce fentiment , & la véritable gloire
doit toujours appartenir à celui qui donne
la premiere idée.
JUIN. 1755. 19
Vous même , Monfieur , vous avez les
plus grandes obligations à un donneur d'idées
, & peut- être fans l'avoir jamais fçu .
Nous venons de perdre un auteur , finon
diftingué , du moins récompenfé : il avoit
apparamment fait réflexion , ou avant ou
après vous , que le contraſte d'un Anglois
des plus durs avec un François des plus
petits- maîtres pouvoit produire quelque
chofe de plaifant ; de là il s'étoit érigé dans
fa famille & dans le petit cercle de fes
amis pour le donneur d'idées du François
à Londres. Si vous ne fûtes pas débarraſſé
du foin d'imaginer ce fujet , vous dûtes
l'être d'une partie du fardeau des éloges
qui vous en font revenus , du moins il
cherchoit à vous en foulager autant qu'il
lui étoit poffible. La feule difficulté qui s'y
trouvoit , c'est qu'il n'avoit rien fait avant ,
& qu'il ne fit rien depuis qui donnât lieu
de croire qu'il en eût pû faire une bonne
piece ; cependant il avoit fes croyans . C'en
eft affez pour vous faire voir la très- grande
utilité des donneurs d'idées , & je vous les
recommande comme plus importans encore
que les donneurs d'avis.
Je fuis , &c.
Badinage inftructif adreffé à M. de Boiffi.
M
des
ONSIEUR, vous paroiffez prendre
plaifir à remplir votre article
des Arts. Nous y avons vû fucceffivement
des critiques fur l'architecture faites par
perfonnes qui entendoient bien la matiere
; des injures dites avec beaucoup de politeffe
à M. Boucher , & les efforts que l'on
fait pour trouver des raifons de fon mécon
tentement , qui font cependant bien clairement
imprimées fur les eftampes dont il
eft queſtion ; des éloges qu'un artiſte fait
de fes ouvrages , avec une bonne foi qui ne
lui permet pas de douter que le public
puiffe être d'un autre avis. Il vante de prétendues
nouvelles découvertes en gravûre
qui font auffi anciennes que l'art , & que
perfonne n'ignore; il nous affûre la plus parfaite
exactitude dans une eftampe , quant
à la perfpective & à l'effet de lumiere , où
ni l'une , ni l'autre ne fe trouvent que
d'une maniere défectueufe : fur quoi il eft
à remarquer que celui qui fe donne ces
louanges , a affez de talens pour captiver
l'eftime du public , fans qu'il foit befoin
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
porpour
lui d'avoir recours à cette efpece de
charlatanifme , qui n'eft pardonnable que
lorfqu'il fupplée au défaut d'un mérite
réel. Nous y avons lû la critique du
tail de faint Eustache , qui n'eft peut- être
pas fans raifon , & en même tems l'éloge
d'un projet pour ce même portail , par
l'auteur même. Le malheur eft que ce
projet ne remplit ni la hauteur du pignon
de l'églife , ni les autres fujetions du lieu :
c'eſt dommage , car il paroît qu'il a été
pris dans Vitruve , du moins à en juger
par le bas- relief payen qui fe trouve dans
le fronton ; il eft de plus orné de deux
tours de l'invention de l'auteur , & l'on
s'apperçoit bien qu'il n'en a pas trouvé
d'exemple dans Vitruve. On y ajoûte , des
idées d'églife , que l'auteur voudroit faire
paffer en loi , qui néanmoins pourroient
trouver des oppofans. Quoiqu'il en foit ,
l'auteur ici eft donneur d'avis , ou plutôt
donneur d'idées. Les arts , font à la
mode , il eft de faifon d'en écrire ; mais il
me femble qu'on ne remonte pas aux caufes
premieres qui les rendent floriffans :
une des principales eft la multiplicité des
donneurs d'idées . Je ne parle pas fimplement
de ceux qui font artiftes ; leur état
eft d'imaginer , & il n'eft pas étonnant
qu'ils le faffent avec netteté mais il y a
:
JUIN. 1755. 13
nombre de perſonnes qui embraffent l'état
de donneurs d'idées , fans vocation particuliere
, & qui cependant fe font un grand
nom ; elles enfeignent ce qu'elles n'ont
point appris , & fans fçavoir rien des arts ,
dirigent les artistes les défauts qui fe
rencontrent dans les ouvrages font fur le
compte de l'artiſte , & ce qui s'y trouve de
bon vient d'elles.
Quiconque fe deftine à la profeffion de
donneurs d'idées doit dormir peu ,
& cependant
rêver beaucoup. Quelque confuſes
que puiffent être les imaginations qu'il
combine , il en forme , un tout qui à la
vérité n'eft pas diftinct , mais néanmoins
dans lequel il voit , comme au travers d'un
brouillard, des merveilles difficiles à expliquer
, & plus difficiles encore à rendre.
Il va chez un artifte , lui propofe ces idées ;
vingt objections fe préfentent dont il ne
s'eft pas douté : il n'importe , rien ne le
déconcerte , il revient pourvû de nouvelles
idées. A force de les détruire , l'artiſte
développe quelques- unes de celles qui lui
paroiffent convenables ; notre inventeur
les faifit , y fait quelques nouvelles additions
, qu'on fera vraisemblablement obligé
de fupprimer , mais qui lui donnent le
droit inconteſtable de fe les regarder comme
propres. L'artifte en fait- il quelque
14 MERCURE DE FRANCE .
chofe de beau ? le donneur d'idées triomphe,
fans lui l'artiſte borné n'auroit pû enfanter
une fi belle choſe. Dans le cercle de la focié
té qu'il fréquente , il eft regardé comme
l'homme d'une connoiffance univerfelle ;
bientôt , s'il a un peu de bonheur , il fera le
confeil de la cour & de la ville en fait de
goût . Il restera pour démontré que quand
on réuffira , ce fera lui qui aura merveilleufement
imaginé , & que fi le fuccès n'y
répond pas , ce fera l'artifte qui n'aura pas
eu l'efprit de le comprendre. Il réfulte
mille avantages pour les artiftes , des mouvemens
que fe donnent ces perfonnes uti
les; ils n'ont pas befoin de fortir de chez eux
pour recevoir des complimens , le donneur
d'idées veut bien fe charger de ce lourd
fardeau : ils ne courent point de rifque que
les éloges leur tournent la tête , ils ne font
pas pour eux ; ce danger n'eft que pour le
donneur d'idées , qui peut devenir vain.
Mais comme il faut beaucoup de vanité
pour faire profeffion de cet état , la meſure
n'en eft pas fi bien fixée qu'on puiffe facilement
affirmer quand il y a excès ; d'ailleurs
pour un qui fe rendroit infoutenable ,
il s'en trouveroit mille prêts à le remplacer,
ils ne font pas auffi rares que les excellens
artiftes.
Je ne fçais pourquoi tout le monde ne
JUI N. 1755. IS
s'attache
pas à ce genre de talent qui eft
facile & amufant , je veux vous le prouver
par un exemple. Il m'eft venu plufieurs fois
à l'efprit que Timoleon faifant périr ſon
propre frere pour la patrie , feroit un
beau fujet de tragédie : n'étant nullement
poëte , je ne fçais pas s'il feroit intéreffant
au théâtre , & s'il ne s'y rencontreroit pas
des inconvéniens qui le rendroient impoffible
; mais fi vous le traitiez , vous feriez
obligé de convenir , après ce que je vous
en dis ici , que c'eft moi qui vous en ai
donné l'idée , & que la plus grande partie
du fuccès me devroit être attribuée . Vous
voyez que je n'ai pas fait une grande dépenfe
de génie ; voilà pourtant ce que c'eft
qu'être donneur d'idées.
Monfieur , vous êtes zélé pour la gloire
des arts , je vous conjure d'encourager les
donneurs d'idées ; cela eft plus aifé qu'on
ne le croit ordinairement , & on peut appliquer
ce talent à une infinité de chofes
dans les belles-lettres & dans les arts. Avec
de très-légeres connoiffances , on peut donner
des idées de tragédies , de comédies &
même de poëmes épiques , ce qui eft bien
plus glorieux. M. V. fait un beau tableau
qu'il expofe au fallon : un homme de bien
plus grande imagination que lui , lui prouve
dans une brochure qu'il n'a pas tiré de
16 MERCURE DE FRANCE.
fon fujet tout ce qu'il pouvoit , & lui fournit
de quoi couvrir une toile de vingt toifes
. Cependant cet auteur voit tout cela au
travers d'un brouillard , dans un espace de
quinze pieds ; on pourroit le prier de faire
voir comment il y fait entrer tout cela :
fon excufe eft toute prête ; il ne fçait pas
deffiner , fon état eſt d'être donneur d'idées.
Le bon M. *** dont les écrits font fi remplis
d'aménité , & qui par conféquent ne peut
comprendre pourquoi ils lui ont attiré tant
d'ennemis , fe donne la peine de faire imprimer
quantité d'idées de fujets pour les
peintres ; ils ont l'ingratitude de s'appercevoir
qu'aucun de ces fujets n'eft propre
à faire un bon effet cela n'eft - il pas
malheureux ? fi on l'avoit crû , n'eut- il
eu droit au premier fallon de réclamer
fon bien ? & toute la gloire de l'expofition
n'eût- elle dû être pour
pas lui : Ce qui
lui doit paroître plus inconcevable encore ,
c'eft qu'une autre brochure qui a paru
depuis & qui contenoit des fujets de peina
été tout autrement accueillie .
Pourquoi cela ? eft - ce parce qu'il étoit
évident que celle ci partoit de quelqu'un
au fait de l'art , & qui n'écrivoit que d'après
des idées nettes & déja compofées
dans fon efprit en artifte ? Devroit- on pour fi
peu y mettre tant de différence ? Eft if quefture
,
pas
JUIN. 1755. 17
tion d'une grande fête ? on dit à l'artiſte , il
nous faudroit ici quelque chofe de grand ,
de beau , un temple , un palais , ce que vous
voudrez ; mais que cela foit impofant : voilà
des demandes nettes , claires , & qu'on
peut remplir de mille façons. L'artiſte eft
à fon aife ; s'il eft habile , il fait une belle
chofe ; mais il n'en eft pas moins vrai que
c'eſt M. tel qui lui a donné l'idée . Ce font
les efprits prudens , & ceux qui veulent
une gloire qu'on ne puiffe leur conteſter ,
qui fe renferment dans ces généralités ;
elles fuffifent pour en tirer le plus grand
honneur , & même pour autorifer à mettre
fon nom , comme inventeur , aux eftampes
qui pourront en être gravées. Ceux qui
s'avifent de mettre la main au porte- crayon,
s'en tirent plus difficilement : malgré les
excufes qu'ils apportent de n'avoir jamais
appris , ce qui eft aſſez viſible pour les difpenfer
du foin d'en avertir ; ils hazardent
beaucoup ordinairement , ils ne fçauroient
éviter une bonne dofe de ridicule; mais auffi
s'il arrive, par un heureux hazard , que l'exécution
reffemble à peu près à ce qu'ils ont
confufément ébauché,quel triomphe ! quelle
gloire ! On peut donner des idées pour les
décorations de l'opéra , pourvû qu'on ait
de bons peintres pour les débrouiller &
leur donner de l'existence. L'expérience fait
18 MERCURE DE FRANCE.
voir qu'il n'eft pas néceffaire de fçavoir
deffiner , ni même les premiers élémens de
l'architecture. On peut donner des idées
pour la mufique ; il fuffit pour cela d'en
avoir entendu quelquefois , & d'avoir pris
parti dans la querelle pour ou contre. On
donnera encore facilement des idées pour
les habillemens , il y en a des preuves. On
a vû des perfonnes fe faire une réputation,
feulement pour avoir donné des idées d'attitudes
variées aux acteurs des choeurs de
l'opéra . Il n'y a pas jufqu'à un marchand
qui donne des idées ( ou du moins qui le
fait croire ) aux manufactures d'étoffes .
Lorfqu'il a été queftion de faire une
place pour le Roi , n'a-t-on pas vû éclore
un effain de donneurs d'idées , qui étoient
étonnés eux- mêmes de la beauté des imaginations
qui leur paffoient par la tête ?
quelques-uns n'ont pû réfifter à la tentation
de les publier , quoiqu'en pure perte.
Il ne faut pas en croire les artiftes , qui fe
figurent que tout le monde eft en état de
faire un rêve ; que toute la difficulté confifte
à le réaliſer de maniere qu'il faſſe un
bon effet , & à vaincre les difficultés qui
fe rencontrent dans les idées les plus nettes
& les mieux conçues : la jaloufie leur
fuggere ce fentiment , & la véritable gloire
doit toujours appartenir à celui qui donne
la premiere idée.
JUIN. 1755. 19
Vous même , Monfieur , vous avez les
plus grandes obligations à un donneur d'idées
, & peut- être fans l'avoir jamais fçu .
Nous venons de perdre un auteur , finon
diftingué , du moins récompenfé : il avoit
apparamment fait réflexion , ou avant ou
après vous , que le contraſte d'un Anglois
des plus durs avec un François des plus
petits- maîtres pouvoit produire quelque
chofe de plaifant ; de là il s'étoit érigé dans
fa famille & dans le petit cercle de fes
amis pour le donneur d'idées du François
à Londres. Si vous ne fûtes pas débarraſſé
du foin d'imaginer ce fujet , vous dûtes
l'être d'une partie du fardeau des éloges
qui vous en font revenus , du moins il
cherchoit à vous en foulager autant qu'il
lui étoit poffible. La feule difficulté qui s'y
trouvoit , c'est qu'il n'avoit rien fait avant ,
& qu'il ne fit rien depuis qui donnât lieu
de croire qu'il en eût pû faire une bonne
piece ; cependant il avoit fes croyans . C'en
eft affez pour vous faire voir la très- grande
utilité des donneurs d'idées , & je vous les
recommande comme plus importans encore
que les donneurs d'avis.
Je fuis , &c.
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Résumé : LES DONNEURS D'IDÉES, Badinage instructif adressé à M. de Boissi.
Dans une lettre adressée à M. de Boiffi, l'auteur critique les articles du Mercure de France, soulignant des éloges excessifs et des critiques injustes dans le domaine des arts. Il note des contradictions dans les appréciations, notamment en architecture et en gravure, et observe que les arts sont à la mode, bien que les raisons de cette popularité ne soient pas toujours bien comprises. L'auteur exprime une méfiance envers les 'donneurs d'idées', des individus sans vocation artistique spécifique qui se permettent de diriger les artistes. Ces donneurs d'idées conçoivent des projets confus qu'ils soumettent aux artistes, s'attribuant par la suite le mérite des succès obtenus. L'auteur illustre ce phénomène par divers exemples, tels que des idées pour des tragédies, des tableaux ou des décorations. Malgré leur manque de compétences réelles, il recommande de les encourager, car ils jouent un rôle crucial dans la reconnaissance des artistes.
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